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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10764 ***
+
+LETTRES
+
+ÉCRITES
+
+D'ÉGYPTE ET DE NUBIE
+
+EN 1828 ET 1829
+
+PAR
+
+CHAMPOLLION LE JEUNE
+
+NOUVELLE EDITION
+
+1868
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle édition au public ont
+été écrites par mon père, Champollion le jeune, pendant le cours du
+voyage qu'il fit en Égypte et en Nubie, dans les années 1828 et 1829.
+Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est
+encore, au dire des personnes compétentes, le meilleur et le plus sûr
+guide pour bien connaître les monuments et l'ancienne civilisation de la
+vallée du Nil. Elles furent successivement adressées à son frère et
+insérées en partie dans le _Moniteur universel_, pendant que mon père,
+poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archéologiques qu'on
+admire au musée égyptien du Louvre, dont il fut le fondateur, et
+recueillait les documents précieux qu'il n'eut pas le temps de mettre en
+lumière, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut enlevé à la science
+et au glorieux avenir qui lui était réservé.
+
+En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au
+département des manuscrits de la Bibliothèque royale, publia, chez
+Firmin Didot, une édition de ces lettres dont il possédait les
+originaux. C'est cette édition, épuisée depuis longtemps déjà, que je
+reproduis dans le présent volume.
+
+Les savants qui ont marché dans la voie de Champollion le jeune m'ont
+attesté que, malgré les progrès obtenus depuis trente ans dans la
+science qu'il a fondée, ces lettres étaient encore d'une utilité
+sérieuse et d'un grand intérêt; c'est cette conviction, unie à un vif
+sentiment de respect pour la mémoire de mon père, qui m'a engagée à
+faire cette nouvelle édition.
+
+Z. CHÉRONNET-CHAMPOLLION.
+
+Paris, le 15 septembre 1867.
+
+
+
+
+MÉMOIRE
+
+SUR
+
+UN PROJET DE VOYAGE LITTÉRAIRE
+
+EN ÉGYPTE
+
+PRÉSENTÉ AU ROI EN 1827
+
+
+PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE
+
+
+On peut considérer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de nos
+connaissances réelles sur l'ancienne Égypte, que les recherches des
+savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de résultats complets,
+de documents certains qu'à l'égard du seul système d'_architecture_
+suivi, pendant une si longue série de siècles, dans ce pays où les arts
+ont commencé; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront
+irrévocablement nos idées à cet égard ne sont point encore publiés, et
+qu'il reste, de plus, à reconnaître les règles qui déterminaient le
+choix des ornements et des décorations, selon la destination donnée à
+chaque genre d'édifice. Ce point important pour la science ne peut être
+éclairci que sur les lieux et par des personnes versées dans la
+connaissance des symboles et du culte égyptiens, car les plus simples
+ornements de cette architecture sont des emblèmes parlants; et telle
+frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition
+calculée pour l'oeil seulement, renferme un précepte, une date, ou un
+fait historique.
+
+Les doctrines le plus généralement adoptées sur _l'art égyptien_, et sur
+le degré d'avancement auquel ce peuple était réellement parvenu, soit en
+sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les nouvelles
+découvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; mais ces
+doctrines ne peuvent être ramenées au vrai et assises sur des fondements
+solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands édifices
+publics de Thèbes et des autres capitales de l'Égypte. C'est aussi
+l'unique moyen de décider clairement l'importante question que des
+esprits diversement prévenus agitent encore si vivement, celle de la
+transmission des arts de l'Égypte à la Grèce.
+
+Nos connaissances sur _la religion_ et le culte des Égyptiens ne
+s'étendent encore que sur les parties purement matérielles; les
+monuments de petites proportions nous font bien connaître les noms et
+les attributs des divinités principales; mais comme ces mêmes monuments
+proviennent tous des catacombes et des sépultures, nous n'avons de
+renseignements détaillés que pour les personnages mystiques protecteurs
+des morts, et présidant aux divers états de l'âme après sa séparation du
+corps. La religion des hautes classes, qui différait de celle des
+tombeaux, n'est retracée que dans les sanctuaires des temples et les
+chapelles des palais: sur ces édifices couverts intérieurement et
+extérieurement de bas-reliefs coloriés, chargés de légendes
+innombrables, relatives à chaque personnage mythologique dont ils
+retracent l'image, les divinités égyptiennes de tous les ordres,
+hiérarchiquement figurées et mises en rapport, sont accompagnées de leur
+généalogie et de tous leurs titres, de manière à faire complètement
+connaître leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions
+que chacune d'elles était censée remplir dans le système théologique
+égyptien. Il reste donc encore à reconnaître sur les constructions de
+l'Égypte, la partie la plus relevée et la plus importante de la
+mythologie égyptienne.
+
+Toutes les branches si variées des _arts_, et tous les procédés de
+l'_industrie égyptienne_ sont encore loin de nous être connus. On a bien
+recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives à un certain
+nombre de métiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie,
+la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du
+charron, du forgeron, du cordonnier, de l'émailleur, etc., etc., etc.;
+mais les voyageurs qui ont dessiné ces tableaux ont, pour la plupart,
+négligé les légendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d'eux
+n'était en état de lire, sur les monuments où ces tableaux ont été
+copiés, les dates précises de l'époque où ces divers arts furent
+pratiqués. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment
+d'origine égyptienne, propres à l'Égypte, ou s'ils ont été introduits
+par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et
+les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore
+ici une question très-importante à éclaircir pour l'histoire de
+l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et
+d'un intérêt bien plus relevé.
+
+«Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques et
+ethnographiques, des scènes domestiques qui peignent les moeurs de la
+nation et celles des souverains, etc., _il demande précisément les
+objets qui sont le moins éclaircis._» Ainsi s'exprimait, il y a douze
+ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingués de l'Allemagne; et
+tout ce qu'on a publié depuis, loin de remplir cette importante lacune,
+n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent
+seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de séries immenses
+de bas-reliefs, que les grands édifices de l'Égypte offrent encore,
+sculptée dans tous ses détails, l'histoire entière de ses plus grands
+souverains, et que des compositions d'une immense étendue y retracent
+les époques les plus glorieuses de l'histoire des Égyptiens; car ce
+peuple a voulu qu'on pût lire sur les murs des palais l'histoire de ses
+plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait osé sculpter
+sur la pierre de si grands objets et de si vastes détails.
+
+L'Europe savante connaît l'existence de cet amas de richesses
+historiques: son ardent désir serait d'en être mise en possession. Elle
+a jugé que nos progrès dans les études égyptiennes demandent qu'un
+gouvernement éclairé se hâte d'envoyer enfin en Égypte des personnes
+dévouées à la science et convenablement préparées, pour recueillir, tant
+qu'ils subsistent encore, les innombrables et précieux documents que la
+magnificence égyptienne inscrivit jadis sur les édifices dont les masses
+imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que
+la barbarie, toujours croissante, détruit systématiquement ces
+respectables témoins d'une antique civilisation, hâte de tous ses voeux
+le moment où des copies fidèles de ces inscriptions et de ces
+bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude
+les plus anciennes pages des annales du monde, en perpétuant ainsi les
+témoignages si nombreux et si authentiques tracés sur tant de monuments
+dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littéraire en Égypte
+est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre.
+Mais ce n'est point à l'histoire seule de l'Égypte que le voyage proposé
+dans ce Mémoire doit fournir des lumières qu'on chercherait vainement
+autre part que dans les palais de Thèbes: c'est là qu'existent
+également, et nous en avons la certitude, des notions aussi désirables
+qu'inespérées, sur tous les peuples qui, dès les premiers temps de la
+civilisation humaine, jouaient un rôle important en Afrique et dans
+l'Asie occidentale. Les principales expéditions des Pharaons contre les
+nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec
+l'Égypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptées sur les monuments
+érigés par les triomphateurs: on y lit les noms de ces peuples, le
+nombre des soldats, les noms des villes assiégées et prises, les noms
+des fleuves traversés, ceux des pays soumis, la quotité des tributs
+imposés aux peuples vaincus; et les noms des objets précieux enlevés à
+l'ennemi sont écrits sur des tableaux qui représentent ces trophées de
+la victoire. Ces bas-reliefs, entremêlés de longues inscriptions
+explicatives, sont d'autant plus utiles à connaître que les artistes
+égyptiens ont rendu avec une admirable fidélité la physionomie, le
+costume et toutes les habitudes des peuples étrangers qu'ils ont eu à
+combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'étude directe de
+cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, à
+des époques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le pouvoir des
+Pharaons en rivalisant avec l'Égypte, pour lui disputer l'empire de cet
+ancien monde que nous n'apercevons encore qu'à travers mille
+incertitudes, mais dont la réalité, déjà démontrée, n'en est pas moins
+surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scènes à
+des époques beaucoup plus rapprochées de nous que ne le voulait un
+esprit de système plus hardi que raisonné.
+
+On ne saurait fixer l'importance des découvertes historiques que peut
+amener une étude approfondie des bas-reliefs qui décorent les édifices
+antiques de l'Égypte, et surtout ceux de Thèbes, sa vieille capitale. Ce
+pays s'est en effet trouvé en relation directe avec tous les grands
+peuples connus de l'antiquité: si ses vénérables monuments nous montrent
+une foule de peuples à demi sauvages du continent africain, vaincus et
+déposant aux pieds des Pharaons l'or, les matières précieuses, les
+oiseaux rares et les animaux curieux de l'intérieur d'un pays encore si
+peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes
+des Égyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations
+asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-être),
+nations qui combattent avec des armes égales et des moyens tout aussi
+avancés que ceux des Égyptiens, leurs rivaux. Nous savons, à n'en point
+douter, que les temples et les palais de l'Égypte offrent les images et
+des inscriptions contemporaines des rois éthiopiens qui ont conquis
+l'Égypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont
+momentanément interrompu la longue et brillante succession. On y
+recueillera les annales des rois égyptiens les plus renommés, tels que
+les Osimandyas, Amosis, les Rhamsès, les Thouthmosis; ailleurs celles
+des Pharaons Sésonchis, Osorchon, Sévéchus, Tharaca, Apriès et Néchao,
+que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie à
+la tête d'armées innombrables. On réunira les copies du peu de monuments
+élevés sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxès; on
+notera les lieux où se lisent encore le grand nom d'Alexandre, celui de
+son frère, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui
+releva l'Égypte foulée par le gouvernement militaire des Perses. On
+éclaircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des inscriptions
+monumentales se terminera en recueillant, sur les mêmes édifices qui ont
+précédé tant d'empires, leur ont survécu, et qui ont vu passer tant de
+gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernée par les
+empereurs. Ainsi les monuments de l'Égypte conservent des inscriptions
+qui se lient à l'histoire ancienne tout entière, et en recèlent une
+grande partie que les écrivains ne nous ont point conservée: c'est
+donner une idée de l'immense moisson de faits et des documents qu'un
+gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux études
+solides, en ordonnant l'exécution d'un voyage auquel sont directement
+intéressés les progrès de toutes les sciences historiques. Ajoutons
+enfin que ce voyage, où l'on pourra étudier et comparer entre elles le
+nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de
+l'Égypte, avancerait avec une merveilleuse rapidité nos connaissances
+sur l'écriture hiéroglyphique, et qu'il fournira, sans aucun doute à cet
+égard, des lumières qu'on ne pourrait peut-être point obtenir d'une
+étude de plusieurs siècles faite en Europe sur les seuls monuments
+égyptiens que le hasard y ferait transporter à l'avenir. Sous ce point
+de vue seul, les résultats du voyage projeté seraient inappréciables.
+
+Les travaux des Français qui firent partie de l'expédition d'Égypte
+n'ont fait que préparer l'Europe savante à de tels résultats, en lui
+montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments
+historiques, tout ce qu'elle doit désirer encore, et tout ce qu'on peut
+attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments seront
+l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits
+et jeter tant de lumières sur l'obscurité des temps antiques, étaient
+impossibles alors. On n'avait, en effet, à la fin du siècle dernier et
+dans les premières années du siècle présent, aucune donnée positive sur
+le système des écritures égyptiennes; aussi les membres de la Commission
+d'Égypte, et la plupart des voyageurs qui ont marché sur leurs traces,
+persuadés peut-être qu'on n'arriverait jamais à l'intelligence des
+signes hiéroglyphiques, ont-ils attaché moins d'intérêt à copier avec
+exactitude les longues inscriptions en caractères sacrés qui
+accompagnent les figures mises en scène dans les bas-reliefs
+historiques; il les ont presque toujours négligées, et souvent même, en
+copiant quelques scènes de ces bas-reliefs, on s'est contenté de marquer
+seulement la place occupée par ces légendes. C'était cependant, sinon
+pour cette époque, du moins pour l'avenir, la partie la plus
+intéressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de
+reconnaissance à ces voyageurs pour nous avoir appris, à n'en pouvoir
+douter, qu'il ne dépend plus que de notre volonté de recueillir, par
+exemple, dans le palais de Karnac à Thèbes, l'histoire des conquêtes de
+plusieurs rois, et probablement aussi celle de la délivrance de l'Égypte
+du joug des Pasteurs ou Hykschos, événement auquel se rattachent la
+venue et la captivité des Hébreux; dans les sculptures de Kalabsché, le
+tableau des conquêtes de Rhamsès II à l'intérieur de l'Afrique; dans les
+galeries du palais de Médinet-Abou, les expéditions de Rhamsès-Meïamoun
+contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des hauts
+faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Aménophis II; dans le palais de
+Kourna, ceux de Mandoueï et Ousireï, etc.; enfin, dans les palais de
+Louqsor, les édifices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, les
+détails les plus circonstanciés sur les conquêtes du grand Sésostris,
+tant en Asie qu'en Afrique.
+
+De nos jours, des dessins de la totalité de ces grandes scènes
+historiques, qui s'éclairent les unes par les autres, et surtout des
+copies exactes des inscriptions hiéroglyphiques qu'on y a mêlées en si
+grand nombre, acquerraient un prix infini et réaliseraient, sinon en
+totalité, du moins en très-grande partie, les hautes espérances qu'y
+rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le
+mécanisme de l'écriture hiéroglyphique sont assez avancées, et l'on a
+reconnu le sens d'un nombre de caractères assez considérable, pour
+retirer sur-le-champ, avec une certitude entière, les faits principaux
+et les plus précieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces
+inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin,
+avec les connaissances nouvellement acquises sur les écritures de
+l'ancienne Égypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre
+classique, par un petit nombre de personnes bien préparées, produira
+incontestablement des résultats scientifiques tels qu'on eût en vain osé
+les espérer dans le temps même que l'Égypte, au pouvoir d'une armée
+française, était livrée aux recherches d'une foule de savants qui ont
+beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathématiques,
+mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour
+exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que
+la fortune des armes livrait à leur examen. La France guerrière a fait
+connaître à fond l'Égypte moderne, sa constitution physique, ses
+productions naturelles, et les différents genres de monuments qui la
+couvrent: c'est aussi à la France, jouissant de la faveur de la paix, si
+propice au progrès des sciences et de la civilisation nouvelle, à
+recueillir les souvenirs gravés sur ces monuments témoins d'une
+civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une
+terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour éclairer l'Europe
+encore à demi sauvage lorsque l'Égypte était déjà déchue de sa première
+splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques
+origines.
+
+Après cet exposé sommaire des motifs généraux du voyage, il reste à
+indiquer l'ordre détaillé des travaux que doivent exécuter les personnes
+chargées de cette entreprise littéraire.
+
+1° Visiter un à un tous les monuments antiques de style égyptien, en
+faire dessiner _l'ensemble_, et lever _le plan_ du petit nombre de ceux
+que les voyageurs ont négligés ou n'ont point suffisamment étudiés.
+
+2° Rechercher sur chaque _temple_ les inscriptions dédicatoires donnant
+l'époque précise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours
+l'époque où ont été exécutées les différentes parties de la décoration.
+C'est, en d'autres termes, recueillir les éléments positifs de
+l'histoire et de la chronologie de l'art en Égypte.
+
+3° Copier avec soin, dans tous leurs détails et avec leurs couleurs
+propres, les images des différentes _divinités_ auxquelles chaque temple
+était dédié. Recueillir les inscriptions religieuses relatives à ces
+divinités, et tous les titres divers qui leur sont donnés.
+
+4° Copier surtout les tableaux mythologiques où plusieurs divinités sont
+mises en scène.
+
+5° Dessiner les bas-reliefs représentant les diverses cérémonies
+religieuses, et tous les instruments de culte.
+
+Ces divers travaux auront pour résultat de faire connaître à fond
+l'ensemble du culte égyptien, source de toutes les religions païennes de
+l'Occident, et serviront à démontrer les nombreux emprunts que la
+religion des Grecs fit à celle de l'Égypte. On terminera ainsi les
+dissidences qui partagent les savants sur une matière mise en discussion
+avant de posséder les éléments indispensables pour en éclaircir les
+difficultés.
+
+6° Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures
+représentant les divers souverains de l'Égypte, et avec tous les détails
+de costume, afin de former ainsi l'_iconographie_ des rois et des
+reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'époque la plus ancienne,
+offrant le _portrait_ des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants.
+
+7° Rechercher dans les palais de Thèbes, d'Ahydos, de Sohleb, et dans
+tous les genres d'édifices, tous les _bas-reliefs historiques_; les
+dessiner avec soin, figures et légendes, et copier les longues
+inscriptions historiques qui les suivent ou les séparent.
+
+8° Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se
+rapporte à la vie publique et privée des Pharaons.
+
+9° Dessiner dans les catacombes de Thèbes ou des autres villes
+égyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives à la _vie civile_
+des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts,
+les métiers et la vie intérieure des Égyptiens; faire le recueil des
+costumes des diverses castes, etc.
+
+10° Copier les inscriptions votives, gravées sur la plate-forme des
+temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les
+fois que ces inscriptions porteront _une date_ clairement exprimée.
+
+11° Recueillir toutes les _légendes royales_, sculptées sur les
+édifices, avec leurs diverses variantes, et préciser le lieu où elles se
+lisent, pour déterminer ainsi l'ancienneté relative de chaque portion
+d'un même édifice, et l'état soit progressif, soit rétrograde de l'art.
+
+12° Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et
+tableaux _astronomiques_, prendre les dates exprimées soit sur ces mêmes
+sculptures, soit dans leur voisinage, pour démontrer sans réplique
+l'époque assez récente de ces compositions, que l'esprit de système
+s'obstine encore, malgré des démonstrations palpables, à considérer
+comme remontant à des siècles fort antérieurs aux temps véritablement
+historiques. On fixera également ainsi l'opinion encore incertaine des
+savants à l'égard du point réel d'avancement auquel les Égyptiens
+avaient porté la science de l'astronomie.
+
+13° On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les _caractères
+hiéroglyphiques_ de formes différentes, en notant les couleurs de chacun
+d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu'il
+sera possible de tous les caractères employés dans l'écriture sacrée des
+Égyptiens.
+
+14° On dessinera toutes les _inscriptions_ qui peuvent conduire soit à
+confirmer, soit à étendre nos connaissances, relativement à la langue et
+aux diverses écritures de l'ancienne Égypte.
+
+15° Il est du plus pressant intérêt pour les études historiques et
+philologiques de chercher dans les ruines de l'Égypte des _décrets
+bilingues_, semblables à celui que porte la pierre de Rosette. Ces
+stèles existaient en très-grand nombre dans les temples égyptiens des
+trois ordres. Des fouilles seront donc dirigées dans l'enceinte de ces
+temples, pour découvrir de tels monuments, par le secours desquels le
+déchiffrement des textes hiéroglyphiques ferait un pas immense.
+
+16° Le directeur du voyage ferait aussi exécuter des _fouilles_ sur les
+points où il serait possible de rencontrer des monuments historiques de
+divers genres: ceux des objets trouvés et qui mériteraient quelque
+attention seraient emportés pour être placés au _Musée royal du Louvre_,
+si ces objets étaient d'ancien style égyptien, et au _Cabinet des
+antiques de la Bibliothèque royale_, si ces objets étaient des médailles
+et des pierres gravées, ou autres monuments de style grec ou romain. Les
+_statues grecques ou romaines_ appartiendraient aussi au Musée des
+antiques du Louvre.
+
+17° On pourrait faire également, à Thèbes et dans toutes les autres
+parties de l'Égypte, des achats d'objets intéressants pour les
+_collections_ royales; on pourrait compléter ainsi avec avantage les
+diverses séries de monuments antiques qui existent dans ces
+établissements.
+
+18° On désire depuis longtemps que des personnes instruites dans les
+langues orientales visitent les couvents de la vallée des lacs de Natron
+et de la Haute-Égypte, et examinent les livres coptes ou autres que
+renferment les _bibliothèques des moines chrétiens_, lesquelles peuvent
+contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait être faite avec
+soin pendant le voyage, et il serait facile peut-être d'acquérir des
+manuscrits intéressants à peu de frais.
+
+19° Quelques voyageurs en Égypte ont parlé d'inscriptions en _caractères
+inconnus_, tracées ou gravées sur quelques monuments; on s'attacherait à
+les recueillir, précisément parce qu'elles sont considérées comme
+inconnues. Il en serait de même des _manuscrits_ ou _inscriptions en
+phénicien_, dont il n'existe encore qu'un très-petit nombre en Europe,
+ainsi que des inscriptions en caractères persépolitains ou
+_cunéiformes_, dont l'alphabet n'est pas encore entièrement connu,
+quoique les monuments où ils sont employés ne soient pas très-rares. La
+découverte des hiéroglyphes phonétiques a concouru à accroître cet
+alphabet au moyen d'une courte inscription en caractères cunéiformes et
+en caractères égyptiens. On peut en trouver d'autres, qui seraient
+soigneusement copiées.
+
+20° Il manque à la Bibliothèque du Roi quelques-uns des plus utiles
+ouvrages de la _littérature arabe_. On aurait peut-être l'occasion de
+les acquérir à un prix convenable.
+
+Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en Égypte.
+
+Pour l'exécuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres du Roi.
+
+
+
+
+LETTRES
+
+ÉCRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE
+
+Lyon, le 18 juillet 1828.
+
+Me voici arrivé à Lyon en très-bonne santé. J'ai trouvé notre ami M.
+Artaud prêt à me recevoir, et je me suis établi dans son musée.
+
+J'ai trouvé dans celui de la ville, entre autres morceaux curieux, une
+statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, représentant le dieu Nil,
+morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon _Panthéon_:
+c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir
+rencontrée.
+
+M. Artaud a écrit aujourd'hui à M. Sallier d'Aix, pour l'informer de mon
+prochain passage par cette ville. Je m'attends donc à faire une bonne
+récolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux jours
+s'il le faut.
+
+Toulon, 25 juillet 1828.
+
+Je suis arrivé ici hier au soir en parfaite santé et après un voyage
+moins pénible que la saison d'été et le ciel de Provence ne pouvaient le
+faire supposer. Partis d'Aix à trois heures du matin, nous étions à
+Toulon sur les six heures du soir; je me suis à peine aperçu de la
+chaleur pendant la route, grâce aux fourrures en laine dont je suis
+couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: _Qui pare le
+froid pare le chaud_, doit être émané comme tant d'autres de la sagesse
+des nations.
+
+Il m'a été impossible d'écrire d'Aix comme j'en avais le projet: le
+cabinet de M. Sallier m'a occupé pendant les deux jours que j'ai passés
+dans cette vieille ville. J'y ai trouvé quelques pièces importantes que
+j'ai copiées ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que
+M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus égyptiens non
+funéraires, dans lequel j'ai trouvé: 1° un long papyrus en fort mauvais
+état, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en
+belle écriture hiératique; 2° deux rouleaux contenant des espèces d'odes
+ou litanies à la louange d'un Pharaon; 3° un rouleau dont les premières
+pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de
+Rhamsès-Sésostris en style biblique, c'est-à-dire sous la forme d'une
+ode dialoguée, entre les dieux et le roi.
+
+Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps
+que j'ai donné à son examen m'a convaincu que c'est un vrai trésor
+historique. J'en ai tiré les noms d'une quinzaine de nations vaincues,
+parmi lesquelles sont spécialement nommés les Ioniens, _Iouni, Iavani_,
+et les Lyciens, _Louka_, ou _Louki_; plus les Éthiopiens, les Arabes,
+etc. Il est parlé de leurs chefs emmenés en captivité, et des
+impositions que ces pays ont supportées. Ce manuscrit a pleinement
+justifié mon idée sur le groupe qui qualifie les noms de pays étrangers,
+et ceux de personnages en langues étrangères. J'ai relevé avec soin tous
+ces noms de peuples vaincus, qui, étant parfaitement lisibles et en
+écriture hiératique, me serviront à reconnaître ces mêmes noms en
+hiéroglyphes sur les monuments de Thèbes, et à les restituer, s'ils sont
+effacés en partie.
+
+Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hiératique porte sa date à
+la dernière page. Il a été écrit (dit le texte) _l'an IX, au mois de
+Paoni_, du règne de Rhamsès le Grand. Je me propose d'étudier à fond ce
+papyrus, à mon retour d'Égypte.
+
+M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois
+pierres qui portent les fragments du décret romain relatif au prix des
+denrées et marchandises; je l'aurais faite moi-même, mais,
+malheureusement, on a rempli en plâtre durci les lettres du texte: on
+les fera laver et nettoyer.
+
+Toulon, le 29 juillet.
+
+J'ai reçu la première lettre de Paris, attendue déjà avec impatience. Ma
+série de numéros ne commencera qu'après l'embarquement, et ma première
+sera datée des domaines de Neptune, car j'espère que nous rencontrerons
+en route quelque bâtiment revenant en Europe, et qu'il sera possible de
+le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes
+seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que
+dans deux mois au plus tôt, les départs d'Alexandrie pour France étant
+extrêmement rares. Notre corvette, destinée à convoyer les bâtiments
+marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non
+qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le
+commerce avec l'Égypte est dans un état complet de torpeur; l'Égypte
+elle-même n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, que nos
+relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir,
+du reste, des nouvelles positives sur notre position à l'égard de
+l'Égypte, car je reçois à l'instant un rendez-vous au lazaret, de la
+part de M. Léon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en trente-trois jours.
+Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou espérer; le ton de sa
+lettre est d'ailleurs très-rassurant, et je n'en augure que de bonnes
+nouvelles.
+
+Nos Parisiens sont arrivés ce matin; et nos Toscans le soir, après un
+voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde à
+traverser le cordon sanitaire établi à la frontière du Piémont par le
+roi de Sardaigne, qui, trompé par les exagérations d'un capitaine
+marchand de Marseille, débarqué à Gênes, s'est imaginé que la peste
+ravageait la Provence; les régiments ont marché pour occuper tous les
+débouchés des Alpes, et les lettres et journaux venant de France sont
+tailladés et passés au vinaigre. Il est connu en Italie que nous mourons
+ici et à Marseille par centaines: tandis que le temps est superbe, grâce
+à une brise d'ouest qui rafraîchit l'air et nous jettera en pleine mer
+en moins d'une heure.
+
+La mer promet d'être excellente. J'ai déjà essayé mon estomac, et je le
+crois assez bien amariné, ayant couru la rade en barque par une mer
+assez grosse.
+
+
+30 juillet.
+
+Il m'a été impossible de voir M. de Laborde; la brise était trop forte
+pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite
+embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain à une
+heure: mais à cette heure-là, je serai déjà loin de Toulon, puisque
+notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros
+effets sont à bord, et nous sommes prêts à dire adieu à la terre ferme.
+On me fait espérer de toucher en Sicile. J'ai demandé à l'amiral qu'il
+permît au commandant de nous débarquer quelques heures à Agrigente; cela
+est accordé. C'est à la mer à nous le permettre maintenant. Si elle est
+bonne, j'écrirai à l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de
+Jupiter.
+
+Adieu; soyez sans inquiétude, les dieux de l'Égypte veillent sur nous.
+
+
+En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 août 1828.
+
+Je vais essayer d'écrire malgré le mouvement du vaisseau, qui, poussé
+par un vent à souhait, marche assez rapidement vers la côte occidentale
+de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence.
+Jusqu'ici la traversée a été des plus heureuses, et le plus difficile
+est fait: mon estomac a subi toutes ses épreuves, et je me trouve
+parfaitement bien maintenant. Le repos forcé dont on jouit sur le
+bâtiment, et l'impossibilité de s'y occuper avec quelque suite, ont
+tourné au profit de ma santé, et je me porte à merveille.
+
+Je ne parlerai point des deux jours passés, n'ayant eu sous les yeux que
+le ciel et la mer. Le tableau, quoique varié par quelques évolutions de
+marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, présenterait trop
+d'uniformité. La sèche désolation des côtes de Sardaigne, pays bien
+digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de bien
+intéressant.
+
+Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de débarquer au milieu des
+temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour
+demain au soir, si Éole et Neptune veulent bien nous octroyer cette
+douceur.
+
+Du 4.
+
+Nous ayons tourné, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et
+couru la côte méridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous
+ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on aperçoit l'île
+de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme
+malencontreux nous empêche d'avancer.
+
+
+Du 5.
+
+Après une nuit passée à louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin,
+à deux ou trois lieues de nous. Le vent s'étant enfin levé, le vaisseau
+a passé devant les îles de Favignana et Levanzo; nous avions en
+perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont
+Éryx si vanté dans l'Enéide. L'après-midi, nous avons passé devant
+Marsalla et salué dévotement ses excellents vignobles: il s'est mêlé à
+mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a dépassé cette ville
+qui fut la vieille Lilybée, le principal établissement carthaginois en
+Sicile. Cette côte méridionale est d'une beauté parfaite.
+
+
+Du 6.
+
+Je n'ai pu saluer les ruines de Sélinonte, nous les avons rasées de
+nuit. La côte est ici un peu plus sèche, quoique pittoresque, et d'un
+ton africain à faire plaisir. On a jeté l'ancre dans la rade
+d'Agrigente; là sont une foule de monuments grecs que nous désirons
+visiter et étudier. Mais il est probablement décidé que nous aurons le
+déboire d'être venus à quatre cents toises de ces temples sans pouvoir
+même les apercevoir. Nous payons chèrement la sottise du capitaine
+marseillais qui a répandu à Gênes la nouvelle de la fameuse peste de
+Marseille. Étant allés au lazaret d'Agrigente avec le commandant, on
+nous a répondu que des ordres de Palerme, arrivés la veille, défendaient
+expressément qu'on donnât pratique à aucun bâtiment venu des ports
+méridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon était un port du _nord_;
+le bon Sicilien a répondu qu'il le savait très-bien, mais que, n'ayant
+aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre
+de débarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province
+d'Agrigente. On nous a promis une réponse pour demain à huit heures; et
+nous avons regagné la corvette, la mort dans l'âme et sans l'espérance
+d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien là jouer de malheur, et
+je comprends enfin le supplice de Tantale.
+
+
+Du 7, à six heures du matin.
+
+Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout
+espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et
+demie d'ici à terre, pour tâcher de la faire mettre à la poste à travers
+toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous à faire plaisir,
+bon appétit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous
+traiter en pestiférés! Je rouvrirais ma lettre si j'avais à vous
+annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'à deux milles
+de distance; je serais si heureux de débarquer au milieu de ces
+vénérables ruines! Mais je n'ose y compter.
+
+Si nous n'avons pas l'entrée à huit heures, nous mettrons immédiatement
+à la voile, pour courir sur Malte.
+
+
+Alexandrie, le 22 août 1828.
+
+Je hasarde ces lignes par un bâtiment toscan qui part demain pour
+Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France
+aussitôt que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant
+de l'Eglé, lequel retourne en Europe et met à la voile mardi prochain,
+je mets un n° 1 provisoire à celle-ci, réservant tous les détails pour
+la seconde, qui sera le véritable numéro premier.
+
+Je suis arrivé le 18 août dans cette terre d'Égypte, après laquelle je
+soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a traité en mère tendre, et
+j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne santé que j'y apporte.
+J'ai pu boire de l'eau fraîche à discrétion, et cette eau-là est de
+l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nommé _Mahmoudiéh_ en
+l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.
+
+J'ai pu voir M. Drovetti le soir même de mon arrivée, et là j'ai appris
+qu'il m'avait écrit et conseillé d'ajourner mon voyage. Depuis la date
+de cette lettre, heureusement arrivée trop tard à Paris, les choses sont
+bien changées. Vous devez connaître déjà les conventions pour
+l'évacuation de la Morée, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et
+signées il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon
+voyage ne rencontrera aucun empêchement; le pacha est informé de mon
+arrivée, et il a bien voulu me faire dire que j'étais le bienvenu; je
+lui serai présenté demain ou après-demain au plus tard. Tout se dispose
+au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que
+j'ai déjà secoué tous les préjugés inspirés par de prétendus historiens.
+
+J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement
+délicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre d'exécution de nos
+projets sur Alexandrie et ses environs est déjà réglé; ils comprennent
+les obélisques dits de Cléopâtre, dont nous aurons enfin une copie
+exacte, et ensuite la colonne de Pompée; il faut savoir enfin à quoi
+s'en tenir sur son inscription dédicatoire, et si elle porte le nom de
+l'empereur _Dioclétien_: nous en aurons une bonne empreinte.
+
+Notre jeunesse est émerveillée de ce qu'elle a déjà vu.... A ma
+prochaine les détails: la série de mes lettres d'observation commencera
+réellement avec elle....
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LETTRES
+
+ÉCRITES
+
+D'ÉGYPTE ET DE NUBIE
+
+EN 1828 ET 1829
+
+
+
+
+PREMIÈRE LETTRE
+
+
+Alexandrie, du 18 au 29 août 1828.
+
+Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, jour
+de notre départ de Toulon sur la corvette du roi _l'Églé_, commandée par
+M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de frégate, jusqu'au 7 août que nous avons
+quitté la côte de Sicile après une station de vingt-quatre heures, et
+sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'après les
+informations parvenues de bonne source aux autorités siciliennes, nous
+étions tous en proie à la _grande peste_ qui ravage Marseille, à ce
+qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlementé avec des officiers
+envoyés par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient qu'en
+tremblant, à trente pas de distance; nous avons été déclarés bien et
+dûment pestiférés, et il nous a fallu renoncer à descendre à terre, au
+milieu des temples grecs les mieux conservés de toute la Sicile. Nous
+remîmes donc tristement à la voile, courant sur Malte, que nous
+doublâmes le lendemain 8 août au matin, en passant à une portée de canon
+des îles Gozzo et Cumino, et de Cité-La-Valette, que nous avons
+parfaitement vue dans ses détails extérieurs.
+
+C'est après avoir reconnu successivement le plateau de la Cyrénaïque et
+le cap Rasat, et avoir longé de temps à autre la côte blanche et basse
+de l'Afrique, sans être trop incommodés par la chaleur, que nous
+aperçûmes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la vieille
+_Taposiris,_ nommée aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous approchions
+ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous révélaient déjà
+la colonne de Pompée, toute l'étendue du Port-Vieux d'Alexandrie, la
+ville même dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et une
+immense forêt de mâts de bâtiments, au travers desquels se montraient
+les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entrée de la passe, un coup de
+canon de notre corvette amena à notre bord un pilote arabe qui dirigea
+la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute sûreté au
+milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvâmes là entourés de vaisseaux
+français, anglais, égyptiens, turcs et algériens, et le fond de ce
+tableau, véritable macédoine de peuples, était occupé par les carcasses
+des bâtiments orientaux échappés aux désastres de Navarin. Tout était en
+paix autour de nous, et voilà, je pense, une preuve de la puissante
+influence du vice-roi d'Égypte sur l'esprit de ses Égyptiens.
+
+Nous en avions donc fini avec la mer, dès le 18 à cinq heures du soir:
+il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous séparer de notre
+commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable à tous égards, et des
+autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont comblés de
+prévenances et de soins, et nous ont procuré par leur instruction tous
+les charmes de la plus agréable société; mes compagnons et moi
+n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.
+
+A peine mouillés dans le port, plusieurs officiers supérieurs des
+vaisseaux français vinrent à notre bord, et nous donnèrent d'excellentes
+nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine évacuation de la
+Morée par les troupes d'Ibrahim, en conséquence d'une convention
+récente. On attend dans peu de jours la rentrée de la première division
+de l'armée égyptienne.
+
+M. le chancelier du consulat-général de France voulut bien aussi venir à
+notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se trouvait
+heureusement à Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir même, à six
+heures, je me rendis à terre, avec notre brave commandant et mes
+compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je
+baisai le sol égyptien en le touchant pour la première fois, après
+l'avoir si longtemps désiré. A peine débarqués, nous fûmes entourés par
+des conducteurs d'ânes (ce sont les fiacres du pays), et, montés sur ces
+nobles coursiers, nous entrâmes dans Alexandrie.
+
+Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en
+donner une idée complète; ce fut pour nous comme une apparition des
+antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs étroits bordés
+d'échoppes, encombrés d'hommes de toutes les couleurs, de chiens
+endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous
+les côtés et se mêlant à la voix glapissante des femmes, ou d'enfants à
+demi nus; une poussière étouffante, et par-ci par-là quelques seigneurs
+magnifiquement habillés, maniant habilement de beaux chevaux richement
+harnachés, voilà ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. Après une
+demi-heure de course sur nos ânes et une infinité de détours, nous
+arrivâmes chez M. Drovetti, dont l'accueil empressé mit le comble à
+toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrivée au milieu
+des circonstances actuelles, il nous en félicita cependant, et nous
+donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune
+difficulté; son crédit, fruit de sa conduite noble, franche et
+désintéressée, qui n'a jamais pour objet que le service de notre
+monarque dont le nom est partout vénéré, et l'honneur de la France, est
+une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore à
+ses prévenances, en m'offrant un logement au palais de France, l'ancien
+quartier-général de notre armée. J'y ai trouvé un petit appartement
+très-agréable, c'est celui de Kléber, et ce n'est pas sans de vives
+émotions que je me suis couché dans l'alcôve où a dormi le vainqueur
+d'Héliopolis.
+
+Du reste, le souvenir des Français est partout dans Alexandrie, tant
+notre influence y fut douce et équitable. En arrivant, j'ai entendu
+battre la retraite par les tambours et les fifres égyptiens sur les
+mêmes airs qu'à Paris. Toutes les anciennes marches françaises pour la
+troupe ont été adoptées par le Nizam-Gedid, et de vieux Arabes parlent
+encore en français. Il y a trois jours, allant de grand matin visiter
+l'obélisque de Cléopâtre, et au milieu des collines de sables qui
+couvrent les débris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe
+aveugle et âgé, conduit par un enfant: j'approchai, et l'aveugle,
+informé que j'étais Français, me dit aussitôt ces propres mots en me
+saluant de la main: _Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je n'ai
+pas encore déjeuné._ Ne pouvant ni ne voulant résister à une telle
+éloquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de France qui
+me restaient; en les tâtant il s'écria aussitôt: _Cela ne passe plus
+ici, mon ami._ Je substituai à cette monnaie française une piastre
+d'Égypte: _Ah! voilà qui est bon, mon ami,_ ajouta-t-il; _je te
+remercie, citoyen._ De telles rencontres dans le désert valent un bon
+opéra à Paris.
+
+Je suis déjà familiarisé avec les usages et coutumes du pays; le café,
+la pipe, la siesta, les ânes, la moustache et la chaleur; surtout la
+sobriété, qui est une véritable vertu à la table de M. Drovetti, où nous
+nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.
+
+J'ai visité tous les monuments des environs; la colonne de Pompée n'a
+rien de fort extraordinaire; j'y ai trouvé cependant à glaner. Elle
+repose sur un massif construit de débris antiques, et j'ai reconnu
+parmi ces débris le cartouche de Psammétichus II. Je n'ai pas négligé
+l'inscription grecque qui dépend de la colonne, et sur laquelle existent
+encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera
+cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants cette
+copie fidèle qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument
+historique. J'ai visité plus souvent les obélisques de Cléopâtre,
+toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un _bon
+cabal_ (dénomination provençale). De ces deux obélisques, celui qui est
+debout a été donné au Roi par le pacha d'Égypte, et j'espère qu'on
+prendra les moyens nécessaires pour faire transporter cet obélisque à
+Paris. Celui qui est à terre appartient aux Anglais. J'ai déjà copié et
+fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hiéroglyphiques. On en
+aura donc, et pour la première fois, je puis le dire, un dessin exact.
+Ces deux obélisques, à trois colonnes de caractères sur chaque face, ont
+été primitivement érigés par le roi Moeris devant le grand temple du
+Soleil à Héliopolis. Les inscriptions latérales sont de Sésostris, et
+j'en ai découvert deux autres très-courtes, à la face est, qui sont du
+successeur de Sésostris. Ainsi, trois époques sont marquées sur ces
+monuments; le dé antique en granit rosé, sur lequel chacun d'eux avait
+été placé, existe encore; mais j'ai vérifié, en faisant fouiller par mes
+Arabes dirigés par notre architecte M. Bibent, que ce dé repose sur un
+socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.
+
+C'est le 24 août, à huit heures du matin, que nous avons été reçus par
+le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec
+beaucoup de soin dans le goût des palais de Constantinople; ces
+édifices, de belle apparence, sont situés dans l'ancienne île du Phare.
+Nous nous y sommes rendus en corps, précédés de M. Drovetti, tous
+habillés au mieux, et les uns dans une calèche attelée de deux beaux
+chevaux conduits habilement à toute bride dans les rues d'Alexandrie par
+le cocher de M. Drovetti, et les autres montés sur des ânes escortant la
+calèche.
+
+Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes entrés
+dans une vaste pièce remplie de fonctionnaires, et nous avons été
+immédiatement introduits dans une seconde salle, percée à jour: dans un
+de ses angles, entre deux croisées, était assise S.A., dans un costume
+fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa
+taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de
+gaîté qui surprend dans un personnage occupé de si grandes choses. Ses
+yeux ont une expression très-vive, et une magnifique barbe blanche
+couvre sa poitrine. S.A., après avoir demandé de nos nouvelles, a bien
+voulu nous dire que nous étions les bienvenus, et me questionner ensuite
+sur le plan de mon voyage. Je l'ai exposé sommairement, et j'ai demandé
+les firmans nécessaires; ils m'ont été accordés sur-le-champ, avec deux
+chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite
+parlé des affaires de la Grèce, et nous a fait part de la nouvelle du
+jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livré à des Grecs
+introduits dans sa chambre par des soldats infidèles soudoyés. Quoique
+fort âgé, Ahmed s'est vigoureusement défendu, a tué sept de ses
+assassins, mais a succombé sous le nombre. Le vice-roi nous a fait
+donner ensuite le café, et nous avons pris congé de S.A., qui nous a
+accompagnés avec des saluts de main très-bienveillants. C'est encore une
+grâce de plus dont nous sommes redevables aux bontés inépuisables de M.
+Drovetti.
+
+La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a été reçue aussi
+le lendemain, 25 août, par le vice-roi, présentée par M. Rosetti,
+consul-général de Toscane. Elle a reçu le même accueil, les mêmes
+promesses et la même protection. L'Égypte, disait S.A., devait être pour
+nous comme notre pays même; et je suis persuadé que le vice-roi est
+très-flatté de la confiance que nos gouvernements ont mise dans son
+caractère, en autorisant notre entreprise dans les circonstances
+actuelles.
+
+Je compte rester à Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps est
+nécessaire pour nos préparatifs. Les chaleurs du Caire, et une maladie
+assez bénigne qui y règne, baisseront en attendant. Le Nil haussera en
+même temps. J'ai déjà bu largement de ses eaux que nous apporte le canal
+construit par l'ordre du pacha, et nommé pour cela le _Mahmoudiéh._ Le
+fleuve sacré est en bon état; l'inondation est assurée pour le pays bas;
+deux coudées de plus suffiront pour le haut. Nous sommes d'ailleurs ici
+comme dans une contrée qui serait l'abrégé de l'Europe, bien reçus et
+fêtés par tous les consuls de l'Occident, qui nous témoignent le plus
+vif intérêt. Nous avons été tous réunis successivement chez MM. Acerbi,
+Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de
+Suède et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Méchain, consul de France à
+Larnaka en Chypre, très-recommandable sous tous les rapports, et l'un
+des anciens de l'expédition française en Égypte.
+
+Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des grâces
+infinies à la protection royale qui nous devance partout, et aux soins
+inépuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.
+
+Je suis rempli de confiance dans les résultats de notre voyage:
+puissent-ils répondre aux voeux du gouvernement et à ceux de nos amis!
+Je ne m'épargnerai en rien pour y réussir. J'écrirai de toutes les
+villes égyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons n'y
+existent plus: je réserverai les détails sur les magnificences de Thèbes
+pour notre vénérable ami M. Dacier; ils seront peut-être un digne et
+juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits.
+J'ai reçu les lettres de Paris de la fin de juillet par le _Nisus,_
+arrivé en onze jours. Adieu.
+
+
+
+
+DEUXIÈME LETTRE
+
+Alexandrie, le 14 septembre 1828.
+
+
+Mon départ pour le Caire est définitivement arrêté pour demain, tous nos
+préparatifs étant heureusement terminés, ainsi que ce que je puis
+appeler l'organisation de l'expédition, chacun ayant sa part officielle
+d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est chargé de la santé
+et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles,
+ustensiles et engins; M. Lhôte, des finances; M. Gaëtano Rosellini, du
+mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et
+un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme à moi,
+Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.
+
+Deux bâtiments à voile nous porteront sur le Nil; l'un est le plus grand
+_maasch_ du pays, et il a été monté par S.A. Mehemed-Ali: je l'ai nommé
+_l'Isis;_ l'autre est une _dahabié,_ où cinq personnes logeront assez
+commodément; j'en ai donné le commandement à M. Duchesne, en survivance
+du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller à la chasse des
+papillons dans le désert lybique. Cette _dahabié_ a reçu le nom
+d'_Athyr:_ nous voguerons ainsi sous les auspices des deux déesses les
+plus joviales du Panthéon égyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous
+arrêterons qu'à _Kérioun,_ l'ancienne Chereus des Grecs, et à
+_Ssa-el-Hagar,_ l'antique Saïs. Je dois ces politesses à la patrie du
+rusé Psammétichus et du brutal Apriès; enfin, je verrai s'il reste
+quelques débris de Siouph à _Saouafé,_ où naquit Amasis, et à Saïs,
+quelques traces du collège où Platon et tant d'autres Grecs _allèrent à
+l'école._
+
+Notre santé se soutient, et l'épreuve du climat d'Alexandrie, qui est
+une ville toute lybique, est d'un très-bon augure. Nous sommes tous
+enchantés de notre voyage, et heureux d'avoir échappé aux dépêches
+télégraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise
+apparence ont toutes tourné pour nous; quelques difficultés inattendues
+sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous
+serons heureux partout.
+
+Je viens à l'instant (huit heures du soir) de prendre congé du vice-roi.
+S.A. a été on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai priée d'agréer notre
+gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le
+vice-roi a répondu que les princes chrétiens traitant ses sujets avec
+distinction, la réciprocité était pour lui un devoir. Nous avons parlé
+hiéroglyphes, et il m'a demandé une traduction des inscriptions des
+obélisques d'Alexandrie. Je me suis empressé de la lui promettre, et
+elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le
+chancelier du consulat de France. S.A. a désiré savoir jusqu'à quel
+point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assuré que nous
+trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprimé ma
+reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu'il
+les repoussait d'une manière fort aimable; ces bons musulmans nous ont
+traités avec une franchise qui nous charme. Adieu.
+
+[Illustration: PLAN DES RUINES DE SAÏS.]
+
+
+
+
+TROISIÈME LETTRE
+
+
+Au Caire, le 27 septembre 1828.
+
+C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitté Alexandrie, après
+avoir arboré le pavillon de France. Nous avons pris le canal nommé
+_Mahmoudiéh_, auquel ont travaillé MM. Coste et Masi; il suit la
+direction générale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais il fait beaucoup
+moins de détours, et se rend plus directement au Nil, en passant entre
+le lac Maréotis, à droite, et celui d'_Edkou_, à gauche. Nous
+débouchâmes dans le fleuve, le 15 de très-bonne heure, et je conçus dès
+lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant les
+sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et
+sont frappés de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d'arbres
+de toute espèce, au-dessus desquels s'élèvent les centaines de minarets
+des nombreux villages qui sont dispersés sur cette terre de
+prédilection. Ce spectacle est véritablement enchanteur, et la renommée
+de la fertilité de la campagne d'Égypte n'est point exagérée.
+
+Le fleuve est immense, et les rives en sont délicieuses. Nous fîmes une
+courte halte à _Fouah_, où nous arrivâmes à midi. A sept heures et demie
+du soir, nous dépassâmes _Désouk_; c'est le lieu où le respectable Salt
+a expiré il y a quelques mois. Le 16, à six heures du matin, je trouvai,
+en m'éveillant, le _maasch_ amarré dans le voisinage de _Ssa-el-Hagar_,
+où j'avais recommandé d'aborder pour visiter les ruines de Saïs, devant
+lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (_Voyez la planche N° 1._)
+
+Nos fusils sur l'épaule, nous gagnâmes le village qui est à une
+demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chassèrent en chemin, et
+firent lever deux chacals, qui s'échappèrent à toutes jambes à travers
+les coups de fusils. Nous nous dirigeâmes sur une grande enceinte que
+nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui
+couvrait une partie des terrains, nous força de faire quelques détours,
+et nous passâmes sur une première _nécropole_ égyptienne, bâtie en
+briques crues. Sa surface est couverte de débris de poterie, et j'y
+ramassai quelques fragments de figurines funéraires: la grande enceinte
+n'était abordable que par une porte forcée tout à fait moderne. Je
+n'essayerai point de rendre l'impression que j'éprouvai après avoir
+dépassé cette porte, et en trouvant sous mes yeux des masses énormes de
+80 pieds de hauteur, semblables à des rochers déchirés par la foudre ou
+par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette
+immense circonvallation, et reconnus encore des constructions
+égyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large et 5
+d'épaisseur. C'était aussi une _nécropole,_ et cela nous expliqua une
+chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs
+momies les villes situées dans la Basse-Égypte, et loin des montagnes.
+Cette seconde nécropole de Saïs, dans les débris colossaux de laquelle
+on reconnaît encore plusieurs étages de petites chambres funéraires (et
+il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de
+longueur, et près de 500 de large. Sur les parois de quelques-unes des
+chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait à
+renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits
+_canopes_. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre eux.
+
+A droite et à gauche de cette nécropole existent deux monticules, sur
+l'un desquels nous avons trouvé des débris de granit rose, de granit
+gris, de beau grès rouge et de _marbre blanc,_ dit de Thèbes. Cette
+dernière particularité intéressera particulièrement notre ami Dubois,
+qui a tant travaillé sur les matières employées dans les monuments de
+l'antiquité; des légendes de Pharaons sont sculptées sur ce marbre
+blanc, et j'en ai recueilli de beaux échantillons.
+
+Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces édifices sont
+vraiment étonnantes. Le parallélogramme, dont les petits côtés n'ont pas
+moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de
+tour. La hauteur de cette muraille peut être estimée à 80 pieds, et son
+épaisseur mesurée est de 54 pieds: on pourrait donc y compter les
+grandes briques par millions.
+
+Cette circonvallation de géant me paraît avoir renfermé les principaux
+édifices sacrés de _Saïs_. Tous ceux dont il reste des débris étaient
+des _nécropoles_; et, d'après les indications fournies par Hérodote,
+l'enceinte que j'ai visitée renfermerait les tombeaux d'_Apriès_ et des
+rois _saïtes_ ses ancêtres. De l'autre côté de ceux-ci serait le
+monument funéraire de l'usurpateur _Amasis_. La partie de l'enceinte,
+vers le Nil, a pu aisément contenir le grand temple de Néith, la grande
+déesse de Saïs; et nous avons donné la chasse à coups de fusil à des
+chouettes, oiseau sacré de Minerve ou Néith, que les médailles de Saïs
+et celles d'Athènes sa fille portent pour armes parlantes. A quelques
+centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des
+collines qui couvrent une troisième nécropole. Elle était celle des gens
+de qualité: on y a déjà fouillé, et j'y ai vu un énorme sarcophage en
+basalte vert, celui d'un gardien des temples sous _Psammétichus II_.
+M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la dépense
+serait trop considérable, et le monument n'est pas assez important pour
+la risquer. A mon retour en Basse-Égypte, je ferai faire des fouilles
+sur ce point-là et sur quelques autres, si l'état des fonds me le
+permet. Cette dernière remarque est importante; avec peu de fonds on
+peut faire beaucoup, et je serais affligé de quitter ce pays sans avoir
+pu assurer, à peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, les
+plus propres à enrichir nos collections royales et à éclairer les
+travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien
+m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilité incontestable.
+
+[Illustration: RESTAURATION DES RUINES DE SAÏS. _d 'après Hérodote._
+
+1. _Grande Nécropole ou Memnonia._
+2. _Tombeau d'Apriés et des rois Saïtes._
+3. _Tombeau d'Amasis._
+4. _Tombeaux divins._
+5 6. _Pylônes._
+7. _Temple de Néith??_
+8. _Obélisques d'Amasis._
+9. _Téménos du Temple._
+10. _Colosses d'Amasis._
+11. _Androsphynxs d'Amasis._
+12. _Propylon d'Amasis._
+13. _Enceinte générale de l'Hiéron._]
+
+Cette première visite à Saïs ne sera pas la dernière; je quittai ce
+lieu, à six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous passâmes
+devant _Schabour_. Le 18, à neuf heures du matin, nous fîmes halte à
+_Nader_, où des Almèh nous donnèrent un concert vocal et instrumental,
+suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A
+midi et demi, nous étions devant _Tharranéh_, où je vis des monticules
+de natron, transportés des lacs qui le produisent. Le soir, nous
+dépassâmes _Mit-Salaméh_, triste village assis dans le désert libyque;
+et, faute de vent, nous passâmes une partie de la nuit sur la rive
+verdoyante du Delta, près du village d'_Aschmoun_. Le 19 au matin, nous
+vîmes enfin les Pyramides, dont on pouvait déjà apprécier les masses,
+quoique nous fussions à huit lieues de distance. A une heure trois
+quarts, nous arrivâmes au sommet du Delta (_Bathn-el-Bakarah_, le
+Ventre-de-la-Vache), à l'endroit même où le fleuve se partage en deux
+branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique,
+et la largeur du Nil étonnante. A l'occident, les Pyramides s'élèvent au
+milieu des palmiers; une multitude de barques et de bâtiments se
+croisent dans tous les sens; à l'orient, le village très-pittoresque de
+_Schoraféh_; dans la direction d'Héliopolis: le fond du tableau est
+occupé par le mont _Mokattam_, que couronne la citadelle du Caire, et
+dont la base est cachée par la forêt de minarets de cette grande
+capitale. A trois heures, nous vîmes le Caire plus distinctement: c'est
+là que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne arrivée.
+L'orateur était accompagné de deux camarades habillés d'une façon
+très-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariolés de couleurs
+tranchantes; des barbes et d'énormes moustaches d'étoupe blanche; des
+langes étroits, serrant et dessinant toutes les parties de leur corps;
+et chacun d'eux s'était ajusté d'énormes accessoires en linge blanc
+fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques,
+figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d'ancien
+style. Quelques minutes après, notre _maasch_ donna sur un banc de
+sable, et fut arrêté tout court; nos matelots se jetèrent au Nil pour le
+dégager, en se servant du nom d'_Allah_, et bien plus efficacement de
+leurs larges et robustes épaules; la plupart de ces mariniers sont des
+Hercules admirablement taillés, d'une force étonnante, et ressemblant,
+quand ils sortent du fleuve, à des statues de bronze nouvellement
+coulées. Ce travail d'une demi-heure suffit pour dégager le bâtiment.
+Nous passâmes devant _Embabéh_, et après avoir salué le champ de
+bataille des Pyramides, nous abordâmes au port de _Boulaq_, à cinq
+heures précises. La journée du 20 se passa en préparatifs de départ pour
+le Caire, et plusieurs convois d'ânes et de chameaux transportèrent en
+ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais
+fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et
+enfourchant nos ânes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je partis
+pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman
+était avec moi, et toute la jeunesse paradait à ma suite: je m'aperçus
+que cela ne déplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: _Fransaouï_
+(Français) avec une certaine satisfaction.
+
+Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-là et le lendemain
+étaient ceux de la fête que les musulmans célébraient pour la naissance
+du Prophète. La grande et importante place d'_Ezbékiéh_, dont
+l'inondation occupe le milieu, était couverte de monde entourant les
+baladins, les danseuses, les chanteuses, et de très-belles tentes sous
+lesquelles on pratiquait des actes de dévotion. Ici, des musulmans assis
+lisaient en cadence des chapitres du Coran; là, trois cents dévots,
+rangés en lignes parallèles, assis, mouvant incessamment le haut de leur
+corps en avant et en arrière comme des poupées à charnière, chantaient
+en choeur, _Là Ilâh ill Allâh_ (Il n'y a point d'autre dieu que Dieu);
+plus loin, cinq cents énergumènes, debout, rangés circulairement et se
+sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de leur
+poitrine épuisée, le nom d'_Allah_, mille fois répété, mais d'un ton si
+sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus
+infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs
+du Tartare. A côté de ces religieuses démonstrations, circulaient les
+musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes de
+tout genre étaient en pleine activité: ce mélange de jeux profanes et de
+pratiques religieuses, joint à l'étrangeté des figures et à l'extrême
+variété des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je
+n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversâmes une partie de
+la ville pour gagner notre logement.
+
+On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort bien; et
+ces rues de 8 à 10 pieds de largeur, si décriées, me paraissent
+parfaitement bien calculées pour éviter la trop grande chaleur. Sans
+être pavées, elles sont d'une propreté fort remarquable. Le Caire est
+une ville tout à fait monumentale; la plus grande partie des maisons est
+en pierre, et à chaque instant on y remarque des portes sculptées dans
+le goût arabe; une multitude de mosquées, plus élégantes les unes que
+les autres, couvertes d'arabesques du meilleur goût, et ornées de
+minarets admirables de richesse et de grâce, donnent à cette capitale un
+aspect imposant et très-varié. Je l'ai parcourue dans tous les sens, et
+je découvre chaque jour de nouveaux édifices que je n'avais pas encore
+soupçonnés. Grâces à la dynastie des _Thouloumides_, aux califes
+_Fathimites_, aux sultans _Ayoubites_ et aux mamelouks _Baharites_, le
+Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie
+ait détruit ou laissé détruire en très-grande partie les délicieux
+produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes premières
+dévotions dans la mosquée de _Thouloum_, édifice du IXe siècle, modèle
+d'élégance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique à
+moitié ruiné. Pendant que j'en considérais la porte, un vieux _cheïk_ me
+fit proposer d'entrer dans la mosquée: j'acceptai avec empressement,
+et, franchissant lestement la première porte, on m'arrêta tout court à
+la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; j'avais
+des bottes, mais j'étais sans bas; la difficulté était pressante. Je
+quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir à mon janissaire pour
+envelopper mon pied droit, un autre mouchoir à mon domestique nubien
+Mohammed, pour mon pied gauche, et me voilà sur le parquet en marbre de
+l'enceinte sacrée; c'est sans contredit le plus beau monument arabe qui
+reste en Égypte. La délicatesse des sculptures est incroyable, et cette
+suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai
+ici ni des autres mosquées, ni des tombeaux des califes et des sultans
+mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique
+encore que la première; cela me mènerait trop loin, et c'en est assez de
+la vieille Égypte, sans m'occuper de la nouvelle.
+
+Lundi 22 septembre, je montai à la citadelle du Caire, pour rendre
+visite à Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus estimés
+par le vice-roi. Il me reçut fort agréablement, causa beaucoup avec moi
+sur les monuments de la Haute-Égypte, et me donna quelques conseils pour
+les étudier plus à l'aise. En sortant de chez le gouverneur, je
+parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs énormes de grès,
+portant un bas-relief où est figuré le roi _Psammétichus II_, faisant la
+dédicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres blocs
+épars, et qui ont appartenu au même monument de Memphis d'où ces
+pierres ont été apportées, m'ont offert une particularité fort curieuse.
+Chacune de ces pierres, parfaitement dressées et taillées, porte une
+_marque_ constatant sous quel roi le bloc a été tiré de la carrière; la
+légende royale, accompagnée d'un titre qui fait connaître la destination
+du bloc pour Memphis, est gravée dans une aire carrée et creuse. J'ai
+recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: _Psammétichus II_,
+_Apriès_, son fils, et _Amasis_, successeur de ce dernier: ces trois
+légendes nous donnent donc la durée de la construction de l'édifice dont
+ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais
+royal du fameux _Salahh-Eddin_ (le sultan Saladin), le chef de la
+dynastie des Ayoubites; un incendie a dévoré les toits, il y a quatre
+ans, et, depuis quelques mois, on démolit parfois ce qui reste de ce
+grand et beau monument: j'ai pu reconnaître une salle carrée, la
+principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rosé, portant
+encore les traces de la dorure épaisse qui couvrait leur fût, sont
+debout, et leurs énormes chapiteaux de sculpture arabe, imitation
+grossière de vieux chapiteaux égyptiens, sont entassés sur les
+décombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutés à ces colonnes
+grecques ou romaines, sont tirés de blocs de granit enlevés aux ruines
+de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures
+hiéroglyphiques: j'ai même trouvé sur l'un d'entre eux, à la partie qui
+joignait le fût à la colonne, un bas-relief représentant le roi
+_Nectanèbe_, faisant une offrande aux dieux. Dans une de mes courses à
+la citadelle, où je suis allé plusieurs fois pour faire dessiner les
+débris égyptiens, j'ai visité le fameux _puits de Joseph_, c'est-à-dire
+le puits que le grand _Saladin_ (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait creuser
+dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai
+vu aussi la ménagerie du pacha, consistant en un lion, deux tigres et un
+éléphant; je suis arrivé trop tard pour voir l'hippopotame vivant: la
+pauvre bête venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant sa
+sieste sans précaution; mais j'en ai vu la peau empaillée à la turque,
+et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai visité
+avant-hier _Mahammed-Bey_, defterdar (trésorier) du pacha. Il m'a fait
+montrer la maison qu'il construit à Boulaq sur le Nil, et dans les
+murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, _d'assez
+beaux bas-reliefs égyptiens_, venant de Sakkarah; c'est un pas fort
+remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renommé pour son
+opposition à la réforme.
+
+J'ai trouvé ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, et, parmi les
+étrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Félix, Anglais, qui
+s'occupent beaucoup d'hiéroglyphes, et qui me comblent de bontés. Je
+n'ai encore fait aucune acquisition; je présume que notre arrivée a fait
+hausser le prix des antiquités; mais cela ne peut durer longtemps. Je
+pars demain ou après pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire cette
+année; nous débarquerons près de _Mit-Rahinéh_ (le centre des ruines de
+la vieille ville), où je m'établirai; je pousserai de là des
+reconnaissances sur _Sakkarah, Dahschour_ et toute la plaine de
+_Memphis_, jusqu'aux grandes pyramides de _Giséh_, d'où j'espère dater
+ma prochaine lettre. Après avoir couru le sol de la seconde capitale
+égyptienne, je mets le cap sur Thèbes, où je serai vers la fin
+d'octobre, après m'être arrêté quelques heures à Abydos et à Dendérah.
+Ma santé est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il est vrai
+que je suis un homme tout nouveau: ma tête rasée est couverte d'un
+énorme turban; je suis complètement habillé à la turque, une belle
+moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend à mon côté; ce
+costume est très-chaud, et c'est justement ce qui convient en Égypte; on
+y sue à plaisir et l'on s'y porte de même. Les Arabes me prennent
+partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la
+parole à celle des habits; je débrouille mon arabe, et à force de
+jargonner, on ne me prendra plus pour un débutant. J'ai déjà recueilli
+des coquilles du Nil pour M. de Férussac ... J'attends impatiemment des
+lettres de Paris ... Adieu.
+
+
+
+
+QUATRIÈME LETTRE
+
+
+Sakkarah, le 5 octobre 1828.
+
+Nous sommes restés au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir du même
+jour nous avons couché dans notre _maasch_, afin de mettre à la voile le
+lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. Le
+1er octobre, nous passâmes la nuit devant le village de _Massarah_, sur
+la rive orientale du Nil, et le lendemain, à six heures du matin, nous
+courûmes la plaine pour atteindre de grandes carrières que je voulais
+visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposée, et précisément en
+face, doit être sortie de leurs vastes flancs. La journée fut
+excessivement pénible; mais je visitai presque une à une toutes les
+cavernes dont le penchant de la montagne de _Thorrah_ est criblé. J'ai
+constaté que ces carrières de beau calcaire blanc ont été exploitées à
+toutes les époques, et j'ai trouvé: 1° une inscription datée du mois de
+Paophi de l'an IV _de l'empereur Auguste;_ 2° une seconde inscription de
+l'an VII, même mois, d'un Ptolémée, qui doit être _Soter Ier_, puisqu'il
+n'y a pas de surnom; 3° une inscription de l'an II du roi _Acoris_, l'un
+des insurgés contre les Perses; enfin, deux de ces carrières et les plus
+vastes ont été ouvertes l'an XXII du roi _Amosis_, le père de la
+dix-huitième dynastie, comme portent textuellement deux belles stèles
+sculptées à même dans le roc, à côté des deux entrées. Ces mêmes stèles
+indiquent aussi que les pierres de cette carrière ont été employées aux
+constructions des temples de _Phtha_, d'_Apis_ et d'_Ammon_, à Memphis,
+et cette indication donne la date de ces mêmes temples bien connus de
+l'antiquité. J'ai trouvé aussi, dans une autre carrière, pour l'époque
+pharaonique, deux monolithes tracés à l'encre rouge sur les parois, avec
+une finesse extrême et une admirable sûreté de main: la corniche de l'un
+de ces monolithes, qui n'ont été que mis en projet, sans commencement
+d'exécution, porte le prénom et le nom propre de _Psammétichus Ier_.
+Ainsi, les carrières de la montagne arabique, entre _Thorrah_ et
+_Massarah_, ont été exploitées sous les Pharaons, les Perses, les
+Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela tient
+à leur voisinage des capitales successives de l'Égypte, _Memphis,
+Fosthat_ et le _Caire_. Rentrés le soir dans nos vaisseaux, comme les
+Grecs venant de livrer un assaut à la ville de Troie, mais plus heureux
+qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre à la voile
+pour _Bédréchéin_, village situé à peu de distance, sur le bord
+occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes pour
+l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; passé le
+village de _Bédréchéin_, qui est à un quart d'heure dans les terres, on
+s'aperçoit qu'on foule le sol antique d'une grande cité, aux blocs de
+granit dispersés dans la plaine, et à ceux qui déchirent le terrain et
+se font encore jour à travers les sables, qui ne tarderont pas à les
+recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de _Mit-Rahinéh_,
+s'élèvent deux longues collines parallèles, qui m'ont paru être les
+éboulements d'une enceinte immense, construite en briques crues comme
+celle de Saïs, et renfermant jadis les principaux édifices sacrés de
+Memphis. C'est dans l'intérieur de cette enceinte que nous avons vu le
+grand colosse exhumé par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner ce
+monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus
+agréablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture
+égyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n'a pas
+moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombé la face
+contre terre, ce qui a conservé le visage parfaitement intact. Sa
+physionomie suffit pour me le faire reconnaître comme une statue de
+Sésostris, car c'est en grand le portrait le plus fidèle du beau
+Sésostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de la
+ceinture, confirmèrent mon idée, et il n'est plus douteux qu'il existe,
+à Turin et à Memphis, deux _portraits_ du plus grand des Pharaons. J'ai
+fait dessiner cette tête avec un soin extrême, et relever toutes les
+légendes. Ce colosse n'était point seul; et si j'obtiens des fonds
+spéciaux pour des fouilles en grand à Memphis, je puis répondre, en
+moins de trois mois, de peupler le Musée du Louvre de statues des plus
+riches matières et du plus grand intérêt pour l'histoire. Ce colosse,
+devant lequel sont de grandes substructions calcaires, était, selon
+toute apparence, placé devant une grande porte et devait avoir des
+pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le
+temps me manquera. Un peu plus loin et sur le même axe, existent encore
+de petits colosses du même Pharaon, en granit rosé, mais en fort mauvais
+état. C'était encore une porte.
+
+Au nord du colosse exista un temple de Vénus (_Hathôr_), construit en
+calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du côté de l'orient: j'ai
+continué des fouilles commencées par Caviglia; le résultat a été de
+constater dans cet endroit même l'existence d'un temple orné de
+colonnes-pilastres accouplées et en granit rosé, et dédié à _Phtha_ et à
+_Hathôr_ (Vulcain et Vénus), les deux grandes divinités de Memphis, par
+Rhamsès le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du côté de
+l'est, une vaste nécropole semblable à celle que j'ai reconnue à Saïs.
+
+C'est le 4 octobre que je suis venu camper à _Sakkarah_, car nous sommes
+sous la tente; une d'elles est occupée par nos domestiques; tous les
+soirs, sept ou huit Bédouins choisis d'avance font la garde de nuit et
+les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand on
+les traite en hommes.
+
+J'ai visité ici, à Sakkarah, la plaine des momies, l'ancien cimetière
+de Memphis, parsemé de pyramides et de tombeaux violés. Cette localité,
+grâce à la rapace barbarie des marchands d'antiquités, est presque tout
+à fait nulle pour l'étude: les tombeaux ornés de sculptures sont, pour
+la plupart, dévastés, ou recomblés après avoir été pillés. Ce désert est
+affreux; il est formé par une suite de petits monticules de sable
+produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsemé
+d'ossements humains, débris des vieilles générations. Deux tombeaux
+seuls ont attiré notre attention, et m'ont dédommagé du triste aspect de
+ce champ de désolation. J'ai trouvé, dans l'un d'eux, une série
+d'oiseaux sculptés sur les parois, et accompagnés de leurs noms en
+hiéroglyphes; cinq espèces de gazelles avec leurs noms; et enfin
+quelques scènes domestiques, telles que l'action de traire le lait, deux
+cuisiniers exerçant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du
+fruit de ces découvertes ... Adieu.
+
+
+
+
+CINQUIÈME LETTRE
+
+Au pied des pyramides de Gizéh, le 8 octobre 1828.
+
+
+J'ai transporté mon camp et mes pénates à l'ombre des grandes pyramides,
+depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du
+monde, sept chameaux et vingt ânes ont transporté nous et nos bagages à
+travers le désert qui sépare les pyramides méridionales de celles de
+Gizéh, les plus célèbres de toutes, et qu'il me fallait voir enfin avant
+de partir pour la Haute-Égypte. Ces merveilles ont besoin d'être
+étudiées de près pour être bien appréciées; elles semblent diminuer de
+hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs
+de pierre dont elles sont formées qu'on a une idée juste de leur masse
+et de leur immensité. Il y a peu à faire ici, et lorsqu'on aura copié
+des scènes de la vie domestique, sculptées dans un tombeau voisin de la
+deuxième pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront nous
+prendre à Gizéh, et nous cinglerons à force de voiles pour la
+Haute-Égypte, mon véritable quartier-général. Thèbes est là, et on y
+arrive toujours trop tard.
+
+Sauf un peu de fatigue de la journée d'hier, nous nous portons fort
+bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu.
+
+
+
+
+SIXIEME LETTRE
+
+
+A Béni-Hassau, le 5; et à Monfaloutli, le 8 novembre 1828.
+
+Je comptais être à Thèbes le 1er novembre; voici déjà le 5, et je me
+trouve encore à _Béni-Hassan_. C'est un peu la faute de ceux qui ont
+déjà décrit les hypogées de cette localité, et en ont donné une si mince
+idée. Je comptais expédier ces grottes en une journée; mais elles en ont
+pris quinze, sans que j'en éprouve le moindre regret; je vais reprendre
+mon récit de plus haut.
+
+Ma dernière lettre était datée des grandes pyramides, où je suis, resté
+campé trois jours, non pour ces masses énormes et de si peu d'effet
+lorsqu'on les voit de près, mais pour l'examen et le dépouillement des
+grottes sépulcrales creusées dans le voisinage. Une, entre autres, celle
+d'un certain _Eimaï_, nous a fourni une série de bas-reliefs
+très-curieux pour la connaissance des arts et métiers de l'ancienne
+Égypte, et je dois donner un soin très-particulier à la recherche des
+monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands
+tableaux de bataille des palais de Thèbes. J'ai trouvé autour des
+pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands
+personnages, mais peu d'inscriptions d'un très-grand intérêt.
+
+Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et
+gagner notre ancien campement de Sakkarah, à travers le désert, et de là
+notre _flotte_, mouillée à _Bédréchéin_, où nous arrivâmes le soir même,
+grâce à nos infatigables baudets et aux chameaux qui portaient tout
+notre bagage. Nous mîmes à la voile pour la Haute-Égypte, et ce ne fut
+que le 20 octobre, après avoir éprouvé tout l'ennui du calme plat et du
+manque total de vent du nord, que nous arrivâmes à _Miniéh_, d'où je fis
+partir tout de suite, après une visite à la filature de coton, montée en
+machines européennes, et après l'achat de quelques provisions
+indispensables. On se dirigea sur _Saouadéh_ pour voir un hypogée grec
+d'ordre _dorique_, déjà décrit. De là nous cinglâmes vers
+_Zaouyet-el-Maiétin_, où nous fûmes rendus le 20 même au soir; là
+existent quelques hypogées décorés de bas-reliefs relatifs à la vie
+domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait
+d'intéressant, et nous ne les quittâmes que le 23 au soir, pour courir à
+_Béni-Hassan_ à la faveur d'une bourrasque, à laquelle nous dûmes d'y
+arriver le même jour vers minuit.
+
+A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens étant allés, en
+éclaireurs, visiter les grottes voisines, rapportèrent qu'il y avait
+peu à faire, vu que les peintures étaient à peu près effacées. Je montai
+néanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogées, et je fus
+agréablement surpris de trouver une étonnante série de peintures
+parfaitement visibles jusque dans leurs moindres détails, lorsqu'elles
+étaient mouillées avec une éponge, et qu'on avait enlevé la croûte de
+poussière fine qui les recouvrait et qui avait donné le change à nos
+compagnons. Dès ce moment on se mit à l'ouvrage, et par la vertu de nos
+échelles et de l'admirable éponge, la plus belle conquête que
+l'industrie humaine ait pu faire, nous vîmes se dérouler à nos yeux la
+plus ancienne série de peintures qu'on puisse imaginer, toutes relatives
+à la vie civile, aux arts et métiers, et ce qui était neuf, à la _caste
+militaire_. J'ai fait, dans les deux premiers hypogées, une moisson
+immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les
+deux tombes les plus reculées vers le nord; ces deux hypogées, dont
+l'architecture et quelques détails intérieurs ont été mal reproduits,
+offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux
+voisins), que la porte de l'hypogée est précédée d'un portique taillé à
+jour dans le roc, et formé de colonnes qui ressemblent, à s'y méprendre
+à la première vue, au _dorique_ grec de Sicile et d'Italie. Elles sont
+cannelées, à base arrondie, et presque toutes d'une belle proportion.
+L'intérieur des deux derniers hypogées était ou est encore soutenu par
+des colonnes semblables: nous y avons tous vu le véritable type du vieux
+_dorique grec_, et je l'affirme sans craindre d'établir mon opinion sur
+des monuments du temps romain, car ces deux hypogées, les plus beaux de
+tous, portent leur date et appartiennent au règne d'_Osortasen_,
+deuxième roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par conséquent remontent
+au IXe siècle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux
+portiques, encore intact, celui de l'hypogée d'un chef administrateur
+des terres orientales de l'Heptanomide, nommé _Néhôthph_, est composé de
+ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les
+beaux temples grecs-doriques.
+
+Les peintures du tombeau de _Néhôthph_ sont de véritables _gouaches_,
+d'une finesse et d'une beauté de dessin fort remarquables: c'est ce que
+j'ai vu de plus beau jusqu'ici en Égypte; les animaux, quadrupèdes,
+oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de _vérité_,
+que les copies coloriées que j'en ai fait prendre ressemblent aux
+gravures coloriées de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: nous
+aurons besoin de l'affirmation des quatorze témoins qui les ont vues,
+pour qu'on croie en Europe à la fidélité de nos dessins, qui sont d'une
+exactitude parfaite.
+
+C'est dans ce même hypogée que j'ai trouvé un tableau du plus haut
+intérêt: il représente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants,
+pris par un des fils de _Néhôthph_, et présentés à ce chef par un scribe
+royal, qui offre en même temps une feuille de papyrus, sur laquelle est
+relatée la date de la prise, et le nombre des captifs, qui était de
+trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute
+particulière, à nez aquilin pour la plupart, étaient blancs
+comparativement aux Égyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en
+jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la _couleur de chair_. Les
+hommes et les femmes sont habillés d'étoffes très-riches, peintes
+(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques
+sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la
+chaussure des femmes captives peintes à _Béni-Hassan_ ressemblent à
+celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouvé sur la robe d'une
+d'elles l'ornement enroulé si connu sous le nom de _grecque_, peint en
+rouge, bleu et noir, et tracé verticalement. Ces détails piqueront la
+curiosité et réveilleront l'intérêt de nos archéologues et celui de
+notre ami M. Dubois, que j'ai regretté, ici plus qu'ailleurs, de n'avoir
+pas à mes côtés, parce que notre opinion sur l'avancement de l'art en
+Égypte y trouve des preuves _archi-authentiques_. Les hommes captifs, à
+barbe pointue, sont armés d'arcs et de lances, et l'un d'entre eux tient
+en main une _lyre grecque_ de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je le
+crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure,
+voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de leurs
+habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe siècle
+avant J.-C., peints avec fidélité par des mains égyptiennes. J'ai fait
+copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute
+particulière: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original.
+
+Les quinze jours passés à _Béni-Hassan_ ont été monotones, mais
+fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypogées dessiner,
+colorier et écrire, en donnant une heure au plus à un modeste repas,
+qu'on nous apportait des barques, pris à terre sur le sable, dans la
+grande salle de l'hypogée, d'où nous apercevions, à travers les colonnes
+en _dorique primitif_, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; le
+soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du
+repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le
+lendemain.
+
+Cette vie de tombeaux a eu pour résultat un portefeuille de dessins
+parfaitement faits et d'une exactitude complète, qui s'élèvent déjà à
+plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon voyage
+d'Égypte serait déjà bien rempli, à l'architecture près, dont je ne
+m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas été visités ou connus. Voici
+un _petit crayon_ de mes conquêtes: cette note sera divisée par
+matières, alphabétiquement rangées comme l'est mon portefeuille pendant
+le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins déjà faits, et de
+pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du même genre.
+
+1° AGRICULTURE.--Dessins représentant le labourage avec les boeufs ou à
+bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les béliers, et non
+par les _porcs_, comme le dit Hérodote; cinq sortes de charrues; le
+piochage, la moisson du blé; la moisson du lin; la mise en gerbes de ces
+deux espèces de plantes; la mise en meule, le battage, le mesurage, le
+dépôt en grenier; deux dessins de grands greniers sur des plans
+différents; le lin transporté par des ânes; une foule d'autres travaux
+agricoles, et entre autres la récolte du lotus; la culture de la vigne,
+la vendange, son transport, l'égrenage, le pressoir de deux espèces,
+l'un à force de bras et l'autre à mécanique, la mise en bouteilles ou
+jarres, et le transport à la cave; la fabrication du vin cuit, etc.; la
+culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la
+culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux
+suivants, avec légendes hiéroglyphiques explicatives; plus l'_intendant
+de la maison des champs_ et ses secrétaires.
+
+2° ARTS ET MÉTIERS.--Collection de tableaux, pour la plupart coloriés,
+afin de bien déterminer la nature des objets, et représentant: le
+sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le
+peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre
+peignant un tableau, avec son _chevalet_; des _scribes_ et commis aux
+écritures de toute espèce; les ouvriers des carrières transportant des
+blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les opérations; les
+_marcheurs_ pétrissant la terre avec les pieds, d'autres avec les mains;
+la mise de l'argile en cône, le cône placé sur le tour; le potier
+faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la première _cuite_ au four,
+la seconde au séchoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de cannes,
+d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de
+meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou
+maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles à divers
+métiers; le verrier et toutes ses opérations; l'orfèvre, le bijoutier,
+le forgeron.
+
+3° CASTE MILITAIRE.--L'éducation de la caste militaire et tous ses
+exercices gymnastiques, représentés en plus de deux cents tableaux, où
+sont retracées toutes les poses et attitudes que peuvent prendre deux
+habiles lutteurs, attaquant, se défendant, reculant, avançant, debout,
+renversés, etc.; on verra par là si l'art égyptien se contentait de
+figures de profil, les jambes unies et les bras collés contre les
+hanches. J'ai copié toute cette curieuse série de militaires nus,
+luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures représentant des
+soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un siège, la
+_tortue_ et le _bélier_, les punitions militaires, un champ de bataille,
+et les préparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication des
+lances, javelots, arcs, flèches, massues, haches d'armes, etc.
+
+4° CHANT, MUSIQUE ET DANSE.--Un tableau représentant un concert vocal et
+instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est
+secondé par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq femmes,
+et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opéra tout
+entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de _flûte
+traversière_, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des danseurs
+faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin,
+une collection très-curieuse de dessins représentant les danseuses (ou
+filles publiques de l'ancienne Égypte), dansant, chantant, jouant à la
+paume, faisant divers tours de force et d'adresse.
+
+5° Un nombre considérable de dessins représentant l'ÉDUCATION DES
+BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espèce, les vaches, les
+veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les
+chevriers, les gardeurs d'ânes, les bergers et leurs moutons; des scènes
+relatives à l'art vétérinaire; enfin la basse-cour, comprenant
+l'éducation d'une foule d'espèces d'oies et de canards, et celle d'une
+espèce de cigogne qui était domestique dans l'ancienne Égypte.
+
+6° Une première base du recueil ICONOGRAPHIQUE, comprenant les
+_portraits_ des rois égyptiens et de grands personnages. Ce portefeuille
+sera complété en Thébaïde.
+
+7º Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.--On y
+remarque la _mourre_, le jeu de la _paille_, une sorte de _main-chaude_,
+le _mail_, le jeu de _piquets plantés en terre_, divers jeux de force;
+la chasse à la bête fauve, un tableau représentant une grande chasse
+dans le désert, et où sont figurées quinze à vingt espèces de
+quadrupèdes; tableaux représentant le retour de la chasse; le gibier est
+porté mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux représentent la chasse
+des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et
+gouaché avec toutes les couleurs et le faire de l'original; enfin, le
+dessin en grand des divers piéges pour prendre les oiseaux; ces
+instruments de chasse sont peints isolément dans quelques hypogées;
+plusieurs tableaux relatifs à la pêche: 1° la pêche à la ligne; 2° à la
+ligne avec canne; 3° au trident ou au _bident_; 4° au filet; plus la
+préparation des poissons, etc.
+
+8º JUSTICE DOMESTIQUE.--J'ai réuni sous ce titre une quinzaine de
+dessins de bas-reliefs représentant des délits commis par des
+domestiques; l'arrestation du prévenu, son accusation, sa défense, son
+jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et
+l'exécution, qui se borne à la bastonnade, dont procès-verbal est remis,
+avec le corps du procès, entre les mains du maître par l'intendant de la
+maison.
+
+9° LE MÉNAGE.--J'ai réuni dans cette série, déjà fort nombreuse, tout ce
+qui se rapporte à la vie privée ou intérieure. Ces dessins fort curieux
+représentent: 1° diverses maisons égyptiennes, plus ou moins
+somptueuses; 2° les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le
+tout colorié, parce que les couleurs indiquent invariablement la
+matière; 3° un superbe palanquin; 4° des espèces de chambres à portes
+battantes, portées sur un traîneau et qui ont servi de _voitures_ aux
+anciens grands personnages de l'Égypte; 5° les singes, chats et chiens
+qui faisaient partie de la maison, ainsi que des _nains_ et autres
+individus mal conformés, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient à
+désopiler la rate des seigneurs égyptiens, aussi bien que, 1500 ans
+après, celle de nos vieux barons d'Europe; 6° les officiers d'une grande
+maison, intendants, scribes, etc.; 7° les domestiques portant les
+provisions de bouche de toute espèce; les servantes apportant aussi
+divers comestibles; 8° la manière de tuer les boeufs et de les dépecer
+pour le service de la maison; 9° une suite de dessins représentant des
+_cuisiniers_ préparant des mets de diverses sortes; 10º enfin, les
+domestiques portant les mets préparés à la table du maître.
+
+10º MONUMENTS HISTORIQUES.--Ce recueil contient toutes les
+inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des
+légendes royales, avec une date exprimée, que j'ai vus jusqu'ici.
+
+11° MONUMENTS RELIGIEUX.--Toutes les images des différentes divinités,
+dessinées en grand et coloriées d'après les plus beaux bas-reliefs. Ce
+recueil s'accroîtra prodigieusement à mesure que j'avancerai dans la
+Thébaïde.
+
+12° NAVIGATION.--Recueil de dessins représentant la construction des
+bâtiments et barques de diverses espèces, et les jeux des mariniers,
+tout à fait analogues aux joûtes qui ont lieu sur la Seine dans les
+grands jours de fête.
+
+13° Enfin ZOOLOGIE.--Une suite de _quadrupèdes_, d'_oiseaux_, de
+_reptiles_, d'_insectes_ et de _poissons_, dessinés et coloriés avec
+_toute fidélité_ d'après les bas-reliefs peints ou les peintures les
+mieux conservées. Ce recueil, qui compte déjà près de deux cents
+individus, est du plus haut intérêt: les oiseaux sont magnifiques, les
+poissons peints dans la dernière perfection, et on aura par là une idée
+de ce qu'était un hypogée égyptien un peu soigné. Nous avons déjà
+recueilli le dessin de plus de quatorze espèces différentes de _chiens_
+de garde ou de chasse, depuis le _lévrier_ jusqu'au _basset à jambes
+torses_; j'espère que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront
+gré de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle égyptienne en aussi bon
+ordre.
+
+J'espère compléter et étendre dignement ces diverses séries, puisque je
+n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument égyptien; les grands
+édifices ne commencent en effet qu'à Abydos, et je n'y serai que dans
+dix jours.
+
+J'ai passé, le coeur serré, en face d'_Aschmounéin_, en regrettant son
+magnifique portique détruit tout récemment; hier, _Antinoé_ ne nous a
+plus montré que des débris; tous ses édifices ont été démolis; il ne
+reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.
+
+Je me suis consolé un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant
+un fort intéressant et dont personne n'a parlé jusqu'ici. Nous avons
+reconnu, dans une vallée déserte de la montagne arabique, vis-à-vis
+_Béni-Hassan-el-Aamar_, un petit temple creusé dans le roc, dont la
+décoration, commencée par _Thouthmosis IV_, a été continuée par
+_Mandoueï_ de la XVIIIe dynastie; ce temple, orné de beaux bas-reliefs
+coloriés, est dédié à la déesse _Pascht_ ou _Pépascht_, qui est la
+_Bubastis_ des Grecs et la _Diane_ des Romains; les géographes nous ont
+indiqué à _Béni-Hassan_ la position nommée _Speos Artemidos_ (la Grotte
+de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple,
+creusé dans le roc (le spéos de la déesse); et ce monument, qui ne
+présente en scène que des images de _Bubastis_, la Diane égyptienne, est
+cerné par divers hypogées de _chats sacrés_ (l'animal de Bubastis);
+quelques-uns sont creusés dans le roc, un, entre autres, construit sous
+le règne d'_Alexandre_, fils d'Alexandre le Grand. Devant le temple,
+sous le sable, est un grand _banc_ de momies de chats pliés dans des
+nattes et entremêlés de quelques chiens; plus loin, entre la vallée et
+le Nil, dans la plaine déserte, sont deux très-grands entrepôts de
+momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.
+
+Cette nuit j'arriverai à _Osiouth_ (Lycopolis), et demain je remettrai
+cette lettre aux autorités locales pour qu'elle soit envoyée au Caire,
+de là à Alexandrie, et de là enfin en Europe; puisse-t-elle être mieux
+dirigée que les vôtres! car je n'ai rien reçu d'Europe depuis mon départ
+de Toulon. Ma santé se soutient, et j'espère que le bon air de Thèbes
+m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.
+
+
+
+
+SEPTIÈME LETTRE
+
+
+Thèbes, le 24 novembre 1828.
+
+Ma dernière lettre datée de _Béni-Hassan_, continuée en remontant le Nil
+et close à _Osiouth_, a dû en partir du 10 au 12 de ce mois; elle
+parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement
+que celles qui, depuis mon départ de France, m'ont été adressées par
+ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reçu aucune! C'est hier
+seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'Égypte,
+que j'ai appris que le Dr Pariset y était aussi arrivé et qu'il se
+trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour
+cela sur ma famille. S'il en était autrement, et que je fusse tranquille
+sur la santé de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes;
+car enfin je suis au centre de la vieille Égypte, et ses plus hautes
+merveilles sont à quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite
+de mon itinéraire.
+
+C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, après avoir visité ses
+hypogées parfaitement décrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je
+reconnais chaque jour à Thèbes l'extrême exactitude. Le 11 au matin nous
+passâmes devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa à
+pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a complètement
+englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines
+d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) reçurent ma visite le 12, et je fus
+assez heureux pour y trouver un bloc sculpté qui m'a donné l'époque du
+temple, qui est de Ptolémée Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel
+n'est autre chose, comme je l'avais établi d'avance, que l'Ammon
+générateur de mon _Panthéon_. L'après-midi et la nuit suivante se
+passèrent en fêtes, bal, tours de force et concert chez l'un des
+commandants de la Haute-Égypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses
+gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, à
+_Saouadji_, que j'avais quitté le matin, et où il fallut retourner bon
+gré mal gré pour ne pas désobliger ce brave homme, bon vivant, bon
+convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de
+Marlborough, que nos jeunes gens lui chantèrent en choeur, le fit pâmer
+de plaisir, et ses musiciens eurent aussitôt l'ordre de l'apprendre.
+(_Voyez l'Extrait de_ l'Itinéraire et les lettres du mamour, _à la fin
+de ce volume_.)
+
+Nous partîmes le 13 au matin, comblés des dons du brave osmanli. A midi,
+on dépassa Ptolémaïs, où il n'existe plus rien de remarquable. Sur les
+quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous aperçûmes les
+premiers crocodiles; ils étaient quatre, couchés sur un îlot de sable,
+et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le
+nombre était le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de
+temps après nous débarquâmes à _Girgé_. Le vent était faible le 15, et
+nous fîmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles,
+semblaient vouloir nous en dédommager; j'en comptai vingt et un, groupés
+sur un même îlot, et une bordée de coups de fusil à balle, tirée d'assez
+près, n'eut d'autre résultat que de disperser ce conciliabule. Ils se
+jetèrent au Nil, et nous perdîmes un quart d'heure à désengraver notre
+_maasch_ qui s'était trop approché de l'îlot.
+
+Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à _Dendérah_. Il faisait un clair de
+lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de distance des
+temples: pouvions-nous résister à la tentation? Souper et partir
+sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais
+armés jusqu'aux dents, nous prîmes à travers champs, présumant que les
+temples étaient en ligne droite de notre maasch. Nous marchâmes ainsi,
+chantant les marches des opéras les plus nouveaux, pendant une heure et
+demie, sans rien trouver. On découvrit enfin un homme; nous l'appelons,
+mais il s'enfuit à toutes jambes, nous prenant pour des Bédouins, car,
+habillés à l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc à capuchon,
+nous ressemblions, pour l'Égyptien, à une tribu de Bédouins, tandis
+qu'un Européen nous eût pris, sans balancer, pour un chapitre de
+chartreux bien armés. On m'amena le fuyard, et, le plaçant entre quatre
+de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable,
+peu rassuré d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de
+bonne grâce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'était une
+_momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitâmes de
+même. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de décrire
+l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du
+grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, c'est
+impossible. C'est la grâce et la majesté réunies au plus haut degré.
+Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec
+notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions extérieures au
+clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'à trois heures du matin pour
+retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous passâmes toute la
+journée du 17. Ce qui était magnifique à la clarté de la lune l'était
+encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les
+détails. Je vis dés lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre
+d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais style.
+N'en déplaise à personne, les bas-reliefs de Dendérah sont détestables,
+et cela ne pouvait être autrement: ils sont d'un temps de décadence. La
+sculpture s'était déjà corrompue, tandis que l'architecture, moins
+sujette à varier puisqu'elle est _un art chiffré_, s'était soutenue
+digne des dieux de l'Égypte et de l'admiration de tous les siècles.
+Voici les époques de la décoration: la partie la plus ancienne est la
+muraille extérieure, à l'extrémité du temple, où sont figurés, de
+proportions colossales, _Cléopâtre_ et son fils _Ptolémée César_. Les
+bas-reliefs supérieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que
+les murailles extérieures latérales du _naos_, à l'exception de quelques
+petites portions qui sont de l'époque de _Néron_. Le pronaos est tout
+entier couvert de légendes impériales de _Tibère_, de _Caïus_, de
+_Claude_ et de _Néron_; mais dans tout l'intérieur du naos, ainsi que
+dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du temple,
+il n'existe pas un seul cartouche sculpté: tous sont vides et rien n'a
+été effacé; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles
+de tout l'intérieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent
+remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles
+ressemblent à celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de
+ce dernier empereur, et qui, étant dédié à _Isis_, conduisait au temple
+de cette déesse, placé derrière le grand temple, qui est bien le temple
+de _Hathôr_ (Vénus), comme le montrent les mille et une dédicaces dont
+il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la
+Commission d'Égypte. Le grand propylon est couvert des images des
+empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a été décoré
+sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_.
+
+Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de
+Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont été
+démolis par les chrétiens, qui employèrent les matériaux à bâtir une
+grande église dans les ruines de laquelle on trouve des portions
+nombreuses de bas-reliefs égyptiens. J'y ai reconnu les légendes royales
+de _Nectanèbe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin,
+quelques pierres d'un petit édifice bâti sous les Ptolémées. Ainsi la
+ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquité, si
+l'on s'en rapporte à ce qui existe maintenant à la surface du sol.
+
+Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), où j'arrivai le lendemain
+matin 19, présentent bien plus d'intérêt, quoiqu'il n'existe de ses
+anciens édifices que le haut d'un propylon à moitié enfoui. Ce propylon
+est dédié au dieu _Aroëris_, dont les images, sculptées sur toutes ses
+faces, sont adorées du côté qui regarde le Nil, c'est-à-dire sur la face
+principale, la plus anciennement sculptée par la reine _Cléopâtre
+Cocce_, qui y prend le surnom de _Philométore_, et par son fils
+_Ptolémée Soter II_, qui se décore aussi du titre de _Philométor_. Mais
+la face supérieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de
+sculptures et terminée avec beaucoup de soin, porte partout les légendes
+royales de _Ptolémée Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le
+surnom de _Philométor_. Quant à l'inscription grecque, la restitution de
+[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposée par M.
+Letronne, est indubitable; car on y lit encore très-distinctement ...
+[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale où sont les images et
+les dédicaces de Cléopâtre Cocce et de son fils Ptolémée Philométor
+_Soter II_.
+
+Mais M. Letronne a mal à propos restitué [Greek: AeLIOI] là où il faut
+réellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom égyptien du
+dieu auquel est dédié le propylon; car on lit très-distinctement encore
+dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouvé aussi
+dans les ruines de Qous une moitié de stèle datée du 1er _de Paoni_ de
+l'an XVI de Pharaon _Rhamsès-Meïamoun_, et relative à son retour d'une
+expédition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop
+lourd pour qu'on puisse penser à l'emporter.
+
+C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous
+contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du sanctuaire,
+me permit d'aborder enfin à _Thèbes_. Ce nom était déjà bien grand dans
+ma pensée, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de
+la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du monde; pendant
+quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier
+jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et
+le prétendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres légendes que
+celles de _Rhamsès le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce
+palais est écrit sur toutes ses murailles; les Égyptiens l'appelaient le
+_Rhamesséion_, comme ils nommaient _Aménophion_ le _Memnonium_, et
+_Mandouéion_ le palais de Kourna. Le prétendu colosse d'Osimandyas est
+un admirable colosse de _Rhamsès le Grand_.
+
+Le second jour fut tout entier passé à _Médinet-Habou_, étonnante
+réunion d'édifices, où je trouvai les propylées d'_Antonin_, d'_Hadrien_
+et des _Ptolémées_, un édifice de _Nectanèbe_, un autre de l'Éthiopien
+_Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin
+l'énorme et gigantesque palais de _Rhamsès-Meïamoun_, couvert de
+bas-reliefs historiques.
+
+Le troisième jour, j'allai visiter les vieux rois de Thèbes dans leurs
+tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne
+de _Biban-el-Molouk_: là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je
+me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de
+sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante fraîcheur;
+c'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intérêt
+pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout à
+l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images
+de la reine sa mère et celles de sa femme, qu'on a religieusement
+respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun doute, le
+tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. J'en ai vu un
+second, celui d'un roi thébain _des plus anciennes époques_, envahi
+postérieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de
+stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi
+des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour son prédécesseur. Il
+faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle
+funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui
+de son ancêtre. A l'exception de ce tombeau-là, tous les autres
+appartiennent à des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on
+n'y voit ni le tombeau de Sésostris, ni celui de Moeris. Je ne parle
+point ici d'une foule de petits temples et édifices épars au milieu de
+ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la
+déesse _Hathôr_ (Vénus), dédié par Ptolémée-Épiphane, et un temple de
+_Thoth_ près de _Médinet-Habou_, dédié par Ptolémée Évergète II et ses
+deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolémée fait des
+offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Épiphane et Cléopâtre,
+Philopator et Arsinoé, Évergète et Bérénice, Philadelphe et Arsinoé.
+Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs
+traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple
+est d'un fort mauvais goût à cause de l'époque.
+
+Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour
+visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais
+immense, précédé de deux obélisques de près de 80 pieds, d'un seul bloc
+de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de
+même matière, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis
+jusqu'à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le Grand. Les autres
+parties du palais sont des rois Mandoueï, Horus et Aménophis-Memnon;
+plus, des réparations et additions de Sabacon l'Éthiopien et de quelques
+Ptolémées, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du
+conquérant. J'allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à
+_Karnac_. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que
+les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu
+à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive
+gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques
+dont j'étais entouré. Je me garderai bien de vouloir rien décrire; car,
+ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce qu'on doit
+dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une faible
+esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste,
+peut-être même pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien
+ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi
+sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux
+Égyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et
+l'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques,
+s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la
+salle hypostyle de Karnac.
+
+[Illustration: ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIÉ
+
+_parmi les peuples vaincus par Sésac (Le Pharaon Sesonchis)_]
+
+Dans ce palais merveilleux, j'ai contemplé les _portraits_ de la plupart
+des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des
+_portraits_ véritables; représentés cent fois dans les bas-reliefs des
+murs intérieurs et extérieurs, chacun conserve une physionomie propre et
+qui n'a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs ou successeurs;
+là, dans des tableaux colossals, d'une sculpture véritablement grande et
+tout héroïque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit
+_Mandoueï_ combattant les peuples ennemis de l'Égypte, et rentrant en
+triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de
+Rhamsès-Sésostris; ailleurs, _Sésonchis_ traînant aux pieds de la
+Trinité thébaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente
+nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouvé, comme cela devait
+être, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de
+Juda_ (Pl. 2.) C'est là un commentaire à joindre au chapitre XIV du
+troisième livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivée de _Sésonchis_
+à Jérusalem et ses succès: ainsi l'identité que nous avons établie entre
+le _Sheschonck_ égyptien, le _Sésonchis_ de Manéthon et le _Sésac_ ou
+_Scheschôk_ de la Bible, est confirmée de la manière la plus
+satisfaisante. J'ai trouvé autour des palais de Karnac une foule
+d'édifices de toutes les époques, et lorsque, au retour de la seconde
+cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'établir pour
+cinq ou six mois à Thèbes, je m'attends à une récolte immense de faits
+historiques, puisque, en courant Thèbes comme je l'ai fait pendant
+quatre jours, sans voir même un seul des milliers d'hypogées qui
+criblent la montagne libyque, j'ai déjà recueilli des documents fort
+importants.
+
+Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stèle que
+j'ai vue à Alexandrie: elle est très-importante pour la chronologie des
+derniers Saïtes de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies
+d'inscriptions hiéroglyphiques gravées sur des rochers, sur la route de
+_Cosseïr_, qui donnent la durée expresse du règne des rois de la
+dynastie persane.
+
+J'omets une foule d'autres résultats curieux; je devrais passer tout mon
+temps à écrire, s'il fallait détailler toutes mes observations
+nouvelles. J'écris ce que je puis dans les moments où les ruines
+égyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et
+de ces jouissances réellement trop vives si elles devaient se renouveler
+souvent ailleurs comme à Thèbes.
+
+Ma santé est excellente; le climat me convient, et je me porte bien
+mieux qu'à Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai
+dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1° un aga turc, commandant en
+chef de Kourna, dans le palais de Mandoueï; 2° le Cheik-el-Bélad de
+Médinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesséium et au palais de
+Rhamsès-Meïainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se
+prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Égypte. Je leur
+fais porter de temps en temps des pipes et du café, et mon drogman est
+chargé de les amuser pendant que j'écris; je n'ai que la peine de
+répondre, par intervalles réglés, _Thaïbin_ (Cela va bien), à la
+question _Ente-Thaïeb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent
+régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite à
+dîner à tour de rôle. On nous comble de présents; nous avons un troupeau
+de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci,
+paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous
+donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le
+docteur Pariset vînt me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je
+n'ai aucune nouvelle, pas même d'Alexandrie. J'écrirai de Syène, avant
+de franchir la première cataracte, si cependant j'ai une occasion pour
+faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci à _Osiouth_, où j'ai
+établi un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli à
+Béni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Férussac; j'en ai trouvé
+aussi de très-beaux à Thèbes. J'espère aussi que notre vénérable ami M.
+Dacier trouvera quelque distraction à ses souffrances dans le peu que
+j'ai pu dire des magnificences de cette Thèbes qui excitait tant son
+enthousiasme à cause de l'honneur qui en revient à l'esprit humain; je
+lui en dirai encore davantage. Il ne manque à mes satisfactions que
+celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.
+
+
+
+
+HUITIÈME LETTRE
+
+
+De l'île de Philae, le 8 décembre 1828.
+
+Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'île sainte d'Osiris, à la
+frontière extrême de l'Égypte et au milieu des _noirs Éthiopiens_, comme
+eût dit un brave Romain de la garnison de Syène, faisant une partie de
+chasse aux environs des cataractes.
+
+Je quittai Thèbes le 26 novembre, et c'est de ce monde enchanté que ma
+dernière lettre est datée; il a fallu m'abstenir de donner des détails
+sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques
+lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est
+après mon retour sur ce sol classique, après l'avoir étudié pas à pas,
+que je pourrai écrire avec connaissance de cause, avec des idées
+arrêtées et des résultats bien mûris. Thèbes n'est encore pour moi, qui
+l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades,
+d'obélisques et de colosses; il faut examiner un à un les membres épars
+du monstre pour en donner une idée très-précise. Patience donc, jusqu'à
+l'époque où je planterai mes tentes dans les péristyles du palais des
+Rhamsès.
+
+Le 26 au soir, nous abordâmes à _Hermonthis_, et nous courûmes le 27 au
+matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosité que je
+n'avais aucune notion bien précise sur l'époque de sa construction:
+personne n'avait encore dessiné une seule de ses légendes royales; j'y
+passai la journée entière, et le résultat de cet examen prolongé fut de
+m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a été
+construit sous le règne de la dernière _Cléopâtre_, fille de Ptolémée
+Aulétès, et en commémoraison de sa grossesse et de son heureuse
+délivrance d'un gros garçon, Ptolémée Césarion, le fruit de sa
+bénévolence envers Jules César, à ce que dit l'histoire.
+
+La cella du temple est en effet divisée en deux parties: une grande
+pièce (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la place du
+sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers
+l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pièce
+(laquelle est appelée _le lieu de l'accouchement_ dans les inscriptions
+hiéroglyphiques) est occupée par un bas-relief représentant la déesse
+Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu _Harphré_. La gisante
+est soutenue et servie par diverses déesses du premier ordre:
+l'_accoucheuse divine_ tire l'enfant du sein de la mère; la _nourrice
+divine_ tend les mains pour le recevoir, assistée d'une _berceuse_. Le
+père de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, accompagné
+de la déesse Soven, l'Ilithya, la Lucine égyptienne, protectrice des
+accouchements. Enfin, la reine Cléopâtre est censée assister à ces
+couches divines, dont les siennes ne seront ou plutôt n'ont été qu'une
+imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouchée représente
+l'allaitement et l'éducation du jeune dieu nouveau-né; et sur les parois
+latérales sont figurées _les douze heures du jour_ et _les douze heures
+de la nuit_, sous la forme de femmes ayant un disque étoilé sur la tête.
+Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessiné par la Commission
+d'Égypte, pourrait bien n'être que le thème natal d'Harphré, ou mieux
+encore celui de Césarion, nouvel Harphré. Il ne s'agirait donc plus,
+dans ce zodiaque, ni de solstice d'été, ni de l'époque de la fondation
+du temple d'Hermonthis.
+
+En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit un
+grand bas-relief sculpté sur la paroi à gauche de cette principale
+pièce; il représente la déesse Ritho, relevant de couches, soutenue
+encore par la Lucine égyptienne Soven, et présentée à l'assemblée des
+dieux; le père divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la main comme
+pour la féliciter de son heureuse délivrance, et les autres dieux
+partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est décoré de
+tableaux, dans lesquels le jeune Harphré est successivement présenté à
+Ammon, à _Mandou_ son père, aux dieux _Phré_, Phtha, Sev (Saturne),
+etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes
+caractéristiques, comme se démettant, en faveur de l'enfant, de tout
+leur pouvoir et de leurs attributions particulières, et Ptolémée
+Césarion, à face enfantine, assiste à toutes ces présentations de son
+image, le dieu Harphré dont il est le représentant sur la terre. Tout
+cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout à fait dans le génie de
+l'ancienne Égypte, qui assimilait ses rois à ses dieux. Du reste, toutes
+les dédicaces et inscriptions intérieures et extérieures du temple
+d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolémée Césarion et de sa mère
+Cléopâtre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa construction.
+Les colonnes de l'espèce de pronaos qui le précède n'ont point toutes
+été sculptées; le travail est demeuré imparfait, et cela tient peut-être
+au motif même de la dédicace du temple: Auguste et ses successeurs, qui
+ont terminé tant de temples commencés par les Lagides, ne pouvaient être
+très-empressés d'achever celui-ci, monument de la naissance du fils même
+de Jules César, roi enfant dont ils ne respectèrent guère les droits. Du
+reste, un _cachef_ a trouvé fort commode de s'y faire une maison, une
+basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de
+misérables murs de limon blanchis à la chaux.
+
+Le 28 au soir, nous étions à _Esné_, avec le projet de ne pas nous y
+arrêter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et débarquai sur la
+rive orientale pour aller voir le temple de _Contra-Lato_. J'y arrivai
+trop tard, on l'avait démoli depuis une douzaine de jours, pour
+renforcer le quai d'Esné, que le Nil menace et finira par emporter.
+
+De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il
+avait abordé sur un point peu profond, et que, touchant bientôt, il
+n'avait pu être entièrement coulé à fond. Il fallut le vider, et
+retourner à _Esné_ le soir même, pour le radouber et faire boucher la
+voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouillées, nous avons perdu
+notre sel, notre riz, notre farine de maïs. Tout cela n'est rien auprès
+du danger qui nous eût menacés si cette voie d'eau se fût ouverte
+pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coulé
+irrémissiblement. Que le grand Ammon soit donc loué! Pendant que nous
+séchions notre désastre dans la matinée du 29, j'allai visiter le grand
+temple d'_Esné_, qui, grâce à sa nouvelle destination de _magasin de
+coton_, échappera quelque temps encore à la destruction. J'y ai vu,
+comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des
+sculptures détestables. La portion la plus ancienne est le fond du
+pronaos, c'est-à-dire la porte et le fond de la _cella_, contre laquelle
+le portique a été appliqué: cette partie est de Ptolémée Épiphane. La
+corniche de la façade du pronaos porte les légendes impériales de
+Claude; les corniches des bases latérales, les légendes de Titus, et,
+dans l'intérieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des
+légendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de _Septime
+Sévère_, que je trouve ici pour la première fois. Le temple est dédié à
+Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hiéroglyphique de l'une des
+colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit
+remonter à l'époque de Thouthmosis III (Moeris). Mais tout ce qui est
+visible à _Esné_ est des temps modernes; c'est un des monuments les plus
+récemment achetés.
+
+Le 29 au soir, nous étions à _Eléthya_ (El-Kab); je parcourus l'enceinte
+et les ruines, la lanterne à la main; mais je ne trouvai plus rien: les
+restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi démolis il y a
+peu de temps pour réparer le quai d'_Esné_ ou quelque autre construction
+récente. Avais-je tort de me presser de venir en Égypte?
+
+Je visitai le grand temple d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna), dans
+l'après-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en est
+très-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolémée
+Épiphane; viennent ensuite Philométor et Évergète II; enfin, Soter II et
+son frère Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement travaillé;
+j'y ai retrouvé la Bérénice, femme de Ptolémée Alexandre, que je
+connaissais déjà par un contrat démotique. Le temple est dédié à Aroëris
+(l'Apollon grec). Je l'étudierai en détail, comme tous les autres, en
+redescendant de la Nubie.
+
+Les carrières de Silsilis (Djébel-Selséléh) m'ont vivement intéressé;
+nous y abordâmes le 1er décembre à une heure: là, mes yeux, fatigués de
+tant de sculptures du temps des Ptolémées et des Romains, ont revu avec
+délices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrières sont très-riches en
+inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles
+creusées dans le roc par Aménophis-Memnon, Horus, Rhamsès le Grand,
+Rhamsès son fils, Rhamsès-Meïamoun, Mandoueï. Elles ont de belles
+inscriptions hiératiques; j'étudierai tout cela à mon retour, et me
+promets des résultats fort intéressants dans cette localité.
+
+Le soir même du 1er décembre, nous arrivâmes à _Ombos_; je courus au
+grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de Ptolémée
+Épiphane, et le reste, de Philométor et d'Évergète II. Un fait curieux,
+c'est le surnom de _Triphoene_ donné constamment à Cléopâtre, femme de
+Philométor, soit dans la grande dédicace hiéroglyphique sculptée sur la
+frise antérieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l'intérieur;
+c'est à vous autres Grecs d'Égypte d'expliquer cette singularité:
+j'avais déjà trouvé ce surnom dans un de nos contrats démotiques du
+Louvre. Le temple d'_Ombos_ est dédié à deux divinités: la partie droite
+et la plus noble, au vieux _Sévek_ à tête de crocodile (le Saturne
+égyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), à Athyr et au jeune dieu
+Khons. La partie gauche du temple est consacrée à une seconde Triade
+d'un ordre moins élevé, savoir: à Aroëris (l'Aroëris-Apollon), à la
+déesse Tsonénofré et à leur fils Pnevtho. Dans le mur d'enceinte
+générale des temples d'_Ombos_, j'ai trouvé une porte engagée, d'un
+excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des édifices
+primitifs d'_Ombos_.
+
+Ce n'est que le 4 décembre au matin que le vent voulut bien nous
+permettre d'arriver à _Syène_ (Assouan), dernière ville de l'Égypte au
+sud. J'eus encore là de cuisants regrets à éprouver: les deux temples de
+l'île d'_Éléphantine_, que j'allai visiter aussitôt que l'ardeur du
+soleil fut amortie, ont aussi été démolis: il n'en reste que la place.
+Il a fallu me contenter d'une porte ruinée, en granit, dédiée au nom
+d'_Alexandre_ (le fils du conquérant), au dieu d'Éléphantine Chnouphis,
+et d'une douzaine de _proscynemata_ (actes d'adoration) hiéroglyphiques
+gravés sur une vieille muraille; enfin, de quelques débris pharaoniques
+épars et employés comme matériaux dans des constructions du temps des
+Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syène: c'est
+ce que j'ai vu de plus misérable en sculpture; mais j'y ai trouvé, pour
+la première fois, la légende impériale de _Nerva_, qui n'existe point
+ailleurs, à ma connaissance. Ce petit temple était dédié aux dieux du
+pays et de la cataracte, Chnouphis, Saté (Junon) et Anoukis (Vesta).
+
+A Syène, nous avons évacué nos maasch, et fait transporter tout notre
+bagage dans l'île de _Philae_, à dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir,
+j'enfourchai un âne, et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une
+douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu à Philae en
+traversant toutes les carrières de granit rose, hérissées d'inscriptions
+hiéroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et après
+avoir traversé le Nil en barque pour aborder dans l'île sainte, quatre
+hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque à pic, me
+prirent sur leurs épaules et me hissèrent jusqu'auprès du petit temple à
+jour, où l'on m'avait préparé une chambre dans de vieilles constructions
+romaines, assez semblable à une prison, mais fort saine et à couvert des
+mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le
+Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter péniblement le grand temple;
+au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relevé, vu que ma
+goutte de Paris a jugé à propos de se porter à la première cataracte et
+de me traquer au passage; elle est fort benoîte du reste, et j'en serai
+quitte demain ou après. En attendant, on prépare nos barques pour le
+voyage de Nubie: c'est du nouveau à voir. J'écrirai de ce pays, si j'ai
+une occasion avant mon retour en Égypte; tout va très-bien du reste.
+
+C'est ici, à Philae, que j'ai enfin reçu des lettres d'Europe, à la date
+des 15 et 25 août et 3 septembre derniers, voilà tout; enfin, c'est
+quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu.
+
+
+
+
+NEUVIEME LETTRE
+
+
+Ouadi-Halfa, deuxième cataracte, 1er janvier 1829.
+
+
+
+
+Me voici arrivé fort heureusement au terme extrême de mon voyage: j'ai
+devant moi la deuxième cataracte, barrière de granit que le Nil a su
+vaincre, mais que je ne dépasserai pas. Au delà existent bien des
+monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer à
+nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles à trouver, courir des
+déserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches veulent
+au moins manger comme dix, et les vivres sont déjà fort rares ici: c'est
+notre biscuit de Syène qui nous a sauvés. Je dois donc arrêter ma course
+en ligne droite, et virer de bord, pour commencer sérieusement
+l'exploration de la Nubie et de l'Égypte, dont j'ai une idée générale
+acquise en montant: mon travail _commence réellement aujourd'hui_,
+quoique j'aie déjà en portefeuille plus de six cents dessins; mais il
+reste tant à faire que j'en suis presque effrayé; toutefois, je présume
+m'en tirer à mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai
+[mention manuscrite: mot barré et remplacé par: explorerai] la Nubie
+pendant le mois de janvier, et à la mi-février je m'établirai à Thèbes,
+jusqu'au milieu d'août que je redescendrai rapidement le Nil en ne
+m'arrêtant qu'à Dendérah et à Abydos. Le reste est déjà en portefeuille.
+Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie.
+
+Ma dernière lettre était de _Philae_. Je ne pouvais être longtemps
+malade dans l'île d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu de
+jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot barré
+et remplacé par: exploration] des monuments. Tout y est _moderne_,
+c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine, à l'exception d'un petit
+temple d'Hathôr et d'un propylon engagé dans le premier pylône du temple
+d'Isis, lesquels ont été construits et dédiés par le pauvre Nectanèbe
+Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple,
+commencée par Philadelphe, continuée sous Évergète Ier et Épiphane,
+terminée par Évergète II et Philométor, est digne en tout de cette
+époque de décadence; les portions d'édifices construits et décorés sous
+les Romains sont pires, et quand j'ai quitté cette île, j'étais bien las
+de cette sculpture barbare. Je m'y arrêterai cependant encore quelques
+jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je me
+dédommagerai en courant les rochers de la première cataracte, couverts
+d'inscriptions du temps des Pharaons.
+
+Nous avions quitté notre maasch et notre dahabié à _Assouan_ (Syène), ces
+deux barques étant trop grandes pour passer la cataracte: c'est le 16
+décembre que notre nouvelle escadre d'en deçà la cataracte se trouva
+prête à nous recevoir. Elle se compose d'une petite dahabié (vaisseau
+amiral), portant pavillon français sur pavillon toscan, de deux barques
+à pavillon français, deux barques à pavillon toscan, la barque de la
+cuisine et des provisions, à pavillon bleu, et d'une barque portant la
+force armée, c'est-à-dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha)
+avec leurs cannes à pomme d'argent, qui nous accompagnent et font les
+fonctions du pouvoir exécutif. J'oubliais de dire que l'amiral est armé
+d'une pièce de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour
+d'Esné, nous a prêtée à son passage à Philae: aussi avons-nous fait une
+belle décharge en arrivant à la deuxième cataracte, but de notre
+pèlerinage.
+
+On mit à la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec
+un assez bon vent; nous passâmes devant _Déboud_ sans nous arrêter,
+voulant arriver le plus tôt possible jusqu'au point extrême de notre
+course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de
+l'époque moderne. Le 17, à quatre heures du soir, nous étions en face
+des petits monuments de _Qartas_, où je ne trouvai rien à glaner. Le 18,
+on dépassa _Taffah_ et _Kalabsché_, sans aborder. Nous passâmes ensuite
+sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entrés dans la zone torride,
+nous grelottâmes tous de froid et fûmes obligés dès lors de nous charger
+de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchâmes au delà de _Dandour_,
+en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le
+lendemain 19, aux monuments de _Ghirché_, qui sont du bon temps, ainsi
+qu'au grand temple de _Dakkèh_, de l'époque des Lagides. Nous
+débarquâmes le soir à _Méharraka_, temple égyptien des bas temps, changé
+jadis en église copte. Le 20, je restai une heure à _Ouadi-Esséboua_ ou
+la _Vallée des Lions_, ainsi nommée des sphinx qui ornent le dromos d'un
+monument bâti sous le règne de Sésostris, mais véritable édifice de
+province, construit en pierres liées avec du mortier. J'ai pris un
+morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc.,
+pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui faire
+plaisir. Nous perdîmes le 21 et le 22 à tourner, malgré vents et calme,
+le grand coude d'_Amada_, dont je dois étudier le temple, important par
+son antiquité, au retour de la deuxième cataracte. Nous le dépassâmes
+enfin le 23, et arrivâmes à _Derr_ ou _Derri_ de très-bonne heure. Là je
+trouvai, pour consolation, un joli temple creusé dans le roc, conservant
+encore quelques bas-reliefs des conquêtes de Rhamsès le Grand, et j'y
+recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce
+Pharaon.
+
+Le cachef de _Derr_, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement
+que, n'ayant pas de quoi nous donner à souper, il viendrait souper avec
+nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une idée de la splendeur et des
+ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; cela
+fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du
+soleil, nous quittâmes Derri, passâmes sous le fort ruiné d'_Ibrim_ et
+allâmes coucher sur la rive orientale, à _Ghébel-Mesmès_, pays charmant
+et bien cultivé. Nous cheminâmes le 25, tantôt avec le vent, tantôt avec
+la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-là à
+Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs ébats sur un îlot de
+sable près du lieu où nous couchâmes.
+
+Enfin, le 26, à neuf heures du matin, je débarquai à _Ibsamboul_, où
+nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais jouir des plus beaux
+monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. Il y a deux
+temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de sculptures. La
+plus petite de ces excavations est un temple d'_Hathôr_, dédié par la
+reine Nofré-Ari, femme de Rhamsès le Grand, décoré extérieurement d'une
+façade contre laquelle s'élèvent six colosses de trente-cinq pieds
+chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le Pharaon et sa
+femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec
+leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; leur
+stature est svelte et leur galbe très-élégant; j'en aurai des dessins
+très-fidèles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait
+dessiner les plus intéressants.
+
+Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de Nubie: c'est
+une merveille qui serait une fort belle chose, même à Thèbes. Le travail
+que cette excavation a coûté effraye l'imagination. La façade est
+décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-un pieds
+de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, représentent Rhamsès le
+Grand; leurs faces sont _portraits_, et ressemblent parfaitement aux
+figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs.
+C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entrée;
+l'intérieur en est tout à fait digne; mais c'est une rude épreuve que de
+le visiter. A notre arrivée, les sables, et les Nubiens qui ont soin de
+les pousser, avaient fermé l'entrée. Nous la fîmes déblayer; nous
+assurâmes le mieux que nous le pûmes le petit passage qu'on avait
+pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions possibles contre la
+coulée de ce sable infernal qui, en Égypte comme en Nubie, menace de
+tout engloutir. Je me déshabillai presque complètement, ne gardant que
+ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai à plat-ventre à
+la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au moins 25 pieds
+de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, et, me glissant
+entièrement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphère chauffée à
+cinquante et un degrés: nous parcourûmes cette étonnante excavation,
+Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie à la
+main. La première salle est soutenue par huit piliers contre lesquels
+sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, représentant
+encore Rhamsès le Grand: sur les parois de cette vaste salle règne une
+file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du
+Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, représentant son char de
+triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, nègres, etc., de
+grandeur naturelle, offre une composition de toute beauté et du plus
+grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux
+bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort curieuses. Le
+tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre
+belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très-bon travail. Ce
+groupe, représentant Ammon-Ra, Phré, Phtha, et Rhamsès le Grand assis au
+milieu d'eux, mériterait d'être dessiné de nouveau.
+
+Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les
+bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il
+fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des précautions pour
+en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et
+mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu à la
+lumière; et là, assis auprès d'un des colosses extérieurs dont l'immense
+mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure
+pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma
+barque, où je passai près de deux heures sur mon lit. Cette visite
+expérimentale m'a prouvé qu'on peut rester deux heures et demie à trois
+heures dans l'intérieur du temple sans éprouver aucune gêne de
+respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux
+articulations; j'en conclus donc qu'à notre retour nous pourrons
+dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de
+quatre (pour ne pas dépenser trop d'air), et pendant deux heures le
+matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le
+résultat en est si intéressant, les bas-reliefs sont si beaux, que je
+ferai tout pour les avoir, ainsi que les légendes complètes. Je compare
+la chaleur d'Ibsamboul à celle d'un bain turc, et cette visite peut
+amplement nous en tenir lieu.
+
+Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arrêter à
+_Ghébel-Addèh_, où est un petit temple creusé dans le roc. La plupart de
+ses bas-reliefs ont été couverts de mortier par des chrétiens qui ont
+décoré cette nouvelle surface de peintures représentant des saints, et
+surtout saint Georges à cheval; mais je parvins à constater, en faisant
+sauter le mortier, que ce temple avait été dédié à Thoth par le roi
+Horus, fils d'Aménophis-Memnon, et je réussis à faire exécuter les
+dessins de trois bas-reliefs fort intéressants pour la mythologie: nous
+allâmes de là coucher à _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous
+permit d'avancer que jusqu'au-delà de _Serré_, et le 30, à midi, nous
+sommes enfin arrivés à _Ouadi-Halfa_, à une demi-heure de la seconde
+cataracte, où sont posées nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du
+soleil, je fis une promenade à la cataracte.
+
+C'est hier seulement que je me mis sérieusement à l'ouvrage. J'ai trouvé
+ici, sur la rive occidentale, les débris de trois édifices, mais des
+arases qui ne conservent que la fin des légendes hiéroglyphiques. Le
+premier, le plus au nord, était un petit édifice carré, sans sculpture
+et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup intéressé;
+c'était un temple dont les murs ont été construits en grandes briques
+crues, l'intérieur étant soutenu par des piliers en pierre de grès ou
+des colonnes de même matière: mais, comme toutes celles des plus
+anciennes époques, ces colonnes étaient semblables au dorique et
+taillées à pans très-réguliers et peu marqués. C'est là l'origine
+incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dédié à Horammon
+(Ammon générateur), a été élevé sous le roi Aménophis II, fils et
+successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constaté en faisant
+fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de
+piliers et de colonnes où j'apercevais quelques traces de légendes
+hiéroglyphiques. J'ai été assez heureux pour trouver la fin de la
+dédicace du temple sur les débris des montants de la première porte.
+J'ai, de plus, découvert et fait désensabler avec les mains une grande
+stèle, engagée dans une muraille en briques du temple, portant un acte
+d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamsès Ier,
+avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Pharaon son
+successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait
+fouiller par tous nos équipages, avec pelles et pioches, dans le
+sanctuaire (ou plutôt à la place qu'il occupait), et nous y avons trouvé
+une autre grande stèle que je connaissais par les dessins du docteur, et
+fort importante, puisqu'elle représente le dieu Mandou, une des grandes
+divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la
+XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux
+inscrit dans une espèce de bouclier attaché à la figure, agenouillée et
+liée, qui représente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici
+leurs noms, ou plutôt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1° _Sehamik_,
+2° _Osaou_, 3° _Schôat_, 4° _Oscharkin_, 5° _Kôs_; trois autres noms
+sont entièrement effacés. Quant à ceux qui restent, je doute qu'on les
+trouve dans aucun géographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux
+mille ans avant Jésus-Christ.
+
+Un second temple, plus grand, mais tout aussi détruit que le précédent,
+existe un peu plus au sud: il est du règne de Thouthmosis III (Moeris),
+construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques
+primitifs, à montants et portes en grès; c'était le grand temple de la
+ville égyptienne de _Béhéni_ qui exista sur cet emplacement, et qui,
+d'après l'étendue des débris de poteries répandus sur la plaine
+aujourd'hui déserte, paraît avoir été assez grande. Ce fut sans doute la
+place forte des Égyptiens pour contenir les peuples habitant entre la
+première et la seconde cataracte. Ce grand temple était dédié à Ammon-Ra
+et à Phré, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voilà tout
+ce qui reste à Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais à la
+première inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse
+mes souhaits d'heureuse année ... Je vous embrasse tous à cette
+intention.
+
+
+
+
+A M. DACIER.
+
+
+Ouadi-Halfa, à la seconde cataracte, 1er janvier 1829.
+
+Monsieur,
+
+Quoique séparé de vous par les déserts et par toute l'étendue de la
+Méditerranée, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pensée,
+et de tout coeur, à ceux qui vous offrent leurs voeux au renouvellement
+de l'année. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins
+ardents, ni moins sincères; je vous prie de les agréer comme un
+témoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos
+bontés et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous
+honorer mon frère et moi.
+
+Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son
+embouchure jusqu'à la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer
+qu'il n'y a rien à modifier dans _notre Lettre sur l'alphabet des
+hiéroglyphes_; notre alphabet est bon: il s'applique avec un égal
+succès, d'abord aux monuments égyptiens du temps des Romains et des
+Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand intérêt, aux
+inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des époques
+pharaoniques. Tout légitime donc les encouragements que vous avez bien
+voulu donner à mes travaux hiéroglyphiques, dans un temps où l'on
+n'était pas universellement disposé à leur prêter faveur.
+
+Me voici au point extrême de ma navigation vers le midi. La seconde
+cataracte m'arrête: d'abord par l'impossibilité de la faire franchir par
+mon _escadre_ composée de sept voiles, et en second lieu, parce que la
+famine m'attend au delà, et qu'elle terminerait promptement une pointe
+imprudente tentée sur l'Éthiopie; ce n'est pas à moi de recommencer
+Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attaché à mes compagnons de
+voyage qu'il ne l'était probablement aux siens. Je tourne donc dès
+aujourd'hui ma proue du côté de l'Égypte pour redescendre le Nil, en
+étudiant successivement à fond les monuments de ses deux rives; je
+prendrai tous les détails dignes de quelque intérêt, et d'après l'idée
+générale que je m'en suis formée en montant, la moisson sera des plus
+riches et des plus abondantes.
+
+Vers le milieu de février je serai à Thèbes, car je dois au moins donner
+quinze jours au magnifique temple d'_Ibsamboul,_ l'une des merveilles de
+la Nubie, créée par la puissance colossale de Rhamsès-Sésostris, et un
+mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la première
+et la deuxième cataracte. Philae a été à peu près épuisée pendant les
+dix jours que nous y avons passés en remontant le Nil; et les temples
+d'Ombos, d'Edfou et d'Ésné, si vantés au détriment de ceux de Thèbes,
+m'arrêteront peu de temps, parce que je les ai déjà classés, et que je
+trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les
+détails mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu'à des
+sources pures. Je me bornerai à recueillir quelques inscriptions
+historiques, et certains détails de costume qui sentent la décadence et
+qu'il est utile de conserver.
+
+Mes portefeuilles sont déjà bien riches: je me fais d'avance un plaisir
+de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Égypte,
+religion, histoire, arts et métiers, moeurs et usages; une grande partie
+de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d'assurer qu'ils
+reproduisent le véritable style des originaux avec une scrupuleuse
+fidélité. Je serai heureux de ces conquêtes si elles obtiennent votre
+intérêt et vos suffrages.
+
+Je vous prie, Monsieur, d'agréer la nouvelle assurance de mon
+très-respectueux attachement.
+
+
+
+
+DIXIÈME LETTRE
+
+
+Ibsamboul, le 12 janvier 1829.
+
+J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique
+excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la
+première fois, et je regrette de n'être point muni de quelque lampe
+merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin
+de convaincre ainsi d'un seul coup les détracteurs de l'art égyptien.
+Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons
+entrepris, et dont le résultat aura quelque droit à l'attention
+publique. Tout ceux qui connaissent la localité savent quelles
+difficultés on a à vaincre pour dessiner un seul hiéroglyphe dans le
+grand temple.
+
+C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde
+cataracte. Nous couchâmes à _Gharbi-Serré_, et le lendemain, vers midi,
+j'abordai sur la rive droite du Nil, pour étudier les excavations de
+_Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_ à _Ghébel-Addèh,_ dont
+j'ai parlé dans ma dernière lettre; il fallut gravir un rocher presque à
+pic sur le Nil, pour arriver à une petite chambre creusée dans la
+montagne, et ornée de sculptures fort endommagées. Je suis parvenu
+cependant à reconnaître que c'était une chapelle dédiée à la déesse
+_Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un
+prince éthiopien, nommé _Pohi,_ lequel, étant gouverneur de la Nubie
+sous le règne de Rhamsès le Grand, supplie la déesse de faire que le
+conquérant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales, à
+toujours_.
+
+Le 3 au matin, nous avons amarré nos vaisseaux devant le _temple
+d'Hathôr_ à _Ibsamboul_; j'ai déjà donné une note sur ce joli temple.
+J'ajouterai qu'à sa droite on a sculpté, sur le rocher, un fort grand
+tableau, dans lequel un autre prince _éthiopien_ présente au roi Rhamsès
+le Grand l'emblème de la victoire (cet emblème est l'insigne ordinaire
+_des princes ou des fils des rois_) avec la légende suivante en beaux
+caractères hiéroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton père
+Ammon-Ra t'a doté, ô Rhamsès! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde
+de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, à
+toujours_.
+
+Il paraît donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique
+inquiétaient les paisibles cultivateurs des vallées du Nil. Il est fort
+remarquable, du reste, que je n'aie trouvé jusqu'ici sur les monuments
+de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens, comme
+gouverneurs du pays, sous le règne même de Rhamsès le Grand et de sa
+dynastie. Il paraît aussi que la Nubie était tellement liée à l'Égypte
+que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays même, pour le
+commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stèle encore
+sculptée sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nommé _Maï,
+commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _né dans la contrée de
+Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon
+_Mandoueï Ier_, le quatrième successeur de Rhamsès le Grand, d'une
+manière très-emphatique; il résulte aussi de plusieurs autres stèles que
+divers _princes éthiopiens_ furent employés en Nubie par les héros de
+l'Égypte.
+
+Le 3 au soir commencèrent nos travaux à Ibsamboul: il s'agissait
+d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux
+bas-reliefs. Nous avons formé l'entreprise d'avoir le dessin _en grand
+et colorié_ de tous les bas-reliefs qui décorent la grande salle du
+temple, les autres pièces n'offrant que des sujets religieux; et lorsque
+l'on saura que la chaleur qu'on éprouve dans ce temple, aujourd'hui
+_souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la façade),
+est comparable à celle d'un bain turc fortement chauffé; quand on saura
+qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissèle perpétuellement
+d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dégoutte sur le papier
+déjà trempé par la chaleur humide de cette atmosphère, chauffée comme
+dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens,
+qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne
+sortent que par épuisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs
+jambes refusent de les porter.
+
+Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possédons déjà
+_six grands tableaux_ représentant:
+
+1er. Rhamsès le Grand sur son char, les chevaux lancés au grand galop;
+il est suivi de trois de ses fils, montés aussi sur des chars de guerre;
+il met en fuite une armée assyrienne et assiège une place forte.
+
+2e. Le roi à pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en perçant un
+second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une
+composition admirables.
+
+3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armée; on vient lui
+annoncer que les ennemis attaquent son armée. On prépare le char du roi,
+et des serviteurs modèrent l'ardeur des chevaux, qui sont dessinés, ici
+comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis,
+montés sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de
+chars égyptiens méthodiquement rangés. Cette partie du tableau est
+pleine de mouvement et d'action: c'est comparable à la plus belle
+bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent
+involontairement.
+
+4e. Le triomphe du roi et sa rentrée solennelle (à _Thèbes_, sans
+doute), debout sur un char superbe, traîné par des chevaux marchant au
+pas et richement caparaçonnés. Devant le char sont deux rangs de
+prisonniers africains, les uns de race _nègre_ et les autres de race
+_barabra,_ formant des groupes parfaitement dessinés, pleins d'effet et
+de mouvement.
+
+5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux
+dieux de _Thèbes_ et à ceux d'_Ibsamboul_.
+
+Il reste à terminer le dessin d'un énorme bas-relief occupant presque
+toute la paroi droite du temple: composition immense, représentant une
+bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les
+chars, les bagages de l'armée, les jeux et les punitions militaires,
+etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera terminé, mais
+sans couleurs, parce que l'humidité les a fait disparaître. Il n'en est
+point ainsi des six tableaux précédemment indiqués; tout est colorié et
+copié jusque dans les plus minces détails avec un soin religieux. On
+aura ainsi une idée de la magnificence du costume et des chars des vieux
+Pharaons au XVIe siècle avant J.-C.; on pourra comprendre alors
+l'étonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je
+voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui
+refusent de croire à l'élégante richesse que la sculpture peinte ajoute
+à l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je réponds qu'ils
+auraient _sué_ tous leurs préjugés, et que leurs opinions _a priori_ les
+quitteraient par tous les pores.
+
+Pour tous mes dessins je me suis réservé la partie des légendes
+hiéroglyphiques, souvent fort étendues, qui accompagnent chaque figure
+ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur
+place ou d'après les empreintes lorsqu'elles sont placées à une grande
+hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets
+au net et les donne aussitôt aux dessinateurs, qui d'avance ont réservé
+et tracé les colonnes destinées à les recevoir; j'ai pris la copie
+entière d'une grande stèle placée entre les deux colosses de gauche,
+dans l'intérieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux
+lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parlé, et que j'ai bien
+retrouvée à sa place; ce n'est pas moins qu'un _décret du dieu Phtha_,
+en faveur de Rhamsès le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses
+travaux et ses bienfaits envers l'Égypte; suit la réponse du roi au dieu
+en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre
+tout à fait particulier.
+
+Voilà où en est notre _mémorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus
+pénible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le
+voyage. Nos compagnons français et toscans ont rivalisé de zèle et de
+dévouement, et j'espère que vers le 15 nous mettrons à la voile pour
+regagner l'Égypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de
+goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le
+temple m'en ont délivré pour longtemps, je l'espère. Je n'ai encore reçu
+que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonné d'avoir
+entrepris mon voyage malgré ses amicales inquiétudes? Je l'ai pardonné,
+de mon côté, depuis que j'ai touché à la seconde cataracte.... Adieu.
+
+
+
+
+ONZIÈME LETTRE
+
+
+El-Mélissah (entre Syène et Ombos), le 10 février 1829.
+
+Nous jouons de malheur; depuis notre départ de Syène, à laquelle nous
+avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin
+d'avoir franchi la distance qui nous sépare d'_Ombos_, où l'on se rend
+d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du
+nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait
+pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. Nous avons
+amarré, à grand'peine, dans le voisinage de _Mélissah_, où est une
+carrière de grès sans aucun intérêt; du reste, santé parfaite, bon
+courage, et nous préparant à explorer Thèbes de fond en comble, si ce
+n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous
+ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos
+tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du
+26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voilà, en y
+ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me soient
+parvenues.
+
+Je remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il
+a bien voulu m'écrire le 26 septembre. J'espère qu'il aura reçu ma
+lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien
+pardonner à la vétusté de mes souhaits de jour de l'an, déjà caducs
+lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde
+cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de
+telles distances.
+
+J'écrirai de Thèbes à notre ami Dubois, après avoir vu à fond l'Égypte
+et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Égyptiens feront à l'avenir,
+dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le passé; je
+rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de convertir
+tous les obstinés.
+
+Je transmets à M. Drovetti la lettre que m'a écrite M. de Mirbel, et je
+suis persuadé qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'Égypte, qui ne
+recule jamais devant les choses utiles.
+
+Ma dernière lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon
+itinéraire à partir de ce beau monument que nous avons épuisé, au risque
+de l'être nous-mêmes par les difficultés de son étude.
+
+Nous l'avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous
+abordâmes au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des géographes grecs,
+pour visiter quelques excavations qu'on aperçoit vers le bas de cette
+énorme masse de grès.
+
+Ces _spéos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que
+des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'époques différentes, mais
+tous appartenant aux temps pharaoniques.
+
+Le plus ancien remonte jusqu'au règne de Thouthmosis Ier; le fond de
+cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est occupé
+par 4 figures (tiers de nature), assises, et représentant deux fois ce
+Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est-à-dire une
+des formes du dieu Thoth à tête d'épervier, et la déesse _Saté, dame
+d'Éléphantine_ et _dame de Nubie_. Ce spéos était une chapelle ou
+oratoire consacré à ces deux divinités; les parois de côté n'ont jamais
+été sculptées ni peintes.
+
+Il n'en est point ainsi du second spéos; celui-ci appartient au règne de
+Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_
+et de la déesse Saté (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond.
+Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par les soins d'un prince
+nommé _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les légendes le
+titre de _gouverneur des terres méridionales_, ce qui comprenait _la
+Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau
+sculpté, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le
+roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres fonctionnaires
+publics, présentant au souverain, à ce que dit l'inscription
+hiéroglyphique (malheureusement très-courte) qui accompagne ce tableau,
+les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des
+_terres méridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du
+spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du monument.
+
+Le troisième spéos d'_Ibrim_ est du règne suivant, de l'époque
+d'Aménophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi
+étaient administrées par un autre prince, nommé _Osorsaté_. Sur la paroi
+de droite, ce roi Aménophis II est représenté assis, et deux princes,
+parmi lesquels _Osorsaté_ occupe le premier rang, présentent au Pharaon
+les tributs des _terres méridionales_ et les productions naturelles du
+pays, y compris des _lions_, des _lévriers_ et des _chacals vivants_,
+comme porte l'inscription gravée au-dessus du tableau, et qui spécifiait
+le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante
+lévriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un état si
+déplorable de dégradation qu'il m'a été impossible d'en tirer autre
+chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la statue du roi
+Aménophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_.
+
+Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est encore un monument du
+même genre et du règne de Sésostris, Rhamsès le Grand. C'est aussi un
+gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux
+d'_Ibrim_, Hermès à tête d'épervier et la déesse Saté, à la gloire du
+Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités locales,
+dans le fond du spéos. Mais à cette époque, _les terres du midi_ étaient
+gouvernées par un prince éthiopien, dont j'ai retrouvé des monuments à
+_Ibsamboul_ et à _Ghirché_. Ce personnage est figuré dans le spéos
+d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages à Sésostris, et à la tête de
+tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on
+compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate
+des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans
+désignation plus particulière.
+
+Il est à remarquer, à l'honneur de la galanterie égyptienne, que la
+femme du prince éthiopien _Satnouï_ se présente devant Sésostris
+immédiatement après son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela
+montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la
+civilisation égyptienne différait essentiellement de celle du reste de
+l'Orient, et se rapprochait de la nôtre; car on peut apprécier le degré
+de civilisation des peuples d'après l'état plus ou moins supportable des
+femmes dans l'organisation sociale.
+
+Le 17 janvier au soir, nous étions à _Derri_ ou _Derr_, la capitale
+actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un clair de lune
+admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus.
+Ayant lié conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul
+à l'écart sur le bord du fleuve, était venu poliment me faire compagnie
+en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait
+le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me
+répondit aussitôt: qu'il était trop jeune pour savoir cela, mais que les
+vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birbé_ avait
+été construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que
+tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, savoir si
+c'étaient les _Français_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient
+exécuté ce grand ouvrage. Voilà comme on écrit l'histoire en Nubie. Le
+monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui
+donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Sésostris. Nous y
+restâmes toute la journée du 18, et n'en sortîmes, assez tard, qu'après
+avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et rédigé une notice
+détaillée de tous ceux dont on ne prenait point de copie. Là j'ai trouvé
+une liste, par rang d'âge, des fils et des filles de Sésostris; elle me
+servira à compléter celle d'Ibsamboul. Nous y avons copié quelques
+fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effacés ou
+détruits. C'est là que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez
+curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et
+de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien: il s'agissait de
+savoir si cet animal était placé là _symboliquement_ pour exprimer la
+vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce roi avait réellement,
+comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Égypte, un _lion
+apprivoisé_, son compagnon fidèle dans les expéditions militaires. Derri
+décide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur
+les Barbares renversés par Sésostris, l'inscription suivante: _Le lion,
+serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis._ Cela me semble
+démontrer que le lion existait réellement et suivait Rhamsès dans les
+batailles.
+
+Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher de grès, mais
+sur une très-grande échelle: il a été dédié par Sésostris à Ammon-Ra, le
+dieu suprême, et à Phré, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le
+nom de _Rhamsès_, qui fut le patron du conquérant et de toute sa lignée.
+
+Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les monuments
+d'Ibsamboul, de Ghirché, de Derri, de Séboua, etc., le roi Rhamsès
+présentant des offrandes ou ses adorations à un dieu portant le même nom
+de _Rhamsès_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait
+ce culte à lui-même. _Rhamsès_ était simplement un des mille noms du
+dieu Phré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus
+qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au
+dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopté, et quelquefois
+même les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple;
+cela se reconnaît même à _Philae_, dans la partie du grand temple
+d'_Isis_, construit par Ptolémée Philadelphe. Toutes les _Isis_ du
+sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoé, laquelle a une tête
+évidemment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore
+sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des
+souverains sont de véritables portraits.
+
+Le 18 au soir nous descendîmes à _Amada_, où nous restâmes jusqu'au 20
+après midi. Là j'eus le plaisir d'étudier à l'aise et sans être distrait
+par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un temple de la
+bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se compose d'abord
+d'une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrés,
+couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux
+nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont
+évidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une
+singularité digne de remarque, je ne les trouve employées que dans les
+monuments égyptiens les plus _antiques_, c'est-à-dire dans les hypogées
+de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à _Bet-oualli_, où sont les plus
+modernes, bien qu'elles datent du règne de Sésostris, ou plutôt de celui
+de son père.
+
+[Illustration: N° 1. Dédicace du Temple d'Amada.]
+
+[Illustration: N° 2. Chanson pour le battage des grains.]
+
+Le temple d'Amada a été fondé par Thouthmosis III (Moeris), comme le
+prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la
+dédicace, sculptée sur les deux jambages des portes de l'intérieur; et
+dont je mets ici la traduction littérale pour donner une idée des
+dédicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V.
+_le texte hiéroglyphique_, pl. N° 3.)
+
+«Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de
+l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modérateur de justice, a
+fait ses dévotions à son père le dieu Phré, le dieu des deux montagnes
+célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure; il l'a fait pour être
+vivifié à toujours.»
+
+Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur,
+Aménophis II, continua l'ouvrage commencé, et fit sculpter les quatre
+salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de
+celle qui les précède; les travaux de ce roi sont détaillés dans une
+énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes
+copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.
+
+Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le
+pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses
+dédicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frappé par sa
+singularité; en voici la traduction:
+
+«Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux
+autres dieux qui résident dans Thyri: Accourez et contemplez ces
+offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple,
+par le roi Thouthmosis (IV), à son père le dieu Phré, dieu grand,
+manifesté dans le firmament!»
+
+La sculpture du temple d'Amada, appartenant à la belle époque de l'art
+égyptien, est bien préférable à celle de Derri, et même aux tableaux
+religieux d'Ibsamboul.
+
+Dans l'après-midi du 20, nos travaux d'Amada étant terminés, nous
+partîmes et descendîmes le Nil jusqu'à _Korosko,_ village nubien, dont
+je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes l'excellent lord
+Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à exécution leur projet de
+remonter le Nil jusqu'au Sennaâr, pour se rendre de là dans l'Inde en
+traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre
+s'arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à causer des travaux
+passés et des projets futurs; je dis enfin adieu à ces courageux
+voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent
+dans une saison très-avancée. Que Dieu veille sur ces intrépides amis de
+la science!
+
+Le 21 nous étions à _Ouadi-Esséboua_ (la vallée des lions), qui reçoit
+ce nom d'une avenue de sphinx placés sur le _dromos_ de son temple,
+lequel est un _hémispéos_, c'est-à-dire un édifice à moitié construit en
+pierres de taille, et à moitié creusé dans le rocher; c'est, sans
+contredit, le plus mauvais travail de l'époque de Rhamsès le Grand; les
+pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles étaient masqués
+par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de décoration,
+qui sont d'une exécution assez médiocre. Ce temple a été dédié par
+Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre
+colosses représentant Sésostris debout occupent le commencement et la
+fin des deux rangées de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux
+historiques, représentant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et
+du _Midi_, couvrent la face extérieure des deux massifs du pylône; mais
+la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le mastic
+ou ciment qui en avait reçu une grande partie est tombé, et laisse une
+foule de lacunes dans la scène et surtout dans les inscriptions. Ce
+temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui l'envahissent
+de tous côtés.
+
+Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, à cause d'un vent du nord
+très-violent, qui nous força d'aborder et de nous tenir tranquilles au
+rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitâmes du calme pour gagner
+_Méharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point
+sculpté, et partant, d'aucun intérêt pour moi qui ne cherche que les
+_hadjar-maktoub_ (les pierres écrites), comme disent nos Arabes.
+
+Le soleil levant du 23 nous trouva à _Dakkèh_, l'ancienne _Pselcis_. Je
+courus au temple, et la première inscription hiéroglyphique qui me tomba
+sous les yeux m'apprit que j'étais dans un lieu saint, dédié à Thoth,
+seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom
+hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de
+Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés.
+
+Le monument de Dakkèh présente un double intérêt sous le rapport
+mythologique; il donne des matériaux infiniment précieux pour comprendre
+la nature et les attributions de l'être divin que les Égyptiens
+adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermès deux fois grand); une série de
+bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_
+de ce dieu. Je l'y ai trouvé d'abord (ce qui devait être) en liaison
+avec _Har-Hat_ (le grand Hermès Trismégiste), sa forme primordiale, et
+dont lui, Thoth, n'est que la _dernière transformation_, c'est-à-dire
+son incarnation sur la terre à la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_
+incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'à l'_Hermès céleste_
+(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les
+formes: 1° de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2°
+d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants
+harmonieux); 3° de _Meuï_ (la pensée ou la raison): sous chacun de ces
+noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de
+ces diverses transformations du second Hermès couvrent les parois du
+temple de Dakkèh. J'oubliais de dire que j'ai trouvé ici Thoth (le
+Mercure égyptien) armé du _caducée_, c'est-à-dire du sceptre ordinaire
+des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion.
+
+Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne
+de ce temple (l'avant-dernière salle) a été construite et sculptée par
+le plus célèbre des rois éthiopiens, _Ergamènes_ (Erkamen), qui, selon
+le récit de Diodore de Sicile, délivra l'_Éthiopie_ du gouvernement
+théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en égorgeant tous les
+prêtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y
+éleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'être soumise
+à l'Égypte dès la chute de la XXVIe dynastie, celle des Saïtes, détrônée
+par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des Éthiopiens
+jusqu'à l'époque des conquêtes de Ptolémée Évergète Ier, qui la réunit
+de nouveau à l'Égypte. Aussi le temple de Dakkèh, commencé par
+l'Éthiopien _Ergamènes_, a-t-il été continué par Évergète Ier, par son
+fils Philopator et son petit-fils Évergète II. C'est l'empereur Auguste
+qui a poussé, sans l'achever, la sculpture intérieure de ce temple.
+
+Près du pylône de Dakkèh, j'ai reconnu un reste d'édifice, dont quelques
+grands blocs de pierre conservent encore une portion de dédicace:
+c'était un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voilà
+encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les
+Ptolémées, et l'Éthiopien Ergamènes lui-même, n'ont fait que
+reconstruire des temples là où il en existait dans les temps
+pharaoniques, et aux mêmes divinités qu'on y a toujours adorées. Ce
+point était fort important à établir, afin de démontrer que les derniers
+monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme
+de divinité_. Le système religieux de ce peuple était tellement un,
+tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté depuis un temps
+immémorial d'une manière si absolue et si précise, que la domination des
+Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolémées et les
+Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Égypte, ce que les Perses
+avaient détruit, et rebâti des temples là où il en existait autrefois,
+et dédiés aux mêmes dieux.
+
+Dakkèh est le point le plus méridional où j'aie rencontré des travaux
+exécutés sous les Ptolémées et les empereurs. Je suis convaincu que la
+domination grecque ou romaine ne s'est jamais étendue, _au plus_, au
+delà d'Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis _Dakkèh_ jusqu'à _Thèbes_ une
+série presque continue d'édifices construit à ces deux époques: les
+monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolémées et des
+Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J'en ai conclu que la
+destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre
+Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être attribuée aux Perses, qui ont dû
+suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, où ils ont pris, pour se
+rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du désert, infiniment
+plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une armée,
+à cause de nombreuses cataractes; la route du désert est celle que
+suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armées et les
+voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le monument d'Amada,
+facile à détruire puisqu'il n'est point d'une grande étendue. De Dakkèh
+à Thèbes on ne voit donc plus que de _secondes éditions_ des temples.
+
+Il faut en excepter le monument de _Ghirché_ et celui de _Bet-oualli_
+que les Perses n'ont pu détruire, puisqu'il eût fallu abattre les
+_montagnes_ dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. Mais ces
+_spéos_, et surtout le premier, ont été ravagés autant que le permettait
+la nature des lieux.
+
+Nous arrivâmes à _Ghirché-Hussan_ ou _Ghirf-Housseïn_ le 25 janvier.
+C'est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à Sébouâ, un véritable
+Rhamesséion ou _Rhamséion_, c'est-à-dire un monument dû à la munificence
+de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu _Phtha_, personnage
+dont on retrouve une imitation décolorée dans l'_Hephaistos_ des Grecs
+et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de Ghirché, qui,
+en langue égyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure
+de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même nom sacré
+que _Memphis_: il paraît que ces noms fastueux furent à la mode en
+Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m'ont appris, par
+exemple, que _Derri_ avait le même nom que la fameuse _Héliopolis_
+d'Égypte, _demeure du Soleil_, et que le misérable village nommé
+aujourd'hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se décorait du
+nom d'_Amoneï_, celui même de la _Thèbes_ aux cent portes.
+
+La portion construite de l'_hémispéos_ de Ghirché est, à très-peu près,
+détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail immense, a été
+dégradée avec une espèce de recherche. J'ai cependant pu relever le
+sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des légendes. La
+grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels on a
+taillé six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare
+à côté de bas-reliefs d'une fort belle exécution. Sur les parois
+latérales sont huit niches carrées renfermant chacune trois figures
+assises, sculptées de plein relief: le personnage occupant le milieu de
+ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamsès,
+le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu Grand, et comme
+résidant dans _Phthaëi, Amoneï_ et _Thyri_, c'est-à-dire dans _Ghirché,
+Sébouâ_ et _Derri_, où existent en effet des Rhamséion dédiés au dieu
+Soleil Rhamsès, le même qu'on adore à Ghirché, comme fils de Phtha et
+d'Hathôr, les grandes divinités de ce temple. L'étude des tableaux
+religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces trois
+personnages.
+
+La journée du 26 fût donnée en partie au petit temple de _Dandour_. Nous
+retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non achevé du temps de
+l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son étendue, ce
+monument m'a beaucoup intéressé, puisqu'il est entièrement relatif à
+l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soirée
+du 25 avait été égayée par un superbe écho découvert par hasard en face
+de Dandour, où nous venions d'aborder. Il répète fort distinctement et
+d'une voix sonore jusqu'à onze syllabes. Nos compagnons italiens se
+plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, entremêlés de coups de
+fusil qu'on tirait de tous côtés, et auxquels l'écho répondait par des
+coups de canon ou les éclats du tonnerre.
+
+Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai
+découvert une nouvelle génération de dieux, et qui complète le cercle
+des formes d'Ammon, point de départ et point de réunion de toutes les
+essences divines. Ammon-Ra, l'Être suprême et primordial, étant son
+propre père, est qualifié de mari de sa mère (la déesse Mouth), sa
+portion féminine renfermée en sa propre essence à la fois mâle et
+femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux égyptiens ne sont
+que des formes de ces deux principes constituants considérés sous
+différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de pures abstractions
+du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une
+chaîne non interrompue qui descend des cieux et se matérialise jusqu'aux
+incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernière de ces
+incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extrême de la chaîne
+divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus
+(le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l'Alpha. Le point de
+départ de la mythologie égyptienne est une _Triade_ formée des trois
+parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le mâle et le père), Mouth (la
+femelle et la mère) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'étant
+manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et Horus. Mais la
+parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont frères. C'est à
+Kalabschi que j'ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les trois
+membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade
+initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mère; et le fils
+qu'il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_
+dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et
+cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi la Triade finale
+se formait d'Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, personnages
+qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère Mouth et
+leur fils Khons. Aussi _Malouli_ était-il adoré à Kalabschi sous une
+forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et orné des mêmes
+insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur
+de Talmis, c'est-à-dire de Kalabschi, que les géographes grecs appellent
+en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions
+des temples.
+
+J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existé à Talmis trois
+_éditions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du règne
+d'Aménophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolémées; et la
+dernière, le temple actuel qui n'a jamais été terminé, sous Auguste,
+Caïus Caligula et Trajan; et la légende du dieu _Malouli_, dans un
+fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction
+du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes. Ainsi
+donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et
+d'Égypte n'a jamais reçu de modification, on n'innovait rien, et les
+anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés par
+le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'étaient en quelque sorte
+partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de
+_répartition féodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Saté
+régnaient à Éléphantine, à Syène et à Béghé, et leur juridiction
+s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à Ibsamboul, à Derri et à Amada;
+Phtha, à Ghirché; Anouké, à Maschakit; Thoth, le surintendant de
+Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à Ghébel-Addèh
+et à Dakkèh; Osiris était seigneur de Dandour; Isis, reine à Philae;
+Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. Mais Ammon-Ra règne
+partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.
+
+Il en était de même en Égypte, et l'on conçoit que ce culte partiel ne
+pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par toute la puissance
+des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif
+dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes
+voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme
+syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien calculé, les
+divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouvé à
+Kalabschi les dieux de Ghirché et de Dakkèh au midi, ceux de Déboud au
+nord, occupant une place distinguée; à Déboud, les dieux de Dakkèh et de
+Philae; à Philae, ceux de Déboud et de Dakkèh, au midi? ceux de Béghé
+d'Éléphantine et de Syène au nord; à Syène enfin, les dieux de Philae et
+ceux d'Ombos.
+
+C'est encore à Kalabschi que j'ai remarqué, pour la première fois, la
+couleur violette employée dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par
+découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appliquée
+sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi
+le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le précède ont été dorés
+aussi bien que le sanctuaire de Dakkèh.
+
+Près de Kalabschi est l'intéressant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a
+pris les journées des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'à midi. Là, mes
+yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de Kalabschi,
+qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en
+contemplant les bas-reliefs historiques gui décorent ce spéos, d'un fort
+beau style, et dont nous avons des copies complètes. Ces tableaux sont
+relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les
+_Kouschi_ (les Éthiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les
+_Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Sésostris dans _sa jeunesse_ et
+_du vivant de son père_, comme le dit expressément Diodore de Sicile,
+qui à cette époque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et
+_presque toute la Libye_.
+
+Le roi Rhamsès, père de _Sésostris_, est assis sur son trône dans un
+naos, et son fils, en costume de prince, lui présente un groupe de
+prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est représenté
+comme vainqueur, frappant lui-même un homme de cette nation, en même
+temps que le prince (Sésostris) lui présente les chefs militaires et une
+foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son
+fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiégée; le roi foule
+aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amenée en
+état de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux
+historiques décorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle
+principale du monument, en supposant que cette portion du _spéos_ ait
+jamais été couverte.
+
+La paroi de droite présente les détails de la campagne contre les
+_Éthiopiens_, les _Bischari_ et des _nègres_. Dans le premier tableau,
+d'une grande étendue, on voit les Barbares en pleine déroute, se
+réfugiant dans leurs forêts, sur les montagnes, ou dans des marécages;
+le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, représente le roi
+assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils
+aîné (Sésostris), qui lui présente, 1° un _prince éthiopien_ nommé
+_Aménémoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un
+lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du
+trône du père de son vainqueur; 2° des chefs militaires égyptiens; 3°
+des tables et des buffets couverts de _chaînes d'or_ et avec elles des
+_peaux de panthère_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des
+troncs de bois d'_ébène_; des _dents d'éléphant_; des _plumes
+d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _flèches_; des _meubles
+précieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou imposé par la
+conquête; 4° à la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_
+prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants
+sur ses épaules et dans une espèce de couffe; suivent des individus
+conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'intérieur
+de l'Afrique, le _lion_, les _panthères_, l'_autruche_, des _singes_ et
+la _girafe_, parfaitement dessinés, etc., etc. On reconnaîtra là,
+j'espère, la campagne de Sésostris contre les Éthiopiens, lesquels il
+força, selon Diodore de Sicile encore, de payer à l'Égypte un tribut
+annuel en _or_, en _ébène_ et en _dents d'éléphant_.
+
+Les autres sculptures du spéos sont toutes religieuses. Ce monument
+était consacré au grand dieu Ammon-Ra et à sa forme secondaire
+Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans ses
+légendes, avoir donné toutes les mers et toutes les terres existantes à
+son fils chéri «le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamsès
+(II).» Dans le sanctuaire, ce Pharaon est représenté suçant le lait des
+déesses Anouké et Isis. «Moi qui suis ta mère, la dame d'Éléphantine,
+dit la première, je te reçois sur mes genoux, et te présente mon sein
+pour que tu y prennes ta nourriture, ô Rhamsès!» «Et moi, ta mère Isis,
+dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les périodes des
+panégyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui
+s'écouleront en une vie pure.» J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi
+que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le
+Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne
+faut pas oublier que les Égyptiens appelaient les Syriens, les
+Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.
+
+Je dis adieu à ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'était
+le dernier de la belle époque et d'une bonne sculpture que je dusse
+rencontrer entre Kalabschi et Thèbes.
+
+Le 31, au coucher du soleil, nous étions à _Kardâssi_ ou _Kortha_, où
+j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, dénué de sculpture,
+à l'exception d'un bas-relief sur un fût de colonne. J'avais vu, deux
+heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_),
+également sans sculptures ni inscriptions hiéroglyphiques; mais on juge
+facilement, à leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps
+de la domination romaine.
+
+Le 1er février, nous vîmes venir à nous une cange avec pavillon
+autrichien: c'était du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher;
+cependant, la barque avançait aussi vers nous, et je reconnus sur la
+proue M. Acerbi, consul général d'Autriche en Égypte, qui m'appelait et
+me saluait de la main. Nous arrêtâmes nos barques et passâmes quelques
+heures à causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et
+littérateur distingué, qui nous avait traités d'une manière si aimable
+pendant notre séjour à Alexandrie. Nous nous séparâmes, lui pour
+remonter jusqu'à la seconde cataracte, et moi pour rentrer en Égypte,
+avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le Paris de l'Égypte
+et le rendez-vous des voyageurs, n'en déplaise à la grosse ville du
+Kaire et à la triste Alexandrie.
+
+Vers deux heures après midi, nous étions à _Déboud_ ou _Déboudé_: nous
+étant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans
+sculpture, je trouvai qu'il avait été bâti, en grande partie, par un roi
+éthiopien nommé _Atharramon_, et qui doit être le prédécesseur ou le
+successeur immédiat de l'_Ergamènes_ de Dakké. Le temple, dédié à
+Ammon-Ra, seigneur de _Tébot_ (Déboud), et à Hathôr, et subsidiairement
+à Osiris et à Isis, a été continué, mais non achevé, sous les empereurs
+Auguste et Tibère. Dans le sanctuaire, encore non sculpté, gisent les
+débris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des
+Ptolémées.
+
+Notre travail étant terminé, nous rentrâmes dans nos barques, pressés de
+partir et de profiter du reste de la journée pour arriver à Philae,
+rentrer ainsi en Égypte, et dire adieu à cette pauvre Nubie, dont la
+sécheresse avait déjà lassé tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs,
+en remettant le pied en Égypte, nous pouvions espérer de manger du pain
+un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous
+régalait journellement notre boulanger en chef, tout à fait à la hauteur
+du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier
+cordon-bleu.
+
+C'est à neuf heures du soir que nous retouchâmes enfin la terre
+égyptienne, en abordant à l'île de Philae, rendant grâces à ses antiques
+divinités Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas
+dévorés entre les deux cataractes.
+
+Nous avons séjourné dans l'île sainte jusqu'au 7 février, terminant les
+travaux commencés au mois de décembre, et recueillant tous les tableaux
+mythologiques relatifs à l'histoire et aux attributions d'Isis et
+d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent
+en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les époques des
+principaux édifices de cette île.
+
+Le petit temple du sud a été dédié à Hathôr, et construit par le Pharaon
+Nectanèbe, le dernier des rois de race égyptienne, détrôné par la
+seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui,
+de ce joli petit édifice, conduit au grand temple, est de l'époque des
+empereurs; ce qu'il y a de sculpté l'a été sous les règnes d'Auguste, de
+Tibère et de Claude.
+
+Le premier pylône est du temps de Ptolémée Philométor, qui a encastré
+dans ce pylône un propylon dédié à Isis par le Pharaon Nectanèbe, et
+l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_
+actuel il en existait déjà un autre sur le même emplacement, lequel aura
+été détruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les débris de
+sculpture plus anciens employés dans les colonnes du pronaos actuel du
+grand temple.
+
+C'est Ptolémée Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles
+adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Évergète II, et le second
+pylône, de Ptolémée Philométor. Les sculptures et bas-reliefs extérieurs
+de tout l'édifice ont été exécutés sous Auguste et Tibère.
+
+Entre les deux pylônes du grand temple d'Isis, il existe à droite et à
+gauche deux beaux édifices d'un genre particulier. Celui de gauche est
+un temple périptère, dédié à Hathôr et à la délivrance d'Isis qui vient
+d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolémée
+Épiphane ou de son fils Évergète II. Les bas-reliefs extérieurs sont du
+règne d'Auguste et de Tibère. C'est Évergète II qui se donne les
+honneurs de la construction de ce temple, dans les longues dédicaces de
+la frise extérieure.
+
+Le même roi s'est aussi emparé, par une inscription semblable, de
+l'édifice de droite, qui, presque tout entier, est de son frère
+Philométor, à l'exception d'une salle sculptée sous Tibère.
+
+J'ai donné une journée presque entière à une petite île voisine de
+Philae, l'île de _Béghé_, où la Commission d'Égypte indiquait le reste
+d'un petit édifice égyptien. J'y ai, en effet, trouvé quelques colonnes
+d'un tout petit temple de très-mauvais travail et de l'époque de
+Philométor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'étais dans l'île de
+_Snem_, nom de localité que j'avais rencontré souvent, depuis Ombos
+jusqu'à Dakké, dans les légendes des dieux, et surtout dans celles du
+dieu Chnouphis et de la déesse Hathôr. C'était là un des lieux les plus
+saints de l'Égypte, et une île sacrée, but de pèlerinages longtemps
+avant sa voisine l'île de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue
+égyptienne. C'est de là qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_,
+et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde
+question de _fil_ (l'éléphant), comme l'ont prétendu de soi-disant
+étymologistes.
+
+Le temple de Snem (Béghé) était en effet dédié à Chnouphis et à la
+déesse Hathôr, et le monument actuel était encore la _seconde édition_
+d'un temple bien plus ancien et plus étendu, bâti sous le règne du
+Pharaon Aménophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouvé les débris de
+ce temple, et les restes d'une statue colossale du même Pharaon, qui
+décorait un des pylônes de l'ancien édifice. J'ai recueilli dans cette
+île, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine
+d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et
+des actes d'adoration faits dans l'île sainte de _Snem_ par de grands
+personnages de la vieille Égypte, et entre autres: 1° un proscynéma d'un
+_basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Aménophis III
+(Memnon), grammate nommé _Aménémoph_; 2° une inscription attestant le
+_pèlerinage d'un grand-prêtre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamsès;
+3° celui d'un prince éthiopien nommé _Mémosis_, sous le Pharaon
+Aménophis III; 4° celui du prince éthiopien _Messi_, sous Rhamsès le
+Grand; 5° celui d'un _grand-prêtre_ d'Anouké, nommé _Aménothph_; 6° un
+proscynéma conçu en ces termes: «Je suis venu vers vous, moi votre
+serviteur, vous tous, grands dieux, qui résidez dans Snem! accordez-moi
+tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_à moi_) l'intendant des
+terres du roi seigneur du monde Aménophis (III), AMOSIS;» cet Amosis est
+représenté à côté de l'inscription, levant ses mains en attitude
+d'adoration; 7° enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de
+granit, j'ai copié une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an
+XXXIV et l'an XXXIX du règne de Rhamsès le Grand (Sésostris), un des
+princes ses enfants a assisté à la _panégyrie_ de _Snem_, et l'a
+célébrée par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions
+purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les
+légendes royales, sculptées en grand, des Pharaons Psammétichus Ier,
+Psammétichus II, Apriès et Amasis, semblent avoir eu pour motif de
+rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'île de _Snem_, soit même
+de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette
+île, où le granit est de toute beauté.
+
+Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhôte, Lehoux et
+Bertin, faire _une partie de plaisir_ à la cataracte, où nous prîmes un
+modeste repas, assis à l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort épineux), le
+seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me
+rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis débarquer en face
+de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller à la chasse des
+inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre
+desquels est le roc taillé en forme de siège et qu'un de nos doctes
+amis, M. Letronne, a cru pouvoir être l'_Abaton_ nommé dans les
+inscriptions grecques de l'obélisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un
+rocher comme un autre, avec cette différence qu'il est chargé
+d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les
+dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les
+suivantes:
+
+1º Une stèle sculptée sur le roc, mais à demi effacée, monument qui
+rappelle une victoire remportée sur les Libyens par le Pharaon
+_Thouthmosis IV_, l'an septième de son règne, le 8 du mois de Phaménoth;
+
+2° Une stèle de son successeur Aménophis III (Memmon), assez bien
+conservée, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de
+soumettre les Éthiopiens, l'an cinquième de son règne, a passé dans ce
+lieu et y a tenu une panégyrie (assemblée religieuse);
+
+3º Un proscynéma à Néith et à Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph
+(Smendès), de la XXIe dynastie;
+
+4° Un proscynéma à Horammon, Saté et Mandou, pour le salut du roi
+Néphérothph (Néphérites), de la XXIXe dynastie.
+
+Je ne parle point d'une foule de proscynéma de simples particuliers, à
+Chnouphis et à Saté, les grandes divinités de la cataracte.
+
+Les rochers sur la _route de Philae à Syène_, et que j'ai explorés le 7
+février, en portent aussi un très-grand nombre, adressés aux mêmes
+divinités: j'y ai aussi copié des inscriptions et des sculptures
+représentant des princes éthiopiens rendant hommage à Rhamsès le Grand
+ou à son grand-père (Mandoueï); ce sont les mêmes dont j'ai trouvé de
+semblables monuments en Nubie.
+
+Je rentrai enfin à Syène, que j'avais quittée en décembre. En attendant
+que nos bagages arrivassent de Philae à dos de chameau, et qu'on
+disposât notre nouvelle escadre égyptienne (car nous avons laissé les
+barques nubiennes à la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je
+revis les débris du temple de Syène, consacré à Chnouphis et à Saté,
+sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrême décadence de l'art
+en Égypte; il m'a intéressé toutefois, 1° parce que c'est le seul qui
+porte la légende hiéroglyphique de _Nerva_; 2° parce qu'il m'a fait
+connaître le nom hiéroglyphique-phonétique de Syène, _Souan_, qui est le
+nom copte _Souan_, et l'origine du _Syéné_ des Grecs et de l'_Osouan_
+des Arabes; 3° enfin, parce que le nom symbolique de cette même ville,
+représentant un _aplomb_ d'architecte ou de maçon, fait, sans aucun
+doute, allusion à l'antique position de Syène sous le tropique du
+Cancer, et à ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient
+d'aplomb le jour du solstice d'été: les auteurs grecs sont pleins de
+cette tradition, qui a pu, en effet, être fondée sur un fait réel, mais
+à une époque infiniment reculée.
+
+J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syène, en
+remontant vers la cataracte; j'y ai trouvé l'hommage d'un prince
+éthiopien à Aménophis III, et à la reine Taïa sa femme; un acte
+d'adoration à Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamsès le
+Grand, de ses filles _Isénofré, Bathianthi_, et de leurs frères
+_Scha-hem-kamé_ et _Mérenphtah_; le prince éthiopien _Mémosis_ (le même
+dont j'avais déjà recueilli une inscription dans l'île de Snem),
+agenouillé et adorant le prénom du roi Aménophis III; enfin plusieurs
+proscynéma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux
+divinités de Syène et de la cataracte, Chnouphis, Saté et Anouké.
+
+Je visitai pour la seconde fois l'île d'_Éléphantine_, qui, tout
+entière, formerait à peine un parc convenable pour un bon bourgeois de
+Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois
+faire un _royaume_, pour se débarrasser de la vieille dynastie
+égyptienne des _Éléphantins_. Les deux temples ont été récemment
+détruits, pour bâtir une caserne et des magasins à Syène; ainsi a
+disparu le petit temple dédié à Chnouphis par le Pharaon Aménophis III.
+Je n'ai retrouvé debout que les deux montants des portes en granit ayant
+appartenu à un autre temple de Chnouphis, de Saté et d'Anouké, dédié
+sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai,
+de construction romaine, m'a offert les débris, entremêlés et mutilés,
+de plusieurs des plus curieux édifices d'Éléphantine, construits sous
+les rois Moeris, Mandoueï et Rhamsès le Grand. Dans les restes d'une
+chambre qui termine l'escalier du quai égyptien, j'ai copié plusieurs
+proscynéma hiéroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stèle
+mutilée du Pharaon Mandoueï.
+
+Étant allé rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien à voir ni à faire
+sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers
+granitiques de Syène et d'Éléphantine, et nous nous dirigeâmes sur
+_Ombos_, où le vent a juré de nous empêcher d'arriver, puisque, au
+moment où j'écris cette ligne, nous sommes au 12 février; il est sept
+heures du matin, et le Nil mugit à quatre pouces de distance du lit sur
+lequel je suis assis.
+
+
+Ombos, le 14 février à deux heures.
+
+Je suis enfin arrivé avant-hier à _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous
+avons repris nos travaux du mois de décembre, et à cette heure-ci ils
+sont terminés. Tout est encore ici de l'époque grecque: le grand temple
+est cependant d'une très-belle architecture et d'un grand effet; il a
+été commencé par Épiphane, continué sous Philométor et Évergète II;
+quelques bas-reliefs sont même du temps de _Cléopâtre Cocce_ et de Soter
+II. Ce grand édifice, dont les ruines ont un aspect très-imposant, était
+consacré à deux Triades qui se partagent le temple, divisé, en effet,
+longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant
+presque toujours dans des massifs de la construction. Sévek-Ra (la forme
+primordiale de Saturne, Kronos) à tête de crocodile, Hathôr (Vénus), et
+leur fils Khons-Hôr, forment la première Triade. La seconde se compose
+d'Aroëris, de la déesse Tsonénoufré et de leur fils Pnevtho; ce sont les
+dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les médailles
+romaines du nome ombite est l'animal sacré du dieu principal, Sévek-Ra.
+
+La femme de Philométor, Cléopâtre, porte, dans les dédicaces et dans les
+cartouches sculptés sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut
+être que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la première lecture est
+plus probable; il est répété trente fois, et il est impossible de s'y
+tromper.
+
+Le petit temple d'Ombos était, comme l'un de ceux de Philae et le
+temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est-à-dire un édifice
+sacré figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade
+locale, c'est-à-dire une image terrestre du lieu où les déesses Hathôr
+et Tsonénoufré avaient enfanté leur fils Khons-Hôr et Pnevtho, les deux
+fils des deux Triades d'Ombos.
+
+C'est en me glissant à travers les pierres éboulées de ce petit
+monument, et en visitant une à une toutes celles qui bientôt seront
+englouties par le Nil, lequel, ayant sapé les fondations, a déjà détruit
+la plus grande partie du monument, que j'ai trouvé des blocs ayant
+appartenu à une construction bien plus ancienne, c'est-à-dire à un
+temple dédié par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Sévek-Ra, et
+avec les débris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous
+Évergète II, Cocce et Soter II.
+
+Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde édition: et
+c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages
+d'un tout petit propylon encastré aujourd'hui sur la face extérieure de
+l'enceinte en brique qui environne les temples du côté du sud-est. Les
+sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hiéroglyphique
+de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, était _Porte_ (ou
+propylon) _de la reine_ Amensé, _conduisant au temple de Sévek-Ra_
+(Saturne). On n'a point oublié que ce roi-reine est Amensé, mère de
+Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'époque de Philométor,
+et conduisait au petit temple actuel.
+
+Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la
+nuit, nous en profiterons pour aller à _Ghébel-Selséléh_, où nous attend
+une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que
+conditionnellement.
+
+_Toujours Ombos_, le 16. Je me réjouis d'avance en pensant que j'aurai
+peut-être à Thèbes un nouveau courrier; j'y serai à la fin du mois. Je
+trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis à
+mille lieues de France, et les soirées sont si longues! Toujours fumer
+ou jouer à la bouillotte! Il nous faudrait une bonne édition des petits
+paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit
+de l'être sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'écrire,
+et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands
+bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde
+cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont à pied, et que le
+vent ne les arrête pas, je fais partir ce soir même celui qui nous a
+apporté nos lettres de France.... Je n'ai pas oublié les notes de M.
+Letronne; il apprendra avec intérêt que le listel sur lequel est gravée
+l'inscription d'Ombos était doré, et que les lettres ont conservé une
+couleur rouge vif encore très-visible; je n'ai pu vérifier ce qu'il y
+avait sur Sérapis à _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom
+n'existant plus.... Adieu.
+
+
+
+
+DOUZIÈME LETTRE
+
+
+Biban-el-Molouk (Thèbes), le 25 mars 1829.
+
+J'ai écrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul
+général d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis
+d'expédier d'Alexandrie; par le premier bâtiment partant pour l'Europe.
+J'annonçais notre arrivée, en très-bonne santé (tous tant que nous
+sommes), à _Thèbes_, où nous rentrâmes le 8 mars au matin, après avoir
+heureusement terminé notre voyage de Nubie et de la haute Thébaïdé; nos
+barques furent amarrées au pied des colonnades du palais de _Louqsor_,
+que nous avons étudié et exploité jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais
+à profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce
+magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'Égypte,
+obstrué par des cahuttes de fellahs qui masquent et défigurent ses beaux
+portiques, sans parler de la chétive maison d'un _bim-bachi_, juchée
+sur la plate-forme violemment percée à coups de pic, pour donner passage
+aux balayures du Turc, qui sont dirigées sur un superbe sanctuaire
+sculpté sous le règne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique
+palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour
+y établir notre ménage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabié
+et les petites barques, jusqu'au moment où nos travaux de Louqsor ont
+été finis.
+
+Nous passâmes sur la rive gauche le 23, et après avoir envoyé notre gros
+bagage à une maison de _Kourna_, que nous a laissée un très-brave et
+excellent homme nommé Piccinini, agent de M. d'Anastasy à Thèbes, nous
+avons tous pris la route de la vallée de _Biban-el-Molouk_, où sont les
+tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette vallée
+étant étroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez élevées
+et dénuées de toute espèce de végétation, la chaleur doit y être
+insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc
+d'exploiter cette riche et inépuisable mine à une époque où
+l'atmosphère, quoique déjà fort échauffée, est cependant encore
+supportable. Notre caravane s'y est donc établie le jour même, et nous
+occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible
+de trouver en Égypte. C'est le roi Rhamsès (le quatrième de la XIXe
+dynastie) qui nous donne l'hospitalité, car nous habitons tous son
+magnifique tombeau, le second que l'on rencontre à droite en entrant
+dans la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hypogée, d'une admirable
+conservation, reçoit assez d'air et assez de lumière pour que nous y
+soyons logés à merveille; nous occupons les trois premières salles, qui
+forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 à 20 pieds de hauteur,
+et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les
+couleurs conservent presque tout leur éclat; c'est une véritable
+habitation de prince, à l'inconvénient près de l'enfilade des pièces; le
+sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux
+_kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux
+tentes dressées à l'entrée du tombeau. Tel est notre établissement dans
+la vallée des Rois, véritable séjour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni
+un brin d'herbe, ni êtres vivants, à l'exception des chacals et des
+hyènes qui, l'avant-dernière nuit, ont dévoré, à cent pas de notre
+_palais_, l'âne qui avait porté mon domestique barabra Mohammed, pendant
+le temps que l'ânier passait agréablement sa nuit de Ramadhan dans notre
+cuisine, qui est établie dans un tombeau royal totalement ruiné. Mais en
+voilà assez sur le ménage.
+
+Un courrier que j'ai reçu à Thèbes m'a apporté les lettres du 20
+décembre; ce sont les plus récentes de toutes celles qui me sont
+parvenues; je me réjouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et
+surtout du bon état de notre vénérable M. Dacier. Je lui présente mes
+félicitations et mes respects; j'espère que sa santé se sera soutenue,
+et que mes voeux, partis de la deuxième cataracte le 1er janvier
+dernier, seront exaucés pour l'année courante et à toujours.
+
+L'annonce de la commission archéologique pour la Morée, donnée par S.
+Ex. le ministre de l'intérieur à notre ami Dubois, m'a causé une vive
+satisfaction; il y a vingt ans que nous rêvions ensemble les voyages
+d'Égypte et de Grèce que nous exécutons aujourd'hui: ce rêve se réalise
+enfin! Je puis donc écrire de Thèbes à Athènes: que de temps historiques
+rapprochés dans un même but! C'est comme une fouille générale que fait
+la civilisation moderne dans les débris de l'ancienne, et j'espère que
+ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les
+colonnades du Parthénon, ou dans l'Altis d'Olympie, à la tête de quatre
+cents pionniers, ce qui serait encore mieux.
+
+J'ai aussi fait commencer des fouilles à _Karnac_ et à _Kourna_. J'ai
+réuni dix-huit momies de tout genre et de toute espèce; mais je
+n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies
+gréco-égyptiennes, portant à la fois des inscriptions grecques et des
+légendes démotiques et hiératiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et
+quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'à présent.
+Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tirés
+des maisons mêmes de la vieille Thèbes, à quinze ou vingt pieds
+au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un état d'oxydation
+complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis à la tête de
+mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M.
+Drovetti, le nommé _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu
+de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune
+lui avait donné.] (le crocodile), qui me paraît un homme adroit et qui
+ne manque pas de me donner de grandes espérances. J'y compte peu, parce
+qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient
+pas. Je tâcherai cependant de donner un peu d'activité à mes fouilles
+dans les mois de juin, juillet et août, époque à laquelle je serai fixé
+sur les lieux, soit à Karnac, soit à Kourna. J'ai quarante hommes en
+train, et je verrai si les produits compensent à peu près les dépenses,
+et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui
+fouillent à Kourna de compte à demi avec Rosellini. Il est évident que
+je ne puis songer à emporter ce qui manque justement au Musée royal, de
+grosses pièces, parce que le transport seul jusqu'à Alexandrie
+épuiserait mes finances et de beaucoup.
+
+Cela dit, je reprends le fil de mon itinéraire et la notice des
+monuments depuis _Ombos_, d'où est datée ma dernière lettre.
+
+Partis d'_Ombos_ le 17 février, nous n'arrivâmes, à cause de l'impéritie
+du réis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le
+18 au soir à _Ghébel-Selséléh_ (Silsilis), vastes carrières où je me
+promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement réalisé, et les
+cinq jours que nous y avons passés ont été bien employés.
+
+Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d'un très-beau grès,
+ont été exploitées par les anciens Égyptiens, et le voyageur est effrayé
+s'il considère, en parcourant les carrières, l'immense quantité de
+pierres qu'on a dû en tirer pour produire les galeries à ciel ouvert et
+les vastes espaces excavés qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la
+rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.
+
+On rencontre d'abord, en venant du côté de Syène, trois chapelles
+taillées dans le roc et presque contiguës. Toutes trois appartiennent à
+la belle époque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la
+distribution, soit pour toute la décoration intérieure et extérieure;
+toutes s'ouvrent par deux colonnes formées de boutons de lotus tronqués.
+
+La première de ces chapelles (la plus au sud) a été creusée dans le roc
+sous le règne du Pharaon Ousireï de la XVIIIe dynastie; elle est
+détruite en très-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore
+visibles, et ne présentent d'intérêt que sous le rapport du travail, qui
+a toute la finesse et toute l'élégance de l'époque.
+
+La seconde chapelle date du règne suivant, celui de Rhamsès II. Les
+tableaux qui décorent les parois de droite et de gauche nous font
+connaître à quelle divinité ce petit édifice avait été dédié par le
+Pharaon. Il y est représenté adorant d'abord la Triade thébaine, les
+plus grands des dieux de l'Égypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on
+invoquait dans tous les temples, parce qu'ils étaient le type de tous
+les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phré, à Phtha, seigneur
+de justice, et au dieu Nil, nommé, dans l'inscription hiéroglyphique,
+_Hapi-Moou_, le père vivifiant de tout ce qui existe. C'est à cette
+dernière divinité que la chapelle de Rhamsès II, ainsi que les deux
+autres, furent particulièrement consacrées; cela est constaté par une
+très-longue inscription hiéroglyphique, dont j'ai pris copie, et datée
+de «l'an IV, le 10e jour de Mésori, sous la majesté de l'Aroéris
+puissant, ami de la vérité et fils du Soleil, Rhamsès, chéri d'Hapimoou,
+le père des dieux.» Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou
+_Hapimoou_), l'identifie avec le Nil céleste _Nenmoou_, l'eau
+primordiale, le grand Nilus, que Cicéron, dans son Traité sur la Nature
+des Dieux, donne comme le père des principales divinités de l'Égypte,
+même d'Ammon, ce que j'ai trouvé attesté ailleurs par des inscriptions
+monumentales. La troisième chapelle appartient au règne du fils de
+Rhamsès le Grand; il était naturel que les chapelles de Silsilis fussent
+dédiées à Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de
+l'Égypte où le fleuve est le plus resserré et qu'il semble y faire une
+seconde entrée, après avoir brisé les montagnes de grès qui lui
+fermaient ici le passage, comme il a brisé les rochers de granit de la
+cataracte pour faire sa première entrée en Égypte.
+
+On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creusés
+pour recevoir deux ou trois corps embaumés; tous remontent jusqu'aux
+premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent à
+des chefs de travaux ou inspecteurs supérieurs des carrières de
+Silsilis. Nous avons aussi copié des stèles portant des dates du règne
+de divers Rhamsès de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande
+inscription de l'an XXII de Sésonchis.
+
+Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _spéos_, ou
+édifice creusé dans la montagne, et plus singulier encore par la
+variété des époques des bas-reliefs qui le décorent. Cette belle
+excavation a été commencée sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on
+en voulait faire un temple dédié à Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu
+Nil, divinité du lieu, et au dieu Sévek (Saturne à tête de crocodile),
+divinité principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est
+dans cette intention qu'ont été exécutés, sous le règne d'Horus, les
+sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs
+du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui décorent une longue
+et belle galerie transversale qui précède ce sanctuaire.
+
+Cette galerie, très-étendue, forme un véritable musée historique. Une de
+ses parois est tapissée, dans toute sa longueur, de deux rangées de
+stèles ou de bas-reliefs sculptés sur le roc, et, pour la plupart,
+d'époques diverses; des monuments semblables décorent les intervalles
+des cinq portes qui donnent entrée dans ce curieux muséum.
+
+Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de
+la paroi ouest: le Pharaon y est représenté debout, la hache d'armes sur
+l'épaule, recevant d'Ammon-Ra l'emblème de la vie divine, et le don de
+subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des Éthiopiens,
+les uns renversés, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef
+égyptien, qui leur reproche, dans la légende, d'avoir fermé leur coeur à
+la prudence et de n'avoir pas écouté lorsqu'on leur disait: «Voici que
+le lion s'approche de la terre d'Éthiopie (Kousch).» Ce lion-là était
+le roi Horus, qui fit la conquête d'Éthiopie, et dont le triomphe est
+retracé sur les bas-reliefs suivants.
+
+Le roi vainqueur est porté par des chefs militaires sur un riche
+palanquin, accompagné de flabellifères. Des serviteurs préparent le
+chemin que le cortège doit parcourir; à la suite du Pharaon viennent des
+guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier
+sur l'épaule, sont en marche, précédés d'un trompette; un groupe de
+fonctionnaires égyptiens, sacerdotaux et civils, reçoit le roi et lui
+rend des hommages.
+
+La légende hiéroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: «Le dieu
+gracieux revient (en Égypte), porté par les chefs de tous les pays (les
+nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin
+seigneur de l'Égypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit
+(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Éthiopie), race perverse;
+ce roi directeur des mondes, approuvé par Phré, fils du Soleil et de sa
+race, le serviteur d'Ammon, HÔRUS, le vivificateur. Le nom de sa majesté
+s'est fait connaître dans la terre d'Éthiopie, que le roi a châtiée
+conformément aux paroles que lui avait adressées son père Ammon.»
+
+Un autre bas-relief représente la conduite, par les soldats, des
+prisonniers du commun en fort grand nombre; leur légende exprime les
+paroles suivantes, qu'ils sont censés prononcer dans leur humiliation:
+«O toi vengeur! roi de la terre de Kémé (l'Égypte), soleil de Niphaïat
+(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch
+(l'Ethiopie), dont tu as foulé les signes royaux sous tes pieds!»
+
+Tous les autres bas-reliefs de ce spéos, soit stèles, soit tableaux,
+appartiennent à diverses époques postérieures, mais qui ne descendent
+pas plus bas que le troisième roi de la XIXe dynastie. On y remarque,
+entre autres sujets:
+
+1° Un tableau représentant une adoration à Ammon-Ra, Sévek (le dieu du
+nome) et Bubastis, par le basilicogrammate chargé de l'exécution du
+palais du roi Rhamsès-Meïamoun dans la partie occidentale de Thèbes (le
+palais de Médinet-Habou), le nommé _Phori_, homme véridique;
+
+2º Trois magnifiques inscriptions en caractères hiératiques, rappelant
+que le même fonctionnaire est venu à Silsilis l'an Ve, au mois de
+Paschons, du règne de Rhamsès-Meïamoun, faire exploiter les carrières
+pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de
+Médinet-Habou);
+
+3º Un grand bas-relief: le roi Rhamsès-Meïamoun adorant le dieu Phtha et
+sa compagne Pascht (Bubastis).
+
+Ces monuments démontrent, sans aucun doute, que tout le grès employé
+dans la construction du palais de Médinet-Habou à Thèbes vient de
+Silsilis, et que ce grand édifice a été commencé au plus tôt la
+cinquième année du règne de son fondateur.
+
+4° Une grande stèle représentant le même roi adorant les dieux de
+Silsilis, et dédiée par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des
+bâtiments de Rhamsès-Meïamoun, intendant de tous les palais du roi
+existants en Égypte, et chargé de la construction du temple du Soleil
+bâti à Memphis par ce Pharaon.
+
+Des tableaux d'adoration et plusieurs stèles, plus anciennes que les
+précédentes, constatent aussi que Rhamsès le Grand (Sésostris) a tiré de
+Silsilis les matériaux de plusieurs des grands édifices construits sous
+son règne.
+
+Plusieurs de ces stèles, dédiées soit par des intendants des bâtiments,
+soit par des princes qui étaient venus en Haute-Égypte pour y tenir des
+panégyries dans les années XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son règne,
+m'ont fourni des détails curieux sur la famille du conquérant. Une de
+ces stèles nous apprend que Rhamsès le Grand a eu deux femmes: la
+première, Nofré-Ari, fut l'épouse de sa jeunesse, celle qui paraît,
+ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la
+seconde (et dernière jusqu'à présent) se nommait _Isénofré_; c'était la
+mère, 1° de la princesse _Bathianthi_, qui paraît avoir été sa fille
+chérie, la benjamine de la vieillesse de Sésostris; 2° du prince
+_Schohemkémé_, celui qui présidait les panégyries dans les dernières
+années du règne de son père, comme le prouvent trois des grandes stèles
+de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succéda en quittant son
+nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeïothph (le
+possesseur de la vérité, ou bien celui que la vérité possède); c'est le
+Sésonsis II de Diodore, et le Phéron d'Hérodote. Ce fut aussi, comme son
+père, un grand constructeur d'édifices, mais dont il ne reste que peu de
+traces. On trouve dans le spéos de Silsilis: 1° une petite chapelle
+dédiée en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appelé
+_Pnahasi_; 2º une stèle (date effacée) dédiée par le même Pnahasi, et
+constatant qu'on a tiré des carrières de Silsilis les pierres qui ont
+servi à la construction du palais que ce roi avait fait élever à Thèbes,
+où il n'en reste aucune trace, à ma connaissance du moins. Cette stèle
+nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isénofré_, comme sa
+mère, et son fils aîné _Phthamen_.
+
+3° Une stèle de l'an II, 5e jour de Mésori, rappelant qu'on a pris à
+Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeïothph à
+Thèbes, et pour les additions ou réparations faites au palais de son
+père, le Rhamséion (l'édifice qu'on a improprement nommé tombeau
+d'Osimandyas et Memnonium).
+
+Il existe enfin à Silsilis des stèles semblables relatives à quelques
+autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stèles
+d'Aménophis-Memnon, le père du roi Hôrus, se voient sur la rive
+orientale, où se trouvent les carrières les plus étendues; ces stèles
+donnent la première date certaine des plus anciennes exploitations de
+Silsilis. Il est certain qu'après la XIXe dynastie, ces carrières ont
+toujours fourni des matériaux pour la construction des monuments de la
+Thébaïde. La stèle de Sésonchis Ier le prouve; on y parle, en effet,
+d'exploitations de l'an XXII du règne de ce prince, destinées à des
+constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles
+qui forment le côté droit de la première cour de Karnac, près du second
+pylône, monument du règne de Sésonchis et des rois bubastites, ses
+descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les
+matériaux des temples d'Edfou et d'Esné viennent en grande partie de ces
+mêmes carrières.
+
+Le 24 février au matin, nous courions le portique et les colonnades
+d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse,
+porte cependant l'empreinte de la décadence de l'art égyptien sous les
+Ptolémées, au règne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la
+simplicité antique; on y remarque une recherche et une profusion
+d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la
+noble gravité des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et
+de si mauvais goût du temple d'_Esnéh_, construit du temps des
+empereurs.
+
+La partie la plus _antique_ des décorations du grand temple d'_Edfou_
+(l'intérieur du naos et le côté droit extérieur) remonte seulement au
+règne de Philopator. On continua les travaux sous Épiphane, dont les
+légendes couvrent une partie du fût des colonnes et des tableaux
+intérieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut terminé sous Évergète
+II.
+
+Les sculptures de la frise extérieure et des parois de l'extérieur des
+murailles du pronaos furent décorées sous Soter II. Sous le même roi, on
+sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie
+de gauche appartient à Philométor, ainsi que toutes les sculptures des
+deux massifs du pylône. J'ai trouvé cependant, vers le bas du massif de
+droite, un mauvais petit bas-relief représentant l'empereur Claude
+adorant les dieux du temple.
+
+Le mur d'enceinte qui environne le naos est entièrement chargé de
+sculptures; celles de la face intérieure datent du règne de Cléopâtre
+Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolémée Alexandre Ier et de sa femme
+la reine Bérénice.
+
+Voilà qui peut donner une idée exacte de l'_antiquité_ du grand temple
+d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits écrits
+sur cent portions du monument, en caractères de 10 pouces, et
+quelquefois de 2 pieds de hauteur.
+
+Ce grand et magnifique édifice était consacré à une Triade composée: 1°
+du dieu Har-Hat, la science et la lumière célestes personnifiées, et
+dont le soleil est l'image dans le monde matériel; 2° de la déesse
+Hâthor, la Vénus égyptienne; 3° de leur fils Harsont-Tho (l'Hôrus,
+soutien du monde), qui répond à l'Amour (Éros) des mythologies grecque
+et romaine.
+
+Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois
+divinités, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour
+sur plusieurs parties importantes du système théogonique égyptien. Il
+serait trop long ici d'entrer dans de pareils détails.
+
+J'ai fait dessiner aussi une série de quatorze bas-reliefs de
+l'intérieur du pronaos, représentant le _lever_ du dieu Har-Hat,
+identifié avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques à
+chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce
+recueil est du plus grand intérêt pour l'intelligence de la petite
+portion des mythes égyptiens véritablement relative à l'astronomie.
+
+Le second édifice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits
+temples nommés _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait
+toujours à côté de tous les grands temples où une Triade était adorée;
+c'était l'image de la demeure céleste où la déesse avait enfanté le
+troisième personnage de la Triade, qui est toujours figuré sous la forme
+d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou représente en effet l'enfance et
+l'éducation du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathôr, auquel
+la flatterie a associé Évergète II, représenté aussi comme un enfant et
+partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au
+nouveau-né d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de
+bas-reliefs de ce monument du règne d'Évergète II et de Soter II.
+
+Nos travaux terminés à Edfou, nous allâmes reposer nos yeux, fatigués
+des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures égyptiennes du
+temps des Lagides, dans les tombeaux d'_Éléthya_ (_El-Kab_), où nous
+arrivâmes le samedi 28 février. Nous fûmes accueillis par la _pluie_,
+qui tomba par torrents avec tonnerre et éclairs, pendant la nuit du 1er
+au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hérodote du roi
+Psamménite: De notre temps il a plu en Haute-Égypte.
+
+Je parcourus avec empressement l'intérieur de l'ancienne ville
+d'Éléthya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui
+renfermait les temples et les édifices sacrés. Je n'y trouvai pas une
+seule colonne debout; les Barbares ont détruit depuis quelques mois ce
+qui restait des deux temples intérieurs, et le temple entier situé hors
+de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une à une les pierres
+oubliées par les dévastateurs et sur lesquelles il restait quelques
+sculptures.
+
+J'espérais y trouver quelques débris de légendes, suffisants pour
+m'éclairer sur l'époque de la construction de ces édifices et sur les
+divinités auxquelles ils furent consacrés. J'ai été assez heureux dans
+cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'Éléthya,
+dédié à Sévek (Saturne) et à Sowan (Lucine), appartenait à diverses
+époques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient été
+construits et décorés sous le règne de la reine Amensé, sous celui de
+son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Aménophis-Memnon
+et Rhamsès le Grand. Les rois Amyrtée et Achoris, deux des derniers
+princes de race égyptienne, avaient réparé ces antiques édifices, et y
+avaient ajouté quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouvé à
+Éléthya qui rappelle l'époque grecque ou romaine. Le temple à
+l'extérieur de la ville est dû au règne de Moeris.
+
+Les tombeaux ou hypogées creusés dans la chaîne arabique voisine de la
+ville, remontent pour la plupart à une antiquité reculée. Le premier que
+nous avons visité est celui dont la Commission d'Égypte a publié les
+bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, à la pêche et à la
+navigation. Ce tombeau a été creusé pour la famille d'un hiérogrammate
+nommé _Phapé_, attaché au collège des prêtres d'Éléthya (Sowan-Kah).
+J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inédits de ce tombeau, et j'ai
+pris copie de toutes les légendes des scènes agricoles et autres,
+publiées assez négligemment. Ce tombeau est d'une très-haute antiquité.
+Un second hypogée, celui d'un _grand-prêtre de la déesse Ilithya_ ou
+_Éléthya_ (Sowan), la déesse éponyme de la ville de ce nom, porte la
+date du règne de _Rhamsès-Meïamoun_; il présente une foule de détails
+de famille et quelques scènes d'agriculture en très-mauvais état. J'y ai
+remarqué, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de blé
+par les boeufs, et au-dessus de la scène on lit, en hiéroglyphes presque
+tous phonétiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est censé
+chanter, car dans la vieille Égypte, comme dans celle d'aujourd'hui,
+tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson
+particulière.
+
+Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution
+adressée aux boeufs, et que j'ai retrouvée ensuite, avec de très-légères
+variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:
+
+Battez pour vous (_bis_),--ô boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des
+boisseaux pour vos maîtres.
+
+La poésie n'en est pas très-brillante; probablement l'air faisait passer
+la chanson; du reste, elle est convenable à la circonstance dans
+laquelle on la chantait, et elle me paraîtrait déjà fort curieuse quand
+même elle ne ferait que constater l'antiquité du _bis_ qui est écrit à
+la fin de la première et de la troisième ligne. J'aurais voulu en
+trouver la musique pour l'envoyer à notre respectable ami le général de
+La Salette; elle lui aurait fourni quelles données de plus pour ses
+savantes recherches sur la musique des anciens.
+
+Le tombeau voisin de celui-ci est plus intéressant encore sous le
+rapport historique. C'était celui d'un nommé _Ahmosis, fils de Obschné,
+chef des mariniers_, ou plutôt _des nautoniers_: c'était un grand
+personnage. J'ai copié dans son hypogée ce qui reste d'une inscription
+de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole
+à tous les individus présents et futurs, et leur raconte son histoire
+que voici: Après avoir exposé qu'un de ses ancêtres tenait un rang
+distingué parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il
+nous apprend qu'il est entré lui-même dans la carrière nautique dans les
+jours du roi _Ahmosis_ (le dernier de la XVIIe dynastie légitime); qu'il
+est allé rejoindre le roi à Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce
+temps, où il a servi _sur l'eau_; qu'il a ensuite combattu dans le Midi,
+où il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an
+VI du même Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a
+suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monté par eau en _Éthiopie_ pour lui
+imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit;
+et qu'enfin il a commandé des _bâtiments_ sous le roi _Thouthmosis Ier_.
+C'est là, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le
+Pharaon Ahmosis, ont presque achevé l'expulsion des Pasteurs et délivré
+l'Égypte des Barbares.
+
+Pour ne pas trop allonger l'article d'Éléthya, je terminerai par
+l'indication d'un tombeau presque ruiné; il m'a fait connaître quatre
+générations de grands personnages du pays, qui l'ont gouverné sous le
+titre _sou-ten-si_ de _Sowan_ (princes d'Éléthya), durant les règnes des
+cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Aménothph Ier
+(Aménoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amensé et Thouthmosis III
+(Moeris), auprès desquels ils tenaient un rang élevé dans leur service
+personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Ataré et Ahmosis,
+femmes des deux premiers rois nommés, et de Ranofré, fille de la reine
+Amensé et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont
+successivement nommés dans les inscriptions de l'hypogée, et forment
+ainsi un supplément et une confirmation précieuse de la Table d'Abydos.
+
+Le 3 mars, au matin, nous arrivâmes à _Esnéh_, où nous fûmes
+très-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur
+de la province; avec son aide, il nous fut permis d'étudier le grand
+temple d'Esnéh, encombré de coton, et qui, servant de magasin général de
+cette production, a été crépi de limon du Nil, surtout à l'extérieur. On
+a également fermé avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le
+premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a dû se
+faire souvent une chandelle à la main, ou avec le secours de nos
+échelles, afin de voir les bas-reliefs de plus près.
+
+Malgré tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de
+savoir relativement à ce grand temple, sous les rapports mythologiques
+et historiques. Ce monument a été regardé, d'après de simples
+conjectures établies sur une façon particulière d'interpréter le
+zodiaque du plafond, comme le plus _ancien_ monument de l'Égypte:
+l'étude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au
+contraire, le plus _moderne_ de ceux qui existent encore en Égypte; car
+les bas-reliefs qui le décorent, et les hiéroglyphes surtout, sont d'un
+style tellement grossier et tourmenté qu'on y aperçoit au premier coup
+d'oeil le point extrême de la décadence de l'art. Les inscriptions
+hiéroglyphiques ne confirment que trop cet aperçu: les masses de ce
+pronaos ont été élevées sous l'empereur _César Tibérius Claudius
+Germanicus_ (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la
+dédicace en grands hiéroglyphes. La corniche de la façade et le premier
+rang de colonnes ont été sculptés sous les empereurs _Vespasien_ et
+_Titus_; la partie postérieure du pronaos porte les légendes des
+empereurs _Antonin_, _Marc Aurèle_ et _Commode_; quelques colonnes de
+l'intérieur du pronaos furent décorées de sculptures sous _Trajan_,
+_Hadrien_ et _Antonin_; mais, à l'exception de quelques bas-reliefs de
+l'époque de _Domitien_, tous ceux des parois de droite et de gauche du
+pronaos portent les images de _Septime Sévère_ et de GÉTA, que son frère
+Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en même temps qu'il fit
+proscrire son nom dans tout l'empire; il paraît que cette proscription
+du tyran fut exécutée à la lettre jusqu'au fond de la Thébaïde, car les
+cartouches noms propres de l'empereur _Géta_ sont tous _martelés_ avec
+soin; mais ils ne l'ont pas été au point de m'empêcher de lire
+très-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CÉSAR GÉTA,
+_le directeur_.
+
+Je crois que l'on connaît déjà des inscriptions latines ou grecques dans
+lesquelles ce nom est martelé: voilà des légendes hiéroglyphiques à
+ajouter à cette série.
+
+Ainsi donc, l'antiquité du pronaos d'Esnéh est incontestablement fixée;
+sa construction ne remonte pas au delà de l'empereur Claude; et ses
+sculptures descendent jusqu'à _Caracalla_, et du nombre de celles-ci est
+le fameux zodiaque dont on a tant parlé.
+
+Ce qui reste du naos, c'est-à-dire le mur du fond du pronaos, est de
+l'époque de _Ptolémée Épiphane_, et cela encore est d'hier,
+comparativement à ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites
+derrière le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a
+été rasé jusqu'aux fondements.
+
+Cependant, que les amis de l'antiquité des monuments de l'Égypte se
+consolent: _Latopolis_ ou plutôt ESNÉ (car ce nom se lit en hiéroglyphes
+sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'était
+point un village aux grandes époques pharaoniques; c'était une ville
+importante, ornée de beaux monuments, et j'en ai découvert la preuve
+dans l'inscription des colonnes du pronaos.
+
+J'ai trouvé sur deux de ces colonnes, dont le fût est presque
+entièrement couvert d'inscriptions hiéroglyphiques disposées
+verticalement, la notice des fêtes qu'on célébrait annuellement dans le
+grand temple d'Esnéh. Une d'elles se rapportait à la commémoration de
+la dédicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III
+(_Moeris_); de plus il existe, et j'ai dessiné dans une petite rue
+d'Esnéh, au quartier de Cheïk-Mohammed-Ebbédri, un jambage de porte en
+très-beau granit rose, portant une dédicace du Pharaon Thouthmosis II,
+et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'_Esnéh_
+pharaonique. J'ai aussi trouvé à _Edfou_ une pierre qui est le seul
+débris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple
+actuel bâti sous les Lagides; l'ancien était encore de _Moeris_, et
+dédié, comme le nouveau, au grand dieu _Har-Hat, seigneur d'_HATFOUH
+(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thébaïde comme en
+Nubie, avait construit la plupart des édifices sacrés, après l'invasion
+des _Hykschos_, de la même manière que les Ptolémées ont rebâti ceux
+d'Ombos, d'Esnéh et d'Edfou, pour remplacer les temples _primitifs_
+détruits pendant l'invasion persane.
+
+Le grand temple d'Esnéh était dédié à l'une des plus grandes formes de
+la divinité, à Chnouphis, qualifié des titres NEV-EN-THO-SNÉ, _seigneur
+du pays d'Esnéh, créateur de l'univers, principe vital des essences
+divines, soutien de tous les mondes_, etc. A ce dieu sont associés la
+déesse Néith, représentée sous des formes diverses et sous les noms
+variés de _Menhi_, _Tnébouaou_, etc., et le jeune Hâke, représenté sous
+la forme d'un enfant, ce qui complète la Triade adorée à Esnéh. J'ai
+ramassé une foule de détails très-curieux sur les attributions de ces
+trois personnages auxquels étaient consacrées les principales fêtes et
+panégyries célébrées annuellement à Esnéh. Le 23 du mois d'Hathyr, on
+célébrait la fête de la déesse _Tnébouaou_; celle de la déesse _Menhi_
+avait lieu le 25 du même mois; le 30, celle d'_Isis_, tertiaire des deux
+déesses précitées. Le 1er de Choïak, on tenait une panégyrie (assemblée
+religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hâke, et ce même jour avait lieu
+la panégyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacré sculpté
+sur l'une des colonnes du pronaos: «A la néoménie de Choïak, panégyries
+et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esnéh; on
+étale tous les ornements sacrés; on offre des pains, du vin et autres
+liqueurs, des boeufs et des oies; on présente des collyres et des
+parfums au dieu Chnouphis et à la déesse sa compagne, ensuite le lait à
+Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie à la
+déesse Menhi, une oie à la déesse Néith, une oie à Osiris, une oie à
+Khons et à Thôth, une oie aux dieux Phré, Atmou, Thoré, ainsi qu'aux
+autres dieux adorés dans le temple; on présente ensuite des semences,
+des fleurs et des épis de blé au seigneur Chnouphis, souverain d'Esnéh,
+et on l'invoque en ces termes,» etc. Suit la prière prononcée en cette
+occasion solennelle, et que j'ai copiée, parce qu'elle présente un grand
+intérêt mythologique.
+
+C'est aux mêmes divinités qu'était dédié le temple situé au nord
+d'Esnéh, dans une magnifique plaine, jadis cultivée, mais aujourd'hui
+hérissée de broussailles qui nous déchirèrent les jambes, lorsque, le 6
+mars au soir, nous allâmes le visiter, en faisant à pied une
+très-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvâmes tout
+nouvellement dévastées; ce temple n'est plus tel que la Commission
+d'Égypte l'a laissé; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un
+petit pan de mur et le soubassement presque à fleur de terre: parmi les
+bas-reliefs subsistants j'en ai trouvé un d'Évergète Ier et de Bérénice
+sa femme; j'ai reconnu les légendes de Philopator sur la colonne; celles
+d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hiéroglyphes
+tout à fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Vérus. Le hasard
+m'a fait découvrir, dans le soubassement extérieur de la partie gauche
+du temple, une série de captifs représentant des peuples vaincus (par
+Évergète Ier, selon toute apparence), et, à l'aide des ongles de nos
+Arabes, qui fouillèrent vaillamment malgré les pierres et les plantes
+épineuses, je parvins à copier une dizaine des inscriptions onomastiques
+de peuples gravées sur l'espèce de bouclier attaché à la poitrine des
+vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjuguées,
+j'ai lu les noms de l'_Arménie_, de la _Perse_, de la _Thrace_ et de la
+_Macédoine_; peut-être encore s'agit-il des victoires d'un empereur
+romain: je n'ai rien trouvé d'assez conservé aux environs pour éclaircir
+ce doute.
+
+Le 7 mars au matin, nous fîmes une course pédestre dans l'intérieur des
+terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille
+_Tuphium_, aujourd'hui _Taôud_, située sur la rive droite du fleuve,
+mais dans le voisinage de la chaîne arabique et tout près
+d'_Hermonthis_, qui est sur la rive opposée. Là existent deux ou trois
+salles d'un petit temple, habitées par des fellahs ou par leurs
+bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui
+m'ont donné le mythe du temple: on y adorait la Triade formée de Mandou,
+de la déesse Ritho et de leur fils Harphré, celle même du temple
+d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de _Tuphium_.
+
+A midi nous étions à _Hermonthis_, dont j'ai parlé dans la lettre que
+j'écrivis après avoir visité ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour
+aller à la seconde cataracte. Nous y passâmes encore quelques heures
+pour copier quelques bas-reliefs et des légendes hiéroglyphiques qui
+devaient compléter notre travail sur _Erment_, commencé à notre premier
+passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un
+_mammisi_ ou _eimisi_ consacré à l'accouchement de la déesse _Ritho_,
+construit et sculpté, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en
+commémoration de la reine Cléopâtre, fille d'Aulétès, lorsqu'elle mit au
+monde _Césarion_, fils de Jules César, lequel voulut être le _Mandou_ de
+la nouvelle déesse _Ritho_, comme Césarion en fut l'_Harphré_. Du reste,
+c'était assez l'usage du dictateur romain de chercher à compléter la
+_Triade_, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cléopâtre,
+avaient en elles quelque chose de divin, sans dédaigner pour cela les
+joies terrestres.
+
+Une courte distance nous séparait de _Thèbes_, et nos coeurs étaient
+gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de
+la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraîches,
+arrivée à Louqsor, à mon adresse. C'était encore une courtoisie de
+notre digne consul général, M. Drovetti, et nous avions hâte d'en
+profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrême, nous arrêta
+pendant la nuit entre Hermonthis et Thèbes, où nous ne fûmes rendus que
+le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.
+
+Notre petite escadre aborda au pied du quai antique déchaussé par le
+Nil, et qui ne pourra longtemps encore défendre le palais de _Louqsor_,
+dont les dernières colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce
+quai est évidemment de deux époques; le quai _égyptien_ primitif est en
+grandes briques cuites, liées par un ciment d'une dureté extrême, et ses
+ruines forment d'énormes blocs de 15 à 18 pieds de large et de 25 à 30
+de longueur, semblables à des rochers inclinés sur le fleuve au milieu
+duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grès est d'une époque
+très-postérieure; j'y ai remarqué des pierres portant encore des
+fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'édifices
+démolis.
+
+Notre travail sur _Louqsor_ a été terminé (à très-peu près) avant de
+venir nous établir ici, à _Biban-el-Molouk_, et je suis en état de
+donner tous les détails nécessaires sur l'époque de la construction de
+toutes les parties qui composent ce grand édifice.
+
+Le fondateur du _palais de Louqsor_, ou plutôt _des_ palais de Louqsor a
+été le Pharaon _Aménophis-Memnon_ (Aménothph III), de la XVIIIe
+dynastie. C'est ce prince qui a bâti la série d'édifices qui s'étend du
+sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45
+pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore à ce règne.
+Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les
+salles intérieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart
+intactes, on lit, en grands hiéroglyphes d'un relief très-bas et d'un
+excellent travail, des dédicaces faites au nom du roi Aménophis. Je mets
+ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une idée de toutes les
+autres, qui ne diffèrent que par quelques titres royaux de plus ou de
+moins.
+
+«La vie! l'Hôrus puissant et modéré, régnant par la justice,
+l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce
+que, grand par sa force, il a frappé les Barbares; le roi SEIGNEUR DE
+JUSTICE, bien aimé du Soleil, le fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de
+la région pure (l'Égypte), a fait exécuter ces constructions consacrées
+à son père Ammon, le dieu seigneur des trois zones de l'univers, dans
+l'Oph du midi; il les a fait exécuter en pierres dures et bonnes, afin
+d'ériger un édifice durable; c'est ce qu'a fait le fils du Soleil
+AMÉNOPHIS, chéri d'Ammon-Ra.»
+
+Ces inscriptions lèvent donc toute espèce de doute sur l'époque précise
+de la construction et de la décoration de cette partie de Louqsor; mes
+inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques
+expliquées par M. Letronne, et qu'on a chicanées si mal à propos; je
+puis lui annoncer à ce sujet que je lui porterai les _inscriptions
+dédicatoires égyptiennes_ des temples de _Philae_, d'_Ombos_ et de
+_Dendérah_, où le verbe _construire_ ne manque jamais.
+
+Les bas-reliefs qui décorent le palais d'_Aménophis_ sont, en général,
+relatifs à des actes religieux faits par ce prince aux grandes divinités
+de cette portion de Thèbes, qui étaient: 1° Ammon-Ra, le dieu suprême de
+l'Égypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement à Thèbes, sa
+ville éponyme; 2° sa forme secondaire, Ammon-Ra générateur, mystiquement
+surnommé _le mari de sa mère_, et représenté sous une forme priapique;
+c'est le dieu _Pan_ égyptien, mentionné dans les écrivains grecs; 3° la
+déesse _Thamoun_ ou _Tamon_, c'est-à-dire _Ammon femelle_, une des
+formes de Néith, considérée comme compagne d'Ammon générateur; 4° la
+déesse Mouth, la grand'mère divine, compagne d'Ammon-Ra; 5° et 6° les
+jeunes dieux Khous et Harka, qui complètent les deux grandes Triades
+adorées à Thèbes, savoir:
+
+
+ _Pères._ _Mères._ _Fils._
+
+ Ammon-Ra. Mouth. Khons.
+
+Ammon générateur. Thamoun. Harka.
+
+
+Le Pharaon est représenté faisant des offrandes, quelquefois
+très-riches, à ces différentes divinités, ou accompagnant leurs _bari_
+ou arches sacrées, portées processionnellement par des prêtres.
+
+Mais j'ai trouvé et fait dessiner dans deux des salles du palais une
+série de bas-reliefs plus intéressants encore et relatifs à la personne
+même du fondateur. Voici un mot sur les principaux.
+
+Le dieu Thoth annonçant à la reine _Tmauhemva_, femme du Pharaon
+_Thouthmosis IV_, qu'Ammon générateur lui a accordé un fils.
+
+La même reine, dont l'état de grossesse est visiblement exprimé,
+conduite par Chnouphis et Hathôr (Vénus) vers la chambre d'enfantement
+(le _mammisi_); cette même princesse placée sur un lit, mettant au monde
+le roi _Aménophis_; des femmes soutiennent la gisante, et des génies
+divins, rangés sous le lit, élèvent l'emblème de la vie vers le
+nouveau-né.--La reine nourrissant le jeune prince.--Le dieu Nil peint en
+_bleu_ (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en _rouge_ (le
+temps de l'inondation), présentant le petit Aménophis, ainsi que le
+petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinités de
+Thèbes.--Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le caresse.--Le
+jeune roi institué par Ammon-Ra; les déesses protectrices de la haute et
+de la basse Égypte lui offrant les couronnes, emblèmes de la domination
+sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, c'est-à-dire
+son prénom royal, _Soleil seigneur de justice et de vérité_, qui, sur
+les monuments, le distingue de tous les autres _Aménophis_.
+
+L'une des dernières salles du palais, d'un caractère plus religieux que
+toutes les autres, et qui a dû servir de chapelle royale ou de
+sanctuaire, n'est décorée que d'adorations aux deux Triades de Thèbes
+par Aménophis; et dans cette salle, dont le plafond existe encore, on
+trouve un second sanctuaire emboîté dans le premier, et dont voici la
+dédicace, qui en donne très-clairement l'époque, tout à fait récente en
+comparaison de celle du grand sanctuaire: «Restauration de l'édifice
+faite par le roi (chéri de Phré, approuvé par Ammon), le fils du
+Soleil, seigneur des diadèmes, Alexandre, en l'honneur de son père
+Ammon-Ra, gardien des régions des Oph (Thèbes); il a fait construire le
+sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes à la place de celui qui
+avait été fait sous la majesté du roi Soleil, seigneur de justice, le
+fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de la région pure.»
+
+Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement à l'origine de la
+domination des Grecs en Égypte, au règne d'Alexandre, fils d'Alexandre
+le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage enfantin
+du roi, représenté, à l'extérieur comme a l'intérieur de ce petit
+édifice, adorant les Triades thébaines. Dans un de ces bas-reliefs, la
+déesse Thamoun est remplacée par la _ville de Thèbes_ personnifiée sous
+la forme d'une femme, avec cette légende:
+
+«Voici ce que dit Thèbes (Toph), la grande rectrice du monde: Nous avons
+mis en ta puissance toutes les contrées (les nomes); nous t'avons donné
+KÉMÉ (l'Égypte), terre nourricière.»
+
+La déesse Thèbes adresse ces paroles au jeune roi Alexandre, auquel
+Ammon générateur dit en même temps: «Nous accordons que les édifices que
+tu élèves soient aussi durables que le firmament.»
+
+On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais
+d'Aménophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant que sous
+le rapport de la singularité. Dans une salle qui précède le sanctuaire,
+existe une pierre d'architrave qui, ayant été renouvelée sous un
+Ptolémée et ornée d'une inscription, produit, en lisant les caractères
+qu'elle porte, une dédicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point inquiété
+des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la dédicace
+primitive; la voici:
+
+1re _pierre moderne_. «Restauration de l'édifice faite par le roi
+Ptolémée, toujours vivant, aimé de Ptha.»--2e _pierre antique_. «Monde,
+le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Aménophis, a fait
+exécuter ces constructions en l'honneur de son père Ammon, etc.»
+
+L'ancienne pierre, remplacée par le Lagide, portait la légende:
+«L'Aroëris puissant, etc., seigneur du monde, etc.» On ne s'est point
+inquiété si la nouvelle légende se liait ou non avec l'ancienne.
+
+C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les travaux
+du règne d'Aménophis, sous lequel ont cependant encore été décorées la
+deuxième et la septième des deux rangées, en allant du midi au nord. Les
+bas-reliefs appartiennent au règne du roi _Hôrus_, fils d'Aménophis, et
+les quatre dernières au règne suivant.
+
+Toute la partie nord des édifices de Louqsor est d'une autre époque, et
+formait un monument particulier, quoique lié par la grande colonnade à
+l'_Aménophion_ ou palais d'Aménophis. C'est à Rhamsès le Grand
+(Sésostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu l'intention, non
+pas d'embellir le palais d'Aménophis, son ancêtre, mais de construire un
+édifice distinct, ce qui résulte évidemment de la dédicace suivante,
+sculptée en grands hiéroglyphes au-dessous de la corniche du pylône, et
+répétée sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes
+modernes n'ont pas encore ensevelies.
+
+«La vie! l'Aroëris, enfant d'Ammon, le maître de la région supérieure et
+de la région inférieure, deux fois aimable, l'Hôrus plein de force,
+l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de vérité, approuvé par Phré), le
+fils préféré du roi des dieux, qui, assis sur le trône de son père,
+domine sur la terre, a fait exécuter ces constructions en l'honneur de
+son père, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce Rhamesséion dans la
+ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil
+(le fils chéri d'Ammon-Rhamsès), vivificateur à toujours.»
+
+C'est donc ici un monument particulier, distinct de l'Aménophion, et
+cela explique très-bien pourquoi ces deux grands édifices ne sont pas
+sur le même alignement, défaut choquant remarqué par tous les voyageurs,
+qui supposaient à tort que toutes ces constructions étaient du même
+temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.
+
+C'est devant le pylône nord du _Rhamséion _de Louqsor que s'élèvent les
+deux célèbres obélisques de granit rose, d'un travail si pur et d'une si
+belle conservation. Ces deux masses énormes, véritables joyaux de plus
+de 70 pieds de hauteur, ont été érigées à cette place par Rhamsès le
+Grand, qui a voulu en décorer son _Rhamesséion_, comme cela est dit
+textuellement dans l'inscription hiéroglyphique de l'obélisque de
+gauche, face nord, colonne médiale, que voici: «Le Seigneur du monde,
+Soleil gardien de la vérité (ou justice), approuvé par Phré, a fait
+exécuter cet édifice en l'honneur de son père Ammon-Ra, et il lui a
+érigé ces deux grands obélisques de pierre, devant le Rhamesséion de la
+ville d'Ammon.»
+
+Je possède des copies exactes de ces deux beaux monolithes[Footnote: Un
+de ces deux obélisques a été apporté à Paris et dressé sur la place de
+la Concorde.]. Je les ai prises avec un soin extrême, en corrigeant les
+erreurs des gravures déjà connues, et en les complétant par les fouilles
+que nous avons faites jusqu'à la base des obélisques. Malheureusement il
+est impossible d'avoir la fin de la face est de l'obélisque de droite,
+et de la face ouest de l'obélisque de gauche: il aurait fallu abattre
+pour cela quelques maisons de terre et faire déménager plusieurs pauvres
+familles de fellahs.
+
+Je n'entre pas dans de plus grands détails sur le contenu des légendes
+des deux obélisques. On sait déjà que, loin de renfermer, comme on l'a
+cru si longtemps, de grands mystères religieux, de hautes spéculations
+philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des
+leçons d'astronomie, ce sont tout simplement des dédicaces, plus ou
+moins fastueuses, des édifices devant lesquels s'élèvent les monuments
+de ce genre. Je passe donc à la description des pylônes, qui sont d'un
+bien autre intérêt.
+
+L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de
+sculptures d'un très-bon style, sujets tous militaires et composés de
+plusieurs centaines de personnages. _Massif de droite_: le roi Rhamsès
+le Grand, assis sur son trône au milieu de son camp, reçoit les chefs
+militaires et des envoyés étrangers; détails du camp, bagages, tentes,
+fourgons, etc., etc.; en dehors, l'armée égyptienne est rangée en
+bataille; chars de guerre à l'avant, à l'arrière et sur les flancs; au
+centre, les fantassins régulièrement formés en carrés. _Massif de
+gauche_: bataille sanglante, défaite des ennemis, leur poursuite,
+passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amène ensuite les
+prisonniers.
+
+Voilà le sujet général de ces deux tableaux, d'environ 50 pieds chacun;
+nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions
+entremêlées aux scènes militaires. Les grands textes relatifs à cette
+campagne de Sésostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheureusement
+il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des
+copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des lignes
+encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du règne du
+conquérant, et que la bataille s'était donnée le 5 du mois d'Épiphi. Ces
+dates me prouvent qu'il s'agit ici de la même guerre que celle dont on a
+sculpté les événements sur la paroi droite du grand monument
+d'_Ibsamboul_, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille
+figurée dans ce dernier temple est aussi du mois d'Épiphi, mais du 9 et
+non pas du 5. Il s'agit donc évidemment de deux affaires de la même
+campagne. Les peuples que les Égyptiens avaient à combattre sont des
+Asiatiques, qu'à leur costume on peut reconnaître pour des Bactriens,
+des Mèdes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est expressément
+nommé (_Naharaïna-Kah_, le pays de Naharaïna, la Mésopotamie) dans les
+inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contrées de Schôt, Robschi,
+Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher nécessairement dans la
+géographie primitive de l'Asie occidentale.
+
+Les obélisques, les quatre colonnes, le pylône, et le vaste péristyle ou
+cour environnée de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce qui
+reste du Rhamesséion de la rive droite, et on lit _partout_ les
+dédicaces de Rhamsès le Grand, deux seuls points exceptés de ce grand
+édifice. Il paraît, en effet, que vers le huitième siècle avant J.-C.,
+l'ancienne décoration de la grande porte située entre ces deux massifs
+du pylône était, par une cause quelconque, en fort mauvais état, et
+qu'on en refit les masses entièrement à neuf; les bas-reliefs de Rhamsès
+le Grand furent alors remplacés par de nouveaux, qui existent encore et
+qui représentent le chef de la XXIVe dynastie, le conquérant éthiopien
+_Sabaco_ ou Sabacon, qui, pendant de longues années, gouverna l'Égypte
+avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumées aux dieux
+protecteurs du palais et de la ville de Thèbes. Ces bas-reliefs, sur
+lesquels on voit le nom du roi, qui est écrit _Schabak_ et qu'on y lit
+très-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler à une époque
+fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont très-curieux aussi sous le
+rapport du style. Les figures en sont fortes et très-accusées, avec les
+muscles vigoureusement prononcés, sans qu'elles aient pour cela la
+lourdeur des sculptures du temps des Ptolémées et des Romains. Ce sont,
+au reste, les seules sculptures de ce règne que j'aie rencontrées en
+Égypte.
+
+Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu également lieu
+au Rhamesséion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le
+chapiteau de la première colonne gauche du péristyle ont été renouvelés
+sous Ptolémée Philopator, et l'on n'a pas manqué de sculpter sur
+l'architrave l'inscription suivante: «Restauration de l'édifice, faite
+par le roi Ptolémée toujours vivant, chéri d'Isis et de Phtha, et par la
+dominatrice du monde, Arsinoé, dieux Philopatores aimés par Ammon-Ra,
+roi des dieux.»
+
+Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de
+Rhamsès-Meïamoun, que l'on remarque en dehors du Rhamesséion, du côté de
+l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu à un édifice contigu et
+sans liaison réelle avec le monument de Sésostris.
+
+Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je parlerai,
+dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thébains que nous
+exploitons dans ce moment ... Adieu.
+
+P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant partir
+ce matin même pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; toujours
+bonne santé et bon courage. Je donne ce soir à nos compagnons une fête
+dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousireï; nous y oublierons
+la stérilité et le voisinage de la seconde cataracte, où nous avions à
+peine du pain à manger. La chère ne répondra pas à la magnificence du
+local, mais on fera l'impossible pour n'être pas trop au-dessous. Je
+voulais offrir à notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et qui devait
+ajouter aux plaisirs de la réunion; c'était un morceau de jeune
+crocodile mis à la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on m'en
+apportât un tué d'hier matin; mais j'ai joué de malheur, la pièce de
+crocodile s'est gâtée: nous n'y perdrons vraisemblablement qu'une bonne
+indigestion chacun.
+
+
+
+
+TREIZIÈME LETTRE
+
+
+Thèbes (Biban-el-Molouk), le 26 mai 1829.
+
+Les détails topographiques donnés par Strabon ne permettent point de
+chercher ailleurs que dans la vallée de _Biban-el-Molouk_ l'emplacement
+des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vallée, qu'on veut
+entièrement dériver de l'arabe en le traduisant par _les portes des
+rois_, mais qui est à la fois une corruption et une traduction de
+l'ancien nom égyptien _Biban-Ou-rôou_ (les hypogées des rois), comme l'a
+fort bien dit M. Silvestre de Sacy, lèverait d'ailleurs toute espèce de
+douté à ce sujet. C'était la _nécropole royale_, et on avait choisi un
+lieu parfaitement convenable à cette triste destination, une vallée
+aride; encaissée par de très-hauts rochés coupés à pic, ou par des
+montagnes en pleine décomposition, offrant presque toutes de larges
+fentes occasionnées soit par l'extrême chaleur, soit par des
+éboulements intérieurs, et dont les croupes sont parsemées de bandes
+noires, comme si elles eussent été brûlées en partie; aucun animal
+vivant ne fréquente cette vallée de mort: je ne compte point les
+mouches, les renards, les loups et les hyènes, parce que c'est notre
+séjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attiré
+ces quatre espèces affamées.
+
+En entrant dans la partie la plus reculée de cette vallée, par une
+ouverture étroite évidemment faite de main d'homme, et offrant encore
+quelques légers restes de sculptures égyptiennes, on voit bientôt au
+pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carrées, encombrées
+pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la
+décoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entrée dans
+les _tombeaux des rois_. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne
+communiquait avec l'autre; ils étaient tous isolés: ce sont les
+chercheurs de trésors, anciens ou modernes, qui ont établi quelques
+communications forcées.
+
+Il me tardait, en arrivant à Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces
+tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux
+conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent
+creusés), étaient bien, comme je l'avais déduit d'avance de plusieurs
+considérations, ceux de rois appartenant _tous à des dynasties
+thébaines_, c'est-à-dire à des princes, dont _la famille était
+originaire de Thèbes_. L'examen rapide que je fis alors de ces
+excavations avant de monter à la seconde cataracte, et le séjour de
+plusieurs mois que j'y ai fait à mon retour, m'ont pleinement convaincu
+que ces hypogées ont renfermé les corps des rois des XVIIIe, XIXe et XXe
+dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties _diospolitaines_
+ou _thébaines_. Ainsi, j'y ai trouvé d'abord les tombeaux de six des
+rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, Aménophis-Memnon,
+inhumé à part dans la vallée isolée de l'ouest.
+
+Viennent ensuite le tombeau de Rhamsès-Meïamoun et ceux de six autres
+Pharaons, successeurs de Meïamoun et appartenant à la XIXe ou à la XXe
+dynastie.
+
+On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le
+choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait
+creuser la sienne sur le point où il croyait rencontrer une veine de
+pierre convenable à sa sépulture et à l'immensité de l'excavation
+projetée. Il est difficile de se défendre d'une certaine surprise
+lorsque, après avoir passé sous une porte assez simple, on entre dans de
+grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement
+soignées, conservant en grande partie l'éclat des plus vives couleurs,
+et conduisant successivement à des salles soutenues par des piliers
+encore plus riches de décorations, jusqu'à ce qu'on arrive enfin à la
+salle principale, celle que les Égyptiens nommaient la _salle dorée_,
+plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la
+momie du roi dans un énorme sarcophage de granit. Les plans de ces
+tombeaux, publiés par la Commission d'Égypte, donnent une idée exacte
+de l'étendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont coûté
+pour les exécuter au pic et au ciseau. Les vallées sont presque toutes
+encombrées de collines formées par les petits éclats de pierre provenant
+des effrayants travaux exécutés dans le sein de la montagne.
