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Elles furent successivement adressées à son frère et +insérées en partie dans le _Moniteur universel_, pendant que mon père, +poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archéologiques qu'on +admire au musée égyptien du Louvre, dont il fut le fondateur, et +recueillait les documents précieux qu'il n'eut pas le temps de mettre en +lumière, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut enlevé à la science +et au glorieux avenir qui lui était réservé. + +En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au +département des manuscrits de la Bibliothèque royale, publia, chez +Firmin Didot, une édition de ces lettres dont il possédait les +originaux. C'est cette édition, épuisée depuis longtemps déjà, que je +reproduis dans le présent volume. + +Les savants qui ont marché dans la voie de Champollion le jeune m'ont +attesté que, malgré les progrès obtenus depuis trente ans dans la +science qu'il a fondée, ces lettres étaient encore d'une utilité +sérieuse et d'un grand intérêt; c'est cette conviction, unie à un vif +sentiment de respect pour la mémoire de mon père, qui m'a engagée à +faire cette nouvelle édition. + +Z. CHÉRONNET-CHAMPOLLION. + +Paris, le 15 septembre 1867. + + + + +MÉMOIRE + +SUR + +UN PROJET DE VOYAGE LITTÉRAIRE + +EN ÉGYPTE + +PRÉSENTÉ AU ROI EN 1827 + + +PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE + + +On peut considérer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de nos +connaissances réelles sur l'ancienne Égypte, que les recherches des +savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de résultats complets, +de documents certains qu'à l'égard du seul système d'_architecture_ +suivi, pendant une si longue série de siècles, dans ce pays où les arts +ont commencé; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront +irrévocablement nos idées à cet égard ne sont point encore publiés, et +qu'il reste, de plus, à reconnaître les règles qui déterminaient le +choix des ornements et des décorations, selon la destination donnée à +chaque genre d'édifice. Ce point important pour la science ne peut être +éclairci que sur les lieux et par des personnes versées dans la +connaissance des symboles et du culte égyptiens, car les plus simples +ornements de cette architecture sont des emblèmes parlants; et telle +frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition +calculée pour l'oeil seulement, renferme un précepte, une date, ou un +fait historique. + +Les doctrines le plus généralement adoptées sur _l'art égyptien_, et sur +le degré d'avancement auquel ce peuple était réellement parvenu, soit en +sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les nouvelles +découvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; mais ces +doctrines ne peuvent être ramenées au vrai et assises sur des fondements +solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands édifices +publics de Thèbes et des autres capitales de l'Égypte. C'est aussi +l'unique moyen de décider clairement l'importante question que des +esprits diversement prévenus agitent encore si vivement, celle de la +transmission des arts de l'Égypte à la Grèce. + +Nos connaissances sur _la religion_ et le culte des Égyptiens ne +s'étendent encore que sur les parties purement matérielles; les +monuments de petites proportions nous font bien connaître les noms et +les attributs des divinités principales; mais comme ces mêmes monuments +proviennent tous des catacombes et des sépultures, nous n'avons de +renseignements détaillés que pour les personnages mystiques protecteurs +des morts, et présidant aux divers états de l'âme après sa séparation du +corps. La religion des hautes classes, qui différait de celle des +tombeaux, n'est retracée que dans les sanctuaires des temples et les +chapelles des palais: sur ces édifices couverts intérieurement et +extérieurement de bas-reliefs coloriés, chargés de légendes +innombrables, relatives à chaque personnage mythologique dont ils +retracent l'image, les divinités égyptiennes de tous les ordres, +hiérarchiquement figurées et mises en rapport, sont accompagnées de leur +généalogie et de tous leurs titres, de manière à faire complètement +connaître leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions +que chacune d'elles était censée remplir dans le système théologique +égyptien. Il reste donc encore à reconnaître sur les constructions de +l'Égypte, la partie la plus relevée et la plus importante de la +mythologie égyptienne. + +Toutes les branches si variées des _arts_, et tous les procédés de +l'_industrie égyptienne_ sont encore loin de nous être connus. On a bien +recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives à un certain +nombre de métiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie, +la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du +charron, du forgeron, du cordonnier, de l'émailleur, etc., etc., etc.; +mais les voyageurs qui ont dessiné ces tableaux ont, pour la plupart, +négligé les légendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d'eux +n'était en état de lire, sur les monuments où ces tableaux ont été +copiés, les dates précises de l'époque où ces divers arts furent +pratiqués. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment +d'origine égyptienne, propres à l'Égypte, ou s'ils ont été introduits +par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et +les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore +ici une question très-importante à éclaircir pour l'histoire de +l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et +d'un intérêt bien plus relevé. + +«Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques et +ethnographiques, des scènes domestiques qui peignent les moeurs de la +nation et celles des souverains, etc., _il demande précisément les +objets qui sont le moins éclaircis._» Ainsi s'exprimait, il y a douze +ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingués de l'Allemagne; et +tout ce qu'on a publié depuis, loin de remplir cette importante lacune, +n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent +seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de séries immenses +de bas-reliefs, que les grands édifices de l'Égypte offrent encore, +sculptée dans tous ses détails, l'histoire entière de ses plus grands +souverains, et que des compositions d'une immense étendue y retracent +les époques les plus glorieuses de l'histoire des Égyptiens; car ce +peuple a voulu qu'on pût lire sur les murs des palais l'histoire de ses +plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait osé sculpter +sur la pierre de si grands objets et de si vastes détails. + +L'Europe savante connaît l'existence de cet amas de richesses +historiques: son ardent désir serait d'en être mise en possession. Elle +a jugé que nos progrès dans les études égyptiennes demandent qu'un +gouvernement éclairé se hâte d'envoyer enfin en Égypte des personnes +dévouées à la science et convenablement préparées, pour recueillir, tant +qu'ils subsistent encore, les innombrables et précieux documents que la +magnificence égyptienne inscrivit jadis sur les édifices dont les masses +imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que +la barbarie, toujours croissante, détruit systématiquement ces +respectables témoins d'une antique civilisation, hâte de tous ses voeux +le moment où des copies fidèles de ces inscriptions et de ces +bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude +les plus anciennes pages des annales du monde, en perpétuant ainsi les +témoignages si nombreux et si authentiques tracés sur tant de monuments +dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littéraire en Égypte +est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre. +Mais ce n'est point à l'histoire seule de l'Égypte que le voyage proposé +dans ce Mémoire doit fournir des lumières qu'on chercherait vainement +autre part que dans les palais de Thèbes: c'est là qu'existent +également, et nous en avons la certitude, des notions aussi désirables +qu'inespérées, sur tous les peuples qui, dès les premiers temps de la +civilisation humaine, jouaient un rôle important en Afrique et dans +l'Asie occidentale. Les principales expéditions des Pharaons contre les +nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec +l'Égypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptées sur les monuments +érigés par les triomphateurs: on y lit les noms de ces peuples, le +nombre des soldats, les noms des villes assiégées et prises, les noms +des fleuves traversés, ceux des pays soumis, la quotité des tributs +imposés aux peuples vaincus; et les noms des objets précieux enlevés à +l'ennemi sont écrits sur des tableaux qui représentent ces trophées de +la victoire. Ces bas-reliefs, entremêlés de longues inscriptions +explicatives, sont d'autant plus utiles à connaître que les artistes +égyptiens ont rendu avec une admirable fidélité la physionomie, le +costume et toutes les habitudes des peuples étrangers qu'ils ont eu à +combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'étude directe de +cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, à +des époques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le pouvoir des +Pharaons en rivalisant avec l'Égypte, pour lui disputer l'empire de cet +ancien monde que nous n'apercevons encore qu'à travers mille +incertitudes, mais dont la réalité, déjà démontrée, n'en est pas moins +surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scènes à +des époques beaucoup plus rapprochées de nous que ne le voulait un +esprit de système plus hardi que raisonné. + +On ne saurait fixer l'importance des découvertes historiques que peut +amener une étude approfondie des bas-reliefs qui décorent les édifices +antiques de l'Égypte, et surtout ceux de Thèbes, sa vieille capitale. Ce +pays s'est en effet trouvé en relation directe avec tous les grands +peuples connus de l'antiquité: si ses vénérables monuments nous montrent +une foule de peuples à demi sauvages du continent africain, vaincus et +déposant aux pieds des Pharaons l'or, les matières précieuses, les +oiseaux rares et les animaux curieux de l'intérieur d'un pays encore si +peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes +des Égyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations +asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-être), +nations qui combattent avec des armes égales et des moyens tout aussi +avancés que ceux des Égyptiens, leurs rivaux. Nous savons, à n'en point +douter, que les temples et les palais de l'Égypte offrent les images et +des inscriptions contemporaines des rois éthiopiens qui ont conquis +l'Égypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont +momentanément interrompu la longue et brillante succession. On y +recueillera les annales des rois égyptiens les plus renommés, tels que +les Osimandyas, Amosis, les Rhamsès, les Thouthmosis; ailleurs celles +des Pharaons Sésonchis, Osorchon, Sévéchus, Tharaca, Apriès et Néchao, +que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie à +la tête d'armées innombrables. On réunira les copies du peu de monuments +élevés sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxès; on +notera les lieux où se lisent encore le grand nom d'Alexandre, celui de +son frère, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui +releva l'Égypte foulée par le gouvernement militaire des Perses. On +éclaircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des inscriptions +monumentales se terminera en recueillant, sur les mêmes édifices qui ont +précédé tant d'empires, leur ont survécu, et qui ont vu passer tant de +gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernée par les +empereurs. Ainsi les monuments de l'Égypte conservent des inscriptions +qui se lient à l'histoire ancienne tout entière, et en recèlent une +grande partie que les écrivains ne nous ont point conservée: c'est +donner une idée de l'immense moisson de faits et des documents qu'un +gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux études +solides, en ordonnant l'exécution d'un voyage auquel sont directement +intéressés les progrès de toutes les sciences historiques. Ajoutons +enfin que ce voyage, où l'on pourra étudier et comparer entre elles le +nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de +l'Égypte, avancerait avec une merveilleuse rapidité nos connaissances +sur l'écriture hiéroglyphique, et qu'il fournira, sans aucun doute à cet +égard, des lumières qu'on ne pourrait peut-être point obtenir d'une +étude de plusieurs siècles faite en Europe sur les seuls monuments +égyptiens que le hasard y ferait transporter à l'avenir. Sous ce point +de vue seul, les résultats du voyage projeté seraient inappréciables. + +Les travaux des Français qui firent partie de l'expédition d'Égypte +n'ont fait que préparer l'Europe savante à de tels résultats, en lui +montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments +historiques, tout ce qu'elle doit désirer encore, et tout ce qu'on peut +attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments seront +l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits +et jeter tant de lumières sur l'obscurité des temps antiques, étaient +impossibles alors. On n'avait, en effet, à la fin du siècle dernier et +dans les premières années du siècle présent, aucune donnée positive sur +le système des écritures égyptiennes; aussi les membres de la Commission +d'Égypte, et la plupart des voyageurs qui ont marché sur leurs traces, +persuadés peut-être qu'on n'arriverait jamais à l'intelligence des +signes hiéroglyphiques, ont-ils attaché moins d'intérêt à copier avec +exactitude les longues inscriptions en caractères sacrés qui +accompagnent les figures mises en scène dans les bas-reliefs +historiques; il les ont presque toujours négligées, et souvent même, en +copiant quelques scènes de ces bas-reliefs, on s'est contenté de marquer +seulement la place occupée par ces légendes. C'était cependant, sinon +pour cette époque, du moins pour l'avenir, la partie la plus +intéressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de +reconnaissance à ces voyageurs pour nous avoir appris, à n'en pouvoir +douter, qu'il ne dépend plus que de notre volonté de recueillir, par +exemple, dans le palais de Karnac à Thèbes, l'histoire des conquêtes de +plusieurs rois, et probablement aussi celle de la délivrance de l'Égypte +du joug des Pasteurs ou Hykschos, événement auquel se rattachent la +venue et la captivité des Hébreux; dans les sculptures de Kalabsché, le +tableau des conquêtes de Rhamsès II à l'intérieur de l'Afrique; dans les +galeries du palais de Médinet-Abou, les expéditions de Rhamsès-Meïamoun +contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des hauts +faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Aménophis II; dans le palais de +Kourna, ceux de Mandoueï et Ousireï, etc.; enfin, dans les palais de +Louqsor, les édifices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, les +détails les plus circonstanciés sur les conquêtes du grand Sésostris, +tant en Asie qu'en Afrique. + +De nos jours, des dessins de la totalité de ces grandes scènes +historiques, qui s'éclairent les unes par les autres, et surtout des +copies exactes des inscriptions hiéroglyphiques qu'on y a mêlées en si +grand nombre, acquerraient un prix infini et réaliseraient, sinon en +totalité, du moins en très-grande partie, les hautes espérances qu'y +rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le +mécanisme de l'écriture hiéroglyphique sont assez avancées, et l'on a +reconnu le sens d'un nombre de caractères assez considérable, pour +retirer sur-le-champ, avec une certitude entière, les faits principaux +et les plus précieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces +inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin, +avec les connaissances nouvellement acquises sur les écritures de +l'ancienne Égypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre +classique, par un petit nombre de personnes bien préparées, produira +incontestablement des résultats scientifiques tels qu'on eût en vain osé +les espérer dans le temps même que l'Égypte, au pouvoir d'une armée +française, était livrée aux recherches d'une foule de savants qui ont +beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathématiques, +mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour +exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que +la fortune des armes livrait à leur examen. La France guerrière a fait +connaître à fond l'Égypte moderne, sa constitution physique, ses +productions naturelles, et les différents genres de monuments qui la +couvrent: c'est aussi à la France, jouissant de la faveur de la paix, si +propice au progrès des sciences et de la civilisation nouvelle, à +recueillir les souvenirs gravés sur ces monuments témoins d'une +civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une +terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour éclairer l'Europe +encore à demi sauvage lorsque l'Égypte était déjà déchue de sa première +splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques +origines. + +Après cet exposé sommaire des motifs généraux du voyage, il reste à +indiquer l'ordre détaillé des travaux que doivent exécuter les personnes +chargées de cette entreprise littéraire. + +1° Visiter un à un tous les monuments antiques de style égyptien, en +faire dessiner _l'ensemble_, et lever _le plan_ du petit nombre de ceux +que les voyageurs ont négligés ou n'ont point suffisamment étudiés. + +2° Rechercher sur chaque _temple_ les inscriptions dédicatoires donnant +l'époque précise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours +l'époque où ont été exécutées les différentes parties de la décoration. +C'est, en d'autres termes, recueillir les éléments positifs de +l'histoire et de la chronologie de l'art en Égypte. + +3° Copier avec soin, dans tous leurs détails et avec leurs couleurs +propres, les images des différentes _divinités_ auxquelles chaque temple +était dédié. Recueillir les inscriptions religieuses relatives à ces +divinités, et tous les titres divers qui leur sont donnés. + +4° Copier surtout les tableaux mythologiques où plusieurs divinités sont +mises en scène. + +5° Dessiner les bas-reliefs représentant les diverses cérémonies +religieuses, et tous les instruments de culte. + +Ces divers travaux auront pour résultat de faire connaître à fond +l'ensemble du culte égyptien, source de toutes les religions païennes de +l'Occident, et serviront à démontrer les nombreux emprunts que la +religion des Grecs fit à celle de l'Égypte. On terminera ainsi les +dissidences qui partagent les savants sur une matière mise en discussion +avant de posséder les éléments indispensables pour en éclaircir les +difficultés. + +6° Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures +représentant les divers souverains de l'Égypte, et avec tous les détails +de costume, afin de former ainsi l'_iconographie_ des rois et des +reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'époque la plus ancienne, +offrant le _portrait_ des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants. + +7° Rechercher dans les palais de Thèbes, d'Ahydos, de Sohleb, et dans +tous les genres d'édifices, tous les _bas-reliefs historiques_; les +dessiner avec soin, figures et légendes, et copier les longues +inscriptions historiques qui les suivent ou les séparent. + +8° Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se +rapporte à la vie publique et privée des Pharaons. + +9° Dessiner dans les catacombes de Thèbes ou des autres villes +égyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives à la _vie civile_ +des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts, +les métiers et la vie intérieure des Égyptiens; faire le recueil des +costumes des diverses castes, etc. + +10° Copier les inscriptions votives, gravées sur la plate-forme des +temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les +fois que ces inscriptions porteront _une date_ clairement exprimée. + +11° Recueillir toutes les _légendes royales_, sculptées sur les +édifices, avec leurs diverses variantes, et préciser le lieu où elles se +lisent, pour déterminer ainsi l'ancienneté relative de chaque portion +d'un même édifice, et l'état soit progressif, soit rétrograde de l'art. + +12° Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et +tableaux _astronomiques_, prendre les dates exprimées soit sur ces mêmes +sculptures, soit dans leur voisinage, pour démontrer sans réplique +l'époque assez récente de ces compositions, que l'esprit de système +s'obstine encore, malgré des démonstrations palpables, à considérer +comme remontant à des siècles fort antérieurs aux temps véritablement +historiques. On fixera également ainsi l'opinion encore incertaine des +savants à l'égard du point réel d'avancement auquel les Égyptiens +avaient porté la science de l'astronomie. + +13° On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les _caractères +hiéroglyphiques_ de formes différentes, en notant les couleurs de chacun +d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu'il +sera possible de tous les caractères employés dans l'écriture sacrée des +Égyptiens. + +14° On dessinera toutes les _inscriptions_ qui peuvent conduire soit à +confirmer, soit à étendre nos connaissances, relativement à la langue et +aux diverses écritures de l'ancienne Égypte. + +15° Il est du plus pressant intérêt pour les études historiques et +philologiques de chercher dans les ruines de l'Égypte des _décrets +bilingues_, semblables à celui que porte la pierre de Rosette. Ces +stèles existaient en très-grand nombre dans les temples égyptiens des +trois ordres. Des fouilles seront donc dirigées dans l'enceinte de ces +temples, pour découvrir de tels monuments, par le secours desquels le +déchiffrement des textes hiéroglyphiques ferait un pas immense. + +16° Le directeur du voyage ferait aussi exécuter des _fouilles_ sur les +points où il serait possible de rencontrer des monuments historiques de +divers genres: ceux des objets trouvés et qui mériteraient quelque +attention seraient emportés pour être placés au _Musée royal du Louvre_, +si ces objets étaient d'ancien style égyptien, et au _Cabinet des +antiques de la Bibliothèque royale_, si ces objets étaient des médailles +et des pierres gravées, ou autres monuments de style grec ou romain. Les +_statues grecques ou romaines_ appartiendraient aussi au Musée des +antiques du Louvre. + +17° On pourrait faire également, à Thèbes et dans toutes les autres +parties de l'Égypte, des achats d'objets intéressants pour les +_collections_ royales; on pourrait compléter ainsi avec avantage les +diverses séries de monuments antiques qui existent dans ces +établissements. + +18° On désire depuis longtemps que des personnes instruites dans les +langues orientales visitent les couvents de la vallée des lacs de Natron +et de la Haute-Égypte, et examinent les livres coptes ou autres que +renferment les _bibliothèques des moines chrétiens_, lesquelles peuvent +contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait être faite avec +soin pendant le voyage, et il serait facile peut-être d'acquérir des +manuscrits intéressants à peu de frais. + +19° Quelques voyageurs en Égypte ont parlé d'inscriptions en _caractères +inconnus_, tracées ou gravées sur quelques monuments; on s'attacherait à +les recueillir, précisément parce qu'elles sont considérées comme +inconnues. Il en serait de même des _manuscrits_ ou _inscriptions en +phénicien_, dont il n'existe encore qu'un très-petit nombre en Europe, +ainsi que des inscriptions en caractères persépolitains ou +_cunéiformes_, dont l'alphabet n'est pas encore entièrement connu, +quoique les monuments où ils sont employés ne soient pas très-rares. La +découverte des hiéroglyphes phonétiques a concouru à accroître cet +alphabet au moyen d'une courte inscription en caractères cunéiformes et +en caractères égyptiens. On peut en trouver d'autres, qui seraient +soigneusement copiées. + +20° Il manque à la Bibliothèque du Roi quelques-uns des plus utiles +ouvrages de la _littérature arabe_. On aurait peut-être l'occasion de +les acquérir à un prix convenable. + +Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en Égypte. + +Pour l'exécuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres du Roi. + + + + +LETTRES + +ÉCRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE + +Lyon, le 18 juillet 1828. + +Me voici arrivé à Lyon en très-bonne santé. J'ai trouvé notre ami M. +Artaud prêt à me recevoir, et je me suis établi dans son musée. + +J'ai trouvé dans celui de la ville, entre autres morceaux curieux, une +statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, représentant le dieu Nil, +morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon _Panthéon_: +c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir +rencontrée. + +M. Artaud a écrit aujourd'hui à M. Sallier d'Aix, pour l'informer de mon +prochain passage par cette ville. Je m'attends donc à faire une bonne +récolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux jours +s'il le faut. + +Toulon, 25 juillet 1828. + +Je suis arrivé ici hier au soir en parfaite santé et après un voyage +moins pénible que la saison d'été et le ciel de Provence ne pouvaient le +faire supposer. Partis d'Aix à trois heures du matin, nous étions à +Toulon sur les six heures du soir; je me suis à peine aperçu de la +chaleur pendant la route, grâce aux fourrures en laine dont je suis +couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: _Qui pare le +froid pare le chaud_, doit être émané comme tant d'autres de la sagesse +des nations. + +Il m'a été impossible d'écrire d'Aix comme j'en avais le projet: le +cabinet de M. Sallier m'a occupé pendant les deux jours que j'ai passés +dans cette vieille ville. J'y ai trouvé quelques pièces importantes que +j'ai copiées ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que +M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus égyptiens non +funéraires, dans lequel j'ai trouvé: 1° un long papyrus en fort mauvais +état, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en +belle écriture hiératique; 2° deux rouleaux contenant des espèces d'odes +ou litanies à la louange d'un Pharaon; 3° un rouleau dont les premières +pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de +Rhamsès-Sésostris en style biblique, c'est-à-dire sous la forme d'une +ode dialoguée, entre les dieux et le roi. + +Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps +que j'ai donné à son examen m'a convaincu que c'est un vrai trésor +historique. J'en ai tiré les noms d'une quinzaine de nations vaincues, +parmi lesquelles sont spécialement nommés les Ioniens, _Iouni, Iavani_, +et les Lyciens, _Louka_, ou _Louki_; plus les Éthiopiens, les Arabes, +etc. Il est parlé de leurs chefs emmenés en captivité, et des +impositions que ces pays ont supportées. Ce manuscrit a pleinement +justifié mon idée sur le groupe qui qualifie les noms de pays étrangers, +et ceux de personnages en langues étrangères. J'ai relevé avec soin tous +ces noms de peuples vaincus, qui, étant parfaitement lisibles et en +écriture hiératique, me serviront à reconnaître ces mêmes noms en +hiéroglyphes sur les monuments de Thèbes, et à les restituer, s'ils sont +effacés en partie. + +Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hiératique porte sa date à +la dernière page. Il a été écrit (dit le texte) _l'an IX, au mois de +Paoni_, du règne de Rhamsès le Grand. Je me propose d'étudier à fond ce +papyrus, à mon retour d'Égypte. + +M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois +pierres qui portent les fragments du décret romain relatif au prix des +denrées et marchandises; je l'aurais faite moi-même, mais, +malheureusement, on a rempli en plâtre durci les lettres du texte: on +les fera laver et nettoyer. + +Toulon, le 29 juillet. + +J'ai reçu la première lettre de Paris, attendue déjà avec impatience. Ma +série de numéros ne commencera qu'après l'embarquement, et ma première +sera datée des domaines de Neptune, car j'espère que nous rencontrerons +en route quelque bâtiment revenant en Europe, et qu'il sera possible de +le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes +seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que +dans deux mois au plus tôt, les départs d'Alexandrie pour France étant +extrêmement rares. Notre corvette, destinée à convoyer les bâtiments +marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non +qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le +commerce avec l'Égypte est dans un état complet de torpeur; l'Égypte +elle-même n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, que nos +relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir, +du reste, des nouvelles positives sur notre position à l'égard de +l'Égypte, car je reçois à l'instant un rendez-vous au lazaret, de la +part de M. Léon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en trente-trois jours. +Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou espérer; le ton de sa +lettre est d'ailleurs très-rassurant, et je n'en augure que de bonnes +nouvelles. + +Nos Parisiens sont arrivés ce matin; et nos Toscans le soir, après un +voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde à +traverser le cordon sanitaire établi à la frontière du Piémont par le +roi de Sardaigne, qui, trompé par les exagérations d'un capitaine +marchand de Marseille, débarqué à Gênes, s'est imaginé que la peste +ravageait la Provence; les régiments ont marché pour occuper tous les +débouchés des Alpes, et les lettres et journaux venant de France sont +tailladés et passés au vinaigre. Il est connu en Italie que nous mourons +ici et à Marseille par centaines: tandis que le temps est superbe, grâce +à une brise d'ouest qui rafraîchit l'air et nous jettera en pleine mer +en moins d'une heure. + +La mer promet d'être excellente. J'ai déjà essayé mon estomac, et je le +crois assez bien amariné, ayant couru la rade en barque par une mer +assez grosse. + + +30 juillet. + +Il m'a été impossible de voir M. de Laborde; la brise était trop forte +pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite +embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain à une +heure: mais à cette heure-là, je serai déjà loin de Toulon, puisque +notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros +effets sont à bord, et nous sommes prêts à dire adieu à la terre ferme. +On me fait espérer de toucher en Sicile. J'ai demandé à l'amiral qu'il +permît au commandant de nous débarquer quelques heures à Agrigente; cela +est accordé. C'est à la mer à nous le permettre maintenant. Si elle est +bonne, j'écrirai à l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de +Jupiter. + +Adieu; soyez sans inquiétude, les dieux de l'Égypte veillent sur nous. + + +En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 août 1828. + +Je vais essayer d'écrire malgré le mouvement du vaisseau, qui, poussé +par un vent à souhait, marche assez rapidement vers la côte occidentale +de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence. +Jusqu'ici la traversée a été des plus heureuses, et le plus difficile +est fait: mon estomac a subi toutes ses épreuves, et je me trouve +parfaitement bien maintenant. Le repos forcé dont on jouit sur le +bâtiment, et l'impossibilité de s'y occuper avec quelque suite, ont +tourné au profit de ma santé, et je me porte à merveille. + +Je ne parlerai point des deux jours passés, n'ayant eu sous les yeux que +le ciel et la mer. Le tableau, quoique varié par quelques évolutions de +marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, présenterait trop +d'uniformité. La sèche désolation des côtes de Sardaigne, pays bien +digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de bien +intéressant. + +Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de débarquer au milieu des +temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour +demain au soir, si Éole et Neptune veulent bien nous octroyer cette +douceur. + +Du 4. + +Nous ayons tourné, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et +couru la côte méridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous +ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on aperçoit l'île +de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme +malencontreux nous empêche d'avancer. + + +Du 5. + +Après une nuit passée à louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin, +à deux ou trois lieues de nous. Le vent s'étant enfin levé, le vaisseau +a passé devant les îles de Favignana et Levanzo; nous avions en +perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont +Éryx si vanté dans l'Enéide. L'après-midi, nous avons passé devant +Marsalla et salué dévotement ses excellents vignobles: il s'est mêlé à +mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a dépassé cette ville +qui fut la vieille Lilybée, le principal établissement carthaginois en +Sicile. Cette côte méridionale est d'une beauté parfaite. + + +Du 6. + +Je n'ai pu saluer les ruines de Sélinonte, nous les avons rasées de +nuit. La côte est ici un peu plus sèche, quoique pittoresque, et d'un +ton africain à faire plaisir. On a jeté l'ancre dans la rade +d'Agrigente; là sont une foule de monuments grecs que nous désirons +visiter et étudier. Mais il est probablement décidé que nous aurons le +déboire d'être venus à quatre cents toises de ces temples sans pouvoir +même les apercevoir. Nous payons chèrement la sottise du capitaine +marseillais qui a répandu à Gênes la nouvelle de la fameuse peste de +Marseille. Étant allés au lazaret d'Agrigente avec le commandant, on +nous a répondu que des ordres de Palerme, arrivés la veille, défendaient +expressément qu'on donnât pratique à aucun bâtiment venu des ports +méridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon était un port du _nord_; +le bon Sicilien a répondu qu'il le savait très-bien, mais que, n'ayant +aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre +de débarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province +d'Agrigente. On nous a promis une réponse pour demain à huit heures; et +nous avons regagné la corvette, la mort dans l'âme et sans l'espérance +d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien là jouer de malheur, et +je comprends enfin le supplice de Tantale. + + +Du 7, à six heures du matin. + +Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout +espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et +demie d'ici à terre, pour tâcher de la faire mettre à la poste à travers +toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous à faire plaisir, +bon appétit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous +traiter en pestiférés! Je rouvrirais ma lettre si j'avais à vous +annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'à deux milles +de distance; je serais si heureux de débarquer au milieu de ces +vénérables ruines! Mais je n'ose y compter. + +Si nous n'avons pas l'entrée à huit heures, nous mettrons immédiatement +à la voile, pour courir sur Malte. + + +Alexandrie, le 22 août 1828. + +Je hasarde ces lignes par un bâtiment toscan qui part demain pour +Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France +aussitôt que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant +de l'Eglé, lequel retourne en Europe et met à la voile mardi prochain, +je mets un n° 1 provisoire à celle-ci, réservant tous les détails pour +la seconde, qui sera le véritable numéro premier. + +Je suis arrivé le 18 août dans cette terre d'Égypte, après laquelle je +soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a traité en mère tendre, et +j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne santé que j'y apporte. +J'ai pu boire de l'eau fraîche à discrétion, et cette eau-là est de +l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nommé _Mahmoudiéh_ en +l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser. + +J'ai pu voir M. Drovetti le soir même de mon arrivée, et là j'ai appris +qu'il m'avait écrit et conseillé d'ajourner mon voyage. Depuis la date +de cette lettre, heureusement arrivée trop tard à Paris, les choses sont +bien changées. Vous devez connaître déjà les conventions pour +l'évacuation de la Morée, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et +signées il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon +voyage ne rencontrera aucun empêchement; le pacha est informé de mon +arrivée, et il a bien voulu me faire dire que j'étais le bienvenu; je +lui serai présenté demain ou après-demain au plus tard. Tout se dispose +au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que +j'ai déjà secoué tous les préjugés inspirés par de prétendus historiens. + +J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement +délicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre d'exécution de nos +projets sur Alexandrie et ses environs est déjà réglé; ils comprennent +les obélisques dits de Cléopâtre, dont nous aurons enfin une copie +exacte, et ensuite la colonne de Pompée; il faut savoir enfin à quoi +s'en tenir sur son inscription dédicatoire, et si elle porte le nom de +l'empereur _Dioclétien_: nous en aurons une bonne empreinte. + +Notre jeunesse est émerveillée de ce qu'elle a déjà vu.... A ma +prochaine les détails: la série de mes lettres d'observation commencera +réellement avec elle.... + +Adieu. + + + + +LETTRES + +ÉCRITES + +D'ÉGYPTE ET DE NUBIE + +EN 1828 ET 1829 + + + + +PREMIÈRE LETTRE + + +Alexandrie, du 18 au 29 août 1828. + +Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, jour +de notre départ de Toulon sur la corvette du roi _l'Églé_, commandée par +M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de frégate, jusqu'au 7 août que nous avons +quitté la côte de Sicile après une station de vingt-quatre heures, et +sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'après les +informations parvenues de bonne source aux autorités siciliennes, nous +étions tous en proie à la _grande peste_ qui ravage Marseille, à ce +qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlementé avec des officiers +envoyés par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient qu'en +tremblant, à trente pas de distance; nous avons été déclarés bien et +dûment pestiférés, et il nous a fallu renoncer à descendre à terre, au +milieu des temples grecs les mieux conservés de toute la Sicile. Nous +remîmes donc tristement à la voile, courant sur Malte, que nous +doublâmes le lendemain 8 août au matin, en passant à une portée de canon +des îles Gozzo et Cumino, et de Cité-La-Valette, que nous avons +parfaitement vue dans ses détails extérieurs. + +C'est après avoir reconnu successivement le plateau de la Cyrénaïque et +le cap Rasat, et avoir longé de temps à autre la côte blanche et basse +de l'Afrique, sans être trop incommodés par la chaleur, que nous +aperçûmes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la vieille +_Taposiris,_ nommée aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous approchions +ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous révélaient déjà +la colonne de Pompée, toute l'étendue du Port-Vieux d'Alexandrie, la +ville même dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et une +immense forêt de mâts de bâtiments, au travers desquels se montraient +les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entrée de la passe, un coup de +canon de notre corvette amena à notre bord un pilote arabe qui dirigea +la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute sûreté au +milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvâmes là entourés de vaisseaux +français, anglais, égyptiens, turcs et algériens, et le fond de ce +tableau, véritable macédoine de peuples, était occupé par les carcasses +des bâtiments orientaux échappés aux désastres de Navarin. Tout était en +paix autour de nous, et voilà, je pense, une preuve de la puissante +influence du vice-roi d'Égypte sur l'esprit de ses Égyptiens. + +Nous en avions donc fini avec la mer, dès le 18 à cinq heures du soir: +il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous séparer de notre +commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable à tous égards, et des +autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont comblés de +prévenances et de soins, et nous ont procuré par leur instruction tous +les charmes de la plus agréable société; mes compagnons et moi +n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance. + +A peine mouillés dans le port, plusieurs officiers supérieurs des +vaisseaux français vinrent à notre bord, et nous donnèrent d'excellentes +nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine évacuation de la +Morée par les troupes d'Ibrahim, en conséquence d'une convention +récente. On attend dans peu de jours la rentrée de la première division +de l'armée égyptienne. + +M. le chancelier du consulat-général de France voulut bien aussi venir à +notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se trouvait +heureusement à Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir même, à six +heures, je me rendis à terre, avec notre brave commandant et mes +compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je +baisai le sol égyptien en le touchant pour la première fois, après +l'avoir si longtemps désiré. A peine débarqués, nous fûmes entourés par +des conducteurs d'ânes (ce sont les fiacres du pays), et, montés sur ces +nobles coursiers, nous entrâmes dans Alexandrie. + +Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en +donner une idée complète; ce fut pour nous comme une apparition des +antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs étroits bordés +d'échoppes, encombrés d'hommes de toutes les couleurs, de chiens +endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous +les côtés et se mêlant à la voix glapissante des femmes, ou d'enfants à +demi nus; une poussière étouffante, et par-ci par-là quelques seigneurs +magnifiquement habillés, maniant habilement de beaux chevaux richement +harnachés, voilà ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. Après une +demi-heure de course sur nos ânes et une infinité de détours, nous +arrivâmes chez M. Drovetti, dont l'accueil empressé mit le comble à +toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrivée au milieu +des circonstances actuelles, il nous en félicita cependant, et nous +donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune +difficulté; son crédit, fruit de sa conduite noble, franche et +désintéressée, qui n'a jamais pour objet que le service de notre +monarque dont le nom est partout vénéré, et l'honneur de la France, est +une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore à +ses prévenances, en m'offrant un logement au palais de France, l'ancien +quartier-général de notre armée. J'y ai trouvé un petit appartement +très-agréable, c'est celui de Kléber, et ce n'est pas sans de vives +émotions que je me suis couché dans l'alcôve où a dormi le vainqueur +d'Héliopolis. + +Du reste, le souvenir des Français est partout dans Alexandrie, tant +notre influence y fut douce et équitable. En arrivant, j'ai entendu +battre la retraite par les tambours et les fifres égyptiens sur les +mêmes airs qu'à Paris. Toutes les anciennes marches françaises pour la +troupe ont été adoptées par le Nizam-Gedid, et de vieux Arabes parlent +encore en français. Il y a trois jours, allant de grand matin visiter +l'obélisque de Cléopâtre, et au milieu des collines de sables qui +couvrent les débris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe +aveugle et âgé, conduit par un enfant: j'approchai, et l'aveugle, +informé que j'étais Français, me dit aussitôt ces propres mots en me +saluant de la main: _Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je n'ai +pas encore déjeuné._ Ne pouvant ni ne voulant résister à une telle +éloquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de France qui +me restaient; en les tâtant il s'écria aussitôt: _Cela ne passe plus +ici, mon ami._ Je substituai à cette monnaie française une piastre +d'Égypte: _Ah! voilà qui est bon, mon ami,_ ajouta-t-il; _je te +remercie, citoyen._ De telles rencontres dans le désert valent un bon +opéra à Paris. + +Je suis déjà familiarisé avec les usages et coutumes du pays; le café, +la pipe, la siesta, les ânes, la moustache et la chaleur; surtout la +sobriété, qui est une véritable vertu à la table de M. Drovetti, où nous +nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi. + +J'ai visité tous les monuments des environs; la colonne de Pompée n'a +rien de fort extraordinaire; j'y ai trouvé cependant à glaner. Elle +repose sur un massif construit de débris antiques, et j'ai reconnu +parmi ces débris le cartouche de Psammétichus II. Je n'ai pas négligé +l'inscription grecque qui dépend de la colonne, et sur laquelle existent +encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera +cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants cette +copie fidèle qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument +historique. J'ai visité plus souvent les obélisques de Cléopâtre, +toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un _bon +cabal_ (dénomination provençale). De ces deux obélisques, celui qui est +debout a été donné au Roi par le pacha d'Égypte, et j'espère qu'on +prendra les moyens nécessaires pour faire transporter cet obélisque à +Paris. Celui qui est à terre appartient aux Anglais. J'ai déjà copié et +fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hiéroglyphiques. On en +aura donc, et pour la première fois, je puis le dire, un dessin exact. +Ces deux obélisques, à trois colonnes de caractères sur chaque face, ont +été primitivement érigés par le roi Moeris devant le grand temple du +Soleil à Héliopolis. Les inscriptions latérales sont de Sésostris, et +j'en ai découvert deux autres très-courtes, à la face est, qui sont du +successeur de Sésostris. Ainsi, trois époques sont marquées sur ces +monuments; le dé antique en granit rosé, sur lequel chacun d'eux avait +été placé, existe encore; mais j'ai vérifié, en faisant fouiller par mes +Arabes dirigés par notre architecte M. Bibent, que ce dé repose sur un +socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine. + +C'est le 24 août, à huit heures du matin, que nous avons été reçus par +le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec +beaucoup de soin dans le goût des palais de Constantinople; ces +édifices, de belle apparence, sont situés dans l'ancienne île du Phare. +Nous nous y sommes rendus en corps, précédés de M. Drovetti, tous +habillés au mieux, et les uns dans une calèche attelée de deux beaux +chevaux conduits habilement à toute bride dans les rues d'Alexandrie par +le cocher de M. Drovetti, et les autres montés sur des ânes escortant la +calèche. + +Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes entrés +dans une vaste pièce remplie de fonctionnaires, et nous avons été +immédiatement introduits dans une seconde salle, percée à jour: dans un +de ses angles, entre deux croisées, était assise S.A., dans un costume +fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa +taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de +gaîté qui surprend dans un personnage occupé de si grandes choses. Ses +yeux ont une expression très-vive, et une magnifique barbe blanche +couvre sa poitrine. S.A., après avoir demandé de nos nouvelles, a bien +voulu nous dire que nous étions les bienvenus, et me questionner ensuite +sur le plan de mon voyage. Je l'ai exposé sommairement, et j'ai demandé +les firmans nécessaires; ils m'ont été accordés sur-le-champ, avec deux +chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite +parlé des affaires de la Grèce, et nous a fait part de la nouvelle du +jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livré à des Grecs +introduits dans sa chambre par des soldats infidèles soudoyés. Quoique +fort âgé, Ahmed s'est vigoureusement défendu, a tué sept de ses +assassins, mais a succombé sous le nombre. Le vice-roi nous a fait +donner ensuite le café, et nous avons pris congé de S.A., qui nous a +accompagnés avec des saluts de main très-bienveillants. C'est encore une +grâce de plus dont nous sommes redevables aux bontés inépuisables de M. +Drovetti. + +La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a été reçue aussi +le lendemain, 25 août, par le vice-roi, présentée par M. Rosetti, +consul-général de Toscane. Elle a reçu le même accueil, les mêmes +promesses et la même protection. L'Égypte, disait S.A., devait être pour +nous comme notre pays même; et je suis persuadé que le vice-roi est +très-flatté de la confiance que nos gouvernements ont mise dans son +caractère, en autorisant notre entreprise dans les circonstances +actuelles. + +Je compte rester à Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps est +nécessaire pour nos préparatifs. Les chaleurs du Caire, et une maladie +assez bénigne qui y règne, baisseront en attendant. Le Nil haussera en +même temps. J'ai déjà bu largement de ses eaux que nous apporte le canal +construit par l'ordre du pacha, et nommé pour cela le _Mahmoudiéh._ Le +fleuve sacré est en bon état; l'inondation est assurée pour le pays bas; +deux coudées de plus suffiront pour le haut. Nous sommes d'ailleurs ici +comme dans une contrée qui serait l'abrégé de l'Europe, bien reçus et +fêtés par tous les consuls de l'Occident, qui nous témoignent le plus +vif intérêt. Nous avons été tous réunis successivement chez MM. Acerbi, +Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de +Suède et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Méchain, consul de France à +Larnaka en Chypre, très-recommandable sous tous les rapports, et l'un +des anciens de l'expédition française en Égypte. + +Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des grâces +infinies à la protection royale qui nous devance partout, et aux soins +inépuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part. + +Je suis rempli de confiance dans les résultats de notre voyage: +puissent-ils répondre aux voeux du gouvernement et à ceux de nos amis! +Je ne m'épargnerai en rien pour y réussir. J'écrirai de toutes les +villes égyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons n'y +existent plus: je réserverai les détails sur les magnificences de Thèbes +pour notre vénérable ami M. Dacier; ils seront peut-être un digne et +juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits. +J'ai reçu les lettres de Paris de la fin de juillet par le _Nisus,_ +arrivé en onze jours. Adieu. + + + + +DEUXIÈME LETTRE + +Alexandrie, le 14 septembre 1828. + + +Mon départ pour le Caire est définitivement arrêté pour demain, tous nos +préparatifs étant heureusement terminés, ainsi que ce que je puis +appeler l'organisation de l'expédition, chacun ayant sa part officielle +d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est chargé de la santé +et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles, +ustensiles et engins; M. Lhôte, des finances; M. Gaëtano Rosellini, du +mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et +un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme à moi, +Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent. + +Deux bâtiments à voile nous porteront sur le Nil; l'un est le plus grand +_maasch_ du pays, et il a été monté par S.A. Mehemed-Ali: je l'ai nommé +_l'Isis;_ l'autre est une _dahabié,_ où cinq personnes logeront assez +commodément; j'en ai donné le commandement à M. Duchesne, en survivance +du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller à la chasse des +papillons dans le désert lybique. Cette _dahabié_ a reçu le nom +d'_Athyr:_ nous voguerons ainsi sous les auspices des deux déesses les +plus joviales du Panthéon égyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous +arrêterons qu'à _Kérioun,_ l'ancienne Chereus des Grecs, et à +_Ssa-el-Hagar,_ l'antique Saïs. Je dois ces politesses à la patrie du +rusé Psammétichus et du brutal Apriès; enfin, je verrai s'il reste +quelques débris de Siouph à _Saouafé,_ où naquit Amasis, et à Saïs, +quelques traces du collège où Platon et tant d'autres Grecs _allèrent à +l'école._ + +Notre santé se soutient, et l'épreuve du climat d'Alexandrie, qui est +une ville toute lybique, est d'un très-bon augure. Nous sommes tous +enchantés de notre voyage, et heureux d'avoir échappé aux dépêches +télégraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise +apparence ont toutes tourné pour nous; quelques difficultés inattendues +sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous +serons heureux partout. + +Je viens à l'instant (huit heures du soir) de prendre congé du vice-roi. +S.A. a été on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai priée d'agréer notre +gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le +vice-roi a répondu que les princes chrétiens traitant ses sujets avec +distinction, la réciprocité était pour lui un devoir. Nous avons parlé +hiéroglyphes, et il m'a demandé une traduction des inscriptions des +obélisques d'Alexandrie. Je me suis empressé de la lui promettre, et +elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le +chancelier du consulat de France. S.A. a désiré savoir jusqu'à quel +point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assuré que nous +trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprimé ma +reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu'il +les repoussait d'une manière fort aimable; ces bons musulmans nous ont +traités avec une franchise qui nous charme. Adieu. + +[Illustration: PLAN DES RUINES DE SAÏS.] + + + + +TROISIÈME LETTRE + + +Au Caire, le 27 septembre 1828. + +C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitté Alexandrie, après +avoir arboré le pavillon de France. Nous avons pris le canal nommé +_Mahmoudiéh_, auquel ont travaillé MM. Coste et Masi; il suit la +direction générale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais il fait beaucoup +moins de détours, et se rend plus directement au Nil, en passant entre +le lac Maréotis, à droite, et celui d'_Edkou_, à gauche. Nous +débouchâmes dans le fleuve, le 15 de très-bonne heure, et je conçus dès +lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant les +sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et +sont frappés de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d'arbres +de toute espèce, au-dessus desquels s'élèvent les centaines de minarets +des nombreux villages qui sont dispersés sur cette terre de +prédilection. Ce spectacle est véritablement enchanteur, et la renommée +de la fertilité de la campagne d'Égypte n'est point exagérée. + +Le fleuve est immense, et les rives en sont délicieuses. Nous fîmes une +courte halte à _Fouah_, où nous arrivâmes à midi. A sept heures et demie +du soir, nous dépassâmes _Désouk_; c'est le lieu où le respectable Salt +a expiré il y a quelques mois. Le 16, à six heures du matin, je trouvai, +en m'éveillant, le _maasch_ amarré dans le voisinage de _Ssa-el-Hagar_, +où j'avais recommandé d'aborder pour visiter les ruines de Saïs, devant +lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (_Voyez la planche N° 1._) + +Nos fusils sur l'épaule, nous gagnâmes le village qui est à une +demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chassèrent en chemin, et +firent lever deux chacals, qui s'échappèrent à toutes jambes à travers +les coups de fusils. Nous nous dirigeâmes sur une grande enceinte que +nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui +couvrait une partie des terrains, nous força de faire quelques détours, +et nous passâmes sur une première _nécropole_ égyptienne, bâtie en +briques crues. Sa surface est couverte de débris de poterie, et j'y +ramassai quelques fragments de figurines funéraires: la grande enceinte +n'était abordable que par une porte forcée tout à fait moderne. Je +n'essayerai point de rendre l'impression que j'éprouvai après avoir +dépassé cette porte, et en trouvant sous mes yeux des masses énormes de +80 pieds de hauteur, semblables à des rochers déchirés par la foudre ou +par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette +immense circonvallation, et reconnus encore des constructions +égyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large et 5 +d'épaisseur. C'était aussi une _nécropole,_ et cela nous expliqua une +chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs +momies les villes situées dans la Basse-Égypte, et loin des montagnes. +Cette seconde nécropole de Saïs, dans les débris colossaux de laquelle +on reconnaît encore plusieurs étages de petites chambres funéraires (et +il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de +longueur, et près de 500 de large. Sur les parois de quelques-unes des +chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait à +renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits +_canopes_. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre eux. + +A droite et à gauche de cette nécropole existent deux monticules, sur +l'un desquels nous avons trouvé des débris de granit rose, de granit +gris, de beau grès rouge et de _marbre blanc,_ dit de Thèbes. Cette +dernière particularité intéressera particulièrement notre ami Dubois, +qui a tant travaillé sur les matières employées dans les monuments de +l'antiquité; des légendes de Pharaons sont sculptées sur ce marbre +blanc, et j'en ai recueilli de beaux échantillons. + +Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces édifices sont +vraiment étonnantes. Le parallélogramme, dont les petits côtés n'ont pas +moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de +tour. La hauteur de cette muraille peut être estimée à 80 pieds, et son +épaisseur mesurée est de 54 pieds: on pourrait donc y compter les +grandes briques par millions. + +Cette circonvallation de géant me paraît avoir renfermé les principaux +édifices sacrés de _Saïs_. Tous ceux dont il reste des débris étaient +des _nécropoles_; et, d'après les indications fournies par Hérodote, +l'enceinte que j'ai visitée renfermerait les tombeaux d'_Apriès_ et des +rois _saïtes_ ses ancêtres. De l'autre côté de ceux-ci serait le +monument funéraire de l'usurpateur _Amasis_. La partie de l'enceinte, +vers le Nil, a pu aisément contenir le grand temple de Néith, la grande +déesse de Saïs; et nous avons donné la chasse à coups de fusil à des +chouettes, oiseau sacré de Minerve ou Néith, que les médailles de Saïs +et celles d'Athènes sa fille portent pour armes parlantes. A quelques +centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des +collines qui couvrent une troisième nécropole. Elle était celle des gens +de qualité: on y a déjà fouillé, et j'y ai vu un énorme sarcophage en +basalte vert, celui d'un gardien des temples sous _Psammétichus II_. +M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la dépense +serait trop considérable, et le monument n'est pas assez important pour +la risquer. A mon retour en Basse-Égypte, je ferai faire des fouilles +sur ce point-là et sur quelques autres, si l'état des fonds me le +permet. Cette dernière remarque est importante; avec peu de fonds on +peut faire beaucoup, et je serais affligé de quitter ce pays sans avoir +pu assurer, à peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, les +plus propres à enrichir nos collections royales et à éclairer les +travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien +m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilité incontestable. + +[Illustration: RESTAURATION DES RUINES DE SAÏS. _d 'après Hérodote._ + +1. _Grande Nécropole ou Memnonia._ +2. _Tombeau d'Apriés et des rois Saïtes._ +3. _Tombeau d'Amasis._ +4. _Tombeaux divins._ +5 6. _Pylônes._ +7. _Temple de Néith??_ +8. _Obélisques d'Amasis._ +9. _Téménos du Temple._ +10. _Colosses d'Amasis._ +11. _Androsphynxs d'Amasis._ +12. _Propylon d'Amasis._ +13. _Enceinte générale de l'Hiéron._] + +Cette première visite à Saïs ne sera pas la dernière; je quittai ce +lieu, à six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous passâmes +devant _Schabour_. Le 18, à neuf heures du matin, nous fîmes halte à +_Nader_, où des Almèh nous donnèrent un concert vocal et instrumental, +suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A +midi et demi, nous étions devant _Tharranéh_, où je vis des monticules +de natron, transportés des lacs qui le produisent. Le soir, nous +dépassâmes _Mit-Salaméh_, triste village assis dans le désert libyque; +et, faute de vent, nous passâmes une partie de la nuit sur la rive +verdoyante du Delta, près du village d'_Aschmoun_. Le 19 au matin, nous +vîmes enfin les Pyramides, dont on pouvait déjà apprécier les masses, +quoique nous fussions à huit lieues de distance. A une heure trois +quarts, nous arrivâmes au sommet du Delta (_Bathn-el-Bakarah_, le +Ventre-de-la-Vache), à l'endroit même où le fleuve se partage en deux +branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique, +et la largeur du Nil étonnante. A l'occident, les Pyramides s'élèvent au +milieu des palmiers; une multitude de barques et de bâtiments se +croisent dans tous les sens; à l'orient, le village très-pittoresque de +_Schoraféh_; dans la direction d'Héliopolis: le fond du tableau est +occupé par le mont _Mokattam_, que couronne la citadelle du Caire, et +dont la base est cachée par la forêt de minarets de cette grande +capitale. A trois heures, nous vîmes le Caire plus distinctement: c'est +là que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne arrivée. +L'orateur était accompagné de deux camarades habillés d'une façon +très-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariolés de couleurs +tranchantes; des barbes et d'énormes moustaches d'étoupe blanche; des +langes étroits, serrant et dessinant toutes les parties de leur corps; +et chacun d'eux s'était ajusté d'énormes accessoires en linge blanc +fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques, +figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d'ancien +style. Quelques minutes après, notre _maasch_ donna sur un banc de +sable, et fut arrêté tout court; nos matelots se jetèrent au Nil pour le +dégager, en se servant du nom d'_Allah_, et bien plus efficacement de +leurs larges et robustes épaules; la plupart de ces mariniers sont des +Hercules admirablement taillés, d'une force étonnante, et ressemblant, +quand ils sortent du fleuve, à des statues de bronze nouvellement +coulées. Ce travail d'une demi-heure suffit pour dégager le bâtiment. +Nous passâmes devant _Embabéh_, et après avoir salué le champ de +bataille des Pyramides, nous abordâmes au port de _Boulaq_, à cinq +heures précises. La journée du 20 se passa en préparatifs de départ pour +le Caire, et plusieurs convois d'ânes et de chameaux transportèrent en +ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais +fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et +enfourchant nos ânes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je partis +pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman +était avec moi, et toute la jeunesse paradait à ma suite: je m'aperçus +que cela ne déplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: _Fransaouï_ +(Français) avec une certaine satisfaction. + +Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-là et le lendemain +étaient ceux de la fête que les musulmans célébraient pour la naissance +du Prophète. La grande et importante place d'_Ezbékiéh_, dont +l'inondation occupe le milieu, était couverte de monde entourant les +baladins, les danseuses, les chanteuses, et de très-belles tentes sous +lesquelles on pratiquait des actes de dévotion. Ici, des musulmans assis +lisaient en cadence des chapitres du Coran; là, trois cents dévots, +rangés en lignes parallèles, assis, mouvant incessamment le haut de leur +corps en avant et en arrière comme des poupées à charnière, chantaient +en choeur, _Là Ilâh ill Allâh_ (Il n'y a point d'autre dieu que Dieu); +plus loin, cinq cents énergumènes, debout, rangés circulairement et se +sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de leur +poitrine épuisée, le nom d'_Allah_, mille fois répété, mais d'un ton si +sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus +infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs +du Tartare. A côté de ces religieuses démonstrations, circulaient les +musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes de +tout genre étaient en pleine activité: ce mélange de jeux profanes et de +pratiques religieuses, joint à l'étrangeté des figures et à l'extrême +variété des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je +n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversâmes une partie de +la ville pour gagner notre logement. + +On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort bien; et +ces rues de 8 à 10 pieds de largeur, si décriées, me paraissent +parfaitement bien calculées pour éviter la trop grande chaleur. Sans +être pavées, elles sont d'une propreté fort remarquable. Le Caire est +une ville tout à fait monumentale; la plus grande partie des maisons est +en pierre, et à chaque instant on y remarque des portes sculptées dans +le goût arabe; une multitude de mosquées, plus élégantes les unes que +les autres, couvertes d'arabesques du meilleur goût, et ornées de +minarets admirables de richesse et de grâce, donnent à cette capitale un +aspect imposant et très-varié. Je l'ai parcourue dans tous les sens, et +je découvre chaque jour de nouveaux édifices que je n'avais pas encore +soupçonnés. Grâces à la dynastie des _Thouloumides_, aux califes +_Fathimites_, aux sultans _Ayoubites_ et aux mamelouks _Baharites_, le +Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie +ait détruit ou laissé détruire en très-grande partie les délicieux +produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes premières +dévotions dans la mosquée de _Thouloum_, édifice du IXe siècle, modèle +d'élégance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique à +moitié ruiné. Pendant que j'en considérais la porte, un vieux _cheïk_ me +fit proposer d'entrer dans la mosquée: j'acceptai avec empressement, +et, franchissant lestement la première porte, on m'arrêta tout court à +la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; j'avais +des bottes, mais j'étais sans bas; la difficulté était pressante. Je +quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir à mon janissaire pour +envelopper mon pied droit, un autre mouchoir à mon domestique nubien +Mohammed, pour mon pied gauche, et me voilà sur le parquet en marbre de +l'enceinte sacrée; c'est sans contredit le plus beau monument arabe qui +reste en Égypte. La délicatesse des sculptures est incroyable, et cette +suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai +ici ni des autres mosquées, ni des tombeaux des califes et des sultans +mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique +encore que la première; cela me mènerait trop loin, et c'en est assez de +la vieille Égypte, sans m'occuper de la nouvelle. + +Lundi 22 septembre, je montai à la citadelle du Caire, pour rendre +visite à Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus estimés +par le vice-roi. Il me reçut fort agréablement, causa beaucoup avec moi +sur les monuments de la Haute-Égypte, et me donna quelques conseils pour +les étudier plus à l'aise. En sortant de chez le gouverneur, je +parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs énormes de grès, +portant un bas-relief où est figuré le roi _Psammétichus II_, faisant la +dédicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres blocs +épars, et qui ont appartenu au même monument de Memphis d'où ces +pierres ont été apportées, m'ont offert une particularité fort curieuse. +Chacune de ces pierres, parfaitement dressées et taillées, porte une +_marque_ constatant sous quel roi le bloc a été tiré de la carrière; la +légende royale, accompagnée d'un titre qui fait connaître la destination +du bloc pour Memphis, est gravée dans une aire carrée et creuse. J'ai +recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: _Psammétichus II_, +_Apriès_, son fils, et _Amasis_, successeur de ce dernier: ces trois +légendes nous donnent donc la durée de la construction de l'édifice dont +ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais +royal du fameux _Salahh-Eddin_ (le sultan Saladin), le chef de la +dynastie des Ayoubites; un incendie a dévoré les toits, il y a quatre +ans, et, depuis quelques mois, on démolit parfois ce qui reste de ce +grand et beau monument: j'ai pu reconnaître une salle carrée, la +principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rosé, portant +encore les traces de la dorure épaisse qui couvrait leur fût, sont +debout, et leurs énormes chapiteaux de sculpture arabe, imitation +grossière de vieux chapiteaux égyptiens, sont entassés sur les +décombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutés à ces colonnes +grecques ou romaines, sont tirés de blocs de granit enlevés aux ruines +de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures +hiéroglyphiques: j'ai même trouvé sur l'un d'entre eux, à la partie qui +joignait le fût à la colonne, un bas-relief représentant le roi +_Nectanèbe_, faisant une offrande aux dieux. Dans une de mes courses à +la citadelle, où je suis allé plusieurs fois pour faire dessiner les +débris égyptiens, j'ai visité le fameux _puits de Joseph_, c'est-à-dire +le puits que le grand _Saladin_ (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait creuser +dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai +vu aussi la ménagerie du pacha, consistant en un lion, deux tigres et un +éléphant; je suis arrivé trop tard pour voir l'hippopotame vivant: la +pauvre bête venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant sa +sieste sans précaution; mais j'en ai vu la peau empaillée à la turque, +et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai visité +avant-hier _Mahammed-Bey_, defterdar (trésorier) du pacha. Il m'a fait +montrer la maison qu'il construit à Boulaq sur le Nil, et dans les +murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, _d'assez +beaux bas-reliefs égyptiens_, venant de Sakkarah; c'est un pas fort +remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renommé pour son +opposition à la réforme. + +J'ai trouvé ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, et, parmi les +étrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Félix, Anglais, qui +s'occupent beaucoup d'hiéroglyphes, et qui me comblent de bontés. Je +n'ai encore fait aucune acquisition; je présume que notre arrivée a fait +hausser le prix des antiquités; mais cela ne peut durer longtemps. Je +pars demain ou après pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire cette +année; nous débarquerons près de _Mit-Rahinéh_ (le centre des ruines de +la vieille ville), où je m'établirai; je pousserai de là des +reconnaissances sur _Sakkarah, Dahschour_ et toute la plaine de +_Memphis_, jusqu'aux grandes pyramides de _Giséh_, d'où j'espère dater +ma prochaine lettre. Après avoir couru le sol de la seconde capitale +égyptienne, je mets le cap sur Thèbes, où je serai vers la fin +d'octobre, après m'être arrêté quelques heures à Abydos et à Dendérah. +Ma santé est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il est vrai +que je suis un homme tout nouveau: ma tête rasée est couverte d'un +énorme turban; je suis complètement habillé à la turque, une belle +moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend à mon côté; ce +costume est très-chaud, et c'est justement ce qui convient en Égypte; on +y sue à plaisir et l'on s'y porte de même. Les Arabes me prennent +partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la +parole à celle des habits; je débrouille mon arabe, et à force de +jargonner, on ne me prendra plus pour un débutant. J'ai déjà recueilli +des coquilles du Nil pour M. de Férussac ... J'attends impatiemment des +lettres de Paris ... Adieu. + + + + +QUATRIÈME LETTRE + + +Sakkarah, le 5 octobre 1828. + +Nous sommes restés au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir du même +jour nous avons couché dans notre _maasch_, afin de mettre à la voile le +lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. Le +1er octobre, nous passâmes la nuit devant le village de _Massarah_, sur +la rive orientale du Nil, et le lendemain, à six heures du matin, nous +courûmes la plaine pour atteindre de grandes carrières que je voulais +visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposée, et précisément en +face, doit être sortie de leurs vastes flancs. La journée fut +excessivement pénible; mais je visitai presque une à une toutes les +cavernes dont le penchant de la montagne de _Thorrah_ est criblé. J'ai +constaté que ces carrières de beau calcaire blanc ont été exploitées à +toutes les époques, et j'ai trouvé: 1° une inscription datée du mois de +Paophi de l'an IV _de l'empereur Auguste;_ 2° une seconde inscription de +l'an VII, même mois, d'un Ptolémée, qui doit être _Soter Ier_, puisqu'il +n'y a pas de surnom; 3° une inscription de l'an II du roi _Acoris_, l'un +des insurgés contre les Perses; enfin, deux de ces carrières et les plus +vastes ont été ouvertes l'an XXII du roi _Amosis_, le père de la +dix-huitième dynastie, comme portent textuellement deux belles stèles +sculptées à même dans le roc, à côté des deux entrées. Ces mêmes stèles +indiquent aussi que les pierres de cette carrière ont été employées aux +constructions des temples de _Phtha_, d'_Apis_ et d'_Ammon_, à Memphis, +et cette indication donne la date de ces mêmes temples bien connus de +l'antiquité. J'ai trouvé aussi, dans une autre carrière, pour l'époque +pharaonique, deux monolithes tracés à l'encre rouge sur les parois, avec +une finesse extrême et une admirable sûreté de main: la corniche de l'un +de ces monolithes, qui n'ont été que mis en projet, sans commencement +d'exécution, porte le prénom et le nom propre de _Psammétichus Ier_. +Ainsi, les carrières de la montagne arabique, entre _Thorrah_ et +_Massarah_, ont été exploitées sous les Pharaons, les Perses, les +Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela tient +à leur voisinage des capitales successives de l'Égypte, _Memphis, +Fosthat_ et le _Caire_. Rentrés le soir dans nos vaisseaux, comme les +Grecs venant de livrer un assaut à la ville de Troie, mais plus heureux +qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre à la voile +pour _Bédréchéin_, village situé à peu de distance, sur le bord +occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes pour +l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; passé le +village de _Bédréchéin_, qui est à un quart d'heure dans les terres, on +s'aperçoit qu'on foule le sol antique d'une grande cité, aux blocs de +granit dispersés dans la plaine, et à ceux qui déchirent le terrain et +se font encore jour à travers les sables, qui ne tarderont pas à les +recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de _Mit-Rahinéh_, +s'élèvent deux longues collines parallèles, qui m'ont paru être les +éboulements d'une enceinte immense, construite en briques crues comme +celle de Saïs, et renfermant jadis les principaux édifices sacrés de +Memphis. C'est dans l'intérieur de cette enceinte que nous avons vu le +grand colosse exhumé par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner ce +monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus +agréablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture +égyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n'a pas +moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombé la face +contre terre, ce qui a conservé le visage parfaitement intact. Sa +physionomie suffit pour me le faire reconnaître comme une statue de +Sésostris, car c'est en grand le portrait le plus fidèle du beau +Sésostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de la +ceinture, confirmèrent mon idée, et il n'est plus douteux qu'il existe, +à Turin et à Memphis, deux _portraits_ du plus grand des Pharaons. J'ai +fait dessiner cette tête avec un soin extrême, et relever toutes les +légendes. Ce colosse n'était point seul; et si j'obtiens des fonds +spéciaux pour des fouilles en grand à Memphis, je puis répondre, en +moins de trois mois, de peupler le Musée du Louvre de statues des plus +riches matières et du plus grand intérêt pour l'histoire. Ce colosse, +devant lequel sont de grandes substructions calcaires, était, selon +toute apparence, placé devant une grande porte et devait avoir des +pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le +temps me manquera. Un peu plus loin et sur le même axe, existent encore +de petits colosses du même Pharaon, en granit rosé, mais en fort mauvais +état. C'était encore une porte. + +Au nord du colosse exista un temple de Vénus (_Hathôr_), construit en +calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du côté de l'orient: j'ai +continué des fouilles commencées par Caviglia; le résultat a été de +constater dans cet endroit même l'existence d'un temple orné de +colonnes-pilastres accouplées et en granit rosé, et dédié à _Phtha_ et à +_Hathôr_ (Vulcain et Vénus), les deux grandes divinités de Memphis, par +Rhamsès le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du côté de +l'est, une vaste nécropole semblable à celle que j'ai reconnue à Saïs. + +C'est le 4 octobre que je suis venu camper à _Sakkarah_, car nous sommes +sous la tente; une d'elles est occupée par nos domestiques; tous les +soirs, sept ou huit Bédouins choisis d'avance font la garde de nuit et +les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand on +les traite en hommes. + +J'ai visité ici, à Sakkarah, la plaine des momies, l'ancien cimetière +de Memphis, parsemé de pyramides et de tombeaux violés. Cette localité, +grâce à la rapace barbarie des marchands d'antiquités, est presque tout +à fait nulle pour l'étude: les tombeaux ornés de sculptures sont, pour +la plupart, dévastés, ou recomblés après avoir été pillés. Ce désert est +affreux; il est formé par une suite de petits monticules de sable +produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsemé +d'ossements humains, débris des vieilles générations. Deux tombeaux +seuls ont attiré notre attention, et m'ont dédommagé du triste aspect de +ce champ de désolation. J'ai trouvé, dans l'un d'eux, une série +d'oiseaux sculptés sur les parois, et accompagnés de leurs noms en +hiéroglyphes; cinq espèces de gazelles avec leurs noms; et enfin +quelques scènes domestiques, telles que l'action de traire le lait, deux +cuisiniers exerçant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du +fruit de ces découvertes ... Adieu. + + + + +CINQUIÈME LETTRE + +Au pied des pyramides de Gizéh, le 8 octobre 1828. + + +J'ai transporté mon camp et mes pénates à l'ombre des grandes pyramides, +depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du +monde, sept chameaux et vingt ânes ont transporté nous et nos bagages à +travers le désert qui sépare les pyramides méridionales de celles de +Gizéh, les plus célèbres de toutes, et qu'il me fallait voir enfin avant +de partir pour la Haute-Égypte. Ces merveilles ont besoin d'être +étudiées de près pour être bien appréciées; elles semblent diminuer de +hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs +de pierre dont elles sont formées qu'on a une idée juste de leur masse +et de leur immensité. Il y a peu à faire ici, et lorsqu'on aura copié +des scènes de la vie domestique, sculptées dans un tombeau voisin de la +deuxième pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront nous +prendre à Gizéh, et nous cinglerons à force de voiles pour la +Haute-Égypte, mon véritable quartier-général. Thèbes est là, et on y +arrive toujours trop tard. + +Sauf un peu de fatigue de la journée d'hier, nous nous portons fort +bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu. + + + + +SIXIEME LETTRE + + +A Béni-Hassau, le 5; et à Monfaloutli, le 8 novembre 1828. + +Je comptais être à Thèbes le 1er novembre; voici déjà le 5, et je me +trouve encore à _Béni-Hassan_. C'est un peu la faute de ceux qui ont +déjà décrit les hypogées de cette localité, et en ont donné une si mince +idée. Je comptais expédier ces grottes en une journée; mais elles en ont +pris quinze, sans que j'en éprouve le moindre regret; je vais reprendre +mon récit de plus haut. + +Ma dernière lettre était datée des grandes pyramides, où je suis, resté +campé trois jours, non pour ces masses énormes et de si peu d'effet +lorsqu'on les voit de près, mais pour l'examen et le dépouillement des +grottes sépulcrales creusées dans le voisinage. Une, entre autres, celle +d'un certain _Eimaï_, nous a fourni une série de bas-reliefs +très-curieux pour la connaissance des arts et métiers de l'ancienne +Égypte, et je dois donner un soin très-particulier à la recherche des +monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands +tableaux de bataille des palais de Thèbes. J'ai trouvé autour des +pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands +personnages, mais peu d'inscriptions d'un très-grand intérêt. + +Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et +gagner notre ancien campement de Sakkarah, à travers le désert, et de là +notre _flotte_, mouillée à _Bédréchéin_, où nous arrivâmes le soir même, +grâce à nos infatigables baudets et aux chameaux qui portaient tout +notre bagage. Nous mîmes à la voile pour la Haute-Égypte, et ce ne fut +que le 20 octobre, après avoir éprouvé tout l'ennui du calme plat et du +manque total de vent du nord, que nous arrivâmes à _Miniéh_, d'où je fis +partir tout de suite, après une visite à la filature de coton, montée en +machines européennes, et après l'achat de quelques provisions +indispensables. On se dirigea sur _Saouadéh_ pour voir un hypogée grec +d'ordre _dorique_, déjà décrit. De là nous cinglâmes vers +_Zaouyet-el-Maiétin_, où nous fûmes rendus le 20 même au soir; là +existent quelques hypogées décorés de bas-reliefs relatifs à la vie +domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait +d'intéressant, et nous ne les quittâmes que le 23 au soir, pour courir à +_Béni-Hassan_ à la faveur d'une bourrasque, à laquelle nous dûmes d'y +arriver le même jour vers minuit. + +A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens étant allés, en +éclaireurs, visiter les grottes voisines, rapportèrent qu'il y avait +peu à faire, vu que les peintures étaient à peu près effacées. Je montai +néanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogées, et je fus +agréablement surpris de trouver une étonnante série de peintures +parfaitement visibles jusque dans leurs moindres détails, lorsqu'elles +étaient mouillées avec une éponge, et qu'on avait enlevé la croûte de +poussière fine qui les recouvrait et qui avait donné le change à nos +compagnons. Dès ce moment on se mit à l'ouvrage, et par la vertu de nos +échelles et de l'admirable éponge, la plus belle conquête que +l'industrie humaine ait pu faire, nous vîmes se dérouler à nos yeux la +plus ancienne série de peintures qu'on puisse imaginer, toutes relatives +à la vie civile, aux arts et métiers, et ce qui était neuf, à la _caste +militaire_. J'ai fait, dans les deux premiers hypogées, une moisson +immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les +deux tombes les plus reculées vers le nord; ces deux hypogées, dont +l'architecture et quelques détails intérieurs ont été mal reproduits, +offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux +voisins), que la porte de l'hypogée est précédée d'un portique taillé à +jour dans le roc, et formé de colonnes qui ressemblent, à s'y méprendre +à la première vue, au _dorique_ grec de Sicile et d'Italie. Elles sont +cannelées, à base arrondie, et presque toutes d'une belle proportion. +L'intérieur des deux derniers hypogées était ou est encore soutenu par +des colonnes semblables: nous y avons tous vu le véritable type du vieux +_dorique grec_, et je l'affirme sans craindre d'établir mon opinion sur +des monuments du temps romain, car ces deux hypogées, les plus beaux de +tous, portent leur date et appartiennent au règne d'_Osortasen_, +deuxième roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par conséquent remontent +au IXe siècle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux +portiques, encore intact, celui de l'hypogée d'un chef administrateur +des terres orientales de l'Heptanomide, nommé _Néhôthph_, est composé de +ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les +beaux temples grecs-doriques. + +Les peintures du tombeau de _Néhôthph_ sont de véritables _gouaches_, +d'une finesse et d'une beauté de dessin fort remarquables: c'est ce que +j'ai vu de plus beau jusqu'ici en Égypte; les animaux, quadrupèdes, +oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de _vérité_, +que les copies coloriées que j'en ai fait prendre ressemblent aux +gravures coloriées de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: nous +aurons besoin de l'affirmation des quatorze témoins qui les ont vues, +pour qu'on croie en Europe à la fidélité de nos dessins, qui sont d'une +exactitude parfaite. + +C'est dans ce même hypogée que j'ai trouvé un tableau du plus haut +intérêt: il représente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants, +pris par un des fils de _Néhôthph_, et présentés à ce chef par un scribe +royal, qui offre en même temps une feuille de papyrus, sur laquelle est +relatée la date de la prise, et le nombre des captifs, qui était de +trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute +particulière, à nez aquilin pour la plupart, étaient blancs +comparativement aux Égyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en +jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la _couleur de chair_. Les +hommes et les femmes sont habillés d'étoffes très-riches, peintes +(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques +sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la +chaussure des femmes captives peintes à _Béni-Hassan_ ressemblent à +celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouvé sur la robe d'une +d'elles l'ornement enroulé si connu sous le nom de _grecque_, peint en +rouge, bleu et noir, et tracé verticalement. Ces détails piqueront la +curiosité et réveilleront l'intérêt de nos archéologues et celui de +notre ami M. Dubois, que j'ai regretté, ici plus qu'ailleurs, de n'avoir +pas à mes côtés, parce que notre opinion sur l'avancement de l'art en +Égypte y trouve des preuves _archi-authentiques_. Les hommes captifs, à +barbe pointue, sont armés d'arcs et de lances, et l'un d'entre eux tient +en main une _lyre grecque_ de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je le +crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure, +voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de leurs +habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe siècle +avant J.-C., peints avec fidélité par des mains égyptiennes. J'ai fait +copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute +particulière: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original. + +Les quinze jours passés à _Béni-Hassan_ ont été monotones, mais +fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypogées dessiner, +colorier et écrire, en donnant une heure au plus à un modeste repas, +qu'on nous apportait des barques, pris à terre sur le sable, dans la +grande salle de l'hypogée, d'où nous apercevions, à travers les colonnes +en _dorique primitif_, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; le +soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du +repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le +lendemain. + +Cette vie de tombeaux a eu pour résultat un portefeuille de dessins +parfaitement faits et d'une exactitude complète, qui s'élèvent déjà à +plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon voyage +d'Égypte serait déjà bien rempli, à l'architecture près, dont je ne +m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas été visités ou connus. Voici +un _petit crayon_ de mes conquêtes: cette note sera divisée par +matières, alphabétiquement rangées comme l'est mon portefeuille pendant +le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins déjà faits, et de +pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du même genre. + +1° AGRICULTURE.--Dessins représentant le labourage avec les boeufs ou à +bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les béliers, et non +par les _porcs_, comme le dit Hérodote; cinq sortes de charrues; le +piochage, la moisson du blé; la moisson du lin; la mise en gerbes de ces +deux espèces de plantes; la mise en meule, le battage, le mesurage, le +dépôt en grenier; deux dessins de grands greniers sur des plans +différents; le lin transporté par des ânes; une foule d'autres travaux +agricoles, et entre autres la récolte du lotus; la culture de la vigne, +la vendange, son transport, l'égrenage, le pressoir de deux espèces, +l'un à force de bras et l'autre à mécanique, la mise en bouteilles ou +jarres, et le transport à la cave; la fabrication du vin cuit, etc.; la +culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la +culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux +suivants, avec légendes hiéroglyphiques explicatives; plus l'_intendant +de la maison des champs_ et ses secrétaires. + +2° ARTS ET MÉTIERS.--Collection de tableaux, pour la plupart coloriés, +afin de bien déterminer la nature des objets, et représentant: le +sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le +peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre +peignant un tableau, avec son _chevalet_; des _scribes_ et commis aux +écritures de toute espèce; les ouvriers des carrières transportant des +blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les opérations; les +_marcheurs_ pétrissant la terre avec les pieds, d'autres avec les mains; +la mise de l'argile en cône, le cône placé sur le tour; le potier +faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la première _cuite_ au four, +la seconde au séchoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de cannes, +d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de +meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou +maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles à divers +métiers; le verrier et toutes ses opérations; l'orfèvre, le bijoutier, +le forgeron. + +3° CASTE MILITAIRE.--L'éducation de la caste militaire et tous ses +exercices gymnastiques, représentés en plus de deux cents tableaux, où +sont retracées toutes les poses et attitudes que peuvent prendre deux +habiles lutteurs, attaquant, se défendant, reculant, avançant, debout, +renversés, etc.; on verra par là si l'art égyptien se contentait de +figures de profil, les jambes unies et les bras collés contre les +hanches. J'ai copié toute cette curieuse série de militaires nus, +luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures représentant des +soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un siège, la +_tortue_ et le _bélier_, les punitions militaires, un champ de bataille, +et les préparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication des +lances, javelots, arcs, flèches, massues, haches d'armes, etc. + +4° CHANT, MUSIQUE ET DANSE.--Un tableau représentant un concert vocal et +instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est +secondé par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq femmes, +et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opéra tout +entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de _flûte +traversière_, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des danseurs +faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin, +une collection très-curieuse de dessins représentant les danseuses (ou +filles publiques de l'ancienne Égypte), dansant, chantant, jouant à la +paume, faisant divers tours de force et d'adresse. + +5° Un nombre considérable de dessins représentant l'ÉDUCATION DES +BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espèce, les vaches, les +veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les +chevriers, les gardeurs d'ânes, les bergers et leurs moutons; des scènes +relatives à l'art vétérinaire; enfin la basse-cour, comprenant +l'éducation d'une foule d'espèces d'oies et de canards, et celle d'une +espèce de cigogne qui était domestique dans l'ancienne Égypte. + +6° Une première base du recueil ICONOGRAPHIQUE, comprenant les +_portraits_ des rois égyptiens et de grands personnages. Ce portefeuille +sera complété en Thébaïde. + +7º Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.--On y +remarque la _mourre_, le jeu de la _paille_, une sorte de _main-chaude_, +le _mail_, le jeu de _piquets plantés en terre_, divers jeux de force; +la chasse à la bête fauve, un tableau représentant une grande chasse +dans le désert, et où sont figurées quinze à vingt espèces de +quadrupèdes; tableaux représentant le retour de la chasse; le gibier est +porté mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux représentent la chasse +des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et +gouaché avec toutes les couleurs et le faire de l'original; enfin, le +dessin en grand des divers piéges pour prendre les oiseaux; ces +instruments de chasse sont peints isolément dans quelques hypogées; +plusieurs tableaux relatifs à la pêche: 1° la pêche à la ligne; 2° à la +ligne avec canne; 3° au trident ou au _bident_; 4° au filet; plus la +préparation des poissons, etc. + +8º JUSTICE DOMESTIQUE.--J'ai réuni sous ce titre une quinzaine de +dessins de bas-reliefs représentant des délits commis par des +domestiques; l'arrestation du prévenu, son accusation, sa défense, son +jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et +l'exécution, qui se borne à la bastonnade, dont procès-verbal est remis, +avec le corps du procès, entre les mains du maître par l'intendant de la +maison. + +9° LE MÉNAGE.--J'ai réuni dans cette série, déjà fort nombreuse, tout ce +qui se rapporte à la vie privée ou intérieure. Ces dessins fort curieux +représentent: 1° diverses maisons égyptiennes, plus ou moins +somptueuses; 2° les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le +tout colorié, parce que les couleurs indiquent invariablement la +matière; 3° un superbe palanquin; 4° des espèces de chambres à portes +battantes, portées sur un traîneau et qui ont servi de _voitures_ aux +anciens grands personnages de l'Égypte; 5° les singes, chats et chiens +qui faisaient partie de la maison, ainsi que des _nains_ et autres +individus mal conformés, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient à +désopiler la rate des seigneurs égyptiens, aussi bien que, 1500 ans +après, celle de nos vieux barons d'Europe; 6° les officiers d'une grande +maison, intendants, scribes, etc.; 7° les domestiques portant les +provisions de bouche de toute espèce; les servantes apportant aussi +divers comestibles; 8° la manière de tuer les boeufs et de les dépecer +pour le service de la maison; 9° une suite de dessins représentant des +_cuisiniers_ préparant des mets de diverses sortes; 10º enfin, les +domestiques portant les mets préparés à la table du maître. + +10º MONUMENTS HISTORIQUES.--Ce recueil contient toutes les +inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des +légendes royales, avec une date exprimée, que j'ai vus jusqu'ici. + +11° MONUMENTS RELIGIEUX.--Toutes les images des différentes divinités, +dessinées en grand et coloriées d'après les plus beaux bas-reliefs. Ce +recueil s'accroîtra prodigieusement à mesure que j'avancerai dans la +Thébaïde. + +12° NAVIGATION.--Recueil de dessins représentant la construction des +bâtiments et barques de diverses espèces, et les jeux des mariniers, +tout à fait analogues aux joûtes qui ont lieu sur la Seine dans les +grands jours de fête. + +13° Enfin ZOOLOGIE.--Une suite de _quadrupèdes_, d'_oiseaux_, de +_reptiles_, d'_insectes_ et de _poissons_, dessinés et coloriés avec +_toute fidélité_ d'après les bas-reliefs peints ou les peintures les +mieux conservées. Ce recueil, qui compte déjà près de deux cents +individus, est du plus haut intérêt: les oiseaux sont magnifiques, les +poissons peints dans la dernière perfection, et on aura par là une idée +de ce qu'était un hypogée égyptien un peu soigné. Nous avons déjà +recueilli le dessin de plus de quatorze espèces différentes de _chiens_ +de garde ou de chasse, depuis le _lévrier_ jusqu'au _basset à jambes +torses_; j'espère que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront +gré de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle égyptienne en aussi bon +ordre. + +J'espère compléter et étendre dignement ces diverses séries, puisque je +n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument égyptien; les grands +édifices ne commencent en effet qu'à Abydos, et je n'y serai que dans +dix jours. + +J'ai passé, le coeur serré, en face d'_Aschmounéin_, en regrettant son +magnifique portique détruit tout récemment; hier, _Antinoé_ ne nous a +plus montré que des débris; tous ses édifices ont été démolis; il ne +reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer. + +Je me suis consolé un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant +un fort intéressant et dont personne n'a parlé jusqu'ici. Nous avons +reconnu, dans une vallée déserte de la montagne arabique, vis-à-vis +_Béni-Hassan-el-Aamar_, un petit temple creusé dans le roc, dont la +décoration, commencée par _Thouthmosis IV_, a été continuée par +_Mandoueï_ de la XVIIIe dynastie; ce temple, orné de beaux bas-reliefs +coloriés, est dédié à la déesse _Pascht_ ou _Pépascht_, qui est la +_Bubastis_ des Grecs et la _Diane_ des Romains; les géographes nous ont +indiqué à _Béni-Hassan_ la position nommée _Speos Artemidos_ (la Grotte +de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple, +creusé dans le roc (le spéos de la déesse); et ce monument, qui ne +présente en scène que des images de _Bubastis_, la Diane égyptienne, est +cerné par divers hypogées de _chats sacrés_ (l'animal de Bubastis); +quelques-uns sont creusés dans le roc, un, entre autres, construit sous +le règne d'_Alexandre_, fils d'Alexandre le Grand. Devant le temple, +sous le sable, est un grand _banc_ de momies de chats pliés dans des +nattes et entremêlés de quelques chiens; plus loin, entre la vallée et +le Nil, dans la plaine déserte, sont deux très-grands entrepôts de +momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable. + +Cette nuit j'arriverai à _Osiouth_ (Lycopolis), et demain je remettrai +cette lettre aux autorités locales pour qu'elle soit envoyée au Caire, +de là à Alexandrie, et de là enfin en Europe; puisse-t-elle être mieux +dirigée que les vôtres! car je n'ai rien reçu d'Europe depuis mon départ +de Toulon. Ma santé se soutient, et j'espère que le bon air de Thèbes +m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu. + + + + +SEPTIÈME LETTRE + + +Thèbes, le 24 novembre 1828. + +Ma dernière lettre datée de _Béni-Hassan_, continuée en remontant le Nil +et close à _Osiouth_, a dû en partir du 10 au 12 de ce mois; elle +parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement +que celles qui, depuis mon départ de France, m'ont été adressées par +ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reçu aucune! C'est hier +seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'Égypte, +que j'ai appris que le Dr Pariset y était aussi arrivé et qu'il se +trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour +cela sur ma famille. S'il en était autrement, et que je fusse tranquille +sur la santé de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes; +car enfin je suis au centre de la vieille Égypte, et ses plus hautes +merveilles sont à quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite +de mon itinéraire. + +C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, après avoir visité ses +hypogées parfaitement décrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je +reconnais chaque jour à Thèbes l'extrême exactitude. Le 11 au matin nous +passâmes devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa à +pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a complètement +englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines +d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) reçurent ma visite le 12, et je fus +assez heureux pour y trouver un bloc sculpté qui m'a donné l'époque du +temple, qui est de Ptolémée Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel +n'est autre chose, comme je l'avais établi d'avance, que l'Ammon +générateur de mon _Panthéon_. L'après-midi et la nuit suivante se +passèrent en fêtes, bal, tours de force et concert chez l'un des +commandants de la Haute-Égypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses +gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, à +_Saouadji_, que j'avais quitté le matin, et où il fallut retourner bon +gré mal gré pour ne pas désobliger ce brave homme, bon vivant, bon +convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de +Marlborough, que nos jeunes gens lui chantèrent en choeur, le fit pâmer +de plaisir, et ses musiciens eurent aussitôt l'ordre de l'apprendre. +(_Voyez l'Extrait de_ l'Itinéraire et les lettres du mamour, _à la fin +de ce volume_.) + +Nous partîmes le 13 au matin, comblés des dons du brave osmanli. A midi, +on dépassa Ptolémaïs, où il n'existe plus rien de remarquable. Sur les +quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous aperçûmes les +premiers crocodiles; ils étaient quatre, couchés sur un îlot de sable, +et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le +nombre était le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de +temps après nous débarquâmes à _Girgé_. Le vent était faible le 15, et +nous fîmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles, +semblaient vouloir nous en dédommager; j'en comptai vingt et un, groupés +sur un même îlot, et une bordée de coups de fusil à balle, tirée d'assez +près, n'eut d'autre résultat que de disperser ce conciliabule. Ils se +jetèrent au Nil, et nous perdîmes un quart d'heure à désengraver notre +_maasch_ qui s'était trop approché de l'îlot. + +Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à _Dendérah_. Il faisait un clair de +lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de distance des +temples: pouvions-nous résister à la tentation? Souper et partir +sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais +armés jusqu'aux dents, nous prîmes à travers champs, présumant que les +temples étaient en ligne droite de notre maasch. Nous marchâmes ainsi, +chantant les marches des opéras les plus nouveaux, pendant une heure et +demie, sans rien trouver. On découvrit enfin un homme; nous l'appelons, +mais il s'enfuit à toutes jambes, nous prenant pour des Bédouins, car, +habillés à l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc à capuchon, +nous ressemblions, pour l'Égyptien, à une tribu de Bédouins, tandis +qu'un Européen nous eût pris, sans balancer, pour un chapitre de +chartreux bien armés. On m'amena le fuyard, et, le plaçant entre quatre +de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable, +peu rassuré d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de +bonne grâce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'était une +_momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitâmes de +même. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de décrire +l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du +grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, c'est +impossible. C'est la grâce et la majesté réunies au plus haut degré. +Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec +notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions extérieures au +clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'à trois heures du matin pour +retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous passâmes toute la +journée du 17. Ce qui était magnifique à la clarté de la lune l'était +encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les +détails. Je vis dés lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre +d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais style. +N'en déplaise à personne, les bas-reliefs de Dendérah sont détestables, +et cela ne pouvait être autrement: ils sont d'un temps de décadence. La +sculpture s'était déjà corrompue, tandis que l'architecture, moins +sujette à varier puisqu'elle est _un art chiffré_, s'était soutenue +digne des dieux de l'Égypte et de l'admiration de tous les siècles. +Voici les époques de la décoration: la partie la plus ancienne est la +muraille extérieure, à l'extrémité du temple, où sont figurés, de +proportions colossales, _Cléopâtre_ et son fils _Ptolémée César_. Les +bas-reliefs supérieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que +les murailles extérieures latérales du _naos_, à l'exception de quelques +petites portions qui sont de l'époque de _Néron_. Le pronaos est tout +entier couvert de légendes impériales de _Tibère_, de _Caïus_, de +_Claude_ et de _Néron_; mais dans tout l'intérieur du naos, ainsi que +dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du temple, +il n'existe pas un seul cartouche sculpté: tous sont vides et rien n'a +été effacé; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles +de tout l'intérieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent +remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles +ressemblent à celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de +ce dernier empereur, et qui, étant dédié à _Isis_, conduisait au temple +de cette déesse, placé derrière le grand temple, qui est bien le temple +de _Hathôr_ (Vénus), comme le montrent les mille et une dédicaces dont +il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la +Commission d'Égypte. Le grand propylon est couvert des images des +empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a été décoré +sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_. + +Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de +Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont été +démolis par les chrétiens, qui employèrent les matériaux à bâtir une +grande église dans les ruines de laquelle on trouve des portions +nombreuses de bas-reliefs égyptiens. J'y ai reconnu les légendes royales +de _Nectanèbe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin, +quelques pierres d'un petit édifice bâti sous les Ptolémées. Ainsi la +ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquité, si +l'on s'en rapporte à ce qui existe maintenant à la surface du sol. + +Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), où j'arrivai le lendemain +matin 19, présentent bien plus d'intérêt, quoiqu'il n'existe de ses +anciens édifices que le haut d'un propylon à moitié enfoui. Ce propylon +est dédié au dieu _Aroëris_, dont les images, sculptées sur toutes ses +faces, sont adorées du côté qui regarde le Nil, c'est-à-dire sur la face +principale, la plus anciennement sculptée par la reine _Cléopâtre +Cocce_, qui y prend le surnom de _Philométore_, et par son fils +_Ptolémée Soter II_, qui se décore aussi du titre de _Philométor_. Mais +la face supérieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de +sculptures et terminée avec beaucoup de soin, porte partout les légendes +royales de _Ptolémée Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le +surnom de _Philométor_. Quant à l'inscription grecque, la restitution de +[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposée par M. +Letronne, est indubitable; car on y lit encore très-distinctement ... +[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale où sont les images et +les dédicaces de Cléopâtre Cocce et de son fils Ptolémée Philométor +_Soter II_. + +Mais M. Letronne a mal à propos restitué [Greek: AeLIOI] là où il faut +réellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom égyptien du +dieu auquel est dédié le propylon; car on lit très-distinctement encore +dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouvé aussi +dans les ruines de Qous une moitié de stèle datée du 1er _de Paoni_ de +l'an XVI de Pharaon _Rhamsès-Meïamoun_, et relative à son retour d'une +expédition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop +lourd pour qu'on puisse penser à l'emporter. + +C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous +contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du sanctuaire, +me permit d'aborder enfin à _Thèbes_. Ce nom était déjà bien grand dans +ma pensée, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de +la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du monde; pendant +quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier +jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et +le prétendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres légendes que +celles de _Rhamsès le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce +palais est écrit sur toutes ses murailles; les Égyptiens l'appelaient le +_Rhamesséion_, comme ils nommaient _Aménophion_ le _Memnonium_, et +_Mandouéion_ le palais de Kourna. Le prétendu colosse d'Osimandyas est +un admirable colosse de _Rhamsès le Grand_. + +Le second jour fut tout entier passé à _Médinet-Habou_, étonnante +réunion d'édifices, où je trouvai les propylées d'_Antonin_, d'_Hadrien_ +et des _Ptolémées_, un édifice de _Nectanèbe_, un autre de l'Éthiopien +_Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin +l'énorme et gigantesque palais de _Rhamsès-Meïamoun_, couvert de +bas-reliefs historiques. + +Le troisième jour, j'allai visiter les vieux rois de Thèbes dans leurs +tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne +de _Biban-el-Molouk_: là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je +me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de +sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante fraîcheur; +c'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intérêt +pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout à +l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images +de la reine sa mère et celles de sa femme, qu'on a religieusement +respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun doute, le +tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. J'en ai vu un +second, celui d'un roi thébain _des plus anciennes époques_, envahi +postérieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de +stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi +des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour son prédécesseur. Il +faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle +funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui +de son ancêtre. A l'exception de ce tombeau-là, tous les autres +appartiennent à des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on +n'y voit ni le tombeau de Sésostris, ni celui de Moeris. Je ne parle +point ici d'une foule de petits temples et édifices épars au milieu de +ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la +déesse _Hathôr_ (Vénus), dédié par Ptolémée-Épiphane, et un temple de +_Thoth_ près de _Médinet-Habou_, dédié par Ptolémée Évergète II et ses +deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolémée fait des +offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Épiphane et Cléopâtre, +Philopator et Arsinoé, Évergète et Bérénice, Philadelphe et Arsinoé. +Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs +traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple +est d'un fort mauvais goût à cause de l'époque. + +Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour +visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais +immense, précédé de deux obélisques de près de 80 pieds, d'un seul bloc +de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de +même matière, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis +jusqu'à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le Grand. Les autres +parties du palais sont des rois Mandoueï, Horus et Aménophis-Memnon; +plus, des réparations et additions de Sabacon l'Éthiopien et de quelques +Ptolémées, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du +conquérant. J'allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à +_Karnac_. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que +les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu +à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive +gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques +dont j'étais entouré. Je me garderai bien de vouloir rien décrire; car, +ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce qu'on doit +dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une faible +esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste, +peut-être même pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien +ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi +sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux +Égyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et +l'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques, +s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la +salle hypostyle de Karnac. + +[Illustration: ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIÉ + +_parmi les peuples vaincus par Sésac (Le Pharaon Sesonchis)_] + +Dans ce palais merveilleux, j'ai contemplé les _portraits_ de la plupart +des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des +_portraits_ véritables; représentés cent fois dans les bas-reliefs des +murs intérieurs et extérieurs, chacun conserve une physionomie propre et +qui n'a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs ou successeurs; +là, dans des tableaux colossals, d'une sculpture véritablement grande et +tout héroïque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit +_Mandoueï_ combattant les peuples ennemis de l'Égypte, et rentrant en +triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de +Rhamsès-Sésostris; ailleurs, _Sésonchis_ traînant aux pieds de la +Trinité thébaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente +nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouvé, comme cela devait +être, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de +Juda_ (Pl. 2.) C'est là un commentaire à joindre au chapitre XIV du +troisième livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivée de _Sésonchis_ +à Jérusalem et ses succès: ainsi l'identité que nous avons établie entre +le _Sheschonck_ égyptien, le _Sésonchis_ de Manéthon et le _Sésac_ ou +_Scheschôk_ de la Bible, est confirmée de la manière la plus +satisfaisante. J'ai trouvé autour des palais de Karnac une foule +d'édifices de toutes les époques, et lorsque, au retour de la seconde +cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'établir pour +cinq ou six mois à Thèbes, je m'attends à une récolte immense de faits +historiques, puisque, en courant Thèbes comme je l'ai fait pendant +quatre jours, sans voir même un seul des milliers d'hypogées qui +criblent la montagne libyque, j'ai déjà recueilli des documents fort +importants. + +Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stèle que +j'ai vue à Alexandrie: elle est très-importante pour la chronologie des +derniers Saïtes de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies +d'inscriptions hiéroglyphiques gravées sur des rochers, sur la route de +_Cosseïr_, qui donnent la durée expresse du règne des rois de la +dynastie persane. + +J'omets une foule d'autres résultats curieux; je devrais passer tout mon +temps à écrire, s'il fallait détailler toutes mes observations +nouvelles. J'écris ce que je puis dans les moments où les ruines +égyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et +de ces jouissances réellement trop vives si elles devaient se renouveler +souvent ailleurs comme à Thèbes. + +Ma santé est excellente; le climat me convient, et je me porte bien +mieux qu'à Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai +dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1° un aga turc, commandant en +chef de Kourna, dans le palais de Mandoueï; 2° le Cheik-el-Bélad de +Médinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesséium et au palais de +Rhamsès-Meïainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se +prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Égypte. Je leur +fais porter de temps en temps des pipes et du café, et mon drogman est +chargé de les amuser pendant que j'écris; je n'ai que la peine de +répondre, par intervalles réglés, _Thaïbin_ (Cela va bien), à la +question _Ente-Thaïeb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent +régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite à +dîner à tour de rôle. On nous comble de présents; nous avons un troupeau +de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci, +paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous +donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le +docteur Pariset vînt me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je +n'ai aucune nouvelle, pas même d'Alexandrie. J'écrirai de Syène, avant +de franchir la première cataracte, si cependant j'ai une occasion pour +faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci à _Osiouth_, où j'ai +établi un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli à +Béni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Férussac; j'en ai trouvé +aussi de très-beaux à Thèbes. J'espère aussi que notre vénérable ami M. +Dacier trouvera quelque distraction à ses souffrances dans le peu que +j'ai pu dire des magnificences de cette Thèbes qui excitait tant son +enthousiasme à cause de l'honneur qui en revient à l'esprit humain; je +lui en dirai encore davantage. Il ne manque à mes satisfactions que +celle de recevoir des lettres de France..... Adieu. + + + + +HUITIÈME LETTRE + + +De l'île de Philae, le 8 décembre 1828. + +Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'île sainte d'Osiris, à la +frontière extrême de l'Égypte et au milieu des _noirs Éthiopiens_, comme +eût dit un brave Romain de la garnison de Syène, faisant une partie de +chasse aux environs des cataractes. + +Je quittai Thèbes le 26 novembre, et c'est de ce monde enchanté que ma +dernière lettre est datée; il a fallu m'abstenir de donner des détails +sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques +lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est +après mon retour sur ce sol classique, après l'avoir étudié pas à pas, +que je pourrai écrire avec connaissance de cause, avec des idées +arrêtées et des résultats bien mûris. Thèbes n'est encore pour moi, qui +l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades, +d'obélisques et de colosses; il faut examiner un à un les membres épars +du monstre pour en donner une idée très-précise. Patience donc, jusqu'à +l'époque où je planterai mes tentes dans les péristyles du palais des +Rhamsès. + +Le 26 au soir, nous abordâmes à _Hermonthis_, et nous courûmes le 27 au +matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosité que je +n'avais aucune notion bien précise sur l'époque de sa construction: +personne n'avait encore dessiné une seule de ses légendes royales; j'y +passai la journée entière, et le résultat de cet examen prolongé fut de +m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a été +construit sous le règne de la dernière _Cléopâtre_, fille de Ptolémée +Aulétès, et en commémoraison de sa grossesse et de son heureuse +délivrance d'un gros garçon, Ptolémée Césarion, le fruit de sa +bénévolence envers Jules César, à ce que dit l'histoire. + +La cella du temple est en effet divisée en deux parties: une grande +pièce (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la place du +sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers +l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pièce +(laquelle est appelée _le lieu de l'accouchement_ dans les inscriptions +hiéroglyphiques) est occupée par un bas-relief représentant la déesse +Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu _Harphré_. La gisante +est soutenue et servie par diverses déesses du premier ordre: +l'_accoucheuse divine_ tire l'enfant du sein de la mère; la _nourrice +divine_ tend les mains pour le recevoir, assistée d'une _berceuse_. Le +père de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, accompagné +de la déesse Soven, l'Ilithya, la Lucine égyptienne, protectrice des +accouchements. Enfin, la reine Cléopâtre est censée assister à ces +couches divines, dont les siennes ne seront ou plutôt n'ont été qu'une +imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouchée représente +l'allaitement et l'éducation du jeune dieu nouveau-né; et sur les parois +latérales sont figurées _les douze heures du jour_ et _les douze heures +de la nuit_, sous la forme de femmes ayant un disque étoilé sur la tête. +Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessiné par la Commission +d'Égypte, pourrait bien n'être que le thème natal d'Harphré, ou mieux +encore celui de Césarion, nouvel Harphré. Il ne s'agirait donc plus, +dans ce zodiaque, ni de solstice d'été, ni de l'époque de la fondation +du temple d'Hermonthis. + +En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit un +grand bas-relief sculpté sur la paroi à gauche de cette principale +pièce; il représente la déesse Ritho, relevant de couches, soutenue +encore par la Lucine égyptienne Soven, et présentée à l'assemblée des +dieux; le père divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la main comme +pour la féliciter de son heureuse délivrance, et les autres dieux +partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est décoré de +tableaux, dans lesquels le jeune Harphré est successivement présenté à +Ammon, à _Mandou_ son père, aux dieux _Phré_, Phtha, Sev (Saturne), +etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes +caractéristiques, comme se démettant, en faveur de l'enfant, de tout +leur pouvoir et de leurs attributions particulières, et Ptolémée +Césarion, à face enfantine, assiste à toutes ces présentations de son +image, le dieu Harphré dont il est le représentant sur la terre. Tout +cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout à fait dans le génie de +l'ancienne Égypte, qui assimilait ses rois à ses dieux. Du reste, toutes +les dédicaces et inscriptions intérieures et extérieures du temple +d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolémée Césarion et de sa mère +Cléopâtre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa construction. +Les colonnes de l'espèce de pronaos qui le précède n'ont point toutes +été sculptées; le travail est demeuré imparfait, et cela tient peut-être +au motif même de la dédicace du temple: Auguste et ses successeurs, qui +ont terminé tant de temples commencés par les Lagides, ne pouvaient être +très-empressés d'achever celui-ci, monument de la naissance du fils même +de Jules César, roi enfant dont ils ne respectèrent guère les droits. Du +reste, un _cachef_ a trouvé fort commode de s'y faire une maison, une +basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de +misérables murs de limon blanchis à la chaux. + +Le 28 au soir, nous étions à _Esné_, avec le projet de ne pas nous y +arrêter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et débarquai sur la +rive orientale pour aller voir le temple de _Contra-Lato_. J'y arrivai +trop tard, on l'avait démoli depuis une douzaine de jours, pour +renforcer le quai d'Esné, que le Nil menace et finira par emporter. + +De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il +avait abordé sur un point peu profond, et que, touchant bientôt, il +n'avait pu être entièrement coulé à fond. Il fallut le vider, et +retourner à _Esné_ le soir même, pour le radouber et faire boucher la +voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouillées, nous avons perdu +notre sel, notre riz, notre farine de maïs. Tout cela n'est rien auprès +du danger qui nous eût menacés si cette voie d'eau se fût ouverte +pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coulé +irrémissiblement. Que le grand Ammon soit donc loué! Pendant que nous +séchions notre désastre dans la matinée du 29, j'allai visiter le grand +temple d'_Esné_, qui, grâce à sa nouvelle destination de _magasin de +coton_, échappera quelque temps encore à la destruction. J'y ai vu, +comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des +sculptures détestables. La portion la plus ancienne est le fond du +pronaos, c'est-à-dire la porte et le fond de la _cella_, contre laquelle +le portique a été appliqué: cette partie est de Ptolémée Épiphane. La +corniche de la façade du pronaos porte les légendes impériales de +Claude; les corniches des bases latérales, les légendes de Titus, et, +dans l'intérieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des +légendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de _Septime +Sévère_, que je trouve ici pour la première fois. Le temple est dédié à +Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hiéroglyphique de l'une des +colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit +remonter à l'époque de Thouthmosis III (Moeris). Mais tout ce qui est +visible à _Esné_ est des temps modernes; c'est un des monuments les plus +récemment achetés. + +Le 29 au soir, nous étions à _Eléthya_ (El-Kab); je parcourus l'enceinte +et les ruines, la lanterne à la main; mais je ne trouvai plus rien: les +restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi démolis il y a +peu de temps pour réparer le quai d'_Esné_ ou quelque autre construction +récente. Avais-je tort de me presser de venir en Égypte? + +Je visitai le grand temple d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna), dans +l'après-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en est +très-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolémée +Épiphane; viennent ensuite Philométor et Évergète II; enfin, Soter II et +son frère Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement travaillé; +j'y ai retrouvé la Bérénice, femme de Ptolémée Alexandre, que je +connaissais déjà par un contrat démotique. Le temple est dédié à Aroëris +(l'Apollon grec). Je l'étudierai en détail, comme tous les autres, en +redescendant de la Nubie. + +Les carrières de Silsilis (Djébel-Selséléh) m'ont vivement intéressé; +nous y abordâmes le 1er décembre à une heure: là, mes yeux, fatigués de +tant de sculptures du temps des Ptolémées et des Romains, ont revu avec +délices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrières sont très-riches en +inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles +creusées dans le roc par Aménophis-Memnon, Horus, Rhamsès le Grand, +Rhamsès son fils, Rhamsès-Meïamoun, Mandoueï. Elles ont de belles +inscriptions hiératiques; j'étudierai tout cela à mon retour, et me +promets des résultats fort intéressants dans cette localité. + +Le soir même du 1er décembre, nous arrivâmes à _Ombos_; je courus au +grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de Ptolémée +Épiphane, et le reste, de Philométor et d'Évergète II. Un fait curieux, +c'est le surnom de _Triphoene_ donné constamment à Cléopâtre, femme de +Philométor, soit dans la grande dédicace hiéroglyphique sculptée sur la +frise antérieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l'intérieur; +c'est à vous autres Grecs d'Égypte d'expliquer cette singularité: +j'avais déjà trouvé ce surnom dans un de nos contrats démotiques du +Louvre. Le temple d'_Ombos_ est dédié à deux divinités: la partie droite +et la plus noble, au vieux _Sévek_ à tête de crocodile (le Saturne +égyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), à Athyr et au jeune dieu +Khons. La partie gauche du temple est consacrée à une seconde Triade +d'un ordre moins élevé, savoir: à Aroëris (l'Aroëris-Apollon), à la +déesse Tsonénofré et à leur fils Pnevtho. Dans le mur d'enceinte +générale des temples d'_Ombos_, j'ai trouvé une porte engagée, d'un +excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des édifices +primitifs d'_Ombos_. + +Ce n'est que le 4 décembre au matin que le vent voulut bien nous +permettre d'arriver à _Syène_ (Assouan), dernière ville de l'Égypte au +sud. J'eus encore là de cuisants regrets à éprouver: les deux temples de +l'île d'_Éléphantine_, que j'allai visiter aussitôt que l'ardeur du +soleil fut amortie, ont aussi été démolis: il n'en reste que la place. +Il a fallu me contenter d'une porte ruinée, en granit, dédiée au nom +d'_Alexandre_ (le fils du conquérant), au dieu d'Éléphantine Chnouphis, +et d'une douzaine de _proscynemata_ (actes d'adoration) hiéroglyphiques +gravés sur une vieille muraille; enfin, de quelques débris pharaoniques +épars et employés comme matériaux dans des constructions du temps des +Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syène: c'est +ce que j'ai vu de plus misérable en sculpture; mais j'y ai trouvé, pour +la première fois, la légende impériale de _Nerva_, qui n'existe point +ailleurs, à ma connaissance. Ce petit temple était dédié aux dieux du +pays et de la cataracte, Chnouphis, Saté (Junon) et Anoukis (Vesta). + +A Syène, nous avons évacué nos maasch, et fait transporter tout notre +bagage dans l'île de _Philae_, à dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir, +j'enfourchai un âne, et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une +douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu à Philae en +traversant toutes les carrières de granit rose, hérissées d'inscriptions +hiéroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et après +avoir traversé le Nil en barque pour aborder dans l'île sainte, quatre +hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque à pic, me +prirent sur leurs épaules et me hissèrent jusqu'auprès du petit temple à +jour, où l'on m'avait préparé une chambre dans de vieilles constructions +romaines, assez semblable à une prison, mais fort saine et à couvert des +mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le +Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter péniblement le grand temple; +au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relevé, vu que ma +goutte de Paris a jugé à propos de se porter à la première cataracte et +de me traquer au passage; elle est fort benoîte du reste, et j'en serai +quitte demain ou après. En attendant, on prépare nos barques pour le +voyage de Nubie: c'est du nouveau à voir. J'écrirai de ce pays, si j'ai +une occasion avant mon retour en Égypte; tout va très-bien du reste. + +C'est ici, à Philae, que j'ai enfin reçu des lettres d'Europe, à la date +des 15 et 25 août et 3 septembre derniers, voilà tout; enfin, c'est +quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu. + + + + +NEUVIEME LETTRE + + +Ouadi-Halfa, deuxième cataracte, 1er janvier 1829. + + + + +Me voici arrivé fort heureusement au terme extrême de mon voyage: j'ai +devant moi la deuxième cataracte, barrière de granit que le Nil a su +vaincre, mais que je ne dépasserai pas. Au delà existent bien des +monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer à +nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles à trouver, courir des +déserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches veulent +au moins manger comme dix, et les vivres sont déjà fort rares ici: c'est +notre biscuit de Syène qui nous a sauvés. Je dois donc arrêter ma course +en ligne droite, et virer de bord, pour commencer sérieusement +l'exploration de la Nubie et de l'Égypte, dont j'ai une idée générale +acquise en montant: mon travail _commence réellement aujourd'hui_, +quoique j'aie déjà en portefeuille plus de six cents dessins; mais il +reste tant à faire que j'en suis presque effrayé; toutefois, je présume +m'en tirer à mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai +[mention manuscrite: mot barré et remplacé par: explorerai] la Nubie +pendant le mois de janvier, et à la mi-février je m'établirai à Thèbes, +jusqu'au milieu d'août que je redescendrai rapidement le Nil en ne +m'arrêtant qu'à Dendérah et à Abydos. Le reste est déjà en portefeuille. +Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie. + +Ma dernière lettre était de _Philae_. Je ne pouvais être longtemps +malade dans l'île d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu de +jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot barré +et remplacé par: exploration] des monuments. Tout y est _moderne_, +c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine, à l'exception d'un petit +temple d'Hathôr et d'un propylon engagé dans le premier pylône du temple +d'Isis, lesquels ont été construits et dédiés par le pauvre Nectanèbe +Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple, +commencée par Philadelphe, continuée sous Évergète Ier et Épiphane, +terminée par Évergète II et Philométor, est digne en tout de cette +époque de décadence; les portions d'édifices construits et décorés sous +les Romains sont pires, et quand j'ai quitté cette île, j'étais bien las +de cette sculpture barbare. Je m'y arrêterai cependant encore quelques +jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je me +dédommagerai en courant les rochers de la première cataracte, couverts +d'inscriptions du temps des Pharaons. + +Nous avions quitté notre maasch et notre dahabié à _Assouan_ (Syène), ces +deux barques étant trop grandes pour passer la cataracte: c'est le 16 +décembre que notre nouvelle escadre d'en deçà la cataracte se trouva +prête à nous recevoir. Elle se compose d'une petite dahabié (vaisseau +amiral), portant pavillon français sur pavillon toscan, de deux barques +à pavillon français, deux barques à pavillon toscan, la barque de la +cuisine et des provisions, à pavillon bleu, et d'une barque portant la +force armée, c'est-à-dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha) +avec leurs cannes à pomme d'argent, qui nous accompagnent et font les +fonctions du pouvoir exécutif. J'oubliais de dire que l'amiral est armé +d'une pièce de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour +d'Esné, nous a prêtée à son passage à Philae: aussi avons-nous fait une +belle décharge en arrivant à la deuxième cataracte, but de notre +pèlerinage. + +On mit à la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec +un assez bon vent; nous passâmes devant _Déboud_ sans nous arrêter, +voulant arriver le plus tôt possible jusqu'au point extrême de notre +course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de +l'époque moderne. Le 17, à quatre heures du soir, nous étions en face +des petits monuments de _Qartas_, où je ne trouvai rien à glaner. Le 18, +on dépassa _Taffah_ et _Kalabsché_, sans aborder. Nous passâmes ensuite +sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entrés dans la zone torride, +nous grelottâmes tous de froid et fûmes obligés dès lors de nous charger +de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchâmes au delà de _Dandour_, +en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le +lendemain 19, aux monuments de _Ghirché_, qui sont du bon temps, ainsi +qu'au grand temple de _Dakkèh_, de l'époque des Lagides. Nous +débarquâmes le soir à _Méharraka_, temple égyptien des bas temps, changé +jadis en église copte. Le 20, je restai une heure à _Ouadi-Esséboua_ ou +la _Vallée des Lions_, ainsi nommée des sphinx qui ornent le dromos d'un +monument bâti sous le règne de Sésostris, mais véritable édifice de +province, construit en pierres liées avec du mortier. J'ai pris un +morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc., +pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui faire +plaisir. Nous perdîmes le 21 et le 22 à tourner, malgré vents et calme, +le grand coude d'_Amada_, dont je dois étudier le temple, important par +son antiquité, au retour de la deuxième cataracte. Nous le dépassâmes +enfin le 23, et arrivâmes à _Derr_ ou _Derri_ de très-bonne heure. Là je +trouvai, pour consolation, un joli temple creusé dans le roc, conservant +encore quelques bas-reliefs des conquêtes de Rhamsès le Grand, et j'y +recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce +Pharaon. + +Le cachef de _Derr_, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement +que, n'ayant pas de quoi nous donner à souper, il viendrait souper avec +nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une idée de la splendeur et des +ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; cela +fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du +soleil, nous quittâmes Derri, passâmes sous le fort ruiné d'_Ibrim_ et +allâmes coucher sur la rive orientale, à _Ghébel-Mesmès_, pays charmant +et bien cultivé. Nous cheminâmes le 25, tantôt avec le vent, tantôt avec +la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-là à +Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs ébats sur un îlot de +sable près du lieu où nous couchâmes. + +Enfin, le 26, à neuf heures du matin, je débarquai à _Ibsamboul_, où +nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais jouir des plus beaux +monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. Il y a deux +temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de sculptures. La +plus petite de ces excavations est un temple d'_Hathôr_, dédié par la +reine Nofré-Ari, femme de Rhamsès le Grand, décoré extérieurement d'une +façade contre laquelle s'élèvent six colosses de trente-cinq pieds +chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le Pharaon et sa +femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec +leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; leur +stature est svelte et leur galbe très-élégant; j'en aurai des dessins +très-fidèles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait +dessiner les plus intéressants. + +Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de Nubie: c'est +une merveille qui serait une fort belle chose, même à Thèbes. Le travail +que cette excavation a coûté effraye l'imagination. La façade est +décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-un pieds +de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, représentent Rhamsès le +Grand; leurs faces sont _portraits_, et ressemblent parfaitement aux +figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs. +C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entrée; +l'intérieur en est tout à fait digne; mais c'est une rude épreuve que de +le visiter. A notre arrivée, les sables, et les Nubiens qui ont soin de +les pousser, avaient fermé l'entrée. Nous la fîmes déblayer; nous +assurâmes le mieux que nous le pûmes le petit passage qu'on avait +pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions possibles contre la +coulée de ce sable infernal qui, en Égypte comme en Nubie, menace de +tout engloutir. Je me déshabillai presque complètement, ne gardant que +ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai à plat-ventre à +la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au moins 25 pieds +de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, et, me glissant +entièrement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphère chauffée à +cinquante et un degrés: nous parcourûmes cette étonnante excavation, +Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie à la +main. La première salle est soutenue par huit piliers contre lesquels +sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, représentant +encore Rhamsès le Grand: sur les parois de cette vaste salle règne une +file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du +Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, représentant son char de +triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, nègres, etc., de +grandeur naturelle, offre une composition de toute beauté et du plus +grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux +bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort curieuses. Le +tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre +belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très-bon travail. Ce +groupe, représentant Ammon-Ra, Phré, Phtha, et Rhamsès le Grand assis au +milieu d'eux, mériterait d'être dessiné de nouveau. + +Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les +bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il +fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des précautions pour +en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et +mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu à la +lumière; et là, assis auprès d'un des colosses extérieurs dont l'immense +mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure +pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma +barque, où je passai près de deux heures sur mon lit. Cette visite +expérimentale m'a prouvé qu'on peut rester deux heures et demie à trois +heures dans l'intérieur du temple sans éprouver aucune gêne de +respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux +articulations; j'en conclus donc qu'à notre retour nous pourrons +dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de +quatre (pour ne pas dépenser trop d'air), et pendant deux heures le +matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le +résultat en est si intéressant, les bas-reliefs sont si beaux, que je +ferai tout pour les avoir, ainsi que les légendes complètes. Je compare +la chaleur d'Ibsamboul à celle d'un bain turc, et cette visite peut +amplement nous en tenir lieu. + +Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arrêter à +_Ghébel-Addèh_, où est un petit temple creusé dans le roc. La plupart de +ses bas-reliefs ont été couverts de mortier par des chrétiens qui ont +décoré cette nouvelle surface de peintures représentant des saints, et +surtout saint Georges à cheval; mais je parvins à constater, en faisant +sauter le mortier, que ce temple avait été dédié à Thoth par le roi +Horus, fils d'Aménophis-Memnon, et je réussis à faire exécuter les +dessins de trois bas-reliefs fort intéressants pour la mythologie: nous +allâmes de là coucher à _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous +permit d'avancer que jusqu'au-delà de _Serré_, et le 30, à midi, nous +sommes enfin arrivés à _Ouadi-Halfa_, à une demi-heure de la seconde +cataracte, où sont posées nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du +soleil, je fis une promenade à la cataracte. + +C'est hier seulement que je me mis sérieusement à l'ouvrage. J'ai trouvé +ici, sur la rive occidentale, les débris de trois édifices, mais des +arases qui ne conservent que la fin des légendes hiéroglyphiques. Le +premier, le plus au nord, était un petit édifice carré, sans sculpture +et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup intéressé; +c'était un temple dont les murs ont été construits en grandes briques +crues, l'intérieur étant soutenu par des piliers en pierre de grès ou +des colonnes de même matière: mais, comme toutes celles des plus +anciennes époques, ces colonnes étaient semblables au dorique et +taillées à pans très-réguliers et peu marqués. C'est là l'origine +incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dédié à Horammon +(Ammon générateur), a été élevé sous le roi Aménophis II, fils et +successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constaté en faisant +fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de +piliers et de colonnes où j'apercevais quelques traces de légendes +hiéroglyphiques. J'ai été assez heureux pour trouver la fin de la +dédicace du temple sur les débris des montants de la première porte. +J'ai, de plus, découvert et fait désensabler avec les mains une grande +stèle, engagée dans une muraille en briques du temple, portant un acte +d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamsès Ier, +avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Pharaon son +successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait +fouiller par tous nos équipages, avec pelles et pioches, dans le +sanctuaire (ou plutôt à la place qu'il occupait), et nous y avons trouvé +une autre grande stèle que je connaissais par les dessins du docteur, et +fort importante, puisqu'elle représente le dieu Mandou, une des grandes +divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la +XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux +inscrit dans une espèce de bouclier attaché à la figure, agenouillée et +liée, qui représente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici +leurs noms, ou plutôt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1° _Sehamik_, +2° _Osaou_, 3° _Schôat_, 4° _Oscharkin_, 5° _Kôs_; trois autres noms +sont entièrement effacés. Quant à ceux qui restent, je doute qu'on les +trouve dans aucun géographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux +mille ans avant Jésus-Christ. + +Un second temple, plus grand, mais tout aussi détruit que le précédent, +existe un peu plus au sud: il est du règne de Thouthmosis III (Moeris), +construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques +primitifs, à montants et portes en grès; c'était le grand temple de la +ville égyptienne de _Béhéni_ qui exista sur cet emplacement, et qui, +d'après l'étendue des débris de poteries répandus sur la plaine +aujourd'hui déserte, paraît avoir été assez grande. Ce fut sans doute la +place forte des Égyptiens pour contenir les peuples habitant entre la +première et la seconde cataracte. Ce grand temple était dédié à Ammon-Ra +et à Phré, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voilà tout +ce qui reste à Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais à la +première inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse +mes souhaits d'heureuse année ... Je vous embrasse tous à cette +intention. + + + + +A M. DACIER. + + +Ouadi-Halfa, à la seconde cataracte, 1er janvier 1829. + +Monsieur, + +Quoique séparé de vous par les déserts et par toute l'étendue de la +Méditerranée, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pensée, +et de tout coeur, à ceux qui vous offrent leurs voeux au renouvellement +de l'année. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins +ardents, ni moins sincères; je vous prie de les agréer comme un +témoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos +bontés et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous +honorer mon frère et moi. + +Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son +embouchure jusqu'à la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer +qu'il n'y a rien à modifier dans _notre Lettre sur l'alphabet des +hiéroglyphes_; notre alphabet est bon: il s'applique avec un égal +succès, d'abord aux monuments égyptiens du temps des Romains et des +Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand intérêt, aux +inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des époques +pharaoniques. Tout légitime donc les encouragements que vous avez bien +voulu donner à mes travaux hiéroglyphiques, dans un temps où l'on +n'était pas universellement disposé à leur prêter faveur. + +Me voici au point extrême de ma navigation vers le midi. La seconde +cataracte m'arrête: d'abord par l'impossibilité de la faire franchir par +mon _escadre_ composée de sept voiles, et en second lieu, parce que la +famine m'attend au delà, et qu'elle terminerait promptement une pointe +imprudente tentée sur l'Éthiopie; ce n'est pas à moi de recommencer +Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attaché à mes compagnons de +voyage qu'il ne l'était probablement aux siens. Je tourne donc dès +aujourd'hui ma proue du côté de l'Égypte pour redescendre le Nil, en +étudiant successivement à fond les monuments de ses deux rives; je +prendrai tous les détails dignes de quelque intérêt, et d'après l'idée +générale que je m'en suis formée en montant, la moisson sera des plus +riches et des plus abondantes. + +Vers le milieu de février je serai à Thèbes, car je dois au moins donner +quinze jours au magnifique temple d'_Ibsamboul,_ l'une des merveilles de +la Nubie, créée par la puissance colossale de Rhamsès-Sésostris, et un +mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la première +et la deuxième cataracte. Philae a été à peu près épuisée pendant les +dix jours que nous y avons passés en remontant le Nil; et les temples +d'Ombos, d'Edfou et d'Ésné, si vantés au détriment de ceux de Thèbes, +m'arrêteront peu de temps, parce que je les ai déjà classés, et que je +trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les +détails mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu'à des +sources pures. Je me bornerai à recueillir quelques inscriptions +historiques, et certains détails de costume qui sentent la décadence et +qu'il est utile de conserver. + +Mes portefeuilles sont déjà bien riches: je me fais d'avance un plaisir +de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Égypte, +religion, histoire, arts et métiers, moeurs et usages; une grande partie +de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d'assurer qu'ils +reproduisent le véritable style des originaux avec une scrupuleuse +fidélité. Je serai heureux de ces conquêtes si elles obtiennent votre +intérêt et vos suffrages. + +Je vous prie, Monsieur, d'agréer la nouvelle assurance de mon +très-respectueux attachement. + + + + +DIXIÈME LETTRE + + +Ibsamboul, le 12 janvier 1829. + +J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique +excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la +première fois, et je regrette de n'être point muni de quelque lampe +merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin +de convaincre ainsi d'un seul coup les détracteurs de l'art égyptien. +Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons +entrepris, et dont le résultat aura quelque droit à l'attention +publique. Tout ceux qui connaissent la localité savent quelles +difficultés on a à vaincre pour dessiner un seul hiéroglyphe dans le +grand temple. + +C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde +cataracte. Nous couchâmes à _Gharbi-Serré_, et le lendemain, vers midi, +j'abordai sur la rive droite du Nil, pour étudier les excavations de +_Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_ à _Ghébel-Addèh,_ dont +j'ai parlé dans ma dernière lettre; il fallut gravir un rocher presque à +pic sur le Nil, pour arriver à une petite chambre creusée dans la +montagne, et ornée de sculptures fort endommagées. Je suis parvenu +cependant à reconnaître que c'était une chapelle dédiée à la déesse +_Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un +prince éthiopien, nommé _Pohi,_ lequel, étant gouverneur de la Nubie +sous le règne de Rhamsès le Grand, supplie la déesse de faire que le +conquérant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales, à +toujours_. + +Le 3 au matin, nous avons amarré nos vaisseaux devant le _temple +d'Hathôr_ à _Ibsamboul_; j'ai déjà donné une note sur ce joli temple. +J'ajouterai qu'à sa droite on a sculpté, sur le rocher, un fort grand +tableau, dans lequel un autre prince _éthiopien_ présente au roi Rhamsès +le Grand l'emblème de la victoire (cet emblème est l'insigne ordinaire +_des princes ou des fils des rois_) avec la légende suivante en beaux +caractères hiéroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton père +Ammon-Ra t'a doté, ô Rhamsès! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde +de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, à +toujours_. + +Il paraît donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique +inquiétaient les paisibles cultivateurs des vallées du Nil. Il est fort +remarquable, du reste, que je n'aie trouvé jusqu'ici sur les monuments +de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens, comme +gouverneurs du pays, sous le règne même de Rhamsès le Grand et de sa +dynastie. Il paraît aussi que la Nubie était tellement liée à l'Égypte +que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays même, pour le +commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stèle encore +sculptée sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nommé _Maï, +commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _né dans la contrée de +Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon +_Mandoueï Ier_, le quatrième successeur de Rhamsès le Grand, d'une +manière très-emphatique; il résulte aussi de plusieurs autres stèles que +divers _princes éthiopiens_ furent employés en Nubie par les héros de +l'Égypte. + +Le 3 au soir commencèrent nos travaux à Ibsamboul: il s'agissait +d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux +bas-reliefs. Nous avons formé l'entreprise d'avoir le dessin _en grand +et colorié_ de tous les bas-reliefs qui décorent la grande salle du +temple, les autres pièces n'offrant que des sujets religieux; et lorsque +l'on saura que la chaleur qu'on éprouve dans ce temple, aujourd'hui +_souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la façade), +est comparable à celle d'un bain turc fortement chauffé; quand on saura +qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissèle perpétuellement +d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dégoutte sur le papier +déjà trempé par la chaleur humide de cette atmosphère, chauffée comme +dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens, +qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne +sortent que par épuisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs +jambes refusent de les porter. + +Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possédons déjà +_six grands tableaux_ représentant: + +1er. Rhamsès le Grand sur son char, les chevaux lancés au grand galop; +il est suivi de trois de ses fils, montés aussi sur des chars de guerre; +il met en fuite une armée assyrienne et assiège une place forte. + +2e. Le roi à pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en perçant un +second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une +composition admirables. + +3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armée; on vient lui +annoncer que les ennemis attaquent son armée. On prépare le char du roi, +et des serviteurs modèrent l'ardeur des chevaux, qui sont dessinés, ici +comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis, +montés sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de +chars égyptiens méthodiquement rangés. Cette partie du tableau est +pleine de mouvement et d'action: c'est comparable à la plus belle +bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent +involontairement. + +4e. Le triomphe du roi et sa rentrée solennelle (à _Thèbes_, sans +doute), debout sur un char superbe, traîné par des chevaux marchant au +pas et richement caparaçonnés. Devant le char sont deux rangs de +prisonniers africains, les uns de race _nègre_ et les autres de race +_barabra,_ formant des groupes parfaitement dessinés, pleins d'effet et +de mouvement. + +5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux +dieux de _Thèbes_ et à ceux d'_Ibsamboul_. + +Il reste à terminer le dessin d'un énorme bas-relief occupant presque +toute la paroi droite du temple: composition immense, représentant une +bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les +chars, les bagages de l'armée, les jeux et les punitions militaires, +etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera terminé, mais +sans couleurs, parce que l'humidité les a fait disparaître. Il n'en est +point ainsi des six tableaux précédemment indiqués; tout est colorié et +copié jusque dans les plus minces détails avec un soin religieux. On +aura ainsi une idée de la magnificence du costume et des chars des vieux +Pharaons au XVIe siècle avant J.-C.; on pourra comprendre alors +l'étonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je +voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui +refusent de croire à l'élégante richesse que la sculpture peinte ajoute +à l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je réponds qu'ils +auraient _sué_ tous leurs préjugés, et que leurs opinions _a priori_ les +quitteraient par tous les pores. + +Pour tous mes dessins je me suis réservé la partie des légendes +hiéroglyphiques, souvent fort étendues, qui accompagnent chaque figure +ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur +place ou d'après les empreintes lorsqu'elles sont placées à une grande +hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets +au net et les donne aussitôt aux dessinateurs, qui d'avance ont réservé +et tracé les colonnes destinées à les recevoir; j'ai pris la copie +entière d'une grande stèle placée entre les deux colosses de gauche, +dans l'intérieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux +lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parlé, et que j'ai bien +retrouvée à sa place; ce n'est pas moins qu'un _décret du dieu Phtha_, +en faveur de Rhamsès le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses +travaux et ses bienfaits envers l'Égypte; suit la réponse du roi au dieu +en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre +tout à fait particulier. + +Voilà où en est notre _mémorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus +pénible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le +voyage. Nos compagnons français et toscans ont rivalisé de zèle et de +dévouement, et j'espère que vers le 15 nous mettrons à la voile pour +regagner l'Égypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de +goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le +temple m'en ont délivré pour longtemps, je l'espère. Je n'ai encore reçu +que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonné d'avoir +entrepris mon voyage malgré ses amicales inquiétudes? Je l'ai pardonné, +de mon côté, depuis que j'ai touché à la seconde cataracte.... Adieu. + + + + +ONZIÈME LETTRE + + +El-Mélissah (entre Syène et Ombos), le 10 février 1829. + +Nous jouons de malheur; depuis notre départ de Syène, à laquelle nous +avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin +d'avoir franchi la distance qui nous sépare d'_Ombos_, où l'on se rend +d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du +nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait +pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. Nous avons +amarré, à grand'peine, dans le voisinage de _Mélissah_, où est une +carrière de grès sans aucun intérêt; du reste, santé parfaite, bon +courage, et nous préparant à explorer Thèbes de fond en comble, si ce +n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous +ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos +tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du +26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voilà, en y +ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me soient +parvenues. + +Je remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il +a bien voulu m'écrire le 26 septembre. J'espère qu'il aura reçu ma +lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien +pardonner à la vétusté de mes souhaits de jour de l'an, déjà caducs +lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde +cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de +telles distances. + +J'écrirai de Thèbes à notre ami Dubois, après avoir vu à fond l'Égypte +et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Égyptiens feront à l'avenir, +dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le passé; je +rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de convertir +tous les obstinés. + +Je transmets à M. Drovetti la lettre que m'a écrite M. de Mirbel, et je +suis persuadé qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'Égypte, qui ne +recule jamais devant les choses utiles. + +Ma dernière lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon +itinéraire à partir de ce beau monument que nous avons épuisé, au risque +de l'être nous-mêmes par les difficultés de son étude. + +Nous l'avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous +abordâmes au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des géographes grecs, +pour visiter quelques excavations qu'on aperçoit vers le bas de cette +énorme masse de grès. + +Ces _spéos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que +des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'époques différentes, mais +tous appartenant aux temps pharaoniques. + +Le plus ancien remonte jusqu'au règne de Thouthmosis Ier; le fond de +cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est occupé +par 4 figures (tiers de nature), assises, et représentant deux fois ce +Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est-à-dire une +des formes du dieu Thoth à tête d'épervier, et la déesse _Saté, dame +d'Éléphantine_ et _dame de Nubie_. Ce spéos était une chapelle ou +oratoire consacré à ces deux divinités; les parois de côté n'ont jamais +été sculptées ni peintes. + +Il n'en est point ainsi du second spéos; celui-ci appartient au règne de +Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_ +et de la déesse Saté (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond. +Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par les soins d'un prince +nommé _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les légendes le +titre de _gouverneur des terres méridionales_, ce qui comprenait _la +Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau +sculpté, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le +roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres fonctionnaires +publics, présentant au souverain, à ce que dit l'inscription +hiéroglyphique (malheureusement très-courte) qui accompagne ce tableau, +les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des +_terres méridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du +spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du monument. + +Le troisième spéos d'_Ibrim_ est du règne suivant, de l'époque +d'Aménophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi +étaient administrées par un autre prince, nommé _Osorsaté_. Sur la paroi +de droite, ce roi Aménophis II est représenté assis, et deux princes, +parmi lesquels _Osorsaté_ occupe le premier rang, présentent au Pharaon +les tributs des _terres méridionales_ et les productions naturelles du +pays, y compris des _lions_, des _lévriers_ et des _chacals vivants_, +comme porte l'inscription gravée au-dessus du tableau, et qui spécifiait +le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante +lévriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un état si +déplorable de dégradation qu'il m'a été impossible d'en tirer autre +chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la statue du roi +Aménophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_. + +Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est encore un monument du +même genre et du règne de Sésostris, Rhamsès le Grand. C'est aussi un +gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux +d'_Ibrim_, Hermès à tête d'épervier et la déesse Saté, à la gloire du +Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités locales, +dans le fond du spéos. Mais à cette époque, _les terres du midi_ étaient +gouvernées par un prince éthiopien, dont j'ai retrouvé des monuments à +_Ibsamboul_ et à _Ghirché_. Ce personnage est figuré dans le spéos +d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages à Sésostris, et à la tête de +tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on +compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate +des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans +désignation plus particulière. + +Il est à remarquer, à l'honneur de la galanterie égyptienne, que la +femme du prince éthiopien _Satnouï_ se présente devant Sésostris +immédiatement après son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela +montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la +civilisation égyptienne différait essentiellement de celle du reste de +l'Orient, et se rapprochait de la nôtre; car on peut apprécier le degré +de civilisation des peuples d'après l'état plus ou moins supportable des +femmes dans l'organisation sociale. + +Le 17 janvier au soir, nous étions à _Derri_ ou _Derr_, la capitale +actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un clair de lune +admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus. +Ayant lié conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul +à l'écart sur le bord du fleuve, était venu poliment me faire compagnie +en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait +le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me +répondit aussitôt: qu'il était trop jeune pour savoir cela, mais que les +vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birbé_ avait +été construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que +tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, savoir si +c'étaient les _Français_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient +exécuté ce grand ouvrage. Voilà comme on écrit l'histoire en Nubie. Le +monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui +donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Sésostris. Nous y +restâmes toute la journée du 18, et n'en sortîmes, assez tard, qu'après +avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et rédigé une notice +détaillée de tous ceux dont on ne prenait point de copie. Là j'ai trouvé +une liste, par rang d'âge, des fils et des filles de Sésostris; elle me +servira à compléter celle d'Ibsamboul. Nous y avons copié quelques +fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effacés ou +détruits. C'est là que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez +curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et +de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien: il s'agissait de +savoir si cet animal était placé là _symboliquement_ pour exprimer la +vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce roi avait réellement, +comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Égypte, un _lion +apprivoisé_, son compagnon fidèle dans les expéditions militaires. Derri +décide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur +les Barbares renversés par Sésostris, l'inscription suivante: _Le lion, +serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis._ Cela me semble +démontrer que le lion existait réellement et suivait Rhamsès dans les +batailles. + +Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher de grès, mais +sur une très-grande échelle: il a été dédié par Sésostris à Ammon-Ra, le +dieu suprême, et à Phré, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le +nom de _Rhamsès_, qui fut le patron du conquérant et de toute sa lignée. + +Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les monuments +d'Ibsamboul, de Ghirché, de Derri, de Séboua, etc., le roi Rhamsès +présentant des offrandes ou ses adorations à un dieu portant le même nom +de _Rhamsès_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait +ce culte à lui-même. _Rhamsès_ était simplement un des mille noms du +dieu Phré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus +qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au +dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopté, et quelquefois +même les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple; +cela se reconnaît même à _Philae_, dans la partie du grand temple +d'_Isis_, construit par Ptolémée Philadelphe. Toutes les _Isis_ du +sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoé, laquelle a une tête +évidemment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore +sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des +souverains sont de véritables portraits. + +Le 18 au soir nous descendîmes à _Amada_, où nous restâmes jusqu'au 20 +après midi. Là j'eus le plaisir d'étudier à l'aise et sans être distrait +par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un temple de la +bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se compose d'abord +d'une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrés, +couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux +nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont +évidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une +singularité digne de remarque, je ne les trouve employées que dans les +monuments égyptiens les plus _antiques_, c'est-à-dire dans les hypogées +de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à _Bet-oualli_, où sont les plus +modernes, bien qu'elles datent du règne de Sésostris, ou plutôt de celui +de son père. + +[Illustration: N° 1. Dédicace du Temple d'Amada.] + +[Illustration: N° 2. Chanson pour le battage des grains.] + +Le temple d'Amada a été fondé par Thouthmosis III (Moeris), comme le +prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la +dédicace, sculptée sur les deux jambages des portes de l'intérieur; et +dont je mets ici la traduction littérale pour donner une idée des +dédicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V. +_le texte hiéroglyphique_, pl. N° 3.) + +«Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de +l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modérateur de justice, a +fait ses dévotions à son père le dieu Phré, le dieu des deux montagnes +célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure; il l'a fait pour être +vivifié à toujours.» + +Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur, +Aménophis II, continua l'ouvrage commencé, et fit sculpter les quatre +salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de +celle qui les précède; les travaux de ce roi sont détaillés dans une +énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes +copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire. + +Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le +pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses +dédicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frappé par sa +singularité; en voici la traduction: + +«Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux +autres dieux qui résident dans Thyri: Accourez et contemplez ces +offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple, +par le roi Thouthmosis (IV), à son père le dieu Phré, dieu grand, +manifesté dans le firmament!» + +La sculpture du temple d'Amada, appartenant à la belle époque de l'art +égyptien, est bien préférable à celle de Derri, et même aux tableaux +religieux d'Ibsamboul. + +Dans l'après-midi du 20, nos travaux d'Amada étant terminés, nous +partîmes et descendîmes le Nil jusqu'à _Korosko,_ village nubien, dont +je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes l'excellent lord +Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à exécution leur projet de +remonter le Nil jusqu'au Sennaâr, pour se rendre de là dans l'Inde en +traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre +s'arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à causer des travaux +passés et des projets futurs; je dis enfin adieu à ces courageux +voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent +dans une saison très-avancée. Que Dieu veille sur ces intrépides amis de +la science! + +Le 21 nous étions à _Ouadi-Esséboua_ (la vallée des lions), qui reçoit +ce nom d'une avenue de sphinx placés sur le _dromos_ de son temple, +lequel est un _hémispéos_, c'est-à-dire un édifice à moitié construit en +pierres de taille, et à moitié creusé dans le rocher; c'est, sans +contredit, le plus mauvais travail de l'époque de Rhamsès le Grand; les +pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles étaient masqués +par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de décoration, +qui sont d'une exécution assez médiocre. Ce temple a été dédié par +Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre +colosses représentant Sésostris debout occupent le commencement et la +fin des deux rangées de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux +historiques, représentant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et +du _Midi_, couvrent la face extérieure des deux massifs du pylône; mais +la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le mastic +ou ciment qui en avait reçu une grande partie est tombé, et laisse une +foule de lacunes dans la scène et surtout dans les inscriptions. Ce +temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui l'envahissent +de tous côtés. + +Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, à cause d'un vent du nord +très-violent, qui nous força d'aborder et de nous tenir tranquilles au +rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitâmes du calme pour gagner +_Méharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point +sculpté, et partant, d'aucun intérêt pour moi qui ne cherche que les +_hadjar-maktoub_ (les pierres écrites), comme disent nos Arabes. + +Le soleil levant du 23 nous trouva à _Dakkèh_, l'ancienne _Pselcis_. Je +courus au temple, et la première inscription hiéroglyphique qui me tomba +sous les yeux m'apprit que j'étais dans un lieu saint, dédié à Thoth, +seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom +hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de +Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés. + +Le monument de Dakkèh présente un double intérêt sous le rapport +mythologique; il donne des matériaux infiniment précieux pour comprendre +la nature et les attributions de l'être divin que les Égyptiens +adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermès deux fois grand); une série de +bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_ +de ce dieu. Je l'y ai trouvé d'abord (ce qui devait être) en liaison +avec _Har-Hat_ (le grand Hermès Trismégiste), sa forme primordiale, et +dont lui, Thoth, n'est que la _dernière transformation_, c'est-à-dire +son incarnation sur la terre à la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_ +incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'à l'_Hermès céleste_ +(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les +formes: 1° de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2° +d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants +harmonieux); 3° de _Meuï_ (la pensée ou la raison): sous chacun de ces +noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de +ces diverses transformations du second Hermès couvrent les parois du +temple de Dakkèh. J'oubliais de dire que j'ai trouvé ici Thoth (le +Mercure égyptien) armé du _caducée_, c'est-à-dire du sceptre ordinaire +des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion. + +Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne +de ce temple (l'avant-dernière salle) a été construite et sculptée par +le plus célèbre des rois éthiopiens, _Ergamènes_ (Erkamen), qui, selon +le récit de Diodore de Sicile, délivra l'_Éthiopie_ du gouvernement +théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en égorgeant tous les +prêtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y +éleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'être soumise +à l'Égypte dès la chute de la XXVIe dynastie, celle des Saïtes, détrônée +par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des Éthiopiens +jusqu'à l'époque des conquêtes de Ptolémée Évergète Ier, qui la réunit +de nouveau à l'Égypte. Aussi le temple de Dakkèh, commencé par +l'Éthiopien _Ergamènes_, a-t-il été continué par Évergète Ier, par son +fils Philopator et son petit-fils Évergète II. C'est l'empereur Auguste +qui a poussé, sans l'achever, la sculpture intérieure de ce temple. + +Près du pylône de Dakkèh, j'ai reconnu un reste d'édifice, dont quelques +grands blocs de pierre conservent encore une portion de dédicace: +c'était un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voilà +encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les +Ptolémées, et l'Éthiopien Ergamènes lui-même, n'ont fait que +reconstruire des temples là où il en existait dans les temps +pharaoniques, et aux mêmes divinités qu'on y a toujours adorées. Ce +point était fort important à établir, afin de démontrer que les derniers +monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme +de divinité_. Le système religieux de ce peuple était tellement un, +tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté depuis un temps +immémorial d'une manière si absolue et si précise, que la domination des +Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolémées et les +Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Égypte, ce que les Perses +avaient détruit, et rebâti des temples là où il en existait autrefois, +et dédiés aux mêmes dieux. + +Dakkèh est le point le plus méridional où j'aie rencontré des travaux +exécutés sous les Ptolémées et les empereurs. Je suis convaincu que la +domination grecque ou romaine ne s'est jamais étendue, _au plus_, au +delà d'Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis _Dakkèh_ jusqu'à _Thèbes_ une +série presque continue d'édifices construit à ces deux époques: les +monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolémées et des +Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J'en ai conclu que la +destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre +Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être attribuée aux Perses, qui ont dû +suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, où ils ont pris, pour se +rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du désert, infiniment +plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une armée, +à cause de nombreuses cataractes; la route du désert est celle que +suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armées et les +voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le monument d'Amada, +facile à détruire puisqu'il n'est point d'une grande étendue. De Dakkèh +à Thèbes on ne voit donc plus que de _secondes éditions_ des temples. + +Il faut en excepter le monument de _Ghirché_ et celui de _Bet-oualli_ +que les Perses n'ont pu détruire, puisqu'il eût fallu abattre les +_montagnes_ dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. Mais ces +_spéos_, et surtout le premier, ont été ravagés autant que le permettait +la nature des lieux. + +Nous arrivâmes à _Ghirché-Hussan_ ou _Ghirf-Housseïn_ le 25 janvier. +C'est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à Sébouâ, un véritable +Rhamesséion ou _Rhamséion_, c'est-à-dire un monument dû à la munificence +de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu _Phtha_, personnage +dont on retrouve une imitation décolorée dans l'_Hephaistos_ des Grecs +et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de Ghirché, qui, +en langue égyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure +de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même nom sacré +que _Memphis_: il paraît que ces noms fastueux furent à la mode en +Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m'ont appris, par +exemple, que _Derri_ avait le même nom que la fameuse _Héliopolis_ +d'Égypte, _demeure du Soleil_, et que le misérable village nommé +aujourd'hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se décorait du +nom d'_Amoneï_, celui même de la _Thèbes_ aux cent portes. + +La portion construite de l'_hémispéos_ de Ghirché est, à très-peu près, +détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail immense, a été +dégradée avec une espèce de recherche. J'ai cependant pu relever le +sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des légendes. La +grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels on a +taillé six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare +à côté de bas-reliefs d'une fort belle exécution. Sur les parois +latérales sont huit niches carrées renfermant chacune trois figures +assises, sculptées de plein relief: le personnage occupant le milieu de +ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamsès, +le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu Grand, et comme +résidant dans _Phthaëi, Amoneï_ et _Thyri_, c'est-à-dire dans _Ghirché, +Sébouâ_ et _Derri_, où existent en effet des Rhamséion dédiés au dieu +Soleil Rhamsès, le même qu'on adore à Ghirché, comme fils de Phtha et +d'Hathôr, les grandes divinités de ce temple. L'étude des tableaux +religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces trois +personnages. + +La journée du 26 fût donnée en partie au petit temple de _Dandour_. Nous +retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non achevé du temps de +l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son étendue, ce +monument m'a beaucoup intéressé, puisqu'il est entièrement relatif à +l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soirée +du 25 avait été égayée par un superbe écho découvert par hasard en face +de Dandour, où nous venions d'aborder. Il répète fort distinctement et +d'une voix sonore jusqu'à onze syllabes. Nos compagnons italiens se +plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, entremêlés de coups de +fusil qu'on tirait de tous côtés, et auxquels l'écho répondait par des +coups de canon ou les éclats du tonnerre. + +Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai +découvert une nouvelle génération de dieux, et qui complète le cercle +des formes d'Ammon, point de départ et point de réunion de toutes les +essences divines. Ammon-Ra, l'Être suprême et primordial, étant son +propre père, est qualifié de mari de sa mère (la déesse Mouth), sa +portion féminine renfermée en sa propre essence à la fois mâle et +femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux égyptiens ne sont +que des formes de ces deux principes constituants considérés sous +différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de pures abstractions +du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une +chaîne non interrompue qui descend des cieux et se matérialise jusqu'aux +incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernière de ces +incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extrême de la chaîne +divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus +(le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l'Alpha. Le point de +départ de la mythologie égyptienne est une _Triade_ formée des trois +parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le mâle et le père), Mouth (la +femelle et la mère) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'étant +manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et Horus. Mais la +parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont frères. C'est à +Kalabschi que j'ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les trois +membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade +initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mère; et le fils +qu'il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_ +dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et +cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi la Triade finale +se formait d'Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, personnages +qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère Mouth et +leur fils Khons. Aussi _Malouli_ était-il adoré à Kalabschi sous une +forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et orné des mêmes +insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur +de Talmis, c'est-à-dire de Kalabschi, que les géographes grecs appellent +en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions +des temples. + +J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existé à Talmis trois +_éditions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du règne +d'Aménophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolémées; et la +dernière, le temple actuel qui n'a jamais été terminé, sous Auguste, +Caïus Caligula et Trajan; et la légende du dieu _Malouli_, dans un +fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction +du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes. Ainsi +donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et +d'Égypte n'a jamais reçu de modification, on n'innovait rien, et les +anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés par +le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'étaient en quelque sorte +partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de +_répartition féodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Saté +régnaient à Éléphantine, à Syène et à Béghé, et leur juridiction +s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à Ibsamboul, à Derri et à Amada; +Phtha, à Ghirché; Anouké, à Maschakit; Thoth, le surintendant de +Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à Ghébel-Addèh +et à Dakkèh; Osiris était seigneur de Dandour; Isis, reine à Philae; +Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. Mais Ammon-Ra règne +partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires. + +Il en était de même en Égypte, et l'on conçoit que ce culte partiel ne +pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par toute la puissance +des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif +dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes +voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme +syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien calculé, les +divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouvé à +Kalabschi les dieux de Ghirché et de Dakkèh au midi, ceux de Déboud au +nord, occupant une place distinguée; à Déboud, les dieux de Dakkèh et de +Philae; à Philae, ceux de Déboud et de Dakkèh, au midi? ceux de Béghé +d'Éléphantine et de Syène au nord; à Syène enfin, les dieux de Philae et +ceux d'Ombos. + +C'est encore à Kalabschi que j'ai remarqué, pour la première fois, la +couleur violette employée dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par +découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appliquée +sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi +le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le précède ont été dorés +aussi bien que le sanctuaire de Dakkèh. + +Près de Kalabschi est l'intéressant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a +pris les journées des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'à midi. Là, mes +yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de Kalabschi, +qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en +contemplant les bas-reliefs historiques gui décorent ce spéos, d'un fort +beau style, et dont nous avons des copies complètes. Ces tableaux sont +relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les +_Kouschi_ (les Éthiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les +_Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Sésostris dans _sa jeunesse_ et +_du vivant de son père_, comme le dit expressément Diodore de Sicile, +qui à cette époque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et +_presque toute la Libye_. + +Le roi Rhamsès, père de _Sésostris_, est assis sur son trône dans un +naos, et son fils, en costume de prince, lui présente un groupe de +prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est représenté +comme vainqueur, frappant lui-même un homme de cette nation, en même +temps que le prince (Sésostris) lui présente les chefs militaires et une +foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son +fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiégée; le roi foule +aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amenée en +état de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux +historiques décorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle +principale du monument, en supposant que cette portion du _spéos_ ait +jamais été couverte. + +La paroi de droite présente les détails de la campagne contre les +_Éthiopiens_, les _Bischari_ et des _nègres_. Dans le premier tableau, +d'une grande étendue, on voit les Barbares en pleine déroute, se +réfugiant dans leurs forêts, sur les montagnes, ou dans des marécages; +le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, représente le roi +assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils +aîné (Sésostris), qui lui présente, 1° un _prince éthiopien_ nommé +_Aménémoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un +lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du +trône du père de son vainqueur; 2° des chefs militaires égyptiens; 3° +des tables et des buffets couverts de _chaînes d'or_ et avec elles des +_peaux de panthère_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des +troncs de bois d'_ébène_; des _dents d'éléphant_; des _plumes +d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _flèches_; des _meubles +précieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou imposé par la +conquête; 4° à la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_ +prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants +sur ses épaules et dans une espèce de couffe; suivent des individus +conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'intérieur +de l'Afrique, le _lion_, les _panthères_, l'_autruche_, des _singes_ et +la _girafe_, parfaitement dessinés, etc., etc. On reconnaîtra là, +j'espère, la campagne de Sésostris contre les Éthiopiens, lesquels il +força, selon Diodore de Sicile encore, de payer à l'Égypte un tribut +annuel en _or_, en _ébène_ et en _dents d'éléphant_. + +Les autres sculptures du spéos sont toutes religieuses. Ce monument +était consacré au grand dieu Ammon-Ra et à sa forme secondaire +Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans ses +légendes, avoir donné toutes les mers et toutes les terres existantes à +son fils chéri «le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamsès +(II).» Dans le sanctuaire, ce Pharaon est représenté suçant le lait des +déesses Anouké et Isis. «Moi qui suis ta mère, la dame d'Éléphantine, +dit la première, je te reçois sur mes genoux, et te présente mon sein +pour que tu y prennes ta nourriture, ô Rhamsès!» «Et moi, ta mère Isis, +dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les périodes des +panégyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui +s'écouleront en une vie pure.» J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi +que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le +Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne +faut pas oublier que les Égyptiens appelaient les Syriens, les +Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux. + +Je dis adieu à ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'était +le dernier de la belle époque et d'une bonne sculpture que je dusse +rencontrer entre Kalabschi et Thèbes. + +Le 31, au coucher du soleil, nous étions à _Kardâssi_ ou _Kortha_, où +j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, dénué de sculpture, +à l'exception d'un bas-relief sur un fût de colonne. J'avais vu, deux +heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_), +également sans sculptures ni inscriptions hiéroglyphiques; mais on juge +facilement, à leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps +de la domination romaine. + +Le 1er février, nous vîmes venir à nous une cange avec pavillon +autrichien: c'était du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher; +cependant, la barque avançait aussi vers nous, et je reconnus sur la +proue M. Acerbi, consul général d'Autriche en Égypte, qui m'appelait et +me saluait de la main. Nous arrêtâmes nos barques et passâmes quelques +heures à causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et +littérateur distingué, qui nous avait traités d'une manière si aimable +pendant notre séjour à Alexandrie. Nous nous séparâmes, lui pour +remonter jusqu'à la seconde cataracte, et moi pour rentrer en Égypte, +avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le Paris de l'Égypte +et le rendez-vous des voyageurs, n'en déplaise à la grosse ville du +Kaire et à la triste Alexandrie. + +Vers deux heures après midi, nous étions à _Déboud_ ou _Déboudé_: nous +étant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans +sculpture, je trouvai qu'il avait été bâti, en grande partie, par un roi +éthiopien nommé _Atharramon_, et qui doit être le prédécesseur ou le +successeur immédiat de l'_Ergamènes_ de Dakké. Le temple, dédié à +Ammon-Ra, seigneur de _Tébot_ (Déboud), et à Hathôr, et subsidiairement +à Osiris et à Isis, a été continué, mais non achevé, sous les empereurs +Auguste et Tibère. Dans le sanctuaire, encore non sculpté, gisent les +débris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des +Ptolémées. + +Notre travail étant terminé, nous rentrâmes dans nos barques, pressés de +partir et de profiter du reste de la journée pour arriver à Philae, +rentrer ainsi en Égypte, et dire adieu à cette pauvre Nubie, dont la +sécheresse avait déjà lassé tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs, +en remettant le pied en Égypte, nous pouvions espérer de manger du pain +un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous +régalait journellement notre boulanger en chef, tout à fait à la hauteur +du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier +cordon-bleu. + +C'est à neuf heures du soir que nous retouchâmes enfin la terre +égyptienne, en abordant à l'île de Philae, rendant grâces à ses antiques +divinités Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas +dévorés entre les deux cataractes. + +Nous avons séjourné dans l'île sainte jusqu'au 7 février, terminant les +travaux commencés au mois de décembre, et recueillant tous les tableaux +mythologiques relatifs à l'histoire et aux attributions d'Isis et +d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent +en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les époques des +principaux édifices de cette île. + +Le petit temple du sud a été dédié à Hathôr, et construit par le Pharaon +Nectanèbe, le dernier des rois de race égyptienne, détrôné par la +seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui, +de ce joli petit édifice, conduit au grand temple, est de l'époque des +empereurs; ce qu'il y a de sculpté l'a été sous les règnes d'Auguste, de +Tibère et de Claude. + +Le premier pylône est du temps de Ptolémée Philométor, qui a encastré +dans ce pylône un propylon dédié à Isis par le Pharaon Nectanèbe, et +l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_ +actuel il en existait déjà un autre sur le même emplacement, lequel aura +été détruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les débris de +sculpture plus anciens employés dans les colonnes du pronaos actuel du +grand temple. + +C'est Ptolémée Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles +adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Évergète II, et le second +pylône, de Ptolémée Philométor. Les sculptures et bas-reliefs extérieurs +de tout l'édifice ont été exécutés sous Auguste et Tibère. + +Entre les deux pylônes du grand temple d'Isis, il existe à droite et à +gauche deux beaux édifices d'un genre particulier. Celui de gauche est +un temple périptère, dédié à Hathôr et à la délivrance d'Isis qui vient +d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolémée +Épiphane ou de son fils Évergète II. Les bas-reliefs extérieurs sont du +règne d'Auguste et de Tibère. C'est Évergète II qui se donne les +honneurs de la construction de ce temple, dans les longues dédicaces de +la frise extérieure. + +Le même roi s'est aussi emparé, par une inscription semblable, de +l'édifice de droite, qui, presque tout entier, est de son frère +Philométor, à l'exception d'une salle sculptée sous Tibère. + +J'ai donné une journée presque entière à une petite île voisine de +Philae, l'île de _Béghé_, où la Commission d'Égypte indiquait le reste +d'un petit édifice égyptien. J'y ai, en effet, trouvé quelques colonnes +d'un tout petit temple de très-mauvais travail et de l'époque de +Philométor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'étais dans l'île de +_Snem_, nom de localité que j'avais rencontré souvent, depuis Ombos +jusqu'à Dakké, dans les légendes des dieux, et surtout dans celles du +dieu Chnouphis et de la déesse Hathôr. C'était là un des lieux les plus +saints de l'Égypte, et une île sacrée, but de pèlerinages longtemps +avant sa voisine l'île de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue +égyptienne. C'est de là qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_, +et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde +question de _fil_ (l'éléphant), comme l'ont prétendu de soi-disant +étymologistes. + +Le temple de Snem (Béghé) était en effet dédié à Chnouphis et à la +déesse Hathôr, et le monument actuel était encore la _seconde édition_ +d'un temple bien plus ancien et plus étendu, bâti sous le règne du +Pharaon Aménophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouvé les débris de +ce temple, et les restes d'une statue colossale du même Pharaon, qui +décorait un des pylônes de l'ancien édifice. J'ai recueilli dans cette +île, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine +d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et +des actes d'adoration faits dans l'île sainte de _Snem_ par de grands +personnages de la vieille Égypte, et entre autres: 1° un proscynéma d'un +_basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Aménophis III +(Memnon), grammate nommé _Aménémoph_; 2° une inscription attestant le +_pèlerinage d'un grand-prêtre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamsès; +3° celui d'un prince éthiopien nommé _Mémosis_, sous le Pharaon +Aménophis III; 4° celui du prince éthiopien _Messi_, sous Rhamsès le +Grand; 5° celui d'un _grand-prêtre_ d'Anouké, nommé _Aménothph_; 6° un +proscynéma conçu en ces termes: «Je suis venu vers vous, moi votre +serviteur, vous tous, grands dieux, qui résidez dans Snem! accordez-moi +tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_à moi_) l'intendant des +terres du roi seigneur du monde Aménophis (III), AMOSIS;» cet Amosis est +représenté à côté de l'inscription, levant ses mains en attitude +d'adoration; 7° enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de +granit, j'ai copié une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an +XXXIV et l'an XXXIX du règne de Rhamsès le Grand (Sésostris), un des +princes ses enfants a assisté à la _panégyrie_ de _Snem_, et l'a +célébrée par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions +purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les +légendes royales, sculptées en grand, des Pharaons Psammétichus Ier, +Psammétichus II, Apriès et Amasis, semblent avoir eu pour motif de +rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'île de _Snem_, soit même +de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette +île, où le granit est de toute beauté. + +Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhôte, Lehoux et +Bertin, faire _une partie de plaisir_ à la cataracte, où nous prîmes un +modeste repas, assis à l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort épineux), le +seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me +rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis débarquer en face +de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller à la chasse des +inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre +desquels est le roc taillé en forme de siège et qu'un de nos doctes +amis, M. Letronne, a cru pouvoir être l'_Abaton_ nommé dans les +inscriptions grecques de l'obélisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un +rocher comme un autre, avec cette différence qu'il est chargé +d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les +dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les +suivantes: + +1º Une stèle sculptée sur le roc, mais à demi effacée, monument qui +rappelle une victoire remportée sur les Libyens par le Pharaon +_Thouthmosis IV_, l'an septième de son règne, le 8 du mois de Phaménoth; + +2° Une stèle de son successeur Aménophis III (Memmon), assez bien +conservée, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de +soumettre les Éthiopiens, l'an cinquième de son règne, a passé dans ce +lieu et y a tenu une panégyrie (assemblée religieuse); + +3º Un proscynéma à Néith et à Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph +(Smendès), de la XXIe dynastie; + +4° Un proscynéma à Horammon, Saté et Mandou, pour le salut du roi +Néphérothph (Néphérites), de la XXIXe dynastie. + +Je ne parle point d'une foule de proscynéma de simples particuliers, à +Chnouphis et à Saté, les grandes divinités de la cataracte. + +Les rochers sur la _route de Philae à Syène_, et que j'ai explorés le 7 +février, en portent aussi un très-grand nombre, adressés aux mêmes +divinités: j'y ai aussi copié des inscriptions et des sculptures +représentant des princes éthiopiens rendant hommage à Rhamsès le Grand +ou à son grand-père (Mandoueï); ce sont les mêmes dont j'ai trouvé de +semblables monuments en Nubie. + +Je rentrai enfin à Syène, que j'avais quittée en décembre. En attendant +que nos bagages arrivassent de Philae à dos de chameau, et qu'on +disposât notre nouvelle escadre égyptienne (car nous avons laissé les +barques nubiennes à la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je +revis les débris du temple de Syène, consacré à Chnouphis et à Saté, +sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrême décadence de l'art +en Égypte; il m'a intéressé toutefois, 1° parce que c'est le seul qui +porte la légende hiéroglyphique de _Nerva_; 2° parce qu'il m'a fait +connaître le nom hiéroglyphique-phonétique de Syène, _Souan_, qui est le +nom copte _Souan_, et l'origine du _Syéné_ des Grecs et de l'_Osouan_ +des Arabes; 3° enfin, parce que le nom symbolique de cette même ville, +représentant un _aplomb_ d'architecte ou de maçon, fait, sans aucun +doute, allusion à l'antique position de Syène sous le tropique du +Cancer, et à ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient +d'aplomb le jour du solstice d'été: les auteurs grecs sont pleins de +cette tradition, qui a pu, en effet, être fondée sur un fait réel, mais +à une époque infiniment reculée. + +J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syène, en +remontant vers la cataracte; j'y ai trouvé l'hommage d'un prince +éthiopien à Aménophis III, et à la reine Taïa sa femme; un acte +d'adoration à Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamsès le +Grand, de ses filles _Isénofré, Bathianthi_, et de leurs frères +_Scha-hem-kamé_ et _Mérenphtah_; le prince éthiopien _Mémosis_ (le même +dont j'avais déjà recueilli une inscription dans l'île de Snem), +agenouillé et adorant le prénom du roi Aménophis III; enfin plusieurs +proscynéma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux +divinités de Syène et de la cataracte, Chnouphis, Saté et Anouké. + +Je visitai pour la seconde fois l'île d'_Éléphantine_, qui, tout +entière, formerait à peine un parc convenable pour un bon bourgeois de +Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois +faire un _royaume_, pour se débarrasser de la vieille dynastie +égyptienne des _Éléphantins_. Les deux temples ont été récemment +détruits, pour bâtir une caserne et des magasins à Syène; ainsi a +disparu le petit temple dédié à Chnouphis par le Pharaon Aménophis III. +Je n'ai retrouvé debout que les deux montants des portes en granit ayant +appartenu à un autre temple de Chnouphis, de Saté et d'Anouké, dédié +sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai, +de construction romaine, m'a offert les débris, entremêlés et mutilés, +de plusieurs des plus curieux édifices d'Éléphantine, construits sous +les rois Moeris, Mandoueï et Rhamsès le Grand. Dans les restes d'une +chambre qui termine l'escalier du quai égyptien, j'ai copié plusieurs +proscynéma hiéroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stèle +mutilée du Pharaon Mandoueï. + +Étant allé rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien à voir ni à faire +sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers +granitiques de Syène et d'Éléphantine, et nous nous dirigeâmes sur +_Ombos_, où le vent a juré de nous empêcher d'arriver, puisque, au +moment où j'écris cette ligne, nous sommes au 12 février; il est sept +heures du matin, et le Nil mugit à quatre pouces de distance du lit sur +lequel je suis assis. + + +Ombos, le 14 février à deux heures. + +Je suis enfin arrivé avant-hier à _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous +avons repris nos travaux du mois de décembre, et à cette heure-ci ils +sont terminés. Tout est encore ici de l'époque grecque: le grand temple +est cependant d'une très-belle architecture et d'un grand effet; il a +été commencé par Épiphane, continué sous Philométor et Évergète II; +quelques bas-reliefs sont même du temps de _Cléopâtre Cocce_ et de Soter +II. Ce grand édifice, dont les ruines ont un aspect très-imposant, était +consacré à deux Triades qui se partagent le temple, divisé, en effet, +longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant +presque toujours dans des massifs de la construction. Sévek-Ra (la forme +primordiale de Saturne, Kronos) à tête de crocodile, Hathôr (Vénus), et +leur fils Khons-Hôr, forment la première Triade. La seconde se compose +d'Aroëris, de la déesse Tsonénoufré et de leur fils Pnevtho; ce sont les +dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les médailles +romaines du nome ombite est l'animal sacré du dieu principal, Sévek-Ra. + +La femme de Philométor, Cléopâtre, porte, dans les dédicaces et dans les +cartouches sculptés sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut +être que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la première lecture est +plus probable; il est répété trente fois, et il est impossible de s'y +tromper. + +Le petit temple d'Ombos était, comme l'un de ceux de Philae et le +temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est-à-dire un édifice +sacré figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade +locale, c'est-à-dire une image terrestre du lieu où les déesses Hathôr +et Tsonénoufré avaient enfanté leur fils Khons-Hôr et Pnevtho, les deux +fils des deux Triades d'Ombos. + +C'est en me glissant à travers les pierres éboulées de ce petit +monument, et en visitant une à une toutes celles qui bientôt seront +englouties par le Nil, lequel, ayant sapé les fondations, a déjà détruit +la plus grande partie du monument, que j'ai trouvé des blocs ayant +appartenu à une construction bien plus ancienne, c'est-à-dire à un +temple dédié par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Sévek-Ra, et +avec les débris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous +Évergète II, Cocce et Soter II. + +Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde édition: et +c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages +d'un tout petit propylon encastré aujourd'hui sur la face extérieure de +l'enceinte en brique qui environne les temples du côté du sud-est. Les +sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hiéroglyphique +de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, était _Porte_ (ou +propylon) _de la reine_ Amensé, _conduisant au temple de Sévek-Ra_ +(Saturne). On n'a point oublié que ce roi-reine est Amensé, mère de +Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'époque de Philométor, +et conduisait au petit temple actuel. + +Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la +nuit, nous en profiterons pour aller à _Ghébel-Selséléh_, où nous attend +une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que +conditionnellement. + +_Toujours Ombos_, le 16. Je me réjouis d'avance en pensant que j'aurai +peut-être à Thèbes un nouveau courrier; j'y serai à la fin du mois. Je +trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis à +mille lieues de France, et les soirées sont si longues! Toujours fumer +ou jouer à la bouillotte! Il nous faudrait une bonne édition des petits +paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit +de l'être sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'écrire, +et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands +bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde +cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont à pied, et que le +vent ne les arrête pas, je fais partir ce soir même celui qui nous a +apporté nos lettres de France.... Je n'ai pas oublié les notes de M. +Letronne; il apprendra avec intérêt que le listel sur lequel est gravée +l'inscription d'Ombos était doré, et que les lettres ont conservé une +couleur rouge vif encore très-visible; je n'ai pu vérifier ce qu'il y +avait sur Sérapis à _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom +n'existant plus.... Adieu. + + + + +DOUZIÈME LETTRE + + +Biban-el-Molouk (Thèbes), le 25 mars 1829. + +J'ai écrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul +général d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis +d'expédier d'Alexandrie; par le premier bâtiment partant pour l'Europe. +J'annonçais notre arrivée, en très-bonne santé (tous tant que nous +sommes), à _Thèbes_, où nous rentrâmes le 8 mars au matin, après avoir +heureusement terminé notre voyage de Nubie et de la haute Thébaïdé; nos +barques furent amarrées au pied des colonnades du palais de _Louqsor_, +que nous avons étudié et exploité jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais +à profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce +magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'Égypte, +obstrué par des cahuttes de fellahs qui masquent et défigurent ses beaux +portiques, sans parler de la chétive maison d'un _bim-bachi_, juchée +sur la plate-forme violemment percée à coups de pic, pour donner passage +aux balayures du Turc, qui sont dirigées sur un superbe sanctuaire +sculpté sous le règne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique +palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour +y établir notre ménage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabié +et les petites barques, jusqu'au moment où nos travaux de Louqsor ont +été finis. + +Nous passâmes sur la rive gauche le 23, et après avoir envoyé notre gros +bagage à une maison de _Kourna_, que nous a laissée un très-brave et +excellent homme nommé Piccinini, agent de M. d'Anastasy à Thèbes, nous +avons tous pris la route de la vallée de _Biban-el-Molouk_, où sont les +tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette vallée +étant étroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez élevées +et dénuées de toute espèce de végétation, la chaleur doit y être +insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc +d'exploiter cette riche et inépuisable mine à une époque où +l'atmosphère, quoique déjà fort échauffée, est cependant encore +supportable. Notre caravane s'y est donc établie le jour même, et nous +occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible +de trouver en Égypte. C'est le roi Rhamsès (le quatrième de la XIXe +dynastie) qui nous donne l'hospitalité, car nous habitons tous son +magnifique tombeau, le second que l'on rencontre à droite en entrant +dans la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hypogée, d'une admirable +conservation, reçoit assez d'air et assez de lumière pour que nous y +soyons logés à merveille; nous occupons les trois premières salles, qui +forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 à 20 pieds de hauteur, +et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les +couleurs conservent presque tout leur éclat; c'est une véritable +habitation de prince, à l'inconvénient près de l'enfilade des pièces; le +sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux +_kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux +tentes dressées à l'entrée du tombeau. Tel est notre établissement dans +la vallée des Rois, véritable séjour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni +un brin d'herbe, ni êtres vivants, à l'exception des chacals et des +hyènes qui, l'avant-dernière nuit, ont dévoré, à cent pas de notre +_palais_, l'âne qui avait porté mon domestique barabra Mohammed, pendant +le temps que l'ânier passait agréablement sa nuit de Ramadhan dans notre +cuisine, qui est établie dans un tombeau royal totalement ruiné. Mais en +voilà assez sur le ménage. + +Un courrier que j'ai reçu à Thèbes m'a apporté les lettres du 20 +décembre; ce sont les plus récentes de toutes celles qui me sont +parvenues; je me réjouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et +surtout du bon état de notre vénérable M. Dacier. Je lui présente mes +félicitations et mes respects; j'espère que sa santé se sera soutenue, +et que mes voeux, partis de la deuxième cataracte le 1er janvier +dernier, seront exaucés pour l'année courante et à toujours. + +L'annonce de la commission archéologique pour la Morée, donnée par S. +Ex. le ministre de l'intérieur à notre ami Dubois, m'a causé une vive +satisfaction; il y a vingt ans que nous rêvions ensemble les voyages +d'Égypte et de Grèce que nous exécutons aujourd'hui: ce rêve se réalise +enfin! Je puis donc écrire de Thèbes à Athènes: que de temps historiques +rapprochés dans un même but! C'est comme une fouille générale que fait +la civilisation moderne dans les débris de l'ancienne, et j'espère que +ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les +colonnades du Parthénon, ou dans l'Altis d'Olympie, à la tête de quatre +cents pionniers, ce qui serait encore mieux. + +J'ai aussi fait commencer des fouilles à _Karnac_ et à _Kourna_. J'ai +réuni dix-huit momies de tout genre et de toute espèce; mais je +n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies +gréco-égyptiennes, portant à la fois des inscriptions grecques et des +légendes démotiques et hiératiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et +quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'à présent. +Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tirés +des maisons mêmes de la vieille Thèbes, à quinze ou vingt pieds +au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un état d'oxydation +complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis à la tête de +mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M. +Drovetti, le nommé _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu +de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune +lui avait donné.] (le crocodile), qui me paraît un homme adroit et qui +ne manque pas de me donner de grandes espérances. J'y compte peu, parce +qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient +pas. Je tâcherai cependant de donner un peu d'activité à mes fouilles +dans les mois de juin, juillet et août, époque à laquelle je serai fixé +sur les lieux, soit à Karnac, soit à Kourna. J'ai quarante hommes en +train, et je verrai si les produits compensent à peu près les dépenses, +et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui +fouillent à Kourna de compte à demi avec Rosellini. Il est évident que +je ne puis songer à emporter ce qui manque justement au Musée royal, de +grosses pièces, parce que le transport seul jusqu'à Alexandrie +épuiserait mes finances et de beaucoup. + +Cela dit, je reprends le fil de mon itinéraire et la notice des +monuments depuis _Ombos_, d'où est datée ma dernière lettre. + +Partis d'_Ombos_ le 17 février, nous n'arrivâmes, à cause de l'impéritie +du réis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le +18 au soir à _Ghébel-Selséléh_ (Silsilis), vastes carrières où je me +promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement réalisé, et les +cinq jours que nous y avons passés ont été bien employés. + +Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d'un très-beau grès, +ont été exploitées par les anciens Égyptiens, et le voyageur est effrayé +s'il considère, en parcourant les carrières, l'immense quantité de +pierres qu'on a dû en tirer pour produire les galeries à ciel ouvert et +les vastes espaces excavés qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la +rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables. + +On rencontre d'abord, en venant du côté de Syène, trois chapelles +taillées dans le roc et presque contiguës. Toutes trois appartiennent à +la belle époque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la +distribution, soit pour toute la décoration intérieure et extérieure; +toutes s'ouvrent par deux colonnes formées de boutons de lotus tronqués. + +La première de ces chapelles (la plus au sud) a été creusée dans le roc +sous le règne du Pharaon Ousireï de la XVIIIe dynastie; elle est +détruite en très-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore +visibles, et ne présentent d'intérêt que sous le rapport du travail, qui +a toute la finesse et toute l'élégance de l'époque. + +La seconde chapelle date du règne suivant, celui de Rhamsès II. Les +tableaux qui décorent les parois de droite et de gauche nous font +connaître à quelle divinité ce petit édifice avait été dédié par le +Pharaon. Il y est représenté adorant d'abord la Triade thébaine, les +plus grands des dieux de l'Égypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on +invoquait dans tous les temples, parce qu'ils étaient le type de tous +les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phré, à Phtha, seigneur +de justice, et au dieu Nil, nommé, dans l'inscription hiéroglyphique, +_Hapi-Moou_, le père vivifiant de tout ce qui existe. C'est à cette +dernière divinité que la chapelle de Rhamsès II, ainsi que les deux +autres, furent particulièrement consacrées; cela est constaté par une +très-longue inscription hiéroglyphique, dont j'ai pris copie, et datée +de «l'an IV, le 10e jour de Mésori, sous la majesté de l'Aroéris +puissant, ami de la vérité et fils du Soleil, Rhamsès, chéri d'Hapimoou, +le père des dieux.» Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou +_Hapimoou_), l'identifie avec le Nil céleste _Nenmoou_, l'eau +primordiale, le grand Nilus, que Cicéron, dans son Traité sur la Nature +des Dieux, donne comme le père des principales divinités de l'Égypte, +même d'Ammon, ce que j'ai trouvé attesté ailleurs par des inscriptions +monumentales. La troisième chapelle appartient au règne du fils de +Rhamsès le Grand; il était naturel que les chapelles de Silsilis fussent +dédiées à Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de +l'Égypte où le fleuve est le plus resserré et qu'il semble y faire une +seconde entrée, après avoir brisé les montagnes de grès qui lui +fermaient ici le passage, comme il a brisé les rochers de granit de la +cataracte pour faire sa première entrée en Égypte. + +On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creusés +pour recevoir deux ou trois corps embaumés; tous remontent jusqu'aux +premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent à +des chefs de travaux ou inspecteurs supérieurs des carrières de +Silsilis. Nous avons aussi copié des stèles portant des dates du règne +de divers Rhamsès de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande +inscription de l'an XXII de Sésonchis. + +Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _spéos_, ou +édifice creusé dans la montagne, et plus singulier encore par la +variété des époques des bas-reliefs qui le décorent. Cette belle +excavation a été commencée sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on +en voulait faire un temple dédié à Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu +Nil, divinité du lieu, et au dieu Sévek (Saturne à tête de crocodile), +divinité principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est +dans cette intention qu'ont été exécutés, sous le règne d'Horus, les +sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs +du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui décorent une longue +et belle galerie transversale qui précède ce sanctuaire. + +Cette galerie, très-étendue, forme un véritable musée historique. Une de +ses parois est tapissée, dans toute sa longueur, de deux rangées de +stèles ou de bas-reliefs sculptés sur le roc, et, pour la plupart, +d'époques diverses; des monuments semblables décorent les intervalles +des cinq portes qui donnent entrée dans ce curieux muséum. + +Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de +la paroi ouest: le Pharaon y est représenté debout, la hache d'armes sur +l'épaule, recevant d'Ammon-Ra l'emblème de la vie divine, et le don de +subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des Éthiopiens, +les uns renversés, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef +égyptien, qui leur reproche, dans la légende, d'avoir fermé leur coeur à +la prudence et de n'avoir pas écouté lorsqu'on leur disait: «Voici que +le lion s'approche de la terre d'Éthiopie (Kousch).» Ce lion-là était +le roi Horus, qui fit la conquête d'Éthiopie, et dont le triomphe est +retracé sur les bas-reliefs suivants. + +Le roi vainqueur est porté par des chefs militaires sur un riche +palanquin, accompagné de flabellifères. Des serviteurs préparent le +chemin que le cortège doit parcourir; à la suite du Pharaon viennent des +guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier +sur l'épaule, sont en marche, précédés d'un trompette; un groupe de +fonctionnaires égyptiens, sacerdotaux et civils, reçoit le roi et lui +rend des hommages. + +La légende hiéroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: «Le dieu +gracieux revient (en Égypte), porté par les chefs de tous les pays (les +nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin +seigneur de l'Égypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit +(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Éthiopie), race perverse; +ce roi directeur des mondes, approuvé par Phré, fils du Soleil et de sa +race, le serviteur d'Ammon, HÔRUS, le vivificateur. Le nom de sa majesté +s'est fait connaître dans la terre d'Éthiopie, que le roi a châtiée +conformément aux paroles que lui avait adressées son père Ammon.» + +Un autre bas-relief représente la conduite, par les soldats, des +prisonniers du commun en fort grand nombre; leur légende exprime les +paroles suivantes, qu'ils sont censés prononcer dans leur humiliation: +«O toi vengeur! roi de la terre de Kémé (l'Égypte), soleil de Niphaïat +(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch +(l'Ethiopie), dont tu as foulé les signes royaux sous tes pieds!» + +Tous les autres bas-reliefs de ce spéos, soit stèles, soit tableaux, +appartiennent à diverses époques postérieures, mais qui ne descendent +pas plus bas que le troisième roi de la XIXe dynastie. On y remarque, +entre autres sujets: + +1° Un tableau représentant une adoration à Ammon-Ra, Sévek (le dieu du +nome) et Bubastis, par le basilicogrammate chargé de l'exécution du +palais du roi Rhamsès-Meïamoun dans la partie occidentale de Thèbes (le +palais de Médinet-Habou), le nommé _Phori_, homme véridique; + +2º Trois magnifiques inscriptions en caractères hiératiques, rappelant +que le même fonctionnaire est venu à Silsilis l'an Ve, au mois de +Paschons, du règne de Rhamsès-Meïamoun, faire exploiter les carrières +pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de +Médinet-Habou); + +3º Un grand bas-relief: le roi Rhamsès-Meïamoun adorant le dieu Phtha et +sa compagne Pascht (Bubastis). + +Ces monuments démontrent, sans aucun doute, que tout le grès employé +dans la construction du palais de Médinet-Habou à Thèbes vient de +Silsilis, et que ce grand édifice a été commencé au plus tôt la +cinquième année du règne de son fondateur. + +4° Une grande stèle représentant le même roi adorant les dieux de +Silsilis, et dédiée par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des +bâtiments de Rhamsès-Meïamoun, intendant de tous les palais du roi +existants en Égypte, et chargé de la construction du temple du Soleil +bâti à Memphis par ce Pharaon. + +Des tableaux d'adoration et plusieurs stèles, plus anciennes que les +précédentes, constatent aussi que Rhamsès le Grand (Sésostris) a tiré de +Silsilis les matériaux de plusieurs des grands édifices construits sous +son règne. + +Plusieurs de ces stèles, dédiées soit par des intendants des bâtiments, +soit par des princes qui étaient venus en Haute-Égypte pour y tenir des +panégyries dans les années XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son règne, +m'ont fourni des détails curieux sur la famille du conquérant. Une de +ces stèles nous apprend que Rhamsès le Grand a eu deux femmes: la +première, Nofré-Ari, fut l'épouse de sa jeunesse, celle qui paraît, +ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la +seconde (et dernière jusqu'à présent) se nommait _Isénofré_; c'était la +mère, 1° de la princesse _Bathianthi_, qui paraît avoir été sa fille +chérie, la benjamine de la vieillesse de Sésostris; 2° du prince +_Schohemkémé_, celui qui présidait les panégyries dans les dernières +années du règne de son père, comme le prouvent trois des grandes stèles +de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succéda en quittant son +nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeïothph (le +possesseur de la vérité, ou bien celui que la vérité possède); c'est le +Sésonsis II de Diodore, et le Phéron d'Hérodote. Ce fut aussi, comme son +père, un grand constructeur d'édifices, mais dont il ne reste que peu de +traces. On trouve dans le spéos de Silsilis: 1° une petite chapelle +dédiée en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appelé +_Pnahasi_; 2º une stèle (date effacée) dédiée par le même Pnahasi, et +constatant qu'on a tiré des carrières de Silsilis les pierres qui ont +servi à la construction du palais que ce roi avait fait élever à Thèbes, +où il n'en reste aucune trace, à ma connaissance du moins. Cette stèle +nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isénofré_, comme sa +mère, et son fils aîné _Phthamen_. + +3° Une stèle de l'an II, 5e jour de Mésori, rappelant qu'on a pris à +Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeïothph à +Thèbes, et pour les additions ou réparations faites au palais de son +père, le Rhamséion (l'édifice qu'on a improprement nommé tombeau +d'Osimandyas et Memnonium). + +Il existe enfin à Silsilis des stèles semblables relatives à quelques +autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stèles +d'Aménophis-Memnon, le père du roi Hôrus, se voient sur la rive +orientale, où se trouvent les carrières les plus étendues; ces stèles +donnent la première date certaine des plus anciennes exploitations de +Silsilis. Il est certain qu'après la XIXe dynastie, ces carrières ont +toujours fourni des matériaux pour la construction des monuments de la +Thébaïde. La stèle de Sésonchis Ier le prouve; on y parle, en effet, +d'exploitations de l'an XXII du règne de ce prince, destinées à des +constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles +qui forment le côté droit de la première cour de Karnac, près du second +pylône, monument du règne de Sésonchis et des rois bubastites, ses +descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les +matériaux des temples d'Edfou et d'Esné viennent en grande partie de ces +mêmes carrières. + +Le 24 février au matin, nous courions le portique et les colonnades +d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse, +porte cependant l'empreinte de la décadence de l'art égyptien sous les +Ptolémées, au règne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la +simplicité antique; on y remarque une recherche et une profusion +d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la +noble gravité des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et +de si mauvais goût du temple d'_Esnéh_, construit du temps des +empereurs. + +La partie la plus _antique_ des décorations du grand temple d'_Edfou_ +(l'intérieur du naos et le côté droit extérieur) remonte seulement au +règne de Philopator. On continua les travaux sous Épiphane, dont les +légendes couvrent une partie du fût des colonnes et des tableaux +intérieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut terminé sous Évergète +II. + +Les sculptures de la frise extérieure et des parois de l'extérieur des +murailles du pronaos furent décorées sous Soter II. Sous le même roi, on +sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie +de gauche appartient à Philométor, ainsi que toutes les sculptures des +deux massifs du pylône. J'ai trouvé cependant, vers le bas du massif de +droite, un mauvais petit bas-relief représentant l'empereur Claude +adorant les dieux du temple. + +Le mur d'enceinte qui environne le naos est entièrement chargé de +sculptures; celles de la face intérieure datent du règne de Cléopâtre +Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolémée Alexandre Ier et de sa femme +la reine Bérénice. + +Voilà qui peut donner une idée exacte de l'_antiquité_ du grand temple +d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits écrits +sur cent portions du monument, en caractères de 10 pouces, et +quelquefois de 2 pieds de hauteur. + +Ce grand et magnifique édifice était consacré à une Triade composée: 1° +du dieu Har-Hat, la science et la lumière célestes personnifiées, et +dont le soleil est l'image dans le monde matériel; 2° de la déesse +Hâthor, la Vénus égyptienne; 3° de leur fils Harsont-Tho (l'Hôrus, +soutien du monde), qui répond à l'Amour (Éros) des mythologies grecque +et romaine. + +Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois +divinités, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour +sur plusieurs parties importantes du système théogonique égyptien. Il +serait trop long ici d'entrer dans de pareils détails. + +J'ai fait dessiner aussi une série de quatorze bas-reliefs de +l'intérieur du pronaos, représentant le _lever_ du dieu Har-Hat, +identifié avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques à +chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce +recueil est du plus grand intérêt pour l'intelligence de la petite +portion des mythes égyptiens véritablement relative à l'astronomie. + +Le second édifice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits +temples nommés _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait +toujours à côté de tous les grands temples où une Triade était adorée; +c'était l'image de la demeure céleste où la déesse avait enfanté le +troisième personnage de la Triade, qui est toujours figuré sous la forme +d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou représente en effet l'enfance et +l'éducation du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathôr, auquel +la flatterie a associé Évergète II, représenté aussi comme un enfant et +partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au +nouveau-né d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de +bas-reliefs de ce monument du règne d'Évergète II et de Soter II. + +Nos travaux terminés à Edfou, nous allâmes reposer nos yeux, fatigués +des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures égyptiennes du +temps des Lagides, dans les tombeaux d'_Éléthya_ (_El-Kab_), où nous +arrivâmes le samedi 28 février. Nous fûmes accueillis par la _pluie_, +qui tomba par torrents avec tonnerre et éclairs, pendant la nuit du 1er +au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hérodote du roi +Psamménite: De notre temps il a plu en Haute-Égypte. + +Je parcourus avec empressement l'intérieur de l'ancienne ville +d'Éléthya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui +renfermait les temples et les édifices sacrés. Je n'y trouvai pas une +seule colonne debout; les Barbares ont détruit depuis quelques mois ce +qui restait des deux temples intérieurs, et le temple entier situé hors +de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une à une les pierres +oubliées par les dévastateurs et sur lesquelles il restait quelques +sculptures. + +J'espérais y trouver quelques débris de légendes, suffisants pour +m'éclairer sur l'époque de la construction de ces édifices et sur les +divinités auxquelles ils furent consacrés. J'ai été assez heureux dans +cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'Éléthya, +dédié à Sévek (Saturne) et à Sowan (Lucine), appartenait à diverses +époques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient été +construits et décorés sous le règne de la reine Amensé, sous celui de +son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Aménophis-Memnon +et Rhamsès le Grand. Les rois Amyrtée et Achoris, deux des derniers +princes de race égyptienne, avaient réparé ces antiques édifices, et y +avaient ajouté quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouvé à +Éléthya qui rappelle l'époque grecque ou romaine. Le temple à +l'extérieur de la ville est dû au règne de Moeris. + +Les tombeaux ou hypogées creusés dans la chaîne arabique voisine de la +ville, remontent pour la plupart à une antiquité reculée. Le premier que +nous avons visité est celui dont la Commission d'Égypte a publié les +bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, à la pêche et à la +navigation. Ce tombeau a été creusé pour la famille d'un hiérogrammate +nommé _Phapé_, attaché au collège des prêtres d'Éléthya (Sowan-Kah). +J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inédits de ce tombeau, et j'ai +pris copie de toutes les légendes des scènes agricoles et autres, +publiées assez négligemment. Ce tombeau est d'une très-haute antiquité. +Un second hypogée, celui d'un _grand-prêtre de la déesse Ilithya_ ou +_Éléthya_ (Sowan), la déesse éponyme de la ville de ce nom, porte la +date du règne de _Rhamsès-Meïamoun_; il présente une foule de détails +de famille et quelques scènes d'agriculture en très-mauvais état. J'y ai +remarqué, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de blé +par les boeufs, et au-dessus de la scène on lit, en hiéroglyphes presque +tous phonétiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est censé +chanter, car dans la vieille Égypte, comme dans celle d'aujourd'hui, +tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson +particulière. + +Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution +adressée aux boeufs, et que j'ai retrouvée ensuite, avec de très-légères +variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore: + +Battez pour vous (_bis_),--ô boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des +boisseaux pour vos maîtres. + +La poésie n'en est pas très-brillante; probablement l'air faisait passer +la chanson; du reste, elle est convenable à la circonstance dans +laquelle on la chantait, et elle me paraîtrait déjà fort curieuse quand +même elle ne ferait que constater l'antiquité du _bis_ qui est écrit à +la fin de la première et de la troisième ligne. J'aurais voulu en +trouver la musique pour l'envoyer à notre respectable ami le général de +La Salette; elle lui aurait fourni quelles données de plus pour ses +savantes recherches sur la musique des anciens. + +Le tombeau voisin de celui-ci est plus intéressant encore sous le +rapport historique. C'était celui d'un nommé _Ahmosis, fils de Obschné, +chef des mariniers_, ou plutôt _des nautoniers_: c'était un grand +personnage. J'ai copié dans son hypogée ce qui reste d'une inscription +de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole +à tous les individus présents et futurs, et leur raconte son histoire +que voici: Après avoir exposé qu'un de ses ancêtres tenait un rang +distingué parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il +nous apprend qu'il est entré lui-même dans la carrière nautique dans les +jours du roi _Ahmosis_ (le dernier de la XVIIe dynastie légitime); qu'il +est allé rejoindre le roi à Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce +temps, où il a servi _sur l'eau_; qu'il a ensuite combattu dans le Midi, +où il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an +VI du même Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a +suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monté par eau en _Éthiopie_ pour lui +imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit; +et qu'enfin il a commandé des _bâtiments_ sous le roi _Thouthmosis Ier_. +C'est là, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le +Pharaon Ahmosis, ont presque achevé l'expulsion des Pasteurs et délivré +l'Égypte des Barbares. + +Pour ne pas trop allonger l'article d'Éléthya, je terminerai par +l'indication d'un tombeau presque ruiné; il m'a fait connaître quatre +générations de grands personnages du pays, qui l'ont gouverné sous le +titre _sou-ten-si_ de _Sowan_ (princes d'Éléthya), durant les règnes des +cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Aménothph Ier +(Aménoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amensé et Thouthmosis III +(Moeris), auprès desquels ils tenaient un rang élevé dans leur service +personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Ataré et Ahmosis, +femmes des deux premiers rois nommés, et de Ranofré, fille de la reine +Amensé et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont +successivement nommés dans les inscriptions de l'hypogée, et forment +ainsi un supplément et une confirmation précieuse de la Table d'Abydos. + +Le 3 mars, au matin, nous arrivâmes à _Esnéh_, où nous fûmes +très-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur +de la province; avec son aide, il nous fut permis d'étudier le grand +temple d'Esnéh, encombré de coton, et qui, servant de magasin général de +cette production, a été crépi de limon du Nil, surtout à l'extérieur. On +a également fermé avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le +premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a dû se +faire souvent une chandelle à la main, ou avec le secours de nos +échelles, afin de voir les bas-reliefs de plus près. + +Malgré tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de +savoir relativement à ce grand temple, sous les rapports mythologiques +et historiques. Ce monument a été regardé, d'après de simples +conjectures établies sur une façon particulière d'interpréter le +zodiaque du plafond, comme le plus _ancien_ monument de l'Égypte: +l'étude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au +contraire, le plus _moderne_ de ceux qui existent encore en Égypte; car +les bas-reliefs qui le décorent, et les hiéroglyphes surtout, sont d'un +style tellement grossier et tourmenté qu'on y aperçoit au premier coup +d'oeil le point extrême de la décadence de l'art. Les inscriptions +hiéroglyphiques ne confirment que trop cet aperçu: les masses de ce +pronaos ont été élevées sous l'empereur _César Tibérius Claudius +Germanicus_ (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la +dédicace en grands hiéroglyphes. La corniche de la façade et le premier +rang de colonnes ont été sculptés sous les empereurs _Vespasien_ et +_Titus_; la partie postérieure du pronaos porte les légendes des +empereurs _Antonin_, _Marc Aurèle_ et _Commode_; quelques colonnes de +l'intérieur du pronaos furent décorées de sculptures sous _Trajan_, +_Hadrien_ et _Antonin_; mais, à l'exception de quelques bas-reliefs de +l'époque de _Domitien_, tous ceux des parois de droite et de gauche du +pronaos portent les images de _Septime Sévère_ et de GÉTA, que son frère +Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en même temps qu'il fit +proscrire son nom dans tout l'empire; il paraît que cette proscription +du tyran fut exécutée à la lettre jusqu'au fond de la Thébaïde, car les +cartouches noms propres de l'empereur _Géta_ sont tous _martelés_ avec +soin; mais ils ne l'ont pas été au point de m'empêcher de lire +très-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CÉSAR GÉTA, +_le directeur_. + +Je crois que l'on connaît déjà des inscriptions latines ou grecques dans +lesquelles ce nom est martelé: voilà des légendes hiéroglyphiques à +ajouter à cette série. + +Ainsi donc, l'antiquité du pronaos d'Esnéh est incontestablement fixée; +sa construction ne remonte pas au delà de l'empereur Claude; et ses +sculptures descendent jusqu'à _Caracalla_, et du nombre de celles-ci est +le fameux zodiaque dont on a tant parlé. + +Ce qui reste du naos, c'est-à-dire le mur du fond du pronaos, est de +l'époque de _Ptolémée Épiphane_, et cela encore est d'hier, +comparativement à ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites +derrière le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a +été rasé jusqu'aux fondements. + +Cependant, que les amis de l'antiquité des monuments de l'Égypte se +consolent: _Latopolis_ ou plutôt ESNÉ (car ce nom se lit en hiéroglyphes +sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'était +point un village aux grandes époques pharaoniques; c'était une ville +importante, ornée de beaux monuments, et j'en ai découvert la preuve +dans l'inscription des colonnes du pronaos. + +J'ai trouvé sur deux de ces colonnes, dont le fût est presque +entièrement couvert d'inscriptions hiéroglyphiques disposées +verticalement, la notice des fêtes qu'on célébrait annuellement dans le +grand temple d'Esnéh. Une d'elles se rapportait à la commémoration de +la dédicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III +(_Moeris_); de plus il existe, et j'ai dessiné dans une petite rue +d'Esnéh, au quartier de Cheïk-Mohammed-Ebbédri, un jambage de porte en +très-beau granit rose, portant une dédicace du Pharaon Thouthmosis II, +et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'_Esnéh_ +pharaonique. J'ai aussi trouvé à _Edfou_ une pierre qui est le seul +débris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple +actuel bâti sous les Lagides; l'ancien était encore de _Moeris_, et +dédié, comme le nouveau, au grand dieu _Har-Hat, seigneur d'_HATFOUH +(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thébaïde comme en +Nubie, avait construit la plupart des édifices sacrés, après l'invasion +des _Hykschos_, de la même manière que les Ptolémées ont rebâti ceux +d'Ombos, d'Esnéh et d'Edfou, pour remplacer les temples _primitifs_ +détruits pendant l'invasion persane. + +Le grand temple d'Esnéh était dédié à l'une des plus grandes formes de +la divinité, à Chnouphis, qualifié des titres NEV-EN-THO-SNÉ, _seigneur +du pays d'Esnéh, créateur de l'univers, principe vital des essences +divines, soutien de tous les mondes_, etc. A ce dieu sont associés la +déesse Néith, représentée sous des formes diverses et sous les noms +variés de _Menhi_, _Tnébouaou_, etc., et le jeune Hâke, représenté sous +la forme d'un enfant, ce qui complète la Triade adorée à Esnéh. J'ai +ramassé une foule de détails très-curieux sur les attributions de ces +trois personnages auxquels étaient consacrées les principales fêtes et +panégyries célébrées annuellement à Esnéh. Le 23 du mois d'Hathyr, on +célébrait la fête de la déesse _Tnébouaou_; celle de la déesse _Menhi_ +avait lieu le 25 du même mois; le 30, celle d'_Isis_, tertiaire des deux +déesses précitées. Le 1er de Choïak, on tenait une panégyrie (assemblée +religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hâke, et ce même jour avait lieu +la panégyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacré sculpté +sur l'une des colonnes du pronaos: «A la néoménie de Choïak, panégyries +et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esnéh; on +étale tous les ornements sacrés; on offre des pains, du vin et autres +liqueurs, des boeufs et des oies; on présente des collyres et des +parfums au dieu Chnouphis et à la déesse sa compagne, ensuite le lait à +Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie à la +déesse Menhi, une oie à la déesse Néith, une oie à Osiris, une oie à +Khons et à Thôth, une oie aux dieux Phré, Atmou, Thoré, ainsi qu'aux +autres dieux adorés dans le temple; on présente ensuite des semences, +des fleurs et des épis de blé au seigneur Chnouphis, souverain d'Esnéh, +et on l'invoque en ces termes,» etc. Suit la prière prononcée en cette +occasion solennelle, et que j'ai copiée, parce qu'elle présente un grand +intérêt mythologique. + +C'est aux mêmes divinités qu'était dédié le temple situé au nord +d'Esnéh, dans une magnifique plaine, jadis cultivée, mais aujourd'hui +hérissée de broussailles qui nous déchirèrent les jambes, lorsque, le 6 +mars au soir, nous allâmes le visiter, en faisant à pied une +très-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvâmes tout +nouvellement dévastées; ce temple n'est plus tel que la Commission +d'Égypte l'a laissé; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un +petit pan de mur et le soubassement presque à fleur de terre: parmi les +bas-reliefs subsistants j'en ai trouvé un d'Évergète Ier et de Bérénice +sa femme; j'ai reconnu les légendes de Philopator sur la colonne; celles +d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hiéroglyphes +tout à fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Vérus. Le hasard +m'a fait découvrir, dans le soubassement extérieur de la partie gauche +du temple, une série de captifs représentant des peuples vaincus (par +Évergète Ier, selon toute apparence), et, à l'aide des ongles de nos +Arabes, qui fouillèrent vaillamment malgré les pierres et les plantes +épineuses, je parvins à copier une dizaine des inscriptions onomastiques +de peuples gravées sur l'espèce de bouclier attaché à la poitrine des +vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjuguées, +j'ai lu les noms de l'_Arménie_, de la _Perse_, de la _Thrace_ et de la +_Macédoine_; peut-être encore s'agit-il des victoires d'un empereur +romain: je n'ai rien trouvé d'assez conservé aux environs pour éclaircir +ce doute. + +Le 7 mars au matin, nous fîmes une course pédestre dans l'intérieur des +terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille +_Tuphium_, aujourd'hui _Taôud_, située sur la rive droite du fleuve, +mais dans le voisinage de la chaîne arabique et tout près +d'_Hermonthis_, qui est sur la rive opposée. Là existent deux ou trois +salles d'un petit temple, habitées par des fellahs ou par leurs +bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui +m'ont donné le mythe du temple: on y adorait la Triade formée de Mandou, +de la déesse Ritho et de leur fils Harphré, celle même du temple +d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de _Tuphium_. + +A midi nous étions à _Hermonthis_, dont j'ai parlé dans la lettre que +j'écrivis après avoir visité ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour +aller à la seconde cataracte. Nous y passâmes encore quelques heures +pour copier quelques bas-reliefs et des légendes hiéroglyphiques qui +devaient compléter notre travail sur _Erment_, commencé à notre premier +passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un +_mammisi_ ou _eimisi_ consacré à l'accouchement de la déesse _Ritho_, +construit et sculpté, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en +commémoration de la reine Cléopâtre, fille d'Aulétès, lorsqu'elle mit au +monde _Césarion_, fils de Jules César, lequel voulut être le _Mandou_ de +la nouvelle déesse _Ritho_, comme Césarion en fut l'_Harphré_. Du reste, +c'était assez l'usage du dictateur romain de chercher à compléter la +_Triade_, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cléopâtre, +avaient en elles quelque chose de divin, sans dédaigner pour cela les +joies terrestres. + +Une courte distance nous séparait de _Thèbes_, et nos coeurs étaient +gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de +la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraîches, +arrivée à Louqsor, à mon adresse. C'était encore une courtoisie de +notre digne consul général, M. Drovetti, et nous avions hâte d'en +profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrême, nous arrêta +pendant la nuit entre Hermonthis et Thèbes, où nous ne fûmes rendus que +le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure. + +Notre petite escadre aborda au pied du quai antique déchaussé par le +Nil, et qui ne pourra longtemps encore défendre le palais de _Louqsor_, +dont les dernières colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce +quai est évidemment de deux époques; le quai _égyptien_ primitif est en +grandes briques cuites, liées par un ciment d'une dureté extrême, et ses +ruines forment d'énormes blocs de 15 à 18 pieds de large et de 25 à 30 +de longueur, semblables à des rochers inclinés sur le fleuve au milieu +duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grès est d'une époque +très-postérieure; j'y ai remarqué des pierres portant encore des +fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'édifices +démolis. + +Notre travail sur _Louqsor_ a été terminé (à très-peu près) avant de +venir nous établir ici, à _Biban-el-Molouk_, et je suis en état de +donner tous les détails nécessaires sur l'époque de la construction de +toutes les parties qui composent ce grand édifice. + +Le fondateur du _palais de Louqsor_, ou plutôt _des_ palais de Louqsor a +été le Pharaon _Aménophis-Memnon_ (Aménothph III), de la XVIIIe +dynastie. C'est ce prince qui a bâti la série d'édifices qui s'étend du +sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45 +pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore à ce règne. +Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les +salles intérieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart +intactes, on lit, en grands hiéroglyphes d'un relief très-bas et d'un +excellent travail, des dédicaces faites au nom du roi Aménophis. Je mets +ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une idée de toutes les +autres, qui ne diffèrent que par quelques titres royaux de plus ou de +moins. + +«La vie! l'Hôrus puissant et modéré, régnant par la justice, +l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce +que, grand par sa force, il a frappé les Barbares; le roi SEIGNEUR DE +JUSTICE, bien aimé du Soleil, le fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de +la région pure (l'Égypte), a fait exécuter ces constructions consacrées +à son père Ammon, le dieu seigneur des trois zones de l'univers, dans +l'Oph du midi; il les a fait exécuter en pierres dures et bonnes, afin +d'ériger un édifice durable; c'est ce qu'a fait le fils du Soleil +AMÉNOPHIS, chéri d'Ammon-Ra.» + +Ces inscriptions lèvent donc toute espèce de doute sur l'époque précise +de la construction et de la décoration de cette partie de Louqsor; mes +inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques +expliquées par M. Letronne, et qu'on a chicanées si mal à propos; je +puis lui annoncer à ce sujet que je lui porterai les _inscriptions +dédicatoires égyptiennes_ des temples de _Philae_, d'_Ombos_ et de +_Dendérah_, où le verbe _construire_ ne manque jamais. + +Les bas-reliefs qui décorent le palais d'_Aménophis_ sont, en général, +relatifs à des actes religieux faits par ce prince aux grandes divinités +de cette portion de Thèbes, qui étaient: 1° Ammon-Ra, le dieu suprême de +l'Égypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement à Thèbes, sa +ville éponyme; 2° sa forme secondaire, Ammon-Ra générateur, mystiquement +surnommé _le mari de sa mère_, et représenté sous une forme priapique; +c'est le dieu _Pan_ égyptien, mentionné dans les écrivains grecs; 3° la +déesse _Thamoun_ ou _Tamon_, c'est-à-dire _Ammon femelle_, une des +formes de Néith, considérée comme compagne d'Ammon générateur; 4° la +déesse Mouth, la grand'mère divine, compagne d'Ammon-Ra; 5° et 6° les +jeunes dieux Khous et Harka, qui complètent les deux grandes Triades +adorées à Thèbes, savoir: + + + _Pères._ _Mères._ _Fils._ + + Ammon-Ra. Mouth. Khons. + +Ammon générateur. Thamoun. Harka. + + +Le Pharaon est représenté faisant des offrandes, quelquefois +très-riches, à ces différentes divinités, ou accompagnant leurs _bari_ +ou arches sacrées, portées processionnellement par des prêtres. + +Mais j'ai trouvé et fait dessiner dans deux des salles du palais une +série de bas-reliefs plus intéressants encore et relatifs à la personne +même du fondateur. Voici un mot sur les principaux. + +Le dieu Thoth annonçant à la reine _Tmauhemva_, femme du Pharaon +_Thouthmosis IV_, qu'Ammon générateur lui a accordé un fils. + +La même reine, dont l'état de grossesse est visiblement exprimé, +conduite par Chnouphis et Hathôr (Vénus) vers la chambre d'enfantement +(le _mammisi_); cette même princesse placée sur un lit, mettant au monde +le roi _Aménophis_; des femmes soutiennent la gisante, et des génies +divins, rangés sous le lit, élèvent l'emblème de la vie vers le +nouveau-né.--La reine nourrissant le jeune prince.--Le dieu Nil peint en +_bleu_ (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en _rouge_ (le +temps de l'inondation), présentant le petit Aménophis, ainsi que le +petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinités de +Thèbes.--Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le caresse.--Le +jeune roi institué par Ammon-Ra; les déesses protectrices de la haute et +de la basse Égypte lui offrant les couronnes, emblèmes de la domination +sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, c'est-à-dire +son prénom royal, _Soleil seigneur de justice et de vérité_, qui, sur +les monuments, le distingue de tous les autres _Aménophis_. + +L'une des dernières salles du palais, d'un caractère plus religieux que +toutes les autres, et qui a dû servir de chapelle royale ou de +sanctuaire, n'est décorée que d'adorations aux deux Triades de Thèbes +par Aménophis; et dans cette salle, dont le plafond existe encore, on +trouve un second sanctuaire emboîté dans le premier, et dont voici la +dédicace, qui en donne très-clairement l'époque, tout à fait récente en +comparaison de celle du grand sanctuaire: «Restauration de l'édifice +faite par le roi (chéri de Phré, approuvé par Ammon), le fils du +Soleil, seigneur des diadèmes, Alexandre, en l'honneur de son père +Ammon-Ra, gardien des régions des Oph (Thèbes); il a fait construire le +sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes à la place de celui qui +avait été fait sous la majesté du roi Soleil, seigneur de justice, le +fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de la région pure.» + +Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement à l'origine de la +domination des Grecs en Égypte, au règne d'Alexandre, fils d'Alexandre +le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage enfantin +du roi, représenté, à l'extérieur comme a l'intérieur de ce petit +édifice, adorant les Triades thébaines. Dans un de ces bas-reliefs, la +déesse Thamoun est remplacée par la _ville de Thèbes_ personnifiée sous +la forme d'une femme, avec cette légende: + +«Voici ce que dit Thèbes (Toph), la grande rectrice du monde: Nous avons +mis en ta puissance toutes les contrées (les nomes); nous t'avons donné +KÉMÉ (l'Égypte), terre nourricière.» + +La déesse Thèbes adresse ces paroles au jeune roi Alexandre, auquel +Ammon générateur dit en même temps: «Nous accordons que les édifices que +tu élèves soient aussi durables que le firmament.» + +On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais +d'Aménophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant que sous +le rapport de la singularité. Dans une salle qui précède le sanctuaire, +existe une pierre d'architrave qui, ayant été renouvelée sous un +Ptolémée et ornée d'une inscription, produit, en lisant les caractères +qu'elle porte, une dédicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point inquiété +des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la dédicace +primitive; la voici: + +1re _pierre moderne_. «Restauration de l'édifice faite par le roi +Ptolémée, toujours vivant, aimé de Ptha.»--2e _pierre antique_. «Monde, +le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Aménophis, a fait +exécuter ces constructions en l'honneur de son père Ammon, etc.» + +L'ancienne pierre, remplacée par le Lagide, portait la légende: +«L'Aroëris puissant, etc., seigneur du monde, etc.» On ne s'est point +inquiété si la nouvelle légende se liait ou non avec l'ancienne. + +C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les travaux +du règne d'Aménophis, sous lequel ont cependant encore été décorées la +deuxième et la septième des deux rangées, en allant du midi au nord. Les +bas-reliefs appartiennent au règne du roi _Hôrus_, fils d'Aménophis, et +les quatre dernières au règne suivant. + +Toute la partie nord des édifices de Louqsor est d'une autre époque, et +formait un monument particulier, quoique lié par la grande colonnade à +l'_Aménophion_ ou palais d'Aménophis. C'est à Rhamsès le Grand +(Sésostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu l'intention, non +pas d'embellir le palais d'Aménophis, son ancêtre, mais de construire un +édifice distinct, ce qui résulte évidemment de la dédicace suivante, +sculptée en grands hiéroglyphes au-dessous de la corniche du pylône, et +répétée sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes +modernes n'ont pas encore ensevelies. + +«La vie! l'Aroëris, enfant d'Ammon, le maître de la région supérieure et +de la région inférieure, deux fois aimable, l'Hôrus plein de force, +l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de vérité, approuvé par Phré), le +fils préféré du roi des dieux, qui, assis sur le trône de son père, +domine sur la terre, a fait exécuter ces constructions en l'honneur de +son père, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce Rhamesséion dans la +ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil +(le fils chéri d'Ammon-Rhamsès), vivificateur à toujours.» + +C'est donc ici un monument particulier, distinct de l'Aménophion, et +cela explique très-bien pourquoi ces deux grands édifices ne sont pas +sur le même alignement, défaut choquant remarqué par tous les voyageurs, +qui supposaient à tort que toutes ces constructions étaient du même +temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas. + +C'est devant le pylône nord du _Rhamséion _de Louqsor que s'élèvent les +deux célèbres obélisques de granit rose, d'un travail si pur et d'une si +belle conservation. Ces deux masses énormes, véritables joyaux de plus +de 70 pieds de hauteur, ont été érigées à cette place par Rhamsès le +Grand, qui a voulu en décorer son _Rhamesséion_, comme cela est dit +textuellement dans l'inscription hiéroglyphique de l'obélisque de +gauche, face nord, colonne médiale, que voici: «Le Seigneur du monde, +Soleil gardien de la vérité (ou justice), approuvé par Phré, a fait +exécuter cet édifice en l'honneur de son père Ammon-Ra, et il lui a +érigé ces deux grands obélisques de pierre, devant le Rhamesséion de la +ville d'Ammon.» + +Je possède des copies exactes de ces deux beaux monolithes[Footnote: Un +de ces deux obélisques a été apporté à Paris et dressé sur la place de +la Concorde.]. Je les ai prises avec un soin extrême, en corrigeant les +erreurs des gravures déjà connues, et en les complétant par les fouilles +que nous avons faites jusqu'à la base des obélisques. Malheureusement il +est impossible d'avoir la fin de la face est de l'obélisque de droite, +et de la face ouest de l'obélisque de gauche: il aurait fallu abattre +pour cela quelques maisons de terre et faire déménager plusieurs pauvres +familles de fellahs. + +Je n'entre pas dans de plus grands détails sur le contenu des légendes +des deux obélisques. On sait déjà que, loin de renfermer, comme on l'a +cru si longtemps, de grands mystères religieux, de hautes spéculations +philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des +leçons d'astronomie, ce sont tout simplement des dédicaces, plus ou +moins fastueuses, des édifices devant lesquels s'élèvent les monuments +de ce genre. Je passe donc à la description des pylônes, qui sont d'un +bien autre intérêt. + +L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de +sculptures d'un très-bon style, sujets tous militaires et composés de +plusieurs centaines de personnages. _Massif de droite_: le roi Rhamsès +le Grand, assis sur son trône au milieu de son camp, reçoit les chefs +militaires et des envoyés étrangers; détails du camp, bagages, tentes, +fourgons, etc., etc.; en dehors, l'armée égyptienne est rangée en +bataille; chars de guerre à l'avant, à l'arrière et sur les flancs; au +centre, les fantassins régulièrement formés en carrés. _Massif de +gauche_: bataille sanglante, défaite des ennemis, leur poursuite, +passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amène ensuite les +prisonniers. + +Voilà le sujet général de ces deux tableaux, d'environ 50 pieds chacun; +nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions +entremêlées aux scènes militaires. Les grands textes relatifs à cette +campagne de Sésostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheureusement +il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des +copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des lignes +encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du règne du +conquérant, et que la bataille s'était donnée le 5 du mois d'Épiphi. Ces +dates me prouvent qu'il s'agit ici de la même guerre que celle dont on a +sculpté les événements sur la paroi droite du grand monument +d'_Ibsamboul_, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille +figurée dans ce dernier temple est aussi du mois d'Épiphi, mais du 9 et +non pas du 5. Il s'agit donc évidemment de deux affaires de la même +campagne. Les peuples que les Égyptiens avaient à combattre sont des +Asiatiques, qu'à leur costume on peut reconnaître pour des Bactriens, +des Mèdes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est expressément +nommé (_Naharaïna-Kah_, le pays de Naharaïna, la Mésopotamie) dans les +inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contrées de Schôt, Robschi, +Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher nécessairement dans la +géographie primitive de l'Asie occidentale. + +Les obélisques, les quatre colonnes, le pylône, et le vaste péristyle ou +cour environnée de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce qui +reste du Rhamesséion de la rive droite, et on lit _partout_ les +dédicaces de Rhamsès le Grand, deux seuls points exceptés de ce grand +édifice. Il paraît, en effet, que vers le huitième siècle avant J.-C., +l'ancienne décoration de la grande porte située entre ces deux massifs +du pylône était, par une cause quelconque, en fort mauvais état, et +qu'on en refit les masses entièrement à neuf; les bas-reliefs de Rhamsès +le Grand furent alors remplacés par de nouveaux, qui existent encore et +qui représentent le chef de la XXIVe dynastie, le conquérant éthiopien +_Sabaco_ ou Sabacon, qui, pendant de longues années, gouverna l'Égypte +avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumées aux dieux +protecteurs du palais et de la ville de Thèbes. Ces bas-reliefs, sur +lesquels on voit le nom du roi, qui est écrit _Schabak_ et qu'on y lit +très-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler à une époque +fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont très-curieux aussi sous le +rapport du style. Les figures en sont fortes et très-accusées, avec les +muscles vigoureusement prononcés, sans qu'elles aient pour cela la +lourdeur des sculptures du temps des Ptolémées et des Romains. Ce sont, +au reste, les seules sculptures de ce règne que j'aie rencontrées en +Égypte. + +Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu également lieu +au Rhamesséion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le +chapiteau de la première colonne gauche du péristyle ont été renouvelés +sous Ptolémée Philopator, et l'on n'a pas manqué de sculpter sur +l'architrave l'inscription suivante: «Restauration de l'édifice, faite +par le roi Ptolémée toujours vivant, chéri d'Isis et de Phtha, et par la +dominatrice du monde, Arsinoé, dieux Philopatores aimés par Ammon-Ra, +roi des dieux.» + +Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de +Rhamsès-Meïamoun, que l'on remarque en dehors du Rhamesséion, du côté de +l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu à un édifice contigu et +sans liaison réelle avec le monument de Sésostris. + +Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je parlerai, +dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thébains que nous +exploitons dans ce moment ... Adieu. + +P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant partir +ce matin même pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; toujours +bonne santé et bon courage. Je donne ce soir à nos compagnons une fête +dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousireï; nous y oublierons +la stérilité et le voisinage de la seconde cataracte, où nous avions à +peine du pain à manger. La chère ne répondra pas à la magnificence du +local, mais on fera l'impossible pour n'être pas trop au-dessous. Je +voulais offrir à notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et qui devait +ajouter aux plaisirs de la réunion; c'était un morceau de jeune +crocodile mis à la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on m'en +apportât un tué d'hier matin; mais j'ai joué de malheur, la pièce de +crocodile s'est gâtée: nous n'y perdrons vraisemblablement qu'une bonne +indigestion chacun. + + + + +TREIZIÈME LETTRE + + +Thèbes (Biban-el-Molouk), le 26 mai 1829. + +Les détails topographiques donnés par Strabon ne permettent point de +chercher ailleurs que dans la vallée de _Biban-el-Molouk_ l'emplacement +des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vallée, qu'on veut +entièrement dériver de l'arabe en le traduisant par _les portes des +rois_, mais qui est à la fois une corruption et une traduction de +l'ancien nom égyptien _Biban-Ou-rôou_ (les hypogées des rois), comme l'a +fort bien dit M. Silvestre de Sacy, lèverait d'ailleurs toute espèce de +douté à ce sujet. C'était la _nécropole royale_, et on avait choisi un +lieu parfaitement convenable à cette triste destination, une vallée +aride; encaissée par de très-hauts rochés coupés à pic, ou par des +montagnes en pleine décomposition, offrant presque toutes de larges +fentes occasionnées soit par l'extrême chaleur, soit par des +éboulements intérieurs, et dont les croupes sont parsemées de bandes +noires, comme si elles eussent été brûlées en partie; aucun animal +vivant ne fréquente cette vallée de mort: je ne compte point les +mouches, les renards, les loups et les hyènes, parce que c'est notre +séjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attiré +ces quatre espèces affamées. + +En entrant dans la partie la plus reculée de cette vallée, par une +ouverture étroite évidemment faite de main d'homme, et offrant encore +quelques légers restes de sculptures égyptiennes, on voit bientôt au +pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carrées, encombrées +pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la +décoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entrée dans +les _tombeaux des rois_. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne +communiquait avec l'autre; ils étaient tous isolés: ce sont les +chercheurs de trésors, anciens ou modernes, qui ont établi quelques +communications forcées. + +Il me tardait, en arrivant à Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces +tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux +conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent +creusés), étaient bien, comme je l'avais déduit d'avance de plusieurs +considérations, ceux de rois appartenant _tous à des dynasties +thébaines_, c'est-à-dire à des princes, dont _la famille était +originaire de Thèbes_. L'examen rapide que je fis alors de ces +excavations avant de monter à la seconde cataracte, et le séjour de +plusieurs mois que j'y ai fait à mon retour, m'ont pleinement convaincu +que ces hypogées ont renfermé les corps des rois des XVIIIe, XIXe et XXe +dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties _diospolitaines_ +ou _thébaines_. Ainsi, j'y ai trouvé d'abord les tombeaux de six des +rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, Aménophis-Memnon, +inhumé à part dans la vallée isolée de l'ouest. + +Viennent ensuite le tombeau de Rhamsès-Meïamoun et ceux de six autres +Pharaons, successeurs de Meïamoun et appartenant à la XIXe ou à la XXe +dynastie. + +On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le +choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait +creuser la sienne sur le point où il croyait rencontrer une veine de +pierre convenable à sa sépulture et à l'immensité de l'excavation +projetée. Il est difficile de se défendre d'une certaine surprise +lorsque, après avoir passé sous une porte assez simple, on entre dans de +grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement +soignées, conservant en grande partie l'éclat des plus vives couleurs, +et conduisant successivement à des salles soutenues par des piliers +encore plus riches de décorations, jusqu'à ce qu'on arrive enfin à la +salle principale, celle que les Égyptiens nommaient la _salle dorée_, +plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la +momie du roi dans un énorme sarcophage de granit. Les plans de ces +tombeaux, publiés par la Commission d'Égypte, donnent une idée exacte +de l'étendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont coûté +pour les exécuter au pic et au ciseau. Les vallées sont presque toutes +encombrées de collines formées par les petits éclats de pierre provenant +des effrayants travaux exécutés dans le sein de la montagne. + +Je ne puis tracer ici une description détaillée de ces tombeaux; +plusieurs mois m'ont à peine suffi pour rédiger une notice un peu +détaillée des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment et pour copier +les inscriptions les plus intéressantes. Je donnerai cependant une idée +générale de ces monuments par la description rapide et très-succincte de +l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamsès, fils et successeur de +Meïamoun. La décoration des tombeaux royaux était systématisée, et ce +que l'on trouve dans l'un reparaît dans presque tous les autres, à +quelques exceptions près, comme je le dirai plus bas. + +Le bandeau de la porte d'entrée est orné d'un bas-relief (le même sur +toutes les premières portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que +la _préface,_ ou plutôt le résumé de toute la décoration des tombes +pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil à +tête de bélier, c'est-à-dire le soleil couchant entrant dans +l'hémisphère inférieur, et adoré par le roi à genoux; à la droite du +disque, c'est-à-dire à l'orient, est la déesse Nephthys, et à la gauche +(occident) la déesse Isis, occupant les deux extrémités de la course du +dieu dans l'hémisphère supérieur: à côté du Soleil et dans le disque, +on a sculpté un grand scarabée qui est ici, comme ailleurs, le symbole +de la régénération ou des renaissances successives: le roi est +agenouillé sur la montagne céleste, sur laquelle portent aussi les pieds +des deux déesses. + +Le sens général de cette composition se rapporte au roi défunt: pendant +sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient à l'occident, le +roi devait être le vivificateur, l'illuminateur de l'Égypte, et la +source de tous les biens physiques et moraux nécessaires à ses +habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement comparé au +soleil se couchant et descendant vers le ténébreux hémisphère inférieur, +qu'il doit parcourir pour renaître de nouveau à l'orient, et rendre la +lumière et la vie au monde supérieur (celui que nous habitons), de la +même manière que le roi défunt devait renaître aussi, soit pour +continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde céleste et +être absorbé dans le sein d'Ammon, le père universel. + +Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est +passé pour la vieille Égypte; tout cela résulte de l'ensemble des +légendes qui couvrent les tombes royales. + +Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans ses +deux états pendant les deux parties du jour, est la clef ou plutôt le +motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va +le voir, que le développement successif. + +Dans lé tableau décrit est toujours une légende dont suit la traduction +littérale: «Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti (région +occidentale, habitée par les morts): Je t'ai accordé une demeure dans la +montagne sacrée de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois +ses prédécesseurs), à toi Osirien, roi seigneur du monde, Rhamsès, etc., +encore vivant.» + +Cette dernière expression prouverait, s'il en était besoin, que les +tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail +fort long, étaient commencés de leur vivant, et que l'un des premiers +soins de tout roi égyptien fut, conformément à l'esprit bien connu de +cette singulière nation, de s'occuper incessamment de l'exécution du +monument sépulcral qui devait être son dernier asile. + +C'est ce que démontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve +toujours à la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait +évidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le fâcheux augure qui +semblait résulter pour lui du creusement de sa tombe au moment où il +était plein de vie et de santé: ce tableau montre en effet le Pharaon en +costume royal, se présentant au dieu Phré à tête d'épervier, +c'est-à-dire au soleil dans tout l'éclat de sa course (à l'heure de +midi), lequel adresse à son représentant sur la terre ces paroles +consolantes: + +«Voici ce que dit Phré, dieu grand, seigneur du ciel: Nous t'accordons +une longue série de jours pour régner sur le monde et exercer les +attributions royales d'Hôrus sur la terre.» + +Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit également de +magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le +détail des privilèges qui lui sont réservés dans les régions célestes; +il semble qu'on ait placé ici ces légendes comme pour rendre plus douce +la pente toujours trop rapide qui conduit à la salle du sarcophage. + +Immédiatement après ce tableau, sorte de précaution oratoire assez +délicate, on aborde plus franchement la question par un tableau +symbolique, le disque du soleil Criocéphale, parti de l'Orient, et +avançant vers la frontière de l'Occident, qui est marquée par un +crocodile, emblème des ténèbres, et dans lesquelles le dieu et le roi +vont entrer chacun à sa manière. Suit immédiatement un très-long texte, +contenant les noms des soixante-quinze parèdres du soleil dans +l'hémisphère inférieur, et des invocations à ces divinités du troisième +ordre, dont chacune préside à l'une des soixante-quinze subdivisions du +monde inférieur, qu'on nommait KELLÉ, _demeure qui enveloppe, enceinte, +zone_. + +Une petite salle, qui succède ordinairement à ce premier corridor, +contient les images sculptées et peintes des soixante-quinze parèdres, +précédées ou suivies d'un immense tableau dans lequel on voit +successivement l'image abrégée des soixante-quinze zones et de leurs +habitants, dont il sera parlé plus loin. + +A ces tableaux généraux et d'ensemble succède le développement des +détails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque +toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une +longue série de tableaux représentant la marche du soleil dans +l'hémisphère supérieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois +opposées on a figuré la marche du soleil dans l'hémisphère inférieur +(image du roi après sa mort). + +Les nombreux tableaux relatifs à la marche du dieu au-dessus de +l'horizon et dans l'hémisphère lumineux sont partagés en douze séries, +annoncées chacune par un riche battant de porte, sculpté, et gardé par +un énorme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, et ces +reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent à +face étincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la flamme; +TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A côté de ces terribles gardiens +on lit constamment la légende: _Il demeure au-dessus de cette grande +porte, et l'ouvre au dieu Soleil_. + +Près du battant de la première porte, celle du lever, on a figuré les +vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une étoile +sur la tête, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour marquer la +direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans +l'étude des tableaux, qui offrent un intérêt d'autant plus piquant que, +dans chacune des douze heures de jour, on a tracé l'image détaillée de +la barque du dieu, naviguant dans le fleuve céleste sur le _fluide +primordial_ ou _l'éther_, le principe de toutes les choses physiques +selon la vieille philosophie égyptienne, avec la figure des dieux qui +l'assistent successivement, et de plus, la représentation des _demeures +célestes_ qu'il parcourt, et les scènes mythiques propres à chacune des +heures du jour. + +Ainsi, à la première heure, sa _bari_, ou barque, se met en mouvement +et reçoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les tableaux de +la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frère et +l'ennemi du Soleil, surveillé par le dieu Atmou; à la troisième heure, +le dieu Soleil arrive dans la zone céleste où se décide le sort des +âmes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs +nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son +tribunal, pesant à sa balance les âmes humaines qui se présentent +successivement: l'une d'elles vient d'être condamnée, on la voit ramenée +sur terre dans une _bari_, qui s'avance vers la porte gardée par Anubis, +et conduite à grands coups de verges par des cynocéphales, emblèmes de +la justice céleste; le coupable est sous la forme d'une énorme truie, +au-dessus de laquelle on a gravé en grand caractère _gourmandise_ ou +_gloutonnerie_, sans doute le péché capital du délinquant, quelque +glouton de l'époque. + +Le dieu visite, à la cinquième heure, les _Champs-Élysées_ de la +mythologie égyptienne, habités par les âmes bienheureuses se reposant +des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur leur +tête la plume d'autruche, emblème de leur conduite juste et vertueuse. +On les voit présenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous +l'inspection du _Seigneur de la joie du coeur_, elles cueillent les +fruits des arbres célestes de ce paradis; plus loin, d'autres tiennent +en main des faucilles: ce sont les âmes qui cultivent les champs de la +vérité; leur légende porte: «Elles font des libations de l'eau et des +offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une +faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu Soleil +leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les dans +vos demeures, jouissez-en et les présentez aux dieux en offrande pure.» +Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et folâtrer dans +un grand bassin que remplit l'eau céleste et primordiale, le tout sous +l'inspection du dieu _Nil-Céleste_. Dans les heures suivantes, les dieux +se préparent à combattre le grand ennemi du Soleil, le serpent +_Apophis_. Ils s'arment d'épieux, se chargent de filets, parce que le +monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du +Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de liens; +on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un câble que la déesse +Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, secondés par une +_machine fort compliquée_, manoeuvres par le dieu _Sev_ (Saturne), +assisté des génies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail +serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en bas +une _main énorme_ (celle d'Ammon) qui saisit la corde et arrête la +fougue du dragon. Enfin, à la onzième heure du jour, le serpent captif +est étranglé; et bientôt après le dieu Soleil arrive au point extrême de +l'horizon où il va disparaître. C'est la déesse _Netphé_ (Rhéa) qui, +faisant l'office de la Thétys des Grecs, s'élève à la surface de l'abîme +des eaux célestes; et, montée sur la tête de son fils Osiris, dont le +corps se termine en volute comme celui d'une sirène, la déesse reçoit +le vaisseau du Soleil, qui prend bientôt dans ses bras immenses le Nil +céleste, le vieil _Océan_ des mythes égyptiens. + +La marche du Soleil dans _l'hémisphère inférieur_, celui des ténèbres, +pendant les douze heures de nuit, c'est-à-dire la contre-partie des +scènes précédentes, se trouve sculptée sur les parois des tombeaux +royaux opposées à celles dont je viens de donner une idée +très-succincte. Là le dieu, assez constamment peint en _noir_, de la +tête aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones auxquels +président autant de personnages divins de toute forme et armés de +glaives. Ces cercles sont habités par les _âmes coupables_ qui subissent +divers supplices. C'est véritablement là le type primordial de l'_Enfer_ +du Dante, car la variété des tourments a de quoi surprendre; et je ne +suis pas étonné que quelques voyageurs, effrayés de ces scènes de +carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains +dans l'ancienne Égypte; mais les légendes lèvent toute espèce +d'incertitude à cet égard: ce sont des affaires de l'autre monde, et qui +ne préjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci. + +Les âmes coupables sont punies d'une manière différente dans la plupart +des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figuré ces esprits +impurs, et persévérant dans le crime, presque toujours sous la forme +humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la _grue_, ou +celle de l'_épervier à tête humaine_, entièrement peints en _noir_, pour +indiquer à la fois et leur nature perverse et leur séjour dans l'abîme +des ténèbres; les unes sont fortement liées à des poteaux, et les +gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les +crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la +tête en bas; celles-ci, les mains liées sur la poitrine et la tête +coupée, marchent en longues files; quelques-unes, les mains liées +derrière le dos, traînent sur la terre leur coeur sorti de leur +poitrine; dans de grandes chaudières, on fait bouillir des âmes +vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou +seulement leurs têtes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqué des âmes +jetées dans la chaudière avec l'emblème du bonheur et du repos céleste +(l'éventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des +copies fidèles de cette immense série de tableaux et des longues +légendes qui les accompagnent. + +A chaque zone et auprès des suppliciés, on lit toujours leur +condamnation et la peine qu'ils subissent. «Ces âmes ennemies, y est-il +dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son +disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles +n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones.» +Tandis qu'on lit au contraire, à côté de la représentation des âmes +heureuses, sur les parois opposées: «Elles ont trouvé grâce aux yeux du +Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles où l'on vit de +la vie céleste; les corps qu'elles ont abandonnés reposeront à toujours +dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la présence du Dieu +suprême.» + +Cette double série de tableaux nous donne donc le _système +psychologique égyptien_ dans ses deux points les pins importants et les +plus moraux, _les récompenses et les peines_. Ainsi se trouve +complètement démontré tout ce que les anciens ont dit de la doctrine +égyptienne sur _l'immortalité de l'âme_ et le but positif de la vie +humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idée de symboliser +la _double destinée_ des âmes par le plus frappant des phénomènes +célestes, le cours du soleil dans les deux hémisphères, et d'en lier la +peinture à celle de cet imposant et magnifique spectacle. + +Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors +et des deux premières salles du tombeau de _Rhamsès V_, que j'ai pris +pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus +complet de tous. Le même sujet, mais composé dans un esprit directement +_astronomique_, et sur un plan plus régulier, parce que c'était un +tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la +longueur de ceux du second corridor et des deux premières salles qui +suivent. + +Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsemé d'étoiles, +enveloppe de trois côtés cette immense composition: le torse se prolonge +sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie supérieure; sa +tête est à l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du +tableau divisé en deux bandes égales: celle d'en haut représente +l'hémisphère supérieur et le cours du soleil dans les douze heures du +jour; celle d'en bas, l'hémisphère inférieur, la marche du soleil +pendant les douze heures de la nuit. + +A l'orient, c'est-à-dire vers le point sexuel du grand corps céleste (de +la déesse Ciel), est figurée la naissance du Soleil; il sort du sein de +sa divine mère _Néith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt +à sa bouche, et renfermé dans un disque rouge: le dieu _Méuï_ (l'Hercule +égyptien, la raison divine), debout dans la barque destinée aux voyages +du jeune dieu, élève les bras pour l'y placer lui-même; après que le +Soleil enfant a reçu les soins de deux déesses nourrices, la barque part +et navigue sur l'_Océan céleste_, l'Éther, qui coule comme un fleuve de +l'_orient à l'occident_, où il forme un vaste bassin, dans lequel +aboutit une branche du fleuve traversant l'_hémisphère inférieur, +d'occident en orient_. + +Chaque heure du jour est indiquée sur le corps du Ciel par un disque +rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles +paraît le dieu Soleil naviguant sur l'Océan céleste avec un cortège qui +change à chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_. + +A la première heure, au moment où le vaisseau se met en mouvement, les +esprits de l'Orient présentent leurs hommages au dieu debout dans son +naos, qui est élevé au milieu de cette bari; l'équipage se compose de la +déesse _Sori_, qui donne l'impulsion à la proue; du dieu Sev (Saturne), +à la tête de lièvre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et +dont il ne fait usage qu'à partir de la 8e heure, c'est-à-dire lorsqu'on +approche des parages de l'Occident; le réis ou commandant est Hôrus, +ayant en sous-ordre le dieu Haké-Oëris, le Phaëton et le compagnon +fidèle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un +hiéracocéphale nommé _Haôu_, plus la déesse Neb-Wa (la dame de la +barque), dont j'ignore les fonctions spéciales, enfin le dieu gardien +supérieur des tropiques. On a représenté, sur les bords du fleuve, les +dieux ou les esprits qui président à chacune des heures du jour; ils +adorent le Soleil à son passage, ou récitent tous les noms mystiques par +lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les âmes des +rois ayant à leur tête le défunt Rhamsès V, allant au-devant de la bari +du dieu pour adorer sa lumière. Aux 4e, 5e et 6e heures, le même Pharaon +prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis +caché dans les eaux de l'Océan. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau +céleste côtoie les demeures des bienheureux, jardins ombragés par des +arbres de différentes espèces, sous lesquels se promènent les dieux et +les âmes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne) +sonde le fleuve incessamment, et des dieux échelonnés sur le rivage +dirigent la barque avec précaution; elle contourne le grand bassin de +l'ouest, et reparaît dans la bande supérieure du tableau, c'est-à-dire +dans l'hémisphère inférieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en +orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme +il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du +Soleil est toujours tirée à la corde par un grand nombre de génies +subalternes, dont le nombre varie à chaque heure différente. Le grand +cortège du dieu et l'équipage ont disparu, il ne reste plus que le +pilote debout et inerte à l'entrée du naos renfermant le dieu, auquel la +déesse Thmeï (la vérité et la justice), qui préside à l'enfer ou à la +région inférieure, semble adresser des consolations. + +Des légendes hiéroglyphiques, placées sur chaque personnage et au +commencement de toutes les scènes, en indiquent les noms et les sujets, +en faisant connaître l'heure du jour ou de la nuit à laquelle se +rapportent ces scènes symboliques. J'ai pris copie moi-même et des +tableaux et de toutes les inscriptions. + +Mais sur ces mêmes plafonds, et en dehors de la composition que je viens +de décrire en gros, existent des textes hiéroglyphiques d'un intérêt +plus grand peut-être, quoique liés au même sujet. Ce sont des _tables +des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de +chaque mois de l'année_; elles sont ainsi conçues: + +MOIS DE TÔBI, la dernière moitié.--_Orion_ domine et influe sur +l'oreille gauche. + +Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche. + +Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur. + +Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux étoiles_ (les +Gémeaux?), sur le coeur. + +Heure 4e, les constellations _des deux étoiles_ (influent) sur l'oreille +gauche. + +Heure 5e, les étoiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur. + +Heure 6e, la tête (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur. + +Heure 7e, _la flèche_ (influe) sur l'oeil droit. + +Heure 8e, _les longues étoiles_, sur le coeur. + +Heure 9e, les serviteurs des parties antérieures (du quadrupède) _Menté_ +(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche. + +Heure 10e, le quadrupède _Menté_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche. + +Heure 11e, les serviteurs du _Menté_, sur le bras gauche. + +Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche. + +Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue à celle qu'on +avait gravée sur le fameux cercle doré du monument d'Osimandyas, et qui +donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des +constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela démontrera +sans réplique, comme l'a affirmé notre savant ami M. Letronne, que +l'_astrologie_ remonte, en Égypte, jusqu'aux temps les plus reculés; +cette question, par le fait, est décidée sans retour, c'est un petit +souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thèbes. + +La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui +composent la série des levers, est certaine dans les passages où j'ai +introduit les noms actuels des constellations de notre planisphère; +n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance, +j'ai été obligé de donner partout ailleurs le mot à mot du texte +hiéroglyphique. + +J'ai dû recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes +précieux de l'_astronomie antique_, science qui devait être +nécessairement liée à l'_astrologie_, dans un pays où la religion fut la +base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil système +politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes: +_la partie des faits observés_, qui constitue seule nos sciences +actuelles; _la partie spéculative_, qui liait la science à la croyance +religieuse, lien nécessaire, indispensable même en Égypte, où la +religion, pour être forte et pour l'être toujours, avait voulu renfermer +l'univers entier et son étude dans son domaine sans bornes; ce qui a son +bon et son mauvais côté, comme toutes les conceptions humaines. + +Dans le tombeau de Rhamsès V, les salles ou corridors qui suivent ceux +que je viens de décrire, sont décorés de tableaux symboliques relatifs à +divers états du soleil considéré soit physiquement, soit surtout dans +ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un +ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils +n'occupent pas la même place dans les tombes royales. La salle qui +précède celle du sarcophage, en général consacrée aux quatre génies de +l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution +du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent +décider du sort de son âme, tribunal dont ne fut qu'une simple image +celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de +la sépulture. Une paroi entière de cette salle, dans le tombeau de +Rhamsès V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris, +mêlées aux justifications que le roi est censé présenter, ou faire +présenter en son nom, à ces juges sévères, lesquels paraissent être +chargés, chacun, de faire la recherche d'un crime ou péché particulier, +et de le punir dans l'âme soumise à leur juridiction. Ce grand texte, +divisé par conséquent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, à +proprement parler, qu'une _confession négative_, comme on peut en juger +par les exemples qui suivent: + +dieu (tel)! _le roi_, soleil modérateur de justice, approuvé d'Ammon, +_n'a point commis de méchancetés_. + +Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point blasphémé_. + +Le roi, soleil modérateur, etc., _ne s'est point enivré_. + +Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point été paresseux_. + +Le roi, soleil modérateur, etc., _n'a point enlevé les biens voués aux +dieux._ + +Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point dit de mensonges_. + +Le roi, soleil, etc., _n'a point été libertin_. + +Le fils du Soleil Rhamsès _ne s'est point souillé par des impuretés_. + +Le roi, soleil, etc., _n'a point secoué la tête en entendant des paroles +dé vérité_. + +Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point inutilement allongé ses paroles_. + +Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu à dévorer son coeur_ (c'est-à-dire, à +se repentir de quelque mauvaise action). + +On voyait enfin, à côté de ce texte curieux, dans le tombeau de +Rhamsès-Meïamoun, des images plus curieuses encore, celles des péchés +capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la +luxure_, _la paresse_ et _la voracité_, figurées sous forme humaine, +avec les têtes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_. + +La grande salle du tombeau de Rhamsès V, celle qui renfermait le +sarcophage, et la dernière de toutes, surpasse aussi les autres en +grandeur et en magnificence. Le plafond, creusé en berceau et d'une +très-belle coupe, a conservé toute sa peinture: la fraîcheur en est +telle qu'il faut être habitué aux miracles de conservation des monuments +de l'Égypte pour se persuader que ces frêles couleurs ont résisté à plus +de trente siècles. On a répété ici, mais en grand et avec plus de +détails dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux +hémisphères pendant la durée du jour astronomique, composition qui +décore les plafonds des premières salles du tombeau et qui forme le +motif général de toute la décoration des sépultures royales. + +Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au +plafond, de tableaux sculptés et peints comme dans le reste du tombeau, +et chargées de milliers d'hiéroglyphes formant les légendes +explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un +grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblématiques, tout le +système cosmogonique et les principes de la physique générale des +Égyptiens. Une longue étude peut seule donner le sens entier de ces +compositions, que j'ai toutes copiées moi-même, en transcrivant en même +temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus +raffiné; mais il y a certainement, sous ces apparences emblématiques, de +vieilles vérités que nous croyons très-jeunes. + +J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul +des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les +piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux +divinités de l'Égypte, et principalement à celles qui président aux +destinées des âmes, Phtha-Socharis, Atmou, la déesse _Mérésoehar_, +_Osiris_ et _Anubis_. + +Tous les autres tombeaux des rois de Thèbes, situés dans la vallée de +Biban-el-Molouk et dans la vallée de l'Ouest, sont décorés, soit de la +totalité, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens +d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et +surtout plus ou moins achevés. + +Les tombes royales véritablement achevées et complètes sont en +très-petit nombre, savoir: celle d'Aménophis III (Memnon), dont la +décoration est presque entièrement détruite; celle de Rhamsès-Meïmoun, +celle de Rhamsès V, probablement aussi celle de Rhamsès le Grand, enfin +celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incomplètes. Les unes +se terminent à la première salle, changée en grande salle sépulcrale +d'autres vont jusqu'à une seconde salle des tombeaux complets; +quelques-unes même se terminent brusquement par un petit réduit creusé +à la hâte, grossièrement peint, et dans lequel on a déposé le sarcophage +du roi, à peine ébauché. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au +commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le +trône; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fût terminé, les +travaux étaient arrêtés et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc +juger de la longueur du règne de tous les rois inhumés à +Biban-el-Molouk, par l'achèvement ou par l'état plus ou moins avancé de +l'excavation destinée à sa sépulture. Il est à remarquer, à ce sujet, +que les règnes d'Aménophis III, de Rhamsès le Grand et de Rhamsès V +furent, en effet, selon Manéthon, de plus de trente ans chacun, et leurs +tombeaux sont aussi les plus étendus. + +Il me reste à parler de certaines particularités que présentent +quelques-unes de ces tombes royales. + +Quelques parois conservées du tombeau d'Aménophis III (Memnon) sont +couvertes d'une simple peinture, mais exécutée avec beaucoup de soin et +de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du +soleil dans les deux hémisphères; mais cette composition est peinte sur +les murailles sous la forme d'un immense papyrus déroulé, les figures +étant tracées au simple trait comme dans les manuscrits et les légendes, +en hiéroglyphes linéaires, arrivant presque aux formes _hiératiques_. Le +Musée royal possède des rituels conçus en ce genre d'écriture de +transition. + +Le tombeau de cet illustre Pharaon a été découvert par un des membres de +la Commission d'Égypte dans la vallée de l'Ouest. Il est probable que +tous les rois de la première partie de la XVIIIe dynastie reposaient +dans cette même vallée, et que c'est là qu'il faut chercher les +sépulcres d'Aménophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra +les découvrir qu'en exécutant des déblayements immenses au pied des +grands rochers coupés à pic dans le sein desquels ces tombe ont été +creusées. Cette même vallée recèle peut-être encore le dernier asile des +rois thébains des anciennes époques; c'est ce que je me crois autorisé à +conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un très-ancien +style, découvert dans la partie la plus reculée de la même vallée, celui +d'un Pharaon thébain nommé _Skhaï_, lequel n'appartient certainement +point aux quatre dernières dynasties thébaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe +et XXe. + +Dans la vallée proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admiré, +comme tous les voyageurs qui nous ont précédés, l'étonnante fraîcheur +des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousireï Ier, qui +dans ses légendes prend les divers surnoms de _Noubeï_, d'_Athothi_ et +d'_Amoneï_, et dans son tombeau celui d'Ousireï; mais cette belle +catacombe dépérit chaque jour. Les piliers se fendent et se délitent; +les plafonds tombent en éclats, et la peinture s'enlève en écailles. +J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet +hypogée, pour donner en Europe une idée exacte de tant de magnificence. +J'ai fait également dessiner la série de _peuples_ figurée dans un des +bas-reliefs de la première salle à piliers. J'avais cru d'abord, +d'après les copies de ces bas-reliefs publiées en Angleterre, que ces +quatre peuples, de race bien différente, conduits par le dieu Hôrus +tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au sceptre du +Pharaon Ousireï; l'étude des légendes m'a fait connaître que ce tableau +a une signification plus générale. Il appartient à la 3e heure du jour, +celle où le soleil commence à faire sentir toute l'ardeur de ses rayons +et réchauffe toutes les contrées de notre hémisphère. On a voulu y +représenter, d'après la légende même, _les habitants de l'Égypte et ceux +des contrées étrangères_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des +diverses _races d'hommes_ connues des Égyptiens, et nous apprenons en +même temps les grandes divisions géographiques ou _ethnographiques_ +établies à cette époque reculée. + +Les hommes guidés par le Pasteur des peuples, Hôrus, sont figurés au +nombre de douze, mais appartenant à quatre familles bien distinctes. Les +trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge +sombre_, taille bien proportionnée, physionomie douce, nez légèrement +aquilin, longue chevelure nattée, vêtus de blanc, et leur légende les +désigne sous le nom de RÔT-EH-NE-RÔME, _la race des hommes_, les hommes +par excellence, c'est-à-dire les Égyptiens. + +Les trois suivants présentent un aspect bien différent: peau couleur de +chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement aquilin, barbe +noire, abondante et terminée en pointe, court vêtement de couleurs +variées; ceux-ci portent le nom de NAMOU. + +Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui +viennent après, ce sont des _nègres_; ils sont désignés sous le nom +général de NAHASI. + +Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur +de chair, ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez droit ou +légèrement voussé, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute +et très-élancée, vêtus de peaux de boeuf conservant encore leur poil, +véritables sauvages tatoués sur diverses parties du corps; on les nomme +TAMHOI. + +Je me hâtai de chercher le tableau correspondant à celui-ci dans les +autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les +variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu +figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien +système égyptien, savoir: 1e _les habitants de l'Égypte_, qui, à elle +seule, formait une partie du monde, d'après le très-modeste usage des +vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de +l'_Afrique_, les nègres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque +notre race est la dernière et la plus sauvage de la série) les +_Européens_, qui à ces époques reculées, il faut être juste, ne +faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici +tous les peuples de race blonde et à peau blanche, habitant +non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de départ. + +Cette manière de considérer ces tableaux est d'autant plus la véritable +que, dans les autres tombes, les mêmes noms génériques reparaissent et +constamment dans le même ordre. On y trouve aussi les Égyptiens et les +Africains représentés de la même manière, ce qui ne pouvait être +autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races +européennes) offrent d'importantes et curieuses variantes. + +Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vêtu dans le tombeau +d'Ousireï, l'Asie a pour représentants dans d'autres tombeaux (ceux de +_Rhamsès-Meïamoun_, etc.) trois individus toujours à teint basané, nez +aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumés avec une rare +magnificence. Dans l'un, ce sont évidemment des _Assyriens_: leur +costume, jusque dans les plus petits détails, est parfaitement semblable +à celui des personnages gravés sur les cylindres assyriens: dans +l'autre, les peuples _Mèdes_, ou habitants primitifs de quelque partie +de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait +pour trait, sur les monuments dits _persépolitains_. On représentait +donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indifféremment. Il en +est de même de nos bons vieux ancêtres les _Tamhou_, leur costume est +quelquefois différent; leurs têtes sont plus ou moins chevelues et +chargées d'ornements diversifiés; leur vêtement sauvage varie un peu +dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe +conservent tout le caractère d'une race à part. J'ai fait copier et +colorier cette curieuse série ethnographique. Je ne m'attendais +certainement pas, en arrivant à Biban-el-Molouk, d'y trouver des +sculptures qui pourront servir de vignettes à l'histoire des habitants +primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur +vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle +nous fait bien apprécier le chemin que nous avons parcouru depuis. + +Le tombeau de _Rhamsès Ier_, le père et le prédécesseur d'Ousireï, était +enfoui sous les décombres et les débris tombés de la montagne; nous +l'avons fait déblayer: il consiste en deux longs corridors sans +sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une étonnante +conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert +seulement de peintures. Cette simplicité accuse la magnificence du fils, +dont la somptueuse catacombe est à quelques pas de là. + +J'avais le plus vif désir de retrouver à Biban-el-Molouk la tombe du +plus célèbre des Rhamsès, celle de _Sésostris_; elle y existe en effet: +c'est la troisième à droite dans la vallée principale; mais la sépulture +de ce grand homme semble avoir été en butte, soit à la dévastation par +des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont +comblée à très-peu près jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une +espèce de boyau au milieu des éclats de pierres qui remplissent cette +intéressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgré +l'extrême chaleur, jusqu'à la première salle. Cet hypogée, d'après ce +qu'on peut en voir, fut exécuté sur un plan très-vaste et décoré de +sculptures du meilleur style, à en juger par les petites portions encore +subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute +la découverte du sarcophage de cet illustre conquérant: on ne peut +espérer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute été +violé et spolié à une époque fort reculée, soit par les Perses, soit par +des chercheurs de trésors, aussi ardents à détruire que l'étranger avide +d'exercer des vengeances. + +Au fond d'un embranchement de la vallée et dans le voisinage de ce +respectable tombeau reposait le fils de Sésostris; c'est un très-beau +tombeau, mais non achevé. J'y ai trouvé, creusée dans l'épaisseur de la +paroi d'une salle isolée, une petite chapelle consacrée aux mânes de son +père, Rhamsès le Grand. + +Le dernier tombeau, au fond de la vallée principale, se fait remarquer +par son état d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont achevés et +exécutés avec une finesse et un soin admirables; la décoration du reste +de la catacombe, formée de trois longs corridors et de deux salles, a +été seulement tracée en rouge, et l'on rencontre enfin les débris du +sarcophage du Pharaon, en granit, dans un très-petit cabinet dont les +parois, à peine dégrossies, sont couvertes de quelques mauvaises figures +de divinités, dessinées et barbouillées à la hâte. + +Son successeur, dont le nom monumental est _Rhamerri_, ne s'était +probablement pas beaucoup inquiété du soin de sa sépulture: au lieu de +se faire creuser un tombeau comme ses ancêtres, il trouva plus commode +de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son père, et l'étude +que j'ai dû faire de ce tombeau _palimpseste_ m'a conduit à un résultat +fort important pour le complément de la série des règnes formant la +XVIIIe dynastie. + +Le temps ayant causé la chute du stuc appliqué par l'usurpateur +Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau +qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les +légendes d'une reine nommée _Thaoser_; et le temps, faisant aussi +justice de la couverte dont on avait masqué les premiers bas-reliefs de +l'intérieur, a mis à découvert des tableaux représentant cette même +reine, faisant les mêmes offrandes aux dieux, et recevant des divinités +les mêmes promesses et les mêmes assurances que les Pharaons eux-mêmes +dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la même place que +ceux-ci. Il devint donc évident que j'étais dans une catacombe creusée +pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine +ayant exercé par elle-même le pouvoir souverain, puisque son mari, +quoique portent le titre de roi, ne paraît qu'après elle dans cette +série de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers et +les plus importants. _Ménéphtha-Siphtha_ fut le nom de ce souverain en +sous-ordre. + +Comme j'avais déjà trouvé à Ghébel-Selséléh des bas-reliefs de ce prince +qui avait, après le roi Hôrus, continué la décoration du grand spéos de +la carrière, j'ai dû reconnaître alors dans la reine _Thaoser_ la fille +même du roi Hôrus, laquelle, succédant à son père, dont elle était la +seule héritière en âge de régner, exerça longtemps le pouvoir souverain, +et se trouve dans la liste des rois de Manéthon, sous le nom de la reine +_Achenchersès_. Je m'étais trompé à Turin, en prenant l'épouse même +d'Hôrus, la reine _Tmauhmot_, pour la fille de ce prince, mentionnée +dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom, +indifférente pour la série des règnes, n'aurait point été commise si la +légende de la reine, épouse d'Hôrus, eût conservé ses titres initiaux, +qu'une fracture a fait disparaître. _Siphtha_ ne porte donc le titre de +roi qu'en s'a qualité d'époux de la reine régnante; ce qui déjà avait eu +lieu pour les deux maris de la reine _Amensé_, mère de Thouthmosis III +(Moeris). + +Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine +_Thaoser_ et de son mari _Siphtha_ par leur cinquième ou sixième +successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect dû +à des ancêtres, parce qu'il descendait directement de Rhamsès Ier et +que, d'après les listes, il était tout au plus le frère de la reine +Thaoser Achenchersès et continuait directement la ligne masculine à +partir du roi Hôrus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant, +d'abord, d'avoir substitué partout à l'image de la reine la sienne +propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un +casque ou de vêtements et d'insignes convenables seulement à des rois et +non à des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les +cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire +peindre sa propre légende. Cette opération a dû, toutefois, s'exécuter +fort à la hâte, puisque, après avoir métamorphosé la reine Thaoser en +roi Rhamerri, on n'a point eu la précaution de corriger, sur les +bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censés prononcer, +lesquels sont toujours adressés à la reine et ne sauraient l'être +convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu. + +Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la vallée +encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri, +Rhamsès-Meïamoun; mais aujourd'hui le temps ou la fumée a terni l'éclat +des couleurs qui recouvrent la plupart de ces sépulcres; il se +recommande d'ailleurs par huit petites salles percées latéralement dans +le massif des parois du premier et du deuxième corridor, cabinets ornés +de sculptures du plus haut intérêt et dont nous avons fait prendre des +copies soignées. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres +choses, la représentation des travaux de la cuisine; un autre, celle des +meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisième est un +arsenal complet où se voient des armes de toute espèce et les insignes +militaires des légions égyptiennes; ici on a sculpté les barques et les +canges royales avec toutes leurs décorations. L'un d'eux aussi nous +montre le tableau symbolique de l'année égyptienne, figurée par six +images du Nil et six images de l'Égypte personnifiée, alternées, une +pour chaque mois et portant les productions particulières à la division +de l'année que ces images représentent. J'ai dû faire copier, dans l'un +de ces jolis réduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs +couleurs, parce qu'ils n'ont été exactement publiés par personne. + +En voilà assez sur _Biban-el-Molouk_. J'ai hâte de retourner à Thèbes, +où l'on ne sera point fâché de me suivre. Je dois cependant ajouter que +plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le témoignage +écrit qu'elles étaient, il y a bien des siècles, abandonnées, et +seulement visitées, comme de nos jours, par beaucoup de curieux +désoeuvrés, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient +s'illustrer à jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les +bas-reliefs, qu'ils ont ainsi défigurés. Les sots de tous les siècles y +ont de nombreux représentants: on y trouve d'abord des Égyptiens de +toutes les époques, qui se sont inscrits, les plus anciens en +hiératique, les plus modernes en démotique; beaucoup de Grecs de +très-ancienne date, à en juger par la forme des caractères; de vieux +Romains de la république, qui s'y décorent, avec orgueil du titre de +_Romanos_; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers +empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyés au milieu des +superlatifs qui les précèdent ou qui les suivent; plus, des noms de +Coptes accompagnés de très-humbles prières; enfin les noms des voyageurs +européens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard +ou le désoeuvrement ont amenés dans ces tombes solitaires. J'ai +recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur +contenu, soit pour leur intérêt sous le rapport paléographique. Ce sont +toujours des matériaux[Footnote: A Bém-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau +du nommé Roteï (c'est l'hypogée composé d'une seule chambre +rectangulaire, ornée dans le fond de deux rangées de trois colonnes, et +dont la porte regarde à l'ouest et la vallée de l'Égypte), on remarque +sur la paroi méridionale un enfoncement régulièrement taillé comme pour +une armoire, et c'est dans l'épaisseur de cet enfoncement que j'ai +trouvé écrite au charbon, et presque effacée, cette inscription bien +simple: 1800. 3e RÉGIMENT DE DRAGONS. Je me suis fait un devoir de +repasser pieusement ces traits à l'encre noire avec un pinceau, en +ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. Champollion _restduit_).], +et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles égyptiens, qui auront +bien quelque prix translatés à Paris..... J'y pense souvent..... Adieu. + + + + +QUATORZIEME LETTRE + + +Thèbes, le 18 juin 1829. + +Depuis mon retour au milieu des ruines de cette aînée des villes +royales, toutes mes journées ont été consacrées à l'étude de ce qui +reste d'un de ses plus beaux édifices, pour lequel je conçus, à sa +première vue, une prédilection marquée. La connaissance complète que +j'en ai acquise maintenant la justifie au delà de ce que je devais +espérer. Je veux parler ici d'un monument dont le véritable nom n'est +pas encore fixé, et qui donne lieu à de fort vives controverses: celui +qu'on a appelé d'abord le _Memnonium_, et ensuite le _Tombeau +d'Osimandyas_. Cette dernière dénomination appartient à la Commission +d'Égypte; quelques voyageurs persistent à se servir de l'autre, qui +certainement est fort mal appliquée et très-inexacte. Pour moi, je +n'emploierai désormais, pour désigner cet édifice, que son nom égyptien +même, sculpté dans cent endroits et répété dans les légendes des frises, +des architraves et des bas-reliefs qui décorent ce palais. Il portait le +nom de _Rhamesséion_, parce que c'était à la munificence du Pharaon +Rhamsès le Grand que Thèbes en était redevable. + +L'imagination s'ébranle et l'on éprouve une émotion bien naturelle en +visitant ces galeries mutilées et ces belles colonnades, lorsqu'on pense +qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus célèbre +et du meilleur des princes que la vieille Égypte compte dans ses longues +annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends à la mémoire de +Sésostris l'espèce de culte religieux dont l'environnait l'antiquité +tout entière. + +Il n'existe du Rhamesséion aucune partie complète; mais ce qui a échappé +à la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer +l'ensemble de l'édifice et pour s'en faire une idée très-exacte. +Laissant à part sa partie architecturale, qui n'est point de mon +ressort, mais à laquelle je dois rendre un juste hommage en disant que +le Rhamesséion est peut-être ce qu'il y a de plus noble et de plus pur à +Thèbes en fait de grand monument, je me bornerai à indiquer rapidement +le sujet des principaux bas-reliefs qui le décorent, et le sens des +inscriptions qui les accompagnent. + +Les sculptures qui couvraient les faces extérieures des deux massifs du +premier pylône, construit en grès, ont entièrement disparu, car ces +massifs se sont éboulés en grande partie. Des blocs énormes de calcaire +blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils +sont décorés, ainsi que l'épaisseur des deux massifs entre lesquels +s'élevait cette porte, des légendes royales de Rhamsès le Grand, et de +tableaux représentant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes +divinités de Thèbes, Amon-Ra, Amon générateur, la déesse Mouth, le jeune +dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi reçoit à son +tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal +d'entre eux, parce que c'est là que j'ai lu pour la première fois le nom +véritable de l'édifice entier. + +Le dieu Atmou (une des formes de Phré) présente au dieu Mandou le +Pharaon Rhamsès le Grand, casqué et en habits royaux; cette dernière +divinité le prend par la main en lui disant: «Viens, avance vers les +demeures divines pour contempler ton père, le seigneur des dieux, qui +t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et régner +sur le trône d'Hôrus.» Plus loin, en effet, on a figuré le grand dieu +Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: «Voici ce que dit +Amon-Ra, roi des dieux, et qui réside dans le _Rhamesséion de Thèbes_: +Mon fils bien-aimé et de mon germe, seigneur du monde, Rhamsès! mon +coeur se réjouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as voué cet +édifice; je te fais le don d'une vie pure à passer sur le trône de Sev +(Saturne) (c'est-à-dire dans la royauté temporelle).» Il ne peut donc, à +l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom à donner à ce +monument. + +Les tableaux militaires, relatifs aux conquêtes du roi, couvrent les +faces des deux massifs du pylône sur la première cour du palais; ils +sont visibles en assez grande partie, parce que l'éboulement des +portions supérieures du pylône a eu lieu du côté opposé. Ces scènes +militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont +sculptées dans l'intérieur du temple d'_Ibsamboul_ et sur _le pylône de +Louqsor,_ qui font partie du Rhamesséion ou Rhamséion oriental de +Thèbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se +rapportent évidemment à une même campagne contre des peuples asiatiques +qu'on ne peut, d'après leur physionomie et d'après leur costume, +chercher ailleurs, je le répète, que dans cette vaste contrée sise entre +le Tigre et l'Euphrate d'un côté, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contrée +que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutôt le +pays qu'elle habitait, se nommait _Chto, Chéto, Scéhto_ ou _Schto_; car +je me suis aperçu, enfin, que le nom par lequel on la désigne +ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer +_Pscharanschétko, Pscharinschèto_ ou _Pscharéneschto_ (vu l'absence des +voyelles médiales), est composé de trois parties distinctes: 1e d'un mot +égyptien, épithète injurieuse _Pscharé_ qui signifie une plaie; 2e de la +préposition N (_de_) que j'avais d'abord crue radicale; 3e de _Chto, +Schto, Schéto,_ véritable nom de la contrée. Les Égyptiens désignèrent +donc ces peuples ennemis sous la dénomination de _la plaie de Schéto_, +de la même manière que l'Ethiopie est toujours appelée _la mauvaise race +de Kousch_. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me +portent à croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la +Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici. + +On a sculpté sur le massif de droite la réception des ambassadeurs +scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la présence de +Rhamsès, qui leur adresse des reproches; les soldats, dispersés dans le +camp, se reposent ou préparent leurs armes, et donnent des soins aux +bagages; en avant du camp, deux Égyptiens administrent la bastonnade à +deux prisonniers ennemis, afin, porte la légende hiéroglyphique, de leur +faire dire ce que fait _la plaie de Schéto_. Au bas du tableau est +l'armée égyptienne en marche, et à l'une des extrémités se voit un +engagement entre les chars des deux nations. + +La partie gauche de ce massif offre l'image d'une série de forteresses +desquelles sortent des Égyptiens emmenant des captifs; les légendes +sculptées sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et apprennent +que Rhamsès le Grand les a prises de vive force la huitième année de son +règne. + +Il manque près de la moitié du massif de droite du pylône; ce qui reste +offre les débris d'un vaste bas-relief représentant une grande bataille, +toujours contre les Schéto. Comme j'aurai l'occasion d'en décrire une +seconde, tout à, fait semblable et beaucoup mieux conservée, je passerai +rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a représenté l'un des +principaux chefs bactriens, nommé _Schiropsiro_ ou _Schiropasiro_, +blessé et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi, +fuyant devant le vainqueur, un allié, le chef de _la mauvaise race du +pays de Schirbech_ ou _Schilbesch_. A côté de la bataille est un tableau +triomphal: Rhamsès le Grand, debout, la hache sur l'épaule, saisit de sa +main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on +lit: «Les chefs des contrées du Midi et du Nord conduits en captivité +par Sa Majesté.» + +Les colonnades qui fermaient latéralement la première cour n'existent +plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et +les deux pylônes est encombré des énormes débris du plus grand et du +plus magnifique colosse que les Égyptiens aient peut-être jamais élevé: +c'était celui de _Rhamsès le Grand._ Les inscriptions qui le décorent ne +permettent pas d'en douter. Les légendes royales de cet illustre Pharaon +se lisent en grands et beaux hiéroglyphes vers le haut des bras, et se +répètent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse, +_quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur_, non compris +la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut. + +Il faut admirer à la fois la puissance du peuple qui érigea ce +merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutilé avec tant +d'adresse et de soins. + +Ce beau monument s'élevait devant le massif de gauche du second pylône +ou mur, détruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos fouilles +que je me suis assuré que l'on avait aussi couvert ce massif de +sculptures représentant des scènes militaires; j'y ai retrouvé le bas +d'un tableau représentant le roi, après une grande bataille, recevant +des principaux officiers le compte des ennemis tués dans l'action, et +dont les mains coupées sont entassées à ses pieds. Plus loin existait +une inscription toujours relative à la guerre contre les Schéto; le peu +qui reste des dernières ligues, interrompu par de nombreuses fractures, +m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques +abondants en noms propres et en désignations géographiques. Il y est +surtout question des honneurs que le roi accorde à deux chefs Scythes ou +bactriens, _Iroschtoasiro,_ grand chef du pays de Schéto, et +_Peschorsenmausiro,_ qualifié aussi de grand chef: ce sont +très-probablement les gouverneurs établis par le conquérant après la +soumission du pays. + +Les sculptures du massif de droite du deuxième pylône ou mur subsistent +en très grande partie sous la galerie de la seconde cour à droite en +entrant; c'est le tableau d'une bataille livrée sur le bord d'un fleuve, +dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve, +et sur les murailles de laquelle on lit: _la ville forte Watsch_ ou +_Batsch_ (la première lettre est douteuse). Vers l'extrémité actuelle du +tableau, à la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamsès sur son +char lancé au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et +de mourants. Il décoche des flèches contre la masse des ennemis en +pleine déroute; derrière le char, sur le terrain que le héros vient de +quitter, sont entassés les cadavres des vaincus, sur les-quels +s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nommé _Torokani,_ blessé d'une +flèche à l'épaule et tombant sur l'avant de son char brisé. Sous les +pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de +_Torokato, chef des soldats du pays de Nakbésou_, et ceux de plusieurs +autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, _Shiropasiro_, +se retire sur le bord du fleuve; les flèches du roi ont déjà atteint +_Tiotouro_ et _Simaïrosi_, fuyant dans la plaine et se dirigeant du côté +de la ville. D'autres chefs se réfugient vers le fleuve, dans lequel se +précipitent lès chevaux du chef _Krobschatosi_, blessé, et qu'ils +entraînent avec eux. Plusieurs enfin, tels que _Thotâro_ et _Mafèrima, +frère_ (allié) _de la plaie de Schêto _(des Bactriens), sont allés +mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels +que le Bactrien _Sipaphéro_, ont été assez heureux pour traverser, +secourus et accueillis sur la rive opposée par une foule immense +accourue pour connaître le résultat de la bataillé. C'est au milieu de +tout ce peuple amoncelé qu'on aperçoit un groupe donnant des secours +empressés à un chef que l'on vient de retirer du fleuve, où il s'est +noyé; on le tient _suspendu par les pieds, la tête en bas_, et on +s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler +à la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne +produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement +de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: «Le chef de la mauvaise +race du pays des _Schirbesch_, qui s'est éloigné de ses guerriers en +fuyant le roi du côté du fleuve.» + +Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par _un pont_ jeté sur +l'une des branches du fleuve, on remarque des symptômes d'un prochain +changement dans l'état des esprits: un individu adresse un discours à +ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses +compatriotes à se soumettre au joug de Rhamsès le Grand; on lit en +effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une inscription +ainsi conçue: «Je célèbre la gloire du dieu gracieux, parce qu'il a +dit....» Le reste est détruit. + +J'ai voulu, en entrant dans tous ces détails, donner une idée des +bas-reliefs historiques dont on décorait les grands monuments de +l'Égypte, de ces compositions immenses que je me plais à nommer des +_tableaux homériques_ ou de la sculpture héroïque, parce qu'ils sont +pleins de ce feu et de ce désordre sublimes qui nous entraînent, à la +lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, considéré à part, sera +trouvé certainement défectueux dans quelques points relatifs à la +perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines; +mais ces petits défauts de détails sont rachetés, et au delà, par +l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus _beaux vases grecs_ +représentant des _combats_ pèchent précisément (si péché il y a) sous +les mêmes rapports que ces bas-reliefs égyptiens. + +Sur le haut de cette grande paroi on a sculpté un long bas-relief, +mutilé au commencement et à la fin, représentant Rhamsès le Grand +célébrant la panégyrie du grand dieu de Thèbes, le double Hôrus, ou Amon +générateur. Comme j'aurai l'occasion de décrire une fête semblable +existant dans tout son entier au palais de Médinet-Habou, je me +contenterai de dire que c'est ici qu'existe une série de statuettes de +rois rangées par ordre de règne; ce sont: 1° Mènes (le premier roi +terrestre); 2° un prénom inconnu, antérieur à la dix-septième dynastie; +3° Amosis; 4° Aménothph Ier; 5° Thouthmosis Ier; 6° Thouthmosis III; 7° +Aménothph II; 8° Thouthmosis IV; 9° Aménothph III; 10° Hôrus; 11° +Rhamsès Ier; 12° Ousereï; 13° Rhamsès le Grand lui-même. Cette série ne +donne que la ligne directe des ancêtres du conquérant; ainsi Thouthmosis +II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) était fils d'une fille +de Thouthmosis Ier. + +De nombreux bas-reliefs représentant des actes d'adoration du roi +Rhamsès aux grandes divinités de Thèbes couvrent trois faces des piliers +formant la galerie devant le pylône; sur la quatrième face de chacun +d'eux on voit, sculptée de plein relief, une image colossale du roi +d'environ trente pieds de hauteur. Voici les légendes les mieux +conservées des quatre qui subsistent encore: + +«Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a élevées par +son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuvé par Phré, le +fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamsès, le bien-aimé d'Amon-Ra. + +«Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a comblé de ses bienfaits, +lui, le roi soleil, etc. + +«Le bien-aimé d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein de vigilance, le +plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contrées à sa domination, +lui, le roi soleil, etc., le bien-aimé de la déesse Mouth.» + +Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquité s'est plu à +louer dans Sésostris: les grands ouvrages qu'il a fait exécuter, les +bonnes lois qu'il donna à sa patrie, et la vaste étendue de ses +conquêtes. + +Les piliers ornés de colosses qui font face à ceux-ci et les colonnes +qui formaient la seconde cour du palais du côté droit se font aussi +remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les décorent. Les +piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont +entièrement détruits. + +Je ne m'étendrai point sur les intéressants bas-reliefs qui couvrent la +partie gauche du mur du fond du péristyle; je me hâte d'entrer dans la +salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore intactes, +et charmeraient par leur élégante majesté les yeux même les plus +prévenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou romaine. + +Quant à la destination de cette belle salle, à la disposition des +colonnes et à la forme des chapiteaux qui les décorent, je laisserai +parler sur ces divers points la dédicace elle-même de la salle, +sculptée, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en +très-beaux hiéroglyphes. + +«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région +supérieure, et de la région inférieure, le défenseur de l'Égypte, le +castigateur des contrées étrangères, l'Hôrus resplendissant possesseur +des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde +(soleil gardien de justice approuvé par Phré), le fils du soleil, le +seigneur des diadèmes, le bien-aimé d'Ammon, RHAMSÈS, a fait exécuter +ces constructions en l'honneur de son père Amon-Ra, roi des dieux; il a +fait construire la _grande salle d'assemblée_ en bonne pierre blanche de +grès, soutenue par de _grandes colonnes_ à chapiteaux imitant des fleurs +épanouies, flanquées de colonnes plus petites à chapiteaux imitant un +bouton de lotus tronqué; salle qu'il voue au seigneur des dieux pour la +célébration de sa panégyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le roi de son +vivant.» + +Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais égyptiens un +caractère si particulier, furent véritablement destinées, comme on le +soupçonnait, à tenir de grandes assemblées, soit politiques, soit +religieuses, c'est-à-dire ce qu'on nommait des _panégyries_ ou réunions +générales: c'est ce dont j'étais déjà convaincu avant d'avoir découvert +cette curieuse dédicace, parce que, observant la forme du caractère +hiéroglyphique exprimant l'idée _panégyrie_ sur les obélisques de Rome, +où ce caractère est sculpté en grand, je m'étais aperçu qu'il +représentait, au propre, une salle hypostyle avec des sièges disposés au +pied des colonnes. + +C'est à l'entrée de la salle hypostyle du Rhamesséion, à droite, +qu'existe un bas-relief dans lequel on a représenté la reine mère du +conquérant. Elle se nommait _Taouaï_; une belle statue de cette +princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copié les inscriptions, +mais des fractures pouvaient donner lieu à quelques incertitudes; elles +sont levées par le bas-relief que j'ai sous les yeux. + +On trouve du même côté un grand tableau historique, décrit ou dessiné +par tous les voyageurs qui ont visité l'Égypte; le seul dessin exact que +l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publié dans son _Voyage à +Méroé_. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit +moi-même les légendes, qui sont intéressantes, quoique incomplètes sur +plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui +se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi +Rhamsès vient de vaincre les Schéto, qu'il a mis en pleine déroute. Deux +princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment +_Mandouhi Schopsch_ et _Schat-kemkémé_. C'étaient le quatrième et le +cinquième des enfants de Rhamsès. Les vaincus sont encore des peuples de +Schéto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville placée à +l'extrémité droite du tableau, où s'ouvre une nouvelle scène. Quatre +autres fils du conquérant, les septième, huitième, neuvième et dixième +de ses enfants, appelés _Méïamoun, Amenhemwa, Noubtei_ et _Setpanré_, +sont établis sous les murs de la place; les assiégés opposent une +vigoureuse résistance; mais déjà les Égyptiens ont dressé les échelles, +et les murailles vont être escaladées. Une fracture a malheureusement +fait disparaître la première partie du nom de la ville assiégée; il ne +reste plus que les syllabes.... _apouro_. + +Des tableaux religieux, exécutés avec beaucoup de soin, existent sous le +fût des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on y voit +successivement toutes les divinités égyptiennes du premier ordre, et +principalement celles dont le culte appartenait d'une manière plus +spéciale au nome diospolitain, annoncer à Rhamsès les bienfaits dont +elles veulent le combler en échange des riches offrandes qu'il leur +présente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la +seconde cour, reparaissent en première ligne les divinités protectrices +du palais, auxquelles ce bel édifice était plus particulièrement +consacré: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement +par _résidant_ ou _qui résident dans le Rhamesséion de Thèbes_; à leur +tête paraît Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de +générateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phré, Atmou, Meuï, Sev, et +les déesses Pascht et Hathôr. Chacune d'elles accorde au Pharaon une +grâce particulière. Voici quelques exemples de ces formules donatrices, +extraites des galeries et des colonnades du Rhamesséion: + +«J'accorde que ton édifice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra). + +«Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l'Égypte (Isis). + +«Je t'accorde la domination sur toutes les contrées (Amon-Ra). + +«J'inscris à ton nom les attributions royales du soleil (Thôth). + +«Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'être vigilant comme le fils +de Netphé (Amon-Ra). + +«Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident (Amon-Ra). + +«Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un règne joyeux +(Sev, Saturne). + +«Je te donne l'Égypte supérieure et l'Égypte inférieure à diriger en roi +(Netphé, Rhéa). + +«Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord à fouler sous tes +sandales (Thméi, la justice). + +«Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le +Gardien des portes célestes). + +«Je veux que ton palais subsiste à toujours (Meuï). + +«Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la +déesse Pascht). + +«Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares (la +déesse Pascht).» + +La portion des murailles de la salle hypostyle échappée aux ravages des +hommes présente des scènes plus riches et plus développées: sur le mur +du fond, à la droite et à la gauche de la porte centrale, existent +encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des +figures et le fini de leur exécution. Dans le premier, la déesse Pascht +à tête de lion, _l'épouse de Phtha, la dame du palais céleste_, lève sa +main droite vers la tête de Rhamsès couverte d'un casque, en lui disant: +«Je t'ai préparé le diadème du soleil, que ce casque demeure sur ta +corne (le front) où je l'ai placé.» Elle présente en même temps le roi +au dieu suprême, Amon-Ra, qui, assis sur son trône, tend vers la face du +roi les emblèmes d'une vie pure. + +Le second tableau représente l'_institution royale_ du héros égyptien, +les deux plus grandes divinités de l'Égypte l'investissant des pouvoirs +royaux. Amon-Ra, assisté de Mouth, la grande mère divine, remet au roi +Rhamsès la _faux de bataille_, le type primitif de la _harpé_ des mythes +grecs, arme terrible appelée _schopsch_ par les Égyptiens, et lui rend +en même temps les emblèmes de la direction et de la modération, le fouet +et le _pedum_, en prononçant la formule suivante: + +«Voici ce que dit Amon-Ra qui réside dans le Rhamesséion: Reçois la faux +de bataille pour contenir les nations étrangères et trancher la tête des +impurs; prends le fouet et le _pedum_ pour diriger la terre de Kémé +(l'Égypte).» + +Le soubassement de ces deux tableaux offre un intérêt d'un autre genre: +on y a représenté en pied, et dans un ordre rigoureux de primogéniture, +les enfants mâles de Rhamsès le Grand. Ces princes sont revêtus du +costume réservé à leur rang; ils portent les insignes de leur dignité, +le _pedum_ et un éventail formé d'une longue plume d'autruche fixée à +une élégante poignée, et sont au nombre de vingt-trois; famille +nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on +considère d'abord que Rhamsès eut, à notre connaissance, au moins deux +femmes légitimes, les reines Nofré-Ari et Isénofré, et qu'il est de plus +très-probable que les enfants donnés au conquérant par des concubines ou +des maîtresses prenaient rang avec les enfants légitimes, usage dont +fait foi l'ancienne histoire orientale tout entière. Quoi qu'il en soit, +on a sculpté au-dessus de la tête de chacun des princes, d'abord le +titre qui leur est commun à tous, savoir: le fils du roi et de son +germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus âgés par +conséquent), la désignation des hautes fonctions dont ils se trouvaient +revêtus à l'époque où ces bas-reliefs furent exécutés. Le premier se +trouve ainsi qualifié: porte-éventail à la gauche du roi, le jeune +secrétaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats +(l'armée), le premier-né et le préféré de son germe, Amenhischôpsch; le +second, nommé Rhamsès comme son père, était porte-éventail à la gauche +du roi et secrétaire royal, commandant en chef les soldats du maître du +monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisième, +porte-éventail à la gauche du roi, comme ses frères (titre donné en +général à tous les princes sur d'autres monuments), était de plus +secrétaire royal, commandant de la cavalerie, c'est-à-dire des chars de +guerre de l'armée égyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms +propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de +quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires +du roi au moment de leur naissance, tels que Nében-Schari (le maître du +pays de Schari), Nébenthonib (le maître du monde entier), +Sanaschténamoun (le vainqueur par Ammon), soit à des titres nouveaux +adoptés dans le protocole de Rhamsès le Grand, comme par exemple +Patavéamoun (Ammon est mon père), et Septenri (approuvé par le soleil), +titre qui se retrouve dans le prénom du roi. + +J'observe en même temps dans cette série de princes un fait +très-notable: on y a, postérieurement à la mort de Rhamsès le Grand, +caractérisé d'une manière particulière celui de ses vingt-trois enfants +qui monta sur le trône après lui; ce fut son treizième fils, nommé +Ménephtha, qui lui succéda. Il est visible qu'on a en conséquence +modifié, après coup, le costume de ce prince, en ornant son front de +l'_uraeus_ et en changeant sa courte _sabou_ en longue tunique royale; +de plus, à côté de sa légende première, où se lit le nom de Ménephtha, +qu'il conserva en montant sur le trône, on a sculpté le premier +cartouche de sa légende royale, son cartouche prénom (soleil esprit aimé +des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son +règne. + +En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans +une salle qui a conservé une partie de ses colonnes, et où la décoration +prend un caractère tout particulier. Dans la portion de palais que nous +venons de parcourir, des hommages généraux sont adressés aux principales +divinités de l'Égypte, comme il convenait dans des cours ou des +péristyles ouverts à toute la population, et dans la salle hypostyle où +se tenaient les grandes assemblées. Mais ici commencent véritablement la +partie privée du palais et les salles qui servaient d'habitation au roi, +le lieu qu'était censé habiter aussi plus particulièrement le roi des +dieux auquel ce grand édifice était consacré. C'est ce que prouvent les +bas-reliefs sculptés sur les parois à la droite et à la gauche de la +porte: ces tableaux représentent quatre grandes barques ou _bari_ +sacrées, portant un petit naos sur lequel un voile semble jeté comme +pour dérober à tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces +_bari_ sont portées sur les épaules par vingt-quatre ou dix-huit +prêtres, selon l'importance du maître de la _bari_. Les insignes qui +décorent la proue et la poupe des deux premières barques sont les têtes +symboliques de la déesse Mouth et du dieu Chons, l'épouse et le fils +d'Amon-Ra; enfin, la troisième et la quatrième portent les têtes du roi +et de la reine, coiffés des marques de leur dignité. Ces tableaux, comme +nous l'apprennent les légendes hiéroglyphiques, représentent les deux +divinités et le couple royal venant rendre hommage au père des dieux, +Amon-Ra, qui établit sa demeure dans le palais de Rhamsès le Grand. Les +paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, aucun +doute à cet égard: «Je viens, dit la déesse Mouth, rendre hommage au roi +des dieux, Amon-Ra, modérateur de l'Égypte, afin qu'il accorde de +longues années à son fils qui le chérit, le roi Rhamsès.» + +«Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majesté, ô +Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure à ton fils, qui +t'aime, le seigneur du monde.» + +Le roi Rhamsès dit seulement: «Je viens à mon père Amon-Ra, à la suite +des dieux qu'il admet en sa présence à toujours.» + +Mais la reine Nofré-Ari, surnommée ici Ahmosis (engendrée de la lune), +exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: «Voici ce que +dit la déesse épouse, la royale mère, la royale épouse, la puissante +dame du monde, Ahmosis-Nofré-Ari: Je viens pour rendre hommage à mon +père Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections +(c'est-à-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans l'allégresse en +contemplant tes bienfaits; ô toi, qui établis le siège de ta puissance +dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamsès, accorde-lui +une vie stable et pure; que ses années se comptent par périodes de +panégyries!» + +Enfin, la paroi du fond de cette salle était ornée de plusieurs tableaux +représentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les grâces +qu'Amon-Ra accordait au héros égyptien: il n'en reste plus qu'un seul, à +la droite de la porte. Le roi est figuré assis sur un trône, au pied de +celui d'Amon-Ra-Atmou, et à l'ombre du vaste feuillage d'un persea, +l'arbre céleste de la vie: le grand dieu et la déesse Saf qui présidait +à l'écriture, à la science, traçant sur les fruits cordiformes de +l'arbre le cartouche prénom de Rhamsès le Grand; tandis que d'un autre +côté le dieu Thôth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel +Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: «Viens, je sculpte ton nom +pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre divin.» + +La porte qui, de cette salle, conduisait à une seconde, également +décorée de colonnes, dont quatre subsistent encore, mérite une attention +particulière, soit sous le rapport de son exécution matérielle, soit +pour les sculptures qui la décorent. + +Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief +tellement bas qu'il est évident qu'on les a usés avec soin pour en +diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et à la barbarie, +qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque, +ayant fait déblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu une +inscription dédicatoire de Rhamsès le Grand, dans les formes ordinaires +pour les dédicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que cette +porte a été _recouverte d'or pur_. J'ai étudié alors les surfaces avec +plus de soin. En examinant de plus près l'espèce de stuc blanc et fin +qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'aperçus que +ce stuc _avait été étendu sur une toile_ appliquée sur les tableaux, +qu'on avait rétabli sur le stuc même les contours et les parties +saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce procédé m'ayant +paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici. + +Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un intérêt bien +plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une +douzaine de petits bas-reliefs représentant le roi Rhamsès adorant les +membres de la triade thébaine: ces divinités tournent toutes le dos à +l'entrée de la porte en question, parce qu'elles sont seulement en +rapport avec la première salle et non avec la seconde, à laquelle cette +porte sert d'entrée. Mais au bas des jambages, et immédiatement +au-dessus de la dédicace, sont sculptées deux divinités, la face tournée +vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui était +par conséquent sous leur juridiction. Ces deux divinités sont, à gauche, +le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thôth à tête +d'Ibis, et à droite la déesse Saf, compagne de Thôth, portant le titre +remarquable de _dame des lettres présidente de la bibliothèque_ (mot à +mot, _la salle des livres_). De plus, le dieu est suivi d'un de ses +parèdres, qu'à sa légende et à un grand _oeil_ qu'il porte sur la tête +on reconnaît pour _le sens de la vue_ personnifié, tandis que le parèdre +de la déesse est _le sens de l'ouïe_ caractérisé par une grande oreille +tracée également au-dessus de sa tête, et par le mot _sôlem_ (l'ouïe) +sculpté dans sa légende; il tient de plus en main tous les instruments +de l'écriture, comme pour écrire tout ce qu'il entend. + +Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels +bas-reliefs l'entrée d'une bibliothèque? Et à ce mot, la controverse qui +divise nos savants sur le fameux monument d'_Osimandyas_, si connu par +sa bibliothèque, et sur ses rapports avec le Rhamesséion. se présente +naturellement à ma pensée. + +Dès les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamesséion la +description que Diodore nous a conservée du monument d'Osimandyas, je +fus frappé de retrouver autour de moi et dans le même ordre les parties +analogues et presque les mêmes détails du grand édifice dont Diodore +emprunte à Hécatée une notice si complète. + +D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas à dix +stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas +tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).--Nous avons trouvé, en +effet, à une distance à peu près égale du Rhamesséion, une vallée +renfermant les tombeaux, encore ornés de peintures et d'inscriptions, +d'une douzaine de femmes, mais de reines égyptiennes, dont le premier +titre dans leur légende fut toujours celui d'_épouse d'Ammon_. + +Le monument d'Osimandyas s'annonçait par un grand pylône _de pierre +variée_ ([Greek: lithou poikilou]).--Le premier pylône du Rhamesséion, +dont les massifs sont en grès rougeâtre et la porte en calcaire blanc, a +quelque analogie avec cette expression. + +Ce pylône donnait entrée dans un péristyle dont les piliers étaient +ornés de figures colossales; on passait de là à un second pylône bien +plus soigné que le premier, sous le rapport de la sculpture, et à +l'entrée duquel se trouvait _le plus grand colosse de l'Égypte_, d'un +seul bloc de granit de Syène.--Tout cela se rapproche du Rhamesséion, à +quelques différences de mesures près; mais l'exactitude des anciens +copistes, transcrivant les quantités de ces mesures, est-elle certaine? +Là existent encore aujourd'hui les immenses débris _du plus grand +colosse_ connu de l'Égypte; il est en granit de Syène: ce sont là des +traits remarquables. + +Dans le péristyle qui suivait le pylône, dit Hécatée, on avait +représenté le roi, qu'on appelle _Osimandyas_, faisant la guerre aux +révoltés de Bactriane, assiégeant une ville entourée des eaux d'un +fleuve, etc.--C'est la description exacte des bas-reliefs encore +existants sous le deuxième péristyle du Rhamesséion; et si l'on n'y voit +plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des +quatre princes commandant les divisions de l'armée, c'est que les murs +du fond du péristyle sont détruits et qu'il n'en subsiste pas la +huitième partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les monuments +d'Égypte, des rois assiégeant des villes _entourées par un fleuve_: cela +existe réellement à Ibsamboul, à Derri, sur les pylônes de Loùqsor et au +Rhamesséïon; mais tous ces monuments sont de Rhamsès le Grand, et +reproduisent les événements _de la même campagne_. + +Sur le second mur du péristyle, dit la description du monument +d'Osimandyas, sont représentés les captifs ramenés par le roi de son +expédition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: et, sur le +mur de fond du péristyle du Rhamesséion, j'ai mis à découvert, par des +fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amène des prisonniers +au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupées. + +Sur un troisième côté du péristyle du monument d'Osimandyas étaient +représentés _des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette +guerre_.--Au Rhamesséion, le registre supérieur de la paroi sur laquelle +est sculptée la bataille représente la fin d'une grande solennité +religieuse à laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau +commençait, sans aucun doute, sur le mur de fond du côté droit du +péristyle. + +On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du +monument d'Osimandyas par trois portes ornées de deux colosses.--Tout +cela se trouve exactement au Rhamesséion, immédiatement aussi après le +second péristyle. Après la salle hypostyle de l'Osimandyéion venait un +espace désigné dans les traductions sous le nom de _promenoir_.