+
+Je ne puis tracer ici une description détaillée de ces tombeaux;
+plusieurs mois m'ont à peine suffi pour rédiger une notice un peu
+détaillée des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment et pour copier
+les inscriptions les plus intéressantes. Je donnerai cependant une idée
+générale de ces monuments par la description rapide et très-succincte de
+l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamsès, fils et successeur de
+Meïamoun. La décoration des tombeaux royaux était systématisée, et ce
+que l'on trouve dans l'un reparaît dans presque tous les autres, à
+quelques exceptions près, comme je le dirai plus bas.
+
+Le bandeau de la porte d'entrée est orné d'un bas-relief (le même sur
+toutes les premières portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que
+la _préface,_ ou plutôt le résumé de toute la décoration des tombes
+pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil à
+tête de bélier, c'est-à-dire le soleil couchant entrant dans
+l'hémisphère inférieur, et adoré par le roi à genoux; à la droite du
+disque, c'est-à-dire à l'orient, est la déesse Nephthys, et à la gauche
+(occident) la déesse Isis, occupant les deux extrémités de la course du
+dieu dans l'hémisphère supérieur: à côté du Soleil et dans le disque,
+on a sculpté un grand scarabée qui est ici, comme ailleurs, le symbole
+de la régénération ou des renaissances successives: le roi est
+agenouillé sur la montagne céleste, sur laquelle portent aussi les pieds
+des deux déesses.
+
+Le sens général de cette composition se rapporte au roi défunt: pendant
+sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient à l'occident, le
+roi devait être le vivificateur, l'illuminateur de l'Égypte, et la
+source de tous les biens physiques et moraux nécessaires à ses
+habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement comparé au
+soleil se couchant et descendant vers le ténébreux hémisphère inférieur,
+qu'il doit parcourir pour renaître de nouveau à l'orient, et rendre la
+lumière et la vie au monde supérieur (celui que nous habitons), de la
+même manière que le roi défunt devait renaître aussi, soit pour
+continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde céleste et
+être absorbé dans le sein d'Ammon, le père universel.
+
+Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est
+passé pour la vieille Égypte; tout cela résulte de l'ensemble des
+légendes qui couvrent les tombes royales.
+
+Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans ses
+deux états pendant les deux parties du jour, est la clef ou plutôt le
+motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va
+le voir, que le développement successif.
+
+Dans lé tableau décrit est toujours une légende dont suit la traduction
+littérale: «Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti (région
+occidentale, habitée par les morts): Je t'ai accordé une demeure dans la
+montagne sacrée de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois
+ses prédécesseurs), à toi Osirien, roi seigneur du monde, Rhamsès, etc.,
+encore vivant.»
+
+Cette dernière expression prouverait, s'il en était besoin, que les
+tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail
+fort long, étaient commencés de leur vivant, et que l'un des premiers
+soins de tout roi égyptien fut, conformément à l'esprit bien connu de
+cette singulière nation, de s'occuper incessamment de l'exécution du
+monument sépulcral qui devait être son dernier asile.
+
+C'est ce que démontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve
+toujours à la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait
+évidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le fâcheux augure qui
+semblait résulter pour lui du creusement de sa tombe au moment où il
+était plein de vie et de santé: ce tableau montre en effet le Pharaon en
+costume royal, se présentant au dieu Phré à tête d'épervier,
+c'est-à-dire au soleil dans tout l'éclat de sa course (à l'heure de
+midi), lequel adresse à son représentant sur la terre ces paroles
+consolantes:
+
+«Voici ce que dit Phré, dieu grand, seigneur du ciel: Nous t'accordons
+une longue série de jours pour régner sur le monde et exercer les
+attributions royales d'Hôrus sur la terre.»
+
+Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit également de
+magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le
+détail des privilèges qui lui sont réservés dans les régions célestes;
+il semble qu'on ait placé ici ces légendes comme pour rendre plus douce
+la pente toujours trop rapide qui conduit à la salle du sarcophage.
+
+Immédiatement après ce tableau, sorte de précaution oratoire assez
+délicate, on aborde plus franchement la question par un tableau
+symbolique, le disque du soleil Criocéphale, parti de l'Orient, et
+avançant vers la frontière de l'Occident, qui est marquée par un
+crocodile, emblème des ténèbres, et dans lesquelles le dieu et le roi
+vont entrer chacun à sa manière. Suit immédiatement un très-long texte,
+contenant les noms des soixante-quinze parèdres du soleil dans
+l'hémisphère inférieur, et des invocations à ces divinités du troisième
+ordre, dont chacune préside à l'une des soixante-quinze subdivisions du
+monde inférieur, qu'on nommait KELLÉ, _demeure qui enveloppe, enceinte,
+zone_.
+
+Une petite salle, qui succède ordinairement à ce premier corridor,
+contient les images sculptées et peintes des soixante-quinze parèdres,
+précédées ou suivies d'un immense tableau dans lequel on voit
+successivement l'image abrégée des soixante-quinze zones et de leurs
+habitants, dont il sera parlé plus loin.
+
+A ces tableaux généraux et d'ensemble succède le développement des
+détails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque
+toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une
+longue série de tableaux représentant la marche du soleil dans
+l'hémisphère supérieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois
+opposées on a figuré la marche du soleil dans l'hémisphère inférieur
+(image du roi après sa mort).
+
+Les nombreux tableaux relatifs à la marche du dieu au-dessus de
+l'horizon et dans l'hémisphère lumineux sont partagés en douze séries,
+annoncées chacune par un riche battant de porte, sculpté, et gardé par
+un énorme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, et ces
+reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent à
+face étincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la flamme;
+TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A côté de ces terribles gardiens
+on lit constamment la légende: _Il demeure au-dessus de cette grande
+porte, et l'ouvre au dieu Soleil_.
+
+Près du battant de la première porte, celle du lever, on a figuré les
+vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une étoile
+sur la tête, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour marquer la
+direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans
+l'étude des tableaux, qui offrent un intérêt d'autant plus piquant que,
+dans chacune des douze heures de jour, on a tracé l'image détaillée de
+la barque du dieu, naviguant dans le fleuve céleste sur le _fluide
+primordial_ ou _l'éther_, le principe de toutes les choses physiques
+selon la vieille philosophie égyptienne, avec la figure des dieux qui
+l'assistent successivement, et de plus, la représentation des _demeures
+célestes_ qu'il parcourt, et les scènes mythiques propres à chacune des
+heures du jour.
+
+Ainsi, à la première heure, sa _bari_, ou barque, se met en mouvement
+et reçoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les tableaux de
+la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frère et
+l'ennemi du Soleil, surveillé par le dieu Atmou; à la troisième heure,
+le dieu Soleil arrive dans la zone céleste où se décide le sort des
+âmes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs
+nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son
+tribunal, pesant à sa balance les âmes humaines qui se présentent
+successivement: l'une d'elles vient d'être condamnée, on la voit ramenée
+sur terre dans une _bari_, qui s'avance vers la porte gardée par Anubis,
+et conduite à grands coups de verges par des cynocéphales, emblèmes de
+la justice céleste; le coupable est sous la forme d'une énorme truie,
+au-dessus de laquelle on a gravé en grand caractère _gourmandise_ ou
+_gloutonnerie_, sans doute le péché capital du délinquant, quelque
+glouton de l'époque.
+
+Le dieu visite, à la cinquième heure, les _Champs-Élysées_ de la
+mythologie égyptienne, habités par les âmes bienheureuses se reposant
+des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur leur
+tête la plume d'autruche, emblème de leur conduite juste et vertueuse.
+On les voit présenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous
+l'inspection du _Seigneur de la joie du coeur_, elles cueillent les
+fruits des arbres célestes de ce paradis; plus loin, d'autres tiennent
+en main des faucilles: ce sont les âmes qui cultivent les champs de la
+vérité; leur légende porte: «Elles font des libations de l'eau et des
+offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une
+faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu Soleil
+leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les dans
+vos demeures, jouissez-en et les présentez aux dieux en offrande pure.»
+Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et folâtrer dans
+un grand bassin que remplit l'eau céleste et primordiale, le tout sous
+l'inspection du dieu _Nil-Céleste_. Dans les heures suivantes, les dieux
+se préparent à combattre le grand ennemi du Soleil, le serpent
+_Apophis_. Ils s'arment d'épieux, se chargent de filets, parce que le
+monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du
+Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de liens;
+on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un câble que la déesse
+Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, secondés par une
+_machine fort compliquée_, manoeuvres par le dieu _Sev_ (Saturne),
+assisté des génies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail
+serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en bas
+une _main énorme_ (celle d'Ammon) qui saisit la corde et arrête la
+fougue du dragon. Enfin, à la onzième heure du jour, le serpent captif
+est étranglé; et bientôt après le dieu Soleil arrive au point extrême de
+l'horizon où il va disparaître. C'est la déesse _Netphé_ (Rhéa) qui,
+faisant l'office de la Thétys des Grecs, s'élève à la surface de l'abîme
+des eaux célestes; et, montée sur la tête de son fils Osiris, dont le
+corps se termine en volute comme celui d'une sirène, la déesse reçoit
+le vaisseau du Soleil, qui prend bientôt dans ses bras immenses le Nil
+céleste, le vieil _Océan_ des mythes égyptiens.
+
+La marche du Soleil dans _l'hémisphère inférieur_, celui des ténèbres,
+pendant les douze heures de nuit, c'est-à-dire la contre-partie des
+scènes précédentes, se trouve sculptée sur les parois des tombeaux
+royaux opposées à celles dont je viens de donner une idée
+très-succincte. Là le dieu, assez constamment peint en _noir_, de la
+tête aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones auxquels
+président autant de personnages divins de toute forme et armés de
+glaives. Ces cercles sont habités par les _âmes coupables_ qui subissent
+divers supplices. C'est véritablement là le type primordial de l'_Enfer_
+du Dante, car la variété des tourments a de quoi surprendre; et je ne
+suis pas étonné que quelques voyageurs, effrayés de ces scènes de
+carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains
+dans l'ancienne Égypte; mais les légendes lèvent toute espèce
+d'incertitude à cet égard: ce sont des affaires de l'autre monde, et qui
+ne préjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.
+
+Les âmes coupables sont punies d'une manière différente dans la plupart
+des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figuré ces esprits
+impurs, et persévérant dans le crime, presque toujours sous la forme
+humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la _grue_, ou
+celle de l'_épervier à tête humaine_, entièrement peints en _noir_, pour
+indiquer à la fois et leur nature perverse et leur séjour dans l'abîme
+des ténèbres; les unes sont fortement liées à des poteaux, et les
+gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les
+crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la
+tête en bas; celles-ci, les mains liées sur la poitrine et la tête
+coupée, marchent en longues files; quelques-unes, les mains liées
+derrière le dos, traînent sur la terre leur coeur sorti de leur
+poitrine; dans de grandes chaudières, on fait bouillir des âmes
+vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou
+seulement leurs têtes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqué des âmes
+jetées dans la chaudière avec l'emblème du bonheur et du repos céleste
+(l'éventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des
+copies fidèles de cette immense série de tableaux et des longues
+légendes qui les accompagnent.
+
+A chaque zone et auprès des suppliciés, on lit toujours leur
+condamnation et la peine qu'ils subissent. «Ces âmes ennemies, y est-il
+dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son
+disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles
+n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones.»
+Tandis qu'on lit au contraire, à côté de la représentation des âmes
+heureuses, sur les parois opposées: «Elles ont trouvé grâce aux yeux du
+Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles où l'on vit de
+la vie céleste; les corps qu'elles ont abandonnés reposeront à toujours
+dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la présence du Dieu
+suprême.»
+
+Cette double série de tableaux nous donne donc le _système
+psychologique égyptien_ dans ses deux points les pins importants et les
+plus moraux, _les récompenses et les peines_. Ainsi se trouve
+complètement démontré tout ce que les anciens ont dit de la doctrine
+égyptienne sur _l'immortalité de l'âme_ et le but positif de la vie
+humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idée de symboliser
+la _double destinée_ des âmes par le plus frappant des phénomènes
+célestes, le cours du soleil dans les deux hémisphères, et d'en lier la
+peinture à celle de cet imposant et magnifique spectacle.
+
+Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors
+et des deux premières salles du tombeau de _Rhamsès V_, que j'ai pris
+pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus
+complet de tous. Le même sujet, mais composé dans un esprit directement
+_astronomique_, et sur un plan plus régulier, parce que c'était un
+tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la
+longueur de ceux du second corridor et des deux premières salles qui
+suivent.
+
+Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsemé d'étoiles,
+enveloppe de trois côtés cette immense composition: le torse se prolonge
+sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie supérieure; sa
+tête est à l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du
+tableau divisé en deux bandes égales: celle d'en haut représente
+l'hémisphère supérieur et le cours du soleil dans les douze heures du
+jour; celle d'en bas, l'hémisphère inférieur, la marche du soleil
+pendant les douze heures de la nuit.
+
+A l'orient, c'est-à-dire vers le point sexuel du grand corps céleste (de
+la déesse Ciel), est figurée la naissance du Soleil; il sort du sein de
+sa divine mère _Néith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt
+à sa bouche, et renfermé dans un disque rouge: le dieu _Méuï_ (l'Hercule
+égyptien, la raison divine), debout dans la barque destinée aux voyages
+du jeune dieu, élève les bras pour l'y placer lui-même; après que le
+Soleil enfant a reçu les soins de deux déesses nourrices, la barque part
+et navigue sur l'_Océan céleste_, l'Éther, qui coule comme un fleuve de
+l'_orient à l'occident_, où il forme un vaste bassin, dans lequel
+aboutit une branche du fleuve traversant l'_hémisphère inférieur,
+d'occident en orient_.
+
+Chaque heure du jour est indiquée sur le corps du Ciel par un disque
+rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles
+paraît le dieu Soleil naviguant sur l'Océan céleste avec un cortège qui
+change à chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_.
+
+A la première heure, au moment où le vaisseau se met en mouvement, les
+esprits de l'Orient présentent leurs hommages au dieu debout dans son
+naos, qui est élevé au milieu de cette bari; l'équipage se compose de la
+déesse _Sori_, qui donne l'impulsion à la proue; du dieu Sev (Saturne),
+à la tête de lièvre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et
+dont il ne fait usage qu'à partir de la 8e heure, c'est-à-dire lorsqu'on
+approche des parages de l'Occident; le réis ou commandant est Hôrus,
+ayant en sous-ordre le dieu Haké-Oëris, le Phaëton et le compagnon
+fidèle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un
+hiéracocéphale nommé _Haôu_, plus la déesse Neb-Wa (la dame de la
+barque), dont j'ignore les fonctions spéciales, enfin le dieu gardien
+supérieur des tropiques. On a représenté, sur les bords du fleuve, les
+dieux ou les esprits qui président à chacune des heures du jour; ils
+adorent le Soleil à son passage, ou récitent tous les noms mystiques par
+lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les âmes des
+rois ayant à leur tête le défunt Rhamsès V, allant au-devant de la bari
+du dieu pour adorer sa lumière. Aux 4e, 5e et 6e heures, le même Pharaon
+prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis
+caché dans les eaux de l'Océan. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau
+céleste côtoie les demeures des bienheureux, jardins ombragés par des
+arbres de différentes espèces, sous lesquels se promènent les dieux et
+les âmes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne)
+sonde le fleuve incessamment, et des dieux échelonnés sur le rivage
+dirigent la barque avec précaution; elle contourne le grand bassin de
+l'ouest, et reparaît dans la bande supérieure du tableau, c'est-à-dire
+dans l'hémisphère inférieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en
+orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme
+il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du
+Soleil est toujours tirée à la corde par un grand nombre de génies
+subalternes, dont le nombre varie à chaque heure différente. Le grand
+cortège du dieu et l'équipage ont disparu, il ne reste plus que le
+pilote debout et inerte à l'entrée du naos renfermant le dieu, auquel la
+déesse Thmeï (la vérité et la justice), qui préside à l'enfer ou à la
+région inférieure, semble adresser des consolations.
+
+Des légendes hiéroglyphiques, placées sur chaque personnage et au
+commencement de toutes les scènes, en indiquent les noms et les sujets,
+en faisant connaître l'heure du jour ou de la nuit à laquelle se
+rapportent ces scènes symboliques. J'ai pris copie moi-même et des
+tableaux et de toutes les inscriptions.
+
+Mais sur ces mêmes plafonds, et en dehors de la composition que je viens
+de décrire en gros, existent des textes hiéroglyphiques d'un intérêt
+plus grand peut-être, quoique liés au même sujet. Ce sont des _tables
+des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de
+chaque mois de l'année_; elles sont ainsi conçues:
+
+MOIS DE TÔBI, la dernière moitié.--_Orion_ domine et influe sur
+l'oreille gauche.
+
+Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche.
+
+Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur.
+
+Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux étoiles_ (les
+Gémeaux?), sur le coeur.
+
+Heure 4e, les constellations _des deux étoiles_ (influent) sur l'oreille
+gauche.
+
+Heure 5e, les étoiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur.
+
+Heure 6e, la tête (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur.
+
+Heure 7e, _la flèche_ (influe) sur l'oeil droit.
+
+Heure 8e, _les longues étoiles_, sur le coeur.
+
+Heure 9e, les serviteurs des parties antérieures (du quadrupède) _Menté_
+(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.
+
+Heure 10e, le quadrupède _Menté_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche.
+
+Heure 11e, les serviteurs du _Menté_, sur le bras gauche.
+
+Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche.
+
+Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue à celle qu'on
+avait gravée sur le fameux cercle doré du monument d'Osimandyas, et qui
+donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des
+constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela démontrera
+sans réplique, comme l'a affirmé notre savant ami M. Letronne, que
+l'_astrologie_ remonte, en Égypte, jusqu'aux temps les plus reculés;
+cette question, par le fait, est décidée sans retour, c'est un petit
+souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thèbes.
+
+La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui
+composent la série des levers, est certaine dans les passages où j'ai
+introduit les noms actuels des constellations de notre planisphère;
+n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance,
+j'ai été obligé de donner partout ailleurs le mot à mot du texte
+hiéroglyphique.
+
+J'ai dû recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes
+précieux de l'_astronomie antique_, science qui devait être
+nécessairement liée à l'_astrologie_, dans un pays où la religion fut la
+base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil système
+politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes:
+_la partie des faits observés_, qui constitue seule nos sciences
+actuelles; _la partie spéculative_, qui liait la science à la croyance
+religieuse, lien nécessaire, indispensable même en Égypte, où la
+religion, pour être forte et pour l'être toujours, avait voulu renfermer
+l'univers entier et son étude dans son domaine sans bornes; ce qui a son
+bon et son mauvais côté, comme toutes les conceptions humaines.
+
+Dans le tombeau de Rhamsès V, les salles ou corridors qui suivent ceux
+que je viens de décrire, sont décorés de tableaux symboliques relatifs à
+divers états du soleil considéré soit physiquement, soit surtout dans
+ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un
+ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils
+n'occupent pas la même place dans les tombes royales. La salle qui
+précède celle du sarcophage, en général consacrée aux quatre génies de
+l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution
+du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent
+décider du sort de son âme, tribunal dont ne fut qu'une simple image
+celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de
+la sépulture. Une paroi entière de cette salle, dans le tombeau de
+Rhamsès V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris,
+mêlées aux justifications que le roi est censé présenter, ou faire
+présenter en son nom, à ces juges sévères, lesquels paraissent être
+chargés, chacun, de faire la recherche d'un crime ou péché particulier,
+et de le punir dans l'âme soumise à leur juridiction. Ce grand texte,
+divisé par conséquent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, à
+proprement parler, qu'une _confession négative_, comme on peut en juger
+par les exemples qui suivent:
+
+dieu (tel)! _le roi_, soleil modérateur de justice, approuvé d'Ammon,
+_n'a point commis de méchancetés_.
+
+Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point blasphémé_.
+
+Le roi, soleil modérateur, etc., _ne s'est point enivré_.
+
+Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point été paresseux_.
+
+Le roi, soleil modérateur, etc., _n'a point enlevé les biens voués aux
+dieux._
+
+Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point dit de mensonges_.
+
+Le roi, soleil, etc., _n'a point été libertin_.
+
+Le fils du Soleil Rhamsès _ne s'est point souillé par des impuretés_.
+
+Le roi, soleil, etc., _n'a point secoué la tête en entendant des paroles
+dé vérité_.
+
+Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point inutilement allongé ses paroles_.
+
+Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu à dévorer son coeur_ (c'est-à-dire, à
+se repentir de quelque mauvaise action).
+
+On voyait enfin, à côté de ce texte curieux, dans le tombeau de
+Rhamsès-Meïamoun, des images plus curieuses encore, celles des péchés
+capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la
+luxure_, _la paresse_ et _la voracité_, figurées sous forme humaine,
+avec les têtes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_.
+
+La grande salle du tombeau de Rhamsès V, celle qui renfermait le
+sarcophage, et la dernière de toutes, surpasse aussi les autres en
+grandeur et en magnificence. Le plafond, creusé en berceau et d'une
+très-belle coupe, a conservé toute sa peinture: la fraîcheur en est
+telle qu'il faut être habitué aux miracles de conservation des monuments
+de l'Égypte pour se persuader que ces frêles couleurs ont résisté à plus
+de trente siècles. On a répété ici, mais en grand et avec plus de
+détails dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux
+hémisphères pendant la durée du jour astronomique, composition qui
+décore les plafonds des premières salles du tombeau et qui forme le
+motif général de toute la décoration des sépultures royales.
+
+Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au
+plafond, de tableaux sculptés et peints comme dans le reste du tombeau,
+et chargées de milliers d'hiéroglyphes formant les légendes
+explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un
+grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblématiques, tout le
+système cosmogonique et les principes de la physique générale des
+Égyptiens. Une longue étude peut seule donner le sens entier de ces
+compositions, que j'ai toutes copiées moi-même, en transcrivant en même
+temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus
+raffiné; mais il y a certainement, sous ces apparences emblématiques, de
+vieilles vérités que nous croyons très-jeunes.
+
+J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul
+des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les
+piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux
+divinités de l'Égypte, et principalement à celles qui président aux
+destinées des âmes, Phtha-Socharis, Atmou, la déesse _Mérésoehar_,
+_Osiris_ et _Anubis_.
+
+Tous les autres tombeaux des rois de Thèbes, situés dans la vallée de
+Biban-el-Molouk et dans la vallée de l'Ouest, sont décorés, soit de la
+totalité, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens
+d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et
+surtout plus ou moins achevés.
+
+Les tombes royales véritablement achevées et complètes sont en
+très-petit nombre, savoir: celle d'Aménophis III (Memnon), dont la
+décoration est presque entièrement détruite; celle de Rhamsès-Meïmoun,
+celle de Rhamsès V, probablement aussi celle de Rhamsès le Grand, enfin
+celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incomplètes. Les unes
+se terminent à la première salle, changée en grande salle sépulcrale
+d'autres vont jusqu'à une seconde salle des tombeaux complets;
+quelques-unes même se terminent brusquement par un petit réduit creusé
+à la hâte, grossièrement peint, et dans lequel on a déposé le sarcophage
+du roi, à peine ébauché. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au
+commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le
+trône; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fût terminé, les
+travaux étaient arrêtés et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc
+juger de la longueur du règne de tous les rois inhumés à
+Biban-el-Molouk, par l'achèvement ou par l'état plus ou moins avancé de
+l'excavation destinée à sa sépulture. Il est à remarquer, à ce sujet,
+que les règnes d'Aménophis III, de Rhamsès le Grand et de Rhamsès V
+furent, en effet, selon Manéthon, de plus de trente ans chacun, et leurs
+tombeaux sont aussi les plus étendus.
+
+Il me reste à parler de certaines particularités que présentent
+quelques-unes de ces tombes royales.
+
+Quelques parois conservées du tombeau d'Aménophis III (Memnon) sont
+couvertes d'une simple peinture, mais exécutée avec beaucoup de soin et
+de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du
+soleil dans les deux hémisphères; mais cette composition est peinte sur
+les murailles sous la forme d'un immense papyrus déroulé, les figures
+étant tracées au simple trait comme dans les manuscrits et les légendes,
+en hiéroglyphes linéaires, arrivant presque aux formes _hiératiques_. Le
+Musée royal possède des rituels conçus en ce genre d'écriture de
+transition.
+
+Le tombeau de cet illustre Pharaon a été découvert par un des membres de
+la Commission d'Égypte dans la vallée de l'Ouest. Il est probable que
+tous les rois de la première partie de la XVIIIe dynastie reposaient
+dans cette même vallée, et que c'est là qu'il faut chercher les
+sépulcres d'Aménophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra
+les découvrir qu'en exécutant des déblayements immenses au pied des
+grands rochers coupés à pic dans le sein desquels ces tombe ont été
+creusées. Cette même vallée recèle peut-être encore le dernier asile des
+rois thébains des anciennes époques; c'est ce que je me crois autorisé à
+conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un très-ancien
+style, découvert dans la partie la plus reculée de la même vallée, celui
+d'un Pharaon thébain nommé _Skhaï_, lequel n'appartient certainement
+point aux quatre dernières dynasties thébaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe
+et XXe.
+
+Dans la vallée proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admiré,
+comme tous les voyageurs qui nous ont précédés, l'étonnante fraîcheur
+des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousireï Ier, qui
+dans ses légendes prend les divers surnoms de _Noubeï_, d'_Athothi_ et
+d'_Amoneï_, et dans son tombeau celui d'Ousireï; mais cette belle
+catacombe dépérit chaque jour. Les piliers se fendent et se délitent;
+les plafonds tombent en éclats, et la peinture s'enlève en écailles.
+J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet
+hypogée, pour donner en Europe une idée exacte de tant de magnificence.
+J'ai fait également dessiner la série de _peuples_ figurée dans un des
+bas-reliefs de la première salle à piliers. J'avais cru d'abord,
+d'après les copies de ces bas-reliefs publiées en Angleterre, que ces
+quatre peuples, de race bien différente, conduits par le dieu Hôrus
+tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au sceptre du
+Pharaon Ousireï; l'étude des légendes m'a fait connaître que ce tableau
+a une signification plus générale. Il appartient à la 3e heure du jour,
+celle où le soleil commence à faire sentir toute l'ardeur de ses rayons
+et réchauffe toutes les contrées de notre hémisphère. On a voulu y
+représenter, d'après la légende même, _les habitants de l'Égypte et ceux
+des contrées étrangères_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des
+diverses _races d'hommes_ connues des Égyptiens, et nous apprenons en
+même temps les grandes divisions géographiques ou _ethnographiques_
+établies à cette époque reculée.
+
+Les hommes guidés par le Pasteur des peuples, Hôrus, sont figurés au
+nombre de douze, mais appartenant à quatre familles bien distinctes. Les
+trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge
+sombre_, taille bien proportionnée, physionomie douce, nez légèrement
+aquilin, longue chevelure nattée, vêtus de blanc, et leur légende les
+désigne sous le nom de RÔT-EH-NE-RÔME, _la race des hommes_, les hommes
+par excellence, c'est-à-dire les Égyptiens.
+
+Les trois suivants présentent un aspect bien différent: peau couleur de
+chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement aquilin, barbe
+noire, abondante et terminée en pointe, court vêtement de couleurs
+variées; ceux-ci portent le nom de NAMOU.
+
+Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui
+viennent après, ce sont des _nègres_; ils sont désignés sous le nom
+général de NAHASI.
+
+Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur
+de chair, ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez droit ou
+légèrement voussé, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute
+et très-élancée, vêtus de peaux de boeuf conservant encore leur poil,
+véritables sauvages tatoués sur diverses parties du corps; on les nomme
+TAMHOI.
+
+Je me hâtai de chercher le tableau correspondant à celui-ci dans les
+autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les
+variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu
+figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien
+système égyptien, savoir: 1e _les habitants de l'Égypte_, qui, à elle
+seule, formait une partie du monde, d'après le très-modeste usage des
+vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de
+l'_Afrique_, les nègres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque
+notre race est la dernière et la plus sauvage de la série) les
+_Européens_, qui à ces époques reculées, il faut être juste, ne
+faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici
+tous les peuples de race blonde et à peau blanche, habitant
+non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de départ.
+
+Cette manière de considérer ces tableaux est d'autant plus la véritable
+que, dans les autres tombes, les mêmes noms génériques reparaissent et
+constamment dans le même ordre. On y trouve aussi les Égyptiens et les
+Africains représentés de la même manière, ce qui ne pouvait être
+autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races
+européennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.
+
+Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vêtu dans le tombeau
+d'Ousireï, l'Asie a pour représentants dans d'autres tombeaux (ceux de
+_Rhamsès-Meïamoun_, etc.) trois individus toujours à teint basané, nez
+aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumés avec une rare
+magnificence. Dans l'un, ce sont évidemment des _Assyriens_: leur
+costume, jusque dans les plus petits détails, est parfaitement semblable
+à celui des personnages gravés sur les cylindres assyriens: dans
+l'autre, les peuples _Mèdes_, ou habitants primitifs de quelque partie
+de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait
+pour trait, sur les monuments dits _persépolitains_. On représentait
+donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indifféremment. Il en
+est de même de nos bons vieux ancêtres les _Tamhou_, leur costume est
+quelquefois différent; leurs têtes sont plus ou moins chevelues et
+chargées d'ornements diversifiés; leur vêtement sauvage varie un peu
+dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe
+conservent tout le caractère d'une race à part. J'ai fait copier et
+colorier cette curieuse série ethnographique. Je ne m'attendais
+certainement pas, en arrivant à Biban-el-Molouk, d'y trouver des
+sculptures qui pourront servir de vignettes à l'histoire des habitants
+primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur
+vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle
+nous fait bien apprécier le chemin que nous avons parcouru depuis.
+
+Le tombeau de _Rhamsès Ier_, le père et le prédécesseur d'Ousireï, était
+enfoui sous les décombres et les débris tombés de la montagne; nous
+l'avons fait déblayer: il consiste en deux longs corridors sans
+sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une étonnante
+conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert
+seulement de peintures. Cette simplicité accuse la magnificence du fils,
+dont la somptueuse catacombe est à quelques pas de là.
+
+J'avais le plus vif désir de retrouver à Biban-el-Molouk la tombe du
+plus célèbre des Rhamsès, celle de _Sésostris_; elle y existe en effet:
+c'est la troisième à droite dans la vallée principale; mais la sépulture
+de ce grand homme semble avoir été en butte, soit à la dévastation par
+des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont
+comblée à très-peu près jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une
+espèce de boyau au milieu des éclats de pierres qui remplissent cette
+intéressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgré
+l'extrême chaleur, jusqu'à la première salle. Cet hypogée, d'après ce
+qu'on peut en voir, fut exécuté sur un plan très-vaste et décoré de
+sculptures du meilleur style, à en juger par les petites portions encore
+subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute
+la découverte du sarcophage de cet illustre conquérant: on ne peut
+espérer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute été
+violé et spolié à une époque fort reculée, soit par les Perses, soit par
+des chercheurs de trésors, aussi ardents à détruire que l'étranger avide
+d'exercer des vengeances.
+
+Au fond d'un embranchement de la vallée et dans le voisinage de ce
+respectable tombeau reposait le fils de Sésostris; c'est un très-beau
+tombeau, mais non achevé. J'y ai trouvé, creusée dans l'épaisseur de la
+paroi d'une salle isolée, une petite chapelle consacrée aux mânes de son
+père, Rhamsès le Grand.
+
+Le dernier tombeau, au fond de la vallée principale, se fait remarquer
+par son état d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont achevés et
+exécutés avec une finesse et un soin admirables; la décoration du reste
+de la catacombe, formée de trois longs corridors et de deux salles, a
+été seulement tracée en rouge, et l'on rencontre enfin les débris du
+sarcophage du Pharaon, en granit, dans un très-petit cabinet dont les
+parois, à peine dégrossies, sont couvertes de quelques mauvaises figures
+de divinités, dessinées et barbouillées à la hâte.
+
+Son successeur, dont le nom monumental est _Rhamerri_, ne s'était
+probablement pas beaucoup inquiété du soin de sa sépulture: au lieu de
+se faire creuser un tombeau comme ses ancêtres, il trouva plus commode
+de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son père, et l'étude
+que j'ai dû faire de ce tombeau _palimpseste_ m'a conduit à un résultat
+fort important pour le complément de la série des règnes formant la
+XVIIIe dynastie.
+
+Le temps ayant causé la chute du stuc appliqué par l'usurpateur
+Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau
+qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les
+légendes d'une reine nommée _Thaoser_; et le temps, faisant aussi
+justice de la couverte dont on avait masqué les premiers bas-reliefs de
+l'intérieur, a mis à découvert des tableaux représentant cette même
+reine, faisant les mêmes offrandes aux dieux, et recevant des divinités
+les mêmes promesses et les mêmes assurances que les Pharaons eux-mêmes
+dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la même place que
+ceux-ci. Il devint donc évident que j'étais dans une catacombe creusée
+pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine
+ayant exercé par elle-même le pouvoir souverain, puisque son mari,
+quoique portent le titre de roi, ne paraît qu'après elle dans cette
+série de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers et
+les plus importants. _Ménéphtha-Siphtha_ fut le nom de ce souverain en
+sous-ordre.
+
+Comme j'avais déjà trouvé à Ghébel-Selséléh des bas-reliefs de ce prince
+qui avait, après le roi Hôrus, continué la décoration du grand spéos de
+la carrière, j'ai dû reconnaître alors dans la reine _Thaoser_ la fille
+même du roi Hôrus, laquelle, succédant à son père, dont elle était la
+seule héritière en âge de régner, exerça longtemps le pouvoir souverain,
+et se trouve dans la liste des rois de Manéthon, sous le nom de la reine
+_Achenchersès_. Je m'étais trompé à Turin, en prenant l'épouse même
+d'Hôrus, la reine _Tmauhmot_, pour la fille de ce prince, mentionnée
+dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom,
+indifférente pour la série des règnes, n'aurait point été commise si la
+légende de la reine, épouse d'Hôrus, eût conservé ses titres initiaux,
+qu'une fracture a fait disparaître. _Siphtha_ ne porte donc le titre de
+roi qu'en s'a qualité d'époux de la reine régnante; ce qui déjà avait eu
+lieu pour les deux maris de la reine _Amensé_, mère de Thouthmosis III
+(Moeris).
+
+Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine
+_Thaoser_ et de son mari _Siphtha_ par leur cinquième ou sixième
+successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect dû
+à des ancêtres, parce qu'il descendait directement de Rhamsès Ier et
+que, d'après les listes, il était tout au plus le frère de la reine
+Thaoser Achenchersès et continuait directement la ligne masculine à
+partir du roi Hôrus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant,
+d'abord, d'avoir substitué partout à l'image de la reine la sienne
+propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un
+casque ou de vêtements et d'insignes convenables seulement à des rois et
+non à des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les
+cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire
+peindre sa propre légende. Cette opération a dû, toutefois, s'exécuter
+fort à la hâte, puisque, après avoir métamorphosé la reine Thaoser en
+roi Rhamerri, on n'a point eu la précaution de corriger, sur les
+bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censés prononcer,
+lesquels sont toujours adressés à la reine et ne sauraient l'être
+convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.
+
+Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la vallée
+encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri,
+Rhamsès-Meïamoun; mais aujourd'hui le temps ou la fumée a terni l'éclat
+des couleurs qui recouvrent la plupart de ces sépulcres; il se
+recommande d'ailleurs par huit petites salles percées latéralement dans
+le massif des parois du premier et du deuxième corridor, cabinets ornés
+de sculptures du plus haut intérêt et dont nous avons fait prendre des
+copies soignées. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres
+choses, la représentation des travaux de la cuisine; un autre, celle des
+meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisième est un
+arsenal complet où se voient des armes de toute espèce et les insignes
+militaires des légions égyptiennes; ici on a sculpté les barques et les
+canges royales avec toutes leurs décorations. L'un d'eux aussi nous
+montre le tableau symbolique de l'année égyptienne, figurée par six
+images du Nil et six images de l'Égypte personnifiée, alternées, une
+pour chaque mois et portant les productions particulières à la division
+de l'année que ces images représentent. J'ai dû faire copier, dans l'un
+de ces jolis réduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs
+couleurs, parce qu'ils n'ont été exactement publiés par personne.
+
+En voilà assez sur _Biban-el-Molouk_. J'ai hâte de retourner à Thèbes,
+où l'on ne sera point fâché de me suivre. Je dois cependant ajouter que
+plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le témoignage
+écrit qu'elles étaient, il y a bien des siècles, abandonnées, et
+seulement visitées, comme de nos jours, par beaucoup de curieux
+désoeuvrés, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient
+s'illustrer à jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les
+bas-reliefs, qu'ils ont ainsi défigurés. Les sots de tous les siècles y
+ont de nombreux représentants: on y trouve d'abord des Égyptiens de
+toutes les époques, qui se sont inscrits, les plus anciens en
+hiératique, les plus modernes en démotique; beaucoup de Grecs de
+très-ancienne date, à en juger par la forme des caractères; de vieux
+Romains de la république, qui s'y décorent, avec orgueil du titre de
+_Romanos_; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers
+empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyés au milieu des
+superlatifs qui les précèdent ou qui les suivent; plus, des noms de
+Coptes accompagnés de très-humbles prières; enfin les noms des voyageurs
+européens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard
+ou le désoeuvrement ont amenés dans ces tombes solitaires. J'ai
+recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur
+contenu, soit pour leur intérêt sous le rapport paléographique. Ce sont
+toujours des matériaux[Footnote: A Bém-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau
+du nommé Roteï (c'est l'hypogée composé d'une seule chambre
+rectangulaire, ornée dans le fond de deux rangées de trois colonnes, et
+dont la porte regarde à l'ouest et la vallée de l'Égypte), on remarque
+sur la paroi méridionale un enfoncement régulièrement taillé comme pour
+une armoire, et c'est dans l'épaisseur de cet enfoncement que j'ai
+trouvé écrite au charbon, et presque effacée, cette inscription bien
+simple: 1800. 3e RÉGIMENT DE DRAGONS. Je me suis fait un devoir de
+repasser pieusement ces traits à l'encre noire avec un pinceau, en
+ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. Champollion _restduit_).],
+et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles égyptiens, qui auront
+bien quelque prix translatés à Paris..... J'y pense souvent..... Adieu.
+
+
+
+
+QUATORZIEME LETTRE
+
+
+Thèbes, le 18 juin 1829.
+
+Depuis mon retour au milieu des ruines de cette aînée des villes
+royales, toutes mes journées ont été consacrées à l'étude de ce qui
+reste d'un de ses plus beaux édifices, pour lequel je conçus, à sa
+première vue, une prédilection marquée. La connaissance complète que
+j'en ai acquise maintenant la justifie au delà de ce que je devais
+espérer. Je veux parler ici d'un monument dont le véritable nom n'est
+pas encore fixé, et qui donne lieu à de fort vives controverses: celui
+qu'on a appelé d'abord le _Memnonium_, et ensuite le _Tombeau
+d'Osimandyas_. Cette dernière dénomination appartient à la Commission
+d'Égypte; quelques voyageurs persistent à se servir de l'autre, qui
+certainement est fort mal appliquée et très-inexacte. Pour moi, je
+n'emploierai désormais, pour désigner cet édifice, que son nom égyptien
+même, sculpté dans cent endroits et répété dans les légendes des frises,
+des architraves et des bas-reliefs qui décorent ce palais. Il portait le
+nom de _Rhamesséion_, parce que c'était à la munificence du Pharaon
+Rhamsès le Grand que Thèbes en était redevable.
+
+L'imagination s'ébranle et l'on éprouve une émotion bien naturelle en
+visitant ces galeries mutilées et ces belles colonnades, lorsqu'on pense
+qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus célèbre
+et du meilleur des princes que la vieille Égypte compte dans ses longues
+annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends à la mémoire de
+Sésostris l'espèce de culte religieux dont l'environnait l'antiquité
+tout entière.
+
+Il n'existe du Rhamesséion aucune partie complète; mais ce qui a échappé
+à la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer
+l'ensemble de l'édifice et pour s'en faire une idée très-exacte.
+Laissant à part sa partie architecturale, qui n'est point de mon
+ressort, mais à laquelle je dois rendre un juste hommage en disant que
+le Rhamesséion est peut-être ce qu'il y a de plus noble et de plus pur à
+Thèbes en fait de grand monument, je me bornerai à indiquer rapidement
+le sujet des principaux bas-reliefs qui le décorent, et le sens des
+inscriptions qui les accompagnent.
+
+Les sculptures qui couvraient les faces extérieures des deux massifs du
+premier pylône, construit en grès, ont entièrement disparu, car ces
+massifs se sont éboulés en grande partie. Des blocs énormes de calcaire
+blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils
+sont décorés, ainsi que l'épaisseur des deux massifs entre lesquels
+s'élevait cette porte, des légendes royales de Rhamsès le Grand, et de
+tableaux représentant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes
+divinités de Thèbes, Amon-Ra, Amon générateur, la déesse Mouth, le jeune
+dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi reçoit à son
+tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal
+d'entre eux, parce que c'est là que j'ai lu pour la première fois le nom
+véritable de l'édifice entier.
+
+Le dieu Atmou (une des formes de Phré) présente au dieu Mandou le
+Pharaon Rhamsès le Grand, casqué et en habits royaux; cette dernière
+divinité le prend par la main en lui disant: «Viens, avance vers les
+demeures divines pour contempler ton père, le seigneur des dieux, qui
+t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et régner
+sur le trône d'Hôrus.» Plus loin, en effet, on a figuré le grand dieu
+Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: «Voici ce que dit
+Amon-Ra, roi des dieux, et qui réside dans le _Rhamesséion de Thèbes_:
+Mon fils bien-aimé et de mon germe, seigneur du monde, Rhamsès! mon
+coeur se réjouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as voué cet
+édifice; je te fais le don d'une vie pure à passer sur le trône de Sev
+(Saturne) (c'est-à-dire dans la royauté temporelle).» Il ne peut donc, à
+l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom à donner à ce
+monument.
+
+Les tableaux militaires, relatifs aux conquêtes du roi, couvrent les
+faces des deux massifs du pylône sur la première cour du palais; ils
+sont visibles en assez grande partie, parce que l'éboulement des
+portions supérieures du pylône a eu lieu du côté opposé. Ces scènes
+militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont
+sculptées dans l'intérieur du temple d'_Ibsamboul_ et sur _le pylône de
+Louqsor,_ qui font partie du Rhamesséion ou Rhamséion oriental de
+Thèbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se
+rapportent évidemment à une même campagne contre des peuples asiatiques
+qu'on ne peut, d'après leur physionomie et d'après leur costume,
+chercher ailleurs, je le répète, que dans cette vaste contrée sise entre
+le Tigre et l'Euphrate d'un côté, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contrée
+que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutôt le
+pays qu'elle habitait, se nommait _Chto, Chéto, Scéhto_ ou _Schto_; car
+je me suis aperçu, enfin, que le nom par lequel on la désigne
+ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer
+_Pscharanschétko, Pscharinschèto_ ou _Pscharéneschto_ (vu l'absence des
+voyelles médiales), est composé de trois parties distinctes: 1e d'un mot
+égyptien, épithète injurieuse _Pscharé_ qui signifie une plaie; 2e de la
+préposition N (_de_) que j'avais d'abord crue radicale; 3e de _Chto,
+Schto, Schéto,_ véritable nom de la contrée. Les Égyptiens désignèrent
+donc ces peuples ennemis sous la dénomination de _la plaie de Schéto_,
+de la même manière que l'Ethiopie est toujours appelée _la mauvaise race
+de Kousch_. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me
+portent à croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la
+Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.
+
+On a sculpté sur le massif de droite la réception des ambassadeurs
+scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la présence de
+Rhamsès, qui leur adresse des reproches; les soldats, dispersés dans le
+camp, se reposent ou préparent leurs armes, et donnent des soins aux
+bagages; en avant du camp, deux Égyptiens administrent la bastonnade à
+deux prisonniers ennemis, afin, porte la légende hiéroglyphique, de leur
+faire dire ce que fait _la plaie de Schéto_. Au bas du tableau est
+l'armée égyptienne en marche, et à l'une des extrémités se voit un
+engagement entre les chars des deux nations.
+
+La partie gauche de ce massif offre l'image d'une série de forteresses
+desquelles sortent des Égyptiens emmenant des captifs; les légendes
+sculptées sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et apprennent
+que Rhamsès le Grand les a prises de vive force la huitième année de son
+règne.
+
+Il manque près de la moitié du massif de droite du pylône; ce qui reste
+offre les débris d'un vaste bas-relief représentant une grande bataille,
+toujours contre les Schéto. Comme j'aurai l'occasion d'en décrire une
+seconde, tout à, fait semblable et beaucoup mieux conservée, je passerai
+rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a représenté l'un des
+principaux chefs bactriens, nommé _Schiropsiro_ ou _Schiropasiro_,
+blessé et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi,
+fuyant devant le vainqueur, un allié, le chef de _la mauvaise race du
+pays de Schirbech_ ou _Schilbesch_. A côté de la bataille est un tableau
+triomphal: Rhamsès le Grand, debout, la hache sur l'épaule, saisit de sa
+main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on
+lit: «Les chefs des contrées du Midi et du Nord conduits en captivité
+par Sa Majesté.»
+
+Les colonnades qui fermaient latéralement la première cour n'existent
+plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et
+les deux pylônes est encombré des énormes débris du plus grand et du
+plus magnifique colosse que les Égyptiens aient peut-être jamais élevé:
+c'était celui de _Rhamsès le Grand._ Les inscriptions qui le décorent ne
+permettent pas d'en douter. Les légendes royales de cet illustre Pharaon
+se lisent en grands et beaux hiéroglyphes vers le haut des bras, et se
+répètent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse,
+_quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur_, non compris
+la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.
+
+Il faut admirer à la fois la puissance du peuple qui érigea ce
+merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutilé avec tant
+d'adresse et de soins.
+
+Ce beau monument s'élevait devant le massif de gauche du second pylône
+ou mur, détruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos fouilles
+que je me suis assuré que l'on avait aussi couvert ce massif de
+sculptures représentant des scènes militaires; j'y ai retrouvé le bas
+d'un tableau représentant le roi, après une grande bataille, recevant
+des principaux officiers le compte des ennemis tués dans l'action, et
+dont les mains coupées sont entassées à ses pieds. Plus loin existait
+une inscription toujours relative à la guerre contre les Schéto; le peu
+qui reste des dernières ligues, interrompu par de nombreuses fractures,
+m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques
+abondants en noms propres et en désignations géographiques. Il y est
+surtout question des honneurs que le roi accorde à deux chefs Scythes ou
+bactriens, _Iroschtoasiro,_ grand chef du pays de Schéto, et
+_Peschorsenmausiro,_ qualifié aussi de grand chef: ce sont
+très-probablement les gouverneurs établis par le conquérant après la
+soumission du pays.
+
+Les sculptures du massif de droite du deuxième pylône ou mur subsistent
+en très grande partie sous la galerie de la seconde cour à droite en
+entrant; c'est le tableau d'une bataille livrée sur le bord d'un fleuve,
+dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve,
+et sur les murailles de laquelle on lit: _la ville forte Watsch_ ou
+_Batsch_ (la première lettre est douteuse). Vers l'extrémité actuelle du
+tableau, à la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamsès sur son
+char lancé au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et
+de mourants. Il décoche des flèches contre la masse des ennemis en
+pleine déroute; derrière le char, sur le terrain que le héros vient de
+quitter, sont entassés les cadavres des vaincus, sur les-quels
+s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nommé _Torokani,_ blessé d'une
+flèche à l'épaule et tombant sur l'avant de son char brisé. Sous les
+pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de
+_Torokato, chef des soldats du pays de Nakbésou_, et ceux de plusieurs
+autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, _Shiropasiro_,
+se retire sur le bord du fleuve; les flèches du roi ont déjà atteint
+_Tiotouro_ et _Simaïrosi_, fuyant dans la plaine et se dirigeant du côté
+de la ville. D'autres chefs se réfugient vers le fleuve, dans lequel se
+précipitent lès chevaux du chef _Krobschatosi_, blessé, et qu'ils
+entraînent avec eux. Plusieurs enfin, tels que _Thotâro_ et _Mafèrima,
+frère_ (allié) _de la plaie de Schêto _(des Bactriens), sont allés
+mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels
+que le Bactrien _Sipaphéro_, ont été assez heureux pour traverser,
+secourus et accueillis sur la rive opposée par une foule immense
+accourue pour connaître le résultat de la bataillé. C'est au milieu de
+tout ce peuple amoncelé qu'on aperçoit un groupe donnant des secours
+empressés à un chef que l'on vient de retirer du fleuve, où il s'est
+noyé; on le tient _suspendu par les pieds, la tête en bas_, et on
+s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler
+à la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne
+produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement
+de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: «Le chef de la mauvaise
+race du pays des _Schirbesch_, qui s'est éloigné de ses guerriers en
+fuyant le roi du côté du fleuve.»
+
+Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par _un pont_ jeté sur
+l'une des branches du fleuve, on remarque des symptômes d'un prochain
+changement dans l'état des esprits: un individu adresse un discours à
+ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses
+compatriotes à se soumettre au joug de Rhamsès le Grand; on lit en
+effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une inscription
+ainsi conçue: «Je célèbre la gloire du dieu gracieux, parce qu'il a
+dit....» Le reste est détruit.
+
+J'ai voulu, en entrant dans tous ces détails, donner une idée des
+bas-reliefs historiques dont on décorait les grands monuments de
+l'Égypte, de ces compositions immenses que je me plais à nommer des
+_tableaux homériques_ ou de la sculpture héroïque, parce qu'ils sont
+pleins de ce feu et de ce désordre sublimes qui nous entraînent, à la
+lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, considéré à part, sera
+trouvé certainement défectueux dans quelques points relatifs à la
+perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines;
+mais ces petits défauts de détails sont rachetés, et au delà, par
+l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus _beaux vases grecs_
+représentant des _combats_ pèchent précisément (si péché il y a) sous
+les mêmes rapports que ces bas-reliefs égyptiens.
+
+Sur le haut de cette grande paroi on a sculpté un long bas-relief,
+mutilé au commencement et à la fin, représentant Rhamsès le Grand
+célébrant la panégyrie du grand dieu de Thèbes, le double Hôrus, ou Amon
+générateur. Comme j'aurai l'occasion de décrire une fête semblable
+existant dans tout son entier au palais de Médinet-Habou, je me
+contenterai de dire que c'est ici qu'existe une série de statuettes de
+rois rangées par ordre de règne; ce sont: 1° Mènes (le premier roi
+terrestre); 2° un prénom inconnu, antérieur à la dix-septième dynastie;
+3° Amosis; 4° Aménothph Ier; 5° Thouthmosis Ier; 6° Thouthmosis III; 7°
+Aménothph II; 8° Thouthmosis IV; 9° Aménothph III; 10° Hôrus; 11°
+Rhamsès Ier; 12° Ousereï; 13° Rhamsès le Grand lui-même. Cette série ne
+donne que la ligne directe des ancêtres du conquérant; ainsi Thouthmosis
+II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) était fils d'une fille
+de Thouthmosis Ier.
+
+De nombreux bas-reliefs représentant des actes d'adoration du roi
+Rhamsès aux grandes divinités de Thèbes couvrent trois faces des piliers
+formant la galerie devant le pylône; sur la quatrième face de chacun
+d'eux on voit, sculptée de plein relief, une image colossale du roi
+d'environ trente pieds de hauteur. Voici les légendes les mieux
+conservées des quatre qui subsistent encore:
+
+«Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a élevées par
+son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuvé par Phré, le
+fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamsès, le bien-aimé d'Amon-Ra.
+
+«Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a comblé de ses bienfaits,
+lui, le roi soleil, etc.
+
+«Le bien-aimé d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein de vigilance, le
+plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contrées à sa domination,
+lui, le roi soleil, etc., le bien-aimé de la déesse Mouth.»
+
+Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquité s'est plu à
+louer dans Sésostris: les grands ouvrages qu'il a fait exécuter, les
+bonnes lois qu'il donna à sa patrie, et la vaste étendue de ses
+conquêtes.
+
+Les piliers ornés de colosses qui font face à ceux-ci et les colonnes
+qui formaient la seconde cour du palais du côté droit se font aussi
+remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les décorent. Les
+piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont
+entièrement détruits.
+
+Je ne m'étendrai point sur les intéressants bas-reliefs qui couvrent la
+partie gauche du mur du fond du péristyle; je me hâte d'entrer dans la
+salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore intactes,
+et charmeraient par leur élégante majesté les yeux même les plus
+prévenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou romaine.
+
+Quant à la destination de cette belle salle, à la disposition des
+colonnes et à la forme des chapiteaux qui les décorent, je laisserai
+parler sur ces divers points la dédicace elle-même de la salle,
+sculptée, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en
+très-beaux hiéroglyphes.
+
+«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région
+supérieure, et de la région inférieure, le défenseur de l'Égypte, le
+castigateur des contrées étrangères, l'Hôrus resplendissant possesseur
+des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde
+(soleil gardien de justice approuvé par Phré), le fils du soleil, le
+seigneur des diadèmes, le bien-aimé d'Ammon, RHAMSÈS, a fait exécuter
+ces constructions en l'honneur de son père Amon-Ra, roi des dieux; il a
+fait construire la _grande salle d'assemblée_ en bonne pierre blanche de
+grès, soutenue par de _grandes colonnes_ à chapiteaux imitant des fleurs
+épanouies, flanquées de colonnes plus petites à chapiteaux imitant un
+bouton de lotus tronqué; salle qu'il voue au seigneur des dieux pour la
+célébration de sa panégyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le roi de son
+vivant.»
+
+Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais égyptiens un
+caractère si particulier, furent véritablement destinées, comme on le
+soupçonnait, à tenir de grandes assemblées, soit politiques, soit
+religieuses, c'est-à-dire ce qu'on nommait des _panégyries_ ou réunions
+générales: c'est ce dont j'étais déjà convaincu avant d'avoir découvert
+cette curieuse dédicace, parce que, observant la forme du caractère
+hiéroglyphique exprimant l'idée _panégyrie_ sur les obélisques de Rome,
+où ce caractère est sculpté en grand, je m'étais aperçu qu'il
+représentait, au propre, une salle hypostyle avec des sièges disposés au
+pied des colonnes.
+
+C'est à l'entrée de la salle hypostyle du Rhamesséion, à droite,
+qu'existe un bas-relief dans lequel on a représenté la reine mère du
+conquérant. Elle se nommait _Taouaï_; une belle statue de cette
+princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copié les inscriptions,
+mais des fractures pouvaient donner lieu à quelques incertitudes; elles
+sont levées par le bas-relief que j'ai sous les yeux.
+
+On trouve du même côté un grand tableau historique, décrit ou dessiné
+par tous les voyageurs qui ont visité l'Égypte; le seul dessin exact que
+l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publié dans son _Voyage à
+Méroé_. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit
+moi-même les légendes, qui sont intéressantes, quoique incomplètes sur
+plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui
+se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi
+Rhamsès vient de vaincre les Schéto, qu'il a mis en pleine déroute. Deux
+princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment
+_Mandouhi Schopsch_ et _Schat-kemkémé_. C'étaient le quatrième et le
+cinquième des enfants de Rhamsès. Les vaincus sont encore des peuples de
+Schéto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville placée à
+l'extrémité droite du tableau, où s'ouvre une nouvelle scène. Quatre
+autres fils du conquérant, les septième, huitième, neuvième et dixième
+de ses enfants, appelés _Méïamoun, Amenhemwa, Noubtei_ et _Setpanré_,
+sont établis sous les murs de la place; les assiégés opposent une
+vigoureuse résistance; mais déjà les Égyptiens ont dressé les échelles,
+et les murailles vont être escaladées. Une fracture a malheureusement
+fait disparaître la première partie du nom de la ville assiégée; il ne
+reste plus que les syllabes.... _apouro_.
+
+Des tableaux religieux, exécutés avec beaucoup de soin, existent sous le
+fût des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on y voit
+successivement toutes les divinités égyptiennes du premier ordre, et
+principalement celles dont le culte appartenait d'une manière plus
+spéciale au nome diospolitain, annoncer à Rhamsès les bienfaits dont
+elles veulent le combler en échange des riches offrandes qu'il leur
+présente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la
+seconde cour, reparaissent en première ligne les divinités protectrices
+du palais, auxquelles ce bel édifice était plus particulièrement
+consacré: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement
+par _résidant_ ou _qui résident dans le Rhamesséion de Thèbes_; à leur
+tête paraît Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de
+générateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phré, Atmou, Meuï, Sev, et
+les déesses Pascht et Hathôr. Chacune d'elles accorde au Pharaon une
+grâce particulière. Voici quelques exemples de ces formules donatrices,
+extraites des galeries et des colonnades du Rhamesséion:
+
+«J'accorde que ton édifice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra).
+
+«Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l'Égypte (Isis).
+
+«Je t'accorde la domination sur toutes les contrées (Amon-Ra).
+
+«J'inscris à ton nom les attributions royales du soleil (Thôth).
+
+«Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'être vigilant comme le fils
+de Netphé (Amon-Ra).
+
+«Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident (Amon-Ra).
+
+«Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un règne joyeux
+(Sev, Saturne).
+
+«Je te donne l'Égypte supérieure et l'Égypte inférieure à diriger en roi
+(Netphé, Rhéa).
+
+«Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord à fouler sous tes
+sandales (Thméi, la justice).
+
+«Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le
+Gardien des portes célestes).
+
+«Je veux que ton palais subsiste à toujours (Meuï).
+
+«Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la
+déesse Pascht).
+
+«Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares (la
+déesse Pascht).»
+
+La portion des murailles de la salle hypostyle échappée aux ravages des
+hommes présente des scènes plus riches et plus développées: sur le mur
+du fond, à la droite et à la gauche de la porte centrale, existent
+encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des
+figures et le fini de leur exécution. Dans le premier, la déesse Pascht
+à tête de lion, _l'épouse de Phtha, la dame du palais céleste_, lève sa
+main droite vers la tête de Rhamsès couverte d'un casque, en lui disant:
+«Je t'ai préparé le diadème du soleil, que ce casque demeure sur ta
+corne (le front) où je l'ai placé.» Elle présente en même temps le roi
+au dieu suprême, Amon-Ra, qui, assis sur son trône, tend vers la face du
+roi les emblèmes d'une vie pure.
+
+Le second tableau représente l'_institution royale_ du héros égyptien,
+les deux plus grandes divinités de l'Égypte l'investissant des pouvoirs
+royaux. Amon-Ra, assisté de Mouth, la grande mère divine, remet au roi
+Rhamsès la _faux de bataille_, le type primitif de la _harpé_ des mythes
+grecs, arme terrible appelée _schopsch_ par les Égyptiens, et lui rend
+en même temps les emblèmes de la direction et de la modération, le fouet
+et le _pedum_, en prononçant la formule suivante:
+
+«Voici ce que dit Amon-Ra qui réside dans le Rhamesséion: Reçois la faux
+de bataille pour contenir les nations étrangères et trancher la tête des
+impurs; prends le fouet et le _pedum_ pour diriger la terre de Kémé
+(l'Égypte).»
+
+Le soubassement de ces deux tableaux offre un intérêt d'un autre genre:
+on y a représenté en pied, et dans un ordre rigoureux de primogéniture,
+les enfants mâles de Rhamsès le Grand. Ces princes sont revêtus du
+costume réservé à leur rang; ils portent les insignes de leur dignité,
+le _pedum_ et un éventail formé d'une longue plume d'autruche fixée à
+une élégante poignée, et sont au nombre de vingt-trois; famille
+nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on
+considère d'abord que Rhamsès eut, à notre connaissance, au moins deux
+femmes légitimes, les reines Nofré-Ari et Isénofré, et qu'il est de plus
+très-probable que les enfants donnés au conquérant par des concubines ou
+des maîtresses prenaient rang avec les enfants légitimes, usage dont
+fait foi l'ancienne histoire orientale tout entière. Quoi qu'il en soit,
+on a sculpté au-dessus de la tête de chacun des princes, d'abord le
+titre qui leur est commun à tous, savoir: le fils du roi et de son
+germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus âgés par
+conséquent), la désignation des hautes fonctions dont ils se trouvaient
+revêtus à l'époque où ces bas-reliefs furent exécutés. Le premier se
+trouve ainsi qualifié: porte-éventail à la gauche du roi, le jeune
+secrétaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats
+(l'armée), le premier-né et le préféré de son germe, Amenhischôpsch; le
+second, nommé Rhamsès comme son père, était porte-éventail à la gauche
+du roi et secrétaire royal, commandant en chef les soldats du maître du
+monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisième,
+porte-éventail à la gauche du roi, comme ses frères (titre donné en
+général à tous les princes sur d'autres monuments), était de plus
+secrétaire royal, commandant de la cavalerie, c'est-à-dire des chars de
+guerre de l'armée égyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms
+propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de
+quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires
+du roi au moment de leur naissance, tels que Nében-Schari (le maître du
+pays de Schari), Nébenthonib (le maître du monde entier),
+Sanaschténamoun (le vainqueur par Ammon), soit à des titres nouveaux
+adoptés dans le protocole de Rhamsès le Grand, comme par exemple
+Patavéamoun (Ammon est mon père), et Septenri (approuvé par le soleil),
+titre qui se retrouve dans le prénom du roi.
+
+J'observe en même temps dans cette série de princes un fait
+très-notable: on y a, postérieurement à la mort de Rhamsès le Grand,
+caractérisé d'une manière particulière celui de ses vingt-trois enfants
+qui monta sur le trône après lui; ce fut son treizième fils, nommé
+Ménephtha, qui lui succéda. Il est visible qu'on a en conséquence
+modifié, après coup, le costume de ce prince, en ornant son front de
+l'_uraeus_ et en changeant sa courte _sabou_ en longue tunique royale;
+de plus, à côté de sa légende première, où se lit le nom de Ménephtha,
+qu'il conserva en montant sur le trône, on a sculpté le premier
+cartouche de sa légende royale, son cartouche prénom (soleil esprit aimé
+des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son
+règne.
+
+En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans
+une salle qui a conservé une partie de ses colonnes, et où la décoration
+prend un caractère tout particulier. Dans la portion de palais que nous
+venons de parcourir, des hommages généraux sont adressés aux principales
+divinités de l'Égypte, comme il convenait dans des cours ou des
+péristyles ouverts à toute la population, et dans la salle hypostyle où
+se tenaient les grandes assemblées. Mais ici commencent véritablement la
+partie privée du palais et les salles qui servaient d'habitation au roi,
+le lieu qu'était censé habiter aussi plus particulièrement le roi des
+dieux auquel ce grand édifice était consacré. C'est ce que prouvent les
+bas-reliefs sculptés sur les parois à la droite et à la gauche de la
+porte: ces tableaux représentent quatre grandes barques ou _bari_
+sacrées, portant un petit naos sur lequel un voile semble jeté comme
+pour dérober à tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces
+_bari_ sont portées sur les épaules par vingt-quatre ou dix-huit
+prêtres, selon l'importance du maître de la _bari_. Les insignes qui
+décorent la proue et la poupe des deux premières barques sont les têtes
+symboliques de la déesse Mouth et du dieu Chons, l'épouse et le fils
+d'Amon-Ra; enfin, la troisième et la quatrième portent les têtes du roi
+et de la reine, coiffés des marques de leur dignité. Ces tableaux, comme
+nous l'apprennent les légendes hiéroglyphiques, représentent les deux
+divinités et le couple royal venant rendre hommage au père des dieux,
+Amon-Ra, qui établit sa demeure dans le palais de Rhamsès le Grand. Les
+paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, aucun
+doute à cet égard: «Je viens, dit la déesse Mouth, rendre hommage au roi
+des dieux, Amon-Ra, modérateur de l'Égypte, afin qu'il accorde de
+longues années à son fils qui le chérit, le roi Rhamsès.»
+
+«Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majesté, ô
+Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure à ton fils, qui
+t'aime, le seigneur du monde.»
+
+Le roi Rhamsès dit seulement: «Je viens à mon père Amon-Ra, à la suite
+des dieux qu'il admet en sa présence à toujours.»
+
+Mais la reine Nofré-Ari, surnommée ici Ahmosis (engendrée de la lune),
+exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: «Voici ce que
+dit la déesse épouse, la royale mère, la royale épouse, la puissante
+dame du monde, Ahmosis-Nofré-Ari: Je viens pour rendre hommage à mon
+père Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections
+(c'est-à-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans l'allégresse en
+contemplant tes bienfaits; ô toi, qui établis le siège de ta puissance
+dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamsès, accorde-lui
+une vie stable et pure; que ses années se comptent par périodes de
+panégyries!»
+
+Enfin, la paroi du fond de cette salle était ornée de plusieurs tableaux
+représentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les grâces
+qu'Amon-Ra accordait au héros égyptien: il n'en reste plus qu'un seul, à
+la droite de la porte. Le roi est figuré assis sur un trône, au pied de
+celui d'Amon-Ra-Atmou, et à l'ombre du vaste feuillage d'un persea,
+l'arbre céleste de la vie: le grand dieu et la déesse Saf qui présidait
+à l'écriture, à la science, traçant sur les fruits cordiformes de
+l'arbre le cartouche prénom de Rhamsès le Grand; tandis que d'un autre
+côté le dieu Thôth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel
+Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: «Viens, je sculpte ton nom
+pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre divin.»
+
+La porte qui, de cette salle, conduisait à une seconde, également
+décorée de colonnes, dont quatre subsistent encore, mérite une attention
+particulière, soit sous le rapport de son exécution matérielle, soit
+pour les sculptures qui la décorent.
+
+Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief
+tellement bas qu'il est évident qu'on les a usés avec soin pour en
+diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et à la barbarie,
+qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque,
+ayant fait déblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu une
+inscription dédicatoire de Rhamsès le Grand, dans les formes ordinaires
+pour les dédicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que cette
+porte a été _recouverte d'or pur_. J'ai étudié alors les surfaces avec
+plus de soin. En examinant de plus près l'espèce de stuc blanc et fin
+qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'aperçus que
+ce stuc _avait été étendu sur une toile_ appliquée sur les tableaux,
+qu'on avait rétabli sur le stuc même les contours et les parties
+saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce procédé m'ayant
+paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.
+
+Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un intérêt bien
+plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une
+douzaine de petits bas-reliefs représentant le roi Rhamsès adorant les
+membres de la triade thébaine: ces divinités tournent toutes le dos à
+l'entrée de la porte en question, parce qu'elles sont seulement en
+rapport avec la première salle et non avec la seconde, à laquelle cette
+porte sert d'entrée. Mais au bas des jambages, et immédiatement
+au-dessus de la dédicace, sont sculptées deux divinités, la face tournée
+vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui était
+par conséquent sous leur juridiction. Ces deux divinités sont, à gauche,
+le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thôth à tête
+d'Ibis, et à droite la déesse Saf, compagne de Thôth, portant le titre
+remarquable de _dame des lettres présidente de la bibliothèque_ (mot à
+mot, _la salle des livres_). De plus, le dieu est suivi d'un de ses
+parèdres, qu'à sa légende et à un grand _oeil_ qu'il porte sur la tête
+on reconnaît pour _le sens de la vue_ personnifié, tandis que le parèdre
+de la déesse est _le sens de l'ouïe_ caractérisé par une grande oreille
+tracée également au-dessus de sa tête, et par le mot _sôlem_ (l'ouïe)
+sculpté dans sa légende; il tient de plus en main tous les instruments
+de l'écriture, comme pour écrire tout ce qu'il entend.
+
+Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels
+bas-reliefs l'entrée d'une bibliothèque? Et à ce mot, la controverse qui
+divise nos savants sur le fameux monument d'_Osimandyas_, si connu par
+sa bibliothèque, et sur ses rapports avec le Rhamesséion. se présente
+naturellement à ma pensée.
+
+Dès les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamesséion la
+description que Diodore nous a conservée du monument d'Osimandyas, je
+fus frappé de retrouver autour de moi et dans le même ordre les parties
+analogues et presque les mêmes détails du grand édifice dont Diodore
+emprunte à Hécatée une notice si complète.
+
+D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas à dix
+stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas
+tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).--Nous avons trouvé, en
+effet, à une distance à peu près égale du Rhamesséion, une vallée
+renfermant les tombeaux, encore ornés de peintures et d'inscriptions,
+d'une douzaine de femmes, mais de reines égyptiennes, dont le premier
+titre dans leur légende fut toujours celui d'_épouse d'Ammon_.
+
+Le monument d'Osimandyas s'annonçait par un grand pylône _de pierre
+variée_ ([Greek: lithou poikilou]).--Le premier pylône du Rhamesséion,
+dont les massifs sont en grès rougeâtre et la porte en calcaire blanc, a
+quelque analogie avec cette expression.
+
+Ce pylône donnait entrée dans un péristyle dont les piliers étaient
+ornés de figures colossales; on passait de là à un second pylône bien
+plus soigné que le premier, sous le rapport de la sculpture, et à
+l'entrée duquel se trouvait _le plus grand colosse de l'Égypte_, d'un
+seul bloc de granit de Syène.--Tout cela se rapproche du Rhamesséion, à
+quelques différences de mesures près; mais l'exactitude des anciens
+copistes, transcrivant les quantités de ces mesures, est-elle certaine?
+Là existent encore aujourd'hui les immenses débris _du plus grand
+colosse_ connu de l'Égypte; il est en granit de Syène: ce sont là des
+traits remarquables.
+
+Dans le péristyle qui suivait le pylône, dit Hécatée, on avait
+représenté le roi, qu'on appelle _Osimandyas_, faisant la guerre aux
+révoltés de Bactriane, assiégeant une ville entourée des eaux d'un
+fleuve, etc.--C'est la description exacte des bas-reliefs encore
+existants sous le deuxième péristyle du Rhamesséion; et si l'on n'y voit
+plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des
+quatre princes commandant les divisions de l'armée, c'est que les murs
+du fond du péristyle sont détruits et qu'il n'en subsiste pas la
+huitième partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les monuments
+d'Égypte, des rois assiégeant des villes _entourées par un fleuve_: cela
+existe réellement à Ibsamboul, à Derri, sur les pylônes de Loùqsor et au
+Rhamesséïon; mais tous ces monuments sont de Rhamsès le Grand, et
+reproduisent les événements _de la même campagne_.
+
+Sur le second mur du péristyle, dit la description du monument
+d'Osimandyas, sont représentés les captifs ramenés par le roi de son
+expédition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: et, sur le
+mur de fond du péristyle du Rhamesséion, j'ai mis à découvert, par des
+fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amène des prisonniers
+au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupées.
+
+Sur un troisième côté du péristyle du monument d'Osimandyas étaient
+représentés _des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette
+guerre_.--Au Rhamesséion, le registre supérieur de la paroi sur laquelle
+est sculptée la bataille représente la fin d'une grande solennité
+religieuse à laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau
+commençait, sans aucun doute, sur le mur de fond du côté droit du
+péristyle.
+
+On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du
+monument d'Osimandyas par trois portes ornées de deux colosses.--Tout
+cela se trouve exactement au Rhamesséion, immédiatement aussi après le
+second péristyle. Après la salle hypostyle de l'Osimandyéion venait un
+espace désigné dans les traductions sous le nom de _promenoir_.--Dans le
+Rhamesséion, une salle décorée des barques symboliques des dieux succède
+à la salle hypostyle.
+
+_Ensuite_, a dit Diodore, _venait la bibliothèque_; et c'est
+effectivement sur la porte qui, du _promenoir_ du Rhamesséion, conduit
+_à la salle suivante_, que j'ai trouvé des bas-reliefs si convenables à
+l'entrée d'une _bibliothèque_.
+
+La salle de la bibliothèque est presque entièrement rasée; il n'en reste
+que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de
+la porte: sur ces murailles on a sculpté des tableaux représentant le
+roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinités de
+l'Égypte--à Amon-Ra, Mouth, Chons, Phré, Phtha, Pascht, Nofré-Thmou,
+Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces
+parois est occupée par deux énormes tableaux divisés en de nombreuses
+colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues séries de noms de
+divinités et leurs images de petite proportion; c'est un panthéon
+complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux _synoptiques_,
+fait nommément des libations et des offrandes à tous les dieux ou
+déesses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec le
+_monument d'Osimandyas_. _On voit dans la salle de la bibliothèque_, dit
+en effet la description grecque, _les images de tous, les dieux de
+l'Égypte; le roi leur présente de la même manière des offrandes
+convenables à chacun d'eux_.
+
+Cette comparaison des ruines du Rhamesséion avec la description du
+monument d'Osimandyas conservée dans Diodore de Sicile, a été déjà
+faite, et avec bien plus de détails encore, par MM. Jollois et
+Devilliers dans leur _Description générale de Thèbes_, travail important
+auquel je me plais à donner de justes éloges parce que j'ai vu les
+lieux, et que j'ai pu juger par moi-même de l'exactitude de leur
+description; mais j'ai dû reproduire rapidement ce parallèle dans cette
+lettre, par le besoin de mettre à leur véritable place quelques faits
+nouveaux que j'ai observés, et qui rendent si frappante l'analogie du
+monument décrit par les Grecs avec le monument dont j'étudie les ruines.
+Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur
+_identité_, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma profession de
+foi toute simple:
+
+De deux choses l'une: ou le monument décrit par Hécatée sous le nom de
+_monument d'Osimandyas_ est le même que le _Rhamesséion occidental de
+Thèbes_, ou bien le _Rhamesséion_ n'est qu'une _copie_, à la différence
+des mesures près, si l'on peut s'exprimer ainsi, du _monument
+d'Osimandyas_.
+
+Ici se terminent les débris du palais de Sésostris; il ne reste plus de
+traces de ces dernières constructions, qui devaient s'étendre encore du
+côté de la montagne. Le Rhamesséion est le monument de Thèbes le plus
+dégradé, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'élégante
+majesté de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression
+plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps
+à son étude sans l'épuiser; mais d'autres monuments de la rive opposée
+du Nil, où est toujours Thèbes, m'arrachent à ces merveilles.... Et je
+pense à la France.... Adieu.
+
+
+
+
+QUINZIÈME LETTRE
+
+
+Thèbes, le 18 juin 1829.
+
+En quittant le noble et si élégant palais de Sésostris, _le
+Rhamesséion_, et avant d'étudier avec tout le soin qu'ils méritent les
+nombreux édifices antiques entassés sur la butte factice nommée
+aujourd'hui _Médinet-Habou_, je devais, pour la régularité de mes
+travaux, m'occuper de quelques constructions intermédiaires ou voisines
+qui, soit pour leur médiocre étendue, soit par leur état presque total
+de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.
+
+Je me dirigeai d'abord vers la vallée d'_El-Assasif_, située au nord du
+Rhamesséion, et qui se termine brusquement au pied des rochers calcaires
+de la chaîne libyque: là existent les débris d'un édifice au nord du
+tombeau d'Osimandyas.
+
+Mon but spécial était de constater l'époque encore inconnue de ces
+constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai à
+l'examen des sculptures et surtout des légendes hiéroglyphiques
+inscrites sur les blocs isolés et les pans de murailles épars sur un
+assez grand espace de terrain.
+
+Je fus d'abord frappé de la finesse du travail de quelques restes de
+bas-reliefs martelés à moitié par les premiers chrétiens; et une porte
+de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire
+blanc, me donna la certitude que l'édifice entier appartenait à la
+meilleure époque de l'art égyptien.
+
+Cette porte, ou petit propylon, est entièrement couverte de légendes
+hiéroglyphiques. On a sculpté sur les jambages, en relief très-bas et
+fort délicat, deux images en pied de Pharaons revêtus de leurs insignes.
+Toutes les dédicaces sont doubles et faites contemporainement au nom de
+deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang
+se nomme Aménenthé; l'autre ne marche qu'après, c'est Thouthmosis III,
+nommé Moeris par les Grecs.
+
+Si j'éprouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le reste de
+l'édifice le célèbre Moeris, orné de toutes les marques de la royauté,
+céder ainsi le pas à cet Aménenthé qu'on chercherait en vain dans les
+listes royales, je dus m'étonner encore davantage, à la lecture des
+inscriptions, de trouver qu'on ne parlât de ce roi barbu, et en costume
+ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au féminin,
+comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la dédicace
+même des propylons.
+
+«L'Aroëris soutien des dévoués, le roi seigneur, etc. Soleil dévoué à la
+vérité! (_Elle_) a fait des constructions en l'honneur de son père (le
+père d'_elle_), Amon-Ra seigneur des trônes du monde; _elle_ lui a élevé
+ce propylon (qu'Amon protège l'édifice!) en pierre de granit: c'est ce
+qu'_elle_ a fait (pour être) vivifiée à toujours.»
+
+L'autre jambage porte une dédicace analogue, mais au nom du roi
+Thouthmosis III, ou Moeris.
+
+En parcourant le reste de ces ruines, la même singularité se présenta
+partout. Non-seulement je retrouvai le prénom d'Aménenthé précédé des
+titres _le roi souveraine du monde_, mais aussi son nom propre lui-même
+à la suite du titre _la fille du soleil_. Enfin, dans tous les
+bas-reliefs représentant les dieux adressant la parole à ce roi
+Aménenthé, on le traite en reine comme dans la formule suivante:
+
+«Voici ce que dît Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, _à sa fille
+chérie_, soleil dévoué à la vérité: L'édifice que tu as construit est
+semblable à la demeure divine.»
+
+De nouveaux faits piquèrent encore plus ma curiosité: j'observai surtout
+dans les légendes du propylon de granit, que les cartouches prénoms et
+noms propres d'Aménenthé avaient été martelés dans les temps antiques et
+remplacés par ceux de Thouthmosis II, sculptés en surcharge.
+
+Ailleurs, quelques légendes d'Aménenthé avaient reçu en surcharge aussi
+celles du Pharaon Thouthmosis II.
+
+Plusieurs autres, enfin, offraient le prénom d'un Thouthmosis encore
+inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme
+Amensé, le tout encore sculpté aux dépens des légendes d'Aménenthé,
+préalablement martelées. Je me rappelai alors avoir remarqué ce nouveau
+roi Thouthmosis traité en reine, dans le petit édifice de Thouthmosis
+III, à Médinet-Habou.
+
+C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de
+plusieurs observations du même genre, premiers résultats de mes courses
+dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu
+à compléter mes connaissances sur le personnel de la première partie de
+la XVIIIe dynastie. Il résulte de la combinaison de tous les témoignages
+fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de
+développer ici:
+
+1° Que Thouthmosis Ier succéda immédiatement au grand Aménothph Ier, le
+chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines;
+
+2° Que son fils Thouthmosis II occupa le trône après lui et mourut sans
+enfants;
+
+3° Que sa soeur Amensé lui succéda comme fille de Thouthmosis Ier, et
+régna vingt et un ans en souveraine;
+
+4° Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui comprit
+dans son nom propre celui de la reine Amensé son épouse; que ce
+Thouthmosis fut le père de Thouthmosis III ou Moeris, et gouverna au nom
+d'Amensé;
+
+5° Qu'à la mort de ce Thouthmosis, la reine Amensé épousa en secondes
+noces Aménenthé, qui gouverna aussi au nom d'Amensé, et qui fut régent
+pendant la minorité et les premières années de Thouthmosis III, ou
+Moeris;
+
+6° Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exerça le pouvoir
+conjointement avec le régent Aménenthé, qui le tint sous sa tutelle
+pendant quelques années.
+
+La connaissance de cette succession de personnages explique tout
+naturellement les singularités notées dans l'examen minutieux de tous
+les restes de sculptures existant dans l'édifice de la vallée
+d'_El-Assasif_. On comprend alors pourquoi le régent Aménenthé ne paraît
+dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les
+dieux adressent à la reine Amensé, dont il n'est que le représentant;
+cela explique le style des dédicaces faites par Aménenthé, parlant
+lui-même au nom de la reine, ainsi que les dédicaces du même genre dans
+lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, qui joua
+d'abord, le premier, un rôle passif, et ne fut, comme son successeur
+Aménenthé, qu'une espèce de figurant du pouvoir royal exercé par la
+reine.
+
+Les surcharges qu'ont éprouvées la plupart des légendes du régent
+Aménenthé démontrent que sa régence fut odieuse et pesante pour son
+pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris à tâche de condamner
+son tuteur à un éternel oubli. C'est en effet sous le règne de ce
+Thouthmosis III que furent martelées presque toutes les légendes
+d'Aménenthé, et qu'on sculpta à la place soit les légendes de
+Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurpé l'autorité, soit
+celles de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, le père même du roi
+régnant. J'ai observé la destruction systématique de ces légendes dans
+une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de Thèbes.
+Fut-elle l'ouvrage immédiat de la haine personnelle de Thouthmosis III,
+ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est
+impossible de décider; mais le fait nous a paru assez curieux pour le
+constater.
+
+Toutes les inscriptions du monument d'_El-Assasif_ établissent
+unanimement que cet édifice a été élevé sous la régence d'Aménenthê, au
+nom de la reine Amensé et de son jeune fils Thouthmosis III. Cette
+construction n'est donc point postérieure à l'an 1736 avant J.-C.,
+époque approximative des premières années du règne de Thouthmosis III,
+exerçant seul le pouvoir suprême. Ces sculptures comptent donc déjà plus
+de 3,500 ans d'antiquité.
+
+Il résulte de ces mêmes dédicaces et des sculptures qui décorent
+quelques-unes des salles non détruites, que l'édifice intérieur était un
+temple consacré à la grande divinité de Thèbes, Amon-Ra, le roi des
+dieux, qu'on y adorait sous la figure spéciale
+d'Amon-Ra-Pneh-enné-ghet-en-tho, c'est-à-dire d'Amon-Ra seigneur des
+trônes et du monde; j'ai retrouvé dans Thèbes plusieurs autres temples
+dédiés à ce grand être, mais sous d'autres titres, qui lui sont
+également particuliers.
+
+Ce temple d'Amon-Ra, d'une étendue assez considérable, décoré de
+sculptures du travail le plus précieux, précédé d'un dromos et
+probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'élevait au fond de
+la vallée d'El-Assasif. Son sanctuaire pénétrait pour ainsi dire dans
+les rochers à pic de la chaîne libyque, criblée, comme le sol même de la
+vallée, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de sépulture
+aux habitants de la ville capitale.
+
+Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en
+forme de voûte, de quelques-unes de ces salles, ont récemment trompé
+quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet édifice était le
+tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les détails que nous
+avons donnés sur la construction et la destination de cet édifice sacré
+détruisent une telle hypothèse. Ses divisions et ses accessoires nous le
+feraient reconnaître pour un véritable temple, à défaut des inscriptions
+dédicatoires qui le disent formellement. Sa décoration même et le sujet
+des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes
+n'ont rien de commun avec la décoration et les scènes sculptées dans les
+hypogées et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples et les
+palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois ancêtres
+du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier genre
+présentent un grand intérêt, parce qu'ils fournissent des détails
+précieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe dynastie. Je
+citerai d'abord, et à ce sujet, plusieurs tableaux sculptés et peints
+représentant Thouthmosis, père de Thouthmosis III, et le Pharaon
+Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu
+Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant
+toute la paroi de gauche de la grande salle voûtée, au fond du temple,
+dans lequel on a figuré la grande _bari_ sacrée ou arche d'Amon-Ra, le
+dieu du temple, adoré par le régent Aménenthé, ayant derrière lui
+Thouthmosis III, suivi d'une très-jeune enfant richement parée, et que
+l'inscription nous dit être sa fille, _la fille du roi qu'elle aime, la
+divine épouse Rannofré_. En arrière de la _bari_ sacrée, et comme
+recevant une portion des offrandes faites par les deux rois agenouillés,
+sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son
+épouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofré. L'histoire écrite ne
+nous avait point conservé les noms de ces trois princesses; c'est là que
+je les ai lus pour la première fois. Quant au titre de divine épouse
+donné à la fille de Moeris encore en bas âge, il indique seulement que
+cette jeune enfant avait été vouée au culte d'Aménenthé, étant du nombre
+de ces filles d'une haute naissance, nommées _pallades_ et _pallacides_,
+dont j'ai retrouvé les tombeaux dans une autre vallée de la chaîne
+libyque.
+
+Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vallées de la nécropole de Thèbes,
+reçut à différentes époques soit des restaurations, soit des
+accroissements, sous le règne de divers rois successeurs d'Aménenthé et
+de Thouthmosis III. J'ai retrouvé, en effet, dans les pierres provenant
+des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps
+peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie
+aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties
+d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de
+l'édifice sous les règnes des rois Hôrus, Rhamsès le Grand et son fils
+Ménephtha II, comme les fondateurs mêmes du temple. Enfin, la dernière
+salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures
+d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que j'éprouvai à la
+vue de ces pitoyables bas-reliefs, comparés à la finesse et à l'élégance
+des tableaux sculptés dans les deux salles précédentes, cessa bientôt à
+la lecture de grandes inscriptions hiéroglyphiques, constatant que cette
+belle restauration-là avait été faite sous le règne et au nom de
+Ptolémée Évergète II et de sa première femme Cléopâtre. Voilà une des
+mille et une preuves démonstratives contre l'opinion de ceux qui
+supposeraient que l'art égyptien gagna quelque perfection par
+l'établissement des Grecs en Égypte.
+
+Je le répète encore: l'art égyptien ne doit qu'à lui-même tout ce qu'il
+a produit de grand, de pur et de beau; et n'en déplaise aux savants qui
+se font une religion de croire fermement à la génération spontanée des
+arts en Grèce, il est évident pour moi, comme pour tous ceux qui ont
+bien vu l'Égypte, ou qui ont une connaissance réelle des monuments
+égyptiens existants en Europe, que les arts ont commencé en Grèce par
+une imitation servile des arts de l'Égypte, beaucoup plus avancés qu'on
+ne le croit vulgairement, à l'époque où les premières colonies
+égyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de l'Attique
+ou du Péloponnèse. La vieille Égypte enseigna les arts à la Grèce,
+celle-ci leur donna le développement le plus sublime: mais sans
+l'Égypte, la Grèce ne serait probablement point devenue la terre
+classique des beaux-arts. Voilà ma profession de foi tout entière sur
+cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des
+bas-reliefs que les Égyptiens ont exécutés, avec la plus élégante
+finesse de travail, 1700 ans avant l'ère chrétienne. Que faisaient les
+Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne fais
+qu'une lettre.... Adieu.
+
+
+
+
+SEIZIÈME LETTRE
+
+
+Thèbes, le 20 juin 1829.
+
+J'ai donné toute la journée d'hier et cette matinée à l'étude des
+tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne
+Thèbes. Cette construction, comparable en étendue à l'immense palais de
+Karnac, dont on aperçoit d'ici les obélisques sur l'autre rive du
+fleuve, a presque entièrement disparu; il en subsiste encore quelques
+débris, s'élevant à peine au-dessus du sol de la plaine exhaussée par
+les dépôts successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi
+toutes les masses de granit, de brèches et autres matières dures
+employées dans la décoration de ce palais. La portion la plus
+considérable étant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont
+peu à peu brisées et converties en chaux pour élever de misérables
+cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une
+bien haute idée de la magnificence de cet antique édifice.
+
+Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de
+longueur, nivelé par les dépôts successifs de l'inondation, couvert de
+longues herbes, mais dont la surface, déchirée sur une multitude de
+points, laisse encore apercevoir des débris d'architraves, des portions
+de colosses, des fûts de colonnes et des fragments d'énormes bas-reliefs
+que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni dérobés pour toujours à
+la curiosité des voyageurs. Là ont existé plus de dix-huit colosses dont
+les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de
+diverses matières, ont été brisés, et l'on rencontre leurs membres
+énormes dispersés ça et là, les uns au niveau du sol, d'autres au fond
+d'excavations exécutées par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur
+ces restes mutilés, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques
+dont les chefs captifs étaient représentés entourant la base de ces
+colosses représentant leur vainqueur, le Pharaon Aménophis, le troisième
+du nom, celui même que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de
+leurs mythes héroïques. Ces légendes démontrent déjà que nous sommes ici
+sur l'emplacement du célèbre édifice de Thèbes connu des Grecs sous le
+nom de _Memnonium_. C'est ce qu'avaient cherché à prouver, par des
+considérations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans leur
+excellente description de ces ruines.
+
+Les monuments les mieux conservés au milieu de cette effroyable
+dévastation des objets du premier ordre dont il me reste à parler,
+établiraient encore mieux, si cela était nécessaire, que ces ruines sont
+bien celles du Memnonium de Thèbes, ou palais de Memnon, appelé
+_Aménophion_ par les Égyptiens, du nom même de son fondateur, et que je
+trouve mentionné dans une foule d'inscriptions hiéroglyphiques des
+hypogées du voisinage où reposaient jadis les momies de plusieurs grands
+officiers chargés, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien de ce
+magnifique édifice.
+
+C'est vers l'extrémité des ruines et du côté du fleuve que s'élèvent
+encore, en dominant la plaine de Thèbes, les deux fameux colosses,
+d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit
+d'une si grande célébrité sous le nom de _colosse de Memnon_. Formés
+chacun d'un seul bloc de grès-brèche, transportés des carrières de la
+Thébaïde supérieure, et placés sur d'immenses bases de la même matière,
+ils représentent tous deux un Pharaon assis, les mains étendues sur les
+genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherché à motiver à
+mes yeux l'étrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu
+prendre ces statues pour celles de deux princesses égyptiennes. Les
+inscriptions hiéroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui
+couvrent le dossier du trône du colosse du sud et les côtés des deux
+bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage
+dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et
+perpétuaient la mémoire. L'inscription du dossier porte textuellement:
+«L'Arôëris puissant, le modérateur des modérateurs, etc., le roi soleil,
+seigneur de vérité (ou de justice), le fils du soleil, le seigneur des
+diadèmes, Aménothph, modérateur de la région pure, le bien-aimé
+d'Amon-Ra, etc., l'Hôrus resplendissant, celui qui a agrandi la
+demeure.....(lacune) à toujours, a érigé ces constructions en l'honneur
+de son père Ammon; il lui a dédié cette statue colossale de pierre dure,
+etc.» Et sur les côtés des bases on lit en grands hiéroglyphes de plus
+d'un pied de proportion, exécutés, surtout ceux du colosse du nord, avec
+une perfection et une élégance au-dessus de tout éloge, la légende ou
+devise particulière, le prénom et le nom propre du roi que les colosses
+représentent:
+
+«Le seigneur souverain de la région supérieure et de la région
+inférieure, le réformateur des moeurs, celui qui tient le monde en
+repos, l'Hôrus qui, grand par sa force, a frappé les Barbares, le roi
+soleil seigneur de vérité, le fils du soleil, Aménothph, modérateur de
+la région pure, chéri d'Amon-Ra, roi des dieux.»
+
+Ce sont là les titres et noms du troisième Aménophis de la XVIIIe
+dynastie, lequel occupait le trône des Pharaons vers l'an 1680 avant
+l'ère chrétienne. Ainsi se trouve complètement justifiée l'assertion que
+Pausanias met dans la bouche des Thébains de son temps, lesquels
+soutenaient que ce colosse n'était nullement l'image du Memnon des
+Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nommé _Ph-Aménoph_.
+
+Ces deux colosses décoraient, suivant toute apparence, la façade
+extérieure du principal pylône de l'Aménophion; et, malgré l'état de
+dégradation où la barbarie et le fanatisme ont réduit ces antiques
+monuments, on peut juger de l'élégance, du soin extrême et de la
+recherche qu'on avait mis dans leur exécution, par celle des figures
+accessoires formant la décoration de la partie antérieure du trône de
+chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptées dans la
+masse même de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze pieds de
+haut. La magnificence de leur coiffure et les riches détails de leur
+costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont
+elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiéroglyphiques gravées
+sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antérieurs du trône
+de chaque statue d'Aménophis, nous apprennent que la figure de gauche
+représente une reine égyptienne, la mère du roi, nommée _Tmau-Hem-Va_,
+ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine épouse du même
+Pharaon, _Taïa_, dont le nom était déjà donné par une foule de
+monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV,
+_Tmau-Hem-Va_, mère d'Aménophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de
+Louqsor, mentionnés dans la notice rapide que j'ai crayonnée de cet
+important édifice.
+
+Sur un autre point des ruines de l'Aménophion, du côté de la montagne
+libyque, à la limite du désert et un peu adroite de l'axe passant entre
+les deux colosses, existent deux blocs de grès-brèche, d'environ trente
+pieds de long chacun, et présentant la forme de deux énormes stèles.
+Leur surface visible est ornée de tableaux et de magnifiques
+inscriptions formées chacune de vingt-quatre à vingt-cinq lignes
+d'hiéroglyphes du plus beau style, exécutés de relief dans le creux. H
+est infiniment probable que ces portions qu'on aperçoit aujourd'hui sont
+les dossiers des sièges de deux groupes colossals renversés et enfouis
+la face contre terre: j'ai manqué de moyens assez puissants pour
+vérifier le fait.
+
+Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptés sur ces masses effrayantes
+nous montrent toujours le roi Aménophis-Memnon, accompagné ici de la
+reine Taïa son épouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par
+Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes expressément
+relatifs à la dédicace du Memnonium ou Aménophion aux dieux de Thèbes
+par le fondateur de cet immense édifice.
+
+La forme et la rédaction de cette dédicace, dont j'ai pris une copie
+soignée, malgré une foule de lacunes, sont d'un genre tout à fait
+original et m'ont paru très-curieuses. On en jugera par une courte
+analyse.
+
+Cette consécration du palais est rappelée d'une manière tout à fait
+dramatique; c'est d'abord le roi Aménophis qui prend la parole dès la
+première ligne et la garde jusqu'à la treizième. «Le roi Aménothph a
+dit: Viens, ô Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, toi qui résides
+dans les régions de Oph (Thèbes)! contemple la demeure que nous t'avons
+construite dans la contrée pure, elle est belle: descends du haut du
+ciel pour en prendre possession!» Suivent les louanges du dieu mêlées à
+la description de l'édifice dédié, et l'indication des ornements et
+décorations en pierre de grès, en granit rosé, en pierre noire, en or,
+en ivoire et en pierres précieuses, que le roi y a prodigués, y compris
+deux grands obélisques dont on n'aperçoit plus aujourd'hui aucune trace.
+
+Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu
+Amon-Ra en réponse aux courtoisies du Pharaon. «Voici ce que dit
+Amon-Ra, le mari de sa mère, etc.: Approche, mon fils, soleil seigneur
+de vérité, du germe du soleil, enfant du soleil, Aménothph! J'ai entendu
+tes paroles et je vois les constructions que tu as exécutées; moi qui
+suis ton père, je me complais dans tes bonnes oeuvres, etc.»
+
+Enfin, vers le milieu de la vingtième ligne commence une troisième et
+dernière harangue; c'est celle que prononcent les dieux en présence
+d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens
+Aménothph, son fils chéri, d'en rendre le règne joyeux en le prolongeant
+pendant de longues années, en récompense du bel édifice qu'il a élevé
+pour leur servir de demeure, palais dont ils déclarent avoir pris
+possession après l'avoir bien et dûment visité.
+
+L'identité du Memnonium des Grecs et de l'Aménophion égyptien n'est donc
+plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fût une des plus
+étonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en grand,
+exécutées par un Grec nommé Iani, ancien agent de M. Salt, ont mis à
+découvert une foule de bases de colonnes, un très-grand nombre de
+statues léontocéphales en granit noir; de plus, deux magnifiques sphinx
+colossals et à tête humaine, en granit rosé, du plus beau travail,
+représentant aussi le roi Aménophis III. Les traits du visage de ce
+prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de
+physionomie un peu éthiopienne, sont absolument semblables à ceux que
+les sculpteurs et les peintres ont donnés à ce même Pharaon dans les
+tableaux des stèles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais de
+Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la vallée de
+l'Ouest à Biban-el-Molouk; nouvelle et millième preuve que les statues
+et bas-reliefs égyptiens présentent de véritables portraits des anciens
+rois dont ils portent les légendes.
+
+A une petite distance du Rhamesséion existent les débris de deux
+colosses en grès rougeâtre: c'étaient encore deux statues ornant
+probablement la porte latérale nord de l'Aménophion; ce qui peut donner
+une juste idée de l'immense étendue de ce palais, dont il reste encore
+de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupé des
+inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand
+colosse du nord, la célèbre _statue de Memnon;_ tout cela est bien
+moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la
+réalité des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement
+avoir ouï moduler par la bouche même du colosse, aussitôt qu'elle était
+frappée des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs
+fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon,
+aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon
+attention du mélancolique tableau que je contemplais, la plaine de
+Thèbes, où gisent les membres épars de cette aînée des villes royales.
+Il y aurait matière à d'éternelles réflexions; mais je ne dois pas
+oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques
+ruines..... Adieu.
+
+
+
+
+DIX-SEPTIEME LETTRE
+
+
+Thèbes (rive occidentale), 25 juin 1829.
+
+Je viens de visiter et d'étudier dans toutes ses parties un petit temple
+d'une conservation parfaite, situé derrière l'Aménophion, dans un vallon
+formé par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon qui
+s'en est détaché du côté de la plaine. Ce monument a été décrit par la
+Commission d'Égypte sous le nom de _Petit Temple d'Isis._
+
+Le voyageur est attiré, dans ces lieux solitaires et dénués de toute
+végétation, par une enceinte peu régulière, bâtie en briques crues, et
+qu'on aperçoit de fort loin, parce qu'elle est placée sur un terrain
+assez élevé. On y pénètre par un petit propylon en grès engagé dans
+l'enceinte et couvert extérieurement de sculptures d'un travail
+lourdement recherché. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte
+représentent Ptolémée Soter II faisant des offrandes, du côté droit, à
+la déesse Hathôr (Vénus) et à la grande triade de Thèbes, Amon-Ra, Mouth
+et Chons; du côté gauche, à la déesse Thmé ou Thmeï (la vérité ou la
+justice, Thémis) et à une triade formée du dieu hiéracocéphale Mandou,
+de son épouse Ritho et de leur fils Harphré. Ces trois divinités, celles
+qu'on adorait principalement à Hennonthis, occupent la partie du bandeau
+dirigée vers cette capitale de nome.
+
+Ces courts détails suffisent, lorsqu'on est un peu familiarisé avec le
+système de décoration des monuments égyptiens, pour déterminer avec
+certitude: 1° à quelles divinités fut spécialement dédié le temple
+auquel ce propylon donne entrée; 2° quelles divinités y jouissaient du
+rang de syntrône; et il devient ici de toute évidence qu'on adorait
+spécialement dans ce temple le principe de beauté confondu et identifié
+avec le principe de vérité, de justice, ou, en termes mythologiques, que
+cet édifice était consacré à la déesse Hathôr, identifiée avec la déesse
+Thmeï. Ce sont, en effet, ces deux déesses qui reçoivent les premiers
+hommages de Soter II; et comme l'édifice faisait partie de Thèbes et
+avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'après une règle
+de saine politique que j'ai développée ailleurs, des sacrifices en
+l'honneur de la triade thébaine et de la triade hermonthite. On s'était
+donc trop hâté de donner un nom à ce temple, d'après des aperçus
+reposant sur de simples conjectures.
+
+Les mêmes adorations sont répétées sur la porte du temple proprement
+dit, qui s'ouvre par un petit péristyle que soutiennent des colonnes à
+chapiteaux ornés de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combinées;
+les colonnes et les parois n'ont jamais été décorées de sculptures. Il
+n'en est point ainsi du pronaos, formé de deux colonnes et de deux
+piliers ornés de têtes symboliques de la déesse Hathôr, à laquelle ce
+temple fut consacré. Les tableaux qui couvrent le fût des colonnes
+représentent des offrandes faites à cette déesse et à sa seconde forme
+Thmeï, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et
+plusieurs formes tertiaires de la déesse Hathôr, adorée par le roi
+Ptolémée Épiphane, sous le règne duquel a été faite la dédicace du
+monument, comme le prouve la grande inscription hiéroglyphique sculptée
+sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des
+deux parties affrontées de cette formule dédicatoire:
+
+(Partie de droite.) _Première ligne_. «Le roi (dieu Épiphane que
+Phtah-Thoré a éprouvé, image vivante d'Amon-Ra), le chéri des dieux et
+des déesses mères, le bien-aimé d'Amon-Ra, a fait exécuter cet édifice
+en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour être vivifié à toujours.»
+
+_Deuxième ligne_. «La divine soeur de (Ptolémée toujours vivant, dieu
+aimé de Phtah), chéri d'Amon-Ra, l'ami du bien (Pmainoufé)..... (le
+reste est détruit).»
+
+(Partie de gauche.) _Première ligne_. «Le fils du soleil (Ptolémée
+toujours vivant, dieu aimé de Phtah), chéri des dieux et des déesses
+mères, bien-aimé d'Hathôr, a fait exécuter cet édifice en l'honneur de
+sa mère la rectrice de l'Occident, pour être vivifié à toujours.»
+
+_Deuxième ligne_. «La royale épouse (Cléopâtre, bien-aimée de Thmeï),
+rectrice de l'Occident, a fait exécuter cet édifice..... (le reste
+manque).»
+
+Ces textes justifient tout à fait ce que nous avions déduit des seules
+sculptures du propylon relativement aux divinités particulièrement
+honorées dans ce temple; il est également établi que la dédicace de cet
+édifice sacré a été faite par le cinquième des Ptolémées, vers l'an 200
+avant J.-C.
+
+Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche
+du pronaos, ainsi que sur la façade du temple formant le fond de ce même
+pronaos, appartiennent tous au règne d'Épiphane. Tous se rapportent aux
+déesses Hathôr et Thmeï, ainsi qu'aux grandes divinités de Thèbes et
+d'Hennonthis.
+
+On a divisé le naos en trois salles contiguës; ce sont trois véritables
+sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entièrement sculpté,
+contient des tableaux d'offrandes à tous les dieux adorés dans le
+temple, les deux triades précitées, et principalement aux déesses Hathôr
+et Thmeï, qui paraissent dans presque toutes les scènes. Aussi n'est-il
+question que de ces deux divinités dans les dédicaces du sanctuaire,
+inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolémée
+Philopator:
+
+«L'Hôrus soutien de l'Égypte, celui qui a embelli les temples comme
+Thôth deux fois grand, le seigneur des panégyries comme Phtah, le chef
+semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, l'éprouvé par
+Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolémée toujours vivant, bien-aimé
+d'Isis, l'ami de son père (Philopator), a fait cette construction en
+l'honneur de sa mère Hathôr, la rectrice de l'Occident.» (Dédicace de
+gauche.)
+
+Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au
+règne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsinoé adorant les
+deux déesses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolémée Épiphane,
+fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite
+et de gauche l'inscription suivante, relative à des embellissements
+exécutés sous le règne postérieur, celui d'Évergète II et de ses deux
+femmes:
+
+«Bonne restauration de l'édifice, exécutée par le roi, germe des dieux
+lumineux, l'éprouvé par Phtah, etc., Ptolémée toujours vivant, etc., par
+sa royale soeur, la modératrice souveraine du monde, Cléopâtre, et par
+sa royale épouse, la modératrice souveraine du monde, Cléopâtre, dieux
+grands chéris d'Amon-Ra.»
+
+C'est à la déesse Hathôr qu'appartenait plus spécialement le sanctuaire
+de droite; cette grande divinité y est représentée sous des formes
+variées, recevant les hommages des rois Philopator et Épiphane; les
+dédicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.
+
+Le sanctuaire de gauche fut consacré à la déesse Thmeï, la Dicé et
+l'Alété des mythes égyptiens; aussi tous les tableaux qui décorent cette
+chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait
+cette divinité dans l'Amenti, les régions occidentales ou l'enfer des
+Égyptiens.
+
+Les deux souverains de ce lieu terrible, où les âmes étaient jugées,
+Osiris et Iris, reçoivent d'abord les hommages de Ptolémée et d'Arsinoé,
+dieux Philopators; et l'on a sculpté sur la paroi de gauche la grande
+scène de la _psychostasie_. Ce vaste bas-relief représente la salle
+hypostyle (Oskh) ou le prétoire de l'Amenti, avec les décorations
+convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de
+son trône s'élève le lotus, emblème du monde matériel, surmonté de
+l'image de ses quatre enfants, génies directeurs des quatre points
+cardinaux.
+
+Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rangés sur deux
+lignes, la tête surmontée d'une plume d'autruche, symbole de la justice:
+debout sur un socle, en avant du trône, le Cerbère égyptien, monstre
+composé de trois natures diverses, le crocodile, le lion et
+l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les âmes coupables; son
+nom, Téouôm-énément, signifie la dévoratrice de l'Occident ou de
+l'enfer. Vers la porte du tribunal paraît la déesse Thmeï dédoublée,
+c'est-à-dire figurée deux fois, à cause de sa double attribution de
+déesse de la justice et de déesse de vérité; la première forme,
+qualifiée de Thmeï, rectrice de l'Amenti (la vérité), présente l'âme
+d'un Égyptien, sous les formes corporelles, à la seconde forme de la
+déesse (la justice), dont voici la légende: «Thmeï qui réside dans
+l'Amenti, où elle pèse les coeurs dans la balance; aucun méchant ne lui
+échappe.» Dans le voisinage de celui qui doit subir l'épreuve on lit les
+mots suivants: «Arrivée d'une âme dans l'Amenti.»
+
+Plus loin s'élève la balance infernale; les dieux Hôrus, fils d'Isis, à
+tête d'épervier, et Anubis, fils d'Osiris, à tête de chacal, placent
+dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prévenu, l'autre une
+plume, emblème de justice: entre le fatal instrument qui doit décider du
+sort de l'aine et le trône d'Osiris, on a placé le dieu Thôth
+ibiocéphale, «Thôth le deux fois grand, le seigneur de Schmoun
+(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le secrétaire de
+justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de vérité.»
+Ce greffier divin écrit le résiliât de l'épreuve à laquelle vient d'être
+soumis le coeur de l'Égyptien défunt, et va présenter son rapport au
+souverain juge.
+
+On voit que le fait seul de la consécration de ce troisième sanctuaire à
+la déesse Thmeï y a motivé la représentation de la psychostasie, et
+qu'on a trop légèrement conclu de la présence de ce tableau curieux,
+reproduit également dans la deuxième partie de tous les rituels
+funéraires, que ce temple était une sorte d'édifice funèbre, qui pouvait
+même avoir servi de sépulture à des membres très-distingués de la caste
+sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothèse. Il est vrai que les
+environs de l'enceinte qui renfermé ce monument ont été criblés
+d'excavations sépulcrales et de catacombes égyptiennes de toutes les
+époques. Mais le temple d'Hathôr et de Thmeï n'est point Je seul édifice
+sacré élevé au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considérer
+comme des temples funéraires le palais de Sésostris ou le Rhamesséion,
+le temple d'Ammon à El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est
+insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par
+toutes les inscriptions égyptiennes qui en couvrent les parois. Mon
+opinion est fondée sur l'examen attentif et détaillé des lieux. Je n'ai
+pas encore fini à Thèbes, si même on peut réellement finir au milieu de
+tant de monuments.....
+
+
+
+
+DIX-HUITIEME LETTRE
+
+
+Thèbes (Médinet-Habou), le 30 juin 1829.
+
+On peut se rendre à la grande butte de Médinet-Habou soit en prenant le
+chemin de la plaine, en traversant le Rhamesséion, l'emplacement de
+l'Aménophion (Memnônium), et les restes calcaires du Ménéphthéion, grand
+édifice construit par le fils et successeur de Rhamsès le Grand; soit en
+suivant le vallon à l'entrée duquel s'élève le petit temple d'Hathôr et
+de Thmeï.
+
+Là existe, presque enfouie sous les débris des habitations particulières
+qui se sont succédé d'âge en âge, une masse de monuments de haute
+importance, qui, étudiés avec attention, montrent, au milieu des plus
+grands souvenirs historiques, l'état des arts de l'Égypte à toutes les
+époques principales de son existence politique: c'est en quelque sorte
+un tableau abrégé de l'Égypte monumentale. On y trouve en effet réunis,
+un temple appartenant à l'époque pharaonique la plus brillante, celle
+des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la période
+des conquêtes, un édifice de la première décadence sous l'invasion
+éthiopienne, une chapelle élevée sous un des princes qui avaient brisé
+le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des propylées de
+l'époque romaine; enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des
+colonnes qui jadis soutenaient le faîte d'une église chrétienne.
+
+Le détail un peu circonstancié de ce que renferment de plus curieux des
+monuments si variés me conduirait beaucoup trop loin; je dois me
+contenter de donner une idée rapide de chacune des parties qui forment
+cet amas de constructions si intéressantes, en commençant par celles qui
+se présentent en arrivant à la butte du côté qui regarde le fleuve.
+
+On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de
+grès, peu élevée au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on pénètre
+par une porte dont les jambages, surpassant à peine la corniche brute
+qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur
+romain dont voici la légende hiéroglyphique, inscrite dans les deux
+cartouches accolés: «L'empereur Csesar Titus Elius Hadrianus Antoninus
+Pius.»
+
+Le même prince est aussi représenté sur l'une des deux portes latérales
+de l'enceinte, où il est en adoration devant la triade de Thèbes à
+droite, et devant celle d'Hermonthis à gauche. C'est encore ici une
+nouvelle preuve de ces égards perpétuels de bon voisinage que se
+rendaient mutuellement les cultes locaux.
+
+Au fond de l'enceinte s'élève une rangée de six colonnes réunies trois à
+trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais reçu de
+sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelées provenant des
+parties supérieures de cette construction, la légende impériale déjà
+citée: l'enceinte et les propylées appartiennent donc au règne d'Antonin
+le Pieux. C'est d'ailleurs ce que démontrait déjà le mauvais style des
+bas-reliefs.
+
+En traversant ces propylées, on arrive à un grand pylône dont la porte,
+ornée d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est
+couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolémée Soter II,
+présente des offrandes variées aux sept grandes divinités élémentaires
+et aux dieux des nomes thébain et hermonthite.
+
+Le mur de l'enceinte et les propylées d'Antonin, aussi bien que le
+pylône de Soter II, m'ont offert une particularité remarquable: c'est
+que ces constructions modernes ont été élevées aux dépens d'un édifice
+antérieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont
+couvertes de restes de légendes hiéroglyphiques, de portions de
+bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des têtes ou des corps
+de divinités, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de
+guerre, enfin de nombreux débris d'un calendrier sacré; et comme on lit
+sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prénom ou le nom de
+Rhamsès le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que ces
+blocs ne proviennent des démolitions du grand palais de Sésostris, le
+Rhamesséion, ravagé depuis longtemps par les Perses, à l'époque où, sous
+Ptolémée Soter II et Antonin, on bâtissait les propylées et le pylône
+dont il est ici question.
+
+Au pylône de Soter succède un petit édifice d'une exécution plus
+élégante, semblable en son plan au petit édifice à jour de l'île de
+Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant
+rasées jusqu'à la hauteur des murs des entrecolonnements. Tous les
+bas-reliefs encore existants représentent le roi Nectanèbe, de la XXXe
+dynastie, la sébennytique, adorant le souverain des dieux Amon-Ra, et
+recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thèbes.
+
+Cette chapelle, du IVe siècle avant J.-C., avait été appuyée sur un
+édifice plus ancien; c'est un pylône de médiocre étendue, dont les
+massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs
+parties. Élevé sous la domination du roi éthiopien Taharaka, dans le
+VIIe siècle avant notre ère, le nom, le prénom, les titres, les louanges
+de ce prince avaient été rappelés dans les inscriptions et les
+bas-reliefs décorant les faces des deux massifs, et sur la porte qui les
+sépare. Mais à l'époque où les Saïtes remontèrent sur le trône des
+Pharaons, il paraît qu'on fit marteler, par une mesure générale, les
+noms des conquérants éthiopiens sur tous les monuments de l'Égypte.
+
+J'ai déjà remarqué la proscription du nom de Sabacon dans le palais de
+Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les
+marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous
+les éléments constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches
+existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription
+relative à des embellissements exécutés sous Ptolémée Soter II:
+
+«Cette belle réparation a été faite par le roi seigneur du monde, le
+grand germe des dieux grands, celui que Phtah a éprouvé, image vivante
+d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diadèmes, Ptolémée
+toujours vivant, le dieu aimé d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT NOHEM),
+en l'honneur de son père Amon-Ra, qui lui a concédé les périodes des
+panégyries sur le trône d'Hôrus.»
+
+Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse légende des Lagides, à
+propos de quelques pierres qu'on a changées, avec les légendes que
+l'Éthiopien, véritable fondateur du pylône, a fait sculpter sur le
+bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante:
+«La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aimé d'Amon-Ra, seigneur des
+trônes du monde.»
+
+Sur les deux massifs extérieurs du pylône, ce prince, auquel certaines
+traditions historiques attribuent, la conquête de toute l'Afrique
+septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a été figuré de proportion
+colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, réunies en groupe,
+de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.
+
+Au delà du pylône de Taharaka et dans le mur de clôture du nord,
+existent encore en place deux jambages d'une porte en granit rosé,
+chargés de légendes exécutées avec soin et contenant le nom et les
+titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre
+sacerdotal, l'hiérograminate et prophète Pétaménoph. C'est le même
+personnage qui fit creuser, vers l'entrée de la ville d'El-Assasif,
+l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le
+nom de _Grande Syringe._
+
+On arrive enfin à l'édifice le plus antique, celui dont les propylées de
+l'époque romaine, le pylône des Lagides, la chapelle de Nectanèbe et le
+pylône du roi éthiopien ne sont que des dépendances; ces diverses
+constructions ne furent élevées que pour annoncer dignement la demeure
+du roi des dieux, et celle du Pharaon, son représentant sur la terre.
+
+Ce vieux monument, qui porte à la fois le double caractère de temple et
+de palais, se compose encore d'un sanctuaire environné de galeries
+formées de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins
+vastes.
+
+Toutes les parois portent des sculptures exécutées avec une correction
+remarquable et une grande finesse de travail; ce sont là des bas-reliefs
+de la meilleure époque de l'art. Aussi la décoration de cet édifice
+appartient-elle au règne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
+reine Amensé, du régent Aménenthé et de Thouthmosis III, le Moeris des
+historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a décoré la plus
+grande partie de l'édifice; les dédicaces en ont été faites en son nom:
+celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conservées,
+donne une idée de toutes les autres; la voici:
+
+_Première ligne_. «La vie: l'Hôrus puissant, aimé de Phré, le souverain
+de la haute et basse région, grand chef de toutes les parties du monde,
+l'Hôrus resplendissant, grand par sa force, celui qui a frappé les neuf
+arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil
+stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du
+monde, vivifié aujourd'hui et à toujours.»
+
+_Deuxième ligne_. «Il a fait exécuter ces constructions en l'honneur de
+son père Amon-Ra, roi des dieux; il lui a érigé ce grand temple dans la
+partie occidentale du Thouthmoséion d'Ammon, en belle pierre de grès;
+c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.»
+
+La plupart des bas-reliefs décorant les galeries et les chambres des
+édifices représentent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages
+aux dieux, ou en recevant des grâces et des dons; je citerai seulement
+des tableaux sculptés sur la paroi de gauche de la grande salle ou
+sanctuaire. Dans l'un, le plus étendu, le Pharaon casqué est conduit par
+la déesse Hathôr et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers
+l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace
+avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'épais feuillage, en disant:
+«Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre Oscht,
+dans le palais du soleil!» Cette scène se passe devant les vingt-cinq
+divinités secondaires adorées à Thèbes et disposées sur deux files, en
+tête desquelles on lit l'inscription suivante: «Voici ce que disent les
+autres grandes divinités de Toph (Thèbes): Nos coeurs se réjouissent à
+cause du bel édifice construit par le roi soleil stabiliteur du monde.»
+
+J'ai trouvé dans le second tableau, pour la première fois, le nom et la
+représentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette princesse,
+appelée Rhamaithé, et portant le titre de royale épouse, accompagne son
+mari faisant de riches offrandes à Amon-Ra générateur; la reine reparaît
+aussi dans deux tableaux décorant une des petites salles de gauche au
+fond de l'édifice.
+
+Les six dernières salles du palais, dans l'une desquelles existe,
+renversée, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de
+bas-reliefs de l'époque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
+reine Amensé et de son fils Thouthmosis III, dont les légendes
+royales-sont sculptées en surcharge sur celles du régent Aménenthé,
+martelées avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied
+représentant ce prince, dont la mémoire fut aussi proscrite.
+
+La fondation de cet édifice remonte donc aux premières années du XVIIIe
+siècle avant J.-C. Il est naturel, par conséquent, de rencontrer, en le
+parcourant avec soin, plusieurs restaurations annoncées d'ailleurs par
+des inscriptions qui en fixent l'époque et en nomment les auteurs;
+telles sont:
+
+1° La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande
+salle, par Ptolémée Evergète II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre
+ère;
+
+2° Des réparations faites vers l'an 392 avant notre ère aux colonnes
+d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le
+Pharaon Mendésien Acoris. On a employé pour cela des pierres provenant
+d'un petit édifice construit par la princesse Neitocris, fille de
+Psammétichus II;
+
+3° Toutes les sculptures des façades supérieures sud et nord exécutées
+sous le règne de Rhamsès-Méiamoun, au XVe siècle avant notre ère.
+
+Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de
+tous, avaient été ordonnés sans doute pour lier, par la décoration, le
+petit palais de Moeris avec le grand palais de Rhamsès-Méiamoun, qui,
+avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Médinet-Habou.
+
+C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce
+Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de l'Égypte, et
+dont les exploits militaires ont été confondus avec ceux de Sésostris ou
+Rhamsès le Grand, par les auteurs anciens et par les écrivains modernes.
+
+Un édifice d'une médiocre étendue, mais singulier par ses formes
+inaccoutumées, le seul qui, parmi tous les monuments de l'Égypte, puisse
+donner une idée de ce qu'était une habitation particulière à ces
+anciennes époques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en
+ont publié les auteurs de la grande _Description de l'Égypte_ pourra
+donner une idée exacte de la disposition générale de ces deux massifs de
+pylônes unis à un grand pavillon par des constructions tournant sur
+elles-mêmes en équerre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs
+et des inscriptions sculptées sur toutes les surfaces.
+
+L'entrée principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux grands
+massifs formant une espèce de faux pylône, ensevelis en partie sous des
+buttes provenant des débris d'habitations modernes. Vers le haut règne
+une frise anaglyphique composée des éléments combinés de la légende
+royale du Rhamsès fils aîné et successeur immédiat de Rhamsès-Méiamoun,
+«Soleil, gardien de vérité, éprouvé par Ammon.» On remarque de plus, sur
+ces massifs, des tableaux d'adoration de la même époque, et deux
+_fenêtres_ portant sur leur bandeau le disque ailé de Hat, et sur leurs
+jambages les légendes royales de Rhamsès-Méiamoun, «Soleil, gardien de
+vérité et ami d'Ammon.»
+
+La porte qui sépare ces constructions appartient au règne d'un troisième
+Rhamsès, le second fils de Méiamoun, «le soleil seigneur de vérité, aimé
+par Ammon.»
+
+Dans l'intérieur de cette petite cour s'élèvent deux massifs de pylônes,
+ornés, ainsi que les construction qui les unissent au grand pavillon, de
+frises anaglyphiques portant la légende du fondateur, Rhamsès-Méiamoun,
+et de bas-reliefs d'un grand intérêt, parce qu'ils ont trait aux
+conquêtes de ce Pharaon.
+
+La face antérieure du massif de droite est presque entièrement occupée
+par une figure colossale du conquérant levant sa hache d'armes sur un
+groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures;
+le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, présente au
+vainqueur la harpe divine en disant: «Prends cette arme, mon fils chéri,
+et frappe les chefs des contrées étrangères!»
+
+Le soubassement de ce vaste tableau est composé des chefs des peuples
+soumis par Rhamsès-Méiamoun, agenouillés, les bras attachés derrière le
+dos par les liens qui, terminés par une houppe de papyrus ou une fleur
+de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.
+
+Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont
+très-variés, offrent, avec toute vérité, les traits du visage et les
+vêtements particuliers à chacune des nations qu'ils représentent; des
+légendes hiéroglyphiques donnent successivement le nom de chaque peuple.
+Deux ont entièrement disparu; celles qui subsistent, au nombre de cinq,
+annoncent:
+
+
+Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie),
+Le chef du pays de Térosis, en Afrique
+Le chef du pays de Toroao,
+
+
+
+et
+
+Le chef du pays de Robou, en Asie
+Le Chef du pays de Moschausch,
+
+
+Un tableau et un soubassement analogues décorent la face antérieure du
+massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques;
+on les a rangés dans l'ordre suivant:
+
+Le chef de la mauvaise race du pays de Schéto ou Chéta;
+
+Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumôr;
+
+Le grand du pays de Fekkarb;
+
+Le grand du pays de Schairotana contrée maritime;
+
+Le grand du pays de Scha.....(le reste est détruit);
+
+Le grand du pays de Touirscha, contrée maritime;
+
+Le grand du pays de Pa..... (le reste est détruit).
+
+Sur l'épaisseur du massif de gauche, Rhamsès-Méiamoun casqué, le
+carquois sur l'épaule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux
+pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conquérant: «Va! empare-toi des
+contrées; soumets leurs places fortes et amène leurs chefs en
+esclavage;»
+
+Le massif correspondant et les corps de logis qui réunissent le pylône
+au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop
+long de détailler ici. On remarque des _fenêtres_ décorées
+extérieurement et intérieurement avec beaucoup de goût, et des _balcons_
+soutenus par des prisonniers barbares sortant à mi-corps de la muraille.
+
+L'intérieur du grand pavillon, divisé en trois _étages_, fut décoré de
+bas-reliefs représentant des scènes domestiques de Rhamsès-Méiamoun; je
+possède des dessins exacts de tous ces intéressants tableaux, parmi
+lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant
+son repas, jouant avec ses petits enfants ou occupé avec la reine d'une
+partie de jeu analogue à celui des _échecs_, etc., etc. L'extérieur de
+ce pavillon est couvert de légendes du roi ou de bas-reliefs
+commémoratifs de ses victoires.
+
+C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on
+arrive enfin devant le premier pylône du grand et magnifique palais de
+Rhamsès-Méiamoun. L'édifice que nous venons de décrire n'en était qu'une
+dépendance et une simple annexe.
+
+Ici, tout prend des proportions colossales: les faces extérieures des
+deux énormes massifs du premier pylône, entièrement couvertes de
+sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'édifice
+non-seulement par des tableaux d'un sens vague et général, mais encore
+par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conquérant
+et de la divinité protectrice qui lui donne la victoire. On voit sur le
+massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant à Rhamsès-Méiamoun
+treize contrées asiatiques, dont les noms, conservés pour la plupart,
+ont été sculptés dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples
+enchaînés. Une longue inscription, dont les onze premières lignes sont
+assez bien conservées, nous apprend que ces conquêtes eurent lieu dans
+la douzième année du règne de ce Pharaon.
+
+Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la
+forme de Phré hiéracocéphale, donne la harpé au belliqueux Rhamsès pour
+frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de contrées
+ou de villes subsistent encore; le reste a été détruit pour appuyer
+contre le pylône des masures modernes. Le roi des dieux adresse à
+Méiamoun un long discours dont voici les dix premières colonnes:
+«Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe chéri, maître du monde, soleil
+gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre
+entière; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes
+pieds; je te livre les chefs des contrées méridionales; conduis-les en
+captivité, et leurs enfants à leur suite; dispose de tous les biens
+existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront
+se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai livré
+aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes
+sandales, etc.»
+
+Une grande stèle, mais très-fruste, constate que ces conquêtes eurent
+lieu la onzième année du roi. C'est à la même année du règne de
+Rhamsès-Méiamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier
+pylône du côté de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les
+peuples asiatiques nommés Moschausch.
+
+Des masses de débris amoncelés couvrent toute la partie inférieure du
+pylône et enfouissent en très-grande partie la magnifique colonnade qui
+décore le côté gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des
+piliers-cariatides formant cette même cour du côté droit. Déblayer
+cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais
+elle aurait pour résultat certain de rendre à l'admiration des voyageurs
+deux galeries de la plus complète conservation, des colonnes couvertes
+de bas-reliefs, de riches décorations ayant conservé tout l'éclat de
+leurs couleurs, et enfin une nombreuse série de grands tableaux
+historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions
+dédicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des
+élégantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur épanouie du
+lotus.
+
+Au fond de cette première cour s'élève un second pylône, décoré de
+figures colossales, sculptées, comme partout ailleurs, de relief dans le
+creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamsès-Méiamoun dans la
+neuvième année de son règne. Le roi, la tête surmonte des insignes du
+fils aîné d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth,
+conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et
+enchaînés dans diverses positions; ces nations, appartenant à une même
+race, sont nommées Schakalascha, Taônaou et Pourosato. Plusieurs
+voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont
+cru reconnaître en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de
+ce pylône existait une énorme inscription, aujourd'hui détruite aux
+trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui
+en subsiste encore, qu'elle était relative à l'expédition contre les
+Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Taônaou et les Ouschascha.
+Il y est aussi question des contrées d'Aumôr et d'Oreksa, ainsi que
+d'une bataille navale.
+
+Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second
+pylône. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de
+Phtah en décorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions
+dédicatoires attestant que Rhamsès-Méiamoun a consacré cette grande
+porte en belle pierre de granit à son père Amon-Ra, et qu'enfin les
+battants ont été si richement ornés de métaux précieux qu'Ammon lui-même
+se réjouit en les contemplant.
+
+On se trouve après avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du
+palais, où là grandeur pharaonique se montre dans tout son éclat; la vue
+seule peut donner une idée du majestueux effet de ce péristyle, soutenu
+à l'est et à l'ouest par d'énormes colonnades, au nord par des piliers
+contre lesquels s'appuient des cariatides, derrière lesquels se montre
+une seconde colonnade. Tout est chargé de sculptures revêtues de
+couleurs très-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, pour les
+convertir, les ennemis systématiques de l'architecture peinte.
+
+Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs
+décorations; de grands et vastes tableaux sculptés et peints appellent
+de toute part la curiosité des voyageurs. L'oeil se repose sur le bel
+azur des plafonds ornés d'étoiles de couleur jaune doré; mais
+l'importance et la variété des scènes reproduites par le ciseau
+absorbent bientôt toute l'attention. Quatre tableaux formant le
+registre inférieur de la galerie de l'est, côté gauche, et une partie de
+la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de
+Rhamsès-Méiamoun contre des peuples asiatiques nommés Robou, teint
+clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un
+surtout transversalement rayé bleu et blanc; ce costume est tout à fait
+analogue à celui des Assyriens et des Mèdes figures, sur les cylindres
+dits babyloniens ou persépolitains.
+
+_Premier tableau_. Grande bataille: le héros égyptien, debout sur un
+char lancé au galop, décoche des flèches contre une foule d'ennemis
+fuyant dans le plus grand désordre. On aperçoit sur le premier plan les
+chefs égyptiens montés sur des chars, et leurs soldats entremêlés à des
+alliés, les Fekkaro, massacrant les Robou épouvantés, ou les liant comme
+prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en
+pied, sans compter les chevaux.
+
+_Deuxième tableau._ Les princes et les chefs de l'armée égyptienne
+conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des scribes
+comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties
+génitales coupées aux Robou morts sur le champ de bataille.
+L'inscription porte textuellement: «Conduite des prisonniers en présence
+de Sa Majesté; ceux-ci sont au nombre de mille; mains coupées, trois
+mille; phallus, trois mille.» Le Pharaon, au pied duquel on dépose ces
+trophées, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus
+par des officiers, adresse une allocution à ses guerriers; il les
+félicite de leur victoire, et prodigue fort naïvement les plus grands
+éloges à sa propre personne, «Livrez-vous à la joie, leur dit-il,
+qu'elle s'élève jusqu'au ciel; les étrangers sont renversés par ma
+force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont été remplis;
+je me suis présenté devant eux comme un lion, je les ai poursuivis
+semblable à un épervier; j'ai anéanti leurs âmes criminelles; j'ai
+franchi leurs fleuves; j'ai incendié leurs forteresses; je suis pour
+l'Égypte ce qu'a été le dieu Mandou; j'ai vaincu les Barbares: Amon-Ra
+mon père a humilié le monde entier sous mes pieds, et je suis roi sur le
+trône à toujours.»
+
+En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription,
+malheureusement fort endommagée, et relative à cette campagne, qui date
+de l'an V du règne de Rhamsès-Méiamoun.
+
+_Troisième tableau._ Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses
+chevaux, retourne ensuite en Égypte; des groupes de prisonniers
+enchaînés précèdent son char; des officiers étendent au-dessus de la
+tête du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est occupé par
+l'armée égyptienne, divisée en pelotons marchant régulièrement en ligne
+et au pas, selon les règles de la tactique moderne.
+
+Enfin Rhamsès rentre triomphant dans Thèbes (quatrième tableau); il se
+présente à pied, traînant à sa suite trois colonnes de prisonniers,
+devant le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth; le roi harangue les
+divinités et en reçoit en réponse les assurances les plus flatteuses.
+
+Une immense composition remplit tout le registre supérieur de la galerie
+nord et de la galerie est, à droite de la porte principale. C'est une
+cérémonie publique qui n'offre pas moins de deux cents personnages en
+pied; à cette pompeuse marche assiste tout ce que l'Égypte renfermait de
+plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de
+Rhamsès-Méiamoun, et la panégyrie célébrée par le souverain et son
+peuple pour remercier la divinité de la constante protection qu'elle
+avait accordée aux armes égyptiennes. Une ligne de grands hiéroglyphes,
+sculptés au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce que
+cette panégyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Hôrus (l'[Greek:
+Alpha] et l'[Greek: Omega] de la théologie égyptienne) eut lieu à Thèbes
+le premier jour du mois de Paschons. Cette légende contient en outre
+l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour ainsi
+dire le programme entier, de la cérémonie.
+
+L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette
+légende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptées dans le
+bas-relief auprès de chaque personnage et au-dessus des groupes
+principaux.
+
+Rhamsès-Méiamoun sort de son palais porté dans un naos, espèce de chasse
+richement décorée, soutenue par douze _oeris_ ou chefs militaires, la
+tête ornée de plumes d'autruche. Le monarque, décoré de toutes les
+marques de sa royale puissance, est assis sur un trône élégant que des
+images d'or de la Justice et de la Vérité couvrent de leurs ailes
+étendues; le sphinx, emblème de la sagesse unie à la force, et le lion,
+symbole du courage, sont debout près du trône, qu'ils semblent protéger.
+Des officiers agitent autour du naos les _flabellum_ et les éventails
+ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent auprès du
+roi, portant son sceptre, l'étui de son arc et ses autres insignes.
+
+Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste
+sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos à pied, rangés sur
+deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la
+marche est fermée par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi
+variés précèdent le Pharaon: un corps de musique, où l'on remarque la
+flûte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tête du
+cortège; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi
+lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le _fils aîné_ de Rhamsès,
+le chef de l'armée après lui, brûle l'encens devant la face de son père.
+
+Le roi arrive au temple d'Hôrus, s'approche de l'autel, répand les
+libations et brûle l'encens; vingt-deux prêtres portent sur un riche
+palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des _flabellum_, des
+éventails et des rameaux de fleurs. Le roi, à pied, coiffé d'un simple
+diadème de la région inférieure, précède le dieu et suit immédiatement
+le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Hôrus ou Amon-Ra, le mari de sa
+mère. Un prêtre encense l'animal sacré; la reine, épouse de Rhamsès, se
+montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse;
+et, tandis que l'un des pontifes lit à haute voix l'invocation prescrite
+lorsque la lumière du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf
+prêtres s'avancent portant les diverses enseignes sacrées, les vases,
+les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres
+prêtres ouvrent le cortège religieux, soutenant sur leurs épaules des
+statuettes; ce sont les images des rois ancêtres et prédécesseurs de
+Rhamsès-Méiamoun, assistant au triomphe de leur descendant.
+
+Ici a lieu une cérémonie sur la nature de laquelle on s'est étrangement
+mépris. Deux enseignes sacrées, particulières au dieu Amon-Hôrus,
+s'élèvent au-dessus de deux autels. Deux prêtres, reconnaissables à leur
+tête rasée et, mieux encore, à leur titre inscrit à côté d'eux, se
+retournent pour entendre les ordres du grand pontife président de la
+panégyrie, lequel tient en main le sceptre nommé _pat_, insigne de ses
+hautes fonctions; un troisième prêtre donne la liberté à quatre oiseaux
+qui s'envolent dans les airs.
+
+On a voulu voir ici des _sacrifices humains_, en prenant le sceptre du
+pontife pour un couteau, les deux prêtres pour deux victimes, et les
+oiseaux pour l'emblème des âmes qui s'échappaient des corps de deux
+malheureux égorgés par une barbare superstition; mais une inscription
+sculptée devant l'hiérogrammate assistant à la cérémonie nous rassure
+complètement, et prouve toute l'innocence de cette scène en nous faisant
+bien connaître ses détails et son but.
+
+Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition
+même:
+
+«Le président de la panégyrie a dit:
+
+Donnez l'essor aux quatre oies;
+
+Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv
+
+Dirigez-vous vers
+
+le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient
+
+dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux de
+l'Occident | dites aux dieux de l'Orient
+
+que Hôrus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiffé du
+pschent, que le roi Rhamsès s'est coiffé du pschent.»
+
+
+Il en résulte clairement que les quatre oiseaux représentent les quatre
+enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, génies des quatre
+points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer
+aussi au monde entier qu'à l'exemple du dieu Hôrus, le roi
+Rhamsès-Méiamoun vient de mettre sur sa tête la couronne emblème de la
+domination sur les régions supérieures et inférieures. Cette couronne se
+nommait _pschent_; c'est celle que porte ici, en effet, et pour la
+première fois, le roi debout et devant lequel se passe la fonction
+sacrée qu'on vient de faire connaître.
+
+La dernière partie du bas-relief représente le roi, coiffé du _pschent_,
+remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, précédé de tout le
+corps sacerdotal et de la musique sacrée, est accompagné par les
+officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille d'or
+une gerbe de blé, et, coiffé enfin de son casque militaire comme à sa
+sortie du palais, prendre congé, par une libation, du dieu Amon-Hôrus
+rentré dans son sanctuaire. La reine est encore témoin de ces deux
+dernières cérémonies; le prêtre invoque les dieux; un hiérogrammate lit
+une longue prière; auprès du Pharaon sont encore le taureau blanc et les
+images des rois ancêtres dressées sur une même base.
+
+C'est en étudiant cette partie du tableau que j'ai pu m'assurer enfin de
+la place relative qu'occupe Rhamsès-Méiamoun dans la série des dynasties
+égyptiennes. Les statues des rois ses prédécesseurs sont ici
+chronologiquement rangées, et comme cet ordre est celui même que leur
+assignent d'autres monuments de Thèbes, aucun doute ne saurait s'élever
+sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant
+devant elles les cartouches prénoms des rois qu'elles représentent.
+Rhamsès-Méiamoun, comme Rhamsès le Grand (Sésostris), ayant marqué son
+règne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont été
+confondus par les historiens grecs en un seul et même personnage. Mais
+les monuments originaux les différencient trop bien l'un de l'autre pour
+que la même confusion puisse avoir lieu désormais. Je me propose de
+traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de détails.
+Revenons à la décoration de la magnifique cour de Médinet-Habou.
+
+On a sculpté dans le registre supérieur de la galerie de l'est, partie
+gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde cérémonie
+publique tout aussi développée que la précédente. Celle-ci est une
+panégyrie célébrée par le roi en l'honneur de son père, le dieu
+Sochar-Osiris, le vingt-septième jour du mois de Hathôr. Je possède
+également des dessins fidèles de cette solennité et la copie des
+nombreuses légendes explicatives qui l'accompagnent.
+
+Il faut passer rapidement sur les scènes de consécration et les honneurs
+royaux décernés par les dieux à Rhamsès-Méiamoun, et que reproduisent
+une foule de grands bas-reliefs sculptés dans les registres inférieurs
+des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me
+dispenser de noter ici le nom des divinités auxquelles le Pharaon
+présente des offrandes variées dans les cent quarante-quatre bas-reliefs
+peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et ouest,
+non compris tous ceux du même genre sculptés sur le fût des trois
+grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit
+l'intérieur de la galerie de l'ouest.
+
+Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique formé par une double
+rangée de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands
+bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou les
+bienfaits que les grandes divinités de Thèbes prodiguent au Pharaon
+victorieux. Une série de figures en pied ornent le soubassement de cette
+galerie et méritent une attention particulière.
+
+Les légendes hiéroglyphiques inscrites à côté de ces personnages revêtus
+du riche costume des princes égyptiens, dont ils tiennent en main les
+insignes caractéristiques, constatent qu'on a représenté ici les enfants
+de Rhamsès-Méiamoun par ordre de primogéniture. On a seulement fait deux
+groupes distincts des enfants mâles et des princesses. Les princes, dont
+les noms et les titres ont été sculptés à côté de leurs images, sont au
+nombre de neuf, savoir:
+
+1° Rhamsès-Amonmai, basilicogrammate commandant des troupes;
+
+2° Rhamsès-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;
+
+3° Rhamsès-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;
+
+4° Phréhipefhbour, haut fonctionnaire dans l'administration royale;
+
+5° Mandouschopsch, _idem_;
+
+6° Rhamsès-Maithmou, prophète des dieux Phré et Athmou;
+
+7° Rhamsès-Schahemkamé, grand prêtre de Phtah;
+
+8° Rhamsès-Amonhischopsch, sans autre qualification que celle de prince;
+
+9° Rhamsès-Méiamoun, _idem_.
+
+Les trois premiers, après la mort de leur père Rhamsès-Méiamoun, étant
+successivement montés sur le trône des Pharaons, leurs légendes ont dû
+être surchargées pour recevoir les cartouches prénoms ou noms propres de
+ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, à
+propos de cette liste intéressante, qu'à cette époque le nom de
+_Rhamsès_ était devenu en quelque sorte le nom même de la famille, et
+que le conquérant avait concentré dans les membres de sa maison les
+postes les plus importants de l'armée, de l'administration civile et du
+sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais été sculptés.
+
+Toute cette série de princes et de princesses forme la décoration du
+soubassement à la droite et à la gauche d'une grande et belle porte
+s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en
+la traversant, dans une troisième cour environnée et suivie d'un
+très-grand nombre de salles; les décombres ont depuis longtemps enseveli
+toute cette partie du palais existante encore sous les débris entassés
+des frêles constructions qui se sont succédé d'âge en âge. Des fouilles
+en grand mettraient ici à découvert des tableaux et des inscriptions
+d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser à les
+entreprendre, je réservai les fonds dont je pouvais disposer pour le
+déblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie
+extérieure nord du palais, à partir du premier pylône, et la presque
+totalité de la muraille extérieure sud, enfouie jusqu'à la corniche qui
+couronne l'édifice entier.
+
+La muraille nord offre une série de bas-reliefs historiques d'un haut
+intérêt. Je donnerai ici un court abrégé du sujet de chacun d'eux, en
+commençant par l'extrémité de la paroi vers l'ouest.
+
+_Campagne contre les Maschausch et les Robou._
+
+_Premier tableau._ L'armée égyptienne en marche, sur huit ou neuf
+rangées de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites précèdent un
+char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char s'élève un
+grand mât surmonté d'une tête de bélier ornée du disque solaire. C'est
+le char du dieu Amon-Ra, qui guide à l'ennemi le roi Rhamsès-Méiamoun,
+également monté sur un char richement orné et qu'entourent les archers
+de la garde ainsi que les officiers attachés à sa personne. On lit à
+côté du char du dieu: «Voici ce que dit Amon-Ra, le roi des dieux: «Je
+marche devant toi, ô mon fils!» «
+
+_Deuxième tableau._ Bataille sanglante: les Maschausch prennent la
+fuite; le roi et quatre princes égyptiens en font un horrible carnage.
+
+_Troisième tableau._ Rhamsès, debout sur une espèce de tribune, harangue
+cinq rangées de chefs et de guerriers égyptiens conduisant une foule de
+Maschausch et de Robou prisonniers. Réponse des chefs militaires au
+roi. En tête de chaque corps d'armée on fait le dénombrement des mains
+droites coupées aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que
+celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu à la bravoure des vaincus.
+L'inscription porte à 2,525 le nombre de ces preuves de victoire sur des
+hommes courageux et vaillants.
+
+_Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de même race à
+physionomie hindoue._
+
+_Premier tableau_ (à la suite des précédents). Le roi Rhamsès-Méiamoun,
+en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouillés
+devant lui, ainsi que les porte-enseignes des différents corps; plus
+loin, les soldats debout écoutent les paroles du souverain qui les
+appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Égypte; les chefs
+répondent à l'appel du roi en invoquant ses victoires récentes, et
+protestent de leur dévouement à un prince qui obéit aux paroles
+d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats,
+divisés par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre,
+guidés par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des
+carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors
+en usage.
+
+_Deuxième tableau._ Le roi, tête nue et les cheveux nattés, tient les
+rênes de ses chevaux et marche à l'ennemi; une partie de l'armée
+égyptienne le précède en ordre de bataille; ce sont les fantassins
+pesamment armés ou hoplites; sur le flanc s'avancent par pelotons les
+troupes légères de différentes armes; les guerriers montés sur des chars
+ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi
+au germe de Mandou, s'avançant pour soumettre la terre à ses lois; ses
+fantassins, à des taureaux terribles, et ses cavaliers, à des éperviers
+rapides.
+
+_Troisième tableau_. Défaite des Fekkaro et de leurs alliés. Les
+fantassins égyptiens les mettent en fuite sur tous les points du champ
+de bataille. Méiamoun, secondé par ses chars de guerre, en fait un
+horrible carnage; quelques chefs ennemis résistent encore, montés sur
+des chars traînés soit par deux chevaux, soit par quatre boeufs; au
+milieu de la mêlée et à une des extrémités, plusieurs chariots traînés
+par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont défendus par des
+Fekkaro; des soldats égyptiens les attaquent et les réduisent en
+esclavage.
+
+_Quatrième tableau_. Après cette première victoire, l'armée égyptienne
+se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus méthodique et le plus
+régulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle traverse des
+pays difficiles, infestés de bêtes sauvages; sur le flanc de l'armée, le
+roi, attaqué par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre
+l'autre.
+
+_Cinquième tableau_. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la
+mer au moment où la flotte égyptienne en est venue aux mains avec la
+flotte des Fekkaro, combinée avec celle de leurs alliés les
+Schairotanas, reconnaissables à leurs casques armés de deux cornes. Les
+vaisseaux égyptiens manoeuvrent à la fois à la voile et à l'aviron; des
+archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornée d'une tête de
+lion. Déjà un navire fekkarien a coulé, et la flotte alliée se trouve
+resserrée entre la flotte égyptienne et le rivage, du haut duquel
+Rhamsès-Méiamoun et ses fantassins lancent une grêle de traits sur les
+vaisseaux ennemis. Leur défaite n'est plus douteuse, la flotte
+égyptienne entasse les prisonniers à côté de ses rameurs. En arrière et
+non loin du Pharaon, on a représenté son char de guerre et les nombreux
+officiers attachés à sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs
+centaines de figures, et j'en rapporte une copie très-exacte.
+
+_Sixième tableau_. Le rivage est couvert de guerriers égyptiens
+conduisant divers groupes mêlés de Schairotanas et de Fekkaro
+prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrêté avec une
+partie de son armée devant une place forte nommée _Mogadiro_. Là se fait
+le dénombrement des mains coupées. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur
+laquelle repose son bras gauche appuyé sur un coussin, harangue ses fils
+et les principaux chefs de son armée, et termine son discours par ces
+phrases remarquables: «Amon-Ra était à ma droite comme à ma gauche; son
+esprit a inspiré mes résolutions; Amon-Ra lui-même, préparant la perte
+de mes ennemis, a placé le monde entier dans mes mains.» Les princes et
+les chefs répondent au Pharaon qu'il est un soleil appelé à soumettre
+tous les peuples du monde, et que l'Égypte se réjouit d'une victoire
+remportée par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trône de son père.
+
+_Septième tableau_. Retour du Pharaon vainqueur à Thèbes, après sa
+double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux
+chefs de ces nations conduits par Rhamsès devant le temple de la grande
+triade thébaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours que sont
+censés prononcer les divers acteurs de cette scène à la fois triomphale
+et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la
+traduction:
+
+«Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui sont en la
+puissance de Sa Majesté et qui glorifient le dieu bienfaisant, le
+seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance
+n'a point de bornes; tu règnes comme un puissant soleil sur l'Égypte;
+grande est ta force, ton courage est semblable à celui de Boré (le
+griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en
+ton pouvoir à toujours.»
+
+«Paroles du roi seigneur du monde, etc., à son père Amon-Ra, le roi des
+dieux: Tu me l'as ordonné; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai combattu
+toutes les parties de la terre; le monde s'est arrêté devant moi ...;
+mes bras ont forcé les chefs de la terre, d'après le commandement sorti
+de ta bouche.»
+
+«Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, modérateur des dieux: Que ton
+retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as
+renversé tous les chefs, tu as percé les coeurs des étrangers et rendu
+libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche
+t'approuve.»
+
+Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux
+campagnes du conquérant égyptien dans la onzième année de son règne,
+arrivent jusqu'au second pylône du palais: de ce point jusqu'au premier
+pylône, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs tableaux
+sont enfouis sous des collines de décombres. J'ai pu cependant avoir une
+copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisième campagne du roi
+contre des peuples asiatiques, avec des légendes en très-mauvais état.
+L'un représente Rhamsès-Méiamoun combattant à pied, couvert d'un large
+bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une
+hauteur. Dans le second tableau, le roi, à la tête de ses chars, écrase
+ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armée
+égyptienne pousse le siège avec vigueur; des soldats coupent des arbres
+et s'approchent des fossés, couverts par des mantelets; d'autres, après
+les avoir franchis, attaquent à coups de hache la porte de la ville;
+plusieurs enfin ont dressé des échelles contre la muraille et montent à
+l'assaut, leurs boucliers rejetés sur leurs épaules.
+
+Sur le revers du premier pylône existe encore un tableau relatif à une
+campagne contre la grande nation de Schéta ou Chéto: le roi, debout sur
+son char, prend une flèche dans son carquois fixé sur l'épaule, et la
+décoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats égyptiens
+et les officiers attachés à la personne du roi marchent à sa suite,
+rangés sur quatre files parallèles.
+
+Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans
+l'état d'enfouissement où se trouve aujourd'hui le magnifique palais de
+Médinet-Habou, tout entier du règne de Rhamsès-Méiamoun, les successeurs
+immédiats n'y ayant ajouté que quelques accessoires presque
+insignifiants. Le nombre considérable de noms de peuples et de nations
+asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de
+recherches à la géographie comparée; ce sont de précieux éléments pour
+la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus
+antique période de son histoire. Je crois possible de reconnaître la
+synonymie de ces noms égyptiens de peuples avec ceux que nous ont
+transmis les géographes grecs, et ceux surtout que contiennent les
+textes hébreux et les mémoires originaux des nations asiatiques. C'est
+un beau travail qui mérite d'être entrepris; il sera facilité et par la
+connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de
+ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms
+avec ceux du même genre que j'ai trouvés, en bien plus grand nombre, sur
+d'autres monuments de Thèbes et de la Nubie.
+
+Toute la muraille extérieure du palais, du côté du sud, qu'il a fallu
+faire déblayer jusqu'au second pylône, est couverte de grandes lignes
+verticales d'hiéroglyphes contenant le calendrier sacré en usage dans le
+palais de Rhamsès; la portion que nous avons fait excaver, à grands
+frais, contient les mois de Thôth, Paophi, Hathôr, Choïac et Tôbi. Vers
+l'extrémité du palais est un article du mois de Paschon, le neuvième
+mois de l'année égyptienne. Ce calendrier indique toutes les fêtes qui
+se célébraient dans chaque mois, et au bas de chaque indication de fête
+on a sculpté, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte
+d'offrande qu'on devait présenter dans la cérémonie. Pour donner une
+idée de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de
+quelques-uns de ces articles:
+
+«_Mois de Thôth_, néoménie; manifestation de l'étoile de Sothis; l'image
+d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire,
+accompagnée par le roi Rhamsès ainsi que par les images de tous les
+autres dieux du temple.»
+
+«_Mois de Paophi_, le 19; jour de la principale panégyrie d'Ammon, qui
+se célèbre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); l'image
+d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux
+synthrônes; le roi Rhamsès l'accompagne dans la panégyrie de ce jour.»
+
+«_Mois d'Hathôr_, le 26; panégyrie de Phtah-Socbaris; le roi accompagne
+l'image du dieu gardien du Rhamesséium de Méiamoun (le palais de
+Médinet-Habou) de Thèbes sur la rive gauche, dans la panégyrie de ce
+jour.»
+
+Cette panégyrie continuait encore le vingt-septième et le vingt-huitième
+jour du même mois; c'est celle qu'on a représentée dans les grands
+bas-reliefs supérieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde
+cour du palais; du reste, je savais déjà, par un très-grand nombre
+d'inscriptions, que les Égyptiens appelaient _Rhamesséium de Méiamoun_
+le monument de Médinet-Habou dont je viens de donner une description
+rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je
+termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.
+
+
+
+
+DIX-NEUVIÈME LETTRE
+
+
+Thèbes (environs de Médinet-Habou), le 2 juillet 1829. Afin de donner
+une idée générale complète du quartier sud-ouest de la vieille capitale
+pharaonique, voisin du nome d'_Hermonthis_, il me reste à présenter
+quelques détails sur deux édifices sacrés, qui, bien moins importants, à
+la vérité, que le palais du conquérant _Méiamoun_, présentent toutefois
+quelque intérêt sous divers rapports historiques et mythologiques.
+
+L'une de ces constructions s'élève au milieu de broussailles et de
+grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et à une très-petite
+distance de l'énorme enceinte carrée, en briques crues, qui environnait
+jadis le palais et les temples de Médinet-Habou. C'est un édifice de
+petites proportions, et qui n'a jamais été complètement terminé; il se
+compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les
+deux dernières seulement sont décorées de tableaux, soit sculptés et
+peints, soit ébauchés, ou même simplement tracés à l'encre rouge. Ces
+tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur
+l'époque de sa construction. Il appartient au règne des Lagides, comme
+le prouvent une double dédicace d'un travail barbare, sculptée
+ultérieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant
+les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.
+
+La dédicace annonce expressément que le roi _Ptolémée Évergète II, et sa
+soeur, la reine Cléopâtre_, ont construit cet édifice et l'ont consacré
+_à leur père_ le dieu _Thôth_, ou Hermès ibiocéphale.
+
+C'est ici le seul des temples encore existants en Égypte qui soit
+spécialement dédié au dieu protecteur des sciences, à l'inventeur de
+l'écriture et de tous les arts utiles, en un mot, à l'organisateur de la
+société humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui
+décorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire.
+On l'y invoquait sous son nom ordinaire de _Thôth_, que suivent
+constamment soit le titre SOTEM qui exprime la suprême direction des
+choses sacrées, soit la qualification _Ho-en-Hib_, c'est-à-dire _qui a
+une face d'ibis_, oiseau sacré, dont toutes les figures du dieu,
+sculptées dans ce temple, empruntent la tête, ornées de coiffures
+variées.
+
+On rendait aussi dans ce temple un culte très-particulier à _Nohémouo_
+ou _Nahamouo_, déesse que caractérisent le vautour, emblème de la
+maternité, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon
+s'élevant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les légendes tracées à
+côté des nombreuses représentations de cette compagne du dieu _Thôth_,
+qui, d'après son nom même, paraît avoir présidé à la _conservation des
+germes_, l'assimilent à la déesse _Saschfmoué_, compagne habituelle de
+_Thôth_, régulatrice des périodes d'années et des assemblées sacrées.
+
+Ces deux divinités reçoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de
+_Résidant_ à MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom antique de cette
+portion de Thèbes où s'élève le temple de _Thôth_.
+
+Le bandeau de la porte qui donne entrée dans la dernière salle du
+temple, le _sanctuaire_ proprement dit, est orné de quatre tableaux
+représentant Ptolémée faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes
+divinités protectrices de Thèbes, _Amon-Ra, Mouth_ et _Chons_,
+généralement adorées dans cette immense capitale, et en second lieu aux
+divinités particulières du temple, _Thôth_ et la déesse _Nahamouo_. Dans
+l'intérieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande triade
+thébaine, et même celles de la triade adorée dans le nome d'Hermonthis,
+qui commençait à une courte distance du temple. Deux grands tableaux,
+l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche,
+représentent, selon l'usage, la bari ou _arche sacrée_ de la divinité à
+laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de
+THOTH-PEHO-EN-HIB (_Thôth à face d'ibis_), et l'arche de gauche, celle
+de THOTH PSOTEM (Thôth le surintendant des _choses sacrées_). L'une et
+l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes décorées de
+têtes d'épervier, surmontées du disque et du croissant, à tête
+symbolique du dieu _Chons_, le fils aîné d'Ammon et de Mouth, la
+troisième personne de la triade thébaine, dont le dieu _Thôth_ n'est
+qu'une forme secondaire.
+
+Ici, comme dans la salle précédente, on trouve toujours le roi Ptolémée
+_Évergète II_, faisant des offrandes ou de riches présents aux divinités
+locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intérieur du sanctuaire, sculptés
+deux à gauche et deux à droite de la porte, ont fixé plus
+particulièrement mon attention. Ce ne sont plus des divinités proprement
+dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, _Évergète
+II_, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre
+à ces bas-reliefs, _brûle l'encens en l'honneur des pères de ses pères
+et des mères de ses mères_. Le roi accomplit, en effet, diverses
+cérémonies religieuses en présence d'individus des deux sexes, classés
+deux par deux, et revêtus des insignes de certaines divinités. Les
+légendes tracées devant chacun de ces personnages achèvent de démontrer
+que ces honneurs sont adressés aux rois et aux reines lagides, ancêtres
+d'Évergète II en ligne directe: et en effet, le premier bas-relief de
+gauche représente _Ptolémée Philadelphe_, costumé en Osiris, assis sur
+un trône à côté duquel on voit la reine _Arsinoé_ sa femme, debout,
+coiffée des insignes de _Mouth_ et d'_Hathôr_. Évergète II lève ses bras
+en signe d'adoration devant ces deux époux, dont les légendes
+signifient: _Le divin père de ses pères_ PTOLÉMÉE, _dieu_ PHILADELPHE;
+_la divine mère de ses mères_ ARSINOÉ, _déesse_ PHILADELPHE.
+
+Plus loin, Évergète II offre l'encens à un personnage également assis
+sur un trône et décoré des insignes du dieu _Socarosiris_, accompagné
+d'une reine debout, la tête ornée de la coiffure d'Hathôr, la Vénus
+égyptienne; leurs légendes portent: _Le père de ses pères_, PTOLÉMÉE,
+_dieu créateur_. _La divine mère de ses mères_, BÉRÉNICE, _déesse
+créatrice_. On peut donc reconnaître ici soit _Ptolémée Soter Ier_ et sa
+femme _Bérénice_, fille de Magas, soit _Ptolémée Évergète Ier_ et
+_Bérénice_, sa femme et sa soeur. L'absence totale du cartouche prénom
+dans la légende du Ptolémée, objet de cette adoration, autoriserait
+l'une ou l'autre de ces hypothèses. Mais si l'on observe que ces deux
+époux reçoivent les hommages d'_Évergète II_, à la suite des honneurs
+rendus, en premier lieu, à _Ptolémée_ et à _Arsinoé Philadelphe_, on se
+persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs
+immédiats de ces Lagides, c'est-à-dire _Évergète Ier_ et _Bérénice_, sa
+soeur. Le titre de _Phter-Mounk, dieu créateur, dieu fondateur_ ou
+_fabricateur_, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, à _Ptolémée
+Soter Ier_, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine
+certitude que ce titre est prodigué sur les monuments égyptiens à une
+foule de souverains autres que des chefs de dynasties.
+
+Deux bas-reliefs, sculptés à droite de la porte, nous montrent Évergète
+II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres ancêtres et
+prédécesseurs, et toujours en suivant la ligne généalogique descendante:
+ainsi, dans le premier tableau, le roi répand des libations devant le
+_divin père de son père_, PTOLÉMEE, _dieu_ PHILOPATOR, _et la divine
+mère de sa mère_, ARSINOÉ, _déesse_ PHILOPATOR; enfin, dans le second
+tableau, il fait l'offrande du vin à son royal père PTOLÉMÉE, _dieu_
+ÉPIPHANE, et _à sa royale mère_ CLÉOPATRE, _déesse_ ÉPIPHANE. Son père
+et son aïeul sont figurés dans le costume du dieu Osiris; sa mère et son
+aïeule, dans le costume d'Hathôr. Quant aux titres _Philadelphe,
+Philopator et Épiphane_, ils sont placés à la suite des cartouches noms
+propres, et exprimés par des hiéroglyphes phonétiques (représentant les
+mots coptes équivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la
+généalogie complète d'Évergète II, et l'ordre successif des rois de la
+dynastie des Lagides à partir de _Ptolémée Philadelphe_.
+
+C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Égypte servent
+pour le moins de confirmation aux témoignages historiques puisés dans
+les écrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point
+éclaircir ou coordonner les notions vagues et incohérentes que ce même
+peuple nous a transmises sur l'histoire égyptienne, surtout en ce qui
+concerne les anciennes époques. L'usage constamment suivi par les
+Égyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses
+séries de tableaux représentant des scènes religieuses ou des événements
+contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain régnant à
+l'époque même où l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous,
+a tourné bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a
+conservé jusqu'à nos jours un immense trésor de notions positives qu'on
+chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute vérité que,
+grâce à ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les
+accompagnent, chaque monument de l'Égypte s'explique par lui-même, et
+devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprète. Il
+suffit, en effet, d'étudier quelques instants les sculptures qui ornent
+le sanctuaire de l'édifice situé à côté de l'enceinte de Médinet-Habou,
+la seule portion du monument véritablement terminée, pour se convaincre
+aussitôt qu'on se trouve dans un temple consacré au dieu _Thôth_,
+construit sous le règne d'Évergète II et de sa soeur et première femme
+_Cléopâtre_, mais dont les sculptures ont été terminées postérieurement
+à l'époque du mariage d'Évergète II avec Cléopâtre sa nièce et sa
+seconde femme, mentionnée dans les légendes royales qui décorent le
+plafond du sanctuaire.
+
+Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossièreté d'exécution des
+hiéroglyphes, et le peu de soin donné à l'application des couleurs sur
+les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les
+inscriptions dédicatoires pour qu'on méconnaisse dans le petit temple de
+Thôth un produit de la décadence des arts égyptiens, devenue si rapide
+aux dernières époques de la domination grecque.
+
+Mais un édifice d'un temps encore plus rapproché de nous présente aux
+regards du voyageur un exemple frappant du degré de corruption auquel
+descendit la sculpture égyptienne sous l'influence du gouvernement
+romain. Il s'agit ici des ruines désignées, dans la _Description
+générale de Thèbes_, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de
+_Petit Temple situé à l'extrémité sud de l'Hippodrome_, aux débris
+duquel j'ai donné toute la journée d'hier.
+
+Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et
+moi, nous courûmes sur Médinet-Habou, et, passant dans le voisinage du
+petit temple de _Thôth_, nous gagnâmes la base des monticules factices
+formant l'immense enceinte nommée l'_Hippodrome_ par la Commission
+d'Égypte, et que nous longeâmes extérieurement à travers la plaine
+rocailleuse qui s'étend jusqu'au pied de la chaîne libyque. Parvenus,
+après une marche assez longue et très-fatigante, au midi de ces vastes
+fortifications, qui jadis renfermèrent, selon toute apparence, un
+établissement militaire, espèce de camp permanent qu'habitaient les
+troupes formant la garnison de Thèbes et la garde des Pharaons, nous
+gravîmes un petit plateau peu élevé au-dessus de la plaine, mais couvert
+de débris de constructions et de fragments de poteries de différentes
+époques.
+
+Le premier objet qui attire les regards est un grand _propylon_ faisant
+face à l'ouest, mais dans un état de destruction fort avancé, quoique
+formé primitivement de matériaux d'un assez beau choix. Quatre
+bas-reliefs existent encore du côté de l'hippodrome; tous représentent
+l'empereur _Vespasien_ [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costumé à
+l'égyptienne et faisant des offrandes à différentes divinités; les
+tableaux qui décorent la face du propylon tournée du côté du temple
+montrent l'empereur _Domitien_ [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS
+GRMNIKOS)] accomplissant de semblables cérémonies; enfin, neuf
+bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la décoration
+intérieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figuré soit
+dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblème de la paresse,
+soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrés: c'est
+l'empereur _Othon_ [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].
+
+Je lisais pour la première fois le nom de cet empereur, retracé en
+caractères hiéroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur
+toutes les constructions égyptiennes existantes entre la Méditerranée et
+Dakkéh en Nubie, limite extrême des édifices élevés par les Égyptiens
+sous la domination grecque et romaine. La durée du règne d'Othon fut si
+courte que la découverte d'un monument rappelant sa mémoire excite
+toujours autant de surprise que d'intérêt. Il paraît, au reste, que
+l'Égypte se déclara promptement pour Othon, puisque c'est précisément la
+province de l'empire où furent frappées les seules médailles de bronze
+que nous ayons de cet empereur.
+
+La présence du nom d'_Othon_ établit invinciblement que la décoration du
+propylon, à en juger par ce qui reste des sculptures, fut commencée l'an
+69 de l'ère chrétienne, et terminée au plus tard vers l'an 96, époque de
+la mort de _Domitien_.
+
+En avant, et à quelque distance du propylon, se trouve un escalier au
+bas duquel était jadis une petite porte décorée de bas-reliefs d'un
+travail barbare, comparativement à ceux du propylon; et cependant je
+reconnus dans leurs débris la légende de l'empereur _Auguste_ ([Greek:
+AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'à cette époque l'Égypte avait
+simultanément de bons et de mauvais ouvriers.
+
+Sur le même axe, et à soixante mètres environ du grand propylon, s'élève
+le temple, ou plutôt une petite cella aujourd'hui isolée, et dont les
+parois extérieures, à peine dégrossies, n'ont jamais reçu de décoration;
+mais les salles intérieures sont couvertes d'ornements sculptés et de
+bas-reliefs d'une exécution très-lourde et très-grossière. Presque tous
+ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent à l'époque
+d'_Hadrien_. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les
+divinités adorées dans le temple; et à côté de chacune de ces images on
+a répété sa légende particulière, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS
+ATRIANS], _l'empereur César Trajan Hadrien_. J'ai remarqué enfin que la
+corniche extérieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la légende
+d'_Antonin_, ainsi conçue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS
+ANTONINS EUSBS], _l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius_.
+
+L'époque de la décoration du sanctuaire et des autres salles du temple
+proprement dit étant clairement fixée par ces noms impériaux, il reste à
+déterminer quelles furent les divinités particulièrement honorées dans
+ce temple: ce point éclairci, il deviendra facile en même temps de
+décider avec certitude si cet édifice appartenait jadis au nome
+_diospolite_, ou à celui d'_Hermonthis_; car de l'étude suivie des
+monuments de l'Égypte et de la Nubie, il résulte que la triade adorée
+dans la capitale d'un nome reparaît constamment et occupe un rang
+distingué dans les édifices sacrés de toutes les villes de sa
+dépendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et
+vénérant les trois portions distinctes de l'Être divin sous des noms et
+des formes différentes.
+
+Les indications les plus positives à cet égard doivent résulter de
+l'examen des sculptures qui décorent les sanctuaires, surtout lorsque
+cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme
+cela arrive précisément pour les ruines situées au sud de l'hippodrome.
+
+Quatre grands bas-reliefs superposés deux à deux couvrent la paroi du
+fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs supérieurs représentent
+l'empereur _Hadrien_, costumé en fils aîné d'Ammon, adorant une déesse
+coiffée du vautour, emblème de la maternité, et surmonté des cornes de
+vache, du disque et d'un petit trône. Ce sont les insignes ordinaires
+d'_Isis_, et la légende sculptée à côté des deux images de la déesse
+porte en effet: ISIS _la grande mère divine qui réside dans la montagne
+de l'Occident_. Les bas-reliefs inférieurs nous montrent le même
+empereur présentant des offrandes au dieu _Monht_ ou _Manthou_, le dieu
+éponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux _Amon-Ra_, le dieu éponyme de
+Thèbes.
+
+Guidés ici par une théorie fondée sur l'observation de faits
+entièrement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune
+exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple
+fut particulièrement consacré à la déesse Isis, puisque ses images
+occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire;
+au-dessous d'elle paraissent les grandes divinités du nome de _Thèbes_
+et du nome _hermonthite_, deux syntrônes adorés aussi dans ce même
+temple. Mais le dieu _Manthou_ occupant la droite, quoique tenant dans
+ces mythes sacrés un rang inférieur à celui du roi des dieux Amon-Ra,
+qui occupe ici la gauche, il devient certain que le _Temple d'Isis_,
+situé au sud de l'hippodrome, dépendait du nome d'_Hermonthis_ et non du
+nome _diospolite_, puisque le dieu Mandou reçoit immédiatement après
+_Isis_ et avant Amon-Ra, dieu éponyme de Thèbes, les adorations de
+l'empereur Hadrien.
+
+Ainsi la divinité locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae]
+ou _bourgade_ du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple,
+regardaient comme leur protectrice spéciale, fut la déesse _Isis_, qui
+réside dans PTÔOU-EN-EMENT (ou la _montagne de l'Occident_). Mais cette
+qualification donne lieu à quelque incertitude: faut-il prendre les mots
+_Ptôou-en-ement_ dans leur sens général et n'y voir que la désignation
+de la _montagne occidentale_, derrière laquelle, selon les mythes, le
+soleil se couchait et terminait son cours, montagne placée sous
+l'influence d'_Isis_, de la même manière que la _montagne orientale_,
+PTÔOU-EN-EIEBT, appartenait à la déesse _Nephthys_; ou bien, prenant les
+mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis
+_Hitem-ptôou-en-ement_ par: déesse qui réside dans PTÔOUENEMENT ou
+_Ptôouement_, en considérant ici _Ptôouement_ comme le nom propre de la
+bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait
+alors analogue aux titres _Hitem Pselk_, résidant à Pselkis; _Hitem
+Manlak_, résidant à Philae; _Hitem Souan_, résinant à Syène; _Hitem
+Ebôu_, résidant à Éléphantine; _Hitem Snè_, résidant à Latopolis; _Hitem
+Ebôt_, résidant à Abydos, etc., que reçoivent constamment Thôth, Isis,
+Chnouphis, Saté, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur
+élevèrent ces anciennes villes placées sous leur domination immédiate.
+Mais comme les mots _Ptôou-en-ement_ ne sont pas toujours suivis, comme
+_Pselk, Manlak, Souan_, etc., du signe déterminatif des noms propres de
+contrées ou de lieux habités, nous pensons, sans exclure absolument
+cette première hypothèse, qu'ils désignent ici plus directement la
+_montagne occidentale céleste_, sur laquelle Isis partageait avec
+_Natphé_, la Rhéa égyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu
+Soleil, épuisé de sa longue course et mourant, ce même dieu que la soeur
+d'Isis, Nephthys, avait reçu enfant, et sortant plein de vie du sein de
+sa mère Natphé, sur la _montagne orientale_. Sous un point de vue plus
+matériel encore, la _montagne occidentale_ désignera la chaîne libyque,
+voisine du temple où sont creusés d'innombrables tombeaux, et par suite
+l'enfer égyptien, l'_Amenté_, c'est-à-dire la _contrée occidentale_,
+séjour redoutable où régnaient Isis et son époux Osiris, le juge
+souverain des âmes. Les bas-reliefs sculptés sur les parois latérales
+et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui décorent la porte
+extérieure du naos et les restes du grand propylon, représentent aussi
+l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes à Isis,
+déesse de la montagne d'Occident, en même temps qu'aux dieux synthrônes
+_Manthou_ et _Ritho_, les grandes divinités du nome hermonthite; de
+semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thèbes, Amon-Ra,
+Mouth et Chons, suivant l'usage établi d'adorer à la fois dans un temple
+d'abord les divinités locales, ensuite celles du nome entier, et enfin
+un dieu du nome le plus voisin; comme pour établir entre les cultes
+particuliers de chacune des préfectures de l'Égypte une liaison
+successive et continue qui les ramenait ainsi à l'unité. Tous les
+temples de l'Égypte et de la Nubie offrent les preuves de cette
+pratique, motivée sur de graves considérations d'ordre public et de
+saine politique.
+
+Tels sont les faits généraux résultant de l'étude que je viens de faire
+des dernières ruines de la plaine de Thèbes, du côté sud-ouest; ces deux
+monuments, l'un le _temple de Thôth_, l'autre le _temple d'Isis_,
+marquent en outre l'état rétrograde de l'art égyptien à l'époque des
+rois grecs comme à celle des empereurs romains; et les sculptures les
+plus récentes, exécutées sous les règnes d'Hadrien et d'Antonin le
+Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussée à l'extrême.
+
+
+
+
+VINGTIÈME LETTRE
+
+
+Thèbes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829.
+
+Le premier monument de la partie occidentale de Thèbes que visitent les
+Européens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument
+de _Kourna_, situé non loin du beau sycomore au pied duquel s'arrêtent
+habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de
+combinaisons indépendantes de ma volonté, le dernier objet de mes
+recherches sur la rive gauche du fleuve. Appelé d'abord au _Rhamesseum_
+par le souvenir des scènes historiques et des tableaux religieux que
+nous y avions remarqués en remontant le Nil, les masses de
+_Médinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirèrent
+ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'après avoir étudié à
+fond les petits monuments situés dans leur voisinage. Cependant
+l'édifice de _Kourna_, quoique très-inférieur en étendue à ces grandes
+et importantes constructions, mérite un examen particulier, puisqu'il
+appartient aux temps pharaoniques, et remonte à l'époque la plus
+glorieuse dont les annales égyptiennes aient constaté le souvenir. Son
+aspect présente d'ailleurs un caractère tout nouveau; et si son plan
+général réveille l'idée d'une habitation particulière et semble exclure
+celle de temple, la magnificence de la décoration, la profusion des
+sculptures, la beauté des matériaux et la recherche dans l'exécution
+prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant
+souverain.
+
+Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extrémité
+d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres
+constructions liées sans doute avec l'édifice encore debout; tous les
+débris épars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux
+derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.
+
+Sur le même axe que ces arrachements de constructions rasées, au milieu
+de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'élève
+un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de
+hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fût se compose d'un
+faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette même
+plante tronqués pour recevoir le dé. Cet ordre, qui n'est point
+particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le
+temple de Chnouphis à Éléphantine et dans un temple d'Éléthya, tous
+deux très-récemment détruits par la barbare ignorance des Turcs,
+appartient sans aucun doute aux vieilles époques de l'architecture
+égyptienne, et ne le cède, sous le rapport de l'antiquité, qu'aux seules
+colonnes cannelées semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le
+type évident, et que l'on trouve employées presque exclusivement dans
+les plus anciens monuments de l'Égypte.
+
+Sur les quatre faces du dé des chapiteaux du portique existent,
+sculptées avec beaucoup de recherche, les légendes royales de _Ménephtha
+Ier_ ou celles de _Rhamsès le Grand_. Les noms et les prénoms de ces
+deux Pharaons sont également inscrits sur le fût des colonnes, mais
+accolés ensemble et renfermés dans un tableau carré.
+
+Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication
+naturelle dans la double légende dédicatoire qui décore l'architrave du
+portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi conçue:
+
+«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région
+inférieure, le régulateur de l'Égypte, celui qui a châtié les contrées
+étrangères, l'épervier d'or soutien des armées, le plus grand des
+vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la vérité_, l'approuvé de Phré, le
+fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSÈS, a exécuté des travaux en
+l'honneur de son père Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de
+son père, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil,
+MÉNEPHTHA-BOREÏ. Voici qu'il a fait élever ... (grande lacune) ... les
+propylons du palais ... et qu'il l'a entouré de murailles de briques,
+construites à toujours; c'est ce qu'a exécuté le fils du Soleil, l'ami
+d'Ammon, RHAMSÈS.»
+
+Cette dédicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut
+fondé et construit par le Pharaon _Ménephtha Ier_; et son fils, _Rhamsès
+le Grand_, achevant la décoration de ce bel édifice, l'environna d'une
+enceinte ornée de propylons et semblable à celle qui renferme chacun des
+grands monuments royaux de Thèbes.
+
+Tous les bas-reliefs qui décorent l'intérieur du portique et l'extérieur
+des trois portes par lesquelles on pénètre dans les appartements du
+palais représentent, en effet, _Ménephtha Ier_, et plus souvent encore
+_Rhamsès le Grand_, rendant hommage à la triade thébaine et aux autres
+divinités de l'Égypte, ou recevant de la munificence des dieux les
+pouvoirs royaux et des dons précieux, qui devaient embellir et prolonger
+la durée de leur vie mortelle. Mais il faut particulièrement remarquer
+une série de vingt petits tableaux dans lesquels sont figurés
+alternativement les dieux qui président au fleuve du Nil dans ses divers
+États, et les déesses protectrices de la terre d'Égypte pendant chaque
+mois, présentant à _Rhamsès le Grand_ tous les produits de la terre et
+des eaux dans chaque saison de l'année; au-dessus de ces bas-reliefs
+s'étend horizontalement l'inscription suivante:
+
+«Voici ce que disent les dieux et les déesses qui résident dans la
+région d'en bas à leur fils le dominateur des deux régions, le seigneur
+du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuvé de Phré_ (Rhamsès):
+Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions
+destinées aux offrandes; nous mettons à ta disposition tous les biens
+purs, afin que tu puisses célébrer la panégyrie de la maison de ton
+père, puisque tu es un fils qui aimes ton père comme le dieu Hôrus qui a
+vengé le sien.»
+
+Ces bas-reliefs et leur légende se rapportent évidemment à l'assemblée
+sacrée ou panégyrie solennelle dans laquelle Rhamsès le Grand fit
+l'inauguration du palais de Ménephtha Ier, son père, aussitôt que, par
+ses soins pieux, la décoration intérieure et extérieure fut entièrement
+terminée. Les seules sculptures de l'édifice, _postérieures à Rhamsès le
+Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques placées
+sur l'épaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient
+point à l'ensemble de la décoration primitive; toutes appartiennent au
+règne de Ménephtha II, fils et successeur immédiat de Rhamsès le Grand,
+à l'exception d'une seule, sculptée au-dessous du bas-relief des
+offrandes et rappelant le nom, le prénom et les titres de _Rhamsès IV ou
+Méiamoun_, cinquième successeur de _Rhamsès le Grand_, avec une date de
+l'an VI.
+
+La porte médiale du portique donne entrée dans une salle d'environ
+quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus
+considérable du palais. Six colonnes semblables à celles du portique
+soutiennent le plafond, subsistant encore en très-grande partie; deux
+longues inscriptions, toutes deux au nom de _Ménephtha Ier_, servent
+d'encadrement aux vautours ailés qui décorent ce plafond. L'inscription
+de droite contient la dédicace générale du palais, faite par son
+fondateur à la plus grande des divinités de l'Égypte:
+
+» ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces
+constructions en l'honneur de son père, _Amon-Ra_, le seigneur des
+trônes du monde et qui réside dans la divine demeure du fils du soleil
+_Ménephtha-Boreï_ à Thèbes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait
+construire l'_habitation des années_ (c'est-à-dire le palais) en pierre
+de grès blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux.»
+
+Cette inscription nous fait connaître, en premier lieu, le nom que les
+anciens habitants de Thèbes donnaient à l'édifice de Kourna. Ils
+l'appelaient _demeure de Ménephtha_ ou _Menephtheum_, du nom même du
+prince qui en jeta les fondements et en éleva toutes les masses; elle
+explique en même temps le double caractère de temple et de palais que
+présente cet édifice, qui, par la disposition même de son plan, paraît
+destiné à l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses
+décorations, la demeure sainte d'une divinité.
+
+La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que
+cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le
+roi _Ménephtha Ier_, fut le _manôskh_, c'est-à-dire la salle d'honneur,
+le lieu où se tenaient les assemblées religieuses ou politiques et où
+siégeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum répond
+ici à ces vastes salles des grands palais de Thèbes, soutenues par de
+nombreuses rangées de colonnes, qu'on a désignées jusqu'ici sous la
+dénomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manôskh_
+dans les inscriptions égyptiennes sculptées sur leur plafond ou sur les
+architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de
+développer les considérations qui motivaient le nom de _manôskh_
+(c'est-à-dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu où l'on
+mesure les grains_), donné par les Égyptiens aux salles les plus vastes
+de leurs édifices publics.
+
+De nombreux tableaux sculptés décorent les longues parois de droite et
+de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le
+roi _Ménephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de
+son prénom mystique, à la triade thébaine, et particulièrement au chef
+de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de
+générateur; c'était le dieu protecteur du palais qui renfermait un
+sanctuaire consacré à cette grande divinité. Mais les petites parois à
+droite et à gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs
+représentant les membres de la triade thébaine adorés par un Pharaon
+autre que _Ménephtha Ier_, portant le nom de _Rhamsès_, et qu'il ne faut
+point confondre avec Rhamsès III, dit le Grand.
+
+Une série de faits incontestables, recueillis dans les monuments
+originaux, m'ont démontré que ce nouveau _Rhamsès_, le _Rhamsès II_ du
+canon royal, succéda immédiatement à _Ménephta Ier_, son père, et fut
+remplacé, après un règne fort court, par son frère Rhamsès III ou
+Rhamsès le Grand, qui est le Sésostris de l'histoire.
+
+Le bas-relief inférieur, à gauche de la porte, dans la salle hypostyle,
+rappelle le sacre de Rhamsès II, après la mort de Ménephtha Ier. Le
+jeune roi, présenté par la déesse Mouth et le dieu Chons, fléchit le
+genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprême lui
+accorde les attributions royales et les périodes des grandes panégyries,
+c'est-à-dire un très-long règne, en présence de _Ménephtha Ier_, père du
+nouveau roi, représenté debout derrière le trône d'Ammon, et tenant à la
+fois les emblèmes de la royauté terrestre qu'il vient de quitter, et
+l'emblème de la vie divine dont il jouit déjà dans la compagnie des
+dieux.
+
+Plus loin, on a figuré l'enfance de Rhamsès II en représentant le jeune
+roi, debout, embrassé par Mouth, la grande mère divine, qui lui offre le
+sein. La légende porte textuellement:
+
+«Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des
+diadèmes, Rhamsès chéri d'Ammon, moi qui suis ta mère, je me complais
+dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.»
+
+Ce tableau fait pendant à une composition analogue, sculptée sur la
+paroi opposée; la déesse _Hathôr_, la Vénus égyptienne, nourrissant le
+roi _Ménephtha Ier_, et lui adressant les mêmes paroles.
+
+La frise entière de la salle hypostyle se compose des noms et prénoms
+répétés de ce Pharaon, environnés des insignes du pouvoir souverain. On
+les retrouve aussi sur les dés et dans les ornements de la base des
+colonnes, mais entremêlés aux cartouches de Rhamsès II. Les architraves
+portent plusieurs inscriptions dédicatoires de la salle hypostyle; les
+unes au nom du fondateur, Ménephtha Ier, d'autres au nom de Rhamsès II,
+qui en acheva la décoration.
+
+Les bas-reliefs sculptés sous le règne de ces deux princes sont
+remarquables par la simplicité du style, la finesse de leur exécution et
+l'élégante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier
+coup d'oeil des sculptures appartenant à l'époque de Rhamsès le Grand;
+celles-ci, traitées avec bien moins de soin, portent déjà des marques
+évidentes de la décadence de l'art.
+
+On sera frappé de cette différence très-sensible en comparant les
+bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de
+la première salle de droite, et en général toute la partie du palais à
+droite de la salle hypostyle, décorée sous Rhamsès le Grand. Cette étude
+n'est pas sans intérêt, et importe beaucoup à l'histoire de l'art en
+général, surtout quand il s'agit d'époques bien antérieures aux premiers
+essais des maîtres immortels qu'a produits le génie inépuisable des
+Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette
+importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans
+cesse, ne fût-ce que comme sujet de distraction des magnificences de
+notre château de Kourna, petite bicoque de boue à un étage, mais
+dominant majestueusement ces tanières et ces terriers où se nichent nos
+concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une température
+de 32 à 38 degrés; mais on s'habitue à tout, et nous trouvons qu'on
+respire très agréablement à 28 degrés; d'ailleurs, je ne suis au
+château que la nuit.
+
+Nos explorations à Thèbes avancent vers leur terme; le 1er août
+prochain, nous passerons sur la rive orientale, où nous attendent les
+immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernières sont
+déjà dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de
+bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois,
+et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scènes religieuses,
+si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre
+sérieusement en route pour Paris au commencement de septembre, époque à
+laquelle nous dirons adieu à Thèbes, notre vieille mère. Nous reverrons
+Dendérah en descendant, et après une station au Caire nous nous
+retrouverons bientôt à Alexandrie.
+
+Si l'on doit voir un obélisque égyptien à Paris, comme vous me
+l'écrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thèbes se consolera de cet
+enlèvement en gardant l'obélisque de Karnac, le plus beau de tous et le
+plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhésion (dont
+on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois
+parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilège: tout
+ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger
+sur un radeau proportionné l'un des deux obélisques de Louqsor, et je
+désigne celui de droite pour de très-bonnes raisons, quoique le
+pyramidion en soit altéré et que le monolithe soit moins élevé de
+quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation
+emmèneraient facilement l'embarcation jusqu'à Alexandrie, et la mer
+ferait le reste[Footnote: L'évènement a prouvé combien les prévisions de
+Champollion le jeune étaient justes.]; voilà ce qui est possible, et le
+seul plan que je puisse proposer, d'après la connaissance complète des
+localités et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux échantillons des
+grands travaux de l'architecture égyptienne, qui étaient si instructifs
+pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est
+vrai que toute l'histoire nationale y était inscrite, et nos monuments
+modernes ne sont pas destinés à rendre de tels services à notre
+postérité. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Médinet-Habou a fourni
+une récolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et
+d'Asie; il n'y a vraiment qu'à y regarder pour s'enrichir et pour
+remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les
+premières pages de l'histoire générale des hommes. J'espère que je
+n'aurai pas travaillé sans utilité pour ce grand sujet de mes études
+dans cette autre terre sainte.
+
+A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archevêque
+de Jérusalem a jugé à propos de nous décorer très-bénévolement de la
+croix de chevalier du Saint-Sépulcre; que nos diplômes sont arrivés à
+Alexandrie, où nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage,
+fixés pour nous à cent louis pour chacun. Il paraît qu'on ignore sur les
+bords du Cédron que les érudits des bords de la Seine ne sont pas des
+Crésus, et que la roue de la Fortune ne tourne guère pour eux s'il ne
+sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre
+ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infidèles, je
+dois renoncer à cet honneur et me contenter d'avoir été jugé digne de
+l'obtenir; ce n'est pas à la pauvre érudition à supporter les charges du
+siècle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe
+de la sainte Sion.
+
+J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril;
+j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-même les
+réponses.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT ET UNIÈME LETTRE
+
+
+Sur le Nil, près d'Antinoé, le 11 septembre 1829.
+
+Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage de
+recherches est terminé, et que je retourne au plus vite vers Alexandrie
+pour regagner l'Europe et y trouver à la fois contentement de coeur et
+repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je n'éprouve pas
+un grand besoin; depuis Dendérah, que j'ai quitté le 7 au matin, j'ai en
+effet vécu en chanoine; couché toute la journée dans la jolie cange de
+notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai
+mené une vie tout à fait contemplative, et mon occupation la plus
+sérieuse a été de regarder, comme on le fait parfois à Paris, de quel
+côté venait le vent et si nos rameurs faisaient leur devoir en
+conscience. Le vent du nord nous a longtemps contrariés, malgré le
+courant du fleuve, enflé outre mesure et au-dessus du maximum de sa
+crue. L'inondation de cette année est magnifique pour ceux qui, comme
+nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre intérêt
+que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de même des pauvres et
+malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a
+déjà ruiné plusieurs récoltes, et le paysan sera obligé, pour ne pas
+mourir de faim, de manger le blé que le pacha lui avait laissé pour
+l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers délayés par
+le fleuve, auquel ne sauraient résister de mesquines cahuttes bâties de
+limon séché au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, s'étendent
+d'une montagne à l'autre, et là où les terres plus élevées ne sont point
+submergées, nous voyons les misérables fellahs, femmes, hommes et
+enfants, portant en toute hâte de pleines couffes de terre, dans le
+dessein d'opposer à un fleuve immense des digues de trois à quatre
+pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de
+provisions qui leur restent. C'est un tableau désolant et qui navre le
+coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement ne
+demandera pas un sou de moins, malgré tant de désastres.
+
+C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que j'ai
+dit adieu aux magnificences de Thèbes, que j'habitais depuis six mois.
+Notre dernier logement a été, à Karnac, le temple de _Oph_ (Rhéa), à
+côté du grand temple du sud, au milieu des avenues de sphinx, et à la
+porte du grand palais des rois.
+
+A notre retour à Thèbes, au mois de mars passé, nous avions exploité le
+palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque
+intérêt, en commençant par les immenses tableaux des deux massifs du
+pylône; ce sont donc les seuls édifices de Karnac que nous avions encore
+à étudier. Ce travail a été exécuté avec ardeur, et mes portefeuilles
+renferment, sans exception, la série de tous les bas-reliefs
+historiques, un peu conservés, du palais de Karnac, aussi beaux de style
+et d'exécution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont même réellement
+supérieurs. Tous concernent les campagnes de _Ménephtha Ier_ (Ousireï)
+en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de
+bas-reliefs qui méritent aussi le titre d'historiques, puisqu'ils
+représentent des Pharaons qui complètent ou enrichissent plusieurs de
+mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties.
+Karnac est un amas de palais et de temples; étonnante réunion d'édifices
+de toutes les époques de la monarchie égyptienne, constructions
+merveilleuses devant lesquelles tout esprit de système sur les arts
+devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions complètement
+réalisées.
+
+Parti de Thèbes le 4 septembre au soir, j'étais le 5 sous le portique de
+Dendérah, dont l'architecture est aussi admirable que les bas-reliefs de
+décor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de décadence qu'ils
+offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions hiéroglyphiques
+elles-mêmes sont de mauvais goût. Le scribe qui les a tracées a voulu
+faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives,
+il a visé au lazzi et même au calembour. Toutefois, la masse de
+l'édifice est belle, imposante, frappe même les voyageurs qui, comme
+nous, sont de vieux Thébains, et ont l'oeil encore rempli des belles
+conceptions architecturales de l'époque des Pharaons.
+
+Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert de
+particulier; j'espère dans la nuit de demain arriver au Caire; là, rien
+ne peut m'arrêter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons tout de
+suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau prêt à nous
+recevoir, je m'embarque immédiatement pour gagner Toulon.
+
+C'est aussi sur le Nil, entre _Dendérah_ et _Haou_ (Diospolis parva),
+que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, expédiés de
+Thèbes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce temps-là nous
+sommes restés sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant chaque jour
+leur arrivée que le temps s'est écoulé sans que nous puissions écrire en
+France. Du reste, comme nous, vous devez être accoutumés aux lacunes.
+Ces courriers m'ont apporté les lettres du 12 mai et du 12 juillet;
+heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraîches. Nous venons
+d'apprendre l'arrivée du nouveau consul général de France, M. Mimaut; on
+nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle
+ressource.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-DEUXIÈME LETTRE
+
+
+Le Caire, le 15 septembre 1829.
+
+Nous voici de retour dans la capitale de l'Égypte, où je ne trouve ni
+lettres ni nouvelles d'Europe. Je me hâterai de descendre à Alexandrie;
+je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire à
+Ibrahim-Pacha, dont je suis désireux de faire la connaissance. Je puis,
+dans une conversation, laisser dans sa tête le germe de quelques bonnes
+choses, et il est capable de les exécuter.
+
+Je n'ai pas oublié le musée égyptien du Louvre dans mes explorations;
+j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne
+seront pas les moins intéressants. En objets de gros volume, j'ai choisi
+sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des décorations
+particulières, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le plus
+beau bas-relief colorié du tombeau royal de Ménephtha Ier (Ousireï), à
+Biban-el-Molouk; c'est une pièce capitale qui vaut à elle seule une
+collection; il m'a donné bien du souci et me fera certainement un procès
+avec les Anglais d'Alexandrie, qui prétendent être les propriétaires
+légitimes du tombeau d'Ousireï, découvert par Belzoni aux frais de M.
+Salt. Malgré cette belle prétention, de deux choses l'une: ou mon
+bas-relief arrivera à Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du
+Nil, plutôt que de tomber en des mains étrangères. Mon parti est pris
+là-dessus.
+
+J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaïa, le plus beau des
+sarcophages présents, passés et futurs; il est en basalte vert, et
+couvert intérieurement et extérieurement de bas-reliefs, ou plutôt de
+camées travaillés avec une perfection et une finesse inimaginables.
+C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; c'est
+un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est
+fine et précieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure de femme
+d'une sculpture admirable. Cette seule pièce m'acquitterait envers la
+maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le
+rapport pécuniaire; car ce sarcophage, comparé à ceux qu'on a payés
+vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.
+
+Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets égyptiens
+qu'on ait envoyés en Europe jusqu'à ce jour. Cela devait de droit venir
+à Paris et me suivre comme trophée de mon expédition; j'espère qu'ils
+resteront au Louvre en mémoire de moi _à toujours_.
+
+
+
+
+VINGT-TROISIÈME LETTRE
+
+
+Alexandrie, le 30 septembre 1829.
+
+Depuis dix jours nous sommes à Alexandrie; nous avons reçu de M. Mimaut,
+le nouveau consul général de France, l'accueil le plus gracieux, et je
+ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore
+depuis que je suis chez lui; j'en suis pénétré de la plus vive
+reconnaissance. Ma santé et celle de mes compagnons est des meilleures;
+il ne manque à notre bonheur que de voir naître et s'élever de l'horizon
+la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu
+envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer est
+déserte, pas même un vaisseau marchand! et notre patience s'use par
+secondes.
+
+Je n'ai quitté le Caire qu'après avoir fait une longue visite à
+Ibrahim-Pacha, qui nous a reçus au mieux. Je l'ai beaucoup entretenu
+d'un voyage aux _sources du Nil_, et j'ai affermi en lui l'idée qu'il
+avait déjà, d'attacher son nom à cette belle conquête géographique, soit
+en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en
+préparant lui-même une petite expédition de voyageurs qu'il ferait
+soutenir par quelques hommes d'armes. C'est là une semence jetée en
+bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout l'intérêt de cette
+entreprise et de son succès.
+
+J'ai aussi présenté mes respects au vice-roi Mohammed-Aly, et lui ai dit
+toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a
+accordée; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les Français;
+c'est dire qu'il l'a été infiniment pour nous.
+
+Je profite de l'attente à laquelle je suis condamné pour mettre en ordre
+mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espère que vous
+en jugerez de même.
+
+Mes jeunes gens passent leurs loisirs forcés à peindre des décorations
+pour un théâtre que des amateurs français vont ouvrir incessamment; un
+théâtre français à Alexandrie d'Égypte dit bien haut que la civilisation
+marche; nous serons donc forcés de nous divertir en attendant
+l'embarquement.
+
+
+
+15 octobre 1829.
+
+Nous sommes aujourd'hui tout aussi avancés qu'au 15 septembre,
+c'est-à-dire toujours cloués à Alexandrie; ce qui augmente mes regrets
+d'avoir quitté sitôt Thèbes et la Haute-Égypte, et cela pour venir le
+plus tôt possible perdre notre temps sur les tristes rives de la
+Méditerranée. Nous savons seulement que la corvette _l'Astrolabe_ a fait
+annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est
+commandée par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. Cela
+n'empêchera pas que nous soyons encore à Alexandrie au 15 novembre
+prochain, _l'Astrolabe_ devant préalablement conduire en Syrie M.
+Malivoir, consul de France à Alep. Les Toscans ont perdu patience, et se
+sont embarqués sur un navire marchand. Le voisinage de _l'Astrolabe_ m'a
+détourné de la même résolution, et d'ailleurs je ne voudrais pas me
+séparer de mon bagage archéologique.... Me voilà toujours avec la terre
+de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez
+tôt pour mon coeur.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-QUATRIÈME LETTRE
+
+
+Alexandrie, le 10 novembre 1829.
+
+Le mauvais temps ayant contrarié les projets de l'_Astrolabe_, a aussi
+ajourné les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce mois;
+mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme,
+très-instruit et de la plus agréable société; c'est quelque chose
+partout, bien plus encore sur mer.
+
+Le beau sarcophage a été mis à bord hier, et fort heureusement; nous
+continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans
+quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut qu'un
+ordre ministériel nous y précède pour la libre admission: 1° des caisses
+contenant les monuments que je destine au Musée; 2° pour les divers
+objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de
+simple curiosité, tels que manteaux de laine dits _burnous_, chaussures
+pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brodés en or, armes,
+ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures
+d'Égypte et de Nubie, que nous avons recueillis à nos dépens. Je ne
+pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour
+nous.
+
+Les décorations du théâtre français d'Alexandrie sont terminées, et déjà
+éprouvées; l'ouverture du théâtre a eu lieu le jour de la fête du roi, à
+la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fête nouvelle
+avait réunis.
+
+
+
+28 novembre 1829.
+
+Enfin il m'est permis de dire adieu à ma terre sainte, à ce pays de
+merveilles historiques; je quitterai l'Égypte comblé des faveurs de ses
+anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 décembre. Mon
+fidèle aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. Lhôte,
+Lehoux et Bertin resteront ici après nous, pour avancer un grand travail
+qu'ils ont commencé, _le Panorama du Caire_, pour lequel ils ont fait
+sur les lieux toutes les études nécessaires; ils veulent le terminer
+ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. Pour
+moi, je pars bien résolu contre les bourrasques et coups de vent qui ne
+nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est à
+ce prix: je l'accepte.
+
+Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et
+excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le général Guilleminot,
+qui monte le brick _l'Éclipse_, et dont l'arrivée précédera la mienne
+d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre
+_Astrolabe_, corvette à l'épreuve de la bombe et des fureurs de l'Océan,
+qu'elle a bravées plusieurs fois dans ses voyages autour du monde. Je ne
+serai donc à Toulon que du 20 au 25 décembre, et sur pays chrétien que
+vers le milieu de janvier, à cause de la quarantaine de trois à quatre
+semaines que je ferai à Toulon, si je ne la fais pas à Malte dans
+l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois
+fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre
+premiers actes; l'idée _France_ en constitue l'unité requise par la
+vénérable antiquité.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-CINQUIÈME LETTRE
+
+
+Toulon, le 25 décembre 1829.
+
+«_Soyez sans inquiétude, tout ira bien_;» c'est en ces termes que je dis
+adieu à mes amis au moment de mon départ de Paris; j'ai tenu parole, et
+me voici en rade de Toulon, subissant avec résignation le triste devoir
+de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les
+vôtres sont remplis. C'est le 23 décembre, dans la rade d'Hyères, que
+l'ancre de l'_Astrolabe_ mordit enfin sur la terre de France; c'est le
+jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre
+pour vos étrennes; il ne manque donc à ma satisfaction que d'avoir en
+main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espère pour tout
+cela dans les bontés habituelles de M. le préfet maritime.
+
+Je ferai ma quarantaine à bord de l'_Astrolabe_, toutefois en prenant
+une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu
+d'exercice. J'y reverrai mon _Journal de voyage_ et j'y ajouterai ce
+qui y manque sur mon dernier séjour au Caire et à Alexandrie. La
+reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les
+témoignages d'intérêt que j'ai reçus d'Ibrahim-Pacha, et les marques non
+interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le
+jour de la fête du roi, a ajouté à toutes ses bontés le présent d'un
+magnifique sabre.
+
+C'est une tête qui travaille avec activité sur le passé et _sur
+l'avenir_: Son Altesse m'a demandé un abrégé de l'histoire de l'Égypte,
+et j'ai rédigé un petit mémoire, selon ses vues, qui paraît l'avoir
+vivement intéressé; je lui ai remis aussi une note détaillée qui a pour
+objet la conservation des monuments principaux de l'Égypte et de la
+Nubie. J'espère que ces deux mémoires porteront leur fruit.
+
+Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux soins
+et à l'affection de M. Mimaut, notre consul général; c'est un homme
+parfait, qui m'est allé au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai
+recommandé de nouveau à ses bontés MM. Lhôte, Lehoux et Bertin, qui
+restent après moi à Alexandrie pour terminer leur panorama du Caire et
+faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont
+désiré.
+
+Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de Ménephtha,
+toutes mes caisses contenant les stèles, momies et autres objets
+destinés au Musée, sont chargés sur l'_Astrolabe_; j'espère que la
+douane épargnera ces propriétés nationales, et que je ne serai pas
+obligé de déballer vingt ou trente caisses qui nous ont déjà coûté tant
+de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'éviter le
+transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit chargé de
+conduire le chargement de l'_Astrolabe_ dans le port du Havre aussitôt
+que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense,
+pour être en avril au Havre, d'où un chaland emporterait le tout par la
+Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il
+suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait
+pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces richesses
+monumentales, qui serviront à compléter les salles basses du Musée.
+
+Après ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours à Toulon, j'en
+passerai quatre à Marseille, d'où je me rendrai à Aix, pour étudier les
+papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite séance égyptienne, et j'espère
+en reprendre l'habitude journalière à Paris; c'est un sort, et je m'y
+résigne sans peine.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-SIXIÈME LETTRE
+
+
+Au lazaret de Toulon, le 26 décembre 1829.
+
+_À M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant général de la maison du roi._
+
+MONSIEUR LE BARON,
+
+Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de renouveler
+l'expression de toute ma gratitude à la main protectrice qui, secondant
+les hautes vues du roi pour l'avancement des études historiques, m'a
+généreusement fourni les moyens d'accomplir la série des recherches que
+la science montrait encore à faire dans l'Égypte entière et sur le sol
+de la Nubie. Je me suis efforcé, par mon complet dévouement à
+l'importante entreprise que vous m'avez mis à même d'exécuter, de ne
+point rester au-dessous d'une si noble tâche et de justifier de mon
+mieux les espérances que les savants de l'Europe ont bien voulu attacher
+à mon voyage.
+
+L'Égypte a été parcourue pas à pas, et j'ai séjourné partout où le temps
+avait laissé subsister quelques restes de la splendeur antique; chaque
+monument est devenu l'objet d'une étude spéciale; j'ai fait dessiner
+tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient
+fournir des lumières sur l'état primitif d'une nation dont le vieux nom
+se mêle aux plus anciennes traditions écrites.
+
+Les matériaux que j'ai recueillis ont surpassé mon attente. Mes
+portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de
+dire que l'histoire de l'Égypte, celle de son culte et des arts qu'elle
+a cultivés ne sera bien connue et justement appréciée qu'après la
+publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.
+
+Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les économies qu'il m'a
+été possible de réaliser à des fouilles exécutées à Memphis, à Thèbes,
+etc., pour enrichir le musée Charles X de nouveaux monuments; j'ai été
+assez heureux pour réunir une foule d'objets qui compléteront diverses
+séries du musée égyptien du Louvre; et j'ai enfin réussi, après bien des
+doutes, à faire l'acquisition du plus beau et du plus précieux
+_sarcophage_ qui soit encore sorti des catacombes égyptiennes. Aucun
+musée de l'Europe ne possède un si bel objet d'art égyptien. J'ai réuni
+aussi une collection d'objets choisis d'un très-grand intérêt, parmi
+lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis,
+entièrement incrustée en or, et représentant une reine égyptienne de la
+dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.
+
+Je me hâterai, autant que l'obligation de la quarantaine et l'état de ma
+santé pourront me le permettre, de me rendre à Paris le plus tôt
+possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le
+baron, tous les résultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux si vous
+vouliez bien voir en eux une marque de mon zèle pour le service du roi,
+et en même temps une preuve de la vive reconnaissance et du respectueux
+dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron,
+votre, etc.
+
+
+
+
+VINGT-SEPTIÈME LETTRE
+
+
+Toulon, le 26 décembre 1829.
+
+_À M. le vicomte SOSTHÈNES DE LAROCHEFOUCAUD, directeur du département
+des Beaux-Arts de la maison du roi._
+
+MONSIEUR LE VICOMTE,
+
+J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivée en France, sur le
+bâtiment du roi l'_Astrolabe_, entré hier au soir en rade après une
+traversée de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en même temps à
+votre connaissance les heureux résultats de mon voyage.
+
+Sous le rapport des recherches scientifiques qui en étaient l'objet
+principal, mes espérances ont été pour ainsi dire surpassées; la
+richesse de mes portefeuilles ne laisse rien à désirer, et les dessins
+qu'ils renferment, éclaircissant une foule de points historiques,
+donnent en même temps des lumières du plus piquant intérêt sur les
+formes de la civilisation égyptienne jusque dans ses plus petits
+détails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour l'histoire
+générale des beaux-arts, et en particulier pour celle de leur
+transmission de l'Égypte à la Grèce.
+
+C'était un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la division
+égyptienne du musée royal de divers genres de monuments qui lui
+manquent, et de ceux qui peuvent compléter les belles séries qu'il
+renferme déjà. Je n'ai rien épargné pour atteindre ce but; tout ce que
+j'ai pu économiser sur les fonds que la maison du roi et divers
+ministères avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a été employé
+à des fouilles et à des acquisitions de monuments égyptiens de toute
+espèce, destinés au musée Charles X. J'ai fait scier à grand' peine et
+tirer du fond d'une des catacombes royales de Thèbes un très-grand
+bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce
+superbe morceau, provenant du tombeau du père de Sésostris, pourra seul
+donner une juste idée de la somptuosité et de la magnificence des
+sépultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du premier ordre:
+c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une
+admirable finesse d'exécution, et du plus haut intérêt mythologique;
+cette pièce, la plus belle de ce genre qu'on ait découverte jusqu'ici,
+appartenait à Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le vice-roi
+d'Égypte.
+
+Tous les objets destinés au musée ont été embarqués à bord de
+l'_Astrolabe_ et sont arrivés avec moi à Toulon; il ne s'agit plus que
+de leur transport au musée royal; et comme il importe extrêmement à la
+conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures
+antiques, d'éviter le plus possible toute espèce de déplacement, il
+serait très-désirable que la corvette l'_Astrolabe_, sur laquelle sont
+embarqués ces objets précieux, fût chargée de les transporter de Toulon
+au Havre aussitôt que la mer sera tenable. En obtenant cette décision du
+ministre de la marine, vous assureriez à la fois, Monsieur le vicomte,
+la conservation de ces monuments et leur arrivée à Paris vers le 1er
+avril, époque où il est indispensable de les recevoir pour achever enfin
+l'arrangement des salles basses du musée égyptien.
+
+D'un autre côté, j'expédierai à Paris, par le roulage, huit à dix
+caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent
+supporter sans inconvénient le transport par terre. Les autres
+arriveraient par mer avec les grands objets.
+
+Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hâter la décision
+de M. le ministre de la marine relativement à l'envoi de la corvette
+l'_Astrolabe_ au Havre, où elle déposerait les antiquités appartenant au
+musée royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, prendre pour
+leur sûreté toutes les mesures convenables.
+
+Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute ma
+gratitude pour votre active bienveillance, à laquelle je dois attribuer
+en grande partie le succès de mon voyage; veuillez agréer en même temps
+l'hommage du respectueux et entier dévouement avec lequel j'ai l'honneur
+d'être, Monsieur le vicomte, votre, etc.
+
+
+
+
+VINGT-HUITIÈME LETTRE
+
+
+En rade de Toulon, le 14 janvier 1830.
+
+C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma liberté, perdre mon titre
+de pestiféré, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville
+française. Le conseil de santé en a jugé autrement; considérant que
+l'_Astrolabe_, avant de nous prendre à Alexandrie, était allée mettre M.
+de Malivoir, consul d'Alep, à Latakié, sur la côte de Syrie, où un canot
+l'avait déposé, l'_Astrolabe_ ayant ensuite mis à la voile pour
+retourner en Égypte, ledit conseil a augmenté notre quarantaine de dix
+jours de plus, en nous considérant comme _provenance brute_. Cette
+décision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs l'ont
+jugé ainsi selon leur bon plaisir. L'Égypte, depuis cinq ans, n'a pas vu
+de peste; l'état sanitaire de Latakié était parfait; le canot seul
+avait touché terre; quarante jours et plus s'étaient écoulés, à notre
+entrée en rade de Toulon, depuis le départ de l'_Astrolabe_ de devant
+Latakié; aucune maladie ne s'était montrée à bord; vingt autres jours de
+quarantaine à Toulon, expirés hier 13, ajoutés aux quarante précédents,
+donnent deux mois d'épreuve à la santé de l'équipage; et quand même, on
+en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour rire
+dans un tel acte, c'est que le brick l'_Éclipse_, avec les officiers et
+les passagers duquel nous avons vécu tous les jours bras dessus bras
+dessous à Alexandrie, est arrivé trois jours avant nous à Toulon, et n'a
+été soumis qu'à vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les
+personnes de l'_Éclipse_ doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont
+déclarés sains, c'est que nous le sommes nous-mêmes. Tout cela ne m'a
+pas semblé très-rationnel, surtout quand il en résulte un supplément de
+quarantaine.
+
+Je vais écrire à M. le duc de Blacas, puisqu'il est de retour à Paris.
+J'espère qu'il aura reçu les deux lettres que je me suis fait un devoir
+de lui adresser, la première de Thèbes, en remontant le Nil, et la
+seconde après avoir quitté la seconde cataracte; je donne dans celle-ci
+une idée générale de mes conquêtes historiques en Nubie, et c'est à M.
+le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.
+
+Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, auquel je
+viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a demandés
+au sujet du transport de l'obélisque de Louqsor. Dieu veuille que cette
+belle entreprise s'achève! cela serait glorieux pour tous et pour tout.
+
+Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformité. Ma santé et celle
+de Salvador sont excellentes, malgré les vents, la pluie et la neige, et
+l'impossibilité d'avoir du feu à bord; mais je passe une partie de la
+journée dans une mauvaise chambre du lazaret, où je puis faire du feu.
+Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degrés
+d'Ibsamboul! Vous n'êtes pas mieux traités à Paris, et j'en grelotte
+d'avance; mais enfin ce sera à Paris.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-NEUVIÈME LETTRE
+
+
+Aix, le 29 janvier 1830.
+
+Me voici établi chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du feu pour
+me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau
+climat de Provence. Je m'effraye de l'idée seule de monter subitement
+vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. Jusqu'ici,
+la goutte a bien voulu m'épargner sa visite habituelle du premier jour
+de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle
+arrivera à la première humidité qui me saisira.
+
+Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai passé
+que deux jours à Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que j'étais
+en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son séjour jusqu'à ma sortie
+définitive. Nous sommes partis tous deux au même instant, le 26, lui
+pour l'orient, à Nice, et moi pour l'occident, à Marseille, où
+j'arrivai le même jour d'assez bonne heure; j'y séjournai le 27 et la
+nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a à voir, c'est-à-dire peu de chose
+en antiquités égyptiennes. Au moment de partir, j'ai reçu la lettre de
+notre ami Dubois, et j'ai traité pour la stèle égyptienne de M. Mayer,
+qui s'est décidé à la céder; il va l'adresser directement au musée
+royal.
+
+J'ai certainement grande envie de me voir à Paris; mais les froids
+rigoureux que vous éprouvez sous ce bienheureux ciel m'épouvantent
+profondément; aussi suis-je décidé à diriger ma route de manière à ne
+quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de ménager les
+transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par
+l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la
+besogne à Aix pour sept à huit jours au moins, sur les papyrus de M.
+Sallier; je veux les couler à fond, afin de n'être pas obligé d'y
+revenir. De là je compte aller à Avignon voir le musée Calvet. Je
+tournerai sur Nîmes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite
+Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de là sur
+Montauban, et à Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra en deux
+ou trois jours à Paris.... A Paris donc.
+
+
+
+
+TRENTIÈME LETTRE
+
+
+Toulouse, le 18 février 1830.
+
+Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir
+Salvador presque à notre arrivée; il emporte mes gros bagages, contenant
+les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces
+précieux documents me serviront d'avant-garde et me précéderont de
+quelques jours à Paris.
+
+Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais pensé. Il a
+fallu prolonger mon séjour, parce que mon excellent hôte m'a témoigné
+l'envie de rester seul possesseur de son livre et le désir que je n'en
+prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'étudier à fond.
+Je ne l'ai quitté qu'après avoir mis en portefeuille des notes complètes
+sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu
+qu'il contient le récit dramatique de la guerre de Sésostris contre les
+Scythes (Schéta), alliés avec la plupart des peuples de l'Asie
+occidentale. Mais il est extrêmement piquant d'avoir reconnu aussi que
+ce même texte est gravé en grands hiéroglyphes sur la paroi extérieure
+_sud_ du palais de Karnac à Thèbes; ce texte historique est fort
+endommagé et presque perdu à Karnac, devais-je m'attendre à le retrouver
+à Aix dans toute son intégrité? Le rapprochement de ce double texte me
+le donnera tout entier.
+
+Continuant à chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi au travers
+des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu à Nîmes, où j'ai
+admiré l'amphithéâtre, et surtout la Maison carrée, qui, dans son état
+actuel, est certainement le mieux conservé de tous les monuments romains
+existants en Europe.
+
+A Montpellier j'ai retrouvé l'excellent M. Fabre, que j'avais connu en
+Italie; il m'a fait visiter en détail le beau musée de tableaux et la
+riche bibliothèque dont il a fait don à sa ville natale. C'est une chose
+merveilleuse qu'une telle réunion.
+
+Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel démon
+d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette année? J'en souffre
+beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans
+l'atmosphère brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y rentre,
+et ce sera bientôt.... Adieu.
+
+
+
+
+TRENTE ET UNIÈME LETTRE
+
+
+Bordeaux, le 2 mars 1830.
+
+Je me trouve enfin, en très-bonne santé, dans la belle ville de
+Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon éducation et
+finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte
+dans le courrier, à dix heures du soir, pour arriver enfin à Paris
+vendredi, à la pointe du jour.
+
+Nous nous trouverons donc là où nous nous sommes quittés, il y aura
+alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les résultats
+que j'ai conquis sur le désert; on m'en saura un jour, peut-être,
+quelque gré....
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+N° 1
+
+NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'ÉGYPTE, RÉDIGÉE A ALEXANDRIE POUR LE
+VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.
+
+
+Les premières tribus qui peuplèrent l'ÉGYPTE, c'est-à-dire la vallée du
+Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou
+du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'époque de cette première
+migration, excessivement antique.
+
+Les anciens Égyptiens appartenaient à une race d'hommes tout à fait
+semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie.
+On ne retrouve dans les _Coptes_ d'Égypte aucun des traits
+caractéristiques de l'ancienne population égyptienne. Les Coptes sont
+le résultat du mélange confus de toutes les nations qui, successivement,
+ont dominé sur l'Égypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les
+traits principaux de la vieille race.
+
+Les premiers Égyptiens arrivèrent en Égypte dans l'état de nomades, et
+n'avaient point de demeures plus fixes que les Bédouins d'aujourd'hui;
+ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de
+civilisation.
+
+C'est par le travail des siècles et des circonstances que les Égyptiens,
+d'abord errants, s'occupèrent enfin d'agriculture, et s'établirent d'une
+manière fixe et permanente; alors naquirent les premières villes, qui ne
+furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le
+développement successif de la civilisation, devinrent des cités grandes
+et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Égypte furent Thèbes
+(_Louqsor_ et _Karnac_), _Esné_, _Edfou_ et les autres villes du _Saïd_,
+au-dessus de _Dendérah_; l'Égypte moyenne se peupla ensuite, et la
+Basse-Égypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est
+qu'au moyen de grands travaux exécutés par les hommes, que la
+Basse-Égypte est devenue habitable.
+
+Les Égyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent
+gouvernés par LES PRÊTRES. Les prêtres administraient chaque canton de
+l'Égypte sous la direction du GRAND-PRÊTRE, lequel donnait ses ordres,
+disait-il, au nom de Dieu même. Cette forme de gouvernement se nommait
+_théocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, à celle qui
+régissait les Arabes sous les premiers kalifes.
+
+Ce premier gouvernement égyptien, qui devenait facilement injuste,
+oppresseur, s'opposa bien longtemps à l'avancement de la civilisation.
+Il avait divisé la nation en trois parties distinctes: 1° LES PRÊTRES;
+2° LES MILITAIRES; 3° LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit
+de toutes ses peines était dévoré par les prêtres, qui tenaient les
+_militaires_ à leur solde et les employaient à contenir le reste de la
+population.
+
+Mais il arriva une époque où les soldats se lassèrent d'obéir
+aveuglément aux prêtres. Une révolution éclata, et ce changement,
+heureux pour l'Égypte, fut opéré par un militaire nommé _Méneï_, qui
+devint le chef de la nation, établit le gouvernement royal et transmit
+le pouvoir à ses descendants en ligne directe.
+
+Les anciennes histoires d'Égypte font remonter l'époque de cette
+révolution à six mille ans environ avant l'islamisme.
+
+Dès ce moment, le pays fut gouverné par des ROIS, et le gouvernement
+devint plus doux et plus éclairé, car le pouvoir royal trouva un certain
+contre-poids dans l'influence que conservait nécessairement la classe
+des prêtres, réduite alors à son véritable rôle, celui d'instruire et
+d'enseigner en même temps les lois de la morale et les principes des
+arts. THÈBES resta la capitale de l'État; mais le roi Méneï et son fils
+et successeur ATHOTHI jetèrent les fondements de MEMPHIS, dont ils
+firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista à peu de
+distance du Nil, et on a trouvé ses ruines dans les villages de _Menf_,
+_Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahinéh_. Les anciens historiens arabes
+nommèrent _Memphis_, _Mars-el-Qadiméh_, pour la distinguer de
+_Mars-el-Atiqéh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qahérah_
+(le Caire), la capitale actuelle.
+
+Une très-longue suite de rois succéda à _Méneï_; diverses familles
+occupèrent le trône, et la civilisation se développa de siècle en
+siècle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bâties les pyramides de
+_Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde
+connu. Les pyramides de Ghizéh sont les tombeaux des trois première rois
+de la Ve dynastie, nommés _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankhéri_.
+Autour d'elles s'élèvent de petites pyramides et des tombeaux,
+construits en grandes pierres, qui ont servi de sépultures aux princes
+de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles
+régnantes qui se succédèrent les unes aux autres, les sciences et les
+arts naquirent et se développèrent graduellement. L'Égypte était déjà
+puissante et forte; elle exécuta même plusieurs grandes entreprises
+militaires au dehors, notamment sous des rois nommés _Sésokhris_,
+_Aménémé_ et _Aménémôf_; mais les monuments de ces rois n'existent plus,
+et l'histoire n'a conservé aucun détail sur leurs grandes actions, parce
+qu'après le règne de ces princes un grand bouleversement changea la face
+de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Égypte, s'en
+emparèrent et la ravagèrent en détruisant tout sur leur passage; Thèbes
+fut ruinée de fond en comble.
+
+Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de
+ces Barbares s'établit en Égypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs
+siècles. La civilisation première égyptienne fut ainsi arrêtée et
+détruite par ces étrangers, qui ruinèrent l'État par leurs exactions et
+leurs rapines, en faisant disparaître par la misère une partie de la
+population locale. Ces Barbares ayant élu un d'entre eux pour chef, il
+prit aussi le titre de _Pharaon_, qui était le nom par lequel on
+désignait dans ce temps-là tous les rois d'Égypte.
+
+C'est sous le quatrième de ces chefs étrangers que _Ioussouf, fils de
+Iakoub_, devint premier ministre et attira en Égypte la famille de son
+père, qui forma ainsi la souche de la nation juive.
+
+Avec le temps, diverses parties de l'Égypte supérieure s'affranchirent
+du joug des étrangers, et à la tête de cette résistance parurent des
+princes descendants des rois égyptiens que les Barbares avaient
+détrônés. L'un de ces princes, nommé _Amosis_, rassembla enfin assez de
+forces pour attaquer les étrangers jusque dans la Basse-Égypte, où ils
+étaient le plus solidement établis, au moyen des places de guerre, parmi
+lesquelles on comptait en première ligne _Aouara_, immense campement
+fortifié qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du côté
+de _Salakiéh_.
+
+Les exploits militaires d'_Amosis_ délivrèrent l'Égypte de la tyrannie
+des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur
+capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place
+d'armes d'_Aouara_, dont le siège fut commencé. Amosis étant mort sur
+ces entrefaites, son fils _Aménôf_ continua le blocus et força les
+étrangers à une capitulation en vertu de laquelle ils évacuèrent
+l'Égypte pour se jeter sur la Syrie, où s'établirent quelques-unes de
+leurs tribus.
+
+_Aménôf_, le premier de ce nom, réunit ainsi toute l'Égypte sous sa
+domination et releva le trône des Pharaons, c'est-à-dire des rois de
+race égyptienne. C'était le chef de la XVIIIe dynastie. Son règne entier
+et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_,
+_Thouthmosis II_ et _Méris-Thouthmosis III_, furent consacrés à
+reconstituer en Égypte un gouvernement régulier et à relever la nation
+écrasée par les longues années de la servitude étrangère.
+
+Les Barbares avaient tout détruit, tout était par conséquent à
+reconstruire. Ces grands rois n'épargnèrent rien pour relever l'Égypte
+de son abaissement; l'ordre fut rétabli dans tout le royaume; les canaux
+furent recreusés; l'agriculture et les arts, encouragés et protégés,
+ramenèrent l'abondance et le bien-être parmi les sujets, ce qui accrut
+et perpétua les richesses du gouvernement. Bientôt les villes furent
+reconstruites; les édifices consacrés à la religion se relevèrent de
+toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les
+bords du Nil appartiennent à cette intéressante époque de la
+restauration de l'Égypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont
+les monuments de _Semné_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de
+_Karnac_ et de _Médinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de
+Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Méris_.
+
+Ce roi, qui a fait exécuter les deux obélisques d'Alexandrie, est celui
+de tous les Pharaons qui opéra les plus grandes choses. C'est à lui que
+l'Égypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses
+travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'écluses, ce lac
+devint un réservoir qui servait à entretenir, pour tout le pays
+inférieur, un équilibre perpétuel entre les inondations du Nil
+insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois
+le nom de _lac Méris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_.
+
+Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir
+conservé, dans toute sa plénitude, le pouvoir royal qu'ils avaient
+arraché aux chefs des Barbares; mais ils n'en usèrent qu'à l'avantage du
+pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la société
+corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Égypte au premier rang
+politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.
+
+Quelques peuples de l'Asie avaient déjà atteint à cette époque un
+certain degré de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le
+repos de l'Égypte. _Méris_ et ses successeurs prirent souvent les armes
+et portèrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour établir la
+domination égyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces États et
+assurer ainsi la tranquillité de la nation égyptienne.
+
+Parmi ces conquérants, on doit compter _Aménôf II_, fils de Méris, qui
+rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis
+IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Aménôf III_, qui
+acheva la conquête de l'Abyssinie et fit de grandes expéditions en Asie.
+Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit bâtir le
+palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_,
+et toute la partie sud du grand palais de Karnac à Thèbes. Les deux
+grands colosses de Kourna sont des statues qui représentent cet illustre
+prince.
+
+Son fils _Hôrus_ châtia une révolte d'Abyssins et continua les travaux
+de son père; mais deux de ses enfants, qui lui succédèrent, n'eurent ni
+la fermeté ni le courage de leurs ancêtres; ils laissèrent se perdre en
+peu d'années l'influence que l'Égypte exerçait sur les contrées
+voisines. Mais le roi _Ménephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta
+ses armes victorieuses en Syrie, à Babylone, et jusque dans le nord de
+la Perse.
+
+A sa mort, les peuples soumis s'étaient encore révoltés: _Rhamsès le
+Grand_, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes
+les conquêtes de son père, et les étendit jusque dans les Indes; il
+épuisa les pays vaincus et enrichit l'Égypte des immenses dépouilles de
+l'Asie et de l'Afrique.
+
+Cet illustre conquérant, connu aussi dans l'histoire sous le nom de
+_Sésostris_, fut en même temps le plus brave des guerriers et le
+meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevées aux
+nations soumises et les tributs qu'il en recevait à l'exécution
+d'immenses travaux d'utilité publique; il fonda des villes nouvelles,
+tâcha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule
+d'autres de forts terrassements pour les mettre à couvert de
+l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est à lui
+qu'on attribue la première idée du canal de jonction du Nil à la mer
+Rouge; il couvrit enfin l'Égypte de constructions magnifiques, dont un
+très-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'_Ibsamboul,
+Derri, Guirché-Hanan_ et _Ouadi-Essebouâ_, en Nubie; et en Égypte, ceux
+de _Kourna_, d'_El-Médinéh_, près de Kourna, une portion du palais de
+_Louqsor_, et enfin la grande salle à colonnes du palais de Karnac,
+commencé par son père. Ce dernier monument est la plus magnifique
+construction qu'ait jamais élevée la main des hommes.
+
+Non content d'orner l'Égypte d'édifices aussi somptueux, il voulut
+assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la
+plus importante fut celle qui rendit à toutes les classes de ses sujets
+le droit de propriété dans toute sa plénitude. Il se démit ainsi du
+pouvoir absolu que ses ancêtres avaient conservé après l'expulsion des
+Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours vénéré tant
+qu'il exista un homme de race égyptienne connaissant l'ancienne histoire
+de son pays. C'est sous le règne de Rhamsès le Grand, ou _Sésostris_,
+que l'Égypte arriva au plus haut point de puissance politique et de
+splendeur intérieure.
+
+Le Pharaon comptait alors au nombre des contrées qui lui étaient
+soumises ou tributaires: 1° l'Égypte, 2° la Nubie entière, 3°
+l'Abyssinie, 4° le Sennaar, 5° une foule de contrées du midi de
+l'Afrique, 6° toutes les peuplades errantes dans les déserts de l'orient
+et de l'occident du Nil, 7° la Syrie, 8° l'_Arabie_, dans laquelle les
+plus anciens rois avaient des établissements, un, entre autres, près de
+la vallée de Pharaon, et aux lieux nommés aujourd'hui
+Djébel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, où paraissent avoir
+existé des fonderies de cuivre;
+
+9° Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);
+
+10° Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;
+
+11° L'_île de Chypre_ et plusieurs îles de l'Archipel;
+
+12° Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle aujourd'hui
+la Perse.
+
+Alors existaient des communications suivies et régulières entre l'empire
+égyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande activité entre
+ces deux puissances, et les découvertes qu'on fait journellement dans
+les tombeaux de Thèbes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en
+bois de l'Inde et de pierres dures taillées, venant certainement de
+l'Inde, ne laissent aucune espèce de doute sur le commerce que
+l'ancienne Égypte entretenait avec l'Inde à une époque où tous les
+peuples européens et une grande partie des Asiatiques étaient encore
+tout à fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer le
+nombre et la magnificence des anciens monuments de l'Égypte, sans
+trouver dans l'antique prospérité commerciale de ce pays la principale
+source des énormes richesses dépensées pour les produire. Ainsi, il est
+bien démontré que Memphis et Thèbes furent le premier centre du commerce
+avant que _Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour_ (Palmyre) et
+_Bagdhad_, villes toutes du voisinage de l'Égypte, héritassent
+successivement de ce bel et important privilège.
+
+Quant à l'état intérieur de l'ÉGYPTE à cette grande époque, tout prouve
+que la police, les arts et les sciences y étaient portés à un très-haut
+degré d'avancement.
+
+Le pays était partagé en trente-six provinces ou gouvernements
+administrés par divers degrés de fonctionnaires, d'après un code complet
+de lois écrites.
+
+La population s'élevait en totalité à cinq millions au moins et à sept
+millions au plus. Une partie de cette population, spécialement vouée à
+l'étude des sciences et aux progrès des arts, était chargée en outre des
+cérémonies du culte, de l'administration de la justice, de
+l'établissement et de la levée des impôts invariablement fixés d'après
+la nature et l'étendue de chaque portion de propriété mesurée d'avance,
+et de toutes les branches de l'administration civile. C'était la partie
+instruite et savante de la nation; on la nommait la _caste sacerdotale_.
+Les principales fonctions de cette caste étaient exercées ou dirigées
+par des membres de la famille royale.
+
+Une autre partie de la nation égyptienne était spécialement destinée à
+veiller au repos intérieur et à la défense extérieure du pays. C'est
+dans ces familles nombreuses, dotées et entretenues aux frais de l'État,
+et qui formaient la _caste militaire_, que s'opéraient les conscriptions
+et les levées de soldats; elles entretenaient régulièrement l'armée
+égyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La première, mais la plus
+petite, des divisions de cette armée, était exercée à combattre sur des
+chars à deux chevaux, c'était la _cavalerie_ de l'époque (la cavalerie
+proprement dite n'existait point alors en Égypte); le reste formait des
+corps de fantassins de différentes armes, savoir: les soldats de ligne,
+armés d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de l'épée; et les
+troupes légères, les archers, les frondeurs et les corps armés de haches
+ou de faux de bataille. Les troupes étaient exercées à des manoeuvres
+régulières, marchaient et se mouvaient en ligne par légions et par
+compagnies; leurs évolutions s'exécutaient au son du tambour et de la
+trompette.
+
+Le roi déléguait pour l'ordinaire le commandement des différents corps à
+des princes de sa famille.
+
+La troisième classe de la population formait la _caste agricole_. Ses
+membres donnaient tous leurs soins à la culture des terres, soit comme
+propriétaires, soit comme fermiers; les produits leur appartenaient en
+propre, et on en prélevait seulement une portion destinée à l'entretien
+du _roi_, comme à celui des _castes sacerdotale et militaire_; cela
+formait le principal et le plus certain des revenus de l'État.
+
+D'après les anciens historiens, on doit évaluer le revenu annuel des
+Pharaons, y compris les tributs payés par les nations étrangères, au
+moins de six à sept cents millions de notre monnaie.
+
+Les artisans, les ouvriers de toute espèce, et les marchands,
+composaient la quatrième classe de la nation; c'était la _caste
+industrielle_, soumise à un impôt proportionnel, et contribuant ainsi
+par ses travaux à la richesse comme aux charges de l'État. Les produits
+de cette caste élevèrent l'Égypte à son plus haut point de prospérité.
+Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqués par les anciens
+Égyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins
+avancées, qui formaient le monde politique de cette époque, avait pris
+un grand développement.
+
+L'Égypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce
+régulier et fort étendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux
+et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de
+ses tissus de coton, égalant en perfection et en finesse tout ce que
+l'industrie de l'Inde et de l'Europe exécute aujourd'hui de plus
+parfait. Les métaux, dont l'Égypte ne renferme aucune mine, mais qu'elle
+tirait des pays tributaires ou d'échanges avantageux avec les nations
+indépendantes, sortaient de ses ateliers travaillés sous diverses formes
+et changés soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets
+de luxe et de parure recherchés à l'envi par tous les peuples voisins.
+Elle exportait annuellement une masse considérable de poterie de tout
+genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie
+et d'émaillerie, arts que les Égyptiens avaient portés au plus haut
+point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de
+_papyrus_ ou _papier_ formé des pellicules intérieures d'une plante qui
+a cessé d'exister depuis quelques siècles en Égypte; les anciens Arabes
+la nommaient _berd_; elle croissait principalement dans les terrains
+marécageux, et sa culture était une source de richesse pour ceux qui
+habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaléh ou
+Tennis.
+
+Les Égyptiens n'avaient point un système monétaire semblable au nôtre.
+Ils avaient pour le petit commerce intérieur une monnaie de convention;
+mais pour les transactions considérables, on payait en _anneaux d'or
+pur_, d'un certain poids et d'un certain diamètre, ou en anneaux
+d'argent d'un titre et d'un poids également fixes.
+
+Quant à l'état de la marine à cette ancienne époque, plusieurs notions
+essentielles nous manquent encore. L'Égypte avait une _marine
+militaire_, composée de grandes galères, marchant à la fois à la rame et
+à la voile. On doit présumer que la marine marchande avait pris un
+certain essor, quoiqu'il soit à peu près certain que le commerce et la
+navigation de long cours étaient faits, en qualité de courtiers, par un
+petit peuple tributaire de l'Égypte, et dont les principales villes
+furent _Sour, Saïde, Beirouth_ et _Acre_.
+
+Le bien-être intérieur de l'Égypte était fondé sur le grand
+développement de son agriculture et de son industrie; on découvre à
+chaque instant, dans les tombeaux de Thèbes et Sakkarah, des objets d'un
+travail perfectionné, démontrant que ce peuple connaissait toutes les
+aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation
+ancienne ni moderne n'a porté plus loin que les vieux Égyptiens la
+grandeur et la somptuosité des édifices, le goût et la recherche dans
+les meubles, les ustensiles, le costume et la décoration. Telle fut
+l'Égypte à son plus haut période de splendeur connu. Cette prospérité
+date de l'époque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, à laquelle
+appartient RHAMSÈS LE GRAND ou _Sésostris_; les sages et nombreuses
+institutions de ce souverain terrible à ses ennemis, doux et modéré
+envers ses sujets, en assurèrent la durée.
+
+Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conservèrent
+en grande partie ses conquêtes, que le quatrième d'entre eux, nommé
+_Rhamsès-Méiamoun_, prince guerrier et ambitieux, étendit encore
+davantage; son règne entier fut une suite d'entreprises heureuses contre
+les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi bâtit le beau palais
+de _Médinet-Habou_ (à Thèbes), sur les murailles duquel on voit encore
+sculptées et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les
+batailles qu'il a livrées sur terre ou sur mer, le siège et la prise de
+plusieurs villes, enfin les cérémonies de son triomphe au retour de ses
+lointaines expéditions. Ce conquérant paraît avoir perfectionné la
+marine militaire de son époque.
+
+Les Pharaons qui régnèrent après lui firent jouir l'Égypte d'un long
+repos. Pendant ces temps d'une tranquillité profonde, l'Égypte, tout en
+laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conquérant qui l'avait animée
+sous les précédentes dynasties, dut nécessairement perfectionner son
+régime intérieur et avancer progressivement ses arts et son industrie;
+mais sa domination extérieure se rétrécit de siècle en siècle, à cause
+des progrès de la civilisation qui s'était effectuée dans plusieurs de
+ces contrées par leur liaison même avec l'Égypte, celle-ci ne pouvant
+plus les contenir sous sa dépendance que par un développement de forces
+militaires excessif et hors de toute proportion.
+
+Un nouveau monde politique s'était en effet formé autour de l'Égypte;
+les peuples de la Perse, réunis en un seul corps de nation, menaçaient
+déjà les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; ceux-ci, visant
+à dépouiller l'Égypte d'importantes branches de commerce, lui
+disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des
+tribus arabes pour inquiéter les frontières de leur ancienne
+dominatrice. Dans ce conflit, les Phéniciens, ces courtiers naturels du
+commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti à un autre,
+suivant l'intérêt du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue; il
+ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou
+l'autre de ces puissants empires.
+
+Les expéditions militaires du Pharaon _Chéchonk Ier_ et celles de son
+fils _Osorkon Ier_, qui parcoururent l'Asie occidentale, maintinrent,
+pendant quelque temps, la suprématie de l'Égypte. Elle eût pu jouir
+longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des Éthiopiens (ou
+Abyssins) n'eût tourné toute son attention du côté du midi. Ses efforts
+furent inutiles. _Sabacon<i/>, roi des Éthiopiens, s'empara de la Nubie,
+et passa la dernière cataracte avec une armée grossie de tous les
+peuples barbares de l'Afrique. L'Égypte succomba après une lutte dans
+laquelle périt son Pharaon _Bok-Hor_. La domination du conquérant
+éthiopien fut douce et humaine; il rétablit le cours de la justice
+interrompue par les désordres de l'invasion. Son second successeur,
+éthiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue
+expédition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en soumit
+toutes les peuplades jusqu'au détroit de Gibraltar. Le roi nommé
+TAHARAKA a bâti un des petits palais de _Médiniet-Habou_, encore
+existant. Mais peu de temps après lui, la dynastie éthiopienne fut
+chassée d'Égypte, et une famille égyptienne occupa le trône des
+Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appelée _saïte_ parce que son chef,
+STÉPHINATHI, était né dans la ville de _Saï_ (aujourd'hui
+_Ssa-el-Hagar_), en Basse-Égypte.
+
+Cette dynastie s'étant affermie, voulut relever l'influence de la patrie
+sur les États asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprématie
+commerciale. Le roi PSAMHÉTIK Ier ouvrit aux marchands étrangers le
+petit nombre de ports que la nature a accordés à l'Égypte, et parmi
+lesquels on comptait déjà celui d'_Alexandrie_, qui alors n'était qu'une
+fort petite bourgade appelée _Rakoti_.
+
+Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens,
+peuples grecs établis en Asie; non-seulement il permit aux négociants de
+ces nations de s'établir en Égypte, mais il commit l'énorme faute de
+leur concéder des terres et de prendre à sa solde un corps
+très-considérable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats
+égyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le
+privilège de combattre pour l'Égypte, s'irritèrent de ce que le roi
+confiait la défense du pays à des étrangers et à des barbares fort en
+arrière encore de la civilisation égyptienne. _Psammétik_ eut, de plus,
+l'imprudence de donner à ces Grecs les premiers postes de l'armée.
+L'irritation des soldats égyptiens fut à son comble. Ourdissant un vaste
+complot, qui embrassa la presque totalité des membres de la caste
+militaire, plus de cent mille soldats égyptiens quittèrent spontanément
+les garnisons où le roi les avait confinés, et, abandonnant leur patrie,
+passèrent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, où ils
+établirent un État particulier.
+
+Ainsi privée tout à coup de la masse presque entière de ses défenseurs
+naturels, l'Égypte déchut rapidement, et la perte de son indépendance
+politique devint inévitable.
+
+Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l'Égypte, leur
+rivale, redoublèrent d'efforts. La Syrie devint le théâtre perpétuel du
+conflit sanglant des deux peuples. Néko II, fils de _Psammétik 1er_,
+refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontière
+naturelle, et chercha dès lors à donner de nouvelles voies au commerce,
+en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer
+Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap le
+plus méridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au détroit de
+Gibraltar, rentrant ainsi en Égypte par la Méditerranée. Ce roi exécuta
+aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et
+la mer Rouge. La fin de son règne fut malheureuse; le roi de Babylone,
+_Nebucade-Nésar_, défit les armées égyptiennes et les chassa de la
+Phénicie, de la Judée et de la Syrie entière. _Psammétik II_, son fils,
+essaya vainement de ressaisir ces provinces détachées de l'empire
+égyptien; son successeur OUAPHRÉ fut plus heureux, il remit sous le joug
+les peuples de _Sour_ et de _Saïde_, et l'île de _Chypre_; mais il
+échoua en Afrique dans une expédition contre la ville de _Cyrène_
+(Grennah). Cette malheureuse campagne porta à son comble l'exaspération
+de ce qui restait de la caste militaire égyptienne; sa haine contre le
+Pharaon _Ouaphré_, qui s'entourait de troupes ioniennes ou grecques,
+malgré la terrible leçon donnée à son bisaïeul _Psammétik Ier_, éclata
+tout à coup, et les soldats égyptiens révoltés, mettant la couronne sur
+la tête d'un courtisan nommé AMASIS, marchèrent contre _Ouaphré_, qui
+fut vaincu et entièrement défait à _Mariouth_, où il combattit à la tête
+de ses troupes étrangères. _Amasis_ gouverna pendant quarante-deux ans.
+Son règne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand essor et
+les richesses affluaient en Égypte, non qu'elle fût forte par elle-même,
+non qu'elle eût reconquis par les armes son influence au dehors, mais
+parce que dans ce temps-là les rois de Babylone cessaient de menacer
+l'Égypte pour résister aux peuples de la Perse, réunis sous un seul
+chef, _Cyrus_, qui attaqua impétueusement l'Assyrie et en fit
+graduellement la conquête, terminée par la prise et l'asservissement de
+Babylone.
+
+Dès ce moment, _Amasis_ prévit la fin prochaine de la monarchie
+égyptienne. La dernière guerre civile avait affaibli ce qui restait de
+l'année nationale, presque entièrement désorganisée par l'impolitique de
+ses prédécesseurs; il ne pouvait compter sur la fidélité des troupes
+grecques, qu'il avait retenues aussi à sa solde. Mais, heureux en ce qui
+le touchait personnellement, _Amasis_ mourut après un règne prospère, au
+moment même où les armées persanes s'ébranlaient pour fondre sur
+l'Égypte.
+
+A peine monté sur le trône que lui laissait son père, _Psammétik III_
+nommé aussi _Psamménis_ dut courir à _Peluse_ (Thinéh ou _Farama_), la
+plus forte des places de l'Égypte du côté de la Syrie; là il rassembla
+tout ce qui lui restait de la caste militaire égyptienne et les troupes
+étrangères qu'il avait à sa solde; les Perses, sous la conduite de leur
+roi _Cambyse_, fils de _Cyrus_, favorisés par les Arabes, traversent
+sans obstacle le désert qui sépare la Syrie de l'Égypte; et cette
+immense armée se rangea en face des Égyptiens, campés sous les murs de
+_Peluse_.
+
+Le combat fut long et terrible; à la chute du jour les Égyptiens
+plièrent, accablés sous le nombre; _Cambyse_ vainquit, et l'indépendance
+nationale de l'Égypte fut à jamais perdue.
+
+Les Perses poursuivirent leurs succès et prirent _Memphis_ d'assaut;
+cette capitale fut livrée au pillage; la nation persane, encore barbare,
+porta de tous côtés la destruction et la mort. Thèbes fut saccagée, ses
+plus beaux monuments démolis ou dévastés; la population, courbée sous un
+joug tyrannique, fut livrée à la discrétion des satrapes ou gouverneurs
+établis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent
+presque entièrement de ce sol qui les avait vus naître.
+
+Quelques chefs égyptiens, pleins de courage, arrachèrent momentanément
+leur patrie à la servitude; mais leurs généreux efforts s'épuisèrent
+bientôt contre la puissance toujours croissante de l'empire persan.
+
+Ce fut _Alexandre_ (Iskander) qui, à la tête d'une armée de Grecs,
+renversa la domination des Perses en Asie, et l'Égypte respira enfin
+sous ce nouveau maître. A la mort de ce grand homme, qui avait fondé la
+ville d'_Alexandrie_, parce que cette position géographique semblait
+appelée à devenir le centre du commerce du monde, les généraux grecs
+partagèrent ses conquêtes. _Ptolémée_, l'un d'eux, se déclara roi
+d'Égypte, et fut le chef de la _dynastie grecque_, qui gouverna l'Égypte
+pendant près de trois siècles.
+
+Sous ces rois, qui tous ont porté le nom de _Ptolémée_, la ville
+d'Alexandrie accomplit les prévisions d'Alexandre. Elle devint
+l'entrepôt du commerce de l'Asie et de l'Afrique entière avec l'Europe,
+qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisées. Mais les
+débauches et la tyrannie des derniers rois grecs préparèrent la chute de
+leur domination.
+
+Cette famille fut détrônée par CÉSAR AUGUSTE, empereur des Romains, et
+l'Égypte, perdant pour toujours le nom même de nation, devint une simple
+province de l'empire romain et fut gouvernée par un préfet. Dès ce
+moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont
+elle dépendait, jusqu'à ce que les Arabes musulmans en firent la
+conquête au nom du calife OMAR, sous la conduite de son général _Amrou
+Ebn-el-As_.
+
+ * * * * *
+
+N° II.
+
+NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE L'ÉGYPTE.
+
+
+Alexandrie, novembre 1829.
+
+Parmi les Européens qui visitent l'Égypte, il en est, annuellement, un
+très-grand nombre qui, n'étant amenés par aucun intérêt commercial,
+n'ont d'autre désir ou d'autre motif que celui de connaître par
+eux-mêmes et de contempler les monuments de l'ancienne civilisation
+égyptienne, monuments épars sur les deux rives du Nil, et que l'on peut
+aujourd'hui admirer et étudier en toute sûreté, grâce aux sages mesures
+prises par le gouvernement de Son Altesse.
+
+Le séjour plus ou moins prolongé que ces voyageurs doivent faire,
+nécessairement, dans les diverses provinces de l'Égypte et de la Nubie,
+tourne à la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de leurs
+observations, et à celui du pays lui-même, par leurs dépenses
+personnelles, soit pour les travaux qu'ils font exécuter, soit pour
+satisfaire leur active curiosité, soit même encore pour l'acquisition de
+divers produits de l'art antique.
+
+Il est donc du plus haut intérêt, pour l'Égypte elle-même, que le
+gouvernement de Son Altesse veille à l'entière conservation des édifices
+et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages
+qu'entreprennent, comme à l'envi, une foule d'Européens appartenant aux
+classes les plus distinguées de la société.
+
+Leurs regrets se joignent déjà à ceux de toute l'Europe savante, qui
+déplore amèrement la destruction entière d'une foule de monuments
+antiques, démolis totalement depuis peu d'années, sans qu'il en reste la
+moindre trace. On sait bien que ces démolitions barbares ont été
+exécutées contre les vues éclairées et les intentions bien connues de
+Son Altesse, et par des agents incapables d'apprécier le dommage que,
+sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en
+sont pas moins perdus sans retour, et leur perte réveille, dans toutes
+les classes instruites, une inquiète et bien juste sollicitude sur le
+sort à venir des monuments qui existent encore.
+
+Voici la note nominative de ceux _qu'on a récemment détruits:_
+
+1° _Tous_ les monuments de _Cheïk-Abadé_; il ne reste plus debout que
+quelques colonnes de granit;
+
+2° Le temple d'_Aschmouneïn_, l'un des plus beaux monuments de l'Égypte;
+
+3° Le temple de _Kaou-el-Kébir_; ici le Nil a autant détruit que les
+hommes;
+
+4° Un temple au nord de la ville d'_Esné_;
+
+5° Un temple vis-à-vis _Esné_, sur la rive droite du fleuve;
+
+6° Trois temples à _El-Kab_ ou _El-Eitz_;
+
+7° Deux temples dans l'île, vis-à-vis la ville d'Osouan,
+_Géziret-Osouan_.
+
+Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments antiques,
+du nombre desquels trois surtout étaient du plus grand intérêt pour les
+voyageurs et les savants.
+
+Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues
+conservatrices de Son Altesse étant bien connues de ses agents, ceux-ci
+les suivent et les remplissent dans toute leur étendue; l'Europe entière
+sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien
+prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des
+tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la
+puissance et la grandeur de l'Égypte ancienne, et sont en même temps les
+plus beaux ornements de l'Égypte moderne.
+
+Dans ce but désirable, Son Altesse pourrait ordonner:
+
+1° Qu'on n'enlevât, sous aucun prétexte, aucune pierre ou brique, soit
+ornée de sculptures, soit non sculptée, dans les constructions et
+monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de
+l'_Égypte_ que de la _Nubie:_
+
+1° EN ÉGYPTE:
+
+_San_, sur le canal de Moez.--Basse-Égypte.
+_Bahbeït_, près de _Samannoud_.--Basse-Égypte.
+_Ssa-el-Hagar_.--Basse-Égypte.
+_Kasr-Kéroun_, dans la province de _Faïoum_.
+_Cheïk-Abadé_, pour le peu qui reste.
+_El-Arabah_ ou _Madfouné_, au-dessus de _Girgé_.
+_Kefth_.
+_Kous_,
+_Kourna_ et environs.
+_Médinet-Habou_ et environs.
+_Louqsor_ (El-Oqsour).
+_Karnac_ et environs.
+_Médamoud_.
+_Erment_.
+_Tâoud_, vis-à-vis _Erment_, sur la rive droite.
+_Esné_,
+_Edfou_.
+_Koum-Ombou_.
+_Osouan_, quelques débris.
+_Géziret-Osouan_, quelques débris.
+
+2° EN NUBIE, AU DELÀ DE LA PREMIÈRE CATARACTE:
+
+_Géziret-el-Birbé_.
+_Géziret-Béghé_.
+_Géziret-Séhhélé_.
+_Déboude_.
+_Gkarbi-Dandour_.
+_Beit-Ouali_, près de _Kalabschi_.
+_Kalabschi_.
+_Ghirsché-Hassan_ ou _Gerf-Hosseïn_.
+_Daké_.
+_Maharraka_.
+_Ouadi-Essébouâ_.
+_Amada_ ou _Amadon_.
+_Derri_.
+_Ibrim_.
+_Ibsamboul_ ou _Abou-Sembil_.
+_Ghébel-Addèh_.
+_Maschakit_.
+_Ouadi-Halfa_, quelques débris, sur la rive gauche.
+
+3° AU DELÀ LA SECONDE CATARACTE:
+
+_Sennèh, Sohleb, Barkal, Assour, Naga_, et autres lieux où existent des
+monuments antiques jusqu'à la frontière du _Sennaâr_, où il n'en existe
+plus.
+
+2e Les monuments antiques creusés et taillés dans les montagnes sont
+tout aussi importants à conserver que ceux qui sont construits en
+pierres tirées de ces mêmes montagnes. Il est urgent d'ordonner qu'à
+l'avenir on ne commette aucun dégât dans ces tombeaux, dont les fellahs
+détruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger ainsi que
+leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de
+sculptures pour les vendre aux voyageurs, en défigurant pour cela des
+chambres entières. Les principaux points à recommander sont, en
+particulier, Les grottes (_magarah_) des montagnes voisines de:
+
+_Sakkarah_.
+_Béni-Hassan_ et environs.
+_Touna-Gébel_.
+_El-Tell._
+_Samoun_, près de _Manfalouth_, _El-Eitz_ ou _El-Kab_.
+_El-Arabah_.
+_Kourna_ et environs.
+_Biban-el-Molouk_, près de _Kourna_.
+_Gébel-Selséléh_.
+
+C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les plus
+grandes dévastations; elles sont commises par les fellahs, soit pour
+leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands d'antiquités
+qui les tiennent à leur solde; je sais même, à n'en pas douter, que des
+édifices ont été détruits par ces spéculateurs européens, sur l'espoir
+de découvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les grottes
+sculptées ou peintes, et que l'on découvre chaque jour à _Sakkarah_, à
+_El-Arabah_, à _Kourna_, sont à peu près détruites presque aussitôt
+qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidité des fouilleurs
+ou de leurs employés. Il serait plus que temps de mettre un terme à ces
+barbares dévastations, qui privent à chaque instant la science de
+monuments d'un haut intérêt, et désappointent la curiosité des
+voyageurs, lesquels, après tant de fatigues, n'ont souvent ainsi que
+des regrets à exercer sur la perte de tant de sculptures ou de peintures
+curieuses.
+
+En résumé, l'intérêt bien entendu de la science exige, non que les
+fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour,
+par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumières inespérées,
+mais qu'on soumette les fouilleurs à un règlement tel que la
+conservation des tombeaux découverts aujourd'hui, et à l'avenir, soit
+pleinement assurée et bien garantie contre les atteintes de l'ignorance
+ou d'une aveugle cupidité.
+
+ * * * * *
+
+N° III.
+
+LETTRES ÉCRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PRÉFET DE TAHTA, A CHAMPOLLION.
+
+
+N° 1, LETTRE DU MAMOUR.
+
+Lui (Dieu). le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami
+chéri, le très-honoré, le général, le seigneur, le respectable, que le
+Dieu très-haut le conserve.
+
+Après la présentation de mes salutations avec le plus vif désir (de
+vous voir), le but de cet écrit est: 1° de m'informer de votre glorieuse
+personne; 2° hier nous convînmes avec Votre Excellence qu'au jour de la
+date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour
+augmenter l'amitié. Au jour de la date, nous fîmes les préparatifs
+convenables; mais nous sommes allés le matin à Terrah pour une affaire,
+et au retour nous avons vu que vous étiez parti en bonne santé. Par
+suite de cela, vous avez une dette à acquitter envers nous; mais nos
+réclamations sont pour l'époque de votre heureux retour, lorsque nous
+vous reverrons dans la plus parfaite santé. Vous recevrez Salamè et
+Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le
+Dieu très-haut vous ramène sains et saufs, et puissions-nous vous revoir
+eux et Votre Excellence doués de la plus parfaite santé; que le Dieu
+très-haut vous conserve.
+
+Écrit le 3 de djoumadi premier de l'année 44 (ou 1244 de l'hégire, 14
+novembre 1828 de J.-C.).
+
+De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdjé.
+
+
+N° 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR.
+
+Lui (Dieu).
+
+O le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami chéri, le
+bey magnifique, que sa vie soit longue.
+
+Après vous avoir présenté mes salutations avec le plus vif désir de
+vous voir, l'objet de cet écrit est: 1° de m'informer de l'état de votre
+glorieuse personne, et de votre tempérament agréable, élégant et fort;
+2° de faire parvenir à Votre Excellence la lettre que vous avez demandée
+pour Son Excellence notre frère chéri, le mamour d'Esné. Plaise au Dieu
+très-haut que vous voyagiez en bonne santé et que vous arriviez de même.
+Puissions-nous revoir Votre Excellence comblée de toutes sortes de
+biens; présentez nos salutations à nos honorables amis qui sont en votre
+compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu très-haut vous
+conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc.
+
+Les lettres qu'on vient de lire étaient enfermées dans une enveloppe
+avec l'adresse suivante:
+
+«Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au trésor des compagnons,
+notre ami chéri, le Français fils de bey, le magnifique, qu'il vive
+longtemps au sein du bonheur.»
+
+
+N° 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR.
+
+Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu
+très-haut le conserve!
+
+Après les salutations précieuses et le grand désir de votre agréable
+présence, le motif de la présente est que, dans ce moment, nous recevons
+votre chère lettre, et votre discours m'a réjoui, et je remercie le Ciel
+de votre santé, dont je désire la continuation, et à laquelle je dois la
+lettre dont vous m'avez gratifié pour le commandant d'Esné, de laquelle
+nous vous sommes infiniment obligé. Or, ma présente servira: 1° à
+m'informer de votre chère santé; 2° si vous désirez des nouvelles de la
+nôtre, grâce au Ciel, nous sommes parfaitement bien portant, et nous en
+désirons autant et plus à vous, et nous ne serions jamais en état de
+vous manifester le grand chagrin que nous éprouvâmes de votre
+séparation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a séparés, il
+daigne nous réunir de nouveau, car il est le très-puissant, et alors, à
+notre heureux retour, s'il plaît à Dieu, et possédant votre chère
+présence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. Cela et
+rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations à qui vous
+croirez de convenance.
+
+Votre ami,
+
+CHAMPOLLION.
+
+15 novembre 1828.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+AVERTISSEMENT
+Mémoire sur le projet de voyage littéraire en Égypte
+Lettres écrites pendant le voyage
+LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE.
+
+LETTRE Ire. Alexandrie, 18 août 1828
+ II. Alexandrie
+ III. Le Caire
+ IV. Sakkarah
+ V. Pyramides de Gizéh
+ VI. Béni-Hassan et Monfalouth
+ VII. Thèbes
+ VIII. Philae
+ IX. Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829
+ Lettre à M. Dacier (même date)
+ X. Ibsamboul
+ XI. El-Mélissah
+ XII. Thèbes (Biban-el-Molouk)
+ XIII. Thèbes (Biban-el-Molouk)
+ XIV. Thèbes (Rhamesséion)
+ XV. Thèbes (El-Assassif)
+ XVI. Thèbes (Aménophion)
+ XVII. Thèbes (rive occidentale)
+ XVIII. Thèbes (Médinet-Habou)
+ XIX. Thèbes (environs de Médinet-Habou)
+ XX. Thèbes (Kourua)
+
+LETTRE XXI. Sur le Nil (Karnac et Lonqsor)
+ XXII. Le Caire
+ XXIII. Alexandrie
+ XXIV. Alexandrie, 20 et 28 novembre 1829
+ XXV. Toulon
+ XXVI. Toulon, à M. le baron de La Bouillerie
+ XXVII. Toulon, à M. le vicomte de Larochefoucauld
+ XXVIII. Toulon, 14 janvier 1830
+ XXIX. Aix
+ XXX. Toulouse
+ XXXI. Bordeaux
+
+
+APPENDICE.
+
+N° I. Mémoire sommaire sur l'histoire d'Égypte, rédigé pour le
+ vice-roi Mohammed-Ali
+N° II. Mémoire relatif à la conservation des monuments de l'Égypte
+ et de la Nubie, remis au vice-roi
+N° III. Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esné
+
+
+Table des matières
+Table alphabétique des noms de lieux
+
+FIN DE LA TABLE DE MATIÈRES.
+
+
+
+
+TABLE ALPHABETIQUE
+
+DES NOMS DE LIEUX
+
+A
+
+Abaton (de Philae),
+Afrique (côte blanche et basse),
+Agrigente,
+Aix,
+Akhmin,
+Alexandrie,
+Amada,
+Aménophion,
+Amoneî. Voyez Esséboua.
+Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kébir.
+Antinoé,
+Apollonopolis Magna. Voyez Edfou.
+Apollonopolis Parva. Voyez Qous.
+Arabique (chaîne),
+Aschmoun,
+Aschmounéin,
+As-Souan. Voyez Syène.
+
+B
+
+Bathn-el-Bakarah,
+Bédréchéin,
+Béghé,
+Béhéni,
+Béni-Haasan,
+Bet-Oualli,
+Biban-el-Molouk,
+Bordeaux,
+Boulaq,
+
+C
+
+Caire,
+ Citadelle,
+ Palais du sultan Salabh-Eddin,
+Carrières entre Thorrah et Massarah,
+Cataracte (2e)
+ (1re)
+Chéreus. Voyez Kérioun.
+Cité-Valette,
+Colonne de Pompée,
+Contra-Lato,
+Coptos,
+Cosseïr,
+Cumino (île),
+Cyrénaïque,
+
+D
+
+Dakkéh,
+Dandour,
+Déboud,
+Dendérah,
+Derr, Derri,
+Desouk,
+Djébel-el-Asserat,
+Djébel-el-Mokatteb,
+Djébel-Mesmès,
+Djébel-Selséléh,
+
+E
+
+Edfou
+Égypte. Notice sommaire sur son
+ histoire
+ --Sur la conservation de ses monuments
+El-Assassif
+Eléphantine
+Eléthya. Voyez El-Kab.
+El-Kab
+El-Magara
+El-Mélissah
+Embabéh
+Ennent. Voyez Hermonthis.
+Esné
+ --Temple au nord
+Ethiopie
+Ezbékiéh (place d', au Caire)
+
+F
+
+Faras
+Fouah
+
+G
+
+
+Ghébel-Addèh
+Ghirché, Ghirché-Hussan, Ghirf-Housseïn
+Girgé
+Girgenti
+Gizéh
+Gozzo (îles)
+
+H
+
+Héliopolis
+Hermonthis (Erment)
+
+I
+
+Ibrim
+Ibsamboul
+
+K
+
+Kalabsché
+Kardâssi ou Kortha
+Karnac
+Kefth. Voyez Coptos.
+Kémé, nom de l'Égypte
+Kérioun
+Korosko
+Kourna
+Kousch. Voyez Éthiopie.
+
+L
+
+Latopolis. Voyez Esné.
+Libyque (montague)
+Louqsor
+ --Ses obélisques. Voyez ce mot.
+Lycopolis. Voyez Osionth.
+Lyon
+
+M
+
+Malte
+Manlak. Voyez Philae.
+Manthom
+Marseille
+Maschakit
+Massarah
+Médinet-Habou
+ --Ses environs
+Méharraka
+Memnonium à Thèbes
+Memphis
+Ménephthéum
+Miniéh
+Mit-Rahinéh
+Mit-Salaméh
+Mokattam (mont)
+Montpellier
+
+N
+
+Nader
+Nécropole égyptienne de Sais
+Nîmes
+Niphaïat, les Libyens
+Nubie
+
+O
+
+Obélisques de Louqsor
+ --De Cléopâtre
+Ombos
+Oph (du midi), partie méridionale de
+ Thèbes
+ --Oph (les)
+Osimandyas (tombeau d') à Thèbes,
+Osiouth
+Ouadi-Essébouâ (vallée des lions)
+Ouadi-Halfa
+Ouest (vallée de l') à Thèbea
+
+P
+
+Pallades, pallacides, leur tombeau,
+Panopolis. Voyez Akhmin.
+Philae
+Phthaeï ou Typtah. Voyez Ghirché.
+Primis. Voyez Ibrim.
+Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh.
+Ptolémaïs
+Pyramides
+
+Q
+
+Qaou-el-Kébir
+Qartas
+Qous
+
+R
+
+Rasât (cap)
+Rhamesséion à Thèbes
+
+S
+
+Sabouth-el-Kadim
+Saïs ou Ssa-el-Hagar
+Sakkarah
+Saouadéh
+Saouadji
+Saouafé
+Schabour
+Schoraféh
+Sennaâr
+Serré, Gharbi-Serré
+Silsilis. Voyez Djébel-Selséléh.
+Siouph. Voyez Saouafé.
+Snem. Voyez Béghé.
+Souan, Osouan. Voyez Syène.
+Sowan-Kah. Voyez Eléthya.
+Speos-Artemidos
+Spéos d'Ibrim
+Ssa-el-Hagar. Voyez Sas.
+Syène
+
+T
+
+Taffah
+Talmis. Voyez Kalabschi.
+Tâoud
+Taphis. Voyez Taffah.
+Taposiris (tour des Arabes)
+Tébot. Voyez Déboud.
+Tharranéh
+Thèbes
+ --Voyez Louqsor,
+ Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk,
+ Rhamesséion, Memnonium,
+ Osimandyas (tombeau d'), Médinet-Habou,
+ El-Assassif, Pallades,
+ Aménophion, Manthom, Menephtheum.
+Thorrah
+Thouloum (mosquée de)
+Toulon
+Toulouse
+Tuphium. Voyez Tâoud.
+Tyri. Voyez Derri.
+
+V
+
+Vallée des Lions. Voyez Ouadi-Essébouah.
+
+Z
+
+Zaouyet-el-Maïétin
+
+FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie
+en 1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-François Champollion]
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10764 ***
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Lettres &eacute;crites d'Egypte
+et de Nubie, by Champollion le Jeune.</title>
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+ <!--
+ * { font-family: Times;}
+ P { text-indent: 1em;
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+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10764 ***</div>
+
+<p></p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="LETTRES"></a>
+<h2>LETTRES</h2>
+<h2>&Eacute;CRITES</h2>
+<h2>D'&Eacute;GYPTE ET DE NUBIE</h2>
+<h2>EN 1828 ET 1829</h2>
+<h2>PAR</h2>
+<h2>CHAMPOLLION LE JEUNE</h2>
+<h2><small>NOUVELLE EDITION</small></h2>
+<h2><small>1868</small></h2>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="AVERTISSEMENT"></a>
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+<br>
+<p>Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle &eacute;dition au
+public ont
+&eacute;t&eacute; &eacute;crites par mon p&egrave;re, Champollion le
+jeune, pendant le cours du
+voyage qu'il fit en &Eacute;gypte et en Nubie, dans les ann&eacute;es
+1828 et 1829.
+Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est
+encore, au dire des personnes comp&eacute;tentes, le meilleur et le
+plus s&ucirc;r
+guide pour bien conna&icirc;tre les monuments et l'ancienne
+civilisation de la
+vall&eacute;e du Nil. Elles furent successivement adress&eacute;es
+&agrave; son fr&egrave;re et
+ins&eacute;r&eacute;es en partie dans le <i>Moniteur universel</i>,
+pendant que mon p&egrave;re,
+poursuivant sa mission, rassemblait les richesses arch&eacute;ologiques
+qu'on
+admire au mus&eacute;e &eacute;gyptien du Louvre, dont il fut le
+fondateur, et
+recueillait les documents pr&eacute;cieux qu'il n'eut pas le temps de
+mettre en
+lumi&egrave;re, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut
+enlev&eacute; &agrave; la science
+et au glorieux avenir qui lui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;.</p>
+<p>En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au
+d&eacute;partement des manuscrits de la Biblioth&egrave;que royale,
+publia, chez
+Firmin Didot, une &eacute;dition de ces lettres dont il
+poss&eacute;dait les
+originaux. C'est cette &eacute;dition, &eacute;puis&eacute;e depuis
+longtemps d&eacute;j&agrave;, que je
+reproduis dans le pr&eacute;sent volume.</p>
+<p>Les savants qui ont march&eacute; dans la voie de Champollion le
+jeune m'ont
+attest&eacute; que, malgr&eacute; les progr&egrave;s obtenus depuis
+trente ans dans la
+science qu'il a fond&eacute;e, ces lettres &eacute;taient encore d'une
+utilit&eacute;
+s&eacute;rieuse et d'un grand int&eacute;r&ecirc;t; c'est cette
+conviction, unie &agrave; un vif
+sentiment de respect pour la m&eacute;moire de mon p&egrave;re, qui m'a
+engag&eacute;e &agrave;
+faire cette nouvelle &eacute;dition.</p>
+<p>Z. CH&Eacute;RONNET-CHAMPOLLION.</p>
+<p>Paris, le 15 septembre 1867.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="MEMOIRE"></a>
+<h2>M&Eacute;MOIRE</h2>
+<h2>SUR</h2>
+<h2>UN PROJET DE VOYAGE LITT&Eacute;RAIRE</h2>
+<h2>EN &Eacute;GYPTE</h2>
+<h2>PR&Eacute;SENT&Eacute; AU ROI EN 1827</h2>
+<br>
+<h3>PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE</h3>
+<br>
+<p>On peut consid&eacute;rer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de
+nos
+connaissances r&eacute;elles sur l'ancienne &Eacute;gypte, que les
+recherches des
+savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de r&eacute;sultats
+complets,
+de documents certains qu'&agrave; l'&eacute;gard du seul syst&egrave;me
+d'<i>architecture</i>
+suivi, pendant une si longue s&eacute;rie de si&egrave;cles, dans ce
+pays o&ugrave; les arts
+ont commenc&eacute;; encore est-il juste de dire que les travaux qui
+fixeront
+irr&eacute;vocablement nos id&eacute;es &agrave; cet &eacute;gard ne
+sont point encore publi&eacute;s, et
+qu'il reste, de plus, &agrave; reconna&icirc;tre les r&egrave;gles qui
+d&eacute;terminaient le
+choix des ornements et des d&eacute;corations, selon la destination
+donn&eacute;e &agrave;
+chaque genre d'&eacute;difice. Ce point important pour la science ne
+peut &ecirc;tre
+&eacute;clairci que sur les lieux et par des personnes vers&eacute;es
+dans la
+connaissance des symboles et du culte &eacute;gyptiens, car les plus
+simples
+ornements de cette architecture sont des embl&egrave;mes parlants; et
+telle
+frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition
+calcul&eacute;e pour l'oeil seulement, renferme un pr&eacute;cepte, une
+date, ou un
+fait historique.</p>
+<p>Les doctrines le plus g&eacute;n&eacute;ralement adopt&eacute;es sur
+<i>l'art &eacute;gyptien</i>, et sur
+le degr&eacute; d'avancement auquel ce peuple &eacute;tait
+r&eacute;ellement parvenu, soit en
+sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les
+nouvelles
+d&eacute;couvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude;
+mais ces
+doctrines ne peuvent &ecirc;tre ramen&eacute;es au vrai et assises sur
+des fondements
+solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands
+&eacute;difices
+publics de Th&egrave;bes et des autres capitales de l'&Eacute;gypte.
+C'est aussi
+l'unique moyen de d&eacute;cider clairement l'importante question que
+des
+esprits diversement pr&eacute;venus agitent encore si vivement, celle
+de la
+transmission des arts de l'&Eacute;gypte &agrave; la Gr&egrave;ce.</p>
+<p>Nos connaissances sur <i>la religion</i> et le culte des
+&Eacute;gyptiens ne
+s'&eacute;tendent encore que sur les parties purement
+mat&eacute;rielles; les
+monuments de petites proportions nous font bien conna&icirc;tre les
+noms et
+les attributs des divinit&eacute;s principales; mais comme ces
+m&ecirc;mes monuments
+proviennent tous des catacombes et des s&eacute;pultures, nous n'avons
+de
+renseignements d&eacute;taill&eacute;s que pour les personnages
+mystiques protecteurs
+des morts, et pr&eacute;sidant aux divers &eacute;tats de l'&acirc;me
+apr&egrave;s sa s&eacute;paration du
+corps. La religion des hautes classes, qui diff&eacute;rait de celle
+des
+tombeaux, n'est retrac&eacute;e que dans les sanctuaires des temples et
+les
+chapelles des palais: sur ces &eacute;difices couverts
+int&eacute;rieurement et
+ext&eacute;rieurement de bas-reliefs colori&eacute;s, charg&eacute;s de
+l&eacute;gendes
+innombrables, relatives &agrave; chaque personnage mythologique dont
+ils
+retracent l'image, les divinit&eacute;s &eacute;gyptiennes de tous les
+ordres,
+hi&eacute;rarchiquement figur&eacute;es et mises en rapport, sont
+accompagn&eacute;es de leur
+g&eacute;n&eacute;alogie et de tous leurs titres, de mani&egrave;re
+&agrave; faire compl&egrave;tement
+conna&icirc;tre leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les
+fonctions
+que chacune d'elles &eacute;tait cens&eacute;e remplir dans le
+syst&egrave;me th&eacute;ologique
+&eacute;gyptien. Il reste donc encore &agrave; reconna&icirc;tre sur
+les constructions de
+l'&Eacute;gypte, la partie la plus relev&eacute;e et la plus importante
+de la
+mythologie &eacute;gyptienne.</p>
+<p>Toutes les branches si vari&eacute;es des <i>arts</i>, et tous les
+proc&eacute;d&eacute;s de
+l'<i>industrie &eacute;gyptienne</i> sont encore loin de nous
+&ecirc;tre connus. On a bien
+recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives &agrave; un
+certain
+nombre de m&eacute;tiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la
+tannerie,
+la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du
+charron, du forgeron, du cordonnier, de l'&eacute;mailleur, etc., etc.,
+etc.;
+mais les voyageurs qui ont dessin&eacute; ces tableaux ont, pour la
+plupart,
+n&eacute;glig&eacute; les l&eacute;gendes explicatives qui les
+accompagnent, et aucun d'eux
+n'&eacute;tait en &eacute;tat de lire, sur les monuments o&ugrave; ces
+tableaux ont &eacute;t&eacute;
+copi&eacute;s, les dates pr&eacute;cises de l'&eacute;poque o&ugrave;
+ces divers arts furent
+pratiqu&eacute;s. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont
+vraiment
+d'origine &eacute;gyptienne, propres &agrave; l'&Eacute;gypte, ou s'ils
+ont &eacute;t&eacute; introduits
+par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et
+les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore
+ici une question tr&egrave;s-importante &agrave; &eacute;claircir pour
+l'histoire de
+l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et
+d'un int&eacute;r&ecirc;t bien plus relev&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques
+et
+ethnographiques, des sc&egrave;nes domestiques qui peignent les moeurs
+de la
+nation et celles des souverains, etc., <i>il demande
+pr&eacute;cis&eacute;ment les
+objets qui sont le moins &eacute;claircis.</i>&raquo; Ainsi
+s'exprimait, il y
+a douze
+ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingu&eacute;s de
+l'Allemagne; et
+tout ce qu'on a publi&eacute; depuis, loin de remplir cette importante
+lacune,
+n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent
+seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de s&eacute;ries
+immenses
+de bas-reliefs, que les grands &eacute;difices de l'&Eacute;gypte
+offrent encore,
+sculpt&eacute;e dans tous ses d&eacute;tails, l'histoire enti&egrave;re
+de ses plus grands
+souverains, et que des compositions d'une immense &eacute;tendue y
+retracent
+les &eacute;poques les plus glorieuses de l'histoire des
+&Eacute;gyptiens; car ce
+peuple a voulu qu'on p&ucirc;t lire sur les murs des palais l'histoire
+de ses
+plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait os&eacute;
+sculpter
+sur la pierre de si grands objets et de si vastes d&eacute;tails.</p>
+<p>L'Europe savante conna&icirc;t l'existence de cet amas de richesses
+historiques: son ardent d&eacute;sir serait d'en &ecirc;tre mise en
+possession. Elle
+a jug&eacute; que nos progr&egrave;s dans les &eacute;tudes
+&eacute;gyptiennes demandent qu'un
+gouvernement &eacute;clair&eacute; se h&acirc;te d'envoyer enfin en
+&Eacute;gypte des personnes
+d&eacute;vou&eacute;es &agrave; la science et convenablement
+pr&eacute;par&eacute;es, pour recueillir, tant
+qu'ils subsistent encore, les innombrables et pr&eacute;cieux documents
+que la
+magnificence &eacute;gyptienne inscrivit jadis sur les &eacute;difices
+dont les masses
+imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que
+la barbarie, toujours croissante, d&eacute;truit
+syst&eacute;matiquement ces
+respectables t&eacute;moins d'une antique civilisation, h&acirc;te de
+tous ses voeux
+le moment o&ugrave; des copies fid&egrave;les de ces inscriptions et de
+ces
+bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec
+certitude
+les plus anciennes pages des annales du monde, en perp&eacute;tuant
+ainsi les
+t&eacute;moignages si nombreux et si authentiques trac&eacute;s sur
+tant de monuments
+dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage litt&eacute;raire en
+&Eacute;gypte
+est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre.
+Mais ce n'est point &agrave; l'histoire seule de l'&Eacute;gypte que le
+voyage propos&eacute;
+dans ce M&eacute;moire doit fournir des lumi&egrave;res qu'on
+chercherait vainement
+autre part que dans les palais de Th&egrave;bes: c'est l&agrave;
+qu'existent
+&eacute;galement, et nous en avons la certitude, des notions aussi
+d&eacute;sirables
+qu'inesp&eacute;r&eacute;es, sur tous les peuples qui, d&egrave;s les
+premiers temps de la
+civilisation humaine, jouaient un r&ocirc;le important en Afrique et
+dans
+l'Asie occidentale. Les principales exp&eacute;ditions des Pharaons
+contre les
+nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec
+l'&Eacute;gypte ou lui inspirer des craintes, sont sculpt&eacute;es sur
+les monuments
+&eacute;rig&eacute;s par les triomphateurs: on y lit les noms de ces
+peuples, le
+nombre des soldats, les noms des villes assi&eacute;g&eacute;es et
+prises, les noms
+des fleuves travers&eacute;s, ceux des pays soumis, la quotit&eacute;
+des tributs
+impos&eacute;s aux peuples vaincus; et les noms des objets
+pr&eacute;cieux enlev&eacute;s &agrave;
+l'ennemi sont &eacute;crits sur des tableaux qui repr&eacute;sentent
+ces troph&eacute;es de
+la victoire. Ces bas-reliefs, entrem&ecirc;l&eacute;s de longues
+inscriptions
+explicatives, sont d'autant plus utiles &agrave; conna&icirc;tre que
+les artistes
+&eacute;gyptiens ont rendu avec une admirable fid&eacute;lit&eacute; la
+physionomie, le
+costume et toutes les habitudes des peuples &eacute;trangers qu'ils ont
+eu &agrave;
+combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'&eacute;tude
+directe de
+cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer,
+&agrave;
+des &eacute;poques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le
+pouvoir des
+Pharaons en rivalisant avec l'&Eacute;gypte, pour lui disputer l'empire
+de cet
+ancien monde que nous n'apercevons encore qu'&agrave; travers mille
+incertitudes, mais dont la r&eacute;alit&eacute;, d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;montr&eacute;e, n'en est pas moins
+surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes
+sc&egrave;nes &agrave;
+des &eacute;poques beaucoup plus rapproch&eacute;es de nous que ne le
+voulait un
+esprit de syst&egrave;me plus hardi que raisonn&eacute;.</p>
+<p>On ne saurait fixer l'importance des d&eacute;couvertes historiques
+que peut
+amener une &eacute;tude approfondie des bas-reliefs qui d&eacute;corent
+les &eacute;difices
+antiques de l'&Eacute;gypte, et surtout ceux de Th&egrave;bes, sa
+vieille capitale. Ce
+pays s'est en effet trouv&eacute; en relation directe avec tous les
+grands
+peuples connus de l'antiquit&eacute;: si ses v&eacute;n&eacute;rables
+monuments nous montrent
+une foule de peuples &agrave; demi sauvages du continent africain,
+vaincus et
+d&eacute;posant aux pieds des Pharaons l'or, les mati&egrave;res
+pr&eacute;cieuses, les
+oiseaux rares et les animaux curieux de l'int&eacute;rieur d'un pays
+encore si
+peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes
+des &Eacute;gyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses
+nations
+asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous
+peut-&ecirc;tre),
+nations qui combattent avec des armes &eacute;gales et des moyens tout
+aussi
+avanc&eacute;s que ceux des &Eacute;gyptiens, leurs rivaux. Nous
+savons, &agrave; n'en point
+douter, que les temples et les palais de l'&Eacute;gypte offrent les
+images et
+des inscriptions contemporaines des rois &eacute;thiopiens qui ont
+conquis
+l'&Eacute;gypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont
+momentan&eacute;ment interrompu la longue et brillante succession. On y
+recueillera les annales des rois &eacute;gyptiens les plus
+renomm&eacute;s, tels que
+les Osimandyas, Amosis, les Rhams&egrave;s, les Thouthmosis; ailleurs
+celles
+des Pharaons S&eacute;sonchis, Osorchon, S&eacute;v&eacute;chus,
+Tharaca, Apri&egrave;s et N&eacute;chao,
+que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie
+&agrave;
+la t&ecirc;te d'arm&eacute;es innombrables. On r&eacute;unira les
+copies du peu de monuments
+&eacute;lev&eacute;s sous la tyrannie des rois persans, les Darius et
+les Xerx&egrave;s; on
+notera les lieux o&ugrave; se lisent encore le grand nom d'Alexandre,
+celui de
+son fr&egrave;re, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet
+homme qui
+releva l'&Eacute;gypte foul&eacute;e par le gouvernement militaire des
+Perses. On
+&eacute;claircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des
+inscriptions
+monumentales se terminera en recueillant, sur les m&ecirc;mes
+&eacute;difices qui ont
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; tant d'empires, leur ont surv&eacute;cu,
+et qui ont vu passer tant de
+gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvern&eacute;e par les
+empereurs. Ainsi les monuments de l'&Eacute;gypte conservent des
+inscriptions
+qui se lient &agrave; l'histoire ancienne tout enti&egrave;re, et en
+rec&egrave;lent une
+grande partie que les &eacute;crivains ne nous ont point
+conserv&eacute;e: c'est
+donner une id&eacute;e de l'immense moisson de faits et des documents
+qu'un
+gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux
+&eacute;tudes
+solides, en ordonnant l'ex&eacute;cution d'un voyage auquel sont
+directement
+int&eacute;ress&eacute;s les progr&egrave;s de toutes les sciences
+historiques. Ajoutons
+enfin que ce voyage, o&ugrave; l'on pourra &eacute;tudier et comparer
+entre elles le
+nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de
+l'&Eacute;gypte, avancerait avec une merveilleuse rapidit&eacute; nos
+connaissances
+sur l'&eacute;criture hi&eacute;roglyphique, et qu'il fournira, sans
+aucun doute &agrave; cet
+&eacute;gard, des lumi&egrave;res qu'on ne pourrait peut-&ecirc;tre
+point obtenir d'une
+&eacute;tude de plusieurs si&egrave;cles faite en Europe sur les seuls
+monuments
+&eacute;gyptiens que le hasard y ferait transporter &agrave; l'avenir.
+Sous ce point
+de vue seul, les r&eacute;sultats du voyage projet&eacute; seraient
+inappr&eacute;ciables.</p>
+<p>Les travaux des Fran&ccedil;ais qui firent partie de
+l'exp&eacute;dition d'&Eacute;gypte
+n'ont fait que pr&eacute;parer l'Europe savante &agrave; de tels
+r&eacute;sultats, en lui
+montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments
+historiques, tout ce qu'elle doit d&eacute;sirer encore, et tout ce
+qu'on peut
+attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments
+seront
+l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits
+et jeter tant de lumi&egrave;res sur l'obscurit&eacute; des temps
+antiques, &eacute;taient
+impossibles alors. On n'avait, en effet, &agrave; la fin du
+si&egrave;cle dernier et
+dans les premi&egrave;res ann&eacute;es du si&egrave;cle
+pr&eacute;sent, aucune donn&eacute;e positive sur
+le syst&egrave;me des &eacute;critures &eacute;gyptiennes; aussi les
+membres de la Commission
+d'&Eacute;gypte, et la plupart des voyageurs qui ont march&eacute; sur
+leurs traces,
+persuad&eacute;s peut-&ecirc;tre qu'on n'arriverait jamais &agrave;
+l'intelligence des
+signes hi&eacute;roglyphiques, ont-ils attach&eacute; moins
+d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; copier avec
+exactitude les longues inscriptions en caract&egrave;res sacr&eacute;s
+qui
+accompagnent les figures mises en sc&egrave;ne dans les bas-reliefs
+historiques; il les ont presque toujours n&eacute;glig&eacute;es, et
+souvent m&ecirc;me, en
+copiant quelques sc&egrave;nes de ces bas-reliefs, on s'est
+content&eacute; de marquer
+seulement la place occup&eacute;e par ces l&eacute;gendes.
+C'&eacute;tait cependant, sinon
+pour cette &eacute;poque, du moins pour l'avenir, la partie la plus
+int&eacute;ressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de
+reconnaissance &agrave; ces voyageurs pour nous avoir appris, &agrave;
+n'en pouvoir
+douter, qu'il ne d&eacute;pend plus que de notre volont&eacute; de
+recueillir, par
+exemple, dans le palais de Karnac &agrave; Th&egrave;bes, l'histoire
+des conqu&ecirc;tes de
+plusieurs rois, et probablement aussi celle de la d&eacute;livrance de
+l'&Eacute;gypte
+du joug des Pasteurs ou Hykschos, &eacute;v&eacute;nement auquel se
+rattachent la
+venue et la captivit&eacute; des H&eacute;breux; dans les sculptures de
+Kalabsch&eacute;, le
+tableau des conqu&ecirc;tes de Rhams&egrave;s II &agrave;
+l'int&eacute;rieur de l'Afrique; dans les
+galeries du palais de M&eacute;dinet-Abou, les exp&eacute;ditions de
+Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun
+contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des
+hauts
+faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Am&eacute;nophis II; dans le
+palais de
+Kourna, ceux de Mandoue&iuml; et Ousire&iuml;, etc.; enfin, dans les
+palais de
+Louqsor, les &eacute;difices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas,
+les
+d&eacute;tails les plus circonstanci&eacute;s sur les conqu&ecirc;tes
+du grand S&eacute;sostris,
+tant en Asie qu'en Afrique.</p>
+<p>De nos jours, des dessins de la totalit&eacute; de ces grandes
+sc&egrave;nes
+historiques, qui s'&eacute;clairent les unes par les autres, et surtout
+des
+copies exactes des inscriptions hi&eacute;roglyphiques qu'on y a
+m&ecirc;l&eacute;es en si
+grand nombre, acquerraient un prix infini et r&eacute;aliseraient,
+sinon en
+totalit&eacute;, du moins en tr&egrave;s-grande partie, les hautes
+esp&eacute;rances qu'y
+rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le
+m&eacute;canisme de l'&eacute;criture hi&eacute;roglyphique sont assez
+avanc&eacute;es, et l'on a
+reconnu le sens d'un nombre de caract&egrave;res assez
+consid&eacute;rable, pour
+retirer sur-le-champ, avec une certitude enti&egrave;re, les faits
+principaux
+et les plus pr&eacute;cieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces
+inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin,
+avec les connaissances nouvellement acquises sur les &eacute;critures
+de
+l'ancienne &Eacute;gypte, un voyage entrepris maintenant sur cette
+terre
+classique, par un petit nombre de personnes bien
+pr&eacute;par&eacute;es, produira
+incontestablement des r&eacute;sultats scientifiques tels qu'on
+e&ucirc;t en vain os&eacute;
+les esp&eacute;rer dans le temps m&ecirc;me que l'&Eacute;gypte, au
+pouvoir d'une arm&eacute;e
+fran&ccedil;aise, &eacute;tait livr&eacute;e aux recherches d'une foule
+de savants qui ont
+beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et
+math&eacute;matiques,
+mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour
+exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que
+la fortune des armes livrait &agrave; leur examen. La France
+guerri&egrave;re a fait
+conna&icirc;tre &agrave; fond l'&Eacute;gypte moderne, sa constitution
+physique, ses
+productions naturelles, et les diff&eacute;rents genres de monuments
+qui la
+couvrent: c'est aussi &agrave; la France, jouissant de la faveur de la
+paix, si
+propice au progr&egrave;s des sciences et de la civilisation nouvelle,
+&agrave;
+recueillir les souvenirs grav&eacute;s sur ces monuments t&eacute;moins
+d'une
+civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une
+terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour &eacute;clairer
+l'Europe
+encore &agrave; demi sauvage lorsque l'&Eacute;gypte &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; d&eacute;chue de sa premi&egrave;re
+splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques
+origines.</p>
+<p>Apr&egrave;s cet expos&eacute; sommaire des motifs
+g&eacute;n&eacute;raux du voyage, il reste &agrave;
+indiquer l'ordre d&eacute;taill&eacute; des travaux que doivent
+ex&eacute;cuter les personnes
+charg&eacute;es de cette entreprise litt&eacute;raire.</p>
+<p>1&deg; Visiter un &agrave; un tous les monuments antiques de style
+&eacute;gyptien, en
+faire dessiner <i>l'ensemble</i>, et lever <i>le plan</i> du petit
+nombre de ceux
+que les voyageurs ont n&eacute;glig&eacute;s ou n'ont point
+suffisamment &eacute;tudi&eacute;s.</p>
+<p>2&deg; Rechercher sur chaque <i>temple</i> les inscriptions
+d&eacute;dicatoires donnant
+l'&eacute;poque pr&eacute;cise de leur fondation, et celles qui
+indiquent toujours
+l'&eacute;poque o&ugrave; ont &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;es
+les diff&eacute;rentes parties de la d&eacute;coration.
+C'est, en d'autres termes, recueillir les &eacute;l&eacute;ments
+positifs de
+l'histoire et de la chronologie de l'art en &Eacute;gypte.</p>
+<p>3&deg; Copier avec soin, dans tous leurs d&eacute;tails et avec
+leurs couleurs
+propres, les images des diff&eacute;rentes <i>divinit&eacute;s</i>
+auxquelles chaque temple
+&eacute;tait d&eacute;di&eacute;. Recueillir les inscriptions
+religieuses relatives &agrave; ces
+divinit&eacute;s, et tous les titres divers qui leur sont donn&eacute;s.</p>
+<p>4&deg; Copier surtout les tableaux mythologiques o&ugrave; plusieurs
+divinit&eacute;s sont
+mises en sc&egrave;ne.</p>
+<p>5&deg; Dessiner les bas-reliefs repr&eacute;sentant les diverses
+c&eacute;r&eacute;monies
+religieuses, et tous les instruments de culte.</p>
+<p>Ces divers travaux auront pour r&eacute;sultat de faire
+conna&icirc;tre &agrave; fond
+l'ensemble du culte &eacute;gyptien, source de toutes les religions
+pa&iuml;ennes de
+l'Occident, et serviront &agrave; d&eacute;montrer les nombreux
+emprunts que la
+religion des Grecs fit &agrave; celle de l'&Eacute;gypte. On terminera
+ainsi les
+dissidences qui partagent les savants sur une mati&egrave;re mise en
+discussion
+avant de poss&eacute;der les &eacute;l&eacute;ments indispensables pour
+en &eacute;claircir les
+difficult&eacute;s.</p>
+<p>6&deg; Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures
+repr&eacute;sentant les divers souverains de l'&Eacute;gypte, et avec
+tous les d&eacute;tails
+de costume, afin de former ainsi l'<i>iconographie</i> des rois et des
+reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'&eacute;poque la plus
+ancienne,
+offrant le <i>portrait</i> des Pharaons, de leurs femmes et de leurs
+enfants.</p>
+<p>7&deg; Rechercher dans les palais de Th&egrave;bes, d'Ahydos, de
+Sohleb, et dans
+tous les genres d'&eacute;difices, tous les <i>bas-reliefs historiques</i>;
+les
+dessiner avec soin, figures et l&eacute;gendes, et copier les longues
+inscriptions historiques qui les suivent ou les s&eacute;parent.</p>
+<p>8&deg; Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce
+qui se
+rapporte &agrave; la vie publique et priv&eacute;e des Pharaons.</p>
+<p>9&deg; Dessiner dans les catacombes de Th&egrave;bes ou des autres
+villes
+&eacute;gyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives &agrave;
+la <i>vie civile</i>
+des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts,
+les m&eacute;tiers et la vie int&eacute;rieure des &Eacute;gyptiens;
+faire le recueil des
+costumes des diverses castes, etc.</p>
+<p>10&deg; Copier les inscriptions votives, grav&eacute;es sur la
+plate-forme des
+temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes
+les
+fois que ces inscriptions porteront <i>une date</i> clairement
+exprim&eacute;e.</p>
+<p>11&deg; Recueillir toutes les <i>l&eacute;gendes royales</i>,
+sculpt&eacute;es sur les
+&eacute;difices, avec leurs diverses variantes, et pr&eacute;ciser le
+lieu o&ugrave; elles se
+lisent, pour d&eacute;terminer ainsi l'anciennet&eacute; relative de
+chaque portion
+d'un m&ecirc;me &eacute;difice, et l'&eacute;tat soit progressif, soit
+r&eacute;trograde de l'art.</p>
+<p>12&deg; Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs
+et
+tableaux <i>astronomiques</i>, prendre les dates exprim&eacute;es soit
+sur ces m&ecirc;mes
+sculptures, soit dans leur voisinage, pour d&eacute;montrer sans
+r&eacute;plique
+l'&eacute;poque assez r&eacute;cente de ces compositions, que l'esprit
+de syst&egrave;me
+s'obstine encore, malgr&eacute; des d&eacute;monstrations palpables,
+&agrave; consid&eacute;rer
+comme remontant &agrave; des si&egrave;cles fort ant&eacute;rieurs aux
+temps v&eacute;ritablement
+historiques. On fixera &eacute;galement ainsi l'opinion encore
+incertaine des
+savants &agrave; l'&eacute;gard du point r&eacute;el d'avancement
+auquel les &Eacute;gyptiens
+avaient port&eacute; la science de l'astronomie.</p>
+<p>13&deg; On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les <i>caract&egrave;res
+hi&eacute;roglyphiques</i> de formes diff&eacute;rentes, en notant les
+couleurs de chacun
+d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet
+qu'il
+sera possible de tous les caract&egrave;res employ&eacute;s dans
+l'&eacute;criture sacr&eacute;e des
+&Eacute;gyptiens.</p>
+<p>14&deg; On dessinera toutes les <i>inscriptions</i> qui peuvent
+conduire soit &agrave;
+confirmer, soit &agrave; &eacute;tendre nos connaissances, relativement
+&agrave; la langue et
+aux diverses &eacute;critures de l'ancienne &Eacute;gypte.</p>
+<p>15&deg; Il est du plus pressant int&eacute;r&ecirc;t pour les
+&eacute;tudes historiques et
+philologiques de chercher dans les ruines de l'&Eacute;gypte des <i>d&eacute;crets
+bilingues</i>, semblables &agrave; celui que porte la pierre de
+Rosette. Ces
+st&egrave;les existaient en tr&egrave;s-grand nombre dans les temples
+&eacute;gyptiens des
+trois ordres. Des fouilles seront donc dirig&eacute;es dans l'enceinte
+de ces
+temples, pour d&eacute;couvrir de tels monuments, par le secours
+desquels le
+d&eacute;chiffrement des textes hi&eacute;roglyphiques ferait un pas
+immense.</p>
+<p>16&deg; Le directeur du voyage ferait aussi ex&eacute;cuter des <i>fouilles</i>
+sur les
+points o&ugrave; il serait possible de rencontrer des monuments
+historiques de
+divers genres: ceux des objets trouv&eacute;s et qui
+m&eacute;riteraient quelque
+attention seraient emport&eacute;s pour &ecirc;tre plac&eacute;s au <i>Mus&eacute;e
+royal du Louvre</i>,
+si ces objets &eacute;taient d'ancien style &eacute;gyptien, et au <i>Cabinet
+des
+antiques de la Biblioth&egrave;que royale</i>, si ces objets
+&eacute;taient des m&eacute;dailles
+et des pierres grav&eacute;es, ou autres monuments de style grec ou
+romain. Les
+<i>statues grecques ou romaines</i> appartiendraient aussi au
+Mus&eacute;e des
+antiques du Louvre.</p>
+<p>17&deg; On pourrait faire &eacute;galement, &agrave; Th&egrave;bes
+et dans toutes les autres
+parties de l'&Eacute;gypte, des achats d'objets int&eacute;ressants
+pour les
+<i>collections</i> royales; on pourrait compl&eacute;ter ainsi avec
+avantage les
+diverses s&eacute;ries de monuments antiques qui existent dans ces
+&eacute;tablissements.</p>
+<p>18&deg; On d&eacute;sire depuis longtemps que des personnes
+instruites dans les
+langues orientales visitent les couvents de la vall&eacute;e des lacs
+de Natron
+et de la Haute-&Eacute;gypte, et examinent les livres coptes ou autres
+que
+renferment les <i>biblioth&egrave;ques des moines chr&eacute;tiens</i>,
+lesquelles peuvent
+contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait &ecirc;tre
+faite avec
+soin pendant le voyage, et il serait facile peut-&ecirc;tre
+d'acqu&eacute;rir des
+manuscrits int&eacute;ressants &agrave; peu de frais.</p>
+<p>19&deg; Quelques voyageurs en &Eacute;gypte ont parl&eacute;
+d'inscriptions en <i>caract&egrave;res
+inconnus</i>, trac&eacute;es ou grav&eacute;es sur quelques monuments;
+on s'attacherait &agrave;
+les recueillir, pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'elles sont
+consid&eacute;r&eacute;es comme
+inconnues. Il en serait de m&ecirc;me des <i>manuscrits</i> ou <i>inscriptions
+en
+ph&eacute;nicien</i>, dont il n'existe encore qu'un tr&egrave;s-petit
+nombre en Europe,
+ainsi que des inscriptions en caract&egrave;res pers&eacute;politains
+ou
+<i>cun&eacute;iformes</i>, dont l'alphabet n'est pas encore
+enti&egrave;rement connu,
+quoique les monuments o&ugrave; ils sont employ&eacute;s ne soient pas
+tr&egrave;s-rares. La
+d&eacute;couverte des hi&eacute;roglyphes phon&eacute;tiques a concouru
+&agrave; accro&icirc;tre cet
+alphabet au moyen d'une courte inscription en caract&egrave;res
+cun&eacute;iformes et
+en caract&egrave;res &eacute;gyptiens. On peut en trouver d'autres, qui
+seraient
+soigneusement copi&eacute;es.</p>
+<p>20&deg; Il manque &agrave; la Biblioth&egrave;que du Roi
+quelques-uns des plus utiles
+ouvrages de la <i>litt&eacute;rature arabe</i>. On aurait
+peut-&ecirc;tre l'occasion de
+les acqu&eacute;rir &agrave; un prix convenable.</p>
+<p>Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en &Eacute;gypte.</p>
+<p>Pour l'ex&eacute;cuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres
+du Roi.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="LETTRES2"></a>
+<h2>LETTRES</h2>
+<h2>&Eacute;CRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE</h2>
+<p><br>
+</p>
+<p style="text-align: right;"><small>Lyon, le 18 juillet 1828.</small></p>
+<p>Me voici arriv&eacute; &agrave; Lyon en tr&egrave;s-bonne
+sant&eacute;. J'ai trouv&eacute; notre ami M.
+Artaud pr&ecirc;t &agrave; me recevoir, et je me suis &eacute;tabli
+dans son mus&eacute;e.</p>
+<p>J'ai trouv&eacute; dans celui de la ville, entre autres morceaux
+curieux, une
+statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, repr&eacute;sentant le
+dieu Nil,
+morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon <i>Panth&eacute;on</i>:
+c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir
+rencontr&eacute;e.</p>
+<p>M. Artaud a &eacute;crit aujourd'hui &agrave; M. Sallier d'Aix, pour
+l'informer de mon
+prochain passage par cette ville. Je m'attends donc &agrave; faire une
+bonne
+r&eacute;colte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux
+jours
+s'il le faut.</p>
+<p><br>
+</p>
+<div style="text-align: right;"><big>Toulon, 25 juillet 1828.</big></div>
+<p>Je suis arriv&eacute; ici hier au soir en parfaite sant&eacute; et
+apr&egrave;s un voyage
+moins p&eacute;nible que la saison d'&eacute;t&eacute; et le ciel de
+Provence ne pouvaient le
+faire supposer. Partis d'Aix &agrave; trois heures du matin, nous
+&eacute;tions &agrave;
+Toulon sur les six heures du soir; je me suis &agrave; peine
+aper&ccedil;u de la
+chaleur pendant la route, gr&acirc;ce aux fourrures en laine dont je
+suis
+couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: <i>Qui pare
+le
+froid pare le chaud</i>, doit &ecirc;tre &eacute;man&eacute; comme tant
+d'autres de la sagesse
+des nations.</p>
+<p>Il m'a &eacute;t&eacute; impossible d'&eacute;crire d'Aix comme j'en
+avais le projet: le
+cabinet de M. Sallier m'a occup&eacute; pendant les deux jours que j'ai
+pass&eacute;s
+dans cette vieille ville. J'y ai trouv&eacute; quelques pi&egrave;ces
+importantes que
+j'ai copi&eacute;es ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second
+jour que
+M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus &eacute;gyptiens
+non
+fun&eacute;raires, dans lequel j'ai trouv&eacute;: 1&deg; un long
+papyrus en fort mauvais
+&eacute;tat, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le
+tout en
+belle &eacute;criture hi&eacute;ratique; 2&deg; deux rouleaux contenant
+des esp&egrave;ces d'odes
+ou litanies &agrave; la louange d'un Pharaon; 3&deg; un rouleau dont
+les premi&egrave;res
+pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de
+Rhams&egrave;s-S&eacute;sostris en style biblique, c'est-&agrave;-dire
+sous la forme d'une
+ode dialogu&eacute;e, entre les dieux et le roi.</p>
+<p>Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps
+que j'ai donn&eacute; &agrave; son examen m'a convaincu que c'est un
+vrai tr&eacute;sor
+historique. J'en ai tir&eacute; les noms d'une quinzaine de nations
+vaincues,
+parmi lesquelles sont sp&eacute;cialement nomm&eacute;s les Ioniens, <i>Iouni,
+Iavani</i>,
+et les Lyciens, <i>Louka</i>, ou <i>Louki</i>; plus les
+&Eacute;thiopiens, les Arabes,
+etc. Il est parl&eacute; de leurs chefs emmen&eacute;s en
+captivit&eacute;, et des
+impositions que ces pays ont support&eacute;es. Ce manuscrit a
+pleinement
+justifi&eacute; mon id&eacute;e sur le groupe qui qualifie les noms de
+pays &eacute;trangers,
+et ceux de personnages en langues &eacute;trang&egrave;res. J'ai
+relev&eacute; avec soin tous
+ces noms de peuples vaincus, qui, &eacute;tant parfaitement lisibles et
+en
+&eacute;criture hi&eacute;ratique, me serviront &agrave;
+reconna&icirc;tre ces m&ecirc;mes noms en
+hi&eacute;roglyphes sur les monuments de Th&egrave;bes, et &agrave; les
+restituer, s'ils sont
+effac&eacute;s en partie.</p>
+<p>Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hi&eacute;ratique
+porte sa date &agrave;
+la derni&egrave;re page. Il a &eacute;t&eacute; &eacute;crit (dit le
+texte) <i>l'an IX, au mois de
+Paoni</i>, du r&egrave;gne de Rhams&egrave;s le Grand. Je me propose
+d'&eacute;tudier &agrave; fond ce
+papyrus, &agrave; mon retour d'&Eacute;gypte.</p>
+<p>M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois
+pierres qui portent les fragments du d&eacute;cret romain relatif au
+prix des
+denr&eacute;es et marchandises; je l'aurais faite moi-m&ecirc;me, mais,
+malheureusement, on a rempli en pl&acirc;tre durci les lettres du
+texte: on
+les fera laver et nettoyer.</p>
+<p><br>
+</p>
+<div style="text-align: right;"><big>Toulon, le 29 juillet.</big></div>
+<p>J'ai re&ccedil;u la premi&egrave;re lettre de Paris, attendue
+d&eacute;j&agrave; avec impatience. Ma
+s&eacute;rie de num&eacute;ros ne commencera qu'apr&egrave;s
+l'embarquement, et ma premi&egrave;re
+sera dat&eacute;e des domaines de Neptune, car j'esp&egrave;re que nous
+rencontrerons
+en route quelque b&acirc;timent revenant en Europe, et qu'il sera
+possible de
+le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes
+seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que
+dans deux mois au plus t&ocirc;t, les d&eacute;parts d'Alexandrie pour
+France &eacute;tant
+extr&ecirc;mement rares. Notre corvette, destin&eacute;e &agrave;
+convoyer les b&acirc;timents
+marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non
+qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le
+commerce avec l'&Eacute;gypte est dans un &eacute;tat complet de
+torpeur; l'&Eacute;gypte
+elle-m&ecirc;me n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois,
+que nos
+relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir,
+du reste, des nouvelles positives sur notre position &agrave;
+l'&eacute;gard de
+l'&Eacute;gypte, car je re&ccedil;ois &agrave; l'instant un rendez-vous
+au lazaret, de la
+part de M. L&eacute;on de Laborde, arrivant d'Alexandrie en
+trente-trois jours.
+Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou esp&eacute;rer; le
+ton de sa
+lettre est d'ailleurs tr&egrave;s-rassurant, et je n'en augure que de
+bonnes
+nouvelles.</p>
+<p>Nos Parisiens sont arriv&eacute;s ce matin; et nos Toscans le soir,
+apr&egrave;s un
+voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde &agrave;
+traverser le cordon sanitaire &eacute;tabli &agrave; la
+fronti&egrave;re du Pi&eacute;mont par le
+roi de Sardaigne, qui, tromp&eacute; par les exag&eacute;rations d'un
+capitaine
+marchand de Marseille, d&eacute;barqu&eacute; &agrave; G&ecirc;nes,
+s'est imagin&eacute; que la peste
+ravageait la Provence; les r&eacute;giments ont march&eacute; pour
+occuper tous les
+d&eacute;bouch&eacute;s des Alpes, et les lettres et journaux venant de
+France sont
+taillad&eacute;s et pass&eacute;s au vinaigre. Il est connu en Italie
+que nous mourons
+ici et &agrave; Marseille par centaines: tandis que le temps est
+superbe, gr&acirc;ce
+&agrave; une brise d'ouest qui rafra&icirc;chit l'air et nous jettera
+en pleine mer
+en moins d'une heure.</p>
+<p>La mer promet d'&ecirc;tre excellente. J'ai d&eacute;j&agrave;
+essay&eacute; mon estomac, et je le
+crois assez bien amarin&eacute;, ayant couru la rade en barque par une
+mer
+assez grosse.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>30 juillet.</small></p>
+<p>Il m'a &eacute;t&eacute; impossible de voir M. de Laborde; la brise
+&eacute;tait trop forte
+pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite
+embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain &agrave;
+une
+heure: mais &agrave; cette heure-l&agrave;, je serai d&eacute;j&agrave;
+loin de Toulon, puisque
+notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos
+gros
+effets sont &agrave; bord, et nous sommes pr&ecirc;ts &agrave; dire
+adieu &agrave; la terre ferme.
+On me fait esp&eacute;rer de toucher en Sicile. J'ai demand&eacute;
+&agrave; l'amiral qu'il
+perm&icirc;t au commandant de nous d&eacute;barquer quelques heures
+&agrave; Agrigente; cela
+est accord&eacute;. C'est &agrave; la mer &agrave; nous le permettre
+maintenant. Si elle est
+bonne, j'&eacute;crirai &agrave; l'ombre d'une des colonnes doriques du
+temple de
+Jupiter.</p>
+<p>Adieu; soyez sans inqui&eacute;tude, les dieux de l'&Eacute;gypte
+veillent sur nous.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>En mer, entre la Sardaigne et la
+Sicile, 3 ao&ucirc;t 1828.</small></p>
+<p>Je vais essayer d'&eacute;crire malgr&eacute; le mouvement du
+vaisseau, qui, pouss&eacute;
+par un vent &agrave; souhait, marche assez rapidement vers la
+c&ocirc;te occidentale
+de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence.
+Jusqu'ici la travers&eacute;e a &eacute;t&eacute; des plus heureuses,
+et le plus difficile
+est fait: mon estomac a subi toutes ses &eacute;preuves, et je me
+trouve
+parfaitement bien maintenant. Le repos forc&eacute; dont on jouit sur
+le
+b&acirc;timent, et l'impossibilit&eacute; de s'y occuper avec quelque
+suite, ont
+tourn&eacute; au profit de ma sant&eacute;, et je me porte &agrave;
+merveille.</p>
+<p>Je ne parlerai point des deux jours pass&eacute;s, n'ayant eu sous
+les yeux que
+le ciel et la mer. Le tableau, quoique vari&eacute; par quelques
+&eacute;volutions de
+marsouins et la lourde apparition de deux cachalots,
+pr&eacute;senterait trop
+d'uniformit&eacute;. La s&egrave;che d&eacute;solation des c&ocirc;tes
+de Sardaigne, pays bien
+digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de
+bien
+int&eacute;ressant.</p>
+<p>Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de d&eacute;barquer au
+milieu des
+temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour
+demain au soir, si &Eacute;ole et Neptune veulent bien nous octroyer
+cette
+douceur.</p>
+<p><br>
+</p>
+<div style="text-align: right;"><big>Du 4.</big></div>
+<p>Nous ayons tourn&eacute;, pendant la nuit, la pointe ouest de la
+Sardaigne, et
+couru la c&ocirc;te m&eacute;ridionale, vraie succursale de l'Afrique.
+Ce matin nous
+ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on
+aper&ccedil;oit l'&icirc;le
+de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme
+malencontreux nous emp&ecirc;che d'avancer.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Du 5.</small></p>
+<p>Apr&egrave;s une nuit pass&eacute;e &agrave; louvoyer, nous avons
+revu Maritimo de bon matin,
+&agrave; deux ou trois lieues de nous. Le vent s'&eacute;tant enfin
+lev&eacute;, le vaisseau
+a pass&eacute; devant les &icirc;les de Favignana et Levanzo; nous
+avions en
+perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont
+&Eacute;ryx si vant&eacute; dans l'En&eacute;ide. L'apr&egrave;s-midi,
+nous avons pass&eacute; devant
+Marsalla et salu&eacute; d&eacute;votement ses excellents vignobles: il
+s'est m&ecirc;l&eacute; &agrave;
+mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a
+d&eacute;pass&eacute; cette ville
+qui fut la vieille Lilyb&eacute;e, le principal &eacute;tablissement
+carthaginois en
+Sicile. Cette c&ocirc;te m&eacute;ridionale est d'une beaut&eacute;
+parfaite.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Du 6.</small></p>
+<p>Je n'ai pu saluer les ruines de S&eacute;linonte, nous les avons
+ras&eacute;es de
+nuit. La c&ocirc;te est ici un peu plus s&egrave;che, quoique
+pittoresque, et d'un
+ton africain &agrave; faire plaisir. On a jet&eacute; l'ancre dans la
+rade
+d'Agrigente; l&agrave; sont une foule de monuments grecs que nous
+d&eacute;sirons
+visiter et &eacute;tudier. Mais il est probablement
+d&eacute;cid&eacute; que nous aurons le
+d&eacute;boire d'&ecirc;tre venus &agrave; quatre cents toises de ces
+temples sans pouvoir
+m&ecirc;me les apercevoir. Nous payons ch&egrave;rement la sottise du
+capitaine
+marseillais qui a r&eacute;pandu &agrave; G&ecirc;nes la nouvelle de la
+fameuse peste de
+Marseille. &Eacute;tant all&eacute;s au lazaret d'Agrigente avec le
+commandant, on
+nous a r&eacute;pondu que des ordres de Palerme, arriv&eacute;s la
+veille, d&eacute;fendaient
+express&eacute;ment qu'on donn&acirc;t pratique &agrave; aucun
+b&acirc;timent venu des ports
+m&eacute;ridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon &eacute;tait un
+port du <i>nord</i>;
+le bon Sicilien a r&eacute;pondu qu'il le savait tr&egrave;s-bien, mais
+que, n'ayant
+aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre
+de d&eacute;barquer sans l'autorisation de l'intendant de la province
+d'Agrigente. On nous a promis une r&eacute;ponse pour demain &agrave;
+huit heures; et
+nous avons regagn&eacute; la corvette, la mort dans l'&acirc;me et sans
+l'esp&eacute;rance
+d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien l&agrave; jouer de
+malheur, et
+je comprends enfin le supplice de Tantale.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Du 7, &agrave; six heures du matin.</small></p>
+<p>Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout
+espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et
+demie d'ici &agrave; terre, pour t&acirc;cher de la faire mettre
+&agrave; la poste &agrave; travers
+toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous &agrave; faire
+plaisir,
+bon app&eacute;tit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut
+absolument nous
+traiter en pestif&eacute;r&eacute;s! Je rouvrirais ma lettre si j'avais
+&agrave; vous
+annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'&agrave; deux
+milles
+de distance; je serais si heureux de d&eacute;barquer au milieu de ces
+v&eacute;n&eacute;rables ruines! Mais je n'ose y compter.</p>
+<p>Si nous n'avons pas l'entr&eacute;e &agrave; huit heures, nous
+mettrons imm&eacute;diatement
+&agrave; la voile, pour courir sur Malte.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 22 ao&ucirc;t 1828.</small></p>
+<p>Je hasarde ces lignes par un b&acirc;timent toscan qui part demain
+pour
+Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en
+France
+aussit&ocirc;t que celle dont veut bien se charger notre excellent
+commandant
+de l'Egl&eacute;, lequel retourne en Europe et met &agrave; la voile
+mardi prochain,
+je mets un n&deg; 1 provisoire &agrave; celle-ci, r&eacute;servant tous
+les d&eacute;tails pour
+la seconde, qui sera le v&eacute;ritable num&eacute;ro premier.</p>
+<p>Je suis arriv&eacute; le 18 ao&ucirc;t dans cette terre
+d'&Eacute;gypte, apr&egrave;s laquelle je
+soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a trait&eacute; en
+m&egrave;re tendre, et
+j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne sant&eacute; que j'y
+apporte.
+J'ai pu boire de l'eau fra&icirc;che &agrave; discr&eacute;tion, et
+cette eau-l&agrave; est de
+l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nomm&eacute; <i>Mahmoudi&eacute;h</i>
+en
+l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.</p>
+<p>J'ai pu voir M. Drovetti le soir m&ecirc;me de mon arriv&eacute;e,
+et l&agrave; j'ai appris
+qu'il m'avait &eacute;crit et conseill&eacute; d'ajourner mon voyage.
+Depuis la date
+de cette lettre, heureusement arriv&eacute;e trop tard &agrave; Paris,
+les choses sont
+bien chang&eacute;es. Vous devez conna&icirc;tre d&eacute;j&agrave; les
+conventions pour
+l'&eacute;vacuation de la Mor&eacute;e, consenties le 6 juillet par
+Ibrahim-Pacha et
+sign&eacute;es il y a une douzaine de jours par le vice-roi
+Mohammed-Aly. Mon
+voyage ne rencontrera aucun emp&ecirc;chement; le pacha est
+inform&eacute; de mon
+arriv&eacute;e, et il a bien voulu me faire dire que j'&eacute;tais le
+bienvenu; je
+lui serai pr&eacute;sent&eacute; demain ou apr&egrave;s-demain au plus
+tard. Tout se dispose
+au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que
+j'ai d&eacute;j&agrave; secou&eacute; tous les pr&eacute;jug&eacute;s
+inspir&eacute;s par de pr&eacute;tendus historiens.</p>
+<p>J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement
+d&eacute;licieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre
+d'ex&eacute;cution de nos
+projets sur Alexandrie et ses environs est d&eacute;j&agrave;
+r&eacute;gl&eacute;; ils comprennent
+les ob&eacute;lisques dits de Cl&eacute;op&acirc;tre, dont nous aurons
+enfin une copie
+exacte, et ensuite la colonne de Pomp&eacute;e; il faut savoir enfin
+&agrave; quoi
+s'en tenir sur son inscription d&eacute;dicatoire, et si elle porte le
+nom de
+l'empereur <i>Diocl&eacute;tien</i>: nous en aurons une bonne
+empreinte.</p>
+<p>Notre jeunesse est &eacute;merveill&eacute;e de ce qu'elle a
+d&eacute;j&agrave; vu.... A ma
+prochaine les d&eacute;tails: la s&eacute;rie de mes lettres
+d'observation commencera
+r&eacute;ellement avec elle....</p>
+<p>Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="LETTRES3"></a>
+<h2>LETTRES</h2>
+<h2>&Eacute;CRITES</h2>
+<h2>D'&Eacute;GYPTE ET DE NUBIE</h2>
+<h2>EN 1828 ET 1829</h2>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="PREMIERE_LETTRE"></a>
+<h2>PREMI&Egrave;RE LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, du 18 au 29 ao&ucirc;t
+1828.</small></p>
+<p>Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet,
+jour
+de notre d&eacute;part de Toulon sur la corvette du roi <i>l'&Eacute;gl&eacute;</i>,
+command&eacute;e par
+M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de fr&eacute;gate, jusqu'au 7 ao&ucirc;t
+que nous avons
+quitt&eacute; la c&ocirc;te de Sicile apr&egrave;s une station de
+vingt-quatre heures, et
+sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'apr&egrave;s les
+informations parvenues de bonne source aux autorit&eacute;s
+siciliennes, nous
+&eacute;tions tous en proie &agrave; la <i>grande peste</i> qui ravage
+Marseille, &agrave; ce
+qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlement&eacute; avec des
+officiers
+envoy&eacute;s par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient
+qu'en
+tremblant, &agrave; trente pas de distance; nous avons
+&eacute;t&eacute; d&eacute;clar&eacute;s bien et
+d&ucirc;ment pestif&eacute;r&eacute;s, et il nous a fallu renoncer
+&agrave; descendre &agrave; terre, au
+milieu des temples grecs les mieux conserv&eacute;s de toute la Sicile.
+Nous
+rem&icirc;mes donc tristement &agrave; la voile, courant sur Malte, que
+nous
+doubl&acirc;mes le lendemain 8 ao&ucirc;t au matin, en passant &agrave;
+une port&eacute;e de canon
+des &icirc;les Gozzo et Cumino, et de Cit&eacute;-La-Valette, que nous
+avons
+parfaitement vue dans ses d&eacute;tails ext&eacute;rieurs.</p>
+<p>C'est apr&egrave;s avoir reconnu successivement le plateau de la
+Cyr&eacute;na&iuml;que et
+le cap Rasat, et avoir long&eacute; de temps &agrave; autre la
+c&ocirc;te blanche et basse
+de l'Afrique, sans &ecirc;tre trop incommod&eacute;s par la chaleur,
+que nous
+aper&ccedil;&ucirc;mes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la
+vieille
+<i>Taposiris,</i> nomm&eacute;e aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous
+approchions
+ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous
+r&eacute;v&eacute;laient d&eacute;j&agrave;
+la colonne de Pomp&eacute;e, toute l'&eacute;tendue du Port-Vieux
+d'Alexandrie, la
+ville m&ecirc;me dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et
+une
+immense for&ecirc;t de m&acirc;ts de b&acirc;timents, au travers
+desquels se montraient
+les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entr&eacute;e de la passe, un
+coup de
+canon de notre corvette amena &agrave; notre bord un pilote arabe qui
+dirigea
+la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute
+s&ucirc;ret&eacute; au
+milieu du Port-Vieux. Nous nous trouv&acirc;mes l&agrave;
+entour&eacute;s de vaisseaux
+fran&ccedil;ais, anglais, &eacute;gyptiens, turcs et alg&eacute;riens,
+et le fond de ce
+tableau, v&eacute;ritable mac&eacute;doine de peuples, &eacute;tait
+occup&eacute; par les carcasses
+des b&acirc;timents orientaux &eacute;chapp&eacute;s aux
+d&eacute;sastres de Navarin. Tout &eacute;tait en
+paix autour de nous, et voil&agrave;, je pense, une preuve de la
+puissante
+influence du vice-roi d'&Eacute;gypte sur l'esprit de ses
+&Eacute;gyptiens.</p>
+<p>Nous en avions donc fini avec la mer, d&egrave;s le 18 &agrave; cinq
+heures du soir:
+il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous s&eacute;parer de
+notre
+commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable &agrave; tous
+&eacute;gards, et des
+autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont combl&eacute;s de
+pr&eacute;venances et de soins, et nous ont procur&eacute; par leur
+instruction tous
+les charmes de la plus agr&eacute;able soci&eacute;t&eacute;; mes
+compagnons et moi
+n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.</p>
+<p>A peine mouill&eacute;s dans le port, plusieurs officiers
+sup&eacute;rieurs des
+vaisseaux fran&ccedil;ais vinrent &agrave; notre bord, et nous
+donn&egrave;rent d'excellentes
+nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine &eacute;vacuation de
+la
+Mor&eacute;e par les troupes d'Ibrahim, en cons&eacute;quence d'une
+convention
+r&eacute;cente. On attend dans peu de jours la rentr&eacute;e de la
+premi&egrave;re division
+de l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne.</p>
+<p>M. le chancelier du consulat-g&eacute;n&eacute;ral de France voulut
+bien aussi venir &agrave;
+notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se
+trouvait
+heureusement &agrave; Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir
+m&ecirc;me, &agrave; six
+heures, je me rendis &agrave; terre, avec notre brave commandant et mes
+compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je
+baisai le sol &eacute;gyptien en le touchant pour la premi&egrave;re
+fois, apr&egrave;s
+l'avoir si longtemps d&eacute;sir&eacute;. A peine
+d&eacute;barqu&eacute;s, nous f&ucirc;mes entour&eacute;s par
+des conducteurs d'&acirc;nes (ce sont les fiacres du pays), et,
+mont&eacute;s sur ces
+nobles coursiers, nous entr&acirc;mes dans Alexandrie.</p>
+<p>Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en
+donner une id&eacute;e compl&egrave;te; ce fut pour nous comme une
+apparition des
+antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs &eacute;troits
+bord&eacute;s
+d'&eacute;choppes, encombr&eacute;s d'hommes de toutes les couleurs, de
+chiens
+endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous
+les c&ocirc;t&eacute;s et se m&ecirc;lant &agrave; la voix glapissante
+des femmes, ou d'enfants &agrave;
+demi nus; une poussi&egrave;re &eacute;touffante, et par-ci
+par-l&agrave; quelques seigneurs
+magnifiquement habill&eacute;s, maniant habilement de beaux chevaux
+richement
+harnach&eacute;s, voil&agrave; ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie.
+Apr&egrave;s une
+demi-heure de course sur nos &acirc;nes et une infinit&eacute; de
+d&eacute;tours, nous
+arriv&acirc;mes chez M. Drovetti, dont l'accueil empress&eacute; mit le
+comble &agrave;
+toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arriv&eacute;e au
+milieu
+des circonstances actuelles, il nous en f&eacute;licita cependant, et
+nous
+donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune
+difficult&eacute;; son cr&eacute;dit, fruit de sa conduite noble,
+franche et
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, qui n'a jamais pour objet que le
+service de notre
+monarque dont le nom est partout v&eacute;n&eacute;r&eacute;, et
+l'honneur de la France, est
+une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore
+&agrave;
+ses pr&eacute;venances, en m'offrant un logement au palais de France,
+l'ancien
+quartier-g&eacute;n&eacute;ral de notre arm&eacute;e. J'y ai
+trouv&eacute; un petit appartement
+tr&egrave;s-agr&eacute;able, c'est celui de Kl&eacute;ber, et ce n'est
+pas sans de vives
+&eacute;motions que je me suis couch&eacute; dans l'alc&ocirc;ve
+o&ugrave; a dormi le vainqueur
+d'H&eacute;liopolis.</p>
+<p>Du reste, le souvenir des Fran&ccedil;ais est partout dans
+Alexandrie, tant
+notre influence y fut douce et &eacute;quitable. En arrivant, j'ai
+entendu
+battre la retraite par les tambours et les fifres &eacute;gyptiens sur
+les
+m&ecirc;mes airs qu'&agrave; Paris. Toutes les anciennes marches
+fran&ccedil;aises pour la
+troupe ont &eacute;t&eacute; adopt&eacute;es par le Nizam-Gedid, et de
+vieux Arabes parlent
+encore en fran&ccedil;ais. Il y a trois jours, allant de grand matin
+visiter
+l'ob&eacute;lisque de Cl&eacute;op&acirc;tre, et au milieu des collines
+de sables qui
+couvrent les d&eacute;bris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un
+Arabe
+aveugle et &acirc;g&eacute;, conduit par un enfant: j'approchai, et
+l'aveugle,
+inform&eacute; que j'&eacute;tais Fran&ccedil;ais, me dit
+aussit&ocirc;t ces propres mots en me
+saluant de la main: <i>Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je
+n'ai
+pas encore d&eacute;jeun&eacute;.</i> Ne pouvant ni ne voulant
+r&eacute;sister &agrave; une telle
+&eacute;loquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de
+France qui
+me restaient; en les t&acirc;tant il s'&eacute;cria aussit&ocirc;t: <i>Cela
+ne passe plus
+ici, mon ami.</i> Je substituai &agrave; cette monnaie fran&ccedil;aise
+une piastre
+d'&Eacute;gypte: <i>Ah! voil&agrave; qui est bon, mon ami,</i>
+ajouta-t-il; <i>je te
+remercie, citoyen.</i> De telles rencontres dans le d&eacute;sert
+valent un bon
+op&eacute;ra &agrave; Paris.</p>
+<p>Je suis d&eacute;j&agrave; familiaris&eacute; avec les usages et
+coutumes du pays; le caf&eacute;,
+la pipe, la siesta, les &acirc;nes, la moustache et la chaleur; surtout
+la
+sobri&eacute;t&eacute;, qui est une v&eacute;ritable vertu &agrave; la
+table de M. Drovetti, o&ugrave; nous
+nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.</p>
+<p>J'ai visit&eacute; tous les monuments des environs; la colonne de
+Pomp&eacute;e n'a
+rien de fort extraordinaire; j'y ai trouv&eacute; cependant &agrave;
+glaner. Elle
+repose sur un massif construit de d&eacute;bris antiques, et j'ai
+reconnu
+parmi ces d&eacute;bris le cartouche de Psamm&eacute;tichus II. Je n'ai
+pas n&eacute;glig&eacute;
+l'inscription grecque qui d&eacute;pend de la colonne, et sur laquelle
+existent
+encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera
+cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants
+cette
+copie fid&egrave;le qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument
+historique. J'ai visit&eacute; plus souvent les ob&eacute;lisques de
+Cl&eacute;op&acirc;tre,
+toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un <i>bon
+cabal</i> (d&eacute;nomination proven&ccedil;ale). De ces deux
+ob&eacute;lisques, celui qui est
+debout a &eacute;t&eacute; donn&eacute; au Roi par le pacha
+d'&Eacute;gypte, et j'esp&egrave;re qu'on
+prendra les moyens n&eacute;cessaires pour faire transporter cet
+ob&eacute;lisque &agrave;
+Paris. Celui qui est &agrave; terre appartient aux Anglais. J'ai
+d&eacute;j&agrave; copi&eacute; et
+fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hi&eacute;roglyphiques.
+On en
+aura donc, et pour la premi&egrave;re fois, je puis le dire, un dessin
+exact.
+Ces deux ob&eacute;lisques, &agrave; trois colonnes de
+caract&egrave;res sur chaque face, ont
+&eacute;t&eacute; primitivement &eacute;rig&eacute;s par le roi Moeris
+devant le grand temple du
+Soleil &agrave; H&eacute;liopolis. Les inscriptions lat&eacute;rales
+sont de S&eacute;sostris, et
+j'en ai d&eacute;couvert deux autres tr&egrave;s-courtes, &agrave; la
+face est, qui sont du
+successeur de S&eacute;sostris. Ainsi, trois &eacute;poques sont
+marqu&eacute;es sur ces
+monuments; le d&eacute; antique en granit ros&eacute;, sur lequel
+chacun d'eux avait
+&eacute;t&eacute; plac&eacute;, existe encore; mais j'ai
+v&eacute;rifi&eacute;, en faisant fouiller par mes
+Arabes dirig&eacute;s par notre architecte M. Bibent, que ce d&eacute;
+repose sur un
+socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.</p>
+<p>C'est le 24 ao&ucirc;t, &agrave; huit heures du matin, que nous
+avons &eacute;t&eacute; re&ccedil;us par
+le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec
+beaucoup de soin dans le go&ucirc;t des palais de Constantinople; ces
+&eacute;difices, de belle apparence, sont situ&eacute;s dans l'ancienne
+&icirc;le du Phare.
+Nous nous y sommes rendus en corps, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s de M.
+Drovetti, tous
+habill&eacute;s au mieux, et les uns dans une cal&egrave;che
+attel&eacute;e de deux beaux
+chevaux conduits habilement &agrave; toute bride dans les rues
+d'Alexandrie par
+le cocher de M. Drovetti, et les autres mont&eacute;s sur des
+&acirc;nes escortant la
+cal&egrave;che.</p>
+<p>Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes
+entr&eacute;s
+dans une vaste pi&egrave;ce remplie de fonctionnaires, et nous avons
+&eacute;t&eacute;
+imm&eacute;diatement introduits dans une seconde salle, perc&eacute;e
+&agrave; jour: dans un
+de ses angles, entre deux crois&eacute;es, &eacute;tait assise S.A.,
+dans un costume
+fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa
+taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de
+ga&icirc;t&eacute; qui surprend dans un personnage occup&eacute; de si
+grandes choses. Ses
+yeux ont une expression tr&egrave;s-vive, et une magnifique barbe
+blanche
+couvre sa poitrine. S.A., apr&egrave;s avoir demand&eacute; de nos
+nouvelles, a bien
+voulu nous dire que nous &eacute;tions les bienvenus, et me questionner
+ensuite
+sur le plan de mon voyage. Je l'ai expos&eacute; sommairement, et j'ai
+demand&eacute;
+les firmans n&eacute;cessaires; ils m'ont &eacute;t&eacute;
+accord&eacute;s sur-le-champ, avec deux
+chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite
+parl&eacute; des affaires de la Gr&egrave;ce, et nous a fait part de la
+nouvelle du
+jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livr&eacute; &agrave;
+des Grecs
+introduits dans sa chambre par des soldats infid&egrave;les
+soudoy&eacute;s. Quoique
+fort &acirc;g&eacute;, Ahmed s'est vigoureusement d&eacute;fendu, a
+tu&eacute; sept de ses
+assassins, mais a succomb&eacute; sous le nombre. Le vice-roi nous a
+fait
+donner ensuite le caf&eacute;, et nous avons pris cong&eacute; de S.A.,
+qui nous a
+accompagn&eacute;s avec des saluts de main tr&egrave;s-bienveillants.
+C'est encore une
+gr&acirc;ce de plus dont nous sommes redevables aux bont&eacute;s
+in&eacute;puisables de M.
+Drovetti.</p>
+<p>La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a
+&eacute;t&eacute; re&ccedil;ue aussi
+le lendemain, 25 ao&ucirc;t, par le vice-roi, pr&eacute;sent&eacute;e
+par M. Rosetti,
+consul-g&eacute;n&eacute;ral de Toscane. Elle a re&ccedil;u le
+m&ecirc;me accueil, les m&ecirc;mes
+promesses et la m&ecirc;me protection. L'&Eacute;gypte, disait S.A.,
+devait &ecirc;tre pour
+nous comme notre pays m&ecirc;me; et je suis persuad&eacute; que le
+vice-roi est
+tr&egrave;s-flatt&eacute; de la confiance que nos gouvernements ont
+mise dans son
+caract&egrave;re, en autorisant notre entreprise dans les circonstances
+actuelles.</p>
+<p>Je compte rester &agrave; Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps
+est
+n&eacute;cessaire pour nos pr&eacute;paratifs. Les chaleurs du Caire,
+et une maladie
+assez b&eacute;nigne qui y r&egrave;gne, baisseront en attendant. Le
+Nil haussera en
+m&ecirc;me temps. J'ai d&eacute;j&agrave; bu largement de ses eaux que
+nous apporte le canal
+construit par l'ordre du pacha, et nomm&eacute; pour cela le <i>Mahmoudi&eacute;h.</i>
+Le
+fleuve sacr&eacute; est en bon &eacute;tat; l'inondation est
+assur&eacute;e pour le pays bas;
+deux coud&eacute;es de plus suffiront pour le haut. Nous sommes
+d'ailleurs ici
+comme dans une contr&eacute;e qui serait l'abr&eacute;g&eacute; de
+l'Europe, bien re&ccedil;us et
+f&ecirc;t&eacute;s par tous les consuls de l'Occident, qui nous
+t&eacute;moignent le plus
+vif int&eacute;r&ecirc;t. Nous avons &eacute;t&eacute; tous
+r&eacute;unis successivement chez MM. Acerbi,
+Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de
+Su&egrave;de et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. M&eacute;chain, consul
+de France &agrave;
+Larnaka en Chypre, tr&egrave;s-recommandable sous tous les rapports, et
+l'un
+des anciens de l'exp&eacute;dition fran&ccedil;aise en &Eacute;gypte.</p>
+<p>Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des
+gr&acirc;ces
+infinies &agrave; la protection royale qui nous devance partout, et aux
+soins
+in&eacute;puisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.</p>
+<p>Je suis rempli de confiance dans les r&eacute;sultats de notre
+voyage:
+puissent-ils r&eacute;pondre aux voeux du gouvernement et &agrave; ceux
+de nos amis!
+Je ne m'&eacute;pargnerai en rien pour y r&eacute;ussir.
+J'&eacute;crirai de toutes les
+villes &eacute;gyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons
+n'y
+existent plus: je r&eacute;serverai les d&eacute;tails sur les
+magnificences de Th&egrave;bes
+pour notre v&eacute;n&eacute;rable ami M. Dacier; ils seront
+peut-&ecirc;tre un digne et
+juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits.
+J'ai re&ccedil;u les lettres de Paris de la fin de juillet par le <i>Nisus,</i>
+arriv&eacute; en onze jours. Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="DEUXIEME_LETTRE"></a>
+<h2>DEUXI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<p><br>
+</p>
+<div style="text-align: right;"><big>Alexandrie, le 14 septembre 1828.</big><br>
+</div>
+<p>Mon d&eacute;part pour le Caire est d&eacute;finitivement
+arr&ecirc;t&eacute; pour demain, tous nos
+pr&eacute;paratifs &eacute;tant heureusement termin&eacute;s, ainsi que
+ce que je puis
+appeler l'organisation de l'exp&eacute;dition, chacun ayant sa part
+officielle
+d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est charg&eacute; de la
+sant&eacute;
+et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles,
+ustensiles et engins; M. Lh&ocirc;te, des finances; M. Ga&euml;tano
+Rosellini, du
+mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et
+un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme
+&agrave; moi,
+Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.</p>
+<p>Deux b&acirc;timents &agrave; voile nous porteront sur le Nil; l'un
+est le plus grand
+<i>maasch</i> du pays, et il a &eacute;t&eacute; mont&eacute; par S.A.
+Mehemed-Ali: je l'ai nomm&eacute;
+<i>l'Isis;</i> l'autre est une <i>dahabi&eacute;,</i> o&ugrave; cinq
+personnes logeront assez
+commod&eacute;ment; j'en ai donn&eacute; le commandement &agrave; M.
+Duchesne, en survivance
+du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller &agrave; la
+chasse des
+papillons dans le d&eacute;sert lybique. Cette <i>dahabi&eacute;</i> a
+re&ccedil;u le nom
+d'<i>Athyr:</i> nous voguerons ainsi sous les auspices des deux
+d&eacute;esses les
+plus joviales du Panth&eacute;on &eacute;gyptien. D'Alexandrie au
+Caire, nous ne nous
+arr&ecirc;terons qu'&agrave; <i>K&eacute;rioun,</i> l'ancienne Chereus
+des Grecs, et &agrave;
+<i>Ssa-el-Hagar,</i> l'antique Sa&iuml;s. Je dois ces politesses
+&agrave; la patrie du
+rus&eacute; Psamm&eacute;tichus et du brutal Apri&egrave;s; enfin, je
+verrai s'il reste
+quelques d&eacute;bris de Siouph &agrave; <i>Saouaf&eacute;,</i>
+o&ugrave; naquit Amasis, et &agrave; Sa&iuml;s,
+quelques traces du coll&egrave;ge o&ugrave; Platon et tant d'autres
+Grecs <i>all&egrave;rent &agrave;
+l'&eacute;cole.</i></p>
+<p>Notre sant&eacute; se soutient, et l'&eacute;preuve du climat
+d'Alexandrie, qui est
+une ville toute lybique, est d'un tr&egrave;s-bon augure. Nous sommes
+tous
+enchant&eacute;s de notre voyage, et heureux d'avoir
+&eacute;chapp&eacute; aux d&eacute;p&ecirc;ches
+t&eacute;l&eacute;graphiques qui devaient nous retarder. Les
+circonstances de mauvaise
+apparence ont toutes tourn&eacute; pour nous; quelques
+difficult&eacute;s inattendues
+sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous
+serons heureux partout.</p>
+<p>Je viens &agrave; l'instant (huit heures du soir) de prendre
+cong&eacute; du vice-roi.
+S.A. a &eacute;t&eacute; on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai
+pri&eacute;e d'agr&eacute;er notre
+gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le
+vice-roi a r&eacute;pondu que les princes chr&eacute;tiens traitant ses
+sujets avec
+distinction, la r&eacute;ciprocit&eacute; &eacute;tait pour lui un
+devoir. Nous avons parl&eacute;
+hi&eacute;roglyphes, et il m'a demand&eacute; une traduction des
+inscriptions des
+ob&eacute;lisques d'Alexandrie. Je me suis empress&eacute; de la lui
+promettre, et
+elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le
+chancelier du consulat de France. S.A. a d&eacute;sir&eacute; savoir
+jusqu'&agrave; quel
+point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assur&eacute;
+que nous
+trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprim&eacute; ma
+reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire
+qu'il
+les repoussait d'une mani&egrave;re fort aimable; ces bons musulmans
+nous ont
+trait&eacute;s avec une franchise qui nous charme. Adieu.</p>
+<small><img style="width: 1000px; height: 1419px;"
+ alt="Plan des ruines de Sa&iuml;s" title="Plan des ruines de Sa&iuml;s"
+ src="images/045.png"></small><br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TROISIEME_LETTRE"></a>
+<h2>TROISI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Au Caire, le 27 septembre 1828.</small></p>
+<p>C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitt&eacute; Alexandrie,
+apr&egrave;s
+avoir arbor&eacute; le pavillon de France. Nous avons pris le canal
+nomm&eacute;
+<i>Mahmoudi&eacute;h</i>, auquel ont travaill&eacute; MM. Coste et
+Masi; il suit la
+direction g&eacute;n&eacute;rale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais
+il fait beaucoup
+moins de d&eacute;tours, et se rend plus directement au Nil, en passant
+entre
+le lac Mar&eacute;otis, &agrave; droite, et celui d'<i>Edkou</i>,
+&agrave; gauche. Nous
+d&eacute;bouch&acirc;mes dans le fleuve, le 15 de tr&egrave;s-bonne
+heure, et je con&ccedil;us d&egrave;s
+lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant
+les
+sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et
+sont frapp&eacute;s de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert
+d'arbres
+de toute esp&egrave;ce, au-dessus desquels s'&eacute;l&egrave;vent les
+centaines de minarets
+des nombreux villages qui sont dispers&eacute;s sur cette terre de
+pr&eacute;dilection. Ce spectacle est v&eacute;ritablement enchanteur,
+et la renomm&eacute;e
+de la fertilit&eacute; de la campagne d'&Eacute;gypte n'est point
+exag&eacute;r&eacute;e.</p>
+<p>Le fleuve est immense, et les rives en sont d&eacute;licieuses. Nous
+f&icirc;mes une
+courte halte &agrave; <i>Fouah</i>, o&ugrave; nous arriv&acirc;mes
+&agrave; midi. A sept heures et demie
+du soir, nous d&eacute;pass&acirc;mes <i>D&eacute;souk</i>; c'est le
+lieu o&ugrave; le respectable Salt
+a expir&eacute; il y a quelques mois. Le 16, &agrave; six heures du
+matin, je trouvai,
+en m'&eacute;veillant, le <i>maasch</i> amarr&eacute; dans le
+voisinage de <i>Ssa-el-Hagar</i>,
+o&ugrave; j'avais recommand&eacute; d'aborder pour visiter les ruines
+de Sa&iuml;s, devant
+lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (<i>Voyez la planche
+N&deg; 1.</i>)</p>
+<p>Nos fusils sur l'&eacute;paule, nous gagn&acirc;mes le village qui
+est &agrave; une
+demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chass&egrave;rent en chemin,
+et
+firent lever deux chacals, qui s'&eacute;chapp&egrave;rent &agrave;
+toutes jambes &agrave; travers
+les coups de fusils. Nous nous dirige&acirc;mes sur une grande enceinte
+que
+nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui
+couvrait une partie des terrains, nous for&ccedil;a de faire quelques
+d&eacute;tours,
+et nous pass&acirc;mes sur une premi&egrave;re <i>n&eacute;cropole</i>
+&eacute;gyptienne, b&acirc;tie en
+briques crues. Sa surface est couverte de d&eacute;bris de poterie, et
+j'y
+ramassai quelques fragments de figurines fun&eacute;raires: la grande
+enceinte
+n'&eacute;tait abordable que par une porte forc&eacute;e tout &agrave;
+fait moderne. Je
+n'essayerai point de rendre l'impression que j'&eacute;prouvai
+apr&egrave;s avoir
+d&eacute;pass&eacute; cette porte, et en trouvant sous mes yeux des
+masses &eacute;normes de
+80 pieds de hauteur, semblables &agrave; des rochers
+d&eacute;chir&eacute;s par la foudre ou
+par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette
+immense circonvallation, et reconnus encore des constructions
+&eacute;gyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large
+et 5
+d'&eacute;paisseur. C'&eacute;tait aussi une <i>n&eacute;cropole,</i>
+et cela nous expliqua une
+chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs
+momies les villes situ&eacute;es dans la Basse-&Eacute;gypte, et loin
+des montagnes.
+Cette seconde n&eacute;cropole de Sa&iuml;s, dans les d&eacute;bris
+colossaux de laquelle
+on reconna&icirc;t encore plusieurs &eacute;tages de petites chambres
+fun&eacute;raires (et
+il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de
+longueur, et pr&egrave;s de 500 de large. Sur les parois de
+quelques-unes des
+chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait
+&agrave;
+renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits
+<i>canopes</i>. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre
+eux.</p>
+<p>A droite et &agrave; gauche de cette n&eacute;cropole existent deux
+monticules, sur
+l'un desquels nous avons trouv&eacute; des d&eacute;bris de granit
+rose, de granit
+gris, de beau gr&egrave;s rouge et de <i>marbre blanc,</i> dit de
+Th&egrave;bes. Cette
+derni&egrave;re particularit&eacute; int&eacute;ressera
+particuli&egrave;rement notre ami Dubois,
+qui a tant travaill&eacute; sur les mati&egrave;res employ&eacute;es
+dans les monuments de
+l'antiquit&eacute;; des l&eacute;gendes de Pharaons sont
+sculpt&eacute;es sur ce marbre
+blanc, et j'en ai recueilli de beaux &eacute;chantillons.</p>
+<p>Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces
+&eacute;difices sont
+vraiment &eacute;tonnantes. Le parall&eacute;logramme, dont les petits
+c&ocirc;t&eacute;s n'ont pas
+moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de
+tour. La hauteur de cette muraille peut &ecirc;tre estim&eacute;e
+&agrave; 80 pieds, et son
+&eacute;paisseur mesur&eacute;e est de 54 pieds: on pourrait donc y
+compter les
+grandes briques par millions.</p>
+<p>Cette circonvallation de g&eacute;ant me para&icirc;t avoir
+renferm&eacute; les principaux
+&eacute;difices sacr&eacute;s de <i>Sa&iuml;s</i>. Tous ceux dont il
+reste des d&eacute;bris &eacute;taient
+des <i>n&eacute;cropoles</i>; et, d'apr&egrave;s les indications
+fournies par H&eacute;rodote,
+l'enceinte que j'ai visit&eacute;e renfermerait les tombeaux d'<i>Apri&egrave;s</i>
+et des
+rois <i>sa&iuml;tes</i> ses anc&ecirc;tres. De l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de ceux-ci serait le
+monument fun&eacute;raire de l'usurpateur <i>Amasis</i>. La partie de
+l'enceinte,
+vers le Nil, a pu ais&eacute;ment contenir le grand temple de
+N&eacute;ith, la grande
+d&eacute;esse de Sa&iuml;s; et nous avons donn&eacute; la chasse
+&agrave; coups de fusil &agrave; des
+chouettes, oiseau sacr&eacute; de Minerve ou N&eacute;ith, que les
+m&eacute;dailles de Sa&iuml;s
+et celles d'Ath&egrave;nes sa fille portent pour armes parlantes. A
+quelques
+centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des
+collines qui couvrent une troisi&egrave;me n&eacute;cropole. Elle
+&eacute;tait celle des gens
+de qualit&eacute;: on y a d&eacute;j&agrave; fouill&eacute;, et j'y ai
+vu un &eacute;norme sarcophage en
+basalte vert, celui d'un gardien des temples sous <i>Psamm&eacute;tichus
+II</i>.
+M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la
+d&eacute;pense
+serait trop consid&eacute;rable, et le monument n'est pas assez
+important pour
+la risquer. A mon retour en Basse-&Eacute;gypte, je ferai faire des
+fouilles
+sur ce point-l&agrave; et sur quelques autres, si l'&eacute;tat des
+fonds me le
+permet. Cette derni&egrave;re remarque est importante; avec peu de
+fonds on
+peut faire beaucoup, et je serais afflig&eacute; de quitter ce pays
+sans avoir
+pu assurer, &agrave; peu de frais, l'acquisition de monuments de choix,
+les
+plus propres &agrave; enrichir nos collections royales et &agrave;
+&eacute;clairer les
+travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien
+m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilit&eacute;
+incontestable.<br>
+</p>
+<p><img style="width: 950px; height: 1342px;"
+ alt="Plan des ruines de Sa&iuml;s" title="Plan des ruines de Sa&iuml;s"
+ src="images/050.png"><br>
+</p>
+<br>
+<p>Cette premi&egrave;re visite &agrave; Sa&iuml;s ne sera pas la
+derni&egrave;re; je quittai ce
+lieu, &agrave; six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous
+pass&acirc;mes
+devant <i>Schabour</i>. Le 18, &agrave; neuf heures du matin, nous
+f&icirc;mes halte &agrave;
+<i>Nader</i>, o&ugrave; des Alm&egrave;h nous donn&egrave;rent un
+concert vocal et instrumental,
+suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A
+midi et demi, nous &eacute;tions devant <i>Tharran&eacute;h</i>,
+o&ugrave; je vis des monticules
+de natron, transport&eacute;s des lacs qui le produisent. Le soir, nous
+d&eacute;pass&acirc;mes <i>Mit-Salam&eacute;h</i>, triste village
+assis dans le d&eacute;sert libyque;
+et, faute de vent, nous pass&acirc;mes une partie de la nuit sur la
+rive
+verdoyante du Delta, pr&egrave;s du village d'<i>Aschmoun</i>. Le 19 au
+matin, nous
+v&icirc;mes enfin les Pyramides, dont on pouvait d&eacute;j&agrave;
+appr&eacute;cier les masses,
+quoique nous fussions &agrave; huit lieues de distance. A une heure
+trois
+quarts, nous arriv&acirc;mes au sommet du Delta (<i>Bathn-el-Bakarah</i>,
+le
+Ventre-de-la-Vache), &agrave; l'endroit m&ecirc;me o&ugrave; le fleuve
+se partage en deux
+branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique,
+et la largeur du Nil &eacute;tonnante. A l'occident, les Pyramides
+s'&eacute;l&egrave;vent au
+milieu des palmiers; une multitude de barques et de b&acirc;timents se
+croisent dans tous les sens; &agrave; l'orient, le village
+tr&egrave;s-pittoresque de
+<i>Schoraf&eacute;h</i>; dans la direction d'H&eacute;liopolis: le fond
+du tableau est
+occup&eacute; par le mont <i>Mokattam</i>, que couronne la citadelle
+du Caire, et
+dont la base est cach&eacute;e par la for&ecirc;t de minarets de cette
+grande
+capitale. A trois heures, nous v&icirc;mes le Caire plus distinctement:
+c'est
+l&agrave; que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne
+arriv&eacute;e.
+L'orateur &eacute;tait accompagn&eacute; de deux camarades
+habill&eacute;s d'une fa&ccedil;on
+tr&egrave;s-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariol&eacute;s de
+couleurs
+tranchantes; des barbes et d'&eacute;normes moustaches d'&eacute;toupe
+blanche; des
+langes &eacute;troits, serrant et dessinant toutes les parties de leur
+corps;
+et chacun d'eux s'&eacute;tait ajust&eacute; d'&eacute;normes
+accessoires en linge blanc
+fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques,
+figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs
+d'ancien
+style. Quelques minutes apr&egrave;s, notre <i>maasch</i> donna sur un
+banc de
+sable, et fut arr&ecirc;t&eacute; tout court; nos matelots se
+jet&egrave;rent au Nil pour le
+d&eacute;gager, en se servant du nom d'<i>Allah</i>, et bien plus
+efficacement de
+leurs larges et robustes &eacute;paules; la plupart de ces mariniers
+sont des
+Hercules admirablement taill&eacute;s, d'une force &eacute;tonnante, et
+ressemblant,
+quand ils sortent du fleuve, &agrave; des statues de bronze
+nouvellement
+coul&eacute;es. Ce travail d'une demi-heure suffit pour d&eacute;gager
+le b&acirc;timent.
+Nous pass&acirc;mes devant <i>Embab&eacute;h</i>, et apr&egrave;s
+avoir salu&eacute; le champ de
+bataille des Pyramides, nous abord&acirc;mes au port de <i>Boulaq</i>,
+&agrave; cinq
+heures pr&eacute;cises. La journ&eacute;e du 20 se passa en
+pr&eacute;paratifs de d&eacute;part pour
+le Caire, et plusieurs convois d'&acirc;nes et de chameaux
+transport&egrave;rent en
+ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais
+fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et
+enfourchant nos &acirc;nes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je
+partis
+pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman
+&eacute;tait avec moi, et toute la jeunesse paradait &agrave; ma suite:
+je m'aper&ccedil;us
+que cela ne d&eacute;plaisait nullement aux Arabes, qui criaient: <i>Fransaou&iuml;</i>
+(Fran&ccedil;ais) avec une certaine satisfaction.</p>
+<p>Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-l&agrave; et le
+lendemain
+&eacute;taient ceux de la f&ecirc;te que les musulmans
+c&eacute;l&eacute;braient pour la naissance
+du Proph&egrave;te. La grande et importante place d'<i>Ezb&eacute;ki&eacute;h</i>,
+dont
+l'inondation occupe le milieu, &eacute;tait couverte de monde entourant
+les
+baladins, les danseuses, les chanteuses, et de tr&egrave;s-belles
+tentes sous
+lesquelles on pratiquait des actes de d&eacute;votion. Ici, des
+musulmans assis
+lisaient en cadence des chapitres du Coran; l&agrave;, trois cents
+d&eacute;vots,
+rang&eacute;s en lignes parall&egrave;les, assis, mouvant incessamment
+le haut de leur
+corps en avant et en arri&egrave;re comme des poup&eacute;es &agrave;
+charni&egrave;re, chantaient
+en choeur, <i>L&agrave; Il&acirc;h ill All&acirc;h</i> (Il n'y a point
+d'autre dieu que Dieu);
+plus loin, cinq cents &eacute;nergum&egrave;nes, debout, rang&eacute;s
+circulairement et se
+sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de
+leur
+poitrine &eacute;puis&eacute;e, le nom d'<i>Allah</i>, mille fois
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;, mais d'un ton si
+sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus
+infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs
+du Tartare. A c&ocirc;t&eacute; de ces religieuses
+d&eacute;monstrations, circulaient les
+musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes
+de
+tout genre &eacute;taient en pleine activit&eacute;: ce m&eacute;lange
+de jeux profanes et de
+pratiques religieuses, joint &agrave; l'&eacute;tranget&eacute; des
+figures et &agrave; l'extr&ecirc;me
+vari&eacute;t&eacute; des costumes, formait un spectacle infiniment
+curieux, et que je
+n'oublierai jamais. En quittant la place, nous travers&acirc;mes une
+partie de
+la ville pour gagner notre logement.</p>
+<p>On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort
+bien; et
+ces rues de 8 &agrave; 10 pieds de largeur, si d&eacute;cri&eacute;es,
+me paraissent
+parfaitement bien calcul&eacute;es pour &eacute;viter la trop grande
+chaleur. Sans
+&ecirc;tre pav&eacute;es, elles sont d'une propret&eacute; fort
+remarquable. Le Caire est
+une ville tout &agrave; fait monumentale; la plus grande partie des
+maisons est
+en pierre, et &agrave; chaque instant on y remarque des portes
+sculpt&eacute;es dans
+le go&ucirc;t arabe; une multitude de mosqu&eacute;es, plus
+&eacute;l&eacute;gantes les unes que
+les autres, couvertes d'arabesques du meilleur go&ucirc;t, et
+orn&eacute;es de
+minarets admirables de richesse et de gr&acirc;ce, donnent &agrave;
+cette capitale un
+aspect imposant et tr&egrave;s-vari&eacute;. Je l'ai parcourue dans
+tous les sens, et
+je d&eacute;couvre chaque jour de nouveaux &eacute;difices que je
+n'avais pas encore
+soup&ccedil;onn&eacute;s. Gr&acirc;ces &agrave; la dynastie des <i>Thouloumides</i>,
+aux califes
+<i>Fathimites</i>, aux sultans <i>Ayoubites</i> et aux mamelouks <i>Baharites</i>,
+le
+Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie
+ait d&eacute;truit ou laiss&eacute; d&eacute;truire en
+tr&egrave;s-grande partie les d&eacute;licieux
+produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes
+premi&egrave;res
+d&eacute;votions dans la mosqu&eacute;e de <i>Thouloum</i>,
+&eacute;difice du IXe si&egrave;cle, mod&egrave;le
+d'&eacute;l&eacute;gance et de grandeur, que je ne puis assez admirer,
+quoique &agrave;
+moiti&eacute; ruin&eacute;. Pendant que j'en consid&eacute;rais la
+porte, un vieux <i>che&iuml;k</i> me
+fit proposer d'entrer dans la mosqu&eacute;e: j'acceptai avec
+empressement,
+et, franchissant lestement la premi&egrave;re porte, on m'arr&ecirc;ta
+tout court &agrave;
+la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure;
+j'avais
+des bottes, mais j'&eacute;tais sans bas; la difficult&eacute;
+&eacute;tait pressante. Je
+quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir &agrave; mon janissaire pour
+envelopper mon pied droit, un autre mouchoir &agrave; mon domestique
+nubien
+Mohammed, pour mon pied gauche, et me voil&agrave; sur le parquet en
+marbre de
+l'enceinte sacr&eacute;e; c'est sans contredit le plus beau monument
+arabe qui
+reste en &Eacute;gypte. La d&eacute;licatesse des sculptures est
+incroyable, et cette
+suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai
+ici ni des autres mosqu&eacute;es, ni des tombeaux des califes et des
+sultans
+mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus
+magnifique
+encore que la premi&egrave;re; cela me m&egrave;nerait trop loin, et
+c'en est assez de
+la vieille &Eacute;gypte, sans m'occuper de la nouvelle.</p>
+<p>Lundi 22 septembre, je montai &agrave; la citadelle du Caire, pour
+rendre
+visite &agrave; Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus
+estim&eacute;s
+par le vice-roi. Il me re&ccedil;ut fort agr&eacute;ablement, causa
+beaucoup avec moi
+sur les monuments de la Haute-&Eacute;gypte, et me donna quelques
+conseils pour
+les &eacute;tudier plus &agrave; l'aise. En sortant de chez le
+gouverneur, je
+parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs &eacute;normes
+de gr&egrave;s,
+portant un bas-relief o&ugrave; est figur&eacute; le roi <i>Psamm&eacute;tichus
+II</i>, faisant la
+d&eacute;dicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres
+blocs
+&eacute;pars, et qui ont appartenu au m&ecirc;me monument de Memphis
+d'o&ugrave; ces
+pierres ont &eacute;t&eacute; apport&eacute;es, m'ont offert une
+particularit&eacute; fort curieuse.
+Chacune de ces pierres, parfaitement dress&eacute;es et
+taill&eacute;es, porte une
+<i>marque</i> constatant sous quel roi le bloc a &eacute;t&eacute;
+tir&eacute; de la carri&egrave;re; la
+l&eacute;gende royale, accompagn&eacute;e d'un titre qui fait
+conna&icirc;tre la destination
+du bloc pour Memphis, est grav&eacute;e dans une aire carr&eacute;e et
+creuse. J'ai
+recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: <i>Psamm&eacute;tichus
+II</i>,
+<i>Apri&egrave;s</i>, son fils, et <i>Amasis</i>, successeur de ce
+dernier: ces trois
+l&eacute;gendes nous donnent donc la dur&eacute;e de la construction de
+l'&eacute;difice dont
+ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais
+royal du fameux <i>Salahh-Eddin</i> (le sultan Saladin), le chef de la
+dynastie des Ayoubites; un incendie a d&eacute;vor&eacute; les toits,
+il y a quatre
+ans, et, depuis quelques mois, on d&eacute;molit parfois ce qui reste
+de ce
+grand et beau monument: j'ai pu reconna&icirc;tre une salle
+carr&eacute;e, la
+principale du palais. Plus de trente colonnes de granit ros&eacute;,
+portant
+encore les traces de la dorure &eacute;paisse qui couvrait leur
+f&ucirc;t, sont
+debout, et leurs &eacute;normes chapiteaux de sculpture arabe,
+imitation
+grossi&egrave;re de vieux chapiteaux &eacute;gyptiens, sont
+entass&eacute;s sur les
+d&eacute;combres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajout&eacute;s
+&agrave; ces colonnes
+grecques ou romaines, sont tir&eacute;s de blocs de granit
+enlev&eacute;s aux ruines
+de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures
+hi&eacute;roglyphiques: j'ai m&ecirc;me trouv&eacute; sur l'un d'entre
+eux, &agrave; la partie qui
+joignait le f&ucirc;t &agrave; la colonne, un bas-relief
+repr&eacute;sentant le roi
+<i>Nectan&egrave;be</i>, faisant une offrande aux dieux. Dans une de
+mes courses &agrave;
+la citadelle, o&ugrave; je suis all&eacute; plusieurs fois pour faire
+dessiner les
+d&eacute;bris &eacute;gyptiens, j'ai visit&eacute; le fameux <i>puits
+de Joseph</i>, c'est-&agrave;-dire
+le puits que le grand <i>Saladin</i> (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait
+creuser
+dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai
+vu aussi la m&eacute;nagerie du pacha, consistant en un lion, deux
+tigres et un
+&eacute;l&eacute;phant; je suis arriv&eacute; trop tard pour voir
+l'hippopotame vivant: la
+pauvre b&ecirc;te venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant
+sa
+sieste sans pr&eacute;caution; mais j'en ai vu la peau empaill&eacute;e
+&agrave; la turque,
+et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai
+visit&eacute;
+avant-hier <i>Mahammed-Bey</i>, defterdar (tr&eacute;sorier) du pacha.
+Il m'a fait
+montrer la maison qu'il construit &agrave; Boulaq sur le Nil, et dans
+les
+murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, <i>d'assez
+beaux bas-reliefs &eacute;gyptiens</i>, venant de Sakkarah; c'est un
+pas fort
+remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renomm&eacute;
+pour son
+opposition &agrave; la r&eacute;forme.</p>
+<p>J'ai trouv&eacute; ici notre agent consulaire, M. Derche, malade,
+et, parmi les
+&eacute;trangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major F&eacute;lix,
+Anglais, qui
+s'occupent beaucoup d'hi&eacute;roglyphes, et qui me comblent de
+bont&eacute;s. Je
+n'ai encore fait aucune acquisition; je pr&eacute;sume que notre
+arriv&eacute;e a fait
+hausser le prix des antiquit&eacute;s; mais cela ne peut durer
+longtemps. Je
+pars demain ou apr&egrave;s pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire
+cette
+ann&eacute;e; nous d&eacute;barquerons pr&egrave;s de <i>Mit-Rahin&eacute;h</i>
+(le centre des ruines de
+la vieille ville), o&ugrave; je m'&eacute;tablirai; je pousserai de
+l&agrave; des
+reconnaissances sur <i>Sakkarah, Dahschour</i> et toute la plaine de
+<i>Memphis</i>, jusqu'aux grandes pyramides de <i>Gis&eacute;h</i>,
+d'o&ugrave; j'esp&egrave;re dater
+ma prochaine lettre. Apr&egrave;s avoir couru le sol de la seconde
+capitale
+&eacute;gyptienne, je mets le cap sur Th&egrave;bes, o&ugrave; je serai
+vers la fin
+d'octobre, apr&egrave;s m'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; quelques
+heures &agrave; Abydos et &agrave; Dend&eacute;rah.
+Ma sant&eacute; est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il
+est vrai
+que je suis un homme tout nouveau: ma t&ecirc;te ras&eacute;e est
+couverte d'un
+&eacute;norme turban; je suis compl&egrave;tement habill&eacute;
+&agrave; la turque, une belle
+moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend &agrave; mon
+c&ocirc;t&eacute;; ce
+costume est tr&egrave;s-chaud, et c'est justement ce qui convient en
+&Eacute;gypte; on
+y sue &agrave; plaisir et l'on s'y porte de m&ecirc;me. Les Arabes me
+prennent
+partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la
+parole &agrave; celle des habits; je d&eacute;brouille mon arabe, et
+&agrave; force de
+jargonner, on ne me prendra plus pour un d&eacute;butant. J'ai
+d&eacute;j&agrave; recueilli
+des coquilles du Nil pour M. de F&eacute;russac ... J'attends
+impatiemment des
+lettres de Paris ... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="QUATRIEME_LETTRE"></a>
+<h2>QUATRI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Sakkarah, le 5 octobre 1828.</small></p>
+<p>Nous sommes rest&eacute;s au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir
+du m&ecirc;me
+jour nous avons couch&eacute; dans notre <i>maasch</i>, afin de mettre
+&agrave; la voile le
+lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis.
+Le
+1er octobre, nous pass&acirc;mes la nuit devant le village de <i>Massarah</i>,
+sur
+la rive orientale du Nil, et le lendemain, &agrave; six heures du
+matin, nous
+cour&ucirc;mes la plaine pour atteindre de grandes carri&egrave;res que
+je voulais
+visiter, parce que Memphis, sise sur la rive oppos&eacute;e, et
+pr&eacute;cis&eacute;ment en
+face, doit &ecirc;tre sortie de leurs vastes flancs. La journ&eacute;e
+fut
+excessivement p&eacute;nible; mais je visitai presque une &agrave; une
+toutes les
+cavernes dont le penchant de la montagne de <i>Thorrah</i> est
+cribl&eacute;. J'ai
+constat&eacute; que ces carri&egrave;res de beau calcaire blanc ont
+&eacute;t&eacute; exploit&eacute;es &agrave;
+toutes les &eacute;poques, et j'ai trouv&eacute;: 1&deg; une
+inscription dat&eacute;e du mois de
+Paophi de l'an IV <i>de l'empereur Auguste;</i> 2&deg; une seconde
+inscription de
+l'an VII, m&ecirc;me mois, d'un Ptol&eacute;m&eacute;e, qui doit
+&ecirc;tre <i>Soter Ier</i>, puisqu'il
+n'y a pas de surnom; 3&deg; une inscription de l'an II du roi <i>Acoris</i>,
+l'un
+des insurg&eacute;s contre les Perses; enfin, deux de ces
+carri&egrave;res et les plus
+vastes ont &eacute;t&eacute; ouvertes l'an XXII du roi <i>Amosis</i>,
+le p&egrave;re de la
+dix-huiti&egrave;me dynastie, comme portent textuellement deux belles
+st&egrave;les
+sculpt&eacute;es &agrave; m&ecirc;me dans le roc, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; des deux entr&eacute;es. Ces m&ecirc;mes
+st&egrave;les
+indiquent aussi que les pierres de cette carri&egrave;re ont
+&eacute;t&eacute; employ&eacute;es aux
+constructions des temples de <i>Phtha</i>, d'<i>Apis</i> et d'<i>Ammon</i>,
+&agrave; Memphis,
+et cette indication donne la date de ces m&ecirc;mes temples bien
+connus de
+l'antiquit&eacute;. J'ai trouv&eacute; aussi, dans une autre
+carri&egrave;re, pour l'&eacute;poque
+pharaonique, deux monolithes trac&eacute;s &agrave; l'encre rouge sur
+les parois, avec
+une finesse extr&ecirc;me et une admirable s&ucirc;ret&eacute; de main:
+la corniche de l'un
+de ces monolithes, qui n'ont &eacute;t&eacute; que mis en projet, sans
+commencement
+d'ex&eacute;cution, porte le pr&eacute;nom et le nom propre de <i>Psamm&eacute;tichus
+Ier</i>.
+Ainsi, les carri&egrave;res de la montagne arabique, entre <i>Thorrah</i>
+et
+<i>Massarah</i>, ont &eacute;t&eacute; exploit&eacute;es sous les
+Pharaons, les Perses, les
+Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela
+tient
+&agrave; leur voisinage des capitales successives de l'&Eacute;gypte, <i>Memphis,
+Fosthat</i> et le <i>Caire</i>. Rentr&eacute;s le soir dans nos
+vaisseaux, comme les
+Grecs venant de livrer un assaut &agrave; la ville de Troie, mais plus
+heureux
+qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre &agrave;
+la voile
+pour <i>B&eacute;dr&eacute;ch&eacute;in</i>, village situ&eacute;
+&agrave; peu de distance, sur le bord
+occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous part&icirc;mes
+pour
+l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis;
+pass&eacute; le
+village de <i>B&eacute;dr&eacute;ch&eacute;in</i>, qui est &agrave; un
+quart d'heure dans les terres, on
+s'aper&ccedil;oit qu'on foule le sol antique d'une grande cit&eacute;,
+aux blocs de
+granit dispers&eacute;s dans la plaine, et &agrave; ceux qui
+d&eacute;chirent le terrain et
+se font encore jour &agrave; travers les sables, qui ne tarderont pas
+&agrave; les
+recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de <i>Mit-Rahin&eacute;h</i>,
+s'&eacute;l&egrave;vent deux longues collines parall&egrave;les, qui
+m'ont paru &ecirc;tre les
+&eacute;boulements d'une enceinte immense, construite en briques crues
+comme
+celle de Sa&iuml;s, et renfermant jadis les principaux &eacute;difices
+sacr&eacute;s de
+Memphis. C'est dans l'int&eacute;rieur de cette enceinte que nous avons
+vu le
+grand colosse exhum&eacute; par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner
+ce
+monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus
+agr&eacute;ablement surpris de trouver un magnifique morceau de
+sculpture
+&eacute;gyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu,
+n'a pas
+moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tomb&eacute; la
+face
+contre terre, ce qui a conserv&eacute; le visage parfaitement intact.
+Sa
+physionomie suffit pour me le faire reconna&icirc;tre comme une statue
+de
+S&eacute;sostris, car c'est en grand le portrait le plus fid&egrave;le
+du beau
+S&eacute;sostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de
+la
+ceinture, confirm&egrave;rent mon id&eacute;e, et il n'est plus douteux
+qu'il existe,
+&agrave; Turin et &agrave; Memphis, deux <i>portraits</i> du plus
+grand des Pharaons. J'ai
+fait dessiner cette t&ecirc;te avec un soin extr&ecirc;me, et relever
+toutes les
+l&eacute;gendes. Ce colosse n'&eacute;tait point seul; et si j'obtiens
+des fonds
+sp&eacute;ciaux pour des fouilles en grand &agrave; Memphis, je puis
+r&eacute;pondre, en
+moins de trois mois, de peupler le Mus&eacute;e du Louvre de statues
+des plus
+riches mati&egrave;res et du plus grand int&eacute;r&ecirc;t pour
+l'histoire. Ce colosse,
+devant lequel sont de grandes substructions calcaires, &eacute;tait,
+selon
+toute apparence, plac&eacute; devant une grande porte et devait avoir
+des
+pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le
+temps me manquera. Un peu plus loin et sur le m&ecirc;me axe, existent
+encore
+de petits colosses du m&ecirc;me Pharaon, en granit ros&eacute;, mais
+en fort mauvais
+&eacute;tat. C'&eacute;tait encore une porte.</p>
+<p>Au nord du colosse exista un temple de V&eacute;nus (<i>Hath&ocirc;r</i>),
+construit en
+calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du c&ocirc;t&eacute; de
+l'orient: j'ai
+continu&eacute; des fouilles commenc&eacute;es par Caviglia; le
+r&eacute;sultat a &eacute;t&eacute; de
+constater dans cet endroit m&ecirc;me l'existence d'un temple
+orn&eacute; de
+colonnes-pilastres accoupl&eacute;es et en granit ros&eacute;, et
+d&eacute;di&eacute; &agrave; <i>Phtha</i> et &agrave;
+<i>Hath&ocirc;r</i> (Vulcain et V&eacute;nus), les deux grandes
+divinit&eacute;s de Memphis, par
+Rhams&egrave;s le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du
+c&ocirc;t&eacute; de
+l'est, une vaste n&eacute;cropole semblable &agrave; celle que j'ai
+reconnue &agrave; Sa&iuml;s.</p>
+<p>C'est le 4 octobre que je suis venu camper &agrave; <i>Sakkarah</i>,
+car nous sommes
+sous la tente; une d'elles est occup&eacute;e par nos domestiques; tous
+les
+soirs, sept ou huit B&eacute;douins choisis d'avance font la garde de
+nuit et
+les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand
+on
+les traite en hommes.</p>
+<p>J'ai visit&eacute; ici, &agrave; Sakkarah, la plaine des momies,
+l'ancien cimeti&egrave;re
+de Memphis, parsem&eacute; de pyramides et de tombeaux viol&eacute;s.
+Cette localit&eacute;,
+gr&acirc;ce &agrave; la rapace barbarie des marchands
+d'antiquit&eacute;s, est presque tout
+&agrave; fait nulle pour l'&eacute;tude: les tombeaux orn&eacute;s de
+sculptures sont, pour
+la plupart, d&eacute;vast&eacute;s, ou recombl&eacute;s apr&egrave;s
+avoir &eacute;t&eacute; pill&eacute;s. Ce d&eacute;sert est
+affreux; il est form&eacute; par une suite de petits monticules de
+sable
+produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsem&eacute;
+d'ossements humains, d&eacute;bris des vieilles
+g&eacute;n&eacute;rations. Deux tombeaux
+seuls ont attir&eacute; notre attention, et m'ont
+d&eacute;dommag&eacute; du triste aspect de
+ce champ de d&eacute;solation. J'ai trouv&eacute;, dans l'un d'eux, une
+s&eacute;rie
+d'oiseaux sculpt&eacute;s sur les parois, et accompagn&eacute;s de
+leurs noms en
+hi&eacute;roglyphes; cinq esp&egrave;ces de gazelles avec leurs noms;
+et enfin
+quelques sc&egrave;nes domestiques, telles que l'action de traire le
+lait, deux
+cuisiniers exer&ccedil;ant leur art, etc. Nos portefeuilles se
+grossissent du
+fruit de ces d&eacute;couvertes ... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CINQUIEME_LETTRE"></a>
+<h2>CINQUI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<p><br>
+</p>
+<div style="text-align: right;"><big>Au pied des pyramides de
+Giz&eacute;h, le 8 octobre 1828.</big><br>
+</div>
+<p>J'ai transport&eacute; mon camp et mes p&eacute;nates &agrave;
+l'ombre des grandes pyramides,
+depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du
+monde, sept chameaux et vingt &acirc;nes ont transport&eacute; nous et
+nos bagages &agrave;
+travers le d&eacute;sert qui s&eacute;pare les pyramides
+m&eacute;ridionales de celles de
+Giz&eacute;h, les plus c&eacute;l&egrave;bres de toutes, et qu'il me
+fallait voir enfin avant
+de partir pour la Haute-&Eacute;gypte. Ces merveilles ont besoin
+d'&ecirc;tre
+&eacute;tudi&eacute;es de pr&egrave;s pour &ecirc;tre bien
+appr&eacute;ci&eacute;es; elles semblent diminuer de
+hauteur &agrave; mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant
+les blocs
+de pierre dont elles sont form&eacute;es qu'on a une id&eacute;e juste
+de leur masse
+et de leur immensit&eacute;. Il y a peu &agrave; faire ici, et
+lorsqu'on aura copi&eacute;
+des sc&egrave;nes de la vie domestique, sculpt&eacute;es dans un
+tombeau voisin de la
+deuxi&egrave;me pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront
+nous
+prendre &agrave; Giz&eacute;h, et nous cinglerons &agrave; force de
+voiles pour la
+Haute-&Eacute;gypte, mon v&eacute;ritable
+quartier-g&eacute;n&eacute;ral. Th&egrave;bes est l&agrave;, et on y
+arrive toujours trop tard.
+</p>
+<p>Sauf un peu de fatigue de la journ&eacute;e d'hier, nous nous
+portons fort
+bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="SIXIEME_LETTRE"></a>
+<h2>SIXIEME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>A B&eacute;ni-Hassau, le 5; et
+&agrave; Monfaloutli, le 8 novembre
+1828.</small></p>
+<p>Je comptais &ecirc;tre &agrave; Th&egrave;bes le 1er novembre; voici
+d&eacute;j&agrave; le 5, et je me
+trouve encore &agrave; <i>B&eacute;ni-Hassan</i>. C'est un peu la
+faute de ceux qui ont
+d&eacute;j&agrave; d&eacute;crit les hypog&eacute;es de cette
+localit&eacute;, et en ont donn&eacute; une si mince
+id&eacute;e. Je comptais exp&eacute;dier ces grottes en une
+journ&eacute;e; mais elles en ont
+pris quinze, sans que j'en &eacute;prouve le moindre regret; je vais
+reprendre
+mon r&eacute;cit de plus haut.</p>
+<p>Ma derni&egrave;re lettre &eacute;tait dat&eacute;e des grandes
+pyramides, o&ugrave; je suis, rest&eacute;
+camp&eacute; trois jours, non pour ces masses &eacute;normes et de si
+peu d'effet
+lorsqu'on les voit de pr&egrave;s, mais pour l'examen et le
+d&eacute;pouillement des
+grottes s&eacute;pulcrales creus&eacute;es dans le voisinage. Une,
+entre autres, celle
+d'un certain <i>Eima&iuml;</i>, nous a fourni une s&eacute;rie de
+bas-reliefs
+tr&egrave;s-curieux pour la connaissance des arts et m&eacute;tiers de
+l'ancienne
+&Eacute;gypte, et je dois donner un soin tr&egrave;s-particulier
+&agrave; la recherche des
+monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands
+tableaux de bataille des palais de Th&egrave;bes. J'ai trouv&eacute;
+autour des
+pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands
+personnages, mais peu d'inscriptions d'un tr&egrave;s-grand
+int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+<p>Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et
+gagner notre ancien campement de Sakkarah, &agrave; travers le
+d&eacute;sert, et de l&agrave;
+notre <i>flotte</i>, mouill&eacute;e &agrave; <i>B&eacute;dr&eacute;ch&eacute;in</i>,
+o&ugrave; nous arriv&acirc;mes le soir m&ecirc;me,
+gr&acirc;ce &agrave; nos infatigables baudets et aux chameaux qui
+portaient tout
+notre bagage. Nous m&icirc;mes &agrave; la voile pour la
+Haute-&Eacute;gypte, et ce ne fut
+que le 20 octobre, apr&egrave;s avoir &eacute;prouv&eacute; tout
+l'ennui du calme plat et du
+manque total de vent du nord, que nous arriv&acirc;mes &agrave; <i>Mini&eacute;h</i>,
+d'o&ugrave; je fis
+partir tout de suite, apr&egrave;s une visite &agrave; la filature de
+coton, mont&eacute;e en
+machines europ&eacute;ennes, et apr&egrave;s l'achat de quelques
+provisions
+indispensables. On se dirigea sur <i>Saouad&eacute;h</i> pour voir un
+hypog&eacute;e grec
+d'ordre <i>dorique</i>, d&eacute;j&agrave; d&eacute;crit. De l&agrave;
+nous cingl&acirc;mes vers
+<i>Zaouyet-el-Mai&eacute;tin</i>, o&ugrave; nous f&ucirc;mes rendus le
+20 m&ecirc;me au soir; l&agrave;
+existent quelques hypog&eacute;es d&eacute;cor&eacute;s de bas-reliefs
+relatifs &agrave; la vie
+domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait
+d'int&eacute;ressant, et nous ne les quitt&acirc;mes que le 23 au soir,
+pour courir &agrave;
+<i>B&eacute;ni-Hassan</i> &agrave; la faveur d'une bourrasque, &agrave;
+laquelle nous d&ucirc;mes d'y
+arriver le m&ecirc;me jour vers minuit.</p>
+<p>A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens &eacute;tant
+all&eacute;s, en
+&eacute;claireurs, visiter les grottes voisines, rapport&egrave;rent
+qu'il y avait
+peu &agrave; faire, vu que les peintures &eacute;taient &agrave; peu
+pr&egrave;s effac&eacute;es. Je montai
+n&eacute;anmoins, au lever du soleil, visiter ces hypog&eacute;es, et
+je fus
+agr&eacute;ablement surpris de trouver une &eacute;tonnante
+s&eacute;rie de peintures
+parfaitement visibles jusque dans leurs moindres d&eacute;tails,
+lorsqu'elles
+&eacute;taient mouill&eacute;es avec une &eacute;ponge, et qu'on avait
+enlev&eacute; la cro&ucirc;te de
+poussi&egrave;re fine qui les recouvrait et qui avait donn&eacute; le
+change &agrave; nos
+compagnons. D&egrave;s ce moment on se mit &agrave; l'ouvrage, et par
+la vertu de nos
+&eacute;chelles et de l'admirable &eacute;ponge, la plus belle
+conqu&ecirc;te que
+l'industrie humaine ait pu faire, nous v&icirc;mes se d&eacute;rouler
+&agrave; nos yeux la
+plus ancienne s&eacute;rie de peintures qu'on puisse imaginer, toutes
+relatives
+&agrave; la vie civile, aux arts et m&eacute;tiers, et ce qui
+&eacute;tait neuf, &agrave; la <i>caste
+militaire</i>. J'ai fait, dans les deux premiers hypog&eacute;es, une
+moisson
+immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les
+deux tombes les plus recul&eacute;es vers le nord; ces deux
+hypog&eacute;es, dont
+l'architecture et quelques d&eacute;tails int&eacute;rieurs ont
+&eacute;t&eacute; mal reproduits,
+offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux
+voisins), que la porte de l'hypog&eacute;e est
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d'un portique taill&eacute; &agrave;
+jour dans le roc, et form&eacute; de colonnes qui ressemblent, &agrave;
+s'y m&eacute;prendre
+&agrave; la premi&egrave;re vue, au <i>dorique</i> grec de Sicile et
+d'Italie. Elles sont
+cannel&eacute;es, &agrave; base arrondie, et presque toutes d'une belle
+proportion.
+L'int&eacute;rieur des deux derniers hypog&eacute;es &eacute;tait ou
+est encore soutenu par
+des colonnes semblables: nous y avons tous vu le v&eacute;ritable type
+du vieux
+<i>dorique grec</i>, et je l'affirme sans craindre d'&eacute;tablir mon
+opinion sur
+des monuments du temps romain, car ces deux hypog&eacute;es, les plus
+beaux de
+tous, portent leur date et appartiennent au r&egrave;gne d'<i>Osortasen</i>,
+deuxi&egrave;me roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par
+cons&eacute;quent remontent
+au IXe si&egrave;cle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux
+portiques, encore intact, celui de l'hypog&eacute;e d'un chef
+administrateur
+des terres orientales de l'Heptanomide, nomm&eacute; <i>N&eacute;h&ocirc;thph</i>,
+est compos&eacute; de
+ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les
+beaux temples grecs-doriques.</p>
+<p>Les peintures du tombeau de <i>N&eacute;h&ocirc;thph</i> sont de
+v&eacute;ritables <i>gouaches</i>,
+d'une finesse et d'une beaut&eacute; de dessin fort remarquables: c'est
+ce que
+j'ai vu de plus beau jusqu'ici en &Eacute;gypte; les animaux,
+quadrup&egrave;des,
+oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de <i>v&eacute;rit&eacute;</i>,
+que les copies colori&eacute;es que j'en ai fait prendre ressemblent
+aux
+gravures colori&eacute;es de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle:
+nous
+aurons besoin de l'affirmation des quatorze t&eacute;moins qui les ont
+vues,
+pour qu'on croie en Europe &agrave; la fid&eacute;lit&eacute; de nos
+dessins, qui sont d'une
+exactitude parfaite.</p>
+<p>C'est dans ce m&ecirc;me hypog&eacute;e que j'ai trouv&eacute; un
+tableau du plus haut
+int&eacute;r&ecirc;t: il repr&eacute;sente quinze prisonniers, hommes,
+femmes ou enfants,
+pris par un des fils de <i>N&eacute;h&ocirc;thph</i>, et
+pr&eacute;sent&eacute;s &agrave; ce chef par un scribe
+royal, qui offre en m&ecirc;me temps une feuille de papyrus, sur
+laquelle est
+relat&eacute;e la date de la prise, et le nombre des captifs, qui
+&eacute;tait de
+trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute
+particuli&egrave;re, &agrave; nez aquilin pour la plupart,
+&eacute;taient blancs
+comparativement aux &Eacute;gyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en
+jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la <i>couleur de chair</i>.
+Les
+hommes et les femmes sont habill&eacute;s d'&eacute;toffes
+tr&egrave;s-riches, peintes
+(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames
+grecques
+sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la
+chaussure des femmes captives peintes &agrave; <i>B&eacute;ni-Hassan</i>
+ressemblent &agrave;
+celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouv&eacute; sur la
+robe d'une
+d'elles l'ornement enroul&eacute; si connu sous le nom de <i>grecque</i>,
+peint en
+rouge, bleu et noir, et trac&eacute; verticalement. Ces d&eacute;tails
+piqueront la
+curiosit&eacute; et r&eacute;veilleront l'int&eacute;r&ecirc;t de nos
+arch&eacute;ologues et celui de
+notre ami M. Dubois, que j'ai regrett&eacute;, ici plus qu'ailleurs, de
+n'avoir
+pas &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s, parce que notre opinion sur
+l'avancement de l'art en
+&Eacute;gypte y trouve des preuves <i>archi-authentiques</i>. Les
+hommes captifs, &agrave;
+barbe pointue, sont arm&eacute;s d'arcs et de lances, et l'un d'entre
+eux tient
+en main une <i>lyre grecque</i> de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je
+le
+crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure,
+voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de
+leurs
+habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe
+si&egrave;cle
+avant J.-C., peints avec fid&eacute;lit&eacute; par des mains
+&eacute;gyptiennes. J'ai fait
+copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute
+particuli&egrave;re: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original.</p>
+<p>Les quinze jours pass&eacute;s &agrave; <i>B&eacute;ni-Hassan</i>
+ont &eacute;t&eacute; monotones, mais
+fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypog&eacute;es
+dessiner,
+colorier et &eacute;crire, en donnant une heure au plus &agrave; un
+modeste repas,
+qu'on nous apportait des barques, pris &agrave; terre sur le sable,
+dans la
+grande salle de l'hypog&eacute;e, d'o&ugrave; nous apercevions,
+&agrave; travers les colonnes
+en <i>dorique primitif</i>, les magnifiques plaines de l'Heptanomide;
+le
+soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du
+repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le
+lendemain.</p>
+<p>Cette vie de tombeaux a eu pour r&eacute;sultat un portefeuille de
+dessins
+parfaitement faits et d'une exactitude compl&egrave;te, qui
+s'&eacute;l&egrave;vent d&eacute;j&agrave; &agrave;
+plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon
+voyage
+d'&Eacute;gypte serait d&eacute;j&agrave; bien rempli, &agrave;
+l'architecture pr&egrave;s, dont je ne
+m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas &eacute;t&eacute;
+visit&eacute;s ou connus. Voici
+un <i>petit crayon</i> de mes conqu&ecirc;tes: cette note sera
+divis&eacute;e par
+mati&egrave;res, alphab&eacute;tiquement rang&eacute;es comme l'est mon
+portefeuille pendant
+le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins d&eacute;j&agrave;
+faits, et de
+pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du m&ecirc;me
+genre.</p>
+<p>1&deg; AGRICULTURE.&#8212;Dessins repr&eacute;sentant le labourage avec
+les boeufs ou &agrave;
+bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les b&eacute;liers,
+et non
+par les <i>porcs</i>, comme le dit H&eacute;rodote; cinq sortes de
+charrues; le
+piochage, la moisson du bl&eacute;; la moisson du lin; la mise en
+gerbes de ces
+deux esp&egrave;ces de plantes; la mise en meule, le battage, le
+mesurage, le
+d&eacute;p&ocirc;t en grenier; deux dessins de grands greniers sur des
+plans
+diff&eacute;rents; le lin transport&eacute; par des &acirc;nes; une
+foule d'autres travaux
+agricoles, et entre autres la r&eacute;colte du lotus; la culture de la
+vigne,
+la vendange, son transport, l'&eacute;grenage, le pressoir de deux
+esp&egrave;ces,
+l'un &agrave; force de bras et l'autre &agrave; m&eacute;canique, la
+mise en bouteilles ou
+jarres, et le transport &agrave; la cave; la fabrication du vin cuit,
+etc.; la
+culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la
+culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux
+suivants, avec l&eacute;gendes hi&eacute;roglyphiques explicatives;
+plus l'<i>intendant
+de la maison des champs</i> et ses secr&eacute;taires.</p>
+<p>2&deg; ARTS ET M&Eacute;TIERS.&#8212;Collection de tableaux, pour la
+plupart colori&eacute;s,
+afin de bien d&eacute;terminer la nature des objets, et
+repr&eacute;sentant: le
+sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le
+peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre
+peignant un tableau, avec son <i>chevalet</i>; des <i>scribes</i> et
+commis aux
+&eacute;critures de toute esp&egrave;ce; les ouvriers des
+carri&egrave;res transportant des
+blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les op&eacute;rations; les
+<i>marcheurs</i> p&eacute;trissant la terre avec les pieds, d'autres
+avec les mains;
+la mise de l'argile en c&ocirc;ne, le c&ocirc;ne plac&eacute; sur le
+tour; le potier
+faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la premi&egrave;re <i>cuite</i>
+au four,
+la seconde au s&eacute;choir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de
+cannes,
+d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de
+meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou
+maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles &agrave;
+divers
+m&eacute;tiers; le verrier et toutes ses op&eacute;rations;
+l'orf&egrave;vre, le bijoutier,
+le forgeron.</p>
+<p>3&deg; CASTE MILITAIRE.&#8212;L'&eacute;ducation de la caste militaire et
+tous ses
+exercices gymnastiques, repr&eacute;sent&eacute;s en plus de deux cents
+tableaux, o&ugrave;
+sont retrac&eacute;es toutes les poses et attitudes que peuvent prendre
+deux
+habiles lutteurs, attaquant, se d&eacute;fendant, reculant,
+avan&ccedil;ant, debout,
+renvers&eacute;s, etc.; on verra par l&agrave; si l'art &eacute;gyptien
+se contentait de
+figures de profil, les jambes unies et les bras coll&eacute;s contre
+les
+hanches. J'ai copi&eacute; toute cette curieuse s&eacute;rie de
+militaires nus,
+luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures repr&eacute;sentant
+des
+soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un si&egrave;ge,
+la
+<i>tortue</i> et le <i>b&eacute;lier</i>, les punitions militaires, un
+champ de bataille,
+et les pr&eacute;paratifs d'un repas militaire; enfin la fabrication
+des
+lances, javelots, arcs, fl&egrave;ches, massues, haches d'armes, etc.</p>
+<p>4&deg; CHANT, MUSIQUE ET DANSE.&#8212;Un tableau repr&eacute;sentant un
+concert vocal et
+instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est
+second&eacute; par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq
+femmes,
+et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un op&eacute;ra
+tout
+entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de <i>fl&ucirc;te
+traversi&egrave;re</i>, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des
+danseurs
+faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin,
+une collection tr&egrave;s-curieuse de dessins repr&eacute;sentant les
+danseuses (ou
+filles publiques de l'ancienne &Eacute;gypte), dansant, chantant,
+jouant &agrave; la
+paume, faisant divers tours de force et d'adresse.</p>
+<p>5&deg; Un nombre consid&eacute;rable de dessins repr&eacute;sentant
+l'&Eacute;DUCATION DES
+BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute esp&egrave;ce, les vaches,
+les
+veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les
+chevriers, les gardeurs d'&acirc;nes, les bergers et leurs moutons; des
+sc&egrave;nes
+relatives &agrave; l'art v&eacute;t&eacute;rinaire; enfin la
+basse-cour, comprenant
+l'&eacute;ducation d'une foule d'esp&egrave;ces d'oies et de canards,
+et celle d'une
+esp&egrave;ce de cigogne qui &eacute;tait domestique dans l'ancienne
+&Eacute;gypte.</p>
+<p>6&deg; Une premi&egrave;re base du recueil ICONOGRAPHIQUE,
+comprenant les
+<i>portraits</i> des rois &eacute;gyptiens et de grands personnages. Ce
+portefeuille
+sera compl&eacute;t&eacute; en Th&eacute;ba&iuml;de.</p>
+<p>7&ordm; Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.&#8212;On
+y
+remarque la <i>mourre</i>, le jeu de la <i>paille</i>, une sorte de <i>main-chaude</i>,
+le <i>mail</i>, le jeu de <i>piquets plant&eacute;s en terre</i>,
+divers jeux de force;
+la chasse &agrave; la b&ecirc;te fauve, un tableau repr&eacute;sentant
+une grande chasse
+dans le d&eacute;sert, et o&ugrave; sont figur&eacute;es quinze
+&agrave; vingt esp&egrave;ces de
+quadrup&egrave;des; tableaux repr&eacute;sentant le retour de la
+chasse; le gibier est
+port&eacute; mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux
+repr&eacute;sentent la chasse
+des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et
+gouach&eacute; avec toutes les couleurs et le faire de l'original;
+enfin, le
+dessin en grand des divers pi&eacute;ges pour prendre les oiseaux; ces
+instruments de chasse sont peints isol&eacute;ment dans quelques
+hypog&eacute;es;
+plusieurs tableaux relatifs &agrave; la p&ecirc;che: 1&deg; la
+p&ecirc;che &agrave; la ligne; 2&deg; &agrave; la
+ligne avec canne; 3&deg; au trident ou au <i>bident</i>; 4&deg; au
+filet; plus la
+pr&eacute;paration des poissons, etc.</p>
+<p>8&ordm; JUSTICE DOMESTIQUE.&#8212;J'ai r&eacute;uni sous ce titre une
+quinzaine de
+dessins de bas-reliefs repr&eacute;sentant des d&eacute;lits commis par
+des
+domestiques; l'arrestation du pr&eacute;venu, son accusation, sa
+d&eacute;fense, son
+jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et
+l'ex&eacute;cution, qui se borne &agrave; la bastonnade, dont
+proc&egrave;s-verbal est remis,
+avec le corps du proc&egrave;s, entre les mains du ma&icirc;tre par
+l'intendant de la
+maison.</p>
+<p>9&deg; LE M&Eacute;NAGE.&#8212;J'ai r&eacute;uni dans cette s&eacute;rie,
+d&eacute;j&agrave; fort nombreuse, tout ce
+qui se rapporte &agrave; la vie priv&eacute;e ou int&eacute;rieure. Ces
+dessins fort curieux
+repr&eacute;sentent: 1&deg; diverses maisons &eacute;gyptiennes, plus
+ou moins
+somptueuses; 2&deg; les vases de diverses formes, ustensiles et
+meubles, le
+tout colori&eacute;, parce que les couleurs indiquent invariablement la
+mati&egrave;re; 3&deg; un superbe palanquin; 4&deg; des esp&egrave;ces
+de chambres &agrave; portes
+battantes, port&eacute;es sur un tra&icirc;neau et qui ont servi de <i>voitures</i>
+aux
+anciens grands personnages de l'&Eacute;gypte; 5&deg; les singes, chats
+et chiens
+qui faisaient partie de la maison, ainsi que des <i>nains</i> et
+autres
+individus mal conform&eacute;s, qui, 1500 ans et plus avant J.-C.,
+servaient &agrave;
+d&eacute;sopiler la rate des seigneurs &eacute;gyptiens, aussi bien
+que, 1500 ans
+apr&egrave;s, celle de nos vieux barons d'Europe; 6&deg; les officiers
+d'une grande
+maison, intendants, scribes, etc.; 7&deg; les domestiques portant les
+provisions de bouche de toute esp&egrave;ce; les servantes apportant
+aussi
+divers comestibles; 8&deg; la mani&egrave;re de tuer les boeufs et de
+les d&eacute;pecer
+pour le service de la maison; 9&deg; une suite de dessins
+repr&eacute;sentant des
+<i>cuisiniers</i> pr&eacute;parant des mets de diverses sortes;
+10&ordm; enfin, les
+domestiques portant les mets pr&eacute;par&eacute;s &agrave; la table
+du ma&icirc;tre.</p>
+<p>10&ordm; MONUMENTS HISTORIQUES.&#8212;Ce recueil contient toutes les
+inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des
+l&eacute;gendes royales, avec une date exprim&eacute;e, que j'ai vus
+jusqu'ici.</p>
+<p>11&deg; MONUMENTS RELIGIEUX.&#8212;Toutes les images des
+diff&eacute;rentes divinit&eacute;s,
+dessin&eacute;es en grand et colori&eacute;es d'apr&egrave;s les plus
+beaux bas-reliefs. Ce
+recueil s'accro&icirc;tra prodigieusement &agrave; mesure que
+j'avancerai dans la
+Th&eacute;ba&iuml;de.</p>
+<p>12&deg; NAVIGATION.&#8212;Recueil de dessins repr&eacute;sentant la
+construction des
+b&acirc;timents et barques de diverses esp&egrave;ces, et les jeux des
+mariniers,
+tout &agrave; fait analogues aux jo&ucirc;tes qui ont lieu sur la Seine
+dans les
+grands jours de f&ecirc;te.</p>
+<p>13&deg; Enfin ZOOLOGIE.&#8212;Une suite de <i>quadrup&egrave;des</i>, d'<i>oiseaux</i>,
+de
+<i>reptiles</i>, d'<i>insectes</i> et de <i>poissons</i>,
+dessin&eacute;s et colori&eacute;s avec
+<i>toute fid&eacute;lit&eacute;</i> d'apr&egrave;s les bas-reliefs
+peints ou les peintures les
+mieux conserv&eacute;es. Ce recueil, qui compte d&eacute;j&agrave;
+pr&egrave;s de deux cents
+individus, est du plus haut int&eacute;r&ecirc;t: les oiseaux sont
+magnifiques, les
+poissons peints dans la derni&egrave;re perfection, et on aura par
+l&agrave; une id&eacute;e
+de ce qu'&eacute;tait un hypog&eacute;e &eacute;gyptien un peu
+soign&eacute;. Nous avons d&eacute;j&agrave;
+recueilli le dessin de plus de quatorze esp&egrave;ces
+diff&eacute;rentes de <i>chiens</i>
+de garde ou de chasse, depuis le <i>l&eacute;vrier</i> jusqu'au <i>basset
+&agrave; jambes
+torses</i>; j'esp&egrave;re que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me
+sauront
+gr&eacute; de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle
+&eacute;gyptienne en aussi bon
+ordre.</p>
+<p>J'esp&egrave;re compl&eacute;ter et &eacute;tendre dignement ces
+diverses s&eacute;ries, puisque je
+n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument &eacute;gyptien; les
+grands
+&eacute;difices ne commencent en effet qu'&agrave; Abydos, et je n'y
+serai que dans
+dix jours.</p>
+<p>J'ai pass&eacute;, le coeur serr&eacute;, en face d'<i>Aschmoun&eacute;in</i>,
+en regrettant son
+magnifique portique d&eacute;truit tout r&eacute;cemment; hier, <i>Antino&eacute;</i>
+ne nous a
+plus montr&eacute; que des d&eacute;bris; tous ses &eacute;difices ont
+&eacute;t&eacute; d&eacute;molis; il ne
+reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.</p>
+<p>Je me suis consol&eacute; un peu de la perte de ces monuments, en en
+retrouvant
+un fort int&eacute;ressant et dont personne n'a parl&eacute; jusqu'ici.
+Nous avons
+reconnu, dans une vall&eacute;e d&eacute;serte de la montagne arabique,
+vis-&agrave;-vis
+<i>B&eacute;ni-Hassan-el-Aamar</i>, un petit temple creus&eacute; dans
+le roc, dont la
+d&eacute;coration, commenc&eacute;e par <i>Thouthmosis IV</i>, a
+&eacute;t&eacute; continu&eacute;e par
+<i>Mandoue&iuml;</i> de la XVIIIe dynastie; ce temple, orn&eacute; de
+beaux bas-reliefs
+colori&eacute;s, est d&eacute;di&eacute; &agrave; la d&eacute;esse <i>Pascht</i>
+ou <i>P&eacute;pascht</i>, qui est la
+<i>Bubastis</i> des Grecs et la <i>Diane</i> des Romains; les
+g&eacute;ographes nous ont
+indiqu&eacute; &agrave; <i>B&eacute;ni-Hassan</i> la position
+nomm&eacute;e <i>Speos Artemidos</i> (la Grotte
+de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple,
+creus&eacute; dans le roc (le sp&eacute;os de la d&eacute;esse); et ce
+monument, qui ne
+pr&eacute;sente en sc&egrave;ne que des images de <i>Bubastis</i>, la
+Diane &eacute;gyptienne, est
+cern&eacute; par divers hypog&eacute;es de <i>chats sacr&eacute;s</i>
+(l'animal de Bubastis);
+quelques-uns sont creus&eacute;s dans le roc, un, entre autres,
+construit sous
+le r&egrave;gne d'<i>Alexandre</i>, fils d'Alexandre le Grand. Devant
+le temple,
+sous le sable, est un grand <i>banc</i> de momies de chats
+pli&eacute;s dans des
+nattes et entrem&ecirc;l&eacute;s de quelques chiens; plus loin, entre
+la vall&eacute;e et
+le Nil, dans la plaine d&eacute;serte, sont deux tr&egrave;s-grands
+entrep&ocirc;ts de
+momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.</p>
+<p>Cette nuit j'arriverai &agrave; <i>Osiouth</i> (Lycopolis), et
+demain je remettrai
+cette lettre aux autorit&eacute;s locales pour qu'elle soit
+envoy&eacute;e au Caire,
+de l&agrave; &agrave; Alexandrie, et de l&agrave; enfin en Europe;
+puisse-t-elle &ecirc;tre mieux
+dirig&eacute;e que les v&ocirc;tres! car je n'ai rien re&ccedil;u
+d'Europe depuis mon d&eacute;part
+de Toulon. Ma sant&eacute; se soutient, et j'esp&egrave;re que le bon
+air de Th&egrave;bes
+m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="SEPTIEME_LETTRE"></a>
+<h2>SEPTI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small><small></small>Th&egrave;bes, le
+24 novembre 1828.</small></p>
+<p>Ma derni&egrave;re lettre dat&eacute;e de <i>B&eacute;ni-Hassan</i>,
+continu&eacute;e en remontant le Nil
+et close &agrave; <i>Osiouth</i>, a d&ucirc; en partir du 10 au 12 de
+ce mois; elle
+parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement
+que celles qui, depuis mon d&eacute;part de France, m'ont
+&eacute;t&eacute; adress&eacute;es par
+ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai re&ccedil;u aucune! C'est
+hier
+seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt
+l'&Eacute;gypte,
+que j'ai appris que le Dr Pariset y &eacute;tait aussi arriv&eacute; et
+qu'il se
+trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour
+cela sur ma famille. S'il en &eacute;tait autrement, et que je fusse
+tranquille
+sur la sant&eacute; de tous les miens, je serais le plus heureux des
+hommes;
+car enfin je suis au centre de la vieille &Eacute;gypte, et ses plus
+hautes
+merveilles sont &agrave; quelques toises de ma barque. Voici d'abord la
+suite
+de mon itin&eacute;raire.</p>
+<p>C'est le 10 novembre que je quittai <i>Osiouth</i>, apr&egrave;s
+avoir visit&eacute; ses
+hypog&eacute;es parfaitement d&eacute;crits par MM. Jollois et
+Devilliers, dont je
+reconnais chaque jour &agrave; Th&egrave;bes l'extr&ecirc;me
+exactitude. Le 11 au matin nous
+pass&acirc;mes devant <i>Qaou-el-Kebir</i> (Antaeopolis), et mon
+maasch traversa &agrave;
+pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a compl&egrave;tement
+englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines
+d'<i>Akhmin</i> (celles de Panopolis) re&ccedil;urent ma visite le 12,
+et je fus
+assez heureux pour y trouver un bloc sculpt&eacute; qui m'a
+donn&eacute; l'&eacute;poque du
+temple, qui est de Ptol&eacute;m&eacute;e Philopator, et l'image du
+dieu <i>Pan</i>, lequel
+n'est autre chose, comme je l'avais &eacute;tabli d'avance, que l'Ammon
+g&eacute;n&eacute;rateur de mon <i>Panth&eacute;on</i>.
+L'apr&egrave;s-midi et la nuit suivante se
+pass&egrave;rent en f&ecirc;tes, bal, tours de force et concert chez
+l'un des
+commandants de la Haute-&Eacute;gypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa
+cange, ses
+gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, &agrave;
+<i>Saouadji</i>, que j'avais quitt&eacute; le matin, et o&ugrave; il
+fallut retourner bon
+gr&eacute; mal gr&eacute; pour ne pas d&eacute;sobliger ce brave homme,
+bon vivant, bon
+convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de
+Marlborough, que nos jeunes gens lui chant&egrave;rent en choeur, le
+fit p&acirc;mer
+de plaisir, et ses musiciens eurent aussit&ocirc;t l'ordre de
+l'apprendre.
+(<i>Voyez l'Extrait de</i> l'Itin&eacute;raire et les lettres du
+mamour, <i>&agrave; la fin
+de ce volume</i>.)</p>
+<p>Nous part&icirc;mes le 13 au matin, combl&eacute;s des dons du brave
+osmanli. A midi,
+on d&eacute;passa Ptol&eacute;ma&iuml;s, o&ugrave; il n'existe plus
+rien de remarquable. Sur les
+quatre heures, en longeant le <i>Djebel-el-Asserat</i>, nous
+aper&ccedil;&ucirc;mes les
+premiers crocodiles; ils &eacute;taient quatre, couch&eacute;s sur un
+&icirc;lot de sable,
+et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le
+nombre &eacute;tait le <i>trochilus</i> de notre ami Geoffroi
+Saint-Hilaire. Peu de
+temps apr&egrave;s nous d&eacute;barqu&acirc;mes &agrave; <i>Girg&eacute;</i>.
+Le vent &eacute;tait faible le 15, et
+nous f&icirc;mes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les
+crocodiles,
+semblaient vouloir nous en d&eacute;dommager; j'en comptai vingt et un,
+group&eacute;s
+sur un m&ecirc;me &icirc;lot, et une bord&eacute;e de coups de fusil
+&agrave; balle, tir&eacute;e d'assez
+pr&egrave;s, n'eut d'autre r&eacute;sultat que de disperser ce
+conciliabule. Ils se
+jet&egrave;rent au Nil, et nous perd&icirc;mes un quart d'heure
+&agrave; d&eacute;sengraver notre
+<i>maasch</i> qui s'&eacute;tait trop approch&eacute; de l'&icirc;lot.</p>
+<p>Le 16 au soir, nous arriv&acirc;mes enfin &agrave; <i>Dend&eacute;rah</i>.
+Il faisait un clair de
+lune magnifique, et nous n'&eacute;tions qu'&agrave; une heure de
+distance des
+temples: pouvions-nous r&eacute;sister &agrave; la tentation? Souper et
+partir
+sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais
+arm&eacute;s jusqu'aux dents, nous pr&icirc;mes &agrave; travers
+champs, pr&eacute;sumant que les
+temples &eacute;taient en ligne droite de notre maasch. Nous
+march&acirc;mes ainsi,
+chantant les marches des op&eacute;ras les plus nouveaux, pendant une
+heure et
+demie, sans rien trouver. On d&eacute;couvrit enfin un homme; nous
+l'appelons,
+mais il s'enfuit &agrave; toutes jambes, nous prenant pour des
+B&eacute;douins, car,
+habill&eacute;s &agrave; l'orientale et couverts d'un grand burnous
+blanc &agrave; capuchon,
+nous ressemblions, pour l'&Eacute;gyptien, &agrave; une tribu de
+B&eacute;douins, tandis
+qu'un Europ&eacute;en nous e&ucirc;t pris, sans balancer, pour un
+chapitre de
+chartreux bien arm&eacute;s. On m'amena le fuyard, et, le
+pla&ccedil;ant entre quatre
+de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre
+diable,
+peu rassur&eacute; d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par
+marcher de
+bonne gr&acirc;ce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons,
+c'&eacute;tait une
+<i>momie ambulante</i>; mais il nous guida fort bien et nous le
+trait&acirc;mes de
+m&ecirc;me. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de
+d&eacute;crire
+l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du
+grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une id&eacute;e,
+c'est
+impossible. C'est la gr&acirc;ce et la majest&eacute; r&eacute;unies au
+plus haut degr&eacute;.
+Nous y rest&acirc;mes deux heures en extase, courant les grandes salles
+avec
+notre pauvre falot, et cherchant &agrave; lire les inscriptions
+ext&eacute;rieures au
+clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'&agrave; trois heures du
+matin pour
+retourner aux temples &agrave; sept heures. C'est l&agrave; que nous
+pass&acirc;mes toute la
+journ&eacute;e du 17. Ce qui &eacute;tait magnifique &agrave; la
+clart&eacute; de la lune l'&eacute;tait
+encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous
+les
+d&eacute;tails. Je vis d&eacute;s lors que j'avais sous les yeux un
+chef-d'oeuvre
+d'architecture, couvert de sculptures de d&eacute;tail du plus mauvais
+style.
+N'en d&eacute;plaise &agrave; personne, les bas-reliefs de
+Dend&eacute;rah sont d&eacute;testables,
+et cela ne pouvait &ecirc;tre autrement: ils sont d'un temps de
+d&eacute;cadence. La
+sculpture s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; corrompue, tandis que
+l'architecture, moins
+sujette &agrave; varier puisqu'elle est <i>un art chiffr&eacute;</i>,
+s'&eacute;tait soutenue
+digne des dieux de l'&Eacute;gypte et de l'admiration de tous les
+si&egrave;cles.
+Voici les &eacute;poques de la d&eacute;coration: la partie la plus
+ancienne est la
+muraille ext&eacute;rieure, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du
+temple, o&ugrave; sont figur&eacute;s, de
+proportions colossales, <i>Cl&eacute;op&acirc;tre</i> et son fils <i>Ptol&eacute;m&eacute;e
+C&eacute;sar</i>. Les
+bas-reliefs sup&eacute;rieurs sont du temps de l'empereur <i>Auguste</i>,
+ainsi que
+les murailles ext&eacute;rieures lat&eacute;rales du <i>naos</i>,
+&agrave; l'exception de quelques
+petites portions qui sont de l'&eacute;poque de <i>N&eacute;ron</i>.
+Le pronaos est tout
+entier couvert de l&eacute;gendes imp&eacute;riales de <i>Tib&egrave;re</i>,
+de <i>Ca&iuml;us</i>, de
+<i>Claude</i> et de <i>N&eacute;ron</i>; mais dans tout
+l'int&eacute;rieur du naos, ainsi que
+dans les chambres et les &eacute;difices construits sur la terrasse du
+temple,
+il n'existe pas un seul cartouche sculpt&eacute;: tous sont vides et
+rien n'a
+&eacute;t&eacute; effac&eacute;; mais toutes les sculptures de ces
+appartements, comme celles
+de tout l'int&eacute;rieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne
+peuvent
+remonter plus haut que les temps de <i>Trajan</i> ou d'<i>Antonin</i>.
+Elles
+ressemblent &agrave; celle du propylon du sud-ouest (du <i>sud-est</i>?),
+qui est de
+ce dernier empereur, et qui, &eacute;tant d&eacute;di&eacute; &agrave; <i>Isis</i>,
+conduisait au temple
+de cette d&eacute;esse, plac&eacute; derri&egrave;re le grand temple,
+qui est bien le temple
+de <i>Hath&ocirc;r</i> (V&eacute;nus), comme le montrent les mille et
+une d&eacute;dicaces dont
+il est couvert, et non pas le temple d'<i>Isis</i>, comme l'a cru la
+Commission d'&Eacute;gypte. Le grand propylon est couvert des images
+des
+empereurs <i>Domitien</i> et <i>Trajan</i>. Quant au <i>Typhonium</i>,
+il a &eacute;t&eacute; d&eacute;cor&eacute;
+sous <i>Trajan</i>, <i>Hadrien</i> et <i>Antonin le Pieux</i>.</p>
+<p>Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines
+de
+Coptos (<i>Kefth</i>): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont
+&eacute;t&eacute;
+d&eacute;molis par les chr&eacute;tiens, qui employ&egrave;rent les
+mat&eacute;riaux &agrave; b&acirc;tir une
+grande &eacute;glise dans les ruines de laquelle on trouve des portions
+nombreuses de bas-reliefs &eacute;gyptiens. J'y ai reconnu les
+l&eacute;gendes royales
+de <i>Nectan&egrave;be</i>, d'<i>Auguste</i>, de <i>Claude</i> et de <i>Trajan</i>,
+et plus loin,
+quelques pierres d'un petit &eacute;difice b&acirc;ti sous les
+Ptol&eacute;m&eacute;es. Ainsi la
+ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute
+antiquit&eacute;, si
+l'on s'en rapporte &agrave; ce qui existe maintenant &agrave; la
+surface du sol.</p>
+<p>Les ruines de <i>Qous</i> (Apollonopolis Parva), o&ugrave;
+j'arrivai le lendemain
+matin 19, pr&eacute;sentent bien plus d'int&eacute;r&ecirc;t, quoiqu'il
+n'existe de ses
+anciens &eacute;difices que le haut d'un propylon &agrave;
+moiti&eacute; enfoui. Ce propylon
+est d&eacute;di&eacute; au dieu <i>Aro&euml;ris</i>, dont les images,
+sculpt&eacute;es sur toutes ses
+faces, sont ador&eacute;es du c&ocirc;t&eacute; qui regarde le Nil,
+c'est-&agrave;-dire sur la face
+principale, la plus anciennement sculpt&eacute;e par la reine <i>Cl&eacute;op&acirc;tre
+Cocce</i>, qui y prend le surnom de <i>Philom&eacute;tore</i>, et par
+son fils
+<i>Ptol&eacute;m&eacute;e Soter II</i>, qui se d&eacute;core aussi du
+titre de <i>Philom&eacute;tor</i>. Mais
+la face sup&eacute;rieure du propylon, celle qui regarde le temple,
+couverte de
+sculptures et termin&eacute;e avec beaucoup de soin, porte partout les
+l&eacute;gendes
+royales de <i>Ptol&eacute;m&eacute;e Alexandre Ier</i> en toutes
+lettres; il prend aussi le
+surnom de <i>Philom&eacute;tor</i>. Quant &agrave; l'inscription
+grecque, la restitution de
+[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, propos&eacute;e
+par M.
+Letronne, est indubitable; car on y lit encore
+tr&egrave;s-distinctement ...
+[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale o&ugrave; sont les
+images et
+les d&eacute;dicaces de Cl&eacute;op&acirc;tre Cocce et de son fils
+Ptol&eacute;m&eacute;e Philom&eacute;tor
+<i>Soter II</i>.</p>
+<p>Mais M. Letronne a mal &agrave; propos restitu&eacute; [Greek:
+AeLIOI] l&agrave; o&ugrave; il faut
+r&eacute;ellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom
+&eacute;gyptien du
+dieu auquel est d&eacute;di&eacute; le propylon; car on lit
+tr&egrave;s-distinctement encore
+dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouv&eacute;
+aussi
+dans les ruines de Qous une moiti&eacute; de st&egrave;le dat&eacute;e
+du 1er <i>de Paoni</i> de
+l'an XVI de Pharaon <i>Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun</i>, et relative
+&agrave; son retour d'une
+exp&eacute;dition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce
+monument, trop
+lourd pour qu'on puisse penser &agrave; l'emporter.</p>
+<p>C'est dans la matin&eacute;e du 20 novembre que le vent,
+lass&eacute; de nous
+contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entr&eacute;e du
+sanctuaire,
+me permit d'aborder enfin &agrave; <i>Th&egrave;bes</i>. Ce nom
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien grand dans
+ma pens&eacute;e, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les
+ruines de
+la vieille capitale, l'a&icirc;n&eacute;e de toutes les villes du
+monde; pendant
+quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier
+jour, je visitai le palais de <i>Kourna</i>, les colosses du <i>Memnonium</i>,
+et
+le pr&eacute;tendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres
+l&eacute;gendes que
+celles de <i>Rhams&egrave;s le Grand</i> et de deux de ses
+descendants; le nom de ce
+palais est &eacute;crit sur toutes ses murailles; les &Eacute;gyptiens
+l'appelaient le
+<i>Rhamess&eacute;ion</i>, comme ils nommaient <i>Am&eacute;nophion</i>
+le <i>Memnonium</i>, et
+<i>Mandou&eacute;ion</i> le palais de Kourna. Le pr&eacute;tendu
+colosse d'Osimandyas est
+un admirable colosse de <i>Rhams&egrave;s le Grand</i>.</p>
+<p>Le second jour fut tout entier pass&eacute; &agrave; <i>M&eacute;dinet-Habou</i>,
+&eacute;tonnante
+r&eacute;union d'&eacute;difices, o&ugrave; je trouvai les
+propyl&eacute;es d'<i>Antonin</i>, d'<i>Hadrien</i>
+et des <i>Ptol&eacute;m&eacute;es</i>, un &eacute;difice de <i>Nectan&egrave;be</i>,
+un autre de l'&Eacute;thiopien
+<i>Tharaca</i>, un petit palais de <i>Thouthmosis III (Moeris)</i>,
+enfin
+l'&eacute;norme et gigantesque palais de <i>Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun</i>,
+couvert de
+bas-reliefs historiques.</p>
+<p>Le troisi&egrave;me jour, j'allai visiter les vieux rois de
+Th&egrave;bes dans leurs
+tombes, ou plut&ocirc;t dans leurs palais creus&eacute;s au ciseau dans
+la montagne
+de <i>Biban-el-Molouk</i>: l&agrave;, du matin au soir, &agrave; la
+lueur des flambeaux, je
+me lassai &agrave; parcourir des enfilades d'appartements couverts de
+sculptures et de peintures, pour la plupart d'une &eacute;tonnante
+fra&icirc;cheur;
+c'est l&agrave; que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut
+int&eacute;r&ecirc;t
+pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martel&eacute; d'un bout
+&agrave;
+l'autre, except&eacute; dans les parties o&ugrave; se trouvaient
+sculpt&eacute;es les images
+de la reine sa m&egrave;re et celles de sa femme, qu'on a
+religieusement
+respect&eacute;es, ainsi que leurs l&eacute;gendes. C'est, sans aucun
+doute, le
+tombeau d'un roi condamn&eacute; par jugement apr&egrave;s sa mort.
+J'en ai vu un
+second, celui d'un roi th&eacute;bain <i>des plus anciennes
+&eacute;poques</i>, envahi
+post&eacute;rieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait
+recouvrir de
+stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer
+ainsi
+des bas-reliefs et des inscriptions trac&eacute;es pour son
+pr&eacute;d&eacute;cesseur. Il
+faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle
+fun&eacute;raire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point
+d&eacute;placer celui
+de son anc&ecirc;tre. A l'exception de ce tombeau-l&agrave;, tous les
+autres
+appartiennent &agrave; des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties;
+mais on
+n'y voit ni le tombeau de S&eacute;sostris, ni celui de Moeris. Je ne
+parle
+point ici d'une foule de petits temples et &eacute;difices &eacute;pars
+au milieu de
+ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la
+d&eacute;esse <i>Hath&ocirc;r</i> (V&eacute;nus), d&eacute;di&eacute;
+par Ptol&eacute;m&eacute;e-&Eacute;piphane, et un temple de
+<i>Thoth</i> pr&egrave;s de <i>M&eacute;dinet-Habou</i>,
+d&eacute;di&eacute; par Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;verg&egrave;te
+II et ses
+deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce
+Ptol&eacute;m&eacute;e fait des
+offrandes &agrave; tous ses anc&ecirc;tres m&acirc;les et femelles,
+&Eacute;piphane et Cl&eacute;op&acirc;tre,
+Philopator et Arsino&eacute;, &Eacute;verg&egrave;te et
+B&eacute;r&eacute;nice, Philadelphe et Arsino&eacute;.
+Tous ces Lagides sont repr&eacute;sent&eacute;s en pied, avec leurs
+surnoms grecs
+traduits en &eacute;gyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste,
+ce temple
+est d'un fort mauvais go&ucirc;t &agrave; cause de l'&eacute;poque.</p>
+<p>Le quatri&egrave;me jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil
+pour
+visiter la partie orientale de Th&egrave;bes. Je vis d'abord <i>Louqsor</i>,
+palais
+immense, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de deux ob&eacute;lisques de
+pr&egrave;s de 80 pieds, d'un seul bloc
+de granit rose, d'un travail exquis, accompagn&eacute;s de quatre
+colosses de
+m&ecirc;me mati&egrave;re, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils
+sont enfouis
+jusqu'&agrave; la poitrine. C'est encore l&agrave; du Rhams&egrave;s le
+Grand. Les autres
+parties du palais sont des rois Mandoue&iuml;, Horus et
+Am&eacute;nophis-Memnon;
+plus, des r&eacute;parations et additions de Sabacon l'&Eacute;thiopien
+et de quelques
+Ptol&eacute;m&eacute;es, avec un sanctuaire tout en granit, d'<i>Alexandre</i>,
+fils du
+conqu&eacute;rant. J'allai enfin au palais ou plut&ocirc;t &agrave; la
+ville de monuments, &agrave;
+<i>Karnac</i>. L&agrave; m'apparut toute la magnificence pharaonique,
+tout ce que
+les hommes ont imagin&eacute; et ex&eacute;cut&eacute; de plus grand.
+Tout ce que j'avais vu
+&agrave; Th&egrave;bes, tout ce que j'avais admir&eacute; avec
+enthousiasme sur la rive
+gauche, me parut mis&eacute;rable en comparaison des conceptions
+gigantesques
+dont j'&eacute;tais entour&eacute;. Je me garderai bien de vouloir rien
+d&eacute;crire; car,
+ou mes expressions ne vaudraient que la milli&egrave;me partie de ce
+qu'on doit
+dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en tra&ccedil;ais une
+faible
+esquisse, m&ecirc;me fort d&eacute;color&eacute;e, on me prendrait pour
+un enthousiaste,
+peut-&ecirc;tre m&ecirc;me pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun
+peuple ancien
+ni moderne n'a con&ccedil;u l'art de l'architecture sur une
+&eacute;chelle aussi
+sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux
+&Eacute;gyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et
+l'imagination qui, en Europe, s'&eacute;lance bien au-dessus de nos
+portiques,
+s'arr&ecirc;te et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes
+de la
+salle hypostyle de Karnac.<br>
+&nbsp;<img src="images/089.png" title="ROYAUME DE JUDA PERSONNIFI&Eacute;"
+ alt="ROYAUME DE JUDA PERSONNIFI&Eacute;"
+ style="width: 1000px; height: 1414px;"><i></i></p>
+<p>Dans ce palais merveilleux, j'ai contempl&eacute; les <i>portraits</i>
+de la plupart
+des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des
+<i>portraits</i> v&eacute;ritables; repr&eacute;sent&eacute;s cent fois
+dans les bas-reliefs des
+murs int&eacute;rieurs et ext&eacute;rieurs, chacun conserve une
+physionomie propre et
+qui n'a aucun rapport avec celle de ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs ou
+successeurs;
+l&agrave;, dans des tableaux colossals, d'une sculpture
+v&eacute;ritablement grande et
+tout h&eacute;ro&iuml;que, plus parfaite qu'on ne peut le croire en
+Europe, on voit
+<i>Mandoue&iuml;</i> combattant les peuples ennemis de l'&Eacute;gypte,
+et rentrant en
+triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de
+Rhams&egrave;s-S&eacute;sostris; ailleurs, <i>S&eacute;sonchis</i>
+tra&icirc;nant aux pieds de la
+Trinit&eacute; th&eacute;baine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de
+plus de trente
+nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouv&eacute;, comme cela
+devait
+&ecirc;tre, en toutes lettres, <i>Ioudahamalek, le royaume des Juifs</i>
+ou <i>de
+Juda</i> (Pl. 2.) C'est l&agrave; un commentaire &agrave; joindre au
+chapitre XIV du
+troisi&egrave;me livre des Rois, qui raconte en effet l'arriv&eacute;e
+de <i>S&eacute;sonchis</i>
+&agrave; J&eacute;rusalem et ses succ&egrave;s: ainsi l'identit&eacute;
+que nous avons &eacute;tablie entre
+le <i>Sheschonck</i> &eacute;gyptien, le <i>S&eacute;sonchis</i> de
+Man&eacute;thon et le <i>S&eacute;sac</i> ou
+<i>Schesch&ocirc;k</i> de la Bible, est confirm&eacute;e de la
+mani&egrave;re la plus
+satisfaisante. J'ai trouv&eacute; autour des palais de Karnac une foule
+d'&eacute;difices de toutes les &eacute;poques, et lorsque, au retour
+de la seconde
+cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai
+m'&eacute;tablir pour
+cinq ou six mois &agrave; Th&egrave;bes, je m'attends &agrave; une
+r&eacute;colte immense de faits
+historiques, puisque, en courant Th&egrave;bes comme je l'ai fait
+pendant
+quatre jours, sans voir m&ecirc;me un seul des milliers
+d'hypog&eacute;es qui
+criblent la montagne libyque, j'ai d&eacute;j&agrave; recueilli des
+documents fort
+importants.</p>
+<p>Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une
+st&egrave;le que
+j'ai vue &agrave; Alexandrie: elle est tr&egrave;s-importante pour la
+chronologie des
+derniers Sa&iuml;tes de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies
+d'inscriptions hi&eacute;roglyphiques grav&eacute;es sur des rochers,
+sur la route de
+<i>Cosse&iuml;r</i>, qui donnent la dur&eacute;e expresse du
+r&egrave;gne des rois de la
+dynastie persane.</p>
+<p>J'omets une foule d'autres r&eacute;sultats curieux; je devrais
+passer tout mon
+temps &agrave; &eacute;crire, s'il fallait d&eacute;tailler toutes mes
+observations
+nouvelles. J'&eacute;cris ce que je puis dans les moments o&ugrave; les
+ruines
+&eacute;gyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces
+travaux et
+de ces jouissances r&eacute;ellement trop vives si elles devaient se
+renouveler
+souvent ailleurs comme &agrave; Th&egrave;bes.</p>
+<p>Ma sant&eacute; est excellente; le climat me convient, et je me
+porte bien
+mieux qu'&agrave; Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses:
+j'ai
+dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1&deg; un aga turc,
+commandant en
+chef de Kourna, dans le palais de Mandoue&iuml;; 2&deg; le
+Cheik-el-B&eacute;lad de
+M&eacute;dinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamess&eacute;ium et au
+palais de
+Rhams&egrave;s-Me&iuml;ainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel
+tout se
+prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'&Eacute;gypte.
+Je leur
+fais porter de temps en temps des pipes et du caf&eacute;, et mon
+drogman est
+charg&eacute; de les amuser pendant que j'&eacute;cris; je n'ai que la
+peine de
+r&eacute;pondre, par intervalles r&eacute;gl&eacute;s, <i>Tha&iuml;bin</i>
+(Cela va bien), &agrave; la
+question <i>Ente-Tha&iuml;eb</i> (Cela va-t-il bien)? que m'adressent
+r&eacute;guli&egrave;rement toutes les dix minutes ces braves gens que
+j'invite &agrave;
+d&icirc;ner &agrave; tour de r&ocirc;le. On nous comble de
+pr&eacute;sents; nous avons un troupeau
+de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci,
+paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous
+donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le
+docteur Pariset v&icirc;nt me joindre; nous pourrions causer Europe,
+dont je
+n'ai aucune nouvelle, pas m&ecirc;me d'Alexandrie. J'&eacute;crirai de
+Sy&egrave;ne, avant
+de franchir la premi&egrave;re cataracte, si cependant j'ai une
+occasion pour
+faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci &agrave; <i>Osiouth</i>,
+o&ugrave; j'ai
+&eacute;tabli un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli
+&agrave;
+B&eacute;ni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de F&eacute;russac;
+j'en ai trouv&eacute;
+aussi de tr&egrave;s-beaux &agrave; Th&egrave;bes. J'esp&egrave;re
+aussi que notre v&eacute;n&eacute;rable ami M.
+Dacier trouvera quelque distraction &agrave; ses souffrances dans le
+peu que
+j'ai pu dire des magnificences de cette Th&egrave;bes qui excitait tant
+son
+enthousiasme &agrave; cause de l'honneur qui en revient &agrave;
+l'esprit humain; je
+lui en dirai encore davantage. Il ne manque &agrave; mes satisfactions
+que
+celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="HUITIEME_LETTRE"></a>
+<h2>HUITI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>De l'&icirc;le de Philae, le 8
+d&eacute;cembre 1828.</small></p>
+<p>Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'&icirc;le sainte d'Osiris,
+&agrave; la
+fronti&egrave;re extr&ecirc;me de l'&Eacute;gypte et au milieu des <i>noirs
+&Eacute;thiopiens</i>, comme
+e&ucirc;t dit un brave Romain de la garnison de Sy&egrave;ne, faisant
+une partie de
+chasse aux environs des cataractes.</p>
+<p>Je quittai Th&egrave;bes le 26 novembre, et c'est de ce monde
+enchant&eacute; que ma
+derni&egrave;re lettre est dat&eacute;e; il a fallu m'abstenir de
+donner des d&eacute;tails
+sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques
+lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est
+apr&egrave;s mon retour sur ce sol classique, apr&egrave;s l'avoir
+&eacute;tudi&eacute; pas &agrave; pas,
+que je pourrai &eacute;crire avec connaissance de cause, avec des
+id&eacute;es
+arr&ecirc;t&eacute;es et des r&eacute;sultats bien m&ucirc;ris.
+Th&egrave;bes n'est encore pour moi, qui
+l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades,
+d'ob&eacute;lisques et de colosses; il faut examiner un &agrave; un les
+membres &eacute;pars
+du monstre pour en donner une id&eacute;e tr&egrave;s-pr&eacute;cise.
+Patience donc, jusqu'&agrave;
+l'&eacute;poque o&ugrave; je planterai mes tentes dans les
+p&eacute;ristyles du palais des
+Rhams&egrave;s.</p>
+<p>Le 26 au soir, nous abord&acirc;mes &agrave; <i>Hermonthis</i>, et
+nous cour&ucirc;mes le 27 au
+matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosit&eacute; que
+je
+n'avais aucune notion bien pr&eacute;cise sur l'&eacute;poque de sa
+construction:
+personne n'avait encore dessin&eacute; une seule de ses l&eacute;gendes
+royales; j'y
+passai la journ&eacute;e enti&egrave;re, et le r&eacute;sultat de cet
+examen prolong&eacute; fut de
+m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a
+&eacute;t&eacute;
+construit sous le r&egrave;gne de la derni&egrave;re <i>Cl&eacute;op&acirc;tre</i>,
+fille de Ptol&eacute;m&eacute;e
+Aul&eacute;t&egrave;s, et en comm&eacute;moraison de sa grossesse et de
+son heureuse
+d&eacute;livrance d'un gros gar&ccedil;on, Ptol&eacute;m&eacute;e
+C&eacute;sarion, le fruit de sa
+b&eacute;n&eacute;volence envers Jules C&eacute;sar, &agrave; ce que
+dit l'histoire.</p>
+<p>La cella du temple est en effet divis&eacute;e en deux parties: une
+grande
+pi&egrave;ce (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la
+place du
+sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers
+l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pi&egrave;ce
+(laquelle est appel&eacute;e <i>le lieu de l'accouchement</i> dans les
+inscriptions
+hi&eacute;roglyphiques) est occup&eacute;e par un bas-relief
+repr&eacute;sentant la d&eacute;esse
+Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu <i>Harphr&eacute;</i>.
+La gisante
+est soutenue et servie par diverses d&eacute;esses du premier ordre:
+l'<i>accoucheuse divine</i> tire l'enfant du sein de la m&egrave;re; la
+<i>nourrice
+divine</i> tend les mains pour le recevoir, assist&eacute;e d'une <i>berceuse</i>.
+Le
+p&egrave;re de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail,
+accompagn&eacute;
+de la d&eacute;esse Soven, l'Ilithya, la Lucine &eacute;gyptienne,
+protectrice des
+accouchements. Enfin, la reine Cl&eacute;op&acirc;tre est cens&eacute;e
+assister &agrave; ces
+couches divines, dont les siennes ne seront ou plut&ocirc;t n'ont
+&eacute;t&eacute; qu'une
+imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouch&eacute;e
+repr&eacute;sente
+l'allaitement et l'&eacute;ducation du jeune dieu nouveau-n&eacute;; et
+sur les parois
+lat&eacute;rales sont figur&eacute;es <i>les douze heures du jour</i>
+et <i>les douze heures
+de la nuit</i>, sous la forme de femmes ayant un disque
+&eacute;toil&eacute; sur la t&ecirc;te.
+Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessin&eacute; par la
+Commission
+d'&Eacute;gypte, pourrait bien n'&ecirc;tre que le th&egrave;me natal
+d'Harphr&eacute;, ou mieux
+encore celui de C&eacute;sarion, nouvel Harphr&eacute;. Il ne s'agirait
+donc plus,
+dans ce zodiaque, ni de solstice d'&eacute;t&eacute;, ni de
+l'&eacute;poque de la fondation
+du temple d'Hermonthis.</p>
+<p>En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit
+un
+grand bas-relief sculpt&eacute; sur la paroi &agrave; gauche de cette
+principale
+pi&egrave;ce; il repr&eacute;sente la d&eacute;esse Ritho, relevant de
+couches, soutenue
+encore par la Lucine &eacute;gyptienne Soven, et
+pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; l'assembl&eacute;e des
+dieux; le p&egrave;re divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la
+main comme
+pour la f&eacute;liciter de son heureuse d&eacute;livrance, et les
+autres dieux
+partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est
+d&eacute;cor&eacute; de
+tableaux, dans lesquels le jeune Harphr&eacute; est successivement
+pr&eacute;sent&eacute; &agrave;
+Ammon, &agrave; <i>Mandou</i> son p&egrave;re, aux dieux <i>Phr&eacute;</i>,
+Phtha, Sev (Saturne),
+etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes
+caract&eacute;ristiques, comme se d&eacute;mettant, en faveur de
+l'enfant, de tout
+leur pouvoir et de leurs attributions particuli&egrave;res, et
+Ptol&eacute;m&eacute;e
+C&eacute;sarion, &agrave; face enfantine, assiste &agrave; toutes ces
+pr&eacute;sentations de son
+image, le dieu Harphr&eacute; dont il est le repr&eacute;sentant sur la
+terre. Tout
+cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout &agrave; fait dans le
+g&eacute;nie de
+l'ancienne &Eacute;gypte, qui assimilait ses rois &agrave; ses dieux.
+Du reste, toutes
+les d&eacute;dicaces et inscriptions int&eacute;rieures et
+ext&eacute;rieures du temple
+d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptol&eacute;m&eacute;e
+C&eacute;sarion et de sa m&egrave;re
+Cl&eacute;op&acirc;tre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa
+construction.
+Les colonnes de l'esp&egrave;ce de pronaos qui le pr&eacute;c&egrave;de
+n'ont point toutes
+&eacute;t&eacute; sculpt&eacute;es; le travail est demeur&eacute;
+imparfait, et cela tient peut-&ecirc;tre
+au motif m&ecirc;me de la d&eacute;dicace du temple: Auguste et ses
+successeurs, qui
+ont termin&eacute; tant de temples commenc&eacute;s par les Lagides, ne
+pouvaient &ecirc;tre
+tr&egrave;s-empress&eacute;s d'achever celui-ci, monument de la
+naissance du fils m&ecirc;me
+de Jules C&eacute;sar, roi enfant dont ils ne respect&egrave;rent
+gu&egrave;re les droits. Du
+reste, un <i>cachef</i> a trouv&eacute; fort commode de s'y faire une
+maison, une
+basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de
+mis&eacute;rables murs de limon blanchis &agrave; la chaux.</p>
+<p>Le 28 au soir, nous &eacute;tions &agrave; <i>Esn&eacute;</i>, avec
+le projet de ne pas nous y
+arr&ecirc;ter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et
+d&eacute;barquai sur la
+rive orientale pour aller voir le temple de <i>Contra-Lato</i>. J'y
+arrivai
+trop tard, on l'avait d&eacute;moli depuis une douzaine de jours, pour
+renforcer le quai d'Esn&eacute;, que le Nil menace et finira par
+emporter.</p>
+<p>De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il
+avait abord&eacute; sur un point peu profond, et que, touchant
+bient&ocirc;t, il
+n'avait pu &ecirc;tre enti&egrave;rement coul&eacute; &agrave; fond. Il
+fallut le vider, et
+retourner &agrave; <i>Esn&eacute;</i> le soir m&ecirc;me, pour le
+radouber et faire boucher la
+voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouill&eacute;es, nous
+avons perdu
+notre sel, notre riz, notre farine de ma&iuml;s. Tout cela n'est rien
+aupr&egrave;s
+du danger qui nous e&ucirc;t menac&eacute;s si cette voie d'eau se
+f&ucirc;t ouverte
+pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coul&eacute;
+irr&eacute;missiblement. Que le grand Ammon soit donc lou&eacute;!
+Pendant que nous
+s&eacute;chions notre d&eacute;sastre dans la matin&eacute;e du 29,
+j'allai visiter le grand
+temple d'<i>Esn&eacute;</i>, qui, gr&acirc;ce &agrave; sa nouvelle
+destination de <i>magasin de
+coton</i>, &eacute;chappera quelque temps encore &agrave; la
+destruction. J'y ai vu,
+comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des
+sculptures d&eacute;testables. La portion la plus ancienne est le fond
+du
+pronaos, c'est-&agrave;-dire la porte et le fond de la <i>cella</i>,
+contre laquelle
+le portique a &eacute;t&eacute; appliqu&eacute;: cette partie est de
+Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;piphane. La
+corniche de la fa&ccedil;ade du pronaos porte les l&eacute;gendes
+imp&eacute;riales de
+Claude; les corniches des bases lat&eacute;rales, les l&eacute;gendes
+de Titus, et,
+dans l'int&eacute;rieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes
+des
+l&eacute;gendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de <i>Septime
+S&eacute;v&egrave;re</i>, que je trouve ici pour la premi&egrave;re
+fois. Le temple est d&eacute;di&eacute; &agrave;
+Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hi&eacute;roglyphique de
+l'une des
+colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit
+remonter &agrave; l'&eacute;poque de Thouthmosis III (Moeris). Mais
+tout ce qui est
+visible &agrave; <i>Esn&eacute;</i> est des temps modernes; c'est un
+des monuments les plus
+r&eacute;cemment achet&eacute;s.</p>
+<p>Le 29 au soir, nous &eacute;tions &agrave; <i>El&eacute;thya</i>
+(El-Kab); je parcourus l'enceinte
+et les ruines, la lanterne &agrave; la main; mais je ne trouvai plus
+rien: les
+restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi d&eacute;molis
+il y a
+peu de temps pour r&eacute;parer le quai d'<i>Esn&eacute;</i> ou
+quelque autre construction
+r&eacute;cente. Avais-je tort de me presser de venir en &Eacute;gypte?</p>
+<p>Je visitai le grand temple d'<i>Edfou</i> (Apollonopolis Magna),
+dans
+l'apr&egrave;s-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en
+est
+tr&egrave;s-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de
+Ptol&eacute;m&eacute;e
+&Eacute;piphane; viennent ensuite Philom&eacute;tor et
+&Eacute;verg&egrave;te II; enfin, Soter II et
+son fr&egrave;re Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement
+travaill&eacute;;
+j'y ai retrouv&eacute; la B&eacute;r&eacute;nice, femme de
+Ptol&eacute;m&eacute;e Alexandre, que je
+connaissais d&eacute;j&agrave; par un contrat d&eacute;motique. Le
+temple est d&eacute;di&eacute; &agrave; Aro&euml;ris
+(l'Apollon grec). Je l'&eacute;tudierai en d&eacute;tail, comme tous
+les autres, en
+redescendant de la Nubie.</p>
+<p>Les carri&egrave;res de Silsilis
+(Dj&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h) m'ont vivement
+int&eacute;ress&eacute;;
+nous y abord&acirc;mes le 1er d&eacute;cembre &agrave; une heure:
+l&agrave;, mes yeux, fatigu&eacute;s de
+tant de sculptures du temps des Ptol&eacute;m&eacute;es et des Romains,
+ont revu avec
+d&eacute;lices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carri&egrave;res sont
+tr&egrave;s-riches en
+inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles
+creus&eacute;es dans le roc par Am&eacute;nophis-Memnon, Horus,
+Rhams&egrave;s le Grand,
+Rhams&egrave;s son fils, Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun, Mandoue&iuml;.
+Elles ont de belles
+inscriptions hi&eacute;ratiques; j'&eacute;tudierai tout cela &agrave;
+mon retour, et me
+promets des r&eacute;sultats fort int&eacute;ressants dans cette
+localit&eacute;.</p>
+<p>Le soir m&ecirc;me du 1er d&eacute;cembre, nous arriv&acirc;mes
+&agrave; <i>Ombos</i>; je courus au
+grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de
+Ptol&eacute;m&eacute;e
+&Eacute;piphane, et le reste, de Philom&eacute;tor et
+d'&Eacute;verg&egrave;te II. Un fait curieux,
+c'est le surnom de <i>Triphoene</i> donn&eacute; constamment &agrave;
+Cl&eacute;op&acirc;tre, femme de
+Philom&eacute;tor, soit dans la grande d&eacute;dicace
+hi&eacute;roglyphique sculpt&eacute;e sur la
+frise ant&eacute;rieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de
+l'int&eacute;rieur;
+c'est &agrave; vous autres Grecs d'&Eacute;gypte d'expliquer cette
+singularit&eacute;:
+j'avais d&eacute;j&agrave; trouv&eacute; ce surnom dans un de nos
+contrats d&eacute;motiques du
+Louvre. Le temple d'<i>Ombos</i> est d&eacute;di&eacute; &agrave; deux
+divinit&eacute;s: la partie droite
+et la plus noble, au vieux <i>S&eacute;vek</i> &agrave; t&ecirc;te de
+crocodile (le Saturne
+&eacute;gyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), &agrave; Athyr
+et au jeune dieu
+Khons. La partie gauche du temple est consacr&eacute;e &agrave; une
+seconde Triade
+d'un ordre moins &eacute;lev&eacute;, savoir: &agrave; Aro&euml;ris
+(l'Aro&euml;ris-Apollon), &agrave; la
+d&eacute;esse Tson&eacute;nofr&eacute; et &agrave; leur fils Pnevtho.
+Dans le mur d'enceinte
+g&eacute;n&eacute;rale des temples d'<i>Ombos</i>, j'ai trouv&eacute;
+une porte engag&eacute;e, d'un
+excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des
+&eacute;difices
+primitifs d'<i>Ombos</i>.</p>
+<p>Ce n'est que le 4 d&eacute;cembre au matin que le vent voulut bien
+nous
+permettre d'arriver &agrave; <i>Sy&egrave;ne</i> (Assouan),
+derni&egrave;re ville de l'&Eacute;gypte au
+sud. J'eus encore l&agrave; de cuisants regrets &agrave;
+&eacute;prouver: les deux temples de
+l'&icirc;le d'<i>&Eacute;l&eacute;phantine</i>, que j'allai visiter
+aussit&ocirc;t que l'ardeur du
+soleil fut amortie, ont aussi &eacute;t&eacute; d&eacute;molis: il n'en
+reste que la place.
+Il a fallu me contenter d'une porte ruin&eacute;e, en granit,
+d&eacute;di&eacute;e au nom
+d'<i>Alexandre</i> (le fils du conqu&eacute;rant), au dieu
+d'&Eacute;l&eacute;phantine Chnouphis,
+et d'une douzaine de <i>proscynemata</i> (actes d'adoration)
+hi&eacute;roglyphiques
+grav&eacute;s sur une vieille muraille; enfin, de quelques
+d&eacute;bris pharaoniques
+&eacute;pars et employ&eacute;s comme mat&eacute;riaux dans des
+constructions du temps des
+Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de
+Sy&egrave;ne: c'est
+ce que j'ai vu de plus mis&eacute;rable en sculpture; mais j'y ai
+trouv&eacute;, pour
+la premi&egrave;re fois, la l&eacute;gende imp&eacute;riale de <i>Nerva</i>,
+qui n'existe point
+ailleurs, &agrave; ma connaissance. Ce petit temple &eacute;tait
+d&eacute;di&eacute; aux dieux du
+pays et de la cataracte, Chnouphis, Sat&eacute; (Junon) et Anoukis
+(Vesta).</p>
+<p>A Sy&egrave;ne, nous avons &eacute;vacu&eacute; nos maasch, et fait
+transporter tout notre
+bagage dans l'&icirc;le de <i>Philae</i>, &agrave; dos de chameau.
+Pour moi, le 5 au soir,
+j'enfourchai un &acirc;ne, et, soutenu par un hercule arabe, car
+j'avais une
+douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu &agrave; Philae
+en
+traversant toutes les carri&egrave;res de granit rose,
+h&eacute;riss&eacute;es d'inscriptions
+hi&eacute;roglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et
+apr&egrave;s
+avoir travers&eacute; le Nil en barque pour aborder dans l'&icirc;le
+sainte, quatre
+hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque &agrave; pic,
+me
+prirent sur leurs &eacute;paules et me hiss&egrave;rent
+jusqu'aupr&egrave;s du petit temple &agrave;
+jour, o&ugrave; l'on m'avait pr&eacute;par&eacute; une chambre dans de
+vieilles constructions
+romaines, assez semblable &agrave; une prison, mais fort saine et
+&agrave; couvert des
+mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le
+Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter p&eacute;niblement le grand
+temple;
+au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relev&eacute;, vu
+que ma
+goutte de Paris a jug&eacute; &agrave; propos de se porter &agrave; la
+premi&egrave;re cataracte et
+de me traquer au passage; elle est fort beno&icirc;te du reste, et j'en
+serai
+quitte demain ou apr&egrave;s. En attendant, on pr&eacute;pare nos
+barques pour le
+voyage de Nubie: c'est du nouveau &agrave; voir. J'&eacute;crirai de ce
+pays, si j'ai
+une occasion avant mon retour en &Eacute;gypte; tout va
+tr&egrave;s-bien du reste.</p>
+<p>C'est ici, &agrave; Philae, que j'ai enfin re&ccedil;u des lettres
+d'Europe, &agrave; la date
+des 15 et 25 ao&ucirc;t et 3 septembre derniers, voil&agrave; tout;
+enfin, c'est
+quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="NEUVIEME_LETTRE"></a>
+<h2>NEUVIEME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Ouadi-Halfa, deuxi&egrave;me
+cataracte, 1er janvier 1829.</small></p>
+<p>Me voici arriv&eacute; fort heureusement au terme extr&ecirc;me de
+mon voyage: j'ai
+devant moi la deuxi&egrave;me cataracte, barri&egrave;re de granit que
+le Nil a su
+vaincre, mais que je ne d&eacute;passerai pas. Au del&agrave; existent
+bien des
+monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer
+&agrave;
+nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles &agrave; trouver,
+courir des
+d&eacute;serts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches
+veulent
+au moins manger comme dix, et les vivres sont d&eacute;j&agrave; fort
+rares ici: c'est
+notre biscuit de Sy&egrave;ne qui nous a sauv&eacute;s. Je dois donc
+arr&ecirc;ter ma course
+en ligne droite, et virer de bord, pour commencer s&eacute;rieusement
+l'exploration de la Nubie et de l'&Eacute;gypte, dont j'ai une
+id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale
+acquise en montant: mon travail <i>commence r&eacute;ellement
+aujourd'hui</i>,
+quoique j'aie d&eacute;j&agrave; en portefeuille plus de six cents
+dessins; mais il
+reste tant &agrave; faire que j'en suis presque effray&eacute;;
+toutefois, je pr&eacute;sume
+m'en tirer &agrave; mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai
+[mention manuscrite: mot barr&eacute; et remplac&eacute; par:
+explorerai] la Nubie
+pendant le mois de janvier, et &agrave; la mi-f&eacute;vrier je
+m'&eacute;tablirai &agrave; Th&egrave;bes,
+jusqu'au milieu d'ao&ucirc;t que je redescendrai rapidement le Nil en
+ne
+m'arr&ecirc;tant qu'&agrave; Dend&eacute;rah et &agrave; Abydos. Le
+reste est d&eacute;j&agrave; en portefeuille.
+Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie.
+</p>
+<p></p>
+<p>Ma derni&egrave;re lettre &eacute;tait de <i>Philae</i>. Je ne
+pouvais &ecirc;tre longtemps
+malade dans l'&icirc;le d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu
+de
+jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot
+barr&eacute;
+et remplac&eacute; par: exploration] des monuments. Tout y est <i>moderne</i>,
+c'est-&agrave;-dire de l'&eacute;poque grecque ou romaine, &agrave;
+l'exception d'un petit
+temple d'Hath&ocirc;r et d'un propylon engag&eacute; dans le premier
+pyl&ocirc;ne du temple
+d'Isis, lesquels ont &eacute;t&eacute; construits et
+d&eacute;di&eacute;s par le pauvre Nectan&egrave;be
+Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple,
+commenc&eacute;e par Philadelphe, continu&eacute;e sous
+&Eacute;verg&egrave;te Ier et &Eacute;piphane,
+termin&eacute;e par &Eacute;verg&egrave;te II et Philom&eacute;tor, est
+digne en tout de cette
+&eacute;poque de d&eacute;cadence; les portions d'&eacute;difices
+construits et d&eacute;cor&eacute;s sous
+les Romains sont pires, et quand j'ai quitt&eacute; cette &icirc;le,
+j'&eacute;tais bien las
+de cette sculpture barbare. Je m'y arr&ecirc;terai cependant encore
+quelques
+jours en repassant, pour compl&eacute;ter la partie mythologique, et je
+me
+d&eacute;dommagerai en courant les rochers de la premi&egrave;re
+cataracte, couverts
+d'inscriptions du temps des Pharaons.</p>
+<p>Nous avions quitt&eacute; notre maasch et notre dahabi&eacute;
+&agrave; <i>Assouan</i> (Sy&egrave;ne), ces
+deux barques &eacute;tant trop grandes pour passer la cataracte: c'est
+le 16
+d&eacute;cembre que notre nouvelle escadre d'en de&ccedil;&agrave; la
+cataracte se trouva
+pr&ecirc;te &agrave; nous recevoir. Elle se compose d'une petite
+dahabi&eacute; (vaisseau
+amiral), portant pavillon fran&ccedil;ais sur pavillon toscan, de deux
+barques
+&agrave; pavillon fran&ccedil;ais, deux barques &agrave; pavillon
+toscan, la barque de la
+cuisine et des provisions, &agrave; pavillon bleu, et d'une barque
+portant la
+force arm&eacute;e, c'est-&agrave;-dire les deux chaouchs (gardes du
+corps du pacha)
+avec leurs cannes &agrave; pomme d'argent, qui nous accompagnent et
+font les
+fonctions du pouvoir ex&eacute;cutif. J'oubliais de dire que l'amiral
+est arm&eacute;
+d'une pi&egrave;ce de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim,
+mamour
+d'Esn&eacute;, nous a pr&ecirc;t&eacute;e &agrave; son passage &agrave;
+Philae: aussi avons-nous fait une
+belle d&eacute;charge en arrivant &agrave; la deuxi&egrave;me
+cataracte, but de notre
+p&egrave;lerinage.</p>
+<p>On mit &agrave; la voile de Philae, pour commencer notre voyage de
+Nubie, avec
+un assez bon vent; nous pass&acirc;mes devant <i>D&eacute;boud</i>
+sans nous arr&ecirc;ter,
+voulant arriver le plus t&ocirc;t possible jusqu'au point extr&ecirc;me
+de notre
+course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de
+l'&eacute;poque moderne. Le 17, &agrave; quatre heures du soir, nous
+&eacute;tions en face
+des petits monuments de <i>Qartas</i>, o&ugrave; je ne trouvai rien
+&agrave; glaner. Le 18,
+on d&eacute;passa <i>Taffah</i> et <i>Kalabsch&eacute;</i>, sans
+aborder. Nous pass&acirc;mes ensuite
+sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entr&eacute;s dans la zone
+torride,
+nous grelott&acirc;mes tous de froid et f&ucirc;mes oblig&eacute;s
+d&egrave;s lors de nous charger
+de burnous et de manteaux. Le soir, nous couch&acirc;mes au del&agrave;
+de <i>Dandour</i>,
+en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le
+lendemain 19, aux monuments de <i>Ghirch&eacute;</i>, qui sont du bon
+temps, ainsi
+qu'au grand temple de <i>Dakk&egrave;h</i>, de l'&eacute;poque des
+Lagides. Nous
+d&eacute;barqu&acirc;mes le soir &agrave; <i>M&eacute;harraka</i>,
+temple &eacute;gyptien des bas temps, chang&eacute;
+jadis en &eacute;glise copte. Le 20, je restai une heure &agrave; <i>Ouadi-Ess&eacute;boua</i>
+ou
+la <i>Vall&eacute;e des Lions</i>, ainsi nomm&eacute;e des sphinx qui
+ornent le dromos d'un
+monument b&acirc;ti sous le r&egrave;gne de S&eacute;sostris, mais
+v&eacute;ritable &eacute;difice de
+province, construit en pierres li&eacute;es avec du mortier. J'ai pris
+un
+morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc.,
+pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui
+faire
+plaisir. Nous perd&icirc;mes le 21 et le 22 &agrave; tourner,
+malgr&eacute; vents et calme,
+le grand coude d'<i>Amada</i>, dont je dois &eacute;tudier le temple,
+important par
+son antiquit&eacute;, au retour de la deuxi&egrave;me cataracte. Nous
+le d&eacute;pass&acirc;mes
+enfin le 23, et arriv&acirc;mes &agrave; <i>Derr</i> ou <i>Derri</i>
+de tr&egrave;s-bonne heure. L&agrave; je
+trouvai, pour consolation, un joli temple creus&eacute; dans le roc,
+conservant
+encore quelques bas-reliefs des conqu&ecirc;tes de Rhams&egrave;s le
+Grand, et j'y
+recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce
+Pharaon.</p>
+<p>Le cachef de <i>Derr</i>, auquel on fit une visite, nous dit tout
+franchement
+que, n'ayant pas de quoi nous donner &agrave; souper, il viendrait
+souper avec
+nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une id&eacute;e de la
+splendeur et des
+ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain;
+cela
+fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du
+soleil, nous quitt&acirc;mes Derri, pass&acirc;mes sous le fort
+ruin&eacute; d'<i>Ibrim</i> et
+all&acirc;mes coucher sur la rive orientale, &agrave; <i>Gh&eacute;bel-Mesm&egrave;s</i>,
+pays charmant
+et bien cultiv&eacute;. Nous chemin&acirc;mes le 25, tant&ocirc;t avec
+le vent, tant&ocirc;t avec
+la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce
+jour-l&agrave; &agrave;
+Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs &eacute;bats sur un
+&icirc;lot de
+sable pr&egrave;s du lieu o&ugrave; nous couch&acirc;mes.</p>
+<p>Enfin, le 26, &agrave; neuf heures du matin, je d&eacute;barquai
+&agrave; <i>Ibsamboul</i>, o&ugrave;
+nous avons s&eacute;journ&eacute; aussi le 27. L&agrave;, je pouvais
+jouir des plus beaux
+monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficult&eacute;. Il y a
+deux
+temples enti&egrave;rement creus&eacute;s dans le roc, et couverts de
+sculptures. La
+plus petite de ces excavations est un temple d'<i>Hath&ocirc;r</i>,
+d&eacute;di&eacute; par la
+reine Nofr&eacute;-Ari, femme de Rhams&egrave;s le Grand,
+d&eacute;cor&eacute; ext&eacute;rieurement d'une
+fa&ccedil;ade contre laquelle s'&eacute;l&egrave;vent six colosses de
+trente-cinq pieds
+chacun environ, taill&eacute;s aussi dans le roc, repr&eacute;sentant
+le Pharaon et sa
+femme, ayant &agrave; leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses
+filles, avec
+leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture;
+leur
+stature est svelte et leur galbe tr&egrave;s-&eacute;l&eacute;gant;
+j'en aurai des dessins
+tr&egrave;s-fid&egrave;les. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et
+j'en ai fait
+dessiner les plus int&eacute;ressants.</p>
+<p>Le grand temple d'Ibsamboul vaut &agrave; lui seul le voyage de
+Nubie: c'est
+une merveille qui serait une fort belle chose, m&ecirc;me &agrave;
+Th&egrave;bes. Le travail
+que cette excavation a co&ucirc;t&eacute; effraye l'imagination. La
+fa&ccedil;ade est
+d&eacute;cor&eacute;e de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de
+soixante-un pieds
+de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, repr&eacute;sentent
+Rhams&egrave;s le
+Grand; leurs faces sont <i>portraits</i>, et ressemblent parfaitement
+aux
+figures de ce roi qui sont &agrave; Memphis, &agrave; Th&egrave;bes et
+partout ailleurs.
+C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entr&eacute;e;
+l'int&eacute;rieur en est tout &agrave; fait digne; mais c'est une rude
+&eacute;preuve que de
+le visiter. A notre arriv&eacute;e, les sables, et les Nubiens qui ont
+soin de
+les pousser, avaient ferm&eacute; l'entr&eacute;e. Nous la f&icirc;mes
+d&eacute;blayer; nous
+assur&acirc;mes le mieux que nous le p&ucirc;mes le petit passage qu'on
+avait
+pratiqu&eacute;, et nous pr&icirc;mes toutes les pr&eacute;cautions
+possibles contre la
+coul&eacute;e de ce sable infernal qui, en &Eacute;gypte comme en
+Nubie, menace de
+tout engloutir. Je me d&eacute;shabillai presque compl&egrave;tement,
+ne gardant que
+ma chemise arabe et un cale&ccedil;on de toile, et me pr&eacute;sentai
+&agrave; plat-ventre &agrave;
+la petite ouverture d'une porte qui, d&eacute;blay&eacute;e, aurait au
+moins 25 pieds
+de hauteur. Je crus me pr&eacute;senter &agrave; la bouche d'un four,
+et, me glissant
+enti&egrave;rement dans le temple, je me trouvai dans une
+atmosph&egrave;re chauff&eacute;e &agrave;
+cinquante et un degr&eacute;s: nous parcour&ucirc;mes cette
+&eacute;tonnante excavation,
+Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie
+&agrave; la
+main. La premi&egrave;re salle est soutenue par huit piliers contre
+lesquels
+sont adoss&eacute;s autant de colosses de trente pieds chacun,
+repr&eacute;sentant
+encore Rhams&egrave;s le Grand: sur les parois de cette vaste salle
+r&egrave;gne une
+file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conqu&ecirc;tes du
+Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, repr&eacute;sentant son char
+de
+triomphe, accompagn&eacute; de groupes de prisonniers nubiens,
+n&egrave;gres, etc., de
+grandeur naturelle, offre une composition de toute beaut&eacute; et du
+plus
+grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en
+beaux
+bas-reliefs religieux, offrant des particularit&eacute;s fort
+curieuses. Le
+tout est termin&eacute; par un sanctuaire, au fond duquel sont assises
+quatre
+belles statues, bien plus fortes que nature et d'un tr&egrave;s-bon
+travail. Ce
+groupe, repr&eacute;sentant Ammon-Ra, Phr&eacute;, Phtha, et
+Rhams&egrave;s le Grand assis au
+milieu d'eux, m&eacute;riterait d'&ecirc;tre dessin&eacute; de nouveau.</p>
+<p>Apr&egrave;s deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les
+bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et
+il
+fallut regagner l'entr&eacute;e de la fournaise en prenant des
+pr&eacute;cautions pour
+en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et
+mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussit&ocirc;t que je fus revenu
+&agrave; la
+lumi&egrave;re; et l&agrave;, assis aupr&egrave;s d'un des colosses
+ext&eacute;rieurs dont l'immense
+mollet arr&ecirc;tait le souffle du vent du nord, je me reposai une
+demi-heure
+pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma
+barque, o&ugrave; je passai pr&egrave;s de deux heures sur mon lit.
+Cette visite
+exp&eacute;rimentale m'a prouv&eacute; qu'on peut rester deux heures et
+demie &agrave; trois
+heures dans l'int&eacute;rieur du temple sans &eacute;prouver aucune
+g&ecirc;ne de
+respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux
+articulations; j'en conclus donc qu'&agrave; notre retour nous pourrons
+dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de
+quatre (pour ne pas d&eacute;penser trop d'air), et pendant deux heures
+le
+matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le
+r&eacute;sultat en est si int&eacute;ressant, les bas-reliefs sont si
+beaux, que je
+ferai tout pour les avoir, ainsi que les l&eacute;gendes
+compl&egrave;tes. Je compare
+la chaleur d'Ibsamboul &agrave; celle d'un bain turc, et cette visite
+peut
+amplement nous en tenir lieu.</p>
+<p>Nous avons quitt&eacute; Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis
+arr&ecirc;ter &agrave;
+<i>Gh&eacute;bel-Add&egrave;h</i>, o&ugrave; est un petit temple
+creus&eacute; dans le roc. La plupart de
+ses bas-reliefs ont &eacute;t&eacute; couverts de mortier par des
+chr&eacute;tiens qui ont
+d&eacute;cor&eacute; cette nouvelle surface de peintures
+repr&eacute;sentant des saints, et
+surtout saint Georges &agrave; cheval; mais je parvins &agrave;
+constater, en faisant
+sauter le mortier, que ce temple avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;di&eacute; &agrave; Thoth par le roi
+Horus, fils d'Am&eacute;nophis-Memnon, et je r&eacute;ussis &agrave;
+faire ex&eacute;cuter les
+dessins de trois bas-reliefs fort int&eacute;ressants pour la
+mythologie: nous
+all&acirc;mes de l&agrave; coucher &agrave; <i>Faras</i>. Le 29, un
+calme presque plat ne nous
+permit d'avancer que jusqu'au-del&agrave; de <i>Serr&eacute;</i>, et
+le 30, &agrave; midi, nous
+sommes enfin arriv&eacute;s &agrave; <i>Ouadi-Halfa</i>, &agrave; une
+demi-heure de la seconde
+cataracte, o&ugrave; sont pos&eacute;es nos colonnes d'Hercule. Vers le
+coucher du
+soleil, je fis une promenade &agrave; la cataracte.</p>
+<p>C'est hier seulement que je me mis s&eacute;rieusement &agrave;
+l'ouvrage. J'ai trouv&eacute;
+ici, sur la rive occidentale, les d&eacute;bris de trois
+&eacute;difices, mais des
+arases qui ne conservent que la fin des l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques. Le
+premier, le plus au nord, &eacute;tait un petit &eacute;difice
+carr&eacute;, sans sculpture
+et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup
+int&eacute;ress&eacute;;
+c'&eacute;tait un temple dont les murs ont &eacute;t&eacute; construits
+en grandes briques
+crues, l'int&eacute;rieur &eacute;tant soutenu par des piliers en
+pierre de gr&egrave;s ou
+des colonnes de m&ecirc;me mati&egrave;re: mais, comme toutes celles
+des plus
+anciennes &eacute;poques, ces colonnes &eacute;taient semblables au
+dorique et
+taill&eacute;es &agrave; pans tr&egrave;s-r&eacute;guliers et peu
+marqu&eacute;s. C'est l&agrave; l'origine
+incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, d&eacute;di&eacute;
+&agrave; Horammon
+(Ammon g&eacute;n&eacute;rateur), a &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute; sous le roi Am&eacute;nophis II, fils et
+successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constat&eacute; en
+faisant
+fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de
+piliers et de colonnes o&ugrave; j'apercevais quelques traces de
+l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques. J'ai &eacute;t&eacute; assez heureux pour
+trouver la fin de la
+d&eacute;dicace du temple sur les d&eacute;bris des montants de la
+premi&egrave;re porte.
+J'ai, de plus, d&eacute;couvert et fait d&eacute;sensabler avec les
+mains une grande
+st&egrave;le, engag&eacute;e dans une muraille en briques du temple,
+portant un acte
+d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi
+Rhams&egrave;s Ier,
+avec trois lignes ajout&eacute;es dans le m&ecirc;me but par le Pharaon
+son
+successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons
+fait
+fouiller par tous nos &eacute;quipages, avec pelles et pioches, dans le
+sanctuaire (ou plut&ocirc;t &agrave; la place qu'il occupait), et nous
+y avons trouv&eacute;
+une autre grande st&egrave;le que je connaissais par les dessins du
+docteur, et
+fort importante, puisqu'elle repr&eacute;sente le dieu Mandou, une des
+grandes
+divinit&eacute;s de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen
+(de la
+XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun
+d'eux
+inscrit dans une esp&egrave;ce de bouclier attach&eacute; &agrave; la
+figure, agenouill&eacute;e et
+li&eacute;e, qui repr&eacute;sente chacun de ces peuples, au nombre de
+cinq. Voici
+leurs noms, ou plut&ocirc;t ceux des cantons qu'ils habitaient: 1&deg; <i>Sehamik</i>,
+2&deg; <i>Osaou</i>, 3&deg; <i>Sch&ocirc;at</i>, 4&deg; <i>Oscharkin</i>,
+5&deg; <i>K&ocirc;s</i>; trois autres noms
+sont enti&egrave;rement effac&eacute;s. Quant &agrave; ceux qui
+restent, je doute qu'on les
+trouve dans aucun g&eacute;ographe grec; il faudrait avoir le <i>Strabon</i>
+de deux
+mille ans avant J&eacute;sus-Christ.</p>
+<p>Un second temple, plus grand, mais tout aussi d&eacute;truit que le
+pr&eacute;c&eacute;dent,
+existe un peu plus au sud: il est du r&egrave;gne de Thouthmosis III
+(Moeris),
+construit &eacute;galement en briques, avec piliers-colonnes doriques
+primitifs, &agrave; montants et portes en gr&egrave;s; c'&eacute;tait
+le grand temple de la
+ville &eacute;gyptienne de <i>B&eacute;h&eacute;ni</i> qui exista sur
+cet emplacement, et qui,
+d'apr&egrave;s l'&eacute;tendue des d&eacute;bris de poteries
+r&eacute;pandus sur la plaine
+aujourd'hui d&eacute;serte, para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; assez
+grande. Ce fut sans doute la
+place forte des &Eacute;gyptiens pour contenir les peuples habitant
+entre la
+premi&egrave;re et la seconde cataracte. Ce grand temple &eacute;tait
+d&eacute;di&eacute; &agrave; Ammon-Ra
+et &agrave; Phr&eacute;, comme la plupart des grands monuments de la
+Nubie. Voil&agrave; tout
+ce qui reste &agrave; Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais
+&agrave; la
+premi&egrave;re inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous
+adresse
+mes souhaits d'heureuse ann&eacute;e ... Je vous embrasse tous &agrave;
+cette
+intention.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="A_M._DACIER."></a>
+<h2>A M. DACIER.</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Ouadi-Halfa, &agrave; la seconde
+cataracte, 1er janvier 1829.</small></p>
+<p>Monsieur,</p>
+<p>Quoique s&eacute;par&eacute; de vous par les d&eacute;serts et par
+toute l'&eacute;tendue de la
+M&eacute;diterran&eacute;e, je sens le besoin de me joindre, au moins
+par la pens&eacute;e,
+et de tout coeur, &agrave; ceux qui vous offrent leurs voeux au
+renouvellement
+de l'ann&eacute;e. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni
+moins
+ardents, ni moins sinc&egrave;res; je vous prie de les agr&eacute;er
+comme un
+t&eacute;moignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de
+vos
+bont&eacute;s et de cette affection toute paternelle dont vous voulez
+bien nous
+honorer mon fr&egrave;re et moi.</p>
+<p>Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son
+embouchure jusqu'&agrave; la seconde cataracte, j'ai le droit de vous
+annoncer
+qu'il n'y a rien &agrave; modifier dans <i>notre Lettre sur l'alphabet
+des
+hi&eacute;roglyphes</i>; notre alphabet est bon: il s'applique avec un
+&eacute;gal
+succ&egrave;s, d'abord aux monuments &eacute;gyptiens du temps des
+Romains et des
+Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand
+int&eacute;r&ecirc;t, aux
+inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des &eacute;poques
+pharaoniques. Tout l&eacute;gitime donc les encouragements que vous
+avez bien
+voulu donner &agrave; mes travaux hi&eacute;roglyphiques, dans un temps
+o&ugrave; l'on
+n'&eacute;tait pas universellement dispos&eacute; &agrave; leur
+pr&ecirc;ter faveur.</p>
+<p>Me voici au point extr&ecirc;me de ma navigation vers le midi. La
+seconde
+cataracte m'arr&ecirc;te: d'abord par l'impossibilit&eacute; de la
+faire franchir par
+mon <i>escadre</i> compos&eacute;e de sept voiles, et en second lieu,
+parce que la
+famine m'attend au del&agrave;, et qu'elle terminerait promptement une
+pointe
+imprudente tent&eacute;e sur l'&Eacute;thiopie; ce n'est pas &agrave;
+moi de recommencer
+Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attach&eacute; &agrave; mes
+compagnons de
+voyage qu'il ne l'&eacute;tait probablement aux siens. Je tourne donc
+d&egrave;s
+aujourd'hui ma proue du c&ocirc;t&eacute; de l'&Eacute;gypte pour
+redescendre le Nil, en
+&eacute;tudiant successivement &agrave; fond les monuments de ses deux
+rives; je
+prendrai tous les d&eacute;tails dignes de quelque
+int&eacute;r&ecirc;t, et d'apr&egrave;s l'id&eacute;e
+g&eacute;n&eacute;rale que je m'en suis form&eacute;e en montant, la
+moisson sera des plus
+riches et des plus abondantes.</p>
+<p>Vers le milieu de f&eacute;vrier je serai &agrave; Th&egrave;bes,
+car je dois au moins donner
+quinze jours au magnifique temple d'<i>Ibsamboul,</i> l'une des
+merveilles de
+la Nubie, cr&eacute;&eacute;e par la puissance colossale de
+Rhams&egrave;s-S&eacute;sostris, et un
+mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la
+premi&egrave;re
+et la deuxi&egrave;me cataracte. Philae a &eacute;t&eacute; &agrave;
+peu pr&egrave;s &eacute;puis&eacute;e pendant les
+dix jours que nous y avons pass&eacute;s en remontant le Nil; et les
+temples
+d'Ombos, d'Edfou et d'&Eacute;sn&eacute;, si vant&eacute;s au
+d&eacute;triment de ceux de Th&egrave;bes,
+m'arr&ecirc;teront peu de temps, parce que je les ai d&eacute;j&agrave;
+class&eacute;s, et que je
+trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les
+d&eacute;tails mythologiques et religieux que je ne veux puiser
+qu'&agrave; des
+sources pures. Je me bornerai &agrave; recueillir quelques inscriptions
+historiques, et certains d&eacute;tails de costume qui sentent la
+d&eacute;cadence et
+qu'il est utile de conserver.</p>
+<p>Mes portefeuilles sont d&eacute;j&agrave; bien riches: je me fais
+d'avance un plaisir
+de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille
+&Eacute;gypte,
+religion, histoire, arts et m&eacute;tiers, moeurs et usages; une
+grande partie
+de mes dessins sont colori&eacute;s, et je ne crains pas d'assurer
+qu'ils
+reproduisent le v&eacute;ritable style des originaux avec une
+scrupuleuse
+fid&eacute;lit&eacute;. Je serai heureux de ces conqu&ecirc;tes si
+elles obtiennent votre
+int&eacute;r&ecirc;t et vos suffrages.</p>
+<p>Je vous prie, Monsieur, d'agr&eacute;er la nouvelle assurance de mon
+tr&egrave;s-respectueux attachement.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="DIXIEME_LETTRE"></a>
+<h2>DIXI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Ibsamboul, le 12 janvier 1829.</small></p>
+<p>J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique
+excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la
+premi&egrave;re fois, et je regrette de n'&ecirc;tre point muni de
+quelque lampe
+merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin
+de convaincre ainsi d'un seul coup les d&eacute;tracteurs de l'art
+&eacute;gyptien.
+Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons
+entrepris, et dont le r&eacute;sultat aura quelque droit &agrave;
+l'attention
+publique. Tout ceux qui connaissent la localit&eacute; savent quelles
+difficult&eacute;s on a &agrave; vaincre pour dessiner un seul
+hi&eacute;roglyphe dans le
+grand temple.</p>
+<p>C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte <i>Ouadi-Halfa </i> et la
+seconde
+cataracte. Nous couch&acirc;mes &agrave; <i>Gharbi-Serr&eacute;</i>,
+et le lendemain, vers midi,
+j'abordai sur la rive droite du Nil, pour &eacute;tudier les
+excavations de
+<i>Maschakit,</i> un peu au midi du <i>temple de Thoht</i> &agrave; <i>Gh&eacute;bel-Add&egrave;h,</i>
+dont
+j'ai parl&eacute; dans ma derni&egrave;re lettre; il fallut gravir un
+rocher presque &agrave;
+pic sur le Nil, pour arriver &agrave; une petite chambre creus&eacute;e
+dans la
+montagne, et orn&eacute;e de sculptures fort endommag&eacute;es. Je
+suis parvenu
+cependant &agrave; reconna&icirc;tre que c'&eacute;tait une chapelle
+d&eacute;di&eacute;e &agrave; la d&eacute;esse
+<i>Anoukis</i> (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par
+un
+prince &eacute;thiopien, nomm&eacute; <i>Pohi,</i> lequel,
+&eacute;tant gouverneur de la Nubie
+sous le r&egrave;gne de Rhams&egrave;s le Grand, supplie la
+d&eacute;esse de faire que le
+conqu&eacute;rant foule les Libyens <i>et les nomades sous ses
+sandales, &agrave;
+toujours</i>.</p>
+<p>Le 3 au matin, nous avons amarr&eacute; nos vaisseaux devant le <i>temple
+d'Hath&ocirc;r</i> &agrave; <i>Ibsamboul</i>; j'ai d&eacute;j&agrave;
+donn&eacute; une note sur ce joli temple.
+J'ajouterai qu'&agrave; sa droite on a sculpt&eacute;, sur le rocher,
+un fort grand
+tableau, dans lequel un autre prince <i>&eacute;thiopien</i>
+pr&eacute;sente au roi Rhams&egrave;s
+le Grand l'embl&egrave;me de la victoire (cet embl&egrave;me est
+l'insigne ordinaire
+<i>des princes ou des fils des rois</i>) avec la l&eacute;gende
+suivante en beaux
+caract&egrave;res hi&eacute;roglyphiques: <i>Le royal fils d'Ethiopie
+a dit: Ton p&egrave;re
+Ammon-Ra t'a dot&eacute;, &ocirc; Rhams&egrave;s! d'une vie stable et
+pure: qu'il t'accorde
+de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens,
+&agrave;
+toujours</i>.</p>
+<p>Il para&icirc;t donc que, de temps en temps, les <i>nomades</i>
+d'Afrique
+inqui&eacute;taient les paisibles cultivateurs des vall&eacute;es du
+Nil. Il est fort
+remarquable, du reste, que je n'aie trouv&eacute; jusqu'ici sur les
+monuments
+de la Nubie que des noms de princes &eacute;thiopiens et nubiens, comme
+gouverneurs du pays, sous le r&egrave;gne m&ecirc;me de Rhams&egrave;s
+le Grand et de sa
+dynastie. Il para&icirc;t aussi que la Nubie &eacute;tait tellement
+li&eacute;e &agrave; l'&Eacute;gypte
+que les rois se fiaient compl&egrave;tement aux hommes du pays
+m&ecirc;me, pour le
+commandement des troupes. Je puis citer en preuve une st&egrave;le
+encore
+sculpt&eacute;e sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un
+nomm&eacute; <i>Ma&iuml;,
+commandant des troupes du roi en Nubie,</i> et <i>n&eacute; dans la
+contr&eacute;e de
+Ouaou</i> (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du
+Pharaon
+<i>Mandoue&iuml; Ier</i>, le quatri&egrave;me successeur de
+Rhams&egrave;s le Grand, d'une
+mani&egrave;re tr&egrave;s-emphatique; il r&eacute;sulte aussi de
+plusieurs autres st&egrave;les que
+divers <i>princes &eacute;thiopiens</i> furent employ&eacute;s en
+Nubie par les h&eacute;ros de
+l'&Eacute;gypte.</p>
+<p>Le 3 au soir commenc&egrave;rent nos travaux &agrave; Ibsamboul: il
+s'agissait
+d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux
+bas-reliefs. Nous avons form&eacute; l'entreprise d'avoir le dessin <i>en
+grand
+et colori&eacute;</i> de tous les bas-reliefs qui d&eacute;corent la
+grande salle du
+temple, les autres pi&egrave;ces n'offrant que des sujets religieux; et
+lorsque
+l'on saura que la chaleur qu'on &eacute;prouve dans ce temple,
+aujourd'hui
+<i>souterrain</i> (parce que les sables en ont presque couvert la
+fa&ccedil;ade),
+est comparable &agrave; celle d'un bain turc fortement chauff&eacute;;
+quand on saura
+qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruiss&egrave;le
+perp&eacute;tuellement
+d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, d&eacute;goutte sur le
+papier
+d&eacute;j&agrave; tremp&eacute; par la chaleur humide de cette
+atmosph&egrave;re, chauff&eacute;e comme
+dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes
+gens,
+qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne
+sortent que par &eacute;puisement, et ne quittent le travail que
+lorsque leurs
+jambes refusent de les porter.</p>
+<p>Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous
+poss&eacute;dons d&eacute;j&agrave;
+<i>six grands tableaux</i> repr&eacute;sentant:</p>
+<p>1er. Rhams&egrave;s le Grand sur son char, les chevaux lanc&eacute;s
+au grand galop;
+il est suivi de trois de ses fils, mont&eacute;s aussi sur des chars de
+guerre;
+il met en fuite une arm&eacute;e assyrienne et assi&egrave;ge une place
+forte.</p>
+<p>2e. Le roi &agrave; pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en
+per&ccedil;ant un
+second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une
+composition admirables.</p>
+<p>3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'arm&eacute;e; on vient
+lui
+annoncer que les ennemis attaquent son arm&eacute;e. On pr&eacute;pare
+le char du roi,
+et des serviteurs mod&egrave;rent l'ardeur des chevaux, qui sont
+dessin&eacute;s, ici
+comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis,
+mont&eacute;s sur des chars de guerre et combattant sans ordre une
+ligne de
+chars &eacute;gyptiens m&eacute;thodiquement rang&eacute;s. Cette
+partie du tableau est
+pleine de mouvement et d'action: c'est comparable &agrave; la plus
+belle
+bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent
+involontairement.</p>
+<p>4e. Le triomphe du roi et sa rentr&eacute;e solennelle (&agrave; <i>Th&egrave;bes</i>,
+sans
+doute), debout sur un char superbe, tra&icirc;n&eacute; par des chevaux
+marchant au
+pas et richement capara&ccedil;onn&eacute;s. Devant le char sont deux
+rangs de
+prisonniers africains, les uns de race <i>n&egrave;gre</i> et les
+autres de race
+<i>barabra,</i> formant des groupes parfaitement dessin&eacute;s,
+pleins d'effet et
+de mouvement.</p>
+<p>5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux
+dieux de <i>Th&egrave;bes</i> et &agrave; ceux d'<i>Ibsamboul</i>.</p>
+<p>Il reste &agrave; terminer le dessin d'un &eacute;norme bas-relief
+occupant presque
+toute la paroi droite du temple: composition immense,
+repr&eacute;sentant une
+bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les
+chars, les bagages de l'arm&eacute;e, les jeux et les punitions
+militaires,
+etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera
+termin&eacute;, mais
+sans couleurs, parce que l'humidit&eacute; les a fait
+dispara&icirc;tre. Il n'en est
+point ainsi des six tableaux pr&eacute;c&eacute;demment
+indiqu&eacute;s; tout est colori&eacute; et
+copi&eacute; jusque dans les plus minces d&eacute;tails avec un soin
+religieux. On
+aura ainsi une id&eacute;e de la magnificence du costume et des chars
+des vieux
+Pharaons au XVIe si&egrave;cle avant J.-C.; on pourra comprendre alors
+l'&eacute;tonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel
+soin. Je
+voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui
+refusent de croire &agrave; l'&eacute;l&eacute;gante richesse que la
+sculpture peinte ajoute
+&agrave; l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je
+r&eacute;ponds qu'ils
+auraient <i>su&eacute;</i> tous leurs pr&eacute;jug&eacute;s, et que
+leurs opinions <i>a priori</i> les
+quitteraient par tous les pores.</p>
+<p>Pour tous mes dessins je me suis r&eacute;serv&eacute; la partie des
+l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques, souvent fort &eacute;tendues, qui accompagnent
+chaque figure
+ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur
+place ou d'apr&egrave;s les empreintes lorsqu'elles sont plac&eacute;es
+&agrave; une grande
+hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets
+au net et les donne aussit&ocirc;t aux dessinateurs, qui d'avance ont
+r&eacute;serv&eacute;
+et trac&eacute; les colonnes destin&eacute;es &agrave; les recevoir;
+j'ai pris la copie
+enti&egrave;re d'une grande st&egrave;le plac&eacute;e entre les deux
+colosses de gauche,
+dans l'int&eacute;rieur du grand temple; elle n'a pas moins de
+trente-deux
+lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parl&eacute;, et que
+j'ai bien
+retrouv&eacute;e &agrave; sa place; ce n'est pas moins qu'un <i>d&eacute;cret
+du dieu Phtha</i>,
+en faveur de Rhams&egrave;s le Grand, auquel il prodigue les louanges
+pour ses
+travaux et ses bienfaits envers l'&Eacute;gypte; suit la r&eacute;ponse
+du roi au dieu
+en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un
+genre
+tout &agrave; fait particulier.</p>
+<p>Voil&agrave; o&ugrave; en est notre <i>m&eacute;morable campagne
+d'Ibsamboul:</i> c'est la plus
+p&eacute;nible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant
+tout le
+voyage. Nos compagnons fran&ccedil;ais et toscans ont rivalis&eacute;
+de z&egrave;le et de
+d&eacute;vouement, et j'esp&egrave;re que vers le 15 nous mettrons
+&agrave; la voile pour
+regagner l'&Eacute;gypte avec notre butin historique. J'ai eu trois
+jours de
+goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le
+temple m'en ont d&eacute;livr&eacute; pour longtemps, je
+l'esp&egrave;re. Je n'ai encore re&ccedil;u
+que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonn&eacute;
+d'avoir
+entrepris mon voyage malgr&eacute; ses amicales inqui&eacute;tudes? Je
+l'ai pardonn&eacute;,
+de mon c&ocirc;t&eacute;, depuis que j'ai touch&eacute; &agrave; la
+seconde cataracte.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="ONZIEME_LETTRE"></a>
+<h2>ONZI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>El-M&eacute;lissah (entre
+Sy&egrave;ne et Ombos), le 10
+f&eacute;vrier 1829.</small></p>
+<p>Nous jouons de malheur; depuis notre d&eacute;part de Sy&egrave;ne,
+&agrave; laquelle nous
+avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin
+d'avoir franchi la distance qui nous s&eacute;pare d'<i>Ombos</i>,
+o&ugrave; l'on se rend
+d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent
+du
+nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait
+pirouetter sur les vagues du Nil, enfl&eacute; comme une petite mer.
+Nous avons
+amarr&eacute;, &agrave; grand'peine, dans le voisinage de <i>M&eacute;lissah</i>,
+o&ugrave; est une
+carri&egrave;re de gr&egrave;s sans aucun int&eacute;r&ecirc;t; du
+reste, sant&eacute; parfaite, bon
+courage, et nous pr&eacute;parant &agrave; explorer Th&egrave;bes de
+fond en comble, si ce
+n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous
+ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos
+tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du
+26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voil&agrave;, en
+y
+ajoutant les deux pr&eacute;c&eacute;dentes, les seules lettres qui me
+soient
+parvenues.</p>
+<p>Je remercie bien notre v&eacute;n&eacute;rable M. Dacier pour les
+bonnes lignes qu'il
+a bien voulu m'&eacute;crire le 26 septembre. J'esp&egrave;re qu'il
+aura re&ccedil;u ma
+lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien
+pardonner &agrave; la v&eacute;tust&eacute; de mes souhaits de jour de
+l'an, d&eacute;j&agrave; caducs
+lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde
+cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de
+telles distances.</p>
+<p>J'&eacute;crirai de Th&egrave;bes &agrave; notre ami Dubois,
+apr&egrave;s avoir vu &agrave; fond l'&Eacute;gypte
+et la Nubie; je puis dire d'avance que nos &Eacute;gyptiens feront
+&agrave; l'avenir,
+dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le
+pass&eacute;; je
+rapporte une s&eacute;rie de dessins de grandes choses, capables de
+convertir
+tous les obstin&eacute;s.</p>
+<p>Je transmets &agrave; M. Drovetti la lettre que m'a &eacute;crite M.
+de Mirbel, et je
+suis persuad&eacute; qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha
+d'&Eacute;gypte, qui ne
+recule jamais devant les choses utiles.</p>
+<p>Ma derni&egrave;re lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre
+mon
+itin&eacute;raire &agrave; partir de ce beau monument que nous avons
+&eacute;puis&eacute;, au risque
+de l'&ecirc;tre nous-m&ecirc;mes par les difficult&eacute;s de son
+&eacute;tude.</p>
+<p>Nous l'avons quitt&eacute; le 16 janvier, et le 17, de bonne heure,
+nous
+abord&acirc;mes au pied du rocher d'<i>Ibrim</i>, la <i>Primis</i> des
+g&eacute;ographes grecs,
+pour visiter quelques excavations qu'on aper&ccedil;oit vers le bas de
+cette
+&eacute;norme masse de gr&egrave;s.</p>
+<p>Ces <i>sp&eacute;os</i> (je donne ce nom aux <i>excavations dans
+la roche</i>, autres que
+des <i>tombeaux</i>) sont au nombre de quatre, et d'&eacute;poques
+diff&eacute;rentes, mais
+tous appartenant aux temps pharaoniques.</p>
+<p>Le plus ancien remonte jusqu'au r&egrave;gne de Thouthmosis Ier; le
+fond de
+cette excavation, de forme carr&eacute;e comme toutes les autres, est
+occup&eacute;
+par 4 figures (tiers de nature), assises, et repr&eacute;sentant deux
+fois ce
+Pharaon assis entre <i>le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)</i>,
+c'est-&agrave;-dire une
+des formes du dieu Thoth &agrave; t&ecirc;te d'&eacute;pervier, et la
+d&eacute;esse <i>Sat&eacute;, dame
+d'&Eacute;l&eacute;phantine</i> et <i>dame de Nubie</i>. Ce
+sp&eacute;os &eacute;tait une chapelle ou
+oratoire consacr&eacute; &agrave; ces deux divinit&eacute;s; les parois
+de c&ocirc;t&eacute; n'ont jamais
+&eacute;t&eacute; sculpt&eacute;es ni peintes.</p>
+<p>Il n'en est point ainsi du second sp&eacute;os; celui-ci appartient
+au r&egrave;gne de
+Moeris, dont la statue, assise entre celles du <i>dieu seigneur d'Ibrim</i>
+et de la d&eacute;esse Sat&eacute; (Junon), <i>dame de Nubie</i>,
+occupe la niche du fond.
+Cette chapelle aux dieux du pays a &eacute;t&eacute; creus&eacute;e par
+les soins d'un prince
+nomm&eacute; <i>Nahi</i>, grand personnage, portant dans toutes les
+l&eacute;gendes le
+titre de <i>gouverneur des terres m&eacute;ridionales</i>, ce qui
+comprenait <i>la
+Nubie</i> entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau
+sculpt&eacute;, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout,
+devant le
+roi assis sur un tr&ocirc;ne, et accompagn&eacute; de plusieurs autres
+fonctionnaires
+publics, pr&eacute;sentant au souverain, &agrave; ce que dit
+l'inscription
+hi&eacute;roglyphique (malheureusement tr&egrave;s-courte) qui
+accompagne ce tableau,
+les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des
+<i>terres m&eacute;ridionales</i> dont il avait le gouvernement. Sur la
+porte du
+sp&eacute;os est inscrite la d&eacute;dicace que le prince a faite du
+monument.</p>
+<p>Le troisi&egrave;me sp&eacute;os d'<i>Ibrim</i> est du r&egrave;gne
+suivant, de l'&eacute;poque
+d'Am&eacute;nophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du
+midi
+&eacute;taient administr&eacute;es par un autre prince, nomm&eacute; <i>Osorsat&eacute;</i>.
+Sur la paroi
+de droite, ce roi Am&eacute;nophis II est repr&eacute;sent&eacute;
+assis, et deux princes,
+parmi lesquels <i>Osorsat&eacute;</i> occupe le premier rang,
+pr&eacute;sentent au Pharaon
+les tributs des <i>terres m&eacute;ridionales</i> et les productions
+naturelles du
+pays, y compris des <i>lions</i>, des <i>l&eacute;vriers</i> et des <i>chacals
+vivants</i>,
+comme porte l'inscription grav&eacute;e au-dessus du tableau, et qui
+sp&eacute;cifiait
+le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: <i>quarante
+l&eacute;vriers</i> et <i>dix chacals vivants</i>; mais le texte est
+dans un &eacute;tat si
+d&eacute;plorable de d&eacute;gradation qu'il m'a &eacute;t&eacute;
+impossible d'en tirer autre
+chose que les faits g&eacute;n&eacute;raux. Au fond du sp&eacute;os, la
+statue du roi
+Am&eacute;nophis est assise entre les dieux d'<i>Ibrim</i>.</p>
+<p>Le plus r&eacute;cent de ces sp&eacute;os, le quatri&egrave;me, est
+encore un monument du
+m&ecirc;me genre et du r&egrave;gne de S&eacute;sostris, Rhams&egrave;s
+le Grand. C'est aussi un
+gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux
+d'<i>Ibrim</i>, Herm&egrave;s &agrave; t&ecirc;te d'&eacute;pervier et
+la d&eacute;esse Sat&eacute;, &agrave; la gloire du
+Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinit&eacute;s
+locales,
+dans le fond du sp&eacute;os. Mais &agrave; cette &eacute;poque, <i>les
+terres du midi</i> &eacute;taient
+gouvern&eacute;es par un prince &eacute;thiopien, dont j'ai
+retrouv&eacute; des monuments &agrave;
+<i>Ibsamboul</i> et &agrave; <i>Ghirch&eacute;</i>. Ce personnage est
+figur&eacute; dans le sp&eacute;os
+d'<i>Ibrim</i>, rendant ses respectueux hommages &agrave;
+S&eacute;sostris, et &agrave; la t&ecirc;te de
+tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on
+compte deux hi&eacute;rogrammates, plus le grammate des troupes, le
+grammate
+des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres <i>scribes</i>
+sans
+d&eacute;signation plus particuli&egrave;re.</p>
+<p>Il est &agrave; remarquer, &agrave; l'honneur de la galanterie
+&eacute;gyptienne, que la
+femme du prince &eacute;thiopien <i>Satnou&iuml;</i> se
+pr&eacute;sente devant S&eacute;sostris
+imm&eacute;diatement apr&egrave;s son mari, et avant les autres
+fonctionnaires. Cela
+montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la
+civilisation &eacute;gyptienne diff&eacute;rait essentiellement de
+celle du reste de
+l'Orient, et se rapprochait de la n&ocirc;tre; car on peut
+appr&eacute;cier le degr&eacute;
+de civilisation des peuples d'apr&egrave;s l'&eacute;tat plus ou moins
+supportable des
+femmes dans l'organisation sociale.</p>
+<p>Le 17 janvier au soir, nous &eacute;tions &agrave; <i>Derri</i> ou <i>Derr</i>,
+la capitale
+actuelle de la Nubie, o&ugrave; nous soup&acirc;mes en arrivant, par un
+clair de lune
+admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore
+vus.
+Ayant li&eacute; conversation avec un <i>Barabra</i> du pays, qui,
+m'apercevant seul
+&agrave; l'&eacute;cart sur le bord du fleuve, &eacute;tait venu
+poliment me faire compagnie
+en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il
+connaissait
+le nom du <i>sultan</i> qui avait fait construire le temple de <i>Derri</i>;
+il me
+r&eacute;pondit aussit&ocirc;t: qu'il &eacute;tait trop jeune pour
+savoir cela, mais que les
+vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce <i>birb&eacute;</i>
+avait
+&eacute;t&eacute; construit environ trois cent mille ans avant
+l'islamisme, mais que
+tous ces vieillards &eacute;taient encore incertains sur un point,
+savoir si
+c'&eacute;taient les <i>Fran&ccedil;ais</i>, les <i>Anglais</i> ou
+les <i>Russes</i> qui avaient
+ex&eacute;cut&eacute; ce grand ouvrage. Voil&agrave; comme on
+&eacute;crit l'histoire en Nubie. Le
+monument de <i>Derri</i>, quoique moderne en comparaison de la date
+que lui
+donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de
+S&eacute;sostris. Nous y
+rest&acirc;mes toute la journ&eacute;e du 18, et n'en sort&icirc;mes,
+assez tard, qu'apr&egrave;s
+avoir dessin&eacute; les bas-reliefs les plus importants, et
+r&eacute;dig&eacute; une notice
+d&eacute;taill&eacute;e de tous ceux dont on ne prenait point de copie.
+L&agrave; j'ai trouv&eacute;
+une liste, par rang d'&acirc;ge, des fils et des filles de
+S&eacute;sostris; elle me
+servira &agrave; compl&eacute;ter celle d'Ibsamboul. Nous y avons
+copi&eacute; quelques
+fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous
+effac&eacute;s ou
+d&eacute;truits. C'est l&agrave; que j'ai pu fixer mon opinion sur un
+fait assez
+curieux: je veux parler du <i>lion</i> qui, dans les tableaux
+d'Ibsamboul et
+de Derri, accompagne toujours le conqu&eacute;rant &eacute;gyptien: il
+s'agissait de
+savoir si cet animal &eacute;tait plac&eacute; l&agrave; <i>symboliquement</i>
+pour exprimer la
+vaillance et la force de S&eacute;sostris, ou bien si ce roi avait
+r&eacute;ellement,
+comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'&Eacute;gypte, un <i>lion
+apprivois&eacute;</i>, son compagnon fid&egrave;le dans les
+exp&eacute;ditions militaires. Derri
+d&eacute;cide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se
+jetant sur
+les Barbares renvers&eacute;s par S&eacute;sostris, l'inscription
+suivante: <i>Le lion,
+serviteur de Sa Majest&eacute;, mettant en pi&egrave;ces ses ennemis.</i>
+Cela me semble
+d&eacute;montrer que le lion existait r&eacute;ellement et suivait
+Rhams&egrave;s dans les
+batailles.</p>
+<p>Au reste, ce temple est un sp&eacute;os creus&eacute; dans le rocher
+de gr&egrave;s, mais
+sur une tr&egrave;s-grande &eacute;chelle: il a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;di&eacute; par S&eacute;sostris &agrave; Ammon-Ra, le
+dieu supr&ecirc;me, et &agrave; Phr&eacute;, l'esprit du Soleil qu'on y
+invoquait sous le
+nom de <i>Rhams&egrave;s</i>, qui fut le patron du conqu&eacute;rant
+et de toute sa lign&eacute;e.</p>
+<p>Cette particularit&eacute; explique pourquoi on trouve sur les
+monuments
+d'Ibsamboul, de Ghirch&eacute;, de Derri, de S&eacute;boua, etc., le
+roi Rhams&egrave;s
+pr&eacute;sentant des offrandes ou ses adorations &agrave; un dieu
+portant le m&ecirc;me nom
+de <i>Rhams&egrave;s</i>. On se tromperait en supposant que ce
+souverain se rendait
+ce culte &agrave; lui-m&ecirc;me. <i>Rhams&egrave;s</i> &eacute;tait
+simplement un des mille noms du
+dieu Phr&eacute; (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au
+plus
+qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au
+dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopt&eacute;, et
+quelquefois
+m&ecirc;me les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du
+temple;
+cela se reconna&icirc;t m&ecirc;me &agrave; <i>Philae</i>, dans la
+partie du grand temple
+d'<i>Isis</i>, construit par Ptol&eacute;m&eacute;e Philadelphe. Toutes
+les <i>Isis</i> du
+sanctuaire sont le portrait de la reine Arsino&eacute;, laquelle a une
+t&ecirc;te
+&eacute;videmment de race grecque: mais la chose est bien plus
+frappante encore
+sur les anciens monuments (les pharaoniques), o&ugrave; les traits des
+souverains sont de v&eacute;ritables portraits.</p>
+<p>Le 18 au soir nous descend&icirc;mes &agrave; <i>Amada</i>,
+o&ugrave; nous rest&acirc;mes jusqu'au 20
+apr&egrave;s midi. L&agrave; j'eus le plaisir d'&eacute;tudier &agrave;
+l'aise et sans &ecirc;tre distrait
+par les curieux, vu que nous &eacute;tions en plein d&eacute;sert, un
+temple de la
+bonne &eacute;poque. Ce monument, fort encombr&eacute; de sables, se
+compose d'abord
+d'une esp&egrave;ce de pronaos, salle soutenue par douze piliers
+carr&eacute;s,
+couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux
+nommer que <i>proto-doriques</i>, ou doriques prototypes, car elles
+sont
+&eacute;videmment le type de la colonne dorique grecque; et, par une
+singularit&eacute; digne de remarque, je ne les trouve employ&eacute;es
+que dans les
+monuments &eacute;gyptiens les plus <i>antiques</i>,
+c'est-&agrave;-dire dans les hypog&eacute;es
+de B&eacute;ni-Hassan, &agrave; Amada, &agrave; Karnac, et &agrave; <i>Bet-oualli</i>,
+o&ugrave; sont les plus
+modernes, bien qu'elles datent du r&egrave;gne de S&eacute;sostris, ou
+plut&ocirc;t de celui
+de son p&egrave;re.</p>
+<p><img style="width: 1000px; height: 1417px;"
+ alt="N&deg; 1. D&eacute;dicace du Temple d'Amada. N&deg; 2. Chanson pour le battage des grains."
+ title="N&deg; 1. D&eacute;dicace du Temple d'Amada .N&deg; 2. Chanson pour le battage des grains."
+ src="images/128.png"><br>
+</p>
+<p>Le temple d'Amada a &eacute;t&eacute; fond&eacute; par Thouthmosis
+III (Moeris), comme le
+prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la
+d&eacute;dicace, sculpt&eacute;e sur les deux jambages des portes de
+l'int&eacute;rieur; et
+dont je mets ici la traduction litt&eacute;rale pour donner une
+id&eacute;e des
+d&eacute;dicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec
+soin. (V.
+<i>le texte hi&eacute;roglyphique</i>, pl. N&deg; 3.)</p>
+<p>&laquo;Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil
+stabiliteur
+de
+l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), mod&eacute;rateur de
+justice, a
+fait ses d&eacute;votions &agrave; son p&egrave;re le dieu Phr&eacute;,
+le dieu des deux montagnes
+c&eacute;lestes, et lui a &eacute;lev&eacute; ce temple en pierre dure;
+il l'a fait pour &ecirc;tre
+vivifi&eacute; &agrave; toujours.&raquo;</p>
+<p>Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son
+successeur,
+Am&eacute;nophis II, continua l'ouvrage commenc&eacute;, et fit
+sculpter les quatre
+salles &agrave; la droite et &agrave; la gauche du sanctuaire, ainsi
+qu'une partie de
+celle qui les pr&eacute;c&egrave;de; les travaux de ce roi sont
+d&eacute;taill&eacute;s dans une
+&eacute;norme st&egrave;le, portant une inscription de vingt lignes que
+j'ai toutes
+copi&eacute;es, &agrave; la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.</p>
+<p>Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le
+pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses
+d&eacute;dicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a
+frapp&eacute; par sa
+singularit&eacute;; en voici la traduction:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines
+paroles,
+aux
+autres dieux qui r&eacute;sident dans Thyri: Accourez et contemplez ces
+offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple,
+par le roi Thouthmosis (IV), &agrave; son p&egrave;re le dieu
+Phr&eacute;, dieu grand,
+manifest&eacute; dans le firmament!&raquo;</p>
+<p>La sculpture du temple d'Amada, appartenant &agrave; la belle
+&eacute;poque de l'art
+&eacute;gyptien, est bien pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; celle de
+Derri, et m&ecirc;me aux tableaux
+religieux d'Ibsamboul.</p>
+<p>Dans l'apr&egrave;s-midi du 20, nos travaux d'Amada &eacute;tant
+termin&eacute;s, nous
+part&icirc;mes et descend&icirc;mes le Nil jusqu'&agrave; <i>Korosko,</i>
+village nubien, dont
+je garderai le souvenir, parce que nous y rencontr&acirc;mes
+l'excellent lord
+Prudhoe et le major F&eacute;lix, qui mettaient &agrave;
+ex&eacute;cution leur projet de
+remonter le Nil jusqu'au Senna&acirc;r, pour se rendre de l&agrave;
+dans l'Inde en
+traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre
+s'arr&ecirc;ta, et nous pass&acirc;mes une partie de la nuit &agrave;
+causer des travaux
+pass&eacute;s et des projets futurs; je dis enfin adieu &agrave; ces
+courageux
+voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent
+dans une saison tr&egrave;s-avanc&eacute;e. Que Dieu veille sur ces
+intr&eacute;pides amis de
+la science!</p>
+<p>Le 21 nous &eacute;tions &agrave; <i>Ouadi-Ess&eacute;boua</i> (la
+vall&eacute;e des lions), qui re&ccedil;oit
+ce nom d'une avenue de sphinx plac&eacute;s sur le <i>dromos</i> de
+son temple,
+lequel est un <i>h&eacute;misp&eacute;os</i>, c'est-&agrave;-dire un
+&eacute;difice &agrave; moiti&eacute; construit en
+pierres de taille, et &agrave; moiti&eacute; creus&eacute; dans le
+rocher; c'est, sans
+contredit, le plus mauvais travail de l'&eacute;poque de Rhams&egrave;s
+le Grand; les
+pierres de la b&acirc;tisse sont mal coup&eacute;es, les intervalles
+&eacute;taient masqu&eacute;s
+par du ciment sur lequel on avait continu&eacute; les sculptures de
+d&eacute;coration,
+qui sont d'une ex&eacute;cution assez m&eacute;diocre. Ce temple a
+&eacute;t&eacute; d&eacute;di&eacute; par
+S&eacute;sostris au dieu Phr&eacute; et au dieu Phtha, <i>seigneur de
+justice</i>: quatre
+colosses repr&eacute;sentant S&eacute;sostris debout occupent le
+commencement et la
+fin des deux rang&eacute;es de sphinx dont se compose l'avenue; deux
+tableaux
+historiques, repr&eacute;sentant le Pharaon frappant les peuples du <i>Nord</i>
+et
+du <i>Midi</i>, couvrent la face ext&eacute;rieure des deux massifs du
+pyl&ocirc;ne; mais
+la plupart de ces sculptures sont m&eacute;connaissables, parce que le
+mastic
+ou ciment qui en avait re&ccedil;u une grande partie est tomb&eacute;,
+et laisse une
+foule de lacunes dans la sc&egrave;ne et surtout dans les inscriptions.
+Ce
+temple est presque enti&egrave;rement enfoui dans les sables, qui
+l'envahissent
+de tous c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+<p>Toute la journ&eacute;e du 22 fut perdue pour nous, &agrave; cause
+d'un vent du nord
+tr&egrave;s-violent, qui nous for&ccedil;a d'aborder et de nous tenir
+tranquilles au
+rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profit&acirc;mes du calme pour
+gagner
+<i>M&eacute;harrakah</i>, dont nous avions vu le temple en remontant:
+il n'est point
+sculpt&eacute;, et partant, d'aucun int&eacute;r&ecirc;t pour moi qui
+ne cherche que les
+<i>hadjar-maktoub</i> (les pierres &eacute;crites), comme disent nos
+Arabes.</p>
+<p>Le soleil levant du 23 nous trouva &agrave; <i>Dakk&egrave;h</i>,
+l'ancienne <i>Pselcis</i>. Je
+courus au temple, et la premi&egrave;re inscription
+hi&eacute;roglyphique qui me tomba
+sous les yeux m'apprit que j'&eacute;tais dans un lieu saint,
+d&eacute;di&eacute; &agrave; Thoth,
+seigneur de <i>Pselk</i>: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un
+nouveau nom
+hi&eacute;roglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une
+carte de
+Nubie avec les noms antiques en caract&egrave;res sacr&eacute;s.</p>
+<p>Le monument de Dakk&egrave;h pr&eacute;sente un double
+int&eacute;r&ecirc;t sous le rapport
+mythologique; il donne des mat&eacute;riaux infiniment pr&eacute;cieux
+pour comprendre
+la nature et les attributions de l'&ecirc;tre divin que les
+&Eacute;gyptiens
+adoraient sous le nom de Thoth (l'Herm&egrave;s deux fois grand); une
+s&eacute;rie de
+bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les <i>transfigurations</i>
+de ce dieu. Je l'y ai trouv&eacute; d'abord (ce qui devait &ecirc;tre)
+en liaison
+avec <i>Har-Hat</i> (le grand Herm&egrave;s Trism&eacute;giste), sa
+forme primordiale, et
+dont lui, Thoth, n'est que la <i>derni&egrave;re transformation</i>,
+c'est-&agrave;-dire
+son incarnation sur la terre &agrave; la suite d'<i>Ammon-Ra</i> et de <i>Mouth</i>
+incarn&eacute;s en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'&agrave; l'<i>Herm&egrave;s
+c&eacute;leste</i>
+(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les
+formes: 1&deg; de <i>Pahitnoufi</i> (celui dont le coeur est bon);
+2&deg;
+d'<i>Arihosnofri</i> ou <i>Arihosnoufi</i> (celui qui produit les
+chants
+harmonieux); 3&deg; de <i>Meu&iuml;</i> (la pens&eacute;e ou la
+raison): sous chacun de ces
+noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de
+ces diverses transformations du second Herm&egrave;s couvrent les
+parois du
+temple de Dakk&egrave;h. J'oubliais de dire que j'ai trouv&eacute; ici
+Thoth (le
+Mercure &eacute;gyptien) arm&eacute; du <i>caduc&eacute;e</i>,
+c'est-&agrave;-dire du sceptre ordinaire
+des dieux, entour&eacute; de deux serpents, plus un scorpion.</p>
+<p>Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus
+ancienne
+de ce temple (l'avant-derni&egrave;re salle) a &eacute;t&eacute;
+construite et sculpt&eacute;e par
+le plus c&eacute;l&egrave;bre des rois &eacute;thiopiens, <i>Ergam&egrave;nes</i>
+(Erkamen), qui, selon
+le r&eacute;cit de Diodore de Sicile, d&eacute;livra l'<i>&Eacute;thiopie</i>
+du gouvernement
+th&eacute;ocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en
+&eacute;gorgeant tous les
+pr&ecirc;tres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie,
+puisqu'il y
+&eacute;leva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa
+d'&ecirc;tre soumise
+&agrave; l'&Eacute;gypte d&egrave;s la chute de la XXVIe dynastie,
+celle des Sa&iuml;tes, d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;e
+par Cambyse, et que cette contr&eacute;e passa sous le joug des
+&Eacute;thiopiens
+jusqu'&agrave; l'&eacute;poque des conqu&ecirc;tes de
+Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;verg&egrave;te Ier, qui la r&eacute;unit
+de nouveau &agrave; l'&Eacute;gypte. Aussi le temple de Dakk&egrave;h,
+commenc&eacute; par
+l'&Eacute;thiopien <i>Ergam&egrave;nes</i>, a-t-il &eacute;t&eacute;
+continu&eacute; par &Eacute;verg&egrave;te Ier, par son
+fils Philopator et son petit-fils &Eacute;verg&egrave;te II. C'est
+l'empereur Auguste
+qui a pouss&eacute;, sans l'achever, la sculpture int&eacute;rieure de
+ce temple.</p>
+<p>Pr&egrave;s du pyl&ocirc;ne de Dakk&egrave;h, j'ai reconnu un reste
+d'&eacute;difice, dont quelques
+grands blocs de pierre conservent encore une portion de
+d&eacute;dicace:
+c'&eacute;tait un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris.
+Voil&agrave;
+encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les
+Ptol&eacute;m&eacute;es, et l'&Eacute;thiopien Ergam&egrave;nes
+lui-m&ecirc;me, n'ont fait que
+reconstruire des temples l&agrave; o&ugrave; il en existait dans les
+temps
+pharaoniques, et aux m&ecirc;mes divinit&eacute;s qu'on y a toujours
+ador&eacute;es. Ce
+point &eacute;tait fort important &agrave; &eacute;tablir, afin de
+d&eacute;montrer que les derniers
+monuments &eacute;lev&eacute;s par les &Eacute;gyptiens ne contenaient <i>aucune
+nouvelle forme
+de divinit&eacute;</i>. Le syst&egrave;me religieux de ce peuple
+&eacute;tait tellement un,
+tellement li&eacute; dans toutes ses parties, et arr&ecirc;t&eacute;
+depuis un temps
+imm&eacute;morial d'une mani&egrave;re si absolue et si pr&eacute;cise,
+que la domination des
+Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les
+Ptol&eacute;m&eacute;es et les
+C&eacute;sars ont refait seulement, en Nubie comme en &Eacute;gypte, ce
+que les Perses
+avaient d&eacute;truit, et reb&acirc;ti des temples l&agrave; o&ugrave;
+il en existait autrefois,
+et d&eacute;di&eacute;s aux m&ecirc;mes dieux.</p>
+<p>Dakk&egrave;h est le point le plus m&eacute;ridional o&ugrave; j'aie
+rencontr&eacute; des travaux
+ex&eacute;cut&eacute;s sous les Ptol&eacute;m&eacute;es et les
+empereurs. Je suis convaincu que la
+domination grecque ou romaine ne s'est jamais &eacute;tendue, <i>au
+plus</i>, au
+del&agrave; d'Ibrim. Aussi ai-je trouv&eacute; depuis <i>Dakk&egrave;h</i>
+jusqu'&agrave; <i>Th&egrave;bes</i> une
+s&eacute;rie presque continue d'&eacute;difices construit &agrave; ces
+deux &eacute;poques: les
+monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des
+Ptol&eacute;m&eacute;es et des
+C&eacute;sars sont nombreux, et presque tous non achev&eacute;s. J'en
+ai conclu que la
+destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre
+Th&egrave;bes et Dakk&egrave;h, en Nubie, doit &ecirc;tre
+attribu&eacute;e aux Perses, qui ont d&ucirc;
+suivre la vall&eacute;e du Nil jusque vers S&eacute;bou&acirc;,
+o&ugrave; ils ont pris, pour se
+rendre en &Eacute;thiopie (et pour en revenir), la route du
+d&eacute;sert, infiniment
+plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une
+arm&eacute;e,
+&agrave; cause de nombreuses cataractes; la route du d&eacute;sert est
+celle que
+suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les arm&eacute;es
+et les
+voyageurs isol&eacute;s. Cette marche des Perses a sauv&eacute; le
+monument d'Amada,
+facile &agrave; d&eacute;truire puisqu'il n'est point d'une grande
+&eacute;tendue. De Dakk&egrave;h
+&agrave; Th&egrave;bes on ne voit donc plus que de <i>secondes
+&eacute;ditions</i> des temples.</p>
+<p>Il faut en excepter le monument de <i>Ghirch&eacute;</i> et celui
+de <i>Bet-oualli</i>
+que les Perses n'ont pu d&eacute;truire, puisqu'il e&ucirc;t fallu
+abattre les
+<i>montagnes</i> dans lesquelles ils sont creus&eacute;s au ciseau.
+Mais ces
+<i>sp&eacute;os</i>, et surtout le premier, ont &eacute;t&eacute;
+ravag&eacute;s autant que le permettait
+la nature des lieux.</p>
+<p>Nous arriv&acirc;mes &agrave; <i>Ghirch&eacute;-Hussan</i> ou <i>Ghirf-Housse&iuml;n</i>
+le 25 janvier.
+C'est encore ici, comme &agrave; Ibsamboul, &agrave; Derri et &agrave;
+S&eacute;bou&acirc;, un v&eacute;ritable
+Rhamess&eacute;ion ou <i>Rhams&eacute;ion</i>, c'est-&agrave;-dire un
+monument d&ucirc; &agrave; la munificence
+de Rhams&egrave;s le Grand. Celui-ci est consacr&eacute; au dieu <i>Phtha</i>,
+personnage
+dont on retrouve une imitation d&eacute;color&eacute;e dans l'<i>Hephaistos</i>
+des Grecs
+et le Vulcain des Latins. Phtha &eacute;tait le dieu &eacute;ponyme de
+Ghirch&eacute;, qui,
+en langue &eacute;gyptienne, portait le nom de <i>Pthahei</i> ou <i>Thyptah</i>,
+<i>demeure
+de Phtha</i>. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le m&ecirc;me
+nom sacr&eacute;
+que <i>Memphis</i>: il para&icirc;t que ces noms fastueux furent
+&agrave; la mode en
+Nubie, puisque les inscriptions hi&eacute;roglyphiques m'ont appris,
+par
+exemple, que <i>Derri</i> avait le m&ecirc;me nom que la fameuse <i>H&eacute;liopolis</i>
+d'&Eacute;gypte, <i>demeure du Soleil</i>, et que le mis&eacute;rable
+village nomm&eacute;
+aujourd'hui S&eacute;bou&acirc;, et dont le monument est si pauvre, se
+d&eacute;corait du
+nom d'<i>Amone&iuml;</i>, celui m&ecirc;me de la <i>Th&egrave;bes</i>
+aux cent portes.</p>
+<p>La portion construite de l'<i>h&eacute;misp&eacute;os</i> de
+Ghirch&eacute; est, &agrave; tr&egrave;s-peu pr&egrave;s,
+d&eacute;truite, et la partie excav&eacute;e dans le rocher, travail
+immense, a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;grad&eacute;e avec une esp&egrave;ce de recherche. J'ai
+cependant pu relever le
+sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des
+l&eacute;gendes. La
+grande salle est soutenue par six &eacute;normes piliers, dans lesquels
+on a
+taill&eacute; six colosses offrant le singulier contraste d'un travail
+barbare
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de bas-reliefs d'une fort belle
+ex&eacute;cution. Sur les parois
+lat&eacute;rales sont huit niches carr&eacute;es renfermant chacune
+trois figures
+assises, sculpt&eacute;es de plein relief: le personnage occupant le
+milieu de
+ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil
+Rhams&egrave;s,
+le patron de S&eacute;sostris, invoqu&eacute; sous le nom de Dieu
+Grand, et comme
+r&eacute;sidant dans <i>Phtha&euml;i, Amone&iuml;</i> et <i>Thyri</i>,
+c'est-&agrave;-dire dans <i>Ghirch&eacute;,
+S&eacute;bou&acirc;</i> et <i>Derri</i>, o&ugrave; existent en effet
+des Rhams&eacute;ion d&eacute;di&eacute;s au dieu
+Soleil Rhams&egrave;s, le m&ecirc;me qu'on adore &agrave;
+Ghirch&eacute;, comme fils de Phtha et
+d'Hath&ocirc;r, les grandes divinit&eacute;s de ce temple.
+L'&eacute;tude des tableaux
+religieux de Ghirch&eacute; &eacute;claircit beaucoup le mythe de ces
+trois
+personnages.</p>
+<p>La journ&eacute;e du 26 f&ucirc;t donn&eacute;e en partie au petit
+temple de <i>Dandour</i>. Nous
+retombons ici dans le <i>moderne</i>; c'est un ouvrage non
+achev&eacute; du temps de
+l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son &eacute;tendue,
+ce
+monument m'a beaucoup int&eacute;ress&eacute;, puisqu'il est
+enti&egrave;rement relatif &agrave;
+l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre
+soir&eacute;e
+du 25 avait &eacute;t&eacute; &eacute;gay&eacute;e par un superbe
+&eacute;cho d&eacute;couvert par hasard en face
+de Dandour, o&ugrave; nous venions d'aborder. Il r&eacute;p&egrave;te
+fort distinctement et
+d'une voix sonore jusqu'&agrave; onze syllabes. Nos compagnons italiens
+se
+plaisaient &agrave; lui faire redire des vers du Tasse,
+entrem&ecirc;l&eacute;s de coups de
+fusil qu'on tirait de tous c&ocirc;t&eacute;s, et auxquels
+l'&eacute;cho r&eacute;pondait par des
+coups de canon ou les &eacute;clats du tonnerre.</p>
+<p>Le temple de <i>Kalabschi</i> eut son tour le 27; c'est ici que
+j'ai
+d&eacute;couvert une nouvelle g&eacute;n&eacute;ration de dieux, et qui
+compl&egrave;te le cercle
+des formes d'Ammon, point de d&eacute;part et point de r&eacute;union
+de toutes les
+essences divines. Ammon-Ra, l'&Ecirc;tre supr&ecirc;me et primordial,
+&eacute;tant son
+propre p&egrave;re, est qualifi&eacute; de mari de sa m&egrave;re (la
+d&eacute;esse Mouth), sa
+portion f&eacute;minine renferm&eacute;e en sa propre essence &agrave;
+la fois m&acirc;le et
+femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux &eacute;gyptiens
+ne sont
+que des formes de ces deux principes constituants
+consid&eacute;r&eacute;s sous
+diff&eacute;rents rapports pris isol&eacute;ment. Ce ne sont que de
+pures abstractions
+du grand &Ecirc;tre. Ces formes secondaires, tertiaires, etc.,
+&eacute;tablissent une
+cha&icirc;ne non interrompue qui descend des cieux et se
+mat&eacute;rialise jusqu'aux
+incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La derni&egrave;re de
+ces
+incarnations est celle d'<i>Horus</i>, et cet anneau extr&ecirc;me de
+la cha&icirc;ne
+divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus
+(le grand Ammon, esprit actif et g&eacute;n&eacute;rateur) est l'Alpha.
+Le point de
+d&eacute;part de la mythologie &eacute;gyptienne est une <i>Triade</i>
+form&eacute;e des trois
+parties d'<i>Ammon-Ra</i>, savoir Ammon (le m&acirc;le et le
+p&egrave;re), Mouth (la
+femelle et la m&egrave;re) et Khons (le fils enfant). Cette Triade,
+s'&eacute;tant
+manifest&eacute;e sur la terre, se r&eacute;sout en Osiris, Isis et
+Horus. Mais la
+parit&eacute; n'est pas compl&egrave;te, puisque Osiris et Isis sont
+fr&egrave;res. C'est &agrave;
+Kalabschi que j'ai enfin trouv&eacute; la Triade finale, celle dont les
+trois
+membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade
+initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la m&egrave;re; et
+le fils
+qu'il a eu de sa m&egrave;re Isis, et qui se nomme <i>Malouli</i> (le <i>Mandouli</i>
+dans les <i>proscynemata</i> grecs), est le dieu principal de
+Kalabschi, et
+cinquante bas-reliefs nous donnent sa g&eacute;n&eacute;alogie. Ainsi
+la Triade finale
+se formait d'Horus, de sa m&egrave;re Isis et de leur fils Malouli,
+personnages
+qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa m&egrave;re
+Mouth et
+leur fils Khons. Aussi <i>Malouli</i> &eacute;tait-il ador&eacute;
+&agrave; Kalabschi sous une
+forme pareille &agrave; celle de Khons, sous le m&ecirc;me costume et
+orn&eacute; des m&ecirc;mes
+insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de
+Seigneur
+de Talmis, c'est-&agrave;-dire de Kalabschi, que les g&eacute;ographes
+grecs appellent
+en effet <i>Talmis</i>, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les
+inscriptions
+des temples.</p>
+<p>J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait exist&eacute;
+&agrave; Talmis trois
+<i>&eacute;ditions</i> du temple de Malouli; une sous les Pharaons et
+du r&egrave;gne
+d'Am&eacute;nophis II, successeur de Moeris: une du temps des
+Ptol&eacute;m&eacute;es; et la
+derni&egrave;re, le temple actuel qui n'a jamais &eacute;t&eacute;
+termin&eacute;, sous Auguste,
+Ca&iuml;us Caligula et Trajan; et la l&eacute;gende du dieu <i>Malouli</i>,
+dans un
+fragment de bas-relief du premier temple, employ&eacute; dans la
+construction
+du troisi&egrave;me, ne diff&egrave;re en rien des l&eacute;gendes les
+plus r&eacute;centes. Ainsi
+donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et
+d'&Eacute;gypte n'a jamais re&ccedil;u de modification, on n'innovait
+rien, et les
+anciens dieux r&eacute;gnaient encore le jour o&ugrave; les temples ont
+&eacute;t&eacute; ferm&eacute;s par
+le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'&eacute;taient en quelque
+sorte
+partag&eacute; l'&Eacute;gypte et la Nubie, constituant ainsi une
+esp&egrave;ce de
+<i>r&eacute;partition f&eacute;odale</i>. Chaque ville avait son
+patron; Chnouphis et Sat&eacute;
+r&eacute;gnaient &agrave; &Eacute;l&eacute;phantine, &agrave;
+Sy&egrave;ne et &agrave; B&eacute;gh&eacute;, et leur juridiction
+s'&eacute;tendait sur la Nubie enti&egrave;re; Phr&eacute;, &agrave;
+Ibsamboul, &agrave; Derri et &agrave; Amada;
+Phtha, &agrave; Ghirch&eacute;; Anouk&eacute;, &agrave; Maschakit;
+Thoth, le surintendant de
+Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux &agrave;
+Gh&eacute;bel-Add&egrave;h
+et &agrave; Dakk&egrave;h; Osiris &eacute;tait seigneur de Dandour;
+Isis, reine &agrave; Philae;
+Hath&ocirc;r, &agrave; Ibsamboul, et enfin Malouli, &agrave; Kalabschi.
+Mais Ammon-Ra r&egrave;gne
+partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.</p>
+<p>Il en &eacute;tait de m&ecirc;me en &Eacute;gypte, et l'on
+con&ccedil;oit que ce culte partiel ne
+pouvait changer, puisqu'il &eacute;tait attach&eacute; au pays par
+toute la puissance
+des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif
+dans chaque localit&eacute;, ne produisait aucune haine entre les
+villes
+voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme
+syntr&ocirc;nes), et cela par un esprit de courtoisie tr&egrave;s-bien
+calcul&eacute;, les
+divinit&eacute;s ador&eacute;es dans les cantons limitrophes. Ainsi
+j'ai retrouv&eacute; &agrave;
+Kalabschi les dieux de Ghirch&eacute; et de Dakk&egrave;h au midi, ceux
+de D&eacute;boud au
+nord, occupant une place distingu&eacute;e; &agrave; D&eacute;boud, les
+dieux de Dakk&egrave;h et de
+Philae; &agrave; Philae, ceux de D&eacute;boud et de Dakk&egrave;h, au
+midi? ceux de B&eacute;gh&eacute;
+d'&Eacute;l&eacute;phantine et de Sy&egrave;ne au nord; &agrave;
+Sy&egrave;ne enfin, les dieux de Philae et
+ceux d'Ombos.</p>
+<p>C'est encore &agrave; Kalabschi que j'ai remarqu&eacute;, pour la
+premi&egrave;re fois, la
+couleur violette employ&eacute;e dans les bas-reliefs peints; j'ai fini
+par
+d&eacute;couvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion
+appliqu&eacute;e
+sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la <i>dorure</i>;
+ainsi
+le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le pr&eacute;c&egrave;de ont
+&eacute;t&eacute; dor&eacute;s
+aussi bien que le sanctuaire de Dakk&egrave;h.</p>
+<p>Pr&egrave;s de Kalabschi est l'int&eacute;ressant monument de <i>Bet-Oualli</i>,
+qui nous a
+pris les journ&eacute;es des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'&agrave;
+midi. L&agrave;, mes
+yeux se sont consol&eacute;s des sculptures barbares du temple de
+Kalabschi,
+qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en
+contemplant les bas-reliefs historiques gui d&eacute;corent ce
+sp&eacute;os, d'un fort
+beau style, et dont nous avons des copies compl&egrave;tes. Ces
+tableaux sont
+relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples <i>africains</i>,
+les
+<i>Kouschi</i> (les &Eacute;thiopiens), et les <i>Schari</i>, qui sont
+probablement les
+<i>Bischari</i> d'aujourd'hui; campagnes de S&eacute;sostris dans <i>sa
+jeunesse</i> et
+<i>du vivant de son p&egrave;re</i>, comme le dit express&eacute;ment
+Diodore de Sicile,
+qui &agrave; cette &eacute;poque lui fait soumettre, en effet, les <i>Arabes</i>
+et
+<i>presque toute la Libye</i>.</p>
+<p>Le roi Rhams&egrave;s, p&egrave;re de <i>S&eacute;sostris</i>, est
+assis sur son tr&ocirc;ne dans un
+naos, et son fils, en costume de prince, lui pr&eacute;sente un groupe
+de
+prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est
+repr&eacute;sent&eacute;
+comme vainqueur, frappant lui-m&ecirc;me un homme de cette nation, en
+m&ecirc;me
+temps que le prince (S&eacute;sostris) lui pr&eacute;sente les chefs
+militaires et une
+foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son
+fils frappe de sa hache les portes d'une ville assi&eacute;g&eacute;e;
+le roi foule
+aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est
+amen&eacute;e en
+&eacute;tat de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux
+historiques d&eacute;corant la paroi de gauche de ce qui formait la
+salle
+principale du monument, en supposant que cette portion du <i>sp&eacute;os</i>
+ait
+jamais &eacute;t&eacute; couverte.</p>
+<p>La paroi de droite pr&eacute;sente les d&eacute;tails de la campagne
+contre les
+<i>&Eacute;thiopiens</i>, les <i>Bischari</i> et des <i>n&egrave;gres</i>.
+Dans le premier tableau,
+d'une grande &eacute;tendue, on voit les Barbares en pleine
+d&eacute;route, se
+r&eacute;fugiant dans leurs for&ecirc;ts, sur les montagnes, ou dans
+des mar&eacute;cages;
+le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi,
+repr&eacute;sente le roi
+assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils
+a&icirc;n&eacute; (S&eacute;sostris), qui lui pr&eacute;sente, 1&deg;
+un <i>prince &eacute;thiopien</i> nomm&eacute;
+<i>Am&eacute;n&eacute;moph, fils de Poeri</i>, soutenu par deux de ses
+enfants, dont l'un
+lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied
+du
+tr&ocirc;ne du p&egrave;re de son vainqueur; 2&deg; des chefs
+militaires &eacute;gyptiens; 3&deg;
+des tables et des buffets couverts de <i>cha&icirc;nes d'or</i> et
+avec elles des
+<i>peaux de panth&egrave;re</i>; des sachets renfermant de l'<i>or en
+poudre</i>; des
+troncs de bois d'<i>&eacute;b&egrave;ne</i>; des <i>dents
+d'&eacute;l&eacute;phant</i>; des <i>plumes
+d'autruche</i>; des faisceaux d'<i>arcs</i> et de <i>fl&egrave;ches</i>;
+des <i>meubles
+pr&eacute;cieux</i>; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou
+impos&eacute; par la
+conqu&ecirc;te; 4&deg; &agrave; la suite de ces richesses, marchent
+quelques <i>Bischari</i>
+prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants
+sur ses &eacute;paules et dans une esp&egrave;ce de couffe; suivent des
+individus
+conduisant au roi des <i>animaux vivants</i>, les plus curieux de
+l'int&eacute;rieur
+de l'Afrique, le <i>lion</i>, les <i>panth&egrave;res</i>, l'<i>autruche</i>,
+des <i>singes</i> et
+la <i>girafe</i>, parfaitement dessin&eacute;s, etc., etc. On
+reconna&icirc;tra l&agrave;,
+j'esp&egrave;re, la campagne de S&eacute;sostris contre les
+&Eacute;thiopiens, lesquels il
+for&ccedil;a, selon Diodore de Sicile encore, de payer &agrave;
+l'&Eacute;gypte un tribut
+annuel en <i>or</i>, en <i>&eacute;b&egrave;ne</i> et en <i>dents
+d'&eacute;l&eacute;phant</i>.</p>
+<p>Les autres sculptures du sp&eacute;os sont toutes religieuses. Ce
+monument
+&eacute;tait consacr&eacute; au grand dieu Ammon-Ra et &agrave; sa
+forme secondaire
+Chnouphis. Le premier de ces dieux d&eacute;clare plusieurs fois, dans
+ses
+l&eacute;gendes, avoir donn&eacute; toutes les mers et toutes les
+terres existantes &agrave;
+son fils ch&eacute;ri &laquo;le Seigneur du monde (Soleil gardien de
+justice)
+Rhams&egrave;s
+(II).&raquo; Dans le sanctuaire, ce Pharaon est
+repr&eacute;sent&eacute;
+su&ccedil;ant le lait des
+d&eacute;esses Anouk&eacute; et Isis. &laquo;Moi qui suis ta
+m&egrave;re, la
+dame d'&Eacute;l&eacute;phantine,
+dit la premi&egrave;re, je te re&ccedil;ois sur mes genoux, et te
+pr&eacute;sente mon sein
+pour que tu y prennes ta nourriture, &ocirc; Rhams&egrave;s!&raquo;
+&laquo;Et moi,
+ta m&egrave;re Isis,
+dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les p&eacute;riodes
+des
+pan&eacute;gyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et
+qui
+s'&eacute;couleront en une vie pure.&raquo; J'ai fait copier ces deux
+tableaux, ainsi
+que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le
+Pharaon vainqueur des peuples du <i>Midi</i> et des peuples du <i>Nord</i>.
+Il ne
+faut pas oublier que les &Eacute;gyptiens appelaient les Syriens, les
+Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.</p>
+<p>Je dis adieu &agrave; ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine;
+car c'&eacute;tait
+le dernier de la belle &eacute;poque et d'une bonne sculpture que je
+dusse
+rencontrer entre Kalabschi et Th&egrave;bes.</p>
+<p>Le 31, au coucher du soleil, nous &eacute;tions &agrave; <i>Kard&acirc;ssi</i>
+ou <i>Kortha</i>, o&ugrave;
+j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis,
+d&eacute;nu&eacute; de sculpture,
+&agrave; l'exception d'un bas-relief sur un f&ucirc;t de colonne.
+J'avais vu, deux
+heures auparavant, les temples de <i>Tafah</i> (l'ancienne <i>Taphis</i>),
+&eacute;galement sans sculptures ni inscriptions
+hi&eacute;roglyphiques; mais on juge
+facilement, &agrave; leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au
+temps
+de la domination romaine.</p>
+<p>Le 1er f&eacute;vrier, nous v&icirc;mes venir &agrave; nous une
+cange avec pavillon
+autrichien: c'&eacute;tait du nouveau pour nous, et les conjectures de
+marcher;
+cependant, la barque avan&ccedil;ait aussi vers nous, et je reconnus
+sur la
+proue M. Acerbi, consul g&eacute;n&eacute;ral d'Autriche en
+&Eacute;gypte, qui m'appelait et
+me saluait de la main. Nous arr&ecirc;t&acirc;mes nos barques et
+pass&acirc;mes quelques
+heures &agrave; causer de nos travaux avec cet excellent homme,
+publiciste et
+litt&eacute;rateur distingu&eacute;, qui nous avait trait&eacute;s
+d'une mani&egrave;re si aimable
+pendant notre s&eacute;jour &agrave; Alexandrie. Nous nous
+s&eacute;par&acirc;mes, lui pour
+remonter jusqu'&agrave; la seconde cataracte, et moi pour rentrer en
+&Eacute;gypte,
+avec promesse de nous rejoindre &agrave; Th&egrave;bes, qui est le
+Paris de l'&Eacute;gypte
+et le rendez-vous des voyageurs, n'en d&eacute;plaise &agrave; la
+grosse ville du
+Kaire et &agrave; la triste Alexandrie.</p>
+<p>Vers deux heures apr&egrave;s midi, nous &eacute;tions &agrave; <i>D&eacute;boud</i>
+ou <i>D&eacute;boud&eacute;</i>: nous
+&eacute;tant rendus au temple, en passant sous les trois petits
+propylons sans
+sculpture, je trouvai qu'il avait &eacute;t&eacute; b&acirc;ti, en
+grande partie, par un roi
+&eacute;thiopien nomm&eacute; <i>Atharramon</i>, et qui doit
+&ecirc;tre le pr&eacute;d&eacute;cesseur ou le
+successeur imm&eacute;diat de l'<i>Ergam&egrave;nes</i> de
+Dakk&eacute;. Le temple, d&eacute;di&eacute; &agrave;
+Ammon-Ra, seigneur de <i>T&eacute;bot</i> (D&eacute;boud), et &agrave;
+Hath&ocirc;r, et subsidiairement
+&agrave; Osiris et &agrave; Isis, a &eacute;t&eacute; continu&eacute;,
+mais non achev&eacute;, sous les empereurs
+Auguste et Tib&egrave;re. Dans le sanctuaire, encore non
+sculpt&eacute;, gisent les
+d&eacute;bris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des
+Ptol&eacute;m&eacute;es.</p>
+<p>Notre travail &eacute;tant termin&eacute;, nous rentr&acirc;mes dans
+nos barques, press&eacute;s de
+partir et de profiter du reste de la journ&eacute;e pour arriver
+&agrave; Philae,
+rentrer ainsi en &Eacute;gypte, et dire adieu &agrave; cette pauvre
+Nubie, dont la
+s&eacute;cheresse avait d&eacute;j&agrave; lass&eacute; tous mes
+compagnons de voyage; d'ailleurs,
+en remettant le pied en &Eacute;gypte, nous pouvions esp&eacute;rer de
+manger du pain
+un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous
+r&eacute;galait journellement notre boulanger en chef, tout &agrave;
+fait &agrave; la hauteur
+du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier
+cordon-bleu.</p>
+<p>C'est &agrave; neuf heures du soir que nous retouch&acirc;mes enfin
+la terre
+&eacute;gyptienne, en abordant &agrave; l'&icirc;le de Philae, rendant
+gr&acirc;ces &agrave; ses antiques
+divinit&eacute;s Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous
+avait pas
+d&eacute;vor&eacute;s entre les deux cataractes.</p>
+<p>Nous avons s&eacute;journ&eacute; dans l'&icirc;le sainte jusqu'au 7
+f&eacute;vrier, terminant les
+travaux commenc&eacute;s au mois de d&eacute;cembre, et recueillant
+tous les tableaux
+mythologiques relatifs &agrave; l'histoire et aux attributions d'Isis
+et
+d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent
+en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les
+&eacute;poques des
+principaux &eacute;difices de cette &icirc;le.</p>
+<p>Le petit temple du sud a &eacute;t&eacute; d&eacute;di&eacute;
+&agrave; Hath&ocirc;r, et construit par le Pharaon
+Nectan&egrave;be, le dernier des rois de race &eacute;gyptienne,
+d&eacute;tr&ocirc;n&eacute; par la
+seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert
+qui,
+de ce joli petit &eacute;difice, conduit au grand temple, est de
+l'&eacute;poque des
+empereurs; ce qu'il y a de sculpt&eacute; l'a &eacute;t&eacute; sous
+les r&egrave;gnes d'Auguste, de
+Tib&egrave;re et de Claude.</p>
+<p>Le premier pyl&ocirc;ne est du temps de Ptol&eacute;m&eacute;e
+Philom&eacute;tor, qui a encastr&eacute;
+dans ce pyl&ocirc;ne un propylon d&eacute;di&eacute; &agrave; Isis par
+le Pharaon Nectan&egrave;be, et
+l'existence de ce propylon prouve qu'avant le <i>grand temple d'Isis</i>
+actuel il en existait d&eacute;j&agrave; un autre sur le m&ecirc;me
+emplacement, lequel aura
+&eacute;t&eacute; d&eacute;truit par les Perses de Darius Ochus. Cela
+explique les d&eacute;bris de
+sculpture plus anciens employ&eacute;s dans les colonnes du pronaos
+actuel du
+grand temple.</p>
+<p>C'est Ptol&eacute;m&eacute;e Philadelphe qui a construit le
+sanctuaire et les salles
+adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'&Eacute;verg&egrave;te II,
+et le second
+pyl&ocirc;ne, de Ptol&eacute;m&eacute;e Philom&eacute;tor. Les
+sculptures et bas-reliefs ext&eacute;rieurs
+de tout l'&eacute;difice ont &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;s
+sous Auguste et Tib&egrave;re.</p>
+<p>Entre les deux pyl&ocirc;nes du grand temple d'Isis, il existe
+&agrave; droite et &agrave;
+gauche deux beaux &eacute;difices d'un genre particulier. Celui de
+gauche est
+un temple p&eacute;ript&egrave;re, d&eacute;di&eacute; &agrave;
+Hath&ocirc;r et &agrave; la d&eacute;livrance d'Isis qui vient
+d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de
+Ptol&eacute;m&eacute;e
+&Eacute;piphane ou de son fils &Eacute;verg&egrave;te II. Les
+bas-reliefs ext&eacute;rieurs sont du
+r&egrave;gne d'Auguste et de Tib&egrave;re. C'est
+&Eacute;verg&egrave;te II qui se donne les
+honneurs de la construction de ce temple, dans les longues
+d&eacute;dicaces de
+la frise ext&eacute;rieure.</p>
+<p>Le m&ecirc;me roi s'est aussi empar&eacute;, par une inscription
+semblable, de
+l'&eacute;difice de droite, qui, presque tout entier, est de son
+fr&egrave;re
+Philom&eacute;tor, &agrave; l'exception d'une salle sculpt&eacute;e
+sous Tib&egrave;re.</p>
+<p>J'ai donn&eacute; une journ&eacute;e presque enti&egrave;re &agrave;
+une petite &icirc;le voisine de
+Philae, l'&icirc;le de <i>B&eacute;gh&eacute;</i>, o&ugrave; la
+Commission d'&Eacute;gypte indiquait le reste
+d'un petit &eacute;difice &eacute;gyptien. J'y ai, en effet,
+trouv&eacute; quelques colonnes
+d'un tout petit temple de tr&egrave;s-mauvais travail et de
+l'&eacute;poque de
+Philom&eacute;tor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'&eacute;tais
+dans l'&icirc;le de
+<i>Snem</i>, nom de localit&eacute; que j'avais rencontr&eacute;
+souvent, depuis Ombos
+jusqu'&agrave; Dakk&eacute;, dans les l&eacute;gendes des dieux, et
+surtout dans celles du
+dieu Chnouphis et de la d&eacute;esse Hath&ocirc;r. C'&eacute;tait
+l&agrave; un des lieux les plus
+saints de l'&Eacute;gypte, et une &icirc;le sacr&eacute;e, but de
+p&egrave;lerinages longtemps
+avant sa voisine l'&icirc;le de Philae, qui se nommait <i>Manlak</i>
+en langue
+&eacute;gyptienne. C'est de l&agrave; qu'est venu le copte <i>Pilach</i>,
+l'arabe <i>Bilaq</i>,
+et le grec <i>Philai</i>, sans que, dans tout cela, il soit le moins
+du monde
+question de <i>fil</i> (l'&eacute;l&eacute;phant), comme l'ont
+pr&eacute;tendu de soi-disant
+&eacute;tymologistes.</p>
+<p>Le temple de Snem (B&eacute;gh&eacute;) &eacute;tait en effet
+d&eacute;di&eacute; &agrave; Chnouphis et &agrave; la
+d&eacute;esse Hath&ocirc;r, et le monument actuel &eacute;tait encore
+la <i>seconde &eacute;dition</i>
+d'un temple bien plus ancien et plus &eacute;tendu, b&acirc;ti sous le
+r&egrave;gne du
+Pharaon Am&eacute;nophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouv&eacute;
+les d&eacute;bris de
+ce temple, et les restes d'une statue colossale du m&ecirc;me Pharaon,
+qui
+d&eacute;corait un des pyl&ocirc;nes de l'ancien &eacute;difice. J'ai
+recueilli dans cette
+&icirc;le, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine
+d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et
+des actes d'adoration faits dans l'&icirc;le sainte de <i>Snem</i> par
+de grands
+personnages de la vieille &Eacute;gypte, et entre autres: 1&deg; un
+proscyn&eacute;ma d'un
+<i>basilicogrammate commandant les troupes</i>, sous le Pharaon
+Am&eacute;nophis III
+(Memnon), grammate nomm&eacute; <i>Am&eacute;n&eacute;moph</i>; 2&deg;
+une inscription attestant le
+<i>p&egrave;lerinage d'un grand-pr&ecirc;tre d'Ammon</i>, prince de la
+famille de Rhams&egrave;s;
+3&deg; celui d'un prince &eacute;thiopien nomm&eacute; <i>M&eacute;mosis</i>,
+sous le Pharaon
+Am&eacute;nophis III; 4&deg; celui du prince &eacute;thiopien <i>Messi</i>,
+sous Rhams&egrave;s le
+Grand; 5&deg; celui d'un <i>grand-pr&ecirc;tre</i> d'Anouk&eacute;,
+nomm&eacute; <i>Am&eacute;nothph</i>; 6&deg; un
+proscyn&eacute;ma con&ccedil;u en ces termes: &laquo;Je suis venu vers
+vous,
+moi votre
+serviteur, vous tous, grands dieux, qui r&eacute;sidez dans Snem!
+accordez-moi
+tous les bienfaits qui sont en vos mains, (<i>&agrave; moi</i>)
+l'intendant des
+terres du roi seigneur du monde Am&eacute;nophis (III), AMOSIS;&raquo;
+cet
+Amosis est
+repr&eacute;sent&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'inscription,
+levant ses mains en attitude
+d'adoration; 7&deg; enfin, vers le haut d'une montagne de grands
+rochers de
+granit, j'ai copi&eacute; une belle inscription attestant que l'an XXX,
+l'an
+XXXIV et l'an XXXIX du r&egrave;gne de Rhams&egrave;s le Grand
+(S&eacute;sostris), un des
+princes ses enfants a assist&eacute; &agrave; la <i>pan&eacute;gyrie</i>
+de <i>Snem</i>, et l'a
+c&eacute;l&eacute;br&eacute;e par des sacrifices. Je ne parle point de
+plusieurs inscriptions
+purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les
+l&eacute;gendes royales, sculpt&eacute;es en grand, des Pharaons
+Psamm&eacute;tichus Ier,
+Psamm&eacute;tichus II, Apri&egrave;s et Amasis, semblent avoir eu pour
+motif de
+rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'&icirc;le de <i>Snem</i>,
+soit m&ecirc;me
+de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de
+cette
+&icirc;le, o&ugrave; le granit est de toute beaut&eacute;.</p>
+<p>Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lh&ocirc;te,
+Lehoux et
+Bertin, faire <i>une partie de plaisir</i> &agrave; la cataracte,
+o&ugrave; nous pr&icirc;mes un
+modeste repas, assis &agrave; l'ombre d'un <i>santh</i> (mimosa fort
+&eacute;pineux), le
+seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me
+rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis d&eacute;barquer
+en face
+de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller &agrave; la chasse
+des
+inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre
+desquels est le roc taill&eacute; en forme de si&egrave;ge et qu'un de
+nos doctes
+amis, M. Letronne, a cru pouvoir &ecirc;tre l'<i>Abaton</i>
+nomm&eacute; dans les
+inscriptions grecques de l'ob&eacute;lisque de Philae. Ce n'est
+cependant qu'un
+rocher comme un autre, avec cette diff&eacute;rence qu'il est
+charg&eacute;
+d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les
+dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les
+suivantes:</p>
+<p>1&ordm; Une st&egrave;le sculpt&eacute;e sur le roc, mais &agrave;
+demi effac&eacute;e, monument qui
+rappelle une victoire remport&eacute;e sur les Libyens par le Pharaon
+<i>Thouthmosis IV</i>, l'an septi&egrave;me de son r&egrave;gne, le 8
+du mois de Pham&eacute;noth;</p>
+<p>2&deg; Une st&egrave;le de son successeur Am&eacute;nophis III
+(Memmon), assez bien
+conserv&eacute;e, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant
+de
+soumettre les &Eacute;thiopiens, l'an cinqui&egrave;me de son
+r&egrave;gne, a pass&eacute; dans ce
+lieu et y a tenu une pan&eacute;gyrie (assembl&eacute;e religieuse);</p>
+<p>3&ordm; Un proscyn&eacute;ma &agrave; N&eacute;ith et &agrave;
+Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph
+(Smend&egrave;s), de la XXIe dynastie;</p>
+<p>4&deg; Un proscyn&eacute;ma &agrave; Horammon, Sat&eacute; et
+Mandou, pour le salut du roi
+N&eacute;ph&eacute;rothph (N&eacute;ph&eacute;rites), de la XXIXe
+dynastie.</p>
+<p>Je ne parle point d'une foule de proscyn&eacute;ma de simples
+particuliers, &agrave;
+Chnouphis et &agrave; Sat&eacute;, les grandes divinit&eacute;s de la
+cataracte.</p>
+<p>Les rochers sur la <i>route de Philae &agrave; Sy&egrave;ne</i>, et
+que j'ai explor&eacute;s le 7
+f&eacute;vrier, en portent aussi un tr&egrave;s-grand nombre,
+adress&eacute;s aux m&ecirc;mes
+divinit&eacute;s: j'y ai aussi copi&eacute; des inscriptions et des
+sculptures
+repr&eacute;sentant des princes &eacute;thiopiens rendant hommage
+&agrave; Rhams&egrave;s le Grand
+ou &agrave; son grand-p&egrave;re (Mandoue&iuml;); ce sont les
+m&ecirc;mes dont j'ai trouv&eacute; de
+semblables monuments en Nubie.</p>
+<p>Je rentrai enfin &agrave; Sy&egrave;ne, que j'avais quitt&eacute;e
+en d&eacute;cembre. En attendant
+que nos bagages arrivassent de Philae &agrave; dos de chameau, et qu'on
+dispos&acirc;t notre nouvelle escadre &eacute;gyptienne (car nous avons
+laiss&eacute; les
+barques nubiennes &agrave; la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir),
+je
+revis les d&eacute;bris du temple de Sy&egrave;ne, consacr&eacute;
+&agrave; Chnouphis et &agrave; Sat&eacute;,
+sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extr&ecirc;me
+d&eacute;cadence de l'art
+en &Eacute;gypte; il m'a int&eacute;ress&eacute; toutefois, 1&deg;
+parce que c'est le seul qui
+porte la l&eacute;gende hi&eacute;roglyphique de <i>Nerva</i>; 2&deg;
+parce qu'il m'a fait
+conna&icirc;tre le nom hi&eacute;roglyphique-phon&eacute;tique de
+Sy&egrave;ne, <i>Souan</i>, qui est le
+nom copte <i>Souan</i>, et l'origine du <i>Sy&eacute;n&eacute;</i>
+des Grecs et de l'<i>Osouan</i>
+des Arabes; 3&deg; enfin, parce que le nom symbolique de cette
+m&ecirc;me ville,
+repr&eacute;sentant un <i>aplomb</i> d'architecte ou de ma&ccedil;on,
+fait, sans aucun
+doute, allusion &agrave; l'antique position de Sy&egrave;ne sous le
+tropique du
+Cancer, et &agrave; ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil
+tombaient
+d'aplomb le jour du solstice d'&eacute;t&eacute;: les auteurs grecs
+sont pleins de
+cette tradition, qui a pu, en effet, &ecirc;tre fond&eacute;e sur un
+fait r&eacute;el, mais
+&agrave; une &eacute;poque infiniment recul&eacute;e.</p>
+<p>J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de
+Sy&egrave;ne, en
+remontant vers la cataracte; j'y ai trouv&eacute; l'hommage d'un prince
+&eacute;thiopien &agrave; Am&eacute;nophis III, et &agrave; la reine
+Ta&iuml;a sa femme; un acte
+d'adoration &agrave; Chnouphis, le dieu local, pour le salut de
+Rhams&egrave;s le
+Grand, de ses filles <i>Is&eacute;nofr&eacute;, Bathianthi</i>, et de
+leurs fr&egrave;res
+<i>Scha-hem-kam&eacute;</i> et <i>M&eacute;renphtah</i>; le prince
+&eacute;thiopien <i>M&eacute;mosis</i> (le m&ecirc;me
+dont j'avais d&eacute;j&agrave; recueilli une inscription dans
+l'&icirc;le de Snem),
+agenouill&eacute; et adorant le pr&eacute;nom du roi Am&eacute;nophis
+III; enfin plusieurs
+proscyn&eacute;ma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics,
+aux
+divinit&eacute;s de Sy&egrave;ne et de la cataracte, Chnouphis,
+Sat&eacute; et Anouk&eacute;.</p>
+<p>Je visitai pour la seconde fois l'&icirc;le d'<i>&Eacute;l&eacute;phantine</i>,
+qui, tout
+enti&egrave;re, formerait &agrave; peine un parc convenable pour un bon
+bourgeois de
+Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois
+faire un <i>royaume</i>, pour se d&eacute;barrasser de la vieille
+dynastie
+&eacute;gyptienne des <i>&Eacute;l&eacute;phantins</i>. Les deux
+temples ont &eacute;t&eacute; r&eacute;cemment
+d&eacute;truits, pour b&acirc;tir une caserne et des magasins &agrave;
+Sy&egrave;ne; ainsi a
+disparu le petit temple d&eacute;di&eacute; &agrave; Chnouphis par le
+Pharaon Am&eacute;nophis III.
+Je n'ai retrouv&eacute; debout que les deux montants des portes en
+granit ayant
+appartenu &agrave; un autre temple de Chnouphis, de Sat&eacute; et
+d'Anouk&eacute;, d&eacute;di&eacute;
+sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai,
+de construction romaine, m'a offert les d&eacute;bris,
+entrem&ecirc;l&eacute;s et mutil&eacute;s,
+de plusieurs des plus curieux &eacute;difices
+d'&Eacute;l&eacute;phantine, construits sous
+les rois Moeris, Mandoue&iuml; et Rhams&egrave;s le Grand. Dans les
+restes d'une
+chambre qui termine l'escalier du quai &eacute;gyptien, j'ai
+copi&eacute; plusieurs
+proscyn&eacute;ma hi&eacute;roglyphiques assez curieux, et
+l'inscription d'une st&egrave;le
+mutil&eacute;e du Pharaon Mandoue&iuml;.</p>
+<p>&Eacute;tant all&eacute; rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien
+&agrave; voir ni &agrave; faire
+sur l'ancienne <i>limite de l'empire romain</i>, je quittai les
+rochers
+granitiques de Sy&egrave;ne et d'&Eacute;l&eacute;phantine, et nous
+nous dirige&acirc;mes sur
+<i>Ombos</i>, o&ugrave; le vent a jur&eacute; de nous emp&ecirc;cher
+d'arriver, puisque, au
+moment o&ugrave; j'&eacute;cris cette ligne, nous sommes au 12
+f&eacute;vrier; il est sept
+heures du matin, et le Nil mugit &agrave; quatre pouces de distance du
+lit sur
+lequel je suis assis.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Ombos, le 14 f&eacute;vrier
+&agrave; deux heures.</small></p>
+<p>Je suis enfin arriv&eacute; avant-hier &agrave; <i>Ombos</i>, vers
+le milieu du jour. Nous
+avons repris nos travaux du mois de d&eacute;cembre, et &agrave; cette
+heure-ci ils
+sont termin&eacute;s. Tout est encore ici de l'&eacute;poque grecque:
+le grand temple
+est cependant d'une tr&egrave;s-belle architecture et d'un grand effet;
+il a
+&eacute;t&eacute; commenc&eacute; par &Eacute;piphane, continu&eacute;
+sous Philom&eacute;tor et &Eacute;verg&egrave;te II;
+quelques bas-reliefs sont m&ecirc;me du temps de <i>Cl&eacute;op&acirc;tre
+Cocce</i> et de Soter
+II. Ce grand &eacute;difice, dont les ruines ont un aspect
+tr&egrave;s-imposant, &eacute;tait
+consacr&eacute; &agrave; deux Triades qui se partagent le temple,
+divis&eacute;, en effet,
+longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant
+presque toujours dans des massifs de la construction. S&eacute;vek-Ra
+(la forme
+primordiale de Saturne, Kronos) &agrave; t&ecirc;te de crocodile,
+Hath&ocirc;r (V&eacute;nus), et
+leur fils Khons-H&ocirc;r, forment la premi&egrave;re Triade. La
+seconde se compose
+d'Aro&euml;ris, de la d&eacute;esse Tson&eacute;noufr&eacute; et de
+leur fils Pnevtho; ce sont les
+dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les
+m&eacute;dailles
+romaines du nome ombite est l'animal sacr&eacute; du dieu principal,
+S&eacute;vek-Ra.</p>
+<p>La femme de Philom&eacute;tor, Cl&eacute;op&acirc;tre, porte, dans
+les d&eacute;dicaces et dans les
+cartouches sculpt&eacute;s sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne
+peut
+&ecirc;tre que le grec <i>Tryphoene</i> ou <i>Dropion</i>; mais la
+premi&egrave;re lecture est
+plus probable; il est r&eacute;p&eacute;t&eacute; trente fois, et il
+est impossible de s'y
+tromper.</p>
+<p>Le petit temple d'Ombos &eacute;tait, comme l'un de ceux de Philae
+et le
+temple d'Hermonthis, un <i>eimisi</i> ou <i>mammisi</i>,
+c'est-&agrave;-dire un &eacute;difice
+sacr&eacute; figurant le <i>lieu de la naissance</i> du jeune dieu de
+la Triade
+locale, c'est-&agrave;-dire une image terrestre du lieu o&ugrave; les
+d&eacute;esses Hath&ocirc;r
+et Tson&eacute;noufr&eacute; avaient enfant&eacute; leur fils
+Khons-H&ocirc;r et Pnevtho, les deux
+fils des deux Triades d'Ombos.</p>
+<p>C'est en me glissant &agrave; travers les pierres
+&eacute;boul&eacute;es de ce petit
+monument, et en visitant une &agrave; une toutes celles qui
+bient&ocirc;t seront
+englouties par le Nil, lequel, ayant sap&eacute; les fondations, a
+d&eacute;j&agrave; d&eacute;truit
+la plus grande partie du monument, que j'ai trouv&eacute; des blocs
+ayant
+appartenu &agrave; une construction bien plus ancienne,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; un
+temple d&eacute;di&eacute; par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu
+S&eacute;vek-Ra, et
+avec les d&eacute;bris duquel on avait construit une partie de l'<i>eimisi</i>,
+sous
+&Eacute;verg&egrave;te II, Cocce et Soter II.</p>
+<p>Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde
+&eacute;dition: et
+c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages
+d'un tout petit propylon encastr&eacute; aujourd'hui sur la face
+ext&eacute;rieure de
+l'enceinte en brique qui environne les temples du c&ocirc;t&eacute; du
+sud-est. Les
+sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom
+hi&eacute;roglyphique
+de ce <i>propylon</i>, inscrit au bas des deux jambages, &eacute;tait <i>Porte</i>
+(ou
+propylon) <i>de la reine</i> Amens&eacute;, <i>conduisant au temple
+de S&eacute;vek-Ra</i>
+(Saturne). On n'a point oubli&eacute; que ce roi-reine est
+Amens&eacute;, m&egrave;re de
+Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'&eacute;poque de
+Philom&eacute;tor,
+et conduisait au petit temple actuel.</p>
+<p>Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la
+nuit, nous en profiterons pour aller &agrave; <i>Gh&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h</i>,
+o&ugrave; nous attend
+une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que
+conditionnellement.</p>
+<p><i>Toujours Ombos</i>, le 16. Je me r&eacute;jouis d'avance en
+pensant que j'aurai
+peut-&ecirc;tre &agrave; Th&egrave;bes un nouveau courrier; j'y serai
+&agrave; la fin du mois. Je
+trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis
+&agrave;
+mille lieues de France, et les soir&eacute;es sont si longues! Toujours
+fumer
+ou jouer &agrave; la bouillotte! Il nous faudrait une bonne
+&eacute;dition des petits
+paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le
+droit
+de l'&ecirc;tre sous les auspices des vingt-sept pages que je viens
+d'&eacute;crire,
+et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands
+bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde
+cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont &agrave; pied, et
+que le
+vent ne les arr&ecirc;te pas, je fais partir ce soir m&ecirc;me celui
+qui nous a
+apport&eacute; nos lettres de France.... Je n'ai pas oubli&eacute; les
+notes de M.
+Letronne; il apprendra avec int&eacute;r&ecirc;t que le listel sur
+lequel est grav&eacute;e
+l'inscription d'Ombos &eacute;tait dor&eacute;, et que les lettres ont
+conserv&eacute; une
+couleur rouge vif encore tr&egrave;s-visible; je n'ai pu
+v&eacute;rifier ce qu'il y
+avait sur S&eacute;rapis &agrave; <i>Tafah</i>, la pierre qui devait
+porter ce nom
+n'existant plus.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="DOUZIEME_LETTRE"></a>
+<h2>DOUZI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Biban-el-Molouk (Th&egrave;bes),
+le 25 mars 1829.</small></p>
+<p>J'ai &eacute;crit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ,
+que le consul
+g&eacute;n&eacute;ral d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale,
+m'a promis
+d'exp&eacute;dier d'Alexandrie; par le premier b&acirc;timent partant
+pour l'Europe.
+J'annon&ccedil;ais notre arriv&eacute;e, en tr&egrave;s-bonne
+sant&eacute; (tous tant que nous
+sommes), &agrave; <i>Th&egrave;bes</i>, o&ugrave; nous rentr&acirc;mes
+le 8 mars au matin, apr&egrave;s avoir
+heureusement termin&eacute; notre voyage de Nubie et de la haute
+Th&eacute;ba&iuml;d&eacute;; nos
+barques furent amarr&eacute;es au pied des colonnades du palais de <i>Louqsor</i>,
+que nous avons &eacute;tudi&eacute; et exploit&eacute; jusqu'au 23 du
+mois courant. Je tenais
+&agrave; profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce
+que ce
+magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de
+l'&Eacute;gypte,
+obstru&eacute; par des cahuttes de fellahs qui masquent et
+d&eacute;figurent ses beaux
+portiques, sans parler de la ch&eacute;tive maison d'un <i>bim-bachi</i>,
+juch&eacute;e
+sur la plate-forme violemment perc&eacute;e &agrave; coups de pic, pour
+donner passage
+aux balayures du Turc, qui sont dirig&eacute;es sur un superbe
+sanctuaire
+sculpt&eacute; sous le r&egrave;gne du fils d'Alexandre le Grand; ce
+magnifique
+palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre
+pour
+y &eacute;tablir notre m&eacute;nage. Il a donc fallu garder notre
+maasch, la dahabi&eacute;
+et les petites barques, jusqu'au moment o&ugrave; nos travaux de
+Louqsor ont
+&eacute;t&eacute; finis.</p>
+<p>Nous pass&acirc;mes sur la rive gauche le 23, et apr&egrave;s avoir
+envoy&eacute; notre gros
+bagage &agrave; une maison de <i>Kourna</i>, que nous a laiss&eacute;e
+un tr&egrave;s-brave et
+excellent homme nomm&eacute; Piccinini, agent de M. d'Anastasy &agrave;
+Th&egrave;bes, nous
+avons tous pris la route de la vall&eacute;e de <i>Biban-el-Molouk</i>,
+o&ugrave; sont les
+tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette
+vall&eacute;e
+&eacute;tant &eacute;troite, pierreuse, circonscrite par des montagnes
+assez &eacute;lev&eacute;es
+et d&eacute;nu&eacute;es de toute esp&egrave;ce de
+v&eacute;g&eacute;tation, la chaleur doit y &ecirc;tre
+insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc
+d'exploiter cette riche et in&eacute;puisable mine &agrave; une
+&eacute;poque o&ugrave;
+l'atmosph&egrave;re, quoique d&eacute;j&agrave; fort
+&eacute;chauff&eacute;e, est cependant encore
+supportable. Notre caravane s'y est donc &eacute;tablie le jour
+m&ecirc;me, et nous
+occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible
+de trouver en &Eacute;gypte. C'est le roi Rhams&egrave;s (le
+quatri&egrave;me de la XIXe
+dynastie) qui nous donne l'hospitalit&eacute;, car nous habitons tous
+son
+magnifique tombeau, le second que l'on rencontre &agrave; droite en
+entrant
+dans la vall&eacute;e de Biban-el-Molouk. Cet hypog&eacute;e, d'une
+admirable
+conservation, re&ccedil;oit assez d'air et assez de lumi&egrave;re pour
+que nous y
+soyons log&eacute;s &agrave; merveille; nous occupons les trois
+premi&egrave;res salles, qui
+forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 &agrave; 20 pieds de
+hauteur,
+et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les
+couleurs conservent presque tout leur &eacute;clat; c'est une
+v&eacute;ritable
+habitation de prince, &agrave; l'inconv&eacute;nient pr&egrave;s de
+l'enfilade des pi&egrave;ces; le
+sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux
+<i>kaouas</i> (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans
+deux
+tentes dress&eacute;es &agrave; l'entr&eacute;e du tombeau. Tel est
+notre &eacute;tablissement dans
+la vall&eacute;e des Rois, v&eacute;ritable s&eacute;jour de la mort,
+puisqu'on n'y trouve ni
+un brin d'herbe, ni &ecirc;tres vivants, &agrave; l'exception des
+chacals et des
+hy&egrave;nes qui, l'avant-derni&egrave;re nuit, ont
+d&eacute;vor&eacute;, &agrave; cent pas de notre
+<i>palais</i>, l'&acirc;ne qui avait port&eacute; mon domestique
+barabra Mohammed, pendant
+le temps que l'&acirc;nier passait agr&eacute;ablement sa nuit de
+Ramadhan dans notre
+cuisine, qui est &eacute;tablie dans un tombeau royal totalement
+ruin&eacute;. Mais en
+voil&agrave; assez sur le m&eacute;nage.</p>
+<p>Un courrier que j'ai re&ccedil;u &agrave; Th&egrave;bes m'a
+apport&eacute; les lettres du 20
+d&eacute;cembre; ce sont les plus r&eacute;centes de toutes celles qui
+me sont
+parvenues; je me r&eacute;jouis des bonnes nouvelles qu'elles me
+donnent, et
+surtout du bon &eacute;tat de notre v&eacute;n&eacute;rable M. Dacier.
+Je lui pr&eacute;sente mes
+f&eacute;licitations et mes respects; j'esp&egrave;re que sa
+sant&eacute; se sera soutenue,
+et que mes voeux, partis de la deuxi&egrave;me cataracte le 1er janvier
+dernier, seront exauc&eacute;s pour l'ann&eacute;e courante et &agrave;
+toujours.</p>
+<p>L'annonce de la commission arch&eacute;ologique pour la
+Mor&eacute;e, donn&eacute;e par S.
+Ex. le ministre de l'int&eacute;rieur &agrave; notre ami Dubois, m'a
+caus&eacute; une vive
+satisfaction; il y a vingt ans que nous r&ecirc;vions ensemble les
+voyages
+d'&Eacute;gypte et de Gr&egrave;ce que nous ex&eacute;cutons
+aujourd'hui: ce r&ecirc;ve se r&eacute;alise
+enfin! Je puis donc &eacute;crire de Th&egrave;bes &agrave;
+Ath&egrave;nes: que de temps historiques
+rapproch&eacute;s dans un m&ecirc;me but! C'est comme une fouille
+g&eacute;n&eacute;rale que fait
+la civilisation moderne dans les d&eacute;bris de l'ancienne, et
+j'esp&egrave;re que
+ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les
+colonnades du Parth&eacute;non, ou dans l'Altis d'Olympie, &agrave; la
+t&ecirc;te de quatre
+cents pionniers, ce qui serait encore mieux.</p>
+<p>J'ai aussi fait commencer des fouilles &agrave; <i>Karnac</i> et
+&agrave; <i>Kourna</i>. J'ai
+r&eacute;uni dix-huit momies de tout genre et de toute esp&egrave;ce;
+mais je
+n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies
+gr&eacute;co-&eacute;gyptiennes, portant &agrave; la fois des
+inscriptions grecques et des
+l&eacute;gendes d&eacute;motiques et hi&eacute;ratiques. J'en ai
+plusieurs de ce genre, et
+quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent.
+Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de <i>Karnac</i>, et
+tir&eacute;s
+des maisons m&ecirc;mes de la vieille Th&egrave;bes, &agrave; quinze ou
+vingt pieds
+au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un &eacute;tat d'oxydation
+complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis &agrave; la
+t&ecirc;te de
+mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M.
+Drovetti, le nomm&eacute; <i>Timsah</i><a name="retour_texte_note_1"></a><a
+ href="#Note_1">[1]</a> (le
+crocodile), qui me
+para&icirc;t un homme
+adroit et qui
+ne manque pas de me donner de grandes esp&eacute;rances. J'y compte
+peu, parce
+qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient
+pas. Je t&acirc;cherai cependant de donner un peu d'activit&eacute;
+&agrave; mes fouilles
+dans les mois de juin, juillet et ao&ucirc;t, &eacute;poque &agrave;
+laquelle je serai fix&eacute;
+sur les lieux, soit &agrave; Karnac, soit &agrave; Kourna. J'ai
+quarante hommes en
+train, et je verrai si les produits compensent &agrave; peu pr&egrave;s
+les d&eacute;penses,
+et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui
+fouillent &agrave; Kourna de compte &agrave; demi avec Rosellini. Il
+est &eacute;vident que
+je ne puis songer &agrave; emporter ce qui manque justement au
+Mus&eacute;e royal, de
+grosses pi&egrave;ces, parce que le transport seul jusqu'&agrave;
+Alexandrie
+&eacute;puiserait mes finances et de beaucoup.</p>
+<p>Cela dit, je reprends le fil de mon itin&eacute;raire et la notice
+des
+monuments depuis <i>Ombos</i>, d'o&ugrave; est dat&eacute;e ma
+derni&egrave;re lettre.</p>
+<p>Partis d'<i>Ombos</i> le 17 f&eacute;vrier, nous n'arriv&acirc;mes,
+&agrave; cause de l'imp&eacute;ritie
+du r&eacute;is de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs,
+que le
+18 au soir &agrave; <i>Gh&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h</i>
+(Silsilis), vastes carri&egrave;res o&ugrave; je me
+promettais une ample r&eacute;colte. Mon espoir fut pleinement
+r&eacute;alis&eacute;, et les
+cinq jours que nous y avons pass&eacute;s ont &eacute;t&eacute; bien
+employ&eacute;s.</p>
+<p>Les deux rives du Nil, resserr&eacute; par des montagnes d'un
+tr&egrave;s-beau gr&egrave;s,
+ont &eacute;t&eacute; exploit&eacute;es par les anciens
+&Eacute;gyptiens, et le voyageur est effray&eacute;
+s'il consid&egrave;re, en parcourant les carri&egrave;res, l'immense
+quantit&eacute; de
+pierres qu'on a d&ucirc; en tirer pour produire les galeries &agrave;
+ciel ouvert et
+les vastes espaces excav&eacute;s qu'il se lasse de parcourir. C'est
+sur la
+rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.</p>
+<p>On rencontre d'abord, en venant du c&ocirc;t&eacute; de
+Sy&egrave;ne, trois chapelles
+taill&eacute;es dans le roc et presque contigu&euml;s. Toutes trois
+appartiennent &agrave;
+la belle &eacute;poque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan
+et la
+distribution, soit pour toute la d&eacute;coration int&eacute;rieure et
+ext&eacute;rieure;
+toutes s'ouvrent par deux colonnes form&eacute;es de boutons de lotus
+tronqu&eacute;s.</p>
+<p>La premi&egrave;re de ces chapelles (la plus au sud) a
+&eacute;t&eacute; creus&eacute;e dans le roc
+sous le r&egrave;gne du Pharaon Ousire&iuml; de la XVIIIe dynastie;
+elle est
+d&eacute;truite en tr&egrave;s-grande partie. Deux bas-reliefs seuls
+sont encore
+visibles, et ne pr&eacute;sentent d'int&eacute;r&ecirc;t que sous le
+rapport du travail, qui
+a toute la finesse et toute l'&eacute;l&eacute;gance de l'&eacute;poque.</p>
+<p>La seconde chapelle date du r&egrave;gne suivant, celui de
+Rhams&egrave;s II. Les
+tableaux qui d&eacute;corent les parois de droite et de gauche nous
+font
+conna&icirc;tre &agrave; quelle divinit&eacute; ce petit &eacute;difice
+avait &eacute;t&eacute; d&eacute;di&eacute; par le
+Pharaon. Il y est repr&eacute;sent&eacute; adorant d'abord la Triade
+th&eacute;baine, les
+plus grands des dieux de l'&Eacute;gypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons,
+ceux qu'on
+invoquait dans tous les temples, parce qu'ils &eacute;taient le type de
+tous
+les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phr&eacute;, &agrave;
+Phtha, seigneur
+de justice, et au dieu Nil, nomm&eacute;, dans l'inscription
+hi&eacute;roglyphique,
+<i>Hapi-Moou</i>, le p&egrave;re vivifiant de tout ce qui existe. C'est
+&agrave; cette
+derni&egrave;re divinit&eacute; que la chapelle de Rhams&egrave;s II,
+ainsi que les deux
+autres, furent particuli&egrave;rement consacr&eacute;es; cela est
+constat&eacute; par une
+tr&egrave;s-longue inscription hi&eacute;roglyphique, dont j'ai pris
+copie, et dat&eacute;e
+de &laquo;l'an IV, le 10e jour de M&eacute;sori, sous la majest&eacute;
+de
+l'Aro&eacute;ris
+puissant, ami de la v&eacute;rit&eacute; et fils du Soleil,
+Rhams&egrave;s, ch&eacute;ri d'Hapimoou,
+le p&egrave;re des dieux.&raquo; Le texte, qui contient les louanges du
+dieu
+Nil (ou
+<i>Hapimoou</i>), l'identifie avec le Nil c&eacute;leste <i>Nenmoou</i>,
+l'eau
+primordiale, le grand Nilus, que Cic&eacute;ron, dans son Trait&eacute;
+sur la Nature
+des Dieux, donne comme le p&egrave;re des principales divinit&eacute;s
+de l'&Eacute;gypte,
+m&ecirc;me d'Ammon, ce que j'ai trouv&eacute; attest&eacute; ailleurs
+par des inscriptions
+monumentales. La troisi&egrave;me chapelle appartient au r&egrave;gne
+du fils de
+Rhams&egrave;s le Grand; il &eacute;tait naturel que les chapelles de
+Silsilis fussent
+d&eacute;di&eacute;es &agrave; Hapimoou (le Nil terrestre), parce que
+c'est le lieu de
+l'&Eacute;gypte o&ugrave; le fleuve est le plus resserr&eacute; et
+qu'il semble y faire une
+seconde entr&eacute;e, apr&egrave;s avoir bris&eacute; les montagnes de
+gr&egrave;s qui lui
+fermaient ici le passage, comme il a bris&eacute; les rochers de granit
+de la
+cataracte pour faire sa premi&egrave;re entr&eacute;e en &Eacute;gypte.</p>
+<p>On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux
+creus&eacute;s
+pour recevoir deux ou trois corps embaum&eacute;s; tous remontent
+jusqu'aux
+premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent
+&agrave;
+des chefs de travaux ou inspecteurs sup&eacute;rieurs des
+carri&egrave;res de
+Silsilis. Nous avons aussi copi&eacute; des st&egrave;les portant des
+dates du r&egrave;gne
+de divers Rhams&egrave;s de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une
+grande
+inscription de l'an XXII de S&eacute;sonchis.</p>
+<p>Le plus important des monuments de Silsilis est un grand <i>sp&eacute;os</i>,
+ou
+&eacute;difice creus&eacute; dans la montagne, et plus singulier encore
+par la
+vari&eacute;t&eacute; des &eacute;poques des bas-reliefs qui le
+d&eacute;corent. Cette belle
+excavation a &eacute;t&eacute; commenc&eacute;e sous le roi Horus de la
+XVIIIe dynastie; on
+en voulait faire un temple d&eacute;di&eacute; &agrave; Ammon-Ra
+d'abord, et ensuite au dieu
+Nil, divinit&eacute; du lieu, et au dieu S&eacute;vek (Saturne &agrave;
+t&ecirc;te de crocodile),
+divinit&eacute; principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis.
+C'est
+dans cette intention qu'ont &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;s,
+sous le r&egrave;gne d'Horus, les
+sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs
+du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui d&eacute;corent une
+longue
+et belle galerie transversale qui pr&eacute;c&egrave;de ce sanctuaire.</p>
+<p>Cette galerie, tr&egrave;s-&eacute;tendue, forme un v&eacute;ritable
+mus&eacute;e historique. Une de
+ses parois est tapiss&eacute;e, dans toute sa longueur, de deux
+rang&eacute;es de
+st&egrave;les ou de bas-reliefs sculpt&eacute;s sur le roc, et, pour la
+plupart,
+d'&eacute;poques diverses; des monuments semblables d&eacute;corent les
+intervalles
+des cinq portes qui donnent entr&eacute;e dans ce curieux mus&eacute;um.</p>
+<p>Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une
+portion de
+la paroi ouest: le Pharaon y est repr&eacute;sent&eacute; debout, la
+hache d'armes sur
+l'&eacute;paule, recevant d'Ammon-Ra l'embl&egrave;me de la vie divine,
+et le don de
+subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des
+&Eacute;thiopiens,
+les uns renvers&eacute;s, d'autres levant des mains suppliantes devant
+un chef
+&eacute;gyptien, qui leur reproche, dans la l&eacute;gende, d'avoir
+ferm&eacute; leur coeur &agrave;
+la prudence et de n'avoir pas &eacute;cout&eacute; lorsqu'on leur
+disait: &laquo;Voici que
+le lion s'approche de la terre d'&Eacute;thiopie (Kousch).&raquo; Ce
+lion-l&agrave; &eacute;tait
+le roi Horus, qui fit la conqu&ecirc;te d'&Eacute;thiopie, et dont le
+triomphe est
+retrac&eacute; sur les bas-reliefs suivants.</p>
+<p>Le roi vainqueur est port&eacute; par des chefs militaires sur un
+riche
+palanquin, accompagn&eacute; de flabellif&egrave;res. Des serviteurs
+pr&eacute;parent le
+chemin que le cort&egrave;ge doit parcourir; &agrave; la suite du
+Pharaon viennent des
+guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier
+sur l'&eacute;paule, sont en marche, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d'un
+trompette; un groupe de
+fonctionnaires &eacute;gyptiens, sacerdotaux et civils, re&ccedil;oit
+le roi et lui
+rend des hommages.</p>
+<p>La l&eacute;gende hi&eacute;roglyphique de ce tableau exprime ce qui
+suit: &laquo;Le dieu
+gracieux revient (en &Eacute;gypte), port&eacute; par les chefs de tous
+les pays (les
+nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin
+seigneur de l'&Eacute;gypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui
+conduit
+(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'&Eacute;thiopie), race
+perverse;
+ce roi directeur des mondes, approuv&eacute; par Phr&eacute;, fils du
+Soleil et de sa
+race, le serviteur d'Ammon, H&Ocirc;RUS, le vivificateur. Le nom de sa
+majest&eacute;
+s'est fait conna&icirc;tre dans la terre d'&Eacute;thiopie, que le roi
+a ch&acirc;ti&eacute;e
+conform&eacute;ment aux paroles que lui avait adress&eacute;es son
+p&egrave;re Ammon.&raquo;</p>
+<p>Un autre bas-relief repr&eacute;sente la conduite, par les soldats,
+des
+prisonniers du commun en fort grand nombre; leur l&eacute;gende exprime
+les
+paroles suivantes, qu'ils sont cens&eacute;s prononcer dans leur
+humiliation: &laquo;O toi vengeur! roi de la terre de
+K&eacute;m&eacute;
+(l'&Eacute;gypte), soleil de Nipha&iuml;at
+(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch
+(l'Ethiopie), dont tu as foul&eacute; les signes royaux sous tes
+pieds!&raquo;</p>
+<p>Tous les autres bas-reliefs de ce sp&eacute;os, soit st&egrave;les,
+soit tableaux,
+appartiennent &agrave; diverses &eacute;poques post&eacute;rieures,
+mais qui ne descendent
+pas plus bas que le troisi&egrave;me roi de la XIXe dynastie. On y
+remarque,
+entre autres sujets:</p>
+<p>1&deg; Un tableau repr&eacute;sentant une adoration &agrave;
+Ammon-Ra, S&eacute;vek (le dieu du
+nome) et Bubastis, par le basilicogrammate charg&eacute; de
+l'ex&eacute;cution du
+palais du roi Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun dans la partie occidentale
+de Th&egrave;bes (le
+palais de M&eacute;dinet-Habou), le nomm&eacute; <i>Phori</i>, homme
+v&eacute;ridique;</p>
+<p>2&ordm; Trois magnifiques inscriptions en caract&egrave;res
+hi&eacute;ratiques, rappelant
+que le m&ecirc;me fonctionnaire est venu &agrave; Silsilis l'an Ve, au
+mois de
+Paschons, du r&egrave;gne de Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun, faire
+exploiter les carri&egrave;res
+pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de
+M&eacute;dinet-Habou);</p>
+<p>3&ordm; Un grand bas-relief: le roi Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun
+adorant le dieu Phtha et
+sa compagne Pascht (Bubastis).</p>
+<p>Ces monuments d&eacute;montrent, sans aucun doute, que tout le
+gr&egrave;s employ&eacute;
+dans la construction du palais de M&eacute;dinet-Habou &agrave;
+Th&egrave;bes vient de
+Silsilis, et que ce grand &eacute;difice a &eacute;t&eacute;
+commenc&eacute; au plus t&ocirc;t la
+cinqui&egrave;me ann&eacute;e du r&egrave;gne de son fondateur.</p>
+<p>4&deg; Une grande st&egrave;le repr&eacute;sentant le m&ecirc;me roi
+adorant les dieux de
+Silsilis, et d&eacute;di&eacute;e par le basilicogrammate <i>Honi</i>,
+surintendant des
+b&acirc;timents de Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun, intendant de tous les
+palais du roi
+existants en &Eacute;gypte, et charg&eacute; de la construction du
+temple du Soleil
+b&acirc;ti &agrave; Memphis par ce Pharaon.</p>
+<p>Des tableaux d'adoration et plusieurs st&egrave;les, plus anciennes
+que les
+pr&eacute;c&eacute;dentes, constatent aussi que Rhams&egrave;s le Grand
+(S&eacute;sostris) a tir&eacute; de
+Silsilis les mat&eacute;riaux de plusieurs des grands &eacute;difices
+construits sous
+son r&egrave;gne.</p>
+<p>Plusieurs de ces st&egrave;les, d&eacute;di&eacute;es soit par des
+intendants des b&acirc;timents,
+soit par des princes qui &eacute;taient venus en Haute-&Eacute;gypte
+pour y tenir des
+pan&eacute;gyries dans les ann&eacute;es XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV
+de son r&egrave;gne,
+m'ont fourni des d&eacute;tails curieux sur la famille du
+conqu&eacute;rant. Une de
+ces st&egrave;les nous apprend que Rhams&egrave;s le Grand a eu deux
+femmes: la
+premi&egrave;re, Nofr&eacute;-Ari, fut l'&eacute;pouse de sa jeunesse,
+celle qui para&icirc;t,
+ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie;
+la
+seconde (et derni&egrave;re jusqu'&agrave; pr&eacute;sent) se nommait <i>Is&eacute;nofr&eacute;</i>;
+c'&eacute;tait la
+m&egrave;re, 1&deg; de la princesse <i>Bathianthi</i>, qui
+para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; sa fille
+ch&eacute;rie, la benjamine de la vieillesse de S&eacute;sostris;
+2&deg; du prince
+<i>Schohemk&eacute;m&eacute;</i>, celui qui pr&eacute;sidait les
+pan&eacute;gyries dans les derni&egrave;res
+ann&eacute;es du r&egrave;gne de son p&egrave;re, comme le prouvent
+trois des grandes st&egrave;les
+de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succ&eacute;da en
+quittant son
+nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thme&iuml;othph (le
+possesseur de la v&eacute;rit&eacute;, ou bien celui que la
+v&eacute;rit&eacute; poss&egrave;de); c'est le
+S&eacute;sonsis II de Diodore, et le Ph&eacute;ron d'H&eacute;rodote.
+Ce fut aussi, comme son
+p&egrave;re, un grand constructeur d'&eacute;difices, mais dont il ne
+reste que peu de
+traces. On trouve dans le sp&eacute;os de Silsilis: 1&deg; une petite
+chapelle
+d&eacute;di&eacute;e en son honneur par l'intendant des terres du nome
+ombite, appel&eacute;
+<i>Pnahasi</i>; 2&ordm; une st&egrave;le (date effac&eacute;e)
+d&eacute;di&eacute;e par le m&ecirc;me Pnahasi, et
+constatant qu'on a tir&eacute; des carri&egrave;res de Silsilis les
+pierres qui ont
+servi &agrave; la construction du palais que ce roi avait fait
+&eacute;lever &agrave; Th&egrave;bes,
+o&ugrave; il n'en reste aucune trace, &agrave; ma connaissance du
+moins. Cette st&egrave;le
+nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait <i>Is&eacute;nofr&eacute;</i>,
+comme sa
+m&egrave;re, et son fils a&icirc;n&eacute; <i>Phthamen</i>.</p>
+<p>3&deg; Une st&egrave;le de l'an II, 5e jour de M&eacute;sori,
+rappelant qu'on a pris &agrave;
+Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi
+Thme&iuml;othph &agrave;
+Th&egrave;bes, et pour les additions ou r&eacute;parations faites au
+palais de son
+p&egrave;re, le Rhams&eacute;ion (l'&eacute;difice qu'on a improprement
+nomm&eacute; tombeau
+d'Osimandyas et Memnonium).</p>
+<p>Il existe enfin &agrave; Silsilis des st&egrave;les semblables
+relatives &agrave; quelques
+autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux st&egrave;les
+d'Am&eacute;nophis-Memnon, le p&egrave;re du roi H&ocirc;rus, se voient
+sur la rive
+orientale, o&ugrave; se trouvent les carri&egrave;res les plus
+&eacute;tendues; ces st&egrave;les
+donnent la premi&egrave;re date certaine des plus anciennes
+exploitations de
+Silsilis. Il est certain qu'apr&egrave;s la XIXe dynastie, ces
+carri&egrave;res ont
+toujours fourni des mat&eacute;riaux pour la construction des monuments
+de la
+Th&eacute;ba&iuml;de. La st&egrave;le de S&eacute;sonchis Ier le
+prouve; on y parle, en effet,
+d'exploitations de l'an XXII du r&egrave;gne de ce prince,
+destin&eacute;es &agrave; des
+constructions faites dans la <i>grande demeure d'Ammon</i>; ce sont
+celles
+qui forment le c&ocirc;t&eacute; droit de la premi&egrave;re cour de
+Karnac, pr&egrave;s du second
+pyl&ocirc;ne, monument du r&egrave;gne de S&eacute;sonchis et des rois
+bubastites, ses
+descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les
+mat&eacute;riaux des temples d'Edfou et d'Esn&eacute; viennent en
+grande partie de ces
+m&ecirc;mes carri&egrave;res.</p>
+<p>Le 24 f&eacute;vrier au matin, nous courions le portique et les
+colonnades
+d'<i>Edfou</i> (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa
+masse,
+porte cependant l'empreinte de la d&eacute;cadence de l'art
+&eacute;gyptien sous les
+Ptol&eacute;m&eacute;es, au r&egrave;gne desquels il appartient tout
+entier; ce n'est plus la
+simplicit&eacute; antique; on y remarque une recherche et une profusion
+d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la
+noble gravit&eacute; des monuments pharaoniques et le papillotage
+fatigant et
+de si mauvais go&ucirc;t du temple d'<i>Esn&eacute;h</i>, construit du
+temps des
+empereurs.</p>
+<p>La partie la plus <i>antique</i> des d&eacute;corations du grand
+temple d'<i>Edfou</i>
+(l'int&eacute;rieur du naos et le c&ocirc;t&eacute; droit
+ext&eacute;rieur) remonte seulement au
+r&egrave;gne de Philopator. On continua les travaux sous
+&Eacute;piphane, dont les
+l&eacute;gendes couvrent une partie du f&ucirc;t des colonnes et des
+tableaux
+int&eacute;rieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut termin&eacute;
+sous &Eacute;verg&egrave;te
+II.</p>
+<p>Les sculptures de la frise ext&eacute;rieure et des parois de
+l'ext&eacute;rieur des
+murailles du pronaos furent d&eacute;cor&eacute;es sous Soter II. Sous
+le m&ecirc;me roi, on
+sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie
+de gauche appartient &agrave; Philom&eacute;tor, ainsi que toutes les
+sculptures des
+deux massifs du pyl&ocirc;ne. J'ai trouv&eacute; cependant, vers le bas
+du massif de
+droite, un mauvais petit bas-relief repr&eacute;sentant l'empereur
+Claude
+adorant les dieux du temple.</p>
+<p>Le mur d'enceinte qui environne le naos est enti&egrave;rement
+charg&eacute; de
+sculptures; celles de la face int&eacute;rieure datent du r&egrave;gne
+de Cl&eacute;op&acirc;tre
+Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptol&eacute;m&eacute;e Alexandre Ier
+et de sa femme
+la reine B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+<p>Voil&agrave; qui peut donner une id&eacute;e exacte de l'<i>antiquit&eacute;</i>
+du grand temple
+d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits
+&eacute;crits
+sur cent portions du monument, en caract&egrave;res de 10 pouces, et
+quelquefois de 2 pieds de hauteur.</p>
+<p>Ce grand et magnifique &eacute;difice &eacute;tait consacr&eacute;
+&agrave; une Triade compos&eacute;e: 1&deg;
+du dieu Har-Hat, la science et la lumi&egrave;re c&eacute;lestes
+personnifi&eacute;es, et
+dont le soleil est l'image dans le monde mat&eacute;riel; 2&deg; de la
+d&eacute;esse
+H&acirc;thor, la V&eacute;nus &eacute;gyptienne; 3&deg; de leur fils
+Harsont-Tho (l'H&ocirc;rus,
+soutien du monde), qui r&eacute;pond &agrave; l'Amour (&Eacute;ros) des
+mythologies grecque
+et romaine.</p>
+<p>Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois
+divinit&eacute;s, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand
+jour
+sur plusieurs parties importantes du syst&egrave;me th&eacute;ogonique
+&eacute;gyptien. Il
+serait trop long ici d'entrer dans de pareils d&eacute;tails.</p>
+<p>J'ai fait dessiner aussi une s&eacute;rie de quatorze bas-reliefs de
+l'int&eacute;rieur du pronaos, repr&eacute;sentant le <i>lever</i> du
+dieu Har-Hat,
+identifi&eacute; avec le soleil, son <i>coucher</i> et ses formes
+symboliques &agrave;
+chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce
+recueil est du plus grand int&eacute;r&ecirc;t pour l'intelligence de
+la petite
+portion des mythes &eacute;gyptiens v&eacute;ritablement relative
+&agrave; l'astronomie.</p>
+<p>Le second &eacute;difice d'Edfou, dit le <i>Typhonium</i>, est un
+de ces petits
+temples nomm&eacute;s <i>mammisi</i> (lieu d'accouchement), que l'on
+construisait
+toujours &agrave; c&ocirc;t&eacute; de tous les grands temples
+o&ugrave; une Triade &eacute;tait ador&eacute;e;
+c'&eacute;tait l'image de la demeure c&eacute;leste o&ugrave; la
+d&eacute;esse avait enfant&eacute; le
+troisi&egrave;me personnage de la Triade, qui est toujours
+figur&eacute; sous la forme
+d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou repr&eacute;sente en effet
+l'enfance et
+l'&eacute;ducation du jeune <i>Har-Sont-Tho</i>, fils d'Har-Hat et
+d'Hath&ocirc;r, auquel
+la flatterie a associ&eacute; &Eacute;verg&egrave;te II,
+repr&eacute;sent&eacute; aussi comme un enfant et
+partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au
+nouveau-n&eacute; d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de
+bas-reliefs de ce monument du r&egrave;gne d'&Eacute;verg&egrave;te II
+et de Soter II.</p>
+<p>Nos travaux termin&eacute;s &agrave; Edfou, nous all&acirc;mes
+reposer nos yeux, fatigu&eacute;s
+des mauvais hi&eacute;roglyphes et des pitoyables sculptures
+&eacute;gyptiennes du
+temps des Lagides, dans les tombeaux d'<i>&Eacute;l&eacute;thya</i> (<i>El-Kab</i>),
+o&ugrave; nous
+arriv&acirc;mes le samedi 28 f&eacute;vrier. Nous f&ucirc;mes
+accueillis par la <i>pluie</i>,
+qui tomba par torrents avec tonnerre et &eacute;clairs, pendant la nuit
+du 1er
+au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit H&eacute;rodote du
+roi
+Psamm&eacute;nite: De notre temps il a plu en Haute-&Eacute;gypte.</p>
+<p>Je parcourus avec empressement l'int&eacute;rieur de l'ancienne
+ville
+d'&Eacute;l&eacute;thya, encore subsistante, ainsi que la seconde
+enceinte qui
+renfermait les temples et les &eacute;difices sacr&eacute;s. Je n'y
+trouvai pas une
+seule colonne debout; les Barbares ont d&eacute;truit depuis quelques
+mois ce
+qui restait des deux temples int&eacute;rieurs, et le temple entier
+situ&eacute; hors
+de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une &agrave; une les
+pierres
+oubli&eacute;es par les d&eacute;vastateurs et sur lesquelles il
+restait quelques
+sculptures.</p>
+<p>J'esp&eacute;rais y trouver quelques d&eacute;bris de
+l&eacute;gendes, suffisants pour
+m'&eacute;clairer sur l'&eacute;poque de la construction de ces
+&eacute;difices et sur les
+divinit&eacute;s auxquelles ils furent consacr&eacute;s. J'ai
+&eacute;t&eacute; assez heureux dans
+cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple
+d'&Eacute;l&eacute;thya,
+d&eacute;di&eacute; &agrave; S&eacute;vek (Saturne) et &agrave; Sowan
+(Lucine), appartenait &agrave; diverses
+&eacute;poques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient
+&eacute;t&eacute;
+construits et d&eacute;cor&eacute;s sous le r&egrave;gne de la reine
+Amens&eacute;, sous celui de
+son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons
+Am&eacute;nophis-Memnon
+et Rhams&egrave;s le Grand. Les rois Amyrt&eacute;e et Achoris, deux
+des derniers
+princes de race &eacute;gyptienne, avaient r&eacute;par&eacute; ces
+antiques &eacute;difices, et y
+avaient ajout&eacute; quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien
+trouv&eacute; &agrave;
+&Eacute;l&eacute;thya qui rappelle l'&eacute;poque grecque ou romaine.
+Le temple &agrave;
+l'ext&eacute;rieur de la ville est d&ucirc; au r&egrave;gne de Moeris.</p>
+<p>Les tombeaux ou hypog&eacute;es creus&eacute;s dans la cha&icirc;ne
+arabique voisine de la
+ville, remontent pour la plupart &agrave; une antiquit&eacute;
+recul&eacute;e. Le premier que
+nous avons visit&eacute; est celui dont la Commission d'&Eacute;gypte a
+publi&eacute; les
+bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, &agrave; la
+p&ecirc;che et &agrave; la
+navigation. Ce tombeau a &eacute;t&eacute; creus&eacute; pour la
+famille d'un hi&eacute;rogrammate
+nomm&eacute; <i>Phap&eacute;</i>, attach&eacute; au coll&egrave;ge des
+pr&ecirc;tres d'&Eacute;l&eacute;thya (Sowan-Kah).
+J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs in&eacute;dits de ce tombeau,
+et j'ai
+pris copie de toutes les l&eacute;gendes des sc&egrave;nes agricoles et
+autres,
+publi&eacute;es assez n&eacute;gligemment. Ce tombeau est d'une
+tr&egrave;s-haute antiquit&eacute;.
+Un second hypog&eacute;e, celui d'un <i>grand-pr&ecirc;tre de la
+d&eacute;esse Ilithya</i> ou
+<i>&Eacute;l&eacute;thya</i> (Sowan), la d&eacute;esse &eacute;ponyme
+de la ville de ce nom, porte la
+date du r&egrave;gne de <i>Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun</i>; il
+pr&eacute;sente une foule de d&eacute;tails
+de famille et quelques sc&egrave;nes d'agriculture en
+tr&egrave;s-mauvais &eacute;tat. J'y ai
+remarqu&eacute;, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes
+de bl&eacute;
+par les boeufs, et au-dessus de la sc&egrave;ne on lit, en
+hi&eacute;roglyphes presque
+tous phon&eacute;tiques, la <i>chanson</i> que le conducteur du
+foulage est cens&eacute;
+chanter, car dans la vieille &Eacute;gypte, comme dans celle
+d'aujourd'hui,
+tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson
+particuli&egrave;re.</p>
+<p>Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte
+d'allocution
+adress&eacute;e aux boeufs, et que j'ai retrouv&eacute;e ensuite, avec
+de tr&egrave;s-l&eacute;g&egrave;res
+variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:</p>
+<p>Battez pour vous (<i>bis</i>),&#8212;&ocirc; boeufs,&#8212;Battez pour vous (<i>bis</i>),&#8212;Des
+boisseaux pour vos ma&icirc;tres.</p>
+<p>La po&eacute;sie n'en est pas tr&egrave;s-brillante; probablement
+l'air faisait passer
+la chanson; du reste, elle est convenable &agrave; la circonstance dans
+laquelle on la chantait, et elle me para&icirc;trait d&eacute;j&agrave;
+fort curieuse quand
+m&ecirc;me elle ne ferait que constater l'antiquit&eacute; du <i>bis</i>
+qui est &eacute;crit &agrave;
+la fin de la premi&egrave;re et de la troisi&egrave;me ligne. J'aurais
+voulu en
+trouver la musique pour l'envoyer &agrave; notre respectable ami le
+g&eacute;n&eacute;ral de
+La Salette; elle lui aurait fourni quelles donn&eacute;es de plus pour
+ses
+savantes recherches sur la musique des anciens.</p>
+<p>Le tombeau voisin de celui-ci est plus int&eacute;ressant encore
+sous le
+rapport historique. C'&eacute;tait celui d'un nomm&eacute; <i>Ahmosis,
+fils de Obschn&eacute;,
+chef des mariniers</i>, ou plut&ocirc;t <i>des nautoniers</i>:
+c'&eacute;tait un grand
+personnage. J'ai copi&eacute; dans son hypog&eacute;e ce qui reste
+d'une inscription
+de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole
+&agrave; tous les individus pr&eacute;sents et futurs, et leur raconte
+son histoire
+que voici: Apr&egrave;s avoir expos&eacute; qu'un de ses anc&ecirc;tres
+tenait un rang
+distingu&eacute; parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe
+dynastie, il
+nous apprend qu'il est entr&eacute; lui-m&ecirc;me dans la
+carri&egrave;re nautique dans les
+jours du roi <i>Ahmosis</i> (le dernier de la XVIIe dynastie
+l&eacute;gitime); qu'il
+est all&eacute; rejoindre le roi &agrave; Tanis; qu'il a pris part aux
+guerres de ce
+temps, o&ugrave; il a servi <i>sur l'eau</i>; qu'il a ensuite combattu
+dans le Midi,
+o&ugrave; il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres
+de l'an
+VI du m&ecirc;me Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis;
+qu'il a
+suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est mont&eacute; par eau en <i>&Eacute;thiopie</i>
+pour lui
+imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit;
+et qu'enfin il a command&eacute; des <i>b&acirc;timents</i> sous le
+roi <i>Thouthmosis Ier</i>.
+C'est l&agrave;, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui,
+sous le
+Pharaon Ahmosis, ont presque achev&eacute; l'expulsion des Pasteurs et
+d&eacute;livr&eacute;
+l'&Eacute;gypte des Barbares.</p>
+<p>Pour ne pas trop allonger l'article d'&Eacute;l&eacute;thya, je
+terminerai par
+l'indication d'un tombeau presque ruin&eacute;; il m'a fait
+conna&icirc;tre quatre
+g&eacute;n&eacute;rations de grands personnages du pays, qui l'ont
+gouvern&eacute; sous le
+titre <i>sou-ten-si</i> de <i>Sowan</i> (princes
+d'&Eacute;l&eacute;thya), durant les r&egrave;gnes des
+cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Am&eacute;nothph Ier
+(Am&eacute;noftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amens&eacute; et
+Thouthmosis III
+(Moeris), aupr&egrave;s desquels ils tenaient un rang
+&eacute;lev&eacute; dans leur service
+personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Atar&eacute; et
+Ahmosis,
+femmes des deux premiers rois nomm&eacute;s, et de Ranofr&eacute;,
+fille de la reine
+Amens&eacute; et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont
+successivement nomm&eacute;s dans les inscriptions de l'hypog&eacute;e,
+et forment
+ainsi un suppl&eacute;ment et une confirmation pr&eacute;cieuse de la
+Table d'Abydos.</p>
+<p>Le 3 mars, au matin, nous arriv&acirc;mes &agrave; <i>Esn&eacute;h</i>,
+o&ugrave; nous f&ucirc;mes
+tr&egrave;s-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou
+gouverneur
+de la province; avec son aide, il nous fut permis d'&eacute;tudier le
+grand
+temple d'Esn&eacute;h, encombr&eacute; de coton, et qui, servant de
+magasin g&eacute;n&eacute;ral de
+cette production, a &eacute;t&eacute; cr&eacute;pi de limon du Nil,
+surtout &agrave; l'ext&eacute;rieur. On
+a &eacute;galement ferm&eacute; avec des murs de boue l'intervalle qui
+existe entre le
+premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a
+d&ucirc; se
+faire souvent une chandelle &agrave; la main, ou avec le secours de nos
+&eacute;chelles, afin de voir les bas-reliefs de plus pr&egrave;s.</p>
+<p>Malgr&eacute; tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il
+importait de
+savoir relativement &agrave; ce grand temple, sous les rapports
+mythologiques
+et historiques. Ce monument a &eacute;t&eacute; regard&eacute;,
+d'apr&egrave;s de simples
+conjectures &eacute;tablies sur une fa&ccedil;on particuli&egrave;re
+d'interpr&eacute;ter le
+zodiaque du plafond, comme le plus <i>ancien</i> monument de
+l'&Eacute;gypte:
+l'&eacute;tude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au
+contraire, le plus <i>moderne</i> de ceux qui existent encore en
+&Eacute;gypte; car
+les bas-reliefs qui le d&eacute;corent, et les hi&eacute;roglyphes
+surtout, sont d'un
+style tellement grossier et tourment&eacute; qu'on y aper&ccedil;oit au
+premier coup
+d'oeil le point extr&ecirc;me de la d&eacute;cadence de l'art. Les
+inscriptions
+hi&eacute;roglyphiques ne confirment que trop cet aper&ccedil;u: les
+masses de ce
+pronaos ont &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;es sous l'empereur <i>C&eacute;sar
+Tib&eacute;rius Claudius
+Germanicus</i> (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la
+d&eacute;dicace en grands hi&eacute;roglyphes. La corniche de la
+fa&ccedil;ade et le premier
+rang de colonnes ont &eacute;t&eacute; sculpt&eacute;s sous les
+empereurs <i>Vespasien</i> et
+<i>Titus</i>; la partie post&eacute;rieure du pronaos porte les
+l&eacute;gendes des
+empereurs <i>Antonin</i>, <i>Marc Aur&egrave;le</i> et <i>Commode</i>;
+quelques colonnes de
+l'int&eacute;rieur du pronaos furent d&eacute;cor&eacute;es de
+sculptures sous <i>Trajan</i>,
+<i>Hadrien</i> et <i>Antonin</i>; mais, &agrave; l'exception de
+quelques bas-reliefs de
+l'&eacute;poque de <i>Domitien</i>, tous ceux des parois de droite et
+de gauche du
+pronaos portent les images de <i>Septime S&eacute;v&egrave;re</i> et
+de G&Eacute;TA, que son fr&egrave;re
+Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en m&ecirc;me temps qu'il fit
+proscrire son nom dans tout l'empire; il para&icirc;t que cette
+proscription
+du tyran fut ex&eacute;cut&eacute;e &agrave; la lettre jusqu'au fond de
+la Th&eacute;ba&iuml;de, car les
+cartouches noms propres de l'empereur <i>G&eacute;ta</i> sont tous <i>martel&eacute;s</i>
+avec
+soin; mais ils ne l'ont pas &eacute;t&eacute; au point de
+m'emp&ecirc;cher de lire
+tr&egrave;s-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR
+C&Eacute;SAR G&Eacute;TA,
+<i>le directeur</i>.</p>
+<p>Je crois que l'on conna&icirc;t d&eacute;j&agrave; des inscriptions
+latines ou grecques dans
+lesquelles ce nom est martel&eacute;: voil&agrave; des l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques &agrave;
+ajouter &agrave; cette s&eacute;rie.</p>
+<p>Ainsi donc, l'antiquit&eacute; du pronaos d'Esn&eacute;h est
+incontestablement fix&eacute;e;
+sa construction ne remonte pas au del&agrave; de l'empereur Claude; et
+ses
+sculptures descendent jusqu'&agrave; <i>Caracalla</i>, et du nombre de
+celles-ci est
+le fameux zodiaque dont on a tant parl&eacute;.</p>
+<p>Ce qui reste du naos, c'est-&agrave;-dire le mur du fond du pronaos,
+est de
+l'&eacute;poque de <i>Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;piphane</i>, et
+cela encore est d'hier,
+comparativement &agrave; ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons
+faites
+derri&egrave;re le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement
+dit a
+&eacute;t&eacute; ras&eacute; jusqu'aux fondements.</p>
+<p>Cependant, que les amis de l'antiquit&eacute; des monuments de
+l'&Eacute;gypte se
+consolent: <i>Latopolis</i> ou plut&ocirc;t ESN&Eacute; (car ce nom se
+lit en hi&eacute;roglyphes
+sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple)
+n'&eacute;tait
+point un village aux grandes &eacute;poques pharaoniques;
+c'&eacute;tait une ville
+importante, orn&eacute;e de beaux monuments, et j'en ai
+d&eacute;couvert la preuve
+dans l'inscription des colonnes du pronaos.</p>
+<p>J'ai trouv&eacute; sur deux de ces colonnes, dont le f&ucirc;t est
+presque
+enti&egrave;rement couvert d'inscriptions hi&eacute;roglyphiques
+dispos&eacute;es
+verticalement, la notice des f&ecirc;tes qu'on c&eacute;l&eacute;brait
+annuellement dans le
+grand temple d'Esn&eacute;h. Une d'elles se rapportait &agrave; la
+comm&eacute;moration de
+la d&eacute;dicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III
+(<i>Moeris</i>); de plus il existe, et j'ai dessin&eacute; dans une
+petite rue
+d'Esn&eacute;h, au quartier de Che&iuml;k-Mohammed-Ebb&eacute;dri, un
+jambage de porte en
+tr&egrave;s-beau granit rose, portant une d&eacute;dicace du Pharaon
+Thouthmosis II,
+et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'<i>Esn&eacute;h</i>
+pharaonique. J'ai aussi trouv&eacute; &agrave; <i>Edfou</i> une pierre
+qui est le seul
+d&eacute;bris connu du temple qui existait dans cette ville avant le
+temple
+actuel b&acirc;ti sous les Lagides; l'ancien &eacute;tait encore de <i>Moeris</i>,
+et
+d&eacute;di&eacute;, comme le nouveau, au grand dieu <i>Har-Hat,
+seigneur d'</i>HATFOUH
+(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en
+Th&eacute;ba&iuml;de comme en
+Nubie, avait construit la plupart des &eacute;difices sacr&eacute;s,
+apr&egrave;s l'invasion
+des <i>Hykschos</i>, de la m&ecirc;me mani&egrave;re que les
+Ptol&eacute;m&eacute;es ont reb&acirc;ti ceux
+d'Ombos, d'Esn&eacute;h et d'Edfou, pour remplacer les temples <i>primitifs</i>
+d&eacute;truits pendant l'invasion persane.</p>
+<p>Le grand temple d'Esn&eacute;h &eacute;tait d&eacute;di&eacute;
+&agrave; l'une des plus grandes formes de
+la divinit&eacute;, &agrave; Chnouphis, qualifi&eacute; des titres
+NEV-EN-THO-SN&Eacute;, <i>seigneur
+du pays d'Esn&eacute;h, cr&eacute;ateur de l'univers, principe vital
+des essences
+divines, soutien de tous les mondes</i>, etc. A ce dieu sont
+associ&eacute;s la
+d&eacute;esse N&eacute;ith, repr&eacute;sent&eacute;e sous des formes
+diverses et sous les noms
+vari&eacute;s de <i>Menhi</i>, <i>Tn&eacute;bouaou</i>, etc., et le
+jeune H&acirc;ke, repr&eacute;sent&eacute; sous
+la forme d'un enfant, ce qui compl&egrave;te la Triade ador&eacute;e
+&agrave; Esn&eacute;h. J'ai
+ramass&eacute; une foule de d&eacute;tails tr&egrave;s-curieux sur les
+attributions de ces
+trois personnages auxquels &eacute;taient consacr&eacute;es les
+principales f&ecirc;tes et
+pan&eacute;gyries c&eacute;l&eacute;br&eacute;es annuellement &agrave;
+Esn&eacute;h. Le 23 du mois d'Hathyr, on
+c&eacute;l&eacute;brait la f&ecirc;te de la d&eacute;esse <i>Tn&eacute;bouaou</i>;
+celle de la d&eacute;esse <i>Menhi</i>
+avait lieu le 25 du m&ecirc;me mois; le 30, celle d'<i>Isis</i>,
+tertiaire des deux
+d&eacute;esses pr&eacute;cit&eacute;es. Le 1er de Cho&iuml;ak, on
+tenait une pan&eacute;gyrie (assembl&eacute;e
+religieuse) en l'honneur du jeune dieu H&acirc;ke, et ce m&ecirc;me
+jour avait lieu
+la pan&eacute;gyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier
+sacr&eacute; sculpt&eacute;
+sur l'une des colonnes du pronaos: &laquo;A la n&eacute;om&eacute;nie
+de
+Cho&iuml;ak, pan&eacute;gyries
+et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur
+d'Esn&eacute;h; on
+&eacute;tale tous les ornements sacr&eacute;s; on offre des pains, du
+vin et autres
+liqueurs, des boeufs et des oies; on pr&eacute;sente des collyres et
+des
+parfums au dieu Chnouphis et &agrave; la d&eacute;esse sa compagne,
+ensuite le lait &agrave;
+Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie &agrave;
+la
+d&eacute;esse Menhi, une oie &agrave; la d&eacute;esse N&eacute;ith,
+une oie &agrave; Osiris, une oie &agrave;
+Khons et &agrave; Th&ocirc;th, une oie aux dieux Phr&eacute;, Atmou,
+Thor&eacute;, ainsi qu'aux
+autres dieux ador&eacute;s dans le temple; on pr&eacute;sente ensuite
+des semences,
+des fleurs et des &eacute;pis de bl&eacute; au seigneur Chnouphis,
+souverain d'Esn&eacute;h,
+et on l'invoque en ces termes,&raquo; etc. Suit la pri&egrave;re
+prononc&eacute;e en cette
+occasion solennelle, et que j'ai copi&eacute;e, parce qu'elle
+pr&eacute;sente un grand
+int&eacute;r&ecirc;t mythologique.</p>
+<p>C'est aux m&ecirc;mes divinit&eacute;s qu'&eacute;tait
+d&eacute;di&eacute; le temple situ&eacute; au nord
+d'Esn&eacute;h, dans une magnifique plaine, jadis cultiv&eacute;e, mais
+aujourd'hui
+h&eacute;riss&eacute;e de broussailles qui nous
+d&eacute;chir&egrave;rent les jambes, lorsque, le 6
+mars au soir, nous all&acirc;mes le visiter, en faisant &agrave; pied
+une
+tr&egrave;s-longue course du Nil aux ruines, que nous trouv&acirc;mes
+tout
+nouvellement d&eacute;vast&eacute;es; ce temple n'est plus tel que la
+Commission
+d'&Eacute;gypte l'a laiss&eacute;; il n'en subsiste plus qu'une seule
+colonne, un
+petit pan de mur et le soubassement presque &agrave; fleur de terre:
+parmi les
+bas-reliefs subsistants j'en ai trouv&eacute; un
+d'&Eacute;verg&egrave;te Ier et de B&eacute;r&eacute;nice
+sa femme; j'ai reconnu les l&eacute;gendes de Philopator sur la
+colonne; celles
+d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en
+hi&eacute;roglyphes
+tout &agrave; fait barbares, les noms des empereurs Antonin et
+V&eacute;rus. Le hasard
+m'a fait d&eacute;couvrir, dans le soubassement ext&eacute;rieur de la
+partie gauche
+du temple, une s&eacute;rie de captifs repr&eacute;sentant des peuples
+vaincus (par
+&Eacute;verg&egrave;te Ier, selon toute apparence), et, &agrave; l'aide
+des ongles de nos
+Arabes, qui fouill&egrave;rent vaillamment malgr&eacute; les pierres et
+les plantes
+&eacute;pineuses, je parvins &agrave; copier une dizaine des
+inscriptions onomastiques
+de peuples grav&eacute;es sur l'esp&egrave;ce de bouclier
+attach&eacute; &agrave; la poitrine des
+vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir
+subjugu&eacute;es,
+j'ai lu les noms de l'<i>Arm&eacute;nie</i>, de la <i>Perse</i>, de la
+<i>Thrace</i> et de la
+<i>Mac&eacute;doine</i>; peut-&ecirc;tre encore s'agit-il des victoires
+d'un empereur
+romain: je n'ai rien trouv&eacute; d'assez conserv&eacute; aux environs
+pour &eacute;claircir
+ce doute.</p>
+<p>Le 7 mars au matin, nous f&icirc;mes une course p&eacute;destre dans
+l'int&eacute;rieur des
+terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille
+<i>Tuphium</i>, aujourd'hui <i>Ta&ocirc;ud</i>, situ&eacute;e sur la
+rive droite du fleuve,
+mais dans le voisinage de la cha&icirc;ne arabique et tout pr&egrave;s
+d'<i>Hermonthis</i>, qui est sur la rive oppos&eacute;e. L&agrave;
+existent deux ou trois
+salles d'un petit temple, habit&eacute;es par des fellahs ou par leurs
+bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs
+qui
+m'ont donn&eacute; le mythe du temple: on y adorait la Triade
+form&eacute;e de Mandou,
+de la d&eacute;esse Ritho et de leur fils Harphr&eacute;, celle
+m&ecirc;me du temple
+d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de <i>Tuphium</i>.</p>
+<p>A midi nous &eacute;tions &agrave; <i>Hermonthis</i>, dont j'ai
+parl&eacute; dans la lettre que
+j'&eacute;crivis apr&egrave;s avoir visit&eacute; ce lieu lorsque nous
+remontions le Nil pour
+aller &agrave; la seconde cataracte. Nous y pass&acirc;mes encore
+quelques heures
+pour copier quelques bas-reliefs et des l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques qui
+devaient compl&eacute;ter notre travail sur <i>Erment</i>,
+commenc&eacute; &agrave; notre premier
+passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un
+<i>mammisi</i> ou <i>eimisi</i> consacr&eacute; &agrave;
+l'accouchement de la d&eacute;esse <i>Ritho</i>,
+construit et sculpt&eacute;, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en
+comm&eacute;moration de la reine Cl&eacute;op&acirc;tre, fille
+d'Aul&eacute;t&egrave;s, lorsqu'elle mit au
+monde <i>C&eacute;sarion</i>, fils de Jules C&eacute;sar, lequel
+voulut &ecirc;tre le <i>Mandou</i> de
+la nouvelle d&eacute;esse <i>Ritho</i>, comme C&eacute;sarion en fut l'<i>Harphr&eacute;</i>.
+Du reste,
+c'&eacute;tait assez l'usage du dictateur romain de chercher &agrave;
+compl&eacute;ter la
+<i>Triade</i>, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme
+Cl&eacute;op&acirc;tre,
+avaient en elles quelque chose de divin, sans d&eacute;daigner pour
+cela les
+joies terrestres.</p>
+<p>Une courte distance nous s&eacute;parait de <i>Th&egrave;bes</i>,
+et nos coeurs &eacute;taient
+gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi
+de
+la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fra&icirc;ches,
+arriv&eacute;e &agrave; Louqsor, &agrave; mon adresse. C'&eacute;tait
+encore une courtoisie de
+notre digne consul g&eacute;n&eacute;ral, M. Drovetti, et nous avions
+h&acirc;te d'en
+profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extr&ecirc;me, nous
+arr&ecirc;ta
+pendant la nuit entre Hermonthis et Th&egrave;bes, o&ugrave; nous ne
+f&ucirc;mes rendus que
+le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.</p>
+<p>Notre petite escadre aborda au pied du quai antique
+d&eacute;chauss&eacute; par le
+Nil, et qui ne pourra longtemps encore d&eacute;fendre le palais de <i>Louqsor</i>,
+dont les derni&egrave;res colonnes touchent presque aux bords du
+fleuve. Ce
+quai est &eacute;videmment de deux &eacute;poques; le quai <i>&eacute;gyptien</i>
+primitif est en
+grandes briques cuites, li&eacute;es par un ciment d'une duret&eacute;
+extr&ecirc;me, et ses
+ruines forment d'&eacute;normes blocs de 15 &agrave; 18 pieds de large
+et de 25 &agrave; 30
+de longueur, semblables &agrave; des rochers inclin&eacute;s sur le
+fleuve au milieu
+duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de gr&egrave;s est d'une
+&eacute;poque
+tr&egrave;s-post&eacute;rieure; j'y ai remarqu&eacute; des pierres
+portant encore des
+fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant
+d'&eacute;difices
+d&eacute;molis.</p>
+<p>Notre travail sur <i>Louqsor</i> a &eacute;t&eacute; termin&eacute;
+(&agrave; tr&egrave;s-peu pr&egrave;s) avant de
+venir nous &eacute;tablir ici, &agrave; <i>Biban-el-Molouk</i>, et je
+suis en &eacute;tat de
+donner tous les d&eacute;tails n&eacute;cessaires sur l'&eacute;poque
+de la construction de
+toutes les parties qui composent ce grand &eacute;difice.</p>
+<p>Le fondateur du <i>palais de Louqsor</i>, ou plut&ocirc;t <i>des</i>
+palais de Louqsor a
+&eacute;t&eacute; le Pharaon <i>Am&eacute;nophis-Memnon</i>
+(Am&eacute;nothph III), de la XVIIIe
+dynastie. C'est ce prince qui a b&acirc;ti la s&eacute;rie
+d'&eacute;difices qui s'&eacute;tend du
+sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45
+pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore &agrave; ce
+r&egrave;gne.
+Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les
+salles int&eacute;rieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart
+intactes, on lit, en grands hi&eacute;roglyphes d'un relief
+tr&egrave;s-bas et d'un
+excellent travail, des d&eacute;dicaces faites au nom du roi
+Am&eacute;nophis. Je mets
+ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une id&eacute;e de
+toutes les
+autres, qui ne diff&egrave;rent que par quelques titres royaux de plus
+ou de
+moins.</p>
+<p>&laquo;La vie! l'H&ocirc;rus puissant et mod&eacute;r&eacute;,
+r&eacute;gnant par la justice,
+l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce
+que, grand par sa force, il a frapp&eacute; les Barbares; le roi
+SEIGNEUR DE
+JUSTICE, bien aim&eacute; du Soleil, le fils du Soleil
+AM&Eacute;NOPHIS, mod&eacute;rateur de
+la r&eacute;gion pure (l'&Eacute;gypte), a fait ex&eacute;cuter ces
+constructions consacr&eacute;es
+&agrave; son p&egrave;re Ammon, le dieu seigneur des trois zones de
+l'univers, dans
+l'Oph du midi; il les a fait ex&eacute;cuter en pierres dures et
+bonnes, afin
+d'&eacute;riger un &eacute;difice durable; c'est ce qu'a fait le fils
+du Soleil
+AM&Eacute;NOPHIS, ch&eacute;ri d'Ammon-Ra.&raquo;</p>
+<p>Ces inscriptions l&egrave;vent donc toute esp&egrave;ce de doute sur
+l'&eacute;poque pr&eacute;cise
+de la construction et de la d&eacute;coration de cette partie de
+Louqsor; mes
+inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques
+expliqu&eacute;es par M. Letronne, et qu'on a chican&eacute;es si mal
+&agrave; propos; je
+puis lui annoncer &agrave; ce sujet que je lui porterai les <i>inscriptions
+d&eacute;dicatoires &eacute;gyptiennes</i> des temples de <i>Philae</i>,
+d'<i>Ombos</i> et de
+<i>Dend&eacute;rah</i>, o&ugrave; le verbe <i>construire</i> ne manque
+jamais.</p>
+<p>Les bas-reliefs qui d&eacute;corent le palais d'<i>Am&eacute;nophis</i>
+sont, en g&eacute;n&eacute;ral,
+relatifs &agrave; des actes religieux faits par ce prince aux grandes
+divinit&eacute;s
+de cette portion de Th&egrave;bes, qui &eacute;taient: 1&deg; Ammon-Ra,
+le dieu supr&ecirc;me de
+l'&Eacute;gypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement &agrave;
+Th&egrave;bes, sa
+ville &eacute;ponyme; 2&deg; sa forme secondaire, Ammon-Ra
+g&eacute;n&eacute;rateur, mystiquement
+surnomm&eacute; <i>le mari de sa m&egrave;re</i>, et
+repr&eacute;sent&eacute; sous une forme priapique;
+c'est le dieu <i>Pan</i> &eacute;gyptien, mentionn&eacute; dans les
+&eacute;crivains grecs; 3&deg; la
+d&eacute;esse <i>Thamoun</i> ou <i>Tamon</i>, c'est-&agrave;-dire <i>Ammon
+femelle</i>, une des
+formes de N&eacute;ith, consid&eacute;r&eacute;e comme compagne d'Ammon
+g&eacute;n&eacute;rateur; 4&deg; la
+d&eacute;esse Mouth, la grand'm&egrave;re divine, compagne d'Ammon-Ra;
+5&deg; et 6&deg; les
+jeunes dieux Khous et Harka, qui compl&egrave;tent les deux grandes
+Triades
+ador&eacute;es &agrave; Th&egrave;bes, savoir:</p>
+<span style="margin-left: 0.75em;"></span>
+<table style="text-align: left; width: 60%; height: 20%;">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span
+ style="margin-left: 0.75em;"><i>P&egrave;res.</i></span></big></big></td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span
+ style="margin-left: 0.75em;"><i>M&egrave;res.</i> </span></big></big></td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span
+ style="margin-left: 0.75em;"><i>Fils.</i></span></big></big></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span
+ style="margin-left: 1em;">Ammon-Ra.&nbsp; </span></big></big></td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span
+ style="margin-left: 1em;">Mouth</span></big></big></td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span
+ style="margin-left: 1em;">Khons</span></big></big></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Ammon
+g&eacute;n&eacute;rateur.</big></big></td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Thamoun.</big></big></td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Harka.</big></big></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<span style="margin-left: 0.75em;">&nbsp; <i></i></span><br>
+<span style="margin-left: 1em;"></span><br>
+<p>Le Pharaon est repr&eacute;sent&eacute; faisant des offrandes,
+quelquefois
+tr&egrave;s-riches, &agrave; ces diff&eacute;rentes divinit&eacute;s,
+ou accompagnant leurs <i>bari</i>
+ou arches sacr&eacute;es, port&eacute;es processionnellement par des
+pr&ecirc;tres.
+</p>
+<p>Mais j'ai trouv&eacute; et fait dessiner dans deux des salles du
+palais une
+s&eacute;rie de bas-reliefs plus int&eacute;ressants encore et relatifs
+&agrave; la personne
+m&ecirc;me du fondateur. Voici un mot sur les principaux.</p>
+<p>Le dieu Thoth annon&ccedil;ant &agrave; la reine <i>Tmauhemva</i>,
+femme du Pharaon
+<i>Thouthmosis IV</i>, qu'Ammon g&eacute;n&eacute;rateur lui a
+accord&eacute; un fils.</p>
+<p>La m&ecirc;me reine, dont l'&eacute;tat de grossesse est visiblement
+exprim&eacute;,
+conduite par Chnouphis et Hath&ocirc;r (V&eacute;nus) vers la chambre
+d'enfantement
+(le <i>mammisi</i>); cette m&ecirc;me princesse plac&eacute;e sur un
+lit, mettant au monde
+le roi <i>Am&eacute;nophis</i>; des femmes soutiennent la gisante, et
+des g&eacute;nies
+divins, rang&eacute;s sous le lit, &eacute;l&egrave;vent
+l'embl&egrave;me de la vie vers le
+nouveau-n&eacute;.&#8212;La reine nourrissant le jeune prince.&#8212;Le dieu Nil
+peint en
+<i>bleu</i> (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en <i>rouge</i>
+(le
+temps de l'inondation), pr&eacute;sentant le petit Am&eacute;nophis,
+ainsi que le
+petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinit&eacute;s
+de
+Th&egrave;bes.&#8212;Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le
+caresse.&#8212;Le
+jeune roi institu&eacute; par Ammon-Ra; les d&eacute;esses protectrices
+de la haute et
+de la basse &Eacute;gypte lui offrant les couronnes, embl&egrave;mes de
+la domination
+sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom,
+c'est-&agrave;-dire
+son pr&eacute;nom royal, <i>Soleil seigneur de justice et de
+v&eacute;rit&eacute;</i>, qui, sur
+les monuments, le distingue de tous les autres <i>Am&eacute;nophis</i>.</p>
+<p>L'une des derni&egrave;res salles du palais, d'un caract&egrave;re
+plus religieux que
+toutes les autres, et qui a d&ucirc; servir de chapelle royale ou de
+sanctuaire, n'est d&eacute;cor&eacute;e que d'adorations aux deux
+Triades de Th&egrave;bes
+par Am&eacute;nophis; et dans cette salle, dont le plafond existe
+encore, on
+trouve un second sanctuaire embo&icirc;t&eacute; dans le premier, et
+dont voici la
+d&eacute;dicace, qui en donne tr&egrave;s-clairement l'&eacute;poque,
+tout &agrave; fait r&eacute;cente en
+comparaison de celle du grand sanctuaire: &laquo;Restauration de
+l'&eacute;difice
+faite par le roi (ch&eacute;ri de Phr&eacute;, approuv&eacute; par
+Ammon), le fils du
+Soleil, seigneur des diad&egrave;mes, Alexandre, en l'honneur de son
+p&egrave;re
+Ammon-Ra, gardien des r&eacute;gions des Oph (Th&egrave;bes); il a fait
+construire le
+sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes &agrave; la place de
+celui qui
+avait &eacute;t&eacute; fait sous la majest&eacute; du roi Soleil,
+seigneur de justice, le
+fils du Soleil AM&Eacute;NOPHIS, mod&eacute;rateur de la r&eacute;gion
+pure.&raquo;</p>
+<p>Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement &agrave; l'origine de
+la
+domination des Grecs en &Eacute;gypte, au r&egrave;gne d'Alexandre,
+fils d'Alexandre
+le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage
+enfantin
+du roi, repr&eacute;sent&eacute;, &agrave; l'ext&eacute;rieur comme a
+l'int&eacute;rieur de ce petit
+&eacute;difice, adorant les Triades th&eacute;baines. Dans un de ces
+bas-reliefs, la
+d&eacute;esse Thamoun est remplac&eacute;e par la <i>ville de
+Th&egrave;bes</i> personnifi&eacute;e sous
+la forme d'une femme, avec cette l&eacute;gende:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que dit Th&egrave;bes (Toph), la grande rectrice du
+monde:
+Nous avons
+mis en ta puissance toutes les contr&eacute;es (les nomes); nous
+t'avons donn&eacute;
+K&Eacute;M&Eacute; (l'&Eacute;gypte), terre nourrici&egrave;re.&raquo;</p>
+<p>La d&eacute;esse Th&egrave;bes adresse ces paroles au jeune roi
+Alexandre, auquel
+Ammon g&eacute;n&eacute;rateur dit en m&ecirc;me temps: &laquo;Nous
+accordons
+que les &eacute;difices que
+tu &eacute;l&egrave;ves soient aussi durables que le firmament.&raquo;</p>
+<p>On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais
+d'Am&eacute;nophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant
+que sous
+le rapport de la singularit&eacute;. Dans une salle qui
+pr&eacute;c&egrave;de le sanctuaire,
+existe une pierre d'architrave qui, ayant &eacute;t&eacute;
+renouvel&eacute;e sous un
+Ptol&eacute;m&eacute;e et orn&eacute;e d'une inscription, produit, en
+lisant les caract&egrave;res
+qu'elle porte, une d&eacute;dicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point
+inqui&eacute;t&eacute;
+des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la
+d&eacute;dicace
+primitive; la voici:</p>
+<p>1re <i>pierre moderne</i>. &laquo;Restauration de l'&eacute;difice
+faite
+par le roi
+Ptol&eacute;m&eacute;e, toujours vivant, aim&eacute; de Ptha.&raquo;&#8212;2e
+<i>pierre
+antique</i>. &laquo;Monde,
+le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Am&eacute;nophis, a
+fait
+ex&eacute;cuter ces constructions en l'honneur de son p&egrave;re
+Ammon, etc.&raquo;</p>
+<p>L'ancienne pierre, remplac&eacute;e par le Lagide, portait la
+l&eacute;gende: &laquo;L'Aro&euml;ris puissant, etc., seigneur du
+monde, etc.&raquo; On ne s'est
+point
+inqui&eacute;t&eacute; si la nouvelle l&eacute;gende se liait ou non
+avec l'ancienne.</p>
+<p>C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les
+travaux
+du r&egrave;gne d'Am&eacute;nophis, sous lequel ont cependant encore
+&eacute;t&eacute; d&eacute;cor&eacute;es la
+deuxi&egrave;me et la septi&egrave;me des deux rang&eacute;es, en
+allant du midi au nord. Les
+bas-reliefs appartiennent au r&egrave;gne du roi <i>H&ocirc;rus</i>,
+fils d'Am&eacute;nophis, et
+les quatre derni&egrave;res au r&egrave;gne suivant.</p>
+<p>Toute la partie nord des &eacute;difices de Louqsor est d'une autre
+&eacute;poque, et
+formait un monument particulier, quoique li&eacute; par la grande
+colonnade &agrave;
+l'<i>Am&eacute;nophion</i> ou palais d'Am&eacute;nophis. C'est &agrave;
+Rhams&egrave;s le Grand
+(S&eacute;sostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu
+l'intention, non
+pas d'embellir le palais d'Am&eacute;nophis, son anc&ecirc;tre, mais de
+construire un
+&eacute;difice distinct, ce qui r&eacute;sulte &eacute;videmment de la
+d&eacute;dicace suivante,
+sculpt&eacute;e en grands hi&eacute;roglyphes au-dessous de la corniche
+du pyl&ocirc;ne, et
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;e sur les architraves de toutes les
+colonnades que les cahuttes
+modernes n'ont pas encore ensevelies.</p>
+<p>&laquo;La vie! l'Aro&euml;ris, enfant d'Ammon, le ma&icirc;tre de la
+r&eacute;gion sup&eacute;rieure et
+de la r&eacute;gion inf&eacute;rieure, deux fois aimable, l'H&ocirc;rus
+plein de force,
+l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de v&eacute;rit&eacute;,
+approuv&eacute; par Phr&eacute;), le
+fils pr&eacute;f&eacute;r&eacute; du roi des dieux, qui, assis sur le
+tr&ocirc;ne de son p&egrave;re,
+domine sur la terre, a fait ex&eacute;cuter ces constructions en
+l'honneur de
+son p&egrave;re, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce
+Rhamess&eacute;ion dans la
+ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil
+(le fils ch&eacute;ri d'Ammon-Rhams&egrave;s), vivificateur &agrave;
+toujours.&raquo;</p>
+<p>C'est donc ici un monument particulier, distinct de
+l'Am&eacute;nophion, et
+cela explique tr&egrave;s-bien pourquoi ces deux grands &eacute;difices
+ne sont pas
+sur le m&ecirc;me alignement, d&eacute;faut choquant remarqu&eacute;
+par tous les voyageurs,
+qui supposaient &agrave; tort que toutes ces constructions
+&eacute;taient du m&ecirc;me
+temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.</p>
+<p>C'est devant le pyl&ocirc;ne nord du <i>Rhams&eacute;ion </i>de
+Louqsor que s'&eacute;l&egrave;vent les
+deux c&eacute;l&egrave;bres ob&eacute;lisques de granit rose, d'un
+travail si pur et d'une si
+belle conservation. Ces deux masses &eacute;normes, v&eacute;ritables
+joyaux de plus
+de 70 pieds de hauteur, ont &eacute;t&eacute; &eacute;rig&eacute;es
+&agrave; cette place par Rhams&egrave;s le
+Grand, qui a voulu en d&eacute;corer son <i>Rhamess&eacute;ion</i>,
+comme cela est dit
+textuellement dans l'inscription hi&eacute;roglyphique de
+l'ob&eacute;lisque de
+gauche, face nord, colonne m&eacute;diale, que voici: &laquo;Le
+Seigneur du
+monde,
+Soleil gardien de la v&eacute;rit&eacute; (ou justice), approuv&eacute;
+par Phr&eacute;, a fait
+ex&eacute;cuter cet &eacute;difice en l'honneur de son p&egrave;re
+Ammon-Ra, et il lui a
+&eacute;rig&eacute; ces deux grands ob&eacute;lisques de pierre, devant
+le Rhamess&eacute;ion de la
+ville d'Ammon.&raquo;</p>
+<p>Je poss&egrave;de des copies exactes de ces deux beaux
+monolithes<a name="retour_texte_note_2"></a><a href="#Note_2">[2]</a>.
+Je les ai prises avec un soin
+extr&ecirc;me, en
+corrigeant les
+erreurs des gravures d&eacute;j&agrave; connues, et en les
+compl&eacute;tant par les fouilles
+que nous avons faites jusqu'&agrave; la base des ob&eacute;lisques.
+Malheureusement il
+est impossible d'avoir la fin de la face est de l'ob&eacute;lisque de
+droite,
+et de la face ouest de l'ob&eacute;lisque de gauche: il aurait fallu
+abattre
+pour cela quelques maisons de terre et faire d&eacute;m&eacute;nager
+plusieurs pauvres
+familles de fellahs.</p>
+<p>Je n'entre pas dans de plus grands d&eacute;tails sur le contenu des
+l&eacute;gendes
+des deux ob&eacute;lisques. On sait d&eacute;j&agrave; que, loin de
+renfermer, comme on l'a
+cru si longtemps, de grands myst&egrave;res religieux, de hautes
+sp&eacute;culations
+philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des
+le&ccedil;ons d'astronomie, ce sont tout simplement des
+d&eacute;dicaces, plus ou
+moins fastueuses, des &eacute;difices devant lesquels
+s'&eacute;l&egrave;vent les monuments
+de ce genre. Je passe donc &agrave; la description des pyl&ocirc;nes,
+qui sont d'un
+bien autre int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+<p>L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de
+sculptures d'un tr&egrave;s-bon style, sujets tous militaires et
+compos&eacute;s de
+plusieurs centaines de personnages. <i>Massif de droite</i>: le roi
+Rhams&egrave;s
+le Grand, assis sur son tr&ocirc;ne au milieu de son camp,
+re&ccedil;oit les chefs
+militaires et des envoy&eacute;s &eacute;trangers; d&eacute;tails du
+camp, bagages, tentes,
+fourgons, etc., etc.; en dehors, l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne est
+rang&eacute;e en
+bataille; chars de guerre &agrave; l'avant, &agrave; l'arri&egrave;re
+et sur les flancs; au
+centre, les fantassins r&eacute;guli&egrave;rement form&eacute;s en
+carr&eacute;s. <i>Massif de
+gauche</i>: bataille sanglante, d&eacute;faite des ennemis, leur
+poursuite,
+passage d'un fleuve, prise d'une ville; on am&egrave;ne ensuite les
+prisonniers.</p>
+<p>Voil&agrave; le sujet g&eacute;n&eacute;ral de ces deux tableaux,
+d'environ 50 pieds chacun;
+nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions
+entrem&ecirc;l&eacute;es aux sc&egrave;nes militaires. Les grands
+textes relatifs &agrave; cette
+campagne de S&eacute;sostris sont au-dessous des bas-reliefs.
+Malheureusement
+il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des
+copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des
+lignes
+encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du
+r&egrave;gne du
+conqu&eacute;rant, et que la bataille s'&eacute;tait donn&eacute;e le 5
+du mois d'&Eacute;piphi. Ces
+dates me prouvent qu'il s'agit ici de la m&ecirc;me guerre que celle
+dont on a
+sculpt&eacute; les &eacute;v&eacute;nements sur la paroi droite du
+grand monument
+d'<i>Ibsamboul</i>, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille
+figur&eacute;e dans ce dernier temple est aussi du mois
+d'&Eacute;piphi, mais du 9 et
+non pas du 5. Il s'agit donc &eacute;videmment de deux affaires de la
+m&ecirc;me
+campagne. Les peuples que les &Eacute;gyptiens avaient &agrave;
+combattre sont des
+Asiatiques, qu'&agrave; leur costume on peut reconna&icirc;tre pour des
+Bactriens,
+des M&egrave;des et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est
+express&eacute;ment
+nomm&eacute; (<i>Nahara&iuml;na-Kah</i>, le pays de Nahara&iuml;na, la
+M&eacute;sopotamie) dans les
+inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contr&eacute;es de Sch&ocirc;t,
+Robschi,
+Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher n&eacute;cessairement
+dans la
+g&eacute;ographie primitive de l'Asie occidentale.</p>
+<p>Les ob&eacute;lisques, les quatre colonnes, le pyl&ocirc;ne, et le
+vaste p&eacute;ristyle ou
+cour environn&eacute;e de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce
+qui
+reste du Rhamess&eacute;ion de la rive droite, et on lit <i>partout</i>
+les
+d&eacute;dicaces de Rhams&egrave;s le Grand, deux seuls points
+except&eacute;s de ce grand
+&eacute;difice. Il para&icirc;t, en effet, que vers le huiti&egrave;me
+si&egrave;cle avant J.-C.,
+l'ancienne d&eacute;coration de la grande porte situ&eacute;e entre ces
+deux massifs
+du pyl&ocirc;ne &eacute;tait, par une cause quelconque, en fort mauvais
+&eacute;tat, et
+qu'on en refit les masses enti&egrave;rement &agrave; neuf; les
+bas-reliefs de Rhams&egrave;s
+le Grand furent alors remplac&eacute;s par de nouveaux, qui existent
+encore et
+qui repr&eacute;sentent le chef de la XXIVe dynastie, le
+conqu&eacute;rant &eacute;thiopien
+<i>Sabaco</i> ou Sabacon, qui, pendant de longues ann&eacute;es,
+gouverna l'&Eacute;gypte
+avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutum&eacute;es aux
+dieux
+protecteurs du palais et de la ville de Th&egrave;bes. Ces bas-reliefs,
+sur
+lesquels on voit le nom du roi, qui est &eacute;crit <i>Schabak</i> et
+qu'on y lit
+tr&egrave;s-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler &agrave;
+une &eacute;poque
+fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont tr&egrave;s-curieux aussi
+sous le
+rapport du style. Les figures en sont fortes et
+tr&egrave;s-accus&eacute;es, avec les
+muscles vigoureusement prononc&eacute;s, sans qu'elles aient pour cela
+la
+lourdeur des sculptures du temps des Ptol&eacute;m&eacute;es et des
+Romains. Ce sont,
+au reste, les seules sculptures de ce r&egrave;gne que j'aie
+rencontr&eacute;es en
+&Eacute;gypte.</p>
+<p>Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu
+&eacute;galement lieu
+au Rhamess&eacute;ion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le
+chapiteau de la premi&egrave;re colonne gauche du p&eacute;ristyle ont
+&eacute;t&eacute; renouvel&eacute;s
+sous Ptol&eacute;m&eacute;e Philopator, et l'on n'a pas manqu&eacute;
+de sculpter sur
+l'architrave l'inscription suivante: &laquo;Restauration de
+l'&eacute;difice,
+faite
+par le roi Ptol&eacute;m&eacute;e toujours vivant, ch&eacute;ri d'Isis
+et de Phtha, et par la
+dominatrice du monde, Arsino&eacute;, dieux Philopatores aim&eacute;s
+par Ammon-Ra,
+roi des dieux.&raquo;</p>
+<p>Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de
+Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun, que l'on remarque en dehors du
+Rhamess&eacute;ion, du c&ocirc;t&eacute; de
+l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu &agrave; un
+&eacute;difice contigu et
+sans liaison r&eacute;elle avec le monument de S&eacute;sostris.</p>
+<p>Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je
+parlerai,
+dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois th&eacute;bains que
+nous
+exploitons dans ce moment ... Adieu.</p>
+<p>P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant
+partir
+ce matin m&ecirc;me pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25;
+toujours
+bonne sant&eacute; et bon courage. Je donne ce soir &agrave; nos
+compagnons une f&ecirc;te
+dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousire&iuml;; nous y
+oublierons
+la st&eacute;rilit&eacute; et le voisinage de la seconde cataracte,
+o&ugrave; nous avions &agrave;
+peine du pain &agrave; manger. La ch&egrave;re ne r&eacute;pondra pas
+&agrave; la magnificence du
+local, mais on fera l'impossible pour n'&ecirc;tre pas trop au-dessous.
+Je
+voulais offrir &agrave; notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et
+qui devait
+ajouter aux plaisirs de la r&eacute;union; c'&eacute;tait un morceau de
+jeune
+crocodile mis &agrave; la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on
+m'en
+apport&acirc;t un tu&eacute; d'hier matin; mais j'ai jou&eacute; de
+malheur, la pi&egrave;ce de
+crocodile s'est g&acirc;t&eacute;e: nous n'y perdrons vraisemblablement
+qu'une bonne
+indigestion chacun.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TREIZIEME_LETTRE"></a>
+<h2>TREIZI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes (Biban-el-Molouk),
+le 26 mai 1829.</small></p>
+<p>Les d&eacute;tails topographiques donn&eacute;s par Strabon ne
+permettent point de
+chercher ailleurs que dans la vall&eacute;e de <i>Biban-el-Molouk</i>
+l'emplacement
+des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vall&eacute;e, qu'on
+veut
+enti&egrave;rement d&eacute;river de l'arabe en le traduisant par <i>les
+portes des
+rois</i>, mais qui est &agrave; la fois une corruption et une
+traduction de
+l'ancien nom &eacute;gyptien <i>Biban-Ou-r&ocirc;ou</i> (les
+hypog&eacute;es des rois), comme l'a
+fort bien dit M. Silvestre de Sacy, l&egrave;verait d'ailleurs toute
+esp&egrave;ce de
+dout&eacute; &agrave; ce sujet. C'&eacute;tait la <i>n&eacute;cropole
+royale</i>, et on avait choisi un
+lieu parfaitement convenable &agrave; cette triste destination, une
+vall&eacute;e
+aride; encaiss&eacute;e par de tr&egrave;s-hauts roch&eacute;s
+coup&eacute;s &agrave; pic, ou par des
+montagnes en pleine d&eacute;composition, offrant presque toutes de
+larges
+fentes occasionn&eacute;es soit par l'extr&ecirc;me chaleur, soit par
+des
+&eacute;boulements int&eacute;rieurs, et dont les croupes sont
+parsem&eacute;es de bandes
+noires, comme si elles eussent &eacute;t&eacute; br&ucirc;l&eacute;es
+en partie; aucun animal
+vivant ne fr&eacute;quente cette vall&eacute;e de mort: je ne compte
+point les
+mouches, les renards, les loups et les hy&egrave;nes, parce que c'est
+notre
+s&eacute;jour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient
+attir&eacute;
+ces quatre esp&egrave;ces affam&eacute;es.</p>
+<p>En entrant dans la partie la plus recul&eacute;e de cette
+vall&eacute;e, par une
+ouverture &eacute;troite &eacute;videmment faite de main d'homme, et
+offrant encore
+quelques l&eacute;gers restes de sculptures &eacute;gyptiennes, on voit
+bient&ocirc;t au
+pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carr&eacute;es,
+encombr&eacute;es
+pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la
+d&eacute;coration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent
+entr&eacute;e dans
+les <i>tombeaux des rois</i>. Chaque tombeau a la sienne, car jadis
+aucun ne
+communiquait avec l'autre; ils &eacute;taient tous isol&eacute;s: ce
+sont les
+chercheurs de tr&eacute;sors, anciens ou modernes, qui ont
+&eacute;tabli quelques
+communications forc&eacute;es.</p>
+<p>Il me tardait, en arrivant &agrave; Biban-el-Molouk, de m'assurer
+que ces
+tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux
+conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent
+creus&eacute;s), &eacute;taient bien, comme je l'avais d&eacute;duit
+d'avance de plusieurs
+consid&eacute;rations, ceux de rois appartenant <i>tous &agrave; des
+dynasties
+th&eacute;baines</i>, c'est-&agrave;-dire &agrave; des princes, dont <i>la
+famille &eacute;tait
+originaire de Th&egrave;bes</i>. L'examen rapide que je fis alors de
+ces
+excavations avant de monter &agrave; la seconde cataracte, et le
+s&eacute;jour de
+plusieurs mois que j'y ai fait &agrave; mon retour, m'ont pleinement
+convaincu
+que ces hypog&eacute;es ont renferm&eacute; les corps des rois des
+XVIIIe, XIXe et XXe
+dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties <i>diospolitaines</i>
+ou <i>th&eacute;baines</i>. Ainsi, j'y ai trouv&eacute; d'abord les
+tombeaux de six des
+rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous,
+Am&eacute;nophis-Memnon,
+inhum&eacute; &agrave; part dans la vall&eacute;e isol&eacute;e de
+l'ouest.</p>
+<p>Viennent ensuite le tombeau de Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun et ceux
+de six autres
+Pharaons, successeurs de Me&iuml;amoun et appartenant &agrave; la XIXe
+ou &agrave; la XXe
+dynastie.</p>
+<p>On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le
+choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait
+creuser la sienne sur le point o&ugrave; il croyait rencontrer une
+veine de
+pierre convenable &agrave; sa s&eacute;pulture et &agrave;
+l'immensit&eacute; de l'excavation
+projet&eacute;e. Il est difficile de se d&eacute;fendre d'une certaine
+surprise
+lorsque, apr&egrave;s avoir pass&eacute; sous une porte assez simple,
+on entre dans de
+grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement
+soign&eacute;es, conservant en grande partie l'&eacute;clat des plus
+vives couleurs,
+et conduisant successivement &agrave; des salles soutenues par des
+piliers
+encore plus riches de d&eacute;corations, jusqu'&agrave; ce qu'on
+arrive enfin &agrave; la
+salle principale, celle que les &Eacute;gyptiens nommaient la <i>salle
+dor&eacute;e</i>,
+plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la
+momie du roi dans un &eacute;norme sarcophage de granit. Les plans de
+ces
+tombeaux, publi&eacute;s par la Commission d'&Eacute;gypte, donnent une
+id&eacute;e exacte
+de l'&eacute;tendue de ces excavations et du travail immense qu'elles
+ont co&ucirc;t&eacute;
+pour les ex&eacute;cuter au pic et au ciseau. Les vall&eacute;es sont
+presque toutes
+encombr&eacute;es de collines form&eacute;es par les petits
+&eacute;clats de pierre provenant
+des effrayants travaux ex&eacute;cut&eacute;s dans le sein de la
+montagne.</p>
+<p>Je ne puis tracer ici une description d&eacute;taill&eacute;e de ces
+tombeaux;
+plusieurs mois m'ont &agrave; peine suffi pour r&eacute;diger une
+notice un peu
+d&eacute;taill&eacute;e des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment
+et pour copier
+les inscriptions les plus int&eacute;ressantes. Je donnerai cependant
+une id&eacute;e
+g&eacute;n&eacute;rale de ces monuments par la description rapide et
+tr&egrave;s-succincte de
+l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhams&egrave;s, fils et successeur
+de
+Me&iuml;amoun. La d&eacute;coration des tombeaux royaux &eacute;tait
+syst&eacute;matis&eacute;e, et ce
+que l'on trouve dans l'un repara&icirc;t dans presque tous les autres,
+&agrave;
+quelques exceptions pr&egrave;s, comme je le dirai plus bas.</p>
+<p>Le bandeau de la porte d'entr&eacute;e est orn&eacute; d'un
+bas-relief (le m&ecirc;me sur
+toutes les premi&egrave;res portes des tombeaux royaux), qui n'est au
+fond que
+la <i>pr&eacute;face,</i> ou plut&ocirc;t le r&eacute;sum&eacute; de
+toute la d&eacute;coration des tombes
+pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil
+&agrave;
+t&ecirc;te de b&eacute;lier, c'est-&agrave;-dire le soleil couchant
+entrant dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re inf&eacute;rieur, et ador&eacute; par le roi
+&agrave; genoux; &agrave; la droite du
+disque, c'est-&agrave;-dire &agrave; l'orient, est la d&eacute;esse
+Nephthys, et &agrave; la gauche
+(occident) la d&eacute;esse Isis, occupant les deux
+extr&eacute;mit&eacute;s de la course du
+dieu dans l'h&eacute;misph&egrave;re sup&eacute;rieur: &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; du Soleil et dans le disque,
+on a sculpt&eacute; un grand scarab&eacute;e qui est ici, comme
+ailleurs, le symbole
+de la r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration ou des renaissances
+successives: le roi est
+agenouill&eacute; sur la montagne c&eacute;leste, sur laquelle portent
+aussi les pieds
+des deux d&eacute;esses.</p>
+<p>Le sens g&eacute;n&eacute;ral de cette composition se rapporte au
+roi d&eacute;funt: pendant
+sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient &agrave;
+l'occident, le
+roi devait &ecirc;tre le vivificateur, l'illuminateur de
+l'&Eacute;gypte, et la
+source de tous les biens physiques et moraux n&eacute;cessaires
+&agrave; ses
+habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement compar&eacute;
+au
+soleil se couchant et descendant vers le t&eacute;n&eacute;breux
+h&eacute;misph&egrave;re inf&eacute;rieur,
+qu'il doit parcourir pour rena&icirc;tre de nouveau &agrave; l'orient,
+et rendre la
+lumi&egrave;re et la vie au monde sup&eacute;rieur (celui que nous
+habitons), de la
+m&ecirc;me mani&egrave;re que le roi d&eacute;funt devait
+rena&icirc;tre aussi, soit pour
+continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde
+c&eacute;leste et
+&ecirc;tre absorb&eacute; dans le sein d'Ammon, le p&egrave;re
+universel.</p>
+<p>Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures
+est
+pass&eacute; pour la vieille &Eacute;gypte; tout cela r&eacute;sulte de
+l'ensemble des
+l&eacute;gendes qui couvrent les tombes royales.</p>
+<p>Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans
+ses
+deux &eacute;tats pendant les deux parties du jour, est la clef ou
+plut&ocirc;t le
+motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va
+le voir, que le d&eacute;veloppement successif.</p>
+<p>Dans le tableau d&eacute;crit est toujours une l&eacute;gende
+dont suit la traduction
+litt&eacute;rale: &laquo;Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti
+(r&eacute;gion
+occidentale, habit&eacute;e par les morts): Je t'ai accord&eacute; une
+demeure dans la
+montagne sacr&eacute;e de l'Occident, comme aux autres dieux grands
+(les rois
+ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs), &agrave; toi Osirien, roi seigneur du
+monde, Rhams&egrave;s, etc.,
+encore vivant.&raquo;</p>
+<p>Cette derni&egrave;re expression prouverait, s'il en &eacute;tait
+besoin, que les
+tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail
+fort long, &eacute;taient commenc&eacute;s de leur vivant, et que l'un
+des premiers
+soins de tout roi &eacute;gyptien fut, conform&eacute;ment &agrave;
+l'esprit bien connu de
+cette singuli&egrave;re nation, de s'occuper incessamment de
+l'ex&eacute;cution du
+monument s&eacute;pulcral qui devait &ecirc;tre son dernier asile.</p>
+<p>C'est ce que d&eacute;montre encore mieux le premier bas-relief
+qu'on trouve
+toujours &agrave; la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce
+tableau avait
+&eacute;videmment pour but de rassurer le roi vivant sur le
+f&acirc;cheux augure qui
+semblait r&eacute;sulter pour lui du creusement de sa tombe au moment
+o&ugrave; il
+&eacute;tait plein de vie et de sant&eacute;: ce tableau montre en
+effet le Pharaon en
+costume royal, se pr&eacute;sentant au dieu Phr&eacute; &agrave;
+t&ecirc;te d'&eacute;pervier,
+c'est-&agrave;-dire au soleil dans tout l'&eacute;clat de sa course
+(&agrave; l'heure de
+midi), lequel adresse &agrave; son repr&eacute;sentant sur la terre ces
+paroles
+consolantes:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que dit Phr&eacute;, dieu grand, seigneur du ciel:
+Nous
+t'accordons
+une longue s&eacute;rie de jours pour r&eacute;gner sur le monde et
+exercer les
+attributions royales d'H&ocirc;rus sur la terre.&raquo;</p>
+<p>Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit
+&eacute;galement de
+magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le
+d&eacute;tail des privil&egrave;ges qui lui sont r&eacute;serv&eacute;s
+dans les r&eacute;gions c&eacute;lestes;
+il semble qu'on ait plac&eacute; ici ces l&eacute;gendes comme pour
+rendre plus douce
+la pente toujours trop rapide qui conduit &agrave; la salle du
+sarcophage.</p>
+<p>Imm&eacute;diatement apr&egrave;s ce tableau, sorte de
+pr&eacute;caution oratoire assez
+d&eacute;licate, on aborde plus franchement la question par un tableau
+symbolique, le disque du soleil Crioc&eacute;phale, parti de l'Orient,
+et
+avan&ccedil;ant vers la fronti&egrave;re de l'Occident, qui est
+marqu&eacute;e par un
+crocodile, embl&egrave;me des t&eacute;n&egrave;bres, et dans
+lesquelles le dieu et le roi
+vont entrer chacun &agrave; sa mani&egrave;re. Suit
+imm&eacute;diatement un tr&egrave;s-long texte,
+contenant les noms des soixante-quinze par&egrave;dres du soleil dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re inf&eacute;rieur, et des invocations
+&agrave; ces divinit&eacute;s du troisi&egrave;me
+ordre, dont chacune pr&eacute;side &agrave; l'une des soixante-quinze
+subdivisions du
+monde inf&eacute;rieur, qu'on nommait KELL&Eacute;, <i>demeure qui
+enveloppe, enceinte,
+zone</i>.</p>
+<p>Une petite salle, qui succ&egrave;de ordinairement &agrave; ce
+premier corridor,
+contient les images sculpt&eacute;es et peintes des soixante-quinze
+par&egrave;dres,
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es ou suivies d'un immense tableau dans
+lequel on voit
+successivement l'image abr&eacute;g&eacute;e des soixante-quinze zones
+et de leurs
+habitants, dont il sera parl&eacute; plus loin.</p>
+<p>A ces tableaux g&eacute;n&eacute;raux et d'ensemble succ&egrave;de
+le d&eacute;veloppement des
+d&eacute;tails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque
+toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une
+longue s&eacute;rie de tableaux repr&eacute;sentant la marche du soleil
+dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re sup&eacute;rieur (image du roi pendant sa
+vie), et sur les parois
+oppos&eacute;es on a figur&eacute; la marche du soleil dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re inf&eacute;rieur
+(image du roi apr&egrave;s sa mort).</p>
+<p>Les nombreux tableaux relatifs &agrave; la marche du dieu au-dessus
+de
+l'horizon et dans l'h&eacute;misph&egrave;re lumineux sont
+partag&eacute;s en douze s&eacute;ries,
+annonc&eacute;es chacune par un riche battant de porte, sculpt&eacute;,
+et gard&eacute; par
+un &eacute;norme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour,
+et ces
+reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent
+&agrave;
+face &eacute;tincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la
+flamme;
+TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A c&ocirc;t&eacute; de ces
+terribles gardiens
+on lit constamment la l&eacute;gende: <i>Il demeure au-dessus de cette
+grande
+porte, et l'ouvre au dieu Soleil</i>.</p>
+<p>Pr&egrave;s du battant de la premi&egrave;re porte, celle du lever,
+on a figur&eacute; les
+vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une
+&eacute;toile
+sur la t&ecirc;te, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour
+marquer la
+direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans
+l'&eacute;tude des tableaux, qui offrent un int&eacute;r&ecirc;t
+d'autant plus piquant que,
+dans chacune des douze heures de jour, on a trac&eacute; l'image
+d&eacute;taill&eacute;e de
+la barque du dieu, naviguant dans le fleuve c&eacute;leste sur le <i>fluide
+primordial</i> ou <i>l'&eacute;ther</i>, le principe de toutes les
+choses physiques
+selon la vieille philosophie &eacute;gyptienne, avec la figure des
+dieux qui
+l'assistent successivement, et de plus, la repr&eacute;sentation des <i>demeures
+c&eacute;lestes</i> qu'il parcourt, et les sc&egrave;nes mythiques
+propres &agrave; chacune des
+heures du jour.</p>
+<p>Ainsi, &agrave; la premi&egrave;re heure, sa <i>bari</i>, ou
+barque, se met en mouvement
+et re&ccedil;oit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les
+tableaux de
+la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le fr&egrave;re
+et
+l'ennemi du Soleil, surveill&eacute; par le dieu Atmou; &agrave; la
+troisi&egrave;me heure,
+le dieu Soleil arrive dans la zone c&eacute;leste o&ugrave; se
+d&eacute;cide le sort des
+&acirc;mes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs
+nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son
+tribunal, pesant &agrave; sa balance les &acirc;mes humaines qui se
+pr&eacute;sentent
+successivement: l'une d'elles vient d'&ecirc;tre condamn&eacute;e, on
+la voit ramen&eacute;e
+sur terre dans une <i>bari</i>, qui s'avance vers la porte
+gard&eacute;e par Anubis,
+et conduite &agrave; grands coups de verges par des
+cynoc&eacute;phales, embl&egrave;mes de
+la justice c&eacute;leste; le coupable est sous la forme d'une
+&eacute;norme truie,
+au-dessus de laquelle on a grav&eacute; en grand caract&egrave;re <i>gourmandise</i>
+ou
+<i>gloutonnerie</i>, sans doute le p&eacute;ch&eacute; capital du
+d&eacute;linquant, quelque
+glouton de l'&eacute;poque.</p>
+<p>Le dieu visite, &agrave; la cinqui&egrave;me heure, les <i>Champs-&Eacute;lys&eacute;es</i>
+de la
+mythologie &eacute;gyptienne, habit&eacute;s par les &acirc;mes
+bienheureuses se reposant
+des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur
+leur
+t&ecirc;te la plume d'autruche, embl&egrave;me de leur conduite juste
+et vertueuse.
+On les voit pr&eacute;senter des offrandes aux dieux, ou bien, sous
+l'inspection du <i>Seigneur de la joie du coeur</i>, elles cueillent
+les
+fruits des arbres c&eacute;lestes de ce paradis; plus loin, d'autres
+tiennent
+en main des faucilles: ce sont les &acirc;mes qui cultivent les champs
+de la
+v&eacute;rit&eacute;; leur l&eacute;gende porte: &laquo;Elles font des
+libations de l'eau et des
+offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une
+faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu
+Soleil
+leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les
+dans
+vos demeures, jouissez-en et les pr&eacute;sentez aux dieux en offrande
+pure.&raquo;
+Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et
+fol&acirc;trer dans
+un grand bassin que remplit l'eau c&eacute;leste et primordiale, le
+tout sous
+l'inspection du dieu <i>Nil-C&eacute;leste</i>. Dans les heures
+suivantes, les dieux
+se pr&eacute;parent &agrave; combattre le grand ennemi du Soleil, le
+serpent
+<i>Apophis</i>. Ils s'arment d'&eacute;pieux, se chargent de filets,
+parce que le
+monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du
+Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de
+liens;
+on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un c&acirc;ble que la
+d&eacute;esse
+Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, second&eacute;s
+par une
+<i>machine fort compliqu&eacute;e</i>, manoeuvres par le dieu <i>Sev</i>
+(Saturne),
+assist&eacute; des g&eacute;nies des quatre points cardinaux. Mais tout
+cet attirail
+serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en
+bas
+une <i>main &eacute;norme</i> (celle d'Ammon) qui saisit la corde et
+arr&ecirc;te la
+fougue du dragon. Enfin, &agrave; la onzi&egrave;me heure du jour, le
+serpent captif
+est &eacute;trangl&eacute;; et bient&ocirc;t apr&egrave;s le dieu
+Soleil arrive au point extr&ecirc;me de
+l'horizon o&ugrave; il va dispara&icirc;tre. C'est la d&eacute;esse <i>Netph&eacute;</i>
+(Rh&eacute;a) qui,
+faisant l'office de la Th&eacute;tys des Grecs, s'&eacute;l&egrave;ve
+&agrave; la surface de l'ab&icirc;me
+des eaux c&eacute;lestes; et, mont&eacute;e sur la t&ecirc;te de son
+fils Osiris, dont le
+corps se termine en volute comme celui d'une sir&egrave;ne, la
+d&eacute;esse re&ccedil;oit
+le vaisseau du Soleil, qui prend bient&ocirc;t dans ses bras immenses
+le Nil
+c&eacute;leste, le vieil <i>Oc&eacute;an</i> des mythes
+&eacute;gyptiens.</p>
+<p>La marche du Soleil dans <i>l'h&eacute;misph&egrave;re
+inf&eacute;rieur</i>, celui des t&eacute;n&egrave;bres,
+pendant les douze heures de nuit, c'est-&agrave;-dire la contre-partie
+des
+sc&egrave;nes pr&eacute;c&eacute;dentes, se trouve sculpt&eacute;e sur
+les parois des tombeaux
+royaux oppos&eacute;es &agrave; celles dont je viens de donner une
+id&eacute;e
+tr&egrave;s-succincte. L&agrave; le dieu, assez constamment peint en <i>noir</i>,
+de la
+t&ecirc;te aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones
+auxquels
+pr&eacute;sident autant de personnages divins de toute forme et
+arm&eacute;s de
+glaives. Ces cercles sont habit&eacute;s par les <i>&acirc;mes
+coupables</i> qui subissent
+divers supplices. C'est v&eacute;ritablement l&agrave; le type
+primordial de l'<i>Enfer</i>
+du Dante, car la vari&eacute;t&eacute; des tourments a de quoi
+surprendre; et je ne
+suis pas &eacute;tonn&eacute; que quelques voyageurs, effray&eacute;s
+de ces sc&egrave;nes de
+carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices
+humains
+dans l'ancienne &Eacute;gypte; mais les l&eacute;gendes l&egrave;vent
+toute esp&egrave;ce
+d'incertitude &agrave; cet &eacute;gard: ce sont des affaires de
+l'autre monde, et qui
+ne pr&eacute;jugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.</p>
+<p>Les &acirc;mes coupables sont punies d'une mani&egrave;re
+diff&eacute;rente dans la plupart
+des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figur&eacute; ces
+esprits
+impurs, et pers&eacute;v&eacute;rant dans le crime, presque toujours
+sous la forme
+humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la <i>grue</i>,
+ou
+celle de l'<i>&eacute;pervier &agrave; t&ecirc;te humaine</i>,
+enti&egrave;rement peints en <i>noir</i>, pour
+indiquer &agrave; la fois et leur nature perverse et leur s&eacute;jour
+dans l'ab&icirc;me
+des t&eacute;n&egrave;bres; les unes sont fortement li&eacute;es
+&agrave; des poteaux, et les
+gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les
+crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la
+t&ecirc;te en bas; celles-ci, les mains li&eacute;es sur la poitrine et
+la t&ecirc;te
+coup&eacute;e, marchent en longues files; quelques-unes, les mains
+li&eacute;es
+derri&egrave;re le dos, tra&icirc;nent sur la terre leur coeur sorti de
+leur
+poitrine; dans de grandes chaudi&egrave;res, on fait bouillir des
+&acirc;mes
+vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou
+seulement leurs t&ecirc;tes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqu&eacute;
+des &acirc;mes
+jet&eacute;es dans la chaudi&egrave;re avec l'embl&egrave;me du bonheur
+et du repos c&eacute;leste
+(l'&eacute;ventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits.
+J'ai des
+copies fid&egrave;les de cette immense s&eacute;rie de tableaux et des
+longues
+l&eacute;gendes qui les accompagnent.</p>
+<p>A chaque zone et aupr&egrave;s des supplici&eacute;s, on lit
+toujours leur
+condamnation et la peine qu'ils subissent. &laquo;Ces &acirc;mes
+ennemies, y
+est-il
+dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son
+disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles
+n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs
+zones.&raquo;
+Tandis qu'on lit au contraire, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+repr&eacute;sentation des &acirc;mes
+heureuses, sur les parois oppos&eacute;es: &laquo;Elles ont
+trouv&eacute;
+gr&acirc;ce aux yeux du
+Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles o&ugrave;
+l'on vit de
+la vie c&eacute;leste; les corps qu'elles ont abandonn&eacute;s
+reposeront &agrave; toujours
+dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la pr&eacute;sence du
+Dieu
+supr&ecirc;me.&raquo;</p>
+<p>Cette double s&eacute;rie de tableaux nous donne donc le <i>syst&egrave;me
+psychologique &eacute;gyptien</i> dans ses deux points les pins
+importants et les
+plus moraux, <i>les r&eacute;compenses et les peines</i>. Ainsi se
+trouve
+compl&egrave;tement d&eacute;montr&eacute; tout ce que les anciens ont
+dit de la doctrine
+&eacute;gyptienne sur <i>l'immortalit&eacute; de l'&acirc;me</i> et le
+but positif de la vie
+humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'id&eacute;e de
+symboliser
+la <i>double destin&eacute;e</i> des &acirc;mes par le plus frappant
+des ph&eacute;nom&egrave;nes
+c&eacute;lestes, le cours du soleil dans les deux
+h&eacute;misph&egrave;res, et d'en lier la
+peinture &agrave; celle de cet imposant et magnifique spectacle.</p>
+<p>Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands
+corridors
+et des deux premi&egrave;res salles du tombeau de <i>Rhams&egrave;s V</i>,
+que j'ai pris
+pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus
+complet de tous. Le m&ecirc;me sujet, mais compos&eacute; dans un
+esprit directement
+<i>astronomique</i>, et sur un plan plus r&eacute;gulier, parce que
+c'&eacute;tait un
+tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la
+longueur de ceux du second corridor et des deux premi&egrave;res salles
+qui
+suivent.</p>
+<p>Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsem&eacute;
+d'&eacute;toiles,
+enveloppe de trois c&ocirc;t&eacute;s cette immense composition: le
+torse se prolonge
+sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie
+sup&eacute;rieure; sa
+t&ecirc;te est &agrave; l'occident; ses bras et ses pieds limitent la
+longueur du
+tableau divis&eacute; en deux bandes &eacute;gales: celle d'en haut
+repr&eacute;sente
+l'h&eacute;misph&egrave;re sup&eacute;rieur et le cours du soleil dans
+les douze heures du
+jour; celle d'en bas, l'h&eacute;misph&egrave;re inf&eacute;rieur, la
+marche du soleil
+pendant les douze heures de la nuit.</p>
+<p>A l'orient, c'est-&agrave;-dire vers le point sexuel du grand corps
+c&eacute;leste (de
+la d&eacute;esse Ciel), est figur&eacute;e la naissance du Soleil; il
+sort du sein de
+sa divine m&egrave;re <i>N&eacute;ith</i>, sous la forme d'un petit
+enfant portant le doigt
+&agrave; sa bouche, et renferm&eacute; dans un disque rouge: le dieu <i>M&eacute;u&iuml;</i>
+(l'Hercule
+&eacute;gyptien, la raison divine), debout dans la barque
+destin&eacute;e aux voyages
+du jeune dieu, &eacute;l&egrave;ve les bras pour l'y placer
+lui-m&ecirc;me; apr&egrave;s que le
+Soleil enfant a re&ccedil;u les soins de deux d&eacute;esses nourrices,
+la barque part
+et navigue sur l'<i>Oc&eacute;an c&eacute;leste</i>, l'&Eacute;ther,
+qui coule comme un fleuve de
+l'<i>orient &agrave; l'occident</i>, o&ugrave; il forme un vaste
+bassin, dans lequel
+aboutit une branche du fleuve traversant l'<i>h&eacute;misph&egrave;re
+inf&eacute;rieur,
+d'occident en orient</i>.</p>
+<p>Chaque heure du jour est indiqu&eacute;e sur le corps du Ciel par un
+disque
+rouge, et dans le tableau par douze barques ou <i>bari</i> dans
+lesquelles
+para&icirc;t le dieu Soleil naviguant sur l'Oc&eacute;an c&eacute;leste
+avec un cort&egrave;ge qui
+change &agrave; chaque heure, et qui l'accompagne sur les <i>deux rives</i>.</p>
+<p>A la premi&egrave;re heure, au moment o&ugrave; le vaisseau se met
+en mouvement, les
+esprits de l'Orient pr&eacute;sentent leurs hommages au dieu debout
+dans son
+naos, qui est &eacute;lev&eacute; au milieu de cette bari;
+l'&eacute;quipage se compose de la
+d&eacute;esse <i>Sori</i>, qui donne l'impulsion &agrave; la proue; du
+dieu Sev (Saturne),
+&agrave; la t&ecirc;te de li&egrave;vre, tenant une longue perche pour
+sonder le fleuve, et
+dont il ne fait usage qu'&agrave; partir de la 8e heure,
+c'est-&agrave;-dire lorsqu'on
+approche des parages de l'Occident; le r&eacute;is ou commandant est
+H&ocirc;rus,
+ayant en sous-ordre le dieu Hak&eacute;-O&euml;ris, le Pha&euml;ton et
+le compagnon
+fid&egrave;le du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un
+hi&eacute;racoc&eacute;phale nomm&eacute; <i>Ha&ocirc;u</i>, plus la
+d&eacute;esse Neb-Wa (la dame de la
+barque), dont j'ignore les fonctions sp&eacute;ciales, enfin le dieu
+gardien
+sup&eacute;rieur des tropiques. On a repr&eacute;sent&eacute;, sur les
+bords du fleuve, les
+dieux ou les esprits qui pr&eacute;sident &agrave; chacune des heures
+du jour; ils
+adorent le Soleil &agrave; son passage, ou r&eacute;citent tous les
+noms mystiques par
+lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les
+&acirc;mes des
+rois ayant &agrave; leur t&ecirc;te le d&eacute;funt Rhams&egrave;s V,
+allant au-devant de la bari
+du dieu pour adorer sa lumi&egrave;re. Aux 4e, 5e et 6e heures, le
+m&ecirc;me Pharaon
+prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis
+cach&eacute; dans les eaux de l'Oc&eacute;an. Dans les 7e et 8e heures,
+le vaisseau
+c&eacute;leste c&ocirc;toie les demeures des bienheureux, jardins
+ombrag&eacute;s par des
+arbres de diff&eacute;rentes esp&egrave;ces, sous lesquels se
+prom&egrave;nent les dieux et
+les &acirc;mes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev
+(Saturne)
+sonde le fleuve incessamment, et des dieux &eacute;chelonn&eacute;s sur
+le rivage
+dirigent la barque avec pr&eacute;caution; elle contourne le grand
+bassin de
+l'ouest, et repara&icirc;t dans la bande sup&eacute;rieure du tableau,
+c'est-&agrave;-dire
+dans l'h&eacute;misph&egrave;re inf&eacute;rieur, sur le fleuve qu'elle
+remonte d'occident en
+orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit,
+comme
+il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la <i>bari</i>
+du
+Soleil est toujours tir&eacute;e &agrave; la corde par un grand nombre
+de g&eacute;nies
+subalternes, dont le nombre varie &agrave; chaque heure
+diff&eacute;rente. Le grand
+cort&egrave;ge du dieu et l'&eacute;quipage ont disparu, il ne reste
+plus que le
+pilote debout et inerte &agrave; l'entr&eacute;e du naos renfermant le
+dieu, auquel la
+d&eacute;esse Thme&iuml; (la v&eacute;rit&eacute; et la justice), qui
+pr&eacute;side &agrave; l'enfer ou &agrave; la
+r&eacute;gion inf&eacute;rieure, semble adresser des consolations.</p>
+<p>Des l&eacute;gendes hi&eacute;roglyphiques, plac&eacute;es sur
+chaque personnage et au
+commencement de toutes les sc&egrave;nes, en indiquent les noms et les
+sujets,
+en faisant conna&icirc;tre l'heure du jour ou de la nuit &agrave;
+laquelle se
+rapportent ces sc&egrave;nes symboliques. J'ai pris copie
+moi-m&ecirc;me et des
+tableaux et de toutes les inscriptions.</p>
+<p>Mais sur ces m&ecirc;mes plafonds, et en dehors de la composition
+que je viens
+de d&eacute;crire en gros, existent des textes hi&eacute;roglyphiques
+d'un int&eacute;r&ecirc;t
+plus grand peut-&ecirc;tre, quoique li&eacute;s au m&ecirc;me sujet. Ce
+sont des <i>tables
+des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de
+chaque mois de l'ann&eacute;e</i>; elles sont ainsi con&ccedil;ues:</p>
+<p>MOIS DE T&Ocirc;BI, la derni&egrave;re moiti&eacute;.&#8212;<i>Orion</i>
+domine et influe sur
+l'oreille gauche.</p>
+<p>Heure 1re, la constellation d'<i>Orion</i> (influe) sur le bras
+gauche.</p>
+<p>Heure 2e, la constellation de <i>Sirius</i> (influe) sur le coeur.</p>
+<p>Heure 3e, le commencement de la constellation <i>des deux
+&eacute;toiles</i> (les
+G&eacute;meaux?), sur le coeur.</p>
+<p>Heure 4e, les constellations <i>des deux &eacute;toiles</i>
+(influent) sur l'oreille
+gauche.</p>
+<p>Heure 5e, les &eacute;toiles <i>du fleuve</i> (influent) sur le
+coeur.</p>
+<p>Heure 6e, la t&ecirc;te (ou le commencement) <i>du lion</i>
+(influe) sur le coeur.</p>
+<p>Heure 7e, <i>la fl&egrave;che</i> (influe) sur l'oeil droit.</p>
+<p>Heure 8e, <i>les longues &eacute;toiles</i>, sur le coeur.</p>
+<p>Heure 9e, les serviteurs des parties ant&eacute;rieures (du
+quadrup&egrave;de) <i>Ment&eacute;</i>
+(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.</p>
+<p>Heure 10e, le quadrup&egrave;de <i>Ment&eacute;</i> (le lion
+marin?), sur l'oeil gauche.</p>
+<p>Heure 11e, les serviteurs du <i>Ment&eacute;</i>, sur le bras
+gauche.</p>
+<p>Heure 12e, <i>le pied de la truie</i> (influe) sur le bras gauche.</p>
+<p>Nous avons donc ici une <i>table des influences</i>, analogue
+&agrave; celle qu'on
+avait grav&eacute;e sur le fameux cercle dor&eacute; du monument
+d'Osimandyas, et qui
+donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des
+constellations <i>avec les influences de chacune d'elles</i>. Cela
+d&eacute;montrera
+sans r&eacute;plique, comme l'a affirm&eacute; notre savant ami M.
+Letronne, que
+l'<i>astrologie</i> remonte, en &Eacute;gypte, jusqu'aux temps les plus
+recul&eacute;s;
+cette question, par le fait, est d&eacute;cid&eacute;e sans retour,
+c'est un petit
+souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour
+Th&egrave;bes.</p>
+<p>La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables
+qui
+composent la s&eacute;rie des levers, est certaine dans les passages
+o&ugrave; j'ai
+introduit les noms actuels des constellations de notre
+planisph&egrave;re;
+n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de
+concordance,
+j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de donner partout ailleurs le mot
+&agrave; mot du texte
+hi&eacute;roglyphique.</p>
+<p>J'ai d&ucirc; recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux,
+ces restes
+pr&eacute;cieux de l'<i>astronomie antique</i>, science qui devait
+&ecirc;tre
+n&eacute;cessairement li&eacute;e &agrave; l'<i>astrologie</i>, dans un
+pays o&ugrave; la religion fut la
+base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil
+syst&egrave;me
+politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes:
+<i>la partie des faits observ&eacute;s</i>, qui constitue seule nos
+sciences
+actuelles; <i>la partie sp&eacute;culative</i>, qui liait la science
+&agrave; la croyance
+religieuse, lien n&eacute;cessaire, indispensable m&ecirc;me en
+&Eacute;gypte, o&ugrave; la
+religion, pour &ecirc;tre forte et pour l'&ecirc;tre toujours, avait
+voulu renfermer
+l'univers entier et son &eacute;tude dans son domaine sans bornes; ce
+qui a son
+bon et son mauvais c&ocirc;t&eacute;, comme toutes les conceptions
+humaines.</p>
+<p>Dans le tombeau de Rhams&egrave;s V, les salles ou corridors qui
+suivent ceux
+que je viens de d&eacute;crire, sont d&eacute;cor&eacute;s de tableaux
+symboliques relatifs &agrave;
+divers &eacute;tats du soleil consid&eacute;r&eacute; soit
+physiquement, soit surtout dans
+ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un
+ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils
+n'occupent pas la m&ecirc;me place dans les tombes royales. La salle
+qui
+pr&eacute;c&egrave;de celle du sarcophage, en g&eacute;n&eacute;ral
+consacr&eacute;e aux quatre g&eacute;nies de
+l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution
+du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent
+d&eacute;cider du sort de son &acirc;me, tribunal dont ne fut qu'une
+simple image
+celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de
+la s&eacute;pulture. Une paroi enti&egrave;re de cette salle, dans le
+tombeau de
+Rhams&egrave;s V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs
+d'Osiris,
+m&ecirc;l&eacute;es aux justifications que le roi est cens&eacute;
+pr&eacute;senter, ou faire
+pr&eacute;senter en son nom, &agrave; ces juges s&eacute;v&egrave;res,
+lesquels paraissent &ecirc;tre
+charg&eacute;s, chacun, de faire la recherche d'un crime ou
+p&eacute;ch&eacute; particulier,
+et de le punir dans l'&acirc;me soumise &agrave; leur juridiction. Ce
+grand texte,
+divis&eacute; par cons&eacute;quent en quarante-deux versets ou
+colonnes, n'est, &agrave;
+proprement parler, qu'une <i>confession n&eacute;gative</i>, comme on
+peut en juger
+par les exemples qui suivent:</p>
+<p>dieu (tel)! <i>le roi</i>, soleil mod&eacute;rateur de justice,
+approuv&eacute; d'Ammon,
+<i>n'a point commis de m&eacute;chancet&eacute;s</i>.</p>
+<p>Le fils du Soleil Rhams&egrave;s <i>n'a point
+blasph&eacute;m&eacute;</i>.</p>
+<p>Le roi, soleil mod&eacute;rateur, etc., <i>ne s'est point
+enivr&eacute;</i>.</p>
+<p>Le fils du Soleil Rhams&egrave;s <i>n'a point &eacute;t&eacute;
+paresseux</i>.</p>
+<p>Le roi, soleil mod&eacute;rateur, etc., <i>n'a point enlev&eacute;
+les biens vou&eacute;s aux
+dieux.</i></p>
+<p>Le fils du Soleil Rhams&egrave;s <i>n'a point dit de mensonges</i>.</p>
+<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a point &eacute;t&eacute; libertin</i>.</p>
+<p>Le fils du Soleil Rhams&egrave;s <i>ne s'est point souill&eacute;
+par des impuret&eacute;s</i>.</p>
+<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a point secou&eacute; la t&ecirc;te en
+entendant des paroles
+d&eacute; v&eacute;rit&eacute;</i>.</p>
+<p>Le fils du Soleil Rhams&egrave;s <i>n'a point inutilement
+allong&eacute; ses paroles</i>.</p>
+<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a pas eu &agrave; d&eacute;vorer son
+coeur</i> (c'est-&agrave;-dire, &agrave;
+se repentir de quelque mauvaise action).</p>
+<p>On voyait enfin, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce texte curieux,
+dans le tombeau de
+Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun, des images plus curieuses encore, celles
+des p&eacute;ch&eacute;s
+capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont <i>la
+luxure</i>, <i>la paresse</i> et <i>la voracit&eacute;</i>,
+figur&eacute;es sous forme humaine,
+avec les t&ecirc;tes symboliques de <i>bouc</i>, de <i>tortue</i> et
+de <i>crocodile</i>.</p>
+<p>La grande salle du tombeau de Rhams&egrave;s V, celle qui renfermait
+le
+sarcophage, et la derni&egrave;re de toutes, surpasse aussi les autres
+en
+grandeur et en magnificence. Le plafond, creus&eacute; en berceau et
+d'une
+tr&egrave;s-belle coupe, a conserv&eacute; toute sa peinture: la
+fra&icirc;cheur en est
+telle qu'il faut &ecirc;tre habitu&eacute; aux miracles de conservation
+des monuments
+de l'&Eacute;gypte pour se persuader que ces fr&ecirc;les couleurs ont
+r&eacute;sist&eacute; &agrave; plus
+de trente si&egrave;cles. On a r&eacute;p&eacute;t&eacute; ici, mais en
+grand et avec plus de
+d&eacute;tails dans certaines parties, la marche du soleil dans les
+deux
+h&eacute;misph&egrave;res pendant la dur&eacute;e du jour astronomique,
+composition qui
+d&eacute;core les plafonds des premi&egrave;res salles du tombeau et
+qui forme le
+motif g&eacute;n&eacute;ral de toute la d&eacute;coration des
+s&eacute;pultures royales.</p>
+<p>Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au
+plafond, de tableaux sculpt&eacute;s et peints comme dans le reste du
+tombeau,
+et charg&eacute;es de milliers d'hi&eacute;roglyphes formant les
+l&eacute;gendes
+explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un
+grand nombre contiennent aussi, sous des formes embl&eacute;matiques,
+tout le
+syst&egrave;me cosmogonique et les principes de la physique
+g&eacute;n&eacute;rale des
+&Eacute;gyptiens. Une longue &eacute;tude peut seule donner le sens
+entier de ces
+compositions, que j'ai toutes copi&eacute;es moi-m&ecirc;me, en
+transcrivant en m&ecirc;me
+temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus
+raffin&eacute;; mais il y a certainement, sous ces apparences
+embl&eacute;matiques, de
+vieilles v&eacute;rit&eacute;s que nous croyons tr&egrave;s-jeunes.</p>
+<p>J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un
+seul
+des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les
+piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux
+divinit&eacute;s de l'&Eacute;gypte, et principalement &agrave; celles
+qui pr&eacute;sident aux
+destin&eacute;es des &acirc;mes, Phtha-Socharis, Atmou, la
+d&eacute;esse <i>M&eacute;r&eacute;soehar</i>,
+<i>Osiris</i> et <i>Anubis</i>.</p>
+<p>Tous les autres tombeaux des rois de Th&egrave;bes, situ&eacute;s
+dans la vall&eacute;e de
+Biban-el-Molouk et dans la vall&eacute;e de l'Ouest, sont
+d&eacute;cor&eacute;s, soit de la
+totalit&eacute;, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens
+d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et
+surtout plus ou moins achev&eacute;s.</p>
+<p>Les tombes royales v&eacute;ritablement achev&eacute;es et
+compl&egrave;tes sont en
+tr&egrave;s-petit nombre, savoir: celle d'Am&eacute;nophis III
+(Memnon), dont la
+d&eacute;coration est presque enti&egrave;rement d&eacute;truite; celle
+de Rhams&egrave;s-Me&iuml;moun,
+celle de Rhams&egrave;s V, probablement aussi celle de Rhams&egrave;s
+le Grand, enfin
+celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incompl&egrave;tes.
+Les unes
+se terminent &agrave; la premi&egrave;re salle, chang&eacute;e en
+grande salle s&eacute;pulcrale
+d'autres vont jusqu'&agrave; une seconde salle des tombeaux complets;
+quelques-unes m&ecirc;me se terminent brusquement par un petit
+r&eacute;duit creus&eacute;
+&agrave; la h&acirc;te, grossi&egrave;rement peint, et dans lequel on a
+d&eacute;pos&eacute; le sarcophage
+du roi, &agrave; peine &eacute;bauch&eacute;. Cela prouve
+invinciblement ce que j'ai dit au
+commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le
+tr&ocirc;ne; et si la mort venait les surprendre avant qu'il f&ucirc;t
+termin&eacute;, les
+travaux &eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s et le tombeau demeurait
+incomplet. On peut donc
+juger de la longueur du r&egrave;gne de tous les rois inhum&eacute;s
+&agrave;
+Biban-el-Molouk, par l'ach&egrave;vement ou par l'&eacute;tat plus ou
+moins avanc&eacute; de
+l'excavation destin&eacute;e &agrave; sa s&eacute;pulture. Il est
+&agrave; remarquer, &agrave; ce sujet,
+que les r&egrave;gnes d'Am&eacute;nophis III, de Rhams&egrave;s le
+Grand et de Rhams&egrave;s V
+furent, en effet, selon Man&eacute;thon, de plus de trente ans chacun,
+et leurs
+tombeaux sont aussi les plus &eacute;tendus.</p>
+<p>Il me reste &agrave; parler de certaines particularit&eacute;s que
+pr&eacute;sentent
+quelques-unes de ces tombes royales.</p>
+<p>Quelques parois conserv&eacute;es du tombeau d'Am&eacute;nophis III
+(Memnon) sont
+couvertes d'une simple peinture, mais ex&eacute;cut&eacute;e avec
+beaucoup de soin et
+de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du
+soleil dans les deux h&eacute;misph&egrave;res; mais cette composition
+est peinte sur
+les murailles sous la forme d'un immense papyrus d&eacute;roul&eacute;,
+les figures
+&eacute;tant trac&eacute;es au simple trait comme dans les manuscrits
+et les l&eacute;gendes,
+en hi&eacute;roglyphes lin&eacute;aires, arrivant presque aux formes <i>hi&eacute;ratiques</i>.
+Le
+Mus&eacute;e royal poss&egrave;de des rituels con&ccedil;us en ce genre
+d'&eacute;criture de
+transition.</p>
+<p>Le tombeau de cet illustre Pharaon a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;couvert par un des membres de
+la Commission d'&Eacute;gypte dans la vall&eacute;e de l'Ouest. Il est
+probable que
+tous les rois de la premi&egrave;re partie de la XVIIIe dynastie
+reposaient
+dans cette m&ecirc;me vall&eacute;e, et que c'est l&agrave; qu'il faut
+chercher les
+s&eacute;pulcres d'Am&eacute;nophis Ier et II, et des quatre
+Thouthmosis. On ne pourra
+les d&eacute;couvrir qu'en ex&eacute;cutant des d&eacute;blayements
+immenses au pied des
+grands rochers coup&eacute;s &agrave; pic dans le sein desquels ces
+tombe ont &eacute;t&eacute;
+creus&eacute;es. Cette m&ecirc;me vall&eacute;e rec&egrave;le
+peut-&ecirc;tre encore le dernier asile des
+rois th&eacute;bains des anciennes &eacute;poques; c'est ce que je me
+crois autoris&eacute; &agrave;
+conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un
+tr&egrave;s-ancien
+style, d&eacute;couvert dans la partie la plus recul&eacute;e de la
+m&ecirc;me vall&eacute;e, celui
+d'un Pharaon th&eacute;bain nomm&eacute; <i>Skha&iuml;</i>, lequel
+n'appartient certainement
+point aux quatre derni&egrave;res dynasties th&eacute;baines, les
+XVIIe, XVIIIe, XIXe
+et XXe.</p>
+<p>Dans la vall&eacute;e proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons
+admir&eacute;,
+comme tous les voyageurs qui nous ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s,
+l'&eacute;tonnante fra&icirc;cheur
+des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousire&iuml;
+Ier, qui
+dans ses l&eacute;gendes prend les divers surnoms de <i>Noube&iuml;</i>,
+d'<i>Athothi</i> et
+d'<i>Amone&iuml;</i>, et dans son tombeau celui d'Ousire&iuml;; mais
+cette belle
+catacombe d&eacute;p&eacute;rit chaque jour. Les piliers se fendent et
+se d&eacute;litent;
+les plafonds tombent en &eacute;clats, et la peinture s'enl&egrave;ve
+en &eacute;cailles.
+J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de
+cet
+hypog&eacute;e, pour donner en Europe une id&eacute;e exacte de tant de
+magnificence.
+J'ai fait &eacute;galement dessiner la s&eacute;rie de <i>peuples</i>
+figur&eacute;e dans un des
+bas-reliefs de la premi&egrave;re salle &agrave; piliers. J'avais cru
+d'abord,
+d'apr&egrave;s les copies de ces bas-reliefs publi&eacute;es en
+Angleterre, que ces
+quatre peuples, de race bien diff&eacute;rente, conduits par le dieu
+H&ocirc;rus
+tenant le b&acirc;ton pastoral, &eacute;taient les nations soumises au
+sceptre du
+Pharaon Ousire&iuml;; l'&eacute;tude des l&eacute;gendes m'a fait
+conna&icirc;tre que ce tableau
+a une signification plus g&eacute;n&eacute;rale. Il appartient &agrave;
+la 3e heure du jour,
+celle o&ugrave; le soleil commence &agrave; faire sentir toute l'ardeur
+de ses rayons
+et r&eacute;chauffe toutes les contr&eacute;es de notre
+h&eacute;misph&egrave;re. On a voulu y
+repr&eacute;senter, d'apr&egrave;s la l&eacute;gende m&ecirc;me, <i>les
+habitants de l'&Eacute;gypte et ceux
+des contr&eacute;es &eacute;trang&egrave;res</i>. Nous avons donc ici
+sous les yeux l'image des
+diverses <i>races d'hommes</i> connues des &Eacute;gyptiens, et nous
+apprenons en
+m&ecirc;me temps les grandes divisions g&eacute;ographiques ou <i>ethnographiques</i>
+&eacute;tablies &agrave; cette &eacute;poque recul&eacute;e.</p>
+<p>Les hommes guid&eacute;s par le Pasteur des peuples, H&ocirc;rus,
+sont figur&eacute;s au
+nombre de douze, mais appartenant &agrave; quatre familles bien
+distinctes. Les
+trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de <i>couleur rouge
+sombre</i>, taille bien proportionn&eacute;e, physionomie douce, nez
+l&eacute;g&egrave;rement
+aquilin, longue chevelure natt&eacute;e, v&ecirc;tus de blanc, et leur
+l&eacute;gende les
+d&eacute;signe sous le nom de R&Ocirc;T-EH-NE-R&Ocirc;ME, <i>la race
+des hommes</i>, les hommes
+par excellence, c'est-&agrave;-dire les &Eacute;gyptiens.</p>
+<p>Les trois suivants pr&eacute;sentent un aspect bien
+diff&eacute;rent: peau couleur de
+chair tirant sur le jaune, ou teint basan&eacute;, nez fortement
+aquilin, barbe
+noire, abondante et termin&eacute;e en pointe, court v&ecirc;tement de
+couleurs
+vari&eacute;es; ceux-ci portent le nom de NAMOU.</p>
+<p>Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui
+viennent apr&egrave;s, ce sont des <i>n&egrave;gres</i>; ils sont
+d&eacute;sign&eacute;s sous le nom
+g&eacute;n&eacute;ral de NAHASI.</p>
+<p>Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons
+couleur
+de chair, ou peau blanche de la nuance la plus d&eacute;licate, le nez
+droit ou
+l&eacute;g&egrave;rement vouss&eacute;, les yeux bleus, barbe blonde ou
+rousse, taille haute
+et tr&egrave;s-&eacute;lanc&eacute;e, v&ecirc;tus de peaux de boeuf
+conservant encore leur poil,
+v&eacute;ritables sauvages tatou&eacute;s sur diverses parties du
+corps; on les nomme
+TAMHOI.</p>
+<p>Je me h&acirc;tai de chercher le tableau correspondant &agrave;
+celui-ci dans les
+autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les
+variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu
+figurer ici les habitants des <i>quatre parties du monde</i>, selon
+l'ancien
+syst&egrave;me &eacute;gyptien, savoir: 1e <i>les habitants de
+l'&Eacute;gypte</i>, qui, &agrave; elle
+seule, formait une partie du monde, d'apr&egrave;s le
+tr&egrave;s-modeste usage des
+vieux peuples; 2e les <i>Asiatiques</i>; 3e les habitants propres de
+l'<i>Afrique</i>, les n&egrave;gres; 4e enfin (et j'ai honte de le
+dire, puisque
+notre race est la derni&egrave;re et la plus sauvage de la
+s&eacute;rie) les
+<i>Europ&eacute;ens</i>, qui &agrave; ces &eacute;poques
+recul&eacute;es, il faut &ecirc;tre juste, ne
+faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici
+tous les peuples de race blonde et &agrave; peau blanche, habitant
+non-seulement l'<i>Europe</i>, mais encore l'<i>Asie</i>, leur point de
+d&eacute;part.</p>
+<p>Cette mani&egrave;re de consid&eacute;rer ces tableaux est d'autant
+plus la v&eacute;ritable
+que, dans les autres tombes, les m&ecirc;mes noms
+g&eacute;n&eacute;riques reparaissent et
+constamment dans le m&ecirc;me ordre. On y trouve aussi les
+&Eacute;gyptiens et les
+Africains repr&eacute;sent&eacute;s de la m&ecirc;me mani&egrave;re, ce
+qui ne pouvait &ecirc;tre
+autrement: mais les <i>Namou</i> (les Asiatiques) et les <i>Tamhou</i>
+(les races
+europ&eacute;ennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.</p>
+<p>Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement v&ecirc;tu dans le
+tombeau
+d'Ousire&iuml;, l'Asie a pour repr&eacute;sentants dans d'autres
+tombeaux (ceux de
+<i>Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun</i>, etc.) trois individus toujours
+&agrave; teint basan&eacute;, nez
+aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costum&eacute;s avec une rare
+magnificence. Dans l'un, ce sont &eacute;videmment des <i>Assyriens</i>:
+leur
+costume, jusque dans les plus petits d&eacute;tails, est parfaitement
+semblable
+&agrave; celui des personnages grav&eacute;s sur les cylindres
+assyriens: dans
+l'autre, les peuples <i>M&egrave;des</i>, ou habitants primitifs de
+quelque partie
+de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait
+pour trait, sur les monuments dits <i>pers&eacute;politains</i>. On
+repr&eacute;sentait
+donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient,
+indiff&eacute;remment. Il en
+est de m&ecirc;me de nos bons vieux anc&ecirc;tres les <i>Tamhou</i>,
+leur costume est
+quelquefois diff&eacute;rent; leurs t&ecirc;tes sont plus ou moins
+chevelues et
+charg&eacute;es d'ornements diversifi&eacute;s; leur v&ecirc;tement
+sauvage varie un peu
+dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe
+conservent tout le caract&egrave;re d'une race &agrave; part. J'ai fait
+copier et
+colorier cette curieuse s&eacute;rie ethnographique. Je ne m'attendais
+certainement pas, en arrivant &agrave; Biban-el-Molouk, d'y trouver des
+sculptures qui pourront servir de vignettes &agrave; l'histoire des
+habitants
+primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre.
+Leur
+vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle
+nous fait bien appr&eacute;cier le chemin que nous avons parcouru
+depuis.</p>
+<p>Le tombeau de <i>Rhams&egrave;s Ier</i>, le p&egrave;re et le
+pr&eacute;d&eacute;cesseur d'Ousire&iuml;, &eacute;tait
+enfoui sous les d&eacute;combres et les d&eacute;bris tomb&eacute;s de
+la montagne; nous
+l'avons fait d&eacute;blayer: il consiste en deux longs corridors sans
+sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une
+&eacute;tonnante
+conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert
+seulement de peintures. Cette simplicit&eacute; accuse la magnificence
+du fils,
+dont la somptueuse catacombe est &agrave; quelques pas de l&agrave;.</p>
+<p>J'avais le plus vif d&eacute;sir de retrouver &agrave;
+Biban-el-Molouk la tombe du
+plus c&eacute;l&egrave;bre des Rhams&egrave;s, celle de <i>S&eacute;sostris</i>;
+elle y existe en effet:
+c'est la troisi&egrave;me &agrave; droite dans la vall&eacute;e
+principale; mais la s&eacute;pulture
+de ce grand homme semble avoir &eacute;t&eacute; en butte, soit
+&agrave; la d&eacute;vastation par
+des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont
+combl&eacute;e &agrave; tr&egrave;s-peu pr&egrave;s jusqu'aux plafonds.