--Dans le +Rhamesséion, une salle décorée des barques symboliques des dieux succède +à la salle hypostyle. + +_Ensuite_, a dit Diodore, _venait la bibliothèque_; et c'est +effectivement sur la porte qui, du _promenoir_ du Rhamesséion, conduit +_à la salle suivante_, que j'ai trouvé des bas-reliefs si convenables à +l'entrée d'une _bibliothèque_. + +La salle de la bibliothèque est presque entièrement rasée; il n'en reste +que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de +la porte: sur ces murailles on a sculpté des tableaux représentant le +roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinités de +l'Égypte--à Amon-Ra, Mouth, Chons, Phré, Phtha, Pascht, Nofré-Thmou, +Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces +parois est occupée par deux énormes tableaux divisés en de nombreuses +colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues séries de noms de +divinités et leurs images de petite proportion; c'est un panthéon +complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux _synoptiques_, +fait nommément des libations et des offrandes à tous les dieux ou +déesses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec le +_monument d'Osimandyas_. _On voit dans la salle de la bibliothèque_, dit +en effet la description grecque, _les images de tous, les dieux de +l'Égypte; le roi leur présente de la même manière des offrandes +convenables à chacun d'eux_. + +Cette comparaison des ruines du Rhamesséion avec la description du +monument d'Osimandyas conservée dans Diodore de Sicile, a été déjà +faite, et avec bien plus de détails encore, par MM. Jollois et +Devilliers dans leur _Description générale de Thèbes_, travail important +auquel je me plais à donner de justes éloges parce que j'ai vu les +lieux, et que j'ai pu juger par moi-même de l'exactitude de leur +description; mais j'ai dû reproduire rapidement ce parallèle dans cette +lettre, par le besoin de mettre à leur véritable place quelques faits +nouveaux que j'ai observés, et qui rendent si frappante l'analogie du +monument décrit par les Grecs avec le monument dont j'étudie les ruines. +Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur +_identité_, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma profession de +foi toute simple: + +De deux choses l'une: ou le monument décrit par Hécatée sous le nom de +_monument d'Osimandyas_ est le même que le _Rhamesséion occidental de +Thèbes_, ou bien le _Rhamesséion_ n'est qu'une _copie_, à la différence +des mesures près, si l'on peut s'exprimer ainsi, du _monument +d'Osimandyas_. + +Ici se terminent les débris du palais de Sésostris; il ne reste plus de +traces de ces dernières constructions, qui devaient s'étendre encore du +côté de la montagne. Le Rhamesséion est le monument de Thèbes le plus +dégradé, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'élégante +majesté de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression +plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps +à son étude sans l'épuiser; mais d'autres monuments de la rive opposée +du Nil, où est toujours Thèbes, m'arrachent à ces merveilles.... Et je +pense à la France.... Adieu. + + + + +QUINZIÈME LETTRE + + +Thèbes, le 18 juin 1829. + +En quittant le noble et si élégant palais de Sésostris, _le +Rhamesséion_, et avant d'étudier avec tout le soin qu'ils méritent les +nombreux édifices antiques entassés sur la butte factice nommée +aujourd'hui _Médinet-Habou_, je devais, pour la régularité de mes +travaux, m'occuper de quelques constructions intermédiaires ou voisines +qui, soit pour leur médiocre étendue, soit par leur état presque total +de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs. + +Je me dirigeai d'abord vers la vallée d'_El-Assasif_, située au nord du +Rhamesséion, et qui se termine brusquement au pied des rochers calcaires +de la chaîne libyque: là existent les débris d'un édifice au nord du +tombeau d'Osimandyas. + +Mon but spécial était de constater l'époque encore inconnue de ces +constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai à +l'examen des sculptures et surtout des légendes hiéroglyphiques +inscrites sur les blocs isolés et les pans de murailles épars sur un +assez grand espace de terrain. + +Je fus d'abord frappé de la finesse du travail de quelques restes de +bas-reliefs martelés à moitié par les premiers chrétiens; et une porte +de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire +blanc, me donna la certitude que l'édifice entier appartenait à la +meilleure époque de l'art égyptien. + +Cette porte, ou petit propylon, est entièrement couverte de légendes +hiéroglyphiques. On a sculpté sur les jambages, en relief très-bas et +fort délicat, deux images en pied de Pharaons revêtus de leurs insignes. +Toutes les dédicaces sont doubles et faites contemporainement au nom de +deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang +se nomme Aménenthé; l'autre ne marche qu'après, c'est Thouthmosis III, +nommé Moeris par les Grecs. + +Si j'éprouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le reste de +l'édifice le célèbre Moeris, orné de toutes les marques de la royauté, +céder ainsi le pas à cet Aménenthé qu'on chercherait en vain dans les +listes royales, je dus m'étonner encore davantage, à la lecture des +inscriptions, de trouver qu'on ne parlât de ce roi barbu, et en costume +ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au féminin, +comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la dédicace +même des propylons. + +«L'Aroëris soutien des dévoués, le roi seigneur, etc. Soleil dévoué à la +vérité! (_Elle_) a fait des constructions en l'honneur de son père (le +père d'_elle_), Amon-Ra seigneur des trônes du monde; _elle_ lui a élevé +ce propylon (qu'Amon protège l'édifice!) en pierre de granit: c'est ce +qu'_elle_ a fait (pour être) vivifiée à toujours.» + +L'autre jambage porte une dédicace analogue, mais au nom du roi +Thouthmosis III, ou Moeris. + +En parcourant le reste de ces ruines, la même singularité se présenta +partout. Non-seulement je retrouvai le prénom d'Aménenthé précédé des +titres _le roi souveraine du monde_, mais aussi son nom propre lui-même +à la suite du titre _la fille du soleil_. Enfin, dans tous les +bas-reliefs représentant les dieux adressant la parole à ce roi +Aménenthé, on le traite en reine comme dans la formule suivante: + +«Voici ce que dît Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, _à sa fille +chérie_, soleil dévoué à la vérité: L'édifice que tu as construit est +semblable à la demeure divine.» + +De nouveaux faits piquèrent encore plus ma curiosité: j'observai surtout +dans les légendes du propylon de granit, que les cartouches prénoms et +noms propres d'Aménenthé avaient été martelés dans les temps antiques et +remplacés par ceux de Thouthmosis II, sculptés en surcharge. + +Ailleurs, quelques légendes d'Aménenthé avaient reçu en surcharge aussi +celles du Pharaon Thouthmosis II. + +Plusieurs autres, enfin, offraient le prénom d'un Thouthmosis encore +inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme +Amensé, le tout encore sculpté aux dépens des légendes d'Aménenthé, +préalablement martelées. Je me rappelai alors avoir remarqué ce nouveau +roi Thouthmosis traité en reine, dans le petit édifice de Thouthmosis +III, à Médinet-Habou. + +C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de +plusieurs observations du même genre, premiers résultats de mes courses +dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu +à compléter mes connaissances sur le personnel de la première partie de +la XVIIIe dynastie. Il résulte de la combinaison de tous les témoignages +fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de +développer ici: + +1° Que Thouthmosis Ier succéda immédiatement au grand Aménothph Ier, le +chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines; + +2° Que son fils Thouthmosis II occupa le trône après lui et mourut sans +enfants; + +3° Que sa soeur Amensé lui succéda comme fille de Thouthmosis Ier, et +régna vingt et un ans en souveraine; + +4° Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui comprit +dans son nom propre celui de la reine Amensé son épouse; que ce +Thouthmosis fut le père de Thouthmosis III ou Moeris, et gouverna au nom +d'Amensé; + +5° Qu'à la mort de ce Thouthmosis, la reine Amensé épousa en secondes +noces Aménenthé, qui gouverna aussi au nom d'Amensé, et qui fut régent +pendant la minorité et les premières années de Thouthmosis III, ou +Moeris; + +6° Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exerça le pouvoir +conjointement avec le régent Aménenthé, qui le tint sous sa tutelle +pendant quelques années. + +La connaissance de cette succession de personnages explique tout +naturellement les singularités notées dans l'examen minutieux de tous +les restes de sculptures existant dans l'édifice de la vallée +d'_El-Assasif_. On comprend alors pourquoi le régent Aménenthé ne paraît +dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les +dieux adressent à la reine Amensé, dont il n'est que le représentant; +cela explique le style des dédicaces faites par Aménenthé, parlant +lui-même au nom de la reine, ainsi que les dédicaces du même genre dans +lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, qui joua +d'abord, le premier, un rôle passif, et ne fut, comme son successeur +Aménenthé, qu'une espèce de figurant du pouvoir royal exercé par la +reine. + +Les surcharges qu'ont éprouvées la plupart des légendes du régent +Aménenthé démontrent que sa régence fut odieuse et pesante pour son +pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris à tâche de condamner +son tuteur à un éternel oubli. C'est en effet sous le règne de ce +Thouthmosis III que furent martelées presque toutes les légendes +d'Aménenthé, et qu'on sculpta à la place soit les légendes de +Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurpé l'autorité, soit +celles de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, le père même du roi +régnant. J'ai observé la destruction systématique de ces légendes dans +une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de Thèbes. +Fut-elle l'ouvrage immédiat de la haine personnelle de Thouthmosis III, +ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est +impossible de décider; mais le fait nous a paru assez curieux pour le +constater. + +Toutes les inscriptions du monument d'_El-Assasif_ établissent +unanimement que cet édifice a été élevé sous la régence d'Aménenthê, au +nom de la reine Amensé et de son jeune fils Thouthmosis III. Cette +construction n'est donc point postérieure à l'an 1736 avant J.-C., +époque approximative des premières années du règne de Thouthmosis III, +exerçant seul le pouvoir suprême. Ces sculptures comptent donc déjà plus +de 3,500 ans d'antiquité. + +Il résulte de ces mêmes dédicaces et des sculptures qui décorent +quelques-unes des salles non détruites, que l'édifice intérieur était un +temple consacré à la grande divinité de Thèbes, Amon-Ra, le roi des +dieux, qu'on y adorait sous la figure spéciale +d'Amon-Ra-Pneh-enné-ghet-en-tho, c'est-à-dire d'Amon-Ra seigneur des +trônes et du monde; j'ai retrouvé dans Thèbes plusieurs autres temples +dédiés à ce grand être, mais sous d'autres titres, qui lui sont +également particuliers. + +Ce temple d'Amon-Ra, d'une étendue assez considérable, décoré de +sculptures du travail le plus précieux, précédé d'un dromos et +probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'élevait au fond de +la vallée d'El-Assasif. Son sanctuaire pénétrait pour ainsi dire dans +les rochers à pic de la chaîne libyque, criblée, comme le sol même de la +vallée, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de sépulture +aux habitants de la ville capitale. + +Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en +forme de voûte, de quelques-unes de ces salles, ont récemment trompé +quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet édifice était le +tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les détails que nous +avons donnés sur la construction et la destination de cet édifice sacré +détruisent une telle hypothèse. Ses divisions et ses accessoires nous le +feraient reconnaître pour un véritable temple, à défaut des inscriptions +dédicatoires qui le disent formellement. Sa décoration même et le sujet +des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes +n'ont rien de commun avec la décoration et les scènes sculptées dans les +hypogées et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples et les +palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois ancêtres +du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier genre +présentent un grand intérêt, parce qu'ils fournissent des détails +précieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe dynastie. Je +citerai d'abord, et à ce sujet, plusieurs tableaux sculptés et peints +représentant Thouthmosis, père de Thouthmosis III, et le Pharaon +Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu +Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant +toute la paroi de gauche de la grande salle voûtée, au fond du temple, +dans lequel on a figuré la grande _bari_ sacrée ou arche d'Amon-Ra, le +dieu du temple, adoré par le régent Aménenthé, ayant derrière lui +Thouthmosis III, suivi d'une très-jeune enfant richement parée, et que +l'inscription nous dit être sa fille, _la fille du roi qu'elle aime, la +divine épouse Rannofré_. En arrière de la _bari_ sacrée, et comme +recevant une portion des offrandes faites par les deux rois agenouillés, +sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son +épouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofré. L'histoire écrite ne +nous avait point conservé les noms de ces trois princesses; c'est là que +je les ai lus pour la première fois. Quant au titre de divine épouse +donné à la fille de Moeris encore en bas âge, il indique seulement que +cette jeune enfant avait été vouée au culte d'Aménenthé, étant du nombre +de ces filles d'une haute naissance, nommées _pallades_ et _pallacides_, +dont j'ai retrouvé les tombeaux dans une autre vallée de la chaîne +libyque. + +Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vallées de la nécropole de Thèbes, +reçut à différentes époques soit des restaurations, soit des +accroissements, sous le règne de divers rois successeurs d'Aménenthé et +de Thouthmosis III. J'ai retrouvé, en effet, dans les pierres provenant +des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps +peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie +aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties +d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de +l'édifice sous les règnes des rois Hôrus, Rhamsès le Grand et son fils +Ménephtha II, comme les fondateurs mêmes du temple. Enfin, la dernière +salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures +d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que j'éprouvai à la +vue de ces pitoyables bas-reliefs, comparés à la finesse et à l'élégance +des tableaux sculptés dans les deux salles précédentes, cessa bientôt à +la lecture de grandes inscriptions hiéroglyphiques, constatant que cette +belle restauration-là avait été faite sous le règne et au nom de +Ptolémée Évergète II et de sa première femme Cléopâtre. Voilà une des +mille et une preuves démonstratives contre l'opinion de ceux qui +supposeraient que l'art égyptien gagna quelque perfection par +l'établissement des Grecs en Égypte. + +Je le répète encore: l'art égyptien ne doit qu'à lui-même tout ce qu'il +a produit de grand, de pur et de beau; et n'en déplaise aux savants qui +se font une religion de croire fermement à la génération spontanée des +arts en Grèce, il est évident pour moi, comme pour tous ceux qui ont +bien vu l'Égypte, ou qui ont une connaissance réelle des monuments +égyptiens existants en Europe, que les arts ont commencé en Grèce par +une imitation servile des arts de l'Égypte, beaucoup plus avancés qu'on +ne le croit vulgairement, à l'époque où les premières colonies +égyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de l'Attique +ou du Péloponnèse. La vieille Égypte enseigna les arts à la Grèce, +celle-ci leur donna le développement le plus sublime: mais sans +l'Égypte, la Grèce ne serait probablement point devenue la terre +classique des beaux-arts. Voilà ma profession de foi tout entière sur +cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des +bas-reliefs que les Égyptiens ont exécutés, avec la plus élégante +finesse de travail, 1700 ans avant l'ère chrétienne. Que faisaient les +Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne fais +qu'une lettre.... Adieu. + + + + +SEIZIÈME LETTRE + + +Thèbes, le 20 juin 1829. + +J'ai donné toute la journée d'hier et cette matinée à l'étude des +tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne +Thèbes. Cette construction, comparable en étendue à l'immense palais de +Karnac, dont on aperçoit d'ici les obélisques sur l'autre rive du +fleuve, a presque entièrement disparu; il en subsiste encore quelques +débris, s'élevant à peine au-dessus du sol de la plaine exhaussée par +les dépôts successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi +toutes les masses de granit, de brèches et autres matières dures +employées dans la décoration de ce palais. La portion la plus +considérable étant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont +peu à peu brisées et converties en chaux pour élever de misérables +cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une +bien haute idée de la magnificence de cet antique édifice. + +Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de +longueur, nivelé par les dépôts successifs de l'inondation, couvert de +longues herbes, mais dont la surface, déchirée sur une multitude de +points, laisse encore apercevoir des débris d'architraves, des portions +de colosses, des fûts de colonnes et des fragments d'énormes bas-reliefs +que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni dérobés pour toujours à +la curiosité des voyageurs. Là ont existé plus de dix-huit colosses dont +les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de +diverses matières, ont été brisés, et l'on rencontre leurs membres +énormes dispersés ça et là, les uns au niveau du sol, d'autres au fond +d'excavations exécutées par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur +ces restes mutilés, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques +dont les chefs captifs étaient représentés entourant la base de ces +colosses représentant leur vainqueur, le Pharaon Aménophis, le troisième +du nom, celui même que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de +leurs mythes héroïques. Ces légendes démontrent déjà que nous sommes ici +sur l'emplacement du célèbre édifice de Thèbes connu des Grecs sous le +nom de _Memnonium_. C'est ce qu'avaient cherché à prouver, par des +considérations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans leur +excellente description de ces ruines. + +Les monuments les mieux conservés au milieu de cette effroyable +dévastation des objets du premier ordre dont il me reste à parler, +établiraient encore mieux, si cela était nécessaire, que ces ruines sont +bien celles du Memnonium de Thèbes, ou palais de Memnon, appelé +_Aménophion_ par les Égyptiens, du nom même de son fondateur, et que je +trouve mentionné dans une foule d'inscriptions hiéroglyphiques des +hypogées du voisinage où reposaient jadis les momies de plusieurs grands +officiers chargés, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien de ce +magnifique édifice. + +C'est vers l'extrémité des ruines et du côté du fleuve que s'élèvent +encore, en dominant la plaine de Thèbes, les deux fameux colosses, +d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit +d'une si grande célébrité sous le nom de _colosse de Memnon_. Formés +chacun d'un seul bloc de grès-brèche, transportés des carrières de la +Thébaïde supérieure, et placés sur d'immenses bases de la même matière, +ils représentent tous deux un Pharaon assis, les mains étendues sur les +genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherché à motiver à +mes yeux l'étrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu +prendre ces statues pour celles de deux princesses égyptiennes. Les +inscriptions hiéroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui +couvrent le dossier du trône du colosse du sud et les côtés des deux +bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage +dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et +perpétuaient la mémoire. L'inscription du dossier porte textuellement: +«L'Arôëris puissant, le modérateur des modérateurs, etc., le roi soleil, +seigneur de vérité (ou de justice), le fils du soleil, le seigneur des +diadèmes, Aménothph, modérateur de la région pure, le bien-aimé +d'Amon-Ra, etc., l'Hôrus resplendissant, celui qui a agrandi la +demeure.....(lacune) à toujours, a érigé ces constructions en l'honneur +de son père Ammon; il lui a dédié cette statue colossale de pierre dure, +etc.» Et sur les côtés des bases on lit en grands hiéroglyphes de plus +d'un pied de proportion, exécutés, surtout ceux du colosse du nord, avec +une perfection et une élégance au-dessus de tout éloge, la légende ou +devise particulière, le prénom et le nom propre du roi que les colosses +représentent: + +«Le seigneur souverain de la région supérieure et de la région +inférieure, le réformateur des moeurs, celui qui tient le monde en +repos, l'Hôrus qui, grand par sa force, a frappé les Barbares, le roi +soleil seigneur de vérité, le fils du soleil, Aménothph, modérateur de +la région pure, chéri d'Amon-Ra, roi des dieux.» + +Ce sont là les titres et noms du troisième Aménophis de la XVIIIe +dynastie, lequel occupait le trône des Pharaons vers l'an 1680 avant +l'ère chrétienne. Ainsi se trouve complètement justifiée l'assertion que +Pausanias met dans la bouche des Thébains de son temps, lesquels +soutenaient que ce colosse n'était nullement l'image du Memnon des +Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nommé _Ph-Aménoph_. + +Ces deux colosses décoraient, suivant toute apparence, la façade +extérieure du principal pylône de l'Aménophion; et, malgré l'état de +dégradation où la barbarie et le fanatisme ont réduit ces antiques +monuments, on peut juger de l'élégance, du soin extrême et de la +recherche qu'on avait mis dans leur exécution, par celle des figures +accessoires formant la décoration de la partie antérieure du trône de +chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptées dans la +masse même de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze pieds de +haut. La magnificence de leur coiffure et les riches détails de leur +costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont +elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiéroglyphiques gravées +sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antérieurs du trône +de chaque statue d'Aménophis, nous apprennent que la figure de gauche +représente une reine égyptienne, la mère du roi, nommée _Tmau-Hem-Va_, +ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine épouse du même +Pharaon, _Taïa_, dont le nom était déjà donné par une foule de +monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV, +_Tmau-Hem-Va_, mère d'Aménophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de +Louqsor, mentionnés dans la notice rapide que j'ai crayonnée de cet +important édifice. + +Sur un autre point des ruines de l'Aménophion, du côté de la montagne +libyque, à la limite du désert et un peu adroite de l'axe passant entre +les deux colosses, existent deux blocs de grès-brèche, d'environ trente +pieds de long chacun, et présentant la forme de deux énormes stèles. +Leur surface visible est ornée de tableaux et de magnifiques +inscriptions formées chacune de vingt-quatre à vingt-cinq lignes +d'hiéroglyphes du plus beau style, exécutés de relief dans le creux. H +est infiniment probable que ces portions qu'on aperçoit aujourd'hui sont +les dossiers des sièges de deux groupes colossals renversés et enfouis +la face contre terre: j'ai manqué de moyens assez puissants pour +vérifier le fait. + +Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptés sur ces masses effrayantes +nous montrent toujours le roi Aménophis-Memnon, accompagné ici de la +reine Taïa son épouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par +Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes expressément +relatifs à la dédicace du Memnonium ou Aménophion aux dieux de Thèbes +par le fondateur de cet immense édifice. + +La forme et la rédaction de cette dédicace, dont j'ai pris une copie +soignée, malgré une foule de lacunes, sont d'un genre tout à fait +original et m'ont paru très-curieuses. On en jugera par une courte +analyse. + +Cette consécration du palais est rappelée d'une manière tout à fait +dramatique; c'est d'abord le roi Aménophis qui prend la parole dès la +première ligne et la garde jusqu'à la treizième. «Le roi Aménothph a +dit: Viens, ô Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, toi qui résides +dans les régions de Oph (Thèbes)! contemple la demeure que nous t'avons +construite dans la contrée pure, elle est belle: descends du haut du +ciel pour en prendre possession!» Suivent les louanges du dieu mêlées à +la description de l'édifice dédié, et l'indication des ornements et +décorations en pierre de grès, en granit rosé, en pierre noire, en or, +en ivoire et en pierres précieuses, que le roi y a prodigués, y compris +deux grands obélisques dont on n'aperçoit plus aujourd'hui aucune trace. + +Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu +Amon-Ra en réponse aux courtoisies du Pharaon. «Voici ce que dit +Amon-Ra, le mari de sa mère, etc.: Approche, mon fils, soleil seigneur +de vérité, du germe du soleil, enfant du soleil, Aménothph! J'ai entendu +tes paroles et je vois les constructions que tu as exécutées; moi qui +suis ton père, je me complais dans tes bonnes oeuvres, etc.» + +Enfin, vers le milieu de la vingtième ligne commence une troisième et +dernière harangue; c'est celle que prononcent les dieux en présence +d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens +Aménothph, son fils chéri, d'en rendre le règne joyeux en le prolongeant +pendant de longues années, en récompense du bel édifice qu'il a élevé +pour leur servir de demeure, palais dont ils déclarent avoir pris +possession après l'avoir bien et dûment visité. + +L'identité du Memnonium des Grecs et de l'Aménophion égyptien n'est donc +plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fût une des plus +étonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en grand, +exécutées par un Grec nommé Iani, ancien agent de M. Salt, ont mis à +découvert une foule de bases de colonnes, un très-grand nombre de +statues léontocéphales en granit noir; de plus, deux magnifiques sphinx +colossals et à tête humaine, en granit rosé, du plus beau travail, +représentant aussi le roi Aménophis III. Les traits du visage de ce +prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de +physionomie un peu éthiopienne, sont absolument semblables à ceux que +les sculpteurs et les peintres ont donnés à ce même Pharaon dans les +tableaux des stèles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais de +Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la vallée de +l'Ouest à Biban-el-Molouk; nouvelle et millième preuve que les statues +et bas-reliefs égyptiens présentent de véritables portraits des anciens +rois dont ils portent les légendes. + +A une petite distance du Rhamesséion existent les débris de deux +colosses en grès rougeâtre: c'étaient encore deux statues ornant +probablement la porte latérale nord de l'Aménophion; ce qui peut donner +une juste idée de l'immense étendue de ce palais, dont il reste encore +de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupé des +inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand +colosse du nord, la célèbre _statue de Memnon;_ tout cela est bien +moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la +réalité des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement +avoir ouï moduler par la bouche même du colosse, aussitôt qu'elle était +frappée des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs +fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon, +aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon +attention du mélancolique tableau que je contemplais, la plaine de +Thèbes, où gisent les membres épars de cette aînée des villes royales. +Il y aurait matière à d'éternelles réflexions; mais je ne dois pas +oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques +ruines..... Adieu. + + + + +DIX-SEPTIEME LETTRE + + +Thèbes (rive occidentale), 25 juin 1829. + +Je viens de visiter et d'étudier dans toutes ses parties un petit temple +d'une conservation parfaite, situé derrière l'Aménophion, dans un vallon +formé par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon qui +s'en est détaché du côté de la plaine. Ce monument a été décrit par la +Commission d'Égypte sous le nom de _Petit Temple d'Isis._ + +Le voyageur est attiré, dans ces lieux solitaires et dénués de toute +végétation, par une enceinte peu régulière, bâtie en briques crues, et +qu'on aperçoit de fort loin, parce qu'elle est placée sur un terrain +assez élevé. On y pénètre par un petit propylon en grès engagé dans +l'enceinte et couvert extérieurement de sculptures d'un travail +lourdement recherché. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte +représentent Ptolémée Soter II faisant des offrandes, du côté droit, à +la déesse Hathôr (Vénus) et à la grande triade de Thèbes, Amon-Ra, Mouth +et Chons; du côté gauche, à la déesse Thmé ou Thmeï (la vérité ou la +justice, Thémis) et à une triade formée du dieu hiéracocéphale Mandou, +de son épouse Ritho et de leur fils Harphré. Ces trois divinités, celles +qu'on adorait principalement à Hennonthis, occupent la partie du bandeau +dirigée vers cette capitale de nome. + +Ces courts détails suffisent, lorsqu'on est un peu familiarisé avec le +système de décoration des monuments égyptiens, pour déterminer avec +certitude: 1° à quelles divinités fut spécialement dédié le temple +auquel ce propylon donne entrée; 2° quelles divinités y jouissaient du +rang de syntrône; et il devient ici de toute évidence qu'on adorait +spécialement dans ce temple le principe de beauté confondu et identifié +avec le principe de vérité, de justice, ou, en termes mythologiques, que +cet édifice était consacré à la déesse Hathôr, identifiée avec la déesse +Thmeï. Ce sont, en effet, ces deux déesses qui reçoivent les premiers +hommages de Soter II; et comme l'édifice faisait partie de Thèbes et +avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'après une règle +de saine politique que j'ai développée ailleurs, des sacrifices en +l'honneur de la triade thébaine et de la triade hermonthite. On s'était +donc trop hâté de donner un nom à ce temple, d'après des aperçus +reposant sur de simples conjectures. + +Les mêmes adorations sont répétées sur la porte du temple proprement +dit, qui s'ouvre par un petit péristyle que soutiennent des colonnes à +chapiteaux ornés de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combinées; +les colonnes et les parois n'ont jamais été décorées de sculptures. Il +n'en est point ainsi du pronaos, formé de deux colonnes et de deux +piliers ornés de têtes symboliques de la déesse Hathôr, à laquelle ce +temple fut consacré. Les tableaux qui couvrent le fût des colonnes +représentent des offrandes faites à cette déesse et à sa seconde forme +Thmeï, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et +plusieurs formes tertiaires de la déesse Hathôr, adorée par le roi +Ptolémée Épiphane, sous le règne duquel a été faite la dédicace du +monument, comme le prouve la grande inscription hiéroglyphique sculptée +sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des +deux parties affrontées de cette formule dédicatoire: + +(Partie de droite.) _Première ligne_. «Le roi (dieu Épiphane que +Phtah-Thoré a éprouvé, image vivante d'Amon-Ra), le chéri des dieux et +des déesses mères, le bien-aimé d'Amon-Ra, a fait exécuter cet édifice +en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour être vivifié à toujours.» + +_Deuxième ligne_. «La divine soeur de (Ptolémée toujours vivant, dieu +aimé de Phtah), chéri d'Amon-Ra, l'ami du bien (Pmainoufé)..... (le +reste est détruit).» + +(Partie de gauche.) _Première ligne_. «Le fils du soleil (Ptolémée +toujours vivant, dieu aimé de Phtah), chéri des dieux et des déesses +mères, bien-aimé d'Hathôr, a fait exécuter cet édifice en l'honneur de +sa mère la rectrice de l'Occident, pour être vivifié à toujours.» + +_Deuxième ligne_. «La royale épouse (Cléopâtre, bien-aimée de Thmeï), +rectrice de l'Occident, a fait exécuter cet édifice..... (le reste +manque).» + +Ces textes justifient tout à fait ce que nous avions déduit des seules +sculptures du propylon relativement aux divinités particulièrement +honorées dans ce temple; il est également établi que la dédicace de cet +édifice sacré a été faite par le cinquième des Ptolémées, vers l'an 200 +avant J.-C. + +Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche +du pronaos, ainsi que sur la façade du temple formant le fond de ce même +pronaos, appartiennent tous au règne d'Épiphane. Tous se rapportent aux +déesses Hathôr et Thmeï, ainsi qu'aux grandes divinités de Thèbes et +d'Hennonthis. + +On a divisé le naos en trois salles contiguës; ce sont trois véritables +sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entièrement sculpté, +contient des tableaux d'offrandes à tous les dieux adorés dans le +temple, les deux triades précitées, et principalement aux déesses Hathôr +et Thmeï, qui paraissent dans presque toutes les scènes. Aussi n'est-il +question que de ces deux divinités dans les dédicaces du sanctuaire, +inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolémée +Philopator: + +«L'Hôrus soutien de l'Égypte, celui qui a embelli les temples comme +Thôth deux fois grand, le seigneur des panégyries comme Phtah, le chef +semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, l'éprouvé par +Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolémée toujours vivant, bien-aimé +d'Isis, l'ami de son père (Philopator), a fait cette construction en +l'honneur de sa mère Hathôr, la rectrice de l'Occident.» (Dédicace de +gauche.) + +Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au +règne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsinoé adorant les +deux déesses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolémée Épiphane, +fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite +et de gauche l'inscription suivante, relative à des embellissements +exécutés sous le règne postérieur, celui d'Évergète II et de ses deux +femmes: + +«Bonne restauration de l'édifice, exécutée par le roi, germe des dieux +lumineux, l'éprouvé par Phtah, etc., Ptolémée toujours vivant, etc., par +sa royale soeur, la modératrice souveraine du monde, Cléopâtre, et par +sa royale épouse, la modératrice souveraine du monde, Cléopâtre, dieux +grands chéris d'Amon-Ra.» + +C'est à la déesse Hathôr qu'appartenait plus spécialement le sanctuaire +de droite; cette grande divinité y est représentée sous des formes +variées, recevant les hommages des rois Philopator et Épiphane; les +dédicaces des frises sont faites au nom de ce dernier. + +Le sanctuaire de gauche fut consacré à la déesse Thmeï, la Dicé et +l'Alété des mythes égyptiens; aussi tous les tableaux qui décorent cette +chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait +cette divinité dans l'Amenti, les régions occidentales ou l'enfer des +Égyptiens. + +Les deux souverains de ce lieu terrible, où les âmes étaient jugées, +Osiris et Iris, reçoivent d'abord les hommages de Ptolémée et d'Arsinoé, +dieux Philopators; et l'on a sculpté sur la paroi de gauche la grande +scène de la _psychostasie_. Ce vaste bas-relief représente la salle +hypostyle (Oskh) ou le prétoire de l'Amenti, avec les décorations +convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de +son trône s'élève le lotus, emblème du monde matériel, surmonté de +l'image de ses quatre enfants, génies directeurs des quatre points +cardinaux. + +Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rangés sur deux +lignes, la tête surmontée d'une plume d'autruche, symbole de la justice: +debout sur un socle, en avant du trône, le Cerbère égyptien, monstre +composé de trois natures diverses, le crocodile, le lion et +l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les âmes coupables; son +nom, Téouôm-énément, signifie la dévoratrice de l'Occident ou de +l'enfer. Vers la porte du tribunal paraît la déesse Thmeï dédoublée, +c'est-à-dire figurée deux fois, à cause de sa double attribution de +déesse de la justice et de déesse de vérité; la première forme, +qualifiée de Thmeï, rectrice de l'Amenti (la vérité), présente l'âme +d'un Égyptien, sous les formes corporelles, à la seconde forme de la +déesse (la justice), dont voici la légende: «Thmeï qui réside dans +l'Amenti, où elle pèse les coeurs dans la balance; aucun méchant ne lui +échappe.» Dans le voisinage de celui qui doit subir l'épreuve on lit les +mots suivants: «Arrivée d'une âme dans l'Amenti.» + +Plus loin s'élève la balance infernale; les dieux Hôrus, fils d'Isis, à +tête d'épervier, et Anubis, fils d'Osiris, à tête de chacal, placent +dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prévenu, l'autre une +plume, emblème de justice: entre le fatal instrument qui doit décider du +sort de l'aine et le trône d'Osiris, on a placé le dieu Thôth +ibiocéphale, «Thôth le deux fois grand, le seigneur de Schmoun +(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le secrétaire de +justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de vérité.» +Ce greffier divin écrit le résiliât de l'épreuve à laquelle vient d'être +soumis le coeur de l'Égyptien défunt, et va présenter son rapport au +souverain juge. + +On voit que le fait seul de la consécration de ce troisième sanctuaire à +la déesse Thmeï y a motivé la représentation de la psychostasie, et +qu'on a trop légèrement conclu de la présence de ce tableau curieux, +reproduit également dans la deuxième partie de tous les rituels +funéraires, que ce temple était une sorte d'édifice funèbre, qui pouvait +même avoir servi de sépulture à des membres très-distingués de la caste +sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothèse. Il est vrai que les +environs de l'enceinte qui renfermé ce monument ont été criblés +d'excavations sépulcrales et de catacombes égyptiennes de toutes les +époques. Mais le temple d'Hathôr et de Thmeï n'est point Je seul édifice +sacré élevé au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considérer +comme des temples funéraires le palais de Sésostris ou le Rhamesséion, +le temple d'Ammon à El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est +insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par +toutes les inscriptions égyptiennes qui en couvrent les parois. Mon +opinion est fondée sur l'examen attentif et détaillé des lieux. Je n'ai +pas encore fini à Thèbes, si même on peut réellement finir au milieu de +tant de monuments..... + + + + +DIX-HUITIEME LETTRE + + +Thèbes (Médinet-Habou), le 30 juin 1829. + +On peut se rendre à la grande butte de Médinet-Habou soit en prenant le +chemin de la plaine, en traversant le Rhamesséion, l'emplacement de +l'Aménophion (Memnônium), et les restes calcaires du Ménéphthéion, grand +édifice construit par le fils et successeur de Rhamsès le Grand; soit en +suivant le vallon à l'entrée duquel s'élève le petit temple d'Hathôr et +de Thmeï. + +Là existe, presque enfouie sous les débris des habitations particulières +qui se sont succédé d'âge en âge, une masse de monuments de haute +importance, qui, étudiés avec attention, montrent, au milieu des plus +grands souvenirs historiques, l'état des arts de l'Égypte à toutes les +époques principales de son existence politique: c'est en quelque sorte +un tableau abrégé de l'Égypte monumentale. On y trouve en effet réunis, +un temple appartenant à l'époque pharaonique la plus brillante, celle +des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la période +des conquêtes, un édifice de la première décadence sous l'invasion +éthiopienne, une chapelle élevée sous un des princes qui avaient brisé +le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des propylées de +l'époque romaine; enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des +colonnes qui jadis soutenaient le faîte d'une église chrétienne. + +Le détail un peu circonstancié de ce que renferment de plus curieux des +monuments si variés me conduirait beaucoup trop loin; je dois me +contenter de donner une idée rapide de chacune des parties qui forment +cet amas de constructions si intéressantes, en commençant par celles qui +se présentent en arrivant à la butte du côté qui regarde le fleuve. + +On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de +grès, peu élevée au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on pénètre +par une porte dont les jambages, surpassant à peine la corniche brute +qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur +romain dont voici la légende hiéroglyphique, inscrite dans les deux +cartouches accolés: «L'empereur Csesar Titus Elius Hadrianus Antoninus +Pius.» + +Le même prince est aussi représenté sur l'une des deux portes latérales +de l'enceinte, où il est en adoration devant la triade de Thèbes à +droite, et devant celle d'Hermonthis à gauche. C'est encore ici une +nouvelle preuve de ces égards perpétuels de bon voisinage que se +rendaient mutuellement les cultes locaux. + +Au fond de l'enceinte s'élève une rangée de six colonnes réunies trois à +trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais reçu de +sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelées provenant des +parties supérieures de cette construction, la légende impériale déjà +citée: l'enceinte et les propylées appartiennent donc au règne d'Antonin +le Pieux. C'est d'ailleurs ce que démontrait déjà le mauvais style des +bas-reliefs. + +En traversant ces propylées, on arrive à un grand pylône dont la porte, +ornée d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est +couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolémée Soter II, +présente des offrandes variées aux sept grandes divinités élémentaires +et aux dieux des nomes thébain et hermonthite. + +Le mur de l'enceinte et les propylées d'Antonin, aussi bien que le +pylône de Soter II, m'ont offert une particularité remarquable: c'est +que ces constructions modernes ont été élevées aux dépens d'un édifice +antérieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont +couvertes de restes de légendes hiéroglyphiques, de portions de +bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des têtes ou des corps +de divinités, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de +guerre, enfin de nombreux débris d'un calendrier sacré; et comme on lit +sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prénom ou le nom de +Rhamsès le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que ces +blocs ne proviennent des démolitions du grand palais de Sésostris, le +Rhamesséion, ravagé depuis longtemps par les Perses, à l'époque où, sous +Ptolémée Soter II et Antonin, on bâtissait les propylées et le pylône +dont il est ici question. + +Au pylône de Soter succède un petit édifice d'une exécution plus +élégante, semblable en son plan au petit édifice à jour de l'île de +Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant +rasées jusqu'à la hauteur des murs des entrecolonnements. Tous les +bas-reliefs encore existants représentent le roi Nectanèbe, de la XXXe +dynastie, la sébennytique, adorant le souverain des dieux Amon-Ra, et +recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thèbes. + +Cette chapelle, du IVe siècle avant J.-C., avait été appuyée sur un +édifice plus ancien; c'est un pylône de médiocre étendue, dont les +massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs +parties. Élevé sous la domination du roi éthiopien Taharaka, dans le +VIIe siècle avant notre ère, le nom, le prénom, les titres, les louanges +de ce prince avaient été rappelés dans les inscriptions et les +bas-reliefs décorant les faces des deux massifs, et sur la porte qui les +sépare. Mais à l'époque où les Saïtes remontèrent sur le trône des +Pharaons, il paraît qu'on fit marteler, par une mesure générale, les +noms des conquérants éthiopiens sur tous les monuments de l'Égypte. + +J'ai déjà remarqué la proscription du nom de Sabacon dans le palais de +Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les +marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous +les éléments constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches +existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription +relative à des embellissements exécutés sous Ptolémée Soter II: + +«Cette belle réparation a été faite par le roi seigneur du monde, le +grand germe des dieux grands, celui que Phtah a éprouvé, image vivante +d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diadèmes, Ptolémée +toujours vivant, le dieu aimé d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT NOHEM), +en l'honneur de son père Amon-Ra, qui lui a concédé les périodes des +panégyries sur le trône d'Hôrus.» + +Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse légende des Lagides, à +propos de quelques pierres qu'on a changées, avec les légendes que +l'Éthiopien, véritable fondateur du pylône, a fait sculpter sur le +bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante: +«La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aimé d'Amon-Ra, seigneur des +trônes du monde.» + +Sur les deux massifs extérieurs du pylône, ce prince, auquel certaines +traditions historiques attribuent, la conquête de toute l'Afrique +septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a été figuré de proportion +colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, réunies en groupe, +de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue. + +Au delà du pylône de Taharaka et dans le mur de clôture du nord, +existent encore en place deux jambages d'une porte en granit rosé, +chargés de légendes exécutées avec soin et contenant le nom et les +titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre +sacerdotal, l'hiérograminate et prophète Pétaménoph. C'est le même +personnage qui fit creuser, vers l'entrée de la ville d'El-Assasif, +l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le +nom de _Grande Syringe._ + +On arrive enfin à l'édifice le plus antique, celui dont les propylées de +l'époque romaine, le pylône des Lagides, la chapelle de Nectanèbe et le +pylône du roi éthiopien ne sont que des dépendances; ces diverses +constructions ne furent élevées que pour annoncer dignement la demeure +du roi des dieux, et celle du Pharaon, son représentant sur la terre. + +Ce vieux monument, qui porte à la fois le double caractère de temple et +de palais, se compose encore d'un sanctuaire environné de galeries +formées de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins +vastes. + +Toutes les parois portent des sculptures exécutées avec une correction +remarquable et une grande finesse de travail; ce sont là des bas-reliefs +de la meilleure époque de l'art. Aussi la décoration de cet édifice +appartient-elle au règne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la +reine Amensé, du régent Aménenthé et de Thouthmosis III, le Moeris des +historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a décoré la plus +grande partie de l'édifice; les dédicaces en ont été faites en son nom: +celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conservées, +donne une idée de toutes les autres; la voici: + +_Première ligne_. «La vie: l'Hôrus puissant, aimé de Phré, le souverain +de la haute et basse région, grand chef de toutes les parties du monde, +l'Hôrus resplendissant, grand par sa force, celui qui a frappé les neuf +arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil +stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du +monde, vivifié aujourd'hui et à toujours.» + +_Deuxième ligne_. «Il a fait exécuter ces constructions en l'honneur de +son père Amon-Ra, roi des dieux; il lui a érigé ce grand temple dans la +partie occidentale du Thouthmoséion d'Ammon, en belle pierre de grès; +c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.» + +La plupart des bas-reliefs décorant les galeries et les chambres des +édifices représentent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages +aux dieux, ou en recevant des grâces et des dons; je citerai seulement +des tableaux sculptés sur la paroi de gauche de la grande salle ou +sanctuaire. Dans l'un, le plus étendu, le Pharaon casqué est conduit par +la déesse Hathôr et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers +l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace +avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'épais feuillage, en disant: +«Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre Oscht, +dans le palais du soleil!» Cette scène se passe devant les vingt-cinq +divinités secondaires adorées à Thèbes et disposées sur deux files, en +tête desquelles on lit l'inscription suivante: «Voici ce que disent les +autres grandes divinités de Toph (Thèbes): Nos coeurs se réjouissent à +cause du bel édifice construit par le roi soleil stabiliteur du monde.» + +J'ai trouvé dans le second tableau, pour la première fois, le nom et la +représentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette princesse, +appelée Rhamaithé, et portant le titre de royale épouse, accompagne son +mari faisant de riches offrandes à Amon-Ra générateur; la reine reparaît +aussi dans deux tableaux décorant une des petites salles de gauche au +fond de l'édifice. + +Les six dernières salles du palais, dans l'une desquelles existe, +renversée, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de +bas-reliefs de l'époque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la +reine Amensé et de son fils Thouthmosis III, dont les légendes +royales-sont sculptées en surcharge sur celles du régent Aménenthé, +martelées avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied +représentant ce prince, dont la mémoire fut aussi proscrite. + +La fondation de cet édifice remonte donc aux premières années du XVIIIe +siècle avant J.-C. Il est naturel, par conséquent, de rencontrer, en le +parcourant avec soin, plusieurs restaurations annoncées d'ailleurs par +des inscriptions qui en fixent l'époque et en nomment les auteurs; +telles sont: + +1° La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande +salle, par Ptolémée Evergète II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre +ère; + +2° Des réparations faites vers l'an 392 avant notre ère aux colonnes +d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le +Pharaon Mendésien Acoris. On a employé pour cela des pierres provenant +d'un petit édifice construit par la princesse Neitocris, fille de +Psammétichus II; + +3° Toutes les sculptures des façades supérieures sud et nord exécutées +sous le règne de Rhamsès-Méiamoun, au XVe siècle avant notre ère. + +Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de +tous, avaient été ordonnés sans doute pour lier, par la décoration, le +petit palais de Moeris avec le grand palais de Rhamsès-Méiamoun, qui, +avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Médinet-Habou. + +C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce +Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de l'Égypte, et +dont les exploits militaires ont été confondus avec ceux de Sésostris ou +Rhamsès le Grand, par les auteurs anciens et par les écrivains modernes. + +Un édifice d'une médiocre étendue, mais singulier par ses formes +inaccoutumées, le seul qui, parmi tous les monuments de l'Égypte, puisse +donner une idée de ce qu'était une habitation particulière à ces +anciennes époques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en +ont publié les auteurs de la grande _Description de l'Égypte_ pourra +donner une idée exacte de la disposition générale de ces deux massifs de +pylônes unis à un grand pavillon par des constructions tournant sur +elles-mêmes en équerre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs +et des inscriptions sculptées sur toutes les surfaces. + +L'entrée principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux grands +massifs formant une espèce de faux pylône, ensevelis en partie sous des +buttes provenant des débris d'habitations modernes. Vers le haut règne +une frise anaglyphique composée des éléments combinés de la légende +royale du Rhamsès fils aîné et successeur immédiat de Rhamsès-Méiamoun, +«Soleil, gardien de vérité, éprouvé par Ammon.» On remarque de plus, sur +ces massifs, des tableaux d'adoration de la même époque, et deux +_fenêtres_ portant sur leur bandeau le disque ailé de Hat, et sur leurs +jambages les légendes royales de Rhamsès-Méiamoun, «Soleil, gardien de +vérité et ami d'Ammon.» + +La porte qui sépare ces constructions appartient au règne d'un troisième +Rhamsès, le second fils de Méiamoun, «le soleil seigneur de vérité, aimé +par Ammon.» + +Dans l'intérieur de cette petite cour s'élèvent deux massifs de pylônes, +ornés, ainsi que les construction qui les unissent au grand pavillon, de +frises anaglyphiques portant la légende du fondateur, Rhamsès-Méiamoun, +et de bas-reliefs d'un grand intérêt, parce qu'ils ont trait aux +conquêtes de ce Pharaon. + +La face antérieure du massif de droite est presque entièrement occupée +par une figure colossale du conquérant levant sa hache d'armes sur un +groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures; +le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, présente au +vainqueur la harpe divine en disant: «Prends cette arme, mon fils chéri, +et frappe les chefs des contrées étrangères!» + +Le soubassement de ce vaste tableau est composé des chefs des peuples +soumis par Rhamsès-Méiamoun, agenouillés, les bras attachés derrière le +dos par les liens qui, terminés par une houppe de papyrus ou une fleur +de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain. + +Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont +très-variés, offrent, avec toute vérité, les traits du visage et les +vêtements particuliers à chacune des nations qu'ils représentent; des +légendes hiéroglyphiques donnent successivement le nom de chaque peuple. +Deux ont entièrement disparu; celles qui subsistent, au nombre de cinq, +annoncent: + + +Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie), +Le chef du pays de Térosis, en Afrique +Le chef du pays de Toroao, + + + +et + +Le chef du pays de Robou, en Asie +Le Chef du pays de Moschausch, + + +Un tableau et un soubassement analogues décorent la face antérieure du +massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques; +on les a rangés dans l'ordre suivant: + +Le chef de la mauvaise race du pays de Schéto ou Chéta; + +Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumôr; + +Le grand du pays de Fekkarb; + +Le grand du pays de Schairotana contrée maritime; + +Le grand du pays de Scha.....(le reste est détruit); + +Le grand du pays de Touirscha, contrée maritime; + +Le grand du pays de Pa..... (le reste est détruit). + +Sur l'épaisseur du massif de gauche, Rhamsès-Méiamoun casqué, le +carquois sur l'épaule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux +pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conquérant: «Va! empare-toi des +contrées; soumets leurs places fortes et amène leurs chefs en +esclavage;» + +Le massif correspondant et les corps de logis qui réunissent le pylône +au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop +long de détailler ici. On remarque des _fenêtres_ décorées +extérieurement et intérieurement avec beaucoup de goût, et des _balcons_ +soutenus par des prisonniers barbares sortant à mi-corps de la muraille. + +L'intérieur du grand pavillon, divisé en trois _étages_, fut décoré de +bas-reliefs représentant des scènes domestiques de Rhamsès-Méiamoun; je +possède des dessins exacts de tous ces intéressants tableaux, parmi +lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant +son repas, jouant avec ses petits enfants ou occupé avec la reine d'une +partie de jeu analogue à celui des _échecs_, etc., etc. L'extérieur de +ce pavillon est couvert de légendes du roi ou de bas-reliefs +commémoratifs de ses victoires. + +C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on +arrive enfin devant le premier pylône du grand et magnifique palais de +Rhamsès-Méiamoun. L'édifice que nous venons de décrire n'en était qu'une +dépendance et une simple annexe. + +Ici, tout prend des proportions colossales: les faces extérieures des +deux énormes massifs du premier pylône, entièrement couvertes de +sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'édifice +non-seulement par des tableaux d'un sens vague et général, mais encore +par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conquérant +et de la divinité protectrice qui lui donne la victoire. On voit sur le +massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant à Rhamsès-Méiamoun +treize contrées asiatiques, dont les noms, conservés pour la plupart, +ont été sculptés dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples +enchaînés. Une longue inscription, dont les onze premières lignes sont +assez bien conservées, nous apprend que ces conquêtes eurent lieu dans +la douzième année du règne de ce Pharaon. + +Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la +forme de Phré hiéracocéphale, donne la harpé au belliqueux Rhamsès pour +frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de contrées +ou de villes subsistent encore; le reste a été détruit pour appuyer +contre le pylône des masures modernes. Le roi des dieux adresse à +Méiamoun un long discours dont voici les dix premières colonnes: +«Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe chéri, maître du monde, soleil +gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre +entière; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes +pieds; je te livre les chefs des contrées méridionales; conduis-les en +captivité, et leurs enfants à leur suite; dispose de tous les biens +existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront +se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai livré +aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes +sandales, etc.» + +Une grande stèle, mais très-fruste, constate que ces conquêtes eurent +lieu la onzième année du roi. C'est à la même année du règne de +Rhamsès-Méiamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier +pylône du côté de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les +peuples asiatiques nommés Moschausch. + +Des masses de débris amoncelés couvrent toute la partie inférieure du +pylône et enfouissent en très-grande partie la magnifique colonnade qui +décore le côté gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des +piliers-cariatides formant cette même cour du côté droit. Déblayer +cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais +elle aurait pour résultat certain de rendre à l'admiration des voyageurs +deux galeries de la plus complète conservation, des colonnes couvertes +de bas-reliefs, de riches décorations ayant conservé tout l'éclat de +leurs couleurs, et enfin une nombreuse série de grands tableaux +historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions +dédicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des +élégantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur épanouie du +lotus. + +Au fond de cette première cour s'élève un second pylône, décoré de +figures colossales, sculptées, comme partout ailleurs, de relief dans le +creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamsès-Méiamoun dans la +neuvième année de son règne. Le roi, la tête surmonte des insignes du +fils aîné d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth, +conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et +enchaînés dans diverses positions; ces nations, appartenant à une même +race, sont nommées Schakalascha, Taônaou et Pourosato. Plusieurs +voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont +cru reconnaître en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de +ce pylône existait une énorme inscription, aujourd'hui détruite aux +trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui +en subsiste encore, qu'elle était relative à l'expédition contre les +Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Taônaou et les Ouschascha. +Il y est aussi question des contrées d'Aumôr et d'Oreksa, ainsi que +d'une bataille navale. + +Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second +pylône. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de +Phtah en décorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions +dédicatoires attestant que Rhamsès-Méiamoun a consacré cette grande +porte en belle pierre de granit à son père Amon-Ra, et qu'enfin les +battants ont été si richement ornés de métaux précieux qu'Ammon lui-même +se réjouit en les contemplant. + +On se trouve après avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du +palais, où là grandeur pharaonique se montre dans tout son éclat; la vue +seule peut donner une idée du majestueux effet de ce péristyle, soutenu +à l'est et à l'ouest par d'énormes colonnades, au nord par des piliers +contre lesquels s'appuient des cariatides, derrière lesquels se montre +une seconde colonnade. Tout est chargé de sculptures revêtues de +couleurs très-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, pour les +convertir, les ennemis systématiques de l'architecture peinte. + +Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs +décorations; de grands et vastes tableaux sculptés et peints appellent +de toute part la curiosité des voyageurs. L'oeil se repose sur le bel +azur des plafonds ornés d'étoiles de couleur jaune doré; mais +l'importance et la variété des scènes reproduites par le ciseau +absorbent bientôt toute l'attention. Quatre tableaux formant le +registre inférieur de la galerie de l'est, côté gauche, et une partie de +la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de +Rhamsès-Méiamoun contre des peuples asiatiques nommés Robou, teint +clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un +surtout transversalement rayé bleu et blanc; ce costume est tout à fait +analogue à celui des Assyriens et des Mèdes figures, sur les cylindres +dits babyloniens ou persépolitains. + +_Premier tableau_. Grande bataille: le héros égyptien, debout sur un +char lancé au galop, décoche des flèches contre une foule d'ennemis +fuyant dans le plus grand désordre. On aperçoit sur le premier plan les +chefs égyptiens montés sur des chars, et leurs soldats entremêlés à des +alliés, les Fekkaro, massacrant les Robou épouvantés, ou les liant comme +prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en +pied, sans compter les chevaux. + +_Deuxième tableau._ Les princes et les chefs de l'armée égyptienne +conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des scribes +comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties +génitales coupées aux Robou morts sur le champ de bataille. +L'inscription porte textuellement: «Conduite des prisonniers en présence +de Sa Majesté; ceux-ci sont au nombre de mille; mains coupées, trois +mille; phallus, trois mille.» Le Pharaon, au pied duquel on dépose ces +trophées, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus +par des officiers, adresse une allocution à ses guerriers; il les +félicite de leur victoire, et prodigue fort naïvement les plus grands +éloges à sa propre personne, «Livrez-vous à la joie, leur dit-il, +qu'elle s'élève jusqu'au ciel; les étrangers sont renversés par ma +force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont été remplis; +je me suis présenté devant eux comme un lion, je les ai poursuivis +semblable à un épervier; j'ai anéanti leurs âmes criminelles; j'ai +franchi leurs fleuves; j'ai incendié leurs forteresses; je suis pour +l'Égypte ce qu'a été le dieu Mandou; j'ai vaincu les Barbares: Amon-Ra +mon père a humilié le monde entier sous mes pieds, et je suis roi sur le +trône à toujours.» + +En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription, +malheureusement fort endommagée, et relative à cette campagne, qui date +de l'an V du règne de Rhamsès-Méiamoun. + +_Troisième tableau._ Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses +chevaux, retourne ensuite en Égypte; des groupes de prisonniers +enchaînés précèdent son char; des officiers étendent au-dessus de la +tête du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est occupé par +l'armée égyptienne, divisée en pelotons marchant régulièrement en ligne +et au pas, selon les règles de la tactique moderne. + +Enfin Rhamsès rentre triomphant dans Thèbes (quatrième tableau); il se +présente à pied, traînant à sa suite trois colonnes de prisonniers, +devant le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth; le roi harangue les +divinités et en reçoit en réponse les assurances les plus flatteuses. + +Une immense composition remplit tout le registre supérieur de la galerie +nord et de la galerie est, à droite de la porte principale. C'est une +cérémonie publique qui n'offre pas moins de deux cents personnages en +pied; à cette pompeuse marche assiste tout ce que l'Égypte renfermait de +plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de +Rhamsès-Méiamoun, et la panégyrie célébrée par le souverain et son +peuple pour remercier la divinité de la constante protection qu'elle +avait accordée aux armes égyptiennes. Une ligne de grands hiéroglyphes, +sculptés au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce que +cette panégyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Hôrus (l'[Greek: +Alpha] et l'[Greek: Omega] de la théologie égyptienne) eut lieu à Thèbes +le premier jour du mois de Paschons. Cette légende contient en outre +l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour ainsi +dire le programme entier, de la cérémonie. + +L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette +légende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptées dans le +bas-relief auprès de chaque personnage et au-dessus des groupes +principaux. + +Rhamsès-Méiamoun sort de son palais porté dans un naos, espèce de chasse +richement décorée, soutenue par douze _oeris_ ou chefs militaires, la +tête ornée de plumes d'autruche. Le monarque, décoré de toutes les +marques de sa royale puissance, est assis sur un trône élégant que des +images d'or de la Justice et de la Vérité couvrent de leurs ailes +étendues; le sphinx, emblème de la sagesse unie à la force, et le lion, +symbole du courage, sont debout près du trône, qu'ils semblent protéger. +Des officiers agitent autour du naos les _flabellum_ et les éventails +ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent auprès du +roi, portant son sceptre, l'étui de son arc et ses autres insignes. + +Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste +sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos à pied, rangés sur +deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la +marche est fermée par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi +variés précèdent le Pharaon: un corps de musique, où l'on remarque la +flûte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tête du +cortège; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi +lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le _fils aîné_ de Rhamsès, +le chef de l'armée après lui, brûle l'encens devant la face de son père. + +Le roi arrive au temple d'Hôrus, s'approche de l'autel, répand les +libations et brûle l'encens; vingt-deux prêtres portent sur un riche +palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des _flabellum_, des +éventails et des rameaux de fleurs. Le roi, à pied, coiffé d'un simple +diadème de la région inférieure, précède le dieu et suit immédiatement +le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Hôrus ou Amon-Ra, le mari de sa +mère. Un prêtre encense l'animal sacré; la reine, épouse de Rhamsès, se +montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse; +et, tandis que l'un des pontifes lit à haute voix l'invocation prescrite +lorsque la lumière du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf +prêtres s'avancent portant les diverses enseignes sacrées, les vases, +les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres +prêtres ouvrent le cortège religieux, soutenant sur leurs épaules des +statuettes; ce sont les images des rois ancêtres et prédécesseurs de +Rhamsès-Méiamoun, assistant au triomphe de leur descendant. + +Ici a lieu une cérémonie sur la nature de laquelle on s'est étrangement +mépris. Deux enseignes sacrées, particulières au dieu Amon-Hôrus, +s'élèvent au-dessus de deux autels. Deux prêtres, reconnaissables à leur +tête rasée et, mieux encore, à leur titre inscrit à côté d'eux, se +retournent pour entendre les ordres du grand pontife président de la +panégyrie, lequel tient en main le sceptre nommé _pat_, insigne de ses +hautes fonctions; un troisième prêtre donne la liberté à quatre oiseaux +qui s'envolent dans les airs. + +On a voulu voir ici des _sacrifices humains_, en prenant le sceptre du +pontife pour un couteau, les deux prêtres pour deux victimes, et les +oiseaux pour l'emblème des âmes qui s'échappaient des corps de deux +malheureux égorgés par une barbare superstition; mais une inscription +sculptée devant l'hiérogrammate assistant à la cérémonie nous rassure +complètement, et prouve toute l'innocence de cette scène en nous faisant +bien connaître ses détails et son but. + +Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition +même: + +«Le président de la panégyrie a dit: + +Donnez l'essor aux quatre oies; + +Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv + +Dirigez-vous vers + +le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient + +dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux de +l'Occident | dites aux dieux de l'Orient + +que Hôrus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiffé du +pschent, que le roi Rhamsès s'est coiffé du pschent.» + + +Il en résulte clairement que les quatre oiseaux représentent les quatre +enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, génies des quatre +points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer +aussi au monde entier qu'à l'exemple du dieu Hôrus, le roi +Rhamsès-Méiamoun vient de mettre sur sa tête la couronne emblème de la +domination sur les régions supérieures et inférieures. Cette couronne se +nommait _pschent_; c'est celle que porte ici, en effet, et pour la +première fois, le roi debout et devant lequel se passe la fonction +sacrée qu'on vient de faire connaître. + +La dernière partie du bas-relief représente le roi, coiffé du _pschent_, +remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, précédé de tout le +corps sacerdotal et de la musique sacrée, est accompagné par les +officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille d'or +une gerbe de blé, et, coiffé enfin de son casque militaire comme à sa +sortie du palais, prendre congé, par une libation, du dieu Amon-Hôrus +rentré dans son sanctuaire. La reine est encore témoin de ces deux +dernières cérémonies; le prêtre invoque les dieux; un hiérogrammate lit +une longue prière; auprès du Pharaon sont encore le taureau blanc et les +images des rois ancêtres dressées sur une même base. + +C'est en étudiant cette partie du tableau que j'ai pu m'assurer enfin de +la place relative qu'occupe Rhamsès-Méiamoun dans la série des dynasties +égyptiennes. Les statues des rois ses prédécesseurs sont ici +chronologiquement rangées, et comme cet ordre est celui même que leur +assignent d'autres monuments de Thèbes, aucun doute ne saurait s'élever +sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant +devant elles les cartouches prénoms des rois qu'elles représentent. +Rhamsès-Méiamoun, comme Rhamsès le Grand (Sésostris), ayant marqué son +règne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont été +confondus par les historiens grecs en un seul et même personnage. Mais +les monuments originaux les différencient trop bien l'un de l'autre pour +que la même confusion puisse avoir lieu désormais. Je me propose de +traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de détails. +Revenons à la décoration de la magnifique cour de Médinet-Habou. + +On a sculpté dans le registre supérieur de la galerie de l'est, partie +gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde cérémonie +publique tout aussi développée que la précédente. Celle-ci est une +panégyrie célébrée par le roi en l'honneur de son père, le dieu +Sochar-Osiris, le vingt-septième jour du mois de Hathôr. Je possède +également des dessins fidèles de cette solennité et la copie des +nombreuses légendes explicatives qui l'accompagnent. + +Il faut passer rapidement sur les scènes de consécration et les honneurs +royaux décernés par les dieux à Rhamsès-Méiamoun, et que reproduisent +une foule de grands bas-reliefs sculptés dans les registres inférieurs +des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me +dispenser de noter ici le nom des divinités auxquelles le Pharaon +présente des offrandes variées dans les cent quarante-quatre bas-reliefs +peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et ouest, +non compris tous ceux du même genre sculptés sur le fût des trois +grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit +l'intérieur de la galerie de l'ouest. + +Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique formé par une double +rangée de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands +bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou les +bienfaits que les grandes divinités de Thèbes prodiguent au Pharaon +victorieux. Une série de figures en pied ornent le soubassement de cette +galerie et méritent une attention particulière. + +Les légendes hiéroglyphiques inscrites à côté de ces personnages revêtus +du riche costume des princes égyptiens, dont ils tiennent en main les +insignes caractéristiques, constatent qu'on a représenté ici les enfants +de Rhamsès-Méiamoun par ordre de primogéniture. On a seulement fait deux +groupes distincts des enfants mâles et des princesses. Les princes, dont +les noms et les titres ont été sculptés à côté de leurs images, sont au +nombre de neuf, savoir: + +1° Rhamsès-Amonmai, basilicogrammate commandant des troupes; + +2° Rhamsès-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie; + +3° Rhamsès-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie; + +4° Phréhipefhbour, haut fonctionnaire dans l'administration royale; + +5° Mandouschopsch, _idem_; + +6° Rhamsès-Maithmou, prophète des dieux Phré et Athmou; + +7° Rhamsès-Schahemkamé, grand prêtre de Phtah; + +8° Rhamsès-Amonhischopsch, sans autre qualification que celle de prince; + +9° Rhamsès-Méiamoun, _idem_. + +Les trois premiers, après la mort de leur père Rhamsès-Méiamoun, étant +successivement montés sur le trône des Pharaons, leurs légendes ont dû +être surchargées pour recevoir les cartouches prénoms ou noms propres de +ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, à +propos de cette liste intéressante, qu'à cette époque le nom de +_Rhamsès_ était devenu en quelque sorte le nom même de la famille, et +que le conquérant avait concentré dans les membres de sa maison les +postes les plus importants de l'armée, de l'administration civile et du +sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais été sculptés. + +Toute cette série de princes et de princesses forme la décoration du +soubassement à la droite et à la gauche d'une grande et belle porte +s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en +la traversant, dans une troisième cour environnée et suivie d'un +très-grand nombre de salles; les décombres ont depuis longtemps enseveli +toute cette partie du palais existante encore sous les débris entassés +des frêles constructions qui se sont succédé d'âge en âge. Des fouilles +en grand mettraient ici à découvert des tableaux et des inscriptions +d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser à les +entreprendre, je réservai les fonds dont je pouvais disposer pour le +déblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie +extérieure nord du palais, à partir du premier pylône, et la presque +totalité de la muraille extérieure sud, enfouie jusqu'à la corniche qui +couronne l'édifice entier. + +La muraille nord offre une série de bas-reliefs historiques d'un haut +intérêt. Je donnerai ici un court abrégé du sujet de chacun d'eux, en +commençant par l'extrémité de la paroi vers l'ouest. + +_Campagne contre les Maschausch et les Robou._ + +_Premier tableau._ L'armée égyptienne en marche, sur huit ou neuf +rangées de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites précèdent un +char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char s'élève un +grand mât surmonté d'une tête de bélier ornée du disque solaire. C'est +le char du dieu Amon-Ra, qui guide à l'ennemi le roi Rhamsès-Méiamoun, +également monté sur un char richement orné et qu'entourent les archers +de la garde ainsi que les officiers attachés à sa personne. On lit à +côté du char du dieu: «Voici ce que dit Amon-Ra, le roi des dieux: «Je +marche devant toi, ô mon fils!» « + +_Deuxième tableau._ Bataille sanglante: les Maschausch prennent la +fuite; le roi et quatre princes égyptiens en font un horrible carnage. + +_Troisième tableau._ Rhamsès, debout sur une espèce de tribune, harangue +cinq rangées de chefs et de guerriers égyptiens conduisant une foule de +Maschausch et de Robou prisonniers. Réponse des chefs militaires au +roi. En tête de chaque corps d'armée on fait le dénombrement des mains +droites coupées aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que +celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu à la bravoure des vaincus. +L'inscription porte à 2,525 le nombre de ces preuves de victoire sur des +hommes courageux et vaillants. + +_Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de même race à +physionomie hindoue._ + +_Premier tableau_ (à la suite des précédents). Le roi Rhamsès-Méiamoun, +en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouillés +devant lui, ainsi que les porte-enseignes des différents corps; plus +loin, les soldats debout écoutent les paroles du souverain qui les +appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Égypte; les chefs +répondent à l'appel du roi en invoquant ses victoires récentes, et +protestent de leur dévouement à un prince qui obéit aux paroles +d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats, +divisés par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre, +guidés par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des +carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors +en usage. + +_Deuxième tableau._ Le roi, tête nue et les cheveux nattés, tient les +rênes de ses chevaux et marche à l'ennemi; une partie de l'armée +égyptienne le précède en ordre de bataille; ce sont les fantassins +pesamment armés ou hoplites; sur le flanc s'avancent par pelotons les +troupes légères de différentes armes; les guerriers montés sur des chars +ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi +au germe de Mandou, s'avançant pour soumettre la terre à ses lois; ses +fantassins, à des taureaux terribles, et ses cavaliers, à des éperviers +rapides. + +_Troisième tableau_. Défaite des Fekkaro et de leurs alliés. Les +fantassins égyptiens les mettent en fuite sur tous les points du champ +de bataille. Méiamoun, secondé par ses chars de guerre, en fait un +horrible carnage; quelques chefs ennemis résistent encore, montés sur +des chars traînés soit par deux chevaux, soit par quatre boeufs; au +milieu de la mêlée et à une des extrémités, plusieurs chariots traînés +par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont défendus par des +Fekkaro; des soldats égyptiens les attaquent et les réduisent en +esclavage. + +_Quatrième tableau_. Après cette première victoire, l'armée égyptienne +se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus méthodique et le plus +régulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle traverse des +pays difficiles, infestés de bêtes sauvages; sur le flanc de l'armée, le +roi, attaqué par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre +l'autre. + +_Cinquième tableau_. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la +mer au moment où la flotte égyptienne en est venue aux mains avec la +flotte des Fekkaro, combinée avec celle de leurs alliés les +Schairotanas, reconnaissables à leurs casques armés de deux cornes. Les +vaisseaux égyptiens manoeuvrent à la fois à la voile et à l'aviron; des +archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornée d'une tête de +lion. Déjà un navire fekkarien a coulé, et la flotte alliée se trouve +resserrée entre la flotte égyptienne et le rivage, du haut duquel +Rhamsès-Méiamoun et ses fantassins lancent une grêle de traits sur les +vaisseaux ennemis. Leur défaite n'est plus douteuse, la flotte +égyptienne entasse les prisonniers à côté de ses rameurs. En arrière et +non loin du Pharaon, on a représenté son char de guerre et les nombreux +officiers attachés à sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs +centaines de figures, et j'en rapporte une copie très-exacte. + +_Sixième tableau_. Le rivage est couvert de guerriers égyptiens +conduisant divers groupes mêlés de Schairotanas et de Fekkaro +prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrêté avec une +partie de son armée devant une place forte nommée _Mogadiro_. Là se fait +le dénombrement des mains coupées. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur +laquelle repose son bras gauche appuyé sur un coussin, harangue ses fils +et les principaux chefs de son armée, et termine son discours par ces +phrases remarquables: «Amon-Ra était à ma droite comme à ma gauche; son +esprit a inspiré mes résolutions; Amon-Ra lui-même, préparant la perte +de mes ennemis, a placé le monde entier dans mes mains.» Les princes et +les chefs répondent au Pharaon qu'il est un soleil appelé à soumettre +tous les peuples du monde, et que l'Égypte se réjouit d'une victoire +remportée par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trône de son père. + +_Septième tableau_. Retour du Pharaon vainqueur à Thèbes, après sa +double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux +chefs de ces nations conduits par Rhamsès devant le temple de la grande +triade thébaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours que sont +censés prononcer les divers acteurs de cette scène à la fois triomphale +et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la +traduction: + +«Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui sont en la +puissance de Sa Majesté et qui glorifient le dieu bienfaisant, le +seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance +n'a point de bornes; tu règnes comme un puissant soleil sur l'Égypte; +grande est ta force, ton courage est semblable à celui de Boré (le +griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en +ton pouvoir à toujours.» + +«Paroles du roi seigneur du monde, etc., à son père Amon-Ra, le roi des +dieux: Tu me l'as ordonné; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai combattu +toutes les parties de la terre; le monde s'est arrêté devant moi ...; +mes bras ont forcé les chefs de la terre, d'après le commandement sorti +de ta bouche.» + +«Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, modérateur des dieux: Que ton +retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as +renversé tous les chefs, tu as percé les coeurs des étrangers et rendu +libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche +t'approuve.» + +Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux +campagnes du conquérant égyptien dans la onzième année de son règne, +arrivent jusqu'au second pylône du palais: de ce point jusqu'au premier +pylône, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs tableaux +sont enfouis sous des collines de décombres. J'ai pu cependant avoir une +copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisième campagne du roi +contre des peuples asiatiques, avec des légendes en très-mauvais état. +L'un représente Rhamsès-Méiamoun combattant à pied, couvert d'un large +bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une +hauteur. Dans le second tableau, le roi, à la tête de ses chars, écrase +ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armée +égyptienne pousse le siège avec vigueur; des soldats coupent des arbres +et s'approchent des fossés, couverts par des mantelets; d'autres, après +les avoir franchis, attaquent à coups de hache la porte de la ville; +plusieurs enfin ont dressé des échelles contre la muraille et montent à +l'assaut, leurs boucliers rejetés sur leurs épaules. + +Sur le revers du premier pylône existe encore un tableau relatif à une +campagne contre la grande nation de Schéta ou Chéto: le roi, debout sur +son char, prend une flèche dans son carquois fixé sur l'épaule, et la +décoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats égyptiens +et les officiers attachés à la personne du roi marchent à sa suite, +rangés sur quatre files parallèles. + +Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans +l'état d'enfouissement où se trouve aujourd'hui le magnifique palais de +Médinet-Habou, tout entier du règne de Rhamsès-Méiamoun, les successeurs +immédiats n'y ayant ajouté que quelques accessoires presque +insignifiants. Le nombre considérable de noms de peuples et de nations +asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de +recherches à la géographie comparée; ce sont de précieux éléments pour +la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus +antique période de son histoire. Je crois possible de reconnaître la +synonymie de ces noms égyptiens de peuples avec ceux que nous ont +transmis les géographes grecs, et ceux surtout que contiennent les +textes hébreux et les mémoires originaux des nations asiatiques. C'est +un beau travail qui mérite d'être entrepris; il sera facilité et par la +connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de +ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms +avec ceux du même genre que j'ai trouvés, en bien plus grand nombre, sur +d'autres monuments de Thèbes et de la Nubie. + +Toute la muraille extérieure du palais, du côté du sud, qu'il a fallu +faire déblayer jusqu'au second pylône, est couverte de grandes lignes +verticales d'hiéroglyphes contenant le calendrier sacré en usage dans le +palais de Rhamsès; la portion que nous avons fait excaver, à grands +frais, contient les mois de Thôth, Paophi, Hathôr, Choïac et Tôbi. Vers +l'extrémité du palais est un article du mois de Paschon, le neuvième +mois de l'année égyptienne. Ce calendrier indique toutes les fêtes qui +se célébraient dans chaque mois, et au bas de chaque indication de fête +on a sculpté, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte +d'offrande qu'on devait présenter dans la cérémonie. Pour donner une +idée de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de +quelques-uns de ces articles: + +«_Mois de Thôth_, néoménie; manifestation de l'étoile de Sothis; l'image +d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire, +accompagnée par le roi Rhamsès ainsi que par les images de tous les +autres dieux du temple.» + +«_Mois de Paophi_, le 19; jour de la principale panégyrie d'Ammon, qui +se célèbre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); l'image +d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux +synthrônes; le roi Rhamsès l'accompagne dans la panégyrie de ce jour.» + +«_Mois d'Hathôr_, le 26; panégyrie de Phtah-Socbaris; le roi accompagne +l'image du dieu gardien du Rhamesséium de Méiamoun (le palais de +Médinet-Habou) de Thèbes sur la rive gauche, dans la panégyrie de ce +jour.» + +Cette panégyrie continuait encore le vingt-septième et le vingt-huitième +jour du même mois; c'est celle qu'on a représentée dans les grands +bas-reliefs supérieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde +cour du palais; du reste, je savais déjà, par un très-grand nombre +d'inscriptions, que les Égyptiens appelaient _Rhamesséium de Méiamoun_ +le monument de Médinet-Habou dont je viens de donner une description +rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je +termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu. + + + + +DIX-NEUVIÈME LETTRE + + +Thèbes (environs de Médinet-Habou), le 2 juillet 1829. Afin de donner +une idée générale complète du quartier sud-ouest de la vieille capitale +pharaonique, voisin du nome d'_Hermonthis_, il me reste à présenter +quelques détails sur deux édifices sacrés, qui, bien moins importants, à +la vérité, que le palais du conquérant _Méiamoun_, présentent toutefois +quelque intérêt sous divers rapports historiques et mythologiques. + +L'une de ces constructions s'élève au milieu de broussailles et de +grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et à une très-petite +distance de l'énorme enceinte carrée, en briques crues, qui environnait +jadis le palais et les temples de Médinet-Habou. C'est un édifice de +petites proportions, et qui n'a jamais été complètement terminé; il se +compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les +deux dernières seulement sont décorées de tableaux, soit sculptés et +peints, soit ébauchés, ou même simplement tracés à l'encre rouge. Ces +tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur +l'époque de sa construction. Il appartient au règne des Lagides, comme +le prouvent une double dédicace d'un travail barbare, sculptée +ultérieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant +les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration. + +La dédicace annonce expressément que le roi _Ptolémée Évergète II, et sa +soeur, la reine Cléopâtre_, ont construit cet édifice et l'ont consacré +_à leur père_ le dieu _Thôth_, ou Hermès ibiocéphale. + +C'est ici le seul des temples encore existants en Égypte qui soit +spécialement dédié au dieu protecteur des sciences, à l'inventeur de +l'écriture et de tous les arts utiles, en un mot, à l'organisateur de la +société humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui +décorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire. +On l'y invoquait sous son nom ordinaire de _Thôth_, que suivent +constamment soit le titre SOTEM qui exprime la suprême direction des +choses sacrées, soit la qualification _Ho-en-Hib_, c'est-à-dire _qui a +une face d'ibis_, oiseau sacré, dont toutes les figures du dieu, +sculptées dans ce temple, empruntent la tête, ornées de coiffures +variées. + +On rendait aussi dans ce temple un culte très-particulier à _Nohémouo_ +ou _Nahamouo_, déesse que caractérisent le vautour, emblème de la +maternité, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon +s'élevant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les légendes tracées à +côté des nombreuses représentations de cette compagne du dieu _Thôth_, +qui, d'après son nom même, paraît avoir présidé à la _conservation des +germes_, l'assimilent à la déesse _Saschfmoué_, compagne habituelle de +_Thôth_, régulatrice des périodes d'années et des assemblées sacrées. + +Ces deux divinités reçoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de +_Résidant_ à MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom antique de cette +portion de Thèbes où s'élève le temple de _Thôth_. + +Le bandeau de la porte qui donne entrée dans la dernière salle du +temple, le _sanctuaire_ proprement dit, est orné de quatre tableaux +représentant Ptolémée faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes +divinités protectrices de Thèbes, _Amon-Ra, Mouth_ et _Chons_, +généralement adorées dans cette immense capitale, et en second lieu aux +divinités particulières du temple, _Thôth_ et la déesse _Nahamouo_. Dans +l'intérieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande triade +thébaine, et même celles de la triade adorée dans le nome d'Hermonthis, +qui commençait à une courte distance du temple. Deux grands tableaux, +l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche, +représentent, selon l'usage, la bari ou _arche sacrée_ de la divinité à +laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de +THOTH-PEHO-EN-HIB (_Thôth à face d'ibis_), et l'arche de gauche, celle +de THOTH PSOTEM (Thôth le surintendant des _choses sacrées_). L'une et +l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes décorées de +têtes d'épervier, surmontées du disque et du croissant, à tête +symbolique du dieu _Chons_, le fils aîné d'Ammon et de Mouth, la +troisième personne de la triade thébaine, dont le dieu _Thôth_ n'est +qu'une forme secondaire. + +Ici, comme dans la salle précédente, on trouve toujours le roi Ptolémée +_Évergète II_, faisant des offrandes ou de riches présents aux divinités +locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intérieur du sanctuaire, sculptés +deux à gauche et deux à droite de la porte, ont fixé plus +particulièrement mon attention. Ce ne sont plus des divinités proprement +dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, _Évergète +II_, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre +à ces bas-reliefs, _brûle l'encens en l'honneur des pères de ses pères +et des mères de ses mères_. Le roi accomplit, en effet, diverses +cérémonies religieuses en présence d'individus des deux sexes, classés +deux par deux, et revêtus des insignes de certaines divinités. Les +légendes tracées devant chacun de ces personnages achèvent de démontrer +que ces honneurs sont adressés aux rois et aux reines lagides, ancêtres +d'Évergète II en ligne directe: et en effet, le premier bas-relief de +gauche représente _Ptolémée Philadelphe_, costumé en Osiris, assis sur +un trône à côté duquel on voit la reine _Arsinoé_ sa femme, debout, +coiffée des insignes de _Mouth_ et d'_Hathôr_. Évergète II lève ses bras +en signe d'adoration devant ces deux époux, dont les légendes +signifient: _Le divin père de ses pères_ PTOLÉMÉE, _dieu_ PHILADELPHE; +_la divine mère de ses mères_ ARSINOÉ, _déesse_ PHILADELPHE. + +Plus loin, Évergète II offre l'encens à un personnage également assis +sur un trône et décoré des insignes du dieu _Socarosiris_, accompagné +d'une reine debout, la tête ornée de la coiffure d'Hathôr, la Vénus +égyptienne; leurs légendes portent: _Le père de ses pères_, PTOLÉMÉE, +_dieu créateur_. _La divine mère de ses mères_, BÉRÉNICE, _déesse +créatrice_. On peut donc reconnaître ici soit _Ptolémée Soter Ier_ et sa +femme _Bérénice_, fille de Magas, soit _Ptolémée Évergète Ier_ et +_Bérénice_, sa femme et sa soeur. L'absence totale du cartouche prénom +dans la légende du Ptolémée, objet de cette adoration, autoriserait +l'une ou l'autre de ces hypothèses. Mais si l'on observe que ces deux +époux reçoivent les hommages d'_Évergète II_, à la suite des honneurs +rendus, en premier lieu, à _Ptolémée_ et à _Arsinoé Philadelphe_, on se +persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs +immédiats de ces Lagides, c'est-à-dire _Évergète Ier_ et _Bérénice_, sa +soeur. Le titre de _Phter-Mounk, dieu créateur, dieu fondateur_ ou +_fabricateur_, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, à _Ptolémée +Soter Ier_, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine +certitude que ce titre est prodigué sur les monuments égyptiens à une +foule de souverains autres que des chefs de dynasties. + +Deux bas-reliefs, sculptés à droite de la porte, nous montrent Évergète +II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres ancêtres et +prédécesseurs, et toujours en suivant la ligne généalogique descendante: +ainsi, dans le premier tableau, le roi répand des libations devant le +_divin père de son père_, PTOLÉMEE, _dieu_ PHILOPATOR, _et la divine +mère de sa mère_, ARSINOÉ, _déesse_ PHILOPATOR; enfin, dans le second +tableau, il fait l'offrande du vin à son royal père PTOLÉMÉE, _dieu_ +ÉPIPHANE, et _à sa royale mère_ CLÉOPATRE, _déesse_ ÉPIPHANE. Son père +et son aïeul sont figurés dans le costume du dieu Osiris; sa mère et son +aïeule, dans le costume d'Hathôr. Quant aux titres _Philadelphe, +Philopator et Épiphane_, ils sont placés à la suite des cartouches noms +propres, et exprimés par des hiéroglyphes phonétiques (représentant les +mots coptes équivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la +généalogie complète d'Évergète II, et l'ordre successif des rois de la +dynastie des Lagides à partir de _Ptolémée Philadelphe_. + +C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Égypte servent +pour le moins de confirmation aux témoignages historiques puisés dans +les écrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point +éclaircir ou coordonner les notions vagues et incohérentes que ce même +peuple nous a transmises sur l'histoire égyptienne, surtout en ce qui +concerne les anciennes époques. L'usage constamment suivi par les +Égyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses +séries de tableaux représentant des scènes religieuses ou des événements +contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain régnant à +l'époque même où l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous, +a tourné bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a +conservé jusqu'à nos jours un immense trésor de notions positives qu'on +chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute vérité que, +grâce à ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les +accompagnent, chaque monument de l'Égypte s'explique par lui-même, et +devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprète. Il +suffit, en effet, d'étudier quelques instants les sculptures qui ornent +le sanctuaire de l'édifice situé à côté de l'enceinte de Médinet-Habou, +la seule portion du monument véritablement terminée, pour se convaincre +aussitôt qu'on se trouve dans un temple consacré au dieu _Thôth_, +construit sous le règne d'Évergète II et de sa soeur et première femme +_Cléopâtre_, mais dont les sculptures ont été terminées postérieurement +à l'époque du mariage d'Évergète II avec Cléopâtre sa nièce et sa +seconde femme, mentionnée dans les légendes royales qui décorent le +plafond du sanctuaire. + +Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossièreté d'exécution des +hiéroglyphes, et le peu de soin donné à l'application des couleurs sur +les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les +inscriptions dédicatoires pour qu'on méconnaisse dans le petit temple de +Thôth un produit de la décadence des arts égyptiens, devenue si rapide +aux dernières époques de la domination grecque. + +Mais un édifice d'un temps encore plus rapproché de nous présente aux +regards du voyageur un exemple frappant du degré de corruption auquel +descendit la sculpture égyptienne sous l'influence du gouvernement +romain. Il s'agit ici des ruines désignées, dans la _Description +générale de Thèbes_, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de +_Petit Temple situé à l'extrémité sud de l'Hippodrome_, aux débris +duquel j'ai donné toute la journée d'hier. + +Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et +moi, nous courûmes sur Médinet-Habou, et, passant dans le voisinage du +petit temple de _Thôth_, nous gagnâmes la base des monticules factices +formant l'immense enceinte nommée l'_Hippodrome_ par la Commission +d'Égypte, et que nous longeâmes extérieurement à travers la plaine +rocailleuse qui s'étend jusqu'au pied de la chaîne libyque. Parvenus, +après une marche assez longue et très-fatigante, au midi de ces vastes +fortifications, qui jadis renfermèrent, selon toute apparence, un +établissement militaire, espèce de camp permanent qu'habitaient les +troupes formant la garnison de Thèbes et la garde des Pharaons, nous +gravîmes un petit plateau peu élevé au-dessus de la plaine, mais couvert +de débris de constructions et de fragments de poteries de différentes +époques. + +Le premier objet qui attire les regards est un grand _propylon_ faisant +face à l'ouest, mais dans un état de destruction fort avancé, quoique +formé primitivement de matériaux d'un assez beau choix. Quatre +bas-reliefs existent encore du côté de l'hippodrome; tous représentent +l'empereur _Vespasien_ [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costumé à +l'égyptienne et faisant des offrandes à différentes divinités; les +tableaux qui décorent la face du propylon tournée du côté du temple +montrent l'empereur _Domitien_ [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS +GRMNIKOS)] accomplissant de semblables cérémonies; enfin, neuf +bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la décoration +intérieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figuré soit +dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblème de la paresse, +soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrés: c'est +l'empereur _Othon_ [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)]. + +Je lisais pour la première fois le nom de cet empereur, retracé en +caractères hiéroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur +toutes les constructions égyptiennes existantes entre la Méditerranée et +Dakkéh en Nubie, limite extrême des édifices élevés par les Égyptiens +sous la domination grecque et romaine. La durée du règne d'Othon fut si +courte que la découverte d'un monument rappelant sa mémoire excite +toujours autant de surprise que d'intérêt. Il paraît, au reste, que +l'Égypte se déclara promptement pour Othon, puisque c'est précisément la +province de l'empire où furent frappées les seules médailles de bronze +que nous ayons de cet empereur. + +La présence du nom d'_Othon_ établit invinciblement que la décoration du +propylon, à en juger par ce qui reste des sculptures, fut commencée l'an +69 de l'ère chrétienne, et terminée au plus tard vers l'an 96, époque de +la mort de _Domitien_. + +En avant, et à quelque distance du propylon, se trouve un escalier au +bas duquel était jadis une petite porte décorée de bas-reliefs d'un +travail barbare, comparativement à ceux du propylon; et cependant je +reconnus dans leurs débris la légende de l'empereur _Auguste_ ([Greek: +AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'à cette époque l'Égypte avait +simultanément de bons et de mauvais ouvriers. + +Sur le même axe, et à soixante mètres environ du grand propylon, s'élève +le temple, ou plutôt une petite cella aujourd'hui isolée, et dont les +parois extérieures, à peine dégrossies, n'ont jamais reçu de décoration; +mais les salles intérieures sont couvertes d'ornements sculptés et de +bas-reliefs d'une exécution très-lourde et très-grossière. Presque tous +ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent à l'époque +d'_Hadrien_. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les +divinités adorées dans le temple; et à côté de chacune de ces images on +a répété sa légende particulière, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS +ATRIANS], _l'empereur César Trajan Hadrien_. J'ai remarqué enfin que la +corniche extérieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la légende +d'_Antonin_, ainsi conçue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS +ANTONINS EUSBS], _l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius_. + +L'époque de la décoration du sanctuaire et des autres salles du temple +proprement dit étant clairement fixée par ces noms impériaux, il reste à +déterminer quelles furent les divinités particulièrement honorées dans +ce temple: ce point éclairci, il deviendra facile en même temps de +décider avec certitude si cet édifice appartenait jadis au nome +_diospolite_, ou à celui d'_Hermonthis_; car de l'étude suivie des +monuments de l'Égypte et de la Nubie, il résulte que la triade adorée +dans la capitale d'un nome reparaît constamment et occupe un rang +distingué dans les édifices sacrés de toutes les villes de sa +dépendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et +vénérant les trois portions distinctes de l'Être divin sous des noms et +des formes différentes. + +Les indications les plus positives à cet égard doivent résulter de +l'examen des sculptures qui décorent les sanctuaires, surtout lorsque +cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme +cela arrive précisément pour les ruines situées au sud de l'hippodrome. + +Quatre grands bas-reliefs superposés deux à deux couvrent la paroi du +fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs supérieurs représentent +l'empereur _Hadrien_, costumé en fils aîné d'Ammon, adorant une déesse +coiffée du vautour, emblème de la maternité, et surmonté des cornes de +vache, du disque et d'un petit trône. Ce sont les insignes ordinaires +d'_Isis_, et la légende sculptée à côté des deux images de la déesse +porte en effet: ISIS _la grande mère divine qui réside dans la montagne +de l'Occident_. Les bas-reliefs inférieurs nous montrent le même +empereur présentant des offrandes au dieu _Monht_ ou _Manthou_, le dieu +éponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux _Amon-Ra_, le dieu éponyme de +Thèbes. + +Guidés ici par une théorie fondée sur l'observation de faits +entièrement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune +exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple +fut particulièrement consacré à la déesse Isis, puisque ses images +occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire; +au-dessous d'elle paraissent les grandes divinités du nome de _Thèbes_ +et du nome _hermonthite_, deux syntrônes adorés aussi dans ce même +temple. Mais le dieu _Manthou_ occupant la droite, quoique tenant dans +ces mythes sacrés un rang inférieur à celui du roi des dieux Amon-Ra, +qui occupe ici la gauche, il devient certain que le _Temple d'Isis_, +situé au sud de l'hippodrome, dépendait du nome d'_Hermonthis_ et non du +nome _diospolite_, puisque le dieu Mandou reçoit immédiatement après +_Isis_ et avant Amon-Ra, dieu éponyme de Thèbes, les adorations de +l'empereur Hadrien. + +Ainsi la divinité locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae] +ou _bourgade_ du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple, +regardaient comme leur protectrice spéciale, fut la déesse _Isis_, qui +réside dans PTÔOU-EN-EMENT (ou la _montagne de l'Occident_). Mais cette +qualification donne lieu à quelque incertitude: faut-il prendre les mots +_Ptôou-en-ement_ dans leur sens général et n'y voir que la désignation +de la _montagne occidentale_, derrière laquelle, selon les mythes, le +soleil se couchait et terminait son cours, montagne placée sous +l'influence d'_Isis_, de la même manière que la _montagne orientale_, +PTÔOU-EN-EIEBT, appartenait à la déesse _Nephthys_; ou bien, prenant les +mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis +_Hitem-ptôou-en-ement_ par: déesse qui réside dans PTÔOUENEMENT ou +_Ptôouement_, en considérant ici _Ptôouement_ comme le nom propre de la +bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait +alors analogue aux titres _Hitem Pselk_, résidant à Pselkis; _Hitem +Manlak_, résidant à Philae; _Hitem Souan_, résinant à Syène; _Hitem +Ebôu_, résidant à Éléphantine; _Hitem Snè_, résidant à Latopolis; _Hitem +Ebôt_, résidant à Abydos, etc., que reçoivent constamment Thôth, Isis, +Chnouphis, Saté, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur +élevèrent ces anciennes villes placées sous leur domination immédiate. +Mais comme les mots _Ptôou-en-ement_ ne sont pas toujours suivis, comme +_Pselk, Manlak, Souan_, etc., du signe déterminatif des noms propres de +contrées ou de lieux habités, nous pensons, sans exclure absolument +cette première hypothèse, qu'ils désignent ici plus directement la +_montagne occidentale céleste_, sur laquelle Isis partageait avec +_Natphé_, la Rhéa égyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu +Soleil, épuisé de sa longue course et mourant, ce même dieu que la soeur +d'Isis, Nephthys, avait reçu enfant, et sortant plein de vie du sein de +sa mère Natphé, sur la _montagne orientale_. Sous un point de vue plus +matériel encore, la _montagne occidentale_ désignera la chaîne libyque, +voisine du temple où sont creusés d'innombrables tombeaux, et par suite +l'enfer égyptien, l'_Amenté_, c'est-à-dire la _contrée occidentale_, +séjour redoutable où régnaient Isis et son époux Osiris, le juge +souverain des âmes. Les bas-reliefs sculptés sur les parois latérales +et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui décorent la porte +extérieure du naos et les restes du grand propylon, représentent aussi +l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes à Isis, +déesse de la montagne d'Occident, en même temps qu'aux dieux synthrônes +_Manthou_ et _Ritho_, les grandes divinités du nome hermonthite; de +semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thèbes, Amon-Ra, +Mouth et Chons, suivant l'usage établi d'adorer à la fois dans un temple +d'abord les divinités locales, ensuite celles du nome entier, et enfin +un dieu du nome le plus voisin; comme pour établir entre les cultes +particuliers de chacune des préfectures de l'Égypte une liaison +successive et continue qui les ramenait ainsi à l'unité. Tous les +temples de l'Égypte et de la Nubie offrent les preuves de cette +pratique, motivée sur de graves considérations d'ordre public et de +saine politique. + +Tels sont les faits généraux résultant de l'étude que je viens de faire +des dernières ruines de la plaine de Thèbes, du côté sud-ouest; ces deux +monuments, l'un le _temple de Thôth_, l'autre le _temple d'Isis_, +marquent en outre l'état rétrograde de l'art égyptien à l'époque des +rois grecs comme à celle des empereurs romains; et les sculptures les +plus récentes, exécutées sous les règnes d'Hadrien et d'Antonin le +Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussée à l'extrême. + + + + +VINGTIÈME LETTRE + + +Thèbes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829. + +Le premier monument de la partie occidentale de Thèbes que visitent les +Européens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument +de _Kourna_, situé non loin du beau sycomore au pied duquel s'arrêtent +habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de +combinaisons indépendantes de ma volonté, le dernier objet de mes +recherches sur la rive gauche du fleuve. Appelé d'abord au _Rhamesseum_ +par le souvenir des scènes historiques et des tableaux religieux que +nous y avions remarqués en remontant le Nil, les masses de +_Médinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirèrent +ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'après avoir étudié à +fond les petits monuments situés dans leur voisinage. Cependant +l'édifice de _Kourna_, quoique très-inférieur en étendue à ces grandes +et importantes constructions, mérite un examen particulier, puisqu'il +appartient aux temps pharaoniques, et remonte à l'époque la plus +glorieuse dont les annales égyptiennes aient constaté le souvenir. Son +aspect présente d'ailleurs un caractère tout nouveau; et si son plan +général réveille l'idée d'une habitation particulière et semble exclure +celle de temple, la magnificence de la décoration, la profusion des +sculptures, la beauté des matériaux et la recherche dans l'exécution +prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant +souverain. + +Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extrémité +d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres +constructions liées sans doute avec l'édifice encore debout; tous les +débris épars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux +derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe. + +Sur le même axe que ces arrachements de constructions rasées, au milieu +de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'élève +un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de +hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fût se compose d'un +faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette même +plante tronqués pour recevoir le dé. Cet ordre, qui n'est point +particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le +temple de Chnouphis à Éléphantine et dans un temple d'Éléthya, tous +deux très-récemment détruits par la barbare ignorance des Turcs, +appartient sans aucun doute aux vieilles époques de l'architecture +égyptienne, et ne le cède, sous le rapport de l'antiquité, qu'aux seules +colonnes cannelées semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le +type évident, et que l'on trouve employées presque exclusivement dans +les plus anciens monuments de l'Égypte. + +Sur les quatre faces du dé des chapiteaux du portique existent, +sculptées avec beaucoup de recherche, les légendes royales de _Ménephtha +Ier_ ou celles de _Rhamsès le Grand_. Les noms et les prénoms de ces +deux Pharaons sont également inscrits sur le fût des colonnes, mais +accolés ensemble et renfermés dans un tableau carré. + +Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication +naturelle dans la double légende dédicatoire qui décore l'architrave du +portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi conçue: + +«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région +inférieure, le régulateur de l'Égypte, celui qui a châtié les contrées +étrangères, l'épervier d'or soutien des armées, le plus grand des +vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la vérité_, l'approuvé de Phré, le +fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSÈS, a exécuté des travaux en +l'honneur de son père Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de +son père, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil, +MÉNEPHTHA-BOREÏ. Voici qu'il a fait élever ... (grande lacune) ... les +propylons du palais ... et qu'il l'a entouré de murailles de briques, +construites à toujours; c'est ce qu'a exécuté le fils du Soleil, l'ami +d'Ammon, RHAMSÈS.» + +Cette dédicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut +fondé et construit par le Pharaon _Ménephtha Ier_; et son fils, _Rhamsès +le Grand_, achevant la décoration de ce bel édifice, l'environna d'une +enceinte ornée de propylons et semblable à celle qui renferme chacun des +grands monuments royaux de Thèbes. + +Tous les bas-reliefs qui décorent l'intérieur du portique et l'extérieur +des trois portes par lesquelles on pénètre dans les appartements du +palais représentent, en effet, _Ménephtha Ier_, et plus souvent encore +_Rhamsès le Grand_, rendant hommage à la triade thébaine et aux autres +divinités de l'Égypte, ou recevant de la munificence des dieux les +pouvoirs royaux et des dons précieux, qui devaient embellir et prolonger +la durée de leur vie mortelle. Mais il faut particulièrement remarquer +une série de vingt petits tableaux dans lesquels sont figurés +alternativement les dieux qui président au fleuve du Nil dans ses divers +États, et les déesses protectrices de la terre d'Égypte pendant chaque +mois, présentant à _Rhamsès le Grand_ tous les produits de la terre et +des eaux dans chaque saison de l'année; au-dessus de ces bas-reliefs +s'étend horizontalement l'inscription suivante: + +«Voici ce que disent les dieux et les déesses qui résident dans la +région d'en bas à leur fils le dominateur des deux régions, le seigneur +du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuvé de Phré_ (Rhamsès): +Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions +destinées aux offrandes; nous mettons à ta disposition tous les biens +purs, afin que tu puisses célébrer la panégyrie de la maison de ton +père, puisque tu es un fils qui aimes ton père comme le dieu Hôrus qui a +vengé le sien.» + +Ces bas-reliefs et leur légende se rapportent évidemment à l'assemblée +sacrée ou panégyrie solennelle dans laquelle Rhamsès le Grand fit +l'inauguration du palais de Ménephtha Ier, son père, aussitôt que, par +ses soins pieux, la décoration intérieure et extérieure fut entièrement +terminée. Les seules sculptures de l'édifice, _postérieures à Rhamsès le +Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques placées +sur l'épaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient +point à l'ensemble de la décoration primitive; toutes appartiennent au +règne de Ménephtha II, fils et successeur immédiat de Rhamsès le Grand, +à l'exception d'une seule, sculptée au-dessous du bas-relief des +offrandes et rappelant le nom, le prénom et les titres de _Rhamsès IV ou +Méiamoun_, cinquième successeur de _Rhamsès le Grand_, avec une date de +l'an VI. + +La porte médiale du portique donne entrée dans une salle d'environ +quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus +considérable du palais. Six colonnes semblables à celles du portique +soutiennent le plafond, subsistant encore en très-grande partie; deux +longues inscriptions, toutes deux au nom de _Ménephtha Ier_, servent +d'encadrement aux vautours ailés qui décorent ce plafond. L'inscription +de droite contient la dédicace générale du palais, faite par son +fondateur à la plus grande des divinités de l'Égypte: + +» ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces +constructions en l'honneur de son père, _Amon-Ra_, le seigneur des +trônes du monde et qui réside dans la divine demeure du fils du soleil +_Ménephtha-Boreï_ à Thèbes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait +construire l'_habitation des années_ (c'est-à-dire le palais) en pierre +de grès blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux.» + +Cette inscription nous fait connaître, en premier lieu, le nom que les +anciens habitants de Thèbes donnaient à l'édifice de Kourna. Ils +l'appelaient _demeure de Ménephtha_ ou _Menephtheum_, du nom même du +prince qui en jeta les fondements et en éleva toutes les masses; elle +explique en même temps le double caractère de temple et de palais que +présente cet édifice, qui, par la disposition même de son plan, paraît +destiné à l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses +décorations, la demeure sainte d'une divinité. + +La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que +cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le +roi _Ménephtha Ier_, fut le _manôskh_, c'est-à-dire la salle d'honneur, +le lieu où se tenaient les assemblées religieuses ou politiques et où +siégeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum répond +ici à ces vastes salles des grands palais de Thèbes, soutenues par de +nombreuses rangées de colonnes, qu'on a désignées jusqu'ici sous la +dénomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manôskh_ +dans les inscriptions égyptiennes sculptées sur leur plafond ou sur les +architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de +développer les considérations qui motivaient le nom de _manôskh_ +(c'est-à-dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu où l'on +mesure les grains_), donné par les Égyptiens aux salles les plus vastes +de leurs édifices publics. + +De nombreux tableaux sculptés décorent les longues parois de droite et +de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le +roi _Ménephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de +son prénom mystique, à la triade thébaine, et particulièrement au chef +de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de +générateur; c'était le dieu protecteur du palais qui renfermait un +sanctuaire consacré à cette grande divinité. Mais les petites parois à +droite et à gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs +représentant les membres de la triade thébaine adorés par un Pharaon +autre que _Ménephtha Ier_, portant le nom de _Rhamsès_, et qu'il ne faut +point confondre avec Rhamsès III, dit le Grand. + +Une série de faits incontestables, recueillis dans les monuments +originaux, m'ont démontré que ce nouveau _Rhamsès_, le _Rhamsès II_ du +canon royal, succéda immédiatement à _Ménephta Ier_, son père, et fut +remplacé, après un règne fort court, par son frère Rhamsès III ou +Rhamsès le Grand, qui est le Sésostris de l'histoire. + +Le bas-relief inférieur, à gauche de la porte, dans la salle hypostyle, +rappelle le sacre de Rhamsès II, après la mort de Ménephtha Ier. Le +jeune roi, présenté par la déesse Mouth et le dieu Chons, fléchit le +genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprême lui +accorde les attributions royales et les périodes des grandes panégyries, +c'est-à-dire un très-long règne, en présence de _Ménephtha Ier_, père du +nouveau roi, représenté debout derrière le trône d'Ammon, et tenant à la +fois les emblèmes de la royauté terrestre qu'il vient de quitter, et +l'emblème de la vie divine dont il jouit déjà dans la compagnie des +dieux. + +Plus loin, on a figuré l'enfance de Rhamsès II en représentant le jeune +roi, debout, embrassé par Mouth, la grande mère divine, qui lui offre le +sein. La légende porte textuellement: + +«Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des +diadèmes, Rhamsès chéri d'Ammon, moi qui suis ta mère, je me complais +dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.» + +Ce tableau fait pendant à une composition analogue, sculptée sur la +paroi opposée; la déesse _Hathôr_, la Vénus égyptienne, nourrissant le +roi _Ménephtha Ier_, et lui adressant les mêmes paroles. + +La frise entière de la salle hypostyle se compose des noms et prénoms +répétés de ce Pharaon, environnés des insignes du pouvoir souverain. On +les retrouve aussi sur les dés et dans les ornements de la base des +colonnes, mais entremêlés aux cartouches de Rhamsès II. Les architraves +portent plusieurs inscriptions dédicatoires de la salle hypostyle; les +unes au nom du fondateur, Ménephtha Ier, d'autres au nom de Rhamsès II, +qui en acheva la décoration. + +Les bas-reliefs sculptés sous le règne de ces deux princes sont +remarquables par la simplicité du style, la finesse de leur exécution et +l'élégante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier +coup d'oeil des sculptures appartenant à l'époque de Rhamsès le Grand; +celles-ci, traitées avec bien moins de soin, portent déjà des marques +évidentes de la décadence de l'art. + +On sera frappé de cette différence très-sensible en comparant les +bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de +la première salle de droite, et en général toute la partie du palais à +droite de la salle hypostyle, décorée sous Rhamsès le Grand. Cette étude +n'est pas sans intérêt, et importe beaucoup à l'histoire de l'art en +général, surtout quand il s'agit d'époques bien antérieures aux premiers +essais des maîtres immortels qu'a produits le génie inépuisable des +Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette +importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans +cesse, ne fût-ce que comme sujet de distraction des magnificences de +notre château de Kourna, petite bicoque de boue à un étage, mais +dominant majestueusement ces tanières et ces terriers où se nichent nos +concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une température +de 32 à 38 degrés; mais on s'habitue à tout, et nous trouvons qu'on +respire très agréablement à 28 degrés; d'ailleurs, je ne suis au +château que la nuit. + +Nos explorations à Thèbes avancent vers leur terme; le 1er août +prochain, nous passerons sur la rive orientale, où nous attendent les +immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernières sont +déjà dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de +bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois, +et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scènes religieuses, +si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre +sérieusement en route pour Paris au commencement de septembre, époque à +laquelle nous dirons adieu à Thèbes, notre vieille mère. Nous reverrons +Dendérah en descendant, et après une station au Caire nous nous +retrouverons bientôt à Alexandrie. + +Si l'on doit voir un obélisque égyptien à Paris, comme vous me +l'écrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thèbes se consolera de cet +enlèvement en gardant l'obélisque de Karnac, le plus beau de tous et le +plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhésion (dont +on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois +parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilège: tout +ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger +sur un radeau proportionné l'un des deux obélisques de Louqsor, et je +désigne celui de droite pour de très-bonnes raisons, quoique le +pyramidion en soit altéré et que le monolithe soit moins élevé de +quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation +emmèneraient facilement l'embarcation jusqu'à Alexandrie, et la mer +ferait le reste[Footnote: L'évènement a prouvé combien les prévisions de +Champollion le jeune étaient justes.]; voilà ce qui est possible, et le +seul plan que je puisse proposer, d'après la connaissance complète des +localités et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux échantillons des +grands travaux de l'architecture égyptienne, qui étaient si instructifs +pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est +vrai que toute l'histoire nationale y était inscrite, et nos monuments +modernes ne sont pas destinés à rendre de tels services à notre +postérité. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Médinet-Habou a fourni +une récolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et +d'Asie; il n'y a vraiment qu'à y regarder pour s'enrichir et pour +remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les +premières pages de l'histoire générale des hommes. J'espère que je +n'aurai pas travaillé sans utilité pour ce grand sujet de mes études +dans cette autre terre sainte. + +A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archevêque +de Jérusalem a jugé à propos de nous décorer très-bénévolement de la +croix de chevalier du Saint-Sépulcre; que nos diplômes sont arrivés à +Alexandrie, où nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage, +fixés pour nous à cent louis pour chacun. Il paraît qu'on ignore sur les +bords du Cédron que les érudits des bords de la Seine ne sont pas des +Crésus, et que la roue de la Fortune ne tourne guère pour eux s'il ne +sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre +ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infidèles, je +dois renoncer à cet honneur et me contenter d'avoir été jugé digne de +l'obtenir; ce n'est pas à la pauvre érudition à supporter les charges du +siècle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe +de la sainte Sion. + +J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril; +j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-même les +réponses.... Adieu. + + + + +VINGT ET UNIÈME LETTRE + + +Sur le Nil, près d'Antinoé, le 11 septembre 1829. + +Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage de +recherches est terminé, et que je retourne au plus vite vers Alexandrie +pour regagner l'Europe et y trouver à la fois contentement de coeur et +repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je n'éprouve pas +un grand besoin; depuis Dendérah, que j'ai quitté le 7 au matin, j'ai en +effet vécu en chanoine; couché toute la journée dans la jolie cange de +notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai +mené une vie tout à fait contemplative, et mon occupation la plus +sérieuse a été de regarder, comme on le fait parfois à Paris, de quel +côté venait le vent et si nos rameurs faisaient leur devoir en +conscience. Le vent du nord nous a longtemps contrariés, malgré le +courant du fleuve, enflé outre mesure et au-dessus du maximum de sa +crue. L'inondation de cette année est magnifique pour ceux qui, comme +nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre intérêt +que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de même des pauvres et +malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a +déjà ruiné plusieurs récoltes, et le paysan sera obligé, pour ne pas +mourir de faim, de manger le blé que le pacha lui avait laissé pour +l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers délayés par +le fleuve, auquel ne sauraient résister de mesquines cahuttes bâties de +limon séché au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, s'étendent +d'une montagne à l'autre, et là où les terres plus élevées ne sont point +submergées, nous voyons les misérables fellahs, femmes, hommes et +enfants, portant en toute hâte de pleines couffes de terre, dans le +dessein d'opposer à un fleuve immense des digues de trois à quatre +pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de +provisions qui leur restent. C'est un tableau désolant et qui navre le +coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement ne +demandera pas un sou de moins, malgré tant de désastres. + +C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que j'ai +dit adieu aux magnificences de Thèbes, que j'habitais depuis six mois. +Notre dernier logement a été, à Karnac, le temple de _Oph_ (Rhéa), à +côté du grand temple du sud, au milieu des avenues de sphinx, et à la +porte du grand palais des rois. + +A notre retour à Thèbes, au mois de mars passé, nous avions exploité le +palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque +intérêt, en commençant par les immenses tableaux des deux massifs du +pylône; ce sont donc les seuls édifices de Karnac que nous avions encore +à étudier. Ce travail a été exécuté avec ardeur, et mes portefeuilles +renferment, sans exception, la série de tous les bas-reliefs +historiques, un peu conservés, du palais de Karnac, aussi beaux de style +et d'exécution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont même réellement +supérieurs. Tous concernent les campagnes de _Ménephtha Ier_ (Ousireï) +en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de +bas-reliefs qui méritent aussi le titre d'historiques, puisqu'ils +représentent des Pharaons qui complètent ou enrichissent plusieurs de +mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties. +Karnac est un amas de palais et de temples; étonnante réunion d'édifices +de toutes les époques de la monarchie égyptienne, constructions +merveilleuses devant lesquelles tout esprit de système sur les arts +devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions complètement +réalisées. + +Parti de Thèbes le 4 septembre au soir, j'étais le 5 sous le portique de +Dendérah, dont l'architecture est aussi admirable que les bas-reliefs de +décor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de décadence qu'ils +offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions hiéroglyphiques +elles-mêmes sont de mauvais goût. Le scribe qui les a tracées a voulu +faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives, +il a visé au lazzi et même au calembour. Toutefois, la masse de +l'édifice est belle, imposante, frappe même les voyageurs qui, comme +nous, sont de vieux Thébains, et ont l'oeil encore rempli des belles +conceptions architecturales de l'époque des Pharaons. + +Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert de +particulier; j'espère dans la nuit de demain arriver au Caire; là, rien +ne peut m'arrêter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons tout de +suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau prêt à nous +recevoir, je m'embarque immédiatement pour gagner Toulon. + +C'est aussi sur le Nil, entre _Dendérah_ et _Haou_ (Diospolis parva), +que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, expédiés de +Thèbes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce temps-là nous +sommes restés sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant chaque jour +leur arrivée que le temps s'est écoulé sans que nous puissions écrire en +France. Du reste, comme nous, vous devez être accoutumés aux lacunes. +Ces courriers m'ont apporté les lettres du 12 mai et du 12 juillet; +heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraîches. Nous venons +d'apprendre l'arrivée du nouveau consul général de France, M. Mimaut; on +nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle +ressource.... Adieu. + + + + +VINGT-DEUXIÈME LETTRE + + +Le Caire, le 15 septembre 1829. + +Nous voici de retour dans la capitale de l'Égypte, où je ne trouve ni +lettres ni nouvelles d'Europe. Je me hâterai de descendre à Alexandrie; +je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire à +Ibrahim-Pacha, dont je suis désireux de faire la connaissance. Je puis, +dans une conversation, laisser dans sa tête le germe de quelques bonnes +choses, et il est capable de les exécuter. + +Je n'ai pas oublié le musée égyptien du Louvre dans mes explorations; +j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne +seront pas les moins intéressants. En objets de gros volume, j'ai choisi +sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des décorations +particulières, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le plus +beau bas-relief colorié du tombeau royal de Ménephtha Ier (Ousireï), à +Biban-el-Molouk; c'est une pièce capitale qui vaut à elle seule une +collection; il m'a donné bien du souci et me fera certainement un procès +avec les Anglais d'Alexandrie, qui prétendent être les propriétaires +légitimes du tombeau d'Ousireï, découvert par Belzoni aux frais de M. +Salt. Malgré cette belle prétention, de deux choses l'une: ou mon +bas-relief arrivera à Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du +Nil, plutôt que de tomber en des mains étrangères. Mon parti est pris +là-dessus. + +J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaïa, le plus beau des +sarcophages présents, passés et futurs; il est en basalte vert, et +couvert intérieurement et extérieurement de bas-reliefs, ou plutôt de +camées travaillés avec une perfection et une finesse inimaginables. +C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; c'est +un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est +fine et précieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure de femme +d'une sculpture admirable. Cette seule pièce m'acquitterait envers la +maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le +rapport pécuniaire; car ce sarcophage, comparé à ceux qu'on a payés +vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille. + +Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets égyptiens +qu'on ait envoyés en Europe jusqu'à ce jour. Cela devait de droit venir +à Paris et me suivre comme trophée de mon expédition; j'espère qu'ils +resteront au Louvre en mémoire de moi _à toujours_. + + + + +VINGT-TROISIÈME LETTRE + + +Alexandrie, le 30 septembre 1829. + +Depuis dix jours nous sommes à Alexandrie; nous avons reçu de M. Mimaut, +le nouveau consul général de France, l'accueil le plus gracieux, et je +ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore +depuis que je suis chez lui; j'en suis pénétré de la plus vive +reconnaissance. Ma santé et celle de mes compagnons est des meilleures; +il ne manque à notre bonheur que de voir naître et s'élever de l'horizon +la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu +envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer est +déserte, pas même un vaisseau marchand! et notre patience s'use par +secondes. + +Je n'ai quitté le Caire qu'après avoir fait une longue visite à +Ibrahim-Pacha, qui nous a reçus au mieux. Je l'ai beaucoup entretenu +d'un voyage aux _sources du Nil_, et j'ai affermi en lui l'idée qu'il +avait déjà, d'attacher son nom à cette belle conquête géographique, soit +en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en +préparant lui-même une petite expédition de voyageurs qu'il ferait +soutenir par quelques hommes d'armes. C'est là une semence jetée en +bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout l'intérêt de cette +entreprise et de son succès. + +J'ai aussi présenté mes respects au vice-roi Mohammed-Aly, et lui ai dit +toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a +accordée; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les Français; +c'est dire qu'il l'a été infiniment pour nous. + +Je profite de l'attente à laquelle je suis condamné pour mettre en ordre +mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espère que vous +en jugerez de même. + +Mes jeunes gens passent leurs loisirs forcés à peindre des décorations +pour un théâtre que des amateurs français vont ouvrir incessamment; un +théâtre français à Alexandrie d'Égypte dit bien haut que la civilisation +marche; nous serons donc forcés de nous divertir en attendant +l'embarquement. + + + +15 octobre 1829. + +Nous sommes aujourd'hui tout aussi avancés qu'au 15 septembre, +c'est-à-dire toujours cloués à Alexandrie; ce qui augmente mes regrets +d'avoir quitté sitôt Thèbes et la Haute-Égypte, et cela pour venir le +plus tôt possible perdre notre temps sur les tristes rives de la +Méditerranée. Nous savons seulement que la corvette _l'Astrolabe_ a fait +annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est +commandée par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. Cela +n'empêchera pas que nous soyons encore à Alexandrie au 15 novembre +prochain, _l'Astrolabe_ devant préalablement conduire en Syrie M. +Malivoir, consul de France à Alep. Les Toscans ont perdu patience, et se +sont embarqués sur un navire marchand. Le voisinage de _l'Astrolabe_ m'a +détourné de la même résolution, et d'ailleurs je ne voudrais pas me +séparer de mon bagage archéologique.... Me voilà toujours avec la terre +de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez +tôt pour mon coeur.... Adieu. + + + + +VINGT-QUATRIÈME LETTRE + + +Alexandrie, le 10 novembre 1829. + +Le mauvais temps ayant contrarié les projets de l'_Astrolabe_, a aussi +ajourné les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce mois; +mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme, +très-instruit et de la plus agréable société; c'est quelque chose +partout, bien plus encore sur mer. + +Le beau sarcophage a été mis à bord hier, et fort heureusement; nous +continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans +quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut qu'un +ordre ministériel nous y précède pour la libre admission: 1° des caisses +contenant les monuments que je destine au Musée; 2° pour les divers +objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de +simple curiosité, tels que manteaux de laine dits _burnous_, chaussures +pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brodés en or, armes, +ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures +d'Égypte et de Nubie, que nous avons recueillis à nos dépens. Je ne +pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour +nous. + +Les décorations du théâtre français d'Alexandrie sont terminées, et déjà +éprouvées; l'ouverture du théâtre a eu lieu le jour de la fête du roi, à +la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fête nouvelle +avait réunis. + + + +28 novembre 1829. + +Enfin il m'est permis de dire adieu à ma terre sainte, à ce pays de +merveilles historiques; je quitterai l'Égypte comblé des faveurs de ses +anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 décembre. Mon +fidèle aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. Lhôte, +Lehoux et Bertin resteront ici après nous, pour avancer un grand travail +qu'ils ont commencé, _le Panorama du Caire_, pour lequel ils ont fait +sur les lieux toutes les études nécessaires; ils veulent le terminer +ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. Pour +moi, je pars bien résolu contre les bourrasques et coups de vent qui ne +nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est à +ce prix: je l'accepte. + +Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et +excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le général Guilleminot, +qui monte le brick _l'Éclipse_, et dont l'arrivée précédera la mienne +d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre +_Astrolabe_, corvette à l'épreuve de la bombe et des fureurs de l'Océan, +qu'elle a bravées plusieurs fois dans ses voyages autour du monde. Je ne +serai donc à Toulon que du 20 au 25 décembre, et sur pays chrétien que +vers le milieu de janvier, à cause de la quarantaine de trois à quatre +semaines que je ferai à Toulon, si je ne la fais pas à Malte dans +l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois +fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre +premiers actes; l'idée _France_ en constitue l'unité requise par la +vénérable antiquité.... Adieu. + + + + +VINGT-CINQUIÈME LETTRE + + +Toulon, le 25 décembre 1829. + +«_Soyez sans inquiétude, tout ira bien_;» c'est en ces termes que je dis +adieu à mes amis au moment de mon départ de Paris; j'ai tenu parole, et +me voici en rade de Toulon, subissant avec résignation le triste devoir +de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les +vôtres sont remplis. C'est le 23 décembre, dans la rade d'Hyères, que +l'ancre de l'_Astrolabe_ mordit enfin sur la terre de France; c'est le +jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre +pour vos étrennes; il ne manque donc à ma satisfaction que d'avoir en +main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espère pour tout +cela dans les bontés habituelles de M. le préfet maritime. + +Je ferai ma quarantaine à bord de l'_Astrolabe_, toutefois en prenant +une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu +d'exercice. J'y reverrai mon _Journal de voyage_ et j'y ajouterai ce +qui y manque sur mon dernier séjour au Caire et à Alexandrie. La +reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les +témoignages d'intérêt que j'ai reçus d'Ibrahim-Pacha, et les marques non +interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le +jour de la fête du roi, a ajouté à toutes ses bontés le présent d'un +magnifique sabre. + +C'est une tête qui travaille avec activité sur le passé et _sur +l'avenir_: Son Altesse m'a demandé un abrégé de l'histoire de l'Égypte, +et j'ai rédigé un petit mémoire, selon ses vues, qui paraît l'avoir +vivement intéressé; je lui ai remis aussi une note détaillée qui a pour +objet la conservation des monuments principaux de l'Égypte et de la +Nubie. J'espère que ces deux mémoires porteront leur fruit. + +Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux soins +et à l'affection de M. Mimaut, notre consul général; c'est un homme +parfait, qui m'est allé au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai +recommandé de nouveau à ses bontés MM. Lhôte, Lehoux et Bertin, qui +restent après moi à Alexandrie pour terminer leur panorama du Caire et +faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont +désiré. + +Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de Ménephtha, +toutes mes caisses contenant les stèles, momies et autres objets +destinés au Musée, sont chargés sur l'_Astrolabe_; j'espère que la +douane épargnera ces propriétés nationales, et que je ne serai pas +obligé de déballer vingt ou trente caisses qui nous ont déjà coûté tant +de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'éviter le +transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit chargé de +conduire le chargement de l'_Astrolabe_ dans le port du Havre aussitôt +que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense, +pour être en avril au Havre, d'où un chaland emporterait le tout par la +Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il +suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait +pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces richesses +monumentales, qui serviront à compléter les salles basses du Musée. + +Après ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours à Toulon, j'en +passerai quatre à Marseille, d'où je me rendrai à Aix, pour étudier les +papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite séance égyptienne, et j'espère +en reprendre l'habitude journalière à Paris; c'est un sort, et je m'y +résigne sans peine.... Adieu. + + + + +VINGT-SIXIÈME LETTRE + + +Au lazaret de Toulon, le 26 décembre 1829. + +_À M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant général de la maison du roi._ + +MONSIEUR LE BARON, + +Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de renouveler +l'expression de toute ma gratitude à la main protectrice qui, secondant +les hautes vues du roi pour l'avancement des études historiques, m'a +généreusement fourni les moyens d'accomplir la série des recherches que +la science montrait encore à faire dans l'Égypte entière et sur le sol +de la Nubie. Je me suis efforcé, par mon complet dévouement à +l'importante entreprise que vous m'avez mis à même d'exécuter, de ne +point rester au-dessous d'une si noble tâche et de justifier de mon +mieux les espérances que les savants de l'Europe ont bien voulu attacher +à mon voyage. + +L'Égypte a été parcourue pas à pas, et j'ai séjourné partout où le temps +avait laissé subsister quelques restes de la splendeur antique; chaque +monument est devenu l'objet d'une étude spéciale; j'ai fait dessiner +tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient +fournir des lumières sur l'état primitif d'une nation dont le vieux nom +se mêle aux plus anciennes traditions écrites. + +Les matériaux que j'ai recueillis ont surpassé mon attente. Mes +portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de +dire que l'histoire de l'Égypte, celle de son culte et des arts qu'elle +a cultivés ne sera bien connue et justement appréciée qu'après la +publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage. + +Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les économies qu'il m'a +été possible de réaliser à des fouilles exécutées à Memphis, à Thèbes, +etc., pour enrichir le musée Charles X de nouveaux monuments; j'ai été +assez heureux pour réunir une foule d'objets qui compléteront diverses +séries du musée égyptien du Louvre; et j'ai enfin réussi, après bien des +doutes, à faire l'acquisition du plus beau et du plus précieux +_sarcophage_ qui soit encore sorti des catacombes égyptiennes. Aucun +musée de l'Europe ne possède un si bel objet d'art égyptien. J'ai réuni +aussi une collection d'objets choisis d'un très-grand intérêt, parmi +lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis, +entièrement incrustée en or, et représentant une reine égyptienne de la +dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre. + +Je me hâterai, autant que l'obligation de la quarantaine et l'état de ma +santé pourront me le permettre, de me rendre à Paris le plus tôt +possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le +baron, tous les résultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux si vous +vouliez bien voir en eux une marque de mon zèle pour le service du roi, +et en même temps une preuve de la vive reconnaissance et du respectueux +dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron, +votre, etc. + + + + +VINGT-SEPTIÈME LETTRE + + +Toulon, le 26 décembre 1829. + +_À M. le vicomte SOSTHÈNES DE LAROCHEFOUCAUD, directeur du département +des Beaux-Arts de la maison du roi._ + +MONSIEUR LE VICOMTE, + +J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivée en France, sur le +bâtiment du roi l'_Astrolabe_, entré hier au soir en rade après une +traversée de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en même temps à +votre connaissance les heureux résultats de mon voyage. + +Sous le rapport des recherches scientifiques qui en étaient l'objet +principal, mes espérances ont été pour ainsi dire surpassées; la +richesse de mes portefeuilles ne laisse rien à désirer, et les dessins +qu'ils renferment, éclaircissant une foule de points historiques, +donnent en même temps des lumières du plus piquant intérêt sur les +formes de la civilisation égyptienne jusque dans ses plus petits +détails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour l'histoire +générale des beaux-arts, et en particulier pour celle de leur +transmission de l'Égypte à la Grèce. + +C'était un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la division +égyptienne du musée royal de divers genres de monuments qui lui +manquent, et de ceux qui peuvent compléter les belles séries qu'il +renferme déjà. Je n'ai rien épargné pour atteindre ce but; tout ce que +j'ai pu économiser sur les fonds que la maison du roi et divers +ministères avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a été employé +à des fouilles et à des acquisitions de monuments égyptiens de toute +espèce, destinés au musée Charles X. J'ai fait scier à grand' peine et +tirer du fond d'une des catacombes royales de Thèbes un très-grand +bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce +superbe morceau, provenant du tombeau du père de Sésostris, pourra seul +donner une juste idée de la somptuosité et de la magnificence des +sépultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du premier ordre: +c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une +admirable finesse d'exécution, et du plus haut intérêt mythologique; +cette pièce, la plus belle de ce genre qu'on ait découverte jusqu'ici, +appartenait à Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le vice-roi +d'Égypte. + +Tous les objets destinés au musée ont été embarqués à bord de +l'_Astrolabe_ et sont arrivés avec moi à Toulon; il ne s'agit plus que +de leur transport au musée royal; et comme il importe extrêmement à la +conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures +antiques, d'éviter le plus possible toute espèce de déplacement, il +serait très-désirable que la corvette l'_Astrolabe_, sur laquelle sont +embarqués ces objets précieux, fût chargée de les transporter de Toulon +au Havre aussitôt que la mer sera tenable. En obtenant cette décision du +ministre de la marine, vous assureriez à la fois, Monsieur le vicomte, +la conservation de ces monuments et leur arrivée à Paris vers le 1er +avril, époque où il est indispensable de les recevoir pour achever enfin +l'arrangement des salles basses du musée égyptien. + +D'un autre côté, j'expédierai à Paris, par le roulage, huit à dix +caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent +supporter sans inconvénient le transport par terre. Les autres +arriveraient par mer avec les grands objets. + +Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hâter la décision +de M. le ministre de la marine relativement à l'envoi de la corvette +l'_Astrolabe_ au Havre, où elle déposerait les antiquités appartenant au +musée royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, prendre pour +leur sûreté toutes les mesures convenables. + +Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute ma +gratitude pour votre active bienveillance, à laquelle je dois attribuer +en grande partie le succès de mon voyage; veuillez agréer en même temps +l'hommage du respectueux et entier dévouement avec lequel j'ai l'honneur +d'être, Monsieur le vicomte, votre, etc. + + + + +VINGT-HUITIÈME LETTRE + + +En rade de Toulon, le 14 janvier 1830. + +C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma liberté, perdre mon titre +de pestiféré, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville +française. Le conseil de santé en a jugé autrement; considérant que +l'_Astrolabe_, avant de nous prendre à Alexandrie, était allée mettre M. +de Malivoir, consul d'Alep, à Latakié, sur la côte de Syrie, où un canot +l'avait déposé, l'_Astrolabe_ ayant ensuite mis à la voile pour +retourner en Égypte, ledit conseil a augmenté notre quarantaine de dix +jours de plus, en nous considérant comme _provenance brute_. Cette +décision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs l'ont +jugé ainsi selon leur bon plaisir. L'Égypte, depuis cinq ans, n'a pas vu +de peste; l'état sanitaire de Latakié était parfait; le canot seul +avait touché terre; quarante jours et plus s'étaient écoulés, à notre +entrée en rade de Toulon, depuis le départ de l'_Astrolabe_ de devant +Latakié; aucune maladie ne s'était montrée à bord; vingt autres jours de +quarantaine à Toulon, expirés hier 13, ajoutés aux quarante précédents, +donnent deux mois d'épreuve à la santé de l'équipage; et quand même, on +en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour rire +dans un tel acte, c'est que le brick l'_Éclipse_, avec les officiers et +les passagers duquel nous avons vécu tous les jours bras dessus bras +dessous à Alexandrie, est arrivé trois jours avant nous à Toulon, et n'a +été soumis qu'à vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les +personnes de l'_Éclipse_ doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont +déclarés sains, c'est que nous le sommes nous-mêmes. Tout cela ne m'a +pas semblé très-rationnel, surtout quand il en résulte un supplément de +quarantaine. + +Je vais écrire à M. le duc de Blacas, puisqu'il est de retour à Paris. +J'espère qu'il aura reçu les deux lettres que je me suis fait un devoir +de lui adresser, la première de Thèbes, en remontant le Nil, et la +seconde après avoir quitté la seconde cataracte; je donne dans celle-ci +une idée générale de mes conquêtes historiques en Nubie, et c'est à M. +le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage. + +Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, auquel je +viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a demandés +au sujet du transport de l'obélisque de Louqsor. Dieu veuille que cette +belle entreprise s'achève! cela serait glorieux pour tous et pour tout. + +Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformité. Ma santé et celle +de Salvador sont excellentes, malgré les vents, la pluie et la neige, et +l'impossibilité d'avoir du feu à bord; mais je passe une partie de la +journée dans une mauvaise chambre du lazaret, où je puis faire du feu. +Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degrés +d'Ibsamboul! Vous n'êtes pas mieux traités à Paris, et j'en grelotte +d'avance; mais enfin ce sera à Paris.... Adieu. + + + + +VINGT-NEUVIÈME LETTRE + + +Aix, le 29 janvier 1830. + +Me voici établi chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du feu pour +me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau +climat de Provence. Je m'effraye de l'idée seule de monter subitement +vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. Jusqu'ici, +la goutte a bien voulu m'épargner sa visite habituelle du premier jour +de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle +arrivera à la première humidité qui me saisira. + +Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai passé +que deux jours à Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que j'étais +en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son séjour jusqu'à ma sortie +définitive. Nous sommes partis tous deux au même instant, le 26, lui +pour l'orient, à Nice, et moi pour l'occident, à Marseille, où +j'arrivai le même jour d'assez bonne heure; j'y séjournai le 27 et la +nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a à voir, c'est-à-dire peu de chose +en antiquités égyptiennes. Au moment de partir, j'ai reçu la lettre de +notre ami Dubois, et j'ai traité pour la stèle égyptienne de M. Mayer, +qui s'est décidé à la céder; il va l'adresser directement au musée +royal. + +J'ai certainement grande envie de me voir à Paris; mais les froids +rigoureux que vous éprouvez sous ce bienheureux ciel m'épouvantent +profondément; aussi suis-je décidé à diriger ma route de manière à ne +quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de ménager les +transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par +l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la +besogne à Aix pour sept à huit jours au moins, sur les papyrus de M. +Sallier; je veux les couler à fond, afin de n'être pas obligé d'y +revenir. De là je compte aller à Avignon voir le musée Calvet. Je +tournerai sur Nîmes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite +Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de là sur +Montauban, et à Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra en deux +ou trois jours à Paris.... A Paris donc. + + + + +TRENTIÈME LETTRE + + +Toulouse, le 18 février 1830. + +Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir +Salvador presque à notre arrivée; il emporte mes gros bagages, contenant +les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces +précieux documents me serviront d'avant-garde et me précéderont de +quelques jours à Paris. + +Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais pensé. Il a +fallu prolonger mon séjour, parce que mon excellent hôte m'a témoigné +l'envie de rester seul possesseur de son livre et le désir que je n'en +prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'étudier à fond. +Je ne l'ai quitté qu'après avoir mis en portefeuille des notes complètes +sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu +qu'il contient le récit dramatique de la guerre de Sésostris contre les +Scythes (Schéta), alliés avec la plupart des peuples de l'Asie +occidentale. Mais il est extrêmement piquant d'avoir reconnu aussi que +ce même texte est gravé en grands hiéroglyphes sur la paroi extérieure +_sud_ du palais de Karnac à Thèbes; ce texte historique est fort +endommagé et presque perdu à Karnac, devais-je m'attendre à le retrouver +à Aix dans toute son intégrité? Le rapprochement de ce double texte me +le donnera tout entier. + +Continuant à chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi au travers +des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu à Nîmes, où j'ai +admiré l'amphithéâtre, et surtout la Maison carrée, qui, dans son état +actuel, est certainement le mieux conservé de tous les monuments romains +existants en Europe. + +A Montpellier j'ai retrouvé l'excellent M. Fabre, que j'avais connu en +Italie; il m'a fait visiter en détail le beau musée de tableaux et la +riche bibliothèque dont il a fait don à sa ville natale. C'est une chose +merveilleuse qu'une telle réunion. + +Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel démon +d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette année? J'en souffre +beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans +l'atmosphère brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y rentre, +et ce sera bientôt.... Adieu. + + + + +TRENTE ET UNIÈME LETTRE + + +Bordeaux, le 2 mars 1830. + +Je me trouve enfin, en très-bonne santé, dans la belle ville de +Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon éducation et +finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte +dans le courrier, à dix heures du soir, pour arriver enfin à Paris +vendredi, à la pointe du jour. + +Nous nous trouverons donc là où nous nous sommes quittés, il y aura +alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les résultats +que j'ai conquis sur le désert; on m'en saura un jour, peut-être, +quelque gré.... + + + + +APPENDICE + + +N° 1 + +NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'ÉGYPTE, RÉDIGÉE A ALEXANDRIE POUR LE +VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829. + + +Les premières tribus qui peuplèrent l'ÉGYPTE, c'est-à-dire la vallée du +Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou +du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'époque de cette première +migration, excessivement antique. + +Les anciens Égyptiens appartenaient à une race d'hommes tout à fait +semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie. +On ne retrouve dans les _Coptes_ d'Égypte aucun des traits +caractéristiques de l'ancienne population égyptienne. Les Coptes sont +le résultat du mélange confus de toutes les nations qui, successivement, +ont dominé sur l'Égypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les +traits principaux de la vieille race. + +Les premiers Égyptiens arrivèrent en Égypte dans l'état de nomades, et +n'avaient point de demeures plus fixes que les Bédouins d'aujourd'hui; +ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de +civilisation. + +C'est par le travail des siècles et des circonstances que les Égyptiens, +d'abord errants, s'occupèrent enfin d'agriculture, et s'établirent d'une +manière fixe et permanente; alors naquirent les premières villes, qui ne +furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le +développement successif de la civilisation, devinrent des cités grandes +et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Égypte furent Thèbes +(_Louqsor_ et _Karnac_), _Esné_, _Edfou_ et les autres villes du _Saïd_, +au-dessus de _Dendérah_; l'Égypte moyenne se peupla ensuite, et la +Basse-Égypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est +qu'au moyen de grands travaux exécutés par les hommes, que la +Basse-Égypte est devenue habitable. + +Les Égyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent +gouvernés par LES PRÊTRES. Les prêtres administraient chaque canton de +l'Égypte sous la direction du GRAND-PRÊTRE, lequel donnait ses ordres, +disait-il, au nom de Dieu même. Cette forme de gouvernement se nommait +_théocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, à celle qui +régissait les Arabes sous les premiers kalifes. + +Ce premier gouvernement égyptien, qui devenait facilement injuste, +oppresseur, s'opposa bien longtemps à l'avancement de la civilisation. +Il avait divisé la nation en trois parties distinctes: 1° LES PRÊTRES; +2° LES MILITAIRES; 3° LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit +de toutes ses peines était dévoré par les prêtres, qui tenaient les +_militaires_ à leur solde et les employaient à contenir le reste de la +population. + +Mais il arriva une époque où les soldats se lassèrent d'obéir +aveuglément aux prêtres. Une révolution éclata, et ce changement, +heureux pour l'Égypte, fut opéré par un militaire nommé _Méneï_, qui +devint le chef de la nation, établit le gouvernement royal et transmit +le pouvoir à ses descendants en ligne directe. + +Les anciennes histoires d'Égypte font remonter l'époque de cette +révolution à six mille ans environ avant l'islamisme. + +Dès ce moment, le pays fut gouverné par des ROIS, et le gouvernement +devint plus doux et plus éclairé, car le pouvoir royal trouva un certain +contre-poids dans l'influence que conservait nécessairement la classe +des prêtres, réduite alors à son véritable rôle, celui d'instruire et +d'enseigner en même temps les lois de la morale et les principes des +arts. THÈBES resta la capitale de l'État; mais le roi Méneï et son fils +et successeur ATHOTHI jetèrent les fondements de MEMPHIS, dont ils +firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista à peu de +distance du Nil, et on a trouvé ses ruines dans les villages de _Menf_, +_Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahinéh_. Les anciens historiens arabes +nommèrent _Memphis_, _Mars-el-Qadiméh_, pour la distinguer de +_Mars-el-Atiqéh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qahérah_ +(le Caire), la capitale actuelle. + +Une très-longue suite de rois succéda à _Méneï_; diverses familles +occupèrent le trône, et la civilisation se développa de siècle en +siècle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bâties les pyramides de +_Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde +connu. Les pyramides de Ghizéh sont les tombeaux des trois première rois +de la Ve dynastie, nommés _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankhéri_. +Autour d'elles s'élèvent de petites pyramides et des tombeaux, +construits en grandes pierres, qui ont servi de sépultures aux princes +de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles +régnantes qui se succédèrent les unes aux autres, les sciences et les +arts naquirent et se développèrent graduellement. L'Égypte était déjà +puissante et forte; elle exécuta même plusieurs grandes entreprises +militaires au dehors, notamment sous des rois nommés _Sésokhris_, +_Aménémé_ et _Aménémôf_; mais les monuments de ces rois n'existent plus, +et l'histoire n'a conservé aucun détail sur leurs grandes actions, parce +qu'après le règne de ces princes un grand bouleversement changea la face +de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Égypte, s'en +emparèrent et la ravagèrent en détruisant tout sur leur passage; Thèbes +fut ruinée de fond en comble. + +Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de +ces Barbares s'établit en Égypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs +siècles. La civilisation première égyptienne fut ainsi arrêtée et +détruite par ces étrangers, qui ruinèrent l'État par leurs exactions et +leurs rapines, en faisant disparaître par la misère une partie de la +population locale. Ces Barbares ayant élu un d'entre eux pour chef, il +prit aussi le titre de _Pharaon_, qui était le nom par lequel on +désignait dans ce temps-là tous les rois d'Égypte. + +C'est sous le quatrième de ces chefs étrangers que _Ioussouf, fils de +Iakoub_, devint premier ministre et attira en Égypte la famille de son +père, qui forma ainsi la souche de la nation juive. + +Avec le temps, diverses parties de l'Égypte supérieure s'affranchirent +du joug des étrangers, et à la tête de cette résistance parurent des +princes descendants des rois égyptiens que les Barbares avaient +détrônés. L'un de ces princes, nommé _Amosis_, rassembla enfin assez de +forces pour attaquer les étrangers jusque dans la Basse-Égypte, où ils +étaient le plus solidement établis, au moyen des places de guerre, parmi +lesquelles on comptait en première ligne _Aouara_, immense campement +fortifié qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du côté +de _Salakiéh_. + +Les exploits militaires d'_Amosis_ délivrèrent l'Égypte de la tyrannie +des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur +capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place +d'armes d'_Aouara_, dont le siège fut commencé. Amosis étant mort sur +ces entrefaites, son fils _Aménôf_ continua le blocus et força les +étrangers à une capitulation en vertu de laquelle ils évacuèrent +l'Égypte pour se jeter sur la Syrie, où s'établirent quelques-unes de +leurs tribus. + +_Aménôf_, le premier de ce nom, réunit ainsi toute l'Égypte sous sa +domination et releva le trône des Pharaons, c'est-à-dire des rois de +race égyptienne. C'était le chef de la XVIIIe dynastie. Son règne entier +et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_, +_Thouthmosis II_ et _Méris-Thouthmosis III_, furent consacrés à +reconstituer en Égypte un gouvernement régulier et à relever la nation +écrasée par les longues années de la servitude étrangère. + +Les Barbares avaient tout détruit, tout était par conséquent à +reconstruire. Ces grands rois n'épargnèrent rien pour relever l'Égypte +de son abaissement; l'ordre fut rétabli dans tout le royaume; les canaux +furent recreusés; l'agriculture et les arts, encouragés et protégés, +ramenèrent l'abondance et le bien-être parmi les sujets, ce qui accrut +et perpétua les richesses du gouvernement. Bientôt les villes furent +reconstruites; les édifices consacrés à la religion se relevèrent de +toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les +bords du Nil appartiennent à cette intéressante époque de la +restauration de l'Égypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont +les monuments de _Semné_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de +_Karnac_ et de _Médinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de +Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Méris_. + +Ce roi, qui a fait exécuter les deux obélisques d'Alexandrie, est celui +de tous les Pharaons qui opéra les plus grandes choses. C'est à lui que +l'Égypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses +travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'écluses, ce lac +devint un réservoir qui servait à entretenir, pour tout le pays +inférieur, un équilibre perpétuel entre les inondations du Nil +insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois +le nom de _lac Méris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_. + +Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir +conservé, dans toute sa plénitude, le pouvoir royal qu'ils avaient +arraché aux chefs des Barbares; mais ils n'en usèrent qu'à l'avantage du +pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la société +corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Égypte au premier rang +politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes. + +Quelques peuples de l'Asie avaient déjà atteint à cette époque un +certain degré de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le +repos de l'Égypte. _Méris_ et ses successeurs prirent souvent les armes +et portèrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour établir la +domination égyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces États et +assurer ainsi la tranquillité de la nation égyptienne. + +Parmi ces conquérants, on doit compter _Aménôf II_, fils de Méris, qui +rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis +IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Aménôf III_, qui +acheva la conquête de l'Abyssinie et fit de grandes expéditions en Asie. +Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit bâtir le +palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_, +et toute la partie sud du grand palais de Karnac à Thèbes. Les deux +grands colosses de Kourna sont des statues qui représentent cet illustre +prince. + +Son fils _Hôrus_ châtia une révolte d'Abyssins et continua les travaux +de son père; mais deux de ses enfants, qui lui succédèrent, n'eurent ni +la fermeté ni le courage de leurs ancêtres; ils laissèrent se perdre en +peu d'années l'influence que l'Égypte exerçait sur les contrées +voisines. Mais le roi _Ménephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta +ses armes victorieuses en Syrie, à Babylone, et jusque dans le nord de +la Perse. + +A sa mort, les peuples soumis s'étaient encore révoltés: _Rhamsès le +Grand_, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes +les conquêtes de son père, et les étendit jusque dans les Indes; il +épuisa les pays vaincus et enrichit l'Égypte des immenses dépouilles de +l'Asie et de l'Afrique. + +Cet illustre conquérant, connu aussi dans l'histoire sous le nom de +_Sésostris_, fut en même temps le plus brave des guerriers et le +meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevées aux +nations soumises et les tributs qu'il en recevait à l'exécution +d'immenses travaux d'utilité publique; il fonda des villes nouvelles, +tâcha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule +d'autres de forts terrassements pour les mettre à couvert de +l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est à lui +qu'on attribue la première idée du canal de jonction du Nil à la mer +Rouge; il couvrit enfin l'Égypte de constructions magnifiques, dont un +très-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'_Ibsamboul, +Derri, Guirché-Hanan_ et _Ouadi-Essebouâ_, en Nubie; et en Égypte, ceux +de _Kourna_, d'_El-Médinéh_, près de Kourna, une portion du palais de +_Louqsor_, et enfin la grande salle à colonnes du palais de Karnac, +commencé par son père. Ce dernier monument est la plus magnifique +construction qu'ait jamais élevée la main des hommes. + +Non content d'orner l'Égypte d'édifices aussi somptueux, il voulut +assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la +plus importante fut celle qui rendit à toutes les classes de ses sujets +le droit de propriété dans toute sa plénitude. Il se démit ainsi du +pouvoir absolu que ses ancêtres avaient conservé après l'expulsion des +Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours vénéré tant +qu'il exista un homme de race égyptienne connaissant l'ancienne histoire +de son pays. C'est sous le règne de Rhamsès le Grand, ou _Sésostris_, +que l'Égypte arriva au plus haut point de puissance politique et de +splendeur intérieure. + +Le Pharaon comptait alors au nombre des contrées qui lui étaient +soumises ou tributaires: 1° l'Égypte, 2° la Nubie entière, 3° +l'Abyssinie, 4° le Sennaar, 5° une foule de contrées du midi de +l'Afrique, 6° toutes les peuplades errantes dans les déserts de l'orient +et de l'occident du Nil, 7° la Syrie, 8° l'_Arabie_, dans laquelle les +plus anciens rois avaient des établissements, un, entre autres, près de +la vallée de Pharaon, et aux lieux nommés aujourd'hui +Djébel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, où paraissent avoir +existé des fonderies de cuivre; + +9° Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul); + +10° Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure; + +11° L'_île de Chypre_ et plusieurs îles de l'Archipel; + +12° Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle aujourd'hui +la Perse. + +Alors existaient des communications suivies et régulières entre l'empire +égyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande activité entre +ces deux puissances, et les découvertes qu'on fait journellement dans +les tombeaux de Thèbes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en +bois de l'Inde et de pierres dures taillées, venant certainement de +l'Inde, ne laissent aucune espèce de doute sur le commerce que +l'ancienne Égypte entretenait avec l'Inde à une époque où tous les +peuples européens et une grande partie des Asiatiques étaient encore +tout à fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer le +nombre et la magnificence des anciens monuments de l'Égypte, sans +trouver dans l'antique prospérité commerciale de ce pays la principale +source des énormes richesses dépensées pour les produire. Ainsi, il est +bien démontré que Memphis et Thèbes furent le premier centre du commerce +avant que _Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour_ (Palmyre) et +_Bagdhad_, villes toutes du voisinage de l'Égypte, héritassent +successivement de ce bel et important privilège. + +Quant à l'état intérieur de l'ÉGYPTE à cette grande époque, tout prouve +que la police, les arts et les sciences y étaient portés à un très-haut +degré d'avancement. + +Le pays était partagé en trente-six provinces ou gouvernements +administrés par divers degrés de fonctionnaires, d'après un code complet +de lois écrites. + +La population s'élevait en totalité à cinq millions au moins et à sept +millions au plus. Une partie de cette population, spécialement vouée à +l'étude des sciences et aux progrès des arts, était chargée en outre des +cérémonies du culte, de l'administration de la justice, de +l'établissement et de la levée des impôts invariablement fixés d'après +la nature et l'étendue de chaque portion de propriété mesurée d'avance, +et de toutes les branches de l'administration civile. C'était la partie +instruite et savante de la nation; on la nommait la _caste sacerdotale_. +Les principales fonctions de cette caste étaient exercées ou dirigées +par des membres de la famille royale. + +Une autre partie de la nation égyptienne était spécialement destinée à +veiller au repos intérieur et à la défense extérieure du pays. C'est +dans ces familles nombreuses, dotées et entretenues aux frais de l'État, +et qui formaient la _caste militaire_, que s'opéraient les conscriptions +et les levées de soldats; elles entretenaient régulièrement l'armée +égyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La première, mais la plus +petite, des divisions de cette armée, était exercée à combattre sur des +chars à deux chevaux, c'était la _cavalerie_ de l'époque (la cavalerie +proprement dite n'existait point alors en Égypte); le reste formait des +corps de fantassins de différentes armes, savoir: les soldats de ligne, +armés d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de l'épée; et les +troupes légères, les archers, les frondeurs et les corps armés de haches +ou de faux de bataille. Les troupes étaient exercées à des manoeuvres +régulières, marchaient et se mouvaient en ligne par légions et par +compagnies; leurs évolutions s'exécutaient au son du tambour et de la +trompette. + +Le roi déléguait pour l'ordinaire le commandement des différents corps à +des princes de sa famille. + +La troisième classe de la population formait la _caste agricole_. Ses +membres donnaient tous leurs soins à la culture des terres, soit comme +propriétaires, soit comme fermiers; les produits leur appartenaient en +propre, et on en prélevait seulement une portion destinée à l'entretien +du _roi_, comme à celui des _castes sacerdotale et militaire_; cela +formait le principal et le plus certain des revenus de l'État. + +D'après les anciens historiens, on doit évaluer le revenu annuel des +Pharaons, y compris les tributs payés par les nations étrangères, au +moins de six à sept cents millions de notre monnaie. + +Les artisans, les ouvriers de toute espèce, et les marchands, +composaient la quatrième classe de la nation; c'était la _caste +industrielle_, soumise à un impôt proportionnel, et contribuant ainsi +par ses travaux à la richesse comme aux charges de l'État. Les produits +de cette caste élevèrent l'Égypte à son plus haut point de prospérité. +Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqués par les anciens +Égyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins +avancées, qui formaient le monde politique de cette époque, avait pris +un grand développement. + +L'Égypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce +régulier et fort étendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux +et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de +ses tissus de coton, égalant en perfection et en finesse tout ce que +l'industrie de l'Inde et de l'Europe exécute aujourd'hui de plus +parfait. Les métaux, dont l'Égypte ne renferme aucune mine, mais qu'elle +tirait des pays tributaires ou d'échanges avantageux avec les nations +indépendantes, sortaient de ses ateliers travaillés sous diverses formes +et changés soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets +de luxe et de parure recherchés à l'envi par tous les peuples voisins. +Elle exportait annuellement une masse considérable de poterie de tout +genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie +et d'émaillerie, arts que les Égyptiens avaient portés au plus haut +point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de +_papyrus_ ou _papier_ formé des pellicules intérieures d'une plante qui +a cessé d'exister depuis quelques siècles en Égypte; les anciens Arabes +la nommaient _berd_; elle croissait principalement dans les terrains +marécageux, et sa culture était une source de richesse pour ceux qui +habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaléh ou +Tennis. + +Les Égyptiens n'avaient point un système monétaire semblable au nôtre. +Ils avaient pour le petit commerce intérieur une monnaie de convention; +mais pour les transactions considérables, on payait en _anneaux d'or +pur_, d'un certain poids et d'un certain diamètre, ou en anneaux +d'argent d'un titre et d'un poids également fixes. + +Quant à l'état de la marine à cette ancienne époque, plusieurs notions +essentielles nous manquent encore. L'Égypte avait une _marine +militaire_, composée de grandes galères, marchant à la fois à la rame et +à la voile. On doit présumer que la marine marchande avait pris un +certain essor, quoiqu'il soit à peu près certain que le commerce et la +navigation de long cours étaient faits, en qualité de courtiers, par un +petit peuple tributaire de l'Égypte, et dont les principales villes +furent _Sour, Saïde, Beirouth_ et _Acre_. + +Le bien-être intérieur de l'Égypte était fondé sur le grand +développement de son agriculture et de son industrie; on découvre à +chaque instant, dans les tombeaux de Thèbes et Sakkarah, des objets d'un +travail perfectionné, démontrant que ce peuple connaissait toutes les +aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation +ancienne ni moderne n'a porté plus loin que les vieux Égyptiens la +grandeur et la somptuosité des édifices, le goût et la recherche dans +les meubles, les ustensiles, le costume et la décoration. Telle fut +l'Égypte à son plus haut période de splendeur connu. Cette prospérité +date de l'époque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, à laquelle +appartient RHAMSÈS LE GRAND ou _Sésostris_; les sages et nombreuses +institutions de ce souverain terrible à ses ennemis, doux et modéré +envers ses sujets, en assurèrent la durée. + +Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conservèrent +en grande partie ses conquêtes, que le quatrième d'entre eux, nommé +_Rhamsès-Méiamoun_, prince guerrier et ambitieux, étendit encore +davantage; son règne entier fut une suite d'entreprises heureuses contre +les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi bâtit le beau palais +de _Médinet-Habou_ (à Thèbes), sur les murailles duquel on voit encore +sculptées et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les +batailles qu'il a livrées sur terre ou sur mer, le siège et la prise de +plusieurs villes, enfin les cérémonies de son triomphe au retour de ses +lointaines expéditions. Ce conquérant paraît avoir perfectionné la +marine militaire de son époque. + +Les Pharaons qui régnèrent après lui firent jouir l'Égypte d'un long +repos. Pendant ces temps d'une tranquillité profonde, l'Égypte, tout en +laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conquérant qui l'avait animée +sous les précédentes dynasties, dut nécessairement perfectionner son +régime intérieur et avancer progressivement ses arts et son industrie; +mais sa domination extérieure se rétrécit de siècle en siècle, à cause +des progrès de la civilisation qui s'était effectuée dans plusieurs de +ces contrées par leur liaison même avec l'Égypte, celle-ci ne pouvant +plus les contenir sous sa dépendance que par un développement de forces +militaires excessif et hors de toute proportion. + +Un nouveau monde politique s'était en effet formé autour de l'Égypte; +les peuples de la Perse, réunis en un seul corps de nation, menaçaient +déjà les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; ceux-ci, visant +à dépouiller l'Égypte d'importantes branches de commerce, lui +disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des +tribus arabes pour inquiéter les frontières de leur ancienne +dominatrice. Dans ce conflit, les Phéniciens, ces courtiers naturels du +commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti à un autre, +suivant l'intérêt du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue; il +ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou +l'autre de ces puissants empires. + +Les expéditions militaires du Pharaon _Chéchonk Ier_ et celles de son +fils _Osorkon Ier_, qui parcoururent l'Asie occidentale, maintinrent, +pendant quelque temps, la suprématie de l'Égypte. Elle eût pu jouir +longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des Éthiopiens (ou +Abyssins) n'eût tourné toute son attention du côté du midi. Ses efforts +furent inutiles. _Sabacon<i/>, roi des Éthiopiens, s'empara de la Nubie, +et passa la dernière cataracte avec une armée grossie de tous les +peuples barbares de l'Afrique. L'Égypte succomba après une lutte dans +laquelle périt son Pharaon _Bok-Hor_. La domination du conquérant +éthiopien fut douce et humaine; il rétablit le cours de la justice +interrompue par les désordres de l'invasion. Son second successeur, +éthiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue +expédition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en soumit +toutes les peuplades jusqu'au détroit de Gibraltar. Le roi nommé +TAHARAKA a bâti un des petits palais de _Médiniet-Habou_, encore +existant. Mais peu de temps après lui, la dynastie éthiopienne fut +chassée d'Égypte, et une famille égyptienne occupa le trône des +Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appelée _saïte_ parce que son chef, +STÉPHINATHI, était né dans la ville de _Saï_ (aujourd'hui +_Ssa-el-Hagar_), en Basse-Égypte. + +Cette dynastie s'étant affermie, voulut relever l'influence de la patrie +sur les États asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprématie +commerciale. Le roi PSAMHÉTIK Ier ouvrit aux marchands étrangers le +petit nombre de ports que la nature a accordés à l'Égypte, et parmi +lesquels on comptait déjà celui d'_Alexandrie_, qui alors n'était qu'une +fort petite bourgade appelée _Rakoti_. + +Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens, +peuples grecs établis en Asie; non-seulement il permit aux négociants de +ces nations de s'établir en Égypte, mais il commit l'énorme faute de +leur concéder des terres et de prendre à sa solde un corps +très-considérable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats +égyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le +privilège de combattre pour l'Égypte, s'irritèrent de ce que le roi +confiait la défense du pays à des étrangers et à des barbares fort en +arrière encore de la civilisation égyptienne. _Psammétik_ eut, de plus, +l'imprudence de donner à ces Grecs les premiers postes de l'armée. +L'irritation des soldats égyptiens fut à son comble. Ourdissant un vaste +complot, qui embrassa la presque totalité des membres de la caste +militaire, plus de cent mille soldats égyptiens quittèrent spontanément +les garnisons où le roi les avait confinés, et, abandonnant leur patrie, +passèrent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, où ils +établirent un État particulier. + +Ainsi privée tout à coup de la masse presque entière de ses défenseurs +naturels, l'Égypte déchut rapidement, et la perte de son indépendance +politique devint inévitable. + +Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l'Égypte, leur +rivale, redoublèrent d'efforts. La Syrie devint le théâtre perpétuel du +conflit sanglant des deux peuples. Néko II, fils de _Psammétik 1er_, +refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontière +naturelle, et chercha dès lors à donner de nouvelles voies au commerce, +en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer +Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap le +plus méridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au détroit de +Gibraltar, rentrant ainsi en Égypte par la Méditerranée. Ce roi exécuta +aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et +la mer Rouge. La fin de son règne fut malheureuse; le roi de Babylone, +_Nebucade-Nésar_, défit les armées égyptiennes et les chassa de la +Phénicie, de la Judée et de la Syrie entière. _Psammétik II_, son fils, +essaya vainement de ressaisir ces provinces détachées de l'empire +égyptien; son successeur OUAPHRÉ fut plus heureux, il remit sous le joug +les peuples de _Sour_ et de _Saïde_, et l'île de _Chypre_; mais il +échoua en Afrique dans une expédition contre la ville de _Cyrène_ +(Grennah). Cette malheureuse campagne porta à son comble l'exaspération +de ce qui restait de la caste militaire égyptienne; sa haine contre le +Pharaon _Ouaphré_, qui s'entourait de troupes ioniennes ou grecques, +malgré la terrible leçon donnée à son bisaïeul _Psammétik Ier_, éclata +tout à coup, et les soldats égyptiens révoltés, mettant la couronne sur +la tête d'un courtisan nommé AMASIS, marchèrent contre _Ouaphré_, qui +fut vaincu et entièrement défait à _Mariouth_, où il combattit à la tête +de ses troupes étrangères. _Amasis_ gouverna pendant quarante-deux ans. +Son règne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand essor et +les richesses affluaient en Égypte, non qu'elle fût forte par elle-même, +non qu'elle eût reconquis par les armes son influence au dehors, mais +parce que dans ce temps-là les rois de Babylone cessaient de menacer +l'Égypte pour résister aux peuples de la Perse, réunis sous un seul +chef, _Cyrus_, qui attaqua impétueusement l'Assyrie et en fit +graduellement la conquête, terminée par la prise et l'asservissement de +Babylone. + +Dès ce moment, _Amasis_ prévit la fin prochaine de la monarchie +égyptienne. La dernière guerre civile avait affaibli ce qui restait de +l'année nationale, presque entièrement désorganisée par l'impolitique de +ses prédécesseurs; il ne pouvait compter sur la fidélité des troupes +grecques, qu'il avait retenues aussi à sa solde. Mais, heureux en ce qui +le touchait personnellement, _Amasis_ mourut après un règne prospère, au +moment même où les armées persanes s'ébranlaient pour fondre sur +l'Égypte. + +A peine monté sur le trône que lui laissait son père, _Psammétik III_ +nommé aussi _Psamménis_ dut courir à _Peluse_ (Thinéh ou _Farama_), la +plus forte des places de l'Égypte du côté de la Syrie; là il rassembla +tout ce qui lui restait de la caste militaire égyptienne et les troupes +étrangères qu'il avait à sa solde; les Perses, sous la conduite de leur +roi _Cambyse_, fils de _Cyrus_, favorisés par les Arabes, traversent +sans obstacle le désert qui sépare la Syrie de l'Égypte; et cette +immense armée se rangea en face des Égyptiens, campés sous les murs de +_Peluse_. + +Le combat fut long et terrible; à la chute du jour les Égyptiens +plièrent, accablés sous le nombre; _Cambyse_ vainquit, et l'indépendance +nationale de l'Égypte fut à jamais perdue. + +Les Perses poursuivirent leurs succès et prirent _Memphis_ d'assaut; +cette capitale fut livrée au pillage; la nation persane, encore barbare, +porta de tous côtés la destruction et la mort. Thèbes fut saccagée, ses +plus beaux monuments démolis ou dévastés; la population, courbée sous un +joug tyrannique, fut livrée à la discrétion des satrapes ou gouverneurs +établis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent +presque entièrement de ce sol qui les avait vus naître. + +Quelques chefs égyptiens, pleins de courage, arrachèrent momentanément +leur patrie à la servitude; mais leurs généreux efforts s'épuisèrent +bientôt contre la puissance toujours croissante de l'empire persan. + +Ce fut _Alexandre_ (Iskander) qui, à la tête d'une armée de Grecs, +renversa la domination des Perses en Asie, et l'Égypte respira enfin +sous ce nouveau maître. A la mort de ce grand homme, qui avait fondé la +ville d'_Alexandrie_, parce que cette position géographique semblait +appelée à devenir le centre du commerce du monde, les généraux grecs +partagèrent ses conquêtes. _Ptolémée_, l'un d'eux, se déclara roi +d'Égypte, et fut le chef de la _dynastie grecque_, qui gouverna l'Égypte +pendant près de trois siècles. + +Sous ces rois, qui tous ont porté le nom de _Ptolémée_, la ville +d'Alexandrie accomplit les prévisions d'Alexandre. Elle devint +l'entrepôt du commerce de l'Asie et de l'Afrique entière avec l'Europe, +qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisées. Mais les +débauches et la tyrannie des derniers rois grecs préparèrent la chute de +leur domination. + +Cette famille fut détrônée par CÉSAR AUGUSTE, empereur des Romains, et +l'Égypte, perdant pour toujours le nom même de nation, devint une simple +province de l'empire romain et fut gouvernée par un préfet. Dès ce +moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont +elle dépendait, jusqu'à ce que les Arabes musulmans en firent la +conquête au nom du calife OMAR, sous la conduite de son général _Amrou +Ebn-el-As_. + + * * * * * + +N° II. + +NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE L'ÉGYPTE. + + +Alexandrie, novembre 1829. + +Parmi les Européens qui visitent l'Égypte, il en est, annuellement, un +très-grand nombre qui, n'étant amenés par aucun intérêt commercial, +n'ont d'autre désir ou d'autre motif que celui de connaître par +eux-mêmes et de contempler les monuments de l'ancienne civilisation +égyptienne, monuments épars sur les deux rives du Nil, et que l'on peut +aujourd'hui admirer et étudier en toute sûreté, grâce aux sages mesures +prises par le gouvernement de Son Altesse. + +Le séjour plus ou moins prolongé que ces voyageurs doivent faire, +nécessairement, dans les diverses provinces de l'Égypte et de la Nubie, +tourne à la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de leurs +observations, et à celui du pays lui-même, par leurs dépenses +personnelles, soit pour les travaux qu'ils font exécuter, soit pour +satisfaire leur active curiosité, soit même encore pour l'acquisition de +divers produits de l'art antique. + +Il est donc du plus haut intérêt, pour l'Égypte elle-même, que le +gouvernement de Son Altesse veille à l'entière conservation des édifices +et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages +qu'entreprennent, comme à l'envi, une foule d'Européens appartenant aux +classes les plus distinguées de la société. + +Leurs regrets se joignent déjà à ceux de toute l'Europe savante, qui +déplore amèrement la destruction entière d'une foule de monuments +antiques, démolis totalement depuis peu d'années, sans qu'il en reste la +moindre trace. On sait bien que ces démolitions barbares ont été +exécutées contre les vues éclairées et les intentions bien connues de +Son Altesse, et par des agents incapables d'apprécier le dommage que, +sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en +sont pas moins perdus sans retour, et leur perte réveille, dans toutes +les classes instruites, une inquiète et bien juste sollicitude sur le +sort à venir des monuments qui existent encore. + +Voici la note nominative de ceux _qu'on a récemment détruits:_ + +1° _Tous_ les monuments de _Cheïk-Abadé_; il ne reste plus debout que +quelques colonnes de granit; + +2° Le temple d'_Aschmouneïn_, l'un des plus beaux monuments de l'Égypte; + +3° Le temple de _Kaou-el-Kébir_; ici le Nil a autant détruit que les +hommes; + +4° Un temple au nord de la ville d'_Esné_; + +5° Un temple vis-à-vis _Esné_, sur la rive droite du fleuve; + +6° Trois temples à _El-Kab_ ou _El-Eitz_; + +7° Deux temples dans l'île, vis-à-vis la ville d'Osouan, +_Géziret-Osouan_. + +Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments antiques, +du nombre desquels trois surtout étaient du plus grand intérêt pour les +voyageurs et les savants. + +Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues +conservatrices de Son Altesse étant bien connues de ses agents, ceux-ci +les suivent et les remplissent dans toute leur étendue; l'Europe entière +sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien +prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des +tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la +puissance et la grandeur de l'Égypte ancienne, et sont en même temps les +plus beaux ornements de l'Égypte moderne. + +Dans ce but désirable, Son Altesse pourrait ordonner: + +1° Qu'on n'enlevât, sous aucun prétexte, aucune pierre ou brique, soit +ornée de sculptures, soit non sculptée, dans les constructions et +monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de +l'_Égypte_ que de la _Nubie:_ + +1° EN ÉGYPTE: + +_San_, sur le canal de Moez.--Basse-Égypte. +_Bahbeït_, près de _Samannoud_.--Basse-Égypte. +_Ssa-el-Hagar_.--Basse-Égypte. +_Kasr-Kéroun_, dans la province de _Faïoum_. +_Cheïk-Abadé_, pour le peu qui reste. +_El-Arabah_ ou _Madfouné_, au-dessus de _Girgé_. +_Kefth_. +_Kous_, +_Kourna_ et environs. +_Médinet-Habou_ et environs. +_Louqsor_ (El-Oqsour). +_Karnac_ et environs. +_Médamoud_. +_Erment_. +_Tâoud_, vis-à-vis _Erment_, sur la rive droite. +_Esné_, +_Edfou_. +_Koum-Ombou_. +_Osouan_, quelques débris. +_Géziret-Osouan_, quelques débris. + +2° EN NUBIE, AU DELÀ DE LA PREMIÈRE CATARACTE: + +_Géziret-el-Birbé_. +_Géziret-Béghé_. +_Géziret-Séhhélé_. +_Déboude_. +_Gkarbi-Dandour_. +_Beit-Ouali_, près de _Kalabschi_. +_Kalabschi_. +_Ghirsché-Hassan_ ou _Gerf-Hosseïn_. +_Daké_. +_Maharraka_. +_Ouadi-Essébouâ_. +_Amada_ ou _Amadon_. +_Derri_. +_Ibrim_. +_Ibsamboul_ ou _Abou-Sembil_. +_Ghébel-Addèh_. +_Maschakit_. +_Ouadi-Halfa_, quelques débris, sur la rive gauche. + +3° AU DELÀ LA SECONDE CATARACTE: + +_Sennèh, Sohleb, Barkal, Assour, Naga_, et autres lieux où existent des +monuments antiques jusqu'à la frontière du _Sennaâr_, où il n'en existe +plus. + +2e Les monuments antiques creusés et taillés dans les montagnes sont +tout aussi importants à conserver que ceux qui sont construits en +pierres tirées de ces mêmes montagnes. Il est urgent d'ordonner qu'à +l'avenir on ne commette aucun dégât dans ces tombeaux, dont les fellahs +détruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger ainsi que +leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de +sculptures pour les vendre aux voyageurs, en défigurant pour cela des +chambres entières. Les principaux points à recommander sont, en +particulier, Les grottes (_magarah_) des montagnes voisines de: + +_Sakkarah_. +_Béni-Hassan_ et environs. +_Touna-Gébel_. +_El-Tell._ +_Samoun_, près de _Manfalouth_, _El-Eitz_ ou _El-Kab_. +_El-Arabah_. +_Kourna_ et environs. +_Biban-el-Molouk_, près de _Kourna_. +_Gébel-Selséléh_. + +C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les plus +grandes dévastations; elles sont commises par les fellahs, soit pour +leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands d'antiquités +qui les tiennent à leur solde; je sais même, à n'en pas douter, que des +édifices ont été détruits par ces spéculateurs européens, sur l'espoir +de découvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les grottes +sculptées ou peintes, et que l'on découvre chaque jour à _Sakkarah_, à +_El-Arabah_, à _Kourna_, sont à peu près détruites presque aussitôt +qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidité des fouilleurs +ou de leurs employés. Il serait plus que temps de mettre un terme à ces +barbares dévastations, qui privent à chaque instant la science de +monuments d'un haut intérêt, et désappointent la curiosité des +voyageurs, lesquels, après tant de fatigues, n'ont souvent ainsi que +des regrets à exercer sur la perte de tant de sculptures ou de peintures +curieuses. + +En résumé, l'intérêt bien entendu de la science exige, non que les +fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour, +par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumières inespérées, +mais qu'on soumette les fouilleurs à un règlement tel que la +conservation des tombeaux découverts aujourd'hui, et à l'avenir, soit +pleinement assurée et bien garantie contre les atteintes de l'ignorance +ou d'une aveugle cupidité. + + * * * * * + +N° III. + +LETTRES ÉCRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PRÉFET DE TAHTA, A CHAMPOLLION. + + +N° 1, LETTRE DU MAMOUR. + +Lui (Dieu). le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami +chéri, le très-honoré, le général, le seigneur, le respectable, que le +Dieu très-haut le conserve. + +Après la présentation de mes salutations avec le plus vif désir (de +vous voir), le but de cet écrit est: 1° de m'informer de votre glorieuse +personne; 2° hier nous convînmes avec Votre Excellence qu'au jour de la +date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour +augmenter l'amitié. Au jour de la date, nous fîmes les préparatifs +convenables; mais nous sommes allés le matin à Terrah pour une affaire, +et au retour nous avons vu que vous étiez parti en bonne santé. Par +suite de cela, vous avez une dette à acquitter envers nous; mais nos +réclamations sont pour l'époque de votre heureux retour, lorsque nous +vous reverrons dans la plus parfaite santé. Vous recevrez Salamè et +Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le +Dieu très-haut vous ramène sains et saufs, et puissions-nous vous revoir +eux et Votre Excellence doués de la plus parfaite santé; que le Dieu +très-haut vous conserve. + +Écrit le 3 de djoumadi premier de l'année 44 (ou 1244 de l'hégire, 14 +novembre 1828 de J.-C.). + +De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdjé. + + +N° 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR. + +Lui (Dieu). + +O le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami chéri, le +bey magnifique, que sa vie soit longue. + +Après vous avoir présenté mes salutations avec le plus vif désir de +vous voir, l'objet de cet écrit est: 1° de m'informer de l'état de votre +glorieuse personne, et de votre tempérament agréable, élégant et fort; +2° de faire parvenir à Votre Excellence la lettre que vous avez demandée +pour Son Excellence notre frère chéri, le mamour d'Esné. Plaise au Dieu +très-haut que vous voyagiez en bonne santé et que vous arriviez de même. +Puissions-nous revoir Votre Excellence comblée de toutes sortes de +biens; présentez nos salutations à nos honorables amis qui sont en votre +compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu très-haut vous +conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc. + +Les lettres qu'on vient de lire étaient enfermées dans une enveloppe +avec l'adresse suivante: + +«Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au trésor des compagnons, +notre ami chéri, le Français fils de bey, le magnifique, qu'il vive +longtemps au sein du bonheur.» + + +N° 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR. + +Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu +très-haut le conserve! + +Après les salutations précieuses et le grand désir de votre agréable +présence, le motif de la présente est que, dans ce moment, nous recevons +votre chère lettre, et votre discours m'a réjoui, et je remercie le Ciel +de votre santé, dont je désire la continuation, et à laquelle je dois la +lettre dont vous m'avez gratifié pour le commandant d'Esné, de laquelle +nous vous sommes infiniment obligé. Or, ma présente servira: 1° à +m'informer de votre chère santé; 2° si vous désirez des nouvelles de la +nôtre, grâce au Ciel, nous sommes parfaitement bien portant, et nous en +désirons autant et plus à vous, et nous ne serions jamais en état de +vous manifester le grand chagrin que nous éprouvâmes de votre +séparation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a séparés, il +daigne nous réunir de nouveau, car il est le très-puissant, et alors, à +notre heureux retour, s'il plaît à Dieu, et possédant votre chère +présence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. Cela et +rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations à qui vous +croirez de convenance. + +Votre ami, + +CHAMPOLLION. + +15 novembre 1828. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +AVERTISSEMENT +Mémoire sur le projet de voyage littéraire en Égypte +Lettres écrites pendant le voyage +LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE. + +LETTRE Ire. Alexandrie, 18 août 1828 + II. Alexandrie + III. Le Caire + IV. Sakkarah + V. Pyramides de Gizéh + VI. Béni-Hassan et Monfalouth + VII. Thèbes + VIII. Philae + IX. Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829 + Lettre à M. Dacier (même date) + X. Ibsamboul + XI. El-Mélissah + XII. Thèbes (Biban-el-Molouk) + XIII. Thèbes (Biban-el-Molouk) + XIV. Thèbes (Rhamesséion) + XV. Thèbes (El-Assassif) + XVI. Thèbes (Aménophion) + XVII. Thèbes (rive occidentale) + XVIII. Thèbes (Médinet-Habou) + XIX. Thèbes (environs de Médinet-Habou) + XX. Thèbes (Kourua) + +LETTRE XXI. Sur le Nil (Karnac et Lonqsor) + XXII. Le Caire + XXIII. Alexandrie + XXIV. Alexandrie, 20 et 28 novembre 1829 + XXV. Toulon + XXVI. Toulon, à M. le baron de La Bouillerie + XXVII. Toulon, à M. le vicomte de Larochefoucauld + XXVIII. Toulon, 14 janvier 1830 + XXIX. Aix + XXX. Toulouse + XXXI. Bordeaux + + +APPENDICE. + +N° I. Mémoire sommaire sur l'histoire d'Égypte, rédigé pour le + vice-roi Mohammed-Ali +N° II. Mémoire relatif à la conservation des monuments de l'Égypte + et de la Nubie, remis au vice-roi +N° III. Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esné + + +Table des matières +Table alphabétique des noms de lieux + +FIN DE LA TABLE DE MATIÈRES. + + + + +TABLE ALPHABETIQUE + +DES NOMS DE LIEUX + +A + +Abaton (de Philae), +Afrique (côte blanche et basse), +Agrigente, +Aix, +Akhmin, +Alexandrie, +Amada, +Aménophion, +Amoneî. Voyez Esséboua. +Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kébir. +Antinoé, +Apollonopolis Magna. Voyez Edfou. +Apollonopolis Parva. Voyez Qous. +Arabique (chaîne), +Aschmoun, +Aschmounéin, +As-Souan. Voyez Syène. + +B + +Bathn-el-Bakarah, +Bédréchéin, +Béghé, +Béhéni, +Béni-Haasan, +Bet-Oualli, +Biban-el-Molouk, +Bordeaux, +Boulaq, + +C + +Caire, + Citadelle, + Palais du sultan Salabh-Eddin, +Carrières entre Thorrah et Massarah, +Cataracte (2e) + (1re) +Chéreus. Voyez Kérioun. +Cité-Valette, +Colonne de Pompée, +Contra-Lato, +Coptos, +Cosseïr, +Cumino (île), +Cyrénaïque, + +D + +Dakkéh, +Dandour, +Déboud, +Dendérah, +Derr, Derri, +Desouk, +Djébel-el-Asserat, +Djébel-el-Mokatteb, +Djébel-Mesmès, +Djébel-Selséléh, + +E + +Edfou +Égypte. Notice sommaire sur son + histoire + --Sur la conservation de ses monuments +El-Assassif +Eléphantine +Eléthya. Voyez El-Kab. +El-Kab +El-Magara +El-Mélissah +Embabéh +Ennent. Voyez Hermonthis. +Esné + --Temple au nord +Ethiopie +Ezbékiéh (place d', au Caire) + +F + +Faras +Fouah + +G + + +Ghébel-Addèh +Ghirché, Ghirché-Hussan, Ghirf-Housseïn +Girgé +Girgenti +Gizéh +Gozzo (îles) + +H + +Héliopolis +Hermonthis (Erment) + +I + +Ibrim +Ibsamboul + +K + +Kalabsché +Kardâssi ou Kortha +Karnac +Kefth. Voyez Coptos. +Kémé, nom de l'Égypte +Kérioun +Korosko +Kourna +Kousch. Voyez Éthiopie. + +L + +Latopolis. Voyez Esné. +Libyque (montague) +Louqsor + --Ses obélisques. Voyez ce mot. +Lycopolis. Voyez Osionth. +Lyon + +M + +Malte +Manlak. Voyez Philae. +Manthom +Marseille +Maschakit +Massarah +Médinet-Habou + --Ses environs +Méharraka +Memnonium à Thèbes +Memphis +Ménephthéum +Miniéh +Mit-Rahinéh +Mit-Salaméh +Mokattam (mont) +Montpellier + +N + +Nader +Nécropole égyptienne de Sais +Nîmes +Niphaïat, les Libyens +Nubie + +O + +Obélisques de Louqsor + --De Cléopâtre +Ombos +Oph (du midi), partie méridionale de + Thèbes + --Oph (les) +Osimandyas (tombeau d') à Thèbes, +Osiouth +Ouadi-Essébouâ (vallée des lions) +Ouadi-Halfa +Ouest (vallée de l') à Thèbea + +P + +Pallades, pallacides, leur tombeau, +Panopolis. Voyez Akhmin. +Philae +Phthaeï ou Typtah. Voyez Ghirché. +Primis. Voyez Ibrim. +Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh. +Ptolémaïs +Pyramides + +Q + +Qaou-el-Kébir +Qartas +Qous + +R + +Rasât (cap) +Rhamesséion à Thèbes + +S + +Sabouth-el-Kadim +Saïs ou Ssa-el-Hagar +Sakkarah +Saouadéh +Saouadji +Saouafé +Schabour +Schoraféh +Sennaâr +Serré, Gharbi-Serré +Silsilis. Voyez Djébel-Selséléh. +Siouph. Voyez Saouafé. +Snem. Voyez Béghé. +Souan, Osouan. Voyez Syène. +Sowan-Kah. Voyez Eléthya. +Speos-Artemidos +Spéos d'Ibrim +Ssa-el-Hagar. Voyez Sas. +Syène + +T + +Taffah +Talmis. Voyez Kalabschi. +Tâoud +Taphis. Voyez Taffah. +Taposiris (tour des Arabes) +Tébot. Voyez Déboud. +Tharranéh +Thèbes + --Voyez Louqsor, + Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk, + Rhamesséion, Memnonium, + Osimandyas (tombeau d'), Médinet-Habou, + El-Assassif, Pallades, + Aménophion, Manthom, Menephtheum. +Thorrah +Thouloum (mosquée de) +Toulon +Toulouse +Tuphium. Voyez Tâoud. +Tyri. Voyez Derri. + +V + +Vallée des Lions. Voyez Ouadi-Essébouah. + +Z + +Zaouyet-el-Maïétin + +FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie +en 1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-François Champollion] + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10764 *** diff --git a/10764-h/10764-h.htm b/10764-h/10764-h.htm new file mode 100644 index 0000000..51fcba4 --- /dev/null +++ b/10764-h/10764-h.htm @@ -0,0 +1,15841 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta content="text/html; charset=UTF-8" + http-equiv="Content-Type"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Lettres écrites d'Egypte +et de Nubie, by Champollion le Jeune.</title> + <style type="text/css"> + <!-- + * { font-family: Times;} + P { text-indent: 1em; + margin-top: .75em; + font-size: 14pt; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { text-align: center; } + HR { width: 33%; } + // --> + </style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10764 ***</div> + +<p></p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="LETTRES"></a> +<h2>LETTRES</h2> +<h2>ÉCRITES</h2> +<h2>D'ÉGYPTE ET DE NUBIE</h2> +<h2>EN 1828 ET 1829</h2> +<h2>PAR</h2> +<h2>CHAMPOLLION LE JEUNE</h2> +<h2><small>NOUVELLE EDITION</small></h2> +<h2><small>1868</small></h2> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="AVERTISSEMENT"></a> +<h2>AVERTISSEMENT</h2> +<br> +<p>Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle édition au +public ont +été écrites par mon père, Champollion le +jeune, pendant le cours du +voyage qu'il fit en Égypte et en Nubie, dans les années +1828 et 1829. +Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est +encore, au dire des personnes compétentes, le meilleur et le +plus sûr +guide pour bien connaître les monuments et l'ancienne +civilisation de la +vallée du Nil. Elles furent successivement adressées +à son frère et +insérées en partie dans le <i>Moniteur universel</i>, +pendant que mon père, +poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archéologiques +qu'on +admire au musée égyptien du Louvre, dont il fut le +fondateur, et +recueillait les documents précieux qu'il n'eut pas le temps de +mettre en +lumière, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut +enlevé à la science +et au glorieux avenir qui lui était réservé.</p> +<p>En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au +département des manuscrits de la Bibliothèque royale, +publia, chez +Firmin Didot, une édition de ces lettres dont il +possédait les +originaux. C'est cette édition, épuisée depuis +longtemps déjà, que je +reproduis dans le présent volume.</p> +<p>Les savants qui ont marché dans la voie de Champollion le +jeune m'ont +attesté que, malgré les progrès obtenus depuis +trente ans dans la +science qu'il a fondée, ces lettres étaient encore d'une +utilité +sérieuse et d'un grand intérêt; c'est cette +conviction, unie à un vif +sentiment de respect pour la mémoire de mon père, qui m'a +engagée à +faire cette nouvelle édition.</p> +<p>Z. CHÉRONNET-CHAMPOLLION.</p> +<p>Paris, le 15 septembre 1867.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="MEMOIRE"></a> +<h2>MÉMOIRE</h2> +<h2>SUR</h2> +<h2>UN PROJET DE VOYAGE LITTÉRAIRE</h2> +<h2>EN ÉGYPTE</h2> +<h2>PRÉSENTÉ AU ROI EN 1827</h2> +<br> +<h3>PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE</h3> +<br> +<p>On peut considérer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de +nos +connaissances réelles sur l'ancienne Égypte, que les +recherches des +savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de résultats +complets, +de documents certains qu'à l'égard du seul système +d'<i>architecture</i> +suivi, pendant une si longue série de siècles, dans ce +pays où les arts +ont commencé; encore est-il juste de dire que les travaux qui +fixeront +irrévocablement nos idées à cet égard ne +sont point encore publiés, et +qu'il reste, de plus, à reconnaître les règles qui +déterminaient le +choix des ornements et des décorations, selon la destination +donnée à +chaque genre d'édifice. Ce point important pour la science ne +peut être +éclairci que sur les lieux et par des personnes versées +dans la +connaissance des symboles et du culte égyptiens, car les plus +simples +ornements de cette architecture sont des emblèmes parlants; et +telle +frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition +calculée pour l'oeil seulement, renferme un précepte, une +date, ou un +fait historique.</p> +<p>Les doctrines le plus généralement adoptées sur +<i>l'art égyptien</i>, et sur +le degré d'avancement auquel ce peuple était +réellement parvenu, soit en +sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les +nouvelles +découvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; +mais ces +doctrines ne peuvent être ramenées au vrai et assises sur +des fondements +solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands +édifices +publics de Thèbes et des autres capitales de l'Égypte. +C'est aussi +l'unique moyen de décider clairement l'importante question que +des +esprits diversement prévenus agitent encore si vivement, celle +de la +transmission des arts de l'Égypte à la Grèce.</p> +<p>Nos connaissances sur <i>la religion</i> et le culte des +Égyptiens ne +s'étendent encore que sur les parties purement +matérielles; les +monuments de petites proportions nous font bien connaître les +noms et +les attributs des divinités principales; mais comme ces +mêmes monuments +proviennent tous des catacombes et des sépultures, nous n'avons +de +renseignements détaillés que pour les personnages +mystiques protecteurs +des morts, et présidant aux divers états de l'âme +après sa séparation du +corps. La religion des hautes classes, qui différait de celle +des +tombeaux, n'est retracée que dans les sanctuaires des temples et +les +chapelles des palais: sur ces édifices couverts +intérieurement et +extérieurement de bas-reliefs coloriés, chargés de +légendes +innombrables, relatives à chaque personnage mythologique dont +ils +retracent l'image, les divinités égyptiennes de tous les +ordres, +hiérarchiquement figurées et mises en rapport, sont +accompagnées de leur +généalogie et de tous leurs titres, de manière +à faire complètement +connaître leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les +fonctions +que chacune d'elles était censée remplir dans le +système théologique +égyptien. Il reste donc encore à reconnaître sur +les constructions de +l'Égypte, la partie la plus relevée et la plus importante +de la +mythologie égyptienne.</p> +<p>Toutes les branches si variées des <i>arts</i>, et tous les +procédés de +l'<i>industrie égyptienne</i> sont encore loin de nous +être connus. On a bien +recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives à un +certain +nombre de métiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la +tannerie, +la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du +charron, du forgeron, du cordonnier, de l'émailleur, etc., etc., +etc.; +mais les voyageurs qui ont dessiné ces tableaux ont, pour la +plupart, +négligé les légendes explicatives qui les +accompagnent, et aucun d'eux +n'était en état de lire, sur les monuments où ces +tableaux ont été +copiés, les dates précises de l'époque où +ces divers arts furent +pratiqués. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont +vraiment +d'origine égyptienne, propres à l'Égypte, ou s'ils +ont été introduits +par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et +les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore +ici une question très-importante à éclaircir pour +l'histoire de +l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et +d'un intérêt bien plus relevé.</p> +<p>«Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques +et +ethnographiques, des scènes domestiques qui peignent les moeurs +de la +nation et celles des souverains, etc., <i>il demande +précisément les +objets qui sont le moins éclaircis.</i>» Ainsi +s'exprimait, il y +a douze +ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingués de +l'Allemagne; et +tout ce qu'on a publié depuis, loin de remplir cette importante +lacune, +n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent +seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de séries +immenses +de bas-reliefs, que les grands édifices de l'Égypte +offrent encore, +sculptée dans tous ses détails, l'histoire entière +de ses plus grands +souverains, et que des compositions d'une immense étendue y +retracent +les époques les plus glorieuses de l'histoire des +Égyptiens; car ce +peuple a voulu qu'on pût lire sur les murs des palais l'histoire +de ses +plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait osé +sculpter +sur la pierre de si grands objets et de si vastes détails.</p> +<p>L'Europe savante connaît l'existence de cet amas de richesses +historiques: son ardent désir serait d'en être mise en +possession. Elle +a jugé que nos progrès dans les études +égyptiennes demandent qu'un +gouvernement éclairé se hâte d'envoyer enfin en +Égypte des personnes +dévouées à la science et convenablement +préparées, pour recueillir, tant +qu'ils subsistent encore, les innombrables et précieux documents +que la +magnificence égyptienne inscrivit jadis sur les édifices +dont les masses +imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que +la barbarie, toujours croissante, détruit +systématiquement ces +respectables témoins d'une antique civilisation, hâte de +tous ses voeux +le moment où des copies fidèles de ces inscriptions et de +ces +bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec +certitude +les plus anciennes pages des annales du monde, en perpétuant +ainsi les +témoignages si nombreux et si authentiques tracés sur +tant de monuments +dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littéraire en +Égypte +est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre. +Mais ce n'est point à l'histoire seule de l'Égypte que le +voyage proposé +dans ce Mémoire doit fournir des lumières qu'on +chercherait vainement +autre part que dans les palais de Thèbes: c'est là +qu'existent +également, et nous en avons la certitude, des notions aussi +désirables +qu'inespérées, sur tous les peuples qui, dès les +premiers temps de la +civilisation humaine, jouaient un rôle important en Afrique et +dans +l'Asie occidentale. Les principales expéditions des Pharaons +contre les +nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec +l'Égypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptées sur +les monuments +érigés par les triomphateurs: on y lit les noms de ces +peuples, le +nombre des soldats, les noms des villes assiégées et +prises, les noms +des fleuves traversés, ceux des pays soumis, la quotité +des tributs +imposés aux peuples vaincus; et les noms des objets +précieux enlevés à +l'ennemi sont écrits sur des tableaux qui représentent +ces trophées de +la victoire. Ces bas-reliefs, entremêlés de longues +inscriptions +explicatives, sont d'autant plus utiles à connaître que +les artistes +égyptiens ont rendu avec une admirable fidélité la +physionomie, le +costume et toutes les habitudes des peuples étrangers qu'ils ont +eu à +combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'étude +directe de +cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, +à +des époques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le +pouvoir des +Pharaons en rivalisant avec l'Égypte, pour lui disputer l'empire +de cet +ancien monde que nous n'apercevons encore qu'à travers mille +incertitudes, mais dont la réalité, déjà +démontrée, n'en est pas moins +surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes +scènes à +des époques beaucoup plus rapprochées de nous que ne le +voulait un +esprit de système plus hardi que raisonné.</p> +<p>On ne saurait fixer l'importance des découvertes historiques +que peut +amener une étude approfondie des bas-reliefs qui décorent +les édifices +antiques de l'Égypte, et surtout ceux de Thèbes, sa +vieille capitale. Ce +pays s'est en effet trouvé en relation directe avec tous les +grands +peuples connus de l'antiquité: si ses vénérables +monuments nous montrent +une foule de peuples à demi sauvages du continent africain, +vaincus et +déposant aux pieds des Pharaons l'or, les matières +précieuses, les +oiseaux rares et les animaux curieux de l'intérieur d'un pays +encore si +peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes +des Égyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses +nations +asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous +peut-être), +nations qui combattent avec des armes égales et des moyens tout +aussi +avancés que ceux des Égyptiens, leurs rivaux. Nous +savons, à n'en point +douter, que les temples et les palais de l'Égypte offrent les +images et +des inscriptions contemporaines des rois éthiopiens qui ont +conquis +l'Égypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont +momentanément interrompu la longue et brillante succession. On y +recueillera les annales des rois égyptiens les plus +renommés, tels que +les Osimandyas, Amosis, les Rhamsès, les Thouthmosis; ailleurs +celles +des Pharaons Sésonchis, Osorchon, Sévéchus, +Tharaca, Apriès et Néchao, +que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie +à +la tête d'armées innombrables. On réunira les +copies du peu de monuments +élevés sous la tyrannie des rois persans, les Darius et +les Xerxès; on +notera les lieux où se lisent encore le grand nom d'Alexandre, +celui de +son frère, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet +homme qui +releva l'Égypte foulée par le gouvernement militaire des +Perses. On +éclaircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des +inscriptions +monumentales se terminera en recueillant, sur les mêmes +édifices qui ont +précédé tant d'empires, leur ont survécu, +et qui ont vu passer tant de +gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernée par les +empereurs. Ainsi les monuments de l'Égypte conservent des +inscriptions +qui se lient à l'histoire ancienne tout entière, et en +recèlent une +grande partie que les écrivains ne nous ont point +conservée: c'est +donner une idée de l'immense moisson de faits et des documents +qu'un +gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux +études +solides, en ordonnant l'exécution d'un voyage auquel sont +directement +intéressés les progrès de toutes les sciences +historiques. Ajoutons +enfin que ce voyage, où l'on pourra étudier et comparer +entre elles le +nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de +l'Égypte, avancerait avec une merveilleuse rapidité nos +connaissances +sur l'écriture hiéroglyphique, et qu'il fournira, sans +aucun doute à cet +égard, des lumières qu'on ne pourrait peut-être +point obtenir d'une +étude de plusieurs siècles faite en Europe sur les seuls +monuments +égyptiens que le hasard y ferait transporter à l'avenir. +Sous ce point +de vue seul, les résultats du voyage projeté seraient +inappréciables.</p> +<p>Les travaux des Français qui firent partie de +l'expédition d'Égypte +n'ont fait que préparer l'Europe savante à de tels +résultats, en lui +montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments +historiques, tout ce qu'elle doit désirer encore, et tout ce +qu'on peut +attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments +seront +l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits +et jeter tant de lumières sur l'obscurité des temps +antiques, étaient +impossibles alors. On n'avait, en effet, à la fin du +siècle dernier et +dans les premières années du siècle +présent, aucune donnée positive sur +le système des écritures égyptiennes; aussi les +membres de la Commission +d'Égypte, et la plupart des voyageurs qui ont marché sur +leurs traces, +persuadés peut-être qu'on n'arriverait jamais à +l'intelligence des +signes hiéroglyphiques, ont-ils attaché moins +d'intérêt à copier avec +exactitude les longues inscriptions en caractères sacrés +qui +accompagnent les figures mises en scène dans les bas-reliefs +historiques; il les ont presque toujours négligées, et +souvent même, en +copiant quelques scènes de ces bas-reliefs, on s'est +contenté de marquer +seulement la place occupée par ces légendes. +C'était cependant, sinon +pour cette époque, du moins pour l'avenir, la partie la plus +intéressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de +reconnaissance à ces voyageurs pour nous avoir appris, à +n'en pouvoir +douter, qu'il ne dépend plus que de notre volonté de +recueillir, par +exemple, dans le palais de Karnac à Thèbes, l'histoire +des conquêtes de +plusieurs rois, et probablement aussi celle de la délivrance de +l'Égypte +du joug des Pasteurs ou Hykschos, événement auquel se +rattachent la +venue et la captivité des Hébreux; dans les sculptures de +Kalabsché, le +tableau des conquêtes de Rhamsès II à +l'intérieur de l'Afrique; dans les +galeries du palais de Médinet-Abou, les expéditions de +Rhamsès-Meïamoun +contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des +hauts +faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Aménophis II; dans le +palais de +Kourna, ceux de Mandoueï et Ousireï, etc.; enfin, dans les +palais de +Louqsor, les édifices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, +les +détails les plus circonstanciés sur les conquêtes +du grand Sésostris, +tant en Asie qu'en Afrique.</p> +<p>De nos jours, des dessins de la totalité de ces grandes +scènes +historiques, qui s'éclairent les unes par les autres, et surtout +des +copies exactes des inscriptions hiéroglyphiques qu'on y a +mêlées en si +grand nombre, acquerraient un prix infini et réaliseraient, +sinon en +totalité, du moins en très-grande partie, les hautes +espérances qu'y +rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le +mécanisme de l'écriture hiéroglyphique sont assez +avancées, et l'on a +reconnu le sens d'un nombre de caractères assez +considérable, pour +retirer sur-le-champ, avec une certitude entière, les faits +principaux +et les plus précieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces +inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin, +avec les connaissances nouvellement acquises sur les écritures +de +l'ancienne Égypte, un voyage entrepris maintenant sur cette +terre +classique, par un petit nombre de personnes bien +préparées, produira +incontestablement des résultats scientifiques tels qu'on +eût en vain osé +les espérer dans le temps même que l'Égypte, au +pouvoir d'une armée +française, était livrée aux recherches d'une foule +de savants qui ont +beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et +mathématiques, +mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour +exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que +la fortune des armes livrait à leur examen. La France +guerrière a fait +connaître à fond l'Égypte moderne, sa constitution +physique, ses +productions naturelles, et les différents genres de monuments +qui la +couvrent: c'est aussi à la France, jouissant de la faveur de la +paix, si +propice au progrès des sciences et de la civilisation nouvelle, +à +recueillir les souvenirs gravés sur ces monuments témoins +d'une +civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une +terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour éclairer +l'Europe +encore à demi sauvage lorsque l'Égypte était +déjà déchue de sa première +splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques +origines.</p> +<p>Après cet exposé sommaire des motifs +généraux du voyage, il reste à +indiquer l'ordre détaillé des travaux que doivent +exécuter les personnes +chargées de cette entreprise littéraire.</p> +<p>1° Visiter un à un tous les monuments antiques de style +égyptien, en +faire dessiner <i>l'ensemble</i>, et lever <i>le plan</i> du petit +nombre de ceux +que les voyageurs ont négligés ou n'ont point +suffisamment étudiés.</p> +<p>2° Rechercher sur chaque <i>temple</i> les inscriptions +dédicatoires donnant +l'époque précise de leur fondation, et celles qui +indiquent toujours +l'époque où ont été exécutées +les différentes parties de la décoration. +C'est, en d'autres termes, recueillir les éléments +positifs de +l'histoire et de la chronologie de l'art en Égypte.</p> +<p>3° Copier avec soin, dans tous leurs détails et avec +leurs couleurs +propres, les images des différentes <i>divinités</i> +auxquelles chaque temple +était dédié. Recueillir les inscriptions +religieuses relatives à ces +divinités, et tous les titres divers qui leur sont donnés.</p> +<p>4° Copier surtout les tableaux mythologiques où plusieurs +divinités sont +mises en scène.</p> +<p>5° Dessiner les bas-reliefs représentant les diverses +cérémonies +religieuses, et tous les instruments de culte.</p> +<p>Ces divers travaux auront pour résultat de faire +connaître à fond +l'ensemble du culte égyptien, source de toutes les religions +païennes de +l'Occident, et serviront à démontrer les nombreux +emprunts que la +religion des Grecs fit à celle de l'Égypte. On terminera +ainsi les +dissidences qui partagent les savants sur une matière mise en +discussion +avant de posséder les éléments indispensables pour +en éclaircir les +difficultés.</p> +<p>6° Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures +représentant les divers souverains de l'Égypte, et avec +tous les détails +de costume, afin de former ainsi l'<i>iconographie</i> des rois et des +reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'époque la plus +ancienne, +offrant le <i>portrait</i> des Pharaons, de leurs femmes et de leurs +enfants.</p> +<p>7° Rechercher dans les palais de Thèbes, d'Ahydos, de +Sohleb, et dans +tous les genres d'édifices, tous les <i>bas-reliefs historiques</i>; +les +dessiner avec soin, figures et légendes, et copier les longues +inscriptions historiques qui les suivent ou les séparent.</p> +<p>8° Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce +qui se +rapporte à la vie publique et privée des Pharaons.</p> +<p>9° Dessiner dans les catacombes de Thèbes ou des autres +villes +égyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives à +la <i>vie civile</i> +des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts, +les métiers et la vie intérieure des Égyptiens; +faire le recueil des +costumes des diverses castes, etc.</p> +<p>10° Copier les inscriptions votives, gravées sur la +plate-forme des +temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes +les +fois que ces inscriptions porteront <i>une date</i> clairement +exprimée.</p> +<p>11° Recueillir toutes les <i>légendes royales</i>, +sculptées sur les +édifices, avec leurs diverses variantes, et préciser le +lieu où elles se +lisent, pour déterminer ainsi l'ancienneté relative de +chaque portion +d'un même édifice, et l'état soit progressif, soit +rétrograde de l'art.</p> +<p>12° Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs +et +tableaux <i>astronomiques</i>, prendre les dates exprimées soit +sur ces mêmes +sculptures, soit dans leur voisinage, pour démontrer sans +réplique +l'époque assez récente de ces compositions, que l'esprit +de système +s'obstine encore, malgré des démonstrations palpables, +à considérer +comme remontant à des siècles fort antérieurs aux +temps véritablement +historiques. On fixera également ainsi l'opinion encore +incertaine des +savants à l'égard du point réel d'avancement +auquel les Égyptiens +avaient porté la science de l'astronomie.</p> +<p>13° On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les <i>caractères +hiéroglyphiques</i> de formes différentes, en notant les +couleurs de chacun +d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet +qu'il +sera possible de tous les caractères employés dans +l'écriture sacrée des +Égyptiens.</p> +<p>14° On dessinera toutes les <i>inscriptions</i> qui peuvent +conduire soit à +confirmer, soit à étendre nos connaissances, relativement +à la langue et +aux diverses écritures de l'ancienne Égypte.</p> +<p>15° Il est du plus pressant intérêt pour les +études historiques et +philologiques de chercher dans les ruines de l'Égypte des <i>décrets +bilingues</i>, semblables à celui que porte la pierre de +Rosette. Ces +stèles existaient en très-grand nombre dans les temples +égyptiens des +trois ordres. Des fouilles seront donc dirigées dans l'enceinte +de ces +temples, pour découvrir de tels monuments, par le secours +desquels le +déchiffrement des textes hiéroglyphiques ferait un pas +immense.</p> +<p>16° Le directeur du voyage ferait aussi exécuter des <i>fouilles</i> +sur les +points où il serait possible de rencontrer des monuments +historiques de +divers genres: ceux des objets trouvés et qui +mériteraient quelque +attention seraient emportés pour être placés au <i>Musée +royal du Louvre</i>, +si ces objets étaient d'ancien style égyptien, et au <i>Cabinet +des +antiques de la Bibliothèque royale</i>, si ces objets +étaient des médailles +et des pierres gravées, ou autres monuments de style grec ou +romain. Les +<i>statues grecques ou romaines</i> appartiendraient aussi au +Musée des +antiques du Louvre.</p> +<p>17° On pourrait faire également, à Thèbes +et dans toutes les autres +parties de l'Égypte, des achats d'objets intéressants +pour les +<i>collections</i> royales; on pourrait compléter ainsi avec +avantage les +diverses séries de monuments antiques qui existent dans ces +établissements.</p> +<p>18° On désire depuis longtemps que des personnes +instruites dans les +langues orientales visitent les couvents de la vallée des lacs +de Natron +et de la Haute-Égypte, et examinent les livres coptes ou autres +que +renferment les <i>bibliothèques des moines chrétiens</i>, +lesquelles peuvent +contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait être +faite avec +soin pendant le voyage, et il serait facile peut-être +d'acquérir des +manuscrits intéressants à peu de frais.</p> +<p>19° Quelques voyageurs en Égypte ont parlé +d'inscriptions en <i>caractères +inconnus</i>, tracées ou gravées sur quelques monuments; +on s'attacherait à +les recueillir, précisément parce qu'elles sont +considérées comme +inconnues. Il en serait de même des <i>manuscrits</i> ou <i>inscriptions +en +phénicien</i>, dont il n'existe encore qu'un très-petit +nombre en Europe, +ainsi que des inscriptions en caractères persépolitains +ou +<i>cunéiformes</i>, dont l'alphabet n'est pas encore +entièrement connu, +quoique les monuments où ils sont employés ne soient pas +très-rares. La +découverte des hiéroglyphes phonétiques a concouru +à accroître cet +alphabet au moyen d'une courte inscription en caractères +cunéiformes et +en caractères égyptiens. On peut en trouver d'autres, qui +seraient +soigneusement copiées.</p> +<p>20° Il manque à la Bibliothèque du Roi +quelques-uns des plus utiles +ouvrages de la <i>littérature arabe</i>. On aurait +peut-être l'occasion de +les acquérir à un prix convenable.</p> +<p>Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en Égypte.</p> +<p>Pour l'exécuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres +du Roi.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="LETTRES2"></a> +<h2>LETTRES</h2> +<h2>ÉCRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE</h2> +<p><br> +</p> +<p style="text-align: right;"><small>Lyon, le 18 juillet 1828.</small></p> +<p>Me voici arrivé à Lyon en très-bonne +santé. J'ai trouvé notre ami M. +Artaud prêt à me recevoir, et je me suis établi +dans son musée.</p> +<p>J'ai trouvé dans celui de la ville, entre autres morceaux +curieux, une +statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, représentant le +dieu Nil, +morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon <i>Panthéon</i>: +c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir +rencontrée.</p> +<p>M. Artaud a écrit aujourd'hui à M. Sallier d'Aix, pour +l'informer de mon +prochain passage par cette ville. Je m'attends donc à faire une +bonne +récolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux +jours +s'il le faut.</p> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Toulon, 25 juillet 1828.</big></div> +<p>Je suis arrivé ici hier au soir en parfaite santé et +après un voyage +moins pénible que la saison d'été et le ciel de +Provence ne pouvaient le +faire supposer. Partis d'Aix à trois heures du matin, nous +étions à +Toulon sur les six heures du soir; je me suis à peine +aperçu de la +chaleur pendant la route, grâce aux fourrures en laine dont je +suis +couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: <i>Qui pare +le +froid pare le chaud</i>, doit être émané comme tant +d'autres de la sagesse +des nations.</p> +<p>Il m'a été impossible d'écrire d'Aix comme j'en +avais le projet: le +cabinet de M. Sallier m'a occupé pendant les deux jours que j'ai +passés +dans cette vieille ville. J'y ai trouvé quelques pièces +importantes que +j'ai copiées ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second +jour que +M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus égyptiens +non +funéraires, dans lequel j'ai trouvé: 1° un long +papyrus en fort mauvais +état, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le +tout en +belle écriture hiératique; 2° deux rouleaux contenant +des espèces d'odes +ou litanies à la louange d'un Pharaon; 3° un rouleau dont +les premières +pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de +Rhamsès-Sésostris en style biblique, c'est-à-dire +sous la forme d'une +ode dialoguée, entre les dieux et le roi.</p> +<p>Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps +que j'ai donné à son examen m'a convaincu que c'est un +vrai trésor +historique. J'en ai tiré les noms d'une quinzaine de nations +vaincues, +parmi lesquelles sont spécialement nommés les Ioniens, <i>Iouni, +Iavani</i>, +et les Lyciens, <i>Louka</i>, ou <i>Louki</i>; plus les +Éthiopiens, les Arabes, +etc. Il est parlé de leurs chefs emmenés en +captivité, et des +impositions que ces pays ont supportées. Ce manuscrit a +pleinement +justifié mon idée sur le groupe qui qualifie les noms de +pays étrangers, +et ceux de personnages en langues étrangères. J'ai +relevé avec soin tous +ces noms de peuples vaincus, qui, étant parfaitement lisibles et +en +écriture hiératique, me serviront à +reconnaître ces mêmes noms en +hiéroglyphes sur les monuments de Thèbes, et à les +restituer, s'ils sont +effacés en partie.</p> +<p>Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hiératique +porte sa date à +la dernière page. Il a été écrit (dit le +texte) <i>l'an IX, au mois de +Paoni</i>, du règne de Rhamsès le Grand. Je me propose +d'étudier à fond ce +papyrus, à mon retour d'Égypte.</p> +<p>M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois +pierres qui portent les fragments du décret romain relatif au +prix des +denrées et marchandises; je l'aurais faite moi-même, mais, +malheureusement, on a rempli en plâtre durci les lettres du +texte: on +les fera laver et nettoyer.</p> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Toulon, le 29 juillet.</big></div> +<p>J'ai reçu la première lettre de Paris, attendue +déjà avec impatience. Ma +série de numéros ne commencera qu'après +l'embarquement, et ma première +sera datée des domaines de Neptune, car j'espère que nous +rencontrerons +en route quelque bâtiment revenant en Europe, et qu'il sera +possible de +le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes +seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que +dans deux mois au plus tôt, les départs d'Alexandrie pour +France étant +extrêmement rares. Notre corvette, destinée à +convoyer les bâtiments +marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non +qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le +commerce avec l'Égypte est dans un état complet de +torpeur; l'Égypte +elle-même n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, +que nos +relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir, +du reste, des nouvelles positives sur notre position à +l'égard de +l'Égypte, car je reçois à l'instant un rendez-vous +au lazaret, de la +part de M. Léon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en +trente-trois jours. +Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou espérer; le +ton de sa +lettre est d'ailleurs très-rassurant, et je n'en augure que de +bonnes +nouvelles.</p> +<p>Nos Parisiens sont arrivés ce matin; et nos Toscans le soir, +après un +voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde à +traverser le cordon sanitaire établi à la +frontière du Piémont par le +roi de Sardaigne, qui, trompé par les exagérations d'un +capitaine +marchand de Marseille, débarqué à Gênes, +s'est imaginé que la peste +ravageait la Provence; les régiments ont marché pour +occuper tous les +débouchés des Alpes, et les lettres et journaux venant de +France sont +tailladés et passés au vinaigre. Il est connu en Italie +que nous mourons +ici et à Marseille par centaines: tandis que le temps est +superbe, grâce +à une brise d'ouest qui rafraîchit l'air et nous jettera +en pleine mer +en moins d'une heure.</p> +<p>La mer promet d'être excellente. J'ai déjà +essayé mon estomac, et je le +crois assez bien amariné, ayant couru la rade en barque par une +mer +assez grosse.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>30 juillet.</small></p> +<p>Il m'a été impossible de voir M. de Laborde; la brise +était trop forte +pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite +embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain à +une +heure: mais à cette heure-là, je serai déjà +loin de Toulon, puisque +notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos +gros +effets sont à bord, et nous sommes prêts à dire +adieu à la terre ferme. +On me fait espérer de toucher en Sicile. J'ai demandé +à l'amiral qu'il +permît au commandant de nous débarquer quelques heures +à Agrigente; cela +est accordé. C'est à la mer à nous le permettre +maintenant. Si elle est +bonne, j'écrirai à l'ombre d'une des colonnes doriques du +temple de +Jupiter.</p> +<p>Adieu; soyez sans inquiétude, les dieux de l'Égypte +veillent sur nous.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>En mer, entre la Sardaigne et la +Sicile, 3 août 1828.</small></p> +<p>Je vais essayer d'écrire malgré le mouvement du +vaisseau, qui, poussé +par un vent à souhait, marche assez rapidement vers la +côte occidentale +de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence. +Jusqu'ici la traversée a été des plus heureuses, +et le plus difficile +est fait: mon estomac a subi toutes ses épreuves, et je me +trouve +parfaitement bien maintenant. Le repos forcé dont on jouit sur +le +bâtiment, et l'impossibilité de s'y occuper avec quelque +suite, ont +tourné au profit de ma santé, et je me porte à +merveille.</p> +<p>Je ne parlerai point des deux jours passés, n'ayant eu sous +les yeux que +le ciel et la mer. Le tableau, quoique varié par quelques +évolutions de +marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, +présenterait trop +d'uniformité. La sèche désolation des côtes +de Sardaigne, pays bien +digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de +bien +intéressant.</p> +<p>Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de débarquer au +milieu des +temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour +demain au soir, si Éole et Neptune veulent bien nous octroyer +cette +douceur.</p> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Du 4.</big></div> +<p>Nous ayons tourné, pendant la nuit, la pointe ouest de la +Sardaigne, et +couru la côte méridionale, vraie succursale de l'Afrique. +Ce matin nous +ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on +aperçoit l'île +de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme +malencontreux nous empêche d'avancer.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Du 5.</small></p> +<p>Après une nuit passée à louvoyer, nous avons +revu Maritimo de bon matin, +à deux ou trois lieues de nous. Le vent s'étant enfin +levé, le vaisseau +a passé devant les îles de Favignana et Levanzo; nous +avions en +perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont +Éryx si vanté dans l'Enéide. L'après-midi, +nous avons passé devant +Marsalla et salué dévotement ses excellents vignobles: il +s'est mêlé à +mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a +dépassé cette ville +qui fut la vieille Lilybée, le principal établissement +carthaginois en +Sicile. Cette côte méridionale est d'une beauté +parfaite.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Du 6.</small></p> +<p>Je n'ai pu saluer les ruines de Sélinonte, nous les avons +rasées de +nuit. La côte est ici un peu plus sèche, quoique +pittoresque, et d'un +ton africain à faire plaisir. On a jeté l'ancre dans la +rade +d'Agrigente; là sont une foule de monuments grecs que nous +désirons +visiter et étudier. Mais il est probablement +décidé que nous aurons le +déboire d'être venus à quatre cents toises de ces +temples sans pouvoir +même les apercevoir. Nous payons chèrement la sottise du +capitaine +marseillais qui a répandu à Gênes la nouvelle de la +fameuse peste de +Marseille. Étant allés au lazaret d'Agrigente avec le +commandant, on +nous a répondu que des ordres de Palerme, arrivés la +veille, défendaient +expressément qu'on donnât pratique à aucun +bâtiment venu des ports +méridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon était un +port du <i>nord</i>; +le bon Sicilien a répondu qu'il le savait très-bien, mais +que, n'ayant +aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre +de débarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province +d'Agrigente. On nous a promis une réponse pour demain à +huit heures; et +nous avons regagné la corvette, la mort dans l'âme et sans +l'espérance +d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien là jouer de +malheur, et +je comprends enfin le supplice de Tantale.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Du 7, à six heures du matin.</small></p> +<p>Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout +espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et +demie d'ici à terre, pour tâcher de la faire mettre +à la poste à travers +toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous à faire +plaisir, +bon appétit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut +absolument nous +traiter en pestiférés! Je rouvrirais ma lettre si j'avais +à vous +annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'à deux +milles +de distance; je serais si heureux de débarquer au milieu de ces +vénérables ruines! Mais je n'ose y compter.</p> +<p>Si nous n'avons pas l'entrée à huit heures, nous +mettrons immédiatement +à la voile, pour courir sur Malte.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 22 août 1828.</small></p> +<p>Je hasarde ces lignes par un bâtiment toscan qui part demain +pour +Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en +France +aussitôt que celle dont veut bien se charger notre excellent +commandant +de l'Eglé, lequel retourne en Europe et met à la voile +mardi prochain, +je mets un n° 1 provisoire à celle-ci, réservant tous +les détails pour +la seconde, qui sera le véritable numéro premier.</p> +<p>Je suis arrivé le 18 août dans cette terre +d'Égypte, après laquelle je +soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a traité en +mère tendre, et +j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne santé que j'y +apporte. +J'ai pu boire de l'eau fraîche à discrétion, et +cette eau-là est de +l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nommé <i>Mahmoudiéh</i> +en +l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.</p> +<p>J'ai pu voir M. Drovetti le soir même de mon arrivée, +et là j'ai appris +qu'il m'avait écrit et conseillé d'ajourner mon voyage. +Depuis la date +de cette lettre, heureusement arrivée trop tard à Paris, +les choses sont +bien changées. Vous devez connaître déjà les +conventions pour +l'évacuation de la Morée, consenties le 6 juillet par +Ibrahim-Pacha et +signées il y a une douzaine de jours par le vice-roi +Mohammed-Aly. Mon +voyage ne rencontrera aucun empêchement; le pacha est +informé de mon +arrivée, et il a bien voulu me faire dire que j'étais le +bienvenu; je +lui serai présenté demain ou après-demain au plus +tard. Tout se dispose +au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que +j'ai déjà secoué tous les préjugés +inspirés par de prétendus historiens.</p> +<p>J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement +délicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre +d'exécution de nos +projets sur Alexandrie et ses environs est déjà +réglé; ils comprennent +les obélisques dits de Cléopâtre, dont nous aurons +enfin une copie +exacte, et ensuite la colonne de Pompée; il faut savoir enfin +à quoi +s'en tenir sur son inscription dédicatoire, et si elle porte le +nom de +l'empereur <i>Dioclétien</i>: nous en aurons une bonne +empreinte.</p> +<p>Notre jeunesse est émerveillée de ce qu'elle a +déjà vu.... A ma +prochaine les détails: la série de mes lettres +d'observation commencera +réellement avec elle....</p> +<p>Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="LETTRES3"></a> +<h2>LETTRES</h2> +<h2>ÉCRITES</h2> +<h2>D'ÉGYPTE ET DE NUBIE</h2> +<h2>EN 1828 ET 1829</h2> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="PREMIERE_LETTRE"></a> +<h2>PREMIÈRE LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, du 18 au 29 août +1828.</small></p> +<p>Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, +jour +de notre départ de Toulon sur la corvette du roi <i>l'Églé</i>, +commandée par +M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de frégate, jusqu'au 7 août +que nous avons +quitté la côte de Sicile après une station de +vingt-quatre heures, et +sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'après les +informations parvenues de bonne source aux autorités +siciliennes, nous +étions tous en proie à la <i>grande peste</i> qui ravage +Marseille, à ce +qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlementé avec des +officiers +envoyés par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient +qu'en +tremblant, à trente pas de distance; nous avons +été déclarés bien et +dûment pestiférés, et il nous a fallu renoncer +à descendre à terre, au +milieu des temples grecs les mieux conservés de toute la Sicile. +Nous +remîmes donc tristement à la voile, courant sur Malte, que +nous +doublâmes le lendemain 8 août au matin, en passant à +une portée de canon +des îles Gozzo et Cumino, et de Cité-La-Valette, que nous +avons +parfaitement vue dans ses détails extérieurs.</p> +<p>C'est après avoir reconnu successivement le plateau de la +Cyrénaïque et +le cap Rasat, et avoir longé de temps à autre la +côte blanche et basse +de l'Afrique, sans être trop incommodés par la chaleur, +que nous +aperçûmes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la +vieille +<i>Taposiris,</i> nommée aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous +approchions +ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous +révélaient déjà +la colonne de Pompée, toute l'étendue du Port-Vieux +d'Alexandrie, la +ville même dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et +une +immense forêt de mâts de bâtiments, au travers +desquels se montraient +les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entrée de la passe, un +coup de +canon de notre corvette amena à notre bord un pilote arabe qui +dirigea +la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute +sûreté au +milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvâmes là +entourés de vaisseaux +français, anglais, égyptiens, turcs et algériens, +et le fond de ce +tableau, véritable macédoine de peuples, était +occupé par les carcasses +des bâtiments orientaux échappés aux +désastres de Navarin. Tout était en +paix autour de nous, et voilà, je pense, une preuve de la +puissante +influence du vice-roi d'Égypte sur l'esprit de ses +Égyptiens.</p> +<p>Nous en avions donc fini avec la mer, dès le 18 à cinq +heures du soir: +il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous séparer de +notre +commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable à tous +égards, et des +autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont comblés de +prévenances et de soins, et nous ont procuré par leur +instruction tous +les charmes de la plus agréable société; mes +compagnons et moi +n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.</p> +<p>A peine mouillés dans le port, plusieurs officiers +supérieurs des +vaisseaux français vinrent à notre bord, et nous +donnèrent d'excellentes +nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine évacuation de +la +Morée par les troupes d'Ibrahim, en conséquence d'une +convention +récente. On attend dans peu de jours la rentrée de la +première division +de l'armée égyptienne.</p> +<p>M. le chancelier du consulat-général de France voulut +bien aussi venir à +notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se +trouvait +heureusement à Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir +même, à six +heures, je me rendis à terre, avec notre brave commandant et mes +compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je +baisai le sol égyptien en le touchant pour la première +fois, après +l'avoir si longtemps désiré. A peine +débarqués, nous fûmes entourés par +des conducteurs d'ânes (ce sont les fiacres du pays), et, +montés sur ces +nobles coursiers, nous entrâmes dans Alexandrie.</p> +<p>Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en +donner une idée complète; ce fut pour nous comme une +apparition des +antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs étroits +bordés +d'échoppes, encombrés d'hommes de toutes les couleurs, de +chiens +endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous +les côtés et se mêlant à la voix glapissante +des femmes, ou d'enfants à +demi nus; une poussière étouffante, et par-ci +par-là quelques seigneurs +magnifiquement habillés, maniant habilement de beaux chevaux +richement +harnachés, voilà ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. +Après une +demi-heure de course sur nos ânes et une infinité de +détours, nous +arrivâmes chez M. Drovetti, dont l'accueil empressé mit le +comble à +toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrivée au +milieu +des circonstances actuelles, il nous en félicita cependant, et +nous +donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune +difficulté; son crédit, fruit de sa conduite noble, +franche et +désintéressée, qui n'a jamais pour objet que le +service de notre +monarque dont le nom est partout vénéré, et +l'honneur de la France, est +une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore +à +ses prévenances, en m'offrant un logement au palais de France, +l'ancien +quartier-général de notre armée. J'y ai +trouvé un petit appartement +très-agréable, c'est celui de Kléber, et ce n'est +pas sans de vives +émotions que je me suis couché dans l'alcôve +où a dormi le vainqueur +d'Héliopolis.</p> +<p>Du reste, le souvenir des Français est partout dans +Alexandrie, tant +notre influence y fut douce et équitable. En arrivant, j'ai +entendu +battre la retraite par les tambours et les fifres égyptiens sur +les +mêmes airs qu'à Paris. Toutes les anciennes marches +françaises pour la +troupe ont été adoptées par le Nizam-Gedid, et de +vieux Arabes parlent +encore en français. Il y a trois jours, allant de grand matin +visiter +l'obélisque de Cléopâtre, et au milieu des collines +de sables qui +couvrent les débris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un +Arabe +aveugle et âgé, conduit par un enfant: j'approchai, et +l'aveugle, +informé que j'étais Français, me dit +aussitôt ces propres mots en me +saluant de la main: <i>Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je +n'ai +pas encore déjeuné.</i> Ne pouvant ni ne voulant +résister à une telle +éloquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de +France qui +me restaient; en les tâtant il s'écria aussitôt: <i>Cela +ne passe plus +ici, mon ami.</i> Je substituai à cette monnaie française +une piastre +d'Égypte: <i>Ah! voilà qui est bon, mon ami,</i> +ajouta-t-il; <i>je te +remercie, citoyen.</i> De telles rencontres dans le désert +valent un bon +opéra à Paris.</p> +<p>Je suis déjà familiarisé avec les usages et +coutumes du pays; le café, +la pipe, la siesta, les ânes, la moustache et la chaleur; surtout +la +sobriété, qui est une véritable vertu à la +table de M. Drovetti, où nous +nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.</p> +<p>J'ai visité tous les monuments des environs; la colonne de +Pompée n'a +rien de fort extraordinaire; j'y ai trouvé cependant à +glaner. Elle +repose sur un massif construit de débris antiques, et j'ai +reconnu +parmi ces débris le cartouche de Psammétichus II. Je n'ai +pas négligé +l'inscription grecque qui dépend de la colonne, et sur laquelle +existent +encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera +cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants +cette +copie fidèle qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument +historique. J'ai visité plus souvent les obélisques de +Cléopâtre, +toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un <i>bon +cabal</i> (dénomination provençale). De ces deux +obélisques, celui qui est +debout a été donné au Roi par le pacha +d'Égypte, et j'espère qu'on +prendra les moyens nécessaires pour faire transporter cet +obélisque à +Paris. Celui qui est à terre appartient aux Anglais. J'ai +déjà copié et +fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hiéroglyphiques. +On en +aura donc, et pour la première fois, je puis le dire, un dessin +exact. +Ces deux obélisques, à trois colonnes de +caractères sur chaque face, ont +été primitivement érigés par le roi Moeris +devant le grand temple du +Soleil à Héliopolis. Les inscriptions latérales +sont de Sésostris, et +j'en ai découvert deux autres très-courtes, à la +face est, qui sont du +successeur de Sésostris. Ainsi, trois époques sont +marquées sur ces +monuments; le dé antique en granit rosé, sur lequel +chacun d'eux avait +été placé, existe encore; mais j'ai +vérifié, en faisant fouiller par mes +Arabes dirigés par notre architecte M. Bibent, que ce dé +repose sur un +socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.</p> +<p>C'est le 24 août, à huit heures du matin, que nous +avons été reçus par +le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec +beaucoup de soin dans le goût des palais de Constantinople; ces +édifices, de belle apparence, sont situés dans l'ancienne +île du Phare. +Nous nous y sommes rendus en corps, précédés de M. +Drovetti, tous +habillés au mieux, et les uns dans une calèche +attelée de deux beaux +chevaux conduits habilement à toute bride dans les rues +d'Alexandrie par +le cocher de M. Drovetti, et les autres montés sur des +ânes escortant la +calèche.</p> +<p>Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes +entrés +dans une vaste pièce remplie de fonctionnaires, et nous avons +été +immédiatement introduits dans une seconde salle, percée +à jour: dans un +de ses angles, entre deux croisées, était assise S.A., +dans un costume +fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa +taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de +gaîté qui surprend dans un personnage occupé de si +grandes choses. Ses +yeux ont une expression très-vive, et une magnifique barbe +blanche +couvre sa poitrine. S.A., après avoir demandé de nos +nouvelles, a bien +voulu nous dire que nous étions les bienvenus, et me questionner +ensuite +sur le plan de mon voyage. Je l'ai exposé sommairement, et j'ai +demandé +les firmans nécessaires; ils m'ont été +accordés sur-le-champ, avec deux +chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite +parlé des affaires de la Grèce, et nous a fait part de la +nouvelle du +jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livré à +des Grecs +introduits dans sa chambre par des soldats infidèles +soudoyés. Quoique +fort âgé, Ahmed s'est vigoureusement défendu, a +tué sept de ses +assassins, mais a succombé sous le nombre. Le vice-roi nous a +fait +donner ensuite le café, et nous avons pris congé de S.A., +qui nous a +accompagnés avec des saluts de main très-bienveillants. +C'est encore une +grâce de plus dont nous sommes redevables aux bontés +inépuisables de M. +Drovetti.</p> +<p>La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a +été reçue aussi +le lendemain, 25 août, par le vice-roi, présentée +par M. Rosetti, +consul-général de Toscane. Elle a reçu le +même accueil, les mêmes +promesses et la même protection. L'Égypte, disait S.A., +devait être pour +nous comme notre pays même; et je suis persuadé que le +vice-roi est +très-flatté de la confiance que nos gouvernements ont +mise dans son +caractère, en autorisant notre entreprise dans les circonstances +actuelles.</p> +<p>Je compte rester à Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps +est +nécessaire pour nos préparatifs. Les chaleurs du Caire, +et une maladie +assez bénigne qui y règne, baisseront en attendant. Le +Nil haussera en +même temps. J'ai déjà bu largement de ses eaux que +nous apporte le canal +construit par l'ordre du pacha, et nommé pour cela le <i>Mahmoudiéh.</i> +Le +fleuve sacré est en bon état; l'inondation est +assurée pour le pays bas; +deux coudées de plus suffiront pour le haut. Nous sommes +d'ailleurs ici +comme dans une contrée qui serait l'abrégé de +l'Europe, bien reçus et +fêtés par tous les consuls de l'Occident, qui nous +témoignent le plus +vif intérêt. Nous avons été tous +réunis successivement chez MM. Acerbi, +Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de +Suède et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Méchain, consul +de France à +Larnaka en Chypre, très-recommandable sous tous les rapports, et +l'un +des anciens de l'expédition française en Égypte.</p> +<p>Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des +grâces +infinies à la protection royale qui nous devance partout, et aux +soins +inépuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.</p> +<p>Je suis rempli de confiance dans les résultats de notre +voyage: +puissent-ils répondre aux voeux du gouvernement et à ceux +de nos amis! +Je ne m'épargnerai en rien pour y réussir. +J'écrirai de toutes les +villes égyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons +n'y +existent plus: je réserverai les détails sur les +magnificences de Thèbes +pour notre vénérable ami M. Dacier; ils seront +peut-être un digne et +juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits. +J'ai reçu les lettres de Paris de la fin de juillet par le <i>Nisus,</i> +arrivé en onze jours. Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DEUXIEME_LETTRE"></a> +<h2>DEUXIÈME LETTRE</h2> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Alexandrie, le 14 septembre 1828.</big><br> +</div> +<p>Mon départ pour le Caire est définitivement +arrêté pour demain, tous nos +préparatifs étant heureusement terminés, ainsi que +ce que je puis +appeler l'organisation de l'expédition, chacun ayant sa part +officielle +d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est chargé de la +santé +et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles, +ustensiles et engins; M. Lhôte, des finances; M. Gaëtano +Rosellini, du +mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et +un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme +à moi, +Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.</p> +<p>Deux bâtiments à voile nous porteront sur le Nil; l'un +est le plus grand +<i>maasch</i> du pays, et il a été monté par S.A. +Mehemed-Ali: je l'ai nommé +<i>l'Isis;</i> l'autre est une <i>dahabié,</i> où cinq +personnes logeront assez +commodément; j'en ai donné le commandement à M. +Duchesne, en survivance +du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller à la +chasse des +papillons dans le désert lybique. Cette <i>dahabié</i> a +reçu le nom +d'<i>Athyr:</i> nous voguerons ainsi sous les auspices des deux +déesses les +plus joviales du Panthéon égyptien. D'Alexandrie au +Caire, nous ne nous +arrêterons qu'à <i>Kérioun,</i> l'ancienne Chereus +des Grecs, et à +<i>Ssa-el-Hagar,</i> l'antique Saïs. Je dois ces politesses +à la patrie du +rusé Psammétichus et du brutal Apriès; enfin, je +verrai s'il reste +quelques débris de Siouph à <i>Saouafé,</i> +où naquit Amasis, et à Saïs, +quelques traces du collège où Platon et tant d'autres +Grecs <i>allèrent à +l'école.</i></p> +<p>Notre santé se soutient, et l'épreuve du climat +d'Alexandrie, qui est +une ville toute lybique, est d'un très-bon augure. Nous sommes +tous +enchantés de notre voyage, et heureux d'avoir +échappé aux dépêches +télégraphiques qui devaient nous retarder. Les +circonstances de mauvaise +apparence ont toutes tourné pour nous; quelques +difficultés inattendues +sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous +serons heureux partout.</p> +<p>Je viens à l'instant (huit heures du soir) de prendre +congé du vice-roi. +S.A. a été on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai +priée d'agréer notre +gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le +vice-roi a répondu que les princes chrétiens traitant ses +sujets avec +distinction, la réciprocité était pour lui un +devoir. Nous avons parlé +hiéroglyphes, et il m'a demandé une traduction des +inscriptions des +obélisques d'Alexandrie. Je me suis empressé de la lui +promettre, et +elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le +chancelier du consulat de France. S.A. a désiré savoir +jusqu'à quel +point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assuré +que nous +trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprimé ma +reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire +qu'il +les repoussait d'une manière fort aimable; ces bons musulmans +nous ont +traités avec une franchise qui nous charme. Adieu.</p> +<small><img style="width: 1000px; height: 1419px;" + alt="Plan des ruines de Saïs" title="Plan des ruines de Saïs" + src="images/045.png"></small><br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TROISIEME_LETTRE"></a> +<h2>TROISIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Au Caire, le 27 septembre 1828.</small></p> +<p>C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitté Alexandrie, +après +avoir arboré le pavillon de France. Nous avons pris le canal +nommé +<i>Mahmoudiéh</i>, auquel ont travaillé MM. Coste et +Masi; il suit la +direction générale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais +il fait beaucoup +moins de détours, et se rend plus directement au Nil, en passant +entre +le lac Maréotis, à droite, et celui d'<i>Edkou</i>, +à gauche. Nous +débouchâmes dans le fleuve, le 15 de très-bonne +heure, et je conçus dès +lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant +les +sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et +sont frappés de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert +d'arbres +de toute espèce, au-dessus desquels s'élèvent les +centaines de minarets +des nombreux villages qui sont dispersés sur cette terre de +prédilection. Ce spectacle est véritablement enchanteur, +et la renommée +de la fertilité de la campagne d'Égypte n'est point +exagérée.</p> +<p>Le fleuve est immense, et les rives en sont délicieuses. Nous +fîmes une +courte halte à <i>Fouah</i>, où nous arrivâmes +à midi. A sept heures et demie +du soir, nous dépassâmes <i>Désouk</i>; c'est le +lieu où le respectable Salt +a expiré il y a quelques mois. Le 16, à six heures du +matin, je trouvai, +en m'éveillant, le <i>maasch</i> amarré dans le +voisinage de <i>Ssa-el-Hagar</i>, +où j'avais recommandé d'aborder pour visiter les ruines +de Saïs, devant +lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (<i>Voyez la planche +N° 1.</i>)</p> +<p>Nos fusils sur l'épaule, nous gagnâmes le village qui +est à une +demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chassèrent en chemin, +et +firent lever deux chacals, qui s'échappèrent à +toutes jambes à travers +les coups de fusils. Nous nous dirigeâmes sur une grande enceinte +que +nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui +couvrait une partie des terrains, nous força de faire quelques +détours, +et nous passâmes sur une première <i>nécropole</i> +égyptienne, bâtie en +briques crues. Sa surface est couverte de débris de poterie, et +j'y +ramassai quelques fragments de figurines funéraires: la grande +enceinte +n'était abordable que par une porte forcée tout à +fait moderne. Je +n'essayerai point de rendre l'impression que j'éprouvai +après avoir +dépassé cette porte, et en trouvant sous mes yeux des +masses énormes de +80 pieds de hauteur, semblables à des rochers +déchirés par la foudre ou +par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette +immense circonvallation, et reconnus encore des constructions +égyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large +et 5 +d'épaisseur. C'était aussi une <i>nécropole,</i> +et cela nous expliqua une +chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs +momies les villes situées dans la Basse-Égypte, et loin +des montagnes. +Cette seconde nécropole de Saïs, dans les débris +colossaux de laquelle +on reconnaît encore plusieurs étages de petites chambres +funéraires (et +il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de +longueur, et près de 500 de large. Sur les parois de +quelques-unes des +chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait +à +renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits +<i>canopes</i>. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre +eux.</p> +<p>A droite et à gauche de cette nécropole existent deux +monticules, sur +l'un desquels nous avons trouvé des débris de granit +rose, de granit +gris, de beau grès rouge et de <i>marbre blanc,</i> dit de +Thèbes. Cette +dernière particularité intéressera +particulièrement notre ami Dubois, +qui a tant travaillé sur les matières employées +dans les monuments de +l'antiquité; des légendes de Pharaons sont +sculptées sur ce marbre +blanc, et j'en ai recueilli de beaux échantillons.</p> +<p>Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces +édifices sont +vraiment étonnantes. Le parallélogramme, dont les petits +côtés n'ont pas +moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de +tour. La hauteur de cette muraille peut être estimée +à 80 pieds, et son +épaisseur mesurée est de 54 pieds: on pourrait donc y +compter les +grandes briques par millions.</p> +<p>Cette circonvallation de géant me paraît avoir +renfermé les principaux +édifices sacrés de <i>Saïs</i>. Tous ceux dont il +reste des débris étaient +des <i>nécropoles</i>; et, d'après les indications +fournies par Hérodote, +l'enceinte que j'ai visitée renfermerait les tombeaux d'<i>Apriès</i> +et des +rois <i>saïtes</i> ses ancêtres. De l'autre +côté de ceux-ci serait le +monument funéraire de l'usurpateur <i>Amasis</i>. La partie de +l'enceinte, +vers le Nil, a pu aisément contenir le grand temple de +Néith, la grande +déesse de Saïs; et nous avons donné la chasse +à coups de fusil à des +chouettes, oiseau sacré de Minerve ou Néith, que les +médailles de Saïs +et celles d'Athènes sa fille portent pour armes parlantes. A +quelques +centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des +collines qui couvrent une troisième nécropole. Elle +était celle des gens +de qualité: on y a déjà fouillé, et j'y ai +vu un énorme sarcophage en +basalte vert, celui d'un gardien des temples sous <i>Psammétichus +II</i>. +M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la +dépense +serait trop considérable, et le monument n'est pas assez +important pour +la risquer. A mon retour en Basse-Égypte, je ferai faire des +fouilles +sur ce point-là et sur quelques autres, si l'état des +fonds me le +permet. Cette dernière remarque est importante; avec peu de +fonds on +peut faire beaucoup, et je serais affligé de quitter ce pays +sans avoir +pu assurer, à peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, +les +plus propres à enrichir nos collections royales et à +éclairer les +travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien +m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilité +incontestable.<br> +</p> +<p><img style="width: 950px; height: 1342px;" + alt="Plan des ruines de Saïs" title="Plan des ruines de Saïs" + src="images/050.png"><br> +</p> +<br> +<p>Cette première visite à Saïs ne sera pas la +dernière; je quittai ce +lieu, à six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous +passâmes +devant <i>Schabour</i>. Le 18, à neuf heures du matin, nous +fîmes halte à +<i>Nader</i>, où des Almèh nous donnèrent un +concert vocal et instrumental, +suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A +midi et demi, nous étions devant <i>Tharranéh</i>, +où je vis des monticules +de natron, transportés des lacs qui le produisent. Le soir, nous +dépassâmes <i>Mit-Salaméh</i>, triste village +assis dans le désert libyque; +et, faute de vent, nous passâmes une partie de la nuit sur la +rive +verdoyante du Delta, près du village d'<i>Aschmoun</i>. Le 19 au +matin, nous +vîmes enfin les Pyramides, dont on pouvait déjà +apprécier les masses, +quoique nous fussions à huit lieues de distance. A une heure +trois +quarts, nous arrivâmes au sommet du Delta (<i>Bathn-el-Bakarah</i>, +le +Ventre-de-la-Vache), à l'endroit même où le fleuve +se partage en deux +branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique, +et la largeur du Nil étonnante. A l'occident, les Pyramides +s'élèvent au +milieu des palmiers; une multitude de barques et de bâtiments se +croisent dans tous les sens; à l'orient, le village +très-pittoresque de +<i>Schoraféh</i>; dans la direction d'Héliopolis: le fond +du tableau est +occupé par le mont <i>Mokattam</i>, que couronne la citadelle +du Caire, et +dont la base est cachée par la forêt de minarets de cette +grande +capitale. A trois heures, nous vîmes le Caire plus distinctement: +c'est +là que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne +arrivée. +L'orateur était accompagné de deux camarades +habillés d'une façon +très-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariolés de +couleurs +tranchantes; des barbes et d'énormes moustaches d'étoupe +blanche; des +langes étroits, serrant et dessinant toutes les parties de leur +corps; +et chacun d'eux s'était ajusté d'énormes +accessoires en linge blanc +fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques, +figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs +d'ancien +style. Quelques minutes après, notre <i>maasch</i> donna sur un +banc de +sable, et fut arrêté tout court; nos matelots se +jetèrent au Nil pour le +dégager, en se servant du nom d'<i>Allah</i>, et bien plus +efficacement de +leurs larges et robustes épaules; la plupart de ces mariniers +sont des +Hercules admirablement taillés, d'une force étonnante, et +ressemblant, +quand ils sortent du fleuve, à des statues de bronze +nouvellement +coulées. Ce travail d'une demi-heure suffit pour dégager +le bâtiment. +Nous passâmes devant <i>Embabéh</i>, et après +avoir salué le champ de +bataille des Pyramides, nous abordâmes au port de <i>Boulaq</i>, +à cinq +heures précises. La journée du 20 se passa en +préparatifs de départ pour +le Caire, et plusieurs convois d'ânes et de chameaux +transportèrent en +ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais +fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et +enfourchant nos ânes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je +partis +pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman +était avec moi, et toute la jeunesse paradait à ma suite: +je m'aperçus +que cela ne déplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: <i>Fransaouï</i> +(Français) avec une certaine satisfaction.</p> +<p>Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-là et le +lendemain +étaient ceux de la fête que les musulmans +célébraient pour la naissance +du Prophète. La grande et importante place d'<i>Ezbékiéh</i>, +dont +l'inondation occupe le milieu, était couverte de monde entourant +les +baladins, les danseuses, les chanteuses, et de très-belles +tentes sous +lesquelles on pratiquait des actes de dévotion. Ici, des +musulmans assis +lisaient en cadence des chapitres du Coran; là, trois cents +dévots, +rangés en lignes parallèles, assis, mouvant incessamment +le haut de leur +corps en avant et en arrière comme des poupées à +charnière, chantaient +en choeur, <i>Là Ilâh ill Allâh</i> (Il n'y a point +d'autre dieu que Dieu); +plus loin, cinq cents énergumènes, debout, rangés +circulairement et se +sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de +leur +poitrine épuisée, le nom d'<i>Allah</i>, mille fois +répété, mais d'un ton si +sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus +infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs +du Tartare. A côté de ces religieuses +démonstrations, circulaient les +musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes +de +tout genre étaient en pleine activité: ce mélange +de jeux profanes et de +pratiques religieuses, joint à l'étrangeté des +figures et à l'extrême +variété des costumes, formait un spectacle infiniment +curieux, et que je +n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversâmes une +partie de +la ville pour gagner notre logement.</p> +<p>On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort +bien; et +ces rues de 8 à 10 pieds de largeur, si décriées, +me paraissent +parfaitement bien calculées pour éviter la trop grande +chaleur. Sans +être pavées, elles sont d'une propreté fort +remarquable. Le Caire est +une ville tout à fait monumentale; la plus grande partie des +maisons est +en pierre, et à chaque instant on y remarque des portes +sculptées dans +le goût arabe; une multitude de mosquées, plus +élégantes les unes que +les autres, couvertes d'arabesques du meilleur goût, et +ornées de +minarets admirables de richesse et de grâce, donnent à +cette capitale un +aspect imposant et très-varié. Je l'ai parcourue dans +tous les sens, et +je découvre chaque jour de nouveaux édifices que je +n'avais pas encore +soupçonnés. Grâces à la dynastie des <i>Thouloumides</i>, +aux califes +<i>Fathimites</i>, aux sultans <i>Ayoubites</i> et aux mamelouks <i>Baharites</i>, +le +Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie +ait détruit ou laissé détruire en +très-grande partie les délicieux +produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes +premières +dévotions dans la mosquée de <i>Thouloum</i>, +édifice du IXe siècle, modèle +d'élégance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, +quoique à +moitié ruiné. Pendant que j'en considérais la +porte, un vieux <i>cheïk</i> me +fit proposer d'entrer dans la mosquée: j'acceptai avec +empressement, +et, franchissant lestement la première porte, on m'arrêta +tout court à +la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; +j'avais +des bottes, mais j'étais sans bas; la difficulté +était pressante. Je +quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir à mon janissaire pour +envelopper mon pied droit, un autre mouchoir à mon domestique +nubien +Mohammed, pour mon pied gauche, et me voilà sur le parquet en +marbre de +l'enceinte sacrée; c'est sans contredit le plus beau monument +arabe qui +reste en Égypte. La délicatesse des sculptures est +incroyable, et cette +suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai +ici ni des autres mosquées, ni des tombeaux des califes et des +sultans +mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus +magnifique +encore que la première; cela me mènerait trop loin, et +c'en est assez de +la vieille Égypte, sans m'occuper de la nouvelle.</p> +<p>Lundi 22 septembre, je montai à la citadelle du Caire, pour +rendre +visite à Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus +estimés +par le vice-roi. Il me reçut fort agréablement, causa +beaucoup avec moi +sur les monuments de la Haute-Égypte, et me donna quelques +conseils pour +les étudier plus à l'aise. En sortant de chez le +gouverneur, je +parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs énormes +de grès, +portant un bas-relief où est figuré le roi <i>Psammétichus +II</i>, faisant la +dédicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres +blocs +épars, et qui ont appartenu au même monument de Memphis +d'où ces +pierres ont été apportées, m'ont offert une +particularité fort curieuse. +Chacune de ces pierres, parfaitement dressées et +taillées, porte une +<i>marque</i> constatant sous quel roi le bloc a été +tiré de la carrière; la +légende royale, accompagnée d'un titre qui fait +connaître la destination +du bloc pour Memphis, est gravée dans une aire carrée et +creuse. J'ai +recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: <i>Psammétichus +II</i>, +<i>Apriès</i>, son fils, et <i>Amasis</i>, successeur de ce +dernier: ces trois +légendes nous donnent donc la durée de la construction de +l'édifice dont +ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais +royal du fameux <i>Salahh-Eddin</i> (le sultan Saladin), le chef de la +dynastie des Ayoubites; un incendie a dévoré les toits, +il y a quatre +ans, et, depuis quelques mois, on démolit parfois ce qui reste +de ce +grand et beau monument: j'ai pu reconnaître une salle +carrée, la +principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rosé, +portant +encore les traces de la dorure épaisse qui couvrait leur +fût, sont +debout, et leurs énormes chapiteaux de sculpture arabe, +imitation +grossière de vieux chapiteaux égyptiens, sont +entassés sur les +décombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutés +à ces colonnes +grecques ou romaines, sont tirés de blocs de granit +enlevés aux ruines +de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures +hiéroglyphiques: j'ai même trouvé sur l'un d'entre +eux, à la partie qui +joignait le fût à la colonne, un bas-relief +représentant le roi +<i>Nectanèbe</i>, faisant une offrande aux dieux. Dans une de +mes courses à +la citadelle, où je suis allé plusieurs fois pour faire +dessiner les +débris égyptiens, j'ai visité le fameux <i>puits +de Joseph</i>, c'est-à-dire +le puits que le grand <i>Saladin</i> (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait +creuser +dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai +vu aussi la ménagerie du pacha, consistant en un lion, deux +tigres et un +éléphant; je suis arrivé trop tard pour voir +l'hippopotame vivant: la +pauvre bête venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant +sa +sieste sans précaution; mais j'en ai vu la peau empaillée +à la turque, +et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai +visité +avant-hier <i>Mahammed-Bey</i>, defterdar (trésorier) du pacha. +Il m'a fait +montrer la maison qu'il construit à Boulaq sur le Nil, et dans +les +murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, <i>d'assez +beaux bas-reliefs égyptiens</i>, venant de Sakkarah; c'est un +pas fort +remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renommé +pour son +opposition à la réforme.</p> +<p>J'ai trouvé ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, +et, parmi les +étrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Félix, +Anglais, qui +s'occupent beaucoup d'hiéroglyphes, et qui me comblent de +bontés. Je +n'ai encore fait aucune acquisition; je présume que notre +arrivée a fait +hausser le prix des antiquités; mais cela ne peut durer +longtemps. Je +pars demain ou après pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire +cette +année; nous débarquerons près de <i>Mit-Rahinéh</i> +(le centre des ruines de +la vieille ville), où je m'établirai; je pousserai de +là des +reconnaissances sur <i>Sakkarah, Dahschour</i> et toute la plaine de +<i>Memphis</i>, jusqu'aux grandes pyramides de <i>Giséh</i>, +d'où j'espère dater +ma prochaine lettre. Après avoir couru le sol de la seconde +capitale +égyptienne, je mets le cap sur Thèbes, où je serai +vers la fin +d'octobre, après m'être arrêté quelques +heures à Abydos et à Dendérah. +Ma santé est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il +est vrai +que je suis un homme tout nouveau: ma tête rasée est +couverte d'un +énorme turban; je suis complètement habillé +à la turque, une belle +moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend à mon +côté; ce +costume est très-chaud, et c'est justement ce qui convient en +Égypte; on +y sue à plaisir et l'on s'y porte de même. Les Arabes me +prennent +partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la +parole à celle des habits; je débrouille mon arabe, et +à force de +jargonner, on ne me prendra plus pour un débutant. J'ai +déjà recueilli +des coquilles du Nil pour M. de Férussac ... J'attends +impatiemment des +lettres de Paris ... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="QUATRIEME_LETTRE"></a> +<h2>QUATRIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Sakkarah, le 5 octobre 1828.</small></p> +<p>Nous sommes restés au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir +du même +jour nous avons couché dans notre <i>maasch</i>, afin de mettre +à la voile le +lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. +Le +1er octobre, nous passâmes la nuit devant le village de <i>Massarah</i>, +sur +la rive orientale du Nil, et le lendemain, à six heures du +matin, nous +courûmes la plaine pour atteindre de grandes carrières que +je voulais +visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposée, et +précisément en +face, doit être sortie de leurs vastes flancs. La journée +fut +excessivement pénible; mais je visitai presque une à une +toutes les +cavernes dont le penchant de la montagne de <i>Thorrah</i> est +criblé. J'ai +constaté que ces carrières de beau calcaire blanc ont +été exploitées à +toutes les époques, et j'ai trouvé: 1° une +inscription datée du mois de +Paophi de l'an IV <i>de l'empereur Auguste;</i> 2° une seconde +inscription de +l'an VII, même mois, d'un Ptolémée, qui doit +être <i>Soter Ier</i>, puisqu'il +n'y a pas de surnom; 3° une inscription de l'an II du roi <i>Acoris</i>, +l'un +des insurgés contre les Perses; enfin, deux de ces +carrières et les plus +vastes ont été ouvertes l'an XXII du roi <i>Amosis</i>, +le père de la +dix-huitième dynastie, comme portent textuellement deux belles +stèles +sculptées à même dans le roc, à +côté des deux entrées. Ces mêmes +stèles +indiquent aussi que les pierres de cette carrière ont +été employées aux +constructions des temples de <i>Phtha</i>, d'<i>Apis</i> et d'<i>Ammon</i>, +à Memphis, +et cette indication donne la date de ces mêmes temples bien +connus de +l'antiquité. J'ai trouvé aussi, dans une autre +carrière, pour l'époque +pharaonique, deux monolithes tracés à l'encre rouge sur +les parois, avec +une finesse extrême et une admirable sûreté de main: +la corniche de l'un +de ces monolithes, qui n'ont été que mis en projet, sans +commencement +d'exécution, porte le prénom et le nom propre de <i>Psammétichus +Ier</i>. +Ainsi, les carrières de la montagne arabique, entre <i>Thorrah</i> +et +<i>Massarah</i>, ont été exploitées sous les +Pharaons, les Perses, les +Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela +tient +à leur voisinage des capitales successives de l'Égypte, <i>Memphis, +Fosthat</i> et le <i>Caire</i>. Rentrés le soir dans nos +vaisseaux, comme les +Grecs venant de livrer un assaut à la ville de Troie, mais plus +heureux +qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre à +la voile +pour <i>Bédréchéin</i>, village situé +à peu de distance, sur le bord +occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes +pour +l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; +passé le +village de <i>Bédréchéin</i>, qui est à un +quart d'heure dans les terres, on +s'aperçoit qu'on foule le sol antique d'une grande cité, +aux blocs de +granit dispersés dans la plaine, et à ceux qui +déchirent le terrain et +se font encore jour à travers les sables, qui ne tarderont pas +à les +recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de <i>Mit-Rahinéh</i>, +s'élèvent deux longues collines parallèles, qui +m'ont paru être les +éboulements d'une enceinte immense, construite en briques crues +comme +celle de Saïs, et renfermant jadis les principaux édifices +sacrés de +Memphis. C'est dans l'intérieur de cette enceinte que nous avons +vu le +grand colosse exhumé par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner +ce +monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus +agréablement surpris de trouver un magnifique morceau de +sculpture +égyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, +n'a pas +moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombé la +face +contre terre, ce qui a conservé le visage parfaitement intact. +Sa +physionomie suffit pour me le faire reconnaître comme une statue +de +Sésostris, car c'est en grand le portrait le plus fidèle +du beau +Sésostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de +la +ceinture, confirmèrent mon idée, et il n'est plus douteux +qu'il existe, +à Turin et à Memphis, deux <i>portraits</i> du plus +grand des Pharaons. J'ai +fait dessiner cette tête avec un soin extrême, et relever +toutes les +légendes. Ce colosse n'était point seul; et si j'obtiens +des fonds +spéciaux pour des fouilles en grand à Memphis, je puis +répondre, en +moins de trois mois, de peupler le Musée du Louvre de statues +des plus +riches matières et du plus grand intérêt pour +l'histoire. Ce colosse, +devant lequel sont de grandes substructions calcaires, était, +selon +toute apparence, placé devant une grande porte et devait avoir +des +pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le +temps me manquera. Un peu plus loin et sur le même axe, existent +encore +de petits colosses du même Pharaon, en granit rosé, mais +en fort mauvais +état. C'était encore une porte.</p> +<p>Au nord du colosse exista un temple de Vénus (<i>Hathôr</i>), +construit en +calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du côté de +l'orient: j'ai +continué des fouilles commencées par Caviglia; le +résultat a été de +constater dans cet endroit même l'existence d'un temple +orné de +colonnes-pilastres accouplées et en granit rosé, et +dédié à <i>Phtha</i> et à +<i>Hathôr</i> (Vulcain et Vénus), les deux grandes +divinités de Memphis, par +Rhamsès le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du +côté de +l'est, une vaste nécropole semblable à celle que j'ai +reconnue à Saïs.</p> +<p>C'est le 4 octobre que je suis venu camper à <i>Sakkarah</i>, +car nous sommes +sous la tente; une d'elles est occupée par nos domestiques; tous +les +soirs, sept ou huit Bédouins choisis d'avance font la garde de +nuit et +les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand +on +les traite en hommes.</p> +<p>J'ai visité ici, à Sakkarah, la plaine des momies, +l'ancien cimetière +de Memphis, parsemé de pyramides et de tombeaux violés. +Cette localité, +grâce à la rapace barbarie des marchands +d'antiquités, est presque tout +à fait nulle pour l'étude: les tombeaux ornés de +sculptures sont, pour +la plupart, dévastés, ou recomblés après +avoir été pillés. Ce désert est +affreux; il est formé par une suite de petits monticules de +sable +produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsemé +d'ossements humains, débris des vieilles +générations. Deux tombeaux +seuls ont attiré notre attention, et m'ont +dédommagé du triste aspect de +ce champ de désolation. J'ai trouvé, dans l'un d'eux, une +série +d'oiseaux sculptés sur les parois, et accompagnés de +leurs noms en +hiéroglyphes; cinq espèces de gazelles avec leurs noms; +et enfin +quelques scènes domestiques, telles que l'action de traire le +lait, deux +cuisiniers exerçant leur art, etc. Nos portefeuilles se +grossissent du +fruit de ces découvertes ... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="CINQUIEME_LETTRE"></a> +<h2>CINQUIÈME LETTRE</h2> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Au pied des pyramides de +Gizéh, le 8 octobre 1828.</big><br> +</div> +<p>J'ai transporté mon camp et mes pénates à +l'ombre des grandes pyramides, +depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du +monde, sept chameaux et vingt ânes ont transporté nous et +nos bagages à +travers le désert qui sépare les pyramides +méridionales de celles de +Gizéh, les plus célèbres de toutes, et qu'il me +fallait voir enfin avant +de partir pour la Haute-Égypte. Ces merveilles ont besoin +d'être +étudiées de près pour être bien +appréciées; elles semblent diminuer de +hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant +les blocs +de pierre dont elles sont formées qu'on a une idée juste +de leur masse +et de leur immensité. Il y a peu à faire ici, et +lorsqu'on aura copié +des scènes de la vie domestique, sculptées dans un +tombeau voisin de la +deuxième pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront +nous +prendre à Gizéh, et nous cinglerons à force de +voiles pour la +Haute-Égypte, mon véritable +quartier-général. Thèbes est là, et on y +arrive toujours trop tard. +</p> +<p>Sauf un peu de fatigue de la journée d'hier, nous nous +portons fort +bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="SIXIEME_LETTRE"></a> +<h2>SIXIEME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>A Béni-Hassau, le 5; et +à Monfaloutli, le 8 novembre +1828.</small></p> +<p>Je comptais être à Thèbes le 1er novembre; voici +déjà le 5, et je me +trouve encore à <i>Béni-Hassan</i>. C'est un peu la +faute de ceux qui ont +déjà décrit les hypogées de cette +localité, et en ont donné une si mince +idée. Je comptais expédier ces grottes en une +journée; mais elles en ont +pris quinze, sans que j'en éprouve le moindre regret; je vais +reprendre +mon récit de plus haut.</p> +<p>Ma dernière lettre était datée des grandes +pyramides, où je suis, resté +campé trois jours, non pour ces masses énormes et de si +peu d'effet +lorsqu'on les voit de près, mais pour l'examen et le +dépouillement des +grottes sépulcrales creusées dans le voisinage. Une, +entre autres, celle +d'un certain <i>Eimaï</i>, nous a fourni une série de +bas-reliefs +très-curieux pour la connaissance des arts et métiers de +l'ancienne +Égypte, et je dois donner un soin très-particulier +à la recherche des +monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands +tableaux de bataille des palais de Thèbes. J'ai trouvé +autour des +pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands +personnages, mais peu d'inscriptions d'un très-grand +intérêt.</p> +<p>Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et +gagner notre ancien campement de Sakkarah, à travers le +désert, et de là +notre <i>flotte</i>, mouillée à <i>Bédréchéin</i>, +où nous arrivâmes le soir même, +grâce à nos infatigables baudets et aux chameaux qui +portaient tout +notre bagage. Nous mîmes à la voile pour la +Haute-Égypte, et ce ne fut +que le 20 octobre, après avoir éprouvé tout +l'ennui du calme plat et du +manque total de vent du nord, que nous arrivâmes à <i>Miniéh</i>, +d'où je fis +partir tout de suite, après une visite à la filature de +coton, montée en +machines européennes, et après l'achat de quelques +provisions +indispensables. On se dirigea sur <i>Saouadéh</i> pour voir un +hypogée grec +d'ordre <i>dorique</i>, déjà décrit. De là +nous cinglâmes vers +<i>Zaouyet-el-Maiétin</i>, où nous fûmes rendus le +20 même au soir; là +existent quelques hypogées décorés de bas-reliefs +relatifs à la vie +domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait +d'intéressant, et nous ne les quittâmes que le 23 au soir, +pour courir à +<i>Béni-Hassan</i> à la faveur d'une bourrasque, à +laquelle nous dûmes d'y +arriver le même jour vers minuit.</p> +<p>A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens étant +allés, en +éclaireurs, visiter les grottes voisines, rapportèrent +qu'il y avait +peu à faire, vu que les peintures étaient à peu +près effacées. Je montai +néanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogées, et +je fus +agréablement surpris de trouver une étonnante +série de peintures +parfaitement visibles jusque dans leurs moindres détails, +lorsqu'elles +étaient mouillées avec une éponge, et qu'on avait +enlevé la croûte de +poussière fine qui les recouvrait et qui avait donné le +change à nos +compagnons. Dès ce moment on se mit à l'ouvrage, et par +la vertu de nos +échelles et de l'admirable éponge, la plus belle +conquête que +l'industrie humaine ait pu faire, nous vîmes se dérouler +à nos yeux la +plus ancienne série de peintures qu'on puisse imaginer, toutes +relatives +à la vie civile, aux arts et métiers, et ce qui +était neuf, à la <i>caste +militaire</i>. J'ai fait, dans les deux premiers hypogées, une +moisson +immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les +deux tombes les plus reculées vers le nord; ces deux +hypogées, dont +l'architecture et quelques détails intérieurs ont +été mal reproduits, +offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux +voisins), que la porte de l'hypogée est +précédée d'un portique taillé à +jour dans le roc, et formé de colonnes qui ressemblent, à +s'y méprendre +à la première vue, au <i>dorique</i> grec de Sicile et +d'Italie. Elles sont +cannelées, à base arrondie, et presque toutes d'une belle +proportion. +L'intérieur des deux derniers hypogées était ou +est encore soutenu par +des colonnes semblables: nous y avons tous vu le véritable type +du vieux +<i>dorique grec</i>, et je l'affirme sans craindre d'établir mon +opinion sur +des monuments du temps romain, car ces deux hypogées, les plus +beaux de +tous, portent leur date et appartiennent au règne d'<i>Osortasen</i>, +deuxième roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par +conséquent remontent +au IXe siècle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux +portiques, encore intact, celui de l'hypogée d'un chef +administrateur +des terres orientales de l'Heptanomide, nommé <i>Néhôthph</i>, +est composé de +ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les +beaux temples grecs-doriques.</p> +<p>Les peintures du tombeau de <i>Néhôthph</i> sont de +véritables <i>gouaches</i>, +d'une finesse et d'une beauté de dessin fort remarquables: c'est +ce que +j'ai vu de plus beau jusqu'ici en Égypte; les animaux, +quadrupèdes, +oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de <i>vérité</i>, +que les copies coloriées que j'en ai fait prendre ressemblent +aux +gravures coloriées de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: +nous +aurons besoin de l'affirmation des quatorze témoins qui les ont +vues, +pour qu'on croie en Europe à la fidélité de nos +dessins, qui sont d'une +exactitude parfaite.</p> +<p>C'est dans ce même hypogée que j'ai trouvé un +tableau du plus haut +intérêt: il représente quinze prisonniers, hommes, +femmes ou enfants, +pris par un des fils de <i>Néhôthph</i>, et +présentés à ce chef par un scribe +royal, qui offre en même temps une feuille de papyrus, sur +laquelle est +relatée la date de la prise, et le nombre des captifs, qui +était de +trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute +particulière, à nez aquilin pour la plupart, +étaient blancs +comparativement aux Égyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en +jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la <i>couleur de chair</i>. +Les +hommes et les femmes sont habillés d'étoffes +très-riches, peintes +(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames +grecques +sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la +chaussure des femmes captives peintes à <i>Béni-Hassan</i> +ressemblent à +celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouvé sur la +robe d'une +d'elles l'ornement enroulé si connu sous le nom de <i>grecque</i>, +peint en +rouge, bleu et noir, et tracé verticalement. Ces détails +piqueront la +curiosité et réveilleront l'intérêt de nos +archéologues et celui de +notre ami M. Dubois, que j'ai regretté, ici plus qu'ailleurs, de +n'avoir +pas à mes côtés, parce que notre opinion sur +l'avancement de l'art en +Égypte y trouve des preuves <i>archi-authentiques</i>. Les +hommes captifs, à +barbe pointue, sont armés d'arcs et de lances, et l'un d'entre +eux tient +en main une <i>lyre grecque</i> de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je +le +crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure, +voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de +leurs +habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe +siècle +avant J.-C., peints avec fidélité par des mains +égyptiennes. J'ai fait +copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute +particulière: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original.</p> +<p>Les quinze jours passés à <i>Béni-Hassan</i> +ont été monotones, mais +fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypogées +dessiner, +colorier et écrire, en donnant une heure au plus à un +modeste repas, +qu'on nous apportait des barques, pris à terre sur le sable, +dans la +grande salle de l'hypogée, d'où nous apercevions, +à travers les colonnes +en <i>dorique primitif</i>, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; +le +soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du +repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le +lendemain.</p> +<p>Cette vie de tombeaux a eu pour résultat un portefeuille de +dessins +parfaitement faits et d'une exactitude complète, qui +s'élèvent déjà à +plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon +voyage +d'Égypte serait déjà bien rempli, à +l'architecture près, dont je ne +m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas été +visités ou connus. Voici +un <i>petit crayon</i> de mes conquêtes: cette note sera +divisée par +matières, alphabétiquement rangées comme l'est mon +portefeuille pendant +le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins déjà +faits, et de +pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du même +genre.</p> +<p>1° AGRICULTURE.—Dessins représentant le labourage avec +les boeufs ou à +bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les béliers, +et non +par les <i>porcs</i>, comme le dit Hérodote; cinq sortes de +charrues; le +piochage, la moisson du blé; la moisson du lin; la mise en +gerbes de ces +deux espèces de plantes; la mise en meule, le battage, le +mesurage, le +dépôt en grenier; deux dessins de grands greniers sur des +plans +différents; le lin transporté par des ânes; une +foule d'autres travaux +agricoles, et entre autres la récolte du lotus; la culture de la +vigne, +la vendange, son transport, l'égrenage, le pressoir de deux +espèces, +l'un à force de bras et l'autre à mécanique, la +mise en bouteilles ou +jarres, et le transport à la cave; la fabrication du vin cuit, +etc.; la +culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la +culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux +suivants, avec légendes hiéroglyphiques explicatives; +plus l'<i>intendant +de la maison des champs</i> et ses secrétaires.</p> +<p>2° ARTS ET MÉTIERS.—Collection de tableaux, pour la +plupart coloriés, +afin de bien déterminer la nature des objets, et +représentant: le +sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le +peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre +peignant un tableau, avec son <i>chevalet</i>; des <i>scribes</i> et +commis aux +écritures de toute espèce; les ouvriers des +carrières transportant des +blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les opérations; les +<i>marcheurs</i> pétrissant la terre avec les pieds, d'autres +avec les mains; +la mise de l'argile en cône, le cône placé sur le +tour; le potier +faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la première <i>cuite</i> +au four, +la seconde au séchoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de +cannes, +d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de +meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou +maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles à +divers +métiers; le verrier et toutes ses opérations; +l'orfèvre, le bijoutier, +le forgeron.</p> +<p>3° CASTE MILITAIRE.—L'éducation de la caste militaire et +tous ses +exercices gymnastiques, représentés en plus de deux cents +tableaux, où +sont retracées toutes les poses et attitudes que peuvent prendre +deux +habiles lutteurs, attaquant, se défendant, reculant, +avançant, debout, +renversés, etc.; on verra par là si l'art égyptien +se contentait de +figures de profil, les jambes unies et les bras collés contre +les +hanches. J'ai copié toute cette curieuse série de +militaires nus, +luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures représentant +des +soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un siège, +la +<i>tortue</i> et le <i>bélier</i>, les punitions militaires, un +champ de bataille, +et les préparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication +des +lances, javelots, arcs, flèches, massues, haches d'armes, etc.</p> +<p>4° CHANT, MUSIQUE ET DANSE.—Un tableau représentant un +concert vocal et +instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est +secondé par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq +femmes, +et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opéra +tout +entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de <i>flûte +traversière</i>, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des +danseurs +faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin, +une collection très-curieuse de dessins représentant les +danseuses (ou +filles publiques de l'ancienne Égypte), dansant, chantant, +jouant à la +paume, faisant divers tours de force et d'adresse.</p> +<p>5° Un nombre considérable de dessins représentant +l'ÉDUCATION DES +BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espèce, les vaches, +les +veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les +chevriers, les gardeurs d'ânes, les bergers et leurs moutons; des +scènes +relatives à l'art vétérinaire; enfin la +basse-cour, comprenant +l'éducation d'une foule d'espèces d'oies et de canards, +et celle d'une +espèce de cigogne qui était domestique dans l'ancienne +Égypte.</p> +<p>6° Une première base du recueil ICONOGRAPHIQUE, +comprenant les +<i>portraits</i> des rois égyptiens et de grands personnages. Ce +portefeuille +sera complété en Thébaïde.</p> +<p>7º Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.—On +y +remarque la <i>mourre</i>, le jeu de la <i>paille</i>, une sorte de <i>main-chaude</i>, +le <i>mail</i>, le jeu de <i>piquets plantés en terre</i>, +divers jeux de force; +la chasse à la bête fauve, un tableau représentant +une grande chasse +dans le désert, et où sont figurées quinze +à vingt espèces de +quadrupèdes; tableaux représentant le retour de la +chasse; le gibier est +porté mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux +représentent la chasse +des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et +gouaché avec toutes les couleurs et le faire de l'original; +enfin, le +dessin en grand des divers piéges pour prendre les oiseaux; ces +instruments de chasse sont peints isolément dans quelques +hypogées; +plusieurs tableaux relatifs à la pêche: 1° la +pêche à la ligne; 2° à la +ligne avec canne; 3° au trident ou au <i>bident</i>; 4° au +filet; plus la +préparation des poissons, etc.</p> +<p>8º JUSTICE DOMESTIQUE.—J'ai réuni sous ce titre une +quinzaine de +dessins de bas-reliefs représentant des délits commis par +des +domestiques; l'arrestation du prévenu, son accusation, sa +défense, son +jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et +l'exécution, qui se borne à la bastonnade, dont +procès-verbal est remis, +avec le corps du procès, entre les mains du maître par +l'intendant de la +maison.</p> +<p>9° LE MÉNAGE.—J'ai réuni dans cette série, +déjà fort nombreuse, tout ce +qui se rapporte à la vie privée ou intérieure. Ces +dessins fort curieux +représentent: 1° diverses maisons égyptiennes, plus +ou moins +somptueuses; 2° les vases de diverses formes, ustensiles et +meubles, le +tout colorié, parce que les couleurs indiquent invariablement la +matière; 3° un superbe palanquin; 4° des espèces +de chambres à portes +battantes, portées sur un traîneau et qui ont servi de <i>voitures</i> +aux +anciens grands personnages de l'Égypte; 5° les singes, chats +et chiens +qui faisaient partie de la maison, ainsi que des <i>nains</i> et +autres +individus mal conformés, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., +servaient à +désopiler la rate des seigneurs égyptiens, aussi bien +que, 1500 ans +après, celle de nos vieux barons d'Europe; 6° les officiers +d'une grande +maison, intendants, scribes, etc.; 7° les domestiques portant les +provisions de bouche de toute espèce; les servantes apportant +aussi +divers comestibles; 8° la manière de tuer les boeufs et de +les dépecer +pour le service de la maison; 9° une suite de dessins +représentant des +<i>cuisiniers</i> préparant des mets de diverses sortes; +10º enfin, les +domestiques portant les mets préparés à la table +du maître.</p> +<p>10º MONUMENTS HISTORIQUES.—Ce recueil contient toutes les +inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des +légendes royales, avec une date exprimée, que j'ai vus +jusqu'ici.</p> +<p>11° MONUMENTS RELIGIEUX.—Toutes les images des +différentes divinités, +dessinées en grand et coloriées d'après les plus +beaux bas-reliefs. Ce +recueil s'accroîtra prodigieusement à mesure que +j'avancerai dans la +Thébaïde.</p> +<p>12° NAVIGATION.—Recueil de dessins représentant la +construction des +bâtiments et barques de diverses espèces, et les jeux des +mariniers, +tout à fait analogues aux joûtes qui ont lieu sur la Seine +dans les +grands jours de fête.</p> +<p>13° Enfin ZOOLOGIE.—Une suite de <i>quadrupèdes</i>, d'<i>oiseaux</i>, +de +<i>reptiles</i>, d'<i>insectes</i> et de <i>poissons</i>, +dessinés et coloriés avec +<i>toute fidélité</i> d'après les bas-reliefs +peints ou les peintures les +mieux conservées. Ce recueil, qui compte déjà +près de deux cents +individus, est du plus haut intérêt: les oiseaux sont +magnifiques, les +poissons peints dans la dernière perfection, et on aura par +là une idée +de ce qu'était un hypogée égyptien un peu +soigné. Nous avons déjà +recueilli le dessin de plus de quatorze espèces +différentes de <i>chiens</i> +de garde ou de chasse, depuis le <i>lévrier</i> jusqu'au <i>basset +à jambes +torses</i>; j'espère que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me +sauront +gré de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle +égyptienne en aussi bon +ordre.</p> +<p>J'espère compléter et étendre dignement ces +diverses séries, puisque je +n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument égyptien; les +grands +édifices ne commencent en effet qu'à Abydos, et je n'y +serai que dans +dix jours.</p> +<p>J'ai passé, le coeur serré, en face d'<i>Aschmounéin</i>, +en regrettant son +magnifique portique détruit tout récemment; hier, <i>Antinoé</i> +ne nous a +plus montré que des débris; tous ses édifices ont +été démolis; il ne +reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.</p> +<p>Je me suis consolé un peu de la perte de ces monuments, en en +retrouvant +un fort intéressant et dont personne n'a parlé jusqu'ici. +Nous avons +reconnu, dans une vallée déserte de la montagne arabique, +vis-à-vis +<i>Béni-Hassan-el-Aamar</i>, un petit temple creusé dans +le roc, dont la +décoration, commencée par <i>Thouthmosis IV</i>, a +été continuée par +<i>Mandoueï</i> de la XVIIIe dynastie; ce temple, orné de +beaux bas-reliefs +coloriés, est dédié à la déesse <i>Pascht</i> +ou <i>Pépascht</i>, qui est la +<i>Bubastis</i> des Grecs et la <i>Diane</i> des Romains; les +géographes nous ont +indiqué à <i>Béni-Hassan</i> la position +nommée <i>Speos Artemidos</i> (la Grotte +de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple, +creusé dans le roc (le spéos de la déesse); et ce +monument, qui ne +présente en scène que des images de <i>Bubastis</i>, la +Diane égyptienne, est +cerné par divers hypogées de <i>chats sacrés</i> +(l'animal de Bubastis); +quelques-uns sont creusés dans le roc, un, entre autres, +construit sous +le règne d'<i>Alexandre</i>, fils d'Alexandre le Grand. Devant +le temple, +sous le sable, est un grand <i>banc</i> de momies de chats +pliés dans des +nattes et entremêlés de quelques chiens; plus loin, entre +la vallée et +le Nil, dans la plaine déserte, sont deux très-grands +entrepôts de +momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.</p> +<p>Cette nuit j'arriverai à <i>Osiouth</i> (Lycopolis), et +demain je remettrai +cette lettre aux autorités locales pour qu'elle soit +envoyée au Caire, +de là à Alexandrie, et de là enfin en Europe; +puisse-t-elle être mieux +dirigée que les vôtres! car je n'ai rien reçu +d'Europe depuis mon départ +de Toulon. Ma santé se soutient, et j'espère que le bon +air de Thèbes +m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="SEPTIEME_LETTRE"></a> +<h2>SEPTIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small><small></small>Thèbes, le +24 novembre 1828.</small></p> +<p>Ma dernière lettre datée de <i>Béni-Hassan</i>, +continuée en remontant le Nil +et close à <i>Osiouth</i>, a dû en partir du 10 au 12 de +ce mois; elle +parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement +que celles qui, depuis mon départ de France, m'ont +été adressées par +ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reçu aucune! C'est +hier +seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt +l'Égypte, +que j'ai appris que le Dr Pariset y était aussi arrivé et +qu'il se +trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour +cela sur ma famille. S'il en était autrement, et que je fusse +tranquille +sur la santé de tous les miens, je serais le plus heureux des +hommes; +car enfin je suis au centre de la vieille Égypte, et ses plus +hautes +merveilles sont à quelques toises de ma barque. Voici d'abord la +suite +de mon itinéraire.</p> +<p>C'est le 10 novembre que je quittai <i>Osiouth</i>, après +avoir visité ses +hypogées parfaitement décrits par MM. Jollois et +Devilliers, dont je +reconnais chaque jour à Thèbes l'extrême +exactitude. Le 11 au matin nous +passâmes devant <i>Qaou-el-Kebir</i> (Antaeopolis), et mon +maasch traversa à +pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a complètement +englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines +d'<i>Akhmin</i> (celles de Panopolis) reçurent ma visite le 12, +et je fus +assez heureux pour y trouver un bloc sculpté qui m'a +donné l'époque du +temple, qui est de Ptolémée Philopator, et l'image du +dieu <i>Pan</i>, lequel +n'est autre chose, comme je l'avais établi d'avance, que l'Ammon +générateur de mon <i>Panthéon</i>. +L'après-midi et la nuit suivante se +passèrent en fêtes, bal, tours de force et concert chez +l'un des +commandants de la Haute-Égypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa +cange, ses +gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, à +<i>Saouadji</i>, que j'avais quitté le matin, et où il +fallut retourner bon +gré mal gré pour ne pas désobliger ce brave homme, +bon vivant, bon +convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de +Marlborough, que nos jeunes gens lui chantèrent en choeur, le +fit pâmer +de plaisir, et ses musiciens eurent aussitôt l'ordre de +l'apprendre. +(<i>Voyez l'Extrait de</i> l'Itinéraire et les lettres du +mamour, <i>à la fin +de ce volume</i>.)</p> +<p>Nous partîmes le 13 au matin, comblés des dons du brave +osmanli. A midi, +on dépassa Ptolémaïs, où il n'existe plus +rien de remarquable. Sur les +quatre heures, en longeant le <i>Djebel-el-Asserat</i>, nous +aperçûmes les +premiers crocodiles; ils étaient quatre, couchés sur un +îlot de sable, +et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le +nombre était le <i>trochilus</i> de notre ami Geoffroi +Saint-Hilaire. Peu de +temps après nous débarquâmes à <i>Girgé</i>. +Le vent était faible le 15, et +nous fîmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les +crocodiles, +semblaient vouloir nous en dédommager; j'en comptai vingt et un, +groupés +sur un même îlot, et une bordée de coups de fusil +à balle, tirée d'assez +près, n'eut d'autre résultat que de disperser ce +conciliabule. Ils se +jetèrent au Nil, et nous perdîmes un quart d'heure +à désengraver notre +<i>maasch</i> qui s'était trop approché de l'îlot.</p> +<p>Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à <i>Dendérah</i>. +Il faisait un clair de +lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de +distance des +temples: pouvions-nous résister à la tentation? Souper et +partir +sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais +armés jusqu'aux dents, nous prîmes à travers +champs, présumant que les +temples étaient en ligne droite de notre maasch. Nous +marchâmes ainsi, +chantant les marches des opéras les plus nouveaux, pendant une +heure et +demie, sans rien trouver. On découvrit enfin un homme; nous +l'appelons, +mais il s'enfuit à toutes jambes, nous prenant pour des +Bédouins, car, +habillés à l'orientale et couverts d'un grand burnous +blanc à capuchon, +nous ressemblions, pour l'Égyptien, à une tribu de +Bédouins, tandis +qu'un Européen nous eût pris, sans balancer, pour un +chapitre de +chartreux bien armés. On m'amena le fuyard, et, le +plaçant entre quatre +de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre +diable, +peu rassuré d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par +marcher de +bonne grâce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, +c'était une +<i>momie ambulante</i>; mais il nous guida fort bien et nous le +traitâmes de +même. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de +décrire +l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du +grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, +c'est +impossible. C'est la grâce et la majesté réunies au +plus haut degré. +Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles +avec +notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions +extérieures au +clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'à trois heures du +matin pour +retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous +passâmes toute la +journée du 17. Ce qui était magnifique à la +clarté de la lune l'était +encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous +les +détails. Je vis dés lors que j'avais sous les yeux un +chef-d'oeuvre +d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais +style. +N'en déplaise à personne, les bas-reliefs de +Dendérah sont détestables, +et cela ne pouvait être autrement: ils sont d'un temps de +décadence. La +sculpture s'était déjà corrompue, tandis que +l'architecture, moins +sujette à varier puisqu'elle est <i>un art chiffré</i>, +s'était soutenue +digne des dieux de l'Égypte et de l'admiration de tous les +siècles. +Voici les époques de la décoration: la partie la plus +ancienne est la +muraille extérieure, à l'extrémité du +temple, où sont figurés, de +proportions colossales, <i>Cléopâtre</i> et son fils <i>Ptolémée +César</i>. Les +bas-reliefs supérieurs sont du temps de l'empereur <i>Auguste</i>, +ainsi que +les murailles extérieures latérales du <i>naos</i>, +à l'exception de quelques +petites portions qui sont de l'époque de <i>Néron</i>. +Le pronaos est tout +entier couvert de légendes impériales de <i>Tibère</i>, +de <i>Caïus</i>, de +<i>Claude</i> et de <i>Néron</i>; mais dans tout +l'intérieur du naos, ainsi que +dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du +temple, +il n'existe pas un seul cartouche sculpté: tous sont vides et +rien n'a +été effacé; mais toutes les sculptures de ces +appartements, comme celles +de tout l'intérieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne +peuvent +remonter plus haut que les temps de <i>Trajan</i> ou d'<i>Antonin</i>. +Elles +ressemblent à celle du propylon du sud-ouest (du <i>sud-est</i>?), +qui est de +ce dernier empereur, et qui, étant dédié à <i>Isis</i>, +conduisait au temple +de cette déesse, placé derrière le grand temple, +qui est bien le temple +de <i>Hathôr</i> (Vénus), comme le montrent les mille et +une dédicaces dont +il est couvert, et non pas le temple d'<i>Isis</i>, comme l'a cru la +Commission d'Égypte. Le grand propylon est couvert des images +des +empereurs <i>Domitien</i> et <i>Trajan</i>. Quant au <i>Typhonium</i>, +il a été décoré +sous <i>Trajan</i>, <i>Hadrien</i> et <i>Antonin le Pieux</i>.</p> +<p>Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines +de +Coptos (<i>Kefth</i>): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont +été +démolis par les chrétiens, qui employèrent les +matériaux à bâtir une +grande église dans les ruines de laquelle on trouve des portions +nombreuses de bas-reliefs égyptiens. J'y ai reconnu les +légendes royales +de <i>Nectanèbe</i>, d'<i>Auguste</i>, de <i>Claude</i> et de <i>Trajan</i>, +et plus loin, +quelques pierres d'un petit édifice bâti sous les +Ptolémées. Ainsi la +ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute +antiquité, si +l'on s'en rapporte à ce qui existe maintenant à la +surface du sol.</p> +<p>Les ruines de <i>Qous</i> (Apollonopolis Parva), où +j'arrivai le lendemain +matin 19, présentent bien plus d'intérêt, quoiqu'il +n'existe de ses +anciens édifices que le haut d'un propylon à +moitié enfoui. Ce propylon +est dédié au dieu <i>Aroëris</i>, dont les images, +sculptées sur toutes ses +faces, sont adorées du côté qui regarde le Nil, +c'est-à-dire sur la face +principale, la plus anciennement sculptée par la reine <i>Cléopâtre +Cocce</i>, qui y prend le surnom de <i>Philométore</i>, et par +son fils +<i>Ptolémée Soter II</i>, qui se décore aussi du +titre de <i>Philométor</i>. Mais +la face supérieure du propylon, celle qui regarde le temple, +couverte de +sculptures et terminée avec beaucoup de soin, porte partout les +légendes +royales de <i>Ptolémée Alexandre Ier</i> en toutes +lettres; il prend aussi le +surnom de <i>Philométor</i>. Quant à l'inscription +grecque, la restitution de +[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposée +par M. +Letronne, est indubitable; car on y lit encore +très-distinctement ... +[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale où sont les +images et +les dédicaces de Cléopâtre Cocce et de son fils +Ptolémée Philométor +<i>Soter II</i>.</p> +<p>Mais M. Letronne a mal à propos restitué [Greek: +AeLIOI] là où il faut +réellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom +égyptien du +dieu auquel est dédié le propylon; car on lit +très-distinctement encore +dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouvé +aussi +dans les ruines de Qous une moitié de stèle datée +du 1er <i>de Paoni</i> de +l'an XVI de Pharaon <i>Rhamsès-Meïamoun</i>, et relative +à son retour d'une +expédition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce +monument, trop +lourd pour qu'on puisse penser à l'emporter.</p> +<p>C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, +lassé de nous +contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du +sanctuaire, +me permit d'aborder enfin à <i>Thèbes</i>. Ce nom +était déjà bien grand dans +ma pensée, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les +ruines de +la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du +monde; pendant +quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier +jour, je visitai le palais de <i>Kourna</i>, les colosses du <i>Memnonium</i>, +et +le prétendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres +légendes que +celles de <i>Rhamsès le Grand</i> et de deux de ses +descendants; le nom de ce +palais est écrit sur toutes ses murailles; les Égyptiens +l'appelaient le +<i>Rhamesséion</i>, comme ils nommaient <i>Aménophion</i> +le <i>Memnonium</i>, et +<i>Mandouéion</i> le palais de Kourna. Le prétendu +colosse d'Osimandyas est +un admirable colosse de <i>Rhamsès le Grand</i>.</p> +<p>Le second jour fut tout entier passé à <i>Médinet-Habou</i>, +étonnante +réunion d'édifices, où je trouvai les +propylées d'<i>Antonin</i>, d'<i>Hadrien</i> +et des <i>Ptolémées</i>, un édifice de <i>Nectanèbe</i>, +un autre de l'Éthiopien +<i>Tharaca</i>, un petit palais de <i>Thouthmosis III (Moeris)</i>, +enfin +l'énorme et gigantesque palais de <i>Rhamsès-Meïamoun</i>, +couvert de +bas-reliefs historiques.</p> +<p>Le troisième jour, j'allai visiter les vieux rois de +Thèbes dans leurs +tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans +la montagne +de <i>Biban-el-Molouk</i>: là, du matin au soir, à la +lueur des flambeaux, je +me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de +sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante +fraîcheur; +c'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut +intérêt +pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout +à +l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient +sculptées les images +de la reine sa mère et celles de sa femme, qu'on a +religieusement +respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun +doute, le +tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. +J'en ai vu un +second, celui d'un roi thébain <i>des plus anciennes +époques</i>, envahi +postérieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait +recouvrir de +stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer +ainsi +des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour son +prédécesseur. Il +faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle +funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point +déplacer celui +de son ancêtre. A l'exception de ce tombeau-là, tous les +autres +appartiennent à des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; +mais on +n'y voit ni le tombeau de Sésostris, ni celui de Moeris. Je ne +parle +point ici d'une foule de petits temples et édifices épars +au milieu de +ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la +déesse <i>Hathôr</i> (Vénus), dédié +par Ptolémée-Épiphane, et un temple de +<i>Thoth</i> près de <i>Médinet-Habou</i>, +dédié par Ptolémée Évergète +II et ses +deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce +Ptolémée fait des +offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, +Épiphane et Cléopâtre, +Philopator et Arsinoé, Évergète et +Bérénice, Philadelphe et Arsinoé. +Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs +surnoms grecs +traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, +ce temple +est d'un fort mauvais goût à cause de l'époque.</p> +<p>Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil +pour +visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord <i>Louqsor</i>, +palais +immense, précédé de deux obélisques de +près de 80 pieds, d'un seul bloc +de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre +colosses de +même matière, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils +sont enfouis +jusqu'à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le +Grand. Les autres +parties du palais sont des rois Mandoueï, Horus et +Aménophis-Memnon; +plus, des réparations et additions de Sabacon l'Éthiopien +et de quelques +Ptolémées, avec un sanctuaire tout en granit, d'<i>Alexandre</i>, +fils du +conquérant. J'allai enfin au palais ou plutôt à la +ville de monuments, à +<i>Karnac</i>. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, +tout ce que +les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. +Tout ce que j'avais vu +à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec +enthousiasme sur la rive +gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions +gigantesques +dont j'étais entouré. Je me garderai bien de vouloir rien +décrire; car, +ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce +qu'on doit +dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une +faible +esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour +un enthousiaste, +peut-être même pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun +peuple ancien +ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une +échelle aussi +sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux +Égyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et +l'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos +portiques, +s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes +de la +salle hypostyle de Karnac.<br> + <img src="images/089.png" title="ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIÉ" + alt="ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIÉ" + style="width: 1000px; height: 1414px;"><i></i></p> +<p>Dans ce palais merveilleux, j'ai contemplé les <i>portraits</i> +de la plupart +des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des +<i>portraits</i> véritables; représentés cent fois +dans les bas-reliefs des +murs intérieurs et extérieurs, chacun conserve une +physionomie propre et +qui n'a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs ou +successeurs; +là, dans des tableaux colossals, d'une sculpture +véritablement grande et +tout héroïque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en +Europe, on voit +<i>Mandoueï</i> combattant les peuples ennemis de l'Égypte, +et rentrant en +triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de +Rhamsès-Sésostris; ailleurs, <i>Sésonchis</i> +traînant aux pieds de la +Trinité thébaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de +plus de trente +nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouvé, comme cela +devait +être, en toutes lettres, <i>Ioudahamalek, le royaume des Juifs</i> +ou <i>de +Juda</i> (Pl. 2.) C'est là un commentaire à joindre au +chapitre XIV du +troisième livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivée +de <i>Sésonchis</i> +à Jérusalem et ses succès: ainsi l'identité +que nous avons établie entre +le <i>Sheschonck</i> égyptien, le <i>Sésonchis</i> de +Manéthon et le <i>Sésac</i> ou +<i>Scheschôk</i> de la Bible, est confirmée de la +manière la plus +satisfaisante. J'ai trouvé autour des palais de Karnac une foule +d'édifices de toutes les époques, et lorsque, au retour +de la seconde +cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai +m'établir pour +cinq ou six mois à Thèbes, je m'attends à une +récolte immense de faits +historiques, puisque, en courant Thèbes comme je l'ai fait +pendant +quatre jours, sans voir même un seul des milliers +d'hypogées qui +criblent la montagne libyque, j'ai déjà recueilli des +documents fort +importants.</p> +<p>Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une +stèle que +j'ai vue à Alexandrie: elle est très-importante pour la +chronologie des +derniers Saïtes de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies +d'inscriptions hiéroglyphiques gravées sur des rochers, +sur la route de +<i>Cosseïr</i>, qui donnent la durée expresse du +règne des rois de la +dynastie persane.</p> +<p>J'omets une foule d'autres résultats curieux; je devrais +passer tout mon +temps à écrire, s'il fallait détailler toutes mes +observations +nouvelles. J'écris ce que je puis dans les moments où les +ruines +égyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces +travaux et +de ces jouissances réellement trop vives si elles devaient se +renouveler +souvent ailleurs comme à Thèbes.</p> +<p>Ma santé est excellente; le climat me convient, et je me +porte bien +mieux qu'à Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: +j'ai +dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1° un aga turc, +commandant en +chef de Kourna, dans le palais de Mandoueï; 2° le +Cheik-el-Bélad de +Médinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesséium et au +palais de +Rhamsès-Meïainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel +tout se +prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Égypte. +Je leur +fais porter de temps en temps des pipes et du café, et mon +drogman est +chargé de les amuser pendant que j'écris; je n'ai que la +peine de +répondre, par intervalles réglés, <i>Thaïbin</i> +(Cela va bien), à la +question <i>Ente-Thaïeb</i> (Cela va-t-il bien)? que m'adressent +régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens que +j'invite à +dîner à tour de rôle. On nous comble de +présents; nous avons un troupeau +de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci, +paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous +donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le +docteur Pariset vînt me joindre; nous pourrions causer Europe, +dont je +n'ai aucune nouvelle, pas même d'Alexandrie. J'écrirai de +Syène, avant +de franchir la première cataracte, si cependant j'ai une +occasion pour +faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci à <i>Osiouth</i>, +où j'ai +établi un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli +à +Béni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Férussac; +j'en ai trouvé +aussi de très-beaux à Thèbes. J'espère +aussi que notre vénérable ami M. +Dacier trouvera quelque distraction à ses souffrances dans le +peu que +j'ai pu dire des magnificences de cette Thèbes qui excitait tant +son +enthousiasme à cause de l'honneur qui en revient à +l'esprit humain; je +lui en dirai encore davantage. Il ne manque à mes satisfactions +que +celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="HUITIEME_LETTRE"></a> +<h2>HUITIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>De l'île de Philae, le 8 +décembre 1828.</small></p> +<p>Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'île sainte d'Osiris, +à la +frontière extrême de l'Égypte et au milieu des <i>noirs +Éthiopiens</i>, comme +eût dit un brave Romain de la garnison de Syène, faisant +une partie de +chasse aux environs des cataractes.</p> +<p>Je quittai Thèbes le 26 novembre, et c'est de ce monde +enchanté que ma +dernière lettre est datée; il a fallu m'abstenir de +donner des détails +sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques +lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est +après mon retour sur ce sol classique, après l'avoir +étudié pas à pas, +que je pourrai écrire avec connaissance de cause, avec des +idées +arrêtées et des résultats bien mûris. +Thèbes n'est encore pour moi, qui +l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades, +d'obélisques et de colosses; il faut examiner un à un les +membres épars +du monstre pour en donner une idée très-précise. +Patience donc, jusqu'à +l'époque où je planterai mes tentes dans les +péristyles du palais des +Rhamsès.</p> +<p>Le 26 au soir, nous abordâmes à <i>Hermonthis</i>, et +nous courûmes le 27 au +matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosité que +je +n'avais aucune notion bien précise sur l'époque de sa +construction: +personne n'avait encore dessiné une seule de ses légendes +royales; j'y +passai la journée entière, et le résultat de cet +examen prolongé fut de +m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a +été +construit sous le règne de la dernière <i>Cléopâtre</i>, +fille de Ptolémée +Aulétès, et en commémoraison de sa grossesse et de +son heureuse +délivrance d'un gros garçon, Ptolémée +Césarion, le fruit de sa +bénévolence envers Jules César, à ce que +dit l'histoire.</p> +<p>La cella du temple est en effet divisée en deux parties: une +grande +pièce (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la +place du +sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers +l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pièce +(laquelle est appelée <i>le lieu de l'accouchement</i> dans les +inscriptions +hiéroglyphiques) est occupée par un bas-relief +représentant la déesse +Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu <i>Harphré</i>. +La gisante +est soutenue et servie par diverses déesses du premier ordre: +l'<i>accoucheuse divine</i> tire l'enfant du sein de la mère; la +<i>nourrice +divine</i> tend les mains pour le recevoir, assistée d'une <i>berceuse</i>. +Le +père de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, +accompagné +de la déesse Soven, l'Ilithya, la Lucine égyptienne, +protectrice des +accouchements. Enfin, la reine Cléopâtre est censée +assister à ces +couches divines, dont les siennes ne seront ou plutôt n'ont +été qu'une +imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouchée +représente +l'allaitement et l'éducation du jeune dieu nouveau-né; et +sur les parois +latérales sont figurées <i>les douze heures du jour</i> +et <i>les douze heures +de la nuit</i>, sous la forme de femmes ayant un disque +étoilé sur la tête. +Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessiné par la +Commission +d'Égypte, pourrait bien n'être que le thème natal +d'Harphré, ou mieux +encore celui de Césarion, nouvel Harphré. Il ne s'agirait +donc plus, +dans ce zodiaque, ni de solstice d'été, ni de +l'époque de la fondation +du temple d'Hermonthis.</p> +<p>En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit +un +grand bas-relief sculpté sur la paroi à gauche de cette +principale +pièce; il représente la déesse Ritho, relevant de +couches, soutenue +encore par la Lucine égyptienne Soven, et +présentée à l'assemblée des +dieux; le père divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la +main comme +pour la féliciter de son heureuse délivrance, et les +autres dieux +partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est +décoré de +tableaux, dans lesquels le jeune Harphré est successivement +présenté à +Ammon, à <i>Mandou</i> son père, aux dieux <i>Phré</i>, +Phtha, Sev (Saturne), +etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes +caractéristiques, comme se démettant, en faveur de +l'enfant, de tout +leur pouvoir et de leurs attributions particulières, et +Ptolémée +Césarion, à face enfantine, assiste à toutes ces +présentations de son +image, le dieu Harphré dont il est le représentant sur la +terre. Tout +cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout à fait dans le +génie de +l'ancienne Égypte, qui assimilait ses rois à ses dieux. +Du reste, toutes +les dédicaces et inscriptions intérieures et +extérieures du temple +d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolémée +Césarion et de sa mère +Cléopâtre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa +construction. +Les colonnes de l'espèce de pronaos qui le précède +n'ont point toutes +été sculptées; le travail est demeuré +imparfait, et cela tient peut-être +au motif même de la dédicace du temple: Auguste et ses +successeurs, qui +ont terminé tant de temples commencés par les Lagides, ne +pouvaient être +très-empressés d'achever celui-ci, monument de la +naissance du fils même +de Jules César, roi enfant dont ils ne respectèrent +guère les droits. Du +reste, un <i>cachef</i> a trouvé fort commode de s'y faire une +maison, une +basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de +misérables murs de limon blanchis à la chaux.</p> +<p>Le 28 au soir, nous étions à <i>Esné</i>, avec +le projet de ne pas nous y +arrêter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et +débarquai sur la +rive orientale pour aller voir le temple de <i>Contra-Lato</i>. J'y +arrivai +trop tard, on l'avait démoli depuis une douzaine de jours, pour +renforcer le quai d'Esné, que le Nil menace et finira par +emporter.</p> +<p>De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il +avait abordé sur un point peu profond, et que, touchant +bientôt, il +n'avait pu être entièrement coulé à fond. Il +fallut le vider, et +retourner à <i>Esné</i> le soir même, pour le +radouber et faire boucher la +voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouillées, nous +avons perdu +notre sel, notre riz, notre farine de maïs. Tout cela n'est rien +auprès +du danger qui nous eût menacés si cette voie d'eau se +fût ouverte +pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coulé +irrémissiblement. Que le grand Ammon soit donc loué! +Pendant que nous +séchions notre désastre dans la matinée du 29, +j'allai visiter le grand +temple d'<i>Esné</i>, qui, grâce à sa nouvelle +destination de <i>magasin de +coton</i>, échappera quelque temps encore à la +destruction. J'y ai vu, +comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des +sculptures détestables. La portion la plus ancienne est le fond +du +pronaos, c'est-à-dire la porte et le fond de la <i>cella</i>, +contre laquelle +le portique a été appliqué: cette partie est de +Ptolémée Épiphane. La +corniche de la façade du pronaos porte les légendes +impériales de +Claude; les corniches des bases latérales, les légendes +de Titus, et, +dans l'intérieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes +des +légendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de <i>Septime +Sévère</i>, que je trouve ici pour la première +fois. Le temple est dédié à +Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hiéroglyphique de +l'une des +colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit +remonter à l'époque de Thouthmosis III (Moeris). Mais +tout ce qui est +visible à <i>Esné</i> est des temps modernes; c'est un +des monuments les plus +récemment achetés.</p> +<p>Le 29 au soir, nous étions à <i>Eléthya</i> +(El-Kab); je parcourus l'enceinte +et les ruines, la lanterne à la main; mais je ne trouvai plus +rien: les +restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi démolis +il y a +peu de temps pour réparer le quai d'<i>Esné</i> ou +quelque autre construction +récente. Avais-je tort de me presser de venir en Égypte?</p> +<p>Je visitai le grand temple d'<i>Edfou</i> (Apollonopolis Magna), +dans +l'après-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en +est +très-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de +Ptolémée +Épiphane; viennent ensuite Philométor et +Évergète II; enfin, Soter II et +son frère Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement +travaillé; +j'y ai retrouvé la Bérénice, femme de +Ptolémée Alexandre, que je +connaissais déjà par un contrat démotique. Le +temple est dédié à Aroëris +(l'Apollon grec). Je l'étudierai en détail, comme tous +les autres, en +redescendant de la Nubie.</p> +<p>Les carrières de Silsilis +(Djébel-Selséléh) m'ont vivement +intéressé; +nous y abordâmes le 1er décembre à une heure: +là, mes yeux, fatigués de +tant de sculptures du temps des Ptolémées et des Romains, +ont revu avec +délices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrières sont +très-riches en +inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles +creusées dans le roc par Aménophis-Memnon, Horus, +Rhamsès le Grand, +Rhamsès son fils, Rhamsès-Meïamoun, Mandoueï. +Elles ont de belles +inscriptions hiératiques; j'étudierai tout cela à +mon retour, et me +promets des résultats fort intéressants dans cette +localité.</p> +<p>Le soir même du 1er décembre, nous arrivâmes +à <i>Ombos</i>; je courus au +grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de +Ptolémée +Épiphane, et le reste, de Philométor et +d'Évergète II. Un fait curieux, +c'est le surnom de <i>Triphoene</i> donné constamment à +Cléopâtre, femme de +Philométor, soit dans la grande dédicace +hiéroglyphique sculptée sur la +frise antérieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de +l'intérieur; +c'est à vous autres Grecs d'Égypte d'expliquer cette +singularité: +j'avais déjà trouvé ce surnom dans un de nos +contrats démotiques du +Louvre. Le temple d'<i>Ombos</i> est dédié à deux +divinités: la partie droite +et la plus noble, au vieux <i>Sévek</i> à tête de +crocodile (le Saturne +égyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), à Athyr +et au jeune dieu +Khons. La partie gauche du temple est consacrée à une +seconde Triade +d'un ordre moins élevé, savoir: à Aroëris +(l'Aroëris-Apollon), à la +déesse Tsonénofré et à leur fils Pnevtho. +Dans le mur d'enceinte +générale des temples d'<i>Ombos</i>, j'ai trouvé +une porte engagée, d'un +excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des +édifices +primitifs d'<i>Ombos</i>.</p> +<p>Ce n'est que le 4 décembre au matin que le vent voulut bien +nous +permettre d'arriver à <i>Syène</i> (Assouan), +dernière ville de l'Égypte au +sud. J'eus encore là de cuisants regrets à +éprouver: les deux temples de +l'île d'<i>Éléphantine</i>, que j'allai visiter +aussitôt que l'ardeur du +soleil fut amortie, ont aussi été démolis: il n'en +reste que la place. +Il a fallu me contenter d'une porte ruinée, en granit, +dédiée au nom +d'<i>Alexandre</i> (le fils du conquérant), au dieu +d'Éléphantine Chnouphis, +et d'une douzaine de <i>proscynemata</i> (actes d'adoration) +hiéroglyphiques +gravés sur une vieille muraille; enfin, de quelques +débris pharaoniques +épars et employés comme matériaux dans des +constructions du temps des +Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de +Syène: c'est +ce que j'ai vu de plus misérable en sculpture; mais j'y ai +trouvé, pour +la première fois, la légende impériale de <i>Nerva</i>, +qui n'existe point +ailleurs, à ma connaissance. Ce petit temple était +dédié aux dieux du +pays et de la cataracte, Chnouphis, Saté (Junon) et Anoukis +(Vesta).</p> +<p>A Syène, nous avons évacué nos maasch, et fait +transporter tout notre +bagage dans l'île de <i>Philae</i>, à dos de chameau. +Pour moi, le 5 au soir, +j'enfourchai un âne, et, soutenu par un hercule arabe, car +j'avais une +douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu à Philae +en +traversant toutes les carrières de granit rose, +hérissées d'inscriptions +hiéroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et +après +avoir traversé le Nil en barque pour aborder dans l'île +sainte, quatre +hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque à pic, +me +prirent sur leurs épaules et me hissèrent +jusqu'auprès du petit temple à +jour, où l'on m'avait préparé une chambre dans de +vieilles constructions +romaines, assez semblable à une prison, mais fort saine et +à couvert des +mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le +Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter péniblement le grand +temple; +au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relevé, vu +que ma +goutte de Paris a jugé à propos de se porter à la +première cataracte et +de me traquer au passage; elle est fort benoîte du reste, et j'en +serai +quitte demain ou après. En attendant, on prépare nos +barques pour le +voyage de Nubie: c'est du nouveau à voir. J'écrirai de ce +pays, si j'ai +une occasion avant mon retour en Égypte; tout va +très-bien du reste.</p> +<p>C'est ici, à Philae, que j'ai enfin reçu des lettres +d'Europe, à la date +des 15 et 25 août et 3 septembre derniers, voilà tout; +enfin, c'est +quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="NEUVIEME_LETTRE"></a> +<h2>NEUVIEME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Ouadi-Halfa, deuxième +cataracte, 1er janvier 1829.</small></p> +<p>Me voici arrivé fort heureusement au terme extrême de +mon voyage: j'ai +devant moi la deuxième cataracte, barrière de granit que +le Nil a su +vaincre, mais que je ne dépasserai pas. Au delà existent +bien des +monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer +à +nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles à trouver, +courir des +déserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches +veulent +au moins manger comme dix, et les vivres sont déjà fort +rares ici: c'est +notre biscuit de Syène qui nous a sauvés. Je dois donc +arrêter ma course +en ligne droite, et virer de bord, pour commencer sérieusement +l'exploration de la Nubie et de l'Égypte, dont j'ai une +idée générale +acquise en montant: mon travail <i>commence réellement +aujourd'hui</i>, +quoique j'aie déjà en portefeuille plus de six cents +dessins; mais il +reste tant à faire que j'en suis presque effrayé; +toutefois, je présume +m'en tirer à mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai +[mention manuscrite: mot barré et remplacé par: +explorerai] la Nubie +pendant le mois de janvier, et à la mi-février je +m'établirai à Thèbes, +jusqu'au milieu d'août que je redescendrai rapidement le Nil en +ne +m'arrêtant qu'à Dendérah et à Abydos. Le +reste est déjà en portefeuille. +Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie. +</p> +<p></p> +<p>Ma dernière lettre était de <i>Philae</i>. Je ne +pouvais être longtemps +malade dans l'île d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu +de +jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot +barré +et remplacé par: exploration] des monuments. Tout y est <i>moderne</i>, +c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine, à +l'exception d'un petit +temple d'Hathôr et d'un propylon engagé dans le premier +pylône du temple +d'Isis, lesquels ont été construits et +dédiés par le pauvre Nectanèbe +Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple, +commencée par Philadelphe, continuée sous +Évergète Ier et Épiphane, +terminée par Évergète II et Philométor, est +digne en tout de cette +époque de décadence; les portions d'édifices +construits et décorés sous +les Romains sont pires, et quand j'ai quitté cette île, +j'étais bien las +de cette sculpture barbare. Je m'y arrêterai cependant encore +quelques +jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je +me +dédommagerai en courant les rochers de la première +cataracte, couverts +d'inscriptions du temps des Pharaons.</p> +<p>Nous avions quitté notre maasch et notre dahabié +à <i>Assouan</i> (Syène), ces +deux barques étant trop grandes pour passer la cataracte: c'est +le 16 +décembre que notre nouvelle escadre d'en deçà la +cataracte se trouva +prête à nous recevoir. Elle se compose d'une petite +dahabié (vaisseau +amiral), portant pavillon français sur pavillon toscan, de deux +barques +à pavillon français, deux barques à pavillon +toscan, la barque de la +cuisine et des provisions, à pavillon bleu, et d'une barque +portant la +force armée, c'est-à-dire les deux chaouchs (gardes du +corps du pacha) +avec leurs cannes à pomme d'argent, qui nous accompagnent et +font les +fonctions du pouvoir exécutif. J'oubliais de dire que l'amiral +est armé +d'une pièce de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, +mamour +d'Esné, nous a prêtée à son passage à +Philae: aussi avons-nous fait une +belle décharge en arrivant à la deuxième +cataracte, but de notre +pèlerinage.</p> +<p>On mit à la voile de Philae, pour commencer notre voyage de +Nubie, avec +un assez bon vent; nous passâmes devant <i>Déboud</i> +sans nous arrêter, +voulant arriver le plus tôt possible jusqu'au point extrême +de notre +course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de +l'époque moderne. Le 17, à quatre heures du soir, nous +étions en face +des petits monuments de <i>Qartas</i>, où je ne trouvai rien +à glaner. Le 18, +on dépassa <i>Taffah</i> et <i>Kalabsché</i>, sans +aborder. Nous passâmes ensuite +sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entrés dans la zone +torride, +nous grelottâmes tous de froid et fûmes obligés +dès lors de nous charger +de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchâmes au delà +de <i>Dandour</i>, +en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le +lendemain 19, aux monuments de <i>Ghirché</i>, qui sont du bon +temps, ainsi +qu'au grand temple de <i>Dakkèh</i>, de l'époque des +Lagides. Nous +débarquâmes le soir à <i>Méharraka</i>, +temple égyptien des bas temps, changé +jadis en église copte. Le 20, je restai une heure à <i>Ouadi-Esséboua</i> +ou +la <i>Vallée des Lions</i>, ainsi nommée des sphinx qui +ornent le dromos d'un +monument bâti sous le règne de Sésostris, mais +véritable édifice de +province, construit en pierres liées avec du mortier. J'ai pris +un +morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc., +pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui +faire +plaisir. Nous perdîmes le 21 et le 22 à tourner, +malgré vents et calme, +le grand coude d'<i>Amada</i>, dont je dois étudier le temple, +important par +son antiquité, au retour de la deuxième cataracte. Nous +le dépassâmes +enfin le 23, et arrivâmes à <i>Derr</i> ou <i>Derri</i> +de très-bonne heure. Là je +trouvai, pour consolation, un joli temple creusé dans le roc, +conservant +encore quelques bas-reliefs des conquêtes de Rhamsès le +Grand, et j'y +recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce +Pharaon.</p> +<p>Le cachef de <i>Derr</i>, auquel on fit une visite, nous dit tout +franchement +que, n'ayant pas de quoi nous donner à souper, il viendrait +souper avec +nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une idée de la +splendeur et des +ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; +cela +fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du +soleil, nous quittâmes Derri, passâmes sous le fort +ruiné d'<i>Ibrim</i> et +allâmes coucher sur la rive orientale, à <i>Ghébel-Mesmès</i>, +pays charmant +et bien cultivé. Nous cheminâmes le 25, tantôt avec +le vent, tantôt avec +la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce +jour-là à +Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs ébats sur un +îlot de +sable près du lieu où nous couchâmes.</p> +<p>Enfin, le 26, à neuf heures du matin, je débarquai +à <i>Ibsamboul</i>, où +nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais +jouir des plus beaux +monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. Il y a +deux +temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de +sculptures. La +plus petite de ces excavations est un temple d'<i>Hathôr</i>, +dédié par la +reine Nofré-Ari, femme de Rhamsès le Grand, +décoré extérieurement d'une +façade contre laquelle s'élèvent six colosses de +trente-cinq pieds +chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant +le Pharaon et sa +femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses +filles, avec +leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; +leur +stature est svelte et leur galbe très-élégant; +j'en aurai des dessins +très-fidèles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et +j'en ai fait +dessiner les plus intéressants.</p> +<p>Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de +Nubie: c'est +une merveille qui serait une fort belle chose, même à +Thèbes. Le travail +que cette excavation a coûté effraye l'imagination. La +façade est +décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de +soixante-un pieds +de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, représentent +Rhamsès le +Grand; leurs faces sont <i>portraits</i>, et ressemblent parfaitement +aux +figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et +partout ailleurs. +C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entrée; +l'intérieur en est tout à fait digne; mais c'est une rude +épreuve que de +le visiter. A notre arrivée, les sables, et les Nubiens qui ont +soin de +les pousser, avaient fermé l'entrée. Nous la fîmes +déblayer; nous +assurâmes le mieux que nous le pûmes le petit passage qu'on +avait +pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions +possibles contre la +coulée de ce sable infernal qui, en Égypte comme en +Nubie, menace de +tout engloutir. Je me déshabillai presque complètement, +ne gardant que +ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai +à plat-ventre à +la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au +moins 25 pieds +de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, +et, me glissant +entièrement dans le temple, je me trouvai dans une +atmosphère chauffée à +cinquante et un degrés: nous parcourûmes cette +étonnante excavation, +Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie +à la +main. La première salle est soutenue par huit piliers contre +lesquels +sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, +représentant +encore Rhamsès le Grand: sur les parois de cette vaste salle +règne une +file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du +Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, représentant son char +de +triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, +nègres, etc., de +grandeur naturelle, offre une composition de toute beauté et du +plus +grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en +beaux +bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort +curieuses. Le +tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises +quatre +belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très-bon +travail. Ce +groupe, représentant Ammon-Ra, Phré, Phtha, et +Rhamsès le Grand assis au +milieu d'eux, mériterait d'être dessiné de nouveau.</p> +<p>Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les +bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et +il +fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des +précautions pour +en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et +mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu +à la +lumière; et là, assis auprès d'un des colosses +extérieurs dont l'immense +mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une +demi-heure +pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma +barque, où je passai près de deux heures sur mon lit. +Cette visite +expérimentale m'a prouvé qu'on peut rester deux heures et +demie à trois +heures dans l'intérieur du temple sans éprouver aucune +gêne de +respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux +articulations; j'en conclus donc qu'à notre retour nous pourrons +dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de +quatre (pour ne pas dépenser trop d'air), et pendant deux heures +le +matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le +résultat en est si intéressant, les bas-reliefs sont si +beaux, que je +ferai tout pour les avoir, ainsi que les légendes +complètes. Je compare +la chaleur d'Ibsamboul à celle d'un bain turc, et cette visite +peut +amplement nous en tenir lieu.</p> +<p>Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis +arrêter à +<i>Ghébel-Addèh</i>, où est un petit temple +creusé dans le roc. La plupart de +ses bas-reliefs ont été couverts de mortier par des +chrétiens qui ont +décoré cette nouvelle surface de peintures +représentant des saints, et +surtout saint Georges à cheval; mais je parvins à +constater, en faisant +sauter le mortier, que ce temple avait été +dédié à Thoth par le roi +Horus, fils d'Aménophis-Memnon, et je réussis à +faire exécuter les +dessins de trois bas-reliefs fort intéressants pour la +mythologie: nous +allâmes de là coucher à <i>Faras</i>. Le 29, un +calme presque plat ne nous +permit d'avancer que jusqu'au-delà de <i>Serré</i>, et +le 30, à midi, nous +sommes enfin arrivés à <i>Ouadi-Halfa</i>, à une +demi-heure de la seconde +cataracte, où sont posées nos colonnes d'Hercule. Vers le +coucher du +soleil, je fis une promenade à la cataracte.</p> +<p>C'est hier seulement que je me mis sérieusement à +l'ouvrage. J'ai trouvé +ici, sur la rive occidentale, les débris de trois +édifices, mais des +arases qui ne conservent que la fin des légendes +hiéroglyphiques. Le +premier, le plus au nord, était un petit édifice +carré, sans sculpture +et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup +intéressé; +c'était un temple dont les murs ont été construits +en grandes briques +crues, l'intérieur étant soutenu par des piliers en +pierre de grès ou +des colonnes de même matière: mais, comme toutes celles +des plus +anciennes époques, ces colonnes étaient semblables au +dorique et +taillées à pans très-réguliers et peu +marqués. C'est là l'origine +incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dédié +à Horammon +(Ammon générateur), a été +élevé sous le roi Aménophis II, fils et +successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constaté en +faisant +fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de +piliers et de colonnes où j'apercevais quelques traces de +légendes +hiéroglyphiques. J'ai été assez heureux pour +trouver la fin de la +dédicace du temple sur les débris des montants de la +première porte. +J'ai, de plus, découvert et fait désensabler avec les +mains une grande +stèle, engagée dans une muraille en briques du temple, +portant un acte +d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi +Rhamsès Ier, +avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Pharaon +son +successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons +fait +fouiller par tous nos équipages, avec pelles et pioches, dans le +sanctuaire (ou plutôt à la place qu'il occupait), et nous +y avons trouvé +une autre grande stèle que je connaissais par les dessins du +docteur, et +fort importante, puisqu'elle représente le dieu Mandou, une des +grandes +divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen +(de la +XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun +d'eux +inscrit dans une espèce de bouclier attaché à la +figure, agenouillée et +liée, qui représente chacun de ces peuples, au nombre de +cinq. Voici +leurs noms, ou plutôt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1° <i>Sehamik</i>, +2° <i>Osaou</i>, 3° <i>Schôat</i>, 4° <i>Oscharkin</i>, +5° <i>Kôs</i>; trois autres noms +sont entièrement effacés. Quant à ceux qui +restent, je doute qu'on les +trouve dans aucun géographe grec; il faudrait avoir le <i>Strabon</i> +de deux +mille ans avant Jésus-Christ.</p> +<p>Un second temple, plus grand, mais tout aussi détruit que le +précédent, +existe un peu plus au sud: il est du règne de Thouthmosis III +(Moeris), +construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques +primitifs, à montants et portes en grès; c'était +le grand temple de la +ville égyptienne de <i>Béhéni</i> qui exista sur +cet emplacement, et qui, +d'après l'étendue des débris de poteries +répandus sur la plaine +aujourd'hui déserte, paraît avoir été assez +grande. Ce fut sans doute la +place forte des Égyptiens pour contenir les peuples habitant +entre la +première et la seconde cataracte. Ce grand temple était +dédié à Ammon-Ra +et à Phré, comme la plupart des grands monuments de la +Nubie. Voilà tout +ce qui reste à Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais +à la +première inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous +adresse +mes souhaits d'heureuse année ... Je vous embrasse tous à +cette +intention.