+C'est en faisant creuser une
+esp&egrave;ce de boyau au milieu des &eacute;clats de pierres qui
+remplissent cette
+int&eacute;ressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et
+malgr&eacute;
+l'extr&ecirc;me chaleur, jusqu'&agrave; la premi&egrave;re salle. Cet
+hypog&eacute;e, d'apr&egrave;s ce
+qu'on peut en voir, fut ex&eacute;cut&eacute; sur un plan
+tr&egrave;s-vaste et d&eacute;cor&eacute; de
+sculptures du meilleur style, &agrave; en juger par les petites
+portions encore
+subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute
+la d&eacute;couverte du sarcophage de cet illustre conqu&eacute;rant:
+on ne peut
+esp&eacute;rer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans
+doute &eacute;t&eacute;
+viol&eacute; et spoli&eacute; &agrave; une &eacute;poque fort
+recul&eacute;e, soit par les Perses, soit par
+des chercheurs de tr&eacute;sors, aussi ardents &agrave;
+d&eacute;truire que l'&eacute;tranger avide
+d'exercer des vengeances.</p>
+<p>Au fond d'un embranchement de la vall&eacute;e et dans le voisinage
+de ce
+respectable tombeau reposait le fils de S&eacute;sostris; c'est un
+tr&egrave;s-beau
+tombeau, mais non achev&eacute;. J'y ai trouv&eacute;, creus&eacute;e
+dans l'&eacute;paisseur de la
+paroi d'une salle isol&eacute;e, une petite chapelle consacr&eacute;e
+aux m&acirc;nes de son
+p&egrave;re, Rhams&egrave;s le Grand.</p>
+<p>Le dernier tombeau, au fond de la vall&eacute;e principale, se fait
+remarquer
+par son &eacute;tat d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont
+achev&eacute;s et
+ex&eacute;cut&eacute;s avec une finesse et un soin admirables; la
+d&eacute;coration du reste
+de la catacombe, form&eacute;e de trois longs corridors et de deux
+salles, a
+&eacute;t&eacute; seulement trac&eacute;e en rouge, et l'on rencontre
+enfin les d&eacute;bris du
+sarcophage du Pharaon, en granit, dans un tr&egrave;s-petit cabinet
+dont les
+parois, &agrave; peine d&eacute;grossies, sont couvertes de quelques
+mauvaises figures
+de divinit&eacute;s, dessin&eacute;es et barbouill&eacute;es &agrave;
+la h&acirc;te.</p>
+<p>Son successeur, dont le nom monumental est <i>Rhamerri</i>, ne
+s'&eacute;tait
+probablement pas beaucoup inqui&eacute;t&eacute; du soin de sa
+s&eacute;pulture: au lieu de
+se faire creuser un tombeau comme ses anc&ecirc;tres, il trouva plus
+commode
+de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son p&egrave;re, et
+l'&eacute;tude
+que j'ai d&ucirc; faire de ce tombeau <i>palimpseste</i> m'a conduit
+&agrave; un r&eacute;sultat
+fort important pour le compl&eacute;ment de la s&eacute;rie des
+r&egrave;gnes formant la
+XVIIIe dynastie.</p>
+<p>Le temps ayant caus&eacute; la chute du stuc appliqu&eacute; par
+l'usurpateur
+Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau
+qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les
+l&eacute;gendes d'une reine nomm&eacute;e <i>Thaoser</i>; et le temps,
+faisant aussi
+justice de la couverte dont on avait masqu&eacute; les premiers
+bas-reliefs de
+l'int&eacute;rieur, a mis &agrave; d&eacute;couvert des tableaux
+repr&eacute;sentant cette m&ecirc;me
+reine, faisant les m&ecirc;mes offrandes aux dieux, et recevant des
+divinit&eacute;s
+les m&ecirc;mes promesses et les m&ecirc;mes assurances que les
+Pharaons eux-m&ecirc;mes
+dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la m&ecirc;me place
+que
+ceux-ci. Il devint donc &eacute;vident que j'&eacute;tais dans une
+catacombe creus&eacute;e
+pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine
+ayant exerc&eacute; par elle-m&ecirc;me le pouvoir souverain, puisque
+son mari,
+quoique portent le titre de roi, ne para&icirc;t qu'apr&egrave;s elle
+dans cette
+s&eacute;rie de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les
+premiers et
+les plus importants. <i>M&eacute;n&eacute;phtha-Siphtha</i> fut le nom
+de ce souverain en
+sous-ordre.</p>
+<p>Comme j'avais d&eacute;j&agrave; trouv&eacute; &agrave;
+Gh&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h des bas-reliefs de ce prince
+qui avait, apr&egrave;s le roi H&ocirc;rus, continu&eacute; la
+d&eacute;coration du grand sp&eacute;os de
+la carri&egrave;re, j'ai d&ucirc; reconna&icirc;tre alors dans la reine
+<i>Thaoser</i> la fille
+m&ecirc;me du roi H&ocirc;rus, laquelle, succ&eacute;dant &agrave; son
+p&egrave;re, dont elle &eacute;tait la
+seule h&eacute;riti&egrave;re en &acirc;ge de r&eacute;gner,
+exer&ccedil;a longtemps le pouvoir souverain,
+et se trouve dans la liste des rois de Man&eacute;thon, sous le nom de
+la reine
+<i>Achenchers&egrave;s</i>. Je m'&eacute;tais tromp&eacute; &agrave;
+Turin, en prenant l'&eacute;pouse m&ecirc;me
+d'H&ocirc;rus, la reine <i>Tmauhmot</i>, pour la fille de ce prince,
+mentionn&eacute;e
+dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom,
+indiff&eacute;rente pour la s&eacute;rie des r&egrave;gnes, n'aurait
+point &eacute;t&eacute; commise si la
+l&eacute;gende de la reine, &eacute;pouse d'H&ocirc;rus, e&ucirc;t
+conserv&eacute; ses titres initiaux,
+qu'une fracture a fait dispara&icirc;tre. <i>Siphtha</i> ne porte donc
+le titre de
+roi qu'en s'a qualit&eacute; d'&eacute;poux de la reine
+r&eacute;gnante; ce qui d&eacute;j&agrave; avait eu
+lieu pour les deux maris de la reine <i>Amens&eacute;</i>, m&egrave;re
+de Thouthmosis III
+(Moeris).</p>
+<p>Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la
+reine
+<i>Thaoser</i> et de son mari <i>Siphtha</i> par leur cinqui&egrave;me
+ou sixi&egrave;me
+successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect
+d&ucirc;
+&agrave; des anc&ecirc;tres, parce qu'il descendait directement de
+Rhams&egrave;s Ier et
+que, d'apr&egrave;s les listes, il &eacute;tait tout au plus le
+fr&egrave;re de la reine
+Thaoser Achenchers&egrave;s et continuait directement la ligne
+masculine &agrave;
+partir du roi H&ocirc;rus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel
+occupant,
+d'abord, d'avoir substitu&eacute; partout &agrave; l'image de la reine
+la sienne
+propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un
+casque ou de v&ecirc;tements et d'insignes convenables seulement
+&agrave; des rois et
+non &agrave; des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc
+tous les
+cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire
+peindre sa propre l&eacute;gende. Cette op&eacute;ration a d&ucirc;,
+toutefois, s'ex&eacute;cuter
+fort &agrave; la h&acirc;te, puisque, apr&egrave;s avoir
+m&eacute;tamorphos&eacute; la reine Thaoser en
+roi Rhamerri, on n'a point eu la pr&eacute;caution de corriger, sur les
+bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont cens&eacute;s
+prononcer,
+lesquels sont toujours adress&eacute;s &agrave; la reine et ne
+sauraient l'&ecirc;tre
+convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.</p>
+<p>Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la
+vall&eacute;e
+encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri,
+Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun; mais aujourd'hui le temps ou la
+fum&eacute;e a terni l'&eacute;clat
+des couleurs qui recouvrent la plupart de ces s&eacute;pulcres; il se
+recommande d'ailleurs par huit petites salles perc&eacute;es
+lat&eacute;ralement dans
+le massif des parois du premier et du deuxi&egrave;me corridor,
+cabinets orn&eacute;s
+de sculptures du plus haut int&eacute;r&ecirc;t et dont nous avons fait
+prendre des
+copies soign&eacute;es. L'un de ces petits boudoirs contient, entre
+autres
+choses, la repr&eacute;sentation des travaux de la cuisine; un autre,
+celle des
+meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisi&egrave;me est
+un
+arsenal complet o&ugrave; se voient des armes de toute esp&egrave;ce et
+les insignes
+militaires des l&eacute;gions &eacute;gyptiennes; ici on a
+sculpt&eacute; les barques et les
+canges royales avec toutes leurs d&eacute;corations. L'un d'eux aussi
+nous
+montre le tableau symbolique de l'ann&eacute;e &eacute;gyptienne,
+figur&eacute;e par six
+images du Nil et six images de l'&Eacute;gypte personnifi&eacute;e,
+altern&eacute;es, une
+pour chaque mois et portant les productions particuli&egrave;res
+&agrave; la division
+de l'ann&eacute;e que ces images repr&eacute;sentent. J'ai d&ucirc;
+faire copier, dans l'un
+de ces jolis r&eacute;duits, les deux fameux joueurs de harpe avec
+toutes leurs
+couleurs, parce qu'ils n'ont &eacute;t&eacute; exactement
+publi&eacute;s par personne.</p>
+<p>En voil&agrave; assez sur <i>Biban-el-Molouk</i>. J'ai h&acirc;te
+de retourner &agrave; Th&egrave;bes,
+o&ugrave; l'on ne sera point f&acirc;ch&eacute; de me suivre. Je dois
+cependant ajouter que
+plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le
+t&eacute;moignage
+&eacute;crit qu'elles &eacute;taient, il y a bien des si&egrave;cles,
+abandonn&eacute;es, et
+seulement visit&eacute;es, comme de nos jours, par beaucoup de curieux
+d&eacute;soeuvr&eacute;s, lesquels, comme ceux de nos jours encore,
+croyaient
+s'illustrer &agrave; jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures
+et les
+bas-reliefs, qu'ils ont ainsi d&eacute;figur&eacute;s. Les sots de tous
+les si&egrave;cles y
+ont de nombreux repr&eacute;sentants: on y trouve d'abord des
+&Eacute;gyptiens de
+toutes les &eacute;poques, qui se sont inscrits, les plus anciens en
+hi&eacute;ratique, les plus modernes en d&eacute;motique; beaucoup de
+Grecs de
+tr&egrave;s-ancienne date, &agrave; en juger par la forme des
+caract&egrave;res; de vieux
+Romains de la r&eacute;publique, qui s'y d&eacute;corent, avec orgueil
+du titre de
+<i>Romanos</i>; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers
+empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noy&eacute;s au milieu
+des
+superlatifs qui les pr&eacute;c&egrave;dent ou qui les suivent; plus,
+des noms de
+Coptes accompagn&eacute;s de tr&egrave;s-humbles pri&egrave;res; enfin
+les noms des voyageurs
+europ&eacute;ens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le
+hasard
+ou le d&eacute;soeuvrement ont amen&eacute;s dans ces tombes
+solitaires. J'ai
+recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur
+contenu, soit pour leur int&eacute;r&ecirc;t sous le rapport
+pal&eacute;ographique. Ce sont
+toujours des mat&eacute;riaux<a name="retour_texte_note_3"></a><a
+ href="#Note_3">[3]</a>,
+et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles &eacute;gyptiens, qui
+auront
+bien quelque prix translat&eacute;s &agrave; Paris..... J'y pense
+souvent..... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="QUATORZIEME_LETTRE"></a>
+<h2>QUATORZIEME LETTRE</h2>
+<br>
+<p>Th&egrave;bes, le 18 juin 1829.</p>
+<p>Depuis mon retour au milieu des ruines de cette a&icirc;n&eacute;e
+des villes
+royales, toutes mes journ&eacute;es ont &eacute;t&eacute;
+consacr&eacute;es &agrave; l'&eacute;tude de ce qui
+reste d'un de ses plus beaux &eacute;difices, pour lequel je
+con&ccedil;us, &agrave; sa
+premi&egrave;re vue, une pr&eacute;dilection marqu&eacute;e. La
+connaissance compl&egrave;te que
+j'en ai acquise maintenant la justifie au del&agrave; de ce que je
+devais
+esp&eacute;rer. Je veux parler ici d'un monument dont le
+v&eacute;ritable nom n'est
+pas encore fix&eacute;, et qui donne lieu &agrave; de fort vives
+controverses: celui
+qu'on a appel&eacute; d'abord le <i>Memnonium</i>, et ensuite le <i>Tombeau
+d'Osimandyas</i>. Cette derni&egrave;re d&eacute;nomination appartient
+&agrave; la Commission
+d'&Eacute;gypte; quelques voyageurs persistent &agrave; se servir de
+l'autre, qui
+certainement est fort mal appliqu&eacute;e et tr&egrave;s-inexacte.
+Pour moi, je
+n'emploierai d&eacute;sormais, pour d&eacute;signer cet &eacute;difice,
+que son nom &eacute;gyptien
+m&ecirc;me, sculpt&eacute; dans cent endroits et
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; dans les l&eacute;gendes des frises,
+des architraves et des bas-reliefs qui d&eacute;corent ce palais. Il
+portait le
+nom de <i>Rhamess&eacute;ion</i>, parce que c'&eacute;tait &agrave; la
+munificence du Pharaon
+Rhams&egrave;s le Grand que Th&egrave;bes en &eacute;tait redevable.</p>
+<p>L'imagination s'&eacute;branle et l'on &eacute;prouve une
+&eacute;motion bien naturelle en
+visitant ces galeries mutil&eacute;es et ces belles colonnades,
+lorsqu'on pense
+qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus
+c&eacute;l&egrave;bre
+et du meilleur des princes que la vieille &Eacute;gypte compte dans ses
+longues
+annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends &agrave; la
+m&eacute;moire de
+S&eacute;sostris l'esp&egrave;ce de culte religieux dont l'environnait
+l'antiquit&eacute;
+tout enti&egrave;re.</p>
+<p>Il n'existe du Rhamess&eacute;ion aucune partie compl&egrave;te;
+mais ce qui a &eacute;chapp&eacute;
+&agrave; la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour
+restaurer
+l'ensemble de l'&eacute;difice et pour s'en faire une id&eacute;e
+tr&egrave;s-exacte.
+Laissant &agrave; part sa partie architecturale, qui n'est point de mon
+ressort, mais &agrave; laquelle je dois rendre un juste hommage en
+disant que
+le Rhamess&eacute;ion est peut-&ecirc;tre ce qu'il y a de plus noble et
+de plus pur &agrave;
+Th&egrave;bes en fait de grand monument, je me bornerai &agrave;
+indiquer rapidement
+le sujet des principaux bas-reliefs qui le d&eacute;corent, et le sens
+des
+inscriptions qui les accompagnent.</p>
+<p>Les sculptures qui couvraient les faces ext&eacute;rieures des deux
+massifs du
+premier pyl&ocirc;ne, construit en gr&egrave;s, ont enti&egrave;rement
+disparu, car ces
+massifs se sont &eacute;boul&eacute;s en grande partie. Des blocs
+&eacute;normes de calcaire
+blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils
+sont d&eacute;cor&eacute;s, ainsi que l'&eacute;paisseur des deux
+massifs entre lesquels
+s'&eacute;levait cette porte, des l&eacute;gendes royales de
+Rhams&egrave;s le Grand, et de
+tableaux repr&eacute;sentant le Pharaon faisant des offrandes aux
+grandes
+divinit&eacute;s de Th&egrave;bes, Amon-Ra, Amon
+g&eacute;n&eacute;rateur, la d&eacute;esse Mouth, le jeune
+dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi
+re&ccedil;oit &agrave; son
+tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal
+d'entre eux, parce que c'est l&agrave; que j'ai lu pour la
+premi&egrave;re fois le nom
+v&eacute;ritable de l'&eacute;difice entier.</p>
+<p>Le dieu Atmou (une des formes de Phr&eacute;) pr&eacute;sente au
+dieu Mandou le
+Pharaon Rhams&egrave;s le Grand, casqu&eacute; et en habits royaux;
+cette derni&egrave;re
+divinit&eacute; le prend par la main en lui disant: &laquo;Viens,
+avance vers
+les
+demeures divines pour contempler ton p&egrave;re, le seigneur des
+dieux, qui
+t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et
+r&eacute;gner
+sur le tr&ocirc;ne d'H&ocirc;rus.&raquo; Plus loin, en effet, on a
+figur&eacute; le grand dieu
+Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: &laquo;Voici ce que
+dit
+Amon-Ra, roi des dieux, et qui r&eacute;side dans le <i>Rhamess&eacute;ion
+de Th&egrave;bes</i>:
+Mon fils bien-aim&eacute; et de mon germe, seigneur du monde,
+Rhams&egrave;s! mon
+coeur se r&eacute;jouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as
+vou&eacute; cet
+&eacute;difice; je te fais le don d'une vie pure &agrave; passer sur le
+tr&ocirc;ne de Sev
+(Saturne) (c'est-&agrave;-dire dans la royaut&eacute;
+temporelle).&raquo; Il
+ne peut donc, &agrave;
+l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom &agrave; donner
+&agrave; ce
+monument.</p>
+<p>Les tableaux militaires, relatifs aux conqu&ecirc;tes du roi,
+couvrent les
+faces des deux massifs du pyl&ocirc;ne sur la premi&egrave;re cour du
+palais; ils
+sont visibles en assez grande partie, parce que l'&eacute;boulement des
+portions sup&eacute;rieures du pyl&ocirc;ne a eu lieu du
+c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;. Ces sc&egrave;nes
+militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont
+sculpt&eacute;es dans l'int&eacute;rieur du temple d'<i>Ibsamboul</i>
+et sur <i>le pyl&ocirc;ne de
+Louqsor,</i> qui font partie du Rhamess&eacute;ion ou Rhams&eacute;ion
+oriental de
+Th&egrave;bes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces
+bas-reliefs se
+rapportent &eacute;videmment &agrave; une m&ecirc;me campagne contre
+des peuples asiatiques
+qu'on ne peut, d'apr&egrave;s leur physionomie et d'apr&egrave;s leur
+costume,
+chercher ailleurs, je le r&eacute;p&egrave;te, que dans cette vaste
+contr&eacute;e sise entre
+le Tigre et l'Euphrate d'un c&ocirc;t&eacute;, l'Oxus et l'Indus de
+l'autre, contr&eacute;e
+que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou
+plut&ocirc;t le
+pays qu'elle habitait, se nommait <i>Chto, Ch&eacute;to, Sc&eacute;hto</i>
+ou <i>Schto</i>; car
+je me suis aper&ccedil;u, enfin, que le nom par lequel on la
+d&eacute;signe
+ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer
+<i>Pscharansch&eacute;tko, Pscharinsch&egrave;to</i> ou <i>Pschar&eacute;neschto</i>
+(vu l'absence des
+voyelles m&eacute;diales), est compos&eacute; de trois parties
+distinctes: 1e d'un mot
+&eacute;gyptien, &eacute;pith&egrave;te injurieuse <i>Pschar&eacute;</i>
+qui signifie une plaie; 2e de la
+pr&eacute;position N (<i>de</i>) que j'avais d'abord crue radicale; 3e
+de <i>Chto,
+Schto, Sch&eacute;to,</i> v&eacute;ritable nom de la contr&eacute;e.
+Les &Eacute;gyptiens d&eacute;sign&egrave;rent
+donc ces peuples ennemis sous la d&eacute;nomination de <i>la plaie de
+Sch&eacute;to</i>,
+de la m&ecirc;me mani&egrave;re que l'Ethiopie est toujours
+appel&eacute;e <i>la mauvaise race
+de Kousch</i>. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me
+portent &agrave; croire fermement que c'est de peuples du nord-est de
+la
+Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.</p>
+<p>On a sculpt&eacute; sur le massif de droite la r&eacute;ception des
+ambassadeurs
+scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la
+pr&eacute;sence de
+Rhams&egrave;s, qui leur adresse des reproches; les soldats,
+dispers&eacute;s dans le
+camp, se reposent ou pr&eacute;parent leurs armes, et donnent des soins
+aux
+bagages; en avant du camp, deux &Eacute;gyptiens administrent la
+bastonnade &agrave;
+deux prisonniers ennemis, afin, porte la l&eacute;gende
+hi&eacute;roglyphique, de leur
+faire dire ce que fait <i>la plaie de Sch&eacute;to</i>. Au bas du
+tableau est
+l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne en marche, et &agrave; l'une des
+extr&eacute;mit&eacute;s se voit un
+engagement entre les chars des deux nations.</p>
+<p>La partie gauche de ce massif offre l'image d'une s&eacute;rie de
+forteresses
+desquelles sortent des &Eacute;gyptiens emmenant des captifs; les
+l&eacute;gendes
+sculpt&eacute;es sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et
+apprennent
+que Rhams&egrave;s le Grand les a prises de vive force la
+huiti&egrave;me ann&eacute;e de son
+r&egrave;gne.</p>
+<p>Il manque pr&egrave;s de la moiti&eacute; du massif de droite du
+pyl&ocirc;ne; ce qui reste
+offre les d&eacute;bris d'un vaste bas-relief repr&eacute;sentant une
+grande bataille,
+toujours contre les Sch&eacute;to. Comme j'aurai l'occasion d'en
+d&eacute;crire une
+seconde, tout &agrave;, fait semblable et beaucoup mieux
+conserv&eacute;e, je passerai
+rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a
+repr&eacute;sent&eacute; l'un des
+principaux chefs bactriens, nomm&eacute; <i>Schiropsiro</i> ou <i>Schiropasiro</i>,
+bless&eacute; et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige
+aussi,
+fuyant devant le vainqueur, un alli&eacute;, le chef de <i>la mauvaise
+race du
+pays de Schirbech</i> ou <i>Schilbesch</i>. A c&ocirc;t&eacute; de la
+bataille est un tableau
+triomphal: Rhams&egrave;s le Grand, debout, la hache sur
+l'&eacute;paule, saisit de sa
+main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on
+lit: &laquo;Les chefs des contr&eacute;es du Midi et du Nord conduits
+en
+captivit&eacute;
+par Sa Majest&eacute;.&raquo;</p>
+<p>Les colonnades qui fermaient lat&eacute;ralement la premi&egrave;re
+cour n'existent
+plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et
+les deux pyl&ocirc;nes est encombr&eacute; des &eacute;normes
+d&eacute;bris du plus grand et du
+plus magnifique colosse que les &Eacute;gyptiens aient peut-&ecirc;tre
+jamais &eacute;lev&eacute;:
+c'&eacute;tait celui de <i>Rhams&egrave;s le Grand.</i> Les
+inscriptions qui le d&eacute;corent ne
+permettent pas d'en douter. Les l&eacute;gendes royales de cet illustre
+Pharaon
+se lisent en grands et beaux hi&eacute;roglyphes vers le haut des bras,
+et se
+r&eacute;p&egrave;tent plusieurs fois sur les quatre faces de la base.
+Ce colosse,
+<i>quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur</i>, non
+compris
+la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.</p>
+<p>Il faut admirer &agrave; la fois la puissance du peuple qui
+&eacute;rigea ce
+merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutil&eacute; avec
+tant
+d'adresse et de soins.</p>
+<p>Ce beau monument s'&eacute;levait devant le massif de gauche du
+second pyl&ocirc;ne
+ou mur, d&eacute;truit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos
+fouilles
+que je me suis assur&eacute; que l'on avait aussi couvert ce massif de
+sculptures repr&eacute;sentant des sc&egrave;nes militaires; j'y ai
+retrouv&eacute; le bas
+d'un tableau repr&eacute;sentant le roi, apr&egrave;s une grande
+bataille, recevant
+des principaux officiers le compte des ennemis tu&eacute;s dans
+l'action, et
+dont les mains coup&eacute;es sont entass&eacute;es &agrave; ses pieds.
+Plus loin existait
+une inscription toujours relative &agrave; la guerre contre les
+Sch&eacute;to; le peu
+qui reste des derni&egrave;res ligues, interrompu par de nombreuses
+fractures,
+m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques
+abondants en noms propres et en d&eacute;signations
+g&eacute;ographiques. Il y est
+surtout question des honneurs que le roi accorde &agrave; deux chefs
+Scythes ou
+bactriens, <i>Iroschtoasiro,</i> grand chef du pays de Sch&eacute;to,
+et
+<i>Peschorsenmausiro,</i> qualifi&eacute; aussi de grand chef: ce sont
+tr&egrave;s-probablement les gouverneurs &eacute;tablis par le
+conqu&eacute;rant apr&egrave;s la
+soumission du pays.</p>
+<p>Les sculptures du massif de droite du deuxi&egrave;me pyl&ocirc;ne
+ou mur subsistent
+en tr&egrave;s grande partie sous la galerie de la seconde cour
+&agrave; droite en
+entrant; c'est le tableau d'une bataille livr&eacute;e sur le bord d'un
+fleuve,
+dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve,
+et sur les murailles de laquelle on lit: <i>la ville forte Watsch</i>
+ou
+<i>Batsch</i> (la premi&egrave;re lettre est douteuse). Vers
+l'extr&eacute;mit&eacute; actuelle du
+tableau, &agrave; la gauche du spectateur, l'on voit le roi
+Rhams&egrave;s sur son
+char lanc&eacute; au galop, au milieu du champ de bataille couvert de
+morts et
+de mourants. Il d&eacute;coche des fl&egrave;ches contre la masse des
+ennemis en
+pleine d&eacute;route; derri&egrave;re le char, sur le terrain que le
+h&eacute;ros vient de
+quitter, sont entass&eacute;s les cadavres des vaincus, sur les-quels
+s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nomm&eacute; <i>Torokani,</i>
+bless&eacute; d'une
+fl&egrave;che &agrave; l'&eacute;paule et tombant sur l'avant de son
+char bris&eacute;. Sous les
+pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de
+<i>Torokato, chef des soldats du pays de Nakb&eacute;sou</i>, et ceux
+de plusieurs
+autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, <i>Shiropasiro</i>,
+se retire sur le bord du fleuve; les fl&egrave;ches du roi ont
+d&eacute;j&agrave; atteint
+<i>Tiotouro</i> et <i>Sima&iuml;rosi</i>, fuyant dans la plaine et se
+dirigeant du c&ocirc;t&eacute;
+de la ville. D'autres chefs se r&eacute;fugient vers le fleuve, dans
+lequel se
+pr&eacute;cipitent l&egrave;s chevaux du chef <i>Krobschatosi</i>,
+bless&eacute;, et qu'ils
+entra&icirc;nent avec eux. Plusieurs enfin, tels que <i>Thot&acirc;ro</i>
+et <i>Maf&egrave;rima,
+fr&egrave;re</i> (alli&eacute;) <i>de la plaie de Sch&ecirc;to </i>(des
+Bactriens), sont all&eacute;s
+mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels
+que le Bactrien <i>Sipaph&eacute;ro</i>, ont &eacute;t&eacute; assez
+heureux pour traverser,
+secourus et accueillis sur la rive oppos&eacute;e par une foule immense
+accourue pour conna&icirc;tre le r&eacute;sultat de la bataill&eacute;.
+C'est au milieu de
+tout ce peuple amoncel&eacute; qu'on aper&ccedil;oit un groupe donnant
+des secours
+empress&eacute;s &agrave; un chef que l'on vient de retirer du fleuve,
+o&ugrave; il s'est
+noy&eacute;; on le tient <i>suspendu par les pieds, la t&ecirc;te en
+bas</i>, et on
+s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le
+rappeler
+&agrave; la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement
+ne
+produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le
+mouvement
+de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: &laquo;Le chef de la
+mauvaise
+race du pays des <i>Schirbesch</i>, qui s'est &eacute;loign&eacute; de
+ses guerriers en
+fuyant le roi du c&ocirc;t&eacute; du fleuve.&raquo;</p>
+<p>Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par <i>un pont</i>
+jet&eacute; sur
+l'une des branches du fleuve, on remarque des sympt&ocirc;mes d'un
+prochain
+changement dans l'&eacute;tat des esprits: un individu adresse un
+discours &agrave;
+ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses
+compatriotes &agrave; se soumettre au joug de Rhams&egrave;s le Grand;
+on lit en
+effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une
+inscription
+ainsi con&ccedil;ue: &laquo;Je c&eacute;l&egrave;bre la gloire du dieu
+gracieux, parce qu'il a
+dit....&raquo; Le reste est d&eacute;truit.</p>
+<p>J'ai voulu, en entrant dans tous ces d&eacute;tails, donner une
+id&eacute;e des
+bas-reliefs historiques dont on d&eacute;corait les grands monuments de
+l'&Eacute;gypte, de ces compositions immenses que je me plais &agrave;
+nommer des
+<i>tableaux hom&eacute;riques</i> ou de la sculpture
+h&eacute;ro&iuml;que, parce qu'ils sont
+pleins de ce feu et de ce d&eacute;sordre sublimes qui nous
+entra&icirc;nent, &agrave; la
+lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe,
+consid&eacute;r&eacute; &agrave; part, sera
+trouv&eacute; certainement d&eacute;fectueux dans quelques points
+relatifs &agrave; la
+perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines;
+mais ces petits d&eacute;fauts de d&eacute;tails sont rachet&eacute;s,
+et au del&agrave;, par
+l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus <i>beaux vases grecs</i>
+repr&eacute;sentant des <i>combats</i> p&egrave;chent
+pr&eacute;cis&eacute;ment (si p&eacute;ch&eacute; il y a) sous
+les m&ecirc;mes rapports que ces bas-reliefs &eacute;gyptiens.</p>
+<p>Sur le haut de cette grande paroi on a sculpt&eacute; un long
+bas-relief,
+mutil&eacute; au commencement et &agrave; la fin, repr&eacute;sentant
+Rhams&egrave;s le Grand
+c&eacute;l&eacute;brant la pan&eacute;gyrie du grand dieu de
+Th&egrave;bes, le double H&ocirc;rus, ou Amon
+g&eacute;n&eacute;rateur. Comme j'aurai l'occasion de d&eacute;crire
+une f&ecirc;te semblable
+existant dans tout son entier au palais de M&eacute;dinet-Habou, je me
+contenterai de dire que c'est ici qu'existe une s&eacute;rie de
+statuettes de
+rois rang&eacute;es par ordre de r&egrave;gne; ce sont: 1&deg;
+M&egrave;nes (le premier roi
+terrestre); 2&deg; un pr&eacute;nom inconnu, ant&eacute;rieur &agrave;
+la dix-septi&egrave;me dynastie;
+3&deg; Amosis; 4&deg; Am&eacute;nothph Ier; 5&deg; Thouthmosis Ier;
+6&deg; Thouthmosis III; 7&deg;
+Am&eacute;nothph II; 8&deg; Thouthmosis IV; 9&deg; Am&eacute;nothph
+III; 10&deg; H&ocirc;rus; 11&deg;
+Rhams&egrave;s Ier; 12&deg; Ousere&iuml;; 13&deg; Rhams&egrave;s le
+Grand lui-m&ecirc;me. Cette s&eacute;rie ne
+donne que la ligne directe des anc&ecirc;tres du conqu&eacute;rant;
+ainsi Thouthmosis
+II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) &eacute;tait fils d'une
+fille
+de Thouthmosis Ier.</p>
+<p>De nombreux bas-reliefs repr&eacute;sentant des actes d'adoration du
+roi
+Rhams&egrave;s aux grandes divinit&eacute;s de Th&egrave;bes couvrent
+trois faces des piliers
+formant la galerie devant le pyl&ocirc;ne; sur la quatri&egrave;me face
+de chacun
+d'eux on voit, sculpt&eacute;e de plein relief, une image colossale du
+roi
+d'environ trente pieds de hauteur. Voici les l&eacute;gendes les mieux
+conserv&eacute;es des quatre qui subsistent encore:</p>
+<p>&laquo;Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a
+&eacute;lev&eacute;es par
+son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuv&eacute; par
+Phr&eacute;, le
+fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhams&egrave;s, le bien-aim&eacute;
+d'Amon-Ra.</p>
+<p>&laquo;Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a combl&eacute; de
+ses
+bienfaits,
+lui, le roi soleil, etc.</p>
+<p>&laquo;Le bien-aim&eacute; d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein
+de
+vigilance, le
+plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contr&eacute;es &agrave;
+sa domination,
+lui, le roi soleil, etc., le bien-aim&eacute; de la d&eacute;esse
+Mouth.&raquo;</p>
+<p>Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquit&eacute;
+s'est plu &agrave;
+louer dans S&eacute;sostris: les grands ouvrages qu'il a fait
+ex&eacute;cuter, les
+bonnes lois qu'il donna &agrave; sa patrie, et la vaste &eacute;tendue
+de ses
+conqu&ecirc;tes.</p>
+<p>Les piliers orn&eacute;s de colosses qui font face &agrave; ceux-ci
+et les colonnes
+qui formaient la seconde cour du palais du c&ocirc;t&eacute; droit se
+font aussi
+remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les
+d&eacute;corent. Les
+piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour
+sont
+enti&egrave;rement d&eacute;truits.</p>
+<p>Je ne m'&eacute;tendrai point sur les int&eacute;ressants
+bas-reliefs qui couvrent la
+partie gauche du mur du fond du p&eacute;ristyle; je me h&acirc;te
+d'entrer dans la
+salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore
+intactes,
+et charmeraient par leur &eacute;l&eacute;gante majest&eacute; les yeux
+m&ecirc;me les plus
+pr&eacute;venus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou
+romaine.</p>
+<p>Quant &agrave; la destination de cette belle salle, &agrave; la
+disposition des
+colonnes et &agrave; la forme des chapiteaux qui les d&eacute;corent,
+je laisserai
+parler sur ces divers points la d&eacute;dicace elle-m&ecirc;me de la
+salle,
+sculpt&eacute;e, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en
+tr&egrave;s-beaux hi&eacute;roglyphes.</p>
+<p>&laquo;L'Aro&euml;ris puissant, ami de la v&eacute;rit&eacute;, le
+seigneur de la r&eacute;gion
+sup&eacute;rieure, et de la r&eacute;gion inf&eacute;rieure, le
+d&eacute;fenseur de l'&Eacute;gypte, le
+castigateur des contr&eacute;es &eacute;trang&egrave;res, l'H&ocirc;rus
+resplendissant possesseur
+des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde
+(soleil gardien de justice approuv&eacute; par Phr&eacute;), le fils du
+soleil, le
+seigneur des diad&egrave;mes, le bien-aim&eacute; d'Ammon,
+RHAMS&Egrave;S, a fait ex&eacute;cuter
+ces constructions en l'honneur de son p&egrave;re Amon-Ra, roi des
+dieux; il a
+fait construire la <i>grande salle d'assembl&eacute;e</i> en bonne
+pierre blanche de
+gr&egrave;s, soutenue par de <i>grandes colonnes</i> &agrave;
+chapiteaux imitant des fleurs
+&eacute;panouies, flanqu&eacute;es de colonnes plus petites &agrave;
+chapiteaux imitant un
+bouton de lotus tronqu&eacute;; salle qu'il voue au seigneur des dieux
+pour la
+c&eacute;l&eacute;bration de sa pan&eacute;gyrie gracieuse; c'est ce
+qu'a fait le roi de son
+vivant.&raquo;</p>
+<p>Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais
+&eacute;gyptiens un
+caract&egrave;re si particulier, furent v&eacute;ritablement
+destin&eacute;es, comme on le
+soup&ccedil;onnait, &agrave; tenir de grandes assembl&eacute;es, soit
+politiques, soit
+religieuses, c'est-&agrave;-dire ce qu'on nommait des <i>pan&eacute;gyries</i>
+ou r&eacute;unions
+g&eacute;n&eacute;rales: c'est ce dont j'&eacute;tais
+d&eacute;j&agrave; convaincu avant d'avoir d&eacute;couvert
+cette curieuse d&eacute;dicace, parce que, observant la forme du
+caract&egrave;re
+hi&eacute;roglyphique exprimant l'id&eacute;e <i>pan&eacute;gyrie</i>
+sur les ob&eacute;lisques de Rome,
+o&ugrave; ce caract&egrave;re est sculpt&eacute; en grand, je
+m'&eacute;tais aper&ccedil;u qu'il
+repr&eacute;sentait, au propre, une salle hypostyle avec des
+si&egrave;ges dispos&eacute;s au
+pied des colonnes.</p>
+<p>C'est &agrave; l'entr&eacute;e de la salle hypostyle du
+Rhamess&eacute;ion, &agrave; droite,
+qu'existe un bas-relief dans lequel on a repr&eacute;sent&eacute; la
+reine m&egrave;re du
+conqu&eacute;rant. Elle se nommait <i>Taoua&iuml;</i>; une belle
+statue de cette
+princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copi&eacute; les
+inscriptions,
+mais des fractures pouvaient donner lieu &agrave; quelques
+incertitudes; elles
+sont lev&eacute;es par le bas-relief que j'ai sous les yeux.</p>
+<p>On trouve du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute; un grand tableau
+historique, d&eacute;crit ou dessin&eacute;
+par tous les voyageurs qui ont visit&eacute; l'&Eacute;gypte; le seul
+dessin exact que
+l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publi&eacute; dans son <i>Voyage
+&agrave;
+M&eacute;ro&eacute;</i>. J'en ai fait prendre une copie plus en grand,
+et j'ai transcrit
+moi-m&ecirc;me les l&eacute;gendes, qui sont int&eacute;ressantes,
+quoique incompl&egrave;tes sur
+plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui
+se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi
+Rhams&egrave;s vient de vaincre les Sch&eacute;to, qu'il a mis en
+pleine d&eacute;route. Deux
+princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment
+<i>Mandouhi Schopsch</i> et <i>Schat-kemk&eacute;m&eacute;</i>.
+C'&eacute;taient le quatri&egrave;me et le
+cinqui&egrave;me des enfants de Rhams&egrave;s. Les vaincus sont encore
+des peuples de
+Sch&eacute;to (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville
+plac&eacute;e &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; droite du tableau, o&ugrave; s'ouvre une
+nouvelle sc&egrave;ne. Quatre
+autres fils du conqu&eacute;rant, les septi&egrave;me, huiti&egrave;me,
+neuvi&egrave;me et dixi&egrave;me
+de ses enfants, appel&eacute;s <i>M&eacute;&iuml;amoun, Amenhemwa,
+Noubtei</i> et <i>Setpanr&eacute;</i>,
+sont &eacute;tablis sous les murs de la place; les
+assi&eacute;g&eacute;s opposent une
+vigoureuse r&eacute;sistance; mais d&eacute;j&agrave; les
+&Eacute;gyptiens ont dress&eacute; les &eacute;chelles,
+et les murailles vont &ecirc;tre escalad&eacute;es. Une fracture a
+malheureusement
+fait dispara&icirc;tre la premi&egrave;re partie du nom de la ville
+assi&eacute;g&eacute;e; il ne
+reste plus que les syllabes.... <i>apouro</i>.</p>
+<p>Des tableaux religieux, ex&eacute;cut&eacute;s avec beaucoup de
+soin, existent sous le
+f&ucirc;t des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on
+y voit
+successivement toutes les divinit&eacute;s &eacute;gyptiennes du
+premier ordre, et
+principalement celles dont le culte appartenait d'une mani&egrave;re
+plus
+sp&eacute;ciale au nome diospolitain, annoncer &agrave; Rhams&egrave;s
+les bienfaits dont
+elles veulent le combler en &eacute;change des riches offrandes qu'il
+leur
+pr&eacute;sente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des
+colonnes de la
+seconde cour, reparaissent en premi&egrave;re ligne les
+divinit&eacute;s protectrices
+du palais, auxquelles ce bel &eacute;difice &eacute;tait plus
+particuli&egrave;rement
+consacr&eacute;: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit
+exactement
+par <i>r&eacute;sidant</i> ou <i>qui r&eacute;sident dans le
+Rhamess&eacute;ion de Th&egrave;bes</i>; &agrave; leur
+t&ecirc;te para&icirc;t Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous
+celle de
+g&eacute;n&eacute;rateur; viennent ensuite les dieux Phtha,
+Phr&eacute;, Atmou, Meu&iuml;, Sev, et
+les d&eacute;esses Pascht et Hath&ocirc;r. Chacune d'elles accorde au
+Pharaon une
+gr&acirc;ce particuli&egrave;re. Voici quelques exemples de ces
+formules donatrices,
+extraites des galeries et des colonnades du Rhamess&eacute;ion:</p>
+<p>&laquo;J'accorde que ton &eacute;difice soit aussi durable que le
+ciel
+(Amon-Ra).</p>
+<p>&laquo;Je te donne une longue suite de jours pour gouverner
+l'&Eacute;gypte (Isis).</p>
+<p>&laquo;Je t'accorde la domination sur toutes les contr&eacute;es
+(Amon-Ra).</p>
+<p>&laquo;J'inscris &agrave; ton nom les attributions royales du soleil
+(Th&ocirc;th).</p>
+<p>&laquo;Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'&ecirc;tre
+vigilant
+comme le fils
+de Netph&eacute; (Amon-Ra).</p>
+<p>&laquo;Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident
+(Amon-Ra).</p>
+<p>&laquo;Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un
+r&egrave;gne joyeux
+(Sev, Saturne).</p>
+<p>&laquo;Je te donne l'&Eacute;gypte sup&eacute;rieure et
+l'&Eacute;gypte
+inf&eacute;rieure &agrave; diriger en roi
+(Netph&eacute;, Rh&eacute;a).</p>
+<p>&laquo;Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord &agrave;
+fouler
+sous tes
+sandales (Thm&eacute;i, la justice).</p>
+<p>&laquo;Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi
+(le
+Gardien des portes c&eacute;lestes).</p>
+<p>&laquo;Je veux que ton palais subsiste &agrave; toujours (Meu&iuml;).</p>
+<p>&laquo;Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du
+monde
+(la
+d&eacute;esse Pascht).</p>
+<p>&laquo;Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares
+(la
+d&eacute;esse Pascht).&raquo;</p>
+<p>La portion des murailles de la salle hypostyle
+&eacute;chapp&eacute;e aux ravages des
+hommes pr&eacute;sente des sc&egrave;nes plus riches et plus
+d&eacute;velopp&eacute;es: sur le mur
+du fond, &agrave; la droite et &agrave; la gauche de la porte centrale,
+existent
+encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des
+figures et le fini de leur ex&eacute;cution. Dans le premier, la
+d&eacute;esse Pascht
+&agrave; t&ecirc;te de lion, <i>l'&eacute;pouse de Phtha, la dame du
+palais c&eacute;leste</i>, l&egrave;ve sa
+main droite vers la t&ecirc;te de Rhams&egrave;s couverte d'un casque,
+en lui disant: &laquo;Je t'ai pr&eacute;par&eacute; le diad&egrave;me
+du soleil, que ce
+casque demeure sur ta
+corne (le front) o&ugrave; je l'ai plac&eacute;.&raquo; Elle
+pr&eacute;sente
+en m&ecirc;me temps le roi
+au dieu supr&ecirc;me, Amon-Ra, qui, assis sur son tr&ocirc;ne, tend
+vers la face du
+roi les embl&egrave;mes d'une vie pure.</p>
+<p>Le second tableau repr&eacute;sente l'<i>institution royale</i> du
+h&eacute;ros &eacute;gyptien,
+les deux plus grandes divinit&eacute;s de l'&Eacute;gypte
+l'investissant des pouvoirs
+royaux. Amon-Ra, assist&eacute; de Mouth, la grande m&egrave;re divine,
+remet au roi
+Rhams&egrave;s la <i>faux de bataille</i>, le type primitif de la <i>harp&eacute;</i>
+des mythes
+grecs, arme terrible appel&eacute;e <i>schopsch</i> par les
+&Eacute;gyptiens, et lui rend
+en m&ecirc;me temps les embl&egrave;mes de la direction et de la
+mod&eacute;ration, le fouet
+et le <i>pedum</i>, en pronon&ccedil;ant la formule suivante:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que dit Amon-Ra qui r&eacute;side dans le
+Rhamess&eacute;ion: Re&ccedil;ois la faux
+de bataille pour contenir les nations &eacute;trang&egrave;res et
+trancher la t&ecirc;te des
+impurs; prends le fouet et le <i>pedum</i> pour diriger la terre de
+K&eacute;m&eacute;
+(l'&Eacute;gypte).&raquo;</p>
+<p>Le soubassement de ces deux tableaux offre un int&eacute;r&ecirc;t
+d'un autre genre:
+on y a repr&eacute;sent&eacute; en pied, et dans un ordre rigoureux de
+primog&eacute;niture,
+les enfants m&acirc;les de Rhams&egrave;s le Grand. Ces princes sont
+rev&ecirc;tus du
+costume r&eacute;serv&eacute; &agrave; leur rang; ils portent les
+insignes de leur dignit&eacute;,
+le <i>pedum</i> et un &eacute;ventail form&eacute; d'une longue plume
+d'autruche fix&eacute;e &agrave;
+une &eacute;l&eacute;gante poign&eacute;e, et sont au nombre de
+vingt-trois; famille
+nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on
+consid&egrave;re d'abord que Rhams&egrave;s eut, &agrave; notre
+connaissance, au moins deux
+femmes l&eacute;gitimes, les reines Nofr&eacute;-Ari et
+Is&eacute;nofr&eacute;, et qu'il est de plus
+tr&egrave;s-probable que les enfants donn&eacute;s au conqu&eacute;rant
+par des concubines ou
+des ma&icirc;tresses prenaient rang avec les enfants l&eacute;gitimes,
+usage dont
+fait foi l'ancienne histoire orientale tout enti&egrave;re. Quoi qu'il
+en soit,
+on a sculpt&eacute; au-dessus de la t&ecirc;te de chacun des princes,
+d'abord le
+titre qui leur est commun &agrave; tous, savoir: le fils du roi et de
+son
+germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus
+&acirc;g&eacute;s par
+cons&eacute;quent), la d&eacute;signation des hautes fonctions dont ils
+se trouvaient
+rev&ecirc;tus &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; ces bas-reliefs furent
+ex&eacute;cut&eacute;s. Le premier se
+trouve ainsi qualifi&eacute;: porte-&eacute;ventail &agrave; la gauche
+du roi, le jeune
+secr&eacute;taire royal (basilicogrammate), commandant en chef des
+soldats
+(l'arm&eacute;e), le premier-n&eacute; et le
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; de son germe, Amenhisch&ocirc;psch; le
+second, nomm&eacute; Rhams&egrave;s comme son p&egrave;re, &eacute;tait
+porte-&eacute;ventail &agrave; la gauche
+du roi et secr&eacute;taire royal, commandant en chef les soldats du
+ma&icirc;tre du
+monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisi&egrave;me,
+porte-&eacute;ventail &agrave; la gauche du roi, comme ses
+fr&egrave;res (titre donn&eacute; en
+g&eacute;n&eacute;ral &agrave; tous les princes sur d'autres
+monuments), &eacute;tait de plus
+secr&eacute;taire royal, commandant de la cavalerie,
+c'est-&agrave;-dire des chars de
+guerre de l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne. Je me dispense de
+transcrire ici les noms
+propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de
+quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires
+du roi au moment de leur naissance, tels que N&eacute;ben-Schari (le
+ma&icirc;tre du
+pays de Schari), N&eacute;benthonib (le ma&icirc;tre du monde entier),
+Sanascht&eacute;namoun (le vainqueur par Ammon), soit &agrave; des
+titres nouveaux
+adopt&eacute;s dans le protocole de Rhams&egrave;s le Grand, comme par
+exemple
+Patav&eacute;amoun (Ammon est mon p&egrave;re), et Septenri
+(approuv&eacute; par le soleil),
+titre qui se retrouve dans le pr&eacute;nom du roi.</p>
+<p>J'observe en m&ecirc;me temps dans cette s&eacute;rie de princes un
+fait
+tr&egrave;s-notable: on y a, post&eacute;rieurement &agrave; la mort de
+Rhams&egrave;s le Grand,
+caract&eacute;ris&eacute; d'une mani&egrave;re particuli&egrave;re
+celui de ses vingt-trois enfants
+qui monta sur le tr&ocirc;ne apr&egrave;s lui; ce fut son
+treizi&egrave;me fils, nomm&eacute;
+M&eacute;nephtha, qui lui succ&eacute;da. Il est visible qu'on a en
+cons&eacute;quence
+modifi&eacute;, apr&egrave;s coup, le costume de ce prince, en ornant
+son front de
+l'<i>uraeus</i> et en changeant sa courte <i>sabou</i> en longue
+tunique royale;
+de plus, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa l&eacute;gende
+premi&egrave;re, o&ugrave; se lit le nom de M&eacute;nephtha,
+qu'il conserva en montant sur le tr&ocirc;ne, on a sculpt&eacute; le
+premier
+cartouche de sa l&eacute;gende royale, son cartouche pr&eacute;nom
+(soleil esprit aim&eacute;
+des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son
+r&egrave;gne.</p>
+<p>En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre
+dans
+une salle qui a conserv&eacute; une partie de ses colonnes, et
+o&ugrave; la d&eacute;coration
+prend un caract&egrave;re tout particulier. Dans la portion de palais
+que nous
+venons de parcourir, des hommages g&eacute;n&eacute;raux sont
+adress&eacute;s aux principales
+divinit&eacute;s de l'&Eacute;gypte, comme il convenait dans des cours
+ou des
+p&eacute;ristyles ouverts &agrave; toute la population, et dans la
+salle hypostyle o&ugrave;
+se tenaient les grandes assembl&eacute;es. Mais ici commencent
+v&eacute;ritablement la
+partie priv&eacute;e du palais et les salles qui servaient d'habitation
+au roi,
+le lieu qu'&eacute;tait cens&eacute; habiter aussi plus
+particuli&egrave;rement le roi des
+dieux auquel ce grand &eacute;difice &eacute;tait consacr&eacute;.
+C'est ce que prouvent les
+bas-reliefs sculpt&eacute;s sur les parois &agrave; la droite et
+&agrave; la gauche de la
+porte: ces tableaux repr&eacute;sentent quatre grandes barques ou <i>bari</i>
+sacr&eacute;es, portant un petit naos sur lequel un voile semble
+jet&eacute; comme
+pour d&eacute;rober &agrave; tous les regards le personnage qu'il
+renferme. Ces
+<i>bari</i> sont port&eacute;es sur les &eacute;paules par vingt-quatre
+ou dix-huit
+pr&ecirc;tres, selon l'importance du ma&icirc;tre de la <i>bari</i>.
+Les insignes qui
+d&eacute;corent la proue et la poupe des deux premi&egrave;res barques
+sont les t&ecirc;tes
+symboliques de la d&eacute;esse Mouth et du dieu Chons, l'&eacute;pouse
+et le fils
+d'Amon-Ra; enfin, la troisi&egrave;me et la quatri&egrave;me portent
+les t&ecirc;tes du roi
+et de la reine, coiff&eacute;s des marques de leur dignit&eacute;. Ces
+tableaux, comme
+nous l'apprennent les l&eacute;gendes hi&eacute;roglyphiques,
+repr&eacute;sentent les deux
+divinit&eacute;s et le couple royal venant rendre hommage au
+p&egrave;re des dieux,
+Amon-Ra, qui &eacute;tablit sa demeure dans le palais de Rhams&egrave;s
+le Grand. Les
+paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs,
+aucun
+doute &agrave; cet &eacute;gard: &laquo;Je viens, dit la d&eacute;esse
+Mouth,
+rendre hommage au roi
+des dieux, Amon-Ra, mod&eacute;rateur de l'&Eacute;gypte, afin qu'il
+accorde de
+longues ann&eacute;es &agrave; son fils qui le ch&eacute;rit, le roi
+Rhams&egrave;s.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta
+majest&eacute;, &ocirc;
+Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure &agrave; ton
+fils, qui
+t'aime, le seigneur du monde.&raquo;</p>
+<p>Le roi Rhams&egrave;s dit seulement: &laquo;Je viens &agrave; mon
+p&egrave;re Amon-Ra, &agrave; la suite
+des dieux qu'il admet en sa pr&eacute;sence &agrave; toujours.&raquo;</p>
+<p>Mais la reine Nofr&eacute;-Ari, surnomm&eacute;e ici Ahmosis
+(engendr&eacute;e de la lune),
+exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: &laquo;Voici
+ce que
+dit la d&eacute;esse &eacute;pouse, la royale m&egrave;re, la royale
+&eacute;pouse, la puissante
+dame du monde, Ahmosis-Nofr&eacute;-Ari: Je viens pour rendre hommage
+&agrave; mon
+p&egrave;re Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections
+(c'est-&agrave;-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans
+l'all&eacute;gresse en
+contemplant tes bienfaits; &ocirc; toi, qui &eacute;tablis le
+si&egrave;ge de ta puissance
+dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhams&egrave;s,
+accorde-lui
+une vie stable et pure; que ses ann&eacute;es se comptent par
+p&eacute;riodes de
+pan&eacute;gyries!&raquo;</p>
+<p>Enfin, la paroi du fond de cette salle &eacute;tait orn&eacute;e de
+plusieurs tableaux
+repr&eacute;sentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les
+gr&acirc;ces
+qu'Amon-Ra accordait au h&eacute;ros &eacute;gyptien: il n'en reste
+plus qu'un seul, &agrave;
+la droite de la porte. Le roi est figur&eacute; assis sur un
+tr&ocirc;ne, au pied de
+celui d'Amon-Ra-Atmou, et &agrave; l'ombre du vaste feuillage d'un
+persea,
+l'arbre c&eacute;leste de la vie: le grand dieu et la d&eacute;esse Saf
+qui pr&eacute;sidait
+&agrave; l'&eacute;criture, &agrave; la science, tra&ccedil;ant sur les
+fruits cordiformes de
+l'arbre le cartouche pr&eacute;nom de Rhams&egrave;s le Grand; tandis
+que d'un autre
+c&ocirc;t&eacute; le dieu Th&ocirc;th y grave le cartouche nom propre
+du roi, auquel
+Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: &laquo;Viens, je sculpte
+ton nom
+pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre
+divin.&raquo;</p>
+<p>La porte qui, de cette salle, conduisait &agrave; une seconde,
+&eacute;galement
+d&eacute;cor&eacute;e de colonnes, dont quatre subsistent encore,
+m&eacute;rite une attention
+particuli&egrave;re, soit sous le rapport de son ex&eacute;cution
+mat&eacute;rielle, soit
+pour les sculptures qui la d&eacute;corent.</p>
+<p>Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un
+relief
+tellement bas qu'il est &eacute;vident qu'on les a us&eacute;s avec
+soin pour en
+diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et &agrave; la
+barbarie,
+qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque,
+ayant fait d&eacute;blayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu
+une
+inscription d&eacute;dicatoire de Rhams&egrave;s le Grand, dans les
+formes ordinaires
+pour les d&eacute;dicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que
+cette
+porte a &eacute;t&eacute; <i>recouverte d'or pur</i>. J'ai
+&eacute;tudi&eacute; alors les surfaces avec
+plus de soin. En examinant de plus pr&egrave;s l'esp&egrave;ce de stuc
+blanc et fin
+qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je
+m'aper&ccedil;us que
+ce stuc <i>avait &eacute;t&eacute; &eacute;tendu sur une toile</i>
+appliqu&eacute;e sur les tableaux,
+qu'on avait r&eacute;tabli sur le stuc m&ecirc;me les contours et les
+parties
+saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce
+proc&eacute;d&eacute; m'ayant
+paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.</p>
+<p>Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un
+int&eacute;r&ecirc;t bien
+plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une
+douzaine de petits bas-reliefs repr&eacute;sentant le roi
+Rhams&egrave;s adorant les
+membres de la triade th&eacute;baine: ces divinit&eacute;s tournent
+toutes le dos &agrave;
+l'entr&eacute;e de la porte en question, parce qu'elles sont seulement
+en
+rapport avec la premi&egrave;re salle et non avec la seconde, &agrave;
+laquelle cette
+porte sert d'entr&eacute;e. Mais au bas des jambages, et
+imm&eacute;diatement
+au-dessus de la d&eacute;dicace, sont sculpt&eacute;es deux
+divinit&eacute;s, la face tourn&eacute;e
+vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui
+&eacute;tait
+par cons&eacute;quent sous leur juridiction. Ces deux divinit&eacute;s
+sont, &agrave; gauche,
+le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Th&ocirc;th
+&agrave; t&ecirc;te
+d'Ibis, et &agrave; droite la d&eacute;esse Saf, compagne de
+Th&ocirc;th, portant le titre
+remarquable de <i>dame des lettres pr&eacute;sidente de la
+biblioth&egrave;que</i> (mot &agrave;
+mot, <i>la salle des livres</i>). De plus, le dieu est suivi d'un de
+ses
+par&egrave;dres, qu'&agrave; sa l&eacute;gende et &agrave; un grand <i>oeil</i>
+qu'il porte sur la t&ecirc;te
+on reconna&icirc;t pour <i>le sens de la vue</i> personnifi&eacute;,
+tandis que le par&egrave;dre
+de la d&eacute;esse est <i>le sens de l'ou&iuml;e</i>
+caract&eacute;ris&eacute; par une grande oreille
+trac&eacute;e &eacute;galement au-dessus de sa t&ecirc;te, et par le
+mot <i>s&ocirc;lem</i> (l'ou&iuml;e)
+sculpt&eacute; dans sa l&eacute;gende; il tient de plus en main tous
+les instruments
+de l'&eacute;criture, comme pour &eacute;crire tout ce qu'il entend.</p>
+<p>Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels
+bas-reliefs l'entr&eacute;e d'une biblioth&egrave;que? Et &agrave; ce
+mot, la controverse qui
+divise nos savants sur le fameux monument d'<i>Osimandyas</i>, si connu
+par
+sa biblioth&egrave;que, et sur ses rapports avec le Rhamess&eacute;ion.
+se pr&eacute;sente
+naturellement &agrave; ma pens&eacute;e.</p>
+<p>D&egrave;s les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du
+Rhamess&eacute;ion la
+description que Diodore nous a conserv&eacute;e du monument
+d'Osimandyas, je
+fus frapp&eacute; de retrouver autour de moi et dans le m&ecirc;me
+ordre les parties
+analogues et presque les m&ecirc;mes d&eacute;tails du grand
+&eacute;difice dont Diodore
+emprunte &agrave; H&eacute;cat&eacute;e une notice si compl&egrave;te.</p>
+<p>D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas
+&agrave; dix
+stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas
+tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).&#8212;Nous avons trouv&eacute;,
+en
+effet, &agrave; une distance &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;gale du
+Rhamess&eacute;ion, une vall&eacute;e
+renfermant les tombeaux, encore orn&eacute;s de peintures et
+d'inscriptions,
+d'une douzaine de femmes, mais de reines &eacute;gyptiennes, dont le
+premier
+titre dans leur l&eacute;gende fut toujours celui d'<i>&eacute;pouse
+d'Ammon</i>.</p>
+<p>Le monument d'Osimandyas s'annon&ccedil;ait par un grand
+pyl&ocirc;ne <i>de pierre
+vari&eacute;e</i> ([Greek: lithou poikilou]).&#8212;Le premier pyl&ocirc;ne
+du Rhamess&eacute;ion,
+dont les massifs sont en gr&egrave;s rouge&acirc;tre et la porte en
+calcaire blanc, a
+quelque analogie avec cette expression.</p>
+<p>Ce pyl&ocirc;ne donnait entr&eacute;e dans un p&eacute;ristyle dont
+les piliers &eacute;taient
+orn&eacute;s de figures colossales; on passait de l&agrave; &agrave; un
+second pyl&ocirc;ne bien
+plus soign&eacute; que le premier, sous le rapport de la sculpture, et
+&agrave;
+l'entr&eacute;e duquel se trouvait <i>le plus grand colosse de
+l'&Eacute;gypte</i>, d'un
+seul bloc de granit de Sy&egrave;ne.&#8212;Tout cela se rapproche du
+Rhamess&eacute;ion, &agrave;
+quelques diff&eacute;rences de mesures pr&egrave;s; mais l'exactitude
+des anciens
+copistes, transcrivant les quantit&eacute;s de ces mesures, est-elle
+certaine?
+L&agrave; existent encore aujourd'hui les immenses d&eacute;bris <i>du
+plus grand
+colosse</i> connu de l'&Eacute;gypte; il est en granit de Sy&egrave;ne:
+ce sont l&agrave; des
+traits remarquables.</p>
+<p>Dans le p&eacute;ristyle qui suivait le pyl&ocirc;ne, dit
+H&eacute;cat&eacute;e, on avait
+repr&eacute;sent&eacute; le roi, qu'on appelle <i>Osimandyas</i>,
+faisant la guerre aux
+r&eacute;volt&eacute;s de Bactriane, assi&eacute;geant une ville
+entour&eacute;e des eaux d'un
+fleuve, etc.&#8212;C'est la description exacte des bas-reliefs encore
+existants sous le deuxi&egrave;me p&eacute;ristyle du
+Rhamess&eacute;ion; et si l'on n'y voit
+plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des
+quatre princes commandant les divisions de l'arm&eacute;e, c'est que
+les murs
+du fond du p&eacute;ristyle sont d&eacute;truits et qu'il n'en subsiste
+pas la
+huiti&egrave;me partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les
+monuments
+d'&Eacute;gypte, des rois assi&eacute;geant des villes <i>entour&eacute;es
+par un fleuve</i>: cela
+existe r&eacute;ellement &agrave; Ibsamboul, &agrave; Derri, sur les
+pyl&ocirc;nes de Lo&ugrave;qsor et au
+Rhamess&eacute;&iuml;on; mais tous ces monuments sont de Rhams&egrave;s
+le Grand, et
+reproduisent les &eacute;v&eacute;nements <i>de la m&ecirc;me campagne</i>.</p>
+<p>Sur le second mur du p&eacute;ristyle, dit la description du
+monument
+d'Osimandyas, sont repr&eacute;sent&eacute;s les captifs ramen&eacute;s
+par le roi de son
+exp&eacute;dition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles:
+et, sur le
+mur de fond du p&eacute;ristyle du Rhamess&eacute;ion, j'ai mis
+&agrave; d&eacute;couvert, par des
+fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on am&egrave;ne des
+prisonniers
+au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coup&eacute;es.</p>
+<p>Sur un troisi&egrave;me c&ocirc;t&eacute; du p&eacute;ristyle du
+monument d'Osimandyas &eacute;taient
+repr&eacute;sent&eacute;s <i>des sacrifices et le triomphe du roi au
+retour de cette
+guerre</i>.&#8212;Au Rhamess&eacute;ion, le registre sup&eacute;rieur de la
+paroi sur laquelle
+est sculpt&eacute;e la bataille repr&eacute;sente la fin d'une grande
+solennit&eacute;
+religieuse &agrave; laquelle assistent le roi et la reine, et ce
+tableau
+commen&ccedil;ait, sans aucun doute, sur le mur de fond du
+c&ocirc;t&eacute; droit du
+p&eacute;ristyle.</p>
+<p>On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du
+monument d'Osimandyas par trois portes orn&eacute;es de deux
+colosses.&#8212;Tout
+cela se trouve exactement au Rhamess&eacute;ion, imm&eacute;diatement
+aussi apr&egrave;s le
+second p&eacute;ristyle. Apr&egrave;s la salle hypostyle de
+l'Osimandy&eacute;ion venait un
+espace d&eacute;sign&eacute; dans les traductions sous le nom de <i>promenoir</i>.&#8212;Dans
+le
+Rhamess&eacute;ion, une salle d&eacute;cor&eacute;e des barques
+symboliques des dieux succ&egrave;de
+&agrave; la salle hypostyle.</p>
+<p><i>Ensuite</i>, a dit Diodore, <i>venait la biblioth&egrave;que</i>;
+et c'est
+effectivement sur la porte qui, du <i>promenoir</i> du
+Rhamess&eacute;ion, conduit
+<i>&agrave; la salle suivante</i>, que j'ai trouv&eacute; des
+bas-reliefs si convenables &agrave;
+l'entr&eacute;e d'une <i>biblioth&egrave;que</i>.</p>
+<p>La salle de la biblioth&egrave;que est presque enti&egrave;rement
+ras&eacute;e; il n'en reste
+que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche
+de
+la porte: sur ces murailles on a sculpt&eacute; des tableaux
+repr&eacute;sentant le
+roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes
+divinit&eacute;s de
+l'&Eacute;gypte&#8212;&agrave; Amon-Ra, Mouth, Chons, Phr&eacute;, Phtha,
+Pascht, Nofr&eacute;-Thmou,
+Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces
+parois est occup&eacute;e par deux &eacute;normes tableaux
+divis&eacute;s en de nombreuses
+colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues s&eacute;ries de
+noms de
+divinit&eacute;s et leurs images de petite proportion; c'est un
+panth&eacute;on
+complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux <i>synoptiques</i>,
+fait nomm&eacute;ment des libations et des offrandes &agrave; tous les
+dieux ou
+d&eacute;esses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec
+le
+<i>monument d'Osimandyas</i>. <i>On voit dans la salle de la
+biblioth&egrave;que</i>, dit
+en effet la description grecque, <i>les images de tous, les dieux de
+l'&Eacute;gypte; le roi leur pr&eacute;sente de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re des offrandes
+convenables &agrave; chacun d'eux</i>.</p>
+<p>Cette comparaison des ruines du Rhamess&eacute;ion avec la
+description du
+monument d'Osimandyas conserv&eacute;e dans Diodore de Sicile, a
+&eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave;
+faite, et avec bien plus de d&eacute;tails encore, par MM. Jollois et
+Devilliers dans leur <i>Description g&eacute;n&eacute;rale de
+Th&egrave;bes</i>, travail important
+auquel je me plais &agrave; donner de justes &eacute;loges parce que
+j'ai vu les
+lieux, et que j'ai pu juger par moi-m&ecirc;me de l'exactitude de leur
+description; mais j'ai d&ucirc; reproduire rapidement ce
+parall&egrave;le dans cette
+lettre, par le besoin de mettre &agrave; leur v&eacute;ritable place
+quelques faits
+nouveaux que j'ai observ&eacute;s, et qui rendent si frappante
+l'analogie du
+monument d&eacute;crit par les Grecs avec le monument dont
+j'&eacute;tudie les ruines.
+Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur
+<i>identit&eacute;</i>, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma
+profession de
+foi toute simple:</p>
+<p>De deux choses l'une: ou le monument d&eacute;crit par
+H&eacute;cat&eacute;e sous le nom de
+<i>monument d'Osimandyas</i> est le m&ecirc;me que le <i>Rhamess&eacute;ion
+occidental de
+Th&egrave;bes</i>, ou bien le <i>Rhamess&eacute;ion</i> n'est qu'une <i>copie</i>,
+&agrave; la diff&eacute;rence
+des mesures pr&egrave;s, si l'on peut s'exprimer ainsi, du <i>monument
+d'Osimandyas</i>.</p>
+<p>Ici se terminent les d&eacute;bris du palais de S&eacute;sostris; il
+ne reste plus de
+traces de ces derni&egrave;res constructions, qui devaient
+s'&eacute;tendre encore du
+c&ocirc;t&eacute; de la montagne. Le Rhamess&eacute;ion est le monument
+de Th&egrave;bes le plus
+d&eacute;grad&eacute;, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui,
+par l'&eacute;l&eacute;gante
+majest&eacute; de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une
+impression
+plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps
+&agrave; son &eacute;tude sans l'&eacute;puiser; mais d'autres
+monuments de la rive oppos&eacute;e
+du Nil, o&ugrave; est toujours Th&egrave;bes, m'arrachent &agrave; ces
+merveilles.... Et je
+pense &agrave; la France.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="QUINZIEME_LETTRE"></a>
+<h2>QUINZI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes, le 18 juin 1829.</small></p>
+<p>En quittant le noble et si &eacute;l&eacute;gant palais de
+S&eacute;sostris, <i>le
+Rhamess&eacute;ion</i>, et avant d'&eacute;tudier avec tout le soin
+qu'ils m&eacute;ritent les
+nombreux &eacute;difices antiques entass&eacute;s sur la butte factice
+nomm&eacute;e
+aujourd'hui <i>M&eacute;dinet-Habou</i>, je devais, pour la
+r&eacute;gularit&eacute; de mes
+travaux, m'occuper de quelques constructions interm&eacute;diaires ou
+voisines
+qui, soit pour leur m&eacute;diocre &eacute;tendue, soit par leur
+&eacute;tat presque total
+de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.</p>
+<p>Je me dirigeai d'abord vers la vall&eacute;e d'<i>El-Assasif</i>,
+situ&eacute;e au nord du
+Rhamess&eacute;ion, et qui se termine brusquement au pied des rochers
+calcaires
+de la cha&icirc;ne libyque: l&agrave; existent les d&eacute;bris d'un
+&eacute;difice au nord du
+tombeau d'Osimandyas.</p>
+<p>Mon but sp&eacute;cial &eacute;tait de constater l'&eacute;poque
+encore inconnue de ces
+constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai
+&agrave;
+l'examen des sculptures et surtout des l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques
+inscrites sur les blocs isol&eacute;s et les pans de murailles
+&eacute;pars sur un
+assez grand espace de terrain.</p>
+<p>Je fus d'abord frapp&eacute; de la finesse du travail de quelques
+restes de
+bas-reliefs martel&eacute;s &agrave; moiti&eacute; par les premiers
+chr&eacute;tiens; et une porte
+de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire
+blanc, me donna la certitude que l'&eacute;difice entier appartenait
+&agrave; la
+meilleure &eacute;poque de l'art &eacute;gyptien.</p>
+<p>Cette porte, ou petit propylon, est enti&egrave;rement couverte de
+l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques. On a sculpt&eacute; sur les jambages, en relief
+tr&egrave;s-bas et
+fort d&eacute;licat, deux images en pied de Pharaons rev&ecirc;tus de
+leurs insignes.
+Toutes les d&eacute;dicaces sont doubles et faites contemporainement au
+nom de
+deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang
+se nomme Am&eacute;nenth&eacute;; l'autre ne marche qu'apr&egrave;s,
+c'est Thouthmosis III,
+nomm&eacute; Moeris par les Grecs.</p>
+<p>Si j'&eacute;prouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le
+reste de
+l'&eacute;difice le c&eacute;l&egrave;bre Moeris, orn&eacute; de toutes
+les marques de la royaut&eacute;,
+c&eacute;der ainsi le pas &agrave; cet Am&eacute;nenth&eacute; qu'on
+chercherait en vain dans les
+listes royales, je dus m'&eacute;tonner encore davantage, &agrave; la
+lecture des
+inscriptions, de trouver qu'on ne parl&acirc;t de ce roi barbu, et en
+costume
+ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au
+f&eacute;minin,
+comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la
+d&eacute;dicace
+m&ecirc;me des propylons.</p>
+<p>&laquo;L'Aro&euml;ris soutien des d&eacute;vou&eacute;s, le roi
+seigneur,
+etc. Soleil d&eacute;vou&eacute; &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute;! (<i>Elle</i>) a fait des constructions en
+l'honneur de son p&egrave;re (le
+p&egrave;re d'<i>elle</i>), Amon-Ra seigneur des tr&ocirc;nes du monde;
+<i>elle</i> lui a &eacute;lev&eacute;
+ce propylon (qu'Amon prot&egrave;ge l'&eacute;difice!) en pierre de
+granit: c'est ce
+qu'<i>elle</i> a fait (pour &ecirc;tre) vivifi&eacute;e &agrave;
+toujours.&raquo;</p>
+<p>L'autre jambage porte une d&eacute;dicace analogue, mais au nom du
+roi
+Thouthmosis III, ou Moeris.</p>
+<p>En parcourant le reste de ces ruines, la m&ecirc;me
+singularit&eacute; se pr&eacute;senta
+partout. Non-seulement je retrouvai le pr&eacute;nom
+d'Am&eacute;nenth&eacute; pr&eacute;c&eacute;d&eacute; des
+titres <i>le roi souveraine du monde</i>, mais aussi son nom propre
+lui-m&ecirc;me
+&agrave; la suite du titre <i>la fille du soleil</i>. Enfin, dans tous
+les
+bas-reliefs repr&eacute;sentant les dieux adressant la parole &agrave;
+ce roi
+Am&eacute;nenth&eacute;, on le traite en reine comme dans la formule
+suivante:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que d&icirc;t Amon-Ra, seigneur des tr&ocirc;nes du
+monde,
+<i>&agrave; sa fille
+ch&eacute;rie</i>, soleil d&eacute;vou&eacute; &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute;: L'&eacute;difice que tu as construit est
+semblable &agrave; la demeure divine.&raquo;</p>
+<p>De nouveaux faits piqu&egrave;rent encore plus ma curiosit&eacute;:
+j'observai surtout
+dans les l&eacute;gendes du propylon de granit, que les cartouches
+pr&eacute;noms et
+noms propres d'Am&eacute;nenth&eacute; avaient &eacute;t&eacute;
+martel&eacute;s dans les temps antiques et
+remplac&eacute;s par ceux de Thouthmosis II, sculpt&eacute;s en
+surcharge.</p>
+<p>Ailleurs, quelques l&eacute;gendes d'Am&eacute;nenth&eacute; avaient
+re&ccedil;u en surcharge aussi
+celles du Pharaon Thouthmosis II.</p>
+<p>Plusieurs autres, enfin, offraient le pr&eacute;nom d'un Thouthmosis
+encore
+inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme
+Amens&eacute;, le tout encore sculpt&eacute; aux d&eacute;pens des
+l&eacute;gendes d'Am&eacute;nenth&eacute;,
+pr&eacute;alablement martel&eacute;es. Je me rappelai alors avoir
+remarqu&eacute; ce nouveau
+roi Thouthmosis trait&eacute; en reine, dans le petit &eacute;difice de
+Thouthmosis
+III, &agrave; M&eacute;dinet-Habou.</p>
+<p>C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de
+plusieurs observations du m&ecirc;me genre, premiers r&eacute;sultats
+de mes courses
+dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu
+&agrave; compl&eacute;ter mes connaissances sur le personnel de la
+premi&egrave;re partie de
+la XVIIIe dynastie. Il r&eacute;sulte de la combinaison de tous les
+t&eacute;moignages
+fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de
+d&eacute;velopper ici:</p>
+<p>1&deg; Que Thouthmosis Ier succ&eacute;da imm&eacute;diatement au
+grand Am&eacute;nothph Ier, le
+chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines;</p>
+<p>2&deg; Que son fils Thouthmosis II occupa le tr&ocirc;ne
+apr&egrave;s lui et mourut sans
+enfants;</p>
+<p>3&deg; Que sa soeur Amens&eacute; lui succ&eacute;da comme fille de
+Thouthmosis Ier, et
+r&eacute;gna vingt et un ans en souveraine;</p>
+<p>4&deg; Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui
+comprit
+dans son nom propre celui de la reine Amens&eacute; son &eacute;pouse;
+que ce
+Thouthmosis fut le p&egrave;re de Thouthmosis III ou Moeris, et
+gouverna au nom
+d'Amens&eacute;;</p>
+<p>5&deg; Qu'&agrave; la mort de ce Thouthmosis, la reine Amens&eacute;
+&eacute;pousa en secondes
+noces Am&eacute;nenth&eacute;, qui gouverna aussi au nom
+d'Amens&eacute;, et qui fut r&eacute;gent
+pendant la minorit&eacute; et les premi&egrave;res ann&eacute;es de
+Thouthmosis III, ou
+Moeris;</p>
+<p>6&deg; Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exer&ccedil;a le
+pouvoir
+conjointement avec le r&eacute;gent Am&eacute;nenth&eacute;, qui le
+tint sous sa tutelle
+pendant quelques ann&eacute;es.</p>
+<p>La connaissance de cette succession de personnages explique tout
+naturellement les singularit&eacute;s not&eacute;es dans l'examen
+minutieux de tous
+les restes de sculptures existant dans l'&eacute;difice de la
+vall&eacute;e
+d'<i>El-Assasif</i>. On comprend alors pourquoi le r&eacute;gent
+Am&eacute;nenth&eacute; ne para&icirc;t
+dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les
+dieux adressent &agrave; la reine Amens&eacute;, dont il n'est que le
+repr&eacute;sentant;
+cela explique le style des d&eacute;dicaces faites par
+Am&eacute;nenth&eacute;, parlant
+lui-m&ecirc;me au nom de la reine, ainsi que les d&eacute;dicaces du
+m&ecirc;me genre dans
+lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amens&eacute;,
+qui joua
+d'abord, le premier, un r&ocirc;le passif, et ne fut, comme son
+successeur
+Am&eacute;nenth&eacute;, qu'une esp&egrave;ce de figurant du pouvoir
+royal exerc&eacute; par la
+reine.</p>
+<p>Les surcharges qu'ont &eacute;prouv&eacute;es la plupart des
+l&eacute;gendes du r&eacute;gent
+Am&eacute;nenth&eacute; d&eacute;montrent que sa r&eacute;gence fut
+odieuse et pesante pour son
+pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris &agrave;
+t&acirc;che de condamner
+son tuteur &agrave; un &eacute;ternel oubli. C'est en effet sous le
+r&egrave;gne de ce
+Thouthmosis III que furent martel&eacute;es presque toutes les
+l&eacute;gendes
+d'Am&eacute;nenth&eacute;, et qu'on sculpta &agrave; la place soit les
+l&eacute;gendes de
+Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurp&eacute;
+l'autorit&eacute;, soit
+celles de Thouthmosis, premier mari d'Amens&eacute;, le p&egrave;re
+m&ecirc;me du roi
+r&eacute;gnant. J'ai observ&eacute; la destruction syst&eacute;matique
+de ces l&eacute;gendes dans
+une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de
+Th&egrave;bes.
+Fut-elle l'ouvrage imm&eacute;diat de la haine personnelle de
+Thouthmosis III,
+ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est
+impossible de d&eacute;cider; mais le fait nous a paru assez curieux
+pour le
+constater.</p>
+<p>Toutes les inscriptions du monument d'<i>El-Assasif</i>
+&eacute;tablissent
+unanimement que cet &eacute;difice a &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute; sous la r&eacute;gence d'Am&eacute;nenth&ecirc;, au
+nom de la reine Amens&eacute; et de son jeune fils Thouthmosis III.
+Cette
+construction n'est donc point post&eacute;rieure &agrave; l'an 1736
+avant J.-C.,
+&eacute;poque approximative des premi&egrave;res ann&eacute;es du
+r&egrave;gne de Thouthmosis III,
+exer&ccedil;ant seul le pouvoir supr&ecirc;me. Ces sculptures comptent
+donc d&eacute;j&agrave; plus
+de 3,500 ans d'antiquit&eacute;.</p>
+<p>Il r&eacute;sulte de ces m&ecirc;mes d&eacute;dicaces et des
+sculptures qui d&eacute;corent
+quelques-unes des salles non d&eacute;truites, que l'&eacute;difice
+int&eacute;rieur &eacute;tait un
+temple consacr&eacute; &agrave; la grande divinit&eacute; de
+Th&egrave;bes, Amon-Ra, le roi des
+dieux, qu'on y adorait sous la figure sp&eacute;ciale
+d'Amon-Ra-Pneh-enn&eacute;-ghet-en-tho, c'est-&agrave;-dire d'Amon-Ra
+seigneur des
+tr&ocirc;nes et du monde; j'ai retrouv&eacute; dans Th&egrave;bes
+plusieurs autres temples
+d&eacute;di&eacute;s &agrave; ce grand &ecirc;tre, mais sous d'autres
+titres, qui lui sont
+&eacute;galement particuliers.</p>
+<p>Ce temple d'Amon-Ra, d'une &eacute;tendue assez consid&eacute;rable,
+d&eacute;cor&eacute; de
+sculptures du travail le plus pr&eacute;cieux,
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d'un dromos et
+probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'&eacute;levait au
+fond de
+la vall&eacute;e d'El-Assasif. Son sanctuaire p&eacute;n&eacute;trait
+pour ainsi dire dans
+les rochers &agrave; pic de la cha&icirc;ne libyque, cribl&eacute;e,
+comme le sol m&ecirc;me de la
+vall&eacute;e, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de
+s&eacute;pulture
+aux habitants de la ville capitale.</p>
+<p>Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en
+forme de vo&ucirc;te, de quelques-unes de ces salles, ont
+r&eacute;cemment tromp&eacute;
+quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet &eacute;difice
+&eacute;tait le
+tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les d&eacute;tails que
+nous
+avons donn&eacute;s sur la construction et la destination de cet
+&eacute;difice sacr&eacute;
+d&eacute;truisent une telle hypoth&egrave;se. Ses divisions et ses
+accessoires nous le
+feraient reconna&icirc;tre pour un v&eacute;ritable temple, &agrave;
+d&eacute;faut des inscriptions
+d&eacute;dicatoires qui le disent formellement. Sa d&eacute;coration
+m&ecirc;me et le sujet
+des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes
+n'ont rien de commun avec la d&eacute;coration et les sc&egrave;nes
+sculpt&eacute;es dans les
+hypog&eacute;es et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples
+et les
+palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois
+anc&ecirc;tres
+du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier
+genre
+pr&eacute;sentent un grand int&eacute;r&ecirc;t, parce qu'ils
+fournissent des d&eacute;tails
+pr&eacute;cieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe
+dynastie. Je
+citerai d'abord, et &agrave; ce sujet, plusieurs tableaux
+sculpt&eacute;s et peints
+repr&eacute;sentant Thouthmosis, p&egrave;re de Thouthmosis III, et le
+Pharaon
+Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu
+Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant
+toute la paroi de gauche de la grande salle vo&ucirc;t&eacute;e, au
+fond du temple,
+dans lequel on a figur&eacute; la grande <i>bari</i> sacr&eacute;e ou
+arche d'Amon-Ra, le
+dieu du temple, ador&eacute; par le r&eacute;gent
+Am&eacute;nenth&eacute;, ayant derri&egrave;re lui
+Thouthmosis III, suivi d'une tr&egrave;s-jeune enfant richement
+par&eacute;e, et que
+l'inscription nous dit &ecirc;tre sa fille, <i>la fille du roi qu'elle
+aime, la
+divine &eacute;pouse Rannofr&eacute;</i>. En arri&egrave;re de la <i>bari</i>
+sacr&eacute;e, et comme
+recevant une portion des offrandes faites par les deux rois
+agenouill&eacute;s,
+sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son
+&eacute;pouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofr&eacute;.
+L'histoire &eacute;crite ne
+nous avait point conserv&eacute; les noms de ces trois princesses;
+c'est l&agrave; que
+je les ai lus pour la premi&egrave;re fois. Quant au titre de divine
+&eacute;pouse
+donn&eacute; &agrave; la fille de Moeris encore en bas &acirc;ge, il
+indique seulement que
+cette jeune enfant avait &eacute;t&eacute; vou&eacute;e au culte
+d'Am&eacute;nenth&eacute;, &eacute;tant du nombre
+de ces filles d'une haute naissance, nomm&eacute;es <i>pallades</i> et
+<i>pallacides</i>,
+dont j'ai retrouv&eacute; les tombeaux dans une autre vall&eacute;e de
+la cha&icirc;ne
+libyque.</p>
+<p>Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vall&eacute;es de la
+n&eacute;cropole de Th&egrave;bes,
+re&ccedil;ut &agrave; diff&eacute;rentes &eacute;poques soit des
+restaurations, soit des
+accroissements, sous le r&egrave;gne de divers rois successeurs
+d'Am&eacute;nenth&eacute; et
+de Thouthmosis III. J'ai retrouv&eacute;, en effet, dans les pierres
+provenant
+des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps
+peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie
+aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties
+d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de
+l'&eacute;difice sous les r&egrave;gnes des rois H&ocirc;rus,
+Rhams&egrave;s le Grand et son fils
+M&eacute;nephtha II, comme les fondateurs m&ecirc;mes du temple. Enfin,
+la derni&egrave;re
+salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures
+d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que
+j'&eacute;prouvai &agrave; la
+vue de ces pitoyables bas-reliefs, compar&eacute;s &agrave; la finesse
+et &agrave; l'&eacute;l&eacute;gance
+des tableaux sculpt&eacute;s dans les deux salles
+pr&eacute;c&eacute;dentes, cessa bient&ocirc;t &agrave;
+la lecture de grandes inscriptions hi&eacute;roglyphiques, constatant
+que cette
+belle restauration-l&agrave; avait &eacute;t&eacute; faite sous le
+r&egrave;gne et au nom de
+Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;verg&egrave;te II et de sa
+premi&egrave;re femme Cl&eacute;op&acirc;tre. Voil&agrave; une des
+mille et une preuves d&eacute;monstratives contre l'opinion de ceux qui
+supposeraient que l'art &eacute;gyptien gagna quelque perfection par
+l'&eacute;tablissement des Grecs en &Eacute;gypte.</p>
+<p>Je le r&eacute;p&egrave;te encore: l'art &eacute;gyptien ne doit
+qu'&agrave; lui-m&ecirc;me tout ce qu'il
+a produit de grand, de pur et de beau; et n'en d&eacute;plaise aux
+savants qui
+se font une religion de croire fermement &agrave; la
+g&eacute;n&eacute;ration spontan&eacute;e des
+arts en Gr&egrave;ce, il est &eacute;vident pour moi, comme pour tous
+ceux qui ont
+bien vu l'&Eacute;gypte, ou qui ont une connaissance r&eacute;elle des
+monuments
+&eacute;gyptiens existants en Europe, que les arts ont commenc&eacute;
+en Gr&egrave;ce par
+une imitation servile des arts de l'&Eacute;gypte, beaucoup plus
+avanc&eacute;s qu'on
+ne le croit vulgairement, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; les
+premi&egrave;res colonies
+&eacute;gyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de
+l'Attique
+ou du P&eacute;loponn&egrave;se. La vieille &Eacute;gypte enseigna les
+arts &agrave; la Gr&egrave;ce,
+celle-ci leur donna le d&eacute;veloppement le plus sublime: mais sans
+l'&Eacute;gypte, la Gr&egrave;ce ne serait probablement point devenue
+la terre
+classique des beaux-arts. Voil&agrave; ma profession de foi tout
+enti&egrave;re sur
+cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des
+bas-reliefs que les &Eacute;gyptiens ont ex&eacute;cut&eacute;s, avec
+la plus &eacute;l&eacute;gante
+finesse de travail, 1700 ans avant l'&egrave;re chr&eacute;tienne. Que
+faisaient les
+Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne
+fais
+qu'une lettre.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="SEIZIEME_LETTRE"></a>
+<h2>SEIZI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes, le 20 juin 1829.</small></p>
+<p>J'ai donn&eacute; toute la journ&eacute;e d'hier et cette
+matin&eacute;e &agrave; l'&eacute;tude des
+tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne
+Th&egrave;bes. Cette construction, comparable en &eacute;tendue
+&agrave; l'immense palais de
+Karnac, dont on aper&ccedil;oit d'ici les ob&eacute;lisques sur l'autre
+rive du
+fleuve, a presque enti&egrave;rement disparu; il en subsiste encore
+quelques
+d&eacute;bris, s'&eacute;levant &agrave; peine au-dessus du sol de la
+plaine exhauss&eacute;e par
+les d&eacute;p&ocirc;ts successifs de l'inondation, qui recouvrent
+probablement aussi
+toutes les masses de granit, de br&egrave;ches et autres
+mati&egrave;res dures
+employ&eacute;es dans la d&eacute;coration de ce palais. La portion la
+plus
+consid&eacute;rable &eacute;tant construite en pierres calcaires, les
+Barbares les ont
+peu &agrave; peu bris&eacute;es et converties en chaux pour
+&eacute;lever de mis&eacute;rables
+cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une
+bien haute id&eacute;e de la magnificence de cet antique &eacute;difice.</p>
+<p>Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de
+longueur, nivel&eacute; par les d&eacute;p&ocirc;ts successifs de
+l'inondation, couvert de
+longues herbes, mais dont la surface, d&eacute;chir&eacute;e sur une
+multitude de
+points, laisse encore apercevoir des d&eacute;bris d'architraves, des
+portions
+de colosses, des f&ucirc;ts de colonnes et des fragments
+d'&eacute;normes bas-reliefs
+que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni d&eacute;rob&eacute;s
+pour toujours &agrave;
+la curiosit&eacute; des voyageurs. L&agrave; ont exist&eacute; plus de
+dix-huit colosses dont
+les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de
+diverses mati&egrave;res, ont &eacute;t&eacute; bris&eacute;s, et l'on
+rencontre leurs membres
+&eacute;normes dispers&eacute;s &ccedil;a et l&agrave;, les uns au
+niveau du sol, d'autres au fond
+d'excavations ex&eacute;cut&eacute;es par les fouilleurs modernes. J'ai
+recueilli, sur
+ces restes mutil&eacute;s, les noms d'un grand nombre de peuples
+asiatiques
+dont les chefs captifs &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s
+entourant la base de ces
+colosses repr&eacute;sentant leur vainqueur, le Pharaon
+Am&eacute;nophis, le troisi&egrave;me
+du nom, celui m&ecirc;me que les Grecs ont voulu confondre avec le
+Memnon de
+leurs mythes h&eacute;ro&iuml;ques. Ces l&eacute;gendes
+d&eacute;montrent d&eacute;j&agrave; que nous sommes ici
+sur l'emplacement du c&eacute;l&egrave;bre &eacute;difice de
+Th&egrave;bes connu des Grecs sous le
+nom de <i>Memnonium</i>. C'est ce qu'avaient cherch&eacute; &agrave;
+prouver, par des
+consid&eacute;rations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans
+leur
+excellente description de ces ruines.</p>
+<p>Les monuments les mieux conserv&eacute;s au milieu de cette
+effroyable
+d&eacute;vastation des objets du premier ordre dont il me reste
+&agrave; parler,
+&eacute;tabliraient encore mieux, si cela &eacute;tait
+n&eacute;cessaire, que ces ruines sont
+bien celles du Memnonium de Th&egrave;bes, ou palais de Memnon,
+appel&eacute;
+<i>Am&eacute;nophion</i> par les &Eacute;gyptiens, du nom m&ecirc;me de
+son fondateur, et que je
+trouve mentionn&eacute; dans une foule d'inscriptions
+hi&eacute;roglyphiques des
+hypog&eacute;es du voisinage o&ugrave; reposaient jadis les momies de
+plusieurs grands
+officiers charg&eacute;s, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien
+de ce
+magnifique &eacute;difice.</p>
+<p>C'est vers l'extr&eacute;mit&eacute; des ruines et du
+c&ocirc;t&eacute; du fleuve que s'&eacute;l&egrave;vent
+encore, en dominant la plaine de Th&egrave;bes, les deux fameux
+colosses,
+d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit
+d'une si grande c&eacute;l&eacute;brit&eacute; sous le nom de <i>colosse
+de Memnon</i>. Form&eacute;s
+chacun d'un seul bloc de gr&egrave;s-br&egrave;che, transport&eacute;s
+des carri&egrave;res de la
+Th&eacute;ba&iuml;de sup&eacute;rieure, et plac&eacute;s sur d'immenses
+bases de la m&ecirc;me mati&egrave;re,
+ils repr&eacute;sentent tous deux un Pharaon assis, les mains
+&eacute;tendues sur les
+genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherch&eacute;
+&agrave; motiver &agrave;
+mes yeux l'&eacute;trange erreur du respectable et spirituel Denon, qui
+a voulu
+prendre ces statues pour celles de deux princesses &eacute;gyptiennes.
+Les
+inscriptions hi&eacute;roglyphiques encore subsistantes, telles que
+celles qui
+couvrent le dossier du tr&ocirc;ne du colosse du sud et les
+c&ocirc;t&eacute;s des deux
+bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage
+dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et
+perp&eacute;tuaient la m&eacute;moire. L'inscription du dossier porte
+textuellement: &laquo;L'Ar&ocirc;&euml;ris puissant, le
+mod&eacute;rateur des
+mod&eacute;rateurs, etc., le roi soleil,
+seigneur de v&eacute;rit&eacute; (ou de justice), le fils du soleil, le
+seigneur des
+diad&egrave;mes, Am&eacute;nothph, mod&eacute;rateur de la
+r&eacute;gion pure, le bien-aim&eacute;
+d'Amon-Ra, etc., l'H&ocirc;rus resplendissant, celui qui a agrandi la
+demeure.....(lacune) &agrave; toujours, a &eacute;rig&eacute; ces
+constructions en l'honneur
+de son p&egrave;re Ammon; il lui a d&eacute;di&eacute; cette statue
+colossale de pierre dure,
+etc.&raquo; Et sur les c&ocirc;t&eacute;s des bases on lit en grands
+hi&eacute;roglyphes de plus
+d'un pied de proportion, ex&eacute;cut&eacute;s, surtout ceux du
+colosse du nord, avec
+une perfection et une &eacute;l&eacute;gance au-dessus de tout
+&eacute;loge, la l&eacute;gende ou
+devise particuli&egrave;re, le pr&eacute;nom et le nom propre du roi
+que les colosses
+repr&eacute;sentent:</p>
+<p>&laquo;Le seigneur souverain de la r&eacute;gion sup&eacute;rieure
+et de
+la r&eacute;gion
+inf&eacute;rieure, le r&eacute;formateur des moeurs, celui qui tient le
+monde en
+repos, l'H&ocirc;rus qui, grand par sa force, a frapp&eacute; les
+Barbares, le roi
+soleil seigneur de v&eacute;rit&eacute;, le fils du soleil,
+Am&eacute;nothph, mod&eacute;rateur de
+la r&eacute;gion pure, ch&eacute;ri d'Amon-Ra, roi des dieux.&raquo;</p>
+<p>Ce sont l&agrave; les titres et noms du troisi&egrave;me
+Am&eacute;nophis de la XVIIIe
+dynastie, lequel occupait le tr&ocirc;ne des Pharaons vers l'an 1680
+avant
+l'&egrave;re chr&eacute;tienne. Ainsi se trouve compl&egrave;tement
+justifi&eacute;e l'assertion que
+Pausanias met dans la bouche des Th&eacute;bains de son temps, lesquels
+soutenaient que ce colosse n'&eacute;tait nullement l'image du Memnon
+des
+Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nomm&eacute; <i>Ph-Am&eacute;noph</i>.</p>
+<p>Ces deux colosses d&eacute;coraient, suivant toute apparence, la
+fa&ccedil;ade
+ext&eacute;rieure du principal pyl&ocirc;ne de l'Am&eacute;nophion; et,
+malgr&eacute; l'&eacute;tat de
+d&eacute;gradation o&ugrave; la barbarie et le fanatisme ont
+r&eacute;duit ces antiques
+monuments, on peut juger de l'&eacute;l&eacute;gance, du soin
+extr&ecirc;me et de la
+recherche qu'on avait mis dans leur ex&eacute;cution, par celle des
+figures
+accessoires formant la d&eacute;coration de la partie ant&eacute;rieure
+du tr&ocirc;ne de
+chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculpt&eacute;es
+dans la
+masse m&ecirc;me de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze
+pieds de
+haut. La magnificence de leur coiffure et les riches d&eacute;tails de
+leur
+costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont
+elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hi&eacute;roglyphiques
+grav&eacute;es
+sur ces statues formant en quelque sorte les pieds ant&eacute;rieurs du
+tr&ocirc;ne
+de chaque statue d'Am&eacute;nophis, nous apprennent que la figure de
+gauche
+repr&eacute;sente une reine &eacute;gyptienne, la m&egrave;re du roi,
+nomm&eacute;e <i>Tmau-Hem-Va</i>,
+ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine &eacute;pouse du
+m&ecirc;me
+Pharaon, <i>Ta&iuml;a</i>, dont le nom &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+donn&eacute; par une foule de
+monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV,
+<i>Tmau-Hem-Va</i>, m&egrave;re d'Am&eacute;nophis-Memnon, par les
+bas-reliefs du palais de
+Louqsor, mentionn&eacute;s dans la notice rapide que j'ai
+crayonn&eacute;e de cet
+important &eacute;difice.</p>
+<p>Sur un autre point des ruines de l'Am&eacute;nophion, du
+c&ocirc;t&eacute; de la montagne
+libyque, &agrave; la limite du d&eacute;sert et un peu adroite de l'axe
+passant entre
+les deux colosses, existent deux blocs de gr&egrave;s-br&egrave;che,
+d'environ trente
+pieds de long chacun, et pr&eacute;sentant la forme de deux
+&eacute;normes st&egrave;les.
+Leur surface visible est orn&eacute;e de tableaux et de magnifiques
+inscriptions form&eacute;es chacune de vingt-quatre &agrave; vingt-cinq
+lignes
+d'hi&eacute;roglyphes du plus beau style, ex&eacute;cut&eacute;s de
+relief dans le creux. H
+est infiniment probable que ces portions qu'on aper&ccedil;oit
+aujourd'hui sont
+les dossiers des si&egrave;ges de deux groupes colossals
+renvers&eacute;s et enfouis
+la face contre terre: j'ai manqu&eacute; de moyens assez puissants pour
+v&eacute;rifier le fait.</p>
+<p>Quoi qu'il en soit, les tableaux sculpt&eacute;s sur ces masses
+effrayantes
+nous montrent toujours le roi Am&eacute;nophis-Memnon,
+accompagn&eacute; ici de la
+reine Ta&iuml;a son &eacute;pouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou
+par
+Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes
+express&eacute;ment
+relatifs &agrave; la d&eacute;dicace du Memnonium ou Am&eacute;nophion
+aux dieux de Th&egrave;bes
+par le fondateur de cet immense &eacute;difice.</p>
+<p>La forme et la r&eacute;daction de cette d&eacute;dicace, dont j'ai
+pris une copie
+soign&eacute;e, malgr&eacute; une foule de lacunes, sont d'un genre
+tout &agrave; fait
+original et m'ont paru tr&egrave;s-curieuses. On en jugera par une
+courte
+analyse.</p>
+<p>Cette cons&eacute;cration du palais est rappel&eacute;e d'une
+mani&egrave;re tout &agrave; fait
+dramatique; c'est d'abord le roi Am&eacute;nophis qui prend la parole
+d&egrave;s la
+premi&egrave;re ligne et la garde jusqu'&agrave; la treizi&egrave;me.
+&laquo;Le roi Am&eacute;nothph a
+dit: Viens, &ocirc; Amon-Ra, seigneur des tr&ocirc;nes du monde, toi
+qui r&eacute;sides
+dans les r&eacute;gions de Oph (Th&egrave;bes)! contemple la demeure
+que nous t'avons
+construite dans la contr&eacute;e pure, elle est belle: descends du
+haut du
+ciel pour en prendre possession!&raquo; Suivent les louanges du dieu
+m&ecirc;l&eacute;es &agrave;
+la description de l'&eacute;difice d&eacute;di&eacute;, et l'indication
+des ornements et
+d&eacute;corations en pierre de gr&egrave;s, en granit ros&eacute;, en
+pierre noire, en or,
+en ivoire et en pierres pr&eacute;cieuses, que le roi y a
+prodigu&eacute;s, y compris
+deux grands ob&eacute;lisques dont on n'aper&ccedil;oit plus
+aujourd'hui aucune trace.</p>
+<p>Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu
+Amon-Ra en r&eacute;ponse aux courtoisies du Pharaon. &laquo;Voici ce
+que dit
+Amon-Ra, le mari de sa m&egrave;re, etc.: Approche, mon fils, soleil
+seigneur
+de v&eacute;rit&eacute;, du germe du soleil, enfant du soleil,
+Am&eacute;nothph! J'ai entendu
+tes paroles et je vois les constructions que tu as
+ex&eacute;cut&eacute;es; moi qui
+suis ton p&egrave;re, je me complais dans tes bonnes oeuvres,
+etc.&raquo;</p>
+<p>Enfin, vers le milieu de la vingti&egrave;me ligne commence une
+troisi&egrave;me et
+derni&egrave;re harangue; c'est celle que prononcent les dieux en
+pr&eacute;sence
+d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens
+Am&eacute;nothph, son fils ch&eacute;ri, d'en rendre le r&egrave;gne
+joyeux en le prolongeant
+pendant de longues ann&eacute;es, en r&eacute;compense du bel
+&eacute;difice qu'il a &eacute;lev&eacute;
+pour leur servir de demeure, palais dont ils d&eacute;clarent avoir
+pris
+possession apr&egrave;s l'avoir bien et d&ucirc;ment visit&eacute;.</p>
+<p>L'identit&eacute; du Memnonium des Grecs et de l'Am&eacute;nophion
+&eacute;gyptien n'est donc
+plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais f&ucirc;t une
+des plus
+&eacute;tonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en
+grand,
+ex&eacute;cut&eacute;es par un Grec nomm&eacute; Iani, ancien agent de
+M. Salt, ont mis &agrave;
+d&eacute;couvert une foule de bases de colonnes, un tr&egrave;s-grand
+nombre de
+statues l&eacute;ontoc&eacute;phales en granit noir; de plus, deux
+magnifiques sphinx
+colossals et &agrave; t&ecirc;te humaine, en granit ros&eacute;, du
+plus beau travail,
+repr&eacute;sentant aussi le roi Am&eacute;nophis III. Les traits du
+visage de ce
+prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de
+physionomie un peu &eacute;thiopienne, sont absolument semblables
+&agrave; ceux que
+les sculpteurs et les peintres ont donn&eacute;s &agrave; ce m&ecirc;me
+Pharaon dans les
+tableaux des st&egrave;les du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais
+de
+Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la
+vall&eacute;e de
+l'Ouest &agrave; Biban-el-Molouk; nouvelle et milli&egrave;me preuve
+que les statues
+et bas-reliefs &eacute;gyptiens pr&eacute;sentent de v&eacute;ritables
+portraits des anciens
+rois dont ils portent les l&eacute;gendes.</p>
+<p>A une petite distance du Rhamess&eacute;ion existent les
+d&eacute;bris de deux
+colosses en gr&egrave;s rouge&acirc;tre: c'&eacute;taient encore deux
+statues ornant
+probablement la porte lat&eacute;rale nord de l'Am&eacute;nophion; ce
+qui peut donner
+une juste id&eacute;e de l'immense &eacute;tendue de ce palais, dont il
+reste encore
+de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occup&eacute; des
+inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand
+colosse du nord, la c&eacute;l&egrave;bre <i>statue de Memnon;</i>
+tout cela est bien
+moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la
+r&eacute;alit&eacute; des harmonieux accents que tant de Romains
+affirment unanimement
+avoir ou&iuml; moduler par la bouche m&ecirc;me du colosse,
+aussit&ocirc;t qu'elle &eacute;tait
+frapp&eacute;e des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que,
+plusieurs
+fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon,
+aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon
+attention du m&eacute;lancolique tableau que je contemplais, la plaine
+de
+Th&egrave;bes, o&ugrave; gisent les membres &eacute;pars de cette
+a&icirc;n&eacute;e des villes royales.
+Il y aurait mati&egrave;re &agrave; d'&eacute;ternelles
+r&eacute;flexions; mais je ne dois pas
+oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques
+ruines..... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="DIX-SEPTIEME_LETTRE"></a>
+<h2>DIX-SEPTIEME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes (rive occidentale),
+25 juin 1829.</small></p>
+<p>Je viens de visiter et d'&eacute;tudier dans toutes ses parties un
+petit temple
+d'une conservation parfaite, situ&eacute; derri&egrave;re
+l'Am&eacute;nophion, dans un vallon
+form&eacute; par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon
+qui
+s'en est d&eacute;tach&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de la plaine. Ce
+monument a &eacute;t&eacute; d&eacute;crit par la
+Commission d'&Eacute;gypte sous le nom de <i>Petit Temple d'Isis.</i></p>
+<p>Le voyageur est attir&eacute;, dans ces lieux solitaires et
+d&eacute;nu&eacute;s de toute
+v&eacute;g&eacute;tation, par une enceinte peu r&eacute;guli&egrave;re,
+b&acirc;tie en briques crues, et
+qu'on aper&ccedil;oit de fort loin, parce qu'elle est plac&eacute;e sur
+un terrain
+assez &eacute;lev&eacute;. On y p&eacute;n&egrave;tre par un petit
+propylon en gr&egrave;s engag&eacute; dans
+l'enceinte et couvert ext&eacute;rieurement de sculptures d'un travail
+lourdement recherch&eacute;. Les tableaux qui ornent le bandeau de
+cette porte
+repr&eacute;sentent Ptol&eacute;m&eacute;e Soter II faisant des
+offrandes, du c&ocirc;t&eacute; droit, &agrave;
+la d&eacute;esse Hath&ocirc;r (V&eacute;nus) et &agrave; la grande
+triade de Th&egrave;bes, Amon-Ra, Mouth
+et Chons; du c&ocirc;t&eacute; gauche, &agrave; la d&eacute;esse
+Thm&eacute; ou Thme&iuml; (la v&eacute;rit&eacute; ou la
+justice, Th&eacute;mis) et &agrave; une triade form&eacute;e du dieu
+hi&eacute;racoc&eacute;phale Mandou,
+de son &eacute;pouse Ritho et de leur fils Harphr&eacute;. Ces trois
+divinit&eacute;s, celles
+qu'on adorait principalement &agrave; Hennonthis, occupent la partie du
+bandeau
+dirig&eacute;e vers cette capitale de nome.</p>
+<p>Ces courts d&eacute;tails suffisent, lorsqu'on est un peu
+familiaris&eacute; avec le
+syst&egrave;me de d&eacute;coration des monuments &eacute;gyptiens,
+pour d&eacute;terminer avec
+certitude: 1&deg; &agrave; quelles divinit&eacute;s fut
+sp&eacute;cialement d&eacute;di&eacute; le temple
+auquel ce propylon donne entr&eacute;e; 2&deg; quelles divinit&eacute;s
+y jouissaient du
+rang de syntr&ocirc;ne; et il devient ici de toute &eacute;vidence
+qu'on adorait
+sp&eacute;cialement dans ce temple le principe de beaut&eacute;
+confondu et identifi&eacute;
+avec le principe de v&eacute;rit&eacute;, de justice, ou, en termes
+mythologiques, que
+cet &eacute;difice &eacute;tait consacr&eacute; &agrave; la
+d&eacute;esse Hath&ocirc;r, identifi&eacute;e avec la d&eacute;esse
+Thme&iuml;. Ce sont, en effet, ces deux d&eacute;esses qui
+re&ccedil;oivent les premiers
+hommages de Soter II; et comme l'&eacute;difice faisait partie de
+Th&egrave;bes et
+avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'apr&egrave;s une
+r&egrave;gle
+de saine politique que j'ai d&eacute;velopp&eacute;e ailleurs, des
+sacrifices en
+l'honneur de la triade th&eacute;baine et de la triade hermonthite. On
+s'&eacute;tait
+donc trop h&acirc;t&eacute; de donner un nom &agrave; ce temple,
+d'apr&egrave;s des aper&ccedil;us
+reposant sur de simples conjectures.</p>
+<p>Les m&ecirc;mes adorations sont r&eacute;p&eacute;t&eacute;es sur la
+porte du temple proprement
+dit, qui s'ouvre par un petit p&eacute;ristyle que soutiennent des
+colonnes &agrave;
+chapiteaux orn&eacute;s de fleurs de lotus et de houppes de papyrus
+combin&eacute;es;
+les colonnes et les parois n'ont jamais &eacute;t&eacute;
+d&eacute;cor&eacute;es de sculptures. Il
+n'en est point ainsi du pronaos, form&eacute; de deux colonnes et de
+deux
+piliers orn&eacute;s de t&ecirc;tes symboliques de la d&eacute;esse
+Hath&ocirc;r, &agrave; laquelle ce
+temple fut consacr&eacute;. Les tableaux qui couvrent le f&ucirc;t des
+colonnes
+repr&eacute;sentent des offrandes faites &agrave; cette d&eacute;esse
+et &agrave; sa seconde forme
+Thme&iuml;, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et
+plusieurs formes tertiaires de la d&eacute;esse Hath&ocirc;r,
+ador&eacute;e par le roi
+Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;piphane, sous le r&egrave;gne duquel a
+&eacute;t&eacute; faite la d&eacute;dicace du
+monument, comme le prouve la grande inscription hi&eacute;roglyphique
+sculpt&eacute;e
+sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des
+deux parties affront&eacute;es de cette formule d&eacute;dicatoire:</p>
+<p>(Partie de droite.) <i>Premi&egrave;re ligne</i>. &laquo;Le roi
+(dieu
+&Eacute;piphane que
+Phtah-Thor&eacute; a &eacute;prouv&eacute;, image vivante d'Amon-Ra),
+le ch&eacute;ri des dieux et
+des d&eacute;esses m&egrave;res, le bien-aim&eacute; d'Amon-Ra, a fait
+ex&eacute;cuter cet &eacute;difice
+en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour &ecirc;tre vivifi&eacute; &agrave;
+toujours.&raquo;</p>
+<p><i>Deuxi&egrave;me ligne</i>. &laquo;La divine soeur de
+(Ptol&eacute;m&eacute;e toujours vivant, dieu
+aim&eacute; de Phtah), ch&eacute;ri d'Amon-Ra, l'ami du bien
+(Pmainouf&eacute;)..... (le
+reste est d&eacute;truit).&raquo;</p>
+<p>(Partie de gauche.) <i>Premi&egrave;re ligne</i>. &laquo;Le fils du
+soleil (Ptol&eacute;m&eacute;e
+toujours vivant, dieu aim&eacute; de Phtah), ch&eacute;ri des dieux et
+des d&eacute;esses
+m&egrave;res, bien-aim&eacute; d'Hath&ocirc;r, a fait ex&eacute;cuter
+cet &eacute;difice en l'honneur de
+sa m&egrave;re la rectrice de l'Occident, pour &ecirc;tre
+vivifi&eacute; &agrave; toujours.&raquo;</p>
+<p><i>Deuxi&egrave;me ligne</i>. &laquo;La royale &eacute;pouse
+(Cl&eacute;op&acirc;tre, bien-aim&eacute;e de Thme&iuml;),
+rectrice de l'Occident, a fait ex&eacute;cuter cet &eacute;difice.....
+(le reste
+manque).&raquo;</p>
+<p>Ces textes justifient tout &agrave; fait ce que nous avions
+d&eacute;duit des seules
+sculptures du propylon relativement aux divinit&eacute;s
+particuli&egrave;rement
+honor&eacute;es dans ce temple; il est &eacute;galement &eacute;tabli
+que la d&eacute;dicace de cet
+&eacute;difice sacr&eacute; a &eacute;t&eacute; faite par le
+cinqui&egrave;me des Ptol&eacute;m&eacute;es, vers l'an 200
+avant J.-C.</p>
+<p>Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de
+gauche
+du pronaos, ainsi que sur la fa&ccedil;ade du temple formant le fond de
+ce m&ecirc;me
+pronaos, appartiennent tous au r&egrave;gne d'&Eacute;piphane. Tous se
+rapportent aux
+d&eacute;esses Hath&ocirc;r et Thme&iuml;, ainsi qu'aux grandes
+divinit&eacute;s de Th&egrave;bes et
+d'Hennonthis.</p>
+<p>On a divis&eacute; le naos en trois salles contigu&euml;s; ce sont
+trois v&eacute;ritables
+sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, enti&egrave;rement
+sculpt&eacute;,
+contient des tableaux d'offrandes &agrave; tous les dieux ador&eacute;s
+dans le
+temple, les deux triades pr&eacute;cit&eacute;es, et principalement aux
+d&eacute;esses Hath&ocirc;r
+et Thme&iuml;, qui paraissent dans presque toutes les sc&egrave;nes.
+Aussi n'est-il
+question que de ces deux divinit&eacute;s dans les d&eacute;dicaces du
+sanctuaire,
+inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de
+Ptol&eacute;m&eacute;e
+Philopator:</p>
+<p>&laquo;L'H&ocirc;rus soutien de l'&Eacute;gypte, celui qui a embelli
+les
+temples comme
+Th&ocirc;th deux fois grand, le seigneur des pan&eacute;gyries comme
+Phtah, le chef
+semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs,
+l'&eacute;prouv&eacute; par
+Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptol&eacute;m&eacute;e toujours vivant,
+bien-aim&eacute;
+d'Isis, l'ami de son p&egrave;re (Philopator), a fait cette
+construction en
+l'honneur de sa m&egrave;re Hath&ocirc;r, la rectrice de
+l'Occident.&raquo;
+(D&eacute;dicace de
+gauche.)</p>
+<p>Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au
+r&egrave;gne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme
+Arsino&eacute; adorant les
+deux d&eacute;esses; deux seuls tableaux portent l'image de
+Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;piphane,
+fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite
+et de gauche l'inscription suivante, relative &agrave; des
+embellissements
+ex&eacute;cut&eacute;s sous le r&egrave;gne post&eacute;rieur, celui
+d'&Eacute;verg&egrave;te II et de ses deux
+femmes:</p>
+<p>&laquo;Bonne restauration de l'&eacute;difice,
+ex&eacute;cut&eacute;e par
+le roi, germe des dieux
+lumineux, l'&eacute;prouv&eacute; par Phtah, etc.,
+Ptol&eacute;m&eacute;e toujours vivant, etc., par
+sa royale soeur, la mod&eacute;ratrice souveraine du monde,
+Cl&eacute;op&acirc;tre, et par
+sa royale &eacute;pouse, la mod&eacute;ratrice souveraine du monde,
+Cl&eacute;op&acirc;tre, dieux
+grands ch&eacute;ris d'Amon-Ra.&raquo;</p>
+<p>C'est &agrave; la d&eacute;esse Hath&ocirc;r qu'appartenait plus
+sp&eacute;cialement le sanctuaire
+de droite; cette grande divinit&eacute; y est repr&eacute;sent&eacute;e
+sous des formes
+vari&eacute;es, recevant les hommages des rois Philopator et
+&Eacute;piphane; les
+d&eacute;dicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.</p>
+<p>Le sanctuaire de gauche fut consacr&eacute; &agrave; la
+d&eacute;esse Thme&iuml;, la Dic&eacute; et
+l'Al&eacute;t&eacute; des mythes &eacute;gyptiens; aussi tous les
+tableaux qui d&eacute;corent cette
+chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait
+cette divinit&eacute; dans l'Amenti, les r&eacute;gions occidentales ou
+l'enfer des
+&Eacute;gyptiens.</p>
+<p>Les deux souverains de ce lieu terrible, o&ugrave; les &acirc;mes
+&eacute;taient jug&eacute;es,
+Osiris et Iris, re&ccedil;oivent d'abord les hommages de
+Ptol&eacute;m&eacute;e et d'Arsino&eacute;,
+dieux Philopators; et l'on a sculpt&eacute; sur la paroi de gauche la
+grande
+sc&egrave;ne de la <i>psychostasie</i>. Ce vaste bas-relief
+repr&eacute;sente la salle
+hypostyle (Oskh) ou le pr&eacute;toire de l'Amenti, avec les
+d&eacute;corations
+convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied
+de
+son tr&ocirc;ne s'&eacute;l&egrave;ve le lotus, embl&egrave;me du monde
+mat&eacute;riel, surmont&eacute; de
+l'image de ses quatre enfants, g&eacute;nies directeurs des quatre
+points
+cardinaux.</p>
+<p>Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rang&eacute;s
+sur deux
+lignes, la t&ecirc;te surmont&eacute;e d'une plume d'autruche, symbole
+de la justice:
+debout sur un socle, en avant du tr&ocirc;ne, le Cerb&egrave;re
+&eacute;gyptien, monstre
+compos&eacute; de trois natures diverses, le crocodile, le lion et
+l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les &acirc;mes
+coupables; son
+nom, T&eacute;ou&ocirc;m-&eacute;n&eacute;ment, signifie la
+d&eacute;voratrice de l'Occident ou de
+l'enfer. Vers la porte du tribunal para&icirc;t la d&eacute;esse
+Thme&iuml; d&eacute;doubl&eacute;e,
+c'est-&agrave;-dire figur&eacute;e deux fois, &agrave; cause de sa
+double attribution de
+d&eacute;esse de la justice et de d&eacute;esse de
+v&eacute;rit&eacute;; la premi&egrave;re forme,
+qualifi&eacute;e de Thme&iuml;, rectrice de l'Amenti (la
+v&eacute;rit&eacute;), pr&eacute;sente l'&acirc;me
+d'un &Eacute;gyptien, sous les formes corporelles, &agrave; la seconde
+forme de la
+d&eacute;esse (la justice), dont voici la l&eacute;gende:
+&laquo;Thme&iuml;
+qui r&eacute;side dans
+l'Amenti, o&ugrave; elle p&egrave;se les coeurs dans la balance; aucun
+m&eacute;chant ne lui
+&eacute;chappe.&raquo; Dans le voisinage de celui qui doit subir
+l'&eacute;preuve on lit les
+mots suivants: &laquo;Arriv&eacute;e d'une &acirc;me dans
+l'Amenti.&raquo;</p>
+<p>Plus loin s'&eacute;l&egrave;ve la balance infernale; les dieux
+H&ocirc;rus, fils d'Isis, &agrave;
+t&ecirc;te d'&eacute;pervier, et Anubis, fils d'Osiris, &agrave;
+t&ecirc;te de chacal, placent
+dans les bassins de la balance, l'un le coeur du pr&eacute;venu,
+l'autre une
+plume, embl&egrave;me de justice: entre le fatal instrument qui doit
+d&eacute;cider du
+sort de l'aine et le tr&ocirc;ne d'Osiris, on a plac&eacute; le dieu
+Th&ocirc;th
+ibioc&eacute;phale, &laquo;Th&ocirc;th le deux fois grand, le seigneur
+de
+Schmoun
+(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le
+secr&eacute;taire de
+justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de
+v&eacute;rit&eacute;.&raquo;
+Ce greffier divin &eacute;crit le r&eacute;sili&acirc;t de
+l'&eacute;preuve &agrave; laquelle vient d'&ecirc;tre
+soumis le coeur de l'&Eacute;gyptien d&eacute;funt, et va
+pr&eacute;senter son rapport au
+souverain juge.</p>
+<p>On voit que le fait seul de la cons&eacute;cration de ce
+troisi&egrave;me sanctuaire &agrave;
+la d&eacute;esse Thme&iuml; y a motiv&eacute; la repr&eacute;sentation
+de la psychostasie, et
+qu'on a trop l&eacute;g&egrave;rement conclu de la pr&eacute;sence de
+ce tableau curieux,
+reproduit &eacute;galement dans la deuxi&egrave;me partie de tous les
+rituels
+fun&eacute;raires, que ce temple &eacute;tait une sorte
+d'&eacute;difice fun&egrave;bre, qui pouvait
+m&ecirc;me avoir servi de s&eacute;pulture &agrave; des membres
+tr&egrave;s-distingu&eacute;s de la caste
+sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypoth&egrave;se. Il est vrai
+que les
+environs de l'enceinte qui renferm&eacute; ce monument ont
+&eacute;t&eacute; cribl&eacute;s
+d'excavations s&eacute;pulcrales et de catacombes &eacute;gyptiennes de
+toutes les
+&eacute;poques. Mais le temple d'Hath&ocirc;r et de Thme&iuml; n'est
+point Je seul &eacute;difice
+sacr&eacute; &eacute;lev&eacute; au milieu des tombeaux; il faudrait
+donc aussi consid&eacute;rer
+comme des temples fun&eacute;raires le palais de S&eacute;sostris ou le
+Rhamess&eacute;ion,
+le temple d'Ammon &agrave; El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce
+qui est
+insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par
+toutes les inscriptions &eacute;gyptiennes qui en couvrent les parois.
+Mon
+opinion est fond&eacute;e sur l'examen attentif et
+d&eacute;taill&eacute; des lieux. Je n'ai
+pas encore fini &agrave; Th&egrave;bes, si m&ecirc;me on peut
+r&eacute;ellement finir au milieu de
+tant de monuments.....</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="DIX-HUITIEME_LETTRE"></a>
+<h2>DIX-HUITIEME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes
+(M&eacute;dinet-Habou), le 30 juin 1829.</small></p>
+<p>On peut se rendre &agrave; la grande butte de M&eacute;dinet-Habou
+soit en prenant le
+chemin de la plaine, en traversant le Rhamess&eacute;ion, l'emplacement
+de
+l'Am&eacute;nophion (Memn&ocirc;nium), et les restes calcaires du
+M&eacute;n&eacute;phth&eacute;ion, grand
+&eacute;difice construit par le fils et successeur de Rhams&egrave;s le
+Grand; soit en
+suivant le vallon &agrave; l'entr&eacute;e duquel s'&eacute;l&egrave;ve
+le petit temple d'Hath&ocirc;r et
+de Thme&iuml;.</p>
+<p>L&agrave; existe, presque enfouie sous les d&eacute;bris des
+habitations particuli&egrave;res
+qui se sont succ&eacute;d&eacute; d'&acirc;ge en &acirc;ge, une masse
+de monuments de haute
+importance, qui, &eacute;tudi&eacute;s avec attention, montrent, au
+milieu des plus
+grands souvenirs historiques, l'&eacute;tat des arts de l'&Eacute;gypte
+&agrave; toutes les
+&eacute;poques principales de son existence politique: c'est en quelque
+sorte
+un tableau abr&eacute;g&eacute; de l'&Eacute;gypte monumentale. On y
+trouve en effet r&eacute;unis,
+un temple appartenant &agrave; l'&eacute;poque pharaonique la plus
+brillante, celle
+des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la
+p&eacute;riode
+des conqu&ecirc;tes, un &eacute;difice de la premi&egrave;re
+d&eacute;cadence sous l'invasion
+&eacute;thiopienne, une chapelle &eacute;lev&eacute;e sous un des
+princes qui avaient bris&eacute;
+le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des
+propyl&eacute;es de
+l'&eacute;poque romaine; enfin, dans une des cours du palais
+pharaonique, des
+colonnes qui jadis soutenaient le fa&icirc;te d'une &eacute;glise
+chr&eacute;tienne.</p>
+<p>Le d&eacute;tail un peu circonstanci&eacute; de ce que renferment de
+plus curieux des
+monuments si vari&eacute;s me conduirait beaucoup trop loin; je dois me
+contenter de donner une id&eacute;e rapide de chacune des parties qui
+forment
+cet amas de constructions si int&eacute;ressantes, en commen&ccedil;ant
+par celles qui
+se pr&eacute;sentent en arrivant &agrave; la butte du c&ocirc;t&eacute;
+qui regarde le fleuve.</p>
+<p>On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres
+de
+gr&egrave;s, peu &eacute;lev&eacute;e au-dessus du sol actuel, et dans
+laquelle on p&eacute;n&egrave;tre
+par une porte dont les jambages, surpassant &agrave; peine la corniche
+brute
+qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur
+romain dont voici la l&eacute;gende hi&eacute;roglyphique, inscrite
+dans les deux
+cartouches accol&eacute;s: &laquo;L'empereur Csesar Titus Elius
+Hadrianus
+Antoninus
+Pius.&raquo;</p>
+<p>Le m&ecirc;me prince est aussi repr&eacute;sent&eacute; sur l'une
+des deux portes lat&eacute;rales
+de l'enceinte, o&ugrave; il est en adoration devant la triade de
+Th&egrave;bes &agrave;
+droite, et devant celle d'Hermonthis &agrave; gauche. C'est encore ici
+une
+nouvelle preuve de ces &eacute;gards perp&eacute;tuels de bon voisinage
+que se
+rendaient mutuellement les cultes locaux.</p>
+<p>Au fond de l'enceinte s'&eacute;l&egrave;ve une rang&eacute;e de six
+colonnes r&eacute;unies trois &agrave;
+trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais re&ccedil;u de
+sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncel&eacute;es
+provenant des
+parties sup&eacute;rieures de cette construction, la l&eacute;gende
+imp&eacute;riale d&eacute;j&agrave;
+cit&eacute;e: l'enceinte et les propyl&eacute;es appartiennent donc au
+r&egrave;gne d'Antonin
+le Pieux. C'est d'ailleurs ce que d&eacute;montrait d&eacute;j&agrave;
+le mauvais style des
+bas-reliefs.</p>
+<p>En traversant ces propyl&eacute;es, on arrive &agrave; un grand
+pyl&ocirc;ne dont la porte,
+orn&eacute;e d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives,
+est
+couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptol&eacute;m&eacute;e
+Soter II,
+pr&eacute;sente des offrandes vari&eacute;es aux sept grandes
+divinit&eacute;s &eacute;l&eacute;mentaires
+et aux dieux des nomes th&eacute;bain et hermonthite.</p>
+<p>Le mur de l'enceinte et les propyl&eacute;es d'Antonin, aussi bien
+que le
+pyl&ocirc;ne de Soter II, m'ont offert une particularit&eacute;
+remarquable: c'est
+que ces constructions modernes ont &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;es aux d&eacute;pens d'un &eacute;difice
+ant&eacute;rieur et bien autrement important. Les pierres qui les
+forment sont
+couvertes de restes de l&eacute;gendes hi&eacute;roglyphiques, de
+portions de
+bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des t&ecirc;tes ou des
+corps
+de divinit&eacute;s, des chars, des chevaux, des soldats, des
+prisonniers de
+guerre, enfin de nombreux d&eacute;bris d'un calendrier sacr&eacute;;
+et comme on lit
+sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le pr&eacute;nom ou le
+nom de
+Rhams&egrave;s le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que
+ces
+blocs ne proviennent des d&eacute;molitions du grand palais de
+S&eacute;sostris, le
+Rhamess&eacute;ion, ravag&eacute; depuis longtemps par les Perses,
+&agrave; l'&eacute;poque o&ugrave;, sous
+Ptol&eacute;m&eacute;e Soter II et Antonin, on b&acirc;tissait les
+propyl&eacute;es et le pyl&ocirc;ne
+dont il est ici question.</p>
+<p>Au pyl&ocirc;ne de Soter succ&egrave;de un petit &eacute;difice
+d'une ex&eacute;cution plus
+&eacute;l&eacute;gante, semblable en son plan au petit &eacute;difice
+&agrave; jour de l'&icirc;le de
+Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant
+ras&eacute;es jusqu'&agrave; la hauteur des murs des entrecolonnements.
+Tous les
+bas-reliefs encore existants repr&eacute;sentent le roi
+Nectan&egrave;be, de la XXXe
+dynastie, la s&eacute;bennytique, adorant le souverain des dieux
+Amon-Ra, et
+recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de
+Th&egrave;bes.</p>
+<p>Cette chapelle, du IVe si&egrave;cle avant J.-C., avait
+&eacute;t&eacute; appuy&eacute;e sur un
+&eacute;difice plus ancien; c'est un pyl&ocirc;ne de m&eacute;diocre
+&eacute;tendue, dont les
+massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs
+parties. &Eacute;lev&eacute; sous la domination du roi &eacute;thiopien
+Taharaka, dans le
+VIIe si&egrave;cle avant notre &egrave;re, le nom, le pr&eacute;nom,
+les titres, les louanges
+de ce prince avaient &eacute;t&eacute; rappel&eacute;s dans les
+inscriptions et les
+bas-reliefs d&eacute;corant les faces des deux massifs, et sur la porte
+qui les
+s&eacute;pare. Mais &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; les Sa&iuml;tes
+remont&egrave;rent sur le tr&ocirc;ne des
+Pharaons, il para&icirc;t qu'on fit marteler, par une mesure
+g&eacute;n&eacute;rale, les
+noms des conqu&eacute;rants &eacute;thiopiens sur tous les monuments de
+l'&Eacute;gypte.</p>
+<p>J'ai d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute; la proscription du nom de
+Sabacon dans le palais de
+Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les
+marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine
+tous
+les &eacute;l&eacute;ments constitutifs dans le plus grand nombre des
+cartouches
+existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription
+relative &agrave; des embellissements ex&eacute;cut&eacute;s sous
+Ptol&eacute;m&eacute;e Soter II:</p>
+<p>&laquo;Cette belle r&eacute;paration a &eacute;t&eacute; faite par
+le roi
+seigneur du monde, le
+grand germe des dieux grands, celui que Phtah a &eacute;prouv&eacute;,
+image vivante
+d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diad&egrave;mes,
+Ptol&eacute;m&eacute;e
+toujours vivant, le dieu aim&eacute; d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT
+NOHEM),
+en l'honneur de son p&egrave;re Amon-Ra, qui lui a
+conc&eacute;d&eacute; les p&eacute;riodes des
+pan&eacute;gyries sur le tr&ocirc;ne d'H&ocirc;rus.&raquo;</p>
+<p>Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse l&eacute;gende des
+Lagides, &agrave;
+propos de quelques pierres qu'on a chang&eacute;es, avec les
+l&eacute;gendes que
+l'&Eacute;thiopien, v&eacute;ritable fondateur du pyl&ocirc;ne, a fait
+sculpter sur le
+bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante:
+&laquo;La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aim&eacute; d'Amon-Ra,
+seigneur des
+tr&ocirc;nes du monde.&raquo;</p>
+<p>Sur les deux massifs ext&eacute;rieurs du pyl&ocirc;ne, ce prince,
+auquel certaines
+traditions historiques attribuent, la conqu&ecirc;te de toute l'Afrique
+septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a &eacute;t&eacute;
+figur&eacute; de proportion
+colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, r&eacute;unies en
+groupe,
+de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.</p>
+<p>Au del&agrave; du pyl&ocirc;ne de Taharaka et dans le mur de
+cl&ocirc;ture du nord,
+existent encore en place deux jambages d'une porte en granit
+ros&eacute;,
+charg&eacute;s de l&eacute;gendes ex&eacute;cut&eacute;es avec soin et
+contenant le nom et les
+titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre
+sacerdotal, l'hi&eacute;rograminate et proph&egrave;te
+P&eacute;tam&eacute;noph. C'est le m&ecirc;me
+personnage qui fit creuser, vers l'entr&eacute;e de la ville
+d'El-Assasif,
+l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le
+nom de <i>Grande Syringe.</i></p>
+<p>On arrive enfin &agrave; l'&eacute;difice le plus antique, celui
+dont les propyl&eacute;es de
+l'&eacute;poque romaine, le pyl&ocirc;ne des Lagides, la chapelle de
+Nectan&egrave;be et le
+pyl&ocirc;ne du roi &eacute;thiopien ne sont que des
+d&eacute;pendances; ces diverses
+constructions ne furent &eacute;lev&eacute;es que pour annoncer
+dignement la demeure
+du roi des dieux, et celle du Pharaon, son repr&eacute;sentant sur la
+terre.</p>
+<p>Ce vieux monument, qui porte &agrave; la fois le double
+caract&egrave;re de temple et
+de palais, se compose encore d'un sanctuaire environn&eacute; de
+galeries
+form&eacute;es de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou
+moins
+vastes.</p>
+<p>Toutes les parois portent des sculptures ex&eacute;cut&eacute;es
+avec une correction
+remarquable et une grande finesse de travail; ce sont l&agrave; des
+bas-reliefs
+de la meilleure &eacute;poque de l'art. Aussi la d&eacute;coration de
+cet &eacute;difice
+appartient-elle au r&egrave;gne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II,
+de la
+reine Amens&eacute;, du r&eacute;gent Am&eacute;nenth&eacute; et de
+Thouthmosis III, le Moeris des
+historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a
+d&eacute;cor&eacute; la plus
+grande partie de l'&eacute;difice; les d&eacute;dicaces en ont
+&eacute;t&eacute; faites en son nom:
+celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux
+conserv&eacute;es,
+donne une id&eacute;e de toutes les autres; la voici:</p>
+<p><i>Premi&egrave;re ligne</i>. &laquo;La vie: l'H&ocirc;rus puissant,
+aim&eacute; de Phr&eacute;, le souverain
+de la haute et basse r&eacute;gion, grand chef de toutes les parties du
+monde,
+l'H&ocirc;rus resplendissant, grand par sa force, celui qui a
+frapp&eacute; les neuf
+arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil
+stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du
+monde, vivifi&eacute; aujourd'hui et &agrave; toujours.&raquo;</p>
+<p><i>Deuxi&egrave;me ligne</i>. &laquo;Il a fait ex&eacute;cuter ces
+constructions en l'honneur de
+son p&egrave;re Amon-Ra, roi des dieux; il lui a &eacute;rig&eacute; ce
+grand temple dans la
+partie occidentale du Thouthmos&eacute;ion d'Ammon, en belle pierre de
+gr&egrave;s;
+c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.&raquo;</p>
+<p>La plupart des bas-reliefs d&eacute;corant les galeries et les
+chambres des
+&eacute;difices repr&eacute;sentent ce roi, Thouthmosis III, rendant
+divers hommages
+aux dieux, ou en recevant des gr&acirc;ces et des dons; je citerai
+seulement
+des tableaux sculpt&eacute;s sur la paroi de gauche de la grande salle
+ou
+sanctuaire. Dans l'un, le plus &eacute;tendu, le Pharaon casqu&eacute;
+est conduit par
+la d&eacute;esse Hath&ocirc;r et par le dieu Atmou, qui se tiennent par
+la main, vers
+l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace
+avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'&eacute;pais feuillage, en
+disant: &laquo;Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur
+l'arbre Oscht,
+dans le palais du soleil!&raquo; Cette sc&egrave;ne se passe devant les
+vingt-cinq
+divinit&eacute;s secondaires ador&eacute;es &agrave; Th&egrave;bes et
+dispos&eacute;es sur deux files, en
+t&ecirc;te desquelles on lit l'inscription suivante: &laquo;Voici ce
+que
+disent les
+autres grandes divinit&eacute;s de Toph (Th&egrave;bes): Nos coeurs se
+r&eacute;jouissent &agrave;
+cause du bel &eacute;difice construit par le roi soleil stabiliteur du
+monde.&raquo;</p>
+<p>J'ai trouv&eacute; dans le second tableau, pour la premi&egrave;re
+fois, le nom et la
+repr&eacute;sentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette
+princesse,
+appel&eacute;e Rhamaith&eacute;, et portant le titre de royale
+&eacute;pouse, accompagne son
+mari faisant de riches offrandes &agrave; Amon-Ra
+g&eacute;n&eacute;rateur; la reine repara&icirc;t
+aussi dans deux tableaux d&eacute;corant une des petites salles de
+gauche au
+fond de l'&eacute;difice.</p>
+<p>Les six derni&egrave;res salles du palais, dans l'une desquelles
+existe,
+renvers&eacute;e, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes
+de
+bas-reliefs de l'&eacute;poque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II,
+de la
+reine Amens&eacute; et de son fils Thouthmosis III, dont les
+l&eacute;gendes
+royales-sont sculpt&eacute;es en surcharge sur celles du r&eacute;gent
+Am&eacute;nenth&eacute;,
+martel&eacute;es avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en
+pied
+repr&eacute;sentant ce prince, dont la m&eacute;moire fut aussi
+proscrite.</p>
+<p>La fondation de cet &eacute;difice remonte donc aux premi&egrave;res
+ann&eacute;es du XVIIIe
+si&egrave;cle avant J.-C. Il est naturel, par cons&eacute;quent, de
+rencontrer, en le
+parcourant avec soin, plusieurs restaurations annonc&eacute;es
+d'ailleurs par
+des inscriptions qui en fixent l'&eacute;poque et en nomment les
+auteurs;
+telles sont:</p>
+<p>1&deg; La restauration des portes et d'une portion du plafond de la
+grande
+salle, par Ptol&eacute;m&eacute;e Everg&egrave;te II, entre l'an 146 et
+l'an 118 avant notre
+&egrave;re;</p>
+<p>2&deg; Des r&eacute;parations faites vers l'an 392 avant notre
+&egrave;re aux colonnes
+d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le
+Pharaon Mend&eacute;sien Acoris. On a employ&eacute; pour cela des
+pierres provenant
+d'un petit &eacute;difice construit par la princesse Neitocris, fille
+de
+Psamm&eacute;tichus II;</p>
+<p>3&deg; Toutes les sculptures des fa&ccedil;ades sup&eacute;rieures
+sud et nord ex&eacute;cut&eacute;es
+sous le r&egrave;gne de Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, au XVe
+si&egrave;cle avant notre &egrave;re.</p>
+<p>Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables
+de
+tous, avaient &eacute;t&eacute; ordonn&eacute;s sans doute pour lier,
+par la d&eacute;coration, le
+petit palais de Moeris avec le grand palais de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, qui,
+avec ses attenances, couvre presque toute la butte de
+M&eacute;dinet-Habou.</p>
+<p>C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de
+ce
+Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de
+l'&Eacute;gypte, et
+dont les exploits militaires ont &eacute;t&eacute; confondus avec ceux
+de S&eacute;sostris ou
+Rhams&egrave;s le Grand, par les auteurs anciens et par les
+&eacute;crivains modernes.</p>
+<p>Un &eacute;difice d'une m&eacute;diocre &eacute;tendue, mais
+singulier par ses formes
+inaccoutum&eacute;es, le seul qui, parmi tous les monuments de
+l'&Eacute;gypte, puisse
+donner une id&eacute;e de ce qu'&eacute;tait une habitation
+particuli&egrave;re &agrave; ces
+anciennes &eacute;poques, attire d'abord les regards du voyageur. Le
+plan qu'en
+ont publi&eacute; les auteurs de la grande <i>Description de
+l'&Eacute;gypte</i> pourra
+donner une id&eacute;e exacte de la disposition g&eacute;n&eacute;rale
+de ces deux massifs de
+pyl&ocirc;nes unis &agrave; un grand pavillon par des constructions
+tournant sur
+elles-m&ecirc;mes en &eacute;querre; je ne dois m'occuper que des
+curieux bas-reliefs
+et des inscriptions sculpt&eacute;es sur toutes les surfaces.</p>
+<p>L'entr&eacute;e principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux
+grands
+massifs formant une esp&egrave;ce de faux pyl&ocirc;ne, ensevelis en
+partie sous des
+buttes provenant des d&eacute;bris d'habitations modernes. Vers le haut
+r&egrave;gne
+une frise anaglyphique compos&eacute;e des &eacute;l&eacute;ments
+combin&eacute;s de la l&eacute;gende
+royale du Rhams&egrave;s fils a&icirc;n&eacute; et successeur
+imm&eacute;diat de Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, &laquo;Soleil,
+gardien de v&eacute;rit&eacute;, &eacute;prouv&eacute; par
+Ammon.&raquo; On remarque de plus, sur
+ces massifs, des tableaux d'adoration de la m&ecirc;me &eacute;poque,
+et deux
+<i>fen&ecirc;tres</i> portant sur leur bandeau le disque ail&eacute; de
+Hat, et sur leurs
+jambages les l&eacute;gendes royales de Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun,
+&laquo;Soleil, gardien de
+v&eacute;rit&eacute; et ami d'Ammon.&raquo;</p>
+<p>La porte qui s&eacute;pare ces constructions appartient au
+r&egrave;gne d'un troisi&egrave;me
+Rhams&egrave;s, le second fils de M&eacute;iamoun, &laquo;le soleil
+seigneur
+de v&eacute;rit&eacute;, aim&eacute;
+par Ammon.&raquo;</p>
+<p>Dans l'int&eacute;rieur de cette petite cour s'&eacute;l&egrave;vent
+deux massifs de pyl&ocirc;nes,
+orn&eacute;s, ainsi que les construction qui les unissent au grand
+pavillon, de
+frises anaglyphiques portant la l&eacute;gende du fondateur,
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun,
+et de bas-reliefs d'un grand int&eacute;r&ecirc;t, parce qu'ils ont
+trait aux
+conqu&ecirc;tes de ce Pharaon.</p>
+<p>La face ant&eacute;rieure du massif de droite est presque
+enti&egrave;rement occup&eacute;e
+par une figure colossale du conqu&eacute;rant levant sa hache d'armes
+sur un
+groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures;
+le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, pr&eacute;sente au
+vainqueur la harpe divine en disant: &laquo;Prends cette arme, mon fils
+ch&eacute;ri,
+et frappe les chefs des contr&eacute;es &eacute;trang&egrave;res!&raquo;</p>
+<p>Le soubassement de ce vaste tableau est compos&eacute; des chefs des
+peuples
+soumis par Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, agenouill&eacute;s, les bras
+attach&eacute;s derri&egrave;re le
+dos par les liens qui, termin&eacute;s par une houppe de papyrus ou une
+fleur
+de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.</p>
+<p>Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont
+tr&egrave;s-vari&eacute;s, offrent, avec toute v&eacute;rit&eacute;,
+les traits du visage et les
+v&ecirc;tements particuliers &agrave; chacune des nations qu'ils
+repr&eacute;sentent; des
+l&eacute;gendes hi&eacute;roglyphiques donnent successivement le nom de
+chaque peuple.
+Deux ont enti&egrave;rement disparu; celles qui subsistent, au nombre
+de cinq,
+annoncent:</p>
+<br>
+<p>Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie),
+<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le chef du pays de T&eacute;rosis,
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; en Afrique
+<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le chef du pays de Toroao,<br>
+</p>
+<p>et
+</p>
+<p>Le chef du pays de Robou, &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; en Asie
+<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le Chef du pays de Moschausch,</p>
+<br>
+<p>Un tableau et un soubassement analogues d&eacute;corent la face
+ant&eacute;rieure du
+massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques;
+on les a rang&eacute;s dans l'ordre suivant:</p>
+<p>Le chef de la mauvaise race du pays de Sch&eacute;to ou Ch&eacute;ta;</p>
+<p>Le chef de la mauvaise race du pays d'Aum&ocirc;r;</p>
+<p>Le grand du pays de Fekkarb;</p>
+<p>Le grand du pays de Schairotana contr&eacute;e maritime;</p>
+<p>Le grand du pays de Scha.....(le reste est d&eacute;truit);</p>
+<p>Le grand du pays de Touirscha, contr&eacute;e maritime;</p>
+<p>Le grand du pays de Pa..... (le reste est d&eacute;truit).</p>
+<p>Sur l'&eacute;paisseur du massif de gauche,
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun casqu&eacute;, le
+carquois sur l'&eacute;paule, conduit des groupes de prisonniers de
+guerre aux
+pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conqu&eacute;rant: &laquo;Va!
+empare-toi des
+contr&eacute;es; soumets leurs places fortes et am&egrave;ne leurs
+chefs en
+esclavage;&raquo;</p>
+<p>Le massif correspondant et les corps de logis qui r&eacute;unissent
+le pyl&ocirc;ne
+au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait
+trop
+long de d&eacute;tailler ici. On remarque des <i>fen&ecirc;tres</i>
+d&eacute;cor&eacute;es
+ext&eacute;rieurement et int&eacute;rieurement avec beaucoup de
+go&ucirc;t, et des <i>balcons</i>
+soutenus par des prisonniers barbares sortant &agrave; mi-corps de la
+muraille.</p>
+<p>L'int&eacute;rieur du grand pavillon, divis&eacute; en trois <i>&eacute;tages</i>,
+fut d&eacute;cor&eacute; de
+bas-reliefs repr&eacute;sentant des sc&egrave;nes domestiques de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun; je
+poss&egrave;de des dessins exacts de tous ces int&eacute;ressants
+tableaux, parmi
+lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant
+son repas, jouant avec ses petits enfants ou occup&eacute; avec la
+reine d'une
+partie de jeu analogue &agrave; celui des <i>&eacute;checs</i>, etc.,
+etc. L'ext&eacute;rieur de
+ce pavillon est couvert de l&eacute;gendes du roi ou de bas-reliefs
+comm&eacute;moratifs de ses victoires.</p>
+<p>C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions
+qu'on
+arrive enfin devant le premier pyl&ocirc;ne du grand et magnifique
+palais de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun. L'&eacute;difice que nous venons de
+d&eacute;crire n'en &eacute;tait qu'une
+d&eacute;pendance et une simple annexe.</p>
+<p>Ici, tout prend des proportions colossales: les faces
+ext&eacute;rieures des
+deux &eacute;normes massifs du premier pyl&ocirc;ne, enti&egrave;rement
+couvertes de
+sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'&eacute;difice
+non-seulement par des tableaux d'un sens vague et
+g&eacute;n&eacute;ral, mais encore
+par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du
+conqu&eacute;rant
+et de la divinit&eacute; protectrice qui lui donne la victoire. On voit
+sur le
+massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant &agrave;
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun
+treize contr&eacute;es asiatiques, dont les noms, conserv&eacute;s pour
+la plupart,
+ont &eacute;t&eacute; sculpt&eacute;s dans des cartels servant comme de
+boucliers aux peuples
+encha&icirc;n&eacute;s. Une longue inscription, dont les onze
+premi&egrave;res lignes sont
+assez bien conserv&eacute;es, nous apprend que ces conqu&ecirc;tes
+eurent lieu dans
+la douzi&egrave;me ann&eacute;e du r&egrave;gne de ce Pharaon.</p>
+<p>Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la
+forme de Phr&eacute; hi&eacute;racoc&eacute;phale, donne la
+harp&eacute; au belliqueux Rhams&egrave;s pour
+frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de
+contr&eacute;es
+ou de villes subsistent encore; le reste a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;truit pour appuyer
+contre le pyl&ocirc;ne des masures modernes. Le roi des dieux adresse
+&agrave;
+M&eacute;iamoun un long discours dont voici les dix premi&egrave;res
+colonnes: &laquo;Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe ch&eacute;ri,
+ma&icirc;tre du
+monde, soleil
+gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre
+enti&egrave;re; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues
+sous tes
+pieds; je te livre les chefs des contr&eacute;es m&eacute;ridionales;
+conduis-les en
+captivit&eacute;, et leurs enfants &agrave; leur suite; dispose de tous
+les biens
+existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront
+se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai
+livr&eacute;
+aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes
+sandales, etc.&raquo;</p>
+<p>Une grande st&egrave;le, mais tr&egrave;s-fruste, constate que ces
+conqu&ecirc;tes eurent
+lieu la onzi&egrave;me ann&eacute;e du roi. C'est &agrave; la
+m&ecirc;me ann&eacute;e du r&egrave;gne de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun que se rapportent les sculptures des
+massifs du premier
+pyl&ocirc;ne du c&ocirc;t&eacute; de la cour. Il s'agit ici d'une
+campagne contre les
+peuples asiatiques nomm&eacute;s Moschausch.</p>
+<p>Des masses de d&eacute;bris amoncel&eacute;s couvrent toute la
+partie inf&eacute;rieure du
+pyl&ocirc;ne et enfouissent en tr&egrave;s-grande partie la magnifique
+colonnade qui
+d&eacute;core le c&ocirc;t&eacute; gauche de la cour, ainsi que la
+galerie soutenue par des
+piliers-cariatides formant cette m&ecirc;me cour du c&ocirc;t&eacute;
+droit. D&eacute;blayer
+cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais
+elle aurait pour r&eacute;sultat certain de rendre &agrave;
+l'admiration des voyageurs
+deux galeries de la plus compl&egrave;te conservation, des colonnes
+couvertes
+de bas-reliefs, de riches d&eacute;corations ayant conserv&eacute; tout
+l'&eacute;clat de
+leurs couleurs, et enfin une nombreuse s&eacute;rie de grands tableaux
+historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions
+d&eacute;dicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des
+&eacute;l&eacute;gantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur
+&eacute;panouie du
+lotus.</p>
+<p>Au fond de cette premi&egrave;re cour s'&eacute;l&egrave;ve un
+second pyl&ocirc;ne, d&eacute;cor&eacute; de
+figures colossales, sculpt&eacute;es, comme partout ailleurs, de relief
+dans le
+creux; celles-ci rappellent les triomphes de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun dans la
+neuvi&egrave;me ann&eacute;e de son r&egrave;gne. Le roi, la t&ecirc;te
+surmonte des insignes du
+fils a&icirc;n&eacute; d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la
+d&eacute;esse Mouth,
+conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et
+encha&icirc;n&eacute;s dans diverses positions; ces nations,
+appartenant &agrave; une m&ecirc;me
+race, sont nomm&eacute;es Schakalascha, Ta&ocirc;naou et Pourosato.
+Plusieurs
+voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont
+cru reconna&icirc;tre en eux des peuples hindous. Sur le massif de
+droite de
+ce pyl&ocirc;ne existait une &eacute;norme inscription, aujourd'hui
+d&eacute;truite aux
+trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui
+en subsiste encore, qu'elle &eacute;tait relative &agrave;
+l'exp&eacute;dition contre les
+Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Ta&ocirc;naou et les
+Ouschascha.
+Il y est aussi question des contr&eacute;es d'Aum&ocirc;r et d'Oreksa,
+ainsi que
+d'une bataille navale.</p>
+<p>Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second
+pyl&ocirc;ne. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et
+de
+Phtah en d&eacute;corent les jambages, au bas desquels on lit deux
+inscriptions
+d&eacute;dicatoires attestant que Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun a
+consacr&eacute; cette grande
+porte en belle pierre de granit &agrave; son p&egrave;re Amon-Ra, et
+qu'enfin les
+battants ont &eacute;t&eacute; si richement orn&eacute;s de
+m&eacute;taux pr&eacute;cieux qu'Ammon lui-m&ecirc;me
+se r&eacute;jouit en les contemplant.</p>
+<p>On se trouve apr&egrave;s avoir franchi cette porte, dans la seconde
+cour du
+palais, o&ugrave; l&agrave; grandeur pharaonique se montre dans tout
+son &eacute;clat; la vue
+seule peut donner une id&eacute;e du majestueux effet de ce
+p&eacute;ristyle, soutenu
+&agrave; l'est et &agrave; l'ouest par d'&eacute;normes colonnades, au
+nord par des piliers
+contre lesquels s'appuient des cariatides, derri&egrave;re lesquels se
+montre
+une seconde colonnade. Tout est charg&eacute; de sculptures
+rev&ecirc;tues de
+couleurs tr&egrave;s-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer,
+pour les
+convertir, les ennemis syst&eacute;matiques de l'architecture peinte.</p>
+<p>Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs
+d&eacute;corations; de grands et vastes tableaux sculpt&eacute;s et
+peints appellent
+de toute part la curiosit&eacute; des voyageurs. L'oeil se repose sur
+le bel
+azur des plafonds orn&eacute;s d'&eacute;toiles de couleur jaune
+dor&eacute;; mais
+l'importance et la vari&eacute;t&eacute; des sc&egrave;nes reproduites
+par le ciseau
+absorbent bient&ocirc;t toute l'attention. Quatre tableaux formant le
+registre inf&eacute;rieur de la galerie de l'est, c&ocirc;t&eacute;
+gauche, et une partie de
+la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun contre des peuples asiatiques
+nomm&eacute;s Robou, teint
+clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un
+surtout transversalement ray&eacute; bleu et blanc; ce costume est tout
+&agrave; fait
+analogue &agrave; celui des Assyriens et des M&egrave;des figures, sur
+les cylindres
+dits babyloniens ou pers&eacute;politains.</p>
+<p><i>Premier tableau</i>. Grande bataille: le h&eacute;ros
+&eacute;gyptien, debout sur un
+char lanc&eacute; au galop, d&eacute;coche des fl&egrave;ches contre
+une foule d'ennemis
+fuyant dans le plus grand d&eacute;sordre. On aper&ccedil;oit sur le
+premier plan les
+chefs &eacute;gyptiens mont&eacute;s sur des chars, et leurs soldats
+entrem&ecirc;l&eacute;s &agrave; des
+alli&eacute;s, les Fekkaro, massacrant les Robou
+&eacute;pouvant&eacute;s, ou les liant comme
+prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en
+pied, sans compter les chevaux.</p>
+<p><i>Deuxi&egrave;me tableau.</i> Les princes et les chefs de
+l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne
+conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des
+scribes
+comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties
+g&eacute;nitales coup&eacute;es aux Robou morts sur le champ de
+bataille.
+L'inscription porte textuellement: &laquo;Conduite des prisonniers en
+pr&eacute;sence
+de Sa Majest&eacute;; ceux-ci sont au nombre de mille; mains
+coup&eacute;es, trois
+mille; phallus, trois mille.&raquo; Le Pharaon, au pied duquel on
+d&eacute;pose ces
+troph&eacute;es, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont
+retenus
+par des officiers, adresse une allocution &agrave; ses guerriers; il
+les
+f&eacute;licite de leur victoire, et prodigue fort na&iuml;vement les
+plus grands
+&eacute;loges &agrave; sa propre personne, &laquo;Livrez-vous &agrave;
+la
+joie, leur dit-il,
+qu'elle s'&eacute;l&egrave;ve jusqu'au ciel; les &eacute;trangers sont
+renvers&eacute;s par ma
+force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont
+&eacute;t&eacute; remplis;
+je me suis pr&eacute;sent&eacute; devant eux comme un lion, je les ai
+poursuivis
+semblable &agrave; un &eacute;pervier; j'ai an&eacute;anti leurs
+&acirc;mes criminelles; j'ai
+franchi leurs fleuves; j'ai incendi&eacute; leurs forteresses; je suis
+pour
+l'&Eacute;gypte ce qu'a &eacute;t&eacute; le dieu Mandou; j'ai vaincu
+les Barbares: Amon-Ra
+mon p&egrave;re a humili&eacute; le monde entier sous mes pieds, et je
+suis roi sur le
+tr&ocirc;ne &agrave; toujours.&raquo;</p>
+<p>En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription,
+malheureusement fort endommag&eacute;e, et relative &agrave; cette
+campagne, qui date
+de l'an V du r&egrave;gne de Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun.</p>
+<p><i>Troisi&egrave;me tableau.</i> Le vainqueur, le fouet en main et
+guidant ses
+chevaux, retourne ensuite en &Eacute;gypte; des groupes de prisonniers
+encha&icirc;n&eacute;s pr&eacute;c&egrave;dent son char; des officiers
+&eacute;tendent au-dessus de la
+t&ecirc;te du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est
+occup&eacute; par
+l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne, divis&eacute;e en pelotons marchant
+r&eacute;guli&egrave;rement en ligne
+et au pas, selon les r&egrave;gles de la tactique moderne.</p>
+<p>Enfin Rhams&egrave;s rentre triomphant dans Th&egrave;bes
+(quatri&egrave;me tableau); il se
+pr&eacute;sente &agrave; pied, tra&icirc;nant &agrave; sa suite trois
+colonnes de prisonniers,
+devant le temple d'Amon-Ra et de la d&eacute;esse Mouth; le roi
+harangue les
+divinit&eacute;s et en re&ccedil;oit en r&eacute;ponse les assurances
+les plus flatteuses.</p>
+<p>Une immense composition remplit tout le registre sup&eacute;rieur de
+la galerie
+nord et de la galerie est, &agrave; droite de la porte principale.
+C'est une
+c&eacute;r&eacute;monie publique qui n'offre pas moins de deux cents
+personnages en
+pied; &agrave; cette pompeuse marche assiste tout ce que
+l'&Eacute;gypte renfermait de
+plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, et la pan&eacute;gyrie
+c&eacute;l&eacute;br&eacute;e par le souverain et son
+peuple pour remercier la divinit&eacute; de la constante protection
+qu'elle
+avait accord&eacute;e aux armes &eacute;gyptiennes. Une ligne de grands
+hi&eacute;roglyphes,
+sculpt&eacute;s au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce
+que
+cette pan&eacute;gyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-H&ocirc;rus
+(l'[Greek:
+Alpha] et l'[Greek: Omega] de la th&eacute;ologie &eacute;gyptienne)
+eut lieu &agrave; Th&egrave;bes
+le premier jour du mois de Paschons. Cette l&eacute;gende contient en
+outre
+l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour
+ainsi
+dire le programme entier, de la c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+<p>L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de
+cette
+l&eacute;gende, ou celle des nombreuses inscriptions sculpt&eacute;es
+dans le
+bas-relief aupr&egrave;s de chaque personnage et au-dessus des groupes
+principaux.</p>
+<p>Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun sort de son palais port&eacute; dans
+un naos, esp&egrave;ce de chasse
+richement d&eacute;cor&eacute;e, soutenue par douze <i>oeris</i> ou
+chefs militaires, la
+t&ecirc;te orn&eacute;e de plumes d'autruche. Le monarque,
+d&eacute;cor&eacute; de toutes les
+marques de sa royale puissance, est assis sur un tr&ocirc;ne
+&eacute;l&eacute;gant que des
+images d'or de la Justice et de la V&eacute;rit&eacute; couvrent de
+leurs ailes
+&eacute;tendues; le sphinx, embl&egrave;me de la sagesse unie &agrave;
+la force, et le lion,
+symbole du courage, sont debout pr&egrave;s du tr&ocirc;ne, qu'ils
+semblent prot&eacute;ger.
+Des officiers agitent autour du naos les <i>flabellum</i> et les
+&eacute;ventails
+ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent
+aupr&egrave;s du
+roi, portant son sceptre, l'&eacute;tui de son arc et ses autres
+insignes.</p>
+<p>Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la
+caste
+sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos &agrave; pied,
+rang&eacute;s sur
+deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos;
+la
+marche est ferm&eacute;e par un peloton de soldats. Des groupes tout
+aussi
+vari&eacute;s pr&eacute;c&egrave;dent le Pharaon: un corps de musique,
+o&ugrave; l'on remarque la
+fl&ucirc;te, la trompette, le tambour et des choristes, forme la
+t&ecirc;te du
+cort&egrave;ge; viennent ensuite les parents et les familiers du roi,
+parmi
+lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le <i>fils
+a&icirc;n&eacute;</i> de Rhams&egrave;s,
+le chef de l'arm&eacute;e apr&egrave;s lui, br&ucirc;le l'encens devant
+la face de son p&egrave;re.</p>
+<p>Le roi arrive au temple d'H&ocirc;rus, s'approche de l'autel,
+r&eacute;pand les
+libations et br&ucirc;le l'encens; vingt-deux pr&ecirc;tres portent sur
+un riche
+palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des <i>flabellum</i>,
+des
+&eacute;ventails et des rameaux de fleurs. Le roi, &agrave; pied,
+coiff&eacute; d'un simple
+diad&egrave;me de la r&eacute;gion inf&eacute;rieure,
+pr&eacute;c&egrave;de le dieu et suit imm&eacute;diatement
+le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-H&ocirc;rus ou Amon-Ra, le mari
+de sa
+m&egrave;re. Un pr&ecirc;tre encense l'animal sacr&eacute;; la reine,
+&eacute;pouse de Rhams&egrave;s, se
+montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe
+religieuse;
+et, tandis que l'un des pontifes lit &agrave; haute voix l'invocation
+prescrite
+lorsque la lumi&egrave;re du dieu franchit le seuil de son temple,
+dix-neuf
+pr&ecirc;tres s'avancent portant les diverses enseignes sacr&eacute;es,
+les vases,
+les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres
+pr&ecirc;tres ouvrent le cort&egrave;ge religieux, soutenant sur leurs
+&eacute;paules des
+statuettes; ce sont les images des rois anc&ecirc;tres et
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, assistant au triomphe de leur
+descendant.</p>
+<p>Ici a lieu une c&eacute;r&eacute;monie sur la nature de laquelle on
+s'est &eacute;trangement
+m&eacute;pris. Deux enseignes sacr&eacute;es, particuli&egrave;res au
+dieu Amon-H&ocirc;rus,
+s'&eacute;l&egrave;vent au-dessus de deux autels. Deux pr&ecirc;tres,
+reconnaissables &agrave; leur
+t&ecirc;te ras&eacute;e et, mieux encore, &agrave; leur titre inscrit
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux, se
+retournent pour entendre les ordres du grand pontife pr&eacute;sident
+de la
+pan&eacute;gyrie, lequel tient en main le sceptre nomm&eacute; <i>pat</i>,
+insigne de ses
+hautes fonctions; un troisi&egrave;me pr&ecirc;tre donne la
+libert&eacute; &agrave; quatre oiseaux
+qui s'envolent dans les airs.</p>
+<p>On a voulu voir ici des <i>sacrifices humains</i>, en prenant le
+sceptre du
+pontife pour un couteau, les deux pr&ecirc;tres pour deux victimes, et
+les
+oiseaux pour l'embl&egrave;me des &acirc;mes qui s'&eacute;chappaient
+des corps de deux
+malheureux &eacute;gorg&eacute;s par une barbare superstition; mais une
+inscription
+sculpt&eacute;e devant l'hi&eacute;rogrammate assistant &agrave; la
+c&eacute;r&eacute;monie nous rassure
+compl&egrave;tement, et prouve toute l'innocence de cette sc&egrave;ne
+en nous faisant
+bien conna&icirc;tre ses d&eacute;tails et son but.</p>
+<p>Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition
+m&ecirc;me:</p>
+<p>&laquo;Le pr&eacute;sident de la pan&eacute;gyrie a dit:</p>
+<p>Donnez l'essor aux quatre oies;</p>
+<p>Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv</p>
+<p>Dirigez-vous vers</p>
+<p>le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient</p>
+<p>dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux
+de l'Occident | dites aux dieux de l'Orient</p>
+<p>que H&ocirc;rus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiff&eacute; du
+pschent,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; que le roi Rhams&egrave;s s'est coiff&eacute; du
+pschent.&raquo;</p>
+<br>
+<p>Il en r&eacute;sulte clairement que les quatre oiseaux
+repr&eacute;sentent les quatre
+enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, g&eacute;nies des
+quatre
+points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer
+aussi au monde entier qu'&agrave; l'exemple du dieu H&ocirc;rus, le roi
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun vient de mettre sur sa t&ecirc;te la
+couronne embl&egrave;me de la
+domination sur les r&eacute;gions sup&eacute;rieures et
+inf&eacute;rieures. Cette couronne se
+nommait <i>pschent</i>; c'est celle que porte ici, en effet, et pour
+la
+premi&egrave;re fois, le roi debout et devant lequel se passe la
+fonction
+sacr&eacute;e qu'on vient de faire conna&icirc;tre.</p>
+<p>La derni&egrave;re partie du bas-relief repr&eacute;sente le roi,
+coiff&eacute; du <i>pschent</i>,
+remerciant le dieu dans son temple. Le monarque,
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de tout le
+corps sacerdotal et de la musique sacr&eacute;e, est accompagn&eacute;
+par les
+officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille
+d'or
+une gerbe de bl&eacute;, et, coiff&eacute; enfin de son casque
+militaire comme &agrave; sa
+sortie du palais, prendre cong&eacute;, par une libation, du dieu
+Amon-H&ocirc;rus
+rentr&eacute; dans son sanctuaire. La reine est encore t&eacute;moin de
+ces deux
+derni&egrave;res c&eacute;r&eacute;monies; le pr&ecirc;tre invoque les
+dieux; un hi&eacute;rogrammate lit
+une longue pri&egrave;re; aupr&egrave;s du Pharaon sont encore le
+taureau blanc et les
+images des rois anc&ecirc;tres dress&eacute;es sur une m&ecirc;me base.</p>
+<p>C'est en &eacute;tudiant cette partie du tableau que j'ai pu
+m'assurer enfin de
+la place relative qu'occupe Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun dans la
+s&eacute;rie des dynasties
+&eacute;gyptiennes. Les statues des rois ses
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs sont ici
+chronologiquement rang&eacute;es, et comme cet ordre est celui
+m&ecirc;me que leur
+assignent d'autres monuments de Th&egrave;bes, aucun doute ne saurait
+s'&eacute;lever
+sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant
+devant elles les cartouches pr&eacute;noms des rois qu'elles
+repr&eacute;sentent.
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, comme Rhams&egrave;s le Grand
+(S&eacute;sostris), ayant marqu&eacute; son
+r&egrave;gne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont
+&eacute;t&eacute;
+confondus par les historiens grecs en un seul et m&ecirc;me personnage.
+Mais
+les monuments originaux les diff&eacute;rencient trop bien l'un de
+l'autre pour
+que la m&ecirc;me confusion puisse avoir lieu d&eacute;sormais. Je me
+propose de
+traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de
+d&eacute;tails.
+Revenons &agrave; la d&eacute;coration de la magnifique cour de
+M&eacute;dinet-Habou.</p>
+<p>On a sculpt&eacute; dans le registre sup&eacute;rieur de la galerie
+de l'est, partie
+gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde
+c&eacute;r&eacute;monie
+publique tout aussi d&eacute;velopp&eacute;e que la
+pr&eacute;c&eacute;dente. Celle-ci est une
+pan&eacute;gyrie c&eacute;l&eacute;br&eacute;e par le roi en l'honneur
+de son p&egrave;re, le dieu
+Sochar-Osiris, le vingt-septi&egrave;me jour du mois de Hath&ocirc;r.
+Je poss&egrave;de
+&eacute;galement des dessins fid&egrave;les de cette solennit&eacute;
+et la copie des
+nombreuses l&eacute;gendes explicatives qui l'accompagnent.</p>
+<p>Il faut passer rapidement sur les sc&egrave;nes de
+cons&eacute;cration et les honneurs
+royaux d&eacute;cern&eacute;s par les dieux &agrave;
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, et que reproduisent
+une foule de grands bas-reliefs sculpt&eacute;s dans les registres
+inf&eacute;rieurs
+des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me
+dispenser de noter ici le nom des divinit&eacute;s auxquelles le
+Pharaon
+pr&eacute;sente des offrandes vari&eacute;es dans les cent
+quarante-quatre bas-reliefs
+peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et
+ouest,
+non compris tous ceux du m&ecirc;me genre sculpt&eacute;s sur le
+f&ucirc;t des trois
+grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit
+l'int&eacute;rieur de la galerie de l'ouest.</p>
+<p>Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique form&eacute; par
+une double
+rang&eacute;e de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands
+bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou
+les
+bienfaits que les grandes divinit&eacute;s de Th&egrave;bes prodiguent
+au Pharaon
+victorieux. Une s&eacute;rie de figures en pied ornent le soubassement
+de cette
+galerie et m&eacute;ritent une attention particuli&egrave;re.</p>
+<p>Les l&eacute;gendes hi&eacute;roglyphiques inscrites &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de ces personnages rev&ecirc;tus
+du riche costume des princes &eacute;gyptiens, dont ils tiennent en
+main les
+insignes caract&eacute;ristiques, constatent qu'on a
+repr&eacute;sent&eacute; ici les enfants
+de Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun par ordre de primog&eacute;niture. On
+a seulement fait deux
+groupes distincts des enfants m&acirc;les et des princesses. Les
+princes, dont
+les noms et les titres ont &eacute;t&eacute; sculpt&eacute;s &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de leurs images, sont au
+nombre de neuf, savoir:</p>
+<p>1&deg; Rhams&egrave;s-Amonmai, basilicogrammate commandant des
+troupes;</p>
+<p>2&deg; Rhams&egrave;s-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant
+de cavalerie;</p>
+<p>3&deg; Rhams&egrave;s-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant
+de cavalerie;</p>
+<p>4&deg; Phr&eacute;hipefhbour, haut fonctionnaire dans
+l'administration royale;</p>
+<p>5&deg; Mandouschopsch, <i>idem</i>;</p>
+<p>6&deg; Rhams&egrave;s-Maithmou, proph&egrave;te des dieux
+Phr&eacute; et Athmou;</p>
+<p>7&deg; Rhams&egrave;s-Schahemkam&eacute;, grand pr&ecirc;tre de
+Phtah;</p>
+<p>8&deg; Rhams&egrave;s-Amonhischopsch, sans autre qualification que
+celle de prince;</p>
+<p>9&deg; Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, <i>idem</i>.</p>
+<p>Les trois premiers, apr&egrave;s la mort de leur p&egrave;re
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, &eacute;tant
+successivement mont&eacute;s sur le tr&ocirc;ne des Pharaons, leurs
+l&eacute;gendes ont d&ucirc;
+&ecirc;tre surcharg&eacute;es pour recevoir les cartouches
+pr&eacute;noms ou noms propres de
+ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi,
+&agrave;
+propos de cette liste int&eacute;ressante, qu'&agrave; cette
+&eacute;poque le nom de
+<i>Rhams&egrave;s</i> &eacute;tait devenu en quelque sorte le nom
+m&ecirc;me de la famille, et
+que le conqu&eacute;rant avait concentr&eacute; dans les membres de sa
+maison les
+postes les plus importants de l'arm&eacute;e, de l'administration
+civile et du
+sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais
+&eacute;t&eacute; sculpt&eacute;s.</p>
+<p>Toute cette s&eacute;rie de princes et de princesses forme la
+d&eacute;coration du
+soubassement &agrave; la droite et &agrave; la gauche d'une grande et
+belle porte
+s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en
+la traversant, dans une troisi&egrave;me cour environn&eacute;e et
+suivie d'un
+tr&egrave;s-grand nombre de salles; les d&eacute;combres ont depuis
+longtemps enseveli
+toute cette partie du palais existante encore sous les d&eacute;bris
+entass&eacute;s
+des fr&ecirc;les constructions qui se sont succ&eacute;d&eacute;
+d'&acirc;ge en &acirc;ge. Des fouilles
+en grand mettraient ici &agrave; d&eacute;couvert des tableaux et des
+inscriptions
+d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser
+&agrave; les
+entreprendre, je r&eacute;servai les fonds dont je pouvais disposer
+pour le
+d&eacute;blaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie
+ext&eacute;rieure nord du palais, &agrave; partir du premier
+pyl&ocirc;ne, et la presque
+totalit&eacute; de la muraille ext&eacute;rieure sud, enfouie
+jusqu'&agrave; la corniche qui
+couronne l'&eacute;difice entier.</p>
+<p>La muraille nord offre une s&eacute;rie de bas-reliefs historiques
+d'un haut
+int&eacute;r&ecirc;t. Je donnerai ici un court abr&eacute;g&eacute; du
+sujet de chacun d'eux, en
+commen&ccedil;ant par l'extr&eacute;mit&eacute; de la paroi vers
+l'ouest.</p>
+<p><i>Campagne contre les Maschausch et les Robou.</i></p>
+<p><i>Premier tableau.</i> L'arm&eacute;e &eacute;gyptienne en marche,
+sur huit ou neuf
+rang&eacute;es de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites
+pr&eacute;c&egrave;dent un
+char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char
+s'&eacute;l&egrave;ve un
+grand m&acirc;t surmont&eacute; d'une t&ecirc;te de b&eacute;lier
+orn&eacute;e du disque solaire. C'est
+le char du dieu Amon-Ra, qui guide &agrave; l'ennemi le roi
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun,
+&eacute;galement mont&eacute; sur un char richement orn&eacute; et
+qu'entourent les archers
+de la garde ainsi que les officiers attach&eacute;s &agrave; sa
+personne. On lit &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; du char du dieu: &laquo;Voici ce que dit Amon-Ra, le
+roi
+des dieux: &laquo;Je
+marche devant toi, &ocirc; mon fils!&raquo; <br>
+</p>
+<p><i>Deuxi&egrave;me tableau.</i> Bataille sanglante: les Maschausch
+prennent la
+fuite; le roi et quatre princes &eacute;gyptiens en font un horrible
+carnage.</p>
+<p><i>Troisi&egrave;me tableau.</i> Rhams&egrave;s, debout sur une
+esp&egrave;ce de tribune, harangue
+cinq rang&eacute;es de chefs et de guerriers &eacute;gyptiens
+conduisant une foule de
+Maschausch et de Robou prisonniers. R&eacute;ponse des chefs militaires
+au
+roi. En t&ecirc;te de chaque corps d'arm&eacute;e on fait le
+d&eacute;nombrement des mains
+droites coup&eacute;es aux ennemis morts sur le champ de bataille,
+ainsi que
+celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu &agrave; la bravoure des
+vaincus.
+L'inscription porte &agrave; 2,525 le nombre de ces preuves de victoire
+sur des
+hommes courageux et vaillants.</p>
+<p><i>Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de
+m&ecirc;me race &agrave;
+physionomie hindoue.</i></p>
+<p><i>Premier tableau</i> (&agrave; la suite des
+pr&eacute;c&eacute;dents). Le roi Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun,
+en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire
+agenouill&eacute;s
+devant lui, ainsi que les porte-enseignes des diff&eacute;rents corps;
+plus
+loin, les soldats debout &eacute;coutent les paroles du souverain qui
+les
+appelle aux armes pour punir les ennemis de l'&Eacute;gypte; les chefs
+r&eacute;pondent &agrave; l'appel du roi en invoquant ses victoires
+r&eacute;centes, et
+protestent de leur d&eacute;vouement &agrave; un prince qui
+ob&eacute;it aux paroles
+d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats,
+divis&eacute;s par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus
+grand ordre,
+guid&eacute;s par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs,
+des
+carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors
+en usage.</p>
+<p><i>Deuxi&egrave;me tableau.</i> Le roi, t&ecirc;te nue et les
+cheveux natt&eacute;s, tient les
+r&ecirc;nes de ses chevaux et marche &agrave; l'ennemi; une partie de
+l'arm&eacute;e
+&eacute;gyptienne le pr&eacute;c&egrave;de en ordre de bataille; ce
+sont les fantassins
+pesamment arm&eacute;s ou hoplites; sur le flanc s'avancent par
+pelotons les
+troupes l&eacute;g&egrave;res de diff&eacute;rentes armes; les
+guerriers mont&eacute;s sur des chars
+ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi
+au germe de Mandou, s'avan&ccedil;ant pour soumettre la terre &agrave;
+ses lois; ses
+fantassins, &agrave; des taureaux terribles, et ses cavaliers, &agrave;
+des &eacute;perviers
+rapides.</p>
+<p><i>Troisi&egrave;me tableau</i>. D&eacute;faite des Fekkaro et de
+leurs alli&eacute;s. Les
+fantassins &eacute;gyptiens les mettent en fuite sur tous les points du
+champ
+de bataille. M&eacute;iamoun, second&eacute; par ses chars de guerre,
+en fait un
+horrible carnage; quelques chefs ennemis r&eacute;sistent encore,
+mont&eacute;s sur
+des chars tra&icirc;n&eacute;s soit par deux chevaux, soit par quatre
+boeufs; au
+milieu de la m&ecirc;l&eacute;e et &agrave; une des
+extr&eacute;mit&eacute;s, plusieurs chariots tra&icirc;n&eacute;s
+par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont d&eacute;fendus
+par des
+Fekkaro; des soldats &eacute;gyptiens les attaquent et les
+r&eacute;duisent en
+esclavage.</p>
+<p><i>Quatri&egrave;me tableau</i>. Apr&egrave;s cette premi&egrave;re
+victoire, l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne
+se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus m&eacute;thodique et
+le plus
+r&eacute;gulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle
+traverse des
+pays difficiles, infest&eacute;s de b&ecirc;tes sauvages; sur le flanc
+de l'arm&eacute;e, le
+roi, attaqu&eacute; par deux lions, vient de terrasser l'un et combat
+contre
+l'autre.</p>
+<p><i>Cinqui&egrave;me tableau</i>. Le roi et ses soldats arrivent sur
+le bord de la
+mer au moment o&ugrave; la flotte &eacute;gyptienne en est venue aux
+mains avec la
+flotte des Fekkaro, combin&eacute;e avec celle de leurs alli&eacute;s
+les
+Schairotanas, reconnaissables &agrave; leurs casques arm&eacute;s de
+deux cornes. Les
+vaisseaux &eacute;gyptiens manoeuvrent &agrave; la fois &agrave; la
+voile et &agrave; l'aviron; des
+archers en garnissent les hunes, et leur proue est orn&eacute;e d'une
+t&ecirc;te de
+lion. D&eacute;j&agrave; un navire fekkarien a coul&eacute;, et la
+flotte alli&eacute;e se trouve
+resserr&eacute;e entre la flotte &eacute;gyptienne et le rivage, du
+haut duquel
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun et ses fantassins lancent une
+gr&ecirc;le de traits sur les
+vaisseaux ennemis. Leur d&eacute;faite n'est plus douteuse, la flotte
+&eacute;gyptienne entasse les prisonniers &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+ses rameurs. En arri&egrave;re et
+non loin du Pharaon, on a repr&eacute;sent&eacute; son char de guerre
+et les nombreux
+officiers attach&eacute;s &agrave; sa personne. Ce vaste tableau
+renferme plusieurs
+centaines de figures, et j'en rapporte une copie tr&egrave;s-exacte.</p>
+<p><i>Sixi&egrave;me tableau</i>. Le rivage est couvert de guerriers
+&eacute;gyptiens
+conduisant divers groupes m&ecirc;l&eacute;s de Schairotanas et de
+Fekkaro
+prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi,
+arr&ecirc;t&eacute; avec une
+partie de son arm&eacute;e devant une place forte nomm&eacute;e <i>Mogadiro</i>.
+L&agrave; se fait
+le d&eacute;nombrement des mains coup&eacute;es. Le Pharaon, du haut
+d'une tribune sur
+laquelle repose son bras gauche appuy&eacute; sur un coussin, harangue
+ses fils
+et les principaux chefs de son arm&eacute;e, et termine son discours
+par ces
+phrases remarquables: Amon-Ra &eacute;tait &agrave; ma droite comme
+&agrave; ma gauche; son
+esprit a inspir&eacute; mes r&eacute;solutions; Amon-Ra lui-m&ecirc;me,
+pr&eacute;parant la perte
+de mes ennemis, a plac&eacute; le monde entier dans mes mains.&raquo;
+Les
+princes et
+les chefs r&eacute;pondent au Pharaon qu'il est un soleil appel&eacute;
+&agrave; soumettre
+tous les peuples du monde, et que l'&Eacute;gypte se r&eacute;jouit
+d'une victoire
+remport&eacute;e par le bras du fils d'Ammon, assis sur le tr&ocirc;ne
+de son p&egrave;re.</p>
+<p><i>Septi&egrave;me tableau</i>. Retour du Pharaon vainqueur &agrave;
+Th&egrave;bes, apr&egrave;s sa
+double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux
+chefs de ces nations conduits par Rhams&egrave;s devant le temple de la
+grande
+triade th&eacute;baine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours
+que sont
+cens&eacute;s prononcer les divers acteurs de cette sc&egrave;ne
+&agrave; la fois triomphale
+et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la
+traduction:</p>
+<p>&laquo;Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui
+sont
+en la
+puissance de Sa Majest&eacute; et qui glorifient le dieu bienfaisant,
+le
+seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance
+n'a point de bornes; tu r&egrave;gnes comme un puissant soleil sur
+l'&Eacute;gypte;
+grande est ta force, ton courage est semblable &agrave; celui de
+Bor&eacute; (le
+griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en
+ton pouvoir &agrave; toujours.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Paroles du roi seigneur du monde, etc., &agrave; son
+p&egrave;re
+Amon-Ra, le roi des
+dieux: Tu me l'as ordonn&eacute;; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai
+combattu
+toutes les parties de la terre; le monde s'est arr&ecirc;t&eacute;
+devant moi ...;
+mes bras ont forc&eacute; les chefs de la terre, d'apr&egrave;s le
+commandement sorti
+de ta bouche.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, mod&eacute;rateur des
+dieux:
+Que ton
+retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as
+renvers&eacute; tous les chefs, tu as perc&eacute; les coeurs des
+&eacute;trangers et rendu
+libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche
+t'approuve.&raquo;</p>
+<p>Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux
+campagnes du conqu&eacute;rant &eacute;gyptien dans la onzi&egrave;me
+ann&eacute;e de son r&egrave;gne,
+arrivent jusqu'au second pyl&ocirc;ne du palais: de ce point jusqu'au
+premier
+pyl&ocirc;ne, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs
+tableaux
+sont enfouis sous des collines de d&eacute;combres. J'ai pu cependant
+avoir une
+copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisi&egrave;me
+campagne du roi
+contre des peuples asiatiques, avec des l&eacute;gendes en
+tr&egrave;s-mauvais &eacute;tat.
+L'un repr&eacute;sente Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun combattant
+&agrave; pied, couvert d'un large
+bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une
+hauteur. Dans le second tableau, le roi, &agrave; la t&ecirc;te de ses
+chars, &eacute;crase
+ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'arm&eacute;e
+&eacute;gyptienne pousse le si&egrave;ge avec vigueur; des soldats
+coupent des arbres
+et s'approchent des foss&eacute;s, couverts par des mantelets;
+d'autres, apr&egrave;s
+les avoir franchis, attaquent &agrave; coups de hache la porte de la
+ville;
+plusieurs enfin ont dress&eacute; des &eacute;chelles contre la
+muraille et montent &agrave;
+l'assaut, leurs boucliers rejet&eacute;s sur leurs &eacute;paules.</p>
+<p>Sur le revers du premier pyl&ocirc;ne existe encore un tableau
+relatif &agrave; une
+campagne contre la grande nation de Sch&eacute;ta ou Ch&eacute;to: le
+roi, debout sur
+son char, prend une fl&egrave;che dans son carquois fix&eacute; sur
+l'&eacute;paule, et la
+d&eacute;coche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats
+&eacute;gyptiens
+et les officiers attach&eacute;s &agrave; la personne du roi marchent
+&agrave; sa suite,
+rang&eacute;s sur quatre files parall&egrave;les.</p>
+<p>Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans
+l'&eacute;tat d'enfouissement o&ugrave; se trouve aujourd'hui le
+magnifique palais de
+M&eacute;dinet-Habou, tout entier du r&egrave;gne de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, les successeurs
+imm&eacute;diats n'y ayant ajout&eacute; que quelques accessoires
+presque
+insignifiants. Le nombre consid&eacute;rable de noms de peuples et de
+nations
+asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ
+de
+recherches &agrave; la g&eacute;ographie compar&eacute;e; ce sont de
+pr&eacute;cieux &eacute;l&eacute;ments pour
+la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus
+antique p&eacute;riode de son histoire. Je crois possible de
+reconna&icirc;tre la
+synonymie de ces noms &eacute;gyptiens de peuples avec ceux que nous
+ont
+transmis les g&eacute;ographes grecs, et ceux surtout que contiennent
+les
+textes h&eacute;breux et les m&eacute;moires originaux des nations
+asiatiques. C'est
+un beau travail qui m&eacute;rite d'&ecirc;tre entrepris; il sera
+facilit&eacute; et par la
+connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de
+ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms
+avec ceux du m&ecirc;me genre que j'ai trouv&eacute;s, en bien plus
+grand nombre, sur
+d'autres monuments de Th&egrave;bes et de la Nubie.</p>
+<p>Toute la muraille ext&eacute;rieure du palais, du c&ocirc;t&eacute;
+du sud, qu'il a fallu
+faire d&eacute;blayer jusqu'au second pyl&ocirc;ne, est couverte de
+grandes lignes
+verticales d'hi&eacute;roglyphes contenant le calendrier sacr&eacute;
+en usage dans le
+palais de Rhams&egrave;s; la portion que nous avons fait excaver,
+&agrave; grands
+frais, contient les mois de Th&ocirc;th, Paophi, Hath&ocirc;r,
+Cho&iuml;ac et T&ocirc;bi. Vers
+l'extr&eacute;mit&eacute; du palais est un article du mois de Paschon,
+le neuvi&egrave;me
+mois de l'ann&eacute;e &eacute;gyptienne. Ce calendrier indique toutes
+les f&ecirc;tes qui
+se c&eacute;l&eacute;braient dans chaque mois, et au bas de chaque
+indication de f&ecirc;te
+on a sculpt&eacute;, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte
+d'offrande qu'on devait pr&eacute;senter dans la
+c&eacute;r&eacute;monie. Pour donner une
+id&eacute;e de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la
+traduction de
+quelques-uns de ces articles:</p>
+<p>&laquo;<i>Mois de Th&ocirc;th</i>, n&eacute;om&eacute;nie;
+manifestation
+de l'&eacute;toile de Sothis; l'image
+d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire,
+accompagn&eacute;e par le roi Rhams&egrave;s ainsi que par les images
+de tous les
+autres dieux du temple.&raquo;</p>
+<p>&laquo;<i>Mois de Paophi</i>, le 19; jour de la principale
+pan&eacute;gyrie d'Ammon, qui
+se c&eacute;l&egrave;bre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac);
+l'image
+d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux
+synthr&ocirc;nes; le roi Rhams&egrave;s l'accompagne dans la
+pan&eacute;gyrie de ce jour.&raquo;</p>
+<p>&laquo;<i>Mois d'Hath&ocirc;r</i>, le 26; pan&eacute;gyrie de
+Phtah-Socbaris; le roi accompagne
+l'image du dieu gardien du Rhamess&eacute;ium de M&eacute;iamoun (le
+palais de
+M&eacute;dinet-Habou) de Th&egrave;bes sur la rive gauche, dans la
+pan&eacute;gyrie de ce
+jour.&raquo;</p>
+<p>Cette pan&eacute;gyrie continuait encore le vingt-septi&egrave;me et
+le vingt-huiti&egrave;me
+jour du m&ecirc;me mois; c'est celle qu'on a repr&eacute;sent&eacute;e
+dans les grands
+bas-reliefs sup&eacute;rieurs des galeries de l'est et du sud de la
+seconde
+cour du palais; du reste, je savais d&eacute;j&agrave;, par un
+tr&egrave;s-grand nombre
+d'inscriptions, que les &Eacute;gyptiens appelaient <i>Rhamess&eacute;ium
+de M&eacute;iamoun</i>
+le monument de M&eacute;dinet-Habou dont je viens de donner une
+description
+rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je
+termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="DIX-NEUVIEME_LETTRE"></a>
+<h2>DIX-NEUVI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes (environs de
+M&eacute;dinet-Habou), le 2 juillet 1829.</small><br>
+</p>
+<p>Afin de donner
+une id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale compl&egrave;te du quartier
+sud-ouest de la vieille capitale
+pharaonique, voisin du nome d'<i>Hermonthis</i>, il me reste &agrave;
+pr&eacute;senter
+quelques d&eacute;tails sur deux &eacute;difices sacr&eacute;s, qui,
+bien moins importants, &agrave;
+la v&eacute;rit&eacute;, que le palais du conqu&eacute;rant <i>M&eacute;iamoun</i>,
+pr&eacute;sentent toutefois
+quelque int&eacute;r&ecirc;t sous divers rapports historiques et
+mythologiques.</p>
+<p>L'une de ces constructions s'&eacute;l&egrave;ve au milieu de
+broussailles et de
+grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et &agrave; une
+tr&egrave;s-petite
+distance de l'&eacute;norme enceinte carr&eacute;e, en briques crues,
+qui environnait
+jadis le palais et les temples de M&eacute;dinet-Habou. C'est un
+&eacute;difice de
+petites proportions, et qui n'a jamais &eacute;t&eacute;
+compl&egrave;tement termin&eacute;; il se
+compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les
+deux derni&egrave;res seulement sont d&eacute;cor&eacute;es de
+tableaux, soit sculpt&eacute;s et
+peints, soit &eacute;bauch&eacute;s, ou m&ecirc;me simplement
+trac&eacute;s &agrave; l'encre rouge. Ces
+tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur
+l'&eacute;poque de sa construction. Il appartient au r&egrave;gne des
+Lagides, comme
+le prouvent une double d&eacute;dicace d'un travail barbare,
+sculpt&eacute;e
+ult&eacute;rieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits
+devant
+les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.</p>
+<p>La d&eacute;dicace annonce express&eacute;ment que le roi <i>Ptol&eacute;m&eacute;e
+&Eacute;verg&egrave;te II, et sa
+soeur, la reine Cl&eacute;op&acirc;tre</i>, ont construit cet
+&eacute;difice et l'ont consacr&eacute;
+<i>&agrave; leur p&egrave;re</i> le dieu <i>Th&ocirc;th</i>, ou
+Herm&egrave;s ibioc&eacute;phale.</p>
+<p>C'est ici le seul des temples encore existants en &Eacute;gypte qui
+soit
+sp&eacute;cialement d&eacute;di&eacute; au dieu protecteur des
+sciences, &agrave; l'inventeur de
+l'&eacute;criture et de tous les arts utiles, en un mot, &agrave;
+l'organisateur de la
+soci&eacute;t&eacute; humaine. On retrouve son image dans la plupart
+des tableaux qui
+d&eacute;corent les parois de la seconde salle, et surtout celle du
+sanctuaire.
+On l'y invoquait sous son nom ordinaire de <i>Th&ocirc;th</i>, que
+suivent
+constamment soit le titre SOTEM qui exprime la supr&ecirc;me direction
+des
+choses sacr&eacute;es, soit la qualification <i>Ho-en-Hib</i>,
+c'est-&agrave;-dire <i>qui a
+une face d'ibis</i>, oiseau sacr&eacute;, dont toutes les figures du
+dieu,
+sculpt&eacute;es dans ce temple, empruntent la t&ecirc;te,
+orn&eacute;es de coiffures
+vari&eacute;es.</p>
+<p>On rendait aussi dans ce temple un culte tr&egrave;s-particulier
+&agrave; <i>Noh&eacute;mouo</i>
+ou <i>Nahamouo</i>, d&eacute;esse que caract&eacute;risent le vautour,
+embl&egrave;me de la
+maternit&eacute;, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon
+s'&eacute;levant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les
+l&eacute;gendes trac&eacute;es &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; des nombreuses repr&eacute;sentations de cette
+compagne du dieu <i>Th&ocirc;th</i>,
+qui, d'apr&egrave;s son nom m&ecirc;me, para&icirc;t avoir
+pr&eacute;sid&eacute; &agrave; la <i>conservation des
+germes</i>, l'assimilent &agrave; la d&eacute;esse <i>Saschfmou&eacute;</i>,
+compagne habituelle de
+<i>Th&ocirc;th</i>, r&eacute;gulatrice des p&eacute;riodes
+d'ann&eacute;es et des assembl&eacute;es sacr&eacute;es.</p>
+<p>Ces deux divinit&eacute;s re&ccedil;oivent, outre leurs titres
+ordinaires, celui de
+<i>R&eacute;sidant</i> &agrave; MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom
+antique de cette
+portion de Th&egrave;bes o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve le temple de <i>Th&ocirc;th</i>.</p>
+<p>Le bandeau de la porte qui donne entr&eacute;e dans la
+derni&egrave;re salle du
+temple, le <i>sanctuaire</i> proprement dit, est orn&eacute; de quatre
+tableaux
+repr&eacute;sentant Ptol&eacute;m&eacute;e faisant de riches offrandes,
+d'abord aux grandes
+divinit&eacute;s protectrices de Th&egrave;bes, <i>Amon-Ra, Mouth</i>
+et <i>Chons</i>,
+g&eacute;n&eacute;ralement ador&eacute;es dans cette immense capitale,
+et en second lieu aux
+divinit&eacute;s particuli&egrave;res du temple, <i>Th&ocirc;th</i> et
+la d&eacute;esse <i>Nahamouo</i>. Dans
+l'int&eacute;rieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande
+triade
+th&eacute;baine, et m&ecirc;me celles de la triade ador&eacute;e dans
+le nome d'Hermonthis,
+qui commen&ccedil;ait &agrave; une courte distance du temple. Deux
+grands tableaux,
+l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche,
+repr&eacute;sentent, selon l'usage, la bari ou <i>arche sacr&eacute;e</i>
+de la divinit&eacute; &agrave;
+laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de
+THOTH-PEHO-EN-HIB (<i>Th&ocirc;th &agrave; face d'ibis</i>), et l'arche
+de gauche, celle
+de THOTH PSOTEM (Th&ocirc;th le surintendant des <i>choses
+sacr&eacute;es</i>). L'une et
+l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes
+d&eacute;cor&eacute;es de
+t&ecirc;tes d'&eacute;pervier, surmont&eacute;es du disque et du
+croissant, &agrave; t&ecirc;te
+symbolique du dieu <i>Chons</i>, le fils a&icirc;n&eacute; d'Ammon et
+de Mouth, la
+troisi&egrave;me personne de la triade th&eacute;baine, dont le dieu <i>Th&ocirc;th</i>
+n'est
+qu'une forme secondaire.</p>
+<p>Ici, comme dans la salle pr&eacute;c&eacute;dente, on trouve
+toujours le roi Ptol&eacute;m&eacute;e
+<i>&Eacute;verg&egrave;te II</i>, faisant des offrandes ou de riches
+pr&eacute;sents aux divinit&eacute;s
+locales. Mais quatre bas-reliefs de l'int&eacute;rieur du sanctuaire,
+sculpt&eacute;s
+deux &agrave; gauche et deux &agrave; droite de la porte, ont
+fix&eacute; plus
+particuli&egrave;rement mon attention. Ce ne sont plus des
+divinit&eacute;s proprement
+dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, <i>&Eacute;verg&egrave;te
+II</i>, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de
+titre
+&agrave; ces bas-reliefs, <i>br&ucirc;le l'encens en l'honneur des
+p&egrave;res de ses p&egrave;res
+et des m&egrave;res de ses m&egrave;res</i>. Le roi accomplit, en
+effet, diverses
+c&eacute;r&eacute;monies religieuses en pr&eacute;sence d'individus des
+deux sexes, class&eacute;s
+deux par deux, et rev&ecirc;tus des insignes de certaines
+divinit&eacute;s. Les
+l&eacute;gendes trac&eacute;es devant chacun de ces personnages
+ach&egrave;vent de d&eacute;montrer
+que ces honneurs sont adress&eacute;s aux rois et aux reines lagides,
+anc&ecirc;tres
+d'&Eacute;verg&egrave;te II en ligne directe: et en effet, le premier
+bas-relief de
+gauche repr&eacute;sente <i>Ptol&eacute;m&eacute;e Philadelphe</i>,
+costum&eacute; en Osiris, assis sur
+un tr&ocirc;ne &agrave; c&ocirc;t&eacute; duquel on voit la reine <i>Arsino&eacute;</i>
+sa femme, debout,
+coiff&eacute;e des insignes de <i>Mouth</i> et d'<i>Hath&ocirc;r</i>.
+&Eacute;verg&egrave;te II l&egrave;ve ses bras
+en signe d'adoration devant ces deux &eacute;poux, dont les
+l&eacute;gendes
+signifient: <i>Le divin p&egrave;re de ses p&egrave;res</i>
+PTOL&Eacute;M&Eacute;E, <i>dieu</i> PHILADELPHE;
+<i>la divine m&egrave;re de ses m&egrave;res</i> ARSINO&Eacute;, <i>d&eacute;esse</i>
+PHILADELPHE.</p>
+<p>Plus loin, &Eacute;verg&egrave;te II offre l'encens &agrave; un
+personnage &eacute;galement assis
+sur un tr&ocirc;ne et d&eacute;cor&eacute; des insignes du dieu <i>Socarosiris</i>,
+accompagn&eacute;
+d'une reine debout, la t&ecirc;te orn&eacute;e de la coiffure
+d'Hath&ocirc;r, la V&eacute;nus
+&eacute;gyptienne; leurs l&eacute;gendes portent: <i>Le p&egrave;re de
+ses p&egrave;res</i>, PTOL&Eacute;M&Eacute;E,
+<i>dieu cr&eacute;ateur</i>. <i>La divine m&egrave;re de ses
+m&egrave;res</i>, B&Eacute;R&Eacute;NICE, <i>d&eacute;esse
+cr&eacute;atrice</i>. On peut donc reconna&icirc;tre ici soit <i>Ptol&eacute;m&eacute;e
+Soter Ier</i> et sa
+femme <i>B&eacute;r&eacute;nice</i>, fille de Magas, soit <i>Ptol&eacute;m&eacute;e
+&Eacute;verg&egrave;te Ier</i> et
+<i>B&eacute;r&eacute;nice</i>, sa femme et sa soeur. L'absence totale
+du cartouche pr&eacute;nom
+dans la l&eacute;gende du Ptol&eacute;m&eacute;e, objet de cette
+adoration, autoriserait
+l'une ou l'autre de ces hypoth&egrave;ses. Mais si l'on observe que ces
+deux
+&eacute;poux re&ccedil;oivent les hommages d'<i>&Eacute;verg&egrave;te
+II</i>, &agrave; la suite des honneurs
+rendus, en premier lieu, &agrave; <i>Ptol&eacute;m&eacute;e</i> et
+&agrave; <i>Arsino&eacute; Philadelphe</i>, on se
+persuadera que le second tableau concerne les enfants et les
+successeurs
+imm&eacute;diats de ces Lagides, c'est-&agrave;-dire <i>&Eacute;verg&egrave;te
+Ier</i> et <i>B&eacute;r&eacute;nice</i>, sa
+soeur. Le titre de <i>Phter-Mounk, dieu cr&eacute;ateur, dieu fondateur</i>
+ou
+<i>fabricateur</i>, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, &agrave; <i>Ptol&eacute;m&eacute;e
+Soter Ier</i>, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la
+pleine
+certitude que ce titre est prodigu&eacute; sur les monuments
+&eacute;gyptiens &agrave; une
+foule de souverains autres que des chefs de dynasties.</p>
+<p>Deux bas-reliefs, sculpt&eacute;s &agrave; droite de la porte, nous
+montrent &Eacute;verg&egrave;te
+II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres
+anc&ecirc;tres et
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs, et toujours en suivant la ligne
+g&eacute;n&eacute;alogique descendante:
+ainsi, dans le premier tableau, le roi r&eacute;pand des libations
+devant le
+<i>divin p&egrave;re de son p&egrave;re</i>, PTOL&Eacute;MEE, <i>dieu</i>
+PHILOPATOR, <i>et la divine
+m&egrave;re de sa m&egrave;re</i>, ARSINO&Eacute;, <i>d&eacute;esse</i>
+PHILOPATOR; enfin, dans le second
+tableau, il fait l'offrande du vin &agrave; son royal p&egrave;re
+PTOL&Eacute;M&Eacute;E, <i>dieu</i>
+&Eacute;PIPHANE, et <i>&agrave; sa royale m&egrave;re</i>
+CL&Eacute;OPATRE, <i>d&eacute;esse</i> &Eacute;PIPHANE. Son
+p&egrave;re
+et son a&iuml;eul sont figur&eacute;s dans le costume du dieu Osiris;
+sa m&egrave;re et son
+a&iuml;eule, dans le costume d'Hath&ocirc;r. Quant aux titres <i>Philadelphe,
+Philopator et &Eacute;piphane</i>, ils sont plac&eacute;s &agrave; la
+suite des cartouches noms
+propres, et exprim&eacute;s par des hi&eacute;roglyphes
+phon&eacute;tiques (repr&eacute;sentant les
+mots coptes &eacute;quivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc
+la
+g&eacute;n&eacute;alogie compl&egrave;te d'&Eacute;verg&egrave;te II,
+et l'ordre successif des rois de la
+dynastie des Lagides &agrave; partir de <i>Ptol&eacute;m&eacute;e
+Philadelphe</i>.</p>
+<p>C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'&Eacute;gypte
+servent
+pour le moins de confirmation aux t&eacute;moignages historiques
+puis&eacute;s dans
+les &eacute;crits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent
+point
+&eacute;claircir ou coordonner les notions vagues et
+incoh&eacute;rentes que ce m&ecirc;me
+peuple nous a transmises sur l'histoire &eacute;gyptienne, surtout en
+ce qui
+concerne les anciennes &eacute;poques. L'usage constamment suivi par
+les
+&Eacute;gyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de
+nombreuses
+s&eacute;ries de tableaux repr&eacute;sentant des sc&egrave;nes
+religieuses ou des &eacute;v&eacute;nements
+contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain
+r&eacute;gnant &agrave;
+l'&eacute;poque m&ecirc;me o&ugrave; l'on sculptait ces bas-reliefs,
+cet usage, disons-nous,
+a tourn&eacute; bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a
+conserv&eacute; jusqu'&agrave; nos jours un immense tr&eacute;sor de
+notions positives qu'on
+chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute
+v&eacute;rit&eacute; que,
+gr&acirc;ce &agrave; ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui
+les
+accompagnent, chaque monument de l'&Eacute;gypte s'explique par
+lui-m&ecirc;me, et
+devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interpr&egrave;te.
+Il
+suffit, en effet, d'&eacute;tudier quelques instants les sculptures qui
+ornent
+le sanctuaire de l'&eacute;difice situ&eacute; &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de l'enceinte de M&eacute;dinet-Habou,
+la seule portion du monument v&eacute;ritablement termin&eacute;e, pour
+se convaincre
+aussit&ocirc;t qu'on se trouve dans un temple consacr&eacute; au dieu <i>Th&ocirc;th</i>,
+construit sous le r&egrave;gne d'&Eacute;verg&egrave;te II et de sa
+soeur et premi&egrave;re femme
+<i>Cl&eacute;op&acirc;tre</i>, mais dont les sculptures ont
+&eacute;t&eacute; termin&eacute;es post&eacute;rieurement
+&agrave; l'&eacute;poque du mariage d'&Eacute;verg&egrave;te II avec
+Cl&eacute;op&acirc;tre sa ni&egrave;ce et sa
+seconde femme, mentionn&eacute;e dans les l&eacute;gendes royales qui
+d&eacute;corent le
+plafond du sanctuaire.</p>
+<p>Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossi&egrave;ret&eacute;
+d'ex&eacute;cution des
+hi&eacute;roglyphes, et le peu de soin donn&eacute; &agrave;
+l'application des couleurs sur
+les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les
+inscriptions d&eacute;dicatoires pour qu'on m&eacute;connaisse dans le
+petit temple de
+Th&ocirc;th un produit de la d&eacute;cadence des arts
+&eacute;gyptiens, devenue si rapide
+aux derni&egrave;res &eacute;poques de la domination grecque.</p>
+<p>Mais un &eacute;difice d'un temps encore plus rapproch&eacute; de
+nous pr&eacute;sente aux
+regards du voyageur un exemple frappant du degr&eacute; de corruption
+auquel
+descendit la sculpture &eacute;gyptienne sous l'influence du
+gouvernement
+romain. Il s'agit ici des ruines d&eacute;sign&eacute;es, dans la <i>Description
+g&eacute;n&eacute;rale de Th&egrave;bes</i>, par MM. Jollois et
+Devilliers, sous le nom de
+<i>Petit Temple situ&eacute; &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; sud de
+l'Hippodrome</i>, aux d&eacute;bris
+duquel j'ai donn&eacute; toute la journ&eacute;e d'hier.</p>
+<p>Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini
+et
+moi, nous cour&ucirc;mes sur M&eacute;dinet-Habou, et, passant dans le
+voisinage du
+petit temple de <i>Th&ocirc;th</i>, nous gagn&acirc;mes la base des
+monticules factices
+formant l'immense enceinte nomm&eacute;e l'<i>Hippodrome</i> par la
+Commission
+d'&Eacute;gypte, et que nous longe&acirc;mes ext&eacute;rieurement
+&agrave; travers la plaine
+rocailleuse qui s'&eacute;tend jusqu'au pied de la cha&icirc;ne
+libyque. Parvenus,
+apr&egrave;s une marche assez longue et tr&egrave;s-fatigante, au midi
+de ces vastes
+fortifications, qui jadis renferm&egrave;rent, selon toute apparence,
+un
+&eacute;tablissement militaire, esp&egrave;ce de camp permanent
+qu'habitaient les
+troupes formant la garnison de Th&egrave;bes et la garde des Pharaons,
+nous
+grav&icirc;mes un petit plateau peu &eacute;lev&eacute; au-dessus de la
+plaine, mais couvert
+de d&eacute;bris de constructions et de fragments de poteries de
+diff&eacute;rentes
+&eacute;poques.</p>
+<p>Le premier objet qui attire les regards est un grand <i>propylon</i>
+faisant
+face &agrave; l'ouest, mais dans un &eacute;tat de destruction fort
+avanc&eacute;, quoique
+form&eacute; primitivement de mat&eacute;riaux d'un assez beau choix.
+Quatre
+bas-reliefs existent encore du c&ocirc;t&eacute; de l'hippodrome; tous
+repr&eacute;sentent
+l'empereur <i>Vespasien</i> [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)],
+costum&eacute; &agrave;
+l'&eacute;gyptienne et faisant des offrandes &agrave;
+diff&eacute;rentes divinit&eacute;s; les
+tableaux qui d&eacute;corent la face du propylon tourn&eacute;e du
+c&ocirc;t&eacute; du temple
+montrent l'empereur <i>Domitien</i> [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS
+GRMNIKOS)] accomplissant de semblables c&eacute;r&eacute;monies; enfin,
+neuf
+bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la d&eacute;coration
+int&eacute;rieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain,
+figur&eacute; soit
+dans l'action de percer d'une lance la tortue, embl&egrave;me de la
+paresse,
+soit offrant aux dieux des libations et des pains sacr&eacute;s: c'est
+l'empereur <i>Othon</i> [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].</p>
+<p>Je lisais pour la premi&egrave;re fois le nom de cet empereur,
+retrac&eacute; en
+caract&egrave;res hi&eacute;roglyphiques, et on le chercherait
+vainement ailleurs sur
+toutes les constructions &eacute;gyptiennes existantes entre la
+M&eacute;diterran&eacute;e et
+Dakk&eacute;h en Nubie, limite extr&ecirc;me des &eacute;difices
+&eacute;lev&eacute;s par les &Eacute;gyptiens
+sous la domination grecque et romaine. La dur&eacute;e du r&egrave;gne
+d'Othon fut si
+courte que la d&eacute;couverte d'un monument rappelant sa
+m&eacute;moire excite
+toujours autant de surprise que d'int&eacute;r&ecirc;t. Il
+para&icirc;t, au reste, que
+l'&Eacute;gypte se d&eacute;clara promptement pour Othon, puisque c'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment la
+province de l'empire o&ugrave; furent frapp&eacute;es les seules
+m&eacute;dailles de bronze
+que nous ayons de cet empereur.</p>
+<p>La pr&eacute;sence du nom d'<i>Othon</i> &eacute;tablit
+invinciblement que la d&eacute;coration du
+propylon, &agrave; en juger par ce qui reste des sculptures, fut
+commenc&eacute;e l'an
+69 de l'&egrave;re chr&eacute;tienne, et termin&eacute;e au plus tard
+vers l'an 96, &eacute;poque de
+la mort de <i>Domitien</i>.</p>
+<p>En avant, et &agrave; quelque distance du propylon, se trouve un
+escalier au
+bas duquel &eacute;tait jadis une petite porte d&eacute;cor&eacute;e de
+bas-reliefs d'un
+travail barbare, comparativement &agrave; ceux du propylon; et
+cependant je
+reconnus dans leurs d&eacute;bris la l&eacute;gende de l'empereur <i>Auguste</i>
+([Greek:
+AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'&agrave; cette &eacute;poque
+l'&Eacute;gypte avait
+simultan&eacute;ment de bons et de mauvais ouvriers.</p>
+<p>Sur le m&ecirc;me axe, et &agrave; soixante m&egrave;tres environ du
+grand propylon, s'&eacute;l&egrave;ve
+le temple, ou plut&ocirc;t une petite cella aujourd'hui isol&eacute;e,
+et dont les
+parois ext&eacute;rieures, &agrave; peine d&eacute;grossies, n'ont
+jamais re&ccedil;u de d&eacute;coration;
+mais les salles int&eacute;rieures sont couvertes d'ornements
+sculpt&eacute;s et de
+bas-reliefs d'une ex&eacute;cution tr&egrave;s-lourde et
+tr&egrave;s-grossi&egrave;re. Presque tous
+ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent &agrave;
+l'&eacute;poque
+d'<i>Hadrien</i>. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes
+les
+divinit&eacute;s ador&eacute;es dans le temple; et &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de chacune de ces images on
+a r&eacute;p&eacute;t&eacute; sa l&eacute;gende particuli&egrave;re,
+[Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS
+ATRIANS], <i>l'empereur C&eacute;sar Trajan Hadrien</i>. J'ai
+remarqu&eacute; enfin que la
+corniche ext&eacute;rieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la
+l&eacute;gende
+d'<i>Antonin</i>, ainsi con&ccedil;ue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS
+ATRIANS
+ANTONINS EUSBS], <i>l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius</i>.</p>
+<p>L'&eacute;poque de la d&eacute;coration du sanctuaire et des autres
+salles du temple
+proprement dit &eacute;tant clairement fix&eacute;e par ces noms
+imp&eacute;riaux, il reste &agrave;
+d&eacute;terminer quelles furent les divinit&eacute;s
+particuli&egrave;rement honor&eacute;es dans
+ce temple: ce point &eacute;clairci, il deviendra facile en m&ecirc;me
+temps de
+d&eacute;cider avec certitude si cet &eacute;difice appartenait jadis
+au nome
+<i>diospolite</i>, ou &agrave; celui d'<i>Hermonthis</i>; car de
+l'&eacute;tude suivie des
+monuments de l'&Eacute;gypte et de la Nubie, il r&eacute;sulte que la
+triade ador&eacute;e
+dans la capitale d'un nome repara&icirc;t constamment et occupe un rang
+distingu&eacute; dans les &eacute;difices sacr&eacute;s de toutes les
+villes de sa
+d&eacute;pendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte
+particulier, et
+v&eacute;n&eacute;rant les trois portions distinctes de l'&Ecirc;tre
+divin sous des noms et
+des formes diff&eacute;rentes.</p>
+<p>Les indications les plus positives &agrave; cet &eacute;gard doivent
+r&eacute;sulter de
+l'examen des sculptures qui d&eacute;corent les sanctuaires, surtout
+lorsque
+cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme
+cela arrive pr&eacute;cis&eacute;ment pour les ruines situ&eacute;es au
+sud de l'hippodrome.</p>
+<p>Quatre grands bas-reliefs superpos&eacute;s deux &agrave; deux
+couvrent la paroi du
+fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs sup&eacute;rieurs
+repr&eacute;sentent
+l'empereur <i>Hadrien</i>, costum&eacute; en fils a&icirc;n&eacute;
+d'Ammon, adorant une d&eacute;esse
+coiff&eacute;e du vautour, embl&egrave;me de la maternit&eacute;, et
+surmont&eacute; des cornes de
+vache, du disque et d'un petit tr&ocirc;ne. Ce sont les insignes
+ordinaires
+d'<i>Isis</i>, et la l&eacute;gende sculpt&eacute;e &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; des deux images de la d&eacute;esse
+porte en effet: ISIS <i>la grande m&egrave;re divine qui r&eacute;side
+dans la montagne
+de l'Occident</i>. Les bas-reliefs inf&eacute;rieurs nous montrent le
+m&ecirc;me
+empereur pr&eacute;sentant des offrandes au dieu <i>Monht</i> ou <i>Manthou</i>,
+le dieu
+&eacute;ponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux <i>Amon-Ra</i>, le
+dieu &eacute;ponyme de
+Th&egrave;bes.</p>
+<p>Guid&eacute;s ici par une th&eacute;orie fond&eacute;e sur
+l'observation de faits
+enti&egrave;rement analogues, et qui se reproduisent partout et sans
+aucune
+exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple
+fut particuli&egrave;rement consacr&eacute; &agrave; la d&eacute;esse
+Isis, puisque ses images
+occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire;
+au-dessous d'elle paraissent les grandes divinit&eacute;s du nome de <i>Th&egrave;bes</i>
+et du nome <i>hermonthite</i>, deux syntr&ocirc;nes ador&eacute;s
+aussi dans ce m&ecirc;me
+temple. Mais le dieu <i>Manthou</i> occupant la droite, quoique tenant
+dans
+ces mythes sacr&eacute;s un rang inf&eacute;rieur &agrave; celui du roi
+des dieux Amon-Ra,
+qui occupe ici la gauche, il devient certain que le <i>Temple d'Isis</i>,
+situ&eacute; au sud de l'hippodrome, d&eacute;pendait du nome d'<i>Hermonthis</i>
+et non du
+nome <i>diospolite</i>, puisque le dieu Mandou re&ccedil;oit
+imm&eacute;diatement apr&egrave;s
+<i>Isis</i> et avant Amon-Ra, dieu &eacute;ponyme de Th&egrave;bes, les
+adorations de
+l'empereur Hadrien.</p>
+<p>Ainsi la divinit&eacute; locale, celle que les habitants de la
+[Greek: chomae]
+ou <i>bourgade</i> du nome hermonthite, qui exista jadis autour du
+temple,
+regardaient comme leur protectrice sp&eacute;ciale, fut la
+d&eacute;esse <i>Isis</i>, qui
+r&eacute;side dans PT&Ocirc;OU-EN-EMENT (ou la <i>montagne de
+l'Occident</i>). Mais cette
+qualification donne lieu &agrave; quelque incertitude: faut-il prendre
+les mots
+<i>Pt&ocirc;ou-en-ement</i> dans leur sens g&eacute;n&eacute;ral et n'y
+voir que la d&eacute;signation
+de la <i>montagne occidentale</i>, derri&egrave;re laquelle, selon les
+mythes, le
+soleil se couchait et terminait son cours, montagne plac&eacute;e sous
+l'influence d'<i>Isis</i>, de la m&ecirc;me mani&egrave;re que la <i>montagne
+orientale</i>,
+PT&Ocirc;OU-EN-EIEBT, appartenait &agrave; la d&eacute;esse <i>Nephthys</i>;
+ou bien, prenant les
+mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis
+<i>Hitem-pt&ocirc;ou-en-ement</i> par: d&eacute;esse qui r&eacute;side
+dans PT&Ocirc;OUENEMENT ou
+<i>Pt&ocirc;ouement</i>, en consid&eacute;rant ici <i>Pt&ocirc;ouement</i>
+comme le nom propre de la
+bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait
+alors analogue aux titres <i>Hitem Pselk</i>, r&eacute;sidant &agrave;
+Pselkis; <i>Hitem
+Manlak</i>, r&eacute;sidant &agrave; Philae; <i>Hitem Souan</i>,
+r&eacute;sinant &agrave; Sy&egrave;ne; <i>Hitem
+Eb&ocirc;u</i>, r&eacute;sidant &agrave; &Eacute;l&eacute;phantine; <i>Hitem
+Sn&egrave;</i>, r&eacute;sidant &agrave; Latopolis; <i>Hitem
+Eb&ocirc;t</i>, r&eacute;sidant &agrave; Abydos, etc., que
+re&ccedil;oivent constamment Th&ocirc;th, Isis,
+Chnouphis, Sat&eacute;, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur
+&eacute;lev&egrave;rent ces anciennes villes plac&eacute;es sous leur
+domination imm&eacute;diate.
+Mais comme les mots <i>Pt&ocirc;ou-en-ement</i> ne sont pas toujours
+suivis, comme
+<i>Pselk, Manlak, Souan</i>, etc., du signe d&eacute;terminatif des
+noms propres de
+contr&eacute;es ou de lieux habit&eacute;s, nous pensons, sans exclure
+absolument
+cette premi&egrave;re hypoth&egrave;se, qu'ils d&eacute;signent ici
+plus directement la
+<i>montagne occidentale c&eacute;leste</i>, sur laquelle Isis
+partageait avec
+<i>Natph&eacute;</i>, la Rh&eacute;a &eacute;gyptienne, le soin
+journalier d'accueillir le dieu
+Soleil, &eacute;puis&eacute; de sa longue course et mourant, ce
+m&ecirc;me dieu que la soeur
+d'Isis, Nephthys, avait re&ccedil;u enfant, et sortant plein de vie du
+sein de
+sa m&egrave;re Natph&eacute;, sur la <i>montagne orientale</i>. Sous
+un point de vue plus
+mat&eacute;riel encore, la <i>montagne occidentale</i>
+d&eacute;signera la cha&icirc;ne libyque,
+voisine du temple o&ugrave; sont creus&eacute;s d'innombrables
+tombeaux, et par suite
+l'enfer &eacute;gyptien, l'<i>Ament&eacute;</i>, c'est-&agrave;-dire la
+<i>contr&eacute;e occidentale</i>,
+s&eacute;jour redoutable o&ugrave; r&eacute;gnaient Isis et son
+&eacute;poux Osiris, le juge
+souverain des &acirc;mes. Les bas-reliefs sculpt&eacute;s sur les
+parois lat&eacute;rales
+et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui d&eacute;corent la
+porte
+ext&eacute;rieure du naos et les restes du grand propylon,
+repr&eacute;sentent aussi
+l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes &agrave;
+Isis,
+d&eacute;esse de la montagne d'Occident, en m&ecirc;me temps qu'aux
+dieux synthr&ocirc;nes
+<i>Manthou</i> et <i>Ritho</i>, les grandes divinit&eacute;s du nome
+hermonthite; de
+semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Th&egrave;bes,
+Amon-Ra,
+Mouth et Chons, suivant l'usage &eacute;tabli d'adorer &agrave; la fois
+dans un temple
+d'abord les divinit&eacute;s locales, ensuite celles du nome entier, et
+enfin
+un dieu du nome le plus voisin; comme pour &eacute;tablir entre les
+cultes
+particuliers de chacune des pr&eacute;fectures de l'&Eacute;gypte une
+liaison
+successive et continue qui les ramenait ainsi &agrave; l'unit&eacute;.
+Tous les
+temples de l'&Eacute;gypte et de la Nubie offrent les preuves de cette
+pratique, motiv&eacute;e sur de graves consid&eacute;rations d'ordre
+public et de
+saine politique.</p>
+<p>Tels sont les faits g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;sultant de
+l'&eacute;tude que je viens de faire
+des derni&egrave;res ruines de la plaine de Th&egrave;bes, du
+c&ocirc;t&eacute; sud-ouest; ces deux
+monuments, l'un le <i>temple de Th&ocirc;th</i>, l'autre le <i>temple
+d'Isis</i>,
+marquent en outre l'&eacute;tat r&eacute;trograde de l'art
+&eacute;gyptien &agrave; l'&eacute;poque des
+rois grecs comme &agrave; celle des empereurs romains; et les
+sculptures les
+plus r&eacute;centes, ex&eacute;cut&eacute;es sous les r&egrave;gnes
+d'Hadrien et d'Antonin le
+Pieux, portent en effet le type d'une barbarie pouss&eacute;e &agrave;
+l'extr&ecirc;me.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGTIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGTI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes (palais de Kourna),
+le 6 juillet 1829.</small></p>
+<p>Le premier monument de la partie occidentale de Th&egrave;bes que
+visitent les
+Europ&eacute;ens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le
+monument
+de <i>Kourna</i>, situ&eacute; non loin du beau sycomore au pied
+duquel s'arr&ecirc;tent
+habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de
+combinaisons ind&eacute;pendantes de ma volont&eacute;, le dernier
+objet de mes
+recherches sur la rive gauche du fleuve. Appel&eacute; d'abord au <i>Rhamesseum</i>
+par le souvenir des sc&egrave;nes historiques et des tableaux religieux
+que
+nous y avions remarqu&eacute;s en remontant le Nil, les masses de
+<i>M&eacute;dinet-Habou</i> et ses nombreux bas-reliefs militaires nous
+attir&egrave;rent
+ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'apr&egrave;s avoir
+&eacute;tudi&eacute; &agrave;
+fond les petits monuments situ&eacute;s dans leur voisinage. Cependant
+l'&eacute;difice de <i>Kourna</i>, quoique
+tr&egrave;s-inf&eacute;rieur en &eacute;tendue &agrave; ces grandes
+et importantes constructions, m&eacute;rite un examen particulier,
+puisqu'il
+appartient aux temps pharaoniques, et remonte &agrave; l'&eacute;poque
+la plus
+glorieuse dont les annales &eacute;gyptiennes aient constat&eacute; le
+souvenir. Son
+aspect pr&eacute;sente d'ailleurs un caract&egrave;re tout nouveau; et
+si son plan
+g&eacute;n&eacute;ral r&eacute;veille l'id&eacute;e d'une habitation
+particuli&egrave;re et semble exclure
+celle de temple, la magnificence de la d&eacute;coration, la profusion
+des
+sculptures, la beaut&eacute; des mat&eacute;riaux et la recherche dans
+l'ex&eacute;cution
+prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant
+souverain.</p>
+<p>Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement
+l'extr&eacute;mit&eacute;
+d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres
+constructions li&eacute;es sans doute avec l'&eacute;difice encore
+debout; tous les
+d&eacute;bris &eacute;pars sur le sol portent du moins des noms royaux
+appartenant aux
+derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.</p>
+<p>Sur le m&ecirc;me axe que ces arrachements de constructions
+ras&eacute;es, au milieu
+de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues,
+s'&eacute;l&egrave;ve
+un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de
+hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le f&ucirc;t se compose d'un
+faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette
+m&ecirc;me
+plante tronqu&eacute;s pour recevoir le d&eacute;. Cet ordre, qui n'est
+point
+particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le
+temple de Chnouphis &agrave; &Eacute;l&eacute;phantine et dans un
+temple d'&Eacute;l&eacute;thya, tous
+deux tr&egrave;s-r&eacute;cemment d&eacute;truits par la barbare
+ignorance des Turcs,
+appartient sans aucun doute aux vieilles &eacute;poques de
+l'architecture
+&eacute;gyptienne, et ne le c&egrave;de, sous le rapport de
+l'antiquit&eacute;, qu'aux seules
+colonnes cannel&eacute;es semblables au vieux dorique grec, dont elle
+sont le
+type &eacute;vident, et que l'on trouve employ&eacute;es presque
+exclusivement dans
+les plus anciens monuments de l'&Eacute;gypte.</p>
+<p>Sur les quatre faces du d&eacute; des chapiteaux du portique
+existent,
+sculpt&eacute;es avec beaucoup de recherche, les l&eacute;gendes
+royales de <i>M&eacute;nephtha
+Ier</i> ou celles de <i>Rhams&egrave;s le Grand</i>. Les noms et les
+pr&eacute;noms de ces
+deux Pharaons sont &eacute;galement inscrits sur le f&ucirc;t des
+colonnes, mais
+accol&eacute;s ensemble et renferm&eacute;s dans un tableau
+carr&eacute;.</p>
+<p>Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication
+naturelle dans la double l&eacute;gende d&eacute;dicatoire qui
+d&eacute;core l'architrave du
+portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi
+con&ccedil;ue:</p>
+<p>&laquo;L'Aro&euml;ris puissant, ami de la v&eacute;rit&eacute;, le
+seigneur de la r&eacute;gion
+inf&eacute;rieure, le r&eacute;gulateur de l'&Eacute;gypte, celui qui a
+ch&acirc;ti&eacute; les contr&eacute;es
+&eacute;trang&egrave;res, l'&eacute;pervier d'or soutien des
+arm&eacute;es, le plus grand des
+vainqueurs, le roi <i>Soleil gardien de la v&eacute;rit&eacute;</i>,
+l'approuv&eacute; de Phr&eacute;, le
+fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMS&Egrave;S, a ex&eacute;cut&eacute;
+des travaux en
+l'honneur de son p&egrave;re Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le
+palais de
+son p&egrave;re, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du
+Soleil,
+M&Eacute;NEPHTHA-BORE&Iuml;. Voici qu'il a fait &eacute;lever ...
+(grande lacune) ... les
+propylons du palais ... et qu'il l'a entour&eacute; de murailles de
+briques,
+construites &agrave; toujours; c'est ce qu'a ex&eacute;cut&eacute; le
+fils du Soleil, l'ami
+d'Ammon, RHAMS&Egrave;S.&raquo;</p>
+<p>Cette d&eacute;dicace constate deux faits principaux: le palais de
+Kourna fut
+fond&eacute; et construit par le Pharaon <i>M&eacute;nephtha Ier</i>;
+et son fils, <i>Rhams&egrave;s
+le Grand</i>, achevant la d&eacute;coration de ce bel &eacute;difice,
+l'environna d'une
+enceinte orn&eacute;e de propylons et semblable &agrave; celle qui
+renferme chacun des
+grands monuments royaux de Th&egrave;bes.</p>
+<p>Tous les bas-reliefs qui d&eacute;corent l'int&eacute;rieur du
+portique et l'ext&eacute;rieur
+des trois portes par lesquelles on p&eacute;n&egrave;tre dans les
+appartements du
+palais repr&eacute;sentent, en effet, <i>M&eacute;nephtha Ier</i>, et
+plus souvent encore
+<i>Rhams&egrave;s le Grand</i>, rendant hommage &agrave; la triade
+th&eacute;baine et aux autres
+divinit&eacute;s de l'&Eacute;gypte, ou recevant de la munificence des
+dieux les
+pouvoirs royaux et des dons pr&eacute;cieux, qui devaient embellir et
+prolonger
+la dur&eacute;e de leur vie mortelle. Mais il faut
+particuli&egrave;rement remarquer
+une s&eacute;rie de vingt petits tableaux dans lesquels sont
+figur&eacute;s
+alternativement les dieux qui pr&eacute;sident au fleuve du Nil dans
+ses divers
+&Eacute;tats, et les d&eacute;esses protectrices de la terre
+d'&Eacute;gypte pendant chaque
+mois, pr&eacute;sentant &agrave; <i>Rhams&egrave;s le Grand</i> tous
+les produits de la terre et
+des eaux dans chaque saison de l'ann&eacute;e; au-dessus de ces
+bas-reliefs
+s'&eacute;tend horizontalement l'inscription suivante:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que disent les dieux et les d&eacute;esses qui
+r&eacute;sident dans la
+r&eacute;gion d'en bas &agrave; leur fils le dominateur des deux
+r&eacute;gions, le seigneur
+du monde, <i>Soleil gardien de justice, l'approuv&eacute; de
+Phr&eacute;</i> (Rhams&egrave;s):
+Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions
+destin&eacute;es aux offrandes; nous mettons &agrave; ta disposition
+tous les biens
+purs, afin que tu puisses c&eacute;l&eacute;brer la pan&eacute;gyrie de
+la maison de ton
+p&egrave;re, puisque tu es un fils qui aimes ton p&egrave;re comme le
+dieu H&ocirc;rus qui a
+veng&eacute; le sien.&raquo;</p>
+<p>Ces bas-reliefs et leur l&eacute;gende se rapportent
+&eacute;videmment &agrave; l'assembl&eacute;e
+sacr&eacute;e ou pan&eacute;gyrie solennelle dans laquelle
+Rhams&egrave;s le Grand fit
+l'inauguration du palais de M&eacute;nephtha Ier, son p&egrave;re,
+aussit&ocirc;t que, par
+ses soins pieux, la d&eacute;coration int&eacute;rieure et
+ext&eacute;rieure fut enti&egrave;rement
+termin&eacute;e. Les seules sculptures de l'&eacute;difice, <i>post&eacute;rieures
+&agrave; Rhams&egrave;s le
+Grand</i>, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques
+plac&eacute;es
+sur l'&eacute;paisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se
+lient
+point &agrave; l'ensemble de la d&eacute;coration primitive; toutes
+appartiennent au
+r&egrave;gne de M&eacute;nephtha II, fils et successeur imm&eacute;diat
+de Rhams&egrave;s le Grand,
+&agrave; l'exception d'une seule, sculpt&eacute;e au-dessous du
+bas-relief des
+offrandes et rappelant le nom, le pr&eacute;nom et les titres de <i>Rhams&egrave;s
+IV ou
+M&eacute;iamoun</i>, cinqui&egrave;me successeur de <i>Rhams&egrave;s
+le Grand</i>, avec une date de
+l'an VI.</p>
+<p>La porte m&eacute;diale du portique donne entr&eacute;e dans une
+salle d'environ
+quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus
+consid&eacute;rable du palais. Six colonnes semblables &agrave; celles
+du portique
+soutiennent le plafond, subsistant encore en tr&egrave;s-grande partie;
+deux
+longues inscriptions, toutes deux au nom de <i>M&eacute;nephtha Ier</i>,
+servent
+d'encadrement aux vautours ail&eacute;s qui d&eacute;corent ce plafond.
+L'inscription
+de droite contient la d&eacute;dicace g&eacute;n&eacute;rale du palais,
+faite par son
+fondateur &agrave; la plus grande des divinit&eacute;s de
+l'&Eacute;gypte:</p>
+<p>&laquo; ... Le seigneur du monde, <i>soleil stabiliteur de justice</i>,
+a
+fait ces
+constructions en l'honneur de son p&egrave;re, <i>Amon-Ra</i>, le
+seigneur des
+tr&ocirc;nes du monde et qui r&eacute;side dans la divine demeure du
+fils du soleil
+<i>M&eacute;nephtha-Bore&iuml;</i> &agrave; Th&egrave;bes, sur la rive
+gauche; il (le roi) a fait
+construire l'<i>habitation des ann&eacute;es</i> (c'est-&agrave;-dire
+le palais) en pierre
+de gr&egrave;s blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des
+dieux.&raquo;</p>
+<p>Cette inscription nous fait conna&icirc;tre, en premier lieu, le nom
+que les
+anciens habitants de Th&egrave;bes donnaient &agrave; l'&eacute;difice
+de Kourna. Ils
+l'appelaient <i>demeure de M&eacute;nephtha</i> ou <i>Menephtheum</i>,
+du nom m&ecirc;me du
+prince qui en jeta les fondements et en &eacute;leva toutes les masses;
+elle
+explique en m&ecirc;me temps le double caract&egrave;re de temple et de
+palais que
+pr&eacute;sente cet &eacute;difice, qui, par la disposition m&ecirc;me
+de son plan, para&icirc;t
+destin&eacute; &agrave; l'habitation d'un homme, et rappelle cependant,
+par toutes ses
+d&eacute;corations, la demeure sainte d'une divinit&eacute;.</p>
+<p>La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que
+cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le
+roi <i>M&eacute;nephtha Ier</i>, fut le <i>man&ocirc;skh</i>,
+c'est-&agrave;-dire la salle d'honneur,
+le lieu o&ugrave; se tenaient les assembl&eacute;es religieuses ou
+politiques et o&ugrave;
+si&eacute;geaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum
+r&eacute;pond
+ici &agrave; ces vastes salles des grands palais de Th&egrave;bes,
+soutenues par de
+nombreuses rang&eacute;es de colonnes, qu'on a d&eacute;sign&eacute;es
+jusqu'ici sous la
+d&eacute;nomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de <i>man&ocirc;skh</i>
+dans les inscriptions &eacute;gyptiennes sculpt&eacute;es sur leur
+plafond ou sur les
+architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de
+d&eacute;velopper les consid&eacute;rations qui motivaient le nom de <i>man&ocirc;skh</i>
+(c'est-&agrave;-dire le <i>lieu de la moisson</i>, et par suite, le <i>lieu
+o&ugrave; l'on
+mesure les grains</i>), donn&eacute; par les &Eacute;gyptiens aux
+salles les plus vastes
+de leurs &eacute;difices publics.</p>
+<p>De nombreux tableaux sculpt&eacute;s d&eacute;corent les longues
+parois de droite et
+de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur,
+le
+roi <i>M&eacute;nephtha Ier</i>, offrant des parfums, des fleurs, ou
+bien l'image de
+son pr&eacute;nom mystique, &agrave; la triade th&eacute;baine, et
+particuli&egrave;rement au chef
+de cette triade, <i>Amom-Ra</i>, sous sa forme primordiale et sous
+celle de
+g&eacute;n&eacute;rateur; c'&eacute;tait le dieu protecteur du palais
+qui renfermait un
+sanctuaire consacr&eacute; &agrave; cette grande divinit&eacute;. Mais
+les petites parois &agrave;
+droite et &agrave; gauche de la porte principale sont couvertes de
+bas-reliefs
+repr&eacute;sentant les membres de la triade th&eacute;baine
+ador&eacute;s par un Pharaon
+autre que <i>M&eacute;nephtha Ier</i>, portant le nom de <i>Rhams&egrave;s</i>,
+et qu'il ne faut
+point confondre avec Rhams&egrave;s III, dit le Grand.</p>
+<p>Une s&eacute;rie de faits incontestables, recueillis dans les
+monuments
+originaux, m'ont d&eacute;montr&eacute; que ce nouveau <i>Rhams&egrave;s</i>,
+le <i>Rhams&egrave;s II</i> du
+canon royal, succ&eacute;da imm&eacute;diatement &agrave; <i>M&eacute;nephta
+Ier</i>, son p&egrave;re, et fut
+remplac&eacute;, apr&egrave;s un r&egrave;gne fort court, par son
+fr&egrave;re Rhams&egrave;s III ou
+Rhams&egrave;s le Grand, qui est le S&eacute;sostris de l'histoire.</p>
+<p>Le bas-relief inf&eacute;rieur, &agrave; gauche de la porte, dans la
+salle hypostyle,
+rappelle le sacre de Rhams&egrave;s II, apr&egrave;s la mort de
+M&eacute;nephtha Ier. Le
+jeune roi, pr&eacute;sent&eacute; par la d&eacute;esse Mouth et le dieu
+Chons, fl&eacute;chit le
+genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu supr&ecirc;me
+lui
+accorde les attributions royales et les p&eacute;riodes des grandes
+pan&eacute;gyries,
+c'est-&agrave;-dire un tr&egrave;s-long r&egrave;gne, en
+pr&eacute;sence de <i>M&eacute;nephtha Ier</i>, p&egrave;re du
+nouveau roi, repr&eacute;sent&eacute; debout derri&egrave;re le
+tr&ocirc;ne d'Ammon, et tenant &agrave; la
+fois les embl&egrave;mes de la royaut&eacute; terrestre qu'il vient de
+quitter, et
+l'embl&egrave;me de la vie divine dont il jouit d&eacute;j&agrave; dans
+la compagnie des
+dieux.</p>
+<p>Plus loin, on a figur&eacute; l'enfance de Rhams&egrave;s II en
+repr&eacute;sentant le jeune
+roi, debout, embrass&eacute; par Mouth, la grande m&egrave;re divine,
+qui lui offre le
+sein. La l&eacute;gende porte textuellement:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime,
+seigneur
+des
+diad&egrave;mes, Rhams&egrave;s ch&eacute;ri d'Ammon, moi qui suis ta
+m&egrave;re, je me complais
+dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.&raquo;</p>
+<p>Ce tableau fait pendant &agrave; une composition analogue,
+sculpt&eacute;e sur la
+paroi oppos&eacute;e; la d&eacute;esse <i>Hath&ocirc;r</i>, la
+V&eacute;nus &eacute;gyptienne, nourrissant le
+roi <i>M&eacute;nephtha Ier</i>, et lui adressant les m&ecirc;mes
+paroles.</p>
+<p>La frise enti&egrave;re de la salle hypostyle se compose des noms et
+pr&eacute;noms
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;s de ce Pharaon, environn&eacute;s des
+insignes du pouvoir souverain. On
+les retrouve aussi sur les d&eacute;s et dans les ornements de la base
+des
+colonnes, mais entrem&ecirc;l&eacute;s aux cartouches de Rhams&egrave;s
+II. Les architraves
+portent plusieurs inscriptions d&eacute;dicatoires de la salle
+hypostyle; les
+unes au nom du fondateur, M&eacute;nephtha Ier, d'autres au nom de
+Rhams&egrave;s II,
+qui en acheva la d&eacute;coration.</p>
+<p>Les bas-reliefs sculpt&eacute;s sous le r&egrave;gne de ces deux
+princes sont
+remarquables par la simplicit&eacute; du style, la finesse de leur
+ex&eacute;cution et
+l'&eacute;l&eacute;gante proportion des figures; ce qui les fait
+distinguer au premier
+coup d'oeil des sculptures appartenant &agrave; l'&eacute;poque de
+Rhams&egrave;s le Grand;
+celles-ci, trait&eacute;es avec bien moins de soin, portent
+d&eacute;j&agrave; des marques
+&eacute;videntes de la d&eacute;cadence de l'art.</p>
+<p>On sera frapp&eacute; de cette diff&eacute;rence
+tr&egrave;s-sensible en comparant les
+bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de
+la premi&egrave;re salle de droite, et en g&eacute;n&eacute;ral toute
+la partie du palais &agrave;
+droite de la salle hypostyle, d&eacute;cor&eacute;e sous Rhams&egrave;s
+le Grand. Cette &eacute;tude
+n'est pas sans int&eacute;r&ecirc;t, et importe beaucoup &agrave;
+l'histoire de l'art en
+g&eacute;n&eacute;ral, surtout quand il s'agit d'&eacute;poques bien
+ant&eacute;rieures aux premiers
+essais des ma&icirc;tres immortels qu'a produits le g&eacute;nie
+in&eacute;puisable des
+Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette
+importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans
+cesse, ne f&ucirc;t-ce que comme sujet de distraction des magnificences
+de
+notre ch&acirc;teau de Kourna, petite bicoque de boue &agrave; un
+&eacute;tage, mais
+dominant majestueusement ces tani&egrave;res et ces terriers o&ugrave;
+se nichent nos
+concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une
+temp&eacute;rature
+de 32 &agrave; 38 degr&eacute;s; mais on s'habitue &agrave; tout, et
+nous trouvons qu'on
+respire tr&egrave;s agr&eacute;ablement &agrave; 28 degr&eacute;s;
+d'ailleurs, je ne suis au
+ch&acirc;teau que la nuit.</p>
+<p>Nos explorations &agrave; Th&egrave;bes avancent vers leur terme; le
+1er ao&ucirc;t
+prochain, nous passerons sur la rive orientale, o&ugrave; nous
+attendent les
+immenses constructions de <i>Karnac</i> et de <i>Louqsor</i>; ces
+derni&egrave;res sont
+d&eacute;j&agrave; dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour
+relever le peu de
+bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois,
+et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les sc&egrave;nes
+religieuses,
+si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me
+mettre
+s&eacute;rieusement en route pour Paris au commencement de septembre,
+&eacute;poque &agrave;
+laquelle nous dirons adieu &agrave; Th&egrave;bes, notre vieille
+m&egrave;re. Nous reverrons
+Dend&eacute;rah en descendant, et apr&egrave;s une station au Caire
+nous nous
+retrouverons bient&ocirc;t &agrave; Alexandrie.</p>
+<p>Si l'on doit voir un ob&eacute;lisque &eacute;gyptien &agrave;
+Paris, comme vous me
+l'&eacute;crivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Th&egrave;bes se
+consolera de cet
+enl&egrave;vement en gardant l'ob&eacute;lisque de Karnac, le plus beau
+de tous et le
+plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adh&eacute;sion
+(dont
+on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois
+parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un
+sacril&egrave;ge: tout
+ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger
+sur un radeau proportionn&eacute; l'un des deux ob&eacute;lisques de
+Louqsor, et je
+d&eacute;signe celui de droite pour de tr&egrave;s-bonnes raisons,
+quoique le
+pyramidion en soit alt&eacute;r&eacute; et que le monolithe soit moins
+&eacute;lev&eacute; de
+quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation
+emm&egrave;neraient facilement l'embarcation jusqu'&agrave; Alexandrie,
+et la mer
+ferait le reste<a name="retour_texte_note_4"></a><a href="#Note_4">[4]</a>;
+voil&agrave; ce qui est
+possible, et le
+seul plan que je puisse proposer, d'apr&egrave;s la connaissance
+compl&egrave;te des
+localit&eacute;s et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux
+&eacute;chantillons des
+grands travaux de l'architecture &eacute;gyptienne, qui &eacute;taient
+si instructifs
+pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il
+est
+vrai que toute l'histoire nationale y &eacute;tait inscrite, et nos
+monuments
+modernes ne sont pas destin&eacute;s &agrave; rendre de tels services
+&agrave; notre
+post&eacute;rit&eacute;. Ce que j'y ai appris est prodigieux;
+M&eacute;dinet-Habou a fourni
+une r&eacute;colte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique
+et
+d'Asie; il n'y a vraiment qu'&agrave; y regarder pour s'enrichir et
+pour
+remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les
+premi&egrave;res pages de l'histoire g&eacute;n&eacute;rale des hommes.
+J'esp&egrave;re que je
+n'aurai pas travaill&eacute; sans utilit&eacute; pour ce grand sujet de
+mes &eacute;tudes
+dans cette autre terre sainte.</p>
+<p>A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr
+l'archev&ecirc;que
+de J&eacute;rusalem a jug&eacute; &agrave; propos de nous
+d&eacute;corer tr&egrave;s-b&eacute;n&eacute;volement de la
+croix de chevalier du Saint-S&eacute;pulcre; que nos dipl&ocirc;mes
+sont arriv&eacute;s &agrave;
+Alexandrie, o&ugrave; nous pourrons les retirer moyennant les droits
+d'usage,
+fix&eacute;s pour nous &agrave; cent louis pour chacun. Il para&icirc;t
+qu'on ignore sur les
+bords du C&eacute;dron que les &eacute;rudits des bords de la Seine ne
+sont pas des
+Cr&eacute;sus, et que la roue de la Fortune ne tourne gu&egrave;re pour
+eux s'il ne
+sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc
+notre
+ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les
+infid&egrave;les, je
+dois renoncer &agrave; cet honneur et me contenter d'avoir
+&eacute;t&eacute; jug&eacute; digne de
+l'obtenir; ce n'est pas &agrave; la pauvre &eacute;rudition &agrave;
+supporter les charges du
+si&egrave;cle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au
+triomphe
+de la sainte Sion.</p>
+<p>J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril;
+j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-m&ecirc;me les
+r&eacute;ponses.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT_ET_UNIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT ET UNI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Sur le Nil, pr&egrave;s
+d'Antino&eacute;, le 11 septembre 1829.</small></p>
+<p>Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage
+de
+recherches est termin&eacute;, et que je retourne au plus vite vers
+Alexandrie
+pour regagner l'Europe et y trouver &agrave; la fois contentement de
+coeur et
+repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je
+n'&eacute;prouve pas
+un grand besoin; depuis Dend&eacute;rah, que j'ai quitt&eacute; le 7 au
+matin, j'ai en
+effet v&eacute;cu en chanoine; couch&eacute; toute la journ&eacute;e
+dans la jolie cange de
+notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai
+men&eacute; une vie tout &agrave; fait contemplative, et mon occupation
+la plus
+s&eacute;rieuse a &eacute;t&eacute; de regarder, comme on le fait
+parfois &agrave; Paris, de quel
+c&ocirc;t&eacute; venait le vent et si nos rameurs faisaient leur
+devoir en
+conscience. Le vent du nord nous a longtemps contrari&eacute;s,
+malgr&eacute; le
+courant du fleuve, enfl&eacute; outre mesure et au-dessus du maximum de
+sa
+crue. L'inondation de cette ann&eacute;e est magnifique pour ceux qui,
+comme
+nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre
+int&eacute;r&ecirc;t
+que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de m&ecirc;me des pauvres et
+malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a
+d&eacute;j&agrave; ruin&eacute; plusieurs r&eacute;coltes, et le paysan
+sera oblig&eacute;, pour ne pas
+mourir de faim, de manger le bl&eacute; que le pacha lui avait
+laiss&eacute; pour
+l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers
+d&eacute;lay&eacute;s par
+le fleuve, auquel ne sauraient r&eacute;sister de mesquines cahuttes
+b&acirc;ties de
+limon s&eacute;ch&eacute; au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits,
+s'&eacute;tendent
+d'une montagne &agrave; l'autre, et l&agrave; o&ugrave; les terres plus
+&eacute;lev&eacute;es ne sont point
+submerg&eacute;es, nous voyons les mis&eacute;rables fellahs, femmes,
+hommes et
+enfants, portant en toute h&acirc;te de pleines couffes de terre, dans
+le
+dessein d'opposer &agrave; un fleuve immense des digues de trois
+&agrave; quatre
+pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de
+provisions qui leur restent. C'est un tableau d&eacute;solant et qui
+navre le
+coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement
+ne
+demandera pas un sou de moins, malgr&eacute; tant de d&eacute;sastres.</p>
+<p>C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que
+j'ai
+dit adieu aux magnificences de Th&egrave;bes, que j'habitais depuis six
+mois.
+Notre dernier logement a &eacute;t&eacute;, &agrave; Karnac, le temple
+de <i>Oph</i> (Rh&eacute;a), &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; du grand temple du sud, au milieu des avenues de
+sphinx, et &agrave; la
+porte du grand palais des rois.</p>
+<p>A notre retour &agrave; Th&egrave;bes, au mois de mars pass&eacute;,
+nous avions exploit&eacute; le
+palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque
+int&eacute;r&ecirc;t, en commen&ccedil;ant par les immenses tableaux
+des deux massifs du
+pyl&ocirc;ne; ce sont donc les seuls &eacute;difices de Karnac que nous
+avions encore
+&agrave; &eacute;tudier. Ce travail a &eacute;t&eacute;
+ex&eacute;cut&eacute; avec ardeur, et mes portefeuilles
+renferment, sans exception, la s&eacute;rie de tous les bas-reliefs
+historiques, un peu conserv&eacute;s, du palais de Karnac, aussi beaux
+de style
+et d'ex&eacute;cution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont
+m&ecirc;me r&eacute;ellement
+sup&eacute;rieurs. Tous concernent les campagnes de <i>M&eacute;nephtha
+Ier</i> (Ousire&iuml;)
+en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de
+bas-reliefs qui m&eacute;ritent aussi le titre d'historiques,
+puisqu'ils
+repr&eacute;sentent des Pharaons qui compl&egrave;tent ou enrichissent
+plusieurs de
+mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties.
+Karnac est un amas de palais et de temples; &eacute;tonnante
+r&eacute;union d'&eacute;difices
+de toutes les &eacute;poques de la monarchie &eacute;gyptienne,
+constructions
+merveilleuses devant lesquelles tout esprit de syst&egrave;me sur les
+arts
+devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions
+compl&egrave;tement
+r&eacute;alis&eacute;es.</p>
+<p>Parti de Th&egrave;bes le 4 septembre au soir, j'&eacute;tais le 5
+sous le portique de
+Dend&eacute;rah, dont l'architecture est aussi admirable que les
+bas-reliefs de
+d&eacute;cor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de
+d&eacute;cadence qu'ils
+offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions
+hi&eacute;roglyphiques
+elles-m&ecirc;mes sont de mauvais go&ucirc;t. Le scribe qui les a
+trac&eacute;es a voulu
+faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives,
+il a vis&eacute; au lazzi et m&ecirc;me au calembour. Toutefois, la
+masse de
+l'&eacute;difice est belle, imposante, frappe m&ecirc;me les voyageurs
+qui, comme
+nous, sont de vieux Th&eacute;bains, et ont l'oeil encore rempli des
+belles
+conceptions architecturales de l'&eacute;poque des Pharaons.</p>
+<p>Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert
+de
+particulier; j'esp&egrave;re dans la nuit de demain arriver au Caire;
+l&agrave;, rien
+ne peut m'arr&ecirc;ter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons
+tout de
+suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau pr&ecirc;t
+&agrave; nous
+recevoir, je m'embarque imm&eacute;diatement pour gagner Toulon.</p>
+<p>C'est aussi sur le Nil, entre <i>Dend&eacute;rah</i> et <i>Haou</i>
+(Diospolis parva),
+que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers,
+exp&eacute;di&eacute;s de
+Th&egrave;bes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce
+temps-l&agrave; nous
+sommes rest&eacute;s sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant
+chaque jour
+leur arriv&eacute;e que le temps s'est &eacute;coul&eacute; sans que
+nous puissions &eacute;crire en
+France. Du reste, comme nous, vous devez &ecirc;tre accoutum&eacute;s
+aux lacunes.
+Ces courriers m'ont apport&eacute; les lettres du 12 mai et du 12
+juillet;
+heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fra&icirc;ches. Nous
+venons
+d'apprendre l'arriv&eacute;e du nouveau consul g&eacute;n&eacute;ral de
+France, M. Mimaut; on
+nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle
+ressource.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-DEUXIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-DEUXI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Le Caire, le 15 septembre 1829.</small></p>
+<p>Nous voici de retour dans la capitale de l'&Eacute;gypte, o&ugrave;
+je ne trouve ni
+lettres ni nouvelles d'Europe. Je me h&acirc;terai de descendre
+&agrave; Alexandrie;
+je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire &agrave;
+Ibrahim-Pacha, dont je suis d&eacute;sireux de faire la connaissance.
+Je puis,
+dans une conversation, laisser dans sa t&ecirc;te le germe de quelques
+bonnes
+choses, et il est capable de les ex&eacute;cuter.</p>
+<p>Je n'ai pas oubli&eacute; le mus&eacute;e &eacute;gyptien du Louvre
+dans mes explorations;
+j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne
+seront pas les moins int&eacute;ressants. En objets de gros volume,
+j'ai choisi
+sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des
+d&eacute;corations
+particuli&egrave;res, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le
+plus
+beau bas-relief colori&eacute; du tombeau royal de M&eacute;nephtha Ier
+(Ousire&iuml;), &agrave;
+Biban-el-Molouk; c'est une pi&egrave;ce capitale qui vaut &agrave; elle
+seule une
+collection; il m'a donn&eacute; bien du souci et me fera certainement
+un proc&egrave;s
+avec les Anglais d'Alexandrie, qui pr&eacute;tendent &ecirc;tre les
+propri&eacute;taires
+l&eacute;gitimes du tombeau d'Ousire&iuml;, d&eacute;couvert par
+Belzoni aux frais de M.
+Salt. Malgr&eacute; cette belle pr&eacute;tention, de deux choses
+l'une: ou mon
+bas-relief arrivera &agrave; Toulon, ou bien il ira au fond de la mer
+ou du
+Nil, plut&ocirc;t que de tomber en des mains &eacute;trang&egrave;res.
+Mon parti est pris
+l&agrave;-dessus.</p>
+<p>J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kiha&iuml;a, le plus beau
+des
+sarcophages pr&eacute;sents, pass&eacute;s et futurs; il est en basalte
+vert, et
+couvert int&eacute;rieurement et ext&eacute;rieurement de bas-reliefs,
+ou plut&ocirc;t de
+cam&eacute;es travaill&eacute;s avec une perfection et une finesse
+inimaginables.
+C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre;
+c'est
+un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est
+fine et pr&eacute;cieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure
+de femme
+d'une sculpture admirable. Cette seule pi&egrave;ce m'acquitterait
+envers la
+maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le
+rapport p&eacute;cuniaire; car ce sarcophage, compar&eacute; &agrave;
+ceux qu'on a pay&eacute;s
+vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.</p>
+<p>Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets
+&eacute;gyptiens
+qu'on ait envoy&eacute;s en Europe jusqu'&agrave; ce jour. Cela devait
+de droit venir
+&agrave; Paris et me suivre comme troph&eacute;e de mon
+exp&eacute;dition; j'esp&egrave;re qu'ils
+resteront au Louvre en m&eacute;moire de moi <i>&agrave; toujours</i>.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-TROISIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-TROISI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 30 septembre 1829.</small></p>
+<p>Depuis dix jours nous sommes &agrave; Alexandrie; nous avons
+re&ccedil;u de M. Mimaut,
+le nouveau consul g&eacute;n&eacute;ral de France, l'accueil le plus
+gracieux, et je
+ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore
+depuis que je suis chez lui; j'en suis p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de
+la plus vive
+reconnaissance. Ma sant&eacute; et celle de mes compagnons est des
+meilleures;
+il ne manque &agrave; notre bonheur que de voir na&icirc;tre et
+s'&eacute;lever de l'horizon
+la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu
+envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer
+est
+d&eacute;serte, pas m&ecirc;me un vaisseau marchand! et notre patience
+s'use par
+secondes.</p>
+<p>Je n'ai quitt&eacute; le Caire qu'apr&egrave;s avoir fait une longue
+visite &agrave;
+Ibrahim-Pacha, qui nous a re&ccedil;us au mieux. Je l'ai beaucoup
+entretenu
+d'un voyage aux <i>sources du Nil</i>, et j'ai affermi en lui
+l'id&eacute;e qu'il
+avait d&eacute;j&agrave;, d'attacher son nom &agrave; cette belle
+conqu&ecirc;te g&eacute;ographique, soit
+en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en
+pr&eacute;parant lui-m&ecirc;me une petite exp&eacute;dition de
+voyageurs qu'il ferait
+soutenir par quelques hommes d'armes. C'est l&agrave; une semence
+jet&eacute;e en
+bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout
+l'int&eacute;r&ecirc;t de cette
+entreprise et de son succ&egrave;s.</p>
+<p>J'ai aussi pr&eacute;sent&eacute; mes respects au vice-roi
+Mohammed-Aly, et lui ai dit
+toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a
+accord&eacute;e; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les
+Fran&ccedil;ais;
+c'est dire qu'il l'a &eacute;t&eacute; infiniment pour nous.</p>
+<p>Je profite de l'attente &agrave; laquelle je suis condamn&eacute;
+pour mettre en ordre
+mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'esp&egrave;re
+que vous
+en jugerez de m&ecirc;me.</p>
+<p>Mes jeunes gens passent leurs loisirs forc&eacute;s &agrave; peindre
+des d&eacute;corations
+pour un th&eacute;&acirc;tre que des amateurs fran&ccedil;ais vont
+ouvrir incessamment; un
+th&eacute;&acirc;tre fran&ccedil;ais &agrave; Alexandrie
+d'&Eacute;gypte dit bien haut que la civilisation
+marche; nous serons donc forc&eacute;s de nous divertir en attendant
+l'embarquement.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>15 octobre 1829.</small><br>
+</p>
+<p>Nous sommes aujourd'hui tout aussi avanc&eacute;s qu'au 15
+septembre,
+c'est-&agrave;-dire toujours clou&eacute;s &agrave; Alexandrie; ce qui
+augmente mes regrets
+d'avoir quitt&eacute; sit&ocirc;t Th&egrave;bes et la
+Haute-&Eacute;gypte, et cela pour venir le
+plus t&ocirc;t possible perdre notre temps sur les tristes rives de la
+M&eacute;diterran&eacute;e. Nous savons seulement que la corvette <i>l'Astrolabe</i>
+a fait
+annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est
+command&eacute;e par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois.
+Cela
+n'emp&ecirc;chera pas que nous soyons encore &agrave; Alexandrie au 15
+novembre
+prochain, <i>l'Astrolabe</i> devant pr&eacute;alablement conduire en
+Syrie M.
+Malivoir, consul de France &agrave; Alep. Les Toscans ont perdu
+patience, et se
+sont embarqu&eacute;s sur un navire marchand. Le voisinage de <i>l'Astrolabe</i>
+m'a
+d&eacute;tourn&eacute; de la m&ecirc;me r&eacute;solution, et
+d'ailleurs je ne voudrais pas me
+s&eacute;parer de mon bagage arch&eacute;ologique.... Me voil&agrave;
+toujours avec la terre
+de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez
+t&ocirc;t pour mon coeur.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-QUATRIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-QUATRI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 10 novembre 1829.</small></p>
+<p>Le mauvais temps ayant contrari&eacute; les projets de l'<i>Astrolabe</i>,
+a aussi
+ajourn&eacute; les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce
+mois;
+mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme,
+tr&egrave;s-instruit et de la plus agr&eacute;able
+soci&eacute;t&eacute;; c'est quelque chose
+partout, bien plus encore sur mer.</p>
+<p>Le beau sarcophage a &eacute;t&eacute; mis &agrave; bord hier, et
+fort heureusement; nous
+continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans
+quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut
+qu'un
+ordre minist&eacute;riel nous y pr&eacute;c&egrave;de pour la libre
+admission: 1&deg; des caisses
+contenant les monuments que je destine au Mus&eacute;e; 2&deg; pour les
+divers
+objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de
+simple curiosit&eacute;, tels que manteaux de laine dits <i>burnous</i>,
+chaussures
+pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brod&eacute;s en or,
+armes,
+ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures
+d'&Eacute;gypte et de Nubie, que nous avons recueillis &agrave; nos
+d&eacute;pens. Je ne
+pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour
+nous.</p>
+<p>Les d&eacute;corations du th&eacute;&acirc;tre fran&ccedil;ais
+d'Alexandrie sont termin&eacute;es, et d&eacute;j&agrave;
+&eacute;prouv&eacute;es; l'ouverture du th&eacute;&acirc;tre a eu lieu
+le jour de la f&ecirc;te du roi, &agrave;
+la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette f&ecirc;te
+nouvelle
+avait r&eacute;unis.<br>
+<br>
+</p>
+<h2 style="text-align: right; font-weight: normal;"><small>28 novembre
+1829.</small></h2>
+<p>Enfin il m'est permis de dire adieu &agrave; ma terre sainte,
+&agrave; ce pays de
+merveilles historiques; je quitterai l'&Eacute;gypte combl&eacute; des
+faveurs de ses
+anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3
+d&eacute;cembre. Mon
+fid&egrave;le aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM.
+Lh&ocirc;te,
+Lehoux et Bertin resteront ici apr&egrave;s nous, pour avancer un grand
+travail
+qu'ils ont commenc&eacute;, <i>le Panorama du Caire</i>, pour lequel
+ils ont fait
+sur les lieux toutes les &eacute;tudes n&eacute;cessaires; ils veulent
+le terminer
+ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose.
+Pour
+moi, je pars bien r&eacute;solu contre les bourrasques et coups de vent
+qui ne
+nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est
+&agrave;
+ce prix: je l'accepte.</p>
+<p>Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et
+excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le g&eacute;n&eacute;ral
+Guilleminot,
+qui monte le brick <i>l'&Eacute;clipse</i>, et dont l'arriv&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dera la mienne
+d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre
+<i>Astrolabe</i>, corvette &agrave; l'&eacute;preuve de la bombe et des
+fureurs de l'Oc&eacute;an,
+qu'elle a brav&eacute;es plusieurs fois dans ses voyages autour du
+monde. Je ne
+serai donc &agrave; Toulon que du 20 au 25 d&eacute;cembre, et sur pays
+chr&eacute;tien que
+vers le milieu de janvier, &agrave; cause de la quarantaine de trois
+&agrave; quatre
+semaines que je ferai &agrave; Toulon, si je ne la fais pas &agrave;
+Malte dans
+l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois
+fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre
+premiers actes; l'id&eacute;e <i>France</i> en constitue
+l'unit&eacute; requise par la
+v&eacute;n&eacute;rable antiquit&eacute;.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-CINQUIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-CINQUI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Toulon, le 25 d&eacute;cembre 1829.</small></p>
+<p>&laquo;<i>Soyez sans inqui&eacute;tude, tout ira bien</i>;&raquo;
+c'est en ces
+termes que je dis
+adieu &agrave; mes amis au moment de mon d&eacute;part de Paris; j'ai
+tenu parole, et
+me voici en rade de Toulon, subissant avec r&eacute;signation le triste
+devoir
+de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les
+v&ocirc;tres sont remplis. C'est le 23 d&eacute;cembre, dans la rade
+d'Hy&egrave;res, que
+l'ancre de l'<i>Astrolabe</i> mordit enfin sur la terre de France;
+c'est le
+jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre
+pour vos &eacute;trennes; il ne manque donc &agrave; ma satisfaction
+que d'avoir en
+main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'esp&egrave;re pour
+tout
+cela dans les bont&eacute;s habituelles de M. le pr&eacute;fet maritime.</p>
+<p>Je ferai ma quarantaine &agrave; bord de l'<i>Astrolabe</i>,
+toutefois en prenant
+une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu
+d'exercice. J'y reverrai mon <i>Journal de voyage</i> et j'y ajouterai
+ce
+qui y manque sur mon dernier s&eacute;jour au Caire et &agrave;
+Alexandrie. La
+reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les
+t&eacute;moignages d'int&eacute;r&ecirc;t que j'ai re&ccedil;us
+d'Ibrahim-Pacha, et les marques non
+interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le
+jour de la f&ecirc;te du roi, a ajout&eacute; &agrave; toutes ses
+bont&eacute;s le pr&eacute;sent d'un
+magnifique sabre.</p>
+<p>C'est une t&ecirc;te qui travaille avec activit&eacute; sur le
+pass&eacute; et <i>sur
+l'avenir</i>: Son Altesse m'a demand&eacute; un abr&eacute;g&eacute; de
+l'histoire de l'&Eacute;gypte,
+et j'ai r&eacute;dig&eacute; un petit m&eacute;moire, selon ses vues,
+qui para&icirc;t l'avoir
+vivement int&eacute;ress&eacute;; je lui ai remis aussi une note
+d&eacute;taill&eacute;e qui a pour
+objet la conservation des monuments principaux de l'&Eacute;gypte et de
+la
+Nubie. J'esp&egrave;re que ces deux m&eacute;moires porteront leur
+fruit.</p>
+<p>Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux
+soins
+et &agrave; l'affection de M. Mimaut, notre consul
+g&eacute;n&eacute;ral; c'est un homme
+parfait, qui m'est all&eacute; au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai
+recommand&eacute; de nouveau &agrave; ses bont&eacute;s MM.
+Lh&ocirc;te, Lehoux et Bertin, qui
+restent apr&egrave;s moi &agrave; Alexandrie pour terminer leur
+panorama du Caire et
+faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont
+d&eacute;sir&eacute;.</p>
+<p>Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de
+M&eacute;nephtha,
+toutes mes caisses contenant les st&egrave;les, momies et autres objets
+destin&eacute;s au Mus&eacute;e, sont charg&eacute;s sur l'<i>Astrolabe</i>;
+j'esp&egrave;re que la
+douane &eacute;pargnera ces propri&eacute;t&eacute;s nationales, et que
+je ne serai pas
+oblig&eacute; de d&eacute;baller vingt ou trente caisses qui nous ont
+d&eacute;j&agrave; co&ucirc;t&eacute; tant
+de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'&eacute;viter le
+transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit
+charg&eacute; de
+conduire le chargement de l'<i>Astrolabe</i> dans le port du Havre
+aussit&ocirc;t
+que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense,
+pour &ecirc;tre en avril au Havre, d'o&ugrave; un chaland emporterait
+le tout par la
+Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il
+suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait
+pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces
+richesses
+monumentales, qui serviront &agrave; compl&eacute;ter les salles basses
+du Mus&eacute;e.</p>
+<p>Apr&egrave;s ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours
+&agrave; Toulon, j'en
+passerai quatre &agrave; Marseille, d'o&ugrave; je me rendrai &agrave;
+Aix, pour &eacute;tudier les
+papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite s&eacute;ance
+&eacute;gyptienne, et j'esp&egrave;re
+en reprendre l'habitude journali&egrave;re &agrave; Paris; c'est un
+sort, et je m'y
+r&eacute;signe sans peine.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-SIXIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-SIXI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Au lazaret de Toulon, le 26
+d&eacute;cembre 1829.</small></p>
+<p><i>&Agrave; M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant
+g&eacute;n&eacute;ral de la maison du roi.</i></p>
+<p>MONSIEUR LE BARON,</p>
+<p>Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de
+renouveler
+l'expression de toute ma gratitude &agrave; la main protectrice qui,
+secondant
+les hautes vues du roi pour l'avancement des &eacute;tudes historiques,
+m'a
+g&eacute;n&eacute;reusement fourni les moyens d'accomplir la
+s&eacute;rie des recherches que
+la science montrait encore &agrave; faire dans l'&Eacute;gypte
+enti&egrave;re et sur le sol
+de la Nubie. Je me suis efforc&eacute;, par mon complet
+d&eacute;vouement &agrave;
+l'importante entreprise que vous m'avez mis &agrave; m&ecirc;me
+d'ex&eacute;cuter, de ne
+point rester au-dessous d'une si noble t&acirc;che et de justifier de
+mon
+mieux les esp&eacute;rances que les savants de l'Europe ont bien voulu
+attacher
+&agrave; mon voyage.</p>
+<p>L'&Eacute;gypte a &eacute;t&eacute; parcourue pas &agrave; pas, et
+j'ai s&eacute;journ&eacute; partout o&ugrave; le temps
+avait laiss&eacute; subsister quelques restes de la splendeur antique;
+chaque
+monument est devenu l'objet d'une &eacute;tude sp&eacute;ciale; j'ai
+fait dessiner
+tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient
+fournir des lumi&egrave;res sur l'&eacute;tat primitif d'une nation
+dont le vieux nom
+se m&ecirc;le aux plus anciennes traditions &eacute;crites.</p>
+<p>Les mat&eacute;riaux que j'ai recueillis ont surpass&eacute; mon
+attente. Mes
+portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de
+dire que l'histoire de l'&Eacute;gypte, celle de son culte et des arts
+qu'elle
+a cultiv&eacute;s ne sera bien connue et justement
+appr&eacute;ci&eacute;e qu'apr&egrave;s la
+publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.</p>
+<p>Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les &eacute;conomies
+qu'il m'a
+&eacute;t&eacute; possible de r&eacute;aliser &agrave; des fouilles
+ex&eacute;cut&eacute;es &agrave; Memphis, &agrave; Th&egrave;bes,
+etc., pour enrichir le mus&eacute;e Charles X de nouveaux monuments;
+j'ai &eacute;t&eacute;
+assez heureux pour r&eacute;unir une foule d'objets qui
+compl&eacute;teront diverses
+s&eacute;ries du mus&eacute;e &eacute;gyptien du Louvre; et j'ai enfin
+r&eacute;ussi, apr&egrave;s bien des
+doutes, &agrave; faire l'acquisition du plus beau et du plus
+pr&eacute;cieux
+<i>sarcophage</i> qui soit encore sorti des catacombes
+&eacute;gyptiennes. Aucun
+mus&eacute;e de l'Europe ne poss&egrave;de un si bel objet d'art
+&eacute;gyptien. J'ai r&eacute;uni
+aussi une collection d'objets choisis d'un tr&egrave;s-grand
+int&eacute;r&ecirc;t, parmi
+lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis,
+enti&egrave;rement incrust&eacute;e en or, et repr&eacute;sentant une
+reine &eacute;gyptienne de la
+dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.</p>
+<p>Je me h&acirc;terai, autant que l'obligation de la quarantaine et
+l'&eacute;tat de ma
+sant&eacute; pourront me le permettre, de me rendre &agrave; Paris le
+plus t&ocirc;t
+possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le
+baron, tous les r&eacute;sultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux
+si vous
+vouliez bien voir en eux une marque de mon z&egrave;le pour le service
+du roi,
+et en m&ecirc;me temps une preuve de la vive reconnaissance et du
+respectueux
+d&eacute;vouement avec lesquels j'ai l'honneur d'&ecirc;tre, Monsieur
+le baron,
+votre, etc.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-SEPTIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-SEPTI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Toulon, le 26 d&eacute;cembre 1829.</small></p>
+<p><i>&Agrave; M. le vicomte SOSTH&Egrave;NES DE LAROCHEFOUCAUD,
+directeur du d&eacute;partement
+des Beaux-Arts de la maison du roi.</i></p>
+<p>MONSIEUR LE VICOMTE,</p>
+<p>J'ai l'honneur de vous faire part de mon arriv&eacute;e en France,
+sur le
+b&acirc;timent du roi l'<i>Astrolabe</i>, entr&eacute; hier au soir en
+rade apr&egrave;s une
+travers&eacute;e de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en
+m&ecirc;me temps &agrave;
+votre connaissance les heureux r&eacute;sultats de mon voyage.</p>
+<p>Sous le rapport des recherches scientifiques qui en &eacute;taient
+l'objet
+principal, mes esp&eacute;rances ont &eacute;t&eacute; pour ainsi dire
+surpass&eacute;es; la
+richesse de mes portefeuilles ne laisse rien &agrave; d&eacute;sirer,
+et les dessins
+qu'ils renferment, &eacute;claircissant une foule de points
+historiques,
+donnent en m&ecirc;me temps des lumi&egrave;res du plus piquant
+int&eacute;r&ecirc;t sur les
+formes de la civilisation &eacute;gyptienne jusque dans ses plus petits
+d&eacute;tails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour
+l'histoire
+g&eacute;n&eacute;rale des beaux-arts, et en particulier pour celle de
+leur
+transmission de l'&Eacute;gypte &agrave; la Gr&egrave;ce.</p>
+<p>C'&eacute;tait un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la
+division
+&eacute;gyptienne du mus&eacute;e royal de divers genres de monuments
+qui lui
+manquent, et de ceux qui peuvent compl&eacute;ter les belles
+s&eacute;ries qu'il
+renferme d&eacute;j&agrave;. Je n'ai rien &eacute;pargn&eacute; pour
+atteindre ce but; tout ce que
+j'ai pu &eacute;conomiser sur les fonds que la maison du roi et divers
+minist&egrave;res avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a
+&eacute;t&eacute; employ&eacute;
+&agrave; des fouilles et &agrave; des acquisitions de monuments
+&eacute;gyptiens de toute
+esp&egrave;ce, destin&eacute;s au mus&eacute;e Charles X. J'ai fait
+scier &agrave; grand' peine et
+tirer du fond d'une des catacombes royales de Th&egrave;bes un
+tr&egrave;s-grand
+bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce
+superbe morceau, provenant du tombeau du p&egrave;re de
+S&eacute;sostris, pourra seul
+donner une juste id&eacute;e de la somptuosit&eacute; et de la
+magnificence des
+s&eacute;pultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du
+premier ordre:
+c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une
+admirable finesse d'ex&eacute;cution, et du plus haut
+int&eacute;r&ecirc;t mythologique;
+cette pi&egrave;ce, la plus belle de ce genre qu'on ait
+d&eacute;couverte jusqu'ici,
+appartenait &agrave; Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le
+vice-roi
+d'&Eacute;gypte.</p>
+<p>Tous les objets destin&eacute;s au mus&eacute;e ont
+&eacute;t&eacute; embarqu&eacute;s &agrave; bord de
+l'<i>Astrolabe</i> et sont arriv&eacute;s avec moi &agrave; Toulon; il
+ne s'agit plus que
+de leur transport au mus&eacute;e royal; et comme il importe
+extr&ecirc;mement &agrave; la
+conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures
+antiques, d'&eacute;viter le plus possible toute esp&egrave;ce de
+d&eacute;placement, il
+serait tr&egrave;s-d&eacute;sirable que la corvette l'<i>Astrolabe</i>,
+sur laquelle sont
+embarqu&eacute;s ces objets pr&eacute;cieux, f&ucirc;t charg&eacute;e
+de les transporter de Toulon
+au Havre aussit&ocirc;t que la mer sera tenable. En obtenant cette
+d&eacute;cision du
+ministre de la marine, vous assureriez &agrave; la fois, Monsieur le
+vicomte,
+la conservation de ces monuments et leur arriv&eacute;e &agrave; Paris
+vers le 1er
+avril, &eacute;poque o&ugrave; il est indispensable de les recevoir
+pour achever enfin
+l'arrangement des salles basses du mus&eacute;e &eacute;gyptien.</p>
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, j'exp&eacute;dierai &agrave; Paris,
+par le roulage, huit &agrave; dix
+caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent
+supporter sans inconv&eacute;nient le transport par terre. Les autres
+arriveraient par mer avec les grands objets.</p>
+<p>Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de h&acirc;ter la
+d&eacute;cision
+de M. le ministre de la marine relativement &agrave; l'envoi de la
+corvette
+l'<i>Astrolabe</i> au Havre, o&ugrave; elle d&eacute;poserait les
+antiquit&eacute;s appartenant au
+mus&eacute;e royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine,
+prendre pour
+leur s&ucirc;ret&eacute; toutes les mesures convenables.</p>
+<p>Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute
+ma
+gratitude pour votre active bienveillance, &agrave; laquelle je dois
+attribuer
+en grande partie le succ&egrave;s de mon voyage; veuillez agr&eacute;er
+en m&ecirc;me temps
+l'hommage du respectueux et entier d&eacute;vouement avec lequel j'ai
+l'honneur
+d'&ecirc;tre, Monsieur le vicomte, votre, etc.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-HUITIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-HUITI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>En rade de Toulon, le 14 janvier
+1830.</small></p>
+<p>C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma libert&eacute;,
+perdre mon titre
+de pestif&eacute;r&eacute;, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues
+d'une ville
+fran&ccedil;aise. Le conseil de sant&eacute; en a jug&eacute;
+autrement; consid&eacute;rant que
+l'<i>Astrolabe</i>, avant de nous prendre &agrave; Alexandrie,
+&eacute;tait all&eacute;e mettre M.
+de Malivoir, consul d'Alep, &agrave; Lataki&eacute;, sur la c&ocirc;te
+de Syrie, o&ugrave; un canot
+l'avait d&eacute;pos&eacute;, l'<i>Astrolabe</i> ayant ensuite mis
+&agrave; la voile pour
+retourner en &Eacute;gypte, ledit conseil a augment&eacute; notre
+quarantaine de dix
+jours de plus, en nous consid&eacute;rant comme <i>provenance brute</i>.
+Cette
+d&eacute;cision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs
+l'ont
+jug&eacute; ainsi selon leur bon plaisir. L'&Eacute;gypte, depuis cinq
+ans, n'a pas vu
+de peste; l'&eacute;tat sanitaire de Lataki&eacute; &eacute;tait
+parfait; le canot seul
+avait touch&eacute; terre; quarante jours et plus s'&eacute;taient
+&eacute;coul&eacute;s, &agrave; notre
+entr&eacute;e en rade de Toulon, depuis le d&eacute;part de l'<i>Astrolabe</i>
+de devant
+Lataki&eacute;; aucune maladie ne s'&eacute;tait montr&eacute;e
+&agrave; bord; vingt autres jours de
+quarantaine &agrave; Toulon, expir&eacute;s hier 13, ajout&eacute;s aux
+quarante pr&eacute;c&eacute;dents,
+donnent deux mois d'&eacute;preuve &agrave; la sant&eacute; de
+l'&eacute;quipage; et quand m&ecirc;me, on
+en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour
+rire
+dans un tel acte, c'est que le brick l'<i>&Eacute;clipse</i>, avec les
+officiers et
+les passagers duquel nous avons v&eacute;cu tous les jours bras dessus
+bras
+dessous &agrave; Alexandrie, est arriv&eacute; trois jours avant nous
+&agrave; Toulon, et n'a
+&eacute;t&eacute; soumis qu'&agrave; vingt jours de quarantaine. Si
+nous avions la peste, les
+personnes de l'<i>&Eacute;clipse</i> doivent l'avoir prise de nous;
+s'ils sont
+d&eacute;clar&eacute;s sains, c'est que nous le sommes
+nous-m&ecirc;mes. Tout cela ne m'a
+pas sembl&eacute; tr&egrave;s-rationnel, surtout quand il en
+r&eacute;sulte un suppl&eacute;ment de
+quarantaine.</p>
+<p>Je vais &eacute;crire &agrave; M. le duc de Blacas, puisqu'il est de
+retour &agrave; Paris.
+J'esp&egrave;re qu'il aura re&ccedil;u les deux lettres que je me suis
+fait un devoir
+de lui adresser, la premi&egrave;re de Th&egrave;bes, en remontant le
+Nil, et la
+seconde apr&egrave;s avoir quitt&eacute; la seconde cataracte; je donne
+dans celle-ci
+une id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale de mes conqu&ecirc;tes
+historiques en Nubie, et c'est &agrave; M.
+le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.</p>
+<p>Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine,
+auquel je
+viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a
+demand&eacute;s
+au sujet du transport de l'ob&eacute;lisque de Louqsor. Dieu veuille
+que cette
+belle entreprise s'ach&egrave;ve! cela serait glorieux pour tous et
+pour tout.</p>
+<p>Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformit&eacute;. Ma
+sant&eacute; et celle
+de Salvador sont excellentes, malgr&eacute; les vents, la pluie et la
+neige, et
+l'impossibilit&eacute; d'avoir du feu &agrave; bord; mais je passe une
+partie de la
+journ&eacute;e dans une mauvaise chambre du lazaret, o&ugrave; je puis
+faire du feu.
+Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degr&eacute;s
+d'Ibsamboul! Vous n'&ecirc;tes pas mieux trait&eacute;s &agrave; Paris,
+et j'en grelotte
+d'avance; mais enfin ce sera &agrave; Paris.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-NEUVIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-NEUVI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Aix, le 29 janvier 1830.</small></p>
+<p>Me voici &eacute;tabli chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du
+feu pour
+me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau
+climat de Provence. Je m'effraye de l'id&eacute;e seule de monter
+subitement
+vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine.
+Jusqu'ici,
+la goutte a bien voulu m'&eacute;pargner sa visite habituelle du
+premier jour
+de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle
+arrivera &agrave; la premi&egrave;re humidit&eacute; qui me saisira.</p>
+<p>Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai
+pass&eacute;
+que deux jours &agrave; Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que
+j'&eacute;tais
+en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son s&eacute;jour
+jusqu'&agrave; ma sortie
+d&eacute;finitive. Nous sommes partis tous deux au m&ecirc;me instant,
+le 26, lui
+pour l'orient, &agrave; Nice, et moi pour l'occident, &agrave;
+Marseille, o&ugrave;
+j'arrivai le m&ecirc;me jour d'assez bonne heure; j'y s&eacute;journai
+le 27 et la
+nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a &agrave; voir,
+c'est-&agrave;-dire peu de chose
+en antiquit&eacute;s &eacute;gyptiennes. Au moment de partir, j'ai
+re&ccedil;u la lettre de
+notre ami Dubois, et j'ai trait&eacute; pour la st&egrave;le
+&eacute;gyptienne de M. Mayer,
+qui s'est d&eacute;cid&eacute; &agrave; la c&eacute;der; il va
+l'adresser directement au mus&eacute;e
+royal.</p>
+<p>J'ai certainement grande envie de me voir &agrave; Paris; mais les
+froids
+rigoureux que vous &eacute;prouvez sous ce bienheureux ciel
+m'&eacute;pouvantent
+profond&eacute;ment; aussi suis-je d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+diriger ma route de mani&egrave;re &agrave; ne
+quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de
+m&eacute;nager les
+transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par
+l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la
+besogne &agrave; Aix pour sept &agrave; huit jours au moins, sur les
+papyrus de M.
+Sallier; je veux les couler &agrave; fond, afin de n'&ecirc;tre pas
+oblig&eacute; d'y
+revenir. De l&agrave; je compte aller &agrave; Avignon voir le
+mus&eacute;e Calvet. Je
+tournerai sur N&icirc;mes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite
+Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de l&agrave;
+sur
+Montauban, et &agrave; Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra
+en deux
+ou trois jours &agrave; Paris.... A Paris donc.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TRENTIEME_LETTRE"></a>
+<h2>TRENTI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Toulouse, le 18 f&eacute;vrier
+1830.</small></p>
+<p>Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir
+Salvador presque &agrave; notre arriv&eacute;e; il emporte mes gros
+bagages, contenant
+les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces
+pr&eacute;cieux documents me serviront d'avant-garde et me
+pr&eacute;c&eacute;deront de
+quelques jours &agrave; Paris.</p>
+<p>Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais
+pens&eacute;. Il a
+fallu prolonger mon s&eacute;jour, parce que mon excellent h&ocirc;te
+m'a t&eacute;moign&eacute;
+l'envie de rester seul possesseur de son livre et le d&eacute;sir que
+je n'en
+prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'&eacute;tudier
+&agrave; fond.
+Je ne l'ai quitt&eacute; qu'apr&egrave;s avoir mis en portefeuille des
+notes compl&egrave;tes
+sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu
+qu'il contient le r&eacute;cit dramatique de la guerre de
+S&eacute;sostris contre les
+Scythes (Sch&eacute;ta), alli&eacute;s avec la plupart des peuples de
+l'Asie
+occidentale. Mais il est extr&ecirc;mement piquant d'avoir reconnu
+aussi que
+ce m&ecirc;me texte est grav&eacute; en grands hi&eacute;roglyphes sur
+la paroi ext&eacute;rieure
+<i>sud</i> du palais de Karnac &agrave; Th&egrave;bes; ce texte
+historique est fort
+endommag&eacute; et presque perdu &agrave; Karnac, devais-je m'attendre
+&agrave; le retrouver
+&agrave; Aix dans toute son int&eacute;grit&eacute;? Le rapprochement
+de ce double texte me
+le donnera tout entier.</p>
+<p>Continuant &agrave; chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi
+au travers
+des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu &agrave;
+N&icirc;mes, o&ugrave; j'ai
+admir&eacute; l'amphith&eacute;&acirc;tre, et surtout la Maison
+carr&eacute;e, qui, dans son &eacute;tat
+actuel, est certainement le mieux conserv&eacute; de tous les monuments
+romains
+existants en Europe.</p>
+<p>A Montpellier j'ai retrouv&eacute; l'excellent M. Fabre, que j'avais
+connu en
+Italie; il m'a fait visiter en d&eacute;tail le beau mus&eacute;e de
+tableaux et la
+riche biblioth&egrave;que dont il a fait don &agrave; sa ville natale.
+C'est une chose
+merveilleuse qu'une telle r&eacute;union.</p>
+<p>Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel
+d&eacute;mon
+d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette ann&eacute;e? J'en souffre
+beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans
+l'atmosph&egrave;re brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y
+rentre,
+et ce sera bient&ocirc;t.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TRENTE_ET_UNIEME_LETTRE"></a>
+<h2>TRENTE ET UNI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Bordeaux, le 2 mars 1830.</small></p>
+<p>Je me trouve enfin, en tr&egrave;s-bonne sant&eacute;, dans la belle
+ville de
+Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon
+&eacute;ducation et
+finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte
+dans le courrier, &agrave; dix heures du soir, pour arriver enfin
+&agrave; Paris
+vendredi, &agrave; la pointe du jour.</p>
+<p>Nous nous trouverons donc l&agrave; o&ugrave; nous nous sommes
+quitt&eacute;s, il y aura
+alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les
+r&eacute;sultats
+que j'ai conquis sur le d&eacute;sert; on m'en saura un jour,
+peut-&ecirc;tre,
+quelque gr&eacute;....</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="APPENDICE"></a>
+<h2>APPENDICE</h2>
+<br>
+<p>N&deg; 1</p>
+<p>NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'&Eacute;GYPTE,
+R&Eacute;DIG&Eacute;E A ALEXANDRIE POUR LE
+VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.</p>
+<br>
+<p>Les premi&egrave;res tribus qui peupl&egrave;rent l'&Eacute;GYPTE,
+c'est-&agrave;-dire la vall&eacute;e du
+Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'<i>Abyssinie</i>
+ou
+du <i>Sennaar</i>. Mais il est impossible de fixer l'&eacute;poque de
+cette premi&egrave;re
+migration, excessivement antique.</p>
+<p>Les anciens &Eacute;gyptiens appartenaient &agrave; une race
+d'hommes tout &agrave; fait
+semblables aux <i>Kennous</i> ou <i>Barabras</i>, habitants actuels
+de la Nubie.
+On ne retrouve dans les <i>Coptes</i> d'&Eacute;gypte aucun des traits
+caract&eacute;ristiques de l'ancienne population &eacute;gyptienne. Les
+Coptes sont
+le r&eacute;sultat du m&eacute;lange confus de toutes les nations qui,
+successivement,
+ont domin&eacute; sur l'&Eacute;gypte. On a tort de vouloir retrouver
+chez eux les
+traits principaux de la vieille race.</p>
+<p>Les premiers &Eacute;gyptiens arriv&egrave;rent en &Eacute;gypte
+dans l'&eacute;tat de nomades, et
+n'avaient point de demeures plus fixes que les B&eacute;douins
+d'aujourd'hui;
+ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de
+civilisation.</p>
+<p>C'est par le travail des si&egrave;cles et des circonstances que les
+&Eacute;gyptiens,
+d'abord errants, s'occup&egrave;rent enfin d'agriculture, et
+s'&eacute;tablirent d'une
+mani&egrave;re fixe et permanente; alors naquirent les premi&egrave;res
+villes, qui ne
+furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le
+d&eacute;veloppement successif de la civilisation, devinrent des
+cit&eacute;s grandes
+et puissantes. Les plus anciennes villes de l'&Eacute;gypte furent
+Th&egrave;bes
+(<i>Louqsor</i> et <i>Karnac</i>), <i>Esn&eacute;</i>, <i>Edfou</i>
+et les autres villes du <i>Sa&iuml;d</i>,
+au-dessus de <i>Dend&eacute;rah</i>; l'&Eacute;gypte moyenne se peupla
+ensuite, et la
+Basse-&Eacute;gypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce
+n'est
+qu'au moyen de grands travaux ex&eacute;cut&eacute;s par les hommes,
+que la
+Basse-&Eacute;gypte est devenue habitable.</p>
+<p>Les &Eacute;gyptiens, dans les commencements de leur civilisation,
+furent
+gouvern&eacute;s par LES PR&Ecirc;TRES. Les pr&ecirc;tres
+administraient chaque canton de
+l'&Eacute;gypte sous la direction du GRAND-PR&Ecirc;TRE, lequel donnait
+ses ordres,
+disait-il, au nom de Dieu m&ecirc;me. Cette forme de gouvernement se
+nommait
+<i>th&eacute;ocratie</i>; elle ressemblait, mais bien moins parfaite,
+&agrave; celle qui
+r&eacute;gissait les Arabes sous les premiers kalifes.</p>
+<p>Ce premier gouvernement &eacute;gyptien, qui devenait facilement
+injuste,
+oppresseur, s'opposa bien longtemps &agrave; l'avancement de la
+civilisation.
+Il avait divis&eacute; la nation en trois parties distinctes: 1&deg;
+LES PR&Ecirc;TRES;
+2&deg; LES MILITAIRES; 3&deg; LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et
+le fruit
+de toutes ses peines &eacute;tait d&eacute;vor&eacute; par les
+pr&ecirc;tres, qui tenaient les
+<i>militaires</i> &agrave; leur solde et les employaient &agrave;
+contenir le reste de la
+population.</p>
+<p>Mais il arriva une &eacute;poque o&ugrave; les soldats se
+lass&egrave;rent d'ob&eacute;ir
+aveugl&eacute;ment aux pr&ecirc;tres. Une r&eacute;volution
+&eacute;clata, et ce changement,
+heureux pour l'&Eacute;gypte, fut op&eacute;r&eacute; par un militaire
+nomm&eacute; <i>M&eacute;ne&iuml;</i>, qui
+devint le chef de la nation, &eacute;tablit le gouvernement royal et
+transmit
+le pouvoir &agrave; ses descendants en ligne directe.</p>
+<p>Les anciennes histoires d'&Eacute;gypte font remonter
+l'&eacute;poque de cette
+r&eacute;volution &agrave; six mille ans environ avant l'islamisme.</p>
+<p>D&egrave;s ce moment, le pays fut gouvern&eacute; par des ROIS, et
+le gouvernement
+devint plus doux et plus &eacute;clair&eacute;, car le pouvoir royal
+trouva un certain
+contre-poids dans l'influence que conservait n&eacute;cessairement la
+classe
+des pr&ecirc;tres, r&eacute;duite alors &agrave; son v&eacute;ritable
+r&ocirc;le, celui d'instruire et
+d'enseigner en m&ecirc;me temps les lois de la morale et les principes
+des
+arts. TH&Egrave;BES resta la capitale de l'&Eacute;tat; mais le roi
+M&eacute;ne&iuml; et son fils
+et successeur ATHOTHI jet&egrave;rent les fondements de MEMPHIS, dont
+ils
+firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista &agrave;
+peu de
+distance du Nil, et on a trouv&eacute; ses ruines dans les villages de <i>Menf</i>,
+<i>Mokhnan</i>, et surtout de <i>Mit-Rhahin&eacute;h</i>. Les anciens
+historiens arabes
+nomm&egrave;rent <i>Memphis</i>, <i>Mars-el-Qadim&eacute;h</i>, pour
+la distinguer de
+<i>Mars-el-Atiq&eacute;h</i> (<i>Fosthath</i> ou le vieux Caire) et de <i>Mars-el-Qah&eacute;rah</i>
+(le Caire), la capitale actuelle.</p>
+<p>Une tr&egrave;s-longue suite de rois succ&eacute;da &agrave; <i>M&eacute;ne&iuml;</i>;
+diverses familles
+occup&egrave;rent le tr&ocirc;ne, et la civilisation se
+d&eacute;veloppa de si&egrave;cle en
+si&egrave;cle. C'est sous la IIIe dynastie que furent b&acirc;ties les
+pyramides de
+<i>Dahschour</i> et de <i>Sakkarah</i>, les plus anciens monuments
+dans le monde
+connu. Les pyramides de Ghiz&eacute;h sont les tombeaux des trois
+premi&egrave;re rois
+de la Ve dynastie, nomm&eacute;s <i>Souphi Ier</i>, <i>Sensaouphi</i>
+et <i>Mankh&eacute;ri</i>.
+Autour d'elles s'&eacute;l&egrave;vent de petites pyramides et des
+tombeaux,
+construits en grandes pierres, qui ont servi de s&eacute;pultures aux
+princes
+de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles
+r&eacute;gnantes qui se succ&eacute;d&egrave;rent les unes aux autres,
+les sciences et les
+arts naquirent et se d&eacute;velopp&egrave;rent graduellement.
+L'&Eacute;gypte &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+puissante et forte; elle ex&eacute;cuta m&ecirc;me plusieurs grandes
+entreprises
+militaires au dehors, notamment sous des rois nomm&eacute;s <i>S&eacute;sokhris</i>,
+<i>Am&eacute;n&eacute;m&eacute;</i> et <i>Am&eacute;n&eacute;m&ocirc;f</i>;
+mais les monuments de ces rois n'existent plus,
+et l'histoire n'a conserv&eacute; aucun d&eacute;tail sur leurs grandes
+actions, parce
+qu'apr&egrave;s le r&egrave;gne de ces princes un grand bouleversement
+changea la face
+de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en &Eacute;gypte,
+s'en
+empar&egrave;rent et la ravag&egrave;rent en d&eacute;truisant tout sur
+leur passage; Th&egrave;bes
+fut ruin&eacute;e de fond en comble.</p>
+<p>Cet &eacute;v&eacute;nement eut lieu environ 2800 ans avant
+l'islamisme. Une partie de
+ces Barbares s'&eacute;tablit en &Eacute;gypte et tyrannisa le pays
+pendant plusieurs
+si&egrave;cles. La civilisation premi&egrave;re &eacute;gyptienne fut
+ainsi arr&ecirc;t&eacute;e et
+d&eacute;truite par ces &eacute;trangers, qui ruin&egrave;rent
+l'&Eacute;tat par leurs exactions et
+leurs rapines, en faisant dispara&icirc;tre par la mis&egrave;re une
+partie de la
+population locale. Ces Barbares ayant &eacute;lu un d'entre eux pour
+chef, il
+prit aussi le titre de <i>Pharaon</i>, qui &eacute;tait le nom par
+lequel on
+d&eacute;signait dans ce temps-l&agrave; tous les rois d'&Eacute;gypte.</p>
+<p>C'est sous le quatri&egrave;me de ces chefs &eacute;trangers que <i>Ioussouf,
+fils de
+Iakoub</i>, devint premier ministre et attira en &Eacute;gypte la
+famille de son
+p&egrave;re, qui forma ainsi la souche de la nation juive.</p>
+<p>Avec le temps, diverses parties de l'&Eacute;gypte sup&eacute;rieure
+s'affranchirent
+du joug des &eacute;trangers, et &agrave; la t&ecirc;te de cette
+r&eacute;sistance parurent des
+princes descendants des rois &eacute;gyptiens que les Barbares avaient
+d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;s. L'un de ces princes, nomm&eacute; <i>Amosis</i>,
+rassembla enfin assez de
+forces pour attaquer les &eacute;trangers jusque dans la
+Basse-&Eacute;gypte, o&ugrave; ils
+&eacute;taient le plus solidement &eacute;tablis, au moyen des places
+de guerre, parmi
+lesquelles on comptait en premi&egrave;re ligne <i>Aouara</i>, immense
+campement
+fortifi&eacute; qui exista dans l'emplacement actuel d'<i>Abou-Kecheid</i>;
+du c&ocirc;t&eacute;
+de <i>Salaki&eacute;h</i>.</p>
+<p>Les exploits militaires d'<i>Amosis</i> d&eacute;livr&egrave;rent
+l'&Eacute;gypte de la tyrannie
+des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur
+capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place
+d'armes d'<i>Aouara</i>, dont le si&egrave;ge fut commenc&eacute;.
+Amosis &eacute;tant mort sur
+ces entrefaites, son fils <i>Am&eacute;n&ocirc;f</i> continua le
+blocus et for&ccedil;a les
+&eacute;trangers &agrave; une capitulation en vertu de laquelle ils
+&eacute;vacu&egrave;rent
+l'&Eacute;gypte pour se jeter sur la Syrie, o&ugrave;
+s'&eacute;tablirent quelques-unes de
+leurs tribus.</p>
+<p><i>Am&eacute;n&ocirc;f</i>, le premier de ce nom, r&eacute;unit
+ainsi toute l'&Eacute;gypte sous sa
+domination et releva le tr&ocirc;ne des Pharaons, c'est-&agrave;-dire
+des rois de
+race &eacute;gyptienne. C'&eacute;tait le chef de la XVIIIe dynastie.
+Son r&egrave;gne entier
+et celui de ses trois premiers successeurs, <i>Thouthmosis Ier</i>,
+<i>Thouthmosis II</i> et <i>M&eacute;ris-Thouthmosis III</i>, furent
+consacr&eacute;s &agrave;
+reconstituer en &Eacute;gypte un gouvernement r&eacute;gulier et
+&agrave; relever la nation
+&eacute;cras&eacute;e par les longues ann&eacute;es de la servitude
+&eacute;trang&egrave;re.</p>
+<p>Les Barbares avaient tout d&eacute;truit, tout &eacute;tait par
+cons&eacute;quent &agrave;
+reconstruire. Ces grands rois n'&eacute;pargn&egrave;rent rien pour
+relever l'&Eacute;gypte
+de son abaissement; l'ordre fut r&eacute;tabli dans tout le royaume;
+les canaux
+furent recreus&eacute;s; l'agriculture et les arts, encourag&eacute;s
+et prot&eacute;g&eacute;s,
+ramen&egrave;rent l'abondance et le bien-&ecirc;tre parmi les sujets,
+ce qui accrut
+et perp&eacute;tua les richesses du gouvernement. Bient&ocirc;t les
+villes furent
+reconstruites; les &eacute;difices consacr&eacute;s &agrave; la
+religion se relev&egrave;rent de
+toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les
+bords du Nil appartiennent &agrave; cette int&eacute;ressante
+&eacute;poque de la
+restauration de l'&Eacute;gypte par la sagesse de ses rois. De ce
+nombre sont
+les monuments de <i>Semn&eacute;</i> et d'<i>Amada</i>, en Nubie, et
+plusieurs de ceux de
+<i>Karnac</i> et de <i>M&eacute;dinet-Habou</i>, qui sont de beaux
+ouvrages de
+Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi <i>M&eacute;ris</i>.</p>
+<p>Ce roi, qui a fait ex&eacute;cuter les deux ob&eacute;lisques
+d'Alexandrie, est celui
+de tous les Pharaons qui op&eacute;ra les plus grandes choses. C'est
+&agrave; lui que
+l'&Eacute;gypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les
+immenses
+travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'&eacute;cluses, ce
+lac
+devint un r&eacute;servoir qui servait &agrave; entretenir, pour tout
+le pays
+inf&eacute;rieur, un &eacute;quilibre perp&eacute;tuel entre les
+inondations du Nil
+insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois
+le nom de <i>lac M&eacute;ris</i>, aujourd'hui <i>Birket-Karoun</i>.</p>
+<p>Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir
+conserv&eacute;, dans toute sa pl&eacute;nitude, le pouvoir royal
+qu'ils avaient
+arrach&eacute; aux chefs des Barbares; mais ils n'en us&egrave;rent
+qu'&agrave; l'avantage du
+pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la
+soci&eacute;t&eacute;
+corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'&Eacute;gypte au premier
+rang
+politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.</p>
+<p>Quelques peuples de l'Asie avaient d&eacute;j&agrave; atteint
+&agrave; cette &eacute;poque un
+certain degr&eacute; de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer
+le
+repos de l'&Eacute;gypte. <i>M&eacute;ris</i> et ses successeurs
+prirent souvent les armes
+et port&egrave;rent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour
+&eacute;tablir la
+domination &eacute;gyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces
+&Eacute;tats et
+assurer ainsi la tranquillit&eacute; de la nation &eacute;gyptienne.</p>
+<p>Parmi ces conqu&eacute;rants, on doit compter <i>Am&eacute;n&ocirc;f
+II</i>, fils de M&eacute;ris, qui
+rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; <i>Thouthmosis
+IV</i>, qui envahit l'<i>Abyssinie</i> et le <i>Sennaar</i>; enfin <i>Am&eacute;n&ocirc;f
+III</i>, qui
+acheva la conqu&ecirc;te de l'Abyssinie et fit de grandes
+exp&eacute;ditions en Asie.
+Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit b&acirc;tir
+le
+palais de <i>Sohleb</i>, en Haute-Nubie, le magnifique palais de <i>Louqsor</i>,
+et toute la partie sud du grand palais de Karnac &agrave;
+Th&egrave;bes. Les deux
+grands colosses de Kourna sont des statues qui repr&eacute;sentent cet
+illustre
+prince.</p>
+<p>Son fils <i>H&ocirc;rus</i> ch&acirc;tia une r&eacute;volte
+d'Abyssins et continua les travaux
+de son p&egrave;re; mais deux de ses enfants, qui lui
+succ&eacute;d&egrave;rent, n'eurent ni
+la fermet&eacute; ni le courage de leurs anc&ecirc;tres; ils
+laiss&egrave;rent se perdre en
+peu d'ann&eacute;es l'influence que l'&Eacute;gypte exer&ccedil;ait sur
+les contr&eacute;es
+voisines. Mais le roi <i>M&eacute;nephtha Ier</i> releva la gloire du
+pays et porta
+ses armes victorieuses en Syrie, &agrave; Babylone, et jusque dans le
+nord de
+la Perse.</p>
+<p>A sa mort, les peuples soumis s'&eacute;taient encore
+r&eacute;volt&eacute;s: <i>Rhams&egrave;s le
+Grand</i>, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela
+toutes
+les conqu&ecirc;tes de son p&egrave;re, et les &eacute;tendit jusque
+dans les Indes; il
+&eacute;puisa les pays vaincus et enrichit l'&Eacute;gypte des immenses
+d&eacute;pouilles de
+l'Asie et de l'Afrique.</p>
+<p>Cet illustre conqu&eacute;rant, connu aussi dans l'histoire sous le
+nom de
+<i>S&eacute;sostris</i>, fut en m&ecirc;me temps le plus brave des
+guerriers et le
+meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlev&eacute;es
+aux
+nations soumises et les tributs qu'il en recevait &agrave;
+l'ex&eacute;cution
+d'immenses travaux d'utilit&eacute; publique; il fonda des villes
+nouvelles,
+t&acirc;cha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une
+foule
+d'autres de forts terrassements pour les mettre &agrave; couvert de
+l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est &agrave;
+lui
+qu'on attribue la premi&egrave;re id&eacute;e du canal de jonction du
+Nil &agrave; la mer
+Rouge; il couvrit enfin l'&Eacute;gypte de constructions magnifiques,
+dont un
+tr&egrave;s-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'<i>Ibsamboul,
+Derri, Guirch&eacute;-Hanan</i> et <i>Ouadi-Essebou&acirc;</i>, en
+Nubie; et en &Eacute;gypte, ceux
+de <i>Kourna</i>, d'<i>El-M&eacute;din&eacute;h</i>, pr&egrave;s de
+Kourna, une portion du palais de
+<i>Louqsor</i>, et enfin la grande salle &agrave; colonnes du palais de
+Karnac,
+commenc&eacute; par son p&egrave;re. Ce dernier monument est la plus
+magnifique
+construction qu'ait jamais &eacute;lev&eacute;e la main des hommes.</p>
+<p>Non content d'orner l'&Eacute;gypte d'&eacute;difices aussi
+somptueux, il voulut
+assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la
+plus importante fut celle qui rendit &agrave; toutes les classes de ses
+sujets
+le droit de propri&eacute;t&eacute; dans toute sa pl&eacute;nitude. Il
+se d&eacute;mit ainsi du
+pouvoir absolu que ses anc&ecirc;tres avaient conserv&eacute;
+apr&egrave;s l'expulsion des
+Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours
+v&eacute;n&eacute;r&eacute; tant
+qu'il exista un homme de race &eacute;gyptienne connaissant l'ancienne
+histoire
+de son pays. C'est sous le r&egrave;gne de Rhams&egrave;s le Grand, ou <i>S&eacute;sostris</i>,
+que l'&Eacute;gypte arriva au plus haut point de puissance politique et
+de
+splendeur int&eacute;rieure.</p>
+<p>Le Pharaon comptait alors au nombre des contr&eacute;es qui lui
+&eacute;taient
+soumises ou tributaires: 1&deg; l'&Eacute;gypte, 2&deg; la Nubie
+enti&egrave;re, 3&deg;
+l'Abyssinie, 4&deg; le Sennaar, 5&deg; une foule de contr&eacute;es du
+midi de
+l'Afrique, 6&deg; toutes les peuplades errantes dans les d&eacute;serts
+de l'orient
+et de l'occident du Nil, 7&deg; la Syrie, 8&deg; l'<i>Arabie</i>, dans
+laquelle les
+plus anciens rois avaient des &eacute;tablissements, un, entre autres,
+pr&egrave;s de
+la vall&eacute;e de Pharaon, et aux lieux nomm&eacute;s aujourd'hui
+Dj&eacute;bel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, o&ugrave;
+paraissent avoir
+exist&eacute; des fonderies de cuivre;</p>
+<p>9&deg; Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);</p>
+<p>10&deg; Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;</p>
+<p>11&deg; L'<i>&icirc;le de Chypre</i> et plusieurs &icirc;les de
+l'Archipel;</p>
+<p>12&deg; Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle
+aujourd'hui
+la Perse.</p>
+<p>Alors existaient des communications suivies et
+r&eacute;guli&egrave;res entre l'empire
+&eacute;gyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande
+activit&eacute; entre
+ces deux puissances, et les d&eacute;couvertes qu'on fait journellement
+dans
+les tombeaux de Th&egrave;bes, de toiles de fabrique indienne, de
+meubles en
+bois de l'Inde et de pierres dures taill&eacute;es, venant certainement
+de
+l'Inde, ne laissent aucune esp&egrave;ce de doute sur le commerce que
+l'ancienne &Eacute;gypte entretenait avec l'Inde &agrave; une
+&eacute;poque o&ugrave; tous les
+peuples europ&eacute;ens et une grande partie des Asiatiques
+&eacute;taient encore
+tout &agrave; fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer
+le
+nombre et la magnificence des anciens monuments de l'&Eacute;gypte,
+sans
+trouver dans l'antique prosp&eacute;rit&eacute; commerciale de ce pays
+la principale
+source des &eacute;normes richesses d&eacute;pens&eacute;es pour les
+produire. Ainsi, il est
+bien d&eacute;montr&eacute; que Memphis et Th&egrave;bes furent le
+premier centre du commerce
+avant que <i>Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour</i> (Palmyre)
+et
+<i>Bagdhad</i>, villes toutes du voisinage de l'&Eacute;gypte,
+h&eacute;ritassent
+successivement de ce bel et important privil&egrave;ge.</p>
+<p>Quant &agrave; l'&eacute;tat int&eacute;rieur de l'&Eacute;GYPTE
+&agrave; cette grande &eacute;poque, tout prouve
+que la police, les arts et les sciences y &eacute;taient port&eacute;s
+&agrave; un tr&egrave;s-haut
+degr&eacute; d'avancement.</p>
+<p>Le pays &eacute;tait partag&eacute; en trente-six provinces ou
+gouvernements
+administr&eacute;s par divers degr&eacute;s de fonctionnaires,
+d'apr&egrave;s un code complet
+de lois &eacute;crites.</p>
+<p>La population s'&eacute;levait en totalit&eacute; &agrave; cinq
+millions au moins et &agrave; sept
+millions au plus. Une partie de cette population, sp&eacute;cialement
+vou&eacute;e &agrave;
+l'&eacute;tude des sciences et aux progr&egrave;s des arts,
+&eacute;tait charg&eacute;e en outre des
+c&eacute;r&eacute;monies du culte, de l'administration de la justice,
+de
+l'&eacute;tablissement et de la lev&eacute;e des imp&ocirc;ts
+invariablement fix&eacute;s d'apr&egrave;s
+la nature et l'&eacute;tendue de chaque portion de
+propri&eacute;t&eacute; mesur&eacute;e d'avance,
+et de toutes les branches de l'administration civile. C'&eacute;tait la
+partie
+instruite et savante de la nation; on la nommait la <i>caste
+sacerdotale</i>.
+Les principales fonctions de cette caste &eacute;taient exerc&eacute;es
+ou dirig&eacute;es
+par des membres de la famille royale.</p>
+<p>Une autre partie de la nation &eacute;gyptienne &eacute;tait
+sp&eacute;cialement destin&eacute;e &agrave;
+veiller au repos int&eacute;rieur et &agrave; la d&eacute;fense
+ext&eacute;rieure du pays. C'est
+dans ces familles nombreuses, dot&eacute;es et entretenues aux frais de
+l'&Eacute;tat,
+et qui formaient la <i>caste militaire</i>, que s'op&eacute;raient les
+conscriptions
+et les lev&eacute;es de soldats; elles entretenaient
+r&eacute;guli&egrave;rement l'arm&eacute;e
+&eacute;gyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La premi&egrave;re,
+mais la plus
+petite, des divisions de cette arm&eacute;e, &eacute;tait
+exerc&eacute;e &agrave; combattre sur des
+chars &agrave; deux chevaux, c'&eacute;tait la <i>cavalerie</i> de
+l'&eacute;poque (la cavalerie
+proprement dite n'existait point alors en &Eacute;gypte); le reste
+formait des
+corps de fantassins de diff&eacute;rentes armes, savoir: les soldats de
+ligne,
+arm&eacute;s d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de
+l'&eacute;p&eacute;e; et les
+troupes l&eacute;g&egrave;res, les archers, les frondeurs et les corps
+arm&eacute;s de haches
+ou de faux de bataille. Les troupes &eacute;taient exerc&eacute;es
+&agrave; des manoeuvres
+r&eacute;guli&egrave;res, marchaient et se mouvaient en ligne par
+l&eacute;gions et par
+compagnies; leurs &eacute;volutions s'ex&eacute;cutaient au son du
+tambour et de la
+trompette.</p>
+<p>Le roi d&eacute;l&eacute;guait pour l'ordinaire le commandement des
+diff&eacute;rents corps &agrave;
+des princes de sa famille.</p>
+<p>La troisi&egrave;me classe de la population formait la <i>caste
+agricole</i>. Ses
+membres donnaient tous leurs soins &agrave; la culture des terres, soit
+comme
+propri&eacute;taires, soit comme fermiers; les produits leur
+appartenaient en
+propre, et on en pr&eacute;levait seulement une portion destin&eacute;e
+&agrave; l'entretien
+du <i>roi</i>, comme &agrave; celui des <i>castes sacerdotale et
+militaire</i>; cela
+formait le principal et le plus certain des revenus de l'&Eacute;tat.</p>
+<p>D'apr&egrave;s les anciens historiens, on doit &eacute;valuer le
+revenu annuel des
+Pharaons, y compris les tributs pay&eacute;s par les nations
+&eacute;trang&egrave;res, au
+moins de six &agrave; sept cents millions de notre monnaie.</p>
+<p>Les artisans, les ouvriers de toute esp&egrave;ce, et les marchands,
+composaient la quatri&egrave;me classe de la nation; c'&eacute;tait la <i>caste
+industrielle</i>, soumise &agrave; un imp&ocirc;t proportionnel, et
+contribuant ainsi
+par ses travaux &agrave; la richesse comme aux charges de
+l'&Eacute;tat. Les produits
+de cette caste &eacute;lev&egrave;rent l'&Eacute;gypte &agrave; son
+plus haut point de prosp&eacute;rit&eacute;.
+Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqu&eacute;s par les
+anciens
+&Eacute;gyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou
+moins
+avanc&eacute;es, qui formaient le monde politique de cette
+&eacute;poque, avait pris
+un grand d&eacute;veloppement.</p>
+<p>L'&Eacute;gypte faisait alors du superflu de ses produits en grains
+un commerce
+r&eacute;gulier et fort &eacute;tendu. Elle tirait de grands profits de
+ses bestiaux
+et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de
+ses tissus de coton, &eacute;galant en perfection et en finesse tout ce
+que
+l'industrie de l'Inde et de l'Europe ex&eacute;cute aujourd'hui de plus
+parfait. Les m&eacute;taux, dont l'&Eacute;gypte ne renferme aucune
+mine, mais qu'elle
+tirait des pays tributaires ou d'&eacute;changes avantageux avec les
+nations
+ind&eacute;pendantes, sortaient de ses ateliers travaill&eacute;s sous
+diverses formes
+et chang&eacute;s soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en
+objets
+de luxe et de parure recherch&eacute;s &agrave; l'envi par tous les
+peuples voisins.
+Elle exportait annuellement une masse consid&eacute;rable de poterie de
+tout
+genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie
+et d'&eacute;maillerie, arts que les &Eacute;gyptiens avaient
+port&eacute;s au plus haut
+point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de
+<i>papyrus</i> ou <i>papier</i> form&eacute; des pellicules
+int&eacute;rieures d'une plante qui
+a cess&eacute; d'exister depuis quelques si&egrave;cles en
+&Eacute;gypte; les anciens Arabes
+la nommaient <i>berd</i>; elle croissait principalement dans les
+terrains
+mar&eacute;cageux, et sa culture &eacute;tait une source de richesse
+pour ceux qui
+habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzal&eacute;h
+ou
+Tennis.</p>
+<p>Les &Eacute;gyptiens n'avaient point un syst&egrave;me
+mon&eacute;taire semblable au n&ocirc;tre.
+Ils avaient pour le petit commerce int&eacute;rieur une monnaie de
+convention;
+mais pour les transactions consid&eacute;rables, on payait en <i>anneaux
+d'or
+pur</i>, d'un certain poids et d'un certain diam&egrave;tre, ou en
+anneaux
+d'argent d'un titre et d'un poids &eacute;galement fixes.</p>
+<p>Quant &agrave; l'&eacute;tat de la marine &agrave; cette ancienne
+&eacute;poque, plusieurs notions
+essentielles nous manquent encore. L'&Eacute;gypte avait une <i>marine
+militaire</i>, compos&eacute;e de grandes gal&egrave;res, marchant
+&agrave; la fois &agrave; la rame et
+&agrave; la voile. On doit pr&eacute;sumer que la marine marchande
+avait pris un
+certain essor, quoiqu'il soit &agrave; peu pr&egrave;s certain que le
+commerce et la
+navigation de long cours &eacute;taient faits, en qualit&eacute; de
+courtiers, par un
+petit peuple tributaire de l'&Eacute;gypte, et dont les principales
+villes
+furent <i>Sour, Sa&iuml;de, Beirouth</i> et <i>Acre</i>.</p>
+<p>Le bien-&ecirc;tre int&eacute;rieur de l'&Eacute;gypte &eacute;tait
+fond&eacute; sur le grand
+d&eacute;veloppement de son agriculture et de son industrie; on
+d&eacute;couvre &agrave;
+chaque instant, dans les tombeaux de Th&egrave;bes et Sakkarah, des
+objets d'un
+travail perfectionn&eacute;, d&eacute;montrant que ce peuple
+connaissait toutes les
+aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation
+ancienne ni moderne n'a port&eacute; plus loin que les vieux
+&Eacute;gyptiens la
+grandeur et la somptuosit&eacute; des &eacute;difices, le go&ucirc;t et
+la recherche dans
+les meubles, les ustensiles, le costume et la d&eacute;coration. Telle
+fut
+l'&Eacute;gypte &agrave; son plus haut p&eacute;riode de splendeur
+connu. Cette prosp&eacute;rit&eacute;
+date de l'&eacute;poque des derniers rois de la XVIIIe dynastie,
+&agrave; laquelle
+appartient RHAMS&Egrave;S LE GRAND ou <i>S&eacute;sostris</i>; les
+sages et nombreuses
+institutions de ce souverain terrible &agrave; ses ennemis, doux et
+mod&eacute;r&eacute;
+envers ses sujets, en assur&egrave;rent la dur&eacute;e.</p>
+<p>Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et
+conserv&egrave;rent
+en grande partie ses conqu&ecirc;tes, que le quatri&egrave;me d'entre
+eux, nomm&eacute;
+<i>Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun</i>, prince guerrier et ambitieux,
+&eacute;tendit encore
+davantage; son r&egrave;gne entier fut une suite d'entreprises
+heureuses contre
+les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi b&acirc;tit le beau
+palais
+de <i>M&eacute;dinet-Habou</i> (&agrave; Th&egrave;bes), sur les
+murailles duquel on voit encore
+sculpt&eacute;es et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie,
+les
+batailles qu'il a livr&eacute;es sur terre ou sur mer, le si&egrave;ge
+et la prise de
+plusieurs villes, enfin les c&eacute;r&eacute;monies de son triomphe au
+retour de ses
+lointaines exp&eacute;ditions. Ce conqu&eacute;rant para&icirc;t avoir
+perfectionn&eacute; la
+marine militaire de son &eacute;poque.</p>
+<p>Les Pharaons qui r&eacute;gn&egrave;rent apr&egrave;s lui firent
+jouir l'&Eacute;gypte d'un long
+repos. Pendant ces temps d'une tranquillit&eacute; profonde,
+l'&Eacute;gypte, tout en
+laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conqu&eacute;rant qui l'avait
+anim&eacute;e
+sous les pr&eacute;c&eacute;dentes dynasties, dut n&eacute;cessairement
+perfectionner son
+r&eacute;gime int&eacute;rieur et avancer progressivement ses arts et
+son industrie;
+mais sa domination ext&eacute;rieure se r&eacute;tr&eacute;cit de
+si&egrave;cle en si&egrave;cle, &agrave; cause
+des progr&egrave;s de la civilisation qui s'&eacute;tait
+effectu&eacute;e dans plusieurs de
+ces contr&eacute;es par leur liaison m&ecirc;me avec l'&Eacute;gypte,
+celle-ci ne pouvant
+plus les contenir sous sa d&eacute;pendance que par un
+d&eacute;veloppement de forces
+militaires excessif et hors de toute proportion.</p>
+<p>Un nouveau monde politique s'&eacute;tait en effet form&eacute;
+autour de l'&Eacute;gypte;
+les peuples de la Perse, r&eacute;unis en un seul corps de nation,
+mena&ccedil;aient
+d&eacute;j&agrave; les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone;
+ceux-ci, visant
+&agrave; d&eacute;pouiller l'&Eacute;gypte d'importantes branches de
+commerce, lui
+disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et
+des
+tribus arabes pour inqui&eacute;ter les fronti&egrave;res de leur
+ancienne
+dominatrice. Dans ce conflit, les Ph&eacute;niciens, ces courtiers
+naturels du
+commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti &agrave; un
+autre,
+suivant l'int&eacute;r&ecirc;t du moment. Car cette lutte fut longue et
+soutenue; il
+ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou
+l'autre de ces puissants empires.</p>
+<p>Les exp&eacute;ditions militaires du Pharaon <i>Ch&eacute;chonk Ier</i>
+et celles de son
+fils <i>Osorkon Ier</i>, qui parcoururent l'Asie occidentale,
+maintinrent,
+pendant quelque temps, la supr&eacute;matie de l'&Eacute;gypte. Elle
+e&ucirc;t pu jouir
+longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des
+&Eacute;thiopiens (ou
+Abyssins) n'e&ucirc;t tourn&eacute; toute son attention du
+c&ocirc;t&eacute; du midi. Ses efforts
+furent inutiles. <i>Sabacon</i>, roi des &Eacute;thiopiens, s'empara
+de la Nubie,
+et passa la derni&egrave;re cataracte avec une arm&eacute;e grossie de
+tous les
+peuples barbares de l'Afrique. L'&Eacute;gypte succomba apr&egrave;s
+une lutte dans
+laquelle p&eacute;rit son Pharaon <i>Bok-Hor</i>. La domination du
+conqu&eacute;rant
+&eacute;thiopien fut douce et humaine; il r&eacute;tablit le cours de
+la justice
+interrompue par les d&eacute;sordres de l'invasion. Son second
+successeur,
+&eacute;thiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue
+exp&eacute;dition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en
+soumit
+toutes les peuplades jusqu'au d&eacute;troit de Gibraltar. Le roi
+nomm&eacute;
+TAHARAKA a b&acirc;ti un des petits palais de <i>M&eacute;diniet-Habou</i>,
+encore
+existant. Mais peu de temps apr&egrave;s lui, la dynastie
+&eacute;thiopienne fut
+chass&eacute;e d'&Eacute;gypte, et une famille &eacute;gyptienne occupa
+le tr&ocirc;ne des
+Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appel&eacute;e <i>sa&iuml;te</i>
+parce que son chef,
+ST&Eacute;PHINATHI, &eacute;tait n&eacute; dans la ville de <i>Sa&iuml;</i>
+(aujourd'hui
+<i>Ssa-el-Hagar</i>), en Basse-&Eacute;gypte.</p>
+<p>Cette dynastie s'&eacute;tant affermie, voulut relever l'influence
+de la patrie
+sur les &Eacute;tats asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la
+supr&eacute;matie
+commerciale. Le roi PSAMH&Eacute;TIK Ier ouvrit aux marchands
+&eacute;trangers le
+petit nombre de ports que la nature a accord&eacute;s &agrave;
+l'&Eacute;gypte, et parmi
+lesquels on comptait d&eacute;j&agrave; celui d'<i>Alexandrie</i>, qui
+alors n'&eacute;tait qu'une
+fort petite bourgade appel&eacute;e <i>Rakoti</i>.</p>
+<p>Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens,
+peuples grecs &eacute;tablis en Asie; non-seulement il permit aux
+n&eacute;gociants de
+ces nations de s'&eacute;tablir en &Eacute;gypte, mais il commit
+l'&eacute;norme faute de
+leur conc&eacute;der des terres et de prendre &agrave; sa solde un
+corps
+tr&egrave;s-consid&eacute;rable de troupes ioniennes et cariennes. Les
+soldats
+&eacute;gyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient
+seuls le
+privil&egrave;ge de combattre pour l'&Eacute;gypte, s'irrit&egrave;rent
+de ce que le roi
+confiait la d&eacute;fense du pays &agrave; des &eacute;trangers et
+&agrave; des barbares fort en
+arri&egrave;re encore de la civilisation &eacute;gyptienne. <i>Psamm&eacute;tik</i>
+eut, de plus,
+l'imprudence de donner &agrave; ces Grecs les premiers postes de
+l'arm&eacute;e.
+L'irritation des soldats &eacute;gyptiens fut &agrave; son comble.
+Ourdissant un vaste
+complot, qui embrassa la presque totalit&eacute; des membres de la
+caste
+militaire, plus de cent mille soldats &eacute;gyptiens
+quitt&egrave;rent spontan&eacute;ment
+les garnisons o&ugrave; le roi les avait confin&eacute;s, et,
+abandonnant leur patrie,
+pass&egrave;rent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie,
+o&ugrave; ils
+&eacute;tablirent un &Eacute;tat particulier.</p>
+<p>Ainsi priv&eacute;e tout &agrave; coup de la masse presque
+enti&egrave;re de ses d&eacute;fenseurs
+naturels, l'&Eacute;gypte d&eacute;chut rapidement, et la perte de son
+ind&eacute;pendance
+politique devint in&eacute;vitable.</p>
+<p>Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de
+l'&Eacute;gypte, leur
+rivale, redoubl&egrave;rent d'efforts. La Syrie devint le
+th&eacute;&acirc;tre perp&eacute;tuel du
+conflit sanglant des deux peuples. N&eacute;ko II, fils de <i>Psamm&eacute;tik
+1er</i>,
+refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur fronti&egrave;re
+naturelle, et chercha d&egrave;s lors &agrave; donner de nouvelles
+voies au commerce,
+en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer
+Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap
+le
+plus m&eacute;ridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au
+d&eacute;troit de
+Gibraltar, rentrant ainsi en &Eacute;gypte par la
+M&eacute;diterran&eacute;e. Ce roi ex&eacute;cuta
+aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et
+la mer Rouge. La fin de son r&egrave;gne fut malheureuse; le roi de
+Babylone,
+<i>Nebucade-N&eacute;sar</i>, d&eacute;fit les arm&eacute;es
+&eacute;gyptiennes et les chassa de la
+Ph&eacute;nicie, de la Jud&eacute;e et de la Syrie enti&egrave;re. <i>Psamm&eacute;tik
+II</i>, son fils,
+essaya vainement de ressaisir ces provinces d&eacute;tach&eacute;es de
+l'empire
+&eacute;gyptien; son successeur OUAPHR&Eacute; fut plus heureux, il
+remit sous le joug
+les peuples de <i>Sour</i> et de <i>Sa&iuml;de</i>, et l'&icirc;le de
+<i>Chypre</i>; mais il
+&eacute;choua en Afrique dans une exp&eacute;dition contre la ville de <i>Cyr&egrave;ne</i>
+(Grennah). Cette malheureuse campagne porta &agrave; son comble
+l'exasp&eacute;ration
+de ce qui restait de la caste militaire &eacute;gyptienne; sa haine
+contre le
+Pharaon <i>Ouaphr&eacute;</i>, qui s'entourait de troupes ioniennes ou
+grecques,
+malgr&eacute; la terrible le&ccedil;on donn&eacute;e &agrave; son
+bisa&iuml;eul <i>Psamm&eacute;tik Ier</i>, &eacute;clata
+tout &agrave; coup, et les soldats &eacute;gyptiens
+r&eacute;volt&eacute;s, mettant la couronne sur
+la t&ecirc;te d'un courtisan nomm&eacute; AMASIS, march&egrave;rent
+contre <i>Ouaphr&eacute;</i>, qui
+fut vaincu et enti&egrave;rement d&eacute;fait &agrave; <i>Mariouth</i>,
+o&ugrave; il combattit &agrave; la t&ecirc;te
+de ses troupes &eacute;trang&egrave;res. <i>Amasis</i> gouverna
+pendant quarante-deux ans.
+Son r&egrave;gne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand
+essor et
+les richesses affluaient en &Eacute;gypte, non qu'elle f&ucirc;t forte
+par elle-m&ecirc;me,
+non qu'elle e&ucirc;t reconquis par les armes son influence au dehors,
+mais
+parce que dans ce temps-l&agrave; les rois de Babylone cessaient de
+menacer
+l'&Eacute;gypte pour r&eacute;sister aux peuples de la Perse,
+r&eacute;unis sous un seul
+chef, <i>Cyrus</i>, qui attaqua imp&eacute;tueusement l'Assyrie et en
+fit
+graduellement la conqu&ecirc;te, termin&eacute;e par la prise et
+l'asservissement de
+Babylone.</p>
+<p>D&egrave;s ce moment, <i>Amasis</i> pr&eacute;vit la fin prochaine
+de la monarchie
+&eacute;gyptienne. La derni&egrave;re guerre civile avait affaibli ce
+qui restait de
+l'ann&eacute;e nationale, presque enti&egrave;rement
+d&eacute;sorganis&eacute;e par l'impolitique de
+ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs; il ne pouvait compter sur la
+fid&eacute;lit&eacute; des troupes
+grecques, qu'il avait retenues aussi &agrave; sa solde. Mais, heureux
+en ce qui
+le touchait personnellement, <i>Amasis</i> mourut apr&egrave;s un
+r&egrave;gne prosp&egrave;re, au
+moment m&ecirc;me o&ugrave; les arm&eacute;es persanes
+s'&eacute;branlaient pour fondre sur
+l'&Eacute;gypte.</p>
+<p>A peine mont&eacute; sur le tr&ocirc;ne que lui laissait son
+p&egrave;re, <i>Psamm&eacute;tik III</i>
+nomm&eacute; aussi <i>Psamm&eacute;nis</i> dut courir &agrave; <i>Peluse</i>
+(Thin&eacute;h ou <i>Farama</i>), la
+plus forte des places de l'&Eacute;gypte du c&ocirc;t&eacute; de la
+Syrie; l&agrave; il rassembla
+tout ce qui lui restait de la caste militaire &eacute;gyptienne et les
+troupes
+&eacute;trang&egrave;res qu'il avait &agrave; sa solde; les Perses,
+sous la conduite de leur
+roi <i>Cambyse</i>, fils de <i>Cyrus</i>, favoris&eacute;s par les
+Arabes, traversent
+sans obstacle le d&eacute;sert qui s&eacute;pare la Syrie de
+l'&Eacute;gypte; et cette
+immense arm&eacute;e se rangea en face des &Eacute;gyptiens,
+camp&eacute;s sous les murs de
+<i>Peluse</i>.</p>
+<p>Le combat fut long et terrible; &agrave; la chute du jour les
+&Eacute;gyptiens
+pli&egrave;rent, accabl&eacute;s sous le nombre; <i>Cambyse</i>
+vainquit, et l'ind&eacute;pendance
+nationale de l'&Eacute;gypte fut &agrave; jamais perdue.</p>
+<p>Les Perses poursuivirent leurs succ&egrave;s et prirent <i>Memphis</i>
+d'assaut;
+cette capitale fut livr&eacute;e au pillage; la nation persane, encore
+barbare,
+porta de tous c&ocirc;t&eacute;s la destruction et la mort.
+Th&egrave;bes fut saccag&eacute;e, ses
+plus beaux monuments d&eacute;molis ou d&eacute;vast&eacute;s; la
+population, courb&eacute;e sous un
+joug tyrannique, fut livr&eacute;e &agrave; la discr&eacute;tion des
+satrapes ou gouverneurs
+&eacute;tablis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences
+disparurent
+presque enti&egrave;rement de ce sol qui les avait vus na&icirc;tre.</p>
+<p>Quelques chefs &eacute;gyptiens, pleins de courage,
+arrach&egrave;rent momentan&eacute;ment
+leur patrie &agrave; la servitude; mais leurs g&eacute;n&eacute;reux
+efforts s'&eacute;puis&egrave;rent
+bient&ocirc;t contre la puissance toujours croissante de l'empire
+persan.</p>
+<p>Ce fut <i>Alexandre</i> (Iskander) qui, &agrave; la t&ecirc;te
+d'une arm&eacute;e de Grecs,
+renversa la domination des Perses en Asie, et l'&Eacute;gypte respira
+enfin
+sous ce nouveau ma&icirc;tre. A la mort de ce grand homme, qui avait
+fond&eacute; la
+ville d'<i>Alexandrie</i>, parce que cette position g&eacute;ographique
+semblait
+appel&eacute;e &agrave; devenir le centre du commerce du monde, les
+g&eacute;n&eacute;raux grecs
+partag&egrave;rent ses conqu&ecirc;tes. <i>Ptol&eacute;m&eacute;e</i>,
+l'un d'eux, se d&eacute;clara roi
+d'&Eacute;gypte, et fut le chef de la <i>dynastie grecque</i>, qui
+gouverna l'&Eacute;gypte
+pendant pr&egrave;s de trois si&egrave;cles.</p>
+<p>Sous ces rois, qui tous ont port&eacute; le nom de <i>Ptol&eacute;m&eacute;e</i>,
+la ville
+d'Alexandrie accomplit les pr&eacute;visions d'Alexandre. Elle devint
+l'entrep&ocirc;t du commerce de l'Asie et de l'Afrique enti&egrave;re
+avec l'Europe,
+qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilis&eacute;es.
+Mais les
+d&eacute;bauches et la tyrannie des derniers rois grecs
+pr&eacute;par&egrave;rent la chute de
+leur domination.</p>
+<p>Cette famille fut d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;e par C&Eacute;SAR
+AUGUSTE, empereur des Romains, et
+l'&Eacute;gypte, perdant pour toujours le nom m&ecirc;me de nation,
+devint une simple
+province de l'empire romain et fut gouvern&eacute;e par un
+pr&eacute;fet. D&egrave;s ce
+moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont
+elle d&eacute;pendait, jusqu'&agrave; ce que les Arabes musulmans en
+firent la
+conqu&ecirc;te au nom du calife OMAR, sous la conduite de son
+g&eacute;n&eacute;ral <i>Amrou
+Ebn-el-As</i>.</p>
+<br>
+<hr style="width: 45%;"><br>
+<p><a name="N_II"></a>N&deg; II.</p>
+<p>NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE
+L'&Eacute;GYPTE.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, novembre 1829.</small></p>
+<p>Parmi les Europ&eacute;ens qui visitent l'&Eacute;gypte, il en est,
+annuellement, un
+tr&egrave;s-grand nombre qui, n'&eacute;tant amen&eacute;s par aucun
+int&eacute;r&ecirc;t commercial,
+n'ont d'autre d&eacute;sir ou d'autre motif que celui de
+conna&icirc;tre par
+eux-m&ecirc;mes et de contempler les monuments de l'ancienne
+civilisation
+&eacute;gyptienne, monuments &eacute;pars sur les deux rives du Nil, et
+que l'on peut
+aujourd'hui admirer et &eacute;tudier en toute s&ucirc;ret&eacute;,
+gr&acirc;ce aux sages mesures
+prises par le gouvernement de Son Altesse.</p>
+<p>Le s&eacute;jour plus ou moins prolong&eacute; que ces voyageurs
+doivent faire,
+n&eacute;cessairement, dans les diverses provinces de l'&Eacute;gypte
+et de la Nubie,
+tourne &agrave; la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de
+leurs
+observations, et &agrave; celui du pays lui-m&ecirc;me, par leurs
+d&eacute;penses
+personnelles, soit pour les travaux qu'ils font ex&eacute;cuter, soit
+pour
+satisfaire leur active curiosit&eacute;, soit m&ecirc;me encore pour
+l'acquisition de
+divers produits de l'art antique.</p>
+<p>Il est donc du plus haut int&eacute;r&ecirc;t, pour l'&Eacute;gypte
+elle-m&ecirc;me, que le
+gouvernement de Son Altesse veille &agrave; l'enti&egrave;re
+conservation des &eacute;difices
+et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages
+qu'entreprennent, comme &agrave; l'envi, une foule d'Europ&eacute;ens
+appartenant aux
+classes les plus distingu&eacute;es de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>Leurs regrets se joignent d&eacute;j&agrave; &agrave; ceux de toute
+l'Europe savante, qui
+d&eacute;plore am&egrave;rement la destruction enti&egrave;re d'une
+foule de monuments
+antiques, d&eacute;molis totalement depuis peu d'ann&eacute;es, sans
+qu'il en reste la
+moindre trace. On sait bien que ces d&eacute;molitions barbares ont
+&eacute;t&eacute;
+ex&eacute;cut&eacute;es contre les vues &eacute;clair&eacute;es et les
+intentions bien connues de
+Son Altesse, et par des agents incapables d'appr&eacute;cier le dommage
+que,
+sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en
+sont pas moins perdus sans retour, et leur perte r&eacute;veille, dans
+toutes
+les classes instruites, une inqui&egrave;te et bien juste sollicitude
+sur le
+sort &agrave; venir des monuments qui existent encore.</p>
+<p>Voici la note nominative de ceux <i>qu'on a r&eacute;cemment
+d&eacute;truits:</i></p>
+<p>1&deg; <i>Tous</i> les monuments de <i>Che&iuml;k-Abad&eacute;</i>;
+il ne reste plus debout que
+quelques colonnes de granit;</p>
+<p>2&deg; Le temple d'<i>Aschmoune&iuml;n</i>, l'un des plus beaux
+monuments de l'&Eacute;gypte;</p>
+<p>3&deg; Le temple de <i>Kaou-el-K&eacute;bir</i>; ici le Nil a
+autant d&eacute;truit que les
+hommes;</p>
+<p>4&deg; Un temple au nord de la ville d'<i>Esn&eacute;</i>;</p>
+<p>5&deg; Un temple vis-&agrave;-vis <i>Esn&eacute;</i>, sur la rive
+droite du fleuve;</p>
+<p>6&deg; Trois temples &agrave; <i>El-Kab</i> ou <i>El-Eitz</i>;</p>
+<p>7&deg; Deux temples dans l'&icirc;le, vis-&agrave;-vis la ville
+d'Osouan,
+<i>G&eacute;ziret-Osouan</i>.</p>
+<p>Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments
+antiques,
+du nombre desquels trois surtout &eacute;taient du plus grand
+int&eacute;r&ecirc;t pour les
+voyageurs et les savants.</p>
+<p>Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues
+conservatrices de Son Altesse &eacute;tant bien connues de ses agents,
+ceux-ci
+les suivent et les remplissent dans toute leur &eacute;tendue; l'Europe
+enti&egrave;re
+sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien
+prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des
+tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la
+puissance et la grandeur de l'&Eacute;gypte ancienne, et sont en
+m&ecirc;me temps les
+plus beaux ornements de l'&Eacute;gypte moderne.</p>
+<p>Dans ce but d&eacute;sirable, Son Altesse pourrait ordonner:</p>
+<p>1&deg; Qu'on n'enlev&acirc;t, sous aucun pr&eacute;texte, aucune
+pierre ou brique, soit
+orn&eacute;e de sculptures, soit non sculpt&eacute;e, dans les
+constructions et
+monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de
+l'<i>&Eacute;gypte</i> que de la <i>Nubie:</i></p>
+<h4>1&deg; EN &Eacute;GYPTE:</h4>
+<ul style="margin-left: 40px; list-style-type: circle;">
+ <li><big><i>San</i>, sur le canal de Moez.&#8212;Basse-&Eacute;gypte. <br>
+ </big></li>
+ <li><big><i>Bahbe&iuml;t</i>, pr&egrave;s de <i>Samannoud</i>.&#8212;Basse-&Eacute;gypte.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Ssa-el-Hagar</i>.&#8212;Basse-&Eacute;gypte.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Kasr-K&eacute;roun</i>, dans la province de <i>Fa&iuml;oum</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Che&iuml;k-Abad&eacute;</i>, pour le peu qui reste.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>El-Arabah</i> ou <i>Madfoun&eacute;</i>, au-dessus de <i>Girg&eacute;</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Kefth</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Kous</i>, <i>Kourna</i> et environs.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>M&eacute;dinet-Habou</i> et environs.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Louqsor</i> (El-Oqsour). <i>Karnac</i> et environs.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>M&eacute;damoud</i>. <i>Erment</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>T&acirc;oud</i>, vis-&agrave;-vis <i>Erment</i>, sur la
+rive
+droite.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Esn&eacute;</i>, <i>Edfou</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Koum-Ombou</i>. <i>Osouan</i>, quelques
+d&eacute;bris.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>G&eacute;ziret-Osouan</i>, quelques d&eacute;bris.</big></li>
+</ul>
+<h4>2&deg; EN NUBIE, AU DEL&Agrave; DE LA PREMI&Egrave;RE CATARACTE:</h4>
+<ul style="margin-left: 40px; list-style-type: circle;">
+ <li><big><i>G&eacute;ziret-el-Birb&eacute;</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>G&eacute;ziret-B&eacute;gh&eacute;</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>G&eacute;ziret-S&eacute;hh&eacute;l&eacute;</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>D&eacute;boude</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Gkarbi-Dandour</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Beit-Ouali</i>, pr&egrave;s de <i>Kalabschi</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Kalabschi</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Ghirsch&eacute;-Hassan</i> ou <i>Gerf-Hosse&iuml;n</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Dak&eacute;</i>. <i>Maharraka</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Ouadi-Ess&eacute;bou&acirc;</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Amada</i> ou <i>Amadon</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Derri</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Ibrim</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Ibsamboul</i> ou <i>Abou-Sembil</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Gh&eacute;bel-Add&egrave;h</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Maschakit</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Ouadi-Halfa</i>, quelques d&eacute;bris, sur la rive
+gauche.</big></li>
+</ul>
+<h4>3&deg; AU DEL&Agrave; LA SECONDE CATARACTE:</h4>
+<p style="margin-left: 40px;"><i>Senn&egrave;h, Sohleb, Barkal, Assour,
+Naga</i>, et autres lieux
+o&ugrave; existent des
+monuments antiques jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re du <i>Senna&acirc;r</i>,
+o&ugrave; il n'en existe
+plus.</p>
+<p>2e Les monuments antiques creus&eacute;s et taill&eacute;s dans les
+montagnes sont
+tout aussi importants &agrave; conserver que ceux qui sont construits
+en
+pierres tir&eacute;es de ces m&ecirc;mes montagnes. Il est urgent
+d'ordonner qu'&agrave;
+l'avenir on ne commette aucun d&eacute;g&acirc;t dans ces tombeaux,
+dont les fellahs
+d&eacute;truisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger
+ainsi que
+leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de
+sculptures pour les vendre aux voyageurs, en d&eacute;figurant pour
+cela des
+chambres enti&egrave;res. Les principaux points &agrave; recommander
+sont, en
+particulier, Les grottes (<i>magarah</i>) des montagnes voisines de:</p>
+<ul style="list-style-type: circle;">
+ <li><big><i>Sakkarah</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>B&eacute;ni-Hassan</i> et environs.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Touna-G&eacute;bel</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>El-Tell.</i>&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Samoun</i>, pr&egrave;s de <i>Manfalouth</i>, <i>El-Eitz</i>
+ou <i>El-Kab</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>El-Arabah</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Kourna</i> et environs.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Biban-el-Molouk</i>, pr&egrave;s de <i>Kourna</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>G&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h</i>.</big></li>
+</ul>
+<p>C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les
+plus
+grandes d&eacute;vastations; elles sont commises par les fellahs, soit
+pour
+leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands
+d'antiquit&eacute;s
+qui les tiennent &agrave; leur solde; je sais m&ecirc;me, &agrave; n'en
+pas douter, que des
+&eacute;difices ont &eacute;t&eacute; d&eacute;truits par ces
+sp&eacute;culateurs europ&eacute;ens, sur l'espoir
+de d&eacute;couvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les
+grottes
+sculpt&eacute;es ou peintes, et que l'on d&eacute;couvre chaque jour
+&agrave; <i>Sakkarah</i>, &agrave;
+<i>El-Arabah</i>, &agrave; <i>Kourna</i>, sont &agrave; peu
+pr&egrave;s d&eacute;truites presque aussit&ocirc;t
+qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidit&eacute; des
+fouilleurs
+ou de leurs employ&eacute;s. Il serait plus que temps de mettre un
+terme &agrave; ces
+barbares d&eacute;vastations, qui privent &agrave; chaque instant la
+science de
+monuments d'un haut int&eacute;r&ecirc;t, et d&eacute;sappointent la
+curiosit&eacute; des
+voyageurs, lesquels, apr&egrave;s tant de fatigues, n'ont souvent ainsi
+que
+des regrets &agrave; exercer sur la perte de tant de sculptures ou de
+peintures
+curieuses.</p>
+<p>En r&eacute;sum&eacute;, l'int&eacute;r&ecirc;t bien entendu de la
+science exige, non que les
+fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour,
+par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumi&egrave;res
+inesp&eacute;r&eacute;es,
+mais qu'on soumette les fouilleurs &agrave; un r&egrave;glement tel que
+la
+conservation des tombeaux d&eacute;couverts aujourd'hui, et &agrave;
+l'avenir, soit
+pleinement assur&eacute;e et bien garantie contre les atteintes de
+l'ignorance
+ou d'une aveugle cupidit&eacute;.</p>
+<br>
+<hr style="width: 45%;"><br>
+<p><a name="N_III"></a>N&deg; III.</p>
+<p>LETTRES &Eacute;CRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PR&Eacute;FET DE
+TAHTA, A CHAMPOLLION.</p>
+<br>
+<p>N&deg; 1, LETTRE DU MAMOUR.</p>
+<p>Lui (Dieu). le plus cher des amis, le tr&eacute;sor des compagnons,
+notre ami
+ch&eacute;ri, le tr&egrave;s-honor&eacute;, le g&eacute;n&eacute;ral,
+le seigneur, le respectable, que le
+Dieu tr&egrave;s-haut le conserve.</p>
+<p>Apr&egrave;s la pr&eacute;sentation de mes salutations avec le plus
+vif d&eacute;sir (de
+vous voir), le but de cet &eacute;crit est: 1&deg; de m'informer de
+votre glorieuse
+personne; 2&deg; hier nous conv&icirc;nmes avec Votre Excellence qu'au
+jour de la
+date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour
+augmenter l'amiti&eacute;. Au jour de la date, nous f&icirc;mes les
+pr&eacute;paratifs
+convenables; mais nous sommes all&eacute;s le matin &agrave; Terrah
+pour une affaire,
+et au retour nous avons vu que vous &eacute;tiez parti en bonne
+sant&eacute;. Par
+suite de cela, vous avez une dette &agrave; acquitter envers nous; mais
+nos
+r&eacute;clamations sont pour l'&eacute;poque de votre heureux retour,
+lorsque nous
+vous reverrons dans la plus parfaite sant&eacute;. Vous recevrez
+Salam&egrave; et
+Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le
+Dieu tr&egrave;s-haut vous ram&egrave;ne sains et saufs, et
+puissions-nous vous revoir
+eux et Votre Excellence dou&eacute;s de la plus parfaite sant&eacute;;
+que le Dieu
+tr&egrave;s-haut vous conserve.</p>
+<p>&Eacute;crit le 3 de djoumadi premier de l'ann&eacute;e 44 (ou 1244
+de l'h&eacute;gire, 14
+novembre 1828 de J.-C.).</p>
+<p>De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdj&eacute;.</p>
+<br>
+<p>N&deg; 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR.</p>
+<p><big><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; </big>Lui (Dieu).</p>
+<p>O le plus cher des amis, le tr&eacute;sor des compagnons, notre ami
+ch&eacute;ri, le
+bey magnifique, que sa vie soit longue.</p>
+<p>Apr&egrave;s vous avoir pr&eacute;sent&eacute; mes salutations avec
+le plus vif d&eacute;sir de
+vous voir, l'objet de cet &eacute;crit est: 1&deg; de m'informer de
+l'&eacute;tat de votre
+glorieuse personne, et de votre temp&eacute;rament agr&eacute;able,
+&eacute;l&eacute;gant et fort;
+2&deg; de faire parvenir &agrave; Votre Excellence la lettre que vous
+avez demand&eacute;e
+pour Son Excellence notre fr&egrave;re ch&eacute;ri, le mamour
+d'Esn&eacute;. Plaise au Dieu
+tr&egrave;s-haut que vous voyagiez en bonne sant&eacute; et que vous
+arriviez de m&ecirc;me.
+Puissions-nous revoir Votre Excellence combl&eacute;e de toutes sortes
+de
+biens; pr&eacute;sentez nos salutations &agrave; nos honorables amis
+qui sont en votre
+compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu
+tr&egrave;s-haut vous
+conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc.</p>
+<p><br>
+</p>
+<p>Les lettres qu'on vient de lire &eacute;taient enferm&eacute;es dans
+une enveloppe
+avec l'adresse suivante:</p>
+<p>&laquo;Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au
+tr&eacute;sor des
+compagnons,
+notre ami ch&eacute;ri, le Fran&ccedil;ais fils de bey, le magnifique,
+qu'il vive
+longtemps au sein du bonheur.&raquo;</p>
+<br>
+<p>N&deg; 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR.</p>
+<p><small><br>
+</small>Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu
+tr&egrave;s-haut le conserve!</p>
+<p>Apr&egrave;s les salutations pr&eacute;cieuses et le grand
+d&eacute;sir de votre agr&eacute;able
+pr&eacute;sence, le motif de la pr&eacute;sente est que, dans ce
+moment, nous recevons
+votre ch&egrave;re lettre, et votre discours m'a r&eacute;joui, et je
+remercie le Ciel
+de votre sant&eacute;, dont je d&eacute;sire la continuation, et
+&agrave; laquelle je dois la
+lettre dont vous m'avez gratifi&eacute; pour le commandant
+d'Esn&eacute;, de laquelle
+nous vous sommes infiniment oblig&eacute;. Or, ma pr&eacute;sente
+servira: 1&deg; &agrave;
+m'informer de votre ch&egrave;re sant&eacute;; 2&deg; si vous
+d&eacute;sirez des nouvelles de la
+n&ocirc;tre, gr&acirc;ce au Ciel, nous sommes parfaitement bien
+portant, et nous en
+d&eacute;sirons autant et plus &agrave; vous, et nous ne serions jamais
+en &eacute;tat de
+vous manifester le grand chagrin que nous &eacute;prouv&acirc;mes de
+votre
+s&eacute;paration; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a
+s&eacute;par&eacute;s, il
+daigne nous r&eacute;unir de nouveau, car il est le
+tr&egrave;s-puissant, et alors, &agrave;
+notre heureux retour, s'il pla&icirc;t &agrave; Dieu, et
+poss&eacute;dant votre ch&egrave;re
+pr&eacute;sence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir.
+Cela et
+rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations &agrave; qui
+vous
+croirez de convenance.</p>
+<p>Votre ami,</p>
+<p>CHAMPOLLION.</p>
+<p>15 novembre 1828.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a>
+<h2>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h2>
+<br>
+<p><a href="#AVERTISSEMENT">AVERTISSEMENT
+</a><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; <a href="#MEMOIRE">M&eacute;moire sur le projet de
+voyage
+litt&eacute;raire en &Eacute;gypte</a>
+<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; <a href="#LETTRES">Lettres &eacute;crites pendant
+le voyage
+</a><br>
+</p>
+<p><br>
+<a href="#LETTRES">LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE.</a></p>
+<p><a href="#PREMIERE_LETTRE">LETTRE Ire. Alexandrie, 18 ao&ucirc;t
+1828
+</a><span style="margin-left: 2em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; <a href="#DEUXIEME_LETTRE">II.
+Alexandrie</a></span><br>
+<a href="#TROISIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">III. Le
+Caire</span></a><br>
+<a href="#QUATRIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">IV. Sakkarah</span></a><br>
+<a href="#CINQUIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2.25em;">V.
+Pyramides de Giz&eacute;h</span></a><br>
+<a href="#SIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">VI.
+B&eacute;ni-Hassan et Monfalouth</span></a><br>
+<a href="#SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">VII.
+Th&egrave;bes</span></a><br>
+<a href="#HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">VIII.
+Philae</span></a><br>
+<a href="#NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">IX.
+Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829</span></a><br>
+<a href="#A_M._DACIER."><span style="margin-left: 3.5em;">Lettre
+&agrave; M. Dacier (m&ecirc;me
+date)</span></a><br>
+<a href="#DIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2.25em;">X.
+Ibsamboul</span></a><br>
+<a href="#ONZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XI.
+El-M&eacute;lissah</span></a><br>
+<a href="#DOUZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XII.
+Th&egrave;bes (Biban-el-Molouk)</span></a><br>
+<a href="#TREIZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XIII.
+Th&egrave;bes (Biban-el-Molouk)</span></a><br>
+<a href="#QUATORZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XIV.
+Th&egrave;bes
+(Rhamess&eacute;ion)</span></a><br>
+<a href="#QUINZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XV.
+Th&egrave;bes (El-Assassif)</span></a><br>
+<a href="#SEIZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XVI.
+Th&egrave;bes
+(Am&eacute;nophion)</span></a><br>
+<a href="#DIX-SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XVII.
+Th&egrave;bes (rive occidentale)</span></a><br>
+<a href="#DIX-HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XVIII.
+Th&egrave;bes
+(M&eacute;dinet-Habou)</span></a><br>
+<a href="#DIX-NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XIX.
+Th&egrave;bes (environs de
+M&eacute;dinet-Habou)</span></a><br>
+<a href="#VINGTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XX.
+Th&egrave;bes (Kourua)</span></a><br>
+<a href="#VINGT_ET_UNIEME_LETTRE">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; XXI. Sur le
+Nil (Karnac et Louqsor)
+</a><span style="margin-left: 1.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp; <a href="#VINGT-DEUXIEME_LETTRE">XXII.
+Le Caire</a></span><br>
+<a href="#VINGT-TROISIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XXIII.
+Alexandrie</span></a><br>
+<a href="#VINGT-QUATRIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXIV.
+Alexandrie, 20 et 28 novembre
+1829</span></a><br>
+<a href="#VINGT-CINQUIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XXV.
+Toulon</span></a><br>
+<a href="#VINGT-SIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXVI.
+Toulon, &agrave; M. le baron de
+La Bouillerie</span></a><br>
+<a href="#VINGT-SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XXVII.
+Toulon, &agrave; M. le
+vicomte de Larochefoucauld</span></a><br>
+<a href="#VINGT-HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1em;">XXVIII.
+Toulon, 14 janvier 1830</span></a><br>
+<a href="#VINGT-NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXIX.
+Aix</span></a><br>
+<a href="#TRENTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XXX.
+Toulouse</span></a><br>
+<a href="#TRENTE_ET_UNIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXXI.
+Bordeaux</span></a><br>
+<br>
+</p>
+<p>APPENDICE.</p>
+<p><a href="#APPENDICE">N&deg; I. M&eacute;moire sommaire sur
+l'histoire d'&Eacute;gypte</a>,
+r&eacute;dig&eacute; pour le vice-roi Mohammed-Ali<span
+ style="margin-left: 2em;"></span><br>
+<a href="#N_II">N&deg; II.
+M&eacute;moire relatif &agrave; la conservation des
+monuments de l'&Eacute;gypte et de la Nubie</a>, remis au vice-roi <span
+ style="margin-left: 2em;"></span><br>
+<a href="#N_III">N&deg; III.
+Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esn&eacute;</a></p>
+<br>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Table des mati&egrave;res
+<br>
+</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Table alphab&eacute;tique des noms de lieux</p>
+<p>FIN DE LA TABLE DE MATI&Egrave;RES.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TABLE_ALPHABETIQUE"></a>
+<h2>TABLE ALPHABETIQUE</h2>
+<h2>DES NOMS DE LIEUX</h2>
+<h3 style="text-align: left;">A</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Abaton (de Philae). <br>
+Afrique (c&ocirc;te blanche et basse). <br>
+Agrigente. <br>
+Aix. <br>
+Akhmin. <br>
+Alexandrie. <br>
+Amada. <br>
+Am&eacute;nophion. <br>
+Amone&icirc;. Voyez Ess&eacute;boua. <br>
+Antaeopolis. Voyez Qaou-el-K&eacute;bir. <br>
+Antino&eacute;. <br>
+Apollonopolis Magna. Voyez Edfou. <br>
+Apollonopolis Parva. Voyez Qous. <br>
+Arabique (cha&icirc;ne). <br>
+Aschmoun. <br>
+Aschmoun&eacute;in. <br>
+As-Souan. Voyez Sy&egrave;ne.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">B</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Bathn-el-Bakarah. <br>
+B&eacute;dr&eacute;ch&eacute;in. <br>
+B&eacute;gh&eacute;. <br>
+B&eacute;h&eacute;ni. <br>
+B&eacute;ni-Haasan. <br>
+Bet-Oualli. <br>
+Biban-el-Molouk. <br>
+Bordeaux. <br>
+Boulaq.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">C</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Caire. <span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Citadelle.</span><span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Palais du sultan Salabh-Eddin.</span><br>
+Carri&egrave;res entre Thorrah et Massarah. <br>
+Cataracte (2e), (1re).<span style="margin-left: 0.5em;"></span><br>
+Ch&eacute;reus. Voyez K&eacute;rioun. <br>
+Cit&eacute;-Valette. <br>
+Colonne de Pomp&eacute;e.<br>
+Contra-Lato. <br>
+Coptos. <br>
+Cosse&iuml;r. <br>
+Cumino (&icirc;le). <br>
+Cyr&eacute;na&iuml;que.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">D</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Dakk&eacute;h. <br>
+Dandour. <br>
+D&eacute;boud. <br>
+Dend&eacute;rah. <br>
+Derr, Derri. <br>
+Desouk. <br>
+Dj&eacute;bel-el-Asserat. <br>
+Dj&eacute;bel-el-Mokatteb. <br>
+Dj&eacute;bel-Mesm&egrave;s. <br>
+Dj&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">E</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Edfou. <br>
+&Eacute;gypte. Notice sommaire sur son histoire,<span
+ style="margin-left: 0.5em;"></span><span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Sur la conservation de ses monuments</span><br>
+El-Assassif. <br>
+El&eacute;phantine.<br>
+El&eacute;thya. Voyez El-Kab. <br>
+El-Kab <br>
+El-Magara <br>
+El-M&eacute;lissah <br>
+Embab&eacute;h <br>
+Ennent. Voyez Hermonthis. <br>
+Esn&eacute; <span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Temple au nord</span><br>
+Ethiopie <br>
+Ezb&eacute;ki&eacute;h (place d', au Caire)</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">F</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Faras. <br>
+Fouah.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">G</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Gh&eacute;bel-Add&egrave;h.<br>
+Ghirch&eacute;, Ghirch&eacute;-Hussan, Ghirf-Housse&iuml;n. <br>
+Girg&eacute;. <br>
+Girgenti. <br>
+Giz&eacute;h. <br>
+Gozzo (&icirc;les).</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">H</h3>
+<dl>
+ <dd><big>H&eacute;liopolis.<br>
+Hermonthis (Erment).</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">I</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Ibrim. <br>
+Ibsamboul.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">K</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Kalabsch&eacute;. <br>
+Kard&acirc;ssi ou Kortha. <br>
+Karnac. <br>
+Kefth. Voyez Coptos. <br>
+K&eacute;m&eacute;, nom de l'&Eacute;gypte. <br>
+K&eacute;rioun. <br>
+Korosko. <br>
+Kourna. <br>
+Kousch. Voyez &Eacute;thiopie.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">L</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Latopolis. Voyez Esn&eacute;. <br>
+Libyque (montagne). <br>
+Louqsor <span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ses ob&eacute;lisques. Voyez ce mot.</span><br>
+Lycopolis. Voyez Osionth. <br>
+Lyon.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">M</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Malte. <br>
+Manlak. Voyez Philae. <br>
+Manthom. <br>
+Marseille. <br>
+Maschakit. <br>
+Massarah. <br>
+M&eacute;dinet-Habou,<span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ses environs.</span><br>
+M&eacute;harraka. <br>
+Memnonium &agrave; Th&egrave;bes. <br>
+Memphis. <br>
+M&eacute;nephth&eacute;um. <br>
+Mini&eacute;h. <br>
+Mit-Rahin&eacute;h. <br>
+Mit-Salam&eacute;h. <br>
+Mokattam (mont). <br>
+Montpellier.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">N</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Nader. <br>
+N&eacute;cropole &eacute;gyptienne de Sa&iuml;s. <br>
+N&icirc;mes. <br>
+Nipha&iuml;at, les Libyens. <br>
+Nubie.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">O</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Ob&eacute;lisques de Louqsor <span
+ style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; De Cl&eacute;op&acirc;tre</span><br>
+Ombos. <br>
+Oph (du midi), partie m&eacute;ridionale de Th&egrave;bes,<span
+ style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oph (les).</span><br>
+Osimandyas (tombeau d') &agrave; Th&egrave;bes. <br>
+Osiouth. <br>
+Ouadi-Ess&eacute;bou&acirc; (vall&eacute;e des lions). <br>
+Ouadi-Halfa.<br>
+Ouest (vall&eacute;e de l') &agrave; Th&egrave;bes.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">P</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Pallades, pallacides, leur tombeau. <br>
+Panopolis. Voyez Akhmin. <br>
+Philae.<br>
+Phthae&iuml; ou Typtah. Voyez Ghirch&eacute;. <br>
+Primis. Voyez Ibrim. <br>
+Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh. <br>
+Ptol&eacute;ma&iuml;s.<br>
+Pyramides.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">Q</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Qaou-el-K&eacute;bir.<br>
+Qartas.<br>
+Qous.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">R</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Ras&acirc;t (cap).<br>
+Rhamess&eacute;ion &agrave; Th&egrave;bes.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">S</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Sabouth-el-Kadim.<br>
+Sa&iuml;s ou Ssa-el-Hagar.<br>
+Sakkarah.<br>
+Saouad&eacute;h.<br>
+Saouadji.<br>
+Saouaf&eacute;.<br>
+Schabour.<br>
+Schoraf&eacute;h.<br>
+Senna&acirc;r.<br>
+Serr&eacute;. Gharbi-Serr&eacute;.<br>
+Silsilis. Voyez Dj&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h. <br>
+Siouph. Voyez Saouaf&eacute;. <br>
+Snem. Voyez B&eacute;gh&eacute;. <br>
+Souan, Osouan. Voyez Sy&egrave;ne. <br>
+Sowan-Kah. Voyez El&eacute;thya. <br>
+Speos-Artemidos.<br>
+Sp&eacute;os d'Ibrim.<br>
+Ssa-el-Hagar. Voyez Sa&iuml;s. <br>
+Sy&egrave;ne.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">T</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Taffah.<br>
+Talmis. Voyez Kalabschi. <br>
+T&acirc;oud.<br>
+Taphis. Voyez Taffah. <br>
+Taposiris (tour des Arabes).<br>
+T&eacute;bot. Voyez D&eacute;boud. <br>
+Tharran&eacute;h.<br>
+Th&egrave;bes, <span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Voyez Louqsor,</span><span
+ style="margin-left: 0.5em;">Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk,</span><span
+ style="margin-left: 0.5em;">Rhamess&eacute;ion, Memnonium,</span><span
+ style="margin-left: 0.5em;">Osimandyas (tombeau d'),
+M&eacute;dinet-Habou,</span><br>
+ <span style="margin-left: 0.5em;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; El-Assassif,
+Pallades,</span><span style="margin-left: 0.5em;">Am&eacute;nophion,
+Manthom,
+Menephtheum.</span><br>
+Thorrah.<br>
+Thouloum (mosqu&eacute;e de).<br>
+Toulon.<br>
+Toulouse.<br>
+Tuphium. Voyez T&acirc;oud. <br>
+Tyri. Voyez Derri.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">V</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Vall&eacute;e des Lions. Voyez Ouadi-Ess&eacute;bouah.</big></dd>
+ <dd style="text-align: left;">
+ <h3><br>
+ </h3>
+ </dd>
+</dl>
+<div style="text-align: left;">
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">Z</h3>
+</div>
+<dl>
+ <dd><big>Zaouyet-el-Ma&iuml;&eacute;tin</big></dd>
+</dl>
+<dl>
+ <dd style="text-align: left;"><br>
+ </dd>
+ <dd style="text-align: left;"><br>
+ </dd>
+</dl>
+<p>FIN DE LA TABLE ALPHAB&Eacute;TIQUE<br>
+<br>
+</p>
+<span style="margin-left: 0.25em;"></span><br>
+<big>NOTES:
+<br>
+<br>
+<a name="Note_1"></a><a href="#retour_texte_note_1">[1]</a> Timsah
+existait encore il y a peu de temps et
+montrait avec orgueil
+le certificat que Champollion le jeune lui avait donn&eacute;.<br>
+&nbsp;<br>
+<a name="Note_2"></a><a href="#retour_texte_note_2">[2]</a> Un de ces
+deux ob&eacute;lisques a
+&eacute;t&eacute; apport&eacute;
+&agrave; Paris et dress&eacute; sur la place de la Concorde.<br>
+<br>
+<a name="Note_3"></a><a href="#retour_texte_note_3">[3]</a> A
+B&eacute;m-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau
+du nomm&eacute;
+Rote&iuml; (c'est l'hypog&eacute;e compos&eacute; d'une seule chambre
+rectangulaire, orn&eacute;e dans le fond de deux rang&eacute;es de
+trois
+colonnes, et dont la porte regarde &agrave; l'ouest et la vall&eacute;e
+de l'&Eacute;gypte), on remarque sur la paroi m&eacute;ridionale un
+enfoncement r&eacute;guli&egrave;rement taill&eacute; comme pour une
+armoire, et c'est dans l'&eacute;paisseur de cet enfoncement que j'ai
+trouv&eacute; &eacute;crite au charbon, et presque effac&eacute;e,
+cette
+inscription bien simple: 1800. 3e R&Eacute;GIMENT DE DRAGONS. Je me
+suis
+fait un devoir de repasser pieusement ces traits &agrave; l'encre noire
+avec un pinceau, en ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F.
+Champollion <i>restituit</i>).<br>
+&nbsp;<br>
+<a name="Note_4"></a><a href="#retour_texte_note_4">[4]</a>
+L'&eacute;v&egrave;nement a prouv&eacute;
+combien les
+pr&eacute;visions de Champollion le jeune &eacute;taient justes.</big>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10764 ***</div>
+</body>
+</html>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en
+1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion]
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en 1828 et 1829
+
+Author: Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion]
+
+Release Date: January 21, 2004 [EBook #10764]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE ***
+
+
+
+
+Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LETTRES
+
+CRITES
+
+D'GYPTE ET DE NUBIE
+
+EN 1828 ET 1829
+
+PAR
+
+CHAMPOLLION LE JEUNE
+
+NOUVELLE EDITION
+
+1868
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle dition au public ont
+t crites par mon pre, Champollion le jeune, pendant le cours du
+voyage qu'il fit en gypte et en Nubie, dans les annes 1828 et 1829.
+Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est
+encore, au dire des personnes comptentes, le meilleur et le plus sr
+guide pour bien connatre les monuments et l'ancienne civilisation de la
+valle du Nil. Elles furent successivement adresses son frre et
+insres en partie dans le _Moniteur universel_, pendant que mon pre,
+poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archologiques qu'on
+admire au muse gyptien du Louvre, dont il fut le fondateur, et
+recueillait les documents prcieux qu'il n'eut pas le temps de mettre en
+lumire, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut enlev la science
+et au glorieux avenir qui lui tait rserv.
+
+En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au
+dpartement des manuscrits de la Bibliothque royale, publia, chez
+Firmin Didot, une dition de ces lettres dont il possdait les
+originaux. C'est cette dition, puise depuis longtemps dj, que je
+reproduis dans le prsent volume.
+
+Les savants qui ont march dans la voie de Champollion le jeune m'ont
+attest que, malgr les progrs obtenus depuis trente ans dans la
+science qu'il a fonde, ces lettres taient encore d'une utilit
+srieuse et d'un grand intrt; c'est cette conviction, unie un vif
+sentiment de respect pour la mmoire de mon pre, qui m'a engage
+faire cette nouvelle dition.
+
+Z. CHRONNET-CHAMPOLLION.
+
+Paris, le 15 septembre 1867.
+
+
+
+
+MMOIRE
+
+SUR
+
+UN PROJET DE VOYAGE LITTRAIRE
+
+EN GYPTE
+
+PRSENT AU ROI EN 1827
+
+
+PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE
+
+
+On peut considrer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de nos
+connaissances relles sur l'ancienne gypte, que les recherches des
+savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de rsultats complets,
+de documents certains qu' l'gard du seul systme d'_architecture_
+suivi, pendant une si longue srie de sicles, dans ce pays o les arts
+ont commenc; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront
+irrvocablement nos ides cet gard ne sont point encore publis, et
+qu'il reste, de plus, reconnatre les rgles qui dterminaient le
+choix des ornements et des dcorations, selon la destination donne
+chaque genre d'difice. Ce point important pour la science ne peut tre
+clairci que sur les lieux et par des personnes verses dans la
+connaissance des symboles et du culte gyptiens, car les plus simples
+ornements de cette architecture sont des emblmes parlants; et telle
+frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition
+calcule pour l'oeil seulement, renferme un prcepte, une date, ou un
+fait historique.
+
+Les doctrines le plus gnralement adoptes sur _l'art gyptien_, et sur
+le degr d'avancement auquel ce peuple tait rellement parvenu, soit en
+sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les nouvelles
+dcouvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; mais ces
+doctrines ne peuvent tre ramenes au vrai et assises sur des fondements
+solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands difices
+publics de Thbes et des autres capitales de l'gypte. C'est aussi
+l'unique moyen de dcider clairement l'importante question que des
+esprits diversement prvenus agitent encore si vivement, celle de la
+transmission des arts de l'gypte la Grce.
+
+Nos connaissances sur _la religion_ et le culte des gyptiens ne
+s'tendent encore que sur les parties purement matrielles; les
+monuments de petites proportions nous font bien connatre les noms et
+les attributs des divinits principales; mais comme ces mmes monuments
+proviennent tous des catacombes et des spultures, nous n'avons de
+renseignements dtaills que pour les personnages mystiques protecteurs
+des morts, et prsidant aux divers tats de l'me aprs sa sparation du
+corps. La religion des hautes classes, qui diffrait de celle des
+tombeaux, n'est retrace que dans les sanctuaires des temples et les
+chapelles des palais: sur ces difices couverts intrieurement et
+extrieurement de bas-reliefs coloris, chargs de lgendes
+innombrables, relatives chaque personnage mythologique dont ils
+retracent l'image, les divinits gyptiennes de tous les ordres,
+hirarchiquement figures et mises en rapport, sont accompagnes de leur
+gnalogie et de tous leurs titres, de manire faire compltement
+connatre leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions
+que chacune d'elles tait cense remplir dans le systme thologique
+gyptien. Il reste donc encore reconnatre sur les constructions de
+l'gypte, la partie la plus releve et la plus importante de la
+mythologie gyptienne.
+
+Toutes les branches si varies des _arts_, et tous les procds de
+l'_industrie gyptienne_ sont encore loin de nous tre connus. On a bien
+recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives un certain
+nombre de mtiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie,
+la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du
+charron, du forgeron, du cordonnier, de l'mailleur, etc., etc., etc.;
+mais les voyageurs qui ont dessin ces tableaux ont, pour la plupart,
+nglig les lgendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d'eux
+n'tait en tat de lire, sur les monuments o ces tableaux ont t
+copis, les dates prcises de l'poque o ces divers arts furent
+pratiqus. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment
+d'origine gyptienne, propres l'gypte, ou s'ils ont t introduits
+par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et
+les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore
+ici une question trs-importante claircir pour l'histoire de
+l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et
+d'un intrt bien plus relev.
+
+Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques et
+ethnographiques, des scnes domestiques qui peignent les moeurs de la
+nation et celles des souverains, etc., _il demande prcisment les
+objets qui sont le moins claircis._ Ainsi s'exprimait, il y a douze
+ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingus de l'Allemagne; et
+tout ce qu'on a publi depuis, loin de remplir cette importante lacune,
+n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent
+seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de sries immenses
+de bas-reliefs, que les grands difices de l'gypte offrent encore,
+sculpte dans tous ses dtails, l'histoire entire de ses plus grands
+souverains, et que des compositions d'une immense tendue y retracent
+les poques les plus glorieuses de l'histoire des gyptiens; car ce
+peuple a voulu qu'on pt lire sur les murs des palais l'histoire de ses
+plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait os sculpter
+sur la pierre de si grands objets et de si vastes dtails.
+
+L'Europe savante connat l'existence de cet amas de richesses
+historiques: son ardent dsir serait d'en tre mise en possession. Elle
+a jug que nos progrs dans les tudes gyptiennes demandent qu'un
+gouvernement clair se hte d'envoyer enfin en gypte des personnes
+dvoues la science et convenablement prpares, pour recueillir, tant
+qu'ils subsistent encore, les innombrables et prcieux documents que la
+magnificence gyptienne inscrivit jadis sur les difices dont les masses
+imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que
+la barbarie, toujours croissante, dtruit systmatiquement ces
+respectables tmoins d'une antique civilisation, hte de tous ses voeux
+le moment o des copies fidles de ces inscriptions et de ces
+bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude
+les plus anciennes pages des annales du monde, en perptuant ainsi les
+tmoignages si nombreux et si authentiques tracs sur tant de monuments
+dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littraire en gypte
+est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre.
+Mais ce n'est point l'histoire seule de l'gypte que le voyage propos
+dans ce Mmoire doit fournir des lumires qu'on chercherait vainement
+autre part que dans les palais de Thbes: c'est l qu'existent
+galement, et nous en avons la certitude, des notions aussi dsirables
+qu'inespres, sur tous les peuples qui, ds les premiers temps de la
+civilisation humaine, jouaient un rle important en Afrique et dans
+l'Asie occidentale. Les principales expditions des Pharaons contre les
+nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec
+l'gypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptes sur les monuments
+rigs par les triomphateurs: on y lit les noms de ces peuples, le
+nombre des soldats, les noms des villes assiges et prises, les noms
+des fleuves traverss, ceux des pays soumis, la quotit des tributs
+imposs aux peuples vaincus; et les noms des objets prcieux enlevs
+l'ennemi sont crits sur des tableaux qui reprsentent ces trophes de
+la victoire. Ces bas-reliefs, entremls de longues inscriptions
+explicatives, sont d'autant plus utiles connatre que les artistes
+gyptiens ont rendu avec une admirable fidlit la physionomie, le
+costume et toutes les habitudes des peuples trangers qu'ils ont eu
+combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'tude directe de
+cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer,
+des poques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le pouvoir des
+Pharaons en rivalisant avec l'gypte, pour lui disputer l'empire de cet
+ancien monde que nous n'apercevons encore qu' travers mille
+incertitudes, mais dont la ralit, dj dmontre, n'en est pas moins
+surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scnes
+des poques beaucoup plus rapproches de nous que ne le voulait un
+esprit de systme plus hardi que raisonn.
+
+On ne saurait fixer l'importance des dcouvertes historiques que peut
+amener une tude approfondie des bas-reliefs qui dcorent les difices
+antiques de l'gypte, et surtout ceux de Thbes, sa vieille capitale. Ce
+pays s'est en effet trouv en relation directe avec tous les grands
+peuples connus de l'antiquit: si ses vnrables monuments nous montrent
+une foule de peuples demi sauvages du continent africain, vaincus et
+dposant aux pieds des Pharaons l'or, les matires prcieuses, les
+oiseaux rares et les animaux curieux de l'intrieur d'un pays encore si
+peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes
+des gyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations
+asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-tre),
+nations qui combattent avec des armes gales et des moyens tout aussi
+avancs que ceux des gyptiens, leurs rivaux. Nous savons, n'en point
+douter, que les temples et les palais de l'gypte offrent les images et
+des inscriptions contemporaines des rois thiopiens qui ont conquis
+l'gypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont
+momentanment interrompu la longue et brillante succession. On y
+recueillera les annales des rois gyptiens les plus renomms, tels que
+les Osimandyas, Amosis, les Rhamss, les Thouthmosis; ailleurs celles
+des Pharaons Ssonchis, Osorchon, Svchus, Tharaca, Apris et Nchao,
+que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie
+la tte d'armes innombrables. On runira les copies du peu de monuments
+levs sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxs; on
+notera les lieux o se lisent encore le grand nom d'Alexandre, celui de
+son frre, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui
+releva l'gypte foule par le gouvernement militaire des Perses. On
+claircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des inscriptions
+monumentales se terminera en recueillant, sur les mmes difices qui ont
+prcd tant d'empires, leur ont survcu, et qui ont vu passer tant de
+gloires, les noms les plus illustres de Rome gouverne par les
+empereurs. Ainsi les monuments de l'gypte conservent des inscriptions
+qui se lient l'histoire ancienne tout entire, et en reclent une
+grande partie que les crivains ne nous ont point conserve: c'est
+donner une ide de l'immense moisson de faits et des documents qu'un
+gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux tudes
+solides, en ordonnant l'excution d'un voyage auquel sont directement
+intresss les progrs de toutes les sciences historiques. Ajoutons
+enfin que ce voyage, o l'on pourra tudier et comparer entre elles le
+nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de
+l'gypte, avancerait avec une merveilleuse rapidit nos connaissances
+sur l'criture hiroglyphique, et qu'il fournira, sans aucun doute cet
+gard, des lumires qu'on ne pourrait peut-tre point obtenir d'une
+tude de plusieurs sicles faite en Europe sur les seuls monuments
+gyptiens que le hasard y ferait transporter l'avenir. Sous ce point
+de vue seul, les rsultats du voyage projet seraient inapprciables.
+
+Les travaux des Franais qui firent partie de l'expdition d'gypte
+n'ont fait que prparer l'Europe savante de tels rsultats, en lui
+montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments
+historiques, tout ce qu'elle doit dsirer encore, et tout ce qu'on peut
+attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments seront
+l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits
+et jeter tant de lumires sur l'obscurit des temps antiques, taient
+impossibles alors. On n'avait, en effet, la fin du sicle dernier et
+dans les premires annes du sicle prsent, aucune donne positive sur
+le systme des critures gyptiennes; aussi les membres de la Commission
+d'gypte, et la plupart des voyageurs qui ont march sur leurs traces,
+persuads peut-tre qu'on n'arriverait jamais l'intelligence des
+signes hiroglyphiques, ont-ils attach moins d'intrt copier avec
+exactitude les longues inscriptions en caractres sacrs qui
+accompagnent les figures mises en scne dans les bas-reliefs
+historiques; il les ont presque toujours ngliges, et souvent mme, en
+copiant quelques scnes de ces bas-reliefs, on s'est content de marquer
+seulement la place occupe par ces lgendes. C'tait cependant, sinon
+pour cette poque, du moins pour l'avenir, la partie la plus
+intressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de
+reconnaissance ces voyageurs pour nous avoir appris, n'en pouvoir
+douter, qu'il ne dpend plus que de notre volont de recueillir, par
+exemple, dans le palais de Karnac Thbes, l'histoire des conqutes de
+plusieurs rois, et probablement aussi celle de la dlivrance de l'gypte
+du joug des Pasteurs ou Hykschos, vnement auquel se rattachent la
+venue et la captivit des Hbreux; dans les sculptures de Kalabsch, le
+tableau des conqutes de Rhamss II l'intrieur de l'Afrique; dans les
+galeries du palais de Mdinet-Abou, les expditions de Rhamss-Meamoun
+contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des hauts
+faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Amnophis II; dans le palais de
+Kourna, ceux de Mandoue et Ousire, etc.; enfin, dans les palais de
+Louqsor, les difices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, les
+dtails les plus circonstancis sur les conqutes du grand Ssostris,
+tant en Asie qu'en Afrique.
+
+De nos jours, des dessins de la totalit de ces grandes scnes
+historiques, qui s'clairent les unes par les autres, et surtout des
+copies exactes des inscriptions hiroglyphiques qu'on y a mles en si
+grand nombre, acquerraient un prix infini et raliseraient, sinon en
+totalit, du moins en trs-grande partie, les hautes esprances qu'y
+rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le
+mcanisme de l'criture hiroglyphique sont assez avances, et l'on a
+reconnu le sens d'un nombre de caractres assez considrable, pour
+retirer sur-le-champ, avec une certitude entire, les faits principaux
+et les plus prcieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces
+inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin,
+avec les connaissances nouvellement acquises sur les critures de
+l'ancienne gypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre
+classique, par un petit nombre de personnes bien prpares, produira
+incontestablement des rsultats scientifiques tels qu'on et en vain os
+les esprer dans le temps mme que l'gypte, au pouvoir d'une arme
+franaise, tait livre aux recherches d'une foule de savants qui ont
+beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathmatiques,
+mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour
+exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que
+la fortune des armes livrait leur examen. La France guerrire a fait
+connatre fond l'gypte moderne, sa constitution physique, ses
+productions naturelles, et les diffrents genres de monuments qui la
+couvrent: c'est aussi la France, jouissant de la faveur de la paix, si
+propice au progrs des sciences et de la civilisation nouvelle,
+recueillir les souvenirs gravs sur ces monuments tmoins d'une
+civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une
+terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour clairer l'Europe
+encore demi sauvage lorsque l'gypte tait dj dchue de sa premire
+splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques
+origines.
+
+Aprs cet expos sommaire des motifs gnraux du voyage, il reste
+indiquer l'ordre dtaill des travaux que doivent excuter les personnes
+charges de cette entreprise littraire.
+
+1 Visiter un un tous les monuments antiques de style gyptien, en
+faire dessiner _l'ensemble_, et lever _le plan_ du petit nombre de ceux
+que les voyageurs ont ngligs ou n'ont point suffisamment tudis.
+
+2 Rechercher sur chaque _temple_ les inscriptions ddicatoires donnant
+l'poque prcise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours
+l'poque o ont t excutes les diffrentes parties de la dcoration.
+C'est, en d'autres termes, recueillir les lments positifs de
+l'histoire et de la chronologie de l'art en gypte.
+
+3 Copier avec soin, dans tous leurs dtails et avec leurs couleurs
+propres, les images des diffrentes _divinits_ auxquelles chaque temple
+tait ddi. Recueillir les inscriptions religieuses relatives ces
+divinits, et tous les titres divers qui leur sont donns.
+
+4 Copier surtout les tableaux mythologiques o plusieurs divinits sont
+mises en scne.
+
+5 Dessiner les bas-reliefs reprsentant les diverses crmonies
+religieuses, et tous les instruments de culte.
+
+Ces divers travaux auront pour rsultat de faire connatre fond
+l'ensemble du culte gyptien, source de toutes les religions paennes de
+l'Occident, et serviront dmontrer les nombreux emprunts que la
+religion des Grecs fit celle de l'gypte. On terminera ainsi les
+dissidences qui partagent les savants sur une matire mise en discussion
+avant de possder les lments indispensables pour en claircir les
+difficults.
+
+6 Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures
+reprsentant les divers souverains de l'gypte, et avec tous les dtails
+de costume, afin de former ainsi l'_iconographie_ des rois et des
+reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'poque la plus ancienne,
+offrant le _portrait_ des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants.
+
+7 Rechercher dans les palais de Thbes, d'Ahydos, de Sohleb, et dans
+tous les genres d'difices, tous les _bas-reliefs historiques_; les
+dessiner avec soin, figures et lgendes, et copier les longues
+inscriptions historiques qui les suivent ou les sparent.
+
+8 Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se
+rapporte la vie publique et prive des Pharaons.
+
+9 Dessiner dans les catacombes de Thbes ou des autres villes
+gyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives la _vie civile_
+des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts,
+les mtiers et la vie intrieure des gyptiens; faire le recueil des
+costumes des diverses castes, etc.
+
+10 Copier les inscriptions votives, graves sur la plate-forme des
+temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les
+fois que ces inscriptions porteront _une date_ clairement exprime.
+
+11 Recueillir toutes les _lgendes royales_, sculptes sur les
+difices, avec leurs diverses variantes, et prciser le lieu o elles se
+lisent, pour dterminer ainsi l'anciennet relative de chaque portion
+d'un mme difice, et l'tat soit progressif, soit rtrograde de l'art.
+
+12 Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et
+tableaux _astronomiques_, prendre les dates exprimes soit sur ces mmes
+sculptures, soit dans leur voisinage, pour dmontrer sans rplique
+l'poque assez rcente de ces compositions, que l'esprit de systme
+s'obstine encore, malgr des dmonstrations palpables, considrer
+comme remontant des sicles fort antrieurs aux temps vritablement
+historiques. On fixera galement ainsi l'opinion encore incertaine des
+savants l'gard du point rel d'avancement auquel les gyptiens
+avaient port la science de l'astronomie.
+
+13 On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les _caractres
+hiroglyphiques_ de formes diffrentes, en notant les couleurs de chacun
+d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu'il
+sera possible de tous les caractres employs dans l'criture sacre des
+gyptiens.
+
+14 On dessinera toutes les _inscriptions_ qui peuvent conduire soit
+confirmer, soit tendre nos connaissances, relativement la langue et
+aux diverses critures de l'ancienne gypte.
+
+15 Il est du plus pressant intrt pour les tudes historiques et
+philologiques de chercher dans les ruines de l'gypte des _dcrets
+bilingues_, semblables celui que porte la pierre de Rosette. Ces
+stles existaient en trs-grand nombre dans les temples gyptiens des
+trois ordres. Des fouilles seront donc diriges dans l'enceinte de ces
+temples, pour dcouvrir de tels monuments, par le secours desquels le
+dchiffrement des textes hiroglyphiques ferait un pas immense.
+
+16 Le directeur du voyage ferait aussi excuter des _fouilles_ sur les
+points o il serait possible de rencontrer des monuments historiques de
+divers genres: ceux des objets trouvs et qui mriteraient quelque
+attention seraient emports pour tre placs au _Muse royal du Louvre_,
+si ces objets taient d'ancien style gyptien, et au _Cabinet des
+antiques de la Bibliothque royale_, si ces objets taient des mdailles
+et des pierres graves, ou autres monuments de style grec ou romain. Les
+_statues grecques ou romaines_ appartiendraient aussi au Muse des
+antiques du Louvre.
+
+17 On pourrait faire galement, Thbes et dans toutes les autres
+parties de l'gypte, des achats d'objets intressants pour les
+_collections_ royales; on pourrait complter ainsi avec avantage les
+diverses sries de monuments antiques qui existent dans ces
+tablissements.
+
+18 On dsire depuis longtemps que des personnes instruites dans les
+langues orientales visitent les couvents de la valle des lacs de Natron
+et de la Haute-gypte, et examinent les livres coptes ou autres que
+renferment les _bibliothques des moines chrtiens_, lesquelles peuvent
+contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait tre faite avec
+soin pendant le voyage, et il serait facile peut-tre d'acqurir des
+manuscrits intressants peu de frais.
+
+19 Quelques voyageurs en gypte ont parl d'inscriptions en _caractres
+inconnus_, traces ou graves sur quelques monuments; on s'attacherait
+les recueillir, prcisment parce qu'elles sont considres comme
+inconnues. Il en serait de mme des _manuscrits_ ou _inscriptions en
+phnicien_, dont il n'existe encore qu'un trs-petit nombre en Europe,
+ainsi que des inscriptions en caractres perspolitains ou
+_cuniformes_, dont l'alphabet n'est pas encore entirement connu,
+quoique les monuments o ils sont employs ne soient pas trs-rares. La
+dcouverte des hiroglyphes phontiques a concouru accrotre cet
+alphabet au moyen d'une courte inscription en caractres cuniformes et
+en caractres gyptiens. On peut en trouver d'autres, qui seraient
+soigneusement copies.
+
+20 Il manque la Bibliothque du Roi quelques-uns des plus utiles
+ouvrages de la _littrature arabe_. On aurait peut-tre l'occasion de
+les acqurir un prix convenable.
+
+Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en gypte.
+
+Pour l'excuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres du Roi.
+
+
+
+
+LETTRES
+
+CRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE
+
+Lyon, le 18 juillet 1828.
+
+Me voici arriv Lyon en trs-bonne sant. J'ai trouv notre ami M.
+Artaud prt me recevoir, et je me suis tabli dans son muse.
+
+J'ai trouv dans celui de la ville, entre autres morceaux curieux, une
+statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, reprsentant le dieu Nil,
+morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon _Panthon_:
+c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir
+rencontre.
+
+M. Artaud a crit aujourd'hui M. Sallier d'Aix, pour l'informer de mon
+prochain passage par cette ville. Je m'attends donc faire une bonne
+rcolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux jours
+s'il le faut.
+
+Toulon, 25 juillet 1828.
+
+Je suis arriv ici hier au soir en parfaite sant et aprs un voyage
+moins pnible que la saison d't et le ciel de Provence ne pouvaient le
+faire supposer. Partis d'Aix trois heures du matin, nous tions
+Toulon sur les six heures du soir; je me suis peine aperu de la
+chaleur pendant la route, grce aux fourrures en laine dont je suis
+couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: _Qui pare le
+froid pare le chaud_, doit tre man comme tant d'autres de la sagesse
+des nations.
+
+Il m'a t impossible d'crire d'Aix comme j'en avais le projet: le
+cabinet de M. Sallier m'a occup pendant les deux jours que j'ai passs
+dans cette vieille ville. J'y ai trouv quelques pices importantes que
+j'ai copies ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que
+M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus gyptiens non
+funraires, dans lequel j'ai trouv: 1 un long papyrus en fort mauvais
+tat, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en
+belle criture hiratique; 2 deux rouleaux contenant des espces d'odes
+ou litanies la louange d'un Pharaon; 3 un rouleau dont les premires
+pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de
+Rhamss-Ssostris en style biblique, c'est--dire sous la forme d'une
+ode dialogue, entre les dieux et le roi.
+
+Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps
+que j'ai donn son examen m'a convaincu que c'est un vrai trsor
+historique. J'en ai tir les noms d'une quinzaine de nations vaincues,
+parmi lesquelles sont spcialement nomms les Ioniens, _Iouni, Iavani_,
+et les Lyciens, _Louka_, ou _Louki_; plus les thiopiens, les Arabes,
+etc. Il est parl de leurs chefs emmens en captivit, et des
+impositions que ces pays ont supportes. Ce manuscrit a pleinement
+justifi mon ide sur le groupe qui qualifie les noms de pays trangers,
+et ceux de personnages en langues trangres. J'ai relev avec soin tous
+ces noms de peuples vaincus, qui, tant parfaitement lisibles et en
+criture hiratique, me serviront reconnatre ces mmes noms en
+hiroglyphes sur les monuments de Thbes, et les restituer, s'ils sont
+effacs en partie.
+
+Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hiratique porte sa date
+la dernire page. Il a t crit (dit le texte) _l'an IX, au mois de
+Paoni_, du rgne de Rhamss le Grand. Je me propose d'tudier fond ce
+papyrus, mon retour d'gypte.
+
+M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois
+pierres qui portent les fragments du dcret romain relatif au prix des
+denres et marchandises; je l'aurais faite moi-mme, mais,
+malheureusement, on a rempli en pltre durci les lettres du texte: on
+les fera laver et nettoyer.
+
+Toulon, le 29 juillet.
+
+J'ai reu la premire lettre de Paris, attendue dj avec impatience. Ma
+srie de numros ne commencera qu'aprs l'embarquement, et ma premire
+sera date des domaines de Neptune, car j'espre que nous rencontrerons
+en route quelque btiment revenant en Europe, et qu'il sera possible de
+le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes
+seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que
+dans deux mois au plus tt, les dparts d'Alexandrie pour France tant
+extrmement rares. Notre corvette, destine convoyer les btiments
+marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non
+qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le
+commerce avec l'gypte est dans un tat complet de torpeur; l'gypte
+elle-mme n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, que nos
+relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir,
+du reste, des nouvelles positives sur notre position l'gard de
+l'gypte, car je reois l'instant un rendez-vous au lazaret, de la
+part de M. Lon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en trente-trois jours.
+Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou esprer; le ton de sa
+lettre est d'ailleurs trs-rassurant, et je n'en augure que de bonnes
+nouvelles.
+
+Nos Parisiens sont arrivs ce matin; et nos Toscans le soir, aprs un
+voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde
+traverser le cordon sanitaire tabli la frontire du Pimont par le
+roi de Sardaigne, qui, tromp par les exagrations d'un capitaine
+marchand de Marseille, dbarqu Gnes, s'est imagin que la peste
+ravageait la Provence; les rgiments ont march pour occuper tous les
+dbouchs des Alpes, et les lettres et journaux venant de France sont
+taillads et passs au vinaigre. Il est connu en Italie que nous mourons
+ici et Marseille par centaines: tandis que le temps est superbe, grce
+ une brise d'ouest qui rafrachit l'air et nous jettera en pleine mer
+en moins d'une heure.
+
+La mer promet d'tre excellente. J'ai dj essay mon estomac, et je le
+crois assez bien amarin, ayant couru la rade en barque par une mer
+assez grosse.
+
+
+30 juillet.
+
+Il m'a t impossible de voir M. de Laborde; la brise tait trop forte
+pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite
+embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain une
+heure: mais cette heure-l, je serai dj loin de Toulon, puisque
+notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros
+effets sont bord, et nous sommes prts dire adieu la terre ferme.
+On me fait esprer de toucher en Sicile. J'ai demand l'amiral qu'il
+permt au commandant de nous dbarquer quelques heures Agrigente; cela
+est accord. C'est la mer nous le permettre maintenant. Si elle est
+bonne, j'crirai l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de
+Jupiter.
+
+Adieu; soyez sans inquitude, les dieux de l'gypte veillent sur nous.
+
+
+En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 aot 1828.
+
+Je vais essayer d'crire malgr le mouvement du vaisseau, qui, pouss
+par un vent souhait, marche assez rapidement vers la cte occidentale
+de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence.
+Jusqu'ici la traverse a t des plus heureuses, et le plus difficile
+est fait: mon estomac a subi toutes ses preuves, et je me trouve
+parfaitement bien maintenant. Le repos forc dont on jouit sur le
+btiment, et l'impossibilit de s'y occuper avec quelque suite, ont
+tourn au profit de ma sant, et je me porte merveille.
+
+Je ne parlerai point des deux jours passs, n'ayant eu sous les yeux que
+le ciel et la mer. Le tableau, quoique vari par quelques volutions de
+marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, prsenterait trop
+d'uniformit. La sche dsolation des ctes de Sardaigne, pays bien
+digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de bien
+intressant.
+
+Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de dbarquer au milieu des
+temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour
+demain au soir, si ole et Neptune veulent bien nous octroyer cette
+douceur.
+
+Du 4.
+
+Nous ayons tourn, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et
+couru la cte mridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous
+ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on aperoit l'le
+de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme
+malencontreux nous empche d'avancer.
+
+
+Du 5.
+
+Aprs une nuit passe louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin,
+ deux ou trois lieues de nous. Le vent s'tant enfin lev, le vaisseau
+a pass devant les les de Favignana et Levanzo; nous avions en
+perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont
+ryx si vant dans l'Enide. L'aprs-midi, nous avons pass devant
+Marsalla et salu dvotement ses excellents vignobles: il s'est ml
+mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a dpass cette ville
+qui fut la vieille Lilybe, le principal tablissement carthaginois en
+Sicile. Cette cte mridionale est d'une beaut parfaite.
+
+
+Du 6.
+
+Je n'ai pu saluer les ruines de Slinonte, nous les avons rases de
+nuit. La cte est ici un peu plus sche, quoique pittoresque, et d'un
+ton africain faire plaisir. On a jet l'ancre dans la rade
+d'Agrigente; l sont une foule de monuments grecs que nous dsirons
+visiter et tudier. Mais il est probablement dcid que nous aurons le
+dboire d'tre venus quatre cents toises de ces temples sans pouvoir
+mme les apercevoir. Nous payons chrement la sottise du capitaine
+marseillais qui a rpandu Gnes la nouvelle de la fameuse peste de
+Marseille. tant alls au lazaret d'Agrigente avec le commandant, on
+nous a rpondu que des ordres de Palerme, arrivs la veille, dfendaient
+expressment qu'on donnt pratique aucun btiment venu des ports
+mridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon tait un port du _nord_;
+le bon Sicilien a rpondu qu'il le savait trs-bien, mais que, n'ayant
+aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre
+de dbarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province
+d'Agrigente. On nous a promis une rponse pour demain huit heures; et
+nous avons regagn la corvette, la mort dans l'me et sans l'esprance
+d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien l jouer de malheur, et
+je comprends enfin le supplice de Tantale.
+
+
+Du 7, six heures du matin.
+
+Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout
+espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et
+demie d'ici terre, pour tcher de la faire mettre la poste travers
+toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous faire plaisir,
+bon apptit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous
+traiter en pestifrs! Je rouvrirais ma lettre si j'avais vous
+annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu' deux milles
+de distance; je serais si heureux de dbarquer au milieu de ces
+vnrables ruines! Mais je n'ose y compter.
+
+Si nous n'avons pas l'entre huit heures, nous mettrons immdiatement
+ la voile, pour courir sur Malte.
+
+
+Alexandrie, le 22 aot 1828.
+
+Je hasarde ces lignes par un btiment toscan qui part demain pour
+Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France
+aussitt que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant
+de l'Egl, lequel retourne en Europe et met la voile mardi prochain,
+je mets un n 1 provisoire celle-ci, rservant tous les dtails pour
+la seconde, qui sera le vritable numro premier.
+
+Je suis arriv le 18 aot dans cette terre d'gypte, aprs laquelle je
+soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a trait en mre tendre, et
+j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne sant que j'y apporte.
+J'ai pu boire de l'eau frache discrtion, et cette eau-l est de
+l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nomm _Mahmoudih_ en
+l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.
+
+J'ai pu voir M. Drovetti le soir mme de mon arrive, et l j'ai appris
+qu'il m'avait crit et conseill d'ajourner mon voyage. Depuis la date
+de cette lettre, heureusement arrive trop tard Paris, les choses sont
+bien changes. Vous devez connatre dj les conventions pour
+l'vacuation de la More, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et
+signes il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon
+voyage ne rencontrera aucun empchement; le pacha est inform de mon
+arrive, et il a bien voulu me faire dire que j'tais le bienvenu; je
+lui serai prsent demain ou aprs-demain au plus tard. Tout se dispose
+au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que
+j'ai dj secou tous les prjugs inspirs par de prtendus historiens.
+
+J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement
+dlicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre d'excution de nos
+projets sur Alexandrie et ses environs est dj rgl; ils comprennent
+les oblisques dits de Cloptre, dont nous aurons enfin une copie
+exacte, et ensuite la colonne de Pompe; il faut savoir enfin quoi
+s'en tenir sur son inscription ddicatoire, et si elle porte le nom de
+l'empereur _Diocltien_: nous en aurons une bonne empreinte.
+
+Notre jeunesse est merveille de ce qu'elle a dj vu.... A ma
+prochaine les dtails: la srie de mes lettres d'observation commencera
+rellement avec elle....
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LETTRES
+
+CRITES
+
+D'GYPTE ET DE NUBIE
+
+EN 1828 ET 1829
+
+
+
+
+PREMIRE LETTRE
+
+
+Alexandrie, du 18 au 29 aot 1828.
+
+Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, jour
+de notre dpart de Toulon sur la corvette du roi _l'gl_, commande par
+M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de frgate, jusqu'au 7 aot que nous avons
+quitt la cte de Sicile aprs une station de vingt-quatre heures, et
+sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'aprs les
+informations parvenues de bonne source aux autorits siciliennes, nous
+tions tous en proie la _grande peste_ qui ravage Marseille, ce
+qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlement avec des officiers
+envoys par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient qu'en
+tremblant, trente pas de distance; nous avons t dclars bien et
+dment pestifrs, et il nous a fallu renoncer descendre terre, au
+milieu des temples grecs les mieux conservs de toute la Sicile. Nous
+remmes donc tristement la voile, courant sur Malte, que nous
+doublmes le lendemain 8 aot au matin, en passant une porte de canon
+des les Gozzo et Cumino, et de Cit-La-Valette, que nous avons
+parfaitement vue dans ses dtails extrieurs.
+
+C'est aprs avoir reconnu successivement le plateau de la Cyrnaque et
+le cap Rasat, et avoir long de temps autre la cte blanche et basse
+de l'Afrique, sans tre trop incommods par la chaleur, que nous
+apermes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la vieille
+_Taposiris,_ nomme aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous approchions
+ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous rvlaient dj
+la colonne de Pompe, toute l'tendue du Port-Vieux d'Alexandrie, la
+ville mme dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et une
+immense fort de mts de btiments, au travers desquels se montraient
+les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entre de la passe, un coup de
+canon de notre corvette amena notre bord un pilote arabe qui dirigea
+la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute sret au
+milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvmes l entours de vaisseaux
+franais, anglais, gyptiens, turcs et algriens, et le fond de ce
+tableau, vritable macdoine de peuples, tait occup par les carcasses
+des btiments orientaux chapps aux dsastres de Navarin. Tout tait en
+paix autour de nous, et voil, je pense, une preuve de la puissante
+influence du vice-roi d'gypte sur l'esprit de ses gyptiens.
+
+Nous en avions donc fini avec la mer, ds le 18 cinq heures du soir:
+il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous sparer de notre
+commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable tous gards, et des
+autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont combls de
+prvenances et de soins, et nous ont procur par leur instruction tous
+les charmes de la plus agrable socit; mes compagnons et moi
+n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.
+
+A peine mouills dans le port, plusieurs officiers suprieurs des
+vaisseaux franais vinrent notre bord, et nous donnrent d'excellentes
+nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine vacuation de la
+More par les troupes d'Ibrahim, en consquence d'une convention
+rcente. On attend dans peu de jours la rentre de la premire division
+de l'arme gyptienne.
+
+M. le chancelier du consulat-gnral de France voulut bien aussi venir
+notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se trouvait
+heureusement Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir mme, six
+heures, je me rendis terre, avec notre brave commandant et mes
+compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je
+baisai le sol gyptien en le touchant pour la premire fois, aprs
+l'avoir si longtemps dsir. A peine dbarqus, nous fmes entours par
+des conducteurs d'nes (ce sont les fiacres du pays), et, monts sur ces
+nobles coursiers, nous entrmes dans Alexandrie.
+
+Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en
+donner une ide complte; ce fut pour nous comme une apparition des
+antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs troits bords
+d'choppes, encombrs d'hommes de toutes les couleurs, de chiens
+endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous
+les cts et se mlant la voix glapissante des femmes, ou d'enfants
+demi nus; une poussire touffante, et par-ci par-l quelques seigneurs
+magnifiquement habills, maniant habilement de beaux chevaux richement
+harnachs, voil ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. Aprs une
+demi-heure de course sur nos nes et une infinit de dtours, nous
+arrivmes chez M. Drovetti, dont l'accueil empress mit le comble
+toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrive au milieu
+des circonstances actuelles, il nous en flicita cependant, et nous
+donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune
+difficult; son crdit, fruit de sa conduite noble, franche et
+dsintresse, qui n'a jamais pour objet que le service de notre
+monarque dont le nom est partout vnr, et l'honneur de la France, est
+une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore
+ses prvenances, en m'offrant un logement au palais de France, l'ancien
+quartier-gnral de notre arme. J'y ai trouv un petit appartement
+trs-agrable, c'est celui de Klber, et ce n'est pas sans de vives
+motions que je me suis couch dans l'alcve o a dormi le vainqueur
+d'Hliopolis.
+
+Du reste, le souvenir des Franais est partout dans Alexandrie, tant
+notre influence y fut douce et quitable. En arrivant, j'ai entendu
+battre la retraite par les tambours et les fifres gyptiens sur les
+mmes airs qu' Paris. Toutes les anciennes marches franaises pour la
+troupe ont t adoptes par le Nizam-Gedid, et de vieux Arabes parlent
+encore en franais. Il y a trois jours, allant de grand matin visiter
+l'oblisque de Cloptre, et au milieu des collines de sables qui
+couvrent les dbris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe
+aveugle et g, conduit par un enfant: j'approchai, et l'aveugle,
+inform que j'tais Franais, me dit aussitt ces propres mots en me
+saluant de la main: _Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je n'ai
+pas encore djeun._ Ne pouvant ni ne voulant rsister une telle
+loquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de France qui
+me restaient; en les ttant il s'cria aussitt: _Cela ne passe plus
+ici, mon ami._ Je substituai cette monnaie franaise une piastre
+d'gypte: _Ah! voil qui est bon, mon ami,_ ajouta-t-il; _je te
+remercie, citoyen._ De telles rencontres dans le dsert valent un bon
+opra Paris.
+
+Je suis dj familiaris avec les usages et coutumes du pays; le caf,
+la pipe, la siesta, les nes, la moustache et la chaleur; surtout la
+sobrit, qui est une vritable vertu la table de M. Drovetti, o nous
+nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.
+
+J'ai visit tous les monuments des environs; la colonne de Pompe n'a
+rien de fort extraordinaire; j'y ai trouv cependant glaner. Elle
+repose sur un massif construit de dbris antiques, et j'ai reconnu
+parmi ces dbris le cartouche de Psammtichus II. Je n'ai pas nglig
+l'inscription grecque qui dpend de la colonne, et sur laquelle existent
+encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera
+cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants cette
+copie fidle qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument
+historique. J'ai visit plus souvent les oblisques de Cloptre,
+toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un _bon
+cabal_ (dnomination provenale). De ces deux oblisques, celui qui est
+debout a t donn au Roi par le pacha d'gypte, et j'espre qu'on
+prendra les moyens ncessaires pour faire transporter cet oblisque
+Paris. Celui qui est terre appartient aux Anglais. J'ai dj copi et
+fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hiroglyphiques. On en
+aura donc, et pour la premire fois, je puis le dire, un dessin exact.
+Ces deux oblisques, trois colonnes de caractres sur chaque face, ont
+t primitivement rigs par le roi Moeris devant le grand temple du
+Soleil Hliopolis. Les inscriptions latrales sont de Ssostris, et
+j'en ai dcouvert deux autres trs-courtes, la face est, qui sont du
+successeur de Ssostris. Ainsi, trois poques sont marques sur ces
+monuments; le d antique en granit ros, sur lequel chacun d'eux avait
+t plac, existe encore; mais j'ai vrifi, en faisant fouiller par mes
+Arabes dirigs par notre architecte M. Bibent, que ce d repose sur un
+socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.
+
+C'est le 24 aot, huit heures du matin, que nous avons t reus par
+le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec
+beaucoup de soin dans le got des palais de Constantinople; ces
+difices, de belle apparence, sont situs dans l'ancienne le du Phare.
+Nous nous y sommes rendus en corps, prcds de M. Drovetti, tous
+habills au mieux, et les uns dans une calche attele de deux beaux
+chevaux conduits habilement toute bride dans les rues d'Alexandrie par
+le cocher de M. Drovetti, et les autres monts sur des nes escortant la
+calche.
+
+Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes entrs
+dans une vaste pice remplie de fonctionnaires, et nous avons t
+immdiatement introduits dans une seconde salle, perce jour: dans un
+de ses angles, entre deux croises, tait assise S.A., dans un costume
+fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa
+taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de
+gat qui surprend dans un personnage occup de si grandes choses. Ses
+yeux ont une expression trs-vive, et une magnifique barbe blanche
+couvre sa poitrine. S.A., aprs avoir demand de nos nouvelles, a bien
+voulu nous dire que nous tions les bienvenus, et me questionner ensuite
+sur le plan de mon voyage. Je l'ai expos sommairement, et j'ai demand
+les firmans ncessaires; ils m'ont t accords sur-le-champ, avec deux
+chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite
+parl des affaires de la Grce, et nous a fait part de la nouvelle du
+jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livr des Grecs
+introduits dans sa chambre par des soldats infidles soudoys. Quoique
+fort g, Ahmed s'est vigoureusement dfendu, a tu sept de ses
+assassins, mais a succomb sous le nombre. Le vice-roi nous a fait
+donner ensuite le caf, et nous avons pris cong de S.A., qui nous a
+accompagns avec des saluts de main trs-bienveillants. C'est encore une
+grce de plus dont nous sommes redevables aux bonts inpuisables de M.
+Drovetti.
+
+La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a t reue aussi
+le lendemain, 25 aot, par le vice-roi, prsente par M. Rosetti,
+consul-gnral de Toscane. Elle a reu le mme accueil, les mmes
+promesses et la mme protection. L'gypte, disait S.A., devait tre pour
+nous comme notre pays mme; et je suis persuad que le vice-roi est
+trs-flatt de la confiance que nos gouvernements ont mise dans son
+caractre, en autorisant notre entreprise dans les circonstances
+actuelles.
+
+Je compte rester Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps est
+ncessaire pour nos prparatifs. Les chaleurs du Caire, et une maladie
+assez bnigne qui y rgne, baisseront en attendant. Le Nil haussera en
+mme temps. J'ai dj bu largement de ses eaux que nous apporte le canal
+construit par l'ordre du pacha, et nomm pour cela le _Mahmoudih._ Le
+fleuve sacr est en bon tat; l'inondation est assure pour le pays bas;
+deux coudes de plus suffiront pour le haut. Nous sommes d'ailleurs ici
+comme dans une contre qui serait l'abrg de l'Europe, bien reus et
+fts par tous les consuls de l'Occident, qui nous tmoignent le plus
+vif intrt. Nous avons t tous runis successivement chez MM. Acerbi,
+Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de
+Sude et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Mchain, consul de France
+Larnaka en Chypre, trs-recommandable sous tous les rapports, et l'un
+des anciens de l'expdition franaise en gypte.
+
+Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des grces
+infinies la protection royale qui nous devance partout, et aux soins
+inpuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.
+
+Je suis rempli de confiance dans les rsultats de notre voyage:
+puissent-ils rpondre aux voeux du gouvernement et ceux de nos amis!
+Je ne m'pargnerai en rien pour y russir. J'crirai de toutes les
+villes gyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons n'y
+existent plus: je rserverai les dtails sur les magnificences de Thbes
+pour notre vnrable ami M. Dacier; ils seront peut-tre un digne et
+juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits.
+J'ai reu les lettres de Paris de la fin de juillet par le _Nisus,_
+arriv en onze jours. Adieu.
+
+
+
+
+DEUXIME LETTRE
+
+Alexandrie, le 14 septembre 1828.
+
+
+Mon dpart pour le Caire est dfinitivement arrt pour demain, tous nos
+prparatifs tant heureusement termins, ainsi que ce que je puis
+appeler l'organisation de l'expdition, chacun ayant sa part officielle
+d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est charg de la sant
+et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles,
+ustensiles et engins; M. Lhte, des finances; M. Gatano Rosellini, du
+mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et
+un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme moi,
+Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.
+
+Deux btiments voile nous porteront sur le Nil; l'un est le plus grand
+_maasch_ du pays, et il a t mont par S.A. Mehemed-Ali: je l'ai nomm
+_l'Isis;_ l'autre est une _dahabi,_ o cinq personnes logeront assez
+commodment; j'en ai donn le commandement M. Duchesne, en survivance
+du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller la chasse des
+papillons dans le dsert lybique. Cette _dahabi_ a reu le nom
+d'_Athyr:_ nous voguerons ainsi sous les auspices des deux desses les
+plus joviales du Panthon gyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous
+arrterons qu' _Krioun,_ l'ancienne Chereus des Grecs, et
+_Ssa-el-Hagar,_ l'antique Sas. Je dois ces politesses la patrie du
+rus Psammtichus et du brutal Apris; enfin, je verrai s'il reste
+quelques dbris de Siouph _Saouaf,_ o naquit Amasis, et Sas,
+quelques traces du collge o Platon et tant d'autres Grecs _allrent
+l'cole._
+
+Notre sant se soutient, et l'preuve du climat d'Alexandrie, qui est
+une ville toute lybique, est d'un trs-bon augure. Nous sommes tous
+enchants de notre voyage, et heureux d'avoir chapp aux dpches
+tlgraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise
+apparence ont toutes tourn pour nous; quelques difficults inattendues
+sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous
+serons heureux partout.
+
+Je viens l'instant (huit heures du soir) de prendre cong du vice-roi.
+S.A. a t on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai prie d'agrer notre
+gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le
+vice-roi a rpondu que les princes chrtiens traitant ses sujets avec
+distinction, la rciprocit tait pour lui un devoir. Nous avons parl
+hiroglyphes, et il m'a demand une traduction des inscriptions des
+oblisques d'Alexandrie. Je me suis empress de la lui promettre, et
+elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le
+chancelier du consulat de France. S.A. a dsir savoir jusqu' quel
+point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assur que nous
+trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprim ma
+reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu'il
+les repoussait d'une manire fort aimable; ces bons musulmans nous ont
+traits avec une franchise qui nous charme. Adieu.
+
+[Illustration: PLAN DES RUINES DE SAS.]
+
+
+
+
+TROISIME LETTRE
+
+
+Au Caire, le 27 septembre 1828.
+
+C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitt Alexandrie, aprs
+avoir arbor le pavillon de France. Nous avons pris le canal nomm
+_Mahmoudih_, auquel ont travaill MM. Coste et Masi; il suit la
+direction gnrale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais il fait beaucoup
+moins de dtours, et se rend plus directement au Nil, en passant entre
+le lac Marotis, droite, et celui d'_Edkou_, gauche. Nous
+dbouchmes dans le fleuve, le 15 de trs-bonne heure, et je conus ds
+lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant les
+sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et
+sont frapps de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d'arbres
+de toute espce, au-dessus desquels s'lvent les centaines de minarets
+des nombreux villages qui sont disperss sur cette terre de
+prdilection. Ce spectacle est vritablement enchanteur, et la renomme
+de la fertilit de la campagne d'gypte n'est point exagre.
+
+Le fleuve est immense, et les rives en sont dlicieuses. Nous fmes une
+courte halte _Fouah_, o nous arrivmes midi. A sept heures et demie
+du soir, nous dpassmes _Dsouk_; c'est le lieu o le respectable Salt
+a expir il y a quelques mois. Le 16, six heures du matin, je trouvai,
+en m'veillant, le _maasch_ amarr dans le voisinage de _Ssa-el-Hagar_,
+o j'avais recommand d'aborder pour visiter les ruines de Sas, devant
+lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (_Voyez la planche N 1._)
+
+Nos fusils sur l'paule, nous gagnmes le village qui est une
+demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chassrent en chemin, et
+firent lever deux chacals, qui s'chapprent toutes jambes travers
+les coups de fusils. Nous nous dirigemes sur une grande enceinte que
+nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui
+couvrait une partie des terrains, nous fora de faire quelques dtours,
+et nous passmes sur une premire _ncropole_ gyptienne, btie en
+briques crues. Sa surface est couverte de dbris de poterie, et j'y
+ramassai quelques fragments de figurines funraires: la grande enceinte
+n'tait abordable que par une porte force tout fait moderne. Je
+n'essayerai point de rendre l'impression que j'prouvai aprs avoir
+dpass cette porte, et en trouvant sous mes yeux des masses normes de
+80 pieds de hauteur, semblables des rochers dchirs par la foudre ou
+par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette
+immense circonvallation, et reconnus encore des constructions
+gyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large et 5
+d'paisseur. C'tait aussi une _ncropole,_ et cela nous expliqua une
+chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs
+momies les villes situes dans la Basse-gypte, et loin des montagnes.
+Cette seconde ncropole de Sas, dans les dbris colossaux de laquelle
+on reconnat encore plusieurs tages de petites chambres funraires (et
+il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de
+longueur, et prs de 500 de large. Sur les parois de quelques-unes des
+chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait
+renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits
+_canopes_. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre eux.
+
+A droite et gauche de cette ncropole existent deux monticules, sur
+l'un desquels nous avons trouv des dbris de granit rose, de granit
+gris, de beau grs rouge et de _marbre blanc,_ dit de Thbes. Cette
+dernire particularit intressera particulirement notre ami Dubois,
+qui a tant travaill sur les matires employes dans les monuments de
+l'antiquit; des lgendes de Pharaons sont sculptes sur ce marbre
+blanc, et j'en ai recueilli de beaux chantillons.
+
+Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces difices sont
+vraiment tonnantes. Le paralllogramme, dont les petits cts n'ont pas
+moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de
+tour. La hauteur de cette muraille peut tre estime 80 pieds, et son
+paisseur mesure est de 54 pieds: on pourrait donc y compter les
+grandes briques par millions.
+
+Cette circonvallation de gant me parat avoir renferm les principaux
+difices sacrs de _Sas_. Tous ceux dont il reste des dbris taient
+des _ncropoles_; et, d'aprs les indications fournies par Hrodote,
+l'enceinte que j'ai visite renfermerait les tombeaux d'_Apris_ et des
+rois _sates_ ses anctres. De l'autre ct de ceux-ci serait le
+monument funraire de l'usurpateur _Amasis_. La partie de l'enceinte,
+vers le Nil, a pu aisment contenir le grand temple de Nith, la grande
+desse de Sas; et nous avons donn la chasse coups de fusil des
+chouettes, oiseau sacr de Minerve ou Nith, que les mdailles de Sas
+et celles d'Athnes sa fille portent pour armes parlantes. A quelques
+centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des
+collines qui couvrent une troisime ncropole. Elle tait celle des gens
+de qualit: on y a dj fouill, et j'y ai vu un norme sarcophage en
+basalte vert, celui d'un gardien des temples sous _Psammtichus II_.
+M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la dpense
+serait trop considrable, et le monument n'est pas assez important pour
+la risquer. A mon retour en Basse-gypte, je ferai faire des fouilles
+sur ce point-l et sur quelques autres, si l'tat des fonds me le
+permet. Cette dernire remarque est importante; avec peu de fonds on
+peut faire beaucoup, et je serais afflig de quitter ce pays sans avoir
+pu assurer, peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, les
+plus propres enrichir nos collections royales et clairer les
+travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien
+m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilit incontestable.
+
+[Illustration: RESTAURATION DES RUINES DE SAS. _d 'aprs Hrodote._
+
+1. _Grande Ncropole ou Memnonia._
+2. _Tombeau d'Apris et des rois Sates._
+3. _Tombeau d'Amasis._
+4. _Tombeaux divins._
+5 6. _Pylnes._
+7. _Temple de Nith??_
+8. _Oblisques d'Amasis._
+9. _Tmnos du Temple._
+10. _Colosses d'Amasis._
+11. _Androsphynxs d'Amasis._
+12. _Propylon d'Amasis._
+13. _Enceinte gnrale de l'Hiron._]
+
+Cette premire visite Sas ne sera pas la dernire; je quittai ce
+lieu, six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous passmes
+devant _Schabour_. Le 18, neuf heures du matin, nous fmes halte
+_Nader_, o des Almh nous donnrent un concert vocal et instrumental,
+suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A
+midi et demi, nous tions devant _Tharranh_, o je vis des monticules
+de natron, transports des lacs qui le produisent. Le soir, nous
+dpassmes _Mit-Salamh_, triste village assis dans le dsert libyque;
+et, faute de vent, nous passmes une partie de la nuit sur la rive
+verdoyante du Delta, prs du village d'_Aschmoun_. Le 19 au matin, nous
+vmes enfin les Pyramides, dont on pouvait dj apprcier les masses,
+quoique nous fussions huit lieues de distance. A une heure trois
+quarts, nous arrivmes au sommet du Delta (_Bathn-el-Bakarah_, le
+Ventre-de-la-Vache), l'endroit mme o le fleuve se partage en deux
+branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique,
+et la largeur du Nil tonnante. A l'occident, les Pyramides s'lvent au
+milieu des palmiers; une multitude de barques et de btiments se
+croisent dans tous les sens; l'orient, le village trs-pittoresque de
+_Schorafh_; dans la direction d'Hliopolis: le fond du tableau est
+occup par le mont _Mokattam_, que couronne la citadelle du Caire, et
+dont la base est cache par la fort de minarets de cette grande
+capitale. A trois heures, nous vmes le Caire plus distinctement: c'est
+l que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne arrive.
+L'orateur tait accompagn de deux camarades habills d'une faon
+trs-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariols de couleurs
+tranchantes; des barbes et d'normes moustaches d'toupe blanche; des
+langes troits, serrant et dessinant toutes les parties de leur corps;
+et chacun d'eux s'tait ajust d'normes accessoires en linge blanc
+fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques,
+figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d'ancien
+style. Quelques minutes aprs, notre _maasch_ donna sur un banc de
+sable, et fut arrt tout court; nos matelots se jetrent au Nil pour le
+dgager, en se servant du nom d'_Allah_, et bien plus efficacement de
+leurs larges et robustes paules; la plupart de ces mariniers sont des
+Hercules admirablement taills, d'une force tonnante, et ressemblant,
+quand ils sortent du fleuve, des statues de bronze nouvellement
+coules. Ce travail d'une demi-heure suffit pour dgager le btiment.
+Nous passmes devant _Embabh_, et aprs avoir salu le champ de
+bataille des Pyramides, nous abordmes au port de _Boulaq_, cinq
+heures prcises. La journe du 20 se passa en prparatifs de dpart pour
+le Caire, et plusieurs convois d'nes et de chameaux transportrent en
+ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais
+fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et
+enfourchant nos nes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je partis
+pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman
+tait avec moi, et toute la jeunesse paradait ma suite: je m'aperus
+que cela ne dplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: _Fransaou_
+(Franais) avec une certaine satisfaction.
+
+Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-l et le lendemain
+taient ceux de la fte que les musulmans clbraient pour la naissance
+du Prophte. La grande et importante place d'_Ezbkih_, dont
+l'inondation occupe le milieu, tait couverte de monde entourant les
+baladins, les danseuses, les chanteuses, et de trs-belles tentes sous
+lesquelles on pratiquait des actes de dvotion. Ici, des musulmans assis
+lisaient en cadence des chapitres du Coran; l, trois cents dvots,
+rangs en lignes parallles, assis, mouvant incessamment le haut de leur
+corps en avant et en arrire comme des poupes charnire, chantaient
+en choeur, _L Ilh ill Allh_ (Il n'y a point d'autre dieu que Dieu);
+plus loin, cinq cents nergumnes, debout, rangs circulairement et se
+sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de leur
+poitrine puise, le nom d'_Allah_, mille fois rpt, mais d'un ton si
+sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus
+infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs
+du Tartare. A ct de ces religieuses dmonstrations, circulaient les
+musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes de
+tout genre taient en pleine activit: ce mlange de jeux profanes et de
+pratiques religieuses, joint l'tranget des figures et l'extrme
+varit des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je
+n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversmes une partie de
+la ville pour gagner notre logement.
+
+On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort bien; et
+ces rues de 8 10 pieds de largeur, si dcries, me paraissent
+parfaitement bien calcules pour viter la trop grande chaleur. Sans
+tre paves, elles sont d'une propret fort remarquable. Le Caire est
+une ville tout fait monumentale; la plus grande partie des maisons est
+en pierre, et chaque instant on y remarque des portes sculptes dans
+le got arabe; une multitude de mosques, plus lgantes les unes que
+les autres, couvertes d'arabesques du meilleur got, et ornes de
+minarets admirables de richesse et de grce, donnent cette capitale un
+aspect imposant et trs-vari. Je l'ai parcourue dans tous les sens, et
+je dcouvre chaque jour de nouveaux difices que je n'avais pas encore
+souponns. Grces la dynastie des _Thouloumides_, aux califes
+_Fathimites_, aux sultans _Ayoubites_ et aux mamelouks _Baharites_, le
+Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie
+ait dtruit ou laiss dtruire en trs-grande partie les dlicieux
+produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes premires
+dvotions dans la mosque de _Thouloum_, difice du IXe sicle, modle
+d'lgance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique
+moiti ruin. Pendant que j'en considrais la porte, un vieux _chek_ me
+fit proposer d'entrer dans la mosque: j'acceptai avec empressement,
+et, franchissant lestement la premire porte, on m'arrta tout court
+la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; j'avais
+des bottes, mais j'tais sans bas; la difficult tait pressante. Je
+quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir mon janissaire pour
+envelopper mon pied droit, un autre mouchoir mon domestique nubien
+Mohammed, pour mon pied gauche, et me voil sur le parquet en marbre de
+l'enceinte sacre; c'est sans contredit le plus beau monument arabe qui
+reste en gypte. La dlicatesse des sculptures est incroyable, et cette
+suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai
+ici ni des autres mosques, ni des tombeaux des califes et des sultans
+mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique
+encore que la premire; cela me mnerait trop loin, et c'en est assez de
+la vieille gypte, sans m'occuper de la nouvelle.
+
+Lundi 22 septembre, je montai la citadelle du Caire, pour rendre
+visite Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus estims
+par le vice-roi. Il me reut fort agrablement, causa beaucoup avec moi
+sur les monuments de la Haute-gypte, et me donna quelques conseils pour
+les tudier plus l'aise. En sortant de chez le gouverneur, je
+parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs normes de grs,
+portant un bas-relief o est figur le roi _Psammtichus II_, faisant la
+ddicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres blocs
+pars, et qui ont appartenu au mme monument de Memphis d'o ces
+pierres ont t apportes, m'ont offert une particularit fort curieuse.
+Chacune de ces pierres, parfaitement dresses et tailles, porte une
+_marque_ constatant sous quel roi le bloc a t tir de la carrire; la
+lgende royale, accompagne d'un titre qui fait connatre la destination
+du bloc pour Memphis, est grave dans une aire carre et creuse. J'ai
+recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: _Psammtichus II_,
+_Apris_, son fils, et _Amasis_, successeur de ce dernier: ces trois
+lgendes nous donnent donc la dure de la construction de l'difice dont
+ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais
+royal du fameux _Salahh-Eddin_ (le sultan Saladin), le chef de la
+dynastie des Ayoubites; un incendie a dvor les toits, il y a quatre
+ans, et, depuis quelques mois, on dmolit parfois ce qui reste de ce
+grand et beau monument: j'ai pu reconnatre une salle carre, la
+principale du palais. Plus de trente colonnes de granit ros, portant
+encore les traces de la dorure paisse qui couvrait leur ft, sont
+debout, et leurs normes chapiteaux de sculpture arabe, imitation
+grossire de vieux chapiteaux gyptiens, sont entasss sur les
+dcombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajouts ces colonnes
+grecques ou romaines, sont tirs de blocs de granit enlevs aux ruines
+de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures
+hiroglyphiques: j'ai mme trouv sur l'un d'entre eux, la partie qui
+joignait le ft la colonne, un bas-relief reprsentant le roi
+_Nectanbe_, faisant une offrande aux dieux. Dans une de mes courses
+la citadelle, o je suis all plusieurs fois pour faire dessiner les
+dbris gyptiens, j'ai visit le fameux _puits de Joseph_, c'est--dire
+le puits que le grand _Saladin_ (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait creuser
+dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai
+vu aussi la mnagerie du pacha, consistant en un lion, deux tigres et un
+lphant; je suis arriv trop tard pour voir l'hippopotame vivant: la
+pauvre bte venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant sa
+sieste sans prcaution; mais j'en ai vu la peau empaille la turque,
+et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai visit
+avant-hier _Mahammed-Bey_, defterdar (trsorier) du pacha. Il m'a fait
+montrer la maison qu'il construit Boulaq sur le Nil, et dans les
+murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, _d'assez
+beaux bas-reliefs gyptiens_, venant de Sakkarah; c'est un pas fort
+remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renomm pour son
+opposition la rforme.
+
+J'ai trouv ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, et, parmi les
+trangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Flix, Anglais, qui
+s'occupent beaucoup d'hiroglyphes, et qui me comblent de bonts. Je
+n'ai encore fait aucune acquisition; je prsume que notre arrive a fait
+hausser le prix des antiquits; mais cela ne peut durer longtemps. Je
+pars demain ou aprs pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire cette
+anne; nous dbarquerons prs de _Mit-Rahinh_ (le centre des ruines de
+la vieille ville), o je m'tablirai; je pousserai de l des
+reconnaissances sur _Sakkarah, Dahschour_ et toute la plaine de
+_Memphis_, jusqu'aux grandes pyramides de _Gish_, d'o j'espre dater
+ma prochaine lettre. Aprs avoir couru le sol de la seconde capitale
+gyptienne, je mets le cap sur Thbes, o je serai vers la fin
+d'octobre, aprs m'tre arrt quelques heures Abydos et Dendrah.
+Ma sant est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il est vrai
+que je suis un homme tout nouveau: ma tte rase est couverte d'un
+norme turban; je suis compltement habill la turque, une belle
+moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend mon ct; ce
+costume est trs-chaud, et c'est justement ce qui convient en gypte; on
+y sue plaisir et l'on s'y porte de mme. Les Arabes me prennent
+partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la
+parole celle des habits; je dbrouille mon arabe, et force de
+jargonner, on ne me prendra plus pour un dbutant. J'ai dj recueilli
+des coquilles du Nil pour M. de Frussac ... J'attends impatiemment des
+lettres de Paris ... Adieu.
+
+
+
+
+QUATRIME LETTRE
+
+
+Sakkarah, le 5 octobre 1828.
+
+Nous sommes rests au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir du mme
+jour nous avons couch dans notre _maasch_, afin de mettre la voile le
+lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. Le
+1er octobre, nous passmes la nuit devant le village de _Massarah_, sur
+la rive orientale du Nil, et le lendemain, six heures du matin, nous
+courmes la plaine pour atteindre de grandes carrires que je voulais
+visiter, parce que Memphis, sise sur la rive oppose, et prcisment en
+face, doit tre sortie de leurs vastes flancs. La journe fut
+excessivement pnible; mais je visitai presque une une toutes les
+cavernes dont le penchant de la montagne de _Thorrah_ est cribl. J'ai
+constat que ces carrires de beau calcaire blanc ont t exploites
+toutes les poques, et j'ai trouv: 1 une inscription date du mois de
+Paophi de l'an IV _de l'empereur Auguste;_ 2 une seconde inscription de
+l'an VII, mme mois, d'un Ptolme, qui doit tre _Soter Ier_, puisqu'il
+n'y a pas de surnom; 3 une inscription de l'an II du roi _Acoris_, l'un
+des insurgs contre les Perses; enfin, deux de ces carrires et les plus
+vastes ont t ouvertes l'an XXII du roi _Amosis_, le pre de la
+dix-huitime dynastie, comme portent textuellement deux belles stles
+sculptes mme dans le roc, ct des deux entres. Ces mmes stles
+indiquent aussi que les pierres de cette carrire ont t employes aux
+constructions des temples de _Phtha_, d'_Apis_ et d'_Ammon_, Memphis,
+et cette indication donne la date de ces mmes temples bien connus de
+l'antiquit. J'ai trouv aussi, dans une autre carrire, pour l'poque
+pharaonique, deux monolithes tracs l'encre rouge sur les parois, avec
+une finesse extrme et une admirable sret de main: la corniche de l'un
+de ces monolithes, qui n'ont t que mis en projet, sans commencement
+d'excution, porte le prnom et le nom propre de _Psammtichus Ier_.
+Ainsi, les carrires de la montagne arabique, entre _Thorrah_ et
+_Massarah_, ont t exploites sous les Pharaons, les Perses, les
+Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela tient
+ leur voisinage des capitales successives de l'gypte, _Memphis,
+Fosthat_ et le _Caire_. Rentrs le soir dans nos vaisseaux, comme les
+Grecs venant de livrer un assaut la ville de Troie, mais plus heureux
+qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre la voile
+pour _Bdrchin_, village situ peu de distance, sur le bord
+occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partmes pour
+l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; pass le
+village de _Bdrchin_, qui est un quart d'heure dans les terres, on
+s'aperoit qu'on foule le sol antique d'une grande cit, aux blocs de
+granit disperss dans la plaine, et ceux qui dchirent le terrain et
+se font encore jour travers les sables, qui ne tarderont pas les
+recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de _Mit-Rahinh_,
+s'lvent deux longues collines parallles, qui m'ont paru tre les
+boulements d'une enceinte immense, construite en briques crues comme
+celle de Sas, et renfermant jadis les principaux difices sacrs de
+Memphis. C'est dans l'intrieur de cette enceinte que nous avons vu le
+grand colosse exhum par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner ce
+monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus
+agrablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture
+gyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n'a pas
+moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tomb la face
+contre terre, ce qui a conserv le visage parfaitement intact. Sa
+physionomie suffit pour me le faire reconnatre comme une statue de
+Ssostris, car c'est en grand le portrait le plus fidle du beau
+Ssostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de la
+ceinture, confirmrent mon ide, et il n'est plus douteux qu'il existe,
+ Turin et Memphis, deux _portraits_ du plus grand des Pharaons. J'ai
+fait dessiner cette tte avec un soin extrme, et relever toutes les
+lgendes. Ce colosse n'tait point seul; et si j'obtiens des fonds
+spciaux pour des fouilles en grand Memphis, je puis rpondre, en
+moins de trois mois, de peupler le Muse du Louvre de statues des plus
+riches matires et du plus grand intrt pour l'histoire. Ce colosse,
+devant lequel sont de grandes substructions calcaires, tait, selon
+toute apparence, plac devant une grande porte et devait avoir des
+pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le
+temps me manquera. Un peu plus loin et sur le mme axe, existent encore
+de petits colosses du mme Pharaon, en granit ros, mais en fort mauvais
+tat. C'tait encore une porte.
+
+Au nord du colosse exista un temple de Vnus (_Hathr_), construit en
+calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du ct de l'orient: j'ai
+continu des fouilles commences par Caviglia; le rsultat a t de
+constater dans cet endroit mme l'existence d'un temple orn de
+colonnes-pilastres accouples et en granit ros, et ddi _Phtha_ et
+_Hathr_ (Vulcain et Vnus), les deux grandes divinits de Memphis, par
+Rhamss le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du ct de
+l'est, une vaste ncropole semblable celle que j'ai reconnue Sas.
+
+C'est le 4 octobre que je suis venu camper _Sakkarah_, car nous sommes
+sous la tente; une d'elles est occupe par nos domestiques; tous les
+soirs, sept ou huit Bdouins choisis d'avance font la garde de nuit et
+les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand on
+les traite en hommes.
+
+J'ai visit ici, Sakkarah, la plaine des momies, l'ancien cimetire
+de Memphis, parsem de pyramides et de tombeaux viols. Cette localit,
+grce la rapace barbarie des marchands d'antiquits, est presque tout
+ fait nulle pour l'tude: les tombeaux orns de sculptures sont, pour
+la plupart, dvasts, ou recombls aprs avoir t pills. Ce dsert est
+affreux; il est form par une suite de petits monticules de sable
+produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsem
+d'ossements humains, dbris des vieilles gnrations. Deux tombeaux
+seuls ont attir notre attention, et m'ont ddommag du triste aspect de
+ce champ de dsolation. J'ai trouv, dans l'un d'eux, une srie
+d'oiseaux sculpts sur les parois, et accompagns de leurs noms en
+hiroglyphes; cinq espces de gazelles avec leurs noms; et enfin
+quelques scnes domestiques, telles que l'action de traire le lait, deux
+cuisiniers exerant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du
+fruit de ces dcouvertes ... Adieu.
+
+
+
+
+CINQUIME LETTRE
+
+Au pied des pyramides de Gizh, le 8 octobre 1828.
+
+
+J'ai transport mon camp et mes pnates l'ombre des grandes pyramides,
+depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du
+monde, sept chameaux et vingt nes ont transport nous et nos bagages
+travers le dsert qui spare les pyramides mridionales de celles de
+Gizh, les plus clbres de toutes, et qu'il me fallait voir enfin avant
+de partir pour la Haute-gypte. Ces merveilles ont besoin d'tre
+tudies de prs pour tre bien apprcies; elles semblent diminuer de
+hauteur mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs
+de pierre dont elles sont formes qu'on a une ide juste de leur masse
+et de leur immensit. Il y a peu faire ici, et lorsqu'on aura copi
+des scnes de la vie domestique, sculptes dans un tombeau voisin de la
+deuxime pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront nous
+prendre Gizh, et nous cinglerons force de voiles pour la
+Haute-gypte, mon vritable quartier-gnral. Thbes est l, et on y
+arrive toujours trop tard.
+
+Sauf un peu de fatigue de la journe d'hier, nous nous portons fort
+bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu.
+
+
+
+
+SIXIEME LETTRE
+
+
+A Bni-Hassau, le 5; et Monfaloutli, le 8 novembre 1828.
+
+Je comptais tre Thbes le 1er novembre; voici dj le 5, et je me
+trouve encore _Bni-Hassan_. C'est un peu la faute de ceux qui ont
+dj dcrit les hypoges de cette localit, et en ont donn une si mince
+ide. Je comptais expdier ces grottes en une journe; mais elles en ont
+pris quinze, sans que j'en prouve le moindre regret; je vais reprendre
+mon rcit de plus haut.
+
+Ma dernire lettre tait date des grandes pyramides, o je suis, rest
+camp trois jours, non pour ces masses normes et de si peu d'effet
+lorsqu'on les voit de prs, mais pour l'examen et le dpouillement des
+grottes spulcrales creuses dans le voisinage. Une, entre autres, celle
+d'un certain _Eima_, nous a fourni une srie de bas-reliefs
+trs-curieux pour la connaissance des arts et mtiers de l'ancienne
+gypte, et je dois donner un soin trs-particulier la recherche des
+monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands
+tableaux de bataille des palais de Thbes. J'ai trouv autour des
+pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands
+personnages, mais peu d'inscriptions d'un trs-grand intrt.
+
+Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et
+gagner notre ancien campement de Sakkarah, travers le dsert, et de l
+notre _flotte_, mouille _Bdrchin_, o nous arrivmes le soir mme,
+grce nos infatigables baudets et aux chameaux qui portaient tout
+notre bagage. Nous mmes la voile pour la Haute-gypte, et ce ne fut
+que le 20 octobre, aprs avoir prouv tout l'ennui du calme plat et du
+manque total de vent du nord, que nous arrivmes _Minih_, d'o je fis
+partir tout de suite, aprs une visite la filature de coton, monte en
+machines europennes, et aprs l'achat de quelques provisions
+indispensables. On se dirigea sur _Saouadh_ pour voir un hypoge grec
+d'ordre _dorique_, dj dcrit. De l nous cinglmes vers
+_Zaouyet-el-Maitin_, o nous fmes rendus le 20 mme au soir; l
+existent quelques hypoges dcors de bas-reliefs relatifs la vie
+domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait
+d'intressant, et nous ne les quittmes que le 23 au soir, pour courir
+_Bni-Hassan_ la faveur d'une bourrasque, laquelle nous dmes d'y
+arriver le mme jour vers minuit.
+
+A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens tant alls, en
+claireurs, visiter les grottes voisines, rapportrent qu'il y avait
+peu faire, vu que les peintures taient peu prs effaces. Je montai
+nanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypoges, et je fus
+agrablement surpris de trouver une tonnante srie de peintures
+parfaitement visibles jusque dans leurs moindres dtails, lorsqu'elles
+taient mouilles avec une ponge, et qu'on avait enlev la crote de
+poussire fine qui les recouvrait et qui avait donn le change nos
+compagnons. Ds ce moment on se mit l'ouvrage, et par la vertu de nos
+chelles et de l'admirable ponge, la plus belle conqute que
+l'industrie humaine ait pu faire, nous vmes se drouler nos yeux la
+plus ancienne srie de peintures qu'on puisse imaginer, toutes relatives
+ la vie civile, aux arts et mtiers, et ce qui tait neuf, la _caste
+militaire_. J'ai fait, dans les deux premiers hypoges, une moisson
+immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les
+deux tombes les plus recules vers le nord; ces deux hypoges, dont
+l'architecture et quelques dtails intrieurs ont t mal reproduits,
+offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux
+voisins), que la porte de l'hypoge est prcde d'un portique taill
+jour dans le roc, et form de colonnes qui ressemblent, s'y mprendre
+ la premire vue, au _dorique_ grec de Sicile et d'Italie. Elles sont
+canneles, base arrondie, et presque toutes d'une belle proportion.
+L'intrieur des deux derniers hypoges tait ou est encore soutenu par
+des colonnes semblables: nous y avons tous vu le vritable type du vieux
+_dorique grec_, et je l'affirme sans craindre d'tablir mon opinion sur
+des monuments du temps romain, car ces deux hypoges, les plus beaux de
+tous, portent leur date et appartiennent au rgne d'_Osortasen_,
+deuxime roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par consquent remontent
+au IXe sicle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux
+portiques, encore intact, celui de l'hypoge d'un chef administrateur
+des terres orientales de l'Heptanomide, nomm _Nhthph_, est compos de
+ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les
+beaux temples grecs-doriques.
+
+Les peintures du tombeau de _Nhthph_ sont de vritables _gouaches_,
+d'une finesse et d'une beaut de dessin fort remarquables: c'est ce que
+j'ai vu de plus beau jusqu'ici en gypte; les animaux, quadrupdes,
+oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de _vrit_,
+que les copies colories que j'en ai fait prendre ressemblent aux
+gravures colories de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: nous
+aurons besoin de l'affirmation des quatorze tmoins qui les ont vues,
+pour qu'on croie en Europe la fidlit de nos dessins, qui sont d'une
+exactitude parfaite.
+
+C'est dans ce mme hypoge que j'ai trouv un tableau du plus haut
+intrt: il reprsente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants,
+pris par un des fils de _Nhthph_, et prsents ce chef par un scribe
+royal, qui offre en mme temps une feuille de papyrus, sur laquelle est
+relate la date de la prise, et le nombre des captifs, qui tait de
+trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute
+particulire, nez aquilin pour la plupart, taient blancs
+comparativement aux gyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en
+jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la _couleur de chair_. Les
+hommes et les femmes sont habills d'toffes trs-riches, peintes
+(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques
+sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la
+chaussure des femmes captives peintes _Bni-Hassan_ ressemblent
+celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouv sur la robe d'une
+d'elles l'ornement enroul si connu sous le nom de _grecque_, peint en
+rouge, bleu et noir, et trac verticalement. Ces dtails piqueront la
+curiosit et rveilleront l'intrt de nos archologues et celui de
+notre ami M. Dubois, que j'ai regrett, ici plus qu'ailleurs, de n'avoir
+pas mes cts, parce que notre opinion sur l'avancement de l'art en
+gypte y trouve des preuves _archi-authentiques_. Les hommes captifs,
+barbe pointue, sont arms d'arcs et de lances, et l'un d'entre eux tient
+en main une _lyre grecque_ de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je le
+crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure,
+voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de leurs
+habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe sicle
+avant J.-C., peints avec fidlit par des mains gyptiennes. J'ai fait
+copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute
+particulire: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original.
+
+Les quinze jours passs _Bni-Hassan_ ont t monotones, mais
+fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypoges dessiner,
+colorier et crire, en donnant une heure au plus un modeste repas,
+qu'on nous apportait des barques, pris terre sur le sable, dans la
+grande salle de l'hypoge, d'o nous apercevions, travers les colonnes
+en _dorique primitif_, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; le
+soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du
+repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le
+lendemain.
+
+Cette vie de tombeaux a eu pour rsultat un portefeuille de dessins
+parfaitement faits et d'une exactitude complte, qui s'lvent dj
+plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon voyage
+d'gypte serait dj bien rempli, l'architecture prs, dont je ne
+m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas t visits ou connus. Voici
+un _petit crayon_ de mes conqutes: cette note sera divise par
+matires, alphabtiquement ranges comme l'est mon portefeuille pendant
+le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins dj faits, et de
+pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du mme genre.
+
+1 AGRICULTURE.--Dessins reprsentant le labourage avec les boeufs ou
+bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les bliers, et non
+par les _porcs_, comme le dit Hrodote; cinq sortes de charrues; le
+piochage, la moisson du bl; la moisson du lin; la mise en gerbes de ces
+deux espces de plantes; la mise en meule, le battage, le mesurage, le
+dpt en grenier; deux dessins de grands greniers sur des plans
+diffrents; le lin transport par des nes; une foule d'autres travaux
+agricoles, et entre autres la rcolte du lotus; la culture de la vigne,
+la vendange, son transport, l'grenage, le pressoir de deux espces,
+l'un force de bras et l'autre mcanique, la mise en bouteilles ou
+jarres, et le transport la cave; la fabrication du vin cuit, etc.; la
+culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la
+culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux
+suivants, avec lgendes hiroglyphiques explicatives; plus l'_intendant
+de la maison des champs_ et ses secrtaires.
+
+2 ARTS ET MTIERS.--Collection de tableaux, pour la plupart coloris,
+afin de bien dterminer la nature des objets, et reprsentant: le
+sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le
+peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre
+peignant un tableau, avec son _chevalet_; des _scribes_ et commis aux
+critures de toute espce; les ouvriers des carrires transportant des
+blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les oprations; les
+_marcheurs_ ptrissant la terre avec les pieds, d'autres avec les mains;
+la mise de l'argile en cne, le cne plac sur le tour; le potier
+faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la premire _cuite_ au four,
+la seconde au schoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de cannes,
+d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de
+meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou
+maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles divers
+mtiers; le verrier et toutes ses oprations; l'orfvre, le bijoutier,
+le forgeron.
+
+3 CASTE MILITAIRE.--L'ducation de la caste militaire et tous ses
+exercices gymnastiques, reprsents en plus de deux cents tableaux, o
+sont retraces toutes les poses et attitudes que peuvent prendre deux
+habiles lutteurs, attaquant, se dfendant, reculant, avanant, debout,
+renverss, etc.; on verra par l si l'art gyptien se contentait de
+figures de profil, les jambes unies et les bras colls contre les
+hanches. J'ai copi toute cette curieuse srie de militaires nus,
+luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures reprsentant des
+soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un sige, la
+_tortue_ et le _blier_, les punitions militaires, un champ de bataille,
+et les prparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication des
+lances, javelots, arcs, flches, massues, haches d'armes, etc.
+
+4 CHANT, MUSIQUE ET DANSE.--Un tableau reprsentant un concert vocal et
+instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est
+second par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq femmes,
+et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opra tout
+entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de _flte
+traversire_, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des danseurs
+faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin,
+une collection trs-curieuse de dessins reprsentant les danseuses (ou
+filles publiques de l'ancienne gypte), dansant, chantant, jouant la
+paume, faisant divers tours de force et d'adresse.
+
+5 Un nombre considrable de dessins reprsentant l'DUCATION DES
+BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espce, les vaches, les
+veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les
+chevriers, les gardeurs d'nes, les bergers et leurs moutons; des scnes
+relatives l'art vtrinaire; enfin la basse-cour, comprenant
+l'ducation d'une foule d'espces d'oies et de canards, et celle d'une
+espce de cigogne qui tait domestique dans l'ancienne gypte.
+
+6 Une premire base du recueil ICONOGRAPHIQUE, comprenant les
+_portraits_ des rois gyptiens et de grands personnages. Ce portefeuille
+sera complt en Thbade.
+
+7 Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.--On y
+remarque la _mourre_, le jeu de la _paille_, une sorte de _main-chaude_,
+le _mail_, le jeu de _piquets plants en terre_, divers jeux de force;
+la chasse la bte fauve, un tableau reprsentant une grande chasse
+dans le dsert, et o sont figures quinze vingt espces de
+quadrupdes; tableaux reprsentant le retour de la chasse; le gibier est
+port mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux reprsentent la chasse
+des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et
+gouach avec toutes les couleurs et le faire de l'original; enfin, le
+dessin en grand des divers piges pour prendre les oiseaux; ces
+instruments de chasse sont peints isolment dans quelques hypoges;
+plusieurs tableaux relatifs la pche: 1 la pche la ligne; 2 la
+ligne avec canne; 3 au trident ou au _bident_; 4 au filet; plus la
+prparation des poissons, etc.
+
+8 JUSTICE DOMESTIQUE.--J'ai runi sous ce titre une quinzaine de
+dessins de bas-reliefs reprsentant des dlits commis par des
+domestiques; l'arrestation du prvenu, son accusation, sa dfense, son
+jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et
+l'excution, qui se borne la bastonnade, dont procs-verbal est remis,
+avec le corps du procs, entre les mains du matre par l'intendant de la
+maison.
+
+9 LE MNAGE.--J'ai runi dans cette srie, dj fort nombreuse, tout ce
+qui se rapporte la vie prive ou intrieure. Ces dessins fort curieux
+reprsentent: 1 diverses maisons gyptiennes, plus ou moins
+somptueuses; 2 les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le
+tout colori, parce que les couleurs indiquent invariablement la
+matire; 3 un superbe palanquin; 4 des espces de chambres portes
+battantes, portes sur un traneau et qui ont servi de _voitures_ aux
+anciens grands personnages de l'gypte; 5 les singes, chats et chiens
+qui faisaient partie de la maison, ainsi que des _nains_ et autres
+individus mal conforms, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient
+dsopiler la rate des seigneurs gyptiens, aussi bien que, 1500 ans
+aprs, celle de nos vieux barons d'Europe; 6 les officiers d'une grande
+maison, intendants, scribes, etc.; 7 les domestiques portant les
+provisions de bouche de toute espce; les servantes apportant aussi
+divers comestibles; 8 la manire de tuer les boeufs et de les dpecer
+pour le service de la maison; 9 une suite de dessins reprsentant des
+_cuisiniers_ prparant des mets de diverses sortes; 10 enfin, les
+domestiques portant les mets prpars la table du matre.
+
+10 MONUMENTS HISTORIQUES.--Ce recueil contient toutes les
+inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des
+lgendes royales, avec une date exprime, que j'ai vus jusqu'ici.
+
+11 MONUMENTS RELIGIEUX.--Toutes les images des diffrentes divinits,
+dessines en grand et colories d'aprs les plus beaux bas-reliefs. Ce
+recueil s'accrotra prodigieusement mesure que j'avancerai dans la
+Thbade.
+
+12 NAVIGATION.--Recueil de dessins reprsentant la construction des
+btiments et barques de diverses espces, et les jeux des mariniers,
+tout fait analogues aux jotes qui ont lieu sur la Seine dans les
+grands jours de fte.
+
+13 Enfin ZOOLOGIE.--Une suite de _quadrupdes_, d'_oiseaux_, de
+_reptiles_, d'_insectes_ et de _poissons_, dessins et coloris avec
+_toute fidlit_ d'aprs les bas-reliefs peints ou les peintures les
+mieux conserves. Ce recueil, qui compte dj prs de deux cents
+individus, est du plus haut intrt: les oiseaux sont magnifiques, les
+poissons peints dans la dernire perfection, et on aura par l une ide
+de ce qu'tait un hypoge gyptien un peu soign. Nous avons dj
+recueilli le dessin de plus de quatorze espces diffrentes de _chiens_
+de garde ou de chasse, depuis le _lvrier_ jusqu'au _basset jambes
+torses_; j'espre que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront
+gr de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle gyptienne en aussi bon
+ordre.
+
+J'espre complter et tendre dignement ces diverses sries, puisque je
+n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument gyptien; les grands
+difices ne commencent en effet qu' Abydos, et je n'y serai que dans
+dix jours.
+
+J'ai pass, le coeur serr, en face d'_Aschmounin_, en regrettant son
+magnifique portique dtruit tout rcemment; hier, _Antino_ ne nous a
+plus montr que des dbris; tous ses difices ont t dmolis; il ne
+reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.
+
+Je me suis consol un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant
+un fort intressant et dont personne n'a parl jusqu'ici. Nous avons
+reconnu, dans une valle dserte de la montagne arabique, vis--vis
+_Bni-Hassan-el-Aamar_, un petit temple creus dans le roc, dont la
+dcoration, commence par _Thouthmosis IV_, a t continue par
+_Mandoue_ de la XVIIIe dynastie; ce temple, orn de beaux bas-reliefs
+coloris, est ddi la desse _Pascht_ ou _Ppascht_, qui est la
+_Bubastis_ des Grecs et la _Diane_ des Romains; les gographes nous ont
+indiqu _Bni-Hassan_ la position nomme _Speos Artemidos_ (la Grotte
+de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple,
+creus dans le roc (le spos de la desse); et ce monument, qui ne
+prsente en scne que des images de _Bubastis_, la Diane gyptienne, est
+cern par divers hypoges de _chats sacrs_ (l'animal de Bubastis);
+quelques-uns sont creuss dans le roc, un, entre autres, construit sous
+le rgne d'_Alexandre_, fils d'Alexandre le Grand. Devant le temple,
+sous le sable, est un grand _banc_ de momies de chats plis dans des
+nattes et entremls de quelques chiens; plus loin, entre la valle et
+le Nil, dans la plaine dserte, sont deux trs-grands entrepts de
+momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.
+
+Cette nuit j'arriverai _Osiouth_ (Lycopolis), et demain je remettrai
+cette lettre aux autorits locales pour qu'elle soit envoye au Caire,
+de l Alexandrie, et de l enfin en Europe; puisse-t-elle tre mieux
+dirige que les vtres! car je n'ai rien reu d'Europe depuis mon dpart
+de Toulon. Ma sant se soutient, et j'espre que le bon air de Thbes
+m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.
+
+
+
+
+SEPTIME LETTRE
+
+
+Thbes, le 24 novembre 1828.
+
+Ma dernire lettre date de _Bni-Hassan_, continue en remontant le Nil
+et close _Osiouth_, a d en partir du 10 au 12 de ce mois; elle
+parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement
+que celles qui, depuis mon dpart de France, m'ont t adresses par
+ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reu aucune! C'est hier
+seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'gypte,
+que j'ai appris que le Dr Pariset y tait aussi arriv et qu'il se
+trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour
+cela sur ma famille. S'il en tait autrement, et que je fusse tranquille
+sur la sant de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes;
+car enfin je suis au centre de la vieille gypte, et ses plus hautes
+merveilles sont quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite
+de mon itinraire.
+
+C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, aprs avoir visit ses
+hypoges parfaitement dcrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je
+reconnais chaque jour Thbes l'extrme exactitude. Le 11 au matin nous
+passmes devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa
+pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a compltement
+englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines
+d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) reurent ma visite le 12, et je fus
+assez heureux pour y trouver un bloc sculpt qui m'a donn l'poque du
+temple, qui est de Ptolme Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel
+n'est autre chose, comme je l'avais tabli d'avance, que l'Ammon
+gnrateur de mon _Panthon_. L'aprs-midi et la nuit suivante se
+passrent en ftes, bal, tours de force et concert chez l'un des
+commandants de la Haute-gypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses
+gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons,
+_Saouadji_, que j'avais quitt le matin, et o il fallut retourner bon
+gr mal gr pour ne pas dsobliger ce brave homme, bon vivant, bon
+convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de
+Marlborough, que nos jeunes gens lui chantrent en choeur, le fit pmer
+de plaisir, et ses musiciens eurent aussitt l'ordre de l'apprendre.
+(_Voyez l'Extrait de_ l'Itinraire et les lettres du mamour, _ la fin
+de ce volume_.)
+
+Nous partmes le 13 au matin, combls des dons du brave osmanli. A midi,
+on dpassa Ptolmas, o il n'existe plus rien de remarquable. Sur les
+quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous apermes les
+premiers crocodiles; ils taient quatre, couchs sur un lot de sable,
+et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le
+nombre tait le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de
+temps aprs nous dbarqumes _Girg_. Le vent tait faible le 15, et
+nous fmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles,
+semblaient vouloir nous en ddommager; j'en comptai vingt et un, groups
+sur un mme lot, et une borde de coups de fusil balle, tire d'assez
+prs, n'eut d'autre rsultat que de disperser ce conciliabule. Ils se
+jetrent au Nil, et nous perdmes un quart d'heure dsengraver notre
+_maasch_ qui s'tait trop approch de l'lot.
+
+Le 16 au soir, nous arrivmes enfin _Dendrah_. Il faisait un clair de
+lune magnifique, et nous n'tions qu' une heure de distance des
+temples: pouvions-nous rsister la tentation? Souper et partir
+sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais
+arms jusqu'aux dents, nous prmes travers champs, prsumant que les
+temples taient en ligne droite de notre maasch. Nous marchmes ainsi,
+chantant les marches des opras les plus nouveaux, pendant une heure et
+demie, sans rien trouver. On dcouvrit enfin un homme; nous l'appelons,
+mais il s'enfuit toutes jambes, nous prenant pour des Bdouins, car,
+habills l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc capuchon,
+nous ressemblions, pour l'gyptien, une tribu de Bdouins, tandis
+qu'un Europen nous et pris, sans balancer, pour un chapitre de
+chartreux bien arms. On m'amena le fuyard, et, le plaant entre quatre
+de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable,
+peu rassur d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de
+bonne grce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'tait une
+_momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitmes de
+mme. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de dcrire
+l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du
+grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une ide, c'est
+impossible. C'est la grce et la majest runies au plus haut degr.
+Nous y restmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec
+notre pauvre falot, et cherchant lire les inscriptions extrieures au
+clair de la lune. On ne rentra au maasch qu' trois heures du matin pour
+retourner aux temples sept heures. C'est l que nous passmes toute la
+journe du 17. Ce qui tait magnifique la clart de la lune l'tait
+encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les
+dtails. Je vis ds lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre
+d'architecture, couvert de sculptures de dtail du plus mauvais style.
+N'en dplaise personne, les bas-reliefs de Dendrah sont dtestables,
+et cela ne pouvait tre autrement: ils sont d'un temps de dcadence. La
+sculpture s'tait dj corrompue, tandis que l'architecture, moins
+sujette varier puisqu'elle est _un art chiffr_, s'tait soutenue
+digne des dieux de l'gypte et de l'admiration de tous les sicles.
+Voici les poques de la dcoration: la partie la plus ancienne est la
+muraille extrieure, l'extrmit du temple, o sont figurs, de
+proportions colossales, _Cloptre_ et son fils _Ptolme Csar_. Les
+bas-reliefs suprieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que
+les murailles extrieures latrales du _naos_, l'exception de quelques
+petites portions qui sont de l'poque de _Nron_. Le pronaos est tout
+entier couvert de lgendes impriales de _Tibre_, de _Caus_, de
+_Claude_ et de _Nron_; mais dans tout l'intrieur du naos, ainsi que
+dans les chambres et les difices construits sur la terrasse du temple,
+il n'existe pas un seul cartouche sculpt: tous sont vides et rien n'a
+t effac; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles
+de tout l'intrieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent
+remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles
+ressemblent celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de
+ce dernier empereur, et qui, tant ddi _Isis_, conduisait au temple
+de cette desse, plac derrire le grand temple, qui est bien le temple
+de _Hathr_ (Vnus), comme le montrent les mille et une ddicaces dont
+il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la
+Commission d'gypte. Le grand propylon est couvert des images des
+empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a t dcor
+sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_.
+
+Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de
+Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont t
+dmolis par les chrtiens, qui employrent les matriaux btir une
+grande glise dans les ruines de laquelle on trouve des portions
+nombreuses de bas-reliefs gyptiens. J'y ai reconnu les lgendes royales
+de _Nectanbe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin,
+quelques pierres d'un petit difice bti sous les Ptolmes. Ainsi la
+ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquit, si
+l'on s'en rapporte ce qui existe maintenant la surface du sol.
+
+Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), o j'arrivai le lendemain
+matin 19, prsentent bien plus d'intrt, quoiqu'il n'existe de ses
+anciens difices que le haut d'un propylon moiti enfoui. Ce propylon
+est ddi au dieu _Aroris_, dont les images, sculptes sur toutes ses
+faces, sont adores du ct qui regarde le Nil, c'est--dire sur la face
+principale, la plus anciennement sculpte par la reine _Cloptre
+Cocce_, qui y prend le surnom de _Philomtore_, et par son fils
+_Ptolme Soter II_, qui se dcore aussi du titre de _Philomtor_. Mais
+la face suprieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de
+sculptures et termine avec beaucoup de soin, porte partout les lgendes
+royales de _Ptolme Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le
+surnom de _Philomtor_. Quant l'inscription grecque, la restitution de
+[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, propose par M.
+Letronne, est indubitable; car on y lit encore trs-distinctement ...
+[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale o sont les images et
+les ddicaces de Cloptre Cocce et de son fils Ptolme Philomtor
+_Soter II_.
+
+Mais M. Letronne a mal propos restitu [Greek: AeLIOI] l o il faut
+rellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom gyptien du
+dieu auquel est ddi le propylon; car on lit trs-distinctement encore
+dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouv aussi
+dans les ruines de Qous une moiti de stle date du 1er _de Paoni_ de
+l'an XVI de Pharaon _Rhamss-Meamoun_, et relative son retour d'une
+expdition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop
+lourd pour qu'on puisse penser l'emporter.
+
+C'est dans la matine du 20 novembre que le vent, lass de nous
+contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entre du sanctuaire,
+me permit d'aborder enfin _Thbes_. Ce nom tait dj bien grand dans
+ma pense, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de
+la vieille capitale, l'ane de toutes les villes du monde; pendant
+quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier
+jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et
+le prtendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres lgendes que
+celles de _Rhamss le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce
+palais est crit sur toutes ses murailles; les gyptiens l'appelaient le
+_Rhamession_, comme ils nommaient _Amnophion_ le _Memnonium_, et
+_Mandouion_ le palais de Kourna. Le prtendu colosse d'Osimandyas est
+un admirable colosse de _Rhamss le Grand_.
+
+Le second jour fut tout entier pass _Mdinet-Habou_, tonnante
+runion d'difices, o je trouvai les propyles d'_Antonin_, d'_Hadrien_
+et des _Ptolmes_, un difice de _Nectanbe_, un autre de l'thiopien
+_Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin
+l'norme et gigantesque palais de _Rhamss-Meamoun_, couvert de
+bas-reliefs historiques.
+
+Le troisime jour, j'allai visiter les vieux rois de Thbes dans leurs
+tombes, ou plutt dans leurs palais creuss au ciseau dans la montagne
+de _Biban-el-Molouk_: l, du matin au soir, la lueur des flambeaux, je
+me lassai parcourir des enfilades d'appartements couverts de
+sculptures et de peintures, pour la plupart d'une tonnante fracheur;
+c'est l que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intrt
+pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martel d'un bout
+l'autre, except dans les parties o se trouvaient sculptes les images
+de la reine sa mre et celles de sa femme, qu'on a religieusement
+respectes, ainsi que leurs lgendes. C'est, sans aucun doute, le
+tombeau d'un roi condamn par jugement aprs sa mort. J'en ai vu un
+second, celui d'un roi thbain _des plus anciennes poques_, envahi
+postrieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de
+stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi
+des bas-reliefs et des inscriptions traces pour son prdcesseur. Il
+faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle
+funraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point dplacer celui
+de son anctre. A l'exception de ce tombeau-l, tous les autres
+appartiennent des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on
+n'y voit ni le tombeau de Ssostris, ni celui de Moeris. Je ne parle
+point ici d'une foule de petits temples et difices pars au milieu de
+ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la
+desse _Hathr_ (Vnus), ddi par Ptolme-piphane, et un temple de
+_Thoth_ prs de _Mdinet-Habou_, ddi par Ptolme vergte II et ses
+deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolme fait des
+offrandes tous ses anctres mles et femelles, piphane et Cloptre,
+Philopator et Arsino, vergte et Brnice, Philadelphe et Arsino.
+Tous ces Lagides sont reprsents en pied, avec leurs surnoms grecs
+traduits en gyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple
+est d'un fort mauvais got cause de l'poque.
+
+Le quatrime jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour
+visiter la partie orientale de Thbes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais
+immense, prcd de deux oblisques de prs de 80 pieds, d'un seul bloc
+de granit rose, d'un travail exquis, accompagns de quatre colosses de
+mme matire, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis
+jusqu' la poitrine. C'est encore l du Rhamss le Grand. Les autres
+parties du palais sont des rois Mandoue, Horus et Amnophis-Memnon;
+plus, des rparations et additions de Sabacon l'thiopien et de quelques
+Ptolmes, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du
+conqurant. J'allai enfin au palais ou plutt la ville de monuments,
+_Karnac_. L m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que
+les hommes ont imagin et excut de plus grand. Tout ce que j'avais vu
+ Thbes, tout ce que j'avais admir avec enthousiasme sur la rive
+gauche, me parut misrable en comparaison des conceptions gigantesques
+dont j'tais entour. Je me garderai bien de vouloir rien dcrire; car,
+ou mes expressions ne vaudraient que la millime partie de ce qu'on doit
+dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traais une faible
+esquisse, mme fort dcolore, on me prendrait pour un enthousiaste,
+peut-tre mme pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien
+ni moderne n'a conu l'art de l'architecture sur une chelle aussi
+sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux
+gyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et
+l'imagination qui, en Europe, s'lance bien au-dessus de nos portiques,
+s'arrte et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la
+salle hypostyle de Karnac.
+
+[Illustration: ROYAUME DE JUDA PERSONNIFI
+
+_parmi les peuples vaincus par Ssac (Le Pharaon Sesonchis)_]
+
+Dans ce palais merveilleux, j'ai contempl les _portraits_ de la plupart
+des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des
+_portraits_ vritables; reprsents cent fois dans les bas-reliefs des
+murs intrieurs et extrieurs, chacun conserve une physionomie propre et
+qui n'a aucun rapport avec celle de ses prdcesseurs ou successeurs;
+l, dans des tableaux colossals, d'une sculpture vritablement grande et
+tout hroque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit
+_Mandoue_ combattant les peuples ennemis de l'gypte, et rentrant en
+triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de
+Rhamss-Ssostris; ailleurs, _Ssonchis_ tranant aux pieds de la
+Trinit thbaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente
+nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouv, comme cela devait
+tre, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de
+Juda_ (Pl. 2.) C'est l un commentaire joindre au chapitre XIV du
+troisime livre des Rois, qui raconte en effet l'arrive de _Ssonchis_
+ Jrusalem et ses succs: ainsi l'identit que nous avons tablie entre
+le _Sheschonck_ gyptien, le _Ssonchis_ de Manthon et le _Ssac_ ou
+_Scheschk_ de la Bible, est confirme de la manire la plus
+satisfaisante. J'ai trouv autour des palais de Karnac une foule
+d'difices de toutes les poques, et lorsque, au retour de la seconde
+cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'tablir pour
+cinq ou six mois Thbes, je m'attends une rcolte immense de faits
+historiques, puisque, en courant Thbes comme je l'ai fait pendant
+quatre jours, sans voir mme un seul des milliers d'hypoges qui
+criblent la montagne libyque, j'ai dj recueilli des documents fort
+importants.
+
+Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stle que
+j'ai vue Alexandrie: elle est trs-importante pour la chronologie des
+derniers Sates de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies
+d'inscriptions hiroglyphiques graves sur des rochers, sur la route de
+_Cosser_, qui donnent la dure expresse du rgne des rois de la
+dynastie persane.
+
+J'omets une foule d'autres rsultats curieux; je devrais passer tout mon
+temps crire, s'il fallait dtailler toutes mes observations
+nouvelles. J'cris ce que je puis dans les moments o les ruines
+gyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et
+de ces jouissances rellement trop vives si elles devaient se renouveler
+souvent ailleurs comme Thbes.
+
+Ma sant est excellente; le climat me convient, et je me porte bien
+mieux qu' Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai
+dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1 un aga turc, commandant en
+chef de Kourna, dans le palais de Mandoue; 2 le Cheik-el-Blad de
+Mdinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamessium et au palais de
+Rhamss-Meainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se
+prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'gypte. Je leur
+fais porter de temps en temps des pipes et du caf, et mon drogman est
+charg de les amuser pendant que j'cris; je n'ai que la peine de
+rpondre, par intervalles rgls, _Thabin_ (Cela va bien), la
+question _Ente-Thaeb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent
+rgulirement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite
+dner tour de rle. On nous comble de prsents; nous avons un troupeau
+de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci,
+paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous
+donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le
+docteur Pariset vnt me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je
+n'ai aucune nouvelle, pas mme d'Alexandrie. J'crirai de Syne, avant
+de franchir la premire cataracte, si cependant j'ai une occasion pour
+faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci _Osiouth_, o j'ai
+tabli un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli
+Bni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Frussac; j'en ai trouv
+aussi de trs-beaux Thbes. J'espre aussi que notre vnrable ami M.
+Dacier trouvera quelque distraction ses souffrances dans le peu que
+j'ai pu dire des magnificences de cette Thbes qui excitait tant son
+enthousiasme cause de l'honneur qui en revient l'esprit humain; je
+lui en dirai encore davantage. Il ne manque mes satisfactions que
+celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.
+
+
+
+
+HUITIME LETTRE
+
+
+De l'le de Philae, le 8 dcembre 1828.
+
+Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'le sainte d'Osiris, la
+frontire extrme de l'gypte et au milieu des _noirs thiopiens_, comme
+et dit un brave Romain de la garnison de Syne, faisant une partie de
+chasse aux environs des cataractes.
+
+Je quittai Thbes le 26 novembre, et c'est de ce monde enchant que ma
+dernire lettre est date; il a fallu m'abstenir de donner des dtails
+sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques
+lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est
+aprs mon retour sur ce sol classique, aprs l'avoir tudi pas pas,
+que je pourrai crire avec connaissance de cause, avec des ides
+arrtes et des rsultats bien mris. Thbes n'est encore pour moi, qui
+l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades,
+d'oblisques et de colosses; il faut examiner un un les membres pars
+du monstre pour en donner une ide trs-prcise. Patience donc, jusqu'
+l'poque o je planterai mes tentes dans les pristyles du palais des
+Rhamss.
+
+Le 26 au soir, nous abordmes _Hermonthis_, et nous courmes le 27 au
+matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosit que je
+n'avais aucune notion bien prcise sur l'poque de sa construction:
+personne n'avait encore dessin une seule de ses lgendes royales; j'y
+passai la journe entire, et le rsultat de cet examen prolong fut de
+m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a t
+construit sous le rgne de la dernire _Cloptre_, fille de Ptolme
+Aults, et en commmoraison de sa grossesse et de son heureuse
+dlivrance d'un gros garon, Ptolme Csarion, le fruit de sa
+bnvolence envers Jules Csar, ce que dit l'histoire.
+
+La cella du temple est en effet divise en deux parties: une grande
+pice (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la place du
+sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers
+l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pice
+(laquelle est appele _le lieu de l'accouchement_ dans les inscriptions
+hiroglyphiques) est occupe par un bas-relief reprsentant la desse
+Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu _Harphr_. La gisante
+est soutenue et servie par diverses desses du premier ordre:
+l'_accoucheuse divine_ tire l'enfant du sein de la mre; la _nourrice
+divine_ tend les mains pour le recevoir, assiste d'une _berceuse_. Le
+pre de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, accompagn
+de la desse Soven, l'Ilithya, la Lucine gyptienne, protectrice des
+accouchements. Enfin, la reine Cloptre est cense assister ces
+couches divines, dont les siennes ne seront ou plutt n'ont t qu'une
+imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouche reprsente
+l'allaitement et l'ducation du jeune dieu nouveau-n; et sur les parois
+latrales sont figures _les douze heures du jour_ et _les douze heures
+de la nuit_, sous la forme de femmes ayant un disque toil sur la tte.
+Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessin par la Commission
+d'gypte, pourrait bien n'tre que le thme natal d'Harphr, ou mieux
+encore celui de Csarion, nouvel Harphr. Il ne s'agirait donc plus,
+dans ce zodiaque, ni de solstice d't, ni de l'poque de la fondation
+du temple d'Hermonthis.
+
+En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit un
+grand bas-relief sculpt sur la paroi gauche de cette principale
+pice; il reprsente la desse Ritho, relevant de couches, soutenue
+encore par la Lucine gyptienne Soven, et prsente l'assemble des
+dieux; le pre divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la main comme
+pour la fliciter de son heureuse dlivrance, et les autres dieux
+partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est dcor de
+tableaux, dans lesquels le jeune Harphr est successivement prsent
+Ammon, _Mandou_ son pre, aux dieux _Phr_, Phtha, Sev (Saturne),
+etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes
+caractristiques, comme se dmettant, en faveur de l'enfant, de tout
+leur pouvoir et de leurs attributions particulires, et Ptolme
+Csarion, face enfantine, assiste toutes ces prsentations de son
+image, le dieu Harphr dont il est le reprsentant sur la terre. Tout
+cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout fait dans le gnie de
+l'ancienne gypte, qui assimilait ses rois ses dieux. Du reste, toutes
+les ddicaces et inscriptions intrieures et extrieures du temple
+d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolme Csarion et de sa mre
+Cloptre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa construction.