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="A_M._DACIER."></a> +<h2>A M. DACIER.</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Ouadi-Halfa, à la seconde +cataracte, 1er janvier 1829.</small></p> +<p>Monsieur,</p> +<p>Quoique séparé de vous par les déserts et par +toute l'étendue de la +Méditerranée, je sens le besoin de me joindre, au moins +par la pensée, +et de tout coeur, à ceux qui vous offrent leurs voeux au +renouvellement +de l'année. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni +moins +ardents, ni moins sincères; je vous prie de les agréer +comme un +témoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de +vos +bontés et de cette affection toute paternelle dont vous voulez +bien nous +honorer mon frère et moi.</p> +<p>Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son +embouchure jusqu'à la seconde cataracte, j'ai le droit de vous +annoncer +qu'il n'y a rien à modifier dans <i>notre Lettre sur l'alphabet +des +hiéroglyphes</i>; notre alphabet est bon: il s'applique avec un +égal +succès, d'abord aux monuments égyptiens du temps des +Romains et des +Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand +intérêt, aux +inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des époques +pharaoniques. Tout légitime donc les encouragements que vous +avez bien +voulu donner à mes travaux hiéroglyphiques, dans un temps +où l'on +n'était pas universellement disposé à leur +prêter faveur.</p> +<p>Me voici au point extrême de ma navigation vers le midi. La +seconde +cataracte m'arrête: d'abord par l'impossibilité de la +faire franchir par +mon <i>escadre</i> composée de sept voiles, et en second lieu, +parce que la +famine m'attend au delà, et qu'elle terminerait promptement une +pointe +imprudente tentée sur l'Éthiopie; ce n'est pas à +moi de recommencer +Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attaché à mes +compagnons de +voyage qu'il ne l'était probablement aux siens. Je tourne donc +dès +aujourd'hui ma proue du côté de l'Égypte pour +redescendre le Nil, en +étudiant successivement à fond les monuments de ses deux +rives; je +prendrai tous les détails dignes de quelque +intérêt, et d'après l'idée +générale que je m'en suis formée en montant, la +moisson sera des plus +riches et des plus abondantes.</p> +<p>Vers le milieu de février je serai à Thèbes, +car je dois au moins donner +quinze jours au magnifique temple d'<i>Ibsamboul,</i> l'une des +merveilles de +la Nubie, créée par la puissance colossale de +Rhamsès-Sésostris, et un +mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la +première +et la deuxième cataracte. Philae a été à +peu près épuisée pendant les +dix jours que nous y avons passés en remontant le Nil; et les +temples +d'Ombos, d'Edfou et d'Ésné, si vantés au +détriment de ceux de Thèbes, +m'arrêteront peu de temps, parce que je les ai déjà +classés, et que je +trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les +détails mythologiques et religieux que je ne veux puiser +qu'à des +sources pures. Je me bornerai à recueillir quelques inscriptions +historiques, et certains détails de costume qui sentent la +décadence et +qu'il est utile de conserver.</p> +<p>Mes portefeuilles sont déjà bien riches: je me fais +d'avance un plaisir +de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille +Égypte, +religion, histoire, arts et métiers, moeurs et usages; une +grande partie +de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d'assurer +qu'ils +reproduisent le véritable style des originaux avec une +scrupuleuse +fidélité. Je serai heureux de ces conquêtes si +elles obtiennent votre +intérêt et vos suffrages.</p> +<p>Je vous prie, Monsieur, d'agréer la nouvelle assurance de mon +très-respectueux attachement.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DIXIEME_LETTRE"></a> +<h2>DIXIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Ibsamboul, le 12 janvier 1829.</small></p> +<p>J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique +excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la +première fois, et je regrette de n'être point muni de +quelque lampe +merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin +de convaincre ainsi d'un seul coup les détracteurs de l'art +égyptien. +Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons +entrepris, et dont le résultat aura quelque droit à +l'attention +publique. Tout ceux qui connaissent la localité savent quelles +difficultés on a à vaincre pour dessiner un seul +hiéroglyphe dans le +grand temple.</p> +<p>C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte <i>Ouadi-Halfa </i> et la +seconde +cataracte. Nous couchâmes à <i>Gharbi-Serré</i>, +et le lendemain, vers midi, +j'abordai sur la rive droite du Nil, pour étudier les +excavations de +<i>Maschakit,</i> un peu au midi du <i>temple de Thoht</i> à <i>Ghébel-Addèh,</i> +dont +j'ai parlé dans ma dernière lettre; il fallut gravir un +rocher presque à +pic sur le Nil, pour arriver à une petite chambre creusée +dans la +montagne, et ornée de sculptures fort endommagées. Je +suis parvenu +cependant à reconnaître que c'était une chapelle +dédiée à la déesse +<i>Anoukis</i> (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par +un +prince éthiopien, nommé <i>Pohi,</i> lequel, +étant gouverneur de la Nubie +sous le règne de Rhamsès le Grand, supplie la +déesse de faire que le +conquérant foule les Libyens <i>et les nomades sous ses +sandales, à +toujours</i>.</p> +<p>Le 3 au matin, nous avons amarré nos vaisseaux devant le <i>temple +d'Hathôr</i> à <i>Ibsamboul</i>; j'ai déjà +donné une note sur ce joli temple. +J'ajouterai qu'à sa droite on a sculpté, sur le rocher, +un fort grand +tableau, dans lequel un autre prince <i>éthiopien</i> +présente au roi Rhamsès +le Grand l'emblème de la victoire (cet emblème est +l'insigne ordinaire +<i>des princes ou des fils des rois</i>) avec la légende +suivante en beaux +caractères hiéroglyphiques: <i>Le royal fils d'Ethiopie +a dit: Ton père +Ammon-Ra t'a doté, ô Rhamsès! d'une vie stable et +pure: qu'il t'accorde +de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, +à +toujours</i>.</p> +<p>Il paraît donc que, de temps en temps, les <i>nomades</i> +d'Afrique +inquiétaient les paisibles cultivateurs des vallées du +Nil. Il est fort +remarquable, du reste, que je n'aie trouvé jusqu'ici sur les +monuments +de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens, comme +gouverneurs du pays, sous le règne même de Rhamsès +le Grand et de sa +dynastie. Il paraît aussi que la Nubie était tellement +liée à l'Égypte +que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays +même, pour le +commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stèle +encore +sculptée sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un +nommé <i>Maï, +commandant des troupes du roi en Nubie,</i> et <i>né dans la +contrée de +Ouaou</i> (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du +Pharaon +<i>Mandoueï Ier</i>, le quatrième successeur de +Rhamsès le Grand, d'une +manière très-emphatique; il résulte aussi de +plusieurs autres stèles que +divers <i>princes éthiopiens</i> furent employés en +Nubie par les héros de +l'Égypte.</p> +<p>Le 3 au soir commencèrent nos travaux à Ibsamboul: il +s'agissait +d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux +bas-reliefs. Nous avons formé l'entreprise d'avoir le dessin <i>en +grand +et colorié</i> de tous les bas-reliefs qui décorent la +grande salle du +temple, les autres pièces n'offrant que des sujets religieux; et +lorsque +l'on saura que la chaleur qu'on éprouve dans ce temple, +aujourd'hui +<i>souterrain</i> (parce que les sables en ont presque couvert la +façade), +est comparable à celle d'un bain turc fortement chauffé; +quand on saura +qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissèle +perpétuellement +d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dégoutte sur le +papier +déjà trempé par la chaleur humide de cette +atmosphère, chauffée comme +dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes +gens, +qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne +sortent que par épuisement, et ne quittent le travail que +lorsque leurs +jambes refusent de les porter.</p> +<p>Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous +possédons déjà +<i>six grands tableaux</i> représentant:</p> +<p>1er. Rhamsès le Grand sur son char, les chevaux lancés +au grand galop; +il est suivi de trois de ses fils, montés aussi sur des chars de +guerre; +il met en fuite une armée assyrienne et assiège une place +forte.</p> +<p>2e. Le roi à pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en +perçant un +second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une +composition admirables.</p> +<p>3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armée; on vient +lui +annoncer que les ennemis attaquent son armée. On prépare +le char du roi, +et des serviteurs modèrent l'ardeur des chevaux, qui sont +dessinés, ici +comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis, +montés sur des chars de guerre et combattant sans ordre une +ligne de +chars égyptiens méthodiquement rangés. Cette +partie du tableau est +pleine de mouvement et d'action: c'est comparable à la plus +belle +bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent +involontairement.</p> +<p>4e. Le triomphe du roi et sa rentrée solennelle (à <i>Thèbes</i>, +sans +doute), debout sur un char superbe, traîné par des chevaux +marchant au +pas et richement caparaçonnés. Devant le char sont deux +rangs de +prisonniers africains, les uns de race <i>nègre</i> et les +autres de race +<i>barabra,</i> formant des groupes parfaitement dessinés, +pleins d'effet et +de mouvement.</p> +<p>5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux +dieux de <i>Thèbes</i> et à ceux d'<i>Ibsamboul</i>.</p> +<p>Il reste à terminer le dessin d'un énorme bas-relief +occupant presque +toute la paroi droite du temple: composition immense, +représentant une +bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les +chars, les bagages de l'armée, les jeux et les punitions +militaires, +etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera +terminé, mais +sans couleurs, parce que l'humidité les a fait +disparaître. Il n'en est +point ainsi des six tableaux précédemment +indiqués; tout est colorié et +copié jusque dans les plus minces détails avec un soin +religieux. On +aura ainsi une idée de la magnificence du costume et des chars +des vieux +Pharaons au XVIe siècle avant J.-C.; on pourra comprendre alors +l'étonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel +soin. Je +voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui +refusent de croire à l'élégante richesse que la +sculpture peinte ajoute +à l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je +réponds qu'ils +auraient <i>sué</i> tous leurs préjugés, et que +leurs opinions <i>a priori</i> les +quitteraient par tous les pores.</p> +<p>Pour tous mes dessins je me suis réservé la partie des +légendes +hiéroglyphiques, souvent fort étendues, qui accompagnent +chaque figure +ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur +place ou d'après les empreintes lorsqu'elles sont placées +à une grande +hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets +au net et les donne aussitôt aux dessinateurs, qui d'avance ont +réservé +et tracé les colonnes destinées à les recevoir; +j'ai pris la copie +entière d'une grande stèle placée entre les deux +colosses de gauche, +dans l'intérieur du grand temple; elle n'a pas moins de +trente-deux +lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parlé, et que +j'ai bien +retrouvée à sa place; ce n'est pas moins qu'un <i>décret +du dieu Phtha</i>, +en faveur de Rhamsès le Grand, auquel il prodigue les louanges +pour ses +travaux et ses bienfaits envers l'Égypte; suit la réponse +du roi au dieu +en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un +genre +tout à fait particulier.</p> +<p>Voilà où en est notre <i>mémorable campagne +d'Ibsamboul:</i> c'est la plus +pénible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant +tout le +voyage. Nos compagnons français et toscans ont rivalisé +de zèle et de +dévouement, et j'espère que vers le 15 nous mettrons +à la voile pour +regagner l'Égypte avec notre butin historique. J'ai eu trois +jours de +goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le +temple m'en ont délivré pour longtemps, je +l'espère. Je n'ai encore reçu +que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonné +d'avoir +entrepris mon voyage malgré ses amicales inquiétudes? Je +l'ai pardonné, +de mon côté, depuis que j'ai touché à la +seconde cataracte.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="ONZIEME_LETTRE"></a> +<h2>ONZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>El-Mélissah (entre +Syène et Ombos), le 10 +février 1829.</small></p> +<p>Nous jouons de malheur; depuis notre départ de Syène, +à laquelle nous +avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin +d'avoir franchi la distance qui nous sépare d'<i>Ombos</i>, +où l'on se rend +d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent +du +nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait +pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. +Nous avons +amarré, à grand'peine, dans le voisinage de <i>Mélissah</i>, +où est une +carrière de grès sans aucun intérêt; du +reste, santé parfaite, bon +courage, et nous préparant à explorer Thèbes de +fond en comble, si ce +n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous +ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos +tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du +26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voilà, en +y +ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me +soient +parvenues.</p> +<p>Je remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les +bonnes lignes qu'il +a bien voulu m'écrire le 26 septembre. J'espère qu'il +aura reçu ma +lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien +pardonner à la vétusté de mes souhaits de jour de +l'an, déjà caducs +lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde +cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de +telles distances.</p> +<p>J'écrirai de Thèbes à notre ami Dubois, +après avoir vu à fond l'Égypte +et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Égyptiens feront +à l'avenir, +dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le +passé; je +rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de +convertir +tous les obstinés.</p> +<p>Je transmets à M. Drovetti la lettre que m'a écrite M. +de Mirbel, et je +suis persuadé qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha +d'Égypte, qui ne +recule jamais devant les choses utiles.</p> +<p>Ma dernière lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre +mon +itinéraire à partir de ce beau monument que nous avons +épuisé, au risque +de l'être nous-mêmes par les difficultés de son +étude.</p> +<p>Nous l'avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, +nous +abordâmes au pied du rocher d'<i>Ibrim</i>, la <i>Primis</i> des +géographes grecs, +pour visiter quelques excavations qu'on aperçoit vers le bas de +cette +énorme masse de grès.</p> +<p>Ces <i>spéos</i> (je donne ce nom aux <i>excavations dans +la roche</i>, autres que +des <i>tombeaux</i>) sont au nombre de quatre, et d'époques +différentes, mais +tous appartenant aux temps pharaoniques.</p> +<p>Le plus ancien remonte jusqu'au règne de Thouthmosis Ier; le +fond de +cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est +occupé +par 4 figures (tiers de nature), assises, et représentant deux +fois ce +Pharaon assis entre <i>le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)</i>, +c'est-à-dire une +des formes du dieu Thoth à tête d'épervier, et la +déesse <i>Saté, dame +d'Éléphantine</i> et <i>dame de Nubie</i>. Ce +spéos était une chapelle ou +oratoire consacré à ces deux divinités; les parois +de côté n'ont jamais +été sculptées ni peintes.</p> +<p>Il n'en est point ainsi du second spéos; celui-ci appartient +au règne de +Moeris, dont la statue, assise entre celles du <i>dieu seigneur d'Ibrim</i> +et de la déesse Saté (Junon), <i>dame de Nubie</i>, +occupe la niche du fond. +Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par +les soins d'un prince +nommé <i>Nahi</i>, grand personnage, portant dans toutes les +légendes le +titre de <i>gouverneur des terres méridionales</i>, ce qui +comprenait <i>la +Nubie</i> entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau +sculpté, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, +devant le +roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres +fonctionnaires +publics, présentant au souverain, à ce que dit +l'inscription +hiéroglyphique (malheureusement très-courte) qui +accompagne ce tableau, +les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des +<i>terres méridionales</i> dont il avait le gouvernement. Sur la +porte du +spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du +monument.</p> +<p>Le troisième spéos d'<i>Ibrim</i> est du règne +suivant, de l'époque +d'Aménophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du +midi +étaient administrées par un autre prince, nommé <i>Osorsaté</i>. +Sur la paroi +de droite, ce roi Aménophis II est représenté +assis, et deux princes, +parmi lesquels <i>Osorsaté</i> occupe le premier rang, +présentent au Pharaon +les tributs des <i>terres méridionales</i> et les productions +naturelles du +pays, y compris des <i>lions</i>, des <i>lévriers</i> et des <i>chacals +vivants</i>, +comme porte l'inscription gravée au-dessus du tableau, et qui +spécifiait +le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: <i>quarante +lévriers</i> et <i>dix chacals vivants</i>; mais le texte est +dans un état si +déplorable de dégradation qu'il m'a été +impossible d'en tirer autre +chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la +statue du roi +Aménophis est assise entre les dieux d'<i>Ibrim</i>.</p> +<p>Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est +encore un monument du +même genre et du règne de Sésostris, Rhamsès +le Grand. C'est aussi un +gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux +d'<i>Ibrim</i>, Hermès à tête d'épervier et +la déesse Saté, à la gloire du +Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités +locales, +dans le fond du spéos. Mais à cette époque, <i>les +terres du midi</i> étaient +gouvernées par un prince éthiopien, dont j'ai +retrouvé des monuments à +<i>Ibsamboul</i> et à <i>Ghirché</i>. Ce personnage est +figuré dans le spéos +d'<i>Ibrim</i>, rendant ses respectueux hommages à +Sésostris, et à la tête de +tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on +compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le +grammate +des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres <i>scribes</i> +sans +désignation plus particulière.</p> +<p>Il est à remarquer, à l'honneur de la galanterie +égyptienne, que la +femme du prince éthiopien <i>Satnouï</i> se +présente devant Sésostris +immédiatement après son mari, et avant les autres +fonctionnaires. Cela +montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la +civilisation égyptienne différait essentiellement de +celle du reste de +l'Orient, et se rapprochait de la nôtre; car on peut +apprécier le degré +de civilisation des peuples d'après l'état plus ou moins +supportable des +femmes dans l'organisation sociale.</p> +<p>Le 17 janvier au soir, nous étions à <i>Derri</i> ou <i>Derr</i>, +la capitale +actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un +clair de lune +admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore +vus. +Ayant lié conversation avec un <i>Barabra</i> du pays, qui, +m'apercevant seul +à l'écart sur le bord du fleuve, était venu +poliment me faire compagnie +en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il +connaissait +le nom du <i>sultan</i> qui avait fait construire le temple de <i>Derri</i>; +il me +répondit aussitôt: qu'il était trop jeune pour +savoir cela, mais que les +vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce <i>birbé</i> +avait +été construit environ trois cent mille ans avant +l'islamisme, mais que +tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, +savoir si +c'étaient les <i>Français</i>, les <i>Anglais</i> ou +les <i>Russes</i> qui avaient +exécuté ce grand ouvrage. Voilà comme on +écrit l'histoire en Nubie. Le +monument de <i>Derri</i>, quoique moderne en comparaison de la date +que lui +donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de +Sésostris. Nous y +restâmes toute la journée du 18, et n'en sortîmes, +assez tard, qu'après +avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et +rédigé une notice +détaillée de tous ceux dont on ne prenait point de copie. +Là j'ai trouvé +une liste, par rang d'âge, des fils et des filles de +Sésostris; elle me +servira à compléter celle d'Ibsamboul. Nous y avons +copié quelques +fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous +effacés ou +détruits. C'est là que j'ai pu fixer mon opinion sur un +fait assez +curieux: je veux parler du <i>lion</i> qui, dans les tableaux +d'Ibsamboul et +de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien: il +s'agissait de +savoir si cet animal était placé là <i>symboliquement</i> +pour exprimer la +vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce roi avait +réellement, +comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Égypte, un <i>lion +apprivoisé</i>, son compagnon fidèle dans les +expéditions militaires. Derri +décide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se +jetant sur +les Barbares renversés par Sésostris, l'inscription +suivante: <i>Le lion, +serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis.</i> +Cela me semble +démontrer que le lion existait réellement et suivait +Rhamsès dans les +batailles.</p> +<p>Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher +de grès, mais +sur une très-grande échelle: il a été +dédié par Sésostris à Ammon-Ra, le +dieu suprême, et à Phré, l'esprit du Soleil qu'on y +invoquait sous le +nom de <i>Rhamsès</i>, qui fut le patron du conquérant +et de toute sa lignée.</p> +<p>Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les +monuments +d'Ibsamboul, de Ghirché, de Derri, de Séboua, etc., le +roi Rhamsès +présentant des offrandes ou ses adorations à un dieu +portant le même nom +de <i>Rhamsès</i>. On se tromperait en supposant que ce +souverain se rendait +ce culte à lui-même. <i>Rhamsès</i> était +simplement un des mille noms du +dieu Phré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au +plus +qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au +dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopté, et +quelquefois +même les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du +temple; +cela se reconnaît même à <i>Philae</i>, dans la +partie du grand temple +d'<i>Isis</i>, construit par Ptolémée Philadelphe. Toutes +les <i>Isis</i> du +sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoé, laquelle a une +tête +évidemment de race grecque: mais la chose est bien plus +frappante encore +sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des +souverains sont de véritables portraits.</p> +<p>Le 18 au soir nous descendîmes à <i>Amada</i>, +où nous restâmes jusqu'au 20 +après midi. Là j'eus le plaisir d'étudier à +l'aise et sans être distrait +par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un +temple de la +bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se +compose d'abord +d'une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers +carrés, +couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux +nommer que <i>proto-doriques</i>, ou doriques prototypes, car elles +sont +évidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une +singularité digne de remarque, je ne les trouve employées +que dans les +monuments égyptiens les plus <i>antiques</i>, +c'est-à-dire dans les hypogées +de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à <i>Bet-oualli</i>, +où sont les plus +modernes, bien qu'elles datent du règne de Sésostris, ou +plutôt de celui +de son père.</p> +<p><img style="width: 1000px; height: 1417px;" + alt="N° 1. Dédicace du Temple d'Amada. N° 2. Chanson pour le battage des grains." + title="N° 1. Dédicace du Temple d'Amada .N° 2. Chanson pour le battage des grains." + src="images/128.png"><br> +</p> +<p>Le temple d'Amada a été fondé par Thouthmosis +III (Moeris), comme le +prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la +dédicace, sculptée sur les deux jambages des portes de +l'intérieur; et +dont je mets ici la traduction littérale pour donner une +idée des +dédicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec +soin. (V. +<i>le texte hiéroglyphique</i>, pl. N° 3.)</p> +<p>«Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil +stabiliteur +de +l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modérateur de +justice, a +fait ses dévotions à son père le dieu Phré, +le dieu des deux montagnes +célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure; +il l'a fait pour être +vivifié à toujours.»</p> +<p>Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son +successeur, +Aménophis II, continua l'ouvrage commencé, et fit +sculpter les quatre +salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi +qu'une partie de +celle qui les précède; les travaux de ce roi sont +détaillés dans une +énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que +j'ai toutes +copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.</p> +<p>Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le +pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses +dédicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a +frappé par sa +singularité; en voici la traduction:</p> +<p>«Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines +paroles, +aux +autres dieux qui résident dans Thyri: Accourez et contemplez ces +offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple, +par le roi Thouthmosis (IV), à son père le dieu +Phré, dieu grand, +manifesté dans le firmament!»</p> +<p>La sculpture du temple d'Amada, appartenant à la belle +époque de l'art +égyptien, est bien préférable à celle de +Derri, et même aux tableaux +religieux d'Ibsamboul.</p> +<p>Dans l'après-midi du 20, nos travaux d'Amada étant +terminés, nous +partîmes et descendîmes le Nil jusqu'à <i>Korosko,</i> +village nubien, dont +je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes +l'excellent lord +Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à +exécution leur projet de +remonter le Nil jusqu'au Sennaâr, pour se rendre de là +dans l'Inde en +traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre +s'arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à +causer des travaux +passés et des projets futurs; je dis enfin adieu à ces +courageux +voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent +dans une saison très-avancée. Que Dieu veille sur ces +intrépides amis de +la science!</p> +<p>Le 21 nous étions à <i>Ouadi-Esséboua</i> (la +vallée des lions), qui reçoit +ce nom d'une avenue de sphinx placés sur le <i>dromos</i> de +son temple, +lequel est un <i>hémispéos</i>, c'est-à-dire un +édifice à moitié construit en +pierres de taille, et à moitié creusé dans le +rocher; c'est, sans +contredit, le plus mauvais travail de l'époque de Rhamsès +le Grand; les +pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles +étaient masqués +par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de +décoration, +qui sont d'une exécution assez médiocre. Ce temple a +été dédié par +Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, <i>seigneur de +justice</i>: quatre +colosses représentant Sésostris debout occupent le +commencement et la +fin des deux rangées de sphinx dont se compose l'avenue; deux +tableaux +historiques, représentant le Pharaon frappant les peuples du <i>Nord</i> +et +du <i>Midi</i>, couvrent la face extérieure des deux massifs du +pylône; mais +la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le +mastic +ou ciment qui en avait reçu une grande partie est tombé, +et laisse une +foule de lacunes dans la scène et surtout dans les inscriptions. +Ce +temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui +l'envahissent +de tous côtés.</p> +<p>Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, à cause +d'un vent du nord +très-violent, qui nous força d'aborder et de nous tenir +tranquilles au +rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitâmes du calme pour +gagner +<i>Méharrakah</i>, dont nous avions vu le temple en remontant: +il n'est point +sculpté, et partant, d'aucun intérêt pour moi qui +ne cherche que les +<i>hadjar-maktoub</i> (les pierres écrites), comme disent nos +Arabes.</p> +<p>Le soleil levant du 23 nous trouva à <i>Dakkèh</i>, +l'ancienne <i>Pselcis</i>. Je +courus au temple, et la première inscription +hiéroglyphique qui me tomba +sous les yeux m'apprit que j'étais dans un lieu saint, +dédié à Thoth, +seigneur de <i>Pselk</i>: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un +nouveau nom +hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une +carte de +Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés.</p> +<p>Le monument de Dakkèh présente un double +intérêt sous le rapport +mythologique; il donne des matériaux infiniment précieux +pour comprendre +la nature et les attributions de l'être divin que les +Égyptiens +adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermès deux fois grand); une +série de +bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les <i>transfigurations</i> +de ce dieu. Je l'y ai trouvé d'abord (ce qui devait être) +en liaison +avec <i>Har-Hat</i> (le grand Hermès Trismégiste), sa +forme primordiale, et +dont lui, Thoth, n'est que la <i>dernière transformation</i>, +c'est-à-dire +son incarnation sur la terre à la suite d'<i>Ammon-Ra</i> et de <i>Mouth</i> +incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'à l'<i>Hermès +céleste</i> +(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les +formes: 1° de <i>Pahitnoufi</i> (celui dont le coeur est bon); +2° +d'<i>Arihosnofri</i> ou <i>Arihosnoufi</i> (celui qui produit les +chants +harmonieux); 3° de <i>Meuï</i> (la pensée ou la +raison): sous chacun de ces +noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de +ces diverses transformations du second Hermès couvrent les +parois du +temple de Dakkèh. J'oubliais de dire que j'ai trouvé ici +Thoth (le +Mercure égyptien) armé du <i>caducée</i>, +c'est-à-dire du sceptre ordinaire +des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion.</p> +<p>Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus +ancienne +de ce temple (l'avant-dernière salle) a été +construite et sculptée par +le plus célèbre des rois éthiopiens, <i>Ergamènes</i> +(Erkamen), qui, selon +le récit de Diodore de Sicile, délivra l'<i>Éthiopie</i> +du gouvernement +théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en +égorgeant tous les +prêtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, +puisqu'il y +éleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa +d'être soumise +à l'Égypte dès la chute de la XXVIe dynastie, +celle des Saïtes, détrônée +par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des +Éthiopiens +jusqu'à l'époque des conquêtes de +Ptolémée Évergète Ier, qui la réunit +de nouveau à l'Égypte. Aussi le temple de Dakkèh, +commencé par +l'Éthiopien <i>Ergamènes</i>, a-t-il été +continué par Évergète Ier, par son +fils Philopator et son petit-fils Évergète II. C'est +l'empereur Auguste +qui a poussé, sans l'achever, la sculpture intérieure de +ce temple.</p> +<p>Près du pylône de Dakkèh, j'ai reconnu un reste +d'édifice, dont quelques +grands blocs de pierre conservent encore une portion de +dédicace: +c'était un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. +Voilà +encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les +Ptolémées, et l'Éthiopien Ergamènes +lui-même, n'ont fait que +reconstruire des temples là où il en existait dans les +temps +pharaoniques, et aux mêmes divinités qu'on y a toujours +adorées. Ce +point était fort important à établir, afin de +démontrer que les derniers +monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient <i>aucune +nouvelle forme +de divinité</i>. Le système religieux de ce peuple +était tellement un, +tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté +depuis un temps +immémorial d'une manière si absolue et si précise, +que la domination des +Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les +Ptolémées et les +Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Égypte, ce +que les Perses +avaient détruit, et rebâti des temples là où +il en existait autrefois, +et dédiés aux mêmes dieux.</p> +<p>Dakkèh est le point le plus méridional où j'aie +rencontré des travaux +exécutés sous les Ptolémées et les +empereurs. Je suis convaincu que la +domination grecque ou romaine ne s'est jamais étendue, <i>au +plus</i>, au +delà d'Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis <i>Dakkèh</i> +jusqu'à <i>Thèbes</i> une +série presque continue d'édifices construit à ces +deux époques: les +monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des +Ptolémées et des +Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J'en +ai conclu que la +destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre +Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être +attribuée aux Perses, qui ont dû +suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, +où ils ont pris, pour se +rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du +désert, infiniment +plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une +armée, +à cause de nombreuses cataractes; la route du désert est +celle que +suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armées +et les +voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le +monument d'Amada, +facile à détruire puisqu'il n'est point d'une grande +étendue. De Dakkèh +à Thèbes on ne voit donc plus que de <i>secondes +éditions</i> des temples.</p> +<p>Il faut en excepter le monument de <i>Ghirché</i> et celui +de <i>Bet-oualli</i> +que les Perses n'ont pu détruire, puisqu'il eût fallu +abattre les +<i>montagnes</i> dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. +Mais ces +<i>spéos</i>, et surtout le premier, ont été +ravagés autant que le permettait +la nature des lieux.</p> +<p>Nous arrivâmes à <i>Ghirché-Hussan</i> ou <i>Ghirf-Housseïn</i> +le 25 janvier. +C'est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à +Sébouâ, un véritable +Rhamesséion ou <i>Rhamséion</i>, c'est-à-dire un +monument dû à la munificence +de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu <i>Phtha</i>, +personnage +dont on retrouve une imitation décolorée dans l'<i>Hephaistos</i> +des Grecs +et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de +Ghirché, qui, +en langue égyptienne, portait le nom de <i>Pthahei</i> ou <i>Thyptah</i>, +<i>demeure +de Phtha</i>. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même +nom sacré +que <i>Memphis</i>: il paraît que ces noms fastueux furent +à la mode en +Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m'ont appris, +par +exemple, que <i>Derri</i> avait le même nom que la fameuse <i>Héliopolis</i> +d'Égypte, <i>demeure du Soleil</i>, et que le misérable +village nommé +aujourd'hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se +décorait du +nom d'<i>Amoneï</i>, celui même de la <i>Thèbes</i> +aux cent portes.</p> +<p>La portion construite de l'<i>hémispéos</i> de +Ghirché est, à très-peu près, +détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail +immense, a été +dégradée avec une espèce de recherche. J'ai +cependant pu relever le +sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des +légendes. La +grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels +on a +taillé six colosses offrant le singulier contraste d'un travail +barbare +à côté de bas-reliefs d'une fort belle +exécution. Sur les parois +latérales sont huit niches carrées renfermant chacune +trois figures +assises, sculptées de plein relief: le personnage occupant le +milieu de +ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil +Rhamsès, +le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu +Grand, et comme +résidant dans <i>Phthaëi, Amoneï</i> et <i>Thyri</i>, +c'est-à-dire dans <i>Ghirché, +Sébouâ</i> et <i>Derri</i>, où existent en effet +des Rhamséion dédiés au dieu +Soleil Rhamsès, le même qu'on adore à +Ghirché, comme fils de Phtha et +d'Hathôr, les grandes divinités de ce temple. +L'étude des tableaux +religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces +trois +personnages.</p> +<p>La journée du 26 fût donnée en partie au petit +temple de <i>Dandour</i>. Nous +retombons ici dans le <i>moderne</i>; c'est un ouvrage non +achevé du temps de +l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son étendue, +ce +monument m'a beaucoup intéressé, puisqu'il est +entièrement relatif à +l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre +soirée +du 25 avait été égayée par un superbe +écho découvert par hasard en face +de Dandour, où nous venions d'aborder. Il répète +fort distinctement et +d'une voix sonore jusqu'à onze syllabes. Nos compagnons italiens +se +plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, +entremêlés de coups de +fusil qu'on tirait de tous côtés, et auxquels +l'écho répondait par des +coups de canon ou les éclats du tonnerre.</p> +<p>Le temple de <i>Kalabschi</i> eut son tour le 27; c'est ici que +j'ai +découvert une nouvelle génération de dieux, et qui +complète le cercle +des formes d'Ammon, point de départ et point de réunion +de toutes les +essences divines. Ammon-Ra, l'Être suprême et primordial, +étant son +propre père, est qualifié de mari de sa mère (la +déesse Mouth), sa +portion féminine renfermée en sa propre essence à +la fois mâle et +femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux égyptiens +ne sont +que des formes de ces deux principes constituants +considérés sous +différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de +pures abstractions +du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., +établissent une +chaîne non interrompue qui descend des cieux et se +matérialise jusqu'aux +incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernière de +ces +incarnations est celle d'<i>Horus</i>, et cet anneau extrême de +la chaîne +divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus +(le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l'Alpha. +Le point de +départ de la mythologie égyptienne est une <i>Triade</i> +formée des trois +parties d'<i>Ammon-Ra</i>, savoir Ammon (le mâle et le +père), Mouth (la +femelle et la mère) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, +s'étant +manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et +Horus. Mais la +parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont +frères. C'est à +Kalabschi que j'ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les +trois +membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade +initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mère; et +le fils +qu'il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme <i>Malouli</i> (le <i>Mandouli</i> +dans les <i>proscynemata</i> grecs), est le dieu principal de +Kalabschi, et +cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi +la Triade finale +se formait d'Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, +personnages +qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère +Mouth et +leur fils Khons. Aussi <i>Malouli</i> était-il adoré +à Kalabschi sous une +forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et +orné des mêmes +insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de +Seigneur +de Talmis, c'est-à-dire de Kalabschi, que les géographes +grecs appellent +en effet <i>Talmis</i>, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les +inscriptions +des temples.</p> +<p>J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existé +à Talmis trois +<i>éditions</i> du temple de Malouli; une sous les Pharaons et +du règne +d'Aménophis II, successeur de Moeris: une du temps des +Ptolémées; et la +dernière, le temple actuel qui n'a jamais été +terminé, sous Auguste, +Caïus Caligula et Trajan; et la légende du dieu <i>Malouli</i>, +dans un +fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la +construction +du troisième, ne diffère en rien des légendes les +plus récentes. Ainsi +donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et +d'Égypte n'a jamais reçu de modification, on n'innovait +rien, et les +anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont +été fermés par +le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'étaient en quelque +sorte +partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une +espèce de +<i>répartition féodale</i>. Chaque ville avait son +patron; Chnouphis et Saté +régnaient à Éléphantine, à +Syène et à Béghé, et leur juridiction +s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à +Ibsamboul, à Derri et à Amada; +Phtha, à Ghirché; Anouké, à Maschakit; +Thoth, le surintendant de +Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à +Ghébel-Addèh +et à Dakkèh; Osiris était seigneur de Dandour; +Isis, reine à Philae; +Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. +Mais Ammon-Ra règne +partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.</p> +<p>Il en était de même en Égypte, et l'on +conçoit que ce culte partiel ne +pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par +toute la puissance +des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif +dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les +villes +voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme +syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien +calculé, les +divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi +j'ai retrouvé à +Kalabschi les dieux de Ghirché et de Dakkèh au midi, ceux +de Déboud au +nord, occupant une place distinguée; à Déboud, les +dieux de Dakkèh et de +Philae; à Philae, ceux de Déboud et de Dakkèh, au +midi? ceux de Béghé +d'Éléphantine et de Syène au nord; à +Syène enfin, les dieux de Philae et +ceux d'Ombos.</p> +<p>C'est encore à Kalabschi que j'ai remarqué, pour la +première fois, la +couleur violette employée dans les bas-reliefs peints; j'ai fini +par +découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion +appliquée +sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la <i>dorure</i>; +ainsi +le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le précède ont +été dorés +aussi bien que le sanctuaire de Dakkèh.</p> +<p>Près de Kalabschi est l'intéressant monument de <i>Bet-Oualli</i>, +qui nous a +pris les journées des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'à +midi. Là, mes +yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de +Kalabschi, +qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en +contemplant les bas-reliefs historiques gui décorent ce +spéos, d'un fort +beau style, et dont nous avons des copies complètes. Ces +tableaux sont +relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples <i>africains</i>, +les +<i>Kouschi</i> (les Éthiopiens), et les <i>Schari</i>, qui sont +probablement les +<i>Bischari</i> d'aujourd'hui; campagnes de Sésostris dans <i>sa +jeunesse</i> et +<i>du vivant de son père</i>, comme le dit expressément +Diodore de Sicile, +qui à cette époque lui fait soumettre, en effet, les <i>Arabes</i> +et +<i>presque toute la Libye</i>.</p> +<p>Le roi Rhamsès, père de <i>Sésostris</i>, est +assis sur son trône dans un +naos, et son fils, en costume de prince, lui présente un groupe +de +prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est +représenté +comme vainqueur, frappant lui-même un homme de cette nation, en +même +temps que le prince (Sésostris) lui présente les chefs +militaires et une +foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son +fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiégée; +le roi foule +aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est +amenée en +état de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux +historiques décorant la paroi de gauche de ce qui formait la +salle +principale du monument, en supposant que cette portion du <i>spéos</i> +ait +jamais été couverte.</p> +<p>La paroi de droite présente les détails de la campagne +contre les +<i>Éthiopiens</i>, les <i>Bischari</i> et des <i>nègres</i>. +Dans le premier tableau, +d'une grande étendue, on voit les Barbares en pleine +déroute, se +réfugiant dans leurs forêts, sur les montagnes, ou dans +des marécages; +le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, +représente le roi +assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils +aîné (Sésostris), qui lui présente, 1° +un <i>prince éthiopien</i> nommé +<i>Aménémoph, fils de Poeri</i>, soutenu par deux de ses +enfants, dont l'un +lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied +du +trône du père de son vainqueur; 2° des chefs +militaires égyptiens; 3° +des tables et des buffets couverts de <i>chaînes d'or</i> et +avec elles des +<i>peaux de panthère</i>; des sachets renfermant de l'<i>or en +poudre</i>; des +troncs de bois d'<i>ébène</i>; des <i>dents +d'éléphant</i>; des <i>plumes +d'autruche</i>; des faisceaux d'<i>arcs</i> et de <i>flèches</i>; +des <i>meubles +précieux</i>; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou +imposé par la +conquête; 4° à la suite de ces richesses, marchent +quelques <i>Bischari</i> +prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants +sur ses épaules et dans une espèce de couffe; suivent des +individus +conduisant au roi des <i>animaux vivants</i>, les plus curieux de +l'intérieur +de l'Afrique, le <i>lion</i>, les <i>panthères</i>, l'<i>autruche</i>, +des <i>singes</i> et +la <i>girafe</i>, parfaitement dessinés, etc., etc. On +reconnaîtra là, +j'espère, la campagne de Sésostris contre les +Éthiopiens, lesquels il +força, selon Diodore de Sicile encore, de payer à +l'Égypte un tribut +annuel en <i>or</i>, en <i>ébène</i> et en <i>dents +d'éléphant</i>.</p> +<p>Les autres sculptures du spéos sont toutes religieuses. Ce +monument +était consacré au grand dieu Ammon-Ra et à sa +forme secondaire +Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans +ses +légendes, avoir donné toutes les mers et toutes les +terres existantes à +son fils chéri «le Seigneur du monde (Soleil gardien de +justice) +Rhamsès +(II).» Dans le sanctuaire, ce Pharaon est +représenté +suçant le lait des +déesses Anouké et Isis. «Moi qui suis ta +mère, la +dame d'Éléphantine, +dit la première, je te reçois sur mes genoux, et te +présente mon sein +pour que tu y prennes ta nourriture, ô Rhamsès!» +«Et moi, +ta mère Isis, +dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les périodes +des +panégyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et +qui +s'écouleront en une vie pure.» J'ai fait copier ces deux +tableaux, ainsi +que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le +Pharaon vainqueur des peuples du <i>Midi</i> et des peuples du <i>Nord</i>. +Il ne +faut pas oublier que les Égyptiens appelaient les Syriens, les +Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.</p> +<p>Je dis adieu à ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; +car c'était +le dernier de la belle époque et d'une bonne sculpture que je +dusse +rencontrer entre Kalabschi et Thèbes.</p> +<p>Le 31, au coucher du soleil, nous étions à <i>Kardâssi</i> +ou <i>Kortha</i>, où +j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, +dénué de sculpture, +à l'exception d'un bas-relief sur un fût de colonne. +J'avais vu, deux +heures auparavant, les temples de <i>Tafah</i> (l'ancienne <i>Taphis</i>), +également sans sculptures ni inscriptions +hiéroglyphiques; mais on juge +facilement, à leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au +temps +de la domination romaine.</p> +<p>Le 1er février, nous vîmes venir à nous une +cange avec pavillon +autrichien: c'était du nouveau pour nous, et les conjectures de +marcher; +cependant, la barque avançait aussi vers nous, et je reconnus +sur la +proue M. Acerbi, consul général d'Autriche en +Égypte, qui m'appelait et +me saluait de la main. Nous arrêtâmes nos barques et +passâmes quelques +heures à causer de nos travaux avec cet excellent homme, +publiciste et +littérateur distingué, qui nous avait traités +d'une manière si aimable +pendant notre séjour à Alexandrie. Nous nous +séparâmes, lui pour +remonter jusqu'à la seconde cataracte, et moi pour rentrer en +Égypte, +avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le +Paris de l'Égypte +et le rendez-vous des voyageurs, n'en déplaise à la +grosse ville du +Kaire et à la triste Alexandrie.</p> +<p>Vers deux heures après midi, nous étions à <i>Déboud</i> +ou <i>Déboudé</i>: nous +étant rendus au temple, en passant sous les trois petits +propylons sans +sculpture, je trouvai qu'il avait été bâti, en +grande partie, par un roi +éthiopien nommé <i>Atharramon</i>, et qui doit +être le prédécesseur ou le +successeur immédiat de l'<i>Ergamènes</i> de +Dakké. Le temple, dédié à +Ammon-Ra, seigneur de <i>Tébot</i> (Déboud), et à +Hathôr, et subsidiairement +à Osiris et à Isis, a été continué, +mais non achevé, sous les empereurs +Auguste et Tibère. Dans le sanctuaire, encore non +sculpté, gisent les +débris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des +Ptolémées.</p> +<p>Notre travail étant terminé, nous rentrâmes dans +nos barques, pressés de +partir et de profiter du reste de la journée pour arriver +à Philae, +rentrer ainsi en Égypte, et dire adieu à cette pauvre +Nubie, dont la +sécheresse avait déjà lassé tous mes +compagnons de voyage; d'ailleurs, +en remettant le pied en Égypte, nous pouvions espérer de +manger du pain +un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous +régalait journellement notre boulanger en chef, tout à +fait à la hauteur +du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier +cordon-bleu.</p> +<p>C'est à neuf heures du soir que nous retouchâmes enfin +la terre +égyptienne, en abordant à l'île de Philae, rendant +grâces à ses antiques +divinités Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous +avait pas +dévorés entre les deux cataractes.</p> +<p>Nous avons séjourné dans l'île sainte jusqu'au 7 +février, terminant les +travaux commencés au mois de décembre, et recueillant +tous les tableaux +mythologiques relatifs à l'histoire et aux attributions d'Isis +et +d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent +en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les +époques des +principaux édifices de cette île.</p> +<p>Le petit temple du sud a été dédié +à Hathôr, et construit par le Pharaon +Nectanèbe, le dernier des rois de race égyptienne, +détrôné par la +seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert +qui, +de ce joli petit édifice, conduit au grand temple, est de +l'époque des +empereurs; ce qu'il y a de sculpté l'a été sous +les règnes d'Auguste, de +Tibère et de Claude.</p> +<p>Le premier pylône est du temps de Ptolémée +Philométor, qui a encastré +dans ce pylône un propylon dédié à Isis par +le Pharaon Nectanèbe, et +l'existence de ce propylon prouve qu'avant le <i>grand temple d'Isis</i> +actuel il en existait déjà un autre sur le même +emplacement, lequel aura +été détruit par les Perses de Darius Ochus. Cela +explique les débris de +sculpture plus anciens employés dans les colonnes du pronaos +actuel du +grand temple.</p> +<p>C'est Ptolémée Philadelphe qui a construit le +sanctuaire et les salles +adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Évergète II, +et le second +pylône, de Ptolémée Philométor. Les +sculptures et bas-reliefs extérieurs +de tout l'édifice ont été exécutés +sous Auguste et Tibère.</p> +<p>Entre les deux pylônes du grand temple d'Isis, il existe +à droite et à +gauche deux beaux édifices d'un genre particulier. Celui de +gauche est +un temple périptère, dédié à +Hathôr et à la délivrance d'Isis qui vient +d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de +Ptolémée +Épiphane ou de son fils Évergète II. Les +bas-reliefs extérieurs sont du +règne d'Auguste et de Tibère. C'est +Évergète II qui se donne les +honneurs de la construction de ce temple, dans les longues +dédicaces de +la frise extérieure.</p> +<p>Le même roi s'est aussi emparé, par une inscription +semblable, de +l'édifice de droite, qui, presque tout entier, est de son +frère +Philométor, à l'exception d'une salle sculptée +sous Tibère.</p> +<p>J'ai donné une journée presque entière à +une petite île voisine de +Philae, l'île de <i>Béghé</i>, où la +Commission d'Égypte indiquait le reste +d'un petit édifice égyptien. J'y ai, en effet, +trouvé quelques colonnes +d'un tout petit temple de très-mauvais travail et de +l'époque de +Philométor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'étais +dans l'île de +<i>Snem</i>, nom de localité que j'avais rencontré +souvent, depuis Ombos +jusqu'à Dakké, dans les légendes des dieux, et +surtout dans celles du +dieu Chnouphis et de la déesse Hathôr. C'était +là un des lieux les plus +saints de l'Égypte, et une île sacrée, but de +pèlerinages longtemps +avant sa voisine l'île de Philae, qui se nommait <i>Manlak</i> +en langue +égyptienne. C'est de là qu'est venu le copte <i>Pilach</i>, +l'arabe <i>Bilaq</i>, +et le grec <i>Philai</i>, sans que, dans tout cela, il soit le moins +du monde +question de <i>fil</i> (l'éléphant), comme l'ont +prétendu de soi-disant +étymologistes.</p> +<p>Le temple de Snem (Béghé) était en effet +dédié à Chnouphis et à la +déesse Hathôr, et le monument actuel était encore +la <i>seconde édition</i> +d'un temple bien plus ancien et plus étendu, bâti sous le +règne du +Pharaon Aménophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouvé +les débris de +ce temple, et les restes d'une statue colossale du même Pharaon, +qui +décorait un des pylônes de l'ancien édifice. J'ai +recueilli dans cette +île, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine +d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et +des actes d'adoration faits dans l'île sainte de <i>Snem</i> par +de grands +personnages de la vieille Égypte, et entre autres: 1° un +proscynéma d'un +<i>basilicogrammate commandant les troupes</i>, sous le Pharaon +Aménophis III +(Memnon), grammate nommé <i>Aménémoph</i>; 2° +une inscription attestant le +<i>pèlerinage d'un grand-prêtre d'Ammon</i>, prince de la +famille de Rhamsès; +3° celui d'un prince éthiopien nommé <i>Mémosis</i>, +sous le Pharaon +Aménophis III; 4° celui du prince éthiopien <i>Messi</i>, +sous Rhamsès le +Grand; 5° celui d'un <i>grand-prêtre</i> d'Anouké, +nommé <i>Aménothph</i>; 6° un +proscynéma conçu en ces termes: «Je suis venu vers +vous, +moi votre +serviteur, vous tous, grands dieux, qui résidez dans Snem! +accordez-moi +tous les bienfaits qui sont en vos mains, (<i>à moi</i>) +l'intendant des +terres du roi seigneur du monde Aménophis (III), AMOSIS;» +cet +Amosis est +représenté à côté de l'inscription, +levant ses mains en attitude +d'adoration; 7° enfin, vers le haut d'une montagne de grands +rochers de +granit, j'ai copié une belle inscription attestant que l'an XXX, +l'an +XXXIV et l'an XXXIX du règne de Rhamsès le Grand +(Sésostris), un des +princes ses enfants a assisté à la <i>panégyrie</i> +de <i>Snem</i>, et l'a +célébrée par des sacrifices. Je ne parle point de +plusieurs inscriptions +purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les +légendes royales, sculptées en grand, des Pharaons +Psammétichus Ier, +Psammétichus II, Apriès et Amasis, semblent avoir eu pour +motif de +rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'île de <i>Snem</i>, +soit même +de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de +cette +île, où le granit est de toute beauté.</p> +<p>Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhôte, +Lehoux et +Bertin, faire <i>une partie de plaisir</i> à la cataracte, +où nous prîmes un +modeste repas, assis à l'ombre d'un <i>santh</i> (mimosa fort +épineux), le +seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me +rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis débarquer +en face +de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller à la chasse +des +inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre +desquels est le roc taillé en forme de siège et qu'un de +nos doctes +amis, M. Letronne, a cru pouvoir être l'<i>Abaton</i> +nommé dans les +inscriptions grecques de l'obélisque de Philae. Ce n'est +cependant qu'un +rocher comme un autre, avec cette différence qu'il est +chargé +d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les +dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les +suivantes:</p> +<p>1º Une stèle sculptée sur le roc, mais à +demi effacée, monument qui +rappelle une victoire remportée sur les Libyens par le Pharaon +<i>Thouthmosis IV</i>, l'an septième de son règne, le 8 +du mois de Phaménoth;</p> +<p>2° Une stèle de son successeur Aménophis III +(Memmon), assez bien +conservée, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant +de +soumettre les Éthiopiens, l'an cinquième de son +règne, a passé dans ce +lieu et y a tenu une panégyrie (assemblée religieuse);</p> +<p>3º Un proscynéma à Néith et à +Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph +(Smendès), de la XXIe dynastie;</p> +<p>4° Un proscynéma à Horammon, Saté et +Mandou, pour le salut du roi +Néphérothph (Néphérites), de la XXIXe +dynastie.</p> +<p>Je ne parle point d'une foule de proscynéma de simples +particuliers, à +Chnouphis et à Saté, les grandes divinités de la +cataracte.</p> +<p>Les rochers sur la <i>route de Philae à Syène</i>, et +que j'ai explorés le 7 +février, en portent aussi un très-grand nombre, +adressés aux mêmes +divinités: j'y ai aussi copié des inscriptions et des +sculptures +représentant des princes éthiopiens rendant hommage +à Rhamsès le Grand +ou à son grand-père (Mandoueï); ce sont les +mêmes dont j'ai trouvé de +semblables monuments en Nubie.</p> +<p>Je rentrai enfin à Syène, que j'avais quittée +en décembre. En attendant +que nos bagages arrivassent de Philae à dos de chameau, et qu'on +disposât notre nouvelle escadre égyptienne (car nous avons +laissé les +barques nubiennes à la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), +je +revis les débris du temple de Syène, consacré +à Chnouphis et à Saté, +sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrême +décadence de l'art +en Égypte; il m'a intéressé toutefois, 1° +parce que c'est le seul qui +porte la légende hiéroglyphique de <i>Nerva</i>; 2° +parce qu'il m'a fait +connaître le nom hiéroglyphique-phonétique de +Syène, <i>Souan</i>, qui est le +nom copte <i>Souan</i>, et l'origine du <i>Syéné</i> +des Grecs et de l'<i>Osouan</i> +des Arabes; 3° enfin, parce que le nom symbolique de cette +même ville, +représentant un <i>aplomb</i> d'architecte ou de maçon, +fait, sans aucun +doute, allusion à l'antique position de Syène sous le +tropique du +Cancer, et à ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil +tombaient +d'aplomb le jour du solstice d'été: les auteurs grecs +sont pleins de +cette tradition, qui a pu, en effet, être fondée sur un +fait réel, mais +à une époque infiniment reculée.</p> +<p>J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de +Syène, en +remontant vers la cataracte; j'y ai trouvé l'hommage d'un prince +éthiopien à Aménophis III, et à la reine +Taïa sa femme; un acte +d'adoration à Chnouphis, le dieu local, pour le salut de +Rhamsès le +Grand, de ses filles <i>Isénofré, Bathianthi</i>, et de +leurs frères +<i>Scha-hem-kamé</i> et <i>Mérenphtah</i>; le prince +éthiopien <i>Mémosis</i> (le même +dont j'avais déjà recueilli une inscription dans +l'île de Snem), +agenouillé et adorant le prénom du roi Aménophis +III; enfin plusieurs +proscynéma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, +aux +divinités de Syène et de la cataracte, Chnouphis, +Saté et Anouké.</p> +<p>Je visitai pour la seconde fois l'île d'<i>Éléphantine</i>, +qui, tout +entière, formerait à peine un parc convenable pour un bon +bourgeois de +Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois +faire un <i>royaume</i>, pour se débarrasser de la vieille +dynastie +égyptienne des <i>Éléphantins</i>. Les deux +temples ont été récemment +détruits, pour bâtir une caserne et des magasins à +Syène; ainsi a +disparu le petit temple dédié à Chnouphis par le +Pharaon Aménophis III. +Je n'ai retrouvé debout que les deux montants des portes en +granit ayant +appartenu à un autre temple de Chnouphis, de Saté et +d'Anouké, dédié +sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai, +de construction romaine, m'a offert les débris, +entremêlés et mutilés, +de plusieurs des plus curieux édifices +d'Éléphantine, construits sous +les rois Moeris, Mandoueï et Rhamsès le Grand. Dans les +restes d'une +chambre qui termine l'escalier du quai égyptien, j'ai +copié plusieurs +proscynéma hiéroglyphiques assez curieux, et +l'inscription d'une stèle +mutilée du Pharaon Mandoueï.</p> +<p>Étant allé rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien +à voir ni à faire +sur l'ancienne <i>limite de l'empire romain</i>, je quittai les +rochers +granitiques de Syène et d'Éléphantine, et nous +nous dirigeâmes sur +<i>Ombos</i>, où le vent a juré de nous empêcher +d'arriver, puisque, au +moment où j'écris cette ligne, nous sommes au 12 +février; il est sept +heures du matin, et le Nil mugit à quatre pouces de distance du +lit sur +lequel je suis assis.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Ombos, le 14 février +à deux heures.</small></p> +<p>Je suis enfin arrivé avant-hier à <i>Ombos</i>, vers +le milieu du jour. Nous +avons repris nos travaux du mois de décembre, et à cette +heure-ci ils +sont terminés. Tout est encore ici de l'époque grecque: +le grand temple +est cependant d'une très-belle architecture et d'un grand effet; +il a +été commencé par Épiphane, continué +sous Philométor et Évergète II; +quelques bas-reliefs sont même du temps de <i>Cléopâtre +Cocce</i> et de Soter +II. Ce grand édifice, dont les ruines ont un aspect +très-imposant, était +consacré à deux Triades qui se partagent le temple, +divisé, en effet, +longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant +presque toujours dans des massifs de la construction. Sévek-Ra +(la forme +primordiale de Saturne, Kronos) à tête de crocodile, +Hathôr (Vénus), et +leur fils Khons-Hôr, forment la première Triade. La +seconde se compose +d'Aroëris, de la déesse Tsonénoufré et de +leur fils Pnevtho; ce sont les +dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les +médailles +romaines du nome ombite est l'animal sacré du dieu principal, +Sévek-Ra.</p> +<p>La femme de Philométor, Cléopâtre, porte, dans +les dédicaces et dans les +cartouches sculptés sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne +peut +être que le grec <i>Tryphoene</i> ou <i>Dropion</i>; mais la +première lecture est +plus probable; il est répété trente fois, et il +est impossible de s'y +tromper.</p> +<p>Le petit temple d'Ombos était, comme l'un de ceux de Philae +et le +temple d'Hermonthis, un <i>eimisi</i> ou <i>mammisi</i>, +c'est-à-dire un édifice +sacré figurant le <i>lieu de la naissance</i> du jeune dieu de +la Triade +locale, c'est-à-dire une image terrestre du lieu où les +déesses Hathôr +et Tsonénoufré avaient enfanté leur fils +Khons-Hôr et Pnevtho, les deux +fils des deux Triades d'Ombos.</p> +<p>C'est en me glissant à travers les pierres +éboulées de ce petit +monument, et en visitant une à une toutes celles qui +bientôt seront +englouties par le Nil, lequel, ayant sapé les fondations, a +déjà détruit +la plus grande partie du monument, que j'ai trouvé des blocs +ayant +appartenu à une construction bien plus ancienne, +c'est-à-dire à un +temple dédié par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu +Sévek-Ra, et +avec les débris duquel on avait construit une partie de l'<i>eimisi</i>, +sous +Évergète II, Cocce et Soter II.</p> +<p>Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde +édition: et +c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages +d'un tout petit propylon encastré aujourd'hui sur la face +extérieure de +l'enceinte en brique qui environne les temples du côté du +sud-est. Les +sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom +hiéroglyphique +de ce <i>propylon</i>, inscrit au bas des deux jambages, était <i>Porte</i> +(ou +propylon) <i>de la reine</i> Amensé, <i>conduisant au temple +de Sévek-Ra</i> +(Saturne). On n'a point oublié que ce roi-reine est +Amensé, mère de +Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'époque de +Philométor, +et conduisait au petit temple actuel.</p> +<p>Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la +nuit, nous en profiterons pour aller à <i>Ghébel-Selséléh</i>, +où nous attend +une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que +conditionnellement.</p> +<p><i>Toujours Ombos</i>, le 16. Je me réjouis d'avance en +pensant que j'aurai +peut-être à Thèbes un nouveau courrier; j'y serai +à la fin du mois. Je +trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis +à +mille lieues de France, et les soirées sont si longues! Toujours +fumer +ou jouer à la bouillotte! Il nous faudrait une bonne +édition des petits +paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le +droit +de l'être sous les auspices des vingt-sept pages que je viens +d'écrire, +et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands +bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde +cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont à pied, et +que le +vent ne les arrête pas, je fais partir ce soir même celui +qui nous a +apporté nos lettres de France.... Je n'ai pas oublié les +notes de M. +Letronne; il apprendra avec intérêt que le listel sur +lequel est gravée +l'inscription d'Ombos était doré, et que les lettres ont +conservé une +couleur rouge vif encore très-visible; je n'ai pu +vérifier ce qu'il y +avait sur Sérapis à <i>Tafah</i>, la pierre qui devait +porter ce nom +n'existant plus.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DOUZIEME_LETTRE"></a> +<h2>DOUZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Biban-el-Molouk (Thèbes), +le 25 mars 1829.</small></p> +<p>J'ai écrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, +que le consul +général d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, +m'a promis +d'expédier d'Alexandrie; par le premier bâtiment partant +pour l'Europe. +J'annonçais notre arrivée, en très-bonne +santé (tous tant que nous +sommes), à <i>Thèbes</i>, où nous rentrâmes +le 8 mars au matin, après avoir +heureusement terminé notre voyage de Nubie et de la haute +Thébaïdé; nos +barques furent amarrées au pied des colonnades du palais de <i>Louqsor</i>, +que nous avons étudié et exploité jusqu'au 23 du +mois courant. Je tenais +à profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce +que ce +magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de +l'Égypte, +obstrué par des cahuttes de fellahs qui masquent et +défigurent ses beaux +portiques, sans parler de la chétive maison d'un <i>bim-bachi</i>, +juchée +sur la plate-forme violemment percée à coups de pic, pour +donner passage +aux balayures du Turc, qui sont dirigées sur un superbe +sanctuaire +sculpté sous le règne du fils d'Alexandre le Grand; ce +magnifique +palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre +pour +y établir notre ménage. Il a donc fallu garder notre +maasch, la dahabié +et les petites barques, jusqu'au moment où nos travaux de +Louqsor ont +été finis.</p> +<p>Nous passâmes sur la rive gauche le 23, et après avoir +envoyé notre gros +bagage à une maison de <i>Kourna</i>, que nous a laissée +un très-brave et +excellent homme nommé Piccinini, agent de M. d'Anastasy à +Thèbes, nous +avons tous pris la route de la vallée de <i>Biban-el-Molouk</i>, +où sont les +tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette +vallée +étant étroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes +assez élevées +et dénuées de toute espèce de +végétation, la chaleur doit y être +insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc +d'exploiter cette riche et inépuisable mine à une +époque où +l'atmosphère, quoique déjà fort +échauffée, est cependant encore +supportable. Notre caravane s'y est donc établie le jour +même, et nous +occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible +de trouver en Égypte. C'est le roi Rhamsès (le +quatrième de la XIXe +dynastie) qui nous donne l'hospitalité, car nous habitons tous +son +magnifique tombeau, le second que l'on rencontre à droite en +entrant +dans la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hypogée, d'une +admirable +conservation, reçoit assez d'air et assez de lumière pour +que nous y +soyons logés à merveille; nous occupons les trois +premières salles, qui +forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 à 20 pieds de +hauteur, +et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les +couleurs conservent presque tout leur éclat; c'est une +véritable +habitation de prince, à l'inconvénient près de +l'enfilade des pièces; le +sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux +<i>kaouas</i> (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans +deux +tentes dressées à l'entrée du tombeau. Tel est +notre établissement dans +la vallée des Rois, véritable séjour de la mort, +puisqu'on n'y trouve ni +un brin d'herbe, ni êtres vivants, à l'exception des +chacals et des +hyènes qui, l'avant-dernière nuit, ont +dévoré, à cent pas de notre +<i>palais</i>, l'âne qui avait porté mon domestique +barabra Mohammed, pendant +le temps que l'ânier passait agréablement sa nuit de +Ramadhan dans notre +cuisine, qui est établie dans un tombeau royal totalement +ruiné. Mais en +voilà assez sur le ménage.</p> +<p>Un courrier que j'ai reçu à Thèbes m'a +apporté les lettres du 20 +décembre; ce sont les plus récentes de toutes celles qui +me sont +parvenues; je me réjouis des bonnes nouvelles qu'elles me +donnent, et +surtout du bon état de notre vénérable M. Dacier. +Je lui présente mes +félicitations et mes respects; j'espère que sa +santé se sera soutenue, +et que mes voeux, partis de la deuxième cataracte le 1er janvier +dernier, seront exaucés pour l'année courante et à +toujours.</p> +<p>L'annonce de la commission archéologique pour la +Morée, donnée par S. +Ex. le ministre de l'intérieur à notre ami Dubois, m'a +causé une vive +satisfaction; il y a vingt ans que nous rêvions ensemble les +voyages +d'Égypte et de Grèce que nous exécutons +aujourd'hui: ce rêve se réalise +enfin! Je puis donc écrire de Thèbes à +Athènes: que de temps historiques +rapprochés dans un même but! C'est comme une fouille +générale que fait +la civilisation moderne dans les débris de l'ancienne, et +j'espère que +ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les +colonnades du Parthénon, ou dans l'Altis d'Olympie, à la +tête de quatre +cents pionniers, ce qui serait encore mieux.</p> +<p>J'ai aussi fait commencer des fouilles à <i>Karnac</i> et +à <i>Kourna</i>. J'ai +réuni dix-huit momies de tout genre et de toute espèce; +mais je +n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies +gréco-égyptiennes, portant à la fois des +inscriptions grecques et des +légendes démotiques et hiératiques. J'en ai +plusieurs de ce genre, et +quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'à +présent. +Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de <i>Karnac</i>, et +tirés +des maisons mêmes de la vieille Thèbes, à quinze ou +vingt pieds +au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un état d'oxydation +complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis à la +tête de +mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M. +Drovetti, le nommé <i>Timsah</i><a name="retour_texte_note_1"></a><a + href="#Note_1">[1]</a> (le +crocodile), qui me +paraît un homme +adroit et qui +ne manque pas de me donner de grandes espérances. J'y compte +peu, parce +qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient +pas. Je tâcherai cependant de donner un peu d'activité +à mes fouilles +dans les mois de juin, juillet et août, époque à +laquelle je serai fixé +sur les lieux, soit à Karnac, soit à Kourna. J'ai +quarante hommes en +train, et je verrai si les produits compensent à peu près +les dépenses, +et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui +fouillent à Kourna de compte à demi avec Rosellini. Il +est évident que +je ne puis songer à emporter ce qui manque justement au +Musée royal, de +grosses pièces, parce que le transport seul jusqu'à +Alexandrie +épuiserait mes finances et de beaucoup.</p> +<p>Cela dit, je reprends le fil de mon itinéraire et la notice +des +monuments depuis <i>Ombos</i>, d'où est datée ma +dernière lettre.</p> +<p>Partis d'<i>Ombos</i> le 17 février, nous n'arrivâmes, +à cause de l'impéritie +du réis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, +que le +18 au soir à <i>Ghébel-Selséléh</i> +(Silsilis), vastes carrières où je me +promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement +réalisé, et les +cinq jours que nous y avons passés ont été bien +employés.</p> +<p>Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d'un +très-beau grès, +ont été exploitées par les anciens +Égyptiens, et le voyageur est effrayé +s'il considère, en parcourant les carrières, l'immense +quantité de +pierres qu'on a dû en tirer pour produire les galeries à +ciel ouvert et +les vastes espaces excavés qu'il se lasse de parcourir. C'est +sur la +rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.</p> +<p>On rencontre d'abord, en venant du côté de +Syène, trois chapelles +taillées dans le roc et presque contiguës. Toutes trois +appartiennent à +la belle époque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan +et la +distribution, soit pour toute la décoration intérieure et +extérieure; +toutes s'ouvrent par deux colonnes formées de boutons de lotus +tronqués.</p> +<p>La première de ces chapelles (la plus au sud) a +été creusée dans le roc +sous le règne du Pharaon Ousireï de la XVIIIe dynastie; +elle est +détruite en très-grande partie. Deux bas-reliefs seuls +sont encore +visibles, et ne présentent d'intérêt que sous le +rapport du travail, qui +a toute la finesse et toute l'élégance de l'époque.</p> +<p>La seconde chapelle date du règne suivant, celui de +Rhamsès II. Les +tableaux qui décorent les parois de droite et de gauche nous +font +connaître à quelle divinité ce petit édifice +avait été dédié par le +Pharaon. Il y est représenté adorant d'abord la Triade +thébaine, les +plus grands des dieux de l'Égypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, +ceux qu'on +invoquait dans tous les temples, parce qu'ils étaient le type de +tous +les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phré, à +Phtha, seigneur +de justice, et au dieu Nil, nommé, dans l'inscription +hiéroglyphique, +<i>Hapi-Moou</i>, le père vivifiant de tout ce qui existe. C'est +à cette +dernière divinité que la chapelle de Rhamsès II, +ainsi que les deux +autres, furent particulièrement consacrées; cela est +constaté par une +très-longue inscription hiéroglyphique, dont j'ai pris +copie, et datée +de «l'an IV, le 10e jour de Mésori, sous la majesté +de +l'Aroéris +puissant, ami de la vérité et fils du Soleil, +Rhamsès, chéri d'Hapimoou, +le père des dieux.» Le texte, qui contient les louanges du +dieu +Nil (ou +<i>Hapimoou</i>), l'identifie avec le Nil céleste <i>Nenmoou</i>, +l'eau +primordiale, le grand Nilus, que Cicéron, dans son Traité +sur la Nature +des Dieux, donne comme le père des principales divinités +de l'Égypte, +même d'Ammon, ce que j'ai trouvé attesté ailleurs +par des inscriptions +monumentales. La troisième chapelle appartient au règne +du fils de +Rhamsès le Grand; il était naturel que les chapelles de +Silsilis fussent +dédiées à Hapimoou (le Nil terrestre), parce que +c'est le lieu de +l'Égypte où le fleuve est le plus resserré et +qu'il semble y faire une +seconde entrée, après avoir brisé les montagnes de +grès qui lui +fermaient ici le passage, comme il a brisé les rochers de granit +de la +cataracte pour faire sa première entrée en Égypte.</p> +<p>On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux +creusés +pour recevoir deux ou trois corps embaumés; tous remontent +jusqu'aux +premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent +à +des chefs de travaux ou inspecteurs supérieurs des +carrières de +Silsilis. Nous avons aussi copié des stèles portant des +dates du règne +de divers Rhamsès de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une +grande +inscription de l'an XXII de Sésonchis.</p> +<p>Le plus important des monuments de Silsilis est un grand <i>spéos</i>, +ou +édifice creusé dans la montagne, et plus singulier encore +par la +variété des époques des bas-reliefs qui le +décorent. Cette belle +excavation a été commencée sous le roi Horus de la +XVIIIe dynastie; on +en voulait faire un temple dédié à Ammon-Ra +d'abord, et ensuite au dieu +Nil, divinité du lieu, et au dieu Sévek (Saturne à +tête de crocodile), +divinité principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. +C'est +dans cette intention qu'ont été exécutés, +sous le règne d'Horus, les +sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs +du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui décorent une +longue +et belle galerie transversale qui précède ce sanctuaire.</p> +<p>Cette galerie, très-étendue, forme un véritable +musée historique. Une de +ses parois est tapissée, dans toute sa longueur, de deux +rangées de +stèles ou de bas-reliefs sculptés sur le roc, et, pour la +plupart, +d'époques diverses; des monuments semblables décorent les +intervalles +des cinq portes qui donnent entrée dans ce curieux muséum.</p> +<p>Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une +portion de +la paroi ouest: le Pharaon y est représenté debout, la +hache d'armes sur +l'épaule, recevant d'Ammon-Ra l'emblème de la vie divine, +et le don de +subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des +Éthiopiens, +les uns renversés, d'autres levant des mains suppliantes devant +un chef +égyptien, qui leur reproche, dans la légende, d'avoir +fermé leur coeur à +la prudence et de n'avoir pas écouté lorsqu'on leur +disait: «Voici que +le lion s'approche de la terre d'Éthiopie (Kousch).» Ce +lion-là était +le roi Horus, qui fit la conquête d'Éthiopie, et dont le +triomphe est +retracé sur les bas-reliefs suivants.</p> +<p>Le roi vainqueur est porté par des chefs militaires sur un +riche +palanquin, accompagné de flabellifères. Des serviteurs +préparent le +chemin que le cortège doit parcourir; à la suite du +Pharaon viennent des +guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier +sur l'épaule, sont en marche, précédés d'un +trompette; un groupe de +fonctionnaires égyptiens, sacerdotaux et civils, reçoit +le roi et lui +rend des hommages.</p> +<p>La légende hiéroglyphique de ce tableau exprime ce qui +suit: «Le dieu +gracieux revient (en Égypte), porté par les chefs de tous +les pays (les +nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin +seigneur de l'Égypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui +conduit +(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Éthiopie), race +perverse; +ce roi directeur des mondes, approuvé par Phré, fils du +Soleil et de sa +race, le serviteur d'Ammon, HÔRUS, le vivificateur. Le nom de sa +majesté +s'est fait connaître dans la terre d'Éthiopie, que le roi +a châtiée +conformément aux paroles que lui avait adressées son +père Ammon.»</p> +<p>Un autre bas-relief représente la conduite, par les soldats, +des +prisonniers du commun en fort grand nombre; leur légende exprime +les +paroles suivantes, qu'ils sont censés prononcer dans leur +humiliation: «O toi vengeur! roi de la terre de +Kémé +(l'Égypte), soleil de Niphaïat +(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch +(l'Ethiopie), dont tu as foulé les signes royaux sous tes +pieds!»</p> +<p>Tous les autres bas-reliefs de ce spéos, soit stèles, +soit tableaux, +appartiennent à diverses époques postérieures, +mais qui ne descendent +pas plus bas que le troisième roi de la XIXe dynastie. On y +remarque, +entre autres sujets:</p> +<p>1° Un tableau représentant une adoration à +Ammon-Ra, Sévek (le dieu du +nome) et Bubastis, par le basilicogrammate chargé de +l'exécution du +palais du roi Rhamsès-Meïamoun dans la partie occidentale +de Thèbes (le +palais de Médinet-Habou), le nommé <i>Phori</i>, homme +véridique;</p> +<p>2º Trois magnifiques inscriptions en caractères +hiératiques, rappelant +que le même fonctionnaire est venu à Silsilis l'an Ve, au +mois de +Paschons, du règne de Rhamsès-Meïamoun, faire +exploiter les carrières +pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de +Médinet-Habou);</p> +<p>3º Un grand bas-relief: le roi Rhamsès-Meïamoun +adorant le dieu Phtha et +sa compagne Pascht (Bubastis).</p> +<p>Ces monuments démontrent, sans aucun doute, que tout le +grès employé +dans la construction du palais de Médinet-Habou à +Thèbes vient de +Silsilis, et que ce grand édifice a été +commencé au plus tôt la +cinquième année du règne de son fondateur.</p> +<p>4° Une grande stèle représentant le même roi +adorant les dieux de +Silsilis, et dédiée par le basilicogrammate <i>Honi</i>, +surintendant des +bâtiments de Rhamsès-Meïamoun, intendant de tous les +palais du roi +existants en Égypte, et chargé de la construction du +temple du Soleil +bâti à Memphis par ce Pharaon.</p> +<p>Des tableaux d'adoration et plusieurs stèles, plus anciennes +que les +précédentes, constatent aussi que Rhamsès le Grand +(Sésostris) a tiré de +Silsilis les matériaux de plusieurs des grands édifices +construits sous +son règne.</p> +<p>Plusieurs de ces stèles, dédiées soit par des +intendants des bâtiments, +soit par des princes qui étaient venus en Haute-Égypte +pour y tenir des +panégyries dans les années XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV +de son règne, +m'ont fourni des détails curieux sur la famille du +conquérant. Une de +ces stèles nous apprend que Rhamsès le Grand a eu deux +femmes: la +première, Nofré-Ari, fut l'épouse de sa jeunesse, +celle qui paraît, +ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; +la +seconde (et dernière jusqu'à présent) se nommait <i>Isénofré</i>; +c'était la +mère, 1° de la princesse <i>Bathianthi</i>, qui +paraît avoir été sa fille +chérie, la benjamine de la vieillesse de Sésostris; +2° du prince +<i>Schohemkémé</i>, celui qui présidait les +panégyries dans les dernières +années du règne de son père, comme le prouvent +trois des grandes stèles +de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succéda en +quittant son +nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeïothph (le +possesseur de la vérité, ou bien celui que la +vérité possède); c'est le +Sésonsis II de Diodore, et le Phéron d'Hérodote. +Ce fut aussi, comme son +père, un grand constructeur d'édifices, mais dont il ne +reste que peu de +traces. On trouve dans le spéos de Silsilis: 1° une petite +chapelle +dédiée en son honneur par l'intendant des terres du nome +ombite, appelé +<i>Pnahasi</i>; 2º une stèle (date effacée) +dédiée par le même Pnahasi, et +constatant qu'on a tiré des carrières de Silsilis les +pierres qui ont +servi à la construction du palais que ce roi avait fait +élever à Thèbes, +où il n'en reste aucune trace, à ma connaissance du +moins. Cette stèle +nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait <i>Isénofré</i>, +comme sa +mère, et son fils aîné <i>Phthamen</i>.</p> +<p>3° Une stèle de l'an II, 5e jour de Mésori, +rappelant qu'on a pris à +Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi +Thmeïothph à +Thèbes, et pour les additions ou réparations faites au +palais de son +père, le Rhamséion (l'édifice qu'on a improprement +nommé tombeau +d'Osimandyas et Memnonium).</p> +<p>Il existe enfin à Silsilis des stèles semblables +relatives à quelques +autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stèles +d'Aménophis-Memnon, le père du roi Hôrus, se voient +sur la rive +orientale, où se trouvent les carrières les plus +étendues; ces stèles +donnent la première date certaine des plus anciennes +exploitations de +Silsilis. Il est certain qu'après la XIXe dynastie, ces +carrières ont +toujours fourni des matériaux pour la construction des monuments +de la +Thébaïde. La stèle de Sésonchis Ier le +prouve; on y parle, en effet, +d'exploitations de l'an XXII du règne de ce prince, +destinées à des +constructions faites dans la <i>grande demeure d'Ammon</i>; ce sont +celles +qui forment le côté droit de la première cour de +Karnac, près du second +pylône, monument du règne de Sésonchis et des rois +bubastites, ses +descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les +matériaux des temples d'Edfou et d'Esné viennent en +grande partie de ces +mêmes carrières.</p> +<p>Le 24 février au matin, nous courions le portique et les +colonnades +d'<i>Edfou</i> (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa +masse, +porte cependant l'empreinte de la décadence de l'art +égyptien sous les +Ptolémées, au règne desquels il appartient tout +entier; ce n'est plus la +simplicité antique; on y remarque une recherche et une profusion +d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la +noble gravité des monuments pharaoniques et le papillotage +fatigant et +de si mauvais goût du temple d'<i>Esnéh</i>, construit du +temps des +empereurs.</p> +<p>La partie la plus <i>antique</i> des décorations du grand +temple d'<i>Edfou</i> +(l'intérieur du naos et le côté droit +extérieur) remonte seulement au +règne de Philopator. On continua les travaux sous +Épiphane, dont les +légendes couvrent une partie du fût des colonnes et des +tableaux +intérieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut terminé +sous Évergète +II.</p> +<p>Les sculptures de la frise extérieure et des parois de +l'extérieur des +murailles du pronaos furent décorées sous Soter II. Sous +le même roi, on +sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie +de gauche appartient à Philométor, ainsi que toutes les +sculptures des +deux massifs du pylône. J'ai trouvé cependant, vers le bas +du massif de +droite, un mauvais petit bas-relief représentant l'empereur +Claude +adorant les dieux du temple.</p> +<p>Le mur d'enceinte qui environne le naos est entièrement +chargé de +sculptures; celles de la face intérieure datent du règne +de Cléopâtre +Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolémée Alexandre Ier +et de sa femme +la reine Bérénice.</p> +<p>Voilà qui peut donner une idée exacte de l'<i>antiquité</i> +du grand temple +d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits +écrits +sur cent portions du monument, en caractères de 10 pouces, et +quelquefois de 2 pieds de hauteur.</p> +<p>Ce grand et magnifique édifice était consacré +à une Triade composée: 1° +du dieu Har-Hat, la science et la lumière célestes +personnifiées, et +dont le soleil est l'image dans le monde matériel; 2° de la +déesse +Hâthor, la Vénus égyptienne; 3° de leur fils +Harsont-Tho (l'Hôrus, +soutien du monde), qui répond à l'Amour (Éros) des +mythologies grecque +et romaine.</p> +<p>Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois +divinités, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand +jour +sur plusieurs parties importantes du système théogonique +égyptien. Il +serait trop long ici d'entrer dans de pareils détails.</p> +<p>J'ai fait dessiner aussi une série de quatorze bas-reliefs de +l'intérieur du pronaos, représentant le <i>lever</i> du +dieu Har-Hat, +identifié avec le soleil, son <i>coucher</i> et ses formes +symboliques à +chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce +recueil est du plus grand intérêt pour l'intelligence de +la petite +portion des mythes égyptiens véritablement relative +à l'astronomie.</p> +<p>Le second édifice d'Edfou, dit le <i>Typhonium</i>, est un +de ces petits +temples nommés <i>mammisi</i> (lieu d'accouchement), que l'on +construisait +toujours à côté de tous les grands temples +où une Triade était adorée; +c'était l'image de la demeure céleste où la +déesse avait enfanté le +troisième personnage de la Triade, qui est toujours +figuré sous la forme +d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou représente en effet +l'enfance et +l'éducation du jeune <i>Har-Sont-Tho</i>, fils d'Har-Hat et +d'Hathôr, auquel +la flatterie a associé Évergète II, +représenté aussi comme un enfant et +partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au +nouveau-né d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de +bas-reliefs de ce monument du règne d'Évergète II +et de Soter II.</p> +<p>Nos travaux terminés à Edfou, nous allâmes +reposer nos yeux, fatigués +des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures +égyptiennes du +temps des Lagides, dans les tombeaux d'<i>Éléthya</i> (<i>El-Kab</i>), +où nous +arrivâmes le samedi 28 février. Nous fûmes +accueillis par la <i>pluie</i>, +qui tomba par torrents avec tonnerre et éclairs, pendant la nuit +du 1er +au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hérodote du +roi +Psamménite: De notre temps il a plu en Haute-Égypte.</p> +<p>Je parcourus avec empressement l'intérieur de l'ancienne +ville +d'Éléthya, encore subsistante, ainsi que la seconde +enceinte qui +renfermait les temples et les édifices sacrés. Je n'y +trouvai pas une +seule colonne debout; les Barbares ont détruit depuis quelques +mois ce +qui restait des deux temples intérieurs, et le temple entier +situé hors +de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une à une les +pierres +oubliées par les dévastateurs et sur lesquelles il +restait quelques +sculptures.</p> +<p>J'espérais y trouver quelques débris de +légendes, suffisants pour +m'éclairer sur l'époque de la construction de ces +édifices et sur les +divinités auxquelles ils furent consacrés. J'ai +été assez heureux dans +cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple +d'Éléthya, +dédié à Sévek (Saturne) et à Sowan +(Lucine), appartenait à diverses +époques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient +été +construits et décorés sous le règne de la reine +Amensé, sous celui de +son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons +Aménophis-Memnon +et Rhamsès le Grand. Les rois Amyrtée et Achoris, deux +des derniers +princes de race égyptienne, avaient réparé ces +antiques édifices, et y +avaient ajouté quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien +trouvé à +Éléthya qui rappelle l'époque grecque ou romaine. +Le temple à +l'extérieur de la ville est dû au règne de Moeris.</p> +<p>Les tombeaux ou hypogées creusés dans la chaîne +arabique voisine de la +ville, remontent pour la plupart à une antiquité +reculée. Le premier que +nous avons visité est celui dont la Commission d'Égypte a +publié les +bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, à la +pêche et à la +navigation. Ce tombeau a été creusé pour la +famille d'un hiérogrammate +nommé <i>Phapé</i>, attaché au collège des +prêtres d'Éléthya (Sowan-Kah). +J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inédits de ce tombeau, +et j'ai +pris copie de toutes les légendes des scènes agricoles et +autres, +publiées assez négligemment. Ce tombeau est d'une +très-haute antiquité. +Un second hypogée, celui d'un <i>grand-prêtre de la +déesse Ilithya</i> ou +<i>Éléthya</i> (Sowan), la déesse éponyme +de la ville de ce nom, porte la +date du règne de <i>Rhamsès-Meïamoun</i>; il +présente une foule de détails +de famille et quelques scènes d'agriculture en +très-mauvais état. J'y ai +remarqué, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes +de blé +par les boeufs, et au-dessus de la scène on lit, en +hiéroglyphes presque +tous phonétiques, la <i>chanson</i> que le conducteur du +foulage est censé +chanter, car dans la vieille Égypte, comme dans celle +d'aujourd'hui, +tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson +particulière.</p> +<p>Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte +d'allocution +adressée aux boeufs, et que j'ai retrouvée ensuite, avec +de très-légères +variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:</p> +<p>Battez pour vous (<i>bis</i>),—ô boeufs,—Battez pour vous (<i>bis</i>),—Des +boisseaux pour vos maîtres.</p> +<p>La poésie n'en est pas très-brillante; probablement +l'air faisait passer +la chanson; du reste, elle est convenable à la circonstance dans +laquelle on la chantait, et elle me paraîtrait déjà +fort curieuse quand +même elle ne ferait que constater l'antiquité du <i>bis</i> +qui est écrit à +la fin de la première et de la troisième ligne. J'aurais +voulu en +trouver la musique pour l'envoyer à notre respectable ami le +général de +La Salette; elle lui aurait fourni quelles données de plus pour +ses +savantes recherches sur la musique des anciens.</p> +<p>Le tombeau voisin de celui-ci est plus intéressant encore +sous le +rapport historique. C'était celui d'un nommé <i>Ahmosis, +fils de Obschné, +chef des mariniers</i>, ou plutôt <i>des nautoniers</i>: +c'était un grand +personnage. J'ai copié dans son hypogée ce qui reste +d'une inscription +de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole +à tous les individus présents et futurs, et leur raconte +son histoire +que voici: Après avoir exposé qu'un de ses ancêtres +tenait un rang +distingué parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe +dynastie, il +nous apprend qu'il est entré lui-même dans la +carrière nautique dans les +jours du roi <i>Ahmosis</i> (le dernier de la XVIIe dynastie +légitime); qu'il +est allé rejoindre le roi à Tanis; qu'il a pris part aux +guerres de ce +temps, où il a servi <i>sur l'eau</i>; qu'il a ensuite combattu +dans le Midi, +où il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres +de l'an +VI du même Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; +qu'il a +suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monté par eau en <i>Éthiopie</i> +pour lui +imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit; +et qu'enfin il a commandé des <i>bâtiments</i> sous le +roi <i>Thouthmosis Ier</i>. +C'est là, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, +sous le +Pharaon Ahmosis, ont presque achevé l'expulsion des Pasteurs et +délivré +l'Égypte des Barbares.</p> +<p>Pour ne pas trop allonger l'article d'Éléthya, je +terminerai par +l'indication d'un tombeau presque ruiné; il m'a fait +connaître quatre +générations de grands personnages du pays, qui l'ont +gouverné sous le +titre <i>sou-ten-si</i> de <i>Sowan</i> (princes +d'Éléthya), durant les règnes des +cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Aménothph Ier +(Aménoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amensé et +Thouthmosis III +(Moeris), auprès desquels ils tenaient un rang +élevé dans leur service +personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Ataré et +Ahmosis, +femmes des deux premiers rois nommés, et de Ranofré, +fille de la reine +Amensé et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont +successivement nommés dans les inscriptions de l'hypogée, +et forment +ainsi un supplément et une confirmation précieuse de la +Table d'Abydos.</p> +<p>Le 3 mars, au matin, nous arrivâmes à <i>Esnéh</i>, +où nous fûmes +très-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou +gouverneur +de la province; avec son aide, il nous fut permis d'étudier le +grand +temple d'Esnéh, encombré de coton, et qui, servant de +magasin général de +cette production, a été crépi de limon du Nil, +surtout à l'extérieur. On +a également fermé avec des murs de boue l'intervalle qui +existe entre le +premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a +dû se +faire souvent une chandelle à la main, ou avec le secours de nos +échelles, afin de voir les bas-reliefs de plus près.</p> +<p>Malgré tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il +importait de +savoir relativement à ce grand temple, sous les rapports +mythologiques +et historiques. Ce monument a été regardé, +d'après de simples +conjectures établies sur une façon particulière +d'interpréter le +zodiaque du plafond, comme le plus <i>ancien</i> monument de +l'Égypte: +l'étude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au +contraire, le plus <i>moderne</i> de ceux qui existent encore en +Égypte; car +les bas-reliefs qui le décorent, et les hiéroglyphes +surtout, sont d'un +style tellement grossier et tourmenté qu'on y aperçoit au +premier coup +d'oeil le point extrême de la décadence de l'art. Les +inscriptions +hiéroglyphiques ne confirment que trop cet aperçu: les +masses de ce +pronaos ont été élevées sous l'empereur <i>César +Tibérius Claudius +Germanicus</i> (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la +dédicace en grands hiéroglyphes. La corniche de la +façade et le premier +rang de colonnes ont été sculptés sous les +empereurs <i>Vespasien</i> et +<i>Titus</i>; la partie postérieure du pronaos porte les +légendes des +empereurs <i>Antonin</i>, <i>Marc Aurèle</i> et <i>Commode</i>; +quelques colonnes de +l'intérieur du pronaos furent décorées de +sculptures sous <i>Trajan</i>, +<i>Hadrien</i> et <i>Antonin</i>; mais, à l'exception de +quelques bas-reliefs de +l'époque de <i>Domitien</i>, tous ceux des parois de droite et +de gauche du +pronaos portent les images de <i>Septime Sévère</i> et +de GÉTA, que son frère +Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en même temps qu'il fit +proscrire son nom dans tout l'empire; il paraît que cette +proscription +du tyran fut exécutée à la lettre jusqu'au fond de +la Thébaïde, car les +cartouches noms propres de l'empereur <i>Géta</i> sont tous <i>martelés</i> +avec +soin; mais ils ne l'ont pas été au point de +m'empêcher de lire +très-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR +CÉSAR GÉTA, +<i>le directeur</i>.</p> +<p>Je crois que l'on connaît déjà des inscriptions +latines ou grecques dans +lesquelles ce nom est martelé: voilà des légendes +hiéroglyphiques à +ajouter à cette série.</p> +<p>Ainsi donc, l'antiquité du pronaos d'Esnéh est +incontestablement fixée; +sa construction ne remonte pas au delà de l'empereur Claude; et +ses +sculptures descendent jusqu'à <i>Caracalla</i>, et du nombre de +celles-ci est +le fameux zodiaque dont on a tant parlé.</p> +<p>Ce qui reste du naos, c'est-à-dire le mur du fond du pronaos, +est de +l'époque de <i>Ptolémée Épiphane</i>, et +cela encore est d'hier, +comparativement à ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons +faites +derrière le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement +dit a +été rasé jusqu'aux fondements.</p> +<p>Cependant, que les amis de l'antiquité des monuments de +l'Égypte se +consolent: <i>Latopolis</i> ou plutôt ESNÉ (car ce nom se +lit en hiéroglyphes +sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) +n'était +point un village aux grandes époques pharaoniques; +c'était une ville +importante, ornée de beaux monuments, et j'en ai +découvert la preuve +dans l'inscription des colonnes du pronaos.</p> +<p>J'ai trouvé sur deux de ces colonnes, dont le fût est +presque +entièrement couvert d'inscriptions hiéroglyphiques +disposées +verticalement, la notice des fêtes qu'on célébrait +annuellement dans le +grand temple d'Esnéh. Une d'elles se rapportait à la +commémoration de +la dédicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III +(<i>Moeris</i>); de plus il existe, et j'ai dessiné dans une +petite rue +d'Esnéh, au quartier de Cheïk-Mohammed-Ebbédri, un +jambage de porte en +très-beau granit rose, portant une dédicace du Pharaon +Thouthmosis II, +et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'<i>Esnéh</i> +pharaonique. J'ai aussi trouvé à <i>Edfou</i> une pierre +qui est le seul +débris connu du temple qui existait dans cette ville avant le +temple +actuel bâti sous les Lagides; l'ancien était encore de <i>Moeris</i>, +et +dédié, comme le nouveau, au grand dieu <i>Har-Hat, +seigneur d'</i>HATFOUH +(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en +Thébaïde comme en +Nubie, avait construit la plupart des édifices sacrés, +après l'invasion +des <i>Hykschos</i>, de la même manière que les +Ptolémées ont rebâti ceux +d'Ombos, d'Esnéh et d'Edfou, pour remplacer les temples <i>primitifs</i> +détruits pendant l'invasion persane.</p> +<p>Le grand temple d'Esnéh était dédié +à l'une des plus grandes formes de +la divinité, à Chnouphis, qualifié des titres +NEV-EN-THO-SNÉ, <i>seigneur +du pays d'Esnéh, créateur de l'univers, principe vital +des essences +divines, soutien de tous les mondes</i>, etc. A ce dieu sont +associés la +déesse Néith, représentée sous des formes +diverses et sous les noms +variés de <i>Menhi</i>, <i>Tnébouaou</i>, etc., et le +jeune Hâke, représenté sous +la forme d'un enfant, ce qui complète la Triade adorée +à Esnéh. J'ai +ramassé une foule de détails très-curieux sur les +attributions de ces +trois personnages auxquels étaient consacrées les +principales fêtes et +panégyries célébrées annuellement à +Esnéh. Le 23 du mois d'Hathyr, on +célébrait la fête de la déesse <i>Tnébouaou</i>; +celle de la déesse <i>Menhi</i> +avait lieu le 25 du même mois; le 30, celle d'<i>Isis</i>, +tertiaire des deux +déesses précitées. Le 1er de Choïak, on +tenait une panégyrie (assemblée +religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hâke, et ce même +jour avait lieu +la panégyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier +sacré sculpté +sur l'une des colonnes du pronaos: «A la néoménie +de +Choïak, panégyries +et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur +d'Esnéh; on +étale tous les ornements sacrés; on offre des pains, du +vin et autres +liqueurs, des boeufs et des oies; on présente des collyres et +des +parfums au dieu Chnouphis et à la déesse sa compagne, +ensuite le lait à +Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie à +la +déesse Menhi, une oie à la déesse Néith, +une oie à Osiris, une oie à +Khons et à Thôth, une oie aux dieux Phré, Atmou, +Thoré, ainsi qu'aux +autres dieux adorés dans le temple; on présente ensuite +des semences, +des fleurs et des épis de blé au seigneur Chnouphis, +souverain d'Esnéh, +et on l'invoque en ces termes,» etc. Suit la prière +prononcée en cette +occasion solennelle, et que j'ai copiée, parce qu'elle +présente un grand +intérêt mythologique.</p> +<p>C'est aux mêmes divinités qu'était +dédié le temple situé au nord +d'Esnéh, dans une magnifique plaine, jadis cultivée, mais +aujourd'hui +hérissée de broussailles qui nous +déchirèrent les jambes, lorsque, le 6 +mars au soir, nous allâmes le visiter, en faisant à pied +une +très-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvâmes +tout +nouvellement dévastées; ce temple n'est plus tel que la +Commission +d'Égypte l'a laissé; il n'en subsiste plus qu'une seule +colonne, un +petit pan de mur et le soubassement presque à fleur de terre: +parmi les +bas-reliefs subsistants j'en ai trouvé un +d'Évergète Ier et de Bérénice +sa femme; j'ai reconnu les légendes de Philopator sur la +colonne; celles +d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en +hiéroglyphes +tout à fait barbares, les noms des empereurs Antonin et +Vérus. Le hasard +m'a fait découvrir, dans le soubassement extérieur de la +partie gauche +du temple, une série de captifs représentant des peuples +vaincus (par +Évergète Ier, selon toute apparence), et, à l'aide +des ongles de nos +Arabes, qui fouillèrent vaillamment malgré les pierres et +les plantes +épineuses, je parvins à copier une dizaine des +inscriptions onomastiques +de peuples gravées sur l'espèce de bouclier +attaché à la poitrine des +vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir +subjuguées, +j'ai lu les noms de l'<i>Arménie</i>, de la <i>Perse</i>, de la +<i>Thrace</i> et de la +<i>Macédoine</i>; peut-être encore s'agit-il des victoires +d'un empereur +romain: je n'ai rien trouvé d'assez conservé aux environs +pour éclaircir +ce doute.</p> +<p>Le 7 mars au matin, nous fîmes une course pédestre dans +l'intérieur des +terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille +<i>Tuphium</i>, aujourd'hui <i>Taôud</i>, située sur la +rive droite du fleuve, +mais dans le voisinage de la chaîne arabique et tout près +d'<i>Hermonthis</i>, qui est sur la rive opposée. Là +existent deux ou trois +salles d'un petit temple, habitées par des fellahs ou par leurs +bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs +qui +m'ont donné le mythe du temple: on y adorait la Triade +formée de Mandou, +de la déesse Ritho et de leur fils Harphré, celle +même du temple +d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de <i>Tuphium</i>.</p> +<p>A midi nous étions à <i>Hermonthis</i>, dont j'ai +parlé dans la lettre que +j'écrivis après avoir visité ce lieu lorsque nous +remontions le Nil pour +aller à la seconde cataracte. Nous y passâmes encore +quelques heures +pour copier quelques bas-reliefs et des légendes +hiéroglyphiques qui +devaient compléter notre travail sur <i>Erment</i>, +commencé à notre premier +passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un +<i>mammisi</i> ou <i>eimisi</i> consacré à +l'accouchement de la déesse <i>Ritho</i>, +construit et sculpté, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en +commémoration de la reine Cléopâtre, fille +d'Aulétès, lorsqu'elle mit au +monde <i>Césarion</i>, fils de Jules César, lequel +voulut être le <i>Mandou</i> de +la nouvelle déesse <i>Ritho</i>, comme Césarion en fut l'<i>Harphré</i>. +Du reste, +c'était assez l'usage du dictateur romain de chercher à +compléter la +<i>Triade</i>, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme +Cléopâtre, +avaient en elles quelque chose de divin, sans dédaigner pour +cela les +joies terrestres.</p> +<p>Une courte distance nous séparait de <i>Thèbes</i>, +et nos coeurs étaient +gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi +de +la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraîches, +arrivée à Louqsor, à mon adresse. C'était +encore une courtoisie de +notre digne consul général, M. Drovetti, et nous avions +hâte d'en +profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrême, nous +arrêta +pendant la nuit entre Hermonthis et Thèbes, où nous ne +fûmes rendus que +le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.</p> +<p>Notre petite escadre aborda au pied du quai antique +déchaussé par le +Nil, et qui ne pourra longtemps encore défendre le palais de <i>Louqsor</i>, +dont les dernières colonnes touchent presque aux bords du +fleuve. Ce +quai est évidemment de deux époques; le quai <i>égyptien</i> +primitif est en +grandes briques cuites, liées par un ciment d'une dureté +extrême, et ses +ruines forment d'énormes blocs de 15 à 18 pieds de large +et de 25 à 30 +de longueur, semblables à des rochers inclinés sur le +fleuve au milieu +duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grès est d'une +époque +très-postérieure; j'y ai remarqué des pierres +portant encore des +fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant +d'édifices +démolis.</p> +<p>Notre travail sur <i>Louqsor</i> a été terminé +(à très-peu près) avant de +venir nous établir ici, à <i>Biban-el-Molouk</i>, et je +suis en état de +donner tous les détails nécessaires sur l'époque +de la construction de +toutes les parties qui composent ce grand édifice.</p> +<p>Le fondateur du <i>palais de Louqsor</i>, ou plutôt <i>des</i> +palais de Louqsor a +été le Pharaon <i>Aménophis-Memnon</i> +(Aménothph III), de la XVIIIe +dynastie. C'est ce prince qui a bâti la série +d'édifices qui s'étend du +sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45 +pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore à ce +règne. +Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les +salles intérieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart +intactes, on lit, en grands hiéroglyphes d'un relief +très-bas et d'un +excellent travail, des dédicaces faites au nom du roi +Aménophis. Je mets +ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une idée de +toutes les +autres, qui ne diffèrent que par quelques titres royaux de plus +ou de +moins.</p> +<p>«La vie! l'Hôrus puissant et modéré, +régnant par la justice, +l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce +que, grand par sa force, il a frappé les Barbares; le roi +SEIGNEUR DE +JUSTICE, bien aimé du Soleil, le fils du Soleil +AMÉNOPHIS, modérateur de +la région pure (l'Égypte), a fait exécuter ces +constructions consacrées +à son père Ammon, le dieu seigneur des trois zones de +l'univers, dans +l'Oph du midi; il les a fait exécuter en pierres dures et +bonnes, afin +d'ériger un édifice durable; c'est ce qu'a fait le fils +du Soleil +AMÉNOPHIS, chéri d'Ammon-Ra.»</p> +<p>Ces inscriptions lèvent donc toute espèce de doute sur +l'époque précise +de la construction et de la décoration de cette partie de +Louqsor; mes +inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques +expliquées par M. Letronne, et qu'on a chicanées si mal +à propos; je +puis lui annoncer à ce sujet que je lui porterai les <i>inscriptions +dédicatoires égyptiennes</i> des temples de <i>Philae</i>, +d'<i>Ombos</i> et de +<i>Dendérah</i>, où le verbe <i>construire</i> ne manque +jamais.</p> +<p>Les bas-reliefs qui décorent le palais d'<i>Aménophis</i> +sont, en général, +relatifs à des actes religieux faits par ce prince aux grandes +divinités +de cette portion de Thèbes, qui étaient: 1° Ammon-Ra, +le dieu suprême de +l'Égypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement à +Thèbes, sa +ville éponyme; 2° sa forme secondaire, Ammon-Ra +générateur, mystiquement +surnommé <i>le mari de sa mère</i>, et +représenté sous une forme priapique; +c'est le dieu <i>Pan</i> égyptien, mentionné dans les +écrivains grecs; 3° la +déesse <i>Thamoun</i> ou <i>Tamon</i>, c'est-à-dire <i>Ammon +femelle</i>, une des +formes de Néith, considérée comme compagne d'Ammon +générateur; 4° la +déesse Mouth, la grand'mère divine, compagne d'Ammon-Ra; +5° et 6° les +jeunes dieux Khous et Harka, qui complètent les deux grandes +Triades +adorées à Thèbes, savoir:</p> +<span style="margin-left: 0.75em;"></span> +<table style="text-align: left; width: 60%; height: 20%;"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 0.75em;"><i>Pères.</i></span></big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 0.75em;"><i>Mères.</i> </span></big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 0.75em;"><i>Fils.</i></span></big></big></td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 1em;">Ammon-Ra. </span></big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 1em;">Mouth</span></big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 1em;">Khons</span></big></big></td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Ammon +générateur.</big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Thamoun.</big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Harka.</big></big></td> + </tr> + </tbody> +</table> +<span style="margin-left: 0.75em;"> <i></i></span><br> +<span style="margin-left: 1em;"></span><br> +<p>Le Pharaon est représenté faisant des offrandes, +quelquefois +très-riches, à ces différentes divinités, +ou accompagnant leurs <i>bari</i> +ou arches sacrées, portées processionnellement par des +prêtres. +</p> +<p>Mais j'ai trouvé et fait dessiner dans deux des salles du +palais une +série de bas-reliefs plus intéressants encore et relatifs +à la personne +même du fondateur. Voici un mot sur les principaux.</p> +<p>Le dieu Thoth annonçant à la reine <i>Tmauhemva</i>, +femme du Pharaon +<i>Thouthmosis IV</i>, qu'Ammon générateur lui a +accordé un fils.</p> +<p>La même reine, dont l'état de grossesse est visiblement +exprimé, +conduite par Chnouphis et Hathôr (Vénus) vers la chambre +d'enfantement +(le <i>mammisi</i>); cette même princesse placée sur un +lit, mettant au monde +le roi <i>Aménophis</i>; des femmes soutiennent la gisante, et +des génies +divins, rangés sous le lit, élèvent +l'emblème de la vie vers le +nouveau-né.—La reine nourrissant le jeune prince.—Le dieu Nil +peint en +<i>bleu</i> (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en <i>rouge</i> +(le +temps de l'inondation), présentant le petit Aménophis, +ainsi que le +petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinités +de +Thèbes.—Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le +caresse.—Le +jeune roi institué par Ammon-Ra; les déesses protectrices +de la haute et +de la basse Égypte lui offrant les couronnes, emblèmes de +la domination +sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, +c'est-à-dire +son prénom royal, <i>Soleil seigneur de justice et de +vérité</i>, qui, sur +les monuments, le distingue de tous les autres <i>Aménophis</i>.</p> +<p>L'une des dernières salles du palais, d'un caractère +plus religieux que +toutes les autres, et qui a dû servir de chapelle royale ou de +sanctuaire, n'est décorée que d'adorations aux deux +Triades de Thèbes +par Aménophis; et dans cette salle, dont le plafond existe +encore, on +trouve un second sanctuaire emboîté dans le premier, et +dont voici la +dédicace, qui en donne très-clairement l'époque, +tout à fait récente en +comparaison de celle du grand sanctuaire: «Restauration de +l'édifice +faite par le roi (chéri de Phré, approuvé par +Ammon), le fils du +Soleil, seigneur des diadèmes, Alexandre, en l'honneur de son +père +Ammon-Ra, gardien des régions des Oph (Thèbes); il a fait +construire le +sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes à la place de +celui qui +avait été fait sous la majesté du roi Soleil, +seigneur de justice, le +fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de la région +pure.»</p> +<p>Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement à l'origine de +la +domination des Grecs en Égypte, au règne d'Alexandre, +fils d'Alexandre +le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage +enfantin +du roi, représenté, à l'extérieur comme a +l'intérieur de ce petit +édifice, adorant les Triades thébaines. Dans un de ces +bas-reliefs, la +déesse Thamoun est remplacée par la <i>ville de +Thèbes</i> personnifiée sous +la forme d'une femme, avec cette légende:</p> +<p>«Voici ce que dit Thèbes (Toph), la grande rectrice du +monde: +Nous avons +mis en ta puissance toutes les contrées (les nomes); nous +t'avons donné +KÉMÉ (l'Égypte), terre nourricière.»</p> +<p>La déesse Thèbes adresse ces paroles au jeune roi +Alexandre, auquel +Ammon générateur dit en même temps: «Nous +accordons +que les édifices que +tu élèves soient aussi durables que le firmament.»</p> +<p>On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais +d'Aménophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant +que sous +le rapport de la singularité. Dans une salle qui +précède le sanctuaire, +existe une pierre d'architrave qui, ayant été +renouvelée sous un +Ptolémée et ornée d'une inscription, produit, en +lisant les caractères +qu'elle porte, une dédicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point +inquiété +des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la +dédicace +primitive; la voici:</p> +<p>1re <i>pierre moderne</i>. «Restauration de l'édifice +faite +par le roi +Ptolémée, toujours vivant, aimé de Ptha.»—2e +<i>pierre +antique</i>. «Monde, +le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Aménophis, a +fait +exécuter ces constructions en l'honneur de son père +Ammon, etc.»</p> +<p>L'ancienne pierre, remplacée par le Lagide, portait la +légende: «L'Aroëris puissant, etc., seigneur du +monde, etc.» On ne s'est +point +inquiété si la nouvelle légende se liait ou non +avec l'ancienne.</p> +<p>C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les +travaux +du règne d'Aménophis, sous lequel ont cependant encore +été décorées la +deuxième et la septième des deux rangées, en +allant du midi au nord. Les +bas-reliefs appartiennent au règne du roi <i>Hôrus</i>, +fils d'Aménophis, et +les quatre dernières au règne suivant.</p> +<p>Toute la partie nord des édifices de Louqsor est d'une autre +époque, et +formait un monument particulier, quoique lié par la grande +colonnade à +l'<i>Aménophion</i> ou palais d'Aménophis. C'est à +Rhamsès le Grand +(Sésostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu +l'intention, non +pas d'embellir le palais d'Aménophis, son ancêtre, mais de +construire un +édifice distinct, ce qui résulte évidemment de la +dédicace suivante, +sculptée en grands hiéroglyphes au-dessous de la corniche +du pylône, et +répétée sur les architraves de toutes les +colonnades que les cahuttes +modernes n'ont pas encore ensevelies.</p> +<p>«La vie! l'Aroëris, enfant d'Ammon, le maître de la +région supérieure et +de la région inférieure, deux fois aimable, l'Hôrus +plein de force, +l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de vérité, +approuvé par Phré), le +fils préféré du roi des dieux, qui, assis sur le +trône de son père, +domine sur la terre, a fait exécuter ces constructions en +l'honneur de +son père, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce +Rhamesséion dans la +ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil +(le fils chéri d'Ammon-Rhamsès), vivificateur à +toujours.»</p> +<p>C'est donc ici un monument particulier, distinct de +l'Aménophion, et +cela explique très-bien pourquoi ces deux grands édifices +ne sont pas +sur le même alignement, défaut choquant remarqué +par tous les voyageurs, +qui supposaient à tort que toutes ces constructions +étaient du même +temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.</p> +<p>C'est devant le pylône nord du <i>Rhamséion </i>de +Louqsor que s'élèvent les +deux célèbres obélisques de granit rose, d'un +travail si pur et d'une si +belle conservation. Ces deux masses énormes, véritables +joyaux de plus +de 70 pieds de hauteur, ont été érigées +à cette place par Rhamsès le +Grand, qui a voulu en décorer son <i>Rhamesséion</i>, +comme cela est dit +textuellement dans l'inscription hiéroglyphique de +l'obélisque de +gauche, face nord, colonne médiale, que voici: «Le +Seigneur du +monde, +Soleil gardien de la vérité (ou justice), approuvé +par Phré, a fait +exécuter cet édifice en l'honneur de son père +Ammon-Ra, et il lui a +érigé ces deux grands obélisques de pierre, devant +le Rhamesséion de la +ville d'Ammon.»</p> +<p>Je possède des copies exactes de ces deux beaux +monolithes<a name="retour_texte_note_2"></a><a href="#Note_2">[2]</a>. +Je les ai prises avec un soin +extrême, en +corrigeant les +erreurs des gravures déjà connues, et en les +complétant par les fouilles +que nous avons faites jusqu'à la base des obélisques. +Malheureusement il +est impossible d'avoir la fin de la face est de l'obélisque de +droite, +et de la face ouest de l'obélisque de gauche: il aurait fallu +abattre +pour cela quelques maisons de terre et faire déménager +plusieurs pauvres +familles de fellahs.</p> +<p>Je n'entre pas dans de plus grands détails sur le contenu des +légendes +des deux obélisques. On sait déjà que, loin de +renfermer, comme on l'a +cru si longtemps, de grands mystères religieux, de hautes +spéculations +philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des +leçons d'astronomie, ce sont tout simplement des +dédicaces, plus ou +moins fastueuses, des édifices devant lesquels +s'élèvent les monuments +de ce genre. Je passe donc à la description des pylônes, +qui sont d'un +bien autre intérêt.</p> +<p>L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de +sculptures d'un très-bon style, sujets tous militaires et +composés de +plusieurs centaines de personnages. <i>Massif de droite</i>: le roi +Rhamsès +le Grand, assis sur son trône au milieu de son camp, +reçoit les chefs +militaires et des envoyés étrangers; détails du +camp, bagages, tentes, +fourgons, etc., etc.; en dehors, l'armée égyptienne est +rangée en +bataille; chars de guerre à l'avant, à l'arrière +et sur les flancs; au +centre, les fantassins régulièrement formés en +carrés. <i>Massif de +gauche</i>: bataille sanglante, défaite des ennemis, leur +poursuite, +passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amène ensuite les +prisonniers.</p> +<p>Voilà le sujet général de ces deux tableaux, +d'environ 50 pieds chacun; +nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions +entremêlées aux scènes militaires. Les grands +textes relatifs à cette +campagne de Sésostris sont au-dessous des bas-reliefs. +Malheureusement +il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des +copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des +lignes +encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du +règne du +conquérant, et que la bataille s'était donnée le 5 +du mois d'Épiphi. Ces +dates me prouvent qu'il s'agit ici de la même guerre que celle +dont on a +sculpté les événements sur la paroi droite du +grand monument +d'<i>Ibsamboul</i>, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille +figurée dans ce dernier temple est aussi du mois +d'Épiphi, mais du 9 et +non pas du 5. Il s'agit donc évidemment de deux affaires de la +même +campagne. Les peuples que les Égyptiens avaient à +combattre sont des +Asiatiques, qu'à leur costume on peut reconnaître pour des +Bactriens, +des Mèdes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est +expressément +nommé (<i>Naharaïna-Kah</i>, le pays de Naharaïna, la +Mésopotamie) dans les +inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contrées de Schôt, +Robschi, +Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher nécessairement +dans la +géographie primitive de l'Asie occidentale.</p> +<p>Les obélisques, les quatre colonnes, le pylône, et le +vaste péristyle ou +cour environnée de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce +qui +reste du Rhamesséion de la rive droite, et on lit <i>partout</i> +les +dédicaces de Rhamsès le Grand, deux seuls points +exceptés de ce grand +édifice. Il paraît, en effet, que vers le huitième +siècle avant J.-C., +l'ancienne décoration de la grande porte située entre ces +deux massifs +du pylône était, par une cause quelconque, en fort mauvais +état, et +qu'on en refit les masses entièrement à neuf; les +bas-reliefs de Rhamsès +le Grand furent alors remplacés par de nouveaux, qui existent +encore et +qui représentent le chef de la XXIVe dynastie, le +conquérant éthiopien +<i>Sabaco</i> ou Sabacon, qui, pendant de longues années, +gouverna l'Égypte +avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumées aux +dieux +protecteurs du palais et de la ville de Thèbes. Ces bas-reliefs, +sur +lesquels on voit le nom du roi, qui est écrit <i>Schabak</i> et +qu'on y lit +très-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler à +une époque +fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont très-curieux aussi +sous le +rapport du style. Les figures en sont fortes et +très-accusées, avec les +muscles vigoureusement prononcés, sans qu'elles aient pour cela +la +lourdeur des sculptures du temps des Ptolémées et des +Romains. Ce sont, +au reste, les seules sculptures de ce règne que j'aie +rencontrées en +Égypte.</p> +<p>Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu +également lieu +au Rhamesséion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le +chapiteau de la première colonne gauche du péristyle ont +été renouvelés +sous Ptolémée Philopator, et l'on n'a pas manqué +de sculpter sur +l'architrave l'inscription suivante: «Restauration de +l'édifice, +faite +par le roi Ptolémée toujours vivant, chéri d'Isis +et de Phtha, et par la +dominatrice du monde, Arsinoé, dieux Philopatores aimés +par Ammon-Ra, +roi des dieux.»</p> +<p>Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de +Rhamsès-Meïamoun, que l'on remarque en dehors du +Rhamesséion, du côté de +l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu à un +édifice contigu et +sans liaison réelle avec le monument de Sésostris.</p> +<p>Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je +parlerai, +dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thébains que +nous +exploitons dans ce moment ... Adieu.</p> +<p>P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant +partir +ce matin même pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; +toujours +bonne santé et bon courage. Je donne ce soir à nos +compagnons une fête +dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousireï; nous y +oublierons +la stérilité et le voisinage de la seconde cataracte, +où nous avions à +peine du pain à manger. La chère ne répondra pas +à la magnificence du +local, mais on fera l'impossible pour n'être pas trop au-dessous. +Je +voulais offrir à notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et +qui devait +ajouter aux plaisirs de la réunion; c'était un morceau de +jeune +crocodile mis à la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on +m'en +apportât un tué d'hier matin; mais j'ai joué de +malheur, la pièce de +crocodile s'est gâtée: nous n'y perdrons vraisemblablement +qu'une bonne +indigestion chacun.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TREIZIEME_LETTRE"></a> +<h2>TREIZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes (Biban-el-Molouk), +le 26 mai 1829.</small></p> +<p>Les détails topographiques donnés par Strabon ne +permettent point de +chercher ailleurs que dans la vallée de <i>Biban-el-Molouk</i> +l'emplacement +des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vallée, qu'on +veut +entièrement dériver de l'arabe en le traduisant par <i>les +portes des +rois</i>, mais qui est à la fois une corruption et une +traduction de +l'ancien nom égyptien <i>Biban-Ou-rôou</i> (les +hypogées des rois), comme l'a +fort bien dit M. Silvestre de Sacy, lèverait d'ailleurs toute +espèce de +douté à ce sujet. C'était la <i>nécropole +royale</i>, et on avait choisi un +lieu parfaitement convenable à cette triste destination, une +vallée +aride; encaissée par de très-hauts rochés +coupés à pic, ou par des +montagnes en pleine décomposition, offrant presque toutes de +larges +fentes occasionnées soit par l'extrême chaleur, soit par +des +éboulements intérieurs, et dont les croupes sont +parsemées de bandes +noires, comme si elles eussent été brûlées +en partie; aucun animal +vivant ne fréquente cette vallée de mort: je ne compte +point les +mouches, les renards, les loups et les hyènes, parce que c'est +notre +séjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient +attiré +ces quatre espèces affamées.</p> +<p>En entrant dans la partie la plus reculée de cette +vallée, par une +ouverture étroite évidemment faite de main d'homme, et +offrant encore +quelques légers restes de sculptures égyptiennes, on voit +bientôt au +pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carrées, +encombrées +pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la +décoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent +entrée dans +les <i>tombeaux des rois</i>. Chaque tombeau a la sienne, car jadis +aucun ne +communiquait avec l'autre; ils étaient tous isolés: ce +sont les +chercheurs de trésors, anciens ou modernes, qui ont +établi quelques +communications forcées.</p> +<p>Il me tardait, en arrivant à Biban-el-Molouk, de m'assurer +que ces +tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux +conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent +creusés), étaient bien, comme je l'avais déduit +d'avance de plusieurs +considérations, ceux de rois appartenant <i>tous à des +dynasties +thébaines</i>, c'est-à-dire à des princes, dont <i>la +famille était +originaire de Thèbes</i>. L'examen rapide que je fis alors de +ces +excavations avant de monter à la seconde cataracte, et le +séjour de +plusieurs mois que j'y ai fait à mon retour, m'ont pleinement +convaincu +que ces hypogées ont renfermé les corps des rois des +XVIIIe, XIXe et XXe +dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties <i>diospolitaines</i> +ou <i>thébaines</i>. Ainsi, j'y ai trouvé d'abord les +tombeaux de six des +rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, +Aménophis-Memnon, +inhumé à part dans la vallée isolée de +l'ouest.</p> +<p>Viennent ensuite le tombeau de Rhamsès-Meïamoun et ceux +de six autres +Pharaons, successeurs de Meïamoun et appartenant à la XIXe +ou à la XXe +dynastie.</p> +<p>On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le +choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait +creuser la sienne sur le point où il croyait rencontrer une +veine de +pierre convenable à sa sépulture et à +l'immensité de l'excavation +projetée. Il est difficile de se défendre d'une certaine +surprise +lorsque, après avoir passé sous une porte assez simple, +on entre dans de +grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement +soignées, conservant en grande partie l'éclat des plus +vives couleurs, +et conduisant successivement à des salles soutenues par des +piliers +encore plus riches de décorations, jusqu'à ce qu'on +arrive enfin à la +salle principale, celle que les Égyptiens nommaient la <i>salle +dorée</i>, +plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la +momie du roi dans un énorme sarcophage de granit. Les plans de +ces +tombeaux, publiés par la Commission d'Égypte, donnent une +idée exacte +de l'étendue de ces excavations et du travail immense qu'elles +ont coûté +pour les exécuter au pic et au ciseau. Les vallées sont +presque toutes +encombrées de collines formées par les petits +éclats de pierre provenant +des effrayants travaux exécutés dans le sein de la +montagne.</p> +<p>Je ne puis tracer ici une description détaillée de ces +tombeaux; +plusieurs mois m'ont à peine suffi pour rédiger une +notice un peu +détaillée des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment +et pour copier +les inscriptions les plus intéressantes. Je donnerai cependant +une idée +générale de ces monuments par la description rapide et +très-succincte de +l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamsès, fils et successeur +de +Meïamoun. La décoration des tombeaux royaux était +systématisée, et ce +que l'on trouve dans l'un reparaît dans presque tous les autres, +à +quelques exceptions près, comme je le dirai plus bas.</p> +<p>Le bandeau de la porte d'entrée est orné d'un +bas-relief (le même sur +toutes les premières portes des tombeaux royaux), qui n'est au +fond que +la <i>préface,</i> ou plutôt le résumé de +toute la décoration des tombes +pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil +à +tête de bélier, c'est-à-dire le soleil couchant +entrant dans +l'hémisphère inférieur, et adoré par le roi +à genoux; à la droite du +disque, c'est-à-dire à l'orient, est la déesse +Nephthys, et à la gauche +(occident) la déesse Isis, occupant les deux +extrémités de la course du +dieu dans l'hémisphère supérieur: à +côté du Soleil et dans le disque, +on a sculpté un grand scarabée qui est ici, comme +ailleurs, le symbole +de la régénération ou des renaissances +successives: le roi est +agenouillé sur la montagne céleste, sur laquelle portent +aussi les pieds +des deux déesses.</p> +<p>Le sens général de cette composition se rapporte au +roi défunt: pendant +sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient à +l'occident, le +roi devait être le vivificateur, l'illuminateur de +l'Égypte, et la +source de tous les biens physiques et moraux nécessaires +à ses +habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement comparé +au +soleil se couchant et descendant vers le ténébreux +hémisphère inférieur, +qu'il doit parcourir pour renaître de nouveau à l'orient, +et rendre la +lumière et la vie au monde supérieur (celui que nous +habitons), de la +même manière que le roi défunt devait +renaître aussi, soit pour +continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde +céleste et +être absorbé dans le sein d'Ammon, le père +universel.</p> +<p>Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures +est +passé pour la vieille Égypte; tout cela résulte de +l'ensemble des +légendes qui couvrent les tombes royales.</p> +<p>Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans +ses +deux états pendant les deux parties du jour, est la clef ou +plutôt le +motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va +le voir, que le développement successif.</p> +<p>Dans le tableau décrit est toujours une légende +dont suit la traduction +littérale: «Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti +(région +occidentale, habitée par les morts): Je t'ai accordé une +demeure dans la +montagne sacrée de l'Occident, comme aux autres dieux grands +(les rois +ses prédécesseurs), à toi Osirien, roi seigneur du +monde, Rhamsès, etc., +encore vivant.»</p> +<p>Cette dernière expression prouverait, s'il en était +besoin, que les +tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail +fort long, étaient commencés de leur vivant, et que l'un +des premiers +soins de tout roi égyptien fut, conformément à +l'esprit bien connu de +cette singulière nation, de s'occuper incessamment de +l'exécution du +monument sépulcral qui devait être son dernier asile.</p> +<p>C'est ce que démontre encore mieux le premier bas-relief +qu'on trouve +toujours à la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce +tableau avait +évidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le +fâcheux augure qui +semblait résulter pour lui du creusement de sa tombe au moment +où il +était plein de vie et de santé: ce tableau montre en +effet le Pharaon en +costume royal, se présentant au dieu Phré à +tête d'épervier, +c'est-à-dire au soleil dans tout l'éclat de sa course +(à l'heure de +midi), lequel adresse à son représentant sur la terre ces +paroles +consolantes:</p> +<p>«Voici ce que dit Phré, dieu grand, seigneur du ciel: +Nous +t'accordons +une longue série de jours pour régner sur le monde et +exercer les +attributions royales d'Hôrus sur la terre.»</p> +<p>Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit +également de +magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le +détail des privilèges qui lui sont réservés +dans les régions célestes; +il semble qu'on ait placé ici ces légendes comme pour +rendre plus douce +la pente toujours trop rapide qui conduit à la salle du +sarcophage.</p> +<p>Immédiatement après ce tableau, sorte de +précaution oratoire assez +délicate, on aborde plus franchement la question par un tableau +symbolique, le disque du soleil Criocéphale, parti de l'Orient, +et +avançant vers la frontière de l'Occident, qui est +marquée par un +crocodile, emblème des ténèbres, et dans +lesquelles le dieu et le roi +vont entrer chacun à sa manière. Suit +immédiatement un très-long texte, +contenant les noms des soixante-quinze parèdres du soleil dans +l'hémisphère inférieur, et des invocations +à ces divinités du troisième +ordre, dont chacune préside à l'une des soixante-quinze +subdivisions du +monde inférieur, qu'on nommait KELLÉ, <i>demeure qui +enveloppe, enceinte, +zone</i>.</p> +<p>Une petite salle, qui succède ordinairement à ce +premier corridor, +contient les images sculptées et peintes des soixante-quinze +parèdres, +précédées ou suivies d'un immense tableau dans +lequel on voit +successivement l'image abrégée des soixante-quinze zones +et de leurs +habitants, dont il sera parlé plus loin.</p> +<p>A ces tableaux généraux et d'ensemble succède +le développement des +détails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque +toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une +longue série de tableaux représentant la marche du soleil +dans +l'hémisphère supérieur (image du roi pendant sa +vie), et sur les parois +opposées on a figuré la marche du soleil dans +l'hémisphère inférieur +(image du roi après sa mort).</p> +<p>Les nombreux tableaux relatifs à la marche du dieu au-dessus +de +l'horizon et dans l'hémisphère lumineux sont +partagés en douze séries, +annoncées chacune par un riche battant de porte, sculpté, +et gardé par +un énorme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, +et ces +reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent +à +face étincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la +flamme; +TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A côté de ces +terribles gardiens +on lit constamment la légende: <i>Il demeure au-dessus de cette +grande +porte, et l'ouvre au dieu Soleil</i>.</p> +<p>Près du battant de la première porte, celle du lever, +on a figuré les +vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une +étoile +sur la tête, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour +marquer la +direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans +l'étude des tableaux, qui offrent un intérêt +d'autant plus piquant que, +dans chacune des douze heures de jour, on a tracé l'image +détaillée de +la barque du dieu, naviguant dans le fleuve céleste sur le <i>fluide +primordial</i> ou <i>l'éther</i>, le principe de toutes les +choses physiques +selon la vieille philosophie égyptienne, avec la figure des +dieux qui +l'assistent successivement, et de plus, la représentation des <i>demeures +célestes</i> qu'il parcourt, et les scènes mythiques +propres à chacune des +heures du jour.</p> +<p>Ainsi, à la première heure, sa <i>bari</i>, ou +barque, se met en mouvement +et reçoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les +tableaux de +la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frère +et +l'ennemi du Soleil, surveillé par le dieu Atmou; à la +troisième heure, +le dieu Soleil arrive dans la zone céleste où se +décide le sort des +âmes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs +nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son +tribunal, pesant à sa balance les âmes humaines qui se +présentent +successivement: l'une d'elles vient d'être condamnée, on +la voit ramenée +sur terre dans une <i>bari</i>, qui s'avance vers la porte +gardée par Anubis, +et conduite à grands coups de verges par des +cynocéphales, emblèmes de +la justice céleste; le coupable est sous la forme d'une +énorme truie, +au-dessus de laquelle on a gravé en grand caractère <i>gourmandise</i> +ou +<i>gloutonnerie</i>, sans doute le péché capital du +délinquant, quelque +glouton de l'époque.</p> +<p>Le dieu visite, à la cinquième heure, les <i>Champs-Élysées</i> +de la +mythologie égyptienne, habités par les âmes +bienheureuses se reposant +des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur +leur +tête la plume d'autruche, emblème de leur conduite juste +et vertueuse. +On les voit présenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous +l'inspection du <i>Seigneur de la joie du coeur</i>, elles cueillent +les +fruits des arbres célestes de ce paradis; plus loin, d'autres +tiennent +en main des faucilles: ce sont les âmes qui cultivent les champs +de la +vérité; leur légende porte: «Elles font des +libations de l'eau et des +offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une +faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu +Soleil +leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les +dans +vos demeures, jouissez-en et les présentez aux dieux en offrande +pure.» +Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et +folâtrer dans +un grand bassin que remplit l'eau céleste et primordiale, le +tout sous +l'inspection du dieu <i>Nil-Céleste</i>. Dans les heures +suivantes, les dieux +se préparent à combattre le grand ennemi du Soleil, le +serpent +<i>Apophis</i>. Ils s'arment d'épieux, se chargent de filets, +parce que le +monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du +Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de +liens; +on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un câble que la +déesse +Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, secondés +par une +<i>machine fort compliquée</i>, manoeuvres par le dieu <i>Sev</i> +(Saturne), +assisté des génies des quatre points cardinaux. Mais tout +cet attirail +serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en +bas +une <i>main énorme</i> (celle d'Ammon) qui saisit la corde et +arrête la +fougue du dragon. Enfin, à la onzième heure du jour, le +serpent captif +est étranglé; et bientôt après le dieu +Soleil arrive au point extrême de +l'horizon où il va disparaître. C'est la déesse <i>Netphé</i> +(Rhéa) qui, +faisant l'office de la Thétys des Grecs, s'élève +à la surface de l'abîme +des eaux célestes; et, montée sur la tête de son +fils Osiris, dont le +corps se termine en volute comme celui d'une sirène, la +déesse reçoit +le vaisseau du Soleil, qui prend bientôt dans ses bras immenses +le Nil +céleste, le vieil <i>Océan</i> des mythes +égyptiens.</p> +<p>La marche du Soleil dans <i>l'hémisphère +inférieur</i>, celui des ténèbres, +pendant les douze heures de nuit, c'est-à-dire la contre-partie +des +scènes précédentes, se trouve sculptée sur +les parois des tombeaux +royaux opposées à celles dont je viens de donner une +idée +très-succincte. Là le dieu, assez constamment peint en <i>noir</i>, +de la +tête aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones +auxquels +président autant de personnages divins de toute forme et +armés de +glaives. Ces cercles sont habités par les <i>âmes +coupables</i> qui subissent +divers supplices. C'est véritablement là le type +primordial de l'<i>Enfer</i> +du Dante, car la variété des tourments a de quoi +surprendre; et je ne +suis pas étonné que quelques voyageurs, effrayés +de ces scènes de +carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices +humains +dans l'ancienne Égypte; mais les légendes lèvent +toute espèce +d'incertitude à cet égard: ce sont des affaires de +l'autre monde, et qui +ne préjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.</p> +<p>Les âmes coupables sont punies d'une manière +différente dans la plupart +des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figuré ces +esprits +impurs, et persévérant dans le crime, presque toujours +sous la forme +humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la <i>grue</i>, +ou +celle de l'<i>épervier à tête humaine</i>, +entièrement peints en <i>noir</i>, pour +indiquer à la fois et leur nature perverse et leur séjour +dans l'abîme +des ténèbres; les unes sont fortement liées +à des poteaux, et les +gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les +crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la +tête en bas; celles-ci, les mains liées sur la poitrine et +la tête +coupée, marchent en longues files; quelques-unes, les mains +liées +derrière le dos, traînent sur la terre leur coeur sorti de +leur +poitrine; dans de grandes chaudières, on fait bouillir des +âmes +vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou +seulement leurs têtes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqué +des âmes +jetées dans la chaudière avec l'emblème du bonheur +et du repos céleste +(l'éventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. +J'ai des +copies fidèles de cette immense série de tableaux et des +longues +légendes qui les accompagnent.</p> +<p>A chaque zone et auprès des suppliciés, on lit +toujours leur +condamnation et la peine qu'ils subissent. «Ces âmes +ennemies, y +est-il +dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son +disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles +n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs +zones.» +Tandis qu'on lit au contraire, à côté de la +représentation des âmes +heureuses, sur les parois opposées: «Elles ont +trouvé +grâce aux yeux du +Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles où +l'on vit de +la vie céleste; les corps qu'elles ont abandonnés +reposeront à toujours +dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la présence du +Dieu +suprême.»</p> +<p>Cette double série de tableaux nous donne donc le <i>système +psychologique égyptien</i> dans ses deux points les pins +importants et les +plus moraux, <i>les récompenses et les peines</i>. Ainsi se +trouve +complètement démontré tout ce que les anciens ont +dit de la doctrine +égyptienne sur <i>l'immortalité de l'âme</i> et le +but positif de la vie +humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idée de +symboliser +la <i>double destinée</i> des âmes par le plus frappant +des phénomènes +célestes, le cours du soleil dans les deux +hémisphères, et d'en lier la +peinture à celle de cet imposant et magnifique spectacle.</p> +<p>Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands +corridors +et des deux premières salles du tombeau de <i>Rhamsès V</i>, +que j'ai pris +pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus +complet de tous. Le même sujet, mais composé dans un +esprit directement +<i>astronomique</i>, et sur un plan plus régulier, parce que +c'était un +tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la +longueur de ceux du second corridor et des deux premières salles +qui +suivent.</p> +<p>Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsemé +d'étoiles, +enveloppe de trois côtés cette immense composition: le +torse se prolonge +sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie +supérieure; sa +tête est à l'occident; ses bras et ses pieds limitent la +longueur du +tableau divisé en deux bandes égales: celle d'en haut +représente +l'hémisphère supérieur et le cours du soleil dans +les douze heures du +jour; celle d'en bas, l'hémisphère inférieur, la +marche du soleil +pendant les douze heures de la nuit.</p> +<p>A l'orient, c'est-à-dire vers le point sexuel du grand corps +céleste (de +la déesse Ciel), est figurée la naissance du Soleil; il +sort du sein de +sa divine mère <i>Néith</i>, sous la forme d'un petit +enfant portant le doigt +à sa bouche, et renfermé dans un disque rouge: le dieu <i>Méuï</i> +(l'Hercule +égyptien, la raison divine), debout dans la barque +destinée aux voyages +du jeune dieu, élève les bras pour l'y placer +lui-même; après que le +Soleil enfant a reçu les soins de deux déesses nourrices, +la barque part +et navigue sur l'<i>Océan céleste</i>, l'Éther, +qui coule comme un fleuve de +l'<i>orient à l'occident</i>, où il forme un vaste +bassin, dans lequel +aboutit une branche du fleuve traversant l'<i>hémisphère +inférieur, +d'occident en orient</i>.</p> +<p>Chaque heure du jour est indiquée sur le corps du Ciel par un +disque +rouge, et dans le tableau par douze barques ou <i>bari</i> dans +lesquelles +paraît le dieu Soleil naviguant sur l'Océan céleste +avec un cortège qui +change à chaque heure, et qui l'accompagne sur les <i>deux rives</i>.</p> +<p>A la première heure, au moment où le vaisseau se met +en mouvement, les +esprits de l'Orient présentent leurs hommages au dieu debout +dans son +naos, qui est élevé au milieu de cette bari; +l'équipage se compose de la +déesse <i>Sori</i>, qui donne l'impulsion à la proue; du +dieu Sev (Saturne), +à la tête de lièvre, tenant une longue perche pour +sonder le fleuve, et +dont il ne fait usage qu'à partir de la 8e heure, +c'est-à-dire lorsqu'on +approche des parages de l'Occident; le réis ou commandant est +Hôrus, +ayant en sous-ordre le dieu Haké-Oëris, le Phaëton et +le compagnon +fidèle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un +hiéracocéphale nommé <i>Haôu</i>, plus la +déesse Neb-Wa (la dame de la +barque), dont j'ignore les fonctions spéciales, enfin le dieu +gardien +supérieur des tropiques. On a représenté, sur les +bords du fleuve, les +dieux ou les esprits qui président à chacune des heures +du jour; ils +adorent le Soleil à son passage, ou récitent tous les +noms mystiques par +lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les +âmes des +rois ayant à leur tête le défunt Rhamsès V, +allant au-devant de la bari +du dieu pour adorer sa lumière. Aux 4e, 5e et 6e heures, le +même Pharaon +prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis +caché dans les eaux de l'Océan. Dans les 7e et 8e heures, +le vaisseau +céleste côtoie les demeures des bienheureux, jardins +ombragés par des +arbres de différentes espèces, sous lesquels se +promènent les dieux et +les âmes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev +(Saturne) +sonde le fleuve incessamment, et des dieux échelonnés sur +le rivage +dirigent la barque avec précaution; elle contourne le grand +bassin de +l'ouest, et reparaît dans la bande supérieure du tableau, +c'est-à-dire +dans l'hémisphère inférieur, sur le fleuve qu'elle +remonte d'occident en +orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, +comme +il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la <i>bari</i> +du +Soleil est toujours tirée à la corde par un grand nombre +de génies +subalternes, dont le nombre varie à chaque heure +différente. Le grand +cortège du dieu et l'équipage ont disparu, il ne reste +plus que le +pilote debout et inerte à l'entrée du naos renfermant le +dieu, auquel la +déesse Thmeï (la vérité et la justice), qui +préside à l'enfer ou à la +région inférieure, semble adresser des consolations.</p> +<p>Des légendes hiéroglyphiques, placées sur +chaque personnage et au +commencement de toutes les scènes, en indiquent les noms et les +sujets, +en faisant connaître l'heure du jour ou de la nuit à +laquelle se +rapportent ces scènes symboliques. J'ai pris copie +moi-même et des +tableaux et de toutes les inscriptions.</p> +<p>Mais sur ces mêmes plafonds, et en dehors de la composition +que je viens +de décrire en gros, existent des textes hiéroglyphiques +d'un intérêt +plus grand peut-être, quoique liés au même sujet. Ce +sont des <i>tables +des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de +chaque mois de l'année</i>; elles sont ainsi conçues:</p> +<p>MOIS DE TÔBI, la dernière moitié.—<i>Orion</i> +domine et influe sur +l'oreille gauche.</p> +<p>Heure 1re, la constellation d'<i>Orion</i> (influe) sur le bras +gauche.</p> +<p>Heure 2e, la constellation de <i>Sirius</i> (influe) sur le coeur.</p> +<p>Heure 3e, le commencement de la constellation <i>des deux +étoiles</i> (les +Gémeaux?), sur le coeur.</p> +<p>Heure 4e, les constellations <i>des deux étoiles</i> +(influent) sur l'oreille +gauche.</p> +<p>Heure 5e, les étoiles <i>du fleuve</i> (influent) sur le +coeur.</p> +<p>Heure 6e, la tête (ou le commencement) <i>du lion</i> +(influe) sur le coeur.</p> +<p>Heure 7e, <i>la flèche</i> (influe) sur l'oeil droit.</p> +<p>Heure 8e, <i>les longues étoiles</i>, sur le coeur.</p> +<p>Heure 9e, les serviteurs des parties antérieures (du +quadrupède) <i>Menté</i> +(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.</p> +<p>Heure 10e, le quadrupède <i>Menté</i> (le lion +marin?), sur l'oeil gauche.</p> +<p>Heure 11e, les serviteurs du <i>Menté</i>, sur le bras +gauche.</p> +<p>Heure 12e, <i>le pied de la truie</i> (influe) sur le bras gauche.</p> +<p>Nous avons donc ici une <i>table des influences</i>, analogue +à celle qu'on +avait gravée sur le fameux cercle doré du monument +d'Osimandyas, et qui +donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des +constellations <i>avec les influences de chacune d'elles</i>. Cela +démontrera +sans réplique, comme l'a affirmé notre savant ami M. +Letronne, que +l'<i>astrologie</i> remonte, en Égypte, jusqu'aux temps les plus +reculés; +cette question, par le fait, est décidée sans retour, +c'est un petit +souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour +Thèbes.</p> +<p>La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables +qui +composent la série des levers, est certaine dans les passages +où j'ai +introduit les noms actuels des constellations de notre +planisphère; +n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de +concordance, +j'ai été obligé de donner partout ailleurs le mot +à mot du texte +hiéroglyphique.</p> +<p>J'ai dû recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, +ces restes +précieux de l'<i>astronomie antique</i>, science qui devait +être +nécessairement liée à l'<i>astrologie</i>, dans un +pays où la religion fut la +base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil +système +politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes: +<i>la partie des faits observés</i>, qui constitue seule nos +sciences +actuelles; <i>la partie spéculative</i>, qui liait la science +à la croyance +religieuse, lien nécessaire, indispensable même en +Égypte, où la +religion, pour être forte et pour l'être toujours, avait +voulu renfermer +l'univers entier et son étude dans son domaine sans bornes; ce +qui a son +bon et son mauvais côté, comme toutes les conceptions +humaines.</p> +<p>Dans le tombeau de Rhamsès V, les salles ou corridors qui +suivent ceux +que je viens de décrire, sont décorés de tableaux +symboliques relatifs à +divers états du soleil considéré soit +physiquement, soit surtout dans +ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un +ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils +n'occupent pas la même place dans les tombes royales. La salle +qui +précède celle du sarcophage, en général +consacrée aux quatre génies de +l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution +du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent +décider du sort de son âme, tribunal dont ne fut qu'une +simple image +celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de +la sépulture. Une paroi entière de cette salle, dans le +tombeau de +Rhamsès V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs +d'Osiris, +mêlées aux justifications que le roi est censé +présenter, ou faire +présenter en son nom, à ces juges sévères, +lesquels paraissent être +chargés, chacun, de faire la recherche d'un crime ou +péché particulier, +et de le punir dans l'âme soumise à leur juridiction. Ce +grand texte, +divisé par conséquent en quarante-deux versets ou +colonnes, n'est, à +proprement parler, qu'une <i>confession négative</i>, comme on +peut en juger +par les exemples qui suivent:</p> +<p>dieu (tel)! <i>le roi</i>, soleil modérateur de justice, +approuvé d'Ammon, +<i>n'a point commis de méchancetés</i>.</p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>n'a point +blasphémé</i>.</p> +<p>Le roi, soleil modérateur, etc., <i>ne s'est point +enivré</i>.</p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>n'a point été +paresseux</i>.</p> +<p>Le roi, soleil modérateur, etc., <i>n'a point enlevé +les biens voués aux +dieux.</i></p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>n'a point dit de mensonges</i>.</p> +<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a point été libertin</i>.</p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>ne s'est point souillé +par des impuretés</i>.</p> +<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a point secoué la tête en +entendant des paroles +dé vérité</i>.</p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>n'a point inutilement +allongé ses paroles</i>.</p> +<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a pas eu à dévorer son +coeur</i> (c'est-à-dire, à +se repentir de quelque mauvaise action).</p> +<p>On voyait enfin, à côté de ce texte curieux, +dans le tombeau de +Rhamsès-Meïamoun, des images plus curieuses encore, celles +des péchés +capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont <i>la +luxure</i>, <i>la paresse</i> et <i>la voracité</i>, +figurées sous forme humaine, +avec les têtes symboliques de <i>bouc</i>, de <i>tortue</i> et +de <i>crocodile</i>.</p> +<p>La grande salle du tombeau de Rhamsès V, celle qui renfermait +le +sarcophage, et la dernière de toutes, surpasse aussi les autres +en +grandeur et en magnificence. Le plafond, creusé en berceau et +d'une +très-belle coupe, a conservé toute sa peinture: la +fraîcheur en est +telle qu'il faut être habitué aux miracles de conservation +des monuments +de l'Égypte pour se persuader que ces frêles couleurs ont +résisté à plus +de trente siècles. On a répété ici, mais en +grand et avec plus de +détails dans certaines parties, la marche du soleil dans les +deux +hémisphères pendant la durée du jour astronomique, +composition qui +décore les plafonds des premières salles du tombeau et +qui forme le +motif général de toute la décoration des +sépultures royales.</p> +<p>Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au +plafond, de tableaux sculptés et peints comme dans le reste du +tombeau, +et chargées de milliers d'hiéroglyphes formant les +légendes +explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un +grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblématiques, +tout le +système cosmogonique et les principes de la physique +générale des +Égyptiens. Une longue étude peut seule donner le sens +entier de ces +compositions, que j'ai toutes copiées moi-même, en +transcrivant en même +temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus +raffiné; mais il y a certainement, sous ces apparences +emblématiques, de +vieilles vérités que nous croyons très-jeunes.</p> +<p>J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un +seul +des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les +piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux +divinités de l'Égypte, et principalement à celles +qui président aux +destinées des âmes, Phtha-Socharis, Atmou, la +déesse <i>Mérésoehar</i>, +<i>Osiris</i> et <i>Anubis</i>.</p> +<p>Tous les autres tombeaux des rois de Thèbes, situés +dans la vallée de +Biban-el-Molouk et dans la vallée de l'Ouest, sont +décorés, soit de la +totalité, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens +d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et +surtout plus ou moins achevés.</p> +<p>Les tombes royales véritablement achevées et +complètes sont en +très-petit nombre, savoir: celle d'Aménophis III +(Memnon), dont la +décoration est presque entièrement détruite; celle +de Rhamsès-Meïmoun, +celle de Rhamsès V, probablement aussi celle de Rhamsès +le Grand, enfin +celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incomplètes. +Les unes +se terminent à la première salle, changée en +grande salle sépulcrale +d'autres vont jusqu'à une seconde salle des tombeaux complets; +quelques-unes même se terminent brusquement par un petit +réduit creusé +à la hâte, grossièrement peint, et dans lequel on a +déposé le sarcophage +du roi, à peine ébauché. Cela prouve +invinciblement ce que j'ai dit au +commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le +trône; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fût +terminé, les +travaux étaient arrêtés et le tombeau demeurait +incomplet. On peut donc +juger de la longueur du règne de tous les rois inhumés +à +Biban-el-Molouk, par l'achèvement ou par l'état plus ou +moins avancé de +l'excavation destinée à sa sépulture. Il est +à remarquer, à ce sujet, +que les règnes d'Aménophis III, de Rhamsès le +Grand et de Rhamsès V +furent, en effet, selon Manéthon, de plus de trente ans chacun, +et leurs +tombeaux sont aussi les plus étendus.</p> +<p>Il me reste à parler de certaines particularités que +présentent +quelques-unes de ces tombes royales.</p> +<p>Quelques parois conservées du tombeau d'Aménophis III +(Memnon) sont +couvertes d'une simple peinture, mais exécutée avec +beaucoup de soin et +de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du +soleil dans les deux hémisphères; mais cette composition +est peinte sur +les murailles sous la forme d'un immense papyrus déroulé, +les figures +étant tracées au simple trait comme dans les manuscrits +et les légendes, +en hiéroglyphes linéaires, arrivant presque aux formes <i>hiératiques</i>. +Le +Musée royal possède des rituels conçus en ce genre +d'écriture de +transition.</p> +<p>Le tombeau de cet illustre Pharaon a été +découvert par un des membres de +la Commission d'Égypte dans la vallée de l'Ouest. Il est +probable que +tous les rois de la première partie de la XVIIIe dynastie +reposaient +dans cette même vallée, et que c'est là qu'il faut +chercher les +sépulcres d'Aménophis Ier et II, et des quatre +Thouthmosis. On ne pourra +les découvrir qu'en exécutant des déblayements +immenses au pied des +grands rochers coupés à pic dans le sein desquels ces +tombe ont été +creusées. Cette même vallée recèle +peut-être encore le dernier asile des +rois thébains des anciennes époques; c'est ce que je me +crois autorisé à +conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un +très-ancien +style, découvert dans la partie la plus reculée de la +même vallée, celui +d'un Pharaon thébain nommé <i>Skhaï</i>, lequel +n'appartient certainement +point aux quatre dernières dynasties thébaines, les +XVIIe, XVIIIe, XIXe +et XXe.</p> +<p>Dans la vallée proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons +admiré, +comme tous les voyageurs qui nous ont précédés, +l'étonnante fraîcheur +des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousireï +Ier, qui +dans ses légendes prend les divers surnoms de <i>Noubeï</i>, +d'<i>Athothi</i> et +d'<i>Amoneï</i>, et dans son tombeau celui d'Ousireï; mais +cette belle +catacombe dépérit chaque jour. Les piliers se fendent et +se délitent; +les plafonds tombent en éclats, et la peinture s'enlève +en écailles. +J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de +cet +hypogée, pour donner en Europe une idée exacte de tant de +magnificence. +J'ai fait également dessiner la série de <i>peuples</i> +figurée dans un des +bas-reliefs de la première salle à piliers. J'avais cru +d'abord, +d'après les copies de ces bas-reliefs publiées en +Angleterre, que ces +quatre peuples, de race bien différente, conduits par le dieu +Hôrus +tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au +sceptre du +Pharaon Ousireï; l'étude des légendes m'a fait +connaître que ce tableau +a une signification plus générale. Il appartient à +la 3e heure du jour, +celle où le soleil commence à faire sentir toute l'ardeur +de ses rayons +et réchauffe toutes les contrées de notre +hémisphère. On a voulu y +représenter, d'après la légende même, <i>les +habitants de l'Égypte et ceux +des contrées étrangères</i>. Nous avons donc ici +sous les yeux l'image des +diverses <i>races d'hommes</i> connues des Égyptiens, et nous +apprenons en +même temps les grandes divisions géographiques ou <i>ethnographiques</i> +établies à cette époque reculée.</p> +<p>Les hommes guidés par le Pasteur des peuples, Hôrus, +sont figurés au +nombre de douze, mais appartenant à quatre familles bien +distinctes. Les +trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de <i>couleur rouge +sombre</i>, taille bien proportionnée, physionomie douce, nez +légèrement +aquilin, longue chevelure nattée, vêtus de blanc, et leur +légende les +désigne sous le nom de RÔT-EH-NE-RÔME, <i>la race +des hommes</i>, les hommes +par excellence, c'est-à-dire les Égyptiens.</p> +<p>Les trois suivants présentent un aspect bien +différent: peau couleur de +chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement +aquilin, barbe +noire, abondante et terminée en pointe, court vêtement de +couleurs +variées; ceux-ci portent le nom de NAMOU.</p> +<p>Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui +viennent après, ce sont des <i>nègres</i>; ils sont +désignés sous le nom +général de NAHASI.</p> +<p>Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons +couleur +de chair, ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez +droit ou +légèrement voussé, les yeux bleus, barbe blonde ou +rousse, taille haute +et très-élancée, vêtus de peaux de boeuf +conservant encore leur poil, +véritables sauvages tatoués sur diverses parties du +corps; on les nomme +TAMHOI.</p> +<p>Je me hâtai de chercher le tableau correspondant à +celui-ci dans les +autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les +variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu +figurer ici les habitants des <i>quatre parties du monde</i>, selon +l'ancien +système égyptien, savoir: 1e <i>les habitants de +l'Égypte</i>, qui, à elle +seule, formait une partie du monde, d'après le +très-modeste usage des +vieux peuples; 2e les <i>Asiatiques</i>; 3e les habitants propres de +l'<i>Afrique</i>, les nègres; 4e enfin (et j'ai honte de le +dire, puisque +notre race est la dernière et la plus sauvage de la +série) les +<i>Européens</i>, qui à ces époques +reculées, il faut être juste, ne +faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici +tous les peuples de race blonde et à peau blanche, habitant +non-seulement l'<i>Europe</i>, mais encore l'<i>Asie</i>, leur point de +départ.</p> +<p>Cette manière de considérer ces tableaux est d'autant +plus la véritable +que, dans les autres tombes, les mêmes noms +génériques reparaissent et +constamment dans le même ordre. On y trouve aussi les +Égyptiens et les +Africains représentés de la même manière, ce +qui ne pouvait être +autrement: mais les <i>Namou</i> (les Asiatiques) et les <i>Tamhou</i> +(les races +européennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.</p> +<p>Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vêtu dans le +tombeau +d'Ousireï, l'Asie a pour représentants dans d'autres +tombeaux (ceux de +<i>Rhamsès-Meïamoun</i>, etc.) trois individus toujours +à teint basané, nez +aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumés avec une rare +magnificence. Dans l'un, ce sont évidemment des <i>Assyriens</i>: +leur +costume, jusque dans les plus petits détails, est parfaitement +semblable +à celui des personnages gravés sur les cylindres +assyriens: dans +l'autre, les peuples <i>Mèdes</i>, ou habitants primitifs de +quelque partie +de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait +pour trait, sur les monuments dits <i>persépolitains</i>. On +représentait +donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, +indifféremment. Il en +est de même de nos bons vieux ancêtres les <i>Tamhou</i>, +leur costume est +quelquefois différent; leurs têtes sont plus ou moins +chevelues et +chargées d'ornements diversifiés; leur vêtement +sauvage varie un peu +dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe +conservent tout le caractère d'une race à part. J'ai fait +copier et +colorier cette curieuse série ethnographique. Je ne m'attendais +certainement pas, en arrivant à Biban-el-Molouk, d'y trouver des +sculptures qui pourront servir de vignettes à l'histoire des +habitants +primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. +Leur +vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle +nous fait bien apprécier le chemin que nous avons parcouru +depuis.</p> +<p>Le tombeau de <i>Rhamsès Ier</i>, le père et le +prédécesseur d'Ousireï, était +enfoui sous les décombres et les débris tombés de +la montagne; nous +l'avons fait déblayer: il consiste en deux longs corridors sans +sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une +étonnante +conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert +seulement de peintures. Cette simplicité accuse la magnificence +du fils, +dont la somptueuse catacombe est à quelques pas de là.</p> +<p>J'avais le plus vif désir de retrouver à +Biban-el-Molouk la tombe du +plus célèbre des Rhamsès, celle de <i>Sésostris</i>; +elle y existe en effet: +c'est la troisième à droite dans la vallée +principale; mais la sépulture +de ce grand homme semble avoir été en butte, soit +à la dévastation par +des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont +comblée à très-peu près jusqu'aux plafonds. +C'est en faisant creuser une +espèce de boyau au milieu des éclats de pierres qui +remplissent cette +intéressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et +malgré +l'extrême chaleur, jusqu'à la première salle. Cet +hypogée, d'après ce +qu'on peut en voir, fut exécuté sur un plan +très-vaste et décoré de +sculptures du meilleur style, à en juger par les petites +portions encore +subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute +la découverte du sarcophage de cet illustre conquérant: +on ne peut +espérer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans +doute été +violé et spolié à une époque fort +reculée, soit par les Perses, soit par +des chercheurs de trésors, aussi ardents à +détruire que l'étranger avide +d'exercer des vengeances.</p> +<p>Au fond d'un embranchement de la vallée et dans le voisinage +de ce +respectable tombeau reposait le fils de Sésostris; c'est un +très-beau +tombeau, mais non achevé. J'y ai trouvé, creusée +dans l'épaisseur de la +paroi d'une salle isolée, une petite chapelle consacrée +aux mânes de son +père, Rhamsès le Grand.</p> +<p>Le dernier tombeau, au fond de la vallée principale, se fait +remarquer +par son état d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont +achevés et +exécutés avec une finesse et un soin admirables; la +décoration du reste +de la catacombe, formée de trois longs corridors et de deux +salles, a +été seulement tracée en rouge, et l'on rencontre +enfin les débris du +sarcophage du Pharaon, en granit, dans un très-petit cabinet +dont les +parois, à peine dégrossies, sont couvertes de quelques +mauvaises figures +de divinités, dessinées et barbouillées à +la hâte.</p> +<p>Son successeur, dont le nom monumental est <i>Rhamerri</i>, ne +s'était +probablement pas beaucoup inquiété du soin de sa +sépulture: au lieu de +se faire creuser un tombeau comme ses ancêtres, il trouva plus +commode +de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son père, et +l'étude +que j'ai dû faire de ce tombeau <i>palimpseste</i> m'a conduit +à un résultat +fort important pour le complément de la série des +règnes formant la +XVIIIe dynastie.</p> +<p>Le temps ayant causé la chute du stuc appliqué par +l'usurpateur +Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau +qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les +légendes d'une reine nommée <i>Thaoser</i>; et le temps, +faisant aussi +justice de la couverte dont on avait masqué les premiers +bas-reliefs de +l'intérieur, a mis à découvert des tableaux +représentant cette même +reine, faisant les mêmes offrandes aux dieux, et recevant des +divinités +les mêmes promesses et les mêmes assurances que les +Pharaons eux-mêmes +dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la même place +que +ceux-ci. Il devint donc évident que j'étais dans une +catacombe creusée +pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine +ayant exercé par elle-même le pouvoir souverain, puisque +son mari, +quoique portent le titre de roi, ne paraît qu'après elle +dans cette +série de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les +premiers et +les plus importants. <i>Ménéphtha-Siphtha</i> fut le nom +de ce souverain en +sous-ordre.</p> +<p>Comme j'avais déjà trouvé à +Ghébel-Selséléh des bas-reliefs de ce prince +qui avait, après le roi Hôrus, continué la +décoration du grand spéos de +la carrière, j'ai dû reconnaître alors dans la reine +<i>Thaoser</i> la fille +même du roi Hôrus, laquelle, succédant à son +père, dont elle était la +seule héritière en âge de régner, +exerça longtemps le pouvoir souverain, +et se trouve dans la liste des rois de Manéthon, sous le nom de +la reine +<i>Achenchersès</i>. Je m'étais trompé à +Turin, en prenant l'épouse même +d'Hôrus, la reine <i>Tmauhmot</i>, pour la fille de ce prince, +mentionnée +dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom, +indifférente pour la série des règnes, n'aurait +point été commise si la +légende de la reine, épouse d'Hôrus, eût +conservé ses titres initiaux, +qu'une fracture a fait disparaître. <i>Siphtha</i> ne porte donc +le titre de +roi qu'en s'a qualité d'époux de la reine +régnante; ce qui déjà avait eu +lieu pour les deux maris de la reine <i>Amensé</i>, mère +de Thouthmosis III +(Moeris).</p> +<p>Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la +reine +<i>Thaoser</i> et de son mari <i>Siphtha</i> par leur cinquième +ou sixième +successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect +dû +à des ancêtres, parce qu'il descendait directement de +Rhamsès Ier et +que, d'après les listes, il était tout au plus le +frère de la reine +Thaoser Achenchersès et continuait directement la ligne +masculine à +partir du roi Hôrus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel +occupant, +d'abord, d'avoir substitué partout à l'image de la reine +la sienne +propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un +casque ou de vêtements et d'insignes convenables seulement +à des rois et +non à des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc +tous les +cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire +peindre sa propre légende. Cette opération a dû, +toutefois, s'exécuter +fort à la hâte, puisque, après avoir +métamorphosé la reine Thaoser en +roi Rhamerri, on n'a point eu la précaution de corriger, sur les +bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censés +prononcer, +lesquels sont toujours adressés à la reine et ne +sauraient l'être +convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.</p> +<p>Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la +vallée +encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri, +Rhamsès-Meïamoun; mais aujourd'hui le temps ou la +fumée a terni l'éclat +des couleurs qui recouvrent la plupart de ces sépulcres; il se +recommande d'ailleurs par huit petites salles percées +latéralement dans +le massif des parois du premier et du deuxième corridor, +cabinets ornés +de sculptures du plus haut intérêt et dont nous avons fait +prendre des +copies soignées. L'un de ces petits boudoirs contient, entre +autres +choses, la représentation des travaux de la cuisine; un autre, +celle des +meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisième est +un +arsenal complet où se voient des armes de toute espèce et +les insignes +militaires des légions égyptiennes; ici on a +sculpté les barques et les +canges royales avec toutes leurs décorations. L'un d'eux aussi +nous +montre le tableau symbolique de l'année égyptienne, +figurée par six +images du Nil et six images de l'Égypte personnifiée, +alternées, une +pour chaque mois et portant les productions particulières +à la division +de l'année que ces images représentent. J'ai dû +faire copier, dans l'un +de ces jolis réduits, les deux fameux joueurs de harpe avec +toutes leurs +couleurs, parce qu'ils n'ont été exactement +publiés par personne.</p> +<p>En voilà assez sur <i>Biban-el-Molouk</i>. J'ai hâte +de retourner à Thèbes, +où l'on ne sera point fâché de me suivre. Je dois +cependant ajouter que +plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le +témoignage +écrit qu'elles étaient, il y a bien des siècles, +abandonnées, et +seulement visitées, comme de nos jours, par beaucoup de curieux +désoeuvrés, lesquels, comme ceux de nos jours encore, +croyaient +s'illustrer à jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures +et les +bas-reliefs, qu'ils ont ainsi défigurés. Les sots de tous +les siècles y +ont de nombreux représentants: on y trouve d'abord des +Égyptiens de +toutes les époques, qui se sont inscrits, les plus anciens en +hiératique, les plus modernes en démotique; beaucoup de +Grecs de +très-ancienne date, à en juger par la forme des +caractères; de vieux +Romains de la république, qui s'y décorent, avec orgueil +du titre de +<i>Romanos</i>; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers +empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyés au milieu +des +superlatifs qui les précèdent ou qui les suivent; plus, +des noms de +Coptes accompagnés de très-humbles prières; enfin +les noms des voyageurs +européens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le +hasard +ou le désoeuvrement ont amenés dans ces tombes +solitaires. J'ai +recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur +contenu, soit pour leur intérêt sous le rapport +paléographique. Ce sont +toujours des matériaux<a name="retour_texte_note_3"></a><a + href="#Note_3">[3]</a>, +et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles égyptiens, qui +auront +bien quelque prix translatés à Paris..... J'y pense +souvent..... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="QUATORZIEME_LETTRE"></a> +<h2>QUATORZIEME LETTRE</h2> +<br> +<p>Thèbes, le 18 juin 1829.</p> +<p>Depuis mon retour au milieu des ruines de cette aînée +des villes +royales, toutes mes journées ont été +consacrées à l'étude de ce qui +reste d'un de ses plus beaux édifices, pour lequel je +conçus, à sa +première vue, une prédilection marquée. La +connaissance complète que +j'en ai acquise maintenant la justifie au delà de ce que je +devais +espérer. Je veux parler ici d'un monument dont le +véritable nom n'est +pas encore fixé, et qui donne lieu à de fort vives +controverses: celui +qu'on a appelé d'abord le <i>Memnonium</i>, et ensuite le <i>Tombeau +d'Osimandyas</i>. Cette dernière dénomination appartient +à la Commission +d'Égypte; quelques voyageurs persistent à se servir de +l'autre, qui +certainement est fort mal appliquée et très-inexacte. +Pour moi, je +n'emploierai désormais, pour désigner cet édifice, +que son nom égyptien +même, sculpté dans cent endroits et +répété dans les légendes des frises, +des architraves et des bas-reliefs qui décorent ce palais. Il +portait le +nom de <i>Rhamesséion</i>, parce que c'était à la +munificence du Pharaon +Rhamsès le Grand que Thèbes en était redevable.</p> +<p>L'imagination s'ébranle et l'on éprouve une +émotion bien naturelle en +visitant ces galeries mutilées et ces belles colonnades, +lorsqu'on pense +qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus +célèbre +et du meilleur des princes que la vieille Égypte compte dans ses +longues +annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends à la +mémoire de +Sésostris l'espèce de culte religieux dont l'environnait +l'antiquité +tout entière.</p> +<p>Il n'existe du Rhamesséion aucune partie complète; +mais ce qui a échappé +à la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour +restaurer +l'ensemble de l'édifice et pour s'en faire une idée +très-exacte. +Laissant à part sa partie architecturale, qui n'est point de mon +ressort, mais à laquelle je dois rendre un juste hommage en +disant que +le Rhamesséion est peut-être ce qu'il y a de plus noble et +de plus pur à +Thèbes en fait de grand monument, je me bornerai à +indiquer rapidement +le sujet des principaux bas-reliefs qui le décorent, et le sens +des +inscriptions qui les accompagnent.</p> +<p>Les sculptures qui couvraient les faces extérieures des deux +massifs du +premier pylône, construit en grès, ont entièrement +disparu, car ces +massifs se sont éboulés en grande partie. Des blocs +énormes de calcaire +blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils +sont décorés, ainsi que l'épaisseur des deux +massifs entre lesquels +s'élevait cette porte, des légendes royales de +Rhamsès le Grand, et de +tableaux représentant le Pharaon faisant des offrandes aux +grandes +divinités de Thèbes, Amon-Ra, Amon +générateur, la déesse Mouth, le jeune +dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi +reçoit à son +tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal +d'entre eux, parce que c'est là que j'ai lu pour la +première fois le nom +véritable de l'édifice entier.</p> +<p>Le dieu Atmou (une des formes de Phré) présente au +dieu Mandou le +Pharaon Rhamsès le Grand, casqué et en habits royaux; +cette dernière +divinité le prend par la main en lui disant: «Viens, +avance vers +les +demeures divines pour contempler ton père, le seigneur des +dieux, qui +t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et +régner +sur le trône d'Hôrus.» Plus loin, en effet, on a +figuré le grand dieu +Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: «Voici ce que +dit +Amon-Ra, roi des dieux, et qui réside dans le <i>Rhamesséion +de Thèbes</i>: +Mon fils bien-aimé et de mon germe, seigneur du monde, +Rhamsès! mon +coeur se réjouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as +voué cet +édifice; je te fais le don d'une vie pure à passer sur le +trône de Sev +(Saturne) (c'est-à-dire dans la royauté +temporelle).» Il +ne peut donc, à +l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom à donner +à ce +monument.</p> +<p>Les tableaux militaires, relatifs aux conquêtes du roi, +couvrent les +faces des deux massifs du pylône sur la première cour du +palais; ils +sont visibles en assez grande partie, parce que l'éboulement des +portions supérieures du pylône a eu lieu du +côté opposé. Ces scènes +militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont +sculptées dans l'intérieur du temple d'<i>Ibsamboul</i> +et sur <i>le pylône de +Louqsor,</i> qui font partie du Rhamesséion ou Rhamséion +oriental de +Thèbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces +bas-reliefs se +rapportent évidemment à une même campagne contre +des peuples asiatiques +qu'on ne peut, d'après leur physionomie et d'après leur +costume, +chercher ailleurs, je le répète, que dans cette vaste +contrée sise entre +le Tigre et l'Euphrate d'un côté, l'Oxus et l'Indus de +l'autre, contrée +que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou +plutôt le +pays qu'elle habitait, se nommait <i>Chto, Chéto, Scéhto</i> +ou <i>Schto</i>; car +je me suis aperçu, enfin, que le nom par lequel on la +désigne +ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer +<i>Pscharanschétko, Pscharinschèto</i> ou <i>Pscharéneschto</i> +(vu l'absence des +voyelles médiales), est composé de trois parties +distinctes: 1e d'un mot +égyptien, épithète injurieuse <i>Pscharé</i> +qui signifie une plaie; 2e de la +préposition N (<i>de</i>) que j'avais d'abord crue radicale; 3e +de <i>Chto, +Schto, Schéto,</i> véritable nom de la contrée. +Les Égyptiens désignèrent +donc ces peuples ennemis sous la dénomination de <i>la plaie de +Schéto</i>, +de la même manière que l'Ethiopie est toujours +appelée <i>la mauvaise race +de Kousch</i>. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me +portent à croire fermement que c'est de peuples du nord-est de +la +Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.</p> +<p>On a sculpté sur le massif de droite la réception des +ambassadeurs +scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la +présence de +Rhamsès, qui leur adresse des reproches; les soldats, +dispersés dans le +camp, se reposent ou préparent leurs armes, et donnent des soins +aux +bagages; en avant du camp, deux Égyptiens administrent la +bastonnade à +deux prisonniers ennemis, afin, porte la légende +hiéroglyphique, de leur +faire dire ce que fait <i>la plaie de Schéto</i>. Au bas du +tableau est +l'armée égyptienne en marche, et à l'une des +extrémités se voit un +engagement entre les chars des deux nations.</p> +<p>La partie gauche de ce massif offre l'image d'une série de +forteresses +desquelles sortent des Égyptiens emmenant des captifs; les +légendes +sculptées sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et +apprennent +que Rhamsès le Grand les a prises de vive force la +huitième année de son +règne.</p> +<p>Il manque près de la moitié du massif de droite du +pylône; ce qui reste +offre les débris d'un vaste bas-relief représentant une +grande bataille, +toujours contre les Schéto. Comme j'aurai l'occasion d'en +décrire une +seconde, tout à, fait semblable et beaucoup mieux +conservée, je passerai +rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a +représenté l'un des +principaux chefs bactriens, nommé <i>Schiropsiro</i> ou <i>Schiropasiro</i>, +blessé et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige +aussi, +fuyant devant le vainqueur, un allié, le chef de <i>la mauvaise +race du +pays de Schirbech</i> ou <i>Schilbesch</i>. A côté de la +bataille est un tableau +triomphal: Rhamsès le Grand, debout, la hache sur +l'épaule, saisit de sa +main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on +lit: «Les chefs des contrées du Midi et du Nord conduits +en +captivité +par Sa Majesté.»</p> +<p>Les colonnades qui fermaient latéralement la première +cour n'existent +plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et +les deux pylônes est encombré des énormes +débris du plus grand et du +plus magnifique colosse que les Égyptiens aient peut-être +jamais élevé: +c'était celui de <i>Rhamsès le Grand.</i> Les +inscriptions qui le décorent ne +permettent pas d'en douter. Les légendes royales de cet illustre +Pharaon +se lisent en grands et beaux hiéroglyphes vers le haut des bras, +et se +répètent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. +Ce colosse, +<i>quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur</i>, non +compris +la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.</p> +<p>Il faut admirer à la fois la puissance du peuple qui +érigea ce +merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutilé avec +tant +d'adresse et de soins.</p> +<p>Ce beau monument s'élevait devant le massif de gauche du +second pylône +ou mur, détruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos +fouilles +que je me suis assuré que l'on avait aussi couvert ce massif de +sculptures représentant des scènes militaires; j'y ai +retrouvé le bas +d'un tableau représentant le roi, après une grande +bataille, recevant +des principaux officiers le compte des ennemis tués dans +l'action, et +dont les mains coupées sont entassées à ses pieds. +Plus loin existait +une inscription toujours relative à la guerre contre les +Schéto; le peu +qui reste des dernières ligues, interrompu par de nombreuses +fractures, +m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques +abondants en noms propres et en désignations +géographiques. Il y est +surtout question des honneurs que le roi accorde à deux chefs +Scythes ou +bactriens, <i>Iroschtoasiro,</i> grand chef du pays de Schéto, +et +<i>Peschorsenmausiro,</i> qualifié aussi de grand chef: ce sont +très-probablement les gouverneurs établis par le +conquérant après la +soumission du pays.</p> +<p>Les sculptures du massif de droite du deuxième pylône +ou mur subsistent +en très grande partie sous la galerie de la seconde cour +à droite en +entrant; c'est le tableau d'une bataille livrée sur le bord d'un +fleuve, +dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve, +et sur les murailles de laquelle on lit: <i>la ville forte Watsch</i> +ou +<i>Batsch</i> (la première lettre est douteuse). Vers +l'extrémité actuelle du +tableau, à la gauche du spectateur, l'on voit le roi +Rhamsès sur son +char lancé au galop, au milieu du champ de bataille couvert de +morts et +de mourants. Il décoche des flèches contre la masse des +ennemis en +pleine déroute; derrière le char, sur le terrain que le +héros vient de +quitter, sont entassés les cadavres des vaincus, sur les-quels +s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nommé <i>Torokani,</i> +blessé d'une +flèche à l'épaule et tombant sur l'avant de son +char brisé. Sous les +pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de +<i>Torokato, chef des soldats du pays de Nakbésou</i>, et ceux +de plusieurs +autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, <i>Shiropasiro</i>, +se retire sur le bord du fleuve; les flèches du roi ont +déjà atteint +<i>Tiotouro</i> et <i>Simaïrosi</i>, fuyant dans la plaine et se +dirigeant du côté +de la ville. D'autres chefs se réfugient vers le fleuve, dans +lequel se +précipitent lès chevaux du chef <i>Krobschatosi</i>, +blessé, et qu'ils +entraînent avec eux. Plusieurs enfin, tels que <i>Thotâro</i> +et <i>Mafèrima, +frère</i> (allié) <i>de la plaie de Schêto </i>(des +Bactriens), sont allés +mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels +que le Bactrien <i>Sipaphéro</i>, ont été assez +heureux pour traverser, +secourus et accueillis sur la rive opposée par une foule immense +accourue pour connaître le résultat de la bataillé. +C'est au milieu de +tout ce peuple amoncelé qu'on aperçoit un groupe donnant +des secours +empressés à un chef que l'on vient de retirer du fleuve, +où il s'est +noyé; on le tient <i>suspendu par les pieds, la tête en +bas</i>, et on +s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le +rappeler +à la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement +ne +produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le +mouvement +de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: «Le chef de la +mauvaise +race du pays des <i>Schirbesch</i>, qui s'est éloigné de +ses guerriers en +fuyant le roi du côté du fleuve.»</p> +<p>Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par <i>un pont</i> +jeté sur +l'une des branches du fleuve, on remarque des symptômes d'un +prochain +changement dans l'état des esprits: un individu adresse un +discours à +ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses +compatriotes à se soumettre au joug de Rhamsès le Grand; +on lit en +effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une +inscription +ainsi conçue: «Je célèbre la gloire du dieu +gracieux, parce qu'il a +dit....» Le reste est détruit.</p> +<p>J'ai voulu, en entrant dans tous ces détails, donner une +idée des +bas-reliefs historiques dont on décorait les grands monuments de +l'Égypte, de ces compositions immenses que je me plais à +nommer des +<i>tableaux homériques</i> ou de la sculpture +héroïque, parce qu'ils sont +pleins de ce feu et de ce désordre sublimes qui nous +entraînent, à la +lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, +considéré à part, sera +trouvé certainement défectueux dans quelques points +relatifs à la +perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines; +mais ces petits défauts de détails sont rachetés, +et au delà, par +l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus <i>beaux vases grecs</i> +représentant des <i>combats</i> pèchent +précisément (si péché il y a) sous +les mêmes rapports que ces bas-reliefs égyptiens.</p> +<p>Sur le haut de cette grande paroi on a sculpté un long +bas-relief, +mutilé au commencement et à la fin, représentant +Rhamsès le Grand +célébrant la panégyrie du grand dieu de +Thèbes, le double Hôrus, ou Amon +générateur. Comme j'aurai l'occasion de décrire +une fête semblable +existant dans tout son entier au palais de Médinet-Habou, je me +contenterai de dire que c'est ici qu'existe une série de +statuettes de +rois rangées par ordre de règne; ce sont: 1° +Mènes (le premier roi +terrestre); 2° un prénom inconnu, antérieur à +la dix-septième dynastie; +3° Amosis; 4° Aménothph Ier; 5° Thouthmosis Ier; +6° Thouthmosis III; 7° +Aménothph II; 8° Thouthmosis IV; 9° Aménothph +III; 10° Hôrus; 11° +Rhamsès Ier; 12° Ousereï; 13° Rhamsès le +Grand lui-même. Cette série ne +donne que la ligne directe des ancêtres du conquérant; +ainsi Thouthmosis +II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) était fils d'une +fille +de Thouthmosis Ier.</p> +<p>De nombreux bas-reliefs représentant des actes d'adoration du +roi +Rhamsès aux grandes divinités de Thèbes couvrent +trois faces des piliers +formant la galerie devant le pylône; sur la quatrième face +de chacun +d'eux on voit, sculptée de plein relief, une image colossale du +roi +d'environ trente pieds de hauteur. Voici les légendes les mieux +conservées des quatre qui subsistent encore:</p> +<p>«Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a +élevées par +son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuvé par +Phré, le +fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamsès, le bien-aimé +d'Amon-Ra.</p> +<p>«Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a comblé de +ses +bienfaits, +lui, le roi soleil, etc.</p> +<p>«Le bien-aimé d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein +de +vigilance, le +plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contrées à +sa domination, +lui, le roi soleil, etc., le bien-aimé de la déesse +Mouth.»</p> +<p>Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquité +s'est plu à +louer dans Sésostris: les grands ouvrages qu'il a fait +exécuter, les +bonnes lois qu'il donna à sa patrie, et la vaste étendue +de ses +conquêtes.</p> +<p>Les piliers ornés de colosses qui font face à ceux-ci +et les colonnes +qui formaient la seconde cour du palais du côté droit se +font aussi +remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les +décorent. Les +piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour +sont +entièrement détruits.</p> +<p>Je ne m'étendrai point sur les intéressants +bas-reliefs qui couvrent la +partie gauche du mur du fond du péristyle; je me hâte +d'entrer dans la +salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore +intactes, +et charmeraient par leur élégante majesté les yeux +même les plus +prévenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou +romaine.</p> +<p>Quant à la destination de cette belle salle, à la +disposition des +colonnes et à la forme des chapiteaux qui les décorent, +je laisserai +parler sur ces divers points la dédicace elle-même de la +salle, +sculptée, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en +très-beaux hiéroglyphes.</p> +<p>«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le +seigneur de la région +supérieure, et de la région inférieure, le +défenseur de l'Égypte, le +castigateur des contrées étrangères, l'Hôrus +resplendissant possesseur +des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde +(soleil gardien de justice approuvé par Phré), le fils du +soleil, le +seigneur des diadèmes, le bien-aimé d'Ammon, +RHAMSÈS, a fait exécuter +ces constructions en l'honneur de son père Amon-Ra, roi des +dieux; il a +fait construire la <i>grande salle d'assemblée</i> en bonne +pierre blanche de +grès, soutenue par de <i>grandes colonnes</i> à +chapiteaux imitant des fleurs +épanouies, flanquées de colonnes plus petites à +chapiteaux imitant un +bouton de lotus tronqué; salle qu'il voue au seigneur des dieux +pour la +célébration de sa panégyrie gracieuse; c'est ce +qu'a fait le roi de son +vivant.»</p> +<p>Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais +égyptiens un +caractère si particulier, furent véritablement +destinées, comme on le +soupçonnait, à tenir de grandes assemblées, soit +politiques, soit +religieuses, c'est-à-dire ce qu'on nommait des <i>panégyries</i> +ou réunions +générales: c'est ce dont j'étais +déjà convaincu avant d'avoir découvert +cette curieuse dédicace, parce que, observant la forme du +caractère +hiéroglyphique exprimant l'idée <i>panégyrie</i> +sur les obélisques de Rome, +où ce caractère est sculpté en grand, je +m'étais aperçu qu'il +représentait, au propre, une salle hypostyle avec des +sièges disposés au +pied des colonnes.</p> +<p>C'est à l'entrée de la salle hypostyle du +Rhamesséion, à droite, +qu'existe un bas-relief dans lequel on a représenté la +reine mère du +conquérant. Elle se nommait <i>Taouaï</i>; une belle +statue de cette +princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copié les +inscriptions, +mais des fractures pouvaient donner lieu à quelques +incertitudes; elles +sont levées par le bas-relief que j'ai sous les yeux.</p> +<p>On trouve du même côté un grand tableau +historique, décrit ou dessiné +par tous les voyageurs qui ont visité l'Égypte; le seul +dessin exact que +l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publié dans son <i>Voyage +à +Méroé</i>. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, +et j'ai transcrit +moi-même les légendes, qui sont intéressantes, +quoique incomplètes sur +plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui +se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi +Rhamsès vient de vaincre les Schéto, qu'il a mis en +pleine déroute. Deux +princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment +<i>Mandouhi Schopsch</i> et <i>Schat-kemkémé</i>. +C'étaient le quatrième et le +cinquième des enfants de Rhamsès. Les vaincus sont encore +des peuples de +Schéto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville +placée à +l'extrémité droite du tableau, où s'ouvre une +nouvelle scène. Quatre +autres fils du conquérant, les septième, huitième, +neuvième et dixième +de ses enfants, appelés <i>Méïamoun, Amenhemwa, +Noubtei</i> et <i>Setpanré</i>, +sont établis sous les murs de la place; les +assiégés opposent une +vigoureuse résistance; mais déjà les +Égyptiens ont dressé les échelles, +et les murailles vont être escaladées. Une fracture a +malheureusement +fait disparaître la première partie du nom de la ville +assiégée; il ne +reste plus que les syllabes.... <i>apouro</i>.</p> +<p>Des tableaux religieux, exécutés avec beaucoup de +soin, existent sous le +fût des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on +y voit +successivement toutes les divinités égyptiennes du +premier ordre, et +principalement celles dont le culte appartenait d'une manière +plus +spéciale au nome diospolitain, annoncer à Rhamsès +les bienfaits dont +elles veulent le combler en échange des riches offrandes qu'il +leur +présente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des +colonnes de la +seconde cour, reparaissent en première ligne les +divinités protectrices +du palais, auxquelles ce bel édifice était plus +particulièrement +consacré: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit +exactement +par <i>résidant</i> ou <i>qui résident dans le +Rhamesséion de Thèbes</i>; à leur +tête paraît Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous +celle de +générateur; viennent ensuite les dieux Phtha, +Phré, Atmou, Meuï, Sev, et +les déesses Pascht et Hathôr. Chacune d'elles accorde au +Pharaon une +grâce particulière. Voici quelques exemples de ces +formules donatrices, +extraites des galeries et des colonnades du Rhamesséion:</p> +<p>«J'accorde que ton édifice soit aussi durable que le +ciel +(Amon-Ra).</p> +<p>«Je te donne une longue suite de jours pour gouverner +l'Égypte (Isis).</p> +<p>«Je t'accorde la domination sur toutes les contrées +(Amon-Ra).</p> +<p>«J'inscris à ton nom les attributions royales du soleil +(Thôth).</p> +<p>«Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'être +vigilant +comme le fils +de Netphé (Amon-Ra).</p> +<p>«Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident +(Amon-Ra).</p> +<p>«Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un +règne joyeux +(Sev, Saturne).</p> +<p>«Je te donne l'Égypte supérieure et +l'Égypte +inférieure à diriger en roi +(Netphé, Rhéa).</p> +<p>«Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord à +fouler +sous tes +sandales (Thméi, la justice).</p> +<p>«Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi +(le +Gardien des portes célestes).</p> +<p>«Je veux que ton palais subsiste à toujours (Meuï).</p> +<p>«Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du +monde +(la +déesse Pascht).</p> +<p>«Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares +(la +déesse Pascht).»</p> +<p>La portion des murailles de la salle hypostyle +échappée aux ravages des +hommes présente des scènes plus riches et plus +développées: sur le mur +du fond, à la droite et à la gauche de la porte centrale, +existent +encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des +figures et le fini de leur exécution. Dans le premier, la +déesse Pascht +à tête de lion, <i>l'épouse de Phtha, la dame du +palais céleste</i>, lève sa +main droite vers la tête de Rhamsès couverte d'un casque, +en lui disant: «Je t'ai préparé le diadème +du soleil, que ce +casque demeure sur ta +corne (le front) où je l'ai placé.» Elle +présente +en même temps le roi +au dieu suprême, Amon-Ra, qui, assis sur son trône, tend +vers la face du +roi les emblèmes d'une vie pure.</p> +<p>Le second tableau représente l'<i>institution royale</i> du +héros égyptien, +les deux plus grandes divinités de l'Égypte +l'investissant des pouvoirs +royaux. Amon-Ra, assisté de Mouth, la grande mère divine, +remet au roi +Rhamsès la <i>faux de bataille</i>, le type primitif de la <i>harpé</i> +des mythes +grecs, arme terrible appelée <i>schopsch</i> par les +Égyptiens, et lui rend +en même temps les emblèmes de la direction et de la +modération, le fouet +et le <i>pedum</i>, en prononçant la formule suivante:</p> +<p>«Voici ce que dit Amon-Ra qui réside dans le +Rhamesséion: Reçois la faux +de bataille pour contenir les nations étrangères et +trancher la tête des +impurs; prends le fouet et le <i>pedum</i> pour diriger la terre de +Kémé +(l'Égypte).»</p> +<p>Le soubassement de ces deux tableaux offre un intérêt +d'un autre genre: +on y a représenté en pied, et dans un ordre rigoureux de +primogéniture, +les enfants mâles de Rhamsès le Grand. Ces princes sont +revêtus du +costume réservé à leur rang; ils portent les +insignes de leur dignité, +le <i>pedum</i> et un éventail formé d'une longue plume +d'autruche fixée à +une élégante poignée, et sont au nombre de +vingt-trois; famille +nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on +considère d'abord que Rhamsès eut, à notre +connaissance, au moins deux +femmes légitimes, les reines Nofré-Ari et +Isénofré, et qu'il est de plus +très-probable que les enfants donnés au conquérant +par des concubines ou +des maîtresses prenaient rang avec les enfants légitimes, +usage dont +fait foi l'ancienne histoire orientale tout entière. Quoi qu'il +en soit, +on a sculpté au-dessus de la tête de chacun des princes, +d'abord le +titre qui leur est commun à tous, savoir: le fils du roi et de +son +germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus +âgés par +conséquent), la désignation des hautes fonctions dont ils +se trouvaient +revêtus à l'époque où ces bas-reliefs furent +exécutés. Le premier se +trouve ainsi qualifié: porte-éventail à la gauche +du roi, le jeune +secrétaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des +soldats +(l'armée), le premier-né et le +préféré de son germe, Amenhischôpsch; le +second, nommé Rhamsès comme son père, était +porte-éventail à la gauche +du roi et secrétaire royal, commandant en chef les soldats du +maître du +monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisième, +porte-éventail à la gauche du roi, comme ses +frères (titre donné en +général à tous les princes sur d'autres +monuments), était de plus +secrétaire royal, commandant de la cavalerie, +c'est-à-dire des chars de +guerre de l'armée égyptienne. Je me dispense de +transcrire ici les noms +propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de +quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires +du roi au moment de leur naissance, tels que Nében-Schari (le +maître du +pays de Schari), Nébenthonib (le maître du monde entier), +Sanaschténamoun (le vainqueur par Ammon), soit à des +titres nouveaux +adoptés dans le protocole de Rhamsès le Grand, comme par +exemple +Patavéamoun (Ammon est mon père), et Septenri +(approuvé par le soleil), +titre qui se retrouve dans le prénom du roi.</p> +<p>J'observe en même temps dans cette série de princes un +fait +très-notable: on y a, postérieurement à la mort de +Rhamsès le Grand, +caractérisé d'une manière particulière +celui de ses vingt-trois enfants +qui monta sur le trône après lui; ce fut son +treizième fils, nommé +Ménephtha, qui lui succéda. Il est visible qu'on a en +conséquence +modifié, après coup, le costume de ce prince, en ornant +son front de +l'<i>uraeus</i> et en changeant sa courte <i>sabou</i> en longue +tunique royale; +de plus, à côté de sa légende +première, où se lit le nom de Ménephtha, +qu'il conserva en montant sur le trône, on a sculpté le +premier +cartouche de sa légende royale, son cartouche prénom +(soleil esprit aimé +des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son +règne.</p> +<p>En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre +dans +une salle qui a conservé une partie de ses colonnes, et +où la décoration +prend un caractère tout particulier. Dans la portion de palais +que nous +venons de parcourir, des hommages généraux sont +adressés aux principales +divinités de l'Égypte, comme il convenait dans des cours +ou des +péristyles ouverts à toute la population, et dans la +salle hypostyle où +se tenaient les grandes assemblées. Mais ici commencent +véritablement la +partie privée du palais et les salles qui servaient d'habitation +au roi, +le lieu qu'était censé habiter aussi plus +particulièrement le roi des +dieux auquel ce grand édifice était consacré. +C'est ce que prouvent les +bas-reliefs sculptés sur les parois à la droite et +à la gauche de la +porte: ces tableaux représentent quatre grandes barques ou <i>bari</i> +sacrées, portant un petit naos sur lequel un voile semble +jeté comme +pour dérober à tous les regards le personnage qu'il +renferme. Ces +<i>bari</i> sont portées sur les épaules par vingt-quatre +ou dix-huit +prêtres, selon l'importance du maître de la <i>bari</i>. +Les insignes qui +décorent la proue et la poupe des deux premières barques +sont les têtes +symboliques de la déesse Mouth et du dieu Chons, l'épouse +et le fils +d'Amon-Ra; enfin, la troisième et la quatrième portent +les têtes du roi +et de la reine, coiffés des marques de leur dignité. Ces +tableaux, comme +nous l'apprennent les légendes hiéroglyphiques, +représentent les deux +divinités et le couple royal venant rendre hommage au +père des dieux, +Amon-Ra, qui établit sa demeure dans le palais de Rhamsès +le Grand. Les +paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, +aucun +doute à cet égard: «Je viens, dit la déesse +Mouth, +rendre hommage au roi +des dieux, Amon-Ra, modérateur de l'Égypte, afin qu'il +accorde de +longues années à son fils qui le chérit, le roi +Rhamsès.»</p> +<p>«Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta +majesté, ô +Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure à ton +fils, qui +t'aime, le seigneur du monde.»</p> +<p>Le roi Rhamsès dit seulement: «Je viens à mon +père Amon-Ra, à la suite +des dieux qu'il admet en sa présence à toujours.»</p> +<p>Mais la reine Nofré-Ari, surnommée ici Ahmosis +(engendrée de la lune), +exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: «Voici +ce que +dit la déesse épouse, la royale mère, la royale +épouse, la puissante +dame du monde, Ahmosis-Nofré-Ari: Je viens pour rendre hommage +à mon +père Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections +(c'est-à-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans +l'allégresse en +contemplant tes bienfaits; ô toi, qui établis le +siège de ta puissance +dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamsès, +accorde-lui +une vie stable et pure; que ses années se comptent par +périodes de +panégyries!»</p> +<p>Enfin, la paroi du fond de cette salle était ornée de +plusieurs tableaux +représentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les +grâces +qu'Amon-Ra accordait au héros égyptien: il n'en reste +plus qu'un seul, à +la droite de la porte. Le roi est figuré assis sur un +trône, au pied de +celui d'Amon-Ra-Atmou, et à l'ombre du vaste feuillage d'un +persea, +l'arbre céleste de la vie: le grand dieu et la déesse Saf +qui présidait +à l'écriture, à la science, traçant sur les +fruits cordiformes de +l'arbre le cartouche prénom de Rhamsès le Grand; tandis +que d'un autre +côté le dieu Thôth y grave le cartouche nom propre +du roi, auquel +Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: «Viens, je sculpte +ton nom +pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre +divin.»</p> +<p>La porte qui, de cette salle, conduisait à une seconde, +également +décorée de colonnes, dont quatre subsistent encore, +mérite une attention +particulière, soit sous le rapport de son exécution +matérielle, soit +pour les sculptures qui la décorent.</p> +<p>Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un +relief +tellement bas qu'il est évident qu'on les a usés avec +soin pour en +diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et à la +barbarie, +qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque, +ayant fait déblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu +une +inscription dédicatoire de Rhamsès le Grand, dans les +formes ordinaires +pour les dédicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que +cette +porte a été <i>recouverte d'or pur</i>. J'ai +étudié alors les surfaces avec +plus de soin. En examinant de plus près l'espèce de stuc +blanc et fin +qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je +m'aperçus que +ce stuc <i>avait été étendu sur une toile</i> +appliquée sur les tableaux, +qu'on avait rétabli sur le stuc même les contours et les +parties +saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce +procédé m'ayant +paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.</p> +<p>Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un +intérêt bien +plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une +douzaine de petits bas-reliefs représentant le roi +Rhamsès adorant les +membres de la triade thébaine: ces divinités tournent +toutes le dos à +l'entrée de la porte en question, parce qu'elles sont seulement +en +rapport avec la première salle et non avec la seconde, à +laquelle cette +porte sert d'entrée. Mais au bas des jambages, et +immédiatement +au-dessus de la dédicace, sont sculptées deux +divinités, la face tournée +vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui +était +par conséquent sous leur juridiction. Ces deux divinités +sont, à gauche, +le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thôth +à tête +d'Ibis, et à droite la déesse Saf, compagne de +Thôth, portant le titre +remarquable de <i>dame des lettres présidente de la +bibliothèque</i> (mot à +mot, <i>la salle des livres</i>). De plus, le dieu est suivi d'un de +ses +parèdres, qu'à sa légende et à un grand <i>oeil</i> +qu'il porte sur la tête +on reconnaît pour <i>le sens de la vue</i> personnifié, +tandis que le parèdre +de la déesse est <i>le sens de l'ouïe</i> +caractérisé par une grande oreille +tracée également au-dessus de sa tête, et par le +mot <i>sôlem</i> (l'ouïe) +sculpté dans sa légende; il tient de plus en main tous +les instruments +de l'écriture, comme pour écrire tout ce qu'il entend.</p> +<p>Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels +bas-reliefs l'entrée d'une bibliothèque? Et à ce +mot, la controverse qui +divise nos savants sur le fameux monument d'<i>Osimandyas</i>, si connu +par +sa bibliothèque, et sur ses rapports avec le Rhamesséion. +se présente +naturellement à ma pensée.</p> +<p>Dès les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du +Rhamesséion la +description que Diodore nous a conservée du monument +d'Osimandyas, je +fus frappé de retrouver autour de moi et dans le même +ordre les parties +analogues et presque les mêmes détails du grand +édifice dont Diodore +emprunte à Hécatée une notice si complète.</p> +<p>D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas +à dix +stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas +tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).—Nous avons trouvé, +en +effet, à une distance à peu près égale du +Rhamesséion, une vallée +renfermant les tombeaux, encore ornés de peintures et +d'inscriptions, +d'une douzaine de femmes, mais de reines égyptiennes, dont le +premier +titre dans leur légende fut toujours celui d'<i>épouse +d'Ammon</i>.</p> +<p>Le monument d'Osimandyas s'annonçait par un grand +pylône <i>de pierre +variée</i> ([Greek: lithou poikilou]).—Le premier pylône +du Rhamesséion, +dont les massifs sont en grès rougeâtre et la porte en +calcaire blanc, a +quelque analogie avec cette expression.</p> +<p>Ce pylône donnait entrée dans un péristyle dont +les piliers étaient +ornés de figures colossales; on passait de là à un +second pylône bien +plus soigné que le premier, sous le rapport de la sculpture, et +à +l'entrée duquel se trouvait <i>le plus grand colosse de +l'Égypte</i>, d'un +seul bloc de granit de Syène.—Tout cela se rapproche du +Rhamesséion, à +quelques différences de mesures près; mais l'exactitude +des anciens +copistes, transcrivant les quantités de ces mesures, est-elle +certaine? +Là existent encore aujourd'hui les immenses débris <i>du +plus grand +colosse</i> connu de l'Égypte; il est en granit de Syène: +ce sont là des +traits remarquables.</p> +<p>Dans le péristyle qui suivait le pylône, dit +Hécatée, on avait +représenté le roi, qu'on appelle <i>Osimandyas</i>, +faisant la guerre aux +révoltés de Bactriane, assiégeant une ville +entourée des eaux d'un +fleuve, etc.—C'est la description exacte des bas-reliefs encore +existants sous le deuxième péristyle du +Rhamesséion; et si l'on n'y voit +plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des +quatre princes commandant les divisions de l'armée, c'est que +les murs +du fond du péristyle sont détruits et qu'il n'en subsiste +pas la +huitième partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les +monuments +d'Égypte, des rois assiégeant des villes <i>entourées +par un fleuve</i>: cela +existe réellement à Ibsamboul, à Derri, sur les +pylônes de Loùqsor et au +Rhamesséïon; mais tous ces monuments sont de Rhamsès +le Grand, et +reproduisent les événements <i>de la même campagne</i>.</p> +<p>Sur le second mur du péristyle, dit la description du +monument +d'Osimandyas, sont représentés les captifs ramenés +par le roi de son +expédition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: +et, sur le +mur de fond du péristyle du Rhamesséion, j'ai mis +à découvert, par des +fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amène des +prisonniers +au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupées.</p> +<p>Sur un troisième côté du péristyle du +monument d'Osimandyas étaient +représentés <i>des sacrifices et le triomphe du roi au +retour de cette +guerre</i>.—Au Rhamesséion, le registre supérieur de la +paroi sur laquelle +est sculptée la bataille représente la fin d'une grande +solennité +religieuse à laquelle assistent le roi et la reine, et ce +tableau +commençait, sans aucun doute, sur le mur de fond du +côté droit du +péristyle.</p> +<p>On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du +monument d'Osimandyas par trois portes ornées de deux +colosses.—Tout +cela se trouve exactement au Rhamesséion, immédiatement +aussi après le +second péristyle. Après la salle hypostyle de +l'Osimandyéion venait un +espace désigné dans les traductions sous le nom de <i>promenoir</i>.—Dans +le +Rhamesséion, une salle décorée des barques +symboliques des dieux succède +à la salle hypostyle.</p> +<p><i>Ensuite</i>, a dit Diodore, <i>venait la bibliothèque</i>; +et c'est +effectivement sur la porte qui, du <i>promenoir</i> du +Rhamesséion, conduit +<i>à la salle suivante</i>, que j'ai trouvé des +bas-reliefs si convenables à +l'entrée d'une <i>bibliothèque</i>.</p> +<p>La salle de la bibliothèque est presque entièrement +rasée; il n'en reste +que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche +de +la porte: sur ces murailles on a sculpté des tableaux +représentant le +roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes +divinités de +l'Égypte—à Amon-Ra, Mouth, Chons, Phré, Phtha, +Pascht, Nofré-Thmou, +Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces +parois est occupée par deux énormes tableaux +divisés en de nombreuses +colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues séries de +noms de +divinités et leurs images de petite proportion; c'est un +panthéon +complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux <i>synoptiques</i>, +fait nommément des libations et des offrandes à tous les +dieux ou +déesses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec +le +<i>monument d'Osimandyas</i>. <i>On voit dans la salle de la +bibliothèque</i>, dit +en effet la description grecque, <i>les images de tous, les dieux de +l'Égypte; le roi leur présente de la même +manière des offrandes +convenables à chacun d'eux</i>.</p> +<p>Cette comparaison des ruines du Rhamesséion avec la +description du +monument d'Osimandyas conservée dans Diodore de Sicile, a +été déjà +faite, et avec bien plus de détails encore, par MM. Jollois et +Devilliers dans leur <i>Description générale de +Thèbes</i>, travail important +auquel je me plais à donner de justes éloges parce que +j'ai vu les +lieux, et que j'ai pu juger par moi-même de l'exactitude de leur +description; mais j'ai dû reproduire rapidement ce +parallèle dans cette +lettre, par le besoin de mettre à leur véritable place +quelques faits +nouveaux que j'ai observés, et qui rendent si frappante +l'analogie du +monument décrit par les Grecs avec le monument dont +j'étudie les ruines. +Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur +<i>identité</i>, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma +profession de +foi toute simple:</p> +<p>De deux choses l'une: ou le monument décrit par +Hécatée sous le nom de +<i>monument d'Osimandyas</i> est le même que le <i>Rhamesséion +occidental de +Thèbes</i>, ou bien le <i>Rhamesséion</i> n'est qu'une <i>copie</i>, +à la différence +des mesures près, si l'on peut s'exprimer ainsi, du <i>monument +d'Osimandyas</i>.</p> +<p>Ici se terminent les débris du palais de Sésostris; il +ne reste plus de +traces de ces dernières constructions, qui devaient +s'étendre encore du +côté de la montagne. Le Rhamesséion est le monument +de Thèbes le plus +dégradé, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, +par l'élégante +majesté de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une +impression +plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps +à son étude sans l'épuiser; mais d'autres +monuments de la rive opposée +du Nil, où est toujours Thèbes, m'arrachent à ces +merveilles.... Et je +pense à la France.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="QUINZIEME_LETTRE"></a> +<h2>QUINZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes, le 18 juin 1829.</small></p> +<p>En quittant le noble et si élégant palais de +Sésostris, <i>le +Rhamesséion</i>, et avant d'étudier avec tout le soin +qu'ils méritent les +nombreux édifices antiques entassés sur la butte factice +nommée +aujourd'hui <i>Médinet-Habou</i>, je devais, pour la +régularité de mes +travaux, m'occuper de quelques constructions intermédiaires ou +voisines +qui, soit pour leur médiocre étendue, soit par leur +état presque total +de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.</p> +<p>Je me dirigeai d'abord vers la vallée d'<i>El-Assasif</i>, +située au nord du +Rhamesséion, et qui se termine brusquement au pied des rochers +calcaires +de la chaîne libyque: là existent les débris d'un +édifice au nord du +tombeau d'Osimandyas.</p> +<p>Mon but spécial était de constater l'époque +encore inconnue de ces +constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai +à +l'examen des sculptures et surtout des légendes +hiéroglyphiques +inscrites sur les blocs isolés et les pans de murailles +épars sur un +assez grand espace de terrain.</p> +<p>Je fus d'abord frappé de la finesse du travail de quelques +restes de +bas-reliefs martelés à moitié par les premiers +chrétiens; et une porte +de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire +blanc, me donna la certitude que l'édifice entier appartenait +à la +meilleure époque de l'art égyptien.</p> +<p>Cette porte, ou petit propylon, est entièrement couverte de +légendes +hiéroglyphiques. On a sculpté sur les jambages, en relief +très-bas et +fort délicat, deux images en pied de Pharaons revêtus de +leurs insignes. +Toutes les dédicaces sont doubles et faites contemporainement au +nom de +deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang +se nomme Aménenthé; l'autre ne marche qu'après, +c'est Thouthmosis III, +nommé Moeris par les Grecs.</p> +<p>Si j'éprouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le +reste de +l'édifice le célèbre Moeris, orné de toutes +les marques de la royauté, +céder ainsi le pas à cet Aménenthé qu'on +chercherait en vain dans les +listes royales, je dus m'étonner encore davantage, à la +lecture des +inscriptions, de trouver qu'on ne parlât de ce roi barbu, et en +costume +ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au +féminin, +comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la +dédicace +même des propylons.</p> +<p>«L'Aroëris soutien des dévoués, le roi +seigneur, +etc. Soleil dévoué à la +vérité! (<i>Elle</i>) a fait des constructions en +l'honneur de son père (le +père d'<i>elle</i>), Amon-Ra seigneur des trônes du monde; +<i>elle</i> lui a élevé +ce propylon (qu'Amon protège l'édifice!) en pierre de +granit: c'est ce +qu'<i>elle</i> a fait (pour être) vivifiée à +toujours.»</p> +<p>L'autre jambage porte une dédicace analogue, mais au nom du +roi +Thouthmosis III, ou Moeris.</p> +<p>En parcourant le reste de ces ruines, la même +singularité se présenta +partout. Non-seulement je retrouvai le prénom +d'Aménenthé précédé des +titres <i>le roi souveraine du monde</i>, mais aussi son nom propre +lui-même +à la suite du titre <i>la fille du soleil</i>. Enfin, dans tous +les +bas-reliefs représentant les dieux adressant la parole à +ce roi +Aménenthé, on le traite en reine comme dans la formule +suivante:</p> +<p>«Voici ce que dît Amon-Ra, seigneur des trônes du +monde, +<i>à sa fille +chérie</i>, soleil dévoué à la +vérité: L'édifice que tu as construit est +semblable à la demeure divine.»</p> +<p>De nouveaux faits piquèrent encore plus ma curiosité: +j'observai surtout +dans les légendes du propylon de granit, que les cartouches +prénoms et +noms propres d'Aménenthé avaient été +martelés dans les temps antiques et +remplacés par ceux de Thouthmosis II, sculptés en +surcharge.</p> +<p>Ailleurs, quelques légendes d'Aménenthé avaient +reçu en surcharge aussi +celles du Pharaon Thouthmosis II.</p> +<p>Plusieurs autres, enfin, offraient le prénom d'un Thouthmosis +encore +inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme +Amensé, le tout encore sculpté aux dépens des +légendes d'Aménenthé, +préalablement martelées. Je me rappelai alors avoir +remarqué ce nouveau +roi Thouthmosis traité en reine, dans le petit édifice de +Thouthmosis +III, à Médinet-Habou.</p> +<p>C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de +plusieurs observations du même genre, premiers résultats +de mes courses +dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu +à compléter mes connaissances sur le personnel de la +première partie de +la XVIIIe dynastie. Il résulte de la combinaison de tous les +témoignages +fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de +développer ici:</p> +<p>1° Que Thouthmosis Ier succéda immédiatement au +grand Aménothph Ier, le +chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines;</p> +<p>2° Que son fils Thouthmosis II occupa le trône +après lui et mourut sans +enfants;</p> +<p>3° Que sa soeur Amensé lui succéda comme fille de +Thouthmosis Ier, et +régna vingt et un ans en souveraine;</p> +<p>4° Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui +comprit +dans son nom propre celui de la reine Amensé son épouse; +que ce +Thouthmosis fut le père de Thouthmosis III ou Moeris, et +gouverna au nom +d'Amensé;</p> +<p>5° Qu'à la mort de ce Thouthmosis, la reine Amensé +épousa en secondes +noces Aménenthé, qui gouverna aussi au nom +d'Amensé, et qui fut régent +pendant la minorité et les premières années de +Thouthmosis III, ou +Moeris;</p> +<p>6° Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exerça le +pouvoir +conjointement avec le régent Aménenthé, qui le +tint sous sa tutelle +pendant quelques années.</p> +<p>La connaissance de cette succession de personnages explique tout +naturellement les singularités notées dans l'examen +minutieux de tous +les restes de sculptures existant dans l'édifice de la +vallée +d'<i>El-Assasif</i>. On comprend alors pourquoi le régent +Aménenthé ne paraît +dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les +dieux adressent à la reine Amensé, dont il n'est que le +représentant; +cela explique le style des dédicaces faites par +Aménenthé, parlant +lui-même au nom de la reine, ainsi que les dédicaces du +même genre dans +lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, +qui joua +d'abord, le premier, un rôle passif, et ne fut, comme son +successeur +Aménenthé, qu'une espèce de figurant du pouvoir +royal exercé par la +reine.</p> +<p>Les surcharges qu'ont éprouvées la plupart des +légendes du régent +Aménenthé démontrent que sa régence fut +odieuse et pesante pour son +pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris à +tâche de condamner +son tuteur à un éternel oubli. C'est en effet sous le +règne de ce +Thouthmosis III que furent martelées presque toutes les +légendes +d'Aménenthé, et qu'on sculpta à la place soit les +légendes de +Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurpé +l'autorité, soit +celles de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, le père +même du roi +régnant. J'ai observé la destruction systématique +de ces légendes dans +une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de +Thèbes. +Fut-elle l'ouvrage immédiat de la haine personnelle de +Thouthmosis III, +ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est +impossible de décider; mais le fait nous a paru assez curieux +pour le +constater.</p> +<p>Toutes les inscriptions du monument d'<i>El-Assasif</i> +établissent +unanimement que cet édifice a été +élevé sous la régence d'Aménenthê, au +nom de la reine Amensé et de son jeune fils Thouthmosis III. +Cette +construction n'est donc point postérieure à l'an 1736 +avant J.-C., +époque approximative des premières années du +règne de Thouthmosis III, +exerçant seul le pouvoir suprême. Ces sculptures comptent +donc déjà plus +de 3,500 ans d'antiquité.</p> +<p>Il résulte de ces mêmes dédicaces et des +sculptures qui décorent +quelques-unes des salles non détruites, que l'édifice +intérieur était un +temple consacré à la grande divinité de +Thèbes, Amon-Ra, le roi des +dieux, qu'on y adorait sous la figure spéciale +d'Amon-Ra-Pneh-enné-ghet-en-tho, c'est-à-dire d'Amon-Ra +seigneur des +trônes et du monde; j'ai retrouvé dans Thèbes +plusieurs autres temples +dédiés à ce grand être, mais sous d'autres +titres, qui lui sont +également particuliers.</p> +<p>Ce temple d'Amon-Ra, d'une étendue assez considérable, +décoré de +sculptures du travail le plus précieux, +précédé d'un dromos et +probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'élevait au +fond de +la vallée d'El-Assasif. Son sanctuaire pénétrait +pour ainsi dire dans +les rochers à pic de la chaîne libyque, criblée, +comme le sol même de la +vallée, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de +sépulture +aux habitants de la ville capitale.</p> +<p>Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en +forme de voûte, de quelques-unes de ces salles, ont +récemment trompé +quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet édifice +était le +tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les détails que +nous +avons donnés sur la construction et la destination de cet +édifice sacré +détruisent une telle hypothèse. Ses divisions et ses +accessoires nous le +feraient reconnaître pour un véritable temple, à +défaut des inscriptions +dédicatoires qui le disent formellement. Sa décoration +même et le sujet +des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes +n'ont rien de commun avec la décoration et les scènes +sculptées dans les +hypogées et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples +et les +palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois +ancêtres +du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier +genre +présentent un grand intérêt, parce qu'ils +fournissent des détails +précieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe +dynastie. Je +citerai d'abord, et à ce sujet, plusieurs tableaux +sculptés et peints +représentant Thouthmosis, père de Thouthmosis III, et le +Pharaon +Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu +Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant +toute la paroi de gauche de la grande salle voûtée, au +fond du temple, +dans lequel on a figuré la grande <i>bari</i> sacrée ou +arche d'Amon-Ra, le +dieu du temple, adoré par le régent +Aménenthé, ayant derrière lui +Thouthmosis III, suivi d'une très-jeune enfant richement +parée, et que +l'inscription nous dit être sa fille, <i>la fille du roi qu'elle +aime, la +divine épouse Rannofré</i>. En arrière de la <i>bari</i> +sacrée, et comme +recevant une portion des offrandes faites par les deux rois +agenouillés, +sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son +épouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofré. +L'histoire écrite ne +nous avait point conservé les noms de ces trois princesses; +c'est là que +je les ai lus pour la première fois. Quant au titre de divine +épouse +donné à la fille de Moeris encore en bas âge, il +indique seulement que +cette jeune enfant avait été vouée au culte +d'Aménenthé, étant du nombre +de ces filles d'une haute naissance, nommées <i>pallades</i> et +<i>pallacides</i>, +dont j'ai retrouvé les tombeaux dans une autre vallée de +la chaîne +libyque.</p> +<p>Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vallées de la +nécropole de Thèbes, +reçut à différentes époques soit des +restaurations, soit des +accroissements, sous le règne de divers rois successeurs +d'Aménenthé et +de Thouthmosis III. J'ai retrouvé, en effet, dans les pierres +provenant +des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps +peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie +aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties +d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de +l'édifice sous les règnes des rois Hôrus, +Rhamsès le Grand et son fils +Ménephtha II, comme les fondateurs mêmes du temple. Enfin, +la dernière +salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures +d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que +j'éprouvai à la +vue de ces pitoyables bas-reliefs, comparés à la finesse +et à l'élégance +des tableaux sculptés dans les deux salles +précédentes, cessa bientôt à +la lecture de grandes inscriptions hiéroglyphiques, constatant +que cette +belle restauration-là avait été faite sous le +règne et au nom de +Ptolémée Évergète II et de sa +première femme Cléopâtre. Voilà une des +mille et une preuves démonstratives contre l'opinion de ceux qui +supposeraient que l'art égyptien gagna quelque perfection par +l'établissement des Grecs en Égypte.</p> +<p>Je le répète encore: l'art égyptien ne doit +qu'à lui-même tout ce qu'il +a produit de grand, de pur et de beau; et n'en déplaise aux +savants qui +se font une religion de croire fermement à la +génération spontanée des +arts en Grèce, il est évident pour moi, comme pour tous +ceux qui ont +bien vu l'Égypte, ou qui ont une connaissance réelle des +monuments +égyptiens existants en Europe, que les arts ont commencé +en Grèce par +une imitation servile des arts de l'Égypte, beaucoup plus +avancés qu'on +ne le croit vulgairement, à l'époque où les +premières colonies +égyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de +l'Attique +ou du Péloponnèse. La vieille Égypte enseigna les +arts à la Grèce, +celle-ci leur donna le développement le plus sublime: mais sans +l'Égypte, la Grèce ne serait probablement point devenue +la terre +classique des beaux-arts. Voilà ma profession de foi tout +entière sur +cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des +bas-reliefs que les Égyptiens ont exécutés, avec +la plus élégante +finesse de travail, 1700 ans avant l'ère chrétienne. Que +faisaient les +Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne +fais +qu'une lettre.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="SEIZIEME_LETTRE"></a> +<h2>SEIZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes, le 20 juin 1829.</small></p> +<p>J'ai donné toute la journée d'hier et cette +matinée à l'étude des +tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne +Thèbes. Cette construction, comparable en étendue +à l'immense palais de +Karnac, dont on aperçoit d'ici les obélisques sur l'autre +rive du +fleuve, a presque entièrement disparu; il en subsiste encore +quelques +débris, s'élevant à peine au-dessus du sol de la +plaine exhaussée par +les dépôts successifs de l'inondation, qui recouvrent +probablement aussi +toutes les masses de granit, de brèches et autres +matières dures +employées dans la décoration de ce palais. La portion la +plus +considérable étant construite en pierres calcaires, les +Barbares les ont +peu à peu brisées et converties en chaux pour +élever de misérables +cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une +bien haute idée de la magnificence de cet antique édifice.</p> +<p>Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de +longueur, nivelé par les dépôts successifs de +l'inondation, couvert de +longues herbes, mais dont la surface, déchirée sur une +multitude de +points, laisse encore apercevoir des débris d'architraves, des +portions +de colosses, des fûts de colonnes et des fragments +d'énormes bas-reliefs +que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni dérobés +pour toujours à +la curiosité des voyageurs. Là ont existé plus de +dix-huit colosses dont +les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de +diverses matières, ont été brisés, et l'on +rencontre leurs membres +énormes dispersés ça et là, les uns au +niveau du sol, d'autres au fond +d'excavations exécutées par les fouilleurs modernes. J'ai +recueilli, sur +ces restes mutilés, les noms d'un grand nombre de peuples +asiatiques +dont les chefs captifs étaient représentés +entourant la base de ces +colosses représentant leur vainqueur, le Pharaon +Aménophis, le troisième +du nom, celui même que les Grecs ont voulu confondre avec le +Memnon de +leurs mythes héroïques. Ces légendes +démontrent déjà que nous sommes ici +sur l'emplacement du célèbre édifice de +Thèbes connu des Grecs sous le +nom de <i>Memnonium</i>. C'est ce qu'avaient cherché à +prouver, par des +considérations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans +leur +excellente description de ces ruines.</p> +<p>Les monuments les mieux conservés au milieu de cette +effroyable +dévastation des objets du premier ordre dont il me reste +à parler, +établiraient encore mieux, si cela était +nécessaire, que ces ruines sont +bien celles du Memnonium de Thèbes, ou palais de Memnon, +appelé +<i>Aménophion</i> par les Égyptiens, du nom même de +son fondateur, et que je +trouve mentionné dans une foule d'inscriptions +hiéroglyphiques des +hypogées du voisinage où reposaient jadis les momies de +plusieurs grands +officiers chargés, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien +de ce +magnifique édifice.</p> +<p>C'est vers l'extrémité des ruines et du +côté du fleuve que s'élèvent +encore, en dominant la plaine de Thèbes, les deux fameux +colosses, +d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit +d'une si grande célébrité sous le nom de <i>colosse +de Memnon</i>. Formés +chacun d'un seul bloc de grès-brèche, transportés +des carrières de la +Thébaïde supérieure, et placés sur d'immenses +bases de la même matière, +ils représentent tous deux un Pharaon assis, les mains +étendues sur les +genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherché +à motiver à +mes yeux l'étrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui +a voulu +prendre ces statues pour celles de deux princesses égyptiennes. +Les +inscriptions hiéroglyphiques encore subsistantes, telles que +celles qui +couvrent le dossier du trône du colosse du sud et les +côtés des deux +bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage +dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et +perpétuaient la mémoire. L'inscription du dossier porte +textuellement: «L'Arôëris puissant, le +modérateur des +modérateurs, etc., le roi soleil, +seigneur de vérité (ou de justice), le fils du soleil, le +seigneur des +diadèmes, Aménothph, modérateur de la +région pure, le bien-aimé +d'Amon-Ra, etc., l'Hôrus resplendissant, celui qui a agrandi la +demeure.....(lacune) à toujours, a érigé ces +constructions en l'honneur +de son père Ammon; il lui a dédié cette statue +colossale de pierre dure, +etc.» Et sur les côtés des bases on lit en grands +hiéroglyphes de plus +d'un pied de proportion, exécutés, surtout ceux du +colosse du nord, avec +une perfection et une élégance au-dessus de tout +éloge, la légende ou +devise particulière, le prénom et le nom propre du roi +que les colosses +représentent:</p> +<p>«Le seigneur souverain de la région supérieure +et de +la région +inférieure, le réformateur des moeurs, celui qui tient le +monde en +repos, l'Hôrus qui, grand par sa force, a frappé les +Barbares, le roi +soleil seigneur de vérité, le fils du soleil, +Aménothph, modérateur de +la région pure, chéri d'Amon-Ra, roi des dieux.»</p> +<p>Ce sont là les titres et noms du troisième +Aménophis de la XVIIIe +dynastie, lequel occupait le trône des Pharaons vers l'an 1680 +avant +l'ère chrétienne. Ainsi se trouve complètement +justifiée l'assertion que +Pausanias met dans la bouche des Thébains de son temps, lesquels +soutenaient que ce colosse n'était nullement l'image du Memnon +des +Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nommé <i>Ph-Aménoph</i>.</p> +<p>Ces deux colosses décoraient, suivant toute apparence, la +façade +extérieure du principal pylône de l'Aménophion; et, +malgré l'état de +dégradation où la barbarie et le fanatisme ont +réduit ces antiques +monuments, on peut juger de l'élégance, du soin +extrême et de la +recherche qu'on avait mis dans leur exécution, par celle des +figures +accessoires formant la décoration de la partie antérieure +du trône de +chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptées +dans la +masse même de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze +pieds de +haut. La magnificence de leur coiffure et les riches détails de +leur +costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont +elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiéroglyphiques +gravées +sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antérieurs du +trône +de chaque statue d'Aménophis, nous apprennent que la figure de +gauche +représente une reine égyptienne, la mère du roi, +nommée <i>Tmau-Hem-Va</i>, +ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine épouse du +même +Pharaon, <i>Taïa</i>, dont le nom était déjà +donné par une foule de +monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV, +<i>Tmau-Hem-Va</i>, mère d'Aménophis-Memnon, par les +bas-reliefs du palais de +Louqsor, mentionnés dans la notice rapide que j'ai +crayonnée de cet +important édifice.</p> +<p>Sur un autre point des ruines de l'Aménophion, du +côté de la montagne +libyque, à la limite du désert et un peu adroite de l'axe +passant entre +les deux colosses, existent deux blocs de grès-brèche, +d'environ trente +pieds de long chacun, et présentant la forme de deux +énormes stèles. +Leur surface visible est ornée de tableaux et de magnifiques +inscriptions formées chacune de vingt-quatre à vingt-cinq +lignes +d'hiéroglyphes du plus beau style, exécutés de +relief dans le creux. H +est infiniment probable que ces portions qu'on aperçoit +aujourd'hui sont +les dossiers des sièges de deux groupes colossals +renversés et enfouis +la face contre terre: j'ai manqué de moyens assez puissants pour +vérifier le fait.</p> +<p>Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptés sur ces masses +effrayantes +nous montrent toujours le roi Aménophis-Memnon, +accompagné ici de la +reine Taïa son épouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou +par +Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes +expressément +relatifs à la dédicace du Memnonium ou Aménophion +aux dieux de Thèbes +par le fondateur de cet immense édifice.</p> +<p>La forme et la rédaction de cette dédicace, dont j'ai +pris une copie +soignée, malgré une foule de lacunes, sont d'un genre +tout à fait +original et m'ont paru très-curieuses. On en jugera par une +courte +analyse.</p> +<p>Cette consécration du palais est rappelée d'une +manière tout à fait +dramatique; c'est d'abord le roi Aménophis qui prend la parole +dès la +première ligne et la garde jusqu'à la treizième. +«Le roi Aménothph a +dit: Viens, ô Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, toi +qui résides +dans les régions de Oph (Thèbes)! contemple la demeure +que nous t'avons +construite dans la contrée pure, elle est belle: descends du +haut du +ciel pour en prendre possession!» Suivent les louanges du dieu +mêlées à +la description de l'édifice dédié, et l'indication +des ornements et +décorations en pierre de grès, en granit rosé, en +pierre noire, en or, +en ivoire et en pierres précieuses, que le roi y a +prodigués, y compris +deux grands obélisques dont on n'aperçoit plus +aujourd'hui aucune trace.</p> +<p>Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu +Amon-Ra en réponse aux courtoisies du Pharaon. «Voici ce +que dit +Amon-Ra, le mari de sa mère, etc.: Approche, mon fils, soleil +seigneur +de vérité, du germe du soleil, enfant du soleil, +Aménothph! J'ai entendu +tes paroles et je vois les constructions que tu as +exécutées; moi qui +suis ton père, je me complais dans tes bonnes oeuvres, +etc.»</p> +<p>Enfin, vers le milieu de la vingtième ligne commence une +troisième et +dernière harangue; c'est celle que prononcent les dieux en +présence +d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens +Aménothph, son fils chéri, d'en rendre le règne +joyeux en le prolongeant +pendant de longues années, en récompense du bel +édifice qu'il a élevé +pour leur servir de demeure, palais dont ils déclarent avoir +pris +possession après l'avoir bien et dûment visité.</p> +<p>L'identité du Memnonium des Grecs et de l'Aménophion +égyptien n'est donc +plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fût une +des plus +étonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en +grand, +exécutées par un Grec nommé Iani, ancien agent de +M. Salt, ont mis à +découvert une foule de bases de colonnes, un très-grand +nombre de +statues léontocéphales en granit noir; de plus, deux +magnifiques sphinx +colossals et à tête humaine, en granit rosé, du +plus beau travail, +représentant aussi le roi Aménophis III. Les traits du +visage de ce +prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de +physionomie un peu éthiopienne, sont absolument semblables +à ceux que +les sculpteurs et les peintres ont donnés à ce même +Pharaon dans les +tableaux des stèles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais +de +Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la +vallée de +l'Ouest à Biban-el-Molouk; nouvelle et millième preuve +que les statues +et bas-reliefs égyptiens présentent de véritables +portraits des anciens +rois dont ils portent les légendes.</p> +<p>A une petite distance du Rhamesséion existent les +débris de deux +colosses en grès rougeâtre: c'étaient encore deux +statues ornant +probablement la porte latérale nord de l'Aménophion; ce +qui peut donner +une juste idée de l'immense étendue de ce palais, dont il +reste encore +de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupé des +inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand +colosse du nord, la célèbre <i>statue de Memnon;</i> +tout cela est bien +moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la +réalité des harmonieux accents que tant de Romains +affirment unanimement +avoir ouï moduler par la bouche même du colosse, +aussitôt qu'elle était +frappée des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, +plusieurs +fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon, +aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon +attention du mélancolique tableau que je contemplais, la plaine +de +Thèbes, où gisent les membres épars de cette +aînée des villes royales. +Il y aurait matière à d'éternelles +réflexions; mais je ne dois pas +oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques +ruines..... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DIX-SEPTIEME_LETTRE"></a> +<h2>DIX-SEPTIEME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes (rive occidentale), +25 juin 1829.</small></p> +<p>Je viens de visiter et d'étudier dans toutes ses parties un +petit temple +d'une conservation parfaite, situé derrière +l'Aménophion, dans un vallon +formé par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon +qui +s'en est détaché du côté de la plaine. Ce +monument a été décrit par la +Commission d'Égypte sous le nom de <i>Petit Temple d'Isis.</i></p> +<p>Le voyageur est attiré, dans ces lieux solitaires et +dénués de toute +végétation, par une enceinte peu régulière, +bâtie en briques crues, et +qu'on aperçoit de fort loin, parce qu'elle est placée sur +un terrain +assez élevé. On y pénètre par un petit +propylon en grès engagé dans +l'enceinte et couvert extérieurement de sculptures d'un travail +lourdement recherché. Les tableaux qui ornent le bandeau de +cette porte +représentent Ptolémée Soter II faisant des +offrandes, du côté droit, à +la déesse Hathôr (Vénus) et à la grande +triade de Thèbes, Amon-Ra, Mouth +et Chons; du côté gauche, à la déesse +Thmé ou Thmeï (la vérité ou la +justice, Thémis) et à une triade formée du dieu +hiéracocéphale Mandou, +de son épouse Ritho et de leur fils Harphré. Ces trois +divinités, celles +qu'on adorait principalement à Hennonthis, occupent la partie du +bandeau +dirigée vers cette capitale de nome.</p> +<p>Ces courts détails suffisent, lorsqu'on est un peu +familiarisé avec le +système de décoration des monuments égyptiens, +pour déterminer avec +certitude: 1° à quelles divinités fut +spécialement dédié le temple +auquel ce propylon donne entrée; 2° quelles divinités +y jouissaient du +rang de syntrône; et il devient ici de toute évidence +qu'on adorait +spécialement dans ce temple le principe de beauté +confondu et identifié +avec le principe de vérité, de justice, ou, en termes +mythologiques, que +cet édifice était consacré à la +déesse Hathôr, identifiée avec la déesse +Thmeï. Ce sont, en effet, ces deux déesses qui +reçoivent les premiers +hommages de Soter II; et comme l'édifice faisait partie de +Thèbes et +avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'après une +règle +de saine politique que j'ai développée ailleurs, des +sacrifices en +l'honneur de la triade thébaine et de la triade hermonthite. On +s'était +donc trop hâté de donner un nom à ce temple, +d'après des aperçus +reposant sur de simples conjectures.</p> +<p>Les mêmes adorations sont répétées sur la +porte du temple proprement +dit, qui s'ouvre par un petit péristyle que soutiennent des +colonnes à +chapiteaux ornés de fleurs de lotus et de houppes de papyrus +combinées; +les colonnes et les parois n'ont jamais été +décorées de sculptures. Il +n'en est point ainsi du pronaos, formé de deux colonnes et de +deux +piliers ornés de têtes symboliques de la déesse +Hathôr, à laquelle ce +temple fut consacré. Les tableaux qui couvrent le fût des +colonnes +représentent des offrandes faites à cette déesse +et à sa seconde forme +Thmeï, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et +plusieurs formes tertiaires de la déesse Hathôr, +adorée par le roi +Ptolémée Épiphane, sous le règne duquel a +été faite la dédicace du +monument, comme le prouve la grande inscription hiéroglyphique +sculptée +sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des +deux parties affrontées de cette formule dédicatoire:</p> +<p>(Partie de droite.) <i>Première ligne</i>. «Le roi +(dieu +Épiphane que +Phtah-Thoré a éprouvé, image vivante d'Amon-Ra), +le chéri des dieux et +des déesses mères, le bien-aimé d'Amon-Ra, a fait +exécuter cet édifice +en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour être vivifié à +toujours.»</p> +<p><i>Deuxième ligne</i>. «La divine soeur de +(Ptolémée toujours vivant, dieu +aimé de Phtah), chéri d'Amon-Ra, l'ami du bien +(Pmainoufé)..... (le +reste est détruit).»</p> +<p>(Partie de gauche.) <i>Première ligne</i>. «Le fils du +soleil (Ptolémée +toujours vivant, dieu aimé de Phtah), chéri des dieux et +des déesses +mères, bien-aimé d'Hathôr, a fait exécuter +cet édifice en l'honneur de +sa mère la rectrice de l'Occident, pour être +vivifié à toujours.»</p> +<p><i>Deuxième ligne</i>. «La royale épouse +(Cléopâtre, bien-aimée de Thmeï), +rectrice de l'Occident, a fait exécuter cet édifice..... +(le reste +manque).»</p> +<p>Ces textes justifient tout à fait ce que nous avions +déduit des seules +sculptures du propylon relativement aux divinités +particulièrement +honorées dans ce temple; il est également établi +que la dédicace de cet +édifice sacré a été faite par le +cinquième des Ptolémées, vers l'an 200 +avant J.-C.</p> +<p>Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de +gauche +du pronaos, ainsi que sur la façade du temple formant le fond de +ce même +pronaos, appartiennent tous au règne d'Épiphane. Tous se +rapportent aux +déesses Hathôr et Thmeï, ainsi qu'aux grandes +divinités de Thèbes et +d'Hennonthis.</p> +<p>On a divisé le naos en trois salles contiguës; ce sont +trois véritables +sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entièrement +sculpté, +contient des tableaux d'offrandes à tous les dieux adorés +dans le +temple, les deux triades précitées, et principalement aux +déesses Hathôr +et Thmeï, qui paraissent dans presque toutes les scènes. +Aussi n'est-il +question que de ces deux divinités dans les dédicaces du +sanctuaire, +inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de +Ptolémée +Philopator:</p> +<p>«L'Hôrus soutien de l'Égypte, celui qui a embelli +les +temples comme +Thôth deux fois grand, le seigneur des panégyries comme +Phtah, le chef +semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, +l'éprouvé par +Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolémée toujours vivant, +bien-aimé +d'Isis, l'ami de son père (Philopator), a fait cette +construction en +l'honneur de sa mère Hathôr, la rectrice de +l'Occident.» +(Dédicace de +gauche.)</p> +<p>Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au +règne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme +Arsinoé adorant les +deux déesses; deux seuls tableaux portent l'image de +Ptolémée Épiphane, +fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite +et de gauche l'inscription suivante, relative à des +embellissements +exécutés sous le règne postérieur, celui +d'Évergète II et de ses deux +femmes:</p> +<p>«Bonne restauration de l'édifice, +exécutée par +le roi, germe des dieux +lumineux, l'éprouvé par Phtah, etc., +Ptolémée toujours vivant, etc., par +sa royale soeur, la modératrice souveraine du monde, +Cléopâtre, et par +sa royale épouse, la modératrice souveraine du monde, +Cléopâtre, dieux +grands chéris d'Amon-Ra.»</p> +<p>C'est à la déesse Hathôr qu'appartenait plus +spécialement le sanctuaire +de droite; cette grande divinité y est représentée +sous des formes +variées, recevant les hommages des rois Philopator et +Épiphane; les +dédicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.</p> +<p>Le sanctuaire de gauche fut consacré à la +déesse Thmeï, la Dicé et +l'Alété des mythes égyptiens; aussi tous les +tableaux qui décorent cette +chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait +cette divinité dans l'Amenti, les régions occidentales ou +l'enfer des +Égyptiens.</p> +<p>Les deux souverains de ce lieu terrible, où les âmes +étaient jugées, +Osiris et Iris, reçoivent d'abord les hommages de +Ptolémée et d'Arsinoé, +dieux Philopators; et l'on a sculpté sur la paroi de gauche la +grande +scène de la <i>psychostasie</i>. Ce vaste bas-relief +représente la salle +hypostyle (Oskh) ou le prétoire de l'Amenti, avec les +décorations +convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied +de +son trône s'élève le lotus, emblème du monde +matériel, surmonté de +l'image de ses quatre enfants, génies directeurs des quatre +points +cardinaux.</p> +<p>Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rangés +sur deux +lignes, la tête surmontée d'une plume d'autruche, symbole +de la justice: +debout sur un socle, en avant du trône, le Cerbère +égyptien, monstre +composé de trois natures diverses, le crocodile, le lion et +l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les âmes +coupables; son +nom, Téouôm-énément, signifie la +dévoratrice de l'Occident ou de +l'enfer. Vers la porte du tribunal paraît la déesse +Thmeï dédoublée, +c'est-à-dire figurée deux fois, à cause de sa +double attribution de +déesse de la justice et de déesse de +vérité; la première forme, +qualifiée de Thmeï, rectrice de l'Amenti (la +vérité), présente l'âme +d'un Égyptien, sous les formes corporelles, à la seconde +forme de la +déesse (la justice), dont voici la légende: +«Thmeï +qui réside dans +l'Amenti, où elle pèse les coeurs dans la balance; aucun +méchant ne lui +échappe.» Dans le voisinage de celui qui doit subir +l'épreuve on lit les +mots suivants: «Arrivée d'une âme dans +l'Amenti.»</p> +<p>Plus loin s'élève la balance infernale; les dieux +Hôrus, fils d'Isis, à +tête d'épervier, et Anubis, fils d'Osiris, à +tête de chacal, placent +dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prévenu, +l'autre une +plume, emblème de justice: entre le fatal instrument qui doit +décider du +sort de l'aine et le trône d'Osiris, on a placé le dieu +Thôth +ibiocéphale, «Thôth le deux fois grand, le seigneur +de +Schmoun +(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le +secrétaire de +justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de +vérité.» +Ce greffier divin écrit le résiliât de +l'épreuve à laquelle vient d'être +soumis le coeur de l'Égyptien défunt, et va +présenter son rapport au +souverain juge.</p> +<p>On voit que le fait seul de la consécration de ce +troisième sanctuaire à +la déesse Thmeï y a motivé la représentation +de la psychostasie, et +qu'on a trop légèrement conclu de la présence de +ce tableau curieux, +reproduit également dans la deuxième partie de tous les +rituels +funéraires, que ce temple était une sorte +d'édifice funèbre, qui pouvait +même avoir servi de sépulture à des membres +très-distingués de la caste +sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothèse. Il est vrai +que les +environs de l'enceinte qui renfermé ce monument ont +été criblés +d'excavations sépulcrales et de catacombes égyptiennes de +toutes les +époques. Mais le temple d'Hathôr et de Thmeï n'est +point Je seul édifice +sacré élevé au milieu des tombeaux; il faudrait +donc aussi considérer +comme des temples funéraires le palais de Sésostris ou le +Rhamesséion, +le temple d'Ammon à El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce +qui est +insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par +toutes les inscriptions égyptiennes qui en couvrent les parois. +Mon +opinion est fondée sur l'examen attentif et +détaillé des lieux. Je n'ai +pas encore fini à Thèbes, si même on peut +réellement finir au milieu de +tant de monuments.....</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DIX-HUITIEME_LETTRE"></a> +<h2>DIX-HUITIEME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes +(Médinet-Habou), le 30 juin 1829.</small></p> +<p>On peut se rendre à la grande butte de Médinet-Habou +soit en prenant le +chemin de la plaine, en traversant le Rhamesséion, l'emplacement +de +l'Aménophion (Memnônium), et les restes calcaires du +Ménéphthéion, grand +édifice construit par le fils et successeur de Rhamsès le +Grand; soit en +suivant le vallon à l'entrée duquel s'élève +le petit temple d'Hathôr et +de Thmeï.</p> +<p>Là existe, presque enfouie sous les débris des +habitations particulières +qui se sont succédé d'âge en âge, une masse +de monuments de haute +importance, qui, étudiés avec attention, montrent, au +milieu des plus +grands souvenirs historiques, l'état des arts de l'Égypte +à toutes les +époques principales de son existence politique: c'est en quelque +sorte +un tableau abrégé de l'Égypte monumentale. On y +trouve en effet réunis, +un temple appartenant à l'époque pharaonique la plus +brillante, celle +des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la +période +des conquêtes, un édifice de la première +décadence sous l'invasion +éthiopienne, une chapelle élevée sous un des +princes qui avaient brisé +le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des +propylées de +l'époque romaine; enfin, dans une des cours du palais +pharaonique, des +colonnes qui jadis soutenaient le faîte d'une église +chrétienne.</p> +<p>Le détail un peu circonstancié de ce que renferment de +plus curieux des +monuments si variés me conduirait beaucoup trop loin; je dois me +contenter de donner une idée rapide de chacune des parties qui +forment +cet amas de constructions si intéressantes, en commençant +par celles qui +se présentent en arrivant à la butte du côté +qui regarde le fleuve.</p> +<p>On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres +de +grès, peu élevée au-dessus du sol actuel, et dans +laquelle on pénètre +par une porte dont les jambages, surpassant à peine la corniche +brute +qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur +romain dont voici la légende hiéroglyphique, inscrite +dans les deux +cartouches accolés: «L'empereur Csesar Titus Elius +Hadrianus +Antoninus +Pius.»</p> +<p>Le même prince est aussi représenté sur l'une +des deux portes latérales +de l'enceinte, où il est en adoration devant la triade de +Thèbes à +droite, et devant celle d'Hermonthis à gauche. C'est encore ici +une +nouvelle preuve de ces égards perpétuels de bon voisinage +que se +rendaient mutuellement les cultes locaux.</p> +<p>Au fond de l'enceinte s'élève une rangée de six +colonnes réunies trois à +trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais reçu de +sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelées +provenant des +parties supérieures de cette construction, la légende +impériale déjà +citée: l'enceinte et les propylées appartiennent donc au +règne d'Antonin +le Pieux. C'est d'ailleurs ce que démontrait déjà +le mauvais style des +bas-reliefs.</p> +<p>En traversant ces propylées, on arrive à un grand +pylône dont la porte, +ornée d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, +est +couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolémée +Soter II, +présente des offrandes variées aux sept grandes +divinités élémentaires +et aux dieux des nomes thébain et hermonthite.</p> +<p>Le mur de l'enceinte et les propylées d'Antonin, aussi bien +que le +pylône de Soter II, m'ont offert une particularité +remarquable: c'est +que ces constructions modernes ont été +élevées aux dépens d'un édifice +antérieur et bien autrement important. Les pierres qui les +forment sont +couvertes de restes de légendes hiéroglyphiques, de +portions de +bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des têtes ou des +corps +de divinités, des chars, des chevaux, des soldats, des +prisonniers de +guerre, enfin de nombreux débris d'un calendrier sacré; +et comme on lit +sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prénom ou le +nom de +Rhamsès le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que +ces +blocs ne proviennent des démolitions du grand palais de +Sésostris, le +Rhamesséion, ravagé depuis longtemps par les Perses, +à l'époque où, sous +Ptolémée Soter II et Antonin, on bâtissait les +propylées et le pylône +dont il est ici question.</p> +<p>Au pylône de Soter succède un petit édifice +d'une exécution plus +élégante, semblable en son plan au petit édifice +à jour de l'île de +Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant +rasées jusqu'à la hauteur des murs des entrecolonnements. +Tous les +bas-reliefs encore existants représentent le roi +Nectanèbe, de la XXXe +dynastie, la sébennytique, adorant le souverain des dieux +Amon-Ra, et +recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de +Thèbes.</p> +<p>Cette chapelle, du IVe siècle avant J.-C., avait +été appuyée sur un +édifice plus ancien; c'est un pylône de médiocre +étendue, dont les +massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs +parties. Élevé sous la domination du roi éthiopien +Taharaka, dans le +VIIe siècle avant notre ère, le nom, le prénom, +les titres, les louanges +de ce prince avaient été rappelés dans les +inscriptions et les +bas-reliefs décorant les faces des deux massifs, et sur la porte +qui les +sépare. Mais à l'époque où les Saïtes +remontèrent sur le trône des +Pharaons, il paraît qu'on fit marteler, par une mesure +générale, les +noms des conquérants éthiopiens sur tous les monuments de +l'Égypte.</p> +<p>J'ai déjà remarqué la proscription du nom de +Sabacon dans le palais de +Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les +marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine +tous +les éléments constitutifs dans le plus grand nombre des +cartouches +existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription +relative à des embellissements exécutés sous +Ptolémée Soter II:</p> +<p>«Cette belle réparation a été faite par +le roi +seigneur du monde, le +grand germe des dieux grands, celui que Phtah a éprouvé, +image vivante +d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diadèmes, +Ptolémée +toujours vivant, le dieu aimé d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT +NOHEM), +en l'honneur de son père Amon-Ra, qui lui a +concédé les périodes des +panégyries sur le trône d'Hôrus.»</p> +<p>Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse légende des +Lagides, à +propos de quelques pierres qu'on a changées, avec les +légendes que +l'Éthiopien, véritable fondateur du pylône, a fait +sculpter sur le +bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante: +«La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aimé d'Amon-Ra, +seigneur des +trônes du monde.»</p> +<p>Sur les deux massifs extérieurs du pylône, ce prince, +auquel certaines +traditions historiques attribuent, la conquête de toute l'Afrique +septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a été +figuré de proportion +colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, réunies en +groupe, +de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.</p> +<p>Au delà du pylône de Taharaka et dans le mur de +clôture du nord, +existent encore en place deux jambages d'une porte en granit +rosé, +chargés de légendes exécutées avec soin et +contenant le nom et les +titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre +sacerdotal, l'hiérograminate et prophète +Pétaménoph. C'est le même +personnage qui fit creuser, vers l'entrée de la ville +d'El-Assasif, +l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le +nom de <i>Grande Syringe.</i></p> +<p>On arrive enfin à l'édifice le plus antique, celui +dont les propylées de +l'époque romaine, le pylône des Lagides, la chapelle de +Nectanèbe et le +pylône du roi éthiopien ne sont que des +dépendances; ces diverses +constructions ne furent élevées que pour annoncer +dignement la demeure +du roi des dieux, et celle du Pharaon, son représentant sur la +terre.</p> +<p>Ce vieux monument, qui porte à la fois le double +caractère de temple et +de palais, se compose encore d'un sanctuaire environné de +galeries +formées de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou +moins +vastes.</p> +<p>Toutes les parois portent des sculptures exécutées +avec une correction +remarquable et une grande finesse de travail; ce sont là des +bas-reliefs +de la meilleure époque de l'art. Aussi la décoration de +cet édifice +appartient-elle au règne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, +de la +reine Amensé, du régent Aménenthé et de +Thouthmosis III, le Moeris des +historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a +décoré la plus +grande partie de l'édifice; les dédicaces en ont +été faites en son nom: +celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux +conservées, +donne une idée de toutes les autres; la voici:</p> +<p><i>Première ligne</i>. «La vie: l'Hôrus puissant, +aimé de Phré, le souverain +de la haute et basse région, grand chef de toutes les parties du +monde, +l'Hôrus resplendissant, grand par sa force, celui qui a +frappé les neuf +arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil +stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du +monde, vivifié aujourd'hui et à toujours.»</p> +<p><i>Deuxième ligne</i>. «Il a fait exécuter ces +constructions en l'honneur de +son père Amon-Ra, roi des dieux; il lui a érigé ce +grand temple dans la +partie occidentale du Thouthmoséion d'Ammon, en belle pierre de +grès; +c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.»</p> +<p>La plupart des bas-reliefs décorant les galeries et les +chambres des +édifices représentent ce roi, Thouthmosis III, rendant +divers hommages +aux dieux, ou en recevant des grâces et des dons; je citerai +seulement +des tableaux sculptés sur la paroi de gauche de la grande salle +ou +sanctuaire. Dans l'un, le plus étendu, le Pharaon casqué +est conduit par +la déesse Hathôr et par le dieu Atmou, qui se tiennent par +la main, vers +l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace +avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'épais feuillage, en +disant: «Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur +l'arbre Oscht, +dans le palais du soleil!» Cette scène se passe devant les +vingt-cinq +divinités secondaires adorées à Thèbes et +disposées sur deux files, en +tête desquelles on lit l'inscription suivante: «Voici ce +que +disent les +autres grandes divinités de Toph (Thèbes): Nos coeurs se +réjouissent à +cause du bel édifice construit par le roi soleil stabiliteur du +monde.»</p> +<p>J'ai trouvé dans le second tableau, pour la première +fois, le nom et la +représentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette +princesse, +appelée Rhamaithé, et portant le titre de royale +épouse, accompagne son +mari faisant de riches offrandes à Amon-Ra +générateur; la reine reparaît +aussi dans deux tableaux décorant une des petites salles de +gauche au +fond de l'édifice.</p> +<p>Les six dernières salles du palais, dans l'une desquelles +existe, +renversée, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes +de +bas-reliefs de l'époque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, +de la +reine Amensé et de son fils Thouthmosis III, dont les +légendes +royales-sont sculptées en surcharge sur celles du régent +Aménenthé, +martelées avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en +pied +représentant ce prince, dont la mémoire fut aussi +proscrite.</p> +<p>La fondation de cet édifice remonte donc aux premières +années du XVIIIe +siècle avant J.-C. Il est naturel, par conséquent, de +rencontrer, en le +parcourant avec soin, plusieurs restaurations annoncées +d'ailleurs par +des inscriptions qui en fixent l'époque et en nomment les +auteurs; +telles sont:</p> +<p>1° La restauration des portes et d'une portion du plafond de la +grande +salle, par Ptolémée Evergète II, entre l'an 146 et +l'an 118 avant notre +ère;</p> +<p>2° Des réparations faites vers l'an 392 avant notre +ère aux colonnes +d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le +Pharaon Mendésien Acoris. On a employé pour cela des +pierres provenant +d'un petit édifice construit par la princesse Neitocris, fille +de +Psammétichus II;</p> +<p>3° Toutes les sculptures des façades supérieures +sud et nord exécutées +sous le règne de Rhamsès-Méiamoun, au XVe +siècle avant notre ère.</p> +<p>Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables +de +tous, avaient été ordonnés sans doute pour lier, +par la décoration, le +petit palais de Moeris avec le grand palais de +Rhamsès-Méiamoun, qui, +avec ses attenances, couvre presque toute la butte de +Médinet-Habou.</p> +<p>C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de +ce +Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de +l'Égypte, et +dont les exploits militaires ont été confondus avec ceux +de Sésostris ou +Rhamsès le Grand, par les auteurs anciens et par les +écrivains modernes.</p> +<p>Un édifice d'une médiocre étendue, mais +singulier par ses formes +inaccoutumées, le seul qui, parmi tous les monuments de +l'Égypte, puisse +donner une idée de ce qu'était une habitation +particulière à ces +anciennes époques, attire d'abord les regards du voyageur. Le +plan qu'en +ont publié les auteurs de la grande <i>Description de +l'Égypte</i> pourra +donner une idée exacte de la disposition générale +de ces deux massifs de +pylônes unis à un grand pavillon par des constructions +tournant sur +elles-mêmes en équerre; je ne dois m'occuper que des +curieux bas-reliefs +et des inscriptions sculptées sur toutes les surfaces.</p> +<p>L'entrée principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux +grands +massifs formant une espèce de faux pylône, ensevelis en +partie sous des +buttes provenant des débris d'habitations modernes. Vers le haut +règne +une frise anaglyphique composée des éléments +combinés de la légende +royale du Rhamsès fils aîné et successeur +immédiat de Rhamsès-Méiamoun, «Soleil, +gardien de vérité, éprouvé par +Ammon.» On remarque de plus, sur +ces massifs, des tableaux d'adoration de la même époque, +et deux +<i>fenêtres</i> portant sur leur bandeau le disque ailé de +Hat, et sur leurs +jambages les légendes royales de Rhamsès-Méiamoun, +«Soleil, gardien de +vérité et ami d'Ammon.»</p> +<p>La porte qui sépare ces constructions appartient au +règne d'un troisième +Rhamsès, le second fils de Méiamoun, «le soleil +seigneur +de vérité, aimé +par Ammon.»</p> +<p>Dans l'intérieur de cette petite cour s'élèvent +deux massifs de pylônes, +ornés, ainsi que les construction qui les unissent au grand +pavillon, de +frises anaglyphiques portant la légende du fondateur, +Rhamsès-Méiamoun, +et de bas-reliefs d'un grand intérêt, parce qu'ils ont +trait aux +conquêtes de ce Pharaon.</p> +<p>La face antérieure du massif de droite est presque +entièrement occupée +par une figure colossale du conquérant levant sa hache d'armes +sur un +groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures; +le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, présente au +vainqueur la harpe divine en disant: «Prends cette arme, mon fils +chéri, +et frappe les chefs des contrées étrangères!»</p> +<p>Le soubassement de ce vaste tableau est composé des chefs des +peuples +soumis par Rhamsès-Méiamoun, agenouillés, les bras +attachés derrière le +dos par les liens qui, terminés par une houppe de papyrus ou une +fleur +de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.</p> +<p>Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont +très-variés, offrent, avec toute vérité, +les traits du visage et les +vêtements particuliers à chacune des nations qu'ils +représentent; des +légendes hiéroglyphiques donnent successivement le nom de +chaque peuple. +Deux ont entièrement disparu; celles qui subsistent, au nombre +de cinq, +annoncent:</p> +<br> +<p>Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie), +<br> + Le chef du pays de Térosis, + + + + + + en Afrique +<br> + Le chef du pays de Toroao,<br> +</p> +<p>et +</p> +<p>Le chef du pays de Robou, + + + + + + en Asie +<br> + Le Chef du pays de Moschausch,</p> +<br> +<p>Un tableau et un soubassement analogues décorent la face +antérieure du +massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques; +on les a rangés dans l'ordre suivant:</p> +<p>Le chef de la mauvaise race du pays de Schéto ou Chéta;</p> +<p>Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumôr;</p> +<p>Le grand du pays de Fekkarb;</p> +<p>Le grand du pays de Schairotana contrée maritime;</p> +<p>Le grand du pays de Scha.....(le reste est détruit);</p> +<p>Le grand du pays de Touirscha, contrée maritime;</p> +<p>Le grand du pays de Pa..... (le reste est détruit).</p> +<p>Sur l'épaisseur du massif de gauche, +Rhamsès-Méiamoun casqué, le +carquois sur l'épaule, conduit des groupes de prisonniers de +guerre aux +pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conquérant: «Va! +empare-toi des +contrées; soumets leurs places fortes et amène leurs +chefs en +esclavage;»</p> +<p>Le massif correspondant et les corps de logis qui réunissent +le pylône +au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait +trop +long de détailler ici. On remarque des <i>fenêtres</i> +décorées +extérieurement et intérieurement avec beaucoup de +goût, et des <i>balcons</i> +soutenus par des prisonniers barbares sortant à mi-corps de la +muraille.</p> +<p>L'intérieur du grand pavillon, divisé en trois <i>étages</i>, +fut décoré de +bas-reliefs représentant des scènes domestiques de +Rhamsès-Méiamoun; je +possède des dessins exacts de tous ces intéressants +tableaux, parmi +lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant +son repas, jouant avec ses petits enfants ou occupé avec la +reine d'une +partie de jeu analogue à celui des <i>échecs</i>, etc., +etc. L'extérieur de +ce pavillon est couvert de légendes du roi ou de bas-reliefs +commémoratifs de ses victoires.</p> +<p>C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions +qu'on +arrive enfin devant le premier pylône du grand et magnifique +palais de +Rhamsès-Méiamoun. L'édifice que nous venons de +décrire n'en était qu'une +dépendance et une simple annexe.</p> +<p>Ici, tout prend des proportions colossales: les faces +extérieures des +deux énormes massifs du premier pylône, entièrement +couvertes de +sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'édifice +non-seulement par des tableaux d'un sens vague et +général, mais encore +par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du +conquérant +et de la divinité protectrice qui lui donne la victoire. On voit +sur le +massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant à +Rhamsès-Méiamoun +treize contrées asiatiques, dont les noms, conservés pour +la plupart, +ont été sculptés dans des cartels servant comme de +boucliers aux peuples +enchaînés. Une longue inscription, dont les onze +premières lignes sont +assez bien conservées, nous apprend que ces conquêtes +eurent lieu dans +la douzième année du règne de ce Pharaon.</p> +<p>Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la +forme de Phré hiéracocéphale, donne la +harpé au belliqueux Rhamsès pour +frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de +contrées +ou de villes subsistent encore; le reste a été +détruit pour appuyer +contre le pylône des masures modernes. Le roi des dieux adresse +à +Méiamoun un long discours dont voici les dix premières +colonnes: «Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe chéri, +maître du +monde, soleil +gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre +entière; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues +sous tes +pieds; je te livre les chefs des contrées méridionales; +conduis-les en +captivité, et leurs enfants à leur suite; dispose de tous +les biens +existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront +se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai +livré +aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes +sandales, etc.»</p> +<p>Une grande stèle, mais très-fruste, constate que ces +conquêtes eurent +lieu la onzième année du roi. C'est à la +même année du règne de +Rhamsès-Méiamoun que se rapportent les sculptures des +massifs du premier +pylône du côté de la cour. Il s'agit ici d'une +campagne contre les +peuples asiatiques nommés Moschausch.</p> +<p>Des masses de débris amoncelés couvrent toute la +partie inférieure du +pylône et enfouissent en très-grande partie la magnifique +colonnade qui +décore le côté gauche de la cour, ainsi que la +galerie soutenue par des +piliers-cariatides formant cette même cour du côté +droit. Déblayer +cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais +elle aurait pour résultat certain de rendre à +l'admiration des voyageurs +deux galeries de la plus complète conservation, des colonnes +couvertes +de bas-reliefs, de riches décorations ayant conservé tout +l'éclat de +leurs couleurs, et enfin une nombreuse série de grands tableaux +historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions +dédicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des +élégantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur +épanouie du +lotus.</p> +<p>Au fond de cette première cour s'élève un +second pylône, décoré de +figures colossales, sculptées, comme partout ailleurs, de relief +dans le +creux; celles-ci rappellent les triomphes de +Rhamsès-Méiamoun dans la +neuvième année de son règne. Le roi, la tête +surmonte des insignes du +fils aîné d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la +déesse Mouth, +conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et +enchaînés dans diverses positions; ces nations, +appartenant à une même +race, sont nommées Schakalascha, Taônaou et Pourosato. +Plusieurs +voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont +cru reconnaître en eux des peuples hindous. Sur le massif de +droite de +ce pylône existait une énorme inscription, aujourd'hui +détruite aux +trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui +en subsiste encore, qu'elle était relative à +l'expédition contre les +Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Taônaou et les +Ouschascha. +Il y est aussi question des contrées d'Aumôr et d'Oreksa, +ainsi que +d'une bataille navale.</p> +<p>Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second +pylône. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et +de +Phtah en décorent les jambages, au bas desquels on lit deux +inscriptions +dédicatoires attestant que Rhamsès-Méiamoun a +consacré cette grande +porte en belle pierre de granit à son père Amon-Ra, et +qu'enfin les +battants ont été si richement ornés de +métaux précieux qu'Ammon lui-même +se réjouit en les contemplant.</p> +<p>On se trouve après avoir franchi cette porte, dans la seconde +cour du +palais, où là grandeur pharaonique se montre dans tout +son éclat; la vue +seule peut donner une idée du majestueux effet de ce +péristyle, soutenu +à l'est et à l'ouest par d'énormes colonnades, au +nord par des piliers +contre lesquels s'appuient des cariatides, derrière lesquels se +montre +une seconde colonnade. Tout est chargé de sculptures +revêtues de +couleurs très-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, +pour les +convertir, les ennemis systématiques de l'architecture peinte.</p> +<p>Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs +décorations; de grands et vastes tableaux sculptés et +peints appellent +de toute part la curiosité des voyageurs. L'oeil se repose sur +le bel +azur des plafonds ornés d'étoiles de couleur jaune +doré; mais +l'importance et la variété des scènes reproduites +par le ciseau +absorbent bientôt toute l'attention. Quatre tableaux formant le +registre inférieur de la galerie de l'est, côté +gauche, et une partie de +la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de +Rhamsès-Méiamoun contre des peuples asiatiques +nommés Robou, teint +clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un +surtout transversalement rayé bleu et blanc; ce costume est tout +à fait +analogue à celui des Assyriens et des Mèdes figures, sur +les cylindres +dits babyloniens ou persépolitains.</p> +<p><i>Premier tableau</i>. Grande bataille: le héros +égyptien, debout sur un +char lancé au galop, décoche des flèches contre +une foule d'ennemis +fuyant dans le plus grand désordre. On aperçoit sur le +premier plan les +chefs égyptiens montés sur des chars, et leurs soldats +entremêlés à des +alliés, les Fekkaro, massacrant les Robou +épouvantés, ou les liant comme +prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en +pied, sans compter les chevaux.</p> +<p><i>Deuxième tableau.</i> Les princes et les chefs de +l'armée égyptienne +conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des +scribes +comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties +génitales coupées aux Robou morts sur le champ de +bataille. +L'inscription porte textuellement: «Conduite des prisonniers en +présence +de Sa Majesté; ceux-ci sont au nombre de mille; mains +coupées, trois +mille; phallus, trois mille.» Le Pharaon, au pied duquel on +dépose ces +trophées, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont +retenus +par des officiers, adresse une allocution à ses guerriers; il +les +félicite de leur victoire, et prodigue fort naïvement les +plus grands +éloges à sa propre personne, «Livrez-vous à +la +joie, leur dit-il, +qu'elle s'élève jusqu'au ciel; les étrangers sont +renversés par ma +force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont +été remplis; +je me suis présenté devant eux comme un lion, je les ai +poursuivis +semblable à un épervier; j'ai anéanti leurs +âmes criminelles; j'ai +franchi leurs fleuves; j'ai incendié leurs forteresses; je suis +pour +l'Égypte ce qu'a été le dieu Mandou; j'ai vaincu +les Barbares: Amon-Ra +mon père a humilié le monde entier sous mes pieds, et je +suis roi sur le +trône à toujours.»</p> +<p>En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription, +malheureusement fort endommagée, et relative à cette +campagne, qui date +de l'an V du règne de Rhamsès-Méiamoun.</p> +<p><i>Troisième tableau.</i> Le vainqueur, le fouet en main et +guidant ses +chevaux, retourne ensuite en Égypte; des groupes de prisonniers +enchaînés précèdent son char; des officiers +étendent au-dessus de la +tête du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est +occupé par +l'armée égyptienne, divisée en pelotons marchant +régulièrement en ligne +et au pas, selon les règles de la tactique moderne.</p> +<p>Enfin Rhamsès rentre triomphant dans Thèbes +(quatrième tableau); il se +présente à pied, traînant à sa suite trois +colonnes de prisonniers, +devant le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth; le roi +harangue les +divinités et en reçoit en réponse les assurances +les plus flatteuses.</p> +<p>Une immense composition remplit tout le registre supérieur de +la galerie +nord et de la galerie est, à droite de la porte principale. +C'est une +cérémonie publique qui n'offre pas moins de deux cents +personnages en +pied; à cette pompeuse marche assiste tout ce que +l'Égypte renfermait de +plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de +Rhamsès-Méiamoun, et la panégyrie +célébrée par le souverain et son +peuple pour remercier la divinité de la constante protection +qu'elle +avait accordée aux armes égyptiennes. Une ligne de grands +hiéroglyphes, +sculptés au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce +que +cette panégyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Hôrus +(l'[Greek: +Alpha] et l'[Greek: Omega] de la théologie égyptienne) +eut lieu à Thèbes +le premier jour du mois de Paschons. Cette légende contient en +outre +l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour +ainsi +dire le programme entier, de la cérémonie.</p> +<p>L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de +cette +légende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptées +dans le +bas-relief auprès de chaque personnage et au-dessus des groupes +principaux.</p> +<p>Rhamsès-Méiamoun sort de son palais porté dans +un naos, espèce de chasse +richement décorée, soutenue par douze <i>oeris</i> ou +chefs militaires, la +tête ornée de plumes d'autruche. Le monarque, +décoré de toutes les +marques de sa royale puissance, est assis sur un trône +élégant que des +images d'or de la Justice et de la Vérité couvrent de +leurs ailes +étendues; le sphinx, emblème de la sagesse unie à +la force, et le lion, +symbole du courage, sont debout près du trône, qu'ils +semblent protéger. +Des officiers agitent autour du naos les <i>flabellum</i> et les +éventails +ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent +auprès du +roi, portant son sceptre, l'étui de son arc et ses autres +insignes.</p> +<p>Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la +caste +sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos à pied, +rangés sur +deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; +la +marche est fermée par un peloton de soldats. Des groupes tout +aussi +variés précèdent le Pharaon: un corps de musique, +où l'on remarque la +flûte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la +tête du +cortège; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, +parmi +lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le <i>fils +aîné</i> de Rhamsès, +le chef de l'armée après lui, brûle l'encens devant +la face de son père.</p> +<p>Le roi arrive au temple d'Hôrus, s'approche de l'autel, +répand les +libations et brûle l'encens; vingt-deux prêtres portent sur +un riche +palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des <i>flabellum</i>, +des +éventails et des rameaux de fleurs. Le roi, à pied, +coiffé d'un simple +diadème de la région inférieure, +précède le dieu et suit immédiatement +le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Hôrus ou Amon-Ra, le mari +de sa +mère. Un prêtre encense l'animal sacré; la reine, +épouse de Rhamsès, se +montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe +religieuse; +et, tandis que l'un des pontifes lit à haute voix l'invocation +prescrite +lorsque la lumière du dieu franchit le seuil de son temple, +dix-neuf +prêtres s'avancent portant les diverses enseignes sacrées, +les vases, +les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres +prêtres ouvrent le cortège religieux, soutenant sur leurs +épaules des +statuettes; ce sont les images des rois ancêtres et +prédécesseurs de +Rhamsès-Méiamoun, assistant au triomphe de leur +descendant.</p> +<p>Ici a lieu une cérémonie sur la nature de laquelle on +s'est étrangement +mépris. Deux enseignes sacrées, particulières au +dieu Amon-Hôrus, +s'élèvent au-dessus de deux autels. Deux prêtres, +reconnaissables à leur +tête rasée et, mieux encore, à leur titre inscrit +à côté d'eux, se +retournent pour entendre les ordres du grand pontife président +de la +panégyrie, lequel tient en main le sceptre nommé <i>pat</i>, +insigne de ses +hautes fonctions; un troisième prêtre donne la +liberté à quatre oiseaux +qui s'envolent dans les airs.</p> +<p>On a voulu voir ici des <i>sacrifices humains</i>, en prenant le +sceptre du +pontife pour un couteau, les deux prêtres pour deux victimes, et +les +oiseaux pour l'emblème des âmes qui s'échappaient +des corps de deux +malheureux égorgés par une barbare superstition; mais une +inscription +sculptée devant l'hiérogrammate assistant à la +cérémonie nous rassure +complètement, et prouve toute l'innocence de cette scène +en nous faisant +bien connaître ses détails et son but.</p> +<p>Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition +même:</p> +<p>«Le président de la panégyrie a dit:</p> +<p>Donnez l'essor aux quatre oies;</p> +<p>Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv</p> +<p>Dirigez-vous vers</p> +<p>le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient</p> +<p>dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux +de l'Occident | dites aux dieux de l'Orient</p> +<p>que Hôrus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiffé du +pschent,<br> + que le roi Rhamsès s'est coiffé du +pschent.»</p> +<br> +<p>Il en résulte clairement que les quatre oiseaux +représentent les quatre +enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, génies des +quatre +points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer +aussi au monde entier qu'à l'exemple du dieu Hôrus, le roi +Rhamsès-Méiamoun vient de mettre sur sa tête la +couronne emblème de la +domination sur les régions supérieures et +inférieures. Cette couronne se +nommait <i>pschent</i>; c'est celle que porte ici, en effet, et pour +la +première fois, le roi debout et devant lequel se passe la +fonction +sacrée qu'on vient de faire connaître.</p> +<p>La dernière partie du bas-relief représente le roi, +coiffé du <i>pschent</i>, +remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, +précédé de tout le +corps sacerdotal et de la musique sacrée, est accompagné +par les +officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille +d'or +une gerbe de blé, et, coiffé enfin de son casque +militaire comme à sa +sortie du palais, prendre congé, par une libation, du dieu +Amon-Hôrus +rentré dans son sanctuaire. La reine est encore témoin de +ces deux +dernières cérémonies; le prêtre invoque les +dieux; un hiérogrammate lit +une longue prière; auprès du Pharaon sont encore le +taureau blanc et les +images des rois ancêtres dressées sur une même base.</p> +<p>C'est en étudiant cette partie du tableau que j'ai pu +m'assurer enfin de +la place relative qu'occupe Rhamsès-Méiamoun dans la +série des dynasties +égyptiennes. Les statues des rois ses +prédécesseurs sont ici +chronologiquement rangées, et comme cet ordre est celui +même que leur +assignent d'autres monuments de Thèbes, aucun doute ne saurait +s'élever +sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant +devant elles les cartouches prénoms des rois qu'elles +représentent. +Rhamsès-Méiamoun, comme Rhamsès le Grand +(Sésostris), ayant marqué son +règne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont +été +confondus par les historiens grecs en un seul et même personnage. +Mais +les monuments originaux les différencient trop bien l'un de +l'autre pour +que la même confusion puisse avoir lieu désormais. Je me +propose de +traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de +détails. +Revenons à la décoration de la magnifique cour de +Médinet-Habou.</p> +<p>On a sculpté dans le registre supérieur de la galerie +de l'est, partie +gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde +cérémonie +publique tout aussi développée que la +précédente. Celle-ci est une +panégyrie célébrée par le roi en l'honneur +de son père, le dieu +Sochar-Osiris, le vingt-septième jour du mois de Hathôr. +Je possède +également des dessins fidèles de cette solennité +et la copie des +nombreuses légendes explicatives qui l'accompagnent.</p> +<p>Il faut passer rapidement sur les scènes de +consécration et les honneurs +royaux décernés par les dieux à +Rhamsès-Méiamoun, et que reproduisent +une foule de grands bas-reliefs sculptés dans les registres +inférieurs +des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me +dispenser de noter ici le nom des divinités auxquelles le +Pharaon +présente des offrandes variées dans les cent +quarante-quatre bas-reliefs +peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et +ouest, +non compris tous ceux du même genre sculptés sur le +fût des trois +grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit +l'intérieur de la galerie de l'ouest.</p> +<p>Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique formé par +une double +rangée de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands +bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou +les +bienfaits que les grandes divinités de Thèbes prodiguent +au Pharaon +victorieux. Une série de figures en pied ornent le soubassement +de cette +galerie et méritent une attention particulière.</p> +<p>Les légendes hiéroglyphiques inscrites à +côté de ces personnages revêtus +du riche costume des princes égyptiens, dont ils tiennent en +main les +insignes caractéristiques, constatent qu'on a +représenté ici les enfants +de Rhamsès-Méiamoun par ordre de primogéniture. On +a seulement fait deux +groupes distincts des enfants mâles et des princesses. Les +princes, dont +les noms et les titres ont été sculptés à +côté de leurs images, sont au +nombre de neuf, savoir:</p> +<p>1° Rhamsès-Amonmai, basilicogrammate commandant des +troupes;</p> +<p>2° Rhamsès-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant +de cavalerie;</p> +<p>3° Rhamsès-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant +de cavalerie;</p> +<p>4° Phréhipefhbour, haut fonctionnaire dans +l'administration royale;</p> +<p>5° Mandouschopsch, <i>idem</i>;</p> +<p>6° Rhamsès-Maithmou, prophète des dieux +Phré et Athmou;</p> +<p>7° Rhamsès-Schahemkamé, grand prêtre de +Phtah;</p> +<p>8° Rhamsès-Amonhischopsch, sans autre qualification que +celle de prince;</p> +<p>9° Rhamsès-Méiamoun, <i>idem</i>.</p> +<p>Les trois premiers, après la mort de leur père +Rhamsès-Méiamoun, étant +successivement montés sur le trône des Pharaons, leurs +légendes ont dû +être surchargées pour recevoir les cartouches +prénoms ou noms propres de +ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, +à +propos de cette liste intéressante, qu'à cette +époque le nom de +<i>Rhamsès</i> était devenu en quelque sorte le nom +même de la famille, et +que le conquérant avait concentré dans les membres de sa +maison les +postes les plus importants de l'armée, de l'administration +civile et du +sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais +été sculptés.</p> +<p>Toute cette série de princes et de princesses forme la +décoration du +soubassement à la droite et à la gauche d'une grande et +belle porte +s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en +la traversant, dans une troisième cour environnée et +suivie d'un +très-grand nombre de salles; les décombres ont depuis +longtemps enseveli +toute cette partie du palais existante encore sous les débris +entassés +des frêles constructions qui se sont succédé +d'âge en âge. Des fouilles +en grand mettraient ici à découvert des tableaux et des +inscriptions +d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser +à les +entreprendre, je réservai les fonds dont je pouvais disposer +pour le +déblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie +extérieure nord du palais, à partir du premier +pylône, et la presque +totalité de la muraille extérieure sud, enfouie +jusqu'à la corniche qui +couronne l'édifice entier.</p> +<p>La muraille nord offre une série de bas-reliefs historiques +d'un haut +intérêt. Je donnerai ici un court abrégé du +sujet de chacun d'eux, en +commençant par l'extrémité de la paroi vers +l'ouest.</p> +<p><i>Campagne contre les Maschausch et les Robou.</i></p> +<p><i>Premier tableau.</i> L'armée égyptienne en marche, +sur huit ou neuf +rangées de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites +précèdent un +char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char +s'élève un +grand mât surmonté d'une tête de bélier +ornée du disque solaire. C'est +le char du dieu Amon-Ra, qui guide à l'ennemi le roi +Rhamsès-Méiamoun, +également monté sur un char richement orné et +qu'entourent les archers +de la garde ainsi que les officiers attachés à sa +personne. On lit à +côté du char du dieu: «Voici ce que dit Amon-Ra, le +roi +des dieux: «Je +marche devant toi, ô mon fils!» <br> +</p> +<p><i>Deuxième tableau.</i> Bataille sanglante: les Maschausch +prennent la +fuite; le roi et quatre princes égyptiens en font un horrible +carnage.</p> +<p><i>Troisième tableau.</i> Rhamsès, debout sur une +espèce de tribune, harangue +cinq rangées de chefs et de guerriers égyptiens +conduisant une foule de +Maschausch et de Robou prisonniers. Réponse des chefs militaires +au +roi. En tête de chaque corps d'armée on fait le +dénombrement des mains +droites coupées aux ennemis morts sur le champ de bataille, +ainsi que +celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu à la bravoure des +vaincus. +L'inscription porte à 2,525 le nombre de ces preuves de victoire +sur des +hommes courageux et vaillants.</p> +<p><i>Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de +même race à +physionomie hindoue.</i></p> +<p><i>Premier tableau</i> (à la suite des +précédents). Le roi Rhamsès-Méiamoun, +en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire +agenouillés +devant lui, ainsi que les porte-enseignes des différents corps; +plus +loin, les soldats debout écoutent les paroles du souverain qui +les +appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Égypte; les chefs +répondent à l'appel du roi en invoquant ses victoires +récentes, et +protestent de leur dévouement à un prince qui +obéit aux paroles +d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats, +divisés par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus +grand ordre, +guidés par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, +des +carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors +en usage.</p> +<p><i>Deuxième tableau.</i> Le roi, tête nue et les +cheveux nattés, tient les +rênes de ses chevaux et marche à l'ennemi; une partie de +l'armée +égyptienne le précède en ordre de bataille; ce +sont les fantassins +pesamment armés ou hoplites; sur le flanc s'avancent par +pelotons les +troupes légères de différentes armes; les +guerriers montés sur des chars +ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi +au germe de Mandou, s'avançant pour soumettre la terre à +ses lois; ses +fantassins, à des taureaux terribles, et ses cavaliers, à +des éperviers +rapides.</p> +<p><i>Troisième tableau</i>. Défaite des Fekkaro et de +leurs alliés. Les +fantassins égyptiens les mettent en fuite sur tous les points du +champ +de bataille. Méiamoun, secondé par ses chars de guerre, +en fait un +horrible carnage; quelques chefs ennemis résistent encore, +montés sur +des chars traînés soit par deux chevaux, soit par quatre +boeufs; au +milieu de la mêlée et à une des +extrémités, plusieurs chariots traînés +par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont défendus +par des +Fekkaro; des soldats égyptiens les attaquent et les +réduisent en +esclavage.</p> +<p><i>Quatrième tableau</i>. Après cette première +victoire, l'armée égyptienne +se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus méthodique et +le plus +régulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle +traverse des +pays difficiles, infestés de bêtes sauvages; sur le flanc +de l'armée, le +roi, attaqué par deux lions, vient de terrasser l'un et combat +contre +l'autre.</p> +<p><i>Cinquième tableau</i>. Le roi et ses soldats arrivent sur +le bord de la +mer au moment où la flotte égyptienne en est venue aux +mains avec la +flotte des Fekkaro, combinée avec celle de leurs alliés +les +Schairotanas, reconnaissables à leurs casques armés de +deux cornes. Les +vaisseaux égyptiens manoeuvrent à la fois à la +voile et à l'aviron; des +archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornée d'une +tête de +lion. Déjà un navire fekkarien a coulé, et la +flotte alliée se trouve +resserrée entre la flotte égyptienne et le rivage, du +haut duquel +Rhamsès-Méiamoun et ses fantassins lancent une +grêle de traits sur les +vaisseaux ennemis. Leur défaite n'est plus douteuse, la flotte +égyptienne entasse les prisonniers à côté de +ses rameurs. En arrière et +non loin du Pharaon, on a représenté son char de guerre +et les nombreux +officiers attachés à sa personne. Ce vaste tableau +renferme plusieurs +centaines de figures, et j'en rapporte une copie très-exacte.</p> +<p><i>Sixième tableau</i>. Le rivage est couvert de guerriers +égyptiens +conduisant divers groupes mêlés de Schairotanas et de +Fekkaro +prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, +arrêté avec une +partie de son armée devant une place forte nommée <i>Mogadiro</i>. +Là se fait +le dénombrement des mains coupées. Le Pharaon, du haut +d'une tribune sur +laquelle repose son bras gauche appuyé sur un coussin, harangue +ses fils +et les principaux chefs de son armée, et termine son discours +par ces +phrases remarquables: Amon-Ra était à ma droite comme +à ma gauche; son +esprit a inspiré mes résolutions; Amon-Ra lui-même, +préparant la perte +de mes ennemis, a placé le monde entier dans mes mains.» +Les +princes et +les chefs répondent au Pharaon qu'il est un soleil appelé +à soumettre +tous les peuples du monde, et que l'Égypte se réjouit +d'une victoire +remportée par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trône +de son père.</p> +<p><i>Septième tableau</i>. Retour du Pharaon vainqueur à +Thèbes, après sa +double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux +chefs de ces nations conduits par Rhamsès devant le temple de la +grande +triade thébaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours +que sont +censés prononcer les divers acteurs de cette scène +à la fois triomphale +et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la +traduction:</p> +<p>«Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui +sont +en la +puissance de Sa Majesté et qui glorifient le dieu bienfaisant, +le +seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance +n'a point de bornes; tu règnes comme un puissant soleil sur +l'Égypte; +grande est ta force, ton courage est semblable à celui de +Boré (le +griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en +ton pouvoir à toujours.»</p> +<p>«Paroles du roi seigneur du monde, etc., à son +père +Amon-Ra, le roi des +dieux: Tu me l'as ordonné; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai +combattu +toutes les parties de la terre; le monde s'est arrêté +devant moi ...; +mes bras ont forcé les chefs de la terre, d'après le +commandement sorti +de ta bouche.»</p> +<p>«Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, modérateur des +dieux: +Que ton +retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as +renversé tous les chefs, tu as percé les coeurs des +étrangers et rendu +libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche +t'approuve.»</p> +<p>Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux +campagnes du conquérant égyptien dans la onzième +année de son règne, +arrivent jusqu'au second pylône du palais: de ce point jusqu'au +premier +pylône, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs +tableaux +sont enfouis sous des collines de décombres. J'ai pu cependant +avoir une +copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisième +campagne du roi +contre des peuples asiatiques, avec des légendes en +très-mauvais état. +L'un représente Rhamsès-Méiamoun combattant +à pied, couvert d'un large +bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une +hauteur. Dans le second tableau, le roi, à la tête de ses +chars, écrase +ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armée +égyptienne pousse le siège avec vigueur; des soldats +coupent des arbres +et s'approchent des fossés, couverts par des mantelets; +d'autres, après +les avoir franchis, attaquent à coups de hache la porte de la +ville; +plusieurs enfin ont dressé des échelles contre la +muraille et montent à +l'assaut, leurs boucliers rejetés sur leurs épaules.</p> +<p>Sur le revers du premier pylône existe encore un tableau +relatif à une +campagne contre la grande nation de Schéta ou Chéto: le +roi, debout sur +son char, prend une flèche dans son carquois fixé sur +l'épaule, et la +décoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats +égyptiens +et les officiers attachés à la personne du roi marchent +à sa suite, +rangés sur quatre files parallèles.</p> +<p>Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans +l'état d'enfouissement où se trouve aujourd'hui le +magnifique palais de +Médinet-Habou, tout entier du règne de +Rhamsès-Méiamoun, les successeurs +immédiats n'y ayant ajouté que quelques accessoires +presque +insignifiants. Le nombre considérable de noms de peuples et de +nations +asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ +de +recherches à la géographie comparée; ce sont de +précieux éléments pour +la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus +antique période de son histoire. Je crois possible de +reconnaître la +synonymie de ces noms égyptiens de peuples avec ceux que nous +ont +transmis les géographes grecs, et ceux surtout que contiennent +les +textes hébreux et les mémoires originaux des nations +asiatiques. C'est +un beau travail qui mérite d'être entrepris; il sera +facilité et par la +connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de +ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms +avec ceux du même genre que j'ai trouvés, en bien plus +grand nombre, sur +d'autres monuments de Thèbes et de la Nubie.</p> +<p>Toute la muraille extérieure du palais, du côté +du sud, qu'il a fallu +faire déblayer jusqu'au second pylône, est couverte de +grandes lignes +verticales d'hiéroglyphes contenant le calendrier sacré +en usage dans le +palais de Rhamsès; la portion que nous avons fait excaver, +à grands +frais, contient les mois de Thôth, Paophi, Hathôr, +Choïac et Tôbi. Vers +l'extrémité du palais est un article du mois de Paschon, +le neuvième +mois de l'année égyptienne. Ce calendrier indique toutes +les fêtes qui +se célébraient dans chaque mois, et au bas de chaque +indication de fête +on a sculpté, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte +d'offrande qu'on devait présenter dans la +cérémonie. Pour donner une +idée de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la +traduction de +quelques-uns de ces articles:</p> +<p>«<i>Mois de Thôth</i>, néoménie; +manifestation +de l'étoile de Sothis; l'image +d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire, +accompagnée par le roi Rhamsès ainsi que par les images +de tous les +autres dieux du temple.»</p> +<p>«<i>Mois de Paophi</i>, le 19; jour de la principale +panégyrie d'Ammon, qui +se célèbre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); +l'image +d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux +synthrônes; le roi Rhamsès l'accompagne dans la +panégyrie de ce jour.»</p> +<p>«<i>Mois d'Hathôr</i>, le 26; panégyrie de +Phtah-Socbaris; le roi accompagne +l'image du dieu gardien du Rhamesséium de Méiamoun (le +palais de +Médinet-Habou) de Thèbes sur la rive gauche, dans la +panégyrie de ce +jour.»</p> +<p>Cette panégyrie continuait encore le vingt-septième et +le vingt-huitième +jour du même mois; c'est celle qu'on a représentée +dans les grands +bas-reliefs supérieurs des galeries de l'est et du sud de la +seconde +cour du palais; du reste, je savais déjà, par un +très-grand nombre +d'inscriptions, que les Égyptiens appelaient <i>Rhamesséium +de Méiamoun</i> +le monument de Médinet-Habou dont je viens de donner une +description +rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je +termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DIX-NEUVIEME_LETTRE"></a> +<h2>DIX-NEUVIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes (environs de +Médinet-Habou), le 2 juillet 1829.</small><br> +</p> +<p>Afin de donner +une idée générale complète du quartier +sud-ouest de la vieille capitale +pharaonique, voisin du nome d'<i>Hermonthis</i>, il me reste à +présenter +quelques détails sur deux édifices sacrés, qui, +bien moins importants, à +la vérité, que le palais du conquérant <i>Méiamoun</i>, +présentent toutefois +quelque intérêt sous divers rapports historiques et +mythologiques.</p> +<p>L'une de ces constructions s'élève au milieu de +broussailles et de +grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et à une +très-petite +distance de l'énorme enceinte carrée, en briques crues, +qui environnait +jadis le palais et les temples de Médinet-Habou. C'est un +édifice de +petites proportions, et qui n'a jamais été +complètement terminé; il se +compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les +deux dernières seulement sont décorées de +tableaux, soit sculptés et +peints, soit ébauchés, ou même simplement +tracés à l'encre rouge. Ces +tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur +l'époque de sa construction. Il appartient au règne des +Lagides, comme +le prouvent une double dédicace d'un travail barbare, +sculptée +ultérieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits +devant +les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.</p> +<p>La dédicace annonce expressément que le roi <i>Ptolémée +Évergète II, et sa +soeur, la reine Cléopâtre</i>, ont construit cet +édifice et l'ont consacré +<i>à leur père</i> le dieu <i>Thôth</i>, ou +Hermès ibiocéphale.</p> +<p>C'est ici le seul des temples encore existants en Égypte qui +soit +spécialement dédié au dieu protecteur des +sciences, à l'inventeur de +l'écriture et de tous les arts utiles, en un mot, à +l'organisateur de la +société humaine. On retrouve son image dans la plupart +des tableaux qui +décorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du +sanctuaire. +On l'y invoquait sous son nom ordinaire de <i>Thôth</i>, que +suivent +constamment soit le titre SOTEM qui exprime la suprême direction +des +choses sacrées, soit la qualification <i>Ho-en-Hib</i>, +c'est-à-dire <i>qui a +une face d'ibis</i>, oiseau sacré, dont toutes les figures du +dieu, +sculptées dans ce temple, empruntent la tête, +ornées de coiffures +variées.</p> +<p>On rendait aussi dans ce temple un culte très-particulier +à <i>Nohémouo</i> +ou <i>Nahamouo</i>, déesse que caractérisent le vautour, +emblème de la +maternité, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon +s'élevant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les +légendes tracées à +côté des nombreuses représentations de cette +compagne du dieu <i>Thôth</i>, +qui, d'après son nom même, paraît avoir +présidé à la <i>conservation des +germes</i>, l'assimilent à la déesse <i>Saschfmoué</i>, +compagne habituelle de +<i>Thôth</i>, régulatrice des périodes +d'années et des assemblées sacrées.</p> +<p>Ces deux divinités reçoivent, outre leurs titres +ordinaires, celui de +<i>Résidant</i> à MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom +antique de cette +portion de Thèbes où s'élève le temple de <i>Thôth</i>.</p> +<p>Le bandeau de la porte qui donne entrée dans la +dernière salle du +temple, le <i>sanctuaire</i> proprement dit, est orné de quatre +tableaux +représentant Ptolémée faisant de riches offrandes, +d'abord aux grandes +divinités protectrices de Thèbes, <i>Amon-Ra, Mouth</i> +et <i>Chons</i>, +généralement adorées dans cette immense capitale, +et en second lieu aux +divinités particulières du temple, <i>Thôth</i> et +la déesse <i>Nahamouo</i>. Dans +l'intérieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande +triade +thébaine, et même celles de la triade adorée dans +le nome d'Hermonthis, +qui commençait à une courte distance du temple. Deux +grands tableaux, +l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche, +représentent, selon l'usage, la bari ou <i>arche sacrée</i> +de la divinité à +laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de +THOTH-PEHO-EN-HIB (<i>Thôth à face d'ibis</i>), et l'arche +de gauche, celle +de THOTH PSOTEM (Thôth le surintendant des <i>choses +sacrées</i>). L'une et +l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes +décorées de +têtes d'épervier, surmontées du disque et du +croissant, à tête +symbolique du dieu <i>Chons</i>, le fils aîné d'Ammon et +de Mouth, la +troisième personne de la triade thébaine, dont le dieu <i>Thôth</i> +n'est +qu'une forme secondaire.</p> +<p>Ici, comme dans la salle précédente, on trouve +toujours le roi Ptolémée +<i>Évergète II</i>, faisant des offrandes ou de riches +présents aux divinités +locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intérieur du sanctuaire, +sculptés +deux à gauche et deux à droite de la porte, ont +fixé plus +particulièrement mon attention. Ce ne sont plus des +divinités proprement +dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, <i>Évergète +II</i>, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de +titre +à ces bas-reliefs, <i>brûle l'encens en l'honneur des +pères de ses pères +et des mères de ses mères</i>. Le roi accomplit, en +effet, diverses +cérémonies religieuses en présence d'individus des +deux sexes, classés +deux par deux, et revêtus des insignes de certaines +divinités. Les +légendes tracées devant chacun de ces personnages +achèvent de démontrer +que ces honneurs sont adressés aux rois et aux reines lagides, +ancêtres +d'Évergète II en ligne directe: et en effet, le premier +bas-relief de +gauche représente <i>Ptolémée Philadelphe</i>, +costumé en Osiris, assis sur +un trône à côté duquel on voit la reine <i>Arsinoé</i> +sa femme, debout, +coiffée des insignes de <i>Mouth</i> et d'<i>Hathôr</i>. +Évergète II lève ses bras +en signe d'adoration devant ces deux époux, dont les +légendes +signifient: <i>Le divin père de ses pères</i> +PTOLÉMÉE, <i>dieu</i> PHILADELPHE; +<i>la divine mère de ses mères</i> ARSINOÉ, <i>déesse</i> +PHILADELPHE.</p> +<p>Plus loin, Évergète II offre l'encens à un +personnage également assis +sur un trône et décoré des insignes du dieu <i>Socarosiris</i>, +accompagné +d'une reine debout, la tête ornée de la coiffure +d'Hathôr, la Vénus +égyptienne; leurs légendes portent: <i>Le père de +ses pères</i>, PTOLÉMÉE, +<i>dieu créateur</i>. <i>La divine mère de ses +mères</i>, BÉRÉNICE, <i>déesse +créatrice</i>. On peut donc reconnaître ici soit <i>Ptolémée +Soter Ier</i> et sa +femme <i>Bérénice</i>, fille de Magas, soit <i>Ptolémée +Évergète Ier</i> et +<i>Bérénice</i>, sa femme et sa soeur. L'absence totale +du cartouche prénom +dans la légende du Ptolémée, objet de cette +adoration, autoriserait +l'une ou l'autre de ces hypothèses. Mais si l'on observe que ces +deux +époux reçoivent les hommages d'<i>Évergète +II</i>, à la suite des honneurs +rendus, en premier lieu, à <i>Ptolémée</i> et +à <i>Arsinoé Philadelphe</i>, on se +persuadera que le second tableau concerne les enfants et les +successeurs +immédiats de ces Lagides, c'est-à-dire <i>Évergète +Ier</i> et <i>Bérénice</i>, sa +soeur. Le titre de <i>Phter-Mounk, dieu créateur, dieu fondateur</i> +ou +<i>fabricateur</i>, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, à <i>Ptolémée +Soter Ier</i>, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la +pleine +certitude que ce titre est prodigué sur les monuments +égyptiens à une +foule de souverains autres que des chefs de dynasties.</p> +<p>Deux bas-reliefs, sculptés à droite de la porte, nous +montrent Évergète +II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres +ancêtres et +prédécesseurs, et toujours en suivant la ligne +généalogique descendante: +ainsi, dans le premier tableau, le roi répand des libations +devant le +<i>divin père de son père</i>, PTOLÉMEE, <i>dieu</i> +PHILOPATOR, <i>et la divine +mère de sa mère</i>, ARSINOÉ, <i>déesse</i> +PHILOPATOR; enfin, dans le second +tableau, il fait l'offrande du vin à son royal père +PTOLÉMÉE, <i>dieu</i> +ÉPIPHANE, et <i>à sa royale mère</i> +CLÉOPATRE, <i>déesse</i> ÉPIPHANE. Son +père +et son aïeul sont figurés dans le costume du dieu Osiris; +sa mère et son +aïeule, dans le costume d'Hathôr. Quant aux titres <i>Philadelphe, +Philopator et Épiphane</i>, ils sont placés à la +suite des cartouches noms +propres, et exprimés par des hiéroglyphes +phonétiques (représentant les +mots coptes équivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc +la +généalogie complète d'Évergète II, +et l'ordre successif des rois de la +dynastie des Lagides à partir de <i>Ptolémée +Philadelphe</i>.</p> +<p>C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Égypte +servent +pour le moins de confirmation aux témoignages historiques +puisés dans +les écrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent +point +éclaircir ou coordonner les notions vagues et +incohérentes que ce même +peuple nous a transmises sur l'histoire égyptienne, surtout en +ce qui +concerne les anciennes époques. L'usage constamment suivi par +les +Égyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de +nombreuses +séries de tableaux représentant des scènes +religieuses ou des événements +contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain +régnant à +l'époque même où l'on sculptait ces bas-reliefs, +cet usage, disons-nous, +a tourné bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a +conservé jusqu'à nos jours un immense trésor de +notions positives qu'on +chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute +vérité que, +grâce à ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui +les +accompagnent, chaque monument de l'Égypte s'explique par +lui-même, et +devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprète. +Il +suffit, en effet, d'étudier quelques instants les sculptures qui +ornent +le sanctuaire de l'édifice situé à +côté de l'enceinte de Médinet-Habou, +la seule portion du monument véritablement terminée, pour +se convaincre +aussitôt qu'on se trouve dans un temple consacré au dieu <i>Thôth</i>, +construit sous le règne d'Évergète II et de sa +soeur et première femme +<i>Cléopâtre</i>, mais dont les sculptures ont +été terminées postérieurement +à l'époque du mariage d'Évergète II avec +Cléopâtre sa nièce et sa +seconde femme, mentionnée dans les légendes royales qui +décorent le +plafond du sanctuaire.</p> +<p>Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossièreté +d'exécution des +hiéroglyphes, et le peu de soin donné à +l'application des couleurs sur +les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les +inscriptions dédicatoires pour qu'on méconnaisse dans le +petit temple de +Thôth un produit de la décadence des arts +égyptiens, devenue si rapide +aux dernières époques de la domination grecque.</p> +<p>Mais un édifice d'un temps encore plus rapproché de +nous présente aux +regards du voyageur un exemple frappant du degré de corruption +auquel +descendit la sculpture égyptienne sous l'influence du +gouvernement +romain. Il s'agit ici des ruines désignées, dans la <i>Description +générale de Thèbes</i>, par MM. Jollois et +Devilliers, sous le nom de +<i>Petit Temple situé à l'extrémité sud de +l'Hippodrome</i>, aux débris +duquel j'ai donné toute la journée d'hier.</p> +<p>Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini +et +moi, nous courûmes sur Médinet-Habou, et, passant dans le +voisinage du +petit temple de <i>Thôth</i>, nous gagnâmes la base des +monticules factices +formant l'immense enceinte nommée l'<i>Hippodrome</i> par la +Commission +d'Égypte, et que nous longeâmes extérieurement +à travers la plaine +rocailleuse qui s'étend jusqu'au pied de la chaîne +libyque. Parvenus, +après une marche assez longue et très-fatigante, au midi +de ces vastes +fortifications, qui jadis renfermèrent, selon toute apparence, +un +établissement militaire, espèce de camp permanent +qu'habitaient les +troupes formant la garnison de Thèbes et la garde des Pharaons, +nous +gravîmes un petit plateau peu élevé au-dessus de la +plaine, mais couvert +de débris de constructions et de fragments de poteries de +différentes +époques.</p> +<p>Le premier objet qui attire les regards est un grand <i>propylon</i> +faisant +face à l'ouest, mais dans un état de destruction fort +avancé, quoique +formé primitivement de matériaux d'un assez beau choix. +Quatre +bas-reliefs existent encore du côté de l'hippodrome; tous +représentent +l'empereur <i>Vespasien</i> [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], +costumé à +l'égyptienne et faisant des offrandes à +différentes divinités; les +tableaux qui décorent la face du propylon tournée du +côté du temple +montrent l'empereur <i>Domitien</i> [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS +GRMNIKOS)] accomplissant de semblables cérémonies; enfin, +neuf +bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la décoration +intérieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, +figuré soit +dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblème de la +paresse, +soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrés: c'est +l'empereur <i>Othon</i> [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].</p> +<p>Je lisais pour la première fois le nom de cet empereur, +retracé en +caractères hiéroglyphiques, et on le chercherait +vainement ailleurs sur +toutes les constructions égyptiennes existantes entre la +Méditerranée et +Dakkéh en Nubie, limite extrême des édifices +élevés par les Égyptiens +sous la domination grecque et romaine. La durée du règne +d'Othon fut si +courte que la découverte d'un monument rappelant sa +mémoire excite +toujours autant de surprise que d'intérêt. Il +paraît, au reste, que +l'Égypte se déclara promptement pour Othon, puisque c'est +précisément la +province de l'empire où furent frappées les seules +médailles de bronze +que nous ayons de cet empereur.</p> +<p>La présence du nom d'<i>Othon</i> établit +invinciblement que la décoration du +propylon, à en juger par ce qui reste des sculptures, fut +commencée l'an +69 de l'ère chrétienne, et terminée au plus tard +vers l'an 96, époque de +la mort de <i>Domitien</i>.</p> +<p>En avant, et à quelque distance du propylon, se trouve un +escalier au +bas duquel était jadis une petite porte décorée de +bas-reliefs d'un +travail barbare, comparativement à ceux du propylon; et +cependant je +reconnus dans leurs débris la légende de l'empereur <i>Auguste</i> +([Greek: +AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'à cette époque +l'Égypte avait +simultanément de bons et de mauvais ouvriers.</p> +<p>Sur le même axe, et à soixante mètres environ du +grand propylon, s'élève +le temple, ou plutôt une petite cella aujourd'hui isolée, +et dont les +parois extérieures, à peine dégrossies, n'ont +jamais reçu de décoration; +mais les salles intérieures sont couvertes d'ornements +sculptés et de +bas-reliefs d'une exécution très-lourde et +très-grossière. Presque tous +ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent à +l'époque +d'<i>Hadrien</i>. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes +les +divinités adorées dans le temple; et à +côté de chacune de ces images on +a répété sa légende particulière, +[Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS +ATRIANS], <i>l'empereur César Trajan Hadrien</i>. J'ai +remarqué enfin que la +corniche extérieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la +légende +d'<i>Antonin</i>, ainsi conçue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS +ATRIANS +ANTONINS EUSBS], <i>l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius</i>.</p> +<p>L'époque de la décoration du sanctuaire et des autres +salles du temple +proprement dit étant clairement fixée par ces noms +impériaux, il reste à +déterminer quelles furent les divinités +particulièrement honorées dans +ce temple: ce point éclairci, il deviendra facile en même +temps de +décider avec certitude si cet édifice appartenait jadis +au nome +<i>diospolite</i>, ou à celui d'<i>Hermonthis</i>; car de +l'étude suivie des +monuments de l'Égypte et de la Nubie, il résulte que la +triade adorée +dans la capitale d'un nome reparaît constamment et occupe un rang +distingué dans les édifices sacrés de toutes les +villes de sa +dépendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte +particulier, et +vénérant les trois portions distinctes de l'Être +divin sous des noms et +des formes différentes.</p> +<p>Les indications les plus positives à cet égard doivent +résulter de +l'examen des sculptures qui décorent les sanctuaires, surtout +lorsque +cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme +cela arrive précisément pour les ruines situées au +sud de l'hippodrome.</p> +<p>Quatre grands bas-reliefs superposés deux à deux +couvrent la paroi du +fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs supérieurs +représentent +l'empereur <i>Hadrien</i>, costumé en fils aîné +d'Ammon, adorant une déesse +coiffée du vautour, emblème de la maternité, et +surmonté des cornes de +vache, du disque et d'un petit trône. Ce sont les insignes +ordinaires +d'<i>Isis</i>, et la légende sculptée à +côté des deux images de la déesse +porte en effet: ISIS <i>la grande mère divine qui réside +dans la montagne +de l'Occident</i>. Les bas-reliefs inférieurs nous montrent le +même +empereur présentant des offrandes au dieu <i>Monht</i> ou <i>Manthou</i>, +le dieu +éponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux <i>Amon-Ra</i>, le +dieu éponyme de +Thèbes.</p> +<p>Guidés ici par une théorie fondée sur +l'observation de faits +entièrement analogues, et qui se reproduisent partout et sans +aucune +exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple +fut particulièrement consacré à la déesse +Isis, puisque ses images +occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire; +au-dessous d'elle paraissent les grandes divinités du nome de <i>Thèbes</i> +et du nome <i>hermonthite</i>, deux syntrônes adorés +aussi dans ce même +temple. Mais le dieu <i>Manthou</i> occupant la droite, quoique tenant +dans +ces mythes sacrés un rang inférieur à celui du roi +des dieux Amon-Ra, +qui occupe ici la gauche, il devient certain que le <i>Temple d'Isis</i>, +situé au sud de l'hippodrome, dépendait du nome d'<i>Hermonthis</i> +et non du +nome <i>diospolite</i>, puisque le dieu Mandou reçoit +immédiatement après +<i>Isis</i> et avant Amon-Ra, dieu éponyme de Thèbes, les +adorations de +l'empereur Hadrien.</p> +<p>Ainsi la divinité locale, celle que les habitants de la +[Greek: chomae] +ou <i>bourgade</i> du nome hermonthite, qui exista jadis autour du +temple, +regardaient comme leur protectrice spéciale, fut la +déesse <i>Isis</i>, qui +réside dans PTÔOU-EN-EMENT (ou la <i>montagne de +l'Occident</i>). Mais cette +qualification donne lieu à quelque incertitude: faut-il prendre +les mots +<i>Ptôou-en-ement</i> dans leur sens général et n'y +voir que la désignation +de la <i>montagne occidentale</i>, derrière laquelle, selon les +mythes, le +soleil se couchait et terminait son cours, montagne placée sous +l'influence d'<i>Isis</i>, de la même manière que la <i>montagne +orientale</i>, +PTÔOU-EN-EIEBT, appartenait à la déesse <i>Nephthys</i>; +ou bien, prenant les +mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis +<i>Hitem-ptôou-en-ement</i> par: déesse qui réside +dans PTÔOUENEMENT ou +<i>Ptôouement</i>, en considérant ici <i>Ptôouement</i> +comme le nom propre de la +bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait +alors analogue aux titres <i>Hitem Pselk</i>, résidant à +Pselkis; <i>Hitem +Manlak</i>, résidant à Philae; <i>Hitem Souan</i>, +résinant à Syène; <i>Hitem +Ebôu</i>, résidant à Éléphantine; <i>Hitem +Snè</i>, résidant à Latopolis; <i>Hitem +Ebôt</i>, résidant à Abydos, etc., que +reçoivent constamment Thôth, Isis, +Chnouphis, Saté, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur +élevèrent ces anciennes villes placées sous leur +domination immédiate. +Mais comme les mots <i>Ptôou-en-ement</i> ne sont pas toujours +suivis, comme +<i>Pselk, Manlak, Souan</i>, etc., du signe déterminatif des +noms propres de +contrées ou de lieux habités, nous pensons, sans exclure +absolument +cette première hypothèse, qu'ils désignent ici +plus directement la +<i>montagne occidentale céleste</i>, sur laquelle Isis +partageait avec +<i>Natphé</i>, la Rhéa égyptienne, le soin +journalier d'accueillir le dieu +Soleil, épuisé de sa longue course et mourant, ce +même dieu que la soeur +d'Isis, Nephthys, avait reçu enfant, et sortant plein de vie du +sein de +sa mère Natphé, sur la <i>montagne orientale</i>. Sous +un point de vue plus +matériel encore, la <i>montagne occidentale</i> +désignera la chaîne libyque, +voisine du temple où sont creusés d'innombrables +tombeaux, et par suite +l'enfer égyptien, l'<i>Amenté</i>, c'est-à-dire la +<i>contrée occidentale</i>, +séjour redoutable où régnaient Isis et son +époux Osiris, le juge +souverain des âmes. Les bas-reliefs sculptés sur les +parois latérales +et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui décorent la +porte +extérieure du naos et les restes du grand propylon, +représentent aussi +l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes à +Isis, +déesse de la montagne d'Occident, en même temps qu'aux +dieux synthrônes +<i>Manthou</i> et <i>Ritho</i>, les grandes divinités du nome +hermonthite; de +semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thèbes, +Amon-Ra, +Mouth et Chons, suivant l'usage établi d'adorer à la fois +dans un temple +d'abord les divinités locales, ensuite celles du nome entier, et +enfin +un dieu du nome le plus voisin; comme pour établir entre les +cultes +particuliers de chacune des préfectures de l'Égypte une +liaison +successive et continue qui les ramenait ainsi à l'unité. +Tous les +temples de l'Égypte et de la Nubie offrent les preuves de cette +pratique, motivée sur de graves considérations d'ordre +public et de +saine politique.</p> +<p>Tels sont les faits généraux résultant de +l'étude que je viens de faire +des dernières ruines de la plaine de Thèbes, du +côté sud-ouest; ces deux +monuments, l'un le <i>temple de Thôth</i>, l'autre le <i>temple +d'Isis</i>, +marquent en outre l'état rétrograde de l'art +égyptien à l'époque des +rois grecs comme à celle des empereurs romains; et les +sculptures les +plus récentes, exécutées sous les règnes +d'Hadrien et d'Antonin le +Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussée à +l'extrême.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGTIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGTIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes (palais de Kourna), +le 6 juillet 1829.</small></p> +<p>Le premier monument de la partie occidentale de Thèbes que +visitent les +Européens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le +monument +de <i>Kourna</i>, situé non loin du beau sycomore au pied +duquel s'arrêtent +habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de +combinaisons indépendantes de ma volonté, le dernier +objet de mes +recherches sur la rive gauche du fleuve. Appelé d'abord au <i>Rhamesseum</i> +par le souvenir des scènes historiques et des tableaux religieux +que +nous y avions remarqués en remontant le Nil, les masses de +<i>Médinet-Habou</i> et ses nombreux bas-reliefs militaires nous +attirèrent +ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'après avoir +étudié à +fond les petits monuments situés dans leur voisinage. Cependant +l'édifice de <i>Kourna</i>, quoique +très-inférieur en étendue à ces grandes +et importantes constructions, mérite un examen particulier, +puisqu'il +appartient aux temps pharaoniques, et remonte à l'époque +la plus +glorieuse dont les annales égyptiennes aient constaté le +souvenir. Son +aspect présente d'ailleurs un caractère tout nouveau; et +si son plan +général réveille l'idée d'une habitation +particulière et semble exclure +celle de temple, la magnificence de la décoration, la profusion +des +sculptures, la beauté des matériaux et la recherche dans +l'exécution +prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant +souverain.</p> +<p>Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement +l'extrémité +d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres +constructions liées sans doute avec l'édifice encore +debout; tous les +débris épars sur le sol portent du moins des noms royaux +appartenant aux +derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.</p> +<p>Sur le même axe que ces arrachements de constructions +rasées, au milieu +de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, +s'élève +un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de +hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fût se compose d'un +faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette +même +plante tronqués pour recevoir le dé. Cet ordre, qui n'est +point +particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le +temple de Chnouphis à Éléphantine et dans un +temple d'Éléthya, tous +deux très-récemment détruits par la barbare +ignorance des Turcs, +appartient sans aucun doute aux vieilles époques de +l'architecture +égyptienne, et ne le cède, sous le rapport de +l'antiquité, qu'aux seules +colonnes cannelées semblables au vieux dorique grec, dont elle +sont le +type évident, et que l'on trouve employées presque +exclusivement dans +les plus anciens monuments de l'Égypte.</p> +<p>Sur les quatre faces du dé des chapiteaux du portique +existent, +sculptées avec beaucoup de recherche, les légendes +royales de <i>Ménephtha +Ier</i> ou celles de <i>Rhamsès le Grand</i>. Les noms et les +prénoms de ces +deux Pharaons sont également inscrits sur le fût des +colonnes, mais +accolés ensemble et renfermés dans un tableau +carré.</p> +<p>Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication +naturelle dans la double légende dédicatoire qui +décore l'architrave du +portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi +conçue:</p> +<p>«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le +seigneur de la région +inférieure, le régulateur de l'Égypte, celui qui a +châtié les contrées +étrangères, l'épervier d'or soutien des +armées, le plus grand des +vainqueurs, le roi <i>Soleil gardien de la vérité</i>, +l'approuvé de Phré, le +fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSÈS, a exécuté +des travaux en +l'honneur de son père Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le +palais de +son père, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du +Soleil, +MÉNEPHTHA-BOREÏ. Voici qu'il a fait élever ... +(grande lacune) ... les +propylons du palais ... et qu'il l'a entouré de murailles de +briques, +construites à toujours; c'est ce qu'a exécuté le +fils du Soleil, l'ami +d'Ammon, RHAMSÈS.»</p> +<p>Cette dédicace constate deux faits principaux: le palais de +Kourna fut +fondé et construit par le Pharaon <i>Ménephtha Ier</i>; +et son fils, <i>Rhamsès +le Grand</i>, achevant la décoration de ce bel édifice, +l'environna d'une +enceinte ornée de propylons et semblable à celle qui +renferme chacun des +grands monuments royaux de Thèbes.</p> +<p>Tous les bas-reliefs qui décorent l'intérieur du +portique et l'extérieur +des trois portes par lesquelles on pénètre dans les +appartements du +palais représentent, en effet, <i>Ménephtha Ier</i>, et +plus souvent encore +<i>Rhamsès le Grand</i>, rendant hommage à la triade +thébaine et aux autres +divinités de l'Égypte, ou recevant de la munificence des +dieux les +pouvoirs royaux et des dons précieux, qui devaient embellir et +prolonger +la durée de leur vie mortelle. Mais il faut +particulièrement remarquer +une série de vingt petits tableaux dans lesquels sont +figurés +alternativement les dieux qui président au fleuve du Nil dans +ses divers +États, et les déesses protectrices de la terre +d'Égypte pendant chaque +mois, présentant à <i>Rhamsès le Grand</i> tous +les produits de la terre et +des eaux dans chaque saison de l'année; au-dessus de ces +bas-reliefs +s'étend horizontalement l'inscription suivante:</p> +<p>«Voici ce que disent les dieux et les déesses qui +résident dans la +région d'en bas à leur fils le dominateur des deux +régions, le seigneur +du monde, <i>Soleil gardien de justice, l'approuvé de +Phré</i> (Rhamsès): +Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions +destinées aux offrandes; nous mettons à ta disposition +tous les biens +purs, afin que tu puisses célébrer la panégyrie de +la maison de ton +père, puisque tu es un fils qui aimes ton père comme le +dieu Hôrus qui a +vengé le sien.»</p> +<p>Ces bas-reliefs et leur légende se rapportent +évidemment à l'assemblée +sacrée ou panégyrie solennelle dans laquelle +Rhamsès le Grand fit +l'inauguration du palais de Ménephtha Ier, son père, +aussitôt que, par +ses soins pieux, la décoration intérieure et +extérieure fut entièrement +terminée. Les seules sculptures de l'édifice, <i>postérieures +à Rhamsès le +Grand</i>, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques +placées +sur l'épaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se +lient +point à l'ensemble de la décoration primitive; toutes +appartiennent au +règne de Ménephtha II, fils et successeur immédiat +de Rhamsès le Grand, +à l'exception d'une seule, sculptée au-dessous du +bas-relief des +offrandes et rappelant le nom, le prénom et les titres de <i>Rhamsès +IV ou +Méiamoun</i>, cinquième successeur de <i>Rhamsès +le Grand</i>, avec une date de +l'an VI.</p> +<p>La porte médiale du portique donne entrée dans une +salle d'environ +quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus +considérable du palais. Six colonnes semblables à celles +du portique +soutiennent le plafond, subsistant encore en très-grande partie; +deux +longues inscriptions, toutes deux au nom de <i>Ménephtha Ier</i>, +servent +d'encadrement aux vautours ailés qui décorent ce plafond. +L'inscription +de droite contient la dédicace générale du palais, +faite par son +fondateur à la plus grande des divinités de +l'Égypte:</p> +<p>« ... Le seigneur du monde, <i>soleil stabiliteur de justice</i>, +a +fait ces +constructions en l'honneur de son père, <i>Amon-Ra</i>, le +seigneur des +trônes du monde et qui réside dans la divine demeure du +fils du soleil +<i>Ménephtha-Boreï</i> à Thèbes, sur la rive +gauche; il (le roi) a fait +construire l'<i>habitation des années</i> (c'est-à-dire +le palais) en pierre +de grès blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des +dieux.»</p> +<p>Cette inscription nous fait connaître, en premier lieu, le nom +que les +anciens habitants de Thèbes donnaient à l'édifice +de Kourna. Ils +l'appelaient <i>demeure de Ménephtha</i> ou <i>Menephtheum</i>, +du nom même du +prince qui en jeta les fondements et en éleva toutes les masses; +elle +explique en même temps le double caractère de temple et de +palais que +présente cet édifice, qui, par la disposition même +de son plan, paraît +destiné à l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, +par toutes ses +décorations, la demeure sainte d'une divinité.</p> +<p>La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que +cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le +roi <i>Ménephtha Ier</i>, fut le <i>manôskh</i>, +c'est-à-dire la salle d'honneur, +le lieu où se tenaient les assemblées religieuses ou +politiques et où +siégeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum +répond +ici à ces vastes salles des grands palais de Thèbes, +soutenues par de +nombreuses rangées de colonnes, qu'on a désignées +jusqu'ici sous la +dénomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de <i>manôskh</i> +dans les inscriptions égyptiennes sculptées sur leur +plafond ou sur les +architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de +développer les considérations qui motivaient le nom de <i>manôskh</i> +(c'est-à-dire le <i>lieu de la moisson</i>, et par suite, le <i>lieu +où l'on +mesure les grains</i>), donné par les Égyptiens aux +salles les plus vastes +de leurs édifices publics.</p> +<p>De nombreux tableaux sculptés décorent les longues +parois de droite et +de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, +le +roi <i>Ménephtha Ier</i>, offrant des parfums, des fleurs, ou +bien l'image de +son prénom mystique, à la triade thébaine, et +particulièrement au chef +de cette triade, <i>Amom-Ra</i>, sous sa forme primordiale et sous +celle de +générateur; c'était le dieu protecteur du palais +qui renfermait un +sanctuaire consacré à cette grande divinité. Mais +les petites parois à +droite et à gauche de la porte principale sont couvertes de +bas-reliefs +représentant les membres de la triade thébaine +adorés par un Pharaon +autre que <i>Ménephtha Ier</i>, portant le nom de <i>Rhamsès</i>, +et qu'il ne faut +point confondre avec Rhamsès III, dit le Grand.</p> +<p>Une série de faits incontestables, recueillis dans les +monuments +originaux, m'ont démontré que ce nouveau <i>Rhamsès</i>, +le <i>Rhamsès II</i> du +canon royal, succéda immédiatement à <i>Ménephta +Ier</i>, son père, et fut +remplacé, après un règne fort court, par son +frère Rhamsès III ou +Rhamsès le Grand, qui est le Sésostris de l'histoire.</p> +<p>Le bas-relief inférieur, à gauche de la porte, dans la +salle hypostyle, +rappelle le sacre de Rhamsès II, après la mort de +Ménephtha Ier. Le +jeune roi, présenté par la déesse Mouth et le dieu +Chons, fléchit le +genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprême +lui +accorde les attributions royales et les périodes des grandes +panégyries, +c'est-à-dire un très-long règne, en +présence de <i>Ménephtha Ier</i>, père du +nouveau roi, représenté debout derrière le +trône d'Ammon, et tenant à la +fois les emblèmes de la royauté terrestre qu'il vient de +quitter, et +l'emblème de la vie divine dont il jouit déjà dans +la compagnie des +dieux.</p> +<p>Plus loin, on a figuré l'enfance de Rhamsès II en +représentant le jeune +roi, debout, embrassé par Mouth, la grande mère divine, +qui lui offre le +sein. La légende porte textuellement:</p> +<p>«Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, +seigneur +des +diadèmes, Rhamsès chéri d'Ammon, moi qui suis ta +mère, je me complais +dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.»</p> +<p>Ce tableau fait pendant à une composition analogue, +sculptée sur la +paroi opposée; la déesse <i>Hathôr</i>, la +Vénus égyptienne, nourrissant le +roi <i>Ménephtha Ier</i>, et lui adressant les mêmes +paroles.</p> +<p>La frise entière de la salle hypostyle se compose des noms et +prénoms +répétés de ce Pharaon, environnés des +insignes du pouvoir souverain. On +les retrouve aussi sur les dés et dans les ornements de la base +des +colonnes, mais entremêlés aux cartouches de Rhamsès +II. Les architraves +portent plusieurs inscriptions dédicatoires de la salle +hypostyle; les +unes au nom du fondateur, Ménephtha Ier, d'autres au nom de +Rhamsès II, +qui en acheva la décoration.</p> +<p>Les bas-reliefs sculptés sous le règne de ces deux +princes sont +remarquables par la simplicité du style, la finesse de leur +exécution et +l'élégante proportion des figures; ce qui les fait +distinguer au premier +coup d'oeil des sculptures appartenant à l'époque de +Rhamsès le Grand; +celles-ci, traitées avec bien moins de soin, portent +déjà des marques +évidentes de la décadence de l'art.</p> +<p>On sera frappé de cette différence +très-sensible en comparant les +bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de +la première salle de droite, et en général toute +la partie du palais à +droite de la salle hypostyle, décorée sous Rhamsès +le Grand. Cette étude +n'est pas sans intérêt, et importe beaucoup à +l'histoire de l'art en +général, surtout quand il s'agit d'époques bien +antérieures aux premiers +essais des maîtres immortels qu'a produits le génie +inépuisable des +Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette +importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans +cesse, ne fût-ce que comme sujet de distraction des magnificences +de +notre château de Kourna, petite bicoque de boue à un +étage, mais +dominant majestueusement ces tanières et ces terriers où +se nichent nos +concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une +température +de 32 à 38 degrés; mais on s'habitue à tout, et +nous trouvons qu'on +respire très agréablement à 28 degrés; +d'ailleurs, je ne suis au +château que la nuit.</p> +<p>Nos explorations à Thèbes avancent vers leur terme; le +1er août +prochain, nous passerons sur la rive orientale, où nous +attendent les +immenses constructions de <i>Karnac</i> et de <i>Louqsor</i>; ces +dernières sont +déjà dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour +relever le peu de +bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois, +et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scènes +religieuses, +si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me +mettre +sérieusement en route pour Paris au commencement de septembre, +époque à +laquelle nous dirons adieu à Thèbes, notre vieille +mère. Nous reverrons +Dendérah en descendant, et après une station au Caire +nous nous +retrouverons bientôt à Alexandrie.</p> +<p>Si l'on doit voir un obélisque égyptien à +Paris, comme vous me +l'écrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thèbes se +consolera de cet +enlèvement en gardant l'obélisque de Karnac, le plus beau +de tous et le +plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhésion +(dont +on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois +parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un +sacrilège: tout +ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger +sur un radeau proportionné l'un des deux obélisques de +Louqsor, et je +désigne celui de droite pour de très-bonnes raisons, +quoique le +pyramidion en soit altéré et que le monolithe soit moins +élevé de +quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation +emmèneraient facilement l'embarcation jusqu'à Alexandrie, +et la mer +ferait le reste<a name="retour_texte_note_4"></a><a href="#Note_4">[4]</a>; +voilà ce qui est +possible, et le +seul plan que je puisse proposer, d'après la connaissance +complète des +localités et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux +échantillons des +grands travaux de l'architecture égyptienne, qui étaient +si instructifs +pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il +est +vrai que toute l'histoire nationale y était inscrite, et nos +monuments +modernes ne sont pas destinés à rendre de tels services +à notre +postérité. Ce que j'y ai appris est prodigieux; +Médinet-Habou a fourni +une récolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique +et +d'Asie; il n'y a vraiment qu'à y regarder pour s'enrichir et +pour +remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les +premières pages de l'histoire générale des hommes. +J'espère que je +n'aurai pas travaillé sans utilité pour ce grand sujet de +mes études +dans cette autre terre sainte.</p> +<p>A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr +l'archevêque +de Jérusalem a jugé à propos de nous +décorer très-bénévolement de la +croix de chevalier du Saint-Sépulcre; que nos diplômes +sont arrivés à +Alexandrie, où nous pourrons les retirer moyennant les droits +d'usage, +fixés pour nous à cent louis pour chacun. Il paraît +qu'on ignore sur les +bords du Cédron que les érudits des bords de la Seine ne +sont pas des +Crésus, et que la roue de la Fortune ne tourne guère pour +eux s'il ne +sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc +notre +ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les +infidèles, je +dois renoncer à cet honneur et me contenter d'avoir +été jugé digne de +l'obtenir; ce n'est pas à la pauvre érudition à +supporter les charges du +siècle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au +triomphe +de la sainte Sion.</p> +<p>J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril; +j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-même les +réponses.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT_ET_UNIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT ET UNIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Sur le Nil, près +d'Antinoé, le 11 septembre 1829.</small></p> +<p>Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage +de +recherches est terminé, et que je retourne au plus vite vers +Alexandrie +pour regagner l'Europe et y trouver à la fois contentement de +coeur et +repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je +n'éprouve pas +un grand besoin; depuis Dendérah, que j'ai quitté le 7 au +matin, j'ai en +effet vécu en chanoine; couché toute la journée +dans la jolie cange de +notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai +mené une vie tout à fait contemplative, et mon occupation +la plus +sérieuse a été de regarder, comme on le fait +parfois à Paris, de quel +côté venait le vent et si nos rameurs faisaient leur +devoir en +conscience. Le vent du nord nous a longtemps contrariés, +malgré le +courant du fleuve, enflé outre mesure et au-dessus du maximum de +sa +crue. L'inondation de cette année est magnifique pour ceux qui, +comme +nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre +intérêt +que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de même des pauvres et +malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a +déjà ruiné plusieurs récoltes, et le paysan +sera obligé, pour ne pas +mourir de faim, de manger le blé que le pacha lui avait +laissé pour +l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers +délayés par +le fleuve, auquel ne sauraient résister de mesquines cahuttes +bâties de +limon séché au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, +s'étendent +d'une montagne à l'autre, et là où les terres plus +élevées ne sont point +submergées, nous voyons les misérables fellahs, femmes, +hommes et +enfants, portant en toute hâte de pleines couffes de terre, dans +le +dessein d'opposer à un fleuve immense des digues de trois +à quatre +pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de +provisions qui leur restent. C'est un tableau désolant et qui +navre le +coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement +ne +demandera pas un sou de moins, malgré tant de désastres.</p> +<p>C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que +j'ai +dit adieu aux magnificences de Thèbes, que j'habitais depuis six +mois. +Notre dernier logement a été, à Karnac, le temple +de <i>Oph</i> (Rhéa), à +côté du grand temple du sud, au milieu des avenues de +sphinx, et à la +porte du grand palais des rois.</p> +<p>A notre retour à Thèbes, au mois de mars passé, +nous avions exploité le +palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque +intérêt, en commençant par les immenses tableaux +des deux massifs du +pylône; ce sont donc les seuls édifices de Karnac que nous +avions encore +à étudier. Ce travail a été +exécuté avec ardeur, et mes portefeuilles +renferment, sans exception, la série de tous les bas-reliefs +historiques, un peu conservés, du palais de Karnac, aussi beaux +de style +et d'exécution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont +même réellement +supérieurs. Tous concernent les campagnes de <i>Ménephtha +Ier</i> (Ousireï) +en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de +bas-reliefs qui méritent aussi le titre d'historiques, +puisqu'ils +représentent des Pharaons qui complètent ou enrichissent +plusieurs de +mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties. +Karnac est un amas de palais et de temples; étonnante +réunion d'édifices +de toutes les époques de la monarchie égyptienne, +constructions +merveilleuses devant lesquelles tout esprit de système sur les +arts +devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions +complètement +réalisées.</p> +<p>Parti de Thèbes le 4 septembre au soir, j'étais le 5 +sous le portique de +Dendérah, dont l'architecture est aussi admirable que les +bas-reliefs de +décor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de +décadence qu'ils +offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions +hiéroglyphiques +elles-mêmes sont de mauvais goût. Le scribe qui les a +tracées a voulu +faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives, +il a visé au lazzi et même au calembour. Toutefois, la +masse de +l'édifice est belle, imposante, frappe même les voyageurs +qui, comme +nous, sont de vieux Thébains, et ont l'oeil encore rempli des +belles +conceptions architecturales de l'époque des Pharaons.</p> +<p>Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert +de +particulier; j'espère dans la nuit de demain arriver au Caire; +là, rien +ne peut m'arrêter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons +tout de +suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau prêt +à nous +recevoir, je m'embarque immédiatement pour gagner Toulon.</p> +<p>C'est aussi sur le Nil, entre <i>Dendérah</i> et <i>Haou</i> +(Diospolis parva), +que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, +expédiés de +Thèbes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce +temps-là nous +sommes restés sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant +chaque jour +leur arrivée que le temps s'est écoulé sans que +nous puissions écrire en +France. Du reste, comme nous, vous devez être accoutumés +aux lacunes. +Ces courriers m'ont apporté les lettres du 12 mai et du 12 +juillet; +heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraîches. Nous +venons +d'apprendre l'arrivée du nouveau consul général de +France, M. Mimaut; on +nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle +ressource.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-DEUXIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-DEUXIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Le Caire, le 15 septembre 1829.</small></p> +<p>Nous voici de retour dans la capitale de l'Égypte, où +je ne trouve ni +lettres ni nouvelles d'Europe. Je me hâterai de descendre +à Alexandrie; +je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire à +Ibrahim-Pacha, dont je suis désireux de faire la connaissance. +Je puis, +dans une conversation, laisser dans sa tête le germe de quelques +bonnes +choses, et il est capable de les exécuter.</p> +<p>Je n'ai pas oublié le musée égyptien du Louvre +dans mes explorations; +j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne +seront pas les moins intéressants. En objets de gros volume, +j'ai choisi +sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des +décorations +particulières, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le +plus +beau bas-relief colorié du tombeau royal de Ménephtha Ier +(Ousireï), à +Biban-el-Molouk; c'est une pièce capitale qui vaut à elle +seule une +collection; il m'a donné bien du souci et me fera certainement +un procès +avec les Anglais d'Alexandrie, qui prétendent être les +propriétaires +légitimes du tombeau d'Ousireï, découvert par +Belzoni aux frais de M. +Salt. Malgré cette belle prétention, de deux choses +l'une: ou mon +bas-relief arrivera à Toulon, ou bien il ira au fond de la mer +ou du +Nil, plutôt que de tomber en des mains étrangères. +Mon parti est pris +là-dessus.</p> +<p>J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaïa, le plus beau +des +sarcophages présents, passés et futurs; il est en basalte +vert, et +couvert intérieurement et extérieurement de bas-reliefs, +ou plutôt de +camées travaillés avec une perfection et une finesse +inimaginables. +C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; +c'est +un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est +fine et précieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure +de femme +d'une sculpture admirable. Cette seule pièce m'acquitterait +envers la +maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le +rapport pécuniaire; car ce sarcophage, comparé à +ceux qu'on a payés +vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.</p> +<p>Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets +égyptiens +qu'on ait envoyés en Europe jusqu'à ce jour. Cela devait +de droit venir +à Paris et me suivre comme trophée de mon +expédition; j'espère qu'ils +resteront au Louvre en mémoire de moi <i>à toujours</i>.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-TROISIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-TROISIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 30 septembre 1829.</small></p> +<p>Depuis dix jours nous sommes à Alexandrie; nous avons +reçu de M. Mimaut, +le nouveau consul général de France, l'accueil le plus +gracieux, et je +ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore +depuis que je suis chez lui; j'en suis pénétré de +la plus vive +reconnaissance. Ma santé et celle de mes compagnons est des +meilleures; +il ne manque à notre bonheur que de voir naître et +s'élever de l'horizon +la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu +envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer +est +déserte, pas même un vaisseau marchand! et notre patience +s'use par +secondes.</p> +<p>Je n'ai quitté le Caire qu'après avoir fait une longue +visite à +Ibrahim-Pacha, qui nous a reçus au mieux. Je l'ai beaucoup +entretenu +d'un voyage aux <i>sources du Nil</i>, et j'ai affermi en lui +l'idée qu'il +avait déjà, d'attacher son nom à cette belle +conquête géographique, soit +en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en +préparant lui-même une petite expédition de +voyageurs qu'il ferait +soutenir par quelques hommes d'armes. C'est là une semence +jetée en +bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout +l'intérêt de cette +entreprise et de son succès.