+Les colonnes de l'espce de pronaos qui le prcde n'ont point toutes
+t sculptes; le travail est demeur imparfait, et cela tient peut-tre
+au motif mme de la ddicace du temple: Auguste et ses successeurs, qui
+ont termin tant de temples commencs par les Lagides, ne pouvaient tre
+trs-empresss d'achever celui-ci, monument de la naissance du fils mme
+de Jules Csar, roi enfant dont ils ne respectrent gure les droits. Du
+reste, un _cachef_ a trouv fort commode de s'y faire une maison, une
+basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de
+misrables murs de limon blanchis la chaux.
+
+Le 28 au soir, nous tions _Esn_, avec le projet de ne pas nous y
+arrter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et dbarquai sur la
+rive orientale pour aller voir le temple de _Contra-Lato_. J'y arrivai
+trop tard, on l'avait dmoli depuis une douzaine de jours, pour
+renforcer le quai d'Esn, que le Nil menace et finira par emporter.
+
+De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il
+avait abord sur un point peu profond, et que, touchant bientt, il
+n'avait pu tre entirement coul fond. Il fallut le vider, et
+retourner _Esn_ le soir mme, pour le radouber et faire boucher la
+voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouilles, nous avons perdu
+notre sel, notre riz, notre farine de mas. Tout cela n'est rien auprs
+du danger qui nous et menacs si cette voie d'eau se ft ouverte
+pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coul
+irrmissiblement. Que le grand Ammon soit donc lou! Pendant que nous
+schions notre dsastre dans la matine du 29, j'allai visiter le grand
+temple d'_Esn_, qui, grce sa nouvelle destination de _magasin de
+coton_, chappera quelque temps encore la destruction. J'y ai vu,
+comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des
+sculptures dtestables. La portion la plus ancienne est le fond du
+pronaos, c'est--dire la porte et le fond de la _cella_, contre laquelle
+le portique a t appliqu: cette partie est de Ptolme piphane. La
+corniche de la faade du pronaos porte les lgendes impriales de
+Claude; les corniches des bases latrales, les lgendes de Titus, et,
+dans l'intrieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des
+lgendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de _Septime
+Svre_, que je trouve ici pour la premire fois. Le temple est ddi
+Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hiroglyphique de l'une des
+colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit
+remonter l'poque de Thouthmosis III (Moeris). Mais tout ce qui est
+visible _Esn_ est des temps modernes; c'est un des monuments les plus
+rcemment achets.
+
+Le 29 au soir, nous tions _Elthya_ (El-Kab); je parcourus l'enceinte
+et les ruines, la lanterne la main; mais je ne trouvai plus rien: les
+restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi dmolis il y a
+peu de temps pour rparer le quai d'_Esn_ ou quelque autre construction
+rcente. Avais-je tort de me presser de venir en gypte?
+
+Je visitai le grand temple d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna), dans
+l'aprs-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en est
+trs-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolme
+piphane; viennent ensuite Philomtor et vergte II; enfin, Soter II et
+son frre Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement travaill;
+j'y ai retrouv la Brnice, femme de Ptolme Alexandre, que je
+connaissais dj par un contrat dmotique. Le temple est ddi Aroris
+(l'Apollon grec). Je l'tudierai en dtail, comme tous les autres, en
+redescendant de la Nubie.
+
+Les carrires de Silsilis (Djbel-Selslh) m'ont vivement intress;
+nous y abordmes le 1er dcembre une heure: l, mes yeux, fatigus de
+tant de sculptures du temps des Ptolmes et des Romains, ont revu avec
+dlices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrires sont trs-riches en
+inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles
+creuses dans le roc par Amnophis-Memnon, Horus, Rhamss le Grand,
+Rhamss son fils, Rhamss-Meamoun, Mandoue. Elles ont de belles
+inscriptions hiratiques; j'tudierai tout cela mon retour, et me
+promets des rsultats fort intressants dans cette localit.
+
+Le soir mme du 1er dcembre, nous arrivmes _Ombos_; je courus au
+grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de Ptolme
+piphane, et le reste, de Philomtor et d'vergte II. Un fait curieux,
+c'est le surnom de _Triphoene_ donn constamment Cloptre, femme de
+Philomtor, soit dans la grande ddicace hiroglyphique sculpte sur la
+frise antrieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l'intrieur;
+c'est vous autres Grecs d'gypte d'expliquer cette singularit:
+j'avais dj trouv ce surnom dans un de nos contrats dmotiques du
+Louvre. Le temple d'_Ombos_ est ddi deux divinits: la partie droite
+et la plus noble, au vieux _Svek_ tte de crocodile (le Saturne
+gyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), Athyr et au jeune dieu
+Khons. La partie gauche du temple est consacre une seconde Triade
+d'un ordre moins lev, savoir: Aroris (l'Aroris-Apollon), la
+desse Tsonnofr et leur fils Pnevtho. Dans le mur d'enceinte
+gnrale des temples d'_Ombos_, j'ai trouv une porte engage, d'un
+excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des difices
+primitifs d'_Ombos_.
+
+Ce n'est que le 4 dcembre au matin que le vent voulut bien nous
+permettre d'arriver _Syne_ (Assouan), dernire ville de l'gypte au
+sud. J'eus encore l de cuisants regrets prouver: les deux temples de
+l'le d'_lphantine_, que j'allai visiter aussitt que l'ardeur du
+soleil fut amortie, ont aussi t dmolis: il n'en reste que la place.
+Il a fallu me contenter d'une porte ruine, en granit, ddie au nom
+d'_Alexandre_ (le fils du conqurant), au dieu d'lphantine Chnouphis,
+et d'une douzaine de _proscynemata_ (actes d'adoration) hiroglyphiques
+gravs sur une vieille muraille; enfin, de quelques dbris pharaoniques
+pars et employs comme matriaux dans des constructions du temps des
+Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syne: c'est
+ce que j'ai vu de plus misrable en sculpture; mais j'y ai trouv, pour
+la premire fois, la lgende impriale de _Nerva_, qui n'existe point
+ailleurs, ma connaissance. Ce petit temple tait ddi aux dieux du
+pays et de la cataracte, Chnouphis, Sat (Junon) et Anoukis (Vesta).
+
+A Syne, nous avons vacu nos maasch, et fait transporter tout notre
+bagage dans l'le de _Philae_, dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir,
+j'enfourchai un ne, et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une
+douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu Philae en
+traversant toutes les carrires de granit rose, hrisses d'inscriptions
+hiroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et aprs
+avoir travers le Nil en barque pour aborder dans l'le sainte, quatre
+hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque pic, me
+prirent sur leurs paules et me hissrent jusqu'auprs du petit temple
+jour, o l'on m'avait prpar une chambre dans de vieilles constructions
+romaines, assez semblable une prison, mais fort saine et couvert des
+mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le
+Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter pniblement le grand temple;
+au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relev, vu que ma
+goutte de Paris a jug propos de se porter la premire cataracte et
+de me traquer au passage; elle est fort benote du reste, et j'en serai
+quitte demain ou aprs. En attendant, on prpare nos barques pour le
+voyage de Nubie: c'est du nouveau voir. J'crirai de ce pays, si j'ai
+une occasion avant mon retour en gypte; tout va trs-bien du reste.
+
+C'est ici, Philae, que j'ai enfin reu des lettres d'Europe, la date
+des 15 et 25 aot et 3 septembre derniers, voil tout; enfin, c'est
+quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu.
+
+
+
+
+NEUVIEME LETTRE
+
+
+Ouadi-Halfa, deuxime cataracte, 1er janvier 1829.
+
+
+
+
+Me voici arriv fort heureusement au terme extrme de mon voyage: j'ai
+devant moi la deuxime cataracte, barrire de granit que le Nil a su
+vaincre, mais que je ne dpasserai pas. Au del existent bien des
+monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer
+nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles trouver, courir des
+dserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches veulent
+au moins manger comme dix, et les vivres sont dj fort rares ici: c'est
+notre biscuit de Syne qui nous a sauvs. Je dois donc arrter ma course
+en ligne droite, et virer de bord, pour commencer srieusement
+l'exploration de la Nubie et de l'gypte, dont j'ai une ide gnrale
+acquise en montant: mon travail _commence rellement aujourd'hui_,
+quoique j'aie dj en portefeuille plus de six cents dessins; mais il
+reste tant faire que j'en suis presque effray; toutefois, je prsume
+m'en tirer mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai
+[mention manuscrite: mot barr et remplac par: explorerai] la Nubie
+pendant le mois de janvier, et la mi-fvrier je m'tablirai Thbes,
+jusqu'au milieu d'aot que je redescendrai rapidement le Nil en ne
+m'arrtant qu' Dendrah et Abydos. Le reste est dj en portefeuille.
+Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie.
+
+Ma dernire lettre tait de _Philae_. Je ne pouvais tre longtemps
+malade dans l'le d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu de
+jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot barr
+et remplac par: exploration] des monuments. Tout y est _moderne_,
+c'est--dire de l'poque grecque ou romaine, l'exception d'un petit
+temple d'Hathr et d'un propylon engag dans le premier pylne du temple
+d'Isis, lesquels ont t construits et ddis par le pauvre Nectanbe
+Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple,
+commence par Philadelphe, continue sous vergte Ier et piphane,
+termine par vergte II et Philomtor, est digne en tout de cette
+poque de dcadence; les portions d'difices construits et dcors sous
+les Romains sont pires, et quand j'ai quitt cette le, j'tais bien las
+de cette sculpture barbare. Je m'y arrterai cependant encore quelques
+jours en repassant, pour complter la partie mythologique, et je me
+ddommagerai en courant les rochers de la premire cataracte, couverts
+d'inscriptions du temps des Pharaons.
+
+Nous avions quitt notre maasch et notre dahabi _Assouan_ (Syne), ces
+deux barques tant trop grandes pour passer la cataracte: c'est le 16
+dcembre que notre nouvelle escadre d'en de la cataracte se trouva
+prte nous recevoir. Elle se compose d'une petite dahabi (vaisseau
+amiral), portant pavillon franais sur pavillon toscan, de deux barques
+ pavillon franais, deux barques pavillon toscan, la barque de la
+cuisine et des provisions, pavillon bleu, et d'une barque portant la
+force arme, c'est--dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha)
+avec leurs cannes pomme d'argent, qui nous accompagnent et font les
+fonctions du pouvoir excutif. J'oubliais de dire que l'amiral est arm
+d'une pice de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour
+d'Esn, nous a prte son passage Philae: aussi avons-nous fait une
+belle dcharge en arrivant la deuxime cataracte, but de notre
+plerinage.
+
+On mit la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec
+un assez bon vent; nous passmes devant _Dboud_ sans nous arrter,
+voulant arriver le plus tt possible jusqu'au point extrme de notre
+course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de
+l'poque moderne. Le 17, quatre heures du soir, nous tions en face
+des petits monuments de _Qartas_, o je ne trouvai rien glaner. Le 18,
+on dpassa _Taffah_ et _Kalabsch_, sans aborder. Nous passmes ensuite
+sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entrs dans la zone torride,
+nous grelottmes tous de froid et fmes obligs ds lors de nous charger
+de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchmes au del de _Dandour_,
+en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le
+lendemain 19, aux monuments de _Ghirch_, qui sont du bon temps, ainsi
+qu'au grand temple de _Dakkh_, de l'poque des Lagides. Nous
+dbarqumes le soir _Mharraka_, temple gyptien des bas temps, chang
+jadis en glise copte. Le 20, je restai une heure _Ouadi-Essboua_ ou
+la _Valle des Lions_, ainsi nomme des sphinx qui ornent le dromos d'un
+monument bti sous le rgne de Ssostris, mais vritable difice de
+province, construit en pierres lies avec du mortier. J'ai pris un
+morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc.,
+pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui faire
+plaisir. Nous perdmes le 21 et le 22 tourner, malgr vents et calme,
+le grand coude d'_Amada_, dont je dois tudier le temple, important par
+son antiquit, au retour de la deuxime cataracte. Nous le dpassmes
+enfin le 23, et arrivmes _Derr_ ou _Derri_ de trs-bonne heure. L je
+trouvai, pour consolation, un joli temple creus dans le roc, conservant
+encore quelques bas-reliefs des conqutes de Rhamss le Grand, et j'y
+recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce
+Pharaon.
+
+Le cachef de _Derr_, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement
+que, n'ayant pas de quoi nous donner souper, il viendrait souper avec
+nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une ide de la splendeur et des
+ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; cela
+fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du
+soleil, nous quittmes Derri, passmes sous le fort ruin d'_Ibrim_ et
+allmes coucher sur la rive orientale, _Ghbel-Mesms_, pays charmant
+et bien cultiv. Nous cheminmes le 25, tantt avec le vent, tantt avec
+la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-l
+Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs bats sur un lot de
+sable prs du lieu o nous couchmes.
+
+Enfin, le 26, neuf heures du matin, je dbarquai _Ibsamboul_, o
+nous avons sjourn aussi le 27. L, je pouvais jouir des plus beaux
+monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficult. Il y a deux
+temples entirement creuss dans le roc, et couverts de sculptures. La
+plus petite de ces excavations est un temple d'_Hathr_, ddi par la
+reine Nofr-Ari, femme de Rhamss le Grand, dcor extrieurement d'une
+faade contre laquelle s'lvent six colosses de trente-cinq pieds
+chacun environ, taills aussi dans le roc, reprsentant le Pharaon et sa
+femme, ayant leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec
+leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; leur
+stature est svelte et leur galbe trs-lgant; j'en aurai des dessins
+trs-fidles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait
+dessiner les plus intressants.
+
+Le grand temple d'Ibsamboul vaut lui seul le voyage de Nubie: c'est
+une merveille qui serait une fort belle chose, mme Thbes. Le travail
+que cette excavation a cot effraye l'imagination. La faade est
+dcore de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-un pieds
+de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, reprsentent Rhamss le
+Grand; leurs faces sont _portraits_, et ressemblent parfaitement aux
+figures de ce roi qui sont Memphis, Thbes et partout ailleurs.
+C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entre;
+l'intrieur en est tout fait digne; mais c'est une rude preuve que de
+le visiter. A notre arrive, les sables, et les Nubiens qui ont soin de
+les pousser, avaient ferm l'entre. Nous la fmes dblayer; nous
+assurmes le mieux que nous le pmes le petit passage qu'on avait
+pratiqu, et nous prmes toutes les prcautions possibles contre la
+coule de ce sable infernal qui, en gypte comme en Nubie, menace de
+tout engloutir. Je me dshabillai presque compltement, ne gardant que
+ma chemise arabe et un caleon de toile, et me prsentai plat-ventre
+la petite ouverture d'une porte qui, dblaye, aurait au moins 25 pieds
+de hauteur. Je crus me prsenter la bouche d'un four, et, me glissant
+entirement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphre chauffe
+cinquante et un degrs: nous parcourmes cette tonnante excavation,
+Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie la
+main. La premire salle est soutenue par huit piliers contre lesquels
+sont adosss autant de colosses de trente pieds chacun, reprsentant
+encore Rhamss le Grand: sur les parois de cette vaste salle rgne une
+file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conqutes du
+Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, reprsentant son char de
+triomphe, accompagn de groupes de prisonniers nubiens, ngres, etc., de
+grandeur naturelle, offre une composition de toute beaut et du plus
+grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux
+bas-reliefs religieux, offrant des particularits fort curieuses. Le
+tout est termin par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre
+belles statues, bien plus fortes que nature et d'un trs-bon travail. Ce
+groupe, reprsentant Ammon-Ra, Phr, Phtha, et Rhamss le Grand assis au
+milieu d'eux, mriterait d'tre dessin de nouveau.
+
+Aprs deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les
+bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il
+fallut regagner l'entre de la fournaise en prenant des prcautions pour
+en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et
+mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitt que je fus revenu la
+lumire; et l, assis auprs d'un des colosses extrieurs dont l'immense
+mollet arrtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure
+pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma
+barque, o je passai prs de deux heures sur mon lit. Cette visite
+exprimentale m'a prouv qu'on peut rester deux heures et demie trois
+heures dans l'intrieur du temple sans prouver aucune gne de
+respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux
+articulations; j'en conclus donc qu' notre retour nous pourrons
+dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de
+quatre (pour ne pas dpenser trop d'air), et pendant deux heures le
+matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le
+rsultat en est si intressant, les bas-reliefs sont si beaux, que je
+ferai tout pour les avoir, ainsi que les lgendes compltes. Je compare
+la chaleur d'Ibsamboul celle d'un bain turc, et cette visite peut
+amplement nous en tenir lieu.
+
+Nous avons quitt Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arrter
+_Ghbel-Addh_, o est un petit temple creus dans le roc. La plupart de
+ses bas-reliefs ont t couverts de mortier par des chrtiens qui ont
+dcor cette nouvelle surface de peintures reprsentant des saints, et
+surtout saint Georges cheval; mais je parvins constater, en faisant
+sauter le mortier, que ce temple avait t ddi Thoth par le roi
+Horus, fils d'Amnophis-Memnon, et je russis faire excuter les
+dessins de trois bas-reliefs fort intressants pour la mythologie: nous
+allmes de l coucher _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous
+permit d'avancer que jusqu'au-del de _Serr_, et le 30, midi, nous
+sommes enfin arrivs _Ouadi-Halfa_, une demi-heure de la seconde
+cataracte, o sont poses nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du
+soleil, je fis une promenade la cataracte.
+
+C'est hier seulement que je me mis srieusement l'ouvrage. J'ai trouv
+ici, sur la rive occidentale, les dbris de trois difices, mais des
+arases qui ne conservent que la fin des lgendes hiroglyphiques. Le
+premier, le plus au nord, tait un petit difice carr, sans sculpture
+et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup intress;
+c'tait un temple dont les murs ont t construits en grandes briques
+crues, l'intrieur tant soutenu par des piliers en pierre de grs ou
+des colonnes de mme matire: mais, comme toutes celles des plus
+anciennes poques, ces colonnes taient semblables au dorique et
+tailles pans trs-rguliers et peu marqus. C'est l l'origine
+incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, ddi Horammon
+(Ammon gnrateur), a t lev sous le roi Amnophis II, fils et
+successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constat en faisant
+fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de
+piliers et de colonnes o j'apercevais quelques traces de lgendes
+hiroglyphiques. J'ai t assez heureux pour trouver la fin de la
+ddicace du temple sur les dbris des montants de la premire porte.
+J'ai, de plus, dcouvert et fait dsensabler avec les mains une grande
+stle, engage dans une muraille en briques du temple, portant un acte
+d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamss Ier,
+avec trois lignes ajoutes dans le mme but par le Pharaon son
+successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait
+fouiller par tous nos quipages, avec pelles et pioches, dans le
+sanctuaire (ou plutt la place qu'il occupait), et nous y avons trouv
+une autre grande stle que je connaissais par les dessins du docteur, et
+fort importante, puisqu'elle reprsente le dieu Mandou, une des grandes
+divinits de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la
+XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux
+inscrit dans une espce de bouclier attach la figure, agenouille et
+lie, qui reprsente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici
+leurs noms, ou plutt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1 _Sehamik_,
+2 _Osaou_, 3 _Schat_, 4 _Oscharkin_, 5 _Ks_; trois autres noms
+sont entirement effacs. Quant ceux qui restent, je doute qu'on les
+trouve dans aucun gographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux
+mille ans avant Jsus-Christ.
+
+Un second temple, plus grand, mais tout aussi dtruit que le prcdent,
+existe un peu plus au sud: il est du rgne de Thouthmosis III (Moeris),
+construit galement en briques, avec piliers-colonnes doriques
+primitifs, montants et portes en grs; c'tait le grand temple de la
+ville gyptienne de _Bhni_ qui exista sur cet emplacement, et qui,
+d'aprs l'tendue des dbris de poteries rpandus sur la plaine
+aujourd'hui dserte, parat avoir t assez grande. Ce fut sans doute la
+place forte des gyptiens pour contenir les peuples habitant entre la
+premire et la seconde cataracte. Ce grand temple tait ddi Ammon-Ra
+et Phr, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voil tout
+ce qui reste Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais la
+premire inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse
+mes souhaits d'heureuse anne ... Je vous embrasse tous cette
+intention.
+
+
+
+
+A M. DACIER.
+
+
+Ouadi-Halfa, la seconde cataracte, 1er janvier 1829.
+
+Monsieur,
+
+Quoique spar de vous par les dserts et par toute l'tendue de la
+Mditerrane, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pense,
+et de tout coeur, ceux qui vous offrent leurs voeux au renouvellement
+de l'anne. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins
+ardents, ni moins sincres; je vous prie de les agrer comme un
+tmoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos
+bonts et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous
+honorer mon frre et moi.
+
+Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son
+embouchure jusqu' la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer
+qu'il n'y a rien modifier dans _notre Lettre sur l'alphabet des
+hiroglyphes_; notre alphabet est bon: il s'applique avec un gal
+succs, d'abord aux monuments gyptiens du temps des Romains et des
+Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand intrt, aux
+inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des poques
+pharaoniques. Tout lgitime donc les encouragements que vous avez bien
+voulu donner mes travaux hiroglyphiques, dans un temps o l'on
+n'tait pas universellement dispos leur prter faveur.
+
+Me voici au point extrme de ma navigation vers le midi. La seconde
+cataracte m'arrte: d'abord par l'impossibilit de la faire franchir par
+mon _escadre_ compose de sept voiles, et en second lieu, parce que la
+famine m'attend au del, et qu'elle terminerait promptement une pointe
+imprudente tente sur l'thiopie; ce n'est pas moi de recommencer
+Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attach mes compagnons de
+voyage qu'il ne l'tait probablement aux siens. Je tourne donc ds
+aujourd'hui ma proue du ct de l'gypte pour redescendre le Nil, en
+tudiant successivement fond les monuments de ses deux rives; je
+prendrai tous les dtails dignes de quelque intrt, et d'aprs l'ide
+gnrale que je m'en suis forme en montant, la moisson sera des plus
+riches et des plus abondantes.
+
+Vers le milieu de fvrier je serai Thbes, car je dois au moins donner
+quinze jours au magnifique temple d'_Ibsamboul,_ l'une des merveilles de
+la Nubie, cre par la puissance colossale de Rhamss-Ssostris, et un
+mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la premire
+et la deuxime cataracte. Philae a t peu prs puise pendant les
+dix jours que nous y avons passs en remontant le Nil; et les temples
+d'Ombos, d'Edfou et d'sn, si vants au dtriment de ceux de Thbes,
+m'arrteront peu de temps, parce que je les ai dj classs, et que je
+trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les
+dtails mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu' des
+sources pures. Je me bornerai recueillir quelques inscriptions
+historiques, et certains dtails de costume qui sentent la dcadence et
+qu'il est utile de conserver.
+
+Mes portefeuilles sont dj bien riches: je me fais d'avance un plaisir
+de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille gypte,
+religion, histoire, arts et mtiers, moeurs et usages; une grande partie
+de mes dessins sont coloris, et je ne crains pas d'assurer qu'ils
+reproduisent le vritable style des originaux avec une scrupuleuse
+fidlit. Je serai heureux de ces conqutes si elles obtiennent votre
+intrt et vos suffrages.
+
+Je vous prie, Monsieur, d'agrer la nouvelle assurance de mon
+trs-respectueux attachement.
+
+
+
+
+DIXIME LETTRE
+
+
+Ibsamboul, le 12 janvier 1829.
+
+J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique
+excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la
+premire fois, et je regrette de n'tre point muni de quelque lampe
+merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin
+de convaincre ainsi d'un seul coup les dtracteurs de l'art gyptien.
+Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons
+entrepris, et dont le rsultat aura quelque droit l'attention
+publique. Tout ceux qui connaissent la localit savent quelles
+difficults on a vaincre pour dessiner un seul hiroglyphe dans le
+grand temple.
+
+C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde
+cataracte. Nous couchmes _Gharbi-Serr_, et le lendemain, vers midi,
+j'abordai sur la rive droite du Nil, pour tudier les excavations de
+_Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_ _Ghbel-Addh,_ dont
+j'ai parl dans ma dernire lettre; il fallut gravir un rocher presque
+pic sur le Nil, pour arriver une petite chambre creuse dans la
+montagne, et orne de sculptures fort endommages. Je suis parvenu
+cependant reconnatre que c'tait une chapelle ddie la desse
+_Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un
+prince thiopien, nomm _Pohi,_ lequel, tant gouverneur de la Nubie
+sous le rgne de Rhamss le Grand, supplie la desse de faire que le
+conqurant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales,
+toujours_.
+
+Le 3 au matin, nous avons amarr nos vaisseaux devant le _temple
+d'Hathr_ _Ibsamboul_; j'ai dj donn une note sur ce joli temple.
+J'ajouterai qu' sa droite on a sculpt, sur le rocher, un fort grand
+tableau, dans lequel un autre prince _thiopien_ prsente au roi Rhamss
+le Grand l'emblme de la victoire (cet emblme est l'insigne ordinaire
+_des princes ou des fils des rois_) avec la lgende suivante en beaux
+caractres hiroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton pre
+Ammon-Ra t'a dot, Rhamss! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde
+de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens,
+toujours_.
+
+Il parat donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique
+inquitaient les paisibles cultivateurs des valles du Nil. Il est fort
+remarquable, du reste, que je n'aie trouv jusqu'ici sur les monuments
+de la Nubie que des noms de princes thiopiens et nubiens, comme
+gouverneurs du pays, sous le rgne mme de Rhamss le Grand et de sa
+dynastie. Il parat aussi que la Nubie tait tellement lie l'gypte
+que les rois se fiaient compltement aux hommes du pays mme, pour le
+commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stle encore
+sculpte sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nomm _Ma,
+commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _n dans la contre de
+Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon
+_Mandoue Ier_, le quatrime successeur de Rhamss le Grand, d'une
+manire trs-emphatique; il rsulte aussi de plusieurs autres stles que
+divers _princes thiopiens_ furent employs en Nubie par les hros de
+l'gypte.
+
+Le 3 au soir commencrent nos travaux Ibsamboul: il s'agissait
+d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux
+bas-reliefs. Nous avons form l'entreprise d'avoir le dessin _en grand
+et colori_ de tous les bas-reliefs qui dcorent la grande salle du
+temple, les autres pices n'offrant que des sujets religieux; et lorsque
+l'on saura que la chaleur qu'on prouve dans ce temple, aujourd'hui
+_souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la faade),
+est comparable celle d'un bain turc fortement chauff; quand on saura
+qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissle perptuellement
+d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dgoutte sur le papier
+dj tremp par la chaleur humide de cette atmosphre, chauffe comme
+dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens,
+qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne
+sortent que par puisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs
+jambes refusent de les porter.
+
+Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possdons dj
+_six grands tableaux_ reprsentant:
+
+1er. Rhamss le Grand sur son char, les chevaux lancs au grand galop;
+il est suivi de trois de ses fils, monts aussi sur des chars de guerre;
+il met en fuite une arme assyrienne et assige une place forte.
+
+2e. Le roi pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en perant un
+second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une
+composition admirables.
+
+3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'arme; on vient lui
+annoncer que les ennemis attaquent son arme. On prpare le char du roi,
+et des serviteurs modrent l'ardeur des chevaux, qui sont dessins, ici
+comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis,
+monts sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de
+chars gyptiens mthodiquement rangs. Cette partie du tableau est
+pleine de mouvement et d'action: c'est comparable la plus belle
+bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent
+involontairement.
+
+4e. Le triomphe du roi et sa rentre solennelle ( _Thbes_, sans
+doute), debout sur un char superbe, tran par des chevaux marchant au
+pas et richement caparaonns. Devant le char sont deux rangs de
+prisonniers africains, les uns de race _ngre_ et les autres de race
+_barabra,_ formant des groupes parfaitement dessins, pleins d'effet et
+de mouvement.
+
+5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux
+dieux de _Thbes_ et ceux d'_Ibsamboul_.
+
+Il reste terminer le dessin d'un norme bas-relief occupant presque
+toute la paroi droite du temple: composition immense, reprsentant une
+bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les
+chars, les bagages de l'arme, les jeux et les punitions militaires,
+etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera termin, mais
+sans couleurs, parce que l'humidit les a fait disparatre. Il n'en est
+point ainsi des six tableaux prcdemment indiqus; tout est colori et
+copi jusque dans les plus minces dtails avec un soin religieux. On
+aura ainsi une ide de la magnificence du costume et des chars des vieux
+Pharaons au XVIe sicle avant J.-C.; on pourra comprendre alors
+l'tonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je
+voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui
+refusent de croire l'lgante richesse que la sculpture peinte ajoute
+ l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je rponds qu'ils
+auraient _su_ tous leurs prjugs, et que leurs opinions _a priori_ les
+quitteraient par tous les pores.
+
+Pour tous mes dessins je me suis rserv la partie des lgendes
+hiroglyphiques, souvent fort tendues, qui accompagnent chaque figure
+ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur
+place ou d'aprs les empreintes lorsqu'elles sont places une grande
+hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets
+au net et les donne aussitt aux dessinateurs, qui d'avance ont rserv
+et trac les colonnes destines les recevoir; j'ai pris la copie
+entire d'une grande stle place entre les deux colosses de gauche,
+dans l'intrieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux
+lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parl, et que j'ai bien
+retrouve sa place; ce n'est pas moins qu'un _dcret du dieu Phtha_,
+en faveur de Rhamss le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses
+travaux et ses bienfaits envers l'gypte; suit la rponse du roi au dieu
+en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre
+tout fait particulier.
+
+Voil o en est notre _mmorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus
+pnible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le
+voyage. Nos compagnons franais et toscans ont rivalis de zle et de
+dvouement, et j'espre que vers le 15 nous mettrons la voile pour
+regagner l'gypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de
+goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le
+temple m'en ont dlivr pour longtemps, je l'espre. Je n'ai encore reu
+que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonn d'avoir
+entrepris mon voyage malgr ses amicales inquitudes? Je l'ai pardonn,
+de mon ct, depuis que j'ai touch la seconde cataracte.... Adieu.
+
+
+
+
+ONZIME LETTRE
+
+
+El-Mlissah (entre Syne et Ombos), le 10 fvrier 1829.
+
+Nous jouons de malheur; depuis notre dpart de Syne, laquelle nous
+avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin
+d'avoir franchi la distance qui nous spare d'_Ombos_, o l'on se rend
+d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du
+nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait
+pirouetter sur les vagues du Nil, enfl comme une petite mer. Nous avons
+amarr, grand'peine, dans le voisinage de _Mlissah_, o est une
+carrire de grs sans aucun intrt; du reste, sant parfaite, bon
+courage, et nous prparant explorer Thbes de fond en comble, si ce
+n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous
+ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos
+tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du
+26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voil, en y
+ajoutant les deux prcdentes, les seules lettres qui me soient
+parvenues.
+
+Je remercie bien notre vnrable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il
+a bien voulu m'crire le 26 septembre. J'espre qu'il aura reu ma
+lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien
+pardonner la vtust de mes souhaits de jour de l'an, dj caducs
+lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde
+cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de
+telles distances.
+
+J'crirai de Thbes notre ami Dubois, aprs avoir vu fond l'gypte
+et la Nubie; je puis dire d'avance que nos gyptiens feront l'avenir,
+dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le pass; je
+rapporte une srie de dessins de grandes choses, capables de convertir
+tous les obstins.
+
+Je transmets M. Drovetti la lettre que m'a crite M. de Mirbel, et je
+suis persuad qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'gypte, qui ne
+recule jamais devant les choses utiles.
+
+Ma dernire lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon
+itinraire partir de ce beau monument que nous avons puis, au risque
+de l'tre nous-mmes par les difficults de son tude.
+
+Nous l'avons quitt le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous
+abordmes au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des gographes grecs,
+pour visiter quelques excavations qu'on aperoit vers le bas de cette
+norme masse de grs.
+
+Ces _spos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que
+des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'poques diffrentes, mais
+tous appartenant aux temps pharaoniques.
+
+Le plus ancien remonte jusqu'au rgne de Thouthmosis Ier; le fond de
+cette excavation, de forme carre comme toutes les autres, est occup
+par 4 figures (tiers de nature), assises, et reprsentant deux fois ce
+Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est--dire une
+des formes du dieu Thoth tte d'pervier, et la desse _Sat, dame
+d'lphantine_ et _dame de Nubie_. Ce spos tait une chapelle ou
+oratoire consacr ces deux divinits; les parois de ct n'ont jamais
+t sculptes ni peintes.
+
+Il n'en est point ainsi du second spos; celui-ci appartient au rgne de
+Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_
+et de la desse Sat (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond.
+Cette chapelle aux dieux du pays a t creuse par les soins d'un prince
+nomm _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les lgendes le
+titre de _gouverneur des terres mridionales_, ce qui comprenait _la
+Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau
+sculpt, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le
+roi assis sur un trne, et accompagn de plusieurs autres fonctionnaires
+publics, prsentant au souverain, ce que dit l'inscription
+hiroglyphique (malheureusement trs-courte) qui accompagne ce tableau,
+les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des
+_terres mridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du
+spos est inscrite la ddicace que le prince a faite du monument.
+
+Le troisime spos d'_Ibrim_ est du rgne suivant, de l'poque
+d'Amnophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi
+taient administres par un autre prince, nomm _Osorsat_. Sur la paroi
+de droite, ce roi Amnophis II est reprsent assis, et deux princes,
+parmi lesquels _Osorsat_ occupe le premier rang, prsentent au Pharaon
+les tributs des _terres mridionales_ et les productions naturelles du
+pays, y compris des _lions_, des _lvriers_ et des _chacals vivants_,
+comme porte l'inscription grave au-dessus du tableau, et qui spcifiait
+le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante
+lvriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un tat si
+dplorable de dgradation qu'il m'a t impossible d'en tirer autre
+chose que les faits gnraux. Au fond du spos, la statue du roi
+Amnophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_.
+
+Le plus rcent de ces spos, le quatrime, est encore un monument du
+mme genre et du rgne de Ssostris, Rhamss le Grand. C'est aussi un
+gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux
+d'_Ibrim_, Herms tte d'pervier et la desse Sat, la gloire du
+Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinits locales,
+dans le fond du spos. Mais cette poque, _les terres du midi_ taient
+gouvernes par un prince thiopien, dont j'ai retrouv des monuments
+_Ibsamboul_ et _Ghirch_. Ce personnage est figur dans le spos
+d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages Ssostris, et la tte de
+tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on
+compte deux hirogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate
+des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans
+dsignation plus particulire.
+
+Il est remarquer, l'honneur de la galanterie gyptienne, que la
+femme du prince thiopien _Satnou_ se prsente devant Ssostris
+immdiatement aprs son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela
+montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la
+civilisation gyptienne diffrait essentiellement de celle du reste de
+l'Orient, et se rapprochait de la ntre; car on peut apprcier le degr
+de civilisation des peuples d'aprs l'tat plus ou moins supportable des
+femmes dans l'organisation sociale.
+
+Le 17 janvier au soir, nous tions _Derri_ ou _Derr_, la capitale
+actuelle de la Nubie, o nous soupmes en arrivant, par un clair de lune
+admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus.
+Ayant li conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul
+ l'cart sur le bord du fleuve, tait venu poliment me faire compagnie
+en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait
+le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me
+rpondit aussitt: qu'il tait trop jeune pour savoir cela, mais que les
+vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birb_ avait
+t construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que
+tous ces vieillards taient encore incertains sur un point, savoir si
+c'taient les _Franais_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient
+excut ce grand ouvrage. Voil comme on crit l'histoire en Nubie. Le
+monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui
+donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Ssostris. Nous y
+restmes toute la journe du 18, et n'en sortmes, assez tard, qu'aprs
+avoir dessin les bas-reliefs les plus importants, et rdig une notice
+dtaille de tous ceux dont on ne prenait point de copie. L j'ai trouv
+une liste, par rang d'ge, des fils et des filles de Ssostris; elle me
+servira complter celle d'Ibsamboul. Nous y avons copi quelques
+fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effacs ou
+dtruits. C'est l que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez
+curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et
+de Derri, accompagne toujours le conqurant gyptien: il s'agissait de
+savoir si cet animal tait plac l _symboliquement_ pour exprimer la
+vaillance et la force de Ssostris, ou bien si ce roi avait rellement,
+comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'gypte, un _lion
+apprivois_, son compagnon fidle dans les expditions militaires. Derri
+dcide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur
+les Barbares renverss par Ssostris, l'inscription suivante: _Le lion,
+serviteur de Sa Majest, mettant en pices ses ennemis._ Cela me semble
+dmontrer que le lion existait rellement et suivait Rhamss dans les
+batailles.
+
+Au reste, ce temple est un spos creus dans le rocher de grs, mais
+sur une trs-grande chelle: il a t ddi par Ssostris Ammon-Ra, le
+dieu suprme, et Phr, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le
+nom de _Rhamss_, qui fut le patron du conqurant et de toute sa ligne.
+
+Cette particularit explique pourquoi on trouve sur les monuments
+d'Ibsamboul, de Ghirch, de Derri, de Sboua, etc., le roi Rhamss
+prsentant des offrandes ou ses adorations un dieu portant le mme nom
+de _Rhamss_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait
+ce culte lui-mme. _Rhamss_ tait simplement un des mille noms du
+dieu Phr (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus
+qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au
+dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopt, et quelquefois
+mme les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple;
+cela se reconnat mme _Philae_, dans la partie du grand temple
+d'_Isis_, construit par Ptolme Philadelphe. Toutes les _Isis_ du
+sanctuaire sont le portrait de la reine Arsino, laquelle a une tte
+videmment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore
+sur les anciens monuments (les pharaoniques), o les traits des
+souverains sont de vritables portraits.
+
+Le 18 au soir nous descendmes _Amada_, o nous restmes jusqu'au 20
+aprs midi. L j'eus le plaisir d'tudier l'aise et sans tre distrait
+par les curieux, vu que nous tions en plein dsert, un temple de la
+bonne poque. Ce monument, fort encombr de sables, se compose d'abord
+d'une espce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrs,
+couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux
+nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont
+videmment le type de la colonne dorique grecque; et, par une
+singularit digne de remarque, je ne les trouve employes que dans les
+monuments gyptiens les plus _antiques_, c'est--dire dans les hypoges
+de Bni-Hassan, Amada, Karnac, et _Bet-oualli_, o sont les plus
+modernes, bien qu'elles datent du rgne de Ssostris, ou plutt de celui
+de son pre.
+
+[Illustration: N 1. Ddicace du Temple d'Amada.]
+
+[Illustration: N 2. Chanson pour le battage des grains.]
+
+Le temple d'Amada a t fond par Thouthmosis III (Moeris), comme le
+prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la
+ddicace, sculpte sur les deux jambages des portes de l'intrieur; et
+dont je mets ici la traduction littrale pour donner une ide des
+ddicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V.
+_le texte hiroglyphique_, pl. N 3.)
+
+Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de
+l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modrateur de justice, a
+fait ses dvotions son pre le dieu Phr, le dieu des deux montagnes
+clestes, et lui a lev ce temple en pierre dure; il l'a fait pour tre
+vivifi toujours.
+
+Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur,
+Amnophis II, continua l'ouvrage commenc, et fit sculpter les quatre
+salles la droite et la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de
+celle qui les prcde; les travaux de ce roi sont dtaills dans une
+norme stle, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes
+copies, la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.
+
+Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le
+pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses
+ddicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frapp par sa
+singularit; en voici la traduction:
+
+Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux
+autres dieux qui rsident dans Thyri: Accourez et contemplez ces
+offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple,
+par le roi Thouthmosis (IV), son pre le dieu Phr, dieu grand,
+manifest dans le firmament!
+
+La sculpture du temple d'Amada, appartenant la belle poque de l'art
+gyptien, est bien prfrable celle de Derri, et mme aux tableaux
+religieux d'Ibsamboul.
+
+Dans l'aprs-midi du 20, nos travaux d'Amada tant termins, nous
+partmes et descendmes le Nil jusqu' _Korosko,_ village nubien, dont
+je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrmes l'excellent lord
+Prudhoe et le major Flix, qui mettaient excution leur projet de
+remonter le Nil jusqu'au Sennar, pour se rendre de l dans l'Inde en
+traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre
+s'arrta, et nous passmes une partie de la nuit causer des travaux
+passs et des projets futurs; je dis enfin adieu ces courageux
+voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent
+dans une saison trs-avance. Que Dieu veille sur ces intrpides amis de
+la science!
+
+Le 21 nous tions _Ouadi-Essboua_ (la valle des lions), qui reoit
+ce nom d'une avenue de sphinx placs sur le _dromos_ de son temple,
+lequel est un _hmispos_, c'est--dire un difice moiti construit en
+pierres de taille, et moiti creus dans le rocher; c'est, sans
+contredit, le plus mauvais travail de l'poque de Rhamss le Grand; les
+pierres de la btisse sont mal coupes, les intervalles taient masqus
+par du ciment sur lequel on avait continu les sculptures de dcoration,
+qui sont d'une excution assez mdiocre. Ce temple a t ddi par
+Ssostris au dieu Phr et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre
+colosses reprsentant Ssostris debout occupent le commencement et la
+fin des deux ranges de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux
+historiques, reprsentant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et
+du _Midi_, couvrent la face extrieure des deux massifs du pylne; mais
+la plupart de ces sculptures sont mconnaissables, parce que le mastic
+ou ciment qui en avait reu une grande partie est tomb, et laisse une
+foule de lacunes dans la scne et surtout dans les inscriptions. Ce
+temple est presque entirement enfoui dans les sables, qui l'envahissent
+de tous cts.
+
+Toute la journe du 22 fut perdue pour nous, cause d'un vent du nord
+trs-violent, qui nous fora d'aborder et de nous tenir tranquilles au
+rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitmes du calme pour gagner
+_Mharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point
+sculpt, et partant, d'aucun intrt pour moi qui ne cherche que les
+_hadjar-maktoub_ (les pierres crites), comme disent nos Arabes.
+
+Le soleil levant du 23 nous trouva _Dakkh_, l'ancienne _Pselcis_. Je
+courus au temple, et la premire inscription hiroglyphique qui me tomba
+sous les yeux m'apprit que j'tais dans un lieu saint, ddi Thoth,
+seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom
+hiroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de
+Nubie avec les noms antiques en caractres sacrs.
+
+Le monument de Dakkh prsente un double intrt sous le rapport
+mythologique; il donne des matriaux infiniment prcieux pour comprendre
+la nature et les attributions de l'tre divin que les gyptiens
+adoraient sous le nom de Thoth (l'Herms deux fois grand); une srie de
+bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_
+de ce dieu. Je l'y ai trouv d'abord (ce qui devait tre) en liaison
+avec _Har-Hat_ (le grand Herms Trismgiste), sa forme primordiale, et
+dont lui, Thoth, n'est que la _dernire transformation_, c'est--dire
+son incarnation sur la terre la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_
+incarns en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu' l'_Herms cleste_
+(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les
+formes: 1 de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2
+d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants
+harmonieux); 3 de _Meu_ (la pense ou la raison): sous chacun de ces
+noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de
+ces diverses transformations du second Herms couvrent les parois du
+temple de Dakkh. J'oubliais de dire que j'ai trouv ici Thoth (le
+Mercure gyptien) arm du _caduce_, c'est--dire du sceptre ordinaire
+des dieux, entour de deux serpents, plus un scorpion.
+
+Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne
+de ce temple (l'avant-dernire salle) a t construite et sculpte par
+le plus clbre des rois thiopiens, _Ergamnes_ (Erkamen), qui, selon
+le rcit de Diodore de Sicile, dlivra l'_thiopie_ du gouvernement
+thocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en gorgeant tous les
+prtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y
+leva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'tre soumise
+ l'gypte ds la chute de la XXVIe dynastie, celle des Sates, dtrne
+par Cambyse, et que cette contre passa sous le joug des thiopiens
+jusqu' l'poque des conqutes de Ptolme vergte Ier, qui la runit
+de nouveau l'gypte. Aussi le temple de Dakkh, commenc par
+l'thiopien _Ergamnes_, a-t-il t continu par vergte Ier, par son
+fils Philopator et son petit-fils vergte II. C'est l'empereur Auguste
+qui a pouss, sans l'achever, la sculpture intrieure de ce temple.
+
+Prs du pylne de Dakkh, j'ai reconnu un reste d'difice, dont quelques
+grands blocs de pierre conservent encore une portion de ddicace:
+c'tait un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voil
+encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les
+Ptolmes, et l'thiopien Ergamnes lui-mme, n'ont fait que
+reconstruire des temples l o il en existait dans les temps
+pharaoniques, et aux mmes divinits qu'on y a toujours adores. Ce
+point tait fort important tablir, afin de dmontrer que les derniers
+monuments levs par les gyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme
+de divinit_. Le systme religieux de ce peuple tait tellement un,
+tellement li dans toutes ses parties, et arrt depuis un temps
+immmorial d'une manire si absolue et si prcise, que la domination des
+Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolmes et les
+Csars ont refait seulement, en Nubie comme en gypte, ce que les Perses
+avaient dtruit, et rebti des temples l o il en existait autrefois,
+et ddis aux mmes dieux.
+
+Dakkh est le point le plus mridional o j'aie rencontr des travaux
+excuts sous les Ptolmes et les empereurs. Je suis convaincu que la
+domination grecque ou romaine ne s'est jamais tendue, _au plus_, au
+del d'Ibrim. Aussi ai-je trouv depuis _Dakkh_ jusqu' _Thbes_ une
+srie presque continue d'difices construit ces deux poques: les
+monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolmes et des
+Csars sont nombreux, et presque tous non achevs. J'en ai conclu que la
+destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre
+Thbes et Dakkh, en Nubie, doit tre attribue aux Perses, qui ont d
+suivre la valle du Nil jusque vers Sbou, o ils ont pris, pour se
+rendre en thiopie (et pour en revenir), la route du dsert, infiniment
+plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une arme,
+ cause de nombreuses cataractes; la route du dsert est celle que
+suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armes et les
+voyageurs isols. Cette marche des Perses a sauv le monument d'Amada,
+facile dtruire puisqu'il n'est point d'une grande tendue. De Dakkh
+ Thbes on ne voit donc plus que de _secondes ditions_ des temples.
+
+Il faut en excepter le monument de _Ghirch_ et celui de _Bet-oualli_
+que les Perses n'ont pu dtruire, puisqu'il et fallu abattre les
+_montagnes_ dans lesquelles ils sont creuss au ciseau. Mais ces
+_spos_, et surtout le premier, ont t ravags autant que le permettait
+la nature des lieux.
+
+Nous arrivmes _Ghirch-Hussan_ ou _Ghirf-Houssen_ le 25 janvier.
+C'est encore ici, comme Ibsamboul, Derri et Sbou, un vritable
+Rhamession ou _Rhamsion_, c'est--dire un monument d la munificence
+de Rhamss le Grand. Celui-ci est consacr au dieu _Phtha_, personnage
+dont on retrouve une imitation dcolore dans l'_Hephaistos_ des Grecs
+et le Vulcain des Latins. Phtha tait le dieu ponyme de Ghirch, qui,
+en langue gyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure
+de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le mme nom sacr
+que _Memphis_: il parat que ces noms fastueux furent la mode en
+Nubie, puisque les inscriptions hiroglyphiques m'ont appris, par
+exemple, que _Derri_ avait le mme nom que la fameuse _Hliopolis_
+d'gypte, _demeure du Soleil_, et que le misrable village nomm
+aujourd'hui Sbou, et dont le monument est si pauvre, se dcorait du
+nom d'_Amone_, celui mme de la _Thbes_ aux cent portes.
+
+La portion construite de l'_hmispos_ de Ghirch est, trs-peu prs,
+dtruite, et la partie excave dans le rocher, travail immense, a t
+dgrade avec une espce de recherche. J'ai cependant pu relever le
+sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des lgendes. La
+grande salle est soutenue par six normes piliers, dans lesquels on a
+taill six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare
+ ct de bas-reliefs d'une fort belle excution. Sur les parois
+latrales sont huit niches carres renfermant chacune trois figures
+assises, sculptes de plein relief: le personnage occupant le milieu de
+ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamss,
+le patron de Ssostris, invoqu sous le nom de Dieu Grand, et comme
+rsidant dans _Phthai, Amone_ et _Thyri_, c'est--dire dans _Ghirch,
+Sbou_ et _Derri_, o existent en effet des Rhamsion ddis au dieu
+Soleil Rhamss, le mme qu'on adore Ghirch, comme fils de Phtha et
+d'Hathr, les grandes divinits de ce temple. L'tude des tableaux
+religieux de Ghirch claircit beaucoup le mythe de ces trois
+personnages.
+
+La journe du 26 ft donne en partie au petit temple de _Dandour_. Nous
+retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non achev du temps de
+l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son tendue, ce
+monument m'a beaucoup intress, puisqu'il est entirement relatif
+l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soire
+du 25 avait t gaye par un superbe cho dcouvert par hasard en face
+de Dandour, o nous venions d'aborder. Il rpte fort distinctement et
+d'une voix sonore jusqu' onze syllabes. Nos compagnons italiens se
+plaisaient lui faire redire des vers du Tasse, entremls de coups de
+fusil qu'on tirait de tous cts, et auxquels l'cho rpondait par des
+coups de canon ou les clats du tonnerre.
+
+Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai
+dcouvert une nouvelle gnration de dieux, et qui complte le cercle
+des formes d'Ammon, point de dpart et point de runion de toutes les
+essences divines. Ammon-Ra, l'tre suprme et primordial, tant son
+propre pre, est qualifi de mari de sa mre (la desse Mouth), sa
+portion fminine renferme en sa propre essence la fois mle et
+femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux gyptiens ne sont
+que des formes de ces deux principes constituants considrs sous
+diffrents rapports pris isolment. Ce ne sont que de pures abstractions
+du grand tre. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., tablissent une
+chane non interrompue qui descend des cieux et se matrialise jusqu'aux
+incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernire de ces
+incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extrme de la chane
+divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus
+(le grand Ammon, esprit actif et gnrateur) est l'Alpha. Le point de
+dpart de la mythologie gyptienne est une _Triade_ forme des trois
+parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le mle et le pre), Mouth (la
+femelle et la mre) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'tant
+manifeste sur la terre, se rsout en Osiris, Isis et Horus. Mais la
+parit n'est pas complte, puisque Osiris et Isis sont frres. C'est
+Kalabschi que j'ai enfin trouv la Triade finale, celle dont les trois
+membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade
+initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mre; et le fils
+qu'il a eu de sa mre Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_
+dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et
+cinquante bas-reliefs nous donnent sa gnalogie. Ainsi la Triade finale
+se formait d'Horus, de sa mre Isis et de leur fils Malouli, personnages
+qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mre Mouth et
+leur fils Khons. Aussi _Malouli_ tait-il ador Kalabschi sous une
+forme pareille celle de Khons, sous le mme costume et orn des mmes
+insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur
+de Talmis, c'est--dire de Kalabschi, que les gographes grecs appellent
+en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions
+des temples.
+
+J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait exist Talmis trois
+_ditions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du rgne
+d'Amnophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolmes; et la
+dernire, le temple actuel qui n'a jamais t termin, sous Auguste,
+Caus Caligula et Trajan; et la lgende du dieu _Malouli_, dans un
+fragment de bas-relief du premier temple, employ dans la construction
+du troisime, ne diffre en rien des lgendes les plus rcentes. Ainsi
+donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et
+d'gypte n'a jamais reu de modification, on n'innovait rien, et les
+anciens dieux rgnaient encore le jour o les temples ont t ferms par
+le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'taient en quelque sorte
+partag l'gypte et la Nubie, constituant ainsi une espce de
+_rpartition fodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Sat
+rgnaient lphantine, Syne et Bgh, et leur juridiction
+s'tendait sur la Nubie entire; Phr, Ibsamboul, Derri et Amada;
+Phtha, Ghirch; Anouk, Maschakit; Thoth, le surintendant de
+Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux Ghbel-Addh
+et Dakkh; Osiris tait seigneur de Dandour; Isis, reine Philae;
+Hathr, Ibsamboul, et enfin Malouli, Kalabschi. Mais Ammon-Ra rgne
+partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.
+
+Il en tait de mme en gypte, et l'on conoit que ce culte partiel ne
+pouvait changer, puisqu'il tait attach au pays par toute la puissance
+des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif
+dans chaque localit, ne produisait aucune haine entre les villes
+voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme
+syntrnes), et cela par un esprit de courtoisie trs-bien calcul, les
+divinits adores dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouv
+Kalabschi les dieux de Ghirch et de Dakkh au midi, ceux de Dboud au
+nord, occupant une place distingue; Dboud, les dieux de Dakkh et de
+Philae; Philae, ceux de Dboud et de Dakkh, au midi? ceux de Bgh
+d'lphantine et de Syne au nord; Syne enfin, les dieux de Philae et
+ceux d'Ombos.
+
+C'est encore Kalabschi que j'ai remarqu, pour la premire fois, la
+couleur violette employe dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par
+dcouvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion applique
+sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi
+le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le prcde ont t dors
+aussi bien que le sanctuaire de Dakkh.
+
+Prs de Kalabschi est l'intressant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a
+pris les journes des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu' midi. L, mes
+yeux se sont consols des sculptures barbares du temple de Kalabschi,
+qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en
+contemplant les bas-reliefs historiques gui dcorent ce spos, d'un fort
+beau style, et dont nous avons des copies compltes. Ces tableaux sont
+relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les
+_Kouschi_ (les thiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les
+_Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Ssostris dans _sa jeunesse_ et
+_du vivant de son pre_, comme le dit expressment Diodore de Sicile,
+qui cette poque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et
+_presque toute la Libye_.
+
+Le roi Rhamss, pre de _Ssostris_, est assis sur son trne dans un
+naos, et son fils, en costume de prince, lui prsente un groupe de
+prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est reprsent
+comme vainqueur, frappant lui-mme un homme de cette nation, en mme
+temps que le prince (Ssostris) lui prsente les chefs militaires et une
+foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son
+fils frappe de sa hache les portes d'une ville assige; le roi foule
+aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amene en
+tat de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux
+historiques dcorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle
+principale du monument, en supposant que cette portion du _spos_ ait
+jamais t couverte.
+
+La paroi de droite prsente les dtails de la campagne contre les
+_thiopiens_, les _Bischari_ et des _ngres_. Dans le premier tableau,
+d'une grande tendue, on voit les Barbares en pleine droute, se
+rfugiant dans leurs forts, sur les montagnes, ou dans des marcages;
+le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, reprsente le roi
+assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils
+an (Ssostris), qui lui prsente, 1 un _prince thiopien_ nomm
+_Amnmoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un
+lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du
+trne du pre de son vainqueur; 2 des chefs militaires gyptiens; 3
+des tables et des buffets couverts de _chanes d'or_ et avec elles des
+_peaux de panthre_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des
+troncs de bois d'_bne_; des _dents d'lphant_; des _plumes
+d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _flches_; des _meubles
+prcieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou impos par la
+conqute; 4 la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_
+prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants
+sur ses paules et dans une espce de couffe; suivent des individus
+conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'intrieur
+de l'Afrique, le _lion_, les _panthres_, l'_autruche_, des _singes_ et
+la _girafe_, parfaitement dessins, etc., etc. On reconnatra l,
+j'espre, la campagne de Ssostris contre les thiopiens, lesquels il
+fora, selon Diodore de Sicile encore, de payer l'gypte un tribut
+annuel en _or_, en _bne_ et en _dents d'lphant_.
+
+Les autres sculptures du spos sont toutes religieuses. Ce monument
+tait consacr au grand dieu Ammon-Ra et sa forme secondaire
+Chnouphis. Le premier de ces dieux dclare plusieurs fois, dans ses
+lgendes, avoir donn toutes les mers et toutes les terres existantes
+son fils chri le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamss
+(II). Dans le sanctuaire, ce Pharaon est reprsent suant le lait des
+desses Anouk et Isis. Moi qui suis ta mre, la dame d'lphantine,
+dit la premire, je te reois sur mes genoux, et te prsente mon sein
+pour que tu y prennes ta nourriture, Rhamss! Et moi, ta mre Isis,
+dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les priodes des
+pangyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui
+s'couleront en une vie pure. J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi
+que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le
+Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne
+faut pas oublier que les gyptiens appelaient les Syriens, les
+Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.
+
+Je dis adieu ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'tait
+le dernier de la belle poque et d'une bonne sculpture que je dusse
+rencontrer entre Kalabschi et Thbes.
+
+Le 31, au coucher du soleil, nous tions _Kardssi_ ou _Kortha_, o
+j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, dnu de sculpture,
+ l'exception d'un bas-relief sur un ft de colonne. J'avais vu, deux
+heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_),
+galement sans sculptures ni inscriptions hiroglyphiques; mais on juge
+facilement, leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps
+de la domination romaine.
+
+Le 1er fvrier, nous vmes venir nous une cange avec pavillon
+autrichien: c'tait du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher;
+cependant, la barque avanait aussi vers nous, et je reconnus sur la
+proue M. Acerbi, consul gnral d'Autriche en gypte, qui m'appelait et
+me saluait de la main. Nous arrtmes nos barques et passmes quelques
+heures causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et
+littrateur distingu, qui nous avait traits d'une manire si aimable
+pendant notre sjour Alexandrie. Nous nous sparmes, lui pour
+remonter jusqu' la seconde cataracte, et moi pour rentrer en gypte,
+avec promesse de nous rejoindre Thbes, qui est le Paris de l'gypte
+et le rendez-vous des voyageurs, n'en dplaise la grosse ville du
+Kaire et la triste Alexandrie.
+
+Vers deux heures aprs midi, nous tions _Dboud_ ou _Dboud_: nous
+tant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans
+sculpture, je trouvai qu'il avait t bti, en grande partie, par un roi
+thiopien nomm _Atharramon_, et qui doit tre le prdcesseur ou le
+successeur immdiat de l'_Ergamnes_ de Dakk. Le temple, ddi
+Ammon-Ra, seigneur de _Tbot_ (Dboud), et Hathr, et subsidiairement
+ Osiris et Isis, a t continu, mais non achev, sous les empereurs
+Auguste et Tibre. Dans le sanctuaire, encore non sculpt, gisent les
+dbris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des
+Ptolmes.
+
+Notre travail tant termin, nous rentrmes dans nos barques, presss de
+partir et de profiter du reste de la journe pour arriver Philae,
+rentrer ainsi en gypte, et dire adieu cette pauvre Nubie, dont la
+scheresse avait dj lass tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs,
+en remettant le pied en gypte, nous pouvions esprer de manger du pain
+un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous
+rgalait journellement notre boulanger en chef, tout fait la hauteur
+du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier
+cordon-bleu.
+
+C'est neuf heures du soir que nous retouchmes enfin la terre
+gyptienne, en abordant l'le de Philae, rendant grces ses antiques
+divinits Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas
+dvors entre les deux cataractes.
+
+Nous avons sjourn dans l'le sainte jusqu'au 7 fvrier, terminant les
+travaux commencs au mois de dcembre, et recueillant tous les tableaux
+mythologiques relatifs l'histoire et aux attributions d'Isis et
+d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent
+en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les poques des
+principaux difices de cette le.
+
+Le petit temple du sud a t ddi Hathr, et construit par le Pharaon
+Nectanbe, le dernier des rois de race gyptienne, dtrn par la
+seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui,
+de ce joli petit difice, conduit au grand temple, est de l'poque des
+empereurs; ce qu'il y a de sculpt l'a t sous les rgnes d'Auguste, de
+Tibre et de Claude.
+
+Le premier pylne est du temps de Ptolme Philomtor, qui a encastr
+dans ce pylne un propylon ddi Isis par le Pharaon Nectanbe, et
+l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_
+actuel il en existait dj un autre sur le mme emplacement, lequel aura
+t dtruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les dbris de
+sculpture plus anciens employs dans les colonnes du pronaos actuel du
+grand temple.
+
+C'est Ptolme Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles
+adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'vergte II, et le second
+pylne, de Ptolme Philomtor. Les sculptures et bas-reliefs extrieurs
+de tout l'difice ont t excuts sous Auguste et Tibre.
+
+Entre les deux pylnes du grand temple d'Isis, il existe droite et
+gauche deux beaux difices d'un genre particulier. Celui de gauche est
+un temple priptre, ddi Hathr et la dlivrance d'Isis qui vient
+d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolme
+piphane ou de son fils vergte II. Les bas-reliefs extrieurs sont du
+rgne d'Auguste et de Tibre. C'est vergte II qui se donne les
+honneurs de la construction de ce temple, dans les longues ddicaces de
+la frise extrieure.
+
+Le mme roi s'est aussi empar, par une inscription semblable, de
+l'difice de droite, qui, presque tout entier, est de son frre
+Philomtor, l'exception d'une salle sculpte sous Tibre.
+
+J'ai donn une journe presque entire une petite le voisine de
+Philae, l'le de _Bgh_, o la Commission d'gypte indiquait le reste
+d'un petit difice gyptien. J'y ai, en effet, trouv quelques colonnes
+d'un tout petit temple de trs-mauvais travail et de l'poque de
+Philomtor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'tais dans l'le de
+_Snem_, nom de localit que j'avais rencontr souvent, depuis Ombos
+jusqu' Dakk, dans les lgendes des dieux, et surtout dans celles du
+dieu Chnouphis et de la desse Hathr. C'tait l un des lieux les plus
+saints de l'gypte, et une le sacre, but de plerinages longtemps
+avant sa voisine l'le de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue
+gyptienne. C'est de l qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_,
+et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde
+question de _fil_ (l'lphant), comme l'ont prtendu de soi-disant
+tymologistes.
+
+Le temple de Snem (Bgh) tait en effet ddi Chnouphis et la
+desse Hathr, et le monument actuel tait encore la _seconde dition_
+d'un temple bien plus ancien et plus tendu, bti sous le rgne du
+Pharaon Amnophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouv les dbris de
+ce temple, et les restes d'une statue colossale du mme Pharaon, qui
+dcorait un des pylnes de l'ancien difice. J'ai recueilli dans cette
+le, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine
+d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et
+des actes d'adoration faits dans l'le sainte de _Snem_ par de grands
+personnages de la vieille gypte, et entre autres: 1 un proscynma d'un
+_basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Amnophis III
+(Memnon), grammate nomm _Amnmoph_; 2 une inscription attestant le
+_plerinage d'un grand-prtre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamss;
+3 celui d'un prince thiopien nomm _Mmosis_, sous le Pharaon
+Amnophis III; 4 celui du prince thiopien _Messi_, sous Rhamss le
+Grand; 5 celui d'un _grand-prtre_ d'Anouk, nomm _Amnothph_; 6 un
+proscynma conu en ces termes: Je suis venu vers vous, moi votre
+serviteur, vous tous, grands dieux, qui rsidez dans Snem! accordez-moi
+tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_ moi_) l'intendant des
+terres du roi seigneur du monde Amnophis (III), AMOSIS; cet Amosis est
+reprsent ct de l'inscription, levant ses mains en attitude
+d'adoration; 7 enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de
+granit, j'ai copi une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an
+XXXIV et l'an XXXIX du rgne de Rhamss le Grand (Ssostris), un des
+princes ses enfants a assist la _pangyrie_ de _Snem_, et l'a
+clbre par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions
+purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les
+lgendes royales, sculptes en grand, des Pharaons Psammtichus Ier,
+Psammtichus II, Apris et Amasis, semblent avoir eu pour motif de
+rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'le de _Snem_, soit mme
+de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette
+le, o le granit est de toute beaut.
+
+Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhte, Lehoux et
+Bertin, faire _une partie de plaisir_ la cataracte, o nous prmes un
+modeste repas, assis l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort pineux), le
+seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me
+rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis dbarquer en face
+de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller la chasse des
+inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre
+desquels est le roc taill en forme de sige et qu'un de nos doctes
+amis, M. Letronne, a cru pouvoir tre l'_Abaton_ nomm dans les
+inscriptions grecques de l'oblisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un
+rocher comme un autre, avec cette diffrence qu'il est charg
+d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les
+dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les
+suivantes:
+
+1 Une stle sculpte sur le roc, mais demi efface, monument qui
+rappelle une victoire remporte sur les Libyens par le Pharaon
+_Thouthmosis IV_, l'an septime de son rgne, le 8 du mois de Phamnoth;
+
+2 Une stle de son successeur Amnophis III (Memmon), assez bien
+conserve, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de
+soumettre les thiopiens, l'an cinquime de son rgne, a pass dans ce
+lieu et y a tenu une pangyrie (assemble religieuse);
+
+3 Un proscynma Nith et Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph
+(Smends), de la XXIe dynastie;
+
+4 Un proscynma Horammon, Sat et Mandou, pour le salut du roi
+Nphrothph (Nphrites), de la XXIXe dynastie.
+
+Je ne parle point d'une foule de proscynma de simples particuliers,
+Chnouphis et Sat, les grandes divinits de la cataracte.
+
+Les rochers sur la _route de Philae Syne_, et que j'ai explors le 7
+fvrier, en portent aussi un trs-grand nombre, adresss aux mmes
+divinits: j'y ai aussi copi des inscriptions et des sculptures
+reprsentant des princes thiopiens rendant hommage Rhamss le Grand
+ou son grand-pre (Mandoue); ce sont les mmes dont j'ai trouv de
+semblables monuments en Nubie.
+
+Je rentrai enfin Syne, que j'avais quitte en dcembre. En attendant
+que nos bagages arrivassent de Philae dos de chameau, et qu'on
+dispost notre nouvelle escadre gyptienne (car nous avons laiss les
+barques nubiennes la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je
+revis les dbris du temple de Syne, consacr Chnouphis et Sat,
+sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrme dcadence de l'art
+en gypte; il m'a intress toutefois, 1 parce que c'est le seul qui
+porte la lgende hiroglyphique de _Nerva_; 2 parce qu'il m'a fait
+connatre le nom hiroglyphique-phontique de Syne, _Souan_, qui est le
+nom copte _Souan_, et l'origine du _Syn_ des Grecs et de l'_Osouan_
+des Arabes; 3 enfin, parce que le nom symbolique de cette mme ville,
+reprsentant un _aplomb_ d'architecte ou de maon, fait, sans aucun
+doute, allusion l'antique position de Syne sous le tropique du
+Cancer, et ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient
+d'aplomb le jour du solstice d't: les auteurs grecs sont pleins de
+cette tradition, qui a pu, en effet, tre fonde sur un fait rel, mais
+ une poque infiniment recule.
+
+J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syne, en
+remontant vers la cataracte; j'y ai trouv l'hommage d'un prince
+thiopien Amnophis III, et la reine Taa sa femme; un acte
+d'adoration Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamss le
+Grand, de ses filles _Isnofr, Bathianthi_, et de leurs frres
+_Scha-hem-kam_ et _Mrenphtah_; le prince thiopien _Mmosis_ (le mme
+dont j'avais dj recueilli une inscription dans l'le de Snem),
+agenouill et adorant le prnom du roi Amnophis III; enfin plusieurs
+proscynma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux
+divinits de Syne et de la cataracte, Chnouphis, Sat et Anouk.
+
+Je visitai pour la seconde fois l'le d'_lphantine_, qui, tout
+entire, formerait peine un parc convenable pour un bon bourgeois de
+Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois
+faire un _royaume_, pour se dbarrasser de la vieille dynastie
+gyptienne des _lphantins_. Les deux temples ont t rcemment
+dtruits, pour btir une caserne et des magasins Syne; ainsi a
+disparu le petit temple ddi Chnouphis par le Pharaon Amnophis III.
+Je n'ai retrouv debout que les deux montants des portes en granit ayant
+appartenu un autre temple de Chnouphis, de Sat et d'Anouk, ddi
+sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai,
+de construction romaine, m'a offert les dbris, entremls et mutils,
+de plusieurs des plus curieux difices d'lphantine, construits sous
+les rois Moeris, Mandoue et Rhamss le Grand. Dans les restes d'une
+chambre qui termine l'escalier du quai gyptien, j'ai copi plusieurs
+proscynma hiroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stle
+mutile du Pharaon Mandoue.
+
+tant all rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien voir ni faire
+sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers
+granitiques de Syne et d'lphantine, et nous nous dirigemes sur
+_Ombos_, o le vent a jur de nous empcher d'arriver, puisque, au
+moment o j'cris cette ligne, nous sommes au 12 fvrier; il est sept
+heures du matin, et le Nil mugit quatre pouces de distance du lit sur
+lequel je suis assis.
+
+
+Ombos, le 14 fvrier deux heures.
+
+Je suis enfin arriv avant-hier _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous
+avons repris nos travaux du mois de dcembre, et cette heure-ci ils
+sont termins. Tout est encore ici de l'poque grecque: le grand temple
+est cependant d'une trs-belle architecture et d'un grand effet; il a
+t commenc par piphane, continu sous Philomtor et vergte II;
+quelques bas-reliefs sont mme du temps de _Cloptre Cocce_ et de Soter
+II. Ce grand difice, dont les ruines ont un aspect trs-imposant, tait
+consacr deux Triades qui se partagent le temple, divis, en effet,
+longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant
+presque toujours dans des massifs de la construction. Svek-Ra (la forme
+primordiale de Saturne, Kronos) tte de crocodile, Hathr (Vnus), et
+leur fils Khons-Hr, forment la premire Triade. La seconde se compose
+d'Aroris, de la desse Tsonnoufr et de leur fils Pnevtho; ce sont les
+dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les mdailles
+romaines du nome ombite est l'animal sacr du dieu principal, Svek-Ra.
+
+La femme de Philomtor, Cloptre, porte, dans les ddicaces et dans les
+cartouches sculpts sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut
+tre que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la premire lecture est
+plus probable; il est rpt trente fois, et il est impossible de s'y
+tromper.
+
+Le petit temple d'Ombos tait, comme l'un de ceux de Philae et le
+temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est--dire un difice
+sacr figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade
+locale, c'est--dire une image terrestre du lieu o les desses Hathr
+et Tsonnoufr avaient enfant leur fils Khons-Hr et Pnevtho, les deux
+fils des deux Triades d'Ombos.
+
+C'est en me glissant travers les pierres boules de ce petit
+monument, et en visitant une une toutes celles qui bientt seront
+englouties par le Nil, lequel, ayant sap les fondations, a dj dtruit
+la plus grande partie du monument, que j'ai trouv des blocs ayant
+appartenu une construction bien plus ancienne, c'est--dire un
+temple ddi par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Svek-Ra, et
+avec les dbris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous
+vergte II, Cocce et Soter II.
+
+Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde dition: et
+c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages
+d'un tout petit propylon encastr aujourd'hui sur la face extrieure de
+l'enceinte en brique qui environne les temples du ct du sud-est. Les
+sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hiroglyphique
+de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, tait _Porte_ (ou
+propylon) _de la reine_ Amens, _conduisant au temple de Svek-Ra_
+(Saturne). On n'a point oubli que ce roi-reine est Amens, mre de
+Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'poque de Philomtor,
+et conduisait au petit temple actuel.
+
+Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la
+nuit, nous en profiterons pour aller _Ghbel-Selslh_, o nous attend
+une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que
+conditionnellement.
+
+_Toujours Ombos_, le 16. Je me rjouis d'avance en pensant que j'aurai
+peut-tre Thbes un nouveau courrier; j'y serai la fin du mois. Je
+trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis
+mille lieues de France, et les soires sont si longues! Toujours fumer
+ou jouer la bouillotte! Il nous faudrait une bonne dition des petits
+paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit
+de l'tre sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'crire,
+et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands
+bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde
+cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont pied, et que le
+vent ne les arrte pas, je fais partir ce soir mme celui qui nous a
+apport nos lettres de France.... Je n'ai pas oubli les notes de M.
+Letronne; il apprendra avec intrt que le listel sur lequel est grave
+l'inscription d'Ombos tait dor, et que les lettres ont conserv une
+couleur rouge vif encore trs-visible; je n'ai pu vrifier ce qu'il y
+avait sur Srapis _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom
+n'existant plus.... Adieu.
+
+
+
+
+DOUZIME LETTRE
+
+
+Biban-el-Molouk (Thbes), le 25 mars 1829.
+
+J'ai crit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul
+gnral d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis
+d'expdier d'Alexandrie; par le premier btiment partant pour l'Europe.
+J'annonais notre arrive, en trs-bonne sant (tous tant que nous
+sommes), _Thbes_, o nous rentrmes le 8 mars au matin, aprs avoir
+heureusement termin notre voyage de Nubie et de la haute Thbad; nos
+barques furent amarres au pied des colonnades du palais de _Louqsor_,
+que nous avons tudi et exploit jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais
+ profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce
+magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'gypte,
+obstru par des cahuttes de fellahs qui masquent et dfigurent ses beaux
+portiques, sans parler de la chtive maison d'un _bim-bachi_, juche
+sur la plate-forme violemment perce coups de pic, pour donner passage
+aux balayures du Turc, qui sont diriges sur un superbe sanctuaire
+sculpt sous le rgne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique
+palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour
+y tablir notre mnage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabi
+et les petites barques, jusqu'au moment o nos travaux de Louqsor ont
+t finis.
+
+Nous passmes sur la rive gauche le 23, et aprs avoir envoy notre gros
+bagage une maison de _Kourna_, que nous a laisse un trs-brave et
+excellent homme nomm Piccinini, agent de M. d'Anastasy Thbes, nous
+avons tous pris la route de la valle de _Biban-el-Molouk_, o sont les
+tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette valle
+tant troite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez leves
+et dnues de toute espce de vgtation, la chaleur doit y tre
+insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc
+d'exploiter cette riche et inpuisable mine une poque o
+l'atmosphre, quoique dj fort chauffe, est cependant encore
+supportable. Notre caravane s'y est donc tablie le jour mme, et nous
+occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible
+de trouver en gypte. C'est le roi Rhamss (le quatrime de la XIXe
+dynastie) qui nous donne l'hospitalit, car nous habitons tous son
+magnifique tombeau, le second que l'on rencontre droite en entrant
+dans la valle de Biban-el-Molouk. Cet hypoge, d'une admirable
+conservation, reoit assez d'air et assez de lumire pour que nous y
+soyons logs merveille; nous occupons les trois premires salles, qui
+forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 20 pieds de hauteur,
+et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les
+couleurs conservent presque tout leur clat; c'est une vritable
+habitation de prince, l'inconvnient prs de l'enfilade des pices; le
+sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux
+_kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux
+tentes dresses l'entre du tombeau. Tel est notre tablissement dans
+la valle des Rois, vritable sjour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni
+un brin d'herbe, ni tres vivants, l'exception des chacals et des
+hynes qui, l'avant-dernire nuit, ont dvor, cent pas de notre
+_palais_, l'ne qui avait port mon domestique barabra Mohammed, pendant
+le temps que l'nier passait agrablement sa nuit de Ramadhan dans notre
+cuisine, qui est tablie dans un tombeau royal totalement ruin. Mais en
+voil assez sur le mnage.
+
+Un courrier que j'ai reu Thbes m'a apport les lettres du 20
+dcembre; ce sont les plus rcentes de toutes celles qui me sont
+parvenues; je me rjouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et
+surtout du bon tat de notre vnrable M. Dacier. Je lui prsente mes
+flicitations et mes respects; j'espre que sa sant se sera soutenue,
+et que mes voeux, partis de la deuxime cataracte le 1er janvier
+dernier, seront exaucs pour l'anne courante et toujours.
+
+L'annonce de la commission archologique pour la More, donne par S.
+Ex. le ministre de l'intrieur notre ami Dubois, m'a caus une vive
+satisfaction; il y a vingt ans que nous rvions ensemble les voyages
+d'gypte et de Grce que nous excutons aujourd'hui: ce rve se ralise
+enfin! Je puis donc crire de Thbes Athnes: que de temps historiques
+rapprochs dans un mme but! C'est comme une fouille gnrale que fait
+la civilisation moderne dans les dbris de l'ancienne, et j'espre que
+ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les
+colonnades du Parthnon, ou dans l'Altis d'Olympie, la tte de quatre
+cents pionniers, ce qui serait encore mieux.
+
+J'ai aussi fait commencer des fouilles _Karnac_ et _Kourna_. J'ai
+runi dix-huit momies de tout genre et de toute espce; mais je
+n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies
+grco-gyptiennes, portant la fois des inscriptions grecques et des
+lgendes dmotiques et hiratiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et
+quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu' prsent.
+Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tirs
+des maisons mmes de la vieille Thbes, quinze ou vingt pieds
+au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un tat d'oxydation
+complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis la tte de
+mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M.
+Drovetti, le nomm _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu
+de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune
+lui avait donn.] (le crocodile), qui me parat un homme adroit et qui
+ne manque pas de me donner de grandes esprances. J'y compte peu, parce
+qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient
+pas. Je tcherai cependant de donner un peu d'activit mes fouilles
+dans les mois de juin, juillet et aot, poque laquelle je serai fix
+sur les lieux, soit Karnac, soit Kourna. J'ai quarante hommes en
+train, et je verrai si les produits compensent peu prs les dpenses,
+et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui
+fouillent Kourna de compte demi avec Rosellini. Il est vident que
+je ne puis songer emporter ce qui manque justement au Muse royal, de
+grosses pices, parce que le transport seul jusqu' Alexandrie
+puiserait mes finances et de beaucoup.
+
+Cela dit, je reprends le fil de mon itinraire et la notice des
+monuments depuis _Ombos_, d'o est date ma dernire lettre.
+
+Partis d'_Ombos_ le 17 fvrier, nous n'arrivmes, cause de l'impritie
+du ris de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le
+18 au soir _Ghbel-Selslh_ (Silsilis), vastes carrires o je me
+promettais une ample rcolte. Mon espoir fut pleinement ralis, et les
+cinq jours que nous y avons passs ont t bien employs.
+
+Les deux rives du Nil, resserr par des montagnes d'un trs-beau grs,
+ont t exploites par les anciens gyptiens, et le voyageur est effray
+s'il considre, en parcourant les carrires, l'immense quantit de
+pierres qu'on a d en tirer pour produire les galeries ciel ouvert et
+les vastes espaces excavs qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la
+rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.
+
+On rencontre d'abord, en venant du ct de Syne, trois chapelles
+tailles dans le roc et presque contigus. Toutes trois appartiennent
+la belle poque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la
+distribution, soit pour toute la dcoration intrieure et extrieure;
+toutes s'ouvrent par deux colonnes formes de boutons de lotus tronqus.
+
+La premire de ces chapelles (la plus au sud) a t creuse dans le roc
+sous le rgne du Pharaon Ousire de la XVIIIe dynastie; elle est
+dtruite en trs-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore
+visibles, et ne prsentent d'intrt que sous le rapport du travail, qui
+a toute la finesse et toute l'lgance de l'poque.
+
+La seconde chapelle date du rgne suivant, celui de Rhamss II. Les
+tableaux qui dcorent les parois de droite et de gauche nous font
+connatre quelle divinit ce petit difice avait t ddi par le
+Pharaon. Il y est reprsent adorant d'abord la Triade thbaine, les
+plus grands des dieux de l'gypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on
+invoquait dans tous les temples, parce qu'ils taient le type de tous
+les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phr, Phtha, seigneur
+de justice, et au dieu Nil, nomm, dans l'inscription hiroglyphique,
+_Hapi-Moou_, le pre vivifiant de tout ce qui existe. C'est cette
+dernire divinit que la chapelle de Rhamss II, ainsi que les deux
+autres, furent particulirement consacres; cela est constat par une
+trs-longue inscription hiroglyphique, dont j'ai pris copie, et date
+de l'an IV, le 10e jour de Msori, sous la majest de l'Aroris
+puissant, ami de la vrit et fils du Soleil, Rhamss, chri d'Hapimoou,
+le pre des dieux. Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou
+_Hapimoou_), l'identifie avec le Nil cleste _Nenmoou_, l'eau
+primordiale, le grand Nilus, que Cicron, dans son Trait sur la Nature
+des Dieux, donne comme le pre des principales divinits de l'gypte,
+mme d'Ammon, ce que j'ai trouv attest ailleurs par des inscriptions
+monumentales. La troisime chapelle appartient au rgne du fils de
+Rhamss le Grand; il tait naturel que les chapelles de Silsilis fussent
+ddies Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de
+l'gypte o le fleuve est le plus resserr et qu'il semble y faire une
+seconde entre, aprs avoir bris les montagnes de grs qui lui
+fermaient ici le passage, comme il a bris les rochers de granit de la
+cataracte pour faire sa premire entre en gypte.
+
+On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creuss
+pour recevoir deux ou trois corps embaums; tous remontent jusqu'aux
+premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent
+des chefs de travaux ou inspecteurs suprieurs des carrires de
+Silsilis. Nous avons aussi copi des stles portant des dates du rgne
+de divers Rhamss de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande
+inscription de l'an XXII de Ssonchis.
+
+Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _spos_, ou
+difice creus dans la montagne, et plus singulier encore par la
+varit des poques des bas-reliefs qui le dcorent. Cette belle
+excavation a t commence sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on
+en voulait faire un temple ddi Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu
+Nil, divinit du lieu, et au dieu Svek (Saturne tte de crocodile),
+divinit principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est
+dans cette intention qu'ont t excuts, sous le rgne d'Horus, les
+sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs
+du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui dcorent une longue
+et belle galerie transversale qui prcde ce sanctuaire.
+
+Cette galerie, trs-tendue, forme un vritable muse historique. Une de
+ses parois est tapisse, dans toute sa longueur, de deux ranges de
+stles ou de bas-reliefs sculpts sur le roc, et, pour la plupart,
+d'poques diverses; des monuments semblables dcorent les intervalles
+des cinq portes qui donnent entre dans ce curieux musum.
+
+Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de
+la paroi ouest: le Pharaon y est reprsent debout, la hache d'armes sur
+l'paule, recevant d'Ammon-Ra l'emblme de la vie divine, et le don de
+subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des thiopiens,
+les uns renverss, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef
+gyptien, qui leur reproche, dans la lgende, d'avoir ferm leur coeur
+la prudence et de n'avoir pas cout lorsqu'on leur disait: Voici que
+le lion s'approche de la terre d'thiopie (Kousch). Ce lion-l tait
+le roi Horus, qui fit la conqute d'thiopie, et dont le triomphe est
+retrac sur les bas-reliefs suivants.
+
+Le roi vainqueur est port par des chefs militaires sur un riche
+palanquin, accompagn de flabellifres. Des serviteurs prparent le
+chemin que le cortge doit parcourir; la suite du Pharaon viennent des
+guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier
+sur l'paule, sont en marche, prcds d'un trompette; un groupe de
+fonctionnaires gyptiens, sacerdotaux et civils, reoit le roi et lui
+rend des hommages.
+
+La lgende hiroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: Le dieu
+gracieux revient (en gypte), port par les chefs de tous les pays (les
+nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin
+seigneur de l'gypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit
+(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'thiopie), race perverse;
+ce roi directeur des mondes, approuv par Phr, fils du Soleil et de sa
+race, le serviteur d'Ammon, HRUS, le vivificateur. Le nom de sa majest
+s'est fait connatre dans la terre d'thiopie, que le roi a chtie
+conformment aux paroles que lui avait adresses son pre Ammon.
+
+Un autre bas-relief reprsente la conduite, par les soldats, des
+prisonniers du commun en fort grand nombre; leur lgende exprime les
+paroles suivantes, qu'ils sont censs prononcer dans leur humiliation:
+O toi vengeur! roi de la terre de Km (l'gypte), soleil de Niphaat
+(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch
+(l'Ethiopie), dont tu as foul les signes royaux sous tes pieds!
+
+Tous les autres bas-reliefs de ce spos, soit stles, soit tableaux,
+appartiennent diverses poques postrieures, mais qui ne descendent
+pas plus bas que le troisime roi de la XIXe dynastie. On y remarque,
+entre autres sujets:
+
+1 Un tableau reprsentant une adoration Ammon-Ra, Svek (le dieu du
+nome) et Bubastis, par le basilicogrammate charg de l'excution du
+palais du roi Rhamss-Meamoun dans la partie occidentale de Thbes (le
+palais de Mdinet-Habou), le nomm _Phori_, homme vridique;
+
+2 Trois magnifiques inscriptions en caractres hiratiques, rappelant
+que le mme fonctionnaire est venu Silsilis l'an Ve, au mois de
+Paschons, du rgne de Rhamss-Meamoun, faire exploiter les carrires
+pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de
+Mdinet-Habou);
+
+3 Un grand bas-relief: le roi Rhamss-Meamoun adorant le dieu Phtha et
+sa compagne Pascht (Bubastis).
+
+Ces monuments dmontrent, sans aucun doute, que tout le grs employ
+dans la construction du palais de Mdinet-Habou Thbes vient de
+Silsilis, et que ce grand difice a t commenc au plus tt la
+cinquime anne du rgne de son fondateur.
+
+4 Une grande stle reprsentant le mme roi adorant les dieux de
+Silsilis, et ddie par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des
+btiments de Rhamss-Meamoun, intendant de tous les palais du roi
+existants en gypte, et charg de la construction du temple du Soleil
+bti Memphis par ce Pharaon.
+
+Des tableaux d'adoration et plusieurs stles, plus anciennes que les
+prcdentes, constatent aussi que Rhamss le Grand (Ssostris) a tir de
+Silsilis les matriaux de plusieurs des grands difices construits sous
+son rgne.
+
+Plusieurs de ces stles, ddies soit par des intendants des btiments,
+soit par des princes qui taient venus en Haute-gypte pour y tenir des
+pangyries dans les annes XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son rgne,
+m'ont fourni des dtails curieux sur la famille du conqurant. Une de
+ces stles nous apprend que Rhamss le Grand a eu deux femmes: la
+premire, Nofr-Ari, fut l'pouse de sa jeunesse, celle qui parat,
+ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la
+seconde (et dernire jusqu' prsent) se nommait _Isnofr_; c'tait la
+mre, 1 de la princesse _Bathianthi_, qui parat avoir t sa fille
+chrie, la benjamine de la vieillesse de Ssostris; 2 du prince
+_Schohemkm_, celui qui prsidait les pangyries dans les dernires
+annes du rgne de son pre, comme le prouvent trois des grandes stles
+de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succda en quittant son
+nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeothph (le
+possesseur de la vrit, ou bien celui que la vrit possde); c'est le
+Ssonsis II de Diodore, et le Phron d'Hrodote. Ce fut aussi, comme son
+pre, un grand constructeur d'difices, mais dont il ne reste que peu de
+traces. On trouve dans le spos de Silsilis: 1 une petite chapelle
+ddie en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appel
+_Pnahasi_; 2 une stle (date efface) ddie par le mme Pnahasi, et
+constatant qu'on a tir des carrires de Silsilis les pierres qui ont
+servi la construction du palais que ce roi avait fait lever Thbes,
+o il n'en reste aucune trace, ma connaissance du moins. Cette stle
+nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isnofr_, comme sa
+mre, et son fils an _Phthamen_.
+
+3 Une stle de l'an II, 5e jour de Msori, rappelant qu'on a pris
+Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeothph
+Thbes, et pour les additions ou rparations faites au palais de son
+pre, le Rhamsion (l'difice qu'on a improprement nomm tombeau
+d'Osimandyas et Memnonium).
+
+Il existe enfin Silsilis des stles semblables relatives quelques
+autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stles
+d'Amnophis-Memnon, le pre du roi Hrus, se voient sur la rive
+orientale, o se trouvent les carrires les plus tendues; ces stles
+donnent la premire date certaine des plus anciennes exploitations de
+Silsilis. Il est certain qu'aprs la XIXe dynastie, ces carrires ont
+toujours fourni des matriaux pour la construction des monuments de la
+Thbade. La stle de Ssonchis Ier le prouve; on y parle, en effet,
+d'exploitations de l'an XXII du rgne de ce prince, destines des
+constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles
+qui forment le ct droit de la premire cour de Karnac, prs du second
+pylne, monument du rgne de Ssonchis et des rois bubastites, ses
+descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les
+matriaux des temples d'Edfou et d'Esn viennent en grande partie de ces
+mmes carrires.
+
+Le 24 fvrier au matin, nous courions le portique et les colonnades
+d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse,
+porte cependant l'empreinte de la dcadence de l'art gyptien sous les
+Ptolmes, au rgne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la
+simplicit antique; on y remarque une recherche et une profusion
+d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la
+noble gravit des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et
+de si mauvais got du temple d'_Esnh_, construit du temps des
+empereurs.
+
+La partie la plus _antique_ des dcorations du grand temple d'_Edfou_
+(l'intrieur du naos et le ct droit extrieur) remonte seulement au
+rgne de Philopator. On continua les travaux sous piphane, dont les
+lgendes couvrent une partie du ft des colonnes et des tableaux
+intrieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut termin sous vergte
+II.
+
+Les sculptures de la frise extrieure et des parois de l'extrieur des
+murailles du pronaos furent dcores sous Soter II. Sous le mme roi, on
+sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie
+de gauche appartient Philomtor, ainsi que toutes les sculptures des
+deux massifs du pylne. J'ai trouv cependant, vers le bas du massif de
+droite, un mauvais petit bas-relief reprsentant l'empereur Claude
+adorant les dieux du temple.
+
+Le mur d'enceinte qui environne le naos est entirement charg de
+sculptures; celles de la face intrieure datent du rgne de Cloptre
+Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolme Alexandre Ier et de sa femme
+la reine Brnice.
+
+Voil qui peut donner une ide exacte de l'_antiquit_ du grand temple
+d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits crits
+sur cent portions du monument, en caractres de 10 pouces, et
+quelquefois de 2 pieds de hauteur.
+
+Ce grand et magnifique difice tait consacr une Triade compose: 1
+du dieu Har-Hat, la science et la lumire clestes personnifies, et
+dont le soleil est l'image dans le monde matriel; 2 de la desse
+Hthor, la Vnus gyptienne; 3 de leur fils Harsont-Tho (l'Hrus,
+soutien du monde), qui rpond l'Amour (ros) des mythologies grecque
+et romaine.
+
+Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois
+divinits, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour
+sur plusieurs parties importantes du systme thogonique gyptien. Il
+serait trop long ici d'entrer dans de pareils dtails.
+
+J'ai fait dessiner aussi une srie de quatorze bas-reliefs de
+l'intrieur du pronaos, reprsentant le _lever_ du dieu Har-Hat,
+identifi avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques
+chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce
+recueil est du plus grand intrt pour l'intelligence de la petite
+portion des mythes gyptiens vritablement relative l'astronomie.
+
+Le second difice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits
+temples nomms _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait
+toujours ct de tous les grands temples o une Triade tait adore;
+c'tait l'image de la demeure cleste o la desse avait enfant le
+troisime personnage de la Triade, qui est toujours figur sous la forme
+d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou reprsente en effet l'enfance et
+l'ducation du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathr, auquel
+la flatterie a associ vergte II, reprsent aussi comme un enfant et
+partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au
+nouveau-n d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de
+bas-reliefs de ce monument du rgne d'vergte II et de Soter II.
+
+Nos travaux termins Edfou, nous allmes reposer nos yeux, fatigus
+des mauvais hiroglyphes et des pitoyables sculptures gyptiennes du
+temps des Lagides, dans les tombeaux d'_lthya_ (_El-Kab_), o nous
+arrivmes le samedi 28 fvrier. Nous fmes accueillis par la _pluie_,
+qui tomba par torrents avec tonnerre et clairs, pendant la nuit du 1er
+au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hrodote du roi
+Psammnite: De notre temps il a plu en Haute-gypte.
+
+Je parcourus avec empressement l'intrieur de l'ancienne ville
+d'lthya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui
+renfermait les temples et les difices sacrs. Je n'y trouvai pas une
+seule colonne debout; les Barbares ont dtruit depuis quelques mois ce
+qui restait des deux temples intrieurs, et le temple entier situ hors
+de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une une les pierres
+oublies par les dvastateurs et sur lesquelles il restait quelques
+sculptures.
+
+J'esprais y trouver quelques dbris de lgendes, suffisants pour
+m'clairer sur l'poque de la construction de ces difices et sur les
+divinits auxquelles ils furent consacrs. J'ai t assez heureux dans
+cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'lthya,
+ddi Svek (Saturne) et Sowan (Lucine), appartenait diverses
+poques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient t
+construits et dcors sous le rgne de la reine Amens, sous celui de
+son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Amnophis-Memnon
+et Rhamss le Grand. Les rois Amyrte et Achoris, deux des derniers
+princes de race gyptienne, avaient rpar ces antiques difices, et y
+avaient ajout quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouv
+lthya qui rappelle l'poque grecque ou romaine. Le temple
+l'extrieur de la ville est d au rgne de Moeris.
+
+Les tombeaux ou hypoges creuss dans la chane arabique voisine de la
+ville, remontent pour la plupart une antiquit recule. Le premier que
+nous avons visit est celui dont la Commission d'gypte a publi les
+bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, la pche et la
+navigation. Ce tombeau a t creus pour la famille d'un hirogrammate
+nomm _Phap_, attach au collge des prtres d'lthya (Sowan-Kah).
+J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs indits de ce tombeau, et j'ai
+pris copie de toutes les lgendes des scnes agricoles et autres,
+publies assez ngligemment. Ce tombeau est d'une trs-haute antiquit.
+Un second hypoge, celui d'un _grand-prtre de la desse Ilithya_ ou
+_lthya_ (Sowan), la desse ponyme de la ville de ce nom, porte la
+date du rgne de _Rhamss-Meamoun_; il prsente une foule de dtails
+de famille et quelques scnes d'agriculture en trs-mauvais tat. J'y ai
+remarqu, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de bl
+par les boeufs, et au-dessus de la scne on lit, en hiroglyphes presque
+tous phontiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est cens
+chanter, car dans la vieille gypte, comme dans celle d'aujourd'hui,
+tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson
+particulire.
+
+Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution
+adresse aux boeufs, et que j'ai retrouve ensuite, avec de trs-lgres
+variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:
+
+Battez pour vous (_bis_),-- boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des
+boisseaux pour vos matres.
+
+La posie n'en est pas trs-brillante; probablement l'air faisait passer
+la chanson; du reste, elle est convenable la circonstance dans
+laquelle on la chantait, et elle me paratrait dj fort curieuse quand
+mme elle ne ferait que constater l'antiquit du _bis_ qui est crit
+la fin de la premire et de la troisime ligne. J'aurais voulu en
+trouver la musique pour l'envoyer notre respectable ami le gnral de
+La Salette; elle lui aurait fourni quelles donnes de plus pour ses
+savantes recherches sur la musique des anciens.
+
+Le tombeau voisin de celui-ci est plus intressant encore sous le
+rapport historique. C'tait celui d'un nomm _Ahmosis, fils de Obschn,
+chef des mariniers_, ou plutt _des nautoniers_: c'tait un grand
+personnage. J'ai copi dans son hypoge ce qui reste d'une inscription
+de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole
+ tous les individus prsents et futurs, et leur raconte son histoire
+que voici: Aprs avoir expos qu'un de ses anctres tenait un rang
+distingu parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il
+nous apprend qu'il est entr lui-mme dans la carrire nautique dans les
+jours du roi _Ahmosis_ (le dernier de la XVIIe dynastie lgitime); qu'il
+est all rejoindre le roi Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce
+temps, o il a servi _sur l'eau_; qu'il a ensuite combattu dans le Midi,
+o il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an
+VI du mme Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a
+suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est mont par eau en _thiopie_ pour lui
+imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit;
+et qu'enfin il a command des _btiments_ sous le roi _Thouthmosis Ier_.
+C'est l, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le
+Pharaon Ahmosis, ont presque achev l'expulsion des Pasteurs et dlivr
+l'gypte des Barbares.
+
+Pour ne pas trop allonger l'article d'lthya, je terminerai par
+l'indication d'un tombeau presque ruin; il m'a fait connatre quatre
+gnrations de grands personnages du pays, qui l'ont gouvern sous le
+titre _sou-ten-si_ de _Sowan_ (princes d'lthya), durant les rgnes des
+cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Amnothph Ier
+(Amnoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amens et Thouthmosis III
+(Moeris), auprs desquels ils tenaient un rang lev dans leur service
+personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Atar et Ahmosis,
+femmes des deux premiers rois nomms, et de Ranofr, fille de la reine
+Amens et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont
+successivement nomms dans les inscriptions de l'hypoge, et forment
+ainsi un supplment et une confirmation prcieuse de la Table d'Abydos.
+
+Le 3 mars, au matin, nous arrivmes _Esnh_, o nous fmes
+trs-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur
+de la province; avec son aide, il nous fut permis d'tudier le grand
+temple d'Esnh, encombr de coton, et qui, servant de magasin gnral de
+cette production, a t crpi de limon du Nil, surtout l'extrieur. On
+a galement ferm avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le
+premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a d se
+faire souvent une chandelle la main, ou avec le secours de nos
+chelles, afin de voir les bas-reliefs de plus prs.
+
+Malgr tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de
+savoir relativement ce grand temple, sous les rapports mythologiques
+et historiques. Ce monument a t regard, d'aprs de simples
+conjectures tablies sur une faon particulire d'interprter le
+zodiaque du plafond, comme le plus _ancien_ monument de l'gypte:
+l'tude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au
+contraire, le plus _moderne_ de ceux qui existent encore en gypte; car
+les bas-reliefs qui le dcorent, et les hiroglyphes surtout, sont d'un
+style tellement grossier et tourment qu'on y aperoit au premier coup
+d'oeil le point extrme de la dcadence de l'art. Les inscriptions
+hiroglyphiques ne confirment que trop cet aperu: les masses de ce
+pronaos ont t leves sous l'empereur _Csar Tibrius Claudius
+Germanicus_ (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la
+ddicace en grands hiroglyphes. La corniche de la faade et le premier
+rang de colonnes ont t sculpts sous les empereurs _Vespasien_ et
+_Titus_; la partie postrieure du pronaos porte les lgendes des
+empereurs _Antonin_, _Marc Aurle_ et _Commode_; quelques colonnes de
+l'intrieur du pronaos furent dcores de sculptures sous _Trajan_,
+_Hadrien_ et _Antonin_; mais, l'exception de quelques bas-reliefs de
+l'poque de _Domitien_, tous ceux des parois de droite et de gauche du
+pronaos portent les images de _Septime Svre_ et de GTA, que son frre
+Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en mme temps qu'il fit
+proscrire son nom dans tout l'empire; il parat que cette proscription
+du tyran fut excute la lettre jusqu'au fond de la Thbade, car les
+cartouches noms propres de l'empereur _Gta_ sont tous _martels_ avec
+soin; mais ils ne l'ont pas t au point de m'empcher de lire
+trs-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CSAR GTA,
+_le directeur_.
+
+Je crois que l'on connat dj des inscriptions latines ou grecques dans
+lesquelles ce nom est martel: voil des lgendes hiroglyphiques
+ajouter cette srie.
+
+Ainsi donc, l'antiquit du pronaos d'Esnh est incontestablement fixe;
+sa construction ne remonte pas au del de l'empereur Claude; et ses
+sculptures descendent jusqu' _Caracalla_, et du nombre de celles-ci est
+le fameux zodiaque dont on a tant parl.
+
+Ce qui reste du naos, c'est--dire le mur du fond du pronaos, est de
+l'poque de _Ptolme piphane_, et cela encore est d'hier,
+comparativement ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites
+derrire le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a
+t ras jusqu'aux fondements.
+
+Cependant, que les amis de l'antiquit des monuments de l'gypte se
+consolent: _Latopolis_ ou plutt ESN (car ce nom se lit en hiroglyphes
+sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'tait
+point un village aux grandes poques pharaoniques; c'tait une ville
+importante, orne de beaux monuments, et j'en ai dcouvert la preuve
+dans l'inscription des colonnes du pronaos.
+
+J'ai trouv sur deux de ces colonnes, dont le ft est presque
+entirement couvert d'inscriptions hiroglyphiques disposes
+verticalement, la notice des ftes qu'on clbrait annuellement dans le
+grand temple d'Esnh. Une d'elles se rapportait la commmoration de
+la ddicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III
+(_Moeris_); de plus il existe, et j'ai dessin dans une petite rue
+d'Esnh, au quartier de Chek-Mohammed-Ebbdri, un jambage de porte en
+trs-beau granit rose, portant une ddicace du Pharaon Thouthmosis II,
+et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'_Esnh_
+pharaonique. J'ai aussi trouv _Edfou_ une pierre qui est le seul
+dbris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple
+actuel bti sous les Lagides; l'ancien tait encore de _Moeris_, et
+ddi, comme le nouveau, au grand dieu _Har-Hat, seigneur d'_HATFOUH
+(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thbade comme en
+Nubie, avait construit la plupart des difices sacrs, aprs l'invasion
+des _Hykschos_, de la mme manire que les Ptolmes ont rebti ceux
+d'Ombos, d'Esnh et d'Edfou, pour remplacer les temples _primitifs_
+dtruits pendant l'invasion persane.
+
+Le grand temple d'Esnh tait ddi l'une des plus grandes formes de
+la divinit, Chnouphis, qualifi des titres NEV-EN-THO-SN, _seigneur
+du pays d'Esnh, crateur de l'univers, principe vital des essences
+divines, soutien de tous les mondes_, etc. A ce dieu sont associs la
+desse Nith, reprsente sous des formes diverses et sous les noms
+varis de _Menhi_, _Tnbouaou_, etc., et le jeune Hke, reprsent sous
+la forme d'un enfant, ce qui complte la Triade adore Esnh. J'ai
+ramass une foule de dtails trs-curieux sur les attributions de ces
+trois personnages auxquels taient consacres les principales ftes et
+pangyries clbres annuellement Esnh. Le 23 du mois d'Hathyr, on
+clbrait la fte de la desse _Tnbouaou_; celle de la desse _Menhi_
+avait lieu le 25 du mme mois; le 30, celle d'_Isis_, tertiaire des deux
+desses prcites. Le 1er de Choak, on tenait une pangyrie (assemble
+religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hke, et ce mme jour avait lieu
+la pangyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacr sculpt
+sur l'une des colonnes du pronaos: A la nomnie de Choak, pangyries
+et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esnh; on
+tale tous les ornements sacrs; on offre des pains, du vin et autres
+liqueurs, des boeufs et des oies; on prsente des collyres et des
+parfums au dieu Chnouphis et la desse sa compagne, ensuite le lait
+Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie la
+desse Menhi, une oie la desse Nith, une oie Osiris, une oie
+Khons et Thth, une oie aux dieux Phr, Atmou, Thor, ainsi qu'aux
+autres dieux adors dans le temple; on prsente ensuite des semences,
+des fleurs et des pis de bl au seigneur Chnouphis, souverain d'Esnh,
+et on l'invoque en ces termes, etc. Suit la prire prononce en cette
+occasion solennelle, et que j'ai copie, parce qu'elle prsente un grand
+intrt mythologique.
+
+C'est aux mmes divinits qu'tait ddi le temple situ au nord
+d'Esnh, dans une magnifique plaine, jadis cultive, mais aujourd'hui
+hrisse de broussailles qui nous dchirrent les jambes, lorsque, le 6
+mars au soir, nous allmes le visiter, en faisant pied une
+trs-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvmes tout
+nouvellement dvastes; ce temple n'est plus tel que la Commission
+d'gypte l'a laiss; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un
+petit pan de mur et le soubassement presque fleur de terre: parmi les
+bas-reliefs subsistants j'en ai trouv un d'vergte Ier et de Brnice
+sa femme; j'ai reconnu les lgendes de Philopator sur la colonne; celles
+d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hiroglyphes
+tout fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Vrus. Le hasard
+m'a fait dcouvrir, dans le soubassement extrieur de la partie gauche
+du temple, une srie de captifs reprsentant des peuples vaincus (par
+vergte Ier, selon toute apparence), et, l'aide des ongles de nos
+Arabes, qui fouillrent vaillamment malgr les pierres et les plantes
+pineuses, je parvins copier une dizaine des inscriptions onomastiques
+de peuples graves sur l'espce de bouclier attach la poitrine des
+vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjugues,
+j'ai lu les noms de l'_Armnie_, de la _Perse_, de la _Thrace_ et de la
+_Macdoine_; peut-tre encore s'agit-il des victoires d'un empereur
+romain: je n'ai rien trouv d'assez conserv aux environs pour claircir
+ce doute.
+
+Le 7 mars au matin, nous fmes une course pdestre dans l'intrieur des
+terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille
+_Tuphium_, aujourd'hui _Taud_, situe sur la rive droite du fleuve,
+mais dans le voisinage de la chane arabique et tout prs
+d'_Hermonthis_, qui est sur la rive oppose. L existent deux ou trois
+salles d'un petit temple, habites par des fellahs ou par leurs
+bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui
+m'ont donn le mythe du temple: on y adorait la Triade forme de Mandou,
+de la desse Ritho et de leur fils Harphr, celle mme du temple
+d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de _Tuphium_.
+
+A midi nous tions _Hermonthis_, dont j'ai parl dans la lettre que
+j'crivis aprs avoir visit ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour
+aller la seconde cataracte. Nous y passmes encore quelques heures
+pour copier quelques bas-reliefs et des lgendes hiroglyphiques qui
+devaient complter notre travail sur _Erment_, commenc notre premier
+passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un
+_mammisi_ ou _eimisi_ consacr l'accouchement de la desse _Ritho_,
+construit et sculpt, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en
+commmoration de la reine Cloptre, fille d'Aults, lorsqu'elle mit au
+monde _Csarion_, fils de Jules Csar, lequel voulut tre le _Mandou_ de
+la nouvelle desse _Ritho_, comme Csarion en fut l'_Harphr_. Du reste,
+c'tait assez l'usage du dictateur romain de chercher complter la
+_Triade_, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cloptre,
+avaient en elles quelque chose de divin, sans ddaigner pour cela les
+joies terrestres.
+
+Une courte distance nous sparait de _Thbes_, et nos coeurs taient
+gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de
+la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraches,
+arrive Louqsor, mon adresse. C'tait encore une courtoisie de
+notre digne consul gnral, M. Drovetti, et nous avions hte d'en
+profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrme, nous arrta
+pendant la nuit entre Hermonthis et Thbes, o nous ne fmes rendus que
+le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.
+
+Notre petite escadre aborda au pied du quai antique dchauss par le
+Nil, et qui ne pourra longtemps encore dfendre le palais de _Louqsor_,
+dont les dernires colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce
+quai est videmment de deux poques; le quai _gyptien_ primitif est en
+grandes briques cuites, lies par un ciment d'une duret extrme, et ses
+ruines forment d'normes blocs de 15 18 pieds de large et de 25 30
+de longueur, semblables des rochers inclins sur le fleuve au milieu
+duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grs est d'une poque
+trs-postrieure; j'y ai remarqu des pierres portant encore des
+fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'difices
+dmolis.
+
+Notre travail sur _Louqsor_ a t termin ( trs-peu prs) avant de
+venir nous tablir ici, _Biban-el-Molouk_, et je suis en tat de
+donner tous les dtails ncessaires sur l'poque de la construction de
+toutes les parties qui composent ce grand difice.
+
+Le fondateur du _palais de Louqsor_, ou plutt _des_ palais de Louqsor a
+t le Pharaon _Amnophis-Memnon_ (Amnothph III), de la XVIIIe
+dynastie. C'est ce prince qui a bti la srie d'difices qui s'tend du
+sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45
+pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore ce rgne.
+Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les
+salles intrieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart
+intactes, on lit, en grands hiroglyphes d'un relief trs-bas et d'un
+excellent travail, des ddicaces faites au nom du roi Amnophis. Je mets
+ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une ide de toutes les
+autres, qui ne diffrent que par quelques titres royaux de plus ou de
+moins.
+
+La vie! l'Hrus puissant et modr, rgnant par la justice,
+l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce
+que, grand par sa force, il a frapp les Barbares; le roi SEIGNEUR DE
+JUSTICE, bien aim du Soleil, le fils du Soleil AMNOPHIS, modrateur de
+la rgion pure (l'gypte), a fait excuter ces constructions consacres
+ son pre Ammon, le dieu seigneur des trois zones de l'univers, dans
+l'Oph du midi; il les a fait excuter en pierres dures et bonnes, afin
+d'riger un difice durable; c'est ce qu'a fait le fils du Soleil
+AMNOPHIS, chri d'Ammon-Ra.
+
+Ces inscriptions lvent donc toute espce de doute sur l'poque prcise
+de la construction et de la dcoration de cette partie de Louqsor; mes
+inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques
+expliques par M. Letronne, et qu'on a chicanes si mal propos; je
+puis lui annoncer ce sujet que je lui porterai les _inscriptions
+ddicatoires gyptiennes_ des temples de _Philae_, d'_Ombos_ et de
+_Dendrah_, o le verbe _construire_ ne manque jamais.
+
+Les bas-reliefs qui dcorent le palais d'_Amnophis_ sont, en gnral,
+relatifs des actes religieux faits par ce prince aux grandes divinits
+de cette portion de Thbes, qui taient: 1 Ammon-Ra, le dieu suprme de
+l'gypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement Thbes, sa
+ville ponyme; 2 sa forme secondaire, Ammon-Ra gnrateur, mystiquement
+surnomm _le mari de sa mre_, et reprsent sous une forme priapique;
+c'est le dieu _Pan_ gyptien, mentionn dans les crivains grecs; 3 la
+desse _Thamoun_ ou _Tamon_, c'est--dire _Ammon femelle_, une des
+formes de Nith, considre comme compagne d'Ammon gnrateur; 4 la
+desse Mouth, la grand'mre divine, compagne d'Ammon-Ra; 5 et 6 les
+jeunes dieux Khous et Harka, qui compltent les deux grandes Triades
+adores Thbes, savoir:
+
+
+ _Pres._ _Mres._ _Fils._
+
+ Ammon-Ra. Mouth. Khons.
+
+Ammon gnrateur. Thamoun. Harka.
+
+
+Le Pharaon est reprsent faisant des offrandes, quelquefois
+trs-riches, ces diffrentes divinits, ou accompagnant leurs _bari_
+ou arches sacres, portes processionnellement par des prtres.
+
+Mais j'ai trouv et fait dessiner dans deux des salles du palais une
+srie de bas-reliefs plus intressants encore et relatifs la personne
+mme du fondateur. Voici un mot sur les principaux.
+
+Le dieu Thoth annonant la reine _Tmauhemva_, femme du Pharaon
+_Thouthmosis IV_, qu'Ammon gnrateur lui a accord un fils.
+
+La mme reine, dont l'tat de grossesse est visiblement exprim,
+conduite par Chnouphis et Hathr (Vnus) vers la chambre d'enfantement
+(le _mammisi_); cette mme princesse place sur un lit, mettant au monde
+le roi _Amnophis_; des femmes soutiennent la gisante, et des gnies
+divins, rangs sous le lit, lvent l'emblme de la vie vers le
+nouveau-n.--La reine nourrissant le jeune prince.--Le dieu Nil peint en
+_bleu_ (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en _rouge_ (le
+temps de l'inondation), prsentant le petit Amnophis, ainsi que le
+petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinits de
+Thbes.--Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le caresse.--Le
+jeune roi institu par Ammon-Ra; les desses protectrices de la haute et
+de la basse gypte lui offrant les couronnes, emblmes de la domination
+sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, c'est--dire
+son prnom royal, _Soleil seigneur de justice et de vrit_, qui, sur
+les monuments, le distingue de tous les autres _Amnophis_.
+
+L'une des dernires salles du palais, d'un caractre plus religieux que
+toutes les autres, et qui a d servir de chapelle royale ou de
+sanctuaire, n'est dcore que d'adorations aux deux Triades de Thbes
+par Amnophis; et dans cette salle, dont le plafond existe encore, on
+trouve un second sanctuaire embot dans le premier, et dont voici la
+ddicace, qui en donne trs-clairement l'poque, tout fait rcente en
+comparaison de celle du grand sanctuaire: Restauration de l'difice
+faite par le roi (chri de Phr, approuv par Ammon), le fils du
+Soleil, seigneur des diadmes, Alexandre, en l'honneur de son pre
+Ammon-Ra, gardien des rgions des Oph (Thbes); il a fait construire le
+sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes la place de celui qui
+avait t fait sous la majest du roi Soleil, seigneur de justice, le
+fils du Soleil AMNOPHIS, modrateur de la rgion pure.
+
+Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement l'origine de la
+domination des Grecs en gypte, au rgne d'Alexandre, fils d'Alexandre
+le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage enfantin
+du roi, reprsent, l'extrieur comme a l'intrieur de ce petit
+difice, adorant les Triades thbaines. Dans un de ces bas-reliefs, la
+desse Thamoun est remplace par la _ville de Thbes_ personnifie sous
+la forme d'une femme, avec cette lgende:
+
+Voici ce que dit Thbes (Toph), la grande rectrice du monde: Nous avons
+mis en ta puissance toutes les contres (les nomes); nous t'avons donn
+KM (l'gypte), terre nourricire.
+
+La desse Thbes adresse ces paroles au jeune roi Alexandre, auquel
+Ammon gnrateur dit en mme temps: Nous accordons que les difices que
+tu lves soient aussi durables que le firmament.
+
+On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais
+d'Amnophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant que sous
+le rapport de la singularit. Dans une salle qui prcde le sanctuaire,
+existe une pierre d'architrave qui, ayant t renouvele sous un
+Ptolme et orne d'une inscription, produit, en lisant les caractres
+qu'elle porte, une ddicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point inquit
+des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la ddicace
+primitive; la voici:
+
+1re _pierre moderne_. Restauration de l'difice faite par le roi
+Ptolme, toujours vivant, aim de Ptha.--2e _pierre antique_. Monde,
+le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Amnophis, a fait
+excuter ces constructions en l'honneur de son pre Ammon, etc.
+
+L'ancienne pierre, remplace par le Lagide, portait la lgende:
+L'Aroris puissant, etc., seigneur du monde, etc. On ne s'est point
+inquit si la nouvelle lgende se liait ou non avec l'ancienne.
+
+C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les travaux
+du rgne d'Amnophis, sous lequel ont cependant encore t dcores la
+deuxime et la septime des deux ranges, en allant du midi au nord. Les
+bas-reliefs appartiennent au rgne du roi _Hrus_, fils d'Amnophis, et
+les quatre dernires au rgne suivant.
+
+Toute la partie nord des difices de Louqsor est d'une autre poque, et
+formait un monument particulier, quoique li par la grande colonnade
+l'_Amnophion_ ou palais d'Amnophis. C'est Rhamss le Grand
+(Ssostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu l'intention, non
+pas d'embellir le palais d'Amnophis, son anctre, mais de construire un
+difice distinct, ce qui rsulte videmment de la ddicace suivante,
+sculpte en grands hiroglyphes au-dessous de la corniche du pylne, et
+rpte sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes
+modernes n'ont pas encore ensevelies.
+
+La vie! l'Aroris, enfant d'Ammon, le matre de la rgion suprieure et
+de la rgion infrieure, deux fois aimable, l'Hrus plein de force,
+l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de vrit, approuv par Phr), le
+fils prfr du roi des dieux, qui, assis sur le trne de son pre,
+domine sur la terre, a fait excuter ces constructions en l'honneur de
+son pre, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce Rhamession dans la
+ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil
+(le fils chri d'Ammon-Rhamss), vivificateur toujours.
+
+C'est donc ici un monument particulier, distinct de l'Amnophion, et
+cela explique trs-bien pourquoi ces deux grands difices ne sont pas
+sur le mme alignement, dfaut choquant remarqu par tous les voyageurs,
+qui supposaient tort que toutes ces constructions taient du mme
+temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.
+
+C'est devant le pylne nord du _Rhamsion _de Louqsor que s'lvent les
+deux clbres oblisques de granit rose, d'un travail si pur et d'une si
+belle conservation. Ces deux masses normes, vritables joyaux de plus
+de 70 pieds de hauteur, ont t riges cette place par Rhamss le
+Grand, qui a voulu en dcorer son _Rhamession_, comme cela est dit
+textuellement dans l'inscription hiroglyphique de l'oblisque de
+gauche, face nord, colonne mdiale, que voici: Le Seigneur du monde,
+Soleil gardien de la vrit (ou justice), approuv par Phr, a fait
+excuter cet difice en l'honneur de son pre Ammon-Ra, et il lui a
+rig ces deux grands oblisques de pierre, devant le Rhamession de la
+ville d'Ammon.
+
+Je possde des copies exactes de ces deux beaux monolithes[Footnote: Un
+de ces deux oblisques a t apport Paris et dress sur la place de
+la Concorde.]. Je les ai prises avec un soin extrme, en corrigeant les
+erreurs des gravures dj connues, et en les compltant par les fouilles
+que nous avons faites jusqu' la base des oblisques. Malheureusement il
+est impossible d'avoir la fin de la face est de l'oblisque de droite,
+et de la face ouest de l'oblisque de gauche: il aurait fallu abattre
+pour cela quelques maisons de terre et faire dmnager plusieurs pauvres
+familles de fellahs.
+
+Je n'entre pas dans de plus grands dtails sur le contenu des lgendes
+des deux oblisques. On sait dj que, loin de renfermer, comme on l'a
+cru si longtemps, de grands mystres religieux, de hautes spculations
+philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des
+leons d'astronomie, ce sont tout simplement des ddicaces, plus ou
+moins fastueuses, des difices devant lesquels s'lvent les monuments
+de ce genre. Je passe donc la description des pylnes, qui sont d'un
+bien autre intrt.
+
+L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de
+sculptures d'un trs-bon style, sujets tous militaires et composs de
+plusieurs centaines de personnages. _Massif de droite_: le roi Rhamss
+le Grand, assis sur son trne au milieu de son camp, reoit les chefs
+militaires et des envoys trangers; dtails du camp, bagages, tentes,
+fourgons, etc., etc.; en dehors, l'arme gyptienne est range en
+bataille; chars de guerre l'avant, l'arrire et sur les flancs; au
+centre, les fantassins rgulirement forms en carrs. _Massif de
+gauche_: bataille sanglante, dfaite des ennemis, leur poursuite,
+passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amne ensuite les
+prisonniers.
+
+Voil le sujet gnral de ces deux tableaux, d'environ 50 pieds chacun;
+nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions
+entremles aux scnes militaires. Les grands textes relatifs cette
+campagne de Ssostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheureusement
+il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des
+copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des lignes
+encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du rgne du
+conqurant, et que la bataille s'tait donne le 5 du mois d'piphi. Ces
+dates me prouvent qu'il s'agit ici de la mme guerre que celle dont on a
+sculpt les vnements sur la paroi droite du grand monument
+d'_Ibsamboul_, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille
+figure dans ce dernier temple est aussi du mois d'piphi, mais du 9 et
+non pas du 5. Il s'agit donc videmment de deux affaires de la mme
+campagne. Les peuples que les gyptiens avaient combattre sont des
+Asiatiques, qu' leur costume on peut reconnatre pour des Bactriens,
+des Mdes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est expressment
+nomm (_Naharana-Kah_, le pays de Naharana, la Msopotamie) dans les
+inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contres de Scht, Robschi,
+Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher ncessairement dans la
+gographie primitive de l'Asie occidentale.
+
+Les oblisques, les quatre colonnes, le pylne, et le vaste pristyle ou
+cour environne de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce qui
+reste du Rhamession de la rive droite, et on lit _partout_ les
+ddicaces de Rhamss le Grand, deux seuls points excepts de ce grand
+difice. Il parat, en effet, que vers le huitime sicle avant J.-C.,
+l'ancienne dcoration de la grande porte situe entre ces deux massifs
+du pylne tait, par une cause quelconque, en fort mauvais tat, et
+qu'on en refit les masses entirement neuf; les bas-reliefs de Rhamss
+le Grand furent alors remplacs par de nouveaux, qui existent encore et
+qui reprsentent le chef de la XXIVe dynastie, le conqurant thiopien
+_Sabaco_ ou Sabacon, qui, pendant de longues annes, gouverna l'gypte
+avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumes aux dieux
+protecteurs du palais et de la ville de Thbes. Ces bas-reliefs, sur
+lesquels on voit le nom du roi, qui est crit _Schabak_ et qu'on y lit
+trs-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler une poque
+fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont trs-curieux aussi sous le
+rapport du style. Les figures en sont fortes et trs-accuses, avec les
+muscles vigoureusement prononcs, sans qu'elles aient pour cela la
+lourdeur des sculptures du temps des Ptolmes et des Romains. Ce sont,
+au reste, les seules sculptures de ce rgne que j'aie rencontres en
+gypte.
+
+Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu galement lieu
+au Rhamession de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le
+chapiteau de la premire colonne gauche du pristyle ont t renouvels
+sous Ptolme Philopator, et l'on n'a pas manqu de sculpter sur
+l'architrave l'inscription suivante: Restauration de l'difice, faite
+par le roi Ptolme toujours vivant, chri d'Isis et de Phtha, et par la
+dominatrice du monde, Arsino, dieux Philopatores aims par Ammon-Ra,
+roi des dieux.
+
+Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de
+Rhamss-Meamoun, que l'on remarque en dehors du Rhamession, du ct de
+l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu un difice contigu et
+sans liaison relle avec le monument de Ssostris.
+
+Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je parlerai,
+dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thbains que nous
+exploitons dans ce moment ... Adieu.
+
+P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant partir
+ce matin mme pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; toujours
+bonne sant et bon courage. Je donne ce soir nos compagnons une fte
+dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousire; nous y oublierons
+la strilit et le voisinage de la seconde cataracte, o nous avions
+peine du pain manger. La chre ne rpondra pas la magnificence du
+local, mais on fera l'impossible pour n'tre pas trop au-dessous. Je
+voulais offrir notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et qui devait
+ajouter aux plaisirs de la runion; c'tait un morceau de jeune
+crocodile mis la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on m'en
+apportt un tu d'hier matin; mais j'ai jou de malheur, la pice de
+crocodile s'est gte: nous n'y perdrons vraisemblablement qu'une bonne
+indigestion chacun.
+
+
+
+
+TREIZIME LETTRE
+
+
+Thbes (Biban-el-Molouk), le 26 mai 1829.
+
+Les dtails topographiques donns par Strabon ne permettent point de
+chercher ailleurs que dans la valle de _Biban-el-Molouk_ l'emplacement
+des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette valle, qu'on veut
+entirement driver de l'arabe en le traduisant par _les portes des
+rois_, mais qui est la fois une corruption et une traduction de
+l'ancien nom gyptien _Biban-Ou-rou_ (les hypoges des rois), comme l'a
+fort bien dit M. Silvestre de Sacy, lverait d'ailleurs toute espce de
+dout ce sujet. C'tait la _ncropole royale_, et on avait choisi un
+lieu parfaitement convenable cette triste destination, une valle
+aride; encaisse par de trs-hauts rochs coups pic, ou par des
+montagnes en pleine dcomposition, offrant presque toutes de larges
+fentes occasionnes soit par l'extrme chaleur, soit par des
+boulements intrieurs, et dont les croupes sont parsemes de bandes
+noires, comme si elles eussent t brles en partie; aucun animal
+vivant ne frquente cette valle de mort: je ne compte point les
+mouches, les renards, les loups et les hynes, parce que c'est notre
+sjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attir
+ces quatre espces affames.
+
+En entrant dans la partie la plus recule de cette valle, par une
+ouverture troite videmment faite de main d'homme, et offrant encore
+quelques lgers restes de sculptures gyptiennes, on voit bientt au
+pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carres, encombres
+pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la
+dcoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entre dans
+les _tombeaux des rois_. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne
+communiquait avec l'autre; ils taient tous isols: ce sont les
+chercheurs de trsors, anciens ou modernes, qui ont tabli quelques
+communications forces.
+
+Il me tardait, en arrivant Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces
+tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux
+conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent
+creuss), taient bien, comme je l'avais dduit d'avance de plusieurs
+considrations, ceux de rois appartenant _tous des dynasties
+thbaines_, c'est--dire des princes, dont _la famille tait
+originaire de Thbes_. L'examen rapide que je fis alors de ces
+excavations avant de monter la seconde cataracte, et le sjour de
+plusieurs mois que j'y ai fait mon retour, m'ont pleinement convaincu
+que ces hypoges ont renferm les corps des rois des XVIIIe, XIXe et XXe
+dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties _diospolitaines_
+ou _thbaines_. Ainsi, j'y ai trouv d'abord les tombeaux de six des
+rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, Amnophis-Memnon,
+inhum part dans la valle isole de l'ouest.
+
+Viennent ensuite le tombeau de Rhamss-Meamoun et ceux de six autres
+Pharaons, successeurs de Meamoun et appartenant la XIXe ou la XXe
+dynastie.
+
+On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le
+choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait
+creuser la sienne sur le point o il croyait rencontrer une veine de
+pierre convenable sa spulture et l'immensit de l'excavation
+projete. Il est difficile de se dfendre d'une certaine surprise
+lorsque, aprs avoir pass sous une porte assez simple, on entre dans de
+grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement
+soignes, conservant en grande partie l'clat des plus vives couleurs,
+et conduisant successivement des salles soutenues par des piliers
+encore plus riches de dcorations, jusqu' ce qu'on arrive enfin la
+salle principale, celle que les gyptiens nommaient la _salle dore_,
+plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la
+momie du roi dans un norme sarcophage de granit. Les plans de ces
+tombeaux, publis par la Commission d'gypte, donnent une ide exacte
+de l'tendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont cot
+pour les excuter au pic et au ciseau. Les valles sont presque toutes
+encombres de collines formes par les petits clats de pierre provenant
+des effrayants travaux excuts dans le sein de la montagne.
+
+Je ne puis tracer ici une description dtaille de ces tombeaux;
+plusieurs mois m'ont peine suffi pour rdiger une notice un peu
+dtaille des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment et pour copier
+les inscriptions les plus intressantes. Je donnerai cependant une ide
+gnrale de ces monuments par la description rapide et trs-succincte de
+l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamss, fils et successeur de
+Meamoun. La dcoration des tombeaux royaux tait systmatise, et ce
+que l'on trouve dans l'un reparat dans presque tous les autres,
+quelques exceptions prs, comme je le dirai plus bas.
+
+Le bandeau de la porte d'entre est orn d'un bas-relief (le mme sur
+toutes les premires portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que
+la _prface,_ ou plutt le rsum de toute la dcoration des tombes
+pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil
+tte de blier, c'est--dire le soleil couchant entrant dans
+l'hmisphre infrieur, et ador par le roi genoux; la droite du
+disque, c'est--dire l'orient, est la desse Nephthys, et la gauche
+(occident) la desse Isis, occupant les deux extrmits de la course du
+dieu dans l'hmisphre suprieur: ct du Soleil et dans le disque,
+on a sculpt un grand scarabe qui est ici, comme ailleurs, le symbole
+de la rgnration ou des renaissances successives: le roi est
+agenouill sur la montagne cleste, sur laquelle portent aussi les pieds
+des deux desses.
+
+Le sens gnral de cette composition se rapporte au roi dfunt: pendant
+sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient l'occident, le
+roi devait tre le vivificateur, l'illuminateur de l'gypte, et la
+source de tous les biens physiques et moraux ncessaires ses
+habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement compar au
+soleil se couchant et descendant vers le tnbreux hmisphre infrieur,
+qu'il doit parcourir pour renatre de nouveau l'orient, et rendre la
+lumire et la vie au monde suprieur (celui que nous habitons), de la
+mme manire que le roi dfunt devait renatre aussi, soit pour
+continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde cleste et
+tre absorb dans le sein d'Ammon, le pre universel.
+
+Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est
+pass pour la vieille gypte; tout cela rsulte de l'ensemble des
+lgendes qui couvrent les tombes royales.
+
+Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans ses
+deux tats pendant les deux parties du jour, est la clef ou plutt le
+motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va
+le voir, que le dveloppement successif.
+
+Dans l tableau dcrit est toujours une lgende dont suit la traduction
+littrale: Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti (rgion
+occidentale, habite par les morts): Je t'ai accord une demeure dans la
+montagne sacre de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois
+ses prdcesseurs), toi Osirien, roi seigneur du monde, Rhamss, etc.,
+encore vivant.
+
+Cette dernire expression prouverait, s'il en tait besoin, que les
+tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail
+fort long, taient commencs de leur vivant, et que l'un des premiers
+soins de tout roi gyptien fut, conformment l'esprit bien connu de
+cette singulire nation, de s'occuper incessamment de l'excution du
+monument spulcral qui devait tre son dernier asile.
+
+C'est ce que dmontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve
+toujours la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait
+videmment pour but de rassurer le roi vivant sur le fcheux augure qui
+semblait rsulter pour lui du creusement de sa tombe au moment o il
+tait plein de vie et de sant: ce tableau montre en effet le Pharaon en
+costume royal, se prsentant au dieu Phr tte d'pervier,
+c'est--dire au soleil dans tout l'clat de sa course ( l'heure de
+midi), lequel adresse son reprsentant sur la terre ces paroles
+consolantes:
+
+Voici ce que dit Phr, dieu grand, seigneur du ciel: Nous t'accordons
+une longue srie de jours pour rgner sur le monde et exercer les
+attributions royales d'Hrus sur la terre.
+
+Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit galement de
+magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le
+dtail des privilges qui lui sont rservs dans les rgions clestes;
+il semble qu'on ait plac ici ces lgendes comme pour rendre plus douce
+la pente toujours trop rapide qui conduit la salle du sarcophage.
+
+Immdiatement aprs ce tableau, sorte de prcaution oratoire assez
+dlicate, on aborde plus franchement la question par un tableau
+symbolique, le disque du soleil Criocphale, parti de l'Orient, et
+avanant vers la frontire de l'Occident, qui est marque par un
+crocodile, emblme des tnbres, et dans lesquelles le dieu et le roi
+vont entrer chacun sa manire. Suit immdiatement un trs-long texte,
+contenant les noms des soixante-quinze pardres du soleil dans
+l'hmisphre infrieur, et des invocations ces divinits du troisime
+ordre, dont chacune prside l'une des soixante-quinze subdivisions du
+monde infrieur, qu'on nommait KELL, _demeure qui enveloppe, enceinte,
+zone_.
+
+Une petite salle, qui succde ordinairement ce premier corridor,
+contient les images sculptes et peintes des soixante-quinze pardres,
+prcdes ou suivies d'un immense tableau dans lequel on voit
+successivement l'image abrge des soixante-quinze zones et de leurs
+habitants, dont il sera parl plus loin.
+
+A ces tableaux gnraux et d'ensemble succde le dveloppement des
+dtails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque
+toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une
+longue srie de tableaux reprsentant la marche du soleil dans
+l'hmisphre suprieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois
+opposes on a figur la marche du soleil dans l'hmisphre infrieur
+(image du roi aprs sa mort).
+
+Les nombreux tableaux relatifs la marche du dieu au-dessus de
+l'horizon et dans l'hmisphre lumineux sont partags en douze sries,
+annonces chacune par un riche battant de porte, sculpt, et gard par
+un norme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, et ces
+reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent
+face tincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la flamme;
+TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A ct de ces terribles gardiens
+on lit constamment la lgende: _Il demeure au-dessus de cette grande
+porte, et l'ouvre au dieu Soleil_.
+
+Prs du battant de la premire porte, celle du lever, on a figur les
+vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une toile
+sur la tte, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour marquer la
+direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans
+l'tude des tableaux, qui offrent un intrt d'autant plus piquant que,
+dans chacune des douze heures de jour, on a trac l'image dtaille de
+la barque du dieu, naviguant dans le fleuve cleste sur le _fluide
+primordial_ ou _l'ther_, le principe de toutes les choses physiques
+selon la vieille philosophie gyptienne, avec la figure des dieux qui
+l'assistent successivement, et de plus, la reprsentation des _demeures
+clestes_ qu'il parcourt, et les scnes mythiques propres chacune des
+heures du jour.
+
+Ainsi, la premire heure, sa _bari_, ou barque, se met en mouvement
+et reoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les tableaux de
+la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frre et
+l'ennemi du Soleil, surveill par le dieu Atmou; la troisime heure,
+le dieu Soleil arrive dans la zone cleste o se dcide le sort des
+mes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs
+nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son
+tribunal, pesant sa balance les mes humaines qui se prsentent
+successivement: l'une d'elles vient d'tre condamne, on la voit ramene
+sur terre dans une _bari_, qui s'avance vers la porte garde par Anubis,
+et conduite grands coups de verges par des cynocphales, emblmes de
+la justice cleste; le coupable est sous la forme d'une norme truie,
+au-dessus de laquelle on a grav en grand caractre _gourmandise_ ou
+_gloutonnerie_, sans doute le pch capital du dlinquant, quelque
+glouton de l'poque.
+
+Le dieu visite, la cinquime heure, les _Champs-lyses_ de la
+mythologie gyptienne, habits par les mes bienheureuses se reposant
+des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur leur
+tte la plume d'autruche, emblme de leur conduite juste et vertueuse.
+On les voit prsenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous
+l'inspection du _Seigneur de la joie du coeur_, elles cueillent les
+fruits des arbres clestes de ce paradis; plus loin, d'autres tiennent
+en main des faucilles: ce sont les mes qui cultivent les champs de la
+vrit; leur lgende porte: Elles font des libations de l'eau et des
+offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une
+faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu Soleil
+leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les dans
+vos demeures, jouissez-en et les prsentez aux dieux en offrande pure.
+Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et foltrer dans
+un grand bassin que remplit l'eau cleste et primordiale, le tout sous
+l'inspection du dieu _Nil-Cleste_. Dans les heures suivantes, les dieux
+se prparent combattre le grand ennemi du Soleil, le serpent
+_Apophis_. Ils s'arment d'pieux, se chargent de filets, parce que le
+monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du
+Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de liens;
+on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un cble que la desse
+Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, seconds par une
+_machine fort complique_, manoeuvres par le dieu _Sev_ (Saturne),
+assist des gnies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail
+serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en bas
+une _main norme_ (celle d'Ammon) qui saisit la corde et arrte la
+fougue du dragon. Enfin, la onzime heure du jour, le serpent captif
+est trangl; et bientt aprs le dieu Soleil arrive au point extrme de
+l'horizon o il va disparatre. C'est la desse _Netph_ (Rha) qui,
+faisant l'office de la Thtys des Grecs, s'lve la surface de l'abme
+des eaux clestes; et, monte sur la tte de son fils Osiris, dont le
+corps se termine en volute comme celui d'une sirne, la desse reoit
+le vaisseau du Soleil, qui prend bientt dans ses bras immenses le Nil
+cleste, le vieil _Ocan_ des mythes gyptiens.
+
+La marche du Soleil dans _l'hmisphre infrieur_, celui des tnbres,
+pendant les douze heures de nuit, c'est--dire la contre-partie des
+scnes prcdentes, se trouve sculpte sur les parois des tombeaux
+royaux opposes celles dont je viens de donner une ide
+trs-succincte. L le dieu, assez constamment peint en _noir_, de la
+tte aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones auxquels
+prsident autant de personnages divins de toute forme et arms de
+glaives. Ces cercles sont habits par les _mes coupables_ qui subissent
+divers supplices. C'est vritablement l le type primordial de l'_Enfer_
+du Dante, car la varit des tourments a de quoi surprendre; et je ne
+suis pas tonn que quelques voyageurs, effrays de ces scnes de
+carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains
+dans l'ancienne gypte; mais les lgendes lvent toute espce
+d'incertitude cet gard: ce sont des affaires de l'autre monde, et qui
+ne prjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.
+
+Les mes coupables sont punies d'une manire diffrente dans la plupart
+des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figur ces esprits
+impurs, et persvrant dans le crime, presque toujours sous la forme
+humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la _grue_, ou
+celle de l'_pervier tte humaine_, entirement peints en _noir_, pour
+indiquer la fois et leur nature perverse et leur sjour dans l'abme
+des tnbres; les unes sont fortement lies des poteaux, et les
+gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les
+crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la
+tte en bas; celles-ci, les mains lies sur la poitrine et la tte
+coupe, marchent en longues files; quelques-unes, les mains lies
+derrire le dos, tranent sur la terre leur coeur sorti de leur
+poitrine; dans de grandes chaudires, on fait bouillir des mes
+vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou
+seulement leurs ttes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqu des mes
+jetes dans la chaudire avec l'emblme du bonheur et du repos cleste
+(l'ventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des
+copies fidles de cette immense srie de tableaux et des longues
+lgendes qui les accompagnent.
+
+A chaque zone et auprs des supplicis, on lit toujours leur
+condamnation et la peine qu'ils subissent. Ces mes ennemies, y est-il
+dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son
+disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles
+n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones.
+Tandis qu'on lit au contraire, ct de la reprsentation des mes
+heureuses, sur les parois opposes: Elles ont trouv grce aux yeux du
+Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles o l'on vit de
+la vie cleste; les corps qu'elles ont abandonns reposeront toujours
+dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la prsence du Dieu
+suprme.
+
+Cette double srie de tableaux nous donne donc le _systme
+psychologique gyptien_ dans ses deux points les pins importants et les
+plus moraux, _les rcompenses et les peines_. Ainsi se trouve
+compltement dmontr tout ce que les anciens ont dit de la doctrine
+gyptienne sur _l'immortalit de l'me_ et le but positif de la vie
+humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'ide de symboliser
+la _double destine_ des mes par le plus frappant des phnomnes
+clestes, le cours du soleil dans les deux hmisphres, et d'en lier la
+peinture celle de cet imposant et magnifique spectacle.
+
+Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors
+et des deux premires salles du tombeau de _Rhamss V_, que j'ai pris
+pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus
+complet de tous. Le mme sujet, mais compos dans un esprit directement
+_astronomique_, et sur un plan plus rgulier, parce que c'tait un
+tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la
+longueur de ceux du second corridor et des deux premires salles qui
+suivent.
+
+Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsem d'toiles,
+enveloppe de trois cts cette immense composition: le torse se prolonge
+sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie suprieure; sa
+tte est l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du
+tableau divis en deux bandes gales: celle d'en haut reprsente
+l'hmisphre suprieur et le cours du soleil dans les douze heures du
+jour; celle d'en bas, l'hmisphre infrieur, la marche du soleil
+pendant les douze heures de la nuit.
+
+A l'orient, c'est--dire vers le point sexuel du grand corps cleste (de
+la desse Ciel), est figure la naissance du Soleil; il sort du sein de
+sa divine mre _Nith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt
+ sa bouche, et renferm dans un disque rouge: le dieu _Mu_ (l'Hercule
+gyptien, la raison divine), debout dans la barque destine aux voyages
+du jeune dieu, lve les bras pour l'y placer lui-mme; aprs que le
+Soleil enfant a reu les soins de deux desses nourrices, la barque part
+et navigue sur l'_Ocan cleste_, l'ther, qui coule comme un fleuve de
+l'_orient l'occident_, o il forme un vaste bassin, dans lequel
+aboutit une branche du fleuve traversant l'_hmisphre infrieur,
+d'occident en orient_.
+
+Chaque heure du jour est indique sur le corps du Ciel par un disque
+rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles
+parat le dieu Soleil naviguant sur l'Ocan cleste avec un cortge qui
+change chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_.
+
+A la premire heure, au moment o le vaisseau se met en mouvement, les
+esprits de l'Orient prsentent leurs hommages au dieu debout dans son
+naos, qui est lev au milieu de cette bari; l'quipage se compose de la
+desse _Sori_, qui donne l'impulsion la proue; du dieu Sev (Saturne),
+ la tte de livre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et
+dont il ne fait usage qu' partir de la 8e heure, c'est--dire lorsqu'on
+approche des parages de l'Occident; le ris ou commandant est Hrus,
+ayant en sous-ordre le dieu Hak-Oris, le Phaton et le compagnon
+fidle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un
+hiracocphale nomm _Hau_, plus la desse Neb-Wa (la dame de la
+barque), dont j'ignore les fonctions spciales, enfin le dieu gardien
+suprieur des tropiques. On a reprsent, sur les bords du fleuve, les
+dieux ou les esprits qui prsident chacune des heures du jour; ils
+adorent le Soleil son passage, ou rcitent tous les noms mystiques par
+lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les mes des
+rois ayant leur tte le dfunt Rhamss V, allant au-devant de la bari
+du dieu pour adorer sa lumire. Aux 4e, 5e et 6e heures, le mme Pharaon
+prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis
+cach dans les eaux de l'Ocan. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau
+cleste ctoie les demeures des bienheureux, jardins ombrags par des
+arbres de diffrentes espces, sous lesquels se promnent les dieux et
+les mes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne)
+sonde le fleuve incessamment, et des dieux chelonns sur le rivage
+dirigent la barque avec prcaution; elle contourne le grand bassin de
+l'ouest, et reparat dans la bande suprieure du tableau, c'est--dire
+dans l'hmisphre infrieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en
+orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme
+il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du
+Soleil est toujours tire la corde par un grand nombre de gnies
+subalternes, dont le nombre varie chaque heure diffrente. Le grand
+cortge du dieu et l'quipage ont disparu, il ne reste plus que le
+pilote debout et inerte l'entre du naos renfermant le dieu, auquel la
+desse Thme (la vrit et la justice), qui prside l'enfer ou la
+rgion infrieure, semble adresser des consolations.
+
+Des lgendes hiroglyphiques, places sur chaque personnage et au
+commencement de toutes les scnes, en indiquent les noms et les sujets,
+en faisant connatre l'heure du jour ou de la nuit laquelle se
+rapportent ces scnes symboliques. J'ai pris copie moi-mme et des
+tableaux et de toutes les inscriptions.
+
+Mais sur ces mmes plafonds, et en dehors de la composition que je viens
+de dcrire en gros, existent des textes hiroglyphiques d'un intrt
+plus grand peut-tre, quoique lis au mme sujet. Ce sont des _tables
+des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de
+chaque mois de l'anne_; elles sont ainsi conues:
+
+MOIS DE TBI, la dernire moiti.--_Orion_ domine et influe sur
+l'oreille gauche.
+
+Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche.
+
+Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur.
+
+Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux toiles_ (les
+Gmeaux?), sur le coeur.
+
+Heure 4e, les constellations _des deux toiles_ (influent) sur l'oreille
+gauche.
+
+Heure 5e, les toiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur.
+
+Heure 6e, la tte (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur.
+
+Heure 7e, _la flche_ (influe) sur l'oeil droit.
+
+Heure 8e, _les longues toiles_, sur le coeur.
+
+Heure 9e, les serviteurs des parties antrieures (du quadrupde) _Ment_
+(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.
+
+Heure 10e, le quadrupde _Ment_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche.
+
+Heure 11e, les serviteurs du _Ment_, sur le bras gauche.
+
+Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche.
+
+Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue celle qu'on
+avait grave sur le fameux cercle dor du monument d'Osimandyas, et qui
+donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des
+constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela dmontrera
+sans rplique, comme l'a affirm notre savant ami M. Letronne, que
+l'_astrologie_ remonte, en gypte, jusqu'aux temps les plus reculs;
+cette question, par le fait, est dcide sans retour, c'est un petit
+souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thbes.
+
+La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui
+composent la srie des levers, est certaine dans les passages o j'ai
+introduit les noms actuels des constellations de notre planisphre;
+n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance,
+j'ai t oblig de donner partout ailleurs le mot mot du texte
+hiroglyphique.
+
+J'ai d recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes
+prcieux de l'_astronomie antique_, science qui devait tre
+ncessairement lie l'_astrologie_, dans un pays o la religion fut la
+base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil systme
+politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes:
+_la partie des faits observs_, qui constitue seule nos sciences
+actuelles; _la partie spculative_, qui liait la science la croyance
+religieuse, lien ncessaire, indispensable mme en gypte, o la
+religion, pour tre forte et pour l'tre toujours, avait voulu renfermer
+l'univers entier et son tude dans son domaine sans bornes; ce qui a son
+bon et son mauvais ct, comme toutes les conceptions humaines.
+
+Dans le tombeau de Rhamss V, les salles ou corridors qui suivent ceux
+que je viens de dcrire, sont dcors de tableaux symboliques relatifs
+divers tats du soleil considr soit physiquement, soit surtout dans
+ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un
+ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils
+n'occupent pas la mme place dans les tombes royales. La salle qui
+prcde celle du sarcophage, en gnral consacre aux quatre gnies de
+l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution
+du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent
+dcider du sort de son me, tribunal dont ne fut qu'une simple image
+celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de
+la spulture. Une paroi entire de cette salle, dans le tombeau de
+Rhamss V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris,
+mles aux justifications que le roi est cens prsenter, ou faire
+prsenter en son nom, ces juges svres, lesquels paraissent tre
+chargs, chacun, de faire la recherche d'un crime ou pch particulier,
+et de le punir dans l'me soumise leur juridiction. Ce grand texte,
+divis par consquent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est,
+proprement parler, qu'une _confession ngative_, comme on peut en juger
+par les exemples qui suivent:
+
+dieu (tel)! _le roi_, soleil modrateur de justice, approuv d'Ammon,
+_n'a point commis de mchancets_.
+
+Le fils du Soleil Rhamss _n'a point blasphm_.
+
+Le roi, soleil modrateur, etc., _ne s'est point enivr_.
+
+Le fils du Soleil Rhamss _n'a point t paresseux_.
+
+Le roi, soleil modrateur, etc., _n'a point enlev les biens vous aux
+dieux._
+
+Le fils du Soleil Rhamss _n'a point dit de mensonges_.
+
+Le roi, soleil, etc., _n'a point t libertin_.
+
+Le fils du Soleil Rhamss _ne s'est point souill par des impurets_.
+
+Le roi, soleil, etc., _n'a point secou la tte en entendant des paroles
+d vrit_.
+
+Le fils du Soleil Rhamss _n'a point inutilement allong ses paroles_.
+
+Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu dvorer son coeur_ (c'est--dire,
+se repentir de quelque mauvaise action).
+
+On voyait enfin, ct de ce texte curieux, dans le tombeau de
+Rhamss-Meamoun, des images plus curieuses encore, celles des pchs
+capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la
+luxure_, _la paresse_ et _la voracit_, figures sous forme humaine,
+avec les ttes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_.
+
+La grande salle du tombeau de Rhamss V, celle qui renfermait le
+sarcophage, et la dernire de toutes, surpasse aussi les autres en
+grandeur et en magnificence. Le plafond, creus en berceau et d'une
+trs-belle coupe, a conserv toute sa peinture: la fracheur en est
+telle qu'il faut tre habitu aux miracles de conservation des monuments
+de l'gypte pour se persuader que ces frles couleurs ont rsist plus
+de trente sicles. On a rpt ici, mais en grand et avec plus de
+dtails dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux
+hmisphres pendant la dure du jour astronomique, composition qui
+dcore les plafonds des premires salles du tombeau et qui forme le
+motif gnral de toute la dcoration des spultures royales.
+
+Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au
+plafond, de tableaux sculpts et peints comme dans le reste du tombeau,
+et charges de milliers d'hiroglyphes formant les lgendes
+explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un
+grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblmatiques, tout le
+systme cosmogonique et les principes de la physique gnrale des
+gyptiens. Une longue tude peut seule donner le sens entier de ces
+compositions, que j'ai toutes copies moi-mme, en transcrivant en mme
+temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus
+raffin; mais il y a certainement, sous ces apparences emblmatiques, de
+vieilles vrits que nous croyons trs-jeunes.
+
+J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul
+des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les
+piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux
+divinits de l'gypte, et principalement celles qui prsident aux
+destines des mes, Phtha-Socharis, Atmou, la desse _Mrsoehar_,
+_Osiris_ et _Anubis_.
+
+Tous les autres tombeaux des rois de Thbes, situs dans la valle de
+Biban-el-Molouk et dans la valle de l'Ouest, sont dcors, soit de la
+totalit, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens
+d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et
+surtout plus ou moins achevs.
+
+Les tombes royales vritablement acheves et compltes sont en
+trs-petit nombre, savoir: celle d'Amnophis III (Memnon), dont la
+dcoration est presque entirement dtruite; celle de Rhamss-Memoun,
+celle de Rhamss V, probablement aussi celle de Rhamss le Grand, enfin
+celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incompltes. Les unes
+se terminent la premire salle, change en grande salle spulcrale
+d'autres vont jusqu' une seconde salle des tombeaux complets;
+quelques-unes mme se terminent brusquement par un petit rduit creus
+ la hte, grossirement peint, et dans lequel on a dpos le sarcophage
+du roi, peine bauch. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au
+commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le
+trne; et si la mort venait les surprendre avant qu'il ft termin, les
+travaux taient arrts et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc
+juger de la longueur du rgne de tous les rois inhums
+Biban-el-Molouk, par l'achvement ou par l'tat plus ou moins avanc de
+l'excavation destine sa spulture. Il est remarquer, ce sujet,
+que les rgnes d'Amnophis III, de Rhamss le Grand et de Rhamss V
+furent, en effet, selon Manthon, de plus de trente ans chacun, et leurs
+tombeaux sont aussi les plus tendus.
+
+Il me reste parler de certaines particularits que prsentent
+quelques-unes de ces tombes royales.
+
+Quelques parois conserves du tombeau d'Amnophis III (Memnon) sont
+couvertes d'une simple peinture, mais excute avec beaucoup de soin et
+de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du
+soleil dans les deux hmisphres; mais cette composition est peinte sur
+les murailles sous la forme d'un immense papyrus droul, les figures
+tant traces au simple trait comme dans les manuscrits et les lgendes,
+en hiroglyphes linaires, arrivant presque aux formes _hiratiques_. Le
+Muse royal possde des rituels conus en ce genre d'criture de
+transition.
+
+Le tombeau de cet illustre Pharaon a t dcouvert par un des membres de
+la Commission d'gypte dans la valle de l'Ouest. Il est probable que
+tous les rois de la premire partie de la XVIIIe dynastie reposaient
+dans cette mme valle, et que c'est l qu'il faut chercher les
+spulcres d'Amnophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra
+les dcouvrir qu'en excutant des dblayements immenses au pied des
+grands rochers coups pic dans le sein desquels ces tombe ont t
+creuses. Cette mme valle recle peut-tre encore le dernier asile des
+rois thbains des anciennes poques; c'est ce que je me crois autoris
+conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un trs-ancien
+style, dcouvert dans la partie la plus recule de la mme valle, celui
+d'un Pharaon thbain nomm _Skha_, lequel n'appartient certainement
+point aux quatre dernires dynasties thbaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe
+et XXe.
+
+Dans la valle proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admir,
+comme tous les voyageurs qui nous ont prcds, l'tonnante fracheur
+des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousire Ier, qui
+dans ses lgendes prend les divers surnoms de _Noube_, d'_Athothi_ et
+d'_Amone_, et dans son tombeau celui d'Ousire; mais cette belle
+catacombe dprit chaque jour. Les piliers se fendent et se dlitent;
+les plafonds tombent en clats, et la peinture s'enlve en cailles.
+J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet
+hypoge, pour donner en Europe une ide exacte de tant de magnificence.
+J'ai fait galement dessiner la srie de _peuples_ figure dans un des
+bas-reliefs de la premire salle piliers. J'avais cru d'abord,
+d'aprs les copies de ces bas-reliefs publies en Angleterre, que ces
+quatre peuples, de race bien diffrente, conduits par le dieu Hrus
+tenant le bton pastoral, taient les nations soumises au sceptre du
+Pharaon Ousire; l'tude des lgendes m'a fait connatre que ce tableau
+a une signification plus gnrale. Il appartient la 3e heure du jour,
+celle o le soleil commence faire sentir toute l'ardeur de ses rayons
+et rchauffe toutes les contres de notre hmisphre. On a voulu y
+reprsenter, d'aprs la lgende mme, _les habitants de l'gypte et ceux
+des contres trangres_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des
+diverses _races d'hommes_ connues des gyptiens, et nous apprenons en
+mme temps les grandes divisions gographiques ou _ethnographiques_
+tablies cette poque recule.
+
+Les hommes guids par le Pasteur des peuples, Hrus, sont figurs au
+nombre de douze, mais appartenant quatre familles bien distinctes. Les
+trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge
+sombre_, taille bien proportionne, physionomie douce, nez lgrement
+aquilin, longue chevelure natte, vtus de blanc, et leur lgende les
+dsigne sous le nom de RT-EH-NE-RME, _la race des hommes_, les hommes
+par excellence, c'est--dire les gyptiens.
+
+Les trois suivants prsentent un aspect bien diffrent: peau couleur de
+chair tirant sur le jaune, ou teint basan, nez fortement aquilin, barbe
+noire, abondante et termine en pointe, court vtement de couleurs
+varies; ceux-ci portent le nom de NAMOU.
+
+Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui
+viennent aprs, ce sont des _ngres_; ils sont dsigns sous le nom
+gnral de NAHASI.
+
+Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur
+de chair, ou peau blanche de la nuance la plus dlicate, le nez droit ou
+lgrement vouss, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute
+et trs-lance, vtus de peaux de boeuf conservant encore leur poil,
+vritables sauvages tatous sur diverses parties du corps; on les nomme
+TAMHOI.
+
+Je me htai de chercher le tableau correspondant celui-ci dans les
+autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les
+variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu
+figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien
+systme gyptien, savoir: 1e _les habitants de l'gypte_, qui, elle
+seule, formait une partie du monde, d'aprs le trs-modeste usage des
+vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de
+l'_Afrique_, les ngres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque
+notre race est la dernire et la plus sauvage de la srie) les
+_Europens_, qui ces poques recules, il faut tre juste, ne
+faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici
+tous les peuples de race blonde et peau blanche, habitant
+non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de dpart.
+
+Cette manire de considrer ces tableaux est d'autant plus la vritable
+que, dans les autres tombes, les mmes noms gnriques reparaissent et
+constamment dans le mme ordre. On y trouve aussi les gyptiens et les
+Africains reprsents de la mme manire, ce qui ne pouvait tre
+autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races
+europennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.
+
+Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vtu dans le tombeau
+d'Ousire, l'Asie a pour reprsentants dans d'autres tombeaux (ceux de
+_Rhamss-Meamoun_, etc.) trois individus toujours teint basan, nez
+aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costums avec une rare
+magnificence. Dans l'un, ce sont videmment des _Assyriens_: leur
+costume, jusque dans les plus petits dtails, est parfaitement semblable
+ celui des personnages gravs sur les cylindres assyriens: dans
+l'autre, les peuples _Mdes_, ou habitants primitifs de quelque partie
+de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait
+pour trait, sur les monuments dits _perspolitains_. On reprsentait
+donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indiffremment. Il en
+est de mme de nos bons vieux anctres les _Tamhou_, leur costume est
+quelquefois diffrent; leurs ttes sont plus ou moins chevelues et
+charges d'ornements diversifis; leur vtement sauvage varie un peu
+dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe
+conservent tout le caractre d'une race part. J'ai fait copier et
+colorier cette curieuse srie ethnographique. Je ne m'attendais
+certainement pas, en arrivant Biban-el-Molouk, d'y trouver des
+sculptures qui pourront servir de vignettes l'histoire des habitants
+primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur
+vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle
+nous fait bien apprcier le chemin que nous avons parcouru depuis.
+
+Le tombeau de _Rhamss Ier_, le pre et le prdcesseur d'Ousire, tait
+enfoui sous les dcombres et les dbris tombs de la montagne; nous
+l'avons fait dblayer: il consiste en deux longs corridors sans
+sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une tonnante
+conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert
+seulement de peintures. Cette simplicit accuse la magnificence du fils,
+dont la somptueuse catacombe est quelques pas de l.
+
+J'avais le plus vif dsir de retrouver Biban-el-Molouk la tombe du
+plus clbre des Rhamss, celle de _Ssostris_; elle y existe en effet:
+c'est la troisime droite dans la valle principale; mais la spulture
+de ce grand homme semble avoir t en butte, soit la dvastation par
+des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont
+comble trs-peu prs jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une
+espce de boyau au milieu des clats de pierres qui remplissent cette
+intressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgr
+l'extrme chaleur, jusqu' la premire salle. Cet hypoge, d'aprs ce
+qu'on peut en voir, fut excut sur un plan trs-vaste et dcor de
+sculptures du meilleur style, en juger par les petites portions encore
+subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute
+la dcouverte du sarcophage de cet illustre conqurant: on ne peut
+esprer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute t
+viol et spoli une poque fort recule, soit par les Perses, soit par
+des chercheurs de trsors, aussi ardents dtruire que l'tranger avide
+d'exercer des vengeances.
+
+Au fond d'un embranchement de la valle et dans le voisinage de ce
+respectable tombeau reposait le fils de Ssostris; c'est un trs-beau
+tombeau, mais non achev. J'y ai trouv, creuse dans l'paisseur de la
+paroi d'une salle isole, une petite chapelle consacre aux mnes de son
+pre, Rhamss le Grand.
+
+Le dernier tombeau, au fond de la valle principale, se fait remarquer
+par son tat d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont achevs et
+excuts avec une finesse et un soin admirables; la dcoration du reste
+de la catacombe, forme de trois longs corridors et de deux salles, a
+t seulement trace en rouge, et l'on rencontre enfin les dbris du
+sarcophage du Pharaon, en granit, dans un trs-petit cabinet dont les
+parois, peine dgrossies, sont couvertes de quelques mauvaises figures
+de divinits, dessines et barbouilles la hte.
+
+Son successeur, dont le nom monumental est _Rhamerri_, ne s'tait
+probablement pas beaucoup inquit du soin de sa spulture: au lieu de
+se faire creuser un tombeau comme ses anctres, il trouva plus commode
+de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son pre, et l'tude
+que j'ai d faire de ce tombeau _palimpseste_ m'a conduit un rsultat
+fort important pour le complment de la srie des rgnes formant la
+XVIIIe dynastie.
+
+Le temps ayant caus la chute du stuc appliqu par l'usurpateur
+Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau
+qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les
+lgendes d'une reine nomme _Thaoser_; et le temps, faisant aussi
+justice de la couverte dont on avait masqu les premiers bas-reliefs de
+l'intrieur, a mis dcouvert des tableaux reprsentant cette mme
+reine, faisant les mmes offrandes aux dieux, et recevant des divinits
+les mmes promesses et les mmes assurances que les Pharaons eux-mmes
+dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la mme place que
+ceux-ci. Il devint donc vident que j'tais dans une catacombe creuse
+pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine
+ayant exerc par elle-mme le pouvoir souverain, puisque son mari,
+quoique portent le titre de roi, ne parat qu'aprs elle dans cette
+srie de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers et
+les plus importants. _Mnphtha-Siphtha_ fut le nom de ce souverain en
+sous-ordre.
+
+Comme j'avais dj trouv Ghbel-Selslh des bas-reliefs de ce prince
+qui avait, aprs le roi Hrus, continu la dcoration du grand spos de
+la carrire, j'ai d reconnatre alors dans la reine _Thaoser_ la fille
+mme du roi Hrus, laquelle, succdant son pre, dont elle tait la
+seule hritire en ge de rgner, exera longtemps le pouvoir souverain,
+et se trouve dans la liste des rois de Manthon, sous le nom de la reine
+_Achencherss_. Je m'tais tromp Turin, en prenant l'pouse mme
+d'Hrus, la reine _Tmauhmot_, pour la fille de ce prince, mentionne
+dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom,
+indiffrente pour la srie des rgnes, n'aurait point t commise si la
+lgende de la reine, pouse d'Hrus, et conserv ses titres initiaux,
+qu'une fracture a fait disparatre. _Siphtha_ ne porte donc le titre de
+roi qu'en s'a qualit d'poux de la reine rgnante; ce qui dj avait eu
+lieu pour les deux maris de la reine _Amens_, mre de Thouthmosis III
+(Moeris).
+
+Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine
+_Thaoser_ et de son mari _Siphtha_ par leur cinquime ou sixime
+successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect d
+ des anctres, parce qu'il descendait directement de Rhamss Ier et
+que, d'aprs les listes, il tait tout au plus le frre de la reine
+Thaoser Achencherss et continuait directement la ligne masculine
+partir du roi Hrus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant,
+d'abord, d'avoir substitu partout l'image de la reine la sienne
+propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un
+casque ou de vtements et d'insignes convenables seulement des rois et
+non des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les
+cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire
+peindre sa propre lgende. Cette opration a d, toutefois, s'excuter
+fort la hte, puisque, aprs avoir mtamorphos la reine Thaoser en
+roi Rhamerri, on n'a point eu la prcaution de corriger, sur les
+bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censs prononcer,
+lesquels sont toujours adresss la reine et ne sauraient l'tre
+convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.
+
+Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la valle
+encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri,
+Rhamss-Meamoun; mais aujourd'hui le temps ou la fume a terni l'clat
+des couleurs qui recouvrent la plupart de ces spulcres; il se
+recommande d'ailleurs par huit petites salles perces latralement dans
+le massif des parois du premier et du deuxime corridor, cabinets orns
+de sculptures du plus haut intrt et dont nous avons fait prendre des
+copies soignes. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres
+choses, la reprsentation des travaux de la cuisine; un autre, celle des
+meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisime est un
+arsenal complet o se voient des armes de toute espce et les insignes
+militaires des lgions gyptiennes; ici on a sculpt les barques et les
+canges royales avec toutes leurs dcorations. L'un d'eux aussi nous
+montre le tableau symbolique de l'anne gyptienne, figure par six
+images du Nil et six images de l'gypte personnifie, alternes, une
+pour chaque mois et portant les productions particulires la division
+de l'anne que ces images reprsentent. J'ai d faire copier, dans l'un
+de ces jolis rduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs
+couleurs, parce qu'ils n'ont t exactement publis par personne.
+
+En voil assez sur _Biban-el-Molouk_. J'ai hte de retourner Thbes,
+o l'on ne sera point fch de me suivre. Je dois cependant ajouter que
+plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le tmoignage
+crit qu'elles taient, il y a bien des sicles, abandonnes, et
+seulement visites, comme de nos jours, par beaucoup de curieux
+dsoeuvrs, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient
+s'illustrer jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les
+bas-reliefs, qu'ils ont ainsi dfigurs. Les sots de tous les sicles y
+ont de nombreux reprsentants: on y trouve d'abord des gyptiens de
+toutes les poques, qui se sont inscrits, les plus anciens en
+hiratique, les plus modernes en dmotique; beaucoup de Grecs de
+trs-ancienne date, en juger par la forme des caractres; de vieux
+Romains de la rpublique, qui s'y dcorent, avec orgueil du titre de
+_Romanos_; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers
+empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noys au milieu des
+superlatifs qui les prcdent ou qui les suivent; plus, des noms de
+Coptes accompagns de trs-humbles prires; enfin les noms des voyageurs
+europens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard
+ou le dsoeuvrement ont amens dans ces tombes solitaires. J'ai
+recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur
+contenu, soit pour leur intrt sous le rapport palographique. Ce sont
+toujours des matriaux[Footnote: A Bm-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau
+du nomm Rote (c'est l'hypoge compos d'une seule chambre
+rectangulaire, orne dans le fond de deux ranges de trois colonnes, et
+dont la porte regarde l'ouest et la valle de l'gypte), on remarque
+sur la paroi mridionale un enfoncement rgulirement taill comme pour
+une armoire, et c'est dans l'paisseur de cet enfoncement que j'ai
+trouv crite au charbon, et presque efface, cette inscription bien
+simple: 1800. 3e RGIMENT DE DRAGONS. Je me suis fait un devoir de
+repasser pieusement ces traits l'encre noire avec un pinceau, en
+ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. Champollion _restduit_).],
+et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles gyptiens, qui auront
+bien quelque prix translats Paris..... J'y pense souvent..... Adieu.
+
+
+
+
+QUATORZIEME LETTRE
+
+
+Thbes, le 18 juin 1829.
+
+Depuis mon retour au milieu des ruines de cette ane des villes
+royales, toutes mes journes ont t consacres l'tude de ce qui
+reste d'un de ses plus beaux difices, pour lequel je conus, sa
+premire vue, une prdilection marque. La connaissance complte que
+j'en ai acquise maintenant la justifie au del de ce que je devais
+esprer. Je veux parler ici d'un monument dont le vritable nom n'est
+pas encore fix, et qui donne lieu de fort vives controverses: celui
+qu'on a appel d'abord le _Memnonium_, et ensuite le _Tombeau
+d'Osimandyas_. Cette dernire dnomination appartient la Commission
+d'gypte; quelques voyageurs persistent se servir de l'autre, qui
+certainement est fort mal applique et trs-inexacte. Pour moi, je
+n'emploierai dsormais, pour dsigner cet difice, que son nom gyptien
+mme, sculpt dans cent endroits et rpt dans les lgendes des frises,
+des architraves et des bas-reliefs qui dcorent ce palais. Il portait le
+nom de _Rhamession_, parce que c'tait la munificence du Pharaon
+Rhamss le Grand que Thbes en tait redevable.
+
+L'imagination s'branle et l'on prouve une motion bien naturelle en
+visitant ces galeries mutiles et ces belles colonnades, lorsqu'on pense
+qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus clbre
+et du meilleur des princes que la vieille gypte compte dans ses longues
+annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends la mmoire de
+Ssostris l'espce de culte religieux dont l'environnait l'antiquit
+tout entire.
+
+Il n'existe du Rhamession aucune partie complte; mais ce qui a chapp
+ la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer
+l'ensemble de l'difice et pour s'en faire une ide trs-exacte.
+Laissant part sa partie architecturale, qui n'est point de mon
+ressort, mais laquelle je dois rendre un juste hommage en disant que
+le Rhamession est peut-tre ce qu'il y a de plus noble et de plus pur
+Thbes en fait de grand monument, je me bornerai indiquer rapidement
+le sujet des principaux bas-reliefs qui le dcorent, et le sens des
+inscriptions qui les accompagnent.
+
+Les sculptures qui couvraient les faces extrieures des deux massifs du
+premier pylne, construit en grs, ont entirement disparu, car ces
+massifs se sont bouls en grande partie. Des blocs normes de calcaire
+blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils
+sont dcors, ainsi que l'paisseur des deux massifs entre lesquels
+s'levait cette porte, des lgendes royales de Rhamss le Grand, et de
+tableaux reprsentant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes
+divinits de Thbes, Amon-Ra, Amon gnrateur, la desse Mouth, le jeune
+dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi reoit son
+tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal
+d'entre eux, parce que c'est l que j'ai lu pour la premire fois le nom
+vritable de l'difice entier.
+
+Le dieu Atmou (une des formes de Phr) prsente au dieu Mandou le
+Pharaon Rhamss le Grand, casqu et en habits royaux; cette dernire
+divinit le prend par la main en lui disant: Viens, avance vers les
+demeures divines pour contempler ton pre, le seigneur des dieux, qui
+t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et rgner
+sur le trne d'Hrus. Plus loin, en effet, on a figur le grand dieu
+Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: Voici ce que dit
+Amon-Ra, roi des dieux, et qui rside dans le _Rhamession de Thbes_:
+Mon fils bien-aim et de mon germe, seigneur du monde, Rhamss! mon
+coeur se rjouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as vou cet
+difice; je te fais le don d'une vie pure passer sur le trne de Sev
+(Saturne) (c'est--dire dans la royaut temporelle). Il ne peut donc,
+l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom donner ce
+monument.
+
+Les tableaux militaires, relatifs aux conqutes du roi, couvrent les
+faces des deux massifs du pylne sur la premire cour du palais; ils
+sont visibles en assez grande partie, parce que l'boulement des
+portions suprieures du pylne a eu lieu du ct oppos. Ces scnes
+militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont
+sculptes dans l'intrieur du temple d'_Ibsamboul_ et sur _le pylne de
+Louqsor,_ qui font partie du Rhamession ou Rhamsion oriental de
+Thbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se
+rapportent videmment une mme campagne contre des peuples asiatiques
+qu'on ne peut, d'aprs leur physionomie et d'aprs leur costume,
+chercher ailleurs, je le rpte, que dans cette vaste contre sise entre
+le Tigre et l'Euphrate d'un ct, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contre
+que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutt le
+pays qu'elle habitait, se nommait _Chto, Chto, Schto_ ou _Schto_; car
+je me suis aperu, enfin, que le nom par lequel on la dsigne
+ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer
+_Pscharanschtko, Pscharinschto_ ou _Pscharneschto_ (vu l'absence des
+voyelles mdiales), est compos de trois parties distinctes: 1e d'un mot
+gyptien, pithte injurieuse _Pschar_ qui signifie une plaie; 2e de la
+prposition N (_de_) que j'avais d'abord crue radicale; 3e de _Chto,
+Schto, Schto,_ vritable nom de la contre. Les gyptiens dsignrent
+donc ces peuples ennemis sous la dnomination de _la plaie de Schto_,
+de la mme manire que l'Ethiopie est toujours appele _la mauvaise race
+de Kousch_. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me
+portent croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la
+Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.
+
+On a sculpt sur le massif de droite la rception des ambassadeurs
+scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la prsence de
+Rhamss, qui leur adresse des reproches; les soldats, disperss dans le
+camp, se reposent ou prparent leurs armes, et donnent des soins aux
+bagages; en avant du camp, deux gyptiens administrent la bastonnade
+deux prisonniers ennemis, afin, porte la lgende hiroglyphique, de leur
+faire dire ce que fait _la plaie de Schto_. Au bas du tableau est
+l'arme gyptienne en marche, et l'une des extrmits se voit un
+engagement entre les chars des deux nations.
+
+La partie gauche de ce massif offre l'image d'une srie de forteresses
+desquelles sortent des gyptiens emmenant des captifs; les lgendes
+sculptes sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et apprennent
+que Rhamss le Grand les a prises de vive force la huitime anne de son
+rgne.
+
+Il manque prs de la moiti du massif de droite du pylne; ce qui reste
+offre les dbris d'un vaste bas-relief reprsentant une grande bataille,
+toujours contre les Schto. Comme j'aurai l'occasion d'en dcrire une
+seconde, tout , fait semblable et beaucoup mieux conserve, je passerai
+rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a reprsent l'un des
+principaux chefs bactriens, nomm _Schiropsiro_ ou _Schiropasiro_,
+bless et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi,
+fuyant devant le vainqueur, un alli, le chef de _la mauvaise race du
+pays de Schirbech_ ou _Schilbesch_. A ct de la bataille est un tableau
+triomphal: Rhamss le Grand, debout, la hache sur l'paule, saisit de sa
+main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on
+lit: Les chefs des contres du Midi et du Nord conduits en captivit
+par Sa Majest.
+
+Les colonnades qui fermaient latralement la premire cour n'existent
+plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et
+les deux pylnes est encombr des normes dbris du plus grand et du
+plus magnifique colosse que les gyptiens aient peut-tre jamais lev:
+c'tait celui de _Rhamss le Grand._ Les inscriptions qui le dcorent ne
+permettent pas d'en douter. Les lgendes royales de cet illustre Pharaon
+se lisent en grands et beaux hiroglyphes vers le haut des bras, et se
+rptent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse,
+_quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur_, non compris
+la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.
+
+Il faut admirer la fois la puissance du peuple qui rigea ce
+merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutil avec tant
+d'adresse et de soins.
+
+Ce beau monument s'levait devant le massif de gauche du second pylne
+ou mur, dtruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos fouilles
+que je me suis assur que l'on avait aussi couvert ce massif de
+sculptures reprsentant des scnes militaires; j'y ai retrouv le bas
+d'un tableau reprsentant le roi, aprs une grande bataille, recevant
+des principaux officiers le compte des ennemis tus dans l'action, et
+dont les mains coupes sont entasses ses pieds. Plus loin existait
+une inscription toujours relative la guerre contre les Schto; le peu
+qui reste des dernires ligues, interrompu par de nombreuses fractures,
+m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques
+abondants en noms propres et en dsignations gographiques. Il y est
+surtout question des honneurs que le roi accorde deux chefs Scythes ou
+bactriens, _Iroschtoasiro,_ grand chef du pays de Schto, et
+_Peschorsenmausiro,_ qualifi aussi de grand chef: ce sont
+trs-probablement les gouverneurs tablis par le conqurant aprs la
+soumission du pays.
+
+Les sculptures du massif de droite du deuxime pylne ou mur subsistent
+en trs grande partie sous la galerie de la seconde cour droite en
+entrant; c'est le tableau d'une bataille livre sur le bord d'un fleuve,
+dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve,
+et sur les murailles de laquelle on lit: _la ville forte Watsch_ ou
+_Batsch_ (la premire lettre est douteuse). Vers l'extrmit actuelle du
+tableau, la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamss sur son
+char lanc au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et
+de mourants. Il dcoche des flches contre la masse des ennemis en
+pleine droute; derrire le char, sur le terrain que le hros vient de
+quitter, sont entasss les cadavres des vaincus, sur les-quels
+s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nomm _Torokani,_ bless d'une
+flche l'paule et tombant sur l'avant de son char bris. Sous les
+pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de
+_Torokato, chef des soldats du pays de Nakbsou_, et ceux de plusieurs
+autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, _Shiropasiro_,
+se retire sur le bord du fleuve; les flches du roi ont dj atteint
+_Tiotouro_ et _Simarosi_, fuyant dans la plaine et se dirigeant du ct
+de la ville. D'autres chefs se rfugient vers le fleuve, dans lequel se
+prcipitent ls chevaux du chef _Krobschatosi_, bless, et qu'ils
+entranent avec eux. Plusieurs enfin, tels que _Thotro_ et _Mafrima,
+frre_ (alli) _de la plaie de Schto _(des Bactriens), sont alls
+mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels
+que le Bactrien _Sipaphro_, ont t assez heureux pour traverser,
+secourus et accueillis sur la rive oppose par une foule immense
+accourue pour connatre le rsultat de la bataill. C'est au milieu de
+tout ce peuple amoncel qu'on aperoit un groupe donnant des secours
+empresss un chef que l'on vient de retirer du fleuve, o il s'est
+noy; on le tient _suspendu par les pieds, la tte en bas_, et on
+s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler
+ la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne
+produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement
+de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: Le chef de la mauvaise
+race du pays des _Schirbesch_, qui s'est loign de ses guerriers en
+fuyant le roi du ct du fleuve.
+
+Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par _un pont_ jet sur
+l'une des branches du fleuve, on remarque des symptmes d'un prochain
+changement dans l'tat des esprits: un individu adresse un discours
+ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses
+compatriotes se soumettre au joug de Rhamss le Grand; on lit en
+effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une inscription
+ainsi conue: Je clbre la gloire du dieu gracieux, parce qu'il a
+dit.... Le reste est dtruit.
+
+J'ai voulu, en entrant dans tous ces dtails, donner une ide des
+bas-reliefs historiques dont on dcorait les grands monuments de
+l'gypte, de ces compositions immenses que je me plais nommer des
+_tableaux homriques_ ou de la sculpture hroque, parce qu'ils sont
+pleins de ce feu et de ce dsordre sublimes qui nous entranent, la
+lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, considr part, sera
+trouv certainement dfectueux dans quelques points relatifs la
+perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines;
+mais ces petits dfauts de dtails sont rachets, et au del, par
+l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus _beaux vases grecs_
+reprsentant des _combats_ pchent prcisment (si pch il y a) sous
+les mmes rapports que ces bas-reliefs gyptiens.
+
+Sur le haut de cette grande paroi on a sculpt un long bas-relief,
+mutil au commencement et la fin, reprsentant Rhamss le Grand
+clbrant la pangyrie du grand dieu de Thbes, le double Hrus, ou Amon
+gnrateur. Comme j'aurai l'occasion de dcrire une fte semblable
+existant dans tout son entier au palais de Mdinet-Habou, je me
+contenterai de dire que c'est ici qu'existe une srie de statuettes de
+rois ranges par ordre de rgne; ce sont: 1 Mnes (le premier roi
+terrestre); 2 un prnom inconnu, antrieur la dix-septime dynastie;
+3 Amosis; 4 Amnothph Ier; 5 Thouthmosis Ier; 6 Thouthmosis III; 7
+Amnothph II; 8 Thouthmosis IV; 9 Amnothph III; 10 Hrus; 11
+Rhamss Ier; 12 Ousere; 13 Rhamss le Grand lui-mme. Cette srie ne
+donne que la ligne directe des anctres du conqurant; ainsi Thouthmosis
+II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) tait fils d'une fille
+de Thouthmosis Ier.
+
+De nombreux bas-reliefs reprsentant des actes d'adoration du roi
+Rhamss aux grandes divinits de Thbes couvrent trois faces des piliers
+formant la galerie devant le pylne; sur la quatrime face de chacun
+d'eux on voit, sculpte de plein relief, une image colossale du roi
+d'environ trente pieds de hauteur. Voici les lgendes les mieux
+conserves des quatre qui subsistent encore:
+
+Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a leves par
+son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuv par Phr, le
+fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamss, le bien-aim d'Amon-Ra.
+
+Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a combl de ses bienfaits,
+lui, le roi soleil, etc.
+
+Le bien-aim d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein de vigilance, le
+plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contres sa domination,
+lui, le roi soleil, etc., le bien-aim de la desse Mouth.
+
+Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquit s'est plu
+louer dans Ssostris: les grands ouvrages qu'il a fait excuter, les
+bonnes lois qu'il donna sa patrie, et la vaste tendue de ses
+conqutes.
+
+Les piliers orns de colosses qui font face ceux-ci et les colonnes
+qui formaient la seconde cour du palais du ct droit se font aussi
+remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les dcorent. Les
+piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont
+entirement dtruits.
+
+Je ne m'tendrai point sur les intressants bas-reliefs qui couvrent la
+partie gauche du mur du fond du pristyle; je me hte d'entrer dans la
+salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore intactes,
+et charmeraient par leur lgante majest les yeux mme les plus
+prvenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou romaine.
+
+Quant la destination de cette belle salle, la disposition des
+colonnes et la forme des chapiteaux qui les dcorent, je laisserai
+parler sur ces divers points la ddicace elle-mme de la salle,
+sculpte, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en
+trs-beaux hiroglyphes.
+
+L'Aroris puissant, ami de la vrit, le seigneur de la rgion
+suprieure, et de la rgion infrieure, le dfenseur de l'gypte, le
+castigateur des contres trangres, l'Hrus resplendissant possesseur
+des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde
+(soleil gardien de justice approuv par Phr), le fils du soleil, le
+seigneur des diadmes, le bien-aim d'Ammon, RHAMSS, a fait excuter
+ces constructions en l'honneur de son pre Amon-Ra, roi des dieux; il a
+fait construire la _grande salle d'assemble_ en bonne pierre blanche de
+grs, soutenue par de _grandes colonnes_ chapiteaux imitant des fleurs
+panouies, flanques de colonnes plus petites chapiteaux imitant un
+bouton de lotus tronqu; salle qu'il voue au seigneur des dieux pour la
+clbration de sa pangyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le roi de son
+vivant.
+
+Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais gyptiens un
+caractre si particulier, furent vritablement destines, comme on le
+souponnait, tenir de grandes assembles, soit politiques, soit
+religieuses, c'est--dire ce qu'on nommait des _pangyries_ ou runions
+gnrales: c'est ce dont j'tais dj convaincu avant d'avoir dcouvert
+cette curieuse ddicace, parce que, observant la forme du caractre
+hiroglyphique exprimant l'ide _pangyrie_ sur les oblisques de Rome,
+o ce caractre est sculpt en grand, je m'tais aperu qu'il
+reprsentait, au propre, une salle hypostyle avec des siges disposs au
+pied des colonnes.
+
+C'est l'entre de la salle hypostyle du Rhamession, droite,
+qu'existe un bas-relief dans lequel on a reprsent la reine mre du
+conqurant. Elle se nommait _Taoua_; une belle statue de cette
+princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copi les inscriptions,
+mais des fractures pouvaient donner lieu quelques incertitudes; elles
+sont leves par le bas-relief que j'ai sous les yeux.
+
+On trouve du mme ct un grand tableau historique, dcrit ou dessin
+par tous les voyageurs qui ont visit l'gypte; le seul dessin exact que
+l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publi dans son _Voyage
+Mro_. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit
+moi-mme les lgendes, qui sont intressantes, quoique incompltes sur
+plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui
+se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi
+Rhamss vient de vaincre les Schto, qu'il a mis en pleine droute. Deux
+princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment
+_Mandouhi Schopsch_ et _Schat-kemkm_. C'taient le quatrime et le
+cinquime des enfants de Rhamss. Les vaincus sont encore des peuples de
+Schto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville place
+l'extrmit droite du tableau, o s'ouvre une nouvelle scne. Quatre
+autres fils du conqurant, les septime, huitime, neuvime et dixime
+de ses enfants, appels _Mamoun, Amenhemwa, Noubtei_ et _Setpanr_,
+sont tablis sous les murs de la place; les assigs opposent une
+vigoureuse rsistance; mais dj les gyptiens ont dress les chelles,
+et les murailles vont tre escalades. Une fracture a malheureusement
+fait disparatre la premire partie du nom de la ville assige; il ne
+reste plus que les syllabes.... _apouro_.
+
+Des tableaux religieux, excuts avec beaucoup de soin, existent sous le
+ft des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on y voit
+successivement toutes les divinits gyptiennes du premier ordre, et
+principalement celles dont le culte appartenait d'une manire plus
+spciale au nome diospolitain, annoncer Rhamss les bienfaits dont
+elles veulent le combler en change des riches offrandes qu'il leur
+prsente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la
+seconde cour, reparaissent en premire ligne les divinits protectrices
+du palais, auxquelles ce bel difice tait plus particulirement
+consacr: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement
+par _rsidant_ ou _qui rsident dans le Rhamession de Thbes_; leur
+tte parat Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de
+gnrateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phr, Atmou, Meu, Sev, et
+les desses Pascht et Hathr. Chacune d'elles accorde au Pharaon une
+grce particulire. Voici quelques exemples de ces formules donatrices,
+extraites des galeries et des colonnades du Rhamession:
+
+J'accorde que ton difice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra).
+
+Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l'gypte (Isis).
+
+Je t'accorde la domination sur toutes les contres (Amon-Ra).
+
+J'inscris ton nom les attributions royales du soleil (Thth).
+
+Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'tre vigilant comme le fils
+de Netph (Amon-Ra).
+
+Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident (Amon-Ra).
+
+Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un rgne joyeux
+(Sev, Saturne).
+
+Je te donne l'gypte suprieure et l'gypte infrieure diriger en roi
+(Netph, Rha).
+
+Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord fouler sous tes
+sandales (Thmi, la justice).
+
+Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le
+Gardien des portes clestes).
+
+Je veux que ton palais subsiste toujours (Meu).
+
+Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la
+desse Pascht).
+
+Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares (la
+desse Pascht).
+
+La portion des murailles de la salle hypostyle chappe aux ravages des
+hommes prsente des scnes plus riches et plus dveloppes: sur le mur
+du fond, la droite et la gauche de la porte centrale, existent
+encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des
+figures et le fini de leur excution. Dans le premier, la desse Pascht
+ tte de lion, _l'pouse de Phtha, la dame du palais cleste_, lve sa
+main droite vers la tte de Rhamss couverte d'un casque, en lui disant:
+Je t'ai prpar le diadme du soleil, que ce casque demeure sur ta
+corne (le front) o je l'ai plac. Elle prsente en mme temps le roi
+au dieu suprme, Amon-Ra, qui, assis sur son trne, tend vers la face du
+roi les emblmes d'une vie pure.
+
+Le second tableau reprsente l'_institution royale_ du hros gyptien,
+les deux plus grandes divinits de l'gypte l'investissant des pouvoirs
+royaux. Amon-Ra, assist de Mouth, la grande mre divine, remet au roi
+Rhamss la _faux de bataille_, le type primitif de la _harp_ des mythes
+grecs, arme terrible appele _schopsch_ par les gyptiens, et lui rend
+en mme temps les emblmes de la direction et de la modration, le fouet
+et le _pedum_, en prononant la formule suivante:
+
+Voici ce que dit Amon-Ra qui rside dans le Rhamession: Reois la faux
+de bataille pour contenir les nations trangres et trancher la tte des
+impurs; prends le fouet et le _pedum_ pour diriger la terre de Km
+(l'gypte).
+
+Le soubassement de ces deux tableaux offre un intrt d'un autre genre:
+on y a reprsent en pied, et dans un ordre rigoureux de primogniture,
+les enfants mles de Rhamss le Grand. Ces princes sont revtus du
+costume rserv leur rang; ils portent les insignes de leur dignit,
+le _pedum_ et un ventail form d'une longue plume d'autruche fixe
+une lgante poigne, et sont au nombre de vingt-trois; famille
+nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on
+considre d'abord que Rhamss eut, notre connaissance, au moins deux
+femmes lgitimes, les reines Nofr-Ari et Isnofr, et qu'il est de plus
+trs-probable que les enfants donns au conqurant par des concubines ou
+des matresses prenaient rang avec les enfants lgitimes, usage dont
+fait foi l'ancienne histoire orientale tout entire. Quoi qu'il en soit,
+on a sculpt au-dessus de la tte de chacun des princes, d'abord le
+titre qui leur est commun tous, savoir: le fils du roi et de son
+germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus gs par
+consquent), la dsignation des hautes fonctions dont ils se trouvaient
+revtus l'poque o ces bas-reliefs furent excuts. Le premier se
+trouve ainsi qualifi: porte-ventail la gauche du roi, le jeune
+secrtaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats
+(l'arme), le premier-n et le prfr de son germe, Amenhischpsch; le
+second, nomm Rhamss comme son pre, tait porte-ventail la gauche
+du roi et secrtaire royal, commandant en chef les soldats du matre du
+monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisime,
+porte-ventail la gauche du roi, comme ses frres (titre donn en
+gnral tous les princes sur d'autres monuments), tait de plus
+secrtaire royal, commandant de la cavalerie, c'est--dire des chars de
+guerre de l'arme gyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms
+propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de
+quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires
+du roi au moment de leur naissance, tels que Nben-Schari (le matre du
+pays de Schari), Nbenthonib (le matre du monde entier),
+Sanaschtnamoun (le vainqueur par Ammon), soit des titres nouveaux
+adopts dans le protocole de Rhamss le Grand, comme par exemple
+Patavamoun (Ammon est mon pre), et Septenri (approuv par le soleil),
+titre qui se retrouve dans le prnom du roi.
+
+J'observe en mme temps dans cette srie de princes un fait
+trs-notable: on y a, postrieurement la mort de Rhamss le Grand,
+caractris d'une manire particulire celui de ses vingt-trois enfants
+qui monta sur le trne aprs lui; ce fut son treizime fils, nomm
+Mnephtha, qui lui succda. Il est visible qu'on a en consquence
+modifi, aprs coup, le costume de ce prince, en ornant son front de
+l'_uraeus_ et en changeant sa courte _sabou_ en longue tunique royale;
+de plus, ct de sa lgende premire, o se lit le nom de Mnephtha,
+qu'il conserva en montant sur le trne, on a sculpt le premier
+cartouche de sa lgende royale, son cartouche prnom (soleil esprit aim
+des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son
+rgne.
+
+En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans
+une salle qui a conserv une partie de ses colonnes, et o la dcoration
+prend un caractre tout particulier. Dans la portion de palais que nous
+venons de parcourir, des hommages gnraux sont adresss aux principales
+divinits de l'gypte, comme il convenait dans des cours ou des
+pristyles ouverts toute la population, et dans la salle hypostyle o
+se tenaient les grandes assembles. Mais ici commencent vritablement la
+partie prive du palais et les salles qui servaient d'habitation au roi,
+le lieu qu'tait cens habiter aussi plus particulirement le roi des
+dieux auquel ce grand difice tait consacr. C'est ce que prouvent les
+bas-reliefs sculpts sur les parois la droite et la gauche de la
+porte: ces tableaux reprsentent quatre grandes barques ou _bari_
+sacres, portant un petit naos sur lequel un voile semble jet comme
+pour drober tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces
+_bari_ sont portes sur les paules par vingt-quatre ou dix-huit
+prtres, selon l'importance du matre de la _bari_. Les insignes qui
+dcorent la proue et la poupe des deux premires barques sont les ttes
+symboliques de la desse Mouth et du dieu Chons, l'pouse et le fils
+d'Amon-Ra; enfin, la troisime et la quatrime portent les ttes du roi
+et de la reine, coiffs des marques de leur dignit. Ces tableaux, comme
+nous l'apprennent les lgendes hiroglyphiques, reprsentent les deux
+divinits et le couple royal venant rendre hommage au pre des dieux,
+Amon-Ra, qui tablit sa demeure dans le palais de Rhamss le Grand. Les
+paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, aucun
+doute cet gard: Je viens, dit la desse Mouth, rendre hommage au roi
+des dieux, Amon-Ra, modrateur de l'gypte, afin qu'il accorde de
+longues annes son fils qui le chrit, le roi Rhamss.
+
+Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majest,
+Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure ton fils, qui
+t'aime, le seigneur du monde.
+
+Le roi Rhamss dit seulement: Je viens mon pre Amon-Ra, la suite
+des dieux qu'il admet en sa prsence toujours.
+
+Mais la reine Nofr-Ari, surnomme ici Ahmosis (engendre de la lune),
+exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: Voici ce que
+dit la desse pouse, la royale mre, la royale pouse, la puissante
+dame du monde, Ahmosis-Nofr-Ari: Je viens pour rendre hommage mon
+pre Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections
+(c'est--dire de l'amour que tu me portes); je suis dans l'allgresse en
+contemplant tes bienfaits; toi, qui tablis le sige de ta puissance
+dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamss, accorde-lui
+une vie stable et pure; que ses annes se comptent par priodes de
+pangyries!
+
+Enfin, la paroi du fond de cette salle tait orne de plusieurs tableaux
+reprsentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les grces
+qu'Amon-Ra accordait au hros gyptien: il n'en reste plus qu'un seul,
+la droite de la porte. Le roi est figur assis sur un trne, au pied de
+celui d'Amon-Ra-Atmou, et l'ombre du vaste feuillage d'un persea,
+l'arbre cleste de la vie: le grand dieu et la desse Saf qui prsidait
+ l'criture, la science, traant sur les fruits cordiformes de
+l'arbre le cartouche prnom de Rhamss le Grand; tandis que d'un autre
+ct le dieu Thth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel
+Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: Viens, je sculpte ton nom
+pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre divin.
+
+La porte qui, de cette salle, conduisait une seconde, galement
+dcore de colonnes, dont quatre subsistent encore, mrite une attention
+particulire, soit sous le rapport de son excution matrielle, soit
+pour les sculptures qui la dcorent.
+
+Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief
+tellement bas qu'il est vident qu'on les a uss avec soin pour en
+diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et la barbarie,
+qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque,
+ayant fait dblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu une
+inscription ddicatoire de Rhamss le Grand, dans les formes ordinaires
+pour les ddicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que cette
+porte a t _recouverte d'or pur_. J'ai tudi alors les surfaces avec
+plus de soin. En examinant de plus prs l'espce de stuc blanc et fin
+qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'aperus que
+ce stuc _avait t tendu sur une toile_ applique sur les tableaux,
+qu'on avait rtabli sur le stuc mme les contours et les parties
+saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce procd m'ayant
+paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.
+
+Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un intrt bien
+plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une
+douzaine de petits bas-reliefs reprsentant le roi Rhamss adorant les
+membres de la triade thbaine: ces divinits tournent toutes le dos
+l'entre de la porte en question, parce qu'elles sont seulement en
+rapport avec la premire salle et non avec la seconde, laquelle cette
+porte sert d'entre. Mais au bas des jambages, et immdiatement
+au-dessus de la ddicace, sont sculptes deux divinits, la face tourne
+vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui tait
+par consquent sous leur juridiction. Ces deux divinits sont, gauche,
+le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thth tte
+d'Ibis, et droite la desse Saf, compagne de Thth, portant le titre
+remarquable de _dame des lettres prsidente de la bibliothque_ (mot
+mot, _la salle des livres_). De plus, le dieu est suivi d'un de ses
+pardres, qu' sa lgende et un grand _oeil_ qu'il porte sur la tte
+on reconnat pour _le sens de la vue_ personnifi, tandis que le pardre
+de la desse est _le sens de l'oue_ caractris par une grande oreille
+trace galement au-dessus de sa tte, et par le mot _slem_ (l'oue)
+sculpt dans sa lgende; il tient de plus en main tous les instruments
+de l'criture, comme pour crire tout ce qu'il entend.
+
+Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels
+bas-reliefs l'entre d'une bibliothque? Et ce mot, la controverse qui
+divise nos savants sur le fameux monument d'_Osimandyas_, si connu par
+sa bibliothque, et sur ses rapports avec le Rhamession. se prsente
+naturellement ma pense.
+
+Ds les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamession la
+description que Diodore nous a conserve du monument d'Osimandyas, je
+fus frapp de retrouver autour de moi et dans le mme ordre les parties
+analogues et presque les mmes dtails du grand difice dont Diodore
+emprunte Hcate une notice si complte.
+
+D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas dix
+stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas
+tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).--Nous avons trouv, en
+effet, une distance peu prs gale du Rhamession, une valle
+renfermant les tombeaux, encore orns de peintures et d'inscriptions,
+d'une douzaine de femmes, mais de reines gyptiennes, dont le premier
+titre dans leur lgende fut toujours celui d'_pouse d'Ammon_.
+
+Le monument d'Osimandyas s'annonait par un grand pylne _de pierre
+varie_ ([Greek: lithou poikilou]).--Le premier pylne du Rhamession,
+dont les massifs sont en grs rougetre et la porte en calcaire blanc, a
+quelque analogie avec cette expression.
+
+Ce pylne donnait entre dans un pristyle dont les piliers taient
+orns de figures colossales; on passait de l un second pylne bien
+plus soign que le premier, sous le rapport de la sculpture, et
+l'entre duquel se trouvait _le plus grand colosse de l'gypte_, d'un
+seul bloc de granit de Syne.--Tout cela se rapproche du Rhamession,
+quelques diffrences de mesures prs; mais l'exactitude des anciens
+copistes, transcrivant les quantits de ces mesures, est-elle certaine?
+L existent encore aujourd'hui les immenses dbris _du plus grand
+colosse_ connu de l'gypte; il est en granit de Syne: ce sont l des
+traits remarquables.
+
+Dans le pristyle qui suivait le pylne, dit Hcate, on avait
+reprsent le roi, qu'on appelle _Osimandyas_, faisant la guerre aux
+rvolts de Bactriane, assigeant une ville entoure des eaux d'un
+fleuve, etc.--C'est la description exacte des bas-reliefs encore
+existants sous le deuxime pristyle du Rhamession; et si l'on n'y voit
+plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des
+quatre princes commandant les divisions de l'arme, c'est que les murs
+du fond du pristyle sont dtruits et qu'il n'en subsiste pas la
+huitime partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les monuments
+d'gypte, des rois assigeant des villes _entoures par un fleuve_: cela
+existe rellement Ibsamboul, Derri, sur les pylnes de Loqsor et au
+Rhamesson; mais tous ces monuments sont de Rhamss le Grand, et
+reproduisent les vnements _de la mme campagne_.
+
+Sur le second mur du pristyle, dit la description du monument
+d'Osimandyas, sont reprsents les captifs ramens par le roi de son
+expdition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: et, sur le
+mur de fond du pristyle du Rhamession, j'ai mis dcouvert, par des
+fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amne des prisonniers
+au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupes.
+
+Sur un troisime ct du pristyle du monument d'Osimandyas taient
+reprsents _des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette
+guerre_.--Au Rhamession, le registre suprieur de la paroi sur laquelle
+est sculpte la bataille reprsente la fin d'une grande solennit
+religieuse laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau
+commenait, sans aucun doute, sur le mur de fond du ct droit du
+pristyle.
+
+On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du
+monument d'Osimandyas par trois portes ornes de deux colosses.--Tout
+cela se trouve exactement au Rhamession, immdiatement aussi aprs le
+second pristyle. Aprs la salle hypostyle de l'Osimandyion venait un
+espace dsign dans les traductions sous le nom de _promenoir_.--Dans le
+Rhamession, une salle dcore des barques symboliques des dieux succde
+ la salle hypostyle.
+
+_Ensuite_, a dit Diodore, _venait la bibliothque_; et c'est
+effectivement sur la porte qui, du _promenoir_ du Rhamession, conduit
+_ la salle suivante_, que j'ai trouv des bas-reliefs si convenables
+l'entre d'une _bibliothque_.
+
+La salle de la bibliothque est presque entirement rase; il n'en reste
+que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de
+la porte: sur ces murailles on a sculpt des tableaux reprsentant le
+roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinits de
+l'gypte-- Amon-Ra, Mouth, Chons, Phr, Phtha, Pascht, Nofr-Thmou,
+Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces
+parois est occupe par deux normes tableaux diviss en de nombreuses
+colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues sries de noms de
+divinits et leurs images de petite proportion; c'est un panthon
+complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux _synoptiques_,
+fait nommment des libations et des offrandes tous les dieux ou
+desses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec le
+_monument d'Osimandyas_. _On voit dans la salle de la bibliothque_, dit
+en effet la description grecque, _les images de tous, les dieux de
+l'gypte; le roi leur prsente de la mme manire des offrandes
+convenables chacun d'eux_.
+
+Cette comparaison des ruines du Rhamession avec la description du
+monument d'Osimandyas conserve dans Diodore de Sicile, a t dj
+faite, et avec bien plus de dtails encore, par MM. Jollois et
+Devilliers dans leur _Description gnrale de Thbes_, travail important
+auquel je me plais donner de justes loges parce que j'ai vu les
+lieux, et que j'ai pu juger par moi-mme de l'exactitude de leur
+description; mais j'ai d reproduire rapidement ce parallle dans cette
+lettre, par le besoin de mettre leur vritable place quelques faits
+nouveaux que j'ai observs, et qui rendent si frappante l'analogie du
+monument dcrit par les Grecs avec le monument dont j'tudie les ruines.
+Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur
+_identit_, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma profession de
+foi toute simple:
+
+De deux choses l'une: ou le monument dcrit par Hcate sous le nom de
+_monument d'Osimandyas_ est le mme que le _Rhamession occidental de
+Thbes_, ou bien le _Rhamession_ n'est qu'une _copie_, la diffrence
+des mesures prs, si l'on peut s'exprimer ainsi, du _monument
+d'Osimandyas_.
+
+Ici se terminent les dbris du palais de Ssostris; il ne reste plus de
+traces de ces dernires constructions, qui devaient s'tendre encore du
+ct de la montagne. Le Rhamession est le monument de Thbes le plus
+dgrad, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'lgante
+majest de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression
+plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps
+ son tude sans l'puiser; mais d'autres monuments de la rive oppose
+du Nil, o est toujours Thbes, m'arrachent ces merveilles.... Et je
+pense la France.... Adieu.
+
+
+
+
+QUINZIME LETTRE
+
+
+Thbes, le 18 juin 1829.
+
+En quittant le noble et si lgant palais de Ssostris, _le
+Rhamession_, et avant d'tudier avec tout le soin qu'ils mritent les
+nombreux difices antiques entasss sur la butte factice nomme
+aujourd'hui _Mdinet-Habou_, je devais, pour la rgularit de mes
+travaux, m'occuper de quelques constructions intermdiaires ou voisines
+qui, soit pour leur mdiocre tendue, soit par leur tat presque total
+de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.
+
+Je me dirigeai d'abord vers la valle d'_El-Assasif_, situe au nord du
+Rhamession, et qui se termine brusquement au pied des rochers calcaires
+de la chane libyque: l existent les dbris d'un difice au nord du
+tombeau d'Osimandyas.
+
+Mon but spcial tait de constater l'poque encore inconnue de ces
+constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai
+l'examen des sculptures et surtout des lgendes hiroglyphiques
+inscrites sur les blocs isols et les pans de murailles pars sur un
+assez grand espace de terrain.
+
+Je fus d'abord frapp de la finesse du travail de quelques restes de
+bas-reliefs martels moiti par les premiers chrtiens; et une porte
+de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire
+blanc, me donna la certitude que l'difice entier appartenait la
+meilleure poque de l'art gyptien.
+
+Cette porte, ou petit propylon, est entirement couverte de lgendes
+hiroglyphiques. On a sculpt sur les jambages, en relief trs-bas et
+fort dlicat, deux images en pied de Pharaons revtus de leurs insignes.
+Toutes les ddicaces sont doubles et faites contemporainement au nom de
+deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang
+se nomme Amnenth; l'autre ne marche qu'aprs, c'est Thouthmosis III,
+nomm Moeris par les Grecs.
+
+Si j'prouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le reste de
+l'difice le clbre Moeris, orn de toutes les marques de la royaut,
+cder ainsi le pas cet Amnenth qu'on chercherait en vain dans les
+listes royales, je dus m'tonner encore davantage, la lecture des
+inscriptions, de trouver qu'on ne parlt de ce roi barbu, et en costume
+ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au fminin,
+comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la ddicace
+mme des propylons.
+
+L'Aroris soutien des dvous, le roi seigneur, etc. Soleil dvou la
+vrit! (_Elle_) a fait des constructions en l'honneur de son pre (le
+pre d'_elle_), Amon-Ra seigneur des trnes du monde; _elle_ lui a lev
+ce propylon (qu'Amon protge l'difice!) en pierre de granit: c'est ce
+qu'_elle_ a fait (pour tre) vivifie toujours.
+
+L'autre jambage porte une ddicace analogue, mais au nom du roi
+Thouthmosis III, ou Moeris.
+
+En parcourant le reste de ces ruines, la mme singularit se prsenta
+partout. Non-seulement je retrouvai le prnom d'Amnenth prcd des
+titres _le roi souveraine du monde_, mais aussi son nom propre lui-mme
+ la suite du titre _la fille du soleil_. Enfin, dans tous les
+bas-reliefs reprsentant les dieux adressant la parole ce roi
+Amnenth, on le traite en reine comme dans la formule suivante:
+
+Voici ce que dt Amon-Ra, seigneur des trnes du monde, _ sa fille
+chrie_, soleil dvou la vrit: L'difice que tu as construit est
+semblable la demeure divine.
+
+De nouveaux faits piqurent encore plus ma curiosit: j'observai surtout
+dans les lgendes du propylon de granit, que les cartouches prnoms et
+noms propres d'Amnenth avaient t martels dans les temps antiques et
+remplacs par ceux de Thouthmosis II, sculpts en surcharge.
+
+Ailleurs, quelques lgendes d'Amnenth avaient reu en surcharge aussi
+celles du Pharaon Thouthmosis II.
+
+Plusieurs autres, enfin, offraient le prnom d'un Thouthmosis encore
+inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme
+Amens, le tout encore sculpt aux dpens des lgendes d'Amnenth,
+pralablement marteles. Je me rappelai alors avoir remarqu ce nouveau
+roi Thouthmosis trait en reine, dans le petit difice de Thouthmosis
+III, Mdinet-Habou.
+
+C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de
+plusieurs observations du mme genre, premiers rsultats de mes courses
+dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu
+ complter mes connaissances sur le personnel de la premire partie de
+la XVIIIe dynastie. Il rsulte de la combinaison de tous les tmoignages
+fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de
+dvelopper ici:
+
+1 Que Thouthmosis Ier succda immdiatement au grand Amnothph Ier, le
+chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines;
+
+2 Que son fils Thouthmosis II occupa le trne aprs lui et mourut sans
+enfants;
+
+3 Que sa soeur Amens lui succda comme fille de Thouthmosis Ier, et
+rgna vingt et un ans en souveraine;
+
+4 Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui comprit
+dans son nom propre celui de la reine Amens son pouse; que ce
+Thouthmosis fut le pre de Thouthmosis III ou Moeris, et gouverna au nom
+d'Amens;
+
+5 Qu' la mort de ce Thouthmosis, la reine Amens pousa en secondes
+noces Amnenth, qui gouverna aussi au nom d'Amens, et qui fut rgent
+pendant la minorit et les premires annes de Thouthmosis III, ou
+Moeris;
+
+6 Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exera le pouvoir
+conjointement avec le rgent Amnenth, qui le tint sous sa tutelle
+pendant quelques annes.
+
+La connaissance de cette succession de personnages explique tout
+naturellement les singularits notes dans l'examen minutieux de tous
+les restes de sculptures existant dans l'difice de la valle
+d'_El-Assasif_. On comprend alors pourquoi le rgent Amnenth ne parat
+dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les
+dieux adressent la reine Amens, dont il n'est que le reprsentant;
+cela explique le style des ddicaces faites par Amnenth, parlant
+lui-mme au nom de la reine, ainsi que les ddicaces du mme genre dans
+lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amens, qui joua
+d'abord, le premier, un rle passif, et ne fut, comme son successeur
+Amnenth, qu'une espce de figurant du pouvoir royal exerc par la
+reine.
+
+Les surcharges qu'ont prouves la plupart des lgendes du rgent
+Amnenth dmontrent que sa rgence fut odieuse et pesante pour son
+pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris tche de condamner
+son tuteur un ternel oubli. C'est en effet sous le rgne de ce
+Thouthmosis III que furent marteles presque toutes les lgendes
+d'Amnenth, et qu'on sculpta la place soit les lgendes de
+Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurp l'autorit, soit
+celles de Thouthmosis, premier mari d'Amens, le pre mme du roi
+rgnant. J'ai observ la destruction systmatique de ces lgendes dans
+une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de Thbes.
+Fut-elle l'ouvrage immdiat de la haine personnelle de Thouthmosis III,
+ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est
+impossible de dcider; mais le fait nous a paru assez curieux pour le
+constater.
+
+Toutes les inscriptions du monument d'_El-Assasif_ tablissent
+unanimement que cet difice a t lev sous la rgence d'Amnenth, au
+nom de la reine Amens et de son jeune fils Thouthmosis III. Cette
+construction n'est donc point postrieure l'an 1736 avant J.-C.,
+poque approximative des premires annes du rgne de Thouthmosis III,
+exerant seul le pouvoir suprme. Ces sculptures comptent donc dj plus
+de 3,500 ans d'antiquit.
+
+Il rsulte de ces mmes ddicaces et des sculptures qui dcorent
+quelques-unes des salles non dtruites, que l'difice intrieur tait un
+temple consacr la grande divinit de Thbes, Amon-Ra, le roi des
+dieux, qu'on y adorait sous la figure spciale
+d'Amon-Ra-Pneh-enn-ghet-en-tho, c'est--dire d'Amon-Ra seigneur des
+trnes et du monde; j'ai retrouv dans Thbes plusieurs autres temples
+ddis ce grand tre, mais sous d'autres titres, qui lui sont
+galement particuliers.
+
+Ce temple d'Amon-Ra, d'une tendue assez considrable, dcor de
+sculptures du travail le plus prcieux, prcd d'un dromos et
+probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'levait au fond de
+la valle d'El-Assasif. Son sanctuaire pntrait pour ainsi dire dans
+les rochers pic de la chane libyque, crible, comme le sol mme de la
+valle, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de spulture
+aux habitants de la ville capitale.
+
+Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en
+forme de vote, de quelques-unes de ces salles, ont rcemment tromp
+quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet difice tait le
+tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les dtails que nous
+avons donns sur la construction et la destination de cet difice sacr
+dtruisent une telle hypothse. Ses divisions et ses accessoires nous le
+feraient reconnatre pour un vritable temple, dfaut des inscriptions
+ddicatoires qui le disent formellement. Sa dcoration mme et le sujet
+des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes
+n'ont rien de commun avec la dcoration et les scnes sculptes dans les
+hypoges et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples et les
+palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois anctres
+du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier genre
+prsentent un grand intrt, parce qu'ils fournissent des dtails
+prcieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe dynastie. Je
+citerai d'abord, et ce sujet, plusieurs tableaux sculpts et peints
+reprsentant Thouthmosis, pre de Thouthmosis III, et le Pharaon
+Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu
+Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant
+toute la paroi de gauche de la grande salle vote, au fond du temple,
+dans lequel on a figur la grande _bari_ sacre ou arche d'Amon-Ra, le
+dieu du temple, ador par le rgent Amnenth, ayant derrire lui
+Thouthmosis III, suivi d'une trs-jeune enfant richement pare, et que
+l'inscription nous dit tre sa fille, _la fille du roi qu'elle aime, la
+divine pouse Rannofr_. En arrire de la _bari_ sacre, et comme
+recevant une portion des offrandes faites par les deux rois agenouills,
+sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son
+pouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofr. L'histoire crite ne
+nous avait point conserv les noms de ces trois princesses; c'est l que
+je les ai lus pour la premire fois. Quant au titre de divine pouse
+donn la fille de Moeris encore en bas ge, il indique seulement que
+cette jeune enfant avait t voue au culte d'Amnenth, tant du nombre
+de ces filles d'une haute naissance, nommes _pallades_ et _pallacides_,
+dont j'ai retrouv les tombeaux dans une autre valle de la chane
+libyque.
+
+Ce temple d'Amon-Ra terminant une des valles de la ncropole de Thbes,
+reut diffrentes poques soit des restaurations, soit des
+accroissements, sous le rgne de divers rois successeurs d'Amnenth et
+de Thouthmosis III. J'ai retrouv, en effet, dans les pierres provenant
+des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps
+peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie
+aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties
+d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de
+l'difice sous les rgnes des rois Hrus, Rhamss le Grand et son fils
+Mnephtha II, comme les fondateurs mmes du temple. Enfin, la dernire
+salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures
+d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que j'prouvai la
+vue de ces pitoyables bas-reliefs, compars la finesse et l'lgance
+des tableaux sculpts dans les deux salles prcdentes, cessa bientt
+la lecture de grandes inscriptions hiroglyphiques, constatant que cette
+belle restauration-l avait t faite sous le rgne et au nom de
+Ptolme vergte II et de sa premire femme Cloptre. Voil une des
+mille et une preuves dmonstratives contre l'opinion de ceux qui
+supposeraient que l'art gyptien gagna quelque perfection par
+l'tablissement des Grecs en gypte.
+
+Je le rpte encore: l'art gyptien ne doit qu' lui-mme tout ce qu'il
+a produit de grand, de pur et de beau; et n'en dplaise aux savants qui
+se font une religion de croire fermement la gnration spontane des
+arts en Grce, il est vident pour moi, comme pour tous ceux qui ont
+bien vu l'gypte, ou qui ont une connaissance relle des monuments
+gyptiens existants en Europe, que les arts ont commenc en Grce par
+une imitation servile des arts de l'gypte, beaucoup plus avancs qu'on
+ne le croit vulgairement, l'poque o les premires colonies
+gyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de l'Attique
+ou du Ploponnse. La vieille gypte enseigna les arts la Grce,
+celle-ci leur donna le dveloppement le plus sublime: mais sans
+l'gypte, la Grce ne serait probablement point devenue la terre
+classique des beaux-arts. Voil ma profession de foi tout entire sur
+cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des
+bas-reliefs que les gyptiens ont excuts, avec la plus lgante
+finesse de travail, 1700 ans avant l're chrtienne. Que faisaient les
+Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne fais
+qu'une lettre.... Adieu.
+
+
+
+
+SEIZIME LETTRE
+
+
+Thbes, le 20 juin 1829.
+
+J'ai donn toute la journe d'hier et cette matine l'tude des
+tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne
+Thbes. Cette construction, comparable en tendue l'immense palais de
+Karnac, dont on aperoit d'ici les oblisques sur l'autre rive du
+fleuve, a presque entirement disparu; il en subsiste encore quelques
+dbris, s'levant peine au-dessus du sol de la plaine exhausse par
+les dpts successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi
+toutes les masses de granit, de brches et autres matires dures
+employes dans la dcoration de ce palais. La portion la plus
+considrable tant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont
+peu peu brises et converties en chaux pour lever de misrables
+cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une
+bien haute ide de la magnificence de cet antique difice.
+
+Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de
+longueur, nivel par les dpts successifs de l'inondation, couvert de
+longues herbes, mais dont la surface, dchire sur une multitude de
+points, laisse encore apercevoir des dbris d'architraves, des portions
+de colosses, des fts de colonnes et des fragments d'normes bas-reliefs
+que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni drobs pour toujours
+la curiosit des voyageurs. L ont exist plus de dix-huit colosses dont
+les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de
+diverses matires, ont t briss, et l'on rencontre leurs membres
+normes disperss a et l, les uns au niveau du sol, d'autres au fond
+d'excavations excutes par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur
+ces restes mutils, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques
+dont les chefs captifs taient reprsents entourant la base de ces
+colosses reprsentant leur vainqueur, le Pharaon Amnophis, le troisime
+du nom, celui mme que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de
+leurs mythes hroques. Ces lgendes dmontrent dj que nous sommes ici
+sur l'emplacement du clbre difice de Thbes connu des Grecs sous le
+nom de _Memnonium_. C'est ce qu'avaient cherch prouver, par des
+considrations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans leur
+excellente description de ces ruines.
+
+Les monuments les mieux conservs au milieu de cette effroyable
+dvastation des objets du premier ordre dont il me reste parler,
+tabliraient encore mieux, si cela tait ncessaire, que ces ruines sont
+bien celles du Memnonium de Thbes, ou palais de Memnon, appel
+_Amnophion_ par les gyptiens, du nom mme de son fondateur, et que je
+trouve mentionn dans une foule d'inscriptions hiroglyphiques des
+hypoges du voisinage o reposaient jadis les momies de plusieurs grands
+officiers chargs, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien de ce
+magnifique difice.
+
+C'est vers l'extrmit des ruines et du ct du fleuve que s'lvent
+encore, en dominant la plaine de Thbes, les deux fameux colosses,
+d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit
+d'une si grande clbrit sous le nom de _colosse de Memnon_. Forms
+chacun d'un seul bloc de grs-brche, transports des carrires de la
+Thbade suprieure, et placs sur d'immenses bases de la mme matire,
+ils reprsentent tous deux un Pharaon assis, les mains tendues sur les
+genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherch motiver
+mes yeux l'trange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu
+prendre ces statues pour celles de deux princesses gyptiennes. Les
+inscriptions hiroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui
+couvrent le dossier du trne du colosse du sud et les cts des deux
+bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage
+dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et
+perptuaient la mmoire. L'inscription du dossier porte textuellement:
+L'Arris puissant, le modrateur des modrateurs, etc., le roi soleil,
+seigneur de vrit (ou de justice), le fils du soleil, le seigneur des
+diadmes, Amnothph, modrateur de la rgion pure, le bien-aim
+d'Amon-Ra, etc., l'Hrus resplendissant, celui qui a agrandi la
+demeure.....(lacune) toujours, a rig ces constructions en l'honneur
+de son pre Ammon; il lui a ddi cette statue colossale de pierre dure,
+etc. Et sur les cts des bases on lit en grands hiroglyphes de plus
+d'un pied de proportion, excuts, surtout ceux du colosse du nord, avec
+une perfection et une lgance au-dessus de tout loge, la lgende ou
+devise particulire, le prnom et le nom propre du roi que les colosses
+reprsentent:
+
+Le seigneur souverain de la rgion suprieure et de la rgion
+infrieure, le rformateur des moeurs, celui qui tient le monde en
+repos, l'Hrus qui, grand par sa force, a frapp les Barbares, le roi
+soleil seigneur de vrit, le fils du soleil, Amnothph, modrateur de
+la rgion pure, chri d'Amon-Ra, roi des dieux.
+
+Ce sont l les titres et noms du troisime Amnophis de la XVIIIe
+dynastie, lequel occupait le trne des Pharaons vers l'an 1680 avant
+l're chrtienne. Ainsi se trouve compltement justifie l'assertion que
+Pausanias met dans la bouche des Thbains de son temps, lesquels
+soutenaient que ce colosse n'tait nullement l'image du Memnon des
+Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nomm _Ph-Amnoph_.
+
+Ces deux colosses dcoraient, suivant toute apparence, la faade
+extrieure du principal pylne de l'Amnophion; et, malgr l'tat de
+dgradation o la barbarie et le fanatisme ont rduit ces antiques
+monuments, on peut juger de l'lgance, du soin extrme et de la
+recherche qu'on avait mis dans leur excution, par celle des figures
+accessoires formant la dcoration de la partie antrieure du trne de
+chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptes dans la
+masse mme de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze pieds de
+haut. La magnificence de leur coiffure et les riches dtails de leur
+costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont
+elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiroglyphiques graves
+sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antrieurs du trne
+de chaque statue d'Amnophis, nous apprennent que la figure de gauche
+reprsente une reine gyptienne, la mre du roi, nomme _Tmau-Hem-Va_,
+ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine pouse du mme
+Pharaon, _Taa_, dont le nom tait dj donn par une foule de
+monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV,
+_Tmau-Hem-Va_, mre d'Amnophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de
+Louqsor, mentionns dans la notice rapide que j'ai crayonne de cet
+important difice.
+
+Sur un autre point des ruines de l'Amnophion, du ct de la montagne
+libyque, la limite du dsert et un peu adroite de l'axe passant entre
+les deux colosses, existent deux blocs de grs-brche, d'environ trente
+pieds de long chacun, et prsentant la forme de deux normes stles.
+Leur surface visible est orne de tableaux et de magnifiques
+inscriptions formes chacune de vingt-quatre vingt-cinq lignes
+d'hiroglyphes du plus beau style, excuts de relief dans le creux. H
+est infiniment probable que ces portions qu'on aperoit aujourd'hui sont
+les dossiers des siges de deux groupes colossals renverss et enfouis
+la face contre terre: j'ai manqu de moyens assez puissants pour
+vrifier le fait.
+
+Quoi qu'il en soit, les tableaux sculpts sur ces masses effrayantes
+nous montrent toujours le roi Amnophis-Memnon, accompagn ici de la
+reine Taa son pouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par
+Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes expressment
+relatifs la ddicace du Memnonium ou Amnophion aux dieux de Thbes
+par le fondateur de cet immense difice.
+
+La forme et la rdaction de cette ddicace, dont j'ai pris une copie
+soigne, malgr une foule de lacunes, sont d'un genre tout fait
+original et m'ont paru trs-curieuses. On en jugera par une courte
+analyse.
+
+Cette conscration du palais est rappele d'une manire tout fait
+dramatique; c'est d'abord le roi Amnophis qui prend la parole ds la
+premire ligne et la garde jusqu' la treizime. Le roi Amnothph a
+dit: Viens, Amon-Ra, seigneur des trnes du monde, toi qui rsides
+dans les rgions de Oph (Thbes)! contemple la demeure que nous t'avons
+construite dans la contre pure, elle est belle: descends du haut du
+ciel pour en prendre possession! Suivent les louanges du dieu mles
+la description de l'difice ddi, et l'indication des ornements et
+dcorations en pierre de grs, en granit ros, en pierre noire, en or,
+en ivoire et en pierres prcieuses, que le roi y a prodigus, y compris
+deux grands oblisques dont on n'aperoit plus aujourd'hui aucune trace.
+
+Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu
+Amon-Ra en rponse aux courtoisies du Pharaon. Voici ce que dit
+Amon-Ra, le mari de sa mre, etc.: Approche, mon fils, soleil seigneur
+de vrit, du germe du soleil, enfant du soleil, Amnothph! J'ai entendu
+tes paroles et je vois les constructions que tu as excutes; moi qui
+suis ton pre, je me complais dans tes bonnes oeuvres, etc.
+
+Enfin, vers le milieu de la vingtime ligne commence une troisime et
+dernire harangue; c'est celle que prononcent les dieux en prsence
+d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens
+Amnothph, son fils chri, d'en rendre le rgne joyeux en le prolongeant
+pendant de longues annes, en rcompense du bel difice qu'il a lev
+pour leur servir de demeure, palais dont ils dclarent avoir pris
+possession aprs l'avoir bien et dment visit.
+
+L'identit du Memnonium des Grecs et de l'Amnophion gyptien n'est donc
+plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais ft une des plus
+tonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en grand,
+excutes par un Grec nomm Iani, ancien agent de M. Salt, ont mis
+dcouvert une foule de bases de colonnes, un trs-grand nombre de
+statues lontocphales en granit noir; de plus, deux magnifiques sphinx
+colossals et tte humaine, en granit ros, du plus beau travail,
+reprsentant aussi le roi Amnophis III. Les traits du visage de ce
+prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de
+physionomie un peu thiopienne, sont absolument semblables ceux que
+les sculpteurs et les peintres ont donns ce mme Pharaon dans les
+tableaux des stles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais de
+Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la valle de
+l'Ouest Biban-el-Molouk; nouvelle et millime preuve que les statues
+et bas-reliefs gyptiens prsentent de vritables portraits des anciens
+rois dont ils portent les lgendes.
+
+A une petite distance du Rhamession existent les dbris de deux
+colosses en grs rougetre: c'taient encore deux statues ornant
+probablement la porte latrale nord de l'Amnophion; ce qui peut donner
+une juste ide de l'immense tendue de ce palais, dont il reste encore
+de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occup des
+inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand
+colosse du nord, la clbre _statue de Memnon;_ tout cela est bien
+moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la
+ralit des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement
+avoir ou moduler par la bouche mme du colosse, aussitt qu'elle tait
+frappe des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs
+fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon,
+aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon
+attention du mlancolique tableau que je contemplais, la plaine de
+Thbes, o gisent les membres pars de cette ane des villes royales.
+Il y aurait matire d'ternelles rflexions; mais je ne dois pas
+oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques
+ruines..... Adieu.
+
+
+
+
+DIX-SEPTIEME LETTRE
+
+
+Thbes (rive occidentale), 25 juin 1829.
+
+Je viens de visiter et d'tudier dans toutes ses parties un petit temple
+d'une conservation parfaite, situ derrire l'Amnophion, dans un vallon
+form par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon qui
+s'en est dtach du ct de la plaine. Ce monument a t dcrit par la
+Commission d'gypte sous le nom de _Petit Temple d'Isis._
+
+Le voyageur est attir, dans ces lieux solitaires et dnus de toute
+vgtation, par une enceinte peu rgulire, btie en briques crues, et
+qu'on aperoit de fort loin, parce qu'elle est place sur un terrain
+assez lev. On y pntre par un petit propylon en grs engag dans
+l'enceinte et couvert extrieurement de sculptures d'un travail
+lourdement recherch. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte
+reprsentent Ptolme Soter II faisant des offrandes, du ct droit,
+la desse Hathr (Vnus) et la grande triade de Thbes, Amon-Ra, Mouth
+et Chons; du ct gauche, la desse Thm ou Thme (la vrit ou la
+justice, Thmis) et une triade forme du dieu hiracocphale Mandou,
+de son pouse Ritho et de leur fils Harphr. Ces trois divinits, celles
+qu'on adorait principalement Hennonthis, occupent la partie du bandeau
+dirige vers cette capitale de nome.
+
+Ces courts dtails suffisent, lorsqu'on est un peu familiaris avec le
+systme de dcoration des monuments gyptiens, pour dterminer avec
+certitude: 1 quelles divinits fut spcialement ddi le temple
+auquel ce propylon donne entre; 2 quelles divinits y jouissaient du
+rang de syntrne; et il devient ici de toute vidence qu'on adorait
+spcialement dans ce temple le principe de beaut confondu et identifi
+avec le principe de vrit, de justice, ou, en termes mythologiques, que
+cet difice tait consacr la desse Hathr, identifie avec la desse
+Thme. Ce sont, en effet, ces deux desses qui reoivent les premiers
+hommages de Soter II; et comme l'difice faisait partie de Thbes et
+avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'aprs une rgle
+de saine politique que j'ai dveloppe ailleurs, des sacrifices en
+l'honneur de la triade thbaine et de la triade hermonthite. On s'tait
+donc trop ht de donner un nom ce temple, d'aprs des aperus
+reposant sur de simples conjectures.
+
+Les mmes adorations sont rptes sur la porte du temple proprement
+dit, qui s'ouvre par un petit pristyle que soutiennent des colonnes
+chapiteaux orns de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combines;
+les colonnes et les parois n'ont jamais t dcores de sculptures. Il
+n'en est point ainsi du pronaos, form de deux colonnes et de deux
+piliers orns de ttes symboliques de la desse Hathr, laquelle ce
+temple fut consacr. Les tableaux qui couvrent le ft des colonnes
+reprsentent des offrandes faites cette desse et sa seconde forme
+Thme, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et
+plusieurs formes tertiaires de la desse Hathr, adore par le roi
+Ptolme piphane, sous le rgne duquel a t faite la ddicace du
+monument, comme le prouve la grande inscription hiroglyphique sculpte
+sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des
+deux parties affrontes de cette formule ddicatoire:
+
+(Partie de droite.) _Premire ligne_. Le roi (dieu piphane que
+Phtah-Thor a prouv, image vivante d'Amon-Ra), le chri des dieux et
+des desses mres, le bien-aim d'Amon-Ra, a fait excuter cet difice
+en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour tre vivifi toujours.
+
+_Deuxime ligne_. La divine soeur de (Ptolme toujours vivant, dieu
+aim de Phtah), chri d'Amon-Ra, l'ami du bien (Pmainouf)..... (le
+reste est dtruit).
+
+(Partie de gauche.) _Premire ligne_. Le fils du soleil (Ptolme
+toujours vivant, dieu aim de Phtah), chri des dieux et des desses
+mres, bien-aim d'Hathr, a fait excuter cet difice en l'honneur de
+sa mre la rectrice de l'Occident, pour tre vivifi toujours.
+
+_Deuxime ligne_. La royale pouse (Cloptre, bien-aime de Thme),
+rectrice de l'Occident, a fait excuter cet difice..... (le reste
+manque).
+
+Ces textes justifient tout fait ce que nous avions dduit des seules
+sculptures du propylon relativement aux divinits particulirement
+honores dans ce temple; il est galement tabli que la ddicace de cet
+difice sacr a t faite par le cinquime des Ptolmes, vers l'an 200
+avant J.-C.
+
+Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche
+du pronaos, ainsi que sur la faade du temple formant le fond de ce mme
+pronaos, appartiennent tous au rgne d'piphane. Tous se rapportent aux
+desses Hathr et Thme, ainsi qu'aux grandes divinits de Thbes et
+d'Hennonthis.
+
+On a divis le naos en trois salles contigus; ce sont trois vritables
+sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entirement sculpt,
+contient des tableaux d'offrandes tous les dieux adors dans le
+temple, les deux triades prcites, et principalement aux desses Hathr
+et Thme, qui paraissent dans presque toutes les scnes. Aussi n'est-il
+question que de ces deux divinits dans les ddicaces du sanctuaire,
+inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolme
+Philopator:
+
+L'Hrus soutien de l'gypte, celui qui a embelli les temples comme
+Thth deux fois grand, le seigneur des pangyries comme Phtah, le chef
+semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, l'prouv par
+Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolme toujours vivant, bien-aim
+d'Isis, l'ami de son pre (Philopator), a fait cette construction en
+l'honneur de sa mre Hathr, la rectrice de l'Occident. (Ddicace de
+gauche.)
+
+Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au
+rgne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsino adorant les
+deux desses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolme piphane,
+fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite
+et de gauche l'inscription suivante, relative des embellissements
+excuts sous le rgne postrieur, celui d'vergte II et de ses deux
+femmes:
+
+Bonne restauration de l'difice, excute par le roi, germe des dieux
+lumineux, l'prouv par Phtah, etc., Ptolme toujours vivant, etc., par
+sa royale soeur, la modratrice souveraine du monde, Cloptre, et par
+sa royale pouse, la modratrice souveraine du monde, Cloptre, dieux
+grands chris d'Amon-Ra.
+
+C'est la desse Hathr qu'appartenait plus spcialement le sanctuaire
+de droite; cette grande divinit y est reprsente sous des formes
+varies, recevant les hommages des rois Philopator et piphane; les
+ddicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.
+
+Le sanctuaire de gauche fut consacr la desse Thme, la Dic et
+l'Alt des mythes gyptiens; aussi tous les tableaux qui dcorent cette
+chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait
+cette divinit dans l'Amenti, les rgions occidentales ou l'enfer des
+gyptiens.
+
+Les deux souverains de ce lieu terrible, o les mes taient juges,
+Osiris et Iris, reoivent d'abord les hommages de Ptolme et d'Arsino,
+dieux Philopators; et l'on a sculpt sur la paroi de gauche la grande
+scne de la _psychostasie_. Ce vaste bas-relief reprsente la salle
+hypostyle (Oskh) ou le prtoire de l'Amenti, avec les dcorations
+convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de
+son trne s'lve le lotus, emblme du monde matriel, surmont de
+l'image de ses quatre enfants, gnies directeurs des quatre points
+cardinaux.
+
+Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rangs sur deux
+lignes, la tte surmonte d'une plume d'autruche, symbole de la justice:
+debout sur un socle, en avant du trne, le Cerbre gyptien, monstre
+compos de trois natures diverses, le crocodile, le lion et
+l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les mes coupables; son
+nom, Toum-nment, signifie la dvoratrice de l'Occident ou de
+l'enfer. Vers la porte du tribunal parat la desse Thme ddouble,
+c'est--dire figure deux fois, cause de sa double attribution de
+desse de la justice et de desse de vrit; la premire forme,
+qualifie de Thme, rectrice de l'Amenti (la vrit), prsente l'me
+d'un gyptien, sous les formes corporelles, la seconde forme de la
+desse (la justice), dont voici la lgende: Thme qui rside dans
+l'Amenti, o elle pse les coeurs dans la balance; aucun mchant ne lui
+chappe. Dans le voisinage de celui qui doit subir l'preuve on lit les
+mots suivants: Arrive d'une me dans l'Amenti.
+
+Plus loin s'lve la balance infernale; les dieux Hrus, fils d'Isis,
+tte d'pervier, et Anubis, fils d'Osiris, tte de chacal, placent
+dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prvenu, l'autre une
+plume, emblme de justice: entre le fatal instrument qui doit dcider du
+sort de l'aine et le trne d'Osiris, on a plac le dieu Thth
+ibiocphale, Thth le deux fois grand, le seigneur de Schmoun
+(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le secrtaire de
+justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de vrit.
+Ce greffier divin crit le rsilit de l'preuve laquelle vient d'tre
+soumis le coeur de l'gyptien dfunt, et va prsenter son rapport au
+souverain juge.