</p> +<p>J'ai aussi présenté mes respects au vice-roi +Mohammed-Aly, et lui ai dit +toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a +accordée; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les +Français; +c'est dire qu'il l'a été infiniment pour nous.</p> +<p>Je profite de l'attente à laquelle je suis condamné +pour mettre en ordre +mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espère +que vous +en jugerez de même.</p> +<p>Mes jeunes gens passent leurs loisirs forcés à peindre +des décorations +pour un théâtre que des amateurs français vont +ouvrir incessamment; un +théâtre français à Alexandrie +d'Égypte dit bien haut que la civilisation +marche; nous serons donc forcés de nous divertir en attendant +l'embarquement.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>15 octobre 1829.</small><br> +</p> +<p>Nous sommes aujourd'hui tout aussi avancés qu'au 15 +septembre, +c'est-à-dire toujours cloués à Alexandrie; ce qui +augmente mes regrets +d'avoir quitté sitôt Thèbes et la +Haute-Égypte, et cela pour venir le +plus tôt possible perdre notre temps sur les tristes rives de la +Méditerranée. Nous savons seulement que la corvette <i>l'Astrolabe</i> +a fait +annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est +commandée par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. +Cela +n'empêchera pas que nous soyons encore à Alexandrie au 15 +novembre +prochain, <i>l'Astrolabe</i> devant préalablement conduire en +Syrie M. +Malivoir, consul de France à Alep. Les Toscans ont perdu +patience, et se +sont embarqués sur un navire marchand. Le voisinage de <i>l'Astrolabe</i> +m'a +détourné de la même résolution, et +d'ailleurs je ne voudrais pas me +séparer de mon bagage archéologique.... Me voilà +toujours avec la terre +de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez +tôt pour mon coeur.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-QUATRIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-QUATRIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 10 novembre 1829.</small></p> +<p>Le mauvais temps ayant contrarié les projets de l'<i>Astrolabe</i>, +a aussi +ajourné les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce +mois; +mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme, +très-instruit et de la plus agréable +société; c'est quelque chose +partout, bien plus encore sur mer.</p> +<p>Le beau sarcophage a été mis à bord hier, et +fort heureusement; nous +continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans +quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut +qu'un +ordre ministériel nous y précède pour la libre +admission: 1° des caisses +contenant les monuments que je destine au Musée; 2° pour les +divers +objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de +simple curiosité, tels que manteaux de laine dits <i>burnous</i>, +chaussures +pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brodés en or, +armes, +ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures +d'Égypte et de Nubie, que nous avons recueillis à nos +dépens. Je ne +pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour +nous.</p> +<p>Les décorations du théâtre français +d'Alexandrie sont terminées, et déjà +éprouvées; l'ouverture du théâtre a eu lieu +le jour de la fête du roi, à +la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fête +nouvelle +avait réunis.<br> +<br> +</p> +<h2 style="text-align: right; font-weight: normal;"><small>28 novembre +1829.</small></h2> +<p>Enfin il m'est permis de dire adieu à ma terre sainte, +à ce pays de +merveilles historiques; je quitterai l'Égypte comblé des +faveurs de ses +anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 +décembre. Mon +fidèle aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. +Lhôte, +Lehoux et Bertin resteront ici après nous, pour avancer un grand +travail +qu'ils ont commencé, <i>le Panorama du Caire</i>, pour lequel +ils ont fait +sur les lieux toutes les études nécessaires; ils veulent +le terminer +ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. +Pour +moi, je pars bien résolu contre les bourrasques et coups de vent +qui ne +nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est +à +ce prix: je l'accepte.</p> +<p>Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et +excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le général +Guilleminot, +qui monte le brick <i>l'Éclipse</i>, et dont l'arrivée +précédera la mienne +d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre +<i>Astrolabe</i>, corvette à l'épreuve de la bombe et des +fureurs de l'Océan, +qu'elle a bravées plusieurs fois dans ses voyages autour du +monde. Je ne +serai donc à Toulon que du 20 au 25 décembre, et sur pays +chrétien que +vers le milieu de janvier, à cause de la quarantaine de trois +à quatre +semaines que je ferai à Toulon, si je ne la fais pas à +Malte dans +l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois +fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre +premiers actes; l'idée <i>France</i> en constitue +l'unité requise par la +vénérable antiquité.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-CINQUIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-CINQUIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Toulon, le 25 décembre 1829.</small></p> +<p>«<i>Soyez sans inquiétude, tout ira bien</i>;» +c'est en ces +termes que je dis +adieu à mes amis au moment de mon départ de Paris; j'ai +tenu parole, et +me voici en rade de Toulon, subissant avec résignation le triste +devoir +de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les +vôtres sont remplis. C'est le 23 décembre, dans la rade +d'Hyères, que +l'ancre de l'<i>Astrolabe</i> mordit enfin sur la terre de France; +c'est le +jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre +pour vos étrennes; il ne manque donc à ma satisfaction +que d'avoir en +main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espère pour +tout +cela dans les bontés habituelles de M. le préfet maritime.</p> +<p>Je ferai ma quarantaine à bord de l'<i>Astrolabe</i>, +toutefois en prenant +une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu +d'exercice. J'y reverrai mon <i>Journal de voyage</i> et j'y ajouterai +ce +qui y manque sur mon dernier séjour au Caire et à +Alexandrie. La +reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les +témoignages d'intérêt que j'ai reçus +d'Ibrahim-Pacha, et les marques non +interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le +jour de la fête du roi, a ajouté à toutes ses +bontés le présent d'un +magnifique sabre.</p> +<p>C'est une tête qui travaille avec activité sur le +passé et <i>sur +l'avenir</i>: Son Altesse m'a demandé un abrégé de +l'histoire de l'Égypte, +et j'ai rédigé un petit mémoire, selon ses vues, +qui paraît l'avoir +vivement intéressé; je lui ai remis aussi une note +détaillée qui a pour +objet la conservation des monuments principaux de l'Égypte et de +la +Nubie. J'espère que ces deux mémoires porteront leur +fruit.</p> +<p>Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux +soins +et à l'affection de M. Mimaut, notre consul +général; c'est un homme +parfait, qui m'est allé au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai +recommandé de nouveau à ses bontés MM. +Lhôte, Lehoux et Bertin, qui +restent après moi à Alexandrie pour terminer leur +panorama du Caire et +faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont +désiré.</p> +<p>Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de +Ménephtha, +toutes mes caisses contenant les stèles, momies et autres objets +destinés au Musée, sont chargés sur l'<i>Astrolabe</i>; +j'espère que la +douane épargnera ces propriétés nationales, et que +je ne serai pas +obligé de déballer vingt ou trente caisses qui nous ont +déjà coûté tant +de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'éviter le +transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit +chargé de +conduire le chargement de l'<i>Astrolabe</i> dans le port du Havre +aussitôt +que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense, +pour être en avril au Havre, d'où un chaland emporterait +le tout par la +Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il +suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait +pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces +richesses +monumentales, qui serviront à compléter les salles basses +du Musée.</p> +<p>Après ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours +à Toulon, j'en +passerai quatre à Marseille, d'où je me rendrai à +Aix, pour étudier les +papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite séance +égyptienne, et j'espère +en reprendre l'habitude journalière à Paris; c'est un +sort, et je m'y +résigne sans peine.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-SIXIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-SIXIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Au lazaret de Toulon, le 26 +décembre 1829.</small></p> +<p><i>À M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant +général de la maison du roi.</i></p> +<p>MONSIEUR LE BARON,</p> +<p>Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de +renouveler +l'expression de toute ma gratitude à la main protectrice qui, +secondant +les hautes vues du roi pour l'avancement des études historiques, +m'a +généreusement fourni les moyens d'accomplir la +série des recherches que +la science montrait encore à faire dans l'Égypte +entière et sur le sol +de la Nubie. Je me suis efforcé, par mon complet +dévouement à +l'importante entreprise que vous m'avez mis à même +d'exécuter, de ne +point rester au-dessous d'une si noble tâche et de justifier de +mon +mieux les espérances que les savants de l'Europe ont bien voulu +attacher +à mon voyage.</p> +<p>L'Égypte a été parcourue pas à pas, et +j'ai séjourné partout où le temps +avait laissé subsister quelques restes de la splendeur antique; +chaque +monument est devenu l'objet d'une étude spéciale; j'ai +fait dessiner +tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient +fournir des lumières sur l'état primitif d'une nation +dont le vieux nom +se mêle aux plus anciennes traditions écrites.</p> +<p>Les matériaux que j'ai recueillis ont surpassé mon +attente. Mes +portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de +dire que l'histoire de l'Égypte, celle de son culte et des arts +qu'elle +a cultivés ne sera bien connue et justement +appréciée qu'après la +publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.</p> +<p>Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les économies +qu'il m'a +été possible de réaliser à des fouilles +exécutées à Memphis, à Thèbes, +etc., pour enrichir le musée Charles X de nouveaux monuments; +j'ai été +assez heureux pour réunir une foule d'objets qui +compléteront diverses +séries du musée égyptien du Louvre; et j'ai enfin +réussi, après bien des +doutes, à faire l'acquisition du plus beau et du plus +précieux +<i>sarcophage</i> qui soit encore sorti des catacombes +égyptiennes. Aucun +musée de l'Europe ne possède un si bel objet d'art +égyptien. J'ai réuni +aussi une collection d'objets choisis d'un très-grand +intérêt, parmi +lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis, +entièrement incrustée en or, et représentant une +reine égyptienne de la +dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.</p> +<p>Je me hâterai, autant que l'obligation de la quarantaine et +l'état de ma +santé pourront me le permettre, de me rendre à Paris le +plus tôt +possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le +baron, tous les résultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux +si vous +vouliez bien voir en eux une marque de mon zèle pour le service +du roi, +et en même temps une preuve de la vive reconnaissance et du +respectueux +dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur +le baron, +votre, etc.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-SEPTIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-SEPTIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Toulon, le 26 décembre 1829.</small></p> +<p><i>À M. le vicomte SOSTHÈNES DE LAROCHEFOUCAUD, +directeur du département +des Beaux-Arts de la maison du roi.</i></p> +<p>MONSIEUR LE VICOMTE,</p> +<p>J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivée en France, +sur le +bâtiment du roi l'<i>Astrolabe</i>, entré hier au soir en +rade après une +traversée de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en +même temps à +votre connaissance les heureux résultats de mon voyage.</p> +<p>Sous le rapport des recherches scientifiques qui en étaient +l'objet +principal, mes espérances ont été pour ainsi dire +surpassées; la +richesse de mes portefeuilles ne laisse rien à désirer, +et les dessins +qu'ils renferment, éclaircissant une foule de points +historiques, +donnent en même temps des lumières du plus piquant +intérêt sur les +formes de la civilisation égyptienne jusque dans ses plus petits +détails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour +l'histoire +générale des beaux-arts, et en particulier pour celle de +leur +transmission de l'Égypte à la Grèce.</p> +<p>C'était un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la +division +égyptienne du musée royal de divers genres de monuments +qui lui +manquent, et de ceux qui peuvent compléter les belles +séries qu'il +renferme déjà. Je n'ai rien épargné pour +atteindre ce but; tout ce que +j'ai pu économiser sur les fonds que la maison du roi et divers +ministères avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a +été employé +à des fouilles et à des acquisitions de monuments +égyptiens de toute +espèce, destinés au musée Charles X. J'ai fait +scier à grand' peine et +tirer du fond d'une des catacombes royales de Thèbes un +très-grand +bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce +superbe morceau, provenant du tombeau du père de +Sésostris, pourra seul +donner une juste idée de la somptuosité et de la +magnificence des +sépultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du +premier ordre: +c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une +admirable finesse d'exécution, et du plus haut +intérêt mythologique; +cette pièce, la plus belle de ce genre qu'on ait +découverte jusqu'ici, +appartenait à Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le +vice-roi +d'Égypte.</p> +<p>Tous les objets destinés au musée ont +été embarqués à bord de +l'<i>Astrolabe</i> et sont arrivés avec moi à Toulon; il +ne s'agit plus que +de leur transport au musée royal; et comme il importe +extrêmement à la +conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures +antiques, d'éviter le plus possible toute espèce de +déplacement, il +serait très-désirable que la corvette l'<i>Astrolabe</i>, +sur laquelle sont +embarqués ces objets précieux, fût chargée +de les transporter de Toulon +au Havre aussitôt que la mer sera tenable. En obtenant cette +décision du +ministre de la marine, vous assureriez à la fois, Monsieur le +vicomte, +la conservation de ces monuments et leur arrivée à Paris +vers le 1er +avril, époque où il est indispensable de les recevoir +pour achever enfin +l'arrangement des salles basses du musée égyptien.</p> +<p>D'un autre côté, j'expédierai à Paris, +par le roulage, huit à dix +caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent +supporter sans inconvénient le transport par terre. Les autres +arriveraient par mer avec les grands objets.</p> +<p>Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hâter la +décision +de M. le ministre de la marine relativement à l'envoi de la +corvette +l'<i>Astrolabe</i> au Havre, où elle déposerait les +antiquités appartenant au +musée royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, +prendre pour +leur sûreté toutes les mesures convenables.</p> +<p>Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute +ma +gratitude pour votre active bienveillance, à laquelle je dois +attribuer +en grande partie le succès de mon voyage; veuillez agréer +en même temps +l'hommage du respectueux et entier dévouement avec lequel j'ai +l'honneur +d'être, Monsieur le vicomte, votre, etc.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-HUITIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-HUITIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>En rade de Toulon, le 14 janvier +1830.</small></p> +<p>C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma liberté, +perdre mon titre +de pestiféré, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues +d'une ville +française. Le conseil de santé en a jugé +autrement; considérant que +l'<i>Astrolabe</i>, avant de nous prendre à Alexandrie, +était allée mettre M. +de Malivoir, consul d'Alep, à Latakié, sur la côte +de Syrie, où un canot +l'avait déposé, l'<i>Astrolabe</i> ayant ensuite mis +à la voile pour +retourner en Égypte, ledit conseil a augmenté notre +quarantaine de dix +jours de plus, en nous considérant comme <i>provenance brute</i>. +Cette +décision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs +l'ont +jugé ainsi selon leur bon plaisir. L'Égypte, depuis cinq +ans, n'a pas vu +de peste; l'état sanitaire de Latakié était +parfait; le canot seul +avait touché terre; quarante jours et plus s'étaient +écoulés, à notre +entrée en rade de Toulon, depuis le départ de l'<i>Astrolabe</i> +de devant +Latakié; aucune maladie ne s'était montrée +à bord; vingt autres jours de +quarantaine à Toulon, expirés hier 13, ajoutés aux +quarante précédents, +donnent deux mois d'épreuve à la santé de +l'équipage; et quand même, on +en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour +rire +dans un tel acte, c'est que le brick l'<i>Éclipse</i>, avec les +officiers et +les passagers duquel nous avons vécu tous les jours bras dessus +bras +dessous à Alexandrie, est arrivé trois jours avant nous +à Toulon, et n'a +été soumis qu'à vingt jours de quarantaine. Si +nous avions la peste, les +personnes de l'<i>Éclipse</i> doivent l'avoir prise de nous; +s'ils sont +déclarés sains, c'est que nous le sommes +nous-mêmes. Tout cela ne m'a +pas semblé très-rationnel, surtout quand il en +résulte un supplément de +quarantaine.</p> +<p>Je vais écrire à M. le duc de Blacas, puisqu'il est de +retour à Paris. +J'espère qu'il aura reçu les deux lettres que je me suis +fait un devoir +de lui adresser, la première de Thèbes, en remontant le +Nil, et la +seconde après avoir quitté la seconde cataracte; je donne +dans celle-ci +une idée générale de mes conquêtes +historiques en Nubie, et c'est à M. +le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.</p> +<p>Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, +auquel je +viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a +demandés +au sujet du transport de l'obélisque de Louqsor. Dieu veuille +que cette +belle entreprise s'achève! cela serait glorieux pour tous et +pour tout.</p> +<p>Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformité. Ma +santé et celle +de Salvador sont excellentes, malgré les vents, la pluie et la +neige, et +l'impossibilité d'avoir du feu à bord; mais je passe une +partie de la +journée dans une mauvaise chambre du lazaret, où je puis +faire du feu. +Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degrés +d'Ibsamboul! Vous n'êtes pas mieux traités à Paris, +et j'en grelotte +d'avance; mais enfin ce sera à Paris.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-NEUVIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-NEUVIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Aix, le 29 janvier 1830.</small></p> +<p>Me voici établi chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du +feu pour +me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau +climat de Provence. Je m'effraye de l'idée seule de monter +subitement +vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. +Jusqu'ici, +la goutte a bien voulu m'épargner sa visite habituelle du +premier jour +de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle +arrivera à la première humidité qui me saisira.</p> +<p>Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai +passé +que deux jours à Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que +j'étais +en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son séjour +jusqu'à ma sortie +définitive. Nous sommes partis tous deux au même instant, +le 26, lui +pour l'orient, à Nice, et moi pour l'occident, à +Marseille, où +j'arrivai le même jour d'assez bonne heure; j'y séjournai +le 27 et la +nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a à voir, +c'est-à-dire peu de chose +en antiquités égyptiennes. Au moment de partir, j'ai +reçu la lettre de +notre ami Dubois, et j'ai traité pour la stèle +égyptienne de M. Mayer, +qui s'est décidé à la céder; il va +l'adresser directement au musée +royal.</p> +<p>J'ai certainement grande envie de me voir à Paris; mais les +froids +rigoureux que vous éprouvez sous ce bienheureux ciel +m'épouvantent +profondément; aussi suis-je décidé à +diriger ma route de manière à ne +quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de +ménager les +transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par +l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la +besogne à Aix pour sept à huit jours au moins, sur les +papyrus de M. +Sallier; je veux les couler à fond, afin de n'être pas +obligé d'y +revenir. De là je compte aller à Avignon voir le +musée Calvet. Je +tournerai sur Nîmes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite +Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de là +sur +Montauban, et à Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra +en deux +ou trois jours à Paris.... A Paris donc.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TRENTIEME_LETTRE"></a> +<h2>TRENTIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Toulouse, le 18 février +1830.</small></p> +<p>Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir +Salvador presque à notre arrivée; il emporte mes gros +bagages, contenant +les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces +précieux documents me serviront d'avant-garde et me +précéderont de +quelques jours à Paris.</p> +<p>Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais +pensé. Il a +fallu prolonger mon séjour, parce que mon excellent hôte +m'a témoigné +l'envie de rester seul possesseur de son livre et le désir que +je n'en +prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'étudier +à fond. +Je ne l'ai quitté qu'après avoir mis en portefeuille des +notes complètes +sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu +qu'il contient le récit dramatique de la guerre de +Sésostris contre les +Scythes (Schéta), alliés avec la plupart des peuples de +l'Asie +occidentale. Mais il est extrêmement piquant d'avoir reconnu +aussi que +ce même texte est gravé en grands hiéroglyphes sur +la paroi extérieure +<i>sud</i> du palais de Karnac à Thèbes; ce texte +historique est fort +endommagé et presque perdu à Karnac, devais-je m'attendre +à le retrouver +à Aix dans toute son intégrité? Le rapprochement +de ce double texte me +le donnera tout entier.</p> +<p>Continuant à chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi +au travers +des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu à +Nîmes, où j'ai +admiré l'amphithéâtre, et surtout la Maison +carrée, qui, dans son état +actuel, est certainement le mieux conservé de tous les monuments +romains +existants en Europe.</p> +<p>A Montpellier j'ai retrouvé l'excellent M. Fabre, que j'avais +connu en +Italie; il m'a fait visiter en détail le beau musée de +tableaux et la +riche bibliothèque dont il a fait don à sa ville natale. +C'est une chose +merveilleuse qu'une telle réunion.</p> +<p>Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel +démon +d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette année? J'en souffre +beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans +l'atmosphère brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y +rentre, +et ce sera bientôt.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TRENTE_ET_UNIEME_LETTRE"></a> +<h2>TRENTE ET UNIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Bordeaux, le 2 mars 1830.</small></p> +<p>Je me trouve enfin, en très-bonne santé, dans la belle +ville de +Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon +éducation et +finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte +dans le courrier, à dix heures du soir, pour arriver enfin +à Paris +vendredi, à la pointe du jour.</p> +<p>Nous nous trouverons donc là où nous nous sommes +quittés, il y aura +alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les +résultats +que j'ai conquis sur le désert; on m'en saura un jour, +peut-être, +quelque gré....</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="APPENDICE"></a> +<h2>APPENDICE</h2> +<br> +<p>N° 1</p> +<p>NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'ÉGYPTE, +RÉDIGÉE A ALEXANDRIE POUR LE +VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.</p> +<br> +<p>Les premières tribus qui peuplèrent l'ÉGYPTE, +c'est-à-dire la vallée du +Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'<i>Abyssinie</i> +ou +du <i>Sennaar</i>. Mais il est impossible de fixer l'époque de +cette première +migration, excessivement antique.</p> +<p>Les anciens Égyptiens appartenaient à une race +d'hommes tout à fait +semblables aux <i>Kennous</i> ou <i>Barabras</i>, habitants actuels +de la Nubie. +On ne retrouve dans les <i>Coptes</i> d'Égypte aucun des traits +caractéristiques de l'ancienne population égyptienne. Les +Coptes sont +le résultat du mélange confus de toutes les nations qui, +successivement, +ont dominé sur l'Égypte. On a tort de vouloir retrouver +chez eux les +traits principaux de la vieille race.</p> +<p>Les premiers Égyptiens arrivèrent en Égypte +dans l'état de nomades, et +n'avaient point de demeures plus fixes que les Bédouins +d'aujourd'hui; +ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de +civilisation.</p> +<p>C'est par le travail des siècles et des circonstances que les +Égyptiens, +d'abord errants, s'occupèrent enfin d'agriculture, et +s'établirent d'une +manière fixe et permanente; alors naquirent les premières +villes, qui ne +furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le +développement successif de la civilisation, devinrent des +cités grandes +et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Égypte furent +Thèbes +(<i>Louqsor</i> et <i>Karnac</i>), <i>Esné</i>, <i>Edfou</i> +et les autres villes du <i>Saïd</i>, +au-dessus de <i>Dendérah</i>; l'Égypte moyenne se peupla +ensuite, et la +Basse-Égypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce +n'est +qu'au moyen de grands travaux exécutés par les hommes, +que la +Basse-Égypte est devenue habitable.</p> +<p>Les Égyptiens, dans les commencements de leur civilisation, +furent +gouvernés par LES PRÊTRES. Les prêtres +administraient chaque canton de +l'Égypte sous la direction du GRAND-PRÊTRE, lequel donnait +ses ordres, +disait-il, au nom de Dieu même. Cette forme de gouvernement se +nommait +<i>théocratie</i>; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, +à celle qui +régissait les Arabes sous les premiers kalifes.</p> +<p>Ce premier gouvernement égyptien, qui devenait facilement +injuste, +oppresseur, s'opposa bien longtemps à l'avancement de la +civilisation. +Il avait divisé la nation en trois parties distinctes: 1° +LES PRÊTRES; +2° LES MILITAIRES; 3° LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et +le fruit +de toutes ses peines était dévoré par les +prêtres, qui tenaient les +<i>militaires</i> à leur solde et les employaient à +contenir le reste de la +population.</p> +<p>Mais il arriva une époque où les soldats se +lassèrent d'obéir +aveuglément aux prêtres. Une révolution +éclata, et ce changement, +heureux pour l'Égypte, fut opéré par un militaire +nommé <i>Méneï</i>, qui +devint le chef de la nation, établit le gouvernement royal et +transmit +le pouvoir à ses descendants en ligne directe.</p> +<p>Les anciennes histoires d'Égypte font remonter +l'époque de cette +révolution à six mille ans environ avant l'islamisme.</p> +<p>Dès ce moment, le pays fut gouverné par des ROIS, et +le gouvernement +devint plus doux et plus éclairé, car le pouvoir royal +trouva un certain +contre-poids dans l'influence que conservait nécessairement la +classe +des prêtres, réduite alors à son véritable +rôle, celui d'instruire et +d'enseigner en même temps les lois de la morale et les principes +des +arts. THÈBES resta la capitale de l'État; mais le roi +Méneï et son fils +et successeur ATHOTHI jetèrent les fondements de MEMPHIS, dont +ils +firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista à +peu de +distance du Nil, et on a trouvé ses ruines dans les villages de <i>Menf</i>, +<i>Mokhnan</i>, et surtout de <i>Mit-Rhahinéh</i>. Les anciens +historiens arabes +nommèrent <i>Memphis</i>, <i>Mars-el-Qadiméh</i>, pour +la distinguer de +<i>Mars-el-Atiqéh</i> (<i>Fosthath</i> ou le vieux Caire) et de <i>Mars-el-Qahérah</i> +(le Caire), la capitale actuelle.</p> +<p>Une très-longue suite de rois succéda à <i>Méneï</i>; +diverses familles +occupèrent le trône, et la civilisation se +développa de siècle en +siècle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bâties les +pyramides de +<i>Dahschour</i> et de <i>Sakkarah</i>, les plus anciens monuments +dans le monde +connu. Les pyramides de Ghizéh sont les tombeaux des trois +première rois +de la Ve dynastie, nommés <i>Souphi Ier</i>, <i>Sensaouphi</i> +et <i>Mankhéri</i>. +Autour d'elles s'élèvent de petites pyramides et des +tombeaux, +construits en grandes pierres, qui ont servi de sépultures aux +princes +de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles +régnantes qui se succédèrent les unes aux autres, +les sciences et les +arts naquirent et se développèrent graduellement. +L'Égypte était déjà +puissante et forte; elle exécuta même plusieurs grandes +entreprises +militaires au dehors, notamment sous des rois nommés <i>Sésokhris</i>, +<i>Aménémé</i> et <i>Aménémôf</i>; +mais les monuments de ces rois n'existent plus, +et l'histoire n'a conservé aucun détail sur leurs grandes +actions, parce +qu'après le règne de ces princes un grand bouleversement +changea la face +de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Égypte, +s'en +emparèrent et la ravagèrent en détruisant tout sur +leur passage; Thèbes +fut ruinée de fond en comble.</p> +<p>Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant +l'islamisme. Une partie de +ces Barbares s'établit en Égypte et tyrannisa le pays +pendant plusieurs +siècles. La civilisation première égyptienne fut +ainsi arrêtée et +détruite par ces étrangers, qui ruinèrent +l'État par leurs exactions et +leurs rapines, en faisant disparaître par la misère une +partie de la +population locale. Ces Barbares ayant élu un d'entre eux pour +chef, il +prit aussi le titre de <i>Pharaon</i>, qui était le nom par +lequel on +désignait dans ce temps-là tous les rois d'Égypte.</p> +<p>C'est sous le quatrième de ces chefs étrangers que <i>Ioussouf, +fils de +Iakoub</i>, devint premier ministre et attira en Égypte la +famille de son +père, qui forma ainsi la souche de la nation juive.</p> +<p>Avec le temps, diverses parties de l'Égypte supérieure +s'affranchirent +du joug des étrangers, et à la tête de cette +résistance parurent des +princes descendants des rois égyptiens que les Barbares avaient +détrônés. L'un de ces princes, nommé <i>Amosis</i>, +rassembla enfin assez de +forces pour attaquer les étrangers jusque dans la +Basse-Égypte, où ils +étaient le plus solidement établis, au moyen des places +de guerre, parmi +lesquelles on comptait en première ligne <i>Aouara</i>, immense +campement +fortifié qui exista dans l'emplacement actuel d'<i>Abou-Kecheid</i>; +du côté +de <i>Salakiéh</i>.</p> +<p>Les exploits militaires d'<i>Amosis</i> délivrèrent +l'Égypte de la tyrannie +des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur +capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place +d'armes d'<i>Aouara</i>, dont le siège fut commencé. +Amosis étant mort sur +ces entrefaites, son fils <i>Aménôf</i> continua le +blocus et força les +étrangers à une capitulation en vertu de laquelle ils +évacuèrent +l'Égypte pour se jeter sur la Syrie, où +s'établirent quelques-unes de +leurs tribus.</p> +<p><i>Aménôf</i>, le premier de ce nom, réunit +ainsi toute l'Égypte sous sa +domination et releva le trône des Pharaons, c'est-à-dire +des rois de +race égyptienne. C'était le chef de la XVIIIe dynastie. +Son règne entier +et celui de ses trois premiers successeurs, <i>Thouthmosis Ier</i>, +<i>Thouthmosis II</i> et <i>Méris-Thouthmosis III</i>, furent +consacrés à +reconstituer en Égypte un gouvernement régulier et +à relever la nation +écrasée par les longues années de la servitude +étrangère.</p> +<p>Les Barbares avaient tout détruit, tout était par +conséquent à +reconstruire. Ces grands rois n'épargnèrent rien pour +relever l'Égypte +de son abaissement; l'ordre fut rétabli dans tout le royaume; +les canaux +furent recreusés; l'agriculture et les arts, encouragés +et protégés, +ramenèrent l'abondance et le bien-être parmi les sujets, +ce qui accrut +et perpétua les richesses du gouvernement. Bientôt les +villes furent +reconstruites; les édifices consacrés à la +religion se relevèrent de +toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les +bords du Nil appartiennent à cette intéressante +époque de la +restauration de l'Égypte par la sagesse de ses rois. De ce +nombre sont +les monuments de <i>Semné</i> et d'<i>Amada</i>, en Nubie, et +plusieurs de ceux de +<i>Karnac</i> et de <i>Médinet-Habou</i>, qui sont de beaux +ouvrages de +Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi <i>Méris</i>.</p> +<p>Ce roi, qui a fait exécuter les deux obélisques +d'Alexandrie, est celui +de tous les Pharaons qui opéra les plus grandes choses. C'est +à lui que +l'Égypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les +immenses +travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'écluses, ce +lac +devint un réservoir qui servait à entretenir, pour tout +le pays +inférieur, un équilibre perpétuel entre les +inondations du Nil +insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois +le nom de <i>lac Méris</i>, aujourd'hui <i>Birket-Karoun</i>.</p> +<p>Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir +conservé, dans toute sa plénitude, le pouvoir royal +qu'ils avaient +arraché aux chefs des Barbares; mais ils n'en usèrent +qu'à l'avantage du +pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la +société +corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Égypte au premier +rang +politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.</p> +<p>Quelques peuples de l'Asie avaient déjà atteint +à cette époque un +certain degré de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer +le +repos de l'Égypte. <i>Méris</i> et ses successeurs +prirent souvent les armes +et portèrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour +établir la +domination égyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces +États et +assurer ainsi la tranquillité de la nation égyptienne.</p> +<p>Parmi ces conquérants, on doit compter <i>Aménôf +II</i>, fils de Méris, qui +rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; <i>Thouthmosis +IV</i>, qui envahit l'<i>Abyssinie</i> et le <i>Sennaar</i>; enfin <i>Aménôf +III</i>, qui +acheva la conquête de l'Abyssinie et fit de grandes +expéditions en Asie. +Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit bâtir +le +palais de <i>Sohleb</i>, en Haute-Nubie, le magnifique palais de <i>Louqsor</i>, +et toute la partie sud du grand palais de Karnac à +Thèbes. Les deux +grands colosses de Kourna sont des statues qui représentent cet +illustre +prince.</p> +<p>Son fils <i>Hôrus</i> châtia une révolte +d'Abyssins et continua les travaux +de son père; mais deux de ses enfants, qui lui +succédèrent, n'eurent ni +la fermeté ni le courage de leurs ancêtres; ils +laissèrent se perdre en +peu d'années l'influence que l'Égypte exerçait sur +les contrées +voisines. Mais le roi <i>Ménephtha Ier</i> releva la gloire du +pays et porta +ses armes victorieuses en Syrie, à Babylone, et jusque dans le +nord de +la Perse.</p> +<p>A sa mort, les peuples soumis s'étaient encore +révoltés: <i>Rhamsès le +Grand</i>, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela +toutes +les conquêtes de son père, et les étendit jusque +dans les Indes; il +épuisa les pays vaincus et enrichit l'Égypte des immenses +dépouilles de +l'Asie et de l'Afrique.</p> +<p>Cet illustre conquérant, connu aussi dans l'histoire sous le +nom de +<i>Sésostris</i>, fut en même temps le plus brave des +guerriers et le +meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevées +aux +nations soumises et les tributs qu'il en recevait à +l'exécution +d'immenses travaux d'utilité publique; il fonda des villes +nouvelles, +tâcha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une +foule +d'autres de forts terrassements pour les mettre à couvert de +l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est à +lui +qu'on attribue la première idée du canal de jonction du +Nil à la mer +Rouge; il couvrit enfin l'Égypte de constructions magnifiques, +dont un +très-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'<i>Ibsamboul, +Derri, Guirché-Hanan</i> et <i>Ouadi-Essebouâ</i>, en +Nubie; et en Égypte, ceux +de <i>Kourna</i>, d'<i>El-Médinéh</i>, près de +Kourna, une portion du palais de +<i>Louqsor</i>, et enfin la grande salle à colonnes du palais de +Karnac, +commencé par son père. Ce dernier monument est la plus +magnifique +construction qu'ait jamais élevée la main des hommes.</p> +<p>Non content d'orner l'Égypte d'édifices aussi +somptueux, il voulut +assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la +plus importante fut celle qui rendit à toutes les classes de ses +sujets +le droit de propriété dans toute sa plénitude. Il +se démit ainsi du +pouvoir absolu que ses ancêtres avaient conservé +après l'expulsion des +Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours +vénéré tant +qu'il exista un homme de race égyptienne connaissant l'ancienne +histoire +de son pays. C'est sous le règne de Rhamsès le Grand, ou <i>Sésostris</i>, +que l'Égypte arriva au plus haut point de puissance politique et +de +splendeur intérieure.</p> +<p>Le Pharaon comptait alors au nombre des contrées qui lui +étaient +soumises ou tributaires: 1° l'Égypte, 2° la Nubie +entière, 3° +l'Abyssinie, 4° le Sennaar, 5° une foule de contrées du +midi de +l'Afrique, 6° toutes les peuplades errantes dans les déserts +de l'orient +et de l'occident du Nil, 7° la Syrie, 8° l'<i>Arabie</i>, dans +laquelle les +plus anciens rois avaient des établissements, un, entre autres, +près de +la vallée de Pharaon, et aux lieux nommés aujourd'hui +Djébel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, où +paraissent avoir +existé des fonderies de cuivre;</p> +<p>9° Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);</p> +<p>10° Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;</p> +<p>11° L'<i>île de Chypre</i> et plusieurs îles de +l'Archipel;</p> +<p>12° Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle +aujourd'hui +la Perse.</p> +<p>Alors existaient des communications suivies et +régulières entre l'empire +égyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande +activité entre +ces deux puissances, et les découvertes qu'on fait journellement +dans +les tombeaux de Thèbes, de toiles de fabrique indienne, de +meubles en +bois de l'Inde et de pierres dures taillées, venant certainement +de +l'Inde, ne laissent aucune espèce de doute sur le commerce que +l'ancienne Égypte entretenait avec l'Inde à une +époque où tous les +peuples européens et une grande partie des Asiatiques +étaient encore +tout à fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer +le +nombre et la magnificence des anciens monuments de l'Égypte, +sans +trouver dans l'antique prospérité commerciale de ce pays +la principale +source des énormes richesses dépensées pour les +produire. Ainsi, il est +bien démontré que Memphis et Thèbes furent le +premier centre du commerce +avant que <i>Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour</i> (Palmyre) +et +<i>Bagdhad</i>, villes toutes du voisinage de l'Égypte, +héritassent +successivement de ce bel et important privilège.</p> +<p>Quant à l'état intérieur de l'ÉGYPTE +à cette grande époque, tout prouve +que la police, les arts et les sciences y étaient portés +à un très-haut +degré d'avancement.</p> +<p>Le pays était partagé en trente-six provinces ou +gouvernements +administrés par divers degrés de fonctionnaires, +d'après un code complet +de lois écrites.</p> +<p>La population s'élevait en totalité à cinq +millions au moins et à sept +millions au plus. Une partie de cette population, spécialement +vouée à +l'étude des sciences et aux progrès des arts, +était chargée en outre des +cérémonies du culte, de l'administration de la justice, +de +l'établissement et de la levée des impôts +invariablement fixés d'après +la nature et l'étendue de chaque portion de +propriété mesurée d'avance, +et de toutes les branches de l'administration civile. C'était la +partie +instruite et savante de la nation; on la nommait la <i>caste +sacerdotale</i>. +Les principales fonctions de cette caste étaient exercées +ou dirigées +par des membres de la famille royale.</p> +<p>Une autre partie de la nation égyptienne était +spécialement destinée à +veiller au repos intérieur et à la défense +extérieure du pays. C'est +dans ces familles nombreuses, dotées et entretenues aux frais de +l'État, +et qui formaient la <i>caste militaire</i>, que s'opéraient les +conscriptions +et les levées de soldats; elles entretenaient +régulièrement l'armée +égyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La première, +mais la plus +petite, des divisions de cette armée, était +exercée à combattre sur des +chars à deux chevaux, c'était la <i>cavalerie</i> de +l'époque (la cavalerie +proprement dite n'existait point alors en Égypte); le reste +formait des +corps de fantassins de différentes armes, savoir: les soldats de +ligne, +armés d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de +l'épée; et les +troupes légères, les archers, les frondeurs et les corps +armés de haches +ou de faux de bataille. Les troupes étaient exercées +à des manoeuvres +régulières, marchaient et se mouvaient en ligne par +légions et par +compagnies; leurs évolutions s'exécutaient au son du +tambour et de la +trompette.</p> +<p>Le roi déléguait pour l'ordinaire le commandement des +différents corps à +des princes de sa famille.</p> +<p>La troisième classe de la population formait la <i>caste +agricole</i>. Ses +membres donnaient tous leurs soins à la culture des terres, soit +comme +propriétaires, soit comme fermiers; les produits leur +appartenaient en +propre, et on en prélevait seulement une portion destinée +à l'entretien +du <i>roi</i>, comme à celui des <i>castes sacerdotale et +militaire</i>; cela +formait le principal et le plus certain des revenus de l'État.</p> +<p>D'après les anciens historiens, on doit évaluer le +revenu annuel des +Pharaons, y compris les tributs payés par les nations +étrangères, au +moins de six à sept cents millions de notre monnaie.</p> +<p>Les artisans, les ouvriers de toute espèce, et les marchands, +composaient la quatrième classe de la nation; c'était la <i>caste +industrielle</i>, soumise à un impôt proportionnel, et +contribuant ainsi +par ses travaux à la richesse comme aux charges de +l'État. Les produits +de cette caste élevèrent l'Égypte à son +plus haut point de prospérité. +Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqués par les +anciens +Égyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou +moins +avancées, qui formaient le monde politique de cette +époque, avait pris +un grand développement.</p> +<p>L'Égypte faisait alors du superflu de ses produits en grains +un commerce +régulier et fort étendu. Elle tirait de grands profits de +ses bestiaux +et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de +ses tissus de coton, égalant en perfection et en finesse tout ce +que +l'industrie de l'Inde et de l'Europe exécute aujourd'hui de plus +parfait. Les métaux, dont l'Égypte ne renferme aucune +mine, mais qu'elle +tirait des pays tributaires ou d'échanges avantageux avec les +nations +indépendantes, sortaient de ses ateliers travaillés sous +diverses formes +et changés soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en +objets +de luxe et de parure recherchés à l'envi par tous les +peuples voisins. +Elle exportait annuellement une masse considérable de poterie de +tout +genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie +et d'émaillerie, arts que les Égyptiens avaient +portés au plus haut +point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de +<i>papyrus</i> ou <i>papier</i> formé des pellicules +intérieures d'une plante qui +a cessé d'exister depuis quelques siècles en +Égypte; les anciens Arabes +la nommaient <i>berd</i>; elle croissait principalement dans les +terrains +marécageux, et sa culture était une source de richesse +pour ceux qui +habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaléh +ou +Tennis.</p> +<p>Les Égyptiens n'avaient point un système +monétaire semblable au nôtre. +Ils avaient pour le petit commerce intérieur une monnaie de +convention; +mais pour les transactions considérables, on payait en <i>anneaux +d'or +pur</i>, d'un certain poids et d'un certain diamètre, ou en +anneaux +d'argent d'un titre et d'un poids également fixes.</p> +<p>Quant à l'état de la marine à cette ancienne +époque, plusieurs notions +essentielles nous manquent encore. L'Égypte avait une <i>marine +militaire</i>, composée de grandes galères, marchant +à la fois à la rame et +à la voile. On doit présumer que la marine marchande +avait pris un +certain essor, quoiqu'il soit à peu près certain que le +commerce et la +navigation de long cours étaient faits, en qualité de +courtiers, par un +petit peuple tributaire de l'Égypte, et dont les principales +villes +furent <i>Sour, Saïde, Beirouth</i> et <i>Acre</i>.</p> +<p>Le bien-être intérieur de l'Égypte était +fondé sur le grand +développement de son agriculture et de son industrie; on +découvre à +chaque instant, dans les tombeaux de Thèbes et Sakkarah, des +objets d'un +travail perfectionné, démontrant que ce peuple +connaissait toutes les +aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation +ancienne ni moderne n'a porté plus loin que les vieux +Égyptiens la +grandeur et la somptuosité des édifices, le goût et +la recherche dans +les meubles, les ustensiles, le costume et la décoration. Telle +fut +l'Égypte à son plus haut période de splendeur +connu. Cette prospérité +date de l'époque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, +à laquelle +appartient RHAMSÈS LE GRAND ou <i>Sésostris</i>; les +sages et nombreuses +institutions de ce souverain terrible à ses ennemis, doux et +modéré +envers ses sujets, en assurèrent la durée.</p> +<p>Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et +conservèrent +en grande partie ses conquêtes, que le quatrième d'entre +eux, nommé +<i>Rhamsès-Méiamoun</i>, prince guerrier et ambitieux, +étendit encore +davantage; son règne entier fut une suite d'entreprises +heureuses contre +les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi bâtit le beau +palais +de <i>Médinet-Habou</i> (à Thèbes), sur les +murailles duquel on voit encore +sculptées et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, +les +batailles qu'il a livrées sur terre ou sur mer, le siège +et la prise de +plusieurs villes, enfin les cérémonies de son triomphe au +retour de ses +lointaines expéditions. Ce conquérant paraît avoir +perfectionné la +marine militaire de son époque.</p> +<p>Les Pharaons qui régnèrent après lui firent +jouir l'Égypte d'un long +repos. Pendant ces temps d'une tranquillité profonde, +l'Égypte, tout en +laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conquérant qui l'avait +animée +sous les précédentes dynasties, dut nécessairement +perfectionner son +régime intérieur et avancer progressivement ses arts et +son industrie; +mais sa domination extérieure se rétrécit de +siècle en siècle, à cause +des progrès de la civilisation qui s'était +effectuée dans plusieurs de +ces contrées par leur liaison même avec l'Égypte, +celle-ci ne pouvant +plus les contenir sous sa dépendance que par un +développement de forces +militaires excessif et hors de toute proportion.</p> +<p>Un nouveau monde politique s'était en effet formé +autour de l'Égypte; +les peuples de la Perse, réunis en un seul corps de nation, +menaçaient +déjà les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; +ceux-ci, visant +à dépouiller l'Égypte d'importantes branches de +commerce, lui +disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et +des +tribus arabes pour inquiéter les frontières de leur +ancienne +dominatrice. Dans ce conflit, les Phéniciens, ces courtiers +naturels du +commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti à un +autre, +suivant l'intérêt du moment. Car cette lutte fut longue et +soutenue; il +ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou +l'autre de ces puissants empires.</p> +<p>Les expéditions militaires du Pharaon <i>Chéchonk Ier</i> +et celles de son +fils <i>Osorkon Ier</i>, qui parcoururent l'Asie occidentale, +maintinrent, +pendant quelque temps, la suprématie de l'Égypte. Elle +eût pu jouir +longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des +Éthiopiens (ou +Abyssins) n'eût tourné toute son attention du +côté du midi. Ses efforts +furent inutiles. <i>Sabacon</i>, roi des Éthiopiens, s'empara +de la Nubie, +et passa la dernière cataracte avec une armée grossie de +tous les +peuples barbares de l'Afrique. L'Égypte succomba après +une lutte dans +laquelle périt son Pharaon <i>Bok-Hor</i>. La domination du +conquérant +éthiopien fut douce et humaine; il rétablit le cours de +la justice +interrompue par les désordres de l'invasion. Son second +successeur, +éthiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue +expédition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en +soumit +toutes les peuplades jusqu'au détroit de Gibraltar. Le roi +nommé +TAHARAKA a bâti un des petits palais de <i>Médiniet-Habou</i>, +encore +existant. Mais peu de temps après lui, la dynastie +éthiopienne fut +chassée d'Égypte, et une famille égyptienne occupa +le trône des +Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appelée <i>saïte</i> +parce que son chef, +STÉPHINATHI, était né dans la ville de <i>Saï</i> +(aujourd'hui +<i>Ssa-el-Hagar</i>), en Basse-Égypte.</p> +<p>Cette dynastie s'étant affermie, voulut relever l'influence +de la patrie +sur les États asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la +suprématie +commerciale. Le roi PSAMHÉTIK Ier ouvrit aux marchands +étrangers le +petit nombre de ports que la nature a accordés à +l'Égypte, et parmi +lesquels on comptait déjà celui d'<i>Alexandrie</i>, qui +alors n'était qu'une +fort petite bourgade appelée <i>Rakoti</i>.</p> +<p>Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens, +peuples grecs établis en Asie; non-seulement il permit aux +négociants de +ces nations de s'établir en Égypte, mais il commit +l'énorme faute de +leur concéder des terres et de prendre à sa solde un +corps +très-considérable de troupes ioniennes et cariennes. Les +soldats +égyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient +seuls le +privilège de combattre pour l'Égypte, s'irritèrent +de ce que le roi +confiait la défense du pays à des étrangers et +à des barbares fort en +arrière encore de la civilisation égyptienne. <i>Psammétik</i> +eut, de plus, +l'imprudence de donner à ces Grecs les premiers postes de +l'armée. +L'irritation des soldats égyptiens fut à son comble. +Ourdissant un vaste +complot, qui embrassa la presque totalité des membres de la +caste +militaire, plus de cent mille soldats égyptiens +quittèrent spontanément +les garnisons où le roi les avait confinés, et, +abandonnant leur patrie, +passèrent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, +où ils +établirent un État particulier.</p> +<p>Ainsi privée tout à coup de la masse presque +entière de ses défenseurs +naturels, l'Égypte déchut rapidement, et la perte de son +indépendance +politique devint inévitable.</p> +<p>Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de +l'Égypte, leur +rivale, redoublèrent d'efforts. La Syrie devint le +théâtre perpétuel du +conflit sanglant des deux peuples. Néko II, fils de <i>Psammétik +1er</i>, +refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontière +naturelle, et chercha dès lors à donner de nouvelles +voies au commerce, +en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer +Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap +le +plus méridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au +détroit de +Gibraltar, rentrant ainsi en Égypte par la +Méditerranée. Ce roi exécuta +aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et +la mer Rouge. La fin de son règne fut malheureuse; le roi de +Babylone, +<i>Nebucade-Nésar</i>, défit les armées +égyptiennes et les chassa de la +Phénicie, de la Judée et de la Syrie entière. <i>Psammétik +II</i>, son fils, +essaya vainement de ressaisir ces provinces détachées de +l'empire +égyptien; son successeur OUAPHRÉ fut plus heureux, il +remit sous le joug +les peuples de <i>Sour</i> et de <i>Saïde</i>, et l'île de +<i>Chypre</i>; mais il +échoua en Afrique dans une expédition contre la ville de <i>Cyrène</i> +(Grennah). Cette malheureuse campagne porta à son comble +l'exaspération +de ce qui restait de la caste militaire égyptienne; sa haine +contre le +Pharaon <i>Ouaphré</i>, qui s'entourait de troupes ioniennes ou +grecques, +malgré la terrible leçon donnée à son +bisaïeul <i>Psammétik Ier</i>, éclata +tout à coup, et les soldats égyptiens +révoltés, mettant la couronne sur +la tête d'un courtisan nommé AMASIS, marchèrent +contre <i>Ouaphré</i>, qui +fut vaincu et entièrement défait à <i>Mariouth</i>, +où il combattit à la tête +de ses troupes étrangères. <i>Amasis</i> gouverna +pendant quarante-deux ans. +Son règne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand +essor et +les richesses affluaient en Égypte, non qu'elle fût forte +par elle-même, +non qu'elle eût reconquis par les armes son influence au dehors, +mais +parce que dans ce temps-là les rois de Babylone cessaient de +menacer +l'Égypte pour résister aux peuples de la Perse, +réunis sous un seul +chef, <i>Cyrus</i>, qui attaqua impétueusement l'Assyrie et en +fit +graduellement la conquête, terminée par la prise et +l'asservissement de +Babylone.</p> +<p>Dès ce moment, <i>Amasis</i> prévit la fin prochaine +de la monarchie +égyptienne. La dernière guerre civile avait affaibli ce +qui restait de +l'année nationale, presque entièrement +désorganisée par l'impolitique de +ses prédécesseurs; il ne pouvait compter sur la +fidélité des troupes +grecques, qu'il avait retenues aussi à sa solde. Mais, heureux +en ce qui +le touchait personnellement, <i>Amasis</i> mourut après un +règne prospère, au +moment même où les armées persanes +s'ébranlaient pour fondre sur +l'Égypte.</p> +<p>A peine monté sur le trône que lui laissait son +père, <i>Psammétik III</i> +nommé aussi <i>Psamménis</i> dut courir à <i>Peluse</i> +(Thinéh ou <i>Farama</i>), la +plus forte des places de l'Égypte du côté de la +Syrie; là il rassembla +tout ce qui lui restait de la caste militaire égyptienne et les +troupes +étrangères qu'il avait à sa solde; les Perses, +sous la conduite de leur +roi <i>Cambyse</i>, fils de <i>Cyrus</i>, favorisés par les +Arabes, traversent +sans obstacle le désert qui sépare la Syrie de +l'Égypte; et cette +immense armée se rangea en face des Égyptiens, +campés sous les murs de +<i>Peluse</i>.</p> +<p>Le combat fut long et terrible; à la chute du jour les +Égyptiens +plièrent, accablés sous le nombre; <i>Cambyse</i> +vainquit, et l'indépendance +nationale de l'Égypte fut à jamais perdue.</p> +<p>Les Perses poursuivirent leurs succès et prirent <i>Memphis</i> +d'assaut; +cette capitale fut livrée au pillage; la nation persane, encore +barbare, +porta de tous côtés la destruction et la mort. +Thèbes fut saccagée, ses +plus beaux monuments démolis ou dévastés; la +population, courbée sous un +joug tyrannique, fut livrée à la discrétion des +satrapes ou gouverneurs +établis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences +disparurent +presque entièrement de ce sol qui les avait vus naître.</p> +<p>Quelques chefs égyptiens, pleins de courage, +arrachèrent momentanément +leur patrie à la servitude; mais leurs généreux +efforts s'épuisèrent +bientôt contre la puissance toujours croissante de l'empire +persan.</p> +<p>Ce fut <i>Alexandre</i> (Iskander) qui, à la tête +d'une armée de Grecs, +renversa la domination des Perses en Asie, et l'Égypte respira +enfin +sous ce nouveau maître. A la mort de ce grand homme, qui avait +fondé la +ville d'<i>Alexandrie</i>, parce que cette position géographique +semblait +appelée à devenir le centre du commerce du monde, les +généraux grecs +partagèrent ses conquêtes. <i>Ptolémée</i>, +l'un d'eux, se déclara roi +d'Égypte, et fut le chef de la <i>dynastie grecque</i>, qui +gouverna l'Égypte +pendant près de trois siècles.</p> +<p>Sous ces rois, qui tous ont porté le nom de <i>Ptolémée</i>, +la ville +d'Alexandrie accomplit les prévisions d'Alexandre. Elle devint +l'entrepôt du commerce de l'Asie et de l'Afrique entière +avec l'Europe, +qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisées. +Mais les +débauches et la tyrannie des derniers rois grecs +préparèrent la chute de +leur domination.</p> +<p>Cette famille fut détrônée par CÉSAR +AUGUSTE, empereur des Romains, et +l'Égypte, perdant pour toujours le nom même de nation, +devint une simple +province de l'empire romain et fut gouvernée par un +préfet. Dès ce +moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont +elle dépendait, jusqu'à ce que les Arabes musulmans en +firent la +conquête au nom du calife OMAR, sous la conduite de son +général <i>Amrou +Ebn-el-As</i>.</p> +<br> +<hr style="width: 45%;"><br> +<p><a name="N_II"></a>N° II.</p> +<p>NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE +L'ÉGYPTE.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, novembre 1829.</small></p> +<p>Parmi les Européens qui visitent l'Égypte, il en est, +annuellement, un +très-grand nombre qui, n'étant amenés par aucun +intérêt commercial, +n'ont d'autre désir ou d'autre motif que celui de +connaître par +eux-mêmes et de contempler les monuments de l'ancienne +civilisation +égyptienne, monuments épars sur les deux rives du Nil, et +que l'on peut +aujourd'hui admirer et étudier en toute sûreté, +grâce aux sages mesures +prises par le gouvernement de Son Altesse.</p> +<p>Le séjour plus ou moins prolongé que ces voyageurs +doivent faire, +nécessairement, dans les diverses provinces de l'Égypte +et de la Nubie, +tourne à la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de +leurs +observations, et à celui du pays lui-même, par leurs +dépenses +personnelles, soit pour les travaux qu'ils font exécuter, soit +pour +satisfaire leur active curiosité, soit même encore pour +l'acquisition de +divers produits de l'art antique.</p> +<p>Il est donc du plus haut intérêt, pour l'Égypte +elle-même, que le +gouvernement de Son Altesse veille à l'entière +conservation des édifices +et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages +qu'entreprennent, comme à l'envi, une foule d'Européens +appartenant aux +classes les plus distinguées de la société.</p> +<p>Leurs regrets se joignent déjà à ceux de toute +l'Europe savante, qui +déplore amèrement la destruction entière d'une +foule de monuments +antiques, démolis totalement depuis peu d'années, sans +qu'il en reste la +moindre trace. On sait bien que ces démolitions barbares ont +été +exécutées contre les vues éclairées et les +intentions bien connues de +Son Altesse, et par des agents incapables d'apprécier le dommage +que, +sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en +sont pas moins perdus sans retour, et leur perte réveille, dans +toutes +les classes instruites, une inquiète et bien juste sollicitude +sur le +sort à venir des monuments qui existent encore.</p> +<p>Voici la note nominative de ceux <i>qu'on a récemment +détruits:</i></p> +<p>1° <i>Tous</i> les monuments de <i>Cheïk-Abadé</i>; +il ne reste plus debout que +quelques colonnes de granit;</p> +<p>2° Le temple d'<i>Aschmouneïn</i>, l'un des plus beaux +monuments de l'Égypte;</p> +<p>3° Le temple de <i>Kaou-el-Kébir</i>; ici le Nil a +autant détruit que les +hommes;</p> +<p>4° Un temple au nord de la ville d'<i>Esné</i>;</p> +<p>5° Un temple vis-à-vis <i>Esné</i>, sur la rive +droite du fleuve;</p> +<p>6° Trois temples à <i>El-Kab</i> ou <i>El-Eitz</i>;</p> +<p>7° Deux temples dans l'île, vis-à-vis la ville +d'Osouan, +<i>Géziret-Osouan</i>.</p> +<p>Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments +antiques, +du nombre desquels trois surtout étaient du plus grand +intérêt pour les +voyageurs et les savants.</p> +<p>Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues +conservatrices de Son Altesse étant bien connues de ses agents, +ceux-ci +les suivent et les remplissent dans toute leur étendue; l'Europe +entière +sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien +prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des +tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la +puissance et la grandeur de l'Égypte ancienne, et sont en +même temps les +plus beaux ornements de l'Égypte moderne.</p> +<p>Dans ce but désirable, Son Altesse pourrait ordonner:</p> +<p>1° Qu'on n'enlevât, sous aucun prétexte, aucune +pierre ou brique, soit +ornée de sculptures, soit non sculptée, dans les +constructions et +monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de +l'<i>Égypte</i> que de la <i>Nubie:</i></p> +<h4>1° EN ÉGYPTE:</h4> +<ul style="margin-left: 40px; list-style-type: circle;"> + <li><big><i>San</i>, sur le canal de Moez.—Basse-Égypte. <br> + </big></li> + <li><big><i>Bahbeït</i>, près de <i>Samannoud</i>.—Basse-Égypte. </big></li> + <li><big><i>Ssa-el-Hagar</i>.—Basse-Égypte. </big></li> + <li><big><i>Kasr-Kéroun</i>, dans la province de <i>Faïoum</i>. </big></li> + <li><big><i>Cheïk-Abadé</i>, pour le peu qui reste. </big></li> + <li><big><i>El-Arabah</i> ou <i>Madfouné</i>, au-dessus de <i>Girgé</i>. </big></li> + <li><big><i>Kefth</i>. </big></li> + <li><big><i>Kous</i>, <i>Kourna</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Médinet-Habou</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Louqsor</i> (El-Oqsour). <i>Karnac</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Médamoud</i>. <i>Erment</i>. </big></li> + <li><big><i>Tâoud</i>, vis-à-vis <i>Erment</i>, sur la +rive +droite. </big></li> + <li><big><i>Esné</i>, <i>Edfou</i>. </big></li> + <li><big><i>Koum-Ombou</i>. <i>Osouan</i>, quelques +débris. </big></li> + <li><big><i>Géziret-Osouan</i>, quelques débris.</big></li> +</ul> +<h4>2° EN NUBIE, AU DELÀ DE LA PREMIÈRE CATARACTE:</h4> +<ul style="margin-left: 40px; list-style-type: circle;"> + <li><big><i>Géziret-el-Birbé</i>. </big></li> + <li><big><i>Géziret-Béghé</i>. </big></li> + <li><big><i>Géziret-Séhhélé</i>. </big></li> + <li><big><i>Déboude</i>. </big></li> + <li><big><i>Gkarbi-Dandour</i>. </big></li> + <li><big><i>Beit-Ouali</i>, près de <i>Kalabschi</i>. </big></li> + <li><big><i>Kalabschi</i>. </big></li> + <li><big><i>Ghirsché-Hassan</i> ou <i>Gerf-Hosseïn</i>. </big></li> + <li><big><i>Daké</i>. <i>Maharraka</i>. </big></li> + <li><big><i>Ouadi-Essébouâ</i>. </big></li> + <li><big><i>Amada</i> ou <i>Amadon</i>. </big></li> + <li><big><i>Derri</i>. </big></li> + <li><big><i>Ibrim</i>. </big></li> + <li><big><i>Ibsamboul</i> ou <i>Abou-Sembil</i>. </big></li> + <li><big><i>Ghébel-Addèh</i>. </big></li> + <li><big><i>Maschakit</i>. </big></li> + <li><big><i>Ouadi-Halfa</i>, quelques débris, sur la rive +gauche.</big></li> +</ul> +<h4>3° AU DELÀ LA SECONDE CATARACTE:</h4> +<p style="margin-left: 40px;"><i>Sennèh, Sohleb, Barkal, Assour, +Naga</i>, et autres lieux +où existent des +monuments antiques jusqu'à la frontière du <i>Sennaâr</i>, +où il n'en existe +plus.</p> +<p>2e Les monuments antiques creusés et taillés dans les +montagnes sont +tout aussi importants à conserver que ceux qui sont construits +en +pierres tirées de ces mêmes montagnes. Il est urgent +d'ordonner qu'à +l'avenir on ne commette aucun dégât dans ces tombeaux, +dont les fellahs +détruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger +ainsi que +leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de +sculptures pour les vendre aux voyageurs, en défigurant pour +cela des +chambres entières. Les principaux points à recommander +sont, en +particulier, Les grottes (<i>magarah</i>) des montagnes voisines de:</p> +<ul style="list-style-type: circle;"> + <li><big><i>Sakkarah</i>. </big></li> + <li><big><i>Béni-Hassan</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Touna-Gébel</i>. </big></li> + <li><big><i>El-Tell.</i> </big></li> + <li><big><i>Samoun</i>, près de <i>Manfalouth</i>, <i>El-Eitz</i> +ou <i>El-Kab</i>. </big></li> + <li><big><i>El-Arabah</i>. </big></li> + <li><big><i>Kourna</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Biban-el-Molouk</i>, près de <i>Kourna</i>. </big></li> + <li><big><i>Gébel-Selséléh</i>.</big></li> +</ul> +<p>C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les +plus +grandes dévastations; elles sont commises par les fellahs, soit +pour +leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands +d'antiquités +qui les tiennent à leur solde; je sais même, à n'en +pas douter, que des +édifices ont été détruits par ces +spéculateurs européens, sur l'espoir +de découvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les +grottes +sculptées ou peintes, et que l'on découvre chaque jour +à <i>Sakkarah</i>, à +<i>El-Arabah</i>, à <i>Kourna</i>, sont à peu +près détruites presque aussitôt +qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidité des +fouilleurs +ou de leurs employés. Il serait plus que temps de mettre un +terme à ces +barbares dévastations, qui privent à chaque instant la +science de +monuments d'un haut intérêt, et désappointent la +curiosité des +voyageurs, lesquels, après tant de fatigues, n'ont souvent ainsi +que +des regrets à exercer sur la perte de tant de sculptures ou de +peintures +curieuses.</p> +<p>En résumé, l'intérêt bien entendu de la +science exige, non que les +fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour, +par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumières +inespérées, +mais qu'on soumette les fouilleurs à un règlement tel que +la +conservation des tombeaux découverts aujourd'hui, et à +l'avenir, soit +pleinement assurée et bien garantie contre les atteintes de +l'ignorance +ou d'une aveugle cupidité.</p> +<br> +<hr style="width: 45%;"><br> +<p><a name="N_III"></a>N° III.</p> +<p>LETTRES ÉCRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PRÉFET DE +TAHTA, A CHAMPOLLION.</p> +<br> +<p>N° 1, LETTRE DU MAMOUR.</p> +<p>Lui (Dieu). le plus cher des amis, le trésor des compagnons, +notre ami +chéri, le très-honoré, le général, +le seigneur, le respectable, que le +Dieu très-haut le conserve.</p> +<p>Après la présentation de mes salutations avec le plus +vif désir (de +vous voir), le but de cet écrit est: 1° de m'informer de +votre glorieuse +personne; 2° hier nous convînmes avec Votre Excellence qu'au +jour de la +date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour +augmenter l'amitié. Au jour de la date, nous fîmes les +préparatifs +convenables; mais nous sommes allés le matin à Terrah +pour une affaire, +et au retour nous avons vu que vous étiez parti en bonne +santé. Par +suite de cela, vous avez une dette à acquitter envers nous; mais +nos +réclamations sont pour l'époque de votre heureux retour, +lorsque nous +vous reverrons dans la plus parfaite santé. Vous recevrez +Salamè et +Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le +Dieu très-haut vous ramène sains et saufs, et +puissions-nous vous revoir +eux et Votre Excellence doués de la plus parfaite santé; +que le Dieu +très-haut vous conserve.</p> +<p>Écrit le 3 de djoumadi premier de l'année 44 (ou 1244 +de l'hégire, 14 +novembre 1828 de J.-C.).</p> +<p>De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdjé.</p> +<br> +<p>N° 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR.</p> +<p><big><br> + </big>Lui (Dieu).</p> +<p>O le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami +chéri, le +bey magnifique, que sa vie soit longue.</p> +<p>Après vous avoir présenté mes salutations avec +le plus vif désir de +vous voir, l'objet de cet écrit est: 1° de m'informer de +l'état de votre +glorieuse personne, et de votre tempérament agréable, +élégant et fort; +2° de faire parvenir à Votre Excellence la lettre que vous +avez demandée +pour Son Excellence notre frère chéri, le mamour +d'Esné. Plaise au Dieu +très-haut que vous voyagiez en bonne santé et que vous +arriviez de même. +Puissions-nous revoir Votre Excellence comblée de toutes sortes +de +biens; présentez nos salutations à nos honorables amis +qui sont en votre +compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu +très-haut vous +conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc.</p> +<p><br> +</p> +<p>Les lettres qu'on vient de lire étaient enfermées dans +une enveloppe +avec l'adresse suivante:</p> +<p>«Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au +trésor des +compagnons, +notre ami chéri, le Français fils de bey, le magnifique, +qu'il vive +longtemps au sein du bonheur.»</p> +<br> +<p>N° 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR.</p> +<p><small><br> +</small>Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu +très-haut le conserve!</p> +<p>Après les salutations précieuses et le grand +désir de votre agréable +présence, le motif de la présente est que, dans ce +moment, nous recevons +votre chère lettre, et votre discours m'a réjoui, et je +remercie le Ciel +de votre santé, dont je désire la continuation, et +à laquelle je dois la +lettre dont vous m'avez gratifié pour le commandant +d'Esné, de laquelle +nous vous sommes infiniment obligé. Or, ma présente +servira: 1° à +m'informer de votre chère santé; 2° si vous +désirez des nouvelles de la +nôtre, grâce au Ciel, nous sommes parfaitement bien +portant, et nous en +désirons autant et plus à vous, et nous ne serions jamais +en état de +vous manifester le grand chagrin que nous éprouvâmes de +votre +séparation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a +séparés, il +daigne nous réunir de nouveau, car il est le +très-puissant, et alors, à +notre heureux retour, s'il plaît à Dieu, et +possédant votre chère +présence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. +Cela et +rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations à qui +vous +croirez de convenance.</p> +<p>Votre ami,</p> +<p>CHAMPOLLION.</p> +<p>15 novembre 1828.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a> +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<br> +<p><a href="#AVERTISSEMENT">AVERTISSEMENT +</a><br> + <a href="#MEMOIRE">Mémoire sur le projet de +voyage +littéraire en Égypte</a> +<br> + <a href="#LETTRES">Lettres écrites pendant +le voyage +</a><br> +</p> +<p><br> +<a href="#LETTRES">LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE.</a></p> +<p><a href="#PREMIERE_LETTRE">LETTRE Ire. Alexandrie, 18 août +1828 +</a><span style="margin-left: 2em;"><br> + <a href="#DEUXIEME_LETTRE">II. +Alexandrie</a></span><br> +<a href="#TROISIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">III. Le +Caire</span></a><br> +<a href="#QUATRIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">IV. Sakkarah</span></a><br> +<a href="#CINQUIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2.25em;">V. +Pyramides de Gizéh</span></a><br> +<a href="#SIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">VI. +Béni-Hassan et Monfalouth</span></a><br> +<a href="#SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">VII. +Thèbes</span></a><br> +<a href="#HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">VIII. +Philae</span></a><br> +<a href="#NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">IX. +Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829</span></a><br> +<a href="#A_M._DACIER."><span style="margin-left: 3.5em;">Lettre +à M. Dacier (même +date)</span></a><br> +<a href="#DIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2.25em;">X. +Ibsamboul</span></a><br> +<a href="#ONZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XI. +El-Mélissah</span></a><br> +<a href="#DOUZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XII. +Thèbes (Biban-el-Molouk)</span></a><br> +<a href="#TREIZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XIII. +Thèbes (Biban-el-Molouk)</span></a><br> +<a href="#QUATORZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XIV. +Thèbes +(Rhamesséion)</span></a><br> +<a href="#QUINZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XV. +Thèbes (El-Assassif)</span></a><br> +<a href="#SEIZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XVI. +Thèbes +(Aménophion)</span></a><br> +<a href="#DIX-SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XVII. +Thèbes (rive occidentale)</span></a><br> +<a href="#DIX-HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XVIII. +Thèbes +(Médinet-Habou)</span></a><br> +<a href="#DIX-NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XIX. +Thèbes (environs de +Médinet-Habou)</span></a><br> +<a href="#VINGTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XX. +Thèbes (Kourua)</span></a><br> +<a href="#VINGT_ET_UNIEME_LETTRE"> XXI. Sur le +Nil (Karnac et Louqsor) +</a><span style="margin-left: 1.5em;"><br> + <a href="#VINGT-DEUXIEME_LETTRE">XXII. +Le Caire</a></span><br> +<a href="#VINGT-TROISIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XXIII. +Alexandrie</span></a><br> +<a href="#VINGT-QUATRIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXIV. +Alexandrie, 20 et 28 novembre +1829</span></a><br> +<a href="#VINGT-CINQUIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XXV. +Toulon</span></a><br> +<a href="#VINGT-SIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXVI. +Toulon, à M. le baron de +La Bouillerie</span></a><br> +<a href="#VINGT-SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XXVII. +Toulon, à M. le +vicomte de Larochefoucauld</span></a><br> +<a href="#VINGT-HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1em;">XXVIII. +Toulon, 14 janvier 1830</span></a><br> +<a href="#VINGT-NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXIX. +Aix</span></a><br> +<a href="#TRENTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XXX. +Toulouse</span></a><br> +<a href="#TRENTE_ET_UNIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXXI. +Bordeaux</span></a><br> +<br> +</p> +<p>APPENDICE.</p> +<p><a href="#APPENDICE">N° I. Mémoire sommaire sur +l'histoire d'Égypte</a>, +rédigé pour le vice-roi Mohammed-Ali<span + style="margin-left: 2em;"></span><br> +<a href="#N_II">N° II. +Mémoire relatif à la conservation des +monuments de l'Égypte et de la Nubie</a>, remis au vice-roi <span + style="margin-left: 2em;"></span><br> +<a href="#N_III">N° III. +Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esné</a></p> +<br> +<p> Table des matières +<br> +</p> +<p> Table alphabétique des noms de lieux</p> +<p>FIN DE LA TABLE DE MATIÈRES.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TABLE_ALPHABETIQUE"></a> +<h2>TABLE ALPHABETIQUE</h2> +<h2>DES NOMS DE LIEUX</h2> +<h3 style="text-align: left;">A</h3> +<dl> + <dd><big>Abaton (de Philae). <br> +Afrique (côte blanche et basse). <br> +Agrigente. <br> +Aix. <br> +Akhmin. <br> +Alexandrie. <br> +Amada. <br> +Aménophion. <br> +Amoneî. Voyez Esséboua. <br> +Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kébir. <br> +Antinoé. <br> +Apollonopolis Magna. Voyez Edfou. <br> +Apollonopolis Parva. Voyez Qous. <br> +Arabique (chaîne). <br> +Aschmoun. <br> +Aschmounéin. <br> +As-Souan. Voyez Syène.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">B</h3> +<dl> + <dd><big>Bathn-el-Bakarah. <br> +Bédréchéin. <br> +Béghé. <br> +Béhéni. <br> +Béni-Haasan. <br> +Bet-Oualli. <br> +Biban-el-Molouk. <br> +Bordeaux. <br> +Boulaq.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">C</h3> +<dl> + <dd><big>Caire. <span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Citadelle.</span><span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Palais du sultan Salabh-Eddin.</span><br> +Carrières entre Thorrah et Massarah. <br> +Cataracte (2e), (1re).<span style="margin-left: 0.5em;"></span><br> +Chéreus. Voyez Kérioun. <br> +Cité-Valette. <br> +Colonne de Pompée.<br> +Contra-Lato. <br> +Coptos. <br> +Cosseïr. <br> +Cumino (île). <br> +Cyrénaïque.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">D</h3> +<dl> + <dd><big>Dakkéh. <br> +Dandour. <br> +Déboud. <br> +Dendérah. <br> +Derr, Derri. <br> +Desouk. <br> +Djébel-el-Asserat. <br> +Djébel-el-Mokatteb. <br> +Djébel-Mesmès. <br> +Djébel-Selséléh.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">E</h3> +<dl> + <dd><big>Edfou. <br> +Égypte. Notice sommaire sur son histoire,<span + style="margin-left: 0.5em;"></span><span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Sur la conservation de ses monuments</span><br> +El-Assassif. <br> +Eléphantine.<br> +Eléthya. Voyez El-Kab. <br> +El-Kab <br> +El-Magara <br> +El-Mélissah <br> +Embabéh <br> +Ennent. Voyez Hermonthis. <br> +Esné <span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Temple au nord</span><br> +Ethiopie <br> +Ezbékiéh (place d', au Caire)</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">F</h3> +<dl> + <dd><big>Faras. <br> +Fouah.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">G</h3> +<dl> + <dd><big>Ghébel-Addèh.<br> +Ghirché, Ghirché-Hussan, Ghirf-Housseïn. <br> +Girgé. <br> +Girgenti. <br> +Gizéh. <br> +Gozzo (îles).</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">H</h3> +<dl> + <dd><big>Héliopolis.<br> +Hermonthis (Erment).</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">I</h3> +<dl> + <dd><big>Ibrim. <br> +Ibsamboul.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">K</h3> +<dl> + <dd><big>Kalabsché. <br> +Kardâssi ou Kortha. <br> +Karnac. <br> +Kefth. Voyez Coptos. <br> +Kémé, nom de l'Égypte. <br> +Kérioun. <br> +Korosko. <br> +Kourna. <br> +Kousch. Voyez Éthiopie.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">L</h3> +<dl> + <dd><big>Latopolis. Voyez Esné. <br> +Libyque (montagne). <br> +Louqsor <span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Ses obélisques. Voyez ce mot.</span><br> +Lycopolis. Voyez Osionth. <br> +Lyon.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">M</h3> +<dl> + <dd><big>Malte. <br> +Manlak. Voyez Philae. <br> +Manthom. <br> +Marseille. <br> +Maschakit. <br> +Massarah. <br> +Médinet-Habou,<span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Ses environs.</span><br> +Méharraka. <br> +Memnonium à Thèbes. <br> +Memphis. <br> +Ménephthéum. <br> +Miniéh. <br> +Mit-Rahinéh. <br> +Mit-Salaméh. <br> +Mokattam (mont). <br> +Montpellier.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">N</h3> +<dl> + <dd><big>Nader. <br> +Nécropole égyptienne de Saïs. <br> +Nîmes. <br> +Niphaïat, les Libyens. <br> +Nubie.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">O</h3> +<dl> + <dd><big>Obélisques de Louqsor <span + style="margin-left: 0.5em;"><br> + De Cléopâtre</span><br> +Ombos. <br> +Oph (du midi), partie méridionale de Thèbes,<span + style="margin-left: 0.5em;"><br> + Oph (les).</span><br> +Osimandyas (tombeau d') à Thèbes. <br> +Osiouth. <br> +Ouadi-Essébouâ (vallée des lions). <br> +Ouadi-Halfa.<br> +Ouest (vallée de l') à Thèbes.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">P</h3> +<dl> + <dd><big>Pallades, pallacides, leur tombeau. <br> +Panopolis. Voyez Akhmin. <br> +Philae.<br> +Phthaeï ou Typtah. Voyez Ghirché. <br> +Primis. Voyez Ibrim. <br> +Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh. <br> +Ptolémaïs.<br> +Pyramides.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">Q</h3> +<dl> + <dd><big>Qaou-el-Kébir.<br> +Qartas.<br> +Qous.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">R</h3> +<dl> + <dd><big>Rasât (cap).<br> +Rhamesséion à Thèbes.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">S</h3> +<dl> + <dd><big>Sabouth-el-Kadim.<br> +Saïs ou Ssa-el-Hagar.<br> +Sakkarah.<br> +Saouadéh.<br> +Saouadji.<br> +Saouafé.<br> +Schabour.<br> +Schoraféh.<br> +Sennaâr.<br> +Serré. Gharbi-Serré.<br> +Silsilis. Voyez Djébel-Selséléh. <br> +Siouph. Voyez Saouafé. <br> +Snem. Voyez Béghé. <br> +Souan, Osouan. Voyez Syène. <br> +Sowan-Kah. Voyez Eléthya. <br> +Speos-Artemidos.<br> +Spéos d'Ibrim.<br> +Ssa-el-Hagar. Voyez Saïs. <br> +Syène.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">T</h3> +<dl> + <dd><big>Taffah.<br> +Talmis. Voyez Kalabschi. <br> +Tâoud.<br> +Taphis. Voyez Taffah. <br> +Taposiris (tour des Arabes).<br> +Tébot. Voyez Déboud. <br> +Tharranéh.<br> +Thèbes, <span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Voyez Louqsor,</span><span + style="margin-left: 0.5em;">Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk,</span><span + style="margin-left: 0.5em;">Rhamesséion, Memnonium,</span><span + style="margin-left: 0.5em;">Osimandyas (tombeau d'), +Médinet-Habou,</span><br> + <span style="margin-left: 0.5em;"> El-Assassif, +Pallades,</span><span style="margin-left: 0.5em;">Aménophion, +Manthom, +Menephtheum.</span><br> +Thorrah.<br> +Thouloum (mosquée de).<br> +Toulon.<br> +Toulouse.<br> +Tuphium. Voyez Tâoud. <br> +Tyri. Voyez Derri.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">V</h3> +<dl> + <dd><big>Vallée des Lions. Voyez Ouadi-Essébouah.</big></dd> + <dd style="text-align: left;"> + <h3><br> + </h3> + </dd> +</dl> +<div style="text-align: left;"> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">Z</h3> +</div> +<dl> + <dd><big>Zaouyet-el-Maïétin</big></dd> +</dl> +<dl> + <dd style="text-align: left;"><br> + </dd> + <dd style="text-align: left;"><br> + </dd> +</dl> +<p>FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE<br> +<br> +</p> +<span style="margin-left: 0.25em;"></span><br> +<big>NOTES: +<br> +<br> +<a name="Note_1"></a><a href="#retour_texte_note_1">[1]</a> Timsah +existait encore il y a peu de temps et +montrait avec orgueil +le certificat que Champollion le jeune lui avait donné.<br> + <br> +<a name="Note_2"></a><a href="#retour_texte_note_2">[2]</a> Un de ces +deux obélisques a +été apporté +à Paris et dressé sur la place de la Concorde.<br> +<br> +<a name="Note_3"></a><a href="#retour_texte_note_3">[3]</a> A +Bém-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau +du nommé +Roteï (c'est l'hypogée composé d'une seule chambre +rectangulaire, ornée dans le fond de deux rangées de +trois +colonnes, et dont la porte regarde à l'ouest et la vallée +de l'Égypte), on remarque sur la paroi méridionale un +enfoncement régulièrement taillé comme pour une +armoire, et c'est dans l'épaisseur de cet enfoncement que j'ai +trouvé écrite au charbon, et presque effacée, +cette +inscription bien simple: 1800. 3e RÉGIMENT DE DRAGONS. Je me +suis +fait un devoir de repasser pieusement ces traits à l'encre noire +avec un pinceau, en ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. +Champollion <i>restituit</i>).<br> + <br> +<a name="Note_4"></a><a href="#retour_texte_note_4">[4]</a> +L'évènement a prouvé +combien les +prévisions de Champollion le jeune étaient justes.</big> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10764 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/10764-h/images/045.png b/10764-h/images/045.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..211d3a9 --- /dev/null +++ b/10764-h/images/045.png diff --git a/10764-h/images/050.png b/10764-h/images/050.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..70ed845 --- /dev/null +++ b/10764-h/images/050.png diff --git a/10764-h/images/089.png b/10764-h/images/089.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0a50ecf --- /dev/null +++ b/10764-h/images/089.png diff --git a/10764-h/images/128.png b/10764-h/images/128.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9da6774 --- /dev/null +++ b/10764-h/images/128.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..bdc6dc2 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #10764 (https://www.gutenberg.org/ebooks/10764) diff --git a/old/10764-8.txt b/old/10764-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f1c7c3d --- /dev/null +++ b/old/10764-8.txt @@ -0,0 +1,10321 @@ +The Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en +1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion] + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en 1828 et 1829 + +Author: Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion] + +Release Date: January 21, 2004 [EBook #10764] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE *** + + + + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LETTRES + +CRITES + +D'GYPTE ET DE NUBIE + +EN 1828 ET 1829 + +PAR + +CHAMPOLLION LE JEUNE + +NOUVELLE EDITION + +1868 + + + + +AVERTISSEMENT + + +Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle dition au public ont +t crites par mon pre, Champollion le jeune, pendant le cours du +voyage qu'il fit en gypte et en Nubie, dans les annes 1828 et 1829. +Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est +encore, au dire des personnes comptentes, le meilleur et le plus sr +guide pour bien connatre les monuments et l'ancienne civilisation de la +valle du Nil. Elles furent successivement adresses son frre et +insres en partie dans le _Moniteur universel_, pendant que mon pre, +poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archologiques qu'on +admire au muse gyptien du Louvre, dont il fut le fondateur, et +recueillait les documents prcieux qu'il n'eut pas le temps de mettre en +lumire, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut enlev la science +et au glorieux avenir qui lui tait rserv. + +En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au +dpartement des manuscrits de la Bibliothque royale, publia, chez +Firmin Didot, une dition de ces lettres dont il possdait les +originaux. C'est cette dition, puise depuis longtemps dj, que je +reproduis dans le prsent volume. + +Les savants qui ont march dans la voie de Champollion le jeune m'ont +attest que, malgr les progrs obtenus depuis trente ans dans la +science qu'il a fonde, ces lettres taient encore d'une utilit +srieuse et d'un grand intrt; c'est cette conviction, unie un vif +sentiment de respect pour la mmoire de mon pre, qui m'a engage +faire cette nouvelle dition. + +Z. CHRONNET-CHAMPOLLION. + +Paris, le 15 septembre 1867. + + + + +MMOIRE + +SUR + +UN PROJET DE VOYAGE LITTRAIRE + +EN GYPTE + +PRSENT AU ROI EN 1827 + + +PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE + + +On peut considrer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de nos +connaissances relles sur l'ancienne gypte, que les recherches des +savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de rsultats complets, +de documents certains qu' l'gard du seul systme d'_architecture_ +suivi, pendant une si longue srie de sicles, dans ce pays o les arts +ont commenc; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront +irrvocablement nos ides cet gard ne sont point encore publis, et +qu'il reste, de plus, reconnatre les rgles qui dterminaient le +choix des ornements et des dcorations, selon la destination donne +chaque genre d'difice. Ce point important pour la science ne peut tre +clairci que sur les lieux et par des personnes verses dans la +connaissance des symboles et du culte gyptiens, car les plus simples +ornements de cette architecture sont des emblmes parlants; et telle +frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition +calcule pour l'oeil seulement, renferme un prcepte, une date, ou un +fait historique. + +Les doctrines le plus gnralement adoptes sur _l'art gyptien_, et sur +le degr d'avancement auquel ce peuple tait rellement parvenu, soit en +sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les nouvelles +dcouvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; mais ces +doctrines ne peuvent tre ramenes au vrai et assises sur des fondements +solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands difices +publics de Thbes et des autres capitales de l'gypte. C'est aussi +l'unique moyen de dcider clairement l'importante question que des +esprits diversement prvenus agitent encore si vivement, celle de la +transmission des arts de l'gypte la Grce. + +Nos connaissances sur _la religion_ et le culte des gyptiens ne +s'tendent encore que sur les parties purement matrielles; les +monuments de petites proportions nous font bien connatre les noms et +les attributs des divinits principales; mais comme ces mmes monuments +proviennent tous des catacombes et des spultures, nous n'avons de +renseignements dtaills que pour les personnages mystiques protecteurs +des morts, et prsidant aux divers tats de l'me aprs sa sparation du +corps. La religion des hautes classes, qui diffrait de celle des +tombeaux, n'est retrace que dans les sanctuaires des temples et les +chapelles des palais: sur ces difices couverts intrieurement et +extrieurement de bas-reliefs coloris, chargs de lgendes +innombrables, relatives chaque personnage mythologique dont ils +retracent l'image, les divinits gyptiennes de tous les ordres, +hirarchiquement figures et mises en rapport, sont accompagnes de leur +gnalogie et de tous leurs titres, de manire faire compltement +connatre leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions +que chacune d'elles tait cense remplir dans le systme thologique +gyptien. Il reste donc encore reconnatre sur les constructions de +l'gypte, la partie la plus releve et la plus importante de la +mythologie gyptienne. + +Toutes les branches si varies des _arts_, et tous les procds de +l'_industrie gyptienne_ sont encore loin de nous tre connus. On a bien +recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives un certain +nombre de mtiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie, +la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du +charron, du forgeron, du cordonnier, de l'mailleur, etc., etc., etc.; +mais les voyageurs qui ont dessin ces tableaux ont, pour la plupart, +nglig les lgendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d'eux +n'tait en tat de lire, sur les monuments o ces tableaux ont t +copis, les dates prcises de l'poque o ces divers arts furent +pratiqus. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment +d'origine gyptienne, propres l'gypte, ou s'ils ont t introduits +par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et +les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore +ici une question trs-importante claircir pour l'histoire de +l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et +d'un intrt bien plus relev. + +Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques et +ethnographiques, des scnes domestiques qui peignent les moeurs de la +nation et celles des souverains, etc., _il demande prcisment les +objets qui sont le moins claircis._ Ainsi s'exprimait, il y a douze +ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingus de l'Allemagne; et +tout ce qu'on a publi depuis, loin de remplir cette importante lacune, +n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent +seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de sries immenses +de bas-reliefs, que les grands difices de l'gypte offrent encore, +sculpte dans tous ses dtails, l'histoire entire de ses plus grands +souverains, et que des compositions d'une immense tendue y retracent +les poques les plus glorieuses de l'histoire des gyptiens; car ce +peuple a voulu qu'on pt lire sur les murs des palais l'histoire de ses +plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait os sculpter +sur la pierre de si grands objets et de si vastes dtails. + +L'Europe savante connat l'existence de cet amas de richesses +historiques: son ardent dsir serait d'en tre mise en possession. Elle +a jug que nos progrs dans les tudes gyptiennes demandent qu'un +gouvernement clair se hte d'envoyer enfin en gypte des personnes +dvoues la science et convenablement prpares, pour recueillir, tant +qu'ils subsistent encore, les innombrables et prcieux documents que la +magnificence gyptienne inscrivit jadis sur les difices dont les masses +imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que +la barbarie, toujours croissante, dtruit systmatiquement ces +respectables tmoins d'une antique civilisation, hte de tous ses voeux +le moment o des copies fidles de ces inscriptions et de ces +bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude +les plus anciennes pages des annales du monde, en perptuant ainsi les +tmoignages si nombreux et si authentiques tracs sur tant de monuments +dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littraire en gypte +est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre. +Mais ce n'est point l'histoire seule de l'gypte que le voyage propos +dans ce Mmoire doit fournir des lumires qu'on chercherait vainement +autre part que dans les palais de Thbes: c'est l qu'existent +galement, et nous en avons la certitude, des notions aussi dsirables +qu'inespres, sur tous les peuples qui, ds les premiers temps de la +civilisation humaine, jouaient un rle important en Afrique et dans +l'Asie occidentale. Les principales expditions des Pharaons contre les +nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec +l'gypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptes sur les monuments +rigs par les triomphateurs: on y lit les noms de ces peuples, le +nombre des soldats, les noms des villes assiges et prises, les noms +des fleuves traverss, ceux des pays soumis, la quotit des tributs +imposs aux peuples vaincus; et les noms des objets prcieux enlevs +l'ennemi sont crits sur des tableaux qui reprsentent ces trophes de +la victoire. Ces bas-reliefs, entremls de longues inscriptions +explicatives, sont d'autant plus utiles connatre que les artistes +gyptiens ont rendu avec une admirable fidlit la physionomie, le +costume et toutes les habitudes des peuples trangers qu'ils ont eu +combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'tude directe de +cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, +des poques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le pouvoir des +Pharaons en rivalisant avec l'gypte, pour lui disputer l'empire de cet +ancien monde que nous n'apercevons encore qu' travers mille +incertitudes, mais dont la ralit, dj dmontre, n'en est pas moins +surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scnes +des poques beaucoup plus rapproches de nous que ne le voulait un +esprit de systme plus hardi que raisonn. + +On ne saurait fixer l'importance des dcouvertes historiques que peut +amener une tude approfondie des bas-reliefs qui dcorent les difices +antiques de l'gypte, et surtout ceux de Thbes, sa vieille capitale. Ce +pays s'est en effet trouv en relation directe avec tous les grands +peuples connus de l'antiquit: si ses vnrables monuments nous montrent +une foule de peuples demi sauvages du continent africain, vaincus et +dposant aux pieds des Pharaons l'or, les matires prcieuses, les +oiseaux rares et les animaux curieux de l'intrieur d'un pays encore si +peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes +des gyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations +asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-tre), +nations qui combattent avec des armes gales et des moyens tout aussi +avancs que ceux des gyptiens, leurs rivaux. Nous savons, n'en point +douter, que les temples et les palais de l'gypte offrent les images et +des inscriptions contemporaines des rois thiopiens qui ont conquis +l'gypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont +momentanment interrompu la longue et brillante succession. On y +recueillera les annales des rois gyptiens les plus renomms, tels que +les Osimandyas, Amosis, les Rhamss, les Thouthmosis; ailleurs celles +des Pharaons Ssonchis, Osorchon, Svchus, Tharaca, Apris et Nchao, +que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie +la tte d'armes innombrables. On runira les copies du peu de monuments +levs sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxs; on +notera les lieux o se lisent encore le grand nom d'Alexandre, celui de +son frre, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui +releva l'gypte foule par le gouvernement militaire des Perses. On +claircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des inscriptions +monumentales se terminera en recueillant, sur les mmes difices qui ont +prcd tant d'empires, leur ont survcu, et qui ont vu passer tant de +gloires, les noms les plus illustres de Rome gouverne par les +empereurs. Ainsi les monuments de l'gypte conservent des inscriptions +qui se lient l'histoire ancienne tout entire, et en reclent une +grande partie que les crivains ne nous ont point conserve: c'est +donner une ide de l'immense moisson de faits et des documents qu'un +gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux tudes +solides, en ordonnant l'excution d'un voyage auquel sont directement +intresss les progrs de toutes les sciences historiques. Ajoutons +enfin que ce voyage, o l'on pourra tudier et comparer entre elles le +nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de +l'gypte, avancerait avec une merveilleuse rapidit nos connaissances +sur l'criture hiroglyphique, et qu'il fournira, sans aucun doute cet +gard, des lumires qu'on ne pourrait peut-tre point obtenir d'une +tude de plusieurs sicles faite en Europe sur les seuls monuments +gyptiens que le hasard y ferait transporter l'avenir. Sous ce point +de vue seul, les rsultats du voyage projet seraient inapprciables. + +Les travaux des Franais qui firent partie de l'expdition d'gypte +n'ont fait que prparer l'Europe savante de tels rsultats, en lui +montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments +historiques, tout ce qu'elle doit dsirer encore, et tout ce qu'on peut +attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments seront +l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits +et jeter tant de lumires sur l'obscurit des temps antiques, taient +impossibles alors. On n'avait, en effet, la fin du sicle dernier et +dans les premires annes du sicle prsent, aucune donne positive sur +le systme des critures gyptiennes; aussi les membres de la Commission +d'gypte, et la plupart des voyageurs qui ont march sur leurs traces, +persuads peut-tre qu'on n'arriverait jamais l'intelligence des +signes hiroglyphiques, ont-ils attach moins d'intrt copier avec +exactitude les longues inscriptions en caractres sacrs qui +accompagnent les figures mises en scne dans les bas-reliefs +historiques; il les ont presque toujours ngliges, et souvent mme, en +copiant quelques scnes de ces bas-reliefs, on s'est content de marquer +seulement la place occupe par ces lgendes. C'tait cependant, sinon +pour cette poque, du moins pour l'avenir, la partie la plus +intressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de +reconnaissance ces voyageurs pour nous avoir appris, n'en pouvoir +douter, qu'il ne dpend plus que de notre volont de recueillir, par +exemple, dans le palais de Karnac Thbes, l'histoire des conqutes de +plusieurs rois, et probablement aussi celle de la dlivrance de l'gypte +du joug des Pasteurs ou Hykschos, vnement auquel se rattachent la +venue et la captivit des Hbreux; dans les sculptures de Kalabsch, le +tableau des conqutes de Rhamss II l'intrieur de l'Afrique; dans les +galeries du palais de Mdinet-Abou, les expditions de Rhamss-Meamoun +contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des hauts +faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Amnophis II; dans le palais de +Kourna, ceux de Mandoue et Ousire, etc.; enfin, dans les palais de +Louqsor, les difices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, les +dtails les plus circonstancis sur les conqutes du grand Ssostris, +tant en Asie qu'en Afrique. + +De nos jours, des dessins de la totalit de ces grandes scnes +historiques, qui s'clairent les unes par les autres, et surtout des +copies exactes des inscriptions hiroglyphiques qu'on y a mles en si +grand nombre, acquerraient un prix infini et raliseraient, sinon en +totalit, du moins en trs-grande partie, les hautes esprances qu'y +rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le +mcanisme de l'criture hiroglyphique sont assez avances, et l'on a +reconnu le sens d'un nombre de caractres assez considrable, pour +retirer sur-le-champ, avec une certitude entire, les faits principaux +et les plus prcieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces +inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin, +avec les connaissances nouvellement acquises sur les critures de +l'ancienne gypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre +classique, par un petit nombre de personnes bien prpares, produira +incontestablement des rsultats scientifiques tels qu'on et en vain os +les esprer dans le temps mme que l'gypte, au pouvoir d'une arme +franaise, tait livre aux recherches d'une foule de savants qui ont +beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathmatiques, +mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour +exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que +la fortune des armes livrait leur examen. La France guerrire a fait +connatre fond l'gypte moderne, sa constitution physique, ses +productions naturelles, et les diffrents genres de monuments qui la +couvrent: c'est aussi la France, jouissant de la faveur de la paix, si +propice au progrs des sciences et de la civilisation nouvelle, +recueillir les souvenirs gravs sur ces monuments tmoins d'une +civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une +terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour clairer l'Europe +encore demi sauvage lorsque l'gypte tait dj dchue de sa premire +splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques +origines. + +Aprs cet expos sommaire des motifs gnraux du voyage, il reste +indiquer l'ordre dtaill des travaux que doivent excuter les personnes +charges de cette entreprise littraire. + +1 Visiter un un tous les monuments antiques de style gyptien, en +faire dessiner _l'ensemble_, et lever _le plan_ du petit nombre de ceux +que les voyageurs ont ngligs ou n'ont point suffisamment tudis. + +2 Rechercher sur chaque _temple_ les inscriptions ddicatoires donnant +l'poque prcise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours +l'poque o ont t excutes les diffrentes parties de la dcoration. +C'est, en d'autres termes, recueillir les lments positifs de +l'histoire et de la chronologie de l'art en gypte. + +3 Copier avec soin, dans tous leurs dtails et avec leurs couleurs +propres, les images des diffrentes _divinits_ auxquelles chaque temple +tait ddi. Recueillir les inscriptions religieuses relatives ces +divinits, et tous les titres divers qui leur sont donns. + +4 Copier surtout les tableaux mythologiques o plusieurs divinits sont +mises en scne. + +5 Dessiner les bas-reliefs reprsentant les diverses crmonies +religieuses, et tous les instruments de culte. + +Ces divers travaux auront pour rsultat de faire connatre fond +l'ensemble du culte gyptien, source de toutes les religions paennes de +l'Occident, et serviront dmontrer les nombreux emprunts que la +religion des Grecs fit celle de l'gypte. On terminera ainsi les +dissidences qui partagent les savants sur une matire mise en discussion +avant de possder les lments indispensables pour en claircir les +difficults. + +6 Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures +reprsentant les divers souverains de l'gypte, et avec tous les dtails +de costume, afin de former ainsi l'_iconographie_ des rois et des +reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'poque la plus ancienne, +offrant le _portrait_ des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants. + +7 Rechercher dans les palais de Thbes, d'Ahydos, de Sohleb, et dans +tous les genres d'difices, tous les _bas-reliefs historiques_; les +dessiner avec soin, figures et lgendes, et copier les longues +inscriptions historiques qui les suivent ou les sparent. + +8 Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se +rapporte la vie publique et prive des Pharaons. + +9 Dessiner dans les catacombes de Thbes ou des autres villes +gyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives la _vie civile_ +des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts, +les mtiers et la vie intrieure des gyptiens; faire le recueil des +costumes des diverses castes, etc. + +10 Copier les inscriptions votives, graves sur la plate-forme des +temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les +fois que ces inscriptions porteront _une date_ clairement exprime. + +11 Recueillir toutes les _lgendes royales_, sculptes sur les +difices, avec leurs diverses variantes, et prciser le lieu o elles se +lisent, pour dterminer ainsi l'anciennet relative de chaque portion +d'un mme difice, et l'tat soit progressif, soit rtrograde de l'art. + +12 Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et +tableaux _astronomiques_, prendre les dates exprimes soit sur ces mmes +sculptures, soit dans leur voisinage, pour dmontrer sans rplique +l'poque assez rcente de ces compositions, que l'esprit de systme +s'obstine encore, malgr des dmonstrations palpables, considrer +comme remontant des sicles fort antrieurs aux temps vritablement +historiques. On fixera galement ainsi l'opinion encore incertaine des +savants l'gard du point rel d'avancement auquel les gyptiens +avaient port la science de l'astronomie. + +13 On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les _caractres +hiroglyphiques_ de formes diffrentes, en notant les couleurs de chacun +d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu'il +sera possible de tous les caractres employs dans l'criture sacre des +gyptiens. + +14 On dessinera toutes les _inscriptions_ qui peuvent conduire soit +confirmer, soit tendre nos connaissances, relativement la langue et +aux diverses critures de l'ancienne gypte. + +15 Il est du plus pressant intrt pour les tudes historiques et +philologiques de chercher dans les ruines de l'gypte des _dcrets +bilingues_, semblables celui que porte la pierre de Rosette. Ces +stles existaient en trs-grand nombre dans les temples gyptiens des +trois ordres. Des fouilles seront donc diriges dans l'enceinte de ces +temples, pour dcouvrir de tels monuments, par le secours desquels le +dchiffrement des textes hiroglyphiques ferait un pas immense. + +16 Le directeur du voyage ferait aussi excuter des _fouilles_ sur les +points o il serait possible de rencontrer des monuments historiques de +divers genres: ceux des objets trouvs et qui mriteraient quelque +attention seraient emports pour tre placs au _Muse royal du Louvre_, +si ces objets taient d'ancien style gyptien, et au _Cabinet des +antiques de la Bibliothque royale_, si ces objets taient des mdailles +et des pierres graves, ou autres monuments de style grec ou romain. Les +_statues grecques ou romaines_ appartiendraient aussi au Muse des +antiques du Louvre. + +17 On pourrait faire galement, Thbes et dans toutes les autres +parties de l'gypte, des achats d'objets intressants pour les +_collections_ royales; on pourrait complter ainsi avec avantage les +diverses sries de monuments antiques qui existent dans ces +tablissements. + +18 On dsire depuis longtemps que des personnes instruites dans les +langues orientales visitent les couvents de la valle des lacs de Natron +et de la Haute-gypte, et examinent les livres coptes ou autres que +renferment les _bibliothques des moines chrtiens_, lesquelles peuvent +contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait tre faite avec +soin pendant le voyage, et il serait facile peut-tre d'acqurir des +manuscrits intressants peu de frais. + +19 Quelques voyageurs en gypte ont parl d'inscriptions en _caractres +inconnus_, traces ou graves sur quelques monuments; on s'attacherait +les recueillir, prcisment parce qu'elles sont considres comme +inconnues. Il en serait de mme des _manuscrits_ ou _inscriptions en +phnicien_, dont il n'existe encore qu'un trs-petit nombre en Europe, +ainsi que des inscriptions en caractres perspolitains ou +_cuniformes_, dont l'alphabet n'est pas encore entirement connu, +quoique les monuments o ils sont employs ne soient pas trs-rares. La +dcouverte des hiroglyphes phontiques a concouru accrotre cet +alphabet au moyen d'une courte inscription en caractres cuniformes et +en caractres gyptiens. On peut en trouver d'autres, qui seraient +soigneusement copies. + +20 Il manque la Bibliothque du Roi quelques-uns des plus utiles +ouvrages de la _littrature arabe_. On aurait peut-tre l'occasion de +les acqurir un prix convenable. + +Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en gypte. + +Pour l'excuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres du Roi. + + + + +LETTRES + +CRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE + +Lyon, le 18 juillet 1828. + +Me voici arriv Lyon en trs-bonne sant. J'ai trouv notre ami M. +Artaud prt me recevoir, et je me suis tabli dans son muse. + +J'ai trouv dans celui de la ville, entre autres morceaux curieux, une +statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, reprsentant le dieu Nil, +morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon _Panthon_: +c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir +rencontre. + +M. Artaud a crit aujourd'hui M. Sallier d'Aix, pour l'informer de mon +prochain passage par cette ville. Je m'attends donc faire une bonne +rcolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux jours +s'il le faut. + +Toulon, 25 juillet 1828. + +Je suis arriv ici hier au soir en parfaite sant et aprs un voyage +moins pnible que la saison d't et le ciel de Provence ne pouvaient le +faire supposer. Partis d'Aix trois heures du matin, nous tions +Toulon sur les six heures du soir; je me suis peine aperu de la +chaleur pendant la route, grce aux fourrures en laine dont je suis +couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: _Qui pare le +froid pare le chaud_, doit tre man comme tant d'autres de la sagesse +des nations. + +Il m'a t impossible d'crire d'Aix comme j'en avais le projet: le +cabinet de M. Sallier m'a occup pendant les deux jours que j'ai passs +dans cette vieille ville. J'y ai trouv quelques pices importantes que +j'ai copies ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que +M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus gyptiens non +funraires, dans lequel j'ai trouv: 1 un long papyrus en fort mauvais +tat, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en +belle criture hiratique; 2 deux rouleaux contenant des espces d'odes +ou litanies la louange d'un Pharaon; 3 un rouleau dont les premires +pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de +Rhamss-Ssostris en style biblique, c'est--dire sous la forme d'une +ode dialogue, entre les dieux et le roi. + +Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps +que j'ai donn son examen m'a convaincu que c'est un vrai trsor +historique. J'en ai tir les noms d'une quinzaine de nations vaincues, +parmi lesquelles sont spcialement nomms les Ioniens, _Iouni, Iavani_, +et les Lyciens, _Louka_, ou _Louki_; plus les thiopiens, les Arabes, +etc. Il est parl de leurs chefs emmens en captivit, et des +impositions que ces pays ont supportes. Ce manuscrit a pleinement +justifi mon ide sur le groupe qui qualifie les noms de pays trangers, +et ceux de personnages en langues trangres. J'ai relev avec soin tous +ces noms de peuples vaincus, qui, tant parfaitement lisibles et en +criture hiratique, me serviront reconnatre ces mmes noms en +hiroglyphes sur les monuments de Thbes, et les restituer, s'ils sont +effacs en partie. + +Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hiratique porte sa date +la dernire page. Il a t crit (dit le texte) _l'an IX, au mois de +Paoni_, du rgne de Rhamss le Grand. Je me propose d'tudier fond ce +papyrus, mon retour d'gypte. + +M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois +pierres qui portent les fragments du dcret romain relatif au prix des +denres et marchandises; je l'aurais faite moi-mme, mais, +malheureusement, on a rempli en pltre durci les lettres du texte: on +les fera laver et nettoyer. + +Toulon, le 29 juillet. + +J'ai reu la premire lettre de Paris, attendue dj avec impatience. Ma +srie de numros ne commencera qu'aprs l'embarquement, et ma premire +sera date des domaines de Neptune, car j'espre que nous rencontrerons +en route quelque btiment revenant en Europe, et qu'il sera possible de +le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes +seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que +dans deux mois au plus tt, les dparts d'Alexandrie pour France tant +extrmement rares. Notre corvette, destine convoyer les btiments +marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non +qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le +commerce avec l'gypte est dans un tat complet de torpeur; l'gypte +elle-mme n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, que nos +relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir, +du reste, des nouvelles positives sur notre position l'gard de +l'gypte, car je reois l'instant un rendez-vous au lazaret, de la +part de M. Lon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en trente-trois jours. +Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou esprer; le ton de sa +lettre est d'ailleurs trs-rassurant, et je n'en augure que de bonnes +nouvelles. + +Nos Parisiens sont arrivs ce matin; et nos Toscans le soir, aprs un +voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde +traverser le cordon sanitaire tabli la frontire du Pimont par le +roi de Sardaigne, qui, tromp par les exagrations d'un capitaine +marchand de Marseille, dbarqu Gnes, s'est imagin que la peste +ravageait la Provence; les rgiments ont march pour occuper tous les +dbouchs des Alpes, et les lettres et journaux venant de France sont +taillads et passs au vinaigre. Il est connu en Italie que nous mourons +ici et Marseille par centaines: tandis que le temps est superbe, grce + une brise d'ouest qui rafrachit l'air et nous jettera en pleine mer +en moins d'une heure. + +La mer promet d'tre excellente. J'ai dj essay mon estomac, et je le +crois assez bien amarin, ayant couru la rade en barque par une mer +assez grosse. + + +30 juillet. + +Il m'a t impossible de voir M. de Laborde; la brise tait trop forte +pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite +embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain une +heure: mais cette heure-l, je serai dj loin de Toulon, puisque +notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros +effets sont bord, et nous sommes prts dire adieu la terre ferme. +On me fait esprer de toucher en Sicile. J'ai demand l'amiral qu'il +permt au commandant de nous dbarquer quelques heures Agrigente; cela +est accord. C'est la mer nous le permettre maintenant. Si elle est +bonne, j'crirai l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de +Jupiter. + +Adieu; soyez sans inquitude, les dieux de l'gypte veillent sur nous. + + +En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 aot 1828. + +Je vais essayer d'crire malgr le mouvement du vaisseau, qui, pouss +par un vent souhait, marche assez rapidement vers la cte occidentale +de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence. +Jusqu'ici la traverse a t des plus heureuses, et le plus difficile +est fait: mon estomac a subi toutes ses preuves, et je me trouve +parfaitement bien maintenant. Le repos forc dont on jouit sur le +btiment, et l'impossibilit de s'y occuper avec quelque suite, ont +tourn au profit de ma sant, et je me porte merveille. + +Je ne parlerai point des deux jours passs, n'ayant eu sous les yeux que +le ciel et la mer. Le tableau, quoique vari par quelques volutions de +marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, prsenterait trop +d'uniformit. La sche dsolation des ctes de Sardaigne, pays bien +digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de bien +intressant. + +Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de dbarquer au milieu des +temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour +demain au soir, si ole et Neptune veulent bien nous octroyer cette +douceur. + +Du 4. + +Nous ayons tourn, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et +couru la cte mridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous +ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on aperoit l'le +de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme +malencontreux nous empche d'avancer. + + +Du 5. + +Aprs une nuit passe louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin, + deux ou trois lieues de nous. Le vent s'tant enfin lev, le vaisseau +a pass devant les les de Favignana et Levanzo; nous avions en +perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont +ryx si vant dans l'Enide. L'aprs-midi, nous avons pass devant +Marsalla et salu dvotement ses excellents vignobles: il s'est ml +mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a dpass cette ville +qui fut la vieille Lilybe, le principal tablissement carthaginois en +Sicile. Cette cte mridionale est d'une beaut parfaite. + + +Du 6. + +Je n'ai pu saluer les ruines de Slinonte, nous les avons rases de +nuit. La cte est ici un peu plus sche, quoique pittoresque, et d'un +ton africain faire plaisir. On a jet l'ancre dans la rade +d'Agrigente; l sont une foule de monuments grecs que nous dsirons +visiter et tudier. Mais il est probablement dcid que nous aurons le +dboire d'tre venus quatre cents toises de ces temples sans pouvoir +mme les apercevoir. Nous payons chrement la sottise du capitaine +marseillais qui a rpandu Gnes la nouvelle de la fameuse peste de +Marseille. tant alls au lazaret d'Agrigente avec le commandant, on +nous a rpondu que des ordres de Palerme, arrivs la veille, dfendaient +expressment qu'on donnt pratique aucun btiment venu des ports +mridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon tait un port du _nord_; +le bon Sicilien a rpondu qu'il le savait trs-bien, mais que, n'ayant +aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre +de dbarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province +d'Agrigente. On nous a promis une rponse pour demain huit heures; et +nous avons regagn la corvette, la mort dans l'me et sans l'esprance +d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien l jouer de malheur, et +je comprends enfin le supplice de Tantale. + + +Du 7, six heures du matin. + +Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout +espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et +demie d'ici terre, pour tcher de la faire mettre la poste travers +toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous faire plaisir, +bon apptit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous +traiter en pestifrs! Je rouvrirais ma lettre si j'avais vous +annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu' deux milles +de distance; je serais si heureux de dbarquer au milieu de ces +vnrables ruines! Mais je n'ose y compter. + +Si nous n'avons pas l'entre huit heures, nous mettrons immdiatement + la voile, pour courir sur Malte. + + +Alexandrie, le 22 aot 1828. + +Je hasarde ces lignes par un btiment toscan qui part demain pour +Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France +aussitt que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant +de l'Egl, lequel retourne en Europe et met la voile mardi prochain, +je mets un n 1 provisoire celle-ci, rservant tous les dtails pour +la seconde, qui sera le vritable numro premier. + +Je suis arriv le 18 aot dans cette terre d'gypte, aprs laquelle je +soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a trait en mre tendre, et +j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne sant que j'y apporte. +J'ai pu boire de l'eau frache discrtion, et cette eau-l est de +l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nomm _Mahmoudih_ en +l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser. + +J'ai pu voir M. Drovetti le soir mme de mon arrive, et l j'ai appris +qu'il m'avait crit et conseill d'ajourner mon voyage. Depuis la date +de cette lettre, heureusement arrive trop tard Paris, les choses sont +bien changes. Vous devez connatre dj les conventions pour +l'vacuation de la More, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et +signes il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon +voyage ne rencontrera aucun empchement; le pacha est inform de mon +arrive, et il a bien voulu me faire dire que j'tais le bienvenu; je +lui serai prsent demain ou aprs-demain au plus tard. Tout se dispose +au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que +j'ai dj secou tous les prjugs inspirs par de prtendus historiens. + +J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement +dlicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre d'excution de nos +projets sur Alexandrie et ses environs est dj rgl; ils comprennent +les oblisques dits de Cloptre, dont nous aurons enfin une copie +exacte, et ensuite la colonne de Pompe; il faut savoir enfin quoi +s'en tenir sur son inscription ddicatoire, et si elle porte le nom de +l'empereur _Diocltien_: nous en aurons une bonne empreinte. + +Notre jeunesse est merveille de ce qu'elle a dj vu.... A ma +prochaine les dtails: la srie de mes lettres d'observation commencera +rellement avec elle.... + +Adieu. + + + + +LETTRES + +CRITES + +D'GYPTE ET DE NUBIE + +EN 1828 ET 1829 + + + + +PREMIRE LETTRE + + +Alexandrie, du 18 au 29 aot 1828. + +Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, jour +de notre dpart de Toulon sur la corvette du roi _l'gl_, commande par +M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de frgate, jusqu'au 7 aot que nous avons +quitt la cte de Sicile aprs une station de vingt-quatre heures, et +sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'aprs les +informations parvenues de bonne source aux autorits siciliennes, nous +tions tous en proie la _grande peste_ qui ravage Marseille, ce +qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlement avec des officiers +envoys par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient qu'en +tremblant, trente pas de distance; nous avons t dclars bien et +dment pestifrs, et il nous a fallu renoncer descendre terre, au +milieu des temples grecs les mieux conservs de toute la Sicile. Nous +remmes donc tristement la voile, courant sur Malte, que nous +doublmes le lendemain 8 aot au matin, en passant une porte de canon +des les Gozzo et Cumino, et de Cit-La-Valette, que nous avons +parfaitement vue dans ses dtails extrieurs. + +C'est aprs avoir reconnu successivement le plateau de la Cyrnaque et +le cap Rasat, et avoir long de temps autre la cte blanche et basse +de l'Afrique, sans tre trop incommods par la chaleur, que nous +apermes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la vieille +_Taposiris,_ nomme aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous approchions +ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous rvlaient dj +la colonne de Pompe, toute l'tendue du Port-Vieux d'Alexandrie, la +ville mme dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et une +immense fort de mts de btiments, au travers desquels se montraient +les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entre de la passe, un coup de +canon de notre corvette amena notre bord un pilote arabe qui dirigea +la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute sret au +milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvmes l entours de vaisseaux +franais, anglais, gyptiens, turcs et algriens, et le fond de ce +tableau, vritable macdoine de peuples, tait occup par les carcasses +des btiments orientaux chapps aux dsastres de Navarin. Tout tait en +paix autour de nous, et voil, je pense, une preuve de la puissante +influence du vice-roi d'gypte sur l'esprit de ses gyptiens. + +Nous en avions donc fini avec la mer, ds le 18 cinq heures du soir: +il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous sparer de notre +commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable tous gards, et des +autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont combls de +prvenances et de soins, et nous ont procur par leur instruction tous +les charmes de la plus agrable socit; mes compagnons et moi +n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance. + +A peine mouills dans le port, plusieurs officiers suprieurs des +vaisseaux franais vinrent notre bord, et nous donnrent d'excellentes +nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine vacuation de la +More par les troupes d'Ibrahim, en consquence d'une convention +rcente. On attend dans peu de jours la rentre de la premire division +de l'arme gyptienne. + +M. le chancelier du consulat-gnral de France voulut bien aussi venir +notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se trouvait +heureusement Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir mme, six +heures, je me rendis terre, avec notre brave commandant et mes +compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je +baisai le sol gyptien en le touchant pour la premire fois, aprs +l'avoir si longtemps dsir. A peine dbarqus, nous fmes entours par +des conducteurs d'nes (ce sont les fiacres du pays), et, monts sur ces +nobles coursiers, nous entrmes dans Alexandrie. + +Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en +donner une ide complte; ce fut pour nous comme une apparition des +antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs troits bords +d'choppes, encombrs d'hommes de toutes les couleurs, de chiens +endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous +les cts et se mlant la voix glapissante des femmes, ou d'enfants +demi nus; une poussire touffante, et par-ci par-l quelques seigneurs +magnifiquement habills, maniant habilement de beaux chevaux richement +harnachs, voil ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. Aprs une +demi-heure de course sur nos nes et une infinit de dtours, nous +arrivmes chez M. Drovetti, dont l'accueil empress mit le comble +toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrive au milieu +des circonstances actuelles, il nous en flicita cependant, et nous +donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune +difficult; son crdit, fruit de sa conduite noble, franche et +dsintresse, qui n'a jamais pour objet que le service de notre +monarque dont le nom est partout vnr, et l'honneur de la France, est +une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore +ses prvenances, en m'offrant un logement au palais de France, l'ancien +quartier-gnral de notre arme. J'y ai trouv un petit appartement +trs-agrable, c'est celui de Klber, et ce n'est pas sans de vives +motions que je me suis couch dans l'alcve o a dormi le vainqueur +d'Hliopolis. + +Du reste, le souvenir des Franais est partout dans Alexandrie, tant +notre influence y fut douce et quitable. En arrivant, j'ai entendu +battre la retraite par les tambours et les fifres gyptiens sur les +mmes airs qu' Paris. Toutes les anciennes marches franaises pour la +troupe ont t adoptes par le Nizam-Gedid, et de vieux Arabes parlent +encore en franais. Il y a trois jours, allant de grand matin visiter +l'oblisque de Cloptre, et au milieu des collines de sables qui +couvrent les dbris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe +aveugle et g, conduit par un enfant: j'approchai, et l'aveugle, +inform que j'tais Franais, me dit aussitt ces propres mots en me +saluant de la main: _Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je n'ai +pas encore djeun._ Ne pouvant ni ne voulant rsister une telle +loquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de France qui +me restaient; en les ttant il s'cria aussitt: _Cela ne passe plus +ici, mon ami._ Je substituai cette monnaie franaise une piastre +d'gypte: _Ah! voil qui est bon, mon ami,_ ajouta-t-il; _je te +remercie, citoyen._ De telles rencontres dans le dsert valent un bon +opra Paris. + +Je suis dj familiaris avec les usages et coutumes du pays; le caf, +la pipe, la siesta, les nes, la moustache et la chaleur; surtout la +sobrit, qui est une vritable vertu la table de M. Drovetti, o nous +nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi. + +J'ai visit tous les monuments des environs; la colonne de Pompe n'a +rien de fort extraordinaire; j'y ai trouv cependant glaner. Elle +repose sur un massif construit de dbris antiques, et j'ai reconnu +parmi ces dbris le cartouche de Psammtichus II. Je n'ai pas nglig +l'inscription grecque qui dpend de la colonne, et sur laquelle existent +encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera +cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants cette +copie fidle qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument +historique. J'ai visit plus souvent les oblisques de Cloptre, +toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un _bon +cabal_ (dnomination provenale). De ces deux oblisques, celui qui est +debout a t donn au Roi par le pacha d'gypte, et j'espre qu'on +prendra les moyens ncessaires pour faire transporter cet oblisque +Paris. Celui qui est terre appartient aux Anglais. J'ai dj copi et +fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hiroglyphiques. On en +aura donc, et pour la premire fois, je puis le dire, un dessin exact. +Ces deux oblisques, trois colonnes de caractres sur chaque face, ont +t primitivement rigs par le roi Moeris devant le grand temple du +Soleil Hliopolis. Les inscriptions latrales sont de Ssostris, et +j'en ai dcouvert deux autres trs-courtes, la face est, qui sont du +successeur de Ssostris. Ainsi, trois poques sont marques sur ces +monuments; le d antique en granit ros, sur lequel chacun d'eux avait +t plac, existe encore; mais j'ai vrifi, en faisant fouiller par mes +Arabes dirigs par notre architecte M. Bibent, que ce d repose sur un +socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine. + +C'est le 24 aot, huit heures du matin, que nous avons t reus par +le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec +beaucoup de soin dans le got des palais de Constantinople; ces +difices, de belle apparence, sont situs dans l'ancienne le du Phare. +Nous nous y sommes rendus en corps, prcds de M. Drovetti, tous +habills au mieux, et les uns dans une calche attele de deux beaux +chevaux conduits habilement toute bride dans les rues d'Alexandrie par +le cocher de M. Drovetti, et les autres monts sur des nes escortant la +calche. + +Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes entrs +dans une vaste pice remplie de fonctionnaires, et nous avons t +immdiatement introduits dans une seconde salle, perce jour: dans un +de ses angles, entre deux croises, tait assise S.A., dans un costume +fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa +taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de +gat qui surprend dans un personnage occup de si grandes choses. Ses +yeux ont une expression trs-vive, et une magnifique barbe blanche +couvre sa poitrine. S.A., aprs avoir demand de nos nouvelles, a bien +voulu nous dire que nous tions les bienvenus, et me questionner ensuite +sur le plan de mon voyage. Je l'ai expos sommairement, et j'ai demand +les firmans ncessaires; ils m'ont t accords sur-le-champ, avec deux +chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite +parl des affaires de la Grce, et nous a fait part de la nouvelle du +jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livr des Grecs +introduits dans sa chambre par des soldats infidles soudoys. Quoique +fort g, Ahmed s'est vigoureusement dfendu, a tu sept de ses +assassins, mais a succomb sous le nombre. Le vice-roi nous a fait +donner ensuite le caf, et nous avons pris cong de S.A., qui nous a +accompagns avec des saluts de main trs-bienveillants. C'est encore une +grce de plus dont nous sommes redevables aux bonts inpuisables de M. +Drovetti. + +La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a t reue aussi +le lendemain, 25 aot, par le vice-roi, prsente par M. Rosetti, +consul-gnral de Toscane. Elle a reu le mme accueil, les mmes +promesses et la mme protection. L'gypte, disait S.A., devait tre pour +nous comme notre pays mme; et je suis persuad que le vice-roi est +trs-flatt de la confiance que nos gouvernements ont mise dans son +caractre, en autorisant notre entreprise dans les circonstances +actuelles. + +Je compte rester Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps est +ncessaire pour nos prparatifs. Les chaleurs du Caire, et une maladie +assez bnigne qui y rgne, baisseront en attendant. Le Nil haussera en +mme temps. J'ai dj bu largement de ses eaux que nous apporte le canal +construit par l'ordre du pacha, et nomm pour cela le _Mahmoudih._ Le +fleuve sacr est en bon tat; l'inondation est assure pour le pays bas; +deux coudes de plus suffiront pour le haut. Nous sommes d'ailleurs ici +comme dans une contre qui serait l'abrg de l'Europe, bien reus et +fts par tous les consuls de l'Occident, qui nous tmoignent le plus +vif intrt. Nous avons t tous runis successivement chez MM. Acerbi, +Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de +Sude et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Mchain, consul de France +Larnaka en Chypre, trs-recommandable sous tous les rapports, et l'un +des anciens de l'expdition franaise en gypte. + +Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des grces +infinies la protection royale qui nous devance partout, et aux soins +inpuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part. + +Je suis rempli de confiance dans les rsultats de notre voyage: +puissent-ils rpondre aux voeux du gouvernement et ceux de nos amis! +Je ne m'pargnerai en rien pour y russir. J'crirai de toutes les +villes gyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons n'y +existent plus: je rserverai les dtails sur les magnificences de Thbes +pour notre vnrable ami M. Dacier; ils seront peut-tre un digne et +juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits. +J'ai reu les lettres de Paris de la fin de juillet par le _Nisus,_ +arriv en onze jours. Adieu. + + + + +DEUXIME LETTRE + +Alexandrie, le 14 septembre 1828. + + +Mon dpart pour le Caire est dfinitivement arrt pour demain, tous nos +prparatifs tant heureusement termins, ainsi que ce que je puis +appeler l'organisation de l'expdition, chacun ayant sa part officielle +d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est charg de la sant +et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles, +ustensiles et engins; M. Lhte, des finances; M. Gatano Rosellini, du +mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et +un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme moi, +Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent. + +Deux btiments voile nous porteront sur le Nil; l'un est le plus grand +_maasch_ du pays, et il a t mont par S.A. Mehemed-Ali: je l'ai nomm +_l'Isis;_ l'autre est une _dahabi,_ o cinq personnes logeront assez +commodment; j'en ai donn le commandement M. Duchesne, en survivance +du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller la chasse des +papillons dans le dsert lybique. Cette _dahabi_ a reu le nom +d'_Athyr:_ nous voguerons ainsi sous les auspices des deux desses les +plus joviales du Panthon gyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous +arrterons qu' _Krioun,_ l'ancienne Chereus des Grecs, et +_Ssa-el-Hagar,_ l'antique Sas. Je dois ces politesses la patrie du +rus Psammtichus et du brutal Apris; enfin, je verrai s'il reste +quelques dbris de Siouph _Saouaf,_ o naquit Amasis, et Sas, +quelques traces du collge o Platon et tant d'autres Grecs _allrent +l'cole._ + +Notre sant se soutient, et l'preuve du climat d'Alexandrie, qui est +une ville toute lybique, est d'un trs-bon augure. Nous sommes tous +enchants de notre voyage, et heureux d'avoir chapp aux dpches +tlgraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise +apparence ont toutes tourn pour nous; quelques difficults inattendues +sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous +serons heureux partout. + +Je viens l'instant (huit heures du soir) de prendre cong du vice-roi. +S.A. a t on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai prie d'agrer notre +gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le +vice-roi a rpondu que les princes chrtiens traitant ses sujets avec +distinction, la rciprocit tait pour lui un devoir. Nous avons parl +hiroglyphes, et il m'a demand une traduction des inscriptions des +oblisques d'Alexandrie. Je me suis empress de la lui promettre, et +elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le +chancelier du consulat de France. S.A. a dsir savoir jusqu' quel +point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assur que nous +trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprim ma +reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu'il +les repoussait d'une manire fort aimable; ces bons musulmans nous ont +traits avec une franchise qui nous charme. Adieu. + +[Illustration: PLAN DES RUINES DE SAS.] + + + + +TROISIME LETTRE + + +Au Caire, le 27 septembre 1828. + +C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitt Alexandrie, aprs +avoir arbor le pavillon de France. Nous avons pris le canal nomm +_Mahmoudih_, auquel ont travaill MM. Coste et Masi; il suit la +direction gnrale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais il fait beaucoup +moins de dtours, et se rend plus directement au Nil, en passant entre +le lac Marotis, droite, et celui d'_Edkou_, gauche. Nous +dbouchmes dans le fleuve, le 15 de trs-bonne heure, et je conus ds +lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant les +sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et +sont frapps de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d'arbres +de toute espce, au-dessus desquels s'lvent les centaines de minarets +des nombreux villages qui sont disperss sur cette terre de +prdilection. Ce spectacle est vritablement enchanteur, et la renomme +de la fertilit de la campagne d'gypte n'est point exagre. + +Le fleuve est immense, et les rives en sont dlicieuses. Nous fmes une +courte halte _Fouah_, o nous arrivmes midi. A sept heures et demie +du soir, nous dpassmes _Dsouk_; c'est le lieu o le respectable Salt +a expir il y a quelques mois. Le 16, six heures du matin, je trouvai, +en m'veillant, le _maasch_ amarr dans le voisinage de _Ssa-el-Hagar_, +o j'avais recommand d'aborder pour visiter les ruines de Sas, devant +lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (_Voyez la planche N 1._) + +Nos fusils sur l'paule, nous gagnmes le village qui est une +demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chassrent en chemin, et +firent lever deux chacals, qui s'chapprent toutes jambes travers +les coups de fusils. Nous nous dirigemes sur une grande enceinte que +nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui +couvrait une partie des terrains, nous fora de faire quelques dtours, +et nous passmes sur une premire _ncropole_ gyptienne, btie en +briques crues. Sa surface est couverte de dbris de poterie, et j'y +ramassai quelques fragments de figurines funraires: la grande enceinte +n'tait abordable que par une porte force tout fait moderne. Je +n'essayerai point de rendre l'impression que j'prouvai aprs avoir +dpass cette porte, et en trouvant sous mes yeux des masses normes de +80 pieds de hauteur, semblables des rochers dchirs par la foudre ou +par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette +immense circonvallation, et reconnus encore des constructions +gyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large et 5 +d'paisseur. C'tait aussi une _ncropole,_ et cela nous expliqua une +chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs +momies les villes situes dans la Basse-gypte, et loin des montagnes. +Cette seconde ncropole de Sas, dans les dbris colossaux de laquelle +on reconnat encore plusieurs tages de petites chambres funraires (et +il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de +longueur, et prs de 500 de large. Sur les parois de quelques-unes des +chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait +renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits +_canopes_. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre eux. + +A droite et gauche de cette ncropole existent deux monticules, sur +l'un desquels nous avons trouv des dbris de granit rose, de granit +gris, de beau grs rouge et de _marbre blanc,_ dit de Thbes. Cette +dernire particularit intressera particulirement notre ami Dubois, +qui a tant travaill sur les matires employes dans les monuments de +l'antiquit; des lgendes de Pharaons sont sculptes sur ce marbre +blanc, et j'en ai recueilli de beaux chantillons. + +Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces difices sont +vraiment tonnantes. Le paralllogramme, dont les petits cts n'ont pas +moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de +tour. La hauteur de cette muraille peut tre estime 80 pieds, et son +paisseur mesure est de 54 pieds: on pourrait donc y compter les +grandes briques par millions. + +Cette circonvallation de gant me parat avoir renferm les principaux +difices sacrs de _Sas_. Tous ceux dont il reste des dbris taient +des _ncropoles_; et, d'aprs les indications fournies par Hrodote, +l'enceinte que j'ai visite renfermerait les tombeaux d'_Apris_ et des +rois _sates_ ses anctres. De l'autre ct de ceux-ci serait le +monument funraire de l'usurpateur _Amasis_. La partie de l'enceinte, +vers le Nil, a pu aisment contenir le grand temple de Nith, la grande +desse de Sas; et nous avons donn la chasse coups de fusil des +chouettes, oiseau sacr de Minerve ou Nith, que les mdailles de Sas +et celles d'Athnes sa fille portent pour armes parlantes. A quelques +centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des +collines qui couvrent une troisime ncropole. Elle tait celle des gens +de qualit: on y a dj fouill, et j'y ai vu un norme sarcophage en +basalte vert, celui d'un gardien des temples sous _Psammtichus II_. +M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la dpense +serait trop considrable, et le monument n'est pas assez important pour +la risquer. A mon retour en Basse-gypte, je ferai faire des fouilles +sur ce point-l et sur quelques autres, si l'tat des fonds me le +permet. Cette dernire remarque est importante; avec peu de fonds on +peut faire beaucoup, et je serais afflig de quitter ce pays sans avoir +pu assurer, peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, les +plus propres enrichir nos collections royales et clairer les +travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien +m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilit incontestable. + +[Illustration: RESTAURATION DES RUINES DE SAS. _d 'aprs Hrodote._ + +1. _Grande Ncropole ou Memnonia._ +2. _Tombeau d'Apris et des rois Sates._ +3. _Tombeau d'Amasis._ +4. _Tombeaux divins._ +5 6. _Pylnes._ +7. _Temple de Nith??_ +8. _Oblisques d'Amasis._ +9. _Tmnos du Temple._ +10. _Colosses d'Amasis._ +11. _Androsphynxs d'Amasis._ +12. _Propylon d'Amasis._ +13. _Enceinte gnrale de l'Hiron._] + +Cette premire visite Sas ne sera pas la dernire; je quittai ce +lieu, six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous passmes +devant _Schabour_. Le 18, neuf heures du matin, nous fmes halte +_Nader_, o des Almh nous donnrent un concert vocal et instrumental, +suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A +midi et demi, nous tions devant _Tharranh_, o je vis des monticules +de natron, transports des lacs qui le produisent. Le soir, nous +dpassmes _Mit-Salamh_, triste village assis dans le dsert libyque; +et, faute de vent, nous passmes une partie de la nuit sur la rive +verdoyante du Delta, prs du village d'_Aschmoun_. Le 19 au matin, nous +vmes enfin les Pyramides, dont on pouvait dj apprcier les masses, +quoique nous fussions huit lieues de distance. A une heure trois +quarts, nous arrivmes au sommet du Delta (_Bathn-el-Bakarah_, le +Ventre-de-la-Vache), l'endroit mme o le fleuve se partage en deux +branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique, +et la largeur du Nil tonnante. A l'occident, les Pyramides s'lvent au +milieu des palmiers; une multitude de barques et de btiments se +croisent dans tous les sens; l'orient, le village trs-pittoresque de +_Schorafh_; dans la direction d'Hliopolis: le fond du tableau est +occup par le mont _Mokattam_, que couronne la citadelle du Caire, et +dont la base est cache par la fort de minarets de cette grande +capitale. A trois heures, nous vmes le Caire plus distinctement: c'est +l que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne arrive. +L'orateur tait accompagn de deux camarades habills d'une faon +trs-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariols de couleurs +tranchantes; des barbes et d'normes moustaches d'toupe blanche; des +langes troits, serrant et dessinant toutes les parties de leur corps; +et chacun d'eux s'tait ajust d'normes accessoires en linge blanc +fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques, +figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d'ancien +style. Quelques minutes aprs, notre _maasch_ donna sur un banc de +sable, et fut arrt tout court; nos matelots se jetrent au Nil pour le +dgager, en se servant du nom d'_Allah_, et bien plus efficacement de +leurs larges et robustes paules; la plupart de ces mariniers sont des +Hercules admirablement taills, d'une force tonnante, et ressemblant, +quand ils sortent du fleuve, des statues de bronze nouvellement +coules. Ce travail d'une demi-heure suffit pour dgager le btiment. +Nous passmes devant _Embabh_, et aprs avoir salu le champ de +bataille des Pyramides, nous abordmes au port de _Boulaq_, cinq +heures prcises. La journe du 20 se passa en prparatifs de dpart pour +le Caire, et plusieurs convois d'nes et de chameaux transportrent en +ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais +fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et +enfourchant nos nes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je partis +pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman +tait avec moi, et toute la jeunesse paradait ma suite: je m'aperus +que cela ne dplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: _Fransaou_ +(Franais) avec une certaine satisfaction. + +Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-l et le lendemain +taient ceux de la fte que les musulmans clbraient pour la naissance +du Prophte. La grande et importante place d'_Ezbkih_, dont +l'inondation occupe le milieu, tait couverte de monde entourant les +baladins, les danseuses, les chanteuses, et de trs-belles tentes sous +lesquelles on pratiquait des actes de dvotion. Ici, des musulmans assis +lisaient en cadence des chapitres du Coran; l, trois cents dvots, +rangs en lignes parallles, assis, mouvant incessamment le haut de leur +corps en avant et en arrire comme des poupes charnire, chantaient +en choeur, _L Ilh ill Allh_ (Il n'y a point d'autre dieu que Dieu); +plus loin, cinq cents nergumnes, debout, rangs circulairement et se +sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de leur +poitrine puise, le nom d'_Allah_, mille fois rpt, mais d'un ton si +sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus +infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs +du Tartare. A ct de ces religieuses dmonstrations, circulaient les +musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes de +tout genre taient en pleine activit: ce mlange de jeux profanes et de +pratiques religieuses, joint l'tranget des figures et l'extrme +varit des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je +n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversmes une partie de +la ville pour gagner notre logement. + +On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort bien; et +ces rues de 8 10 pieds de largeur, si dcries, me paraissent +parfaitement bien calcules pour viter la trop grande chaleur. Sans +tre paves, elles sont d'une propret fort remarquable. Le Caire est +une ville tout fait monumentale; la plus grande partie des maisons est +en pierre, et chaque instant on y remarque des portes sculptes dans +le got arabe; une multitude de mosques, plus lgantes les unes que +les autres, couvertes d'arabesques du meilleur got, et ornes de +minarets admirables de richesse et de grce, donnent cette capitale un +aspect imposant et trs-vari. Je l'ai parcourue dans tous les sens, et +je dcouvre chaque jour de nouveaux difices que je n'avais pas encore +souponns. Grces la dynastie des _Thouloumides_, aux califes +_Fathimites_, aux sultans _Ayoubites_ et aux mamelouks _Baharites_, le +Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie +ait dtruit ou laiss dtruire en trs-grande partie les dlicieux +produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes premires +dvotions dans la mosque de _Thouloum_, difice du IXe sicle, modle +d'lgance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique +moiti ruin. Pendant que j'en considrais la porte, un vieux _chek_ me +fit proposer d'entrer dans la mosque: j'acceptai avec empressement, +et, franchissant lestement la premire porte, on m'arrta tout court +la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; j'avais +des bottes, mais j'tais sans bas; la difficult tait pressante. Je +quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir mon janissaire pour +envelopper mon pied droit, un autre mouchoir mon domestique nubien +Mohammed, pour mon pied gauche, et me voil sur le parquet en marbre de +l'enceinte sacre; c'est sans contredit le plus beau monument arabe qui +reste en gypte. La dlicatesse des sculptures est incroyable, et cette +suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai +ici ni des autres mosques, ni des tombeaux des califes et des sultans +mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique +encore que la premire; cela me mnerait trop loin, et c'en est assez de +la vieille gypte, sans m'occuper de la nouvelle. + +Lundi 22 septembre, je montai la citadelle du Caire, pour rendre +visite Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus estims +par le vice-roi. Il me reut fort agrablement, causa beaucoup avec moi +sur les monuments de la Haute-gypte, et me donna quelques conseils pour +les tudier plus l'aise. En sortant de chez le gouverneur, je +parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs normes de grs, +portant un bas-relief o est figur le roi _Psammtichus II_, faisant la +ddicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres blocs +pars, et qui ont appartenu au mme monument de Memphis d'o ces +pierres ont t apportes, m'ont offert une particularit fort curieuse. +Chacune de ces pierres, parfaitement dresses et tailles, porte une +_marque_ constatant sous quel roi le bloc a t tir de la carrire; la +lgende royale, accompagne d'un titre qui fait connatre la destination +du bloc pour Memphis, est grave dans une aire carre et creuse. J'ai +recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: _Psammtichus II_, +_Apris_, son fils, et _Amasis_, successeur de ce dernier: ces trois +lgendes nous donnent donc la dure de la construction de l'difice dont +ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais +royal du fameux _Salahh-Eddin_ (le sultan Saladin), le chef de la +dynastie des Ayoubites; un incendie a dvor les toits, il y a quatre +ans, et, depuis quelques mois, on dmolit parfois ce qui reste de ce +grand et beau monument: j'ai pu reconnatre une salle carre, la +principale du palais. Plus de trente colonnes de granit ros, portant +encore les traces de la dorure paisse qui couvrait leur ft, sont +debout, et leurs normes chapiteaux de sculpture arabe, imitation +grossire de vieux chapiteaux gyptiens, sont entasss sur les +dcombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajouts ces colonnes +grecques ou romaines, sont tirs de blocs de granit enlevs aux ruines +de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures +hiroglyphiques: j'ai mme trouv sur l'un d'entre eux, la partie qui +joignait le ft la colonne, un bas-relief reprsentant le roi +_Nectanbe_, faisant une offrande aux dieux. Dans une de mes courses +la citadelle, o je suis all plusieurs fois pour faire dessiner les +dbris gyptiens, j'ai visit le fameux _puits de Joseph_, c'est--dire +le puits que le grand _Saladin_ (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait creuser +dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai +vu aussi la mnagerie du pacha, consistant en un lion, deux tigres et un +lphant; je suis arriv trop tard pour voir l'hippopotame vivant: la +pauvre bte venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant sa +sieste sans prcaution; mais j'en ai vu la peau empaille la turque, +et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai visit +avant-hier _Mahammed-Bey_, defterdar (trsorier) du pacha. Il m'a fait +montrer la maison qu'il construit Boulaq sur le Nil, et dans les +murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, _d'assez +beaux bas-reliefs gyptiens_, venant de Sakkarah; c'est un pas fort +remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renomm pour son +opposition la rforme. + +J'ai trouv ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, et, parmi les +trangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Flix, Anglais, qui +s'occupent beaucoup d'hiroglyphes, et qui me comblent de bonts. Je +n'ai encore fait aucune acquisition; je prsume que notre arrive a fait +hausser le prix des antiquits; mais cela ne peut durer longtemps. Je +pars demain ou aprs pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire cette +anne; nous dbarquerons prs de _Mit-Rahinh_ (le centre des ruines de +la vieille ville), o je m'tablirai; je pousserai de l des +reconnaissances sur _Sakkarah, Dahschour_ et toute la plaine de +_Memphis_, jusqu'aux grandes pyramides de _Gish_, d'o j'espre dater +ma prochaine lettre. Aprs avoir couru le sol de la seconde capitale +gyptienne, je mets le cap sur Thbes, o je serai vers la fin +d'octobre, aprs m'tre arrt quelques heures Abydos et Dendrah. +Ma sant est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il est vrai +que je suis un homme tout nouveau: ma tte rase est couverte d'un +norme turban; je suis compltement habill la turque, une belle +moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend mon ct; ce +costume est trs-chaud, et c'est justement ce qui convient en gypte; on +y sue plaisir et l'on s'y porte de mme. Les Arabes me prennent +partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la +parole celle des habits; je dbrouille mon arabe, et force de +jargonner, on ne me prendra plus pour un dbutant. J'ai dj recueilli +des coquilles du Nil pour M. de Frussac ... J'attends impatiemment des +lettres de Paris ... Adieu. + + + + +QUATRIME LETTRE + + +Sakkarah, le 5 octobre 1828. + +Nous sommes rests au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir du mme +jour nous avons couch dans notre _maasch_, afin de mettre la voile le +lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. Le +1er octobre, nous passmes la nuit devant le village de _Massarah_, sur +la rive orientale du Nil, et le lendemain, six heures du matin, nous +courmes la plaine pour atteindre de grandes carrires que je voulais +visiter, parce que Memphis, sise sur la rive oppose, et prcisment en +face, doit tre sortie de leurs vastes flancs. La journe fut +excessivement pnible; mais je visitai presque une une toutes les +cavernes dont le penchant de la montagne de _Thorrah_ est cribl. J'ai +constat que ces carrires de beau calcaire blanc ont t exploites +toutes les poques, et j'ai trouv: 1 une inscription date du mois de +Paophi de l'an IV _de l'empereur Auguste;_ 2 une seconde inscription de +l'an VII, mme mois, d'un Ptolme, qui doit tre _Soter Ier_, puisqu'il +n'y a pas de surnom; 3 une inscription de l'an II du roi _Acoris_, l'un +des insurgs contre les Perses; enfin, deux de ces carrires et les plus +vastes ont t ouvertes l'an XXII du roi _Amosis_, le pre de la +dix-huitime dynastie, comme portent textuellement deux belles stles +sculptes mme dans le roc, ct des deux entres. Ces mmes stles +indiquent aussi que les pierres de cette carrire ont t employes aux +constructions des temples de _Phtha_, d'_Apis_ et d'_Ammon_, Memphis, +et cette indication donne la date de ces mmes temples bien connus de +l'antiquit. J'ai trouv aussi, dans une autre carrire, pour l'poque +pharaonique, deux monolithes tracs l'encre rouge sur les parois, avec +une finesse extrme et une admirable sret de main: la corniche de l'un +de ces monolithes, qui n'ont t que mis en projet, sans commencement +d'excution, porte le prnom et le nom propre de _Psammtichus Ier_. +Ainsi, les carrires de la montagne arabique, entre _Thorrah_ et +_Massarah_, ont t exploites sous les Pharaons, les Perses, les +Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela tient + leur voisinage des capitales successives de l'gypte, _Memphis, +Fosthat_ et le _Caire_. Rentrs le soir dans nos vaisseaux, comme les +Grecs venant de livrer un assaut la ville de Troie, mais plus heureux +qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre la voile +pour _Bdrchin_, village situ peu de distance, sur le bord +occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partmes pour +l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; pass le +village de _Bdrchin_, qui est un quart d'heure dans les terres, on +s'aperoit qu'on foule le sol antique d'une grande cit, aux blocs de +granit disperss dans la plaine, et ceux qui dchirent le terrain et +se font encore jour travers les sables, qui ne tarderont pas les +recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de _Mit-Rahinh_, +s'lvent deux longues collines parallles, qui m'ont paru tre les +boulements d'une enceinte immense, construite en briques crues comme +celle de Sas, et renfermant jadis les principaux difices sacrs de +Memphis. C'est dans l'intrieur de cette enceinte que nous avons vu le +grand colosse exhum par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner ce +monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus +agrablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture +gyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n'a pas +moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tomb la face +contre terre, ce qui a conserv le visage parfaitement intact. Sa +physionomie suffit pour me le faire reconnatre comme une statue de +Ssostris, car c'est en grand le portrait le plus fidle du beau +Ssostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de la +ceinture, confirmrent mon ide, et il n'est plus douteux qu'il existe, + Turin et Memphis, deux _portraits_ du plus grand des Pharaons. J'ai +fait dessiner cette tte avec un soin extrme, et relever toutes les +lgendes. Ce colosse n'tait point seul; et si j'obtiens des fonds +spciaux pour des fouilles en grand Memphis, je puis rpondre, en +moins de trois mois, de peupler le Muse du Louvre de statues des plus +riches matires et du plus grand intrt pour l'histoire. Ce colosse, +devant lequel sont de grandes substructions calcaires, tait, selon +toute apparence, plac devant une grande porte et devait avoir des +pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le +temps me manquera. Un peu plus loin et sur le mme axe, existent encore +de petits colosses du mme Pharaon, en granit ros, mais en fort mauvais +tat. C'tait encore une porte. + +Au nord du colosse exista un temple de Vnus (_Hathr_), construit en +calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du ct de l'orient: j'ai +continu des fouilles commences par Caviglia; le rsultat a t de +constater dans cet endroit mme l'existence d'un temple orn de +colonnes-pilastres accouples et en granit ros, et ddi _Phtha_ et +_Hathr_ (Vulcain et Vnus), les deux grandes divinits de Memphis, par +Rhamss le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du ct de +l'est, une vaste ncropole semblable celle que j'ai reconnue Sas. + +C'est le 4 octobre que je suis venu camper _Sakkarah_, car nous sommes +sous la tente; une d'elles est occupe par nos domestiques; tous les +soirs, sept ou huit Bdouins choisis d'avance font la garde de nuit et +les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand on +les traite en hommes. + +J'ai visit ici, Sakkarah, la plaine des momies, l'ancien cimetire +de Memphis, parsem de pyramides et de tombeaux viols. Cette localit, +grce la rapace barbarie des marchands d'antiquits, est presque tout + fait nulle pour l'tude: les tombeaux orns de sculptures sont, pour +la plupart, dvasts, ou recombls aprs avoir t pills. Ce dsert est +affreux; il est form par une suite de petits monticules de sable +produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsem +d'ossements humains, dbris des vieilles gnrations. Deux tombeaux +seuls ont attir notre attention, et m'ont ddommag du triste aspect de +ce champ de dsolation. J'ai trouv, dans l'un d'eux, une srie +d'oiseaux sculpts sur les parois, et accompagns de leurs noms en +hiroglyphes; cinq espces de gazelles avec leurs noms; et enfin +quelques scnes domestiques, telles que l'action de traire le lait, deux +cuisiniers exerant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du +fruit de ces dcouvertes ... Adieu. + + + + +CINQUIME LETTRE + +Au pied des pyramides de Gizh, le 8 octobre 1828. + + +J'ai transport mon camp et mes pnates l'ombre des grandes pyramides, +depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du +monde, sept chameaux et vingt nes ont transport nous et nos bagages +travers le dsert qui spare les pyramides mridionales de celles de +Gizh, les plus clbres de toutes, et qu'il me fallait voir enfin avant +de partir pour la Haute-gypte. Ces merveilles ont besoin d'tre +tudies de prs pour tre bien apprcies; elles semblent diminuer de +hauteur mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs +de pierre dont elles sont formes qu'on a une ide juste de leur masse +et de leur immensit. Il y a peu faire ici, et lorsqu'on aura copi +des scnes de la vie domestique, sculptes dans un tombeau voisin de la +deuxime pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront nous +prendre Gizh, et nous cinglerons force de voiles pour la +Haute-gypte, mon vritable quartier-gnral. Thbes est l, et on y +arrive toujours trop tard. + +Sauf un peu de fatigue de la journe d'hier, nous nous portons fort +bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu. + + + + +SIXIEME LETTRE + + +A Bni-Hassau, le 5; et Monfaloutli, le 8 novembre 1828. + +Je comptais tre Thbes le 1er novembre; voici dj le 5, et je me +trouve encore _Bni-Hassan_. C'est un peu la faute de ceux qui ont +dj dcrit les hypoges de cette localit, et en ont donn une si mince +ide. Je comptais expdier ces grottes en une journe; mais elles en ont +pris quinze, sans que j'en prouve le moindre regret; je vais reprendre +mon rcit de plus haut. + +Ma dernire lettre tait date des grandes pyramides, o je suis, rest +camp trois jours, non pour ces masses normes et de si peu d'effet +lorsqu'on les voit de prs, mais pour l'examen et le dpouillement des +grottes spulcrales creuses dans le voisinage. Une, entre autres, celle +d'un certain _Eima_, nous a fourni une srie de bas-reliefs +trs-curieux pour la connaissance des arts et mtiers de l'ancienne +gypte, et je dois donner un soin trs-particulier la recherche des +monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands +tableaux de bataille des palais de Thbes. J'ai trouv autour des +pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands +personnages, mais peu d'inscriptions d'un trs-grand intrt. + +Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et +gagner notre ancien campement de Sakkarah, travers le dsert, et de l +notre _flotte_, mouille _Bdrchin_, o nous arrivmes le soir mme, +grce nos infatigables baudets et aux chameaux qui portaient tout +notre bagage. Nous mmes la voile pour la Haute-gypte, et ce ne fut +que le 20 octobre, aprs avoir prouv tout l'ennui du calme plat et du +manque total de vent du nord, que nous arrivmes _Minih_, d'o je fis +partir tout de suite, aprs une visite la filature de coton, monte en +machines europennes, et aprs l'achat de quelques provisions +indispensables. On se dirigea sur _Saouadh_ pour voir un hypoge grec +d'ordre _dorique_, dj dcrit. De l nous cinglmes vers +_Zaouyet-el-Maitin_, o nous fmes rendus le 20 mme au soir; l +existent quelques hypoges dcors de bas-reliefs relatifs la vie +domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait +d'intressant, et nous ne les quittmes que le 23 au soir, pour courir +_Bni-Hassan_ la faveur d'une bourrasque, laquelle nous dmes d'y +arriver le mme jour vers minuit. + +A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens tant alls, en +claireurs, visiter les grottes voisines, rapportrent qu'il y avait +peu faire, vu que les peintures taient peu prs effaces. Je montai +nanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypoges, et je fus +agrablement surpris de trouver une tonnante srie de peintures +parfaitement visibles jusque dans leurs moindres dtails, lorsqu'elles +taient mouilles avec une ponge, et qu'on avait enlev la crote de +poussire fine qui les recouvrait et qui avait donn le change nos +compagnons. Ds ce moment on se mit l'ouvrage, et par la vertu de nos +chelles et de l'admirable ponge, la plus belle conqute que +l'industrie humaine ait pu faire, nous vmes se drouler nos yeux la +plus ancienne srie de peintures qu'on puisse imaginer, toutes relatives + la vie civile, aux arts et mtiers, et ce qui tait neuf, la _caste +militaire_. J'ai fait, dans les deux premiers hypoges, une moisson +immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les +deux tombes les plus recules vers le nord; ces deux hypoges, dont +l'architecture et quelques dtails intrieurs ont t mal reproduits, +offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux +voisins), que la porte de l'hypoge est prcde d'un portique taill +jour dans le roc, et form de colonnes qui ressemblent, s'y mprendre + la premire vue, au _dorique_ grec de Sicile et d'Italie. Elles sont +canneles, base arrondie, et presque toutes d'une belle proportion. +L'intrieur des deux derniers hypoges tait ou est encore soutenu par +des colonnes semblables: nous y avons tous vu le vritable type du vieux +_dorique grec_, et je l'affirme sans craindre d'tablir mon opinion sur +des monuments du temps romain, car ces deux hypoges, les plus beaux de +tous, portent leur date et appartiennent au rgne d'_Osortasen_, +deuxime roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par consquent remontent +au IXe sicle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux +portiques, encore intact, celui de l'hypoge d'un chef administrateur +des terres orientales de l'Heptanomide, nomm _Nhthph_, est compos de +ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les +beaux temples grecs-doriques. + +Les peintures du tombeau de _Nhthph_ sont de vritables _gouaches_, +d'une finesse et d'une beaut de dessin fort remarquables: c'est ce que +j'ai vu de plus beau jusqu'ici en gypte; les animaux, quadrupdes, +oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de _vrit_, +que les copies colories que j'en ai fait prendre ressemblent aux +gravures colories de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: nous +aurons besoin de l'affirmation des quatorze tmoins qui les ont vues, +pour qu'on croie en Europe la fidlit de nos dessins, qui sont d'une +exactitude parfaite. + +C'est dans ce mme hypoge que j'ai trouv un tableau du plus haut +intrt: il reprsente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants, +pris par un des fils de _Nhthph_, et prsents ce chef par un scribe +royal, qui offre en mme temps une feuille de papyrus, sur laquelle est +relate la date de la prise, et le nombre des captifs, qui tait de +trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute +particulire, nez aquilin pour la plupart, taient blancs +comparativement aux gyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en +jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la _couleur de chair_. Les +hommes et les femmes sont habills d'toffes trs-riches, peintes +(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques +sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la +chaussure des femmes captives peintes _Bni-Hassan_ ressemblent +celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouv sur la robe d'une +d'elles l'ornement enroul si connu sous le nom de _grecque_, peint en +rouge, bleu et noir, et trac verticalement. Ces dtails piqueront la +curiosit et rveilleront l'intrt de nos archologues et celui de +notre ami M. Dubois, que j'ai regrett, ici plus qu'ailleurs, de n'avoir +pas mes cts, parce que notre opinion sur l'avancement de l'art en +gypte y trouve des preuves _archi-authentiques_. Les hommes captifs, +barbe pointue, sont arms d'arcs et de lances, et l'un d'entre eux tient +en main une _lyre grecque_ de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je le +crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure, +voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de leurs +habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe sicle +avant J.-C., peints avec fidlit par des mains gyptiennes. J'ai fait +copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute +particulire: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original. + +Les quinze jours passs _Bni-Hassan_ ont t monotones, mais +fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypoges dessiner, +colorier et crire, en donnant une heure au plus un modeste repas, +qu'on nous apportait des barques, pris terre sur le sable, dans la +grande salle de l'hypoge, d'o nous apercevions, travers les colonnes +en _dorique primitif_, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; le +soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du +repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le +lendemain. + +Cette vie de tombeaux a eu pour rsultat un portefeuille de dessins +parfaitement faits et d'une exactitude complte, qui s'lvent dj +plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon voyage +d'gypte serait dj bien rempli, l'architecture prs, dont je ne +m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas t visits ou connus. Voici +un _petit crayon_ de mes conqutes: cette note sera divise par +matires, alphabtiquement ranges comme l'est mon portefeuille pendant +le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins dj faits, et de +pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du mme genre. + +1 AGRICULTURE.--Dessins reprsentant le labourage avec les boeufs ou +bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les bliers, et non +par les _porcs_, comme le dit Hrodote; cinq sortes de charrues; le +piochage, la moisson du bl; la moisson du lin; la mise en gerbes de ces +deux espces de plantes; la mise en meule, le battage, le mesurage, le +dpt en grenier; deux dessins de grands greniers sur des plans +diffrents; le lin transport par des nes; une foule d'autres travaux +agricoles, et entre autres la rcolte du lotus; la culture de la vigne, +la vendange, son transport, l'grenage, le pressoir de deux espces, +l'un force de bras et l'autre mcanique, la mise en bouteilles ou +jarres, et le transport la cave; la fabrication du vin cuit, etc.; la +culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la +culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux +suivants, avec lgendes hiroglyphiques explicatives; plus l'_intendant +de la maison des champs_ et ses secrtaires. + +2 ARTS ET MTIERS.--Collection de tableaux, pour la plupart coloris, +afin de bien dterminer la nature des objets, et reprsentant: le +sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le +peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre +peignant un tableau, avec son _chevalet_; des _scribes_ et commis aux +critures de toute espce; les ouvriers des carrires transportant des +blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les oprations; les +_marcheurs_ ptrissant la terre avec les pieds, d'autres avec les mains; +la mise de l'argile en cne, le cne plac sur le tour; le potier +faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la premire _cuite_ au four, +la seconde au schoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de cannes, +d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de +meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou +maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles divers +mtiers; le verrier et toutes ses oprations; l'orfvre, le bijoutier, +le forgeron. + +3 CASTE MILITAIRE.--L'ducation de la caste militaire et tous ses +exercices gymnastiques, reprsents en plus de deux cents tableaux, o +sont retraces toutes les poses et attitudes que peuvent prendre deux +habiles lutteurs, attaquant, se dfendant, reculant, avanant, debout, +renverss, etc.; on verra par l si l'art gyptien se contentait de +figures de profil, les jambes unies et les bras colls contre les +hanches. J'ai copi toute cette curieuse srie de militaires nus, +luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures reprsentant des +soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un sige, la +_tortue_ et le _blier_, les punitions militaires, un champ de bataille, +et les prparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication des +lances, javelots, arcs, flches, massues, haches d'armes, etc. + +4 CHANT, MUSIQUE ET DANSE.--Un tableau reprsentant un concert vocal et +instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est +second par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq femmes, +et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opra tout +entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de _flte +traversire_, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des danseurs +faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin, +une collection trs-curieuse de dessins reprsentant les danseuses (ou +filles publiques de l'ancienne gypte), dansant, chantant, jouant la +paume, faisant divers tours de force et d'adresse. + +5 Un nombre considrable de dessins reprsentant l'DUCATION DES +BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espce, les vaches, les +veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les +chevriers, les gardeurs d'nes, les bergers et leurs moutons; des scnes +relatives l'art vtrinaire; enfin la basse-cour, comprenant +l'ducation d'une foule d'espces d'oies et de canards, et celle d'une +espce de cigogne qui tait domestique dans l'ancienne gypte. + +6 Une premire base du recueil ICONOGRAPHIQUE, comprenant les +_portraits_ des rois gyptiens et de grands personnages. Ce portefeuille +sera complt en Thbade. + +7 Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.--On y +remarque la _mourre_, le jeu de la _paille_, une sorte de _main-chaude_, +le _mail_, le jeu de _piquets plants en terre_, divers jeux de force; +la chasse la bte fauve, un tableau reprsentant une grande chasse +dans le dsert, et o sont figures quinze vingt espces de +quadrupdes; tableaux reprsentant le retour de la chasse; le gibier est +port mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux reprsentent la chasse +des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et +gouach avec toutes les couleurs et le faire de l'original; enfin, le +dessin en grand des divers piges pour prendre les oiseaux; ces +instruments de chasse sont peints isolment dans quelques hypoges; +plusieurs tableaux relatifs la pche: 1 la pche la ligne; 2 la +ligne avec canne; 3 au trident ou au _bident_; 4 au filet; plus la +prparation des poissons, etc. + +8 JUSTICE DOMESTIQUE.--J'ai runi sous ce titre une quinzaine de +dessins de bas-reliefs reprsentant des dlits commis par des +domestiques; l'arrestation du prvenu, son accusation, sa dfense, son +jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et +l'excution, qui se borne la bastonnade, dont procs-verbal est remis, +avec le corps du procs, entre les mains du matre par l'intendant de la +maison. + +9 LE MNAGE.--J'ai runi dans cette srie, dj fort nombreuse, tout ce +qui se rapporte la vie prive ou intrieure. Ces dessins fort curieux +reprsentent: 1 diverses maisons gyptiennes, plus ou moins +somptueuses; 2 les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le +tout colori, parce que les couleurs indiquent invariablement la +matire; 3 un superbe palanquin; 4 des espces de chambres portes +battantes, portes sur un traneau et qui ont servi de _voitures_ aux +anciens grands personnages de l'gypte; 5 les singes, chats et chiens +qui faisaient partie de la maison, ainsi que des _nains_ et autres +individus mal conforms, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient +dsopiler la rate des seigneurs gyptiens, aussi bien que, 1500 ans +aprs, celle de nos vieux barons d'Europe; 6 les officiers d'une grande +maison, intendants, scribes, etc.; 7 les domestiques portant les +provisions de bouche de toute espce; les servantes apportant aussi +divers comestibles; 8 la manire de tuer les boeufs et de les dpecer +pour le service de la maison; 9 une suite de dessins reprsentant des +_cuisiniers_ prparant des mets de diverses sortes; 10 enfin, les +domestiques portant les mets prpars la table du matre. + +10 MONUMENTS HISTORIQUES.--Ce recueil contient toutes les +inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des +lgendes royales, avec une date exprime, que j'ai vus jusqu'ici. + +11 MONUMENTS RELIGIEUX.--Toutes les images des diffrentes divinits, +dessines en grand et colories d'aprs les plus beaux bas-reliefs. Ce +recueil s'accrotra prodigieusement mesure que j'avancerai dans la +Thbade. + +12 NAVIGATION.--Recueil de dessins reprsentant la construction des +btiments et barques de diverses espces, et les jeux des mariniers, +tout fait analogues aux jotes qui ont lieu sur la Seine dans les +grands jours de fte. + +13 Enfin ZOOLOGIE.--Une suite de _quadrupdes_, d'_oiseaux_, de +_reptiles_, d'_insectes_ et de _poissons_, dessins et coloris avec +_toute fidlit_ d'aprs les bas-reliefs peints ou les peintures les +mieux conserves. Ce recueil, qui compte dj prs de deux cents +individus, est du plus haut intrt: les oiseaux sont magnifiques, les +poissons peints dans la dernire perfection, et on aura par l une ide +de ce qu'tait un hypoge gyptien un peu soign. Nous avons dj +recueilli le dessin de plus de quatorze espces diffrentes de _chiens_ +de garde ou de chasse, depuis le _lvrier_ jusqu'au _basset jambes +torses_; j'espre que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront +gr de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle gyptienne en aussi bon +ordre. + +J'espre complter et tendre dignement ces diverses sries, puisque je +n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument gyptien; les grands +difices ne commencent en effet qu' Abydos, et je n'y serai que dans +dix jours. + +J'ai pass, le coeur serr, en face d'_Aschmounin_, en regrettant son +magnifique portique dtruit tout rcemment; hier, _Antino_ ne nous a +plus montr que des dbris; tous ses difices ont t dmolis; il ne +reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer. + +Je me suis consol un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant +un fort intressant et dont personne n'a parl jusqu'ici. Nous avons +reconnu, dans une valle dserte de la montagne arabique, vis--vis +_Bni-Hassan-el-Aamar_, un petit temple creus dans le roc, dont la +dcoration, commence par _Thouthmosis IV_, a t continue par +_Mandoue_ de la XVIIIe dynastie; ce temple, orn de beaux bas-reliefs +coloris, est ddi la desse _Pascht_ ou _Ppascht_, qui est la +_Bubastis_ des Grecs et la _Diane_ des Romains; les gographes nous ont +indiqu _Bni-Hassan_ la position nomme _Speos Artemidos_ (la Grotte +de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple, +creus dans le roc (le spos de la desse); et ce monument, qui ne +prsente en scne que des images de _Bubastis_, la Diane gyptienne, est +cern par divers hypoges de _chats sacrs_ (l'animal de Bubastis); +quelques-uns sont creuss dans le roc, un, entre autres, construit sous +le rgne d'_Alexandre_, fils d'Alexandre le Grand. Devant le temple, +sous le sable, est un grand _banc_ de momies de chats plis dans des +nattes et entremls de quelques chiens; plus loin, entre la valle et +le Nil, dans la plaine dserte, sont deux trs-grands entrepts de +momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable. + +Cette nuit j'arriverai _Osiouth_ (Lycopolis), et demain je remettrai +cette lettre aux autorits locales pour qu'elle soit envoye au Caire, +de l Alexandrie, et de l enfin en Europe; puisse-t-elle tre mieux +dirige que les vtres! car je n'ai rien reu d'Europe depuis mon dpart +de Toulon. Ma sant se soutient, et j'espre que le bon air de Thbes +m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu. + + + + +SEPTIME LETTRE + + +Thbes, le 24 novembre 1828. + +Ma dernire lettre date de _Bni-Hassan_, continue en remontant le Nil +et close _Osiouth_, a d en partir du 10 au 12 de ce mois; elle +parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement +que celles qui, depuis mon dpart de France, m'ont t adresses par +ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reu aucune! C'est hier +seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'gypte, +que j'ai appris que le Dr Pariset y tait aussi arriv et qu'il se +trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour +cela sur ma famille. S'il en tait autrement, et que je fusse tranquille +sur la sant de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes; +car enfin je suis au centre de la vieille gypte, et ses plus hautes +merveilles sont quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite +de mon itinraire. + +C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, aprs avoir visit ses +hypoges parfaitement dcrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je +reconnais chaque jour Thbes l'extrme exactitude. Le 11 au matin nous +passmes devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa +pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a compltement +englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines +d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) reurent ma visite le 12, et je fus +assez heureux pour y trouver un bloc sculpt qui m'a donn l'poque du +temple, qui est de Ptolme Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel +n'est autre chose, comme je l'avais tabli d'avance, que l'Ammon +gnrateur de mon _Panthon_. L'aprs-midi et la nuit suivante se +passrent en ftes, bal, tours de force et concert chez l'un des +commandants de la Haute-gypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses +gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, +_Saouadji_, que j'avais quitt le matin, et o il fallut retourner bon +gr mal gr pour ne pas dsobliger ce brave homme, bon vivant, bon +convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de +Marlborough, que nos jeunes gens lui chantrent en choeur, le fit pmer +de plaisir, et ses musiciens eurent aussitt l'ordre de l'apprendre. +(_Voyez l'Extrait de_ l'Itinraire et les lettres du mamour, _ la fin +de ce volume_.) + +Nous partmes le 13 au matin, combls des dons du brave osmanli. A midi, +on dpassa Ptolmas, o il n'existe plus rien de remarquable. Sur les +quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous apermes les +premiers crocodiles; ils taient quatre, couchs sur un lot de sable, +et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le +nombre tait le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de +temps aprs nous dbarqumes _Girg_. Le vent tait faible le 15, et +nous fmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles, +semblaient vouloir nous en ddommager; j'en comptai vingt et un, groups +sur un mme lot, et une borde de coups de fusil balle, tire d'assez +prs, n'eut d'autre rsultat que de disperser ce conciliabule. Ils se +jetrent au Nil, et nous perdmes un quart d'heure dsengraver notre +_maasch_ qui s'tait trop approch de l'lot. + +Le 16 au soir, nous arrivmes enfin _Dendrah_. Il faisait un clair de +lune magnifique, et nous n'tions qu' une heure de distance des +temples: pouvions-nous rsister la tentation? Souper et partir +sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais +arms jusqu'aux dents, nous prmes travers champs, prsumant que les +temples taient en ligne droite de notre maasch. Nous marchmes ainsi, +chantant les marches des opras les plus nouveaux, pendant une heure et +demie, sans rien trouver. On dcouvrit enfin un homme; nous l'appelons, +mais il s'enfuit toutes jambes, nous prenant pour des Bdouins, car, +habills l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc capuchon, +nous ressemblions, pour l'gyptien, une tribu de Bdouins, tandis +qu'un Europen nous et pris, sans balancer, pour un chapitre de +chartreux bien arms. On m'amena le fuyard, et, le plaant entre quatre +de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable, +peu rassur d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de +bonne grce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'tait une +_momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitmes de +mme. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de dcrire +l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du +grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une ide, c'est +impossible. C'est la grce et la majest runies au plus haut degr. +Nous y restmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec +notre pauvre falot, et cherchant lire les inscriptions extrieures au +clair de la lune. On ne rentra au maasch qu' trois heures du matin pour +retourner aux temples sept heures. C'est l que nous passmes toute la +journe du 17. Ce qui tait magnifique la clart de la lune l'tait +encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les +dtails. Je vis ds lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre +d'architecture, couvert de sculptures de dtail du plus mauvais style. +N'en dplaise personne, les bas-reliefs de Dendrah sont dtestables, +et cela ne pouvait tre autrement: ils sont d'un temps de dcadence. La +sculpture s'tait dj corrompue, tandis que l'architecture, moins +sujette varier puisqu'elle est _un art chiffr_, s'tait soutenue +digne des dieux de l'gypte et de l'admiration de tous les sicles. +Voici les poques de la dcoration: la partie la plus ancienne est la +muraille extrieure, l'extrmit du temple, o sont figurs, de +proportions colossales, _Cloptre_ et son fils _Ptolme Csar_. Les +bas-reliefs suprieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que +les murailles extrieures latrales du _naos_, l'exception de quelques +petites portions qui sont de l'poque de _Nron_. Le pronaos est tout +entier couvert de lgendes impriales de _Tibre_, de _Caus_, de +_Claude_ et de _Nron_; mais dans tout l'intrieur du naos, ainsi que +dans les chambres et les difices construits sur la terrasse du temple, +il n'existe pas un seul cartouche sculpt: tous sont vides et rien n'a +t effac; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles +de tout l'intrieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent +remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles +ressemblent celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de +ce dernier empereur, et qui, tant ddi _Isis_, conduisait au temple +de cette desse, plac derrire le grand temple, qui est bien le temple +de _Hathr_ (Vnus), comme le montrent les mille et une ddicaces dont +il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la +Commission d'gypte. Le grand propylon est couvert des images des +empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a t dcor +sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_. + +Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de +Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont t +dmolis par les chrtiens, qui employrent les matriaux btir une +grande glise dans les ruines de laquelle on trouve des portions +nombreuses de bas-reliefs gyptiens. J'y ai reconnu les lgendes royales +de _Nectanbe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin, +quelques pierres d'un petit difice bti sous les Ptolmes. Ainsi la +ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquit, si +l'on s'en rapporte ce qui existe maintenant la surface du sol. + +Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), o j'arrivai le lendemain +matin 19, prsentent bien plus d'intrt, quoiqu'il n'existe de ses +anciens difices que le haut d'un propylon moiti enfoui. Ce propylon +est ddi au dieu _Aroris_, dont les images, sculptes sur toutes ses +faces, sont adores du ct qui regarde le Nil, c'est--dire sur la face +principale, la plus anciennement sculpte par la reine _Cloptre +Cocce_, qui y prend le surnom de _Philomtore_, et par son fils +_Ptolme Soter II_, qui se dcore aussi du titre de _Philomtor_. Mais +la face suprieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de +sculptures et termine avec beaucoup de soin, porte partout les lgendes +royales de _Ptolme Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le +surnom de _Philomtor_. Quant l'inscription grecque, la restitution de +[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, propose par M. +Letronne, est indubitable; car on y lit encore trs-distinctement ... +[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale o sont les images et +les ddicaces de Cloptre Cocce et de son fils Ptolme Philomtor +_Soter II_. + +Mais M. Letronne a mal propos restitu [Greek: AeLIOI] l o il faut +rellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom gyptien du +dieu auquel est ddi le propylon; car on lit trs-distinctement encore +dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouv aussi +dans les ruines de Qous une moiti de stle date du 1er _de Paoni_ de +l'an XVI de Pharaon _Rhamss-Meamoun_, et relative son retour d'une +expdition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop +lourd pour qu'on puisse penser l'emporter. + +C'est dans la matine du 20 novembre que le vent, lass de nous +contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entre du sanctuaire, +me permit d'aborder enfin _Thbes_. Ce nom tait dj bien grand dans +ma pense, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de +la vieille capitale, l'ane de toutes les villes du monde; pendant +quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier +jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et +le prtendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres lgendes que +celles de _Rhamss le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce +palais est crit sur toutes ses murailles; les gyptiens l'appelaient le +_Rhamession_, comme ils nommaient _Amnophion_ le _Memnonium_, et +_Mandouion_ le palais de Kourna. Le prtendu colosse d'Osimandyas est +un admirable colosse de _Rhamss le Grand_. + +Le second jour fut tout entier pass _Mdinet-Habou_, tonnante +runion d'difices, o je trouvai les propyles d'_Antonin_, d'_Hadrien_ +et des _Ptolmes_, un difice de _Nectanbe_, un autre de l'thiopien +_Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin +l'norme et gigantesque palais de _Rhamss-Meamoun_, couvert de +bas-reliefs historiques. + +Le troisime jour, j'allai visiter les vieux rois de Thbes dans leurs +tombes, ou plutt dans leurs palais creuss au ciseau dans la montagne +de _Biban-el-Molouk_: l, du matin au soir, la lueur des flambeaux, je +me lassai parcourir des enfilades d'appartements couverts de +sculptures et de peintures, pour la plupart d'une tonnante fracheur; +c'est l que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intrt +pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martel d'un bout +l'autre, except dans les parties o se trouvaient sculptes les images +de la reine sa mre et celles de sa femme, qu'on a religieusement +respectes, ainsi que leurs lgendes. C'est, sans aucun doute, le +tombeau d'un roi condamn par jugement aprs sa mort. J'en ai vu un +second, celui d'un roi thbain _des plus anciennes poques_, envahi +postrieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de +stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi +des bas-reliefs et des inscriptions traces pour son prdcesseur. Il +faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle +funraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point dplacer celui +de son anctre. A l'exception de ce tombeau-l, tous les autres +appartiennent des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on +n'y voit ni le tombeau de Ssostris, ni celui de Moeris. Je ne parle +point ici d'une foule de petits temples et difices pars au milieu de +ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la +desse _Hathr_ (Vnus), ddi par Ptolme-piphane, et un temple de +_Thoth_ prs de _Mdinet-Habou_, ddi par Ptolme vergte II et ses +deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolme fait des +offrandes tous ses anctres mles et femelles, piphane et Cloptre, +Philopator et Arsino, vergte et Brnice, Philadelphe et Arsino. +Tous ces Lagides sont reprsents en pied, avec leurs surnoms grecs +traduits en gyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple +est d'un fort mauvais got cause de l'poque. + +Le quatrime jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour +visiter la partie orientale de Thbes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais +immense, prcd de deux oblisques de prs de 80 pieds, d'un seul bloc +de granit rose, d'un travail exquis, accompagns de quatre colosses de +mme matire, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis +jusqu' la poitrine. C'est encore l du Rhamss le Grand. Les autres +parties du palais sont des rois Mandoue, Horus et Amnophis-Memnon; +plus, des rparations et additions de Sabacon l'thiopien et de quelques +Ptolmes, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du +conqurant. J'allai enfin au palais ou plutt la ville de monuments, +_Karnac_. L m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que +les hommes ont imagin et excut de plus grand. Tout ce que j'avais vu + Thbes, tout ce que j'avais admir avec enthousiasme sur la rive +gauche, me parut misrable en comparaison des conceptions gigantesques +dont j'tais entour. Je me garderai bien de vouloir rien dcrire; car, +ou mes expressions ne vaudraient que la millime partie de ce qu'on doit +dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traais une faible +esquisse, mme fort dcolore, on me prendrait pour un enthousiaste, +peut-tre mme pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien +ni moderne n'a conu l'art de l'architecture sur une chelle aussi +sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux +gyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et +l'imagination qui, en Europe, s'lance bien au-dessus de nos portiques, +s'arrte et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la +salle hypostyle de Karnac. + +[Illustration: ROYAUME DE JUDA PERSONNIFI + +_parmi les peuples vaincus par Ssac (Le Pharaon Sesonchis)_] + +Dans ce palais merveilleux, j'ai contempl les _portraits_ de la plupart +des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des +_portraits_ vritables; reprsents cent fois dans les bas-reliefs des +murs intrieurs et extrieurs, chacun conserve une physionomie propre et +qui n'a aucun rapport avec celle de ses prdcesseurs ou successeurs; +l, dans des tableaux colossals, d'une sculpture vritablement grande et +tout hroque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit +_Mandoue_ combattant les peuples ennemis de l'gypte, et rentrant en +triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de +Rhamss-Ssostris; ailleurs, _Ssonchis_ tranant aux pieds de la +Trinit thbaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente +nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouv, comme cela devait +tre, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de +Juda_ (Pl. 2.) C'est l un commentaire joindre au chapitre XIV du +troisime livre des Rois, qui raconte en effet l'arrive de _Ssonchis_ + Jrusalem et ses succs: ainsi l'identit que nous avons tablie entre +le _Sheschonck_ gyptien, le _Ssonchis_ de Manthon et le _Ssac_ ou +_Scheschk_ de la Bible, est confirme de la manire la plus +satisfaisante. J'ai trouv autour des palais de Karnac une foule +d'difices de toutes les poques, et lorsque, au retour de la seconde +cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'tablir pour +cinq ou six mois Thbes, je m'attends une rcolte immense de faits +historiques, puisque, en courant Thbes comme je l'ai fait pendant +quatre jours, sans voir mme un seul des milliers d'hypoges qui +criblent la montagne libyque, j'ai dj recueilli des documents fort +importants. + +Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stle que +j'ai vue Alexandrie: elle est trs-importante pour la chronologie des +derniers Sates de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies +d'inscriptions hiroglyphiques graves sur des rochers, sur la route de +_Cosser_, qui donnent la dure expresse du rgne des rois de la +dynastie persane. + +J'omets une foule d'autres rsultats curieux; je devrais passer tout mon +temps crire, s'il fallait dtailler toutes mes observations +nouvelles. J'cris ce que je puis dans les moments o les ruines +gyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et +de ces jouissances rellement trop vives si elles devaient se renouveler +souvent ailleurs comme Thbes. + +Ma sant est excellente; le climat me convient, et je me porte bien +mieux qu' Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai +dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1 un aga turc, commandant en +chef de Kourna, dans le palais de Mandoue; 2 le Cheik-el-Blad de +Mdinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamessium et au palais de +Rhamss-Meainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se +prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'gypte. Je leur +fais porter de temps en temps des pipes et du caf, et mon drogman est +charg de les amuser pendant que j'cris; je n'ai que la peine de +rpondre, par intervalles rgls, _Thabin_ (Cela va bien), la +question _Ente-Thaeb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent +rgulirement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite +dner tour de rle. On nous comble de prsents; nous avons un troupeau +de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci, +paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous +donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le +docteur Pariset vnt me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je +n'ai aucune nouvelle, pas mme d'Alexandrie. J'crirai de Syne, avant +de franchir la premire cataracte, si cependant j'ai une occasion pour +faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci _Osiouth_, o j'ai +tabli un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli +Bni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Frussac; j'en ai trouv +aussi de trs-beaux Thbes. J'espre aussi que notre vnrable ami M. +Dacier trouvera quelque distraction ses souffrances dans le peu que +j'ai pu dire des magnificences de cette Thbes qui excitait tant son +enthousiasme cause de l'honneur qui en revient l'esprit humain; je +lui en dirai encore davantage. Il ne manque mes satisfactions que +celle de recevoir des lettres de France..... Adieu. + + + + +HUITIME LETTRE + + +De l'le de Philae, le 8 dcembre 1828. + +Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'le sainte d'Osiris, la +frontire extrme de l'gypte et au milieu des _noirs thiopiens_, comme +et dit un brave Romain de la garnison de Syne, faisant une partie de +chasse aux environs des cataractes. + +Je quittai Thbes le 26 novembre, et c'est de ce monde enchant que ma +dernire lettre est date; il a fallu m'abstenir de donner des dtails +sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques +lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est +aprs mon retour sur ce sol classique, aprs l'avoir tudi pas pas, +que je pourrai crire avec connaissance de cause, avec des ides +arrtes et des rsultats bien mris. Thbes n'est encore pour moi, qui +l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades, +d'oblisques et de colosses; il faut examiner un un les membres pars +du monstre pour en donner une ide trs-prcise. Patience donc, jusqu' +l'poque o je planterai mes tentes dans les pristyles du palais des +Rhamss. + +Le 26 au soir, nous abordmes _Hermonthis_, et nous courmes le 27 au +matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosit que je +n'avais aucune notion bien prcise sur l'poque de sa construction: +personne n'avait encore dessin une seule de ses lgendes royales; j'y +passai la journe entire, et le rsultat de cet examen prolong fut de +m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a t +construit sous le rgne de la dernire _Cloptre_, fille de Ptolme +Aults, et en commmoraison de sa grossesse et de son heureuse +dlivrance d'un gros garon, Ptolme Csarion, le fruit de sa +bnvolence envers Jules Csar, ce que dit l'histoire. + +La cella du temple est en effet divise en deux parties: une grande +pice (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la place du +sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers +l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pice +(laquelle est appele _le lieu de l'accouchement_ dans les inscriptions +hiroglyphiques) est occupe par un bas-relief reprsentant la desse +Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu _Harphr_. La gisante +est soutenue et servie par diverses desses du premier ordre: +l'_accoucheuse divine_ tire l'enfant du sein de la mre; la _nourrice +divine_ tend les mains pour le recevoir, assiste d'une _berceuse_. Le +pre de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, accompagn +de la desse Soven, l'Ilithya, la Lucine gyptienne, protectrice des +accouchements. Enfin, la reine Cloptre est cense assister ces +couches divines, dont les siennes ne seront ou plutt n'ont t qu'une +imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouche reprsente +l'allaitement et l'ducation du jeune dieu nouveau-n; et sur les parois +latrales sont figures _les douze heures du jour_ et _les douze heures +de la nuit_, sous la forme de femmes ayant un disque toil sur la tte. +Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessin par la Commission +d'gypte, pourrait bien n'tre que le thme natal d'Harphr, ou mieux +encore celui de Csarion, nouvel Harphr. Il ne s'agirait donc plus, +dans ce zodiaque, ni de solstice d't, ni de l'poque de la fondation +du temple d'Hermonthis. + +En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit un +grand bas-relief sculpt sur la paroi gauche de cette principale +pice; il reprsente la desse Ritho, relevant de couches, soutenue +encore par la Lucine gyptienne Soven, et prsente l'assemble des +dieux; le pre divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la main comme +pour la fliciter de son heureuse dlivrance, et les autres dieux +partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est dcor de +tableaux, dans lesquels le jeune Harphr est successivement prsent +Ammon, _Mandou_ son pre, aux dieux _Phr_, Phtha, Sev (Saturne), +etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes +caractristiques, comme se dmettant, en faveur de l'enfant, de tout +leur pouvoir et de leurs attributions particulires, et Ptolme +Csarion, face enfantine, assiste toutes ces prsentations de son +image, le dieu Harphr dont il est le reprsentant sur la terre. Tout +cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout fait dans le gnie de +l'ancienne gypte, qui assimilait ses rois ses dieux. Du reste, toutes +les ddicaces et inscriptions intrieures et extrieures du temple +d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolme Csarion et de sa mre +Cloptre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa construction. +Les colonnes de l'espce de pronaos qui le prcde n'ont point toutes +t sculptes; le travail est demeur imparfait, et cela tient peut-tre +au motif mme de la ddicace du temple: Auguste et ses successeurs, qui +ont termin tant de temples commencs par les Lagides, ne pouvaient tre +trs-empresss d'achever celui-ci, monument de la naissance du fils mme +de Jules Csar, roi enfant dont ils ne respectrent gure les droits. Du +reste, un _cachef_ a trouv fort commode de s'y faire une maison, une +basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de +misrables murs de limon blanchis la chaux. + +Le 28 au soir, nous tions _Esn_, avec le projet de ne pas nous y +arrter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et dbarquai sur la +rive orientale pour aller voir le temple de _Contra-Lato_. J'y arrivai +trop tard, on l'avait dmoli depuis une douzaine de jours, pour +renforcer le quai d'Esn, que le Nil menace et finira par emporter. + +De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il +avait abord sur un point peu profond, et que, touchant bientt, il +n'avait pu tre entirement coul fond. Il fallut le vider, et +retourner _Esn_ le soir mme, pour le radouber et faire boucher la +voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouilles, nous avons perdu +notre sel, notre riz, notre farine de mas. Tout cela n'est rien auprs +du danger qui nous et menacs si cette voie d'eau se ft ouverte +pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coul +irrmissiblement. Que le grand Ammon soit donc lou! Pendant que nous +schions notre dsastre dans la matine du 29, j'allai visiter le grand +temple d'_Esn_, qui, grce sa nouvelle destination de _magasin de +coton_, chappera quelque temps encore la destruction. J'y ai vu, +comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des +sculptures dtestables. La portion la plus ancienne est le fond du +pronaos, c'est--dire la porte et le fond de la _cella_, contre laquelle +le portique a t appliqu: cette partie est de Ptolme piphane. La +corniche de la faade du pronaos porte les lgendes impriales de +Claude; les corniches des bases latrales, les lgendes de Titus, et, +dans l'intrieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des +lgendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de _Septime +Svre_, que je trouve ici pour la premire fois. Le temple est ddi +Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hiroglyphique de l'une des +colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit +remonter l'poque de Thouthmosis III (Moeris). Mais tout ce qui est +visible _Esn_ est des temps modernes; c'est un des monuments les plus +rcemment achets. + +Le 29 au soir, nous tions _Elthya_ (El-Kab); je parcourus l'enceinte +et les ruines, la lanterne la main; mais je ne trouvai plus rien: les +restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi dmolis il y a +peu de temps pour rparer le quai d'_Esn_ ou quelque autre construction +rcente. Avais-je tort de me presser de venir en gypte? + +Je visitai le grand temple d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna), dans +l'aprs-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en est +trs-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolme +piphane; viennent ensuite Philomtor et vergte II; enfin, Soter II et +son frre Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement travaill; +j'y ai retrouv la Brnice, femme de Ptolme Alexandre, que je +connaissais dj par un contrat dmotique. Le temple est ddi Aroris +(l'Apollon grec). Je l'tudierai en dtail, comme tous les autres, en +redescendant de la Nubie. + +Les carrires de Silsilis (Djbel-Selslh) m'ont vivement intress; +nous y abordmes le 1er dcembre une heure: l, mes yeux, fatigus de +tant de sculptures du temps des Ptolmes et des Romains, ont revu avec +dlices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrires sont trs-riches en +inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles +creuses dans le roc par Amnophis-Memnon, Horus, Rhamss le Grand, +Rhamss son fils, Rhamss-Meamoun, Mandoue. Elles ont de belles +inscriptions hiratiques; j'tudierai tout cela mon retour, et me +promets des rsultats fort intressants dans cette localit. + +Le soir mme du 1er dcembre, nous arrivmes _Ombos_; je courus au +grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de Ptolme +piphane, et le reste, de Philomtor et d'vergte II. Un fait curieux, +c'est le surnom de _Triphoene_ donn constamment Cloptre, femme de +Philomtor, soit dans la grande ddicace hiroglyphique sculpte sur la +frise antrieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l'intrieur; +c'est vous autres Grecs d'gypte d'expliquer cette singularit: +j'avais dj trouv ce surnom dans un de nos contrats dmotiques du +Louvre. Le temple d'_Ombos_ est ddi deux divinits: la partie droite +et la plus noble, au vieux _Svek_ tte de crocodile (le Saturne +gyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), Athyr et au jeune dieu +Khons. La partie gauche du temple est consacre une seconde Triade +d'un ordre moins lev, savoir: Aroris (l'Aroris-Apollon), la +desse Tsonnofr et leur fils Pnevtho. Dans le mur d'enceinte +gnrale des temples d'_Ombos_, j'ai trouv une porte engage, d'un +excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des difices +primitifs d'_Ombos_. + +Ce n'est que le 4 dcembre au matin que le vent voulut bien nous +permettre d'arriver _Syne_ (Assouan), dernire ville de l'gypte au +sud. J'eus encore l de cuisants regrets prouver: les deux temples de +l'le d'_lphantine_, que j'allai visiter aussitt que l'ardeur du +soleil fut amortie, ont aussi t dmolis: il n'en reste que la place. +Il a fallu me contenter d'une porte ruine, en granit, ddie au nom +d'_Alexandre_ (le fils du conqurant), au dieu d'lphantine Chnouphis, +et d'une douzaine de _proscynemata_ (actes d'adoration) hiroglyphiques +gravs sur une vieille muraille; enfin, de quelques dbris pharaoniques +pars et employs comme matriaux dans des constructions du temps des +Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syne: c'est +ce que j'ai vu de plus misrable en sculpture; mais j'y ai trouv, pour +la premire fois, la lgende impriale de _Nerva_, qui n'existe point +ailleurs, ma connaissance. Ce petit temple tait ddi aux dieux du +pays et de la cataracte, Chnouphis, Sat (Junon) et Anoukis (Vesta). + +A Syne, nous avons vacu nos maasch, et fait transporter tout notre +bagage dans l'le de _Philae_, dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir, +j'enfourchai un ne, et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une +douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu Philae en +traversant toutes les carrires de granit rose, hrisses d'inscriptions +hiroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et aprs +avoir travers le Nil en barque pour aborder dans l'le sainte, quatre +hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque pic, me +prirent sur leurs paules et me hissrent jusqu'auprs du petit temple +jour, o l'on m'avait prpar une chambre dans de vieilles constructions +romaines, assez semblable une prison, mais fort saine et couvert des +mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le +Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter pniblement le grand temple; +au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relev, vu que ma +goutte de Paris a jug propos de se porter la premire cataracte et +de me traquer au passage; elle est fort benote du reste, et j'en serai +quitte demain ou aprs. En attendant, on prpare nos barques pour le +voyage de Nubie: c'est du nouveau voir. J'crirai de ce pays, si j'ai +une occasion avant mon retour en gypte; tout va trs-bien du reste. + +C'est ici, Philae, que j'ai enfin reu des lettres d'Europe, la date +des 15 et 25 aot et 3 septembre derniers, voil tout; enfin, c'est +quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu. + + + + +NEUVIEME LETTRE + + +Ouadi-Halfa, deuxime cataracte, 1er janvier 1829. + + + + +Me voici arriv fort heureusement au terme extrme de mon voyage: j'ai +devant moi la deuxime cataracte, barrire de granit que le Nil a su +vaincre, mais que je ne dpasserai pas. Au del existent bien des +monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer +nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles trouver, courir des +dserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches veulent +au moins manger comme dix, et les vivres sont dj fort rares ici: c'est +notre biscuit de Syne qui nous a sauvs. Je dois donc arrter ma course +en ligne droite, et virer de bord, pour commencer srieusement +l'exploration de la Nubie et de l'gypte, dont j'ai une ide gnrale +acquise en montant: mon travail _commence rellement aujourd'hui_, +quoique j'aie dj en portefeuille plus de six cents dessins; mais il +reste tant faire que j'en suis presque effray; toutefois, je prsume +m'en tirer mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai +[mention manuscrite: mot barr et remplac par: explorerai] la Nubie +pendant le mois de janvier, et la mi-fvrier je m'tablirai Thbes, +jusqu'au milieu d'aot que je redescendrai rapidement le Nil en ne +m'arrtant qu' Dendrah et Abydos. Le reste est dj en portefeuille. +Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie. + +Ma dernire lettre tait de _Philae_. Je ne pouvais tre longtemps +malade dans l'le d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu de +jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot barr +et remplac par: exploration] des monuments. Tout y est _moderne_, +c'est--dire de l'poque grecque ou romaine, l'exception d'un petit +temple d'Hathr et d'un propylon engag dans le premier pylne du temple +d'Isis, lesquels ont t construits et ddis par le pauvre Nectanbe +Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple, +commence par Philadelphe, continue sous vergte Ier et piphane, +termine par vergte II et Philomtor, est digne en tout de cette +poque de dcadence; les portions d'difices construits et dcors sous +les Romains sont pires, et quand j'ai quitt cette le, j'tais bien las +de cette sculpture barbare. Je m'y arrterai cependant encore quelques +jours en repassant, pour complter la partie mythologique, et je me +ddommagerai en courant les rochers de la premire cataracte, couverts +d'inscriptions du temps des Pharaons. + +Nous avions quitt notre maasch et notre dahabi _Assouan_ (Syne), ces +deux barques tant trop grandes pour passer la cataracte: c'est le 16 +dcembre que notre nouvelle escadre d'en de la cataracte se trouva +prte nous recevoir. Elle se compose d'une petite dahabi (vaisseau +amiral), portant pavillon franais sur pavillon toscan, de deux barques + pavillon franais, deux barques pavillon toscan, la barque de la +cuisine et des provisions, pavillon bleu, et d'une barque portant la +force arme, c'est--dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha) +avec leurs cannes pomme d'argent, qui nous accompagnent et font les +fonctions du pouvoir excutif. J'oubliais de dire que l'amiral est arm +d'une pice de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour +d'Esn, nous a prte son passage Philae: aussi avons-nous fait une +belle dcharge en arrivant la deuxime cataracte, but de notre +plerinage. + +On mit la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec +un assez bon vent; nous passmes devant _Dboud_ sans nous arrter, +voulant arriver le plus tt possible jusqu'au point extrme de notre +course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de +l'poque moderne. Le 17, quatre heures du soir, nous tions en face +des petits monuments de _Qartas_, o je ne trouvai rien glaner. Le 18, +on dpassa _Taffah_ et _Kalabsch_, sans aborder. Nous passmes ensuite +sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entrs dans la zone torride, +nous grelottmes tous de froid et fmes obligs ds lors de nous charger +de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchmes au del de _Dandour_, +en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le +lendemain 19, aux monuments de _Ghirch_, qui sont du bon temps, ainsi +qu'au grand temple de _Dakkh_, de l'poque des Lagides. Nous +dbarqumes le soir _Mharraka_, temple gyptien des bas temps, chang +jadis en glise copte. Le 20, je restai une heure _Ouadi-Essboua_ ou +la _Valle des Lions_, ainsi nomme des sphinx qui ornent le dromos d'un +monument bti sous le rgne de Ssostris, mais vritable difice de +province, construit en pierres lies avec du mortier. J'ai pris un +morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc., +pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui faire +plaisir. Nous perdmes le 21 et le 22 tourner, malgr vents et calme, +le grand coude d'_Amada_, dont je dois tudier le temple, important par +son antiquit, au retour de la deuxime cataracte. Nous le dpassmes +enfin le 23, et arrivmes _Derr_ ou _Derri_ de trs-bonne heure. L je +trouvai, pour consolation, un joli temple creus dans le roc, conservant +encore quelques bas-reliefs des conqutes de Rhamss le Grand, et j'y +recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce +Pharaon. + +Le cachef de _Derr_, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement +que, n'ayant pas de quoi nous donner souper, il viendrait souper avec +nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une ide de la splendeur et des +ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; cela +fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du +soleil, nous quittmes Derri, passmes sous le fort ruin d'_Ibrim_ et +allmes coucher sur la rive orientale, _Ghbel-Mesms_, pays charmant +et bien cultiv. Nous cheminmes le 25, tantt avec le vent, tantt avec +la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-l +Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs bats sur un lot de +sable prs du lieu o nous couchmes. + +Enfin, le 26, neuf heures du matin, je dbarquai _Ibsamboul_, o +nous avons sjourn aussi le 27. L, je pouvais jouir des plus beaux +monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficult. Il y a deux +temples entirement creuss dans le roc, et couverts de sculptures. La +plus petite de ces excavations est un temple d'_Hathr_, ddi par la +reine Nofr-Ari, femme de Rhamss le Grand, dcor extrieurement d'une +faade contre laquelle s'lvent six colosses de trente-cinq pieds +chacun environ, taills aussi dans le roc, reprsentant le Pharaon et sa +femme, ayant leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec +leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; leur +stature est svelte et leur galbe trs-lgant; j'en aurai des dessins +trs-fidles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait +dessiner les plus intressants. + +Le grand temple d'Ibsamboul vaut lui seul le voyage de Nubie: c'est +une merveille qui serait une fort belle chose, mme Thbes. Le travail +que cette excavation a cot effraye l'imagination. La faade est +dcore de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-un pieds +de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, reprsentent Rhamss le +Grand; leurs faces sont _portraits_, et ressemblent parfaitement aux +figures de ce roi qui sont Memphis, Thbes et partout ailleurs. +C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entre; +l'intrieur en est tout fait digne; mais c'est une rude preuve que de +le visiter. A notre arrive, les sables, et les Nubiens qui ont soin de +les pousser, avaient ferm l'entre. Nous la fmes dblayer; nous +assurmes le mieux que nous le pmes le petit passage qu'on avait +pratiqu, et nous prmes toutes les prcautions possibles contre la +coule de ce sable infernal qui, en gypte comme en Nubie, menace de +tout engloutir. Je me dshabillai presque compltement, ne gardant que +ma chemise arabe et un caleon de toile, et me prsentai plat-ventre +la petite ouverture d'une porte qui, dblaye, aurait au moins 25 pieds +de hauteur. Je crus me prsenter la bouche d'un four, et, me glissant +entirement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphre chauffe +cinquante et un degrs: nous parcourmes cette tonnante excavation, +Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie la +main. La premire salle est soutenue par huit piliers contre lesquels +sont adosss autant de colosses de trente pieds chacun, reprsentant +encore Rhamss le Grand: sur les parois de cette vaste salle rgne une +file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conqutes du +Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, reprsentant son char de +triomphe, accompagn de groupes de prisonniers nubiens, ngres, etc., de +grandeur naturelle, offre une composition de toute beaut et du plus +grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux +bas-reliefs religieux, offrant des particularits fort curieuses. Le +tout est termin par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre +belles statues, bien plus fortes que nature et d'un trs-bon travail. Ce +groupe, reprsentant Ammon-Ra, Phr, Phtha, et Rhamss le Grand assis au +milieu d'eux, mriterait d'tre dessin de nouveau. + +Aprs deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les +bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il +fallut regagner l'entre de la fournaise en prenant des prcautions pour +en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et +mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitt que je fus revenu la +lumire; et l, assis auprs d'un des colosses extrieurs dont l'immense +mollet arrtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure +pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma +barque, o je passai prs de deux heures sur mon lit. Cette visite +exprimentale m'a prouv qu'on peut rester deux heures et demie trois +heures dans l'intrieur du temple sans prouver aucune gne de +respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux +articulations; j'en conclus donc qu' notre retour nous pourrons +dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de +quatre (pour ne pas dpenser trop d'air), et pendant deux heures le +matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le +rsultat en est si intressant, les bas-reliefs sont si beaux, que je +ferai tout pour les avoir, ainsi que les lgendes compltes. Je compare +la chaleur d'Ibsamboul celle d'un bain turc, et cette visite peut +amplement nous en tenir lieu. + +Nous avons quitt Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arrter +_Ghbel-Addh_, o est un petit temple creus dans le roc. La plupart de +ses bas-reliefs ont t couverts de mortier par des chrtiens qui ont +dcor cette nouvelle surface de peintures reprsentant des saints, et +surtout saint Georges cheval; mais je parvins constater, en faisant +sauter le mortier, que ce temple avait t ddi Thoth par le roi +Horus, fils d'Amnophis-Memnon, et je russis faire excuter les +dessins de trois bas-reliefs fort intressants pour la mythologie: nous +allmes de l coucher _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous +permit d'avancer que jusqu'au-del de _Serr_, et le 30, midi, nous +sommes enfin arrivs _Ouadi-Halfa_, une demi-heure de la seconde +cataracte, o sont poses nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du +soleil, je fis une promenade la cataracte. + +C'est hier seulement que je me mis srieusement l'ouvrage. J'ai trouv +ici, sur la rive occidentale, les dbris de trois difices, mais des +arases qui ne conservent que la fin des lgendes hiroglyphiques. Le +premier, le plus au nord, tait un petit difice carr, sans sculpture +et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup intress; +c'tait un temple dont les murs ont t construits en grandes briques +crues, l'intrieur tant soutenu par des piliers en pierre de grs ou +des colonnes de mme matire: mais, comme toutes celles des plus +anciennes poques, ces colonnes taient semblables au dorique et +tailles pans trs-rguliers et peu marqus. C'est l l'origine +incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, ddi Horammon +(Ammon gnrateur), a t lev sous le roi Amnophis II, fils et +successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constat en faisant +fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de +piliers et de colonnes o j'apercevais quelques traces de lgendes +hiroglyphiques. J'ai t assez heureux pour trouver la fin de la +ddicace du temple sur les dbris des montants de la premire porte. +J'ai, de plus, dcouvert et fait dsensabler avec les mains une grande +stle, engage dans une muraille en briques du temple, portant un acte +d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamss Ier, +avec trois lignes ajoutes dans le mme but par le Pharaon son +successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait +fouiller par tous nos quipages, avec pelles et pioches, dans le +sanctuaire (ou plutt la place qu'il occupait), et nous y avons trouv +une autre grande stle que je connaissais par les dessins du docteur, et +fort importante, puisqu'elle reprsente le dieu Mandou, une des grandes +divinits de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la +XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux +inscrit dans une espce de bouclier attach la figure, agenouille et +lie, qui reprsente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici +leurs noms, ou plutt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1 _Sehamik_, +2 _Osaou_, 3 _Schat_, 4 _Oscharkin_, 5 _Ks_; trois autres noms +sont entirement effacs. Quant ceux qui restent, je doute qu'on les +trouve dans aucun gographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux +mille ans avant Jsus-Christ. + +Un second temple, plus grand, mais tout aussi dtruit que le prcdent, +existe un peu plus au sud: il est du rgne de Thouthmosis III (Moeris), +construit galement en briques, avec piliers-colonnes doriques +primitifs, montants et portes en grs; c'tait le grand temple de la +ville gyptienne de _Bhni_ qui exista sur cet emplacement, et qui, +d'aprs l'tendue des dbris de poteries rpandus sur la plaine +aujourd'hui dserte, parat avoir t assez grande. Ce fut sans doute la +place forte des gyptiens pour contenir les peuples habitant entre la +premire et la seconde cataracte. Ce grand temple tait ddi Ammon-Ra +et Phr, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voil tout +ce qui reste Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais la +premire inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse +mes souhaits d'heureuse anne ... Je vous embrasse tous cette +intention. + + + + +A M. DACIER. + + +Ouadi-Halfa, la seconde cataracte, 1er janvier 1829. + +Monsieur, + +Quoique spar de vous par les dserts et par toute l'tendue de la +Mditerrane, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pense, +et de tout coeur, ceux qui vous offrent leurs voeux au renouvellement +de l'anne. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins +ardents, ni moins sincres; je vous prie de les agrer comme un +tmoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos +bonts et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous +honorer mon frre et moi. + +Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son +embouchure jusqu' la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer +qu'il n'y a rien modifier dans _notre Lettre sur l'alphabet des +hiroglyphes_; notre alphabet est bon: il s'applique avec un gal +succs, d'abord aux monuments gyptiens du temps des Romains et des +Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand intrt, aux +inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des poques +pharaoniques. Tout lgitime donc les encouragements que vous avez bien +voulu donner mes travaux hiroglyphiques, dans un temps o l'on +n'tait pas universellement dispos leur prter faveur. + +Me voici au point extrme de ma navigation vers le midi. La seconde +cataracte m'arrte: d'abord par l'impossibilit de la faire franchir par +mon _escadre_ compose de sept voiles, et en second lieu, parce que la +famine m'attend au del, et qu'elle terminerait promptement une pointe +imprudente tente sur l'thiopie; ce n'est pas moi de recommencer +Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attach mes compagnons de +voyage qu'il ne l'tait probablement aux siens. Je tourne donc ds +aujourd'hui ma proue du ct de l'gypte pour redescendre le Nil, en +tudiant successivement fond les monuments de ses deux rives; je +prendrai tous les dtails dignes de quelque intrt, et d'aprs l'ide +gnrale que je m'en suis forme en montant, la moisson sera des plus +riches et des plus abondantes. + +Vers le milieu de fvrier je serai Thbes, car je dois au moins donner +quinze jours au magnifique temple d'_Ibsamboul,_ l'une des merveilles de +la Nubie, cre par la puissance colossale de Rhamss-Ssostris, et un +mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la premire +et la deuxime cataracte. Philae a t peu prs puise pendant les +dix jours que nous y avons passs en remontant le Nil; et les temples +d'Ombos, d'Edfou et d'sn, si vants au dtriment de ceux de Thbes, +m'arrteront peu de temps, parce que je les ai dj classs, et que je +trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les +dtails mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu' des +sources pures. Je me bornerai recueillir quelques inscriptions +historiques, et certains dtails de costume qui sentent la dcadence et +qu'il est utile de conserver. + +Mes portefeuilles sont dj bien riches: je me fais d'avance un plaisir +de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille gypte, +religion, histoire, arts et mtiers, moeurs et usages; une grande partie +de mes dessins sont coloris, et je ne crains pas d'assurer qu'ils +reproduisent le vritable style des originaux avec une scrupuleuse +fidlit. Je serai heureux de ces conqutes si elles obtiennent votre +intrt et vos suffrages. + +Je vous prie, Monsieur, d'agrer la nouvelle assurance de mon +trs-respectueux attachement. + + + + +DIXIME LETTRE + + +Ibsamboul, le 12 janvier 1829. + +J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique +excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la +premire fois, et je regrette de n'tre point muni de quelque lampe +merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin +de convaincre ainsi d'un seul coup les dtracteurs de l'art gyptien. +Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons +entrepris, et dont le rsultat aura quelque droit l'attention +publique. Tout ceux qui connaissent la localit savent quelles +difficults on a vaincre pour dessiner un seul hiroglyphe dans le +grand temple. + +C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde +cataracte. Nous couchmes _Gharbi-Serr_, et le lendemain, vers midi, +j'abordai sur la rive droite du Nil, pour tudier les excavations de +_Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_ _Ghbel-Addh,_ dont +j'ai parl dans ma dernire lettre; il fallut gravir un rocher presque +pic sur le Nil, pour arriver une petite chambre creuse dans la +montagne, et orne de sculptures fort endommages. Je suis parvenu +cependant reconnatre que c'tait une chapelle ddie la desse +_Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un +prince thiopien, nomm _Pohi,_ lequel, tant gouverneur de la Nubie +sous le rgne de Rhamss le Grand, supplie la desse de faire que le +conqurant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales, +toujours_. + +Le 3 au matin, nous avons amarr nos vaisseaux devant le _temple +d'Hathr_ _Ibsamboul_; j'ai dj donn une note sur ce joli temple. +J'ajouterai qu' sa droite on a sculpt, sur le rocher, un fort grand +tableau, dans lequel un autre prince _thiopien_ prsente au roi Rhamss +le Grand l'emblme de la victoire (cet emblme est l'insigne ordinaire +_des princes ou des fils des rois_) avec la lgende suivante en beaux +caractres hiroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton pre +Ammon-Ra t'a dot, Rhamss! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde +de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, +toujours_. + +Il parat donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique +inquitaient les paisibles cultivateurs des valles du Nil. Il est fort +remarquable, du reste, que je n'aie trouv jusqu'ici sur les monuments +de la Nubie que des noms de princes thiopiens et nubiens, comme +gouverneurs du pays, sous le rgne mme de Rhamss le Grand et de sa +dynastie. Il parat aussi que la Nubie tait tellement lie l'gypte +que les rois se fiaient compltement aux hommes du pays mme, pour le +commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stle encore +sculpte sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nomm _Ma, +commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _n dans la contre de +Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon +_Mandoue Ier_, le quatrime successeur de Rhamss le Grand, d'une +manire trs-emphatique; il rsulte aussi de plusieurs autres stles que +divers _princes thiopiens_ furent employs en Nubie par les hros de +l'gypte. + +Le 3 au soir commencrent nos travaux Ibsamboul: il s'agissait +d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux +bas-reliefs. Nous avons form l'entreprise d'avoir le dessin _en grand +et colori_ de tous les bas-reliefs qui dcorent la grande salle du +temple, les autres pices n'offrant que des sujets religieux; et lorsque +l'on saura que la chaleur qu'on prouve dans ce temple, aujourd'hui +_souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la faade), +est comparable celle d'un bain turc fortement chauff; quand on saura +qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissle perptuellement +d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dgoutte sur le papier +dj tremp par la chaleur humide de cette atmosphre, chauffe comme +dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens, +qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne +sortent que par puisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs +jambes refusent de les porter. + +Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possdons dj +_six grands tableaux_ reprsentant: + +1er. Rhamss le Grand sur son char, les chevaux lancs au grand galop; +il est suivi de trois de ses fils, monts aussi sur des chars de guerre; +il met en fuite une arme assyrienne et assige une place forte. + +2e. Le roi pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en perant un +second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une +composition admirables. + +3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'arme; on vient lui +annoncer que les ennemis attaquent son arme. On prpare le char du roi, +et des serviteurs modrent l'ardeur des chevaux, qui sont dessins, ici +comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis, +monts sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de +chars gyptiens mthodiquement rangs. Cette partie du tableau est +pleine de mouvement et d'action: c'est comparable la plus belle +bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent +involontairement. + +4e. Le triomphe du roi et sa rentre solennelle ( _Thbes_, sans +doute), debout sur un char superbe, tran par des chevaux marchant au +pas et richement caparaonns. Devant le char sont deux rangs de +prisonniers africains, les uns de race _ngre_ et les autres de race +_barabra,_ formant des groupes parfaitement dessins, pleins d'effet et +de mouvement. + +5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux +dieux de _Thbes_ et ceux d'_Ibsamboul_. + +Il reste terminer le dessin d'un norme bas-relief occupant presque +toute la paroi droite du temple: composition immense, reprsentant une +bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les +chars, les bagages de l'arme, les jeux et les punitions militaires, +etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera termin, mais +sans couleurs, parce que l'humidit les a fait disparatre. Il n'en est +point ainsi des six tableaux prcdemment indiqus; tout est colori et +copi jusque dans les plus minces dtails avec un soin religieux. On +aura ainsi une ide de la magnificence du costume et des chars des vieux +Pharaons au XVIe sicle avant J.-C.; on pourra comprendre alors +l'tonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je +voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui +refusent de croire l'lgante richesse que la sculpture peinte ajoute + l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je rponds qu'ils +auraient _su_ tous leurs prjugs, et que leurs opinions _a priori_ les +quitteraient par tous les pores. + +Pour tous mes dessins je me suis rserv la partie des lgendes +hiroglyphiques, souvent fort tendues, qui accompagnent chaque figure +ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur +place ou d'aprs les empreintes lorsqu'elles sont places une grande +hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets +au net et les donne aussitt aux dessinateurs, qui d'avance ont rserv +et trac les colonnes destines les recevoir; j'ai pris la copie +entire d'une grande stle place entre les deux colosses de gauche, +dans l'intrieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux +lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parl, et que j'ai bien +retrouve sa place; ce n'est pas moins qu'un _dcret du dieu Phtha_, +en faveur de Rhamss le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses +travaux et ses bienfaits envers l'gypte; suit la rponse du roi au dieu +en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre +tout fait particulier. + +Voil o en est notre _mmorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus +pnible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le +voyage. Nos compagnons franais et toscans ont rivalis de zle et de +dvouement, et j'espre que vers le 15 nous mettrons la voile pour +regagner l'gypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de +goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le +temple m'en ont dlivr pour longtemps, je l'espre. Je n'ai encore reu +que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonn d'avoir +entrepris mon voyage malgr ses amicales inquitudes? Je l'ai pardonn, +de mon ct, depuis que j'ai touch la seconde cataracte.... Adieu. + + + + +ONZIME LETTRE + + +El-Mlissah (entre Syne et Ombos), le 10 fvrier 1829. + +Nous jouons de malheur; depuis notre dpart de Syne, laquelle nous +avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin +d'avoir franchi la distance qui nous spare d'_Ombos_, o l'on se rend +d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du +nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait +pirouetter sur les vagues du Nil, enfl comme une petite mer. Nous avons +amarr, grand'peine, dans le voisinage de _Mlissah_, o est une +carrire de grs sans aucun intrt; du reste, sant parfaite, bon +courage, et nous prparant explorer Thbes de fond en comble, si ce +n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous +ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos +tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du +26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voil, en y +ajoutant les deux prcdentes, les seules lettres qui me soient +parvenues. + +Je remercie bien notre vnrable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il +a bien voulu m'crire le 26 septembre. J'espre qu'il aura reu ma +lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien +pardonner la vtust de mes souhaits de jour de l'an, dj caducs +lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde +cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de +telles distances. + +J'crirai de Thbes notre ami Dubois, aprs avoir vu fond l'gypte +et la Nubie; je puis dire d'avance que nos gyptiens feront l'avenir, +dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le pass; je +rapporte une srie de dessins de grandes choses, capables de convertir +tous les obstins. + +Je transmets M. Drovetti la lettre que m'a crite M. de Mirbel, et je +suis persuad qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'gypte, qui ne +recule jamais devant les choses utiles. + +Ma dernire lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon +itinraire partir de ce beau monument que nous avons puis, au risque +de l'tre nous-mmes par les difficults de son tude. + +Nous l'avons quitt le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous +abordmes au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des gographes grecs, +pour visiter quelques excavations qu'on aperoit vers le bas de cette +norme masse de grs. + +Ces _spos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que +des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'poques diffrentes, mais +tous appartenant aux temps pharaoniques. + +Le plus ancien remonte jusqu'au rgne de Thouthmosis Ier; le fond de +cette excavation, de forme carre comme toutes les autres, est occup +par 4 figures (tiers de nature), assises, et reprsentant deux fois ce +Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est--dire une +des formes du dieu Thoth tte d'pervier, et la desse _Sat, dame +d'lphantine_ et _dame de Nubie_. Ce spos tait une chapelle ou +oratoire consacr ces deux divinits; les parois de ct n'ont jamais +t sculptes ni peintes. + +Il n'en est point ainsi du second spos; celui-ci appartient au rgne de +Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_ +et de la desse Sat (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond. +Cette chapelle aux dieux du pays a t creuse par les soins d'un prince +nomm _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les lgendes le +titre de _gouverneur des terres mridionales_, ce qui comprenait _la +Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau +sculpt, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le +roi assis sur un trne, et accompagn de plusieurs autres fonctionnaires +publics, prsentant au souverain, ce que dit l'inscription +hiroglyphique (malheureusement trs-courte) qui accompagne ce tableau, +les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des +_terres mridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du +spos est inscrite la ddicace que le prince a faite du monument. + +Le troisime spos d'_Ibrim_ est du rgne suivant, de l'poque +d'Amnophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi +taient administres par un autre prince, nomm _Osorsat_. Sur la paroi +de droite, ce roi Amnophis II est reprsent assis, et deux princes, +parmi lesquels _Osorsat_ occupe le premier rang, prsentent au Pharaon +les tributs des _terres mridionales_ et les productions naturelles du +pays, y compris des _lions_, des _lvriers_ et des _chacals vivants_, +comme porte l'inscription grave au-dessus du tableau, et qui spcifiait +le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante +lvriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un tat si +dplorable de dgradation qu'il m'a t impossible d'en tirer autre +chose que les faits gnraux. Au fond du spos, la statue du roi +Amnophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_. + +Le plus rcent de ces spos, le quatrime, est encore un monument du +mme genre et du rgne de Ssostris, Rhamss le Grand. C'est aussi un +gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux +d'_Ibrim_, Herms tte d'pervier et la desse Sat, la gloire du +Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinits locales, +dans le fond du spos. Mais cette poque, _les terres du midi_ taient +gouvernes par un prince thiopien, dont j'ai retrouv des monuments +_Ibsamboul_ et _Ghirch_. Ce personnage est figur dans le spos +d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages Ssostris, et la tte de +tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on +compte deux hirogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate +des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans +dsignation plus particulire. + +Il est remarquer, l'honneur de la galanterie gyptienne, que la +femme du prince thiopien _Satnou_ se prsente devant Ssostris +immdiatement aprs son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela +montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la +civilisation gyptienne diffrait essentiellement de celle du reste de +l'Orient, et se rapprochait de la ntre; car on peut apprcier le degr +de civilisation des peuples d'aprs l'tat plus ou moins supportable des +femmes dans l'organisation sociale. + +Le 17 janvier au soir, nous tions _Derri_ ou _Derr_, la capitale +actuelle de la Nubie, o nous soupmes en arrivant, par un clair de lune +admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus. +Ayant li conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul + l'cart sur le bord du fleuve, tait venu poliment me faire compagnie +en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait +le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me +rpondit aussitt: qu'il tait trop jeune pour savoir cela, mais que les +vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birb_ avait +t construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que +tous ces vieillards taient encore incertains sur un point, savoir si +c'taient les _Franais_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient +excut ce grand ouvrage. Voil comme on crit l'histoire en Nubie. Le +monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui +donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Ssostris. Nous y +restmes toute la journe du 18, et n'en sortmes, assez tard, qu'aprs +avoir dessin les bas-reliefs les plus importants, et rdig une notice +dtaille de tous ceux dont on ne prenait point de copie. L j'ai trouv +une liste, par rang d'ge, des fils et des filles de Ssostris; elle me +servira complter celle d'Ibsamboul. Nous y avons copi quelques +fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effacs ou +dtruits. C'est l que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez +curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et +de Derri, accompagne toujours le conqurant gyptien: il s'agissait de +savoir si cet animal tait plac l _symboliquement_ pour exprimer la +vaillance et la force de Ssostris, ou bien si ce roi avait rellement, +comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'gypte, un _lion +apprivois_, son compagnon fidle dans les expditions militaires. Derri +dcide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur +les Barbares renverss par Ssostris, l'inscription suivante: _Le lion, +serviteur de Sa Majest, mettant en pices ses ennemis._ Cela me semble +dmontrer que le lion existait rellement et suivait Rhamss dans les +batailles. + +Au reste, ce temple est un spos creus dans le rocher de grs, mais +sur une trs-grande chelle: il a t ddi par Ssostris Ammon-Ra, le +dieu suprme, et Phr, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le +nom de _Rhamss_, qui fut le patron du conqurant et de toute sa ligne. + +Cette particularit explique pourquoi on trouve sur les monuments +d'Ibsamboul, de Ghirch, de Derri, de Sboua, etc., le roi Rhamss +prsentant des offrandes ou ses adorations un dieu portant le mme nom +de _Rhamss_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait +ce culte lui-mme. _Rhamss_ tait simplement un des mille noms du +dieu Phr (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus +qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au +dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopt, et quelquefois +mme les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple; +cela se reconnat mme _Philae_, dans la partie du grand temple +d'_Isis_, construit par Ptolme Philadelphe. Toutes les _Isis_ du +sanctuaire sont le portrait de la reine Arsino, laquelle a une tte +videmment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore +sur les anciens monuments (les pharaoniques), o les traits des +souverains sont de vritables portraits. + +Le 18 au soir nous descendmes _Amada_, o nous restmes jusqu'au 20 +aprs midi. L j'eus le plaisir d'tudier l'aise et sans tre distrait +par les curieux, vu que nous tions en plein dsert, un temple de la +bonne poque. Ce monument, fort encombr de sables, se compose d'abord +d'une espce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrs, +couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux +nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont +videmment le type de la colonne dorique grecque; et, par une +singularit digne de remarque, je ne les trouve employes que dans les +monuments gyptiens les plus _antiques_, c'est--dire dans les hypoges +de Bni-Hassan, Amada, Karnac, et _Bet-oualli_, o sont les plus +modernes, bien qu'elles datent du rgne de Ssostris, ou plutt de celui +de son pre. + +[Illustration: N 1. Ddicace du Temple d'Amada.] + +[Illustration: N 2. Chanson pour le battage des grains.] + +Le temple d'Amada a t fond par Thouthmosis III (Moeris), comme le +prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la +ddicace, sculpte sur les deux jambages des portes de l'intrieur; et +dont je mets ici la traduction littrale pour donner une ide des +ddicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V. +_le texte hiroglyphique_, pl. N 3.) + +Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de +l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modrateur de justice, a +fait ses dvotions son pre le dieu Phr, le dieu des deux montagnes +clestes, et lui a lev ce temple en pierre dure; il l'a fait pour tre +vivifi toujours. + +Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur, +Amnophis II, continua l'ouvrage commenc, et fit sculpter les quatre +salles la droite et la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de +celle qui les prcde; les travaux de ce roi sont dtaills dans une +norme stle, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes +copies, la sueur de mon front, au fond du sanctuaire. + +Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le +pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses +ddicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frapp par sa +singularit; en voici la traduction: + +Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux +autres dieux qui rsident dans Thyri: Accourez et contemplez ces +offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple, +par le roi Thouthmosis (IV), son pre le dieu Phr, dieu grand, +manifest dans le firmament! + +La sculpture du temple d'Amada, appartenant la belle poque de l'art +gyptien, est bien prfrable celle de Derri, et mme aux tableaux +religieux d'Ibsamboul. + +Dans l'aprs-midi du 20, nos travaux d'Amada tant termins, nous +partmes et descendmes le Nil jusqu' _Korosko,_ village nubien, dont +je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrmes l'excellent lord +Prudhoe et le major Flix, qui mettaient excution leur projet de +remonter le Nil jusqu'au Sennar, pour se rendre de l dans l'Inde en +traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre +s'arrta, et nous passmes une partie de la nuit causer des travaux +passs et des projets futurs; je dis enfin adieu ces courageux +voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent +dans une saison trs-avance. Que Dieu veille sur ces intrpides amis de +la science! + +Le 21 nous tions _Ouadi-Essboua_ (la valle des lions), qui reoit +ce nom d'une avenue de sphinx placs sur le _dromos_ de son temple, +lequel est un _hmispos_, c'est--dire un difice moiti construit en +pierres de taille, et moiti creus dans le rocher; c'est, sans +contredit, le plus mauvais travail de l'poque de Rhamss le Grand; les +pierres de la btisse sont mal coupes, les intervalles taient masqus +par du ciment sur lequel on avait continu les sculptures de dcoration, +qui sont d'une excution assez mdiocre. Ce temple a t ddi par +Ssostris au dieu Phr et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre +colosses reprsentant Ssostris debout occupent le commencement et la +fin des deux ranges de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux +historiques, reprsentant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et +du _Midi_, couvrent la face extrieure des deux massifs du pylne; mais +la plupart de ces sculptures sont mconnaissables, parce que le mastic +ou ciment qui en avait reu une grande partie est tomb, et laisse une +foule de lacunes dans la scne et surtout dans les inscriptions. Ce +temple est presque entirement enfoui dans les sables, qui l'envahissent +de tous cts. + +Toute la journe du 22 fut perdue pour nous, cause d'un vent du nord +trs-violent, qui nous fora d'aborder et de nous tenir tranquilles au +rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitmes du calme pour gagner +_Mharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point +sculpt, et partant, d'aucun intrt pour moi qui ne cherche que les +_hadjar-maktoub_ (les pierres crites), comme disent nos Arabes. + +Le soleil levant du 23 nous trouva _Dakkh_, l'ancienne _Pselcis_. Je +courus au temple, et la premire inscription hiroglyphique qui me tomba +sous les yeux m'apprit que j'tais dans un lieu saint, ddi Thoth, +seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom +hiroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de +Nubie avec les noms antiques en caractres sacrs. + +Le monument de Dakkh prsente un double intrt sous le rapport +mythologique; il donne des matriaux infiniment prcieux pour comprendre +la nature et les attributions de l'tre divin que les gyptiens +adoraient sous le nom de Thoth (l'Herms deux fois grand); une srie de +bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_ +de ce dieu. Je l'y ai trouv d'abord (ce qui devait tre) en liaison +avec _Har-Hat_ (le grand Herms Trismgiste), sa forme primordiale, et +dont lui, Thoth, n'est que la _dernire transformation_, c'est--dire +son incarnation sur la terre la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_ +incarns en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu' l'_Herms cleste_ +(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les +formes: 1 de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2 +d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants +harmonieux); 3 de _Meu_ (la pense ou la raison): sous chacun de ces +noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de +ces diverses transformations du second Herms couvrent les parois du +temple de Dakkh. J'oubliais de dire que j'ai trouv ici Thoth (le +Mercure gyptien) arm du _caduce_, c'est--dire du sceptre ordinaire +des dieux, entour de deux serpents, plus un scorpion. + +Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne +de ce temple (l'avant-dernire salle) a t construite et sculpte par +le plus clbre des rois thiopiens, _Ergamnes_ (Erkamen), qui, selon +le rcit de Diodore de Sicile, dlivra l'_thiopie_ du gouvernement +thocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en gorgeant tous les +prtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y +leva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'tre soumise + l'gypte ds la chute de la XXVIe dynastie, celle des Sates, dtrne +par Cambyse, et que cette contre passa sous le joug des thiopiens +jusqu' l'poque des conqutes de Ptolme vergte Ier, qui la runit +de nouveau l'gypte. Aussi le temple de Dakkh, commenc par +l'thiopien _Ergamnes_, a-t-il t continu par vergte Ier, par son +fils Philopator et son petit-fils vergte II. C'est l'empereur Auguste +qui a pouss, sans l'achever, la sculpture intrieure de ce temple. + +Prs du pylne de Dakkh, j'ai reconnu un reste d'difice, dont quelques +grands blocs de pierre conservent encore une portion de ddicace: +c'tait un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voil +encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les +Ptolmes, et l'thiopien Ergamnes lui-mme, n'ont fait que +reconstruire des temples l o il en existait dans les temps +pharaoniques, et aux mmes divinits qu'on y a toujours adores. Ce +point tait fort important tablir, afin de dmontrer que les derniers +monuments levs par les gyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme +de divinit_. Le systme religieux de ce peuple tait tellement un, +tellement li dans toutes ses parties, et arrt depuis un temps +immmorial d'une manire si absolue et si prcise, que la domination des +Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolmes et les +Csars ont refait seulement, en Nubie comme en gypte, ce que les Perses +avaient dtruit, et rebti des temples l o il en existait autrefois, +et ddis aux mmes dieux. + +Dakkh est le point le plus mridional o j'aie rencontr des travaux +excuts sous les Ptolmes et les empereurs. Je suis convaincu que la +domination grecque ou romaine ne s'est jamais tendue, _au plus_, au +del d'Ibrim. Aussi ai-je trouv depuis _Dakkh_ jusqu' _Thbes_ une +srie presque continue d'difices construit ces deux poques: les +monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolmes et des +Csars sont nombreux, et presque tous non achevs. J'en ai conclu que la +destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre +Thbes et Dakkh, en Nubie, doit tre attribue aux Perses, qui ont d +suivre la valle du Nil jusque vers Sbou, o ils ont pris, pour se +rendre en thiopie (et pour en revenir), la route du dsert, infiniment +plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une arme, + cause de nombreuses cataractes; la route du dsert est celle que +suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armes et les +voyageurs isols. Cette marche des Perses a sauv le monument d'Amada, +facile dtruire puisqu'il n'est point d'une grande tendue. De Dakkh + Thbes on ne voit donc plus que de _secondes ditions_ des temples. + +Il faut en excepter le monument de _Ghirch_ et celui de _Bet-oualli_ +que les Perses n'ont pu dtruire, puisqu'il et fallu abattre les +_montagnes_ dans lesquelles ils sont creuss au ciseau. Mais ces +_spos_, et surtout le premier, ont t ravags autant que le permettait +la nature des lieux. + +Nous arrivmes _Ghirch-Hussan_ ou _Ghirf-Houssen_ le 25 janvier. +C'est encore ici, comme Ibsamboul, Derri et Sbou, un vritable +Rhamession ou _Rhamsion_, c'est--dire un monument d la munificence +de Rhamss le Grand. Celui-ci est consacr au dieu _Phtha_, personnage +dont on retrouve une imitation dcolore dans l'_Hephaistos_ des Grecs +et le Vulcain des Latins. Phtha tait le dieu ponyme de Ghirch, qui, +en langue gyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure +de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le mme nom sacr +que _Memphis_: il parat que ces noms fastueux furent la mode en +Nubie, puisque les inscriptions hiroglyphiques m'ont appris, par +exemple, que _Derri_ avait le mme nom que la fameuse _Hliopolis_ +d'gypte, _demeure du Soleil_, et que le misrable village nomm +aujourd'hui Sbou, et dont le monument est si pauvre, se dcorait du +nom d'_Amone_, celui mme de la _Thbes_ aux cent portes. + +La portion construite de l'_hmispos_ de Ghirch est, trs-peu prs, +dtruite, et la partie excave dans le rocher, travail immense, a t +dgrade avec une espce de recherche. J'ai cependant pu relever le +sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des lgendes. La +grande salle est soutenue par six normes piliers, dans lesquels on a +taill six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare + ct de bas-reliefs d'une fort belle excution. Sur les parois +latrales sont huit niches carres renfermant chacune trois figures +assises, sculptes de plein relief: le personnage occupant le milieu de +ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamss, +le patron de Ssostris, invoqu sous le nom de Dieu Grand, et comme +rsidant dans _Phthai, Amone_ et _Thyri_, c'est--dire dans _Ghirch, +Sbou_ et _Derri_, o existent en effet des Rhamsion ddis au dieu +Soleil Rhamss, le mme qu'on adore Ghirch, comme fils de Phtha et +d'Hathr, les grandes divinits de ce temple. L'tude des tableaux +religieux de Ghirch claircit beaucoup le mythe de ces trois +personnages. + +La journe du 26 ft donne en partie au petit temple de _Dandour_. Nous +retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non achev du temps de +l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son tendue, ce +monument m'a beaucoup intress, puisqu'il est entirement relatif +l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soire +du 25 avait t gaye par un superbe cho dcouvert par hasard en face +de Dandour, o nous venions d'aborder. Il rpte fort distinctement et +d'une voix sonore jusqu' onze syllabes. Nos compagnons italiens se +plaisaient lui faire redire des vers du Tasse, entremls de coups de +fusil qu'on tirait de tous cts, et auxquels l'cho rpondait par des +coups de canon ou les clats du tonnerre. + +Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai +dcouvert une nouvelle gnration de dieux, et qui complte le cercle +des formes d'Ammon, point de dpart et point de runion de toutes les +essences divines. Ammon-Ra, l'tre suprme et primordial, tant son +propre pre, est qualifi de mari de sa mre (la desse Mouth), sa +portion fminine renferme en sa propre essence la fois mle et +femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux gyptiens ne sont +que des formes de ces deux principes constituants considrs sous +diffrents rapports pris isolment. Ce ne sont que de pures abstractions +du grand tre. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., tablissent une +chane non interrompue qui descend des cieux et se matrialise jusqu'aux +incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernire de ces +incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extrme de la chane +divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus +(le grand Ammon, esprit actif et gnrateur) est l'Alpha. Le point de +dpart de la mythologie gyptienne est une _Triade_ forme des trois +parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le mle et le pre), Mouth (la +femelle et la mre) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'tant +manifeste sur la terre, se rsout en Osiris, Isis et Horus. Mais la +parit n'est pas complte, puisque Osiris et Isis sont frres. C'est +Kalabschi que j'ai enfin trouv la Triade finale, celle dont les trois +membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade +initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mre; et le fils +qu'il a eu de sa mre Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_ +dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et +cinquante bas-reliefs nous donnent sa gnalogie. Ainsi la Triade finale +se formait d'Horus, de sa mre Isis et de leur fils Malouli, personnages +qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mre Mouth et +leur fils Khons. Aussi _Malouli_ tait-il ador Kalabschi sous une +forme pareille celle de Khons, sous le mme costume et orn des mmes +insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur +de Talmis, c'est--dire de Kalabschi, que les gographes grecs appellent +en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions +des temples. + +J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait exist Talmis trois +_ditions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du rgne +d'Amnophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolmes; et la +dernire, le temple actuel qui n'a jamais t termin, sous Auguste, +Caus Caligula et Trajan; et la lgende du dieu _Malouli_, dans un +fragment de bas-relief du premier temple, employ dans la construction +du troisime, ne diffre en rien des lgendes les plus rcentes. Ainsi +donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et +d'gypte n'a jamais reu de modification, on n'innovait rien, et les +anciens dieux rgnaient encore le jour o les temples ont t ferms par +le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'taient en quelque sorte +partag l'gypte et la Nubie, constituant ainsi une espce de +_rpartition fodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Sat +rgnaient lphantine, Syne et Bgh, et leur juridiction +s'tendait sur la Nubie entire; Phr, Ibsamboul, Derri et Amada; +Phtha, Ghirch; Anouk, Maschakit; Thoth, le surintendant de +Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux Ghbel-Addh +et Dakkh; Osiris tait seigneur de Dandour; Isis, reine Philae; +Hathr, Ibsamboul, et enfin Malouli, Kalabschi. Mais Ammon-Ra rgne +partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires. + +Il en tait de mme en gypte, et l'on conoit que ce culte partiel ne +pouvait changer, puisqu'il tait attach au pays par toute la puissance +des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif +dans chaque localit, ne produisait aucune haine entre les villes +voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme +syntrnes), et cela par un esprit de courtoisie trs-bien calcul, les +divinits adores dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouv +Kalabschi les dieux de Ghirch et de Dakkh au midi, ceux de Dboud au +nord, occupant une place distingue; Dboud, les dieux de Dakkh et de +Philae; Philae, ceux de Dboud et de Dakkh, au midi? ceux de Bgh +d'lphantine et de Syne au nord; Syne enfin, les dieux de Philae et +ceux d'Ombos. + +C'est encore Kalabschi que j'ai remarqu, pour la premire fois, la +couleur violette employe dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par +dcouvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion applique +sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi +le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le prcde ont t dors +aussi bien que le sanctuaire de Dakkh. + +Prs de Kalabschi est l'intressant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a +pris les journes des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu' midi. L, mes +yeux se sont consols des sculptures barbares du temple de Kalabschi, +qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en +contemplant les bas-reliefs historiques gui dcorent ce spos, d'un fort +beau style, et dont nous avons des copies compltes. Ces tableaux sont +relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les +_Kouschi_ (les thiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les +_Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Ssostris dans _sa jeunesse_ et +_du vivant de son pre_, comme le dit expressment Diodore de Sicile, +qui cette poque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et +_presque toute la Libye_. + +Le roi Rhamss, pre de _Ssostris_, est assis sur son trne dans un +naos, et son fils, en costume de prince, lui prsente un groupe de +prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est reprsent +comme vainqueur, frappant lui-mme un homme de cette nation, en mme +temps que le prince (Ssostris) lui prsente les chefs militaires et une +foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son +fils frappe de sa hache les portes d'une ville assige; le roi foule +aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amene en +tat de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux +historiques dcorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle +principale du monument, en supposant que cette portion du _spos_ ait +jamais t couverte. + +La paroi de droite prsente les dtails de la campagne contre les +_thiopiens_, les _Bischari_ et des _ngres_. Dans le premier tableau, +d'une grande tendue, on voit les Barbares en pleine droute, se +rfugiant dans leurs forts, sur les montagnes, ou dans des marcages; +le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, reprsente le roi +assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils +an (Ssostris), qui lui prsente, 1 un _prince thiopien_ nomm +_Amnmoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un +lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du +trne du pre de son vainqueur; 2 des chefs militaires gyptiens; 3 +des tables et des buffets couverts de _chanes d'or_ et avec elles des +_peaux de panthre_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des +troncs de bois d'_bne_; des _dents d'lphant_; des _plumes +d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _flches_; des _meubles +prcieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou impos par la +conqute; 4 la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_ +prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants +sur ses paules et dans une espce de couffe; suivent des individus +conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'intrieur +de l'Afrique, le _lion_, les _panthres_, l'_autruche_, des _singes_ et +la _girafe_, parfaitement dessins, etc., etc. On reconnatra l, +j'espre, la campagne de Ssostris contre les thiopiens, lesquels il +fora, selon Diodore de Sicile encore, de payer l'gypte un tribut +annuel en _or_, en _bne_ et en _dents d'lphant_. + +Les autres sculptures du spos sont toutes religieuses. Ce monument +tait consacr au grand dieu Ammon-Ra et sa forme secondaire +Chnouphis. Le premier de ces dieux dclare plusieurs fois, dans ses +lgendes, avoir donn toutes les mers et toutes les terres existantes +son fils chri le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamss +(II). Dans le sanctuaire, ce Pharaon est reprsent suant le lait des +desses Anouk et Isis. Moi qui suis ta mre, la dame d'lphantine, +dit la premire, je te reois sur mes genoux, et te prsente mon sein +pour que tu y prennes ta nourriture, Rhamss! Et moi, ta mre Isis, +dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les priodes des +pangyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui +s'couleront en une vie pure. J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi +que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le +Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne +faut pas oublier que les gyptiens appelaient les Syriens, les +Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux. + +Je dis adieu ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'tait +le dernier de la belle poque et d'une bonne sculpture que je dusse +rencontrer entre Kalabschi et Thbes. + +Le 31, au coucher du soleil, nous tions _Kardssi_ ou _Kortha_, o +j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, dnu de sculpture, + l'exception d'un bas-relief sur un ft de colonne. J'avais vu, deux +heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_), +galement sans sculptures ni inscriptions hiroglyphiques; mais on juge +facilement, leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps +de la domination romaine. + +Le 1er fvrier, nous vmes venir nous une cange avec pavillon +autrichien: c'tait du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher; +cependant, la barque avanait aussi vers nous, et je reconnus sur la +proue M. Acerbi, consul gnral d'Autriche en gypte, qui m'appelait et +me saluait de la main. Nous arrtmes nos barques et passmes quelques +heures causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et +littrateur distingu, qui nous avait traits d'une manire si aimable +pendant notre sjour Alexandrie. Nous nous sparmes, lui pour +remonter jusqu' la seconde cataracte, et moi pour rentrer en gypte, +avec promesse de nous rejoindre Thbes, qui est le Paris de l'gypte +et le rendez-vous des voyageurs, n'en dplaise la grosse ville du +Kaire et la triste Alexandrie. + +Vers deux heures aprs midi, nous tions _Dboud_ ou _Dboud_: nous +tant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans +sculpture, je trouvai qu'il avait t bti, en grande partie, par un roi +thiopien nomm _Atharramon_, et qui doit tre le prdcesseur ou le +successeur immdiat de l'_Ergamnes_ de Dakk. Le temple, ddi +Ammon-Ra, seigneur de _Tbot_ (Dboud), et Hathr, et subsidiairement + Osiris et Isis, a t continu, mais non achev, sous les empereurs +Auguste et Tibre. Dans le sanctuaire, encore non sculpt, gisent les +dbris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des +Ptolmes. + +Notre travail tant termin, nous rentrmes dans nos barques, presss de +partir et de profiter du reste de la journe pour arriver Philae, +rentrer ainsi en gypte, et dire adieu cette pauvre Nubie, dont la +scheresse avait dj lass tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs, +en remettant le pied en gypte, nous pouvions esprer de manger du pain +un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous +rgalait journellement notre boulanger en chef, tout fait la hauteur +du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier +cordon-bleu. + +C'est neuf heures du soir que nous retouchmes enfin la terre +gyptienne, en abordant l'le de Philae, rendant grces ses antiques +divinits Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas +dvors entre les deux cataractes. + +Nous avons sjourn dans l'le sainte jusqu'au 7 fvrier, terminant les +travaux commencs au mois de dcembre, et recueillant tous les tableaux +mythologiques relatifs l'histoire et aux attributions d'Isis et +d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent +en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les poques des +principaux difices de cette le. + +Le petit temple du sud a t ddi Hathr, et construit par le Pharaon +Nectanbe, le dernier des rois de race gyptienne, dtrn par la +seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui, +de ce joli petit difice, conduit au grand temple, est de l'poque des +empereurs; ce qu'il y a de sculpt l'a t sous les rgnes d'Auguste, de +Tibre et de Claude. + +Le premier pylne est du temps de Ptolme Philomtor, qui a encastr +dans ce pylne un propylon ddi Isis par le Pharaon Nectanbe, et +l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_ +actuel il en existait dj un autre sur le mme emplacement, lequel aura +t dtruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les dbris de +sculpture plus anciens employs dans les colonnes du pronaos actuel du +grand temple. + +C'est Ptolme Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles +adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'vergte II, et le second +pylne, de Ptolme Philomtor. Les sculptures et bas-reliefs extrieurs +de tout l'difice ont t excuts sous Auguste et Tibre. + +Entre les deux pylnes du grand temple d'Isis, il existe droite et +gauche deux beaux difices d'un genre particulier. Celui de gauche est +un temple priptre, ddi Hathr et la dlivrance d'Isis qui vient +d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolme +piphane ou de son fils vergte II. Les bas-reliefs extrieurs sont du +rgne d'Auguste et de Tibre. C'est vergte II qui se donne les +honneurs de la construction de ce temple, dans les longues ddicaces de +la frise extrieure. + +Le mme roi s'est aussi empar, par une inscription semblable, de +l'difice de droite, qui, presque tout entier, est de son frre +Philomtor, l'exception d'une salle sculpte sous Tibre. + +J'ai donn une journe presque entire une petite le voisine de +Philae, l'le de _Bgh_, o la Commission d'gypte indiquait le reste +d'un petit difice gyptien. J'y ai, en effet, trouv quelques colonnes +d'un tout petit temple de trs-mauvais travail et de l'poque de +Philomtor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'tais dans l'le de +_Snem_, nom de localit que j'avais rencontr souvent, depuis Ombos +jusqu' Dakk, dans les lgendes des dieux, et surtout dans celles du +dieu Chnouphis et de la desse Hathr. C'tait l un des lieux les plus +saints de l'gypte, et une le sacre, but de plerinages longtemps +avant sa voisine l'le de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue +gyptienne. C'est de l qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_, +et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde +question de _fil_ (l'lphant), comme l'ont prtendu de soi-disant +tymologistes. + +Le temple de Snem (Bgh) tait en effet ddi Chnouphis et la +desse Hathr, et le monument actuel tait encore la _seconde dition_ +d'un temple bien plus ancien et plus tendu, bti sous le rgne du +Pharaon Amnophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouv les dbris de +ce temple, et les restes d'une statue colossale du mme Pharaon, qui +dcorait un des pylnes de l'ancien difice. J'ai recueilli dans cette +le, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine +d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et +des actes d'adoration faits dans l'le sainte de _Snem_ par de grands +personnages de la vieille gypte, et entre autres: 1 un proscynma d'un +_basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Amnophis III +(Memnon), grammate nomm _Amnmoph_; 2 une inscription attestant le +_plerinage d'un grand-prtre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamss; +3 celui d'un prince thiopien nomm _Mmosis_, sous le Pharaon +Amnophis III; 4 celui du prince thiopien _Messi_, sous Rhamss le +Grand; 5 celui d'un _grand-prtre_ d'Anouk, nomm _Amnothph_; 6 un +proscynma conu en ces termes: Je suis venu vers vous, moi votre +serviteur, vous tous, grands dieux, qui rsidez dans Snem! accordez-moi +tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_ moi_) l'intendant des +terres du roi seigneur du monde Amnophis (III), AMOSIS; cet Amosis est +reprsent ct de l'inscription, levant ses mains en attitude +d'adoration; 7 enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de +granit, j'ai copi une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an +XXXIV et l'an XXXIX du rgne de Rhamss le Grand (Ssostris), un des +princes ses enfants a assist la _pangyrie_ de _Snem_, et l'a +clbre par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions +purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les +lgendes royales, sculptes en grand, des Pharaons Psammtichus Ier, +Psammtichus II, Apris et Amasis, semblent avoir eu pour motif de +rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'le de _Snem_, soit mme +de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette +le, o le granit est de toute beaut. + +Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhte, Lehoux et +Bertin, faire _une partie de plaisir_ la cataracte, o nous prmes un +modeste repas, assis l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort pineux), le +seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me +rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis dbarquer en face +de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller la chasse des +inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre +desquels est le roc taill en forme de sige et qu'un de nos doctes +amis, M. Letronne, a cru pouvoir tre l'_Abaton_ nomm dans les +inscriptions grecques de l'oblisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un +rocher comme un autre, avec cette diffrence qu'il est charg +d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les +dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les +suivantes: + +1 Une stle sculpte sur le roc, mais demi efface, monument qui +rappelle une victoire remporte sur les Libyens par le Pharaon +_Thouthmosis IV_, l'an septime de son rgne, le 8 du mois de Phamnoth; + +2 Une stle de son successeur Amnophis III (Memmon), assez bien +conserve, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de +soumettre les thiopiens, l'an cinquime de son rgne, a pass dans ce +lieu et y a tenu une pangyrie (assemble religieuse); + +3 Un proscynma Nith et Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph +(Smends), de la XXIe dynastie; + +4 Un proscynma Horammon, Sat et Mandou, pour le salut du roi +Nphrothph (Nphrites), de la XXIXe dynastie. + +Je ne parle point d'une foule de proscynma de simples particuliers, +Chnouphis et Sat, les grandes divinits de la cataracte. + +Les rochers sur la _route de Philae Syne_, et que j'ai explors le 7 +fvrier, en portent aussi un trs-grand nombre, adresss aux mmes +divinits: j'y ai aussi copi des inscriptions et des sculptures +reprsentant des princes thiopiens rendant hommage Rhamss le Grand +ou son grand-pre (Mandoue); ce sont les mmes dont j'ai trouv de +semblables monuments en Nubie. + +Je rentrai enfin Syne, que j'avais quitte en dcembre. En attendant +que nos bagages arrivassent de Philae dos de chameau, et qu'on +dispost notre nouvelle escadre gyptienne (car nous avons laiss les +barques nubiennes la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je +revis les dbris du temple de Syne, consacr Chnouphis et Sat, +sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrme dcadence de l'art +en gypte; il m'a intress toutefois, 1 parce que c'est le seul qui +porte la lgende hiroglyphique de _Nerva_; 2 parce qu'il m'a fait +connatre le nom hiroglyphique-phontique de Syne, _Souan_, qui est le +nom copte _Souan_, et l'origine du _Syn_ des Grecs et de l'_Osouan_ +des Arabes; 3 enfin, parce que le nom symbolique de cette mme ville, +reprsentant un _aplomb_ d'architecte ou de maon, fait, sans aucun +doute, allusion l'antique position de Syne sous le tropique du +Cancer, et ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient +d'aplomb le jour du solstice d't: les auteurs grecs sont pleins de +cette tradition, qui a pu, en effet, tre fonde sur un fait rel, mais + une poque infiniment recule. + +J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syne, en +remontant vers la cataracte; j'y ai trouv l'hommage d'un prince +thiopien Amnophis III, et la reine Taa sa femme; un acte +d'adoration Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamss le +Grand, de ses filles _Isnofr, Bathianthi_, et de leurs frres +_Scha-hem-kam_ et _Mrenphtah_; le prince thiopien _Mmosis_ (le mme +dont j'avais dj recueilli une inscription dans l'le de Snem), +agenouill et adorant le prnom du roi Amnophis III; enfin plusieurs +proscynma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux +divinits de Syne et de la cataracte, Chnouphis, Sat et Anouk. + +Je visitai pour la seconde fois l'le d'_lphantine_, qui, tout +entire, formerait peine un parc convenable pour un bon bourgeois de +Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois +faire un _royaume_, pour se dbarrasser de la vieille dynastie +gyptienne des _lphantins_. Les deux temples ont t rcemment +dtruits, pour btir une caserne et des magasins Syne; ainsi a +disparu le petit temple ddi Chnouphis par le Pharaon Amnophis III. +Je n'ai retrouv debout que les deux montants des portes en granit ayant +appartenu un autre temple de Chnouphis, de Sat et d'Anouk, ddi +sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai, +de construction romaine, m'a offert les dbris, entremls et mutils, +de plusieurs des plus curieux difices d'lphantine, construits sous +les rois Moeris, Mandoue et Rhamss le Grand. Dans les restes d'une +chambre qui termine l'escalier du quai gyptien, j'ai copi plusieurs +proscynma hiroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stle +mutile du Pharaon Mandoue. + +tant all rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien voir ni faire +sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers +granitiques de Syne et d'lphantine, et nous nous dirigemes sur +_Ombos_, o le vent a jur de nous empcher d'arriver, puisque, au +moment o j'cris cette ligne, nous sommes au 12 fvrier; il est sept +heures du matin, et le Nil mugit quatre pouces de distance du lit sur +lequel je suis assis. + + +Ombos, le 14 fvrier deux heures. + +Je suis enfin arriv avant-hier _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous +avons repris nos travaux du mois de dcembre, et cette heure-ci ils +sont termins. Tout est encore ici de l'poque grecque: le grand temple +est cependant d'une trs-belle architecture et d'un grand effet; il a +t commenc par piphane, continu sous Philomtor et vergte II; +quelques bas-reliefs sont mme du temps de _Cloptre Cocce_ et de Soter +II. Ce grand difice, dont les ruines ont un aspect trs-imposant, tait +consacr deux Triades qui se partagent le temple, divis, en effet, +longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant +presque toujours dans des massifs de la construction. Svek-Ra (la forme +primordiale de Saturne, Kronos) tte de crocodile, Hathr (Vnus), et +leur fils Khons-Hr, forment la premire Triade. La seconde se compose +d'Aroris, de la desse Tsonnoufr et de leur fils Pnevtho; ce sont les +dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les mdailles +romaines du nome ombite est l'animal sacr du dieu principal, Svek-Ra. + +La femme de Philomtor, Cloptre, porte, dans les ddicaces et dans les +cartouches sculpts sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut +tre que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la premire lecture est +plus probable; il est rpt trente fois, et il est impossible de s'y +tromper. + +Le petit temple d'Ombos tait, comme l'un de ceux de Philae et le +temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est--dire un difice +sacr figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade +locale, c'est--dire une image terrestre du lieu o les desses Hathr +et Tsonnoufr avaient enfant leur fils Khons-Hr et Pnevtho, les deux +fils des deux Triades d'Ombos. + +C'est en me glissant travers les pierres boules de ce petit +monument, et en visitant une une toutes celles qui bientt seront +englouties par le Nil, lequel, ayant sap les fondations, a dj dtruit +la plus grande partie du monument, que j'ai trouv des blocs ayant +appartenu une construction bien plus ancienne, c'est--dire un +temple ddi par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Svek-Ra, et +avec les dbris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous +vergte II, Cocce et Soter II. + +Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde dition: et +c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages +d'un tout petit propylon encastr aujourd'hui sur la face extrieure de +l'enceinte en brique qui environne les temples du ct du sud-est. Les +sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hiroglyphique +de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, tait _Porte_ (ou +propylon) _de la reine_ Amens, _conduisant au temple de Svek-Ra_ +(Saturne). On n'a point oubli que ce roi-reine est Amens, mre de +Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'poque de Philomtor, +et conduisait au petit temple actuel. + +Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la +nuit, nous en profiterons pour aller _Ghbel-Selslh_, o nous attend +une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que +conditionnellement. + +_Toujours Ombos_, le 16. Je me rjouis d'avance en pensant que j'aurai +peut-tre Thbes un nouveau courrier; j'y serai la fin du mois. Je +trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis +mille lieues de France, et les soires sont si longues! Toujours fumer +ou jouer la bouillotte! Il nous faudrait une bonne dition des petits +paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit +de l'tre sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'crire, +et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands +bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde +cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont pied, et que le +vent ne les arrte pas, je fais partir ce soir mme celui qui nous a +apport nos lettres de France.... Je n'ai pas oubli les notes de M. +Letronne; il apprendra avec intrt que le listel sur lequel est grave +l'inscription d'Ombos tait dor, et que les lettres ont conserv une +couleur rouge vif encore trs-visible; je n'ai pu vrifier ce qu'il y +avait sur Srapis _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom +n'existant plus.... Adieu. + + + + +DOUZIME LETTRE + + +Biban-el-Molouk (Thbes), le 25 mars 1829. + +J'ai crit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul +gnral d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis +d'expdier d'Alexandrie; par le premier btiment partant pour l'Europe. +J'annonais notre arrive, en trs-bonne sant (tous tant que nous +sommes), _Thbes_, o nous rentrmes le 8 mars au matin, aprs avoir +heureusement termin notre voyage de Nubie et de la haute Thbad; nos +barques furent amarres au pied des colonnades du palais de _Louqsor_, +que nous avons tudi et exploit jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais + profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce +magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'gypte, +obstru par des cahuttes de fellahs qui masquent et dfigurent ses beaux +portiques, sans parler de la chtive maison d'un _bim-bachi_, juche +sur la plate-forme violemment perce coups de pic, pour donner passage +aux balayures du Turc, qui sont diriges sur un superbe sanctuaire +sculpt sous le rgne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique +palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour +y tablir notre mnage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabi +et les petites barques, jusqu'au moment o nos travaux de Louqsor ont +t finis. + +Nous passmes sur la rive gauche le 23, et aprs avoir envoy notre gros +bagage une maison de _Kourna_, que nous a laisse un trs-brave et +excellent homme nomm Piccinini, agent de M. d'Anastasy Thbes, nous +avons tous pris la route de la valle de _Biban-el-Molouk_, o sont les +tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette valle +tant troite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez leves +et dnues de toute espce de vgtation, la chaleur doit y tre +insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc +d'exploiter cette riche et inpuisable mine une poque o +l'atmosphre, quoique dj fort chauffe, est cependant encore +supportable. Notre caravane s'y est donc tablie le jour mme, et nous +occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible +de trouver en gypte. C'est le roi Rhamss (le quatrime de la XIXe +dynastie) qui nous donne l'hospitalit, car nous habitons tous son +magnifique tombeau, le second que l'on rencontre droite en entrant +dans la valle de Biban-el-Molouk. Cet hypoge, d'une admirable +conservation, reoit assez d'air et assez de lumire pour que nous y +soyons logs merveille; nous occupons les trois premires salles, qui +forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 20 pieds de hauteur, +et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les +couleurs conservent presque tout leur clat; c'est une vritable +habitation de prince, l'inconvnient prs de l'enfilade des pices; le +sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux +_kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux +tentes dresses l'entre du tombeau. Tel est notre tablissement dans +la valle des Rois, vritable sjour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni +un brin d'herbe, ni tres vivants, l'exception des chacals et des +hynes qui, l'avant-dernire nuit, ont dvor, cent pas de notre +_palais_, l'ne qui avait port mon domestique barabra Mohammed, pendant +le temps que l'nier passait agrablement sa nuit de Ramadhan dans notre +cuisine, qui est tablie dans un tombeau royal totalement ruin. Mais en +voil assez sur le mnage. + +Un courrier que j'ai reu Thbes m'a apport les lettres du 20 +dcembre; ce sont les plus rcentes de toutes celles qui me sont +parvenues; je me rjouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et +surtout du bon tat de notre vnrable M. Dacier. Je lui prsente mes +flicitations et mes respects; j'espre que sa sant se sera soutenue, +et que mes voeux, partis de la deuxime cataracte le 1er janvier +dernier, seront exaucs pour l'anne courante et toujours. + +L'annonce de la commission archologique pour la More, donne par S. +Ex. le ministre de l'intrieur notre ami Dubois, m'a caus une vive +satisfaction; il y a vingt ans que nous rvions ensemble les voyages +d'gypte et de Grce que nous excutons aujourd'hui: ce rve se ralise +enfin! Je puis donc crire de Thbes Athnes: que de temps historiques +rapprochs dans un mme but! C'est comme une fouille gnrale que fait +la civilisation moderne dans les dbris de l'ancienne, et j'espre que +ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les +colonnades du Parthnon, ou dans l'Altis d'Olympie, la tte de quatre +cents pionniers, ce qui serait encore mieux. + +J'ai aussi fait commencer des fouilles _Karnac_ et _Kourna_. J'ai +runi dix-huit momies de tout genre et de toute espce; mais je +n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies +grco-gyptiennes, portant la fois des inscriptions grecques et des +lgendes dmotiques et hiratiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et +quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu' prsent. +Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tirs +des maisons mmes de la vieille Thbes, quinze ou vingt pieds +au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un tat d'oxydation +complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis la tte de +mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M. +Drovetti, le nomm _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu +de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune +lui avait donn.] (le crocodile), qui me parat un homme adroit et qui +ne manque pas de me donner de grandes esprances. J'y compte peu, parce +qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient +pas. Je tcherai cependant de donner un peu d'activit mes fouilles +dans les mois de juin, juillet et aot, poque laquelle je serai fix +sur les lieux, soit Karnac, soit Kourna. J'ai quarante hommes en +train, et je verrai si les produits compensent peu prs les dpenses, +et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui +fouillent Kourna de compte demi avec Rosellini. Il est vident que +je ne puis songer emporter ce qui manque justement au Muse royal, de +grosses pices, parce que le transport seul jusqu' Alexandrie +puiserait mes finances et de beaucoup. + +Cela dit, je reprends le fil de mon itinraire et la notice des +monuments depuis _Ombos_, d'o est date ma dernire lettre. + +Partis d'_Ombos_ le 17 fvrier, nous n'arrivmes, cause de l'impritie +du ris de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le +18 au soir _Ghbel-Selslh_ (Silsilis), vastes carrires o je me +promettais une ample rcolte. Mon espoir fut pleinement ralis, et les +cinq jours que nous y avons passs ont t bien employs. + +Les deux rives du Nil, resserr par des montagnes d'un trs-beau grs, +ont t exploites par les anciens gyptiens, et le voyageur est effray +s'il considre, en parcourant les carrires, l'immense quantit de +pierres qu'on a d en tirer pour produire les galeries ciel ouvert et +les vastes espaces excavs qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la +rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables. + +On rencontre d'abord, en venant du ct de Syne, trois chapelles +tailles dans le roc et presque contigus. Toutes trois appartiennent +la belle poque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la +distribution, soit pour toute la dcoration intrieure et extrieure; +toutes s'ouvrent par deux colonnes formes de boutons de lotus tronqus. + +La premire de ces chapelles (la plus au sud) a t creuse dans le roc +sous le rgne du Pharaon Ousire de la XVIIIe dynastie; elle est +dtruite en trs-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore +visibles, et ne prsentent d'intrt que sous le rapport du travail, qui +a toute la finesse et toute l'lgance de l'poque. + +La seconde chapelle date du rgne suivant, celui de Rhamss II. Les +tableaux qui dcorent les parois de droite et de gauche nous font +connatre quelle divinit ce petit difice avait t ddi par le +Pharaon. Il y est reprsent adorant d'abord la Triade thbaine, les +plus grands des dieux de l'gypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on +invoquait dans tous les temples, parce qu'ils taient le type de tous +les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phr, Phtha, seigneur +de justice, et au dieu Nil, nomm, dans l'inscription hiroglyphique, +_Hapi-Moou_, le pre vivifiant de tout ce qui existe. C'est cette +dernire divinit que la chapelle de Rhamss II, ainsi que les deux +autres, furent particulirement consacres; cela est constat par une +trs-longue inscription hiroglyphique, dont j'ai pris copie, et date +de l'an IV, le 10e jour de Msori, sous la majest de l'Aroris +puissant, ami de la vrit et fils du Soleil, Rhamss, chri d'Hapimoou, +le pre des dieux. Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou +_Hapimoou_), l'identifie avec le Nil cleste _Nenmoou_, l'eau +primordiale, le grand Nilus, que Cicron, dans son Trait sur la Nature +des Dieux, donne comme le pre des principales divinits de l'gypte, +mme d'Ammon, ce que j'ai trouv attest ailleurs par des inscriptions +monumentales. La troisime chapelle appartient au rgne du fils de +Rhamss le Grand; il tait naturel que les chapelles de Silsilis fussent +ddies Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de +l'gypte o le fleuve est le plus resserr et qu'il semble y faire une +seconde entre, aprs avoir bris les montagnes de grs qui lui +fermaient ici le passage, comme il a bris les rochers de granit de la +cataracte pour faire sa premire entre en gypte. + +On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creuss +pour recevoir deux ou trois corps embaums; tous remontent jusqu'aux +premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent +des chefs de travaux ou inspecteurs suprieurs des carrires de +Silsilis. Nous avons aussi copi des stles portant des dates du rgne +de divers Rhamss de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande +inscription de l'an XXII de Ssonchis. + +Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _spos_, ou +difice creus dans la montagne, et plus singulier encore par la +varit des poques des bas-reliefs qui le dcorent. Cette belle +excavation a t commence sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on +en voulait faire un temple ddi Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu +Nil, divinit du lieu, et au dieu Svek (Saturne tte de crocodile), +divinit principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est +dans cette intention qu'ont t excuts, sous le rgne d'Horus, les +sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs +du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui dcorent une longue +et belle galerie transversale qui prcde ce sanctuaire. + +Cette galerie, trs-tendue, forme un vritable muse historique. Une de +ses parois est tapisse, dans toute sa longueur, de deux ranges de +stles ou de bas-reliefs sculpts sur le roc, et, pour la plupart, +d'poques diverses; des monuments semblables dcorent les intervalles +des cinq portes qui donnent entre dans ce curieux musum. + +Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de +la paroi ouest: le Pharaon y est reprsent debout, la hache d'armes sur +l'paule, recevant d'Ammon-Ra l'emblme de la vie divine, et le don de +subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des thiopiens, +les uns renverss, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef +gyptien, qui leur reproche, dans la lgende, d'avoir ferm leur coeur +la prudence et de n'avoir pas cout lorsqu'on leur disait: Voici que +le lion s'approche de la terre d'thiopie (Kousch). Ce lion-l tait +le roi Horus, qui fit la conqute d'thiopie, et dont le triomphe est +retrac sur les bas-reliefs suivants. + +Le roi vainqueur est port par des chefs militaires sur un riche +palanquin, accompagn de flabellifres. Des serviteurs prparent le +chemin que le cortge doit parcourir; la suite du Pharaon viennent des +guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier +sur l'paule, sont en marche, prcds d'un trompette; un groupe de +fonctionnaires gyptiens, sacerdotaux et civils, reoit le roi et lui +rend des hommages. + +La lgende hiroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: Le dieu +gracieux revient (en gypte), port par les chefs de tous les pays (les +nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin +seigneur de l'gypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit +(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'thiopie), race perverse; +ce roi directeur des mondes, approuv par Phr, fils du Soleil et de sa +race, le serviteur d'Ammon, HRUS, le vivificateur. Le nom de sa majest +s'est fait connatre dans la terre d'thiopie, que le roi a chtie +conformment aux paroles que lui avait adresses son pre Ammon. + +Un autre bas-relief reprsente la conduite, par les soldats, des +prisonniers du commun en fort grand nombre; leur lgende exprime les +paroles suivantes, qu'ils sont censs prononcer dans leur humiliation: +O toi vengeur! roi de la terre de Km (l'gypte), soleil de Niphaat +(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch +(l'Ethiopie), dont tu as foul les signes royaux sous tes pieds! + +Tous les autres bas-reliefs de ce spos, soit stles, soit tableaux, +appartiennent diverses poques postrieures, mais qui ne descendent +pas plus bas que le troisime roi de la XIXe dynastie. On y remarque, +entre autres sujets: + +1 Un tableau reprsentant une adoration Ammon-Ra, Svek (le dieu du +nome) et Bubastis, par le basilicogrammate charg de l'excution du +palais du roi Rhamss-Meamoun dans la partie occidentale de Thbes (le +palais de Mdinet-Habou), le nomm _Phori_, homme vridique; + +2 Trois magnifiques inscriptions en caractres hiratiques, rappelant +que le mme fonctionnaire est venu Silsilis l'an Ve, au mois de +Paschons, du rgne de Rhamss-Meamoun, faire exploiter les carrires +pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de +Mdinet-Habou); + +3 Un grand bas-relief: le roi Rhamss-Meamoun adorant le dieu Phtha et +sa compagne Pascht (Bubastis). + +Ces monuments dmontrent, sans aucun doute, que tout le grs employ +dans la construction du palais de Mdinet-Habou Thbes vient de +Silsilis, et que ce grand difice a t commenc au plus tt la +cinquime anne du rgne de son fondateur. + +4 Une grande stle reprsentant le mme roi adorant les dieux de +Silsilis, et ddie par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des +btiments de Rhamss-Meamoun, intendant de tous les palais du roi +existants en gypte, et charg de la construction du temple du Soleil +bti Memphis par ce Pharaon. + +Des tableaux d'adoration et plusieurs stles, plus anciennes que les +prcdentes, constatent aussi que Rhamss le Grand (Ssostris) a tir de +Silsilis les matriaux de plusieurs des grands difices construits sous +son rgne. + +Plusieurs de ces stles, ddies soit par des intendants des btiments, +soit par des princes qui taient venus en Haute-gypte pour y tenir des +pangyries dans les annes XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son rgne, +m'ont fourni des dtails curieux sur la famille du conqurant. Une de +ces stles nous apprend que Rhamss le Grand a eu deux femmes: la +premire, Nofr-Ari, fut l'pouse de sa jeunesse, celle qui parat, +ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la +seconde (et dernire jusqu' prsent) se nommait _Isnofr_; c'tait la +mre, 1 de la princesse _Bathianthi_, qui parat avoir t sa fille +chrie, la benjamine de la vieillesse de Ssostris; 2 du prince +_Schohemkm_, celui qui prsidait les pangyries dans les dernires +annes du rgne de son pre, comme le prouvent trois des grandes stles +de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succda en quittant son +nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeothph (le +possesseur de la vrit, ou bien celui que la vrit possde); c'est le +Ssonsis II de Diodore, et le Phron d'Hrodote. Ce fut aussi, comme son +pre, un grand constructeur d'difices, mais dont il ne reste que peu de +traces. On trouve dans le spos de Silsilis: 1 une petite chapelle +ddie en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appel +_Pnahasi_; 2 une stle (date efface) ddie par le mme Pnahasi, et +constatant qu'on a tir des carrires de Silsilis les pierres qui ont +servi la construction du palais que ce roi avait fait lever Thbes, +o il n'en reste aucune trace, ma connaissance du moins. Cette stle +nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isnofr_, comme sa +mre, et son fils an _Phthamen_. + +3 Une stle de l'an II, 5e jour de Msori, rappelant qu'on a pris +Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeothph +Thbes, et pour les additions ou rparations faites au palais de son +pre, le Rhamsion (l'difice qu'on a improprement nomm tombeau +d'Osimandyas et Memnonium). + +Il existe enfin Silsilis des stles semblables relatives quelques +autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stles +d'Amnophis-Memnon, le pre du roi Hrus, se voient sur la rive +orientale, o se trouvent les carrires les plus tendues; ces stles +donnent la premire date certaine des plus anciennes exploitations de +Silsilis. Il est certain qu'aprs la XIXe dynastie, ces carrires ont +toujours fourni des matriaux pour la construction des monuments de la +Thbade. La stle de Ssonchis Ier le prouve; on y parle, en effet, +d'exploitations de l'an XXII du rgne de ce prince, destines des +constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles +qui forment le ct droit de la premire cour de Karnac, prs du second +pylne, monument du rgne de Ssonchis et des rois bubastites, ses +descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les +matriaux des temples d'Edfou et d'Esn viennent en grande partie de ces +mmes carrires. + +Le 24 fvrier au matin, nous courions le portique et les colonnades +d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse, +porte cependant l'empreinte de la dcadence de l'art gyptien sous les +Ptolmes, au rgne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la +simplicit antique; on y remarque une recherche et une profusion +d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la +noble gravit des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et +de si mauvais got du temple d'_Esnh_, construit du temps des +empereurs. + +La partie la plus _antique_ des dcorations du grand temple d'_Edfou_ +(l'intrieur du naos et le ct droit extrieur) remonte seulement au +rgne de Philopator. On continua les travaux sous piphane, dont les +lgendes couvrent une partie du ft des colonnes et des tableaux +intrieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut termin sous vergte +II. + +Les sculptures de la frise extrieure et des parois de l'extrieur des +murailles du pronaos furent dcores sous Soter II. Sous le mme roi, on +sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie +de gauche appartient Philomtor, ainsi que toutes les sculptures des +deux massifs du pylne. J'ai trouv cependant, vers le bas du massif de +droite, un mauvais petit bas-relief reprsentant l'empereur Claude +adorant les dieux du temple. + +Le mur d'enceinte qui environne le naos est entirement charg de +sculptures; celles de la face intrieure datent du rgne de Cloptre +Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolme Alexandre Ier et de sa femme +la reine Brnice. + +Voil qui peut donner une ide exacte de l'_antiquit_ du grand temple +d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits crits +sur cent portions du monument, en caractres de 10 pouces, et +quelquefois de 2 pieds de hauteur. + +Ce grand et magnifique difice tait consacr une Triade compose: 1 +du dieu Har-Hat, la science et la lumire clestes personnifies, et +dont le soleil est l'image dans le monde matriel; 2 de la desse +Hthor, la Vnus gyptienne; 3 de leur fils Harsont-Tho (l'Hrus, +soutien du monde), qui rpond l'Amour (ros) des mythologies grecque +et romaine. + +Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois +divinits, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour +sur plusieurs parties importantes du systme thogonique gyptien. Il +serait trop long ici d'entrer dans de pareils dtails. + +J'ai fait dessiner aussi une srie de quatorze bas-reliefs de +l'intrieur du pronaos, reprsentant le _lever_ du dieu Har-Hat, +identifi avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques +chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce +recueil est du plus grand intrt pour l'intelligence de la petite +portion des mythes gyptiens vritablement relative l'astronomie. + +Le second difice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits +temples nomms _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait +toujours ct de tous les grands temples o une Triade tait adore; +c'tait l'image de la demeure cleste o la desse avait enfant le +troisime personnage de la Triade, qui est toujours figur sous la forme +d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou reprsente en effet l'enfance et +l'ducation du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathr, auquel +la flatterie a associ vergte II, reprsent aussi comme un enfant et +partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au +nouveau-n d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de +bas-reliefs de ce monument du rgne d'vergte II et de Soter II. + +Nos travaux termins Edfou, nous allmes reposer nos yeux, fatigus +des mauvais hiroglyphes et des pitoyables sculptures gyptiennes du +temps des Lagides, dans les tombeaux d'_lthya_ (_El-Kab_), o nous +arrivmes le samedi 28 fvrier. Nous fmes accueillis par la _pluie_, +qui tomba par torrents avec tonnerre et clairs, pendant la nuit du 1er +au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hrodote du roi +Psammnite: De notre temps il a plu en Haute-gypte. + +Je parcourus avec empressement l'intrieur de l'ancienne ville +d'lthya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui +renfermait les temples et les difices sacrs. Je n'y trouvai pas une +seule colonne debout; les Barbares ont dtruit depuis quelques mois ce +qui restait des deux temples intrieurs, et le temple entier situ hors +de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une une les pierres +oublies par les dvastateurs et sur lesquelles il restait quelques +sculptures. + +J'esprais y trouver quelques dbris de lgendes, suffisants pour +m'clairer sur l'poque de la construction de ces difices et sur les +divinits auxquelles ils furent consacrs. J'ai t assez heureux dans +cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'lthya, +ddi Svek (Saturne) et Sowan (Lucine), appartenait diverses +poques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient t +construits et dcors sous le rgne de la reine Amens, sous celui de +son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Amnophis-Memnon +et Rhamss le Grand. Les rois Amyrte et Achoris, deux des derniers +princes de race gyptienne, avaient rpar ces antiques difices, et y +avaient ajout quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouv +lthya qui rappelle l'poque grecque ou romaine. Le temple +l'extrieur de la ville est d au rgne de Moeris. + +Les tombeaux ou hypoges creuss dans la chane arabique voisine de la +ville, remontent pour la plupart une antiquit recule. Le premier que +nous avons visit est celui dont la Commission d'gypte a publi les +bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, la pche et la +navigation. Ce tombeau a t creus pour la famille d'un hirogrammate +nomm _Phap_, attach au collge des prtres d'lthya (Sowan-Kah). +J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs indits de ce tombeau, et j'ai +pris copie de toutes les lgendes des scnes agricoles et autres, +publies assez ngligemment. Ce tombeau est d'une trs-haute antiquit. +Un second hypoge, celui d'un _grand-prtre de la desse Ilithya_ ou +_lthya_ (Sowan), la desse ponyme de la ville de ce nom, porte la +date du rgne de _Rhamss-Meamoun_; il prsente une foule de dtails +de famille et quelques scnes d'agriculture en trs-mauvais tat. J'y ai +remarqu, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de bl +par les boeufs, et au-dessus de la scne on lit, en hiroglyphes presque +tous phontiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est cens +chanter, car dans la vieille gypte, comme dans celle d'aujourd'hui, +tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson +particulire. + +Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution +adresse aux boeufs, et que j'ai retrouve ensuite, avec de trs-lgres +variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore: + +Battez pour vous (_bis_),-- boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des +boisseaux pour vos matres. + +La posie n'en est pas trs-brillante; probablement l'air faisait passer +la chanson; du reste, elle est convenable la circonstance dans +laquelle on la chantait, et elle me paratrait dj fort curieuse quand +mme elle ne ferait que constater l'antiquit du _bis_ qui est crit +la fin de la premire et de la troisime ligne. J'aurais voulu en +trouver la musique pour l'envoyer notre respectable ami le gnral de +La Salette; elle lui aurait fourni quelles donnes de plus pour ses +savantes recherches sur la musique des anciens. + +Le tombeau voisin de celui-ci est plus intressant encore sous le +rapport historique. C'tait celui d'un nomm _Ahmosis, fils de Obschn, +chef des mariniers_, ou plutt _des nautoniers_: c'tait un grand +personnage. J'ai copi dans son hypoge ce qui reste d'une inscription +de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole + tous les individus prsents et futurs, et leur raconte son histoire +que voici: Aprs avoir expos qu'un de ses anctres tenait un rang +distingu parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il +nous apprend qu'il est entr lui-mme dans la carrire nautique dans les +jours du roi _Ahmosis_ (le dernier de la XVIIe dynastie lgitime); qu'il +est all rejoindre le roi Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce +temps, o il a servi _sur l'eau_; qu'il a ensuite combattu dans le Midi, +o il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an +VI du mme Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a +suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est mont par eau en _thiopie_ pour lui +imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit; +et qu'enfin il a command des _btiments_ sous le roi _Thouthmosis Ier_. +C'est l, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le +Pharaon Ahmosis, ont presque achev l'expulsion des Pasteurs et dlivr +l'gypte des Barbares. + +Pour ne pas trop allonger l'article d'lthya, je terminerai par +l'indication d'un tombeau presque ruin; il m'a fait connatre quatre +gnrations de grands personnages du pays, qui l'ont gouvern sous le +titre _sou-ten-si_ de _Sowan_ (princes d'lthya), durant les rgnes des +cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Amnothph Ier +(Amnoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amens et Thouthmosis III +(Moeris), auprs desquels ils tenaient un rang lev dans leur service +personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Atar et Ahmosis, +femmes des deux premiers rois nomms, et de Ranofr, fille de la reine +Amens et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont +successivement nomms dans les inscriptions de l'hypoge, et forment +ainsi un supplment et une confirmation prcieuse de la Table d'Abydos. + +Le 3 mars, au matin, nous arrivmes _Esnh_, o nous fmes +trs-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur +de la province; avec son aide, il nous fut permis d'tudier le grand +temple d'Esnh, encombr de coton, et qui, servant de magasin gnral de +cette production, a t crpi de limon du Nil, surtout l'extrieur. On +a galement ferm avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le +premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a d se +faire souvent une chandelle la main, ou avec le secours de nos +chelles, afin de voir les bas-reliefs de plus prs. + +Malgr tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de +savoir relativement ce grand temple, sous les rapports mythologiques +et historiques. Ce monument a t regard, d'aprs de simples +conjectures tablies sur une faon particulire d'interprter le +zodiaque du plafond, comme le plus _ancien_ monument de l'gypte: +l'tude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au +contraire, le plus _moderne_ de ceux qui existent encore en gypte; car +les bas-reliefs qui le dcorent, et les hiroglyphes surtout, sont d'un +style tellement grossier et tourment qu'on y aperoit au premier coup +d'oeil le point extrme de la dcadence de l'art. Les inscriptions +hiroglyphiques ne confirment que trop cet aperu: les masses de ce +pronaos ont t leves sous l'empereur _Csar Tibrius Claudius +Germanicus_ (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la +ddicace en grands hiroglyphes. La corniche de la faade et le premier +rang de colonnes ont t sculpts sous les empereurs _Vespasien_ et +_Titus_; la partie postrieure du pronaos porte les lgendes des +empereurs _Antonin_, _Marc Aurle_ et _Commode_; quelques colonnes de +l'intrieur du pronaos furent dcores de sculptures sous _Trajan_, +_Hadrien_ et _Antonin_; mais, l'exception de quelques bas-reliefs de +l'poque de _Domitien_, tous ceux des parois de droite et de gauche du +pronaos portent les images de _Septime Svre_ et de GTA, que son frre +Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en mme temps qu'il fit +proscrire son nom dans tout l'empire; il parat que cette proscription +du tyran fut excute la lettre jusqu'au fond de la Thbade, car les +cartouches noms propres de l'empereur _Gta_ sont tous _martels_ avec +soin; mais ils ne l'ont pas t au point de m'empcher de lire +trs-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CSAR GTA, +_le directeur_. + +Je crois que l'on connat dj des inscriptions latines ou grecques dans +lesquelles ce nom est martel: voil des lgendes hiroglyphiques +ajouter cette srie. + +Ainsi donc, l'antiquit du pronaos d'Esnh est incontestablement fixe; +sa construction ne remonte pas au del de l'empereur Claude; et ses +sculptures descendent jusqu' _Caracalla_, et du nombre de celles-ci est +le fameux zodiaque dont on a tant parl. + +Ce qui reste du naos, c'est--dire le mur du fond du pronaos, est de +l'poque de _Ptolme piphane_, et cela encore est d'hier, +comparativement ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites +derrire le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a +t ras jusqu'aux fondements. + +Cependant, que les amis de l'antiquit des monuments de l'gypte se +consolent: _Latopolis_ ou plutt ESN (car ce nom se lit en hiroglyphes +sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'tait +point un village aux grandes poques pharaoniques; c'tait une ville +importante, orne de beaux monuments, et j'en ai dcouvert la preuve +dans l'inscription des colonnes du pronaos. + +J'ai trouv sur deux de ces colonnes, dont le ft est presque +entirement couvert d'inscriptions hiroglyphiques disposes +verticalement, la notice des ftes qu'on clbrait annuellement dans le +grand temple d'Esnh. Une d'elles se rapportait la commmoration de +la ddicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III +(_Moeris_); de plus il existe, et j'ai dessin dans une petite rue +d'Esnh, au quartier de Chek-Mohammed-Ebbdri, un jambage de porte en +trs-beau granit rose, portant une ddicace du Pharaon Thouthmosis II, +et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'_Esnh_ +pharaonique. J'ai aussi trouv _Edfou_ une pierre qui est le seul +dbris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple +actuel bti sous les Lagides; l'ancien tait encore de _Moeris_, et +ddi, comme le nouveau, au grand dieu _Har-Hat, seigneur d'_HATFOUH +(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thbade comme en +Nubie, avait construit la plupart des difices sacrs, aprs l'invasion +des _Hykschos_, de la mme manire que les Ptolmes ont rebti ceux +d'Ombos, d'Esnh et d'Edfou, pour remplacer les temples _primitifs_ +dtruits pendant l'invasion persane. + +Le grand temple d'Esnh tait ddi l'une des plus grandes formes de +la divinit, Chnouphis, qualifi des titres NEV-EN-THO-SN, _seigneur +du pays d'Esnh, crateur de l'univers, principe vital des essences +divines, soutien de tous les mondes_, etc. A ce dieu sont associs la +desse Nith, reprsente sous des formes diverses et sous les noms +varis de _Menhi_, _Tnbouaou_, etc., et le jeune Hke, reprsent sous +la forme d'un enfant, ce qui complte la Triade adore Esnh. J'ai +ramass une foule de dtails trs-curieux sur les attributions de ces +trois personnages auxquels taient consacres les principales ftes et +pangyries clbres annuellement Esnh. Le 23 du mois d'Hathyr, on +clbrait la fte de la desse _Tnbouaou_; celle de la desse _Menhi_ +avait lieu le 25 du mme mois; le 30, celle d'_Isis_, tertiaire des deux +desses prcites. Le 1er de Choak, on tenait une pangyrie (assemble +religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hke, et ce mme jour avait lieu +la pangyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacr sculpt +sur l'une des colonnes du pronaos: A la nomnie de Choak, pangyries +et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esnh; on +tale tous les ornements sacrs; on offre des pains, du vin et autres +liqueurs, des boeufs et des oies; on prsente des collyres et des +parfums au dieu Chnouphis et la desse sa compagne, ensuite le lait +Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie la +desse Menhi, une oie la desse Nith, une oie Osiris, une oie +Khons et Thth, une oie aux dieux Phr, Atmou, Thor, ainsi qu'aux +autres dieux adors dans le temple; on prsente ensuite des semences, +des fleurs et des pis de bl au seigneur Chnouphis, souverain d'Esnh, +et on l'invoque en ces termes, etc. Suit la prire prononce en cette +occasion solennelle, et que j'ai copie, parce qu'elle prsente un grand +intrt mythologique. + +C'est aux mmes divinits qu'tait ddi le temple situ au nord +d'Esnh, dans une magnifique plaine, jadis cultive, mais aujourd'hui +hrisse de broussailles qui nous dchirrent les jambes, lorsque, le 6 +mars au soir, nous allmes le visiter, en faisant pied une +trs-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvmes tout +nouvellement dvastes; ce temple n'est plus tel que la Commission +d'gypte l'a laiss; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un +petit pan de mur et le soubassement presque fleur de terre: parmi les +bas-reliefs subsistants j'en ai trouv un d'vergte Ier et de Brnice +sa femme; j'ai reconnu les lgendes de Philopator sur la colonne; celles +d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hiroglyphes +tout fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Vrus. Le hasard +m'a fait dcouvrir, dans le soubassement extrieur de la partie gauche +du temple, une srie de captifs reprsentant des peuples vaincus (par +vergte Ier, selon toute apparence), et, l'aide des ongles de nos +Arabes, qui fouillrent vaillamment malgr les pierres et les plantes +pineuses, je parvins copier une dizaine des inscriptions onomastiques +de peuples graves sur l'espce de bouclier attach la poitrine des +vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjugues, +j'ai lu les noms de l'_Armnie_, de la _Perse_, de la _Thrace_ et de la +_Macdoine_; peut-tre encore s'agit-il des victoires d'un empereur +romain: je n'ai rien trouv d'assez conserv aux environs pour claircir +ce doute. + +Le 7 mars au matin, nous fmes une course pdestre dans l'intrieur des +terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille +_Tuphium_, aujourd'hui _Taud_, situe sur la rive droite du fleuve, +mais dans le voisinage de la chane arabique et tout prs +d'_Hermonthis_, qui est sur la rive oppose. L existent deux ou trois +salles d'un petit temple, habites par des fellahs ou par leurs +bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui +m'ont donn le mythe du temple: on y adorait la Triade forme de Mandou, +de la desse Ritho et de leur fils Harphr, celle mme du temple +d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de _Tuphium_. + +A midi nous tions _Hermonthis_, dont j'ai parl dans la lettre que +j'crivis aprs avoir visit ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour +aller la seconde cataracte. Nous y passmes encore quelques heures +pour copier quelques bas-reliefs et des lgendes hiroglyphiques qui +devaient complter notre travail sur _Erment_, commenc notre premier +passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un +_mammisi_ ou _eimisi_ consacr l'accouchement de la desse _Ritho_, +construit et sculpt, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en +commmoration de la reine Cloptre, fille d'Aults, lorsqu'elle mit au +monde _Csarion_, fils de Jules Csar, lequel voulut tre le _Mandou_ de +la nouvelle desse _Ritho_, comme Csarion en fut l'_Harphr_. Du reste, +c'tait assez l'usage du dictateur romain de chercher complter la +_Triade_, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cloptre, +avaient en elles quelque chose de divin, sans ddaigner pour cela les +joies terrestres. + +Une courte distance nous sparait de _Thbes_, et nos coeurs taient +gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de +la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraches, +arrive Louqsor, mon adresse. C'tait encore une courtoisie de +notre digne consul gnral, M. Drovetti, et nous avions hte d'en +profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrme, nous arrta +pendant la nuit entre Hermonthis et Thbes, o nous ne fmes rendus que +le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure. + +Notre petite escadre aborda au pied du quai antique dchauss par le +Nil, et qui ne pourra longtemps encore dfendre le palais de _Louqsor_, +dont les dernires colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce +quai est videmment de deux poques; le quai _gyptien_ primitif est en +grandes briques cuites, lies par un ciment d'une duret extrme, et ses +ruines forment d'normes blocs de 15 18 pieds de large et de 25 30 +de longueur, semblables des rochers inclins sur le fleuve au milieu +duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grs est d'une poque +trs-postrieure; j'y ai remarqu des pierres portant encore des +fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'difices +dmolis. + +Notre travail sur _Louqsor_ a t termin ( trs-peu prs) avant de +venir nous tablir ici, _Biban-el-Molouk_, et je suis en tat de +donner tous les dtails ncessaires sur l'poque de la construction de +toutes les parties qui composent ce grand difice. + +Le fondateur du _palais de Louqsor_, ou plutt _des_ palais de Louqsor a +t le Pharaon _Amnophis-Memnon_ (Amnothph III), de la XVIIIe +dynastie. C'est ce prince qui a bti la srie d'difices qui s'tend du +sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45 +pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore ce rgne. +Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les +salles intrieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart +intactes, on lit, en grands hiroglyphes d'un relief trs-bas et d'un +excellent travail, des ddicaces faites au nom du roi Amnophis. Je mets +ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une ide de toutes les +autres, qui ne diffrent que par quelques titres royaux de plus ou de +moins. + +La vie! l'Hrus puissant et modr, rgnant par la justice, +l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce +que, grand par sa force, il a frapp les Barbares; le roi SEIGNEUR DE +JUSTICE, bien aim du Soleil, le fils du Soleil AMNOPHIS, modrateur de +la rgion pure (l'gypte), a fait excuter ces constructions consacres + son pre Ammon, le dieu seigneur des trois zones de l'univers, dans +l'Oph du midi; il les a fait excuter en pierres dures et bonnes, afin +d'riger un difice durable; c'est ce qu'a fait le fils du Soleil +AMNOPHIS, chri d'Ammon-Ra. + +Ces inscriptions lvent donc toute espce de doute sur l'poque prcise +de la construction et de la dcoration de cette partie de Louqsor; mes +inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques +expliques par M. Letronne, et qu'on a chicanes si mal propos; je +puis lui annoncer ce sujet que je lui porterai les _inscriptions +ddicatoires gyptiennes_ des temples de _Philae_, d'_Ombos_ et de +_Dendrah_, o le verbe _construire_ ne manque jamais. + +Les bas-reliefs qui dcorent le palais d'_Amnophis_ sont, en gnral, +relatifs des actes religieux faits par ce prince aux grandes divinits +de cette portion de Thbes, qui taient: 1 Ammon-Ra, le dieu suprme de +l'gypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement Thbes, sa +ville ponyme; 2 sa forme secondaire, Ammon-Ra gnrateur, mystiquement +surnomm _le mari de sa mre_, et reprsent sous une forme priapique; +c'est le dieu _Pan_ gyptien, mentionn dans les crivains grecs; 3 la +desse _Thamoun_ ou _Tamon_, c'est--dire _Ammon femelle_, une des +formes de Nith, considre comme compagne d'Ammon gnrateur; 4 la +desse Mouth, la grand'mre divine, compagne d'Ammon-Ra; 5 et 6 les +jeunes dieux Khous et Harka, qui compltent les deux grandes Triades +adores Thbes, savoir: + + + _Pres._ _Mres._ _Fils._ + + Ammon-Ra. Mouth. Khons. + +Ammon gnrateur. Thamoun. Harka. + + +Le Pharaon est reprsent faisant des offrandes, quelquefois +trs-riches, ces diffrentes divinits, ou accompagnant leurs _bari_ +ou arches sacres, portes processionnellement par des prtres. + +Mais j'ai trouv et fait dessiner dans deux des salles du palais une +srie de bas-reliefs plus intressants encore et relatifs la personne +mme du fondateur. Voici un mot sur les principaux. + +Le dieu Thoth annonant la reine _Tmauhemva_, femme du Pharaon +_Thouthmosis IV_, qu'Ammon gnrateur lui a accord un fils. + +La mme reine, dont l'tat de grossesse est visiblement exprim, +conduite par Chnouphis et Hathr (Vnus) vers la chambre d'enfantement +(le _mammisi_); cette mme princesse place sur un lit, mettant au monde +le roi _Amnophis_; des femmes soutiennent la gisante, et des gnies +divins, rangs sous le lit, lvent l'emblme de la vie vers le +nouveau-n.--La reine nourrissant le jeune prince.--Le dieu Nil peint en +_bleu_ (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en _rouge_ (le +temps de l'inondation), prsentant le petit Amnophis, ainsi que le +petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinits de +Thbes.--Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le caresse.--Le +jeune roi institu par Ammon-Ra; les desses protectrices de la haute et +de la basse gypte lui offrant les couronnes, emblmes de la domination +sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, c'est--dire +son prnom royal, _Soleil seigneur de justice et de vrit_, qui, sur +les monuments, le distingue de tous les autres _Amnophis_. + +L'une des dernires salles du palais, d'un caractre plus religieux que +toutes les autres, et qui a d servir de chapelle royale ou de +sanctuaire, n'est dcore que d'adorations aux deux Triades de Thbes +par Amnophis; et dans cette salle, dont le plafond existe encore, on +trouve un second sanctuaire embot dans le premier, et dont voici la +ddicace, qui en donne trs-clairement l'poque, tout fait rcente en +comparaison de celle du grand sanctuaire: Restauration de l'difice +faite par le roi (chri de Phr, approuv par Ammon), le fils du +Soleil, seigneur des diadmes, Alexandre, en l'honneur de son pre +Ammon-Ra, gardien des rgions des Oph (Thbes); il a fait construire le +sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes la place de celui qui +avait t fait sous la majest du roi Soleil, seigneur de justice, le +fils du Soleil AMNOPHIS, modrateur de la rgion pure. + +Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement l'origine de la +domination des Grecs en gypte, au rgne d'Alexandre, fils d'Alexandre +le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage enfantin +du roi, reprsent, l'extrieur comme a l'intrieur de ce petit +difice, adorant les Triades thbaines. Dans un de ces bas-reliefs, la +desse Thamoun est remplace par la _ville de Thbes_ personnifie sous +la forme d'une femme, avec cette lgende: + +Voici ce que dit Thbes (Toph), la grande rectrice du monde: Nous avons +mis en ta puissance toutes les contres (les nomes); nous t'avons donn +KM (l'gypte), terre nourricire. + +La desse Thbes adresse ces paroles au jeune roi Alexandre, auquel +Ammon gnrateur dit en mme temps: Nous accordons que les difices que +tu lves soient aussi durables que le firmament. + +On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais +d'Amnophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant que sous +le rapport de la singularit. Dans une salle qui prcde le sanctuaire, +existe une pierre d'architrave qui, ayant t renouvele sous un +Ptolme et orne d'une inscription, produit, en lisant les caractres +qu'elle porte, une ddicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point inquit +des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la ddicace +primitive; la voici: + +1re _pierre moderne_. Restauration de l'difice faite par le roi +Ptolme, toujours vivant, aim de Ptha.--2e _pierre antique_. Monde, +le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Amnophis, a fait +excuter ces constructions en l'honneur de son pre Ammon, etc. + +L'ancienne pierre, remplace par le Lagide, portait la lgende: +L'Aroris puissant, etc., seigneur du monde, etc. On ne s'est point +inquit si la nouvelle lgende se liait ou non avec l'ancienne. + +C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les travaux +du rgne d'Amnophis, sous lequel ont cependant encore t dcores la +deuxime et la septime des deux ranges, en allant du midi au nord. Les +bas-reliefs appartiennent au rgne du roi _Hrus_, fils d'Amnophis, et +les quatre dernires au rgne suivant. + +Toute la partie nord des difices de Louqsor est d'une autre poque, et +formait un monument particulier, quoique li par la grande colonnade +l'_Amnophion_ ou palais d'Amnophis. C'est Rhamss le Grand +(Ssostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu l'intention, non +pas d'embellir le palais d'Amnophis, son anctre, mais de construire un +difice distinct, ce qui rsulte videmment de la ddicace suivante, +sculpte en grands hiroglyphes au-dessous de la corniche du pylne, et +rpte sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes +modernes n'ont pas encore ensevelies. + +La vie! l'Aroris, enfant d'Ammon, le matre de la rgion suprieure et +de la rgion infrieure, deux fois aimable, l'Hrus plein de force, +l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de vrit, approuv par Phr), le +fils prfr du roi des dieux, qui, assis sur le trne de son pre, +domine sur la terre, a fait excuter ces constructions en l'honneur de +son pre, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce Rhamession dans la +ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil +(le fils chri d'Ammon-Rhamss), vivificateur toujours. + +C'est donc ici un monument particulier, distinct de l'Amnophion, et +cela explique trs-bien pourquoi ces deux grands difices ne sont pas +sur le mme alignement, dfaut choquant remarqu par tous les voyageurs, +qui supposaient tort que toutes ces constructions taient du mme +temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas. + +C'est devant le pylne nord du _Rhamsion _de Louqsor que s'lvent les +deux clbres oblisques de granit rose, d'un travail si pur et d'une si +belle conservation. Ces deux masses normes, vritables joyaux de plus +de 70 pieds de hauteur, ont t riges cette place par Rhamss le +Grand, qui a voulu en dcorer son _Rhamession_, comme cela est dit +textuellement dans l'inscription hiroglyphique de l'oblisque de +gauche, face nord, colonne mdiale, que voici: Le Seigneur du monde, +Soleil gardien de la vrit (ou justice), approuv par Phr, a fait +excuter cet difice en l'honneur de son pre Ammon-Ra, et il lui a +rig ces deux grands oblisques de pierre, devant le Rhamession de la +ville d'Ammon. + +Je possde des copies exactes de ces deux beaux monolithes[Footnote: Un +de ces deux oblisques a t apport Paris et dress sur la place de +la Concorde.]. Je les ai prises avec un soin extrme, en corrigeant les +erreurs des gravures dj connues, et en les compltant par les fouilles +que nous avons faites jusqu' la base des oblisques. Malheureusement il +est impossible d'avoir la fin de la face est de l'oblisque de droite, +et de la face ouest de l'oblisque de gauche: il aurait fallu abattre +pour cela quelques maisons de terre et faire dmnager plusieurs pauvres +familles de fellahs. + +Je n'entre pas dans de plus grands dtails sur le contenu des lgendes +des deux oblisques. On sait dj que, loin de renfermer, comme on l'a +cru si longtemps, de grands mystres religieux, de hautes spculations +philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des +leons d'astronomie, ce sont tout simplement des ddicaces, plus ou +moins fastueuses, des difices devant lesquels s'lvent les monuments +de ce genre. Je passe donc la description des pylnes, qui sont d'un +bien autre intrt. + +L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de +sculptures d'un trs-bon style, sujets tous militaires et composs de +plusieurs centaines de personnages. _Massif de droite_: le roi Rhamss +le Grand, assis sur son trne au milieu de son camp, reoit les chefs +militaires et des envoys trangers; dtails du camp, bagages, tentes, +fourgons, etc., etc.; en dehors, l'arme gyptienne est range en +bataille; chars de guerre l'avant, l'arrire et sur les flancs; au +centre, les fantassins rgulirement forms en carrs. _Massif de +gauche_: bataille sanglante, dfaite des ennemis, leur poursuite, +passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amne ensuite les +prisonniers. + +Voil le sujet gnral de ces deux tableaux, d'environ 50 pieds chacun; +nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions +entremles aux scnes militaires. Les grands textes relatifs cette +campagne de Ssostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheureusement +il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des +copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des lignes +encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du rgne du +conqurant, et que la bataille s'tait donne le 5 du mois d'piphi. Ces +dates me prouvent qu'il s'agit ici de la mme guerre que celle dont on a +sculpt les vnements sur la paroi droite du grand monument +d'_Ibsamboul_, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille +figure dans ce dernier temple est aussi du mois d'piphi, mais du 9 et +non pas du 5. Il s'agit donc videmment de deux affaires de la mme +campagne. Les peuples que les gyptiens avaient combattre sont des +Asiatiques, qu' leur costume on peut reconnatre pour des Bactriens, +des Mdes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est expressment +nomm (_Naharana-Kah_, le pays de Naharana, la Msopotamie) dans les +inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contres de Scht, Robschi, +Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher ncessairement dans la +gographie primitive de l'Asie occidentale. + +Les oblisques, les quatre colonnes, le pylne, et le vaste pristyle ou +cour environne de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce qui +reste du Rhamession de la rive droite, et on lit _partout_ les +ddicaces de Rhamss le Grand, deux seuls points excepts de ce grand +difice. Il parat, en effet, que vers le huitime sicle avant J.-C., +l'ancienne dcoration de la grande porte situe entre ces deux massifs +du pylne tait, par une cause quelconque, en fort mauvais tat, et +qu'on en refit les masses entirement neuf; les bas-reliefs de Rhamss +le Grand furent alors remplacs par de nouveaux, qui existent encore et +qui reprsentent le chef de la XXIVe dynastie, le conqurant thiopien +_Sabaco_ ou Sabacon, qui, pendant de longues annes, gouverna l'gypte +avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumes aux dieux +protecteurs du palais et de la ville de Thbes. Ces bas-reliefs, sur +lesquels on voit le nom du roi, qui est crit _Schabak_ et qu'on y lit +trs-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler une poque +fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont trs-curieux aussi sous le +rapport du style. Les figures en sont fortes et trs-accuses, avec les +muscles vigoureusement prononcs, sans qu'elles aient pour cela la +lourdeur des sculptures du temps des Ptolmes et des Romains. Ce sont, +au reste, les seules sculptures de ce rgne que j'aie rencontres en +gypte. + +Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu galement lieu +au Rhamession de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le +chapiteau de la premire colonne gauche du pristyle ont t renouvels +sous Ptolme Philopator, et l'on n'a pas manqu de sculpter sur +l'architrave l'inscription suivante: Restauration de l'difice, faite +par le roi Ptolme toujours vivant, chri d'Isis et de Phtha, et par la +dominatrice du monde, Arsino, dieux Philopatores aims par Ammon-Ra, +roi des dieux. + +Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de +Rhamss-Meamoun, que l'on remarque en dehors du Rhamession, du ct de +l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu un difice contigu et +sans liaison relle avec le monument de Ssostris. + +Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je parlerai, +dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thbains que nous +exploitons dans ce moment ... Adieu. + +P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant partir +ce matin mme pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; toujours +bonne sant et bon courage. Je donne ce soir nos compagnons une fte +dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousire; nous y oublierons +la strilit et le voisinage de la seconde cataracte, o nous avions +peine du pain manger. La chre ne rpondra pas la magnificence du +local, mais on fera l'impossible pour n'tre pas trop au-dessous. Je +voulais offrir notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et qui devait +ajouter aux plaisirs de la runion; c'tait un morceau de jeune +crocodile mis la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on m'en +apportt un tu d'hier matin; mais j'ai jou de malheur, la pice de +crocodile s'est gte: nous n'y perdrons vraisemblablement qu'une bonne +indigestion chacun. + + + + +TREIZIME LETTRE + + +Thbes (Biban-el-Molouk), le 26 mai 1829. + +Les dtails topographiques donns par Strabon ne permettent point de +chercher ailleurs que dans la valle de _Biban-el-Molouk_ l'emplacement +des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette valle, qu'on veut +entirement driver de l'arabe en le traduisant par _les portes des +rois_, mais qui est la fois une corruption et une traduction de +l'ancien nom gyptien _Biban-Ou-rou_ (les hypoges des rois), comme l'a +fort bien dit M. Silvestre de Sacy, lverait d'ailleurs toute espce de +dout ce sujet. C'tait la _ncropole royale_, et on avait choisi un +lieu parfaitement convenable cette triste destination, une valle +aride; encaisse par de trs-hauts rochs coups pic, ou par des +montagnes en pleine dcomposition, offrant presque toutes de larges +fentes occasionnes soit par l'extrme chaleur, soit par des +boulements intrieurs, et dont les croupes sont parsemes de bandes +noires, comme si elles eussent t brles en partie; aucun animal +vivant ne frquente cette valle de mort: je ne compte point les +mouches, les renards, les loups et les hynes, parce que c'est notre +sjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attir +ces quatre espces affames. + +En entrant dans la partie la plus recule de cette valle, par une +ouverture troite videmment faite de main d'homme, et offrant encore +quelques lgers restes de sculptures gyptiennes, on voit bientt au +pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carres, encombres +pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la +dcoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entre dans +les _tombeaux des rois_. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne +communiquait avec l'autre; ils taient tous isols: ce sont les +chercheurs de trsors, anciens ou modernes, qui ont tabli quelques +communications forces. + +Il me tardait, en arrivant Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces +tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux +conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent +creuss), taient bien, comme je l'avais dduit d'avance de plusieurs +considrations, ceux de rois appartenant _tous des dynasties +thbaines_, c'est--dire des princes, dont _la famille tait +originaire de Thbes_. L'examen rapide que je fis alors de ces +excavations avant de monter la seconde cataracte, et le sjour de +plusieurs mois que j'y ai fait mon retour, m'ont pleinement convaincu +que ces hypoges ont renferm les corps des rois des XVIIIe, XIXe et XXe +dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties _diospolitaines_ +ou _thbaines_. Ainsi, j'y ai trouv d'abord les tombeaux de six des +rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, Amnophis-Memnon, +inhum part dans la valle isole de l'ouest. + +Viennent ensuite le tombeau de Rhamss-Meamoun et ceux de six autres +Pharaons, successeurs de Meamoun et appartenant la XIXe ou la XXe +dynastie. + +On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le +choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait +creuser la sienne sur le point o il croyait rencontrer une veine de +pierre convenable sa spulture et l'immensit de l'excavation +projete. Il est difficile de se dfendre d'une certaine surprise +lorsque, aprs avoir pass sous une porte assez simple, on entre dans de +grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement +soignes, conservant en grande partie l'clat des plus vives couleurs, +et conduisant successivement des salles soutenues par des piliers +encore plus riches de dcorations, jusqu' ce qu'on arrive enfin la +salle principale, celle que les gyptiens nommaient la _salle dore_, +plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la +momie du roi dans un norme sarcophage de granit. Les plans de ces +tombeaux, publis par la Commission d'gypte, donnent une ide exacte +de l'tendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont cot +pour les excuter au pic et au ciseau. Les valles sont presque toutes +encombres de collines formes par les petits clats de pierre provenant +des effrayants travaux excuts dans le sein de la montagne. + +Je ne puis tracer ici une description dtaille de ces tombeaux; +plusieurs mois m'ont peine suffi pour rdiger une notice un peu +dtaille des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment et pour copier +les inscriptions les plus intressantes. Je donnerai cependant une ide +gnrale de ces monuments par la description rapide et trs-succincte de +l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamss, fils et successeur de +Meamoun. La dcoration des tombeaux royaux tait systmatise, et ce +que l'on trouve dans l'un reparat dans presque tous les autres, +quelques exceptions prs, comme je le dirai plus bas. + +Le bandeau de la porte d'entre est orn d'un bas-relief (le mme sur +toutes les premires portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que +la _prface,_ ou plutt le rsum de toute la dcoration des tombes +pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil +tte de blier, c'est--dire le soleil couchant entrant dans +l'hmisphre infrieur, et ador par le roi genoux; la droite du +disque, c'est--dire l'orient, est la desse Nephthys, et la gauche +(occident) la desse Isis, occupant les deux extrmits de la course du +dieu dans l'hmisphre suprieur: ct du Soleil et dans le disque, +on a sculpt un grand scarabe qui est ici, comme ailleurs, le symbole +de la rgnration ou des renaissances successives: le roi est +agenouill sur la montagne cleste, sur laquelle portent aussi les pieds +des deux desses. + +Le sens gnral de cette composition se rapporte au roi dfunt: pendant +sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient l'occident, le +roi devait tre le vivificateur, l'illuminateur de l'gypte, et la +source de tous les biens physiques et moraux ncessaires ses +habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement compar au +soleil se couchant et descendant vers le tnbreux hmisphre infrieur, +qu'il doit parcourir pour renatre de nouveau l'orient, et rendre la +lumire et la vie au monde suprieur (celui que nous habitons), de la +mme manire que le roi dfunt devait renatre aussi, soit pour +continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde cleste et +tre absorb dans le sein d'Ammon, le pre universel. + +Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est +pass pour la vieille gypte; tout cela rsulte de l'ensemble des +lgendes qui couvrent les tombes royales. + +Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans ses +deux tats pendant les deux parties du jour, est la clef ou plutt le +motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va +le voir, que le dveloppement successif. + +Dans l tableau dcrit est toujours une lgende dont suit la traduction +littrale: Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti (rgion +occidentale, habite par les morts): Je t'ai accord une demeure dans la +montagne sacre de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois +ses prdcesseurs), toi Osirien, roi seigneur du monde, Rhamss, etc., +encore vivant. + +Cette dernire expression prouverait, s'il en tait besoin, que les +tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail +fort long, taient commencs de leur vivant, et que l'un des premiers +soins de tout roi gyptien fut, conformment l'esprit bien connu de +cette singulire nation, de s'occuper incessamment de l'excution du +monument spulcral qui devait tre son dernier asile. + +C'est ce que dmontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve +toujours la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait +videmment pour but de rassurer le roi vivant sur le fcheux augure qui +semblait rsulter pour lui du creusement de sa tombe au moment o il +tait plein de vie et de sant: ce tableau montre en effet le Pharaon en +costume royal, se prsentant au dieu Phr tte d'pervier, +c'est--dire au soleil dans tout l'clat de sa course ( l'heure de +midi), lequel adresse son reprsentant sur la terre ces paroles +consolantes: + +Voici ce que dit Phr, dieu grand, seigneur du ciel: Nous t'accordons +une longue srie de jours pour rgner sur le monde et exercer les +attributions royales d'Hrus sur la terre. + +Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit galement de +magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le +dtail des privilges qui lui sont rservs dans les rgions clestes; +il semble qu'on ait plac ici ces lgendes comme pour rendre plus douce +la pente toujours trop rapide qui conduit la salle du sarcophage. + +Immdiatement aprs ce tableau, sorte de prcaution oratoire assez +dlicate, on aborde plus franchement la question par un tableau +symbolique, le disque du soleil Criocphale, parti de l'Orient, et +avanant vers la frontire de l'Occident, qui est marque par un +crocodile, emblme des tnbres, et dans lesquelles le dieu et le roi +vont entrer chacun sa manire. Suit immdiatement un trs-long texte, +contenant les noms des soixante-quinze pardres du soleil dans +l'hmisphre infrieur, et des invocations ces divinits du troisime +ordre, dont chacune prside l'une des soixante-quinze subdivisions du +monde infrieur, qu'on nommait KELL, _demeure qui enveloppe, enceinte, +zone_. + +Une petite salle, qui succde ordinairement ce premier corridor, +contient les images sculptes et peintes des soixante-quinze pardres, +prcdes ou suivies d'un immense tableau dans lequel on voit +successivement l'image abrge des soixante-quinze zones et de leurs +habitants, dont il sera parl plus loin. + +A ces tableaux gnraux et d'ensemble succde le dveloppement des +dtails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque +toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une +longue srie de tableaux reprsentant la marche du soleil dans +l'hmisphre suprieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois +opposes on a figur la marche du soleil dans l'hmisphre infrieur +(image du roi aprs sa mort). + +Les nombreux tableaux relatifs la marche du dieu au-dessus de +l'horizon et dans l'hmisphre lumineux sont partags en douze sries, +annonces chacune par un riche battant de porte, sculpt, et gard par +un norme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, et ces +reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent +face tincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la flamme; +TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A ct de ces terribles gardiens +on lit constamment la lgende: _Il demeure au-dessus de cette grande +porte, et l'ouvre au dieu Soleil_. + +Prs du battant de la premire porte, celle du lever, on a figur les +vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une toile +sur la tte, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour marquer la +direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans +l'tude des tableaux, qui offrent un intrt d'autant plus piquant que, +dans chacune des douze heures de jour, on a trac l'image dtaille de +la barque du dieu, naviguant dans le fleuve cleste sur le _fluide +primordial_ ou _l'ther_, le principe de toutes les choses physiques +selon la vieille philosophie gyptienne, avec la figure des dieux qui +l'assistent successivement, et de plus, la reprsentation des _demeures +clestes_ qu'il parcourt, et les scnes mythiques propres chacune des +heures du jour. + +Ainsi, la premire heure, sa _bari_, ou barque, se met en mouvement +et reoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les tableaux de +la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frre et +l'ennemi du Soleil, surveill par le dieu Atmou; la troisime heure, +le dieu Soleil arrive dans la zone cleste o se dcide le sort des +mes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs +nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son +tribunal, pesant sa balance les mes humaines qui se prsentent +successivement: l'une d'elles vient d'tre condamne, on la voit ramene +sur terre dans une _bari_, qui s'avance vers la porte garde par Anubis, +et conduite grands coups de verges par des cynocphales, emblmes de +la justice cleste; le coupable est sous la forme d'une norme truie, +au-dessus de laquelle on a grav en grand caractre _gourmandise_ ou +_gloutonnerie_, sans doute le pch capital du dlinquant, quelque +glouton de l'poque. + +Le dieu visite, la cinquime heure, les _Champs-lyses_ de la +mythologie gyptienne, habits par les mes bienheureuses se reposant +des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur leur +tte la plume d'autruche, emblme de leur conduite juste et vertueuse. +On les voit prsenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous +l'inspection du _Seigneur de la joie du coeur_, elles cueillent les +fruits des arbres clestes de ce paradis; plus loin, d'autres tiennent +en main des faucilles: ce sont les mes qui cultivent les champs de la +vrit; leur lgende porte: Elles font des libations de l'eau et des +offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une +faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu Soleil +leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les dans +vos demeures, jouissez-en et les prsentez aux dieux en offrande pure. +Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et foltrer dans +un grand bassin que remplit l'eau cleste et primordiale, le tout sous +l'inspection du dieu _Nil-Cleste_. Dans les heures suivantes, les dieux +se prparent combattre le grand ennemi du Soleil, le serpent +_Apophis_. Ils s'arment d'pieux, se chargent de filets, parce que le +monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du +Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de liens; +on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un cble que la desse +Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, seconds par une +_machine fort complique_, manoeuvres par le dieu _Sev_ (Saturne), +assist des gnies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail +serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en bas +une _main norme_ (celle d'Ammon) qui saisit la corde et arrte la +fougue du dragon. Enfin, la onzime heure du jour, le serpent captif +est trangl; et bientt aprs le dieu Soleil arrive au point extrme de +l'horizon o il va disparatre. C'est la desse _Netph_ (Rha) qui, +faisant l'office de la Thtys des Grecs, s'lve la surface de l'abme +des eaux clestes; et, monte sur la tte de son fils Osiris, dont le +corps se termine en volute comme celui d'une sirne, la desse reoit +le vaisseau du Soleil, qui prend bientt dans ses bras immenses le Nil +cleste, le vieil _Ocan_ des mythes gyptiens. + +La marche du Soleil dans _l'hmisphre infrieur_, celui des tnbres, +pendant les douze heures de nuit, c'est--dire la contre-partie des +scnes prcdentes, se trouve sculpte sur les parois des tombeaux +royaux opposes celles dont je viens de donner une ide +trs-succincte. L le dieu, assez constamment peint en _noir_, de la +tte aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones auxquels +prsident autant de personnages divins de toute forme et arms de +glaives. Ces cercles sont habits par les _mes coupables_ qui subissent +divers supplices. C'est vritablement l le type primordial de l'_Enfer_ +du Dante, car la varit des tourments a de quoi surprendre; et je ne +suis pas tonn que quelques voyageurs, effrays de ces scnes de +carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains +dans l'ancienne gypte; mais les lgendes lvent toute espce +d'incertitude cet gard: ce sont des affaires de l'autre monde, et qui +ne prjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci. + +Les mes coupables sont punies d'une manire diffrente dans la plupart +des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figur ces esprits +impurs, et persvrant dans le crime, presque toujours sous la forme +humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la _grue_, ou +celle de l'_pervier tte humaine_, entirement peints en _noir_, pour +indiquer la fois et leur nature perverse et leur sjour dans l'abme +des tnbres; les unes sont fortement lies des poteaux, et les +gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les +crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la +tte en bas; celles-ci, les mains lies sur la poitrine et la tte +coupe, marchent en longues files; quelques-unes, les mains lies +derrire le dos, tranent sur la terre leur coeur sorti de leur +poitrine; dans de grandes chaudires, on fait bouillir des mes +vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou +seulement leurs ttes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqu des mes +jetes dans la chaudire avec l'emblme du bonheur et du repos cleste +(l'ventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des +copies fidles de cette immense srie de tableaux et des longues +lgendes qui les accompagnent. + +A chaque zone et auprs des supplicis, on lit toujours leur +condamnation et la peine qu'ils subissent. Ces mes ennemies, y est-il +dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son +disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles +n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones. +Tandis qu'on lit au contraire, ct de la reprsentation des mes +heureuses, sur les parois opposes: Elles ont trouv grce aux yeux du +Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles o l'on vit de +la vie cleste; les corps qu'elles ont abandonns reposeront toujours +dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la prsence du Dieu +suprme. + +Cette double srie de tableaux nous donne donc le _systme +psychologique gyptien_ dans ses deux points les pins importants et les +plus moraux, _les rcompenses et les peines_. Ainsi se trouve +compltement dmontr tout ce que les anciens ont dit de la doctrine +gyptienne sur _l'immortalit de l'me_ et le but positif de la vie +humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'ide de symboliser +la _double destine_ des mes par le plus frappant des phnomnes +clestes, le cours du soleil dans les deux hmisphres, et d'en lier la +peinture celle de cet imposant et magnifique spectacle. + +Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors +et des deux premires salles du tombeau de _Rhamss V_, que j'ai pris +pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus +complet de tous. Le mme sujet, mais compos dans un esprit directement +_astronomique_, et sur un plan plus rgulier, parce que c'tait un +tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la +longueur de ceux du second corridor et des deux premires salles qui +suivent. + +Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsem d'toiles, +enveloppe de trois cts cette immense composition: le torse se prolonge +sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie suprieure; sa +tte est l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du +tableau divis en deux bandes gales: celle d'en haut reprsente +l'hmisphre suprieur et le cours du soleil dans les douze heures du +jour; celle d'en bas, l'hmisphre infrieur, la marche du soleil +pendant les douze heures de la nuit. + +A l'orient, c'est--dire vers le point sexuel du grand corps cleste (de +la desse Ciel), est figure la naissance du Soleil; il sort du sein de +sa divine mre _Nith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt + sa bouche, et renferm dans un disque rouge: le dieu _Mu_ (l'Hercule +gyptien, la raison divine), debout dans la barque destine aux voyages +du jeune dieu, lve les bras pour l'y placer lui-mme; aprs que le +Soleil enfant a reu les soins de deux desses nourrices, la barque part +et navigue sur l'_Ocan cleste_, l'ther, qui coule comme un fleuve de +l'_orient l'occident_, o il forme un vaste bassin, dans lequel +aboutit une branche du fleuve traversant l'_hmisphre infrieur, +d'occident en orient_. + +Chaque heure du jour est indique sur le corps du Ciel par un disque +rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles +parat le dieu Soleil naviguant sur l'Ocan cleste avec un cortge qui +change chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_. + +A la premire heure, au moment o le vaisseau se met en mouvement, les +esprits de l'Orient prsentent leurs hommages au dieu debout dans son +naos, qui est lev au milieu de cette bari; l'quipage se compose de la +desse _Sori_, qui donne l'impulsion la proue; du dieu Sev (Saturne), + la tte de livre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et +dont il ne fait usage qu' partir de la 8e heure, c'est--dire lorsqu'on +approche des parages de l'Occident; le ris ou commandant est Hrus, +ayant en sous-ordre le dieu Hak-Oris, le Phaton et le compagnon +fidle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un +hiracocphale nomm _Hau_, plus la desse Neb-Wa (la dame de la +barque), dont j'ignore les fonctions spciales, enfin le dieu gardien +suprieur des tropiques. On a reprsent, sur les bords du fleuve, les +dieux ou les esprits qui prsident chacune des heures du jour; ils +adorent le Soleil son passage, ou rcitent tous les noms mystiques par +lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les mes des +rois ayant leur tte le dfunt Rhamss V, allant au-devant de la bari +du dieu pour adorer sa lumire. Aux 4e, 5e et 6e heures, le mme Pharaon +prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis +cach dans les eaux de l'Ocan. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau +cleste ctoie les demeures des bienheureux, jardins ombrags par des +arbres de diffrentes espces, sous lesquels se promnent les dieux et +les mes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne) +sonde le fleuve incessamment, et des dieux chelonns sur le rivage +dirigent la barque avec prcaution; elle contourne le grand bassin de +l'ouest, et reparat dans la bande suprieure du tableau, c'est--dire +dans l'hmisphre infrieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en +orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme +il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du +Soleil est toujours tire la corde par un grand nombre de gnies +subalternes, dont le nombre varie chaque heure diffrente. Le grand +cortge du dieu et l'quipage ont disparu, il ne reste plus que le +pilote debout et inerte l'entre du naos renfermant le dieu, auquel la +desse Thme (la vrit et la justice), qui prside l'enfer ou la +rgion infrieure, semble adresser des consolations. + +Des lgendes hiroglyphiques, places sur chaque personnage et au +commencement de toutes les scnes, en indiquent les noms et les sujets, +en faisant connatre l'heure du jour ou de la nuit laquelle se +rapportent ces scnes symboliques. J'ai pris copie moi-mme et des +tableaux et de toutes les inscriptions. + +Mais sur ces mmes plafonds, et en dehors de la composition que je viens +de dcrire en gros, existent des textes hiroglyphiques d'un intrt +plus grand peut-tre, quoique lis au mme sujet. Ce sont des _tables +des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de +chaque mois de l'anne_; elles sont ainsi conues: + +MOIS DE TBI, la dernire moiti.--_Orion_ domine et influe sur +l'oreille gauche. + +Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche. + +Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur. + +Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux toiles_ (les +Gmeaux?), sur le coeur. + +Heure 4e, les constellations _des deux toiles_ (influent) sur l'oreille +gauche. + +Heure 5e, les toiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur. + +Heure 6e, la tte (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur. + +Heure 7e, _la flche_ (influe) sur l'oeil droit. + +Heure 8e, _les longues toiles_, sur le coeur. + +Heure 9e, les serviteurs des parties antrieures (du quadrupde) _Ment_ +(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche. + +Heure 10e, le quadrupde _Ment_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche. + +Heure 11e, les serviteurs du _Ment_, sur le bras gauche. + +Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche. + +Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue celle qu'on +avait grave sur le fameux cercle dor du monument d'Osimandyas, et qui +donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des +constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela dmontrera +sans rplique, comme l'a affirm notre savant ami M. Letronne, que +l'_astrologie_ remonte, en gypte, jusqu'aux temps les plus reculs; +cette question, par le fait, est dcide sans retour, c'est un petit +souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thbes. + +La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui +composent la srie des levers, est certaine dans les passages o j'ai +introduit les noms actuels des constellations de notre planisphre; +n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance, +j'ai t oblig de donner partout ailleurs le mot mot du texte +hiroglyphique. + +J'ai d recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes +prcieux de l'_astronomie antique_, science qui devait tre +ncessairement lie l'_astrologie_, dans un pays o la religion fut la +base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil systme +politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes: +_la partie des faits observs_, qui constitue seule nos sciences +actuelles; _la partie spculative_, qui liait la science la croyance +religieuse, lien ncessaire, indispensable mme en gypte, o la +religion, pour tre forte et pour l'tre toujours, avait voulu renfermer +l'univers entier et son tude dans son domaine sans bornes; ce qui a son +bon et son mauvais ct, comme toutes les conceptions humaines. + +Dans le tombeau de Rhamss V, les salles ou corridors qui suivent ceux +que je viens de dcrire, sont dcors de tableaux symboliques relatifs +divers tats du soleil considr soit physiquement, soit surtout dans +ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un +ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils +n'occupent pas la mme place dans les tombes royales. La salle qui +prcde celle du sarcophage, en gnral consacre aux quatre gnies de +l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution +du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent +dcider du sort de son me, tribunal dont ne fut qu'une simple image +celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de +la spulture. Une paroi entire de cette salle, dans le tombeau de +Rhamss V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris, +mles aux justifications que le roi est cens prsenter, ou faire +prsenter en son nom, ces juges svres, lesquels paraissent tre +chargs, chacun, de faire la recherche d'un crime ou pch particulier, +et de le punir dans l'me soumise leur juridiction. Ce grand texte, +divis par consquent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, +proprement parler, qu'une _confession ngative_, comme on peut en juger +par les exemples qui suivent: + +dieu (tel)! _le roi_, soleil modrateur de justice, approuv d'Ammon, +_n'a point commis de mchancets_. + +Le fils du Soleil Rhamss _n'a point blasphm_. + +Le roi, soleil modrateur, etc., _ne s'est point enivr_. + +Le fils du Soleil Rhamss _n'a point t paresseux_. + +Le roi, soleil modrateur, etc., _n'a point enlev les biens vous aux +dieux._ + +Le fils du Soleil Rhamss _n'a point dit de mensonges_. + +Le roi, soleil, etc., _n'a point t libertin_. + +Le fils du Soleil Rhamss _ne s'est point souill par des impurets_. + +Le roi, soleil, etc., _n'a point secou la tte en entendant des paroles +d vrit_. + +Le fils du Soleil Rhamss _n'a point inutilement allong ses paroles_. + +Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu dvorer son coeur_ (c'est--dire, +se repentir de quelque mauvaise action). + +On voyait enfin, ct de ce texte curieux, dans le tombeau de +Rhamss-Meamoun, des images plus curieuses encore, celles des pchs +capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la +luxure_, _la paresse_ et _la voracit_, figures sous forme humaine, +avec les ttes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_. + +La grande salle du tombeau de Rhamss V, celle qui renfermait le +sarcophage, et la dernire de toutes, surpasse aussi les autres en +grandeur et en magnificence. Le plafond, creus en berceau et d'une +trs-belle coupe, a conserv toute sa peinture: la fracheur en est +telle qu'il faut tre habitu aux miracles de conservation des monuments +de l'gypte pour se persuader que ces frles couleurs ont rsist plus +de trente sicles. On a rpt ici, mais en grand et avec plus de +dtails dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux +hmisphres pendant la dure du jour astronomique, composition qui +dcore les plafonds des premires salles du tombeau et qui forme le +motif gnral de toute la dcoration des spultures royales. + +Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au +plafond, de tableaux sculpts et peints comme dans le reste du tombeau, +et charges de milliers d'hiroglyphes formant les lgendes +explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un +grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblmatiques, tout le +systme cosmogonique et les principes de la physique gnrale des +gyptiens. Une longue tude peut seule donner le sens entier de ces +compositions, que j'ai toutes copies moi-mme, en transcrivant en mme +temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus +raffin; mais il y a certainement, sous ces apparences emblmatiques, de +vieilles vrits que nous croyons trs-jeunes. + +J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul +des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les +piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux +divinits de l'gypte, et principalement celles qui prsident aux +destines des mes, Phtha-Socharis, Atmou, la desse _Mrsoehar_, +_Osiris_ et _Anubis_. + +Tous les autres tombeaux des rois de Thbes, situs dans la valle de +Biban-el-Molouk et dans la valle de l'Ouest, sont dcors, soit de la +totalit, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens +d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et +surtout plus ou moins achevs. + +Les tombes royales vritablement acheves et compltes sont en +trs-petit nombre, savoir: celle d'Amnophis III (Memnon), dont la +dcoration est presque entirement dtruite; celle de Rhamss-Memoun, +celle de Rhamss V, probablement aussi celle de Rhamss le Grand, enfin +celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incompltes. Les unes +se terminent la premire salle, change en grande salle spulcrale +d'autres vont jusqu' une seconde salle des tombeaux complets; +quelques-unes mme se terminent brusquement par un petit rduit creus + la hte, grossirement peint, et dans lequel on a dpos le sarcophage +du roi, peine bauch. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au +commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le +trne; et si la mort venait les surprendre avant qu'il ft termin, les +travaux taient arrts et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc +juger de la longueur du rgne de tous les rois inhums +Biban-el-Molouk, par l'achvement ou par l'tat plus ou moins avanc de +l'excavation destine sa spulture. Il est remarquer, ce sujet, +que les rgnes d'Amnophis III, de Rhamss le Grand et de Rhamss V +furent, en effet, selon Manthon, de plus de trente ans chacun, et leurs +tombeaux sont aussi les plus tendus. + +Il me reste parler de certaines particularits que prsentent +quelques-unes de ces tombes royales. + +Quelques parois conserves du tombeau d'Amnophis III (Memnon) sont +couvertes d'une simple peinture, mais excute avec beaucoup de soin et +de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du +soleil dans les deux hmisphres; mais cette composition est peinte sur +les murailles sous la forme d'un immense papyrus droul, les figures +tant traces au simple trait comme dans les manuscrits et les lgendes, +en hiroglyphes linaires, arrivant presque aux formes _hiratiques_. Le +Muse royal possde des rituels conus en ce genre d'criture de +transition. + +Le tombeau de cet illustre Pharaon a t dcouvert par un des membres de +la Commission d'gypte dans la valle de l'Ouest. Il est probable que +tous les rois de la premire partie de la XVIIIe dynastie reposaient +dans cette mme valle, et que c'est l qu'il faut chercher les +spulcres d'Amnophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra +les dcouvrir qu'en excutant des dblayements immenses au pied des +grands rochers coups pic dans le sein desquels ces tombe ont t +creuses. Cette mme valle recle peut-tre encore le dernier asile des +rois thbains des anciennes poques; c'est ce que je me crois autoris +conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un trs-ancien +style, dcouvert dans la partie la plus recule de la mme valle, celui +d'un Pharaon thbain nomm _Skha_, lequel n'appartient certainement +point aux quatre dernires dynasties thbaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe +et XXe. + +Dans la valle proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admir, +comme tous les voyageurs qui nous ont prcds, l'tonnante fracheur +des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousire Ier, qui +dans ses lgendes prend les divers surnoms de _Noube_, d'_Athothi_ et +d'_Amone_, et dans son tombeau celui d'Ousire; mais cette belle +catacombe dprit chaque jour. Les piliers se fendent et se dlitent; +les plafonds tombent en clats, et la peinture s'enlve en cailles. +J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet +hypoge, pour donner en Europe une ide exacte de tant de magnificence. +J'ai fait galement dessiner la srie de _peuples_ figure dans un des +bas-reliefs de la premire salle piliers. J'avais cru d'abord, +d'aprs les copies de ces bas-reliefs publies en Angleterre, que ces +quatre peuples, de race bien diffrente, conduits par le dieu Hrus +tenant le bton pastoral, taient les nations soumises au sceptre du +Pharaon Ousire; l'tude des lgendes m'a fait connatre que ce tableau +a une signification plus gnrale. Il appartient la 3e heure du jour, +celle o le soleil commence faire sentir toute l'ardeur de ses rayons +et rchauffe toutes les contres de notre hmisphre. On a voulu y +reprsenter, d'aprs la lgende mme, _les habitants de l'gypte et ceux +des contres trangres_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des +diverses _races d'hommes_ connues des gyptiens, et nous apprenons en +mme temps les grandes divisions gographiques ou _ethnographiques_ +tablies cette poque recule. + +Les hommes guids par le Pasteur des peuples, Hrus, sont figurs au +nombre de douze, mais appartenant quatre familles bien distinctes. Les +trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge +sombre_, taille bien proportionne, physionomie douce, nez lgrement +aquilin, longue chevelure natte, vtus de blanc, et leur lgende les +dsigne sous le nom de RT-EH-NE-RME, _la race des hommes_, les hommes +par excellence, c'est--dire les gyptiens. + +Les trois suivants prsentent un aspect bien diffrent: peau couleur de +chair tirant sur le jaune, ou teint basan, nez fortement aquilin, barbe +noire, abondante et termine en pointe, court vtement de couleurs +varies; ceux-ci portent le nom de NAMOU. + +Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui +viennent aprs, ce sont des _ngres_; ils sont dsigns sous le nom +gnral de NAHASI. + +Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur +de chair, ou peau blanche de la nuance la plus dlicate, le nez droit ou +lgrement vouss, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute +et trs-lance, vtus de peaux de boeuf conservant encore leur poil, +vritables sauvages tatous sur diverses parties du corps; on les nomme +TAMHOI. + +Je me htai de chercher le tableau correspondant celui-ci dans les +autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les +variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu +figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien +systme gyptien, savoir: 1e _les habitants de l'gypte_, qui, elle +seule, formait une partie du monde, d'aprs le trs-modeste usage des +vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de +l'_Afrique_, les ngres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque +notre race est la dernire et la plus sauvage de la srie) les +_Europens_, qui ces poques recules, il faut tre juste, ne +faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici +tous les peuples de race blonde et peau blanche, habitant +non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de dpart. + +Cette manire de considrer ces tableaux est d'autant plus la vritable +que, dans les autres tombes, les mmes noms gnriques reparaissent et +constamment dans le mme ordre. On y trouve aussi les gyptiens et les +Africains reprsents de la mme manire, ce qui ne pouvait tre +autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races +europennes) offrent d'importantes et curieuses variantes. + +Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vtu dans le tombeau +d'Ousire, l'Asie a pour reprsentants dans d'autres tombeaux (ceux de +_Rhamss-Meamoun_, etc.) trois individus toujours teint basan, nez +aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costums avec une rare +magnificence. Dans l'un, ce sont videmment des _Assyriens_: leur +costume, jusque dans les plus petits dtails, est parfaitement semblable + celui des personnages gravs sur les cylindres assyriens: dans +l'autre, les peuples _Mdes_, ou habitants primitifs de quelque partie +de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait +pour trait, sur les monuments dits _perspolitains_. On reprsentait +donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indiffremment. Il en +est de mme de nos bons vieux anctres les _Tamhou_, leur costume est +quelquefois diffrent; leurs ttes sont plus ou moins chevelues et +charges d'ornements diversifis; leur vtement sauvage varie un peu +dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe +conservent tout le caractre d'une race part. J'ai fait copier et +colorier cette curieuse srie ethnographique. Je ne m'attendais +certainement pas, en arrivant Biban-el-Molouk, d'y trouver des +sculptures qui pourront servir de vignettes l'histoire des habitants +primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur +vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle +nous fait bien apprcier le chemin que nous avons parcouru depuis. + +Le tombeau de _Rhamss Ier_, le pre et le prdcesseur d'Ousire, tait +enfoui sous les dcombres et les dbris tombs de la montagne; nous +l'avons fait dblayer: il consiste en deux longs corridors sans +sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une tonnante +conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert +seulement de peintures. Cette simplicit accuse la magnificence du fils, +dont la somptueuse catacombe est quelques pas de l. + +J'avais le plus vif dsir de retrouver Biban-el-Molouk la tombe du +plus clbre des Rhamss, celle de _Ssostris_; elle y existe en effet: +c'est la troisime droite dans la valle principale; mais la spulture +de ce grand homme semble avoir t en butte, soit la dvastation par +des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont +comble trs-peu prs jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une +espce de boyau au milieu des clats de pierres qui remplissent cette +intressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgr +l'extrme chaleur, jusqu' la premire salle. Cet hypoge, d'aprs ce +qu'on peut en voir, fut excut sur un plan trs-vaste et dcor de +sculptures du meilleur style, en juger par les petites portions encore +subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute +la dcouverte du sarcophage de cet illustre conqurant: on ne peut +esprer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute t +viol et spoli une poque fort recule, soit par les Perses, soit par +des chercheurs de trsors, aussi ardents dtruire que l'tranger avide +d'exercer des vengeances. + +Au fond d'un embranchement de la valle et dans le voisinage de ce +respectable tombeau reposait le fils de Ssostris; c'est un trs-beau +tombeau, mais non achev. J'y ai trouv, creuse dans l'paisseur de la +paroi d'une salle isole, une petite chapelle consacre aux mnes de son +pre, Rhamss le Grand. + +Le dernier tombeau, au fond de la valle principale, se fait remarquer +par son tat d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont achevs et +excuts avec une finesse et un soin admirables; la dcoration du reste +de la catacombe, forme de trois longs corridors et de deux salles, a +t seulement trace en rouge, et l'on rencontre enfin les dbris du +sarcophage du Pharaon, en granit, dans un trs-petit cabinet dont les +parois, peine dgrossies, sont couvertes de quelques mauvaises figures +de divinits, dessines et barbouilles la hte. + +Son successeur, dont le nom monumental est _Rhamerri_, ne s'tait +probablement pas beaucoup inquit du soin de sa spulture: au lieu de +se faire creuser un tombeau comme ses anctres, il trouva plus commode +de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son pre, et l'tude +que j'ai d faire de ce tombeau _palimpseste_ m'a conduit un rsultat +fort important pour le complment de la srie des rgnes formant la +XVIIIe dynastie. + +Le temps ayant caus la chute du stuc appliqu par l'usurpateur +Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau +qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les +lgendes d'une reine nomme _Thaoser_; et le temps, faisant aussi +justice de la couverte dont on avait masqu les premiers bas-reliefs de +l'intrieur, a mis dcouvert des tableaux reprsentant cette mme +reine, faisant les mmes offrandes aux dieux, et recevant des divinits +les mmes promesses et les mmes assurances que les Pharaons eux-mmes +dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la mme place que +ceux-ci. Il devint donc vident que j'tais dans une catacombe creuse +pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine +ayant exerc par elle-mme le pouvoir souverain, puisque son mari, +quoique portent le titre de roi, ne parat qu'aprs elle dans cette +srie de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers et +les plus importants. _Mnphtha-Siphtha_ fut le nom de ce souverain en +sous-ordre. + +Comme j'avais dj trouv Ghbel-Selslh des bas-reliefs de ce prince +qui avait, aprs le roi Hrus, continu la dcoration du grand spos de +la carrire, j'ai d reconnatre alors dans la reine _Thaoser_ la fille +mme du roi Hrus, laquelle, succdant son pre, dont elle tait la +seule hritire en ge de rgner, exera longtemps le pouvoir souverain, +et se trouve dans la liste des rois de Manthon, sous le nom de la reine +_Achencherss_. Je m'tais tromp Turin, en prenant l'pouse mme +d'Hrus, la reine _Tmauhmot_, pour la fille de ce prince, mentionne +dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom, +indiffrente pour la srie des rgnes, n'aurait point t commise si la +lgende de la reine, pouse d'Hrus, et conserv ses titres initiaux, +qu'une fracture a fait disparatre. _Siphtha_ ne porte donc le titre de +roi qu'en s'a qualit d'poux de la reine rgnante; ce qui dj avait eu +lieu pour les deux maris de la reine _Amens_, mre de Thouthmosis III +(Moeris). + +Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine +_Thaoser_ et de son mari _Siphtha_ par leur cinquime ou sixime +successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect d + des anctres, parce qu'il descendait directement de Rhamss Ier et +que, d'aprs les listes, il tait tout au plus le frre de la reine +Thaoser Achencherss et continuait directement la ligne masculine +partir du roi Hrus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant, +d'abord, d'avoir substitu partout l'image de la reine la sienne +propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un +casque ou de vtements et d'insignes convenables seulement des rois et +non des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les +cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire +peindre sa propre lgende. Cette opration a d, toutefois, s'excuter +fort la hte, puisque, aprs avoir mtamorphos la reine Thaoser en +roi Rhamerri, on n'a point eu la prcaution de corriger, sur les +bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censs prononcer, +lesquels sont toujours adresss la reine et ne sauraient l'tre +convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu. + +Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la valle +encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri, +Rhamss-Meamoun; mais aujourd'hui le temps ou la fume a terni l'clat +des couleurs qui recouvrent la plupart de ces spulcres; il se +recommande d'ailleurs par huit petites salles perces latralement dans +le massif des parois du premier et du deuxime corridor, cabinets orns +de sculptures du plus haut intrt et dont nous avons fait prendre des +copies soignes. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres +choses, la reprsentation des travaux de la cuisine; un autre, celle des +meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisime est un +arsenal complet o se voient des armes de toute espce et les insignes +militaires des lgions gyptiennes; ici on a sculpt les barques et les +canges royales avec toutes leurs dcorations. L'un d'eux aussi nous +montre le tableau symbolique de l'anne gyptienne, figure par six +images du Nil et six images de l'gypte personnifie, alternes, une +pour chaque mois et portant les productions particulires la division +de l'anne que ces images reprsentent. J'ai d faire copier, dans l'un +de ces jolis rduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs +couleurs, parce qu'ils n'ont t exactement publis par personne. + +En voil assez sur _Biban-el-Molouk_. J'ai hte de retourner Thbes, +o l'on ne sera point fch de me suivre. Je dois cependant ajouter que +plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le tmoignage +crit qu'elles taient, il y a bien des sicles, abandonnes, et +seulement visites, comme de nos jours, par beaucoup de curieux +dsoeuvrs, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient +s'illustrer jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les +bas-reliefs, qu'ils ont ainsi dfigurs. Les sots de tous les sicles y +ont de nombreux reprsentants: on y trouve d'abord des gyptiens de +toutes les poques, qui se sont inscrits, les plus anciens en +hiratique, les plus modernes en dmotique; beaucoup de Grecs de +trs-ancienne date, en juger par la forme des caractres; de vieux +Romains de la rpublique, qui s'y dcorent, avec orgueil du titre de +_Romanos_; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers +empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noys au milieu des +superlatifs qui les prcdent ou qui les suivent; plus, des noms de +Coptes accompagns de trs-humbles prires; enfin les noms des voyageurs +europens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard +ou le dsoeuvrement ont amens dans ces tombes solitaires. J'ai +recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur +contenu, soit pour leur intrt sous le rapport palographique. Ce sont +toujours des matriaux[Footnote: A Bm-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau +du nomm Rote (c'est l'hypoge compos d'une seule chambre +rectangulaire, orne dans le fond de deux ranges de trois colonnes, et +dont la porte regarde l'ouest et la valle de l'gypte), on remarque +sur la paroi mridionale un enfoncement rgulirement taill comme pour +une armoire, et c'est dans l'paisseur de cet enfoncement que j'ai +trouv crite au charbon, et presque efface, cette inscription bien +simple: 1800. 3e RGIMENT DE DRAGONS. Je me suis fait un devoir de +repasser pieusement ces traits l'encre noire avec un pinceau, en +ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. Champollion _restduit_).], +et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles gyptiens, qui auront +bien quelque prix translats Paris..... J'y pense souvent..... Adieu. + + + + +QUATORZIEME LETTRE + + +Thbes, le 18 juin 1829. + +Depuis mon retour au milieu des ruines de cette ane des villes +royales, toutes mes journes ont t consacres l'tude de ce qui +reste d'un de ses plus beaux difices, pour lequel je conus, sa +premire vue, une prdilection marque. La connaissance complte que +j'en ai acquise maintenant la justifie au del de ce que je devais +esprer. Je veux parler ici d'un monument dont le vritable nom n'est +pas encore fix, et qui donne lieu de fort vives controverses: celui +qu'on a appel d'abord le _Memnonium_, et ensuite le _Tombeau +d'Osimandyas_. Cette dernire dnomination appartient la Commission +d'gypte; quelques voyageurs persistent se servir de l'autre, qui +certainement est fort mal applique et trs-inexacte. Pour moi, je +n'emploierai dsormais, pour dsigner cet difice, que son nom gyptien +mme, sculpt dans cent endroits et rpt dans les lgendes des frises, +des architraves et des bas-reliefs qui dcorent ce palais. Il portait le +nom de _Rhamession_, parce que c'tait la munificence du Pharaon +Rhamss le Grand que Thbes en tait redevable. + +L'imagination s'branle et l'on prouve une motion bien naturelle en +visitant ces galeries mutiles et ces belles colonnades, lorsqu'on pense +qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus clbre +et du meilleur des princes que la vieille gypte compte dans ses longues +annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends la mmoire de +Ssostris l'espce de culte religieux dont l'environnait l'antiquit +tout entire. + +Il n'existe du Rhamession aucune partie complte; mais ce qui a chapp + la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer +l'ensemble de l'difice et pour s'en faire une ide trs-exacte. +Laissant part sa partie architecturale, qui n'est point de mon +ressort, mais laquelle je dois rendre un juste hommage en disant que +le Rhamession est peut-tre ce qu'il y a de plus noble et de plus pur +Thbes en fait de grand monument, je me bornerai indiquer rapidement +le sujet des principaux bas-reliefs qui le dcorent, et le sens des +inscriptions qui les accompagnent. + +Les sculptures qui couvraient les faces extrieures des deux massifs du +premier pylne, construit en grs, ont entirement disparu, car ces +massifs se sont bouls en grande partie. Des blocs normes de calcaire +blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils +sont dcors, ainsi que l'paisseur des deux massifs entre lesquels +s'levait cette porte, des lgendes royales de Rhamss le Grand, et de +tableaux reprsentant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes +divinits de Thbes, Amon-Ra, Amon gnrateur, la desse Mouth, le jeune +dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi reoit son +tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal +d'entre eux, parce que c'est l que j'ai lu pour la premire fois le nom +vritable de l'difice entier. + +Le dieu Atmou (une des formes de Phr) prsente au dieu Mandou le +Pharaon Rhamss le Grand, casqu et en habits royaux; cette dernire +divinit le prend par la main en lui disant: Viens, avance vers les +demeures divines pour contempler ton pre, le seigneur des dieux, qui +t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et rgner +sur le trne d'Hrus. Plus loin, en effet, on a figur le grand dieu +Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: Voici ce que dit +Amon-Ra, roi des dieux, et qui rside dans le _Rhamession de Thbes_: +Mon fils bien-aim et de mon germe, seigneur du monde, Rhamss! mon +coeur se rjouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as vou cet +difice; je te fais le don d'une vie pure passer sur le trne de Sev +(Saturne) (c'est--dire dans la royaut temporelle). Il ne peut donc, +l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom donner ce +monument. + +Les tableaux militaires, relatifs aux conqutes du roi, couvrent les +faces des deux massifs du pylne sur la premire cour du palais; ils +sont visibles en assez grande partie, parce que l'boulement des +portions suprieures du pylne a eu lieu du ct oppos. Ces scnes +militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont +sculptes dans l'intrieur du temple d'_Ibsamboul_ et sur _le pylne de +Louqsor,_ qui font partie du Rhamession ou Rhamsion oriental de +Thbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se +rapportent videmment une mme campagne contre des peuples asiatiques +qu'on ne peut, d'aprs leur physionomie et d'aprs leur costume, +chercher ailleurs, je le rpte, que dans cette vaste contre sise entre +le Tigre et l'Euphrate d'un ct, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contre +que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutt le +pays qu'elle habitait, se nommait _Chto, Chto, Schto_ ou _Schto_; car +je me suis aperu, enfin, que le nom par lequel on la dsigne +ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer +_Pscharanschtko, Pscharinschto_ ou _Pscharneschto_ (vu l'absence des +voyelles mdiales), est compos de trois parties distinctes: 1e d'un mot +gyptien, pithte injurieuse _Pschar_ qui signifie une plaie; 2e de la +prposition N (_de_) que j'avais d'abord crue radicale; 3e de _Chto, +Schto, Schto,_ vritable nom de la contre. Les gyptiens dsignrent +donc ces peuples ennemis sous la dnomination de _la plaie de Schto_, +de la mme manire que l'Ethiopie est toujours appele _la mauvaise race +de Kousch_. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me +portent croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la +Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici. + +On a sculpt sur le massif de droite la rception des ambassadeurs +scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la prsence de +Rhamss, qui leur adresse des reproches; les soldats, disperss dans le +camp, se reposent ou prparent leurs armes, et donnent des soins aux +bagages; en avant du camp, deux gyptiens administrent la bastonnade +deux prisonniers ennemis, afin, porte la lgende hiroglyphique, de leur +faire dire ce que fait _la plaie de Schto_. Au bas du tableau est +l'arme gyptienne en marche, et l'une des extrmits se voit un +engagement entre les chars des deux nations. + +La partie gauche de ce massif offre l'image d'une srie de forteresses +desquelles sortent des gyptiens emmenant des captifs; les lgendes +sculptes sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et apprennent +que Rhamss le Grand les a prises de vive force la huitime anne de son +rgne. + +Il manque prs de la moiti du massif de droite du pylne; ce qui reste +offre les dbris d'un vaste bas-relief reprsentant une grande bataille, +toujours contre les Schto. Comme j'aurai l'occasion d'en dcrire une +seconde, tout , fait semblable et beaucoup mieux conserve, je passerai +rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a reprsent l'un des +principaux chefs bactriens, nomm _Schiropsiro_ ou _Schiropasiro_, +bless et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi, +fuyant devant le vainqueur, un alli, le chef de _la mauvaise race du +pays de Schirbech_ ou _Schilbesch_. A ct de la bataille est un tableau +triomphal: Rhamss le Grand, debout, la hache sur l'paule, saisit de sa +main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on +lit: Les chefs des contres du Midi et du Nord conduits en captivit +par Sa Majest. + +Les colonnades qui fermaient latralement la premire cour n'existent +plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et +les deux pylnes est encombr des normes dbris du plus grand et du +plus magnifique colosse que les gyptiens aient peut-tre jamais lev: +c'tait celui de _Rhamss le Grand._ Les inscriptions qui le dcorent ne +permettent pas d'en douter. Les lgendes royales de cet illustre Pharaon +se lisent en grands et beaux hiroglyphes vers le haut des bras, et se +rptent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse, +_quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur_, non compris +la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut. + +Il faut admirer la fois la puissance du peuple qui rigea ce +merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutil avec tant +d'adresse et de soins. + +Ce beau monument s'levait devant le massif de gauche du second pylne +ou mur, dtruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos fouilles +que je me suis assur que l'on avait aussi couvert ce massif de +sculptures reprsentant des scnes militaires; j'y ai retrouv le bas +d'un tableau reprsentant le roi, aprs une grande bataille, recevant +des principaux officiers le compte des ennemis tus dans l'action, et +dont les mains coupes sont entasses ses pieds. Plus loin existait +une inscription toujours relative la guerre contre les Schto; le peu +qui reste des dernires ligues, interrompu par de nombreuses fractures, +m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques +abondants en noms propres et en dsignations gographiques. Il y est +surtout question des honneurs que le roi accorde deux chefs Scythes ou +bactriens, _Iroschtoasiro,_ grand chef du pays de Schto, et +_Peschorsenmausiro,_ qualifi aussi de grand chef: ce sont +trs-probablement les gouverneurs tablis par le conqurant aprs la +soumission du pays. + +Les sculptures du massif de droite du deuxime pylne ou mur subsistent +en trs grande partie sous la galerie de la seconde cour droite en +entrant; c'est le tableau d'une bataille livre sur le bord d'un fleuve, +dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve, +et sur les murailles de laquelle on lit: _la ville forte Watsch_ ou +_Batsch_ (la premire lettre est douteuse). Vers l'extrmit actuelle du +tableau, la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamss sur son +char lanc au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et +de mourants. Il dcoche des flches contre la masse des ennemis en +pleine droute; derrire le char, sur le terrain que le hros vient de +quitter, sont entasss les cadavres des vaincus, sur les-quels +s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nomm _Torokani,_ bless d'une +flche l'paule et tombant sur l'avant de son char bris. Sous les +pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de +_Torokato, chef des soldats du pays de Nakbsou_, et ceux de plusieurs +autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, _Shiropasiro_, +se retire sur le bord du fleuve; les flches du roi ont dj atteint +_Tiotouro_ et _Simarosi_, fuyant dans la plaine et se dirigeant du ct +de la ville. D'autres chefs se rfugient vers le fleuve, dans lequel se +prcipitent ls chevaux du chef _Krobschatosi_, bless, et qu'ils +entranent avec eux. Plusieurs enfin, tels que _Thotro_ et _Mafrima, +frre_ (alli) _de la plaie de Schto _(des Bactriens), sont alls +mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels +que le Bactrien _Sipaphro_, ont t assez heureux pour traverser, +secourus et accueillis sur la rive oppose par une foule immense +accourue pour connatre le rsultat de la bataill. C'est au milieu de +tout ce peuple amoncel qu'on aperoit un groupe donnant des secours +empresss un chef que l'on vient de retirer du fleuve, o il s'est +noy; on le tient _suspendu par les pieds, la tte en bas_, et on +s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler + la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne +produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement +de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: Le chef de la mauvaise +race du pays des _Schirbesch_, qui s'est loign de ses guerriers en +fuyant le roi du ct du fleuve. + +Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par _un pont_ jet sur +l'une des branches du fleuve, on remarque des symptmes d'un prochain +changement dans l'tat des esprits: un individu adresse un discours +ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses +compatriotes se soumettre au joug de Rhamss le Grand; on lit en +effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une inscription +ainsi conue: Je clbre la gloire du dieu gracieux, parce qu'il a +dit.... Le reste est dtruit. + +J'ai voulu, en entrant dans tous ces dtails, donner une ide des +bas-reliefs historiques dont on dcorait les grands monuments de +l'gypte, de ces compositions immenses que je me plais nommer des +_tableaux homriques_ ou de la sculpture hroque, parce qu'ils sont +pleins de ce feu et de ce dsordre sublimes qui nous entranent, la +lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, considr part, sera +trouv certainement dfectueux dans quelques points relatifs la +perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines; +mais ces petits dfauts de dtails sont rachets, et au del, par +l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus _beaux vases grecs_ +reprsentant des _combats_ pchent prcisment (si pch il y a) sous +les mmes rapports que ces bas-reliefs gyptiens. + +Sur le haut de cette grande paroi on a sculpt un long bas-relief, +mutil au commencement et la fin, reprsentant Rhamss le Grand +clbrant la pangyrie du grand dieu de Thbes, le double Hrus, ou Amon +gnrateur. Comme j'aurai l'occasion de dcrire une fte semblable +existant dans tout son entier au palais de Mdinet-Habou, je me +contenterai de dire que c'est ici qu'existe une srie de statuettes de +rois ranges par ordre de rgne; ce sont: 1 Mnes (le premier roi +terrestre); 2 un prnom inconnu, antrieur la dix-septime dynastie; +3 Amosis; 4 Amnothph Ier; 5 Thouthmosis Ier; 6 Thouthmosis III; 7 +Amnothph II; 8 Thouthmosis IV; 9 Amnothph III; 10 Hrus; 11 +Rhamss Ier; 12 Ousere; 13 Rhamss le Grand lui-mme. Cette srie ne +donne que la ligne directe des anctres du conqurant; ainsi Thouthmosis +II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) tait fils d'une fille +de Thouthmosis Ier. + +De nombreux bas-reliefs reprsentant des actes d'adoration du roi +Rhamss aux grandes divinits de Thbes couvrent trois faces des piliers +formant la galerie devant le pylne; sur la quatrime face de chacun +d'eux on voit, sculpte de plein relief, une image colossale du roi +d'environ trente pieds de hauteur. Voici les lgendes les mieux +conserves des quatre qui subsistent encore: + +Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a leves par +son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuv par Phr, le +fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamss, le bien-aim d'Amon-Ra. + +Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a combl de ses bienfaits, +lui, le roi soleil, etc. + +Le bien-aim d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein de vigilance, le +plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contres sa domination, +lui, le roi soleil, etc., le bien-aim de la desse Mouth. + +Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquit s'est plu +louer dans Ssostris: les grands ouvrages qu'il a fait excuter, les +bonnes lois qu'il donna sa patrie, et la vaste tendue de ses +conqutes. + +Les piliers orns de colosses qui font face ceux-ci et les colonnes +qui formaient la seconde cour du palais du ct droit se font aussi +remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les dcorent. Les +piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont +entirement dtruits. + +Je ne m'tendrai point sur les intressants bas-reliefs qui couvrent la +partie gauche du mur du fond du pristyle; je me hte d'entrer dans la +salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore intactes, +et charmeraient par leur lgante majest les yeux mme les plus +prvenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou romaine. + +Quant la destination de cette belle salle, la disposition des +colonnes et la forme des chapiteaux qui les dcorent, je laisserai +parler sur ces divers points la ddicace elle-mme de la salle, +sculpte, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en +trs-beaux hiroglyphes. + +L'Aroris puissant, ami de la vrit, le seigneur de la rgion +suprieure, et de la rgion infrieure, le dfenseur de l'gypte, le +castigateur des contres trangres, l'Hrus resplendissant possesseur +des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde +(soleil gardien de justice approuv par Phr), le fils du soleil, le +seigneur des diadmes, le bien-aim d'Ammon, RHAMSS, a fait excuter +ces constructions en l'honneur de son pre Amon-Ra, roi des dieux; il a +fait construire la _grande salle d'assemble_ en bonne pierre blanche de +grs, soutenue par de _grandes colonnes_ chapiteaux imitant des fleurs +panouies, flanques de colonnes plus petites chapiteaux imitant un +bouton de lotus tronqu; salle qu'il voue au seigneur des dieux pour la +clbration de sa pangyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le roi de son +vivant. + +Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais gyptiens un +caractre si particulier, furent vritablement destines, comme on le +souponnait, tenir de grandes assembles, soit politiques, soit +religieuses, c'est--dire ce qu'on nommait des _pangyries_ ou runions +gnrales: c'est ce dont j'tais dj convaincu avant d'avoir dcouvert +cette curieuse ddicace, parce que, observant la forme du caractre +hiroglyphique exprimant l'ide _pangyrie_ sur les oblisques de Rome, +o ce caractre est sculpt en grand, je m'tais aperu qu'il +reprsentait, au propre, une salle hypostyle avec des siges disposs au +pied des colonnes. + +C'est l'entre de la salle hypostyle du Rhamession, droite, +qu'existe un bas-relief dans lequel on a reprsent la reine mre du +conqurant. Elle se nommait _Taoua_; une belle statue de cette +princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copi les inscriptions, +mais des fractures pouvaient donner lieu quelques incertitudes; elles +sont leves par le bas-relief que j'ai sous les yeux. + +On trouve du mme ct un grand tableau historique, dcrit ou dessin +par tous les voyageurs qui ont visit l'gypte; le seul dessin exact que +l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publi dans son _Voyage +Mro_. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit +moi-mme les lgendes, qui sont intressantes, quoique incompltes sur +plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui +se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi +Rhamss vient de vaincre les Schto, qu'il a mis en pleine droute. Deux +princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment +_Mandouhi Schopsch_ et _Schat-kemkm_. C'taient le quatrime et le +cinquime des enfants de Rhamss. Les vaincus sont encore des peuples de +Schto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville place +l'extrmit droite du tableau, o s'ouvre une nouvelle scne. Quatre +autres fils du conqurant, les septime, huitime, neuvime et dixime +de ses enfants, appels _Mamoun, Amenhemwa, Noubtei_ et _Setpanr_, +sont tablis sous les murs de la place; les assigs opposent une +vigoureuse rsistance; mais dj les gyptiens ont dress les chelles, +et les murailles vont tre escalades. Une fracture a malheureusement +fait disparatre la premire partie du nom de la ville assige; il ne +reste plus que les syllabes.... _apouro_. + +Des tableaux religieux, excuts avec beaucoup de soin, existent sous le +ft des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on y voit +successivement toutes les divinits gyptiennes du premier ordre, et +principalement celles dont le culte appartenait d'une manire plus +spciale au nome diospolitain, annoncer Rhamss les bienfaits dont +elles veulent le combler en change des riches offrandes qu'il leur +prsente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la +seconde cour, reparaissent en premire ligne les divinits protectrices +du palais, auxquelles ce bel difice tait plus particulirement +consacr: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement +par _rsidant_ ou _qui rsident dans le Rhamession de Thbes_; leur +tte parat Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de +gnrateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phr, Atmou, Meu, Sev, et +les desses Pascht et Hathr. Chacune d'elles accorde au Pharaon une +grce particulire. Voici quelques exemples de ces formules donatrices, +extraites des galeries et des colonnades du Rhamession: + +J'accorde que ton difice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra). + +Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l'gypte (Isis). + +Je t'accorde la domination sur toutes les contres (Amon-Ra). + +J'inscris ton nom les attributions royales du soleil (Thth). + +Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'tre vigilant comme le fils +de Netph (Amon-Ra). + +Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident (Amon-Ra). + +Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un rgne joyeux +(Sev, Saturne). + +Je te donne l'gypte suprieure et l'gypte infrieure diriger en roi +(Netph, Rha). + +Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord fouler sous tes +sandales (Thmi, la justice). + +Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le +Gardien des portes clestes). + +Je veux que ton palais subsiste toujours (Meu). + +Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la +desse Pascht). + +Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares (la +desse Pascht). + +La portion des murailles de la salle hypostyle chappe aux ravages des +hommes prsente des scnes plus riches et plus dveloppes: sur le mur +du fond, la droite et la gauche de la porte centrale, existent +encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des +figures et le fini de leur excution. Dans le premier, la desse Pascht + tte de lion, _l'pouse de Phtha, la dame du palais cleste_, lve sa +main droite vers la tte de Rhamss couverte d'un casque, en lui disant: +Je t'ai prpar le diadme du soleil, que ce casque demeure sur ta +corne (le front) o je l'ai plac. Elle prsente en mme temps le roi +au dieu suprme, Amon-Ra, qui, assis sur son trne, tend vers la face du +roi les emblmes d'une vie pure. + +Le second tableau reprsente l'_institution royale_ du hros gyptien, +les deux plus grandes divinits de l'gypte l'investissant des pouvoirs +royaux. Amon-Ra, assist de Mouth, la grande mre divine, remet au roi +Rhamss la _faux de bataille_, le type primitif de la _harp_ des mythes +grecs, arme terrible appele _schopsch_ par les gyptiens, et lui rend +en mme temps les emblmes de la direction et de la modration, le fouet +et le _pedum_, en prononant la formule suivante: + +Voici ce que dit Amon-Ra qui rside dans le Rhamession: Reois la faux +de bataille pour contenir les nations trangres et trancher la tte des +impurs; prends le fouet et le _pedum_ pour diriger la terre de Km +(l'gypte). + +Le soubassement de ces deux tableaux offre un intrt d'un autre genre: +on y a reprsent en pied, et dans un ordre rigoureux de primogniture, +les enfants mles de Rhamss le Grand. Ces princes sont revtus du +costume rserv leur rang; ils portent les insignes de leur dignit, +le _pedum_ et un ventail form d'une longue plume d'autruche fixe +une lgante poigne, et sont au nombre de vingt-trois; famille +nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on +considre d'abord que Rhamss eut, notre connaissance, au moins deux +femmes lgitimes, les reines Nofr-Ari et Isnofr, et qu'il est de plus +trs-probable que les enfants donns au conqurant par des concubines ou +des matresses prenaient rang avec les enfants lgitimes, usage dont +fait foi l'ancienne histoire orientale tout entire. Quoi qu'il en soit, +on a sculpt au-dessus de la tte de chacun des princes, d'abord le +titre qui leur est commun tous, savoir: le fils du roi et de son +germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus gs par +consquent), la dsignation des hautes fonctions dont ils se trouvaient +revtus l'poque o ces bas-reliefs furent excuts. Le premier se +trouve ainsi qualifi: porte-ventail la gauche du roi, le jeune +secrtaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats +(l'arme), le premier-n et le prfr de son germe, Amenhischpsch; le +second, nomm Rhamss comme son pre, tait porte-ventail la gauche +du roi et secrtaire royal, commandant en chef les soldats du matre du +monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisime, +porte-ventail la gauche du roi, comme ses frres (titre donn en +gnral tous les princes sur d'autres monuments), tait de plus +secrtaire royal, commandant de la cavalerie, c'est--dire des chars de +guerre de l'arme gyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms +propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de +quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires +du roi au moment de leur naissance, tels que Nben-Schari (le matre du +pays de Schari), Nbenthonib (le matre du monde entier), +Sanaschtnamoun (le vainqueur par Ammon), soit des titres nouveaux +adopts dans le protocole de Rhamss le Grand, comme par exemple +Patavamoun (Ammon est mon pre), et Septenri (approuv par le soleil), +titre qui se retrouve dans le prnom du roi. + +J'observe en mme temps dans cette srie de princes un fait +trs-notable: on y a, postrieurement la mort de Rhamss le Grand, +caractris d'une manire particulire celui de ses vingt-trois enfants +qui monta sur le trne aprs lui; ce fut son treizime fils, nomm +Mnephtha, qui lui succda. Il est visible qu'on a en consquence +modifi, aprs coup, le costume de ce prince, en ornant son front de +l'_uraeus_ et en changeant sa courte _sabou_ en longue tunique royale; +de plus, ct de sa lgende premire, o se lit le nom de Mnephtha, +qu'il conserva en montant sur le trne, on a sculpt le premier +cartouche de sa lgende royale, son cartouche prnom (soleil esprit aim +des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son +rgne. + +En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans +une salle qui a conserv une partie de ses colonnes, et o la dcoration +prend un caractre tout particulier. Dans la portion de palais que nous +venons de parcourir, des hommages gnraux sont adresss aux principales +divinits de l'gypte, comme il convenait dans des cours ou des +pristyles ouverts toute la population, et dans la salle hypostyle o +se tenaient les grandes assembles. Mais ici commencent vritablement la +partie prive du palais et les salles qui servaient d'habitation au roi, +le lieu qu'tait cens habiter aussi plus particulirement le roi des +dieux auquel ce grand difice tait consacr. C'est ce que prouvent les +bas-reliefs sculpts sur les parois la droite et la gauche de la +porte: ces tableaux reprsentent quatre grandes barques ou _bari_ +sacres, portant un petit naos sur lequel un voile semble jet comme +pour drober tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces +_bari_ sont portes sur les paules par vingt-quatre ou dix-huit +prtres, selon l'importance du matre de la _bari_. Les insignes qui +dcorent la proue et la poupe des deux premires barques sont les ttes +symboliques de la desse Mouth et du dieu Chons, l'pouse et le fils +d'Amon-Ra; enfin, la troisime et la quatrime portent les ttes du roi +et de la reine, coiffs des marques de leur dignit. Ces tableaux, comme +nous l'apprennent les lgendes hiroglyphiques, reprsentent les deux +divinits et le couple royal venant rendre hommage au pre des dieux, +Amon-Ra, qui tablit sa demeure dans le palais de Rhamss le Grand. Les +paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, aucun +doute cet gard: Je viens, dit la desse Mouth, rendre hommage au roi +des dieux, Amon-Ra, modrateur de l'gypte, afin qu'il accorde de +longues annes son fils qui le chrit, le roi Rhamss. + +Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majest, +Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure ton fils, qui +t'aime, le seigneur du monde. + +Le roi Rhamss dit seulement: Je viens mon pre Amon-Ra, la suite +des dieux qu'il admet en sa prsence toujours. + +Mais la reine Nofr-Ari, surnomme ici Ahmosis (engendre de la lune), +exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: Voici ce que +dit la desse pouse, la royale mre, la royale pouse, la puissante +dame du monde, Ahmosis-Nofr-Ari: Je viens pour rendre hommage mon +pre Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections +(c'est--dire de l'amour que tu me portes); je suis dans l'allgresse en +contemplant tes bienfaits; toi, qui tablis le sige de ta puissance +dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamss, accorde-lui +une vie stable et pure; que ses annes se comptent par priodes de +pangyries! + +Enfin, la paroi du fond de cette salle tait orne de plusieurs tableaux +reprsentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les grces +qu'Amon-Ra accordait au hros gyptien: il n'en reste plus qu'un seul, +la droite de la porte. Le roi est figur assis sur un trne, au pied de +celui d'Amon-Ra-Atmou, et l'ombre du vaste feuillage d'un persea, +l'arbre cleste de la vie: le grand dieu et la desse Saf qui prsidait + l'criture, la science, traant sur les fruits cordiformes de +l'arbre le cartouche prnom de Rhamss le Grand; tandis que d'un autre +ct le dieu Thth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel +Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: Viens, je sculpte ton nom +pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre divin. + +La porte qui, de cette salle, conduisait une seconde, galement +dcore de colonnes, dont quatre subsistent encore, mrite une attention +particulire, soit sous le rapport de son excution matrielle, soit +pour les sculptures qui la dcorent. + +Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief +tellement bas qu'il est vident qu'on les a uss avec soin pour en +diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et la barbarie, +qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque, +ayant fait dblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu une +inscription ddicatoire de Rhamss le Grand, dans les formes ordinaires +pour les ddicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que cette +porte a t _recouverte d'or pur_. J'ai tudi alors les surfaces avec +plus de soin. En examinant de plus prs l'espce de stuc blanc et fin +qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'aperus que +ce stuc _avait t tendu sur une toile_ applique sur les tableaux, +qu'on avait rtabli sur le stuc mme les contours et les parties +saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce procd m'ayant +paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici. + +Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un intrt bien +plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une +douzaine de petits bas-reliefs reprsentant le roi Rhamss adorant les +membres de la triade thbaine: ces divinits tournent toutes le dos +l'entre de la porte en question, parce qu'elles sont seulement en +rapport avec la premire salle et non avec la seconde, laquelle cette +porte sert d'entre. Mais au bas des jambages, et immdiatement +au-dessus de la ddicace, sont sculptes deux divinits, la face tourne +vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui tait +par consquent sous leur juridiction. Ces deux divinits sont, gauche, +le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thth tte +d'Ibis, et droite la desse Saf, compagne de Thth, portant le titre +remarquable de _dame des lettres prsidente de la bibliothque_ (mot +mot, _la salle des livres_). De plus, le dieu est suivi d'un de ses +pardres, qu' sa lgende et un grand _oeil_ qu'il porte sur la tte +on reconnat pour _le sens de la vue_ personnifi, tandis que le pardre +de la desse est _le sens de l'oue_ caractris par une grande oreille +trace galement au-dessus de sa tte, et par le mot _slem_ (l'oue) +sculpt dans sa lgende; il tient de plus en main tous les instruments +de l'criture, comme pour crire tout ce qu'il entend. + +Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels +bas-reliefs l'entre d'une bibliothque? Et ce mot, la controverse qui +divise nos savants sur le fameux monument d'_Osimandyas_, si connu par +sa bibliothque, et sur ses rapports avec le Rhamession. se prsente +naturellement ma pense. + +Ds les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamession la +description que Diodore nous a conserve du monument d'Osimandyas, je +fus frapp de retrouver autour de moi et dans le mme ordre les parties +analogues et presque les mmes dtails du grand difice dont Diodore +emprunte Hcate une notice si complte. + +D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas dix +stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas +tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).--Nous avons trouv, en +effet, une distance peu prs gale du Rhamession, une valle +renfermant les tombeaux, encore orns de peintures et d'inscriptions, +d'une douzaine de femmes, mais de reines gyptiennes, dont le premier +titre dans leur lgende fut toujours celui d'_pouse d'Ammon_. + +Le monument d'Osimandyas s'annonait par un grand pylne _de pierre +varie_ ([Greek: lithou poikilou]).--Le premier pylne du Rhamession, +dont les massifs sont en grs rougetre et la porte en calcaire blanc, a +quelque analogie avec cette expression. + +Ce pylne donnait entre dans un pristyle dont les piliers taient +orns de figures colossales; on passait de l un second pylne bien +plus soign que le premier, sous le rapport de la sculpture, et +l'entre duquel se trouvait _le plus grand colosse de l'gypte_, d'un +seul bloc de granit de Syne.--Tout cela se rapproche du Rhamession, +quelques diffrences de mesures prs; mais l'exactitude des anciens +copistes, transcrivant les quantits de ces mesures, est-elle certaine? +L existent encore aujourd'hui les immenses dbris _du plus grand +colosse_ connu de l'gypte; il est en granit de Syne: ce sont l des +traits remarquables. + +Dans le pristyle qui suivait le pylne, dit Hcate, on avait +reprsent le roi, qu'on appelle _Osimandyas_, faisant la guerre aux +rvolts de Bactriane, assigeant une ville entoure des eaux d'un +fleuve, etc.--C'est la description exacte des bas-reliefs encore +existants sous le deuxime pristyle du Rhamession; et si l'on n'y voit +plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des +quatre princes commandant les divisions de l'arme, c'est que les murs +du fond du pristyle sont dtruits et qu'il n'en subsiste pas la +huitime partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les monuments +d'gypte, des rois assigeant des villes _entoures par un fleuve_: cela +existe rellement Ibsamboul, Derri, sur les pylnes de Loqsor et au +Rhamesson; mais tous ces monuments sont de Rhamss le Grand, et +reproduisent les vnements _de la mme campagne_. + +Sur le second mur du pristyle, dit la description du monument +d'Osimandyas, sont reprsents les captifs ramens par le roi de son +expdition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: et, sur le +mur de fond du pristyle du Rhamession, j'ai mis dcouvert, par des +fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amne des prisonniers +au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupes. + +Sur un troisime ct du pristyle du monument d'Osimandyas taient +reprsents _des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette +guerre_.--Au Rhamession, le registre suprieur de la paroi sur laquelle +est sculpte la bataille reprsente la fin d'une grande solennit +religieuse laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau +commenait, sans aucun doute, sur le mur de fond du ct droit du +pristyle. + +On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du +monument d'Osimandyas par trois portes ornes de deux colosses.--Tout +cela se trouve exactement au Rhamession, immdiatement aussi aprs le +second pristyle. Aprs la salle hypostyle de l'Osimandyion venait un +espace dsign dans les traductions sous le nom de _promenoir_.--Dans le +Rhamession, une salle dcore des barques symboliques des dieux succde + la salle hypostyle. + +_Ensuite_, a dit Diodore, _venait la bibliothque_; et c'est +effectivement sur la porte qui, du _promenoir_ du Rhamession, conduit +_ la salle suivante_, que j'ai trouv des bas-reliefs si convenables +l'entre d'une _bibliothque_. + +La salle de la bibliothque est presque entirement rase; il n'en reste +que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de +la porte: sur ces murailles on a sculpt des tableaux reprsentant le +roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinits de +l'gypte-- Amon-Ra, Mouth, Chons, Phr, Phtha, Pascht, Nofr-Thmou, +Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces +parois est occupe par deux normes tableaux diviss en de nombreuses +colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues sries de noms de +divinits et leurs images de petite proportion; c'est un panthon +complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux _synoptiques_, +fait nommment des libations et des offrandes tous les dieux ou +desses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec le +_monument d'Osimandyas_. _On voit dans la salle de la bibliothque_, dit +en effet la description grecque, _les images de tous, les dieux de +l'gypte; le roi leur prsente de la mme manire des offrandes +convenables chacun d'eux_. + +Cette comparaison des ruines du Rhamession avec la description du +monument d'Osimandyas conserve dans Diodore de Sicile, a t dj +faite, et avec bien plus de dtails encore, par MM. Jollois et +Devilliers dans leur _Description gnrale de Thbes_, travail important +auquel je me plais donner de justes loges parce que j'ai vu les +lieux, et que j'ai pu juger par moi-mme de l'exactitude de leur +description; mais j'ai d reproduire rapidement ce parallle dans cette +lettre, par le besoin de mettre leur vritable place quelques faits +nouveaux que j'ai observs, et qui rendent si frappante l'analogie du +monument dcrit par les Grecs avec le monument dont j'tudie les ruines. +Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur +_identit_, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma profession de +foi toute simple: + +De deux choses l'une: ou le monument dcrit par Hcate sous le nom de +_monument d'Osimandyas_ est le mme que le _Rhamession occidental de +Thbes_, ou bien le _Rhamession_ n'est qu'une _copie_, la diffrence +des mesures prs, si l'on peut s'exprimer ainsi, du _monument +d'Osimandyas_. + +Ici se terminent les dbris du palais de Ssostris; il ne reste plus de +traces de ces dernires constructions, qui devaient s'tendre encore du +ct de la montagne. Le Rhamession est le monument de Thbes le plus +dgrad, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'lgante +majest de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression +plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps + son tude sans l'puiser; mais d'autres monuments de la rive oppose +du Nil, o est toujours Thbes, m'arrachent ces merveilles.... Et je +pense la France.... Adieu. + + + + +QUINZIME LETTRE + + +Thbes, le 18 juin 1829. + +En quittant le noble et si lgant palais de Ssostris, _le +Rhamession_, et avant d'tudier avec tout le soin qu'ils mritent les +nombreux difices antiques entasss sur la butte factice nomme +aujourd'hui _Mdinet-Habou_, je devais, pour la rgularit de mes +travaux, m'occuper de quelques constructions intermdiaires ou voisines +qui, soit pour leur mdiocre tendue, soit par leur tat presque total +de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs. + +Je me dirigeai d'abord vers la valle d'_El-Assasif_, situe au nord du +Rhamession, et qui se termine brusquement au pied des rochers calcaires +de la chane libyque: l existent les dbris d'un difice au nord du +tombeau d'Osimandyas. + +Mon but spcial tait de constater l'poque encore inconnue de ces +constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai +l'examen des sculptures et surtout des lgendes hiroglyphiques +inscrites sur les blocs isols et les pans de murailles pars sur un +assez grand espace de terrain. + +Je fus d'abord frapp de la finesse du travail de quelques restes de +bas-reliefs martels moiti par les premiers chrtiens; et une porte +de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire +blanc, me donna la certitude que l'difice entier appartenait la +meilleure poque de l'art gyptien. + +Cette porte, ou petit propylon, est entirement couverte de lgendes +hiroglyphiques. On a sculpt sur les jambages, en relief trs-bas et +fort dlicat, deux images en pied de Pharaons revtus de leurs insignes. +Toutes les ddicaces sont doubles et faites contemporainement au nom de +deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang +se nomme Amnenth; l'autre ne marche qu'aprs, c'est Thouthmosis III, +nomm Moeris par les Grecs. + +Si j'prouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le reste de +l'difice le clbre Moeris, orn de toutes les marques de la royaut, +cder ainsi le pas cet Amnenth qu'on chercherait en vain dans les +listes royales, je dus m'tonner encore davantage, la lecture des +inscriptions, de trouver qu'on ne parlt de ce roi barbu, et en costume +ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au fminin, +comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la ddicace +mme des propylons. + +L'Aroris soutien des dvous, le roi seigneur, etc. Soleil dvou la +vrit! (_Elle_) a fait des constructions en l'honneur de son pre (le +pre d'_elle_), Amon-Ra seigneur des trnes du monde; _elle_ lui a lev +ce propylon (qu'Amon protge l'difice!) en pierre de granit: c'est ce +qu'_elle_ a fait (pour tre) vivifie toujours. + +L'autre jambage porte une ddicace analogue, mais au nom du roi +Thouthmosis III, ou Moeris. + +En parcourant le reste de ces ruines, la mme singularit se prsenta +partout. Non-seulement je retrouvai le prnom d'Amnenth prcd des +titres _le roi souveraine du monde_, mais aussi son nom propre lui-mme + la suite du titre _la fille du soleil_. Enfin, dans tous les +bas-reliefs reprsentant les dieux adressant la parole ce roi +Amnenth, on le traite en reine comme dans la formule suivante: + +Voici ce que dt Amon-Ra, seigneur des trnes du monde, _ sa fille +chrie_, soleil dvou la vrit: L'difice que tu as construit est +semblable la demeure divine. + +De nouveaux faits piqurent encore plus ma curiosit: j'observai surtout +dans les lgendes du propylon de granit, que les cartouches prnoms et +noms propres d'Amnenth avaient t martels dans les temps antiques et +remplacs par ceux de Thouthmosis II, sculpts en surcharge. + +Ailleurs, quelques lgendes d'Amnenth avaient reu en surcharge aussi +celles du Pharaon Thouthmosis II. + +Plusieurs autres, enfin, offraient le prnom d'un Thouthmosis encore +inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme +Amens, le tout encore sculpt aux dpens des lgendes d'Amnenth, +pralablement marteles. Je me rappelai alors avoir remarqu ce nouveau +roi Thouthmosis trait en reine, dans le petit difice de Thouthmosis +III, Mdinet-Habou. + +C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de +plusieurs observations du mme genre, premiers rsultats de mes courses +dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu + complter mes connaissances sur le personnel de la premire partie de +la XVIIIe dynastie. Il rsulte de la combinaison de tous les tmoignages +fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de +dvelopper ici: + +1 Que Thouthmosis Ier succda immdiatement au grand Amnothph Ier, le +chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines; + +2 Que son fils Thouthmosis II occupa le trne aprs lui et mourut sans +enfants; + +3 Que sa soeur Amens lui succda comme fille de Thouthmosis Ier, et +rgna vingt et un ans en souveraine; + +4 Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui comprit +dans son nom propre celui de la reine Amens son pouse; que ce +Thouthmosis fut le pre de Thouthmosis III ou Moeris, et gouverna au nom +d'Amens; + +5 Qu' la mort de ce Thouthmosis, la reine Amens pousa en secondes +noces Amnenth, qui gouverna aussi au nom d'Amens, et qui fut rgent +pendant la minorit et les premires annes de Thouthmosis III, ou +Moeris; + +6 Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exera le pouvoir +conjointement avec le rgent Amnenth, qui le tint sous sa tutelle +pendant quelques annes. + +La connaissance de cette succession de personnages explique tout +naturellement les singularits notes dans l'examen minutieux de tous +les restes de sculptures existant dans l'difice de la valle +d'_El-Assasif_. On comprend alors pourquoi le rgent Amnenth ne parat +dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les +dieux adressent la reine Amens, dont il n'est que le reprsentant; +cela explique le style des ddicaces faites par Amnenth, parlant +lui-mme au nom de la reine, ainsi que les ddicaces du mme genre dans +lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amens, qui joua +d'abord, le premier, un rle passif, et ne fut, comme son successeur +Amnenth, qu'une espce de figurant du pouvoir royal exerc par la +reine. + +Les surcharges qu'ont prouves la plupart des lgendes du rgent +Amnenth dmontrent que sa rgence fut odieuse et pesante pour son +pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris tche de condamner +son tuteur un ternel oubli. C'est en effet sous le rgne de ce +Thouthmosis III que furent marteles presque toutes les lgendes +d'Amnenth, et qu'on sculpta la place soit les lgendes de +Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurp l'autorit, soit +celles de Thouthmosis, premier mari d'Amens, le pre mme du roi +rgnant. J'ai observ la destruction systmatique de ces lgendes dans +une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de Thbes. +Fut-elle l'ouvrage immdiat de la haine personnelle de Thouthmosis III, +ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est +impossible de dcider; mais le fait nous a paru assez curieux pour le +constater. + +Toutes les inscriptions du monument d'_El-Assasif_ tablissent +unanimement que cet difice a t lev sous la rgence d'Amnenth, au +nom de la reine Amens et de son jeune fils Thouthmosis III. Cette +construction n'est donc point postrieure l'an 1736 avant J.-C., +poque approximative des premires annes du rgne de Thouthmosis III, +exerant seul le pouvoir suprme. Ces sculptures comptent donc dj plus +de 3,500 ans d'antiquit. + +Il rsulte de ces mmes ddicaces et des sculptures qui dcorent +quelques-unes des salles non dtruites, que l'difice intrieur tait un +temple consacr la grande divinit de Thbes, Amon-Ra, le roi des +dieux, qu'on y adorait sous la figure spciale +d'Amon-Ra-Pneh-enn-ghet-en-tho, c'est--dire d'Amon-Ra seigneur des +trnes et du monde; j'ai retrouv dans Thbes plusieurs autres temples +ddis ce grand tre, mais sous d'autres titres, qui lui sont +galement particuliers. + +Ce temple d'Amon-Ra, d'une tendue assez considrable, dcor de +sculptures du travail le plus prcieux, prcd d'un dromos et +probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'levait au fond de +la valle d'El-Assasif. Son sanctuaire pntrait pour ainsi dire dans +les rochers pic de la chane libyque, crible, comme le sol mme de la +valle, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de spulture +aux habitants de la ville capitale. + +Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en +forme de vote, de quelques-unes de ces salles, ont rcemment tromp +quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet difice tait le +tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les dtails que nous +avons donns sur la construction et la destination de cet difice sacr +dtruisent une telle hypothse. Ses divisions et ses accessoires nous le +feraient reconnatre pour un vritable temple, dfaut des inscriptions +ddicatoires qui le disent formellement. Sa dcoration mme et le sujet +des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes +n'ont rien de commun avec la dcoration et les scnes sculptes dans les +hypoges et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples et les +palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois anctres +du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier genre +prsentent un grand intrt, parce qu'ils fournissent des dtails +prcieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe dynastie. Je +citerai d'abord, et ce sujet, plusieurs tableaux sculpts et peints +reprsentant Thouthmosis, pre de Thouthmosis III, et le Pharaon +Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu +Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant +toute la paroi de gauche de la grande salle vote, au fond du temple, +dans lequel on a figur la grande _bari_ sacre ou arche d'Amon-Ra, le +dieu du temple, ador par le rgent Amnenth, ayant derrire lui +Thouthmosis III, suivi d'une trs-jeune enfant richement pare, et que +l'inscription nous dit tre sa fille, _la fille du roi qu'elle aime, la +divine pouse Rannofr_. En arrire de la _bari_ sacre, et comme +recevant une portion des offrandes faites par les deux rois agenouills, +sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son +pouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofr. L'histoire crite ne +nous avait point conserv les noms de ces trois princesses; c'est l que +je les ai lus pour la premire fois. Quant au titre de divine pouse +donn la fille de Moeris encore en bas ge, il indique seulement que +cette jeune enfant avait t voue au culte d'Amnenth, tant du nombre +de ces filles d'une haute naissance, nommes _pallades_ et _pallacides_, +dont j'ai retrouv les tombeaux dans une autre valle de la chane +libyque. + +Ce temple d'Amon-Ra terminant une des valles de la ncropole de Thbes, +reut diffrentes poques soit des restaurations, soit des +accroissements, sous le rgne de divers rois successeurs d'Amnenth et +de Thouthmosis III. J'ai retrouv, en effet, dans les pierres provenant +des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps +peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie +aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties +d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de +l'difice sous les rgnes des rois Hrus, Rhamss le Grand et son fils +Mnephtha II, comme les fondateurs mmes du temple. Enfin, la dernire +salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures +d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que j'prouvai la +vue de ces pitoyables bas-reliefs, compars la finesse et l'lgance +des tableaux sculpts dans les deux salles prcdentes, cessa bientt +la lecture de grandes inscriptions hiroglyphiques, constatant que cette +belle restauration-l avait t faite sous le rgne et au nom de +Ptolme vergte II et de sa premire femme Cloptre. Voil une des +mille et une preuves dmonstratives contre l'opinion de ceux qui +supposeraient que l'art gyptien gagna quelque perfection par +l'tablissement des Grecs en gypte. + +Je le rpte encore: l'art gyptien ne doit qu' lui-mme tout ce qu'il +a produit de grand, de pur et de beau; et n'en dplaise aux savants qui +se font une religion de croire fermement la gnration spontane des +arts en Grce, il est vident pour moi, comme pour tous ceux qui ont +bien vu l'gypte, ou qui ont une connaissance relle des monuments +gyptiens existants en Europe, que les arts ont commenc en Grce par +une imitation servile des arts de l'gypte, beaucoup plus avancs qu'on +ne le croit vulgairement, l'poque o les premires colonies +gyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de l'Attique +ou du Ploponnse. La vieille gypte enseigna les arts la Grce, +celle-ci leur donna le dveloppement le plus sublime: mais sans +l'gypte, la Grce ne serait probablement point devenue la terre +classique des beaux-arts. Voil ma profession de foi tout entire sur +cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des +bas-reliefs que les gyptiens ont excuts, avec la plus lgante +finesse de travail, 1700 ans avant l're chrtienne. Que faisaient les +Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne fais +qu'une lettre.... Adieu. + + + + +SEIZIME LETTRE + + +Thbes, le 20 juin 1829. + +J'ai donn toute la journe d'hier et cette matine l'tude des +tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne +Thbes. Cette construction, comparable en tendue l'immense palais de +Karnac, dont on aperoit d'ici les oblisques sur l'autre rive du +fleuve, a presque entirement disparu; il en subsiste encore quelques +dbris, s'levant peine au-dessus du sol de la plaine exhausse par +les dpts successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi +toutes les masses de granit, de brches et autres matires dures +employes dans la dcoration de ce palais. La portion la plus +considrable tant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont +peu peu brises et converties en chaux pour lever de misrables +cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une +bien haute ide de la magnificence de cet antique difice. + +Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de +longueur, nivel par les dpts successifs de l'inondation, couvert de +longues herbes, mais dont la surface, dchire sur une multitude de +points, laisse encore apercevoir des dbris d'architraves, des portions +de colosses, des fts de colonnes et des fragments d'normes bas-reliefs +que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni drobs pour toujours +la curiosit des voyageurs. L ont exist plus de dix-huit colosses dont +les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de +diverses matires, ont t briss, et l'on rencontre leurs membres +normes disperss a et l, les uns au niveau du sol, d'autres au fond +d'excavations excutes par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur +ces restes mutils, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques +dont les chefs captifs taient reprsents entourant la base de ces +colosses reprsentant leur vainqueur, le Pharaon Amnophis, le troisime +du nom, celui mme que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de +leurs mythes hroques. Ces lgendes dmontrent dj que nous sommes ici +sur l'emplacement du clbre difice de Thbes connu des Grecs sous le +nom de _Memnonium_. C'est ce qu'avaient cherch prouver, par des +considrations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans leur +excellente description de ces ruines. + +Les monuments les mieux conservs au milieu de cette effroyable +dvastation des objets du premier ordre dont il me reste parler, +tabliraient encore mieux, si cela tait ncessaire, que ces ruines sont +bien celles du Memnonium de Thbes, ou palais de Memnon, appel +_Amnophion_ par les gyptiens, du nom mme de son fondateur, et que je +trouve mentionn dans une foule d'inscriptions hiroglyphiques des +hypoges du voisinage o reposaient jadis les momies de plusieurs grands +officiers chargs, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien de ce +magnifique difice. + +C'est vers l'extrmit des ruines et du ct du fleuve que s'lvent +encore, en dominant la plaine de Thbes, les deux fameux colosses, +d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit +d'une si grande clbrit sous le nom de _colosse de Memnon_. Forms +chacun d'un seul bloc de grs-brche, transports des carrires de la +Thbade suprieure, et placs sur d'immenses bases de la mme matire, +ils reprsentent tous deux un Pharaon assis, les mains tendues sur les +genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherch motiver +mes yeux l'trange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu +prendre ces statues pour celles de deux princesses gyptiennes. Les +inscriptions hiroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui +couvrent le dossier du trne du colosse du sud et les cts des deux +bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage +dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et +perptuaient la mmoire. L'inscription du dossier porte textuellement: +L'Arris puissant, le modrateur des modrateurs, etc., le roi soleil, +seigneur de vrit (ou de justice), le fils du soleil, le seigneur des +diadmes, Amnothph, modrateur de la rgion pure, le bien-aim +d'Amon-Ra, etc., l'Hrus resplendissant, celui qui a agrandi la +demeure.....(lacune) toujours, a rig ces constructions en l'honneur +de son pre Ammon; il lui a ddi cette statue colossale de pierre dure, +etc. Et sur les cts des bases on lit en grands hiroglyphes de plus +d'un pied de proportion, excuts, surtout ceux du colosse du nord, avec +une perfection et une lgance au-dessus de tout loge, la lgende ou +devise particulire, le prnom et le nom propre du roi que les colosses +reprsentent: + +Le seigneur souverain de la rgion suprieure et de la rgion +infrieure, le rformateur des moeurs, celui qui tient le monde en +repos, l'Hrus qui, grand par sa force, a frapp les Barbares, le roi +soleil seigneur de vrit, le fils du soleil, Amnothph, modrateur de +la rgion pure, chri d'Amon-Ra, roi des dieux. + +Ce sont l les titres et noms du troisime Amnophis de la XVIIIe +dynastie, lequel occupait le trne des Pharaons vers l'an 1680 avant +l're chrtienne. Ainsi se trouve compltement justifie l'assertion que +Pausanias met dans la bouche des Thbains de son temps, lesquels +soutenaient que ce colosse n'tait nullement l'image du Memnon des +Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nomm _Ph-Amnoph_. + +Ces deux colosses dcoraient, suivant toute apparence, la faade +extrieure du principal pylne de l'Amnophion; et, malgr l'tat de +dgradation o la barbarie et le fanatisme ont rduit ces antiques +monuments, on peut juger de l'lgance, du soin extrme et de la +recherche qu'on avait mis dans leur excution, par celle des figures +accessoires formant la dcoration de la partie antrieure du trne de +chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptes dans la +masse mme de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze pieds de +haut. La magnificence de leur coiffure et les riches dtails de leur +costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont +elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiroglyphiques graves +sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antrieurs du trne +de chaque statue d'Amnophis, nous apprennent que la figure de gauche +reprsente une reine gyptienne, la mre du roi, nomme _Tmau-Hem-Va_, +ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine pouse du mme +Pharaon, _Taa_, dont le nom tait dj donn par une foule de +monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV, +_Tmau-Hem-Va_, mre d'Amnophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de +Louqsor, mentionns dans la notice rapide que j'ai crayonne de cet +important difice. + +Sur un autre point des ruines de l'Amnophion, du ct de la montagne +libyque, la limite du dsert et un peu adroite de l'axe passant entre +les deux colosses, existent deux blocs de grs-brche, d'environ trente +pieds de long chacun, et prsentant la forme de deux normes stles. +Leur surface visible est orne de tableaux et de magnifiques +inscriptions formes chacune de vingt-quatre vingt-cinq lignes +d'hiroglyphes du plus beau style, excuts de relief dans le creux. H +est infiniment probable que ces portions qu'on aperoit aujourd'hui sont +les dossiers des siges de deux groupes colossals renverss et enfouis +la face contre terre: j'ai manqu de moyens assez puissants pour +vrifier le fait. + +Quoi qu'il en soit, les tableaux sculpts sur ces masses effrayantes +nous montrent toujours le roi Amnophis-Memnon, accompagn ici de la +reine Taa son pouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par +Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes expressment +relatifs la ddicace du Memnonium ou Amnophion aux dieux de Thbes +par le fondateur de cet immense difice. + +La forme et la rdaction de cette ddicace, dont j'ai pris une copie +soigne, malgr une foule de lacunes, sont d'un genre tout fait +original et m'ont paru trs-curieuses. On en jugera par une courte +analyse. + +Cette conscration du palais est rappele d'une manire tout fait +dramatique; c'est d'abord le roi Amnophis qui prend la parole ds la +premire ligne et la garde jusqu' la treizime. Le roi Amnothph a +dit: Viens, Amon-Ra, seigneur des trnes du monde, toi qui rsides +dans les rgions de Oph (Thbes)! contemple la demeure que nous t'avons +construite dans la contre pure, elle est belle: descends du haut du +ciel pour en prendre possession! Suivent les louanges du dieu mles +la description de l'difice ddi, et l'indication des ornements et +dcorations en pierre de grs, en granit ros, en pierre noire, en or, +en ivoire et en pierres prcieuses, que le roi y a prodigus, y compris +deux grands oblisques dont on n'aperoit plus aujourd'hui aucune trace. + +Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu +Amon-Ra en rponse aux courtoisies du Pharaon. Voici ce que dit +Amon-Ra, le mari de sa mre, etc.: Approche, mon fils, soleil seigneur +de vrit, du germe du soleil, enfant du soleil, Amnothph! J'ai entendu +tes paroles et je vois les constructions que tu as excutes; moi qui +suis ton pre, je me complais dans tes bonnes oeuvres, etc. + +Enfin, vers le milieu de la vingtime ligne commence une troisime et +dernire harangue; c'est celle que prononcent les dieux en prsence +d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens +Amnothph, son fils chri, d'en rendre le rgne joyeux en le prolongeant +pendant de longues annes, en rcompense du bel difice qu'il a lev +pour leur servir de demeure, palais dont ils dclarent avoir pris +possession aprs l'avoir bien et dment visit. + +L'identit du Memnonium des Grecs et de l'Amnophion gyptien n'est donc +plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais ft une des plus +tonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en grand, +excutes par un Grec nomm Iani, ancien agent de M. Salt, ont mis +dcouvert une foule de bases de colonnes, un trs-grand nombre de +statues lontocphales en granit noir; de plus, deux magnifiques sphinx +colossals et tte humaine, en granit ros, du plus beau travail, +reprsentant aussi le roi Amnophis III. Les traits du visage de ce +prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de +physionomie un peu thiopienne, sont absolument semblables ceux que +les sculpteurs et les peintres ont donns ce mme Pharaon dans les +tableaux des stles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais de +Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la valle de +l'Ouest Biban-el-Molouk; nouvelle et millime preuve que les statues +et bas-reliefs gyptiens prsentent de vritables portraits des anciens +rois dont ils portent les lgendes. + +A une petite distance du Rhamession existent les dbris de deux +colosses en grs rougetre: c'taient encore deux statues ornant +probablement la porte latrale nord de l'Amnophion; ce qui peut donner +une juste ide de l'immense tendue de ce palais, dont il reste encore +de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occup des +inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand +colosse du nord, la clbre _statue de Memnon;_ tout cela est bien +moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la +ralit des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement +avoir ou moduler par la bouche mme du colosse, aussitt qu'elle tait +frappe des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs +fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon, +aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon +attention du mlancolique tableau que je contemplais, la plaine de +Thbes, o gisent les membres pars de cette ane des villes royales. +Il y aurait matire d'ternelles rflexions; mais je ne dois pas +oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques +ruines..... Adieu. + + + + +DIX-SEPTIEME LETTRE + + +Thbes (rive occidentale), 25 juin 1829. + +Je viens de visiter et d'tudier dans toutes ses parties un petit temple +d'une conservation parfaite, situ derrire l'Amnophion, dans un vallon +form par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon qui +s'en est dtach du ct de la plaine. Ce monument a t dcrit par la +Commission d'gypte sous le nom de _Petit Temple d'Isis._ + +Le voyageur est attir, dans ces lieux solitaires et dnus de toute +vgtation, par une enceinte peu rgulire, btie en briques crues, et +qu'on aperoit de fort loin, parce qu'elle est place sur un terrain +assez lev. On y pntre par un petit propylon en grs engag dans +l'enceinte et couvert extrieurement de sculptures d'un travail +lourdement recherch. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte +reprsentent Ptolme Soter II faisant des offrandes, du ct droit, +la desse Hathr (Vnus) et la grande triade de Thbes, Amon-Ra, Mouth +et Chons; du ct gauche, la desse Thm ou Thme (la vrit ou la +justice, Thmis) et une triade forme du dieu hiracocphale Mandou, +de son pouse Ritho et de leur fils Harphr. Ces trois divinits, celles +qu'on adorait principalement Hennonthis, occupent la partie du bandeau +dirige vers cette capitale de nome. + +Ces courts dtails suffisent, lorsqu'on est un peu familiaris avec le +systme de dcoration des monuments gyptiens, pour dterminer avec +certitude: 1 quelles divinits fut spcialement ddi le temple +auquel ce propylon donne entre; 2 quelles divinits y jouissaient du +rang de syntrne; et il devient ici de toute vidence qu'on adorait +spcialement dans ce temple le principe de beaut confondu et identifi +avec le principe de vrit, de justice, ou, en termes mythologiques, que +cet difice tait consacr la desse Hathr, identifie avec la desse +Thme. Ce sont, en effet, ces deux desses qui reoivent les premiers +hommages de Soter II; et comme l'difice faisait partie de Thbes et +avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'aprs une rgle +de saine politique que j'ai dveloppe ailleurs, des sacrifices en +l'honneur de la triade thbaine et de la triade hermonthite. On s'tait +donc trop ht de donner un nom ce temple, d'aprs des aperus +reposant sur de simples conjectures. + +Les mmes adorations sont rptes sur la porte du temple proprement +dit, qui s'ouvre par un petit pristyle que soutiennent des colonnes +chapiteaux orns de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combines; +les colonnes et les parois n'ont jamais t dcores de sculptures. Il +n'en est point ainsi du pronaos, form de deux colonnes et de deux +piliers orns de ttes symboliques de la desse Hathr, laquelle ce +temple fut consacr. Les tableaux qui couvrent le ft des colonnes +reprsentent des offrandes faites cette desse et sa seconde forme +Thme, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et +plusieurs formes tertiaires de la desse Hathr, adore par le roi +Ptolme piphane, sous le rgne duquel a t faite la ddicace du +monument, comme le prouve la grande inscription hiroglyphique sculpte +sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des +deux parties affrontes de cette formule ddicatoire: + +(Partie de droite.) _Premire ligne_. Le roi (dieu piphane que +Phtah-Thor a prouv, image vivante d'Amon-Ra), le chri des dieux et +des desses mres, le bien-aim d'Amon-Ra, a fait excuter cet difice +en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour tre vivifi toujours. + +_Deuxime ligne_. La divine soeur de (Ptolme toujours vivant, dieu +aim de Phtah), chri d'Amon-Ra, l'ami du bien (Pmainouf)..... (le +reste est dtruit). + +(Partie de gauche.) _Premire ligne_. Le fils du soleil (Ptolme +toujours vivant, dieu aim de Phtah), chri des dieux et des desses +mres, bien-aim d'Hathr, a fait excuter cet difice en l'honneur de +sa mre la rectrice de l'Occident, pour tre vivifi toujours. + +_Deuxime ligne_. La royale pouse (Cloptre, bien-aime de Thme), +rectrice de l'Occident, a fait excuter cet difice..... (le reste +manque). + +Ces textes justifient tout fait ce que nous avions dduit des seules +sculptures du propylon relativement aux divinits particulirement +honores dans ce temple; il est galement tabli que la ddicace de cet +difice sacr a t faite par le cinquime des Ptolmes, vers l'an 200 +avant J.-C. + +Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche +du pronaos, ainsi que sur la faade du temple formant le fond de ce mme +pronaos, appartiennent tous au rgne d'piphane. Tous se rapportent aux +desses Hathr et Thme, ainsi qu'aux grandes divinits de Thbes et +d'Hennonthis. + +On a divis le naos en trois salles contigus; ce sont trois vritables +sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entirement sculpt, +contient des tableaux d'offrandes tous les dieux adors dans le +temple, les deux triades prcites, et principalement aux desses Hathr +et Thme, qui paraissent dans presque toutes les scnes. Aussi n'est-il +question que de ces deux divinits dans les ddicaces du sanctuaire, +inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolme +Philopator: + +L'Hrus soutien de l'gypte, celui qui a embelli les temples comme +Thth deux fois grand, le seigneur des pangyries comme Phtah, le chef +semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, l'prouv par +Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolme toujours vivant, bien-aim +d'Isis, l'ami de son pre (Philopator), a fait cette construction en +l'honneur de sa mre Hathr, la rectrice de l'Occident. (Ddicace de +gauche.) + +Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au +rgne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsino adorant les +deux desses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolme piphane, +fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite +et de gauche l'inscription suivante, relative des embellissements +excuts sous le rgne postrieur, celui d'vergte II et de ses deux +femmes: + +Bonne restauration de l'difice, excute par le roi, germe des dieux +lumineux, l'prouv par Phtah, etc., Ptolme toujours vivant, etc., par +sa royale soeur, la modratrice souveraine du monde, Cloptre, et par +sa royale pouse, la modratrice souveraine du monde, Cloptre, dieux +grands chris d'Amon-Ra. + +C'est la desse Hathr qu'appartenait plus spcialement le sanctuaire +de droite; cette grande divinit y est reprsente sous des formes +varies, recevant les hommages des rois Philopator et piphane; les +ddicaces des frises sont faites au nom de ce dernier. + +Le sanctuaire de gauche fut consacr la desse Thme, la Dic et +l'Alt des mythes gyptiens; aussi tous les tableaux qui dcorent cette +chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait +cette divinit dans l'Amenti, les rgions occidentales ou l'enfer des +gyptiens. + +Les deux souverains de ce lieu terrible, o les mes taient juges, +Osiris et Iris, reoivent d'abord les hommages de Ptolme et d'Arsino, +dieux Philopators; et l'on a sculpt sur la paroi de gauche la grande +scne de la _psychostasie_. Ce vaste bas-relief reprsente la salle +hypostyle (Oskh) ou le prtoire de l'Amenti, avec les dcorations +convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de +son trne s'lve le lotus, emblme du monde matriel, surmont de +l'image de ses quatre enfants, gnies directeurs des quatre points +cardinaux. + +Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rangs sur deux +lignes, la tte surmonte d'une plume d'autruche, symbole de la justice: +debout sur un socle, en avant du trne, le Cerbre gyptien, monstre +compos de trois natures diverses, le crocodile, le lion et +l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les mes coupables; son +nom, Toum-nment, signifie la dvoratrice de l'Occident ou de +l'enfer. Vers la porte du tribunal parat la desse Thme ddouble, +c'est--dire figure deux fois, cause de sa double attribution de +desse de la justice et de desse de vrit; la premire forme, +qualifie de Thme, rectrice de l'Amenti (la vrit), prsente l'me +d'un gyptien, sous les formes corporelles, la seconde forme de la +desse (la justice), dont voici la lgende: Thme qui rside dans +l'Amenti, o elle pse les coeurs dans la balance; aucun mchant ne lui +chappe. Dans le voisinage de celui qui doit subir l'preuve on lit les +mots suivants: Arrive d'une me dans l'Amenti. + +Plus loin s'lve la balance infernale; les dieux Hrus, fils d'Isis, +tte d'pervier, et Anubis, fils d'Osiris, tte de chacal, placent +dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prvenu, l'autre une +plume, emblme de justice: entre le fatal instrument qui doit dcider du +sort de l'aine et le trne d'Osiris, on a plac le dieu Thth +ibiocphale, Thth le deux fois grand, le seigneur de Schmoun +(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le secrtaire de +justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de vrit. +Ce greffier divin crit le rsilit de l'preuve laquelle vient d'tre +soumis le coeur de l'gyptien dfunt, et va prsenter son rapport au +souverain juge. + +On voit que le fait seul de la conscration de ce troisime sanctuaire +la desse Thme y a motiv la reprsentation de la psychostasie, et +qu'on a trop lgrement conclu de la prsence de ce tableau curieux, +reproduit galement dans la deuxime partie de tous les rituels +funraires, que ce temple tait une sorte d'difice funbre, qui pouvait +mme avoir servi de spulture des membres trs-distingus de la caste +sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothse. Il est vrai que les +environs de l'enceinte qui renferm ce monument ont t cribls +d'excavations spulcrales et de catacombes gyptiennes de toutes les +poques. Mais le temple d'Hathr et de Thme n'est point Je seul difice +sacr lev au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considrer +comme des temples funraires le palais de Ssostris ou le Rhamession, +le temple d'Ammon El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est +insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par +toutes les inscriptions gyptiennes qui en couvrent les parois. Mon +opinion est fonde sur l'examen attentif et dtaill des lieux. Je n'ai +pas encore fini Thbes, si mme on peut rellement finir au milieu de +tant de monuments..... + + + + +DIX-HUITIEME LETTRE + + +Thbes (Mdinet-Habou), le 30 juin 1829. + +On peut se rendre la grande butte de Mdinet-Habou soit en prenant le +chemin de la plaine, en traversant le Rhamession, l'emplacement de +l'Amnophion (Memnnium), et les restes calcaires du Mnphthion, grand +difice construit par le fils et successeur de Rhamss le Grand; soit en +suivant le vallon l'entre duquel s'lve le petit temple d'Hathr et +de Thme. + +L existe, presque enfouie sous les dbris des habitations particulires +qui se sont succd d'ge en ge, une masse de monuments de haute +importance, qui, tudis avec attention, montrent, au milieu des plus +grands souvenirs historiques, l'tat des arts de l'gypte toutes les +poques principales de son existence politique: c'est en quelque sorte +un tableau abrg de l'gypte monumentale. On y trouve en effet runis, +un temple appartenant l'poque pharaonique la plus brillante, celle +des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la priode +des conqutes, un difice de la premire dcadence sous l'invasion +thiopienne, une chapelle leve sous un des princes qui avaient bris +le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des propyles de +l'poque romaine; enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des +colonnes qui jadis soutenaient le fate d'une glise chrtienne. + +Le dtail un peu circonstanci de ce que renferment de plus curieux des +monuments si varis me conduirait beaucoup trop loin; je dois me +contenter de donner une ide rapide de chacune des parties qui forment +cet amas de constructions si intressantes, en commenant par celles qui +se prsentent en arrivant la butte du ct qui regarde le fleuve. + +On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de +grs, peu leve au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on pntre +par une porte dont les jambages, surpassant peine la corniche brute +qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur +romain dont voici la lgende hiroglyphique, inscrite dans les deux +cartouches accols: L'empereur Csesar Titus Elius Hadrianus Antoninus +Pius. + +Le mme prince est aussi reprsent sur l'une des deux portes latrales +de l'enceinte, o il est en adoration devant la triade de Thbes +droite, et devant celle d'Hermonthis gauche. C'est encore ici une +nouvelle preuve de ces gards perptuels de bon voisinage que se +rendaient mutuellement les cultes locaux. + +Au fond de l'enceinte s'lve une range de six colonnes runies trois +trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais reu de +sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amonceles provenant des +parties suprieures de cette construction, la lgende impriale dj +cite: l'enceinte et les propyles appartiennent donc au rgne d'Antonin +le Pieux. C'est d'ailleurs ce que dmontrait dj le mauvais style des +bas-reliefs. + +En traversant ces propyles, on arrive un grand pylne dont la porte, +orne d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est +couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolme Soter II, +prsente des offrandes varies aux sept grandes divinits lmentaires +et aux dieux des nomes thbain et hermonthite. + +Le mur de l'enceinte et les propyles d'Antonin, aussi bien que le +pylne de Soter II, m'ont offert une particularit remarquable: c'est +que ces constructions modernes ont t leves aux dpens d'un difice +antrieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont +couvertes de restes de lgendes hiroglyphiques, de portions de +bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des ttes ou des corps +de divinits, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de +guerre, enfin de nombreux dbris d'un calendrier sacr; et comme on lit +sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prnom ou le nom de +Rhamss le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que ces +blocs ne proviennent des dmolitions du grand palais de Ssostris, le +Rhamession, ravag depuis longtemps par les Perses, l'poque o, sous +Ptolme Soter II et Antonin, on btissait les propyles et le pylne +dont il est ici question. + +Au pylne de Soter succde un petit difice d'une excution plus +lgante, semblable en son plan au petit difice jour de l'le de +Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant +rases jusqu' la hauteur des murs des entrecolonnements. Tous les +bas-reliefs encore existants reprsentent le roi Nectanbe, de la XXXe +dynastie, la sbennytique, adorant le souverain des dieux Amon-Ra, et +recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thbes. + +Cette chapelle, du IVe sicle avant J.-C., avait t appuye sur un +difice plus ancien; c'est un pylne de mdiocre tendue, dont les +massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs +parties. lev sous la domination du roi thiopien Taharaka, dans le +VIIe sicle avant notre re, le nom, le prnom, les titres, les louanges +de ce prince avaient t rappels dans les inscriptions et les +bas-reliefs dcorant les faces des deux massifs, et sur la porte qui les +spare. Mais l'poque o les Sates remontrent sur le trne des +Pharaons, il parat qu'on fit marteler, par une mesure gnrale, les +noms des conqurants thiopiens sur tous les monuments de l'gypte. + +J'ai dj remarqu la proscription du nom de Sabacon dans le palais de +Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les +marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous +les lments constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches +existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription +relative des embellissements excuts sous Ptolme Soter II: + +Cette belle rparation a t faite par le roi seigneur du monde, le +grand germe des dieux grands, celui que Phtah a prouv, image vivante +d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diadmes, Ptolme +toujours vivant, le dieu aim d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT NOHEM), +en l'honneur de son pre Amon-Ra, qui lui a concd les priodes des +pangyries sur le trne d'Hrus. + +Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse lgende des Lagides, +propos de quelques pierres qu'on a changes, avec les lgendes que +l'thiopien, vritable fondateur du pylne, a fait sculpter sur le +bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante: +La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aim d'Amon-Ra, seigneur des +trnes du monde. + +Sur les deux massifs extrieurs du pylne, ce prince, auquel certaines +traditions historiques attribuent, la conqute de toute l'Afrique +septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a t figur de proportion +colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, runies en groupe, +de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue. + +Au del du pylne de Taharaka et dans le mur de clture du nord, +existent encore en place deux jambages d'une porte en granit ros, +chargs de lgendes excutes avec soin et contenant le nom et les +titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre +sacerdotal, l'hirograminate et prophte Ptamnoph. C'est le mme +personnage qui fit creuser, vers l'entre de la ville d'El-Assasif, +l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le +nom de _Grande Syringe._ + +On arrive enfin l'difice le plus antique, celui dont les propyles de +l'poque romaine, le pylne des Lagides, la chapelle de Nectanbe et le +pylne du roi thiopien ne sont que des dpendances; ces diverses +constructions ne furent leves que pour annoncer dignement la demeure +du roi des dieux, et celle du Pharaon, son reprsentant sur la terre. + +Ce vieux monument, qui porte la fois le double caractre de temple et +de palais, se compose encore d'un sanctuaire environn de galeries +formes de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins +vastes. + +Toutes les parois portent des sculptures excutes avec une correction +remarquable et une grande finesse de travail; ce sont l des bas-reliefs +de la meilleure poque de l'art. Aussi la dcoration de cet difice +appartient-elle au rgne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la +reine Amens, du rgent Amnenth et de Thouthmosis III, le Moeris des +historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a dcor la plus +grande partie de l'difice; les ddicaces en ont t faites en son nom: +celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conserves, +donne une ide de toutes les autres; la voici: + +_Premire ligne_. La vie: l'Hrus puissant, aim de Phr, le souverain +de la haute et basse rgion, grand chef de toutes les parties du monde, +l'Hrus resplendissant, grand par sa force, celui qui a frapp les neuf +arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil +stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du +monde, vivifi aujourd'hui et toujours. + +_Deuxime ligne_. Il a fait excuter ces constructions en l'honneur de +son pre Amon-Ra, roi des dieux; il lui a rig ce grand temple dans la +partie occidentale du Thouthmosion d'Ammon, en belle pierre de grs; +c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours. + +La plupart des bas-reliefs dcorant les galeries et les chambres des +difices reprsentent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages +aux dieux, ou en recevant des grces et des dons; je citerai seulement +des tableaux sculpts sur la paroi de gauche de la grande salle ou +sanctuaire. Dans l'un, le plus tendu, le Pharaon casqu est conduit par +la desse Hathr et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers +l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace +avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'pais feuillage, en disant: +Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre Oscht, +dans le palais du soleil! Cette scne se passe devant les vingt-cinq +divinits secondaires adores Thbes et disposes sur deux files, en +tte desquelles on lit l'inscription suivante: Voici ce que disent les +autres grandes divinits de Toph (Thbes): Nos coeurs se rjouissent +cause du bel difice construit par le roi soleil stabiliteur du monde. + +J'ai trouv dans le second tableau, pour la premire fois, le nom et la +reprsentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette princesse, +appele Rhamaith, et portant le titre de royale pouse, accompagne son +mari faisant de riches offrandes Amon-Ra gnrateur; la reine reparat +aussi dans deux tableaux dcorant une des petites salles de gauche au +fond de l'difice. + +Les six dernires salles du palais, dans l'une desquelles existe, +renverse, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de +bas-reliefs de l'poque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la +reine Amens et de son fils Thouthmosis III, dont les lgendes +royales-sont sculptes en surcharge sur celles du rgent Amnenth, +marteles avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied +reprsentant ce prince, dont la mmoire fut aussi proscrite. + +La fondation de cet difice remonte donc aux premires annes du XVIIIe +sicle avant J.-C. Il est naturel, par consquent, de rencontrer, en le +parcourant avec soin, plusieurs restaurations annonces d'ailleurs par +des inscriptions qui en fixent l'poque et en nomment les auteurs; +telles sont: + +1 La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande +salle, par Ptolme Evergte II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre +re; + +2 Des rparations faites vers l'an 392 avant notre re aux colonnes +d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le +Pharaon Mendsien Acoris. On a employ pour cela des pierres provenant +d'un petit difice construit par la princesse Neitocris, fille de +Psammtichus II; + +3 Toutes les sculptures des faades suprieures sud et nord excutes +sous le rgne de Rhamss-Miamoun, au XVe sicle avant notre re. + +Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de +tous, avaient t ordonns sans doute pour lier, par la dcoration, le +petit palais de Moeris avec le grand palais de Rhamss-Miamoun, qui, +avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Mdinet-Habou. + +C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce +Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de l'gypte, et +dont les exploits militaires ont t confondus avec ceux de Ssostris ou +Rhamss le Grand, par les auteurs anciens et par les crivains modernes. + +Un difice d'une mdiocre tendue, mais singulier par ses formes +inaccoutumes, le seul qui, parmi tous les monuments de l'gypte, puisse +donner une ide de ce qu'tait une habitation particulire ces +anciennes poques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en +ont publi les auteurs de la grande _Description de l'gypte_ pourra +donner une ide exacte de la disposition gnrale de ces deux massifs de +pylnes unis un grand pavillon par des constructions tournant sur +elles-mmes en querre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs +et des inscriptions sculptes sur toutes les surfaces. + +L'entre principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux grands +massifs formant une espce de faux pylne, ensevelis en partie sous des +buttes provenant des dbris d'habitations modernes. Vers le haut rgne +une frise anaglyphique compose des lments combins de la lgende +royale du Rhamss fils an et successeur immdiat de Rhamss-Miamoun, +Soleil, gardien de vrit, prouv par Ammon. On remarque de plus, sur +ces massifs, des tableaux d'adoration de la mme poque, et deux +_fentres_ portant sur leur bandeau le disque ail de Hat, et sur leurs +jambages les lgendes royales de Rhamss-Miamoun, Soleil, gardien de +vrit et ami d'Ammon. + +La porte qui spare ces constructions appartient au rgne d'un troisime +Rhamss, le second fils de Miamoun, le soleil seigneur de vrit, aim +par Ammon. + +Dans l'intrieur de cette petite cour s'lvent deux massifs de pylnes, +orns, ainsi que les construction qui les unissent au grand pavillon, de +frises anaglyphiques portant la lgende du fondateur, Rhamss-Miamoun, +et de bas-reliefs d'un grand intrt, parce qu'ils ont trait aux +conqutes de ce Pharaon. + +La face antrieure du massif de droite est presque entirement occupe +par une figure colossale du conqurant levant sa hache d'armes sur un +groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures; +le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, prsente au +vainqueur la harpe divine en disant: Prends cette arme, mon fils chri, +et frappe les chefs des contres trangres! + +Le soubassement de ce vaste tableau est compos des chefs des peuples +soumis par Rhamss-Miamoun, agenouills, les bras attachs derrire le +dos par les liens qui, termins par une houppe de papyrus ou une fleur +de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain. + +Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont +trs-varis, offrent, avec toute vrit, les traits du visage et les +vtements particuliers chacune des nations qu'ils reprsentent; des +lgendes hiroglyphiques donnent successivement le nom de chaque peuple. +Deux ont entirement disparu; celles qui subsistent, au nombre de cinq, +annoncent: + + +Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie), +Le chef du pays de Trosis, en Afrique +Le chef du pays de Toroao, + + + +et + +Le chef du pays de Robou, en Asie +Le Chef du pays de Moschausch, + + +Un tableau et un soubassement analogues dcorent la face antrieure du +massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques; +on les a rangs dans l'ordre suivant: + +Le chef de la mauvaise race du pays de Schto ou Chta; + +Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumr; + +Le grand du pays de Fekkarb; + +Le grand du pays de Schairotana contre maritime; + +Le grand du pays de Scha.....(le reste est dtruit); + +Le grand du pays de Touirscha, contre maritime; + +Le grand du pays de Pa..... (le reste est dtruit). + +Sur l'paisseur du massif de gauche, Rhamss-Miamoun casqu, le +carquois sur l'paule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux +pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conqurant: Va! empare-toi des +contres; soumets leurs places fortes et amne leurs chefs en +esclavage; + +Le massif correspondant et les corps de logis qui runissent le pylne +au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop +long de dtailler ici. On remarque des _fentres_ dcores +extrieurement et intrieurement avec beaucoup de got, et des _balcons_ +soutenus par des prisonniers barbares sortant mi-corps de la muraille. + +L'intrieur du grand pavillon, divis en trois _tages_, fut dcor de +bas-reliefs reprsentant des scnes domestiques de Rhamss-Miamoun; je +possde des dessins exacts de tous ces intressants tableaux, parmi +lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant +son repas, jouant avec ses petits enfants ou occup avec la reine d'une +partie de jeu analogue celui des _checs_, etc., etc. L'extrieur de +ce pavillon est couvert de lgendes du roi ou de bas-reliefs +commmoratifs de ses victoires. + +C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on +arrive enfin devant le premier pylne du grand et magnifique palais de +Rhamss-Miamoun. L'difice que nous venons de dcrire n'en tait qu'une +dpendance et une simple annexe. + +Ici, tout prend des proportions colossales: les faces extrieures des +deux normes massifs du premier pylne, entirement couvertes de +sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'difice +non-seulement par des tableaux d'un sens vague et gnral, mais encore +par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conqurant +et de la divinit protectrice qui lui donne la victoire. On voit sur le +massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant Rhamss-Miamoun +treize contres asiatiques, dont les noms, conservs pour la plupart, +ont t sculpts dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples +enchans. Une longue inscription, dont les onze premires lignes sont +assez bien conserves, nous apprend que ces conqutes eurent lieu dans +la douzime anne du rgne de ce Pharaon. + +Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la +forme de Phr hiracocphale, donne la harp au belliqueux Rhamss pour +frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de contres +ou de villes subsistent encore; le reste a t dtruit pour appuyer +contre le pylne des masures modernes. Le roi des dieux adresse +Miamoun un long discours dont voici les dix premires colonnes: +Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe chri, matre du monde, soleil +gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre +entire; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes +pieds; je te livre les chefs des contres mridionales; conduis-les en +captivit, et leurs enfants leur suite; dispose de tous les biens +existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront +se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai livr +aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes +sandales, etc. + +Une grande stle, mais trs-fruste, constate que ces conqutes eurent +lieu la onzime anne du roi. C'est la mme anne du rgne de +Rhamss-Miamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier +pylne du ct de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les +peuples asiatiques nomms Moschausch. + +Des masses de dbris amoncels couvrent toute la partie infrieure du +pylne et enfouissent en trs-grande partie la magnifique colonnade qui +dcore le ct gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des +piliers-cariatides formant cette mme cour du ct droit. Dblayer +cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais +elle aurait pour rsultat certain de rendre l'admiration des voyageurs +deux galeries de la plus complte conservation, des colonnes couvertes +de bas-reliefs, de riches dcorations ayant conserv tout l'clat de +leurs couleurs, et enfin une nombreuse srie de grands tableaux +historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions +ddicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des +lgantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur panouie du +lotus. + +Au fond de cette premire cour s'lve un second pylne, dcor de +figures colossales, sculptes, comme partout ailleurs, de relief dans le +creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamss-Miamoun dans la +neuvime anne de son rgne. Le roi, la tte surmonte des insignes du +fils an d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la desse Mouth, +conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et +enchans dans diverses positions; ces nations, appartenant une mme +race, sont nommes Schakalascha, Tanaou et Pourosato. Plusieurs +voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont +cru reconnatre en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de +ce pylne existait une norme inscription, aujourd'hui dtruite aux +trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui +en subsiste encore, qu'elle tait relative l'expdition contre les +Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Tanaou et les Ouschascha. +Il y est aussi question des contres d'Aumr et d'Oreksa, ainsi que +d'une bataille navale. + +Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second +pylne. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de +Phtah en dcorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions +ddicatoires attestant que Rhamss-Miamoun a consacr cette grande +porte en belle pierre de granit son pre Amon-Ra, et qu'enfin les +battants ont t si richement orns de mtaux prcieux qu'Ammon lui-mme +se rjouit en les contemplant. + +On se trouve aprs avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du +palais, o l grandeur pharaonique se montre dans tout son clat; la vue +seule peut donner une ide du majestueux effet de ce pristyle, soutenu + l'est et l'ouest par d'normes colonnades, au nord par des piliers +contre lesquels s'appuient des cariatides, derrire lesquels se montre +une seconde colonnade. Tout est charg de sculptures revtues de +couleurs trs-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, pour les +convertir, les ennemis systmatiques de l'architecture peinte. + +Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs +dcorations; de grands et vastes tableaux sculpts et peints appellent +de toute part la curiosit des voyageurs. L'oeil se repose sur le bel +azur des plafonds orns d'toiles de couleur jaune dor; mais +l'importance et la varit des scnes reproduites par le ciseau +absorbent bientt toute l'attention. Quatre tableaux formant le +registre infrieur de la galerie de l'est, ct gauche, et une partie de +la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de +Rhamss-Miamoun contre des peuples asiatiques nomms Robou, teint +clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un +surtout transversalement ray bleu et blanc; ce costume est tout fait +analogue celui des Assyriens et des Mdes figures, sur les cylindres +dits babyloniens ou perspolitains. + +_Premier tableau_. Grande bataille: le hros gyptien, debout sur un +char lanc au galop, dcoche des flches contre une foule d'ennemis +fuyant dans le plus grand dsordre. On aperoit sur le premier plan les +chefs gyptiens monts sur des chars, et leurs soldats entremls des +allis, les Fekkaro, massacrant les Robou pouvants, ou les liant comme +prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en +pied, sans compter les chevaux. + +_Deuxime tableau._ Les princes et les chefs de l'arme gyptienne +conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des scribes +comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties +gnitales coupes aux Robou morts sur le champ de bataille. +L'inscription porte textuellement: Conduite des prisonniers en prsence +de Sa Majest; ceux-ci sont au nombre de mille; mains coupes, trois +mille; phallus, trois mille. Le Pharaon, au pied duquel on dpose ces +trophes, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus +par des officiers, adresse une allocution ses guerriers; il les +flicite de leur victoire, et prodigue fort navement les plus grands +loges sa propre personne, Livrez-vous la joie, leur dit-il, +qu'elle s'lve jusqu'au ciel; les trangers sont renverss par ma +force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont t remplis; +je me suis prsent devant eux comme un lion, je les ai poursuivis +semblable un pervier; j'ai ananti leurs mes criminelles; j'ai +franchi leurs fleuves; j'ai incendi leurs forteresses; je suis pour +l'gypte ce qu'a t le dieu Mandou; j'ai vaincu les Barbares: Amon-Ra +mon pre a humili le monde entier sous mes pieds, et je suis roi sur le +trne toujours. + +En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription, +malheureusement fort endommage, et relative cette campagne, qui date +de l'an V du rgne de Rhamss-Miamoun. + +_Troisime tableau._ Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses +chevaux, retourne ensuite en gypte; des groupes de prisonniers +enchans prcdent son char; des officiers tendent au-dessus de la +tte du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est occup par +l'arme gyptienne, divise en pelotons marchant rgulirement en ligne +et au pas, selon les rgles de la tactique moderne. + +Enfin Rhamss rentre triomphant dans Thbes (quatrime tableau); il se +prsente pied, tranant sa suite trois colonnes de prisonniers, +devant le temple d'Amon-Ra et de la desse Mouth; le roi harangue les +divinits et en reoit en rponse les assurances les plus flatteuses. + +Une immense composition remplit tout le registre suprieur de la galerie +nord et de la galerie est, droite de la porte principale. C'est une +crmonie publique qui n'offre pas moins de deux cents personnages en +pied; cette pompeuse marche assiste tout ce que l'gypte renfermait de +plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de +Rhamss-Miamoun, et la pangyrie clbre par le souverain et son +peuple pour remercier la divinit de la constante protection qu'elle +avait accorde aux armes gyptiennes. Une ligne de grands hiroglyphes, +sculpts au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce que +cette pangyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Hrus (l'[Greek: +Alpha] et l'[Greek: Omega] de la thologie gyptienne) eut lieu Thbes +le premier jour du mois de Paschons. Cette lgende contient en outre +l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour ainsi +dire le programme entier, de la crmonie. + +L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette +lgende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptes dans le +bas-relief auprs de chaque personnage et au-dessus des groupes +principaux. + +Rhamss-Miamoun sort de son palais port dans un naos, espce de chasse +richement dcore, soutenue par douze _oeris_ ou chefs militaires, la +tte orne de plumes d'autruche. Le monarque, dcor de toutes les +marques de sa royale puissance, est assis sur un trne lgant que des +images d'or de la Justice et de la Vrit couvrent de leurs ailes +tendues; le sphinx, emblme de la sagesse unie la force, et le lion, +symbole du courage, sont debout prs du trne, qu'ils semblent protger. +Des officiers agitent autour du naos les _flabellum_ et les ventails +ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent auprs du +roi, portant son sceptre, l'tui de son arc et ses autres insignes. + +Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste +sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos pied, rangs sur +deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la +marche est ferme par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi +varis prcdent le Pharaon: un corps de musique, o l'on remarque la +flte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tte du +cortge; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi +lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le _fils an_ de Rhamss, +le chef de l'arme aprs lui, brle l'encens devant la face de son pre. + +Le roi arrive au temple d'Hrus, s'approche de l'autel, rpand les +libations et brle l'encens; vingt-deux prtres portent sur un riche +palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des _flabellum_, des +ventails et des rameaux de fleurs. Le roi, pied, coiff d'un simple +diadme de la rgion infrieure, prcde le dieu et suit immdiatement +le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Hrus ou Amon-Ra, le mari de sa +mre. Un prtre encense l'animal sacr; la reine, pouse de Rhamss, se +montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse; +et, tandis que l'un des pontifes lit haute voix l'invocation prescrite +lorsque la lumire du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf +prtres s'avancent portant les diverses enseignes sacres, les vases, +les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres +prtres ouvrent le cortge religieux, soutenant sur leurs paules des +statuettes; ce sont les images des rois anctres et prdcesseurs de +Rhamss-Miamoun, assistant au triomphe de leur descendant. + +Ici a lieu une crmonie sur la nature de laquelle on s'est trangement +mpris. Deux enseignes sacres, particulires au dieu Amon-Hrus, +s'lvent au-dessus de deux autels. Deux prtres, reconnaissables leur +tte rase et, mieux encore, leur titre inscrit ct d'eux, se +retournent pour entendre les ordres du grand pontife prsident de la +pangyrie, lequel tient en main le sceptre nomm _pat_, insigne de ses +hautes fonctions; un troisime prtre donne la libert quatre oiseaux +qui s'envolent dans les airs. + +On a voulu voir ici des _sacrifices humains_, en prenant le sceptre du +pontife pour un couteau, les deux prtres pour deux victimes, et les +oiseaux pour l'emblme des mes qui s'chappaient des corps de deux +malheureux gorgs par une barbare superstition; mais une inscription +sculpte devant l'hirogrammate assistant la crmonie nous rassure +compltement, et prouve toute l'innocence de cette scne en nous faisant +bien connatre ses dtails et son but. + +Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition +mme: + +Le prsident de la pangyrie a dit: + +Donnez l'essor aux quatre oies; + +Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv + +Dirigez-vous vers + +le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient + +dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux de +l'Occident | dites aux dieux de l'Orient + +que Hrus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiff du +pschent, que le roi Rhamss s'est coiff du pschent. + + +Il en rsulte clairement que les quatre oiseaux reprsentent les quatre +enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, gnies des quatre +points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer +aussi au monde entier qu' l'exemple du dieu Hrus, le roi +Rhamss-Miamoun vient de mettre sur sa tte la couronne emblme de la +domination sur les rgions suprieures et infrieures. Cette couronne se +nommait _pschent_; c'est celle que porte ici, en effet, et pour la +premire fois, le roi debout et devant lequel se passe la fonction +sacre qu'on vient de faire connatre. + +La dernire partie du bas-relief reprsente le roi, coiff du _pschent_, +remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, prcd de tout le +corps sacerdotal et de la musique sacre, est accompagn par les +officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille d'or +une gerbe de bl, et, coiff enfin de son casque militaire comme sa +sortie du palais, prendre cong, par une libation, du dieu Amon-Hrus +rentr dans son sanctuaire. La reine est encore tmoin de ces deux +dernires crmonies; le prtre invoque les dieux; un hirogrammate lit +une longue prire; auprs du Pharaon sont encore le taureau blanc et les +images des rois anctres dresses sur une mme base. + +C'est en tudiant cette partie du tableau que j'ai pu m'assurer enfin de +la place relative qu'occupe Rhamss-Miamoun dans la srie des dynasties +gyptiennes. Les statues des rois ses prdcesseurs sont ici +chronologiquement ranges, et comme cet ordre est celui mme que leur +assignent d'autres monuments de Thbes, aucun doute ne saurait s'lever +sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant +devant elles les cartouches prnoms des rois qu'elles reprsentent. +Rhamss-Miamoun, comme Rhamss le Grand (Ssostris), ayant marqu son +rgne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont t +confondus par les historiens grecs en un seul et mme personnage. Mais +les monuments originaux les diffrencient trop bien l'un de l'autre pour +que la mme confusion puisse avoir lieu dsormais. Je me propose de +traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de dtails. +Revenons la dcoration de la magnifique cour de Mdinet-Habou. + +On a sculpt dans le registre suprieur de la galerie de l'est, partie +gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde crmonie +publique tout aussi dveloppe que la prcdente. Celle-ci est une +pangyrie clbre par le roi en l'honneur de son pre, le dieu +Sochar-Osiris, le vingt-septime jour du mois de Hathr. Je possde +galement des dessins fidles de cette solennit et la copie des +nombreuses lgendes explicatives qui l'accompagnent. + +Il faut passer rapidement sur les scnes de conscration et les honneurs +royaux dcerns par les dieux Rhamss-Miamoun, et que reproduisent +une foule de grands bas-reliefs sculpts dans les registres infrieurs +des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me +dispenser de noter ici le nom des divinits auxquelles le Pharaon +prsente des offrandes varies dans les cent quarante-quatre bas-reliefs +peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et ouest, +non compris tous ceux du mme genre sculpts sur le ft des trois +grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit +l'intrieur de la galerie de l'ouest. + +Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique form par une double +range de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands +bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou les +bienfaits que les grandes divinits de Thbes prodiguent au Pharaon +victorieux. Une srie de figures en pied ornent le soubassement de cette +galerie et mritent une attention particulire. + +Les lgendes hiroglyphiques inscrites ct de ces personnages revtus +du riche costume des princes gyptiens, dont ils tiennent en main les +insignes caractristiques, constatent qu'on a reprsent ici les enfants +de Rhamss-Miamoun par ordre de primogniture. On a seulement fait deux +groupes distincts des enfants mles et des princesses. Les princes, dont +les noms et les titres ont t sculpts ct de leurs images, sont au +nombre de neuf, savoir: + +1 Rhamss-Amonmai, basilicogrammate commandant des troupes; + +2 Rhamss-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie; + +3 Rhamss-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie; + +4 Phrhipefhbour, haut fonctionnaire dans l'administration royale; + +5 Mandouschopsch, _idem_; + +6 Rhamss-Maithmou, prophte des dieux Phr et Athmou; + +7 Rhamss-Schahemkam, grand prtre de Phtah; + +8 Rhamss-Amonhischopsch, sans autre qualification que celle de prince; + +9 Rhamss-Miamoun, _idem_. + +Les trois premiers, aprs la mort de leur pre Rhamss-Miamoun, tant +successivement monts sur le trne des Pharaons, leurs lgendes ont d +tre surcharges pour recevoir les cartouches prnoms ou noms propres de +ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, +propos de cette liste intressante, qu' cette poque le nom de +_Rhamss_ tait devenu en quelque sorte le nom mme de la famille, et +que le conqurant avait concentr dans les membres de sa maison les +postes les plus importants de l'arme, de l'administration civile et du +sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais t sculpts. + +Toute cette srie de princes et de princesses forme la dcoration du +soubassement la droite et la gauche d'une grande et belle porte +s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en +la traversant, dans une troisime cour environne et suivie d'un +trs-grand nombre de salles; les dcombres ont depuis longtemps enseveli +toute cette partie du palais existante encore sous les dbris entasss +des frles constructions qui se sont succd d'ge en ge. Des fouilles +en grand mettraient ici dcouvert des tableaux et des inscriptions +d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser les +entreprendre, je rservai les fonds dont je pouvais disposer pour le +dblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie +extrieure nord du palais, partir du premier pylne, et la presque +totalit de la muraille extrieure sud, enfouie jusqu' la corniche qui +couronne l'difice entier. + +La muraille nord offre une srie de bas-reliefs historiques d'un haut +intrt. Je donnerai ici un court abrg du sujet de chacun d'eux, en +commenant par l'extrmit de la paroi vers l'ouest. + +_Campagne contre les Maschausch et les Robou._ + +_Premier tableau._ L'arme gyptienne en marche, sur huit ou neuf +ranges de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites prcdent un +char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char s'lve un +grand mt surmont d'une tte de blier orne du disque solaire. C'est +le char du dieu Amon-Ra, qui guide l'ennemi le roi Rhamss-Miamoun, +galement mont sur un char richement orn et qu'entourent les archers +de la garde ainsi que les officiers attachs sa personne. On lit +ct du char du dieu: Voici ce que dit Amon-Ra, le roi des dieux: Je +marche devant toi, mon fils! + +_Deuxime tableau._ Bataille sanglante: les Maschausch prennent la +fuite; le roi et quatre princes gyptiens en font un horrible carnage. + +_Troisime tableau._ Rhamss, debout sur une espce de tribune, harangue +cinq ranges de chefs et de guerriers gyptiens conduisant une foule de +Maschausch et de Robou prisonniers. Rponse des chefs militaires au +roi. En tte de chaque corps d'arme on fait le dnombrement des mains +droites coupes aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que +celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu la bravoure des vaincus. +L'inscription porte 2,525 le nombre de ces preuves de victoire sur des +hommes courageux et vaillants. + +_Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de mme race +physionomie hindoue._ + +_Premier tableau_ ( la suite des prcdents). Le roi Rhamss-Miamoun, +en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouills +devant lui, ainsi que les porte-enseignes des diffrents corps; plus +loin, les soldats debout coutent les paroles du souverain qui les +appelle aux armes pour punir les ennemis de l'gypte; les chefs +rpondent l'appel du roi en invoquant ses victoires rcentes, et +protestent de leur dvouement un prince qui obit aux paroles +d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats, +diviss par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre, +guids par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des +carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors +en usage. + +_Deuxime tableau._ Le roi, tte nue et les cheveux natts, tient les +rnes de ses chevaux et marche l'ennemi; une partie de l'arme +gyptienne le prcde en ordre de bataille; ce sont les fantassins +pesamment arms ou hoplites; sur le flanc s'avancent par pelotons les +troupes lgres de diffrentes armes; les guerriers monts sur des chars +ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi +au germe de Mandou, s'avanant pour soumettre la terre ses lois; ses +fantassins, des taureaux terribles, et ses cavaliers, des perviers +rapides. + +_Troisime tableau_. Dfaite des Fekkaro et de leurs allis. Les +fantassins gyptiens les mettent en fuite sur tous les points du champ +de bataille. Miamoun, second par ses chars de guerre, en fait un +horrible carnage; quelques chefs ennemis rsistent encore, monts sur +des chars trans soit par deux chevaux, soit par quatre boeufs; au +milieu de la mle et une des extrmits, plusieurs chariots trans +par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont dfendus par des +Fekkaro; des soldats gyptiens les attaquent et les rduisent en +esclavage. + +_Quatrime tableau_. Aprs cette premire victoire, l'arme gyptienne +se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus mthodique et le plus +rgulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle traverse des +pays difficiles, infests de btes sauvages; sur le flanc de l'arme, le +roi, attaqu par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre +l'autre. + +_Cinquime tableau_. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la +mer au moment o la flotte gyptienne en est venue aux mains avec la +flotte des Fekkaro, combine avec celle de leurs allis les +Schairotanas, reconnaissables leurs casques arms de deux cornes. Les +vaisseaux gyptiens manoeuvrent la fois la voile et l'aviron; des +archers en garnissent les hunes, et leur proue est orne d'une tte de +lion. Dj un navire fekkarien a coul, et la flotte allie se trouve +resserre entre la flotte gyptienne et le rivage, du haut duquel +Rhamss-Miamoun et ses fantassins lancent une grle de traits sur les +vaisseaux ennemis. Leur dfaite n'est plus douteuse, la flotte +gyptienne entasse les prisonniers ct de ses rameurs. En arrire et +non loin du Pharaon, on a reprsent son char de guerre et les nombreux +officiers attachs sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs +centaines de figures, et j'en rapporte une copie trs-exacte. + +_Sixime tableau_. Le rivage est couvert de guerriers gyptiens +conduisant divers groupes mls de Schairotanas et de Fekkaro +prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrt avec une +partie de son arme devant une place forte nomme _Mogadiro_. L se fait +le dnombrement des mains coupes. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur +laquelle repose son bras gauche appuy sur un coussin, harangue ses fils +et les principaux chefs de son arme, et termine son discours par ces +phrases remarquables: Amon-Ra tait ma droite comme ma gauche; son +esprit a inspir mes rsolutions; Amon-Ra lui-mme, prparant la perte +de mes ennemis, a plac le monde entier dans mes mains. Les princes et +les chefs rpondent au Pharaon qu'il est un soleil appel soumettre +tous les peuples du monde, et que l'gypte se rjouit d'une victoire +remporte par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trne de son pre. + +_Septime tableau_. Retour du Pharaon vainqueur Thbes, aprs sa +double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux +chefs de ces nations conduits par Rhamss devant le temple de la grande +triade thbaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours que sont +censs prononcer les divers acteurs de cette scne la fois triomphale +et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la +traduction: + +Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui sont en la +puissance de Sa Majest et qui glorifient le dieu bienfaisant, le +seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance +n'a point de bornes; tu rgnes comme un puissant soleil sur l'gypte; +grande est ta force, ton courage est semblable celui de Bor (le +griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en +ton pouvoir toujours. + +Paroles du roi seigneur du monde, etc., son pre Amon-Ra, le roi des +dieux: Tu me l'as ordonn; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai combattu +toutes les parties de la terre; le monde s'est arrt devant moi ...; +mes bras ont forc les chefs de la terre, d'aprs le commandement sorti +de ta bouche. + +Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, modrateur des dieux: Que ton +retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as +renvers tous les chefs, tu as perc les coeurs des trangers et rendu +libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche +t'approuve. + +Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux +campagnes du conqurant gyptien dans la onzime anne de son rgne, +arrivent jusqu'au second pylne du palais: de ce point jusqu'au premier +pylne, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs tableaux +sont enfouis sous des collines de dcombres. J'ai pu cependant avoir une +copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisime campagne du roi +contre des peuples asiatiques, avec des lgendes en trs-mauvais tat. +L'un reprsente Rhamss-Miamoun combattant pied, couvert d'un large +bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une +hauteur. Dans le second tableau, le roi, la tte de ses chars, crase +ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'arme +gyptienne pousse le sige avec vigueur; des soldats coupent des arbres +et s'approchent des fosss, couverts par des mantelets; d'autres, aprs +les avoir franchis, attaquent coups de hache la porte de la ville; +plusieurs enfin ont dress des chelles contre la muraille et montent +l'assaut, leurs boucliers rejets sur leurs paules. + +Sur le revers du premier pylne existe encore un tableau relatif une +campagne contre la grande nation de Schta ou Chto: le roi, debout sur +son char, prend une flche dans son carquois fix sur l'paule, et la +dcoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats gyptiens +et les officiers attachs la personne du roi marchent sa suite, +rangs sur quatre files parallles. + +Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans +l'tat d'enfouissement o se trouve aujourd'hui le magnifique palais de +Mdinet-Habou, tout entier du rgne de Rhamss-Miamoun, les successeurs +immdiats n'y ayant ajout que quelques accessoires presque +insignifiants. Le nombre considrable de noms de peuples et de nations +asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de +recherches la gographie compare; ce sont de prcieux lments pour +la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus +antique priode de son histoire. Je crois possible de reconnatre la +synonymie de ces noms gyptiens de peuples avec ceux que nous ont +transmis les gographes grecs, et ceux surtout que contiennent les +textes hbreux et les mmoires originaux des nations asiatiques. C'est +un beau travail qui mrite d'tre entrepris; il sera facilit et par la +connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de +ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms +avec ceux du mme genre que j'ai trouvs, en bien plus grand nombre, sur +d'autres monuments de Thbes et de la Nubie. + +Toute la muraille extrieure du palais, du ct du sud, qu'il a fallu +faire dblayer jusqu'au second pylne, est couverte de grandes lignes +verticales d'hiroglyphes contenant le calendrier sacr en usage dans le +palais de Rhamss; la portion que nous avons fait excaver, grands +frais, contient les mois de Thth, Paophi, Hathr, Choac et Tbi. Vers +l'extrmit du palais est un article du mois de Paschon, le neuvime +mois de l'anne gyptienne. Ce calendrier indique toutes les ftes qui +se clbraient dans chaque mois, et au bas de chaque indication de fte +on a sculpt, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte +d'offrande qu'on devait prsenter dans la crmonie. Pour donner une +ide de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de +quelques-uns de ces articles: + +_Mois de Thth_, nomnie; manifestation de l'toile de Sothis; l'image +d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire, +accompagne par le roi Rhamss ainsi que par les images de tous les +autres dieux du temple. + +_Mois de Paophi_, le 19; jour de la principale pangyrie d'Ammon, qui +se clbre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); l'image +d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux +synthrnes; le roi Rhamss l'accompagne dans la pangyrie de ce jour. + +_Mois d'Hathr_, le 26; pangyrie de Phtah-Socbaris; le roi accompagne +l'image du dieu gardien du Rhamessium de Miamoun (le palais de +Mdinet-Habou) de Thbes sur la rive gauche, dans la pangyrie de ce +jour. + +Cette pangyrie continuait encore le vingt-septime et le vingt-huitime +jour du mme mois; c'est celle qu'on a reprsente dans les grands +bas-reliefs suprieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde +cour du palais; du reste, je savais dj, par un trs-grand nombre +d'inscriptions, que les gyptiens appelaient _Rhamessium de Miamoun_ +le monument de Mdinet-Habou dont je viens de donner une description +rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je +termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu. + + + + +DIX-NEUVIME LETTRE + + +Thbes (environs de Mdinet-Habou), le 2 juillet 1829. Afin de donner +une ide gnrale complte du quartier sud-ouest de la vieille capitale +pharaonique, voisin du nome d'_Hermonthis_, il me reste prsenter +quelques dtails sur deux difices sacrs, qui, bien moins importants, +la vrit, que le palais du conqurant _Miamoun_, prsentent toutefois +quelque intrt sous divers rapports historiques et mythologiques. + +L'une de ces constructions s'lve au milieu de broussailles et de +grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et une trs-petite +distance de l'norme enceinte carre, en briques crues, qui environnait +jadis le palais et les temples de Mdinet-Habou. C'est un difice de +petites proportions, et qui n'a jamais t compltement termin; il se +compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les +deux dernires seulement sont dcores de tableaux, soit sculpts et +peints, soit bauchs, ou mme simplement tracs l'encre rouge. Ces +tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur +l'poque de sa construction. Il appartient au rgne des Lagides, comme +le prouvent une double ddicace d'un travail barbare, sculpte +ultrieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant +les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration. + +La ddicace annonce expressment que le roi _Ptolme vergte II, et sa +soeur, la reine Cloptre_, ont construit cet difice et l'ont consacr +_ leur pre_ le dieu _Thth_, ou Herms ibiocphale. + +C'est ici le seul des temples encore existants en gypte qui soit +spcialement ddi au dieu protecteur des sciences, l'inventeur de +l'criture et de tous les arts utiles, en un mot, l'organisateur de la +socit humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui +dcorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire. +On l'y invoquait sous son nom ordinaire de _Thth_, que suivent +constamment soit le titre SOTEM qui exprime la suprme direction des +choses sacres, soit la qualification _Ho-en-Hib_, c'est--dire _qui a +une face d'ibis_, oiseau sacr, dont toutes les figures du dieu, +sculptes dans ce temple, empruntent la tte, ornes de coiffures +varies. + +On rendait aussi dans ce temple un culte trs-particulier _Nohmouo_ +ou _Nahamouo_, desse que caractrisent le vautour, emblme de la +maternit, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon +s'levant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les lgendes traces +ct des nombreuses reprsentations de cette compagne du dieu _Thth_, +qui, d'aprs son nom mme, parat avoir prsid la _conservation des +germes_, l'assimilent la desse _Saschfmou_, compagne habituelle de +_Thth_, rgulatrice des priodes d'annes et des assembles sacres. + +Ces deux divinits reoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de +_Rsidant_ MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom antique de cette +portion de Thbes o s'lve le temple de _Thth_. + +Le bandeau de la porte qui donne entre dans la dernire salle du +temple, le _sanctuaire_ proprement dit, est orn de quatre tableaux +reprsentant Ptolme faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes +divinits protectrices de Thbes, _Amon-Ra, Mouth_ et _Chons_, +gnralement adores dans cette immense capitale, et en second lieu aux +divinits particulires du temple, _Thth_ et la desse _Nahamouo_. Dans +l'intrieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande triade +thbaine, et mme celles de la triade adore dans le nome d'Hermonthis, +qui commenait une courte distance du temple. Deux grands tableaux, +l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche, +reprsentent, selon l'usage, la bari ou _arche sacre_ de la divinit +laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de +THOTH-PEHO-EN-HIB (_Thth face d'ibis_), et l'arche de gauche, celle +de THOTH PSOTEM (Thth le surintendant des _choses sacres_). L'une et +l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes dcores de +ttes d'pervier, surmontes du disque et du croissant, tte +symbolique du dieu _Chons_, le fils an d'Ammon et de Mouth, la +troisime personne de la triade thbaine, dont le dieu _Thth_ n'est +qu'une forme secondaire. + +Ici, comme dans la salle prcdente, on trouve toujours le roi Ptolme +_vergte II_, faisant des offrandes ou de riches prsents aux divinits +locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intrieur du sanctuaire, sculpts +deux gauche et deux droite de la porte, ont fix plus +particulirement mon attention. Ce ne sont plus des divinits proprement +dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, _vergte +II_, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre + ces bas-reliefs, _brle l'encens en l'honneur des pres de ses pres +et des mres de ses mres_. Le roi accomplit, en effet, diverses +crmonies religieuses en prsence d'individus des deux sexes, classs +deux par deux, et revtus des insignes de certaines divinits. Les +lgendes traces devant chacun de ces personnages achvent de dmontrer +que ces honneurs sont adresss aux rois et aux reines lagides, anctres +d'vergte II en ligne directe: et en effet, le premier bas-relief de +gauche reprsente _Ptolme Philadelphe_, costum en Osiris, assis sur +un trne ct duquel on voit la reine _Arsino_ sa femme, debout, +coiffe des insignes de _Mouth_ et d'_Hathr_. vergte II lve ses bras +en signe d'adoration devant ces deux poux, dont les lgendes +signifient: _Le divin pre de ses pres_ PTOLME, _dieu_ PHILADELPHE; +_la divine mre de ses mres_ ARSINO, _desse_ PHILADELPHE. + +Plus loin, vergte II offre l'encens un personnage galement assis +sur un trne et dcor des insignes du dieu _Socarosiris_, accompagn +d'une reine debout, la tte orne de la coiffure d'Hathr, la Vnus +gyptienne; leurs lgendes portent: _Le pre de ses pres_, PTOLME, +_dieu crateur_. _La divine mre de ses mres_, BRNICE, _desse +cratrice_. On peut donc reconnatre ici soit _Ptolme Soter Ier_ et sa +femme _Brnice_, fille de Magas, soit _Ptolme vergte Ier_ et +_Brnice_, sa femme et sa soeur. L'absence totale du cartouche prnom +dans la lgende du Ptolme, objet de cette adoration, autoriserait +l'une ou l'autre de ces hypothses. Mais si l'on observe que ces deux +poux reoivent les hommages d'_vergte II_, la suite des honneurs +rendus, en premier lieu, _Ptolme_ et _Arsino Philadelphe_, on se +persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs +immdiats de ces Lagides, c'est--dire _vergte Ier_ et _Brnice_, sa +soeur. Le titre de _Phter-Mounk, dieu crateur, dieu fondateur_ ou +_fabricateur_, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, _Ptolme +Soter Ier_, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine +certitude que ce titre est prodigu sur les monuments gyptiens une +foule de souverains autres que des chefs de dynasties. + +Deux bas-reliefs, sculpts droite de la porte, nous montrent vergte +II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres anctres et +prdcesseurs, et toujours en suivant la ligne gnalogique descendante: +ainsi, dans le premier tableau, le roi rpand des libations devant le +_divin pre de son pre_, PTOLMEE, _dieu_ PHILOPATOR, _et la divine +mre de sa mre_, ARSINO, _desse_ PHILOPATOR; enfin, dans le second +tableau, il fait l'offrande du vin son royal pre PTOLME, _dieu_ +PIPHANE, et _ sa royale mre_ CLOPATRE, _desse_ PIPHANE. Son pre +et son aeul sont figurs dans le costume du dieu Osiris; sa mre et son +aeule, dans le costume d'Hathr. Quant aux titres _Philadelphe, +Philopator et piphane_, ils sont placs la suite des cartouches noms +propres, et exprims par des hiroglyphes phontiques (reprsentant les +mots coptes quivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la +gnalogie complte d'vergte II, et l'ordre successif des rois de la +dynastie des Lagides partir de _Ptolme Philadelphe_. + +C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'gypte servent +pour le moins de confirmation aux tmoignages historiques puiss dans +les crits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point +claircir ou coordonner les notions vagues et incohrentes que ce mme +peuple nous a transmises sur l'histoire gyptienne, surtout en ce qui +concerne les anciennes poques. L'usage constamment suivi par les +gyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses +sries de tableaux reprsentant des scnes religieuses ou des vnements +contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain rgnant +l'poque mme o l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous, +a tourn bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a +conserv jusqu' nos jours un immense trsor de notions positives qu'on +chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute vrit que, +grce ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les +accompagnent, chaque monument de l'gypte s'explique par lui-mme, et +devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprte. Il +suffit, en effet, d'tudier quelques instants les sculptures qui ornent +le sanctuaire de l'difice situ ct de l'enceinte de Mdinet-Habou, +la seule portion du monument vritablement termine, pour se convaincre +aussitt qu'on se trouve dans un temple consacr au dieu _Thth_, +construit sous le rgne d'vergte II et de sa soeur et premire femme +_Cloptre_, mais dont les sculptures ont t termines postrieurement + l'poque du mariage d'vergte II avec Cloptre sa nice et sa +seconde femme, mentionne dans les lgendes royales qui dcorent le +plafond du sanctuaire. + +Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossiret d'excution des +hiroglyphes, et le peu de soin donn l'application des couleurs sur +les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les +inscriptions ddicatoires pour qu'on mconnaisse dans le petit temple de +Thth un produit de la dcadence des arts gyptiens, devenue si rapide +aux dernires poques de la domination grecque. + +Mais un difice d'un temps encore plus rapproch de nous prsente aux +regards du voyageur un exemple frappant du degr de corruption auquel +descendit la sculpture gyptienne sous l'influence du gouvernement +romain. Il s'agit ici des ruines dsignes, dans la _Description +gnrale de Thbes_, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de +_Petit Temple situ l'extrmit sud de l'Hippodrome_, aux dbris +duquel j'ai donn toute la journe d'hier. + +Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et +moi, nous courmes sur Mdinet-Habou, et, passant dans le voisinage du +petit temple de _Thth_, nous gagnmes la base des monticules factices +formant l'immense enceinte nomme l'_Hippodrome_ par la Commission +d'gypte, et que nous longemes extrieurement travers la plaine +rocailleuse qui s'tend jusqu'au pied de la chane libyque. Parvenus, +aprs une marche assez longue et trs-fatigante, au midi de ces vastes +fortifications, qui jadis renfermrent, selon toute apparence, un +tablissement militaire, espce de camp permanent qu'habitaient les +troupes formant la garnison de Thbes et la garde des Pharaons, nous +gravmes un petit plateau peu lev au-dessus de la plaine, mais couvert +de dbris de constructions et de fragments de poteries de diffrentes +poques. + +Le premier objet qui attire les regards est un grand _propylon_ faisant +face l'ouest, mais dans un tat de destruction fort avanc, quoique +form primitivement de matriaux d'un assez beau choix. Quatre +bas-reliefs existent encore du ct de l'hippodrome; tous reprsentent +l'empereur _Vespasien_ [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costum +l'gyptienne et faisant des offrandes diffrentes divinits; les +tableaux qui dcorent la face du propylon tourne du ct du temple +montrent l'empereur _Domitien_ [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS +GRMNIKOS)] accomplissant de semblables crmonies; enfin, neuf +bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la dcoration +intrieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figur soit +dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblme de la paresse, +soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrs: c'est +l'empereur _Othon_ [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)]. + +Je lisais pour la premire fois le nom de cet empereur, retrac en +caractres hiroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur +toutes les constructions gyptiennes existantes entre la Mditerrane et +Dakkh en Nubie, limite extrme des difices levs par les gyptiens +sous la domination grecque et romaine. La dure du rgne d'Othon fut si +courte que la dcouverte d'un monument rappelant sa mmoire excite +toujours autant de surprise que d'intrt. Il parat, au reste, que +l'gypte se dclara promptement pour Othon, puisque c'est prcisment la +province de l'empire o furent frappes les seules mdailles de bronze +que nous ayons de cet empereur. + +La prsence du nom d'_Othon_ tablit invinciblement que la dcoration du +propylon, en juger par ce qui reste des sculptures, fut commence l'an +69 de l're chrtienne, et termine au plus tard vers l'an 96, poque de +la mort de _Domitien_. + +En avant, et quelque distance du propylon, se trouve un escalier au +bas duquel tait jadis une petite porte dcore de bas-reliefs d'un +travail barbare, comparativement ceux du propylon; et cependant je +reconnus dans leurs dbris la lgende de l'empereur _Auguste_ ([Greek: +AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu' cette poque l'gypte avait +simultanment de bons et de mauvais ouvriers. + +Sur le mme axe, et soixante mtres environ du grand propylon, s'lve +le temple, ou plutt une petite cella aujourd'hui isole, et dont les +parois extrieures, peine dgrossies, n'ont jamais reu de dcoration; +mais les salles intrieures sont couvertes d'ornements sculpts et de +bas-reliefs d'une excution trs-lourde et trs-grossire. Presque tous +ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent l'poque +d'_Hadrien_. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les +divinits adores dans le temple; et ct de chacune de ces images on +a rpt sa lgende particulire, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS +ATRIANS], _l'empereur Csar Trajan Hadrien_. J'ai remarqu enfin que la +corniche extrieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la lgende +d'_Antonin_, ainsi conue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS +ANTONINS EUSBS], _l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius_. + +L'poque de la dcoration du sanctuaire et des autres salles du temple +proprement dit tant clairement fixe par ces noms impriaux, il reste +dterminer quelles furent les divinits particulirement honores dans +ce temple: ce point clairci, il deviendra facile en mme temps de +dcider avec certitude si cet difice appartenait jadis au nome +_diospolite_, ou celui d'_Hermonthis_; car de l'tude suivie des +monuments de l'gypte et de la Nubie, il rsulte que la triade adore +dans la capitale d'un nome reparat constamment et occupe un rang +distingu dans les difices sacrs de toutes les villes de sa +dpendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et +vnrant les trois portions distinctes de l'tre divin sous des noms et +des formes diffrentes. + +Les indications les plus positives cet gard doivent rsulter de +l'examen des sculptures qui dcorent les sanctuaires, surtout lorsque +cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme +cela arrive prcisment pour les ruines situes au sud de l'hippodrome. + +Quatre grands bas-reliefs superposs deux deux couvrent la paroi du +fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs suprieurs reprsentent +l'empereur _Hadrien_, costum en fils an d'Ammon, adorant une desse +coiffe du vautour, emblme de la maternit, et surmont des cornes de +vache, du disque et d'un petit trne. Ce sont les insignes ordinaires +d'_Isis_, et la lgende sculpte ct des deux images de la desse +porte en effet: ISIS _la grande mre divine qui rside dans la montagne +de l'Occident_. Les bas-reliefs infrieurs nous montrent le mme +empereur prsentant des offrandes au dieu _Monht_ ou _Manthou_, le dieu +ponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux _Amon-Ra_, le dieu ponyme de +Thbes. + +Guids ici par une thorie fonde sur l'observation de faits +entirement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune +exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple +fut particulirement consacr la desse Isis, puisque ses images +occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire; +au-dessous d'elle paraissent les grandes divinits du nome de _Thbes_ +et du nome _hermonthite_, deux syntrnes adors aussi dans ce mme +temple. Mais le dieu _Manthou_ occupant la droite, quoique tenant dans +ces mythes sacrs un rang infrieur celui du roi des dieux Amon-Ra, +qui occupe ici la gauche, il devient certain que le _Temple d'Isis_, +situ au sud de l'hippodrome, dpendait du nome d'_Hermonthis_ et non du +nome _diospolite_, puisque le dieu Mandou reoit immdiatement aprs +_Isis_ et avant Amon-Ra, dieu ponyme de Thbes, les adorations de +l'empereur Hadrien. + +Ainsi la divinit locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae] +ou _bourgade_ du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple, +regardaient comme leur protectrice spciale, fut la desse _Isis_, qui +rside dans PTOU-EN-EMENT (ou la _montagne de l'Occident_). Mais cette +qualification donne lieu quelque incertitude: faut-il prendre les mots +_Ptou-en-ement_ dans leur sens gnral et n'y voir que la dsignation +de la _montagne occidentale_, derrire laquelle, selon les mythes, le +soleil se couchait et terminait son cours, montagne place sous +l'influence d'_Isis_, de la mme manire que la _montagne orientale_, +PTOU-EN-EIEBT, appartenait la desse _Nephthys_; ou bien, prenant les +mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis +_Hitem-ptou-en-ement_ par: desse qui rside dans PTOUENEMENT ou +_Ptouement_, en considrant ici _Ptouement_ comme le nom propre de la +bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait +alors analogue aux titres _Hitem Pselk_, rsidant Pselkis; _Hitem +Manlak_, rsidant Philae; _Hitem Souan_, rsinant Syne; _Hitem +Ebu_, rsidant lphantine; _Hitem Sn_, rsidant Latopolis; _Hitem +Ebt_, rsidant Abydos, etc., que reoivent constamment Thth, Isis, +Chnouphis, Sat, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur +levrent ces anciennes villes places sous leur domination immdiate. +Mais comme les mots _Ptou-en-ement_ ne sont pas toujours suivis, comme +_Pselk, Manlak, Souan_, etc., du signe dterminatif des noms propres de +contres ou de lieux habits, nous pensons, sans exclure absolument +cette premire hypothse, qu'ils dsignent ici plus directement la +_montagne occidentale cleste_, sur laquelle Isis partageait avec +_Natph_, la Rha gyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu +Soleil, puis de sa longue course et mourant, ce mme dieu que la soeur +d'Isis, Nephthys, avait reu enfant, et sortant plein de vie du sein de +sa mre Natph, sur la _montagne orientale_. Sous un point de vue plus +matriel encore, la _montagne occidentale_ dsignera la chane libyque, +voisine du temple o sont creuss d'innombrables tombeaux, et par suite +l'enfer gyptien, l'_Ament_, c'est--dire la _contre occidentale_, +sjour redoutable o rgnaient Isis et son poux Osiris, le juge +souverain des mes. Les bas-reliefs sculpts sur les parois latrales +et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui dcorent la porte +extrieure du naos et les restes du grand propylon, reprsentent aussi +l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes Isis, +desse de la montagne d'Occident, en mme temps qu'aux dieux synthrnes +_Manthou_ et _Ritho_, les grandes divinits du nome hermonthite; de +semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thbes, Amon-Ra, +Mouth et Chons, suivant l'usage tabli d'adorer la fois dans un temple +d'abord les divinits locales, ensuite celles du nome entier, et enfin +un dieu du nome le plus voisin; comme pour tablir entre les cultes +particuliers de chacune des prfectures de l'gypte une liaison +successive et continue qui les ramenait ainsi l'unit. Tous les +temples de l'gypte et de la Nubie offrent les preuves de cette +pratique, motive sur de graves considrations d'ordre public et de +saine politique. + +Tels sont les faits gnraux rsultant de l'tude que je viens de faire +des dernires ruines de la plaine de Thbes, du ct sud-ouest; ces deux +monuments, l'un le _temple de Thth_, l'autre le _temple d'Isis_, +marquent en outre l'tat rtrograde de l'art gyptien l'poque des +rois grecs comme celle des empereurs romains; et les sculptures les +plus rcentes, excutes sous les rgnes d'Hadrien et d'Antonin le +Pieux, portent en effet le type d'une barbarie pousse l'extrme. + + + + +VINGTIME LETTRE + + +Thbes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829. + +Le premier monument de la partie occidentale de Thbes que visitent les +Europens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument +de _Kourna_, situ non loin du beau sycomore au pied duquel s'arrtent +habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de +combinaisons indpendantes de ma volont, le dernier objet de mes +recherches sur la rive gauche du fleuve. Appel d'abord au _Rhamesseum_ +par le souvenir des scnes historiques et des tableaux religieux que +nous y avions remarqus en remontant le Nil, les masses de +_Mdinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirrent +ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'aprs avoir tudi +fond les petits monuments situs dans leur voisinage. Cependant +l'difice de _Kourna_, quoique trs-infrieur en tendue ces grandes +et importantes constructions, mrite un examen particulier, puisqu'il +appartient aux temps pharaoniques, et remonte l'poque la plus +glorieuse dont les annales gyptiennes aient constat le souvenir. Son +aspect prsente d'ailleurs un caractre tout nouveau; et si son plan +gnral rveille l'ide d'une habitation particulire et semble exclure +celle de temple, la magnificence de la dcoration, la profusion des +sculptures, la beaut des matriaux et la recherche dans l'excution +prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant +souverain. + +Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extrmit +d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres +constructions lies sans doute avec l'difice encore debout; tous les +dbris pars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux +derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe. + +Sur le mme axe que ces arrachements de constructions rases, au milieu +de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'lve +un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de +hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le ft se compose d'un +faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette mme +plante tronqus pour recevoir le d. Cet ordre, qui n'est point +particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le +temple de Chnouphis lphantine et dans un temple d'lthya, tous +deux trs-rcemment dtruits par la barbare ignorance des Turcs, +appartient sans aucun doute aux vieilles poques de l'architecture +gyptienne, et ne le cde, sous le rapport de l'antiquit, qu'aux seules +colonnes canneles semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le +type vident, et que l'on trouve employes presque exclusivement dans +les plus anciens monuments de l'gypte. + +Sur les quatre faces du d des chapiteaux du portique existent, +sculptes avec beaucoup de recherche, les lgendes royales de _Mnephtha +Ier_ ou celles de _Rhamss le Grand_. Les noms et les prnoms de ces +deux Pharaons sont galement inscrits sur le ft des colonnes, mais +accols ensemble et renferms dans un tableau carr. + +Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication +naturelle dans la double lgende ddicatoire qui dcore l'architrave du +portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi conue: + +L'Aroris puissant, ami de la vrit, le seigneur de la rgion +infrieure, le rgulateur de l'gypte, celui qui a chti les contres +trangres, l'pervier d'or soutien des armes, le plus grand des +vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la vrit_, l'approuv de Phr, le +fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSS, a excut des travaux en +l'honneur de son pre Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de +son pre, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil, +MNEPHTHA-BORE. Voici qu'il a fait lever ... (grande lacune) ... les +propylons du palais ... et qu'il l'a entour de murailles de briques, +construites toujours; c'est ce qu'a excut le fils du Soleil, l'ami +d'Ammon, RHAMSS. + +Cette ddicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut +fond et construit par le Pharaon _Mnephtha Ier_; et son fils, _Rhamss +le Grand_, achevant la dcoration de ce bel difice, l'environna d'une +enceinte orne de propylons et semblable celle qui renferme chacun des +grands monuments royaux de Thbes. + +Tous les bas-reliefs qui dcorent l'intrieur du portique et l'extrieur +des trois portes par lesquelles on pntre dans les appartements du +palais reprsentent, en effet, _Mnephtha Ier_, et plus souvent encore +_Rhamss le Grand_, rendant hommage la triade thbaine et aux autres +divinits de l'gypte, ou recevant de la munificence des dieux les +pouvoirs royaux et des dons prcieux, qui devaient embellir et prolonger +la dure de leur vie mortelle. Mais il faut particulirement remarquer +une srie de vingt petits tableaux dans lesquels sont figurs +alternativement les dieux qui prsident au fleuve du Nil dans ses divers +tats, et les desses protectrices de la terre d'gypte pendant chaque +mois, prsentant _Rhamss le Grand_ tous les produits de la terre et +des eaux dans chaque saison de l'anne; au-dessus de ces bas-reliefs +s'tend horizontalement l'inscription suivante: + +Voici ce que disent les dieux et les desses qui rsident dans la +rgion d'en bas leur fils le dominateur des deux rgions, le seigneur +du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuv de Phr_ (Rhamss): +Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions +destines aux offrandes; nous mettons ta disposition tous les biens +purs, afin que tu puisses clbrer la pangyrie de la maison de ton +pre, puisque tu es un fils qui aimes ton pre comme le dieu Hrus qui a +veng le sien. + +Ces bas-reliefs et leur lgende se rapportent videmment l'assemble +sacre ou pangyrie solennelle dans laquelle Rhamss le Grand fit +l'inauguration du palais de Mnephtha Ier, son pre, aussitt que, par +ses soins pieux, la dcoration intrieure et extrieure fut entirement +termine. Les seules sculptures de l'difice, _postrieures Rhamss le +Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques places +sur l'paisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient +point l'ensemble de la dcoration primitive; toutes appartiennent au +rgne de Mnephtha II, fils et successeur immdiat de Rhamss le Grand, + l'exception d'une seule, sculpte au-dessous du bas-relief des +offrandes et rappelant le nom, le prnom et les titres de _Rhamss IV ou +Miamoun_, cinquime successeur de _Rhamss le Grand_, avec une date de +l'an VI. + +La porte mdiale du portique donne entre dans une salle d'environ +quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus +considrable du palais. Six colonnes semblables celles du portique +soutiennent le plafond, subsistant encore en trs-grande partie; deux +longues inscriptions, toutes deux au nom de _Mnephtha Ier_, servent +d'encadrement aux vautours ails qui dcorent ce plafond. L'inscription +de droite contient la ddicace gnrale du palais, faite par son +fondateur la plus grande des divinits de l'gypte: + + ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces +constructions en l'honneur de son pre, _Amon-Ra_, le seigneur des +trnes du monde et qui rside dans la divine demeure du fils du soleil +_Mnephtha-Bore_ Thbes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait +construire l'_habitation des annes_ (c'est--dire le palais) en pierre +de grs blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux. + +Cette inscription nous fait connatre, en premier lieu, le nom que les +anciens habitants de Thbes donnaient l'difice de Kourna. Ils +l'appelaient _demeure de Mnephtha_ ou _Menephtheum_, du nom mme du +prince qui en jeta les fondements et en leva toutes les masses; elle +explique en mme temps le double caractre de temple et de palais que +prsente cet difice, qui, par la disposition mme de son plan, parat +destin l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses +dcorations, la demeure sainte d'une divinit. + +La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que +cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le +roi _Mnephtha Ier_, fut le _manskh_, c'est--dire la salle d'honneur, +le lieu o se tenaient les assembles religieuses ou politiques et o +sigeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum rpond +ici ces vastes salles des grands palais de Thbes, soutenues par de +nombreuses ranges de colonnes, qu'on a dsignes jusqu'ici sous la +dnomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manskh_ +dans les inscriptions gyptiennes sculptes sur leur plafond ou sur les +architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de +dvelopper les considrations qui motivaient le nom de _manskh_ +(c'est--dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu o l'on +mesure les grains_), donn par les gyptiens aux salles les plus vastes +de leurs difices publics. + +De nombreux tableaux sculpts dcorent les longues parois de droite et +de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le +roi _Mnephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de +son prnom mystique, la triade thbaine, et particulirement au chef +de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de +gnrateur; c'tait le dieu protecteur du palais qui renfermait un +sanctuaire consacr cette grande divinit. Mais les petites parois +droite et gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs +reprsentant les membres de la triade thbaine adors par un Pharaon +autre que _Mnephtha Ier_, portant le nom de _Rhamss_, et qu'il ne faut +point confondre avec Rhamss III, dit le Grand. + +Une srie de faits incontestables, recueillis dans les monuments +originaux, m'ont dmontr que ce nouveau _Rhamss_, le _Rhamss II_ du +canon royal, succda immdiatement _Mnephta Ier_, son pre, et fut +remplac, aprs un rgne fort court, par son frre Rhamss III ou +Rhamss le Grand, qui est le Ssostris de l'histoire. + +Le bas-relief infrieur, gauche de la porte, dans la salle hypostyle, +rappelle le sacre de Rhamss II, aprs la mort de Mnephtha Ier. Le +jeune roi, prsent par la desse Mouth et le dieu Chons, flchit le +genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprme lui +accorde les attributions royales et les priodes des grandes pangyries, +c'est--dire un trs-long rgne, en prsence de _Mnephtha Ier_, pre du +nouveau roi, reprsent debout derrire le trne d'Ammon, et tenant la +fois les emblmes de la royaut terrestre qu'il vient de quitter, et +l'emblme de la vie divine dont il jouit dj dans la compagnie des +dieux. + +Plus loin, on a figur l'enfance de Rhamss II en reprsentant le jeune +roi, debout, embrass par Mouth, la grande mre divine, qui lui offre le +sein. La lgende porte textuellement: + +Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des +diadmes, Rhamss chri d'Ammon, moi qui suis ta mre, je me complais +dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait. + +Ce tableau fait pendant une composition analogue, sculpte sur la +paroi oppose; la desse _Hathr_, la Vnus gyptienne, nourrissant le +roi _Mnephtha Ier_, et lui adressant les mmes paroles. + +La frise entire de la salle hypostyle se compose des noms et prnoms +rpts de ce Pharaon, environns des insignes du pouvoir souverain. On +les retrouve aussi sur les ds et dans les ornements de la base des +colonnes, mais entremls aux cartouches de Rhamss II. Les architraves +portent plusieurs inscriptions ddicatoires de la salle hypostyle; les +unes au nom du fondateur, Mnephtha Ier, d'autres au nom de Rhamss II, +qui en acheva la dcoration. + +Les bas-reliefs sculpts sous le rgne de ces deux princes sont +remarquables par la simplicit du style, la finesse de leur excution et +l'lgante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier +coup d'oeil des sculptures appartenant l'poque de Rhamss le Grand; +celles-ci, traites avec bien moins de soin, portent dj des marques +videntes de la dcadence de l'art. + +On sera frapp de cette diffrence trs-sensible en comparant les +bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de +la premire salle de droite, et en gnral toute la partie du palais +droite de la salle hypostyle, dcore sous Rhamss le Grand. Cette tude +n'est pas sans intrt, et importe beaucoup l'histoire de l'art en +gnral, surtout quand il s'agit d'poques bien antrieures aux premiers +essais des matres immortels qu'a produits le gnie inpuisable des +Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette +importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans +cesse, ne ft-ce que comme sujet de distraction des magnificences de +notre chteau de Kourna, petite bicoque de boue un tage, mais +dominant majestueusement ces tanires et ces terriers o se nichent nos +concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une temprature +de 32 38 degrs; mais on s'habitue tout, et nous trouvons qu'on +respire trs agrablement 28 degrs; d'ailleurs, je ne suis au +chteau que la nuit. + +Nos explorations Thbes avancent vers leur terme; le 1er aot +prochain, nous passerons sur la rive orientale, o nous attendent les +immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernires sont +dj dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de +bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois, +et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scnes religieuses, +si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre +srieusement en route pour Paris au commencement de septembre, poque +laquelle nous dirons adieu Thbes, notre vieille mre. Nous reverrons +Dendrah en descendant, et aprs une station au Caire nous nous +retrouverons bientt Alexandrie. + +Si l'on doit voir un oblisque gyptien Paris, comme vous me +l'crivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thbes se consolera de cet +enlvement en gardant l'oblisque de Karnac, le plus beau de tous et le +plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhsion (dont +on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois +parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilge: tout +ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger +sur un radeau proportionn l'un des deux oblisques de Louqsor, et je +dsigne celui de droite pour de trs-bonnes raisons, quoique le +pyramidion en soit altr et que le monolithe soit moins lev de +quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation +emmneraient facilement l'embarcation jusqu' Alexandrie, et la mer +ferait le reste[Footnote: L'vnement a prouv combien les prvisions de +Champollion le jeune taient justes.]; voil ce qui est possible, et le +seul plan que je puisse proposer, d'aprs la connaissance complte des +localits et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux chantillons des +grands travaux de l'architecture gyptienne, qui taient si instructifs +pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est +vrai que toute l'histoire nationale y tait inscrite, et nos monuments +modernes ne sont pas destins rendre de tels services notre +postrit. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Mdinet-Habou a fourni +une rcolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et +d'Asie; il n'y a vraiment qu' y regarder pour s'enrichir et pour +remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les +premires pages de l'histoire gnrale des hommes. J'espre que je +n'aurai pas travaill sans utilit pour ce grand sujet de mes tudes +dans cette autre terre sainte. + +A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archevque +de Jrusalem a jug propos de nous dcorer trs-bnvolement de la +croix de chevalier du Saint-Spulcre; que nos diplmes sont arrivs +Alexandrie, o nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage, +fixs pour nous cent louis pour chacun. Il parat qu'on ignore sur les +bords du Cdron que les rudits des bords de la Seine ne sont pas des +Crsus, et que la roue de la Fortune ne tourne gure pour eux s'il ne +sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre +ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infidles, je +dois renoncer cet honneur et me contenter d'avoir t jug digne de +l'obtenir; ce n'est pas la pauvre rudition supporter les charges du +sicle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe +de la sainte Sion. + +J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril; +j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-mme les +rponses.... Adieu. + + + + +VINGT ET UNIME LETTRE + + +Sur le Nil, prs d'Antino, le 11 septembre 1829. + +Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage de +recherches est termin, et que je retourne au plus vite vers Alexandrie +pour regagner l'Europe et y trouver la fois contentement de coeur et +repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je n'prouve pas +un grand besoin; depuis Dendrah, que j'ai quitt le 7 au matin, j'ai en +effet vcu en chanoine; couch toute la journe dans la jolie cange de +notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai +men une vie tout fait contemplative, et mon occupation la plus +srieuse a t de regarder, comme on le fait parfois Paris, de quel +ct venait le vent et si nos rameurs faisaient leur devoir en +conscience. Le vent du nord nous a longtemps contraris, malgr le +courant du fleuve, enfl outre mesure et au-dessus du maximum de sa +crue. L'inondation de cette anne est magnifique pour ceux qui, comme +nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre intrt +que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de mme des pauvres et +malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a +dj ruin plusieurs rcoltes, et le paysan sera oblig, pour ne pas +mourir de faim, de manger le bl que le pacha lui avait laiss pour +l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers dlays par +le fleuve, auquel ne sauraient rsister de mesquines cahuttes bties de +limon sch au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, s'tendent +d'une montagne l'autre, et l o les terres plus leves ne sont point +submerges, nous voyons les misrables fellahs, femmes, hommes et +enfants, portant en toute hte de pleines couffes de terre, dans le +dessein d'opposer un fleuve immense des digues de trois quatre +pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de +provisions qui leur restent. C'est un tableau dsolant et qui navre le +coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement ne +demandera pas un sou de moins, malgr tant de dsastres. + +C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que j'ai +dit adieu aux magnificences de Thbes, que j'habitais depuis six mois. +Notre dernier logement a t, Karnac, le temple de _Oph_ (Rha), +ct du grand temple du sud, au milieu des avenues de sphinx, et la +porte du grand palais des rois. + +A notre retour Thbes, au mois de mars pass, nous avions exploit le +palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque +intrt, en commenant par les immenses tableaux des deux massifs du +pylne; ce sont donc les seuls difices de Karnac que nous avions encore + tudier. Ce travail a t excut avec ardeur, et mes portefeuilles +renferment, sans exception, la srie de tous les bas-reliefs +historiques, un peu conservs, du palais de Karnac, aussi beaux de style +et d'excution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont mme rellement +suprieurs. Tous concernent les campagnes de _Mnephtha Ier_ (Ousire) +en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de +bas-reliefs qui mritent aussi le titre d'historiques, puisqu'ils +reprsentent des Pharaons qui compltent ou enrichissent plusieurs de +mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties. +Karnac est un amas de palais et de temples; tonnante runion d'difices +de toutes les poques de la monarchie gyptienne, constructions +merveilleuses devant lesquelles tout esprit de systme sur les arts +devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions compltement +ralises. + +Parti de Thbes le 4 septembre au soir, j'tais le 5 sous le portique de +Dendrah, dont l'architecture est aussi admirable que les bas-reliefs de +dcor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de dcadence qu'ils +offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions hiroglyphiques +elles-mmes sont de mauvais got. Le scribe qui les a traces a voulu +faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives, +il a vis au lazzi et mme au calembour. Toutefois, la masse de +l'difice est belle, imposante, frappe mme les voyageurs qui, comme +nous, sont de vieux Thbains, et ont l'oeil encore rempli des belles +conceptions architecturales de l'poque des Pharaons. + +Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert de +particulier; j'espre dans la nuit de demain arriver au Caire; l, rien +ne peut m'arrter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons tout de +suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau prt nous +recevoir, je m'embarque immdiatement pour gagner Toulon. + +C'est aussi sur le Nil, entre _Dendrah_ et _Haou_ (Diospolis parva), +que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, expdis de +Thbes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce temps-l nous +sommes rests sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant chaque jour +leur arrive que le temps s'est coul sans que nous puissions crire en +France. Du reste, comme nous, vous devez tre accoutums aux lacunes. +Ces courriers m'ont apport les lettres du 12 mai et du 12 juillet; +heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraches. Nous venons +d'apprendre l'arrive du nouveau consul gnral de France, M. Mimaut; on +nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle +ressource.... Adieu. + + + + +VINGT-DEUXIME LETTRE + + +Le Caire, le 15 septembre 1829. + +Nous voici de retour dans la capitale de l'gypte, o je ne trouve ni +lettres ni nouvelles d'Europe. Je me hterai de descendre Alexandrie; +je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire +Ibrahim-Pacha, dont je suis dsireux de faire la connaissance. Je puis, +dans une conversation, laisser dans sa tte le germe de quelques bonnes +choses, et il est capable de les excuter. + +Je n'ai pas oubli le muse gyptien du Louvre dans mes explorations; +j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne +seront pas les moins intressants. En objets de gros volume, j'ai choisi +sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des dcorations +particulires, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le plus +beau bas-relief colori du tombeau royal de Mnephtha Ier (Ousire), +Biban-el-Molouk; c'est une pice capitale qui vaut elle seule une +collection; il m'a donn bien du souci et me fera certainement un procs +avec les Anglais d'Alexandrie, qui prtendent tre les propritaires +lgitimes du tombeau d'Ousire, dcouvert par Belzoni aux frais de M. +Salt. Malgr cette belle prtention, de deux choses l'une: ou mon +bas-relief arrivera Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du +Nil, plutt que de tomber en des mains trangres. Mon parti est pris +l-dessus. + +J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaa, le plus beau des +sarcophages prsents, passs et futurs; il est en basalte vert, et +couvert intrieurement et extrieurement de bas-reliefs, ou plutt de +cames travaills avec une perfection et une finesse inimaginables. +C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; c'est +un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est +fine et prcieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure de femme +d'une sculpture admirable. Cette seule pice m'acquitterait envers la +maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le +rapport pcuniaire; car ce sarcophage, compar ceux qu'on a pays +vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille. + +Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets gyptiens +qu'on ait envoys en Europe jusqu' ce jour. Cela devait de droit venir + Paris et me suivre comme trophe de mon expdition; j'espre qu'ils +resteront au Louvre en mmoire de moi _ toujours_. + + + + +VINGT-TROISIME LETTRE + + +Alexandrie, le 30 septembre 1829. + +Depuis dix jours nous sommes Alexandrie; nous avons reu de M. Mimaut, +le nouveau consul gnral de France, l'accueil le plus gracieux, et je +ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore +depuis que je suis chez lui; j'en suis pntr de la plus vive +reconnaissance. Ma sant et celle de mes compagnons est des meilleures; +il ne manque notre bonheur que de voir natre et s'lever de l'horizon +la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu +envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer est +dserte, pas mme un vaisseau marchand! et notre patience s'use par +secondes. + +Je n'ai quitt le Caire qu'aprs avoir fait une longue visite +Ibrahim-Pacha, qui nous a reus au mieux. Je l'ai beaucoup entretenu +d'un voyage aux _sources du Nil_, et j'ai affermi en lui l'ide qu'il +avait dj, d'attacher son nom cette belle conqute gographique, soit +en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en +prparant lui-mme une petite expdition de voyageurs qu'il ferait +soutenir par quelques hommes d'armes. C'est l une semence jete en +bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout l'intrt de cette +entreprise et de son succs. + +J'ai aussi prsent mes respects au vice-roi Mohammed-Aly, et lui ai dit +toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a +accorde; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les Franais; +c'est dire qu'il l'a t infiniment pour nous. + +Je profite de l'attente laquelle je suis condamn pour mettre en ordre +mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espre que vous +en jugerez de mme. + +Mes jeunes gens passent leurs loisirs forcs peindre des dcorations +pour un thtre que des amateurs franais vont ouvrir incessamment; un +thtre franais Alexandrie d'gypte dit bien haut que la civilisation +marche; nous serons donc forcs de nous divertir en attendant +l'embarquement. + + + +15 octobre 1829. + +Nous sommes aujourd'hui tout aussi avancs qu'au 15 septembre, +c'est--dire toujours clous Alexandrie; ce qui augmente mes regrets +d'avoir quitt sitt Thbes et la Haute-gypte, et cela pour venir le +plus tt possible perdre notre temps sur les tristes rives de la +Mditerrane. Nous savons seulement que la corvette _l'Astrolabe_ a fait +annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est +commande par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. Cela +n'empchera pas que nous soyons encore Alexandrie au 15 novembre +prochain, _l'Astrolabe_ devant pralablement conduire en Syrie M. +Malivoir, consul de France Alep. Les Toscans ont perdu patience, et se +sont embarqus sur un navire marchand. Le voisinage de _l'Astrolabe_ m'a +dtourn de la mme rsolution, et d'ailleurs je ne voudrais pas me +sparer de mon bagage archologique.... Me voil toujours avec la terre +de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez +tt pour mon coeur.... Adieu. + + + + +VINGT-QUATRIME LETTRE + + +Alexandrie, le 10 novembre 1829. + +Le mauvais temps ayant contrari les projets de l'_Astrolabe_, a aussi +ajourn les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce mois; +mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme, +trs-instruit et de la plus agrable socit; c'est quelque chose +partout, bien plus encore sur mer. + +Le beau sarcophage a t mis bord hier, et fort heureusement; nous +continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans +quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut qu'un +ordre ministriel nous y prcde pour la libre admission: 1 des caisses +contenant les monuments que je destine au Muse; 2 pour les divers +objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de +simple curiosit, tels que manteaux de laine dits _burnous_, chaussures +pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brods en or, armes, +ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures +d'gypte et de Nubie, que nous avons recueillis nos dpens. Je ne +pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour +nous. + +Les dcorations du thtre franais d'Alexandrie sont termines, et dj +prouves; l'ouverture du thtre a eu lieu le jour de la fte du roi, +la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fte nouvelle +avait runis. + + + +28 novembre 1829. + +Enfin il m'est permis de dire adieu ma terre sainte, ce pays de +merveilles historiques; je quitterai l'gypte combl des faveurs de ses +anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 dcembre. Mon +fidle aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. Lhte, +Lehoux et Bertin resteront ici aprs nous, pour avancer un grand travail +qu'ils ont commenc, _le Panorama du Caire_, pour lequel ils ont fait +sur les lieux toutes les tudes ncessaires; ils veulent le terminer +ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. Pour +moi, je pars bien rsolu contre les bourrasques et coups de vent qui ne +nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est +ce prix: je l'accepte. + +Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et +excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le gnral Guilleminot, +qui monte le brick _l'clipse_, et dont l'arrive prcdera la mienne +d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre +_Astrolabe_, corvette l'preuve de la bombe et des fureurs de l'Ocan, +qu'elle a braves plusieurs fois dans ses voyages autour du monde. Je ne +serai donc Toulon que du 20 au 25 dcembre, et sur pays chrtien que +vers le milieu de janvier, cause de la quarantaine de trois quatre +semaines que je ferai Toulon, si je ne la fais pas Malte dans +l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois +fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre +premiers actes; l'ide _France_ en constitue l'unit requise par la +vnrable antiquit.... Adieu. + + + + +VINGT-CINQUIME LETTRE + + +Toulon, le 25 dcembre 1829. + +_Soyez sans inquitude, tout ira bien_; c'est en ces termes que je dis +adieu mes amis au moment de mon dpart de Paris; j'ai tenu parole, et +me voici en rade de Toulon, subissant avec rsignation le triste devoir +de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les +vtres sont remplis. C'est le 23 dcembre, dans la rade d'Hyres, que +l'ancre de l'_Astrolabe_ mordit enfin sur la terre de France; c'est le +jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre +pour vos trennes; il ne manque donc ma satisfaction que d'avoir en +main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espre pour tout +cela dans les bonts habituelles de M. le prfet maritime. + +Je ferai ma quarantaine bord de l'_Astrolabe_, toutefois en prenant +une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu +d'exercice. J'y reverrai mon _Journal de voyage_ et j'y ajouterai ce +qui y manque sur mon dernier sjour au Caire et Alexandrie. La +reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les +tmoignages d'intrt que j'ai reus d'Ibrahim-Pacha, et les marques non +interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le +jour de la fte du roi, a ajout toutes ses bonts le prsent d'un +magnifique sabre. + +C'est une tte qui travaille avec activit sur le pass et _sur +l'avenir_: Son Altesse m'a demand un abrg de l'histoire de l'gypte, +et j'ai rdig un petit mmoire, selon ses vues, qui parat l'avoir +vivement intress; je lui ai remis aussi une note dtaille qui a pour +objet la conservation des monuments principaux de l'gypte et de la +Nubie. J'espre que ces deux mmoires porteront leur fruit. + +Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux soins +et l'affection de M. Mimaut, notre consul gnral; c'est un homme +parfait, qui m'est all au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai +recommand de nouveau ses bonts MM. Lhte, Lehoux et Bertin, qui +restent aprs moi Alexandrie pour terminer leur panorama du Caire et +faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont +dsir. + +Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de Mnephtha, +toutes mes caisses contenant les stles, momies et autres objets +destins au Muse, sont chargs sur l'_Astrolabe_; j'espre que la +douane pargnera ces proprits nationales, et que je ne serai pas +oblig de dballer vingt ou trente caisses qui nous ont dj cot tant +de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'viter le +transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit charg de +conduire le chargement de l'_Astrolabe_ dans le port du Havre aussitt +que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense, +pour tre en avril au Havre, d'o un chaland emporterait le tout par la +Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il +suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait +pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces richesses +monumentales, qui serviront complter les salles basses du Muse. + +Aprs ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours Toulon, j'en +passerai quatre Marseille, d'o je me rendrai Aix, pour tudier les +papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite sance gyptienne, et j'espre +en reprendre l'habitude journalire Paris; c'est un sort, et je m'y +rsigne sans peine.... Adieu. + + + + +VINGT-SIXIME LETTRE + + +Au lazaret de Toulon, le 26 dcembre 1829. + +_ M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant gnral de la maison du roi._ + +MONSIEUR LE BARON, + +Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de renouveler +l'expression de toute ma gratitude la main protectrice qui, secondant +les hautes vues du roi pour l'avancement des tudes historiques, m'a +gnreusement fourni les moyens d'accomplir la srie des recherches que +la science montrait encore faire dans l'gypte entire et sur le sol +de la Nubie. Je me suis efforc, par mon complet dvouement +l'importante entreprise que vous m'avez mis mme d'excuter, de ne +point rester au-dessous d'une si noble tche et de justifier de mon +mieux les esprances que les savants de l'Europe ont bien voulu attacher + mon voyage. + +L'gypte a t parcourue pas pas, et j'ai sjourn partout o le temps +avait laiss subsister quelques restes de la splendeur antique; chaque +monument est devenu l'objet d'une tude spciale; j'ai fait dessiner +tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient +fournir des lumires sur l'tat primitif d'une nation dont le vieux nom +se mle aux plus anciennes traditions crites. + +Les matriaux que j'ai recueillis ont surpass mon attente. Mes +portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de +dire que l'histoire de l'gypte, celle de son culte et des arts qu'elle +a cultivs ne sera bien connue et justement apprcie qu'aprs la +publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage. + +Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les conomies qu'il m'a +t possible de raliser des fouilles excutes Memphis, Thbes, +etc., pour enrichir le muse Charles X de nouveaux monuments; j'ai t +assez heureux pour runir une foule d'objets qui complteront diverses +sries du muse gyptien du Louvre; et j'ai enfin russi, aprs bien des +doutes, faire l'acquisition du plus beau et du plus prcieux +_sarcophage_ qui soit encore sorti des catacombes gyptiennes. Aucun +muse de l'Europe ne possde un si bel objet d'art gyptien. J'ai runi +aussi une collection d'objets choisis d'un trs-grand intrt, parmi +lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis, +entirement incruste en or, et reprsentant une reine gyptienne de la +dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre. + +Je me hterai, autant que l'obligation de la quarantaine et l'tat de ma +sant pourront me le permettre, de me rendre Paris le plus tt +possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le +baron, tous les rsultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux si vous +vouliez bien voir en eux une marque de mon zle pour le service du roi, +et en mme temps une preuve de la vive reconnaissance et du respectueux +dvouement avec lesquels j'ai l'honneur d'tre, Monsieur le baron, +votre, etc. + + + + +VINGT-SEPTIME LETTRE + + +Toulon, le 26 dcembre 1829. + +_ M. le vicomte SOSTHNES DE LAROCHEFOUCAUD, directeur du dpartement +des Beaux-Arts de la maison du roi._ + +MONSIEUR LE VICOMTE, + +J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrive en France, sur le +btiment du roi l'_Astrolabe_, entr hier au soir en rade aprs une +traverse de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en mme temps +votre connaissance les heureux rsultats de mon voyage. + +Sous le rapport des recherches scientifiques qui en taient l'objet +principal, mes esprances ont t pour ainsi dire surpasses; la +richesse de mes portefeuilles ne laisse rien dsirer, et les dessins +qu'ils renferment, claircissant une foule de points historiques, +donnent en mme temps des lumires du plus piquant intrt sur les +formes de la civilisation gyptienne jusque dans ses plus petits +dtails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour l'histoire +gnrale des beaux-arts, et en particulier pour celle de leur +transmission de l'gypte la Grce. + +C'tait un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la division +gyptienne du muse royal de divers genres de monuments qui lui +manquent, et de ceux qui peuvent complter les belles sries qu'il +renferme dj. Je n'ai rien pargn pour atteindre ce but; tout ce que +j'ai pu conomiser sur les fonds que la maison du roi et divers +ministres avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a t employ + des fouilles et des acquisitions de monuments gyptiens de toute +espce, destins au muse Charles X. J'ai fait scier grand' peine et +tirer du fond d'une des catacombes royales de Thbes un trs-grand +bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce +superbe morceau, provenant du tombeau du pre de Ssostris, pourra seul +donner une juste ide de la somptuosit et de la magnificence des +spultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du premier ordre: +c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une +admirable finesse d'excution, et du plus haut intrt mythologique; +cette pice, la plus belle de ce genre qu'on ait dcouverte jusqu'ici, +appartenait Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le vice-roi +d'gypte. + +Tous les objets destins au muse ont t embarqus bord de +l'_Astrolabe_ et sont arrivs avec moi Toulon; il ne s'agit plus que +de leur transport au muse royal; et comme il importe extrmement la +conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures +antiques, d'viter le plus possible toute espce de dplacement, il +serait trs-dsirable que la corvette l'_Astrolabe_, sur laquelle sont +embarqus ces objets prcieux, ft charge de les transporter de Toulon +au Havre aussitt que la mer sera tenable. En obtenant cette dcision du +ministre de la marine, vous assureriez la fois, Monsieur le vicomte, +la conservation de ces monuments et leur arrive Paris vers le 1er +avril, poque o il est indispensable de les recevoir pour achever enfin +l'arrangement des salles basses du muse gyptien. + +D'un autre ct, j'expdierai Paris, par le roulage, huit dix +caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent +supporter sans inconvnient le transport par terre. Les autres +arriveraient par mer avec les grands objets. + +Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hter la dcision +de M. le ministre de la marine relativement l'envoi de la corvette +l'_Astrolabe_ au Havre, o elle dposerait les antiquits appartenant au +muse royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, prendre pour +leur sret toutes les mesures convenables. + +Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute ma +gratitude pour votre active bienveillance, laquelle je dois attribuer +en grande partie le succs de mon voyage; veuillez agrer en mme temps +l'hommage du respectueux et entier dvouement avec lequel j'ai l'honneur +d'tre, Monsieur le vicomte, votre, etc. + + + + +VINGT-HUITIME LETTRE + + +En rade de Toulon, le 14 janvier 1830. + +C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma libert, perdre mon titre +de pestifr, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville +franaise. Le conseil de sant en a jug autrement; considrant que +l'_Astrolabe_, avant de nous prendre Alexandrie, tait alle mettre M. +de Malivoir, consul d'Alep, Lataki, sur la cte de Syrie, o un canot +l'avait dpos, l'_Astrolabe_ ayant ensuite mis la voile pour +retourner en gypte, ledit conseil a augment notre quarantaine de dix +jours de plus, en nous considrant comme _provenance brute_. Cette +dcision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs l'ont +jug ainsi selon leur bon plaisir. L'gypte, depuis cinq ans, n'a pas vu +de peste; l'tat sanitaire de Lataki tait parfait; le canot seul +avait touch terre; quarante jours et plus s'taient couls, notre +entre en rade de Toulon, depuis le dpart de l'_Astrolabe_ de devant +Lataki; aucune maladie ne s'tait montre bord; vingt autres jours de +quarantaine Toulon, expirs hier 13, ajouts aux quarante prcdents, +donnent deux mois d'preuve la sant de l'quipage; et quand mme, on +en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour rire +dans un tel acte, c'est que le brick l'_clipse_, avec les officiers et +les passagers duquel nous avons vcu tous les jours bras dessus bras +dessous Alexandrie, est arriv trois jours avant nous Toulon, et n'a +t soumis qu' vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les +personnes de l'_clipse_ doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont +dclars sains, c'est que nous le sommes nous-mmes. Tout cela ne m'a +pas sembl trs-rationnel, surtout quand il en rsulte un supplment de +quarantaine. + +Je vais crire M. le duc de Blacas, puisqu'il est de retour Paris. +J'espre qu'il aura reu les deux lettres que je me suis fait un devoir +de lui adresser, la premire de Thbes, en remontant le Nil, et la +seconde aprs avoir quitt la seconde cataracte; je donne dans celle-ci +une ide gnrale de mes conqutes historiques en Nubie, et c'est M. +le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage. + +Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, auquel je +viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a demands +au sujet du transport de l'oblisque de Louqsor. Dieu veuille que cette +belle entreprise s'achve! cela serait glorieux pour tous et pour tout. + +Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformit. Ma sant et celle +de Salvador sont excellentes, malgr les vents, la pluie et la neige, et +l'impossibilit d'avoir du feu bord; mais je passe une partie de la +journe dans une mauvaise chambre du lazaret, o je puis faire du feu. +Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degrs +d'Ibsamboul! Vous n'tes pas mieux traits Paris, et j'en grelotte +d'avance; mais enfin ce sera Paris.... Adieu. + + + + +VINGT-NEUVIME LETTRE + + +Aix, le 29 janvier 1830. + +Me voici tabli chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du feu pour +me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau +climat de Provence. Je m'effraye de l'ide seule de monter subitement +vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. Jusqu'ici, +la goutte a bien voulu m'pargner sa visite habituelle du premier jour +de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle +arrivera la premire humidit qui me saisira. + +Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai pass +que deux jours Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que j'tais +en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son sjour jusqu' ma sortie +dfinitive. Nous sommes partis tous deux au mme instant, le 26, lui +pour l'orient, Nice, et moi pour l'occident, Marseille, o +j'arrivai le mme jour d'assez bonne heure; j'y sjournai le 27 et la +nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a voir, c'est--dire peu de chose +en antiquits gyptiennes. Au moment de partir, j'ai reu la lettre de +notre ami Dubois, et j'ai trait pour la stle gyptienne de M. Mayer, +qui s'est dcid la cder; il va l'adresser directement au muse +royal. + +J'ai certainement grande envie de me voir Paris; mais les froids +rigoureux que vous prouvez sous ce bienheureux ciel m'pouvantent +profondment; aussi suis-je dcid diriger ma route de manire ne +quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de mnager les +transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par +l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la +besogne Aix pour sept huit jours au moins, sur les papyrus de M. +Sallier; je veux les couler fond, afin de n'tre pas oblig d'y +revenir. De l je compte aller Avignon voir le muse Calvet. Je +tournerai sur Nmes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite +Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de l sur +Montauban, et Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra en deux +ou trois jours Paris.... A Paris donc. + + + + +TRENTIME LETTRE + + +Toulouse, le 18 fvrier 1830. + +Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir +Salvador presque notre arrive; il emporte mes gros bagages, contenant +les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces +prcieux documents me serviront d'avant-garde et me prcderont de +quelques jours Paris. + +Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais pens. Il a +fallu prolonger mon sjour, parce que mon excellent hte m'a tmoign +l'envie de rester seul possesseur de son livre et le dsir que je n'en +prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'tudier fond. +Je ne l'ai quitt qu'aprs avoir mis en portefeuille des notes compltes +sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu +qu'il contient le rcit dramatique de la guerre de Ssostris contre les +Scythes (Schta), allis avec la plupart des peuples de l'Asie +occidentale. Mais il est extrmement piquant d'avoir reconnu aussi que +ce mme texte est grav en grands hiroglyphes sur la paroi extrieure +_sud_ du palais de Karnac Thbes; ce texte historique est fort +endommag et presque perdu Karnac, devais-je m'attendre le retrouver + Aix dans toute son intgrit? Le rapprochement de ce double texte me +le donnera tout entier. + +Continuant chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi au travers +des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu Nmes, o j'ai +admir l'amphithtre, et surtout la Maison carre, qui, dans son tat +actuel, est certainement le mieux conserv de tous les monuments romains +existants en Europe. + +A Montpellier j'ai retrouv l'excellent M. Fabre, que j'avais connu en +Italie; il m'a fait visiter en dtail le beau muse de tableaux et la +riche bibliothque dont il a fait don sa ville natale. C'est une chose +merveilleuse qu'une telle runion. + +Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel dmon +d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette anne? J'en souffre +beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans +l'atmosphre brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y rentre, +et ce sera bientt.... Adieu. + + + + +TRENTE ET UNIME LETTRE + + +Bordeaux, le 2 mars 1830. + +Je me trouve enfin, en trs-bonne sant, dans la belle ville de +Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon ducation et +finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte +dans le courrier, dix heures du soir, pour arriver enfin Paris +vendredi, la pointe du jour. + +Nous nous trouverons donc l o nous nous sommes quitts, il y aura +alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les rsultats +que j'ai conquis sur le dsert; on m'en saura un jour, peut-tre, +quelque gr.... + + + + +APPENDICE + + +N 1 + +NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'GYPTE, RDIGE A ALEXANDRIE POUR LE +VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829. + + +Les premires tribus qui peuplrent l'GYPTE, c'est--dire la valle du +Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou +du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'poque de cette premire +migration, excessivement antique. + +Les anciens gyptiens appartenaient une race d'hommes tout fait +semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie. +On ne retrouve dans les _Coptes_ d'gypte aucun des traits +caractristiques de l'ancienne population gyptienne. Les Coptes sont +le rsultat du mlange confus de toutes les nations qui, successivement, +ont domin sur l'gypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les +traits principaux de la vieille race. + +Les premiers gyptiens arrivrent en gypte dans l'tat de nomades, et +n'avaient point de demeures plus fixes que les Bdouins d'aujourd'hui; +ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de +civilisation. + +C'est par le travail des sicles et des circonstances que les gyptiens, +d'abord errants, s'occuprent enfin d'agriculture, et s'tablirent d'une +manire fixe et permanente; alors naquirent les premires villes, qui ne +furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le +dveloppement successif de la civilisation, devinrent des cits grandes +et puissantes. Les plus anciennes villes de l'gypte furent Thbes +(_Louqsor_ et _Karnac_), _Esn_, _Edfou_ et les autres villes du _Sad_, +au-dessus de _Dendrah_; l'gypte moyenne se peupla ensuite, et la +Basse-gypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est +qu'au moyen de grands travaux excuts par les hommes, que la +Basse-gypte est devenue habitable. + +Les gyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent +gouverns par LES PRTRES. Les prtres administraient chaque canton de +l'gypte sous la direction du GRAND-PRTRE, lequel donnait ses ordres, +disait-il, au nom de Dieu mme. Cette forme de gouvernement se nommait +_thocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, celle qui +rgissait les Arabes sous les premiers kalifes. + +Ce premier gouvernement gyptien, qui devenait facilement injuste, +oppresseur, s'opposa bien longtemps l'avancement de la civilisation. +Il avait divis la nation en trois parties distinctes: 1 LES PRTRES; +2 LES MILITAIRES; 3 LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit +de toutes ses peines tait dvor par les prtres, qui tenaient les +_militaires_ leur solde et les employaient contenir le reste de la +population. + +Mais il arriva une poque o les soldats se lassrent d'obir +aveuglment aux prtres. Une rvolution clata, et ce changement, +heureux pour l'gypte, fut opr par un militaire nomm _Mne_, qui +devint le chef de la nation, tablit le gouvernement royal et transmit +le pouvoir ses descendants en ligne directe. + +Les anciennes histoires d'gypte font remonter l'poque de cette +rvolution six mille ans environ avant l'islamisme. + +Ds ce moment, le pays fut gouvern par des ROIS, et le gouvernement +devint plus doux et plus clair, car le pouvoir royal trouva un certain +contre-poids dans l'influence que conservait ncessairement la classe +des prtres, rduite alors son vritable rle, celui d'instruire et +d'enseigner en mme temps les lois de la morale et les principes des +arts. THBES resta la capitale de l'tat; mais le roi Mne et son fils +et successeur ATHOTHI jetrent les fondements de MEMPHIS, dont ils +firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista peu de +distance du Nil, et on a trouv ses ruines dans les villages de _Menf_, +_Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahinh_. Les anciens historiens arabes +nommrent _Memphis_, _Mars-el-Qadimh_, pour la distinguer de +_Mars-el-Atiqh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qahrah_ +(le Caire), la capitale actuelle. + +Une trs-longue suite de rois succda _Mne_; diverses familles +occuprent le trne, et la civilisation se dveloppa de sicle en +sicle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bties les pyramides de +_Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde +connu. Les pyramides de Ghizh sont les tombeaux des trois premire rois +de la Ve dynastie, nomms _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankhri_. +Autour d'elles s'lvent de petites pyramides et des tombeaux, +construits en grandes pierres, qui ont servi de spultures aux princes +de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles +rgnantes qui se succdrent les unes aux autres, les sciences et les +arts naquirent et se dvelopprent graduellement. L'gypte tait dj +puissante et forte; elle excuta mme plusieurs grandes entreprises +militaires au dehors, notamment sous des rois nomms _Ssokhris_, +_Amnm_ et _Amnmf_; mais les monuments de ces rois n'existent plus, +et l'histoire n'a conserv aucun dtail sur leurs grandes actions, parce +qu'aprs le rgne de ces princes un grand bouleversement changea la face +de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en gypte, s'en +emparrent et la ravagrent en dtruisant tout sur leur passage; Thbes +fut ruine de fond en comble. + +Cet vnement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de +ces Barbares s'tablit en gypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs +sicles. La civilisation premire gyptienne fut ainsi arrte et +dtruite par ces trangers, qui ruinrent l'tat par leurs exactions et +leurs rapines, en faisant disparatre par la misre une partie de la +population locale. Ces Barbares ayant lu un d'entre eux pour chef, il +prit aussi le titre de _Pharaon_, qui tait le nom par lequel on +dsignait dans ce temps-l tous les rois d'gypte. + +C'est sous le quatrime de ces chefs trangers que _Ioussouf, fils de +Iakoub_, devint premier ministre et attira en gypte la famille de son +pre, qui forma ainsi la souche de la nation juive. + +Avec le temps, diverses parties de l'gypte suprieure s'affranchirent +du joug des trangers, et la tte de cette rsistance parurent des +princes descendants des rois gyptiens que les Barbares avaient +dtrns. L'un de ces princes, nomm _Amosis_, rassembla enfin assez de +forces pour attaquer les trangers jusque dans la Basse-gypte, o ils +taient le plus solidement tablis, au moyen des places de guerre, parmi +lesquelles on comptait en premire ligne _Aouara_, immense campement +fortifi qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du ct +de _Salakih_. + +Les exploits militaires d'_Amosis_ dlivrrent l'gypte de la tyrannie +des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur +capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place +d'armes d'_Aouara_, dont le sige fut commenc. Amosis tant mort sur +ces entrefaites, son fils _Amnf_ continua le blocus et fora les +trangers une capitulation en vertu de laquelle ils vacurent +l'gypte pour se jeter sur la Syrie, o s'tablirent quelques-unes de +leurs tribus. + +_Amnf_, le premier de ce nom, runit ainsi toute l'gypte sous sa +domination et releva le trne des Pharaons, c'est--dire des rois de +race gyptienne. C'tait le chef de la XVIIIe dynastie. Son rgne entier +et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_, +_Thouthmosis II_ et _Mris-Thouthmosis III_, furent consacrs +reconstituer en gypte un gouvernement rgulier et relever la nation +crase par les longues annes de la servitude trangre. + +Les Barbares avaient tout dtruit, tout tait par consquent +reconstruire. Ces grands rois n'pargnrent rien pour relever l'gypte +de son abaissement; l'ordre fut rtabli dans tout le royaume; les canaux +furent recreuss; l'agriculture et les arts, encourags et protgs, +ramenrent l'abondance et le bien-tre parmi les sujets, ce qui accrut +et perptua les richesses du gouvernement. Bientt les villes furent +reconstruites; les difices consacrs la religion se relevrent de +toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les +bords du Nil appartiennent cette intressante poque de la +restauration de l'gypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont +les monuments de _Semn_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de +_Karnac_ et de _Mdinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de +Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Mris_. + +Ce roi, qui a fait excuter les deux oblisques d'Alexandrie, est celui +de tous les Pharaons qui opra les plus grandes choses. C'est lui que +l'gypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses +travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'cluses, ce lac +devint un rservoir qui servait entretenir, pour tout le pays +infrieur, un quilibre perptuel entre les inondations du Nil +insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois +le nom de _lac Mris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_. + +Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir +conserv, dans toute sa plnitude, le pouvoir royal qu'ils avaient +arrach aux chefs des Barbares; mais ils n'en usrent qu' l'avantage du +pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la socit +corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'gypte au premier rang +politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes. + +Quelques peuples de l'Asie avaient dj atteint cette poque un +certain degr de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le +repos de l'gypte. _Mris_ et ses successeurs prirent souvent les armes +et portrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour tablir la +domination gyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces tats et +assurer ainsi la tranquillit de la nation gyptienne. + +Parmi ces conqurants, on doit compter _Amnf II_, fils de Mris, qui +rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis +IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Amnf III_, qui +acheva la conqute de l'Abyssinie et fit de grandes expditions en Asie. +Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit btir le +palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_, +et toute la partie sud du grand palais de Karnac Thbes. Les deux +grands colosses de Kourna sont des statues qui reprsentent cet illustre +prince. + +Son fils _Hrus_ chtia une rvolte d'Abyssins et continua les travaux +de son pre; mais deux de ses enfants, qui lui succdrent, n'eurent ni +la fermet ni le courage de leurs anctres; ils laissrent se perdre en +peu d'annes l'influence que l'gypte exerait sur les contres +voisines. Mais le roi _Mnephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta +ses armes victorieuses en Syrie, Babylone, et jusque dans le nord de +la Perse. + +A sa mort, les peuples soumis s'taient encore rvolts: _Rhamss le +Grand_, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes +les conqutes de son pre, et les tendit jusque dans les Indes; il +puisa les pays vaincus et enrichit l'gypte des immenses dpouilles de +l'Asie et de l'Afrique. + +Cet illustre conqurant, connu aussi dans l'histoire sous le nom de +_Ssostris_, fut en mme temps le plus brave des guerriers et le +meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enleves aux +nations soumises et les tributs qu'il en recevait l'excution +d'immenses travaux d'utilit publique; il fonda des villes nouvelles, +tcha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule +d'autres de forts terrassements pour les mettre couvert de +l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est lui +qu'on attribue la premire ide du canal de jonction du Nil la mer +Rouge; il couvrit enfin l'gypte de constructions magnifiques, dont un +trs-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'_Ibsamboul, +Derri, Guirch-Hanan_ et _Ouadi-Essebou_, en Nubie; et en gypte, ceux +de _Kourna_, d'_El-Mdinh_, prs de Kourna, une portion du palais de +_Louqsor_, et enfin la grande salle colonnes du palais de Karnac, +commenc par son pre. Ce dernier monument est la plus magnifique +construction qu'ait jamais leve la main des hommes. + +Non content d'orner l'gypte d'difices aussi somptueux, il voulut +assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la +plus importante fut celle qui rendit toutes les classes de ses sujets +le droit de proprit dans toute sa plnitude. Il se dmit ainsi du +pouvoir absolu que ses anctres avaient conserv aprs l'expulsion des +Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours vnr tant +qu'il exista un homme de race gyptienne connaissant l'ancienne histoire +de son pays. C'est sous le rgne de Rhamss le Grand, ou _Ssostris_, +que l'gypte arriva au plus haut point de puissance politique et de +splendeur intrieure. + +Le Pharaon comptait alors au nombre des contres qui lui taient +soumises ou tributaires: 1 l'gypte, 2 la Nubie entire, 3 +l'Abyssinie, 4 le Sennaar, 5 une foule de contres du midi de +l'Afrique, 6 toutes les peuplades errantes dans les dserts de l'orient +et de l'occident du Nil, 7 la Syrie, 8 l'_Arabie_, dans laquelle les +plus anciens rois avaient des tablissements, un, entre autres, prs de +la valle de Pharaon, et aux lieux nomms aujourd'hui +Djbel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, o paraissent avoir +exist des fonderies de cuivre; + +9 Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul); + +10 Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure; + +11 L'_le de Chypre_ et plusieurs les de l'Archipel; + +12 Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle aujourd'hui +la Perse. + +Alors existaient des communications suivies et rgulires entre l'empire +gyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande activit entre +ces deux puissances, et les dcouvertes qu'on fait journellement dans +les tombeaux de Thbes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en +bois de l'Inde et de pierres dures tailles, venant certainement de +l'Inde, ne laissent aucune espce de doute sur le commerce que +l'ancienne gypte entretenait avec l'Inde une poque o tous les +peuples europens et une grande partie des Asiatiques taient encore +tout fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer le +nombre et la magnificence des anciens monuments de l'gypte, sans +trouver dans l'antique prosprit commerciale de ce pays la principale +source des normes richesses dpenses pour les produire. Ainsi, il est +bien dmontr que Memphis et Thbes furent le premier centre du commerce +avant que _Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour_ (Palmyre) et +_Bagdhad_, villes toutes du voisinage de l'gypte, hritassent +successivement de ce bel et important privilge. + +Quant l'tat intrieur de l'GYPTE cette grande poque, tout prouve +que la police, les arts et les sciences y taient ports un trs-haut +degr d'avancement. + +Le pays tait partag en trente-six provinces ou gouvernements +administrs par divers degrs de fonctionnaires, d'aprs un code complet +de lois crites. + +La population s'levait en totalit cinq millions au moins et sept +millions au plus. Une partie de cette population, spcialement voue +l'tude des sciences et aux progrs des arts, tait charge en outre des +crmonies du culte, de l'administration de la justice, de +l'tablissement et de la leve des impts invariablement fixs d'aprs +la nature et l'tendue de chaque portion de proprit mesure d'avance, +et de toutes les branches de l'administration civile. C'tait la partie +instruite et savante de la nation; on la nommait la _caste sacerdotale_. +Les principales fonctions de cette caste taient exerces ou diriges +par des membres de la famille royale. + +Une autre partie de la nation gyptienne tait spcialement destine +veiller au repos intrieur et la dfense extrieure du pays. C'est +dans ces familles nombreuses, dotes et entretenues aux frais de l'tat, +et qui formaient la _caste militaire_, que s'opraient les conscriptions +et les leves de soldats; elles entretenaient rgulirement l'arme +gyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La premire, mais la plus +petite, des divisions de cette arme, tait exerce combattre sur des +chars deux chevaux, c'tait la _cavalerie_ de l'poque (la cavalerie +proprement dite n'existait point alors en gypte); le reste formait des +corps de fantassins de diffrentes armes, savoir: les soldats de ligne, +arms d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de l'pe; et les +troupes lgres, les archers, les frondeurs et les corps arms de haches +ou de faux de bataille. Les troupes taient exerces des manoeuvres +rgulires, marchaient et se mouvaient en ligne par lgions et par +compagnies; leurs volutions s'excutaient au son du tambour et de la +trompette. + +Le roi dlguait pour l'ordinaire le commandement des diffrents corps +des princes de sa famille. + +La troisime classe de la population formait la _caste agricole_. Ses +membres donnaient tous leurs soins la culture des terres, soit comme +propritaires, soit comme fermiers; les produits leur appartenaient en +propre, et on en prlevait seulement une portion destine l'entretien +du _roi_, comme celui des _castes sacerdotale et militaire_; cela +formait le principal et le plus certain des revenus de l'tat. + +D'aprs les anciens historiens, on doit valuer le revenu annuel des +Pharaons, y compris les tributs pays par les nations trangres, au +moins de six sept cents millions de notre monnaie. + +Les artisans, les ouvriers de toute espce, et les marchands, +composaient la quatrime classe de la nation; c'tait la _caste +industrielle_, soumise un impt proportionnel, et contribuant ainsi +par ses travaux la richesse comme aux charges de l'tat. Les produits +de cette caste levrent l'gypte son plus haut point de prosprit. +Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqus par les anciens +gyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins +avances, qui formaient le monde politique de cette poque, avait pris +un grand dveloppement. + +L'gypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce +rgulier et fort tendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux +et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de +ses tissus de coton, galant en perfection et en finesse tout ce que +l'industrie de l'Inde et de l'Europe excute aujourd'hui de plus +parfait. Les mtaux, dont l'gypte ne renferme aucune mine, mais qu'elle +tirait des pays tributaires ou d'changes avantageux avec les nations +indpendantes, sortaient de ses ateliers travaills sous diverses formes +et changs soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets +de luxe et de parure recherchs l'envi par tous les peuples voisins. +Elle exportait annuellement une masse considrable de poterie de tout +genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie +et d'maillerie, arts que les gyptiens avaient ports au plus haut +point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de +_papyrus_ ou _papier_ form des pellicules intrieures d'une plante qui +a cess d'exister depuis quelques sicles en gypte; les anciens Arabes +la nommaient _berd_; elle croissait principalement dans les terrains +marcageux, et sa culture tait une source de richesse pour ceux qui +habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzalh ou +Tennis. + +Les gyptiens n'avaient point un systme montaire semblable au ntre. +Ils avaient pour le petit commerce intrieur une monnaie de convention; +mais pour les transactions considrables, on payait en _anneaux d'or +pur_, d'un certain poids et d'un certain diamtre, ou en anneaux +d'argent d'un titre et d'un poids galement fixes. + +Quant l'tat de la marine cette ancienne poque, plusieurs notions +essentielles nous manquent encore. L'gypte avait une _marine +militaire_, compose de grandes galres, marchant la fois la rame et + la voile. On doit prsumer que la marine marchande avait pris un +certain essor, quoiqu'il soit peu prs certain que le commerce et la +navigation de long cours taient faits, en qualit de courtiers, par un +petit peuple tributaire de l'gypte, et dont les principales villes +furent _Sour, Sade, Beirouth_ et _Acre_. + +Le bien-tre intrieur de l'gypte tait fond sur le grand +dveloppement de son agriculture et de son industrie; on dcouvre +chaque instant, dans les tombeaux de Thbes et Sakkarah, des objets d'un +travail perfectionn, dmontrant que ce peuple connaissait toutes les +aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation +ancienne ni moderne n'a port plus loin que les vieux gyptiens la +grandeur et la somptuosit des difices, le got et la recherche dans +les meubles, les ustensiles, le costume et la dcoration. Telle fut +l'gypte son plus haut priode de splendeur connu. Cette prosprit +date de l'poque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, laquelle +appartient RHAMSS LE GRAND ou _Ssostris_; les sages et nombreuses +institutions de ce souverain terrible ses ennemis, doux et modr +envers ses sujets, en assurrent la dure. + +Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conservrent +en grande partie ses conqutes, que le quatrime d'entre eux, nomm +_Rhamss-Miamoun_, prince guerrier et ambitieux, tendit encore +davantage; son rgne entier fut une suite d'entreprises heureuses contre +les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi btit le beau palais +de _Mdinet-Habou_ ( Thbes), sur les murailles duquel on voit encore +sculptes et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les +batailles qu'il a livres sur terre ou sur mer, le sige et la prise de +plusieurs villes, enfin les crmonies de son triomphe au retour de ses +lointaines expditions. Ce conqurant parat avoir perfectionn la +marine militaire de son poque. + +Les Pharaons qui rgnrent aprs lui firent jouir l'gypte d'un long +repos. Pendant ces temps d'une tranquillit profonde, l'gypte, tout en +laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conqurant qui l'avait anime +sous les prcdentes dynasties, dut ncessairement perfectionner son +rgime intrieur et avancer progressivement ses arts et son industrie; +mais sa domination extrieure se rtrcit de sicle en sicle, cause +des progrs de la civilisation qui s'tait effectue dans plusieurs de +ces contres par leur liaison mme avec l'gypte, celle-ci ne pouvant +plus les contenir sous sa dpendance que par un dveloppement de forces +militaires excessif et hors de toute proportion. + +Un nouveau monde politique s'tait en effet form autour de l'gypte; +les peuples de la Perse, runis en un seul corps de nation, menaaient +dj les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; ceux-ci, visant + dpouiller l'gypte d'importantes branches de commerce, lui +disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des +tribus arabes pour inquiter les frontires de leur ancienne +dominatrice. Dans ce conflit, les Phniciens, ces courtiers naturels du +commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti un autre, +suivant l'intrt du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue; il +ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou +l'autre de ces puissants empires. + +Les expditions militaires du Pharaon _Chchonk Ier_ et celles de son +fils _Osorkon Ier_, qui parcoururent l'Asie occidentale, maintinrent, +pendant quelque temps, la suprmatie de l'gypte. Elle et pu jouir +longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des thiopiens (ou +Abyssins) n'et tourn toute son attention du ct du midi. Ses efforts +furent inutiles. _Sabacon<i/>, roi des thiopiens, s'empara de la Nubie, +et passa la dernire cataracte avec une arme grossie de tous les +peuples barbares de l'Afrique. L'gypte succomba aprs une lutte dans +laquelle prit son Pharaon _Bok-Hor_. La domination du conqurant +thiopien fut douce et humaine; il rtablit le cours de la justice +interrompue par les dsordres de l'invasion. Son second successeur, +thiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue +expdition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en soumit +toutes les peuplades jusqu'au dtroit de Gibraltar. Le roi nomm +TAHARAKA a bti un des petits palais de _Mdiniet-Habou_, encore +existant. Mais peu de temps aprs lui, la dynastie thiopienne fut +chasse d'gypte, et une famille gyptienne occupa le trne des +Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appele _sate_ parce que son chef, +STPHINATHI, tait n dans la ville de _Sa_ (aujourd'hui +_Ssa-el-Hagar_), en Basse-gypte. + +Cette dynastie s'tant affermie, voulut relever l'influence de la patrie +sur les tats asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprmatie +commerciale. Le roi PSAMHTIK Ier ouvrit aux marchands trangers le +petit nombre de ports que la nature a accords l'gypte, et parmi +lesquels on comptait dj celui d'_Alexandrie_, qui alors n'tait qu'une +fort petite bourgade appele _Rakoti_. + +Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens, +peuples grecs tablis en Asie; non-seulement il permit aux ngociants de +ces nations de s'tablir en gypte, mais il commit l'norme faute de +leur concder des terres et de prendre sa solde un corps +trs-considrable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats +gyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le +privilge de combattre pour l'gypte, s'irritrent de ce que le roi +confiait la dfense du pays des trangers et des barbares fort en +arrire encore de la civilisation gyptienne. _Psammtik_ eut, de plus, +l'imprudence de donner ces Grecs les premiers postes de l'arme. +L'irritation des soldats gyptiens fut son comble. Ourdissant un vaste +complot, qui embrassa la presque totalit des membres de la caste +militaire, plus de cent mille soldats gyptiens quittrent spontanment +les garnisons o le roi les avait confins, et, abandonnant leur patrie, +passrent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, o ils +tablirent un tat particulier. + +Ainsi prive tout coup de la masse presque entire de ses dfenseurs +naturels, l'gypte dchut rapidement, et la perte de son indpendance +politique devint invitable. + +Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l'gypte, leur +rivale, redoublrent d'efforts. La Syrie devint le thtre perptuel du +conflit sanglant des deux peuples. Nko II, fils de _Psammtik 1er_, +refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontire +naturelle, et chercha ds lors donner de nouvelles voies au commerce, +en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer +Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap le +plus mridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au dtroit de +Gibraltar, rentrant ainsi en gypte par la Mditerrane. Ce roi excuta +aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et +la mer Rouge. La fin de son rgne fut malheureuse; le roi de Babylone, +_Nebucade-Nsar_, dfit les armes gyptiennes et les chassa de la +Phnicie, de la Jude et de la Syrie entire. _Psammtik II_, son fils, +essaya vainement de ressaisir ces provinces dtaches de l'empire +gyptien; son successeur OUAPHR fut plus heureux, il remit sous le joug +les peuples de _Sour_ et de _Sade_, et l'le de _Chypre_; mais il +choua en Afrique dans une expdition contre la ville de _Cyrne_ +(Grennah). Cette malheureuse campagne porta son comble l'exaspration +de ce qui restait de la caste militaire gyptienne; sa haine contre le +Pharaon _Ouaphr_, qui s'entourait de troupes ioniennes ou grecques, +malgr la terrible leon donne son bisaeul _Psammtik Ier_, clata +tout coup, et les soldats gyptiens rvolts, mettant la couronne sur +la tte d'un courtisan nomm AMASIS, marchrent contre _Ouaphr_, qui +fut vaincu et entirement dfait _Mariouth_, o il combattit la tte +de ses troupes trangres. _Amasis_ gouverna pendant quarante-deux ans. +Son rgne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand essor et +les richesses affluaient en gypte, non qu'elle ft forte par elle-mme, +non qu'elle et reconquis par les armes son influence au dehors, mais +parce que dans ce temps-l les rois de Babylone cessaient de menacer +l'gypte pour rsister aux peuples de la Perse, runis sous un seul +chef, _Cyrus_, qui attaqua imptueusement l'Assyrie et en fit +graduellement la conqute, termine par la prise et l'asservissement de +Babylone. + +Ds ce moment, _Amasis_ prvit la fin prochaine de la monarchie +gyptienne. La dernire guerre civile avait affaibli ce qui restait de +l'anne nationale, presque entirement dsorganise par l'impolitique de +ses prdcesseurs; il ne pouvait compter sur la fidlit des troupes +grecques, qu'il avait retenues aussi sa solde. Mais, heureux en ce qui +le touchait personnellement, _Amasis_ mourut aprs un rgne prospre, au +moment mme o les armes persanes s'branlaient pour fondre sur +l'gypte. + +A peine mont sur le trne que lui laissait son pre, _Psammtik III_ +nomm aussi _Psammnis_ dut courir _Peluse_ (Thinh ou _Farama_), la +plus forte des places de l'gypte du ct de la Syrie; l il rassembla +tout ce qui lui restait de la caste militaire gyptienne et les troupes +trangres qu'il avait sa solde; les Perses, sous la conduite de leur +roi _Cambyse_, fils de _Cyrus_, favoriss par les Arabes, traversent +sans obstacle le dsert qui spare la Syrie de l'gypte; et cette +immense arme se rangea en face des gyptiens, camps sous les murs de +_Peluse_. + +Le combat fut long et terrible; la chute du jour les gyptiens +plirent, accabls sous le nombre; _Cambyse_ vainquit, et l'indpendance +nationale de l'gypte fut jamais perdue. + +Les Perses poursuivirent leurs succs et prirent _Memphis_ d'assaut; +cette capitale fut livre au pillage; la nation persane, encore barbare, +porta de tous cts la destruction et la mort. Thbes fut saccage, ses +plus beaux monuments dmolis ou dvasts; la population, courbe sous un +joug tyrannique, fut livre la discrtion des satrapes ou gouverneurs +tablis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent +presque entirement de ce sol qui les avait vus natre. + +Quelques chefs gyptiens, pleins de courage, arrachrent momentanment +leur patrie la servitude; mais leurs gnreux efforts s'puisrent +bientt contre la puissance toujours croissante de l'empire persan. + +Ce fut _Alexandre_ (Iskander) qui, la tte d'une arme de Grecs, +renversa la domination des Perses en Asie, et l'gypte respira enfin +sous ce nouveau matre. A la mort de ce grand homme, qui avait fond la +ville d'_Alexandrie_, parce que cette position gographique semblait +appele devenir le centre du commerce du monde, les gnraux grecs +partagrent ses conqutes. _Ptolme_, l'un d'eux, se dclara roi +d'gypte, et fut le chef de la _dynastie grecque_, qui gouverna l'gypte +pendant prs de trois sicles. + +Sous ces rois, qui tous ont port le nom de _Ptolme_, la ville +d'Alexandrie accomplit les prvisions d'Alexandre. Elle devint +l'entrept du commerce de l'Asie et de l'Afrique entire avec l'Europe, +qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilises. Mais les +dbauches et la tyrannie des derniers rois grecs prparrent la chute de +leur domination. + +Cette famille fut dtrne par CSAR AUGUSTE, empereur des Romains, et +l'gypte, perdant pour toujours le nom mme de nation, devint une simple +province de l'empire romain et fut gouverne par un prfet. Ds ce +moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont +elle dpendait, jusqu' ce que les Arabes musulmans en firent la +conqute au nom du calife OMAR, sous la conduite de son gnral _Amrou +Ebn-el-As_. + + * * * * * + +N II. + +NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE L'GYPTE. + + +Alexandrie, novembre 1829. + +Parmi les Europens qui visitent l'gypte, il en est, annuellement, un +trs-grand nombre qui, n'tant amens par aucun intrt commercial, +n'ont d'autre dsir ou d'autre motif que celui de connatre par +eux-mmes et de contempler les monuments de l'ancienne civilisation +gyptienne, monuments pars sur les deux rives du Nil, et que l'on peut +aujourd'hui admirer et tudier en toute sret, grce aux sages mesures +prises par le gouvernement de Son Altesse. + +Le sjour plus ou moins prolong que ces voyageurs doivent faire, +ncessairement, dans les diverses provinces de l'gypte et de la Nubie, +tourne la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de leurs +observations, et celui du pays lui-mme, par leurs dpenses +personnelles, soit pour les travaux qu'ils font excuter, soit pour +satisfaire leur active curiosit, soit mme encore pour l'acquisition de +divers produits de l'art antique. + +Il est donc du plus haut intrt, pour l'gypte elle-mme, que le +gouvernement de Son Altesse veille l'entire conservation des difices +et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages +qu'entreprennent, comme l'envi, une foule d'Europens appartenant aux +classes les plus distingues de la socit. + +Leurs regrets se joignent dj ceux de toute l'Europe savante, qui +dplore amrement la destruction entire d'une foule de monuments +antiques, dmolis totalement depuis peu d'annes, sans qu'il en reste la +moindre trace. On sait bien que ces dmolitions barbares ont t +excutes contre les vues claires et les intentions bien connues de +Son Altesse, et par des agents incapables d'apprcier le dommage que, +sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en +sont pas moins perdus sans retour, et leur perte rveille, dans toutes +les classes instruites, une inquite et bien juste sollicitude sur le +sort venir des monuments qui existent encore. + +Voici la note nominative de ceux _qu'on a rcemment dtruits:_ + +1 _Tous_ les monuments de _Chek-Abad_; il ne reste plus debout que +quelques colonnes de granit; + +2 Le temple d'_Aschmounen_, l'un des plus beaux monuments de l'gypte; + +3 Le temple de _Kaou-el-Kbir_; ici le Nil a autant dtruit que les +hommes; + +4 Un temple au nord de la ville d'_Esn_; + +5 Un temple vis--vis _Esn_, sur la rive droite du fleuve; + +6 Trois temples _El-Kab_ ou _El-Eitz_; + +7 Deux temples dans l'le, vis--vis la ville d'Osouan, +_Gziret-Osouan_. + +Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments antiques, +du nombre desquels trois surtout taient du plus grand intrt pour les +voyageurs et les savants. + +Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues +conservatrices de Son Altesse tant bien connues de ses agents, ceux-ci +les suivent et les remplissent dans toute leur tendue; l'Europe entire +sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien +prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des +tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la +puissance et la grandeur de l'gypte ancienne, et sont en mme temps les +plus beaux ornements de l'gypte moderne. + +Dans ce but dsirable, Son Altesse pourrait ordonner: + +1 Qu'on n'enlevt, sous aucun prtexte, aucune pierre ou brique, soit +orne de sculptures, soit non sculpte, dans les constructions et +monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de +l'_gypte_ que de la _Nubie:_ + +1 EN GYPTE: + +_San_, sur le canal de Moez.--Basse-gypte. +_Bahbet_, prs de _Samannoud_.--Basse-gypte. +_Ssa-el-Hagar_.--Basse-gypte. +_Kasr-Kroun_, dans la province de _Faoum_. +_Chek-Abad_, pour le peu qui reste. +_El-Arabah_ ou _Madfoun_, au-dessus de _Girg_. +_Kefth_. +_Kous_, +_Kourna_ et environs. +_Mdinet-Habou_ et environs. +_Louqsor_ (El-Oqsour). +_Karnac_ et environs. +_Mdamoud_. +_Erment_. +_Toud_, vis--vis _Erment_, sur la rive droite. +_Esn_, +_Edfou_. +_Koum-Ombou_. +_Osouan_, quelques dbris. +_Gziret-Osouan_, quelques dbris. + +2 EN NUBIE, AU DEL DE LA PREMIRE CATARACTE: + +_Gziret-el-Birb_. +_Gziret-Bgh_. +_Gziret-Shhl_. +_Dboude_. +_Gkarbi-Dandour_. +_Beit-Ouali_, prs de _Kalabschi_. +_Kalabschi_. +_Ghirsch-Hassan_ ou _Gerf-Hossen_. +_Dak_. +_Maharraka_. +_Ouadi-Essbou_. +_Amada_ ou _Amadon_. +_Derri_. +_Ibrim_. +_Ibsamboul_ ou _Abou-Sembil_. +_Ghbel-Addh_. +_Maschakit_. +_Ouadi-Halfa_, quelques dbris, sur la rive gauche. + +3 AU DEL LA SECONDE CATARACTE: + +_Sennh, Sohleb, Barkal, Assour, Naga_, et autres lieux o existent des +monuments antiques jusqu' la frontire du _Sennar_, o il n'en existe +plus. + +2e Les monuments antiques creuss et taills dans les montagnes sont +tout aussi importants conserver que ceux qui sont construits en +pierres tires de ces mmes montagnes. Il est urgent d'ordonner qu' +l'avenir on ne commette aucun dgt dans ces tombeaux, dont les fellahs +dtruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger ainsi que +leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de +sculptures pour les vendre aux voyageurs, en dfigurant pour cela des +chambres entires. Les principaux points recommander sont, en +particulier, Les grottes (_magarah_) des montagnes voisines de: + +_Sakkarah_. +_Bni-Hassan_ et environs. +_Touna-Gbel_. +_El-Tell._ +_Samoun_, prs de _Manfalouth_, _El-Eitz_ ou _El-Kab_. +_El-Arabah_. +_Kourna_ et environs. +_Biban-el-Molouk_, prs de _Kourna_. +_Gbel-Selslh_. + +C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les plus +grandes dvastations; elles sont commises par les fellahs, soit pour +leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands d'antiquits +qui les tiennent leur solde; je sais mme, n'en pas douter, que des +difices ont t dtruits par ces spculateurs europens, sur l'espoir +de dcouvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les grottes +sculptes ou peintes, et que l'on dcouvre chaque jour _Sakkarah_, +_El-Arabah_, _Kourna_, sont peu prs dtruites presque aussitt +qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidit des fouilleurs +ou de leurs employs. Il serait plus que temps de mettre un terme ces +barbares dvastations, qui privent chaque instant la science de +monuments d'un haut intrt, et dsappointent la curiosit des +voyageurs, lesquels, aprs tant de fatigues, n'ont souvent ainsi que +des regrets exercer sur la perte de tant de sculptures ou de peintures +curieuses. + +En rsum, l'intrt bien entendu de la science exige, non que les +fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour, +par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumires inespres, +mais qu'on soumette les fouilleurs un rglement tel que la +conservation des tombeaux dcouverts aujourd'hui, et l'avenir, soit +pleinement assure et bien garantie contre les atteintes de l'ignorance +ou d'une aveugle cupidit. + + * * * * * + +N III. + +LETTRES CRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PRFET DE TAHTA, A CHAMPOLLION. + + +N 1, LETTRE DU MAMOUR. + +Lui (Dieu). le plus cher des amis, le trsor des compagnons, notre ami +chri, le trs-honor, le gnral, le seigneur, le respectable, que le +Dieu trs-haut le conserve. + +Aprs la prsentation de mes salutations avec le plus vif dsir (de +vous voir), le but de cet crit est: 1 de m'informer de votre glorieuse +personne; 2 hier nous convnmes avec Votre Excellence qu'au jour de la +date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour +augmenter l'amiti. Au jour de la date, nous fmes les prparatifs +convenables; mais nous sommes alls le matin Terrah pour une affaire, +et au retour nous avons vu que vous tiez parti en bonne sant. Par +suite de cela, vous avez une dette acquitter envers nous; mais nos +rclamations sont pour l'poque de votre heureux retour, lorsque nous +vous reverrons dans la plus parfaite sant. Vous recevrez Salam et +Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le +Dieu trs-haut vous ramne sains et saufs, et puissions-nous vous revoir +eux et Votre Excellence dous de la plus parfaite sant; que le Dieu +trs-haut vous conserve. + +crit le 3 de djoumadi premier de l'anne 44 (ou 1244 de l'hgire, 14 +novembre 1828 de J.-C.). + +De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdj. + + +N 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR. + +Lui (Dieu). + +O le plus cher des amis, le trsor des compagnons, notre ami chri, le +bey magnifique, que sa vie soit longue. + +Aprs vous avoir prsent mes salutations avec le plus vif dsir de +vous voir, l'objet de cet crit est: 1 de m'informer de l'tat de votre +glorieuse personne, et de votre temprament agrable, lgant et fort; +2 de faire parvenir Votre Excellence la lettre que vous avez demande +pour Son Excellence notre frre chri, le mamour d'Esn. Plaise au Dieu +trs-haut que vous voyagiez en bonne sant et que vous arriviez de mme. +Puissions-nous revoir Votre Excellence comble de toutes sortes de +biens; prsentez nos salutations nos honorables amis qui sont en votre +compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu trs-haut vous +conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc. + +Les lettres qu'on vient de lire taient enfermes dans une enveloppe +avec l'adresse suivante: + +Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au trsor des compagnons, +notre ami chri, le Franais fils de bey, le magnifique, qu'il vive +longtemps au sein du bonheur. + + +N 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR. + +Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu +trs-haut le conserve! + +Aprs les salutations prcieuses et le grand dsir de votre agrable +prsence, le motif de la prsente est que, dans ce moment, nous recevons +votre chre lettre, et votre discours m'a rjoui, et je remercie le Ciel +de votre sant, dont je dsire la continuation, et laquelle je dois la +lettre dont vous m'avez gratifi pour le commandant d'Esn, de laquelle +nous vous sommes infiniment oblig. Or, ma prsente servira: 1 +m'informer de votre chre sant; 2 si vous dsirez des nouvelles de la +ntre, grce au Ciel, nous sommes parfaitement bien portant, et nous en +dsirons autant et plus vous, et nous ne serions jamais en tat de +vous manifester le grand chagrin que nous prouvmes de votre +sparation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a spars, il +daigne nous runir de nouveau, car il est le trs-puissant, et alors, +notre heureux retour, s'il plat Dieu, et possdant votre chre +prsence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. Cela et +rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations qui vous +croirez de convenance. + +Votre ami, + +CHAMPOLLION. + +15 novembre 1828. + + + + +TABLE DES MATIRES + + +AVERTISSEMENT +Mmoire sur le projet de voyage littraire en gypte +Lettres crites pendant le voyage +LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE. + +LETTRE Ire. Alexandrie, 18 aot 1828 + II. Alexandrie + III. Le Caire + IV. Sakkarah + V. Pyramides de Gizh + VI. Bni-Hassan et Monfalouth + VII. Thbes + VIII. Philae + IX. Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829 + Lettre M. Dacier (mme date) + X. Ibsamboul + XI. El-Mlissah + XII. Thbes (Biban-el-Molouk) + XIII. Thbes (Biban-el-Molouk) + XIV. Thbes (Rhamession) + XV. Thbes (El-Assassif) + XVI. Thbes (Amnophion) + XVII. Thbes (rive occidentale) + XVIII. Thbes (Mdinet-Habou) + XIX. Thbes (environs de Mdinet-Habou) + XX. Thbes (Kourua) + +LETTRE XXI. Sur le Nil (Karnac et Lonqsor) + XXII. Le Caire + XXIII. Alexandrie + XXIV. Alexandrie, 20 et 28 novembre 1829 + XXV. Toulon + XXVI. Toulon, M. le baron de La Bouillerie + XXVII. Toulon, M. le vicomte de Larochefoucauld + XXVIII. Toulon, 14 janvier 1830 + XXIX. Aix + XXX. Toulouse + XXXI. Bordeaux + + +APPENDICE. + +N I. Mmoire sommaire sur l'histoire d'gypte, rdig pour le + vice-roi Mohammed-Ali +N II. Mmoire relatif la conservation des monuments de l'gypte + et de la Nubie, remis au vice-roi +N III. Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esn + + +Table des matires +Table alphabtique des noms de lieux + +FIN DE LA TABLE DE MATIRES. + + + + +TABLE ALPHABETIQUE + +DES NOMS DE LIEUX + +A + +Abaton (de Philae), +Afrique (cte blanche et basse), +Agrigente, +Aix, +Akhmin, +Alexandrie, +Amada, +Amnophion, +Amone. Voyez Essboua. +Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kbir. +Antino, +Apollonopolis Magna. Voyez Edfou. +Apollonopolis Parva. Voyez Qous. +Arabique (chane), +Aschmoun, +Aschmounin, +As-Souan. Voyez Syne. + +B + +Bathn-el-Bakarah, +Bdrchin, +Bgh, +Bhni, +Bni-Haasan, +Bet-Oualli, +Biban-el-Molouk, +Bordeaux, +Boulaq, + +C + +Caire, + Citadelle, + Palais du sultan Salabh-Eddin, +Carrires entre Thorrah et Massarah, +Cataracte (2e) + (1re) +Chreus. Voyez Krioun. +Cit-Valette, +Colonne de Pompe, +Contra-Lato, +Coptos, +Cosser, +Cumino (le), +Cyrnaque, + +D + +Dakkh, +Dandour, +Dboud, +Dendrah, +Derr, Derri, +Desouk, +Djbel-el-Asserat, +Djbel-el-Mokatteb, +Djbel-Mesms, +Djbel-Selslh, + +E + +Edfou +gypte. Notice sommaire sur son + histoire + --Sur la conservation de ses monuments +El-Assassif +Elphantine +Elthya. Voyez El-Kab. +El-Kab +El-Magara +El-Mlissah +Embabh +Ennent. Voyez Hermonthis. +Esn + --Temple au nord +Ethiopie +Ezbkih (place d', au Caire) + +F + +Faras +Fouah + +G + + +Ghbel-Addh +Ghirch, Ghirch-Hussan, Ghirf-Houssen +Girg +Girgenti +Gizh +Gozzo (les) + +H + +Hliopolis +Hermonthis (Erment) + +I + +Ibrim +Ibsamboul + +K + +Kalabsch +Kardssi ou Kortha +Karnac +Kefth. Voyez Coptos. +Km, nom de l'gypte +Krioun +Korosko +Kourna +Kousch. Voyez thiopie. + +L + +Latopolis. Voyez Esn. +Libyque (montague) +Louqsor + --Ses oblisques. Voyez ce mot. +Lycopolis. Voyez Osionth. +Lyon + +M + +Malte +Manlak. Voyez Philae. +Manthom +Marseille +Maschakit +Massarah +Mdinet-Habou + --Ses environs +Mharraka +Memnonium Thbes +Memphis +Mnephthum +Minih +Mit-Rahinh +Mit-Salamh +Mokattam (mont) +Montpellier + +N + +Nader +Ncropole gyptienne de Sais +Nmes +Niphaat, les Libyens +Nubie + +O + +Oblisques de Louqsor + --De Cloptre +Ombos +Oph (du midi), partie mridionale de + Thbes + --Oph (les) +Osimandyas (tombeau d') Thbes, +Osiouth +Ouadi-Essbou (valle des lions) +Ouadi-Halfa +Ouest (valle de l') Thbea + +P + +Pallades, pallacides, leur tombeau, +Panopolis. Voyez Akhmin. +Philae +Phthae ou Typtah. Voyez Ghirch. +Primis. Voyez Ibrim. +Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh. +Ptolmas +Pyramides + +Q + +Qaou-el-Kbir +Qartas +Qous + +R + +Rast (cap) +Rhamession Thbes + +S + +Sabouth-el-Kadim +Sas ou Ssa-el-Hagar +Sakkarah +Saouadh +Saouadji +Saouaf +Schabour +Schorafh +Sennar +Serr, Gharbi-Serr +Silsilis. Voyez Djbel-Selslh. +Siouph. Voyez Saouaf. +Snem. Voyez Bgh. +Souan, Osouan. Voyez Syne. +Sowan-Kah. Voyez Elthya. +Speos-Artemidos +Spos d'Ibrim +Ssa-el-Hagar. Voyez Sas. +Syne + +T + +Taffah +Talmis. Voyez Kalabschi. +Toud +Taphis. Voyez Taffah. +Taposiris (tour des Arabes) +Tbot. Voyez Dboud. +Tharranh +Thbes + --Voyez Louqsor, + Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk, + Rhamession, Memnonium, + Osimandyas (tombeau d'), Mdinet-Habou, + El-Assassif, Pallades, + Amnophion, Manthom, Menephtheum. +Thorrah +Thouloum (mosque de) +Toulon +Toulouse +Tuphium. Voyez Toud. +Tyri. Voyez Derri. + +V + +Valle des Lions. Voyez Ouadi-Essbouah. + +Z + +Zaouyet-el-Matin + +FIN DE LA TABLE ALPHABTIQUE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie +en 1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion] + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE *** + +***** This file should be named 10764-8.txt or 10764-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/7/6/10764/ + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/10764-8.zip b/old/10764-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..638376b --- /dev/null +++ b/old/10764-8.zip diff --git a/old/10764-h.zip b/old/10764-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ffbc4f6 --- /dev/null +++ b/old/10764-h.zip diff --git a/old/10764-h/10764-h.htm b/old/10764-h/10764-h.htm new file mode 100644 index 0000000..085e66d --- /dev/null +++ b/old/10764-h/10764-h.htm @@ -0,0 +1,16294 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta content="text/html; charset=iso-8859-1" + http-equiv="Content-Type"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Lettres écrites d'Egypte +et de Nubie, by Champollion le Jeune.</title> + <style type="text/css"> + <!-- + * { font-family: Times;} + P { text-indent: 1em; + margin-top: .75em; + font-size: 14pt; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { text-align: center; } + HR { width: 33%; } + // --> + </style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en +1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion] + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en 1828 et 1829 + +Author: Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion] + +Release Date: January 21, 2004 [EBook #10764] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE *** + + + + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + +<p></p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="LETTRES"></a> +<h2>LETTRES</h2> +<h2>ÉCRITES</h2> +<h2>D'ÉGYPTE ET DE NUBIE</h2> +<h2>EN 1828 ET 1829</h2> +<h2>PAR</h2> +<h2>CHAMPOLLION LE JEUNE</h2> +<h2><small>NOUVELLE EDITION</small></h2> +<h2><small>1868</small></h2> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="AVERTISSEMENT"></a> +<h2>AVERTISSEMENT</h2> +<br> +<p>Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle édition au +public ont +été écrites par mon père, Champollion le +jeune, pendant le cours du +voyage qu'il fit en Égypte et en Nubie, dans les années +1828 et 1829. +Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est +encore, au dire des personnes compétentes, le meilleur et le +plus sûr +guide pour bien connaître les monuments et l'ancienne +civilisation de la +vallée du Nil. Elles furent successivement adressées +à son frère et +insérées en partie dans le <i>Moniteur universel</i>, +pendant que mon père, +poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archéologiques +qu'on +admire au musée égyptien du Louvre, dont il fut le +fondateur, et +recueillait les documents précieux qu'il n'eut pas le temps de +mettre en +lumière, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut +enlevé à la science +et au glorieux avenir qui lui était réservé.</p> +<p>En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au +département des manuscrits de la Bibliothèque royale, +publia, chez +Firmin Didot, une édition de ces lettres dont il +possédait les +originaux. C'est cette édition, épuisée depuis +longtemps déjà, que je +reproduis dans le présent volume.</p> +<p>Les savants qui ont marché dans la voie de Champollion le +jeune m'ont +attesté que, malgré les progrès obtenus depuis +trente ans dans la +science qu'il a fondée, ces lettres étaient encore d'une +utilité +sérieuse et d'un grand intérêt; c'est cette +conviction, unie à un vif +sentiment de respect pour la mémoire de mon père, qui m'a +engagée à +faire cette nouvelle édition.</p> +<p>Z. CHÉRONNET-CHAMPOLLION.</p> +<p>Paris, le 15 septembre 1867.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="MEMOIRE"></a> +<h2>MÉMOIRE</h2> +<h2>SUR</h2> +<h2>UN PROJET DE VOYAGE LITTÉRAIRE</h2> +<h2>EN ÉGYPTE</h2> +<h2>PRÉSENTÉ AU ROI EN 1827</h2> +<br> +<h3>PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE</h3> +<br> +<p>On peut considérer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de +nos +connaissances réelles sur l'ancienne Égypte, que les +recherches des +savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de résultats +complets, +de documents certains qu'à l'égard du seul système +d'<i>architecture</i> +suivi, pendant une si longue série de siècles, dans ce +pays où les arts +ont commencé; encore est-il juste de dire que les travaux qui +fixeront +irrévocablement nos idées à cet égard ne +sont point encore publiés, et +qu'il reste, de plus, à reconnaître les règles qui +déterminaient le +choix des ornements et des décorations, selon la destination +donnée à +chaque genre d'édifice. Ce point important pour la science ne +peut être +éclairci que sur les lieux et par des personnes versées +dans la +connaissance des symboles et du culte égyptiens, car les plus +simples +ornements de cette architecture sont des emblèmes parlants; et +telle +frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition +calculée pour l'oeil seulement, renferme un précepte, une +date, ou un +fait historique.</p> +<p>Les doctrines le plus généralement adoptées sur +<i>l'art égyptien</i>, et sur +le degré d'avancement auquel ce peuple était +réellement parvenu, soit en +sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les +nouvelles +découvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; +mais ces +doctrines ne peuvent être ramenées au vrai et assises sur +des fondements +solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands +édifices +publics de Thèbes et des autres capitales de l'Égypte. +C'est aussi +l'unique moyen de décider clairement l'importante question que +des +esprits diversement prévenus agitent encore si vivement, celle +de la +transmission des arts de l'Égypte à la Grèce.</p> +<p>Nos connaissances sur <i>la religion</i> et le culte des +Égyptiens ne +s'étendent encore que sur les parties purement +matérielles; les +monuments de petites proportions nous font bien connaître les +noms et +les attributs des divinités principales; mais comme ces +mêmes monuments +proviennent tous des catacombes et des sépultures, nous n'avons +de +renseignements détaillés que pour les personnages +mystiques protecteurs +des morts, et présidant aux divers états de l'âme +après sa séparation du +corps. La religion des hautes classes, qui différait de celle +des +tombeaux, n'est retracée que dans les sanctuaires des temples et +les +chapelles des palais: sur ces édifices couverts +intérieurement et +extérieurement de bas-reliefs coloriés, chargés de +légendes +innombrables, relatives à chaque personnage mythologique dont +ils +retracent l'image, les divinités égyptiennes de tous les +ordres, +hiérarchiquement figurées et mises en rapport, sont +accompagnées de leur +généalogie et de tous leurs titres, de manière +à faire complètement +connaître leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les +fonctions +que chacune d'elles était censée remplir dans le +système théologique +égyptien. Il reste donc encore à reconnaître sur +les constructions de +l'Égypte, la partie la plus relevée et la plus importante +de la +mythologie égyptienne.</p> +<p>Toutes les branches si variées des <i>arts</i>, et tous les +procédés de +l'<i>industrie égyptienne</i> sont encore loin de nous +être connus. On a bien +recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives à un +certain +nombre de métiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la +tannerie, +la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du +charron, du forgeron, du cordonnier, de l'émailleur, etc., etc., +etc.; +mais les voyageurs qui ont dessiné ces tableaux ont, pour la +plupart, +négligé les légendes explicatives qui les +accompagnent, et aucun d'eux +n'était en état de lire, sur les monuments où ces +tableaux ont été +copiés, les dates précises de l'époque où +ces divers arts furent +pratiqués. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont +vraiment +d'origine égyptienne, propres à l'Égypte, ou s'ils +ont été introduits +par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et +les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore +ici une question très-importante à éclaircir pour +l'histoire de +l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et +d'un intérêt bien plus relevé.</p> +<p>«Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques +et +ethnographiques, des scènes domestiques qui peignent les moeurs +de la +nation et celles des souverains, etc., <i>il demande +précisément les +objets qui sont le moins éclaircis.</i>» Ainsi +s'exprimait, il y +a douze +ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingués de +l'Allemagne; et +tout ce qu'on a publié depuis, loin de remplir cette importante +lacune, +n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent +seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de séries +immenses +de bas-reliefs, que les grands édifices de l'Égypte +offrent encore, +sculptée dans tous ses détails, l'histoire entière +de ses plus grands +souverains, et que des compositions d'une immense étendue y +retracent +les époques les plus glorieuses de l'histoire des +Égyptiens; car ce +peuple a voulu qu'on pût lire sur les murs des palais l'histoire +de ses +plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait osé +sculpter +sur la pierre de si grands objets et de si vastes détails.</p> +<p>L'Europe savante connaît l'existence de cet amas de richesses +historiques: son ardent désir serait d'en être mise en +possession. Elle +a jugé que nos progrès dans les études +égyptiennes demandent qu'un +gouvernement éclairé se hâte d'envoyer enfin en +Égypte des personnes +dévouées à la science et convenablement +préparées, pour recueillir, tant +qu'ils subsistent encore, les innombrables et précieux documents +que la +magnificence égyptienne inscrivit jadis sur les édifices +dont les masses +imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que +la barbarie, toujours croissante, détruit +systématiquement ces +respectables témoins d'une antique civilisation, hâte de +tous ses voeux +le moment où des copies fidèles de ces inscriptions et de +ces +bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec +certitude +les plus anciennes pages des annales du monde, en perpétuant +ainsi les +témoignages si nombreux et si authentiques tracés sur +tant de monuments +dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littéraire en +Égypte +est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre. +Mais ce n'est point à l'histoire seule de l'Égypte que le +voyage proposé +dans ce Mémoire doit fournir des lumières qu'on +chercherait vainement +autre part que dans les palais de Thèbes: c'est là +qu'existent +également, et nous en avons la certitude, des notions aussi +désirables +qu'inespérées, sur tous les peuples qui, dès les +premiers temps de la +civilisation humaine, jouaient un rôle important en Afrique et +dans +l'Asie occidentale. Les principales expéditions des Pharaons +contre les +nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec +l'Égypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptées sur +les monuments +érigés par les triomphateurs: on y lit les noms de ces +peuples, le +nombre des soldats, les noms des villes assiégées et +prises, les noms +des fleuves traversés, ceux des pays soumis, la quotité +des tributs +imposés aux peuples vaincus; et les noms des objets +précieux enlevés à +l'ennemi sont écrits sur des tableaux qui représentent +ces trophées de +la victoire. Ces bas-reliefs, entremêlés de longues +inscriptions +explicatives, sont d'autant plus utiles à connaître que +les artistes +égyptiens ont rendu avec une admirable fidélité la +physionomie, le +costume et toutes les habitudes des peuples étrangers qu'ils ont +eu à +combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'étude +directe de +cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, +à +des époques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le +pouvoir des +Pharaons en rivalisant avec l'Égypte, pour lui disputer l'empire +de cet +ancien monde que nous n'apercevons encore qu'à travers mille +incertitudes, mais dont la réalité, déjà +démontrée, n'en est pas moins +surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes +scènes à +des époques beaucoup plus rapprochées de nous que ne le +voulait un +esprit de système plus hardi que raisonné.</p> +<p>On ne saurait fixer l'importance des découvertes historiques +que peut +amener une étude approfondie des bas-reliefs qui décorent +les édifices +antiques de l'Égypte, et surtout ceux de Thèbes, sa +vieille capitale. Ce +pays s'est en effet trouvé en relation directe avec tous les +grands +peuples connus de l'antiquité: si ses vénérables +monuments nous montrent +une foule de peuples à demi sauvages du continent africain, +vaincus et +déposant aux pieds des Pharaons l'or, les matières +précieuses, les +oiseaux rares et les animaux curieux de l'intérieur d'un pays +encore si +peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes +des Égyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses +nations +asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous +peut-être), +nations qui combattent avec des armes égales et des moyens tout +aussi +avancés que ceux des Égyptiens, leurs rivaux. Nous +savons, à n'en point +douter, que les temples et les palais de l'Égypte offrent les +images et +des inscriptions contemporaines des rois éthiopiens qui ont +conquis +l'Égypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont +momentanément interrompu la longue et brillante succession. On y +recueillera les annales des rois égyptiens les plus +renommés, tels que +les Osimandyas, Amosis, les Rhamsès, les Thouthmosis; ailleurs +celles +des Pharaons Sésonchis, Osorchon, Sévéchus, +Tharaca, Apriès et Néchao, +que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie +à +la tête d'armées innombrables. On réunira les +copies du peu de monuments +élevés sous la tyrannie des rois persans, les Darius et +les Xerxès; on +notera les lieux où se lisent encore le grand nom d'Alexandre, +celui de +son frère, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet +homme qui +releva l'Égypte foulée par le gouvernement militaire des +Perses. On +éclaircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des +inscriptions +monumentales se terminera en recueillant, sur les mêmes +édifices qui ont +précédé tant d'empires, leur ont survécu, +et qui ont vu passer tant de +gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernée par les +empereurs. Ainsi les monuments de l'Égypte conservent des +inscriptions +qui se lient à l'histoire ancienne tout entière, et en +recèlent une +grande partie que les écrivains ne nous ont point +conservée: c'est +donner une idée de l'immense moisson de faits et des documents +qu'un +gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux +études +solides, en ordonnant l'exécution d'un voyage auquel sont +directement +intéressés les progrès de toutes les sciences +historiques. Ajoutons +enfin que ce voyage, où l'on pourra étudier et comparer +entre elles le +nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de +l'Égypte, avancerait avec une merveilleuse rapidité nos +connaissances +sur l'écriture hiéroglyphique, et qu'il fournira, sans +aucun doute à cet +égard, des lumières qu'on ne pourrait peut-être +point obtenir d'une +étude de plusieurs siècles faite en Europe sur les seuls +monuments +égyptiens que le hasard y ferait transporter à l'avenir. +Sous ce point +de vue seul, les résultats du voyage projeté seraient +inappréciables.</p> +<p>Les travaux des Français qui firent partie de +l'expédition d'Égypte +n'ont fait que préparer l'Europe savante à de tels +résultats, en lui +montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments +historiques, tout ce qu'elle doit désirer encore, et tout ce +qu'on peut +attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments +seront +l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits +et jeter tant de lumières sur l'obscurité des temps +antiques, étaient +impossibles alors. On n'avait, en effet, à la fin du +siècle dernier et +dans les premières années du siècle +présent, aucune donnée positive sur +le système des écritures égyptiennes; aussi les +membres de la Commission +d'Égypte, et la plupart des voyageurs qui ont marché sur +leurs traces, +persuadés peut-être qu'on n'arriverait jamais à +l'intelligence des +signes hiéroglyphiques, ont-ils attaché moins +d'intérêt à copier avec +exactitude les longues inscriptions en caractères sacrés +qui +accompagnent les figures mises en scène dans les bas-reliefs +historiques; il les ont presque toujours négligées, et +souvent même, en +copiant quelques scènes de ces bas-reliefs, on s'est +contenté de marquer +seulement la place occupée par ces légendes. +C'était cependant, sinon +pour cette époque, du moins pour l'avenir, la partie la plus +intéressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de +reconnaissance à ces voyageurs pour nous avoir appris, à +n'en pouvoir +douter, qu'il ne dépend plus que de notre volonté de +recueillir, par +exemple, dans le palais de Karnac à Thèbes, l'histoire +des conquêtes de +plusieurs rois, et probablement aussi celle de la délivrance de +l'Égypte +du joug des Pasteurs ou Hykschos, événement auquel se +rattachent la +venue et la captivité des Hébreux; dans les sculptures de +Kalabsché, le +tableau des conquêtes de Rhamsès II à +l'intérieur de l'Afrique; dans les +galeries du palais de Médinet-Abou, les expéditions de +Rhamsès-Meïamoun +contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des +hauts +faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Aménophis II; dans le +palais de +Kourna, ceux de Mandoueï et Ousireï, etc.; enfin, dans les +palais de +Louqsor, les édifices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, +les +détails les plus circonstanciés sur les conquêtes +du grand Sésostris, +tant en Asie qu'en Afrique.</p> +<p>De nos jours, des dessins de la totalité de ces grandes +scènes +historiques, qui s'éclairent les unes par les autres, et surtout +des +copies exactes des inscriptions hiéroglyphiques qu'on y a +mêlées en si +grand nombre, acquerraient un prix infini et réaliseraient, +sinon en +totalité, du moins en très-grande partie, les hautes +espérances qu'y +rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le +mécanisme de l'écriture hiéroglyphique sont assez +avancées, et l'on a +reconnu le sens d'un nombre de caractères assez +considérable, pour +retirer sur-le-champ, avec une certitude entière, les faits +principaux +et les plus précieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces +inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin, +avec les connaissances nouvellement acquises sur les écritures +de +l'ancienne Égypte, un voyage entrepris maintenant sur cette +terre +classique, par un petit nombre de personnes bien +préparées, produira +incontestablement des résultats scientifiques tels qu'on +eût en vain osé +les espérer dans le temps même que l'Égypte, au +pouvoir d'une armée +française, était livrée aux recherches d'une foule +de savants qui ont +beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et +mathématiques, +mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour +exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que +la fortune des armes livrait à leur examen. La France +guerrière a fait +connaître à fond l'Égypte moderne, sa constitution +physique, ses +productions naturelles, et les différents genres de monuments +qui la +couvrent: c'est aussi à la France, jouissant de la faveur de la +paix, si +propice au progrès des sciences et de la civilisation nouvelle, +à +recueillir les souvenirs gravés sur ces monuments témoins +d'une +civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une +terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour éclairer +l'Europe +encore à demi sauvage lorsque l'Égypte était +déjà déchue de sa première +splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques +origines.</p> +<p>Après cet exposé sommaire des motifs +généraux du voyage, il reste à +indiquer l'ordre détaillé des travaux que doivent +exécuter les personnes +chargées de cette entreprise littéraire.</p> +<p>1° Visiter un à un tous les monuments antiques de style +égyptien, en +faire dessiner <i>l'ensemble</i>, et lever <i>le plan</i> du petit +nombre de ceux +que les voyageurs ont négligés ou n'ont point +suffisamment étudiés.</p> +<p>2° Rechercher sur chaque <i>temple</i> les inscriptions +dédicatoires donnant +l'époque précise de leur fondation, et celles qui +indiquent toujours +l'époque où ont été exécutées +les différentes parties de la décoration. +C'est, en d'autres termes, recueillir les éléments +positifs de +l'histoire et de la chronologie de l'art en Égypte.</p> +<p>3° Copier avec soin, dans tous leurs détails et avec +leurs couleurs +propres, les images des différentes <i>divinités</i> +auxquelles chaque temple +était dédié. Recueillir les inscriptions +religieuses relatives à ces +divinités, et tous les titres divers qui leur sont donnés.</p> +<p>4° Copier surtout les tableaux mythologiques où plusieurs +divinités sont +mises en scène.</p> +<p>5° Dessiner les bas-reliefs représentant les diverses +cérémonies +religieuses, et tous les instruments de culte.</p> +<p>Ces divers travaux auront pour résultat de faire +connaître à fond +l'ensemble du culte égyptien, source de toutes les religions +païennes de +l'Occident, et serviront à démontrer les nombreux +emprunts que la +religion des Grecs fit à celle de l'Égypte. On terminera +ainsi les +dissidences qui partagent les savants sur une matière mise en +discussion +avant de posséder les éléments indispensables pour +en éclaircir les +difficultés.</p> +<p>6° Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures +représentant les divers souverains de l'Égypte, et avec +tous les détails +de costume, afin de former ainsi l'<i>iconographie</i> des rois et des +reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'époque la plus +ancienne, +offrant le <i>portrait</i> des Pharaons, de leurs femmes et de leurs +enfants.</p> +<p>7° Rechercher dans les palais de Thèbes, d'Ahydos, de +Sohleb, et dans +tous les genres d'édifices, tous les <i>bas-reliefs historiques</i>; +les +dessiner avec soin, figures et légendes, et copier les longues +inscriptions historiques qui les suivent ou les séparent.</p> +<p>8° Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce +qui se +rapporte à la vie publique et privée des Pharaons.</p> +<p>9° Dessiner dans les catacombes de Thèbes ou des autres +villes +égyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives à +la <i>vie civile</i> +des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts, +les métiers et la vie intérieure des Égyptiens; +faire le recueil des +costumes des diverses castes, etc.</p> +<p>10° Copier les inscriptions votives, gravées sur la +plate-forme des +temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes +les +fois que ces inscriptions porteront <i>une date</i> clairement +exprimée.</p> +<p>11° Recueillir toutes les <i>légendes royales</i>, +sculptées sur les +édifices, avec leurs diverses variantes, et préciser le +lieu où elles se +lisent, pour déterminer ainsi l'ancienneté relative de +chaque portion +d'un même édifice, et l'état soit progressif, soit +rétrograde de l'art.</p> +<p>12° Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs +et +tableaux <i>astronomiques</i>, prendre les dates exprimées soit +sur ces mêmes +sculptures, soit dans leur voisinage, pour démontrer sans +réplique +l'époque assez récente de ces compositions, que l'esprit +de système +s'obstine encore, malgré des démonstrations palpables, +à considérer +comme remontant à des siècles fort antérieurs aux +temps véritablement +historiques. On fixera également ainsi l'opinion encore +incertaine des +savants à l'égard du point réel d'avancement +auquel les Égyptiens +avaient porté la science de l'astronomie.</p> +<p>13° On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les <i>caractères +hiéroglyphiques</i> de formes différentes, en notant les +couleurs de chacun +d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet +qu'il +sera possible de tous les caractères employés dans +l'écriture sacrée des +Égyptiens.</p> +<p>14° On dessinera toutes les <i>inscriptions</i> qui peuvent +conduire soit à +confirmer, soit à étendre nos connaissances, relativement +à la langue et +aux diverses écritures de l'ancienne Égypte.</p> +<p>15° Il est du plus pressant intérêt pour les +études historiques et +philologiques de chercher dans les ruines de l'Égypte des <i>décrets +bilingues</i>, semblables à celui que porte la pierre de +Rosette. Ces +stèles existaient en très-grand nombre dans les temples +égyptiens des +trois ordres. Des fouilles seront donc dirigées dans l'enceinte +de ces +temples, pour découvrir de tels monuments, par le secours +desquels le +déchiffrement des textes hiéroglyphiques ferait un pas +immense.</p> +<p>16° Le directeur du voyage ferait aussi exécuter des <i>fouilles</i> +sur les +points où il serait possible de rencontrer des monuments +historiques de +divers genres: ceux des objets trouvés et qui +mériteraient quelque +attention seraient emportés pour être placés au <i>Musée +royal du Louvre</i>, +si ces objets étaient d'ancien style égyptien, et au <i>Cabinet +des +antiques de la Bibliothèque royale</i>, si ces objets +étaient des médailles +et des pierres gravées, ou autres monuments de style grec ou +romain. Les +<i>statues grecques ou romaines</i> appartiendraient aussi au +Musée des +antiques du Louvre.</p> +<p>17° On pourrait faire également, à Thèbes +et dans toutes les autres +parties de l'Égypte, des achats d'objets intéressants +pour les +<i>collections</i> royales; on pourrait compléter ainsi avec +avantage les +diverses séries de monuments antiques qui existent dans ces +établissements.</p> +<p>18° On désire depuis longtemps que des personnes +instruites dans les +langues orientales visitent les couvents de la vallée des lacs +de Natron +et de la Haute-Égypte, et examinent les livres coptes ou autres +que +renferment les <i>bibliothèques des moines chrétiens</i>, +lesquelles peuvent +contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait être +faite avec +soin pendant le voyage, et il serait facile peut-être +d'acquérir des +manuscrits intéressants à peu de frais.</p> +<p>19° Quelques voyageurs en Égypte ont parlé +d'inscriptions en <i>caractères +inconnus</i>, tracées ou gravées sur quelques monuments; +on s'attacherait à +les recueillir, précisément parce qu'elles sont +considérées comme +inconnues. Il en serait de même des <i>manuscrits</i> ou <i>inscriptions +en +phénicien</i>, dont il n'existe encore qu'un très-petit +nombre en Europe, +ainsi que des inscriptions en caractères persépolitains +ou +<i>cunéiformes</i>, dont l'alphabet n'est pas encore +entièrement connu, +quoique les monuments où ils sont employés ne soient pas +très-rares. La +découverte des hiéroglyphes phonétiques a concouru +à accroître cet +alphabet au moyen d'une courte inscription en caractères +cunéiformes et +en caractères égyptiens. On peut en trouver d'autres, qui +seraient +soigneusement copiées.</p> +<p>20° Il manque à la Bibliothèque du Roi +quelques-uns des plus utiles +ouvrages de la <i>littérature arabe</i>. On aurait +peut-être l'occasion de +les acquérir à un prix convenable.</p> +<p>Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en Égypte.</p> +<p>Pour l'exécuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres +du Roi.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="LETTRES2"></a> +<h2>LETTRES</h2> +<h2>ÉCRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE</h2> +<p><br> +</p> +<p style="text-align: right;"><small>Lyon, le 18 juillet 1828.</small></p> +<p>Me voici arrivé à Lyon en très-bonne +santé. J'ai trouvé notre ami M. +Artaud prêt à me recevoir, et je me suis établi +dans son musée.</p> +<p>J'ai trouvé dans celui de la ville, entre autres morceaux +curieux, une +statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, représentant le +dieu Nil, +morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon <i>Panthéon</i>: +c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir +rencontrée.</p> +<p>M. Artaud a écrit aujourd'hui à M. Sallier d'Aix, pour +l'informer de mon +prochain passage par cette ville. Je m'attends donc à faire une +bonne +récolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux +jours +s'il le faut.</p> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Toulon, 25 juillet 1828.</big></div> +<p>Je suis arrivé ici hier au soir en parfaite santé et +après un voyage +moins pénible que la saison d'été et le ciel de +Provence ne pouvaient le +faire supposer. Partis d'Aix à trois heures du matin, nous +étions à +Toulon sur les six heures du soir; je me suis à peine +aperçu de la +chaleur pendant la route, grâce aux fourrures en laine dont je +suis +couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: <i>Qui pare +le +froid pare le chaud</i>, doit être émané comme tant +d'autres de la sagesse +des nations.</p> +<p>Il m'a été impossible d'écrire d'Aix comme j'en +avais le projet: le +cabinet de M. Sallier m'a occupé pendant les deux jours que j'ai +passés +dans cette vieille ville. J'y ai trouvé quelques pièces +importantes que +j'ai copiées ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second +jour que +M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus égyptiens +non +funéraires, dans lequel j'ai trouvé: 1° un long +papyrus en fort mauvais +état, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le +tout en +belle écriture hiératique; 2° deux rouleaux contenant +des espèces d'odes +ou litanies à la louange d'un Pharaon; 3° un rouleau dont +les premières +pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de +Rhamsès-Sésostris en style biblique, c'est-à-dire +sous la forme d'une +ode dialoguée, entre les dieux et le roi.</p> +<p>Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps +que j'ai donné à son examen m'a convaincu que c'est un +vrai trésor +historique. J'en ai tiré les noms d'une quinzaine de nations +vaincues, +parmi lesquelles sont spécialement nommés les Ioniens, <i>Iouni, +Iavani</i>, +et les Lyciens, <i>Louka</i>, ou <i>Louki</i>; plus les +Éthiopiens, les Arabes, +etc. Il est parlé de leurs chefs emmenés en +captivité, et des +impositions que ces pays ont supportées. Ce manuscrit a +pleinement +justifié mon idée sur le groupe qui qualifie les noms de +pays étrangers, +et ceux de personnages en langues étrangères. J'ai +relevé avec soin tous +ces noms de peuples vaincus, qui, étant parfaitement lisibles et +en +écriture hiératique, me serviront à +reconnaître ces mêmes noms en +hiéroglyphes sur les monuments de Thèbes, et à les +restituer, s'ils sont +effacés en partie.</p> +<p>Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hiératique +porte sa date à +la dernière page. Il a été écrit (dit le +texte) <i>l'an IX, au mois de +Paoni</i>, du règne de Rhamsès le Grand. Je me propose +d'étudier à fond ce +papyrus, à mon retour d'Égypte.</p> +<p>M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois +pierres qui portent les fragments du décret romain relatif au +prix des +denrées et marchandises; je l'aurais faite moi-même, mais, +malheureusement, on a rempli en plâtre durci les lettres du +texte: on +les fera laver et nettoyer.</p> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Toulon, le 29 juillet.</big></div> +<p>J'ai reçu la première lettre de Paris, attendue +déjà avec impatience. Ma +série de numéros ne commencera qu'après +l'embarquement, et ma première +sera datée des domaines de Neptune, car j'espère que nous +rencontrerons +en route quelque bâtiment revenant en Europe, et qu'il sera +possible de +le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes +seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que +dans deux mois au plus tôt, les départs d'Alexandrie pour +France étant +extrêmement rares. Notre corvette, destinée à +convoyer les bâtiments +marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non +qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le +commerce avec l'Égypte est dans un état complet de +torpeur; l'Égypte +elle-même n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, +que nos +relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir, +du reste, des nouvelles positives sur notre position à +l'égard de +l'Égypte, car je reçois à l'instant un rendez-vous +au lazaret, de la +part de M. Léon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en +trente-trois jours. +Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou espérer; le +ton de sa +lettre est d'ailleurs très-rassurant, et je n'en augure que de +bonnes +nouvelles.</p> +<p>Nos Parisiens sont arrivés ce matin; et nos Toscans le soir, +après un +voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde à +traverser le cordon sanitaire établi à la +frontière du Piémont par le +roi de Sardaigne, qui, trompé par les exagérations d'un +capitaine +marchand de Marseille, débarqué à Gênes, +s'est imaginé que la peste +ravageait la Provence; les régiments ont marché pour +occuper tous les +débouchés des Alpes, et les lettres et journaux venant de +France sont +tailladés et passés au vinaigre. Il est connu en Italie +que nous mourons +ici et à Marseille par centaines: tandis que le temps est +superbe, grâce +à une brise d'ouest qui rafraîchit l'air et nous jettera +en pleine mer +en moins d'une heure.</p> +<p>La mer promet d'être excellente. J'ai déjà +essayé mon estomac, et je le +crois assez bien amariné, ayant couru la rade en barque par une +mer +assez grosse.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>30 juillet.</small></p> +<p>Il m'a été impossible de voir M. de Laborde; la brise +était trop forte +pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite +embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain à +une +heure: mais à cette heure-là, je serai déjà +loin de Toulon, puisque +notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos +gros +effets sont à bord, et nous sommes prêts à dire +adieu à la terre ferme. +On me fait espérer de toucher en Sicile. J'ai demandé +à l'amiral qu'il +permît au commandant de nous débarquer quelques heures +à Agrigente; cela +est accordé. C'est à la mer à nous le permettre +maintenant. Si elle est +bonne, j'écrirai à l'ombre d'une des colonnes doriques du +temple de +Jupiter.</p> +<p>Adieu; soyez sans inquiétude, les dieux de l'Égypte +veillent sur nous.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>En mer, entre la Sardaigne et la +Sicile, 3 août 1828.</small></p> +<p>Je vais essayer d'écrire malgré le mouvement du +vaisseau, qui, poussé +par un vent à souhait, marche assez rapidement vers la +côte occidentale +de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence. +Jusqu'ici la traversée a été des plus heureuses, +et le plus difficile +est fait: mon estomac a subi toutes ses épreuves, et je me +trouve +parfaitement bien maintenant. Le repos forcé dont on jouit sur +le +bâtiment, et l'impossibilité de s'y occuper avec quelque +suite, ont +tourné au profit de ma santé, et je me porte à +merveille.</p> +<p>Je ne parlerai point des deux jours passés, n'ayant eu sous +les yeux que +le ciel et la mer. Le tableau, quoique varié par quelques +évolutions de +marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, +présenterait trop +d'uniformité. La sèche désolation des côtes +de Sardaigne, pays bien +digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de +bien +intéressant.</p> +<p>Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de débarquer au +milieu des +temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour +demain au soir, si Éole et Neptune veulent bien nous octroyer +cette +douceur.</p> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Du 4.</big></div> +<p>Nous ayons tourné, pendant la nuit, la pointe ouest de la +Sardaigne, et +couru la côte méridionale, vraie succursale de l'Afrique. +Ce matin nous +ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on +aperçoit l'île +de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme +malencontreux nous empêche d'avancer.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Du 5.</small></p> +<p>Après une nuit passée à louvoyer, nous avons +revu Maritimo de bon matin, +à deux ou trois lieues de nous. Le vent s'étant enfin +levé, le vaisseau +a passé devant les îles de Favignana et Levanzo; nous +avions en +perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont +Éryx si vanté dans l'Enéide. L'après-midi, +nous avons passé devant +Marsalla et salué dévotement ses excellents vignobles: il +s'est mêlé à +mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a +dépassé cette ville +qui fut la vieille Lilybée, le principal établissement +carthaginois en +Sicile. Cette côte méridionale est d'une beauté +parfaite.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Du 6.</small></p> +<p>Je n'ai pu saluer les ruines de Sélinonte, nous les avons +rasées de +nuit. La côte est ici un peu plus sèche, quoique +pittoresque, et d'un +ton africain à faire plaisir. On a jeté l'ancre dans la +rade +d'Agrigente; là sont une foule de monuments grecs que nous +désirons +visiter et étudier. Mais il est probablement +décidé que nous aurons le +déboire d'être venus à quatre cents toises de ces +temples sans pouvoir +même les apercevoir. Nous payons chèrement la sottise du +capitaine +marseillais qui a répandu à Gênes la nouvelle de la +fameuse peste de +Marseille. Étant allés au lazaret d'Agrigente avec le +commandant, on +nous a répondu que des ordres de Palerme, arrivés la +veille, défendaient +expressément qu'on donnât pratique à aucun +bâtiment venu des ports +méridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon était un +port du <i>nord</i>; +le bon Sicilien a répondu qu'il le savait très-bien, mais +que, n'ayant +aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre +de débarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province +d'Agrigente. On nous a promis une réponse pour demain à +huit heures; et +nous avons regagné la corvette, la mort dans l'âme et sans +l'espérance +d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien là jouer de +malheur, et +je comprends enfin le supplice de Tantale.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Du 7, à six heures du matin.</small></p> +<p>Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout +espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et +demie d'ici à terre, pour tâcher de la faire mettre +à la poste à travers +toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous à faire +plaisir, +bon appétit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut +absolument nous +traiter en pestiférés! Je rouvrirais ma lettre si j'avais +à vous +annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'à deux +milles +de distance; je serais si heureux de débarquer au milieu de ces +vénérables ruines! Mais je n'ose y compter.</p> +<p>Si nous n'avons pas l'entrée à huit heures, nous +mettrons immédiatement +à la voile, pour courir sur Malte.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 22 août 1828.</small></p> +<p>Je hasarde ces lignes par un bâtiment toscan qui part demain +pour +Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en +France +aussitôt que celle dont veut bien se charger notre excellent +commandant +de l'Eglé, lequel retourne en Europe et met à la voile +mardi prochain, +je mets un n° 1 provisoire à celle-ci, réservant tous +les détails pour +la seconde, qui sera le véritable numéro premier.</p> +<p>Je suis arrivé le 18 août dans cette terre +d'Égypte, après laquelle je +soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a traité en +mère tendre, et +j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne santé que j'y +apporte. +J'ai pu boire de l'eau fraîche à discrétion, et +cette eau-là est de +l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nommé <i>Mahmoudiéh</i> +en +l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.</p> +<p>J'ai pu voir M. Drovetti le soir même de mon arrivée, +et là j'ai appris +qu'il m'avait écrit et conseillé d'ajourner mon voyage. +Depuis la date +de cette lettre, heureusement arrivée trop tard à Paris, +les choses sont +bien changées. Vous devez connaître déjà les +conventions pour +l'évacuation de la Morée, consenties le 6 juillet par +Ibrahim-Pacha et +signées il y a une douzaine de jours par le vice-roi +Mohammed-Aly. Mon +voyage ne rencontrera aucun empêchement; le pacha est +informé de mon +arrivée, et il a bien voulu me faire dire que j'étais le +bienvenu; je +lui serai présenté demain ou après-demain au plus +tard. Tout se dispose +au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que +j'ai déjà secoué tous les préjugés +inspirés par de prétendus historiens.</p> +<p>J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement +délicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre +d'exécution de nos +projets sur Alexandrie et ses environs est déjà +réglé; ils comprennent +les obélisques dits de Cléopâtre, dont nous aurons +enfin une copie +exacte, et ensuite la colonne de Pompée; il faut savoir enfin +à quoi +s'en tenir sur son inscription dédicatoire, et si elle porte le +nom de +l'empereur <i>Dioclétien</i>: nous en aurons une bonne +empreinte.</p> +<p>Notre jeunesse est émerveillée de ce qu'elle a +déjà vu.... A ma +prochaine les détails: la série de mes lettres +d'observation commencera +réellement avec elle....</p> +<p>Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="LETTRES3"></a> +<h2>LETTRES</h2> +<h2>ÉCRITES</h2> +<h2>D'ÉGYPTE ET DE NUBIE</h2> +<h2>EN 1828 ET 1829</h2> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="PREMIERE_LETTRE"></a> +<h2>PREMIÈRE LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, du 18 au 29 août +1828.</small></p> +<p>Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, +jour +de notre départ de Toulon sur la corvette du roi <i>l'Églé</i>, +commandée par +M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de frégate, jusqu'au 7 août +que nous avons +quitté la côte de Sicile après une station de +vingt-quatre heures, et +sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'après les +informations parvenues de bonne source aux autorités +siciliennes, nous +étions tous en proie à la <i>grande peste</i> qui ravage +Marseille, à ce +qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlementé avec des +officiers +envoyés par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient +qu'en +tremblant, à trente pas de distance; nous avons +été déclarés bien et +dûment pestiférés, et il nous a fallu renoncer +à descendre à terre, au +milieu des temples grecs les mieux conservés de toute la Sicile. +Nous +remîmes donc tristement à la voile, courant sur Malte, que +nous +doublâmes le lendemain 8 août au matin, en passant à +une portée de canon +des îles Gozzo et Cumino, et de Cité-La-Valette, que nous +avons +parfaitement vue dans ses détails extérieurs.</p> +<p>C'est après avoir reconnu successivement le plateau de la +Cyrénaïque et +le cap Rasat, et avoir longé de temps à autre la +côte blanche et basse +de l'Afrique, sans être trop incommodés par la chaleur, +que nous +aperçûmes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la +vieille +<i>Taposiris,</i> nommée aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous +approchions +ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous +révélaient déjà +la colonne de Pompée, toute l'étendue du Port-Vieux +d'Alexandrie, la +ville même dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et +une +immense forêt de mâts de bâtiments, au travers +desquels se montraient +les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entrée de la passe, un +coup de +canon de notre corvette amena à notre bord un pilote arabe qui +dirigea +la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute +sûreté au +milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvâmes là +entourés de vaisseaux +français, anglais, égyptiens, turcs et algériens, +et le fond de ce +tableau, véritable macédoine de peuples, était +occupé par les carcasses +des bâtiments orientaux échappés aux +désastres de Navarin. Tout était en +paix autour de nous, et voilà, je pense, une preuve de la +puissante +influence du vice-roi d'Égypte sur l'esprit de ses +Égyptiens.</p> +<p>Nous en avions donc fini avec la mer, dès le 18 à cinq +heures du soir: +il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous séparer de +notre +commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable à tous +égards, et des +autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont comblés de +prévenances et de soins, et nous ont procuré par leur +instruction tous +les charmes de la plus agréable société; mes +compagnons et moi +n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.</p> +<p>A peine mouillés dans le port, plusieurs officiers +supérieurs des +vaisseaux français vinrent à notre bord, et nous +donnèrent d'excellentes +nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine évacuation de +la +Morée par les troupes d'Ibrahim, en conséquence d'une +convention +récente. On attend dans peu de jours la rentrée de la +première division +de l'armée égyptienne.</p> +<p>M. le chancelier du consulat-général de France voulut +bien aussi venir à +notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se +trouvait +heureusement à Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir +même, à six +heures, je me rendis à terre, avec notre brave commandant et mes +compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je +baisai le sol égyptien en le touchant pour la première +fois, après +l'avoir si longtemps désiré. A peine +débarqués, nous fûmes entourés par +des conducteurs d'ânes (ce sont les fiacres du pays), et, +montés sur ces +nobles coursiers, nous entrâmes dans Alexandrie.</p> +<p>Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en +donner une idée complète; ce fut pour nous comme une +apparition des +antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs étroits +bordés +d'échoppes, encombrés d'hommes de toutes les couleurs, de +chiens +endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous +les côtés et se mêlant à la voix glapissante +des femmes, ou d'enfants à +demi nus; une poussière étouffante, et par-ci +par-là quelques seigneurs +magnifiquement habillés, maniant habilement de beaux chevaux +richement +harnachés, voilà ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. +Après une +demi-heure de course sur nos ânes et une infinité de +détours, nous +arrivâmes chez M. Drovetti, dont l'accueil empressé mit le +comble à +toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrivée au +milieu +des circonstances actuelles, il nous en félicita cependant, et +nous +donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune +difficulté; son crédit, fruit de sa conduite noble, +franche et +désintéressée, qui n'a jamais pour objet que le +service de notre +monarque dont le nom est partout vénéré, et +l'honneur de la France, est +une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore +à +ses prévenances, en m'offrant un logement au palais de France, +l'ancien +quartier-général de notre armée. J'y ai +trouvé un petit appartement +très-agréable, c'est celui de Kléber, et ce n'est +pas sans de vives +émotions que je me suis couché dans l'alcôve +où a dormi le vainqueur +d'Héliopolis.</p> +<p>Du reste, le souvenir des Français est partout dans +Alexandrie, tant +notre influence y fut douce et équitable. En arrivant, j'ai +entendu +battre la retraite par les tambours et les fifres égyptiens sur +les +mêmes airs qu'à Paris. Toutes les anciennes marches +françaises pour la +troupe ont été adoptées par le Nizam-Gedid, et de +vieux Arabes parlent +encore en français. Il y a trois jours, allant de grand matin +visiter +l'obélisque de Cléopâtre, et au milieu des collines +de sables qui +couvrent les débris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un +Arabe +aveugle et âgé, conduit par un enfant: j'approchai, et +l'aveugle, +informé que j'étais Français, me dit +aussitôt ces propres mots en me +saluant de la main: <i>Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je +n'ai +pas encore déjeuné.</i> Ne pouvant ni ne voulant +résister à une telle +éloquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de +France qui +me restaient; en les tâtant il s'écria aussitôt: <i>Cela +ne passe plus +ici, mon ami.</i> Je substituai à cette monnaie française +une piastre +d'Égypte: <i>Ah! voilà qui est bon, mon ami,</i> +ajouta-t-il; <i>je te +remercie, citoyen.</i> De telles rencontres dans le désert +valent un bon +opéra à Paris.</p> +<p>Je suis déjà familiarisé avec les usages et +coutumes du pays; le café, +la pipe, la siesta, les ânes, la moustache et la chaleur; surtout +la +sobriété, qui est une véritable vertu à la +table de M. Drovetti, où nous +nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.</p> +<p>J'ai visité tous les monuments des environs; la colonne de +Pompée n'a +rien de fort extraordinaire; j'y ai trouvé cependant à +glaner. Elle +repose sur un massif construit de débris antiques, et j'ai +reconnu +parmi ces débris le cartouche de Psammétichus II. Je n'ai +pas négligé +l'inscription grecque qui dépend de la colonne, et sur laquelle +existent +encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera +cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants +cette +copie fidèle qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument +historique. J'ai visité plus souvent les obélisques de +Cléopâtre, +toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un <i>bon +cabal</i> (dénomination provençale). De ces deux +obélisques, celui qui est +debout a été donné au Roi par le pacha +d'Égypte, et j'espère qu'on +prendra les moyens nécessaires pour faire transporter cet +obélisque à +Paris. Celui qui est à terre appartient aux Anglais. J'ai +déjà copié et +fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hiéroglyphiques. +On en +aura donc, et pour la première fois, je puis le dire, un dessin +exact. +Ces deux obélisques, à trois colonnes de +caractères sur chaque face, ont +été primitivement érigés par le roi Moeris +devant le grand temple du +Soleil à Héliopolis. Les inscriptions latérales +sont de Sésostris, et +j'en ai découvert deux autres très-courtes, à la +face est, qui sont du +successeur de Sésostris. Ainsi, trois époques sont +marquées sur ces +monuments; le dé antique en granit rosé, sur lequel +chacun d'eux avait +été placé, existe encore; mais j'ai +vérifié, en faisant fouiller par mes +Arabes dirigés par notre architecte M. Bibent, que ce dé +repose sur un +socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.</p> +<p>C'est le 24 août, à huit heures du matin, que nous +avons été reçus par +le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec +beaucoup de soin dans le goût des palais de Constantinople; ces +édifices, de belle apparence, sont situés dans l'ancienne +île du Phare. +Nous nous y sommes rendus en corps, précédés de M. +Drovetti, tous +habillés au mieux, et les uns dans une calèche +attelée de deux beaux +chevaux conduits habilement à toute bride dans les rues +d'Alexandrie par +le cocher de M. Drovetti, et les autres montés sur des +ânes escortant la +calèche.</p> +<p>Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes +entrés +dans une vaste pièce remplie de fonctionnaires, et nous avons +été +immédiatement introduits dans une seconde salle, percée +à jour: dans un +de ses angles, entre deux croisées, était assise S.A., +dans un costume +fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa +taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de +gaîté qui surprend dans un personnage occupé de si +grandes choses. Ses +yeux ont une expression très-vive, et une magnifique barbe +blanche +couvre sa poitrine. S.A., après avoir demandé de nos +nouvelles, a bien +voulu nous dire que nous étions les bienvenus, et me questionner +ensuite +sur le plan de mon voyage. Je l'ai exposé sommairement, et j'ai +demandé +les firmans nécessaires; ils m'ont été +accordés sur-le-champ, avec deux +chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite +parlé des affaires de la Grèce, et nous a fait part de la +nouvelle du +jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livré à +des Grecs +introduits dans sa chambre par des soldats infidèles +soudoyés. Quoique +fort âgé, Ahmed s'est vigoureusement défendu, a +tué sept de ses +assassins, mais a succombé sous le nombre. Le vice-roi nous a +fait +donner ensuite le café, et nous avons pris congé de S.A., +qui nous a +accompagnés avec des saluts de main très-bienveillants. +C'est encore une +grâce de plus dont nous sommes redevables aux bontés +inépuisables de M. +Drovetti.</p> +<p>La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a +été reçue aussi +le lendemain, 25 août, par le vice-roi, présentée +par M. Rosetti, +consul-général de Toscane. Elle a reçu le +même accueil, les mêmes +promesses et la même protection. L'Égypte, disait S.A., +devait être pour +nous comme notre pays même; et je suis persuadé que le +vice-roi est +très-flatté de la confiance que nos gouvernements ont +mise dans son +caractère, en autorisant notre entreprise dans les circonstances +actuelles.</p> +<p>Je compte rester à Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps +est +nécessaire pour nos préparatifs. Les chaleurs du Caire, +et une maladie +assez bénigne qui y règne, baisseront en attendant. Le +Nil haussera en +même temps. J'ai déjà bu largement de ses eaux que +nous apporte le canal +construit par l'ordre du pacha, et nommé pour cela le <i>Mahmoudiéh.</i> +Le +fleuve sacré est en bon état; l'inondation est +assurée pour le pays bas; +deux coudées de plus suffiront pour le haut. Nous sommes +d'ailleurs ici +comme dans une contrée qui serait l'abrégé de +l'Europe, bien reçus et +fêtés par tous les consuls de l'Occident, qui nous +témoignent le plus +vif intérêt. Nous avons été tous +réunis successivement chez MM. Acerbi, +Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de +Suède et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Méchain, consul +de France à +Larnaka en Chypre, très-recommandable sous tous les rapports, et +l'un +des anciens de l'expédition française en Égypte.</p> +<p>Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des +grâces +infinies à la protection royale qui nous devance partout, et aux +soins +inépuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.</p> +<p>Je suis rempli de confiance dans les résultats de notre +voyage: +puissent-ils répondre aux voeux du gouvernement et à ceux +de nos amis! +Je ne m'épargnerai en rien pour y réussir. +J'écrirai de toutes les +villes égyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons +n'y +existent plus: je réserverai les détails sur les +magnificences de Thèbes +pour notre vénérable ami M. Dacier; ils seront +peut-être un digne et +juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits. +J'ai reçu les lettres de Paris de la fin de juillet par le <i>Nisus,</i> +arrivé en onze jours. Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DEUXIEME_LETTRE"></a> +<h2>DEUXIÈME LETTRE</h2> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Alexandrie, le 14 septembre 1828.</big><br> +</div> +<p>Mon départ pour le Caire est définitivement +arrêté pour demain, tous nos +préparatifs étant heureusement terminés, ainsi que +ce que je puis +appeler l'organisation de l'expédition, chacun ayant sa part +officielle +d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est chargé de la +santé +et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles, +ustensiles et engins; M. Lhôte, des finances; M. Gaëtano +Rosellini, du +mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et +un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme +à moi, +Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.</p> +<p>Deux bâtiments à voile nous porteront sur le Nil; l'un +est le plus grand +<i>maasch</i> du pays, et il a été monté par S.A. +Mehemed-Ali: je l'ai nommé +<i>l'Isis;</i> l'autre est une <i>dahabié,</i> où cinq +personnes logeront assez +commodément; j'en ai donné le commandement à M. +Duchesne, en survivance +du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller à la +chasse des +papillons dans le désert lybique. Cette <i>dahabié</i> a +reçu le nom +d'<i>Athyr:</i> nous voguerons ainsi sous les auspices des deux +déesses les +plus joviales du Panthéon égyptien. D'Alexandrie au +Caire, nous ne nous +arrêterons qu'à <i>Kérioun,</i> l'ancienne Chereus +des Grecs, et à +<i>Ssa-el-Hagar,</i> l'antique Saïs. Je dois ces politesses +à la patrie du +rusé Psammétichus et du brutal Apriès; enfin, je +verrai s'il reste +quelques débris de Siouph à <i>Saouafé,</i> +où naquit Amasis, et à Saïs, +quelques traces du collège où Platon et tant d'autres +Grecs <i>allèrent à +l'école.</i></p> +<p>Notre santé se soutient, et l'épreuve du climat +d'Alexandrie, qui est +une ville toute lybique, est d'un très-bon augure. Nous sommes +tous +enchantés de notre voyage, et heureux d'avoir +échappé aux dépêches +télégraphiques qui devaient nous retarder. Les +circonstances de mauvaise +apparence ont toutes tourné pour nous; quelques +difficultés inattendues +sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous +serons heureux partout.</p> +<p>Je viens à l'instant (huit heures du soir) de prendre +congé du vice-roi. +S.A. a été on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai +priée d'agréer notre +gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le +vice-roi a répondu que les princes chrétiens traitant ses +sujets avec +distinction, la réciprocité était pour lui un +devoir. Nous avons parlé +hiéroglyphes, et il m'a demandé une traduction des +inscriptions des +obélisques d'Alexandrie. Je me suis empressé de la lui +promettre, et +elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le +chancelier du consulat de France. S.A. a désiré savoir +jusqu'à quel +point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assuré +que nous +trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprimé ma +reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire +qu'il +les repoussait d'une manière fort aimable; ces bons musulmans +nous ont +traités avec une franchise qui nous charme. Adieu.</p> +<small><img style="width: 1000px; height: 1419px;" + alt="Plan des ruines de Saïs" title="Plan des ruines de Saïs" + src="images/045.png"></small><br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TROISIEME_LETTRE"></a> +<h2>TROISIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Au Caire, le 27 septembre 1828.</small></p> +<p>C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitté Alexandrie, +après +avoir arboré le pavillon de France. Nous avons pris le canal +nommé +<i>Mahmoudiéh</i>, auquel ont travaillé MM. Coste et +Masi; il suit la +direction générale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais +il fait beaucoup +moins de détours, et se rend plus directement au Nil, en passant +entre +le lac Maréotis, à droite, et celui d'<i>Edkou</i>, +à gauche. Nous +débouchâmes dans le fleuve, le 15 de très-bonne +heure, et je conçus dès +lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant +les +sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et +sont frappés de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert +d'arbres +de toute espèce, au-dessus desquels s'élèvent les +centaines de minarets +des nombreux villages qui sont dispersés sur cette terre de +prédilection. Ce spectacle est véritablement enchanteur, +et la renommée +de la fertilité de la campagne d'Égypte n'est point +exagérée.</p> +<p>Le fleuve est immense, et les rives en sont délicieuses. Nous +fîmes une +courte halte à <i>Fouah</i>, où nous arrivâmes +à midi. A sept heures et demie +du soir, nous dépassâmes <i>Désouk</i>; c'est le +lieu où le respectable Salt +a expiré il y a quelques mois. Le 16, à six heures du +matin, je trouvai, +en m'éveillant, le <i>maasch</i> amarré dans le +voisinage de <i>Ssa-el-Hagar</i>, +où j'avais recommandé d'aborder pour visiter les ruines +de Saïs, devant +lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (<i>Voyez la planche +N° 1.</i>)</p> +<p>Nos fusils sur l'épaule, nous gagnâmes le village qui +est à une +demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chassèrent en chemin, +et +firent lever deux chacals, qui s'échappèrent à +toutes jambes à travers +les coups de fusils. Nous nous dirigeâmes sur une grande enceinte +que +nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui +couvrait une partie des terrains, nous força de faire quelques +détours, +et nous passâmes sur une première <i>nécropole</i> +égyptienne, bâtie en +briques crues. Sa surface est couverte de débris de poterie, et +j'y +ramassai quelques fragments de figurines funéraires: la grande +enceinte +n'était abordable que par une porte forcée tout à +fait moderne. Je +n'essayerai point de rendre l'impression que j'éprouvai +après avoir +dépassé cette porte, et en trouvant sous mes yeux des +masses énormes de +80 pieds de hauteur, semblables à des rochers +déchirés par la foudre ou +par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette +immense circonvallation, et reconnus encore des constructions +égyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large +et 5 +d'épaisseur. C'était aussi une <i>nécropole,</i> +et cela nous expliqua une +chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs +momies les villes situées dans la Basse-Égypte, et loin +des montagnes. +Cette seconde nécropole de Saïs, dans les débris +colossaux de laquelle +on reconnaît encore plusieurs étages de petites chambres +funéraires (et +il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de +longueur, et près de 500 de large. Sur les parois de +quelques-unes des +chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait +à +renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits +<i>canopes</i>. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre +eux.</p> +<p>A droite et à gauche de cette nécropole existent deux +monticules, sur +l'un desquels nous avons trouvé des débris de granit +rose, de granit +gris, de beau grès rouge et de <i>marbre blanc,</i> dit de +Thèbes. Cette +dernière particularité intéressera +particulièrement notre ami Dubois, +qui a tant travaillé sur les matières employées +dans les monuments de +l'antiquité; des légendes de Pharaons sont +sculptées sur ce marbre +blanc, et j'en ai recueilli de beaux échantillons.</p> +<p>Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces +édifices sont +vraiment étonnantes. Le parallélogramme, dont les petits +côtés n'ont pas +moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de +tour. La hauteur de cette muraille peut être estimée +à 80 pieds, et son +épaisseur mesurée est de 54 pieds: on pourrait donc y +compter les +grandes briques par millions.</p> +<p>Cette circonvallation de géant me paraît avoir +renfermé les principaux +édifices sacrés de <i>Saïs</i>. Tous ceux dont il +reste des débris étaient +des <i>nécropoles</i>; et, d'après les indications +fournies par Hérodote, +l'enceinte que j'ai visitée renfermerait les tombeaux d'<i>Apriès</i> +et des +rois <i>saïtes</i> ses ancêtres. De l'autre +côté de ceux-ci serait le +monument funéraire de l'usurpateur <i>Amasis</i>. La partie de +l'enceinte, +vers le Nil, a pu aisément contenir le grand temple de +Néith, la grande +déesse de Saïs; et nous avons donné la chasse +à coups de fusil à des +chouettes, oiseau sacré de Minerve ou Néith, que les +médailles de Saïs +et celles d'Athènes sa fille portent pour armes parlantes. A +quelques +centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des +collines qui couvrent une troisième nécropole. Elle +était celle des gens +de qualité: on y a déjà fouillé, et j'y ai +vu un énorme sarcophage en +basalte vert, celui d'un gardien des temples sous <i>Psammétichus +II</i>. +M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la +dépense +serait trop considérable, et le monument n'est pas assez +important pour +la risquer. A mon retour en Basse-Égypte, je ferai faire des +fouilles +sur ce point-là et sur quelques autres, si l'état des +fonds me le +permet. Cette dernière remarque est importante; avec peu de +fonds on +peut faire beaucoup, et je serais affligé de quitter ce pays +sans avoir +pu assurer, à peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, +les +plus propres à enrichir nos collections royales et à +éclairer les +travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien +m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilité +incontestable.<br> +</p> +<p><img style="width: 950px; height: 1342px;" + alt="Plan des ruines de Saïs" title="Plan des ruines de Saïs" + src="images/050.png"><br> +</p> +<br> +<p>Cette première visite à Saïs ne sera pas la +dernière; je quittai ce +lieu, à six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous +passâmes +devant <i>Schabour</i>. Le 18, à neuf heures du matin, nous +fîmes halte à +<i>Nader</i>, où des Almèh nous donnèrent un +concert vocal et instrumental, +suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A +midi et demi, nous étions devant <i>Tharranéh</i>, +où je vis des monticules +de natron, transportés des lacs qui le produisent. Le soir, nous +dépassâmes <i>Mit-Salaméh</i>, triste village +assis dans le désert libyque; +et, faute de vent, nous passâmes une partie de la nuit sur la +rive +verdoyante du Delta, près du village d'<i>Aschmoun</i>. Le 19 au +matin, nous +vîmes enfin les Pyramides, dont on pouvait déjà +apprécier les masses, +quoique nous fussions à huit lieues de distance. A une heure +trois +quarts, nous arrivâmes au sommet du Delta (<i>Bathn-el-Bakarah</i>, +le +Ventre-de-la-Vache), à l'endroit même où le fleuve +se partage en deux +branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique, +et la largeur du Nil étonnante. A l'occident, les Pyramides +s'élèvent au +milieu des palmiers; une multitude de barques et de bâtiments se +croisent dans tous les sens; à l'orient, le village +très-pittoresque de +<i>Schoraféh</i>; dans la direction d'Héliopolis: le fond +du tableau est +occupé par le mont <i>Mokattam</i>, que couronne la citadelle +du Caire, et +dont la base est cachée par la forêt de minarets de cette +grande +capitale. A trois heures, nous vîmes le Caire plus distinctement: +c'est +là que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne +arrivée. +L'orateur était accompagné de deux camarades +habillés d'une façon +très-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariolés de +couleurs +tranchantes; des barbes et d'énormes moustaches d'étoupe +blanche; des +langes étroits, serrant et dessinant toutes les parties de leur +corps; +et chacun d'eux s'était ajusté d'énormes +accessoires en linge blanc +fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques, +figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs +d'ancien +style. Quelques minutes après, notre <i>maasch</i> donna sur un +banc de +sable, et fut arrêté tout court; nos matelots se +jetèrent au Nil pour le +dégager, en se servant du nom d'<i>Allah</i>, et bien plus +efficacement de +leurs larges et robustes épaules; la plupart de ces mariniers +sont des +Hercules admirablement taillés, d'une force étonnante, et +ressemblant, +quand ils sortent du fleuve, à des statues de bronze +nouvellement +coulées. Ce travail d'une demi-heure suffit pour dégager +le bâtiment. +Nous passâmes devant <i>Embabéh</i>, et après +avoir salué le champ de +bataille des Pyramides, nous abordâmes au port de <i>Boulaq</i>, +à cinq +heures précises. La journée du 20 se passa en +préparatifs de départ pour +le Caire, et plusieurs convois d'ânes et de chameaux +transportèrent en +ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais +fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et +enfourchant nos ânes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je +partis +pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman +était avec moi, et toute la jeunesse paradait à ma suite: +je m'aperçus +que cela ne déplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: <i>Fransaouï</i> +(Français) avec une certaine satisfaction.</p> +<p>Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-là et le +lendemain +étaient ceux de la fête que les musulmans +célébraient pour la naissance +du Prophète. La grande et importante place d'<i>Ezbékiéh</i>, +dont +l'inondation occupe le milieu, était couverte de monde entourant +les +baladins, les danseuses, les chanteuses, et de très-belles +tentes sous +lesquelles on pratiquait des actes de dévotion. Ici, des +musulmans assis +lisaient en cadence des chapitres du Coran; là, trois cents +dévots, +rangés en lignes parallèles, assis, mouvant incessamment +le haut de leur +corps en avant et en arrière comme des poupées à +charnière, chantaient +en choeur, <i>Là Ilâh ill Allâh</i> (Il n'y a point +d'autre dieu que Dieu); +plus loin, cinq cents énergumènes, debout, rangés +circulairement et se +sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de +leur +poitrine épuisée, le nom d'<i>Allah</i>, mille fois +répété, mais d'un ton si +sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus +infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs +du Tartare. A côté de ces religieuses +démonstrations, circulaient les +musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes +de +tout genre étaient en pleine activité: ce mélange +de jeux profanes et de +pratiques religieuses, joint à l'étrangeté des +figures et à l'extrême +variété des costumes, formait un spectacle infiniment +curieux, et que je +n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversâmes une +partie de +la ville pour gagner notre logement.</p> +<p>On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort +bien; et +ces rues de 8 à 10 pieds de largeur, si décriées, +me paraissent +parfaitement bien calculées pour éviter la trop grande +chaleur. Sans +être pavées, elles sont d'une propreté fort +remarquable. Le Caire est +une ville tout à fait monumentale; la plus grande partie des +maisons est +en pierre, et à chaque instant on y remarque des portes +sculptées dans +le goût arabe; une multitude de mosquées, plus +élégantes les unes que +les autres, couvertes d'arabesques du meilleur goût, et +ornées de +minarets admirables de richesse et de grâce, donnent à +cette capitale un +aspect imposant et très-varié. Je l'ai parcourue dans +tous les sens, et +je découvre chaque jour de nouveaux édifices que je +n'avais pas encore +soupçonnés. Grâces à la dynastie des <i>Thouloumides</i>, +aux califes +<i>Fathimites</i>, aux sultans <i>Ayoubites</i> et aux mamelouks <i>Baharites</i>, +le +Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie +ait détruit ou laissé détruire en +très-grande partie les délicieux +produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes +premières +dévotions dans la mosquée de <i>Thouloum</i>, +édifice du IXe siècle, modèle +d'élégance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, +quoique à +moitié ruiné. Pendant que j'en considérais la +porte, un vieux <i>cheïk</i> me +fit proposer d'entrer dans la mosquée: j'acceptai avec +empressement, +et, franchissant lestement la première porte, on m'arrêta +tout court à +la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; +j'avais +des bottes, mais j'étais sans bas; la difficulté +était pressante. Je +quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir à mon janissaire pour +envelopper mon pied droit, un autre mouchoir à mon domestique +nubien +Mohammed, pour mon pied gauche, et me voilà sur le parquet en +marbre de +l'enceinte sacrée; c'est sans contredit le plus beau monument +arabe qui +reste en Égypte. La délicatesse des sculptures est +incroyable, et cette +suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai +ici ni des autres mosquées, ni des tombeaux des califes et des +sultans +mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus +magnifique +encore que la première; cela me mènerait trop loin, et +c'en est assez de +la vieille Égypte, sans m'occuper de la nouvelle.</p> +<p>Lundi 22 septembre, je montai à la citadelle du Caire, pour +rendre +visite à Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus +estimés +par le vice-roi. Il me reçut fort agréablement, causa +beaucoup avec moi +sur les monuments de la Haute-Égypte, et me donna quelques +conseils pour +les étudier plus à l'aise. En sortant de chez le +gouverneur, je +parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs énormes +de grès, +portant un bas-relief où est figuré le roi <i>Psammétichus +II</i>, faisant la +dédicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres +blocs +épars, et qui ont appartenu au même monument de Memphis +d'où ces +pierres ont été apportées, m'ont offert une +particularité fort curieuse. +Chacune de ces pierres, parfaitement dressées et +taillées, porte une +<i>marque</i> constatant sous quel roi le bloc a été +tiré de la carrière; la +légende royale, accompagnée d'un titre qui fait +connaître la destination +du bloc pour Memphis, est gravée dans une aire carrée et +creuse. J'ai +recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: <i>Psammétichus +II</i>, +<i>Apriès</i>, son fils, et <i>Amasis</i>, successeur de ce +dernier: ces trois +légendes nous donnent donc la durée de la construction de +l'édifice dont +ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais +royal du fameux <i>Salahh-Eddin</i> (le sultan Saladin), le chef de la +dynastie des Ayoubites; un incendie a dévoré les toits, +il y a quatre +ans, et, depuis quelques mois, on démolit parfois ce qui reste +de ce +grand et beau monument: j'ai pu reconnaître une salle +carrée, la +principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rosé, +portant +encore les traces de la dorure épaisse qui couvrait leur +fût, sont +debout, et leurs énormes chapiteaux de sculpture arabe, +imitation +grossière de vieux chapiteaux égyptiens, sont +entassés sur les +décombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutés +à ces colonnes +grecques ou romaines, sont tirés de blocs de granit +enlevés aux ruines +de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures +hiéroglyphiques: j'ai même trouvé sur l'un d'entre +eux, à la partie qui +joignait le fût à la colonne, un bas-relief +représentant le roi +<i>Nectanèbe</i>, faisant une offrande aux dieux. Dans une de +mes courses à +la citadelle, où je suis allé plusieurs fois pour faire +dessiner les +débris égyptiens, j'ai visité le fameux <i>puits +de Joseph</i>, c'est-à-dire +le puits que le grand <i>Saladin</i> (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait +creuser +dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai +vu aussi la ménagerie du pacha, consistant en un lion, deux +tigres et un +éléphant; je suis arrivé trop tard pour voir +l'hippopotame vivant: la +pauvre bête venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant +sa +sieste sans précaution; mais j'en ai vu la peau empaillée +à la turque, +et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai +visité +avant-hier <i>Mahammed-Bey</i>, defterdar (trésorier) du pacha. +Il m'a fait +montrer la maison qu'il construit à Boulaq sur le Nil, et dans +les +murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, <i>d'assez +beaux bas-reliefs égyptiens</i>, venant de Sakkarah; c'est un +pas fort +remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renommé +pour son +opposition à la réforme.</p> +<p>J'ai trouvé ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, +et, parmi les +étrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Félix, +Anglais, qui +s'occupent beaucoup d'hiéroglyphes, et qui me comblent de +bontés. Je +n'ai encore fait aucune acquisition; je présume que notre +arrivée a fait +hausser le prix des antiquités; mais cela ne peut durer +longtemps. Je +pars demain ou après pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire +cette +année; nous débarquerons près de <i>Mit-Rahinéh</i> +(le centre des ruines de +la vieille ville), où je m'établirai; je pousserai de +là des +reconnaissances sur <i>Sakkarah, Dahschour</i> et toute la plaine de +<i>Memphis</i>, jusqu'aux grandes pyramides de <i>Giséh</i>, +d'où j'espère dater +ma prochaine lettre. Après avoir couru le sol de la seconde +capitale +égyptienne, je mets le cap sur Thèbes, où je serai +vers la fin +d'octobre, après m'être arrêté quelques +heures à Abydos et à Dendérah. +Ma santé est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il +est vrai +que je suis un homme tout nouveau: ma tête rasée est +couverte d'un +énorme turban; je suis complètement habillé +à la turque, une belle +moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend à mon +côté; ce +costume est très-chaud, et c'est justement ce qui convient en +Égypte; on +y sue à plaisir et l'on s'y porte de même. Les Arabes me +prennent +partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la +parole à celle des habits; je débrouille mon arabe, et +à force de +jargonner, on ne me prendra plus pour un débutant. J'ai +déjà recueilli +des coquilles du Nil pour M. de Férussac ... J'attends +impatiemment des +lettres de Paris ... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="QUATRIEME_LETTRE"></a> +<h2>QUATRIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Sakkarah, le 5 octobre 1828.</small></p> +<p>Nous sommes restés au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir +du même +jour nous avons couché dans notre <i>maasch</i>, afin de mettre +à la voile le +lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. +Le +1er octobre, nous passâmes la nuit devant le village de <i>Massarah</i>, +sur +la rive orientale du Nil, et le lendemain, à six heures du +matin, nous +courûmes la plaine pour atteindre de grandes carrières que +je voulais +visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposée, et +précisément en +face, doit être sortie de leurs vastes flancs. La journée +fut +excessivement pénible; mais je visitai presque une à une +toutes les +cavernes dont le penchant de la montagne de <i>Thorrah</i> est +criblé. J'ai +constaté que ces carrières de beau calcaire blanc ont +été exploitées à +toutes les époques, et j'ai trouvé: 1° une +inscription datée du mois de +Paophi de l'an IV <i>de l'empereur Auguste;</i> 2° une seconde +inscription de +l'an VII, même mois, d'un Ptolémée, qui doit +être <i>Soter Ier</i>, puisqu'il +n'y a pas de surnom; 3° une inscription de l'an II du roi <i>Acoris</i>, +l'un +des insurgés contre les Perses; enfin, deux de ces +carrières et les plus +vastes ont été ouvertes l'an XXII du roi <i>Amosis</i>, +le père de la +dix-huitième dynastie, comme portent textuellement deux belles +stèles +sculptées à même dans le roc, à +côté des deux entrées. Ces mêmes +stèles +indiquent aussi que les pierres de cette carrière ont +été employées aux +constructions des temples de <i>Phtha</i>, d'<i>Apis</i> et d'<i>Ammon</i>, +à Memphis, +et cette indication donne la date de ces mêmes temples bien +connus de +l'antiquité. J'ai trouvé aussi, dans une autre +carrière, pour l'époque +pharaonique, deux monolithes tracés à l'encre rouge sur +les parois, avec +une finesse extrême et une admirable sûreté de main: +la corniche de l'un +de ces monolithes, qui n'ont été que mis en projet, sans +commencement +d'exécution, porte le prénom et le nom propre de <i>Psammétichus +Ier</i>. +Ainsi, les carrières de la montagne arabique, entre <i>Thorrah</i> +et +<i>Massarah</i>, ont été exploitées sous les +Pharaons, les Perses, les +Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela +tient +à leur voisinage des capitales successives de l'Égypte, <i>Memphis, +Fosthat</i> et le <i>Caire</i>. Rentrés le soir dans nos +vaisseaux, comme les +Grecs venant de livrer un assaut à la ville de Troie, mais plus +heureux +qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre à +la voile +pour <i>Bédréchéin</i>, village situé +à peu de distance, sur le bord +occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes +pour +l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; +passé le +village de <i>Bédréchéin</i>, qui est à un +quart d'heure dans les terres, on +s'aperçoit qu'on foule le sol antique d'une grande cité, +aux blocs de +granit dispersés dans la plaine, et à ceux qui +déchirent le terrain et +se font encore jour à travers les sables, qui ne tarderont pas +à les +recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de <i>Mit-Rahinéh</i>, +s'élèvent deux longues collines parallèles, qui +m'ont paru être les +éboulements d'une enceinte immense, construite en briques crues +comme +celle de Saïs, et renfermant jadis les principaux édifices +sacrés de +Memphis. C'est dans l'intérieur de cette enceinte que nous avons +vu le +grand colosse exhumé par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner +ce +monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus +agréablement surpris de trouver un magnifique morceau de +sculpture +égyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, +n'a pas +moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombé la +face +contre terre, ce qui a conservé le visage parfaitement intact. +Sa +physionomie suffit pour me le faire reconnaître comme une statue +de +Sésostris, car c'est en grand le portrait le plus fidèle +du beau +Sésostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de +la +ceinture, confirmèrent mon idée, et il n'est plus douteux +qu'il existe, +à Turin et à Memphis, deux <i>portraits</i> du plus +grand des Pharaons. J'ai +fait dessiner cette tête avec un soin extrême, et relever +toutes les +légendes. Ce colosse n'était point seul; et si j'obtiens +des fonds +spéciaux pour des fouilles en grand à Memphis, je puis +répondre, en +moins de trois mois, de peupler le Musée du Louvre de statues +des plus +riches matières et du plus grand intérêt pour +l'histoire. Ce colosse, +devant lequel sont de grandes substructions calcaires, était, +selon +toute apparence, placé devant une grande porte et devait avoir +des +pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le +temps me manquera. Un peu plus loin et sur le même axe, existent +encore +de petits colosses du même Pharaon, en granit rosé, mais +en fort mauvais +état. C'était encore une porte.</p> +<p>Au nord du colosse exista un temple de Vénus (<i>Hathôr</i>), +construit en +calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du côté de +l'orient: j'ai +continué des fouilles commencées par Caviglia; le +résultat a été de +constater dans cet endroit même l'existence d'un temple +orné de +colonnes-pilastres accouplées et en granit rosé, et +dédié à <i>Phtha</i> et à +<i>Hathôr</i> (Vulcain et Vénus), les deux grandes +divinités de Memphis, par +Rhamsès le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du +côté de +l'est, une vaste nécropole semblable à celle que j'ai +reconnue à Saïs.</p> +<p>C'est le 4 octobre que je suis venu camper à <i>Sakkarah</i>, +car nous sommes +sous la tente; une d'elles est occupée par nos domestiques; tous +les +soirs, sept ou huit Bédouins choisis d'avance font la garde de +nuit et +les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand +on +les traite en hommes.</p> +<p>J'ai visité ici, à Sakkarah, la plaine des momies, +l'ancien cimetière +de Memphis, parsemé de pyramides et de tombeaux violés. +Cette localité, +grâce à la rapace barbarie des marchands +d'antiquités, est presque tout +à fait nulle pour l'étude: les tombeaux ornés de +sculptures sont, pour +la plupart, dévastés, ou recomblés après +avoir été pillés. Ce désert est +affreux; il est formé par une suite de petits monticules de +sable +produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsemé +d'ossements humains, débris des vieilles +générations. Deux tombeaux +seuls ont attiré notre attention, et m'ont +dédommagé du triste aspect de +ce champ de désolation. J'ai trouvé, dans l'un d'eux, une +série +d'oiseaux sculptés sur les parois, et accompagnés de +leurs noms en +hiéroglyphes; cinq espèces de gazelles avec leurs noms; +et enfin +quelques scènes domestiques, telles que l'action de traire le +lait, deux +cuisiniers exerçant leur art, etc. Nos portefeuilles se +grossissent du +fruit de ces découvertes ... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="CINQUIEME_LETTRE"></a> +<h2>CINQUIÈME LETTRE</h2> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Au pied des pyramides de +Gizéh, le 8 octobre 1828.</big><br> +</div> +<p>J'ai transporté mon camp et mes pénates à +l'ombre des grandes pyramides, +depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du +monde, sept chameaux et vingt ânes ont transporté nous et +nos bagages à +travers le désert qui sépare les pyramides +méridionales de celles de +Gizéh, les plus célèbres de toutes, et qu'il me +fallait voir enfin avant +de partir pour la Haute-Égypte. Ces merveilles ont besoin +d'être +étudiées de près pour être bien +appréciées; elles semblent diminuer de +hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant +les blocs +de pierre dont elles sont formées qu'on a une idée juste +de leur masse +et de leur immensité. Il y a peu à faire ici, et +lorsqu'on aura copié +des scènes de la vie domestique, sculptées dans un +tombeau voisin de la +deuxième pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront +nous +prendre à Gizéh, et nous cinglerons à force de +voiles pour la +Haute-Égypte, mon véritable +quartier-général. Thèbes est là, et on y +arrive toujours trop tard. +</p> +<p>Sauf un peu de fatigue de la journée d'hier, nous nous +portons fort +bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="SIXIEME_LETTRE"></a> +<h2>SIXIEME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>A Béni-Hassau, le 5; et +à Monfaloutli, le 8 novembre +1828.</small></p> +<p>Je comptais être à Thèbes le 1er novembre; voici +déjà le 5, et je me +trouve encore à <i>Béni-Hassan</i>. C'est un peu la +faute de ceux qui ont +déjà décrit les hypogées de cette +localité, et en ont donné une si mince +idée. Je comptais expédier ces grottes en une +journée; mais elles en ont +pris quinze, sans que j'en éprouve le moindre regret; je vais +reprendre +mon récit de plus haut.</p> +<p>Ma dernière lettre était datée des grandes +pyramides, où je suis, resté +campé trois jours, non pour ces masses énormes et de si +peu d'effet +lorsqu'on les voit de près, mais pour l'examen et le +dépouillement des +grottes sépulcrales creusées dans le voisinage. Une, +entre autres, celle +d'un certain <i>Eimaï</i>, nous a fourni une série de +bas-reliefs +très-curieux pour la connaissance des arts et métiers de +l'ancienne +Égypte, et je dois donner un soin très-particulier +à la recherche des +monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands +tableaux de bataille des palais de Thèbes. J'ai trouvé +autour des +pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands +personnages, mais peu d'inscriptions d'un très-grand +intérêt.</p> +<p>Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et +gagner notre ancien campement de Sakkarah, à travers le +désert, et de là +notre <i>flotte</i>, mouillée à <i>Bédréchéin</i>, +où nous arrivâmes le soir même, +grâce à nos infatigables baudets et aux chameaux qui +portaient tout +notre bagage. Nous mîmes à la voile pour la +Haute-Égypte, et ce ne fut +que le 20 octobre, après avoir éprouvé tout +l'ennui du calme plat et du +manque total de vent du nord, que nous arrivâmes à <i>Miniéh</i>, +d'où je fis +partir tout de suite, après une visite à la filature de +coton, montée en +machines européennes, et après l'achat de quelques +provisions +indispensables. On se dirigea sur <i>Saouadéh</i> pour voir un +hypogée grec +d'ordre <i>dorique</i>, déjà décrit. De là +nous cinglâmes vers +<i>Zaouyet-el-Maiétin</i>, où nous fûmes rendus le +20 même au soir; là +existent quelques hypogées décorés de bas-reliefs +relatifs à la vie +domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait +d'intéressant, et nous ne les quittâmes que le 23 au soir, +pour courir à +<i>Béni-Hassan</i> à la faveur d'une bourrasque, à +laquelle nous dûmes d'y +arriver le même jour vers minuit.</p> +<p>A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens étant +allés, en +éclaireurs, visiter les grottes voisines, rapportèrent +qu'il y avait +peu à faire, vu que les peintures étaient à peu +près effacées. Je montai +néanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogées, et +je fus +agréablement surpris de trouver une étonnante +série de peintures +parfaitement visibles jusque dans leurs moindres détails, +lorsqu'elles +étaient mouillées avec une éponge, et qu'on avait +enlevé la croûte de +poussière fine qui les recouvrait et qui avait donné le +change à nos +compagnons. Dès ce moment on se mit à l'ouvrage, et par +la vertu de nos +échelles et de l'admirable éponge, la plus belle +conquête que +l'industrie humaine ait pu faire, nous vîmes se dérouler +à nos yeux la +plus ancienne série de peintures qu'on puisse imaginer, toutes +relatives +à la vie civile, aux arts et métiers, et ce qui +était neuf, à la <i>caste +militaire</i>. J'ai fait, dans les deux premiers hypogées, une +moisson +immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les +deux tombes les plus reculées vers le nord; ces deux +hypogées, dont +l'architecture et quelques détails intérieurs ont +été mal reproduits, +offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux +voisins), que la porte de l'hypogée est +précédée d'un portique taillé à +jour dans le roc, et formé de colonnes qui ressemblent, à +s'y méprendre +à la première vue, au <i>dorique</i> grec de Sicile et +d'Italie. Elles sont +cannelées, à base arrondie, et presque toutes d'une belle +proportion. +L'intérieur des deux derniers hypogées était ou +est encore soutenu par +des colonnes semblables: nous y avons tous vu le véritable type +du vieux +<i>dorique grec</i>, et je l'affirme sans craindre d'établir mon +opinion sur +des monuments du temps romain, car ces deux hypogées, les plus +beaux de +tous, portent leur date et appartiennent au règne d'<i>Osortasen</i>, +deuxième roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par +conséquent remontent +au IXe siècle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux +portiques, encore intact, celui de l'hypogée d'un chef +administrateur +des terres orientales de l'Heptanomide, nommé <i>Néhôthph</i>, +est composé de +ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les +beaux temples grecs-doriques.</p> +<p>Les peintures du tombeau de <i>Néhôthph</i> sont de +véritables <i>gouaches</i>, +d'une finesse et d'une beauté de dessin fort remarquables: c'est +ce que +j'ai vu de plus beau jusqu'ici en Égypte; les animaux, +quadrupèdes, +oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de <i>vérité</i>, +que les copies coloriées que j'en ai fait prendre ressemblent +aux +gravures coloriées de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: +nous +aurons besoin de l'affirmation des quatorze témoins qui les ont +vues, +pour qu'on croie en Europe à la fidélité de nos +dessins, qui sont d'une +exactitude parfaite.</p> +<p>C'est dans ce même hypogée que j'ai trouvé un +tableau du plus haut +intérêt: il représente quinze prisonniers, hommes, +femmes ou enfants, +pris par un des fils de <i>Néhôthph</i>, et +présentés à ce chef par un scribe +royal, qui offre en même temps une feuille de papyrus, sur +laquelle est +relatée la date de la prise, et le nombre des captifs, qui +était de +trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute +particulière, à nez aquilin pour la plupart, +étaient blancs +comparativement aux Égyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en +jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la <i>couleur de chair</i>. +Les +hommes et les femmes sont habillés d'étoffes +très-riches, peintes +(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames +grecques +sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la +chaussure des femmes captives peintes à <i>Béni-Hassan</i> +ressemblent à +celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouvé sur la +robe d'une +d'elles l'ornement enroulé si connu sous le nom de <i>grecque</i>, +peint en +rouge, bleu et noir, et tracé verticalement. Ces détails +piqueront la +curiosité et réveilleront l'intérêt de nos +archéologues et celui de +notre ami M. Dubois, que j'ai regretté, ici plus qu'ailleurs, de +n'avoir +pas à mes côtés, parce que notre opinion sur +l'avancement de l'art en +Égypte y trouve des preuves <i>archi-authentiques</i>. Les +hommes captifs, à +barbe pointue, sont armés d'arcs et de lances, et l'un d'entre +eux tient +en main une <i>lyre grecque</i> de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je +le +crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure, +voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de +leurs +habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe +siècle +avant J.-C., peints avec fidélité par des mains +égyptiennes. J'ai fait +copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute +particulière: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original.</p> +<p>Les quinze jours passés à <i>Béni-Hassan</i> +ont été monotones, mais +fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypogées +dessiner, +colorier et écrire, en donnant une heure au plus à un +modeste repas, +qu'on nous apportait des barques, pris à terre sur le sable, +dans la +grande salle de l'hypogée, d'où nous apercevions, +à travers les colonnes +en <i>dorique primitif</i>, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; +le +soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du +repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le +lendemain.</p> +<p>Cette vie de tombeaux a eu pour résultat un portefeuille de +dessins +parfaitement faits et d'une exactitude complète, qui +s'élèvent déjà à +plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon +voyage +d'Égypte serait déjà bien rempli, à +l'architecture près, dont je ne +m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas été +visités ou connus. Voici +un <i>petit crayon</i> de mes conquêtes: cette note sera +divisée par +matières, alphabétiquement rangées comme l'est mon +portefeuille pendant +le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins déjà +faits, et de +pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du même +genre.</p> +<p>1° AGRICULTURE.—Dessins représentant le labourage avec +les boeufs ou à +bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les béliers, +et non +par les <i>porcs</i>, comme le dit Hérodote; cinq sortes de +charrues; le +piochage, la moisson du blé; la moisson du lin; la mise en +gerbes de ces +deux espèces de plantes; la mise en meule, le battage, le +mesurage, le +dépôt en grenier; deux dessins de grands greniers sur des +plans +différents; le lin transporté par des ânes; une +foule d'autres travaux +agricoles, et entre autres la récolte du lotus; la culture de la +vigne, +la vendange, son transport, l'égrenage, le pressoir de deux +espèces, +l'un à force de bras et l'autre à mécanique, la +mise en bouteilles ou +jarres, et le transport à la cave; la fabrication du vin cuit, +etc.; la +culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la +culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux +suivants, avec légendes hiéroglyphiques explicatives; +plus l'<i>intendant +de la maison des champs</i> et ses secrétaires.</p> +<p>2° ARTS ET MÉTIERS.—Collection de tableaux, pour la +plupart coloriés, +afin de bien déterminer la nature des objets, et +représentant: le +sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le +peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre +peignant un tableau, avec son <i>chevalet</i>; des <i>scribes</i> et +commis aux +écritures de toute espèce; les ouvriers des +carrières transportant des +blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les opérations; les +<i>marcheurs</i> pétrissant la terre avec les pieds, d'autres +avec les mains; +la mise de l'argile en cône, le cône placé sur le +tour; le potier +faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la première <i>cuite</i> +au four, +la seconde au séchoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de +cannes, +d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de +meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou +maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles à +divers +métiers; le verrier et toutes ses opérations; +l'orfèvre, le bijoutier, +le forgeron.</p> +<p>3° CASTE MILITAIRE.—L'éducation de la caste militaire et +tous ses +exercices gymnastiques, représentés en plus de deux cents +tableaux, où +sont retracées toutes les poses et attitudes que peuvent prendre +deux +habiles lutteurs, attaquant, se défendant, reculant, +avançant, debout, +renversés, etc.; on verra par là si l'art égyptien +se contentait de +figures de profil, les jambes unies et les bras collés contre +les +hanches. J'ai copié toute cette curieuse série de +militaires nus, +luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures représentant +des +soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un siège, +la +<i>tortue</i> et le <i>bélier</i>, les punitions militaires, un +champ de bataille, +et les préparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication +des +lances, javelots, arcs, flèches, massues, haches d'armes, etc.</p> +<p>4° CHANT, MUSIQUE ET DANSE.—Un tableau représentant un +concert vocal et +instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est +secondé par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq +femmes, +et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opéra +tout +entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de <i>flûte +traversière</i>, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des +danseurs +faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin, +une collection très-curieuse de dessins représentant les +danseuses (ou +filles publiques de l'ancienne Égypte), dansant, chantant, +jouant à la +paume, faisant divers tours de force et d'adresse.</p> +<p>5° Un nombre considérable de dessins représentant +l'ÉDUCATION DES +BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espèce, les vaches, +les +veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les +chevriers, les gardeurs d'ânes, les bergers et leurs moutons; des +scènes +relatives à l'art vétérinaire; enfin la +basse-cour, comprenant +l'éducation d'une foule d'espèces d'oies et de canards, +et celle d'une +espèce de cigogne qui était domestique dans l'ancienne +Égypte.</p> +<p>6° Une première base du recueil ICONOGRAPHIQUE, +comprenant les +<i>portraits</i> des rois égyptiens et de grands personnages. Ce +portefeuille +sera complété en Thébaïde.</p> +<p>7º Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.—On +y +remarque la <i>mourre</i>, le jeu de la <i>paille</i>, une sorte de <i>main-chaude</i>, +le <i>mail</i>, le jeu de <i>piquets plantés en terre</i>, +divers jeux de force; +la chasse à la bête fauve, un tableau représentant +une grande chasse +dans le désert, et où sont figurées quinze +à vingt espèces de +quadrupèdes; tableaux représentant le retour de la +chasse; le gibier est +porté mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux +représentent la chasse +des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et +gouaché avec toutes les couleurs et le faire de l'original; +enfin, le +dessin en grand des divers piéges pour prendre les oiseaux; ces +instruments de chasse sont peints isolément dans quelques +hypogées; +plusieurs tableaux relatifs à la pêche: 1° la +pêche à la ligne; 2° à la +ligne avec canne; 3° au trident ou au <i>bident</i>; 4° au +filet; plus la +préparation des poissons, etc.</p> +<p>8º JUSTICE DOMESTIQUE.—J'ai réuni sous ce titre une +quinzaine de +dessins de bas-reliefs représentant des délits commis par +des +domestiques; l'arrestation du prévenu, son accusation, sa +défense, son +jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et +l'exécution, qui se borne à la bastonnade, dont +procès-verbal est remis, +avec le corps du procès, entre les mains du maître par +l'intendant de la +maison.</p> +<p>9° LE MÉNAGE.—J'ai réuni dans cette série, +déjà fort nombreuse, tout ce +qui se rapporte à la vie privée ou intérieure. Ces +dessins fort curieux +représentent: 1° diverses maisons égyptiennes, plus +ou moins +somptueuses; 2° les vases de diverses formes, ustensiles et +meubles, le +tout colorié, parce que les couleurs indiquent invariablement la +matière; 3° un superbe palanquin; 4° des espèces +de chambres à portes +battantes, portées sur un traîneau et qui ont servi de <i>voitures</i> +aux +anciens grands personnages de l'Égypte; 5° les singes, chats +et chiens +qui faisaient partie de la maison, ainsi que des <i>nains</i> et +autres +individus mal conformés, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., +servaient à +désopiler la rate des seigneurs égyptiens, aussi bien +que, 1500 ans +après, celle de nos vieux barons d'Europe; 6° les officiers +d'une grande +maison, intendants, scribes, etc.; 7° les domestiques portant les +provisions de bouche de toute espèce; les servantes apportant +aussi +divers comestibles; 8° la manière de tuer les boeufs et de +les dépecer +pour le service de la maison; 9° une suite de dessins +représentant des +<i>cuisiniers</i> préparant des mets de diverses sortes; +10º enfin, les +domestiques portant les mets préparés à la table +du maître.</p> +<p>10º MONUMENTS HISTORIQUES.—Ce recueil contient toutes les +inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des +légendes royales, avec une date exprimée, que j'ai vus +jusqu'ici.</p> +<p>11° MONUMENTS RELIGIEUX.—Toutes les images des +différentes divinités, +dessinées en grand et coloriées d'après les plus +beaux bas-reliefs. Ce +recueil s'accroîtra prodigieusement à mesure que +j'avancerai dans la +Thébaïde.</p> +<p>12° NAVIGATION.—Recueil de dessins représentant la +construction des +bâtiments et barques de diverses espèces, et les jeux des +mariniers, +tout à fait analogues aux joûtes qui ont lieu sur la Seine +dans les +grands jours de fête.</p> +<p>13° Enfin ZOOLOGIE.—Une suite de <i>quadrupèdes</i>, d'<i>oiseaux</i>, +de +<i>reptiles</i>, d'<i>insectes</i> et de <i>poissons</i>, +dessinés et coloriés avec +<i>toute fidélité</i> d'après les bas-reliefs +peints ou les peintures les +mieux conservées. Ce recueil, qui compte déjà +près de deux cents +individus, est du plus haut intérêt: les oiseaux sont +magnifiques, les +poissons peints dans la dernière perfection, et on aura par +là une idée +de ce qu'était un hypogée égyptien un peu +soigné. Nous avons déjà +recueilli le dessin de plus de quatorze espèces +différentes de <i>chiens</i> +de garde ou de chasse, depuis le <i>lévrier</i> jusqu'au <i>basset +à jambes +torses</i>; j'espère que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me +sauront +gré de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle +égyptienne en aussi bon +ordre.</p> +<p>J'espère compléter et étendre dignement ces +diverses séries, puisque je +n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument égyptien; les +grands +édifices ne commencent en effet qu'à Abydos, et je n'y +serai que dans +dix jours.</p> +<p>J'ai passé, le coeur serré, en face d'<i>Aschmounéin</i>, +en regrettant son +magnifique portique détruit tout récemment; hier, <i>Antinoé</i> +ne nous a +plus montré que des débris; tous ses édifices ont +été démolis; il ne +reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.</p> +<p>Je me suis consolé un peu de la perte de ces monuments, en en +retrouvant +un fort intéressant et dont personne n'a parlé jusqu'ici. +Nous avons +reconnu, dans une vallée déserte de la montagne arabique, +vis-à-vis +<i>Béni-Hassan-el-Aamar</i>, un petit temple creusé dans +le roc, dont la +décoration, commencée par <i>Thouthmosis IV</i>, a +été continuée par +<i>Mandoueï</i> de la XVIIIe dynastie; ce temple, orné de +beaux bas-reliefs +coloriés, est dédié à la déesse <i>Pascht</i> +ou <i>Pépascht</i>, qui est la +<i>Bubastis</i> des Grecs et la <i>Diane</i> des Romains; les +géographes nous ont +indiqué à <i>Béni-Hassan</i> la position +nommée <i>Speos Artemidos</i> (la Grotte +de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple, +creusé dans le roc (le spéos de la déesse); et ce +monument, qui ne +présente en scène que des images de <i>Bubastis</i>, la +Diane égyptienne, est +cerné par divers hypogées de <i>chats sacrés</i> +(l'animal de Bubastis); +quelques-uns sont creusés dans le roc, un, entre autres, +construit sous +le règne d'<i>Alexandre</i>, fils d'Alexandre le Grand. Devant +le temple, +sous le sable, est un grand <i>banc</i> de momies de chats +pliés dans des +nattes et entremêlés de quelques chiens; plus loin, entre +la vallée et +le Nil, dans la plaine déserte, sont deux très-grands +entrepôts de +momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.</p> +<p>Cette nuit j'arriverai à <i>Osiouth</i> (Lycopolis), et +demain je remettrai +cette lettre aux autorités locales pour qu'elle soit +envoyée au Caire, +de là à Alexandrie, et de là enfin en Europe; +puisse-t-elle être mieux +dirigée que les vôtres! car je n'ai rien reçu +d'Europe depuis mon départ +de Toulon. Ma santé se soutient, et j'espère que le bon +air de Thèbes +m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="SEPTIEME_LETTRE"></a> +<h2>SEPTIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small><small></small>Thèbes, le +24 novembre 1828.</small></p> +<p>Ma dernière lettre datée de <i>Béni-Hassan</i>, +continuée en remontant le Nil +et close à <i>Osiouth</i>, a dû en partir du 10 au 12 de +ce mois; elle +parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement +que celles qui, depuis mon départ de France, m'ont +été adressées par +ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reçu aucune! C'est +hier +seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt +l'Égypte, +que j'ai appris que le Dr Pariset y était aussi arrivé et +qu'il se +trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour +cela sur ma famille. S'il en était autrement, et que je fusse +tranquille +sur la santé de tous les miens, je serais le plus heureux des +hommes; +car enfin je suis au centre de la vieille Égypte, et ses plus +hautes +merveilles sont à quelques toises de ma barque. Voici d'abord la +suite +de mon itinéraire.</p> +<p>C'est le 10 novembre que je quittai <i>Osiouth</i>, après +avoir visité ses +hypogées parfaitement décrits par MM. Jollois et +Devilliers, dont je +reconnais chaque jour à Thèbes l'extrême +exactitude. Le 11 au matin nous +passâmes devant <i>Qaou-el-Kebir</i> (Antaeopolis), et mon +maasch traversa à +pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a complètement +englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines +d'<i>Akhmin</i> (celles de Panopolis) reçurent ma visite le 12, +et je fus +assez heureux pour y trouver un bloc sculpté qui m'a +donné l'époque du +temple, qui est de Ptolémée Philopator, et l'image du +dieu <i>Pan</i>, lequel +n'est autre chose, comme je l'avais établi d'avance, que l'Ammon +générateur de mon <i>Panthéon</i>. +L'après-midi et la nuit suivante se +passèrent en fêtes, bal, tours de force et concert chez +l'un des +commandants de la Haute-Égypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa +cange, ses +gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, à +<i>Saouadji</i>, que j'avais quitté le matin, et où il +fallut retourner bon +gré mal gré pour ne pas désobliger ce brave homme, +bon vivant, bon +convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de +Marlborough, que nos jeunes gens lui chantèrent en choeur, le +fit pâmer +de plaisir, et ses musiciens eurent aussitôt l'ordre de +l'apprendre. +(<i>Voyez l'Extrait de</i> l'Itinéraire et les lettres du +mamour, <i>à la fin +de ce volume</i>.)</p> +<p>Nous partîmes le 13 au matin, comblés des dons du brave +osmanli. A midi, +on dépassa Ptolémaïs, où il n'existe plus +rien de remarquable. Sur les +quatre heures, en longeant le <i>Djebel-el-Asserat</i>, nous +aperçûmes les +premiers crocodiles; ils étaient quatre, couchés sur un +îlot de sable, +et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le +nombre était le <i>trochilus</i> de notre ami Geoffroi +Saint-Hilaire. Peu de +temps après nous débarquâmes à <i>Girgé</i>. +Le vent était faible le 15, et +nous fîmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les +crocodiles, +semblaient vouloir nous en dédommager; j'en comptai vingt et un, +groupés +sur un même îlot, et une bordée de coups de fusil +à balle, tirée d'assez +près, n'eut d'autre résultat que de disperser ce +conciliabule. Ils se +jetèrent au Nil, et nous perdîmes un quart d'heure +à désengraver notre +<i>maasch</i> qui s'était trop approché de l'îlot.</p> +<p>Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à <i>Dendérah</i>. +Il faisait un clair de +lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de +distance des +temples: pouvions-nous résister à la tentation? Souper et +partir +sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais +armés jusqu'aux dents, nous prîmes à travers +champs, présumant que les +temples étaient en ligne droite de notre maasch. Nous +marchâmes ainsi, +chantant les marches des opéras les plus nouveaux, pendant une +heure et +demie, sans rien trouver. On découvrit enfin un homme; nous +l'appelons, +mais il s'enfuit à toutes jambes, nous prenant pour des +Bédouins, car, +habillés à l'orientale et couverts d'un grand burnous +blanc à capuchon, +nous ressemblions, pour l'Égyptien, à une tribu de +Bédouins, tandis +qu'un Européen nous eût pris, sans balancer, pour un +chapitre de +chartreux bien armés. On m'amena le fuyard, et, le +plaçant entre quatre +de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre +diable, +peu rassuré d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par +marcher de +bonne grâce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, +c'était une +<i>momie ambulante</i>; mais il nous guida fort bien et nous le +traitâmes de +même. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de +décrire +l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du +grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, +c'est +impossible. C'est la grâce et la majesté réunies au +plus haut degré. +Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles +avec +notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions +extérieures au +clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'à trois heures du +matin pour +retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous +passâmes toute la +journée du 17. Ce qui était magnifique à la +clarté de la lune l'était +encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous +les +détails. Je vis dés lors que j'avais sous les yeux un +chef-d'oeuvre +d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais +style. +N'en déplaise à personne, les bas-reliefs de +Dendérah sont détestables, +et cela ne pouvait être autrement: ils sont d'un temps de +décadence. La +sculpture s'était déjà corrompue, tandis que +l'architecture, moins +sujette à varier puisqu'elle est <i>un art chiffré</i>, +s'était soutenue +digne des dieux de l'Égypte et de l'admiration de tous les +siècles. +Voici les époques de la décoration: la partie la plus +ancienne est la +muraille extérieure, à l'extrémité du +temple, où sont figurés, de +proportions colossales, <i>Cléopâtre</i> et son fils <i>Ptolémée +César</i>. Les +bas-reliefs supérieurs sont du temps de l'empereur <i>Auguste</i>, +ainsi que +les murailles extérieures latérales du <i>naos</i>, +à l'exception de quelques +petites portions qui sont de l'époque de <i>Néron</i>. +Le pronaos est tout +entier couvert de légendes impériales de <i>Tibère</i>, +de <i>Caïus</i>, de +<i>Claude</i> et de <i>Néron</i>; mais dans tout +l'intérieur du naos, ainsi que +dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du +temple, +il n'existe pas un seul cartouche sculpté: tous sont vides et +rien n'a +été effacé; mais toutes les sculptures de ces +appartements, comme celles +de tout l'intérieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne +peuvent +remonter plus haut que les temps de <i>Trajan</i> ou d'<i>Antonin</i>. +Elles +ressemblent à celle du propylon du sud-ouest (du <i>sud-est</i>?), +qui est de +ce dernier empereur, et qui, étant dédié à <i>Isis</i>, +conduisait au temple +de cette déesse, placé derrière le grand temple, +qui est bien le temple +de <i>Hathôr</i> (Vénus), comme le montrent les mille et +une dédicaces dont +il est couvert, et non pas le temple d'<i>Isis</i>, comme l'a cru la +Commission d'Égypte. Le grand propylon est couvert des images +des +empereurs <i>Domitien</i> et <i>Trajan</i>. Quant au <i>Typhonium</i>, +il a été décoré +sous <i>Trajan</i>, <i>Hadrien</i> et <i>Antonin le Pieux</i>.</p> +<p>Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines +de +Coptos (<i>Kefth</i>): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont +été +démolis par les chrétiens, qui employèrent les +matériaux à bâtir une +grande église dans les ruines de laquelle on trouve des portions +nombreuses de bas-reliefs égyptiens. J'y ai reconnu les +légendes royales +de <i>Nectanèbe</i>, d'<i>Auguste</i>, de <i>Claude</i> et de <i>Trajan</i>, +et plus loin, +quelques pierres d'un petit édifice bâti sous les +Ptolémées. Ainsi la +ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute +antiquité, si +l'on s'en rapporte à ce qui existe maintenant à la +surface du sol.</p> +<p>Les ruines de <i>Qous</i> (Apollonopolis Parva), où +j'arrivai le lendemain +matin 19, présentent bien plus d'intérêt, quoiqu'il +n'existe de ses +anciens édifices que le haut d'un propylon à +moitié enfoui. Ce propylon +est dédié au dieu <i>Aroëris</i>, dont les images, +sculptées sur toutes ses +faces, sont adorées du côté qui regarde le Nil, +c'est-à-dire sur la face +principale, la plus anciennement sculptée par la reine <i>Cléopâtre +Cocce</i>, qui y prend le surnom de <i>Philométore</i>, et par +son fils +<i>Ptolémée Soter II</i>, qui se décore aussi du +titre de <i>Philométor</i>. Mais +la face supérieure du propylon, celle qui regarde le temple, +couverte de +sculptures et terminée avec beaucoup de soin, porte partout les +légendes +royales de <i>Ptolémée Alexandre Ier</i> en toutes +lettres; il prend aussi le +surnom de <i>Philométor</i>. Quant à l'inscription +grecque, la restitution de +[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposée +par M. +Letronne, est indubitable; car on y lit encore +très-distinctement ... +[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale où sont les +images et +les dédicaces de Cléopâtre Cocce et de son fils +Ptolémée Philométor +<i>Soter II</i>.</p> +<p>Mais M. Letronne a mal à propos restitué [Greek: +AeLIOI] là où il faut +réellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom +égyptien du +dieu auquel est dédié le propylon; car on lit +très-distinctement encore +dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouvé +aussi +dans les ruines de Qous une moitié de stèle datée +du 1er <i>de Paoni</i> de +l'an XVI de Pharaon <i>Rhamsès-Meïamoun</i>, et relative +à son retour d'une +expédition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce +monument, trop +lourd pour qu'on puisse penser à l'emporter.</p> +<p>C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, +lassé de nous +contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du +sanctuaire, +me permit d'aborder enfin à <i>Thèbes</i>. Ce nom +était déjà bien grand dans +ma pensée, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les +ruines de +la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du +monde; pendant +quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier +jour, je visitai le palais de <i>Kourna</i>, les colosses du <i>Memnonium</i>, +et +le prétendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres +légendes que +celles de <i>Rhamsès le Grand</i> et de deux de ses +descendants; le nom de ce +palais est écrit sur toutes ses murailles; les Égyptiens +l'appelaient le +<i>Rhamesséion</i>, comme ils nommaient <i>Aménophion</i> +le <i>Memnonium</i>, et +<i>Mandouéion</i> le palais de Kourna. Le prétendu +colosse d'Osimandyas est +un admirable colosse de <i>Rhamsès le Grand</i>.</p> +<p>Le second jour fut tout entier passé à <i>Médinet-Habou</i>, +étonnante +réunion d'édifices, où je trouvai les +propylées d'<i>Antonin</i>, d'<i>Hadrien</i> +et des <i>Ptolémées</i>, un édifice de <i>Nectanèbe</i>, +un autre de l'Éthiopien +<i>Tharaca</i>, un petit palais de <i>Thouthmosis III (Moeris)</i>, +enfin +l'énorme et gigantesque palais de <i>Rhamsès-Meïamoun</i>, +couvert de +bas-reliefs historiques.</p> +<p>Le troisième jour, j'allai visiter les vieux rois de +Thèbes dans leurs +tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans +la montagne +de <i>Biban-el-Molouk</i>: là, du matin au soir, à la +lueur des flambeaux, je +me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de +sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante +fraîcheur; +c'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut +intérêt +pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout +à +l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient +sculptées les images +de la reine sa mère et celles de sa femme, qu'on a +religieusement +respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun +doute, le +tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. +J'en ai vu un +second, celui d'un roi thébain <i>des plus anciennes +époques</i>, envahi +postérieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait +recouvrir de +stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer +ainsi +des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour son +prédécesseur. Il +faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle +funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point +déplacer celui +de son ancêtre. A l'exception de ce tombeau-là, tous les +autres +appartiennent à des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; +mais on +n'y voit ni le tombeau de Sésostris, ni celui de Moeris. Je ne +parle +point ici d'une foule de petits temples et édifices épars +au milieu de +ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la +déesse <i>Hathôr</i> (Vénus), dédié +par Ptolémée-Épiphane, et un temple de +<i>Thoth</i> près de <i>Médinet-Habou</i>, +dédié par Ptolémée Évergète +II et ses +deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce +Ptolémée fait des +offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, +Épiphane et Cléopâtre, +Philopator et Arsinoé, Évergète et +Bérénice, Philadelphe et Arsinoé. +Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs +surnoms grecs +traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, +ce temple +est d'un fort mauvais goût à cause de l'époque.</p> +<p>Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil +pour +visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord <i>Louqsor</i>, +palais +immense, précédé de deux obélisques de +près de 80 pieds, d'un seul bloc +de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre +colosses de +même matière, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils +sont enfouis +jusqu'à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le +Grand. Les autres +parties du palais sont des rois Mandoueï, Horus et +Aménophis-Memnon; +plus, des réparations et additions de Sabacon l'Éthiopien +et de quelques +Ptolémées, avec un sanctuaire tout en granit, d'<i>Alexandre</i>, +fils du +conquérant. J'allai enfin au palais ou plutôt à la +ville de monuments, à +<i>Karnac</i>. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, +tout ce que +les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. +Tout ce que j'avais vu +à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec +enthousiasme sur la rive +gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions +gigantesques +dont j'étais entouré. Je me garderai bien de vouloir rien +décrire; car, +ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce +qu'on doit +dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une +faible +esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour +un enthousiaste, +peut-être même pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun +peuple ancien +ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une +échelle aussi +sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux +Égyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et +l'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos +portiques, +s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes +de la +salle hypostyle de Karnac.<br> + <img src="images/089.png" title="ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIÉ" + alt="ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIÉ" + style="width: 1000px; height: 1414px;"><i></i></p> +<p>Dans ce palais merveilleux, j'ai contemplé les <i>portraits</i> +de la plupart +des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des +<i>portraits</i> véritables; représentés cent fois +dans les bas-reliefs des +murs intérieurs et extérieurs, chacun conserve une +physionomie propre et +qui n'a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs ou +successeurs; +là, dans des tableaux colossals, d'une sculpture +véritablement grande et +tout héroïque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en +Europe, on voit +<i>Mandoueï</i> combattant les peuples ennemis de l'Égypte, +et rentrant en +triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de +Rhamsès-Sésostris; ailleurs, <i>Sésonchis</i> +traînant aux pieds de la +Trinité thébaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de +plus de trente +nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouvé, comme cela +devait +être, en toutes lettres, <i>Ioudahamalek, le royaume des Juifs</i> +ou <i>de +Juda</i> (Pl. 2.) C'est là un commentaire à joindre au +chapitre XIV du +troisième livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivée +de <i>Sésonchis</i> +à Jérusalem et ses succès: ainsi l'identité +que nous avons établie entre +le <i>Sheschonck</i> égyptien, le <i>Sésonchis</i> de +Manéthon et le <i>Sésac</i> ou +<i>Scheschôk</i> de la Bible, est confirmée de la +manière la plus +satisfaisante. J'ai trouvé autour des palais de Karnac une foule +d'édifices de toutes les époques, et lorsque, au retour +de la seconde +cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai +m'établir pour +cinq ou six mois à Thèbes, je m'attends à une +récolte immense de faits +historiques, puisque, en courant Thèbes comme je l'ai fait +pendant +quatre jours, sans voir même un seul des milliers +d'hypogées qui +criblent la montagne libyque, j'ai déjà recueilli des +documents fort +importants.</p> +<p>Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une +stèle que +j'ai vue à Alexandrie: elle est très-importante pour la +chronologie des +derniers Saïtes de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies +d'inscriptions hiéroglyphiques gravées sur des rochers, +sur la route de +<i>Cosseïr</i>, qui donnent la durée expresse du +règne des rois de la +dynastie persane.</p> +<p>J'omets une foule d'autres résultats curieux; je devrais +passer tout mon +temps à écrire, s'il fallait détailler toutes mes +observations +nouvelles. J'écris ce que je puis dans les moments où les +ruines +égyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces +travaux et +de ces jouissances réellement trop vives si elles devaient se +renouveler +souvent ailleurs comme à Thèbes.</p> +<p>Ma santé est excellente; le climat me convient, et je me +porte bien +mieux qu'à Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: +j'ai +dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1° un aga turc, +commandant en +chef de Kourna, dans le palais de Mandoueï; 2° le +Cheik-el-Bélad de +Médinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesséium et au +palais de +Rhamsès-Meïainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel +tout se +prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Égypte. +Je leur +fais porter de temps en temps des pipes et du café, et mon +drogman est +chargé de les amuser pendant que j'écris; je n'ai que la +peine de +répondre, par intervalles réglés, <i>Thaïbin</i> +(Cela va bien), à la +question <i>Ente-Thaïeb</i> (Cela va-t-il bien)? que m'adressent +régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens que +j'invite à +dîner à tour de rôle. On nous comble de +présents; nous avons un troupeau +de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci, +paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous +donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le +docteur Pariset vînt me joindre; nous pourrions causer Europe, +dont je +n'ai aucune nouvelle, pas même d'Alexandrie. J'écrirai de +Syène, avant +de franchir la première cataracte, si cependant j'ai une +occasion pour +faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci à <i>Osiouth</i>, +où j'ai +établi un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli +à +Béni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Férussac; +j'en ai trouvé +aussi de très-beaux à Thèbes. J'espère +aussi que notre vénérable ami M. +Dacier trouvera quelque distraction à ses souffrances dans le +peu que +j'ai pu dire des magnificences de cette Thèbes qui excitait tant +son +enthousiasme à cause de l'honneur qui en revient à +l'esprit humain; je +lui en dirai encore davantage. Il ne manque à mes satisfactions +que +celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="HUITIEME_LETTRE"></a> +<h2>HUITIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>De l'île de Philae, le 8 +décembre 1828.</small></p> +<p>Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'île sainte d'Osiris, +à la +frontière extrême de l'Égypte et au milieu des <i>noirs +Éthiopiens</i>, comme +eût dit un brave Romain de la garnison de Syène, faisant +une partie de +chasse aux environs des cataractes.</p> +<p>Je quittai Thèbes le 26 novembre, et c'est de ce monde +enchanté que ma +dernière lettre est datée; il a fallu m'abstenir de +donner des détails +sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques +lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est +après mon retour sur ce sol classique, après l'avoir +étudié pas à pas, +que je pourrai écrire avec connaissance de cause, avec des +idées +arrêtées et des résultats bien mûris. +Thèbes n'est encore pour moi, qui +l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades, +d'obélisques et de colosses; il faut examiner un à un les +membres épars +du monstre pour en donner une idée très-précise. +Patience donc, jusqu'à +l'époque où je planterai mes tentes dans les +péristyles du palais des +Rhamsès.</p> +<p>Le 26 au soir, nous abordâmes à <i>Hermonthis</i>, et +nous courûmes le 27 au +matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosité que +je +n'avais aucune notion bien précise sur l'époque de sa +construction: +personne n'avait encore dessiné une seule de ses légendes +royales; j'y +passai la journée entière, et le résultat de cet +examen prolongé fut de +m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a +été +construit sous le règne de la dernière <i>Cléopâtre</i>, +fille de Ptolémée +Aulétès, et en commémoraison de sa grossesse et de +son heureuse +délivrance d'un gros garçon, Ptolémée +Césarion, le fruit de sa +bénévolence envers Jules César, à ce que +dit l'histoire.</p> +<p>La cella du temple est en effet divisée en deux parties: une +grande +pièce (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la +place du +sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers +l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pièce +(laquelle est appelée <i>le lieu de l'accouchement</i> dans les +inscriptions +hiéroglyphiques) est occupée par un bas-relief +représentant la déesse +Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu <i>Harphré</i>. +La gisante +est soutenue et servie par diverses déesses du premier ordre: +l'<i>accoucheuse divine</i> tire l'enfant du sein de la mère; la +<i>nourrice +divine</i> tend les mains pour le recevoir, assistée d'une <i>berceuse</i>. +Le +père de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, +accompagné +de la déesse Soven, l'Ilithya, la Lucine égyptienne, +protectrice des +accouchements. Enfin, la reine Cléopâtre est censée +assister à ces +couches divines, dont les siennes ne seront ou plutôt n'ont +été qu'une +imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouchée +représente +l'allaitement et l'éducation du jeune dieu nouveau-né; et +sur les parois +latérales sont figurées <i>les douze heures du jour</i> +et <i>les douze heures +de la nuit</i>, sous la forme de femmes ayant un disque +étoilé sur la tête. +Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessiné par la +Commission +d'Égypte, pourrait bien n'être que le thème natal +d'Harphré, ou mieux +encore celui de Césarion, nouvel Harphré. Il ne s'agirait +donc plus, +dans ce zodiaque, ni de solstice d'été, ni de +l'époque de la fondation +du temple d'Hermonthis.</p> +<p>En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit +un +grand bas-relief sculpté sur la paroi à gauche de cette +principale +pièce; il représente la déesse Ritho, relevant de +couches, soutenue +encore par la Lucine égyptienne Soven, et +présentée à l'assemblée des +dieux; le père divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la +main comme +pour la féliciter de son heureuse délivrance, et les +autres dieux +partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est +décoré de +tableaux, dans lesquels le jeune Harphré est successivement +présenté à +Ammon, à <i>Mandou</i> son père, aux dieux <i>Phré</i>, +Phtha, Sev (Saturne), +etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes +caractéristiques, comme se démettant, en faveur de +l'enfant, de tout +leur pouvoir et de leurs attributions particulières, et +Ptolémée +Césarion, à face enfantine, assiste à toutes ces +présentations de son +image, le dieu Harphré dont il est le représentant sur la +terre. Tout +cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout à fait dans le +génie de +l'ancienne Égypte, qui assimilait ses rois à ses dieux. +Du reste, toutes +les dédicaces et inscriptions intérieures et +extérieures du temple +d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolémée +Césarion et de sa mère +Cléopâtre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa +construction. +Les colonnes de l'espèce de pronaos qui le précède +n'ont point toutes +été sculptées; le travail est demeuré +imparfait, et cela tient peut-être +au motif même de la dédicace du temple: Auguste et ses +successeurs, qui +ont terminé tant de temples commencés par les Lagides, ne +pouvaient être +très-empressés d'achever celui-ci, monument de la +naissance du fils même +de Jules César, roi enfant dont ils ne respectèrent +guère les droits. Du +reste, un <i>cachef</i> a trouvé fort commode de s'y faire une +maison, une +basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de +misérables murs de limon blanchis à la chaux.</p> +<p>Le 28 au soir, nous étions à <i>Esné</i>, avec +le projet de ne pas nous y +arrêter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et +débarquai sur la +rive orientale pour aller voir le temple de <i>Contra-Lato</i>. J'y +arrivai +trop tard, on l'avait démoli depuis une douzaine de jours, pour +renforcer le quai d'Esné, que le Nil menace et finira par +emporter.</p> +<p>De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il +avait abordé sur un point peu profond, et que, touchant +bientôt, il +n'avait pu être entièrement coulé à fond. Il +fallut le vider, et +retourner à <i>Esné</i> le soir même, pour le +radouber et faire boucher la +voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouillées, nous +avons perdu +notre sel, notre riz, notre farine de maïs. Tout cela n'est rien +auprès +du danger qui nous eût menacés si cette voie d'eau se +fût ouverte +pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coulé +irrémissiblement. Que le grand Ammon soit donc loué! +Pendant que nous +séchions notre désastre dans la matinée du 29, +j'allai visiter le grand +temple d'<i>Esné</i>, qui, grâce à sa nouvelle +destination de <i>magasin de +coton</i>, échappera quelque temps encore à la +destruction. J'y ai vu, +comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des +sculptures détestables. La portion la plus ancienne est le fond +du +pronaos, c'est-à-dire la porte et le fond de la <i>cella</i>, +contre laquelle +le portique a été appliqué: cette partie est de +Ptolémée Épiphane. La +corniche de la façade du pronaos porte les légendes +impériales de +Claude; les corniches des bases latérales, les légendes +de Titus, et, +dans l'intérieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes +des +légendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de <i>Septime +Sévère</i>, que je trouve ici pour la première +fois. Le temple est dédié à +Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hiéroglyphique de +l'une des +colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit +remonter à l'époque de Thouthmosis III (Moeris). Mais +tout ce qui est +visible à <i>Esné</i> est des temps modernes; c'est un +des monuments les plus +récemment achetés.</p> +<p>Le 29 au soir, nous étions à <i>Eléthya</i> +(El-Kab); je parcourus l'enceinte +et les ruines, la lanterne à la main; mais je ne trouvai plus +rien: les +restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi démolis +il y a +peu de temps pour réparer le quai d'<i>Esné</i> ou +quelque autre construction +récente. Avais-je tort de me presser de venir en Égypte?</p> +<p>Je visitai le grand temple d'<i>Edfou</i> (Apollonopolis Magna), +dans +l'après-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en +est +très-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de +Ptolémée +Épiphane; viennent ensuite Philométor et +Évergète II; enfin, Soter II et +son frère Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement +travaillé; +j'y ai retrouvé la Bérénice, femme de +Ptolémée Alexandre, que je +connaissais déjà par un contrat démotique. Le +temple est dédié à Aroëris +(l'Apollon grec). Je l'étudierai en détail, comme tous +les autres, en +redescendant de la Nubie.</p> +<p>Les carrières de Silsilis +(Djébel-Selséléh) m'ont vivement +intéressé; +nous y abordâmes le 1er décembre à une heure: +là, mes yeux, fatigués de +tant de sculptures du temps des Ptolémées et des Romains, +ont revu avec +délices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrières sont +très-riches en +inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles +creusées dans le roc par Aménophis-Memnon, Horus, +Rhamsès le Grand, +Rhamsès son fils, Rhamsès-Meïamoun, Mandoueï. +Elles ont de belles +inscriptions hiératiques; j'étudierai tout cela à +mon retour, et me +promets des résultats fort intéressants dans cette +localité.</p> +<p>Le soir même du 1er décembre, nous arrivâmes +à <i>Ombos</i>; je courus au +grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de +Ptolémée +Épiphane, et le reste, de Philométor et +d'Évergète II. Un fait curieux, +c'est le surnom de <i>Triphoene</i> donné constamment à +Cléopâtre, femme de +Philométor, soit dans la grande dédicace +hiéroglyphique sculptée sur la +frise antérieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de +l'intérieur; +c'est à vous autres Grecs d'Égypte d'expliquer cette +singularité: +j'avais déjà trouvé ce surnom dans un de nos +contrats démotiques du +Louvre. Le temple d'<i>Ombos</i> est dédié à deux +divinités: la partie droite +et la plus noble, au vieux <i>Sévek</i> à tête de +crocodile (le Saturne +égyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), à Athyr +et au jeune dieu +Khons. La partie gauche du temple est consacrée à une +seconde Triade +d'un ordre moins élevé, savoir: à Aroëris +(l'Aroëris-Apollon), à la +déesse Tsonénofré et à leur fils Pnevtho. +Dans le mur d'enceinte +générale des temples d'<i>Ombos</i>, j'ai trouvé +une porte engagée, d'un +excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des +édifices +primitifs d'<i>Ombos</i>.</p> +<p>Ce n'est que le 4 décembre au matin que le vent voulut bien +nous +permettre d'arriver à <i>Syène</i> (Assouan), +dernière ville de l'Égypte au +sud. J'eus encore là de cuisants regrets à +éprouver: les deux temples de +l'île d'<i>Éléphantine</i>, que j'allai visiter +aussitôt que l'ardeur du +soleil fut amortie, ont aussi été démolis: il n'en +reste que la place. +Il a fallu me contenter d'une porte ruinée, en granit, +dédiée au nom +d'<i>Alexandre</i> (le fils du conquérant), au dieu +d'Éléphantine Chnouphis, +et d'une douzaine de <i>proscynemata</i> (actes d'adoration) +hiéroglyphiques +gravés sur une vieille muraille; enfin, de quelques +débris pharaoniques +épars et employés comme matériaux dans des +constructions du temps des +Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de +Syène: c'est +ce que j'ai vu de plus misérable en sculpture; mais j'y ai +trouvé, pour +la première fois, la légende impériale de <i>Nerva</i>, +qui n'existe point +ailleurs, à ma connaissance. Ce petit temple était +dédié aux dieux du +pays et de la cataracte, Chnouphis, Saté (Junon) et Anoukis +(Vesta).</p> +<p>A Syène, nous avons évacué nos maasch, et fait +transporter tout notre +bagage dans l'île de <i>Philae</i>, à dos de chameau. +Pour moi, le 5 au soir, +j'enfourchai un âne, et, soutenu par un hercule arabe, car +j'avais une +douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu à Philae +en +traversant toutes les carrières de granit rose, +hérissées d'inscriptions +hiéroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et +après +avoir traversé le Nil en barque pour aborder dans l'île +sainte, quatre +hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque à pic, +me +prirent sur leurs épaules et me hissèrent +jusqu'auprès du petit temple à +jour, où l'on m'avait préparé une chambre dans de +vieilles constructions +romaines, assez semblable à une prison, mais fort saine et +à couvert des +mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le +Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter péniblement le grand +temple; +au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relevé, vu +que ma +goutte de Paris a jugé à propos de se porter à la +première cataracte et +de me traquer au passage; elle est fort benoîte du reste, et j'en +serai +quitte demain ou après. En attendant, on prépare nos +barques pour le +voyage de Nubie: c'est du nouveau à voir. J'écrirai de ce +pays, si j'ai +une occasion avant mon retour en Égypte; tout va +très-bien du reste.</p> +<p>C'est ici, à Philae, que j'ai enfin reçu des lettres +d'Europe, à la date +des 15 et 25 août et 3 septembre derniers, voilà tout; +enfin, c'est +quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="NEUVIEME_LETTRE"></a> +<h2>NEUVIEME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Ouadi-Halfa, deuxième +cataracte, 1er janvier 1829.</small></p> +<p>Me voici arrivé fort heureusement au terme extrême de +mon voyage: j'ai +devant moi la deuxième cataracte, barrière de granit que +le Nil a su +vaincre, mais que je ne dépasserai pas. Au delà existent +bien des +monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer +à +nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles à trouver, +courir des +déserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches +veulent +au moins manger comme dix, et les vivres sont déjà fort +rares ici: c'est +notre biscuit de Syène qui nous a sauvés. Je dois donc +arrêter ma course +en ligne droite, et virer de bord, pour commencer sérieusement +l'exploration de la Nubie et de l'Égypte, dont j'ai une +idée générale +acquise en montant: mon travail <i>commence réellement +aujourd'hui</i>, +quoique j'aie déjà en portefeuille plus de six cents +dessins; mais il +reste tant à faire que j'en suis presque effrayé; +toutefois, je présume +m'en tirer à mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai +[mention manuscrite: mot barré et remplacé par: +explorerai] la Nubie +pendant le mois de janvier, et à la mi-février je +m'établirai à Thèbes, +jusqu'au milieu d'août que je redescendrai rapidement le Nil en +ne +m'arrêtant qu'à Dendérah et à Abydos. Le +reste est déjà en portefeuille. +Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie. +</p> +<p></p> +<p>Ma dernière lettre était de <i>Philae</i>. Je ne +pouvais être longtemps +malade dans l'île d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu +de +jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot +barré +et remplacé par: exploration] des monuments. Tout y est <i>moderne</i>, +c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine, à +l'exception d'un petit +temple d'Hathôr et d'un propylon engagé dans le premier +pylône du temple +d'Isis, lesquels ont été construits et +dédiés par le pauvre Nectanèbe +Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple, +commencée par Philadelphe, continuée sous +Évergète Ier et Épiphane, +terminée par Évergète II et Philométor, est +digne en tout de cette +époque de décadence; les portions d'édifices +construits et décorés sous +les Romains sont pires, et quand j'ai quitté cette île, +j'étais bien las +de cette sculpture barbare. Je m'y arrêterai cependant encore +quelques +jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je +me +dédommagerai en courant les rochers de la première +cataracte, couverts +d'inscriptions du temps des Pharaons.</p> +<p>Nous avions quitté notre maasch et notre dahabié +à <i>Assouan</i> (Syène), ces +deux barques étant trop grandes pour passer la cataracte: c'est +le 16 +décembre que notre nouvelle escadre d'en deçà la +cataracte se trouva +prête à nous recevoir. Elle se compose d'une petite +dahabié (vaisseau +amiral), portant pavillon français sur pavillon toscan, de deux +barques +à pavillon français, deux barques à pavillon +toscan, la barque de la +cuisine et des provisions, à pavillon bleu, et d'une barque +portant la +force armée, c'est-à-dire les deux chaouchs (gardes du +corps du pacha) +avec leurs cannes à pomme d'argent, qui nous accompagnent et +font les +fonctions du pouvoir exécutif. J'oubliais de dire que l'amiral +est armé +d'une pièce de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, +mamour +d'Esné, nous a prêtée à son passage à +Philae: aussi avons-nous fait une +belle décharge en arrivant à la deuxième +cataracte, but de notre +pèlerinage.</p> +<p>On mit à la voile de Philae, pour commencer notre voyage de +Nubie, avec +un assez bon vent; nous passâmes devant <i>Déboud</i> +sans nous arrêter, +voulant arriver le plus tôt possible jusqu'au point extrême +de notre +course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de +l'époque moderne. Le 17, à quatre heures du soir, nous +étions en face +des petits monuments de <i>Qartas</i>, où je ne trouvai rien +à glaner. Le 18, +on dépassa <i>Taffah</i> et <i>Kalabsché</i>, sans +aborder. Nous passâmes ensuite +sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entrés dans la zone +torride, +nous grelottâmes tous de froid et fûmes obligés +dès lors de nous charger +de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchâmes au delà +de <i>Dandour</i>, +en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le +lendemain 19, aux monuments de <i>Ghirché</i>, qui sont du bon +temps, ainsi +qu'au grand temple de <i>Dakkèh</i>, de l'époque des +Lagides. Nous +débarquâmes le soir à <i>Méharraka</i>, +temple égyptien des bas temps, changé +jadis en église copte. Le 20, je restai une heure à <i>Ouadi-Esséboua</i> +ou +la <i>Vallée des Lions</i>, ainsi nommée des sphinx qui +ornent le dromos d'un +monument bâti sous le règne de Sésostris, mais +véritable édifice de +province, construit en pierres liées avec du mortier. J'ai pris +un +morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc., +pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui +faire +plaisir. Nous perdîmes le 21 et le 22 à tourner, +malgré vents et calme, +le grand coude d'<i>Amada</i>, dont je dois étudier le temple, +important par +son antiquité, au retour de la deuxième cataracte. Nous +le dépassâmes +enfin le 23, et arrivâmes à <i>Derr</i> ou <i>Derri</i> +de très-bonne heure. Là je +trouvai, pour consolation, un joli temple creusé dans le roc, +conservant +encore quelques bas-reliefs des conquêtes de Rhamsès le +Grand, et j'y +recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce +Pharaon.</p> +<p>Le cachef de <i>Derr</i>, auquel on fit une visite, nous dit tout +franchement +que, n'ayant pas de quoi nous donner à souper, il viendrait +souper avec +nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une idée de la +splendeur et des +ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; +cela +fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du +soleil, nous quittâmes Derri, passâmes sous le fort +ruiné d'<i>Ibrim</i> et +allâmes coucher sur la rive orientale, à <i>Ghébel-Mesmès</i>, +pays charmant +et bien cultivé. Nous cheminâmes le 25, tantôt avec +le vent, tantôt avec +la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce +jour-là à +Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs ébats sur un +îlot de +sable près du lieu où nous couchâmes.</p> +<p>Enfin, le 26, à neuf heures du matin, je débarquai +à <i>Ibsamboul</i>, où +nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais +jouir des plus beaux +monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. Il y a +deux +temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de +sculptures. La +plus petite de ces excavations est un temple d'<i>Hathôr</i>, +dédié par la +reine Nofré-Ari, femme de Rhamsès le Grand, +décoré extérieurement d'une +façade contre laquelle s'élèvent six colosses de +trente-cinq pieds +chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant +le Pharaon et sa +femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses +filles, avec +leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; +leur +stature est svelte et leur galbe très-élégant; +j'en aurai des dessins +très-fidèles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et +j'en ai fait +dessiner les plus intéressants.</p> +<p>Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de +Nubie: c'est +une merveille qui serait une fort belle chose, même à +Thèbes. Le travail +que cette excavation a coûté effraye l'imagination. La +façade est +décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de +soixante-un pieds +de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, représentent +Rhamsès le +Grand; leurs faces sont <i>portraits</i>, et ressemblent parfaitement +aux +figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et +partout ailleurs. +C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entrée; +l'intérieur en est tout à fait digne; mais c'est une rude +épreuve que de +le visiter. A notre arrivée, les sables, et les Nubiens qui ont +soin de +les pousser, avaient fermé l'entrée. Nous la fîmes +déblayer; nous +assurâmes le mieux que nous le pûmes le petit passage qu'on +avait +pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions +possibles contre la +coulée de ce sable infernal qui, en Égypte comme en +Nubie, menace de +tout engloutir. Je me déshabillai presque complètement, +ne gardant que +ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai +à plat-ventre à +la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au +moins 25 pieds +de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, +et, me glissant +entièrement dans le temple, je me trouvai dans une +atmosphère chauffée à +cinquante et un degrés: nous parcourûmes cette +étonnante excavation, +Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie +à la +main. La première salle est soutenue par huit piliers contre +lesquels +sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, +représentant +encore Rhamsès le Grand: sur les parois de cette vaste salle +règne une +file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du +Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, représentant son char +de +triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, +nègres, etc., de +grandeur naturelle, offre une composition de toute beauté et du +plus +grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en +beaux +bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort +curieuses. Le +tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises +quatre +belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très-bon +travail. Ce +groupe, représentant Ammon-Ra, Phré, Phtha, et +Rhamsès le Grand assis au +milieu d'eux, mériterait d'être dessiné de nouveau.</p> +<p>Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les +bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et +il +fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des +précautions pour +en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et +mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu +à la +lumière; et là, assis auprès d'un des colosses +extérieurs dont l'immense +mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une +demi-heure +pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma +barque, où je passai près de deux heures sur mon lit. +Cette visite +expérimentale m'a prouvé qu'on peut rester deux heures et +demie à trois +heures dans l'intérieur du temple sans éprouver aucune +gêne de +respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux +articulations; j'en conclus donc qu'à notre retour nous pourrons +dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de +quatre (pour ne pas dépenser trop d'air), et pendant deux heures +le +matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le +résultat en est si intéressant, les bas-reliefs sont si +beaux, que je +ferai tout pour les avoir, ainsi que les légendes +complètes. Je compare +la chaleur d'Ibsamboul à celle d'un bain turc, et cette visite +peut +amplement nous en tenir lieu.</p> +<p>Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis +arrêter à +<i>Ghébel-Addèh</i>, où est un petit temple +creusé dans le roc. La plupart de +ses bas-reliefs ont été couverts de mortier par des +chrétiens qui ont +décoré cette nouvelle surface de peintures +représentant des saints, et +surtout saint Georges à cheval; mais je parvins à +constater, en faisant +sauter le mortier, que ce temple avait été +dédié à Thoth par le roi +Horus, fils d'Aménophis-Memnon, et je réussis à +faire exécuter les +dessins de trois bas-reliefs fort intéressants pour la +mythologie: nous +allâmes de là coucher à <i>Faras</i>. Le 29, un +calme presque plat ne nous +permit d'avancer que jusqu'au-delà de <i>Serré</i>, et +le 30, à midi, nous +sommes enfin arrivés à <i>Ouadi-Halfa</i>, à une +demi-heure de la seconde +cataracte, où sont posées nos colonnes d'Hercule. Vers le +coucher du +soleil, je fis une promenade à la cataracte.</p> +<p>C'est hier seulement que je me mis sérieusement à +l'ouvrage. J'ai trouvé +ici, sur la rive occidentale, les débris de trois +édifices, mais des +arases qui ne conservent que la fin des légendes +hiéroglyphiques. Le +premier, le plus au nord, était un petit édifice +carré, sans sculpture +et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup +intéressé; +c'était un temple dont les murs ont été construits +en grandes briques +crues, l'intérieur étant soutenu par des piliers en +pierre de grès ou +des colonnes de même matière: mais, comme toutes celles +des plus +anciennes époques, ces colonnes étaient semblables au +dorique et +taillées à pans très-réguliers et peu +marqués. C'est là l'origine +incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dédié +à Horammon +(Ammon générateur), a été +élevé sous le roi Aménophis II, fils et +successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constaté en +faisant +fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de +piliers et de colonnes où j'apercevais quelques traces de +légendes +hiéroglyphiques. J'ai été assez heureux pour +trouver la fin de la +dédicace du temple sur les débris des montants de la +première porte. +J'ai, de plus, découvert et fait désensabler avec les +mains une grande +stèle, engagée dans une muraille en briques du temple, +portant un acte +d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi +Rhamsès Ier, +avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Pharaon +son +successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons +fait +fouiller par tous nos équipages, avec pelles et pioches, dans le +sanctuaire (ou plutôt à la place qu'il occupait), et nous +y avons trouvé +une autre grande stèle que je connaissais par les dessins du +docteur, et +fort importante, puisqu'elle représente le dieu Mandou, une des +grandes +divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen +(de la +XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun +d'eux +inscrit dans une espèce de bouclier attaché à la +figure, agenouillée et +liée, qui représente chacun de ces peuples, au nombre de +cinq. Voici +leurs noms, ou plutôt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1° <i>Sehamik</i>, +2° <i>Osaou</i>, 3° <i>Schôat</i>, 4° <i>Oscharkin</i>, +5° <i>Kôs</i>; trois autres noms +sont entièrement effacés. Quant à ceux qui +restent, je doute qu'on les +trouve dans aucun géographe grec; il faudrait avoir le <i>Strabon</i> +de deux +mille ans avant Jésus-Christ.</p> +<p>Un second temple, plus grand, mais tout aussi détruit que le +précédent, +existe un peu plus au sud: il est du règne de Thouthmosis III +(Moeris), +construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques +primitifs, à montants et portes en grès; c'était +le grand temple de la +ville égyptienne de <i>Béhéni</i> qui exista sur +cet emplacement, et qui, +d'après l'étendue des débris de poteries +répandus sur la plaine +aujourd'hui déserte, paraît avoir été assez +grande. Ce fut sans doute la +place forte des Égyptiens pour contenir les peuples habitant +entre la +première et la seconde cataracte. Ce grand temple était +dédié à Ammon-Ra +et à Phré, comme la plupart des grands monuments de la +Nubie. Voilà tout +ce qui reste à Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais +à la +première inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous +adresse +mes souhaits d'heureuse année ... Je vous embrasse tous à +cette +intention.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="A_M._DACIER."></a> +<h2>A M. DACIER.</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Ouadi-Halfa, à la seconde +cataracte, 1er janvier 1829.</small></p> +<p>Monsieur,</p> +<p>Quoique séparé de vous par les déserts et par +toute l'étendue de la +Méditerranée, je sens le besoin de me joindre, au moins +par la pensée, +et de tout coeur, à ceux qui vous offrent leurs voeux au +renouvellement +de l'année. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni +moins +ardents, ni moins sincères; je vous prie de les agréer +comme un +témoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de +vos +bontés et de cette affection toute paternelle dont vous voulez +bien nous +honorer mon frère et moi.</p> +<p>Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son +embouchure jusqu'à la seconde cataracte, j'ai le droit de vous +annoncer +qu'il n'y a rien à modifier dans <i>notre Lettre sur l'alphabet +des +hiéroglyphes</i>; notre alphabet est bon: il s'applique avec un +égal +succès, d'abord aux monuments égyptiens du temps des +Romains et des +Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand +intérêt, aux +inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des époques +pharaoniques. Tout légitime donc les encouragements que vous +avez bien +voulu donner à mes travaux hiéroglyphiques, dans un temps +où l'on +n'était pas universellement disposé à leur +prêter faveur.</p> +<p>Me voici au point extrême de ma navigation vers le midi. La +seconde +cataracte m'arrête: d'abord par l'impossibilité de la +faire franchir par +mon <i>escadre</i> composée de sept voiles, et en second lieu, +parce que la +famine m'attend au delà, et qu'elle terminerait promptement une +pointe +imprudente tentée sur l'Éthiopie; ce n'est pas à +moi de recommencer +Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attaché à mes +compagnons de +voyage qu'il ne l'était probablement aux siens. Je tourne donc +dès +aujourd'hui ma proue du côté de l'Égypte pour +redescendre le Nil, en +étudiant successivement à fond les monuments de ses deux +rives; je +prendrai tous les détails dignes de quelque +intérêt, et d'après l'idée +générale que je m'en suis formée en montant, la +moisson sera des plus +riches et des plus abondantes.</p> +<p>Vers le milieu de février je serai à Thèbes, +car je dois au moins donner +quinze jours au magnifique temple d'<i>Ibsamboul,</i> l'une des +merveilles de +la Nubie, créée par la puissance colossale de +Rhamsès-Sésostris, et un +mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la +première +et la deuxième cataracte. Philae a été à +peu près épuisée pendant les +dix jours que nous y avons passés en remontant le Nil; et les +temples +d'Ombos, d'Edfou et d'Ésné, si vantés au +détriment de ceux de Thèbes, +m'arrêteront peu de temps, parce que je les ai déjà +classés, et que je +trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les +détails mythologiques et religieux que je ne veux puiser +qu'à des +sources pures. Je me bornerai à recueillir quelques inscriptions +historiques, et certains détails de costume qui sentent la +décadence et +qu'il est utile de conserver.</p> +<p>Mes portefeuilles sont déjà bien riches: je me fais +d'avance un plaisir +de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille +Égypte, +religion, histoire, arts et métiers, moeurs et usages; une +grande partie +de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d'assurer +qu'ils +reproduisent le véritable style des originaux avec une +scrupuleuse +fidélité. Je serai heureux de ces conquêtes si +elles obtiennent votre +intérêt et vos suffrages.</p> +<p>Je vous prie, Monsieur, d'agréer la nouvelle assurance de mon +très-respectueux attachement.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DIXIEME_LETTRE"></a> +<h2>DIXIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Ibsamboul, le 12 janvier 1829.</small></p> +<p>J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique +excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la +première fois, et je regrette de n'être point muni de +quelque lampe +merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin +de convaincre ainsi d'un seul coup les détracteurs de l'art +égyptien. +Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons +entrepris, et dont le résultat aura quelque droit à +l'attention +publique. Tout ceux qui connaissent la localité savent quelles +difficultés on a à vaincre pour dessiner un seul +hiéroglyphe dans le +grand temple.</p> +<p>C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte <i>Ouadi-Halfa </i> et la +seconde +cataracte. Nous couchâmes à <i>Gharbi-Serré</i>, +et le lendemain, vers midi, +j'abordai sur la rive droite du Nil, pour étudier les +excavations de +<i>Maschakit,</i> un peu au midi du <i>temple de Thoht</i> à <i>Ghébel-Addèh,</i> +dont +j'ai parlé dans ma dernière lettre; il fallut gravir un +rocher presque à +pic sur le Nil, pour arriver à une petite chambre creusée +dans la +montagne, et ornée de sculptures fort endommagées. Je +suis parvenu +cependant à reconnaître que c'était une chapelle +dédiée à la déesse +<i>Anoukis</i> (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par +un +prince éthiopien, nommé <i>Pohi,</i> lequel, +étant gouverneur de la Nubie +sous le règne de Rhamsès le Grand, supplie la +déesse de faire que le +conquérant foule les Libyens <i>et les nomades sous ses +sandales, à +toujours</i>.</p> +<p>Le 3 au matin, nous avons amarré nos vaisseaux devant le <i>temple +d'Hathôr</i> à <i>Ibsamboul</i>; j'ai déjà +donné une note sur ce joli temple. +J'ajouterai qu'à sa droite on a sculpté, sur le rocher, +un fort grand +tableau, dans lequel un autre prince <i>éthiopien</i> +présente au roi Rhamsès +le Grand l'emblème de la victoire (cet emblème est +l'insigne ordinaire +<i>des princes ou des fils des rois</i>) avec la légende +suivante en beaux +caractères hiéroglyphiques: <i>Le royal fils d'Ethiopie +a dit: Ton père +Ammon-Ra t'a doté, ô Rhamsès! d'une vie stable et +pure: qu'il t'accorde +de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, +à +toujours</i>.</p> +<p>Il paraît donc que, de temps en temps, les <i>nomades</i> +d'Afrique +inquiétaient les paisibles cultivateurs des vallées du +Nil. Il est fort +remarquable, du reste, que je n'aie trouvé jusqu'ici sur les +monuments +de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens, comme +gouverneurs du pays, sous le règne même de Rhamsès +le Grand et de sa +dynastie. Il paraît aussi que la Nubie était tellement +liée à l'Égypte +que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays +même, pour le +commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stèle +encore +sculptée sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un +nommé <i>Maï, +commandant des troupes du roi en Nubie,</i> et <i>né dans la +contrée de +Ouaou</i> (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du +Pharaon +<i>Mandoueï Ier</i>, le quatrième successeur de +Rhamsès le Grand, d'une +manière très-emphatique; il résulte aussi de +plusieurs autres stèles que +divers <i>princes éthiopiens</i> furent employés en +Nubie par les héros de +l'Égypte.</p> +<p>Le 3 au soir commencèrent nos travaux à Ibsamboul: il +s'agissait +d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux +bas-reliefs. Nous avons formé l'entreprise d'avoir le dessin <i>en +grand +et colorié</i> de tous les bas-reliefs qui décorent la +grande salle du +temple, les autres pièces n'offrant que des sujets religieux; et +lorsque +l'on saura que la chaleur qu'on éprouve dans ce temple, +aujourd'hui +<i>souterrain</i> (parce que les sables en ont presque couvert la +façade), +est comparable à celle d'un bain turc fortement chauffé; +quand on saura +qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissèle +perpétuellement +d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dégoutte sur le +papier +déjà trempé par la chaleur humide de cette +atmosphère, chauffée comme +dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes +gens, +qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne +sortent que par épuisement, et ne quittent le travail que +lorsque leurs +jambes refusent de les porter.</p> +<p>Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous +possédons déjà +<i>six grands tableaux</i> représentant:</p> +<p>1er. Rhamsès le Grand sur son char, les chevaux lancés +au grand galop; +il est suivi de trois de ses fils, montés aussi sur des chars de +guerre; +il met en fuite une armée assyrienne et assiège une place +forte.</p> +<p>2e. Le roi à pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en +perçant un +second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une +composition admirables.</p> +<p>3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armée; on vient +lui +annoncer que les ennemis attaquent son armée. On prépare +le char du roi, +et des serviteurs modèrent l'ardeur des chevaux, qui sont +dessinés, ici +comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis, +montés sur des chars de guerre et combattant sans ordre une +ligne de +chars égyptiens méthodiquement rangés. Cette +partie du tableau est +pleine de mouvement et d'action: c'est comparable à la plus +belle +bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent +involontairement.</p> +<p>4e. Le triomphe du roi et sa rentrée solennelle (à <i>Thèbes</i>, +sans +doute), debout sur un char superbe, traîné par des chevaux +marchant au +pas et richement caparaçonnés. Devant le char sont deux +rangs de +prisonniers africains, les uns de race <i>nègre</i> et les +autres de race +<i>barabra,</i> formant des groupes parfaitement dessinés, +pleins d'effet et +de mouvement.</p> +<p>5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux +dieux de <i>Thèbes</i> et à ceux d'<i>Ibsamboul</i>.</p> +<p>Il reste à terminer le dessin d'un énorme bas-relief +occupant presque +toute la paroi droite du temple: composition immense, +représentant une +bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les +chars, les bagages de l'armée, les jeux et les punitions +militaires, +etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera +terminé, mais +sans couleurs, parce que l'humidité les a fait +disparaître. Il n'en est +point ainsi des six tableaux précédemment +indiqués; tout est colorié et +copié jusque dans les plus minces détails avec un soin +religieux. On +aura ainsi une idée de la magnificence du costume et des chars +des vieux +Pharaons au XVIe siècle avant J.-C.; on pourra comprendre alors +l'étonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel +soin. Je +voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui +refusent de croire à l'élégante richesse que la +sculpture peinte ajoute +à l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je +réponds qu'ils +auraient <i>sué</i> tous leurs préjugés, et que +leurs opinions <i>a priori</i> les +quitteraient par tous les pores.</p> +<p>Pour tous mes dessins je me suis réservé la partie des +légendes +hiéroglyphiques, souvent fort étendues, qui accompagnent +chaque figure +ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur +place ou d'après les empreintes lorsqu'elles sont placées +à une grande +hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets +au net et les donne aussitôt aux dessinateurs, qui d'avance ont +réservé +et tracé les colonnes destinées à les recevoir; +j'ai pris la copie +entière d'une grande stèle placée entre les deux +colosses de gauche, +dans l'intérieur du grand temple; elle n'a pas moins de +trente-deux +lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parlé, et que +j'ai bien +retrouvée à sa place; ce n'est pas moins qu'un <i>décret +du dieu Phtha</i>, +en faveur de Rhamsès le Grand, auquel il prodigue les louanges +pour ses +travaux et ses bienfaits envers l'Égypte; suit la réponse +du roi au dieu +en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un +genre +tout à fait particulier.</p> +<p>Voilà où en est notre <i>mémorable campagne +d'Ibsamboul:</i> c'est la plus +pénible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant +tout le +voyage. Nos compagnons français et toscans ont rivalisé +de zèle et de +dévouement, et j'espère que vers le 15 nous mettrons +à la voile pour +regagner l'Égypte avec notre butin historique. J'ai eu trois +jours de +goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le +temple m'en ont délivré pour longtemps, je +l'espère. Je n'ai encore reçu +que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonné +d'avoir +entrepris mon voyage malgré ses amicales inquiétudes? Je +l'ai pardonné, +de mon côté, depuis que j'ai touché à la +seconde cataracte.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="ONZIEME_LETTRE"></a> +<h2>ONZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>El-Mélissah (entre +Syène et Ombos), le 10 +février 1829.</small></p> +<p>Nous jouons de malheur; depuis notre départ de Syène, +à laquelle nous +avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin +d'avoir franchi la distance qui nous sépare d'<i>Ombos</i>, +où l'on se rend +d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent +du +nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait +pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. +Nous avons +amarré, à grand'peine, dans le voisinage de <i>Mélissah</i>, +où est une +carrière de grès sans aucun intérêt; du +reste, santé parfaite, bon +courage, et nous préparant à explorer Thèbes de +fond en comble, si ce +n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous +ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos +tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du +26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voilà, en +y +ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me +soient +parvenues.</p> +<p>Je remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les +bonnes lignes qu'il +a bien voulu m'écrire le 26 septembre. J'espère qu'il +aura reçu ma +lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien +pardonner à la vétusté de mes souhaits de jour de +l'an, déjà caducs +lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde +cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de +telles distances.</p> +<p>J'écrirai de Thèbes à notre ami Dubois, +après avoir vu à fond l'Égypte +et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Égyptiens feront +à l'avenir, +dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le +passé; je +rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de +convertir +tous les obstinés.</p> +<p>Je transmets à M. Drovetti la lettre que m'a écrite M. +de Mirbel, et je +suis persuadé qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha +d'Égypte, qui ne +recule jamais devant les choses utiles.</p> +<p>Ma dernière lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre +mon +itinéraire à partir de ce beau monument que nous avons +épuisé, au risque +de l'être nous-mêmes par les difficultés de son +étude.</p> +<p>Nous l'avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, +nous +abordâmes au pied du rocher d'<i>Ibrim</i>, la <i>Primis</i> des +géographes grecs, +pour visiter quelques excavations qu'on aperçoit vers le bas de +cette +énorme masse de grès.</p> +<p>Ces <i>spéos</i> (je donne ce nom aux <i>excavations dans +la roche</i>, autres que +des <i>tombeaux</i>) sont au nombre de quatre, et d'époques +différentes, mais +tous appartenant aux temps pharaoniques.</p> +<p>Le plus ancien remonte jusqu'au règne de Thouthmosis Ier; le +fond de +cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est +occupé +par 4 figures (tiers de nature), assises, et représentant deux +fois ce +Pharaon assis entre <i>le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)</i>, +c'est-à-dire une +des formes du dieu Thoth à tête d'épervier, et la +déesse <i>Saté, dame +d'Éléphantine</i> et <i>dame de Nubie</i>. Ce +spéos était une chapelle ou +oratoire consacré à ces deux divinités; les parois +de côté n'ont jamais +été sculptées ni peintes.</p> +<p>Il n'en est point ainsi du second spéos; celui-ci appartient +au règne de +Moeris, dont la statue, assise entre celles du <i>dieu seigneur d'Ibrim</i> +et de la déesse Saté (Junon), <i>dame de Nubie</i>, +occupe la niche du fond. +Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par +les soins d'un prince +nommé <i>Nahi</i>, grand personnage, portant dans toutes les +légendes le +titre de <i>gouverneur des terres méridionales</i>, ce qui +comprenait <i>la +Nubie</i> entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau +sculpté, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, +devant le +roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres +fonctionnaires +publics, présentant au souverain, à ce que dit +l'inscription +hiéroglyphique (malheureusement très-courte) qui +accompagne ce tableau, +les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des +<i>terres méridionales</i> dont il avait le gouvernement. Sur la +porte du +spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du +monument.</p> +<p>Le troisième spéos d'<i>Ibrim</i> est du règne +suivant, de l'époque +d'Aménophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du +midi +étaient administrées par un autre prince, nommé <i>Osorsaté</i>. +Sur la paroi +de droite, ce roi Aménophis II est représenté +assis, et deux princes, +parmi lesquels <i>Osorsaté</i> occupe le premier rang, +présentent au Pharaon +les tributs des <i>terres méridionales</i> et les productions +naturelles du +pays, y compris des <i>lions</i>, des <i>lévriers</i> et des <i>chacals +vivants</i>, +comme porte l'inscription gravée au-dessus du tableau, et qui +spécifiait +le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: <i>quarante +lévriers</i> et <i>dix chacals vivants</i>; mais le texte est +dans un état si +déplorable de dégradation qu'il m'a été +impossible d'en tirer autre +chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la +statue du roi +Aménophis est assise entre les dieux d'<i>Ibrim</i>.</p> +<p>Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est +encore un monument du +même genre et du règne de Sésostris, Rhamsès +le Grand. C'est aussi un +gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux +d'<i>Ibrim</i>, Hermès à tête d'épervier et +la déesse Saté, à la gloire du +Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités +locales, +dans le fond du spéos. Mais à cette époque, <i>les +terres du midi</i> étaient +gouvernées par un prince éthiopien, dont j'ai +retrouvé des monuments à +<i>Ibsamboul</i> et à <i>Ghirché</i>. Ce personnage est +figuré dans le spéos +d'<i>Ibrim</i>, rendant ses respectueux hommages à +Sésostris, et à la tête de +tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on +compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le +grammate +des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres <i>scribes</i> +sans +désignation plus particulière.</p> +<p>Il est à remarquer, à l'honneur de la galanterie +égyptienne, que la +femme du prince éthiopien <i>Satnouï</i> se +présente devant Sésostris +immédiatement après son mari, et avant les autres +fonctionnaires. Cela +montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la +civilisation égyptienne différait essentiellement de +celle du reste de +l'Orient, et se rapprochait de la nôtre; car on peut +apprécier le degré +de civilisation des peuples d'après l'état plus ou moins +supportable des +femmes dans l'organisation sociale.</p> +<p>Le 17 janvier au soir, nous étions à <i>Derri</i> ou <i>Derr</i>, +la capitale +actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un +clair de lune +admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore +vus. +Ayant lié conversation avec un <i>Barabra</i> du pays, qui, +m'apercevant seul +à l'écart sur le bord du fleuve, était venu +poliment me faire compagnie +en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il +connaissait +le nom du <i>sultan</i> qui avait fait construire le temple de <i>Derri</i>; +il me +répondit aussitôt: qu'il était trop jeune pour +savoir cela, mais que les +vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce <i>birbé</i> +avait +été construit environ trois cent mille ans avant +l'islamisme, mais que +tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, +savoir si +c'étaient les <i>Français</i>, les <i>Anglais</i> ou +les <i>Russes</i> qui avaient +exécuté ce grand ouvrage. Voilà comme on +écrit l'histoire en Nubie. Le +monument de <i>Derri</i>, quoique moderne en comparaison de la date +que lui +donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de +Sésostris. Nous y +restâmes toute la journée du 18, et n'en sortîmes, +assez tard, qu'après +avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et +rédigé une notice +détaillée de tous ceux dont on ne prenait point de copie. +Là j'ai trouvé +une liste, par rang d'âge, des fils et des filles de +Sésostris; elle me +servira à compléter celle d'Ibsamboul. Nous y avons +copié quelques +fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous +effacés ou +détruits. C'est là que j'ai pu fixer mon opinion sur un +fait assez +curieux: je veux parler du <i>lion</i> qui, dans les tableaux +d'Ibsamboul et +de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien: il +s'agissait de +savoir si cet animal était placé là <i>symboliquement</i> +pour exprimer la +vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce roi avait +réellement, +comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Égypte, un <i>lion +apprivoisé</i>, son compagnon fidèle dans les +expéditions militaires. Derri +décide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se +jetant sur +les Barbares renversés par Sésostris, l'inscription +suivante: <i>Le lion, +serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis.</i> +Cela me semble +démontrer que le lion existait réellement et suivait +Rhamsès dans les +batailles.</p> +<p>Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher +de grès, mais +sur une très-grande échelle: il a été +dédié par Sésostris à Ammon-Ra, le +dieu suprême, et à Phré, l'esprit du Soleil qu'on y +invoquait sous le +nom de <i>Rhamsès</i>, qui fut le patron du conquérant +et de toute sa lignée.</p> +<p>Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les +monuments +d'Ibsamboul, de Ghirché, de Derri, de Séboua, etc., le +roi Rhamsès +présentant des offrandes ou ses adorations à un dieu +portant le même nom +de <i>Rhamsès</i>. On se tromperait en supposant que ce +souverain se rendait +ce culte à lui-même. <i>Rhamsès</i> était +simplement un des mille noms du +dieu Phré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au +plus +qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au +dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopté, et +quelquefois +même les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du +temple; +cela se reconnaît même à <i>Philae</i>, dans la +partie du grand temple +d'<i>Isis</i>, construit par Ptolémée Philadelphe. Toutes +les <i>Isis</i> du +sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoé, laquelle a une +tête +évidemment de race grecque: mais la chose est bien plus +frappante encore +sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des +souverains sont de véritables portraits.</p> +<p>Le 18 au soir nous descendîmes à <i>Amada</i>, +où nous restâmes jusqu'au 20 +après midi. Là j'eus le plaisir d'étudier à +l'aise et sans être distrait +par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un +temple de la +bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se +compose d'abord +d'une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers +carrés, +couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux +nommer que <i>proto-doriques</i>, ou doriques prototypes, car elles +sont +évidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une +singularité digne de remarque, je ne les trouve employées +que dans les +monuments égyptiens les plus <i>antiques</i>, +c'est-à-dire dans les hypogées +de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à <i>Bet-oualli</i>, +où sont les plus +modernes, bien qu'elles datent du règne de Sésostris, ou +plutôt de celui +de son père.</p> +<p><img style="width: 1000px; height: 1417px;" + alt="N° 1. Dédicace du Temple d'Amada. N° 2. Chanson pour le battage des grains." + title="N° 1. Dédicace du Temple d'Amada .N° 2. Chanson pour le battage des grains." + src="images/128.png"><br> +</p> +<p>Le temple d'Amada a été fondé par Thouthmosis +III (Moeris), comme le +prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la +dédicace, sculptée sur les deux jambages des portes de +l'intérieur; et +dont je mets ici la traduction littérale pour donner une +idée des +dédicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec +soin. (V. +<i>le texte hiéroglyphique</i>, pl. N° 3.)</p> +<p>«Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil +stabiliteur +de +l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modérateur de +justice, a +fait ses dévotions à son père le dieu Phré, +le dieu des deux montagnes +célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure; +il l'a fait pour être +vivifié à toujours.»</p> +<p>Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son +successeur, +Aménophis II, continua l'ouvrage commencé, et fit +sculpter les quatre +salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi +qu'une partie de +celle qui les précède; les travaux de ce roi sont +détaillés dans une +énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que +j'ai toutes +copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.</p> +<p>Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le +pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses +dédicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a +frappé par sa +singularité; en voici la traduction:</p> +<p>«Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines +paroles, +aux +autres dieux qui résident dans Thyri: Accourez et contemplez ces +offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple, +par le roi Thouthmosis (IV), à son père le dieu +Phré, dieu grand, +manifesté dans le firmament!»</p> +<p>La sculpture du temple d'Amada, appartenant à la belle +époque de l'art +égyptien, est bien préférable à celle de +Derri, et même aux tableaux +religieux d'Ibsamboul.</p> +<p>Dans l'après-midi du 20, nos travaux d'Amada étant +terminés, nous +partîmes et descendîmes le Nil jusqu'à <i>Korosko,</i> +village nubien, dont +je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes +l'excellent lord +Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à +exécution leur projet de +remonter le Nil jusqu'au Sennaâr, pour se rendre de là +dans l'Inde en +traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre +s'arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à +causer des travaux +passés et des projets futurs; je dis enfin adieu à ces +courageux +voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent +dans une saison très-avancée. Que Dieu veille sur ces +intrépides amis de +la science!</p> +<p>Le 21 nous étions à <i>Ouadi-Esséboua</i> (la +vallée des lions), qui reçoit +ce nom d'une avenue de sphinx placés sur le <i>dromos</i> de +son temple, +lequel est un <i>hémispéos</i>, c'est-à-dire un +édifice à moitié construit en +pierres de taille, et à moitié creusé dans le +rocher; c'est, sans +contredit, le plus mauvais travail de l'époque de Rhamsès +le Grand; les +pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles +étaient masqués +par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de +décoration, +qui sont d'une exécution assez médiocre. Ce temple a +été dédié par +Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, <i>seigneur de +justice</i>: quatre +colosses représentant Sésostris debout occupent le +commencement et la +fin des deux rangées de sphinx dont se compose l'avenue; deux +tableaux +historiques, représentant le Pharaon frappant les peuples du <i>Nord</i> +et +du <i>Midi</i>, couvrent la face extérieure des deux massifs du +pylône; mais +la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le +mastic +ou ciment qui en avait reçu une grande partie est tombé, +et laisse une +foule de lacunes dans la scène et surtout dans les inscriptions. +Ce +temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui +l'envahissent +de tous côtés.</p> +<p>Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, à cause +d'un vent du nord +très-violent, qui nous força d'aborder et de nous tenir +tranquilles au +rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitâmes du calme pour +gagner +<i>Méharrakah</i>, dont nous avions vu le temple en remontant: +il n'est point +sculpté, et partant, d'aucun intérêt pour moi qui +ne cherche que les +<i>hadjar-maktoub</i> (les pierres écrites), comme disent nos +Arabes.</p> +<p>Le soleil levant du 23 nous trouva à <i>Dakkèh</i>, +l'ancienne <i>Pselcis</i>. Je +courus au temple, et la première inscription +hiéroglyphique qui me tomba +sous les yeux m'apprit que j'étais dans un lieu saint, +dédié à Thoth, +seigneur de <i>Pselk</i>: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un +nouveau nom +hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une +carte de +Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés.</p> +<p>Le monument de Dakkèh présente un double +intérêt sous le rapport +mythologique; il donne des matériaux infiniment précieux +pour comprendre +la nature et les attributions de l'être divin que les +Égyptiens +adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermès deux fois grand); une +série de +bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les <i>transfigurations</i> +de ce dieu. Je l'y ai trouvé d'abord (ce qui devait être) +en liaison +avec <i>Har-Hat</i> (le grand Hermès Trismégiste), sa +forme primordiale, et +dont lui, Thoth, n'est que la <i>dernière transformation</i>, +c'est-à-dire +son incarnation sur la terre à la suite d'<i>Ammon-Ra</i> et de <i>Mouth</i> +incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'à l'<i>Hermès +céleste</i> +(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les +formes: 1° de <i>Pahitnoufi</i> (celui dont le coeur est bon); +2° +d'<i>Arihosnofri</i> ou <i>Arihosnoufi</i> (celui qui produit les +chants +harmonieux); 3° de <i>Meuï</i> (la pensée ou la +raison): sous chacun de ces +noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de +ces diverses transformations du second Hermès couvrent les +parois du +temple de Dakkèh. J'oubliais de dire que j'ai trouvé ici +Thoth (le +Mercure égyptien) armé du <i>caducée</i>, +c'est-à-dire du sceptre ordinaire +des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion.</p> +<p>Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus +ancienne +de ce temple (l'avant-dernière salle) a été +construite et sculptée par +le plus célèbre des rois éthiopiens, <i>Ergamènes</i> +(Erkamen), qui, selon +le récit de Diodore de Sicile, délivra l'<i>Éthiopie</i> +du gouvernement +théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en +égorgeant tous les +prêtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, +puisqu'il y +éleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa +d'être soumise +à l'Égypte dès la chute de la XXVIe dynastie, +celle des Saïtes, détrônée +par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des +Éthiopiens +jusqu'à l'époque des conquêtes de +Ptolémée Évergète Ier, qui la réunit +de nouveau à l'Égypte. Aussi le temple de Dakkèh, +commencé par +l'Éthiopien <i>Ergamènes</i>, a-t-il été +continué par Évergète Ier, par son +fils Philopator et son petit-fils Évergète II. C'est +l'empereur Auguste +qui a poussé, sans l'achever, la sculpture intérieure de +ce temple.</p> +<p>Près du pylône de Dakkèh, j'ai reconnu un reste +d'édifice, dont quelques +grands blocs de pierre conservent encore une portion de +dédicace: +c'était un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. +Voilà +encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les +Ptolémées, et l'Éthiopien Ergamènes +lui-même, n'ont fait que +reconstruire des temples là où il en existait dans les +temps +pharaoniques, et aux mêmes divinités qu'on y a toujours +adorées. Ce +point était fort important à établir, afin de +démontrer que les derniers +monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient <i>aucune +nouvelle forme +de divinité</i>. Le système religieux de ce peuple +était tellement un, +tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté +depuis un temps +immémorial d'une manière si absolue et si précise, +que la domination des +Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les +Ptolémées et les +Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Égypte, ce +que les Perses +avaient détruit, et rebâti des temples là où +il en existait autrefois, +et dédiés aux mêmes dieux.</p> +<p>Dakkèh est le point le plus méridional où j'aie +rencontré des travaux +exécutés sous les Ptolémées et les +empereurs. Je suis convaincu que la +domination grecque ou romaine ne s'est jamais étendue, <i>au +plus</i>, au +delà d'Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis <i>Dakkèh</i> +jusqu'à <i>Thèbes</i> une +série presque continue d'édifices construit à ces +deux époques: les +monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des +Ptolémées et des +Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J'en +ai conclu que la +destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre +Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être +attribuée aux Perses, qui ont dû +suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, +où ils ont pris, pour se +rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du +désert, infiniment +plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une +armée, +à cause de nombreuses cataractes; la route du désert est +celle que +suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armées +et les +voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le +monument d'Amada, +facile à détruire puisqu'il n'est point d'une grande +étendue. De Dakkèh +à Thèbes on ne voit donc plus que de <i>secondes +éditions</i> des temples.</p> +<p>Il faut en excepter le monument de <i>Ghirché</i> et celui +de <i>Bet-oualli</i> +que les Perses n'ont pu détruire, puisqu'il eût fallu +abattre les +<i>montagnes</i> dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. +Mais ces +<i>spéos</i>, et surtout le premier, ont été +ravagés autant que le permettait +la nature des lieux.</p> +<p>Nous arrivâmes à <i>Ghirché-Hussan</i> ou <i>Ghirf-Housseïn</i> +le 25 janvier. +C'est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à +Sébouâ, un véritable +Rhamesséion ou <i>Rhamséion</i>, c'est-à-dire un +monument dû à la munificence +de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu <i>Phtha</i>, +personnage +dont on retrouve une imitation décolorée dans l'<i>Hephaistos</i> +des Grecs +et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de +Ghirché, qui, +en langue égyptienne, portait le nom de <i>Pthahei</i> ou <i>Thyptah</i>, +<i>demeure +de Phtha</i>. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même +nom sacré +que <i>Memphis</i>: il paraît que ces noms fastueux furent +à la mode en +Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m'ont appris, +par +exemple, que <i>Derri</i> avait le même nom que la fameuse <i>Héliopolis</i> +d'Égypte, <i>demeure du Soleil</i>, et que le misérable +village nommé +aujourd'hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se +décorait du +nom d'<i>Amoneï</i>, celui même de la <i>Thèbes</i> +aux cent portes.</p> +<p>La portion construite de l'<i>hémispéos</i> de +Ghirché est, à très-peu près, +détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail +immense, a été +dégradée avec une espèce de recherche. J'ai +cependant pu relever le +sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des +légendes. La +grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels +on a +taillé six colosses offrant le singulier contraste d'un travail +barbare +à côté de bas-reliefs d'une fort belle +exécution. Sur les parois +latérales sont huit niches carrées renfermant chacune +trois figures +assises, sculptées de plein relief: le personnage occupant le +milieu de +ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil +Rhamsès, +le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu +Grand, et comme +résidant dans <i>Phthaëi, Amoneï</i> et <i>Thyri</i>, +c'est-à-dire dans <i>Ghirché, +Sébouâ</i> et <i>Derri</i>, où existent en effet +des Rhamséion dédiés au dieu +Soleil Rhamsès, le même qu'on adore à +Ghirché, comme fils de Phtha et +d'Hathôr, les grandes divinités de ce temple. +L'étude des tableaux +religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces +trois +personnages.</p> +<p>La journée du 26 fût donnée en partie au petit +temple de <i>Dandour</i>. Nous +retombons ici dans le <i>moderne</i>; c'est un ouvrage non +achevé du temps de +l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son étendue, +ce +monument m'a beaucoup intéressé, puisqu'il est +entièrement relatif à +l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre +soirée +du 25 avait été égayée par un superbe +écho découvert par hasard en face +de Dandour, où nous venions d'aborder. Il répète +fort distinctement et +d'une voix sonore jusqu'à onze syllabes. Nos compagnons italiens +se +plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, +entremêlés de coups de +fusil qu'on tirait de tous côtés, et auxquels +l'écho répondait par des +coups de canon ou les éclats du tonnerre.</p> +<p>Le temple de <i>Kalabschi</i> eut son tour le 27; c'est ici que +j'ai +découvert une nouvelle génération de dieux, et qui +complète le cercle +des formes d'Ammon, point de départ et point de réunion +de toutes les +essences divines. Ammon-Ra, l'Être suprême et primordial, +étant son +propre père, est qualifié de mari de sa mère (la +déesse Mouth), sa +portion féminine renfermée en sa propre essence à +la fois mâle et +femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux égyptiens +ne sont +que des formes de ces deux principes constituants +considérés sous +différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de +pures abstractions +du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., +établissent une +chaîne non interrompue qui descend des cieux et se +matérialise jusqu'aux +incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernière de +ces +incarnations est celle d'<i>Horus</i>, et cet anneau extrême de +la chaîne +divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus +(le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l'Alpha. +Le point de +départ de la mythologie égyptienne est une <i>Triade</i> +formée des trois +parties d'<i>Ammon-Ra</i>, savoir Ammon (le mâle et le +père), Mouth (la +femelle et la mère) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, +s'étant +manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et +Horus. Mais la +parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont +frères. C'est à +Kalabschi que j'ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les +trois +membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade +initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mère; et +le fils +qu'il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme <i>Malouli</i> (le <i>Mandouli</i> +dans les <i>proscynemata</i> grecs), est le dieu principal de +Kalabschi, et +cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi +la Triade finale +se formait d'Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, +personnages +qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère +Mouth et +leur fils Khons. Aussi <i>Malouli</i> était-il adoré +à Kalabschi sous une +forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et +orné des mêmes +insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de +Seigneur +de Talmis, c'est-à-dire de Kalabschi, que les géographes +grecs appellent +en effet <i>Talmis</i>, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les +inscriptions +des temples.</p> +<p>J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existé +à Talmis trois +<i>éditions</i> du temple de Malouli; une sous les Pharaons et +du règne +d'Aménophis II, successeur de Moeris: une du temps des +Ptolémées; et la +dernière, le temple actuel qui n'a jamais été +terminé, sous Auguste, +Caïus Caligula et Trajan; et la légende du dieu <i>Malouli</i>, +dans un +fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la +construction +du troisième, ne diffère en rien des légendes les +plus récentes. Ainsi +donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et +d'Égypte n'a jamais reçu de modification, on n'innovait +rien, et les +anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont +été fermés par +le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'étaient en quelque +sorte +partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une +espèce de +<i>répartition féodale</i>. Chaque ville avait son +patron; Chnouphis et Saté +régnaient à Éléphantine, à +Syène et à Béghé, et leur juridiction +s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à +Ibsamboul, à Derri et à Amada; +Phtha, à Ghirché; Anouké, à Maschakit; +Thoth, le surintendant de +Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à +Ghébel-Addèh +et à Dakkèh; Osiris était seigneur de Dandour; +Isis, reine à Philae; +Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. +Mais Ammon-Ra règne +partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.</p> +<p>Il en était de même en Égypte, et l'on +conçoit que ce culte partiel ne +pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par +toute la puissance +des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif +dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les +villes +voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme +syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien +calculé, les +divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi +j'ai retrouvé à +Kalabschi les dieux de Ghirché et de Dakkèh au midi, ceux +de Déboud au +nord, occupant une place distinguée; à Déboud, les +dieux de Dakkèh et de +Philae; à Philae, ceux de Déboud et de Dakkèh, au +midi? ceux de Béghé +d'Éléphantine et de Syène au nord; à +Syène enfin, les dieux de Philae et +ceux d'Ombos.</p> +<p>C'est encore à Kalabschi que j'ai remarqué, pour la +première fois, la +couleur violette employée dans les bas-reliefs peints; j'ai fini +par +découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion +appliquée +sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la <i>dorure</i>; +ainsi +le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le précède ont +été dorés +aussi bien que le sanctuaire de Dakkèh.</p> +<p>Près de Kalabschi est l'intéressant monument de <i>Bet-Oualli</i>, +qui nous a +pris les journées des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'à +midi. Là, mes +yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de +Kalabschi, +qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en +contemplant les bas-reliefs historiques gui décorent ce +spéos, d'un fort +beau style, et dont nous avons des copies complètes. Ces +tableaux sont +relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples <i>africains</i>, +les +<i>Kouschi</i> (les Éthiopiens), et les <i>Schari</i>, qui sont +probablement les +<i>Bischari</i> d'aujourd'hui; campagnes de Sésostris dans <i>sa +jeunesse</i> et +<i>du vivant de son père</i>, comme le dit expressément +Diodore de Sicile, +qui à cette époque lui fait soumettre, en effet, les <i>Arabes</i> +et +<i>presque toute la Libye</i>.</p> +<p>Le roi Rhamsès, père de <i>Sésostris</i>, est +assis sur son trône dans un +naos, et son fils, en costume de prince, lui présente un groupe +de +prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est +représenté +comme vainqueur, frappant lui-même un homme de cette nation, en +même +temps que le prince (Sésostris) lui présente les chefs +militaires et une +foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son +fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiégée; +le roi foule +aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est +amenée en +état de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux +historiques décorant la paroi de gauche de ce qui formait la +salle +principale du monument, en supposant que cette portion du <i>spéos</i> +ait +jamais été couverte.</p> +<p>La paroi de droite présente les détails de la campagne +contre les +<i>Éthiopiens</i>, les <i>Bischari</i> et des <i>nègres</i>. +Dans le premier tableau, +d'une grande étendue, on voit les Barbares en pleine +déroute, se +réfugiant dans leurs forêts, sur les montagnes, ou dans +des marécages; +le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, +représente le roi +assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils +aîné (Sésostris), qui lui présente, 1° +un <i>prince éthiopien</i> nommé +<i>Aménémoph, fils de Poeri</i>, soutenu par deux de ses +enfants, dont l'un +lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied +du +trône du père de son vainqueur; 2° des chefs +militaires égyptiens; 3° +des tables et des buffets couverts de <i>chaînes d'or</i> et +avec elles des +<i>peaux de panthère</i>; des sachets renfermant de l'<i>or en +poudre</i>; des +troncs de bois d'<i>ébène</i>; des <i>dents +d'éléphant</i>; des <i>plumes +d'autruche</i>; des faisceaux d'<i>arcs</i> et de <i>flèches</i>; +des <i>meubles +précieux</i>; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou +imposé par la +conquête; 4° à la suite de ces richesses, marchent +quelques <i>Bischari</i> +prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants +sur ses épaules et dans une espèce de couffe; suivent des +individus +conduisant au roi des <i>animaux vivants</i>, les plus curieux de +l'intérieur +de l'Afrique, le <i>lion</i>, les <i>panthères</i>, l'<i>autruche</i>, +des <i>singes</i> et +la <i>girafe</i>, parfaitement dessinés, etc., etc. On +reconnaîtra là, +j'espère, la campagne de Sésostris contre les +Éthiopiens, lesquels il +força, selon Diodore de Sicile encore, de payer à +l'Égypte un tribut +annuel en <i>or</i>, en <i>ébène</i> et en <i>dents +d'éléphant</i>.</p> +<p>Les autres sculptures du spéos sont toutes religieuses. Ce +monument +était consacré au grand dieu Ammon-Ra et à sa +forme secondaire +Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans +ses +légendes, avoir donné toutes les mers et toutes les +terres existantes à +son fils chéri «le Seigneur du monde (Soleil gardien de +justice) +Rhamsès +(II).» Dans le sanctuaire, ce Pharaon est +représenté +suçant le lait des +déesses Anouké et Isis. «Moi qui suis ta +mère, la +dame d'Éléphantine, +dit la première, je te reçois sur mes genoux, et te +présente mon sein +pour que tu y prennes ta nourriture, ô Rhamsès!» +«Et moi, +ta mère Isis, +dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les périodes +des +panégyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et +qui +s'écouleront en une vie pure.» J'ai fait copier ces deux +tableaux, ainsi +que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le +Pharaon vainqueur des peuples du <i>Midi</i> et des peuples du <i>Nord</i>. +Il ne +faut pas oublier que les Égyptiens appelaient les Syriens, les +Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.</p> +<p>Je dis adieu à ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; +car c'était +le dernier de la belle époque et d'une bonne sculpture que je +dusse +rencontrer entre Kalabschi et Thèbes.</p> +<p>Le 31, au coucher du soleil, nous étions à <i>Kardâssi</i> +ou <i>Kortha</i>, où +j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, +dénué de sculpture, +à l'exception d'un bas-relief sur un fût de colonne. +J'avais vu, deux +heures auparavant, les temples de <i>Tafah</i> (l'ancienne <i>Taphis</i>), +également sans sculptures ni inscriptions +hiéroglyphiques; mais on juge +facilement, à leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au +temps +de la domination romaine.</p> +<p>Le 1er février, nous vîmes venir à nous une +cange avec pavillon +autrichien: c'était du nouveau pour nous, et les conjectures de +marcher; +cependant, la barque avançait aussi vers nous, et je reconnus +sur la +proue M. Acerbi, consul général d'Autriche en +Égypte, qui m'appelait et +me saluait de la main. Nous arrêtâmes nos barques et +passâmes quelques +heures à causer de nos travaux avec cet excellent homme, +publiciste et +littérateur distingué, qui nous avait traités +d'une manière si aimable +pendant notre séjour à Alexandrie. Nous nous +séparâmes, lui pour +remonter jusqu'à la seconde cataracte, et moi pour rentrer en +Égypte, +avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le +Paris de l'Égypte +et le rendez-vous des voyageurs, n'en déplaise à la +grosse ville du +Kaire et à la triste Alexandrie.</p> +<p>Vers deux heures après midi, nous étions à <i>Déboud</i> +ou <i>Déboudé</i>: nous +étant rendus au temple, en passant sous les trois petits +propylons sans +sculpture, je trouvai qu'il avait été bâti, en +grande partie, par un roi +éthiopien nommé <i>Atharramon</i>, et qui doit +être le prédécesseur ou le +successeur immédiat de l'<i>Ergamènes</i> de +Dakké. Le temple, dédié à +Ammon-Ra, seigneur de <i>Tébot</i> (Déboud), et à +Hathôr, et subsidiairement +à Osiris et à Isis, a été continué, +mais non achevé, sous les empereurs +Auguste et Tibère. Dans le sanctuaire, encore non +sculpté, gisent les +débris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des +Ptolémées.</p> +<p>Notre travail étant terminé, nous rentrâmes dans +nos barques, pressés de +partir et de profiter du reste de la journée pour arriver +à Philae, +rentrer ainsi en Égypte, et dire adieu à cette pauvre +Nubie, dont la +sécheresse avait déjà lassé tous mes +compagnons de voyage; d'ailleurs, +en remettant le pied en Égypte, nous pouvions espérer de +manger du pain +un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous +régalait journellement notre boulanger en chef, tout à +fait à la hauteur +du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier +cordon-bleu.</p> +<p>C'est à neuf heures du soir que nous retouchâmes enfin +la terre +égyptienne, en abordant à l'île de Philae, rendant +grâces à ses antiques +divinités Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous +avait pas +dévorés entre les deux cataractes.</p> +<p>Nous avons séjourné dans l'île sainte jusqu'au 7 +février, terminant les +travaux commencés au mois de décembre, et recueillant +tous les tableaux +mythologiques relatifs à l'histoire et aux attributions d'Isis +et +d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent +en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les +époques des +principaux édifices de cette île.</p> +<p>Le petit temple du sud a été dédié +à Hathôr, et construit par le Pharaon +Nectanèbe, le dernier des rois de race égyptienne, +détrôné par la +seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert +qui, +de ce joli petit édifice, conduit au grand temple, est de +l'époque des +empereurs; ce qu'il y a de sculpté l'a été sous +les règnes d'Auguste, de +Tibère et de Claude.</p> +<p>Le premier pylône est du temps de Ptolémée +Philométor, qui a encastré +dans ce pylône un propylon dédié à Isis par +le Pharaon Nectanèbe, et +l'existence de ce propylon prouve qu'avant le <i>grand temple d'Isis</i> +actuel il en existait déjà un autre sur le même +emplacement, lequel aura +été détruit par les Perses de Darius Ochus. Cela +explique les débris de +sculpture plus anciens employés dans les colonnes du pronaos +actuel du +grand temple.</p> +<p>C'est Ptolémée Philadelphe qui a construit le +sanctuaire et les salles +adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Évergète II, +et le second +pylône, de Ptolémée Philométor. Les +sculptures et bas-reliefs extérieurs +de tout l'édifice ont été exécutés +sous Auguste et Tibère.</p> +<p>Entre les deux pylônes du grand temple d'Isis, il existe +à droite et à +gauche deux beaux édifices d'un genre particulier. Celui de +gauche est +un temple périptère, dédié à +Hathôr et à la délivrance d'Isis qui vient +d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de +Ptolémée +Épiphane ou de son fils Évergète II. Les +bas-reliefs extérieurs sont du +règne d'Auguste et de Tibère. C'est +Évergète II qui se donne les +honneurs de la construction de ce temple, dans les longues +dédicaces de +la frise extérieure.</p> +<p>Le même roi s'est aussi emparé, par une inscription +semblable, de +l'édifice de droite, qui, presque tout entier, est de son +frère +Philométor, à l'exception d'une salle sculptée +sous Tibère.</p> +<p>J'ai donné une journée presque entière à +une petite île voisine de +Philae, l'île de <i>Béghé</i>, où la +Commission d'Égypte indiquait le reste +d'un petit édifice égyptien. J'y ai, en effet, +trouvé quelques colonnes +d'un tout petit temple de très-mauvais travail et de +l'époque de +Philométor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'étais +dans l'île de +<i>Snem</i>, nom de localité que j'avais rencontré +souvent, depuis Ombos +jusqu'à Dakké, dans les légendes des dieux, et +surtout dans celles du +dieu Chnouphis et de la déesse Hathôr. C'était +là un des lieux les plus +saints de l'Égypte, et une île sacrée, but de +pèlerinages longtemps +avant sa voisine l'île de Philae, qui se nommait <i>Manlak</i> +en langue +égyptienne. C'est de là qu'est venu le copte <i>Pilach</i>, +l'arabe <i>Bilaq</i>, +et le grec <i>Philai</i>, sans que, dans tout cela, il soit le moins +du monde +question de <i>fil</i> (l'éléphant), comme l'ont +prétendu de soi-disant +étymologistes.</p> +<p>Le temple de Snem (Béghé) était en effet +dédié à Chnouphis et à la +déesse Hathôr, et le monument actuel était encore +la <i>seconde édition</i> +d'un temple bien plus ancien et plus étendu, bâti sous le +règne du +Pharaon Aménophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouvé +les débris de +ce temple, et les restes d'une statue colossale du même Pharaon, +qui +décorait un des pylônes de l'ancien édifice. J'ai +recueilli dans cette +île, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine +d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et +des actes d'adoration faits dans l'île sainte de <i>Snem</i> par +de grands +personnages de la vieille Égypte, et entre autres: 1° un +proscynéma d'un +<i>basilicogrammate commandant les troupes</i>, sous le Pharaon +Aménophis III +(Memnon), grammate nommé <i>Aménémoph</i>; 2° +une inscription attestant le +<i>pèlerinage d'un grand-prêtre d'Ammon</i>, prince de la +famille de Rhamsès; +3° celui d'un prince éthiopien nommé <i>Mémosis</i>, +sous le Pharaon +Aménophis III; 4° celui du prince éthiopien <i>Messi</i>, +sous Rhamsès le +Grand; 5° celui d'un <i>grand-prêtre</i> d'Anouké, +nommé <i>Aménothph</i>; 6° un +proscynéma conçu en ces termes: «Je suis venu vers +vous, +moi votre +serviteur, vous tous, grands dieux, qui résidez dans Snem! +accordez-moi +tous les bienfaits qui sont en vos mains, (<i>à moi</i>) +l'intendant des +terres du roi seigneur du monde Aménophis (III), AMOSIS;» +cet +Amosis est +représenté à côté de l'inscription, +levant ses mains en attitude +d'adoration; 7° enfin, vers le haut d'une montagne de grands +rochers de +granit, j'ai copié une belle inscription attestant que l'an XXX, +l'an +XXXIV et l'an XXXIX du règne de Rhamsès le Grand +(Sésostris), un des +princes ses enfants a assisté à la <i>panégyrie</i> +de <i>Snem</i>, et l'a +célébrée par des sacrifices. Je ne parle point de +plusieurs inscriptions +purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les +légendes royales, sculptées en grand, des Pharaons +Psammétichus Ier, +Psammétichus II, Apriès et Amasis, semblent avoir eu pour +motif de +rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'île de <i>Snem</i>, +soit même +de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de +cette +île, où le granit est de toute beauté.</p> +<p>Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhôte, +Lehoux et +Bertin, faire <i>une partie de plaisir</i> à la cataracte, +où nous prîmes un +modeste repas, assis à l'ombre d'un <i>santh</i> (mimosa fort +épineux), le +seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me +rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis débarquer +en face +de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller à la chasse +des +inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre +desquels est le roc taillé en forme de siège et qu'un de +nos doctes +amis, M. Letronne, a cru pouvoir être l'<i>Abaton</i> +nommé dans les +inscriptions grecques de l'obélisque de Philae. Ce n'est +cependant qu'un +rocher comme un autre, avec cette différence qu'il est +chargé +d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les +dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les +suivantes:</p> +<p>1º Une stèle sculptée sur le roc, mais à +demi effacée, monument qui +rappelle une victoire remportée sur les Libyens par le Pharaon +<i>Thouthmosis IV</i>, l'an septième de son règne, le 8 +du mois de Phaménoth;</p> +<p>2° Une stèle de son successeur Aménophis III +(Memmon), assez bien +conservée, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant +de +soumettre les Éthiopiens, l'an cinquième de son +règne, a passé dans ce +lieu et y a tenu une panégyrie (assemblée religieuse);</p> +<p>3º Un proscynéma à Néith et à +Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph +(Smendès), de la XXIe dynastie;</p> +<p>4° Un proscynéma à Horammon, Saté et +Mandou, pour le salut du roi +Néphérothph (Néphérites), de la XXIXe +dynastie.</p> +<p>Je ne parle point d'une foule de proscynéma de simples +particuliers, à +Chnouphis et à Saté, les grandes divinités de la +cataracte.</p> +<p>Les rochers sur la <i>route de Philae à Syène</i>, et +que j'ai explorés le 7 +février, en portent aussi un très-grand nombre, +adressés aux mêmes +divinités: j'y ai aussi copié des inscriptions et des +sculptures +représentant des princes éthiopiens rendant hommage +à Rhamsès le Grand +ou à son grand-père (Mandoueï); ce sont les +mêmes dont j'ai trouvé de +semblables monuments en Nubie.</p> +<p>Je rentrai enfin à Syène, que j'avais quittée +en décembre. En attendant +que nos bagages arrivassent de Philae à dos de chameau, et qu'on +disposât notre nouvelle escadre égyptienne (car nous avons +laissé les +barques nubiennes à la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), +je +revis les débris du temple de Syène, consacré +à Chnouphis et à Saté, +sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrême +décadence de l'art +en Égypte; il m'a intéressé toutefois, 1° +parce que c'est le seul qui +porte la légende hiéroglyphique de <i>Nerva</i>; 2° +parce qu'il m'a fait +connaître le nom hiéroglyphique-phonétique de +Syène, <i>Souan</i>, qui est le +nom copte <i>Souan</i>, et l'origine du <i>Syéné</i> +des Grecs et de l'<i>Osouan</i> +des Arabes; 3° enfin, parce que le nom symbolique de cette +même ville, +représentant un <i>aplomb</i> d'architecte ou de maçon, +fait, sans aucun +doute, allusion à l'antique position de Syène sous le +tropique du +Cancer, et à ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil +tombaient +d'aplomb le jour du solstice d'été: les auteurs grecs +sont pleins de +cette tradition, qui a pu, en effet, être fondée sur un +fait réel, mais +à une époque infiniment reculée.</p> +<p>J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de +Syène, en +remontant vers la cataracte; j'y ai trouvé l'hommage d'un prince +éthiopien à Aménophis III, et à la reine +Taïa sa femme; un acte +d'adoration à Chnouphis, le dieu local, pour le salut de +Rhamsès le +Grand, de ses filles <i>Isénofré, Bathianthi</i>, et de +leurs frères +<i>Scha-hem-kamé</i> et <i>Mérenphtah</i>; le prince +éthiopien <i>Mémosis</i> (le même +dont j'avais déjà recueilli une inscription dans +l'île de Snem), +agenouillé et adorant le prénom du roi Aménophis +III; enfin plusieurs +proscynéma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, +aux +divinités de Syène et de la cataracte, Chnouphis, +Saté et Anouké.</p> +<p>Je visitai pour la seconde fois l'île d'<i>Éléphantine</i>, +qui, tout +entière, formerait à peine un parc convenable pour un bon +bourgeois de +Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois +faire un <i>royaume</i>, pour se débarrasser de la vieille +dynastie +égyptienne des <i>Éléphantins</i>. Les deux +temples ont été récemment +détruits, pour bâtir une caserne et des magasins à +Syène; ainsi a +disparu le petit temple dédié à Chnouphis par le +Pharaon Aménophis III. +Je n'ai retrouvé debout que les deux montants des portes en +granit ayant +appartenu à un autre temple de Chnouphis, de Saté et +d'Anouké, dédié +sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai, +de construction romaine, m'a offert les débris, +entremêlés et mutilés, +de plusieurs des plus curieux édifices +d'Éléphantine, construits sous +les rois Moeris, Mandoueï et Rhamsès le Grand. Dans les +restes d'une +chambre qui termine l'escalier du quai égyptien, j'ai +copié plusieurs +proscynéma hiéroglyphiques assez curieux, et +l'inscription d'une stèle +mutilée du Pharaon Mandoueï.</p> +<p>Étant allé rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien +à voir ni à faire +sur l'ancienne <i>limite de l'empire romain</i>, je quittai les +rochers +granitiques de Syène et d'Éléphantine, et nous +nous dirigeâmes sur +<i>Ombos</i>, où le vent a juré de nous empêcher +d'arriver, puisque, au +moment où j'écris cette ligne, nous sommes au 12 +février; il est sept +heures du matin, et le Nil mugit à quatre pouces de distance du +lit sur +lequel je suis assis.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Ombos, le 14 février +à deux heures.</small></p> +<p>Je suis enfin arrivé avant-hier à <i>Ombos</i>, vers +le milieu du jour. Nous +avons repris nos travaux du mois de décembre, et à cette +heure-ci ils +sont terminés. Tout est encore ici de l'époque grecque: +le grand temple +est cependant d'une très-belle architecture et d'un grand effet; +il a +été commencé par Épiphane, continué +sous Philométor et Évergète II; +quelques bas-reliefs sont même du temps de <i>Cléopâtre +Cocce</i> et de Soter +II. Ce grand édifice, dont les ruines ont un aspect +très-imposant, était +consacré à deux Triades qui se partagent le temple, +divisé, en effet, +longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant +presque toujours dans des massifs de la construction. Sévek-Ra +(la forme +primordiale de Saturne, Kronos) à tête de crocodile, +Hathôr (Vénus), et +leur fils Khons-Hôr, forment la première Triade. La +seconde se compose +d'Aroëris, de la déesse Tsonénoufré et de +leur fils Pnevtho; ce sont les +dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les +médailles +romaines du nome ombite est l'animal sacré du dieu principal, +Sévek-Ra.</p> +<p>La femme de Philométor, Cléopâtre, porte, dans +les dédicaces et dans les +cartouches sculptés sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne +peut +être que le grec <i>Tryphoene</i> ou <i>Dropion</i>; mais la +première lecture est +plus probable; il est répété trente fois, et il +est impossible de s'y +tromper.</p> +<p>Le petit temple d'Ombos était, comme l'un de ceux de Philae +et le +temple d'Hermonthis, un <i>eimisi</i> ou <i>mammisi</i>, +c'est-à-dire un édifice +sacré figurant le <i>lieu de la naissance</i> du jeune dieu de +la Triade +locale, c'est-à-dire une image terrestre du lieu où les +déesses Hathôr +et Tsonénoufré avaient enfanté leur fils +Khons-Hôr et Pnevtho, les deux +fils des deux Triades d'Ombos.</p> +<p>C'est en me glissant à travers les pierres +éboulées de ce petit +monument, et en visitant une à une toutes celles qui +bientôt seront +englouties par le Nil, lequel, ayant sapé les fondations, a +déjà détruit +la plus grande partie du monument, que j'ai trouvé des blocs +ayant +appartenu à une construction bien plus ancienne, +c'est-à-dire à un +temple dédié par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu +Sévek-Ra, et +avec les débris duquel on avait construit une partie de l'<i>eimisi</i>, +sous +Évergète II, Cocce et Soter II.</p> +<p>Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde +édition: et +c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages +d'un tout petit propylon encastré aujourd'hui sur la face +extérieure de +l'enceinte en brique qui environne les temples du côté du +sud-est. Les +sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom +hiéroglyphique +de ce <i>propylon</i>, inscrit au bas des deux jambages, était <i>Porte</i> +(ou +propylon) <i>de la reine</i> Amensé, <i>conduisant au temple +de Sévek-Ra</i> +(Saturne). On n'a point oublié que ce roi-reine est +Amensé, mère de +Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'époque de +Philométor, +et conduisait au petit temple actuel.</p> +<p>Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la +nuit, nous en profiterons pour aller à <i>Ghébel-Selséléh</i>, +où nous attend +une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que +conditionnellement.</p> +<p><i>Toujours Ombos</i>, le 16. Je me réjouis d'avance en +pensant que j'aurai +peut-être à Thèbes un nouveau courrier; j'y serai +à la fin du mois. Je +trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis +à +mille lieues de France, et les soirées sont si longues! Toujours +fumer +ou jouer à la bouillotte! Il nous faudrait une bonne +édition des petits +paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le +droit +de l'être sous les auspices des vingt-sept pages que je viens +d'écrire, +et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands +bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde +cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont à pied, et +que le +vent ne les arrête pas, je fais partir ce soir même celui +qui nous a +apporté nos lettres de France.... Je n'ai pas oublié les +notes de M. +Letronne; il apprendra avec intérêt que le listel sur +lequel est gravée +l'inscription d'Ombos était doré, et que les lettres ont +conservé une +couleur rouge vif encore très-visible; je n'ai pu +vérifier ce qu'il y +avait sur Sérapis à <i>Tafah</i>, la pierre qui devait +porter ce nom +n'existant plus.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DOUZIEME_LETTRE"></a> +<h2>DOUZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Biban-el-Molouk (Thèbes), +le 25 mars 1829.</small></p> +<p>J'ai écrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, +que le consul +général d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, +m'a promis +d'expédier d'Alexandrie; par le premier bâtiment partant +pour l'Europe. +J'annonçais notre arrivée, en très-bonne +santé (tous tant que nous +sommes), à <i>Thèbes</i>, où nous rentrâmes +le 8 mars au matin, après avoir +heureusement terminé notre voyage de Nubie et de la haute +Thébaïdé; nos +barques furent amarrées au pied des colonnades du palais de <i>Louqsor</i>, +que nous avons étudié et exploité jusqu'au 23 du +mois courant. Je tenais +à profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce +que ce +magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de +l'Égypte, +obstrué par des cahuttes de fellahs qui masquent et +défigurent ses beaux +portiques, sans parler de la chétive maison d'un <i>bim-bachi</i>, +juchée +sur la plate-forme violemment percée à coups de pic, pour +donner passage +aux balayures du Turc, qui sont dirigées sur un superbe +sanctuaire +sculpté sous le règne du fils d'Alexandre le Grand; ce +magnifique +palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre +pour +y établir notre ménage. Il a donc fallu garder notre +maasch, la dahabié +et les petites barques, jusqu'au moment où nos travaux de +Louqsor ont +été finis.</p> +<p>Nous passâmes sur la rive gauche le 23, et après avoir +envoyé notre gros +bagage à une maison de <i>Kourna</i>, que nous a laissée +un très-brave et +excellent homme nommé Piccinini, agent de M. d'Anastasy à +Thèbes, nous +avons tous pris la route de la vallée de <i>Biban-el-Molouk</i>, +où sont les +tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette +vallée +étant étroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes +assez élevées +et dénuées de toute espèce de +végétation, la chaleur doit y être +insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc +d'exploiter cette riche et inépuisable mine à une +époque où +l'atmosphère, quoique déjà fort +échauffée, est cependant encore +supportable. Notre caravane s'y est donc établie le jour +même, et nous +occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible +de trouver en Égypte. C'est le roi Rhamsès (le +quatrième de la XIXe +dynastie) qui nous donne l'hospitalité, car nous habitons tous +son +magnifique tombeau, le second que l'on rencontre à droite en +entrant +dans la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hypogée, d'une +admirable +conservation, reçoit assez d'air et assez de lumière pour +que nous y +soyons logés à merveille; nous occupons les trois +premières salles, qui +forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 à 20 pieds de +hauteur, +et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les +couleurs conservent presque tout leur éclat; c'est une +véritable +habitation de prince, à l'inconvénient près de +l'enfilade des pièces; le +sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux +<i>kaouas</i> (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans +deux +tentes dressées à l'entrée du tombeau. Tel est +notre établissement dans +la vallée des Rois, véritable séjour de la mort, +puisqu'on n'y trouve ni +un brin d'herbe, ni êtres vivants, à l'exception des +chacals et des +hyènes qui, l'avant-dernière nuit, ont +dévoré, à cent pas de notre +<i>palais</i>, l'âne qui avait porté mon domestique +barabra Mohammed, pendant +le temps que l'ânier passait agréablement sa nuit de +Ramadhan dans notre +cuisine, qui est établie dans un tombeau royal totalement +ruiné. Mais en +voilà assez sur le ménage.</p> +<p>Un courrier que j'ai reçu à Thèbes m'a +apporté les lettres du 20 +décembre; ce sont les plus récentes de toutes celles qui +me sont +parvenues; je me réjouis des bonnes nouvelles qu'elles me +donnent, et +surtout du bon état de notre vénérable M. Dacier. +Je lui présente mes +félicitations et mes respects; j'espère que sa +santé se sera soutenue, +et que mes voeux, partis de la deuxième cataracte le 1er janvier +dernier, seront exaucés pour l'année courante et à +toujours.</p> +<p>L'annonce de la commission archéologique pour la +Morée, donnée par S. +Ex. le ministre de l'intérieur à notre ami Dubois, m'a +causé une vive +satisfaction; il y a vingt ans que nous rêvions ensemble les +voyages +d'Égypte et de Grèce que nous exécutons +aujourd'hui: ce rêve se réalise +enfin! Je puis donc écrire de Thèbes à +Athènes: que de temps historiques +rapprochés dans un même but! C'est comme une fouille +générale que fait +la civilisation moderne dans les débris de l'ancienne, et +j'espère que +ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les +colonnades du Parthénon, ou dans l'Altis d'Olympie, à la +tête de quatre +cents pionniers, ce qui serait encore mieux.</p> +<p>J'ai aussi fait commencer des fouilles à <i>Karnac</i> et +à <i>Kourna</i>. J'ai +réuni dix-huit momies de tout genre et de toute espèce; +mais je +n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies +gréco-égyptiennes, portant à la fois des +inscriptions grecques et des +légendes démotiques et hiératiques. J'en ai +plusieurs de ce genre, et +quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'à +présent. +Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de <i>Karnac</i>, et +tirés +des maisons mêmes de la vieille Thèbes, à quinze ou +vingt pieds +au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un état d'oxydation +complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis à la +tête de +mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M. +Drovetti, le nommé <i>Timsah</i><a name="retour_texte_note_1"></a><a + href="#Note_1">[1]</a> (le +crocodile), qui me +paraît un homme +adroit et qui +ne manque pas de me donner de grandes espérances. J'y compte +peu, parce +qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient +pas. Je tâcherai cependant de donner un peu d'activité +à mes fouilles +dans les mois de juin, juillet et août, époque à +laquelle je serai fixé +sur les lieux, soit à Karnac, soit à Kourna. J'ai +quarante hommes en +train, et je verrai si les produits compensent à peu près +les dépenses, +et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui +fouillent à Kourna de compte à demi avec Rosellini. Il +est évident que +je ne puis songer à emporter ce qui manque justement au +Musée royal, de +grosses pièces, parce que le transport seul jusqu'à +Alexandrie +épuiserait mes finances et de beaucoup.</p> +<p>Cela dit, je reprends le fil de mon itinéraire et la notice +des +monuments depuis <i>Ombos</i>, d'où est datée ma +dernière lettre.</p> +<p>Partis d'<i>Ombos</i> le 17 février, nous n'arrivâmes, +à cause de l'impéritie +du réis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, +que le +18 au soir à <i>Ghébel-Selséléh</i> +(Silsilis), vastes carrières où je me +promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement +réalisé, et les +cinq jours que nous y avons passés ont été bien +employés.</p> +<p>Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d'un +très-beau grès, +ont été exploitées par les anciens +Égyptiens, et le voyageur est effrayé +s'il considère, en parcourant les carrières, l'immense +quantité de +pierres qu'on a dû en tirer pour produire les galeries à +ciel ouvert et +les vastes espaces excavés qu'il se lasse de parcourir. C'est +sur la +rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.</p> +<p>On rencontre d'abord, en venant du côté de +Syène, trois chapelles +taillées dans le roc et presque contiguës. Toutes trois +appartiennent à +la belle époque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan +et la +distribution, soit pour toute la décoration intérieure et +extérieure; +toutes s'ouvrent par deux colonnes formées de boutons de lotus +tronqués.</p> +<p>La première de ces chapelles (la plus au sud) a +été creusée dans le roc +sous le règne du Pharaon Ousireï de la XVIIIe dynastie; +elle est +détruite en très-grande partie. Deux bas-reliefs seuls +sont encore +visibles, et ne présentent d'intérêt que sous le +rapport du travail, qui +a toute la finesse et toute l'élégance de l'époque.</p> +<p>La seconde chapelle date du règne suivant, celui de +Rhamsès II. Les +tableaux qui décorent les parois de droite et de gauche nous +font +connaître à quelle divinité ce petit édifice +avait été dédié par le +Pharaon. Il y est représenté adorant d'abord la Triade +thébaine, les +plus grands des dieux de l'Égypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, +ceux qu'on +invoquait dans tous les temples, parce qu'ils étaient le type de +tous +les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phré, à +Phtha, seigneur +de justice, et au dieu Nil, nommé, dans l'inscription +hiéroglyphique, +<i>Hapi-Moou</i>, le père vivifiant de tout ce qui existe. C'est +à cette +dernière divinité que la chapelle de Rhamsès II, +ainsi que les deux +autres, furent particulièrement consacrées; cela est +constaté par une +très-longue inscription hiéroglyphique, dont j'ai pris +copie, et datée +de «l'an IV, le 10e jour de Mésori, sous la majesté +de +l'Aroéris +puissant, ami de la vérité et fils du Soleil, +Rhamsès, chéri d'Hapimoou, +le père des dieux.» Le texte, qui contient les louanges du +dieu +Nil (ou +<i>Hapimoou</i>), l'identifie avec le Nil céleste <i>Nenmoou</i>, +l'eau +primordiale, le grand Nilus, que Cicéron, dans son Traité +sur la Nature +des Dieux, donne comme le père des principales divinités +de l'Égypte, +même d'Ammon, ce que j'ai trouvé attesté ailleurs +par des inscriptions +monumentales. La troisième chapelle appartient au règne +du fils de +Rhamsès le Grand; il était naturel que les chapelles de +Silsilis fussent +dédiées à Hapimoou (le Nil terrestre), parce que +c'est le lieu de +l'Égypte où le fleuve est le plus resserré et +qu'il semble y faire une +seconde entrée, après avoir brisé les montagnes de +grès qui lui +fermaient ici le passage, comme il a brisé les rochers de granit +de la +cataracte pour faire sa première entrée en Égypte.</p> +<p>On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux +creusés +pour recevoir deux ou trois corps embaumés; tous remontent +jusqu'aux +premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent +à +des chefs de travaux ou inspecteurs supérieurs des +carrières de +Silsilis. Nous avons aussi copié des stèles portant des +dates du règne +de divers Rhamsès de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une +grande +inscription de l'an XXII de Sésonchis.</p> +<p>Le plus important des monuments de Silsilis est un grand <i>spéos</i>, +ou +édifice creusé dans la montagne, et plus singulier encore +par la +variété des époques des bas-reliefs qui le +décorent. Cette belle +excavation a été commencée sous le roi Horus de la +XVIIIe dynastie; on +en voulait faire un temple dédié à Ammon-Ra +d'abord, et ensuite au dieu +Nil, divinité du lieu, et au dieu Sévek (Saturne à +tête de crocodile), +divinité principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. +C'est +dans cette intention qu'ont été exécutés, +sous le règne d'Horus, les +sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs +du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui décorent une +longue +et belle galerie transversale qui précède ce sanctuaire.</p> +<p>Cette galerie, très-étendue, forme un véritable +musée historique. Une de +ses parois est tapissée, dans toute sa longueur, de deux +rangées de +stèles ou de bas-reliefs sculptés sur le roc, et, pour la +plupart, +d'époques diverses; des monuments semblables décorent les +intervalles +des cinq portes qui donnent entrée dans ce curieux muséum.</p> +<p>Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une +portion de +la paroi ouest: le Pharaon y est représenté debout, la +hache d'armes sur +l'épaule, recevant d'Ammon-Ra l'emblème de la vie divine, +et le don de +subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des +Éthiopiens, +les uns renversés, d'autres levant des mains suppliantes devant +un chef +égyptien, qui leur reproche, dans la légende, d'avoir +fermé leur coeur à +la prudence et de n'avoir pas écouté lorsqu'on leur +disait: «Voici que +le lion s'approche de la terre d'Éthiopie (Kousch).» Ce +lion-là était +le roi Horus, qui fit la conquête d'Éthiopie, et dont le +triomphe est +retracé sur les bas-reliefs suivants.</p> +<p>Le roi vainqueur est porté par des chefs militaires sur un +riche +palanquin, accompagné de flabellifères. Des serviteurs +préparent le +chemin que le cortège doit parcourir; à la suite du +Pharaon viennent des +guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier +sur l'épaule, sont en marche, précédés d'un +trompette; un groupe de +fonctionnaires égyptiens, sacerdotaux et civils, reçoit +le roi et lui +rend des hommages.</p> +<p>La légende hiéroglyphique de ce tableau exprime ce qui +suit: «Le dieu +gracieux revient (en Égypte), porté par les chefs de tous +les pays (les +nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin +seigneur de l'Égypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui +conduit +(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Éthiopie), race +perverse; +ce roi directeur des mondes, approuvé par Phré, fils du +Soleil et de sa +race, le serviteur d'Ammon, HÔRUS, le vivificateur. Le nom de sa +majesté +s'est fait connaître dans la terre d'Éthiopie, que le roi +a châtiée +conformément aux paroles que lui avait adressées son +père Ammon.»</p> +<p>Un autre bas-relief représente la conduite, par les soldats, +des +prisonniers du commun en fort grand nombre; leur légende exprime +les +paroles suivantes, qu'ils sont censés prononcer dans leur +humiliation: «O toi vengeur! roi de la terre de +Kémé +(l'Égypte), soleil de Niphaïat +(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch +(l'Ethiopie), dont tu as foulé les signes royaux sous tes +pieds!»</p> +<p>Tous les autres bas-reliefs de ce spéos, soit stèles, +soit tableaux, +appartiennent à diverses époques postérieures, +mais qui ne descendent +pas plus bas que le troisième roi de la XIXe dynastie. On y +remarque, +entre autres sujets:</p> +<p>1° Un tableau représentant une adoration à +Ammon-Ra, Sévek (le dieu du +nome) et Bubastis, par le basilicogrammate chargé de +l'exécution du +palais du roi Rhamsès-Meïamoun dans la partie occidentale +de Thèbes (le +palais de Médinet-Habou), le nommé <i>Phori</i>, homme +véridique;</p> +<p>2º Trois magnifiques inscriptions en caractères +hiératiques, rappelant +que le même fonctionnaire est venu à Silsilis l'an Ve, au +mois de +Paschons, du règne de Rhamsès-Meïamoun, faire +exploiter les carrières +pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de +Médinet-Habou);</p> +<p>3º Un grand bas-relief: le roi Rhamsès-Meïamoun +adorant le dieu Phtha et +sa compagne Pascht (Bubastis).</p> +<p>Ces monuments démontrent, sans aucun doute, que tout le +grès employé +dans la construction du palais de Médinet-Habou à +Thèbes vient de +Silsilis, et que ce grand édifice a été +commencé au plus tôt la +cinquième année du règne de son fondateur.</p> +<p>4° Une grande stèle représentant le même roi +adorant les dieux de +Silsilis, et dédiée par le basilicogrammate <i>Honi</i>, +surintendant des +bâtiments de Rhamsès-Meïamoun, intendant de tous les +palais du roi +existants en Égypte, et chargé de la construction du +temple du Soleil +bâti à Memphis par ce Pharaon.</p> +<p>Des tableaux d'adoration et plusieurs stèles, plus anciennes +que les +précédentes, constatent aussi que Rhamsès le Grand +(Sésostris) a tiré de +Silsilis les matériaux de plusieurs des grands édifices +construits sous +son règne.</p> +<p>Plusieurs de ces stèles, dédiées soit par des +intendants des bâtiments, +soit par des princes qui étaient venus en Haute-Égypte +pour y tenir des +panégyries dans les années XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV +de son règne, +m'ont fourni des détails curieux sur la famille du +conquérant. Une de +ces stèles nous apprend que Rhamsès le Grand a eu deux +femmes: la +première, Nofré-Ari, fut l'épouse de sa jeunesse, +celle qui paraît, +ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; +la +seconde (et dernière jusqu'à présent) se nommait <i>Isénofré</i>; +c'était la +mère, 1° de la princesse <i>Bathianthi</i>, qui +paraît avoir été sa fille +chérie, la benjamine de la vieillesse de Sésostris; +2° du prince +<i>Schohemkémé</i>, celui qui présidait les +panégyries dans les dernières +années du règne de son père, comme le prouvent +trois des grandes stèles +de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succéda en +quittant son +nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeïothph (le +possesseur de la vérité, ou bien celui que la +vérité possède); c'est le +Sésonsis II de Diodore, et le Phéron d'Hérodote. +Ce fut aussi, comme son +père, un grand constructeur d'édifices, mais dont il ne +reste que peu de +traces. On trouve dans le spéos de Silsilis: 1° une petite +chapelle +dédiée en son honneur par l'intendant des terres du nome +ombite, appelé +<i>Pnahasi</i>; 2º une stèle (date effacée) +dédiée par le même Pnahasi, et +constatant qu'on a tiré des carrières de Silsilis les +pierres qui ont +servi à la construction du palais que ce roi avait fait +élever à Thèbes, +où il n'en reste aucune trace, à ma connaissance du +moins. Cette stèle +nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait <i>Isénofré</i>, +comme sa +mère, et son fils aîné <i>Phthamen</i>.</p> +<p>3° Une stèle de l'an II, 5e jour de Mésori, +rappelant qu'on a pris à +Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi +Thmeïothph à +Thèbes, et pour les additions ou réparations faites au +palais de son +père, le Rhamséion (l'édifice qu'on a improprement +nommé tombeau +d'Osimandyas et Memnonium).</p> +<p>Il existe enfin à Silsilis des stèles semblables +relatives à quelques +autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stèles +d'Aménophis-Memnon, le père du roi Hôrus, se voient +sur la rive +orientale, où se trouvent les carrières les plus +étendues; ces stèles +donnent la première date certaine des plus anciennes +exploitations de +Silsilis. Il est certain qu'après la XIXe dynastie, ces +carrières ont +toujours fourni des matériaux pour la construction des monuments +de la +Thébaïde. La stèle de Sésonchis Ier le +prouve; on y parle, en effet, +d'exploitations de l'an XXII du règne de ce prince, +destinées à des +constructions faites dans la <i>grande demeure d'Ammon</i>; ce sont +celles +qui forment le côté droit de la première cour de +Karnac, près du second +pylône, monument du règne de Sésonchis et des rois +bubastites, ses +descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les +matériaux des temples d'Edfou et d'Esné viennent en +grande partie de ces +mêmes carrières.</p> +<p>Le 24 février au matin, nous courions le portique et les +colonnades +d'<i>Edfou</i> (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa +masse, +porte cependant l'empreinte de la décadence de l'art +égyptien sous les +Ptolémées, au règne desquels il appartient tout +entier; ce n'est plus la +simplicité antique; on y remarque une recherche et une profusion +d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la +noble gravité des monuments pharaoniques et le papillotage +fatigant et +de si mauvais goût du temple d'<i>Esnéh</i>, construit du +temps des +empereurs.</p> +<p>La partie la plus <i>antique</i> des décorations du grand +temple d'<i>Edfou</i> +(l'intérieur du naos et le côté droit +extérieur) remonte seulement au +règne de Philopator. On continua les travaux sous +Épiphane, dont les +légendes couvrent une partie du fût des colonnes et des +tableaux +intérieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut terminé +sous Évergète +II.</p> +<p>Les sculptures de la frise extérieure et des parois de +l'extérieur des +murailles du pronaos furent décorées sous Soter II. Sous +le même roi, on +sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie +de gauche appartient à Philométor, ainsi que toutes les +sculptures des +deux massifs du pylône. J'ai trouvé cependant, vers le bas +du massif de +droite, un mauvais petit bas-relief représentant l'empereur +Claude +adorant les dieux du temple.</p> +<p>Le mur d'enceinte qui environne le naos est entièrement +chargé de +sculptures; celles de la face intérieure datent du règne +de Cléopâtre +Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolémée Alexandre Ier +et de sa femme +la reine Bérénice.</p> +<p>Voilà qui peut donner une idée exacte de l'<i>antiquité</i> +du grand temple +d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits +écrits +sur cent portions du monument, en caractères de 10 pouces, et +quelquefois de 2 pieds de hauteur.</p> +<p>Ce grand et magnifique édifice était consacré +à une Triade composée: 1° +du dieu Har-Hat, la science et la lumière célestes +personnifiées, et +dont le soleil est l'image dans le monde matériel; 2° de la +déesse +Hâthor, la Vénus égyptienne; 3° de leur fils +Harsont-Tho (l'Hôrus, +soutien du monde), qui répond à l'Amour (Éros) des +mythologies grecque +et romaine.</p> +<p>Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois +divinités, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand +jour +sur plusieurs parties importantes du système théogonique +égyptien. Il +serait trop long ici d'entrer dans de pareils détails.</p> +<p>J'ai fait dessiner aussi une série de quatorze bas-reliefs de +l'intérieur du pronaos, représentant le <i>lever</i> du +dieu Har-Hat, +identifié avec le soleil, son <i>coucher</i> et ses formes +symboliques à +chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce +recueil est du plus grand intérêt pour l'intelligence de +la petite +portion des mythes égyptiens véritablement relative +à l'astronomie.</p> +<p>Le second édifice d'Edfou, dit le <i>Typhonium</i>, est un +de ces petits +temples nommés <i>mammisi</i> (lieu d'accouchement), que l'on +construisait +toujours à côté de tous les grands temples +où une Triade était adorée; +c'était l'image de la demeure céleste où la +déesse avait enfanté le +troisième personnage de la Triade, qui est toujours +figuré sous la forme +d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou représente en effet +l'enfance et +l'éducation du jeune <i>Har-Sont-Tho</i>, fils d'Har-Hat et +d'Hathôr, auquel +la flatterie a associé Évergète II, +représenté aussi comme un enfant et +partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au +nouveau-né d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de +bas-reliefs de ce monument du règne d'Évergète II +et de Soter II.</p> +<p>Nos travaux terminés à Edfou, nous allâmes +reposer nos yeux, fatigués +des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures +égyptiennes du +temps des Lagides, dans les tombeaux d'<i>Éléthya</i> (<i>El-Kab</i>), +où nous +arrivâmes le samedi 28 février. Nous fûmes +accueillis par la <i>pluie</i>, +qui tomba par torrents avec tonnerre et éclairs, pendant la nuit +du 1er +au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hérodote du +roi +Psamménite: De notre temps il a plu en Haute-Égypte.</p> +<p>Je parcourus avec empressement l'intérieur de l'ancienne +ville +d'Éléthya, encore subsistante, ainsi que la seconde +enceinte qui +renfermait les temples et les édifices sacrés. Je n'y +trouvai pas une +seule colonne debout; les Barbares ont détruit depuis quelques +mois ce +qui restait des deux temples intérieurs, et le temple entier +situé hors +de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une à une les +pierres +oubliées par les dévastateurs et sur lesquelles il +restait quelques +sculptures.</p> +<p>J'espérais y trouver quelques débris de +légendes, suffisants pour +m'éclairer sur l'époque de la construction de ces +édifices et sur les +divinités auxquelles ils furent consacrés. J'ai +été assez heureux dans +cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple +d'Éléthya, +dédié à Sévek (Saturne) et à Sowan +(Lucine), appartenait à diverses +époques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient +été +construits et décorés sous le règne de la reine +Amensé, sous celui de +son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons +Aménophis-Memnon +et Rhamsès le Grand. Les rois Amyrtée et Achoris, deux +des derniers +princes de race égyptienne, avaient réparé ces +antiques édifices, et y +avaient ajouté quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien +trouvé à +Éléthya qui rappelle l'époque grecque ou romaine. +Le temple à +l'extérieur de la ville est dû au règne de Moeris.</p> +<p>Les tombeaux ou hypogées creusés dans la chaîne +arabique voisine de la +ville, remontent pour la plupart à une antiquité +reculée. Le premier que +nous avons visité est celui dont la Commission d'Égypte a +publié les +bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, à la +pêche et à la +navigation. Ce tombeau a été creusé pour la +famille d'un hiérogrammate +nommé <i>Phapé</i>, attaché au collège des +prêtres d'Éléthya (Sowan-Kah). +J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inédits de ce tombeau, +et j'ai +pris copie de toutes les légendes des scènes agricoles et +autres, +publiées assez négligemment. Ce tombeau est d'une +très-haute antiquité. +Un second hypogée, celui d'un <i>grand-prêtre de la +déesse Ilithya</i> ou +<i>Éléthya</i> (Sowan), la déesse éponyme +de la ville de ce nom, porte la +date du règne de <i>Rhamsès-Meïamoun</i>; il +présente une foule de détails +de famille et quelques scènes d'agriculture en +très-mauvais état. J'y ai +remarqué, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes +de blé +par les boeufs, et au-dessus de la scène on lit, en +hiéroglyphes presque +tous phonétiques, la <i>chanson</i> que le conducteur du +foulage est censé +chanter, car dans la vieille Égypte, comme dans celle +d'aujourd'hui, +tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson +particulière.</p> +<p>Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte +d'allocution +adressée aux boeufs, et que j'ai retrouvée ensuite, avec +de très-légères +variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:</p> +<p>Battez pour vous (<i>bis</i>),—ô boeufs,—Battez pour vous (<i>bis</i>),—Des +boisseaux pour vos maîtres.</p> +<p>La poésie n'en est pas très-brillante; probablement +l'air faisait passer +la chanson; du reste, elle est convenable à la circonstance dans +laquelle on la chantait, et elle me paraîtrait déjà +fort curieuse quand +même elle ne ferait que constater l'antiquité du <i>bis</i> +qui est écrit à +la fin de la première et de la troisième ligne. J'aurais +voulu en +trouver la musique pour l'envoyer à notre respectable ami le +général de +La Salette; elle lui aurait fourni quelles données de plus pour +ses +savantes recherches sur la musique des anciens.</p> +<p>Le tombeau voisin de celui-ci est plus intéressant encore +sous le +rapport historique. C'était celui d'un nommé <i>Ahmosis, +fils de Obschné, +chef des mariniers</i>, ou plutôt <i>des nautoniers</i>: +c'était un grand +personnage. J'ai copié dans son hypogée ce qui reste +d'une inscription +de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole +à tous les individus présents et futurs, et leur raconte +son histoire +que voici: Après avoir exposé qu'un de ses ancêtres +tenait un rang +distingué parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe +dynastie, il +nous apprend qu'il est entré lui-même dans la +carrière nautique dans les +jours du roi <i>Ahmosis</i> (le dernier de la XVIIe dynastie +légitime); qu'il +est allé rejoindre le roi à Tanis; qu'il a pris part aux +guerres de ce +temps, où il a servi <i>sur l'eau</i>; qu'il a ensuite combattu +dans le Midi, +où il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres +de l'an +VI du même Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; +qu'il a +suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monté par eau en <i>Éthiopie</i> +pour lui +imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit; +et qu'enfin il a commandé des <i>bâtiments</i> sous le +roi <i>Thouthmosis Ier</i>. +C'est là, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, +sous le +Pharaon Ahmosis, ont presque achevé l'expulsion des Pasteurs et +délivré +l'Égypte des Barbares.</p> +<p>Pour ne pas trop allonger l'article d'Éléthya, je +terminerai par +l'indication d'un tombeau presque ruiné; il m'a fait +connaître quatre +générations de grands personnages du pays, qui l'ont +gouverné sous le +titre <i>sou-ten-si</i> de <i>Sowan</i> (princes +d'Éléthya), durant les règnes des +cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Aménothph Ier +(Aménoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amensé et +Thouthmosis III +(Moeris), auprès desquels ils tenaient un rang +élevé dans leur service +personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Ataré et +Ahmosis, +femmes des deux premiers rois nommés, et de Ranofré, +fille de la reine +Amensé et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont +successivement nommés dans les inscriptions de l'hypogée, +et forment +ainsi un supplément et une confirmation précieuse de la +Table d'Abydos.</p> +<p>Le 3 mars, au matin, nous arrivâmes à <i>Esnéh</i>, +où nous fûmes +très-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou +gouverneur +de la province; avec son aide, il nous fut permis d'étudier le +grand +temple d'Esnéh, encombré de coton, et qui, servant de +magasin général de +cette production, a été crépi de limon du Nil, +surtout à l'extérieur. On +a également fermé avec des murs de boue l'intervalle qui +existe entre le +premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a +dû se +faire souvent une chandelle à la main, ou avec le secours de nos +échelles, afin de voir les bas-reliefs de plus près.</p> +<p>Malgré tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il +importait de +savoir relativement à ce grand temple, sous les rapports +mythologiques +et historiques. Ce monument a été regardé, +d'après de simples +conjectures établies sur une façon particulière +d'interpréter le +zodiaque du plafond, comme le plus <i>ancien</i> monument de +l'Égypte: +l'étude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au +contraire, le plus <i>moderne</i> de ceux qui existent encore en +Égypte; car +les bas-reliefs qui le décorent, et les hiéroglyphes +surtout, sont d'un +style tellement grossier et tourmenté qu'on y aperçoit au +premier coup +d'oeil le point extrême de la décadence de l'art. Les +inscriptions +hiéroglyphiques ne confirment que trop cet aperçu: les +masses de ce +pronaos ont été élevées sous l'empereur <i>César +Tibérius Claudius +Germanicus</i> (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la +dédicace en grands hiéroglyphes. La corniche de la +façade et le premier +rang de colonnes ont été sculptés sous les +empereurs <i>Vespasien</i> et +<i>Titus</i>; la partie postérieure du pronaos porte les +légendes des +empereurs <i>Antonin</i>, <i>Marc Aurèle</i> et <i>Commode</i>; +quelques colonnes de +l'intérieur du pronaos furent décorées de +sculptures sous <i>Trajan</i>, +<i>Hadrien</i> et <i>Antonin</i>; mais, à l'exception de +quelques bas-reliefs de +l'époque de <i>Domitien</i>, tous ceux des parois de droite et +de gauche du +pronaos portent les images de <i>Septime Sévère</i> et +de GÉTA, que son frère +Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en même temps qu'il fit +proscrire son nom dans tout l'empire; il paraît que cette +proscription +du tyran fut exécutée à la lettre jusqu'au fond de +la Thébaïde, car les +cartouches noms propres de l'empereur <i>Géta</i> sont tous <i>martelés</i> +avec +soin; mais ils ne l'ont pas été au point de +m'empêcher de lire +très-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR +CÉSAR GÉTA, +<i>le directeur</i>.</p> +<p>Je crois que l'on connaît déjà des inscriptions +latines ou grecques dans +lesquelles ce nom est martelé: voilà des légendes +hiéroglyphiques à +ajouter à cette série.</p> +<p>Ainsi donc, l'antiquité du pronaos d'Esnéh est +incontestablement fixée; +sa construction ne remonte pas au delà de l'empereur Claude; et +ses +sculptures descendent jusqu'à <i>Caracalla</i>, et du nombre de +celles-ci est +le fameux zodiaque dont on a tant parlé.</p> +<p>Ce qui reste du naos, c'est-à-dire le mur du fond du pronaos, +est de +l'époque de <i>Ptolémée Épiphane</i>, et +cela encore est d'hier, +comparativement à ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons +faites +derrière le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement +dit a +été rasé jusqu'aux fondements.</p> +<p>Cependant, que les amis de l'antiquité des monuments de +l'Égypte se +consolent: <i>Latopolis</i> ou plutôt ESNÉ (car ce nom se +lit en hiéroglyphes +sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) +n'était +point un village aux grandes époques pharaoniques; +c'était une ville +importante, ornée de beaux monuments, et j'en ai +découvert la preuve +dans l'inscription des colonnes du pronaos.</p> +<p>J'ai trouvé sur deux de ces colonnes, dont le fût est +presque +entièrement couvert d'inscriptions hiéroglyphiques +disposées +verticalement, la notice des fêtes qu'on célébrait +annuellement dans le +grand temple d'Esnéh. Une d'elles se rapportait à la +commémoration de +la dédicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III +(<i>Moeris</i>); de plus il existe, et j'ai dessiné dans une +petite rue +d'Esnéh, au quartier de Cheïk-Mohammed-Ebbédri, un +jambage de porte en +très-beau granit rose, portant une dédicace du Pharaon +Thouthmosis II, +et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'<i>Esnéh</i> +pharaonique. J'ai aussi trouvé à <i>Edfou</i> une pierre +qui est le seul +débris connu du temple qui existait dans cette ville avant le +temple +actuel bâti sous les Lagides; l'ancien était encore de <i>Moeris</i>, +et +dédié, comme le nouveau, au grand dieu <i>Har-Hat, +seigneur d'</i>HATFOUH +(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en +Thébaïde comme en +Nubie, avait construit la plupart des édifices sacrés, +après l'invasion +des <i>Hykschos</i>, de la même manière que les +Ptolémées ont rebâti ceux +d'Ombos, d'Esnéh et d'Edfou, pour remplacer les temples <i>primitifs</i> +détruits pendant l'invasion persane.</p> +<p>Le grand temple d'Esnéh était dédié +à l'une des plus grandes formes de +la divinité, à Chnouphis, qualifié des titres +NEV-EN-THO-SNÉ, <i>seigneur +du pays d'Esnéh, créateur de l'univers, principe vital +des essences +divines, soutien de tous les mondes</i>, etc. A ce dieu sont +associés la +déesse Néith, représentée sous des formes +diverses et sous les noms +variés de <i>Menhi</i>, <i>Tnébouaou</i>, etc., et le +jeune Hâke, représenté sous +la forme d'un enfant, ce qui complète la Triade adorée +à Esnéh. J'ai +ramassé une foule de détails très-curieux sur les +attributions de ces +trois personnages auxquels étaient consacrées les +principales fêtes et +panégyries célébrées annuellement à +Esnéh. Le 23 du mois d'Hathyr, on +célébrait la fête de la déesse <i>Tnébouaou</i>; +celle de la déesse <i>Menhi</i> +avait lieu le 25 du même mois; le 30, celle d'<i>Isis</i>, +tertiaire des deux +déesses précitées. Le 1er de Choïak, on +tenait une panégyrie (assemblée +religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hâke, et ce même +jour avait lieu +la panégyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier +sacré sculpté +sur l'une des colonnes du pronaos: «A la néoménie +de +Choïak, panégyries +et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur +d'Esnéh; on +étale tous les ornements sacrés; on offre des pains, du +vin et autres +liqueurs, des boeufs et des oies; on présente des collyres et +des +parfums au dieu Chnouphis et à la déesse sa compagne, +ensuite le lait à +Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie à +la +déesse Menhi, une oie à la déesse Néith, +une oie à Osiris, une oie à +Khons et à Thôth, une oie aux dieux Phré, Atmou, +Thoré, ainsi qu'aux +autres dieux adorés dans le temple; on présente ensuite +des semences, +des fleurs et des épis de blé au seigneur Chnouphis, +souverain d'Esnéh, +et on l'invoque en ces termes,» etc. Suit la prière +prononcée en cette +occasion solennelle, et que j'ai copiée, parce qu'elle +présente un grand +intérêt mythologique.</p> +<p>C'est aux mêmes divinités qu'était +dédié le temple situé au nord +d'Esnéh, dans une magnifique plaine, jadis cultivée, mais +aujourd'hui +hérissée de broussailles qui nous +déchirèrent les jambes, lorsque, le 6 +mars au soir, nous allâmes le visiter, en faisant à pied +une +très-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvâmes +tout +nouvellement dévastées; ce temple n'est plus tel que la +Commission +d'Égypte l'a laissé; il n'en subsiste plus qu'une seule +colonne, un +petit pan de mur et le soubassement presque à fleur de terre: +parmi les +bas-reliefs subsistants j'en ai trouvé un +d'Évergète Ier et de Bérénice +sa femme; j'ai reconnu les légendes de Philopator sur la +colonne; celles +d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en +hiéroglyphes +tout à fait barbares, les noms des empereurs Antonin et +Vérus. Le hasard +m'a fait découvrir, dans le soubassement extérieur de la +partie gauche +du temple, une série de captifs représentant des peuples +vaincus (par +Évergète Ier, selon toute apparence), et, à l'aide +des ongles de nos +Arabes, qui fouillèrent vaillamment malgré les pierres et +les plantes +épineuses, je parvins à copier une dizaine des +inscriptions onomastiques +de peuples gravées sur l'espèce de bouclier +attaché à la poitrine des +vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir +subjuguées, +j'ai lu les noms de l'<i>Arménie</i>, de la <i>Perse</i>, de la +<i>Thrace</i> et de la +<i>Macédoine</i>; peut-être encore s'agit-il des victoires +d'un empereur +romain: je n'ai rien trouvé d'assez conservé aux environs +pour éclaircir +ce doute.</p> +<p>Le 7 mars au matin, nous fîmes une course pédestre dans +l'intérieur des +terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille +<i>Tuphium</i>, aujourd'hui <i>Taôud</i>, située sur la +rive droite du fleuve, +mais dans le voisinage de la chaîne arabique et tout près +d'<i>Hermonthis</i>, qui est sur la rive opposée. Là +existent deux ou trois +salles d'un petit temple, habitées par des fellahs ou par leurs +bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs +qui +m'ont donné le mythe du temple: on y adorait la Triade +formée de Mandou, +de la déesse Ritho et de leur fils Harphré, celle +même du temple +d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de <i>Tuphium</i>.</p> +<p>A midi nous étions à <i>Hermonthis</i>, dont j'ai +parlé dans la lettre que +j'écrivis après avoir visité ce lieu lorsque nous +remontions le Nil pour +aller à la seconde cataracte. Nous y passâmes encore +quelques heures +pour copier quelques bas-reliefs et des légendes +hiéroglyphiques qui +devaient compléter notre travail sur <i>Erment</i>, +commencé à notre premier +passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un +<i>mammisi</i> ou <i>eimisi</i> consacré à +l'accouchement de la déesse <i>Ritho</i>, +construit et sculpté, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en +commémoration de la reine Cléopâtre, fille +d'Aulétès, lorsqu'elle mit au +monde <i>Césarion</i>, fils de Jules César, lequel +voulut être le <i>Mandou</i> de +la nouvelle déesse <i>Ritho</i>, comme Césarion en fut l'<i>Harphré</i>. +Du reste, +c'était assez l'usage du dictateur romain de chercher à +compléter la +<i>Triade</i>, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme +Cléopâtre, +avaient en elles quelque chose de divin, sans dédaigner pour +cela les +joies terrestres.</p> +<p>Une courte distance nous séparait de <i>Thèbes</i>, +et nos coeurs étaient +gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi +de +la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraîches, +arrivée à Louqsor, à mon adresse. C'était +encore une courtoisie de +notre digne consul général, M. Drovetti, et nous avions +hâte d'en +profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrême, nous +arrêta +pendant la nuit entre Hermonthis et Thèbes, où nous ne +fûmes rendus que +le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.</p> +<p>Notre petite escadre aborda au pied du quai antique +déchaussé par le +Nil, et qui ne pourra longtemps encore défendre le palais de <i>Louqsor</i>, +dont les dernières colonnes touchent presque aux bords du +fleuve. Ce +quai est évidemment de deux époques; le quai <i>égyptien</i> +primitif est en +grandes briques cuites, liées par un ciment d'une dureté +extrême, et ses +ruines forment d'énormes blocs de 15 à 18 pieds de large +et de 25 à 30 +de longueur, semblables à des rochers inclinés sur le +fleuve au milieu +duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grès est d'une +époque +très-postérieure; j'y ai remarqué des pierres +portant encore des +fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant +d'édifices +démolis.</p> +<p>Notre travail sur <i>Louqsor</i> a été terminé +(à très-peu près) avant de +venir nous établir ici, à <i>Biban-el-Molouk</i>, et je +suis en état de +donner tous les détails nécessaires sur l'époque +de la construction de +toutes les parties qui composent ce grand édifice.</p> +<p>Le fondateur du <i>palais de Louqsor</i>, ou plutôt <i>des</i> +palais de Louqsor a +été le Pharaon <i>Aménophis-Memnon</i> +(Aménothph III), de la XVIIIe +dynastie. C'est ce prince qui a bâti la série +d'édifices qui s'étend du +sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45 +pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore à ce +règne. +Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les +salles intérieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart +intactes, on lit, en grands hiéroglyphes d'un relief +très-bas et d'un +excellent travail, des dédicaces faites au nom du roi +Aménophis. Je mets +ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une idée de +toutes les +autres, qui ne diffèrent que par quelques titres royaux de plus +ou de +moins.</p> +<p>«La vie! l'Hôrus puissant et modéré, +régnant par la justice, +l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce +que, grand par sa force, il a frappé les Barbares; le roi +SEIGNEUR DE +JUSTICE, bien aimé du Soleil, le fils du Soleil +AMÉNOPHIS, modérateur de +la région pure (l'Égypte), a fait exécuter ces +constructions consacrées +à son père Ammon, le dieu seigneur des trois zones de +l'univers, dans +l'Oph du midi; il les a fait exécuter en pierres dures et +bonnes, afin +d'ériger un édifice durable; c'est ce qu'a fait le fils +du Soleil +AMÉNOPHIS, chéri d'Ammon-Ra.»</p> +<p>Ces inscriptions lèvent donc toute espèce de doute sur +l'époque précise +de la construction et de la décoration de cette partie de +Louqsor; mes +inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques +expliquées par M. Letronne, et qu'on a chicanées si mal +à propos; je +puis lui annoncer à ce sujet que je lui porterai les <i>inscriptions +dédicatoires égyptiennes</i> des temples de <i>Philae</i>, +d'<i>Ombos</i> et de +<i>Dendérah</i>, où le verbe <i>construire</i> ne manque +jamais.</p> +<p>Les bas-reliefs qui décorent le palais d'<i>Aménophis</i> +sont, en général, +relatifs à des actes religieux faits par ce prince aux grandes +divinités +de cette portion de Thèbes, qui étaient: 1° Ammon-Ra, +le dieu suprême de +l'Égypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement à +Thèbes, sa +ville éponyme; 2° sa forme secondaire, Ammon-Ra +générateur, mystiquement +surnommé <i>le mari de sa mère</i>, et +représenté sous une forme priapique; +c'est le dieu <i>Pan</i> égyptien, mentionné dans les +écrivains grecs; 3° la +déesse <i>Thamoun</i> ou <i>Tamon</i>, c'est-à-dire <i>Ammon +femelle</i>, une des +formes de Néith, considérée comme compagne d'Ammon +générateur; 4° la +déesse Mouth, la grand'mère divine, compagne d'Ammon-Ra; +5° et 6° les +jeunes dieux Khous et Harka, qui complètent les deux grandes +Triades +adorées à Thèbes, savoir:</p> +<span style="margin-left: 0.75em;"></span> +<table style="text-align: left; width: 60%; height: 20%;"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 0.75em;"><i>Pères.</i></span></big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 0.75em;"><i>Mères.</i> </span></big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 0.75em;"><i>Fils.</i></span></big></big></td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 1em;">Ammon-Ra. </span></big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 1em;">Mouth</span></big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 1em;">Khons</span></big></big></td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Ammon +générateur.</big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Thamoun.</big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Harka.</big></big></td> + </tr> + </tbody> +</table> +<span style="margin-left: 0.75em;"> <i></i></span><br> +<span style="margin-left: 1em;"></span><br> +<p>Le Pharaon est représenté faisant des offrandes, +quelquefois +très-riches, à ces différentes divinités, +ou accompagnant leurs <i>bari</i> +ou arches sacrées, portées processionnellement par des +prêtres. +</p> +<p>Mais j'ai trouvé et fait dessiner dans deux des salles du +palais une +série de bas-reliefs plus intéressants encore et relatifs +à la personne +même du fondateur. Voici un mot sur les principaux.</p> +<p>Le dieu Thoth annonçant à la reine <i>Tmauhemva</i>, +femme du Pharaon +<i>Thouthmosis IV</i>, qu'Ammon générateur lui a +accordé un fils.</p> +<p>La même reine, dont l'état de grossesse est visiblement +exprimé, +conduite par Chnouphis et Hathôr (Vénus) vers la chambre +d'enfantement +(le <i>mammisi</i>); cette même princesse placée sur un +lit, mettant au monde +le roi <i>Aménophis</i>; des femmes soutiennent la gisante, et +des génies +divins, rangés sous le lit, élèvent +l'emblème de la vie vers le +nouveau-né.—La reine nourrissant le jeune prince.—Le dieu Nil +peint en +<i>bleu</i> (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en <i>rouge</i> +(le +temps de l'inondation), présentant le petit Aménophis, +ainsi que le +petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinités +de +Thèbes.—Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le +caresse.—Le +jeune roi institué par Ammon-Ra; les déesses protectrices +de la haute et +de la basse Égypte lui offrant les couronnes, emblèmes de +la domination +sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, +c'est-à-dire +son prénom royal, <i>Soleil seigneur de justice et de +vérité</i>, qui, sur +les monuments, le distingue de tous les autres <i>Aménophis</i>.</p> +<p>L'une des dernières salles du palais, d'un caractère +plus religieux que +toutes les autres, et qui a dû servir de chapelle royale ou de +sanctuaire, n'est décorée que d'adorations aux deux +Triades de Thèbes +par Aménophis; et dans cette salle, dont le plafond existe +encore, on +trouve un second sanctuaire emboîté dans le premier, et +dont voici la +dédicace, qui en donne très-clairement l'époque, +tout à fait récente en +comparaison de celle du grand sanctuaire: «Restauration de +l'édifice +faite par le roi (chéri de Phré, approuvé par +Ammon), le fils du +Soleil, seigneur des diadèmes, Alexandre, en l'honneur de son +père +Ammon-Ra, gardien des régions des Oph (Thèbes); il a fait +construire le +sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes à la place de +celui qui +avait été fait sous la majesté du roi Soleil, +seigneur de justice, le +fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de la région +pure.»</p> +<p>Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement à l'origine de +la +domination des Grecs en Égypte, au règne d'Alexandre, +fils d'Alexandre +le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage +enfantin +du roi, représenté, à l'extérieur comme a +l'intérieur de ce petit +édifice, adorant les Triades thébaines. Dans un de ces +bas-reliefs, la +déesse Thamoun est remplacée par la <i>ville de +Thèbes</i> personnifiée sous +la forme d'une femme, avec cette légende:</p> +<p>«Voici ce que dit Thèbes (Toph), la grande rectrice du +monde: +Nous avons +mis en ta puissance toutes les contrées (les nomes); nous +t'avons donné +KÉMÉ (l'Égypte), terre nourricière.»</p> +<p>La déesse Thèbes adresse ces paroles au jeune roi +Alexandre, auquel +Ammon générateur dit en même temps: «Nous +accordons +que les édifices que +tu élèves soient aussi durables que le firmament.»</p> +<p>On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais +d'Aménophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant +que sous +le rapport de la singularité. Dans une salle qui +précède le sanctuaire, +existe une pierre d'architrave qui, ayant été +renouvelée sous un +Ptolémée et ornée d'une inscription, produit, en +lisant les caractères +qu'elle porte, une dédicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point +inquiété +des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la +dédicace +primitive; la voici:</p> +<p>1re <i>pierre moderne</i>. «Restauration de l'édifice +faite +par le roi +Ptolémée, toujours vivant, aimé de Ptha.»—2e +<i>pierre +antique</i>. «Monde, +le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Aménophis, a +fait +exécuter ces constructions en l'honneur de son père +Ammon, etc.»</p> +<p>L'ancienne pierre, remplacée par le Lagide, portait la +légende: «L'Aroëris puissant, etc., seigneur du +monde, etc.» On ne s'est +point +inquiété si la nouvelle légende se liait ou non +avec l'ancienne.</p> +<p>C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les +travaux +du règne d'Aménophis, sous lequel ont cependant encore +été décorées la +deuxième et la septième des deux rangées, en +allant du midi au nord. Les +bas-reliefs appartiennent au règne du roi <i>Hôrus</i>, +fils d'Aménophis, et +les quatre dernières au règne suivant.</p> +<p>Toute la partie nord des édifices de Louqsor est d'une autre +époque, et +formait un monument particulier, quoique lié par la grande +colonnade à +l'<i>Aménophion</i> ou palais d'Aménophis. C'est à +Rhamsès le Grand +(Sésostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu +l'intention, non +pas d'embellir le palais d'Aménophis, son ancêtre, mais de +construire un +édifice distinct, ce qui résulte évidemment de la +dédicace suivante, +sculptée en grands hiéroglyphes au-dessous de la corniche +du pylône, et +répétée sur les architraves de toutes les +colonnades que les cahuttes +modernes n'ont pas encore ensevelies.</p> +<p>«La vie! l'Aroëris, enfant d'Ammon, le maître de la +région supérieure et +de la région inférieure, deux fois aimable, l'Hôrus +plein de force, +l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de vérité, +approuvé par Phré), le +fils préféré du roi des dieux, qui, assis sur le +trône de son père, +domine sur la terre, a fait exécuter ces constructions en +l'honneur de +son père, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce +Rhamesséion dans la +ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil +(le fils chéri d'Ammon-Rhamsès), vivificateur à +toujours.»</p> +<p>C'est donc ici un monument particulier, distinct de +l'Aménophion, et +cela explique très-bien pourquoi ces deux grands édifices +ne sont pas +sur le même alignement, défaut choquant remarqué +par tous les voyageurs, +qui supposaient à tort que toutes ces constructions +étaient du même +temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.</p> +<p>C'est devant le pylône nord du <i>Rhamséion </i>de +Louqsor que s'élèvent les +deux célèbres obélisques de granit rose, d'un +travail si pur et d'une si +belle conservation. Ces deux masses énormes, véritables +joyaux de plus +de 70 pieds de hauteur, ont été érigées +à cette place par Rhamsès le +Grand, qui a voulu en décorer son <i>Rhamesséion</i>, +comme cela est dit +textuellement dans l'inscription hiéroglyphique de +l'obélisque de +gauche, face nord, colonne médiale, que voici: «Le +Seigneur du +monde, +Soleil gardien de la vérité (ou justice), approuvé +par Phré, a fait +exécuter cet édifice en l'honneur de son père +Ammon-Ra, et il lui a +érigé ces deux grands obélisques de pierre, devant +le Rhamesséion de la +ville d'Ammon.»</p> +<p>Je possède des copies exactes de ces deux beaux +monolithes<a name="retour_texte_note_2"></a><a href="#Note_2">[2]</a>. +Je les ai prises avec un soin +extrême, en +corrigeant les +erreurs des gravures déjà connues, et en les +complétant par les fouilles +que nous avons faites jusqu'à la base des obélisques. +Malheureusement il +est impossible d'avoir la fin de la face est de l'obélisque de +droite, +et de la face ouest de l'obélisque de gauche: il aurait fallu +abattre +pour cela quelques maisons de terre et faire déménager +plusieurs pauvres +familles de fellahs.</p> +<p>Je n'entre pas dans de plus grands détails sur le contenu des +légendes +des deux obélisques. On sait déjà que, loin de +renfermer, comme on l'a +cru si longtemps, de grands mystères religieux, de hautes +spéculations +philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des +leçons d'astronomie, ce sont tout simplement des +dédicaces, plus ou +moins fastueuses, des édifices devant lesquels +s'élèvent les monuments +de ce genre. Je passe donc à la description des pylônes, +qui sont d'un +bien autre intérêt.</p> +<p>L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de +sculptures d'un très-bon style, sujets tous militaires et +composés de +plusieurs centaines de personnages. <i>Massif de droite</i>: le roi +Rhamsès +le Grand, assis sur son trône au milieu de son camp, +reçoit les chefs +militaires et des envoyés étrangers; détails du +camp, bagages, tentes, +fourgons, etc., etc.; en dehors, l'armée égyptienne est +rangée en +bataille; chars de guerre à l'avant, à l'arrière +et sur les flancs; au +centre, les fantassins régulièrement formés en +carrés. <i>Massif de +gauche</i>: bataille sanglante, défaite des ennemis, leur +poursuite, +passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amène ensuite les +prisonniers.</p> +<p>Voilà le sujet général de ces deux tableaux, +d'environ 50 pieds chacun; +nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions +entremêlées aux scènes militaires. Les grands +textes relatifs à cette +campagne de Sésostris sont au-dessous des bas-reliefs. +Malheureusement +il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des +copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des +lignes +encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du +règne du +conquérant, et que la bataille s'était donnée le 5 +du mois d'Épiphi. Ces +dates me prouvent qu'il s'agit ici de la même guerre que celle +dont on a +sculpté les événements sur la paroi droite du +grand monument +d'<i>Ibsamboul</i>, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille +figurée dans ce dernier temple est aussi du mois +d'Épiphi, mais du 9 et +non pas du 5. Il s'agit donc évidemment de deux affaires de la +même +campagne. Les peuples que les Égyptiens avaient à +combattre sont des +Asiatiques, qu'à leur costume on peut reconnaître pour des +Bactriens, +des Mèdes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est +expressément +nommé (<i>Naharaïna-Kah</i>, le pays de Naharaïna, la +Mésopotamie) dans les +inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contrées de Schôt, +Robschi, +Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher nécessairement +dans la +géographie primitive de l'Asie occidentale.</p> +<p>Les obélisques, les quatre colonnes, le pylône, et le +vaste péristyle ou +cour environnée de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce +qui +reste du Rhamesséion de la rive droite, et on lit <i>partout</i> +les +dédicaces de Rhamsès le Grand, deux seuls points +exceptés de ce grand +édifice. Il paraît, en effet, que vers le huitième +siècle avant J.-C., +l'ancienne décoration de la grande porte située entre ces +deux massifs +du pylône était, par une cause quelconque, en fort mauvais +état, et +qu'on en refit les masses entièrement à neuf; les +bas-reliefs de Rhamsès +le Grand furent alors remplacés par de nouveaux, qui existent +encore et +qui représentent le chef de la XXIVe dynastie, le +conquérant éthiopien +<i>Sabaco</i> ou Sabacon, qui, pendant de longues années, +gouverna l'Égypte +avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumées aux +dieux +protecteurs du palais et de la ville de Thèbes. Ces bas-reliefs, +sur +lesquels on voit le nom du roi, qui est écrit <i>Schabak</i> et +qu'on y lit +très-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler à +une époque +fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont très-curieux aussi +sous le +rapport du style. Les figures en sont fortes et +très-accusées, avec les +muscles vigoureusement prononcés, sans qu'elles aient pour cela +la +lourdeur des sculptures du temps des Ptolémées et des +Romains. Ce sont, +au reste, les seules sculptures de ce règne que j'aie +rencontrées en +Égypte.</p> +<p>Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu +également lieu +au Rhamesséion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le +chapiteau de la première colonne gauche du péristyle ont +été renouvelés +sous Ptolémée Philopator, et l'on n'a pas manqué +de sculpter sur +l'architrave l'inscription suivante: «Restauration de +l'édifice, +faite +par le roi Ptolémée toujours vivant, chéri d'Isis +et de Phtha, et par la +dominatrice du monde, Arsinoé, dieux Philopatores aimés +par Ammon-Ra, +roi des dieux.»</p> +<p>Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de +Rhamsès-Meïamoun, que l'on remarque en dehors du +Rhamesséion, du côté de +l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu à un +édifice contigu et +sans liaison réelle avec le monument de Sésostris.</p> +<p>Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je +parlerai, +dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thébains que +nous +exploitons dans ce moment ... Adieu.</p> +<p>P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant +partir +ce matin même pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; +toujours +bonne santé et bon courage. Je donne ce soir à nos +compagnons une fête +dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousireï; nous y +oublierons +la stérilité et le voisinage de la seconde cataracte, +où nous avions à +peine du pain à manger. La chère ne répondra pas +à la magnificence du +local, mais on fera l'impossible pour n'être pas trop au-dessous. +Je +voulais offrir à notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et +qui devait +ajouter aux plaisirs de la réunion; c'était un morceau de +jeune +crocodile mis à la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on +m'en +apportât un tué d'hier matin; mais j'ai joué de +malheur, la pièce de +crocodile s'est gâtée: nous n'y perdrons vraisemblablement +qu'une bonne +indigestion chacun.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TREIZIEME_LETTRE"></a> +<h2>TREIZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes (Biban-el-Molouk), +le 26 mai 1829.</small></p> +<p>Les détails topographiques donnés par Strabon ne +permettent point de +chercher ailleurs que dans la vallée de <i>Biban-el-Molouk</i> +l'emplacement +des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vallée, qu'on +veut +entièrement dériver de l'arabe en le traduisant par <i>les +portes des +rois</i>, mais qui est à la fois une corruption et une +traduction de +l'ancien nom égyptien <i>Biban-Ou-rôou</i> (les +hypogées des rois), comme l'a +fort bien dit M. Silvestre de Sacy, lèverait d'ailleurs toute +espèce de +douté à ce sujet. C'était la <i>nécropole +royale</i>, et on avait choisi un +lieu parfaitement convenable à cette triste destination, une +vallée +aride; encaissée par de très-hauts rochés +coupés à pic, ou par des +montagnes en pleine décomposition, offrant presque toutes de +larges +fentes occasionnées soit par l'extrême chaleur, soit par +des +éboulements intérieurs, et dont les croupes sont +parsemées de bandes +noires, comme si elles eussent été brûlées +en partie; aucun animal +vivant ne fréquente cette vallée de mort: je ne compte +point les +mouches, les renards, les loups et les hyènes, parce que c'est +notre +séjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient +attiré +ces quatre espèces affamées.</p> +<p>En entrant dans la partie la plus reculée de cette +vallée, par une +ouverture étroite évidemment faite de main d'homme, et +offrant encore +quelques légers restes de sculptures égyptiennes, on voit +bientôt au +pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carrées, +encombrées +pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la +décoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent +entrée dans +les <i>tombeaux des rois</i>. Chaque tombeau a la sienne, car jadis +aucun ne +communiquait avec l'autre; ils étaient tous isolés: ce +sont les +chercheurs de trésors, anciens ou modernes, qui ont +établi quelques +communications forcées.</p> +<p>Il me tardait, en arrivant à Biban-el-Molouk, de m'assurer +que ces +tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux +conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent +creusés), étaient bien, comme je l'avais déduit +d'avance de plusieurs +considérations, ceux de rois appartenant <i>tous à des +dynasties +thébaines</i>, c'est-à-dire à des princes, dont <i>la +famille était +originaire de Thèbes</i>. L'examen rapide que je fis alors de +ces +excavations avant de monter à la seconde cataracte, et le +séjour de +plusieurs mois que j'y ai fait à mon retour, m'ont pleinement +convaincu +que ces hypogées ont renfermé les corps des rois des +XVIIIe, XIXe et XXe +dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties <i>diospolitaines</i> +ou <i>thébaines</i>. Ainsi, j'y ai trouvé d'abord les +tombeaux de six des +rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, +Aménophis-Memnon, +inhumé à part dans la vallée isolée de +l'ouest.</p> +<p>Viennent ensuite le tombeau de Rhamsès-Meïamoun et ceux +de six autres +Pharaons, successeurs de Meïamoun et appartenant à la XIXe +ou à la XXe +dynastie.</p> +<p>On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le +choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait +creuser la sienne sur le point où il croyait rencontrer une +veine de +pierre convenable à sa sépulture et à +l'immensité de l'excavation +projetée. Il est difficile de se défendre d'une certaine +surprise +lorsque, après avoir passé sous une porte assez simple, +on entre dans de +grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement +soignées, conservant en grande partie l'éclat des plus +vives couleurs, +et conduisant successivement à des salles soutenues par des +piliers +encore plus riches de décorations, jusqu'à ce qu'on +arrive enfin à la +salle principale, celle que les Égyptiens nommaient la <i>salle +dorée</i>, +plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la +momie du roi dans un énorme sarcophage de granit. Les plans de +ces +tombeaux, publiés par la Commission d'Égypte, donnent une +idée exacte +de l'étendue de ces excavations et du travail immense qu'elles +ont coûté +pour les exécuter au pic et au ciseau. Les vallées sont +presque toutes +encombrées de collines formées par les petits +éclats de pierre provenant +des effrayants travaux exécutés dans le sein de la +montagne.</p> +<p>Je ne puis tracer ici une description détaillée de ces +tombeaux; +plusieurs mois m'ont à peine suffi pour rédiger une +notice un peu +détaillée des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment +et pour copier +les inscriptions les plus intéressantes. Je donnerai cependant +une idée +générale de ces monuments par la description rapide et +très-succincte de +l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamsès, fils et successeur +de +Meïamoun. La décoration des tombeaux royaux était +systématisée, et ce +que l'on trouve dans l'un reparaît dans presque tous les autres, +à +quelques exceptions près, comme je le dirai plus bas.</p> +<p>Le bandeau de la porte d'entrée est orné d'un +bas-relief (le même sur +toutes les premières portes des tombeaux royaux), qui n'est au +fond que +la <i>préface,</i> ou plutôt le résumé de +toute la décoration des tombes +pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil +à +tête de bélier, c'est-à-dire le soleil couchant +entrant dans +l'hémisphère inférieur, et adoré par le roi +à genoux; à la droite du +disque, c'est-à-dire à l'orient, est la déesse +Nephthys, et à la gauche +(occident) la déesse Isis, occupant les deux +extrémités de la course du +dieu dans l'hémisphère supérieur: à +côté du Soleil et dans le disque, +on a sculpté un grand scarabée qui est ici, comme +ailleurs, le symbole +de la régénération ou des renaissances +successives: le roi est +agenouillé sur la montagne céleste, sur laquelle portent +aussi les pieds +des deux déesses.</p> +<p>Le sens général de cette composition se rapporte au +roi défunt: pendant +sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient à +l'occident, le +roi devait être le vivificateur, l'illuminateur de +l'Égypte, et la +source de tous les biens physiques et moraux nécessaires +à ses +habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement comparé +au +soleil se couchant et descendant vers le ténébreux +hémisphère inférieur, +qu'il doit parcourir pour renaître de nouveau à l'orient, +et rendre la +lumière et la vie au monde supérieur (celui que nous +habitons), de la +même manière que le roi défunt devait +renaître aussi, soit pour +continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde +céleste et +être absorbé dans le sein d'Ammon, le père +universel.</p> +<p>Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures +est +passé pour la vieille Égypte; tout cela résulte de +l'ensemble des +légendes qui couvrent les tombes royales.</p> +<p>Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans +ses +deux états pendant les deux parties du jour, est la clef ou +plutôt le +motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va +le voir, que le développement successif.</p> +<p>Dans le tableau décrit est toujours une légende +dont suit la traduction +littérale: «Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti +(région +occidentale, habitée par les morts): Je t'ai accordé une +demeure dans la +montagne sacrée de l'Occident, comme aux autres dieux grands +(les rois +ses prédécesseurs), à toi Osirien, roi seigneur du +monde, Rhamsès, etc., +encore vivant.»</p> +<p>Cette dernière expression prouverait, s'il en était +besoin, que les +tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail +fort long, étaient commencés de leur vivant, et que l'un +des premiers +soins de tout roi égyptien fut, conformément à +l'esprit bien connu de +cette singulière nation, de s'occuper incessamment de +l'exécution du +monument sépulcral qui devait être son dernier asile.</p> +<p>C'est ce que démontre encore mieux le premier bas-relief +qu'on trouve +toujours à la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce +tableau avait +évidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le +fâcheux augure qui +semblait résulter pour lui du creusement de sa tombe au moment +où il +était plein de vie et de santé: ce tableau montre en +effet le Pharaon en +costume royal, se présentant au dieu Phré à +tête d'épervier, +c'est-à-dire au soleil dans tout l'éclat de sa course +(à l'heure de +midi), lequel adresse à son représentant sur la terre ces +paroles +consolantes:</p> +<p>«Voici ce que dit Phré, dieu grand, seigneur du ciel: +Nous +t'accordons +une longue série de jours pour régner sur le monde et +exercer les +attributions royales d'Hôrus sur la terre.»</p> +<p>Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit +également de +magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le +détail des privilèges qui lui sont réservés +dans les régions célestes; +il semble qu'on ait placé ici ces légendes comme pour +rendre plus douce +la pente toujours trop rapide qui conduit à la salle du +sarcophage.</p> +<p>Immédiatement après ce tableau, sorte de +précaution oratoire assez +délicate, on aborde plus franchement la question par un tableau +symbolique, le disque du soleil Criocéphale, parti de l'Orient, +et +avançant vers la frontière de l'Occident, qui est +marquée par un +crocodile, emblème des ténèbres, et dans +lesquelles le dieu et le roi +vont entrer chacun à sa manière. Suit +immédiatement un très-long texte, +contenant les noms des soixante-quinze parèdres du soleil dans +l'hémisphère inférieur, et des invocations +à ces divinités du troisième +ordre, dont chacune préside à l'une des soixante-quinze +subdivisions du +monde inférieur, qu'on nommait KELLÉ, <i>demeure qui +enveloppe, enceinte, +zone</i>.</p> +<p>Une petite salle, qui succède ordinairement à ce +premier corridor, +contient les images sculptées et peintes des soixante-quinze +parèdres, +précédées ou suivies d'un immense tableau dans +lequel on voit +successivement l'image abrégée des soixante-quinze zones +et de leurs +habitants, dont il sera parlé plus loin.</p> +<p>A ces tableaux généraux et d'ensemble succède +le développement des +détails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque +toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une +longue série de tableaux représentant la marche du soleil +dans +l'hémisphère supérieur (image du roi pendant sa +vie), et sur les parois +opposées on a figuré la marche du soleil dans +l'hémisphère inférieur +(image du roi après sa mort).</p> +<p>Les nombreux tableaux relatifs à la marche du dieu au-dessus +de +l'horizon et dans l'hémisphère lumineux sont +partagés en douze séries, +annoncées chacune par un riche battant de porte, sculpté, +et gardé par +un énorme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, +et ces +reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent +à +face étincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la +flamme; +TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A côté de ces +terribles gardiens +on lit constamment la légende: <i>Il demeure au-dessus de cette +grande +porte, et l'ouvre au dieu Soleil</i>.</p> +<p>Près du battant de la première porte, celle du lever, +on a figuré les +vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une +étoile +sur la tête, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour +marquer la +direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans +l'étude des tableaux, qui offrent un intérêt +d'autant plus piquant que, +dans chacune des douze heures de jour, on a tracé l'image +détaillée de +la barque du dieu, naviguant dans le fleuve céleste sur le <i>fluide +primordial</i> ou <i>l'éther</i>, le principe de toutes les +choses physiques +selon la vieille philosophie égyptienne, avec la figure des +dieux qui +l'assistent successivement, et de plus, la représentation des <i>demeures +célestes</i> qu'il parcourt, et les scènes mythiques +propres à chacune des +heures du jour.</p> +<p>Ainsi, à la première heure, sa <i>bari</i>, ou +barque, se met en mouvement +et reçoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les +tableaux de +la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frère +et +l'ennemi du Soleil, surveillé par le dieu Atmou; à la +troisième heure, +le dieu Soleil arrive dans la zone céleste où se +décide le sort des +âmes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs +nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son +tribunal, pesant à sa balance les âmes humaines qui se +présentent +successivement: l'une d'elles vient d'être condamnée, on +la voit ramenée +sur terre dans une <i>bari</i>, qui s'avance vers la porte +gardée par Anubis, +et conduite à grands coups de verges par des +cynocéphales, emblèmes de +la justice céleste; le coupable est sous la forme d'une +énorme truie, +au-dessus de laquelle on a gravé en grand caractère <i>gourmandise</i> +ou +<i>gloutonnerie</i>, sans doute le péché capital du +délinquant, quelque +glouton de l'époque.</p> +<p>Le dieu visite, à la cinquième heure, les <i>Champs-Élysées</i> +de la +mythologie égyptienne, habités par les âmes +bienheureuses se reposant +des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur +leur +tête la plume d'autruche, emblème de leur conduite juste +et vertueuse. +On les voit présenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous +l'inspection du <i>Seigneur de la joie du coeur</i>, elles cueillent +les +fruits des arbres célestes de ce paradis; plus loin, d'autres +tiennent +en main des faucilles: ce sont les âmes qui cultivent les champs +de la +vérité; leur légende porte: «Elles font des +libations de l'eau et des +offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une +faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu +Soleil +leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les +dans +vos demeures, jouissez-en et les présentez aux dieux en offrande +pure.» +Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et +folâtrer dans +un grand bassin que remplit l'eau céleste et primordiale, le +tout sous +l'inspection du dieu <i>Nil-Céleste</i>. Dans les heures +suivantes, les dieux +se préparent à combattre le grand ennemi du Soleil, le +serpent +<i>Apophis</i>. Ils s'arment d'épieux, se chargent de filets, +parce que le +monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du +Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de +liens; +on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un câble que la +déesse +Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, secondés +par une +<i>machine fort compliquée</i>, manoeuvres par le dieu <i>Sev</i> +(Saturne), +assisté des génies des quatre points cardinaux. Mais tout +cet attirail +serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en +bas +une <i>main énorme</i> (celle d'Ammon) qui saisit la corde et +arrête la +fougue du dragon. Enfin, à la onzième heure du jour, le +serpent captif +est étranglé; et bientôt après le dieu +Soleil arrive au point extrême de +l'horizon où il va disparaître. C'est la déesse <i>Netphé</i> +(Rhéa) qui, +faisant l'office de la Thétys des Grecs, s'élève +à la surface de l'abîme +des eaux célestes; et, montée sur la tête de son +fils Osiris, dont le +corps se termine en volute comme celui d'une sirène, la +déesse reçoit +le vaisseau du Soleil, qui prend bientôt dans ses bras immenses +le Nil +céleste, le vieil <i>Océan</i> des mythes +égyptiens.</p> +<p>La marche du Soleil dans <i>l'hémisphère +inférieur</i>, celui des ténèbres, +pendant les douze heures de nuit, c'est-à-dire la contre-partie +des +scènes précédentes, se trouve sculptée sur +les parois des tombeaux +royaux opposées à celles dont je viens de donner une +idée +très-succincte. Là le dieu, assez constamment peint en <i>noir</i>, +de la +tête aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones +auxquels +président autant de personnages divins de toute forme et +armés de +glaives. Ces cercles sont habités par les <i>âmes +coupables</i> qui subissent +divers supplices. C'est véritablement là le type +primordial de l'<i>Enfer</i> +du Dante, car la variété des tourments a de quoi +surprendre; et je ne +suis pas étonné que quelques voyageurs, effrayés +de ces scènes de +carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices +humains +dans l'ancienne Égypte; mais les légendes lèvent +toute espèce +d'incertitude à cet égard: ce sont des affaires de +l'autre monde, et qui +ne préjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.</p> +<p>Les âmes coupables sont punies d'une manière +différente dans la plupart +des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figuré ces +esprits +impurs, et persévérant dans le crime, presque toujours +sous la forme +humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la <i>grue</i>, +ou +celle de l'<i>épervier à tête humaine</i>, +entièrement peints en <i>noir</i>, pour +indiquer à la fois et leur nature perverse et leur séjour +dans l'abîme +des ténèbres; les unes sont fortement liées +à des poteaux, et les +gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les +crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la +tête en bas; celles-ci, les mains liées sur la poitrine et +la tête +coupée, marchent en longues files; quelques-unes, les mains +liées +derrière le dos, traînent sur la terre leur coeur sorti de +leur +poitrine; dans de grandes chaudières, on fait bouillir des +âmes +vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou +seulement leurs têtes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqué +des âmes +jetées dans la chaudière avec l'emblème du bonheur +et du repos céleste +(l'éventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. +J'ai des +copies fidèles de cette immense série de tableaux et des +longues +légendes qui les accompagnent.</p> +<p>A chaque zone et auprès des suppliciés, on lit +toujours leur +condamnation et la peine qu'ils subissent. «Ces âmes +ennemies, y +est-il +dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son +disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles +n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs +zones.» +Tandis qu'on lit au contraire, à côté de la +représentation des âmes +heureuses, sur les parois opposées: «Elles ont +trouvé +grâce aux yeux du +Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles où +l'on vit de +la vie céleste; les corps qu'elles ont abandonnés +reposeront à toujours +dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la présence du +Dieu +suprême.»</p> +<p>Cette double série de tableaux nous donne donc le <i>système +psychologique égyptien</i> dans ses deux points les pins +importants et les +plus moraux, <i>les récompenses et les peines</i>. Ainsi se +trouve +complètement démontré tout ce que les anciens ont +dit de la doctrine +égyptienne sur <i>l'immortalité de l'âme</i> et le +but positif de la vie +humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idée de +symboliser +la <i>double destinée</i> des âmes par le plus frappant +des phénomènes +célestes, le cours du soleil dans les deux +hémisphères, et d'en lier la +peinture à celle de cet imposant et magnifique spectacle.</p> +<p>Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands +corridors +et des deux premières salles du tombeau de <i>Rhamsès V</i>, +que j'ai pris +pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus +complet de tous. Le même sujet, mais composé dans un +esprit directement +<i>astronomique</i>, et sur un plan plus régulier, parce que +c'était un +tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la +longueur de ceux du second corridor et des deux premières salles +qui +suivent.</p> +<p>Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsemé +d'étoiles, +enveloppe de trois côtés cette immense composition: le +torse se prolonge +sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie +supérieure; sa +tête est à l'occident; ses bras et ses pieds limitent la +longueur du +tableau divisé en deux bandes égales: celle d'en haut +représente +l'hémisphère supérieur et le cours du soleil dans +les douze heures du +jour; celle d'en bas, l'hémisphère inférieur, la +marche du soleil +pendant les douze heures de la nuit.</p> +<p>A l'orient, c'est-à-dire vers le point sexuel du grand corps +céleste (de +la déesse Ciel), est figurée la naissance du Soleil; il +sort du sein de +sa divine mère <i>Néith</i>, sous la forme d'un petit +enfant portant le doigt +à sa bouche, et renfermé dans un disque rouge: le dieu <i>Méuï</i> +(l'Hercule +égyptien, la raison divine), debout dans la barque +destinée aux voyages +du jeune dieu, élève les bras pour l'y placer +lui-même; après que le +Soleil enfant a reçu les soins de deux déesses nourrices, +la barque part +et navigue sur l'<i>Océan céleste</i>, l'Éther, +qui coule comme un fleuve de +l'<i>orient à l'occident</i>, où il forme un vaste +bassin, dans lequel +aboutit une branche du fleuve traversant l'<i>hémisphère +inférieur, +d'occident en orient</i>.</p> +<p>Chaque heure du jour est indiquée sur le corps du Ciel par un +disque +rouge, et dans le tableau par douze barques ou <i>bari</i> dans +lesquelles +paraît le dieu Soleil naviguant sur l'Océan céleste +avec un cortège qui +change à chaque heure, et qui l'accompagne sur les <i>deux rives</i>.</p> +<p>A la première heure, au moment où le vaisseau se met +en mouvement, les +esprits de l'Orient présentent leurs hommages au dieu debout +dans son +naos, qui est élevé au milieu de cette bari; +l'équipage se compose de la +déesse <i>Sori</i>, qui donne l'impulsion à la proue; du +dieu Sev (Saturne), +à la tête de lièvre, tenant une longue perche pour +sonder le fleuve, et +dont il ne fait usage qu'à partir de la 8e heure, +c'est-à-dire lorsqu'on +approche des parages de l'Occident; le réis ou commandant est +Hôrus, +ayant en sous-ordre le dieu Haké-Oëris, le Phaëton et +le compagnon +fidèle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un +hiéracocéphale nommé <i>Haôu</i>, plus la +déesse Neb-Wa (la dame de la +barque), dont j'ignore les fonctions spéciales, enfin le dieu +gardien +supérieur des tropiques. On a représenté, sur les +bords du fleuve, les +dieux ou les esprits qui président à chacune des heures +du jour; ils +adorent le Soleil à son passage, ou récitent tous les +noms mystiques par +lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les +âmes des +rois ayant à leur tête le défunt Rhamsès V, +allant au-devant de la bari +du dieu pour adorer sa lumière. Aux 4e, 5e et 6e heures, le +même Pharaon +prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis +caché dans les eaux de l'Océan. Dans les 7e et 8e heures, +le vaisseau +céleste côtoie les demeures des bienheureux, jardins +ombragés par des +arbres de différentes espèces, sous lesquels se +promènent les dieux et +les âmes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev +(Saturne) +sonde le fleuve incessamment, et des dieux échelonnés sur +le rivage +dirigent la barque avec précaution; elle contourne le grand +bassin de +l'ouest, et reparaît dans la bande supérieure du tableau, +c'est-à-dire +dans l'hémisphère inférieur, sur le fleuve qu'elle +remonte d'occident en +orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, +comme +il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la <i>bari</i> +du +Soleil est toujours tirée à la corde par un grand nombre +de génies +subalternes, dont le nombre varie à chaque heure +différente. Le grand +cortège du dieu et l'équipage ont disparu, il ne reste +plus que le +pilote debout et inerte à l'entrée du naos renfermant le +dieu, auquel la +déesse Thmeï (la vérité et la justice), qui +préside à l'enfer ou à la +région inférieure, semble adresser des consolations.</p> +<p>Des légendes hiéroglyphiques, placées sur +chaque personnage et au +commencement de toutes les scènes, en indiquent les noms et les +sujets, +en faisant connaître l'heure du jour ou de la nuit à +laquelle se +rapportent ces scènes symboliques. J'ai pris copie +moi-même et des +tableaux et de toutes les inscriptions.</p> +<p>Mais sur ces mêmes plafonds, et en dehors de la composition +que je viens +de décrire en gros, existent des textes hiéroglyphiques +d'un intérêt +plus grand peut-être, quoique liés au même sujet. Ce +sont des <i>tables +des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de +chaque mois de l'année</i>; elles sont ainsi conçues:</p> +<p>MOIS DE TÔBI, la dernière moitié.—<i>Orion</i> +domine et influe sur +l'oreille gauche.</p> +<p>Heure 1re, la constellation d'<i>Orion</i> (influe) sur le bras +gauche.</p> +<p>Heure 2e, la constellation de <i>Sirius</i> (influe) sur le coeur.</p> +<p>Heure 3e, le commencement de la constellation <i>des deux +étoiles</i> (les +Gémeaux?), sur le coeur.</p> +<p>Heure 4e, les constellations <i>des deux étoiles</i> +(influent) sur l'oreille +gauche.</p> +<p>Heure 5e, les étoiles <i>du fleuve</i> (influent) sur le +coeur.</p> +<p>Heure 6e, la tête (ou le commencement) <i>du lion</i> +(influe) sur le coeur.</p> +<p>Heure 7e, <i>la flèche</i> (influe) sur l'oeil droit.</p> +<p>Heure 8e, <i>les longues étoiles</i>, sur le coeur.</p> +<p>Heure 9e, les serviteurs des parties antérieures (du +quadrupède) <i>Menté</i> +(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.</p> +<p>Heure 10e, le quadrupède <i>Menté</i> (le lion +marin?), sur l'oeil gauche.</p> +<p>Heure 11e, les serviteurs du <i>Menté</i>, sur le bras +gauche.</p> +<p>Heure 12e, <i>le pied de la truie</i> (influe) sur le bras gauche.</p> +<p>Nous avons donc ici une <i>table des influences</i>, analogue +à celle qu'on +avait gravée sur le fameux cercle doré du monument +d'Osimandyas, et qui +donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des +constellations <i>avec les influences de chacune d'elles</i>. Cela +démontrera +sans réplique, comme l'a affirmé notre savant ami M. +Letronne, que +l'<i>astrologie</i> remonte, en Égypte, jusqu'aux temps les plus +reculés; +cette question, par le fait, est décidée sans retour, +c'est un petit +souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour +Thèbes.</p> +<p>La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables +qui +composent la série des levers, est certaine dans les passages +où j'ai +introduit les noms actuels des constellations de notre +planisphère; +n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de +concordance, +j'ai été obligé de donner partout ailleurs le mot +à mot du texte +hiéroglyphique.</p> +<p>J'ai dû recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, +ces restes +précieux de l'<i>astronomie antique</i>, science qui devait +être +nécessairement liée à l'<i>astrologie</i>, dans un +pays où la religion fut la +base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil +système +politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes: +<i>la partie des faits observés</i>, qui constitue seule nos +sciences +actuelles; <i>la partie spéculative</i>, qui liait la science +à la croyance +religieuse, lien nécessaire, indispensable même en +Égypte, où la +religion, pour être forte et pour l'être toujours, avait +voulu renfermer +l'univers entier et son étude dans son domaine sans bornes; ce +qui a son +bon et son mauvais côté, comme toutes les conceptions +humaines.</p> +<p>Dans le tombeau de Rhamsès V, les salles ou corridors qui +suivent ceux +que je viens de décrire, sont décorés de tableaux +symboliques relatifs à +divers états du soleil considéré soit +physiquement, soit surtout dans +ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un +ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils +n'occupent pas la même place dans les tombes royales. La salle +qui +précède celle du sarcophage, en général +consacrée aux quatre génies de +l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution +du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent +décider du sort de son âme, tribunal dont ne fut qu'une +simple image +celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de +la sépulture. Une paroi entière de cette salle, dans le +tombeau de +Rhamsès V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs +d'Osiris, +mêlées aux justifications que le roi est censé +présenter, ou faire +présenter en son nom, à ces juges sévères, +lesquels paraissent être +chargés, chacun, de faire la recherche d'un crime ou +péché particulier, +et de le punir dans l'âme soumise à leur juridiction. Ce +grand texte, +divisé par conséquent en quarante-deux versets ou +colonnes, n'est, à +proprement parler, qu'une <i>confession négative</i>, comme on +peut en juger +par les exemples qui suivent:</p> +<p>dieu (tel)! <i>le roi</i>, soleil modérateur de justice, +approuvé d'Ammon, +<i>n'a point commis de méchancetés</i>.</p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>n'a point +blasphémé</i>.</p> +<p>Le roi, soleil modérateur, etc., <i>ne s'est point +enivré</i>.</p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>n'a point été +paresseux</i>.</p> +<p>Le roi, soleil modérateur, etc., <i>n'a point enlevé +les biens voués aux +dieux.</i></p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>n'a point dit de mensonges</i>.</p> +<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a point été libertin</i>.</p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>ne s'est point souillé +par des impuretés</i>.</p> +<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a point secoué la tête en +entendant des paroles +dé vérité</i>.</p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>n'a point inutilement +allongé ses paroles</i>.</p> +<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a pas eu à dévorer son +coeur</i> (c'est-à-dire, à +se repentir de quelque mauvaise action).</p> +<p>On voyait enfin, à côté de ce texte curieux, +dans le tombeau de +Rhamsès-Meïamoun, des images plus curieuses encore, celles +des péchés +capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont <i>la +luxure</i>, <i>la paresse</i> et <i>la voracité</i>, +figurées sous forme humaine, +avec les têtes symboliques de <i>bouc</i>, de <i>tortue</i> et +de <i>crocodile</i>.</p> +<p>La grande salle du tombeau de Rhamsès V, celle qui renfermait +le +sarcophage, et la dernière de toutes, surpasse aussi les autres +en +grandeur et en magnificence. Le plafond, creusé en berceau et +d'une +très-belle coupe, a conservé toute sa peinture: la +fraîcheur en est +telle qu'il faut être habitué aux miracles de conservation +des monuments +de l'Égypte pour se persuader que ces frêles couleurs ont +résisté à plus +de trente siècles. On a répété ici, mais en +grand et avec plus de +détails dans certaines parties, la marche du soleil dans les +deux +hémisphères pendant la durée du jour astronomique, +composition qui +décore les plafonds des premières salles du tombeau et +qui forme le +motif général de toute la décoration des +sépultures royales.</p> +<p>Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au +plafond, de tableaux sculptés et peints comme dans le reste du +tombeau, +et chargées de milliers d'hiéroglyphes formant les +légendes +explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un +grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblématiques, +tout le +système cosmogonique et les principes de la physique +générale des +Égyptiens. Une longue étude peut seule donner le sens +entier de ces +compositions, que j'ai toutes copiées moi-même, en +transcrivant en même +temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus +raffiné; mais il y a certainement, sous ces apparences +emblématiques, de +vieilles vérités que nous croyons très-jeunes.</p> +<p>J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un +seul +des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les +piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux +divinités de l'Égypte, et principalement à celles +qui président aux +destinées des âmes, Phtha-Socharis, Atmou, la +déesse <i>Mérésoehar</i>, +<i>Osiris</i> et <i>Anubis</i>.</p> +<p>Tous les autres tombeaux des rois de Thèbes, situés +dans la vallée de +Biban-el-Molouk et dans la vallée de l'Ouest, sont +décorés, soit de la +totalité, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens +d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et +surtout plus ou moins achevés.</p> +<p>Les tombes royales véritablement achevées et +complètes sont en +très-petit nombre, savoir: celle d'Aménophis III +(Memnon), dont la +décoration est presque entièrement détruite; celle +de Rhamsès-Meïmoun, +celle de Rhamsès V, probablement aussi celle de Rhamsès +le Grand, enfin +celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incomplètes. +Les unes +se terminent à la première salle, changée en +grande salle sépulcrale +d'autres vont jusqu'à une seconde salle des tombeaux complets; +quelques-unes même se terminent brusquement par un petit +réduit creusé +à la hâte, grossièrement peint, et dans lequel on a +déposé le sarcophage +du roi, à peine ébauché. Cela prouve +invinciblement ce que j'ai dit au +commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le +trône; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fût +terminé, les +travaux étaient arrêtés et le tombeau demeurait +incomplet. On peut donc +juger de la longueur du règne de tous les rois inhumés +à +Biban-el-Molouk, par l'achèvement ou par l'état plus ou +moins avancé de +l'excavation destinée à sa sépulture. Il est +à remarquer, à ce sujet, +que les règnes d'Aménophis III, de Rhamsès le +Grand et de Rhamsès V +furent, en effet, selon Manéthon, de plus de trente ans chacun, +et leurs +tombeaux sont aussi les plus étendus.</p> +<p>Il me reste à parler de certaines particularités que +présentent +quelques-unes de ces tombes royales.</p> +<p>Quelques parois conservées du tombeau d'Aménophis III +(Memnon) sont +couvertes d'une simple peinture, mais exécutée avec +beaucoup de soin et +de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du +soleil dans les deux hémisphères; mais cette composition +est peinte sur +les murailles sous la forme d'un immense papyrus déroulé, +les figures +étant tracées au simple trait comme dans les manuscrits +et les légendes, +en hiéroglyphes linéaires, arrivant presque aux formes <i>hiératiques</i>. +Le +Musée royal possède des rituels conçus en ce genre +d'écriture de +transition.</p> +<p>Le tombeau de cet illustre Pharaon a été +découvert par un des membres de +la Commission d'Égypte dans la vallée de l'Ouest. Il est +probable que +tous les rois de la première partie de la XVIIIe dynastie +reposaient +dans cette même vallée, et que c'est là qu'il faut +chercher les +sépulcres d'Aménophis Ier et II, et des quatre +Thouthmosis. On ne pourra +les découvrir qu'en exécutant des déblayements +immenses au pied des +grands rochers coupés à pic dans le sein desquels ces +tombe ont été +creusées. Cette même vallée recèle +peut-être encore le dernier asile des +rois thébains des anciennes époques; c'est ce que je me +crois autorisé à +conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un +très-ancien +style, découvert dans la partie la plus reculée de la +même vallée, celui +d'un Pharaon thébain nommé <i>Skhaï</i>, lequel +n'appartient certainement +point aux quatre dernières dynasties thébaines, les +XVIIe, XVIIIe, XIXe +et XXe.</p> +<p>Dans la vallée proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons +admiré, +comme tous les voyageurs qui nous ont précédés, +l'étonnante fraîcheur +des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousireï +Ier, qui +dans ses légendes prend les divers surnoms de <i>Noubeï</i>, +d'<i>Athothi</i> et +d'<i>Amoneï</i>, et dans son tombeau celui d'Ousireï; mais +cette belle +catacombe dépérit chaque jour. Les piliers se fendent et +se délitent; +les plafonds tombent en éclats, et la peinture s'enlève +en écailles. +J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de +cet +hypogée, pour donner en Europe une idée exacte de tant de +magnificence. +J'ai fait également dessiner la série de <i>peuples</i> +figurée dans un des +bas-reliefs de la première salle à piliers. J'avais cru +d'abord, +d'après les copies de ces bas-reliefs publiées en +Angleterre, que ces +quatre peuples, de race bien différente, conduits par le dieu +Hôrus +tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au +sceptre du +Pharaon Ousireï; l'étude des légendes m'a fait +connaître que ce tableau +a une signification plus générale. Il appartient à +la 3e heure du jour, +celle où le soleil commence à faire sentir toute l'ardeur +de ses rayons +et réchauffe toutes les contrées de notre +hémisphère. On a voulu y +représenter, d'après la légende même, <i>les +habitants de l'Égypte et ceux +des contrées étrangères</i>. Nous avons donc ici +sous les yeux l'image des +diverses <i>races d'hommes</i> connues des Égyptiens, et nous +apprenons en +même temps les grandes divisions géographiques ou <i>ethnographiques</i> +établies à cette époque reculée.</p> +<p>Les hommes guidés par le Pasteur des peuples, Hôrus, +sont figurés au +nombre de douze, mais appartenant à quatre familles bien +distinctes. Les +trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de <i>couleur rouge +sombre</i>, taille bien proportionnée, physionomie douce, nez +légèrement +aquilin, longue chevelure nattée, vêtus de blanc, et leur +légende les +désigne sous le nom de RÔT-EH-NE-RÔME, <i>la race +des hommes</i>, les hommes +par excellence, c'est-à-dire les Égyptiens.</p> +<p>Les trois suivants présentent un aspect bien +différent: peau couleur de +chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement +aquilin, barbe +noire, abondante et terminée en pointe, court vêtement de +couleurs +variées; ceux-ci portent le nom de NAMOU.</p> +<p>Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui +viennent après, ce sont des <i>nègres</i>; ils sont +désignés sous le nom +général de NAHASI.</p> +<p>Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons +couleur +de chair, ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez +droit ou +légèrement voussé, les yeux bleus, barbe blonde ou +rousse, taille haute +et très-élancée, vêtus de peaux de boeuf +conservant encore leur poil, +véritables sauvages tatoués sur diverses parties du +corps; on les nomme +TAMHOI.</p> +<p>Je me hâtai de chercher le tableau correspondant à +celui-ci dans les +autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les +variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu +figurer ici les habitants des <i>quatre parties du monde</i>, selon +l'ancien +système égyptien, savoir: 1e <i>les habitants de +l'Égypte</i>, qui, à elle +seule, formait une partie du monde, d'après le +très-modeste usage des +vieux peuples; 2e les <i>Asiatiques</i>; 3e les habitants propres de +l'<i>Afrique</i>, les nègres; 4e enfin (et j'ai honte de le +dire, puisque +notre race est la dernière et la plus sauvage de la +série) les +<i>Européens</i>, qui à ces époques +reculées, il faut être juste, ne +faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici +tous les peuples de race blonde et à peau blanche, habitant +non-seulement l'<i>Europe</i>, mais encore l'<i>Asie</i>, leur point de +départ.</p> +<p>Cette manière de considérer ces tableaux est d'autant +plus la véritable +que, dans les autres tombes, les mêmes noms +génériques reparaissent et +constamment dans le même ordre. On y trouve aussi les +Égyptiens et les +Africains représentés de la même manière, ce +qui ne pouvait être +autrement: mais les <i>Namou</i> (les Asiatiques) et les <i>Tamhou</i> +(les races +européennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.</p> +<p>Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vêtu dans le +tombeau +d'Ousireï, l'Asie a pour représentants dans d'autres +tombeaux (ceux de +<i>Rhamsès-Meïamoun</i>, etc.) trois individus toujours +à teint basané, nez +aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumés avec une rare +magnificence. Dans l'un, ce sont évidemment des <i>Assyriens</i>: +leur +costume, jusque dans les plus petits détails, est parfaitement +semblable +à celui des personnages gravés sur les cylindres +assyriens: dans +l'autre, les peuples <i>Mèdes</i>, ou habitants primitifs de +quelque partie +de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait +pour trait, sur les monuments dits <i>persépolitains</i>. On +représentait +donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, +indifféremment. Il en +est de même de nos bons vieux ancêtres les <i>Tamhou</i>, +leur costume est +quelquefois différent; leurs têtes sont plus ou moins +chevelues et +chargées d'ornements diversifiés; leur vêtement +sauvage varie un peu +dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe +conservent tout le caractère d'une race à part. J'ai fait +copier et +colorier cette curieuse série ethnographique. Je ne m'attendais +certainement pas, en arrivant à Biban-el-Molouk, d'y trouver des +sculptures qui pourront servir de vignettes à l'histoire des +habitants +primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. +Leur +vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle +nous fait bien apprécier le chemin que nous avons parcouru +depuis.</p> +<p>Le tombeau de <i>Rhamsès Ier</i>, le père et le +prédécesseur d'Ousireï, était +enfoui sous les décombres et les débris tombés de +la montagne; nous +l'avons fait déblayer: il consiste en deux longs corridors sans +sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une +étonnante +conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert +seulement de peintures. Cette simplicité accuse la magnificence +du fils, +dont la somptueuse catacombe est à quelques pas de là.</p> +<p>J'avais le plus vif désir de retrouver à +Biban-el-Molouk la tombe du +plus célèbre des Rhamsès, celle de <i>Sésostris</i>; +elle y existe en effet: +c'est la troisième à droite dans la vallée +principale; mais la sépulture +de ce grand homme semble avoir été en butte, soit +à la dévastation par +des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont +comblée à très-peu près jusqu'aux plafonds. +C'est en faisant creuser une +espèce de boyau au milieu des éclats de pierres qui +remplissent cette +intéressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et +malgré +l'extrême chaleur, jusqu'à la première salle. Cet +hypogée, d'après ce +qu'on peut en voir, fut exécuté sur un plan +très-vaste et décoré de +sculptures du meilleur style, à en juger par les petites +portions encore +subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute +la découverte du sarcophage de cet illustre conquérant: +on ne peut +espérer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans +doute été +violé et spolié à une époque fort +reculée, soit par les Perses, soit par +des chercheurs de trésors, aussi ardents à +détruire que l'étranger avide +d'exercer des vengeances.</p> +<p>Au fond d'un embranchement de la vallée et dans le voisinage +de ce +respectable tombeau reposait le fils de Sésostris; c'est un +très-beau +tombeau, mais non achevé. J'y ai trouvé, creusée +dans l'épaisseur de la +paroi d'une salle isolée, une petite chapelle consacrée +aux mânes de son +père, Rhamsès le Grand.</p> +<p>Le dernier tombeau, au fond de la vallée principale, se fait +remarquer +par son état d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont +achevés et +exécutés avec une finesse et un soin admirables; la +décoration du reste +de la catacombe, formée de trois longs corridors et de deux +salles, a +été seulement tracée en rouge, et l'on rencontre +enfin les débris du +sarcophage du Pharaon, en granit, dans un très-petit cabinet +dont les +parois, à peine dégrossies, sont couvertes de quelques +mauvaises figures +de divinités, dessinées et barbouillées à +la hâte.</p> +<p>Son successeur, dont le nom monumental est <i>Rhamerri</i>, ne +s'était +probablement pas beaucoup inquiété du soin de sa +sépulture: au lieu de +se faire creuser un tombeau comme ses ancêtres, il trouva plus +commode +de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son père, et +l'étude +que j'ai dû faire de ce tombeau <i>palimpseste</i> m'a conduit +à un résultat +fort important pour le complément de la série des +règnes formant la +XVIIIe dynastie.</p> +<p>Le temps ayant causé la chute du stuc appliqué par +l'usurpateur +Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau +qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les +légendes d'une reine nommée <i>Thaoser</i>; et le temps, +faisant aussi +justice de la couverte dont on avait masqué les premiers +bas-reliefs de +l'intérieur, a mis à découvert des tableaux +représentant cette même +reine, faisant les mêmes offrandes aux dieux, et recevant des +divinités +les mêmes promesses et les mêmes assurances que les +Pharaons eux-mêmes +dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la même place +que +ceux-ci. Il devint donc évident que j'étais dans une +catacombe creusée +pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine +ayant exercé par elle-même le pouvoir souverain, puisque +son mari, +quoique portent le titre de roi, ne paraît qu'après elle +dans cette +série de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les +premiers et +les plus importants. <i>Ménéphtha-Siphtha</i> fut le nom +de ce souverain en +sous-ordre.</p> +<p>Comme j'avais déjà trouvé à +Ghébel-Selséléh des bas-reliefs de ce prince +qui avait, après le roi Hôrus, continué la +décoration du grand spéos de +la carrière, j'ai dû reconnaître alors dans la reine +<i>Thaoser</i> la fille +même du roi Hôrus, laquelle, succédant à son +père, dont elle était la +seule héritière en âge de régner, +exerça longtemps le pouvoir souverain, +et se trouve dans la liste des rois de Manéthon, sous le nom de +la reine +<i>Achenchersès</i>. Je m'étais trompé à +Turin, en prenant l'épouse même +d'Hôrus, la reine <i>Tmauhmot</i>, pour la fille de ce prince, +mentionnée +dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom, +indifférente pour la série des règnes, n'aurait +point été commise si la +légende de la reine, épouse d'Hôrus, eût +conservé ses titres initiaux, +qu'une fracture a fait disparaître. <i>Siphtha</i> ne porte donc +le titre de +roi qu'en s'a qualité d'époux de la reine +régnante; ce qui déjà avait eu +lieu pour les deux maris de la reine <i>Amensé</i>, mère +de Thouthmosis III +(Moeris).</p> +<p>Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la +reine +<i>Thaoser</i> et de son mari <i>Siphtha</i> par leur cinquième +ou sixième +successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect +dû +à des ancêtres, parce qu'il descendait directement de +Rhamsès Ier et +que, d'après les listes, il était tout au plus le +frère de la reine +Thaoser Achenchersès et continuait directement la ligne +masculine à +partir du roi Hôrus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel +occupant, +d'abord, d'avoir substitué partout à l'image de la reine +la sienne +propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un +casque ou de vêtements et d'insignes convenables seulement +à des rois et +non à des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc +tous les +cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire +peindre sa propre légende. Cette opération a dû, +toutefois, s'exécuter +fort à la hâte, puisque, après avoir +métamorphosé la reine Thaoser en +roi Rhamerri, on n'a point eu la précaution de corriger, sur les +bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censés +prononcer, +lesquels sont toujours adressés à la reine et ne +sauraient l'être +convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.</p> +<p>Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la +vallée +encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri, +Rhamsès-Meïamoun; mais aujourd'hui le temps ou la +fumée a terni l'éclat +des couleurs qui recouvrent la plupart de ces sépulcres; il se +recommande d'ailleurs par huit petites salles percées +latéralement dans +le massif des parois du premier et du deuxième corridor, +cabinets ornés +de sculptures du plus haut intérêt et dont nous avons fait +prendre des +copies soignées. L'un de ces petits boudoirs contient, entre +autres +choses, la représentation des travaux de la cuisine; un autre, +celle des +meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisième est +un +arsenal complet où se voient des armes de toute espèce et +les insignes +militaires des légions égyptiennes; ici on a +sculpté les barques et les +canges royales avec toutes leurs décorations. L'un d'eux aussi +nous +montre le tableau symbolique de l'année égyptienne, +figurée par six +images du Nil et six images de l'Égypte personnifiée, +alternées, une +pour chaque mois et portant les productions particulières +à la division +de l'année que ces images représentent. J'ai dû +faire copier, dans l'un +de ces jolis réduits, les deux fameux joueurs de harpe avec +toutes leurs +couleurs, parce qu'ils n'ont été exactement +publiés par personne.</p> +<p>En voilà assez sur <i>Biban-el-Molouk</i>. J'ai hâte +de retourner à Thèbes, +où l'on ne sera point fâché de me suivre. Je dois +cependant ajouter que +plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le +témoignage +écrit qu'elles étaient, il y a bien des siècles, +abandonnées, et +seulement visitées, comme de nos jours, par beaucoup de curieux +désoeuvrés, lesquels, comme ceux de nos jours encore, +croyaient +s'illustrer à jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures +et les +bas-reliefs, qu'ils ont ainsi défigurés. Les sots de tous +les siècles y +ont de nombreux représentants: on y trouve d'abord des +Égyptiens de +toutes les époques, qui se sont inscrits, les plus anciens en +hiératique, les plus modernes en démotique; beaucoup de +Grecs de +très-ancienne date, à en juger par la forme des +caractères; de vieux +Romains de la république, qui s'y décorent, avec orgueil +du titre de +<i>Romanos</i>; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers +empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyés au milieu +des +superlatifs qui les précèdent ou qui les suivent; plus, +des noms de +Coptes accompagnés de très-humbles prières; enfin +les noms des voyageurs +européens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le +hasard +ou le désoeuvrement ont amenés dans ces tombes +solitaires. J'ai +recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur +contenu, soit pour leur intérêt sous le rapport +paléographique. Ce sont +toujours des matériaux<a name="retour_texte_note_3"></a><a + href="#Note_3">[3]</a>, +et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles égyptiens, qui +auront +bien quelque prix translatés à Paris..... J'y pense +souvent..... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="QUATORZIEME_LETTRE"></a> +<h2>QUATORZIEME LETTRE</h2> +<br> +<p>Thèbes, le 18 juin 1829.</p> +<p>Depuis mon retour au milieu des ruines de cette aînée +des villes +royales, toutes mes journées ont été +consacrées à l'étude de ce qui +reste d'un de ses plus beaux édifices, pour lequel je +conçus, à sa +première vue, une prédilection marquée. La +connaissance complète que +j'en ai acquise maintenant la justifie au delà de ce que je +devais +espérer. Je veux parler ici d'un monument dont le +véritable nom n'est +pas encore fixé, et qui donne lieu à de fort vives +controverses: celui +qu'on a appelé d'abord le <i>Memnonium</i>, et ensuite le <i>Tombeau +d'Osimandyas</i>. Cette dernière dénomination appartient +à la Commission +d'Égypte; quelques voyageurs persistent à se servir de +l'autre, qui +certainement est fort mal appliquée et très-inexacte. +Pour moi, je +n'emploierai désormais, pour désigner cet édifice, +que son nom égyptien +même, sculpté dans cent endroits et +répété dans les légendes des frises, +des architraves et des bas-reliefs qui décorent ce palais. Il +portait le +nom de <i>Rhamesséion</i>, parce que c'était à la +munificence du Pharaon +Rhamsès le Grand que Thèbes en était redevable.</p> +<p>L'imagination s'ébranle et l'on éprouve une +émotion bien naturelle en +visitant ces galeries mutilées et ces belles colonnades, +lorsqu'on pense +qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus +célèbre +et du meilleur des princes que la vieille Égypte compte dans ses +longues +annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends à la +mémoire de +Sésostris l'espèce de culte religieux dont l'environnait +l'antiquité +tout entière.</p> +<p>Il n'existe du Rhamesséion aucune partie complète; +mais ce qui a échappé +à la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour +restaurer +l'ensemble de l'édifice et pour s'en faire une idée +très-exacte. +Laissant à part sa partie architecturale, qui n'est point de mon +ressort, mais à laquelle je dois rendre un juste hommage en +disant que +le Rhamesséion est peut-être ce qu'il y a de plus noble et +de plus pur à +Thèbes en fait de grand monument, je me bornerai à +indiquer rapidement +le sujet des principaux bas-reliefs qui le décorent, et le sens +des +inscriptions qui les accompagnent.</p> +<p>Les sculptures qui couvraient les faces extérieures des deux +massifs du +premier pylône, construit en grès, ont entièrement +disparu, car ces +massifs se sont éboulés en grande partie. Des blocs +énormes de calcaire +blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils +sont décorés, ainsi que l'épaisseur des deux +massifs entre lesquels +s'élevait cette porte, des légendes royales de +Rhamsès le Grand, et de +tableaux représentant le Pharaon faisant des offrandes aux +grandes +divinités de Thèbes, Amon-Ra, Amon +générateur, la déesse Mouth, le jeune +dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi +reçoit à son +tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal +d'entre eux, parce que c'est là que j'ai lu pour la +première fois le nom +véritable de l'édifice entier.</p> +<p>Le dieu Atmou (une des formes de Phré) présente au +dieu Mandou le +Pharaon Rhamsès le Grand, casqué et en habits royaux; +cette dernière +divinité le prend par la main en lui disant: «Viens, +avance vers +les +demeures divines pour contempler ton père, le seigneur des +dieux, qui +t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et +régner +sur le trône d'Hôrus.» Plus loin, en effet, on a +figuré le grand dieu +Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: «Voici ce que +dit +Amon-Ra, roi des dieux, et qui réside dans le <i>Rhamesséion +de Thèbes</i>: +Mon fils bien-aimé et de mon germe, seigneur du monde, +Rhamsès! mon +coeur se réjouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as +voué cet +édifice; je te fais le don d'une vie pure à passer sur le +trône de Sev +(Saturne) (c'est-à-dire dans la royauté +temporelle).» Il +ne peut donc, à +l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom à donner +à ce +monument.</p> +<p>Les tableaux militaires, relatifs aux conquêtes du roi, +couvrent les +faces des deux massifs du pylône sur la première cour du +palais; ils +sont visibles en assez grande partie, parce que l'éboulement des +portions supérieures du pylône a eu lieu du +côté opposé. Ces scènes +militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont +sculptées dans l'intérieur du temple d'<i>Ibsamboul</i> +et sur <i>le pylône de +Louqsor,</i> qui font partie du Rhamesséion ou Rhamséion +oriental de +Thèbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces +bas-reliefs se +rapportent évidemment à une même campagne contre +des peuples asiatiques +qu'on ne peut, d'après leur physionomie et d'après leur +costume, +chercher ailleurs, je le répète, que dans cette vaste +contrée sise entre +le Tigre et l'Euphrate d'un côté, l'Oxus et l'Indus de +l'autre, contrée +que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou +plutôt le +pays qu'elle habitait, se nommait <i>Chto, Chéto, Scéhto</i> +ou <i>Schto</i>; car +je me suis aperçu, enfin, que le nom par lequel on la +désigne +ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer +<i>Pscharanschétko, Pscharinschèto</i> ou <i>Pscharéneschto</i> +(vu l'absence des +voyelles médiales), est composé de trois parties +distinctes: 1e d'un mot +égyptien, épithète injurieuse <i>Pscharé</i> +qui signifie une plaie; 2e de la +préposition N (<i>de</i>) que j'avais d'abord crue radicale; 3e +de <i>Chto, +Schto, Schéto,</i> véritable nom de la contrée. +Les Égyptiens désignèrent +donc ces peuples ennemis sous la dénomination de <i>la plaie de +Schéto</i>, +de la même manière que l'Ethiopie est toujours +appelée <i>la mauvaise race +de Kousch</i>. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me +portent à croire fermement que c'est de peuples du nord-est de +la +Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.</p> +<p>On a sculpté sur le massif de droite la réception des +ambassadeurs +scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la +présence de +Rhamsès, qui leur adresse des reproches; les soldats, +dispersés dans le +camp, se reposent ou préparent leurs armes, et donnent des soins +aux +bagages; en avant du camp, deux Égyptiens administrent la +bastonnade à +deux prisonniers ennemis, afin, porte la légende +hiéroglyphique, de leur +faire dire ce que fait <i>la plaie de Schéto</i>. Au bas du +tableau est +l'armée égyptienne en marche, et à l'une des +extrémités se voit un +engagement entre les chars des deux nations.</p> +<p>La partie gauche de ce massif offre l'image d'une série de +forteresses +desquelles sortent des Égyptiens emmenant des captifs; les +légendes +sculptées sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et +apprennent +que Rhamsès le Grand les a prises de vive force la +huitième année de son +règne.</p> +<p>Il manque près de la moitié du massif de droite du +pylône; ce qui reste +offre les débris d'un vaste bas-relief représentant une +grande bataille, +toujours contre les Schéto. Comme j'aurai l'occasion d'en +décrire une +seconde, tout à, fait semblable et beaucoup mieux +conservée, je passerai +rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a +représenté l'un des +principaux chefs bactriens, nommé <i>Schiropsiro</i> ou <i>Schiropasiro</i>, +blessé et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige +aussi, +fuyant devant le vainqueur, un allié, le chef de <i>la mauvaise +race du +pays de Schirbech</i> ou <i>Schilbesch</i>. A côté de la +bataille est un tableau +triomphal: Rhamsès le Grand, debout, la hache sur +l'épaule, saisit de sa +main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on +lit: «Les chefs des contrées du Midi et du Nord conduits +en +captivité +par Sa Majesté.»</p> +<p>Les colonnades qui fermaient latéralement la première +cour n'existent +plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et +les deux pylônes est encombré des énormes +débris du plus grand et du +plus magnifique colosse que les Égyptiens aient peut-être +jamais élevé: +c'était celui de <i>Rhamsès le Grand.</i> Les +inscriptions qui le décorent ne +permettent pas d'en douter. Les légendes royales de cet illustre +Pharaon +se lisent en grands et beaux hiéroglyphes vers le haut des bras, +et se +répètent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. +Ce colosse, +<i>quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur</i>, non +compris +la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.</p> +<p>Il faut admirer à la fois la puissance du peuple qui +érigea ce +merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutilé avec +tant +d'adresse et de soins.</p> +<p>Ce beau monument s'élevait devant le massif de gauche du +second pylône +ou mur, détruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos +fouilles +que je me suis assuré que l'on avait aussi couvert ce massif de +sculptures représentant des scènes militaires; j'y ai +retrouvé le bas +d'un tableau représentant le roi, après une grande +bataille, recevant +des principaux officiers le compte des ennemis tués dans +l'action, et +dont les mains coupées sont entassées à ses pieds. +Plus loin existait +une inscription toujours relative à la guerre contre les +Schéto; le peu +qui reste des dernières ligues, interrompu par de nombreuses +fractures, +m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques +abondants en noms propres et en désignations +géographiques. Il y est +surtout question des honneurs que le roi accorde à deux chefs +Scythes ou +bactriens, <i>Iroschtoasiro,</i> grand chef du pays de Schéto, +et +<i>Peschorsenmausiro,</i> qualifié aussi de grand chef: ce sont +très-probablement les gouverneurs établis par le +conquérant après la +soumission du pays.</p> +<p>Les sculptures du massif de droite du deuxième pylône +ou mur subsistent +en très grande partie sous la galerie de la seconde cour +à droite en +entrant; c'est le tableau d'une bataille livrée sur le bord d'un +fleuve, +dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve, +et sur les murailles de laquelle on lit: <i>la ville forte Watsch</i> +ou +<i>Batsch</i> (la première lettre est douteuse). Vers +l'extrémité actuelle du +tableau, à la gauche du spectateur, l'on voit le roi +Rhamsès sur son +char lancé au galop, au milieu du champ de bataille couvert de +morts et +de mourants. Il décoche des flèches contre la masse des +ennemis en +pleine déroute; derrière le char, sur le terrain que le +héros vient de +quitter, sont entassés les cadavres des vaincus, sur les-quels +s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nommé <i>Torokani,</i> +blessé d'une +flèche à l'épaule et tombant sur l'avant de son +char brisé. Sous les +pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de +<i>Torokato, chef des soldats du pays de Nakbésou</i>, et ceux +de plusieurs +autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, <i>Shiropasiro</i>, +se retire sur le bord du fleuve; les flèches du roi ont +déjà atteint +<i>Tiotouro</i> et <i>Simaïrosi</i>, fuyant dans la plaine et se +dirigeant du côté +de la ville. D'autres chefs se réfugient vers le fleuve, dans +lequel se +précipitent lès chevaux du chef <i>Krobschatosi</i>, +blessé, et qu'ils +entraînent avec eux. Plusieurs enfin, tels que <i>Thotâro</i> +et <i>Mafèrima, +frère</i> (allié) <i>de la plaie de Schêto </i>(des +Bactriens), sont allés +mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels +que le Bactrien <i>Sipaphéro</i>, ont été assez +heureux pour traverser, +secourus et accueillis sur la rive opposée par une foule immense +accourue pour connaître le résultat de la bataillé. +C'est au milieu de +tout ce peuple amoncelé qu'on aperçoit un groupe donnant +des secours +empressés à un chef que l'on vient de retirer du fleuve, +où il s'est +noyé; on le tient <i>suspendu par les pieds, la tête en +bas</i>, et on +s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le +rappeler +à la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement +ne +produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le +mouvement +de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: «Le chef de la +mauvaise +race du pays des <i>Schirbesch</i>, qui s'est éloigné de +ses guerriers en +fuyant le roi du côté du fleuve.»</p> +<p>Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par <i>un pont</i> +jeté sur +l'une des branches du fleuve, on remarque des symptômes d'un +prochain +changement dans l'état des esprits: un individu adresse un +discours à +ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses +compatriotes à se soumettre au joug de Rhamsès le Grand; +on lit en +effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une +inscription +ainsi conçue: «Je célèbre la gloire du dieu +gracieux, parce qu'il a +dit....» Le reste est détruit.</p> +<p>J'ai voulu, en entrant dans tous ces détails, donner une +idée des +bas-reliefs historiques dont on décorait les grands monuments de +l'Égypte, de ces compositions immenses que je me plais à +nommer des +<i>tableaux homériques</i> ou de la sculpture +héroïque, parce qu'ils sont +pleins de ce feu et de ce désordre sublimes qui nous +entraînent, à la +lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, +considéré à part, sera +trouvé certainement défectueux dans quelques points +relatifs à la +perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines; +mais ces petits défauts de détails sont rachetés, +et au delà, par +l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus <i>beaux vases grecs</i> +représentant des <i>combats</i> pèchent +précisément (si péché il y a) sous +les mêmes rapports que ces bas-reliefs égyptiens.</p> +<p>Sur le haut de cette grande paroi on a sculpté un long +bas-relief, +mutilé au commencement et à la fin, représentant +Rhamsès le Grand +célébrant la panégyrie du grand dieu de +Thèbes, le double Hôrus, ou Amon +générateur. Comme j'aurai l'occasion de décrire +une fête semblable +existant dans tout son entier au palais de Médinet-Habou, je me +contenterai de dire que c'est ici qu'existe une série de +statuettes de +rois rangées par ordre de règne; ce sont: 1° +Mènes (le premier roi +terrestre); 2° un prénom inconnu, antérieur à +la dix-septième dynastie; +3° Amosis; 4° Aménothph Ier; 5° Thouthmosis Ier; +6° Thouthmosis III; 7° +Aménothph II; 8° Thouthmosis IV; 9° Aménothph +III; 10° Hôrus; 11° +Rhamsès Ier; 12° Ousereï; 13° Rhamsès le +Grand lui-même. Cette série ne +donne que la ligne directe des ancêtres du conquérant; +ainsi Thouthmosis +II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) était fils d'une +fille +de Thouthmosis Ier.</p> +<p>De nombreux bas-reliefs représentant des actes d'adoration du +roi +Rhamsès aux grandes divinités de Thèbes couvrent +trois faces des piliers +formant la galerie devant le pylône; sur la quatrième face +de chacun +d'eux on voit, sculptée de plein relief, une image colossale du +roi +d'environ trente pieds de hauteur. Voici les légendes les mieux +conservées des quatre qui subsistent encore:</p> +<p>«Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a +élevées par +son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuvé par +Phré, le +fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamsès, le bien-aimé +d'Amon-Ra.</p> +<p>«Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a comblé de +ses +bienfaits, +lui, le roi soleil, etc.</p> +<p>«Le bien-aimé d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein +de +vigilance, le +plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contrées à +sa domination, +lui, le roi soleil, etc., le bien-aimé de la déesse +Mouth.»</p> +<p>Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquité +s'est plu à +louer dans Sésostris: les grands ouvrages qu'il a fait +exécuter, les +bonnes lois qu'il donna à sa patrie, et la vaste étendue +de ses +conquêtes.</p> +<p>Les piliers ornés de colosses qui font face à ceux-ci +et les colonnes +qui formaient la seconde cour du palais du côté droit se +font aussi +remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les +décorent. Les +piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour +sont +entièrement détruits.</p> +<p>Je ne m'étendrai point sur les intéressants +bas-reliefs qui couvrent la +partie gauche du mur du fond du péristyle; je me hâte +d'entrer dans la +salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore +intactes, +et charmeraient par leur élégante majesté les yeux +même les plus +prévenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou +romaine.</p> +<p>Quant à la destination de cette belle salle, à la +disposition des +colonnes et à la forme des chapiteaux qui les décorent, +je laisserai +parler sur ces divers points la dédicace elle-même de la +salle, +sculptée, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en +très-beaux hiéroglyphes.</p> +<p>«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le +seigneur de la région +supérieure, et de la région inférieure, le +défenseur de l'Égypte, le +castigateur des contrées étrangères, l'Hôrus +resplendissant possesseur +des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde +(soleil gardien de justice approuvé par Phré), le fils du +soleil, le +seigneur des diadèmes, le bien-aimé d'Ammon, +RHAMSÈS, a fait exécuter +ces constructions en l'honneur de son père Amon-Ra, roi des +dieux; il a +fait construire la <i>grande salle d'assemblée</i> en bonne +pierre blanche de +grès, soutenue par de <i>grandes colonnes</i> à +chapiteaux imitant des fleurs +épanouies, flanquées de colonnes plus petites à +chapiteaux imitant un +bouton de lotus tronqué; salle qu'il voue au seigneur des dieux +pour la +célébration de sa panégyrie gracieuse; c'est ce +qu'a fait le roi de son +vivant.»</p> +<p>Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais +égyptiens un +caractère si particulier, furent véritablement +destinées, comme on le +soupçonnait, à tenir de grandes assemblées, soit +politiques, soit +religieuses, c'est-à-dire ce qu'on nommait des <i>panégyries</i> +ou réunions +générales: c'est ce dont j'étais +déjà convaincu avant d'avoir découvert +cette curieuse dédicace, parce que, observant la forme du +caractère +hiéroglyphique exprimant l'idée <i>panégyrie</i> +sur les obélisques de Rome, +où ce caractère est sculpté en grand, je +m'étais aperçu qu'il +représentait, au propre, une salle hypostyle avec des +sièges disposés au +pied des colonnes.</p> +<p>C'est à l'entrée de la salle hypostyle du +Rhamesséion, à droite, +qu'existe un bas-relief dans lequel on a représenté la +reine mère du +conquérant. Elle se nommait <i>Taouaï</i>; une belle +statue de cette +princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copié les +inscriptions, +mais des fractures pouvaient donner lieu à quelques +incertitudes; elles +sont levées par le bas-relief que j'ai sous les yeux.</p> +<p>On trouve du même côté un grand tableau +historique, décrit ou dessiné +par tous les voyageurs qui ont visité l'Égypte; le seul +dessin exact que +l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publié dans son <i>Voyage +à +Méroé</i>. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, +et j'ai transcrit +moi-même les légendes, qui sont intéressantes, +quoique incomplètes sur +plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui +se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi +Rhamsès vient de vaincre les Schéto, qu'il a mis en +pleine déroute. Deux +princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment +<i>Mandouhi Schopsch</i> et <i>Schat-kemkémé</i>. +C'étaient le quatrième et le +cinquième des enfants de Rhamsès. Les vaincus sont encore +des peuples de +Schéto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville +placée à +l'extrémité droite du tableau, où s'ouvre une +nouvelle scène. Quatre +autres fils du conquérant, les septième, huitième, +neuvième et dixième +de ses enfants, appelés <i>Méïamoun, Amenhemwa, +Noubtei</i> et <i>Setpanré</i>, +sont établis sous les murs de la place; les +assiégés opposent une +vigoureuse résistance; mais déjà les +Égyptiens ont dressé les échelles, +et les murailles vont être escaladées. Une fracture a +malheureusement +fait disparaître la première partie du nom de la ville +assiégée; il ne +reste plus que les syllabes.... <i>apouro</i>.</p> +<p>Des tableaux religieux, exécutés avec beaucoup de +soin, existent sous le +fût des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on +y voit +successivement toutes les divinités égyptiennes du +premier ordre, et +principalement celles dont le culte appartenait d'une manière +plus +spéciale au nome diospolitain, annoncer à Rhamsès +les bienfaits dont +elles veulent le combler en échange des riches offrandes qu'il +leur +présente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des +colonnes de la +seconde cour, reparaissent en première ligne les +divinités protectrices +du palais, auxquelles ce bel édifice était plus +particulièrement +consacré: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit +exactement +par <i>résidant</i> ou <i>qui résident dans le +Rhamesséion de Thèbes</i>; à leur +tête paraît Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous +celle de +générateur; viennent ensuite les dieux Phtha, +Phré, Atmou, Meuï, Sev, et +les déesses Pascht et Hathôr. Chacune d'elles accorde au +Pharaon une +grâce particulière. Voici quelques exemples de ces +formules donatrices, +extraites des galeries et des colonnades du Rhamesséion:</p> +<p>«J'accorde que ton édifice soit aussi durable que le +ciel +(Amon-Ra).</p> +<p>«Je te donne une longue suite de jours pour gouverner +l'Égypte (Isis).</p> +<p>«Je t'accorde la domination sur toutes les contrées +(Amon-Ra).</p> +<p>«J'inscris à ton nom les attributions royales du soleil +(Thôth).</p> +<p>«Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'être +vigilant +comme le fils +de Netphé (Amon-Ra).</p> +<p>«Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident +(Amon-Ra).</p> +<p>«Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un +règne joyeux +(Sev, Saturne).</p> +<p>«Je te donne l'Égypte supérieure et +l'Égypte +inférieure à diriger en roi +(Netphé, Rhéa).</p> +<p>«Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord à +fouler +sous tes +sandales (Thméi, la justice).</p> +<p>«Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi +(le +Gardien des portes célestes).</p> +<p>«Je veux que ton palais subsiste à toujours (Meuï).</p> +<p>«Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du +monde +(la +déesse Pascht).</p> +<p>«Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares +(la +déesse Pascht).»</p> +<p>La portion des murailles de la salle hypostyle +échappée aux ravages des +hommes présente des scènes plus riches et plus +développées: sur le mur +du fond, à la droite et à la gauche de la porte centrale, +existent +encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des +figures et le fini de leur exécution. Dans le premier, la +déesse Pascht +à tête de lion, <i>l'épouse de Phtha, la dame du +palais céleste</i>, lève sa +main droite vers la tête de Rhamsès couverte d'un casque, +en lui disant: «Je t'ai préparé le diadème +du soleil, que ce +casque demeure sur ta +corne (le front) où je l'ai placé.» Elle +présente +en même temps le roi +au dieu suprême, Amon-Ra, qui, assis sur son trône, tend +vers la face du +roi les emblèmes d'une vie pure.</p> +<p>Le second tableau représente l'<i>institution royale</i> du +héros égyptien, +les deux plus grandes divinités de l'Égypte +l'investissant des pouvoirs +royaux. Amon-Ra, assisté de Mouth, la grande mère divine, +remet au roi +Rhamsès la <i>faux de bataille</i>, le type primitif de la <i>harpé</i> +des mythes +grecs, arme terrible appelée <i>schopsch</i> par les +Égyptiens, et lui rend +en même temps les emblèmes de la direction et de la +modération, le fouet +et le <i>pedum</i>, en prononçant la formule suivante:</p> +<p>«Voici ce que dit Amon-Ra qui réside dans le +Rhamesséion: Reçois la faux +de bataille pour contenir les nations étrangères et +trancher la tête des +impurs; prends le fouet et le <i>pedum</i> pour diriger la terre de +Kémé +(l'Égypte).»</p> +<p>Le soubassement de ces deux tableaux offre un intérêt +d'un autre genre: +on y a représenté en pied, et dans un ordre rigoureux de +primogéniture, +les enfants mâles de Rhamsès le Grand. Ces princes sont +revêtus du +costume réservé à leur rang; ils portent les +insignes de leur dignité, +le <i>pedum</i> et un éventail formé d'une longue plume +d'autruche fixée à +une élégante poignée, et sont au nombre de +vingt-trois; famille +nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on +considère d'abord que Rhamsès eut, à notre +connaissance, au moins deux +femmes légitimes, les reines Nofré-Ari et +Isénofré, et qu'il est de plus +très-probable que les enfants donnés au conquérant +par des concubines ou +des maîtresses prenaient rang avec les enfants légitimes, +usage dont +fait foi l'ancienne histoire orientale tout entière. Quoi qu'il +en soit, +on a sculpté au-dessus de la tête de chacun des princes, +d'abord le +titre qui leur est commun à tous, savoir: le fils du roi et de +son +germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus +âgés par +conséquent), la désignation des hautes fonctions dont ils +se trouvaient +revêtus à l'époque où ces bas-reliefs furent +exécutés. Le premier se +trouve ainsi qualifié: porte-éventail à la gauche +du roi, le jeune +secrétaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des +soldats +(l'armée), le premier-né et le +préféré de son germe, Amenhischôpsch; le +second, nommé Rhamsès comme son père, était +porte-éventail à la gauche +du roi et secrétaire royal, commandant en chef les soldats du +maître du +monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisième, +porte-éventail à la gauche du roi, comme ses +frères (titre donné en +général à tous les princes sur d'autres +monuments), était de plus +secrétaire royal, commandant de la cavalerie, +c'est-à-dire des chars de +guerre de l'armée égyptienne. Je me dispense de +transcrire ici les noms +propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de +quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires +du roi au moment de leur naissance, tels que Nében-Schari (le +maître du +pays de Schari), Nébenthonib (le maître du monde entier), +Sanaschténamoun (le vainqueur par Ammon), soit à des +titres nouveaux +adoptés dans le protocole de Rhamsès le Grand, comme par +exemple +Patavéamoun (Ammon est mon père), et Septenri +(approuvé par le soleil), +titre qui se retrouve dans le prénom du roi.</p> +<p>J'observe en même temps dans cette série de princes un +fait +très-notable: on y a, postérieurement à la mort de +Rhamsès le Grand, +caractérisé d'une manière particulière +celui de ses vingt-trois enfants +qui monta sur le trône après lui; ce fut son +treizième fils, nommé +Ménephtha, qui lui succéda. Il est visible qu'on a en +conséquence +modifié, après coup, le costume de ce prince, en ornant +son front de +l'<i>uraeus</i> et en changeant sa courte <i>sabou</i> en longue +tunique royale; +de plus, à côté de sa légende +première, où se lit le nom de Ménephtha, +qu'il conserva en montant sur le trône, on a sculpté le +premier +cartouche de sa légende royale, son cartouche prénom +(soleil esprit aimé +des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son +règne.</p> +<p>En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre +dans +une salle qui a conservé une partie de ses colonnes, et +où la décoration +prend un caractère tout particulier. Dans la portion de palais +que nous +venons de parcourir, des hommages généraux sont +adressés aux principales +divinités de l'Égypte, comme il convenait dans des cours +ou des +péristyles ouverts à toute la population, et dans la +salle hypostyle où +se tenaient les grandes assemblées. Mais ici commencent +véritablement la +partie privée du palais et les salles qui servaient d'habitation +au roi, +le lieu qu'était censé habiter aussi plus +particulièrement le roi des +dieux auquel ce grand édifice était consacré. +C'est ce que prouvent les +bas-reliefs sculptés sur les parois à la droite et +à la gauche de la +porte: ces tableaux représentent quatre grandes barques ou <i>bari</i> +sacrées, portant un petit naos sur lequel un voile semble +jeté comme +pour dérober à tous les regards le personnage qu'il +renferme. Ces +<i>bari</i> sont portées sur les épaules par vingt-quatre +ou dix-huit +prêtres, selon l'importance du maître de la <i>bari</i>. +Les insignes qui +décorent la proue et la poupe des deux premières barques +sont les têtes +symboliques de la déesse Mouth et du dieu Chons, l'épouse +et le fils +d'Amon-Ra; enfin, la troisième et la quatrième portent +les têtes du roi +et de la reine, coiffés des marques de leur dignité. Ces +tableaux, comme +nous l'apprennent les légendes hiéroglyphiques, +représentent les deux +divinités et le couple royal venant rendre hommage au +père des dieux, +Amon-Ra, qui établit sa demeure dans le palais de Rhamsès +le Grand. Les +paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, +aucun +doute à cet égard: «Je viens, dit la déesse +Mouth, +rendre hommage au roi +des dieux, Amon-Ra, modérateur de l'Égypte, afin qu'il +accorde de +longues années à son fils qui le chérit, le roi +Rhamsès.»</p> +<p>«Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta +majesté, ô +Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure à ton +fils, qui +t'aime, le seigneur du monde.»</p> +<p>Le roi Rhamsès dit seulement: «Je viens à mon +père Amon-Ra, à la suite +des dieux qu'il admet en sa présence à toujours.»</p> +<p>Mais la reine Nofré-Ari, surnommée ici Ahmosis +(engendrée de la lune), +exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: «Voici +ce que +dit la déesse épouse, la royale mère, la royale +épouse, la puissante +dame du monde, Ahmosis-Nofré-Ari: Je viens pour rendre hommage +à mon +père Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections +(c'est-à-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans +l'allégresse en +contemplant tes bienfaits; ô toi, qui établis le +siège de ta puissance +dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamsès, +accorde-lui +une vie stable et pure; que ses années se comptent par +périodes de +panégyries!»</p> +<p>Enfin, la paroi du fond de cette salle était ornée de +plusieurs tableaux +représentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les +grâces +qu'Amon-Ra accordait au héros égyptien: il n'en reste +plus qu'un seul, à +la droite de la porte. Le roi est figuré assis sur un +trône, au pied de +celui d'Amon-Ra-Atmou, et à l'ombre du vaste feuillage d'un +persea, +l'arbre céleste de la vie: le grand dieu et la déesse Saf +qui présidait +à l'écriture, à la science, traçant sur les +fruits cordiformes de +l'arbre le cartouche prénom de Rhamsès le Grand; tandis +que d'un autre +côté le dieu Thôth y grave le cartouche nom propre +du roi, auquel +Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: «Viens, je sculpte +ton nom +pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre +divin.»</p> +<p>La porte qui, de cette salle, conduisait à une seconde, +également +décorée de colonnes, dont quatre subsistent encore, +mérite une attention +particulière, soit sous le rapport de son exécution +matérielle, soit +pour les sculptures qui la décorent.</p> +<p>Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un +relief +tellement bas qu'il est évident qu'on les a usés avec +soin pour en +diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et à la +barbarie, +qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque, +ayant fait déblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu +une +inscription dédicatoire de Rhamsès le Grand, dans les +formes ordinaires +pour les dédicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que +cette +porte a été <i>recouverte d'or pur</i>. J'ai +étudié alors les surfaces avec +plus de soin. En examinant de plus près l'espèce de stuc +blanc et fin +qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je +m'aperçus que +ce stuc <i>avait été étendu sur une toile</i> +appliquée sur les tableaux, +qu'on avait rétabli sur le stuc même les contours et les +parties +saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce +procédé m'ayant +paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.</p> +<p>Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un +intérêt bien +plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une +douzaine de petits bas-reliefs représentant le roi +Rhamsès adorant les +membres de la triade thébaine: ces divinités tournent +toutes le dos à +l'entrée de la porte en question, parce qu'elles sont seulement +en +rapport avec la première salle et non avec la seconde, à +laquelle cette +porte sert d'entrée. Mais au bas des jambages, et +immédiatement +au-dessus de la dédicace, sont sculptées deux +divinités, la face tournée +vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui +était +par conséquent sous leur juridiction. Ces deux divinités +sont, à gauche, +le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thôth +à tête +d'Ibis, et à droite la déesse Saf, compagne de +Thôth, portant le titre +remarquable de <i>dame des lettres présidente de la +bibliothèque</i> (mot à +mot, <i>la salle des livres</i>). De plus, le dieu est suivi d'un de +ses +parèdres, qu'à sa légende et à un grand <i>oeil</i> +qu'il porte sur la tête +on reconnaît pour <i>le sens de la vue</i> personnifié, +tandis que le parèdre +de la déesse est <i>le sens de l'ouïe</i> +caractérisé par une grande oreille +tracée également au-dessus de sa tête, et par le +mot <i>sôlem</i> (l'ouïe) +sculpté dans sa légende; il tient de plus en main tous +les instruments +de l'écriture, comme pour écrire tout ce qu'il entend.</p> +<p>Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels +bas-reliefs l'entrée d'une bibliothèque? Et à ce +mot, la controverse qui +divise nos savants sur le fameux monument d'<i>Osimandyas</i>, si connu +par +sa bibliothèque, et sur ses rapports avec le Rhamesséion. +se présente +naturellement à ma pensée.</p> +<p>Dès les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du +Rhamesséion la +description que Diodore nous a conservée du monument +d'Osimandyas, je +fus frappé de retrouver autour de moi et dans le même +ordre les parties +analogues et presque les mêmes détails du grand +édifice dont Diodore +emprunte à Hécatée une notice si complète.</p> +<p>D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas +à dix +stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas +tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).—Nous avons trouvé, +en +effet, à une distance à peu près égale du +Rhamesséion, une vallée +renfermant les tombeaux, encore ornés de peintures et +d'inscriptions, +d'une douzaine de femmes, mais de reines égyptiennes, dont le +premier +titre dans leur légende fut toujours celui d'<i>épouse +d'Ammon</i>.</p> +<p>Le monument d'Osimandyas s'annonçait par un grand +pylône <i>de pierre +variée</i> ([Greek: lithou poikilou]).—Le premier pylône +du Rhamesséion, +dont les massifs sont en grès rougeâtre et la porte en +calcaire blanc, a +quelque analogie avec cette expression.</p> +<p>Ce pylône donnait entrée dans un péristyle dont +les piliers étaient +ornés de figures colossales; on passait de là à un +second pylône bien +plus soigné que le premier, sous le rapport de la sculpture, et +à +l'entrée duquel se trouvait <i>le plus grand colosse de +l'Égypte</i>, d'un +seul bloc de granit de Syène.—Tout cela se rapproche du +Rhamesséion, à +quelques différences de mesures près; mais l'exactitude +des anciens +copistes, transcrivant les quantités de ces mesures, est-elle +certaine? +Là existent encore aujourd'hui les immenses débris <i>du +plus grand +colosse</i> connu de l'Égypte; il est en granit de Syène: +ce sont là des +traits remarquables.</p> +<p>Dans le péristyle qui suivait le pylône, dit +Hécatée, on avait +représenté le roi, qu'on appelle <i>Osimandyas</i>, +faisant la guerre aux +révoltés de Bactriane, assiégeant une ville +entourée des eaux d'un +fleuve, etc.—C'est la description exacte des bas-reliefs encore +existants sous le deuxième péristyle du +Rhamesséion; et si l'on n'y voit +plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des +quatre princes commandant les divisions de l'armée, c'est que +les murs +du fond du péristyle sont détruits et qu'il n'en subsiste +pas la +huitième partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les +monuments +d'Égypte, des rois assiégeant des villes <i>entourées +par un fleuve</i>: cela +existe réellement à Ibsamboul, à Derri, sur les +pylônes de Loùqsor et au +Rhamesséïon; mais tous ces monuments sont de Rhamsès +le Grand, et +reproduisent les événements <i>de la même campagne</i>.</p> +<p>Sur le second mur du péristyle, dit la description du +monument +d'Osimandyas, sont représentés les captifs ramenés +par le roi de son +expédition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: +et, sur le +mur de fond du péristyle du Rhamesséion, j'ai mis +à découvert, par des +fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amène des +prisonniers +au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupées.</p> +<p>Sur un troisième côté du péristyle du +monument d'Osimandyas étaient +représentés <i>des sacrifices et le triomphe du roi au +retour de cette +guerre</i>.—Au Rhamesséion, le registre supérieur de la +paroi sur laquelle +est sculptée la bataille représente la fin d'une grande +solennité +religieuse à laquelle assistent le roi et la reine, et ce +tableau +commençait, sans aucun doute, sur le mur de fond du +côté droit du +péristyle.</p> +<p>On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du +monument d'Osimandyas par trois portes ornées de deux +colosses.—Tout +cela se trouve exactement au Rhamesséion, immédiatement +aussi après le +second péristyle. Après la salle hypostyle de +l'Osimandyéion venait un +espace désigné dans les traductions sous le nom de <i>promenoir</i>.—Dans +le +Rhamesséion, une salle décorée des barques +symboliques des dieux succède +à la salle hypostyle.</p> +<p><i>Ensuite</i>, a dit Diodore, <i>venait la bibliothèque</i>; +et c'est +effectivement sur la porte qui, du <i>promenoir</i> du +Rhamesséion, conduit +<i>à la salle suivante</i>, que j'ai trouvé des +bas-reliefs si convenables à +l'entrée d'une <i>bibliothèque</i>.</p> +<p>La salle de la bibliothèque est presque entièrement +rasée; il n'en reste +que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche +de +la porte: sur ces murailles on a sculpté des tableaux +représentant le +roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes +divinités de +l'Égypte—à Amon-Ra, Mouth, Chons, Phré, Phtha, +Pascht, Nofré-Thmou, +Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces +parois est occupée par deux énormes tableaux +divisés en de nombreuses +colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues séries de +noms de +divinités et leurs images de petite proportion; c'est un +panthéon +complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux <i>synoptiques</i>, +fait nommément des libations et des offrandes à tous les +dieux ou +déesses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec +le +<i>monument d'Osimandyas</i>. <i>On voit dans la salle de la +bibliothèque</i>, dit +en effet la description grecque, <i>les images de tous, les dieux de +l'Égypte; le roi leur présente de la même +manière des offrandes +convenables à chacun d'eux</i>.</p> +<p>Cette comparaison des ruines du Rhamesséion avec la +description du +monument d'Osimandyas conservée dans Diodore de Sicile, a +été déjà +faite, et avec bien plus de détails encore, par MM. Jollois et +Devilliers dans leur <i>Description générale de +Thèbes</i>, travail important +auquel je me plais à donner de justes éloges parce que +j'ai vu les +lieux, et que j'ai pu juger par moi-même de l'exactitude de leur +description; mais j'ai dû reproduire rapidement ce +parallèle dans cette +lettre, par le besoin de mettre à leur véritable place +quelques faits +nouveaux que j'ai observés, et qui rendent si frappante +l'analogie du +monument décrit par les Grecs avec le monument dont +j'étudie les ruines. +Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur +<i>identité</i>, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma +profession de +foi toute simple:</p> +<p>De deux choses l'une: ou le monument décrit par +Hécatée sous le nom de +<i>monument d'Osimandyas</i> est le même que le <i>Rhamesséion +occidental de +Thèbes</i>, ou bien le <i>Rhamesséion</i> n'est qu'une <i>copie</i>, +à la différence +des mesures près, si l'on peut s'exprimer ainsi, du <i>monument +d'Osimandyas</i>.</p> +<p>Ici se terminent les débris du palais de Sésostris; il +ne reste plus de +traces de ces dernières constructions, qui devaient +s'étendre encore du +côté de la montagne. Le Rhamesséion est le monument +de Thèbes le plus +dégradé, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, +par l'élégante +majesté de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une +impression +plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps +à son étude sans l'épuiser; mais d'autres +monuments de la rive opposée +du Nil, où est toujours Thèbes, m'arrachent à ces +merveilles.... Et je +pense à la France.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="QUINZIEME_LETTRE"></a> +<h2>QUINZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes, le 18 juin 1829.</small></p> +<p>En quittant le noble et si élégant palais de +Sésostris, <i>le +Rhamesséion</i>, et avant d'étudier avec tout le soin +qu'ils méritent les +nombreux édifices antiques entassés sur la butte factice +nommée +aujourd'hui <i>Médinet-Habou</i>, je devais, pour la +régularité de mes +travaux, m'occuper de quelques constructions intermédiaires ou +voisines +qui, soit pour leur médiocre étendue, soit par leur +état presque total +de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.</p> +<p>Je me dirigeai d'abord vers la vallée d'<i>El-Assasif</i>, +située au nord du +Rhamesséion, et qui se termine brusquement au pied des rochers +calcaires +de la chaîne libyque: là existent les débris d'un +édifice au nord du +tombeau d'Osimandyas.</p> +<p>Mon but spécial était de constater l'époque +encore inconnue de ces +constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai +à +l'examen des sculptures et surtout des légendes +hiéroglyphiques +inscrites sur les blocs isolés et les pans de murailles +épars sur un +assez grand espace de terrain.</p> +<p>Je fus d'abord frappé de la finesse du travail de quelques +restes de +bas-reliefs martelés à moitié par les premiers +chrétiens; et une porte +de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire +blanc, me donna la certitude que l'édifice entier appartenait +à la +meilleure époque de l'art égyptien.</p> +<p>Cette porte, ou petit propylon, est entièrement couverte de +légendes +hiéroglyphiques. On a sculpté sur les jambages, en relief +très-bas et +fort délicat, deux images en pied de Pharaons revêtus de +leurs insignes. +Toutes les dédicaces sont doubles et faites contemporainement au +nom de +deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang +se nomme Aménenthé; l'autre ne marche qu'après, +c'est Thouthmosis III, +nommé Moeris par les Grecs.</p> +<p>Si j'éprouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le +reste de +l'édifice le célèbre Moeris, orné de toutes +les marques de la royauté, +céder ainsi le pas à cet Aménenthé qu'on +chercherait en vain dans les +listes royales, je dus m'étonner encore davantage, à la +lecture des +inscriptions, de trouver qu'on ne parlât de ce roi barbu, et en +costume +ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au +féminin, +comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la +dédicace +même des propylons.</p> +<p>«L'Aroëris soutien des dévoués, le roi +seigneur, +etc. Soleil dévoué à la +vérité! (<i>Elle</i>) a fait des constructions en +l'honneur de son père (le +père d'<i>elle</i>), Amon-Ra seigneur des trônes du monde; +<i>elle</i> lui a élevé +ce propylon (qu'Amon protège l'édifice!) en pierre de +granit: c'est ce +qu'<i>elle</i> a fait (pour être) vivifiée à +toujours.»</p> +<p>L'autre jambage porte une dédicace analogue, mais au nom du +roi +Thouthmosis III, ou Moeris.</p> +<p>En parcourant le reste de ces ruines, la même +singularité se présenta +partout. Non-seulement je retrouvai le prénom +d'Aménenthé précédé des +titres <i>le roi souveraine du monde</i>, mais aussi son nom propre +lui-même +à la suite du titre <i>la fille du soleil</i>. Enfin, dans tous +les +bas-reliefs représentant les dieux adressant la parole à +ce roi +Aménenthé, on le traite en reine comme dans la formule +suivante:</p> +<p>«Voici ce que dît Amon-Ra, seigneur des trônes du +monde, +<i>à sa fille +chérie</i>, soleil dévoué à la +vérité: L'édifice que tu as construit est +semblable à la demeure divine.»</p> +<p>De nouveaux faits piquèrent encore plus ma curiosité: +j'observai surtout +dans les légendes du propylon de granit, que les cartouches +prénoms et +noms propres d'Aménenthé avaient été +martelés dans les temps antiques et +remplacés par ceux de Thouthmosis II, sculptés en +surcharge.</p> +<p>Ailleurs, quelques légendes d'Aménenthé avaient +reçu en surcharge aussi +celles du Pharaon Thouthmosis II.</p> +<p>Plusieurs autres, enfin, offraient le prénom d'un Thouthmosis +encore +inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme +Amensé, le tout encore sculpté aux dépens des +légendes d'Aménenthé, +préalablement martelées. Je me rappelai alors avoir +remarqué ce nouveau +roi Thouthmosis traité en reine, dans le petit édifice de +Thouthmosis +III, à Médinet-Habou.</p> +<p>C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de +plusieurs observations du même genre, premiers résultats +de mes courses +dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu +à compléter mes connaissances sur le personnel de la +première partie de +la XVIIIe dynastie. Il résulte de la combinaison de tous les +témoignages +fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de +développer ici:</p> +<p>1° Que Thouthmosis Ier succéda immédiatement au +grand Aménothph Ier, le +chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines;</p> +<p>2° Que son fils Thouthmosis II occupa le trône +après lui et mourut sans +enfants;</p> +<p>3° Que sa soeur Amensé lui succéda comme fille de +Thouthmosis Ier, et +régna vingt et un ans en souveraine;</p> +<p>4° Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui +comprit +dans son nom propre celui de la reine Amensé son épouse; +que ce +Thouthmosis fut le père de Thouthmosis III ou Moeris, et +gouverna au nom +d'Amensé;</p> +<p>5° Qu'à la mort de ce Thouthmosis, la reine Amensé +épousa en secondes +noces Aménenthé, qui gouverna aussi au nom +d'Amensé, et qui fut régent +pendant la minorité et les premières années de +Thouthmosis III, ou +Moeris;</p> +<p>6° Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exerça le +pouvoir +conjointement avec le régent Aménenthé, qui le +tint sous sa tutelle +pendant quelques années.</p> +<p>La connaissance de cette succession de personnages explique tout +naturellement les singularités notées dans l'examen +minutieux de tous +les restes de sculptures existant dans l'édifice de la +vallée +d'<i>El-Assasif</i>. On comprend alors pourquoi le régent +Aménenthé ne paraît +dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les +dieux adressent à la reine Amensé, dont il n'est que le +représentant; +cela explique le style des dédicaces faites par +Aménenthé, parlant +lui-même au nom de la reine, ainsi que les dédicaces du +même genre dans +lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, +qui joua +d'abord, le premier, un rôle passif, et ne fut, comme son +successeur +Aménenthé, qu'une espèce de figurant du pouvoir +royal exercé par la +reine.</p> +<p>Les surcharges qu'ont éprouvées la plupart des +légendes du régent +Aménenthé démontrent que sa régence fut +odieuse et pesante pour son +pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris à +tâche de condamner +son tuteur à un éternel oubli. C'est en effet sous le +règne de ce +Thouthmosis III que furent martelées presque toutes les +légendes +d'Aménenthé, et qu'on sculpta à la place soit les +légendes de +Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurpé +l'autorité, soit +celles de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, le père +même du roi +régnant. J'ai observé la destruction systématique +de ces légendes dans +une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de +Thèbes. +Fut-elle l'ouvrage immédiat de la haine personnelle de +Thouthmosis III, +ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est +impossible de décider; mais le fait nous a paru assez curieux +pour le +constater.</p> +<p>Toutes les inscriptions du monument d'<i>El-Assasif</i> +établissent +unanimement que cet édifice a été +élevé sous la régence d'Aménenthê, au +nom de la reine Amensé et de son jeune fils Thouthmosis III. +Cette +construction n'est donc point postérieure à l'an 1736 +avant J.-C., +époque approximative des premières années du +règne de Thouthmosis III, +exerçant seul le pouvoir suprême. Ces sculptures comptent +donc déjà plus +de 3,500 ans d'antiquité.</p> +<p>Il résulte de ces mêmes dédicaces et des +sculptures qui décorent +quelques-unes des salles non détruites, que l'édifice +intérieur était un +temple consacré à la grande divinité de +Thèbes, Amon-Ra, le roi des +dieux, qu'on y adorait sous la figure spéciale +d'Amon-Ra-Pneh-enné-ghet-en-tho, c'est-à-dire d'Amon-Ra +seigneur des +trônes et du monde; j'ai retrouvé dans Thèbes +plusieurs autres temples +dédiés à ce grand être, mais sous d'autres +titres, qui lui sont +également particuliers.</p> +<p>Ce temple d'Amon-Ra, d'une étendue assez considérable, +décoré de +sculptures du travail le plus précieux, +précédé d'un dromos et +probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'élevait au +fond de +la vallée d'El-Assasif. Son sanctuaire pénétrait +pour ainsi dire dans +les rochers à pic de la chaîne libyque, criblée, +comme le sol même de la +vallée, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de +sépulture +aux habitants de la ville capitale.</p> +<p>Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en +forme de voûte, de quelques-unes de ces salles, ont +récemment trompé +quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet édifice +était le +tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les détails que +nous +avons donnés sur la construction et la destination de cet +édifice sacré +détruisent une telle hypothèse. Ses divisions et ses +accessoires nous le +feraient reconnaître pour un véritable temple, à +défaut des inscriptions +dédicatoires qui le disent formellement. Sa décoration +même et le sujet +des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes +n'ont rien de commun avec la décoration et les scènes +sculptées dans les +hypogées et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples +et les +palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois +ancêtres +du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier +genre +présentent un grand intérêt, parce qu'ils +fournissent des détails +précieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe +dynastie. Je +citerai d'abord, et à ce sujet, plusieurs tableaux +sculptés et peints +représentant Thouthmosis, père de Thouthmosis III, et le +Pharaon +Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu +Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant +toute la paroi de gauche de la grande salle voûtée, au +fond du temple, +dans lequel on a figuré la grande <i>bari</i> sacrée ou +arche d'Amon-Ra, le +dieu du temple, adoré par le régent +Aménenthé, ayant derrière lui +Thouthmosis III, suivi d'une très-jeune enfant richement +parée, et que +l'inscription nous dit être sa fille, <i>la fille du roi qu'elle +aime, la +divine épouse Rannofré</i>. En arrière de la <i>bari</i> +sacrée, et comme +recevant une portion des offrandes faites par les deux rois +agenouillés, +sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son +épouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofré. +L'histoire écrite ne +nous avait point conservé les noms de ces trois princesses; +c'est là que +je les ai lus pour la première fois. Quant au titre de divine +épouse +donné à la fille de Moeris encore en bas âge, il +indique seulement que +cette jeune enfant avait été vouée au culte +d'Aménenthé, étant du nombre +de ces filles d'une haute naissance, nommées <i>pallades</i> et +<i>pallacides</i>, +dont j'ai retrouvé les tombeaux dans une autre vallée de +la chaîne +libyque.</p> +<p>Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vallées de la +nécropole de Thèbes, +reçut à différentes époques soit des +restaurations, soit des +accroissements, sous le règne de divers rois successeurs +d'Aménenthé et +de Thouthmosis III. J'ai retrouvé, en effet, dans les pierres +provenant +des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps +peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie +aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties +d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de +l'édifice sous les règnes des rois Hôrus, +Rhamsès le Grand et son fils +Ménephtha II, comme les fondateurs mêmes du temple. Enfin, +la dernière +salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures +d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que +j'éprouvai à la +vue de ces pitoyables bas-reliefs, comparés à la finesse +et à l'élégance +des tableaux sculptés dans les deux salles +précédentes, cessa bientôt à +la lecture de grandes inscriptions hiéroglyphiques, constatant +que cette +belle restauration-là avait été faite sous le +règne et au nom de +Ptolémée Évergète II et de sa +première femme Cléopâtre. Voilà une des +mille et une preuves démonstratives contre l'opinion de ceux qui +supposeraient que l'art égyptien gagna quelque perfection par +l'établissement des Grecs en Égypte.</p> +<p>Je le répète encore: l'art égyptien ne doit +qu'à lui-même tout ce qu'il +a produit de grand, de pur et de beau; et n'en déplaise aux +savants qui +se font une religion de croire fermement à la +génération spontanée des +arts en Grèce, il est évident pour moi, comme pour tous +ceux qui ont +bien vu l'Égypte, ou qui ont une connaissance réelle des +monuments +égyptiens existants en Europe, que les arts ont commencé +en Grèce par +une imitation servile des arts de l'Égypte, beaucoup plus +avancés qu'on +ne le croit vulgairement, à l'époque où les +premières colonies +égyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de +l'Attique +ou du Péloponnèse. La vieille Égypte enseigna les +arts à la Grèce, +celle-ci leur donna le développement le plus sublime: mais sans +l'Égypte, la Grèce ne serait probablement point devenue +la terre +classique des beaux-arts. Voilà ma profession de foi tout +entière sur +cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des +bas-reliefs que les Égyptiens ont exécutés, avec +la plus élégante +finesse de travail, 1700 ans avant l'ère chrétienne. Que +faisaient les +Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne +fais +qu'une lettre.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="SEIZIEME_LETTRE"></a> +<h2>SEIZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes, le 20 juin 1829.</small></p> +<p>J'ai donné toute la journée d'hier et cette +matinée à l'étude des +tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne +Thèbes. Cette construction, comparable en étendue +à l'immense palais de +Karnac, dont on aperçoit d'ici les obélisques sur l'autre +rive du +fleuve, a presque entièrement disparu; il en subsiste encore +quelques +débris, s'élevant à peine au-dessus du sol de la +plaine exhaussée par +les dépôts successifs de l'inondation, qui recouvrent +probablement aussi +toutes les masses de granit, de brèches et autres +matières dures +employées dans la décoration de ce palais. La portion la +plus +considérable étant construite en pierres calcaires, les +Barbares les ont +peu à peu brisées et converties en chaux pour +élever de misérables +cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une +bien haute idée de la magnificence de cet antique édifice.</p> +<p>Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de +longueur, nivelé par les dépôts successifs de +l'inondation, couvert de +longues herbes, mais dont la surface, déchirée sur une +multitude de +points, laisse encore apercevoir des débris d'architraves, des +portions +de colosses, des fûts de colonnes et des fragments +d'énormes bas-reliefs +que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni dérobés +pour toujours à +la curiosité des voyageurs. Là ont existé plus de +dix-huit colosses dont +les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de +diverses matières, ont été brisés, et l'on +rencontre leurs membres +énormes dispersés ça et là, les uns au +niveau du sol, d'autres au fond +d'excavations exécutées par les fouilleurs modernes. J'ai +recueilli, sur +ces restes mutilés, les noms d'un grand nombre de peuples +asiatiques +dont les chefs captifs étaient représentés +entourant la base de ces +colosses représentant leur vainqueur, le Pharaon +Aménophis, le troisième +du nom, celui même que les Grecs ont voulu confondre avec le +Memnon de +leurs mythes héroïques. Ces légendes +démontrent déjà que nous sommes ici +sur l'emplacement du célèbre édifice de +Thèbes connu des Grecs sous le +nom de <i>Memnonium</i>. C'est ce qu'avaient cherché à +prouver, par des +considérations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans +leur +excellente description de ces ruines.</p> +<p>Les monuments les mieux conservés au milieu de cette +effroyable +dévastation des objets du premier ordre dont il me reste +à parler, +établiraient encore mieux, si cela était +nécessaire, que ces ruines sont +bien celles du Memnonium de Thèbes, ou palais de Memnon, +appelé +<i>Aménophion</i> par les Égyptiens, du nom même de +son fondateur, et que je +trouve mentionné dans une foule d'inscriptions +hiéroglyphiques des +hypogées du voisinage où reposaient jadis les momies de +plusieurs grands +officiers chargés, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien +de ce +magnifique édifice.</p> +<p>C'est vers l'extrémité des ruines et du +côté du fleuve que s'élèvent +encore, en dominant la plaine de Thèbes, les deux fameux +colosses, +d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit +d'une si grande célébrité sous le nom de <i>colosse +de Memnon</i>. Formés +chacun d'un seul bloc de grès-brèche, transportés +des carrières de la +Thébaïde supérieure, et placés sur d'immenses +bases de la même matière, +ils représentent tous deux un Pharaon assis, les mains +étendues sur les +genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherché +à motiver à +mes yeux l'étrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui +a voulu +prendre ces statues pour celles de deux princesses égyptiennes. +Les +inscriptions hiéroglyphiques encore subsistantes, telles que +celles qui +couvrent le dossier du trône du colosse du sud et les +côtés des deux +bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage +dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et +perpétuaient la mémoire. L'inscription du dossier porte +textuellement: «L'Arôëris puissant, le +modérateur des +modérateurs, etc., le roi soleil, +seigneur de vérité (ou de justice), le fils du soleil, le +seigneur des +diadèmes, Aménothph, modérateur de la +région pure, le bien-aimé +d'Amon-Ra, etc., l'Hôrus resplendissant, celui qui a agrandi la +demeure.....(lacune) à toujours, a érigé ces +constructions en l'honneur +de son père Ammon; il lui a dédié cette statue +colossale de pierre dure, +etc.» Et sur les côtés des bases on lit en grands +hiéroglyphes de plus +d'un pied de proportion, exécutés, surtout ceux du +colosse du nord, avec +une perfection et une élégance au-dessus de tout +éloge, la légende ou +devise particulière, le prénom et le nom propre du roi +que les colosses +représentent:</p> +<p>«Le seigneur souverain de la région supérieure +et de +la région +inférieure, le réformateur des moeurs, celui qui tient le +monde en +repos, l'Hôrus qui, grand par sa force, a frappé les +Barbares, le roi +soleil seigneur de vérité, le fils du soleil, +Aménothph, modérateur de +la région pure, chéri d'Amon-Ra, roi des dieux.»</p> +<p>Ce sont là les titres et noms du troisième +Aménophis de la XVIIIe +dynastie, lequel occupait le trône des Pharaons vers l'an 1680 +avant +l'ère chrétienne. Ainsi se trouve complètement +justifiée l'assertion que +Pausanias met dans la bouche des Thébains de son temps, lesquels +soutenaient que ce colosse n'était nullement l'image du Memnon +des +Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nommé <i>Ph-Aménoph</i>.</p> +<p>Ces deux colosses décoraient, suivant toute apparence, la +façade +extérieure du principal pylône de l'Aménophion; et, +malgré l'état de +dégradation où la barbarie et le fanatisme ont +réduit ces antiques +monuments, on peut juger de l'élégance, du soin +extrême et de la +recherche qu'on avait mis dans leur exécution, par celle des +figures +accessoires formant la décoration de la partie antérieure +du trône de +chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptées +dans la +masse même de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze +pieds de +haut. La magnificence de leur coiffure et les riches détails de +leur +costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont +elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiéroglyphiques +gravées +sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antérieurs du +trône +de chaque statue d'Aménophis, nous apprennent que la figure de +gauche +représente une reine égyptienne, la mère du roi, +nommée <i>Tmau-Hem-Va</i>, +ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine épouse du +même +Pharaon, <i>Taïa</i>, dont le nom était déjà +donné par une foule de +monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV, +<i>Tmau-Hem-Va</i>, mère d'Aménophis-Memnon, par les +bas-reliefs du palais de +Louqsor, mentionnés dans la notice rapide que j'ai +crayonnée de cet +important édifice.</p> +<p>Sur un autre point des ruines de l'Aménophion, du +côté de la montagne +libyque, à la limite du désert et un peu adroite de l'axe +passant entre +les deux colosses, existent deux blocs de grès-brèche, +d'environ trente +pieds de long chacun, et présentant la forme de deux +énormes stèles. +Leur surface visible est ornée de tableaux et de magnifiques +inscriptions formées chacune de vingt-quatre à vingt-cinq +lignes +d'hiéroglyphes du plus beau style, exécutés de +relief dans le creux. H +est infiniment probable que ces portions qu'on aperçoit +aujourd'hui sont +les dossiers des sièges de deux groupes colossals +renversés et enfouis +la face contre terre: j'ai manqué de moyens assez puissants pour +vérifier le fait.</p> +<p>Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptés sur ces masses +effrayantes +nous montrent toujours le roi Aménophis-Memnon, +accompagné ici de la +reine Taïa son épouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou +par +Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes +expressément +relatifs à la dédicace du Memnonium ou Aménophion +aux dieux de Thèbes +par le fondateur de cet immense édifice.</p> +<p>La forme et la rédaction de cette dédicace, dont j'ai +pris une copie +soignée, malgré une foule de lacunes, sont d'un genre +tout à fait +original et m'ont paru très-curieuses. On en jugera par une +courte +analyse.</p> +<p>Cette consécration du palais est rappelée d'une +manière tout à fait +dramatique; c'est d'abord le roi Aménophis qui prend la parole +dès la +première ligne et la garde jusqu'à la treizième. +«Le roi Aménothph a +dit: Viens, ô Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, toi +qui résides +dans les régions de Oph (Thèbes)! contemple la demeure +que nous t'avons +construite dans la contrée pure, elle est belle: descends du +haut du +ciel pour en prendre possession!» Suivent les louanges du dieu +mêlées à +la description de l'édifice dédié, et l'indication +des ornements et +décorations en pierre de grès, en granit rosé, en +pierre noire, en or, +en ivoire et en pierres précieuses, que le roi y a +prodigués, y compris +deux grands obélisques dont on n'aperçoit plus +aujourd'hui aucune trace.</p> +<p>Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu +Amon-Ra en réponse aux courtoisies du Pharaon. «Voici ce +que dit +Amon-Ra, le mari de sa mère, etc.: Approche, mon fils, soleil +seigneur +de vérité, du germe du soleil, enfant du soleil, +Aménothph! J'ai entendu +tes paroles et je vois les constructions que tu as +exécutées; moi qui +suis ton père, je me complais dans tes bonnes oeuvres, +etc.»</p> +<p>Enfin, vers le milieu de la vingtième ligne commence une +troisième et +dernière harangue; c'est celle que prononcent les dieux en +présence +d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens +Aménothph, son fils chéri, d'en rendre le règne +joyeux en le prolongeant +pendant de longues années, en récompense du bel +édifice qu'il a élevé +pour leur servir de demeure, palais dont ils déclarent avoir +pris +possession après l'avoir bien et dûment visité.</p> +<p>L'identité du Memnonium des Grecs et de l'Aménophion +égyptien n'est donc +plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fût une +des plus +étonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en +grand, +exécutées par un Grec nommé Iani, ancien agent de +M. Salt, ont mis à +découvert une foule de bases de colonnes, un très-grand +nombre de +statues léontocéphales en granit noir; de plus, deux +magnifiques sphinx +colossals et à tête humaine, en granit rosé, du +plus beau travail, +représentant aussi le roi Aménophis III. Les traits du +visage de ce +prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de +physionomie un peu éthiopienne, sont absolument semblables +à ceux que +les sculpteurs et les peintres ont donnés à ce même +Pharaon dans les +tableaux des stèles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais +de +Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la +vallée de +l'Ouest à Biban-el-Molouk; nouvelle et millième preuve +que les statues +et bas-reliefs égyptiens présentent de véritables +portraits des anciens +rois dont ils portent les légendes.</p> +<p>A une petite distance du Rhamesséion existent les +débris de deux +colosses en grès rougeâtre: c'étaient encore deux +statues ornant +probablement la porte latérale nord de l'Aménophion; ce +qui peut donner +une juste idée de l'immense étendue de ce palais, dont il +reste encore +de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupé des +inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand +colosse du nord, la célèbre <i>statue de Memnon;</i> +tout cela est bien +moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la +réalité des harmonieux accents que tant de Romains +affirment unanimement +avoir ouï moduler par la bouche même du colosse, +aussitôt qu'elle était +frappée des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, +plusieurs +fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon, +aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon +attention du mélancolique tableau que je contemplais, la plaine +de +Thèbes, où gisent les membres épars de cette +aînée des villes royales. +Il y aurait matière à d'éternelles +réflexions; mais je ne dois pas +oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques +ruines..... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DIX-SEPTIEME_LETTRE"></a> +<h2>DIX-SEPTIEME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes (rive occidentale), +25 juin 1829.</small></p> +<p>Je viens de visiter et d'étudier dans toutes ses parties un +petit temple +d'une conservation parfaite, situé derrière +l'Aménophion, dans un vallon +formé par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon +qui +s'en est détaché du côté de la plaine. Ce +monument a été décrit par la +Commission d'Égypte sous le nom de <i>Petit Temple d'Isis.</i></p> +<p>Le voyageur est attiré, dans ces lieux solitaires et +dénués de toute +végétation, par une enceinte peu régulière, +bâtie en briques crues, et +qu'on aperçoit de fort loin, parce qu'elle est placée sur +un terrain +assez élevé. On y pénètre par un petit +propylon en grès engagé dans +l'enceinte et couvert extérieurement de sculptures d'un travail +lourdement recherché. Les tableaux qui ornent le bandeau de +cette porte +représentent Ptolémée Soter II faisant des +offrandes, du côté droit, à +la déesse Hathôr (Vénus) et à la grande +triade de Thèbes, Amon-Ra, Mouth +et Chons; du côté gauche, à la déesse +Thmé ou Thmeï (la vérité ou la +justice, Thémis) et à une triade formée du dieu +hiéracocéphale Mandou, +de son épouse Ritho et de leur fils Harphré. Ces trois +divinités, celles +qu'on adorait principalement à Hennonthis, occupent la partie du +bandeau +dirigée vers cette capitale de nome.</p> +<p>Ces courts détails suffisent, lorsqu'on est un peu +familiarisé avec le +système de décoration des monuments égyptiens, +pour déterminer avec +certitude: 1° à quelles divinités fut +spécialement dédié le temple +auquel ce propylon donne entrée; 2° quelles divinités +y jouissaient du +rang de syntrône; et il devient ici de toute évidence +qu'on adorait +spécialement dans ce temple le principe de beauté +confondu et identifié +avec le principe de vérité, de justice, ou, en termes +mythologiques, que +cet édifice était consacré à la +déesse Hathôr, identifiée avec la déesse +Thmeï. Ce sont, en effet, ces deux déesses qui +reçoivent les premiers +hommages de Soter II; et comme l'édifice faisait partie de +Thèbes et +avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'après une +règle +de saine politique que j'ai développée ailleurs, des +sacrifices en +l'honneur de la triade thébaine et de la triade hermonthite. On +s'était +donc trop hâté de donner un nom à ce temple, +d'après des aperçus +reposant sur de simples conjectures.</p> +<p>Les mêmes adorations sont répétées sur la +porte du temple proprement +dit, qui s'ouvre par un petit péristyle que soutiennent des +colonnes à +chapiteaux ornés de fleurs de lotus et de houppes de papyrus +combinées; +les colonnes et les parois n'ont jamais été +décorées de sculptures. Il +n'en est point ainsi du pronaos, formé de deux colonnes et de +deux +piliers ornés de têtes symboliques de la déesse +Hathôr, à laquelle ce +temple fut consacré. Les tableaux qui couvrent le fût des +colonnes +représentent des offrandes faites à cette déesse +et à sa seconde forme +Thmeï, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et +plusieurs formes tertiaires de la déesse Hathôr, +adorée par le roi +Ptolémée Épiphane, sous le règne duquel a +été faite la dédicace du +monument, comme le prouve la grande inscription hiéroglyphique +sculptée +sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des +deux parties affrontées de cette formule dédicatoire:</p> +<p>(Partie de droite.) <i>Première ligne</i>. «Le roi +(dieu +Épiphane que +Phtah-Thoré a éprouvé, image vivante d'Amon-Ra), +le chéri des dieux et +des déesses mères, le bien-aimé d'Amon-Ra, a fait +exécuter cet édifice +en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour être vivifié à +toujours.»</p> +<p><i>Deuxième ligne</i>. «La divine soeur de +(Ptolémée toujours vivant, dieu +aimé de Phtah), chéri d'Amon-Ra, l'ami du bien +(Pmainoufé)..... (le +reste est détruit).»</p> +<p>(Partie de gauche.) <i>Première ligne</i>. «Le fils du +soleil (Ptolémée +toujours vivant, dieu aimé de Phtah), chéri des dieux et +des déesses +mères, bien-aimé d'Hathôr, a fait exécuter +cet édifice en l'honneur de +sa mère la rectrice de l'Occident, pour être +vivifié à toujours.»</p> +<p><i>Deuxième ligne</i>. «La royale épouse +(Cléopâtre, bien-aimée de Thmeï), +rectrice de l'Occident, a fait exécuter cet édifice..... +(le reste +manque).»</p> +<p>Ces textes justifient tout à fait ce que nous avions +déduit des seules +sculptures du propylon relativement aux divinités +particulièrement +honorées dans ce temple; il est également établi +que la dédicace de cet +édifice sacré a été faite par le +cinquième des Ptolémées, vers l'an 200 +avant J.-C.</p> +<p>Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de +gauche +du pronaos, ainsi que sur la façade du temple formant le fond de +ce même +pronaos, appartiennent tous au règne d'Épiphane. Tous se +rapportent aux +déesses Hathôr et Thmeï, ainsi qu'aux grandes +divinités de Thèbes et +d'Hennonthis.</p> +<p>On a divisé le naos en trois salles contiguës; ce sont +trois véritables +sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entièrement +sculpté, +contient des tableaux d'offrandes à tous les dieux adorés +dans le +temple, les deux triades précitées, et principalement aux +déesses Hathôr +et Thmeï, qui paraissent dans presque toutes les scènes. +Aussi n'est-il +question que de ces deux divinités dans les dédicaces du +sanctuaire, +inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de +Ptolémée +Philopator:</p> +<p>«L'Hôrus soutien de l'Égypte, celui qui a embelli +les +temples comme +Thôth deux fois grand, le seigneur des panégyries comme +Phtah, le chef +semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, +l'éprouvé par +Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolémée toujours vivant, +bien-aimé +d'Isis, l'ami de son père (Philopator), a fait cette +construction en +l'honneur de sa mère Hathôr, la rectrice de +l'Occident.» +(Dédicace de +gauche.)</p> +<p>Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au +règne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme +Arsinoé adorant les +deux déesses; deux seuls tableaux portent l'image de +Ptolémée Épiphane, +fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite +et de gauche l'inscription suivante, relative à des +embellissements +exécutés sous le règne postérieur, celui +d'Évergète II et de ses deux +femmes:</p> +<p>«Bonne restauration de l'édifice, +exécutée par +le roi, germe des dieux +lumineux, l'éprouvé par Phtah, etc., +Ptolémée toujours vivant, etc., par +sa royale soeur, la modératrice souveraine du monde, +Cléopâtre, et par +sa royale épouse, la modératrice souveraine du monde, +Cléopâtre, dieux +grands chéris d'Amon-Ra.»</p> +<p>C'est à la déesse Hathôr qu'appartenait plus +spécialement le sanctuaire +de droite; cette grande divinité y est représentée +sous des formes +variées, recevant les hommages des rois Philopator et +Épiphane; les +dédicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.</p> +<p>Le sanctuaire de gauche fut consacré à la +déesse Thmeï, la Dicé et +l'Alété des mythes égyptiens; aussi tous les +tableaux qui décorent cette +chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait +cette divinité dans l'Amenti, les régions occidentales ou +l'enfer des +Égyptiens.</p> +<p>Les deux souverains de ce lieu terrible, où les âmes +étaient jugées, +Osiris et Iris, reçoivent d'abord les hommages de +Ptolémée et d'Arsinoé, +dieux Philopators; et l'on a sculpté sur la paroi de gauche la +grande +scène de la <i>psychostasie</i>. Ce vaste bas-relief +représente la salle +hypostyle (Oskh) ou le prétoire de l'Amenti, avec les +décorations +convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied +de +son trône s'élève le lotus, emblème du monde +matériel, surmonté de +l'image de ses quatre enfants, génies directeurs des quatre +points +cardinaux.</p> +<p>Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rangés +sur deux +lignes, la tête surmontée d'une plume d'autruche, symbole +de la justice: +debout sur un socle, en avant du trône, le Cerbère +égyptien, monstre +composé de trois natures diverses, le crocodile, le lion et +l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les âmes +coupables; son +nom, Téouôm-énément, signifie la +dévoratrice de l'Occident ou de +l'enfer. Vers la porte du tribunal paraît la déesse +Thmeï dédoublée, +c'est-à-dire figurée deux fois, à cause de sa +double attribution de +déesse de la justice et de déesse de +vérité; la première forme, +qualifiée de Thmeï, rectrice de l'Amenti (la +vérité), présente l'âme +d'un Égyptien, sous les formes corporelles, à la seconde +forme de la +déesse (la justice), dont voici la légende: +«Thmeï +qui réside dans +l'Amenti, où elle pèse les coeurs dans la balance; aucun +méchant ne lui +échappe.» Dans le voisinage de celui qui doit subir +l'épreuve on lit les +mots suivants: «Arrivée d'une âme dans +l'Amenti.»</p> +<p>Plus loin s'élève la balance infernale; les dieux +Hôrus, fils d'Isis, à +tête d'épervier, et Anubis, fils d'Osiris, à +tête de chacal, placent +dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prévenu, +l'autre une +plume, emblème de justice: entre le fatal instrument qui doit +décider du +sort de l'aine et le trône d'Osiris, on a placé le dieu +Thôth +ibiocéphale, «Thôth le deux fois grand, le seigneur +de +Schmoun +(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le +secrétaire de +justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de +vérité.» +Ce greffier divin écrit le résiliât de +l'épreuve à laquelle vient d'être +soumis le coeur de l'Égyptien défunt, et va +présenter son rapport au +souverain juge.</p> +<p>On voit que le fait seul de la consécration de ce +troisième sanctuaire à +la déesse Thmeï y a motivé la représentation +de la psychostasie, et +qu'on a trop légèrement conclu de la présence de +ce tableau curieux, +reproduit également dans la deuxième partie de tous les +rituels +funéraires, que ce temple était une sorte +d'édifice funèbre, qui pouvait +même avoir servi de sépulture à des membres +très-distingués de la caste +sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothèse. Il est vrai +que les +environs de l'enceinte qui renfermé ce monument ont +été criblés +d'excavations sépulcrales et de catacombes égyptiennes de +toutes les +époques. Mais le temple d'Hathôr et de Thmeï n'est +point Je seul édifice +sacré élevé au milieu des tombeaux; il faudrait +donc aussi considérer +comme des temples funéraires le palais de Sésostris ou le +Rhamesséion, +le temple d'Ammon à El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce +qui est +insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par +toutes les inscriptions égyptiennes qui en couvrent les parois. +Mon +opinion est fondée sur l'examen attentif et +détaillé des lieux. Je n'ai +pas encore fini à Thèbes, si même on peut +réellement finir au milieu de +tant de monuments.....</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DIX-HUITIEME_LETTRE"></a> +<h2>DIX-HUITIEME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes +(Médinet-Habou), le 30 juin 1829.</small></p> +<p>On peut se rendre à la grande butte de Médinet-Habou +soit en prenant le +chemin de la plaine, en traversant le Rhamesséion, l'emplacement +de +l'Aménophion (Memnônium), et les restes calcaires du +Ménéphthéion, grand +édifice construit par le fils et successeur de Rhamsès le +Grand; soit en +suivant le vallon à l'entrée duquel s'élève +le petit temple d'Hathôr et +de Thmeï.</p> +<p>Là existe, presque enfouie sous les débris des +habitations particulières +qui se sont succédé d'âge en âge, une masse +de monuments de haute +importance, qui, étudiés avec attention, montrent, au +milieu des plus +grands souvenirs historiques, l'état des arts de l'Égypte +à toutes les +époques principales de son existence politique: c'est en quelque +sorte +un tableau abrégé de l'Égypte monumentale. On y +trouve en effet réunis, +un temple appartenant à l'époque pharaonique la plus +brillante, celle +des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la +période +des conquêtes, un édifice de la première +décadence sous l'invasion +éthiopienne, une chapelle élevée sous un des +princes qui avaient brisé +le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des +propylées de +l'époque romaine; enfin, dans une des cours du palais +pharaonique, des +colonnes qui jadis soutenaient le faîte d'une église +chrétienne.</p> +<p>Le détail un peu circonstancié de ce que renferment de +plus curieux des +monuments si variés me conduirait beaucoup trop loin; je dois me +contenter de donner une idée rapide de chacune des parties qui +forment +cet amas de constructions si intéressantes, en commençant +par celles qui +se présentent en arrivant à la butte du côté +qui regarde le fleuve.</p> +<p>On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres +de +grès, peu élevée au-dessus du sol actuel, et dans +laquelle on pénètre +par une porte dont les jambages, surpassant à peine la corniche +brute +qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur +romain dont voici la légende hiéroglyphique, inscrite +dans les deux +cartouches accolés: «L'empereur Csesar Titus Elius +Hadrianus +Antoninus +Pius.»</p> +<p>Le même prince est aussi représenté sur l'une +des deux portes latérales +de l'enceinte, où il est en adoration devant la triade de +Thèbes à +droite, et devant celle d'Hermonthis à gauche. C'est encore ici +une +nouvelle preuve de ces égards perpétuels de bon voisinage +que se +rendaient mutuellement les cultes locaux.</p> +<p>Au fond de l'enceinte s'élève une rangée de six +colonnes réunies trois à +trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais reçu de +sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelées +provenant des +parties supérieures de cette construction, la légende +impériale déjà +citée: l'enceinte et les propylées appartiennent donc au +règne d'Antonin +le Pieux. C'est d'ailleurs ce que démontrait déjà +le mauvais style des +bas-reliefs.</p> +<p>En traversant ces propylées, on arrive à un grand +pylône dont la porte, +ornée d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, +est +couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolémée +Soter II, +présente des offrandes variées aux sept grandes +divinités élémentaires +et aux dieux des nomes thébain et hermonthite.</p> +<p>Le mur de l'enceinte et les propylées d'Antonin, aussi bien +que le +pylône de Soter II, m'ont offert une particularité +remarquable: c'est +que ces constructions modernes ont été +élevées aux dépens d'un édifice +antérieur et bien autrement important. Les pierres qui les +forment sont +couvertes de restes de légendes hiéroglyphiques, de +portions de +bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des têtes ou des +corps +de divinités, des chars, des chevaux, des soldats, des +prisonniers de +guerre, enfin de nombreux débris d'un calendrier sacré; +et comme on lit +sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prénom ou le +nom de +Rhamsès le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que +ces +blocs ne proviennent des démolitions du grand palais de +Sésostris, le +Rhamesséion, ravagé depuis longtemps par les Perses, +à l'époque où, sous +Ptolémée Soter II et Antonin, on bâtissait les +propylées et le pylône +dont il est ici question.</p> +<p>Au pylône de Soter succède un petit édifice +d'une exécution plus +élégante, semblable en son plan au petit édifice +à jour de l'île de +Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant +rasées jusqu'à la hauteur des murs des entrecolonnements. +Tous les +bas-reliefs encore existants représentent le roi +Nectanèbe, de la XXXe +dynastie, la sébennytique, adorant le souverain des dieux +Amon-Ra, et +recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de +Thèbes.</p> +<p>Cette chapelle, du IVe siècle avant J.-C., avait +été appuyée sur un +édifice plus ancien; c'est un pylône de médiocre +étendue, dont les +massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs +parties. Élevé sous la domination du roi éthiopien +Taharaka, dans le +VIIe siècle avant notre ère, le nom, le prénom, +les titres, les louanges +de ce prince avaient été rappelés dans les +inscriptions et les +bas-reliefs décorant les faces des deux massifs, et sur la porte +qui les +sépare. Mais à l'époque où les Saïtes +remontèrent sur le trône des +Pharaons, il paraît qu'on fit marteler, par une mesure +générale, les +noms des conquérants éthiopiens sur tous les monuments de +l'Égypte.</p> +<p>J'ai déjà remarqué la proscription du nom de +Sabacon dans le palais de +Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les +marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine +tous +les éléments constitutifs dans le plus grand nombre des +cartouches +existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription +relative à des embellissements exécutés sous +Ptolémée Soter II:</p> +<p>«Cette belle réparation a été faite par +le roi +seigneur du monde, le +grand germe des dieux grands, celui que Phtah a éprouvé, +image vivante +d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diadèmes, +Ptolémée +toujours vivant, le dieu aimé d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT +NOHEM), +en l'honneur de son père Amon-Ra, qui lui a +concédé les périodes des +panégyries sur le trône d'Hôrus.»</p> +<p>Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse légende des +Lagides, à +propos de quelques pierres qu'on a changées, avec les +légendes que +l'Éthiopien, véritable fondateur du pylône, a fait +sculpter sur le +bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante: +«La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aimé d'Amon-Ra, +seigneur des +trônes du monde.»</p> +<p>Sur les deux massifs extérieurs du pylône, ce prince, +auquel certaines +traditions historiques attribuent, la conquête de toute l'Afrique +septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a été +figuré de proportion +colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, réunies en +groupe, +de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.</p> +<p>Au delà du pylône de Taharaka et dans le mur de +clôture du nord, +existent encore en place deux jambages d'une porte en granit +rosé, +chargés de légendes exécutées avec soin et +contenant le nom et les +titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre +sacerdotal, l'hiérograminate et prophète +Pétaménoph. C'est le même +personnage qui fit creuser, vers l'entrée de la ville +d'El-Assasif, +l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le +nom de <i>Grande Syringe.</i></p> +<p>On arrive enfin à l'édifice le plus antique, celui +dont les propylées de +l'époque romaine, le pylône des Lagides, la chapelle de +Nectanèbe et le +pylône du roi éthiopien ne sont que des +dépendances; ces diverses +constructions ne furent élevées que pour annoncer +dignement la demeure +du roi des dieux, et celle du Pharaon, son représentant sur la +terre.</p> +<p>Ce vieux monument, qui porte à la fois le double +caractère de temple et +de palais, se compose encore d'un sanctuaire environné de +galeries +formées de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou +moins +vastes.</p> +<p>Toutes les parois portent des sculptures exécutées +avec une correction +remarquable et une grande finesse de travail; ce sont là des +bas-reliefs +de la meilleure époque de l'art. Aussi la décoration de +cet édifice +appartient-elle au règne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, +de la +reine Amensé, du régent Aménenthé et de +Thouthmosis III, le Moeris des +historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a +décoré la plus +grande partie de l'édifice; les dédicaces en ont +été faites en son nom: +celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux +conservées, +donne une idée de toutes les autres; la voici:</p> +<p><i>Première ligne</i>. «La vie: l'Hôrus puissant, +aimé de Phré, le souverain +de la haute et basse région, grand chef de toutes les parties du +monde, +l'Hôrus resplendissant, grand par sa force, celui qui a +frappé les neuf +arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil +stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du +monde, vivifié aujourd'hui et à toujours.»</p> +<p><i>Deuxième ligne</i>. «Il a fait exécuter ces +constructions en l'honneur de +son père Amon-Ra, roi des dieux; il lui a érigé ce +grand temple dans la +partie occidentale du Thouthmoséion d'Ammon, en belle pierre de +grès; +c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.»</p> +<p>La plupart des bas-reliefs décorant les galeries et les +chambres des +édifices représentent ce roi, Thouthmosis III, rendant +divers hommages +aux dieux, ou en recevant des grâces et des dons; je citerai +seulement +des tableaux sculptés sur la paroi de gauche de la grande salle +ou +sanctuaire. Dans l'un, le plus étendu, le Pharaon casqué +est conduit par +la déesse Hathôr et par le dieu Atmou, qui se tiennent par +la main, vers +l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace +avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'épais feuillage, en +disant: «Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur +l'arbre Oscht, +dans le palais du soleil!» Cette scène se passe devant les +vingt-cinq +divinités secondaires adorées à Thèbes et +disposées sur deux files, en +tête desquelles on lit l'inscription suivante: «Voici ce +que +disent les +autres grandes divinités de Toph (Thèbes): Nos coeurs se +réjouissent à +cause du bel édifice construit par le roi soleil stabiliteur du +monde.»</p> +<p>J'ai trouvé dans le second tableau, pour la première +fois, le nom et la +représentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette +princesse, +appelée Rhamaithé, et portant le titre de royale +épouse, accompagne son +mari faisant de riches offrandes à Amon-Ra +générateur; la reine reparaît +aussi dans deux tableaux décorant une des petites salles de +gauche au +fond de l'édifice.</p> +<p>Les six dernières salles du palais, dans l'une desquelles +existe, +renversée, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes +de +bas-reliefs de l'époque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, +de la +reine Amensé et de son fils Thouthmosis III, dont les +légendes +royales-sont sculptées en surcharge sur celles du régent +Aménenthé, +martelées avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en +pied +représentant ce prince, dont la mémoire fut aussi +proscrite.</p> +<p>La fondation de cet édifice remonte donc aux premières +années du XVIIIe +siècle avant J.-C. Il est naturel, par conséquent, de +rencontrer, en le +parcourant avec soin, plusieurs restaurations annoncées +d'ailleurs par +des inscriptions qui en fixent l'époque et en nomment les +auteurs; +telles sont:</p> +<p>1° La restauration des portes et d'une portion du plafond de la +grande +salle, par Ptolémée Evergète II, entre l'an 146 et +l'an 118 avant notre +ère;</p> +<p>2° Des réparations faites vers l'an 392 avant notre +ère aux colonnes +d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le +Pharaon Mendésien Acoris. On a employé pour cela des +pierres provenant +d'un petit édifice construit par la princesse Neitocris, fille +de +Psammétichus II;</p> +<p>3° Toutes les sculptures des façades supérieures +sud et nord exécutées +sous le règne de Rhamsès-Méiamoun, au XVe +siècle avant notre ère.</p> +<p>Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables +de +tous, avaient été ordonnés sans doute pour lier, +par la décoration, le +petit palais de Moeris avec le grand palais de +Rhamsès-Méiamoun, qui, +avec ses attenances, couvre presque toute la butte de +Médinet-Habou.</p> +<p>C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de +ce +Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de +l'Égypte, et +dont les exploits militaires ont été confondus avec ceux +de Sésostris ou +Rhamsès le Grand, par les auteurs anciens et par les +écrivains modernes.</p> +<p>Un édifice d'une médiocre étendue, mais +singulier par ses formes +inaccoutumées, le seul qui, parmi tous les monuments de +l'Égypte, puisse +donner une idée de ce qu'était une habitation +particulière à ces +anciennes époques, attire d'abord les regards du voyageur. Le +plan qu'en +ont publié les auteurs de la grande <i>Description de +l'Égypte</i> pourra +donner une idée exacte de la disposition générale +de ces deux massifs de +pylônes unis à un grand pavillon par des constructions +tournant sur +elles-mêmes en équerre; je ne dois m'occuper que des +curieux bas-reliefs +et des inscriptions sculptées sur toutes les surfaces.</p> +<p>L'entrée principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux +grands +massifs formant une espèce de faux pylône, ensevelis en +partie sous des +buttes provenant des débris d'habitations modernes. Vers le haut +règne +une frise anaglyphique composée des éléments +combinés de la légende +royale du Rhamsès fils aîné et successeur +immédiat de Rhamsès-Méiamoun, «Soleil, +gardien de vérité, éprouvé par +Ammon.» On remarque de plus, sur +ces massifs, des tableaux d'adoration de la même époque, +et deux +<i>fenêtres</i> portant sur leur bandeau le disque ailé de +Hat, et sur leurs +jambages les légendes royales de Rhamsès-Méiamoun, +«Soleil, gardien de +vérité et ami d'Ammon.»</p> +<p>La porte qui sépare ces constructions appartient au +règne d'un troisième +Rhamsès, le second fils de Méiamoun, «le soleil +seigneur +de vérité, aimé +par Ammon.»</p> +<p>Dans l'intérieur de cette petite cour s'élèvent +deux massifs de pylônes, +ornés, ainsi que les construction qui les unissent au grand +pavillon, de +frises anaglyphiques portant la légende du fondateur, +Rhamsès-Méiamoun, +et de bas-reliefs d'un grand intérêt, parce qu'ils ont +trait aux +conquêtes de ce Pharaon.</p> +<p>La face antérieure du massif de droite est presque +entièrement occupée +par une figure colossale du conquérant levant sa hache d'armes +sur un +groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures; +le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, présente au +vainqueur la harpe divine en disant: «Prends cette arme, mon fils +chéri, +et frappe les chefs des contrées étrangères!»</p> +<p>Le soubassement de ce vaste tableau est composé des chefs des +peuples +soumis par Rhamsès-Méiamoun, agenouillés, les bras +attachés derrière le +dos par les liens qui, terminés par une houppe de papyrus ou une +fleur +de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.</p> +<p>Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont +très-variés, offrent, avec toute vérité, +les traits du visage et les +vêtements particuliers à chacune des nations qu'ils +représentent; des +légendes hiéroglyphiques donnent successivement le nom de +chaque peuple. +Deux ont entièrement disparu; celles qui subsistent, au nombre +de cinq, +annoncent:</p> +<br> +<p>Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie), +<br> + Le chef du pays de Térosis, + + + + + + en Afrique +<br> + Le chef du pays de Toroao,<br> +</p> +<p>et +</p> +<p>Le chef du pays de Robou, + + + + + + en Asie +<br> + Le Chef du pays de Moschausch,</p> +<br> +<p>Un tableau et un soubassement analogues décorent la face +antérieure du +massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques; +on les a rangés dans l'ordre suivant:</p> +<p>Le chef de la mauvaise race du pays de Schéto ou Chéta;</p> +<p>Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumôr;</p> +<p>Le grand du pays de Fekkarb;</p> +<p>Le grand du pays de Schairotana contrée maritime;</p> +<p>Le grand du pays de Scha.....(le reste est détruit);</p> +<p>Le grand du pays de Touirscha, contrée maritime;</p> +<p>Le grand du pays de Pa..... (le reste est détruit).</p> +<p>Sur l'épaisseur du massif de gauche, +Rhamsès-Méiamoun casqué, le +carquois sur l'épaule, conduit des groupes de prisonniers de +guerre aux +pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conquérant: «Va! +empare-toi des +contrées; soumets leurs places fortes et amène leurs +chefs en +esclavage;»</p> +<p>Le massif correspondant et les corps de logis qui réunissent +le pylône +au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait +trop +long de détailler ici. On remarque des <i>fenêtres</i> +décorées +extérieurement et intérieurement avec beaucoup de +goût, et des <i>balcons</i> +soutenus par des prisonniers barbares sortant à mi-corps de la +muraille.</p> +<p>L'intérieur du grand pavillon, divisé en trois <i>étages</i>, +fut décoré de +bas-reliefs représentant des scènes domestiques de +Rhamsès-Méiamoun; je +possède des dessins exacts de tous ces intéressants +tableaux, parmi +lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant +son repas, jouant avec ses petits enfants ou occupé avec la +reine d'une +partie de jeu analogue à celui des <i>échecs</i>, etc., +etc. L'extérieur de +ce pavillon est couvert de légendes du roi ou de bas-reliefs +commémoratifs de ses victoires.</p> +<p>C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions +qu'on +arrive enfin devant le premier pylône du grand et magnifique +palais de +Rhamsès-Méiamoun. L'édifice que nous venons de +décrire n'en était qu'une +dépendance et une simple annexe.</p> +<p>Ici, tout prend des proportions colossales: les faces +extérieures des +deux énormes massifs du premier pylône, entièrement +couvertes de +sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'édifice +non-seulement par des tableaux d'un sens vague et +général, mais encore +par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du +conquérant +et de la divinité protectrice qui lui donne la victoire. On voit +sur le +massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant à +Rhamsès-Méiamoun +treize contrées asiatiques, dont les noms, conservés pour +la plupart, +ont été sculptés dans des cartels servant comme de +boucliers aux peuples +enchaînés. Une longue inscription, dont les onze +premières lignes sont +assez bien conservées, nous apprend que ces conquêtes +eurent lieu dans +la douzième année du règne de ce Pharaon.</p> +<p>Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la +forme de Phré hiéracocéphale, donne la +harpé au belliqueux Rhamsès pour +frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de +contrées +ou de villes subsistent encore; le reste a été +détruit pour appuyer +contre le pylône des masures modernes. Le roi des dieux adresse +à +Méiamoun un long discours dont voici les dix premières +colonnes: «Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe chéri, +maître du +monde, soleil +gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre +entière; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues +sous tes +pieds; je te livre les chefs des contrées méridionales; +conduis-les en +captivité, et leurs enfants à leur suite; dispose de tous +les biens +existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront +se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai +livré +aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes +sandales, etc.»</p> +<p>Une grande stèle, mais très-fruste, constate que ces +conquêtes eurent +lieu la onzième année du roi. C'est à la +même année du règne de +Rhamsès-Méiamoun que se rapportent les sculptures des +massifs du premier +pylône du côté de la cour. Il s'agit ici d'une +campagne contre les +peuples asiatiques nommés Moschausch.</p> +<p>Des masses de débris amoncelés couvrent toute la +partie inférieure du +pylône et enfouissent en très-grande partie la magnifique +colonnade qui +décore le côté gauche de la cour, ainsi que la +galerie soutenue par des +piliers-cariatides formant cette même cour du côté +droit. Déblayer +cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais +elle aurait pour résultat certain de rendre à +l'admiration des voyageurs +deux galeries de la plus complète conservation, des colonnes +couvertes +de bas-reliefs, de riches décorations ayant conservé tout +l'éclat de +leurs couleurs, et enfin une nombreuse série de grands tableaux +historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions +dédicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des +élégantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur +épanouie du +lotus.</p> +<p>Au fond de cette première cour s'élève un +second pylône, décoré de +figures colossales, sculptées, comme partout ailleurs, de relief +dans le +creux; celles-ci rappellent les triomphes de +Rhamsès-Méiamoun dans la +neuvième année de son règne. Le roi, la tête +surmonte des insignes du +fils aîné d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la +déesse Mouth, +conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et +enchaînés dans diverses positions; ces nations, +appartenant à une même +race, sont nommées Schakalascha, Taônaou et Pourosato. +Plusieurs +voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont +cru reconnaître en eux des peuples hindous. Sur le massif de +droite de +ce pylône existait une énorme inscription, aujourd'hui +détruite aux +trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui +en subsiste encore, qu'elle était relative à +l'expédition contre les +Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Taônaou et les +Ouschascha. +Il y est aussi question des contrées d'Aumôr et d'Oreksa, +ainsi que +d'une bataille navale.</p> +<p>Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second +pylône. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et +de +Phtah en décorent les jambages, au bas desquels on lit deux +inscriptions +dédicatoires attestant que Rhamsès-Méiamoun a +consacré cette grande +porte en belle pierre de granit à son père Amon-Ra, et +qu'enfin les +battants ont été si richement ornés de +métaux précieux qu'Ammon lui-même +se réjouit en les contemplant.</p> +<p>On se trouve après avoir franchi cette porte, dans la seconde +cour du +palais, où là grandeur pharaonique se montre dans tout +son éclat; la vue +seule peut donner une idée du majestueux effet de ce +péristyle, soutenu +à l'est et à l'ouest par d'énormes colonnades, au +nord par des piliers +contre lesquels s'appuient des cariatides, derrière lesquels se +montre +une seconde colonnade. Tout est chargé de sculptures +revêtues de +couleurs très-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, +pour les +convertir, les ennemis systématiques de l'architecture peinte.</p> +<p>Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs +décorations; de grands et vastes tableaux sculptés et +peints appellent +de toute part la curiosité des voyageurs. L'oeil se repose sur +le bel +azur des plafonds ornés d'étoiles de couleur jaune +doré; mais +l'importance et la variété des scènes reproduites +par le ciseau +absorbent bientôt toute l'attention. Quatre tableaux formant le +registre inférieur de la galerie de l'est, côté +gauche, et une partie de +la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de +Rhamsès-Méiamoun contre des peuples asiatiques +nommés Robou, teint +clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un +surtout transversalement rayé bleu et blanc; ce costume est tout +à fait +analogue à celui des Assyriens et des Mèdes figures, sur +les cylindres +dits babyloniens ou persépolitains.</p> +<p><i>Premier tableau</i>. Grande bataille: le héros +égyptien, debout sur un +char lancé au galop, décoche des flèches contre +une foule d'ennemis +fuyant dans le plus grand désordre. On aperçoit sur le +premier plan les +chefs égyptiens montés sur des chars, et leurs soldats +entremêlés à des +alliés, les Fekkaro, massacrant les Robou +épouvantés, ou les liant comme +prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en +pied, sans compter les chevaux.</p> +<p><i>Deuxième tableau.</i> Les princes et les chefs de +l'armée égyptienne +conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des +scribes +comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties +génitales coupées aux Robou morts sur le champ de +bataille. +L'inscription porte textuellement: «Conduite des prisonniers en +présence +de Sa Majesté; ceux-ci sont au nombre de mille; mains +coupées, trois +mille; phallus, trois mille.» Le Pharaon, au pied duquel on +dépose ces +trophées, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont +retenus +par des officiers, adresse une allocution à ses guerriers; il +les +félicite de leur victoire, et prodigue fort naïvement les +plus grands +éloges à sa propre personne, «Livrez-vous à +la +joie, leur dit-il, +qu'elle s'élève jusqu'au ciel; les étrangers sont +renversés par ma +force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont +été remplis; +je me suis présenté devant eux comme un lion, je les ai +poursuivis +semblable à un épervier; j'ai anéanti leurs +âmes criminelles; j'ai +franchi leurs fleuves; j'ai incendié leurs forteresses; je suis +pour +l'Égypte ce qu'a été le dieu Mandou; j'ai vaincu +les Barbares: Amon-Ra +mon père a humilié le monde entier sous mes pieds, et je +suis roi sur le +trône à toujours.»</p> +<p>En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription, +malheureusement fort endommagée, et relative à cette +campagne, qui date +de l'an V du règne de Rhamsès-Méiamoun.</p> +<p><i>Troisième tableau.</i> Le vainqueur, le fouet en main et +guidant ses +chevaux, retourne ensuite en Égypte; des groupes de prisonniers +enchaînés précèdent son char; des officiers +étendent au-dessus de la +tête du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est +occupé par +l'armée égyptienne, divisée en pelotons marchant +régulièrement en ligne +et au pas, selon les règles de la tactique moderne.</p> +<p>Enfin Rhamsès rentre triomphant dans Thèbes +(quatrième tableau); il se +présente à pied, traînant à sa suite trois +colonnes de prisonniers, +devant le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth; le roi +harangue les +divinités et en reçoit en réponse les assurances +les plus flatteuses.</p> +<p>Une immense composition remplit tout le registre supérieur de +la galerie +nord et de la galerie est, à droite de la porte principale. +C'est une +cérémonie publique qui n'offre pas moins de deux cents +personnages en +pied; à cette pompeuse marche assiste tout ce que +l'Égypte renfermait de +plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de +Rhamsès-Méiamoun, et la panégyrie +célébrée par le souverain et son +peuple pour remercier la divinité de la constante protection +qu'elle +avait accordée aux armes égyptiennes. Une ligne de grands +hiéroglyphes, +sculptés au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce +que +cette panégyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Hôrus +(l'[Greek: +Alpha] et l'[Greek: Omega] de la théologie égyptienne) +eut lieu à Thèbes +le premier jour du mois de Paschons. Cette légende contient en +outre +l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour +ainsi +dire le programme entier, de la cérémonie.</p> +<p>L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de +cette +légende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptées +dans le +bas-relief auprès de chaque personnage et au-dessus des groupes +principaux.</p> +<p>Rhamsès-Méiamoun sort de son palais porté dans +un naos, espèce de chasse +richement décorée, soutenue par douze <i>oeris</i> ou +chefs militaires, la +tête ornée de plumes d'autruche. Le monarque, +décoré de toutes les +marques de sa royale puissance, est assis sur un trône +élégant que des +images d'or de la Justice et de la Vérité couvrent de +leurs ailes +étendues; le sphinx, emblème de la sagesse unie à +la force, et le lion, +symbole du courage, sont debout près du trône, qu'ils +semblent protéger. +Des officiers agitent autour du naos les <i>flabellum</i> et les +éventails +ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent +auprès du +roi, portant son sceptre, l'étui de son arc et ses autres +insignes.</p> +<p>Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la +caste +sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos à pied, +rangés sur +deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; +la +marche est fermée par un peloton de soldats. Des groupes tout +aussi +variés précèdent le Pharaon: un corps de musique, +où l'on remarque la +flûte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la +tête du +cortège; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, +parmi +lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le <i>fils +aîné</i> de Rhamsès, +le chef de l'armée après lui, brûle l'encens devant +la face de son père.</p> +<p>Le roi arrive au temple d'Hôrus, s'approche de l'autel, +répand les +libations et brûle l'encens; vingt-deux prêtres portent sur +un riche +palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des <i>flabellum</i>, +des +éventails et des rameaux de fleurs. Le roi, à pied, +coiffé d'un simple +diadème de la région inférieure, +précède le dieu et suit immédiatement +le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Hôrus ou Amon-Ra, le mari +de sa +mère. Un prêtre encense l'animal sacré; la reine, +épouse de Rhamsès, se +montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe +religieuse; +et, tandis que l'un des pontifes lit à haute voix l'invocation +prescrite +lorsque la lumière du dieu franchit le seuil de son temple, +dix-neuf +prêtres s'avancent portant les diverses enseignes sacrées, +les vases, +les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres +prêtres ouvrent le cortège religieux, soutenant sur leurs +épaules des +statuettes; ce sont les images des rois ancêtres et +prédécesseurs de +Rhamsès-Méiamoun, assistant au triomphe de leur +descendant.</p> +<p>Ici a lieu une cérémonie sur la nature de laquelle on +s'est étrangement +mépris. Deux enseignes sacrées, particulières au +dieu Amon-Hôrus, +s'élèvent au-dessus de deux autels. Deux prêtres, +reconnaissables à leur +tête rasée et, mieux encore, à leur titre inscrit +à côté d'eux, se +retournent pour entendre les ordres du grand pontife président +de la +panégyrie, lequel tient en main le sceptre nommé <i>pat</i>, +insigne de ses +hautes fonctions; un troisième prêtre donne la +liberté à quatre oiseaux +qui s'envolent dans les airs.</p> +<p>On a voulu voir ici des <i>sacrifices humains</i>, en prenant le +sceptre du +pontife pour un couteau, les deux prêtres pour deux victimes, et +les +oiseaux pour l'emblème des âmes qui s'échappaient +des corps de deux +malheureux égorgés par une barbare superstition; mais une +inscription +sculptée devant l'hiérogrammate assistant à la +cérémonie nous rassure +complètement, et prouve toute l'innocence de cette scène +en nous faisant +bien connaître ses détails et son but.</p> +<p>Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition +même:</p> +<p>«Le président de la panégyrie a dit:</p> +<p>Donnez l'essor aux quatre oies;</p> +<p>Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv</p> +<p>Dirigez-vous vers</p> +<p>le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient</p> +<p>dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux +de l'Occident | dites aux dieux de l'Orient</p> +<p>que Hôrus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiffé du +pschent,<br> + que le roi Rhamsès s'est coiffé du +pschent.»</p> +<br> +<p>Il en résulte clairement que les quatre oiseaux +représentent les quatre +enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, génies des +quatre +points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer +aussi au monde entier qu'à l'exemple du dieu Hôrus, le roi +Rhamsès-Méiamoun vient de mettre sur sa tête la +couronne emblème de la +domination sur les régions supérieures et +inférieures. Cette couronne se +nommait <i>pschent</i>; c'est celle que porte ici, en effet, et pour +la +première fois, le roi debout et devant lequel se passe la +fonction +sacrée qu'on vient de faire connaître.</p> +<p>La dernière partie du bas-relief représente le roi, +coiffé du <i>pschent</i>, +remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, +précédé de tout le +corps sacerdotal et de la musique sacrée, est accompagné +par les +officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille +d'or +une gerbe de blé, et, coiffé enfin de son casque +militaire comme à sa +sortie du palais, prendre congé, par une libation, du dieu +Amon-Hôrus +rentré dans son sanctuaire. La reine est encore témoin de +ces deux +dernières cérémonies; le prêtre invoque les +dieux; un hiérogrammate lit +une longue prière; auprès du Pharaon sont encore le +taureau blanc et les +images des rois ancêtres dressées sur une même base.</p> +<p>C'est en étudiant cette partie du tableau que j'ai pu +m'assurer enfin de +la place relative qu'occupe Rhamsès-Méiamoun dans la +série des dynasties +égyptiennes. Les statues des rois ses +prédécesseurs sont ici +chronologiquement rangées, et comme cet ordre est celui +même que leur +assignent d'autres monuments de Thèbes, aucun doute ne saurait +s'élever +sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant +devant elles les cartouches prénoms des rois qu'elles +représentent. +Rhamsès-Méiamoun, comme Rhamsès le Grand +(Sésostris), ayant marqué son +règne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont +été +confondus par les historiens grecs en un seul et même personnage. +Mais +les monuments originaux les différencient trop bien l'un de +l'autre pour +que la même confusion puisse avoir lieu désormais. Je me +propose de +traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de +détails. +Revenons à la décoration de la magnifique cour de +Médinet-Habou.</p> +<p>On a sculpté dans le registre supérieur de la galerie +de l'est, partie +gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde +cérémonie +publique tout aussi développée que la +précédente. Celle-ci est une +panégyrie célébrée par le roi en l'honneur +de son père, le dieu +Sochar-Osiris, le vingt-septième jour du mois de Hathôr. +Je possède +également des dessins fidèles de cette solennité +et la copie des +nombreuses légendes explicatives qui l'accompagnent.</p> +<p>Il faut passer rapidement sur les scènes de +consécration et les honneurs +royaux décernés par les dieux à +Rhamsès-Méiamoun, et que reproduisent +une foule de grands bas-reliefs sculptés dans les registres +inférieurs +des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me +dispenser de noter ici le nom des divinités auxquelles le +Pharaon +présente des offrandes variées dans les cent +quarante-quatre bas-reliefs +peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et +ouest, +non compris tous ceux du même genre sculptés sur le +fût des trois +grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit +l'intérieur de la galerie de l'ouest.</p> +<p>Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique formé par +une double +rangée de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands +bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou +les +bienfaits que les grandes divinités de Thèbes prodiguent +au Pharaon +victorieux. Une série de figures en pied ornent le soubassement +de cette +galerie et méritent une attention particulière.</p> +<p>Les légendes hiéroglyphiques inscrites à +côté de ces personnages revêtus +du riche costume des princes égyptiens, dont ils tiennent en +main les +insignes caractéristiques, constatent qu'on a +représenté ici les enfants +de Rhamsès-Méiamoun par ordre de primogéniture. On +a seulement fait deux +groupes distincts des enfants mâles et des princesses. Les +princes, dont +les noms et les titres ont été sculptés à +côté de leurs images, sont au +nombre de neuf, savoir:</p> +<p>1° Rhamsès-Amonmai, basilicogrammate commandant des +troupes;</p> +<p>2° Rhamsès-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant +de cavalerie;</p> +<p>3° Rhamsès-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant +de cavalerie;</p> +<p>4° Phréhipefhbour, haut fonctionnaire dans +l'administration royale;</p> +<p>5° Mandouschopsch, <i>idem</i>;</p> +<p>6° Rhamsès-Maithmou, prophète des dieux +Phré et Athmou;</p> +<p>7° Rhamsès-Schahemkamé, grand prêtre de +Phtah;</p> +<p>8° Rhamsès-Amonhischopsch, sans autre qualification que +celle de prince;</p> +<p>9° Rhamsès-Méiamoun, <i>idem</i>.</p> +<p>Les trois premiers, après la mort de leur père +Rhamsès-Méiamoun, étant +successivement montés sur le trône des Pharaons, leurs +légendes ont dû +être surchargées pour recevoir les cartouches +prénoms ou noms propres de +ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, +à +propos de cette liste intéressante, qu'à cette +époque le nom de +<i>Rhamsès</i> était devenu en quelque sorte le nom +même de la famille, et +que le conquérant avait concentré dans les membres de sa +maison les +postes les plus importants de l'armée, de l'administration +civile et du +sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais +été sculptés.</p> +<p>Toute cette série de princes et de princesses forme la +décoration du +soubassement à la droite et à la gauche d'une grande et +belle porte +s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en +la traversant, dans une troisième cour environnée et +suivie d'un +très-grand nombre de salles; les décombres ont depuis +longtemps enseveli +toute cette partie du palais existante encore sous les débris +entassés +des frêles constructions qui se sont succédé +d'âge en âge. Des fouilles +en grand mettraient ici à découvert des tableaux et des +inscriptions +d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser +à les +entreprendre, je réservai les fonds dont je pouvais disposer +pour le +déblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie +extérieure nord du palais, à partir du premier +pylône, et la presque +totalité de la muraille extérieure sud, enfouie +jusqu'à la corniche qui +couronne l'édifice entier.</p> +<p>La muraille nord offre une série de bas-reliefs historiques +d'un haut +intérêt. Je donnerai ici un court abrégé du +sujet de chacun d'eux, en +commençant par l'extrémité de la paroi vers +l'ouest.</p> +<p><i>Campagne contre les Maschausch et les Robou.</i></p> +<p><i>Premier tableau.</i> L'armée égyptienne en marche, +sur huit ou neuf +rangées de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites +précèdent un +char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char +s'élève un +grand mât surmonté d'une tête de bélier +ornée du disque solaire. C'est +le char du dieu Amon-Ra, qui guide à l'ennemi le roi +Rhamsès-Méiamoun, +également monté sur un char richement orné et +qu'entourent les archers +de la garde ainsi que les officiers attachés à sa +personne. On lit à +côté du char du dieu: «Voici ce que dit Amon-Ra, le +roi +des dieux: «Je +marche devant toi, ô mon fils!» <br> +</p> +<p><i>Deuxième tableau.</i> Bataille sanglante: les Maschausch +prennent la +fuite; le roi et quatre princes égyptiens en font un horrible +carnage.</p> +<p><i>Troisième tableau.</i> Rhamsès, debout sur une +espèce de tribune, harangue +cinq rangées de chefs et de guerriers égyptiens +conduisant une foule de +Maschausch et de Robou prisonniers. Réponse des chefs militaires +au +roi. En tête de chaque corps d'armée on fait le +dénombrement des mains +droites coupées aux ennemis morts sur le champ de bataille, +ainsi que +celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu à la bravoure des +vaincus. +L'inscription porte à 2,525 le nombre de ces preuves de victoire +sur des +hommes courageux et vaillants.</p> +<p><i>Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de +même race à +physionomie hindoue.</i></p> +<p><i>Premier tableau</i> (à la suite des +précédents). Le roi Rhamsès-Méiamoun, +en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire +agenouillés +devant lui, ainsi que les porte-enseignes des différents corps; +plus +loin, les soldats debout écoutent les paroles du souverain qui +les +appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Égypte; les chefs +répondent à l'appel du roi en invoquant ses victoires +récentes, et +protestent de leur dévouement à un prince qui +obéit aux paroles +d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats, +divisés par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus +grand ordre, +guidés par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, +des +carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors +en usage.</p> +<p><i>Deuxième tableau.</i> Le roi, tête nue et les +cheveux nattés, tient les +rênes de ses chevaux et marche à l'ennemi; une partie de +l'armée +égyptienne le précède en ordre de bataille; ce +sont les fantassins +pesamment armés ou hoplites; sur le flanc s'avancent par +pelotons les +troupes légères de différentes armes; les +guerriers montés sur des chars +ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi +au germe de Mandou, s'avançant pour soumettre la terre à +ses lois; ses +fantassins, à des taureaux terribles, et ses cavaliers, à +des éperviers +rapides.</p> +<p><i>Troisième tableau</i>. Défaite des Fekkaro et de +leurs alliés. Les +fantassins égyptiens les mettent en fuite sur tous les points du +champ +de bataille. Méiamoun, secondé par ses chars de guerre, +en fait un +horrible carnage; quelques chefs ennemis résistent encore, +montés sur +des chars traînés soit par deux chevaux, soit par quatre +boeufs; au +milieu de la mêlée et à une des +extrémités, plusieurs chariots traînés +par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont défendus +par des +Fekkaro; des soldats égyptiens les attaquent et les +réduisent en +esclavage.</p> +<p><i>Quatrième tableau</i>. Après cette première +victoire, l'armée égyptienne +se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus méthodique et +le plus +régulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle +traverse des +pays difficiles, infestés de bêtes sauvages; sur le flanc +de l'armée, le +roi, attaqué par deux lions, vient de terrasser l'un et combat +contre +l'autre.</p> +<p><i>Cinquième tableau</i>. Le roi et ses soldats arrivent sur +le bord de la +mer au moment où la flotte égyptienne en est venue aux +mains avec la +flotte des Fekkaro, combinée avec celle de leurs alliés +les +Schairotanas, reconnaissables à leurs casques armés de +deux cornes. Les +vaisseaux égyptiens manoeuvrent à la fois à la +voile et à l'aviron; des +archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornée d'une +tête de +lion. Déjà un navire fekkarien a coulé, et la +flotte alliée se trouve +resserrée entre la flotte égyptienne et le rivage, du +haut duquel +Rhamsès-Méiamoun et ses fantassins lancent une +grêle de traits sur les +vaisseaux ennemis. Leur défaite n'est plus douteuse, la flotte +égyptienne entasse les prisonniers à côté de +ses rameurs. En arrière et +non loin du Pharaon, on a représenté son char de guerre +et les nombreux +officiers attachés à sa personne. Ce vaste tableau +renferme plusieurs +centaines de figures, et j'en rapporte une copie très-exacte.</p> +<p><i>Sixième tableau</i>. Le rivage est couvert de guerriers +égyptiens +conduisant divers groupes mêlés de Schairotanas et de +Fekkaro +prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, +arrêté avec une +partie de son armée devant une place forte nommée <i>Mogadiro</i>. +Là se fait +le dénombrement des mains coupées. Le Pharaon, du haut +d'une tribune sur +laquelle repose son bras gauche appuyé sur un coussin, harangue +ses fils +et les principaux chefs de son armée, et termine son discours +par ces +phrases remarquables: Amon-Ra était à ma droite comme +à ma gauche; son +esprit a inspiré mes résolutions; Amon-Ra lui-même, +préparant la perte +de mes ennemis, a placé le monde entier dans mes mains.» +Les +princes et +les chefs répondent au Pharaon qu'il est un soleil appelé +à soumettre +tous les peuples du monde, et que l'Égypte se réjouit +d'une victoire +remportée par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trône +de son père.</p> +<p><i>Septième tableau</i>. Retour du Pharaon vainqueur à +Thèbes, après sa +double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux +chefs de ces nations conduits par Rhamsès devant le temple de la +grande +triade thébaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours +que sont +censés prononcer les divers acteurs de cette scène +à la fois triomphale +et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la +traduction:</p> +<p>«Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui +sont +en la +puissance de Sa Majesté et qui glorifient le dieu bienfaisant, +le +seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance +n'a point de bornes; tu règnes comme un puissant soleil sur +l'Égypte; +grande est ta force, ton courage est semblable à celui de +Boré (le +griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en +ton pouvoir à toujours.»</p> +<p>«Paroles du roi seigneur du monde, etc., à son +père +Amon-Ra, le roi des +dieux: Tu me l'as ordonné; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai +combattu +toutes les parties de la terre; le monde s'est arrêté +devant moi ...; +mes bras ont forcé les chefs de la terre, d'après le +commandement sorti +de ta bouche.»</p> +<p>«Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, modérateur des +dieux: +Que ton +retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as +renversé tous les chefs, tu as percé les coeurs des +étrangers et rendu +libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche +t'approuve.»</p> +<p>Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux +campagnes du conquérant égyptien dans la onzième +année de son règne, +arrivent jusqu'au second pylône du palais: de ce point jusqu'au +premier +pylône, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs +tableaux +sont enfouis sous des collines de décombres. J'ai pu cependant +avoir une +copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisième +campagne du roi +contre des peuples asiatiques, avec des légendes en +très-mauvais état. +L'un représente Rhamsès-Méiamoun combattant +à pied, couvert d'un large +bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une +hauteur. Dans le second tableau, le roi, à la tête de ses +chars, écrase +ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armée +égyptienne pousse le siège avec vigueur; des soldats +coupent des arbres +et s'approchent des fossés, couverts par des mantelets; +d'autres, après +les avoir franchis, attaquent à coups de hache la porte de la +ville; +plusieurs enfin ont dressé des échelles contre la +muraille et montent à +l'assaut, leurs boucliers rejetés sur leurs épaules.</p> +<p>Sur le revers du premier pylône existe encore un tableau +relatif à une +campagne contre la grande nation de Schéta ou Chéto: le +roi, debout sur +son char, prend une flèche dans son carquois fixé sur +l'épaule, et la +décoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats +égyptiens +et les officiers attachés à la personne du roi marchent +à sa suite, +rangés sur quatre files parallèles.</p> +<p>Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans +l'état d'enfouissement où se trouve aujourd'hui le +magnifique palais de +Médinet-Habou, tout entier du règne de +Rhamsès-Méiamoun, les successeurs +immédiats n'y ayant ajouté que quelques accessoires +presque +insignifiants. Le nombre considérable de noms de peuples et de +nations +asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ +de +recherches à la géographie comparée; ce sont de +précieux éléments pour +la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus +antique période de son histoire. Je crois possible de +reconnaître la +synonymie de ces noms égyptiens de peuples avec ceux que nous +ont +transmis les géographes grecs, et ceux surtout que contiennent +les +textes hébreux et les mémoires originaux des nations +asiatiques. C'est +un beau travail qui mérite d'être entrepris; il sera +facilité et par la +connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de +ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms +avec ceux du même genre que j'ai trouvés, en bien plus +grand nombre, sur +d'autres monuments de Thèbes et de la Nubie.</p> +<p>Toute la muraille extérieure du palais, du côté +du sud, qu'il a fallu +faire déblayer jusqu'au second pylône, est couverte de +grandes lignes +verticales d'hiéroglyphes contenant le calendrier sacré +en usage dans le +palais de Rhamsès; la portion que nous avons fait excaver, +à grands +frais, contient les mois de Thôth, Paophi, Hathôr, +Choïac et Tôbi. Vers +l'extrémité du palais est un article du mois de Paschon, +le neuvième +mois de l'année égyptienne. Ce calendrier indique toutes +les fêtes qui +se célébraient dans chaque mois, et au bas de chaque +indication de fête +on a sculpté, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte +d'offrande qu'on devait présenter dans la +cérémonie. Pour donner une +idée de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la +traduction de +quelques-uns de ces articles:</p> +<p>«<i>Mois de Thôth</i>, néoménie; +manifestation +de l'étoile de Sothis; l'image +d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire, +accompagnée par le roi Rhamsès ainsi que par les images +de tous les +autres dieux du temple.»</p> +<p>«<i>Mois de Paophi</i>, le 19; jour de la principale +panégyrie d'Ammon, qui +se célèbre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); +l'image +d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux +synthrônes; le roi Rhamsès l'accompagne dans la +panégyrie de ce jour.»</p> +<p>«<i>Mois d'Hathôr</i>, le 26; panégyrie de +Phtah-Socbaris; le roi accompagne +l'image du dieu gardien du Rhamesséium de Méiamoun (le +palais de +Médinet-Habou) de Thèbes sur la rive gauche, dans la +panégyrie de ce +jour.»</p> +<p>Cette panégyrie continuait encore le vingt-septième et +le vingt-huitième +jour du même mois; c'est celle qu'on a représentée +dans les grands +bas-reliefs supérieurs des galeries de l'est et du sud de la +seconde +cour du palais; du reste, je savais déjà, par un +très-grand nombre +d'inscriptions, que les Égyptiens appelaient <i>Rhamesséium +de Méiamoun</i> +le monument de Médinet-Habou dont je viens de donner une +description +rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je +termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DIX-NEUVIEME_LETTRE"></a> +<h2>DIX-NEUVIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes (environs de +Médinet-Habou), le 2 juillet 1829.</small><br> +</p> +<p>Afin de donner +une idée générale complète du quartier +sud-ouest de la vieille capitale +pharaonique, voisin du nome d'<i>Hermonthis</i>, il me reste à +présenter +quelques détails sur deux édifices sacrés, qui, +bien moins importants, à +la vérité, que le palais du conquérant <i>Méiamoun</i>, +présentent toutefois +quelque intérêt sous divers rapports historiques et +mythologiques.</p> +<p>L'une de ces constructions s'élève au milieu de +broussailles et de +grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et à une +très-petite +distance de l'énorme enceinte carrée, en briques crues, +qui environnait +jadis le palais et les temples de Médinet-Habou. C'est un +édifice de +petites proportions, et qui n'a jamais été +complètement terminé; il se +compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les +deux dernières seulement sont décorées de +tableaux, soit sculptés et +peints, soit ébauchés, ou même simplement +tracés à l'encre rouge. Ces +tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur +l'époque de sa construction. Il appartient au règne des +Lagides, comme +le prouvent une double dédicace d'un travail barbare, +sculptée +ultérieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits +devant +les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.</p> +<p>La dédicace annonce expressément que le roi <i>Ptolémée +Évergète II, et sa +soeur, la reine Cléopâtre</i>, ont construit cet +édifice et l'ont consacré +<i>à leur père</i> le dieu <i>Thôth</i>, ou +Hermès ibiocéphale.</p> +<p>C'est ici le seul des temples encore existants en Égypte qui +soit +spécialement dédié au dieu protecteur des +sciences, à l'inventeur de +l'écriture et de tous les arts utiles, en un mot, à +l'organisateur de la +société humaine. On retrouve son image dans la plupart +des tableaux qui +décorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du +sanctuaire. +On l'y invoquait sous son nom ordinaire de <i>Thôth</i>, que +suivent +constamment soit le titre SOTEM qui exprime la suprême direction +des +choses sacrées, soit la qualification <i>Ho-en-Hib</i>, +c'est-à-dire <i>qui a +une face d'ibis</i>, oiseau sacré, dont toutes les figures du +dieu, +sculptées dans ce temple, empruntent la tête, +ornées de coiffures +variées.</p> +<p>On rendait aussi dans ce temple un culte très-particulier +à <i>Nohémouo</i> +ou <i>Nahamouo</i>, déesse que caractérisent le vautour, +emblème de la +maternité, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon +s'élevant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les +légendes tracées à +côté des nombreuses représentations de cette +compagne du dieu <i>Thôth</i>, +qui, d'après son nom même, paraît avoir +présidé à la <i>conservation des +germes</i>, l'assimilent à la déesse <i>Saschfmoué</i>, +compagne habituelle de +<i>Thôth</i>, régulatrice des périodes +d'années et des assemblées sacrées.</p> +<p>Ces deux divinités reçoivent, outre leurs titres +ordinaires, celui de +<i>Résidant</i> à MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom +antique de cette +portion de Thèbes où s'élève le temple de <i>Thôth</i>.</p> +<p>Le bandeau de la porte qui donne entrée dans la +dernière salle du +temple, le <i>sanctuaire</i> proprement dit, est orné de quatre +tableaux +représentant Ptolémée faisant de riches offrandes, +d'abord aux grandes +divinités protectrices de Thèbes, <i>Amon-Ra, Mouth</i> +et <i>Chons</i>, +généralement adorées dans cette immense capitale, +et en second lieu aux +divinités particulières du temple, <i>Thôth</i> et +la déesse <i>Nahamouo</i>. Dans +l'intérieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande +triade +thébaine, et même celles de la triade adorée dans +le nome d'Hermonthis, +qui commençait à une courte distance du temple. Deux +grands tableaux, +l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche, +représentent, selon l'usage, la bari ou <i>arche sacrée</i> +de la divinité à +laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de +THOTH-PEHO-EN-HIB (<i>Thôth à face d'ibis</i>), et l'arche +de gauche, celle +de THOTH PSOTEM (Thôth le surintendant des <i>choses +sacrées</i>). L'une et +l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes +décorées de +têtes d'épervier, surmontées du disque et du +croissant, à tête +symbolique du dieu <i>Chons</i>, le fils aîné d'Ammon et +de Mouth, la +troisième personne de la triade thébaine, dont le dieu <i>Thôth</i> +n'est +qu'une forme secondaire.</p> +<p>Ici, comme dans la salle précédente, on trouve +toujours le roi Ptolémée +<i>Évergète II</i>, faisant des offrandes ou de riches +présents aux divinités +locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intérieur du sanctuaire, +sculptés +deux à gauche et deux à droite de la porte, ont +fixé plus +particulièrement mon attention. Ce ne sont plus des +divinités proprement +dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, <i>Évergète +II</i>, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de +titre +à ces bas-reliefs, <i>brûle l'encens en l'honneur des +pères de ses pères +et des mères de ses mères</i>. Le roi accomplit, en +effet, diverses +cérémonies religieuses en présence d'individus des +deux sexes, classés +deux par deux, et revêtus des insignes de certaines +divinités. Les +légendes tracées devant chacun de ces personnages +achèvent de démontrer +que ces honneurs sont adressés aux rois et aux reines lagides, +ancêtres +d'Évergète II en ligne directe: et en effet, le premier +bas-relief de +gauche représente <i>Ptolémée Philadelphe</i>, +costumé en Osiris, assis sur +un trône à côté duquel on voit la reine <i>Arsinoé</i> +sa femme, debout, +coiffée des insignes de <i>Mouth</i> et d'<i>Hathôr</i>. +Évergète II lève ses bras +en signe d'adoration devant ces deux époux, dont les +légendes +signifient: <i>Le divin père de ses pères</i> +PTOLÉMÉE, <i>dieu</i> PHILADELPHE; +<i>la divine mère de ses mères</i> ARSINOÉ, <i>déesse</i> +PHILADELPHE.</p> +<p>Plus loin, Évergète II offre l'encens à un +personnage également assis +sur un trône et décoré des insignes du dieu <i>Socarosiris</i>, +accompagné +d'une reine debout, la tête ornée de la coiffure +d'Hathôr, la Vénus +égyptienne; leurs légendes portent: <i>Le père de +ses pères</i>, PTOLÉMÉE, +<i>dieu créateur</i>. <i>La divine mère de ses +mères</i>, BÉRÉNICE, <i>déesse +créatrice</i>. On peut donc reconnaître ici soit <i>Ptolémée +Soter Ier</i> et sa +femme <i>Bérénice</i>, fille de Magas, soit <i>Ptolémée +Évergète Ier</i> et +<i>Bérénice</i>, sa femme et sa soeur. L'absence totale +du cartouche prénom +dans la légende du Ptolémée, objet de cette +adoration, autoriserait +l'une ou l'autre de ces hypothèses. Mais si l'on observe que ces +deux +époux reçoivent les hommages d'<i>Évergète +II</i>, à la suite des honneurs +rendus, en premier lieu, à <i>Ptolémée</i> et +à <i>Arsinoé Philadelphe</i>, on se +persuadera que le second tableau concerne les enfants et les +successeurs +immédiats de ces Lagides, c'est-à-dire <i>Évergète +Ier</i> et <i>Bérénice</i>, sa +soeur. Le titre de <i>Phter-Mounk, dieu créateur, dieu fondateur</i> +ou +<i>fabricateur</i>, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, à <i>Ptolémée +Soter Ier</i>, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la +pleine +certitude que ce titre est prodigué sur les monuments +égyptiens à une +foule de souverains autres que des chefs de dynasties.</p> +<p>Deux bas-reliefs, sculptés à droite de la porte, nous +montrent Évergète +II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres +ancêtres et +prédécesseurs, et toujours en suivant la ligne +généalogique descendante: +ainsi, dans le premier tableau, le roi répand des libations +devant le +<i>divin père de son père</i>, PTOLÉMEE, <i>dieu</i> +PHILOPATOR, <i>et la divine +mère de sa mère</i>, ARSINOÉ, <i>déesse</i> +PHILOPATOR; enfin, dans le second +tableau, il fait l'offrande du vin à son royal père +PTOLÉMÉE, <i>dieu</i> +ÉPIPHANE, et <i>à sa royale mère</i> +CLÉOPATRE, <i>déesse</i> ÉPIPHANE. Son +père +et son aïeul sont figurés dans le costume du dieu Osiris; +sa mère et son +aïeule, dans le costume d'Hathôr. Quant aux titres <i>Philadelphe, +Philopator et Épiphane</i>, ils sont placés à la +suite des cartouches noms +propres, et exprimés par des hiéroglyphes +phonétiques (représentant les +mots coptes équivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc +la +généalogie complète d'Évergète II, +et l'ordre successif des rois de la +dynastie des Lagides à partir de <i>Ptolémée +Philadelphe</i>.</p> +<p>C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Égypte +servent +pour le moins de confirmation aux témoignages historiques +puisés dans +les écrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent +point +éclaircir ou coordonner les notions vagues et +incohérentes que ce même +peuple nous a transmises sur l'histoire égyptienne, surtout en +ce qui +concerne les anciennes époques. L'usage constamment suivi par +les +Égyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de +nombreuses +séries de tableaux représentant des scènes +religieuses ou des événements +contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain +régnant à +l'époque même où l'on sculptait ces bas-reliefs, +cet usage, disons-nous, +a tourné bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a +conservé jusqu'à nos jours un immense trésor de +notions positives qu'on +chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute +vérité que, +grâce à ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui +les +accompagnent, chaque monument de l'Égypte s'explique par +lui-même, et +devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprète. +Il +suffit, en effet, d'étudier quelques instants les sculptures qui +ornent +le sanctuaire de l'édifice situé à +côté de l'enceinte de Médinet-Habou, +la seule portion du monument véritablement terminée, pour +se convaincre +aussitôt qu'on se trouve dans un temple consacré au dieu <i>Thôth</i>, +construit sous le règne d'Évergète II et de sa +soeur et première femme +<i>Cléopâtre</i>, mais dont les sculptures ont +été terminées postérieurement +à l'époque du mariage d'Évergète II avec +Cléopâtre sa nièce et sa +seconde femme, mentionnée dans les légendes royales qui +décorent le +plafond du sanctuaire.</p> +<p>Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossièreté +d'exécution des +hiéroglyphes, et le peu de soin donné à +l'application des couleurs sur +les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les +inscriptions dédicatoires pour qu'on méconnaisse dans le +petit temple de +Thôth un produit de la décadence des arts +égyptiens, devenue si rapide +aux dernières époques de la domination grecque.</p> +<p>Mais un édifice d'un temps encore plus rapproché de +nous présente aux +regards du voyageur un exemple frappant du degré de corruption +auquel +descendit la sculpture égyptienne sous l'influence du +gouvernement +romain. Il s'agit ici des ruines désignées, dans la <i>Description +générale de Thèbes</i>, par MM. Jollois et +Devilliers, sous le nom de +<i>Petit Temple situé à l'extrémité sud de +l'Hippodrome</i>, aux débris +duquel j'ai donné toute la journée d'hier.</p> +<p>Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini +et +moi, nous courûmes sur Médinet-Habou, et, passant dans le +voisinage du +petit temple de <i>Thôth</i>, nous gagnâmes la base des +monticules factices +formant l'immense enceinte nommée l'<i>Hippodrome</i> par la +Commission +d'Égypte, et que nous longeâmes extérieurement +à travers la plaine +rocailleuse qui s'étend jusqu'au pied de la chaîne +libyque. Parvenus, +après une marche assez longue et très-fatigante, au midi +de ces vastes +fortifications, qui jadis renfermèrent, selon toute apparence, +un +établissement militaire, espèce de camp permanent +qu'habitaient les +troupes formant la garnison de Thèbes et la garde des Pharaons, +nous +gravîmes un petit plateau peu élevé au-dessus de la +plaine, mais couvert +de débris de constructions et de fragments de poteries de +différentes +époques.</p> +<p>Le premier objet qui attire les regards est un grand <i>propylon</i> +faisant +face à l'ouest, mais dans un état de destruction fort +avancé, quoique +formé primitivement de matériaux d'un assez beau choix. +Quatre +bas-reliefs existent encore du côté de l'hippodrome; tous +représentent +l'empereur <i>Vespasien</i> [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], +costumé à +l'égyptienne et faisant des offrandes à +différentes divinités; les +tableaux qui décorent la face du propylon tournée du +côté du temple +montrent l'empereur <i>Domitien</i> [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS +GRMNIKOS)] accomplissant de semblables cérémonies; enfin, +neuf +bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la décoration +intérieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, +figuré soit +dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblème de la +paresse, +soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrés: c'est +l'empereur <i>Othon</i> [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].</p> +<p>Je lisais pour la première fois le nom de cet empereur, +retracé en +caractères hiéroglyphiques, et on le chercherait +vainement ailleurs sur +toutes les constructions égyptiennes existantes entre la +Méditerranée et +Dakkéh en Nubie, limite extrême des édifices +élevés par les Égyptiens +sous la domination grecque et romaine. La durée du règne +d'Othon fut si +courte que la découverte d'un monument rappelant sa +mémoire excite +toujours autant de surprise que d'intérêt. Il +paraît, au reste, que +l'Égypte se déclara promptement pour Othon, puisque c'est +précisément la +province de l'empire où furent frappées les seules +médailles de bronze +que nous ayons de cet empereur.</p> +<p>La présence du nom d'<i>Othon</i> établit +invinciblement que la décoration du +propylon, à en juger par ce qui reste des sculptures, fut +commencée l'an +69 de l'ère chrétienne, et terminée au plus tard +vers l'an 96, époque de +la mort de <i>Domitien</i>.</p> +<p>En avant, et à quelque distance du propylon, se trouve un +escalier au +bas duquel était jadis une petite porte décorée de +bas-reliefs d'un +travail barbare, comparativement à ceux du propylon; et +cependant je +reconnus dans leurs débris la légende de l'empereur <i>Auguste</i> +([Greek: +AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'à cette époque +l'Égypte avait +simultanément de bons et de mauvais ouvriers.</p> +<p>Sur le même axe, et à soixante mètres environ du +grand propylon, s'élève +le temple, ou plutôt une petite cella aujourd'hui isolée, +et dont les +parois extérieures, à peine dégrossies, n'ont +jamais reçu de décoration; +mais les salles intérieures sont couvertes d'ornements +sculptés et de +bas-reliefs d'une exécution très-lourde et +très-grossière. Presque tous +ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent à +l'époque +d'<i>Hadrien</i>. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes +les +divinités adorées dans le temple; et à +côté de chacune de ces images on +a répété sa légende particulière, +[Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS +ATRIANS], <i>l'empereur César Trajan Hadrien</i>. J'ai +remarqué enfin que la +corniche extérieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la +légende +d'<i>Antonin</i>, ainsi conçue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS +ATRIANS +ANTONINS EUSBS], <i>l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius</i>.</p> +<p>L'époque de la décoration du sanctuaire et des autres +salles du temple +proprement dit étant clairement fixée par ces noms +impériaux, il reste à +déterminer quelles furent les divinités +particulièrement honorées dans +ce temple: ce point éclairci, il deviendra facile en même +temps de +décider avec certitude si cet édifice appartenait jadis +au nome +<i>diospolite</i>, ou à celui d'<i>Hermonthis</i>; car de +l'étude suivie des +monuments de l'Égypte et de la Nubie, il résulte que la +triade adorée +dans la capitale d'un nome reparaît constamment et occupe un rang +distingué dans les édifices sacrés de toutes les +villes de sa +dépendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte +particulier, et +vénérant les trois portions distinctes de l'Être +divin sous des noms et +des formes différentes.</p> +<p>Les indications les plus positives à cet égard doivent +résulter de +l'examen des sculptures qui décorent les sanctuaires, surtout +lorsque +cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme +cela arrive précisément pour les ruines situées au +sud de l'hippodrome.</p> +<p>Quatre grands bas-reliefs superposés deux à deux +couvrent la paroi du +fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs supérieurs +représentent +l'empereur <i>Hadrien</i>, costumé en fils aîné +d'Ammon, adorant une déesse +coiffée du vautour, emblème de la maternité, et +surmonté des cornes de +vache, du disque et d'un petit trône. Ce sont les insignes +ordinaires +d'<i>Isis</i>, et la légende sculptée à +côté des deux images de la déesse +porte en effet: ISIS <i>la grande mère divine qui réside +dans la montagne +de l'Occident</i>. Les bas-reliefs inférieurs nous montrent le +même +empereur présentant des offrandes au dieu <i>Monht</i> ou <i>Manthou</i>, +le dieu +éponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux <i>Amon-Ra</i>, le +dieu éponyme de +Thèbes.</p> +<p>Guidés ici par une théorie fondée sur +l'observation de faits +entièrement analogues, et qui se reproduisent partout et sans +aucune +exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple +fut particulièrement consacré à la déesse +Isis, puisque ses images +occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire; +au-dessous d'elle paraissent les grandes divinités du nome de <i>Thèbes</i> +et du nome <i>hermonthite</i>, deux syntrônes adorés +aussi dans ce même +temple. Mais le dieu <i>Manthou</i> occupant la droite, quoique tenant +dans +ces mythes sacrés un rang inférieur à celui du roi +des dieux Amon-Ra, +qui occupe ici la gauche, il devient certain que le <i>Temple d'Isis</i>, +situé au sud de l'hippodrome, dépendait du nome d'<i>Hermonthis</i> +et non du +nome <i>diospolite</i>, puisque le dieu Mandou reçoit +immédiatement après +<i>Isis</i> et avant Amon-Ra, dieu éponyme de Thèbes, les +adorations de +l'empereur Hadrien.</p> +<p>Ainsi la divinité locale, celle que les habitants de la +[Greek: chomae] +ou <i>bourgade</i> du nome hermonthite, qui exista jadis autour du +temple, +regardaient comme leur protectrice spéciale, fut la +déesse <i>Isis</i>, qui +réside dans PTÔOU-EN-EMENT (ou la <i>montagne de +l'Occident</i>). Mais cette +qualification donne lieu à quelque incertitude: faut-il prendre +les mots +<i>Ptôou-en-ement</i> dans leur sens général et n'y +voir que la désignation +de la <i>montagne occidentale</i>, derrière laquelle, selon les +mythes, le +soleil se couchait et terminait son cours, montagne placée sous +l'influence d'<i>Isis</i>, de la même manière que la <i>montagne +orientale</i>, +PTÔOU-EN-EIEBT, appartenait à la déesse <i>Nephthys</i>; +ou bien, prenant les +mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis +<i>Hitem-ptôou-en-ement</i> par: déesse qui réside +dans PTÔOUENEMENT ou +<i>Ptôouement</i>, en considérant ici <i>Ptôouement</i> +comme le nom propre de la +bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait +alors analogue aux titres <i>Hitem Pselk</i>, résidant à +Pselkis; <i>Hitem +Manlak</i>, résidant à Philae; <i>Hitem Souan</i>, +résinant à Syène; <i>Hitem +Ebôu</i>, résidant à Éléphantine; <i>Hitem +Snè</i>, résidant à Latopolis; <i>Hitem +Ebôt</i>, résidant à Abydos, etc., que +reçoivent constamment Thôth, Isis, +Chnouphis, Saté, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur +élevèrent ces anciennes villes placées sous leur +domination immédiate. +Mais comme les mots <i>Ptôou-en-ement</i> ne sont pas toujours +suivis, comme +<i>Pselk, Manlak, Souan</i>, etc., du signe déterminatif des +noms propres de +contrées ou de lieux habités, nous pensons, sans exclure +absolument +cette première hypothèse, qu'ils désignent ici +plus directement la +<i>montagne occidentale céleste</i>, sur laquelle Isis +partageait avec +<i>Natphé</i>, la Rhéa égyptienne, le soin +journalier d'accueillir le dieu +Soleil, épuisé de sa longue course et mourant, ce +même dieu que la soeur +d'Isis, Nephthys, avait reçu enfant, et sortant plein de vie du +sein de +sa mère Natphé, sur la <i>montagne orientale</i>. Sous +un point de vue plus +matériel encore, la <i>montagne occidentale</i> +désignera la chaîne libyque, +voisine du temple où sont creusés d'innombrables +tombeaux, et par suite +l'enfer égyptien, l'<i>Amenté</i>, c'est-à-dire la +<i>contrée occidentale</i>, +séjour redoutable où régnaient Isis et son +époux Osiris, le juge +souverain des âmes. Les bas-reliefs sculptés sur les +parois latérales +et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui décorent la +porte +extérieure du naos et les restes du grand propylon, +représentent aussi +l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes à +Isis, +déesse de la montagne d'Occident, en même temps qu'aux +dieux synthrônes +<i>Manthou</i> et <i>Ritho</i>, les grandes divinités du nome +hermonthite; de +semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thèbes, +Amon-Ra, +Mouth et Chons, suivant l'usage établi d'adorer à la fois +dans un temple +d'abord les divinités locales, ensuite celles du nome entier, et +enfin +un dieu du nome le plus voisin; comme pour établir entre les +cultes +particuliers de chacune des préfectures de l'Égypte une +liaison +successive et continue qui les ramenait ainsi à l'unité. +Tous les +temples de l'Égypte et de la Nubie offrent les preuves de cette +pratique, motivée sur de graves considérations d'ordre +public et de +saine politique.</p> +<p>Tels sont les faits généraux résultant de +l'étude que je viens de faire +des dernières ruines de la plaine de Thèbes, du +côté sud-ouest; ces deux +monuments, l'un le <i>temple de Thôth</i>, l'autre le <i>temple +d'Isis</i>, +marquent en outre l'état rétrograde de l'art +égyptien à l'époque des +rois grecs comme à celle des empereurs romains; et les +sculptures les +plus récentes, exécutées sous les règnes +d'Hadrien et d'Antonin le +Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussée à +l'extrême.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGTIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGTIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes (palais de Kourna), +le 6 juillet 1829.</small></p> +<p>Le premier monument de la partie occidentale de Thèbes que +visitent les +Européens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le +monument +de <i>Kourna</i>, situé non loin du beau sycomore au pied +duquel s'arrêtent +habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de +combinaisons indépendantes de ma volonté, le dernier +objet de mes +recherches sur la rive gauche du fleuve. Appelé d'abord au <i>Rhamesseum</i> +par le souvenir des scènes historiques et des tableaux religieux +que +nous y avions remarqués en remontant le Nil, les masses de +<i>Médinet-Habou</i> et ses nombreux bas-reliefs militaires nous +attirèrent +ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'après avoir +étudié à +fond les petits monuments situés dans leur voisinage. Cependant +l'édifice de <i>Kourna</i>, quoique +très-inférieur en étendue à ces grandes +et importantes constructions, mérite un examen particulier, +puisqu'il +appartient aux temps pharaoniques, et remonte à l'époque +la plus +glorieuse dont les annales égyptiennes aient constaté le +souvenir. Son +aspect présente d'ailleurs un caractère tout nouveau; et +si son plan +général réveille l'idée d'une habitation +particulière et semble exclure +celle de temple, la magnificence de la décoration, la profusion +des +sculptures, la beauté des matériaux et la recherche dans +l'exécution +prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant +souverain.</p> +<p>Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement +l'extrémité +d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres +constructions liées sans doute avec l'édifice encore +debout; tous les +débris épars sur le sol portent du moins des noms royaux +appartenant aux +derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.</p> +<p>Sur le même axe que ces arrachements de constructions +rasées, au milieu +de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, +s'élève +un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de +hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fût se compose d'un +faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette +même +plante tronqués pour recevoir le dé. Cet ordre, qui n'est +point +particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le +temple de Chnouphis à Éléphantine et dans un +temple d'Éléthya, tous +deux très-récemment détruits par la barbare +ignorance des Turcs, +appartient sans aucun doute aux vieilles époques de +l'architecture +égyptienne, et ne le cède, sous le rapport de +l'antiquité, qu'aux seules +colonnes cannelées semblables au vieux dorique grec, dont elle +sont le +type évident, et que l'on trouve employées presque +exclusivement dans +les plus anciens monuments de l'Égypte.</p> +<p>Sur les quatre faces du dé des chapiteaux du portique +existent, +sculptées avec beaucoup de recherche, les légendes +royales de <i>Ménephtha +Ier</i> ou celles de <i>Rhamsès le Grand</i>. Les noms et les +prénoms de ces +deux Pharaons sont également inscrits sur le fût des +colonnes, mais +accolés ensemble et renfermés dans un tableau +carré.</p> +<p>Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication +naturelle dans la double légende dédicatoire qui +décore l'architrave du +portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi +conçue:</p> +<p>«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le +seigneur de la région +inférieure, le régulateur de l'Égypte, celui qui a +châtié les contrées +étrangères, l'épervier d'or soutien des +armées, le plus grand des +vainqueurs, le roi <i>Soleil gardien de la vérité</i>, +l'approuvé de Phré, le +fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSÈS, a exécuté +des travaux en +l'honneur de son père Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le +palais de +son père, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du +Soleil, +MÉNEPHTHA-BOREÏ. Voici qu'il a fait élever ... +(grande lacune) ... les +propylons du palais ... et qu'il l'a entouré de murailles de +briques, +construites à toujours; c'est ce qu'a exécuté le +fils du Soleil, l'ami +d'Ammon, RHAMSÈS.»</p> +<p>Cette dédicace constate deux faits principaux: le palais de +Kourna fut +fondé et construit par le Pharaon <i>Ménephtha Ier</i>; +et son fils, <i>Rhamsès +le Grand</i>, achevant la décoration de ce bel édifice, +l'environna d'une +enceinte ornée de propylons et semblable à celle qui +renferme chacun des +grands monuments royaux de Thèbes.</p> +<p>Tous les bas-reliefs qui décorent l'intérieur du +portique et l'extérieur +des trois portes par lesquelles on pénètre dans les +appartements du +palais représentent, en effet, <i>Ménephtha Ier</i>, et +plus souvent encore +<i>Rhamsès le Grand</i>, rendant hommage à la triade +thébaine et aux autres +divinités de l'Égypte, ou recevant de la munificence des +dieux les +pouvoirs royaux et des dons précieux, qui devaient embellir et +prolonger +la durée de leur vie mortelle. Mais il faut +particulièrement remarquer +une série de vingt petits tableaux dans lesquels sont +figurés +alternativement les dieux qui président au fleuve du Nil dans +ses divers +États, et les déesses protectrices de la terre +d'Égypte pendant chaque +mois, présentant à <i>Rhamsès le Grand</i> tous +les produits de la terre et +des eaux dans chaque saison de l'année; au-dessus de ces +bas-reliefs +s'étend horizontalement l'inscription suivante:</p> +<p>«Voici ce que disent les dieux et les déesses qui +résident dans la +région d'en bas à leur fils le dominateur des deux +régions, le seigneur +du monde, <i>Soleil gardien de justice, l'approuvé de +Phré</i> (Rhamsès): +Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions +destinées aux offrandes; nous mettons à ta disposition +tous les biens +purs, afin que tu puisses célébrer la panégyrie de +la maison de ton +père, puisque tu es un fils qui aimes ton père comme le +dieu Hôrus qui a +vengé le sien.»</p> +<p>Ces bas-reliefs et leur légende se rapportent +évidemment à l'assemblée +sacrée ou panégyrie solennelle dans laquelle +Rhamsès le Grand fit +l'inauguration du palais de Ménephtha Ier, son père, +aussitôt que, par +ses soins pieux, la décoration intérieure et +extérieure fut entièrement +terminée. Les seules sculptures de l'édifice, <i>postérieures +à Rhamsès le +Grand</i>, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques +placées +sur l'épaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se +lient +point à l'ensemble de la décoration primitive; toutes +appartiennent au +règne de Ménephtha II, fils et successeur immédiat +de Rhamsès le Grand, +à l'exception d'une seule, sculptée au-dessous du +bas-relief des +offrandes et rappelant le nom, le prénom et les titres de <i>Rhamsès +IV ou +Méiamoun</i>, cinquième successeur de <i>Rhamsès +le Grand</i>, avec une date de +l'an VI.</p> +<p>La porte médiale du portique donne entrée dans une +salle d'environ +quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus +considérable du palais. Six colonnes semblables à celles +du portique +soutiennent le plafond, subsistant encore en très-grande partie; +deux +longues inscriptions, toutes deux au nom de <i>Ménephtha Ier</i>, +servent +d'encadrement aux vautours ailés qui décorent ce plafond. +L'inscription +de droite contient la dédicace générale du palais, +faite par son +fondateur à la plus grande des divinités de +l'Égypte:</p> +<p>« ... Le seigneur du monde, <i>soleil stabiliteur de justice</i>, +a +fait ces +constructions en l'honneur de son père, <i>Amon-Ra</i>, le +seigneur des +trônes du monde et qui réside dans la divine demeure du +fils du soleil +<i>Ménephtha-Boreï</i> à Thèbes, sur la rive +gauche; il (le roi) a fait +construire l'<i>habitation des années</i> (c'est-à-dire +le palais) en pierre +de grès blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des +dieux.»</p> +<p>Cette inscription nous fait connaître, en premier lieu, le nom +que les +anciens habitants de Thèbes donnaient à l'édifice +de Kourna. Ils +l'appelaient <i>demeure de Ménephtha</i> ou <i>Menephtheum</i>, +du nom même du +prince qui en jeta les fondements et en éleva toutes les masses; +elle +explique en même temps le double caractère de temple et de +palais que +présente cet édifice, qui, par la disposition même +de son plan, paraît +destiné à l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, +par toutes ses +décorations, la demeure sainte d'une divinité.</p> +<p>La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que +cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le +roi <i>Ménephtha Ier</i>, fut le <i>manôskh</i>, +c'est-à-dire la salle d'honneur, +le lieu où se tenaient les assemblées religieuses ou +politiques et où +siégeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum +répond +ici à ces vastes salles des grands palais de Thèbes, +soutenues par de +nombreuses rangées de colonnes, qu'on a désignées +jusqu'ici sous la +dénomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de <i>manôskh</i> +dans les inscriptions égyptiennes sculptées sur leur +plafond ou sur les +architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de +développer les considérations qui motivaient le nom de <i>manôskh</i> +(c'est-à-dire le <i>lieu de la moisson</i>, et par suite, le <i>lieu +où l'on +mesure les grains</i>), donné par les Égyptiens aux +salles les plus vastes +de leurs édifices publics.</p> +<p>De nombreux tableaux sculptés décorent les longues +parois de droite et +de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, +le +roi <i>Ménephtha Ier</i>, offrant des parfums, des fleurs, ou +bien l'image de +son prénom mystique, à la triade thébaine, et +particulièrement au chef +de cette triade, <i>Amom-Ra</i>, sous sa forme primordiale et sous +celle de +générateur; c'était le dieu protecteur du palais +qui renfermait un +sanctuaire consacré à cette grande divinité. Mais +les petites parois à +droite et à gauche de la porte principale sont couvertes de +bas-reliefs +représentant les membres de la triade thébaine +adorés par un Pharaon +autre que <i>Ménephtha Ier</i>, portant le nom de <i>Rhamsès</i>, +et qu'il ne faut +point confondre avec Rhamsès III, dit le Grand.</p> +<p>Une série de faits incontestables, recueillis dans les +monuments +originaux, m'ont démontré que ce nouveau <i>Rhamsès</i>, +le <i>Rhamsès II</i> du +canon royal, succéda immédiatement à <i>Ménephta +Ier</i>, son père, et fut +remplacé, après un règne fort court, par son +frère Rhamsès III ou +Rhamsès le Grand, qui est le Sésostris de l'histoire.</p> +<p>Le bas-relief inférieur, à gauche de la porte, dans la +salle hypostyle, +rappelle le sacre de Rhamsès II, après la mort de +Ménephtha Ier. Le +jeune roi, présenté par la déesse Mouth et le dieu +Chons, fléchit le +genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprême +lui +accorde les attributions royales et les périodes des grandes +panégyries, +c'est-à-dire un très-long règne, en +présence de <i>Ménephtha Ier</i>, père du +nouveau roi, représenté debout derrière le +trône d'Ammon, et tenant à la +fois les emblèmes de la royauté terrestre qu'il vient de +quitter, et +l'emblème de la vie divine dont il jouit déjà dans +la compagnie des +dieux.</p> +<p>Plus loin, on a figuré l'enfance de Rhamsès II en +représentant le jeune +roi, debout, embrassé par Mouth, la grande mère divine, +qui lui offre le +sein. La légende porte textuellement:</p> +<p>«Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, +seigneur +des +diadèmes, Rhamsès chéri d'Ammon, moi qui suis ta +mère, je me complais +dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.»</p> +<p>Ce tableau fait pendant à une composition analogue, +sculptée sur la +paroi opposée; la déesse <i>Hathôr</i>, la +Vénus égyptienne, nourrissant le +roi <i>Ménephtha Ier</i>, et lui adressant les mêmes +paroles.</p> +<p>La frise entière de la salle hypostyle se compose des noms et +prénoms +répétés de ce Pharaon, environnés des +insignes du pouvoir souverain. On +les retrouve aussi sur les dés et dans les ornements de la base +des +colonnes, mais entremêlés aux cartouches de Rhamsès +II. Les architraves +portent plusieurs inscriptions dédicatoires de la salle +hypostyle; les +unes au nom du fondateur, Ménephtha Ier, d'autres au nom de +Rhamsès II, +qui en acheva la décoration.</p> +<p>Les bas-reliefs sculptés sous le règne de ces deux +princes sont +remarquables par la simplicité du style, la finesse de leur +exécution et +l'élégante proportion des figures; ce qui les fait +distinguer au premier +coup d'oeil des sculptures appartenant à l'époque de +Rhamsès le Grand; +celles-ci, traitées avec bien moins de soin, portent +déjà des marques +évidentes de la décadence de l'art.</p> +<p>On sera frappé de cette différence +très-sensible en comparant les +bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de +la première salle de droite, et en général toute +la partie du palais à +droite de la salle hypostyle, décorée sous Rhamsès +le Grand. Cette étude +n'est pas sans intérêt, et importe beaucoup à +l'histoire de l'art en +général, surtout quand il s'agit d'époques bien +antérieures aux premiers +essais des maîtres immortels qu'a produits le génie +inépuisable des +Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette +importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans +cesse, ne fût-ce que comme sujet de distraction des magnificences +de +notre château de Kourna, petite bicoque de boue à un +étage, mais +dominant majestueusement ces tanières et ces terriers où +se nichent nos +concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une +température +de 32 à 38 degrés; mais on s'habitue à tout, et +nous trouvons qu'on +respire très agréablement à 28 degrés; +d'ailleurs, je ne suis au +château que la nuit.</p> +<p>Nos explorations à Thèbes avancent vers leur terme; le +1er août +prochain, nous passerons sur la rive orientale, où nous +attendent les +immenses constructions de <i>Karnac</i> et de <i>Louqsor</i>; ces +dernières sont +déjà dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour +relever le peu de +bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois, +et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scènes +religieuses, +si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me +mettre +sérieusement en route pour Paris au commencement de septembre, +époque à +laquelle nous dirons adieu à Thèbes, notre vieille +mère. Nous reverrons +Dendérah en descendant, et après une station au Caire +nous nous +retrouverons bientôt à Alexandrie.</p> +<p>Si l'on doit voir un obélisque égyptien à +Paris, comme vous me +l'écrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thèbes se +consolera de cet +enlèvement en gardant l'obélisque de Karnac, le plus beau +de tous et le +plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhésion +(dont +on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois +parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un +sacrilège: tout +ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger +sur un radeau proportionné l'un des deux obélisques de +Louqsor, et je +désigne celui de droite pour de très-bonnes raisons, +quoique le +pyramidion en soit altéré et que le monolithe soit moins +élevé de +quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation +emmèneraient facilement l'embarcation jusqu'à Alexandrie, +et la mer +ferait le reste<a name="retour_texte_note_4"></a><a href="#Note_4">[4]</a>; +voilà ce qui est +possible, et le +seul plan que je puisse proposer, d'après la connaissance +complète des +localités et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux +échantillons des +grands travaux de l'architecture égyptienne, qui étaient +si instructifs +pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il +est +vrai que toute l'histoire nationale y était inscrite, et nos +monuments +modernes ne sont pas destinés à rendre de tels services +à notre +postérité. Ce que j'y ai appris est prodigieux; +Médinet-Habou a fourni +une récolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique +et +d'Asie; il n'y a vraiment qu'à y regarder pour s'enrichir et +pour +remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les +premières pages de l'histoire générale des hommes. +J'espère que je +n'aurai pas travaillé sans utilité pour ce grand sujet de +mes études +dans cette autre terre sainte.</p> +<p>A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr +l'archevêque +de Jérusalem a jugé à propos de nous +décorer très-bénévolement de la +croix de chevalier du Saint-Sépulcre; que nos diplômes +sont arrivés à +Alexandrie, où nous pourrons les retirer moyennant les droits +d'usage, +fixés pour nous à cent louis pour chacun. Il paraît +qu'on ignore sur les +bords du Cédron que les érudits des bords de la Seine ne +sont pas des +Crésus, et que la roue de la Fortune ne tourne guère pour +eux s'il ne +sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc +notre +ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les +infidèles, je +dois renoncer à cet honneur et me contenter d'avoir +été jugé digne de +l'obtenir; ce n'est pas à la pauvre érudition à +supporter les charges du +siècle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au +triomphe +de la sainte Sion.</p> +<p>J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril; +j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-même les +réponses.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT_ET_UNIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT ET UNIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Sur le Nil, près +d'Antinoé, le 11 septembre 1829.</small></p> +<p>Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage +de +recherches est terminé, et que je retourne au plus vite vers +Alexandrie +pour regagner l'Europe et y trouver à la fois contentement de +coeur et +repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je +n'éprouve pas +un grand besoin; depuis Dendérah, que j'ai quitté le 7 au +matin, j'ai en +effet vécu en chanoine; couché toute la journée +dans la jolie cange de +notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai +mené une vie tout à fait contemplative, et mon occupation +la plus +sérieuse a été de regarder, comme on le fait +parfois à Paris, de quel +côté venait le vent et si nos rameurs faisaient leur +devoir en +conscience. Le vent du nord nous a longtemps contrariés, +malgré le +courant du fleuve, enflé outre mesure et au-dessus du maximum de +sa +crue. L'inondation de cette année est magnifique pour ceux qui, +comme +nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre +intérêt +que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de même des pauvres et +malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a +déjà ruiné plusieurs récoltes, et le paysan +sera obligé, pour ne pas +mourir de faim, de manger le blé que le pacha lui avait +laissé pour +l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers +délayés par +le fleuve, auquel ne sauraient résister de mesquines cahuttes +bâties de +limon séché au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, +s'étendent +d'une montagne à l'autre, et là où les terres plus +élevées ne sont point +submergées, nous voyons les misérables fellahs, femmes, +hommes et +enfants, portant en toute hâte de pleines couffes de terre, dans +le +dessein d'opposer à un fleuve immense des digues de trois +à quatre +pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de +provisions qui leur restent. C'est un tableau désolant et qui +navre le +coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement +ne +demandera pas un sou de moins, malgré tant de désastres.</p> +<p>C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que +j'ai +dit adieu aux magnificences de Thèbes, que j'habitais depuis six +mois. +Notre dernier logement a été, à Karnac, le temple +de <i>Oph</i> (Rhéa), à +côté du grand temple du sud, au milieu des avenues de +sphinx, et à la +porte du grand palais des rois.</p> +<p>A notre retour à Thèbes, au mois de mars passé, +nous avions exploité le +palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque +intérêt, en commençant par les immenses tableaux +des deux massifs du +pylône; ce sont donc les seuls édifices de Karnac que nous +avions encore +à étudier. Ce travail a été +exécuté avec ardeur, et mes portefeuilles +renferment, sans exception, la série de tous les bas-reliefs +historiques, un peu conservés, du palais de Karnac, aussi beaux +de style +et d'exécution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont +même réellement +supérieurs. Tous concernent les campagnes de <i>Ménephtha +Ier</i> (Ousireï) +en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de +bas-reliefs qui méritent aussi le titre d'historiques, +puisqu'ils +représentent des Pharaons qui complètent ou enrichissent +plusieurs de +mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties. +Karnac est un amas de palais et de temples; étonnante +réunion d'édifices +de toutes les époques de la monarchie égyptienne, +constructions +merveilleuses devant lesquelles tout esprit de système sur les +arts +devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions +complètement +réalisées.</p> +<p>Parti de Thèbes le 4 septembre au soir, j'étais le 5 +sous le portique de +Dendérah, dont l'architecture est aussi admirable que les +bas-reliefs de +décor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de +décadence qu'ils +offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions +hiéroglyphiques +elles-mêmes sont de mauvais goût. Le scribe qui les a +tracées a voulu +faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives, +il a visé au lazzi et même au calembour. Toutefois, la +masse de +l'édifice est belle, imposante, frappe même les voyageurs +qui, comme +nous, sont de vieux Thébains, et ont l'oeil encore rempli des +belles +conceptions architecturales de l'époque des Pharaons.</p> +<p>Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert +de +particulier; j'espère dans la nuit de demain arriver au Caire; +là, rien +ne peut m'arrêter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons +tout de +suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau prêt +à nous +recevoir, je m'embarque immédiatement pour gagner Toulon.</p> +<p>C'est aussi sur le Nil, entre <i>Dendérah</i> et <i>Haou</i> +(Diospolis parva), +que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, +expédiés de +Thèbes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce +temps-là nous +sommes restés sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant +chaque jour +leur arrivée que le temps s'est écoulé sans que +nous puissions écrire en +France. Du reste, comme nous, vous devez être accoutumés +aux lacunes. +Ces courriers m'ont apporté les lettres du 12 mai et du 12 +juillet; +heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraîches. Nous +venons +d'apprendre l'arrivée du nouveau consul général de +France, M. Mimaut; on +nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle +ressource.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-DEUXIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-DEUXIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Le Caire, le 15 septembre 1829.</small></p> +<p>Nous voici de retour dans la capitale de l'Égypte, où +je ne trouve ni +lettres ni nouvelles d'Europe. Je me hâterai de descendre +à Alexandrie; +je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire à +Ibrahim-Pacha, dont je suis désireux de faire la connaissance. +Je puis, +dans une conversation, laisser dans sa tête le germe de quelques +bonnes +choses, et il est capable de les exécuter.</p> +<p>Je n'ai pas oublié le musée égyptien du Louvre +dans mes explorations; +j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne +seront pas les moins intéressants. En objets de gros volume, +j'ai choisi +sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des +décorations +particulières, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le +plus +beau bas-relief colorié du tombeau royal de Ménephtha Ier +(Ousireï), à +Biban-el-Molouk; c'est une pièce capitale qui vaut à elle +seule une +collection; il m'a donné bien du souci et me fera certainement +un procès +avec les Anglais d'Alexandrie, qui prétendent être les +propriétaires +légitimes du tombeau d'Ousireï, découvert par +Belzoni aux frais de M. +Salt. Malgré cette belle prétention, de deux choses +l'une: ou mon +bas-relief arrivera à Toulon, ou bien il ira au fond de la mer +ou du +Nil, plutôt que de tomber en des mains étrangères. +Mon parti est pris +là-dessus.</p> +<p>J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaïa, le plus beau +des +sarcophages présents, passés et futurs; il est en basalte +vert, et +couvert intérieurement et extérieurement de bas-reliefs, +ou plutôt de +camées travaillés avec une perfection et une finesse +inimaginables. +C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; +c'est +un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est +fine et précieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure +de femme +d'une sculpture admirable. Cette seule pièce m'acquitterait +envers la +maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le +rapport pécuniaire; car ce sarcophage, comparé à +ceux qu'on a payés +vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.</p> +<p>Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets +égyptiens +qu'on ait envoyés en Europe jusqu'à ce jour. Cela devait +de droit venir +à Paris et me suivre comme trophée de mon +expédition; j'espère qu'ils +resteront au Louvre en mémoire de moi <i>à toujours</i>.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-TROISIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-TROISIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 30 septembre 1829.</small></p> +<p>Depuis dix jours nous sommes à Alexandrie; nous avons +reçu de M. Mimaut, +le nouveau consul général de France, l'accueil le plus +gracieux, et je +ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore +depuis que je suis chez lui; j'en suis pénétré de +la plus vive +reconnaissance. Ma santé et celle de mes compagnons est des +meilleures; +il ne manque à notre bonheur que de voir naître et +s'élever de l'horizon +la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu +envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer +est +déserte, pas même un vaisseau marchand! et notre patience +s'use par +secondes.</p> +<p>Je n'ai quitté le Caire qu'après avoir fait une longue +visite à +Ibrahim-Pacha, qui nous a reçus au mieux. Je l'ai beaucoup +entretenu +d'un voyage aux <i>sources du Nil</i>, et j'ai affermi en lui +l'idée qu'il +avait déjà, d'attacher son nom à cette belle +conquête géographique, soit +en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en +préparant lui-même une petite expédition de +voyageurs qu'il ferait +soutenir par quelques hommes d'armes. C'est là une semence +jetée en +bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout +l'intérêt de cette +entreprise et de son succès.</p> +<p>J'ai aussi présenté mes respects au vice-roi +Mohammed-Aly, et lui ai dit +toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a +accordée; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les +Français; +c'est dire qu'il l'a été infiniment pour nous.</p> +<p>Je profite de l'attente à laquelle je suis condamné +pour mettre en ordre +mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espère +que vous +en jugerez de même.</p> +<p>Mes jeunes gens passent leurs loisirs forcés à peindre +des décorations +pour un théâtre que des amateurs français vont +ouvrir incessamment; un +théâtre français à Alexandrie +d'Égypte dit bien haut que la civilisation +marche; nous serons donc forcés de nous divertir en attendant +l'embarquement.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>15 octobre 1829.</small><br> +</p> +<p>Nous sommes aujourd'hui tout aussi avancés qu'au 15 +septembre, +c'est-à-dire toujours cloués à Alexandrie; ce qui +augmente mes regrets +d'avoir quitté sitôt Thèbes et la +Haute-Égypte, et cela pour venir le +plus tôt possible perdre notre temps sur les tristes rives de la +Méditerranée. Nous savons seulement que la corvette <i>l'Astrolabe</i> +a fait +annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est +commandée par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. +Cela +n'empêchera pas que nous soyons encore à Alexandrie au 15 +novembre +prochain, <i>l'Astrolabe</i> devant préalablement conduire en +Syrie M. +Malivoir, consul de France à Alep. Les Toscans ont perdu +patience, et se +sont embarqués sur un navire marchand. Le voisinage de <i>l'Astrolabe</i> +m'a +détourné de la même résolution, et +d'ailleurs je ne voudrais pas me +séparer de mon bagage archéologique.... Me voilà +toujours avec la terre +de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez +tôt pour mon coeur.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-QUATRIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-QUATRIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 10 novembre 1829.</small></p> +<p>Le mauvais temps ayant contrarié les projets de l'<i>Astrolabe</i>, +a aussi +ajourné les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce +mois; +mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme, +très-instruit et de la plus agréable +société; c'est quelque chose +partout, bien plus encore sur mer.</p> +<p>Le beau sarcophage a été mis à bord hier, et +fort heureusement; nous +continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans +quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut +qu'un +ordre ministériel nous y précède pour la libre +admission: 1° des caisses +contenant les monuments que je destine au Musée; 2° pour les +divers +objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de +simple curiosité, tels que manteaux de laine dits <i>burnous</i>, +chaussures +pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brodés en or, +armes, +ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures +d'Égypte et de Nubie, que nous avons recueillis à nos +dépens. Je ne +pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour +nous.</p> +<p>Les décorations du théâtre français +d'Alexandrie sont terminées, et déjà +éprouvées; l'ouverture du théâtre a eu lieu +le jour de la fête du roi, à +la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fête +nouvelle +avait réunis.<br> +<br> +</p> +<h2 style="text-align: right; font-weight: normal;"><small>28 novembre +1829.</small></h2> +<p>Enfin il m'est permis de dire adieu à ma terre sainte, +à ce pays de +merveilles historiques; je quitterai l'Égypte comblé des +faveurs de ses +anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 +décembre. Mon +fidèle aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. +Lhôte, +Lehoux et Bertin resteront ici après nous, pour avancer un grand +travail +qu'ils ont commencé, <i>le Panorama du Caire</i>, pour lequel +ils ont fait +sur les lieux toutes les études nécessaires; ils veulent +le terminer +ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. +Pour +moi, je pars bien résolu contre les bourrasques et coups de vent +qui ne +nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est +à +ce prix: je l'accepte.</p> +<p>Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et +excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le général +Guilleminot, +qui monte le brick <i>l'Éclipse</i>, et dont l'arrivée +précédera la mienne +d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre +<i>Astrolabe</i>, corvette à l'épreuve de la bombe et des +fureurs de l'Océan, +qu'elle a bravées plusieurs fois dans ses voyages autour du +monde. Je ne +serai donc à Toulon que du 20 au 25 décembre, et sur pays +chrétien que +vers le milieu de janvier, à cause de la quarantaine de trois +à quatre +semaines que je ferai à Toulon, si je ne la fais pas à +Malte dans +l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois +fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre +premiers actes; l'idée <i>France</i> en constitue +l'unité requise par la +vénérable antiquité.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-CINQUIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-CINQUIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Toulon, le 25 décembre 1829.</small></p> +<p>«<i>Soyez sans inquiétude, tout ira bien</i>;» +c'est en ces +termes que je dis +adieu à mes amis au moment de mon départ de Paris; j'ai +tenu parole, et +me voici en rade de Toulon, subissant avec résignation le triste +devoir +de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les +vôtres sont remplis. C'est le 23 décembre, dans la rade +d'Hyères, que +l'ancre de l'<i>Astrolabe</i> mordit enfin sur la terre de France; +c'est le +jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre +pour vos étrennes; il ne manque donc à ma satisfaction +que d'avoir en +main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espère pour +tout +cela dans les bontés habituelles de M. le préfet maritime.</p> +<p>Je ferai ma quarantaine à bord de l'<i>Astrolabe</i>, +toutefois en prenant +une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu +d'exercice. J'y reverrai mon <i>Journal de voyage</i> et j'y ajouterai +ce +qui y manque sur mon dernier séjour au Caire et à +Alexandrie. La +reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les +témoignages d'intérêt que j'ai reçus +d'Ibrahim-Pacha, et les marques non +interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le +jour de la fête du roi, a ajouté à toutes ses +bontés le présent d'un +magnifique sabre.</p> +<p>C'est une tête qui travaille avec activité sur le +passé et <i>sur +l'avenir</i>: Son Altesse m'a demandé un abrégé de +l'histoire de l'Égypte, +et j'ai rédigé un petit mémoire, selon ses vues, +qui paraît l'avoir +vivement intéressé; je lui ai remis aussi une note +détaillée qui a pour +objet la conservation des monuments principaux de l'Égypte et de +la +Nubie. J'espère que ces deux mémoires porteront leur +fruit.</p> +<p>Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux +soins +et à l'affection de M. Mimaut, notre consul +général; c'est un homme +parfait, qui m'est allé au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai +recommandé de nouveau à ses bontés MM. +Lhôte, Lehoux et Bertin, qui +restent après moi à Alexandrie pour terminer leur +panorama du Caire et +faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont +désiré.</p> +<p>Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de +Ménephtha, +toutes mes caisses contenant les stèles, momies et autres objets +destinés au Musée, sont chargés sur l'<i>Astrolabe</i>; +j'espère que la +douane épargnera ces propriétés nationales, et que +je ne serai pas +obligé de déballer vingt ou trente caisses qui nous ont +déjà coûté tant +de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'éviter le +transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit +chargé de +conduire le chargement de l'<i>Astrolabe</i> dans le port du Havre +aussitôt +que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense, +pour être en avril au Havre, d'où un chaland emporterait +le tout par la +Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il +suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait +pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces +richesses +monumentales, qui serviront à compléter les salles basses +du Musée.</p> +<p>Après ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours +à Toulon, j'en +passerai quatre à Marseille, d'où je me rendrai à +Aix, pour étudier les +papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite séance +égyptienne, et j'espère +en reprendre l'habitude journalière à Paris; c'est un +sort, et je m'y +résigne sans peine.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-SIXIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-SIXIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Au lazaret de Toulon, le 26 +décembre 1829.</small></p> +<p><i>À M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant +général de la maison du roi.</i></p> +<p>MONSIEUR LE BARON,</p> +<p>Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de +renouveler +l'expression de toute ma gratitude à la main protectrice qui, +secondant +les hautes vues du roi pour l'avancement des études historiques, +m'a +généreusement fourni les moyens d'accomplir la +série des recherches que +la science montrait encore à faire dans l'Égypte +entière et sur le sol +de la Nubie. Je me suis efforcé, par mon complet +dévouement à +l'importante entreprise que vous m'avez mis à même +d'exécuter, de ne +point rester au-dessous d'une si noble tâche et de justifier de +mon +mieux les espérances que les savants de l'Europe ont bien voulu +attacher +à mon voyage.</p> +<p>L'Égypte a été parcourue pas à pas, et +j'ai séjourné partout où le temps +avait laissé subsister quelques restes de la splendeur antique; +chaque +monument est devenu l'objet d'une étude spéciale; j'ai +fait dessiner +tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient +fournir des lumières sur l'état primitif d'une nation +dont le vieux nom +se mêle aux plus anciennes traditions écrites.</p> +<p>Les matériaux que j'ai recueillis ont surpassé mon +attente. Mes +portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de +dire que l'histoire de l'Égypte, celle de son culte et des arts +qu'elle +a cultivés ne sera bien connue et justement +appréciée qu'après la +publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.</p> +<p>Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les économies +qu'il m'a +été possible de réaliser à des fouilles +exécutées à Memphis, à Thèbes, +etc., pour enrichir le musée Charles X de nouveaux monuments; +j'ai été +assez heureux pour réunir une foule d'objets qui +compléteront diverses +séries du musée égyptien du Louvre; et j'ai enfin +réussi, après bien des +doutes, à faire l'acquisition du plus beau et du plus +précieux +<i>sarcophage</i> qui soit encore sorti des catacombes +égyptiennes. Aucun +musée de l'Europe ne possède un si bel objet d'art +égyptien. J'ai réuni +aussi une collection d'objets choisis d'un très-grand +intérêt, parmi +lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis, +entièrement incrustée en or, et représentant une +reine égyptienne de la +dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.</p> +<p>Je me hâterai, autant que l'obligation de la quarantaine et +l'état de ma +santé pourront me le permettre, de me rendre à Paris le +plus tôt +possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le +baron, tous les résultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux +si vous +vouliez bien voir en eux une marque de mon zèle pour le service +du roi, +et en même temps une preuve de la vive reconnaissance et du +respectueux +dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur +le baron, +votre, etc.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-SEPTIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-SEPTIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Toulon, le 26 décembre 1829.</small></p> +<p><i>À M. le vicomte SOSTHÈNES DE LAROCHEFOUCAUD, +directeur du département +des Beaux-Arts de la maison du roi.</i></p> +<p>MONSIEUR LE VICOMTE,</p> +<p>J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivée en France, +sur le +bâtiment du roi l'<i>Astrolabe</i>, entré hier au soir en +rade après une +traversée de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en +même temps à +votre connaissance les heureux résultats de mon voyage.</p> +<p>Sous le rapport des recherches scientifiques qui en étaient +l'objet +principal, mes espérances ont été pour ainsi dire +surpassées; la +richesse de mes portefeuilles ne laisse rien à désirer, +et les dessins +qu'ils renferment, éclaircissant une foule de points +historiques, +donnent en même temps des lumières du plus piquant +intérêt sur les +formes de la civilisation égyptienne jusque dans ses plus petits +détails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour +l'histoire +générale des beaux-arts, et en particulier pour celle de +leur +transmission de l'Égypte à la Grèce.</p> +<p>C'était un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la +division +égyptienne du musée royal de divers genres de monuments +qui lui +manquent, et de ceux qui peuvent compléter les belles +séries qu'il +renferme déjà. Je n'ai rien épargné pour +atteindre ce but; tout ce que +j'ai pu économiser sur les fonds que la maison du roi et divers +ministères avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a +été employé +à des fouilles et à des acquisitions de monuments +égyptiens de toute +espèce, destinés au musée Charles X. J'ai fait +scier à grand' peine et +tirer du fond d'une des catacombes royales de Thèbes un +très-grand +bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce +superbe morceau, provenant du tombeau du père de +Sésostris, pourra seul +donner une juste idée de la somptuosité et de la +magnificence des +sépultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du +premier ordre: +c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une +admirable finesse d'exécution, et du plus haut +intérêt mythologique; +cette pièce, la plus belle de ce genre qu'on ait +découverte jusqu'ici, +appartenait à Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le +vice-roi +d'Égypte.</p> +<p>Tous les objets destinés au musée ont +été embarqués à bord de +l'<i>Astrolabe</i> et sont arrivés avec moi à Toulon; il +ne s'agit plus que +de leur transport au musée royal; et comme il importe +extrêmement à la +conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures +antiques, d'éviter le plus possible toute espèce de +déplacement, il +serait très-désirable que la corvette l'<i>Astrolabe</i>, +sur laquelle sont +embarqués ces objets précieux, fût chargée +de les transporter de Toulon +au Havre aussitôt que la mer sera tenable. En obtenant cette +décision du +ministre de la marine, vous assureriez à la fois, Monsieur le +vicomte, +la conservation de ces monuments et leur arrivée à Paris +vers le 1er +avril, époque où il est indispensable de les recevoir +pour achever enfin +l'arrangement des salles basses du musée égyptien.</p> +<p>D'un autre côté, j'expédierai à Paris, +par le roulage, huit à dix +caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent +supporter sans inconvénient le transport par terre. Les autres +arriveraient par mer avec les grands objets.</p> +<p>Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hâter la +décision +de M. le ministre de la marine relativement à l'envoi de la +corvette +l'<i>Astrolabe</i> au Havre, où elle déposerait les +antiquités appartenant au +musée royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, +prendre pour +leur sûreté toutes les mesures convenables.</p> +<p>Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute +ma +gratitude pour votre active bienveillance, à laquelle je dois +attribuer +en grande partie le succès de mon voyage; veuillez agréer +en même temps +l'hommage du respectueux et entier dévouement avec lequel j'ai +l'honneur +d'être, Monsieur le vicomte, votre, etc.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-HUITIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-HUITIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>En rade de Toulon, le 14 janvier +1830.</small></p> +<p>C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma liberté, +perdre mon titre +de pestiféré, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues +d'une ville +française. Le conseil de santé en a jugé +autrement; considérant que +l'<i>Astrolabe</i>, avant de nous prendre à Alexandrie, +était allée mettre M. +de Malivoir, consul d'Alep, à Latakié, sur la côte +de Syrie, où un canot +l'avait déposé, l'<i>Astrolabe</i> ayant ensuite mis +à la voile pour +retourner en Égypte, ledit conseil a augmenté notre +quarantaine de dix +jours de plus, en nous considérant comme <i>provenance brute</i>. +Cette +décision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs +l'ont +jugé ainsi selon leur bon plaisir. L'Égypte, depuis cinq +ans, n'a pas vu +de peste; l'état sanitaire de Latakié était +parfait; le canot seul +avait touché terre; quarante jours et plus s'étaient +écoulés, à notre +entrée en rade de Toulon, depuis le départ de l'<i>Astrolabe</i> +de devant +Latakié; aucune maladie ne s'était montrée +à bord; vingt autres jours de +quarantaine à Toulon, expirés hier 13, ajoutés aux +quarante précédents, +donnent deux mois d'épreuve à la santé de +l'équipage; et quand même, on +en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour +rire +dans un tel acte, c'est que le brick l'<i>Éclipse</i>, avec les +officiers et +les passagers duquel nous avons vécu tous les jours bras dessus +bras +dessous à Alexandrie, est arrivé trois jours avant nous +à Toulon, et n'a +été soumis qu'à vingt jours de quarantaine. Si +nous avions la peste, les +personnes de l'<i>Éclipse</i> doivent l'avoir prise de nous; +s'ils sont +déclarés sains, c'est que nous le sommes +nous-mêmes. Tout cela ne m'a +pas semblé très-rationnel, surtout quand il en +résulte un supplément de +quarantaine.</p> +<p>Je vais écrire à M. le duc de Blacas, puisqu'il est de +retour à Paris. +J'espère qu'il aura reçu les deux lettres que je me suis +fait un devoir +de lui adresser, la première de Thèbes, en remontant le +Nil, et la +seconde après avoir quitté la seconde cataracte; je donne +dans celle-ci +une idée générale de mes conquêtes +historiques en Nubie, et c'est à M. +le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.</p> +<p>Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, +auquel je +viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a +demandés +au sujet du transport de l'obélisque de Louqsor. Dieu veuille +que cette +belle entreprise s'achève! cela serait glorieux pour tous et +pour tout.</p> +<p>Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformité. Ma +santé et celle +de Salvador sont excellentes, malgré les vents, la pluie et la +neige, et +l'impossibilité d'avoir du feu à bord; mais je passe une +partie de la +journée dans une mauvaise chambre du lazaret, où je puis +faire du feu. +Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degrés +d'Ibsamboul! Vous n'êtes pas mieux traités à Paris, +et j'en grelotte +d'avance; mais enfin ce sera à Paris.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-NEUVIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-NEUVIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Aix, le 29 janvier 1830.</small></p> +<p>Me voici établi chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du +feu pour +me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau +climat de Provence. Je m'effraye de l'idée seule de monter +subitement +vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. +Jusqu'ici, +la goutte a bien voulu m'épargner sa visite habituelle du +premier jour +de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle +arrivera à la première humidité qui me saisira.</p> +<p>Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai +passé +que deux jours à Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que +j'étais +en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son séjour +jusqu'à ma sortie +définitive. Nous sommes partis tous deux au même instant, +le 26, lui +pour l'orient, à Nice, et moi pour l'occident, à +Marseille, où +j'arrivai le même jour d'assez bonne heure; j'y séjournai +le 27 et la +nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a à voir, +c'est-à-dire peu de chose +en antiquités égyptiennes. Au moment de partir, j'ai +reçu la lettre de +notre ami Dubois, et j'ai traité pour la stèle +égyptienne de M. Mayer, +qui s'est décidé à la céder; il va +l'adresser directement au musée +royal.</p> +<p>J'ai certainement grande envie de me voir à Paris; mais les +froids +rigoureux que vous éprouvez sous ce bienheureux ciel +m'épouvantent +profondément; aussi suis-je décidé à +diriger ma route de manière à ne +quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de +ménager les +transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par +l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la +besogne à Aix pour sept à huit jours au moins, sur les +papyrus de M. +Sallier; je veux les couler à fond, afin de n'être pas +obligé d'y +revenir. De là je compte aller à Avignon voir le +musée Calvet. Je +tournerai sur Nîmes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite +Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de là +sur +Montauban, et à Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra +en deux +ou trois jours à Paris.... A Paris donc.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TRENTIEME_LETTRE"></a> +<h2>TRENTIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Toulouse, le 18 février +1830.</small></p> +<p>Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir +Salvador presque à notre arrivée; il emporte mes gros +bagages, contenant +les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces +précieux documents me serviront d'avant-garde et me +précéderont de +quelques jours à Paris.</p> +<p>Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais +pensé. Il a +fallu prolonger mon séjour, parce que mon excellent hôte +m'a témoigné +l'envie de rester seul possesseur de son livre et le désir que +je n'en +prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'étudier +à fond. +Je ne l'ai quitté qu'après avoir mis en portefeuille des +notes complètes +sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu +qu'il contient le récit dramatique de la guerre de +Sésostris contre les +Scythes (Schéta), alliés avec la plupart des peuples de +l'Asie +occidentale. Mais il est extrêmement piquant d'avoir reconnu +aussi que +ce même texte est gravé en grands hiéroglyphes sur +la paroi extérieure +<i>sud</i> du palais de Karnac à Thèbes; ce texte +historique est fort +endommagé et presque perdu à Karnac, devais-je m'attendre +à le retrouver +à Aix dans toute son intégrité? Le rapprochement +de ce double texte me +le donnera tout entier.</p> +<p>Continuant à chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi +au travers +des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu à +Nîmes, où j'ai +admiré l'amphithéâtre, et surtout la Maison +carrée, qui, dans son état +actuel, est certainement le mieux conservé de tous les monuments +romains +existants en Europe.</p> +<p>A Montpellier j'ai retrouvé l'excellent M. Fabre, que j'avais +connu en +Italie; il m'a fait visiter en détail le beau musée de +tableaux et la +riche bibliothèque dont il a fait don à sa ville natale. +C'est une chose +merveilleuse qu'une telle réunion.</p> +<p>Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel +démon +d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette année? J'en souffre +beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans +l'atmosphère brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y +rentre, +et ce sera bientôt.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TRENTE_ET_UNIEME_LETTRE"></a> +<h2>TRENTE ET UNIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Bordeaux, le 2 mars 1830.</small></p> +<p>Je me trouve enfin, en très-bonne santé, dans la belle +ville de +Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon +éducation et +finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte +dans le courrier, à dix heures du soir, pour arriver enfin +à Paris +vendredi, à la pointe du jour.</p> +<p>Nous nous trouverons donc là où nous nous sommes +quittés, il y aura +alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les +résultats +que j'ai conquis sur le désert; on m'en saura un jour, +peut-être, +quelque gré....</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="APPENDICE"></a> +<h2>APPENDICE</h2> +<br> +<p>N° 1</p> +<p>NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'ÉGYPTE, +RÉDIGÉE A ALEXANDRIE POUR LE +VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.</p> +<br> +<p>Les premières tribus qui peuplèrent l'ÉGYPTE, +c'est-à-dire la vallée du +Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'<i>Abyssinie</i> +ou +du <i>Sennaar</i>. Mais il est impossible de fixer l'époque de +cette première +migration, excessivement antique.</p> +<p>Les anciens Égyptiens appartenaient à une race +d'hommes tout à fait +semblables aux <i>Kennous</i> ou <i>Barabras</i>, habitants actuels +de la Nubie. +On ne retrouve dans les <i>Coptes</i> d'Égypte aucun des traits +caractéristiques de l'ancienne population égyptienne. Les +Coptes sont +le résultat du mélange confus de toutes les nations qui, +successivement, +ont dominé sur l'Égypte. On a tort de vouloir retrouver +chez eux les +traits principaux de la vieille race.</p> +<p>Les premiers Égyptiens arrivèrent en Égypte +dans l'état de nomades, et +n'avaient point de demeures plus fixes que les Bédouins +d'aujourd'hui; +ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de +civilisation.</p> +<p>C'est par le travail des siècles et des circonstances que les +Égyptiens, +d'abord errants, s'occupèrent enfin d'agriculture, et +s'établirent d'une +manière fixe et permanente; alors naquirent les premières +villes, qui ne +furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le +développement successif de la civilisation, devinrent des +cités grandes +et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Égypte furent +Thèbes +(<i>Louqsor</i> et <i>Karnac</i>), <i>Esné</i>, <i>Edfou</i> +et les autres villes du <i>Saïd</i>, +au-dessus de <i>Dendérah</i>; l'Égypte moyenne se peupla +ensuite, et la +Basse-Égypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce +n'est +qu'au moyen de grands travaux exécutés par les hommes, +que la +Basse-Égypte est devenue habitable.</p> +<p>Les Égyptiens, dans les commencements de leur civilisation, +furent +gouvernés par LES PRÊTRES. Les prêtres +administraient chaque canton de +l'Égypte sous la direction du GRAND-PRÊTRE, lequel donnait +ses ordres, +disait-il, au nom de Dieu même. Cette forme de gouvernement se +nommait +<i>théocratie</i>; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, +à celle qui +régissait les Arabes sous les premiers kalifes.</p> +<p>Ce premier gouvernement égyptien, qui devenait facilement +injuste, +oppresseur, s'opposa bien longtemps à l'avancement de la +civilisation. +Il avait divisé la nation en trois parties distinctes: 1° +LES PRÊTRES; +2° LES MILITAIRES; 3° LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et +le fruit +de toutes ses peines était dévoré par les +prêtres, qui tenaient les +<i>militaires</i> à leur solde et les employaient à +contenir le reste de la +population.</p> +<p>Mais il arriva une époque où les soldats se +lassèrent d'obéir +aveuglément aux prêtres. Une révolution +éclata, et ce changement, +heureux pour l'Égypte, fut opéré par un militaire +nommé <i>Méneï</i>, qui +devint le chef de la nation, établit le gouvernement royal et +transmit +le pouvoir à ses descendants en ligne directe.</p> +<p>Les anciennes histoires d'Égypte font remonter +l'époque de cette +révolution à six mille ans environ avant l'islamisme.</p> +<p>Dès ce moment, le pays fut gouverné par des ROIS, et +le gouvernement +devint plus doux et plus éclairé, car le pouvoir royal +trouva un certain +contre-poids dans l'influence que conservait nécessairement la +classe +des prêtres, réduite alors à son véritable +rôle, celui d'instruire et +d'enseigner en même temps les lois de la morale et les principes +des +arts. THÈBES resta la capitale de l'État; mais le roi +Méneï et son fils +et successeur ATHOTHI jetèrent les fondements de MEMPHIS, dont +ils +firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista à +peu de +distance du Nil, et on a trouvé ses ruines dans les villages de <i>Menf</i>, +<i>Mokhnan</i>, et surtout de <i>Mit-Rhahinéh</i>. Les anciens +historiens arabes +nommèrent <i>Memphis</i>, <i>Mars-el-Qadiméh</i>, pour +la distinguer de +<i>Mars-el-Atiqéh</i> (<i>Fosthath</i> ou le vieux Caire) et de <i>Mars-el-Qahérah</i> +(le Caire), la capitale actuelle.</p> +<p>Une très-longue suite de rois succéda à <i>Méneï</i>; +diverses familles +occupèrent le trône, et la civilisation se +développa de siècle en +siècle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bâties les +pyramides de +<i>Dahschour</i> et de <i>Sakkarah</i>, les plus anciens monuments +dans le monde +connu. Les pyramides de Ghizéh sont les tombeaux des trois +première rois +de la Ve dynastie, nommés <i>Souphi Ier</i>, <i>Sensaouphi</i> +et <i>Mankhéri</i>. +Autour d'elles s'élèvent de petites pyramides et des +tombeaux, +construits en grandes pierres, qui ont servi de sépultures aux +princes +de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles +régnantes qui se succédèrent les unes aux autres, +les sciences et les +arts naquirent et se développèrent graduellement. +L'Égypte était déjà +puissante et forte; elle exécuta même plusieurs grandes +entreprises +militaires au dehors, notamment sous des rois nommés <i>Sésokhris</i>, +<i>Aménémé</i> et <i>Aménémôf</i>; +mais les monuments de ces rois n'existent plus, +et l'histoire n'a conservé aucun détail sur leurs grandes +actions, parce +qu'après le règne de ces princes un grand bouleversement +changea la face +de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Égypte, +s'en +emparèrent et la ravagèrent en détruisant tout sur +leur passage; Thèbes +fut ruinée de fond en comble.</p> +<p>Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant +l'islamisme. Une partie de +ces Barbares s'établit en Égypte et tyrannisa le pays +pendant plusieurs +siècles. La civilisation première égyptienne fut +ainsi arrêtée et +détruite par ces étrangers, qui ruinèrent +l'État par leurs exactions et +leurs rapines, en faisant disparaître par la misère une +partie de la +population locale. Ces Barbares ayant élu un d'entre eux pour +chef, il +prit aussi le titre de <i>Pharaon</i>, qui était le nom par +lequel on +désignait dans ce temps-là tous les rois d'Égypte.</p> +<p>C'est sous le quatrième de ces chefs étrangers que <i>Ioussouf, +fils de +Iakoub</i>, devint premier ministre et attira en Égypte la +famille de son +père, qui forma ainsi la souche de la nation juive.</p> +<p>Avec le temps, diverses parties de l'Égypte supérieure +s'affranchirent +du joug des étrangers, et à la tête de cette +résistance parurent des +princes descendants des rois égyptiens que les Barbares avaient +détrônés. L'un de ces princes, nommé <i>Amosis</i>, +rassembla enfin assez de +forces pour attaquer les étrangers jusque dans la +Basse-Égypte, où ils +étaient le plus solidement établis, au moyen des places +de guerre, parmi +lesquelles on comptait en première ligne <i>Aouara</i>, immense +campement +fortifié qui exista dans l'emplacement actuel d'<i>Abou-Kecheid</i>; +du côté +de <i>Salakiéh</i>.</p> +<p>Les exploits militaires d'<i>Amosis</i> délivrèrent +l'Égypte de la tyrannie +des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur +capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place +d'armes d'<i>Aouara</i>, dont le siège fut commencé. +Amosis étant mort sur +ces entrefaites, son fils <i>Aménôf</i> continua le +blocus et força les +étrangers à une capitulation en vertu de laquelle ils +évacuèrent +l'Égypte pour se jeter sur la Syrie, où +s'établirent quelques-unes de +leurs tribus.</p> +<p><i>Aménôf</i>, le premier de ce nom, réunit +ainsi toute l'Égypte sous sa +domination et releva le trône des Pharaons, c'est-à-dire +des rois de +race égyptienne. C'était le chef de la XVIIIe dynastie. +Son règne entier +et celui de ses trois premiers successeurs, <i>Thouthmosis Ier</i>, +<i>Thouthmosis II</i> et <i>Méris-Thouthmosis III</i>, furent +consacrés à +reconstituer en Égypte un gouvernement régulier et +à relever la nation +écrasée par les longues années de la servitude +étrangère.</p> +<p>Les Barbares avaient tout détruit, tout était par +conséquent à +reconstruire. Ces grands rois n'épargnèrent rien pour +relever l'Égypte +de son abaissement; l'ordre fut rétabli dans tout le royaume; +les canaux +furent recreusés; l'agriculture et les arts, encouragés +et protégés, +ramenèrent l'abondance et le bien-être parmi les sujets, +ce qui accrut +et perpétua les richesses du gouvernement. Bientôt les +villes furent +reconstruites; les édifices consacrés à la +religion se relevèrent de +toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les +bords du Nil appartiennent à cette intéressante +époque de la +restauration de l'Égypte par la sagesse de ses rois. De ce +nombre sont +les monuments de <i>Semné</i> et d'<i>Amada</i>, en Nubie, et +plusieurs de ceux de +<i>Karnac</i> et de <i>Médinet-Habou</i>, qui sont de beaux +ouvrages de +Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi <i>Méris</i>.</p> +<p>Ce roi, qui a fait exécuter les deux obélisques +d'Alexandrie, est celui +de tous les Pharaons qui opéra les plus grandes choses. C'est +à lui que +l'Égypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les +immenses +travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'écluses, ce +lac +devint un réservoir qui servait à entretenir, pour tout +le pays +inférieur, un équilibre perpétuel entre les +inondations du Nil +insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois +le nom de <i>lac Méris</i>, aujourd'hui <i>Birket-Karoun</i>.</p> +<p>Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir +conservé, dans toute sa plénitude, le pouvoir royal +qu'ils avaient +arraché aux chefs des Barbares; mais ils n'en usèrent +qu'à l'avantage du +pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la +société +corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Égypte au premier +rang +politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.</p> +<p>Quelques peuples de l'Asie avaient déjà atteint +à cette époque un +certain degré de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer +le +repos de l'Égypte. <i>Méris</i> et ses successeurs +prirent souvent les armes +et portèrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour +établir la +domination égyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces +États et +assurer ainsi la tranquillité de la nation égyptienne.</p> +<p>Parmi ces conquérants, on doit compter <i>Aménôf +II</i>, fils de Méris, qui +rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; <i>Thouthmosis +IV</i>, qui envahit l'<i>Abyssinie</i> et le <i>Sennaar</i>; enfin <i>Aménôf +III</i>, qui +acheva la conquête de l'Abyssinie et fit de grandes +expéditions en Asie. +Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit bâtir +le +palais de <i>Sohleb</i>, en Haute-Nubie, le magnifique palais de <i>Louqsor</i>, +et toute la partie sud du grand palais de Karnac à +Thèbes. Les deux +grands colosses de Kourna sont des statues qui représentent cet +illustre +prince.</p> +<p>Son fils <i>Hôrus</i> châtia une révolte +d'Abyssins et continua les travaux +de son père; mais deux de ses enfants, qui lui +succédèrent, n'eurent ni +la fermeté ni le courage de leurs ancêtres; ils +laissèrent se perdre en +peu d'années l'influence que l'Égypte exerçait sur +les contrées +voisines. Mais le roi <i>Ménephtha Ier</i> releva la gloire du +pays et porta +ses armes victorieuses en Syrie, à Babylone, et jusque dans le +nord de +la Perse.</p> +<p>A sa mort, les peuples soumis s'étaient encore +révoltés: <i>Rhamsès le +Grand</i>, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela +toutes +les conquêtes de son père, et les étendit jusque +dans les Indes; il +épuisa les pays vaincus et enrichit l'Égypte des immenses +dépouilles de +l'Asie et de l'Afrique.</p> +<p>Cet illustre conquérant, connu aussi dans l'histoire sous le +nom de +<i>Sésostris</i>, fut en même temps le plus brave des +guerriers et le +meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevées +aux +nations soumises et les tributs qu'il en recevait à +l'exécution +d'immenses travaux d'utilité publique; il fonda des villes +nouvelles, +tâcha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une +foule +d'autres de forts terrassements pour les mettre à couvert de +l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est à +lui +qu'on attribue la première idée du canal de jonction du +Nil à la mer +Rouge; il couvrit enfin l'Égypte de constructions magnifiques, +dont un +très-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'<i>Ibsamboul, +Derri, Guirché-Hanan</i> et <i>Ouadi-Essebouâ</i>, en +Nubie; et en Égypte, ceux +de <i>Kourna</i>, d'<i>El-Médinéh</i>, près de +Kourna, une portion du palais de +<i>Louqsor</i>, et enfin la grande salle à colonnes du palais de +Karnac, +commencé par son père. Ce dernier monument est la plus +magnifique +construction qu'ait jamais élevée la main des hommes.</p> +<p>Non content d'orner l'Égypte d'édifices aussi +somptueux, il voulut +assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la +plus importante fut celle qui rendit à toutes les classes de ses +sujets +le droit de propriété dans toute sa plénitude. Il +se démit ainsi du +pouvoir absolu que ses ancêtres avaient conservé +après l'expulsion des +Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours +vénéré tant +qu'il exista un homme de race égyptienne connaissant l'ancienne +histoire +de son pays. C'est sous le règne de Rhamsès le Grand, ou <i>Sésostris</i>, +que l'Égypte arriva au plus haut point de puissance politique et +de +splendeur intérieure.</p> +<p>Le Pharaon comptait alors au nombre des contrées qui lui +étaient +soumises ou tributaires: 1° l'Égypte, 2° la Nubie +entière, 3° +l'Abyssinie, 4° le Sennaar, 5° une foule de contrées du +midi de +l'Afrique, 6° toutes les peuplades errantes dans les déserts +de l'orient +et de l'occident du Nil, 7° la Syrie, 8° l'<i>Arabie</i>, dans +laquelle les +plus anciens rois avaient des établissements, un, entre autres, +près de +la vallée de Pharaon, et aux lieux nommés aujourd'hui +Djébel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, où +paraissent avoir +existé des fonderies de cuivre;</p> +<p>9° Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);</p> +<p>10° Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;</p> +<p>11° L'<i>île de Chypre</i> et plusieurs îles de +l'Archipel;</p> +<p>12° Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle +aujourd'hui +la Perse.</p> +<p>Alors existaient des communications suivies et +régulières entre l'empire +égyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande +activité entre +ces deux puissances, et les découvertes qu'on fait journellement +dans +les tombeaux de Thèbes, de toiles de fabrique indienne, de +meubles en +bois de l'Inde et de pierres dures taillées, venant certainement +de +l'Inde, ne laissent aucune espèce de doute sur le commerce que +l'ancienne Égypte entretenait avec l'Inde à une +époque où tous les +peuples européens et une grande partie des Asiatiques +étaient encore +tout à fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer +le +nombre et la magnificence des anciens monuments de l'Égypte, +sans +trouver dans l'antique prospérité commerciale de ce pays +la principale +source des énormes richesses dépensées pour les +produire. Ainsi, il est +bien démontré que Memphis et Thèbes furent le +premier centre du commerce +avant que <i>Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour</i> (Palmyre) +et +<i>Bagdhad</i>, villes toutes du voisinage de l'Égypte, +héritassent +successivement de ce bel et important privilège.</p> +<p>Quant à l'état intérieur de l'ÉGYPTE +à cette grande époque, tout prouve +que la police, les arts et les sciences y étaient portés +à un très-haut +degré d'avancement.</p> +<p>Le pays était partagé en trente-six provinces ou +gouvernements +administrés par divers degrés de fonctionnaires, +d'après un code complet +de lois écrites.</p> +<p>La population s'élevait en totalité à cinq +millions au moins et à sept +millions au plus. Une partie de cette population, spécialement +vouée à +l'étude des sciences et aux progrès des arts, +était chargée en outre des +cérémonies du culte, de l'administration de la justice, +de +l'établissement et de la levée des impôts +invariablement fixés d'après +la nature et l'étendue de chaque portion de +propriété mesurée d'avance, +et de toutes les branches de l'administration civile. C'était la +partie +instruite et savante de la nation; on la nommait la <i>caste +sacerdotale</i>. +Les principales fonctions de cette caste étaient exercées +ou dirigées +par des membres de la famille royale.</p> +<p>Une autre partie de la nation égyptienne était +spécialement destinée à +veiller au repos intérieur et à la défense +extérieure du pays. C'est +dans ces familles nombreuses, dotées et entretenues aux frais de +l'État, +et qui formaient la <i>caste militaire</i>, que s'opéraient les +conscriptions +et les levées de soldats; elles entretenaient +régulièrement l'armée +égyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La première, +mais la plus +petite, des divisions de cette armée, était +exercée à combattre sur des +chars à deux chevaux, c'était la <i>cavalerie</i> de +l'époque (la cavalerie +proprement dite n'existait point alors en Égypte); le reste +formait des +corps de fantassins de différentes armes, savoir: les soldats de +ligne, +armés d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de +l'épée; et les +troupes légères, les archers, les frondeurs et les corps +armés de haches +ou de faux de bataille. Les troupes étaient exercées +à des manoeuvres +régulières, marchaient et se mouvaient en ligne par +légions et par +compagnies; leurs évolutions s'exécutaient au son du +tambour et de la +trompette.</p> +<p>Le roi déléguait pour l'ordinaire le commandement des +différents corps à +des princes de sa famille.</p> +<p>La troisième classe de la population formait la <i>caste +agricole</i>. Ses +membres donnaient tous leurs soins à la culture des terres, soit +comme +propriétaires, soit comme fermiers; les produits leur +appartenaient en +propre, et on en prélevait seulement une portion destinée +à l'entretien +du <i>roi</i>, comme à celui des <i>castes sacerdotale et +militaire</i>; cela +formait le principal et le plus certain des revenus de l'État.</p> +<p>D'après les anciens historiens, on doit évaluer le +revenu annuel des +Pharaons, y compris les tributs payés par les nations +étrangères, au +moins de six à sept cents millions de notre monnaie.</p> +<p>Les artisans, les ouvriers de toute espèce, et les marchands, +composaient la quatrième classe de la nation; c'était la <i>caste +industrielle</i>, soumise à un impôt proportionnel, et +contribuant ainsi +par ses travaux à la richesse comme aux charges de +l'État. Les produits +de cette caste élevèrent l'Égypte à son +plus haut point de prospérité. +Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqués par les +anciens +Égyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou +moins +avancées, qui formaient le monde politique de cette +époque, avait pris +un grand développement.</p> +<p>L'Égypte faisait alors du superflu de ses produits en grains +un commerce +régulier et fort étendu. Elle tirait de grands profits de +ses bestiaux +et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de +ses tissus de coton, égalant en perfection et en finesse tout ce +que +l'industrie de l'Inde et de l'Europe exécute aujourd'hui de plus +parfait. Les métaux, dont l'Égypte ne renferme aucune +mine, mais qu'elle +tirait des pays tributaires ou d'échanges avantageux avec les +nations +indépendantes, sortaient de ses ateliers travaillés sous +diverses formes +et changés soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en +objets +de luxe et de parure recherchés à l'envi par tous les +peuples voisins. +Elle exportait annuellement une masse considérable de poterie de +tout +genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie +et d'émaillerie, arts que les Égyptiens avaient +portés au plus haut +point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de +<i>papyrus</i> ou <i>papier</i> formé des pellicules +intérieures d'une plante qui +a cessé d'exister depuis quelques siècles en +Égypte; les anciens Arabes +la nommaient <i>berd</i>; elle croissait principalement dans les +terrains +marécageux, et sa culture était une source de richesse +pour ceux qui +habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaléh +ou +Tennis.</p> +<p>Les Égyptiens n'avaient point un système +monétaire semblable au nôtre. +Ils avaient pour le petit commerce intérieur une monnaie de +convention; +mais pour les transactions considérables, on payait en <i>anneaux +d'or +pur</i>, d'un certain poids et d'un certain diamètre, ou en +anneaux +d'argent d'un titre et d'un poids également fixes.</p> +<p>Quant à l'état de la marine à cette ancienne +époque, plusieurs notions +essentielles nous manquent encore. L'Égypte avait une <i>marine +militaire</i>, composée de grandes galères, marchant +à la fois à la rame et +à la voile. On doit présumer que la marine marchande +avait pris un +certain essor, quoiqu'il soit à peu près certain que le +commerce et la +navigation de long cours étaient faits, en qualité de +courtiers, par un +petit peuple tributaire de l'Égypte, et dont les principales +villes +furent <i>Sour, Saïde, Beirouth</i> et <i>Acre</i>.</p> +<p>Le bien-être intérieur de l'Égypte était +fondé sur le grand +développement de son agriculture et de son industrie; on +découvre à +chaque instant, dans les tombeaux de Thèbes et Sakkarah, des +objets d'un +travail perfectionné, démontrant que ce peuple +connaissait toutes les +aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation +ancienne ni moderne n'a porté plus loin que les vieux +Égyptiens la +grandeur et la somptuosité des édifices, le goût et +la recherche dans +les meubles, les ustensiles, le costume et la décoration. Telle +fut +l'Égypte à son plus haut période de splendeur +connu. Cette prospérité +date de l'époque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, +à laquelle +appartient RHAMSÈS LE GRAND ou <i>Sésostris</i>; les +sages et nombreuses +institutions de ce souverain terrible à ses ennemis, doux et +modéré +envers ses sujets, en assurèrent la durée.</p> +<p>Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et +conservèrent +en grande partie ses conquêtes, que le quatrième d'entre +eux, nommé +<i>Rhamsès-Méiamoun</i>, prince guerrier et ambitieux, +étendit encore +davantage; son règne entier fut une suite d'entreprises +heureuses contre +les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi bâtit le beau +palais +de <i>Médinet-Habou</i> (à Thèbes), sur les +murailles duquel on voit encore +sculptées et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, +les +batailles qu'il a livrées sur terre ou sur mer, le siège +et la prise de +plusieurs villes, enfin les cérémonies de son triomphe au +retour de ses +lointaines expéditions. Ce conquérant paraît avoir +perfectionné la +marine militaire de son époque.</p> +<p>Les Pharaons qui régnèrent après lui firent +jouir l'Égypte d'un long +repos. Pendant ces temps d'une tranquillité profonde, +l'Égypte, tout en +laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conquérant qui l'avait +animée +sous les précédentes dynasties, dut nécessairement +perfectionner son +régime intérieur et avancer progressivement ses arts et +son industrie; +mais sa domination extérieure se rétrécit de +siècle en siècle, à cause +des progrès de la civilisation qui s'était +effectuée dans plusieurs de +ces contrées par leur liaison même avec l'Égypte, +celle-ci ne pouvant +plus les contenir sous sa dépendance que par un +développement de forces +militaires excessif et hors de toute proportion.</p> +<p>Un nouveau monde politique s'était en effet formé +autour de l'Égypte; +les peuples de la Perse, réunis en un seul corps de nation, +menaçaient +déjà les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; +ceux-ci, visant +à dépouiller l'Égypte d'importantes branches de +commerce, lui +disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et +des +tribus arabes pour inquiéter les frontières de leur +ancienne +dominatrice. Dans ce conflit, les Phéniciens, ces courtiers +naturels du +commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti à un +autre, +suivant l'intérêt du moment. Car cette lutte fut longue et +soutenue; il +ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou +l'autre de ces puissants empires.</p> +<p>Les expéditions militaires du Pharaon <i>Chéchonk Ier</i> +et celles de son +fils <i>Osorkon Ier</i>, qui parcoururent l'Asie occidentale, +maintinrent, +pendant quelque temps, la suprématie de l'Égypte. Elle +eût pu jouir +longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des +Éthiopiens (ou +Abyssins) n'eût tourné toute son attention du +côté du midi. Ses efforts +furent inutiles. <i>Sabacon</i>, roi des Éthiopiens, s'empara +de la Nubie, +et passa la dernière cataracte avec une armée grossie de +tous les +peuples barbares de l'Afrique. L'Égypte succomba après +une lutte dans +laquelle périt son Pharaon <i>Bok-Hor</i>. La domination du +conquérant +éthiopien fut douce et humaine; il rétablit le cours de +la justice +interrompue par les désordres de l'invasion. Son second +successeur, +éthiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue +expédition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en +soumit +toutes les peuplades jusqu'au détroit de Gibraltar. Le roi +nommé +TAHARAKA a bâti un des petits palais de <i>Médiniet-Habou</i>, +encore +existant. Mais peu de temps après lui, la dynastie +éthiopienne fut +chassée d'Égypte, et une famille égyptienne occupa +le trône des +Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appelée <i>saïte</i> +parce que son chef, +STÉPHINATHI, était né dans la ville de <i>Saï</i> +(aujourd'hui +<i>Ssa-el-Hagar</i>), en Basse-Égypte.</p> +<p>Cette dynastie s'étant affermie, voulut relever l'influence +de la patrie +sur les États asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la +suprématie +commerciale. Le roi PSAMHÉTIK Ier ouvrit aux marchands +étrangers le +petit nombre de ports que la nature a accordés à +l'Égypte, et parmi +lesquels on comptait déjà celui d'<i>Alexandrie</i>, qui +alors n'était qu'une +fort petite bourgade appelée <i>Rakoti</i>.</p> +<p>Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens, +peuples grecs établis en Asie; non-seulement il permit aux +négociants de +ces nations de s'établir en Égypte, mais il commit +l'énorme faute de +leur concéder des terres et de prendre à sa solde un +corps +très-considérable de troupes ioniennes et cariennes. Les +soldats +égyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient +seuls le +privilège de combattre pour l'Égypte, s'irritèrent +de ce que le roi +confiait la défense du pays à des étrangers et +à des barbares fort en +arrière encore de la civilisation égyptienne. <i>Psammétik</i> +eut, de plus, +l'imprudence de donner à ces Grecs les premiers postes de +l'armée. +L'irritation des soldats égyptiens fut à son comble. +Ourdissant un vaste +complot, qui embrassa la presque totalité des membres de la +caste +militaire, plus de cent mille soldats égyptiens +quittèrent spontanément +les garnisons où le roi les avait confinés, et, +abandonnant leur patrie, +passèrent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, +où ils +établirent un État particulier.</p> +<p>Ainsi privée tout à coup de la masse presque +entière de ses défenseurs +naturels, l'Égypte déchut rapidement, et la perte de son +indépendance +politique devint inévitable.</p> +<p>Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de +l'Égypte, leur +rivale, redoublèrent d'efforts. La Syrie devint le +théâtre perpétuel du +conflit sanglant des deux peuples. Néko II, fils de <i>Psammétik +1er</i>, +refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontière +naturelle, et chercha dès lors à donner de nouvelles +voies au commerce, +en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer +Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap +le +plus méridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au +détroit de +Gibraltar, rentrant ainsi en Égypte par la +Méditerranée. Ce roi exécuta +aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et +la mer Rouge. La fin de son règne fut malheureuse; le roi de +Babylone, +<i>Nebucade-Nésar</i>, défit les armées +égyptiennes et les chassa de la +Phénicie, de la Judée et de la Syrie entière. <i>Psammétik +II</i>, son fils, +essaya vainement de ressaisir ces provinces détachées de +l'empire +égyptien; son successeur OUAPHRÉ fut plus heureux, il +remit sous le joug +les peuples de <i>Sour</i> et de <i>Saïde</i>, et l'île de +<i>Chypre</i>; mais il +échoua en Afrique dans une expédition contre la ville de <i>Cyrène</i> +(Grennah). Cette malheureuse campagne porta à son comble +l'exaspération +de ce qui restait de la caste militaire égyptienne; sa haine +contre le +Pharaon <i>Ouaphré</i>, qui s'entourait de troupes ioniennes ou +grecques, +malgré la terrible leçon donnée à son +bisaïeul <i>Psammétik Ier</i>, éclata +tout à coup, et les soldats égyptiens +révoltés, mettant la couronne sur +la tête d'un courtisan nommé AMASIS, marchèrent +contre <i>Ouaphré</i>, qui +fut vaincu et entièrement défait à <i>Mariouth</i>, +où il combattit à la tête +de ses troupes étrangères. <i>Amasis</i> gouverna +pendant quarante-deux ans. +Son règne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand +essor et +les richesses affluaient en Égypte, non qu'elle fût forte +par elle-même, +non qu'elle eût reconquis par les armes son influence au dehors, +mais +parce que dans ce temps-là les rois de Babylone cessaient de +menacer +l'Égypte pour résister aux peuples de la Perse, +réunis sous un seul +chef, <i>Cyrus</i>, qui attaqua impétueusement l'Assyrie et en +fit +graduellement la conquête, terminée par la prise et +l'asservissement de +Babylone.</p> +<p>Dès ce moment, <i>Amasis</i> prévit la fin prochaine +de la monarchie +égyptienne. La dernière guerre civile avait affaibli ce +qui restait de +l'année nationale, presque entièrement +désorganisée par l'impolitique de +ses prédécesseurs; il ne pouvait compter sur la +fidélité des troupes +grecques, qu'il avait retenues aussi à sa solde. Mais, heureux +en ce qui +le touchait personnellement, <i>Amasis</i> mourut après un +règne prospère, au +moment même où les armées persanes +s'ébranlaient pour fondre sur +l'Égypte.</p> +<p>A peine monté sur le trône que lui laissait son +père, <i>Psammétik III</i> +nommé aussi <i>Psamménis</i> dut courir à <i>Peluse</i> +(Thinéh ou <i>Farama</i>), la +plus forte des places de l'Égypte du côté de la +Syrie; là il rassembla +tout ce qui lui restait de la caste militaire égyptienne et les +troupes +étrangères qu'il avait à sa solde; les Perses, +sous la conduite de leur +roi <i>Cambyse</i>, fils de <i>Cyrus</i>, favorisés par les +Arabes, traversent +sans obstacle le désert qui sépare la Syrie de +l'Égypte; et cette +immense armée se rangea en face des Égyptiens, +campés sous les murs de +<i>Peluse</i>.</p> +<p>Le combat fut long et terrible; à la chute du jour les +Égyptiens +plièrent, accablés sous le nombre; <i>Cambyse</i> +vainquit, et l'indépendance +nationale de l'Égypte fut à jamais perdue.</p> +<p>Les Perses poursuivirent leurs succès et prirent <i>Memphis</i> +d'assaut; +cette capitale fut livrée au pillage; la nation persane, encore +barbare, +porta de tous côtés la destruction et la mort. +Thèbes fut saccagée, ses +plus beaux monuments démolis ou dévastés; la +population, courbée sous un +joug tyrannique, fut livrée à la discrétion des +satrapes ou gouverneurs +établis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences +disparurent +presque entièrement de ce sol qui les avait vus naître.</p> +<p>Quelques chefs égyptiens, pleins de courage, +arrachèrent momentanément +leur patrie à la servitude; mais leurs généreux +efforts s'épuisèrent +bientôt contre la puissance toujours croissante de l'empire +persan.</p> +<p>Ce fut <i>Alexandre</i> (Iskander) qui, à la tête +d'une armée de Grecs, +renversa la domination des Perses en Asie, et l'Égypte respira +enfin +sous ce nouveau maître. A la mort de ce grand homme, qui avait +fondé la +ville d'<i>Alexandrie</i>, parce que cette position géographique +semblait +appelée à devenir le centre du commerce du monde, les +généraux grecs +partagèrent ses conquêtes. <i>Ptolémée</i>, +l'un d'eux, se déclara roi +d'Égypte, et fut le chef de la <i>dynastie grecque</i>, qui +gouverna l'Égypte +pendant près de trois siècles.</p> +<p>Sous ces rois, qui tous ont porté le nom de <i>Ptolémée</i>, +la ville +d'Alexandrie accomplit les prévisions d'Alexandre. Elle devint +l'entrepôt du commerce de l'Asie et de l'Afrique entière +avec l'Europe, +qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisées. +Mais les +débauches et la tyrannie des derniers rois grecs +préparèrent la chute de +leur domination.</p> +<p>Cette famille fut détrônée par CÉSAR +AUGUSTE, empereur des Romains, et +l'Égypte, perdant pour toujours le nom même de nation, +devint une simple +province de l'empire romain et fut gouvernée par un +préfet. Dès ce +moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont +elle dépendait, jusqu'à ce que les Arabes musulmans en +firent la +conquête au nom du calife OMAR, sous la conduite de son +général <i>Amrou +Ebn-el-As</i>.</p> +<br> +<hr style="width: 45%;"><br> +<p><a name="N_II"></a>N° II.</p> +<p>NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE +L'ÉGYPTE.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, novembre 1829.</small></p> +<p>Parmi les Européens qui visitent l'Égypte, il en est, +annuellement, un +très-grand nombre qui, n'étant amenés par aucun +intérêt commercial, +n'ont d'autre désir ou d'autre motif que celui de +connaître par +eux-mêmes et de contempler les monuments de l'ancienne +civilisation +égyptienne, monuments épars sur les deux rives du Nil, et +que l'on peut +aujourd'hui admirer et étudier en toute sûreté, +grâce aux sages mesures +prises par le gouvernement de Son Altesse.</p> +<p>Le séjour plus ou moins prolongé que ces voyageurs +doivent faire, +nécessairement, dans les diverses provinces de l'Égypte +et de la Nubie, +tourne à la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de +leurs +observations, et à celui du pays lui-même, par leurs +dépenses +personnelles, soit pour les travaux qu'ils font exécuter, soit +pour +satisfaire leur active curiosité, soit même encore pour +l'acquisition de +divers produits de l'art antique.</p> +<p>Il est donc du plus haut intérêt, pour l'Égypte +elle-même, que le +gouvernement de Son Altesse veille à l'entière +conservation des édifices +et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages +qu'entreprennent, comme à l'envi, une foule d'Européens +appartenant aux +classes les plus distinguées de la société.</p> +<p>Leurs regrets se joignent déjà à ceux de toute +l'Europe savante, qui +déplore amèrement la destruction entière d'une +foule de monuments +antiques, démolis totalement depuis peu d'années, sans +qu'il en reste la +moindre trace. On sait bien que ces démolitions barbares ont +été +exécutées contre les vues éclairées et les +intentions bien connues de +Son Altesse, et par des agents incapables d'apprécier le dommage +que, +sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en +sont pas moins perdus sans retour, et leur perte réveille, dans +toutes +les classes instruites, une inquiète et bien juste sollicitude +sur le +sort à venir des monuments qui existent encore.</p> +<p>Voici la note nominative de ceux <i>qu'on a récemment +détruits:</i></p> +<p>1° <i>Tous</i> les monuments de <i>Cheïk-Abadé</i>; +il ne reste plus debout que +quelques colonnes de granit;</p> +<p>2° Le temple d'<i>Aschmouneïn</i>, l'un des plus beaux +monuments de l'Égypte;</p> +<p>3° Le temple de <i>Kaou-el-Kébir</i>; ici le Nil a +autant détruit que les +hommes;</p> +<p>4° Un temple au nord de la ville d'<i>Esné</i>;</p> +<p>5° Un temple vis-à-vis <i>Esné</i>, sur la rive +droite du fleuve;</p> +<p>6° Trois temples à <i>El-Kab</i> ou <i>El-Eitz</i>;</p> +<p>7° Deux temples dans l'île, vis-à-vis la ville +d'Osouan, +<i>Géziret-Osouan</i>.</p> +<p>Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments +antiques, +du nombre desquels trois surtout étaient du plus grand +intérêt pour les +voyageurs et les savants.</p> +<p>Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues +conservatrices de Son Altesse étant bien connues de ses agents, +ceux-ci +les suivent et les remplissent dans toute leur étendue; l'Europe +entière +sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien +prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des +tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la +puissance et la grandeur de l'Égypte ancienne, et sont en +même temps les +plus beaux ornements de l'Égypte moderne.</p> +<p>Dans ce but désirable, Son Altesse pourrait ordonner:</p> +<p>1° Qu'on n'enlevât, sous aucun prétexte, aucune +pierre ou brique, soit +ornée de sculptures, soit non sculptée, dans les +constructions et +monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de +l'<i>Égypte</i> que de la <i>Nubie:</i></p> +<h4>1° EN ÉGYPTE:</h4> +<ul style="margin-left: 40px; list-style-type: circle;"> + <li><big><i>San</i>, sur le canal de Moez.—Basse-Égypte. <br> + </big></li> + <li><big><i>Bahbeït</i>, près de <i>Samannoud</i>.—Basse-Égypte. </big></li> + <li><big><i>Ssa-el-Hagar</i>.—Basse-Égypte. </big></li> + <li><big><i>Kasr-Kéroun</i>, dans la province de <i>Faïoum</i>. </big></li> + <li><big><i>Cheïk-Abadé</i>, pour le peu qui reste. </big></li> + <li><big><i>El-Arabah</i> ou <i>Madfouné</i>, au-dessus de <i>Girgé</i>. </big></li> + <li><big><i>Kefth</i>. </big></li> + <li><big><i>Kous</i>, <i>Kourna</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Médinet-Habou</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Louqsor</i> (El-Oqsour). <i>Karnac</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Médamoud</i>. <i>Erment</i>. </big></li> + <li><big><i>Tâoud</i>, vis-à-vis <i>Erment</i>, sur la +rive +droite. </big></li> + <li><big><i>Esné</i>, <i>Edfou</i>. </big></li> + <li><big><i>Koum-Ombou</i>. <i>Osouan</i>, quelques +débris. </big></li> + <li><big><i>Géziret-Osouan</i>, quelques débris.</big></li> +</ul> +<h4>2° EN NUBIE, AU DELÀ DE LA PREMIÈRE CATARACTE:</h4> +<ul style="margin-left: 40px; list-style-type: circle;"> + <li><big><i>Géziret-el-Birbé</i>. </big></li> + <li><big><i>Géziret-Béghé</i>. </big></li> + <li><big><i>Géziret-Séhhélé</i>. </big></li> + <li><big><i>Déboude</i>. </big></li> + <li><big><i>Gkarbi-Dandour</i>. </big></li> + <li><big><i>Beit-Ouali</i>, près de <i>Kalabschi</i>. </big></li> + <li><big><i>Kalabschi</i>. </big></li> + <li><big><i>Ghirsché-Hassan</i> ou <i>Gerf-Hosseïn</i>. </big></li> + <li><big><i>Daké</i>. <i>Maharraka</i>. </big></li> + <li><big><i>Ouadi-Essébouâ</i>. </big></li> + <li><big><i>Amada</i> ou <i>Amadon</i>. </big></li> + <li><big><i>Derri</i>. </big></li> + <li><big><i>Ibrim</i>. </big></li> + <li><big><i>Ibsamboul</i> ou <i>Abou-Sembil</i>. </big></li> + <li><big><i>Ghébel-Addèh</i>. </big></li> + <li><big><i>Maschakit</i>. </big></li> + <li><big><i>Ouadi-Halfa</i>, quelques débris, sur la rive +gauche.</big></li> +</ul> +<h4>3° AU DELÀ LA SECONDE CATARACTE:</h4> +<p style="margin-left: 40px;"><i>Sennèh, Sohleb, Barkal, Assour, +Naga</i>, et autres lieux +où existent des +monuments antiques jusqu'à la frontière du <i>Sennaâr</i>, +où il n'en existe +plus.</p> +<p>2e Les monuments antiques creusés et taillés dans les +montagnes sont +tout aussi importants à conserver que ceux qui sont construits +en +pierres tirées de ces mêmes montagnes. Il est urgent +d'ordonner qu'à +l'avenir on ne commette aucun dégât dans ces tombeaux, +dont les fellahs +détruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger +ainsi que +leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de +sculptures pour les vendre aux voyageurs, en défigurant pour +cela des +chambres entières. Les principaux points à recommander +sont, en +particulier, Les grottes (<i>magarah</i>) des montagnes voisines de:</p> +<ul style="list-style-type: circle;"> + <li><big><i>Sakkarah</i>. </big></li> + <li><big><i>Béni-Hassan</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Touna-Gébel</i>. </big></li> + <li><big><i>El-Tell.</i> </big></li> + <li><big><i>Samoun</i>, près de <i>Manfalouth</i>, <i>El-Eitz</i> +ou <i>El-Kab</i>. </big></li> + <li><big><i>El-Arabah</i>. </big></li> + <li><big><i>Kourna</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Biban-el-Molouk</i>, près de <i>Kourna</i>. </big></li> + <li><big><i>Gébel-Selséléh</i>.</big></li> +</ul> +<p>C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les +plus +grandes dévastations; elles sont commises par les fellahs, soit +pour +leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands +d'antiquités +qui les tiennent à leur solde; je sais même, à n'en +pas douter, que des +édifices ont été détruits par ces +spéculateurs européens, sur l'espoir +de découvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les +grottes +sculptées ou peintes, et que l'on découvre chaque jour +à <i>Sakkarah</i>, à +<i>El-Arabah</i>, à <i>Kourna</i>, sont à peu +près détruites presque aussitôt +qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidité des +fouilleurs +ou de leurs employés. Il serait plus que temps de mettre un +terme à ces +barbares dévastations, qui privent à chaque instant la +science de +monuments d'un haut intérêt, et désappointent la +curiosité des +voyageurs, lesquels, après tant de fatigues, n'ont souvent ainsi +que +des regrets à exercer sur la perte de tant de sculptures ou de +peintures +curieuses.</p> +<p>En résumé, l'intérêt bien entendu de la +science exige, non que les +fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour, +par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumières +inespérées, +mais qu'on soumette les fouilleurs à un règlement tel que +la +conservation des tombeaux découverts aujourd'hui, et à +l'avenir, soit +pleinement assurée et bien garantie contre les atteintes de +l'ignorance +ou d'une aveugle cupidité.</p> +<br> +<hr style="width: 45%;"><br> +<p><a name="N_III"></a>N° III.</p> +<p>LETTRES ÉCRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PRÉFET DE +TAHTA, A CHAMPOLLION.</p> +<br> +<p>N° 1, LETTRE DU MAMOUR.</p> +<p>Lui (Dieu). le plus cher des amis, le trésor des compagnons, +notre ami +chéri, le très-honoré, le général, +le seigneur, le respectable, que le +Dieu très-haut le conserve.</p> +<p>Après la présentation de mes salutations avec le plus +vif désir (de +vous voir), le but de cet écrit est: 1° de m'informer de +votre glorieuse +personne; 2° hier nous convînmes avec Votre Excellence qu'au +jour de la +date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour +augmenter l'amitié. Au jour de la date, nous fîmes les +préparatifs +convenables; mais nous sommes allés le matin à Terrah +pour une affaire, +et au retour nous avons vu que vous étiez parti en bonne +santé. Par +suite de cela, vous avez une dette à acquitter envers nous; mais +nos +réclamations sont pour l'époque de votre heureux retour, +lorsque nous +vous reverrons dans la plus parfaite santé. Vous recevrez +Salamè et +Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le +Dieu très-haut vous ramène sains et saufs, et +puissions-nous vous revoir +eux et Votre Excellence doués de la plus parfaite santé; +que le Dieu +très-haut vous conserve.</p> +<p>Écrit le 3 de djoumadi premier de l'année 44 (ou 1244 +de l'hégire, 14 +novembre 1828 de J.-C.).</p> +<p>De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdjé.</p> +<br> +<p>N° 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR.</p> +<p><big><br> + </big>Lui (Dieu).</p> +<p>O le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami +chéri, le +bey magnifique, que sa vie soit longue.</p> +<p>Après vous avoir présenté mes salutations avec +le plus vif désir de +vous voir, l'objet de cet écrit est: 1° de m'informer de +l'état de votre +glorieuse personne, et de votre tempérament agréable, +élégant et fort; +2° de faire parvenir à Votre Excellence la lettre que vous +avez demandée +pour Son Excellence notre frère chéri, le mamour +d'Esné. Plaise au Dieu +très-haut que vous voyagiez en bonne santé et que vous +arriviez de même. +Puissions-nous revoir Votre Excellence comblée de toutes sortes +de +biens; présentez nos salutations à nos honorables amis +qui sont en votre +compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu +très-haut vous +conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc.</p> +<p><br> +</p> +<p>Les lettres qu'on vient de lire étaient enfermées dans +une enveloppe +avec l'adresse suivante:</p> +<p>«Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au +trésor des +compagnons, +notre ami chéri, le Français fils de bey, le magnifique, +qu'il vive +longtemps au sein du bonheur.»</p> +<br> +<p>N° 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR.</p> +<p><small><br> +</small>Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu +très-haut le conserve!</p> +<p>Après les salutations précieuses et le grand +désir de votre agréable +présence, le motif de la présente est que, dans ce +moment, nous recevons +votre chère lettre, et votre discours m'a réjoui, et je +remercie le Ciel +de votre santé, dont je désire la continuation, et +à laquelle je dois la +lettre dont vous m'avez gratifié pour le commandant +d'Esné, de laquelle +nous vous sommes infiniment obligé. Or, ma présente +servira: 1° à +m'informer de votre chère santé; 2° si vous +désirez des nouvelles de la +nôtre, grâce au Ciel, nous sommes parfaitement bien +portant, et nous en +désirons autant et plus à vous, et nous ne serions jamais +en état de +vous manifester le grand chagrin que nous éprouvâmes de +votre +séparation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a +séparés, il +daigne nous réunir de nouveau, car il est le +très-puissant, et alors, à +notre heureux retour, s'il plaît à Dieu, et +possédant votre chère +présence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. +Cela et +rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations à qui +vous +croirez de convenance.</p> +<p>Votre ami,</p> +<p>CHAMPOLLION.</p> +<p>15 novembre 1828.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a> +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<br> +<p><a href="#AVERTISSEMENT">AVERTISSEMENT +</a><br> + <a href="#MEMOIRE">Mémoire sur le projet de +voyage +littéraire en Égypte</a> +<br> + <a href="#LETTRES">Lettres écrites pendant +le voyage +</a><br> +</p> +<p><br> +<a href="#LETTRES">LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE.</a></p> +<p><a href="#PREMIERE_LETTRE">LETTRE Ire. Alexandrie, 18 août +1828 +</a><span style="margin-left: 2em;"><br> + <a href="#DEUXIEME_LETTRE">II. +Alexandrie</a></span><br> +<a href="#TROISIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">III. Le +Caire</span></a><br> +<a href="#QUATRIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">IV. Sakkarah</span></a><br> +<a href="#CINQUIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2.25em;">V. +Pyramides de Gizéh</span></a><br> +<a href="#SIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">VI. +Béni-Hassan et Monfalouth</span></a><br> +<a href="#SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">VII. +Thèbes</span></a><br> +<a href="#HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">VIII. +Philae</span></a><br> +<a href="#NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">IX. +Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829</span></a><br> +<a href="#A_M._DACIER."><span style="margin-left: 3.5em;">Lettre +à M. Dacier (même +date)</span></a><br> +<a href="#DIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2.25em;">X. +Ibsamboul</span></a><br> +<a href="#ONZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XI. +El-Mélissah</span></a><br> +<a href="#DOUZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XII. +Thèbes (Biban-el-Molouk)</span></a><br> +<a href="#TREIZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XIII. +Thèbes (Biban-el-Molouk)</span></a><br> +<a href="#QUATORZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XIV. +Thèbes +(Rhamesséion)</span></a><br> +<a href="#QUINZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XV. +Thèbes (El-Assassif)</span></a><br> +<a href="#SEIZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XVI. +Thèbes +(Aménophion)</span></a><br> +<a href="#DIX-SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XVII. +Thèbes (rive occidentale)</span></a><br> +<a href="#DIX-HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XVIII. +Thèbes +(Médinet-Habou)</span></a><br> +<a href="#DIX-NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XIX. +Thèbes (environs de +Médinet-Habou)</span></a><br> +<a href="#VINGTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XX. +Thèbes (Kourua)</span></a><br> +<a href="#VINGT_ET_UNIEME_LETTRE"> XXI. Sur le +Nil (Karnac et Louqsor) +</a><span style="margin-left: 1.5em;"><br> + <a href="#VINGT-DEUXIEME_LETTRE">XXII. +Le Caire</a></span><br> +<a href="#VINGT-TROISIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XXIII. +Alexandrie</span></a><br> +<a href="#VINGT-QUATRIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXIV. +Alexandrie, 20 et 28 novembre +1829</span></a><br> +<a href="#VINGT-CINQUIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XXV. +Toulon</span></a><br> +<a href="#VINGT-SIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXVI. +Toulon, à M. le baron de +La Bouillerie</span></a><br> +<a href="#VINGT-SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XXVII. +Toulon, à M. le +vicomte de Larochefoucauld</span></a><br> +<a href="#VINGT-HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1em;">XXVIII. +Toulon, 14 janvier 1830</span></a><br> +<a href="#VINGT-NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXIX. +Aix</span></a><br> +<a href="#TRENTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XXX. +Toulouse</span></a><br> +<a href="#TRENTE_ET_UNIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXXI. +Bordeaux</span></a><br> +<br> +</p> +<p>APPENDICE.</p> +<p><a href="#APPENDICE">N° I. Mémoire sommaire sur +l'histoire d'Égypte</a>, +rédigé pour le vice-roi Mohammed-Ali<span + style="margin-left: 2em;"></span><br> +<a href="#N_II">N° II. +Mémoire relatif à la conservation des +monuments de l'Égypte et de la Nubie</a>, remis au vice-roi <span + style="margin-left: 2em;"></span><br> +<a href="#N_III">N° III. +Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esné</a></p> +<br> +<p> Table des matières +<br> +</p> +<p> Table alphabétique des noms de lieux</p> +<p>FIN DE LA TABLE DE MATIÈRES.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TABLE_ALPHABETIQUE"></a> +<h2>TABLE ALPHABETIQUE</h2> +<h2>DES NOMS DE LIEUX</h2> +<h3 style="text-align: left;">A</h3> +<dl> + <dd><big>Abaton (de Philae). <br> +Afrique (côte blanche et basse). <br> +Agrigente. <br> +Aix. <br> +Akhmin. <br> +Alexandrie. <br> +Amada. <br> +Aménophion. <br> +Amoneî. Voyez Esséboua. <br> +Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kébir. <br> +Antinoé. <br> +Apollonopolis Magna. Voyez Edfou. <br> +Apollonopolis Parva. Voyez Qous. <br> +Arabique (chaîne). <br> +Aschmoun. <br> +Aschmounéin. <br> +As-Souan. Voyez Syène.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">B</h3> +<dl> + <dd><big>Bathn-el-Bakarah. <br> +Bédréchéin. <br> +Béghé. <br> +Béhéni. <br> +Béni-Haasan. <br> +Bet-Oualli. <br> +Biban-el-Molouk. <br> +Bordeaux. <br> +Boulaq.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">C</h3> +<dl> + <dd><big>Caire. <span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Citadelle.</span><span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Palais du sultan Salabh-Eddin.</span><br> +Carrières entre Thorrah et Massarah. <br> +Cataracte (2e), (1re).<span style="margin-left: 0.5em;"></span><br> +Chéreus. Voyez Kérioun. <br> +Cité-Valette. <br> +Colonne de Pompée.<br> +Contra-Lato. <br> +Coptos. <br> +Cosseïr. <br> +Cumino (île). <br> +Cyrénaïque.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">D</h3> +<dl> + <dd><big>Dakkéh. <br> +Dandour. <br> +Déboud. <br> +Dendérah. <br> +Derr, Derri. <br> +Desouk. <br> +Djébel-el-Asserat. <br> +Djébel-el-Mokatteb. <br> +Djébel-Mesmès. <br> +Djébel-Selséléh.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">E</h3> +<dl> + <dd><big>Edfou. <br> +Égypte. Notice sommaire sur son histoire,<span + style="margin-left: 0.5em;"></span><span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Sur la conservation de ses monuments</span><br> +El-Assassif. <br> +Eléphantine.<br> +Eléthya. Voyez El-Kab. <br> +El-Kab <br> +El-Magara <br> +El-Mélissah <br> +Embabéh <br> +Ennent. Voyez Hermonthis. <br> +Esné <span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Temple au nord</span><br> +Ethiopie <br> +Ezbékiéh (place d', au Caire)</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">F</h3> +<dl> + <dd><big>Faras. <br> +Fouah.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">G</h3> +<dl> + <dd><big>Ghébel-Addèh.<br> +Ghirché, Ghirché-Hussan, Ghirf-Housseïn. <br> +Girgé. <br> +Girgenti. <br> +Gizéh. <br> +Gozzo (îles).</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">H</h3> +<dl> + <dd><big>Héliopolis.<br> +Hermonthis (Erment).</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">I</h3> +<dl> + <dd><big>Ibrim. <br> +Ibsamboul.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">K</h3> +<dl> + <dd><big>Kalabsché. <br> +Kardâssi ou Kortha. <br> +Karnac. <br> +Kefth. Voyez Coptos. <br> +Kémé, nom de l'Égypte. <br> +Kérioun. <br> +Korosko. <br> +Kourna. <br> +Kousch. Voyez Éthiopie.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">L</h3> +<dl> + <dd><big>Latopolis. Voyez Esné. <br> +Libyque (montagne). <br> +Louqsor <span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Ses obélisques. Voyez ce mot.</span><br> +Lycopolis. Voyez Osionth. <br> +Lyon.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">M</h3> +<dl> + <dd><big>Malte. <br> +Manlak. Voyez Philae. <br> +Manthom. <br> +Marseille. <br> +Maschakit. <br> +Massarah. <br> +Médinet-Habou,<span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Ses environs.</span><br> +Méharraka. <br> +Memnonium à Thèbes. <br> +Memphis. <br> +Ménephthéum. <br> +Miniéh. <br> +Mit-Rahinéh. <br> +Mit-Salaméh. <br> +Mokattam (mont). <br> +Montpellier.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">N</h3> +<dl> + <dd><big>Nader. <br> +Nécropole égyptienne de Saïs. <br> +Nîmes. <br> +Niphaïat, les Libyens. <br> +Nubie.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">O</h3> +<dl> + <dd><big>Obélisques de Louqsor <span + style="margin-left: 0.5em;"><br> + De Cléopâtre</span><br> +Ombos. <br> +Oph (du midi), partie méridionale de Thèbes,<span + style="margin-left: 0.5em;"><br> + Oph (les).</span><br> +Osimandyas (tombeau d') à Thèbes. <br> +Osiouth. <br> +Ouadi-Essébouâ (vallée des lions). <br> +Ouadi-Halfa.<br> +Ouest (vallée de l') à Thèbes.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">P</h3> +<dl> + <dd><big>Pallades, pallacides, leur tombeau. <br> +Panopolis. Voyez Akhmin. <br> +Philae.<br> +Phthaeï ou Typtah. Voyez Ghirché. <br> +Primis. Voyez Ibrim. <br> +Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh. <br> +Ptolémaïs.<br> +Pyramides.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">Q</h3> +<dl> + <dd><big>Qaou-el-Kébir.<br> +Qartas.<br> +Qous.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">R</h3> +<dl> + <dd><big>Rasât (cap).<br> +Rhamesséion à Thèbes.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">S</h3> +<dl> + <dd><big>Sabouth-el-Kadim.<br> +Saïs ou Ssa-el-Hagar.<br> +Sakkarah.<br> +Saouadéh.<br> +Saouadji.<br> +Saouafé.<br> +Schabour.<br> +Schoraféh.<br> +Sennaâr.<br> +Serré. Gharbi-Serré.<br> +Silsilis. Voyez Djébel-Selséléh. <br> +Siouph. Voyez Saouafé. <br> +Snem. Voyez Béghé. <br> +Souan, Osouan. Voyez Syène. <br> +Sowan-Kah. Voyez Eléthya. <br> +Speos-Artemidos.<br> +Spéos d'Ibrim.<br> +Ssa-el-Hagar. Voyez Saïs. <br> +Syène.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">T</h3> +<dl> + <dd><big>Taffah.<br> +Talmis. Voyez Kalabschi. <br> +Tâoud.<br> +Taphis. Voyez Taffah. <br> +Taposiris (tour des Arabes).<br> +Tébot. Voyez Déboud. <br> +Tharranéh.<br> +Thèbes, <span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Voyez Louqsor,</span><span + style="margin-left: 0.5em;">Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk,</span><span + style="margin-left: 0.5em;">Rhamesséion, Memnonium,</span><span + style="margin-left: 0.5em;">Osimandyas (tombeau d'), +Médinet-Habou,</span><br> + <span style="margin-left: 0.5em;"> El-Assassif, +Pallades,</span><span style="margin-left: 0.5em;">Aménophion, +Manthom, +Menephtheum.</span><br> +Thorrah.<br> +Thouloum (mosquée de).<br> +Toulon.<br> +Toulouse.<br> +Tuphium. Voyez Tâoud. <br> +Tyri. Voyez Derri.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">V</h3> +<dl> + <dd><big>Vallée des Lions. Voyez Ouadi-Essébouah.</big></dd> + <dd style="text-align: left;"> + <h3><br> + </h3> + </dd> +</dl> +<div style="text-align: left;"> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">Z</h3> +</div> +<dl> + <dd><big>Zaouyet-el-Maïétin</big></dd> +</dl> +<dl> + <dd style="text-align: left;"><br> + </dd> + <dd style="text-align: left;"><br> + </dd> +</dl> +<p>FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE<br> +<br> +</p> +<span style="margin-left: 0.25em;"></span><br> +<big>NOTES: +<br> +<br> +<a name="Note_1"></a><a href="#retour_texte_note_1">[1]</a> Timsah +existait encore il y a peu de temps et +montrait avec orgueil +le certificat que Champollion le jeune lui avait donné.<br> + <br> +<a name="Note_2"></a><a href="#retour_texte_note_2">[2]</a> Un de ces +deux obélisques a +été apporté +à Paris et dressé sur la place de la Concorde.<br> +<br> +<a name="Note_3"></a><a href="#retour_texte_note_3">[3]</a> A +Bém-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau +du nommé +Roteï (c'est l'hypogée composé d'une seule chambre +rectangulaire, ornée dans le fond de deux rangées de +trois +colonnes, et dont la porte regarde à l'ouest et la vallée +de l'Égypte), on remarque sur la paroi méridionale un +enfoncement régulièrement taillé comme pour une +armoire, et c'est dans l'épaisseur de cet enfoncement que j'ai +trouvé écrite au charbon, et presque effacée, +cette +inscription bien simple: 1800. 3e RÉGIMENT DE DRAGONS. Je me +suis +fait un devoir de repasser pieusement ces traits à l'encre noire +avec un pinceau, en ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. +Champollion <i>restituit</i>).<br> + <br> +<a name="Note_4"></a><a href="#retour_texte_note_4">[4]</a> +L'évènement a prouvé +combien les +prévisions de Champollion le jeune étaient justes.</big> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie +en 1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion] + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE *** + +***** This file should be named 10764-h.htm or 10764-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/7/6/10764/ + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en 1828 et 1829 + +Author: Champollion le Jeune [Jean-Francois Champollion] + +Release Date: January 21, 2004 [EBook #10764] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE *** + + + + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LETTRES + +ECRITES + +D'EGYPTE ET DE NUBIE + +EN 1828 ET 1829 + +PAR + +CHAMPOLLION LE JEUNE + +NOUVELLE EDITION + +1868 + + + + +AVERTISSEMENT + + +Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle edition au public ont +ete ecrites par mon pere, Champollion le jeune, pendant le cours du +voyage qu'il fit en Egypte et en Nubie, dans les annees 1828 et 1829. +Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est +encore, au dire des personnes competentes, le meilleur et le plus sur +guide pour bien connaitre les monuments et l'ancienne civilisation de la +vallee du Nil. Elles furent successivement adressees a son frere et +inserees en partie dans le _Moniteur universel_, pendant que mon pere, +poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archeologiques qu'on +admire au musee egyptien du Louvre, dont il fut le fondateur, et +recueillait les documents precieux qu'il n'eut pas le temps de mettre en +lumiere, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut enleve a la science +et au glorieux avenir qui lui etait reserve. + +En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au +departement des manuscrits de la Bibliotheque royale, publia, chez +Firmin Didot, une edition de ces lettres dont il possedait les +originaux. C'est cette edition, epuisee depuis longtemps deja, que je +reproduis dans le present volume. + +Les savants qui ont marche dans la voie de Champollion le jeune m'ont +atteste que, malgre les progres obtenus depuis trente ans dans la +science qu'il a fondee, ces lettres etaient encore d'une utilite +serieuse et d'un grand interet; c'est cette conviction, unie a un vif +sentiment de respect pour la memoire de mon pere, qui m'a engagee a +faire cette nouvelle edition. + +Z. CHERONNET-CHAMPOLLION. + +Paris, le 15 septembre 1867. + + + + +MEMOIRE + +SUR + +UN PROJET DE VOYAGE LITTERAIRE + +EN EGYPTE + +PRESENTE AU ROI EN 1827 + + +PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE + + +On peut considerer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de nos +connaissances reelles sur l'ancienne Egypte, que les recherches des +savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de resultats complets, +de documents certains qu'a l'egard du seul systeme d'_architecture_ +suivi, pendant une si longue serie de siecles, dans ce pays ou les arts +ont commence; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront +irrevocablement nos idees a cet egard ne sont point encore publies, et +qu'il reste, de plus, a reconnaitre les regles qui determinaient le +choix des ornements et des decorations, selon la destination donnee a +chaque genre d'edifice. Ce point important pour la science ne peut etre +eclairci que sur les lieux et par des personnes versees dans la +connaissance des symboles et du culte egyptiens, car les plus simples +ornements de cette architecture sont des emblemes parlants; et telle +frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition +calculee pour l'oeil seulement, renferme un precepte, une date, ou un +fait historique. + +Les doctrines le plus generalement adoptees sur _l'art egyptien_, et sur +le degre d'avancement auquel ce peuple etait reellement parvenu, soit en +sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les nouvelles +decouvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; mais ces +doctrines ne peuvent etre ramenees au vrai et assises sur des fondements +solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands edifices +publics de Thebes et des autres capitales de l'Egypte. C'est aussi +l'unique moyen de decider clairement l'importante question que des +esprits diversement prevenus agitent encore si vivement, celle de la +transmission des arts de l'Egypte a la Grece. + +Nos connaissances sur _la religion_ et le culte des Egyptiens ne +s'etendent encore que sur les parties purement materielles; les +monuments de petites proportions nous font bien connaitre les noms et +les attributs des divinites principales; mais comme ces memes monuments +proviennent tous des catacombes et des sepultures, nous n'avons de +renseignements detailles que pour les personnages mystiques protecteurs +des morts, et presidant aux divers etats de l'ame apres sa separation du +corps. La religion des hautes classes, qui differait de celle des +tombeaux, n'est retracee que dans les sanctuaires des temples et les +chapelles des palais: sur ces edifices couverts interieurement et +exterieurement de bas-reliefs colories, charges de legendes +innombrables, relatives a chaque personnage mythologique dont ils +retracent l'image, les divinites egyptiennes de tous les ordres, +hierarchiquement figurees et mises en rapport, sont accompagnees de leur +genealogie et de tous leurs titres, de maniere a faire completement +connaitre leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions +que chacune d'elles etait censee remplir dans le systeme theologique +egyptien. Il reste donc encore a reconnaitre sur les constructions de +l'Egypte, la partie la plus relevee et la plus importante de la +mythologie egyptienne. + +Toutes les branches si variees des _arts_, et tous les procedes de +l'_industrie egyptienne_ sont encore loin de nous etre connus. On a bien +recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives a un certain +nombre de metiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie, +la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du +charron, du forgeron, du cordonnier, de l'emailleur, etc., etc., etc.; +mais les voyageurs qui ont dessine ces tableaux ont, pour la plupart, +neglige les legendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d'eux +n'etait en etat de lire, sur les monuments ou ces tableaux ont ete +copies, les dates precises de l'epoque ou ces divers arts furent +pratiques. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment +d'origine egyptienne, propres a l'Egypte, ou s'ils ont ete introduits +par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et +les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore +ici une question tres-importante a eclaircir pour l'histoire de +l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et +d'un interet bien plus releve. + +"Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques et +ethnographiques, des scenes domestiques qui peignent les moeurs de la +nation et celles des souverains, etc., _il demande precisement les +objets qui sont le moins eclaircis._" Ainsi s'exprimait, il y a douze +ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingues de l'Allemagne; et +tout ce qu'on a publie depuis, loin de remplir cette importante lacune, +n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent +seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de series immenses +de bas-reliefs, que les grands edifices de l'Egypte offrent encore, +sculptee dans tous ses details, l'histoire entiere de ses plus grands +souverains, et que des compositions d'une immense etendue y retracent +les epoques les plus glorieuses de l'histoire des Egyptiens; car ce +peuple a voulu qu'on put lire sur les murs des palais l'histoire de ses +plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait ose sculpter +sur la pierre de si grands objets et de si vastes details. + +L'Europe savante connait l'existence de cet amas de richesses +historiques: son ardent desir serait d'en etre mise en possession. Elle +a juge que nos progres dans les etudes egyptiennes demandent qu'un +gouvernement eclaire se hate d'envoyer enfin en Egypte des personnes +devouees a la science et convenablement preparees, pour recueillir, tant +qu'ils subsistent encore, les innombrables et precieux documents que la +magnificence egyptienne inscrivit jadis sur les edifices dont les masses +imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que +la barbarie, toujours croissante, detruit systematiquement ces +respectables temoins d'une antique civilisation, hate de tous ses voeux +le moment ou des copies fideles de ces inscriptions et de ces +bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude +les plus anciennes pages des annales du monde, en perpetuant ainsi les +temoignages si nombreux et si authentiques traces sur tant de monuments +dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage litteraire en Egypte +est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre. +Mais ce n'est point a l'histoire seule de l'Egypte que le voyage propose +dans ce Memoire doit fournir des lumieres qu'on chercherait vainement +autre part que dans les palais de Thebes: c'est la qu'existent +egalement, et nous en avons la certitude, des notions aussi desirables +qu'inesperees, sur tous les peuples qui, des les premiers temps de la +civilisation humaine, jouaient un role important en Afrique et dans +l'Asie occidentale. Les principales expeditions des Pharaons contre les +nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec +l'Egypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptees sur les monuments +eriges par les triomphateurs: on y lit les noms de ces peuples, le +nombre des soldats, les noms des villes assiegees et prises, les noms +des fleuves traverses, ceux des pays soumis, la quotite des tributs +imposes aux peuples vaincus; et les noms des objets precieux enleves a +l'ennemi sont ecrits sur des tableaux qui representent ces trophees de +la victoire. Ces bas-reliefs, entremeles de longues inscriptions +explicatives, sont d'autant plus utiles a connaitre que les artistes +egyptiens ont rendu avec une admirable fidelite la physionomie, le +costume et toutes les habitudes des peuples etrangers qu'ils ont eu a +combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'etude directe de +cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, a +des epoques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le pouvoir des +Pharaons en rivalisant avec l'Egypte, pour lui disputer l'empire de cet +ancien monde que nous n'apercevons encore qu'a travers mille +incertitudes, mais dont la realite, deja demontree, n'en est pas moins +surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scenes a +des epoques beaucoup plus rapprochees de nous que ne le voulait un +esprit de systeme plus hardi que raisonne. + +On ne saurait fixer l'importance des decouvertes historiques que peut +amener une etude approfondie des bas-reliefs qui decorent les edifices +antiques de l'Egypte, et surtout ceux de Thebes, sa vieille capitale. Ce +pays s'est en effet trouve en relation directe avec tous les grands +peuples connus de l'antiquite: si ses venerables monuments nous montrent +une foule de peuples a demi sauvages du continent africain, vaincus et +deposant aux pieds des Pharaons l'or, les matieres precieuses, les +oiseaux rares et les animaux curieux de l'interieur d'un pays encore si +peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes +des Egyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations +asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-etre), +nations qui combattent avec des armes egales et des moyens tout aussi +avances que ceux des Egyptiens, leurs rivaux. Nous savons, a n'en point +douter, que les temples et les palais de l'Egypte offrent les images et +des inscriptions contemporaines des rois ethiopiens qui ont conquis +l'Egypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont +momentanement interrompu la longue et brillante succession. On y +recueillera les annales des rois egyptiens les plus renommes, tels que +les Osimandyas, Amosis, les Rhamses, les Thouthmosis; ailleurs celles +des Pharaons Sesonchis, Osorchon, Sevechus, Tharaca, Apries et Nechao, +que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie a +la tete d'armees innombrables. On reunira les copies du peu de monuments +eleves sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxes; on +notera les lieux ou se lisent encore le grand nom d'Alexandre, celui de +son frere, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui +releva l'Egypte foulee par le gouvernement militaire des Perses. On +eclaircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des inscriptions +monumentales se terminera en recueillant, sur les memes edifices qui ont +precede tant d'empires, leur ont survecu, et qui ont vu passer tant de +gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernee par les +empereurs. Ainsi les monuments de l'Egypte conservent des inscriptions +qui se lient a l'histoire ancienne tout entiere, et en recelent une +grande partie que les ecrivains ne nous ont point conservee: c'est +donner une idee de l'immense moisson de faits et des documents qu'un +gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux etudes +solides, en ordonnant l'execution d'un voyage auquel sont directement +interesses les progres de toutes les sciences historiques. Ajoutons +enfin que ce voyage, ou l'on pourra etudier et comparer entre elles le +nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de +l'Egypte, avancerait avec une merveilleuse rapidite nos connaissances +sur l'ecriture hieroglyphique, et qu'il fournira, sans aucun doute a cet +egard, des lumieres qu'on ne pourrait peut-etre point obtenir d'une +etude de plusieurs siecles faite en Europe sur les seuls monuments +egyptiens que le hasard y ferait transporter a l'avenir. Sous ce point +de vue seul, les resultats du voyage projete seraient inappreciables. + +Les travaux des Francais qui firent partie de l'expedition d'Egypte +n'ont fait que preparer l'Europe savante a de tels resultats, en lui +montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments +historiques, tout ce qu'elle doit desirer encore, et tout ce qu'on peut +attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments seront +l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits +et jeter tant de lumieres sur l'obscurite des temps antiques, etaient +impossibles alors. On n'avait, en effet, a la fin du siecle dernier et +dans les premieres annees du siecle present, aucune donnee positive sur +le systeme des ecritures egyptiennes; aussi les membres de la Commission +d'Egypte, et la plupart des voyageurs qui ont marche sur leurs traces, +persuades peut-etre qu'on n'arriverait jamais a l'intelligence des +signes hieroglyphiques, ont-ils attache moins d'interet a copier avec +exactitude les longues inscriptions en caracteres sacres qui +accompagnent les figures mises en scene dans les bas-reliefs +historiques; il les ont presque toujours negligees, et souvent meme, en +copiant quelques scenes de ces bas-reliefs, on s'est contente de marquer +seulement la place occupee par ces legendes. C'etait cependant, sinon +pour cette epoque, du moins pour l'avenir, la partie la plus +interessante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de +reconnaissance a ces voyageurs pour nous avoir appris, a n'en pouvoir +douter, qu'il ne depend plus que de notre volonte de recueillir, par +exemple, dans le palais de Karnac a Thebes, l'histoire des conquetes de +plusieurs rois, et probablement aussi celle de la delivrance de l'Egypte +du joug des Pasteurs ou Hykschos, evenement auquel se rattachent la +venue et la captivite des Hebreux; dans les sculptures de Kalabsche, le +tableau des conquetes de Rhamses II a l'interieur de l'Afrique; dans les +galeries du palais de Medinet-Abou, les expeditions de Rhamses-Meiamoun +contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des hauts +faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Amenophis II; dans le palais de +Kourna, ceux de Mandouei et Ousirei, etc.; enfin, dans les palais de +Louqsor, les edifices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, les +details les plus circonstancies sur les conquetes du grand Sesostris, +tant en Asie qu'en Afrique. + +De nos jours, des dessins de la totalite de ces grandes scenes +historiques, qui s'eclairent les unes par les autres, et surtout des +copies exactes des inscriptions hieroglyphiques qu'on y a melees en si +grand nombre, acquerraient un prix infini et realiseraient, sinon en +totalite, du moins en tres-grande partie, les hautes esperances qu'y +rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le +mecanisme de l'ecriture hieroglyphique sont assez avancees, et l'on a +reconnu le sens d'un nombre de caracteres assez considerable, pour +retirer sur-le-champ, avec une certitude entiere, les faits principaux +et les plus precieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces +inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin, +avec les connaissances nouvellement acquises sur les ecritures de +l'ancienne Egypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre +classique, par un petit nombre de personnes bien preparees, produira +incontestablement des resultats scientifiques tels qu'on eut en vain ose +les esperer dans le temps meme que l'Egypte, au pouvoir d'une armee +francaise, etait livree aux recherches d'une foule de savants qui ont +beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathematiques, +mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour +exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que +la fortune des armes livrait a leur examen. La France guerriere a fait +connaitre a fond l'Egypte moderne, sa constitution physique, ses +productions naturelles, et les differents genres de monuments qui la +couvrent: c'est aussi a la France, jouissant de la faveur de la paix, si +propice au progres des sciences et de la civilisation nouvelle, a +recueillir les souvenirs graves sur ces monuments temoins d'une +civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une +terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour eclairer l'Europe +encore a demi sauvage lorsque l'Egypte etait deja dechue de sa premiere +splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques +origines. + +Apres cet expose sommaire des motifs generaux du voyage, il reste a +indiquer l'ordre detaille des travaux que doivent executer les personnes +chargees de cette entreprise litteraire. + +1 deg. Visiter un a un tous les monuments antiques de style egyptien, en +faire dessiner _l'ensemble_, et lever _le plan_ du petit nombre de ceux +que les voyageurs ont negliges ou n'ont point suffisamment etudies. + +2 deg. Rechercher sur chaque _temple_ les inscriptions dedicatoires donnant +l'epoque precise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours +l'epoque ou ont ete executees les differentes parties de la decoration. +C'est, en d'autres termes, recueillir les elements positifs de +l'histoire et de la chronologie de l'art en Egypte. + +3 deg. Copier avec soin, dans tous leurs details et avec leurs couleurs +propres, les images des differentes _divinites_ auxquelles chaque temple +etait dedie. Recueillir les inscriptions religieuses relatives a ces +divinites, et tous les titres divers qui leur sont donnes. + +4 deg. Copier surtout les tableaux mythologiques ou plusieurs divinites sont +mises en scene. + +5 deg. Dessiner les bas-reliefs representant les diverses ceremonies +religieuses, et tous les instruments de culte. + +Ces divers travaux auront pour resultat de faire connaitre a fond +l'ensemble du culte egyptien, source de toutes les religions paiennes de +l'Occident, et serviront a demontrer les nombreux emprunts que la +religion des Grecs fit a celle de l'Egypte. On terminera ainsi les +dissidences qui partagent les savants sur une matiere mise en discussion +avant de posseder les elements indispensables pour en eclaircir les +difficultes. + +6 deg. Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures +representant les divers souverains de l'Egypte, et avec tous les details +de costume, afin de former ainsi l'_iconographie_ des rois et des +reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'epoque la plus ancienne, +offrant le _portrait_ des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants. + +7 deg. Rechercher dans les palais de Thebes, d'Ahydos, de Sohleb, et dans +tous les genres d'edifices, tous les _bas-reliefs historiques_; les +dessiner avec soin, figures et legendes, et copier les longues +inscriptions historiques qui les suivent ou les separent. + +8 deg. Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se +rapporte a la vie publique et privee des Pharaons. + +9 deg. Dessiner dans les catacombes de Thebes ou des autres villes +egyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives a la _vie civile_ +des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts, +les metiers et la vie interieure des Egyptiens; faire le recueil des +costumes des diverses castes, etc. + +10 deg. Copier les inscriptions votives, gravees sur la plate-forme des +temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les +fois que ces inscriptions porteront _une date_ clairement exprimee. + +11 deg. Recueillir toutes les _legendes royales_, sculptees sur les +edifices, avec leurs diverses variantes, et preciser le lieu ou elles se +lisent, pour determiner ainsi l'anciennete relative de chaque portion +d'un meme edifice, et l'etat soit progressif, soit retrograde de l'art. + +12 deg. Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et +tableaux _astronomiques_, prendre les dates exprimees soit sur ces memes +sculptures, soit dans leur voisinage, pour demontrer sans replique +l'epoque assez recente de ces compositions, que l'esprit de systeme +s'obstine encore, malgre des demonstrations palpables, a considerer +comme remontant a des siecles fort anterieurs aux temps veritablement +historiques. On fixera egalement ainsi l'opinion encore incertaine des +savants a l'egard du point reel d'avancement auquel les Egyptiens +avaient porte la science de l'astronomie. + +13 deg. On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les _caracteres +hieroglyphiques_ de formes differentes, en notant les couleurs de chacun +d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu'il +sera possible de tous les caracteres employes dans l'ecriture sacree des +Egyptiens. + +14 deg. On dessinera toutes les _inscriptions_ qui peuvent conduire soit a +confirmer, soit a etendre nos connaissances, relativement a la langue et +aux diverses ecritures de l'ancienne Egypte. + +15 deg. Il est du plus pressant interet pour les etudes historiques et +philologiques de chercher dans les ruines de l'Egypte des _decrets +bilingues_, semblables a celui que porte la pierre de Rosette. Ces +steles existaient en tres-grand nombre dans les temples egyptiens des +trois ordres. Des fouilles seront donc dirigees dans l'enceinte de ces +temples, pour decouvrir de tels monuments, par le secours desquels le +dechiffrement des textes hieroglyphiques ferait un pas immense. + +16 deg. Le directeur du voyage ferait aussi executer des _fouilles_ sur les +points ou il serait possible de rencontrer des monuments historiques de +divers genres: ceux des objets trouves et qui meriteraient quelque +attention seraient emportes pour etre places au _Musee royal du Louvre_, +si ces objets etaient d'ancien style egyptien, et au _Cabinet des +antiques de la Bibliotheque royale_, si ces objets etaient des medailles +et des pierres gravees, ou autres monuments de style grec ou romain. Les +_statues grecques ou romaines_ appartiendraient aussi au Musee des +antiques du Louvre. + +17 deg. On pourrait faire egalement, a Thebes et dans toutes les autres +parties de l'Egypte, des achats d'objets interessants pour les +_collections_ royales; on pourrait completer ainsi avec avantage les +diverses series de monuments antiques qui existent dans ces +etablissements. + +18 deg. On desire depuis longtemps que des personnes instruites dans les +langues orientales visitent les couvents de la vallee des lacs de Natron +et de la Haute-Egypte, et examinent les livres coptes ou autres que +renferment les _bibliotheques des moines chretiens_, lesquelles peuvent +contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait etre faite avec +soin pendant le voyage, et il serait facile peut-etre d'acquerir des +manuscrits interessants a peu de frais. + +19 deg. Quelques voyageurs en Egypte ont parle d'inscriptions en _caracteres +inconnus_, tracees ou gravees sur quelques monuments; on s'attacherait a +les recueillir, precisement parce qu'elles sont considerees comme +inconnues. Il en serait de meme des _manuscrits_ ou _inscriptions en +phenicien_, dont il n'existe encore qu'un tres-petit nombre en Europe, +ainsi que des inscriptions en caracteres persepolitains ou +_cuneiformes_, dont l'alphabet n'est pas encore entierement connu, +quoique les monuments ou ils sont employes ne soient pas tres-rares. La +decouverte des hieroglyphes phonetiques a concouru a accroitre cet +alphabet au moyen d'une courte inscription en caracteres cuneiformes et +en caracteres egyptiens. On peut en trouver d'autres, qui seraient +soigneusement copiees. + +20 deg. Il manque a la Bibliotheque du Roi quelques-uns des plus utiles +ouvrages de la _litterature arabe_. On aurait peut-etre l'occasion de +les acquerir a un prix convenable. + +Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en Egypte. + +Pour l'executer, M. Champollion n'attend plus que les ordres du Roi. + + + + +LETTRES + +ECRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE + +Lyon, le 18 juillet 1828. + +Me voici arrive a Lyon en tres-bonne sante. J'ai trouve notre ami M. +Artaud pret a me recevoir, et je me suis etabli dans son musee. + +J'ai trouve dans celui de la ville, entre autres morceaux curieux, une +statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, representant le dieu Nil, +morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon _Pantheon_: +c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir +rencontree. + +M. Artaud a ecrit aujourd'hui a M. Sallier d'Aix, pour l'informer de mon +prochain passage par cette ville. Je m'attends donc a faire une bonne +recolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux jours +s'il le faut. + +Toulon, 25 juillet 1828. + +Je suis arrive ici hier au soir en parfaite sante et apres un voyage +moins penible que la saison d'ete et le ciel de Provence ne pouvaient le +faire supposer. Partis d'Aix a trois heures du matin, nous etions a +Toulon sur les six heures du soir; je me suis a peine apercu de la +chaleur pendant la route, grace aux fourrures en laine dont je suis +couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: _Qui pare le +froid pare le chaud_, doit etre emane comme tant d'autres de la sagesse +des nations. + +Il m'a ete impossible d'ecrire d'Aix comme j'en avais le projet: le +cabinet de M. Sallier m'a occupe pendant les deux jours que j'ai passes +dans cette vieille ville. J'y ai trouve quelques pieces importantes que +j'ai copiees ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que +M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus egyptiens non +funeraires, dans lequel j'ai trouve: 1 deg. un long papyrus en fort mauvais +etat, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en +belle ecriture hieratique; 2 deg. deux rouleaux contenant des especes d'odes +ou litanies a la louange d'un Pharaon; 3 deg. un rouleau dont les premieres +pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de +Rhamses-Sesostris en style biblique, c'est-a-dire sous la forme d'une +ode dialoguee, entre les dieux et le roi. + +Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps +que j'ai donne a son examen m'a convaincu que c'est un vrai tresor +historique. J'en ai tire les noms d'une quinzaine de nations vaincues, +parmi lesquelles sont specialement nommes les Ioniens, _Iouni, Iavani_, +et les Lyciens, _Louka_, ou _Louki_; plus les Ethiopiens, les Arabes, +etc. Il est parle de leurs chefs emmenes en captivite, et des +impositions que ces pays ont supportees. Ce manuscrit a pleinement +justifie mon idee sur le groupe qui qualifie les noms de pays etrangers, +et ceux de personnages en langues etrangeres. J'ai releve avec soin tous +ces noms de peuples vaincus, qui, etant parfaitement lisibles et en +ecriture hieratique, me serviront a reconnaitre ces memes noms en +hieroglyphes sur les monuments de Thebes, et a les restituer, s'ils sont +effaces en partie. + +Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hieratique porte sa date a +la derniere page. Il a ete ecrit (dit le texte) _l'an IX, au mois de +Paoni_, du regne de Rhamses le Grand. Je me propose d'etudier a fond ce +papyrus, a mon retour d'Egypte. + +M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois +pierres qui portent les fragments du decret romain relatif au prix des +denrees et marchandises; je l'aurais faite moi-meme, mais, +malheureusement, on a rempli en platre durci les lettres du texte: on +les fera laver et nettoyer. + +Toulon, le 29 juillet. + +J'ai recu la premiere lettre de Paris, attendue deja avec impatience. Ma +serie de numeros ne commencera qu'apres l'embarquement, et ma premiere +sera datee des domaines de Neptune, car j'espere que nous rencontrerons +en route quelque batiment revenant en Europe, et qu'il sera possible de +le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes +seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que +dans deux mois au plus tot, les departs d'Alexandrie pour France etant +extremement rares. Notre corvette, destinee a convoyer les batiments +marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non +qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le +commerce avec l'Egypte est dans un etat complet de torpeur; l'Egypte +elle-meme n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, que nos +relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir, +du reste, des nouvelles positives sur notre position a l'egard de +l'Egypte, car je recois a l'instant un rendez-vous au lazaret, de la +part de M. Leon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en trente-trois jours. +Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou esperer; le ton de sa +lettre est d'ailleurs tres-rassurant, et je n'en augure que de bonnes +nouvelles. + +Nos Parisiens sont arrives ce matin; et nos Toscans le soir, apres un +voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde a +traverser le cordon sanitaire etabli a la frontiere du Piemont par le +roi de Sardaigne, qui, trompe par les exagerations d'un capitaine +marchand de Marseille, debarque a Genes, s'est imagine que la peste +ravageait la Provence; les regiments ont marche pour occuper tous les +debouches des Alpes, et les lettres et journaux venant de France sont +taillades et passes au vinaigre. Il est connu en Italie que nous mourons +ici et a Marseille par centaines: tandis que le temps est superbe, grace +a une brise d'ouest qui rafraichit l'air et nous jettera en pleine mer +en moins d'une heure. + +La mer promet d'etre excellente. J'ai deja essaye mon estomac, et je le +crois assez bien amarine, ayant couru la rade en barque par une mer +assez grosse. + + +30 juillet. + +Il m'a ete impossible de voir M. de Laborde; la brise etait trop forte +pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite +embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain a une +heure: mais a cette heure-la, je serai deja loin de Toulon, puisque +notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros +effets sont a bord, et nous sommes prets a dire adieu a la terre ferme. +On me fait esperer de toucher en Sicile. J'ai demande a l'amiral qu'il +permit au commandant de nous debarquer quelques heures a Agrigente; cela +est accorde. C'est a la mer a nous le permettre maintenant. Si elle est +bonne, j'ecrirai a l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de +Jupiter. + +Adieu; soyez sans inquietude, les dieux de l'Egypte veillent sur nous. + + +En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 aout 1828. + +Je vais essayer d'ecrire malgre le mouvement du vaisseau, qui, pousse +par un vent a souhait, marche assez rapidement vers la cote occidentale +de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence. +Jusqu'ici la traversee a ete des plus heureuses, et le plus difficile +est fait: mon estomac a subi toutes ses epreuves, et je me trouve +parfaitement bien maintenant. Le repos force dont on jouit sur le +batiment, et l'impossibilite de s'y occuper avec quelque suite, ont +tourne au profit de ma sante, et je me porte a merveille. + +Je ne parlerai point des deux jours passes, n'ayant eu sous les yeux que +le ciel et la mer. Le tableau, quoique varie par quelques evolutions de +marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, presenterait trop +d'uniformite. La seche desolation des cotes de Sardaigne, pays bien +digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de bien +interessant. + +Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de debarquer au milieu des +temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour +demain au soir, si Eole et Neptune veulent bien nous octroyer cette +douceur. + +Du 4. + +Nous ayons tourne, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et +couru la cote meridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous +ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on apercoit l'ile +de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme +malencontreux nous empeche d'avancer. + + +Du 5. + +Apres une nuit passee a louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin, +a deux ou trois lieues de nous. Le vent s'etant enfin leve, le vaisseau +a passe devant les iles de Favignana et Levanzo; nous avions en +perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont +Eryx si vante dans l'Eneide. L'apres-midi, nous avons passe devant +Marsalla et salue devotement ses excellents vignobles: il s'est mele a +mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a depasse cette ville +qui fut la vieille Lilybee, le principal etablissement carthaginois en +Sicile. Cette cote meridionale est d'une beaute parfaite. + + +Du 6. + +Je n'ai pu saluer les ruines de Selinonte, nous les avons rasees de +nuit. La cote est ici un peu plus seche, quoique pittoresque, et d'un +ton africain a faire plaisir. On a jete l'ancre dans la rade +d'Agrigente; la sont une foule de monuments grecs que nous desirons +visiter et etudier. Mais il est probablement decide que nous aurons le +deboire d'etre venus a quatre cents toises de ces temples sans pouvoir +meme les apercevoir. Nous payons cherement la sottise du capitaine +marseillais qui a repandu a Genes la nouvelle de la fameuse peste de +Marseille. Etant alles au lazaret d'Agrigente avec le commandant, on +nous a repondu que des ordres de Palerme, arrives la veille, defendaient +expressement qu'on donnat pratique a aucun batiment venu des ports +meridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon etait un port du _nord_; +le bon Sicilien a repondu qu'il le savait tres-bien, mais que, n'ayant +aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre +de debarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province +d'Agrigente. On nous a promis une reponse pour demain a huit heures; et +nous avons regagne la corvette, la mort dans l'ame et sans l'esperance +d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien la jouer de malheur, et +je comprends enfin le supplice de Tantale. + + +Du 7, a six heures du matin. + +Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout +espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et +demie d'ici a terre, pour tacher de la faire mettre a la poste a travers +toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous a faire plaisir, +bon appetit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous +traiter en pestiferes! Je rouvrirais ma lettre si j'avais a vous +annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'a deux milles +de distance; je serais si heureux de debarquer au milieu de ces +venerables ruines! Mais je n'ose y compter. + +Si nous n'avons pas l'entree a huit heures, nous mettrons immediatement +a la voile, pour courir sur Malte. + + +Alexandrie, le 22 aout 1828. + +Je hasarde ces lignes par un batiment toscan qui part demain pour +Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France +aussitot que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant +de l'Egle, lequel retourne en Europe et met a la voile mardi prochain, +je mets un n deg. 1 provisoire a celle-ci, reservant tous les details pour +la seconde, qui sera le veritable numero premier. + +Je suis arrive le 18 aout dans cette terre d'Egypte, apres laquelle je +soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a traite en mere tendre, et +j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne sante que j'y apporte. +J'ai pu boire de l'eau fraiche a discretion, et cette eau-la est de +l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nomme _Mahmoudieh_ en +l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser. + +J'ai pu voir M. Drovetti le soir meme de mon arrivee, et la j'ai appris +qu'il m'avait ecrit et conseille d'ajourner mon voyage. Depuis la date +de cette lettre, heureusement arrivee trop tard a Paris, les choses sont +bien changees. Vous devez connaitre deja les conventions pour +l'evacuation de la Moree, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et +signees il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon +voyage ne rencontrera aucun empechement; le pacha est informe de mon +arrivee, et il a bien voulu me faire dire que j'etais le bienvenu; je +lui serai presente demain ou apres-demain au plus tard. Tout se dispose +au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que +j'ai deja secoue tous les prejuges inspires par de pretendus historiens. + +J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement +delicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre d'execution de nos +projets sur Alexandrie et ses environs est deja regle; ils comprennent +les obelisques dits de Cleopatre, dont nous aurons enfin une copie +exacte, et ensuite la colonne de Pompee; il faut savoir enfin a quoi +s'en tenir sur son inscription dedicatoire, et si elle porte le nom de +l'empereur _Diocletien_: nous en aurons une bonne empreinte. + +Notre jeunesse est emerveillee de ce qu'elle a deja vu.... A ma +prochaine les details: la serie de mes lettres d'observation commencera +reellement avec elle.... + +Adieu. + + + + +LETTRES + +ECRITES + +D'EGYPTE ET DE NUBIE + +EN 1828 ET 1829 + + + + +PREMIERE LETTRE + + +Alexandrie, du 18 au 29 aout 1828. + +Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, jour +de notre depart de Toulon sur la corvette du roi _l'Egle_, commandee par +M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de fregate, jusqu'au 7 aout que nous avons +quitte la cote de Sicile apres une station de vingt-quatre heures, et +sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'apres les +informations parvenues de bonne source aux autorites siciliennes, nous +etions tous en proie a la _grande peste_ qui ravage Marseille, a ce +qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlemente avec des officiers +envoyes par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient qu'en +tremblant, a trente pas de distance; nous avons ete declares bien et +dument pestiferes, et il nous a fallu renoncer a descendre a terre, au +milieu des temples grecs les mieux conserves de toute la Sicile. Nous +remimes donc tristement a la voile, courant sur Malte, que nous +doublames le lendemain 8 aout au matin, en passant a une portee de canon +des iles Gozzo et Cumino, et de Cite-La-Valette, que nous avons +parfaitement vue dans ses details exterieurs. + +C'est apres avoir reconnu successivement le plateau de la Cyrenaique et +le cap Rasat, et avoir longe de temps a autre la cote blanche et basse +de l'Afrique, sans etre trop incommodes par la chaleur, que nous +apercumes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la vieille +_Taposiris,_ nommee aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous approchions +ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous revelaient deja +la colonne de Pompee, toute l'etendue du Port-Vieux d'Alexandrie, la +ville meme dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et une +immense foret de mats de batiments, au travers desquels se montraient +les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entree de la passe, un coup de +canon de notre corvette amena a notre bord un pilote arabe qui dirigea +la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute surete au +milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvames la entoures de vaisseaux +francais, anglais, egyptiens, turcs et algeriens, et le fond de ce +tableau, veritable macedoine de peuples, etait occupe par les carcasses +des batiments orientaux echappes aux desastres de Navarin. Tout etait en +paix autour de nous, et voila, je pense, une preuve de la puissante +influence du vice-roi d'Egypte sur l'esprit de ses Egyptiens. + +Nous en avions donc fini avec la mer, des le 18 a cinq heures du soir: +il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous separer de notre +commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable a tous egards, et des +autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont combles de +prevenances et de soins, et nous ont procure par leur instruction tous +les charmes de la plus agreable societe; mes compagnons et moi +n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance. + +A peine mouilles dans le port, plusieurs officiers superieurs des +vaisseaux francais vinrent a notre bord, et nous donnerent d'excellentes +nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine evacuation de la +Moree par les troupes d'Ibrahim, en consequence d'une convention +recente. On attend dans peu de jours la rentree de la premiere division +de l'armee egyptienne. + +M. le chancelier du consulat-general de France voulut bien aussi venir a +notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se trouvait +heureusement a Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir meme, a six +heures, je me rendis a terre, avec notre brave commandant et mes +compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je +baisai le sol egyptien en le touchant pour la premiere fois, apres +l'avoir si longtemps desire. A peine debarques, nous fumes entoures par +des conducteurs d'anes (ce sont les fiacres du pays), et, montes sur ces +nobles coursiers, nous entrames dans Alexandrie. + +Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en +donner une idee complete; ce fut pour nous comme une apparition des +antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs etroits bordes +d'echoppes, encombres d'hommes de toutes les couleurs, de chiens +endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous +les cotes et se melant a la voix glapissante des femmes, ou d'enfants a +demi nus; une poussiere etouffante, et par-ci par-la quelques seigneurs +magnifiquement habilles, maniant habilement de beaux chevaux richement +harnaches, voila ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. Apres une +demi-heure de course sur nos anes et une infinite de detours, nous +arrivames chez M. Drovetti, dont l'accueil empresse mit le comble a +toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrivee au milieu +des circonstances actuelles, il nous en felicita cependant, et nous +donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune +difficulte; son credit, fruit de sa conduite noble, franche et +desinteressee, qui n'a jamais pour objet que le service de notre +monarque dont le nom est partout venere, et l'honneur de la France, est +une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore a +ses prevenances, en m'offrant un logement au palais de France, l'ancien +quartier-general de notre armee. J'y ai trouve un petit appartement +tres-agreable, c'est celui de Kleber, et ce n'est pas sans de vives +emotions que je me suis couche dans l'alcove ou a dormi le vainqueur +d'Heliopolis. + +Du reste, le souvenir des Francais est partout dans Alexandrie, tant +notre influence y fut douce et equitable. En arrivant, j'ai entendu +battre la retraite par les tambours et les fifres egyptiens sur les +memes airs qu'a Paris. Toutes les anciennes marches francaises pour la +troupe ont ete adoptees par le Nizam-Gedid, et de vieux Arabes parlent +encore en francais. Il y a trois jours, allant de grand matin visiter +l'obelisque de Cleopatre, et au milieu des collines de sables qui +couvrent les debris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe +aveugle et age, conduit par un enfant: j'approchai, et l'aveugle, +informe que j'etais Francais, me dit aussitot ces propres mots en me +saluant de la main: _Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je n'ai +pas encore dejeune._ Ne pouvant ni ne voulant resister a une telle +eloquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de France qui +me restaient; en les tatant il s'ecria aussitot: _Cela ne passe plus +ici, mon ami._ Je substituai a cette monnaie francaise une piastre +d'Egypte: _Ah! voila qui est bon, mon ami,_ ajouta-t-il; _je te +remercie, citoyen._ De telles rencontres dans le desert valent un bon +opera a Paris. + +Je suis deja familiarise avec les usages et coutumes du pays; le cafe, +la pipe, la siesta, les anes, la moustache et la chaleur; surtout la +sobriete, qui est une veritable vertu a la table de M. Drovetti, ou nous +nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi. + +J'ai visite tous les monuments des environs; la colonne de Pompee n'a +rien de fort extraordinaire; j'y ai trouve cependant a glaner. Elle +repose sur un massif construit de debris antiques, et j'ai reconnu +parmi ces debris le cartouche de Psammetichus II. Je n'ai pas neglige +l'inscription grecque qui depend de la colonne, et sur laquelle existent +encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera +cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants cette +copie fidele qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument +historique. J'ai visite plus souvent les obelisques de Cleopatre, +toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un _bon +cabal_ (denomination provencale). De ces deux obelisques, celui qui est +debout a ete donne au Roi par le pacha d'Egypte, et j'espere qu'on +prendra les moyens necessaires pour faire transporter cet obelisque a +Paris. Celui qui est a terre appartient aux Anglais. J'ai deja copie et +fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hieroglyphiques. On en +aura donc, et pour la premiere fois, je puis le dire, un dessin exact. +Ces deux obelisques, a trois colonnes de caracteres sur chaque face, ont +ete primitivement eriges par le roi Moeris devant le grand temple du +Soleil a Heliopolis. Les inscriptions laterales sont de Sesostris, et +j'en ai decouvert deux autres tres-courtes, a la face est, qui sont du +successeur de Sesostris. Ainsi, trois epoques sont marquees sur ces +monuments; le de antique en granit rose, sur lequel chacun d'eux avait +ete place, existe encore; mais j'ai verifie, en faisant fouiller par mes +Arabes diriges par notre architecte M. Bibent, que ce de repose sur un +socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine. + +C'est le 24 aout, a huit heures du matin, que nous avons ete recus par +le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec +beaucoup de soin dans le gout des palais de Constantinople; ces +edifices, de belle apparence, sont situes dans l'ancienne ile du Phare. +Nous nous y sommes rendus en corps, precedes de M. Drovetti, tous +habilles au mieux, et les uns dans une caleche attelee de deux beaux +chevaux conduits habilement a toute bride dans les rues d'Alexandrie par +le cocher de M. Drovetti, et les autres montes sur des anes escortant la +caleche. + +Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes entres +dans une vaste piece remplie de fonctionnaires, et nous avons ete +immediatement introduits dans une seconde salle, percee a jour: dans un +de ses angles, entre deux croisees, etait assise S.A., dans un costume +fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa +taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de +gaite qui surprend dans un personnage occupe de si grandes choses. Ses +yeux ont une expression tres-vive, et une magnifique barbe blanche +couvre sa poitrine. S.A., apres avoir demande de nos nouvelles, a bien +voulu nous dire que nous etions les bienvenus, et me questionner ensuite +sur le plan de mon voyage. Je l'ai expose sommairement, et j'ai demande +les firmans necessaires; ils m'ont ete accordes sur-le-champ, avec deux +chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite +parle des affaires de la Grece, et nous a fait part de la nouvelle du +jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livre a des Grecs +introduits dans sa chambre par des soldats infideles soudoyes. Quoique +fort age, Ahmed s'est vigoureusement defendu, a tue sept de ses +assassins, mais a succombe sous le nombre. Le vice-roi nous a fait +donner ensuite le cafe, et nous avons pris conge de S.A., qui nous a +accompagnes avec des saluts de main tres-bienveillants. C'est encore une +grace de plus dont nous sommes redevables aux bontes inepuisables de M. +Drovetti. + +La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a ete recue aussi +le lendemain, 25 aout, par le vice-roi, presentee par M. Rosetti, +consul-general de Toscane. Elle a recu le meme accueil, les memes +promesses et la meme protection. L'Egypte, disait S.A., devait etre pour +nous comme notre pays meme; et je suis persuade que le vice-roi est +tres-flatte de la confiance que nos gouvernements ont mise dans son +caractere, en autorisant notre entreprise dans les circonstances +actuelles. + +Je compte rester a Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps est +necessaire pour nos preparatifs. Les chaleurs du Caire, et une maladie +assez benigne qui y regne, baisseront en attendant. Le Nil haussera en +meme temps. J'ai deja bu largement de ses eaux que nous apporte le canal +construit par l'ordre du pacha, et nomme pour cela le _Mahmoudieh._ Le +fleuve sacre est en bon etat; l'inondation est assuree pour le pays bas; +deux coudees de plus suffiront pour le haut. Nous sommes d'ailleurs ici +comme dans une contree qui serait l'abrege de l'Europe, bien recus et +fetes par tous les consuls de l'Occident, qui nous temoignent le plus +vif interet. Nous avons ete tous reunis successivement chez MM. Acerbi, +Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de +Suede et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Mechain, consul de France a +Larnaka en Chypre, tres-recommandable sous tous les rapports, et l'un +des anciens de l'expedition francaise en Egypte. + +Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des graces +infinies a la protection royale qui nous devance partout, et aux soins +inepuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part. + +Je suis rempli de confiance dans les resultats de notre voyage: +puissent-ils repondre aux voeux du gouvernement et a ceux de nos amis! +Je ne m'epargnerai en rien pour y reussir. J'ecrirai de toutes les +villes egyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons n'y +existent plus: je reserverai les details sur les magnificences de Thebes +pour notre venerable ami M. Dacier; ils seront peut-etre un digne et +juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits. +J'ai recu les lettres de Paris de la fin de juillet par le _Nisus,_ +arrive en onze jours. Adieu. + + + + +DEUXIEME LETTRE + +Alexandrie, le 14 septembre 1828. + + +Mon depart pour le Caire est definitivement arrete pour demain, tous nos +preparatifs etant heureusement termines, ainsi que ce que je puis +appeler l'organisation de l'expedition, chacun ayant sa part officielle +d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est charge de la sante +et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles, +ustensiles et engins; M. Lhote, des finances; M. Gaetano Rosellini, du +mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et +un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme a moi, +Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent. + +Deux batiments a voile nous porteront sur le Nil; l'un est le plus grand +_maasch_ du pays, et il a ete monte par S.A. Mehemed-Ali: je l'ai nomme +_l'Isis;_ l'autre est une _dahabie,_ ou cinq personnes logeront assez +commodement; j'en ai donne le commandement a M. Duchesne, en survivance +du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller a la chasse des +papillons dans le desert lybique. Cette _dahabie_ a recu le nom +d'_Athyr:_ nous voguerons ainsi sous les auspices des deux deesses les +plus joviales du Pantheon egyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous +arreterons qu'a _Kerioun,_ l'ancienne Chereus des Grecs, et a +_Ssa-el-Hagar,_ l'antique Sais. Je dois ces politesses a la patrie du +ruse Psammetichus et du brutal Apries; enfin, je verrai s'il reste +quelques debris de Siouph a _Saouafe,_ ou naquit Amasis, et a Sais, +quelques traces du college ou Platon et tant d'autres Grecs _allerent a +l'ecole._ + +Notre sante se soutient, et l'epreuve du climat d'Alexandrie, qui est +une ville toute lybique, est d'un tres-bon augure. Nous sommes tous +enchantes de notre voyage, et heureux d'avoir echappe aux depeches +telegraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise +apparence ont toutes tourne pour nous; quelques difficultes inattendues +sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous +serons heureux partout. + +Je viens a l'instant (huit heures du soir) de prendre conge du vice-roi. +S.A. a ete on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai priee d'agreer notre +gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le +vice-roi a repondu que les princes chretiens traitant ses sujets avec +distinction, la reciprocite etait pour lui un devoir. Nous avons parle +hieroglyphes, et il m'a demande une traduction des inscriptions des +obelisques d'Alexandrie. Je me suis empresse de la lui promettre, et +elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le +chancelier du consulat de France. S.A. a desire savoir jusqu'a quel +point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assure que nous +trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprime ma +reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu'il +les repoussait d'une maniere fort aimable; ces bons musulmans nous ont +traites avec une franchise qui nous charme. Adieu. + +[Illustration: PLAN DES RUINES DE SAIS.] + + + + +TROISIEME LETTRE + + +Au Caire, le 27 septembre 1828. + +C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitte Alexandrie, apres +avoir arbore le pavillon de France. Nous avons pris le canal nomme +_Mahmoudieh_, auquel ont travaille MM. Coste et Masi; il suit la +direction generale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais il fait beaucoup +moins de detours, et se rend plus directement au Nil, en passant entre +le lac Mareotis, a droite, et celui d'_Edkou_, a gauche. Nous +debouchames dans le fleuve, le 15 de tres-bonne heure, et je concus des +lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant les +sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et +sont frappes de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d'arbres +de toute espece, au-dessus desquels s'elevent les centaines de minarets +des nombreux villages qui sont disperses sur cette terre de +predilection. Ce spectacle est veritablement enchanteur, et la renommee +de la fertilite de la campagne d'Egypte n'est point exageree. + +Le fleuve est immense, et les rives en sont delicieuses. Nous fimes une +courte halte a _Fouah_, ou nous arrivames a midi. A sept heures et demie +du soir, nous depassames _Desouk_; c'est le lieu ou le respectable Salt +a expire il y a quelques mois. Le 16, a six heures du matin, je trouvai, +en m'eveillant, le _maasch_ amarre dans le voisinage de _Ssa-el-Hagar_, +ou j'avais recommande d'aborder pour visiter les ruines de Sais, devant +lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (_Voyez la planche N deg. 1._) + +Nos fusils sur l'epaule, nous gagnames le village qui est a une +demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chasserent en chemin, et +firent lever deux chacals, qui s'echapperent a toutes jambes a travers +les coups de fusils. Nous nous dirigeames sur une grande enceinte que +nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui +couvrait une partie des terrains, nous forca de faire quelques detours, +et nous passames sur une premiere _necropole_ egyptienne, batie en +briques crues. Sa surface est couverte de debris de poterie, et j'y +ramassai quelques fragments de figurines funeraires: la grande enceinte +n'etait abordable que par une porte forcee tout a fait moderne. Je +n'essayerai point de rendre l'impression que j'eprouvai apres avoir +depasse cette porte, et en trouvant sous mes yeux des masses enormes de +80 pieds de hauteur, semblables a des rochers dechires par la foudre ou +par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette +immense circonvallation, et reconnus encore des constructions +egyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large et 5 +d'epaisseur. C'etait aussi une _necropole,_ et cela nous expliqua une +chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs +momies les villes situees dans la Basse-Egypte, et loin des montagnes. +Cette seconde necropole de Sais, dans les debris colossaux de laquelle +on reconnait encore plusieurs etages de petites chambres funeraires (et +il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de +longueur, et pres de 500 de large. Sur les parois de quelques-unes des +chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait a +renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits +_canopes_. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre eux. + +A droite et a gauche de cette necropole existent deux monticules, sur +l'un desquels nous avons trouve des debris de granit rose, de granit +gris, de beau gres rouge et de _marbre blanc,_ dit de Thebes. Cette +derniere particularite interessera particulierement notre ami Dubois, +qui a tant travaille sur les matieres employees dans les monuments de +l'antiquite; des legendes de Pharaons sont sculptees sur ce marbre +blanc, et j'en ai recueilli de beaux echantillons. + +Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces edifices sont +vraiment etonnantes. Le parallelogramme, dont les petits cotes n'ont pas +moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de +tour. La hauteur de cette muraille peut etre estimee a 80 pieds, et son +epaisseur mesuree est de 54 pieds: on pourrait donc y compter les +grandes briques par millions. + +Cette circonvallation de geant me parait avoir renferme les principaux +edifices sacres de _Sais_. Tous ceux dont il reste des debris etaient +des _necropoles_; et, d'apres les indications fournies par Herodote, +l'enceinte que j'ai visitee renfermerait les tombeaux d'_Apries_ et des +rois _saites_ ses ancetres. De l'autre cote de ceux-ci serait le +monument funeraire de l'usurpateur _Amasis_. La partie de l'enceinte, +vers le Nil, a pu aisement contenir le grand temple de Neith, la grande +deesse de Sais; et nous avons donne la chasse a coups de fusil a des +chouettes, oiseau sacre de Minerve ou Neith, que les medailles de Sais +et celles d'Athenes sa fille portent pour armes parlantes. A quelques +centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des +collines qui couvrent une troisieme necropole. Elle etait celle des gens +de qualite: on y a deja fouille, et j'y ai vu un enorme sarcophage en +basalte vert, celui d'un gardien des temples sous _Psammetichus II_. +M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la depense +serait trop considerable, et le monument n'est pas assez important pour +la risquer. A mon retour en Basse-Egypte, je ferai faire des fouilles +sur ce point-la et sur quelques autres, si l'etat des fonds me le +permet. Cette derniere remarque est importante; avec peu de fonds on +peut faire beaucoup, et je serais afflige de quitter ce pays sans avoir +pu assurer, a peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, les +plus propres a enrichir nos collections royales et a eclairer les +travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien +m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilite incontestable. + +[Illustration: RESTAURATION DES RUINES DE SAIS. _d 'apres Herodote._ + +1. _Grande Necropole ou Memnonia._ +2. _Tombeau d'Apries et des rois Saites._ +3. _Tombeau d'Amasis._ +4. _Tombeaux divins._ +5 6. _Pylones._ +7. _Temple de Neith??_ +8. _Obelisques d'Amasis._ +9. _Temenos du Temple._ +10. _Colosses d'Amasis._ +11. _Androsphynxs d'Amasis._ +12. _Propylon d'Amasis._ +13. _Enceinte generale de l'Hieron._] + +Cette premiere visite a Sais ne sera pas la derniere; je quittai ce +lieu, a six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous passames +devant _Schabour_. Le 18, a neuf heures du matin, nous fimes halte a +_Nader_, ou des Almeh nous donnerent un concert vocal et instrumental, +suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A +midi et demi, nous etions devant _Tharraneh_, ou je vis des monticules +de natron, transportes des lacs qui le produisent. Le soir, nous +depassames _Mit-Salameh_, triste village assis dans le desert libyque; +et, faute de vent, nous passames une partie de la nuit sur la rive +verdoyante du Delta, pres du village d'_Aschmoun_. Le 19 au matin, nous +vimes enfin les Pyramides, dont on pouvait deja apprecier les masses, +quoique nous fussions a huit lieues de distance. A une heure trois +quarts, nous arrivames au sommet du Delta (_Bathn-el-Bakarah_, le +Ventre-de-la-Vache), a l'endroit meme ou le fleuve se partage en deux +branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique, +et la largeur du Nil etonnante. A l'occident, les Pyramides s'elevent au +milieu des palmiers; une multitude de barques et de batiments se +croisent dans tous les sens; a l'orient, le village tres-pittoresque de +_Schorafeh_; dans la direction d'Heliopolis: le fond du tableau est +occupe par le mont _Mokattam_, que couronne la citadelle du Caire, et +dont la base est cachee par la foret de minarets de cette grande +capitale. A trois heures, nous vimes le Caire plus distinctement: c'est +la que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne arrivee. +L'orateur etait accompagne de deux camarades habilles d'une facon +tres-bizarre: des bonnets en pain de sucre, barioles de couleurs +tranchantes; des barbes et d'enormes moustaches d'etoupe blanche; des +langes etroits, serrant et dessinant toutes les parties de leur corps; +et chacun d'eux s'etait ajuste d'enormes accessoires en linge blanc +fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques, +figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d'ancien +style. Quelques minutes apres, notre _maasch_ donna sur un banc de +sable, et fut arrete tout court; nos matelots se jeterent au Nil pour le +degager, en se servant du nom d'_Allah_, et bien plus efficacement de +leurs larges et robustes epaules; la plupart de ces mariniers sont des +Hercules admirablement tailles, d'une force etonnante, et ressemblant, +quand ils sortent du fleuve, a des statues de bronze nouvellement +coulees. Ce travail d'une demi-heure suffit pour degager le batiment. +Nous passames devant _Embabeh_, et apres avoir salue le champ de +bataille des Pyramides, nous abordames au port de _Boulaq_, a cinq +heures precises. La journee du 20 se passa en preparatifs de depart pour +le Caire, et plusieurs convois d'anes et de chameaux transporterent en +ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais +fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et +enfourchant nos anes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je partis +pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman +etait avec moi, et toute la jeunesse paradait a ma suite: je m'apercus +que cela ne deplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: _Fransaoui_ +(Francais) avec une certaine satisfaction. + +Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-la et le lendemain +etaient ceux de la fete que les musulmans celebraient pour la naissance +du Prophete. La grande et importante place d'_Ezbekieh_, dont +l'inondation occupe le milieu, etait couverte de monde entourant les +baladins, les danseuses, les chanteuses, et de tres-belles tentes sous +lesquelles on pratiquait des actes de devotion. Ici, des musulmans assis +lisaient en cadence des chapitres du Coran; la, trois cents devots, +ranges en lignes paralleles, assis, mouvant incessamment le haut de leur +corps en avant et en arriere comme des poupees a charniere, chantaient +en choeur, _La Ilah ill Allah_ (Il n'y a point d'autre dieu que Dieu); +plus loin, cinq cents energumenes, debout, ranges circulairement et se +sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de leur +poitrine epuisee, le nom d'_Allah_, mille fois repete, mais d'un ton si +sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus +infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs +du Tartare. A cote de ces religieuses demonstrations, circulaient les +musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes de +tout genre etaient en pleine activite: ce melange de jeux profanes et de +pratiques religieuses, joint a l'etrangete des figures et a l'extreme +variete des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je +n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversames une partie de +la ville pour gagner notre logement. + +On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort bien; et +ces rues de 8 a 10 pieds de largeur, si decriees, me paraissent +parfaitement bien calculees pour eviter la trop grande chaleur. Sans +etre pavees, elles sont d'une proprete fort remarquable. Le Caire est +une ville tout a fait monumentale; la plus grande partie des maisons est +en pierre, et a chaque instant on y remarque des portes sculptees dans +le gout arabe; une multitude de mosquees, plus elegantes les unes que +les autres, couvertes d'arabesques du meilleur gout, et ornees de +minarets admirables de richesse et de grace, donnent a cette capitale un +aspect imposant et tres-varie. Je l'ai parcourue dans tous les sens, et +je decouvre chaque jour de nouveaux edifices que je n'avais pas encore +soupconnes. Graces a la dynastie des _Thouloumides_, aux califes +_Fathimites_, aux sultans _Ayoubites_ et aux mamelouks _Baharites_, le +Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie +ait detruit ou laisse detruire en tres-grande partie les delicieux +produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes premieres +devotions dans la mosquee de _Thouloum_, edifice du IXe siecle, modele +d'elegance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique a +moitie ruine. Pendant que j'en considerais la porte, un vieux _cheik_ me +fit proposer d'entrer dans la mosquee: j'acceptai avec empressement, +et, franchissant lestement la premiere porte, on m'arreta tout court a +la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; j'avais +des bottes, mais j'etais sans bas; la difficulte etait pressante. Je +quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir a mon janissaire pour +envelopper mon pied droit, un autre mouchoir a mon domestique nubien +Mohammed, pour mon pied gauche, et me voila sur le parquet en marbre de +l'enceinte sacree; c'est sans contredit le plus beau monument arabe qui +reste en Egypte. La delicatesse des sculptures est incroyable, et cette +suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai +ici ni des autres mosquees, ni des tombeaux des califes et des sultans +mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique +encore que la premiere; cela me menerait trop loin, et c'en est assez de +la vieille Egypte, sans m'occuper de la nouvelle. + +Lundi 22 septembre, je montai a la citadelle du Caire, pour rendre +visite a Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus estimes +par le vice-roi. Il me recut fort agreablement, causa beaucoup avec moi +sur les monuments de la Haute-Egypte, et me donna quelques conseils pour +les etudier plus a l'aise. En sortant de chez le gouverneur, je +parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs enormes de gres, +portant un bas-relief ou est figure le roi _Psammetichus II_, faisant la +dedicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres blocs +epars, et qui ont appartenu au meme monument de Memphis d'ou ces +pierres ont ete apportees, m'ont offert une particularite fort curieuse. +Chacune de ces pierres, parfaitement dressees et taillees, porte une +_marque_ constatant sous quel roi le bloc a ete tire de la carriere; la +legende royale, accompagnee d'un titre qui fait connaitre la destination +du bloc pour Memphis, est gravee dans une aire carree et creuse. J'ai +recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: _Psammetichus II_, +_Apries_, son fils, et _Amasis_, successeur de ce dernier: ces trois +legendes nous donnent donc la duree de la construction de l'edifice dont +ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais +royal du fameux _Salahh-Eddin_ (le sultan Saladin), le chef de la +dynastie des Ayoubites; un incendie a devore les toits, il y a quatre +ans, et, depuis quelques mois, on demolit parfois ce qui reste de ce +grand et beau monument: j'ai pu reconnaitre une salle carree, la +principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rose, portant +encore les traces de la dorure epaisse qui couvrait leur fut, sont +debout, et leurs enormes chapiteaux de sculpture arabe, imitation +grossiere de vieux chapiteaux egyptiens, sont entasses sur les +decombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutes a ces colonnes +grecques ou romaines, sont tires de blocs de granit enleves aux ruines +de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures +hieroglyphiques: j'ai meme trouve sur l'un d'entre eux, a la partie qui +joignait le fut a la colonne, un bas-relief representant le roi +_Nectanebe_, faisant une offrande aux dieux. Dans une de mes courses a +la citadelle, ou je suis alle plusieurs fois pour faire dessiner les +debris egyptiens, j'ai visite le fameux _puits de Joseph_, c'est-a-dire +le puits que le grand _Saladin_ (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait creuser +dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai +vu aussi la menagerie du pacha, consistant en un lion, deux tigres et un +elephant; je suis arrive trop tard pour voir l'hippopotame vivant: la +pauvre bete venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant sa +sieste sans precaution; mais j'en ai vu la peau empaillee a la turque, +et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai visite +avant-hier _Mahammed-Bey_, defterdar (tresorier) du pacha. Il m'a fait +montrer la maison qu'il construit a Boulaq sur le Nil, et dans les +murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, _d'assez +beaux bas-reliefs egyptiens_, venant de Sakkarah; c'est un pas fort +remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renomme pour son +opposition a la reforme. + +J'ai trouve ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, et, parmi les +etrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Felix, Anglais, qui +s'occupent beaucoup d'hieroglyphes, et qui me comblent de bontes. Je +n'ai encore fait aucune acquisition; je presume que notre arrivee a fait +hausser le prix des antiquites; mais cela ne peut durer longtemps. Je +pars demain ou apres pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire cette +annee; nous debarquerons pres de _Mit-Rahineh_ (le centre des ruines de +la vieille ville), ou je m'etablirai; je pousserai de la des +reconnaissances sur _Sakkarah, Dahschour_ et toute la plaine de +_Memphis_, jusqu'aux grandes pyramides de _Giseh_, d'ou j'espere dater +ma prochaine lettre. Apres avoir couru le sol de la seconde capitale +egyptienne, je mets le cap sur Thebes, ou je serai vers la fin +d'octobre, apres m'etre arrete quelques heures a Abydos et a Denderah. +Ma sante est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il est vrai +que je suis un homme tout nouveau: ma tete rasee est couverte d'un +enorme turban; je suis completement habille a la turque, une belle +moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend a mon cote; ce +costume est tres-chaud, et c'est justement ce qui convient en Egypte; on +y sue a plaisir et l'on s'y porte de meme. Les Arabes me prennent +partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la +parole a celle des habits; je debrouille mon arabe, et a force de +jargonner, on ne me prendra plus pour un debutant. J'ai deja recueilli +des coquilles du Nil pour M. de Ferussac ... J'attends impatiemment des +lettres de Paris ... Adieu. + + + + +QUATRIEME LETTRE + + +Sakkarah, le 5 octobre 1828. + +Nous sommes restes au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir du meme +jour nous avons couche dans notre _maasch_, afin de mettre a la voile le +lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. Le +1er octobre, nous passames la nuit devant le village de _Massarah_, sur +la rive orientale du Nil, et le lendemain, a six heures du matin, nous +courumes la plaine pour atteindre de grandes carrieres que je voulais +visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposee, et precisement en +face, doit etre sortie de leurs vastes flancs. La journee fut +excessivement penible; mais je visitai presque une a une toutes les +cavernes dont le penchant de la montagne de _Thorrah_ est crible. J'ai +constate que ces carrieres de beau calcaire blanc ont ete exploitees a +toutes les epoques, et j'ai trouve: 1 deg. une inscription datee du mois de +Paophi de l'an IV _de l'empereur Auguste;_ 2 deg. une seconde inscription de +l'an VII, meme mois, d'un Ptolemee, qui doit etre _Soter Ier_, puisqu'il +n'y a pas de surnom; 3 deg. une inscription de l'an II du roi _Acoris_, l'un +des insurges contre les Perses; enfin, deux de ces carrieres et les plus +vastes ont ete ouvertes l'an XXII du roi _Amosis_, le pere de la +dix-huitieme dynastie, comme portent textuellement deux belles steles +sculptees a meme dans le roc, a cote des deux entrees. Ces memes steles +indiquent aussi que les pierres de cette carriere ont ete employees aux +constructions des temples de _Phtha_, d'_Apis_ et d'_Ammon_, a Memphis, +et cette indication donne la date de ces memes temples bien connus de +l'antiquite. J'ai trouve aussi, dans une autre carriere, pour l'epoque +pharaonique, deux monolithes traces a l'encre rouge sur les parois, avec +une finesse extreme et une admirable surete de main: la corniche de l'un +de ces monolithes, qui n'ont ete que mis en projet, sans commencement +d'execution, porte le prenom et le nom propre de _Psammetichus Ier_. +Ainsi, les carrieres de la montagne arabique, entre _Thorrah_ et +_Massarah_, ont ete exploitees sous les Pharaons, les Perses, les +Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela tient +a leur voisinage des capitales successives de l'Egypte, _Memphis, +Fosthat_ et le _Caire_. Rentres le soir dans nos vaisseaux, comme les +Grecs venant de livrer un assaut a la ville de Troie, mais plus heureux +qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre a la voile +pour _Bedrechein_, village situe a peu de distance, sur le bord +occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partimes pour +l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; passe le +village de _Bedrechein_, qui est a un quart d'heure dans les terres, on +s'apercoit qu'on foule le sol antique d'une grande cite, aux blocs de +granit disperses dans la plaine, et a ceux qui dechirent le terrain et +se font encore jour a travers les sables, qui ne tarderont pas a les +recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de _Mit-Rahineh_, +s'elevent deux longues collines paralleles, qui m'ont paru etre les +eboulements d'une enceinte immense, construite en briques crues comme +celle de Sais, et renfermant jadis les principaux edifices sacres de +Memphis. C'est dans l'interieur de cette enceinte que nous avons vu le +grand colosse exhume par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner ce +monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus +agreablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture +egyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n'a pas +moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombe la face +contre terre, ce qui a conserve le visage parfaitement intact. Sa +physionomie suffit pour me le faire reconnaitre comme une statue de +Sesostris, car c'est en grand le portrait le plus fidele du beau +Sesostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de la +ceinture, confirmerent mon idee, et il n'est plus douteux qu'il existe, +a Turin et a Memphis, deux _portraits_ du plus grand des Pharaons. J'ai +fait dessiner cette tete avec un soin extreme, et relever toutes les +legendes. Ce colosse n'etait point seul; et si j'obtiens des fonds +speciaux pour des fouilles en grand a Memphis, je puis repondre, en +moins de trois mois, de peupler le Musee du Louvre de statues des plus +riches matieres et du plus grand interet pour l'histoire. Ce colosse, +devant lequel sont de grandes substructions calcaires, etait, selon +toute apparence, place devant une grande porte et devait avoir des +pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le +temps me manquera. Un peu plus loin et sur le meme axe, existent encore +de petits colosses du meme Pharaon, en granit rose, mais en fort mauvais +etat. C'etait encore une porte. + +Au nord du colosse exista un temple de Venus (_Hathor_), construit en +calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du cote de l'orient: j'ai +continue des fouilles commencees par Caviglia; le resultat a ete de +constater dans cet endroit meme l'existence d'un temple orne de +colonnes-pilastres accouplees et en granit rose, et dedie a _Phtha_ et a +_Hathor_ (Vulcain et Venus), les deux grandes divinites de Memphis, par +Rhamses le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du cote de +l'est, une vaste necropole semblable a celle que j'ai reconnue a Sais. + +C'est le 4 octobre que je suis venu camper a _Sakkarah_, car nous sommes +sous la tente; une d'elles est occupee par nos domestiques; tous les +soirs, sept ou huit Bedouins choisis d'avance font la garde de nuit et +les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand on +les traite en hommes. + +J'ai visite ici, a Sakkarah, la plaine des momies, l'ancien cimetiere +de Memphis, parseme de pyramides et de tombeaux violes. Cette localite, +grace a la rapace barbarie des marchands d'antiquites, est presque tout +a fait nulle pour l'etude: les tombeaux ornes de sculptures sont, pour +la plupart, devastes, ou recombles apres avoir ete pilles. Ce desert est +affreux; il est forme par une suite de petits monticules de sable +produits des fouilles et des bouleversements, le tout parseme +d'ossements humains, debris des vieilles generations. Deux tombeaux +seuls ont attire notre attention, et m'ont dedommage du triste aspect de +ce champ de desolation. J'ai trouve, dans l'un d'eux, une serie +d'oiseaux sculptes sur les parois, et accompagnes de leurs noms en +hieroglyphes; cinq especes de gazelles avec leurs noms; et enfin +quelques scenes domestiques, telles que l'action de traire le lait, deux +cuisiniers exercant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du +fruit de ces decouvertes ... Adieu. + + + + +CINQUIEME LETTRE + +Au pied des pyramides de Gizeh, le 8 octobre 1828. + + +J'ai transporte mon camp et mes penates a l'ombre des grandes pyramides, +depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du +monde, sept chameaux et vingt anes ont transporte nous et nos bagages a +travers le desert qui separe les pyramides meridionales de celles de +Gizeh, les plus celebres de toutes, et qu'il me fallait voir enfin avant +de partir pour la Haute-Egypte. Ces merveilles ont besoin d'etre +etudiees de pres pour etre bien appreciees; elles semblent diminuer de +hauteur a mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs +de pierre dont elles sont formees qu'on a une idee juste de leur masse +et de leur immensite. Il y a peu a faire ici, et lorsqu'on aura copie +des scenes de la vie domestique, sculptees dans un tombeau voisin de la +deuxieme pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront nous +prendre a Gizeh, et nous cinglerons a force de voiles pour la +Haute-Egypte, mon veritable quartier-general. Thebes est la, et on y +arrive toujours trop tard. + +Sauf un peu de fatigue de la journee d'hier, nous nous portons fort +bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu. + + + + +SIXIEME LETTRE + + +A Beni-Hassau, le 5; et a Monfaloutli, le 8 novembre 1828. + +Je comptais etre a Thebes le 1er novembre; voici deja le 5, et je me +trouve encore a _Beni-Hassan_. C'est un peu la faute de ceux qui ont +deja decrit les hypogees de cette localite, et en ont donne une si mince +idee. Je comptais expedier ces grottes en une journee; mais elles en ont +pris quinze, sans que j'en eprouve le moindre regret; je vais reprendre +mon recit de plus haut. + +Ma derniere lettre etait datee des grandes pyramides, ou je suis, reste +campe trois jours, non pour ces masses enormes et de si peu d'effet +lorsqu'on les voit de pres, mais pour l'examen et le depouillement des +grottes sepulcrales creusees dans le voisinage. Une, entre autres, celle +d'un certain _Eimai_, nous a fourni une serie de bas-reliefs +tres-curieux pour la connaissance des arts et metiers de l'ancienne +Egypte, et je dois donner un soin tres-particulier a la recherche des +monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands +tableaux de bataille des palais de Thebes. J'ai trouve autour des +pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands +personnages, mais peu d'inscriptions d'un tres-grand interet. + +Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et +gagner notre ancien campement de Sakkarah, a travers le desert, et de la +notre _flotte_, mouillee a _Bedrechein_, ou nous arrivames le soir meme, +grace a nos infatigables baudets et aux chameaux qui portaient tout +notre bagage. Nous mimes a la voile pour la Haute-Egypte, et ce ne fut +que le 20 octobre, apres avoir eprouve tout l'ennui du calme plat et du +manque total de vent du nord, que nous arrivames a _Minieh_, d'ou je fis +partir tout de suite, apres une visite a la filature de coton, montee en +machines europeennes, et apres l'achat de quelques provisions +indispensables. On se dirigea sur _Saouadeh_ pour voir un hypogee grec +d'ordre _dorique_, deja decrit. De la nous cinglames vers +_Zaouyet-el-Maietin_, ou nous fumes rendus le 20 meme au soir; la +existent quelques hypogees decores de bas-reliefs relatifs a la vie +domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait +d'interessant, et nous ne les quittames que le 23 au soir, pour courir a +_Beni-Hassan_ a la faveur d'une bourrasque, a laquelle nous dumes d'y +arriver le meme jour vers minuit. + +A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens etant alles, en +eclaireurs, visiter les grottes voisines, rapporterent qu'il y avait +peu a faire, vu que les peintures etaient a peu pres effacees. Je montai +neanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogees, et je fus +agreablement surpris de trouver une etonnante serie de peintures +parfaitement visibles jusque dans leurs moindres details, lorsqu'elles +etaient mouillees avec une eponge, et qu'on avait enleve la croute de +poussiere fine qui les recouvrait et qui avait donne le change a nos +compagnons. Des ce moment on se mit a l'ouvrage, et par la vertu de nos +echelles et de l'admirable eponge, la plus belle conquete que +l'industrie humaine ait pu faire, nous vimes se derouler a nos yeux la +plus ancienne serie de peintures qu'on puisse imaginer, toutes relatives +a la vie civile, aux arts et metiers, et ce qui etait neuf, a la _caste +militaire_. J'ai fait, dans les deux premiers hypogees, une moisson +immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les +deux tombes les plus reculees vers le nord; ces deux hypogees, dont +l'architecture et quelques details interieurs ont ete mal reproduits, +offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux +voisins), que la porte de l'hypogee est precedee d'un portique taille a +jour dans le roc, et forme de colonnes qui ressemblent, a s'y meprendre +a la premiere vue, au _dorique_ grec de Sicile et d'Italie. Elles sont +cannelees, a base arrondie, et presque toutes d'une belle proportion. +L'interieur des deux derniers hypogees etait ou est encore soutenu par +des colonnes semblables: nous y avons tous vu le veritable type du vieux +_dorique grec_, et je l'affirme sans craindre d'etablir mon opinion sur +des monuments du temps romain, car ces deux hypogees, les plus beaux de +tous, portent leur date et appartiennent au regne d'_Osortasen_, +deuxieme roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par consequent remontent +au IXe siecle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux +portiques, encore intact, celui de l'hypogee d'un chef administrateur +des terres orientales de l'Heptanomide, nomme _Nehothph_, est compose de +ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les +beaux temples grecs-doriques. + +Les peintures du tombeau de _Nehothph_ sont de veritables _gouaches_, +d'une finesse et d'une beaute de dessin fort remarquables: c'est ce que +j'ai vu de plus beau jusqu'ici en Egypte; les animaux, quadrupedes, +oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de _verite_, +que les copies coloriees que j'en ai fait prendre ressemblent aux +gravures coloriees de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: nous +aurons besoin de l'affirmation des quatorze temoins qui les ont vues, +pour qu'on croie en Europe a la fidelite de nos dessins, qui sont d'une +exactitude parfaite. + +C'est dans ce meme hypogee que j'ai trouve un tableau du plus haut +interet: il represente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants, +pris par un des fils de _Nehothph_, et presentes a ce chef par un scribe +royal, qui offre en meme temps une feuille de papyrus, sur laquelle est +relatee la date de la prise, et le nombre des captifs, qui etait de +trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute +particuliere, a nez aquilin pour la plupart, etaient blancs +comparativement aux Egyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en +jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la _couleur de chair_. Les +hommes et les femmes sont habilles d'etoffes tres-riches, peintes +(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques +sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la +chaussure des femmes captives peintes a _Beni-Hassan_ ressemblent a +celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouve sur la robe d'une +d'elles l'ornement enroule si connu sous le nom de _grecque_, peint en +rouge, bleu et noir, et trace verticalement. Ces details piqueront la +curiosite et reveilleront l'interet de nos archeologues et celui de +notre ami M. Dubois, que j'ai regrette, ici plus qu'ailleurs, de n'avoir +pas a mes cotes, parce que notre opinion sur l'avancement de l'art en +Egypte y trouve des preuves _archi-authentiques_. Les hommes captifs, a +barbe pointue, sont armes d'arcs et de lances, et l'un d'entre eux tient +en main une _lyre grecque_ de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je le +crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure, +voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de leurs +habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe siecle +avant J.-C., peints avec fidelite par des mains egyptiennes. J'ai fait +copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute +particuliere: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original. + +Les quinze jours passes a _Beni-Hassan_ ont ete monotones, mais +fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypogees dessiner, +colorier et ecrire, en donnant une heure au plus a un modeste repas, +qu'on nous apportait des barques, pris a terre sur le sable, dans la +grande salle de l'hypogee, d'ou nous apercevions, a travers les colonnes +en _dorique primitif_, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; le +soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du +repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le +lendemain. + +Cette vie de tombeaux a eu pour resultat un portefeuille de dessins +parfaitement faits et d'une exactitude complete, qui s'elevent deja a +plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon voyage +d'Egypte serait deja bien rempli, a l'architecture pres, dont je ne +m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas ete visites ou connus. Voici +un _petit crayon_ de mes conquetes: cette note sera divisee par +matieres, alphabetiquement rangees comme l'est mon portefeuille pendant +le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins deja faits, et de +pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du meme genre. + +1 deg. AGRICULTURE.--Dessins representant le labourage avec les boeufs ou a +bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les beliers, et non +par les _porcs_, comme le dit Herodote; cinq sortes de charrues; le +piochage, la moisson du ble; la moisson du lin; la mise en gerbes de ces +deux especes de plantes; la mise en meule, le battage, le mesurage, le +depot en grenier; deux dessins de grands greniers sur des plans +differents; le lin transporte par des anes; une foule d'autres travaux +agricoles, et entre autres la recolte du lotus; la culture de la vigne, +la vendange, son transport, l'egrenage, le pressoir de deux especes, +l'un a force de bras et l'autre a mecanique, la mise en bouteilles ou +jarres, et le transport a la cave; la fabrication du vin cuit, etc.; la +culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la +culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux +suivants, avec legendes hieroglyphiques explicatives; plus l'_intendant +de la maison des champs_ et ses secretaires. + +2 deg. ARTS ET METIERS.--Collection de tableaux, pour la plupart colories, +afin de bien determiner la nature des objets, et representant: le +sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le +peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre +peignant un tableau, avec son _chevalet_; des _scribes_ et commis aux +ecritures de toute espece; les ouvriers des carrieres transportant des +blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les operations; les +_marcheurs_ petrissant la terre avec les pieds, d'autres avec les mains; +la mise de l'argile en cone, le cone place sur le tour; le potier +faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la premiere _cuite_ au four, +la seconde au sechoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de cannes, +d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de +meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou +maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles a divers +metiers; le verrier et toutes ses operations; l'orfevre, le bijoutier, +le forgeron. + +3 deg. CASTE MILITAIRE.--L'education de la caste militaire et tous ses +exercices gymnastiques, representes en plus de deux cents tableaux, ou +sont retracees toutes les poses et attitudes que peuvent prendre deux +habiles lutteurs, attaquant, se defendant, reculant, avancant, debout, +renverses, etc.; on verra par la si l'art egyptien se contentait de +figures de profil, les jambes unies et les bras colles contre les +hanches. J'ai copie toute cette curieuse serie de militaires nus, +luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures representant des +soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un siege, la +_tortue_ et le _belier_, les punitions militaires, un champ de bataille, +et les preparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication des +lances, javelots, arcs, fleches, massues, haches d'armes, etc. + +4 deg. CHANT, MUSIQUE ET DANSE.--Un tableau representant un concert vocal et +instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est +seconde par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq femmes, +et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opera tout +entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de _flute +traversiere_, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des danseurs +faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin, +une collection tres-curieuse de dessins representant les danseuses (ou +filles publiques de l'ancienne Egypte), dansant, chantant, jouant a la +paume, faisant divers tours de force et d'adresse. + +5 deg. Un nombre considerable de dessins representant l'EDUCATION DES +BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espece, les vaches, les +veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les +chevriers, les gardeurs d'anes, les bergers et leurs moutons; des scenes +relatives a l'art veterinaire; enfin la basse-cour, comprenant +l'education d'une foule d'especes d'oies et de canards, et celle d'une +espece de cigogne qui etait domestique dans l'ancienne Egypte. + +6 deg. Une premiere base du recueil ICONOGRAPHIQUE, comprenant les +_portraits_ des rois egyptiens et de grands personnages. Ce portefeuille +sera complete en Thebaide. + +7 Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.--On y +remarque la _mourre_, le jeu de la _paille_, une sorte de _main-chaude_, +le _mail_, le jeu de _piquets plantes en terre_, divers jeux de force; +la chasse a la bete fauve, un tableau representant une grande chasse +dans le desert, et ou sont figurees quinze a vingt especes de +quadrupedes; tableaux representant le retour de la chasse; le gibier est +porte mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux representent la chasse +des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et +gouache avec toutes les couleurs et le faire de l'original; enfin, le +dessin en grand des divers pieges pour prendre les oiseaux; ces +instruments de chasse sont peints isolement dans quelques hypogees; +plusieurs tableaux relatifs a la peche: 1 deg. la peche a la ligne; 2 deg. a la +ligne avec canne; 3 deg. au trident ou au _bident_; 4 deg. au filet; plus la +preparation des poissons, etc. + +8 JUSTICE DOMESTIQUE.--J'ai reuni sous ce titre une quinzaine de +dessins de bas-reliefs representant des delits commis par des +domestiques; l'arrestation du prevenu, son accusation, sa defense, son +jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et +l'execution, qui se borne a la bastonnade, dont proces-verbal est remis, +avec le corps du proces, entre les mains du maitre par l'intendant de la +maison. + +9 deg. LE MENAGE.--J'ai reuni dans cette serie, deja fort nombreuse, tout ce +qui se rapporte a la vie privee ou interieure. Ces dessins fort curieux +representent: 1 deg. diverses maisons egyptiennes, plus ou moins +somptueuses; 2 deg. les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le +tout colorie, parce que les couleurs indiquent invariablement la +matiere; 3 deg. un superbe palanquin; 4 deg. des especes de chambres a portes +battantes, portees sur un traineau et qui ont servi de _voitures_ aux +anciens grands personnages de l'Egypte; 5 deg. les singes, chats et chiens +qui faisaient partie de la maison, ainsi que des _nains_ et autres +individus mal conformes, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient a +desopiler la rate des seigneurs egyptiens, aussi bien que, 1500 ans +apres, celle de nos vieux barons d'Europe; 6 deg. les officiers d'une grande +maison, intendants, scribes, etc.; 7 deg. les domestiques portant les +provisions de bouche de toute espece; les servantes apportant aussi +divers comestibles; 8 deg. la maniere de tuer les boeufs et de les depecer +pour le service de la maison; 9 deg. une suite de dessins representant des +_cuisiniers_ preparant des mets de diverses sortes; 10 enfin, les +domestiques portant les mets prepares a la table du maitre. + +10 MONUMENTS HISTORIQUES.--Ce recueil contient toutes les +inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des +legendes royales, avec une date exprimee, que j'ai vus jusqu'ici. + +11 deg. MONUMENTS RELIGIEUX.--Toutes les images des differentes divinites, +dessinees en grand et coloriees d'apres les plus beaux bas-reliefs. Ce +recueil s'accroitra prodigieusement a mesure que j'avancerai dans la +Thebaide. + +12 deg. NAVIGATION.--Recueil de dessins representant la construction des +batiments et barques de diverses especes, et les jeux des mariniers, +tout a fait analogues aux joutes qui ont lieu sur la Seine dans les +grands jours de fete. + +13 deg. Enfin ZOOLOGIE.--Une suite de _quadrupedes_, d'_oiseaux_, de +_reptiles_, d'_insectes_ et de _poissons_, dessines et colories avec +_toute fidelite_ d'apres les bas-reliefs peints ou les peintures les +mieux conservees. Ce recueil, qui compte deja pres de deux cents +individus, est du plus haut interet: les oiseaux sont magnifiques, les +poissons peints dans la derniere perfection, et on aura par la une idee +de ce qu'etait un hypogee egyptien un peu soigne. Nous avons deja +recueilli le dessin de plus de quatorze especes differentes de _chiens_ +de garde ou de chasse, depuis le _levrier_ jusqu'au _basset a jambes +torses_; j'espere que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront +gre de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle egyptienne en aussi bon +ordre. + +J'espere completer et etendre dignement ces diverses series, puisque je +n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument egyptien; les grands +edifices ne commencent en effet qu'a Abydos, et je n'y serai que dans +dix jours. + +J'ai passe, le coeur serre, en face d'_Aschmounein_, en regrettant son +magnifique portique detruit tout recemment; hier, _Antinoe_ ne nous a +plus montre que des debris; tous ses edifices ont ete demolis; il ne +reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer. + +Je me suis console un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant +un fort interessant et dont personne n'a parle jusqu'ici. Nous avons +reconnu, dans une vallee deserte de la montagne arabique, vis-a-vis +_Beni-Hassan-el-Aamar_, un petit temple creuse dans le roc, dont la +decoration, commencee par _Thouthmosis IV_, a ete continuee par +_Mandouei_ de la XVIIIe dynastie; ce temple, orne de beaux bas-reliefs +colories, est dedie a la deesse _Pascht_ ou _Pepascht_, qui est la +_Bubastis_ des Grecs et la _Diane_ des Romains; les geographes nous ont +indique a _Beni-Hassan_ la position nommee _Speos Artemidos_ (la Grotte +de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple, +creuse dans le roc (le speos de la deesse); et ce monument, qui ne +presente en scene que des images de _Bubastis_, la Diane egyptienne, est +cerne par divers hypogees de _chats sacres_ (l'animal de Bubastis); +quelques-uns sont creuses dans le roc, un, entre autres, construit sous +le regne d'_Alexandre_, fils d'Alexandre le Grand. Devant le temple, +sous le sable, est un grand _banc_ de momies de chats plies dans des +nattes et entremeles de quelques chiens; plus loin, entre la vallee et +le Nil, dans la plaine deserte, sont deux tres-grands entrepots de +momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable. + +Cette nuit j'arriverai a _Osiouth_ (Lycopolis), et demain je remettrai +cette lettre aux autorites locales pour qu'elle soit envoyee au Caire, +de la a Alexandrie, et de la enfin en Europe; puisse-t-elle etre mieux +dirigee que les votres! car je n'ai rien recu d'Europe depuis mon depart +de Toulon. Ma sante se soutient, et j'espere que le bon air de Thebes +m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu. + + + + +SEPTIEME LETTRE + + +Thebes, le 24 novembre 1828. + +Ma derniere lettre datee de _Beni-Hassan_, continuee en remontant le Nil +et close a _Osiouth_, a du en partir du 10 au 12 de ce mois; elle +parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement +que celles qui, depuis mon depart de France, m'ont ete adressees par +ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai recu aucune! C'est hier +seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'Egypte, +que j'ai appris que le Dr Pariset y etait aussi arrive et qu'il se +trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour +cela sur ma famille. S'il en etait autrement, et que je fusse tranquille +sur la sante de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes; +car enfin je suis au centre de la vieille Egypte, et ses plus hautes +merveilles sont a quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite +de mon itineraire. + +C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, apres avoir visite ses +hypogees parfaitement decrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je +reconnais chaque jour a Thebes l'extreme exactitude. Le 11 au matin nous +passames devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa a +pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a completement +englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines +d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) recurent ma visite le 12, et je fus +assez heureux pour y trouver un bloc sculpte qui m'a donne l'epoque du +temple, qui est de Ptolemee Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel +n'est autre chose, comme je l'avais etabli d'avance, que l'Ammon +generateur de mon _Pantheon_. L'apres-midi et la nuit suivante se +passerent en fetes, bal, tours de force et concert chez l'un des +commandants de la Haute-Egypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses +gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, a +_Saouadji_, que j'avais quitte le matin, et ou il fallut retourner bon +gre mal gre pour ne pas desobliger ce brave homme, bon vivant, bon +convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de +Marlborough, que nos jeunes gens lui chanterent en choeur, le fit pamer +de plaisir, et ses musiciens eurent aussitot l'ordre de l'apprendre. +(_Voyez l'Extrait de_ l'Itineraire et les lettres du mamour, _a la fin +de ce volume_.) + +Nous partimes le 13 au matin, combles des dons du brave osmanli. A midi, +on depassa Ptolemais, ou il n'existe plus rien de remarquable. Sur les +quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous apercumes les +premiers crocodiles; ils etaient quatre, couches sur un ilot de sable, +et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le +nombre etait le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de +temps apres nous debarquames a _Girge_. Le vent etait faible le 15, et +nous fimes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles, +semblaient vouloir nous en dedommager; j'en comptai vingt et un, groupes +sur un meme ilot, et une bordee de coups de fusil a balle, tiree d'assez +pres, n'eut d'autre resultat que de disperser ce conciliabule. Ils se +jeterent au Nil, et nous perdimes un quart d'heure a desengraver notre +_maasch_ qui s'etait trop approche de l'ilot. + +Le 16 au soir, nous arrivames enfin a _Denderah_. Il faisait un clair de +lune magnifique, et nous n'etions qu'a une heure de distance des +temples: pouvions-nous resister a la tentation? Souper et partir +sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais +armes jusqu'aux dents, nous primes a travers champs, presumant que les +temples etaient en ligne droite de notre maasch. Nous marchames ainsi, +chantant les marches des operas les plus nouveaux, pendant une heure et +demie, sans rien trouver. On decouvrit enfin un homme; nous l'appelons, +mais il s'enfuit a toutes jambes, nous prenant pour des Bedouins, car, +habilles a l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc a capuchon, +nous ressemblions, pour l'Egyptien, a une tribu de Bedouins, tandis +qu'un Europeen nous eut pris, sans balancer, pour un chapitre de +chartreux bien armes. On m'amena le fuyard, et, le placant entre quatre +de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable, +peu rassure d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de +bonne grace: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'etait une +_momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitames de +meme. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de decrire +l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du +grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idee, c'est +impossible. C'est la grace et la majeste reunies au plus haut degre. +Nous y restames deux heures en extase, courant les grandes salles avec +notre pauvre falot, et cherchant a lire les inscriptions exterieures au +clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'a trois heures du matin pour +retourner aux temples a sept heures. C'est la que nous passames toute la +journee du 17. Ce qui etait magnifique a la clarte de la lune l'etait +encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les +details. Je vis des lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre +d'architecture, couvert de sculptures de detail du plus mauvais style. +N'en deplaise a personne, les bas-reliefs de Denderah sont detestables, +et cela ne pouvait etre autrement: ils sont d'un temps de decadence. La +sculpture s'etait deja corrompue, tandis que l'architecture, moins +sujette a varier puisqu'elle est _un art chiffre_, s'etait soutenue +digne des dieux de l'Egypte et de l'admiration de tous les siecles. +Voici les epoques de la decoration: la partie la plus ancienne est la +muraille exterieure, a l'extremite du temple, ou sont figures, de +proportions colossales, _Cleopatre_ et son fils _Ptolemee Cesar_. Les +bas-reliefs superieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que +les murailles exterieures laterales du _naos_, a l'exception de quelques +petites portions qui sont de l'epoque de _Neron_. Le pronaos est tout +entier couvert de legendes imperiales de _Tibere_, de _Caius_, de +_Claude_ et de _Neron_; mais dans tout l'interieur du naos, ainsi que +dans les chambres et les edifices construits sur la terrasse du temple, +il n'existe pas un seul cartouche sculpte: tous sont vides et rien n'a +ete efface; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles +de tout l'interieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent +remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles +ressemblent a celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de +ce dernier empereur, et qui, etant dedie a _Isis_, conduisait au temple +de cette deesse, place derriere le grand temple, qui est bien le temple +de _Hathor_ (Venus), comme le montrent les mille et une dedicaces dont +il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la +Commission d'Egypte. Le grand propylon est couvert des images des +empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a ete decore +sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_. + +Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de +Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont ete +demolis par les chretiens, qui employerent les materiaux a batir une +grande eglise dans les ruines de laquelle on trouve des portions +nombreuses de bas-reliefs egyptiens. J'y ai reconnu les legendes royales +de _Nectanebe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin, +quelques pierres d'un petit edifice bati sous les Ptolemees. Ainsi la +ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquite, si +l'on s'en rapporte a ce qui existe maintenant a la surface du sol. + +Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), ou j'arrivai le lendemain +matin 19, presentent bien plus d'interet, quoiqu'il n'existe de ses +anciens edifices que le haut d'un propylon a moitie enfoui. Ce propylon +est dedie au dieu _Aroeris_, dont les images, sculptees sur toutes ses +faces, sont adorees du cote qui regarde le Nil, c'est-a-dire sur la face +principale, la plus anciennement sculptee par la reine _Cleopatre +Cocce_, qui y prend le surnom de _Philometore_, et par son fils +_Ptolemee Soter II_, qui se decore aussi du titre de _Philometor_. Mais +la face superieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de +sculptures et terminee avec beaucoup de soin, porte partout les legendes +royales de _Ptolemee Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le +surnom de _Philometor_. Quant a l'inscription grecque, la restitution de +[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposee par M. +Letronne, est indubitable; car on y lit encore tres-distinctement ... +[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale ou sont les images et +les dedicaces de Cleopatre Cocce et de son fils Ptolemee Philometor +_Soter II_. + +Mais M. Letronne a mal a propos restitue [Greek: AeLIOI] la ou il faut +reellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom egyptien du +dieu auquel est dedie le propylon; car on lit tres-distinctement encore +dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouve aussi +dans les ruines de Qous une moitie de stele datee du 1er _de Paoni_ de +l'an XVI de Pharaon _Rhamses-Meiamoun_, et relative a son retour d'une +expedition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop +lourd pour qu'on puisse penser a l'emporter. + +C'est dans la matinee du 20 novembre que le vent, lasse de nous +contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entree du sanctuaire, +me permit d'aborder enfin a _Thebes_. Ce nom etait deja bien grand dans +ma pensee, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de +la vieille capitale, l'ainee de toutes les villes du monde; pendant +quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier +jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et +le pretendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres legendes que +celles de _Rhamses le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce +palais est ecrit sur toutes ses murailles; les Egyptiens l'appelaient le +_Rhamesseion_, comme ils nommaient _Amenophion_ le _Memnonium_, et +_Mandoueion_ le palais de Kourna. Le pretendu colosse d'Osimandyas est +un admirable colosse de _Rhamses le Grand_. + +Le second jour fut tout entier passe a _Medinet-Habou_, etonnante +reunion d'edifices, ou je trouvai les propylees d'_Antonin_, d'_Hadrien_ +et des _Ptolemees_, un edifice de _Nectanebe_, un autre de l'Ethiopien +_Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin +l'enorme et gigantesque palais de _Rhamses-Meiamoun_, couvert de +bas-reliefs historiques. + +Le troisieme jour, j'allai visiter les vieux rois de Thebes dans leurs +tombes, ou plutot dans leurs palais creuses au ciseau dans la montagne +de _Biban-el-Molouk_: la, du matin au soir, a la lueur des flambeaux, je +me lassai a parcourir des enfilades d'appartements couverts de +sculptures et de peintures, pour la plupart d'une etonnante fraicheur; +c'est la que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut interet +pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martele d'un bout a +l'autre, excepte dans les parties ou se trouvaient sculptees les images +de la reine sa mere et celles de sa femme, qu'on a religieusement +respectees, ainsi que leurs legendes. C'est, sans aucun doute, le +tombeau d'un roi condamne par jugement apres sa mort. J'en ai vu un +second, celui d'un roi thebain _des plus anciennes epoques_, envahi +posterieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de +stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi +des bas-reliefs et des inscriptions tracees pour son predecesseur. Il +faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle +funeraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point deplacer celui +de son ancetre. A l'exception de ce tombeau-la, tous les autres +appartiennent a des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on +n'y voit ni le tombeau de Sesostris, ni celui de Moeris. Je ne parle +point ici d'une foule de petits temples et edifices epars au milieu de +ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la +deesse _Hathor_ (Venus), dedie par Ptolemee-Epiphane, et un temple de +_Thoth_ pres de _Medinet-Habou_, dedie par Ptolemee Evergete II et ses +deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolemee fait des +offrandes a tous ses ancetres males et femelles, Epiphane et Cleopatre, +Philopator et Arsinoe, Evergete et Berenice, Philadelphe et Arsinoe. +Tous ces Lagides sont representes en pied, avec leurs surnoms grecs +traduits en egyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple +est d'un fort mauvais gout a cause de l'epoque. + +Le quatrieme jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour +visiter la partie orientale de Thebes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais +immense, precede de deux obelisques de pres de 80 pieds, d'un seul bloc +de granit rose, d'un travail exquis, accompagnes de quatre colosses de +meme matiere, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis +jusqu'a la poitrine. C'est encore la du Rhamses le Grand. Les autres +parties du palais sont des rois Mandouei, Horus et Amenophis-Memnon; +plus, des reparations et additions de Sabacon l'Ethiopien et de quelques +Ptolemees, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du +conquerant. J'allai enfin au palais ou plutot a la ville de monuments, a +_Karnac_. La m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que +les hommes ont imagine et execute de plus grand. Tout ce que j'avais vu +a Thebes, tout ce que j'avais admire avec enthousiasme sur la rive +gauche, me parut miserable en comparaison des conceptions gigantesques +dont j'etais entoure. Je me garderai bien de vouloir rien decrire; car, +ou mes expressions ne vaudraient que la millieme partie de ce qu'on doit +dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en tracais une faible +esquisse, meme fort decoloree, on me prendrait pour un enthousiaste, +peut-etre meme pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien +ni moderne n'a concu l'art de l'architecture sur une echelle aussi +sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux +Egyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et +l'imagination qui, en Europe, s'elance bien au-dessus de nos portiques, +s'arrete et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la +salle hypostyle de Karnac. + +[Illustration: ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIE + +_parmi les peuples vaincus par Sesac (Le Pharaon Sesonchis)_] + +Dans ce palais merveilleux, j'ai contemple les _portraits_ de la plupart +des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des +_portraits_ veritables; representes cent fois dans les bas-reliefs des +murs interieurs et exterieurs, chacun conserve une physionomie propre et +qui n'a aucun rapport avec celle de ses predecesseurs ou successeurs; +la, dans des tableaux colossals, d'une sculpture veritablement grande et +tout heroique, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit +_Mandouei_ combattant les peuples ennemis de l'Egypte, et rentrant en +triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de +Rhamses-Sesostris; ailleurs, _Sesonchis_ trainant aux pieds de la +Trinite thebaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente +nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouve, comme cela devait +etre, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de +Juda_ (Pl. 2.) C'est la un commentaire a joindre au chapitre XIV du +troisieme livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivee de _Sesonchis_ +a Jerusalem et ses succes: ainsi l'identite que nous avons etablie entre +le _Sheschonck_ egyptien, le _Sesonchis_ de Manethon et le _Sesac_ ou +_Scheschok_ de la Bible, est confirmee de la maniere la plus +satisfaisante. J'ai trouve autour des palais de Karnac une foule +d'edifices de toutes les epoques, et lorsque, au retour de la seconde +cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'etablir pour +cinq ou six mois a Thebes, je m'attends a une recolte immense de faits +historiques, puisque, en courant Thebes comme je l'ai fait pendant +quatre jours, sans voir meme un seul des milliers d'hypogees qui +criblent la montagne libyque, j'ai deja recueilli des documents fort +importants. + +Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stele que +j'ai vue a Alexandrie: elle est tres-importante pour la chronologie des +derniers Saites de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies +d'inscriptions hieroglyphiques gravees sur des rochers, sur la route de +_Cosseir_, qui donnent la duree expresse du regne des rois de la +dynastie persane. + +J'omets une foule d'autres resultats curieux; je devrais passer tout mon +temps a ecrire, s'il fallait detailler toutes mes observations +nouvelles. J'ecris ce que je puis dans les moments ou les ruines +egyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et +de ces jouissances reellement trop vives si elles devaient se renouveler +souvent ailleurs comme a Thebes. + +Ma sante est excellente; le climat me convient, et je me porte bien +mieux qu'a Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai +dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1 deg. un aga turc, commandant en +chef de Kourna, dans le palais de Mandouei; 2 deg. le Cheik-el-Belad de +Medinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesseium et au palais de +Rhamses-Meiainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se +prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Egypte. Je leur +fais porter de temps en temps des pipes et du cafe, et mon drogman est +charge de les amuser pendant que j'ecris; je n'ai que la peine de +repondre, par intervalles regles, _Thaibin_ (Cela va bien), a la +question _Ente-Thaieb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent +regulierement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite a +diner a tour de role. On nous comble de presents; nous avons un troupeau +de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci, +paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous +donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le +docteur Pariset vint me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je +n'ai aucune nouvelle, pas meme d'Alexandrie. J'ecrirai de Syene, avant +de franchir la premiere cataracte, si cependant j'ai une occasion pour +faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci a _Osiouth_, ou j'ai +etabli un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli a +Beni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Ferussac; j'en ai trouve +aussi de tres-beaux a Thebes. J'espere aussi que notre venerable ami M. +Dacier trouvera quelque distraction a ses souffrances dans le peu que +j'ai pu dire des magnificences de cette Thebes qui excitait tant son +enthousiasme a cause de l'honneur qui en revient a l'esprit humain; je +lui en dirai encore davantage. Il ne manque a mes satisfactions que +celle de recevoir des lettres de France..... Adieu. + + + + +HUITIEME LETTRE + + +De l'ile de Philae, le 8 decembre 1828. + +Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'ile sainte d'Osiris, a la +frontiere extreme de l'Egypte et au milieu des _noirs Ethiopiens_, comme +eut dit un brave Romain de la garnison de Syene, faisant une partie de +chasse aux environs des cataractes. + +Je quittai Thebes le 26 novembre, et c'est de ce monde enchante que ma +derniere lettre est datee; il a fallu m'abstenir de donner des details +sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques +lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est +apres mon retour sur ce sol classique, apres l'avoir etudie pas a pas, +que je pourrai ecrire avec connaissance de cause, avec des idees +arretees et des resultats bien muris. Thebes n'est encore pour moi, qui +l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades, +d'obelisques et de colosses; il faut examiner un a un les membres epars +du monstre pour en donner une idee tres-precise. Patience donc, jusqu'a +l'epoque ou je planterai mes tentes dans les peristyles du palais des +Rhamses. + +Le 26 au soir, nous abordames a _Hermonthis_, et nous courumes le 27 au +matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosite que je +n'avais aucune notion bien precise sur l'epoque de sa construction: +personne n'avait encore dessine une seule de ses legendes royales; j'y +passai la journee entiere, et le resultat de cet examen prolonge fut de +m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a ete +construit sous le regne de la derniere _Cleopatre_, fille de Ptolemee +Auletes, et en commemoraison de sa grossesse et de son heureuse +delivrance d'un gros garcon, Ptolemee Cesarion, le fruit de sa +benevolence envers Jules Cesar, a ce que dit l'histoire. + +La cella du temple est en effet divisee en deux parties: une grande +piece (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la place du +sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers +l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette piece +(laquelle est appelee _le lieu de l'accouchement_ dans les inscriptions +hieroglyphiques) est occupee par un bas-relief representant la deesse +Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu _Harphre_. La gisante +est soutenue et servie par diverses deesses du premier ordre: +l'_accoucheuse divine_ tire l'enfant du sein de la mere; la _nourrice +divine_ tend les mains pour le recevoir, assistee d'une _berceuse_. Le +pere de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, accompagne +de la deesse Soven, l'Ilithya, la Lucine egyptienne, protectrice des +accouchements. Enfin, la reine Cleopatre est censee assister a ces +couches divines, dont les siennes ne seront ou plutot n'ont ete qu'une +imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouchee represente +l'allaitement et l'education du jeune dieu nouveau-ne; et sur les parois +laterales sont figurees _les douze heures du jour_ et _les douze heures +de la nuit_, sous la forme de femmes ayant un disque etoile sur la tete. +Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessine par la Commission +d'Egypte, pourrait bien n'etre que le theme natal d'Harphre, ou mieux +encore celui de Cesarion, nouvel Harphre. Il ne s'agirait donc plus, +dans ce zodiaque, ni de solstice d'ete, ni de l'epoque de la fondation +du temple d'Hermonthis. + +En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit un +grand bas-relief sculpte sur la paroi a gauche de cette principale +piece; il represente la deesse Ritho, relevant de couches, soutenue +encore par la Lucine egyptienne Soven, et presentee a l'assemblee des +dieux; le pere divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la main comme +pour la feliciter de son heureuse delivrance, et les autres dieux +partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est decore de +tableaux, dans lesquels le jeune Harphre est successivement presente a +Ammon, a _Mandou_ son pere, aux dieux _Phre_, Phtha, Sev (Saturne), +etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes +caracteristiques, comme se demettant, en faveur de l'enfant, de tout +leur pouvoir et de leurs attributions particulieres, et Ptolemee +Cesarion, a face enfantine, assiste a toutes ces presentations de son +image, le dieu Harphre dont il est le representant sur la terre. Tout +cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout a fait dans le genie de +l'ancienne Egypte, qui assimilait ses rois a ses dieux. Du reste, toutes +les dedicaces et inscriptions interieures et exterieures du temple +d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolemee Cesarion et de sa mere +Cleopatre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa construction. +Les colonnes de l'espece de pronaos qui le precede n'ont point toutes +ete sculptees; le travail est demeure imparfait, et cela tient peut-etre +au motif meme de la dedicace du temple: Auguste et ses successeurs, qui +ont termine tant de temples commences par les Lagides, ne pouvaient etre +tres-empresses d'achever celui-ci, monument de la naissance du fils meme +de Jules Cesar, roi enfant dont ils ne respecterent guere les droits. Du +reste, un _cachef_ a trouve fort commode de s'y faire une maison, une +basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de +miserables murs de limon blanchis a la chaux. + +Le 28 au soir, nous etions a _Esne_, avec le projet de ne pas nous y +arreter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et debarquai sur la +rive orientale pour aller voir le temple de _Contra-Lato_. J'y arrivai +trop tard, on l'avait demoli depuis une douzaine de jours, pour +renforcer le quai d'Esne, que le Nil menace et finira par emporter. + +De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il +avait aborde sur un point peu profond, et que, touchant bientot, il +n'avait pu etre entierement coule a fond. Il fallut le vider, et +retourner a _Esne_ le soir meme, pour le radouber et faire boucher la +voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouillees, nous avons perdu +notre sel, notre riz, notre farine de mais. Tout cela n'est rien aupres +du danger qui nous eut menaces si cette voie d'eau se fut ouverte +pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coule +irremissiblement. Que le grand Ammon soit donc loue! Pendant que nous +sechions notre desastre dans la matinee du 29, j'allai visiter le grand +temple d'_Esne_, qui, grace a sa nouvelle destination de _magasin de +coton_, echappera quelque temps encore a la destruction. J'y ai vu, +comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des +sculptures detestables. La portion la plus ancienne est le fond du +pronaos, c'est-a-dire la porte et le fond de la _cella_, contre laquelle +le portique a ete applique: cette partie est de Ptolemee Epiphane. La +corniche de la facade du pronaos porte les legendes imperiales de +Claude; les corniches des bases laterales, les legendes de Titus, et, +dans l'interieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des +legendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de _Septime +Severe_, que je trouve ici pour la premiere fois. Le temple est dedie a +Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hieroglyphique de l'une des +colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit +remonter a l'epoque de Thouthmosis III (Moeris). Mais tout ce qui est +visible a _Esne_ est des temps modernes; c'est un des monuments les plus +recemment achetes. + +Le 29 au soir, nous etions a _Elethya_ (El-Kab); je parcourus l'enceinte +et les ruines, la lanterne a la main; mais je ne trouvai plus rien: les +restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi demolis il y a +peu de temps pour reparer le quai d'_Esne_ ou quelque autre construction +recente. Avais-je tort de me presser de venir en Egypte? + +Je visitai le grand temple d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna), dans +l'apres-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en est +tres-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolemee +Epiphane; viennent ensuite Philometor et Evergete II; enfin, Soter II et +son frere Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement travaille; +j'y ai retrouve la Berenice, femme de Ptolemee Alexandre, que je +connaissais deja par un contrat demotique. Le temple est dedie a Aroeris +(l'Apollon grec). Je l'etudierai en detail, comme tous les autres, en +redescendant de la Nubie. + +Les carrieres de Silsilis (Djebel-Selseleh) m'ont vivement interesse; +nous y abordames le 1er decembre a une heure: la, mes yeux, fatigues de +tant de sculptures du temps des Ptolemees et des Romains, ont revu avec +delices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrieres sont tres-riches en +inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles +creusees dans le roc par Amenophis-Memnon, Horus, Rhamses le Grand, +Rhamses son fils, Rhamses-Meiamoun, Mandouei. Elles ont de belles +inscriptions hieratiques; j'etudierai tout cela a mon retour, et me +promets des resultats fort interessants dans cette localite. + +Le soir meme du 1er decembre, nous arrivames a _Ombos_; je courus au +grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de Ptolemee +Epiphane, et le reste, de Philometor et d'Evergete II. Un fait curieux, +c'est le surnom de _Triphoene_ donne constamment a Cleopatre, femme de +Philometor, soit dans la grande dedicace hieroglyphique sculptee sur la +frise anterieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l'interieur; +c'est a vous autres Grecs d'Egypte d'expliquer cette singularite: +j'avais deja trouve ce surnom dans un de nos contrats demotiques du +Louvre. Le temple d'_Ombos_ est dedie a deux divinites: la partie droite +et la plus noble, au vieux _Sevek_ a tete de crocodile (le Saturne +egyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), a Athyr et au jeune dieu +Khons. La partie gauche du temple est consacree a une seconde Triade +d'un ordre moins eleve, savoir: a Aroeris (l'Aroeris-Apollon), a la +deesse Tsonenofre et a leur fils Pnevtho. Dans le mur d'enceinte +generale des temples d'_Ombos_, j'ai trouve une porte engagee, d'un +excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des edifices +primitifs d'_Ombos_. + +Ce n'est que le 4 decembre au matin que le vent voulut bien nous +permettre d'arriver a _Syene_ (Assouan), derniere ville de l'Egypte au +sud. J'eus encore la de cuisants regrets a eprouver: les deux temples de +l'ile d'_Elephantine_, que j'allai visiter aussitot que l'ardeur du +soleil fut amortie, ont aussi ete demolis: il n'en reste que la place. +Il a fallu me contenter d'une porte ruinee, en granit, dediee au nom +d'_Alexandre_ (le fils du conquerant), au dieu d'Elephantine Chnouphis, +et d'une douzaine de _proscynemata_ (actes d'adoration) hieroglyphiques +graves sur une vieille muraille; enfin, de quelques debris pharaoniques +epars et employes comme materiaux dans des constructions du temps des +Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syene: c'est +ce que j'ai vu de plus miserable en sculpture; mais j'y ai trouve, pour +la premiere fois, la legende imperiale de _Nerva_, qui n'existe point +ailleurs, a ma connaissance. Ce petit temple etait dedie aux dieux du +pays et de la cataracte, Chnouphis, Sate (Junon) et Anoukis (Vesta). + +A Syene, nous avons evacue nos maasch, et fait transporter tout notre +bagage dans l'ile de _Philae_, a dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir, +j'enfourchai un ane, et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une +douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu a Philae en +traversant toutes les carrieres de granit rose, herissees d'inscriptions +hieroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et apres +avoir traverse le Nil en barque pour aborder dans l'ile sainte, quatre +hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque a pic, me +prirent sur leurs epaules et me hisserent jusqu'aupres du petit temple a +jour, ou l'on m'avait prepare une chambre dans de vieilles constructions +romaines, assez semblable a une prison, mais fort saine et a couvert des +mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le +Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter peniblement le grand temple; +au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore releve, vu que ma +goutte de Paris a juge a propos de se porter a la premiere cataracte et +de me traquer au passage; elle est fort benoite du reste, et j'en serai +quitte demain ou apres. En attendant, on prepare nos barques pour le +voyage de Nubie: c'est du nouveau a voir. J'ecrirai de ce pays, si j'ai +une occasion avant mon retour en Egypte; tout va tres-bien du reste. + +C'est ici, a Philae, que j'ai enfin recu des lettres d'Europe, a la date +des 15 et 25 aout et 3 septembre derniers, voila tout; enfin, c'est +quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu. + + + + +NEUVIEME LETTRE + + +Ouadi-Halfa, deuxieme cataracte, 1er janvier 1829. + + + + +Me voici arrive fort heureusement au terme extreme de mon voyage: j'ai +devant moi la deuxieme cataracte, barriere de granit que le Nil a su +vaincre, mais que je ne depasserai pas. Au dela existent bien des +monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer a +nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles a trouver, courir des +deserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches veulent +au moins manger comme dix, et les vivres sont deja fort rares ici: c'est +notre biscuit de Syene qui nous a sauves. Je dois donc arreter ma course +en ligne droite, et virer de bord, pour commencer serieusement +l'exploration de la Nubie et de l'Egypte, dont j'ai une idee generale +acquise en montant: mon travail _commence reellement aujourd'hui_, +quoique j'aie deja en portefeuille plus de six cents dessins; mais il +reste tant a faire que j'en suis presque effraye; toutefois, je presume +m'en tirer a mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai +[mention manuscrite: mot barre et remplace par: explorerai] la Nubie +pendant le mois de janvier, et a la mi-fevrier je m'etablirai a Thebes, +jusqu'au milieu d'aout que je redescendrai rapidement le Nil en ne +m'arretant qu'a Denderah et a Abydos. Le reste est deja en portefeuille. +Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie. + +Ma derniere lettre etait de _Philae_. Je ne pouvais etre longtemps +malade dans l'ile d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu de +jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot barre +et remplace par: exploration] des monuments. Tout y est _moderne_, +c'est-a-dire de l'epoque grecque ou romaine, a l'exception d'un petit +temple d'Hathor et d'un propylon engage dans le premier pylone du temple +d'Isis, lesquels ont ete construits et dedies par le pauvre Nectanebe +Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple, +commencee par Philadelphe, continuee sous Evergete Ier et Epiphane, +terminee par Evergete II et Philometor, est digne en tout de cette +epoque de decadence; les portions d'edifices construits et decores sous +les Romains sont pires, et quand j'ai quitte cette ile, j'etais bien las +de cette sculpture barbare. Je m'y arreterai cependant encore quelques +jours en repassant, pour completer la partie mythologique, et je me +dedommagerai en courant les rochers de la premiere cataracte, couverts +d'inscriptions du temps des Pharaons. + +Nous avions quitte notre maasch et notre dahabie a _Assouan_ (Syene), ces +deux barques etant trop grandes pour passer la cataracte: c'est le 16 +decembre que notre nouvelle escadre d'en deca la cataracte se trouva +prete a nous recevoir. Elle se compose d'une petite dahabie (vaisseau +amiral), portant pavillon francais sur pavillon toscan, de deux barques +a pavillon francais, deux barques a pavillon toscan, la barque de la +cuisine et des provisions, a pavillon bleu, et d'une barque portant la +force armee, c'est-a-dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha) +avec leurs cannes a pomme d'argent, qui nous accompagnent et font les +fonctions du pouvoir executif. J'oubliais de dire que l'amiral est arme +d'une piece de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour +d'Esne, nous a pretee a son passage a Philae: aussi avons-nous fait une +belle decharge en arrivant a la deuxieme cataracte, but de notre +pelerinage. + +On mit a la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec +un assez bon vent; nous passames devant _Deboud_ sans nous arreter, +voulant arriver le plus tot possible jusqu'au point extreme de notre +course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de +l'epoque moderne. Le 17, a quatre heures du soir, nous etions en face +des petits monuments de _Qartas_, ou je ne trouvai rien a glaner. Le 18, +on depassa _Taffah_ et _Kalabsche_, sans aborder. Nous passames ensuite +sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entres dans la zone torride, +nous grelottames tous de froid et fumes obliges des lors de nous charger +de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchames au dela de _Dandour_, +en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le +lendemain 19, aux monuments de _Ghirche_, qui sont du bon temps, ainsi +qu'au grand temple de _Dakkeh_, de l'epoque des Lagides. Nous +debarquames le soir a _Meharraka_, temple egyptien des bas temps, change +jadis en eglise copte. Le 20, je restai une heure a _Ouadi-Esseboua_ ou +la _Vallee des Lions_, ainsi nommee des sphinx qui ornent le dromos d'un +monument bati sous le regne de Sesostris, mais veritable edifice de +province, construit en pierres liees avec du mortier. J'ai pris un +morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc., +pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui faire +plaisir. Nous perdimes le 21 et le 22 a tourner, malgre vents et calme, +le grand coude d'_Amada_, dont je dois etudier le temple, important par +son antiquite, au retour de la deuxieme cataracte. Nous le depassames +enfin le 23, et arrivames a _Derr_ ou _Derri_ de tres-bonne heure. La je +trouvai, pour consolation, un joli temple creuse dans le roc, conservant +encore quelques bas-reliefs des conquetes de Rhamses le Grand, et j'y +recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce +Pharaon. + +Le cachef de _Derr_, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement +que, n'ayant pas de quoi nous donner a souper, il viendrait souper avec +nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une idee de la splendeur et des +ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; cela +fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du +soleil, nous quittames Derri, passames sous le fort ruine d'_Ibrim_ et +allames coucher sur la rive orientale, a _Ghebel-Mesmes_, pays charmant +et bien cultive. Nous cheminames le 25, tantot avec le vent, tantot avec +la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-la a +Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs ebats sur un ilot de +sable pres du lieu ou nous couchames. + +Enfin, le 26, a neuf heures du matin, je debarquai a _Ibsamboul_, ou +nous avons sejourne aussi le 27. La, je pouvais jouir des plus beaux +monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulte. Il y a deux +temples entierement creuses dans le roc, et couverts de sculptures. La +plus petite de ces excavations est un temple d'_Hathor_, dedie par la +reine Nofre-Ari, femme de Rhamses le Grand, decore exterieurement d'une +facade contre laquelle s'elevent six colosses de trente-cinq pieds +chacun environ, tailles aussi dans le roc, representant le Pharaon et sa +femme, ayant a leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec +leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; leur +stature est svelte et leur galbe tres-elegant; j'en aurai des dessins +tres-fideles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait +dessiner les plus interessants. + +Le grand temple d'Ibsamboul vaut a lui seul le voyage de Nubie: c'est +une merveille qui serait une fort belle chose, meme a Thebes. Le travail +que cette excavation a coute effraye l'imagination. La facade est +decoree de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-un pieds +de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, representent Rhamses le +Grand; leurs faces sont _portraits_, et ressemblent parfaitement aux +figures de ce roi qui sont a Memphis, a Thebes et partout ailleurs. +C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entree; +l'interieur en est tout a fait digne; mais c'est une rude epreuve que de +le visiter. A notre arrivee, les sables, et les Nubiens qui ont soin de +les pousser, avaient ferme l'entree. Nous la fimes deblayer; nous +assurames le mieux que nous le pumes le petit passage qu'on avait +pratique, et nous primes toutes les precautions possibles contre la +coulee de ce sable infernal qui, en Egypte comme en Nubie, menace de +tout engloutir. Je me deshabillai presque completement, ne gardant que +ma chemise arabe et un calecon de toile, et me presentai a plat-ventre a +la petite ouverture d'une porte qui, deblayee, aurait au moins 25 pieds +de hauteur. Je crus me presenter a la bouche d'un four, et, me glissant +entierement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphere chauffee a +cinquante et un degres: nous parcourumes cette etonnante excavation, +Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie a la +main. La premiere salle est soutenue par huit piliers contre lesquels +sont adosses autant de colosses de trente pieds chacun, representant +encore Rhamses le Grand: sur les parois de cette vaste salle regne une +file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquetes du +Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, representant son char de +triomphe, accompagne de groupes de prisonniers nubiens, negres, etc., de +grandeur naturelle, offre une composition de toute beaute et du plus +grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux +bas-reliefs religieux, offrant des particularites fort curieuses. Le +tout est termine par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre +belles statues, bien plus fortes que nature et d'un tres-bon travail. Ce +groupe, representant Ammon-Ra, Phre, Phtha, et Rhamses le Grand assis au +milieu d'eux, meriterait d'etre dessine de nouveau. + +Apres deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les +bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il +fallut regagner l'entree de la fournaise en prenant des precautions pour +en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et +mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitot que je fus revenu a la +lumiere; et la, assis aupres d'un des colosses exterieurs dont l'immense +mollet arretait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure +pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma +barque, ou je passai pres de deux heures sur mon lit. Cette visite +experimentale m'a prouve qu'on peut rester deux heures et demie a trois +heures dans l'interieur du temple sans eprouver aucune gene de +respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux +articulations; j'en conclus donc qu'a notre retour nous pourrons +dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de +quatre (pour ne pas depenser trop d'air), et pendant deux heures le +matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le +resultat en est si interessant, les bas-reliefs sont si beaux, que je +ferai tout pour les avoir, ainsi que les legendes completes. Je compare +la chaleur d'Ibsamboul a celle d'un bain turc, et cette visite peut +amplement nous en tenir lieu. + +Nous avons quitte Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arreter a +_Ghebel-Addeh_, ou est un petit temple creuse dans le roc. La plupart de +ses bas-reliefs ont ete couverts de mortier par des chretiens qui ont +decore cette nouvelle surface de peintures representant des saints, et +surtout saint Georges a cheval; mais je parvins a constater, en faisant +sauter le mortier, que ce temple avait ete dedie a Thoth par le roi +Horus, fils d'Amenophis-Memnon, et je reussis a faire executer les +dessins de trois bas-reliefs fort interessants pour la mythologie: nous +allames de la coucher a _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous +permit d'avancer que jusqu'au-dela de _Serre_, et le 30, a midi, nous +sommes enfin arrives a _Ouadi-Halfa_, a une demi-heure de la seconde +cataracte, ou sont posees nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du +soleil, je fis une promenade a la cataracte. + +C'est hier seulement que je me mis serieusement a l'ouvrage. J'ai trouve +ici, sur la rive occidentale, les debris de trois edifices, mais des +arases qui ne conservent que la fin des legendes hieroglyphiques. Le +premier, le plus au nord, etait un petit edifice carre, sans sculpture +et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup interesse; +c'etait un temple dont les murs ont ete construits en grandes briques +crues, l'interieur etant soutenu par des piliers en pierre de gres ou +des colonnes de meme matiere: mais, comme toutes celles des plus +anciennes epoques, ces colonnes etaient semblables au dorique et +taillees a pans tres-reguliers et peu marques. C'est la l'origine +incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dedie a Horammon +(Ammon generateur), a ete eleve sous le roi Amenophis II, fils et +successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constate en faisant +fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de +piliers et de colonnes ou j'apercevais quelques traces de legendes +hieroglyphiques. J'ai ete assez heureux pour trouver la fin de la +dedicace du temple sur les debris des montants de la premiere porte. +J'ai, de plus, decouvert et fait desensabler avec les mains une grande +stele, engagee dans une muraille en briques du temple, portant un acte +d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamses Ier, +avec trois lignes ajoutees dans le meme but par le Pharaon son +successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait +fouiller par tous nos equipages, avec pelles et pioches, dans le +sanctuaire (ou plutot a la place qu'il occupait), et nous y avons trouve +une autre grande stele que je connaissais par les dessins du docteur, et +fort importante, puisqu'elle represente le dieu Mandou, une des grandes +divinites de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la +XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux +inscrit dans une espece de bouclier attache a la figure, agenouillee et +liee, qui represente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici +leurs noms, ou plutot ceux des cantons qu'ils habitaient: 1 deg. _Sehamik_, +2 deg. _Osaou_, 3 deg. _Schoat_, 4 deg. _Oscharkin_, 5 deg. _Kos_; trois autres noms +sont entierement effaces. Quant a ceux qui restent, je doute qu'on les +trouve dans aucun geographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux +mille ans avant Jesus-Christ. + +Un second temple, plus grand, mais tout aussi detruit que le precedent, +existe un peu plus au sud: il est du regne de Thouthmosis III (Moeris), +construit egalement en briques, avec piliers-colonnes doriques +primitifs, a montants et portes en gres; c'etait le grand temple de la +ville egyptienne de _Beheni_ qui exista sur cet emplacement, et qui, +d'apres l'etendue des debris de poteries repandus sur la plaine +aujourd'hui deserte, parait avoir ete assez grande. Ce fut sans doute la +place forte des Egyptiens pour contenir les peuples habitant entre la +premiere et la seconde cataracte. Ce grand temple etait dedie a Ammon-Ra +et a Phre, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voila tout +ce qui reste a Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais a la +premiere inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse +mes souhaits d'heureuse annee ... Je vous embrasse tous a cette +intention. + + + + +A M. DACIER. + + +Ouadi-Halfa, a la seconde cataracte, 1er janvier 1829. + +Monsieur, + +Quoique separe de vous par les deserts et par toute l'etendue de la +Mediterranee, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pensee, +et de tout coeur, a ceux qui vous offrent leurs voeux au renouvellement +de l'annee. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins +ardents, ni moins sinceres; je vous prie de les agreer comme un +temoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos +bontes et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous +honorer mon frere et moi. + +Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son +embouchure jusqu'a la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer +qu'il n'y a rien a modifier dans _notre Lettre sur l'alphabet des +hieroglyphes_; notre alphabet est bon: il s'applique avec un egal +succes, d'abord aux monuments egyptiens du temps des Romains et des +Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand interet, aux +inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des epoques +pharaoniques. Tout legitime donc les encouragements que vous avez bien +voulu donner a mes travaux hieroglyphiques, dans un temps ou l'on +n'etait pas universellement dispose a leur preter faveur. + +Me voici au point extreme de ma navigation vers le midi. La seconde +cataracte m'arrete: d'abord par l'impossibilite de la faire franchir par +mon _escadre_ composee de sept voiles, et en second lieu, parce que la +famine m'attend au dela, et qu'elle terminerait promptement une pointe +imprudente tentee sur l'Ethiopie; ce n'est pas a moi de recommencer +Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attache a mes compagnons de +voyage qu'il ne l'etait probablement aux siens. Je tourne donc des +aujourd'hui ma proue du cote de l'Egypte pour redescendre le Nil, en +etudiant successivement a fond les monuments de ses deux rives; je +prendrai tous les details dignes de quelque interet, et d'apres l'idee +generale que je m'en suis formee en montant, la moisson sera des plus +riches et des plus abondantes. + +Vers le milieu de fevrier je serai a Thebes, car je dois au moins donner +quinze jours au magnifique temple d'_Ibsamboul,_ l'une des merveilles de +la Nubie, creee par la puissance colossale de Rhamses-Sesostris, et un +mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la premiere +et la deuxieme cataracte. Philae a ete a peu pres epuisee pendant les +dix jours que nous y avons passes en remontant le Nil; et les temples +d'Ombos, d'Edfou et d'Esne, si vantes au detriment de ceux de Thebes, +m'arreteront peu de temps, parce que je les ai deja classes, et que je +trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les +details mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu'a des +sources pures. Je me bornerai a recueillir quelques inscriptions +historiques, et certains details de costume qui sentent la decadence et +qu'il est utile de conserver. + +Mes portefeuilles sont deja bien riches: je me fais d'avance un plaisir +de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Egypte, +religion, histoire, arts et metiers, moeurs et usages; une grande partie +de mes dessins sont colories, et je ne crains pas d'assurer qu'ils +reproduisent le veritable style des originaux avec une scrupuleuse +fidelite. Je serai heureux de ces conquetes si elles obtiennent votre +interet et vos suffrages. + +Je vous prie, Monsieur, d'agreer la nouvelle assurance de mon +tres-respectueux attachement. + + + + +DIXIEME LETTRE + + +Ibsamboul, le 12 janvier 1829. + +J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique +excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la +premiere fois, et je regrette de n'etre point muni de quelque lampe +merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin +de convaincre ainsi d'un seul coup les detracteurs de l'art egyptien. +Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons +entrepris, et dont le resultat aura quelque droit a l'attention +publique. Tout ceux qui connaissent la localite savent quelles +difficultes on a a vaincre pour dessiner un seul hieroglyphe dans le +grand temple. + +C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde +cataracte. Nous couchames a _Gharbi-Serre_, et le lendemain, vers midi, +j'abordai sur la rive droite du Nil, pour etudier les excavations de +_Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_ a _Ghebel-Addeh,_ dont +j'ai parle dans ma derniere lettre; il fallut gravir un rocher presque a +pic sur le Nil, pour arriver a une petite chambre creusee dans la +montagne, et ornee de sculptures fort endommagees. Je suis parvenu +cependant a reconnaitre que c'etait une chapelle dediee a la deesse +_Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un +prince ethiopien, nomme _Pohi,_ lequel, etant gouverneur de la Nubie +sous le regne de Rhamses le Grand, supplie la deesse de faire que le +conquerant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales, a +toujours_. + +Le 3 au matin, nous avons amarre nos vaisseaux devant le _temple +d'Hathor_ a _Ibsamboul_; j'ai deja donne une note sur ce joli temple. +J'ajouterai qu'a sa droite on a sculpte, sur le rocher, un fort grand +tableau, dans lequel un autre prince _ethiopien_ presente au roi Rhamses +le Grand l'embleme de la victoire (cet embleme est l'insigne ordinaire +_des princes ou des fils des rois_) avec la legende suivante en beaux +caracteres hieroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton pere +Ammon-Ra t'a dote, o Rhamses! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde +de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, a +toujours_. + +Il parait donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique +inquietaient les paisibles cultivateurs des vallees du Nil. Il est fort +remarquable, du reste, que je n'aie trouve jusqu'ici sur les monuments +de la Nubie que des noms de princes ethiopiens et nubiens, comme +gouverneurs du pays, sous le regne meme de Rhamses le Grand et de sa +dynastie. Il parait aussi que la Nubie etait tellement liee a l'Egypte +que les rois se fiaient completement aux hommes du pays meme, pour le +commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stele encore +sculptee sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nomme _Mai, +commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _ne dans la contree de +Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon +_Mandouei Ier_, le quatrieme successeur de Rhamses le Grand, d'une +maniere tres-emphatique; il resulte aussi de plusieurs autres steles que +divers _princes ethiopiens_ furent employes en Nubie par les heros de +l'Egypte. + +Le 3 au soir commencerent nos travaux a Ibsamboul: il s'agissait +d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux +bas-reliefs. Nous avons forme l'entreprise d'avoir le dessin _en grand +et colorie_ de tous les bas-reliefs qui decorent la grande salle du +temple, les autres pieces n'offrant que des sujets religieux; et lorsque +l'on saura que la chaleur qu'on eprouve dans ce temple, aujourd'hui +_souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la facade), +est comparable a celle d'un bain turc fortement chauffe; quand on saura +qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissele perpetuellement +d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, degoutte sur le papier +deja trempe par la chaleur humide de cette atmosphere, chauffee comme +dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens, +qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne +sortent que par epuisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs +jambes refusent de les porter. + +Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possedons deja +_six grands tableaux_ representant: + +1er. Rhamses le Grand sur son char, les chevaux lances au grand galop; +il est suivi de trois de ses fils, montes aussi sur des chars de guerre; +il met en fuite une armee assyrienne et assiege une place forte. + +2e. Le roi a pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en percant un +second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une +composition admirables. + +3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armee; on vient lui +annoncer que les ennemis attaquent son armee. On prepare le char du roi, +et des serviteurs moderent l'ardeur des chevaux, qui sont dessines, ici +comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis, +montes sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de +chars egyptiens methodiquement ranges. Cette partie du tableau est +pleine de mouvement et d'action: c'est comparable a la plus belle +bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent +involontairement. + +4e. Le triomphe du roi et sa rentree solennelle (a _Thebes_, sans +doute), debout sur un char superbe, traine par des chevaux marchant au +pas et richement caparaconnes. Devant le char sont deux rangs de +prisonniers africains, les uns de race _negre_ et les autres de race +_barabra,_ formant des groupes parfaitement dessines, pleins d'effet et +de mouvement. + +5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux +dieux de _Thebes_ et a ceux d'_Ibsamboul_. + +Il reste a terminer le dessin d'un enorme bas-relief occupant presque +toute la paroi droite du temple: composition immense, representant une +bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les +chars, les bagages de l'armee, les jeux et les punitions militaires, +etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera termine, mais +sans couleurs, parce que l'humidite les a fait disparaitre. Il n'en est +point ainsi des six tableaux precedemment indiques; tout est colorie et +copie jusque dans les plus minces details avec un soin religieux. On +aura ainsi une idee de la magnificence du costume et des chars des vieux +Pharaons au XVIe siecle avant J.-C.; on pourra comprendre alors +l'etonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je +voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui +refusent de croire a l'elegante richesse que la sculpture peinte ajoute +a l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je reponds qu'ils +auraient _sue_ tous leurs prejuges, et que leurs opinions _a priori_ les +quitteraient par tous les pores. + +Pour tous mes dessins je me suis reserve la partie des legendes +hieroglyphiques, souvent fort etendues, qui accompagnent chaque figure +ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur +place ou d'apres les empreintes lorsqu'elles sont placees a une grande +hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets +au net et les donne aussitot aux dessinateurs, qui d'avance ont reserve +et trace les colonnes destinees a les recevoir; j'ai pris la copie +entiere d'une grande stele placee entre les deux colosses de gauche, +dans l'interieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux +lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parle, et que j'ai bien +retrouvee a sa place; ce n'est pas moins qu'un _decret du dieu Phtha_, +en faveur de Rhamses le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses +travaux et ses bienfaits envers l'Egypte; suit la reponse du roi au dieu +en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre +tout a fait particulier. + +Voila ou en est notre _memorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus +penible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le +voyage. Nos compagnons francais et toscans ont rivalise de zele et de +devouement, et j'espere que vers le 15 nous mettrons a la voile pour +regagner l'Egypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de +goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le +temple m'en ont delivre pour longtemps, je l'espere. Je n'ai encore recu +que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonne d'avoir +entrepris mon voyage malgre ses amicales inquietudes? Je l'ai pardonne, +de mon cote, depuis que j'ai touche a la seconde cataracte.... Adieu. + + + + +ONZIEME LETTRE + + +El-Melissah (entre Syene et Ombos), le 10 fevrier 1829. + +Nous jouons de malheur; depuis notre depart de Syene, a laquelle nous +avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin +d'avoir franchi la distance qui nous separe d'_Ombos_, ou l'on se rend +d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du +nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait +pirouetter sur les vagues du Nil, enfle comme une petite mer. Nous avons +amarre, a grand'peine, dans le voisinage de _Melissah_, ou est une +carriere de gres sans aucun interet; du reste, sante parfaite, bon +courage, et nous preparant a explorer Thebes de fond en comble, si ce +n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous +ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos +tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du +26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voila, en y +ajoutant les deux precedentes, les seules lettres qui me soient +parvenues. + +Je remercie bien notre venerable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il +a bien voulu m'ecrire le 26 septembre. J'espere qu'il aura recu ma +lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien +pardonner a la vetuste de mes souhaits de jour de l'an, deja caducs +lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde +cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de +telles distances. + +J'ecrirai de Thebes a notre ami Dubois, apres avoir vu a fond l'Egypte +et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Egyptiens feront a l'avenir, +dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le passe; je +rapporte une serie de dessins de grandes choses, capables de convertir +tous les obstines. + +Je transmets a M. Drovetti la lettre que m'a ecrite M. de Mirbel, et je +suis persuade qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'Egypte, qui ne +recule jamais devant les choses utiles. + +Ma derniere lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon +itineraire a partir de ce beau monument que nous avons epuise, au risque +de l'etre nous-memes par les difficultes de son etude. + +Nous l'avons quitte le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous +abordames au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des geographes grecs, +pour visiter quelques excavations qu'on apercoit vers le bas de cette +enorme masse de gres. + +Ces _speos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que +des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'epoques differentes, mais +tous appartenant aux temps pharaoniques. + +Le plus ancien remonte jusqu'au regne de Thouthmosis Ier; le fond de +cette excavation, de forme carree comme toutes les autres, est occupe +par 4 figures (tiers de nature), assises, et representant deux fois ce +Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est-a-dire une +des formes du dieu Thoth a tete d'epervier, et la deesse _Sate, dame +d'Elephantine_ et _dame de Nubie_. Ce speos etait une chapelle ou +oratoire consacre a ces deux divinites; les parois de cote n'ont jamais +ete sculptees ni peintes. + +Il n'en est point ainsi du second speos; celui-ci appartient au regne de +Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_ +et de la deesse Sate (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond. +Cette chapelle aux dieux du pays a ete creusee par les soins d'un prince +nomme _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les legendes le +titre de _gouverneur des terres meridionales_, ce qui comprenait _la +Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau +sculpte, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le +roi assis sur un trone, et accompagne de plusieurs autres fonctionnaires +publics, presentant au souverain, a ce que dit l'inscription +hieroglyphique (malheureusement tres-courte) qui accompagne ce tableau, +les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des +_terres meridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du +speos est inscrite la dedicace que le prince a faite du monument. + +Le troisieme speos d'_Ibrim_ est du regne suivant, de l'epoque +d'Amenophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi +etaient administrees par un autre prince, nomme _Osorsate_. Sur la paroi +de droite, ce roi Amenophis II est represente assis, et deux princes, +parmi lesquels _Osorsate_ occupe le premier rang, presentent au Pharaon +les tributs des _terres meridionales_ et les productions naturelles du +pays, y compris des _lions_, des _levriers_ et des _chacals vivants_, +comme porte l'inscription gravee au-dessus du tableau, et qui specifiait +le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante +levriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un etat si +deplorable de degradation qu'il m'a ete impossible d'en tirer autre +chose que les faits generaux. Au fond du speos, la statue du roi +Amenophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_. + +Le plus recent de ces speos, le quatrieme, est encore un monument du +meme genre et du regne de Sesostris, Rhamses le Grand. C'est aussi un +gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux +d'_Ibrim_, Hermes a tete d'epervier et la deesse Sate, a la gloire du +Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinites locales, +dans le fond du speos. Mais a cette epoque, _les terres du midi_ etaient +gouvernees par un prince ethiopien, dont j'ai retrouve des monuments a +_Ibsamboul_ et a _Ghirche_. Ce personnage est figure dans le speos +d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages a Sesostris, et a la tete de +tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on +compte deux hierogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate +des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans +designation plus particuliere. + +Il est a remarquer, a l'honneur de la galanterie egyptienne, que la +femme du prince ethiopien _Satnoui_ se presente devant Sesostris +immediatement apres son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela +montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la +civilisation egyptienne differait essentiellement de celle du reste de +l'Orient, et se rapprochait de la notre; car on peut apprecier le degre +de civilisation des peuples d'apres l'etat plus ou moins supportable des +femmes dans l'organisation sociale. + +Le 17 janvier au soir, nous etions a _Derri_ ou _Derr_, la capitale +actuelle de la Nubie, ou nous soupames en arrivant, par un clair de lune +admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus. +Ayant lie conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul +a l'ecart sur le bord du fleuve, etait venu poliment me faire compagnie +en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait +le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me +repondit aussitot: qu'il etait trop jeune pour savoir cela, mais que les +vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birbe_ avait +ete construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que +tous ces vieillards etaient encore incertains sur un point, savoir si +c'etaient les _Francais_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient +execute ce grand ouvrage. Voila comme on ecrit l'histoire en Nubie. Le +monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui +donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Sesostris. Nous y +restames toute la journee du 18, et n'en sortimes, assez tard, qu'apres +avoir dessine les bas-reliefs les plus importants, et redige une notice +detaillee de tous ceux dont on ne prenait point de copie. La j'ai trouve +une liste, par rang d'age, des fils et des filles de Sesostris; elle me +servira a completer celle d'Ibsamboul. Nous y avons copie quelques +fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effaces ou +detruits. C'est la que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez +curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et +de Derri, accompagne toujours le conquerant egyptien: il s'agissait de +savoir si cet animal etait place la _symboliquement_ pour exprimer la +vaillance et la force de Sesostris, ou bien si ce roi avait reellement, +comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Egypte, un _lion +apprivoise_, son compagnon fidele dans les expeditions militaires. Derri +decide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur +les Barbares renverses par Sesostris, l'inscription suivante: _Le lion, +serviteur de Sa Majeste, mettant en pieces ses ennemis._ Cela me semble +demontrer que le lion existait reellement et suivait Rhamses dans les +batailles. + +Au reste, ce temple est un speos creuse dans le rocher de gres, mais +sur une tres-grande echelle: il a ete dedie par Sesostris a Ammon-Ra, le +dieu supreme, et a Phre, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le +nom de _Rhamses_, qui fut le patron du conquerant et de toute sa lignee. + +Cette particularite explique pourquoi on trouve sur les monuments +d'Ibsamboul, de Ghirche, de Derri, de Seboua, etc., le roi Rhamses +presentant des offrandes ou ses adorations a un dieu portant le meme nom +de _Rhamses_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait +ce culte a lui-meme. _Rhamses_ etait simplement un des mille noms du +dieu Phre (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus +qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au +dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopte, et quelquefois +meme les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple; +cela se reconnait meme a _Philae_, dans la partie du grand temple +d'_Isis_, construit par Ptolemee Philadelphe. Toutes les _Isis_ du +sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoe, laquelle a une tete +evidemment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore +sur les anciens monuments (les pharaoniques), ou les traits des +souverains sont de veritables portraits. + +Le 18 au soir nous descendimes a _Amada_, ou nous restames jusqu'au 20 +apres midi. La j'eus le plaisir d'etudier a l'aise et sans etre distrait +par les curieux, vu que nous etions en plein desert, un temple de la +bonne epoque. Ce monument, fort encombre de sables, se compose d'abord +d'une espece de pronaos, salle soutenue par douze piliers carres, +couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux +nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont +evidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une +singularite digne de remarque, je ne les trouve employees que dans les +monuments egyptiens les plus _antiques_, c'est-a-dire dans les hypogees +de Beni-Hassan, a Amada, a Karnac, et a _Bet-oualli_, ou sont les plus +modernes, bien qu'elles datent du regne de Sesostris, ou plutot de celui +de son pere. + +[Illustration: N deg. 1. Dedicace du Temple d'Amada.] + +[Illustration: N deg. 2. Chanson pour le battage des grains.] + +Le temple d'Amada a ete fonde par Thouthmosis III (Moeris), comme le +prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la +dedicace, sculptee sur les deux jambages des portes de l'interieur; et +dont je mets ici la traduction litterale pour donner une idee des +dedicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V. +_le texte hieroglyphique_, pl. N deg. 3.) + +"Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de +l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), moderateur de justice, a +fait ses devotions a son pere le dieu Phre, le dieu des deux montagnes +celestes, et lui a eleve ce temple en pierre dure; il l'a fait pour etre +vivifie a toujours." + +Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur, +Amenophis II, continua l'ouvrage commence, et fit sculpter les quatre +salles a la droite et a la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de +celle qui les precede; les travaux de ce roi sont detailles dans une +enorme stele, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes +copiees, a la sueur de mon front, au fond du sanctuaire. + +Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le +pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses +dedicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frappe par sa +singularite; en voici la traduction: + +"Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux +autres dieux qui resident dans Thyri: Accourez et contemplez ces +offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple, +par le roi Thouthmosis (IV), a son pere le dieu Phre, dieu grand, +manifeste dans le firmament!" + +La sculpture du temple d'Amada, appartenant a la belle epoque de l'art +egyptien, est bien preferable a celle de Derri, et meme aux tableaux +religieux d'Ibsamboul. + +Dans l'apres-midi du 20, nos travaux d'Amada etant termines, nous +partimes et descendimes le Nil jusqu'a _Korosko,_ village nubien, dont +je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrames l'excellent lord +Prudhoe et le major Felix, qui mettaient a execution leur projet de +remonter le Nil jusqu'au Sennaar, pour se rendre de la dans l'Inde en +traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre +s'arreta, et nous passames une partie de la nuit a causer des travaux +passes et des projets futurs; je dis enfin adieu a ces courageux +voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent +dans une saison tres-avancee. Que Dieu veille sur ces intrepides amis de +la science! + +Le 21 nous etions a _Ouadi-Esseboua_ (la vallee des lions), qui recoit +ce nom d'une avenue de sphinx places sur le _dromos_ de son temple, +lequel est un _hemispeos_, c'est-a-dire un edifice a moitie construit en +pierres de taille, et a moitie creuse dans le rocher; c'est, sans +contredit, le plus mauvais travail de l'epoque de Rhamses le Grand; les +pierres de la batisse sont mal coupees, les intervalles etaient masques +par du ciment sur lequel on avait continue les sculptures de decoration, +qui sont d'une execution assez mediocre. Ce temple a ete dedie par +Sesostris au dieu Phre et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre +colosses representant Sesostris debout occupent le commencement et la +fin des deux rangees de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux +historiques, representant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et +du _Midi_, couvrent la face exterieure des deux massifs du pylone; mais +la plupart de ces sculptures sont meconnaissables, parce que le mastic +ou ciment qui en avait recu une grande partie est tombe, et laisse une +foule de lacunes dans la scene et surtout dans les inscriptions. Ce +temple est presque entierement enfoui dans les sables, qui l'envahissent +de tous cotes. + +Toute la journee du 22 fut perdue pour nous, a cause d'un vent du nord +tres-violent, qui nous forca d'aborder et de nous tenir tranquilles au +rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitames du calme pour gagner +_Meharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point +sculpte, et partant, d'aucun interet pour moi qui ne cherche que les +_hadjar-maktoub_ (les pierres ecrites), comme disent nos Arabes. + +Le soleil levant du 23 nous trouva a _Dakkeh_, l'ancienne _Pselcis_. Je +courus au temple, et la premiere inscription hieroglyphique qui me tomba +sous les yeux m'apprit que j'etais dans un lieu saint, dedie a Thoth, +seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom +hieroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de +Nubie avec les noms antiques en caracteres sacres. + +Le monument de Dakkeh presente un double interet sous le rapport +mythologique; il donne des materiaux infiniment precieux pour comprendre +la nature et les attributions de l'etre divin que les Egyptiens +adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermes deux fois grand); une serie de +bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_ +de ce dieu. Je l'y ai trouve d'abord (ce qui devait etre) en liaison +avec _Har-Hat_ (le grand Hermes Trismegiste), sa forme primordiale, et +dont lui, Thoth, n'est que la _derniere transformation_, c'est-a-dire +son incarnation sur la terre a la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_ +incarnes en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'a l'_Hermes celeste_ +(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les +formes: 1 deg. de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2 deg. +d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants +harmonieux); 3 deg. de _Meui_ (la pensee ou la raison): sous chacun de ces +noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de +ces diverses transformations du second Hermes couvrent les parois du +temple de Dakkeh. J'oubliais de dire que j'ai trouve ici Thoth (le +Mercure egyptien) arme du _caducee_, c'est-a-dire du sceptre ordinaire +des dieux, entoure de deux serpents, plus un scorpion. + +Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne +de ce temple (l'avant-derniere salle) a ete construite et sculptee par +le plus celebre des rois ethiopiens, _Ergamenes_ (Erkamen), qui, selon +le recit de Diodore de Sicile, delivra l'_Ethiopie_ du gouvernement +theocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en egorgeant tous les +pretres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y +eleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'etre soumise +a l'Egypte des la chute de la XXVIe dynastie, celle des Saites, detronee +par Cambyse, et que cette contree passa sous le joug des Ethiopiens +jusqu'a l'epoque des conquetes de Ptolemee Evergete Ier, qui la reunit +de nouveau a l'Egypte. Aussi le temple de Dakkeh, commence par +l'Ethiopien _Ergamenes_, a-t-il ete continue par Evergete Ier, par son +fils Philopator et son petit-fils Evergete II. C'est l'empereur Auguste +qui a pousse, sans l'achever, la sculpture interieure de ce temple. + +Pres du pylone de Dakkeh, j'ai reconnu un reste d'edifice, dont quelques +grands blocs de pierre conservent encore une portion de dedicace: +c'etait un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voila +encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les +Ptolemees, et l'Ethiopien Ergamenes lui-meme, n'ont fait que +reconstruire des temples la ou il en existait dans les temps +pharaoniques, et aux memes divinites qu'on y a toujours adorees. Ce +point etait fort important a etablir, afin de demontrer que les derniers +monuments eleves par les Egyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme +de divinite_. Le systeme religieux de ce peuple etait tellement un, +tellement lie dans toutes ses parties, et arrete depuis un temps +immemorial d'une maniere si absolue et si precise, que la domination des +Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolemees et les +Cesars ont refait seulement, en Nubie comme en Egypte, ce que les Perses +avaient detruit, et rebati des temples la ou il en existait autrefois, +et dedies aux memes dieux. + +Dakkeh est le point le plus meridional ou j'aie rencontre des travaux +executes sous les Ptolemees et les empereurs. Je suis convaincu que la +domination grecque ou romaine ne s'est jamais etendue, _au plus_, au +dela d'Ibrim. Aussi ai-je trouve depuis _Dakkeh_ jusqu'a _Thebes_ une +serie presque continue d'edifices construit a ces deux epoques: les +monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolemees et des +Cesars sont nombreux, et presque tous non acheves. J'en ai conclu que la +destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre +Thebes et Dakkeh, en Nubie, doit etre attribuee aux Perses, qui ont du +suivre la vallee du Nil jusque vers Seboua, ou ils ont pris, pour se +rendre en Ethiopie (et pour en revenir), la route du desert, infiniment +plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une armee, +a cause de nombreuses cataractes; la route du desert est celle que +suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armees et les +voyageurs isoles. Cette marche des Perses a sauve le monument d'Amada, +facile a detruire puisqu'il n'est point d'une grande etendue. De Dakkeh +a Thebes on ne voit donc plus que de _secondes editions_ des temples. + +Il faut en excepter le monument de _Ghirche_ et celui de _Bet-oualli_ +que les Perses n'ont pu detruire, puisqu'il eut fallu abattre les +_montagnes_ dans lesquelles ils sont creuses au ciseau. Mais ces +_speos_, et surtout le premier, ont ete ravages autant que le permettait +la nature des lieux. + +Nous arrivames a _Ghirche-Hussan_ ou _Ghirf-Houssein_ le 25 janvier. +C'est encore ici, comme a Ibsamboul, a Derri et a Seboua, un veritable +Rhamesseion ou _Rhamseion_, c'est-a-dire un monument du a la munificence +de Rhamses le Grand. Celui-ci est consacre au dieu _Phtha_, personnage +dont on retrouve une imitation decoloree dans l'_Hephaistos_ des Grecs +et le Vulcain des Latins. Phtha etait le dieu eponyme de Ghirche, qui, +en langue egyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure +de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le meme nom sacre +que _Memphis_: il parait que ces noms fastueux furent a la mode en +Nubie, puisque les inscriptions hieroglyphiques m'ont appris, par +exemple, que _Derri_ avait le meme nom que la fameuse _Heliopolis_ +d'Egypte, _demeure du Soleil_, et que le miserable village nomme +aujourd'hui Seboua, et dont le monument est si pauvre, se decorait du +nom d'_Amonei_, celui meme de la _Thebes_ aux cent portes. + +La portion construite de l'_hemispeos_ de Ghirche est, a tres-peu pres, +detruite, et la partie excavee dans le rocher, travail immense, a ete +degradee avec une espece de recherche. J'ai cependant pu relever le +sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des legendes. La +grande salle est soutenue par six enormes piliers, dans lesquels on a +taille six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare +a cote de bas-reliefs d'une fort belle execution. Sur les parois +laterales sont huit niches carrees renfermant chacune trois figures +assises, sculptees de plein relief: le personnage occupant le milieu de +ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamses, +le patron de Sesostris, invoque sous le nom de Dieu Grand, et comme +residant dans _Phthaei, Amonei_ et _Thyri_, c'est-a-dire dans _Ghirche, +Seboua_ et _Derri_, ou existent en effet des Rhamseion dedies au dieu +Soleil Rhamses, le meme qu'on adore a Ghirche, comme fils de Phtha et +d'Hathor, les grandes divinites de ce temple. L'etude des tableaux +religieux de Ghirche eclaircit beaucoup le mythe de ces trois +personnages. + +La journee du 26 fut donnee en partie au petit temple de _Dandour_. Nous +retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non acheve du temps de +l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son etendue, ce +monument m'a beaucoup interesse, puisqu'il est entierement relatif a +l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soiree +du 25 avait ete egayee par un superbe echo decouvert par hasard en face +de Dandour, ou nous venions d'aborder. Il repete fort distinctement et +d'une voix sonore jusqu'a onze syllabes. Nos compagnons italiens se +plaisaient a lui faire redire des vers du Tasse, entremeles de coups de +fusil qu'on tirait de tous cotes, et auxquels l'echo repondait par des +coups de canon ou les eclats du tonnerre. + +Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai +decouvert une nouvelle generation de dieux, et qui complete le cercle +des formes d'Ammon, point de depart et point de reunion de toutes les +essences divines. Ammon-Ra, l'Etre supreme et primordial, etant son +propre pere, est qualifie de mari de sa mere (la deesse Mouth), sa +portion feminine renfermee en sa propre essence a la fois male et +femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux egyptiens ne sont +que des formes de ces deux principes constituants consideres sous +differents rapports pris isolement. Ce ne sont que de pures abstractions +du grand Etre. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., etablissent une +chaine non interrompue qui descend des cieux et se materialise jusqu'aux +incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La derniere de ces +incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extreme de la chaine +divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus +(le grand Ammon, esprit actif et generateur) est l'Alpha. Le point de +depart de la mythologie egyptienne est une _Triade_ formee des trois +parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le male et le pere), Mouth (la +femelle et la mere) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'etant +manifestee sur la terre, se resout en Osiris, Isis et Horus. Mais la +parite n'est pas complete, puisque Osiris et Isis sont freres. C'est a +Kalabschi que j'ai enfin trouve la Triade finale, celle dont les trois +membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade +initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mere; et le fils +qu'il a eu de sa mere Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_ +dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et +cinquante bas-reliefs nous donnent sa genealogie. Ainsi la Triade finale +se formait d'Horus, de sa mere Isis et de leur fils Malouli, personnages +qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mere Mouth et +leur fils Khons. Aussi _Malouli_ etait-il adore a Kalabschi sous une +forme pareille a celle de Khons, sous le meme costume et orne des memes +insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur +de Talmis, c'est-a-dire de Kalabschi, que les geographes grecs appellent +en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions +des temples. + +J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existe a Talmis trois +_editions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du regne +d'Amenophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolemees; et la +derniere, le temple actuel qui n'a jamais ete termine, sous Auguste, +Caius Caligula et Trajan; et la legende du dieu _Malouli_, dans un +fragment de bas-relief du premier temple, employe dans la construction +du troisieme, ne differe en rien des legendes les plus recentes. Ainsi +donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et +d'Egypte n'a jamais recu de modification, on n'innovait rien, et les +anciens dieux regnaient encore le jour ou les temples ont ete fermes par +le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'etaient en quelque sorte +partage l'Egypte et la Nubie, constituant ainsi une espece de +_repartition feodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Sate +regnaient a Elephantine, a Syene et a Beghe, et leur juridiction +s'etendait sur la Nubie entiere; Phre, a Ibsamboul, a Derri et a Amada; +Phtha, a Ghirche; Anouke, a Maschakit; Thoth, le surintendant de +Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux a Ghebel-Addeh +et a Dakkeh; Osiris etait seigneur de Dandour; Isis, reine a Philae; +Hathor, a Ibsamboul, et enfin Malouli, a Kalabschi. Mais Ammon-Ra regne +partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires. + +Il en etait de meme en Egypte, et l'on concoit que ce culte partiel ne +pouvait changer, puisqu'il etait attache au pays par toute la puissance +des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif +dans chaque localite, ne produisait aucune haine entre les villes +voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme +syntrones), et cela par un esprit de courtoisie tres-bien calcule, les +divinites adorees dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouve a +Kalabschi les dieux de Ghirche et de Dakkeh au midi, ceux de Deboud au +nord, occupant une place distinguee; a Deboud, les dieux de Dakkeh et de +Philae; a Philae, ceux de Deboud et de Dakkeh, au midi? ceux de Beghe +d'Elephantine et de Syene au nord; a Syene enfin, les dieux de Philae et +ceux d'Ombos. + +C'est encore a Kalabschi que j'ai remarque, pour la premiere fois, la +couleur violette employee dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par +decouvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appliquee +sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi +le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le precede ont ete dores +aussi bien que le sanctuaire de Dakkeh. + +Pres de Kalabschi est l'interessant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a +pris les journees des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'a midi. La, mes +yeux se sont consoles des sculptures barbares du temple de Kalabschi, +qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en +contemplant les bas-reliefs historiques gui decorent ce speos, d'un fort +beau style, et dont nous avons des copies completes. Ces tableaux sont +relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les +_Kouschi_ (les Ethiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les +_Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Sesostris dans _sa jeunesse_ et +_du vivant de son pere_, comme le dit expressement Diodore de Sicile, +qui a cette epoque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et +_presque toute la Libye_. + +Le roi Rhamses, pere de _Sesostris_, est assis sur son trone dans un +naos, et son fils, en costume de prince, lui presente un groupe de +prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est represente +comme vainqueur, frappant lui-meme un homme de cette nation, en meme +temps que le prince (Sesostris) lui presente les chefs militaires et une +foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son +fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiegee; le roi foule +aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amenee en +etat de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux +historiques decorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle +principale du monument, en supposant que cette portion du _speos_ ait +jamais ete couverte. + +La paroi de droite presente les details de la campagne contre les +_Ethiopiens_, les _Bischari_ et des _negres_. Dans le premier tableau, +d'une grande etendue, on voit les Barbares en pleine deroute, se +refugiant dans leurs forets, sur les montagnes, ou dans des marecages; +le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, represente le roi +assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils +aine (Sesostris), qui lui presente, 1 deg. un _prince ethiopien_ nomme +_Amenemoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un +lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du +trone du pere de son vainqueur; 2 deg. des chefs militaires egyptiens; 3 deg. +des tables et des buffets couverts de _chaines d'or_ et avec elles des +_peaux de panthere_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des +troncs de bois d'_ebene_; des _dents d'elephant_; des _plumes +d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _fleches_; des _meubles +precieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou impose par la +conquete; 4 deg. a la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_ +prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants +sur ses epaules et dans une espece de couffe; suivent des individus +conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'interieur +de l'Afrique, le _lion_, les _pantheres_, l'_autruche_, des _singes_ et +la _girafe_, parfaitement dessines, etc., etc. On reconnaitra la, +j'espere, la campagne de Sesostris contre les Ethiopiens, lesquels il +forca, selon Diodore de Sicile encore, de payer a l'Egypte un tribut +annuel en _or_, en _ebene_ et en _dents d'elephant_. + +Les autres sculptures du speos sont toutes religieuses. Ce monument +etait consacre au grand dieu Ammon-Ra et a sa forme secondaire +Chnouphis. Le premier de ces dieux declare plusieurs fois, dans ses +legendes, avoir donne toutes les mers et toutes les terres existantes a +son fils cheri "le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamses +(II)." Dans le sanctuaire, ce Pharaon est represente sucant le lait des +deesses Anouke et Isis. "Moi qui suis ta mere, la dame d'Elephantine, +dit la premiere, je te recois sur mes genoux, et te presente mon sein +pour que tu y prennes ta nourriture, o Rhamses!" "Et moi, ta mere Isis, +dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les periodes des +panegyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui +s'ecouleront en une vie pure." J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi +que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le +Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne +faut pas oublier que les Egyptiens appelaient les Syriens, les +Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux. + +Je dis adieu a ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'etait +le dernier de la belle epoque et d'une bonne sculpture que je dusse +rencontrer entre Kalabschi et Thebes. + +Le 31, au coucher du soleil, nous etions a _Kardassi_ ou _Kortha_, ou +j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, denue de sculpture, +a l'exception d'un bas-relief sur un fut de colonne. J'avais vu, deux +heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_), +egalement sans sculptures ni inscriptions hieroglyphiques; mais on juge +facilement, a leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps +de la domination romaine. + +Le 1er fevrier, nous vimes venir a nous une cange avec pavillon +autrichien: c'etait du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher; +cependant, la barque avancait aussi vers nous, et je reconnus sur la +proue M. Acerbi, consul general d'Autriche en Egypte, qui m'appelait et +me saluait de la main. Nous arretames nos barques et passames quelques +heures a causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et +litterateur distingue, qui nous avait traites d'une maniere si aimable +pendant notre sejour a Alexandrie. Nous nous separames, lui pour +remonter jusqu'a la seconde cataracte, et moi pour rentrer en Egypte, +avec promesse de nous rejoindre a Thebes, qui est le Paris de l'Egypte +et le rendez-vous des voyageurs, n'en deplaise a la grosse ville du +Kaire et a la triste Alexandrie. + +Vers deux heures apres midi, nous etions a _Deboud_ ou _Deboude_: nous +etant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans +sculpture, je trouvai qu'il avait ete bati, en grande partie, par un roi +ethiopien nomme _Atharramon_, et qui doit etre le predecesseur ou le +successeur immediat de l'_Ergamenes_ de Dakke. Le temple, dedie a +Ammon-Ra, seigneur de _Tebot_ (Deboud), et a Hathor, et subsidiairement +a Osiris et a Isis, a ete continue, mais non acheve, sous les empereurs +Auguste et Tibere. Dans le sanctuaire, encore non sculpte, gisent les +debris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des +Ptolemees. + +Notre travail etant termine, nous rentrames dans nos barques, presses de +partir et de profiter du reste de la journee pour arriver a Philae, +rentrer ainsi en Egypte, et dire adieu a cette pauvre Nubie, dont la +secheresse avait deja lasse tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs, +en remettant le pied en Egypte, nous pouvions esperer de manger du pain +un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous +regalait journellement notre boulanger en chef, tout a fait a la hauteur +du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier +cordon-bleu. + +C'est a neuf heures du soir que nous retouchames enfin la terre +egyptienne, en abordant a l'ile de Philae, rendant graces a ses antiques +divinites Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas +devores entre les deux cataractes. + +Nous avons sejourne dans l'ile sainte jusqu'au 7 fevrier, terminant les +travaux commences au mois de decembre, et recueillant tous les tableaux +mythologiques relatifs a l'histoire et aux attributions d'Isis et +d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent +en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les epoques des +principaux edifices de cette ile. + +Le petit temple du sud a ete dedie a Hathor, et construit par le Pharaon +Nectanebe, le dernier des rois de race egyptienne, detrone par la +seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui, +de ce joli petit edifice, conduit au grand temple, est de l'epoque des +empereurs; ce qu'il y a de sculpte l'a ete sous les regnes d'Auguste, de +Tibere et de Claude. + +Le premier pylone est du temps de Ptolemee Philometor, qui a encastre +dans ce pylone un propylon dedie a Isis par le Pharaon Nectanebe, et +l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_ +actuel il en existait deja un autre sur le meme emplacement, lequel aura +ete detruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les debris de +sculpture plus anciens employes dans les colonnes du pronaos actuel du +grand temple. + +C'est Ptolemee Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles +adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Evergete II, et le second +pylone, de Ptolemee Philometor. Les sculptures et bas-reliefs exterieurs +de tout l'edifice ont ete executes sous Auguste et Tibere. + +Entre les deux pylones du grand temple d'Isis, il existe a droite et a +gauche deux beaux edifices d'un genre particulier. Celui de gauche est +un temple periptere, dedie a Hathor et a la delivrance d'Isis qui vient +d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolemee +Epiphane ou de son fils Evergete II. Les bas-reliefs exterieurs sont du +regne d'Auguste et de Tibere. C'est Evergete II qui se donne les +honneurs de la construction de ce temple, dans les longues dedicaces de +la frise exterieure. + +Le meme roi s'est aussi empare, par une inscription semblable, de +l'edifice de droite, qui, presque tout entier, est de son frere +Philometor, a l'exception d'une salle sculptee sous Tibere. + +J'ai donne une journee presque entiere a une petite ile voisine de +Philae, l'ile de _Beghe_, ou la Commission d'Egypte indiquait le reste +d'un petit edifice egyptien. J'y ai, en effet, trouve quelques colonnes +d'un tout petit temple de tres-mauvais travail et de l'epoque de +Philometor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'etais dans l'ile de +_Snem_, nom de localite que j'avais rencontre souvent, depuis Ombos +jusqu'a Dakke, dans les legendes des dieux, et surtout dans celles du +dieu Chnouphis et de la deesse Hathor. C'etait la un des lieux les plus +saints de l'Egypte, et une ile sacree, but de pelerinages longtemps +avant sa voisine l'ile de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue +egyptienne. C'est de la qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_, +et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde +question de _fil_ (l'elephant), comme l'ont pretendu de soi-disant +etymologistes. + +Le temple de Snem (Beghe) etait en effet dedie a Chnouphis et a la +deesse Hathor, et le monument actuel etait encore la _seconde edition_ +d'un temple bien plus ancien et plus etendu, bati sous le regne du +Pharaon Amenophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouve les debris de +ce temple, et les restes d'une statue colossale du meme Pharaon, qui +decorait un des pylones de l'ancien edifice. J'ai recueilli dans cette +ile, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine +d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et +des actes d'adoration faits dans l'ile sainte de _Snem_ par de grands +personnages de la vieille Egypte, et entre autres: 1 deg. un proscynema d'un +_basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Amenophis III +(Memnon), grammate nomme _Amenemoph_; 2 deg. une inscription attestant le +_pelerinage d'un grand-pretre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamses; +3 deg. celui d'un prince ethiopien nomme _Memosis_, sous le Pharaon +Amenophis III; 4 deg. celui du prince ethiopien _Messi_, sous Rhamses le +Grand; 5 deg. celui d'un _grand-pretre_ d'Anouke, nomme _Amenothph_; 6 deg. un +proscynema concu en ces termes: "Je suis venu vers vous, moi votre +serviteur, vous tous, grands dieux, qui residez dans Snem! accordez-moi +tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_a moi_) l'intendant des +terres du roi seigneur du monde Amenophis (III), AMOSIS;" cet Amosis est +represente a cote de l'inscription, levant ses mains en attitude +d'adoration; 7 deg. enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de +granit, j'ai copie une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an +XXXIV et l'an XXXIX du regne de Rhamses le Grand (Sesostris), un des +princes ses enfants a assiste a la _panegyrie_ de _Snem_, et l'a +celebree par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions +purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les +legendes royales, sculptees en grand, des Pharaons Psammetichus Ier, +Psammetichus II, Apries et Amasis, semblent avoir eu pour motif de +rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'ile de _Snem_, soit meme +de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette +ile, ou le granit est de toute beaute. + +Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhote, Lehoux et +Bertin, faire _une partie de plaisir_ a la cataracte, ou nous primes un +modeste repas, assis a l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort epineux), le +seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me +rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis debarquer en face +de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller a la chasse des +inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre +desquels est le roc taille en forme de siege et qu'un de nos doctes +amis, M. Letronne, a cru pouvoir etre l'_Abaton_ nomme dans les +inscriptions grecques de l'obelisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un +rocher comme un autre, avec cette difference qu'il est charge +d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les +dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les +suivantes: + +1 Une stele sculptee sur le roc, mais a demi effacee, monument qui +rappelle une victoire remportee sur les Libyens par le Pharaon +_Thouthmosis IV_, l'an septieme de son regne, le 8 du mois de Phamenoth; + +2 deg. Une stele de son successeur Amenophis III (Memmon), assez bien +conservee, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de +soumettre les Ethiopiens, l'an cinquieme de son regne, a passe dans ce +lieu et y a tenu une panegyrie (assemblee religieuse); + +3 Un proscynema a Neith et a Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph +(Smendes), de la XXIe dynastie; + +4 deg. Un proscynema a Horammon, Sate et Mandou, pour le salut du roi +Nepherothph (Nepherites), de la XXIXe dynastie. + +Je ne parle point d'une foule de proscynema de simples particuliers, a +Chnouphis et a Sate, les grandes divinites de la cataracte. + +Les rochers sur la _route de Philae a Syene_, et que j'ai explores le 7 +fevrier, en portent aussi un tres-grand nombre, adresses aux memes +divinites: j'y ai aussi copie des inscriptions et des sculptures +representant des princes ethiopiens rendant hommage a Rhamses le Grand +ou a son grand-pere (Mandouei); ce sont les memes dont j'ai trouve de +semblables monuments en Nubie. + +Je rentrai enfin a Syene, que j'avais quittee en decembre. En attendant +que nos bagages arrivassent de Philae a dos de chameau, et qu'on +disposat notre nouvelle escadre egyptienne (car nous avons laisse les +barques nubiennes a la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je +revis les debris du temple de Syene, consacre a Chnouphis et a Sate, +sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extreme decadence de l'art +en Egypte; il m'a interesse toutefois, 1 deg. parce que c'est le seul qui +porte la legende hieroglyphique de _Nerva_; 2 deg. parce qu'il m'a fait +connaitre le nom hieroglyphique-phonetique de Syene, _Souan_, qui est le +nom copte _Souan_, et l'origine du _Syene_ des Grecs et de l'_Osouan_ +des Arabes; 3 deg. enfin, parce que le nom symbolique de cette meme ville, +representant un _aplomb_ d'architecte ou de macon, fait, sans aucun +doute, allusion a l'antique position de Syene sous le tropique du +Cancer, et a ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient +d'aplomb le jour du solstice d'ete: les auteurs grecs sont pleins de +cette tradition, qui a pu, en effet, etre fondee sur un fait reel, mais +a une epoque infiniment reculee. + +J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syene, en +remontant vers la cataracte; j'y ai trouve l'hommage d'un prince +ethiopien a Amenophis III, et a la reine Taia sa femme; un acte +d'adoration a Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamses le +Grand, de ses filles _Isenofre, Bathianthi_, et de leurs freres +_Scha-hem-kame_ et _Merenphtah_; le prince ethiopien _Memosis_ (le meme +dont j'avais deja recueilli une inscription dans l'ile de Snem), +agenouille et adorant le prenom du roi Amenophis III; enfin plusieurs +proscynema de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux +divinites de Syene et de la cataracte, Chnouphis, Sate et Anouke. + +Je visitai pour la seconde fois l'ile d'_Elephantine_, qui, tout +entiere, formerait a peine un parc convenable pour un bon bourgeois de +Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois +faire un _royaume_, pour se debarrasser de la vieille dynastie +egyptienne des _Elephantins_. Les deux temples ont ete recemment +detruits, pour batir une caserne et des magasins a Syene; ainsi a +disparu le petit temple dedie a Chnouphis par le Pharaon Amenophis III. +Je n'ai retrouve debout que les deux montants des portes en granit ayant +appartenu a un autre temple de Chnouphis, de Sate et d'Anouke, dedie +sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai, +de construction romaine, m'a offert les debris, entremeles et mutiles, +de plusieurs des plus curieux edifices d'Elephantine, construits sous +les rois Moeris, Mandouei et Rhamses le Grand. Dans les restes d'une +chambre qui termine l'escalier du quai egyptien, j'ai copie plusieurs +proscynema hieroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stele +mutilee du Pharaon Mandouei. + +Etant alle rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien a voir ni a faire +sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers +granitiques de Syene et d'Elephantine, et nous nous dirigeames sur +_Ombos_, ou le vent a jure de nous empecher d'arriver, puisque, au +moment ou j'ecris cette ligne, nous sommes au 12 fevrier; il est sept +heures du matin, et le Nil mugit a quatre pouces de distance du lit sur +lequel je suis assis. + + +Ombos, le 14 fevrier a deux heures. + +Je suis enfin arrive avant-hier a _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous +avons repris nos travaux du mois de decembre, et a cette heure-ci ils +sont termines. Tout est encore ici de l'epoque grecque: le grand temple +est cependant d'une tres-belle architecture et d'un grand effet; il a +ete commence par Epiphane, continue sous Philometor et Evergete II; +quelques bas-reliefs sont meme du temps de _Cleopatre Cocce_ et de Soter +II. Ce grand edifice, dont les ruines ont un aspect tres-imposant, etait +consacre a deux Triades qui se partagent le temple, divise, en effet, +longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant +presque toujours dans des massifs de la construction. Sevek-Ra (la forme +primordiale de Saturne, Kronos) a tete de crocodile, Hathor (Venus), et +leur fils Khons-Hor, forment la premiere Triade. La seconde se compose +d'Aroeris, de la deesse Tsonenoufre et de leur fils Pnevtho; ce sont les +dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les medailles +romaines du nome ombite est l'animal sacre du dieu principal, Sevek-Ra. + +La femme de Philometor, Cleopatre, porte, dans les dedicaces et dans les +cartouches sculptes sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut +etre que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la premiere lecture est +plus probable; il est repete trente fois, et il est impossible de s'y +tromper. + +Le petit temple d'Ombos etait, comme l'un de ceux de Philae et le +temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est-a-dire un edifice +sacre figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade +locale, c'est-a-dire une image terrestre du lieu ou les deesses Hathor +et Tsonenoufre avaient enfante leur fils Khons-Hor et Pnevtho, les deux +fils des deux Triades d'Ombos. + +C'est en me glissant a travers les pierres eboulees de ce petit +monument, et en visitant une a une toutes celles qui bientot seront +englouties par le Nil, lequel, ayant sape les fondations, a deja detruit +la plus grande partie du monument, que j'ai trouve des blocs ayant +appartenu a une construction bien plus ancienne, c'est-a-dire a un +temple dedie par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Sevek-Ra, et +avec les debris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous +Evergete II, Cocce et Soter II. + +Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde edition: et +c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages +d'un tout petit propylon encastre aujourd'hui sur la face exterieure de +l'enceinte en brique qui environne les temples du cote du sud-est. Les +sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hieroglyphique +de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, etait _Porte_ (ou +propylon) _de la reine_ Amense, _conduisant au temple de Sevek-Ra_ +(Saturne). On n'a point oublie que ce roi-reine est Amense, mere de +Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'epoque de Philometor, +et conduisait au petit temple actuel. + +Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la +nuit, nous en profiterons pour aller a _Ghebel-Selseleh_, ou nous attend +une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que +conditionnellement. + +_Toujours Ombos_, le 16. Je me rejouis d'avance en pensant que j'aurai +peut-etre a Thebes un nouveau courrier; j'y serai a la fin du mois. Je +trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis a +mille lieues de France, et les soirees sont si longues! Toujours fumer +ou jouer a la bouillotte! Il nous faudrait une bonne edition des petits +paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit +de l'etre sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'ecrire, +et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands +bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde +cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont a pied, et que le +vent ne les arrete pas, je fais partir ce soir meme celui qui nous a +apporte nos lettres de France.... Je n'ai pas oublie les notes de M. +Letronne; il apprendra avec interet que le listel sur lequel est gravee +l'inscription d'Ombos etait dore, et que les lettres ont conserve une +couleur rouge vif encore tres-visible; je n'ai pu verifier ce qu'il y +avait sur Serapis a _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom +n'existant plus.... Adieu. + + + + +DOUZIEME LETTRE + + +Biban-el-Molouk (Thebes), le 25 mars 1829. + +J'ai ecrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul +general d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis +d'expedier d'Alexandrie; par le premier batiment partant pour l'Europe. +J'annoncais notre arrivee, en tres-bonne sante (tous tant que nous +sommes), a _Thebes_, ou nous rentrames le 8 mars au matin, apres avoir +heureusement termine notre voyage de Nubie et de la haute Thebaide; nos +barques furent amarrees au pied des colonnades du palais de _Louqsor_, +que nous avons etudie et exploite jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais +a profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce +magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'Egypte, +obstrue par des cahuttes de fellahs qui masquent et defigurent ses beaux +portiques, sans parler de la chetive maison d'un _bim-bachi_, juchee +sur la plate-forme violemment percee a coups de pic, pour donner passage +aux balayures du Turc, qui sont dirigees sur un superbe sanctuaire +sculpte sous le regne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique +palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour +y etablir notre menage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabie +et les petites barques, jusqu'au moment ou nos travaux de Louqsor ont +ete finis. + +Nous passames sur la rive gauche le 23, et apres avoir envoye notre gros +bagage a une maison de _Kourna_, que nous a laissee un tres-brave et +excellent homme nomme Piccinini, agent de M. d'Anastasy a Thebes, nous +avons tous pris la route de la vallee de _Biban-el-Molouk_, ou sont les +tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette vallee +etant etroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez elevees +et denuees de toute espece de vegetation, la chaleur doit y etre +insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc +d'exploiter cette riche et inepuisable mine a une epoque ou +l'atmosphere, quoique deja fort echauffee, est cependant encore +supportable. Notre caravane s'y est donc etablie le jour meme, et nous +occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible +de trouver en Egypte. C'est le roi Rhamses (le quatrieme de la XIXe +dynastie) qui nous donne l'hospitalite, car nous habitons tous son +magnifique tombeau, le second que l'on rencontre a droite en entrant +dans la vallee de Biban-el-Molouk. Cet hypogee, d'une admirable +conservation, recoit assez d'air et assez de lumiere pour que nous y +soyons loges a merveille; nous occupons les trois premieres salles, qui +forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 a 20 pieds de hauteur, +et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les +couleurs conservent presque tout leur eclat; c'est une veritable +habitation de prince, a l'inconvenient pres de l'enfilade des pieces; le +sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux +_kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux +tentes dressees a l'entree du tombeau. Tel est notre etablissement dans +la vallee des Rois, veritable sejour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni +un brin d'herbe, ni etres vivants, a l'exception des chacals et des +hyenes qui, l'avant-derniere nuit, ont devore, a cent pas de notre +_palais_, l'ane qui avait porte mon domestique barabra Mohammed, pendant +le temps que l'anier passait agreablement sa nuit de Ramadhan dans notre +cuisine, qui est etablie dans un tombeau royal totalement ruine. Mais en +voila assez sur le menage. + +Un courrier que j'ai recu a Thebes m'a apporte les lettres du 20 +decembre; ce sont les plus recentes de toutes celles qui me sont +parvenues; je me rejouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et +surtout du bon etat de notre venerable M. Dacier. Je lui presente mes +felicitations et mes respects; j'espere que sa sante se sera soutenue, +et que mes voeux, partis de la deuxieme cataracte le 1er janvier +dernier, seront exauces pour l'annee courante et a toujours. + +L'annonce de la commission archeologique pour la Moree, donnee par S. +Ex. le ministre de l'interieur a notre ami Dubois, m'a cause une vive +satisfaction; il y a vingt ans que nous revions ensemble les voyages +d'Egypte et de Grece que nous executons aujourd'hui: ce reve se realise +enfin! Je puis donc ecrire de Thebes a Athenes: que de temps historiques +rapproches dans un meme but! C'est comme une fouille generale que fait +la civilisation moderne dans les debris de l'ancienne, et j'espere que +ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les +colonnades du Parthenon, ou dans l'Altis d'Olympie, a la tete de quatre +cents pionniers, ce qui serait encore mieux. + +J'ai aussi fait commencer des fouilles a _Karnac_ et a _Kourna_. J'ai +reuni dix-huit momies de tout genre et de toute espece; mais je +n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies +greco-egyptiennes, portant a la fois des inscriptions grecques et des +legendes demotiques et hieratiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et +quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'a present. +Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tires +des maisons memes de la vieille Thebes, a quinze ou vingt pieds +au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un etat d'oxydation +complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis a la tete de +mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M. +Drovetti, le nomme _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu +de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune +lui avait donne.] (le crocodile), qui me parait un homme adroit et qui +ne manque pas de me donner de grandes esperances. J'y compte peu, parce +qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient +pas. Je tacherai cependant de donner un peu d'activite a mes fouilles +dans les mois de juin, juillet et aout, epoque a laquelle je serai fixe +sur les lieux, soit a Karnac, soit a Kourna. J'ai quarante hommes en +train, et je verrai si les produits compensent a peu pres les depenses, +et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui +fouillent a Kourna de compte a demi avec Rosellini. Il est evident que +je ne puis songer a emporter ce qui manque justement au Musee royal, de +grosses pieces, parce que le transport seul jusqu'a Alexandrie +epuiserait mes finances et de beaucoup. + +Cela dit, je reprends le fil de mon itineraire et la notice des +monuments depuis _Ombos_, d'ou est datee ma derniere lettre. + +Partis d'_Ombos_ le 17 fevrier, nous n'arrivames, a cause de l'imperitie +du reis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le +18 au soir a _Ghebel-Selseleh_ (Silsilis), vastes carrieres ou je me +promettais une ample recolte. Mon espoir fut pleinement realise, et les +cinq jours que nous y avons passes ont ete bien employes. + +Les deux rives du Nil, resserre par des montagnes d'un tres-beau gres, +ont ete exploitees par les anciens Egyptiens, et le voyageur est effraye +s'il considere, en parcourant les carrieres, l'immense quantite de +pierres qu'on a du en tirer pour produire les galeries a ciel ouvert et +les vastes espaces excaves qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la +rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables. + +On rencontre d'abord, en venant du cote de Syene, trois chapelles +taillees dans le roc et presque contigues. Toutes trois appartiennent a +la belle epoque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la +distribution, soit pour toute la decoration interieure et exterieure; +toutes s'ouvrent par deux colonnes formees de boutons de lotus tronques. + +La premiere de ces chapelles (la plus au sud) a ete creusee dans le roc +sous le regne du Pharaon Ousirei de la XVIIIe dynastie; elle est +detruite en tres-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore +visibles, et ne presentent d'interet que sous le rapport du travail, qui +a toute la finesse et toute l'elegance de l'epoque. + +La seconde chapelle date du regne suivant, celui de Rhamses II. Les +tableaux qui decorent les parois de droite et de gauche nous font +connaitre a quelle divinite ce petit edifice avait ete dedie par le +Pharaon. Il y est represente adorant d'abord la Triade thebaine, les +plus grands des dieux de l'Egypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on +invoquait dans tous les temples, parce qu'ils etaient le type de tous +les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phre, a Phtha, seigneur +de justice, et au dieu Nil, nomme, dans l'inscription hieroglyphique, +_Hapi-Moou_, le pere vivifiant de tout ce qui existe. C'est a cette +derniere divinite que la chapelle de Rhamses II, ainsi que les deux +autres, furent particulierement consacrees; cela est constate par une +tres-longue inscription hieroglyphique, dont j'ai pris copie, et datee +de "l'an IV, le 10e jour de Mesori, sous la majeste de l'Aroeris +puissant, ami de la verite et fils du Soleil, Rhamses, cheri d'Hapimoou, +le pere des dieux." Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou +_Hapimoou_), l'identifie avec le Nil celeste _Nenmoou_, l'eau +primordiale, le grand Nilus, que Ciceron, dans son Traite sur la Nature +des Dieux, donne comme le pere des principales divinites de l'Egypte, +meme d'Ammon, ce que j'ai trouve atteste ailleurs par des inscriptions +monumentales. La troisieme chapelle appartient au regne du fils de +Rhamses le Grand; il etait naturel que les chapelles de Silsilis fussent +dediees a Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de +l'Egypte ou le fleuve est le plus resserre et qu'il semble y faire une +seconde entree, apres avoir brise les montagnes de gres qui lui +fermaient ici le passage, comme il a brise les rochers de granit de la +cataracte pour faire sa premiere entree en Egypte. + +On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creuses +pour recevoir deux ou trois corps embaumes; tous remontent jusqu'aux +premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent a +des chefs de travaux ou inspecteurs superieurs des carrieres de +Silsilis. Nous avons aussi copie des steles portant des dates du regne +de divers Rhamses de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande +inscription de l'an XXII de Sesonchis. + +Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _speos_, ou +edifice creuse dans la montagne, et plus singulier encore par la +variete des epoques des bas-reliefs qui le decorent. Cette belle +excavation a ete commencee sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on +en voulait faire un temple dedie a Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu +Nil, divinite du lieu, et au dieu Sevek (Saturne a tete de crocodile), +divinite principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est +dans cette intention qu'ont ete executes, sous le regne d'Horus, les +sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs +du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui decorent une longue +et belle galerie transversale qui precede ce sanctuaire. + +Cette galerie, tres-etendue, forme un veritable musee historique. Une de +ses parois est tapissee, dans toute sa longueur, de deux rangees de +steles ou de bas-reliefs sculptes sur le roc, et, pour la plupart, +d'epoques diverses; des monuments semblables decorent les intervalles +des cinq portes qui donnent entree dans ce curieux museum. + +Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de +la paroi ouest: le Pharaon y est represente debout, la hache d'armes sur +l'epaule, recevant d'Ammon-Ra l'embleme de la vie divine, et le don de +subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des Ethiopiens, +les uns renverses, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef +egyptien, qui leur reproche, dans la legende, d'avoir ferme leur coeur a +la prudence et de n'avoir pas ecoute lorsqu'on leur disait: "Voici que +le lion s'approche de la terre d'Ethiopie (Kousch)." Ce lion-la etait +le roi Horus, qui fit la conquete d'Ethiopie, et dont le triomphe est +retrace sur les bas-reliefs suivants. + +Le roi vainqueur est porte par des chefs militaires sur un riche +palanquin, accompagne de flabelliferes. Des serviteurs preparent le +chemin que le cortege doit parcourir; a la suite du Pharaon viennent des +guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier +sur l'epaule, sont en marche, precedes d'un trompette; un groupe de +fonctionnaires egyptiens, sacerdotaux et civils, recoit le roi et lui +rend des hommages. + +La legende hieroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: "Le dieu +gracieux revient (en Egypte), porte par les chefs de tous les pays (les +nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin +seigneur de l'Egypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit +(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Ethiopie), race perverse; +ce roi directeur des mondes, approuve par Phre, fils du Soleil et de sa +race, le serviteur d'Ammon, HORUS, le vivificateur. Le nom de sa majeste +s'est fait connaitre dans la terre d'Ethiopie, que le roi a chatiee +conformement aux paroles que lui avait adressees son pere Ammon." + +Un autre bas-relief represente la conduite, par les soldats, des +prisonniers du commun en fort grand nombre; leur legende exprime les +paroles suivantes, qu'ils sont censes prononcer dans leur humiliation: +"O toi vengeur! roi de la terre de Keme (l'Egypte), soleil de Niphaiat +(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch +(l'Ethiopie), dont tu as foule les signes royaux sous tes pieds!" + +Tous les autres bas-reliefs de ce speos, soit steles, soit tableaux, +appartiennent a diverses epoques posterieures, mais qui ne descendent +pas plus bas que le troisieme roi de la XIXe dynastie. On y remarque, +entre autres sujets: + +1 deg. Un tableau representant une adoration a Ammon-Ra, Sevek (le dieu du +nome) et Bubastis, par le basilicogrammate charge de l'execution du +palais du roi Rhamses-Meiamoun dans la partie occidentale de Thebes (le +palais de Medinet-Habou), le nomme _Phori_, homme veridique; + +2 Trois magnifiques inscriptions en caracteres hieratiques, rappelant +que le meme fonctionnaire est venu a Silsilis l'an Ve, au mois de +Paschons, du regne de Rhamses-Meiamoun, faire exploiter les carrieres +pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de +Medinet-Habou); + +3 Un grand bas-relief: le roi Rhamses-Meiamoun adorant le dieu Phtha et +sa compagne Pascht (Bubastis). + +Ces monuments demontrent, sans aucun doute, que tout le gres employe +dans la construction du palais de Medinet-Habou a Thebes vient de +Silsilis, et que ce grand edifice a ete commence au plus tot la +cinquieme annee du regne de son fondateur. + +4 deg. Une grande stele representant le meme roi adorant les dieux de +Silsilis, et dediee par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des +batiments de Rhamses-Meiamoun, intendant de tous les palais du roi +existants en Egypte, et charge de la construction du temple du Soleil +bati a Memphis par ce Pharaon. + +Des tableaux d'adoration et plusieurs steles, plus anciennes que les +precedentes, constatent aussi que Rhamses le Grand (Sesostris) a tire de +Silsilis les materiaux de plusieurs des grands edifices construits sous +son regne. + +Plusieurs de ces steles, dediees soit par des intendants des batiments, +soit par des princes qui etaient venus en Haute-Egypte pour y tenir des +panegyries dans les annees XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son regne, +m'ont fourni des details curieux sur la famille du conquerant. Une de +ces steles nous apprend que Rhamses le Grand a eu deux femmes: la +premiere, Nofre-Ari, fut l'epouse de sa jeunesse, celle qui parait, +ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la +seconde (et derniere jusqu'a present) se nommait _Isenofre_; c'etait la +mere, 1 deg. de la princesse _Bathianthi_, qui parait avoir ete sa fille +cherie, la benjamine de la vieillesse de Sesostris; 2 deg. du prince +_Schohemkeme_, celui qui presidait les panegyries dans les dernieres +annees du regne de son pere, comme le prouvent trois des grandes steles +de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succeda en quittant son +nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeiothph (le +possesseur de la verite, ou bien celui que la verite possede); c'est le +Sesonsis II de Diodore, et le Pheron d'Herodote. Ce fut aussi, comme son +pere, un grand constructeur d'edifices, mais dont il ne reste que peu de +traces. On trouve dans le speos de Silsilis: 1 deg. une petite chapelle +dediee en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appele +_Pnahasi_; 2 une stele (date effacee) dediee par le meme Pnahasi, et +constatant qu'on a tire des carrieres de Silsilis les pierres qui ont +servi a la construction du palais que ce roi avait fait elever a Thebes, +ou il n'en reste aucune trace, a ma connaissance du moins. Cette stele +nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isenofre_, comme sa +mere, et son fils aine _Phthamen_. + +3 deg. Une stele de l'an II, 5e jour de Mesori, rappelant qu'on a pris a +Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeiothph a +Thebes, et pour les additions ou reparations faites au palais de son +pere, le Rhamseion (l'edifice qu'on a improprement nomme tombeau +d'Osimandyas et Memnonium). + +Il existe enfin a Silsilis des steles semblables relatives a quelques +autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux steles +d'Amenophis-Memnon, le pere du roi Horus, se voient sur la rive +orientale, ou se trouvent les carrieres les plus etendues; ces steles +donnent la premiere date certaine des plus anciennes exploitations de +Silsilis. Il est certain qu'apres la XIXe dynastie, ces carrieres ont +toujours fourni des materiaux pour la construction des monuments de la +Thebaide. La stele de Sesonchis Ier le prouve; on y parle, en effet, +d'exploitations de l'an XXII du regne de ce prince, destinees a des +constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles +qui forment le cote droit de la premiere cour de Karnac, pres du second +pylone, monument du regne de Sesonchis et des rois bubastites, ses +descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les +materiaux des temples d'Edfou et d'Esne viennent en grande partie de ces +memes carrieres. + +Le 24 fevrier au matin, nous courions le portique et les colonnades +d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse, +porte cependant l'empreinte de la decadence de l'art egyptien sous les +Ptolemees, au regne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la +simplicite antique; on y remarque une recherche et une profusion +d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la +noble gravite des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et +de si mauvais gout du temple d'_Esneh_, construit du temps des +empereurs. + +La partie la plus _antique_ des decorations du grand temple d'_Edfou_ +(l'interieur du naos et le cote droit exterieur) remonte seulement au +regne de Philopator. On continua les travaux sous Epiphane, dont les +legendes couvrent une partie du fut des colonnes et des tableaux +interieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut termine sous Evergete +II. + +Les sculptures de la frise exterieure et des parois de l'exterieur des +murailles du pronaos furent decorees sous Soter II. Sous le meme roi, on +sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie +de gauche appartient a Philometor, ainsi que toutes les sculptures des +deux massifs du pylone. J'ai trouve cependant, vers le bas du massif de +droite, un mauvais petit bas-relief representant l'empereur Claude +adorant les dieux du temple. + +Le mur d'enceinte qui environne le naos est entierement charge de +sculptures; celles de la face interieure datent du regne de Cleopatre +Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolemee Alexandre Ier et de sa femme +la reine Berenice. + +Voila qui peut donner une idee exacte de l'_antiquite_ du grand temple +d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits ecrits +sur cent portions du monument, en caracteres de 10 pouces, et +quelquefois de 2 pieds de hauteur. + +Ce grand et magnifique edifice etait consacre a une Triade composee: 1 deg. +du dieu Har-Hat, la science et la lumiere celestes personnifiees, et +dont le soleil est l'image dans le monde materiel; 2 deg. de la deesse +Hathor, la Venus egyptienne; 3 deg. de leur fils Harsont-Tho (l'Horus, +soutien du monde), qui repond a l'Amour (Eros) des mythologies grecque +et romaine. + +Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois +divinites, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour +sur plusieurs parties importantes du systeme theogonique egyptien. Il +serait trop long ici d'entrer dans de pareils details. + +J'ai fait dessiner aussi une serie de quatorze bas-reliefs de +l'interieur du pronaos, representant le _lever_ du dieu Har-Hat, +identifie avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques a +chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce +recueil est du plus grand interet pour l'intelligence de la petite +portion des mythes egyptiens veritablement relative a l'astronomie. + +Le second edifice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits +temples nommes _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait +toujours a cote de tous les grands temples ou une Triade etait adoree; +c'etait l'image de la demeure celeste ou la deesse avait enfante le +troisieme personnage de la Triade, qui est toujours figure sous la forme +d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou represente en effet l'enfance et +l'education du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathor, auquel +la flatterie a associe Evergete II, represente aussi comme un enfant et +partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au +nouveau-ne d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de +bas-reliefs de ce monument du regne d'Evergete II et de Soter II. + +Nos travaux termines a Edfou, nous allames reposer nos yeux, fatigues +des mauvais hieroglyphes et des pitoyables sculptures egyptiennes du +temps des Lagides, dans les tombeaux d'_Elethya_ (_El-Kab_), ou nous +arrivames le samedi 28 fevrier. Nous fumes accueillis par la _pluie_, +qui tomba par torrents avec tonnerre et eclairs, pendant la nuit du 1er +au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Herodote du roi +Psammenite: De notre temps il a plu en Haute-Egypte. + +Je parcourus avec empressement l'interieur de l'ancienne ville +d'Elethya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui +renfermait les temples et les edifices sacres. Je n'y trouvai pas une +seule colonne debout; les Barbares ont detruit depuis quelques mois ce +qui restait des deux temples interieurs, et le temple entier situe hors +de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une a une les pierres +oubliees par les devastateurs et sur lesquelles il restait quelques +sculptures. + +J'esperais y trouver quelques debris de legendes, suffisants pour +m'eclairer sur l'epoque de la construction de ces edifices et sur les +divinites auxquelles ils furent consacres. J'ai ete assez heureux dans +cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'Elethya, +dedie a Sevek (Saturne) et a Sowan (Lucine), appartenait a diverses +epoques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient ete +construits et decores sous le regne de la reine Amense, sous celui de +son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Amenophis-Memnon +et Rhamses le Grand. Les rois Amyrtee et Achoris, deux des derniers +princes de race egyptienne, avaient repare ces antiques edifices, et y +avaient ajoute quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouve a +Elethya qui rappelle l'epoque grecque ou romaine. Le temple a +l'exterieur de la ville est du au regne de Moeris. + +Les tombeaux ou hypogees creuses dans la chaine arabique voisine de la +ville, remontent pour la plupart a une antiquite reculee. Le premier que +nous avons visite est celui dont la Commission d'Egypte a publie les +bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, a la peche et a la +navigation. Ce tombeau a ete creuse pour la famille d'un hierogrammate +nomme _Phape_, attache au college des pretres d'Elethya (Sowan-Kah). +J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inedits de ce tombeau, et j'ai +pris copie de toutes les legendes des scenes agricoles et autres, +publiees assez negligemment. Ce tombeau est d'une tres-haute antiquite. +Un second hypogee, celui d'un _grand-pretre de la deesse Ilithya_ ou +_Elethya_ (Sowan), la deesse eponyme de la ville de ce nom, porte la +date du regne de _Rhamses-Meiamoun_; il presente une foule de details +de famille et quelques scenes d'agriculture en tres-mauvais etat. J'y ai +remarque, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de ble +par les boeufs, et au-dessus de la scene on lit, en hieroglyphes presque +tous phonetiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est cense +chanter, car dans la vieille Egypte, comme dans celle d'aujourd'hui, +tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson +particuliere. + +Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution +adressee aux boeufs, et que j'ai retrouvee ensuite, avec de tres-legeres +variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore: + +Battez pour vous (_bis_),--o boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des +boisseaux pour vos maitres. + +La poesie n'en est pas tres-brillante; probablement l'air faisait passer +la chanson; du reste, elle est convenable a la circonstance dans +laquelle on la chantait, et elle me paraitrait deja fort curieuse quand +meme elle ne ferait que constater l'antiquite du _bis_ qui est ecrit a +la fin de la premiere et de la troisieme ligne. J'aurais voulu en +trouver la musique pour l'envoyer a notre respectable ami le general de +La Salette; elle lui aurait fourni quelles donnees de plus pour ses +savantes recherches sur la musique des anciens. + +Le tombeau voisin de celui-ci est plus interessant encore sous le +rapport historique. C'etait celui d'un nomme _Ahmosis, fils de Obschne, +chef des mariniers_, ou plutot _des nautoniers_: c'etait un grand +personnage. J'ai copie dans son hypogee ce qui reste d'une inscription +de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole +a tous les individus presents et futurs, et leur raconte son histoire +que voici: Apres avoir expose qu'un de ses ancetres tenait un rang +distingue parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il +nous apprend qu'il est entre lui-meme dans la carriere nautique dans les +jours du roi _Ahmosis_ (le dernier de la XVIIe dynastie legitime); qu'il +est alle rejoindre le roi a Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce +temps, ou il a servi _sur l'eau_; qu'il a ensuite combattu dans le Midi, +ou il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an +VI du meme Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a +suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monte par eau en _Ethiopie_ pour lui +imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit; +et qu'enfin il a commande des _batiments_ sous le roi _Thouthmosis Ier_. +C'est la, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le +Pharaon Ahmosis, ont presque acheve l'expulsion des Pasteurs et delivre +l'Egypte des Barbares. + +Pour ne pas trop allonger l'article d'Elethya, je terminerai par +l'indication d'un tombeau presque ruine; il m'a fait connaitre quatre +generations de grands personnages du pays, qui l'ont gouverne sous le +titre _sou-ten-si_ de _Sowan_ (princes d'Elethya), durant les regnes des +cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Amenothph Ier +(Amenoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amense et Thouthmosis III +(Moeris), aupres desquels ils tenaient un rang eleve dans leur service +personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Atare et Ahmosis, +femmes des deux premiers rois nommes, et de Ranofre, fille de la reine +Amense et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont +successivement nommes dans les inscriptions de l'hypogee, et forment +ainsi un supplement et une confirmation precieuse de la Table d'Abydos. + +Le 3 mars, au matin, nous arrivames a _Esneh_, ou nous fumes +tres-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur +de la province; avec son aide, il nous fut permis d'etudier le grand +temple d'Esneh, encombre de coton, et qui, servant de magasin general de +cette production, a ete crepi de limon du Nil, surtout a l'exterieur. On +a egalement ferme avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le +premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a du se +faire souvent une chandelle a la main, ou avec le secours de nos +echelles, afin de voir les bas-reliefs de plus pres. + +Malgre tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de +savoir relativement a ce grand temple, sous les rapports mythologiques +et historiques. Ce monument a ete regarde, d'apres de simples +conjectures etablies sur une facon particuliere d'interpreter le +zodiaque du plafond, comme le plus _ancien_ monument de l'Egypte: +l'etude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au +contraire, le plus _moderne_ de ceux qui existent encore en Egypte; car +les bas-reliefs qui le decorent, et les hieroglyphes surtout, sont d'un +style tellement grossier et tourmente qu'on y apercoit au premier coup +d'oeil le point extreme de la decadence de l'art. Les inscriptions +hieroglyphiques ne confirment que trop cet apercu: les masses de ce +pronaos ont ete elevees sous l'empereur _Cesar Tiberius Claudius +Germanicus_ (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la +dedicace en grands hieroglyphes. La corniche de la facade et le premier +rang de colonnes ont ete sculptes sous les empereurs _Vespasien_ et +_Titus_; la partie posterieure du pronaos porte les legendes des +empereurs _Antonin_, _Marc Aurele_ et _Commode_; quelques colonnes de +l'interieur du pronaos furent decorees de sculptures sous _Trajan_, +_Hadrien_ et _Antonin_; mais, a l'exception de quelques bas-reliefs de +l'epoque de _Domitien_, tous ceux des parois de droite et de gauche du +pronaos portent les images de _Septime Severe_ et de GETA, que son frere +Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en meme temps qu'il fit +proscrire son nom dans tout l'empire; il parait que cette proscription +du tyran fut executee a la lettre jusqu'au fond de la Thebaide, car les +cartouches noms propres de l'empereur _Geta_ sont tous _marteles_ avec +soin; mais ils ne l'ont pas ete au point de m'empecher de lire +tres-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CESAR GETA, +_le directeur_. + +Je crois que l'on connait deja des inscriptions latines ou grecques dans +lesquelles ce nom est martele: voila des legendes hieroglyphiques a +ajouter a cette serie. + +Ainsi donc, l'antiquite du pronaos d'Esneh est incontestablement fixee; +sa construction ne remonte pas au dela de l'empereur Claude; et ses +sculptures descendent jusqu'a _Caracalla_, et du nombre de celles-ci est +le fameux zodiaque dont on a tant parle. + +Ce qui reste du naos, c'est-a-dire le mur du fond du pronaos, est de +l'epoque de _Ptolemee Epiphane_, et cela encore est d'hier, +comparativement a ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites +derriere le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a +ete rase jusqu'aux fondements. + +Cependant, que les amis de l'antiquite des monuments de l'Egypte se +consolent: _Latopolis_ ou plutot ESNE (car ce nom se lit en hieroglyphes +sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'etait +point un village aux grandes epoques pharaoniques; c'etait une ville +importante, ornee de beaux monuments, et j'en ai decouvert la preuve +dans l'inscription des colonnes du pronaos. + +J'ai trouve sur deux de ces colonnes, dont le fut est presque +entierement couvert d'inscriptions hieroglyphiques disposees +verticalement, la notice des fetes qu'on celebrait annuellement dans le +grand temple d'Esneh. Une d'elles se rapportait a la commemoration de +la dedicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III +(_Moeris_); de plus il existe, et j'ai dessine dans une petite rue +d'Esneh, au quartier de Cheik-Mohammed-Ebbedri, un jambage de porte en +tres-beau granit rose, portant une dedicace du Pharaon Thouthmosis II, +et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'_Esneh_ +pharaonique. J'ai aussi trouve a _Edfou_ une pierre qui est le seul +debris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple +actuel bati sous les Lagides; l'ancien etait encore de _Moeris_, et +dedie, comme le nouveau, au grand dieu _Har-Hat, seigneur d'_HATFOUH +(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thebaide comme en +Nubie, avait construit la plupart des edifices sacres, apres l'invasion +des _Hykschos_, de la meme maniere que les Ptolemees ont rebati ceux +d'Ombos, d'Esneh et d'Edfou, pour remplacer les temples _primitifs_ +detruits pendant l'invasion persane. + +Le grand temple d'Esneh etait dedie a l'une des plus grandes formes de +la divinite, a Chnouphis, qualifie des titres NEV-EN-THO-SNE, _seigneur +du pays d'Esneh, createur de l'univers, principe vital des essences +divines, soutien de tous les mondes_, etc. A ce dieu sont associes la +deesse Neith, representee sous des formes diverses et sous les noms +varies de _Menhi_, _Tnebouaou_, etc., et le jeune Hake, represente sous +la forme d'un enfant, ce qui complete la Triade adoree a Esneh. J'ai +ramasse une foule de details tres-curieux sur les attributions de ces +trois personnages auxquels etaient consacrees les principales fetes et +panegyries celebrees annuellement a Esneh. Le 23 du mois d'Hathyr, on +celebrait la fete de la deesse _Tnebouaou_; celle de la deesse _Menhi_ +avait lieu le 25 du meme mois; le 30, celle d'_Isis_, tertiaire des deux +deesses precitees. Le 1er de Choiak, on tenait une panegyrie (assemblee +religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hake, et ce meme jour avait lieu +la panegyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacre sculpte +sur l'une des colonnes du pronaos: "A la neomenie de Choiak, panegyries +et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esneh; on +etale tous les ornements sacres; on offre des pains, du vin et autres +liqueurs, des boeufs et des oies; on presente des collyres et des +parfums au dieu Chnouphis et a la deesse sa compagne, ensuite le lait a +Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie a la +deesse Menhi, une oie a la deesse Neith, une oie a Osiris, une oie a +Khons et a Thoth, une oie aux dieux Phre, Atmou, Thore, ainsi qu'aux +autres dieux adores dans le temple; on presente ensuite des semences, +des fleurs et des epis de ble au seigneur Chnouphis, souverain d'Esneh, +et on l'invoque en ces termes," etc. Suit la priere prononcee en cette +occasion solennelle, et que j'ai copiee, parce qu'elle presente un grand +interet mythologique. + +C'est aux memes divinites qu'etait dedie le temple situe au nord +d'Esneh, dans une magnifique plaine, jadis cultivee, mais aujourd'hui +herissee de broussailles qui nous dechirerent les jambes, lorsque, le 6 +mars au soir, nous allames le visiter, en faisant a pied une +tres-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvames tout +nouvellement devastees; ce temple n'est plus tel que la Commission +d'Egypte l'a laisse; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un +petit pan de mur et le soubassement presque a fleur de terre: parmi les +bas-reliefs subsistants j'en ai trouve un d'Evergete Ier et de Berenice +sa femme; j'ai reconnu les legendes de Philopator sur la colonne; celles +d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hieroglyphes +tout a fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Verus. Le hasard +m'a fait decouvrir, dans le soubassement exterieur de la partie gauche +du temple, une serie de captifs representant des peuples vaincus (par +Evergete Ier, selon toute apparence), et, a l'aide des ongles de nos +Arabes, qui fouillerent vaillamment malgre les pierres et les plantes +epineuses, je parvins a copier une dizaine des inscriptions onomastiques +de peuples gravees sur l'espece de bouclier attache a la poitrine des +vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjuguees, +j'ai lu les noms de l'_Armenie_, de la _Perse_, de la _Thrace_ et de la +_Macedoine_; peut-etre encore s'agit-il des victoires d'un empereur +romain: je n'ai rien trouve d'assez conserve aux environs pour eclaircir +ce doute. + +Le 7 mars au matin, nous fimes une course pedestre dans l'interieur des +terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille +_Tuphium_, aujourd'hui _Taoud_, situee sur la rive droite du fleuve, +mais dans le voisinage de la chaine arabique et tout pres +d'_Hermonthis_, qui est sur la rive opposee. La existent deux ou trois +salles d'un petit temple, habitees par des fellahs ou par leurs +bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui +m'ont donne le mythe du temple: on y adorait la Triade formee de Mandou, +de la deesse Ritho et de leur fils Harphre, celle meme du temple +d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de _Tuphium_. + +A midi nous etions a _Hermonthis_, dont j'ai parle dans la lettre que +j'ecrivis apres avoir visite ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour +aller a la seconde cataracte. Nous y passames encore quelques heures +pour copier quelques bas-reliefs et des legendes hieroglyphiques qui +devaient completer notre travail sur _Erment_, commence a notre premier +passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un +_mammisi_ ou _eimisi_ consacre a l'accouchement de la deesse _Ritho_, +construit et sculpte, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en +commemoration de la reine Cleopatre, fille d'Auletes, lorsqu'elle mit au +monde _Cesarion_, fils de Jules Cesar, lequel voulut etre le _Mandou_ de +la nouvelle deesse _Ritho_, comme Cesarion en fut l'_Harphre_. Du reste, +c'etait assez l'usage du dictateur romain de chercher a completer la +_Triade_, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cleopatre, +avaient en elles quelque chose de divin, sans dedaigner pour cela les +joies terrestres. + +Une courte distance nous separait de _Thebes_, et nos coeurs etaient +gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de +la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraiches, +arrivee a Louqsor, a mon adresse. C'etait encore une courtoisie de +notre digne consul general, M. Drovetti, et nous avions hate d'en +profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extreme, nous arreta +pendant la nuit entre Hermonthis et Thebes, ou nous ne fumes rendus que +le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure. + +Notre petite escadre aborda au pied du quai antique dechausse par le +Nil, et qui ne pourra longtemps encore defendre le palais de _Louqsor_, +dont les dernieres colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce +quai est evidemment de deux epoques; le quai _egyptien_ primitif est en +grandes briques cuites, liees par un ciment d'une durete extreme, et ses +ruines forment d'enormes blocs de 15 a 18 pieds de large et de 25 a 30 +de longueur, semblables a des rochers inclines sur le fleuve au milieu +duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de gres est d'une epoque +tres-posterieure; j'y ai remarque des pierres portant encore des +fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'edifices +demolis. + +Notre travail sur _Louqsor_ a ete termine (a tres-peu pres) avant de +venir nous etablir ici, a _Biban-el-Molouk_, et je suis en etat de +donner tous les details necessaires sur l'epoque de la construction de +toutes les parties qui composent ce grand edifice. + +Le fondateur du _palais de Louqsor_, ou plutot _des_ palais de Louqsor a +ete le Pharaon _Amenophis-Memnon_ (Amenothph III), de la XVIIIe +dynastie. C'est ce prince qui a bati la serie d'edifices qui s'etend du +sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45 +pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore a ce regne. +Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les +salles interieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart +intactes, on lit, en grands hieroglyphes d'un relief tres-bas et d'un +excellent travail, des dedicaces faites au nom du roi Amenophis. Je mets +ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une idee de toutes les +autres, qui ne different que par quelques titres royaux de plus ou de +moins. + +"La vie! l'Horus puissant et modere, regnant par la justice, +l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce +que, grand par sa force, il a frappe les Barbares; le roi SEIGNEUR DE +JUSTICE, bien aime du Soleil, le fils du Soleil AMENOPHIS, moderateur de +la region pure (l'Egypte), a fait executer ces constructions consacrees +a son pere Ammon, le dieu seigneur des trois zones de l'univers, dans +l'Oph du midi; il les a fait executer en pierres dures et bonnes, afin +d'eriger un edifice durable; c'est ce qu'a fait le fils du Soleil +AMENOPHIS, cheri d'Ammon-Ra." + +Ces inscriptions levent donc toute espece de doute sur l'epoque precise +de la construction et de la decoration de cette partie de Louqsor; mes +inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques +expliquees par M. Letronne, et qu'on a chicanees si mal a propos; je +puis lui annoncer a ce sujet que je lui porterai les _inscriptions +dedicatoires egyptiennes_ des temples de _Philae_, d'_Ombos_ et de +_Denderah_, ou le verbe _construire_ ne manque jamais. + +Les bas-reliefs qui decorent le palais d'_Amenophis_ sont, en general, +relatifs a des actes religieux faits par ce prince aux grandes divinites +de cette portion de Thebes, qui etaient: 1 deg. Ammon-Ra, le dieu supreme de +l'Egypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement a Thebes, sa +ville eponyme; 2 deg. sa forme secondaire, Ammon-Ra generateur, mystiquement +surnomme _le mari de sa mere_, et represente sous une forme priapique; +c'est le dieu _Pan_ egyptien, mentionne dans les ecrivains grecs; 3 deg. la +deesse _Thamoun_ ou _Tamon_, c'est-a-dire _Ammon femelle_, une des +formes de Neith, consideree comme compagne d'Ammon generateur; 4 deg. la +deesse Mouth, la grand'mere divine, compagne d'Ammon-Ra; 5 deg. et 6 deg. les +jeunes dieux Khous et Harka, qui completent les deux grandes Triades +adorees a Thebes, savoir: + + + _Peres._ _Meres._ _Fils._ + + Ammon-Ra. Mouth. Khons. + +Ammon generateur. Thamoun. Harka. + + +Le Pharaon est represente faisant des offrandes, quelquefois +tres-riches, a ces differentes divinites, ou accompagnant leurs _bari_ +ou arches sacrees, portees processionnellement par des pretres. + +Mais j'ai trouve et fait dessiner dans deux des salles du palais une +serie de bas-reliefs plus interessants encore et relatifs a la personne +meme du fondateur. Voici un mot sur les principaux. + +Le dieu Thoth annoncant a la reine _Tmauhemva_, femme du Pharaon +_Thouthmosis IV_, qu'Ammon generateur lui a accorde un fils. + +La meme reine, dont l'etat de grossesse est visiblement exprime, +conduite par Chnouphis et Hathor (Venus) vers la chambre d'enfantement +(le _mammisi_); cette meme princesse placee sur un lit, mettant au monde +le roi _Amenophis_; des femmes soutiennent la gisante, et des genies +divins, ranges sous le lit, elevent l'embleme de la vie vers le +nouveau-ne.--La reine nourrissant le jeune prince.--Le dieu Nil peint en +_bleu_ (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en _rouge_ (le +temps de l'inondation), presentant le petit Amenophis, ainsi que le +petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinites de +Thebes.--Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le caresse.--Le +jeune roi institue par Ammon-Ra; les deesses protectrices de la haute et +de la basse Egypte lui offrant les couronnes, emblemes de la domination +sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, c'est-a-dire +son prenom royal, _Soleil seigneur de justice et de verite_, qui, sur +les monuments, le distingue de tous les autres _Amenophis_. + +L'une des dernieres salles du palais, d'un caractere plus religieux que +toutes les autres, et qui a du servir de chapelle royale ou de +sanctuaire, n'est decoree que d'adorations aux deux Triades de Thebes +par Amenophis; et dans cette salle, dont le plafond existe encore, on +trouve un second sanctuaire emboite dans le premier, et dont voici la +dedicace, qui en donne tres-clairement l'epoque, tout a fait recente en +comparaison de celle du grand sanctuaire: "Restauration de l'edifice +faite par le roi (cheri de Phre, approuve par Ammon), le fils du +Soleil, seigneur des diademes, Alexandre, en l'honneur de son pere +Ammon-Ra, gardien des regions des Oph (Thebes); il a fait construire le +sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes a la place de celui qui +avait ete fait sous la majeste du roi Soleil, seigneur de justice, le +fils du Soleil AMENOPHIS, moderateur de la region pure." + +Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement a l'origine de la +domination des Grecs en Egypte, au regne d'Alexandre, fils d'Alexandre +le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage enfantin +du roi, represente, a l'exterieur comme a l'interieur de ce petit +edifice, adorant les Triades thebaines. Dans un de ces bas-reliefs, la +deesse Thamoun est remplacee par la _ville de Thebes_ personnifiee sous +la forme d'une femme, avec cette legende: + +"Voici ce que dit Thebes (Toph), la grande rectrice du monde: Nous avons +mis en ta puissance toutes les contrees (les nomes); nous t'avons donne +KEME (l'Egypte), terre nourriciere." + +La deesse Thebes adresse ces paroles au jeune roi Alexandre, auquel +Ammon generateur dit en meme temps: "Nous accordons que les edifices que +tu eleves soient aussi durables que le firmament." + +On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais +d'Amenophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant que sous +le rapport de la singularite. Dans une salle qui precede le sanctuaire, +existe une pierre d'architrave qui, ayant ete renouvelee sous un +Ptolemee et ornee d'une inscription, produit, en lisant les caracteres +qu'elle porte, une dedicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point inquiete +des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la dedicace +primitive; la voici: + +1re _pierre moderne_. "Restauration de l'edifice faite par le roi +Ptolemee, toujours vivant, aime de Ptha."--2e _pierre antique_. "Monde, +le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Amenophis, a fait +executer ces constructions en l'honneur de son pere Ammon, etc." + +L'ancienne pierre, remplacee par le Lagide, portait la legende: +"L'Aroeris puissant, etc., seigneur du monde, etc." On ne s'est point +inquiete si la nouvelle legende se liait ou non avec l'ancienne. + +C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les travaux +du regne d'Amenophis, sous lequel ont cependant encore ete decorees la +deuxieme et la septieme des deux rangees, en allant du midi au nord. Les +bas-reliefs appartiennent au regne du roi _Horus_, fils d'Amenophis, et +les quatre dernieres au regne suivant. + +Toute la partie nord des edifices de Louqsor est d'une autre epoque, et +formait un monument particulier, quoique lie par la grande colonnade a +l'_Amenophion_ ou palais d'Amenophis. C'est a Rhamses le Grand +(Sesostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu l'intention, non +pas d'embellir le palais d'Amenophis, son ancetre, mais de construire un +edifice distinct, ce qui resulte evidemment de la dedicace suivante, +sculptee en grands hieroglyphes au-dessous de la corniche du pylone, et +repetee sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes +modernes n'ont pas encore ensevelies. + +"La vie! l'Aroeris, enfant d'Ammon, le maitre de la region superieure et +de la region inferieure, deux fois aimable, l'Horus plein de force, +l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de verite, approuve par Phre), le +fils prefere du roi des dieux, qui, assis sur le trone de son pere, +domine sur la terre, a fait executer ces constructions en l'honneur de +son pere, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce Rhamesseion dans la +ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil +(le fils cheri d'Ammon-Rhamses), vivificateur a toujours." + +C'est donc ici un monument particulier, distinct de l'Amenophion, et +cela explique tres-bien pourquoi ces deux grands edifices ne sont pas +sur le meme alignement, defaut choquant remarque par tous les voyageurs, +qui supposaient a tort que toutes ces constructions etaient du meme +temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas. + +C'est devant le pylone nord du _Rhamseion _de Louqsor que s'elevent les +deux celebres obelisques de granit rose, d'un travail si pur et d'une si +belle conservation. Ces deux masses enormes, veritables joyaux de plus +de 70 pieds de hauteur, ont ete erigees a cette place par Rhamses le +Grand, qui a voulu en decorer son _Rhamesseion_, comme cela est dit +textuellement dans l'inscription hieroglyphique de l'obelisque de +gauche, face nord, colonne mediale, que voici: "Le Seigneur du monde, +Soleil gardien de la verite (ou justice), approuve par Phre, a fait +executer cet edifice en l'honneur de son pere Ammon-Ra, et il lui a +erige ces deux grands obelisques de pierre, devant le Rhamesseion de la +ville d'Ammon." + +Je possede des copies exactes de ces deux beaux monolithes[Footnote: Un +de ces deux obelisques a ete apporte a Paris et dresse sur la place de +la Concorde.]. Je les ai prises avec un soin extreme, en corrigeant les +erreurs des gravures deja connues, et en les completant par les fouilles +que nous avons faites jusqu'a la base des obelisques. Malheureusement il +est impossible d'avoir la fin de la face est de l'obelisque de droite, +et de la face ouest de l'obelisque de gauche: il aurait fallu abattre +pour cela quelques maisons de terre et faire demenager plusieurs pauvres +familles de fellahs. + +Je n'entre pas dans de plus grands details sur le contenu des legendes +des deux obelisques. On sait deja que, loin de renfermer, comme on l'a +cru si longtemps, de grands mysteres religieux, de hautes speculations +philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des +lecons d'astronomie, ce sont tout simplement des dedicaces, plus ou +moins fastueuses, des edifices devant lesquels s'elevent les monuments +de ce genre. Je passe donc a la description des pylones, qui sont d'un +bien autre interet. + +L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de +sculptures d'un tres-bon style, sujets tous militaires et composes de +plusieurs centaines de personnages. _Massif de droite_: le roi Rhamses +le Grand, assis sur son trone au milieu de son camp, recoit les chefs +militaires et des envoyes etrangers; details du camp, bagages, tentes, +fourgons, etc., etc.; en dehors, l'armee egyptienne est rangee en +bataille; chars de guerre a l'avant, a l'arriere et sur les flancs; au +centre, les fantassins regulierement formes en carres. _Massif de +gauche_: bataille sanglante, defaite des ennemis, leur poursuite, +passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amene ensuite les +prisonniers. + +Voila le sujet general de ces deux tableaux, d'environ 50 pieds chacun; +nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions +entremelees aux scenes militaires. Les grands textes relatifs a cette +campagne de Sesostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheureusement +il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des +copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des lignes +encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du regne du +conquerant, et que la bataille s'etait donnee le 5 du mois d'Epiphi. Ces +dates me prouvent qu'il s'agit ici de la meme guerre que celle dont on a +sculpte les evenements sur la paroi droite du grand monument +d'_Ibsamboul_, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille +figuree dans ce dernier temple est aussi du mois d'Epiphi, mais du 9 et +non pas du 5. Il s'agit donc evidemment de deux affaires de la meme +campagne. Les peuples que les Egyptiens avaient a combattre sont des +Asiatiques, qu'a leur costume on peut reconnaitre pour des Bactriens, +des Medes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est expressement +nomme (_Naharaina-Kah_, le pays de Naharaina, la Mesopotamie) dans les +inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contrees de Schot, Robschi, +Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher necessairement dans la +geographie primitive de l'Asie occidentale. + +Les obelisques, les quatre colonnes, le pylone, et le vaste peristyle ou +cour environnee de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce qui +reste du Rhamesseion de la rive droite, et on lit _partout_ les +dedicaces de Rhamses le Grand, deux seuls points exceptes de ce grand +edifice. Il parait, en effet, que vers le huitieme siecle avant J.-C., +l'ancienne decoration de la grande porte situee entre ces deux massifs +du pylone etait, par une cause quelconque, en fort mauvais etat, et +qu'on en refit les masses entierement a neuf; les bas-reliefs de Rhamses +le Grand furent alors remplaces par de nouveaux, qui existent encore et +qui representent le chef de la XXIVe dynastie, le conquerant ethiopien +_Sabaco_ ou Sabacon, qui, pendant de longues annees, gouverna l'Egypte +avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumees aux dieux +protecteurs du palais et de la ville de Thebes. Ces bas-reliefs, sur +lesquels on voit le nom du roi, qui est ecrit _Schabak_ et qu'on y lit +tres-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler a une epoque +fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont tres-curieux aussi sous le +rapport du style. Les figures en sont fortes et tres-accusees, avec les +muscles vigoureusement prononces, sans qu'elles aient pour cela la +lourdeur des sculptures du temps des Ptolemees et des Romains. Ce sont, +au reste, les seules sculptures de ce regne que j'aie rencontrees en +Egypte. + +Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu egalement lieu +au Rhamesseion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le +chapiteau de la premiere colonne gauche du peristyle ont ete renouveles +sous Ptolemee Philopator, et l'on n'a pas manque de sculpter sur +l'architrave l'inscription suivante: "Restauration de l'edifice, faite +par le roi Ptolemee toujours vivant, cheri d'Isis et de Phtha, et par la +dominatrice du monde, Arsinoe, dieux Philopatores aimes par Ammon-Ra, +roi des dieux." + +Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de +Rhamses-Meiamoun, que l'on remarque en dehors du Rhamesseion, du cote de +l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu a un edifice contigu et +sans liaison reelle avec le monument de Sesostris. + +Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je parlerai, +dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thebains que nous +exploitons dans ce moment ... Adieu. + +P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant partir +ce matin meme pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; toujours +bonne sante et bon courage. Je donne ce soir a nos compagnons une fete +dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousirei; nous y oublierons +la sterilite et le voisinage de la seconde cataracte, ou nous avions a +peine du pain a manger. La chere ne repondra pas a la magnificence du +local, mais on fera l'impossible pour n'etre pas trop au-dessous. Je +voulais offrir a notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et qui devait +ajouter aux plaisirs de la reunion; c'etait un morceau de jeune +crocodile mis a la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on m'en +apportat un tue d'hier matin; mais j'ai joue de malheur, la piece de +crocodile s'est gatee: nous n'y perdrons vraisemblablement qu'une bonne +indigestion chacun. + + + + +TREIZIEME LETTRE + + +Thebes (Biban-el-Molouk), le 26 mai 1829. + +Les details topographiques donnes par Strabon ne permettent point de +chercher ailleurs que dans la vallee de _Biban-el-Molouk_ l'emplacement +des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vallee, qu'on veut +entierement deriver de l'arabe en le traduisant par _les portes des +rois_, mais qui est a la fois une corruption et une traduction de +l'ancien nom egyptien _Biban-Ou-roou_ (les hypogees des rois), comme l'a +fort bien dit M. Silvestre de Sacy, leverait d'ailleurs toute espece de +doute a ce sujet. C'etait la _necropole royale_, et on avait choisi un +lieu parfaitement convenable a cette triste destination, une vallee +aride; encaissee par de tres-hauts roches coupes a pic, ou par des +montagnes en pleine decomposition, offrant presque toutes de larges +fentes occasionnees soit par l'extreme chaleur, soit par des +eboulements interieurs, et dont les croupes sont parsemees de bandes +noires, comme si elles eussent ete brulees en partie; aucun animal +vivant ne frequente cette vallee de mort: je ne compte point les +mouches, les renards, les loups et les hyenes, parce que c'est notre +sejour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attire +ces quatre especes affamees. + +En entrant dans la partie la plus reculee de cette vallee, par une +ouverture etroite evidemment faite de main d'homme, et offrant encore +quelques legers restes de sculptures egyptiennes, on voit bientot au +pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carrees, encombrees +pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la +decoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entree dans +les _tombeaux des rois_. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne +communiquait avec l'autre; ils etaient tous isoles: ce sont les +chercheurs de tresors, anciens ou modernes, qui ont etabli quelques +communications forcees. + +Il me tardait, en arrivant a Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces +tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux +conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent +creuses), etaient bien, comme je l'avais deduit d'avance de plusieurs +considerations, ceux de rois appartenant _tous a des dynasties +thebaines_, c'est-a-dire a des princes, dont _la famille etait +originaire de Thebes_. L'examen rapide que je fis alors de ces +excavations avant de monter a la seconde cataracte, et le sejour de +plusieurs mois que j'y ai fait a mon retour, m'ont pleinement convaincu +que ces hypogees ont renferme les corps des rois des XVIIIe, XIXe et XXe +dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties _diospolitaines_ +ou _thebaines_. Ainsi, j'y ai trouve d'abord les tombeaux de six des +rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, Amenophis-Memnon, +inhume a part dans la vallee isolee de l'ouest. + +Viennent ensuite le tombeau de Rhamses-Meiamoun et ceux de six autres +Pharaons, successeurs de Meiamoun et appartenant a la XIXe ou a la XXe +dynastie. + +On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le +choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait +creuser la sienne sur le point ou il croyait rencontrer une veine de +pierre convenable a sa sepulture et a l'immensite de l'excavation +projetee. Il est difficile de se defendre d'une certaine surprise +lorsque, apres avoir passe sous une porte assez simple, on entre dans de +grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement +soignees, conservant en grande partie l'eclat des plus vives couleurs, +et conduisant successivement a des salles soutenues par des piliers +encore plus riches de decorations, jusqu'a ce qu'on arrive enfin a la +salle principale, celle que les Egyptiens nommaient la _salle doree_, +plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la +momie du roi dans un enorme sarcophage de granit. Les plans de ces +tombeaux, publies par la Commission d'Egypte, donnent une idee exacte +de l'etendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont coute +pour les executer au pic et au ciseau. Les vallees sont presque toutes +encombrees de collines formees par les petits eclats de pierre provenant +des effrayants travaux executes dans le sein de la montagne. + +Je ne puis tracer ici une description detaillee de ces tombeaux; +plusieurs mois m'ont a peine suffi pour rediger une notice un peu +detaillee des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment et pour copier +les inscriptions les plus interessantes. Je donnerai cependant une idee +generale de ces monuments par la description rapide et tres-succincte de +l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamses, fils et successeur de +Meiamoun. La decoration des tombeaux royaux etait systematisee, et ce +que l'on trouve dans l'un reparait dans presque tous les autres, a +quelques exceptions pres, comme je le dirai plus bas. + +Le bandeau de la porte d'entree est orne d'un bas-relief (le meme sur +toutes les premieres portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que +la _preface,_ ou plutot le resume de toute la decoration des tombes +pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil a +tete de belier, c'est-a-dire le soleil couchant entrant dans +l'hemisphere inferieur, et adore par le roi a genoux; a la droite du +disque, c'est-a-dire a l'orient, est la deesse Nephthys, et a la gauche +(occident) la deesse Isis, occupant les deux extremites de la course du +dieu dans l'hemisphere superieur: a cote du Soleil et dans le disque, +on a sculpte un grand scarabee qui est ici, comme ailleurs, le symbole +de la regeneration ou des renaissances successives: le roi est +agenouille sur la montagne celeste, sur laquelle portent aussi les pieds +des deux deesses. + +Le sens general de cette composition se rapporte au roi defunt: pendant +sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient a l'occident, le +roi devait etre le vivificateur, l'illuminateur de l'Egypte, et la +source de tous les biens physiques et moraux necessaires a ses +habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement compare au +soleil se couchant et descendant vers le tenebreux hemisphere inferieur, +qu'il doit parcourir pour renaitre de nouveau a l'orient, et rendre la +lumiere et la vie au monde superieur (celui que nous habitons), de la +meme maniere que le roi defunt devait renaitre aussi, soit pour +continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde celeste et +etre absorbe dans le sein d'Ammon, le pere universel. + +Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est +passe pour la vieille Egypte; tout cela resulte de l'ensemble des +legendes qui couvrent les tombes royales. + +Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans ses +deux etats pendant les deux parties du jour, est la clef ou plutot le +motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va +le voir, que le developpement successif. + +Dans le tableau decrit est toujours une legende dont suit la traduction +litterale: "Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti (region +occidentale, habitee par les morts): Je t'ai accorde une demeure dans la +montagne sacree de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois +ses predecesseurs), a toi Osirien, roi seigneur du monde, Rhamses, etc., +encore vivant." + +Cette derniere expression prouverait, s'il en etait besoin, que les +tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail +fort long, etaient commences de leur vivant, et que l'un des premiers +soins de tout roi egyptien fut, conformement a l'esprit bien connu de +cette singuliere nation, de s'occuper incessamment de l'execution du +monument sepulcral qui devait etre son dernier asile. + +C'est ce que demontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve +toujours a la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait +evidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le facheux augure qui +semblait resulter pour lui du creusement de sa tombe au moment ou il +etait plein de vie et de sante: ce tableau montre en effet le Pharaon en +costume royal, se presentant au dieu Phre a tete d'epervier, +c'est-a-dire au soleil dans tout l'eclat de sa course (a l'heure de +midi), lequel adresse a son representant sur la terre ces paroles +consolantes: + +"Voici ce que dit Phre, dieu grand, seigneur du ciel: Nous t'accordons +une longue serie de jours pour regner sur le monde et exercer les +attributions royales d'Horus sur la terre." + +Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit egalement de +magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le +detail des privileges qui lui sont reserves dans les regions celestes; +il semble qu'on ait place ici ces legendes comme pour rendre plus douce +la pente toujours trop rapide qui conduit a la salle du sarcophage. + +Immediatement apres ce tableau, sorte de precaution oratoire assez +delicate, on aborde plus franchement la question par un tableau +symbolique, le disque du soleil Criocephale, parti de l'Orient, et +avancant vers la frontiere de l'Occident, qui est marquee par un +crocodile, embleme des tenebres, et dans lesquelles le dieu et le roi +vont entrer chacun a sa maniere. Suit immediatement un tres-long texte, +contenant les noms des soixante-quinze paredres du soleil dans +l'hemisphere inferieur, et des invocations a ces divinites du troisieme +ordre, dont chacune preside a l'une des soixante-quinze subdivisions du +monde inferieur, qu'on nommait KELLE, _demeure qui enveloppe, enceinte, +zone_. + +Une petite salle, qui succede ordinairement a ce premier corridor, +contient les images sculptees et peintes des soixante-quinze paredres, +precedees ou suivies d'un immense tableau dans lequel on voit +successivement l'image abregee des soixante-quinze zones et de leurs +habitants, dont il sera parle plus loin. + +A ces tableaux generaux et d'ensemble succede le developpement des +details: les parois des corridors et salles qui suivent (presque +toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une +longue serie de tableaux representant la marche du soleil dans +l'hemisphere superieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois +opposees on a figure la marche du soleil dans l'hemisphere inferieur +(image du roi apres sa mort). + +Les nombreux tableaux relatifs a la marche du dieu au-dessus de +l'horizon et dans l'hemisphere lumineux sont partages en douze series, +annoncees chacune par un riche battant de porte, sculpte, et garde par +un enorme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, et ces +reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent a +face etincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la flamme; +TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A cote de ces terribles gardiens +on lit constamment la legende: _Il demeure au-dessus de cette grande +porte, et l'ouvre au dieu Soleil_. + +Pres du battant de la premiere porte, celle du lever, on a figure les +vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une etoile +sur la tete, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour marquer la +direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans +l'etude des tableaux, qui offrent un interet d'autant plus piquant que, +dans chacune des douze heures de jour, on a trace l'image detaillee de +la barque du dieu, naviguant dans le fleuve celeste sur le _fluide +primordial_ ou _l'ether_, le principe de toutes les choses physiques +selon la vieille philosophie egyptienne, avec la figure des dieux qui +l'assistent successivement, et de plus, la representation des _demeures +celestes_ qu'il parcourt, et les scenes mythiques propres a chacune des +heures du jour. + +Ainsi, a la premiere heure, sa _bari_, ou barque, se met en mouvement +et recoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les tableaux de +la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frere et +l'ennemi du Soleil, surveille par le dieu Atmou; a la troisieme heure, +le dieu Soleil arrive dans la zone celeste ou se decide le sort des +ames, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs +nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son +tribunal, pesant a sa balance les ames humaines qui se presentent +successivement: l'une d'elles vient d'etre condamnee, on la voit ramenee +sur terre dans une _bari_, qui s'avance vers la porte gardee par Anubis, +et conduite a grands coups de verges par des cynocephales, emblemes de +la justice celeste; le coupable est sous la forme d'une enorme truie, +au-dessus de laquelle on a grave en grand caractere _gourmandise_ ou +_gloutonnerie_, sans doute le peche capital du delinquant, quelque +glouton de l'epoque. + +Le dieu visite, a la cinquieme heure, les _Champs-Elysees_ de la +mythologie egyptienne, habites par les ames bienheureuses se reposant +des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur leur +tete la plume d'autruche, embleme de leur conduite juste et vertueuse. +On les voit presenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous +l'inspection du _Seigneur de la joie du coeur_, elles cueillent les +fruits des arbres celestes de ce paradis; plus loin, d'autres tiennent +en main des faucilles: ce sont les ames qui cultivent les champs de la +verite; leur legende porte: "Elles font des libations de l'eau et des +offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une +faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu Soleil +leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les dans +vos demeures, jouissez-en et les presentez aux dieux en offrande pure." +Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et folatrer dans +un grand bassin que remplit l'eau celeste et primordiale, le tout sous +l'inspection du dieu _Nil-Celeste_. Dans les heures suivantes, les dieux +se preparent a combattre le grand ennemi du Soleil, le serpent +_Apophis_. Ils s'arment d'epieux, se chargent de filets, parce que le +monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du +Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de liens; +on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un cable que la deesse +Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, secondes par une +_machine fort compliquee_, manoeuvres par le dieu _Sev_ (Saturne), +assiste des genies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail +serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en bas +une _main enorme_ (celle d'Ammon) qui saisit la corde et arrete la +fougue du dragon. Enfin, a la onzieme heure du jour, le serpent captif +est etrangle; et bientot apres le dieu Soleil arrive au point extreme de +l'horizon ou il va disparaitre. C'est la deesse _Netphe_ (Rhea) qui, +faisant l'office de la Thetys des Grecs, s'eleve a la surface de l'abime +des eaux celestes; et, montee sur la tete de son fils Osiris, dont le +corps se termine en volute comme celui d'une sirene, la deesse recoit +le vaisseau du Soleil, qui prend bientot dans ses bras immenses le Nil +celeste, le vieil _Ocean_ des mythes egyptiens. + +La marche du Soleil dans _l'hemisphere inferieur_, celui des tenebres, +pendant les douze heures de nuit, c'est-a-dire la contre-partie des +scenes precedentes, se trouve sculptee sur les parois des tombeaux +royaux opposees a celles dont je viens de donner une idee +tres-succincte. La le dieu, assez constamment peint en _noir_, de la +tete aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones auxquels +president autant de personnages divins de toute forme et armes de +glaives. Ces cercles sont habites par les _ames coupables_ qui subissent +divers supplices. C'est veritablement la le type primordial de l'_Enfer_ +du Dante, car la variete des tourments a de quoi surprendre; et je ne +suis pas etonne que quelques voyageurs, effrayes de ces scenes de +carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains +dans l'ancienne Egypte; mais les legendes levent toute espece +d'incertitude a cet egard: ce sont des affaires de l'autre monde, et qui +ne prejugent rien pour les us et coutumes de celui-ci. + +Les ames coupables sont punies d'une maniere differente dans la plupart +des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figure ces esprits +impurs, et perseverant dans le crime, presque toujours sous la forme +humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la _grue_, ou +celle de l'_epervier a tete humaine_, entierement peints en _noir_, pour +indiquer a la fois et leur nature perverse et leur sejour dans l'abime +des tenebres; les unes sont fortement liees a des poteaux, et les +gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les +crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la +tete en bas; celles-ci, les mains liees sur la poitrine et la tete +coupee, marchent en longues files; quelques-unes, les mains liees +derriere le dos, trainent sur la terre leur coeur sorti de leur +poitrine; dans de grandes chaudieres, on fait bouillir des ames +vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou +seulement leurs tetes et leurs coeurs. J'ai aussi remarque des ames +jetees dans la chaudiere avec l'embleme du bonheur et du repos celeste +(l'eventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des +copies fideles de cette immense serie de tableaux et des longues +legendes qui les accompagnent. + +A chaque zone et aupres des supplicies, on lit toujours leur +condamnation et la peine qu'ils subissent. "Ces ames ennemies, y est-il +dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son +disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles +n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones." +Tandis qu'on lit au contraire, a cote de la representation des ames +heureuses, sur les parois opposees: "Elles ont trouve grace aux yeux du +Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles ou l'on vit de +la vie celeste; les corps qu'elles ont abandonnes reposeront a toujours +dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la presence du Dieu +supreme." + +Cette double serie de tableaux nous donne donc le _systeme +psychologique egyptien_ dans ses deux points les pins importants et les +plus moraux, _les recompenses et les peines_. Ainsi se trouve +completement demontre tout ce que les anciens ont dit de la doctrine +egyptienne sur _l'immortalite de l'ame_ et le but positif de la vie +humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idee de symboliser +la _double destinee_ des ames par le plus frappant des phenomenes +celestes, le cours du soleil dans les deux hemispheres, et d'en lier la +peinture a celle de cet imposant et magnifique spectacle. + +Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors +et des deux premieres salles du tombeau de _Rhamses V_, que j'ai pris +pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus +complet de tous. Le meme sujet, mais compose dans un esprit directement +_astronomique_, et sur un plan plus regulier, parce que c'etait un +tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la +longueur de ceux du second corridor et des deux premieres salles qui +suivent. + +Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parseme d'etoiles, +enveloppe de trois cotes cette immense composition: le torse se prolonge +sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie superieure; sa +tete est a l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du +tableau divise en deux bandes egales: celle d'en haut represente +l'hemisphere superieur et le cours du soleil dans les douze heures du +jour; celle d'en bas, l'hemisphere inferieur, la marche du soleil +pendant les douze heures de la nuit. + +A l'orient, c'est-a-dire vers le point sexuel du grand corps celeste (de +la deesse Ciel), est figuree la naissance du Soleil; il sort du sein de +sa divine mere _Neith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt +a sa bouche, et renferme dans un disque rouge: le dieu _Meui_ (l'Hercule +egyptien, la raison divine), debout dans la barque destinee aux voyages +du jeune dieu, eleve les bras pour l'y placer lui-meme; apres que le +Soleil enfant a recu les soins de deux deesses nourrices, la barque part +et navigue sur l'_Ocean celeste_, l'Ether, qui coule comme un fleuve de +l'_orient a l'occident_, ou il forme un vaste bassin, dans lequel +aboutit une branche du fleuve traversant l'_hemisphere inferieur, +d'occident en orient_. + +Chaque heure du jour est indiquee sur le corps du Ciel par un disque +rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles +parait le dieu Soleil naviguant sur l'Ocean celeste avec un cortege qui +change a chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_. + +A la premiere heure, au moment ou le vaisseau se met en mouvement, les +esprits de l'Orient presentent leurs hommages au dieu debout dans son +naos, qui est eleve au milieu de cette bari; l'equipage se compose de la +deesse _Sori_, qui donne l'impulsion a la proue; du dieu Sev (Saturne), +a la tete de lievre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et +dont il ne fait usage qu'a partir de la 8e heure, c'est-a-dire lorsqu'on +approche des parages de l'Occident; le reis ou commandant est Horus, +ayant en sous-ordre le dieu Hake-Oeris, le Phaeton et le compagnon +fidele du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un +hieracocephale nomme _Haou_, plus la deesse Neb-Wa (la dame de la +barque), dont j'ignore les fonctions speciales, enfin le dieu gardien +superieur des tropiques. On a represente, sur les bords du fleuve, les +dieux ou les esprits qui president a chacune des heures du jour; ils +adorent le Soleil a son passage, ou recitent tous les noms mystiques par +lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les ames des +rois ayant a leur tete le defunt Rhamses V, allant au-devant de la bari +du dieu pour adorer sa lumiere. Aux 4e, 5e et 6e heures, le meme Pharaon +prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis +cache dans les eaux de l'Ocean. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau +celeste cotoie les demeures des bienheureux, jardins ombrages par des +arbres de differentes especes, sous lesquels se promenent les dieux et +les ames pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne) +sonde le fleuve incessamment, et des dieux echelonnes sur le rivage +dirigent la barque avec precaution; elle contourne le grand bassin de +l'ouest, et reparait dans la bande superieure du tableau, c'est-a-dire +dans l'hemisphere inferieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en +orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme +il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du +Soleil est toujours tiree a la corde par un grand nombre de genies +subalternes, dont le nombre varie a chaque heure differente. Le grand +cortege du dieu et l'equipage ont disparu, il ne reste plus que le +pilote debout et inerte a l'entree du naos renfermant le dieu, auquel la +deesse Thmei (la verite et la justice), qui preside a l'enfer ou a la +region inferieure, semble adresser des consolations. + +Des legendes hieroglyphiques, placees sur chaque personnage et au +commencement de toutes les scenes, en indiquent les noms et les sujets, +en faisant connaitre l'heure du jour ou de la nuit a laquelle se +rapportent ces scenes symboliques. J'ai pris copie moi-meme et des +tableaux et de toutes les inscriptions. + +Mais sur ces memes plafonds, et en dehors de la composition que je viens +de decrire en gros, existent des textes hieroglyphiques d'un interet +plus grand peut-etre, quoique lies au meme sujet. Ce sont des _tables +des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de +chaque mois de l'annee_; elles sont ainsi concues: + +MOIS DE TOBI, la derniere moitie.--_Orion_ domine et influe sur +l'oreille gauche. + +Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche. + +Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur. + +Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux etoiles_ (les +Gemeaux?), sur le coeur. + +Heure 4e, les constellations _des deux etoiles_ (influent) sur l'oreille +gauche. + +Heure 5e, les etoiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur. + +Heure 6e, la tete (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur. + +Heure 7e, _la fleche_ (influe) sur l'oeil droit. + +Heure 8e, _les longues etoiles_, sur le coeur. + +Heure 9e, les serviteurs des parties anterieures (du quadrupede) _Mente_ +(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche. + +Heure 10e, le quadrupede _Mente_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche. + +Heure 11e, les serviteurs du _Mente_, sur le bras gauche. + +Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche. + +Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue a celle qu'on +avait gravee sur le fameux cercle dore du monument d'Osimandyas, et qui +donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des +constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela demontrera +sans replique, comme l'a affirme notre savant ami M. Letronne, que +l'_astrologie_ remonte, en Egypte, jusqu'aux temps les plus recules; +cette question, par le fait, est decidee sans retour, c'est un petit +souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thebes. + +La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui +composent la serie des levers, est certaine dans les passages ou j'ai +introduit les noms actuels des constellations de notre planisphere; +n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance, +j'ai ete oblige de donner partout ailleurs le mot a mot du texte +hieroglyphique. + +J'ai du recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes +precieux de l'_astronomie antique_, science qui devait etre +necessairement liee a l'_astrologie_, dans un pays ou la religion fut la +base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil systeme +politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes: +_la partie des faits observes_, qui constitue seule nos sciences +actuelles; _la partie speculative_, qui liait la science a la croyance +religieuse, lien necessaire, indispensable meme en Egypte, ou la +religion, pour etre forte et pour l'etre toujours, avait voulu renfermer +l'univers entier et son etude dans son domaine sans bornes; ce qui a son +bon et son mauvais cote, comme toutes les conceptions humaines. + +Dans le tombeau de Rhamses V, les salles ou corridors qui suivent ceux +que je viens de decrire, sont decores de tableaux symboliques relatifs a +divers etats du soleil considere soit physiquement, soit surtout dans +ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un +ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils +n'occupent pas la meme place dans les tombes royales. La salle qui +precede celle du sarcophage, en general consacree aux quatre genies de +l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution +du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent +decider du sort de son ame, tribunal dont ne fut qu'une simple image +celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de +la sepulture. Une paroi entiere de cette salle, dans le tombeau de +Rhamses V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris, +melees aux justifications que le roi est cense presenter, ou faire +presenter en son nom, a ces juges severes, lesquels paraissent etre +charges, chacun, de faire la recherche d'un crime ou peche particulier, +et de le punir dans l'ame soumise a leur juridiction. Ce grand texte, +divise par consequent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, a +proprement parler, qu'une _confession negative_, comme on peut en juger +par les exemples qui suivent: + +dieu (tel)! _le roi_, soleil moderateur de justice, approuve d'Ammon, +_n'a point commis de mechancetes_. + +Le fils du Soleil Rhamses _n'a point blaspheme_. + +Le roi, soleil moderateur, etc., _ne s'est point enivre_. + +Le fils du Soleil Rhamses _n'a point ete paresseux_. + +Le roi, soleil moderateur, etc., _n'a point enleve les biens voues aux +dieux._ + +Le fils du Soleil Rhamses _n'a point dit de mensonges_. + +Le roi, soleil, etc., _n'a point ete libertin_. + +Le fils du Soleil Rhamses _ne s'est point souille par des impuretes_. + +Le roi, soleil, etc., _n'a point secoue la tete en entendant des paroles +de verite_. + +Le fils du Soleil Rhamses _n'a point inutilement allonge ses paroles_. + +Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu a devorer son coeur_ (c'est-a-dire, a +se repentir de quelque mauvaise action). + +On voyait enfin, a cote de ce texte curieux, dans le tombeau de +Rhamses-Meiamoun, des images plus curieuses encore, celles des peches +capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la +luxure_, _la paresse_ et _la voracite_, figurees sous forme humaine, +avec les tetes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_. + +La grande salle du tombeau de Rhamses V, celle qui renfermait le +sarcophage, et la derniere de toutes, surpasse aussi les autres en +grandeur et en magnificence. Le plafond, creuse en berceau et d'une +tres-belle coupe, a conserve toute sa peinture: la fraicheur en est +telle qu'il faut etre habitue aux miracles de conservation des monuments +de l'Egypte pour se persuader que ces freles couleurs ont resiste a plus +de trente siecles. On a repete ici, mais en grand et avec plus de +details dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux +hemispheres pendant la duree du jour astronomique, composition qui +decore les plafonds des premieres salles du tombeau et qui forme le +motif general de toute la decoration des sepultures royales. + +Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au +plafond, de tableaux sculptes et peints comme dans le reste du tombeau, +et chargees de milliers d'hieroglyphes formant les legendes +explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un +grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblematiques, tout le +systeme cosmogonique et les principes de la physique generale des +Egyptiens. Une longue etude peut seule donner le sens entier de ces +compositions, que j'ai toutes copiees moi-meme, en transcrivant en meme +temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus +raffine; mais il y a certainement, sous ces apparences emblematiques, de +vieilles verites que nous croyons tres-jeunes. + +J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul +des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les +piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux +divinites de l'Egypte, et principalement a celles qui president aux +destinees des ames, Phtha-Socharis, Atmou, la deesse _Meresoehar_, +_Osiris_ et _Anubis_. + +Tous les autres tombeaux des rois de Thebes, situes dans la vallee de +Biban-el-Molouk et dans la vallee de l'Ouest, sont decores, soit de la +totalite, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens +d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et +surtout plus ou moins acheves. + +Les tombes royales veritablement achevees et completes sont en +tres-petit nombre, savoir: celle d'Amenophis III (Memnon), dont la +decoration est presque entierement detruite; celle de Rhamses-Meimoun, +celle de Rhamses V, probablement aussi celle de Rhamses le Grand, enfin +celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incompletes. Les unes +se terminent a la premiere salle, changee en grande salle sepulcrale +d'autres vont jusqu'a une seconde salle des tombeaux complets; +quelques-unes meme se terminent brusquement par un petit reduit creuse +a la hate, grossierement peint, et dans lequel on a depose le sarcophage +du roi, a peine ebauche. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au +commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le +trone; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fut termine, les +travaux etaient arretes et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc +juger de la longueur du regne de tous les rois inhumes a +Biban-el-Molouk, par l'achevement ou par l'etat plus ou moins avance de +l'excavation destinee a sa sepulture. Il est a remarquer, a ce sujet, +que les regnes d'Amenophis III, de Rhamses le Grand et de Rhamses V +furent, en effet, selon Manethon, de plus de trente ans chacun, et leurs +tombeaux sont aussi les plus etendus. + +Il me reste a parler de certaines particularites que presentent +quelques-unes de ces tombes royales. + +Quelques parois conservees du tombeau d'Amenophis III (Memnon) sont +couvertes d'une simple peinture, mais executee avec beaucoup de soin et +de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du +soleil dans les deux hemispheres; mais cette composition est peinte sur +les murailles sous la forme d'un immense papyrus deroule, les figures +etant tracees au simple trait comme dans les manuscrits et les legendes, +en hieroglyphes lineaires, arrivant presque aux formes _hieratiques_. Le +Musee royal possede des rituels concus en ce genre d'ecriture de +transition. + +Le tombeau de cet illustre Pharaon a ete decouvert par un des membres de +la Commission d'Egypte dans la vallee de l'Ouest. Il est probable que +tous les rois de la premiere partie de la XVIIIe dynastie reposaient +dans cette meme vallee, et que c'est la qu'il faut chercher les +sepulcres d'Amenophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra +les decouvrir qu'en executant des deblayements immenses au pied des +grands rochers coupes a pic dans le sein desquels ces tombe ont ete +creusees. Cette meme vallee recele peut-etre encore le dernier asile des +rois thebains des anciennes epoques; c'est ce que je me crois autorise a +conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un tres-ancien +style, decouvert dans la partie la plus reculee de la meme vallee, celui +d'un Pharaon thebain nomme _Skhai_, lequel n'appartient certainement +point aux quatre dernieres dynasties thebaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe +et XXe. + +Dans la vallee proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admire, +comme tous les voyageurs qui nous ont precedes, l'etonnante fraicheur +des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousirei Ier, qui +dans ses legendes prend les divers surnoms de _Noubei_, d'_Athothi_ et +d'_Amonei_, et dans son tombeau celui d'Ousirei; mais cette belle +catacombe deperit chaque jour. Les piliers se fendent et se delitent; +les plafonds tombent en eclats, et la peinture s'enleve en ecailles. +J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet +hypogee, pour donner en Europe une idee exacte de tant de magnificence. +J'ai fait egalement dessiner la serie de _peuples_ figuree dans un des +bas-reliefs de la premiere salle a piliers. J'avais cru d'abord, +d'apres les copies de ces bas-reliefs publiees en Angleterre, que ces +quatre peuples, de race bien differente, conduits par le dieu Horus +tenant le baton pastoral, etaient les nations soumises au sceptre du +Pharaon Ousirei; l'etude des legendes m'a fait connaitre que ce tableau +a une signification plus generale. Il appartient a la 3e heure du jour, +celle ou le soleil commence a faire sentir toute l'ardeur de ses rayons +et rechauffe toutes les contrees de notre hemisphere. On a voulu y +representer, d'apres la legende meme, _les habitants de l'Egypte et ceux +des contrees etrangeres_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des +diverses _races d'hommes_ connues des Egyptiens, et nous apprenons en +meme temps les grandes divisions geographiques ou _ethnographiques_ +etablies a cette epoque reculee. + +Les hommes guides par le Pasteur des peuples, Horus, sont figures au +nombre de douze, mais appartenant a quatre familles bien distinctes. Les +trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge +sombre_, taille bien proportionnee, physionomie douce, nez legerement +aquilin, longue chevelure nattee, vetus de blanc, et leur legende les +designe sous le nom de ROT-EH-NE-ROME, _la race des hommes_, les hommes +par excellence, c'est-a-dire les Egyptiens. + +Les trois suivants presentent un aspect bien different: peau couleur de +chair tirant sur le jaune, ou teint basane, nez fortement aquilin, barbe +noire, abondante et terminee en pointe, court vetement de couleurs +variees; ceux-ci portent le nom de NAMOU. + +Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui +viennent apres, ce sont des _negres_; ils sont designes sous le nom +general de NAHASI. + +Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur +de chair, ou peau blanche de la nuance la plus delicate, le nez droit ou +legerement vousse, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute +et tres-elancee, vetus de peaux de boeuf conservant encore leur poil, +veritables sauvages tatoues sur diverses parties du corps; on les nomme +TAMHOI. + +Je me hatai de chercher le tableau correspondant a celui-ci dans les +autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les +variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu +figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien +systeme egyptien, savoir: 1e _les habitants de l'Egypte_, qui, a elle +seule, formait une partie du monde, d'apres le tres-modeste usage des +vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de +l'_Afrique_, les negres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque +notre race est la derniere et la plus sauvage de la serie) les +_Europeens_, qui a ces epoques reculees, il faut etre juste, ne +faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici +tous les peuples de race blonde et a peau blanche, habitant +non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de depart. + +Cette maniere de considerer ces tableaux est d'autant plus la veritable +que, dans les autres tombes, les memes noms generiques reparaissent et +constamment dans le meme ordre. On y trouve aussi les Egyptiens et les +Africains representes de la meme maniere, ce qui ne pouvait etre +autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races +europeennes) offrent d'importantes et curieuses variantes. + +Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vetu dans le tombeau +d'Ousirei, l'Asie a pour representants dans d'autres tombeaux (ceux de +_Rhamses-Meiamoun_, etc.) trois individus toujours a teint basane, nez +aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumes avec une rare +magnificence. Dans l'un, ce sont evidemment des _Assyriens_: leur +costume, jusque dans les plus petits details, est parfaitement semblable +a celui des personnages graves sur les cylindres assyriens: dans +l'autre, les peuples _Medes_, ou habitants primitifs de quelque partie +de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait +pour trait, sur les monuments dits _persepolitains_. On representait +donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indifferemment. Il en +est de meme de nos bons vieux ancetres les _Tamhou_, leur costume est +quelquefois different; leurs tetes sont plus ou moins chevelues et +chargees d'ornements diversifies; leur vetement sauvage varie un peu +dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe +conservent tout le caractere d'une race a part. J'ai fait copier et +colorier cette curieuse serie ethnographique. Je ne m'attendais +certainement pas, en arrivant a Biban-el-Molouk, d'y trouver des +sculptures qui pourront servir de vignettes a l'histoire des habitants +primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur +vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle +nous fait bien apprecier le chemin que nous avons parcouru depuis. + +Le tombeau de _Rhamses Ier_, le pere et le predecesseur d'Ousirei, etait +enfoui sous les decombres et les debris tombes de la montagne; nous +l'avons fait deblayer: il consiste en deux longs corridors sans +sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une etonnante +conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert +seulement de peintures. Cette simplicite accuse la magnificence du fils, +dont la somptueuse catacombe est a quelques pas de la. + +J'avais le plus vif desir de retrouver a Biban-el-Molouk la tombe du +plus celebre des Rhamses, celle de _Sesostris_; elle y existe en effet: +c'est la troisieme a droite dans la vallee principale; mais la sepulture +de ce grand homme semble avoir ete en butte, soit a la devastation par +des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont +comblee a tres-peu pres jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une +espece de boyau au milieu des eclats de pierres qui remplissent cette +interessante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgre +l'extreme chaleur, jusqu'a la premiere salle. Cet hypogee, d'apres ce +qu'on peut en voir, fut execute sur un plan tres-vaste et decore de +sculptures du meilleur style, a en juger par les petites portions encore +subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute +la decouverte du sarcophage de cet illustre conquerant: on ne peut +esperer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute ete +viole et spolie a une epoque fort reculee, soit par les Perses, soit par +des chercheurs de tresors, aussi ardents a detruire que l'etranger avide +d'exercer des vengeances. + +Au fond d'un embranchement de la vallee et dans le voisinage de ce +respectable tombeau reposait le fils de Sesostris; c'est un tres-beau +tombeau, mais non acheve. J'y ai trouve, creusee dans l'epaisseur de la +paroi d'une salle isolee, une petite chapelle consacree aux manes de son +pere, Rhamses le Grand. + +Le dernier tombeau, au fond de la vallee principale, se fait remarquer +par son etat d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont acheves et +executes avec une finesse et un soin admirables; la decoration du reste +de la catacombe, formee de trois longs corridors et de deux salles, a +ete seulement tracee en rouge, et l'on rencontre enfin les debris du +sarcophage du Pharaon, en granit, dans un tres-petit cabinet dont les +parois, a peine degrossies, sont couvertes de quelques mauvaises figures +de divinites, dessinees et barbouillees a la hate. + +Son successeur, dont le nom monumental est _Rhamerri_, ne s'etait +probablement pas beaucoup inquiete du soin de sa sepulture: au lieu de +se faire creuser un tombeau comme ses ancetres, il trouva plus commode +de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son pere, et l'etude +que j'ai du faire de ce tombeau _palimpseste_ m'a conduit a un resultat +fort important pour le complement de la serie des regnes formant la +XVIIIe dynastie. + +Le temps ayant cause la chute du stuc applique par l'usurpateur +Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau +qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les +legendes d'une reine nommee _Thaoser_; et le temps, faisant aussi +justice de la couverte dont on avait masque les premiers bas-reliefs de +l'interieur, a mis a decouvert des tableaux representant cette meme +reine, faisant les memes offrandes aux dieux, et recevant des divinites +les memes promesses et les memes assurances que les Pharaons eux-memes +dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la meme place que +ceux-ci. Il devint donc evident que j'etais dans une catacombe creusee +pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine +ayant exerce par elle-meme le pouvoir souverain, puisque son mari, +quoique portent le titre de roi, ne parait qu'apres elle dans cette +serie de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers et +les plus importants. _Menephtha-Siphtha_ fut le nom de ce souverain en +sous-ordre. + +Comme j'avais deja trouve a Ghebel-Selseleh des bas-reliefs de ce prince +qui avait, apres le roi Horus, continue la decoration du grand speos de +la carriere, j'ai du reconnaitre alors dans la reine _Thaoser_ la fille +meme du roi Horus, laquelle, succedant a son pere, dont elle etait la +seule heritiere en age de regner, exerca longtemps le pouvoir souverain, +et se trouve dans la liste des rois de Manethon, sous le nom de la reine +_Achencherses_. Je m'etais trompe a Turin, en prenant l'epouse meme +d'Horus, la reine _Tmauhmot_, pour la fille de ce prince, mentionnee +dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom, +indifferente pour la serie des regnes, n'aurait point ete commise si la +legende de la reine, epouse d'Horus, eut conserve ses titres initiaux, +qu'une fracture a fait disparaitre. _Siphtha_ ne porte donc le titre de +roi qu'en s'a qualite d'epoux de la reine regnante; ce qui deja avait eu +lieu pour les deux maris de la reine _Amense_, mere de Thouthmosis III +(Moeris). + +Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine +_Thaoser_ et de son mari _Siphtha_ par leur cinquieme ou sixieme +successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect du +a des ancetres, parce qu'il descendait directement de Rhamses Ier et +que, d'apres les listes, il etait tout au plus le frere de la reine +Thaoser Achencherses et continuait directement la ligne masculine a +partir du roi Horus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant, +d'abord, d'avoir substitue partout a l'image de la reine la sienne +propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un +casque ou de vetements et d'insignes convenables seulement a des rois et +non a des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les +cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire +peindre sa propre legende. Cette operation a du, toutefois, s'executer +fort a la hate, puisque, apres avoir metamorphose la reine Thaoser en +roi Rhamerri, on n'a point eu la precaution de corriger, sur les +bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censes prononcer, +lesquels sont toujours adresses a la reine et ne sauraient l'etre +convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu. + +Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la vallee +encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri, +Rhamses-Meiamoun; mais aujourd'hui le temps ou la fumee a terni l'eclat +des couleurs qui recouvrent la plupart de ces sepulcres; il se +recommande d'ailleurs par huit petites salles percees lateralement dans +le massif des parois du premier et du deuxieme corridor, cabinets ornes +de sculptures du plus haut interet et dont nous avons fait prendre des +copies soignees. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres +choses, la representation des travaux de la cuisine; un autre, celle des +meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisieme est un +arsenal complet ou se voient des armes de toute espece et les insignes +militaires des legions egyptiennes; ici on a sculpte les barques et les +canges royales avec toutes leurs decorations. L'un d'eux aussi nous +montre le tableau symbolique de l'annee egyptienne, figuree par six +images du Nil et six images de l'Egypte personnifiee, alternees, une +pour chaque mois et portant les productions particulieres a la division +de l'annee que ces images representent. J'ai du faire copier, dans l'un +de ces jolis reduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs +couleurs, parce qu'ils n'ont ete exactement publies par personne. + +En voila assez sur _Biban-el-Molouk_. J'ai hate de retourner a Thebes, +ou l'on ne sera point fache de me suivre. Je dois cependant ajouter que +plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le temoignage +ecrit qu'elles etaient, il y a bien des siecles, abandonnees, et +seulement visitees, comme de nos jours, par beaucoup de curieux +desoeuvres, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient +s'illustrer a jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les +bas-reliefs, qu'ils ont ainsi defigures. Les sots de tous les siecles y +ont de nombreux representants: on y trouve d'abord des Egyptiens de +toutes les epoques, qui se sont inscrits, les plus anciens en +hieratique, les plus modernes en demotique; beaucoup de Grecs de +tres-ancienne date, a en juger par la forme des caracteres; de vieux +Romains de la republique, qui s'y decorent, avec orgueil du titre de +_Romanos_; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers +empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyes au milieu des +superlatifs qui les precedent ou qui les suivent; plus, des noms de +Coptes accompagnes de tres-humbles prieres; enfin les noms des voyageurs +europeens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard +ou le desoeuvrement ont amenes dans ces tombes solitaires. J'ai +recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur +contenu, soit pour leur interet sous le rapport paleographique. Ce sont +toujours des materiaux[Footnote: A Bem-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau +du nomme Rotei (c'est l'hypogee compose d'une seule chambre +rectangulaire, ornee dans le fond de deux rangees de trois colonnes, et +dont la porte regarde a l'ouest et la vallee de l'Egypte), on remarque +sur la paroi meridionale un enfoncement regulierement taille comme pour +une armoire, et c'est dans l'epaisseur de cet enfoncement que j'ai +trouve ecrite au charbon, et presque effacee, cette inscription bien +simple: 1800. 3e REGIMENT DE DRAGONS. Je me suis fait un devoir de +repasser pieusement ces traits a l'encre noire avec un pinceau, en +ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. Champollion _restduit_).], +et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles egyptiens, qui auront +bien quelque prix translates a Paris..... J'y pense souvent..... Adieu. + + + + +QUATORZIEME LETTRE + + +Thebes, le 18 juin 1829. + +Depuis mon retour au milieu des ruines de cette ainee des villes +royales, toutes mes journees ont ete consacrees a l'etude de ce qui +reste d'un de ses plus beaux edifices, pour lequel je concus, a sa +premiere vue, une predilection marquee. La connaissance complete que +j'en ai acquise maintenant la justifie au dela de ce que je devais +esperer. Je veux parler ici d'un monument dont le veritable nom n'est +pas encore fixe, et qui donne lieu a de fort vives controverses: celui +qu'on a appele d'abord le _Memnonium_, et ensuite le _Tombeau +d'Osimandyas_. Cette derniere denomination appartient a la Commission +d'Egypte; quelques voyageurs persistent a se servir de l'autre, qui +certainement est fort mal appliquee et tres-inexacte. Pour moi, je +n'emploierai desormais, pour designer cet edifice, que son nom egyptien +meme, sculpte dans cent endroits et repete dans les legendes des frises, +des architraves et des bas-reliefs qui decorent ce palais. Il portait le +nom de _Rhamesseion_, parce que c'etait a la munificence du Pharaon +Rhamses le Grand que Thebes en etait redevable. + +L'imagination s'ebranle et l'on eprouve une emotion bien naturelle en +visitant ces galeries mutilees et ces belles colonnades, lorsqu'on pense +qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus celebre +et du meilleur des princes que la vieille Egypte compte dans ses longues +annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends a la memoire de +Sesostris l'espece de culte religieux dont l'environnait l'antiquite +tout entiere. + +Il n'existe du Rhamesseion aucune partie complete; mais ce qui a echappe +a la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer +l'ensemble de l'edifice et pour s'en faire une idee tres-exacte. +Laissant a part sa partie architecturale, qui n'est point de mon +ressort, mais a laquelle je dois rendre un juste hommage en disant que +le Rhamesseion est peut-etre ce qu'il y a de plus noble et de plus pur a +Thebes en fait de grand monument, je me bornerai a indiquer rapidement +le sujet des principaux bas-reliefs qui le decorent, et le sens des +inscriptions qui les accompagnent. + +Les sculptures qui couvraient les faces exterieures des deux massifs du +premier pylone, construit en gres, ont entierement disparu, car ces +massifs se sont eboules en grande partie. Des blocs enormes de calcaire +blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils +sont decores, ainsi que l'epaisseur des deux massifs entre lesquels +s'elevait cette porte, des legendes royales de Rhamses le Grand, et de +tableaux representant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes +divinites de Thebes, Amon-Ra, Amon generateur, la deesse Mouth, le jeune +dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi recoit a son +tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal +d'entre eux, parce que c'est la que j'ai lu pour la premiere fois le nom +veritable de l'edifice entier. + +Le dieu Atmou (une des formes de Phre) presente au dieu Mandou le +Pharaon Rhamses le Grand, casque et en habits royaux; cette derniere +divinite le prend par la main en lui disant: "Viens, avance vers les +demeures divines pour contempler ton pere, le seigneur des dieux, qui +t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et regner +sur le trone d'Horus." Plus loin, en effet, on a figure le grand dieu +Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: "Voici ce que dit +Amon-Ra, roi des dieux, et qui reside dans le _Rhamesseion de Thebes_: +Mon fils bien-aime et de mon germe, seigneur du monde, Rhamses! mon +coeur se rejouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as voue cet +edifice; je te fais le don d'une vie pure a passer sur le trone de Sev +(Saturne) (c'est-a-dire dans la royaute temporelle)." Il ne peut donc, a +l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom a donner a ce +monument. + +Les tableaux militaires, relatifs aux conquetes du roi, couvrent les +faces des deux massifs du pylone sur la premiere cour du palais; ils +sont visibles en assez grande partie, parce que l'eboulement des +portions superieures du pylone a eu lieu du cote oppose. Ces scenes +militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont +sculptees dans l'interieur du temple d'_Ibsamboul_ et sur _le pylone de +Louqsor,_ qui font partie du Rhamesseion ou Rhamseion oriental de +Thebes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se +rapportent evidemment a une meme campagne contre des peuples asiatiques +qu'on ne peut, d'apres leur physionomie et d'apres leur costume, +chercher ailleurs, je le repete, que dans cette vaste contree sise entre +le Tigre et l'Euphrate d'un cote, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contree +que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutot le +pays qu'elle habitait, se nommait _Chto, Cheto, Scehto_ ou _Schto_; car +je me suis apercu, enfin, que le nom par lequel on la designe +ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer +_Pscharanschetko, Pscharinscheto_ ou _Pschareneschto_ (vu l'absence des +voyelles mediales), est compose de trois parties distinctes: 1e d'un mot +egyptien, epithete injurieuse _Pschare_ qui signifie une plaie; 2e de la +preposition N (_de_) que j'avais d'abord crue radicale; 3e de _Chto, +Schto, Scheto,_ veritable nom de la contree. Les Egyptiens designerent +donc ces peuples ennemis sous la denomination de _la plaie de Scheto_, +de la meme maniere que l'Ethiopie est toujours appelee _la mauvaise race +de Kousch_. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me +portent a croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la +Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici. + +On a sculpte sur le massif de droite la reception des ambassadeurs +scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la presence de +Rhamses, qui leur adresse des reproches; les soldats, disperses dans le +camp, se reposent ou preparent leurs armes, et donnent des soins aux +bagages; en avant du camp, deux Egyptiens administrent la bastonnade a +deux prisonniers ennemis, afin, porte la legende hieroglyphique, de leur +faire dire ce que fait _la plaie de Scheto_. Au bas du tableau est +l'armee egyptienne en marche, et a l'une des extremites se voit un +engagement entre les chars des deux nations. + +La partie gauche de ce massif offre l'image d'une serie de forteresses +desquelles sortent des Egyptiens emmenant des captifs; les legendes +sculptees sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et apprennent +que Rhamses le Grand les a prises de vive force la huitieme annee de son +regne. + +Il manque pres de la moitie du massif de droite du pylone; ce qui reste +offre les debris d'un vaste bas-relief representant une grande bataille, +toujours contre les Scheto. Comme j'aurai l'occasion d'en decrire une +seconde, tout a, fait semblable et beaucoup mieux conservee, je passerai +rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a represente l'un des +principaux chefs bactriens, nomme _Schiropsiro_ ou _Schiropasiro_, +blesse et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi, +fuyant devant le vainqueur, un allie, le chef de _la mauvaise race du +pays de Schirbech_ ou _Schilbesch_. A cote de la bataille est un tableau +triomphal: Rhamses le Grand, debout, la hache sur l'epaule, saisit de sa +main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on +lit: "Les chefs des contrees du Midi et du Nord conduits en captivite +par Sa Majeste." + +Les colonnades qui fermaient lateralement la premiere cour n'existent +plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et +les deux pylones est encombre des enormes debris du plus grand et du +plus magnifique colosse que les Egyptiens aient peut-etre jamais eleve: +c'etait celui de _Rhamses le Grand._ Les inscriptions qui le decorent ne +permettent pas d'en douter. Les legendes royales de cet illustre Pharaon +se lisent en grands et beaux hieroglyphes vers le haut des bras, et se +repetent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse, +_quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur_, non compris +la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut. + +Il faut admirer a la fois la puissance du peuple qui erigea ce +merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutile avec tant +d'adresse et de soins. + +Ce beau monument s'elevait devant le massif de gauche du second pylone +ou mur, detruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos fouilles +que je me suis assure que l'on avait aussi couvert ce massif de +sculptures representant des scenes militaires; j'y ai retrouve le bas +d'un tableau representant le roi, apres une grande bataille, recevant +des principaux officiers le compte des ennemis tues dans l'action, et +dont les mains coupees sont entassees a ses pieds. Plus loin existait +une inscription toujours relative a la guerre contre les Scheto; le peu +qui reste des dernieres ligues, interrompu par de nombreuses fractures, +m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques +abondants en noms propres et en designations geographiques. Il y est +surtout question des honneurs que le roi accorde a deux chefs Scythes ou +bactriens, _Iroschtoasiro,_ grand chef du pays de Scheto, et +_Peschorsenmausiro,_ qualifie aussi de grand chef: ce sont +tres-probablement les gouverneurs etablis par le conquerant apres la +soumission du pays. + +Les sculptures du massif de droite du deuxieme pylone ou mur subsistent +en tres grande partie sous la galerie de la seconde cour a droite en +entrant; c'est le tableau d'une bataille livree sur le bord d'un fleuve, +dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve, +et sur les murailles de laquelle on lit: _la ville forte Watsch_ ou +_Batsch_ (la premiere lettre est douteuse). Vers l'extremite actuelle du +tableau, a la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamses sur son +char lance au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et +de mourants. Il decoche des fleches contre la masse des ennemis en +pleine deroute; derriere le char, sur le terrain que le heros vient de +quitter, sont entasses les cadavres des vaincus, sur les-quels +s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nomme _Torokani,_ blesse d'une +fleche a l'epaule et tombant sur l'avant de son char brise. Sous les +pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de +_Torokato, chef des soldats du pays de Nakbesou_, et ceux de plusieurs +autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, _Shiropasiro_, +se retire sur le bord du fleuve; les fleches du roi ont deja atteint +_Tiotouro_ et _Simairosi_, fuyant dans la plaine et se dirigeant du cote +de la ville. D'autres chefs se refugient vers le fleuve, dans lequel se +precipitent les chevaux du chef _Krobschatosi_, blesse, et qu'ils +entrainent avec eux. Plusieurs enfin, tels que _Thotaro_ et _Maferima, +frere_ (allie) _de la plaie de Scheto _(des Bactriens), sont alles +mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels +que le Bactrien _Sipaphero_, ont ete assez heureux pour traverser, +secourus et accueillis sur la rive opposee par une foule immense +accourue pour connaitre le resultat de la bataille. C'est au milieu de +tout ce peuple amoncele qu'on apercoit un groupe donnant des secours +empresses a un chef que l'on vient de retirer du fleuve, ou il s'est +noye; on le tient _suspendu par les pieds, la tete en bas_, et on +s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler +a la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne +produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement +de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: "Le chef de la mauvaise +race du pays des _Schirbesch_, qui s'est eloigne de ses guerriers en +fuyant le roi du cote du fleuve." + +Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par _un pont_ jete sur +l'une des branches du fleuve, on remarque des symptomes d'un prochain +changement dans l'etat des esprits: un individu adresse un discours a +ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses +compatriotes a se soumettre au joug de Rhamses le Grand; on lit en +effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une inscription +ainsi concue: "Je celebre la gloire du dieu gracieux, parce qu'il a +dit...." Le reste est detruit. + +J'ai voulu, en entrant dans tous ces details, donner une idee des +bas-reliefs historiques dont on decorait les grands monuments de +l'Egypte, de ces compositions immenses que je me plais a nommer des +_tableaux homeriques_ ou de la sculpture heroique, parce qu'ils sont +pleins de ce feu et de ce desordre sublimes qui nous entrainent, a la +lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, considere a part, sera +trouve certainement defectueux dans quelques points relatifs a la +perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines; +mais ces petits defauts de details sont rachetes, et au dela, par +l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus _beaux vases grecs_ +representant des _combats_ pechent precisement (si peche il y a) sous +les memes rapports que ces bas-reliefs egyptiens. + +Sur le haut de cette grande paroi on a sculpte un long bas-relief, +mutile au commencement et a la fin, representant Rhamses le Grand +celebrant la panegyrie du grand dieu de Thebes, le double Horus, ou Amon +generateur. Comme j'aurai l'occasion de decrire une fete semblable +existant dans tout son entier au palais de Medinet-Habou, je me +contenterai de dire que c'est ici qu'existe une serie de statuettes de +rois rangees par ordre de regne; ce sont: 1 deg. Menes (le premier roi +terrestre); 2 deg. un prenom inconnu, anterieur a la dix-septieme dynastie; +3 deg. Amosis; 4 deg. Amenothph Ier; 5 deg. Thouthmosis Ier; 6 deg. Thouthmosis III; 7 deg. +Amenothph II; 8 deg. Thouthmosis IV; 9 deg. Amenothph III; 10 deg. Horus; 11 deg. +Rhamses Ier; 12 deg. Ouserei; 13 deg. Rhamses le Grand lui-meme. Cette serie ne +donne que la ligne directe des ancetres du conquerant; ainsi Thouthmosis +II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) etait fils d'une fille +de Thouthmosis Ier. + +De nombreux bas-reliefs representant des actes d'adoration du roi +Rhamses aux grandes divinites de Thebes couvrent trois faces des piliers +formant la galerie devant le pylone; sur la quatrieme face de chacun +d'eux on voit, sculptee de plein relief, une image colossale du roi +d'environ trente pieds de hauteur. Voici les legendes les mieux +conservees des quatre qui subsistent encore: + +"Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a elevees par +son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuve par Phre, le +fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamses, le bien-aime d'Amon-Ra. + +"Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a comble de ses bienfaits, +lui, le roi soleil, etc. + +"Le bien-aime d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein de vigilance, le +plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contrees a sa domination, +lui, le roi soleil, etc., le bien-aime de la deesse Mouth." + +Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquite s'est plu a +louer dans Sesostris: les grands ouvrages qu'il a fait executer, les +bonnes lois qu'il donna a sa patrie, et la vaste etendue de ses +conquetes. + +Les piliers ornes de colosses qui font face a ceux-ci et les colonnes +qui formaient la seconde cour du palais du cote droit se font aussi +remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les decorent. Les +piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont +entierement detruits. + +Je ne m'etendrai point sur les interessants bas-reliefs qui couvrent la +partie gauche du mur du fond du peristyle; je me hate d'entrer dans la +salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore intactes, +et charmeraient par leur elegante majeste les yeux meme les plus +prevenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou romaine. + +Quant a la destination de cette belle salle, a la disposition des +colonnes et a la forme des chapiteaux qui les decorent, je laisserai +parler sur ces divers points la dedicace elle-meme de la salle, +sculptee, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en +tres-beaux hieroglyphes. + +"L'Aroeris puissant, ami de la verite, le seigneur de la region +superieure, et de la region inferieure, le defenseur de l'Egypte, le +castigateur des contrees etrangeres, l'Horus resplendissant possesseur +des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde +(soleil gardien de justice approuve par Phre), le fils du soleil, le +seigneur des diademes, le bien-aime d'Ammon, RHAMSES, a fait executer +ces constructions en l'honneur de son pere Amon-Ra, roi des dieux; il a +fait construire la _grande salle d'assemblee_ en bonne pierre blanche de +gres, soutenue par de _grandes colonnes_ a chapiteaux imitant des fleurs +epanouies, flanquees de colonnes plus petites a chapiteaux imitant un +bouton de lotus tronque; salle qu'il voue au seigneur des dieux pour la +celebration de sa panegyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le roi de son +vivant." + +Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais egyptiens un +caractere si particulier, furent veritablement destinees, comme on le +soupconnait, a tenir de grandes assemblees, soit politiques, soit +religieuses, c'est-a-dire ce qu'on nommait des _panegyries_ ou reunions +generales: c'est ce dont j'etais deja convaincu avant d'avoir decouvert +cette curieuse dedicace, parce que, observant la forme du caractere +hieroglyphique exprimant l'idee _panegyrie_ sur les obelisques de Rome, +ou ce caractere est sculpte en grand, je m'etais apercu qu'il +representait, au propre, une salle hypostyle avec des sieges disposes au +pied des colonnes. + +C'est a l'entree de la salle hypostyle du Rhamesseion, a droite, +qu'existe un bas-relief dans lequel on a represente la reine mere du +conquerant. Elle se nommait _Taouai_; une belle statue de cette +princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copie les inscriptions, +mais des fractures pouvaient donner lieu a quelques incertitudes; elles +sont levees par le bas-relief que j'ai sous les yeux. + +On trouve du meme cote un grand tableau historique, decrit ou dessine +par tous les voyageurs qui ont visite l'Egypte; le seul dessin exact que +l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publie dans son _Voyage a +Meroe_. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit +moi-meme les legendes, qui sont interessantes, quoique incompletes sur +plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui +se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi +Rhamses vient de vaincre les Scheto, qu'il a mis en pleine deroute. Deux +princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment +_Mandouhi Schopsch_ et _Schat-kemkeme_. C'etaient le quatrieme et le +cinquieme des enfants de Rhamses. Les vaincus sont encore des peuples de +Scheto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville placee a +l'extremite droite du tableau, ou s'ouvre une nouvelle scene. Quatre +autres fils du conquerant, les septieme, huitieme, neuvieme et dixieme +de ses enfants, appeles _Meiamoun, Amenhemwa, Noubtei_ et _Setpanre_, +sont etablis sous les murs de la place; les assieges opposent une +vigoureuse resistance; mais deja les Egyptiens ont dresse les echelles, +et les murailles vont etre escaladees. Une fracture a malheureusement +fait disparaitre la premiere partie du nom de la ville assiegee; il ne +reste plus que les syllabes.... _apouro_. + +Des tableaux religieux, executes avec beaucoup de soin, existent sous le +fut des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on y voit +successivement toutes les divinites egyptiennes du premier ordre, et +principalement celles dont le culte appartenait d'une maniere plus +speciale au nome diospolitain, annoncer a Rhamses les bienfaits dont +elles veulent le combler en echange des riches offrandes qu'il leur +presente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la +seconde cour, reparaissent en premiere ligne les divinites protectrices +du palais, auxquelles ce bel edifice etait plus particulierement +consacre: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement +par _residant_ ou _qui resident dans le Rhamesseion de Thebes_; a leur +tete parait Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de +generateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phre, Atmou, Meui, Sev, et +les deesses Pascht et Hathor. Chacune d'elles accorde au Pharaon une +grace particuliere. Voici quelques exemples de ces formules donatrices, +extraites des galeries et des colonnades du Rhamesseion: + +"J'accorde que ton edifice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra). + +"Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l'Egypte (Isis). + +"Je t'accorde la domination sur toutes les contrees (Amon-Ra). + +"J'inscris a ton nom les attributions royales du soleil (Thoth). + +"Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'etre vigilant comme le fils +de Netphe (Amon-Ra). + +"Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident (Amon-Ra). + +"Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un regne joyeux +(Sev, Saturne). + +"Je te donne l'Egypte superieure et l'Egypte inferieure a diriger en roi +(Netphe, Rhea). + +"Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord a fouler sous tes +sandales (Thmei, la justice). + +"Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le +Gardien des portes celestes). + +"Je veux que ton palais subsiste a toujours (Meui). + +"Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la +deesse Pascht). + +"Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares (la +deesse Pascht)." + +La portion des murailles de la salle hypostyle echappee aux ravages des +hommes presente des scenes plus riches et plus developpees: sur le mur +du fond, a la droite et a la gauche de la porte centrale, existent +encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des +figures et le fini de leur execution. Dans le premier, la deesse Pascht +a tete de lion, _l'epouse de Phtha, la dame du palais celeste_, leve sa +main droite vers la tete de Rhamses couverte d'un casque, en lui disant: +"Je t'ai prepare le diademe du soleil, que ce casque demeure sur ta +corne (le front) ou je l'ai place." Elle presente en meme temps le roi +au dieu supreme, Amon-Ra, qui, assis sur son trone, tend vers la face du +roi les emblemes d'une vie pure. + +Le second tableau represente l'_institution royale_ du heros egyptien, +les deux plus grandes divinites de l'Egypte l'investissant des pouvoirs +royaux. Amon-Ra, assiste de Mouth, la grande mere divine, remet au roi +Rhamses la _faux de bataille_, le type primitif de la _harpe_ des mythes +grecs, arme terrible appelee _schopsch_ par les Egyptiens, et lui rend +en meme temps les emblemes de la direction et de la moderation, le fouet +et le _pedum_, en prononcant la formule suivante: + +"Voici ce que dit Amon-Ra qui reside dans le Rhamesseion: Recois la faux +de bataille pour contenir les nations etrangeres et trancher la tete des +impurs; prends le fouet et le _pedum_ pour diriger la terre de Keme +(l'Egypte)." + +Le soubassement de ces deux tableaux offre un interet d'un autre genre: +on y a represente en pied, et dans un ordre rigoureux de primogeniture, +les enfants males de Rhamses le Grand. Ces princes sont revetus du +costume reserve a leur rang; ils portent les insignes de leur dignite, +le _pedum_ et un eventail forme d'une longue plume d'autruche fixee a +une elegante poignee, et sont au nombre de vingt-trois; famille +nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on +considere d'abord que Rhamses eut, a notre connaissance, au moins deux +femmes legitimes, les reines Nofre-Ari et Isenofre, et qu'il est de plus +tres-probable que les enfants donnes au conquerant par des concubines ou +des maitresses prenaient rang avec les enfants legitimes, usage dont +fait foi l'ancienne histoire orientale tout entiere. Quoi qu'il en soit, +on a sculpte au-dessus de la tete de chacun des princes, d'abord le +titre qui leur est commun a tous, savoir: le fils du roi et de son +germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus ages par +consequent), la designation des hautes fonctions dont ils se trouvaient +revetus a l'epoque ou ces bas-reliefs furent executes. Le premier se +trouve ainsi qualifie: porte-eventail a la gauche du roi, le jeune +secretaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats +(l'armee), le premier-ne et le prefere de son germe, Amenhischopsch; le +second, nomme Rhamses comme son pere, etait porte-eventail a la gauche +du roi et secretaire royal, commandant en chef les soldats du maitre du +monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisieme, +porte-eventail a la gauche du roi, comme ses freres (titre donne en +general a tous les princes sur d'autres monuments), etait de plus +secretaire royal, commandant de la cavalerie, c'est-a-dire des chars de +guerre de l'armee egyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms +propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de +quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires +du roi au moment de leur naissance, tels que Neben-Schari (le maitre du +pays de Schari), Nebenthonib (le maitre du monde entier), +Sanaschtenamoun (le vainqueur par Ammon), soit a des titres nouveaux +adoptes dans le protocole de Rhamses le Grand, comme par exemple +Pataveamoun (Ammon est mon pere), et Septenri (approuve par le soleil), +titre qui se retrouve dans le prenom du roi. + +J'observe en meme temps dans cette serie de princes un fait +tres-notable: on y a, posterieurement a la mort de Rhamses le Grand, +caracterise d'une maniere particuliere celui de ses vingt-trois enfants +qui monta sur le trone apres lui; ce fut son treizieme fils, nomme +Menephtha, qui lui succeda. Il est visible qu'on a en consequence +modifie, apres coup, le costume de ce prince, en ornant son front de +l'_uraeus_ et en changeant sa courte _sabou_ en longue tunique royale; +de plus, a cote de sa legende premiere, ou se lit le nom de Menephtha, +qu'il conserva en montant sur le trone, on a sculpte le premier +cartouche de sa legende royale, son cartouche prenom (soleil esprit aime +des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son +regne. + +En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans +une salle qui a conserve une partie de ses colonnes, et ou la decoration +prend un caractere tout particulier. Dans la portion de palais que nous +venons de parcourir, des hommages generaux sont adresses aux principales +divinites de l'Egypte, comme il convenait dans des cours ou des +peristyles ouverts a toute la population, et dans la salle hypostyle ou +se tenaient les grandes assemblees. Mais ici commencent veritablement la +partie privee du palais et les salles qui servaient d'habitation au roi, +le lieu qu'etait cense habiter aussi plus particulierement le roi des +dieux auquel ce grand edifice etait consacre. C'est ce que prouvent les +bas-reliefs sculptes sur les parois a la droite et a la gauche de la +porte: ces tableaux representent quatre grandes barques ou _bari_ +sacrees, portant un petit naos sur lequel un voile semble jete comme +pour derober a tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces +_bari_ sont portees sur les epaules par vingt-quatre ou dix-huit +pretres, selon l'importance du maitre de la _bari_. Les insignes qui +decorent la proue et la poupe des deux premieres barques sont les tetes +symboliques de la deesse Mouth et du dieu Chons, l'epouse et le fils +d'Amon-Ra; enfin, la troisieme et la quatrieme portent les tetes du roi +et de la reine, coiffes des marques de leur dignite. Ces tableaux, comme +nous l'apprennent les legendes hieroglyphiques, representent les deux +divinites et le couple royal venant rendre hommage au pere des dieux, +Amon-Ra, qui etablit sa demeure dans le palais de Rhamses le Grand. Les +paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, aucun +doute a cet egard: "Je viens, dit la deesse Mouth, rendre hommage au roi +des dieux, Amon-Ra, moderateur de l'Egypte, afin qu'il accorde de +longues annees a son fils qui le cherit, le roi Rhamses." + +"Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majeste, o +Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure a ton fils, qui +t'aime, le seigneur du monde." + +Le roi Rhamses dit seulement: "Je viens a mon pere Amon-Ra, a la suite +des dieux qu'il admet en sa presence a toujours." + +Mais la reine Nofre-Ari, surnommee ici Ahmosis (engendree de la lune), +exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: "Voici ce que +dit la deesse epouse, la royale mere, la royale epouse, la puissante +dame du monde, Ahmosis-Nofre-Ari: Je viens pour rendre hommage a mon +pere Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections +(c'est-a-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans l'allegresse en +contemplant tes bienfaits; o toi, qui etablis le siege de ta puissance +dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamses, accorde-lui +une vie stable et pure; que ses annees se comptent par periodes de +panegyries!" + +Enfin, la paroi du fond de cette salle etait ornee de plusieurs tableaux +representant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les graces +qu'Amon-Ra accordait au heros egyptien: il n'en reste plus qu'un seul, a +la droite de la porte. Le roi est figure assis sur un trone, au pied de +celui d'Amon-Ra-Atmou, et a l'ombre du vaste feuillage d'un persea, +l'arbre celeste de la vie: le grand dieu et la deesse Saf qui presidait +a l'ecriture, a la science, tracant sur les fruits cordiformes de +l'arbre le cartouche prenom de Rhamses le Grand; tandis que d'un autre +cote le dieu Thoth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel +Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: "Viens, je sculpte ton nom +pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre divin." + +La porte qui, de cette salle, conduisait a une seconde, egalement +decoree de colonnes, dont quatre subsistent encore, merite une attention +particuliere, soit sous le rapport de son execution materielle, soit +pour les sculptures qui la decorent. + +Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief +tellement bas qu'il est evident qu'on les a uses avec soin pour en +diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et a la barbarie, +qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque, +ayant fait deblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu une +inscription dedicatoire de Rhamses le Grand, dans les formes ordinaires +pour les dedicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que cette +porte a ete _recouverte d'or pur_. J'ai etudie alors les surfaces avec +plus de soin. En examinant de plus pres l'espece de stuc blanc et fin +qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'apercus que +ce stuc _avait ete etendu sur une toile_ appliquee sur les tableaux, +qu'on avait retabli sur le stuc meme les contours et les parties +saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce procede m'ayant +paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici. + +Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un interet bien +plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une +douzaine de petits bas-reliefs representant le roi Rhamses adorant les +membres de la triade thebaine: ces divinites tournent toutes le dos a +l'entree de la porte en question, parce qu'elles sont seulement en +rapport avec la premiere salle et non avec la seconde, a laquelle cette +porte sert d'entree. Mais au bas des jambages, et immediatement +au-dessus de la dedicace, sont sculptees deux divinites, la face tournee +vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui etait +par consequent sous leur juridiction. Ces deux divinites sont, a gauche, +le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thoth a tete +d'Ibis, et a droite la deesse Saf, compagne de Thoth, portant le titre +remarquable de _dame des lettres presidente de la bibliotheque_ (mot a +mot, _la salle des livres_). De plus, le dieu est suivi d'un de ses +paredres, qu'a sa legende et a un grand _oeil_ qu'il porte sur la tete +on reconnait pour _le sens de la vue_ personnifie, tandis que le paredre +de la deesse est _le sens de l'ouie_ caracterise par une grande oreille +tracee egalement au-dessus de sa tete, et par le mot _solem_ (l'ouie) +sculpte dans sa legende; il tient de plus en main tous les instruments +de l'ecriture, comme pour ecrire tout ce qu'il entend. + +Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels +bas-reliefs l'entree d'une bibliotheque? Et a ce mot, la controverse qui +divise nos savants sur le fameux monument d'_Osimandyas_, si connu par +sa bibliotheque, et sur ses rapports avec le Rhamesseion. se presente +naturellement a ma pensee. + +Des les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamesseion la +description que Diodore nous a conservee du monument d'Osimandyas, je +fus frappe de retrouver autour de moi et dans le meme ordre les parties +analogues et presque les memes details du grand edifice dont Diodore +emprunte a Hecatee une notice si complete. + +D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas a dix +stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas +tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).--Nous avons trouve, en +effet, a une distance a peu pres egale du Rhamesseion, une vallee +renfermant les tombeaux, encore ornes de peintures et d'inscriptions, +d'une douzaine de femmes, mais de reines egyptiennes, dont le premier +titre dans leur legende fut toujours celui d'_epouse d'Ammon_. + +Le monument d'Osimandyas s'annoncait par un grand pylone _de pierre +variee_ ([Greek: lithou poikilou]).--Le premier pylone du Rhamesseion, +dont les massifs sont en gres rougeatre et la porte en calcaire blanc, a +quelque analogie avec cette expression. + +Ce pylone donnait entree dans un peristyle dont les piliers etaient +ornes de figures colossales; on passait de la a un second pylone bien +plus soigne que le premier, sous le rapport de la sculpture, et a +l'entree duquel se trouvait _le plus grand colosse de l'Egypte_, d'un +seul bloc de granit de Syene.--Tout cela se rapproche du Rhamesseion, a +quelques differences de mesures pres; mais l'exactitude des anciens +copistes, transcrivant les quantites de ces mesures, est-elle certaine? +La existent encore aujourd'hui les immenses debris _du plus grand +colosse_ connu de l'Egypte; il est en granit de Syene: ce sont la des +traits remarquables. + +Dans le peristyle qui suivait le pylone, dit Hecatee, on avait +represente le roi, qu'on appelle _Osimandyas_, faisant la guerre aux +revoltes de Bactriane, assiegeant une ville entouree des eaux d'un +fleuve, etc.--C'est la description exacte des bas-reliefs encore +existants sous le deuxieme peristyle du Rhamesseion; et si l'on n'y voit +plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des +quatre princes commandant les divisions de l'armee, c'est que les murs +du fond du peristyle sont detruits et qu'il n'en subsiste pas la +huitieme partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les monuments +d'Egypte, des rois assiegeant des villes _entourees par un fleuve_: cela +existe reellement a Ibsamboul, a Derri, sur les pylones de Louqsor et au +Rhamesseion; mais tous ces monuments sont de Rhamses le Grand, et +reproduisent les evenements _de la meme campagne_. + +Sur le second mur du peristyle, dit la description du monument +d'Osimandyas, sont representes les captifs ramenes par le roi de son +expedition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: et, sur le +mur de fond du peristyle du Rhamesseion, j'ai mis a decouvert, par des +fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amene des prisonniers +au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupees. + +Sur un troisieme cote du peristyle du monument d'Osimandyas etaient +representes _des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette +guerre_.--Au Rhamesseion, le registre superieur de la paroi sur laquelle +est sculptee la bataille represente la fin d'une grande solennite +religieuse a laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau +commencait, sans aucun doute, sur le mur de fond du cote droit du +peristyle. + +On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du +monument d'Osimandyas par trois portes ornees de deux colosses.--Tout +cela se trouve exactement au Rhamesseion, immediatement aussi apres le +second peristyle. Apres la salle hypostyle de l'Osimandyeion venait un +espace designe dans les traductions sous le nom de _promenoir_.--Dans le +Rhamesseion, une salle decoree des barques symboliques des dieux succede +a la salle hypostyle. + +_Ensuite_, a dit Diodore, _venait la bibliotheque_; et c'est +effectivement sur la porte qui, du _promenoir_ du Rhamesseion, conduit +_a la salle suivante_, que j'ai trouve des bas-reliefs si convenables a +l'entree d'une _bibliotheque_. + +La salle de la bibliotheque est presque entierement rasee; il n'en reste +que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de +la porte: sur ces murailles on a sculpte des tableaux representant le +roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinites de +l'Egypte--a Amon-Ra, Mouth, Chons, Phre, Phtha, Pascht, Nofre-Thmou, +Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces +parois est occupee par deux enormes tableaux divises en de nombreuses +colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues series de noms de +divinites et leurs images de petite proportion; c'est un pantheon +complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux _synoptiques_, +fait nommement des libations et des offrandes a tous les dieux ou +deesses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec le +_monument d'Osimandyas_. _On voit dans la salle de la bibliotheque_, dit +en effet la description grecque, _les images de tous, les dieux de +l'Egypte; le roi leur presente de la meme maniere des offrandes +convenables a chacun d'eux_. + +Cette comparaison des ruines du Rhamesseion avec la description du +monument d'Osimandyas conservee dans Diodore de Sicile, a ete deja +faite, et avec bien plus de details encore, par MM. Jollois et +Devilliers dans leur _Description generale de Thebes_, travail important +auquel je me plais a donner de justes eloges parce que j'ai vu les +lieux, et que j'ai pu juger par moi-meme de l'exactitude de leur +description; mais j'ai du reproduire rapidement ce parallele dans cette +lettre, par le besoin de mettre a leur veritable place quelques faits +nouveaux que j'ai observes, et qui rendent si frappante l'analogie du +monument decrit par les Grecs avec le monument dont j'etudie les ruines. +Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur +_identite_, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma profession de +foi toute simple: + +De deux choses l'une: ou le monument decrit par Hecatee sous le nom de +_monument d'Osimandyas_ est le meme que le _Rhamesseion occidental de +Thebes_, ou bien le _Rhamesseion_ n'est qu'une _copie_, a la difference +des mesures pres, si l'on peut s'exprimer ainsi, du _monument +d'Osimandyas_. + +Ici se terminent les debris du palais de Sesostris; il ne reste plus de +traces de ces dernieres constructions, qui devaient s'etendre encore du +cote de la montagne. Le Rhamesseion est le monument de Thebes le plus +degrade, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'elegante +majeste de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression +plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps +a son etude sans l'epuiser; mais d'autres monuments de la rive opposee +du Nil, ou est toujours Thebes, m'arrachent a ces merveilles.... Et je +pense a la France.... Adieu. + + + + +QUINZIEME LETTRE + + +Thebes, le 18 juin 1829. + +En quittant le noble et si elegant palais de Sesostris, _le +Rhamesseion_, et avant d'etudier avec tout le soin qu'ils meritent les +nombreux edifices antiques entasses sur la butte factice nommee +aujourd'hui _Medinet-Habou_, je devais, pour la regularite de mes +travaux, m'occuper de quelques constructions intermediaires ou voisines +qui, soit pour leur mediocre etendue, soit par leur etat presque total +de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs. + +Je me dirigeai d'abord vers la vallee d'_El-Assasif_, situee au nord du +Rhamesseion, et qui se termine brusquement au pied des rochers calcaires +de la chaine libyque: la existent les debris d'un edifice au nord du +tombeau d'Osimandyas. + +Mon but special etait de constater l'epoque encore inconnue de ces +constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai a +l'examen des sculptures et surtout des legendes hieroglyphiques +inscrites sur les blocs isoles et les pans de murailles epars sur un +assez grand espace de terrain. + +Je fus d'abord frappe de la finesse du travail de quelques restes de +bas-reliefs marteles a moitie par les premiers chretiens; et une porte +de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire +blanc, me donna la certitude que l'edifice entier appartenait a la +meilleure epoque de l'art egyptien. + +Cette porte, ou petit propylon, est entierement couverte de legendes +hieroglyphiques. On a sculpte sur les jambages, en relief tres-bas et +fort delicat, deux images en pied de Pharaons revetus de leurs insignes. +Toutes les dedicaces sont doubles et faites contemporainement au nom de +deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang +se nomme Amenenthe; l'autre ne marche qu'apres, c'est Thouthmosis III, +nomme Moeris par les Grecs. + +Si j'eprouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le reste de +l'edifice le celebre Moeris, orne de toutes les marques de la royaute, +ceder ainsi le pas a cet Amenenthe qu'on chercherait en vain dans les +listes royales, je dus m'etonner encore davantage, a la lecture des +inscriptions, de trouver qu'on ne parlat de ce roi barbu, et en costume +ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au feminin, +comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la dedicace +meme des propylons. + +"L'Aroeris soutien des devoues, le roi seigneur, etc. Soleil devoue a la +verite! (_Elle_) a fait des constructions en l'honneur de son pere (le +pere d'_elle_), Amon-Ra seigneur des trones du monde; _elle_ lui a eleve +ce propylon (qu'Amon protege l'edifice!) en pierre de granit: c'est ce +qu'_elle_ a fait (pour etre) vivifiee a toujours." + +L'autre jambage porte une dedicace analogue, mais au nom du roi +Thouthmosis III, ou Moeris. + +En parcourant le reste de ces ruines, la meme singularite se presenta +partout. Non-seulement je retrouvai le prenom d'Amenenthe precede des +titres _le roi souveraine du monde_, mais aussi son nom propre lui-meme +a la suite du titre _la fille du soleil_. Enfin, dans tous les +bas-reliefs representant les dieux adressant la parole a ce roi +Amenenthe, on le traite en reine comme dans la formule suivante: + +"Voici ce que dit Amon-Ra, seigneur des trones du monde, _a sa fille +cherie_, soleil devoue a la verite: L'edifice que tu as construit est +semblable a la demeure divine." + +De nouveaux faits piquerent encore plus ma curiosite: j'observai surtout +dans les legendes du propylon de granit, que les cartouches prenoms et +noms propres d'Amenenthe avaient ete marteles dans les temps antiques et +remplaces par ceux de Thouthmosis II, sculptes en surcharge. + +Ailleurs, quelques legendes d'Amenenthe avaient recu en surcharge aussi +celles du Pharaon Thouthmosis II. + +Plusieurs autres, enfin, offraient le prenom d'un Thouthmosis encore +inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme +Amense, le tout encore sculpte aux depens des legendes d'Amenenthe, +prealablement martelees. Je me rappelai alors avoir remarque ce nouveau +roi Thouthmosis traite en reine, dans le petit edifice de Thouthmosis +III, a Medinet-Habou. + +C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de +plusieurs observations du meme genre, premiers resultats de mes courses +dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu +a completer mes connaissances sur le personnel de la premiere partie de +la XVIIIe dynastie. Il resulte de la combinaison de tous les temoignages +fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de +developper ici: + +1 deg. Que Thouthmosis Ier succeda immediatement au grand Amenothph Ier, le +chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines; + +2 deg. Que son fils Thouthmosis II occupa le trone apres lui et mourut sans +enfants; + +3 deg. Que sa soeur Amense lui succeda comme fille de Thouthmosis Ier, et +regna vingt et un ans en souveraine; + +4 deg. Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui comprit +dans son nom propre celui de la reine Amense son epouse; que ce +Thouthmosis fut le pere de Thouthmosis III ou Moeris, et gouverna au nom +d'Amense; + +5 deg. Qu'a la mort de ce Thouthmosis, la reine Amense epousa en secondes +noces Amenenthe, qui gouverna aussi au nom d'Amense, et qui fut regent +pendant la minorite et les premieres annees de Thouthmosis III, ou +Moeris; + +6 deg. Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exerca le pouvoir +conjointement avec le regent Amenenthe, qui le tint sous sa tutelle +pendant quelques annees. + +La connaissance de cette succession de personnages explique tout +naturellement les singularites notees dans l'examen minutieux de tous +les restes de sculptures existant dans l'edifice de la vallee +d'_El-Assasif_. On comprend alors pourquoi le regent Amenenthe ne parait +dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les +dieux adressent a la reine Amense, dont il n'est que le representant; +cela explique le style des dedicaces faites par Amenenthe, parlant +lui-meme au nom de la reine, ainsi que les dedicaces du meme genre dans +lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amense, qui joua +d'abord, le premier, un role passif, et ne fut, comme son successeur +Amenenthe, qu'une espece de figurant du pouvoir royal exerce par la +reine. + +Les surcharges qu'ont eprouvees la plupart des legendes du regent +Amenenthe demontrent que sa regence fut odieuse et pesante pour son +pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris a tache de condamner +son tuteur a un eternel oubli. C'est en effet sous le regne de ce +Thouthmosis III que furent martelees presque toutes les legendes +d'Amenenthe, et qu'on sculpta a la place soit les legendes de +Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurpe l'autorite, soit +celles de Thouthmosis, premier mari d'Amense, le pere meme du roi +regnant. J'ai observe la destruction systematique de ces legendes dans +une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de Thebes. +Fut-elle l'ouvrage immediat de la haine personnelle de Thouthmosis III, +ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est +impossible de decider; mais le fait nous a paru assez curieux pour le +constater. + +Toutes les inscriptions du monument d'_El-Assasif_ etablissent +unanimement que cet edifice a ete eleve sous la regence d'Amenenthe, au +nom de la reine Amense et de son jeune fils Thouthmosis III. Cette +construction n'est donc point posterieure a l'an 1736 avant J.-C., +epoque approximative des premieres annees du regne de Thouthmosis III, +exercant seul le pouvoir supreme. Ces sculptures comptent donc deja plus +de 3,500 ans d'antiquite. + +Il resulte de ces memes dedicaces et des sculptures qui decorent +quelques-unes des salles non detruites, que l'edifice interieur etait un +temple consacre a la grande divinite de Thebes, Amon-Ra, le roi des +dieux, qu'on y adorait sous la figure speciale +d'Amon-Ra-Pneh-enne-ghet-en-tho, c'est-a-dire d'Amon-Ra seigneur des +trones et du monde; j'ai retrouve dans Thebes plusieurs autres temples +dedies a ce grand etre, mais sous d'autres titres, qui lui sont +egalement particuliers. + +Ce temple d'Amon-Ra, d'une etendue assez considerable, decore de +sculptures du travail le plus precieux, precede d'un dromos et +probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'elevait au fond de +la vallee d'El-Assasif. Son sanctuaire penetrait pour ainsi dire dans +les rochers a pic de la chaine libyque, criblee, comme le sol meme de la +vallee, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de sepulture +aux habitants de la ville capitale. + +Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en +forme de voute, de quelques-unes de ces salles, ont recemment trompe +quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet edifice etait le +tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les details que nous +avons donnes sur la construction et la destination de cet edifice sacre +detruisent une telle hypothese. Ses divisions et ses accessoires nous le +feraient reconnaitre pour un veritable temple, a defaut des inscriptions +dedicatoires qui le disent formellement. Sa decoration meme et le sujet +des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes +n'ont rien de commun avec la decoration et les scenes sculptees dans les +hypogees et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples et les +palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois ancetres +du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier genre +presentent un grand interet, parce qu'ils fournissent des details +precieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe dynastie. Je +citerai d'abord, et a ce sujet, plusieurs tableaux sculptes et peints +representant Thouthmosis, pere de Thouthmosis III, et le Pharaon +Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu +Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant +toute la paroi de gauche de la grande salle voutee, au fond du temple, +dans lequel on a figure la grande _bari_ sacree ou arche d'Amon-Ra, le +dieu du temple, adore par le regent Amenenthe, ayant derriere lui +Thouthmosis III, suivi d'une tres-jeune enfant richement paree, et que +l'inscription nous dit etre sa fille, _la fille du roi qu'elle aime, la +divine epouse Rannofre_. En arriere de la _bari_ sacree, et comme +recevant une portion des offrandes faites par les deux rois agenouilles, +sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son +epouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofre. L'histoire ecrite ne +nous avait point conserve les noms de ces trois princesses; c'est la que +je les ai lus pour la premiere fois. Quant au titre de divine epouse +donne a la fille de Moeris encore en bas age, il indique seulement que +cette jeune enfant avait ete vouee au culte d'Amenenthe, etant du nombre +de ces filles d'une haute naissance, nommees _pallades_ et _pallacides_, +dont j'ai retrouve les tombeaux dans une autre vallee de la chaine +libyque. + +Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vallees de la necropole de Thebes, +recut a differentes epoques soit des restaurations, soit des +accroissements, sous le regne de divers rois successeurs d'Amenenthe et +de Thouthmosis III. J'ai retrouve, en effet, dans les pierres provenant +des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps +peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie +aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties +d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de +l'edifice sous les regnes des rois Horus, Rhamses le Grand et son fils +Menephtha II, comme les fondateurs memes du temple. Enfin, la derniere +salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures +d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que j'eprouvai a la +vue de ces pitoyables bas-reliefs, compares a la finesse et a l'elegance +des tableaux sculptes dans les deux salles precedentes, cessa bientot a +la lecture de grandes inscriptions hieroglyphiques, constatant que cette +belle restauration-la avait ete faite sous le regne et au nom de +Ptolemee Evergete II et de sa premiere femme Cleopatre. Voila une des +mille et une preuves demonstratives contre l'opinion de ceux qui +supposeraient que l'art egyptien gagna quelque perfection par +l'etablissement des Grecs en Egypte. + +Je le repete encore: l'art egyptien ne doit qu'a lui-meme tout ce qu'il +a produit de grand, de pur et de beau; et n'en deplaise aux savants qui +se font une religion de croire fermement a la generation spontanee des +arts en Grece, il est evident pour moi, comme pour tous ceux qui ont +bien vu l'Egypte, ou qui ont une connaissance reelle des monuments +egyptiens existants en Europe, que les arts ont commence en Grece par +une imitation servile des arts de l'Egypte, beaucoup plus avances qu'on +ne le croit vulgairement, a l'epoque ou les premieres colonies +egyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de l'Attique +ou du Peloponnese. La vieille Egypte enseigna les arts a la Grece, +celle-ci leur donna le developpement le plus sublime: mais sans +l'Egypte, la Grece ne serait probablement point devenue la terre +classique des beaux-arts. Voila ma profession de foi tout entiere sur +cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des +bas-reliefs que les Egyptiens ont executes, avec la plus elegante +finesse de travail, 1700 ans avant l'ere chretienne. Que faisaient les +Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne fais +qu'une lettre.... Adieu. + + + + +SEIZIEME LETTRE + + +Thebes, le 20 juin 1829. + +J'ai donne toute la journee d'hier et cette matinee a l'etude des +tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne +Thebes. Cette construction, comparable en etendue a l'immense palais de +Karnac, dont on apercoit d'ici les obelisques sur l'autre rive du +fleuve, a presque entierement disparu; il en subsiste encore quelques +debris, s'elevant a peine au-dessus du sol de la plaine exhaussee par +les depots successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi +toutes les masses de granit, de breches et autres matieres dures +employees dans la decoration de ce palais. La portion la plus +considerable etant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont +peu a peu brisees et converties en chaux pour elever de miserables +cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une +bien haute idee de la magnificence de cet antique edifice. + +Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de +longueur, nivele par les depots successifs de l'inondation, couvert de +longues herbes, mais dont la surface, dechiree sur une multitude de +points, laisse encore apercevoir des debris d'architraves, des portions +de colosses, des futs de colonnes et des fragments d'enormes bas-reliefs +que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni derobes pour toujours a +la curiosite des voyageurs. La ont existe plus de dix-huit colosses dont +les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de +diverses matieres, ont ete brises, et l'on rencontre leurs membres +enormes disperses ca et la, les uns au niveau du sol, d'autres au fond +d'excavations executees par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur +ces restes mutiles, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques +dont les chefs captifs etaient representes entourant la base de ces +colosses representant leur vainqueur, le Pharaon Amenophis, le troisieme +du nom, celui meme que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de +leurs mythes heroiques. Ces legendes demontrent deja que nous sommes ici +sur l'emplacement du celebre edifice de Thebes connu des Grecs sous le +nom de _Memnonium_. C'est ce qu'avaient cherche a prouver, par des +considerations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans leur +excellente description de ces ruines. + +Les monuments les mieux conserves au milieu de cette effroyable +devastation des objets du premier ordre dont il me reste a parler, +etabliraient encore mieux, si cela etait necessaire, que ces ruines sont +bien celles du Memnonium de Thebes, ou palais de Memnon, appele +_Amenophion_ par les Egyptiens, du nom meme de son fondateur, et que je +trouve mentionne dans une foule d'inscriptions hieroglyphiques des +hypogees du voisinage ou reposaient jadis les momies de plusieurs grands +officiers charges, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien de ce +magnifique edifice. + +C'est vers l'extremite des ruines et du cote du fleuve que s'elevent +encore, en dominant la plaine de Thebes, les deux fameux colosses, +d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit +d'une si grande celebrite sous le nom de _colosse de Memnon_. Formes +chacun d'un seul bloc de gres-breche, transportes des carrieres de la +Thebaide superieure, et places sur d'immenses bases de la meme matiere, +ils representent tous deux un Pharaon assis, les mains etendues sur les +genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherche a motiver a +mes yeux l'etrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu +prendre ces statues pour celles de deux princesses egyptiennes. Les +inscriptions hieroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui +couvrent le dossier du trone du colosse du sud et les cotes des deux +bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage +dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et +perpetuaient la memoire. L'inscription du dossier porte textuellement: +"L'Aroeris puissant, le moderateur des moderateurs, etc., le roi soleil, +seigneur de verite (ou de justice), le fils du soleil, le seigneur des +diademes, Amenothph, moderateur de la region pure, le bien-aime +d'Amon-Ra, etc., l'Horus resplendissant, celui qui a agrandi la +demeure.....(lacune) a toujours, a erige ces constructions en l'honneur +de son pere Ammon; il lui a dedie cette statue colossale de pierre dure, +etc." Et sur les cotes des bases on lit en grands hieroglyphes de plus +d'un pied de proportion, executes, surtout ceux du colosse du nord, avec +une perfection et une elegance au-dessus de tout eloge, la legende ou +devise particuliere, le prenom et le nom propre du roi que les colosses +representent: + +"Le seigneur souverain de la region superieure et de la region +inferieure, le reformateur des moeurs, celui qui tient le monde en +repos, l'Horus qui, grand par sa force, a frappe les Barbares, le roi +soleil seigneur de verite, le fils du soleil, Amenothph, moderateur de +la region pure, cheri d'Amon-Ra, roi des dieux." + +Ce sont la les titres et noms du troisieme Amenophis de la XVIIIe +dynastie, lequel occupait le trone des Pharaons vers l'an 1680 avant +l'ere chretienne. Ainsi se trouve completement justifiee l'assertion que +Pausanias met dans la bouche des Thebains de son temps, lesquels +soutenaient que ce colosse n'etait nullement l'image du Memnon des +Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nomme _Ph-Amenoph_. + +Ces deux colosses decoraient, suivant toute apparence, la facade +exterieure du principal pylone de l'Amenophion; et, malgre l'etat de +degradation ou la barbarie et le fanatisme ont reduit ces antiques +monuments, on peut juger de l'elegance, du soin extreme et de la +recherche qu'on avait mis dans leur execution, par celle des figures +accessoires formant la decoration de la partie anterieure du trone de +chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptees dans la +masse meme de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze pieds de +haut. La magnificence de leur coiffure et les riches details de leur +costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont +elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hieroglyphiques gravees +sur ces statues formant en quelque sorte les pieds anterieurs du trone +de chaque statue d'Amenophis, nous apprennent que la figure de gauche +represente une reine egyptienne, la mere du roi, nommee _Tmau-Hem-Va_, +ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine epouse du meme +Pharaon, _Taia_, dont le nom etait deja donne par une foule de +monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV, +_Tmau-Hem-Va_, mere d'Amenophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de +Louqsor, mentionnes dans la notice rapide que j'ai crayonnee de cet +important edifice. + +Sur un autre point des ruines de l'Amenophion, du cote de la montagne +libyque, a la limite du desert et un peu adroite de l'axe passant entre +les deux colosses, existent deux blocs de gres-breche, d'environ trente +pieds de long chacun, et presentant la forme de deux enormes steles. +Leur surface visible est ornee de tableaux et de magnifiques +inscriptions formees chacune de vingt-quatre a vingt-cinq lignes +d'hieroglyphes du plus beau style, executes de relief dans le creux. H +est infiniment probable que ces portions qu'on apercoit aujourd'hui sont +les dossiers des sieges de deux groupes colossals renverses et enfouis +la face contre terre: j'ai manque de moyens assez puissants pour +verifier le fait. + +Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptes sur ces masses effrayantes +nous montrent toujours le roi Amenophis-Memnon, accompagne ici de la +reine Taia son epouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par +Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes expressement +relatifs a la dedicace du Memnonium ou Amenophion aux dieux de Thebes +par le fondateur de cet immense edifice. + +La forme et la redaction de cette dedicace, dont j'ai pris une copie +soignee, malgre une foule de lacunes, sont d'un genre tout a fait +original et m'ont paru tres-curieuses. On en jugera par une courte +analyse. + +Cette consecration du palais est rappelee d'une maniere tout a fait +dramatique; c'est d'abord le roi Amenophis qui prend la parole des la +premiere ligne et la garde jusqu'a la treizieme. "Le roi Amenothph a +dit: Viens, o Amon-Ra, seigneur des trones du monde, toi qui resides +dans les regions de Oph (Thebes)! contemple la demeure que nous t'avons +construite dans la contree pure, elle est belle: descends du haut du +ciel pour en prendre possession!" Suivent les louanges du dieu melees a +la description de l'edifice dedie, et l'indication des ornements et +decorations en pierre de gres, en granit rose, en pierre noire, en or, +en ivoire et en pierres precieuses, que le roi y a prodigues, y compris +deux grands obelisques dont on n'apercoit plus aujourd'hui aucune trace. + +Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu +Amon-Ra en reponse aux courtoisies du Pharaon. "Voici ce que dit +Amon-Ra, le mari de sa mere, etc.: Approche, mon fils, soleil seigneur +de verite, du germe du soleil, enfant du soleil, Amenothph! J'ai entendu +tes paroles et je vois les constructions que tu as executees; moi qui +suis ton pere, je me complais dans tes bonnes oeuvres, etc." + +Enfin, vers le milieu de la vingtieme ligne commence une troisieme et +derniere harangue; c'est celle que prononcent les dieux en presence +d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens +Amenothph, son fils cheri, d'en rendre le regne joyeux en le prolongeant +pendant de longues annees, en recompense du bel edifice qu'il a eleve +pour leur servir de demeure, palais dont ils declarent avoir pris +possession apres l'avoir bien et dument visite. + +L'identite du Memnonium des Grecs et de l'Amenophion egyptien n'est donc +plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fut une des plus +etonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en grand, +executees par un Grec nomme Iani, ancien agent de M. Salt, ont mis a +decouvert une foule de bases de colonnes, un tres-grand nombre de +statues leontocephales en granit noir; de plus, deux magnifiques sphinx +colossals et a tete humaine, en granit rose, du plus beau travail, +representant aussi le roi Amenophis III. Les traits du visage de ce +prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de +physionomie un peu ethiopienne, sont absolument semblables a ceux que +les sculpteurs et les peintres ont donnes a ce meme Pharaon dans les +tableaux des steles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais de +Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la vallee de +l'Ouest a Biban-el-Molouk; nouvelle et millieme preuve que les statues +et bas-reliefs egyptiens presentent de veritables portraits des anciens +rois dont ils portent les legendes. + +A une petite distance du Rhamesseion existent les debris de deux +colosses en gres rougeatre: c'etaient encore deux statues ornant +probablement la porte laterale nord de l'Amenophion; ce qui peut donner +une juste idee de l'immense etendue de ce palais, dont il reste encore +de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupe des +inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand +colosse du nord, la celebre _statue de Memnon;_ tout cela est bien +moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la +realite des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement +avoir oui moduler par la bouche meme du colosse, aussitot qu'elle etait +frappee des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs +fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon, +aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon +attention du melancolique tableau que je contemplais, la plaine de +Thebes, ou gisent les membres epars de cette ainee des villes royales. +Il y aurait matiere a d'eternelles reflexions; mais je ne dois pas +oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques +ruines..... Adieu. + + + + +DIX-SEPTIEME LETTRE + + +Thebes (rive occidentale), 25 juin 1829. + +Je viens de visiter et d'etudier dans toutes ses parties un petit temple +d'une conservation parfaite, situe derriere l'Amenophion, dans un vallon +forme par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon qui +s'en est detache du cote de la plaine. Ce monument a ete decrit par la +Commission d'Egypte sous le nom de _Petit Temple d'Isis._ + +Le voyageur est attire, dans ces lieux solitaires et denues de toute +vegetation, par une enceinte peu reguliere, batie en briques crues, et +qu'on apercoit de fort loin, parce qu'elle est placee sur un terrain +assez eleve. On y penetre par un petit propylon en gres engage dans +l'enceinte et couvert exterieurement de sculptures d'un travail +lourdement recherche. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte +representent Ptolemee Soter II faisant des offrandes, du cote droit, a +la deesse Hathor (Venus) et a la grande triade de Thebes, Amon-Ra, Mouth +et Chons; du cote gauche, a la deesse Thme ou Thmei (la verite ou la +justice, Themis) et a une triade formee du dieu hieracocephale Mandou, +de son epouse Ritho et de leur fils Harphre. Ces trois divinites, celles +qu'on adorait principalement a Hennonthis, occupent la partie du bandeau +dirigee vers cette capitale de nome. + +Ces courts details suffisent, lorsqu'on est un peu familiarise avec le +systeme de decoration des monuments egyptiens, pour determiner avec +certitude: 1 deg. a quelles divinites fut specialement dedie le temple +auquel ce propylon donne entree; 2 deg. quelles divinites y jouissaient du +rang de syntrone; et il devient ici de toute evidence qu'on adorait +specialement dans ce temple le principe de beaute confondu et identifie +avec le principe de verite, de justice, ou, en termes mythologiques, que +cet edifice etait consacre a la deesse Hathor, identifiee avec la deesse +Thmei. Ce sont, en effet, ces deux deesses qui recoivent les premiers +hommages de Soter II; et comme l'edifice faisait partie de Thebes et +avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'apres une regle +de saine politique que j'ai developpee ailleurs, des sacrifices en +l'honneur de la triade thebaine et de la triade hermonthite. On s'etait +donc trop hate de donner un nom a ce temple, d'apres des apercus +reposant sur de simples conjectures. + +Les memes adorations sont repetees sur la porte du temple proprement +dit, qui s'ouvre par un petit peristyle que soutiennent des colonnes a +chapiteaux ornes de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combinees; +les colonnes et les parois n'ont jamais ete decorees de sculptures. Il +n'en est point ainsi du pronaos, forme de deux colonnes et de deux +piliers ornes de tetes symboliques de la deesse Hathor, a laquelle ce +temple fut consacre. Les tableaux qui couvrent le fut des colonnes +representent des offrandes faites a cette deesse et a sa seconde forme +Thmei, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et +plusieurs formes tertiaires de la deesse Hathor, adoree par le roi +Ptolemee Epiphane, sous le regne duquel a ete faite la dedicace du +monument, comme le prouve la grande inscription hieroglyphique sculptee +sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des +deux parties affrontees de cette formule dedicatoire: + +(Partie de droite.) _Premiere ligne_. "Le roi (dieu Epiphane que +Phtah-Thore a eprouve, image vivante d'Amon-Ra), le cheri des dieux et +des deesses meres, le bien-aime d'Amon-Ra, a fait executer cet edifice +en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour etre vivifie a toujours." + +_Deuxieme ligne_. "La divine soeur de (Ptolemee toujours vivant, dieu +aime de Phtah), cheri d'Amon-Ra, l'ami du bien (Pmainoufe)..... (le +reste est detruit)." + +(Partie de gauche.) _Premiere ligne_. "Le fils du soleil (Ptolemee +toujours vivant, dieu aime de Phtah), cheri des dieux et des deesses +meres, bien-aime d'Hathor, a fait executer cet edifice en l'honneur de +sa mere la rectrice de l'Occident, pour etre vivifie a toujours." + +_Deuxieme ligne_. "La royale epouse (Cleopatre, bien-aimee de Thmei), +rectrice de l'Occident, a fait executer cet edifice..... (le reste +manque)." + +Ces textes justifient tout a fait ce que nous avions deduit des seules +sculptures du propylon relativement aux divinites particulierement +honorees dans ce temple; il est egalement etabli que la dedicace de cet +edifice sacre a ete faite par le cinquieme des Ptolemees, vers l'an 200 +avant J.-C. + +Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche +du pronaos, ainsi que sur la facade du temple formant le fond de ce meme +pronaos, appartiennent tous au regne d'Epiphane. Tous se rapportent aux +deesses Hathor et Thmei, ainsi qu'aux grandes divinites de Thebes et +d'Hennonthis. + +On a divise le naos en trois salles contigues; ce sont trois veritables +sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entierement sculpte, +contient des tableaux d'offrandes a tous les dieux adores dans le +temple, les deux triades precitees, et principalement aux deesses Hathor +et Thmei, qui paraissent dans presque toutes les scenes. Aussi n'est-il +question que de ces deux divinites dans les dedicaces du sanctuaire, +inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolemee +Philopator: + +"L'Horus soutien de l'Egypte, celui qui a embelli les temples comme +Thoth deux fois grand, le seigneur des panegyries comme Phtah, le chef +semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, l'eprouve par +Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolemee toujours vivant, bien-aime +d'Isis, l'ami de son pere (Philopator), a fait cette construction en +l'honneur de sa mere Hathor, la rectrice de l'Occident." (Dedicace de +gauche.) + +Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au +regne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsinoe adorant les +deux deesses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolemee Epiphane, +fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite +et de gauche l'inscription suivante, relative a des embellissements +executes sous le regne posterieur, celui d'Evergete II et de ses deux +femmes: + +"Bonne restauration de l'edifice, executee par le roi, germe des dieux +lumineux, l'eprouve par Phtah, etc., Ptolemee toujours vivant, etc., par +sa royale soeur, la moderatrice souveraine du monde, Cleopatre, et par +sa royale epouse, la moderatrice souveraine du monde, Cleopatre, dieux +grands cheris d'Amon-Ra." + +C'est a la deesse Hathor qu'appartenait plus specialement le sanctuaire +de droite; cette grande divinite y est representee sous des formes +variees, recevant les hommages des rois Philopator et Epiphane; les +dedicaces des frises sont faites au nom de ce dernier. + +Le sanctuaire de gauche fut consacre a la deesse Thmei, la Dice et +l'Alete des mythes egyptiens; aussi tous les tableaux qui decorent cette +chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait +cette divinite dans l'Amenti, les regions occidentales ou l'enfer des +Egyptiens. + +Les deux souverains de ce lieu terrible, ou les ames etaient jugees, +Osiris et Iris, recoivent d'abord les hommages de Ptolemee et d'Arsinoe, +dieux Philopators; et l'on a sculpte sur la paroi de gauche la grande +scene de la _psychostasie_. Ce vaste bas-relief represente la salle +hypostyle (Oskh) ou le pretoire de l'Amenti, avec les decorations +convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de +son trone s'eleve le lotus, embleme du monde materiel, surmonte de +l'image de ses quatre enfants, genies directeurs des quatre points +cardinaux. + +Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi ranges sur deux +lignes, la tete surmontee d'une plume d'autruche, symbole de la justice: +debout sur un socle, en avant du trone, le Cerbere egyptien, monstre +compose de trois natures diverses, le crocodile, le lion et +l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les ames coupables; son +nom, Teouom-enement, signifie la devoratrice de l'Occident ou de +l'enfer. Vers la porte du tribunal parait la deesse Thmei dedoublee, +c'est-a-dire figuree deux fois, a cause de sa double attribution de +deesse de la justice et de deesse de verite; la premiere forme, +qualifiee de Thmei, rectrice de l'Amenti (la verite), presente l'ame +d'un Egyptien, sous les formes corporelles, a la seconde forme de la +deesse (la justice), dont voici la legende: "Thmei qui reside dans +l'Amenti, ou elle pese les coeurs dans la balance; aucun mechant ne lui +echappe." Dans le voisinage de celui qui doit subir l'epreuve on lit les +mots suivants: "Arrivee d'une ame dans l'Amenti." + +Plus loin s'eleve la balance infernale; les dieux Horus, fils d'Isis, a +tete d'epervier, et Anubis, fils d'Osiris, a tete de chacal, placent +dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prevenu, l'autre une +plume, embleme de justice: entre le fatal instrument qui doit decider du +sort de l'aine et le trone d'Osiris, on a place le dieu Thoth +ibiocephale, "Thoth le deux fois grand, le seigneur de Schmoun +(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le secretaire de +justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de verite." +Ce greffier divin ecrit le resiliat de l'epreuve a laquelle vient d'etre +soumis le coeur de l'Egyptien defunt, et va presenter son rapport au +souverain juge. + +On voit que le fait seul de la consecration de ce troisieme sanctuaire a +la deesse Thmei y a motive la representation de la psychostasie, et +qu'on a trop legerement conclu de la presence de ce tableau curieux, +reproduit egalement dans la deuxieme partie de tous les rituels +funeraires, que ce temple etait une sorte d'edifice funebre, qui pouvait +meme avoir servi de sepulture a des membres tres-distingues de la caste +sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothese. Il est vrai que les +environs de l'enceinte qui renferme ce monument ont ete cribles +d'excavations sepulcrales et de catacombes egyptiennes de toutes les +epoques. Mais le temple d'Hathor et de Thmei n'est point Je seul edifice +sacre eleve au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considerer +comme des temples funeraires le palais de Sesostris ou le Rhamesseion, +le temple d'Ammon a El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est +insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par +toutes les inscriptions egyptiennes qui en couvrent les parois. Mon +opinion est fondee sur l'examen attentif et detaille des lieux. Je n'ai +pas encore fini a Thebes, si meme on peut reellement finir au milieu de +tant de monuments..... + + + + +DIX-HUITIEME LETTRE + + +Thebes (Medinet-Habou), le 30 juin 1829. + +On peut se rendre a la grande butte de Medinet-Habou soit en prenant le +chemin de la plaine, en traversant le Rhamesseion, l'emplacement de +l'Amenophion (Memnonium), et les restes calcaires du Menephtheion, grand +edifice construit par le fils et successeur de Rhamses le Grand; soit en +suivant le vallon a l'entree duquel s'eleve le petit temple d'Hathor et +de Thmei. + +La existe, presque enfouie sous les debris des habitations particulieres +qui se sont succede d'age en age, une masse de monuments de haute +importance, qui, etudies avec attention, montrent, au milieu des plus +grands souvenirs historiques, l'etat des arts de l'Egypte a toutes les +epoques principales de son existence politique: c'est en quelque sorte +un tableau abrege de l'Egypte monumentale. On y trouve en effet reunis, +un temple appartenant a l'epoque pharaonique la plus brillante, celle +des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la periode +des conquetes, un edifice de la premiere decadence sous l'invasion +ethiopienne, une chapelle elevee sous un des princes qui avaient brise +le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des propylees de +l'epoque romaine; enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des +colonnes qui jadis soutenaient le faite d'une eglise chretienne. + +Le detail un peu circonstancie de ce que renferment de plus curieux des +monuments si varies me conduirait beaucoup trop loin; je dois me +contenter de donner une idee rapide de chacune des parties qui forment +cet amas de constructions si interessantes, en commencant par celles qui +se presentent en arrivant a la butte du cote qui regarde le fleuve. + +On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de +gres, peu elevee au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on penetre +par une porte dont les jambages, surpassant a peine la corniche brute +qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur +romain dont voici la legende hieroglyphique, inscrite dans les deux +cartouches accoles: "L'empereur Csesar Titus Elius Hadrianus Antoninus +Pius." + +Le meme prince est aussi represente sur l'une des deux portes laterales +de l'enceinte, ou il est en adoration devant la triade de Thebes a +droite, et devant celle d'Hermonthis a gauche. C'est encore ici une +nouvelle preuve de ces egards perpetuels de bon voisinage que se +rendaient mutuellement les cultes locaux. + +Au fond de l'enceinte s'eleve une rangee de six colonnes reunies trois a +trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais recu de +sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelees provenant des +parties superieures de cette construction, la legende imperiale deja +citee: l'enceinte et les propylees appartiennent donc au regne d'Antonin +le Pieux. C'est d'ailleurs ce que demontrait deja le mauvais style des +bas-reliefs. + +En traversant ces propylees, on arrive a un grand pylone dont la porte, +ornee d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est +couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolemee Soter II, +presente des offrandes variees aux sept grandes divinites elementaires +et aux dieux des nomes thebain et hermonthite. + +Le mur de l'enceinte et les propylees d'Antonin, aussi bien que le +pylone de Soter II, m'ont offert une particularite remarquable: c'est +que ces constructions modernes ont ete elevees aux depens d'un edifice +anterieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont +couvertes de restes de legendes hieroglyphiques, de portions de +bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des tetes ou des corps +de divinites, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de +guerre, enfin de nombreux debris d'un calendrier sacre; et comme on lit +sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prenom ou le nom de +Rhamses le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que ces +blocs ne proviennent des demolitions du grand palais de Sesostris, le +Rhamesseion, ravage depuis longtemps par les Perses, a l'epoque ou, sous +Ptolemee Soter II et Antonin, on batissait les propylees et le pylone +dont il est ici question. + +Au pylone de Soter succede un petit edifice d'une execution plus +elegante, semblable en son plan au petit edifice a jour de l'ile de +Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant +rasees jusqu'a la hauteur des murs des entrecolonnements. Tous les +bas-reliefs encore existants representent le roi Nectanebe, de la XXXe +dynastie, la sebennytique, adorant le souverain des dieux Amon-Ra, et +recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thebes. + +Cette chapelle, du IVe siecle avant J.-C., avait ete appuyee sur un +edifice plus ancien; c'est un pylone de mediocre etendue, dont les +massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs +parties. Eleve sous la domination du roi ethiopien Taharaka, dans le +VIIe siecle avant notre ere, le nom, le prenom, les titres, les louanges +de ce prince avaient ete rappeles dans les inscriptions et les +bas-reliefs decorant les faces des deux massifs, et sur la porte qui les +separe. Mais a l'epoque ou les Saites remonterent sur le trone des +Pharaons, il parait qu'on fit marteler, par une mesure generale, les +noms des conquerants ethiopiens sur tous les monuments de l'Egypte. + +J'ai deja remarque la proscription du nom de Sabacon dans le palais de +Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les +marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous +les elements constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches +existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription +relative a des embellissements executes sous Ptolemee Soter II: + +"Cette belle reparation a ete faite par le roi seigneur du monde, le +grand germe des dieux grands, celui que Phtah a eprouve, image vivante +d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diademes, Ptolemee +toujours vivant, le dieu aime d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT NOHEM), +en l'honneur de son pere Amon-Ra, qui lui a concede les periodes des +panegyries sur le trone d'Horus." + +Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse legende des Lagides, a +propos de quelques pierres qu'on a changees, avec les legendes que +l'Ethiopien, veritable fondateur du pylone, a fait sculpter sur le +bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante: +"La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aime d'Amon-Ra, seigneur des +trones du monde." + +Sur les deux massifs exterieurs du pylone, ce prince, auquel certaines +traditions historiques attribuent, la conquete de toute l'Afrique +septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a ete figure de proportion +colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, reunies en groupe, +de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue. + +Au dela du pylone de Taharaka et dans le mur de cloture du nord, +existent encore en place deux jambages d'une porte en granit rose, +charges de legendes executees avec soin et contenant le nom et les +titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre +sacerdotal, l'hierograminate et prophete Petamenoph. C'est le meme +personnage qui fit creuser, vers l'entree de la ville d'El-Assasif, +l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le +nom de _Grande Syringe._ + +On arrive enfin a l'edifice le plus antique, celui dont les propylees de +l'epoque romaine, le pylone des Lagides, la chapelle de Nectanebe et le +pylone du roi ethiopien ne sont que des dependances; ces diverses +constructions ne furent elevees que pour annoncer dignement la demeure +du roi des dieux, et celle du Pharaon, son representant sur la terre. + +Ce vieux monument, qui porte a la fois le double caractere de temple et +de palais, se compose encore d'un sanctuaire environne de galeries +formees de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins +vastes. + +Toutes les parois portent des sculptures executees avec une correction +remarquable et une grande finesse de travail; ce sont la des bas-reliefs +de la meilleure epoque de l'art. Aussi la decoration de cet edifice +appartient-elle au regne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la +reine Amense, du regent Amenenthe et de Thouthmosis III, le Moeris des +historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a decore la plus +grande partie de l'edifice; les dedicaces en ont ete faites en son nom: +celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conservees, +donne une idee de toutes les autres; la voici: + +_Premiere ligne_. "La vie: l'Horus puissant, aime de Phre, le souverain +de la haute et basse region, grand chef de toutes les parties du monde, +l'Horus resplendissant, grand par sa force, celui qui a frappe les neuf +arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil +stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du +monde, vivifie aujourd'hui et a toujours." + +_Deuxieme ligne_. "Il a fait executer ces constructions en l'honneur de +son pere Amon-Ra, roi des dieux; il lui a erige ce grand temple dans la +partie occidentale du Thouthmoseion d'Ammon, en belle pierre de gres; +c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours." + +La plupart des bas-reliefs decorant les galeries et les chambres des +edifices representent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages +aux dieux, ou en recevant des graces et des dons; je citerai seulement +des tableaux sculptes sur la paroi de gauche de la grande salle ou +sanctuaire. Dans l'un, le plus etendu, le Pharaon casque est conduit par +la deesse Hathor et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers +l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace +avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'epais feuillage, en disant: +"Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre Oscht, +dans le palais du soleil!" Cette scene se passe devant les vingt-cinq +divinites secondaires adorees a Thebes et disposees sur deux files, en +tete desquelles on lit l'inscription suivante: "Voici ce que disent les +autres grandes divinites de Toph (Thebes): Nos coeurs se rejouissent a +cause du bel edifice construit par le roi soleil stabiliteur du monde." + +J'ai trouve dans le second tableau, pour la premiere fois, le nom et la +representation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette princesse, +appelee Rhamaithe, et portant le titre de royale epouse, accompagne son +mari faisant de riches offrandes a Amon-Ra generateur; la reine reparait +aussi dans deux tableaux decorant une des petites salles de gauche au +fond de l'edifice. + +Les six dernieres salles du palais, dans l'une desquelles existe, +renversee, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de +bas-reliefs de l'epoque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la +reine Amense et de son fils Thouthmosis III, dont les legendes +royales-sont sculptees en surcharge sur celles du regent Amenenthe, +martelees avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied +representant ce prince, dont la memoire fut aussi proscrite. + +La fondation de cet edifice remonte donc aux premieres annees du XVIIIe +siecle avant J.-C. Il est naturel, par consequent, de rencontrer, en le +parcourant avec soin, plusieurs restaurations annoncees d'ailleurs par +des inscriptions qui en fixent l'epoque et en nomment les auteurs; +telles sont: + +1 deg. La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande +salle, par Ptolemee Evergete II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre +ere; + +2 deg. Des reparations faites vers l'an 392 avant notre ere aux colonnes +d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le +Pharaon Mendesien Acoris. On a employe pour cela des pierres provenant +d'un petit edifice construit par la princesse Neitocris, fille de +Psammetichus II; + +3 deg. Toutes les sculptures des facades superieures sud et nord executees +sous le regne de Rhamses-Meiamoun, au XVe siecle avant notre ere. + +Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de +tous, avaient ete ordonnes sans doute pour lier, par la decoration, le +petit palais de Moeris avec le grand palais de Rhamses-Meiamoun, qui, +avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Medinet-Habou. + +C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce +Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de l'Egypte, et +dont les exploits militaires ont ete confondus avec ceux de Sesostris ou +Rhamses le Grand, par les auteurs anciens et par les ecrivains modernes. + +Un edifice d'une mediocre etendue, mais singulier par ses formes +inaccoutumees, le seul qui, parmi tous les monuments de l'Egypte, puisse +donner une idee de ce qu'etait une habitation particuliere a ces +anciennes epoques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en +ont publie les auteurs de la grande _Description de l'Egypte_ pourra +donner une idee exacte de la disposition generale de ces deux massifs de +pylones unis a un grand pavillon par des constructions tournant sur +elles-memes en equerre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs +et des inscriptions sculptees sur toutes les surfaces. + +L'entree principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux grands +massifs formant une espece de faux pylone, ensevelis en partie sous des +buttes provenant des debris d'habitations modernes. Vers le haut regne +une frise anaglyphique composee des elements combines de la legende +royale du Rhamses fils aine et successeur immediat de Rhamses-Meiamoun, +"Soleil, gardien de verite, eprouve par Ammon." On remarque de plus, sur +ces massifs, des tableaux d'adoration de la meme epoque, et deux +_fenetres_ portant sur leur bandeau le disque aile de Hat, et sur leurs +jambages les legendes royales de Rhamses-Meiamoun, "Soleil, gardien de +verite et ami d'Ammon." + +La porte qui separe ces constructions appartient au regne d'un troisieme +Rhamses, le second fils de Meiamoun, "le soleil seigneur de verite, aime +par Ammon." + +Dans l'interieur de cette petite cour s'elevent deux massifs de pylones, +ornes, ainsi que les construction qui les unissent au grand pavillon, de +frises anaglyphiques portant la legende du fondateur, Rhamses-Meiamoun, +et de bas-reliefs d'un grand interet, parce qu'ils ont trait aux +conquetes de ce Pharaon. + +La face anterieure du massif de droite est presque entierement occupee +par une figure colossale du conquerant levant sa hache d'armes sur un +groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures; +le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, presente au +vainqueur la harpe divine en disant: "Prends cette arme, mon fils cheri, +et frappe les chefs des contrees etrangeres!" + +Le soubassement de ce vaste tableau est compose des chefs des peuples +soumis par Rhamses-Meiamoun, agenouilles, les bras attaches derriere le +dos par les liens qui, termines par une houppe de papyrus ou une fleur +de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain. + +Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont +tres-varies, offrent, avec toute verite, les traits du visage et les +vetements particuliers a chacune des nations qu'ils representent; des +legendes hieroglyphiques donnent successivement le nom de chaque peuple. +Deux ont entierement disparu; celles qui subsistent, au nombre de cinq, +annoncent: + + +Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie), +Le chef du pays de Terosis, en Afrique +Le chef du pays de Toroao, + + + +et + +Le chef du pays de Robou, en Asie +Le Chef du pays de Moschausch, + + +Un tableau et un soubassement analogues decorent la face anterieure du +massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques; +on les a ranges dans l'ordre suivant: + +Le chef de la mauvaise race du pays de Scheto ou Cheta; + +Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumor; + +Le grand du pays de Fekkarb; + +Le grand du pays de Schairotana contree maritime; + +Le grand du pays de Scha.....(le reste est detruit); + +Le grand du pays de Touirscha, contree maritime; + +Le grand du pays de Pa..... (le reste est detruit). + +Sur l'epaisseur du massif de gauche, Rhamses-Meiamoun casque, le +carquois sur l'epaule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux +pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conquerant: "Va! empare-toi des +contrees; soumets leurs places fortes et amene leurs chefs en +esclavage;" + +Le massif correspondant et les corps de logis qui reunissent le pylone +au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop +long de detailler ici. On remarque des _fenetres_ decorees +exterieurement et interieurement avec beaucoup de gout, et des _balcons_ +soutenus par des prisonniers barbares sortant a mi-corps de la muraille. + +L'interieur du grand pavillon, divise en trois _etages_, fut decore de +bas-reliefs representant des scenes domestiques de Rhamses-Meiamoun; je +possede des dessins exacts de tous ces interessants tableaux, parmi +lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant +son repas, jouant avec ses petits enfants ou occupe avec la reine d'une +partie de jeu analogue a celui des _echecs_, etc., etc. L'exterieur de +ce pavillon est couvert de legendes du roi ou de bas-reliefs +commemoratifs de ses victoires. + +C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on +arrive enfin devant le premier pylone du grand et magnifique palais de +Rhamses-Meiamoun. L'edifice que nous venons de decrire n'en etait qu'une +dependance et une simple annexe. + +Ici, tout prend des proportions colossales: les faces exterieures des +deux enormes massifs du premier pylone, entierement couvertes de +sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'edifice +non-seulement par des tableaux d'un sens vague et general, mais encore +par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conquerant +et de la divinite protectrice qui lui donne la victoire. On voit sur le +massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant a Rhamses-Meiamoun +treize contrees asiatiques, dont les noms, conserves pour la plupart, +ont ete sculptes dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples +enchaines. Une longue inscription, dont les onze premieres lignes sont +assez bien conservees, nous apprend que ces conquetes eurent lieu dans +la douzieme annee du regne de ce Pharaon. + +Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la +forme de Phre hieracocephale, donne la harpe au belliqueux Rhamses pour +frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de contrees +ou de villes subsistent encore; le reste a ete detruit pour appuyer +contre le pylone des masures modernes. Le roi des dieux adresse a +Meiamoun un long discours dont voici les dix premieres colonnes: +"Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe cheri, maitre du monde, soleil +gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre +entiere; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes +pieds; je te livre les chefs des contrees meridionales; conduis-les en +captivite, et leurs enfants a leur suite; dispose de tous les biens +existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront +se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai livre +aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes +sandales, etc." + +Une grande stele, mais tres-fruste, constate que ces conquetes eurent +lieu la onzieme annee du roi. C'est a la meme annee du regne de +Rhamses-Meiamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier +pylone du cote de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les +peuples asiatiques nommes Moschausch. + +Des masses de debris amonceles couvrent toute la partie inferieure du +pylone et enfouissent en tres-grande partie la magnifique colonnade qui +decore le cote gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des +piliers-cariatides formant cette meme cour du cote droit. Deblayer +cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais +elle aurait pour resultat certain de rendre a l'admiration des voyageurs +deux galeries de la plus complete conservation, des colonnes couvertes +de bas-reliefs, de riches decorations ayant conserve tout l'eclat de +leurs couleurs, et enfin une nombreuse serie de grands tableaux +historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions +dedicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des +elegantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur epanouie du +lotus. + +Au fond de cette premiere cour s'eleve un second pylone, decore de +figures colossales, sculptees, comme partout ailleurs, de relief dans le +creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamses-Meiamoun dans la +neuvieme annee de son regne. Le roi, la tete surmonte des insignes du +fils aine d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la deesse Mouth, +conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et +enchaines dans diverses positions; ces nations, appartenant a une meme +race, sont nommees Schakalascha, Taonaou et Pourosato. Plusieurs +voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont +cru reconnaitre en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de +ce pylone existait une enorme inscription, aujourd'hui detruite aux +trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui +en subsiste encore, qu'elle etait relative a l'expedition contre les +Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Taonaou et les Ouschascha. +Il y est aussi question des contrees d'Aumor et d'Oreksa, ainsi que +d'une bataille navale. + +Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second +pylone. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de +Phtah en decorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions +dedicatoires attestant que Rhamses-Meiamoun a consacre cette grande +porte en belle pierre de granit a son pere Amon-Ra, et qu'enfin les +battants ont ete si richement ornes de metaux precieux qu'Ammon lui-meme +se rejouit en les contemplant. + +On se trouve apres avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du +palais, ou la grandeur pharaonique se montre dans tout son eclat; la vue +seule peut donner une idee du majestueux effet de ce peristyle, soutenu +a l'est et a l'ouest par d'enormes colonnades, au nord par des piliers +contre lesquels s'appuient des cariatides, derriere lesquels se montre +une seconde colonnade. Tout est charge de sculptures revetues de +couleurs tres-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, pour les +convertir, les ennemis systematiques de l'architecture peinte. + +Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs +decorations; de grands et vastes tableaux sculptes et peints appellent +de toute part la curiosite des voyageurs. L'oeil se repose sur le bel +azur des plafonds ornes d'etoiles de couleur jaune dore; mais +l'importance et la variete des scenes reproduites par le ciseau +absorbent bientot toute l'attention. Quatre tableaux formant le +registre inferieur de la galerie de l'est, cote gauche, et une partie de +la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de +Rhamses-Meiamoun contre des peuples asiatiques nommes Robou, teint +clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un +surtout transversalement raye bleu et blanc; ce costume est tout a fait +analogue a celui des Assyriens et des Medes figures, sur les cylindres +dits babyloniens ou persepolitains. + +_Premier tableau_. Grande bataille: le heros egyptien, debout sur un +char lance au galop, decoche des fleches contre une foule d'ennemis +fuyant dans le plus grand desordre. On apercoit sur le premier plan les +chefs egyptiens montes sur des chars, et leurs soldats entremeles a des +allies, les Fekkaro, massacrant les Robou epouvantes, ou les liant comme +prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en +pied, sans compter les chevaux. + +_Deuxieme tableau._ Les princes et les chefs de l'armee egyptienne +conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des scribes +comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties +genitales coupees aux Robou morts sur le champ de bataille. +L'inscription porte textuellement: "Conduite des prisonniers en presence +de Sa Majeste; ceux-ci sont au nombre de mille; mains coupees, trois +mille; phallus, trois mille." Le Pharaon, au pied duquel on depose ces +trophees, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus +par des officiers, adresse une allocution a ses guerriers; il les +felicite de leur victoire, et prodigue fort naivement les plus grands +eloges a sa propre personne, "Livrez-vous a la joie, leur dit-il, +qu'elle s'eleve jusqu'au ciel; les etrangers sont renverses par ma +force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont ete remplis; +je me suis presente devant eux comme un lion, je les ai poursuivis +semblable a un epervier; j'ai aneanti leurs ames criminelles; j'ai +franchi leurs fleuves; j'ai incendie leurs forteresses; je suis pour +l'Egypte ce qu'a ete le dieu Mandou; j'ai vaincu les Barbares: Amon-Ra +mon pere a humilie le monde entier sous mes pieds, et je suis roi sur le +trone a toujours." + +En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription, +malheureusement fort endommagee, et relative a cette campagne, qui date +de l'an V du regne de Rhamses-Meiamoun. + +_Troisieme tableau._ Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses +chevaux, retourne ensuite en Egypte; des groupes de prisonniers +enchaines precedent son char; des officiers etendent au-dessus de la +tete du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est occupe par +l'armee egyptienne, divisee en pelotons marchant regulierement en ligne +et au pas, selon les regles de la tactique moderne. + +Enfin Rhamses rentre triomphant dans Thebes (quatrieme tableau); il se +presente a pied, trainant a sa suite trois colonnes de prisonniers, +devant le temple d'Amon-Ra et de la deesse Mouth; le roi harangue les +divinites et en recoit en reponse les assurances les plus flatteuses. + +Une immense composition remplit tout le registre superieur de la galerie +nord et de la galerie est, a droite de la porte principale. C'est une +ceremonie publique qui n'offre pas moins de deux cents personnages en +pied; a cette pompeuse marche assiste tout ce que l'Egypte renfermait de +plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de +Rhamses-Meiamoun, et la panegyrie celebree par le souverain et son +peuple pour remercier la divinite de la constante protection qu'elle +avait accordee aux armes egyptiennes. Une ligne de grands hieroglyphes, +sculptes au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce que +cette panegyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Horus (l'[Greek: +Alpha] et l'[Greek: Omega] de la theologie egyptienne) eut lieu a Thebes +le premier jour du mois de Paschons. Cette legende contient en outre +l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour ainsi +dire le programme entier, de la ceremonie. + +L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette +legende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptees dans le +bas-relief aupres de chaque personnage et au-dessus des groupes +principaux. + +Rhamses-Meiamoun sort de son palais porte dans un naos, espece de chasse +richement decoree, soutenue par douze _oeris_ ou chefs militaires, la +tete ornee de plumes d'autruche. Le monarque, decore de toutes les +marques de sa royale puissance, est assis sur un trone elegant que des +images d'or de la Justice et de la Verite couvrent de leurs ailes +etendues; le sphinx, embleme de la sagesse unie a la force, et le lion, +symbole du courage, sont debout pres du trone, qu'ils semblent proteger. +Des officiers agitent autour du naos les _flabellum_ et les eventails +ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent aupres du +roi, portant son sceptre, l'etui de son arc et ses autres insignes. + +Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste +sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos a pied, ranges sur +deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la +marche est fermee par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi +varies precedent le Pharaon: un corps de musique, ou l'on remarque la +flute, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tete du +cortege; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi +lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le _fils aine_ de Rhamses, +le chef de l'armee apres lui, brule l'encens devant la face de son pere. + +Le roi arrive au temple d'Horus, s'approche de l'autel, repand les +libations et brule l'encens; vingt-deux pretres portent sur un riche +palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des _flabellum_, des +eventails et des rameaux de fleurs. Le roi, a pied, coiffe d'un simple +diademe de la region inferieure, precede le dieu et suit immediatement +le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Horus ou Amon-Ra, le mari de sa +mere. Un pretre encense l'animal sacre; la reine, epouse de Rhamses, se +montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse; +et, tandis que l'un des pontifes lit a haute voix l'invocation prescrite +lorsque la lumiere du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf +pretres s'avancent portant les diverses enseignes sacrees, les vases, +les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres +pretres ouvrent le cortege religieux, soutenant sur leurs epaules des +statuettes; ce sont les images des rois ancetres et predecesseurs de +Rhamses-Meiamoun, assistant au triomphe de leur descendant. + +Ici a lieu une ceremonie sur la nature de laquelle on s'est etrangement +mepris. Deux enseignes sacrees, particulieres au dieu Amon-Horus, +s'elevent au-dessus de deux autels. Deux pretres, reconnaissables a leur +tete rasee et, mieux encore, a leur titre inscrit a cote d'eux, se +retournent pour entendre les ordres du grand pontife president de la +panegyrie, lequel tient en main le sceptre nomme _pat_, insigne de ses +hautes fonctions; un troisieme pretre donne la liberte a quatre oiseaux +qui s'envolent dans les airs. + +On a voulu voir ici des _sacrifices humains_, en prenant le sceptre du +pontife pour un couteau, les deux pretres pour deux victimes, et les +oiseaux pour l'embleme des ames qui s'echappaient des corps de deux +malheureux egorges par une barbare superstition; mais une inscription +sculptee devant l'hierogrammate assistant a la ceremonie nous rassure +completement, et prouve toute l'innocence de cette scene en nous faisant +bien connaitre ses details et son but. + +Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition +meme: + +"Le president de la panegyrie a dit: + +Donnez l'essor aux quatre oies; + +Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv + +Dirigez-vous vers + +le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient + +dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux de +l'Occident | dites aux dieux de l'Orient + +que Horus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiffe du +pschent, que le roi Rhamses s'est coiffe du pschent." + + +Il en resulte clairement que les quatre oiseaux representent les quatre +enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, genies des quatre +points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer +aussi au monde entier qu'a l'exemple du dieu Horus, le roi +Rhamses-Meiamoun vient de mettre sur sa tete la couronne embleme de la +domination sur les regions superieures et inferieures. Cette couronne se +nommait _pschent_; c'est celle que porte ici, en effet, et pour la +premiere fois, le roi debout et devant lequel se passe la fonction +sacree qu'on vient de faire connaitre. + +La derniere partie du bas-relief represente le roi, coiffe du _pschent_, +remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, precede de tout le +corps sacerdotal et de la musique sacree, est accompagne par les +officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille d'or +une gerbe de ble, et, coiffe enfin de son casque militaire comme a sa +sortie du palais, prendre conge, par une libation, du dieu Amon-Horus +rentre dans son sanctuaire. La reine est encore temoin de ces deux +dernieres ceremonies; le pretre invoque les dieux; un hierogrammate lit +une longue priere; aupres du Pharaon sont encore le taureau blanc et les +images des rois ancetres dressees sur une meme base. + +C'est en etudiant cette partie du tableau que j'ai pu m'assurer enfin de +la place relative qu'occupe Rhamses-Meiamoun dans la serie des dynasties +egyptiennes. Les statues des rois ses predecesseurs sont ici +chronologiquement rangees, et comme cet ordre est celui meme que leur +assignent d'autres monuments de Thebes, aucun doute ne saurait s'elever +sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant +devant elles les cartouches prenoms des rois qu'elles representent. +Rhamses-Meiamoun, comme Rhamses le Grand (Sesostris), ayant marque son +regne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont ete +confondus par les historiens grecs en un seul et meme personnage. Mais +les monuments originaux les differencient trop bien l'un de l'autre pour +que la meme confusion puisse avoir lieu desormais. Je me propose de +traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de details. +Revenons a la decoration de la magnifique cour de Medinet-Habou. + +On a sculpte dans le registre superieur de la galerie de l'est, partie +gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde ceremonie +publique tout aussi developpee que la precedente. Celle-ci est une +panegyrie celebree par le roi en l'honneur de son pere, le dieu +Sochar-Osiris, le vingt-septieme jour du mois de Hathor. Je possede +egalement des dessins fideles de cette solennite et la copie des +nombreuses legendes explicatives qui l'accompagnent. + +Il faut passer rapidement sur les scenes de consecration et les honneurs +royaux decernes par les dieux a Rhamses-Meiamoun, et que reproduisent +une foule de grands bas-reliefs sculptes dans les registres inferieurs +des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me +dispenser de noter ici le nom des divinites auxquelles le Pharaon +presente des offrandes variees dans les cent quarante-quatre bas-reliefs +peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et ouest, +non compris tous ceux du meme genre sculptes sur le fut des trois +grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit +l'interieur de la galerie de l'ouest. + +Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique forme par une double +rangee de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands +bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou les +bienfaits que les grandes divinites de Thebes prodiguent au Pharaon +victorieux. Une serie de figures en pied ornent le soubassement de cette +galerie et meritent une attention particuliere. + +Les legendes hieroglyphiques inscrites a cote de ces personnages revetus +du riche costume des princes egyptiens, dont ils tiennent en main les +insignes caracteristiques, constatent qu'on a represente ici les enfants +de Rhamses-Meiamoun par ordre de primogeniture. On a seulement fait deux +groupes distincts des enfants males et des princesses. Les princes, dont +les noms et les titres ont ete sculptes a cote de leurs images, sont au +nombre de neuf, savoir: + +1 deg. Rhamses-Amonmai, basilicogrammate commandant des troupes; + +2 deg. Rhamses-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie; + +3 deg. Rhamses-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie; + +4 deg. Phrehipefhbour, haut fonctionnaire dans l'administration royale; + +5 deg. Mandouschopsch, _idem_; + +6 deg. Rhamses-Maithmou, prophete des dieux Phre et Athmou; + +7 deg. Rhamses-Schahemkame, grand pretre de Phtah; + +8 deg. Rhamses-Amonhischopsch, sans autre qualification que celle de prince; + +9 deg. Rhamses-Meiamoun, _idem_. + +Les trois premiers, apres la mort de leur pere Rhamses-Meiamoun, etant +successivement montes sur le trone des Pharaons, leurs legendes ont du +etre surchargees pour recevoir les cartouches prenoms ou noms propres de +ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, a +propos de cette liste interessante, qu'a cette epoque le nom de +_Rhamses_ etait devenu en quelque sorte le nom meme de la famille, et +que le conquerant avait concentre dans les membres de sa maison les +postes les plus importants de l'armee, de l'administration civile et du +sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais ete sculptes. + +Toute cette serie de princes et de princesses forme la decoration du +soubassement a la droite et a la gauche d'une grande et belle porte +s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en +la traversant, dans une troisieme cour environnee et suivie d'un +tres-grand nombre de salles; les decombres ont depuis longtemps enseveli +toute cette partie du palais existante encore sous les debris entasses +des freles constructions qui se sont succede d'age en age. Des fouilles +en grand mettraient ici a decouvert des tableaux et des inscriptions +d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser a les +entreprendre, je reservai les fonds dont je pouvais disposer pour le +deblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie +exterieure nord du palais, a partir du premier pylone, et la presque +totalite de la muraille exterieure sud, enfouie jusqu'a la corniche qui +couronne l'edifice entier. + +La muraille nord offre une serie de bas-reliefs historiques d'un haut +interet. Je donnerai ici un court abrege du sujet de chacun d'eux, en +commencant par l'extremite de la paroi vers l'ouest. + +_Campagne contre les Maschausch et les Robou._ + +_Premier tableau._ L'armee egyptienne en marche, sur huit ou neuf +rangees de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites precedent un +char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char s'eleve un +grand mat surmonte d'une tete de belier ornee du disque solaire. C'est +le char du dieu Amon-Ra, qui guide a l'ennemi le roi Rhamses-Meiamoun, +egalement monte sur un char richement orne et qu'entourent les archers +de la garde ainsi que les officiers attaches a sa personne. On lit a +cote du char du dieu: "Voici ce que dit Amon-Ra, le roi des dieux: "Je +marche devant toi, o mon fils!" " + +_Deuxieme tableau._ Bataille sanglante: les Maschausch prennent la +fuite; le roi et quatre princes egyptiens en font un horrible carnage. + +_Troisieme tableau._ Rhamses, debout sur une espece de tribune, harangue +cinq rangees de chefs et de guerriers egyptiens conduisant une foule de +Maschausch et de Robou prisonniers. Reponse des chefs militaires au +roi. En tete de chaque corps d'armee on fait le denombrement des mains +droites coupees aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que +celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu a la bravoure des vaincus. +L'inscription porte a 2,525 le nombre de ces preuves de victoire sur des +hommes courageux et vaillants. + +_Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de meme race a +physionomie hindoue._ + +_Premier tableau_ (a la suite des precedents). Le roi Rhamses-Meiamoun, +en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouilles +devant lui, ainsi que les porte-enseignes des differents corps; plus +loin, les soldats debout ecoutent les paroles du souverain qui les +appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Egypte; les chefs +repondent a l'appel du roi en invoquant ses victoires recentes, et +protestent de leur devouement a un prince qui obeit aux paroles +d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats, +divises par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre, +guides par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des +carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors +en usage. + +_Deuxieme tableau._ Le roi, tete nue et les cheveux nattes, tient les +renes de ses chevaux et marche a l'ennemi; une partie de l'armee +egyptienne le precede en ordre de bataille; ce sont les fantassins +pesamment armes ou hoplites; sur le flanc s'avancent par pelotons les +troupes legeres de differentes armes; les guerriers montes sur des chars +ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi +au germe de Mandou, s'avancant pour soumettre la terre a ses lois; ses +fantassins, a des taureaux terribles, et ses cavaliers, a des eperviers +rapides. + +_Troisieme tableau_. Defaite des Fekkaro et de leurs allies. Les +fantassins egyptiens les mettent en fuite sur tous les points du champ +de bataille. Meiamoun, seconde par ses chars de guerre, en fait un +horrible carnage; quelques chefs ennemis resistent encore, montes sur +des chars traines soit par deux chevaux, soit par quatre boeufs; au +milieu de la melee et a une des extremites, plusieurs chariots traines +par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont defendus par des +Fekkaro; des soldats egyptiens les attaquent et les reduisent en +esclavage. + +_Quatrieme tableau_. Apres cette premiere victoire, l'armee egyptienne +se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus methodique et le plus +regulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle traverse des +pays difficiles, infestes de betes sauvages; sur le flanc de l'armee, le +roi, attaque par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre +l'autre. + +_Cinquieme tableau_. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la +mer au moment ou la flotte egyptienne en est venue aux mains avec la +flotte des Fekkaro, combinee avec celle de leurs allies les +Schairotanas, reconnaissables a leurs casques armes de deux cornes. Les +vaisseaux egyptiens manoeuvrent a la fois a la voile et a l'aviron; des +archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornee d'une tete de +lion. Deja un navire fekkarien a coule, et la flotte alliee se trouve +resserree entre la flotte egyptienne et le rivage, du haut duquel +Rhamses-Meiamoun et ses fantassins lancent une grele de traits sur les +vaisseaux ennemis. Leur defaite n'est plus douteuse, la flotte +egyptienne entasse les prisonniers a cote de ses rameurs. En arriere et +non loin du Pharaon, on a represente son char de guerre et les nombreux +officiers attaches a sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs +centaines de figures, et j'en rapporte une copie tres-exacte. + +_Sixieme tableau_. Le rivage est couvert de guerriers egyptiens +conduisant divers groupes meles de Schairotanas et de Fekkaro +prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrete avec une +partie de son armee devant une place forte nommee _Mogadiro_. La se fait +le denombrement des mains coupees. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur +laquelle repose son bras gauche appuye sur un coussin, harangue ses fils +et les principaux chefs de son armee, et termine son discours par ces +phrases remarquables: "Amon-Ra etait a ma droite comme a ma gauche; son +esprit a inspire mes resolutions; Amon-Ra lui-meme, preparant la perte +de mes ennemis, a place le monde entier dans mes mains." Les princes et +les chefs repondent au Pharaon qu'il est un soleil appele a soumettre +tous les peuples du monde, et que l'Egypte se rejouit d'une victoire +remportee par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trone de son pere. + +_Septieme tableau_. Retour du Pharaon vainqueur a Thebes, apres sa +double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux +chefs de ces nations conduits par Rhamses devant le temple de la grande +triade thebaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours que sont +censes prononcer les divers acteurs de cette scene a la fois triomphale +et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la +traduction: + +"Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui sont en la +puissance de Sa Majeste et qui glorifient le dieu bienfaisant, le +seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance +n'a point de bornes; tu regnes comme un puissant soleil sur l'Egypte; +grande est ta force, ton courage est semblable a celui de Bore (le +griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en +ton pouvoir a toujours." + +"Paroles du roi seigneur du monde, etc., a son pere Amon-Ra, le roi des +dieux: Tu me l'as ordonne; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai combattu +toutes les parties de la terre; le monde s'est arrete devant moi ...; +mes bras ont force les chefs de la terre, d'apres le commandement sorti +de ta bouche." + +"Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, moderateur des dieux: Que ton +retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as +renverse tous les chefs, tu as perce les coeurs des etrangers et rendu +libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche +t'approuve." + +Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux +campagnes du conquerant egyptien dans la onzieme annee de son regne, +arrivent jusqu'au second pylone du palais: de ce point jusqu'au premier +pylone, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs tableaux +sont enfouis sous des collines de decombres. J'ai pu cependant avoir une +copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisieme campagne du roi +contre des peuples asiatiques, avec des legendes en tres-mauvais etat. +L'un represente Rhamses-Meiamoun combattant a pied, couvert d'un large +bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une +hauteur. Dans le second tableau, le roi, a la tete de ses chars, ecrase +ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armee +egyptienne pousse le siege avec vigueur; des soldats coupent des arbres +et s'approchent des fosses, couverts par des mantelets; d'autres, apres +les avoir franchis, attaquent a coups de hache la porte de la ville; +plusieurs enfin ont dresse des echelles contre la muraille et montent a +l'assaut, leurs boucliers rejetes sur leurs epaules. + +Sur le revers du premier pylone existe encore un tableau relatif a une +campagne contre la grande nation de Scheta ou Cheto: le roi, debout sur +son char, prend une fleche dans son carquois fixe sur l'epaule, et la +decoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats egyptiens +et les officiers attaches a la personne du roi marchent a sa suite, +ranges sur quatre files paralleles. + +Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans +l'etat d'enfouissement ou se trouve aujourd'hui le magnifique palais de +Medinet-Habou, tout entier du regne de Rhamses-Meiamoun, les successeurs +immediats n'y ayant ajoute que quelques accessoires presque +insignifiants. Le nombre considerable de noms de peuples et de nations +asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de +recherches a la geographie comparee; ce sont de precieux elements pour +la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus +antique periode de son histoire. Je crois possible de reconnaitre la +synonymie de ces noms egyptiens de peuples avec ceux que nous ont +transmis les geographes grecs, et ceux surtout que contiennent les +textes hebreux et les memoires originaux des nations asiatiques. C'est +un beau travail qui merite d'etre entrepris; il sera facilite et par la +connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de +ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms +avec ceux du meme genre que j'ai trouves, en bien plus grand nombre, sur +d'autres monuments de Thebes et de la Nubie. + +Toute la muraille exterieure du palais, du cote du sud, qu'il a fallu +faire deblayer jusqu'au second pylone, est couverte de grandes lignes +verticales d'hieroglyphes contenant le calendrier sacre en usage dans le +palais de Rhamses; la portion que nous avons fait excaver, a grands +frais, contient les mois de Thoth, Paophi, Hathor, Choiac et Tobi. Vers +l'extremite du palais est un article du mois de Paschon, le neuvieme +mois de l'annee egyptienne. Ce calendrier indique toutes les fetes qui +se celebraient dans chaque mois, et au bas de chaque indication de fete +on a sculpte, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte +d'offrande qu'on devait presenter dans la ceremonie. Pour donner une +idee de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de +quelques-uns de ces articles: + +"_Mois de Thoth_, neomenie; manifestation de l'etoile de Sothis; l'image +d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire, +accompagnee par le roi Rhamses ainsi que par les images de tous les +autres dieux du temple." + +"_Mois de Paophi_, le 19; jour de la principale panegyrie d'Ammon, qui +se celebre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); l'image +d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux +synthrones; le roi Rhamses l'accompagne dans la panegyrie de ce jour." + +"_Mois d'Hathor_, le 26; panegyrie de Phtah-Socbaris; le roi accompagne +l'image du dieu gardien du Rhamesseium de Meiamoun (le palais de +Medinet-Habou) de Thebes sur la rive gauche, dans la panegyrie de ce +jour." + +Cette panegyrie continuait encore le vingt-septieme et le vingt-huitieme +jour du meme mois; c'est celle qu'on a representee dans les grands +bas-reliefs superieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde +cour du palais; du reste, je savais deja, par un tres-grand nombre +d'inscriptions, que les Egyptiens appelaient _Rhamesseium de Meiamoun_ +le monument de Medinet-Habou dont je viens de donner une description +rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je +termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu. + + + + +DIX-NEUVIEME LETTRE + + +Thebes (environs de Medinet-Habou), le 2 juillet 1829. Afin de donner +une idee generale complete du quartier sud-ouest de la vieille capitale +pharaonique, voisin du nome d'_Hermonthis_, il me reste a presenter +quelques details sur deux edifices sacres, qui, bien moins importants, a +la verite, que le palais du conquerant _Meiamoun_, presentent toutefois +quelque interet sous divers rapports historiques et mythologiques. + +L'une de ces constructions s'eleve au milieu de broussailles et de +grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et a une tres-petite +distance de l'enorme enceinte carree, en briques crues, qui environnait +jadis le palais et les temples de Medinet-Habou. C'est un edifice de +petites proportions, et qui n'a jamais ete completement termine; il se +compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les +deux dernieres seulement sont decorees de tableaux, soit sculptes et +peints, soit ebauches, ou meme simplement traces a l'encre rouge. Ces +tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur +l'epoque de sa construction. Il appartient au regne des Lagides, comme +le prouvent une double dedicace d'un travail barbare, sculptee +ulterieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant +les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration. + +La dedicace annonce expressement que le roi _Ptolemee Evergete II, et sa +soeur, la reine Cleopatre_, ont construit cet edifice et l'ont consacre +_a leur pere_ le dieu _Thoth_, ou Hermes ibiocephale. + +C'est ici le seul des temples encore existants en Egypte qui soit +specialement dedie au dieu protecteur des sciences, a l'inventeur de +l'ecriture et de tous les arts utiles, en un mot, a l'organisateur de la +societe humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui +decorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire. +On l'y invoquait sous son nom ordinaire de _Thoth_, que suivent +constamment soit le titre SOTEM qui exprime la supreme direction des +choses sacrees, soit la qualification _Ho-en-Hib_, c'est-a-dire _qui a +une face d'ibis_, oiseau sacre, dont toutes les figures du dieu, +sculptees dans ce temple, empruntent la tete, ornees de coiffures +variees. + +On rendait aussi dans ce temple un culte tres-particulier a _Nohemouo_ +ou _Nahamouo_, deesse que caracterisent le vautour, embleme de la +maternite, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon +s'elevant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les legendes tracees a +cote des nombreuses representations de cette compagne du dieu _Thoth_, +qui, d'apres son nom meme, parait avoir preside a la _conservation des +germes_, l'assimilent a la deesse _Saschfmoue_, compagne habituelle de +_Thoth_, regulatrice des periodes d'annees et des assemblees sacrees. + +Ces deux divinites recoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de +_Residant_ a MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom antique de cette +portion de Thebes ou s'eleve le temple de _Thoth_. + +Le bandeau de la porte qui donne entree dans la derniere salle du +temple, le _sanctuaire_ proprement dit, est orne de quatre tableaux +representant Ptolemee faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes +divinites protectrices de Thebes, _Amon-Ra, Mouth_ et _Chons_, +generalement adorees dans cette immense capitale, et en second lieu aux +divinites particulieres du temple, _Thoth_ et la deesse _Nahamouo_. Dans +l'interieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande triade +thebaine, et meme celles de la triade adoree dans le nome d'Hermonthis, +qui commencait a une courte distance du temple. Deux grands tableaux, +l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche, +representent, selon l'usage, la bari ou _arche sacree_ de la divinite a +laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de +THOTH-PEHO-EN-HIB (_Thoth a face d'ibis_), et l'arche de gauche, celle +de THOTH PSOTEM (Thoth le surintendant des _choses sacrees_). L'une et +l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes decorees de +tetes d'epervier, surmontees du disque et du croissant, a tete +symbolique du dieu _Chons_, le fils aine d'Ammon et de Mouth, la +troisieme personne de la triade thebaine, dont le dieu _Thoth_ n'est +qu'une forme secondaire. + +Ici, comme dans la salle precedente, on trouve toujours le roi Ptolemee +_Evergete II_, faisant des offrandes ou de riches presents aux divinites +locales. Mais quatre bas-reliefs de l'interieur du sanctuaire, sculptes +deux a gauche et deux a droite de la porte, ont fixe plus +particulierement mon attention. Ce ne sont plus des divinites proprement +dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, _Evergete +II_, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre +a ces bas-reliefs, _brule l'encens en l'honneur des peres de ses peres +et des meres de ses meres_. Le roi accomplit, en effet, diverses +ceremonies religieuses en presence d'individus des deux sexes, classes +deux par deux, et revetus des insignes de certaines divinites. Les +legendes tracees devant chacun de ces personnages achevent de demontrer +que ces honneurs sont adresses aux rois et aux reines lagides, ancetres +d'Evergete II en ligne directe: et en effet, le premier bas-relief de +gauche represente _Ptolemee Philadelphe_, costume en Osiris, assis sur +un trone a cote duquel on voit la reine _Arsinoe_ sa femme, debout, +coiffee des insignes de _Mouth_ et d'_Hathor_. Evergete II leve ses bras +en signe d'adoration devant ces deux epoux, dont les legendes +signifient: _Le divin pere de ses peres_ PTOLEMEE, _dieu_ PHILADELPHE; +_la divine mere de ses meres_ ARSINOE, _deesse_ PHILADELPHE. + +Plus loin, Evergete II offre l'encens a un personnage egalement assis +sur un trone et decore des insignes du dieu _Socarosiris_, accompagne +d'une reine debout, la tete ornee de la coiffure d'Hathor, la Venus +egyptienne; leurs legendes portent: _Le pere de ses peres_, PTOLEMEE, +_dieu createur_. _La divine mere de ses meres_, BERENICE, _deesse +creatrice_. On peut donc reconnaitre ici soit _Ptolemee Soter Ier_ et sa +femme _Berenice_, fille de Magas, soit _Ptolemee Evergete Ier_ et +_Berenice_, sa femme et sa soeur. L'absence totale du cartouche prenom +dans la legende du Ptolemee, objet de cette adoration, autoriserait +l'une ou l'autre de ces hypotheses. Mais si l'on observe que ces deux +epoux recoivent les hommages d'_Evergete II_, a la suite des honneurs +rendus, en premier lieu, a _Ptolemee_ et a _Arsinoe Philadelphe_, on se +persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs +immediats de ces Lagides, c'est-a-dire _Evergete Ier_ et _Berenice_, sa +soeur. Le titre de _Phter-Mounk, dieu createur, dieu fondateur_ ou +_fabricateur_, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, a _Ptolemee +Soter Ier_, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine +certitude que ce titre est prodigue sur les monuments egyptiens a une +foule de souverains autres que des chefs de dynasties. + +Deux bas-reliefs, sculptes a droite de la porte, nous montrent Evergete +II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres ancetres et +predecesseurs, et toujours en suivant la ligne genealogique descendante: +ainsi, dans le premier tableau, le roi repand des libations devant le +_divin pere de son pere_, PTOLEMEE, _dieu_ PHILOPATOR, _et la divine +mere de sa mere_, ARSINOE, _deesse_ PHILOPATOR; enfin, dans le second +tableau, il fait l'offrande du vin a son royal pere PTOLEMEE, _dieu_ +EPIPHANE, et _a sa royale mere_ CLEOPATRE, _deesse_ EPIPHANE. Son pere +et son aieul sont figures dans le costume du dieu Osiris; sa mere et son +aieule, dans le costume d'Hathor. Quant aux titres _Philadelphe, +Philopator et Epiphane_, ils sont places a la suite des cartouches noms +propres, et exprimes par des hieroglyphes phonetiques (representant les +mots coptes equivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la +genealogie complete d'Evergete II, et l'ordre successif des rois de la +dynastie des Lagides a partir de _Ptolemee Philadelphe_. + +C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Egypte servent +pour le moins de confirmation aux temoignages historiques puises dans +les ecrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point +eclaircir ou coordonner les notions vagues et incoherentes que ce meme +peuple nous a transmises sur l'histoire egyptienne, surtout en ce qui +concerne les anciennes epoques. L'usage constamment suivi par les +Egyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses +series de tableaux representant des scenes religieuses ou des evenements +contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain regnant a +l'epoque meme ou l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous, +a tourne bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a +conserve jusqu'a nos jours un immense tresor de notions positives qu'on +chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute verite que, +grace a ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les +accompagnent, chaque monument de l'Egypte s'explique par lui-meme, et +devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprete. Il +suffit, en effet, d'etudier quelques instants les sculptures qui ornent +le sanctuaire de l'edifice situe a cote de l'enceinte de Medinet-Habou, +la seule portion du monument veritablement terminee, pour se convaincre +aussitot qu'on se trouve dans un temple consacre au dieu _Thoth_, +construit sous le regne d'Evergete II et de sa soeur et premiere femme +_Cleopatre_, mais dont les sculptures ont ete terminees posterieurement +a l'epoque du mariage d'Evergete II avec Cleopatre sa niece et sa +seconde femme, mentionnee dans les legendes royales qui decorent le +plafond du sanctuaire. + +Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossierete d'execution des +hieroglyphes, et le peu de soin donne a l'application des couleurs sur +les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les +inscriptions dedicatoires pour qu'on meconnaisse dans le petit temple de +Thoth un produit de la decadence des arts egyptiens, devenue si rapide +aux dernieres epoques de la domination grecque. + +Mais un edifice d'un temps encore plus rapproche de nous presente aux +regards du voyageur un exemple frappant du degre de corruption auquel +descendit la sculpture egyptienne sous l'influence du gouvernement +romain. Il s'agit ici des ruines designees, dans la _Description +generale de Thebes_, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de +_Petit Temple situe a l'extremite sud de l'Hippodrome_, aux debris +duquel j'ai donne toute la journee d'hier. + +Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et +moi, nous courumes sur Medinet-Habou, et, passant dans le voisinage du +petit temple de _Thoth_, nous gagnames la base des monticules factices +formant l'immense enceinte nommee l'_Hippodrome_ par la Commission +d'Egypte, et que nous longeames exterieurement a travers la plaine +rocailleuse qui s'etend jusqu'au pied de la chaine libyque. Parvenus, +apres une marche assez longue et tres-fatigante, au midi de ces vastes +fortifications, qui jadis renfermerent, selon toute apparence, un +etablissement militaire, espece de camp permanent qu'habitaient les +troupes formant la garnison de Thebes et la garde des Pharaons, nous +gravimes un petit plateau peu eleve au-dessus de la plaine, mais couvert +de debris de constructions et de fragments de poteries de differentes +epoques. + +Le premier objet qui attire les regards est un grand _propylon_ faisant +face a l'ouest, mais dans un etat de destruction fort avance, quoique +forme primitivement de materiaux d'un assez beau choix. Quatre +bas-reliefs existent encore du cote de l'hippodrome; tous representent +l'empereur _Vespasien_ [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costume a +l'egyptienne et faisant des offrandes a differentes divinites; les +tableaux qui decorent la face du propylon tournee du cote du temple +montrent l'empereur _Domitien_ [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS +GRMNIKOS)] accomplissant de semblables ceremonies; enfin, neuf +bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la decoration +interieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figure soit +dans l'action de percer d'une lance la tortue, embleme de la paresse, +soit offrant aux dieux des libations et des pains sacres: c'est +l'empereur _Othon_ [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)]. + +Je lisais pour la premiere fois le nom de cet empereur, retrace en +caracteres hieroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur +toutes les constructions egyptiennes existantes entre la Mediterranee et +Dakkeh en Nubie, limite extreme des edifices eleves par les Egyptiens +sous la domination grecque et romaine. La duree du regne d'Othon fut si +courte que la decouverte d'un monument rappelant sa memoire excite +toujours autant de surprise que d'interet. Il parait, au reste, que +l'Egypte se declara promptement pour Othon, puisque c'est precisement la +province de l'empire ou furent frappees les seules medailles de bronze +que nous ayons de cet empereur. + +La presence du nom d'_Othon_ etablit invinciblement que la decoration du +propylon, a en juger par ce qui reste des sculptures, fut commencee l'an +69 de l'ere chretienne, et terminee au plus tard vers l'an 96, epoque de +la mort de _Domitien_. + +En avant, et a quelque distance du propylon, se trouve un escalier au +bas duquel etait jadis une petite porte decoree de bas-reliefs d'un +travail barbare, comparativement a ceux du propylon; et cependant je +reconnus dans leurs debris la legende de l'empereur _Auguste_ ([Greek: +AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'a cette epoque l'Egypte avait +simultanement de bons et de mauvais ouvriers. + +Sur le meme axe, et a soixante metres environ du grand propylon, s'eleve +le temple, ou plutot une petite cella aujourd'hui isolee, et dont les +parois exterieures, a peine degrossies, n'ont jamais recu de decoration; +mais les salles interieures sont couvertes d'ornements sculptes et de +bas-reliefs d'une execution tres-lourde et tres-grossiere. Presque tous +ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent a l'epoque +d'_Hadrien_. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les +divinites adorees dans le temple; et a cote de chacune de ces images on +a repete sa legende particuliere, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS +ATRIANS], _l'empereur Cesar Trajan Hadrien_. J'ai remarque enfin que la +corniche exterieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la legende +d'_Antonin_, ainsi concue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS +ANTONINS EUSBS], _l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius_. + +L'epoque de la decoration du sanctuaire et des autres salles du temple +proprement dit etant clairement fixee par ces noms imperiaux, il reste a +determiner quelles furent les divinites particulierement honorees dans +ce temple: ce point eclairci, il deviendra facile en meme temps de +decider avec certitude si cet edifice appartenait jadis au nome +_diospolite_, ou a celui d'_Hermonthis_; car de l'etude suivie des +monuments de l'Egypte et de la Nubie, il resulte que la triade adoree +dans la capitale d'un nome reparait constamment et occupe un rang +distingue dans les edifices sacres de toutes les villes de sa +dependance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et +venerant les trois portions distinctes de l'Etre divin sous des noms et +des formes differentes. + +Les indications les plus positives a cet egard doivent resulter de +l'examen des sculptures qui decorent les sanctuaires, surtout lorsque +cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme +cela arrive precisement pour les ruines situees au sud de l'hippodrome. + +Quatre grands bas-reliefs superposes deux a deux couvrent la paroi du +fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs superieurs representent +l'empereur _Hadrien_, costume en fils aine d'Ammon, adorant une deesse +coiffee du vautour, embleme de la maternite, et surmonte des cornes de +vache, du disque et d'un petit trone. Ce sont les insignes ordinaires +d'_Isis_, et la legende sculptee a cote des deux images de la deesse +porte en effet: ISIS _la grande mere divine qui reside dans la montagne +de l'Occident_. Les bas-reliefs inferieurs nous montrent le meme +empereur presentant des offrandes au dieu _Monht_ ou _Manthou_, le dieu +eponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux _Amon-Ra_, le dieu eponyme de +Thebes. + +Guides ici par une theorie fondee sur l'observation de faits +entierement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune +exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple +fut particulierement consacre a la deesse Isis, puisque ses images +occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire; +au-dessous d'elle paraissent les grandes divinites du nome de _Thebes_ +et du nome _hermonthite_, deux syntrones adores aussi dans ce meme +temple. Mais le dieu _Manthou_ occupant la droite, quoique tenant dans +ces mythes sacres un rang inferieur a celui du roi des dieux Amon-Ra, +qui occupe ici la gauche, il devient certain que le _Temple d'Isis_, +situe au sud de l'hippodrome, dependait du nome d'_Hermonthis_ et non du +nome _diospolite_, puisque le dieu Mandou recoit immediatement apres +_Isis_ et avant Amon-Ra, dieu eponyme de Thebes, les adorations de +l'empereur Hadrien. + +Ainsi la divinite locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae] +ou _bourgade_ du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple, +regardaient comme leur protectrice speciale, fut la deesse _Isis_, qui +reside dans PTOOU-EN-EMENT (ou la _montagne de l'Occident_). Mais cette +qualification donne lieu a quelque incertitude: faut-il prendre les mots +_Ptoou-en-ement_ dans leur sens general et n'y voir que la designation +de la _montagne occidentale_, derriere laquelle, selon les mythes, le +soleil se couchait et terminait son cours, montagne placee sous +l'influence d'_Isis_, de la meme maniere que la _montagne orientale_, +PTOOU-EN-EIEBT, appartenait a la deesse _Nephthys_; ou bien, prenant les +mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis +_Hitem-ptoou-en-ement_ par: deesse qui reside dans PTOOUENEMENT ou +_Ptoouement_, en considerant ici _Ptoouement_ comme le nom propre de la +bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait +alors analogue aux titres _Hitem Pselk_, residant a Pselkis; _Hitem +Manlak_, residant a Philae; _Hitem Souan_, resinant a Syene; _Hitem +Ebou_, residant a Elephantine; _Hitem Sne_, residant a Latopolis; _Hitem +Ebot_, residant a Abydos, etc., que recoivent constamment Thoth, Isis, +Chnouphis, Sate, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur +eleverent ces anciennes villes placees sous leur domination immediate. +Mais comme les mots _Ptoou-en-ement_ ne sont pas toujours suivis, comme +_Pselk, Manlak, Souan_, etc., du signe determinatif des noms propres de +contrees ou de lieux habites, nous pensons, sans exclure absolument +cette premiere hypothese, qu'ils designent ici plus directement la +_montagne occidentale celeste_, sur laquelle Isis partageait avec +_Natphe_, la Rhea egyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu +Soleil, epuise de sa longue course et mourant, ce meme dieu que la soeur +d'Isis, Nephthys, avait recu enfant, et sortant plein de vie du sein de +sa mere Natphe, sur la _montagne orientale_. Sous un point de vue plus +materiel encore, la _montagne occidentale_ designera la chaine libyque, +voisine du temple ou sont creuses d'innombrables tombeaux, et par suite +l'enfer egyptien, l'_Amente_, c'est-a-dire la _contree occidentale_, +sejour redoutable ou regnaient Isis et son epoux Osiris, le juge +souverain des ames. Les bas-reliefs sculptes sur les parois laterales +et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui decorent la porte +exterieure du naos et les restes du grand propylon, representent aussi +l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes a Isis, +deesse de la montagne d'Occident, en meme temps qu'aux dieux synthrones +_Manthou_ et _Ritho_, les grandes divinites du nome hermonthite; de +semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thebes, Amon-Ra, +Mouth et Chons, suivant l'usage etabli d'adorer a la fois dans un temple +d'abord les divinites locales, ensuite celles du nome entier, et enfin +un dieu du nome le plus voisin; comme pour etablir entre les cultes +particuliers de chacune des prefectures de l'Egypte une liaison +successive et continue qui les ramenait ainsi a l'unite. Tous les +temples de l'Egypte et de la Nubie offrent les preuves de cette +pratique, motivee sur de graves considerations d'ordre public et de +saine politique. + +Tels sont les faits generaux resultant de l'etude que je viens de faire +des dernieres ruines de la plaine de Thebes, du cote sud-ouest; ces deux +monuments, l'un le _temple de Thoth_, l'autre le _temple d'Isis_, +marquent en outre l'etat retrograde de l'art egyptien a l'epoque des +rois grecs comme a celle des empereurs romains; et les sculptures les +plus recentes, executees sous les regnes d'Hadrien et d'Antonin le +Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussee a l'extreme. + + + + +VINGTIEME LETTRE + + +Thebes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829. + +Le premier monument de la partie occidentale de Thebes que visitent les +Europeens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument +de _Kourna_, situe non loin du beau sycomore au pied duquel s'arretent +habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de +combinaisons independantes de ma volonte, le dernier objet de mes +recherches sur la rive gauche du fleuve. Appele d'abord au _Rhamesseum_ +par le souvenir des scenes historiques et des tableaux religieux que +nous y avions remarques en remontant le Nil, les masses de +_Medinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirerent +ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'apres avoir etudie a +fond les petits monuments situes dans leur voisinage. Cependant +l'edifice de _Kourna_, quoique tres-inferieur en etendue a ces grandes +et importantes constructions, merite un examen particulier, puisqu'il +appartient aux temps pharaoniques, et remonte a l'epoque la plus +glorieuse dont les annales egyptiennes aient constate le souvenir. Son +aspect presente d'ailleurs un caractere tout nouveau; et si son plan +general reveille l'idee d'une habitation particuliere et semble exclure +celle de temple, la magnificence de la decoration, la profusion des +sculptures, la beaute des materiaux et la recherche dans l'execution +prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant +souverain. + +Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extremite +d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres +constructions liees sans doute avec l'edifice encore debout; tous les +debris epars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux +derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe. + +Sur le meme axe que ces arrachements de constructions rasees, au milieu +de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'eleve +un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de +hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fut se compose d'un +faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette meme +plante tronques pour recevoir le de. Cet ordre, qui n'est point +particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le +temple de Chnouphis a Elephantine et dans un temple d'Elethya, tous +deux tres-recemment detruits par la barbare ignorance des Turcs, +appartient sans aucun doute aux vieilles epoques de l'architecture +egyptienne, et ne le cede, sous le rapport de l'antiquite, qu'aux seules +colonnes cannelees semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le +type evident, et que l'on trouve employees presque exclusivement dans +les plus anciens monuments de l'Egypte. + +Sur les quatre faces du de des chapiteaux du portique existent, +sculptees avec beaucoup de recherche, les legendes royales de _Menephtha +Ier_ ou celles de _Rhamses le Grand_. Les noms et les prenoms de ces +deux Pharaons sont egalement inscrits sur le fut des colonnes, mais +accoles ensemble et renfermes dans un tableau carre. + +Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication +naturelle dans la double legende dedicatoire qui decore l'architrave du +portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi concue: + +"L'Aroeris puissant, ami de la verite, le seigneur de la region +inferieure, le regulateur de l'Egypte, celui qui a chatie les contrees +etrangeres, l'epervier d'or soutien des armees, le plus grand des +vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la verite_, l'approuve de Phre, le +fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSES, a execute des travaux en +l'honneur de son pere Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de +son pere, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil, +MENEPHTHA-BOREI. Voici qu'il a fait elever ... (grande lacune) ... les +propylons du palais ... et qu'il l'a entoure de murailles de briques, +construites a toujours; c'est ce qu'a execute le fils du Soleil, l'ami +d'Ammon, RHAMSES." + +Cette dedicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut +fonde et construit par le Pharaon _Menephtha Ier_; et son fils, _Rhamses +le Grand_, achevant la decoration de ce bel edifice, l'environna d'une +enceinte ornee de propylons et semblable a celle qui renferme chacun des +grands monuments royaux de Thebes. + +Tous les bas-reliefs qui decorent l'interieur du portique et l'exterieur +des trois portes par lesquelles on penetre dans les appartements du +palais representent, en effet, _Menephtha Ier_, et plus souvent encore +_Rhamses le Grand_, rendant hommage a la triade thebaine et aux autres +divinites de l'Egypte, ou recevant de la munificence des dieux les +pouvoirs royaux et des dons precieux, qui devaient embellir et prolonger +la duree de leur vie mortelle. Mais il faut particulierement remarquer +une serie de vingt petits tableaux dans lesquels sont figures +alternativement les dieux qui president au fleuve du Nil dans ses divers +Etats, et les deesses protectrices de la terre d'Egypte pendant chaque +mois, presentant a _Rhamses le Grand_ tous les produits de la terre et +des eaux dans chaque saison de l'annee; au-dessus de ces bas-reliefs +s'etend horizontalement l'inscription suivante: + +"Voici ce que disent les dieux et les deesses qui resident dans la +region d'en bas a leur fils le dominateur des deux regions, le seigneur +du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuve de Phre_ (Rhamses): +Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions +destinees aux offrandes; nous mettons a ta disposition tous les biens +purs, afin que tu puisses celebrer la panegyrie de la maison de ton +pere, puisque tu es un fils qui aimes ton pere comme le dieu Horus qui a +venge le sien." + +Ces bas-reliefs et leur legende se rapportent evidemment a l'assemblee +sacree ou panegyrie solennelle dans laquelle Rhamses le Grand fit +l'inauguration du palais de Menephtha Ier, son pere, aussitot que, par +ses soins pieux, la decoration interieure et exterieure fut entierement +terminee. Les seules sculptures de l'edifice, _posterieures a Rhamses le +Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques placees +sur l'epaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient +point a l'ensemble de la decoration primitive; toutes appartiennent au +regne de Menephtha II, fils et successeur immediat de Rhamses le Grand, +a l'exception d'une seule, sculptee au-dessous du bas-relief des +offrandes et rappelant le nom, le prenom et les titres de _Rhamses IV ou +Meiamoun_, cinquieme successeur de _Rhamses le Grand_, avec une date de +l'an VI. + +La porte mediale du portique donne entree dans une salle d'environ +quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus +considerable du palais. Six colonnes semblables a celles du portique +soutiennent le plafond, subsistant encore en tres-grande partie; deux +longues inscriptions, toutes deux au nom de _Menephtha Ier_, servent +d'encadrement aux vautours ailes qui decorent ce plafond. L'inscription +de droite contient la dedicace generale du palais, faite par son +fondateur a la plus grande des divinites de l'Egypte: + +" ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces +constructions en l'honneur de son pere, _Amon-Ra_, le seigneur des +trones du monde et qui reside dans la divine demeure du fils du soleil +_Menephtha-Borei_ a Thebes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait +construire l'_habitation des annees_ (c'est-a-dire le palais) en pierre +de gres blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux." + +Cette inscription nous fait connaitre, en premier lieu, le nom que les +anciens habitants de Thebes donnaient a l'edifice de Kourna. Ils +l'appelaient _demeure de Menephtha_ ou _Menephtheum_, du nom meme du +prince qui en jeta les fondements et en eleva toutes les masses; elle +explique en meme temps le double caractere de temple et de palais que +presente cet edifice, qui, par la disposition meme de son plan, parait +destine a l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses +decorations, la demeure sainte d'une divinite. + +La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que +cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le +roi _Menephtha Ier_, fut le _manoskh_, c'est-a-dire la salle d'honneur, +le lieu ou se tenaient les assemblees religieuses ou politiques et ou +siegeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum repond +ici a ces vastes salles des grands palais de Thebes, soutenues par de +nombreuses rangees de colonnes, qu'on a designees jusqu'ici sous la +denomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manoskh_ +dans les inscriptions egyptiennes sculptees sur leur plafond ou sur les +architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de +developper les considerations qui motivaient le nom de _manoskh_ +(c'est-a-dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu ou l'on +mesure les grains_), donne par les Egyptiens aux salles les plus vastes +de leurs edifices publics. + +De nombreux tableaux sculptes decorent les longues parois de droite et +de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le +roi _Menephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de +son prenom mystique, a la triade thebaine, et particulierement au chef +de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de +generateur; c'etait le dieu protecteur du palais qui renfermait un +sanctuaire consacre a cette grande divinite. Mais les petites parois a +droite et a gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs +representant les membres de la triade thebaine adores par un Pharaon +autre que _Menephtha Ier_, portant le nom de _Rhamses_, et qu'il ne faut +point confondre avec Rhamses III, dit le Grand. + +Une serie de faits incontestables, recueillis dans les monuments +originaux, m'ont demontre que ce nouveau _Rhamses_, le _Rhamses II_ du +canon royal, succeda immediatement a _Menephta Ier_, son pere, et fut +remplace, apres un regne fort court, par son frere Rhamses III ou +Rhamses le Grand, qui est le Sesostris de l'histoire. + +Le bas-relief inferieur, a gauche de la porte, dans la salle hypostyle, +rappelle le sacre de Rhamses II, apres la mort de Menephtha Ier. Le +jeune roi, presente par la deesse Mouth et le dieu Chons, flechit le +genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu supreme lui +accorde les attributions royales et les periodes des grandes panegyries, +c'est-a-dire un tres-long regne, en presence de _Menephtha Ier_, pere du +nouveau roi, represente debout derriere le trone d'Ammon, et tenant a la +fois les emblemes de la royaute terrestre qu'il vient de quitter, et +l'embleme de la vie divine dont il jouit deja dans la compagnie des +dieux. + +Plus loin, on a figure l'enfance de Rhamses II en representant le jeune +roi, debout, embrasse par Mouth, la grande mere divine, qui lui offre le +sein. La legende porte textuellement: + +"Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des +diademes, Rhamses cheri d'Ammon, moi qui suis ta mere, je me complais +dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait." + +Ce tableau fait pendant a une composition analogue, sculptee sur la +paroi opposee; la deesse _Hathor_, la Venus egyptienne, nourrissant le +roi _Menephtha Ier_, et lui adressant les memes paroles. + +La frise entiere de la salle hypostyle se compose des noms et prenoms +repetes de ce Pharaon, environnes des insignes du pouvoir souverain. On +les retrouve aussi sur les des et dans les ornements de la base des +colonnes, mais entremeles aux cartouches de Rhamses II. Les architraves +portent plusieurs inscriptions dedicatoires de la salle hypostyle; les +unes au nom du fondateur, Menephtha Ier, d'autres au nom de Rhamses II, +qui en acheva la decoration. + +Les bas-reliefs sculptes sous le regne de ces deux princes sont +remarquables par la simplicite du style, la finesse de leur execution et +l'elegante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier +coup d'oeil des sculptures appartenant a l'epoque de Rhamses le Grand; +celles-ci, traitees avec bien moins de soin, portent deja des marques +evidentes de la decadence de l'art. + +On sera frappe de cette difference tres-sensible en comparant les +bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de +la premiere salle de droite, et en general toute la partie du palais a +droite de la salle hypostyle, decoree sous Rhamses le Grand. Cette etude +n'est pas sans interet, et importe beaucoup a l'histoire de l'art en +general, surtout quand il s'agit d'epoques bien anterieures aux premiers +essais des maitres immortels qu'a produits le genie inepuisable des +Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette +importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans +cesse, ne fut-ce que comme sujet de distraction des magnificences de +notre chateau de Kourna, petite bicoque de boue a un etage, mais +dominant majestueusement ces tanieres et ces terriers ou se nichent nos +concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une temperature +de 32 a 38 degres; mais on s'habitue a tout, et nous trouvons qu'on +respire tres agreablement a 28 degres; d'ailleurs, je ne suis au +chateau que la nuit. + +Nos explorations a Thebes avancent vers leur terme; le 1er aout +prochain, nous passerons sur la rive orientale, ou nous attendent les +immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernieres sont +deja dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de +bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois, +et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scenes religieuses, +si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre +serieusement en route pour Paris au commencement de septembre, epoque a +laquelle nous dirons adieu a Thebes, notre vieille mere. Nous reverrons +Denderah en descendant, et apres une station au Caire nous nous +retrouverons bientot a Alexandrie. + +Si l'on doit voir un obelisque egyptien a Paris, comme vous me +l'ecrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thebes se consolera de cet +enlevement en gardant l'obelisque de Karnac, le plus beau de tous et le +plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhesion (dont +on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois +parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilege: tout +ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger +sur un radeau proportionne l'un des deux obelisques de Louqsor, et je +designe celui de droite pour de tres-bonnes raisons, quoique le +pyramidion en soit altere et que le monolithe soit moins eleve de +quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation +emmeneraient facilement l'embarcation jusqu'a Alexandrie, et la mer +ferait le reste[Footnote: L'evenement a prouve combien les previsions de +Champollion le jeune etaient justes.]; voila ce qui est possible, et le +seul plan que je puisse proposer, d'apres la connaissance complete des +localites et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux echantillons des +grands travaux de l'architecture egyptienne, qui etaient si instructifs +pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est +vrai que toute l'histoire nationale y etait inscrite, et nos monuments +modernes ne sont pas destines a rendre de tels services a notre +posterite. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Medinet-Habou a fourni +une recolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et +d'Asie; il n'y a vraiment qu'a y regarder pour s'enrichir et pour +remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les +premieres pages de l'histoire generale des hommes. J'espere que je +n'aurai pas travaille sans utilite pour ce grand sujet de mes etudes +dans cette autre terre sainte. + +A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archeveque +de Jerusalem a juge a propos de nous decorer tres-benevolement de la +croix de chevalier du Saint-Sepulcre; que nos diplomes sont arrives a +Alexandrie, ou nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage, +fixes pour nous a cent louis pour chacun. Il parait qu'on ignore sur les +bords du Cedron que les erudits des bords de la Seine ne sont pas des +Cresus, et que la roue de la Fortune ne tourne guere pour eux s'il ne +sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre +ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infideles, je +dois renoncer a cet honneur et me contenter d'avoir ete juge digne de +l'obtenir; ce n'est pas a la pauvre erudition a supporter les charges du +siecle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe +de la sainte Sion. + +J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril; +j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-meme les +reponses.... Adieu. + + + + +VINGT ET UNIEME LETTRE + + +Sur le Nil, pres d'Antinoe, le 11 septembre 1829. + +Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage de +recherches est termine, et que je retourne au plus vite vers Alexandrie +pour regagner l'Europe et y trouver a la fois contentement de coeur et +repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je n'eprouve pas +un grand besoin; depuis Denderah, que j'ai quitte le 7 au matin, j'ai en +effet vecu en chanoine; couche toute la journee dans la jolie cange de +notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai +mene une vie tout a fait contemplative, et mon occupation la plus +serieuse a ete de regarder, comme on le fait parfois a Paris, de quel +cote venait le vent et si nos rameurs faisaient leur devoir en +conscience. Le vent du nord nous a longtemps contraries, malgre le +courant du fleuve, enfle outre mesure et au-dessus du maximum de sa +crue. L'inondation de cette annee est magnifique pour ceux qui, comme +nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre interet +que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de meme des pauvres et +malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a +deja ruine plusieurs recoltes, et le paysan sera oblige, pour ne pas +mourir de faim, de manger le ble que le pacha lui avait laisse pour +l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers delayes par +le fleuve, auquel ne sauraient resister de mesquines cahuttes baties de +limon seche au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, s'etendent +d'une montagne a l'autre, et la ou les terres plus elevees ne sont point +submergees, nous voyons les miserables fellahs, femmes, hommes et +enfants, portant en toute hate de pleines couffes de terre, dans le +dessein d'opposer a un fleuve immense des digues de trois a quatre +pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de +provisions qui leur restent. C'est un tableau desolant et qui navre le +coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement ne +demandera pas un sou de moins, malgre tant de desastres. + +C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que j'ai +dit adieu aux magnificences de Thebes, que j'habitais depuis six mois. +Notre dernier logement a ete, a Karnac, le temple de _Oph_ (Rhea), a +cote du grand temple du sud, au milieu des avenues de sphinx, et a la +porte du grand palais des rois. + +A notre retour a Thebes, au mois de mars passe, nous avions exploite le +palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque +interet, en commencant par les immenses tableaux des deux massifs du +pylone; ce sont donc les seuls edifices de Karnac que nous avions encore +a etudier. Ce travail a ete execute avec ardeur, et mes portefeuilles +renferment, sans exception, la serie de tous les bas-reliefs +historiques, un peu conserves, du palais de Karnac, aussi beaux de style +et d'execution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont meme reellement +superieurs. Tous concernent les campagnes de _Menephtha Ier_ (Ousirei) +en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de +bas-reliefs qui meritent aussi le titre d'historiques, puisqu'ils +representent des Pharaons qui completent ou enrichissent plusieurs de +mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties. +Karnac est un amas de palais et de temples; etonnante reunion d'edifices +de toutes les epoques de la monarchie egyptienne, constructions +merveilleuses devant lesquelles tout esprit de systeme sur les arts +devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions completement +realisees. + +Parti de Thebes le 4 septembre au soir, j'etais le 5 sous le portique de +Denderah, dont l'architecture est aussi admirable que les bas-reliefs de +decor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de decadence qu'ils +offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions hieroglyphiques +elles-memes sont de mauvais gout. Le scribe qui les a tracees a voulu +faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives, +il a vise au lazzi et meme au calembour. Toutefois, la masse de +l'edifice est belle, imposante, frappe meme les voyageurs qui, comme +nous, sont de vieux Thebains, et ont l'oeil encore rempli des belles +conceptions architecturales de l'epoque des Pharaons. + +Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert de +particulier; j'espere dans la nuit de demain arriver au Caire; la, rien +ne peut m'arreter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons tout de +suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau pret a nous +recevoir, je m'embarque immediatement pour gagner Toulon. + +C'est aussi sur le Nil, entre _Denderah_ et _Haou_ (Diospolis parva), +que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, expedies de +Thebes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce temps-la nous +sommes restes sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant chaque jour +leur arrivee que le temps s'est ecoule sans que nous puissions ecrire en +France. Du reste, comme nous, vous devez etre accoutumes aux lacunes. +Ces courriers m'ont apporte les lettres du 12 mai et du 12 juillet; +heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraiches. Nous venons +d'apprendre l'arrivee du nouveau consul general de France, M. Mimaut; on +nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle +ressource.... Adieu. + + + + +VINGT-DEUXIEME LETTRE + + +Le Caire, le 15 septembre 1829. + +Nous voici de retour dans la capitale de l'Egypte, ou je ne trouve ni +lettres ni nouvelles d'Europe. Je me haterai de descendre a Alexandrie; +je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire a +Ibrahim-Pacha, dont je suis desireux de faire la connaissance. Je puis, +dans une conversation, laisser dans sa tete le germe de quelques bonnes +choses, et il est capable de les executer. + +Je n'ai pas oublie le musee egyptien du Louvre dans mes explorations; +j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne +seront pas les moins interessants. En objets de gros volume, j'ai choisi +sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des decorations +particulieres, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le plus +beau bas-relief colorie du tombeau royal de Menephtha Ier (Ousirei), a +Biban-el-Molouk; c'est une piece capitale qui vaut a elle seule une +collection; il m'a donne bien du souci et me fera certainement un proces +avec les Anglais d'Alexandrie, qui pretendent etre les proprietaires +legitimes du tombeau d'Ousirei, decouvert par Belzoni aux frais de M. +Salt. Malgre cette belle pretention, de deux choses l'une: ou mon +bas-relief arrivera a Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du +Nil, plutot que de tomber en des mains etrangeres. Mon parti est pris +la-dessus. + +J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaia, le plus beau des +sarcophages presents, passes et futurs; il est en basalte vert, et +couvert interieurement et exterieurement de bas-reliefs, ou plutot de +camees travailles avec une perfection et une finesse inimaginables. +C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; c'est +un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est +fine et precieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure de femme +d'une sculpture admirable. Cette seule piece m'acquitterait envers la +maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le +rapport pecuniaire; car ce sarcophage, compare a ceux qu'on a payes +vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille. + +Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets egyptiens +qu'on ait envoyes en Europe jusqu'a ce jour. Cela devait de droit venir +a Paris et me suivre comme trophee de mon expedition; j'espere qu'ils +resteront au Louvre en memoire de moi _a toujours_. + + + + +VINGT-TROISIEME LETTRE + + +Alexandrie, le 30 septembre 1829. + +Depuis dix jours nous sommes a Alexandrie; nous avons recu de M. Mimaut, +le nouveau consul general de France, l'accueil le plus gracieux, et je +ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore +depuis que je suis chez lui; j'en suis penetre de la plus vive +reconnaissance. Ma sante et celle de mes compagnons est des meilleures; +il ne manque a notre bonheur que de voir naitre et s'elever de l'horizon +la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu +envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer est +deserte, pas meme un vaisseau marchand! et notre patience s'use par +secondes. + +Je n'ai quitte le Caire qu'apres avoir fait une longue visite a +Ibrahim-Pacha, qui nous a recus au mieux. Je l'ai beaucoup entretenu +d'un voyage aux _sources du Nil_, et j'ai affermi en lui l'idee qu'il +avait deja, d'attacher son nom a cette belle conquete geographique, soit +en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en +preparant lui-meme une petite expedition de voyageurs qu'il ferait +soutenir par quelques hommes d'armes. C'est la une semence jetee en +bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout l'interet de cette +entreprise et de son succes. + +J'ai aussi presente mes respects au vice-roi Mohammed-Aly, et lui ai dit +toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a +accordee; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les Francais; +c'est dire qu'il l'a ete infiniment pour nous. + +Je profite de l'attente a laquelle je suis condamne pour mettre en ordre +mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espere que vous +en jugerez de meme. + +Mes jeunes gens passent leurs loisirs forces a peindre des decorations +pour un theatre que des amateurs francais vont ouvrir incessamment; un +theatre francais a Alexandrie d'Egypte dit bien haut que la civilisation +marche; nous serons donc forces de nous divertir en attendant +l'embarquement. + + + +15 octobre 1829. + +Nous sommes aujourd'hui tout aussi avances qu'au 15 septembre, +c'est-a-dire toujours cloues a Alexandrie; ce qui augmente mes regrets +d'avoir quitte sitot Thebes et la Haute-Egypte, et cela pour venir le +plus tot possible perdre notre temps sur les tristes rives de la +Mediterranee. Nous savons seulement que la corvette _l'Astrolabe_ a fait +annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est +commandee par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. Cela +n'empechera pas que nous soyons encore a Alexandrie au 15 novembre +prochain, _l'Astrolabe_ devant prealablement conduire en Syrie M. +Malivoir, consul de France a Alep. Les Toscans ont perdu patience, et se +sont embarques sur un navire marchand. Le voisinage de _l'Astrolabe_ m'a +detourne de la meme resolution, et d'ailleurs je ne voudrais pas me +separer de mon bagage archeologique.... Me voila toujours avec la terre +de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez +tot pour mon coeur.... Adieu. + + + + +VINGT-QUATRIEME LETTRE + + +Alexandrie, le 10 novembre 1829. + +Le mauvais temps ayant contrarie les projets de l'_Astrolabe_, a aussi +ajourne les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce mois; +mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme, +tres-instruit et de la plus agreable societe; c'est quelque chose +partout, bien plus encore sur mer. + +Le beau sarcophage a ete mis a bord hier, et fort heureusement; nous +continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans +quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut qu'un +ordre ministeriel nous y precede pour la libre admission: 1 deg. des caisses +contenant les monuments que je destine au Musee; 2 deg. pour les divers +objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de +simple curiosite, tels que manteaux de laine dits _burnous_, chaussures +pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brodes en or, armes, +ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures +d'Egypte et de Nubie, que nous avons recueillis a nos depens. Je ne +pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour +nous. + +Les decorations du theatre francais d'Alexandrie sont terminees, et deja +eprouvees; l'ouverture du theatre a eu lieu le jour de la fete du roi, a +la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fete nouvelle +avait reunis. + + + +28 novembre 1829. + +Enfin il m'est permis de dire adieu a ma terre sainte, a ce pays de +merveilles historiques; je quitterai l'Egypte comble des faveurs de ses +anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 decembre. Mon +fidele aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. Lhote, +Lehoux et Bertin resteront ici apres nous, pour avancer un grand travail +qu'ils ont commence, _le Panorama du Caire_, pour lequel ils ont fait +sur les lieux toutes les etudes necessaires; ils veulent le terminer +ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. Pour +moi, je pars bien resolu contre les bourrasques et coups de vent qui ne +nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est a +ce prix: je l'accepte. + +Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et +excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le general Guilleminot, +qui monte le brick _l'Eclipse_, et dont l'arrivee precedera la mienne +d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre +_Astrolabe_, corvette a l'epreuve de la bombe et des fureurs de l'Ocean, +qu'elle a bravees plusieurs fois dans ses voyages autour du monde. Je ne +serai donc a Toulon que du 20 au 25 decembre, et sur pays chretien que +vers le milieu de janvier, a cause de la quarantaine de trois a quatre +semaines que je ferai a Toulon, si je ne la fais pas a Malte dans +l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois +fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre +premiers actes; l'idee _France_ en constitue l'unite requise par la +venerable antiquite.... Adieu. + + + + +VINGT-CINQUIEME LETTRE + + +Toulon, le 25 decembre 1829. + +"_Soyez sans inquietude, tout ira bien_;" c'est en ces termes que je dis +adieu a mes amis au moment de mon depart de Paris; j'ai tenu parole, et +me voici en rade de Toulon, subissant avec resignation le triste devoir +de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les +votres sont remplis. C'est le 23 decembre, dans la rade d'Hyeres, que +l'ancre de l'_Astrolabe_ mordit enfin sur la terre de France; c'est le +jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre +pour vos etrennes; il ne manque donc a ma satisfaction que d'avoir en +main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espere pour tout +cela dans les bontes habituelles de M. le prefet maritime. + +Je ferai ma quarantaine a bord de l'_Astrolabe_, toutefois en prenant +une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu +d'exercice. J'y reverrai mon _Journal de voyage_ et j'y ajouterai ce +qui y manque sur mon dernier sejour au Caire et a Alexandrie. La +reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les +temoignages d'interet que j'ai recus d'Ibrahim-Pacha, et les marques non +interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le +jour de la fete du roi, a ajoute a toutes ses bontes le present d'un +magnifique sabre. + +C'est une tete qui travaille avec activite sur le passe et _sur +l'avenir_: Son Altesse m'a demande un abrege de l'histoire de l'Egypte, +et j'ai redige un petit memoire, selon ses vues, qui parait l'avoir +vivement interesse; je lui ai remis aussi une note detaillee qui a pour +objet la conservation des monuments principaux de l'Egypte et de la +Nubie. J'espere que ces deux memoires porteront leur fruit. + +Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux soins +et a l'affection de M. Mimaut, notre consul general; c'est un homme +parfait, qui m'est alle au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai +recommande de nouveau a ses bontes MM. Lhote, Lehoux et Bertin, qui +restent apres moi a Alexandrie pour terminer leur panorama du Caire et +faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont +desire. + +Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de Menephtha, +toutes mes caisses contenant les steles, momies et autres objets +destines au Musee, sont charges sur l'_Astrolabe_; j'espere que la +douane epargnera ces proprietes nationales, et que je ne serai pas +oblige de deballer vingt ou trente caisses qui nous ont deja coute tant +de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'eviter le +transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit charge de +conduire le chargement de l'_Astrolabe_ dans le port du Havre aussitot +que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense, +pour etre en avril au Havre, d'ou un chaland emporterait le tout par la +Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il +suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait +pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces richesses +monumentales, qui serviront a completer les salles basses du Musee. + +Apres ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours a Toulon, j'en +passerai quatre a Marseille, d'ou je me rendrai a Aix, pour etudier les +papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite seance egyptienne, et j'espere +en reprendre l'habitude journaliere a Paris; c'est un sort, et je m'y +resigne sans peine.... Adieu. + + + + +VINGT-SIXIEME LETTRE + + +Au lazaret de Toulon, le 26 decembre 1829. + +_A M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant general de la maison du roi._ + +MONSIEUR LE BARON, + +Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de renouveler +l'expression de toute ma gratitude a la main protectrice qui, secondant +les hautes vues du roi pour l'avancement des etudes historiques, m'a +genereusement fourni les moyens d'accomplir la serie des recherches que +la science montrait encore a faire dans l'Egypte entiere et sur le sol +de la Nubie. Je me suis efforce, par mon complet devouement a +l'importante entreprise que vous m'avez mis a meme d'executer, de ne +point rester au-dessous d'une si noble tache et de justifier de mon +mieux les esperances que les savants de l'Europe ont bien voulu attacher +a mon voyage. + +L'Egypte a ete parcourue pas a pas, et j'ai sejourne partout ou le temps +avait laisse subsister quelques restes de la splendeur antique; chaque +monument est devenu l'objet d'une etude speciale; j'ai fait dessiner +tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient +fournir des lumieres sur l'etat primitif d'une nation dont le vieux nom +se mele aux plus anciennes traditions ecrites. + +Les materiaux que j'ai recueillis ont surpasse mon attente. Mes +portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de +dire que l'histoire de l'Egypte, celle de son culte et des arts qu'elle +a cultives ne sera bien connue et justement appreciee qu'apres la +publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage. + +Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les economies qu'il m'a +ete possible de realiser a des fouilles executees a Memphis, a Thebes, +etc., pour enrichir le musee Charles X de nouveaux monuments; j'ai ete +assez heureux pour reunir une foule d'objets qui completeront diverses +series du musee egyptien du Louvre; et j'ai enfin reussi, apres bien des +doutes, a faire l'acquisition du plus beau et du plus precieux +_sarcophage_ qui soit encore sorti des catacombes egyptiennes. Aucun +musee de l'Europe ne possede un si bel objet d'art egyptien. J'ai reuni +aussi une collection d'objets choisis d'un tres-grand interet, parmi +lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis, +entierement incrustee en or, et representant une reine egyptienne de la +dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre. + +Je me haterai, autant que l'obligation de la quarantaine et l'etat de ma +sante pourront me le permettre, de me rendre a Paris le plus tot +possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le +baron, tous les resultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux si vous +vouliez bien voir en eux une marque de mon zele pour le service du roi, +et en meme temps une preuve de la vive reconnaissance et du respectueux +devouement avec lesquels j'ai l'honneur d'etre, Monsieur le baron, +votre, etc. + + + + +VINGT-SEPTIEME LETTRE + + +Toulon, le 26 decembre 1829. + +_A M. le vicomte SOSTHENES DE LAROCHEFOUCAUD, directeur du departement +des Beaux-Arts de la maison du roi._ + +MONSIEUR LE VICOMTE, + +J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivee en France, sur le +batiment du roi l'_Astrolabe_, entre hier au soir en rade apres une +traversee de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en meme temps a +votre connaissance les heureux resultats de mon voyage. + +Sous le rapport des recherches scientifiques qui en etaient l'objet +principal, mes esperances ont ete pour ainsi dire surpassees; la +richesse de mes portefeuilles ne laisse rien a desirer, et les dessins +qu'ils renferment, eclaircissant une foule de points historiques, +donnent en meme temps des lumieres du plus piquant interet sur les +formes de la civilisation egyptienne jusque dans ses plus petits +details. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour l'histoire +generale des beaux-arts, et en particulier pour celle de leur +transmission de l'Egypte a la Grece. + +C'etait un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la division +egyptienne du musee royal de divers genres de monuments qui lui +manquent, et de ceux qui peuvent completer les belles series qu'il +renferme deja. Je n'ai rien epargne pour atteindre ce but; tout ce que +j'ai pu economiser sur les fonds que la maison du roi et divers +ministeres avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a ete employe +a des fouilles et a des acquisitions de monuments egyptiens de toute +espece, destines au musee Charles X. J'ai fait scier a grand' peine et +tirer du fond d'une des catacombes royales de Thebes un tres-grand +bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce +superbe morceau, provenant du tombeau du pere de Sesostris, pourra seul +donner une juste idee de la somptuosite et de la magnificence des +sepultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du premier ordre: +c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une +admirable finesse d'execution, et du plus haut interet mythologique; +cette piece, la plus belle de ce genre qu'on ait decouverte jusqu'ici, +appartenait a Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le vice-roi +d'Egypte. + +Tous les objets destines au musee ont ete embarques a bord de +l'_Astrolabe_ et sont arrives avec moi a Toulon; il ne s'agit plus que +de leur transport au musee royal; et comme il importe extremement a la +conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures +antiques, d'eviter le plus possible toute espece de deplacement, il +serait tres-desirable que la corvette l'_Astrolabe_, sur laquelle sont +embarques ces objets precieux, fut chargee de les transporter de Toulon +au Havre aussitot que la mer sera tenable. En obtenant cette decision du +ministre de la marine, vous assureriez a la fois, Monsieur le vicomte, +la conservation de ces monuments et leur arrivee a Paris vers le 1er +avril, epoque ou il est indispensable de les recevoir pour achever enfin +l'arrangement des salles basses du musee egyptien. + +D'un autre cote, j'expedierai a Paris, par le roulage, huit a dix +caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent +supporter sans inconvenient le transport par terre. Les autres +arriveraient par mer avec les grands objets. + +Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hater la decision +de M. le ministre de la marine relativement a l'envoi de la corvette +l'_Astrolabe_ au Havre, ou elle deposerait les antiquites appartenant au +musee royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, prendre pour +leur surete toutes les mesures convenables. + +Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute ma +gratitude pour votre active bienveillance, a laquelle je dois attribuer +en grande partie le succes de mon voyage; veuillez agreer en meme temps +l'hommage du respectueux et entier devouement avec lequel j'ai l'honneur +d'etre, Monsieur le vicomte, votre, etc. + + + + +VINGT-HUITIEME LETTRE + + +En rade de Toulon, le 14 janvier 1830. + +C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma liberte, perdre mon titre +de pestifere, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville +francaise. Le conseil de sante en a juge autrement; considerant que +l'_Astrolabe_, avant de nous prendre a Alexandrie, etait allee mettre M. +de Malivoir, consul d'Alep, a Latakie, sur la cote de Syrie, ou un canot +l'avait depose, l'_Astrolabe_ ayant ensuite mis a la voile pour +retourner en Egypte, ledit conseil a augmente notre quarantaine de dix +jours de plus, en nous considerant comme _provenance brute_. Cette +decision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs l'ont +juge ainsi selon leur bon plaisir. L'Egypte, depuis cinq ans, n'a pas vu +de peste; l'etat sanitaire de Latakie etait parfait; le canot seul +avait touche terre; quarante jours et plus s'etaient ecoules, a notre +entree en rade de Toulon, depuis le depart de l'_Astrolabe_ de devant +Latakie; aucune maladie ne s'etait montree a bord; vingt autres jours de +quarantaine a Toulon, expires hier 13, ajoutes aux quarante precedents, +donnent deux mois d'epreuve a la sante de l'equipage; et quand meme, on +en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour rire +dans un tel acte, c'est que le brick l'_Eclipse_, avec les officiers et +les passagers duquel nous avons vecu tous les jours bras dessus bras +dessous a Alexandrie, est arrive trois jours avant nous a Toulon, et n'a +ete soumis qu'a vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les +personnes de l'_Eclipse_ doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont +declares sains, c'est que nous le sommes nous-memes. Tout cela ne m'a +pas semble tres-rationnel, surtout quand il en resulte un supplement de +quarantaine. + +Je vais ecrire a M. le duc de Blacas, puisqu'il est de retour a Paris. +J'espere qu'il aura recu les deux lettres que je me suis fait un devoir +de lui adresser, la premiere de Thebes, en remontant le Nil, et la +seconde apres avoir quitte la seconde cataracte; je donne dans celle-ci +une idee generale de mes conquetes historiques en Nubie, et c'est a M. +le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage. + +Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, auquel je +viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a demandes +au sujet du transport de l'obelisque de Louqsor. Dieu veuille que cette +belle entreprise s'acheve! cela serait glorieux pour tous et pour tout. + +Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformite. Ma sante et celle +de Salvador sont excellentes, malgre les vents, la pluie et la neige, et +l'impossibilite d'avoir du feu a bord; mais je passe une partie de la +journee dans une mauvaise chambre du lazaret, ou je puis faire du feu. +Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degres +d'Ibsamboul! Vous n'etes pas mieux traites a Paris, et j'en grelotte +d'avance; mais enfin ce sera a Paris.... Adieu. + + + + +VINGT-NEUVIEME LETTRE + + +Aix, le 29 janvier 1830. + +Me voici etabli chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du feu pour +me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau +climat de Provence. Je m'effraye de l'idee seule de monter subitement +vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. Jusqu'ici, +la goutte a bien voulu m'epargner sa visite habituelle du premier jour +de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle +arrivera a la premiere humidite qui me saisira. + +Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai passe +que deux jours a Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que j'etais +en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son sejour jusqu'a ma sortie +definitive. Nous sommes partis tous deux au meme instant, le 26, lui +pour l'orient, a Nice, et moi pour l'occident, a Marseille, ou +j'arrivai le meme jour d'assez bonne heure; j'y sejournai le 27 et la +nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a a voir, c'est-a-dire peu de chose +en antiquites egyptiennes. Au moment de partir, j'ai recu la lettre de +notre ami Dubois, et j'ai traite pour la stele egyptienne de M. Mayer, +qui s'est decide a la ceder; il va l'adresser directement au musee +royal. + +J'ai certainement grande envie de me voir a Paris; mais les froids +rigoureux que vous eprouvez sous ce bienheureux ciel m'epouvantent +profondement; aussi suis-je decide a diriger ma route de maniere a ne +quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de menager les +transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par +l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la +besogne a Aix pour sept a huit jours au moins, sur les papyrus de M. +Sallier; je veux les couler a fond, afin de n'etre pas oblige d'y +revenir. De la je compte aller a Avignon voir le musee Calvet. Je +tournerai sur Nimes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite +Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de la sur +Montauban, et a Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra en deux +ou trois jours a Paris.... A Paris donc. + + + + +TRENTIEME LETTRE + + +Toulouse, le 18 fevrier 1830. + +Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir +Salvador presque a notre arrivee; il emporte mes gros bagages, contenant +les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces +precieux documents me serviront d'avant-garde et me precederont de +quelques jours a Paris. + +Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais pense. Il a +fallu prolonger mon sejour, parce que mon excellent hote m'a temoigne +l'envie de rester seul possesseur de son livre et le desir que je n'en +prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'etudier a fond. +Je ne l'ai quitte qu'apres avoir mis en portefeuille des notes completes +sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu +qu'il contient le recit dramatique de la guerre de Sesostris contre les +Scythes (Scheta), allies avec la plupart des peuples de l'Asie +occidentale. Mais il est extremement piquant d'avoir reconnu aussi que +ce meme texte est grave en grands hieroglyphes sur la paroi exterieure +_sud_ du palais de Karnac a Thebes; ce texte historique est fort +endommage et presque perdu a Karnac, devais-je m'attendre a le retrouver +a Aix dans toute son integrite? Le rapprochement de ce double texte me +le donnera tout entier. + +Continuant a chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi au travers +des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu a Nimes, ou j'ai +admire l'amphitheatre, et surtout la Maison carree, qui, dans son etat +actuel, est certainement le mieux conserve de tous les monuments romains +existants en Europe. + +A Montpellier j'ai retrouve l'excellent M. Fabre, que j'avais connu en +Italie; il m'a fait visiter en detail le beau musee de tableaux et la +riche bibliotheque dont il a fait don a sa ville natale. C'est une chose +merveilleuse qu'une telle reunion. + +Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel demon +d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette annee? J'en souffre +beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans +l'atmosphere brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y rentre, +et ce sera bientot.... Adieu. + + + + +TRENTE ET UNIEME LETTRE + + +Bordeaux, le 2 mars 1830. + +Je me trouve enfin, en tres-bonne sante, dans la belle ville de +Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon education et +finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte +dans le courrier, a dix heures du soir, pour arriver enfin a Paris +vendredi, a la pointe du jour. + +Nous nous trouverons donc la ou nous nous sommes quittes, il y aura +alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les resultats +que j'ai conquis sur le desert; on m'en saura un jour, peut-etre, +quelque gre.... + + + + +APPENDICE + + +N deg. 1 + +NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'EGYPTE, REDIGEE A ALEXANDRIE POUR LE +VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829. + + +Les premieres tribus qui peuplerent l'EGYPTE, c'est-a-dire la vallee du +Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou +du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'epoque de cette premiere +migration, excessivement antique. + +Les anciens Egyptiens appartenaient a une race d'hommes tout a fait +semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie. +On ne retrouve dans les _Coptes_ d'Egypte aucun des traits +caracteristiques de l'ancienne population egyptienne. Les Coptes sont +le resultat du melange confus de toutes les nations qui, successivement, +ont domine sur l'Egypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les +traits principaux de la vieille race. + +Les premiers Egyptiens arriverent en Egypte dans l'etat de nomades, et +n'avaient point de demeures plus fixes que les Bedouins d'aujourd'hui; +ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de +civilisation. + +C'est par le travail des siecles et des circonstances que les Egyptiens, +d'abord errants, s'occuperent enfin d'agriculture, et s'etablirent d'une +maniere fixe et permanente; alors naquirent les premieres villes, qui ne +furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le +developpement successif de la civilisation, devinrent des cites grandes +et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Egypte furent Thebes +(_Louqsor_ et _Karnac_), _Esne_, _Edfou_ et les autres villes du _Said_, +au-dessus de _Denderah_; l'Egypte moyenne se peupla ensuite, et la +Basse-Egypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est +qu'au moyen de grands travaux executes par les hommes, que la +Basse-Egypte est devenue habitable. + +Les Egyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent +gouvernes par LES PRETRES. Les pretres administraient chaque canton de +l'Egypte sous la direction du GRAND-PRETRE, lequel donnait ses ordres, +disait-il, au nom de Dieu meme. Cette forme de gouvernement se nommait +_theocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, a celle qui +regissait les Arabes sous les premiers kalifes. + +Ce premier gouvernement egyptien, qui devenait facilement injuste, +oppresseur, s'opposa bien longtemps a l'avancement de la civilisation. +Il avait divise la nation en trois parties distinctes: 1 deg. LES PRETRES; +2 deg. LES MILITAIRES; 3 deg. LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit +de toutes ses peines etait devore par les pretres, qui tenaient les +_militaires_ a leur solde et les employaient a contenir le reste de la +population. + +Mais il arriva une epoque ou les soldats se lasserent d'obeir +aveuglement aux pretres. Une revolution eclata, et ce changement, +heureux pour l'Egypte, fut opere par un militaire nomme _Menei_, qui +devint le chef de la nation, etablit le gouvernement royal et transmit +le pouvoir a ses descendants en ligne directe. + +Les anciennes histoires d'Egypte font remonter l'epoque de cette +revolution a six mille ans environ avant l'islamisme. + +Des ce moment, le pays fut gouverne par des ROIS, et le gouvernement +devint plus doux et plus eclaire, car le pouvoir royal trouva un certain +contre-poids dans l'influence que conservait necessairement la classe +des pretres, reduite alors a son veritable role, celui d'instruire et +d'enseigner en meme temps les lois de la morale et les principes des +arts. THEBES resta la capitale de l'Etat; mais le roi Menei et son fils +et successeur ATHOTHI jeterent les fondements de MEMPHIS, dont ils +firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista a peu de +distance du Nil, et on a trouve ses ruines dans les villages de _Menf_, +_Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahineh_. Les anciens historiens arabes +nommerent _Memphis_, _Mars-el-Qadimeh_, pour la distinguer de +_Mars-el-Atiqeh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qaherah_ +(le Caire), la capitale actuelle. + +Une tres-longue suite de rois succeda a _Menei_; diverses familles +occuperent le trone, et la civilisation se developpa de siecle en +siecle. C'est sous la IIIe dynastie que furent baties les pyramides de +_Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde +connu. Les pyramides de Ghizeh sont les tombeaux des trois premiere rois +de la Ve dynastie, nommes _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankheri_. +Autour d'elles s'elevent de petites pyramides et des tombeaux, +construits en grandes pierres, qui ont servi de sepultures aux princes +de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles +regnantes qui se succederent les unes aux autres, les sciences et les +arts naquirent et se developperent graduellement. L'Egypte etait deja +puissante et forte; elle executa meme plusieurs grandes entreprises +militaires au dehors, notamment sous des rois nommes _Sesokhris_, +_Ameneme_ et _Amenemof_; mais les monuments de ces rois n'existent plus, +et l'histoire n'a conserve aucun detail sur leurs grandes actions, parce +qu'apres le regne de ces princes un grand bouleversement changea la face +de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Egypte, s'en +emparerent et la ravagerent en detruisant tout sur leur passage; Thebes +fut ruinee de fond en comble. + +Cet evenement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de +ces Barbares s'etablit en Egypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs +siecles. La civilisation premiere egyptienne fut ainsi arretee et +detruite par ces etrangers, qui ruinerent l'Etat par leurs exactions et +leurs rapines, en faisant disparaitre par la misere une partie de la +population locale. Ces Barbares ayant elu un d'entre eux pour chef, il +prit aussi le titre de _Pharaon_, qui etait le nom par lequel on +designait dans ce temps-la tous les rois d'Egypte. + +C'est sous le quatrieme de ces chefs etrangers que _Ioussouf, fils de +Iakoub_, devint premier ministre et attira en Egypte la famille de son +pere, qui forma ainsi la souche de la nation juive. + +Avec le temps, diverses parties de l'Egypte superieure s'affranchirent +du joug des etrangers, et a la tete de cette resistance parurent des +princes descendants des rois egyptiens que les Barbares avaient +detrones. L'un de ces princes, nomme _Amosis_, rassembla enfin assez de +forces pour attaquer les etrangers jusque dans la Basse-Egypte, ou ils +etaient le plus solidement etablis, au moyen des places de guerre, parmi +lesquelles on comptait en premiere ligne _Aouara_, immense campement +fortifie qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du cote +de _Salakieh_. + +Les exploits militaires d'_Amosis_ delivrerent l'Egypte de la tyrannie +des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur +capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place +d'armes d'_Aouara_, dont le siege fut commence. Amosis etant mort sur +ces entrefaites, son fils _Amenof_ continua le blocus et forca les +etrangers a une capitulation en vertu de laquelle ils evacuerent +l'Egypte pour se jeter sur la Syrie, ou s'etablirent quelques-unes de +leurs tribus. + +_Amenof_, le premier de ce nom, reunit ainsi toute l'Egypte sous sa +domination et releva le trone des Pharaons, c'est-a-dire des rois de +race egyptienne. C'etait le chef de la XVIIIe dynastie. Son regne entier +et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_, +_Thouthmosis II_ et _Meris-Thouthmosis III_, furent consacres a +reconstituer en Egypte un gouvernement regulier et a relever la nation +ecrasee par les longues annees de la servitude etrangere. + +Les Barbares avaient tout detruit, tout etait par consequent a +reconstruire. Ces grands rois n'epargnerent rien pour relever l'Egypte +de son abaissement; l'ordre fut retabli dans tout le royaume; les canaux +furent recreuses; l'agriculture et les arts, encourages et proteges, +ramenerent l'abondance et le bien-etre parmi les sujets, ce qui accrut +et perpetua les richesses du gouvernement. Bientot les villes furent +reconstruites; les edifices consacres a la religion se releverent de +toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les +bords du Nil appartiennent a cette interessante epoque de la +restauration de l'Egypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont +les monuments de _Semne_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de +_Karnac_ et de _Medinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de +Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Meris_. + +Ce roi, qui a fait executer les deux obelisques d'Alexandrie, est celui +de tous les Pharaons qui opera les plus grandes choses. C'est a lui que +l'Egypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses +travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'ecluses, ce lac +devint un reservoir qui servait a entretenir, pour tout le pays +inferieur, un equilibre perpetuel entre les inondations du Nil +insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois +le nom de _lac Meris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_. + +Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir +conserve, dans toute sa plenitude, le pouvoir royal qu'ils avaient +arrache aux chefs des Barbares; mais ils n'en userent qu'a l'avantage du +pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la societe +corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Egypte au premier rang +politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes. + +Quelques peuples de l'Asie avaient deja atteint a cette epoque un +certain degre de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le +repos de l'Egypte. _Meris_ et ses successeurs prirent souvent les armes +et porterent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour etablir la +domination egyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces Etats et +assurer ainsi la tranquillite de la nation egyptienne. + +Parmi ces conquerants, on doit compter _Amenof II_, fils de Meris, qui +rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis +IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Amenof III_, qui +acheva la conquete de l'Abyssinie et fit de grandes expeditions en Asie. +Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit batir le +palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_, +et toute la partie sud du grand palais de Karnac a Thebes. Les deux +grands colosses de Kourna sont des statues qui representent cet illustre +prince. + +Son fils _Horus_ chatia une revolte d'Abyssins et continua les travaux +de son pere; mais deux de ses enfants, qui lui succederent, n'eurent ni +la fermete ni le courage de leurs ancetres; ils laisserent se perdre en +peu d'annees l'influence que l'Egypte exercait sur les contrees +voisines. Mais le roi _Menephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta +ses armes victorieuses en Syrie, a Babylone, et jusque dans le nord de +la Perse. + +A sa mort, les peuples soumis s'etaient encore revoltes: _Rhamses le +Grand_, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes +les conquetes de son pere, et les etendit jusque dans les Indes; il +epuisa les pays vaincus et enrichit l'Egypte des immenses depouilles de +l'Asie et de l'Afrique. + +Cet illustre conquerant, connu aussi dans l'histoire sous le nom de +_Sesostris_, fut en meme temps le plus brave des guerriers et le +meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevees aux +nations soumises et les tributs qu'il en recevait a l'execution +d'immenses travaux d'utilite publique; il fonda des villes nouvelles, +tacha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule +d'autres de forts terrassements pour les mettre a couvert de +l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est a lui +qu'on attribue la premiere idee du canal de jonction du Nil a la mer +Rouge; il couvrit enfin l'Egypte de constructions magnifiques, dont un +tres-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'_Ibsamboul, +Derri, Guirche-Hanan_ et _Ouadi-Esseboua_, en Nubie; et en Egypte, ceux +de _Kourna_, d'_El-Medineh_, pres de Kourna, une portion du palais de +_Louqsor_, et enfin la grande salle a colonnes du palais de Karnac, +commence par son pere. Ce dernier monument est la plus magnifique +construction qu'ait jamais elevee la main des hommes. + +Non content d'orner l'Egypte d'edifices aussi somptueux, il voulut +assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la +plus importante fut celle qui rendit a toutes les classes de ses sujets +le droit de propriete dans toute sa plenitude. Il se demit ainsi du +pouvoir absolu que ses ancetres avaient conserve apres l'expulsion des +Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours venere tant +qu'il exista un homme de race egyptienne connaissant l'ancienne histoire +de son pays. C'est sous le regne de Rhamses le Grand, ou _Sesostris_, +que l'Egypte arriva au plus haut point de puissance politique et de +splendeur interieure. + +Le Pharaon comptait alors au nombre des contrees qui lui etaient +soumises ou tributaires: 1 deg. l'Egypte, 2 deg. la Nubie entiere, 3 deg. +l'Abyssinie, 4 deg. le Sennaar, 5 deg. une foule de contrees du midi de +l'Afrique, 6 deg. toutes les peuplades errantes dans les deserts de l'orient +et de l'occident du Nil, 7 deg. la Syrie, 8 deg. l'_Arabie_, dans laquelle les +plus anciens rois avaient des etablissements, un, entre autres, pres de +la vallee de Pharaon, et aux lieux nommes aujourd'hui +Djebel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, ou paraissent avoir +existe des fonderies de cuivre; + +9 deg. Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul); + +10 deg. Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure; + +11 deg. L'_ile de Chypre_ et plusieurs iles de l'Archipel; + +12 deg. Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle aujourd'hui +la Perse. + +Alors existaient des communications suivies et regulieres entre l'empire +egyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande activite entre +ces deux puissances, et les decouvertes qu'on fait journellement dans +les tombeaux de Thebes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en +bois de l'Inde et de pierres dures taillees, venant certainement de +l'Inde, ne laissent aucune espece de doute sur le commerce que +l'ancienne Egypte entretenait avec l'Inde a une epoque ou tous les +peuples europeens et une grande partie des Asiatiques etaient encore +tout a fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer le +nombre et la magnificence des anciens monuments de l'Egypte, sans +trouver dans l'antique prosperite commerciale de ce pays la principale +source des enormes richesses depensees pour les produire. Ainsi, il est +bien demontre que Memphis et Thebes furent le premier centre du commerce +avant que _Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour_ (Palmyre) et +_Bagdhad_, villes toutes du voisinage de l'Egypte, heritassent +successivement de ce bel et important privilege. + +Quant a l'etat interieur de l'EGYPTE a cette grande epoque, tout prouve +que la police, les arts et les sciences y etaient portes a un tres-haut +degre d'avancement. + +Le pays etait partage en trente-six provinces ou gouvernements +administres par divers degres de fonctionnaires, d'apres un code complet +de lois ecrites. + +La population s'elevait en totalite a cinq millions au moins et a sept +millions au plus. Une partie de cette population, specialement vouee a +l'etude des sciences et aux progres des arts, etait chargee en outre des +ceremonies du culte, de l'administration de la justice, de +l'etablissement et de la levee des impots invariablement fixes d'apres +la nature et l'etendue de chaque portion de propriete mesuree d'avance, +et de toutes les branches de l'administration civile. C'etait la partie +instruite et savante de la nation; on la nommait la _caste sacerdotale_. +Les principales fonctions de cette caste etaient exercees ou dirigees +par des membres de la famille royale. + +Une autre partie de la nation egyptienne etait specialement destinee a +veiller au repos interieur et a la defense exterieure du pays. C'est +dans ces familles nombreuses, dotees et entretenues aux frais de l'Etat, +et qui formaient la _caste militaire_, que s'operaient les conscriptions +et les levees de soldats; elles entretenaient regulierement l'armee +egyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La premiere, mais la plus +petite, des divisions de cette armee, etait exercee a combattre sur des +chars a deux chevaux, c'etait la _cavalerie_ de l'epoque (la cavalerie +proprement dite n'existait point alors en Egypte); le reste formait des +corps de fantassins de differentes armes, savoir: les soldats de ligne, +armes d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de l'epee; et les +troupes legeres, les archers, les frondeurs et les corps armes de haches +ou de faux de bataille. Les troupes etaient exercees a des manoeuvres +regulieres, marchaient et se mouvaient en ligne par legions et par +compagnies; leurs evolutions s'executaient au son du tambour et de la +trompette. + +Le roi deleguait pour l'ordinaire le commandement des differents corps a +des princes de sa famille. + +La troisieme classe de la population formait la _caste agricole_. Ses +membres donnaient tous leurs soins a la culture des terres, soit comme +proprietaires, soit comme fermiers; les produits leur appartenaient en +propre, et on en prelevait seulement une portion destinee a l'entretien +du _roi_, comme a celui des _castes sacerdotale et militaire_; cela +formait le principal et le plus certain des revenus de l'Etat. + +D'apres les anciens historiens, on doit evaluer le revenu annuel des +Pharaons, y compris les tributs payes par les nations etrangeres, au +moins de six a sept cents millions de notre monnaie. + +Les artisans, les ouvriers de toute espece, et les marchands, +composaient la quatrieme classe de la nation; c'etait la _caste +industrielle_, soumise a un impot proportionnel, et contribuant ainsi +par ses travaux a la richesse comme aux charges de l'Etat. Les produits +de cette caste eleverent l'Egypte a son plus haut point de prosperite. +Tous les genres d'industrie furent en effet pratiques par les anciens +Egyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins +avancees, qui formaient le monde politique de cette epoque, avait pris +un grand developpement. + +L'Egypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce +regulier et fort etendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux +et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de +ses tissus de coton, egalant en perfection et en finesse tout ce que +l'industrie de l'Inde et de l'Europe execute aujourd'hui de plus +parfait. Les metaux, dont l'Egypte ne renferme aucune mine, mais qu'elle +tirait des pays tributaires ou d'echanges avantageux avec les nations +independantes, sortaient de ses ateliers travailles sous diverses formes +et changes soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets +de luxe et de parure recherches a l'envi par tous les peuples voisins. +Elle exportait annuellement une masse considerable de poterie de tout +genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie +et d'emaillerie, arts que les Egyptiens avaient portes au plus haut +point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de +_papyrus_ ou _papier_ forme des pellicules interieures d'une plante qui +a cesse d'exister depuis quelques siecles en Egypte; les anciens Arabes +la nommaient _berd_; elle croissait principalement dans les terrains +marecageux, et sa culture etait une source de richesse pour ceux qui +habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaleh ou +Tennis. + +Les Egyptiens n'avaient point un systeme monetaire semblable au notre. +Ils avaient pour le petit commerce interieur une monnaie de convention; +mais pour les transactions considerables, on payait en _anneaux d'or +pur_, d'un certain poids et d'un certain diametre, ou en anneaux +d'argent d'un titre et d'un poids egalement fixes. + +Quant a l'etat de la marine a cette ancienne epoque, plusieurs notions +essentielles nous manquent encore. L'Egypte avait une _marine +militaire_, composee de grandes galeres, marchant a la fois a la rame et +a la voile. On doit presumer que la marine marchande avait pris un +certain essor, quoiqu'il soit a peu pres certain que le commerce et la +navigation de long cours etaient faits, en qualite de courtiers, par un +petit peuple tributaire de l'Egypte, et dont les principales villes +furent _Sour, Saide, Beirouth_ et _Acre_. + +Le bien-etre interieur de l'Egypte etait fonde sur le grand +developpement de son agriculture et de son industrie; on decouvre a +chaque instant, dans les tombeaux de Thebes et Sakkarah, des objets d'un +travail perfectionne, demontrant que ce peuple connaissait toutes les +aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation +ancienne ni moderne n'a porte plus loin que les vieux Egyptiens la +grandeur et la somptuosite des edifices, le gout et la recherche dans +les meubles, les ustensiles, le costume et la decoration. Telle fut +l'Egypte a son plus haut periode de splendeur connu. Cette prosperite +date de l'epoque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, a laquelle +appartient RHAMSES LE GRAND ou _Sesostris_; les sages et nombreuses +institutions de ce souverain terrible a ses ennemis, doux et modere +envers ses sujets, en assurerent la duree. + +Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conserverent +en grande partie ses conquetes, que le quatrieme d'entre eux, nomme +_Rhamses-Meiamoun_, prince guerrier et ambitieux, etendit encore +davantage; son regne entier fut une suite d'entreprises heureuses contre +les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi batit le beau palais +de _Medinet-Habou_ (a Thebes), sur les murailles duquel on voit encore +sculptees et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les +batailles qu'il a livrees sur terre ou sur mer, le siege et la prise de +plusieurs villes, enfin les ceremonies de son triomphe au retour de ses +lointaines expeditions. Ce conquerant parait avoir perfectionne la +marine militaire de son epoque. + +Les Pharaons qui regnerent apres lui firent jouir l'Egypte d'un long +repos. Pendant ces temps d'une tranquillite profonde, l'Egypte, tout en +laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conquerant qui l'avait animee +sous les precedentes dynasties, dut necessairement perfectionner son +regime interieur et avancer progressivement ses arts et son industrie; +mais sa domination exterieure se retrecit de siecle en siecle, a cause +des progres de la civilisation qui s'etait effectuee dans plusieurs de +ces contrees par leur liaison meme avec l'Egypte, celle-ci ne pouvant +plus les contenir sous sa dependance que par un developpement de forces +militaires excessif et hors de toute proportion. + +Un nouveau monde politique s'etait en effet forme autour de l'Egypte; +les peuples de la Perse, reunis en un seul corps de nation, menacaient +deja les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; ceux-ci, visant +a depouiller l'Egypte d'importantes branches de commerce, lui +disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des +tribus arabes pour inquieter les frontieres de leur ancienne +dominatrice. Dans ce conflit, les Pheniciens, ces courtiers naturels du +commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti a un autre, +suivant l'interet du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue; il +ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou +l'autre de ces puissants empires. + +Les expeditions militaires du Pharaon _Chechonk Ier_ et celles de son +fils _Osorkon Ier_, qui parcoururent l'Asie occidentale, maintinrent, +pendant quelque temps, la suprematie de l'Egypte. Elle eut pu jouir +longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des Ethiopiens (ou +Abyssins) n'eut tourne toute son attention du cote du midi. Ses efforts +furent inutiles. _Sabacon<i/>, roi des Ethiopiens, s'empara de la Nubie, +et passa la derniere cataracte avec une armee grossie de tous les +peuples barbares de l'Afrique. L'Egypte succomba apres une lutte dans +laquelle perit son Pharaon _Bok-Hor_. La domination du conquerant +ethiopien fut douce et humaine; il retablit le cours de la justice +interrompue par les desordres de l'invasion. Son second successeur, +ethiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue +expedition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en soumit +toutes les peuplades jusqu'au detroit de Gibraltar. Le roi nomme +TAHARAKA a bati un des petits palais de _Mediniet-Habou_, encore +existant. Mais peu de temps apres lui, la dynastie ethiopienne fut +chassee d'Egypte, et une famille egyptienne occupa le trone des +Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appelee _saite_ parce que son chef, +STEPHINATHI, etait ne dans la ville de _Sai_ (aujourd'hui +_Ssa-el-Hagar_), en Basse-Egypte. + +Cette dynastie s'etant affermie, voulut relever l'influence de la patrie +sur les Etats asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprematie +commerciale. Le roi PSAMHETIK Ier ouvrit aux marchands etrangers le +petit nombre de ports que la nature a accordes a l'Egypte, et parmi +lesquels on comptait deja celui d'_Alexandrie_, qui alors n'etait qu'une +fort petite bourgade appelee _Rakoti_. + +Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens, +peuples grecs etablis en Asie; non-seulement il permit aux negociants de +ces nations de s'etablir en Egypte, mais il commit l'enorme faute de +leur conceder des terres et de prendre a sa solde un corps +tres-considerable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats +egyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le +privilege de combattre pour l'Egypte, s'irriterent de ce que le roi +confiait la defense du pays a des etrangers et a des barbares fort en +arriere encore de la civilisation egyptienne. _Psammetik_ eut, de plus, +l'imprudence de donner a ces Grecs les premiers postes de l'armee. +L'irritation des soldats egyptiens fut a son comble. Ourdissant un vaste +complot, qui embrassa la presque totalite des membres de la caste +militaire, plus de cent mille soldats egyptiens quitterent spontanement +les garnisons ou le roi les avait confines, et, abandonnant leur patrie, +passerent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, ou ils +etablirent un Etat particulier. + +Ainsi privee tout a coup de la masse presque entiere de ses defenseurs +naturels, l'Egypte dechut rapidement, et la perte de son independance +politique devint inevitable. + +Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l'Egypte, leur +rivale, redoublerent d'efforts. La Syrie devint le theatre perpetuel du +conflit sanglant des deux peuples. Neko II, fils de _Psammetik 1er_, +refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontiere +naturelle, et chercha des lors a donner de nouvelles voies au commerce, +en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer +Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap le +plus meridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au detroit de +Gibraltar, rentrant ainsi en Egypte par la Mediterranee. Ce roi executa +aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et +la mer Rouge. La fin de son regne fut malheureuse; le roi de Babylone, +_Nebucade-Nesar_, defit les armees egyptiennes et les chassa de la +Phenicie, de la Judee et de la Syrie entiere. _Psammetik II_, son fils, +essaya vainement de ressaisir ces provinces detachees de l'empire +egyptien; son successeur OUAPHRE fut plus heureux, il remit sous le joug +les peuples de _Sour_ et de _Saide_, et l'ile de _Chypre_; mais il +echoua en Afrique dans une expedition contre la ville de _Cyrene_ +(Grennah). Cette malheureuse campagne porta a son comble l'exasperation +de ce qui restait de la caste militaire egyptienne; sa haine contre le +Pharaon _Ouaphre_, qui s'entourait de troupes ioniennes ou grecques, +malgre la terrible lecon donnee a son bisaieul _Psammetik Ier_, eclata +tout a coup, et les soldats egyptiens revoltes, mettant la couronne sur +la tete d'un courtisan nomme AMASIS, marcherent contre _Ouaphre_, qui +fut vaincu et entierement defait a _Mariouth_, ou il combattit a la tete +de ses troupes etrangeres. _Amasis_ gouverna pendant quarante-deux ans. +Son regne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand essor et +les richesses affluaient en Egypte, non qu'elle fut forte par elle-meme, +non qu'elle eut reconquis par les armes son influence au dehors, mais +parce que dans ce temps-la les rois de Babylone cessaient de menacer +l'Egypte pour resister aux peuples de la Perse, reunis sous un seul +chef, _Cyrus_, qui attaqua impetueusement l'Assyrie et en fit +graduellement la conquete, terminee par la prise et l'asservissement de +Babylone. + +Des ce moment, _Amasis_ previt la fin prochaine de la monarchie +egyptienne. La derniere guerre civile avait affaibli ce qui restait de +l'annee nationale, presque entierement desorganisee par l'impolitique de +ses predecesseurs; il ne pouvait compter sur la fidelite des troupes +grecques, qu'il avait retenues aussi a sa solde. Mais, heureux en ce qui +le touchait personnellement, _Amasis_ mourut apres un regne prospere, au +moment meme ou les armees persanes s'ebranlaient pour fondre sur +l'Egypte. + +A peine monte sur le trone que lui laissait son pere, _Psammetik III_ +nomme aussi _Psammenis_ dut courir a _Peluse_ (Thineh ou _Farama_), la +plus forte des places de l'Egypte du cote de la Syrie; la il rassembla +tout ce qui lui restait de la caste militaire egyptienne et les troupes +etrangeres qu'il avait a sa solde; les Perses, sous la conduite de leur +roi _Cambyse_, fils de _Cyrus_, favorises par les Arabes, traversent +sans obstacle le desert qui separe la Syrie de l'Egypte; et cette +immense armee se rangea en face des Egyptiens, campes sous les murs de +_Peluse_. + +Le combat fut long et terrible; a la chute du jour les Egyptiens +plierent, accables sous le nombre; _Cambyse_ vainquit, et l'independance +nationale de l'Egypte fut a jamais perdue. + +Les Perses poursuivirent leurs succes et prirent _Memphis_ d'assaut; +cette capitale fut livree au pillage; la nation persane, encore barbare, +porta de tous cotes la destruction et la mort. Thebes fut saccagee, ses +plus beaux monuments demolis ou devastes; la population, courbee sous un +joug tyrannique, fut livree a la discretion des satrapes ou gouverneurs +etablis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent +presque entierement de ce sol qui les avait vus naitre. + +Quelques chefs egyptiens, pleins de courage, arracherent momentanement +leur patrie a la servitude; mais leurs genereux efforts s'epuiserent +bientot contre la puissance toujours croissante de l'empire persan. + +Ce fut _Alexandre_ (Iskander) qui, a la tete d'une armee de Grecs, +renversa la domination des Perses en Asie, et l'Egypte respira enfin +sous ce nouveau maitre. A la mort de ce grand homme, qui avait fonde la +ville d'_Alexandrie_, parce que cette position geographique semblait +appelee a devenir le centre du commerce du monde, les generaux grecs +partagerent ses conquetes. _Ptolemee_, l'un d'eux, se declara roi +d'Egypte, et fut le chef de la _dynastie grecque_, qui gouverna l'Egypte +pendant pres de trois siecles. + +Sous ces rois, qui tous ont porte le nom de _Ptolemee_, la ville +d'Alexandrie accomplit les previsions d'Alexandre. Elle devint +l'entrepot du commerce de l'Asie et de l'Afrique entiere avec l'Europe, +qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisees. Mais les +debauches et la tyrannie des derniers rois grecs preparerent la chute de +leur domination. + +Cette famille fut detronee par CESAR AUGUSTE, empereur des Romains, et +l'Egypte, perdant pour toujours le nom meme de nation, devint une simple +province de l'empire romain et fut gouvernee par un prefet. Des ce +moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont +elle dependait, jusqu'a ce que les Arabes musulmans en firent la +conquete au nom du calife OMAR, sous la conduite de son general _Amrou +Ebn-el-As_. + + * * * * * + +N deg. II. + +NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE L'EGYPTE. + + +Alexandrie, novembre 1829. + +Parmi les Europeens qui visitent l'Egypte, il en est, annuellement, un +tres-grand nombre qui, n'etant amenes par aucun interet commercial, +n'ont d'autre desir ou d'autre motif que celui de connaitre par +eux-memes et de contempler les monuments de l'ancienne civilisation +egyptienne, monuments epars sur les deux rives du Nil, et que l'on peut +aujourd'hui admirer et etudier en toute surete, grace aux sages mesures +prises par le gouvernement de Son Altesse. + +Le sejour plus ou moins prolonge que ces voyageurs doivent faire, +necessairement, dans les diverses provinces de l'Egypte et de la Nubie, +tourne a la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de leurs +observations, et a celui du pays lui-meme, par leurs depenses +personnelles, soit pour les travaux qu'ils font executer, soit pour +satisfaire leur active curiosite, soit meme encore pour l'acquisition de +divers produits de l'art antique. + +Il est donc du plus haut interet, pour l'Egypte elle-meme, que le +gouvernement de Son Altesse veille a l'entiere conservation des edifices +et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages +qu'entreprennent, comme a l'envi, une foule d'Europeens appartenant aux +classes les plus distinguees de la societe. + +Leurs regrets se joignent deja a ceux de toute l'Europe savante, qui +deplore amerement la destruction entiere d'une foule de monuments +antiques, demolis totalement depuis peu d'annees, sans qu'il en reste la +moindre trace. On sait bien que ces demolitions barbares ont ete +executees contre les vues eclairees et les intentions bien connues de +Son Altesse, et par des agents incapables d'apprecier le dommage que, +sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en +sont pas moins perdus sans retour, et leur perte reveille, dans toutes +les classes instruites, une inquiete et bien juste sollicitude sur le +sort a venir des monuments qui existent encore. + +Voici la note nominative de ceux _qu'on a recemment detruits:_ + +1 deg. _Tous_ les monuments de _Cheik-Abade_; il ne reste plus debout que +quelques colonnes de granit; + +2 deg. Le temple d'_Aschmounein_, l'un des plus beaux monuments de l'Egypte; + +3 deg. Le temple de _Kaou-el-Kebir_; ici le Nil a autant detruit que les +hommes; + +4 deg. Un temple au nord de la ville d'_Esne_; + +5 deg. Un temple vis-a-vis _Esne_, sur la rive droite du fleuve; + +6 deg. Trois temples a _El-Kab_ ou _El-Eitz_; + +7 deg. Deux temples dans l'ile, vis-a-vis la ville d'Osouan, +_Geziret-Osouan_. + +Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments antiques, +du nombre desquels trois surtout etaient du plus grand interet pour les +voyageurs et les savants. + +Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues +conservatrices de Son Altesse etant bien connues de ses agents, ceux-ci +les suivent et les remplissent dans toute leur etendue; l'Europe entiere +sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien +prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des +tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la +puissance et la grandeur de l'Egypte ancienne, et sont en meme temps les +plus beaux ornements de l'Egypte moderne. + +Dans ce but desirable, Son Altesse pourrait ordonner: + +1 deg. Qu'on n'enlevat, sous aucun pretexte, aucune pierre ou brique, soit +ornee de sculptures, soit non sculptee, dans les constructions et +monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de +l'_Egypte_ que de la _Nubie:_ + +1 deg. EN EGYPTE: + +_San_, sur le canal de Moez.--Basse-Egypte. +_Bahbeit_, pres de _Samannoud_.--Basse-Egypte. +_Ssa-el-Hagar_.--Basse-Egypte. +_Kasr-Keroun_, dans la province de _Faioum_. +_Cheik-Abade_, pour le peu qui reste. +_El-Arabah_ ou _Madfoune_, au-dessus de _Girge_. +_Kefth_. +_Kous_, +_Kourna_ et environs. +_Medinet-Habou_ et environs. +_Louqsor_ (El-Oqsour). +_Karnac_ et environs. +_Medamoud_. +_Erment_. +_Taoud_, vis-a-vis _Erment_, sur la rive droite. +_Esne_, +_Edfou_. +_Koum-Ombou_. +_Osouan_, quelques debris. +_Geziret-Osouan_, quelques debris. + +2 deg. EN NUBIE, AU DELA DE LA PREMIERE CATARACTE: + +_Geziret-el-Birbe_. +_Geziret-Beghe_. +_Geziret-Sehhele_. +_Deboude_. +_Gkarbi-Dandour_. +_Beit-Ouali_, pres de _Kalabschi_. +_Kalabschi_. +_Ghirsche-Hassan_ ou _Gerf-Hossein_. +_Dake_. +_Maharraka_. +_Ouadi-Esseboua_. +_Amada_ ou _Amadon_. +_Derri_. +_Ibrim_. +_Ibsamboul_ ou _Abou-Sembil_. +_Ghebel-Addeh_. +_Maschakit_. +_Ouadi-Halfa_, quelques debris, sur la rive gauche. + +3 deg. AU DELA LA SECONDE CATARACTE: + +_Senneh, Sohleb, Barkal, Assour, Naga_, et autres lieux ou existent des +monuments antiques jusqu'a la frontiere du _Sennaar_, ou il n'en existe +plus. + +2e Les monuments antiques creuses et tailles dans les montagnes sont +tout aussi importants a conserver que ceux qui sont construits en +pierres tirees de ces memes montagnes. Il est urgent d'ordonner qu'a +l'avenir on ne commette aucun degat dans ces tombeaux, dont les fellahs +detruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger ainsi que +leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de +sculptures pour les vendre aux voyageurs, en defigurant pour cela des +chambres entieres. Les principaux points a recommander sont, en +particulier, Les grottes (_magarah_) des montagnes voisines de: + +_Sakkarah_. +_Beni-Hassan_ et environs. +_Touna-Gebel_. +_El-Tell._ +_Samoun_, pres de _Manfalouth_, _El-Eitz_ ou _El-Kab_. +_El-Arabah_. +_Kourna_ et environs. +_Biban-el-Molouk_, pres de _Kourna_. +_Gebel-Selseleh_. + +C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les plus +grandes devastations; elles sont commises par les fellahs, soit pour +leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands d'antiquites +qui les tiennent a leur solde; je sais meme, a n'en pas douter, que des +edifices ont ete detruits par ces speculateurs europeens, sur l'espoir +de decouvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les grottes +sculptees ou peintes, et que l'on decouvre chaque jour a _Sakkarah_, a +_El-Arabah_, a _Kourna_, sont a peu pres detruites presque aussitot +qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidite des fouilleurs +ou de leurs employes. Il serait plus que temps de mettre un terme a ces +barbares devastations, qui privent a chaque instant la science de +monuments d'un haut interet, et desappointent la curiosite des +voyageurs, lesquels, apres tant de fatigues, n'ont souvent ainsi que +des regrets a exercer sur la perte de tant de sculptures ou de peintures +curieuses. + +En resume, l'interet bien entendu de la science exige, non que les +fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour, +par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumieres inesperees, +mais qu'on soumette les fouilleurs a un reglement tel que la +conservation des tombeaux decouverts aujourd'hui, et a l'avenir, soit +pleinement assuree et bien garantie contre les atteintes de l'ignorance +ou d'une aveugle cupidite. + + * * * * * + +N deg. III. + +LETTRES ECRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PREFET DE TAHTA, A CHAMPOLLION. + + +N deg. 1, LETTRE DU MAMOUR. + +Lui (Dieu). le plus cher des amis, le tresor des compagnons, notre ami +cheri, le tres-honore, le general, le seigneur, le respectable, que le +Dieu tres-haut le conserve. + +Apres la presentation de mes salutations avec le plus vif desir (de +vous voir), le but de cet ecrit est: 1 deg. de m'informer de votre glorieuse +personne; 2 deg. hier nous convinmes avec Votre Excellence qu'au jour de la +date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour +augmenter l'amitie. Au jour de la date, nous fimes les preparatifs +convenables; mais nous sommes alles le matin a Terrah pour une affaire, +et au retour nous avons vu que vous etiez parti en bonne sante. Par +suite de cela, vous avez une dette a acquitter envers nous; mais nos +reclamations sont pour l'epoque de votre heureux retour, lorsque nous +vous reverrons dans la plus parfaite sante. Vous recevrez Salame et +Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le +Dieu tres-haut vous ramene sains et saufs, et puissions-nous vous revoir +eux et Votre Excellence doues de la plus parfaite sante; que le Dieu +tres-haut vous conserve. + +Ecrit le 3 de djoumadi premier de l'annee 44 (ou 1244 de l'hegire, 14 +novembre 1828 de J.-C.). + +De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdje. + + +N deg. 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR. + +Lui (Dieu). + +O le plus cher des amis, le tresor des compagnons, notre ami cheri, le +bey magnifique, que sa vie soit longue. + +Apres vous avoir presente mes salutations avec le plus vif desir de +vous voir, l'objet de cet ecrit est: 1 deg. de m'informer de l'etat de votre +glorieuse personne, et de votre temperament agreable, elegant et fort; +2 deg. de faire parvenir a Votre Excellence la lettre que vous avez demandee +pour Son Excellence notre frere cheri, le mamour d'Esne. Plaise au Dieu +tres-haut que vous voyagiez en bonne sante et que vous arriviez de meme. +Puissions-nous revoir Votre Excellence comblee de toutes sortes de +biens; presentez nos salutations a nos honorables amis qui sont en votre +compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu tres-haut vous +conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc. + +Les lettres qu'on vient de lire etaient enfermees dans une enveloppe +avec l'adresse suivante: + +"Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au tresor des compagnons, +notre ami cheri, le Francais fils de bey, le magnifique, qu'il vive +longtemps au sein du bonheur." + + +N deg. 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR. + +Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu +tres-haut le conserve! + +Apres les salutations precieuses et le grand desir de votre agreable +presence, le motif de la presente est que, dans ce moment, nous recevons +votre chere lettre, et votre discours m'a rejoui, et je remercie le Ciel +de votre sante, dont je desire la continuation, et a laquelle je dois la +lettre dont vous m'avez gratifie pour le commandant d'Esne, de laquelle +nous vous sommes infiniment oblige. Or, ma presente servira: 1 deg. a +m'informer de votre chere sante; 2 deg. si vous desirez des nouvelles de la +notre, grace au Ciel, nous sommes parfaitement bien portant, et nous en +desirons autant et plus a vous, et nous ne serions jamais en etat de +vous manifester le grand chagrin que nous eprouvames de votre +separation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a separes, il +daigne nous reunir de nouveau, car il est le tres-puissant, et alors, a +notre heureux retour, s'il plait a Dieu, et possedant votre chere +presence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. Cela et +rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations a qui vous +croirez de convenance. + +Votre ami, + +CHAMPOLLION. + +15 novembre 1828. + + + + +TABLE DES MATIERES + + +AVERTISSEMENT +Memoire sur le projet de voyage litteraire en Egypte +Lettres ecrites pendant le voyage +LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE. + +LETTRE Ire. Alexandrie, 18 aout 1828 + II. Alexandrie + III. Le Caire + IV. Sakkarah + V. Pyramides de Gizeh + VI. Beni-Hassan et Monfalouth + VII. Thebes + VIII. Philae + IX. Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829 + Lettre a M. Dacier (meme date) + X. Ibsamboul + XI. El-Melissah + XII. Thebes (Biban-el-Molouk) + XIII. Thebes (Biban-el-Molouk) + XIV. Thebes (Rhamesseion) + XV. Thebes (El-Assassif) + XVI. Thebes (Amenophion) + XVII. Thebes (rive occidentale) + XVIII. Thebes (Medinet-Habou) + XIX. Thebes (environs de Medinet-Habou) + XX. Thebes (Kourua) + +LETTRE XXI. Sur le Nil (Karnac et Lonqsor) + XXII. Le Caire + XXIII. Alexandrie + XXIV. Alexandrie, 20 et 28 novembre 1829 + XXV. Toulon + XXVI. Toulon, a M. le baron de La Bouillerie + XXVII. Toulon, a M. le vicomte de Larochefoucauld + XXVIII. Toulon, 14 janvier 1830 + XXIX. Aix + XXX. Toulouse + XXXI. Bordeaux + + +APPENDICE. + +N deg. I. Memoire sommaire sur l'histoire d'Egypte, redige pour le + vice-roi Mohammed-Ali +N deg. II. Memoire relatif a la conservation des monuments de l'Egypte + et de la Nubie, remis au vice-roi +N deg. III. Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esne + + +Table des matieres +Table alphabetique des noms de lieux + +FIN DE LA TABLE DE MATIERES. + + + + +TABLE ALPHABETIQUE + +DES NOMS DE LIEUX + +A + +Abaton (de Philae), +Afrique (cote blanche et basse), +Agrigente, +Aix, +Akhmin, +Alexandrie, +Amada, +Amenophion, +Amonei. Voyez Esseboua. +Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kebir. +Antinoe, +Apollonopolis Magna. Voyez Edfou. +Apollonopolis Parva. Voyez Qous. +Arabique (chaine), +Aschmoun, +Aschmounein, +As-Souan. Voyez Syene. + +B + +Bathn-el-Bakarah, +Bedrechein, +Beghe, +Beheni, +Beni-Haasan, +Bet-Oualli, +Biban-el-Molouk, +Bordeaux, +Boulaq, + +C + +Caire, + Citadelle, + Palais du sultan Salabh-Eddin, +Carrieres entre Thorrah et Massarah, +Cataracte (2e) + (1re) +Chereus. Voyez Kerioun. +Cite-Valette, +Colonne de Pompee, +Contra-Lato, +Coptos, +Cosseir, +Cumino (ile), +Cyrenaique, + +D + +Dakkeh, +Dandour, +Deboud, +Denderah, +Derr, Derri, +Desouk, +Djebel-el-Asserat, +Djebel-el-Mokatteb, +Djebel-Mesmes, +Djebel-Selseleh, + +E + +Edfou +Egypte. Notice sommaire sur son + histoire + --Sur la conservation de ses monuments +El-Assassif +Elephantine +Elethya. Voyez El-Kab. +El-Kab +El-Magara +El-Melissah +Embabeh +Ennent. Voyez Hermonthis. +Esne + --Temple au nord +Ethiopie +Ezbekieh (place d', au Caire) + +F + +Faras +Fouah + +G + + +Ghebel-Addeh +Ghirche, Ghirche-Hussan, Ghirf-Houssein +Girge +Girgenti +Gizeh +Gozzo (iles) + +H + +Heliopolis +Hermonthis (Erment) + +I + +Ibrim +Ibsamboul + +K + +Kalabsche +Kardassi ou Kortha +Karnac +Kefth. Voyez Coptos. +Keme, nom de l'Egypte +Kerioun +Korosko +Kourna +Kousch. Voyez Ethiopie. + +L + +Latopolis. Voyez Esne. +Libyque (montague) +Louqsor + --Ses obelisques. Voyez ce mot. +Lycopolis. Voyez Osionth. +Lyon + +M + +Malte +Manlak. Voyez Philae. +Manthom +Marseille +Maschakit +Massarah +Medinet-Habou + --Ses environs +Meharraka +Memnonium a Thebes +Memphis +Menephtheum +Minieh +Mit-Rahineh +Mit-Salameh +Mokattam (mont) +Montpellier + +N + +Nader +Necropole egyptienne de Sais +Nimes +Niphaiat, les Libyens +Nubie + +O + +Obelisques de Louqsor + --De Cleopatre +Ombos +Oph (du midi), partie meridionale de + Thebes + --Oph (les) +Osimandyas (tombeau d') a Thebes, +Osiouth +Ouadi-Esseboua (vallee des lions) +Ouadi-Halfa +Ouest (vallee de l') a Thebea + +P + +Pallades, pallacides, leur tombeau, +Panopolis. Voyez Akhmin. +Philae +Phthaei ou Typtah. Voyez Ghirche. +Primis. Voyez Ibrim. +Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh. +Ptolemais +Pyramides + +Q + +Qaou-el-Kebir +Qartas +Qous + +R + +Rasat (cap) +Rhamesseion a Thebes + +S + +Sabouth-el-Kadim +Sais ou Ssa-el-Hagar +Sakkarah +Saouadeh +Saouadji +Saouafe +Schabour +Schorafeh +Sennaar +Serre, Gharbi-Serre +Silsilis. Voyez Djebel-Selseleh. +Siouph. Voyez Saouafe. +Snem. Voyez Beghe. +Souan, Osouan. Voyez Syene. +Sowan-Kah. Voyez Elethya. +Speos-Artemidos +Speos d'Ibrim +Ssa-el-Hagar. Voyez Sas. +Syene + +T + +Taffah +Talmis. Voyez Kalabschi. +Taoud +Taphis. Voyez Taffah. +Taposiris (tour des Arabes) +Tebot. Voyez Deboud. +Tharraneh +Thebes + --Voyez Louqsor, + Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk, + Rhamesseion, Memnonium, + Osimandyas (tombeau d'), Medinet-Habou, + El-Assassif, Pallades, + Amenophion, Manthom, Menephtheum. +Thorrah +Thouloum (mosquee de) +Toulon +Toulouse +Tuphium. Voyez Taoud. +Tyri. Voyez Derri. + +V + +Vallee des Lions. Voyez Ouadi-Essebouah. + +Z + +Zaouyet-el-Maietin + +FIN DE LA TABLE ALPHABETIQUE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie +en 1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Francois Champollion] + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE *** + +***** This file should be named 10764.txt or 10764.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/7/6/10764/ + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and PG Distributed +Proofreaders. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/10764.zip b/old/10764.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..563b86e --- /dev/null +++ b/old/10764.zip |