+
+On voit que le fait seul de la conscration de ce troisime sanctuaire
+la desse Thme y a motiv la reprsentation de la psychostasie, et
+qu'on a trop lgrement conclu de la prsence de ce tableau curieux,
+reproduit galement dans la deuxime partie de tous les rituels
+funraires, que ce temple tait une sorte d'difice funbre, qui pouvait
+mme avoir servi de spulture des membres trs-distingus de la caste
+sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothse. Il est vrai que les
+environs de l'enceinte qui renferm ce monument ont t cribls
+d'excavations spulcrales et de catacombes gyptiennes de toutes les
+poques. Mais le temple d'Hathr et de Thme n'est point Je seul difice
+sacr lev au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considrer
+comme des temples funraires le palais de Ssostris ou le Rhamession,
+le temple d'Ammon El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est
+insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par
+toutes les inscriptions gyptiennes qui en couvrent les parois. Mon
+opinion est fonde sur l'examen attentif et dtaill des lieux. Je n'ai
+pas encore fini Thbes, si mme on peut rellement finir au milieu de
+tant de monuments.....
+
+
+
+
+DIX-HUITIEME LETTRE
+
+
+Thbes (Mdinet-Habou), le 30 juin 1829.
+
+On peut se rendre la grande butte de Mdinet-Habou soit en prenant le
+chemin de la plaine, en traversant le Rhamession, l'emplacement de
+l'Amnophion (Memnnium), et les restes calcaires du Mnphthion, grand
+difice construit par le fils et successeur de Rhamss le Grand; soit en
+suivant le vallon l'entre duquel s'lve le petit temple d'Hathr et
+de Thme.
+
+L existe, presque enfouie sous les dbris des habitations particulires
+qui se sont succd d'ge en ge, une masse de monuments de haute
+importance, qui, tudis avec attention, montrent, au milieu des plus
+grands souvenirs historiques, l'tat des arts de l'gypte toutes les
+poques principales de son existence politique: c'est en quelque sorte
+un tableau abrg de l'gypte monumentale. On y trouve en effet runis,
+un temple appartenant l'poque pharaonique la plus brillante, celle
+des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la priode
+des conqutes, un difice de la premire dcadence sous l'invasion
+thiopienne, une chapelle leve sous un des princes qui avaient bris
+le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des propyles de
+l'poque romaine; enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des
+colonnes qui jadis soutenaient le fate d'une glise chrtienne.
+
+Le dtail un peu circonstanci de ce que renferment de plus curieux des
+monuments si varis me conduirait beaucoup trop loin; je dois me
+contenter de donner une ide rapide de chacune des parties qui forment
+cet amas de constructions si intressantes, en commenant par celles qui
+se prsentent en arrivant la butte du ct qui regarde le fleuve.
+
+On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de
+grs, peu leve au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on pntre
+par une porte dont les jambages, surpassant peine la corniche brute
+qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur
+romain dont voici la lgende hiroglyphique, inscrite dans les deux
+cartouches accols: L'empereur Csesar Titus Elius Hadrianus Antoninus
+Pius.
+
+Le mme prince est aussi reprsent sur l'une des deux portes latrales
+de l'enceinte, o il est en adoration devant la triade de Thbes
+droite, et devant celle d'Hermonthis gauche. C'est encore ici une
+nouvelle preuve de ces gards perptuels de bon voisinage que se
+rendaient mutuellement les cultes locaux.
+
+Au fond de l'enceinte s'lve une range de six colonnes runies trois
+trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais reu de
+sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amonceles provenant des
+parties suprieures de cette construction, la lgende impriale dj
+cite: l'enceinte et les propyles appartiennent donc au rgne d'Antonin
+le Pieux. C'est d'ailleurs ce que dmontrait dj le mauvais style des
+bas-reliefs.
+
+En traversant ces propyles, on arrive un grand pylne dont la porte,
+orne d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est
+couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolme Soter II,
+prsente des offrandes varies aux sept grandes divinits lmentaires
+et aux dieux des nomes thbain et hermonthite.
+
+Le mur de l'enceinte et les propyles d'Antonin, aussi bien que le
+pylne de Soter II, m'ont offert une particularit remarquable: c'est
+que ces constructions modernes ont t leves aux dpens d'un difice
+antrieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont
+couvertes de restes de lgendes hiroglyphiques, de portions de
+bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des ttes ou des corps
+de divinits, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de
+guerre, enfin de nombreux dbris d'un calendrier sacr; et comme on lit
+sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prnom ou le nom de
+Rhamss le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que ces
+blocs ne proviennent des dmolitions du grand palais de Ssostris, le
+Rhamession, ravag depuis longtemps par les Perses, l'poque o, sous
+Ptolme Soter II et Antonin, on btissait les propyles et le pylne
+dont il est ici question.
+
+Au pylne de Soter succde un petit difice d'une excution plus
+lgante, semblable en son plan au petit difice jour de l'le de
+Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant
+rases jusqu' la hauteur des murs des entrecolonnements. Tous les
+bas-reliefs encore existants reprsentent le roi Nectanbe, de la XXXe
+dynastie, la sbennytique, adorant le souverain des dieux Amon-Ra, et
+recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thbes.
+
+Cette chapelle, du IVe sicle avant J.-C., avait t appuye sur un
+difice plus ancien; c'est un pylne de mdiocre tendue, dont les
+massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs
+parties. lev sous la domination du roi thiopien Taharaka, dans le
+VIIe sicle avant notre re, le nom, le prnom, les titres, les louanges
+de ce prince avaient t rappels dans les inscriptions et les
+bas-reliefs dcorant les faces des deux massifs, et sur la porte qui les
+spare. Mais l'poque o les Sates remontrent sur le trne des
+Pharaons, il parat qu'on fit marteler, par une mesure gnrale, les
+noms des conqurants thiopiens sur tous les monuments de l'gypte.
+
+J'ai dj remarqu la proscription du nom de Sabacon dans le palais de
+Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les
+marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous
+les lments constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches
+existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription
+relative des embellissements excuts sous Ptolme Soter II:
+
+Cette belle rparation a t faite par le roi seigneur du monde, le
+grand germe des dieux grands, celui que Phtah a prouv, image vivante
+d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diadmes, Ptolme
+toujours vivant, le dieu aim d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT NOHEM),
+en l'honneur de son pre Amon-Ra, qui lui a concd les priodes des
+pangyries sur le trne d'Hrus.
+
+Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse lgende des Lagides,
+propos de quelques pierres qu'on a changes, avec les lgendes que
+l'thiopien, vritable fondateur du pylne, a fait sculpter sur le
+bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante:
+La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aim d'Amon-Ra, seigneur des
+trnes du monde.
+
+Sur les deux massifs extrieurs du pylne, ce prince, auquel certaines
+traditions historiques attribuent, la conqute de toute l'Afrique
+septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a t figur de proportion
+colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, runies en groupe,
+de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.
+
+Au del du pylne de Taharaka et dans le mur de clture du nord,
+existent encore en place deux jambages d'une porte en granit ros,
+chargs de lgendes excutes avec soin et contenant le nom et les
+titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre
+sacerdotal, l'hirograminate et prophte Ptamnoph. C'est le mme
+personnage qui fit creuser, vers l'entre de la ville d'El-Assasif,
+l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le
+nom de _Grande Syringe._
+
+On arrive enfin l'difice le plus antique, celui dont les propyles de
+l'poque romaine, le pylne des Lagides, la chapelle de Nectanbe et le
+pylne du roi thiopien ne sont que des dpendances; ces diverses
+constructions ne furent leves que pour annoncer dignement la demeure
+du roi des dieux, et celle du Pharaon, son reprsentant sur la terre.
+
+Ce vieux monument, qui porte la fois le double caractre de temple et
+de palais, se compose encore d'un sanctuaire environn de galeries
+formes de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins
+vastes.
+
+Toutes les parois portent des sculptures excutes avec une correction
+remarquable et une grande finesse de travail; ce sont l des bas-reliefs
+de la meilleure poque de l'art. Aussi la dcoration de cet difice
+appartient-elle au rgne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
+reine Amens, du rgent Amnenth et de Thouthmosis III, le Moeris des
+historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a dcor la plus
+grande partie de l'difice; les ddicaces en ont t faites en son nom:
+celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conserves,
+donne une ide de toutes les autres; la voici:
+
+_Premire ligne_. La vie: l'Hrus puissant, aim de Phr, le souverain
+de la haute et basse rgion, grand chef de toutes les parties du monde,
+l'Hrus resplendissant, grand par sa force, celui qui a frapp les neuf
+arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil
+stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du
+monde, vivifi aujourd'hui et toujours.
+
+_Deuxime ligne_. Il a fait excuter ces constructions en l'honneur de
+son pre Amon-Ra, roi des dieux; il lui a rig ce grand temple dans la
+partie occidentale du Thouthmosion d'Ammon, en belle pierre de grs;
+c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.
+
+La plupart des bas-reliefs dcorant les galeries et les chambres des
+difices reprsentent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages
+aux dieux, ou en recevant des grces et des dons; je citerai seulement
+des tableaux sculpts sur la paroi de gauche de la grande salle ou
+sanctuaire. Dans l'un, le plus tendu, le Pharaon casqu est conduit par
+la desse Hathr et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers
+l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace
+avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'pais feuillage, en disant:
+Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre Oscht,
+dans le palais du soleil! Cette scne se passe devant les vingt-cinq
+divinits secondaires adores Thbes et disposes sur deux files, en
+tte desquelles on lit l'inscription suivante: Voici ce que disent les
+autres grandes divinits de Toph (Thbes): Nos coeurs se rjouissent
+cause du bel difice construit par le roi soleil stabiliteur du monde.
+
+J'ai trouv dans le second tableau, pour la premire fois, le nom et la
+reprsentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette princesse,
+appele Rhamaith, et portant le titre de royale pouse, accompagne son
+mari faisant de riches offrandes Amon-Ra gnrateur; la reine reparat
+aussi dans deux tableaux dcorant une des petites salles de gauche au
+fond de l'difice.
+
+Les six dernires salles du palais, dans l'une desquelles existe,
+renverse, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de
+bas-reliefs de l'poque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
+reine Amens et de son fils Thouthmosis III, dont les lgendes
+royales-sont sculptes en surcharge sur celles du rgent Amnenth,
+marteles avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied
+reprsentant ce prince, dont la mmoire fut aussi proscrite.
+
+La fondation de cet difice remonte donc aux premires annes du XVIIIe
+sicle avant J.-C. Il est naturel, par consquent, de rencontrer, en le
+parcourant avec soin, plusieurs restaurations annonces d'ailleurs par
+des inscriptions qui en fixent l'poque et en nomment les auteurs;
+telles sont:
+
+1 La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande
+salle, par Ptolme Evergte II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre
+re;
+
+2 Des rparations faites vers l'an 392 avant notre re aux colonnes
+d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le
+Pharaon Mendsien Acoris. On a employ pour cela des pierres provenant
+d'un petit difice construit par la princesse Neitocris, fille de
+Psammtichus II;
+
+3 Toutes les sculptures des faades suprieures sud et nord excutes
+sous le rgne de Rhamss-Miamoun, au XVe sicle avant notre re.
+
+Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de
+tous, avaient t ordonns sans doute pour lier, par la dcoration, le
+petit palais de Moeris avec le grand palais de Rhamss-Miamoun, qui,
+avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Mdinet-Habou.
+
+C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce
+Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de l'gypte, et
+dont les exploits militaires ont t confondus avec ceux de Ssostris ou
+Rhamss le Grand, par les auteurs anciens et par les crivains modernes.
+
+Un difice d'une mdiocre tendue, mais singulier par ses formes
+inaccoutumes, le seul qui, parmi tous les monuments de l'gypte, puisse
+donner une ide de ce qu'tait une habitation particulire ces
+anciennes poques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en
+ont publi les auteurs de la grande _Description de l'gypte_ pourra
+donner une ide exacte de la disposition gnrale de ces deux massifs de
+pylnes unis un grand pavillon par des constructions tournant sur
+elles-mmes en querre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs
+et des inscriptions sculptes sur toutes les surfaces.
+
+L'entre principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux grands
+massifs formant une espce de faux pylne, ensevelis en partie sous des
+buttes provenant des dbris d'habitations modernes. Vers le haut rgne
+une frise anaglyphique compose des lments combins de la lgende
+royale du Rhamss fils an et successeur immdiat de Rhamss-Miamoun,
+Soleil, gardien de vrit, prouv par Ammon. On remarque de plus, sur
+ces massifs, des tableaux d'adoration de la mme poque, et deux
+_fentres_ portant sur leur bandeau le disque ail de Hat, et sur leurs
+jambages les lgendes royales de Rhamss-Miamoun, Soleil, gardien de
+vrit et ami d'Ammon.
+
+La porte qui spare ces constructions appartient au rgne d'un troisime
+Rhamss, le second fils de Miamoun, le soleil seigneur de vrit, aim
+par Ammon.
+
+Dans l'intrieur de cette petite cour s'lvent deux massifs de pylnes,
+orns, ainsi que les construction qui les unissent au grand pavillon, de
+frises anaglyphiques portant la lgende du fondateur, Rhamss-Miamoun,
+et de bas-reliefs d'un grand intrt, parce qu'ils ont trait aux
+conqutes de ce Pharaon.
+
+La face antrieure du massif de droite est presque entirement occupe
+par une figure colossale du conqurant levant sa hache d'armes sur un
+groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures;
+le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, prsente au
+vainqueur la harpe divine en disant: Prends cette arme, mon fils chri,
+et frappe les chefs des contres trangres!
+
+Le soubassement de ce vaste tableau est compos des chefs des peuples
+soumis par Rhamss-Miamoun, agenouills, les bras attachs derrire le
+dos par les liens qui, termins par une houppe de papyrus ou une fleur
+de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.
+
+Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont
+trs-varis, offrent, avec toute vrit, les traits du visage et les
+vtements particuliers chacune des nations qu'ils reprsentent; des
+lgendes hiroglyphiques donnent successivement le nom de chaque peuple.
+Deux ont entirement disparu; celles qui subsistent, au nombre de cinq,
+annoncent:
+
+
+Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie),
+Le chef du pays de Trosis, en Afrique
+Le chef du pays de Toroao,
+
+
+
+et
+
+Le chef du pays de Robou, en Asie
+Le Chef du pays de Moschausch,
+
+
+Un tableau et un soubassement analogues dcorent la face antrieure du
+massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques;
+on les a rangs dans l'ordre suivant:
+
+Le chef de la mauvaise race du pays de Schto ou Chta;
+
+Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumr;
+
+Le grand du pays de Fekkarb;
+
+Le grand du pays de Schairotana contre maritime;
+
+Le grand du pays de Scha.....(le reste est dtruit);
+
+Le grand du pays de Touirscha, contre maritime;
+
+Le grand du pays de Pa..... (le reste est dtruit).
+
+Sur l'paisseur du massif de gauche, Rhamss-Miamoun casqu, le
+carquois sur l'paule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux
+pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conqurant: Va! empare-toi des
+contres; soumets leurs places fortes et amne leurs chefs en
+esclavage;
+
+Le massif correspondant et les corps de logis qui runissent le pylne
+au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop
+long de dtailler ici. On remarque des _fentres_ dcores
+extrieurement et intrieurement avec beaucoup de got, et des _balcons_
+soutenus par des prisonniers barbares sortant mi-corps de la muraille.
+
+L'intrieur du grand pavillon, divis en trois _tages_, fut dcor de
+bas-reliefs reprsentant des scnes domestiques de Rhamss-Miamoun; je
+possde des dessins exacts de tous ces intressants tableaux, parmi
+lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant
+son repas, jouant avec ses petits enfants ou occup avec la reine d'une
+partie de jeu analogue celui des _checs_, etc., etc. L'extrieur de
+ce pavillon est couvert de lgendes du roi ou de bas-reliefs
+commmoratifs de ses victoires.
+
+C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on
+arrive enfin devant le premier pylne du grand et magnifique palais de
+Rhamss-Miamoun. L'difice que nous venons de dcrire n'en tait qu'une
+dpendance et une simple annexe.
+
+Ici, tout prend des proportions colossales: les faces extrieures des
+deux normes massifs du premier pylne, entirement couvertes de
+sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'difice
+non-seulement par des tableaux d'un sens vague et gnral, mais encore
+par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conqurant
+et de la divinit protectrice qui lui donne la victoire. On voit sur le
+massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant Rhamss-Miamoun
+treize contres asiatiques, dont les noms, conservs pour la plupart,
+ont t sculpts dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples
+enchans. Une longue inscription, dont les onze premires lignes sont
+assez bien conserves, nous apprend que ces conqutes eurent lieu dans
+la douzime anne du rgne de ce Pharaon.
+
+Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la
+forme de Phr hiracocphale, donne la harp au belliqueux Rhamss pour
+frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de contres
+ou de villes subsistent encore; le reste a t dtruit pour appuyer
+contre le pylne des masures modernes. Le roi des dieux adresse
+Miamoun un long discours dont voici les dix premires colonnes:
+Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe chri, matre du monde, soleil
+gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre
+entire; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes
+pieds; je te livre les chefs des contres mridionales; conduis-les en
+captivit, et leurs enfants leur suite; dispose de tous les biens
+existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront
+se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai livr
+aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes
+sandales, etc.
+
+Une grande stle, mais trs-fruste, constate que ces conqutes eurent
+lieu la onzime anne du roi. C'est la mme anne du rgne de
+Rhamss-Miamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier
+pylne du ct de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les
+peuples asiatiques nomms Moschausch.
+
+Des masses de dbris amoncels couvrent toute la partie infrieure du
+pylne et enfouissent en trs-grande partie la magnifique colonnade qui
+dcore le ct gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des
+piliers-cariatides formant cette mme cour du ct droit. Dblayer
+cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais
+elle aurait pour rsultat certain de rendre l'admiration des voyageurs
+deux galeries de la plus complte conservation, des colonnes couvertes
+de bas-reliefs, de riches dcorations ayant conserv tout l'clat de
+leurs couleurs, et enfin une nombreuse srie de grands tableaux
+historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions
+ddicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des
+lgantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur panouie du
+lotus.
+
+Au fond de cette premire cour s'lve un second pylne, dcor de
+figures colossales, sculptes, comme partout ailleurs, de relief dans le
+creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamss-Miamoun dans la
+neuvime anne de son rgne. Le roi, la tte surmonte des insignes du
+fils an d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la desse Mouth,
+conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et
+enchans dans diverses positions; ces nations, appartenant une mme
+race, sont nommes Schakalascha, Tanaou et Pourosato. Plusieurs
+voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont
+cru reconnatre en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de
+ce pylne existait une norme inscription, aujourd'hui dtruite aux
+trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui
+en subsiste encore, qu'elle tait relative l'expdition contre les
+Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Tanaou et les Ouschascha.
+Il y est aussi question des contres d'Aumr et d'Oreksa, ainsi que
+d'une bataille navale.
+
+Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second
+pylne. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de
+Phtah en dcorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions
+ddicatoires attestant que Rhamss-Miamoun a consacr cette grande
+porte en belle pierre de granit son pre Amon-Ra, et qu'enfin les
+battants ont t si richement orns de mtaux prcieux qu'Ammon lui-mme
+se rjouit en les contemplant.
+
+On se trouve aprs avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du
+palais, o l grandeur pharaonique se montre dans tout son clat; la vue
+seule peut donner une ide du majestueux effet de ce pristyle, soutenu
+ l'est et l'ouest par d'normes colonnades, au nord par des piliers
+contre lesquels s'appuient des cariatides, derrire lesquels se montre
+une seconde colonnade. Tout est charg de sculptures revtues de
+couleurs trs-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, pour les
+convertir, les ennemis systmatiques de l'architecture peinte.
+
+Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs
+dcorations; de grands et vastes tableaux sculpts et peints appellent
+de toute part la curiosit des voyageurs. L'oeil se repose sur le bel
+azur des plafonds orns d'toiles de couleur jaune dor; mais
+l'importance et la varit des scnes reproduites par le ciseau
+absorbent bientt toute l'attention. Quatre tableaux formant le
+registre infrieur de la galerie de l'est, ct gauche, et une partie de
+la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de
+Rhamss-Miamoun contre des peuples asiatiques nomms Robou, teint
+clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un
+surtout transversalement ray bleu et blanc; ce costume est tout fait
+analogue celui des Assyriens et des Mdes figures, sur les cylindres
+dits babyloniens ou perspolitains.
+
+_Premier tableau_. Grande bataille: le hros gyptien, debout sur un
+char lanc au galop, dcoche des flches contre une foule d'ennemis
+fuyant dans le plus grand dsordre. On aperoit sur le premier plan les
+chefs gyptiens monts sur des chars, et leurs soldats entremls des
+allis, les Fekkaro, massacrant les Robou pouvants, ou les liant comme
+prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en
+pied, sans compter les chevaux.
+
+_Deuxime tableau._ Les princes et les chefs de l'arme gyptienne
+conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des scribes
+comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties
+gnitales coupes aux Robou morts sur le champ de bataille.
+L'inscription porte textuellement: Conduite des prisonniers en prsence
+de Sa Majest; ceux-ci sont au nombre de mille; mains coupes, trois
+mille; phallus, trois mille. Le Pharaon, au pied duquel on dpose ces
+trophes, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus
+par des officiers, adresse une allocution ses guerriers; il les
+flicite de leur victoire, et prodigue fort navement les plus grands
+loges sa propre personne, Livrez-vous la joie, leur dit-il,
+qu'elle s'lve jusqu'au ciel; les trangers sont renverss par ma
+force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont t remplis;
+je me suis prsent devant eux comme un lion, je les ai poursuivis
+semblable un pervier; j'ai ananti leurs mes criminelles; j'ai
+franchi leurs fleuves; j'ai incendi leurs forteresses; je suis pour
+l'gypte ce qu'a t le dieu Mandou; j'ai vaincu les Barbares: Amon-Ra
+mon pre a humili le monde entier sous mes pieds, et je suis roi sur le
+trne toujours.
+
+En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription,
+malheureusement fort endommage, et relative cette campagne, qui date
+de l'an V du rgne de Rhamss-Miamoun.
+
+_Troisime tableau._ Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses
+chevaux, retourne ensuite en gypte; des groupes de prisonniers
+enchans prcdent son char; des officiers tendent au-dessus de la
+tte du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est occup par
+l'arme gyptienne, divise en pelotons marchant rgulirement en ligne
+et au pas, selon les rgles de la tactique moderne.
+
+Enfin Rhamss rentre triomphant dans Thbes (quatrime tableau); il se
+prsente pied, tranant sa suite trois colonnes de prisonniers,
+devant le temple d'Amon-Ra et de la desse Mouth; le roi harangue les
+divinits et en reoit en rponse les assurances les plus flatteuses.
+
+Une immense composition remplit tout le registre suprieur de la galerie
+nord et de la galerie est, droite de la porte principale. C'est une
+crmonie publique qui n'offre pas moins de deux cents personnages en
+pied; cette pompeuse marche assiste tout ce que l'gypte renfermait de
+plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de
+Rhamss-Miamoun, et la pangyrie clbre par le souverain et son
+peuple pour remercier la divinit de la constante protection qu'elle
+avait accorde aux armes gyptiennes. Une ligne de grands hiroglyphes,
+sculpts au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce que
+cette pangyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Hrus (l'[Greek:
+Alpha] et l'[Greek: Omega] de la thologie gyptienne) eut lieu Thbes
+le premier jour du mois de Paschons. Cette lgende contient en outre
+l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour ainsi
+dire le programme entier, de la crmonie.
+
+L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette
+lgende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptes dans le
+bas-relief auprs de chaque personnage et au-dessus des groupes
+principaux.
+
+Rhamss-Miamoun sort de son palais port dans un naos, espce de chasse
+richement dcore, soutenue par douze _oeris_ ou chefs militaires, la
+tte orne de plumes d'autruche. Le monarque, dcor de toutes les
+marques de sa royale puissance, est assis sur un trne lgant que des
+images d'or de la Justice et de la Vrit couvrent de leurs ailes
+tendues; le sphinx, emblme de la sagesse unie la force, et le lion,
+symbole du courage, sont debout prs du trne, qu'ils semblent protger.
+Des officiers agitent autour du naos les _flabellum_ et les ventails
+ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent auprs du
+roi, portant son sceptre, l'tui de son arc et ses autres insignes.
+
+Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste
+sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos pied, rangs sur
+deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la
+marche est ferme par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi
+varis prcdent le Pharaon: un corps de musique, o l'on remarque la
+flte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tte du
+cortge; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi
+lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le _fils an_ de Rhamss,
+le chef de l'arme aprs lui, brle l'encens devant la face de son pre.
+
+Le roi arrive au temple d'Hrus, s'approche de l'autel, rpand les
+libations et brle l'encens; vingt-deux prtres portent sur un riche
+palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des _flabellum_, des
+ventails et des rameaux de fleurs. Le roi, pied, coiff d'un simple
+diadme de la rgion infrieure, prcde le dieu et suit immdiatement
+le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Hrus ou Amon-Ra, le mari de sa
+mre. Un prtre encense l'animal sacr; la reine, pouse de Rhamss, se
+montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse;
+et, tandis que l'un des pontifes lit haute voix l'invocation prescrite
+lorsque la lumire du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf
+prtres s'avancent portant les diverses enseignes sacres, les vases,
+les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres
+prtres ouvrent le cortge religieux, soutenant sur leurs paules des
+statuettes; ce sont les images des rois anctres et prdcesseurs de
+Rhamss-Miamoun, assistant au triomphe de leur descendant.
+
+Ici a lieu une crmonie sur la nature de laquelle on s'est trangement
+mpris. Deux enseignes sacres, particulires au dieu Amon-Hrus,
+s'lvent au-dessus de deux autels. Deux prtres, reconnaissables leur
+tte rase et, mieux encore, leur titre inscrit ct d'eux, se
+retournent pour entendre les ordres du grand pontife prsident de la
+pangyrie, lequel tient en main le sceptre nomm _pat_, insigne de ses
+hautes fonctions; un troisime prtre donne la libert quatre oiseaux
+qui s'envolent dans les airs.
+
+On a voulu voir ici des _sacrifices humains_, en prenant le sceptre du
+pontife pour un couteau, les deux prtres pour deux victimes, et les
+oiseaux pour l'emblme des mes qui s'chappaient des corps de deux
+malheureux gorgs par une barbare superstition; mais une inscription
+sculpte devant l'hirogrammate assistant la crmonie nous rassure
+compltement, et prouve toute l'innocence de cette scne en nous faisant
+bien connatre ses dtails et son but.
+
+Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition
+mme:
+
+Le prsident de la pangyrie a dit:
+
+Donnez l'essor aux quatre oies;
+
+Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv
+
+Dirigez-vous vers
+
+le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient
+
+dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux de
+l'Occident | dites aux dieux de l'Orient
+
+que Hrus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiff du
+pschent, que le roi Rhamss s'est coiff du pschent.
+
+
+Il en rsulte clairement que les quatre oiseaux reprsentent les quatre
+enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, gnies des quatre
+points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer
+aussi au monde entier qu' l'exemple du dieu Hrus, le roi
+Rhamss-Miamoun vient de mettre sur sa tte la couronne emblme de la
+domination sur les rgions suprieures et infrieures. Cette couronne se
+nommait _pschent_; c'est celle que porte ici, en effet, et pour la
+premire fois, le roi debout et devant lequel se passe la fonction
+sacre qu'on vient de faire connatre.
+
+La dernire partie du bas-relief reprsente le roi, coiff du _pschent_,
+remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, prcd de tout le
+corps sacerdotal et de la musique sacre, est accompagn par les
+officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille d'or
+une gerbe de bl, et, coiff enfin de son casque militaire comme sa
+sortie du palais, prendre cong, par une libation, du dieu Amon-Hrus
+rentr dans son sanctuaire. La reine est encore tmoin de ces deux
+dernires crmonies; le prtre invoque les dieux; un hirogrammate lit
+une longue prire; auprs du Pharaon sont encore le taureau blanc et les
+images des rois anctres dresses sur une mme base.
+
+C'est en tudiant cette partie du tableau que j'ai pu m'assurer enfin de
+la place relative qu'occupe Rhamss-Miamoun dans la srie des dynasties
+gyptiennes. Les statues des rois ses prdcesseurs sont ici
+chronologiquement ranges, et comme cet ordre est celui mme que leur
+assignent d'autres monuments de Thbes, aucun doute ne saurait s'lever
+sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant
+devant elles les cartouches prnoms des rois qu'elles reprsentent.
+Rhamss-Miamoun, comme Rhamss le Grand (Ssostris), ayant marqu son
+rgne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont t
+confondus par les historiens grecs en un seul et mme personnage. Mais
+les monuments originaux les diffrencient trop bien l'un de l'autre pour
+que la mme confusion puisse avoir lieu dsormais. Je me propose de
+traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de dtails.
+Revenons la dcoration de la magnifique cour de Mdinet-Habou.
+
+On a sculpt dans le registre suprieur de la galerie de l'est, partie
+gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde crmonie
+publique tout aussi dveloppe que la prcdente. Celle-ci est une
+pangyrie clbre par le roi en l'honneur de son pre, le dieu
+Sochar-Osiris, le vingt-septime jour du mois de Hathr. Je possde
+galement des dessins fidles de cette solennit et la copie des
+nombreuses lgendes explicatives qui l'accompagnent.
+
+Il faut passer rapidement sur les scnes de conscration et les honneurs
+royaux dcerns par les dieux Rhamss-Miamoun, et que reproduisent
+une foule de grands bas-reliefs sculpts dans les registres infrieurs
+des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me
+dispenser de noter ici le nom des divinits auxquelles le Pharaon
+prsente des offrandes varies dans les cent quarante-quatre bas-reliefs
+peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et ouest,
+non compris tous ceux du mme genre sculpts sur le ft des trois
+grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit
+l'intrieur de la galerie de l'ouest.
+
+Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique form par une double
+range de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands
+bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou les
+bienfaits que les grandes divinits de Thbes prodiguent au Pharaon
+victorieux. Une srie de figures en pied ornent le soubassement de cette
+galerie et mritent une attention particulire.
+
+Les lgendes hiroglyphiques inscrites ct de ces personnages revtus
+du riche costume des princes gyptiens, dont ils tiennent en main les
+insignes caractristiques, constatent qu'on a reprsent ici les enfants
+de Rhamss-Miamoun par ordre de primogniture. On a seulement fait deux
+groupes distincts des enfants mles et des princesses. Les princes, dont
+les noms et les titres ont t sculpts ct de leurs images, sont au
+nombre de neuf, savoir:
+
+1 Rhamss-Amonmai, basilicogrammate commandant des troupes;
+
+2 Rhamss-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;
+
+3 Rhamss-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;
+
+4 Phrhipefhbour, haut fonctionnaire dans l'administration royale;
+
+5 Mandouschopsch, _idem_;
+
+6 Rhamss-Maithmou, prophte des dieux Phr et Athmou;
+
+7 Rhamss-Schahemkam, grand prtre de Phtah;
+
+8 Rhamss-Amonhischopsch, sans autre qualification que celle de prince;
+
+9 Rhamss-Miamoun, _idem_.
+
+Les trois premiers, aprs la mort de leur pre Rhamss-Miamoun, tant
+successivement monts sur le trne des Pharaons, leurs lgendes ont d
+tre surcharges pour recevoir les cartouches prnoms ou noms propres de
+ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi,
+propos de cette liste intressante, qu' cette poque le nom de
+_Rhamss_ tait devenu en quelque sorte le nom mme de la famille, et
+que le conqurant avait concentr dans les membres de sa maison les
+postes les plus importants de l'arme, de l'administration civile et du
+sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais t sculpts.
+
+Toute cette srie de princes et de princesses forme la dcoration du
+soubassement la droite et la gauche d'une grande et belle porte
+s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en
+la traversant, dans une troisime cour environne et suivie d'un
+trs-grand nombre de salles; les dcombres ont depuis longtemps enseveli
+toute cette partie du palais existante encore sous les dbris entasss
+des frles constructions qui se sont succd d'ge en ge. Des fouilles
+en grand mettraient ici dcouvert des tableaux et des inscriptions
+d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser les
+entreprendre, je rservai les fonds dont je pouvais disposer pour le
+dblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie
+extrieure nord du palais, partir du premier pylne, et la presque
+totalit de la muraille extrieure sud, enfouie jusqu' la corniche qui
+couronne l'difice entier.
+
+La muraille nord offre une srie de bas-reliefs historiques d'un haut
+intrt. Je donnerai ici un court abrg du sujet de chacun d'eux, en
+commenant par l'extrmit de la paroi vers l'ouest.
+
+_Campagne contre les Maschausch et les Robou._
+
+_Premier tableau._ L'arme gyptienne en marche, sur huit ou neuf
+ranges de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites prcdent un
+char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char s'lve un
+grand mt surmont d'une tte de blier orne du disque solaire. C'est
+le char du dieu Amon-Ra, qui guide l'ennemi le roi Rhamss-Miamoun,
+galement mont sur un char richement orn et qu'entourent les archers
+de la garde ainsi que les officiers attachs sa personne. On lit
+ct du char du dieu: Voici ce que dit Amon-Ra, le roi des dieux: Je
+marche devant toi, mon fils!
+
+_Deuxime tableau._ Bataille sanglante: les Maschausch prennent la
+fuite; le roi et quatre princes gyptiens en font un horrible carnage.
+
+_Troisime tableau._ Rhamss, debout sur une espce de tribune, harangue
+cinq ranges de chefs et de guerriers gyptiens conduisant une foule de
+Maschausch et de Robou prisonniers. Rponse des chefs militaires au
+roi. En tte de chaque corps d'arme on fait le dnombrement des mains
+droites coupes aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que
+celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu la bravoure des vaincus.
+L'inscription porte 2,525 le nombre de ces preuves de victoire sur des
+hommes courageux et vaillants.
+
+_Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de mme race
+physionomie hindoue._
+
+_Premier tableau_ ( la suite des prcdents). Le roi Rhamss-Miamoun,
+en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouills
+devant lui, ainsi que les porte-enseignes des diffrents corps; plus
+loin, les soldats debout coutent les paroles du souverain qui les
+appelle aux armes pour punir les ennemis de l'gypte; les chefs
+rpondent l'appel du roi en invoquant ses victoires rcentes, et
+protestent de leur dvouement un prince qui obit aux paroles
+d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats,
+diviss par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre,
+guids par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des
+carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors
+en usage.
+
+_Deuxime tableau._ Le roi, tte nue et les cheveux natts, tient les
+rnes de ses chevaux et marche l'ennemi; une partie de l'arme
+gyptienne le prcde en ordre de bataille; ce sont les fantassins
+pesamment arms ou hoplites; sur le flanc s'avancent par pelotons les
+troupes lgres de diffrentes armes; les guerriers monts sur des chars
+ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi
+au germe de Mandou, s'avanant pour soumettre la terre ses lois; ses
+fantassins, des taureaux terribles, et ses cavaliers, des perviers
+rapides.
+
+_Troisime tableau_. Dfaite des Fekkaro et de leurs allis. Les
+fantassins gyptiens les mettent en fuite sur tous les points du champ
+de bataille. Miamoun, second par ses chars de guerre, en fait un
+horrible carnage; quelques chefs ennemis rsistent encore, monts sur
+des chars trans soit par deux chevaux, soit par quatre boeufs; au
+milieu de la mle et une des extrmits, plusieurs chariots trans
+par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont dfendus par des
+Fekkaro; des soldats gyptiens les attaquent et les rduisent en
+esclavage.
+
+_Quatrime tableau_. Aprs cette premire victoire, l'arme gyptienne
+se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus mthodique et le plus
+rgulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle traverse des
+pays difficiles, infests de btes sauvages; sur le flanc de l'arme, le
+roi, attaqu par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre
+l'autre.
+
+_Cinquime tableau_. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la
+mer au moment o la flotte gyptienne en est venue aux mains avec la
+flotte des Fekkaro, combine avec celle de leurs allis les
+Schairotanas, reconnaissables leurs casques arms de deux cornes. Les
+vaisseaux gyptiens manoeuvrent la fois la voile et l'aviron; des
+archers en garnissent les hunes, et leur proue est orne d'une tte de
+lion. Dj un navire fekkarien a coul, et la flotte allie se trouve
+resserre entre la flotte gyptienne et le rivage, du haut duquel
+Rhamss-Miamoun et ses fantassins lancent une grle de traits sur les
+vaisseaux ennemis. Leur dfaite n'est plus douteuse, la flotte
+gyptienne entasse les prisonniers ct de ses rameurs. En arrire et
+non loin du Pharaon, on a reprsent son char de guerre et les nombreux
+officiers attachs sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs
+centaines de figures, et j'en rapporte une copie trs-exacte.
+
+_Sixime tableau_. Le rivage est couvert de guerriers gyptiens
+conduisant divers groupes mls de Schairotanas et de Fekkaro
+prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrt avec une
+partie de son arme devant une place forte nomme _Mogadiro_. L se fait
+le dnombrement des mains coupes. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur
+laquelle repose son bras gauche appuy sur un coussin, harangue ses fils
+et les principaux chefs de son arme, et termine son discours par ces
+phrases remarquables: Amon-Ra tait ma droite comme ma gauche; son
+esprit a inspir mes rsolutions; Amon-Ra lui-mme, prparant la perte
+de mes ennemis, a plac le monde entier dans mes mains. Les princes et
+les chefs rpondent au Pharaon qu'il est un soleil appel soumettre
+tous les peuples du monde, et que l'gypte se rjouit d'une victoire
+remporte par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trne de son pre.
+
+_Septime tableau_. Retour du Pharaon vainqueur Thbes, aprs sa
+double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux
+chefs de ces nations conduits par Rhamss devant le temple de la grande
+triade thbaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours que sont
+censs prononcer les divers acteurs de cette scne la fois triomphale
+et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la
+traduction:
+
+Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui sont en la
+puissance de Sa Majest et qui glorifient le dieu bienfaisant, le
+seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance
+n'a point de bornes; tu rgnes comme un puissant soleil sur l'gypte;
+grande est ta force, ton courage est semblable celui de Bor (le
+griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en
+ton pouvoir toujours.
+
+Paroles du roi seigneur du monde, etc., son pre Amon-Ra, le roi des
+dieux: Tu me l'as ordonn; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai combattu
+toutes les parties de la terre; le monde s'est arrt devant moi ...;
+mes bras ont forc les chefs de la terre, d'aprs le commandement sorti
+de ta bouche.
+
+Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, modrateur des dieux: Que ton
+retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as
+renvers tous les chefs, tu as perc les coeurs des trangers et rendu
+libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche
+t'approuve.
+
+Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux
+campagnes du conqurant gyptien dans la onzime anne de son rgne,
+arrivent jusqu'au second pylne du palais: de ce point jusqu'au premier
+pylne, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs tableaux
+sont enfouis sous des collines de dcombres. J'ai pu cependant avoir une
+copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisime campagne du roi
+contre des peuples asiatiques, avec des lgendes en trs-mauvais tat.
+L'un reprsente Rhamss-Miamoun combattant pied, couvert d'un large
+bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une
+hauteur. Dans le second tableau, le roi, la tte de ses chars, crase
+ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'arme
+gyptienne pousse le sige avec vigueur; des soldats coupent des arbres
+et s'approchent des fosss, couverts par des mantelets; d'autres, aprs
+les avoir franchis, attaquent coups de hache la porte de la ville;
+plusieurs enfin ont dress des chelles contre la muraille et montent
+l'assaut, leurs boucliers rejets sur leurs paules.
+
+Sur le revers du premier pylne existe encore un tableau relatif une
+campagne contre la grande nation de Schta ou Chto: le roi, debout sur
+son char, prend une flche dans son carquois fix sur l'paule, et la
+dcoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats gyptiens
+et les officiers attachs la personne du roi marchent sa suite,
+rangs sur quatre files parallles.
+
+Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans
+l'tat d'enfouissement o se trouve aujourd'hui le magnifique palais de
+Mdinet-Habou, tout entier du rgne de Rhamss-Miamoun, les successeurs
+immdiats n'y ayant ajout que quelques accessoires presque
+insignifiants. Le nombre considrable de noms de peuples et de nations
+asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de
+recherches la gographie compare; ce sont de prcieux lments pour
+la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus
+antique priode de son histoire. Je crois possible de reconnatre la
+synonymie de ces noms gyptiens de peuples avec ceux que nous ont
+transmis les gographes grecs, et ceux surtout que contiennent les
+textes hbreux et les mmoires originaux des nations asiatiques. C'est
+un beau travail qui mrite d'tre entrepris; il sera facilit et par la
+connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de
+ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms
+avec ceux du mme genre que j'ai trouvs, en bien plus grand nombre, sur
+d'autres monuments de Thbes et de la Nubie.
+
+Toute la muraille extrieure du palais, du ct du sud, qu'il a fallu
+faire dblayer jusqu'au second pylne, est couverte de grandes lignes
+verticales d'hiroglyphes contenant le calendrier sacr en usage dans le
+palais de Rhamss; la portion que nous avons fait excaver, grands
+frais, contient les mois de Thth, Paophi, Hathr, Choac et Tbi. Vers
+l'extrmit du palais est un article du mois de Paschon, le neuvime
+mois de l'anne gyptienne. Ce calendrier indique toutes les ftes qui
+se clbraient dans chaque mois, et au bas de chaque indication de fte
+on a sculpt, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte
+d'offrande qu'on devait prsenter dans la crmonie. Pour donner une
+ide de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de
+quelques-uns de ces articles:
+
+_Mois de Thth_, nomnie; manifestation de l'toile de Sothis; l'image
+d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire,
+accompagne par le roi Rhamss ainsi que par les images de tous les
+autres dieux du temple.
+
+_Mois de Paophi_, le 19; jour de la principale pangyrie d'Ammon, qui
+se clbre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); l'image
+d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux
+synthrnes; le roi Rhamss l'accompagne dans la pangyrie de ce jour.
+
+_Mois d'Hathr_, le 26; pangyrie de Phtah-Socbaris; le roi accompagne
+l'image du dieu gardien du Rhamessium de Miamoun (le palais de
+Mdinet-Habou) de Thbes sur la rive gauche, dans la pangyrie de ce
+jour.
+
+Cette pangyrie continuait encore le vingt-septime et le vingt-huitime
+jour du mme mois; c'est celle qu'on a reprsente dans les grands
+bas-reliefs suprieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde
+cour du palais; du reste, je savais dj, par un trs-grand nombre
+d'inscriptions, que les gyptiens appelaient _Rhamessium de Miamoun_
+le monument de Mdinet-Habou dont je viens de donner une description
+rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je
+termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.
+
+
+
+
+DIX-NEUVIME LETTRE
+
+
+Thbes (environs de Mdinet-Habou), le 2 juillet 1829. Afin de donner
+une ide gnrale complte du quartier sud-ouest de la vieille capitale
+pharaonique, voisin du nome d'_Hermonthis_, il me reste prsenter
+quelques dtails sur deux difices sacrs, qui, bien moins importants,
+la vrit, que le palais du conqurant _Miamoun_, prsentent toutefois
+quelque intrt sous divers rapports historiques et mythologiques.
+
+L'une de ces constructions s'lve au milieu de broussailles et de
+grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et une trs-petite
+distance de l'norme enceinte carre, en briques crues, qui environnait
+jadis le palais et les temples de Mdinet-Habou. C'est un difice de
+petites proportions, et qui n'a jamais t compltement termin; il se
+compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les
+deux dernires seulement sont dcores de tableaux, soit sculpts et
+peints, soit bauchs, ou mme simplement tracs l'encre rouge. Ces
+tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur
+l'poque de sa construction. Il appartient au rgne des Lagides, comme
+le prouvent une double ddicace d'un travail barbare, sculpte
+ultrieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant
+les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.
+
+La ddicace annonce expressment que le roi _Ptolme vergte II, et sa
+soeur, la reine Cloptre_, ont construit cet difice et l'ont consacr
+_ leur pre_ le dieu _Thth_, ou Herms ibiocphale.
+
+C'est ici le seul des temples encore existants en gypte qui soit
+spcialement ddi au dieu protecteur des sciences, l'inventeur de
+l'criture et de tous les arts utiles, en un mot, l'organisateur de la
+socit humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui
+dcorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire.
+On l'y invoquait sous son nom ordinaire de _Thth_, que suivent
+constamment soit le titre SOTEM qui exprime la suprme direction des
+choses sacres, soit la qualification _Ho-en-Hib_, c'est--dire _qui a
+une face d'ibis_, oiseau sacr, dont toutes les figures du dieu,
+sculptes dans ce temple, empruntent la tte, ornes de coiffures
+varies.
+
+On rendait aussi dans ce temple un culte trs-particulier _Nohmouo_
+ou _Nahamouo_, desse que caractrisent le vautour, emblme de la
+maternit, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon
+s'levant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les lgendes traces
+ct des nombreuses reprsentations de cette compagne du dieu _Thth_,
+qui, d'aprs son nom mme, parat avoir prsid la _conservation des
+germes_, l'assimilent la desse _Saschfmou_, compagne habituelle de
+_Thth_, rgulatrice des priodes d'annes et des assembles sacres.
+
+Ces deux divinits reoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de
+_Rsidant_ MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom antique de cette
+portion de Thbes o s'lve le temple de _Thth_.
+
+Le bandeau de la porte qui donne entre dans la dernire salle du
+temple, le _sanctuaire_ proprement dit, est orn de quatre tableaux
+reprsentant Ptolme faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes
+divinits protectrices de Thbes, _Amon-Ra, Mouth_ et _Chons_,
+gnralement adores dans cette immense capitale, et en second lieu aux
+divinits particulires du temple, _Thth_ et la desse _Nahamouo_. Dans
+l'intrieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande triade
+thbaine, et mme celles de la triade adore dans le nome d'Hermonthis,
+qui commenait une courte distance du temple. Deux grands tableaux,
+l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche,
+reprsentent, selon l'usage, la bari ou _arche sacre_ de la divinit
+laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de
+THOTH-PEHO-EN-HIB (_Thth face d'ibis_), et l'arche de gauche, celle
+de THOTH PSOTEM (Thth le surintendant des _choses sacres_). L'une et
+l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes dcores de
+ttes d'pervier, surmontes du disque et du croissant, tte
+symbolique du dieu _Chons_, le fils an d'Ammon et de Mouth, la
+troisime personne de la triade thbaine, dont le dieu _Thth_ n'est
+qu'une forme secondaire.
+
+Ici, comme dans la salle prcdente, on trouve toujours le roi Ptolme
+_vergte II_, faisant des offrandes ou de riches prsents aux divinits
+locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intrieur du sanctuaire, sculpts
+deux gauche et deux droite de la porte, ont fix plus
+particulirement mon attention. Ce ne sont plus des divinits proprement
+dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, _vergte
+II_, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre
+ ces bas-reliefs, _brle l'encens en l'honneur des pres de ses pres
+et des mres de ses mres_. Le roi accomplit, en effet, diverses
+crmonies religieuses en prsence d'individus des deux sexes, classs
+deux par deux, et revtus des insignes de certaines divinits. Les
+lgendes traces devant chacun de ces personnages achvent de dmontrer
+que ces honneurs sont adresss aux rois et aux reines lagides, anctres
+d'vergte II en ligne directe: et en effet, le premier bas-relief de
+gauche reprsente _Ptolme Philadelphe_, costum en Osiris, assis sur
+un trne ct duquel on voit la reine _Arsino_ sa femme, debout,
+coiffe des insignes de _Mouth_ et d'_Hathr_. vergte II lve ses bras
+en signe d'adoration devant ces deux poux, dont les lgendes
+signifient: _Le divin pre de ses pres_ PTOLME, _dieu_ PHILADELPHE;
+_la divine mre de ses mres_ ARSINO, _desse_ PHILADELPHE.
+
+Plus loin, vergte II offre l'encens un personnage galement assis
+sur un trne et dcor des insignes du dieu _Socarosiris_, accompagn
+d'une reine debout, la tte orne de la coiffure d'Hathr, la Vnus
+gyptienne; leurs lgendes portent: _Le pre de ses pres_, PTOLME,
+_dieu crateur_. _La divine mre de ses mres_, BRNICE, _desse
+cratrice_. On peut donc reconnatre ici soit _Ptolme Soter Ier_ et sa
+femme _Brnice_, fille de Magas, soit _Ptolme vergte Ier_ et
+_Brnice_, sa femme et sa soeur. L'absence totale du cartouche prnom
+dans la lgende du Ptolme, objet de cette adoration, autoriserait
+l'une ou l'autre de ces hypothses. Mais si l'on observe que ces deux
+poux reoivent les hommages d'_vergte II_, la suite des honneurs
+rendus, en premier lieu, _Ptolme_ et _Arsino Philadelphe_, on se
+persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs
+immdiats de ces Lagides, c'est--dire _vergte Ier_ et _Brnice_, sa
+soeur. Le titre de _Phter-Mounk, dieu crateur, dieu fondateur_ ou
+_fabricateur_, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, _Ptolme
+Soter Ier_, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine
+certitude que ce titre est prodigu sur les monuments gyptiens une
+foule de souverains autres que des chefs de dynasties.
+
+Deux bas-reliefs, sculpts droite de la porte, nous montrent vergte
+II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres anctres et
+prdcesseurs, et toujours en suivant la ligne gnalogique descendante:
+ainsi, dans le premier tableau, le roi rpand des libations devant le
+_divin pre de son pre_, PTOLMEE, _dieu_ PHILOPATOR, _et la divine
+mre de sa mre_, ARSINO, _desse_ PHILOPATOR; enfin, dans le second
+tableau, il fait l'offrande du vin son royal pre PTOLME, _dieu_
+PIPHANE, et _ sa royale mre_ CLOPATRE, _desse_ PIPHANE. Son pre
+et son aeul sont figurs dans le costume du dieu Osiris; sa mre et son
+aeule, dans le costume d'Hathr. Quant aux titres _Philadelphe,
+Philopator et piphane_, ils sont placs la suite des cartouches noms
+propres, et exprims par des hiroglyphes phontiques (reprsentant les
+mots coptes quivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la
+gnalogie complte d'vergte II, et l'ordre successif des rois de la
+dynastie des Lagides partir de _Ptolme Philadelphe_.
+
+C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'gypte servent
+pour le moins de confirmation aux tmoignages historiques puiss dans
+les crits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point
+claircir ou coordonner les notions vagues et incohrentes que ce mme
+peuple nous a transmises sur l'histoire gyptienne, surtout en ce qui
+concerne les anciennes poques. L'usage constamment suivi par les
+gyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses
+sries de tableaux reprsentant des scnes religieuses ou des vnements
+contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain rgnant
+l'poque mme o l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous,
+a tourn bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a
+conserv jusqu' nos jours un immense trsor de notions positives qu'on
+chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute vrit que,
+grce ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les
+accompagnent, chaque monument de l'gypte s'explique par lui-mme, et
+devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprte. Il
+suffit, en effet, d'tudier quelques instants les sculptures qui ornent
+le sanctuaire de l'difice situ ct de l'enceinte de Mdinet-Habou,
+la seule portion du monument vritablement termine, pour se convaincre
+aussitt qu'on se trouve dans un temple consacr au dieu _Thth_,
+construit sous le rgne d'vergte II et de sa soeur et premire femme
+_Cloptre_, mais dont les sculptures ont t termines postrieurement
+ l'poque du mariage d'vergte II avec Cloptre sa nice et sa
+seconde femme, mentionne dans les lgendes royales qui dcorent le
+plafond du sanctuaire.
+
+Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossiret d'excution des
+hiroglyphes, et le peu de soin donn l'application des couleurs sur
+les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les
+inscriptions ddicatoires pour qu'on mconnaisse dans le petit temple de
+Thth un produit de la dcadence des arts gyptiens, devenue si rapide
+aux dernires poques de la domination grecque.
+
+Mais un difice d'un temps encore plus rapproch de nous prsente aux
+regards du voyageur un exemple frappant du degr de corruption auquel
+descendit la sculpture gyptienne sous l'influence du gouvernement
+romain. Il s'agit ici des ruines dsignes, dans la _Description
+gnrale de Thbes_, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de
+_Petit Temple situ l'extrmit sud de l'Hippodrome_, aux dbris
+duquel j'ai donn toute la journe d'hier.
+
+Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et
+moi, nous courmes sur Mdinet-Habou, et, passant dans le voisinage du
+petit temple de _Thth_, nous gagnmes la base des monticules factices
+formant l'immense enceinte nomme l'_Hippodrome_ par la Commission
+d'gypte, et que nous longemes extrieurement travers la plaine
+rocailleuse qui s'tend jusqu'au pied de la chane libyque. Parvenus,
+aprs une marche assez longue et trs-fatigante, au midi de ces vastes
+fortifications, qui jadis renfermrent, selon toute apparence, un
+tablissement militaire, espce de camp permanent qu'habitaient les
+troupes formant la garnison de Thbes et la garde des Pharaons, nous
+gravmes un petit plateau peu lev au-dessus de la plaine, mais couvert
+de dbris de constructions et de fragments de poteries de diffrentes
+poques.
+
+Le premier objet qui attire les regards est un grand _propylon_ faisant
+face l'ouest, mais dans un tat de destruction fort avanc, quoique
+form primitivement de matriaux d'un assez beau choix. Quatre
+bas-reliefs existent encore du ct de l'hippodrome; tous reprsentent
+l'empereur _Vespasien_ [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costum
+l'gyptienne et faisant des offrandes diffrentes divinits; les
+tableaux qui dcorent la face du propylon tourne du ct du temple
+montrent l'empereur _Domitien_ [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS
+GRMNIKOS)] accomplissant de semblables crmonies; enfin, neuf
+bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la dcoration
+intrieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figur soit
+dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblme de la paresse,
+soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrs: c'est
+l'empereur _Othon_ [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].
+
+Je lisais pour la premire fois le nom de cet empereur, retrac en
+caractres hiroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur
+toutes les constructions gyptiennes existantes entre la Mditerrane et
+Dakkh en Nubie, limite extrme des difices levs par les gyptiens
+sous la domination grecque et romaine. La dure du rgne d'Othon fut si
+courte que la dcouverte d'un monument rappelant sa mmoire excite
+toujours autant de surprise que d'intrt. Il parat, au reste, que
+l'gypte se dclara promptement pour Othon, puisque c'est prcisment la
+province de l'empire o furent frappes les seules mdailles de bronze
+que nous ayons de cet empereur.
+
+La prsence du nom d'_Othon_ tablit invinciblement que la dcoration du
+propylon, en juger par ce qui reste des sculptures, fut commence l'an
+69 de l're chrtienne, et termine au plus tard vers l'an 96, poque de
+la mort de _Domitien_.
+
+En avant, et quelque distance du propylon, se trouve un escalier au
+bas duquel tait jadis une petite porte dcore de bas-reliefs d'un
+travail barbare, comparativement ceux du propylon; et cependant je
+reconnus dans leurs dbris la lgende de l'empereur _Auguste_ ([Greek:
+AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu' cette poque l'gypte avait
+simultanment de bons et de mauvais ouvriers.
+
+Sur le mme axe, et soixante mtres environ du grand propylon, s'lve
+le temple, ou plutt une petite cella aujourd'hui isole, et dont les
+parois extrieures, peine dgrossies, n'ont jamais reu de dcoration;
+mais les salles intrieures sont couvertes d'ornements sculpts et de
+bas-reliefs d'une excution trs-lourde et trs-grossire. Presque tous
+ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent l'poque
+d'_Hadrien_. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les
+divinits adores dans le temple; et ct de chacune de ces images on
+a rpt sa lgende particulire, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS
+ATRIANS], _l'empereur Csar Trajan Hadrien_. J'ai remarqu enfin que la
+corniche extrieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la lgende
+d'_Antonin_, ainsi conue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS
+ANTONINS EUSBS], _l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius_.
+
+L'poque de la dcoration du sanctuaire et des autres salles du temple
+proprement dit tant clairement fixe par ces noms impriaux, il reste
+dterminer quelles furent les divinits particulirement honores dans
+ce temple: ce point clairci, il deviendra facile en mme temps de
+dcider avec certitude si cet difice appartenait jadis au nome
+_diospolite_, ou celui d'_Hermonthis_; car de l'tude suivie des
+monuments de l'gypte et de la Nubie, il rsulte que la triade adore
+dans la capitale d'un nome reparat constamment et occupe un rang
+distingu dans les difices sacrs de toutes les villes de sa
+dpendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et
+vnrant les trois portions distinctes de l'tre divin sous des noms et
+des formes diffrentes.
+
+Les indications les plus positives cet gard doivent rsulter de
+l'examen des sculptures qui dcorent les sanctuaires, surtout lorsque
+cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme
+cela arrive prcisment pour les ruines situes au sud de l'hippodrome.
+
+Quatre grands bas-reliefs superposs deux deux couvrent la paroi du
+fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs suprieurs reprsentent
+l'empereur _Hadrien_, costum en fils an d'Ammon, adorant une desse
+coiffe du vautour, emblme de la maternit, et surmont des cornes de
+vache, du disque et d'un petit trne. Ce sont les insignes ordinaires
+d'_Isis_, et la lgende sculpte ct des deux images de la desse
+porte en effet: ISIS _la grande mre divine qui rside dans la montagne
+de l'Occident_. Les bas-reliefs infrieurs nous montrent le mme
+empereur prsentant des offrandes au dieu _Monht_ ou _Manthou_, le dieu
+ponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux _Amon-Ra_, le dieu ponyme de
+Thbes.
+
+Guids ici par une thorie fonde sur l'observation de faits
+entirement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune
+exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple
+fut particulirement consacr la desse Isis, puisque ses images
+occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire;
+au-dessous d'elle paraissent les grandes divinits du nome de _Thbes_
+et du nome _hermonthite_, deux syntrnes adors aussi dans ce mme
+temple. Mais le dieu _Manthou_ occupant la droite, quoique tenant dans
+ces mythes sacrs un rang infrieur celui du roi des dieux Amon-Ra,
+qui occupe ici la gauche, il devient certain que le _Temple d'Isis_,
+situ au sud de l'hippodrome, dpendait du nome d'_Hermonthis_ et non du
+nome _diospolite_, puisque le dieu Mandou reoit immdiatement aprs
+_Isis_ et avant Amon-Ra, dieu ponyme de Thbes, les adorations de
+l'empereur Hadrien.
+
+Ainsi la divinit locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae]
+ou _bourgade_ du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple,
+regardaient comme leur protectrice spciale, fut la desse _Isis_, qui
+rside dans PTOU-EN-EMENT (ou la _montagne de l'Occident_). Mais cette
+qualification donne lieu quelque incertitude: faut-il prendre les mots
+_Ptou-en-ement_ dans leur sens gnral et n'y voir que la dsignation
+de la _montagne occidentale_, derrire laquelle, selon les mythes, le
+soleil se couchait et terminait son cours, montagne place sous
+l'influence d'_Isis_, de la mme manire que la _montagne orientale_,
+PTOU-EN-EIEBT, appartenait la desse _Nephthys_; ou bien, prenant les
+mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis
+_Hitem-ptou-en-ement_ par: desse qui rside dans PTOUENEMENT ou
+_Ptouement_, en considrant ici _Ptouement_ comme le nom propre de la
+bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait
+alors analogue aux titres _Hitem Pselk_, rsidant Pselkis; _Hitem
+Manlak_, rsidant Philae; _Hitem Souan_, rsinant Syne; _Hitem
+Ebu_, rsidant lphantine; _Hitem Sn_, rsidant Latopolis; _Hitem
+Ebt_, rsidant Abydos, etc., que reoivent constamment Thth, Isis,
+Chnouphis, Sat, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur
+levrent ces anciennes villes places sous leur domination immdiate.
+Mais comme les mots _Ptou-en-ement_ ne sont pas toujours suivis, comme
+_Pselk, Manlak, Souan_, etc., du signe dterminatif des noms propres de
+contres ou de lieux habits, nous pensons, sans exclure absolument
+cette premire hypothse, qu'ils dsignent ici plus directement la
+_montagne occidentale cleste_, sur laquelle Isis partageait avec
+_Natph_, la Rha gyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu
+Soleil, puis de sa longue course et mourant, ce mme dieu que la soeur
+d'Isis, Nephthys, avait reu enfant, et sortant plein de vie du sein de
+sa mre Natph, sur la _montagne orientale_. Sous un point de vue plus
+matriel encore, la _montagne occidentale_ dsignera la chane libyque,
+voisine du temple o sont creuss d'innombrables tombeaux, et par suite
+l'enfer gyptien, l'_Ament_, c'est--dire la _contre occidentale_,
+sjour redoutable o rgnaient Isis et son poux Osiris, le juge
+souverain des mes. Les bas-reliefs sculpts sur les parois latrales
+et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui dcorent la porte
+extrieure du naos et les restes du grand propylon, reprsentent aussi
+l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes Isis,
+desse de la montagne d'Occident, en mme temps qu'aux dieux synthrnes
+_Manthou_ et _Ritho_, les grandes divinits du nome hermonthite; de
+semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thbes, Amon-Ra,
+Mouth et Chons, suivant l'usage tabli d'adorer la fois dans un temple
+d'abord les divinits locales, ensuite celles du nome entier, et enfin
+un dieu du nome le plus voisin; comme pour tablir entre les cultes
+particuliers de chacune des prfectures de l'gypte une liaison
+successive et continue qui les ramenait ainsi l'unit. Tous les
+temples de l'gypte et de la Nubie offrent les preuves de cette
+pratique, motive sur de graves considrations d'ordre public et de
+saine politique.
+
+Tels sont les faits gnraux rsultant de l'tude que je viens de faire
+des dernires ruines de la plaine de Thbes, du ct sud-ouest; ces deux
+monuments, l'un le _temple de Thth_, l'autre le _temple d'Isis_,
+marquent en outre l'tat rtrograde de l'art gyptien l'poque des
+rois grecs comme celle des empereurs romains; et les sculptures les
+plus rcentes, excutes sous les rgnes d'Hadrien et d'Antonin le
+Pieux, portent en effet le type d'une barbarie pousse l'extrme.
+
+
+
+
+VINGTIME LETTRE
+
+
+Thbes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829.
+
+Le premier monument de la partie occidentale de Thbes que visitent les
+Europens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument
+de _Kourna_, situ non loin du beau sycomore au pied duquel s'arrtent
+habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de
+combinaisons indpendantes de ma volont, le dernier objet de mes
+recherches sur la rive gauche du fleuve. Appel d'abord au _Rhamesseum_
+par le souvenir des scnes historiques et des tableaux religieux que
+nous y avions remarqus en remontant le Nil, les masses de
+_Mdinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirrent
+ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'aprs avoir tudi
+fond les petits monuments situs dans leur voisinage. Cependant
+l'difice de _Kourna_, quoique trs-infrieur en tendue ces grandes
+et importantes constructions, mrite un examen particulier, puisqu'il
+appartient aux temps pharaoniques, et remonte l'poque la plus
+glorieuse dont les annales gyptiennes aient constat le souvenir. Son
+aspect prsente d'ailleurs un caractre tout nouveau; et si son plan
+gnral rveille l'ide d'une habitation particulire et semble exclure
+celle de temple, la magnificence de la dcoration, la profusion des
+sculptures, la beaut des matriaux et la recherche dans l'excution
+prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant
+souverain.
+
+Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extrmit
+d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres
+constructions lies sans doute avec l'difice encore debout; tous les
+dbris pars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux
+derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.
+
+Sur le mme axe que ces arrachements de constructions rases, au milieu
+de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'lve
+un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de
+hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le ft se compose d'un
+faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette mme
+plante tronqus pour recevoir le d. Cet ordre, qui n'est point
+particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le
+temple de Chnouphis lphantine et dans un temple d'lthya, tous
+deux trs-rcemment dtruits par la barbare ignorance des Turcs,
+appartient sans aucun doute aux vieilles poques de l'architecture
+gyptienne, et ne le cde, sous le rapport de l'antiquit, qu'aux seules
+colonnes canneles semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le
+type vident, et que l'on trouve employes presque exclusivement dans
+les plus anciens monuments de l'gypte.
+
+Sur les quatre faces du d des chapiteaux du portique existent,
+sculptes avec beaucoup de recherche, les lgendes royales de _Mnephtha
+Ier_ ou celles de _Rhamss le Grand_. Les noms et les prnoms de ces
+deux Pharaons sont galement inscrits sur le ft des colonnes, mais
+accols ensemble et renferms dans un tableau carr.
+
+Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication
+naturelle dans la double lgende ddicatoire qui dcore l'architrave du
+portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi conue:
+
+L'Aroris puissant, ami de la vrit, le seigneur de la rgion
+infrieure, le rgulateur de l'gypte, celui qui a chti les contres
+trangres, l'pervier d'or soutien des armes, le plus grand des
+vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la vrit_, l'approuv de Phr, le
+fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSS, a excut des travaux en
+l'honneur de son pre Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de
+son pre, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil,
+MNEPHTHA-BORE. Voici qu'il a fait lever ... (grande lacune) ... les
+propylons du palais ... et qu'il l'a entour de murailles de briques,
+construites toujours; c'est ce qu'a excut le fils du Soleil, l'ami
+d'Ammon, RHAMSS.
+
+Cette ddicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut
+fond et construit par le Pharaon _Mnephtha Ier_; et son fils, _Rhamss
+le Grand_, achevant la dcoration de ce bel difice, l'environna d'une
+enceinte orne de propylons et semblable celle qui renferme chacun des
+grands monuments royaux de Thbes.
+
+Tous les bas-reliefs qui dcorent l'intrieur du portique et l'extrieur
+des trois portes par lesquelles on pntre dans les appartements du
+palais reprsentent, en effet, _Mnephtha Ier_, et plus souvent encore
+_Rhamss le Grand_, rendant hommage la triade thbaine et aux autres
+divinits de l'gypte, ou recevant de la munificence des dieux les
+pouvoirs royaux et des dons prcieux, qui devaient embellir et prolonger
+la dure de leur vie mortelle. Mais il faut particulirement remarquer
+une srie de vingt petits tableaux dans lesquels sont figurs
+alternativement les dieux qui prsident au fleuve du Nil dans ses divers
+tats, et les desses protectrices de la terre d'gypte pendant chaque
+mois, prsentant _Rhamss le Grand_ tous les produits de la terre et
+des eaux dans chaque saison de l'anne; au-dessus de ces bas-reliefs
+s'tend horizontalement l'inscription suivante:
+
+Voici ce que disent les dieux et les desses qui rsident dans la
+rgion d'en bas leur fils le dominateur des deux rgions, le seigneur
+du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuv de Phr_ (Rhamss):
+Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions
+destines aux offrandes; nous mettons ta disposition tous les biens
+purs, afin que tu puisses clbrer la pangyrie de la maison de ton
+pre, puisque tu es un fils qui aimes ton pre comme le dieu Hrus qui a
+veng le sien.
+
+Ces bas-reliefs et leur lgende se rapportent videmment l'assemble
+sacre ou pangyrie solennelle dans laquelle Rhamss le Grand fit
+l'inauguration du palais de Mnephtha Ier, son pre, aussitt que, par
+ses soins pieux, la dcoration intrieure et extrieure fut entirement
+termine. Les seules sculptures de l'difice, _postrieures Rhamss le
+Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques places
+sur l'paisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient
+point l'ensemble de la dcoration primitive; toutes appartiennent au
+rgne de Mnephtha II, fils et successeur immdiat de Rhamss le Grand,
+ l'exception d'une seule, sculpte au-dessous du bas-relief des
+offrandes et rappelant le nom, le prnom et les titres de _Rhamss IV ou
+Miamoun_, cinquime successeur de _Rhamss le Grand_, avec une date de
+l'an VI.
+
+La porte mdiale du portique donne entre dans une salle d'environ
+quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus
+considrable du palais. Six colonnes semblables celles du portique
+soutiennent le plafond, subsistant encore en trs-grande partie; deux
+longues inscriptions, toutes deux au nom de _Mnephtha Ier_, servent
+d'encadrement aux vautours ails qui dcorent ce plafond. L'inscription
+de droite contient la ddicace gnrale du palais, faite par son
+fondateur la plus grande des divinits de l'gypte:
+
+ ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces
+constructions en l'honneur de son pre, _Amon-Ra_, le seigneur des
+trnes du monde et qui rside dans la divine demeure du fils du soleil
+_Mnephtha-Bore_ Thbes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait
+construire l'_habitation des annes_ (c'est--dire le palais) en pierre
+de grs blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux.
+
+Cette inscription nous fait connatre, en premier lieu, le nom que les
+anciens habitants de Thbes donnaient l'difice de Kourna. Ils
+l'appelaient _demeure de Mnephtha_ ou _Menephtheum_, du nom mme du
+prince qui en jeta les fondements et en leva toutes les masses; elle
+explique en mme temps le double caractre de temple et de palais que
+prsente cet difice, qui, par la disposition mme de son plan, parat
+destin l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses
+dcorations, la demeure sainte d'une divinit.
+
+La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que
+cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le
+roi _Mnephtha Ier_, fut le _manskh_, c'est--dire la salle d'honneur,
+le lieu o se tenaient les assembles religieuses ou politiques et o
+sigeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum rpond
+ici ces vastes salles des grands palais de Thbes, soutenues par de
+nombreuses ranges de colonnes, qu'on a dsignes jusqu'ici sous la
+dnomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manskh_
+dans les inscriptions gyptiennes sculptes sur leur plafond ou sur les
+architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de
+dvelopper les considrations qui motivaient le nom de _manskh_
+(c'est--dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu o l'on
+mesure les grains_), donn par les gyptiens aux salles les plus vastes
+de leurs difices publics.
+
+De nombreux tableaux sculpts dcorent les longues parois de droite et
+de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le
+roi _Mnephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de
+son prnom mystique, la triade thbaine, et particulirement au chef
+de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de
+gnrateur; c'tait le dieu protecteur du palais qui renfermait un
+sanctuaire consacr cette grande divinit. Mais les petites parois
+droite et gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs
+reprsentant les membres de la triade thbaine adors par un Pharaon
+autre que _Mnephtha Ier_, portant le nom de _Rhamss_, et qu'il ne faut
+point confondre avec Rhamss III, dit le Grand.
+
+Une srie de faits incontestables, recueillis dans les monuments
+originaux, m'ont dmontr que ce nouveau _Rhamss_, le _Rhamss II_ du
+canon royal, succda immdiatement _Mnephta Ier_, son pre, et fut
+remplac, aprs un rgne fort court, par son frre Rhamss III ou
+Rhamss le Grand, qui est le Ssostris de l'histoire.
+
+Le bas-relief infrieur, gauche de la porte, dans la salle hypostyle,
+rappelle le sacre de Rhamss II, aprs la mort de Mnephtha Ier. Le
+jeune roi, prsent par la desse Mouth et le dieu Chons, flchit le
+genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprme lui
+accorde les attributions royales et les priodes des grandes pangyries,
+c'est--dire un trs-long rgne, en prsence de _Mnephtha Ier_, pre du
+nouveau roi, reprsent debout derrire le trne d'Ammon, et tenant la
+fois les emblmes de la royaut terrestre qu'il vient de quitter, et
+l'emblme de la vie divine dont il jouit dj dans la compagnie des
+dieux.
+
+Plus loin, on a figur l'enfance de Rhamss II en reprsentant le jeune
+roi, debout, embrass par Mouth, la grande mre divine, qui lui offre le
+sein. La lgende porte textuellement:
+
+Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des
+diadmes, Rhamss chri d'Ammon, moi qui suis ta mre, je me complais
+dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.
+
+Ce tableau fait pendant une composition analogue, sculpte sur la
+paroi oppose; la desse _Hathr_, la Vnus gyptienne, nourrissant le
+roi _Mnephtha Ier_, et lui adressant les mmes paroles.
+
+La frise entire de la salle hypostyle se compose des noms et prnoms
+rpts de ce Pharaon, environns des insignes du pouvoir souverain. On
+les retrouve aussi sur les ds et dans les ornements de la base des
+colonnes, mais entremls aux cartouches de Rhamss II. Les architraves
+portent plusieurs inscriptions ddicatoires de la salle hypostyle; les
+unes au nom du fondateur, Mnephtha Ier, d'autres au nom de Rhamss II,
+qui en acheva la dcoration.
+
+Les bas-reliefs sculpts sous le rgne de ces deux princes sont
+remarquables par la simplicit du style, la finesse de leur excution et
+l'lgante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier
+coup d'oeil des sculptures appartenant l'poque de Rhamss le Grand;
+celles-ci, traites avec bien moins de soin, portent dj des marques
+videntes de la dcadence de l'art.
+
+On sera frapp de cette diffrence trs-sensible en comparant les
+bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de
+la premire salle de droite, et en gnral toute la partie du palais
+droite de la salle hypostyle, dcore sous Rhamss le Grand. Cette tude
+n'est pas sans intrt, et importe beaucoup l'histoire de l'art en
+gnral, surtout quand il s'agit d'poques bien antrieures aux premiers
+essais des matres immortels qu'a produits le gnie inpuisable des
+Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette
+importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans
+cesse, ne ft-ce que comme sujet de distraction des magnificences de
+notre chteau de Kourna, petite bicoque de boue un tage, mais
+dominant majestueusement ces tanires et ces terriers o se nichent nos
+concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une temprature
+de 32 38 degrs; mais on s'habitue tout, et nous trouvons qu'on
+respire trs agrablement 28 degrs; d'ailleurs, je ne suis au
+chteau que la nuit.
+
+Nos explorations Thbes avancent vers leur terme; le 1er aot
+prochain, nous passerons sur la rive orientale, o nous attendent les
+immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernires sont
+dj dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de
+bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois,
+et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scnes religieuses,
+si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre
+srieusement en route pour Paris au commencement de septembre, poque
+laquelle nous dirons adieu Thbes, notre vieille mre. Nous reverrons
+Dendrah en descendant, et aprs une station au Caire nous nous
+retrouverons bientt Alexandrie.
+
+Si l'on doit voir un oblisque gyptien Paris, comme vous me
+l'crivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thbes se consolera de cet
+enlvement en gardant l'oblisque de Karnac, le plus beau de tous et le
+plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhsion (dont
+on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois
+parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilge: tout
+ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger
+sur un radeau proportionn l'un des deux oblisques de Louqsor, et je
+dsigne celui de droite pour de trs-bonnes raisons, quoique le
+pyramidion en soit altr et que le monolithe soit moins lev de
+quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation
+emmneraient facilement l'embarcation jusqu' Alexandrie, et la mer
+ferait le reste[Footnote: L'vnement a prouv combien les prvisions de
+Champollion le jeune taient justes.]; voil ce qui est possible, et le
+seul plan que je puisse proposer, d'aprs la connaissance complte des
+localits et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux chantillons des
+grands travaux de l'architecture gyptienne, qui taient si instructifs
+pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est
+vrai que toute l'histoire nationale y tait inscrite, et nos monuments
+modernes ne sont pas destins rendre de tels services notre
+postrit. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Mdinet-Habou a fourni
+une rcolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et
+d'Asie; il n'y a vraiment qu' y regarder pour s'enrichir et pour
+remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les
+premires pages de l'histoire gnrale des hommes. J'espre que je
+n'aurai pas travaill sans utilit pour ce grand sujet de mes tudes
+dans cette autre terre sainte.
+
+A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archevque
+de Jrusalem a jug propos de nous dcorer trs-bnvolement de la
+croix de chevalier du Saint-Spulcre; que nos diplmes sont arrivs
+Alexandrie, o nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage,
+fixs pour nous cent louis pour chacun. Il parat qu'on ignore sur les
+bords du Cdron que les rudits des bords de la Seine ne sont pas des
+Crsus, et que la roue de la Fortune ne tourne gure pour eux s'il ne
+sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre
+ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infidles, je
+dois renoncer cet honneur et me contenter d'avoir t jug digne de
+l'obtenir; ce n'est pas la pauvre rudition supporter les charges du
+sicle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe
+de la sainte Sion.
+
+J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril;
+j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-mme les
+rponses.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT ET UNIME LETTRE
+
+
+Sur le Nil, prs d'Antino, le 11 septembre 1829.
+
+Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage de
+recherches est termin, et que je retourne au plus vite vers Alexandrie
+pour regagner l'Europe et y trouver la fois contentement de coeur et
+repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je n'prouve pas
+un grand besoin; depuis Dendrah, que j'ai quitt le 7 au matin, j'ai en
+effet vcu en chanoine; couch toute la journe dans la jolie cange de
+notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai
+men une vie tout fait contemplative, et mon occupation la plus
+srieuse a t de regarder, comme on le fait parfois Paris, de quel
+ct venait le vent et si nos rameurs faisaient leur devoir en
+conscience. Le vent du nord nous a longtemps contraris, malgr le
+courant du fleuve, enfl outre mesure et au-dessus du maximum de sa
+crue. L'inondation de cette anne est magnifique pour ceux qui, comme
+nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre intrt
+que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de mme des pauvres et
+malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a
+dj ruin plusieurs rcoltes, et le paysan sera oblig, pour ne pas
+mourir de faim, de manger le bl que le pacha lui avait laiss pour
+l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers dlays par
+le fleuve, auquel ne sauraient rsister de mesquines cahuttes bties de
+limon sch au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, s'tendent
+d'une montagne l'autre, et l o les terres plus leves ne sont point
+submerges, nous voyons les misrables fellahs, femmes, hommes et
+enfants, portant en toute hte de pleines couffes de terre, dans le
+dessein d'opposer un fleuve immense des digues de trois quatre
+pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de
+provisions qui leur restent. C'est un tableau dsolant et qui navre le
+coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement ne
+demandera pas un sou de moins, malgr tant de dsastres.
+
+C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que j'ai
+dit adieu aux magnificences de Thbes, que j'habitais depuis six mois.
+Notre dernier logement a t, Karnac, le temple de _Oph_ (Rha),
+ct du grand temple du sud, au milieu des avenues de sphinx, et la
+porte du grand palais des rois.
+
+A notre retour Thbes, au mois de mars pass, nous avions exploit le
+palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque
+intrt, en commenant par les immenses tableaux des deux massifs du
+pylne; ce sont donc les seuls difices de Karnac que nous avions encore
+ tudier. Ce travail a t excut avec ardeur, et mes portefeuilles
+renferment, sans exception, la srie de tous les bas-reliefs
+historiques, un peu conservs, du palais de Karnac, aussi beaux de style
+et d'excution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont mme rellement
+suprieurs. Tous concernent les campagnes de _Mnephtha Ier_ (Ousire)
+en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de
+bas-reliefs qui mritent aussi le titre d'historiques, puisqu'ils
+reprsentent des Pharaons qui compltent ou enrichissent plusieurs de
+mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties.
+Karnac est un amas de palais et de temples; tonnante runion d'difices
+de toutes les poques de la monarchie gyptienne, constructions
+merveilleuses devant lesquelles tout esprit de systme sur les arts
+devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions compltement
+ralises.
+
+Parti de Thbes le 4 septembre au soir, j'tais le 5 sous le portique de
+Dendrah, dont l'architecture est aussi admirable que les bas-reliefs de
+dcor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de dcadence qu'ils
+offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions hiroglyphiques
+elles-mmes sont de mauvais got. Le scribe qui les a traces a voulu
+faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives,
+il a vis au lazzi et mme au calembour. Toutefois, la masse de
+l'difice est belle, imposante, frappe mme les voyageurs qui, comme
+nous, sont de vieux Thbains, et ont l'oeil encore rempli des belles
+conceptions architecturales de l'poque des Pharaons.
+
+Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert de
+particulier; j'espre dans la nuit de demain arriver au Caire; l, rien
+ne peut m'arrter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons tout de
+suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau prt nous
+recevoir, je m'embarque immdiatement pour gagner Toulon.
+
+C'est aussi sur le Nil, entre _Dendrah_ et _Haou_ (Diospolis parva),
+que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, expdis de
+Thbes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce temps-l nous
+sommes rests sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant chaque jour
+leur arrive que le temps s'est coul sans que nous puissions crire en
+France. Du reste, comme nous, vous devez tre accoutums aux lacunes.
+Ces courriers m'ont apport les lettres du 12 mai et du 12 juillet;
+heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraches. Nous venons
+d'apprendre l'arrive du nouveau consul gnral de France, M. Mimaut; on
+nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle
+ressource.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-DEUXIME LETTRE
+
+
+Le Caire, le 15 septembre 1829.
+
+Nous voici de retour dans la capitale de l'gypte, o je ne trouve ni
+lettres ni nouvelles d'Europe. Je me hterai de descendre Alexandrie;
+je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire
+Ibrahim-Pacha, dont je suis dsireux de faire la connaissance. Je puis,
+dans une conversation, laisser dans sa tte le germe de quelques bonnes
+choses, et il est capable de les excuter.
+
+Je n'ai pas oubli le muse gyptien du Louvre dans mes explorations;
+j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne
+seront pas les moins intressants. En objets de gros volume, j'ai choisi
+sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des dcorations
+particulires, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le plus
+beau bas-relief colori du tombeau royal de Mnephtha Ier (Ousire),
+Biban-el-Molouk; c'est une pice capitale qui vaut elle seule une
+collection; il m'a donn bien du souci et me fera certainement un procs
+avec les Anglais d'Alexandrie, qui prtendent tre les propritaires
+lgitimes du tombeau d'Ousire, dcouvert par Belzoni aux frais de M.
+Salt. Malgr cette belle prtention, de deux choses l'une: ou mon
+bas-relief arrivera Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du
+Nil, plutt que de tomber en des mains trangres. Mon parti est pris
+l-dessus.
+
+J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaa, le plus beau des
+sarcophages prsents, passs et futurs; il est en basalte vert, et
+couvert intrieurement et extrieurement de bas-reliefs, ou plutt de
+cames travaills avec une perfection et une finesse inimaginables.
+C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; c'est
+un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est
+fine et prcieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure de femme
+d'une sculpture admirable. Cette seule pice m'acquitterait envers la
+maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le
+rapport pcuniaire; car ce sarcophage, compar ceux qu'on a pays
+vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.
+
+Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets gyptiens
+qu'on ait envoys en Europe jusqu' ce jour. Cela devait de droit venir
+ Paris et me suivre comme trophe de mon expdition; j'espre qu'ils
+resteront au Louvre en mmoire de moi _ toujours_.
+
+
+
+
+VINGT-TROISIME LETTRE
+
+
+Alexandrie, le 30 septembre 1829.
+
+Depuis dix jours nous sommes Alexandrie; nous avons reu de M. Mimaut,
+le nouveau consul gnral de France, l'accueil le plus gracieux, et je
+ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore
+depuis que je suis chez lui; j'en suis pntr de la plus vive
+reconnaissance. Ma sant et celle de mes compagnons est des meilleures;
+il ne manque notre bonheur que de voir natre et s'lever de l'horizon
+la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu
+envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer est
+dserte, pas mme un vaisseau marchand! et notre patience s'use par
+secondes.
+
+Je n'ai quitt le Caire qu'aprs avoir fait une longue visite
+Ibrahim-Pacha, qui nous a reus au mieux. Je l'ai beaucoup entretenu
+d'un voyage aux _sources du Nil_, et j'ai affermi en lui l'ide qu'il
+avait dj, d'attacher son nom cette belle conqute gographique, soit
+en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en
+prparant lui-mme une petite expdition de voyageurs qu'il ferait
+soutenir par quelques hommes d'armes. C'est l une semence jete en
+bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout l'intrt de cette
+entreprise et de son succs.
+
+J'ai aussi prsent mes respects au vice-roi Mohammed-Aly, et lui ai dit
+toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a
+accorde; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les Franais;
+c'est dire qu'il l'a t infiniment pour nous.
+
+Je profite de l'attente laquelle je suis condamn pour mettre en ordre
+mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espre que vous
+en jugerez de mme.
+
+Mes jeunes gens passent leurs loisirs forcs peindre des dcorations
+pour un thtre que des amateurs franais vont ouvrir incessamment; un
+thtre franais Alexandrie d'gypte dit bien haut que la civilisation
+marche; nous serons donc forcs de nous divertir en attendant
+l'embarquement.
+
+
+
+15 octobre 1829.
+
+Nous sommes aujourd'hui tout aussi avancs qu'au 15 septembre,
+c'est--dire toujours clous Alexandrie; ce qui augmente mes regrets
+d'avoir quitt sitt Thbes et la Haute-gypte, et cela pour venir le
+plus tt possible perdre notre temps sur les tristes rives de la
+Mditerrane. Nous savons seulement que la corvette _l'Astrolabe_ a fait
+annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est
+commande par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. Cela
+n'empchera pas que nous soyons encore Alexandrie au 15 novembre
+prochain, _l'Astrolabe_ devant pralablement conduire en Syrie M.
+Malivoir, consul de France Alep. Les Toscans ont perdu patience, et se
+sont embarqus sur un navire marchand. Le voisinage de _l'Astrolabe_ m'a
+dtourn de la mme rsolution, et d'ailleurs je ne voudrais pas me
+sparer de mon bagage archologique.... Me voil toujours avec la terre
+de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez
+tt pour mon coeur.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-QUATRIME LETTRE
+
+
+Alexandrie, le 10 novembre 1829.
+
+Le mauvais temps ayant contrari les projets de l'_Astrolabe_, a aussi
+ajourn les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce mois;
+mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme,
+trs-instruit et de la plus agrable socit; c'est quelque chose
+partout, bien plus encore sur mer.
+
+Le beau sarcophage a t mis bord hier, et fort heureusement; nous
+continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans
+quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut qu'un
+ordre ministriel nous y prcde pour la libre admission: 1 des caisses
+contenant les monuments que je destine au Muse; 2 pour les divers
+objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de
+simple curiosit, tels que manteaux de laine dits _burnous_, chaussures
+pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brods en or, armes,
+ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures
+d'gypte et de Nubie, que nous avons recueillis nos dpens. Je ne
+pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour
+nous.
+
+Les dcorations du thtre franais d'Alexandrie sont termines, et dj
+prouves; l'ouverture du thtre a eu lieu le jour de la fte du roi,
+la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fte nouvelle
+avait runis.
+
+
+
+28 novembre 1829.
+
+Enfin il m'est permis de dire adieu ma terre sainte, ce pays de
+merveilles historiques; je quitterai l'gypte combl des faveurs de ses
+anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 dcembre. Mon
+fidle aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. Lhte,
+Lehoux et Bertin resteront ici aprs nous, pour avancer un grand travail
+qu'ils ont commenc, _le Panorama du Caire_, pour lequel ils ont fait
+sur les lieux toutes les tudes ncessaires; ils veulent le terminer
+ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. Pour
+moi, je pars bien rsolu contre les bourrasques et coups de vent qui ne
+nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est
+ce prix: je l'accepte.
+
+Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et
+excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le gnral Guilleminot,
+qui monte le brick _l'clipse_, et dont l'arrive prcdera la mienne
+d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre
+_Astrolabe_, corvette l'preuve de la bombe et des fureurs de l'Ocan,
+qu'elle a braves plusieurs fois dans ses voyages autour du monde. Je ne
+serai donc Toulon que du 20 au 25 dcembre, et sur pays chrtien que
+vers le milieu de janvier, cause de la quarantaine de trois quatre
+semaines que je ferai Toulon, si je ne la fais pas Malte dans
+l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois
+fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre
+premiers actes; l'ide _France_ en constitue l'unit requise par la
+vnrable antiquit.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-CINQUIME LETTRE
+
+
+Toulon, le 25 dcembre 1829.
+
+_Soyez sans inquitude, tout ira bien_; c'est en ces termes que je dis
+adieu mes amis au moment de mon dpart de Paris; j'ai tenu parole, et
+me voici en rade de Toulon, subissant avec rsignation le triste devoir
+de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les
+vtres sont remplis. C'est le 23 dcembre, dans la rade d'Hyres, que
+l'ancre de l'_Astrolabe_ mordit enfin sur la terre de France; c'est le
+jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre
+pour vos trennes; il ne manque donc ma satisfaction que d'avoir en
+main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espre pour tout
+cela dans les bonts habituelles de M. le prfet maritime.
+
+Je ferai ma quarantaine bord de l'_Astrolabe_, toutefois en prenant
+une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu
+d'exercice. J'y reverrai mon _Journal de voyage_ et j'y ajouterai ce
+qui y manque sur mon dernier sjour au Caire et Alexandrie. La
+reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les
+tmoignages d'intrt que j'ai reus d'Ibrahim-Pacha, et les marques non
+interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le
+jour de la fte du roi, a ajout toutes ses bonts le prsent d'un
+magnifique sabre.
+
+C'est une tte qui travaille avec activit sur le pass et _sur
+l'avenir_: Son Altesse m'a demand un abrg de l'histoire de l'gypte,
+et j'ai rdig un petit mmoire, selon ses vues, qui parat l'avoir
+vivement intress; je lui ai remis aussi une note dtaille qui a pour
+objet la conservation des monuments principaux de l'gypte et de la
+Nubie. J'espre que ces deux mmoires porteront leur fruit.
+
+Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux soins
+et l'affection de M. Mimaut, notre consul gnral; c'est un homme
+parfait, qui m'est all au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai
+recommand de nouveau ses bonts MM. Lhte, Lehoux et Bertin, qui
+restent aprs moi Alexandrie pour terminer leur panorama du Caire et
+faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont
+dsir.
+
+Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de Mnephtha,
+toutes mes caisses contenant les stles, momies et autres objets
+destins au Muse, sont chargs sur l'_Astrolabe_; j'espre que la
+douane pargnera ces proprits nationales, et que je ne serai pas
+oblig de dballer vingt ou trente caisses qui nous ont dj cot tant
+de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'viter le
+transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit charg de
+conduire le chargement de l'_Astrolabe_ dans le port du Havre aussitt
+que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense,
+pour tre en avril au Havre, d'o un chaland emporterait le tout par la
+Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il
+suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait
+pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces richesses
+monumentales, qui serviront complter les salles basses du Muse.
+
+Aprs ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours Toulon, j'en
+passerai quatre Marseille, d'o je me rendrai Aix, pour tudier les
+papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite sance gyptienne, et j'espre
+en reprendre l'habitude journalire Paris; c'est un sort, et je m'y
+rsigne sans peine.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-SIXIME LETTRE
+
+
+Au lazaret de Toulon, le 26 dcembre 1829.
+
+_ M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant gnral de la maison du roi._
+
+MONSIEUR LE BARON,
+
+Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de renouveler
+l'expression de toute ma gratitude la main protectrice qui, secondant
+les hautes vues du roi pour l'avancement des tudes historiques, m'a
+gnreusement fourni les moyens d'accomplir la srie des recherches que
+la science montrait encore faire dans l'gypte entire et sur le sol
+de la Nubie. Je me suis efforc, par mon complet dvouement
+l'importante entreprise que vous m'avez mis mme d'excuter, de ne
+point rester au-dessous d'une si noble tche et de justifier de mon
+mieux les esprances que les savants de l'Europe ont bien voulu attacher
+ mon voyage.
+
+L'gypte a t parcourue pas pas, et j'ai sjourn partout o le temps
+avait laiss subsister quelques restes de la splendeur antique; chaque
+monument est devenu l'objet d'une tude spciale; j'ai fait dessiner
+tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient
+fournir des lumires sur l'tat primitif d'une nation dont le vieux nom
+se mle aux plus anciennes traditions crites.
+
+Les matriaux que j'ai recueillis ont surpass mon attente. Mes
+portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de
+dire que l'histoire de l'gypte, celle de son culte et des arts qu'elle
+a cultivs ne sera bien connue et justement apprcie qu'aprs la
+publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.
+
+Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les conomies qu'il m'a
+t possible de raliser des fouilles excutes Memphis, Thbes,
+etc., pour enrichir le muse Charles X de nouveaux monuments; j'ai t
+assez heureux pour runir une foule d'objets qui complteront diverses
+sries du muse gyptien du Louvre; et j'ai enfin russi, aprs bien des
+doutes, faire l'acquisition du plus beau et du plus prcieux
+_sarcophage_ qui soit encore sorti des catacombes gyptiennes. Aucun
+muse de l'Europe ne possde un si bel objet d'art gyptien. J'ai runi
+aussi une collection d'objets choisis d'un trs-grand intrt, parmi
+lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis,
+entirement incruste en or, et reprsentant une reine gyptienne de la
+dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.
+
+Je me hterai, autant que l'obligation de la quarantaine et l'tat de ma
+sant pourront me le permettre, de me rendre Paris le plus tt
+possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le
+baron, tous les rsultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux si vous
+vouliez bien voir en eux une marque de mon zle pour le service du roi,
+et en mme temps une preuve de la vive reconnaissance et du respectueux
+dvouement avec lesquels j'ai l'honneur d'tre, Monsieur le baron,
+votre, etc.
+
+
+
+
+VINGT-SEPTIME LETTRE
+
+
+Toulon, le 26 dcembre 1829.
+
+_ M. le vicomte SOSTHNES DE LAROCHEFOUCAUD, directeur du dpartement
+des Beaux-Arts de la maison du roi._
+
+MONSIEUR LE VICOMTE,
+
+J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrive en France, sur le
+btiment du roi l'_Astrolabe_, entr hier au soir en rade aprs une
+traverse de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en mme temps
+votre connaissance les heureux rsultats de mon voyage.
+
+Sous le rapport des recherches scientifiques qui en taient l'objet
+principal, mes esprances ont t pour ainsi dire surpasses; la
+richesse de mes portefeuilles ne laisse rien dsirer, et les dessins
+qu'ils renferment, claircissant une foule de points historiques,
+donnent en mme temps des lumires du plus piquant intrt sur les
+formes de la civilisation gyptienne jusque dans ses plus petits
+dtails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour l'histoire
+gnrale des beaux-arts, et en particulier pour celle de leur
+transmission de l'gypte la Grce.
+
+C'tait un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la division
+gyptienne du muse royal de divers genres de monuments qui lui
+manquent, et de ceux qui peuvent complter les belles sries qu'il
+renferme dj. Je n'ai rien pargn pour atteindre ce but; tout ce que
+j'ai pu conomiser sur les fonds que la maison du roi et divers
+ministres avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a t employ
+ des fouilles et des acquisitions de monuments gyptiens de toute
+espce, destins au muse Charles X. J'ai fait scier grand' peine et
+tirer du fond d'une des catacombes royales de Thbes un trs-grand
+bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce
+superbe morceau, provenant du tombeau du pre de Ssostris, pourra seul
+donner une juste ide de la somptuosit et de la magnificence des
+spultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du premier ordre:
+c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une
+admirable finesse d'excution, et du plus haut intrt mythologique;
+cette pice, la plus belle de ce genre qu'on ait dcouverte jusqu'ici,
+appartenait Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le vice-roi
+d'gypte.
+
+Tous les objets destins au muse ont t embarqus bord de
+l'_Astrolabe_ et sont arrivs avec moi Toulon; il ne s'agit plus que
+de leur transport au muse royal; et comme il importe extrmement la
+conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures
+antiques, d'viter le plus possible toute espce de dplacement, il
+serait trs-dsirable que la corvette l'_Astrolabe_, sur laquelle sont
+embarqus ces objets prcieux, ft charge de les transporter de Toulon
+au Havre aussitt que la mer sera tenable. En obtenant cette dcision du
+ministre de la marine, vous assureriez la fois, Monsieur le vicomte,
+la conservation de ces monuments et leur arrive Paris vers le 1er
+avril, poque o il est indispensable de les recevoir pour achever enfin
+l'arrangement des salles basses du muse gyptien.
+
+D'un autre ct, j'expdierai Paris, par le roulage, huit dix
+caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent
+supporter sans inconvnient le transport par terre. Les autres
+arriveraient par mer avec les grands objets.
+
+Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hter la dcision
+de M. le ministre de la marine relativement l'envoi de la corvette
+l'_Astrolabe_ au Havre, o elle dposerait les antiquits appartenant au
+muse royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, prendre pour
+leur sret toutes les mesures convenables.
+
+Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute ma
+gratitude pour votre active bienveillance, laquelle je dois attribuer
+en grande partie le succs de mon voyage; veuillez agrer en mme temps
+l'hommage du respectueux et entier dvouement avec lequel j'ai l'honneur
+d'tre, Monsieur le vicomte, votre, etc.
+
+
+
+
+VINGT-HUITIME LETTRE
+
+
+En rade de Toulon, le 14 janvier 1830.
+
+C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma libert, perdre mon titre
+de pestifr, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville
+franaise. Le conseil de sant en a jug autrement; considrant que
+l'_Astrolabe_, avant de nous prendre Alexandrie, tait alle mettre M.
+de Malivoir, consul d'Alep, Lataki, sur la cte de Syrie, o un canot
+l'avait dpos, l'_Astrolabe_ ayant ensuite mis la voile pour
+retourner en gypte, ledit conseil a augment notre quarantaine de dix
+jours de plus, en nous considrant comme _provenance brute_. Cette
+dcision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs l'ont
+jug ainsi selon leur bon plaisir. L'gypte, depuis cinq ans, n'a pas vu
+de peste; l'tat sanitaire de Lataki tait parfait; le canot seul
+avait touch terre; quarante jours et plus s'taient couls, notre
+entre en rade de Toulon, depuis le dpart de l'_Astrolabe_ de devant
+Lataki; aucune maladie ne s'tait montre bord; vingt autres jours de
+quarantaine Toulon, expirs hier 13, ajouts aux quarante prcdents,
+donnent deux mois d'preuve la sant de l'quipage; et quand mme, on
+en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour rire
+dans un tel acte, c'est que le brick l'_clipse_, avec les officiers et
+les passagers duquel nous avons vcu tous les jours bras dessus bras
+dessous Alexandrie, est arriv trois jours avant nous Toulon, et n'a
+t soumis qu' vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les
+personnes de l'_clipse_ doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont
+dclars sains, c'est que nous le sommes nous-mmes. Tout cela ne m'a
+pas sembl trs-rationnel, surtout quand il en rsulte un supplment de
+quarantaine.
+
+Je vais crire M. le duc de Blacas, puisqu'il est de retour Paris.
+J'espre qu'il aura reu les deux lettres que je me suis fait un devoir
+de lui adresser, la premire de Thbes, en remontant le Nil, et la
+seconde aprs avoir quitt la seconde cataracte; je donne dans celle-ci
+une ide gnrale de mes conqutes historiques en Nubie, et c'est M.
+le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.
+
+Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, auquel je
+viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a demands
+au sujet du transport de l'oblisque de Louqsor. Dieu veuille que cette
+belle entreprise s'achve! cela serait glorieux pour tous et pour tout.
+
+Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformit. Ma sant et celle
+de Salvador sont excellentes, malgr les vents, la pluie et la neige, et
+l'impossibilit d'avoir du feu bord; mais je passe une partie de la
+journe dans une mauvaise chambre du lazaret, o je puis faire du feu.
+Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degrs
+d'Ibsamboul! Vous n'tes pas mieux traits Paris, et j'en grelotte
+d'avance; mais enfin ce sera Paris.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-NEUVIME LETTRE
+
+
+Aix, le 29 janvier 1830.
+
+Me voici tabli chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du feu pour
+me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau
+climat de Provence. Je m'effraye de l'ide seule de monter subitement
+vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. Jusqu'ici,
+la goutte a bien voulu m'pargner sa visite habituelle du premier jour
+de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle
+arrivera la premire humidit qui me saisira.
+
+Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai pass
+que deux jours Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que j'tais
+en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son sjour jusqu' ma sortie
+dfinitive. Nous sommes partis tous deux au mme instant, le 26, lui
+pour l'orient, Nice, et moi pour l'occident, Marseille, o
+j'arrivai le mme jour d'assez bonne heure; j'y sjournai le 27 et la
+nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a voir, c'est--dire peu de chose
+en antiquits gyptiennes. Au moment de partir, j'ai reu la lettre de
+notre ami Dubois, et j'ai trait pour la stle gyptienne de M. Mayer,
+qui s'est dcid la cder; il va l'adresser directement au muse
+royal.
+
+J'ai certainement grande envie de me voir Paris; mais les froids
+rigoureux que vous prouvez sous ce bienheureux ciel m'pouvantent
+profondment; aussi suis-je dcid diriger ma route de manire ne
+quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de mnager les
+transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par
+l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la
+besogne Aix pour sept huit jours au moins, sur les papyrus de M.
+Sallier; je veux les couler fond, afin de n'tre pas oblig d'y
+revenir. De l je compte aller Avignon voir le muse Calvet. Je
+tournerai sur Nmes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite
+Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de l sur
+Montauban, et Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra en deux
+ou trois jours Paris.... A Paris donc.
+
+
+
+
+TRENTIME LETTRE
+
+
+Toulouse, le 18 fvrier 1830.
+
+Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir
+Salvador presque notre arrive; il emporte mes gros bagages, contenant
+les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces
+prcieux documents me serviront d'avant-garde et me prcderont de
+quelques jours Paris.
+
+Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais pens. Il a
+fallu prolonger mon sjour, parce que mon excellent hte m'a tmoign
+l'envie de rester seul possesseur de son livre et le dsir que je n'en
+prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'tudier fond.
+Je ne l'ai quitt qu'aprs avoir mis en portefeuille des notes compltes
+sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu
+qu'il contient le rcit dramatique de la guerre de Ssostris contre les
+Scythes (Schta), allis avec la plupart des peuples de l'Asie
+occidentale. Mais il est extrmement piquant d'avoir reconnu aussi que
+ce mme texte est grav en grands hiroglyphes sur la paroi extrieure
+_sud_ du palais de Karnac Thbes; ce texte historique est fort
+endommag et presque perdu Karnac, devais-je m'attendre le retrouver
+ Aix dans toute son intgrit? Le rapprochement de ce double texte me
+le donnera tout entier.
+
+Continuant chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi au travers
+des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu Nmes, o j'ai
+admir l'amphithtre, et surtout la Maison carre, qui, dans son tat
+actuel, est certainement le mieux conserv de tous les monuments romains
+existants en Europe.
+
+A Montpellier j'ai retrouv l'excellent M. Fabre, que j'avais connu en
+Italie; il m'a fait visiter en dtail le beau muse de tableaux et la
+riche bibliothque dont il a fait don sa ville natale. C'est une chose
+merveilleuse qu'une telle runion.
+
+Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel dmon
+d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette anne? J'en souffre
+beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans
+l'atmosphre brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y rentre,
+et ce sera bientt.... Adieu.
+
+
+
+
+TRENTE ET UNIME LETTRE
+
+
+Bordeaux, le 2 mars 1830.
+
+Je me trouve enfin, en trs-bonne sant, dans la belle ville de
+Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon ducation et
+finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte
+dans le courrier, dix heures du soir, pour arriver enfin Paris
+vendredi, la pointe du jour.
+
+Nous nous trouverons donc l o nous nous sommes quitts, il y aura
+alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les rsultats
+que j'ai conquis sur le dsert; on m'en saura un jour, peut-tre,
+quelque gr....
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+N 1
+
+NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'GYPTE, RDIGE A ALEXANDRIE POUR LE
+VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.
+
+
+Les premires tribus qui peuplrent l'GYPTE, c'est--dire la valle du
+Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou
+du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'poque de cette premire
+migration, excessivement antique.
+
+Les anciens gyptiens appartenaient une race d'hommes tout fait
+semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie.
+On ne retrouve dans les _Coptes_ d'gypte aucun des traits
+caractristiques de l'ancienne population gyptienne. Les Coptes sont
+le rsultat du mlange confus de toutes les nations qui, successivement,
+ont domin sur l'gypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les
+traits principaux de la vieille race.
+
+Les premiers gyptiens arrivrent en gypte dans l'tat de nomades, et
+n'avaient point de demeures plus fixes que les Bdouins d'aujourd'hui;
+ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de
+civilisation.
+
+C'est par le travail des sicles et des circonstances que les gyptiens,
+d'abord errants, s'occuprent enfin d'agriculture, et s'tablirent d'une
+manire fixe et permanente; alors naquirent les premires villes, qui ne
+furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le
+dveloppement successif de la civilisation, devinrent des cits grandes
+et puissantes. Les plus anciennes villes de l'gypte furent Thbes
+(_Louqsor_ et _Karnac_), _Esn_, _Edfou_ et les autres villes du _Sad_,
+au-dessus de _Dendrah_; l'gypte moyenne se peupla ensuite, et la
+Basse-gypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est
+qu'au moyen de grands travaux excuts par les hommes, que la
+Basse-gypte est devenue habitable.
+
+Les gyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent
+gouverns par LES PRTRES. Les prtres administraient chaque canton de
+l'gypte sous la direction du GRAND-PRTRE, lequel donnait ses ordres,
+disait-il, au nom de Dieu mme. Cette forme de gouvernement se nommait
+_thocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, celle qui
+rgissait les Arabes sous les premiers kalifes.
+
+Ce premier gouvernement gyptien, qui devenait facilement injuste,
+oppresseur, s'opposa bien longtemps l'avancement de la civilisation.
+Il avait divis la nation en trois parties distinctes: 1 LES PRTRES;
+2 LES MILITAIRES; 3 LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit
+de toutes ses peines tait dvor par les prtres, qui tenaient les
+_militaires_ leur solde et les employaient contenir le reste de la
+population.
+
+Mais il arriva une poque o les soldats se lassrent d'obir
+aveuglment aux prtres. Une rvolution clata, et ce changement,
+heureux pour l'gypte, fut opr par un militaire nomm _Mne_, qui
+devint le chef de la nation, tablit le gouvernement royal et transmit
+le pouvoir ses descendants en ligne directe.
+
+Les anciennes histoires d'gypte font remonter l'poque de cette
+rvolution six mille ans environ avant l'islamisme.
+
+Ds ce moment, le pays fut gouvern par des ROIS, et le gouvernement
+devint plus doux et plus clair, car le pouvoir royal trouva un certain
+contre-poids dans l'influence que conservait ncessairement la classe
+des prtres, rduite alors son vritable rle, celui d'instruire et
+d'enseigner en mme temps les lois de la morale et les principes des
+arts. THBES resta la capitale de l'tat; mais le roi Mne et son fils
+et successeur ATHOTHI jetrent les fondements de MEMPHIS, dont ils
+firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista peu de
+distance du Nil, et on a trouv ses ruines dans les villages de _Menf_,
+_Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahinh_. Les anciens historiens arabes
+nommrent _Memphis_, _Mars-el-Qadimh_, pour la distinguer de
+_Mars-el-Atiqh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qahrah_
+(le Caire), la capitale actuelle.
+
+Une trs-longue suite de rois succda _Mne_; diverses familles
+occuprent le trne, et la civilisation se dveloppa de sicle en
+sicle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bties les pyramides de
+_Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde
+connu. Les pyramides de Ghizh sont les tombeaux des trois premire rois
+de la Ve dynastie, nomms _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankhri_.
+Autour d'elles s'lvent de petites pyramides et des tombeaux,
+construits en grandes pierres, qui ont servi de spultures aux princes
+de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles
+rgnantes qui se succdrent les unes aux autres, les sciences et les
+arts naquirent et se dvelopprent graduellement. L'gypte tait dj
+puissante et forte; elle excuta mme plusieurs grandes entreprises
+militaires au dehors, notamment sous des rois nomms _Ssokhris_,
+_Amnm_ et _Amnmf_; mais les monuments de ces rois n'existent plus,
+et l'histoire n'a conserv aucun dtail sur leurs grandes actions, parce
+qu'aprs le rgne de ces princes un grand bouleversement changea la face
+de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en gypte, s'en
+emparrent et la ravagrent en dtruisant tout sur leur passage; Thbes
+fut ruine de fond en comble.
+
+Cet vnement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de
+ces Barbares s'tablit en gypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs
+sicles. La civilisation premire gyptienne fut ainsi arrte et
+dtruite par ces trangers, qui ruinrent l'tat par leurs exactions et
+leurs rapines, en faisant disparatre par la misre une partie de la
+population locale. Ces Barbares ayant lu un d'entre eux pour chef, il
+prit aussi le titre de _Pharaon_, qui tait le nom par lequel on
+dsignait dans ce temps-l tous les rois d'gypte.
+
+C'est sous le quatrime de ces chefs trangers que _Ioussouf, fils de
+Iakoub_, devint premier ministre et attira en gypte la famille de son
+pre, qui forma ainsi la souche de la nation juive.
+
+Avec le temps, diverses parties de l'gypte suprieure s'affranchirent
+du joug des trangers, et la tte de cette rsistance parurent des
+princes descendants des rois gyptiens que les Barbares avaient
+dtrns. L'un de ces princes, nomm _Amosis_, rassembla enfin assez de
+forces pour attaquer les trangers jusque dans la Basse-gypte, o ils
+taient le plus solidement tablis, au moyen des places de guerre, parmi
+lesquelles on comptait en premire ligne _Aouara_, immense campement
+fortifi qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du ct
+de _Salakih_.
+
+Les exploits militaires d'_Amosis_ dlivrrent l'gypte de la tyrannie
+des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur
+capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place
+d'armes d'_Aouara_, dont le sige fut commenc. Amosis tant mort sur
+ces entrefaites, son fils _Amnf_ continua le blocus et fora les
+trangers une capitulation en vertu de laquelle ils vacurent
+l'gypte pour se jeter sur la Syrie, o s'tablirent quelques-unes de
+leurs tribus.
+
+_Amnf_, le premier de ce nom, runit ainsi toute l'gypte sous sa
+domination et releva le trne des Pharaons, c'est--dire des rois de
+race gyptienne. C'tait le chef de la XVIIIe dynastie. Son rgne entier
+et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_,
+_Thouthmosis II_ et _Mris-Thouthmosis III_, furent consacrs
+reconstituer en gypte un gouvernement rgulier et relever la nation
+crase par les longues annes de la servitude trangre.
+
+Les Barbares avaient tout dtruit, tout tait par consquent
+reconstruire. Ces grands rois n'pargnrent rien pour relever l'gypte
+de son abaissement; l'ordre fut rtabli dans tout le royaume; les canaux
+furent recreuss; l'agriculture et les arts, encourags et protgs,
+ramenrent l'abondance et le bien-tre parmi les sujets, ce qui accrut
+et perptua les richesses du gouvernement. Bientt les villes furent
+reconstruites; les difices consacrs la religion se relevrent de
+toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les
+bords du Nil appartiennent cette intressante poque de la
+restauration de l'gypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont
+les monuments de _Semn_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de
+_Karnac_ et de _Mdinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de
+Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Mris_.
+
+Ce roi, qui a fait excuter les deux oblisques d'Alexandrie, est celui
+de tous les Pharaons qui opra les plus grandes choses. C'est lui que
+l'gypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses
+travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'cluses, ce lac
+devint un rservoir qui servait entretenir, pour tout le pays
+infrieur, un quilibre perptuel entre les inondations du Nil
+insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois
+le nom de _lac Mris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_.
+
+Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir
+conserv, dans toute sa plnitude, le pouvoir royal qu'ils avaient
+arrach aux chefs des Barbares; mais ils n'en usrent qu' l'avantage du
+pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la socit
+corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'gypte au premier rang
+politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.
+
+Quelques peuples de l'Asie avaient dj atteint cette poque un
+certain degr de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le
+repos de l'gypte. _Mris_ et ses successeurs prirent souvent les armes
+et portrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour tablir la
+domination gyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces tats et
+assurer ainsi la tranquillit de la nation gyptienne.
+
+Parmi ces conqurants, on doit compter _Amnf II_, fils de Mris, qui
+rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis
+IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Amnf III_, qui
+acheva la conqute de l'Abyssinie et fit de grandes expditions en Asie.
+Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit btir le
+palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_,
+et toute la partie sud du grand palais de Karnac Thbes. Les deux
+grands colosses de Kourna sont des statues qui reprsentent cet illustre
+prince.
+
+Son fils _Hrus_ chtia une rvolte d'Abyssins et continua les travaux
+de son pre; mais deux de ses enfants, qui lui succdrent, n'eurent ni
+la fermet ni le courage de leurs anctres; ils laissrent se perdre en
+peu d'annes l'influence que l'gypte exerait sur les contres
+voisines. Mais le roi _Mnephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta
+ses armes victorieuses en Syrie, Babylone, et jusque dans le nord de
+la Perse.
+
+A sa mort, les peuples soumis s'taient encore rvolts: _Rhamss le
+Grand_, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes
+les conqutes de son pre, et les tendit jusque dans les Indes; il
+puisa les pays vaincus et enrichit l'gypte des immenses dpouilles de
+l'Asie et de l'Afrique.
+
+Cet illustre conqurant, connu aussi dans l'histoire sous le nom de
+_Ssostris_, fut en mme temps le plus brave des guerriers et le
+meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enleves aux
+nations soumises et les tributs qu'il en recevait l'excution
+d'immenses travaux d'utilit publique; il fonda des villes nouvelles,
+tcha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule
+d'autres de forts terrassements pour les mettre couvert de
+l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est lui
+qu'on attribue la premire ide du canal de jonction du Nil la mer
+Rouge; il couvrit enfin l'gypte de constructions magnifiques, dont un
+trs-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'_Ibsamboul,
+Derri, Guirch-Hanan_ et _Ouadi-Essebou_, en Nubie; et en gypte, ceux
+de _Kourna_, d'_El-Mdinh_, prs de Kourna, une portion du palais de
+_Louqsor_, et enfin la grande salle colonnes du palais de Karnac,
+commenc par son pre. Ce dernier monument est la plus magnifique
+construction qu'ait jamais leve la main des hommes.
+
+Non content d'orner l'gypte d'difices aussi somptueux, il voulut
+assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la
+plus importante fut celle qui rendit toutes les classes de ses sujets
+le droit de proprit dans toute sa plnitude. Il se dmit ainsi du
+pouvoir absolu que ses anctres avaient conserv aprs l'expulsion des
+Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours vnr tant
+qu'il exista un homme de race gyptienne connaissant l'ancienne histoire
+de son pays. C'est sous le rgne de Rhamss le Grand, ou _Ssostris_,
+que l'gypte arriva au plus haut point de puissance politique et de
+splendeur intrieure.
+
+Le Pharaon comptait alors au nombre des contres qui lui taient
+soumises ou tributaires: 1 l'gypte, 2 la Nubie entire, 3
+l'Abyssinie, 4 le Sennaar, 5 une foule de contres du midi de
+l'Afrique, 6 toutes les peuplades errantes dans les dserts de l'orient
+et de l'occident du Nil, 7 la Syrie, 8 l'_Arabie_, dans laquelle les
+plus anciens rois avaient des tablissements, un, entre autres, prs de
+la valle de Pharaon, et aux lieux nomms aujourd'hui
+Djbel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, o paraissent avoir
+exist des fonderies de cuivre;
+
+9 Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);
+
+10 Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;
+
+11 L'_le de Chypre_ et plusieurs les de l'Archipel;
+
+12 Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle aujourd'hui
+la Perse.
+
+Alors existaient des communications suivies et rgulires entre l'empire
+gyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande activit entre
+ces deux puissances, et les dcouvertes qu'on fait journellement dans
+les tombeaux de Thbes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en
+bois de l'Inde et de pierres dures tailles, venant certainement de
+l'Inde, ne laissent aucune espce de doute sur le commerce que
+l'ancienne gypte entretenait avec l'Inde une poque o tous les
+peuples europens et une grande partie des Asiatiques taient encore
+tout fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer le
+nombre et la magnificence des anciens monuments de l'gypte, sans
+trouver dans l'antique prosprit commerciale de ce pays la principale
+source des normes richesses dpenses pour les produire. Ainsi, il est
+bien dmontr que Memphis et Thbes furent le premier centre du commerce
+avant que _Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour_ (Palmyre) et
+_Bagdhad_, villes toutes du voisinage de l'gypte, hritassent
+successivement de ce bel et important privilge.
+
+Quant l'tat intrieur de l'GYPTE cette grande poque, tout prouve
+que la police, les arts et les sciences y taient ports un trs-haut
+degr d'avancement.
+
+Le pays tait partag en trente-six provinces ou gouvernements
+administrs par divers degrs de fonctionnaires, d'aprs un code complet
+de lois crites.
+
+La population s'levait en totalit cinq millions au moins et sept
+millions au plus. Une partie de cette population, spcialement voue
+l'tude des sciences et aux progrs des arts, tait charge en outre des
+crmonies du culte, de l'administration de la justice, de
+l'tablissement et de la leve des impts invariablement fixs d'aprs
+la nature et l'tendue de chaque portion de proprit mesure d'avance,
+et de toutes les branches de l'administration civile. C'tait la partie
+instruite et savante de la nation; on la nommait la _caste sacerdotale_.
+Les principales fonctions de cette caste taient exerces ou diriges
+par des membres de la famille royale.
+
+Une autre partie de la nation gyptienne tait spcialement destine
+veiller au repos intrieur et la dfense extrieure du pays. C'est
+dans ces familles nombreuses, dotes et entretenues aux frais de l'tat,
+et qui formaient la _caste militaire_, que s'opraient les conscriptions
+et les leves de soldats; elles entretenaient rgulirement l'arme
+gyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La premire, mais la plus
+petite, des divisions de cette arme, tait exerce combattre sur des
+chars deux chevaux, c'tait la _cavalerie_ de l'poque (la cavalerie
+proprement dite n'existait point alors en gypte); le reste formait des
+corps de fantassins de diffrentes armes, savoir: les soldats de ligne,
+arms d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de l'pe; et les
+troupes lgres, les archers, les frondeurs et les corps arms de haches
+ou de faux de bataille. Les troupes taient exerces des manoeuvres
+rgulires, marchaient et se mouvaient en ligne par lgions et par
+compagnies; leurs volutions s'excutaient au son du tambour et de la
+trompette.
+
+Le roi dlguait pour l'ordinaire le commandement des diffrents corps
+des princes de sa famille.
+
+La troisime classe de la population formait la _caste agricole_. Ses
+membres donnaient tous leurs soins la culture des terres, soit comme
+propritaires, soit comme fermiers; les produits leur appartenaient en
+propre, et on en prlevait seulement une portion destine l'entretien
+du _roi_, comme celui des _castes sacerdotale et militaire_; cela
+formait le principal et le plus certain des revenus de l'tat.
+
+D'aprs les anciens historiens, on doit valuer le revenu annuel des
+Pharaons, y compris les tributs pays par les nations trangres, au
+moins de six sept cents millions de notre monnaie.
+
+Les artisans, les ouvriers de toute espce, et les marchands,
+composaient la quatrime classe de la nation; c'tait la _caste
+industrielle_, soumise un impt proportionnel, et contribuant ainsi
+par ses travaux la richesse comme aux charges de l'tat. Les produits
+de cette caste levrent l'gypte son plus haut point de prosprit.
+Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqus par les anciens
+gyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins
+avances, qui formaient le monde politique de cette poque, avait pris
+un grand dveloppement.
+
+L'gypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce
+rgulier et fort tendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux
+et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de
+ses tissus de coton, galant en perfection et en finesse tout ce que
+l'industrie de l'Inde et de l'Europe excute aujourd'hui de plus
+parfait. Les mtaux, dont l'gypte ne renferme aucune mine, mais qu'elle
+tirait des pays tributaires ou d'changes avantageux avec les nations
+indpendantes, sortaient de ses ateliers travaills sous diverses formes
+et changs soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets
+de luxe et de parure recherchs l'envi par tous les peuples voisins.
+Elle exportait annuellement une masse considrable de poterie de tout
+genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie
+et d'maillerie, arts que les gyptiens avaient ports au plus haut
+point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de
+_papyrus_ ou _papier_ form des pellicules intrieures d'une plante qui
+a cess d'exister depuis quelques sicles en gypte; les anciens Arabes
+la nommaient _berd_; elle croissait principalement dans les terrains
+marcageux, et sa culture tait une source de richesse pour ceux qui
+habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzalh ou
+Tennis.
+
+Les gyptiens n'avaient point un systme montaire semblable au ntre.
+Ils avaient pour le petit commerce intrieur une monnaie de convention;
+mais pour les transactions considrables, on payait en _anneaux d'or
+pur_, d'un certain poids et d'un certain diamtre, ou en anneaux
+d'argent d'un titre et d'un poids galement fixes.
+
+Quant l'tat de la marine cette ancienne poque, plusieurs notions
+essentielles nous manquent encore. L'gypte avait une _marine
+militaire_, compose de grandes galres, marchant la fois la rame et
+ la voile. On doit prsumer que la marine marchande avait pris un
+certain essor, quoiqu'il soit peu prs certain que le commerce et la
+navigation de long cours taient faits, en qualit de courtiers, par un
+petit peuple tributaire de l'gypte, et dont les principales villes
+furent _Sour, Sade, Beirouth_ et _Acre_.
+
+Le bien-tre intrieur de l'gypte tait fond sur le grand
+dveloppement de son agriculture et de son industrie; on dcouvre
+chaque instant, dans les tombeaux de Thbes et Sakkarah, des objets d'un
+travail perfectionn, dmontrant que ce peuple connaissait toutes les
+aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation
+ancienne ni moderne n'a port plus loin que les vieux gyptiens la
+grandeur et la somptuosit des difices, le got et la recherche dans
+les meubles, les ustensiles, le costume et la dcoration. Telle fut
+l'gypte son plus haut priode de splendeur connu. Cette prosprit
+date de l'poque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, laquelle
+appartient RHAMSS LE GRAND ou _Ssostris_; les sages et nombreuses
+institutions de ce souverain terrible ses ennemis, doux et modr
+envers ses sujets, en assurrent la dure.
+
+Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conservrent
+en grande partie ses conqutes, que le quatrime d'entre eux, nomm
+_Rhamss-Miamoun_, prince guerrier et ambitieux, tendit encore
+davantage; son rgne entier fut une suite d'entreprises heureuses contre
+les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi btit le beau palais
+de _Mdinet-Habou_ ( Thbes), sur les murailles duquel on voit encore
+sculptes et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les
+batailles qu'il a livres sur terre ou sur mer, le sige et la prise de
+plusieurs villes, enfin les crmonies de son triomphe au retour de ses
+lointaines expditions. Ce conqurant parat avoir perfectionn la
+marine militaire de son poque.
+
+Les Pharaons qui rgnrent aprs lui firent jouir l'gypte d'un long
+repos. Pendant ces temps d'une tranquillit profonde, l'gypte, tout en
+laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conqurant qui l'avait anime
+sous les prcdentes dynasties, dut ncessairement perfectionner son
+rgime intrieur et avancer progressivement ses arts et son industrie;
+mais sa domination extrieure se rtrcit de sicle en sicle, cause
+des progrs de la civilisation qui s'tait effectue dans plusieurs de
+ces contres par leur liaison mme avec l'gypte, celle-ci ne pouvant
+plus les contenir sous sa dpendance que par un dveloppement de forces
+militaires excessif et hors de toute proportion.
+
+Un nouveau monde politique s'tait en effet form autour de l'gypte;
+les peuples de la Perse, runis en un seul corps de nation, menaaient
+dj les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; ceux-ci, visant
+ dpouiller l'gypte d'importantes branches de commerce, lui
+disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des
+tribus arabes pour inquiter les frontires de leur ancienne
+dominatrice. Dans ce conflit, les Phniciens, ces courtiers naturels du
+commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti un autre,
+suivant l'intrt du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue; il
+ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou
+l'autre de ces puissants empires.
+
+Les expditions militaires du Pharaon _Chchonk Ier_ et celles de son
+fils _Osorkon Ier_, qui parcoururent l'Asie occidentale, maintinrent,
+pendant quelque temps, la suprmatie de l'gypte. Elle et pu jouir
+longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des thiopiens (ou
+Abyssins) n'et tourn toute son attention du ct du midi. Ses efforts
+furent inutiles. _Sabacon<i/>, roi des thiopiens, s'empara de la Nubie,
+et passa la dernire cataracte avec une arme grossie de tous les
+peuples barbares de l'Afrique. L'gypte succomba aprs une lutte dans
+laquelle prit son Pharaon _Bok-Hor_. La domination du conqurant
+thiopien fut douce et humaine; il rtablit le cours de la justice
+interrompue par les dsordres de l'invasion. Son second successeur,
+thiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue
+expdition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en soumit
+toutes les peuplades jusqu'au dtroit de Gibraltar. Le roi nomm
+TAHARAKA a bti un des petits palais de _Mdiniet-Habou_, encore
+existant. Mais peu de temps aprs lui, la dynastie thiopienne fut
+chasse d'gypte, et une famille gyptienne occupa le trne des
+Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appele _sate_ parce que son chef,
+STPHINATHI, tait n dans la ville de _Sa_ (aujourd'hui
+_Ssa-el-Hagar_), en Basse-gypte.
+
+Cette dynastie s'tant affermie, voulut relever l'influence de la patrie
+sur les tats asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprmatie
+commerciale. Le roi PSAMHTIK Ier ouvrit aux marchands trangers le
+petit nombre de ports que la nature a accords l'gypte, et parmi
+lesquels on comptait dj celui d'_Alexandrie_, qui alors n'tait qu'une
+fort petite bourgade appele _Rakoti_.
+
+Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens,
+peuples grecs tablis en Asie; non-seulement il permit aux ngociants de
+ces nations de s'tablir en gypte, mais il commit l'norme faute de
+leur concder des terres et de prendre sa solde un corps
+trs-considrable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats
+gyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le
+privilge de combattre pour l'gypte, s'irritrent de ce que le roi
+confiait la dfense du pays des trangers et des barbares fort en
+arrire encore de la civilisation gyptienne. _Psammtik_ eut, de plus,
+l'imprudence de donner ces Grecs les premiers postes de l'arme.
+L'irritation des soldats gyptiens fut son comble. Ourdissant un vaste
+complot, qui embrassa la presque totalit des membres de la caste
+militaire, plus de cent mille soldats gyptiens quittrent spontanment
+les garnisons o le roi les avait confins, et, abandonnant leur patrie,
+passrent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, o ils
+tablirent un tat particulier.
+
+Ainsi prive tout coup de la masse presque entire de ses dfenseurs
+naturels, l'gypte dchut rapidement, et la perte de son indpendance
+politique devint invitable.
+
+Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l'gypte, leur
+rivale, redoublrent d'efforts. La Syrie devint le thtre perptuel du
+conflit sanglant des deux peuples. Nko II, fils de _Psammtik 1er_,
+refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontire
+naturelle, et chercha ds lors donner de nouvelles voies au commerce,
+en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer
+Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap le
+plus mridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au dtroit de
+Gibraltar, rentrant ainsi en gypte par la Mditerrane. Ce roi excuta
+aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et
+la mer Rouge. La fin de son rgne fut malheureuse; le roi de Babylone,
+_Nebucade-Nsar_, dfit les armes gyptiennes et les chassa de la
+Phnicie, de la Jude et de la Syrie entire. _Psammtik II_, son fils,
+essaya vainement de ressaisir ces provinces dtaches de l'empire
+gyptien; son successeur OUAPHR fut plus heureux, il remit sous le joug
+les peuples de _Sour_ et de _Sade_, et l'le de _Chypre_; mais il
+choua en Afrique dans une expdition contre la ville de _Cyrne_
+(Grennah). Cette malheureuse campagne porta son comble l'exaspration
+de ce qui restait de la caste militaire gyptienne; sa haine contre le
+Pharaon _Ouaphr_, qui s'entourait de troupes ioniennes ou grecques,
+malgr la terrible leon donne son bisaeul _Psammtik Ier_, clata
+tout coup, et les soldats gyptiens rvolts, mettant la couronne sur
+la tte d'un courtisan nomm AMASIS, marchrent contre _Ouaphr_, qui
+fut vaincu et entirement dfait _Mariouth_, o il combattit la tte
+de ses troupes trangres. _Amasis_ gouverna pendant quarante-deux ans.
+Son rgne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand essor et
+les richesses affluaient en gypte, non qu'elle ft forte par elle-mme,
+non qu'elle et reconquis par les armes son influence au dehors, mais
+parce que dans ce temps-l les rois de Babylone cessaient de menacer
+l'gypte pour rsister aux peuples de la Perse, runis sous un seul
+chef, _Cyrus_, qui attaqua imptueusement l'Assyrie et en fit
+graduellement la conqute, termine par la prise et l'asservissement de
+Babylone.
+
+Ds ce moment, _Amasis_ prvit la fin prochaine de la monarchie
+gyptienne. La dernire guerre civile avait affaibli ce qui restait de
+l'anne nationale, presque entirement dsorganise par l'impolitique de
+ses prdcesseurs; il ne pouvait compter sur la fidlit des troupes
+grecques, qu'il avait retenues aussi sa solde. Mais, heureux en ce qui
+le touchait personnellement, _Amasis_ mourut aprs un rgne prospre, au
+moment mme o les armes persanes s'branlaient pour fondre sur
+l'gypte.
+
+A peine mont sur le trne que lui laissait son pre, _Psammtik III_
+nomm aussi _Psammnis_ dut courir _Peluse_ (Thinh ou _Farama_), la
+plus forte des places de l'gypte du ct de la Syrie; l il rassembla
+tout ce qui lui restait de la caste militaire gyptienne et les troupes
+trangres qu'il avait sa solde; les Perses, sous la conduite de leur
+roi _Cambyse_, fils de _Cyrus_, favoriss par les Arabes, traversent
+sans obstacle le dsert qui spare la Syrie de l'gypte; et cette
+immense arme se rangea en face des gyptiens, camps sous les murs de
+_Peluse_.
+
+Le combat fut long et terrible; la chute du jour les gyptiens
+plirent, accabls sous le nombre; _Cambyse_ vainquit, et l'indpendance
+nationale de l'gypte fut jamais perdue.
+
+Les Perses poursuivirent leurs succs et prirent _Memphis_ d'assaut;
+cette capitale fut livre au pillage; la nation persane, encore barbare,
+porta de tous cts la destruction et la mort. Thbes fut saccage, ses
+plus beaux monuments dmolis ou dvasts; la population, courbe sous un
+joug tyrannique, fut livre la discrtion des satrapes ou gouverneurs
+tablis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent
+presque entirement de ce sol qui les avait vus natre.
+
+Quelques chefs gyptiens, pleins de courage, arrachrent momentanment
+leur patrie la servitude; mais leurs gnreux efforts s'puisrent
+bientt contre la puissance toujours croissante de l'empire persan.
+
+Ce fut _Alexandre_ (Iskander) qui, la tte d'une arme de Grecs,
+renversa la domination des Perses en Asie, et l'gypte respira enfin
+sous ce nouveau matre. A la mort de ce grand homme, qui avait fond la
+ville d'_Alexandrie_, parce que cette position gographique semblait
+appele devenir le centre du commerce du monde, les gnraux grecs
+partagrent ses conqutes. _Ptolme_, l'un d'eux, se dclara roi
+d'gypte, et fut le chef de la _dynastie grecque_, qui gouverna l'gypte
+pendant prs de trois sicles.
+
+Sous ces rois, qui tous ont port le nom de _Ptolme_, la ville
+d'Alexandrie accomplit les prvisions d'Alexandre. Elle devint
+l'entrept du commerce de l'Asie et de l'Afrique entire avec l'Europe,
+qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilises. Mais les
+dbauches et la tyrannie des derniers rois grecs prparrent la chute de
+leur domination.
+
+Cette famille fut dtrne par CSAR AUGUSTE, empereur des Romains, et
+l'gypte, perdant pour toujours le nom mme de nation, devint une simple
+province de l'empire romain et fut gouverne par un prfet. Ds ce
+moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont
+elle dpendait, jusqu' ce que les Arabes musulmans en firent la
+conqute au nom du calife OMAR, sous la conduite de son gnral _Amrou
+Ebn-el-As_.
+
+ * * * * *
+
+N II.
+
+NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE L'GYPTE.
+
+
+Alexandrie, novembre 1829.
+
+Parmi les Europens qui visitent l'gypte, il en est, annuellement, un
+trs-grand nombre qui, n'tant amens par aucun intrt commercial,
+n'ont d'autre dsir ou d'autre motif que celui de connatre par
+eux-mmes et de contempler les monuments de l'ancienne civilisation
+gyptienne, monuments pars sur les deux rives du Nil, et que l'on peut
+aujourd'hui admirer et tudier en toute sret, grce aux sages mesures
+prises par le gouvernement de Son Altesse.
+
+Le sjour plus ou moins prolong que ces voyageurs doivent faire,
+ncessairement, dans les diverses provinces de l'gypte et de la Nubie,
+tourne la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de leurs
+observations, et celui du pays lui-mme, par leurs dpenses
+personnelles, soit pour les travaux qu'ils font excuter, soit pour
+satisfaire leur active curiosit, soit mme encore pour l'acquisition de
+divers produits de l'art antique.
+
+Il est donc du plus haut intrt, pour l'gypte elle-mme, que le
+gouvernement de Son Altesse veille l'entire conservation des difices
+et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages
+qu'entreprennent, comme l'envi, une foule d'Europens appartenant aux
+classes les plus distingues de la socit.
+
+Leurs regrets se joignent dj ceux de toute l'Europe savante, qui
+dplore amrement la destruction entire d'une foule de monuments
+antiques, dmolis totalement depuis peu d'annes, sans qu'il en reste la
+moindre trace. On sait bien que ces dmolitions barbares ont t
+excutes contre les vues claires et les intentions bien connues de
+Son Altesse, et par des agents incapables d'apprcier le dommage que,
+sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en
+sont pas moins perdus sans retour, et leur perte rveille, dans toutes
+les classes instruites, une inquite et bien juste sollicitude sur le
+sort venir des monuments qui existent encore.
+
+Voici la note nominative de ceux _qu'on a rcemment dtruits:_
+
+1 _Tous_ les monuments de _Chek-Abad_; il ne reste plus debout que
+quelques colonnes de granit;
+
+2 Le temple d'_Aschmounen_, l'un des plus beaux monuments de l'gypte;
+
+3 Le temple de _Kaou-el-Kbir_; ici le Nil a autant dtruit que les
+hommes;
+
+4 Un temple au nord de la ville d'_Esn_;
+
+5 Un temple vis--vis _Esn_, sur la rive droite du fleuve;
+
+6 Trois temples _El-Kab_ ou _El-Eitz_;
+
+7 Deux temples dans l'le, vis--vis la ville d'Osouan,
+_Gziret-Osouan_.
+
+Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments antiques,
+du nombre desquels trois surtout taient du plus grand intrt pour les
+voyageurs et les savants.
+
+Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues
+conservatrices de Son Altesse tant bien connues de ses agents, ceux-ci
+les suivent et les remplissent dans toute leur tendue; l'Europe entire
+sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien
+prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des
+tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la
+puissance et la grandeur de l'gypte ancienne, et sont en mme temps les
+plus beaux ornements de l'gypte moderne.
+
+Dans ce but dsirable, Son Altesse pourrait ordonner:
+
+1 Qu'on n'enlevt, sous aucun prtexte, aucune pierre ou brique, soit
+orne de sculptures, soit non sculpte, dans les constructions et
+monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de
+l'_gypte_ que de la _Nubie:_
+
+1 EN GYPTE:
+
+_San_, sur le canal de Moez.--Basse-gypte.
+_Bahbet_, prs de _Samannoud_.--Basse-gypte.
+_Ssa-el-Hagar_.--Basse-gypte.
+_Kasr-Kroun_, dans la province de _Faoum_.
+_Chek-Abad_, pour le peu qui reste.
+_El-Arabah_ ou _Madfoun_, au-dessus de _Girg_.
+_Kefth_.
+_Kous_,
+_Kourna_ et environs.
+_Mdinet-Habou_ et environs.
+_Louqsor_ (El-Oqsour).
+_Karnac_ et environs.
+_Mdamoud_.
+_Erment_.
+_Toud_, vis--vis _Erment_, sur la rive droite.
+_Esn_,
+_Edfou_.
+_Koum-Ombou_.
+_Osouan_, quelques dbris.
+_Gziret-Osouan_, quelques dbris.
+
+2 EN NUBIE, AU DEL DE LA PREMIRE CATARACTE:
+
+_Gziret-el-Birb_.
+_Gziret-Bgh_.
+_Gziret-Shhl_.
+_Dboude_.
+_Gkarbi-Dandour_.
+_Beit-Ouali_, prs de _Kalabschi_.
+_Kalabschi_.
+_Ghirsch-Hassan_ ou _Gerf-Hossen_.
+_Dak_.
+_Maharraka_.
+_Ouadi-Essbou_.
+_Amada_ ou _Amadon_.
+_Derri_.
+_Ibrim_.
+_Ibsamboul_ ou _Abou-Sembil_.
+_Ghbel-Addh_.
+_Maschakit_.
+_Ouadi-Halfa_, quelques dbris, sur la rive gauche.
+
+3 AU DEL LA SECONDE CATARACTE:
+
+_Sennh, Sohleb, Barkal, Assour, Naga_, et autres lieux o existent des
+monuments antiques jusqu' la frontire du _Sennar_, o il n'en existe
+plus.
+
+2e Les monuments antiques creuss et taills dans les montagnes sont
+tout aussi importants conserver que ceux qui sont construits en
+pierres tires de ces mmes montagnes. Il est urgent d'ordonner qu'
+l'avenir on ne commette aucun dgt dans ces tombeaux, dont les fellahs
+dtruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger ainsi que
+leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de
+sculptures pour les vendre aux voyageurs, en dfigurant pour cela des
+chambres entires. Les principaux points recommander sont, en
+particulier, Les grottes (_magarah_) des montagnes voisines de:
+
+_Sakkarah_.
+_Bni-Hassan_ et environs.
+_Touna-Gbel_.
+_El-Tell._
+_Samoun_, prs de _Manfalouth_, _El-Eitz_ ou _El-Kab_.
+_El-Arabah_.
+_Kourna_ et environs.
+_Biban-el-Molouk_, prs de _Kourna_.
+_Gbel-Selslh_.
+
+C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les plus
+grandes dvastations; elles sont commises par les fellahs, soit pour
+leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands d'antiquits
+qui les tiennent leur solde; je sais mme, n'en pas douter, que des
+difices ont t dtruits par ces spculateurs europens, sur l'espoir
+de dcouvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les grottes
+sculptes ou peintes, et que l'on dcouvre chaque jour _Sakkarah_,
+_El-Arabah_, _Kourna_, sont peu prs dtruites presque aussitt
+qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidit des fouilleurs
+ou de leurs employs. Il serait plus que temps de mettre un terme ces
+barbares dvastations, qui privent chaque instant la science de
+monuments d'un haut intrt, et dsappointent la curiosit des
+voyageurs, lesquels, aprs tant de fatigues, n'ont souvent ainsi que
+des regrets exercer sur la perte de tant de sculptures ou de peintures
+curieuses.
+
+En rsum, l'intrt bien entendu de la science exige, non que les
+fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour,
+par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumires inespres,
+mais qu'on soumette les fouilleurs un rglement tel que la
+conservation des tombeaux dcouverts aujourd'hui, et l'avenir, soit
+pleinement assure et bien garantie contre les atteintes de l'ignorance
+ou d'une aveugle cupidit.
+
+ * * * * *
+
+N III.
+
+LETTRES CRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PRFET DE TAHTA, A CHAMPOLLION.
+
+
+N 1, LETTRE DU MAMOUR.
+
+Lui (Dieu). le plus cher des amis, le trsor des compagnons, notre ami
+chri, le trs-honor, le gnral, le seigneur, le respectable, que le
+Dieu trs-haut le conserve.
+
+Aprs la prsentation de mes salutations avec le plus vif dsir (de
+vous voir), le but de cet crit est: 1 de m'informer de votre glorieuse
+personne; 2 hier nous convnmes avec Votre Excellence qu'au jour de la
+date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour
+augmenter l'amiti. Au jour de la date, nous fmes les prparatifs
+convenables; mais nous sommes alls le matin Terrah pour une affaire,
+et au retour nous avons vu que vous tiez parti en bonne sant. Par
+suite de cela, vous avez une dette acquitter envers nous; mais nos
+rclamations sont pour l'poque de votre heureux retour, lorsque nous
+vous reverrons dans la plus parfaite sant. Vous recevrez Salam et
+Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le
+Dieu trs-haut vous ramne sains et saufs, et puissions-nous vous revoir
+eux et Votre Excellence dous de la plus parfaite sant; que le Dieu
+trs-haut vous conserve.
+
+crit le 3 de djoumadi premier de l'anne 44 (ou 1244 de l'hgire, 14
+novembre 1828 de J.-C.).
+
+De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdj.
+
+
+N 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR.
+
+Lui (Dieu).
+
+O le plus cher des amis, le trsor des compagnons, notre ami chri, le
+bey magnifique, que sa vie soit longue.
+
+Aprs vous avoir prsent mes salutations avec le plus vif dsir de
+vous voir, l'objet de cet crit est: 1 de m'informer de l'tat de votre
+glorieuse personne, et de votre temprament agrable, lgant et fort;
+2 de faire parvenir Votre Excellence la lettre que vous avez demande
+pour Son Excellence notre frre chri, le mamour d'Esn. Plaise au Dieu
+trs-haut que vous voyagiez en bonne sant et que vous arriviez de mme.
+Puissions-nous revoir Votre Excellence comble de toutes sortes de
+biens; prsentez nos salutations nos honorables amis qui sont en votre
+compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu trs-haut vous
+conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc.
+
+Les lettres qu'on vient de lire taient enfermes dans une enveloppe
+avec l'adresse suivante:
+
+Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au trsor des compagnons,
+notre ami chri, le Franais fils de bey, le magnifique, qu'il vive
+longtemps au sein du bonheur.
+
+
+N 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR.
+
+Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu
+trs-haut le conserve!
+
+Aprs les salutations prcieuses et le grand dsir de votre agrable
+prsence, le motif de la prsente est que, dans ce moment, nous recevons
+votre chre lettre, et votre discours m'a rjoui, et je remercie le Ciel
+de votre sant, dont je dsire la continuation, et laquelle je dois la
+lettre dont vous m'avez gratifi pour le commandant d'Esn, de laquelle
+nous vous sommes infiniment oblig. Or, ma prsente servira: 1
+m'informer de votre chre sant; 2 si vous dsirez des nouvelles de la
+ntre, grce au Ciel, nous sommes parfaitement bien portant, et nous en
+dsirons autant et plus vous, et nous ne serions jamais en tat de
+vous manifester le grand chagrin que nous prouvmes de votre
+sparation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a spars, il
+daigne nous runir de nouveau, car il est le trs-puissant, et alors,
+notre heureux retour, s'il plat Dieu, et possdant votre chre
+prsence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. Cela et
+rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations qui vous
+croirez de convenance.
+
+Votre ami,
+
+CHAMPOLLION.
+
+15 novembre 1828.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES
+
+
+AVERTISSEMENT
+Mmoire sur le projet de voyage littraire en gypte
+Lettres crites pendant le voyage
+LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE.
+
+LETTRE Ire. Alexandrie, 18 aot 1828
+ II. Alexandrie
+ III. Le Caire
+ IV. Sakkarah
+ V. Pyramides de Gizh
+ VI. Bni-Hassan et Monfalouth
+ VII. Thbes
+ VIII. Philae
+ IX. Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829
+ Lettre M. Dacier (mme date)
+ X. Ibsamboul
+ XI. El-Mlissah
+ XII. Thbes (Biban-el-Molouk)
+ XIII. Thbes (Biban-el-Molouk)
+ XIV. Thbes (Rhamession)
+ XV. Thbes (El-Assassif)
+ XVI. Thbes (Amnophion)
+ XVII. Thbes (rive occidentale)
+ XVIII. Thbes (Mdinet-Habou)
+ XIX. Thbes (environs de Mdinet-Habou)
+ XX. Thbes (Kourua)
+
+LETTRE XXI. Sur le Nil (Karnac et Lonqsor)
+ XXII. Le Caire
+ XXIII. Alexandrie
+ XXIV. Alexandrie, 20 et 28 novembre 1829
+ XXV. Toulon
+ XXVI. Toulon, M. le baron de La Bouillerie
+ XXVII. Toulon, M. le vicomte de Larochefoucauld
+ XXVIII. Toulon, 14 janvier 1830
+ XXIX. Aix
+ XXX. Toulouse
+ XXXI. Bordeaux
+
+
+APPENDICE.
+
+N I. Mmoire sommaire sur l'histoire d'gypte, rdig pour le
+ vice-roi Mohammed-Ali
+N II. Mmoire relatif la conservation des monuments de l'gypte
+ et de la Nubie, remis au vice-roi
+N III. Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esn
+
+
+Table des matires
+Table alphabtique des noms de lieux
+
+FIN DE LA TABLE DE MATIRES.
+
+
+
+
+TABLE ALPHABETIQUE
+
+DES NOMS DE LIEUX
+
+A
+
+Abaton (de Philae),
+Afrique (cte blanche et basse),
+Agrigente,
+Aix,
+Akhmin,
+Alexandrie,
+Amada,
+Amnophion,
+Amone. Voyez Essboua.
+Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kbir.
+Antino,
+Apollonopolis Magna. Voyez Edfou.
+Apollonopolis Parva. Voyez Qous.
+Arabique (chane),
+Aschmoun,
+Aschmounin,
+As-Souan. Voyez Syne.
+
+B
+
+Bathn-el-Bakarah,
+Bdrchin,
+Bgh,
+Bhni,
+Bni-Haasan,
+Bet-Oualli,
+Biban-el-Molouk,
+Bordeaux,
+Boulaq,
+
+C
+
+Caire,
+ Citadelle,
+ Palais du sultan Salabh-Eddin,
+Carrires entre Thorrah et Massarah,
+Cataracte (2e)
+ (1re)
+Chreus. Voyez Krioun.
+Cit-Valette,
+Colonne de Pompe,
+Contra-Lato,
+Coptos,
+Cosser,
+Cumino (le),
+Cyrnaque,
+
+D
+
+Dakkh,
+Dandour,
+Dboud,
+Dendrah,
+Derr, Derri,
+Desouk,
+Djbel-el-Asserat,
+Djbel-el-Mokatteb,
+Djbel-Mesms,
+Djbel-Selslh,
+
+E
+
+Edfou
+gypte. Notice sommaire sur son
+ histoire
+ --Sur la conservation de ses monuments
+El-Assassif
+Elphantine
+Elthya. Voyez El-Kab.
+El-Kab
+El-Magara
+El-Mlissah
+Embabh
+Ennent. Voyez Hermonthis.
+Esn
+ --Temple au nord
+Ethiopie
+Ezbkih (place d', au Caire)
+
+F
+
+Faras
+Fouah
+
+G
+
+
+Ghbel-Addh
+Ghirch, Ghirch-Hussan, Ghirf-Houssen
+Girg
+Girgenti
+Gizh
+Gozzo (les)
+
+H
+
+Hliopolis
+Hermonthis (Erment)
+
+I
+
+Ibrim
+Ibsamboul
+
+K
+
+Kalabsch
+Kardssi ou Kortha
+Karnac
+Kefth. Voyez Coptos.
+Km, nom de l'gypte
+Krioun
+Korosko
+Kourna
+Kousch. Voyez thiopie.
+
+L
+
+Latopolis. Voyez Esn.
+Libyque (montague)
+Louqsor
+ --Ses oblisques. Voyez ce mot.
+Lycopolis. Voyez Osionth.
+Lyon
+
+M
+
+Malte
+Manlak. Voyez Philae.
+Manthom
+Marseille
+Maschakit
+Massarah
+Mdinet-Habou
+ --Ses environs
+Mharraka
+Memnonium Thbes
+Memphis
+Mnephthum
+Minih
+Mit-Rahinh
+Mit-Salamh
+Mokattam (mont)
+Montpellier
+
+N
+
+Nader
+Ncropole gyptienne de Sais
+Nmes
+Niphaat, les Libyens
+Nubie
+
+O
+
+Oblisques de Louqsor
+ --De Cloptre
+Ombos
+Oph (du midi), partie mridionale de
+ Thbes
+ --Oph (les)
+Osimandyas (tombeau d') Thbes,
+Osiouth
+Ouadi-Essbou (valle des lions)
+Ouadi-Halfa
+Ouest (valle de l') Thbea
+
+P
+
+Pallades, pallacides, leur tombeau,
+Panopolis. Voyez Akhmin.
+Philae
+Phthae ou Typtah. Voyez Ghirch.
+Primis. Voyez Ibrim.
+Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh.
+Ptolmas
+Pyramides
+
+Q
+
+Qaou-el-Kbir
+Qartas
+Qous
+
+R
+
+Rast (cap)
+Rhamession Thbes
+
+S
+
+Sabouth-el-Kadim
+Sas ou Ssa-el-Hagar
+Sakkarah
+Saouadh
+Saouadji
+Saouaf
+Schabour
+Schorafh
+Sennar
+Serr, Gharbi-Serr
+Silsilis. Voyez Djbel-Selslh.
+Siouph. Voyez Saouaf.
+Snem. Voyez Bgh.
+Souan, Osouan. Voyez Syne.
+Sowan-Kah. Voyez Elthya.
+Speos-Artemidos
+Spos d'Ibrim
+Ssa-el-Hagar. Voyez Sas.
+Syne
+
+T
+
+Taffah
+Talmis. Voyez Kalabschi.
+Toud
+Taphis. Voyez Taffah.
+Taposiris (tour des Arabes)
+Tbot. Voyez Dboud.
+Tharranh
+Thbes
+ --Voyez Louqsor,
+ Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk,
+ Rhamession, Memnonium,
+ Osimandyas (tombeau d'), Mdinet-Habou,
+ El-Assassif, Pallades,
+ Amnophion, Manthom, Menephtheum.
+Thorrah
+Thouloum (mosque de)
+Toulon
+Toulouse
+Tuphium. Voyez Toud.
+Tyri. Voyez Derri.
+
+V
+
+Valle des Lions. Voyez Ouadi-Essbouah.
+
+Z
+
+Zaouyet-el-Matin
+
+FIN DE LA TABLE ALPHABTIQUE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie
+en 1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion]
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+
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--- /dev/null
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diff --git a/old/10764-h.zip b/old/10764-h.zip
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--- /dev/null
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Binary files differ
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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Lettres &eacute;crites d'Egypte
+et de Nubie, by Champollion le Jeune.</title>
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+</head>
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+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en
+1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion]
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en 1828 et 1829
+
+Author: Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion]
+
+Release Date: January 21, 2004 [EBook #10764]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE ***
+
+
+
+
+Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<p></p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="LETTRES"></a>
+<h2>LETTRES</h2>
+<h2>&Eacute;CRITES</h2>
+<h2>D'&Eacute;GYPTE ET DE NUBIE</h2>
+<h2>EN 1828 ET 1829</h2>
+<h2>PAR</h2>
+<h2>CHAMPOLLION LE JEUNE</h2>
+<h2><small>NOUVELLE EDITION</small></h2>
+<h2><small>1868</small></h2>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="AVERTISSEMENT"></a>
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+<br>
+<p>Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle &eacute;dition au
+public ont
+&eacute;t&eacute; &eacute;crites par mon p&egrave;re, Champollion le
+jeune, pendant le cours du
+voyage qu'il fit en &Eacute;gypte et en Nubie, dans les ann&eacute;es
+1828 et 1829.
+Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est
+encore, au dire des personnes comp&eacute;tentes, le meilleur et le
+plus s&ucirc;r
+guide pour bien conna&icirc;tre les monuments et l'ancienne
+civilisation de la
+vall&eacute;e du Nil. Elles furent successivement adress&eacute;es
+&agrave; son fr&egrave;re et
+ins&eacute;r&eacute;es en partie dans le <i>Moniteur universel</i>,
+pendant que mon p&egrave;re,
+poursuivant sa mission, rassemblait les richesses arch&eacute;ologiques
+qu'on
+admire au mus&eacute;e &eacute;gyptien du Louvre, dont il fut le
+fondateur, et
+recueillait les documents pr&eacute;cieux qu'il n'eut pas le temps de
+mettre en
+lumi&egrave;re, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut
+enlev&eacute; &agrave; la science
+et au glorieux avenir qui lui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;.</p>
+<p>En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au
+d&eacute;partement des manuscrits de la Biblioth&egrave;que royale,
+publia, chez
+Firmin Didot, une &eacute;dition de ces lettres dont il
+poss&eacute;dait les
+originaux. C'est cette &eacute;dition, &eacute;puis&eacute;e depuis
+longtemps d&eacute;j&agrave;, que je
+reproduis dans le pr&eacute;sent volume.</p>
+<p>Les savants qui ont march&eacute; dans la voie de Champollion le
+jeune m'ont
+attest&eacute; que, malgr&eacute; les progr&egrave;s obtenus depuis
+trente ans dans la
+science qu'il a fond&eacute;e, ces lettres &eacute;taient encore d'une
+utilit&eacute;
+s&eacute;rieuse et d'un grand int&eacute;r&ecirc;t; c'est cette
+conviction, unie &agrave; un vif
+sentiment de respect pour la m&eacute;moire de mon p&egrave;re, qui m'a
+engag&eacute;e &agrave;
+faire cette nouvelle &eacute;dition.</p>
+<p>Z. CH&Eacute;RONNET-CHAMPOLLION.</p>
+<p>Paris, le 15 septembre 1867.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="MEMOIRE"></a>
+<h2>M&Eacute;MOIRE</h2>
+<h2>SUR</h2>
+<h2>UN PROJET DE VOYAGE LITT&Eacute;RAIRE</h2>
+<h2>EN &Eacute;GYPTE</h2>
+<h2>PR&Eacute;SENT&Eacute; AU ROI EN 1827</h2>
+<br>
+<h3>PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE</h3>
+<br>
+<p>On peut consid&eacute;rer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de
+nos
+connaissances r&eacute;elles sur l'ancienne &Eacute;gypte, que les
+recherches des
+savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de r&eacute;sultats
+complets,
+de documents certains qu'&agrave; l'&eacute;gard du seul syst&egrave;me
+d'<i>architecture</i>
+suivi, pendant une si longue s&eacute;rie de si&egrave;cles, dans ce
+pays o&ugrave; les arts
+ont commenc&eacute;; encore est-il juste de dire que les travaux qui
+fixeront
+irr&eacute;vocablement nos id&eacute;es &agrave; cet &eacute;gard ne
+sont point encore publi&eacute;s, et
+qu'il reste, de plus, &agrave; reconna&icirc;tre les r&egrave;gles qui
+d&eacute;terminaient le
+choix des ornements et des d&eacute;corations, selon la destination
+donn&eacute;e &agrave;
+chaque genre d'&eacute;difice. Ce point important pour la science ne
+peut &ecirc;tre
+&eacute;clairci que sur les lieux et par des personnes vers&eacute;es
+dans la
+connaissance des symboles et du culte &eacute;gyptiens, car les plus
+simples
+ornements de cette architecture sont des embl&egrave;mes parlants; et
+telle
+frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition
+calcul&eacute;e pour l'oeil seulement, renferme un pr&eacute;cepte, une
+date, ou un
+fait historique.</p>
+<p>Les doctrines le plus g&eacute;n&eacute;ralement adopt&eacute;es sur
+<i>l'art &eacute;gyptien</i>, et sur
+le degr&eacute; d'avancement auquel ce peuple &eacute;tait
+r&eacute;ellement parvenu, soit en
+sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les
+nouvelles
+d&eacute;couvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude;
+mais ces
+doctrines ne peuvent &ecirc;tre ramen&eacute;es au vrai et assises sur
+des fondements
+solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands
+&eacute;difices
+publics de Th&egrave;bes et des autres capitales de l'&Eacute;gypte.
+C'est aussi
+l'unique moyen de d&eacute;cider clairement l'importante question que
+des
+esprits diversement pr&eacute;venus agitent encore si vivement, celle
+de la
+transmission des arts de l'&Eacute;gypte &agrave; la Gr&egrave;ce.</p>
+<p>Nos connaissances sur <i>la religion</i> et le culte des
+&Eacute;gyptiens ne
+s'&eacute;tendent encore que sur les parties purement
+mat&eacute;rielles; les
+monuments de petites proportions nous font bien conna&icirc;tre les
+noms et
+les attributs des divinit&eacute;s principales; mais comme ces
+m&ecirc;mes monuments
+proviennent tous des catacombes et des s&eacute;pultures, nous n'avons
+de
+renseignements d&eacute;taill&eacute;s que pour les personnages
+mystiques protecteurs
+des morts, et pr&eacute;sidant aux divers &eacute;tats de l'&acirc;me
+apr&egrave;s sa s&eacute;paration du
+corps. La religion des hautes classes, qui diff&eacute;rait de celle
+des
+tombeaux, n'est retrac&eacute;e que dans les sanctuaires des temples et
+les
+chapelles des palais: sur ces &eacute;difices couverts
+int&eacute;rieurement et
+ext&eacute;rieurement de bas-reliefs colori&eacute;s, charg&eacute;s de
+l&eacute;gendes
+innombrables, relatives &agrave; chaque personnage mythologique dont
+ils
+retracent l'image, les divinit&eacute;s &eacute;gyptiennes de tous les
+ordres,
+hi&eacute;rarchiquement figur&eacute;es et mises en rapport, sont
+accompagn&eacute;es de leur
+g&eacute;n&eacute;alogie et de tous leurs titres, de mani&egrave;re
+&agrave; faire compl&egrave;tement
+conna&icirc;tre leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les
+fonctions
+que chacune d'elles &eacute;tait cens&eacute;e remplir dans le
+syst&egrave;me th&eacute;ologique
+&eacute;gyptien. Il reste donc encore &agrave; reconna&icirc;tre sur
+les constructions de
+l'&Eacute;gypte, la partie la plus relev&eacute;e et la plus importante
+de la
+mythologie &eacute;gyptienne.</p>
+<p>Toutes les branches si vari&eacute;es des <i>arts</i>, et tous les
+proc&eacute;d&eacute;s de
+l'<i>industrie &eacute;gyptienne</i> sont encore loin de nous
+&ecirc;tre connus. On a bien
+recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives &agrave; un
+certain
+nombre de m&eacute;tiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la
+tannerie,
+la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du
+charron, du forgeron, du cordonnier, de l'&eacute;mailleur, etc., etc.,
+etc.;
+mais les voyageurs qui ont dessin&eacute; ces tableaux ont, pour la
+plupart,
+n&eacute;glig&eacute; les l&eacute;gendes explicatives qui les
+accompagnent, et aucun d'eux
+n'&eacute;tait en &eacute;tat de lire, sur les monuments o&ugrave; ces
+tableaux ont &eacute;t&eacute;
+copi&eacute;s, les dates pr&eacute;cises de l'&eacute;poque o&ugrave;
+ces divers arts furent
+pratiqu&eacute;s. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont
+vraiment
+d'origine &eacute;gyptienne, propres &agrave; l'&Eacute;gypte, ou s'ils
+ont &eacute;t&eacute; introduits
+par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et
+les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore
+ici une question tr&egrave;s-importante &agrave; &eacute;claircir pour
+l'histoire de
+l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et
+d'un int&eacute;r&ecirc;t bien plus relev&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques
+et
+ethnographiques, des sc&egrave;nes domestiques qui peignent les moeurs
+de la
+nation et celles des souverains, etc., <i>il demande
+pr&eacute;cis&eacute;ment les
+objets qui sont le moins &eacute;claircis.</i>&raquo; Ainsi
+s'exprimait, il y
+a douze
+ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingu&eacute;s de
+l'Allemagne; et
+tout ce qu'on a publi&eacute; depuis, loin de remplir cette importante
+lacune,
+n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent
+seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de s&eacute;ries
+immenses
+de bas-reliefs, que les grands &eacute;difices de l'&Eacute;gypte
+offrent encore,
+sculpt&eacute;e dans tous ses d&eacute;tails, l'histoire enti&egrave;re
+de ses plus grands
+souverains, et que des compositions d'une immense &eacute;tendue y
+retracent
+les &eacute;poques les plus glorieuses de l'histoire des
+&Eacute;gyptiens; car ce
+peuple a voulu qu'on p&ucirc;t lire sur les murs des palais l'histoire
+de ses
+plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait os&eacute;
+sculpter
+sur la pierre de si grands objets et de si vastes d&eacute;tails.</p>
+<p>L'Europe savante conna&icirc;t l'existence de cet amas de richesses
+historiques: son ardent d&eacute;sir serait d'en &ecirc;tre mise en
+possession. Elle
+a jug&eacute; que nos progr&egrave;s dans les &eacute;tudes
+&eacute;gyptiennes demandent qu'un
+gouvernement &eacute;clair&eacute; se h&acirc;te d'envoyer enfin en
+&Eacute;gypte des personnes
+d&eacute;vou&eacute;es &agrave; la science et convenablement
+pr&eacute;par&eacute;es, pour recueillir, tant
+qu'ils subsistent encore, les innombrables et pr&eacute;cieux documents
+que la
+magnificence &eacute;gyptienne inscrivit jadis sur les &eacute;difices
+dont les masses
+imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que
+la barbarie, toujours croissante, d&eacute;truit
+syst&eacute;matiquement ces
+respectables t&eacute;moins d'une antique civilisation, h&acirc;te de
+tous ses voeux
+le moment o&ugrave; des copies fid&egrave;les de ces inscriptions et de
+ces
+bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec
+certitude
+les plus anciennes pages des annales du monde, en perp&eacute;tuant
+ainsi les
+t&eacute;moignages si nombreux et si authentiques trac&eacute;s sur
+tant de monuments
+dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage litt&eacute;raire en
+&Eacute;gypte
+est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre.
+Mais ce n'est point &agrave; l'histoire seule de l'&Eacute;gypte que le
+voyage propos&eacute;
+dans ce M&eacute;moire doit fournir des lumi&egrave;res qu'on
+chercherait vainement
+autre part que dans les palais de Th&egrave;bes: c'est l&agrave;
+qu'existent
+&eacute;galement, et nous en avons la certitude, des notions aussi
+d&eacute;sirables
+qu'inesp&eacute;r&eacute;es, sur tous les peuples qui, d&egrave;s les
+premiers temps de la
+civilisation humaine, jouaient un r&ocirc;le important en Afrique et
+dans
+l'Asie occidentale. Les principales exp&eacute;ditions des Pharaons
+contre les
+nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec
+l'&Eacute;gypte ou lui inspirer des craintes, sont sculpt&eacute;es sur
+les monuments
+&eacute;rig&eacute;s par les triomphateurs: on y lit les noms de ces
+peuples, le
+nombre des soldats, les noms des villes assi&eacute;g&eacute;es et
+prises, les noms
+des fleuves travers&eacute;s, ceux des pays soumis, la quotit&eacute;
+des tributs
+impos&eacute;s aux peuples vaincus; et les noms des objets
+pr&eacute;cieux enlev&eacute;s &agrave;
+l'ennemi sont &eacute;crits sur des tableaux qui repr&eacute;sentent
+ces troph&eacute;es de
+la victoire. Ces bas-reliefs, entrem&ecirc;l&eacute;s de longues
+inscriptions
+explicatives, sont d'autant plus utiles &agrave; conna&icirc;tre que
+les artistes
+&eacute;gyptiens ont rendu avec une admirable fid&eacute;lit&eacute; la
+physionomie, le
+costume et toutes les habitudes des peuples &eacute;trangers qu'ils ont
+eu &agrave;
+combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'&eacute;tude
+directe de
+cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer,
+&agrave;
+des &eacute;poques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le
+pouvoir des
+Pharaons en rivalisant avec l'&Eacute;gypte, pour lui disputer l'empire
+de cet
+ancien monde que nous n'apercevons encore qu'&agrave; travers mille
+incertitudes, mais dont la r&eacute;alit&eacute;, d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;montr&eacute;e, n'en est pas moins
+surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes
+sc&egrave;nes &agrave;
+des &eacute;poques beaucoup plus rapproch&eacute;es de nous que ne le
+voulait un
+esprit de syst&egrave;me plus hardi que raisonn&eacute;.</p>
+<p>On ne saurait fixer l'importance des d&eacute;couvertes historiques
+que peut
+amener une &eacute;tude approfondie des bas-reliefs qui d&eacute;corent
+les &eacute;difices
+antiques de l'&Eacute;gypte, et surtout ceux de Th&egrave;bes, sa
+vieille capitale. Ce
+pays s'est en effet trouv&eacute; en relation directe avec tous les
+grands
+peuples connus de l'antiquit&eacute;: si ses v&eacute;n&eacute;rables
+monuments nous montrent
+une foule de peuples &agrave; demi sauvages du continent africain,
+vaincus et
+d&eacute;posant aux pieds des Pharaons l'or, les mati&egrave;res
+pr&eacute;cieuses, les
+oiseaux rares et les animaux curieux de l'int&eacute;rieur d'un pays
+encore si
+peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes
+des &Eacute;gyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses
+nations
+asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous
+peut-&ecirc;tre),
+nations qui combattent avec des armes &eacute;gales et des moyens tout
+aussi
+avanc&eacute;s que ceux des &Eacute;gyptiens, leurs rivaux. Nous
+savons, &agrave; n'en point
+douter, que les temples et les palais de l'&Eacute;gypte offrent les
+images et
+des inscriptions contemporaines des rois &eacute;thiopiens qui ont
+conquis
+l'&Eacute;gypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont
+momentan&eacute;ment interrompu la longue et brillante succession. On y
+recueillera les annales des rois &eacute;gyptiens les plus
+renomm&eacute;s, tels que
+les Osimandyas, Amosis, les Rhams&egrave;s, les Thouthmosis; ailleurs
+celles
+des Pharaons S&eacute;sonchis, Osorchon, S&eacute;v&eacute;chus,
+Tharaca, Apri&egrave;s et N&eacute;chao,
+que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie
+&agrave;
+la t&ecirc;te d'arm&eacute;es innombrables. On r&eacute;unira les
+copies du peu de monuments
+&eacute;lev&eacute;s sous la tyrannie des rois persans, les Darius et
+les Xerx&egrave;s; on
+notera les lieux o&ugrave; se lisent encore le grand nom d'Alexandre,
+celui de
+son fr&egrave;re, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet
+homme qui
+releva l'&Eacute;gypte foul&eacute;e par le gouvernement militaire des
+Perses. On
+&eacute;claircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des
+inscriptions
+monumentales se terminera en recueillant, sur les m&ecirc;mes
+&eacute;difices qui ont
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; tant d'empires, leur ont surv&eacute;cu,
+et qui ont vu passer tant de
+gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvern&eacute;e par les
+empereurs. Ainsi les monuments de l'&Eacute;gypte conservent des
+inscriptions
+qui se lient &agrave; l'histoire ancienne tout enti&egrave;re, et en
+rec&egrave;lent une
+grande partie que les &eacute;crivains ne nous ont point
+conserv&eacute;e: c'est
+donner une id&eacute;e de l'immense moisson de faits et des documents
+qu'un
+gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux
+&eacute;tudes
+solides, en ordonnant l'ex&eacute;cution d'un voyage auquel sont
+directement
+int&eacute;ress&eacute;s les progr&egrave;s de toutes les sciences
+historiques. Ajoutons
+enfin que ce voyage, o&ugrave; l'on pourra &eacute;tudier et comparer
+entre elles le
+nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de
+l'&Eacute;gypte, avancerait avec une merveilleuse rapidit&eacute; nos
+connaissances
+sur l'&eacute;criture hi&eacute;roglyphique, et qu'il fournira, sans
+aucun doute &agrave; cet
+&eacute;gard, des lumi&egrave;res qu'on ne pourrait peut-&ecirc;tre
+point obtenir d'une
+&eacute;tude de plusieurs si&egrave;cles faite en Europe sur les seuls
+monuments
+&eacute;gyptiens que le hasard y ferait transporter &agrave; l'avenir.
+Sous ce point
+de vue seul, les r&eacute;sultats du voyage projet&eacute; seraient
+inappr&eacute;ciables.</p>
+<p>Les travaux des Fran&ccedil;ais qui firent partie de
+l'exp&eacute;dition d'&Eacute;gypte
+n'ont fait que pr&eacute;parer l'Europe savante &agrave; de tels
+r&eacute;sultats, en lui
+montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments
+historiques, tout ce qu'elle doit d&eacute;sirer encore, et tout ce
+qu'on peut
+attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments
+seront
+l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits
+et jeter tant de lumi&egrave;res sur l'obscurit&eacute; des temps
+antiques, &eacute;taient
+impossibles alors. On n'avait, en effet, &agrave; la fin du
+si&egrave;cle dernier et
+dans les premi&egrave;res ann&eacute;es du si&egrave;cle
+pr&eacute;sent, aucune donn&eacute;e positive sur
+le syst&egrave;me des &eacute;critures &eacute;gyptiennes; aussi les
+membres de la Commission
+d'&Eacute;gypte, et la plupart des voyageurs qui ont march&eacute; sur
+leurs traces,
+persuad&eacute;s peut-&ecirc;tre qu'on n'arriverait jamais &agrave;
+l'intelligence des
+signes hi&eacute;roglyphiques, ont-ils attach&eacute; moins
+d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; copier avec
+exactitude les longues inscriptions en caract&egrave;res sacr&eacute;s
+qui
+accompagnent les figures mises en sc&egrave;ne dans les bas-reliefs
+historiques; il les ont presque toujours n&eacute;glig&eacute;es, et
+souvent m&ecirc;me, en
+copiant quelques sc&egrave;nes de ces bas-reliefs, on s'est
+content&eacute; de marquer
+seulement la place occup&eacute;e par ces l&eacute;gendes.
+C'&eacute;tait cependant, sinon
+pour cette &eacute;poque, du moins pour l'avenir, la partie la plus
+int&eacute;ressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de
+reconnaissance &agrave; ces voyageurs pour nous avoir appris, &agrave;
+n'en pouvoir
+douter, qu'il ne d&eacute;pend plus que de notre volont&eacute; de
+recueillir, par
+exemple, dans le palais de Karnac &agrave; Th&egrave;bes, l'histoire
+des conqu&ecirc;tes de
+plusieurs rois, et probablement aussi celle de la d&eacute;livrance de
+l'&Eacute;gypte
+du joug des Pasteurs ou Hykschos, &eacute;v&eacute;nement auquel se
+rattachent la
+venue et la captivit&eacute; des H&eacute;breux; dans les sculptures de
+Kalabsch&eacute;, le
+tableau des conqu&ecirc;tes de Rhams&egrave;s II &agrave;
+l'int&eacute;rieur de l'Afrique; dans les
+galeries du palais de M&eacute;dinet-Abou, les exp&eacute;ditions de
+Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun
+contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des
+hauts
+faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Am&eacute;nophis II; dans le
+palais de
+Kourna, ceux de Mandoue&iuml; et Ousire&iuml;, etc.; enfin, dans les
+palais de
+Louqsor, les &eacute;difices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas,
+les
+d&eacute;tails les plus circonstanci&eacute;s sur les conqu&ecirc;tes
+du grand S&eacute;sostris,
+tant en Asie qu'en Afrique.</p>
+<p>De nos jours, des dessins de la totalit&eacute; de ces grandes
+sc&egrave;nes
+historiques, qui s'&eacute;clairent les unes par les autres, et surtout
+des
+copies exactes des inscriptions hi&eacute;roglyphiques qu'on y a
+m&ecirc;l&eacute;es en si
+grand nombre, acquerraient un prix infini et r&eacute;aliseraient,
+sinon en
+totalit&eacute;, du moins en tr&egrave;s-grande partie, les hautes
+esp&eacute;rances qu'y
+rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le
+m&eacute;canisme de l'&eacute;criture hi&eacute;roglyphique sont assez
+avanc&eacute;es, et l'on a
+reconnu le sens d'un nombre de caract&egrave;res assez
+consid&eacute;rable, pour
+retirer sur-le-champ, avec une certitude enti&egrave;re, les faits
+principaux
+et les plus pr&eacute;cieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces
+inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin,
+avec les connaissances nouvellement acquises sur les &eacute;critures
+de
+l'ancienne &Eacute;gypte, un voyage entrepris maintenant sur cette
+terre
+classique, par un petit nombre de personnes bien
+pr&eacute;par&eacute;es, produira
+incontestablement des r&eacute;sultats scientifiques tels qu'on
+e&ucirc;t en vain os&eacute;
+les esp&eacute;rer dans le temps m&ecirc;me que l'&Eacute;gypte, au
+pouvoir d'une arm&eacute;e
+fran&ccedil;aise, &eacute;tait livr&eacute;e aux recherches d'une foule
+de savants qui ont
+beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et
+math&eacute;matiques,
+mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour
+exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que
+la fortune des armes livrait &agrave; leur examen. La France
+guerri&egrave;re a fait
+conna&icirc;tre &agrave; fond l'&Eacute;gypte moderne, sa constitution
+physique, ses
+productions naturelles, et les diff&eacute;rents genres de monuments
+qui la
+couvrent: c'est aussi &agrave; la France, jouissant de la faveur de la
+paix, si
+propice au progr&egrave;s des sciences et de la civilisation nouvelle,
+&agrave;
+recueillir les souvenirs grav&eacute;s sur ces monuments t&eacute;moins
+d'une
+civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une
+terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour &eacute;clairer
+l'Europe
+encore &agrave; demi sauvage lorsque l'&Eacute;gypte &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; d&eacute;chue de sa premi&egrave;re
+splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques
+origines.</p>
+<p>Apr&egrave;s cet expos&eacute; sommaire des motifs
+g&eacute;n&eacute;raux du voyage, il reste &agrave;
+indiquer l'ordre d&eacute;taill&eacute; des travaux que doivent
+ex&eacute;cuter les personnes
+charg&eacute;es de cette entreprise litt&eacute;raire.</p>
+<p>1&deg; Visiter un &agrave; un tous les monuments antiques de style
+&eacute;gyptien, en
+faire dessiner <i>l'ensemble</i>, et lever <i>le plan</i> du petit
+nombre de ceux
+que les voyageurs ont n&eacute;glig&eacute;s ou n'ont point
+suffisamment &eacute;tudi&eacute;s.</p>
+<p>2&deg; Rechercher sur chaque <i>temple</i> les inscriptions
+d&eacute;dicatoires donnant
+l'&eacute;poque pr&eacute;cise de leur fondation, et celles qui
+indiquent toujours
+l'&eacute;poque o&ugrave; ont &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;es
+les diff&eacute;rentes parties de la d&eacute;coration.
+C'est, en d'autres termes, recueillir les &eacute;l&eacute;ments
+positifs de
+l'histoire et de la chronologie de l'art en &Eacute;gypte.</p>
+<p>3&deg; Copier avec soin, dans tous leurs d&eacute;tails et avec
+leurs couleurs
+propres, les images des diff&eacute;rentes <i>divinit&eacute;s</i>
+auxquelles chaque temple
+&eacute;tait d&eacute;di&eacute;. Recueillir les inscriptions
+religieuses relatives &agrave; ces
+divinit&eacute;s, et tous les titres divers qui leur sont donn&eacute;s.</p>
+<p>4&deg; Copier surtout les tableaux mythologiques o&ugrave; plusieurs
+divinit&eacute;s sont
+mises en sc&egrave;ne.</p>
+<p>5&deg; Dessiner les bas-reliefs repr&eacute;sentant les diverses
+c&eacute;r&eacute;monies
+religieuses, et tous les instruments de culte.</p>
+<p>Ces divers travaux auront pour r&eacute;sultat de faire
+conna&icirc;tre &agrave; fond
+l'ensemble du culte &eacute;gyptien, source de toutes les religions
+pa&iuml;ennes de
+l'Occident, et serviront &agrave; d&eacute;montrer les nombreux
+emprunts que la
+religion des Grecs fit &agrave; celle de l'&Eacute;gypte. On terminera
+ainsi les
+dissidences qui partagent les savants sur une mati&egrave;re mise en
+discussion
+avant de poss&eacute;der les &eacute;l&eacute;ments indispensables pour
+en &eacute;claircir les
+difficult&eacute;s.</p>
+<p>6&deg; Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures
+repr&eacute;sentant les divers souverains de l'&Eacute;gypte, et avec
+tous les d&eacute;tails
+de costume, afin de former ainsi l'<i>iconographie</i> des rois et des
+reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'&eacute;poque la plus
+ancienne,
+offrant le <i>portrait</i> des Pharaons, de leurs femmes et de leurs
+enfants.</p>
+<p>7&deg; Rechercher dans les palais de Th&egrave;bes, d'Ahydos, de
+Sohleb, et dans
+tous les genres d'&eacute;difices, tous les <i>bas-reliefs historiques</i>;
+les
+dessiner avec soin, figures et l&eacute;gendes, et copier les longues
+inscriptions historiques qui les suivent ou les s&eacute;parent.</p>
+<p>8&deg; Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce
+qui se
+rapporte &agrave; la vie publique et priv&eacute;e des Pharaons.</p>
+<p>9&deg; Dessiner dans les catacombes de Th&egrave;bes ou des autres
+villes
+&eacute;gyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives &agrave;
+la <i>vie civile</i>
+des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts,
+les m&eacute;tiers et la vie int&eacute;rieure des &Eacute;gyptiens;
+faire le recueil des
+costumes des diverses castes, etc.</p>
+<p>10&deg; Copier les inscriptions votives, grav&eacute;es sur la
+plate-forme des
+temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes
+les
+fois que ces inscriptions porteront <i>une date</i> clairement
+exprim&eacute;e.</p>
+<p>11&deg; Recueillir toutes les <i>l&eacute;gendes royales</i>,
+sculpt&eacute;es sur les
+&eacute;difices, avec leurs diverses variantes, et pr&eacute;ciser le
+lieu o&ugrave; elles se
+lisent, pour d&eacute;terminer ainsi l'anciennet&eacute; relative de
+chaque portion
+d'un m&ecirc;me &eacute;difice, et l'&eacute;tat soit progressif, soit
+r&eacute;trograde de l'art.</p>
+<p>12&deg; Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs
+et
+tableaux <i>astronomiques</i>, prendre les dates exprim&eacute;es soit
+sur ces m&ecirc;mes
+sculptures, soit dans leur voisinage, pour d&eacute;montrer sans
+r&eacute;plique
+l'&eacute;poque assez r&eacute;cente de ces compositions, que l'esprit
+de syst&egrave;me
+s'obstine encore, malgr&eacute; des d&eacute;monstrations palpables,
+&agrave; consid&eacute;rer
+comme remontant &agrave; des si&egrave;cles fort ant&eacute;rieurs aux
+temps v&eacute;ritablement
+historiques. On fixera &eacute;galement ainsi l'opinion encore
+incertaine des
+savants &agrave; l'&eacute;gard du point r&eacute;el d'avancement
+auquel les &Eacute;gyptiens
+avaient port&eacute; la science de l'astronomie.</p>
+<p>13&deg; On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les <i>caract&egrave;res
+hi&eacute;roglyphiques</i> de formes diff&eacute;rentes, en notant les
+couleurs de chacun
+d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet
+qu'il
+sera possible de tous les caract&egrave;res employ&eacute;s dans
+l'&eacute;criture sacr&eacute;e des
+&Eacute;gyptiens.</p>
+<p>14&deg; On dessinera toutes les <i>inscriptions</i> qui peuvent
+conduire soit &agrave;
+confirmer, soit &agrave; &eacute;tendre nos connaissances, relativement
+&agrave; la langue et
+aux diverses &eacute;critures de l'ancienne &Eacute;gypte.</p>
+<p>15&deg; Il est du plus pressant int&eacute;r&ecirc;t pour les
+&eacute;tudes historiques et
+philologiques de chercher dans les ruines de l'&Eacute;gypte des <i>d&eacute;crets
+bilingues</i>, semblables &agrave; celui que porte la pierre de
+Rosette. Ces
+st&egrave;les existaient en tr&egrave;s-grand nombre dans les temples
+&eacute;gyptiens des
+trois ordres. Des fouilles seront donc dirig&eacute;es dans l'enceinte
+de ces
+temples, pour d&eacute;couvrir de tels monuments, par le secours
+desquels le
+d&eacute;chiffrement des textes hi&eacute;roglyphiques ferait un pas
+immense.</p>
+<p>16&deg; Le directeur du voyage ferait aussi ex&eacute;cuter des <i>fouilles</i>
+sur les
+points o&ugrave; il serait possible de rencontrer des monuments
+historiques de
+divers genres: ceux des objets trouv&eacute;s et qui
+m&eacute;riteraient quelque
+attention seraient emport&eacute;s pour &ecirc;tre plac&eacute;s au <i>Mus&eacute;e
+royal du Louvre</i>,
+si ces objets &eacute;taient d'ancien style &eacute;gyptien, et au <i>Cabinet
+des
+antiques de la Biblioth&egrave;que royale</i>, si ces objets
+&eacute;taient des m&eacute;dailles
+et des pierres grav&eacute;es, ou autres monuments de style grec ou
+romain. Les
+<i>statues grecques ou romaines</i> appartiendraient aussi au
+Mus&eacute;e des
+antiques du Louvre.</p>
+<p>17&deg; On pourrait faire &eacute;galement, &agrave; Th&egrave;bes
+et dans toutes les autres
+parties de l'&Eacute;gypte, des achats d'objets int&eacute;ressants
+pour les
+<i>collections</i> royales; on pourrait compl&eacute;ter ainsi avec
+avantage les
+diverses s&eacute;ries de monuments antiques qui existent dans ces
+&eacute;tablissements.</p>
+<p>18&deg; On d&eacute;sire depuis longtemps que des personnes
+instruites dans les
+langues orientales visitent les couvents de la vall&eacute;e des lacs
+de Natron
+et de la Haute-&Eacute;gypte, et examinent les livres coptes ou autres
+que
+renferment les <i>biblioth&egrave;ques des moines chr&eacute;tiens</i>,
+lesquelles peuvent
+contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait &ecirc;tre
+faite avec
+soin pendant le voyage, et il serait facile peut-&ecirc;tre
+d'acqu&eacute;rir des
+manuscrits int&eacute;ressants &agrave; peu de frais.</p>
+<p>19&deg; Quelques voyageurs en &Eacute;gypte ont parl&eacute;
+d'inscriptions en <i>caract&egrave;res
+inconnus</i>, trac&eacute;es ou grav&eacute;es sur quelques monuments;
+on s'attacherait &agrave;
+les recueillir, pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'elles sont
+consid&eacute;r&eacute;es comme
+inconnues. Il en serait de m&ecirc;me des <i>manuscrits</i> ou <i>inscriptions
+en
+ph&eacute;nicien</i>, dont il n'existe encore qu'un tr&egrave;s-petit
+nombre en Europe,
+ainsi que des inscriptions en caract&egrave;res pers&eacute;politains
+ou
+<i>cun&eacute;iformes</i>, dont l'alphabet n'est pas encore
+enti&egrave;rement connu,
+quoique les monuments o&ugrave; ils sont employ&eacute;s ne soient pas
+tr&egrave;s-rares. La
+d&eacute;couverte des hi&eacute;roglyphes phon&eacute;tiques a concouru
+&agrave; accro&icirc;tre cet
+alphabet au moyen d'une courte inscription en caract&egrave;res
+cun&eacute;iformes et
+en caract&egrave;res &eacute;gyptiens. On peut en trouver d'autres, qui
+seraient
+soigneusement copi&eacute;es.</p>
+<p>20&deg; Il manque &agrave; la Biblioth&egrave;que du Roi
+quelques-uns des plus utiles
+ouvrages de la <i>litt&eacute;rature arabe</i>. On aurait
+peut-&ecirc;tre l'occasion de
+les acqu&eacute;rir &agrave; un prix convenable.</p>
+<p>Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en &Eacute;gypte.</p>
+<p>Pour l'ex&eacute;cuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres
+du Roi.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="LETTRES2"></a>
+<h2>LETTRES</h2>
+<h2>&Eacute;CRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE</h2>
+<p><br>
+</p>
+<p style="text-align: right;"><small>Lyon, le 18 juillet 1828.</small></p>
+<p>Me voici arriv&eacute; &agrave; Lyon en tr&egrave;s-bonne
+sant&eacute;. J'ai trouv&eacute; notre ami M.
+Artaud pr&ecirc;t &agrave; me recevoir, et je me suis &eacute;tabli
+dans son mus&eacute;e.</p>
+<p>J'ai trouv&eacute; dans celui de la ville, entre autres morceaux
+curieux, une
+statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, repr&eacute;sentant le
+dieu Nil,
+morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon <i>Panth&eacute;on</i>:
+c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir
+rencontr&eacute;e.</p>
+<p>M. Artaud a &eacute;crit aujourd'hui &agrave; M. Sallier d'Aix, pour
+l'informer de mon
+prochain passage par cette ville. Je m'attends donc &agrave; faire une
+bonne
+r&eacute;colte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux
+jours
+s'il le faut.</p>
+<p><br>
+</p>
+<div style="text-align: right;"><big>Toulon, 25 juillet 1828.</big></div>
+<p>Je suis arriv&eacute; ici hier au soir en parfaite sant&eacute; et
+apr&egrave;s un voyage
+moins p&eacute;nible que la saison d'&eacute;t&eacute; et le ciel de
+Provence ne pouvaient le
+faire supposer. Partis d'Aix &agrave; trois heures du matin, nous
+&eacute;tions &agrave;
+Toulon sur les six heures du soir; je me suis &agrave; peine
+aper&ccedil;u de la
+chaleur pendant la route, gr&acirc;ce aux fourrures en laine dont je
+suis
+couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: <i>Qui pare
+le
+froid pare le chaud</i>, doit &ecirc;tre &eacute;man&eacute; comme tant
+d'autres de la sagesse
+des nations.</p>
+<p>Il m'a &eacute;t&eacute; impossible d'&eacute;crire d'Aix comme j'en
+avais le projet: le
+cabinet de M. Sallier m'a occup&eacute; pendant les deux jours que j'ai
+pass&eacute;s
+dans cette vieille ville. J'y ai trouv&eacute; quelques pi&egrave;ces
+importantes que
+j'ai copi&eacute;es ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second
+jour que
+M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus &eacute;gyptiens
+non
+fun&eacute;raires, dans lequel j'ai trouv&eacute;: 1&deg; un long
+papyrus en fort mauvais
+&eacute;tat, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le
+tout en
+belle &eacute;criture hi&eacute;ratique; 2&deg; deux rouleaux contenant
+des esp&egrave;ces d'odes
+ou litanies &agrave; la louange d'un Pharaon; 3&deg; un rouleau dont
+les premi&egrave;res
+pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de
+Rhams&egrave;s-S&eacute;sostris en style biblique, c'est-&agrave;-dire
+sous la forme d'une
+ode dialogu&eacute;e, entre les dieux et le roi.</p>
+<p>Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps
+que j'ai donn&eacute; &agrave; son examen m'a convaincu que c'est un
+vrai tr&eacute;sor
+historique. J'en ai tir&eacute; les noms d'une quinzaine de nations
+vaincues,
+parmi lesquelles sont sp&eacute;cialement nomm&eacute;s les Ioniens, <i>Iouni,
+Iavani</i>,
+et les Lyciens, <i>Louka</i>, ou <i>Louki</i>; plus les
+&Eacute;thiopiens, les Arabes,
+etc. Il est parl&eacute; de leurs chefs emmen&eacute;s en
+captivit&eacute;, et des
+impositions que ces pays ont support&eacute;es. Ce manuscrit a
+pleinement
+justifi&eacute; mon id&eacute;e sur le groupe qui qualifie les noms de
+pays &eacute;trangers,
+et ceux de personnages en langues &eacute;trang&egrave;res. J'ai
+relev&eacute; avec soin tous
+ces noms de peuples vaincus, qui, &eacute;tant parfaitement lisibles et
+en
+&eacute;criture hi&eacute;ratique, me serviront &agrave;
+reconna&icirc;tre ces m&ecirc;mes noms en
+hi&eacute;roglyphes sur les monuments de Th&egrave;bes, et &agrave; les
+restituer, s'ils sont
+effac&eacute;s en partie.</p>
+<p>Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hi&eacute;ratique
+porte sa date &agrave;
+la derni&egrave;re page. Il a &eacute;t&eacute; &eacute;crit (dit le
+texte) <i>l'an IX, au mois de
+Paoni</i>, du r&egrave;gne de Rhams&egrave;s le Grand. Je me propose
+d'&eacute;tudier &agrave; fond ce
+papyrus, &agrave; mon retour d'&Eacute;gypte.</p>
+<p>M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois
+pierres qui portent les fragments du d&eacute;cret romain relatif au
+prix des
+denr&eacute;es et marchandises; je l'aurais faite moi-m&ecirc;me, mais,
+malheureusement, on a rempli en pl&acirc;tre durci les lettres du
+texte: on
+les fera laver et nettoyer.</p>
+<p><br>
+</p>
+<div style="text-align: right;"><big>Toulon, le 29 juillet.</big></div>
+<p>J'ai re&ccedil;u la premi&egrave;re lettre de Paris, attendue
+d&eacute;j&agrave; avec impatience. Ma
+s&eacute;rie de num&eacute;ros ne commencera qu'apr&egrave;s
+l'embarquement, et ma premi&egrave;re
+sera dat&eacute;e des domaines de Neptune, car j'esp&egrave;re que nous
+rencontrerons
+en route quelque b&acirc;timent revenant en Europe, et qu'il sera
+possible de
+le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes
+seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que
+dans deux mois au plus t&ocirc;t, les d&eacute;parts d'Alexandrie pour
+France &eacute;tant
+extr&ecirc;mement rares. Notre corvette, destin&eacute;e &agrave;
+convoyer les b&acirc;timents
+marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non
+qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le
+commerce avec l'&Eacute;gypte est dans un &eacute;tat complet de
+torpeur; l'&Eacute;gypte
+elle-m&ecirc;me n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois,
+que nos
+relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir,
+du reste, des nouvelles positives sur notre position &agrave;
+l'&eacute;gard de
+l'&Eacute;gypte, car je re&ccedil;ois &agrave; l'instant un rendez-vous
+au lazaret, de la
+part de M. L&eacute;on de Laborde, arrivant d'Alexandrie en
+trente-trois jours.
+Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou esp&eacute;rer; le
+ton de sa
+lettre est d'ailleurs tr&egrave;s-rassurant, et je n'en augure que de
+bonnes
+nouvelles.</p>
+<p>Nos Parisiens sont arriv&eacute;s ce matin; et nos Toscans le soir,
+apr&egrave;s un
+voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde &agrave;
+traverser le cordon sanitaire &eacute;tabli &agrave; la
+fronti&egrave;re du Pi&eacute;mont par le
+roi de Sardaigne, qui, tromp&eacute; par les exag&eacute;rations d'un
+capitaine
+marchand de Marseille, d&eacute;barqu&eacute; &agrave; G&ecirc;nes,
+s'est imagin&eacute; que la peste
+ravageait la Provence; les r&eacute;giments ont march&eacute; pour
+occuper tous les
+d&eacute;bouch&eacute;s des Alpes, et les lettres et journaux venant de
+France sont
+taillad&eacute;s et pass&eacute;s au vinaigre. Il est connu en Italie
+que nous mourons
+ici et &agrave; Marseille par centaines: tandis que le temps est
+superbe, gr&acirc;ce
+&agrave; une brise d'ouest qui rafra&icirc;chit l'air et nous jettera
+en pleine mer
+en moins d'une heure.</p>
+<p>La mer promet d'&ecirc;tre excellente. J'ai d&eacute;j&agrave;
+essay&eacute; mon estomac, et je le
+crois assez bien amarin&eacute;, ayant couru la rade en barque par une
+mer
+assez grosse.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>30 juillet.</small></p>
+<p>Il m'a &eacute;t&eacute; impossible de voir M. de Laborde; la brise
+&eacute;tait trop forte
+pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite
+embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain &agrave;
+une
+heure: mais &agrave; cette heure-l&agrave;, je serai d&eacute;j&agrave;
+loin de Toulon, puisque
+notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos
+gros
+effets sont &agrave; bord, et nous sommes pr&ecirc;ts &agrave; dire
+adieu &agrave; la terre ferme.
+On me fait esp&eacute;rer de toucher en Sicile. J'ai demand&eacute;
+&agrave; l'amiral qu'il
+perm&icirc;t au commandant de nous d&eacute;barquer quelques heures
+&agrave; Agrigente; cela
+est accord&eacute;. C'est &agrave; la mer &agrave; nous le permettre
+maintenant. Si elle est
+bonne, j'&eacute;crirai &agrave; l'ombre d'une des colonnes doriques du
+temple de
+Jupiter.</p>
+<p>Adieu; soyez sans inqui&eacute;tude, les dieux de l'&Eacute;gypte
+veillent sur nous.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>En mer, entre la Sardaigne et la
+Sicile, 3 ao&ucirc;t 1828.</small></p>
+<p>Je vais essayer d'&eacute;crire malgr&eacute; le mouvement du
+vaisseau, qui, pouss&eacute;
+par un vent &agrave; souhait, marche assez rapidement vers la
+c&ocirc;te occidentale
+de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence.
+Jusqu'ici la travers&eacute;e a &eacute;t&eacute; des plus heureuses,
+et le plus difficile
+est fait: mon estomac a subi toutes ses &eacute;preuves, et je me
+trouve
+parfaitement bien maintenant. Le repos forc&eacute; dont on jouit sur
+le
+b&acirc;timent, et l'impossibilit&eacute; de s'y occuper avec quelque
+suite, ont
+tourn&eacute; au profit de ma sant&eacute;, et je me porte &agrave;
+merveille.</p>
+<p>Je ne parlerai point des deux jours pass&eacute;s, n'ayant eu sous
+les yeux que
+le ciel et la mer. Le tableau, quoique vari&eacute; par quelques
+&eacute;volutions de
+marsouins et la lourde apparition de deux cachalots,
+pr&eacute;senterait trop
+d'uniformit&eacute;. La s&egrave;che d&eacute;solation des c&ocirc;tes
+de Sardaigne, pays bien
+digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de
+bien
+int&eacute;ressant.</p>
+<p>Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de d&eacute;barquer au
+milieu des
+temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour
+demain au soir, si &Eacute;ole et Neptune veulent bien nous octroyer
+cette
+douceur.</p>
+<p><br>
+</p>
+<div style="text-align: right;"><big>Du 4.</big></div>
+<p>Nous ayons tourn&eacute;, pendant la nuit, la pointe ouest de la
+Sardaigne, et
+couru la c&ocirc;te m&eacute;ridionale, vraie succursale de l'Afrique.
+Ce matin nous
+ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on
+aper&ccedil;oit l'&icirc;le
+de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme
+malencontreux nous emp&ecirc;che d'avancer.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Du 5.</small></p>
+<p>Apr&egrave;s une nuit pass&eacute;e &agrave; louvoyer, nous avons
+revu Maritimo de bon matin,
+&agrave; deux ou trois lieues de nous. Le vent s'&eacute;tant enfin
+lev&eacute;, le vaisseau
+a pass&eacute; devant les &icirc;les de Favignana et Levanzo; nous
+avions en
+perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont
+&Eacute;ryx si vant&eacute; dans l'En&eacute;ide. L'apr&egrave;s-midi,
+nous avons pass&eacute; devant
+Marsalla et salu&eacute; d&eacute;votement ses excellents vignobles: il
+s'est m&ecirc;l&eacute; &agrave;
+mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a
+d&eacute;pass&eacute; cette ville
+qui fut la vieille Lilyb&eacute;e, le principal &eacute;tablissement
+carthaginois en
+Sicile. Cette c&ocirc;te m&eacute;ridionale est d'une beaut&eacute;
+parfaite.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Du 6.</small></p>
+<p>Je n'ai pu saluer les ruines de S&eacute;linonte, nous les avons
+ras&eacute;es de
+nuit. La c&ocirc;te est ici un peu plus s&egrave;che, quoique
+pittoresque, et d'un
+ton africain &agrave; faire plaisir. On a jet&eacute; l'ancre dans la
+rade
+d'Agrigente; l&agrave; sont une foule de monuments grecs que nous
+d&eacute;sirons
+visiter et &eacute;tudier. Mais il est probablement
+d&eacute;cid&eacute; que nous aurons le
+d&eacute;boire d'&ecirc;tre venus &agrave; quatre cents toises de ces
+temples sans pouvoir
+m&ecirc;me les apercevoir. Nous payons ch&egrave;rement la sottise du
+capitaine
+marseillais qui a r&eacute;pandu &agrave; G&ecirc;nes la nouvelle de la
+fameuse peste de
+Marseille. &Eacute;tant all&eacute;s au lazaret d'Agrigente avec le
+commandant, on
+nous a r&eacute;pondu que des ordres de Palerme, arriv&eacute;s la
+veille, d&eacute;fendaient
+express&eacute;ment qu'on donn&acirc;t pratique &agrave; aucun
+b&acirc;timent venu des ports
+m&eacute;ridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon &eacute;tait un
+port du <i>nord</i>;
+le bon Sicilien a r&eacute;pondu qu'il le savait tr&egrave;s-bien, mais
+que, n'ayant
+aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre
+de d&eacute;barquer sans l'autorisation de l'intendant de la province
+d'Agrigente. On nous a promis une r&eacute;ponse pour demain &agrave;
+huit heures; et
+nous avons regagn&eacute; la corvette, la mort dans l'&acirc;me et sans
+l'esp&eacute;rance
+d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien l&agrave; jouer de
+malheur, et
+je comprends enfin le supplice de Tantale.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Du 7, &agrave; six heures du matin.</small></p>
+<p>Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout
+espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et
+demie d'ici &agrave; terre, pour t&acirc;cher de la faire mettre
+&agrave; la poste &agrave; travers
+toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous &agrave; faire
+plaisir,
+bon app&eacute;tit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut
+absolument nous
+traiter en pestif&eacute;r&eacute;s! Je rouvrirais ma lettre si j'avais
+&agrave; vous
+annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'&agrave; deux
+milles
+de distance; je serais si heureux de d&eacute;barquer au milieu de ces
+v&eacute;n&eacute;rables ruines! Mais je n'ose y compter.</p>
+<p>Si nous n'avons pas l'entr&eacute;e &agrave; huit heures, nous
+mettrons imm&eacute;diatement
+&agrave; la voile, pour courir sur Malte.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 22 ao&ucirc;t 1828.</small></p>
+<p>Je hasarde ces lignes par un b&acirc;timent toscan qui part demain
+pour
+Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en
+France
+aussit&ocirc;t que celle dont veut bien se charger notre excellent
+commandant
+de l'Egl&eacute;, lequel retourne en Europe et met &agrave; la voile
+mardi prochain,
+je mets un n&deg; 1 provisoire &agrave; celle-ci, r&eacute;servant tous
+les d&eacute;tails pour
+la seconde, qui sera le v&eacute;ritable num&eacute;ro premier.</p>
+<p>Je suis arriv&eacute; le 18 ao&ucirc;t dans cette terre
+d'&Eacute;gypte, apr&egrave;s laquelle je
+soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a trait&eacute; en
+m&egrave;re tendre, et
+j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne sant&eacute; que j'y
+apporte.
+J'ai pu boire de l'eau fra&icirc;che &agrave; discr&eacute;tion, et
+cette eau-l&agrave; est de
+l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nomm&eacute; <i>Mahmoudi&eacute;h</i>
+en
+l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.</p>
+<p>J'ai pu voir M. Drovetti le soir m&ecirc;me de mon arriv&eacute;e,
+et l&agrave; j'ai appris
+qu'il m'avait &eacute;crit et conseill&eacute; d'ajourner mon voyage.
+Depuis la date
+de cette lettre, heureusement arriv&eacute;e trop tard &agrave; Paris,
+les choses sont
+bien chang&eacute;es. Vous devez conna&icirc;tre d&eacute;j&agrave; les
+conventions pour
+l'&eacute;vacuation de la Mor&eacute;e, consenties le 6 juillet par
+Ibrahim-Pacha et
+sign&eacute;es il y a une douzaine de jours par le vice-roi
+Mohammed-Aly. Mon
+voyage ne rencontrera aucun emp&ecirc;chement; le pacha est
+inform&eacute; de mon
+arriv&eacute;e, et il a bien voulu me faire dire que j'&eacute;tais le
+bienvenu; je
+lui serai pr&eacute;sent&eacute; demain ou apr&egrave;s-demain au plus
+tard. Tout se dispose
+au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que
+j'ai d&eacute;j&agrave; secou&eacute; tous les pr&eacute;jug&eacute;s
+inspir&eacute;s par de pr&eacute;tendus historiens.</p>
+<p>J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement
+d&eacute;licieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre
+d'ex&eacute;cution de nos
+projets sur Alexandrie et ses environs est d&eacute;j&agrave;
+r&eacute;gl&eacute;; ils comprennent
+les ob&eacute;lisques dits de Cl&eacute;op&acirc;tre, dont nous aurons
+enfin une copie
+exacte, et ensuite la colonne de Pomp&eacute;e; il faut savoir enfin
+&agrave; quoi
+s'en tenir sur son inscription d&eacute;dicatoire, et si elle porte le
+nom de
+l'empereur <i>Diocl&eacute;tien</i>: nous en aurons une bonne
+empreinte.</p>
+<p>Notre jeunesse est &eacute;merveill&eacute;e de ce qu'elle a
+d&eacute;j&agrave; vu.... A ma
+prochaine les d&eacute;tails: la s&eacute;rie de mes lettres
+d'observation commencera
+r&eacute;ellement avec elle....</p>
+<p>Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="LETTRES3"></a>
+<h2>LETTRES</h2>
+<h2>&Eacute;CRITES</h2>
+<h2>D'&Eacute;GYPTE ET DE NUBIE</h2>
+<h2>EN 1828 ET 1829</h2>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="PREMIERE_LETTRE"></a>
+<h2>PREMI&Egrave;RE LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, du 18 au 29 ao&ucirc;t
+1828.</small></p>
+<p>Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet,
+jour
+de notre d&eacute;part de Toulon sur la corvette du roi <i>l'&Eacute;gl&eacute;</i>,
+command&eacute;e par
+M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de fr&eacute;gate, jusqu'au 7 ao&ucirc;t
+que nous avons
+quitt&eacute; la c&ocirc;te de Sicile apr&egrave;s une station de
+vingt-quatre heures, et
+sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'apr&egrave;s les
+informations parvenues de bonne source aux autorit&eacute;s
+siciliennes, nous
+&eacute;tions tous en proie &agrave; la <i>grande peste</i> qui ravage
+Marseille, &agrave; ce
+qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlement&eacute; avec des
+officiers
+envoy&eacute;s par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient
+qu'en
+tremblant, &agrave; trente pas de distance; nous avons
+&eacute;t&eacute; d&eacute;clar&eacute;s bien et
+d&ucirc;ment pestif&eacute;r&eacute;s, et il nous a fallu renoncer
+&agrave; descendre &agrave; terre, au
+milieu des temples grecs les mieux conserv&eacute;s de toute la Sicile.
+Nous
+rem&icirc;mes donc tristement &agrave; la voile, courant sur Malte, que
+nous
+doubl&acirc;mes le lendemain 8 ao&ucirc;t au matin, en passant &agrave;
+une port&eacute;e de canon
+des &icirc;les Gozzo et Cumino, et de Cit&eacute;-La-Valette, que nous
+avons
+parfaitement vue dans ses d&eacute;tails ext&eacute;rieurs.</p>
+<p>C'est apr&egrave;s avoir reconnu successivement le plateau de la
+Cyr&eacute;na&iuml;que et
+le cap Rasat, et avoir long&eacute; de temps &agrave; autre la
+c&ocirc;te blanche et basse
+de l'Afrique, sans &ecirc;tre trop incommod&eacute;s par la chaleur,
+que nous
+aper&ccedil;&ucirc;mes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la
+vieille
+<i>Taposiris,</i> nomm&eacute;e aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous
+approchions
+ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous
+r&eacute;v&eacute;laient d&eacute;j&agrave;
+la colonne de Pomp&eacute;e, toute l'&eacute;tendue du Port-Vieux
+d'Alexandrie, la
+ville m&ecirc;me dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et
+une
+immense for&ecirc;t de m&acirc;ts de b&acirc;timents, au travers
+desquels se montraient
+les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entr&eacute;e de la passe, un
+coup de
+canon de notre corvette amena &agrave; notre bord un pilote arabe qui
+dirigea
+la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute
+s&ucirc;ret&eacute; au
+milieu du Port-Vieux. Nous nous trouv&acirc;mes l&agrave;
+entour&eacute;s de vaisseaux
+fran&ccedil;ais, anglais, &eacute;gyptiens, turcs et alg&eacute;riens,
+et le fond de ce
+tableau, v&eacute;ritable mac&eacute;doine de peuples, &eacute;tait
+occup&eacute; par les carcasses
+des b&acirc;timents orientaux &eacute;chapp&eacute;s aux
+d&eacute;sastres de Navarin. Tout &eacute;tait en
+paix autour de nous, et voil&agrave;, je pense, une preuve de la
+puissante
+influence du vice-roi d'&Eacute;gypte sur l'esprit de ses
+&Eacute;gyptiens.</p>
+<p>Nous en avions donc fini avec la mer, d&egrave;s le 18 &agrave; cinq
+heures du soir:
+il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous s&eacute;parer de
+notre
+commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable &agrave; tous
+&eacute;gards, et des
+autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont combl&eacute;s de
+pr&eacute;venances et de soins, et nous ont procur&eacute; par leur
+instruction tous
+les charmes de la plus agr&eacute;able soci&eacute;t&eacute;; mes
+compagnons et moi
+n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.</p>
+<p>A peine mouill&eacute;s dans le port, plusieurs officiers
+sup&eacute;rieurs des
+vaisseaux fran&ccedil;ais vinrent &agrave; notre bord, et nous
+donn&egrave;rent d'excellentes
+nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine &eacute;vacuation de
+la
+Mor&eacute;e par les troupes d'Ibrahim, en cons&eacute;quence d'une
+convention
+r&eacute;cente. On attend dans peu de jours la rentr&eacute;e de la
+premi&egrave;re division
+de l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne.</p>
+<p>M. le chancelier du consulat-g&eacute;n&eacute;ral de France voulut
+bien aussi venir &agrave;
+notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se
+trouvait
+heureusement &agrave; Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir
+m&ecirc;me, &agrave; six
+heures, je me rendis &agrave; terre, avec notre brave commandant et mes
+compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je
+baisai le sol &eacute;gyptien en le touchant pour la premi&egrave;re
+fois, apr&egrave;s
+l'avoir si longtemps d&eacute;sir&eacute;. A peine
+d&eacute;barqu&eacute;s, nous f&ucirc;mes entour&eacute;s par
+des conducteurs d'&acirc;nes (ce sont les fiacres du pays), et,
+mont&eacute;s sur ces
+nobles coursiers, nous entr&acirc;mes dans Alexandrie.</p>
+<p>Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en
+donner une id&eacute;e compl&egrave;te; ce fut pour nous comme une
+apparition des
+antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs &eacute;troits
+bord&eacute;s
+d'&eacute;choppes, encombr&eacute;s d'hommes de toutes les couleurs, de
+chiens
+endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous
+les c&ocirc;t&eacute;s et se m&ecirc;lant &agrave; la voix glapissante
+des femmes, ou d'enfants &agrave;
+demi nus; une poussi&egrave;re &eacute;touffante, et par-ci
+par-l&agrave; quelques seigneurs
+magnifiquement habill&eacute;s, maniant habilement de beaux chevaux
+richement
+harnach&eacute;s, voil&agrave; ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie.
+Apr&egrave;s une
+demi-heure de course sur nos &acirc;nes et une infinit&eacute; de
+d&eacute;tours, nous
+arriv&acirc;mes chez M. Drovetti, dont l'accueil empress&eacute; mit le
+comble &agrave;
+toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arriv&eacute;e au
+milieu
+des circonstances actuelles, il nous en f&eacute;licita cependant, et
+nous
+donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune
+difficult&eacute;; son cr&eacute;dit, fruit de sa conduite noble,
+franche et
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, qui n'a jamais pour objet que le
+service de notre
+monarque dont le nom est partout v&eacute;n&eacute;r&eacute;, et
+l'honneur de la France, est
+une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore
+&agrave;
+ses pr&eacute;venances, en m'offrant un logement au palais de France,
+l'ancien
+quartier-g&eacute;n&eacute;ral de notre arm&eacute;e. J'y ai
+trouv&eacute; un petit appartement
+tr&egrave;s-agr&eacute;able, c'est celui de Kl&eacute;ber, et ce n'est
+pas sans de vives
+&eacute;motions que je me suis couch&eacute; dans l'alc&ocirc;ve
+o&ugrave; a dormi le vainqueur
+d'H&eacute;liopolis.</p>
+<p>Du reste, le souvenir des Fran&ccedil;ais est partout dans
+Alexandrie, tant
+notre influence y fut douce et &eacute;quitable. En arrivant, j'ai
+entendu
+battre la retraite par les tambours et les fifres &eacute;gyptiens sur
+les
+m&ecirc;mes airs qu'&agrave; Paris. Toutes les anciennes marches
+fran&ccedil;aises pour la
+troupe ont &eacute;t&eacute; adopt&eacute;es par le Nizam-Gedid, et de
+vieux Arabes parlent
+encore en fran&ccedil;ais. Il y a trois jours, allant de grand matin
+visiter
+l'ob&eacute;lisque de Cl&eacute;op&acirc;tre, et au milieu des collines
+de sables qui
+couvrent les d&eacute;bris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un
+Arabe
+aveugle et &acirc;g&eacute;, conduit par un enfant: j'approchai, et
+l'aveugle,
+inform&eacute; que j'&eacute;tais Fran&ccedil;ais, me dit
+aussit&ocirc;t ces propres mots en me
+saluant de la main: <i>Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je
+n'ai
+pas encore d&eacute;jeun&eacute;.</i> Ne pouvant ni ne voulant
+r&eacute;sister &agrave; une telle
+&eacute;loquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de
+France qui
+me restaient; en les t&acirc;tant il s'&eacute;cria aussit&ocirc;t: <i>Cela
+ne passe plus
+ici, mon ami.</i> Je substituai &agrave; cette monnaie fran&ccedil;aise
+une piastre
+d'&Eacute;gypte: <i>Ah! voil&agrave; qui est bon, mon ami,</i>
+ajouta-t-il; <i>je te
+remercie, citoyen.</i> De telles rencontres dans le d&eacute;sert
+valent un bon
+op&eacute;ra &agrave; Paris.</p>
+<p>Je suis d&eacute;j&agrave; familiaris&eacute; avec les usages et
+coutumes du pays; le caf&eacute;,
+la pipe, la siesta, les &acirc;nes, la moustache et la chaleur; surtout
+la
+sobri&eacute;t&eacute;, qui est une v&eacute;ritable vertu &agrave; la
+table de M. Drovetti, o&ugrave; nous
+nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.</p>
+<p>J'ai visit&eacute; tous les monuments des environs; la colonne de
+Pomp&eacute;e n'a
+rien de fort extraordinaire; j'y ai trouv&eacute; cependant &agrave;
+glaner. Elle
+repose sur un massif construit de d&eacute;bris antiques, et j'ai
+reconnu
+parmi ces d&eacute;bris le cartouche de Psamm&eacute;tichus II. Je n'ai
+pas n&eacute;glig&eacute;
+l'inscription grecque qui d&eacute;pend de la colonne, et sur laquelle
+existent
+encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera
+cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants
+cette
+copie fid&egrave;le qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument
+historique. J'ai visit&eacute; plus souvent les ob&eacute;lisques de
+Cl&eacute;op&acirc;tre,
+toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un <i>bon
+cabal</i> (d&eacute;nomination proven&ccedil;ale). De ces deux
+ob&eacute;lisques, celui qui est
+debout a &eacute;t&eacute; donn&eacute; au Roi par le pacha
+d'&Eacute;gypte, et j'esp&egrave;re qu'on
+prendra les moyens n&eacute;cessaires pour faire transporter cet
+ob&eacute;lisque &agrave;
+Paris. Celui qui est &agrave; terre appartient aux Anglais. J'ai
+d&eacute;j&agrave; copi&eacute; et
+fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hi&eacute;roglyphiques.
+On en
+aura donc, et pour la premi&egrave;re fois, je puis le dire, un dessin
+exact.
+Ces deux ob&eacute;lisques, &agrave; trois colonnes de
+caract&egrave;res sur chaque face, ont
+&eacute;t&eacute; primitivement &eacute;rig&eacute;s par le roi Moeris
+devant le grand temple du
+Soleil &agrave; H&eacute;liopolis. Les inscriptions lat&eacute;rales
+sont de S&eacute;sostris, et
+j'en ai d&eacute;couvert deux autres tr&egrave;s-courtes, &agrave; la
+face est, qui sont du
+successeur de S&eacute;sostris. Ainsi, trois &eacute;poques sont
+marqu&eacute;es sur ces
+monuments; le d&eacute; antique en granit ros&eacute;, sur lequel
+chacun d'eux avait
+&eacute;t&eacute; plac&eacute;, existe encore; mais j'ai
+v&eacute;rifi&eacute;, en faisant fouiller par mes
+Arabes dirig&eacute;s par notre architecte M. Bibent, que ce d&eacute;
+repose sur un
+socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.</p>
+<p>C'est le 24 ao&ucirc;t, &agrave; huit heures du matin, que nous
+avons &eacute;t&eacute; re&ccedil;us par
+le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec
+beaucoup de soin dans le go&ucirc;t des palais de Constantinople; ces
+&eacute;difices, de belle apparence, sont situ&eacute;s dans l'ancienne
+&icirc;le du Phare.
+Nous nous y sommes rendus en corps, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s de M.
+Drovetti, tous
+habill&eacute;s au mieux, et les uns dans une cal&egrave;che
+attel&eacute;e de deux beaux
+chevaux conduits habilement &agrave; toute bride dans les rues
+d'Alexandrie par
+le cocher de M. Drovetti, et les autres mont&eacute;s sur des
+&acirc;nes escortant la
+cal&egrave;che.</p>
+<p>Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes
+entr&eacute;s
+dans une vaste pi&egrave;ce remplie de fonctionnaires, et nous avons
+&eacute;t&eacute;
+imm&eacute;diatement introduits dans une seconde salle, perc&eacute;e
+&agrave; jour: dans un
+de ses angles, entre deux crois&eacute;es, &eacute;tait assise S.A.,
+dans un costume
+fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa
+taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de
+ga&icirc;t&eacute; qui surprend dans un personnage occup&eacute; de si
+grandes choses. Ses
+yeux ont une expression tr&egrave;s-vive, et une magnifique barbe
+blanche
+couvre sa poitrine. S.A., apr&egrave;s avoir demand&eacute; de nos
+nouvelles, a bien
+voulu nous dire que nous &eacute;tions les bienvenus, et me questionner
+ensuite
+sur le plan de mon voyage. Je l'ai expos&eacute; sommairement, et j'ai
+demand&eacute;
+les firmans n&eacute;cessaires; ils m'ont &eacute;t&eacute;
+accord&eacute;s sur-le-champ, avec deux
+chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite
+parl&eacute; des affaires de la Gr&egrave;ce, et nous a fait part de la
+nouvelle du
+jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livr&eacute; &agrave;
+des Grecs
+introduits dans sa chambre par des soldats infid&egrave;les
+soudoy&eacute;s. Quoique
+fort &acirc;g&eacute;, Ahmed s'est vigoureusement d&eacute;fendu, a
+tu&eacute; sept de ses
+assassins, mais a succomb&eacute; sous le nombre. Le vice-roi nous a
+fait
+donner ensuite le caf&eacute;, et nous avons pris cong&eacute; de S.A.,
+qui nous a
+accompagn&eacute;s avec des saluts de main tr&egrave;s-bienveillants.
+C'est encore une
+gr&acirc;ce de plus dont nous sommes redevables aux bont&eacute;s
+in&eacute;puisables de M.
+Drovetti.</p>
+<p>La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a
+&eacute;t&eacute; re&ccedil;ue aussi
+le lendemain, 25 ao&ucirc;t, par le vice-roi, pr&eacute;sent&eacute;e
+par M. Rosetti,
+consul-g&eacute;n&eacute;ral de Toscane. Elle a re&ccedil;u le
+m&ecirc;me accueil, les m&ecirc;mes
+promesses et la m&ecirc;me protection. L'&Eacute;gypte, disait S.A.,
+devait &ecirc;tre pour
+nous comme notre pays m&ecirc;me; et je suis persuad&eacute; que le
+vice-roi est
+tr&egrave;s-flatt&eacute; de la confiance que nos gouvernements ont
+mise dans son
+caract&egrave;re, en autorisant notre entreprise dans les circonstances
+actuelles.</p>
+<p>Je compte rester &agrave; Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps
+est
+n&eacute;cessaire pour nos pr&eacute;paratifs. Les chaleurs du Caire,
+et une maladie
+assez b&eacute;nigne qui y r&egrave;gne, baisseront en attendant. Le
+Nil haussera en
+m&ecirc;me temps. J'ai d&eacute;j&agrave; bu largement de ses eaux que
+nous apporte le canal
+construit par l'ordre du pacha, et nomm&eacute; pour cela le <i>Mahmoudi&eacute;h.</i>
+Le
+fleuve sacr&eacute; est en bon &eacute;tat; l'inondation est
+assur&eacute;e pour le pays bas;
+deux coud&eacute;es de plus suffiront pour le haut. Nous sommes
+d'ailleurs ici
+comme dans une contr&eacute;e qui serait l'abr&eacute;g&eacute; de
+l'Europe, bien re&ccedil;us et
+f&ecirc;t&eacute;s par tous les consuls de l'Occident, qui nous
+t&eacute;moignent le plus
+vif int&eacute;r&ecirc;t. Nous avons &eacute;t&eacute; tous
+r&eacute;unis successivement chez MM. Acerbi,
+Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de
+Su&egrave;de et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. M&eacute;chain, consul
+de France &agrave;
+Larnaka en Chypre, tr&egrave;s-recommandable sous tous les rapports, et
+l'un
+des anciens de l'exp&eacute;dition fran&ccedil;aise en &Eacute;gypte.</p>
+<p>Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des
+gr&acirc;ces
+infinies &agrave; la protection royale qui nous devance partout, et aux
+soins
+in&eacute;puisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.</p>
+<p>Je suis rempli de confiance dans les r&eacute;sultats de notre
+voyage:
+puissent-ils r&eacute;pondre aux voeux du gouvernement et &agrave; ceux
+de nos amis!
+Je ne m'&eacute;pargnerai en rien pour y r&eacute;ussir.
+J'&eacute;crirai de toutes les
+villes &eacute;gyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons
+n'y
+existent plus: je r&eacute;serverai les d&eacute;tails sur les
+magnificences de Th&egrave;bes
+pour notre v&eacute;n&eacute;rable ami M. Dacier; ils seront
+peut-&ecirc;tre un digne et
+juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits.
+J'ai re&ccedil;u les lettres de Paris de la fin de juillet par le <i>Nisus,</i>
+arriv&eacute; en onze jours. Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="DEUXIEME_LETTRE"></a>
+<h2>DEUXI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<p><br>
+</p>
+<div style="text-align: right;"><big>Alexandrie, le 14 septembre 1828.</big><br>
+</div>
+<p>Mon d&eacute;part pour le Caire est d&eacute;finitivement
+arr&ecirc;t&eacute; pour demain, tous nos
+pr&eacute;paratifs &eacute;tant heureusement termin&eacute;s, ainsi que
+ce que je puis
+appeler l'organisation de l'exp&eacute;dition, chacun ayant sa part
+officielle
+d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est charg&eacute; de la
+sant&eacute;
+et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles,
+ustensiles et engins; M. Lh&ocirc;te, des finances; M. Ga&euml;tano
+Rosellini, du
+mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et
+un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme
+&agrave; moi,
+Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.</p>
+<p>Deux b&acirc;timents &agrave; voile nous porteront sur le Nil; l'un
+est le plus grand
+<i>maasch</i> du pays, et il a &eacute;t&eacute; mont&eacute; par S.A.
+Mehemed-Ali: je l'ai nomm&eacute;
+<i>l'Isis;</i> l'autre est une <i>dahabi&eacute;,</i> o&ugrave; cinq
+personnes logeront assez
+commod&eacute;ment; j'en ai donn&eacute; le commandement &agrave; M.
+Duchesne, en survivance
+du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller &agrave; la
+chasse des
+papillons dans le d&eacute;sert lybique. Cette <i>dahabi&eacute;</i> a
+re&ccedil;u le nom
+d'<i>Athyr:</i> nous voguerons ainsi sous les auspices des deux
+d&eacute;esses les
+plus joviales du Panth&eacute;on &eacute;gyptien. D'Alexandrie au
+Caire, nous ne nous
+arr&ecirc;terons qu'&agrave; <i>K&eacute;rioun,</i> l'ancienne Chereus
+des Grecs, et &agrave;
+<i>Ssa-el-Hagar,</i> l'antique Sa&iuml;s. Je dois ces politesses
+&agrave; la patrie du
+rus&eacute; Psamm&eacute;tichus et du brutal Apri&egrave;s; enfin, je
+verrai s'il reste
+quelques d&eacute;bris de Siouph &agrave; <i>Saouaf&eacute;,</i>
+o&ugrave; naquit Amasis, et &agrave; Sa&iuml;s,
+quelques traces du coll&egrave;ge o&ugrave; Platon et tant d'autres
+Grecs <i>all&egrave;rent &agrave;
+l'&eacute;cole.</i></p>
+<p>Notre sant&eacute; se soutient, et l'&eacute;preuve du climat
+d'Alexandrie, qui est
+une ville toute lybique, est d'un tr&egrave;s-bon augure. Nous sommes
+tous
+enchant&eacute;s de notre voyage, et heureux d'avoir
+&eacute;chapp&eacute; aux d&eacute;p&ecirc;ches
+t&eacute;l&eacute;graphiques qui devaient nous retarder. Les
+circonstances de mauvaise
+apparence ont toutes tourn&eacute; pour nous; quelques
+difficult&eacute;s inattendues
+sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous
+serons heureux partout.</p>
+<p>Je viens &agrave; l'instant (huit heures du soir) de prendre
+cong&eacute; du vice-roi.
+S.A. a &eacute;t&eacute; on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai
+pri&eacute;e d'agr&eacute;er notre
+gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le
+vice-roi a r&eacute;pondu que les princes chr&eacute;tiens traitant ses
+sujets avec
+distinction, la r&eacute;ciprocit&eacute; &eacute;tait pour lui un
+devoir. Nous avons parl&eacute;
+hi&eacute;roglyphes, et il m'a demand&eacute; une traduction des
+inscriptions des
+ob&eacute;lisques d'Alexandrie. Je me suis empress&eacute; de la lui
+promettre, et
+elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le
+chancelier du consulat de France. S.A. a d&eacute;sir&eacute; savoir
+jusqu'&agrave; quel
+point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assur&eacute;
+que nous
+trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprim&eacute; ma
+reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire
+qu'il
+les repoussait d'une mani&egrave;re fort aimable; ces bons musulmans
+nous ont
+trait&eacute;s avec une franchise qui nous charme. Adieu.</p>
+<small><img style="width: 1000px; height: 1419px;"
+ alt="Plan des ruines de Sa&iuml;s" title="Plan des ruines de Sa&iuml;s"
+ src="images/045.png"></small><br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TROISIEME_LETTRE"></a>
+<h2>TROISI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Au Caire, le 27 septembre 1828.</small></p>
+<p>C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitt&eacute; Alexandrie,
+apr&egrave;s
+avoir arbor&eacute; le pavillon de France. Nous avons pris le canal
+nomm&eacute;
+<i>Mahmoudi&eacute;h</i>, auquel ont travaill&eacute; MM. Coste et
+Masi; il suit la
+direction g&eacute;n&eacute;rale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais
+il fait beaucoup
+moins de d&eacute;tours, et se rend plus directement au Nil, en passant
+entre
+le lac Mar&eacute;otis, &agrave; droite, et celui d'<i>Edkou</i>,
+&agrave; gauche. Nous
+d&eacute;bouch&acirc;mes dans le fleuve, le 15 de tr&egrave;s-bonne
+heure, et je con&ccedil;us d&egrave;s
+lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant
+les
+sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et
+sont frapp&eacute;s de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert
+d'arbres
+de toute esp&egrave;ce, au-dessus desquels s'&eacute;l&egrave;vent les
+centaines de minarets
+des nombreux villages qui sont dispers&eacute;s sur cette terre de
+pr&eacute;dilection. Ce spectacle est v&eacute;ritablement enchanteur,
+et la renomm&eacute;e
+de la fertilit&eacute; de la campagne d'&Eacute;gypte n'est point
+exag&eacute;r&eacute;e.</p>
+<p>Le fleuve est immense, et les rives en sont d&eacute;licieuses. Nous
+f&icirc;mes une
+courte halte &agrave; <i>Fouah</i>, o&ugrave; nous arriv&acirc;mes
+&agrave; midi. A sept heures et demie
+du soir, nous d&eacute;pass&acirc;mes <i>D&eacute;souk</i>; c'est le
+lieu o&ugrave; le respectable Salt
+a expir&eacute; il y a quelques mois. Le 16, &agrave; six heures du
+matin, je trouvai,
+en m'&eacute;veillant, le <i>maasch</i> amarr&eacute; dans le
+voisinage de <i>Ssa-el-Hagar</i>,
+o&ugrave; j'avais recommand&eacute; d'aborder pour visiter les ruines
+de Sa&iuml;s, devant
+lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (<i>Voyez la planche
+N&deg; 1.</i>)</p>
+<p>Nos fusils sur l'&eacute;paule, nous gagn&acirc;mes le village qui
+est &agrave; une
+demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chass&egrave;rent en chemin,
+et
+firent lever deux chacals, qui s'&eacute;chapp&egrave;rent &agrave;
+toutes jambes &agrave; travers
+les coups de fusils. Nous nous dirige&acirc;mes sur une grande enceinte
+que
+nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui
+couvrait une partie des terrains, nous for&ccedil;a de faire quelques
+d&eacute;tours,
+et nous pass&acirc;mes sur une premi&egrave;re <i>n&eacute;cropole</i>
+&eacute;gyptienne, b&acirc;tie en
+briques crues. Sa surface est couverte de d&eacute;bris de poterie, et
+j'y
+ramassai quelques fragments de figurines fun&eacute;raires: la grande
+enceinte
+n'&eacute;tait abordable que par une porte forc&eacute;e tout &agrave;
+fait moderne. Je
+n'essayerai point de rendre l'impression que j'&eacute;prouvai
+apr&egrave;s avoir
+d&eacute;pass&eacute; cette porte, et en trouvant sous mes yeux des
+masses &eacute;normes de
+80 pieds de hauteur, semblables &agrave; des rochers
+d&eacute;chir&eacute;s par la foudre ou
+par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette
+immense circonvallation, et reconnus encore des constructions
+&eacute;gyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large
+et 5
+d'&eacute;paisseur. C'&eacute;tait aussi une <i>n&eacute;cropole,</i>
+et cela nous expliqua une
+chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs
+momies les villes situ&eacute;es dans la Basse-&Eacute;gypte, et loin
+des montagnes.
+Cette seconde n&eacute;cropole de Sa&iuml;s, dans les d&eacute;bris
+colossaux de laquelle
+on reconna&icirc;t encore plusieurs &eacute;tages de petites chambres
+fun&eacute;raires (et
+il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de
+longueur, et pr&egrave;s de 500 de large. Sur les parois de
+quelques-unes des
+chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait
+&agrave;
+renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits
+<i>canopes</i>. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre
+eux.</p>
+<p>A droite et &agrave; gauche de cette n&eacute;cropole existent deux
+monticules, sur
+l'un desquels nous avons trouv&eacute; des d&eacute;bris de granit
+rose, de granit
+gris, de beau gr&egrave;s rouge et de <i>marbre blanc,</i> dit de
+Th&egrave;bes. Cette
+derni&egrave;re particularit&eacute; int&eacute;ressera
+particuli&egrave;rement notre ami Dubois,
+qui a tant travaill&eacute; sur les mati&egrave;res employ&eacute;es
+dans les monuments de
+l'antiquit&eacute;; des l&eacute;gendes de Pharaons sont
+sculpt&eacute;es sur ce marbre
+blanc, et j'en ai recueilli de beaux &eacute;chantillons.</p>
+<p>Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces
+&eacute;difices sont
+vraiment &eacute;tonnantes. Le parall&eacute;logramme, dont les petits
+c&ocirc;t&eacute;s n'ont pas
+moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de
+tour. La hauteur de cette muraille peut &ecirc;tre estim&eacute;e
+&agrave; 80 pieds, et son
+&eacute;paisseur mesur&eacute;e est de 54 pieds: on pourrait donc y
+compter les
+grandes briques par millions.</p>
+<p>Cette circonvallation de g&eacute;ant me para&icirc;t avoir
+renferm&eacute; les principaux
+&eacute;difices sacr&eacute;s de <i>Sa&iuml;s</i>. Tous ceux dont il
+reste des d&eacute;bris &eacute;taient
+des <i>n&eacute;cropoles</i>; et, d'apr&egrave;s les indications
+fournies par H&eacute;rodote,
+l'enceinte que j'ai visit&eacute;e renfermerait les tombeaux d'<i>Apri&egrave;s</i>
+et des
+rois <i>sa&iuml;tes</i> ses anc&ecirc;tres. De l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de ceux-ci serait le
+monument fun&eacute;raire de l'usurpateur <i>Amasis</i>. La partie de
+l'enceinte,
+vers le Nil, a pu ais&eacute;ment contenir le grand temple de
+N&eacute;ith, la grande
+d&eacute;esse de Sa&iuml;s; et nous avons donn&eacute; la chasse
+&agrave; coups de fusil &agrave; des
+chouettes, oiseau sacr&eacute; de Minerve ou N&eacute;ith, que les
+m&eacute;dailles de Sa&iuml;s
+et celles d'Ath&egrave;nes sa fille portent pour armes parlantes. A
+quelques
+centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des
+collines qui couvrent une troisi&egrave;me n&eacute;cropole. Elle
+&eacute;tait celle des gens
+de qualit&eacute;: on y a d&eacute;j&agrave; fouill&eacute;, et j'y ai
+vu un &eacute;norme sarcophage en
+basalte vert, celui d'un gardien des temples sous <i>Psamm&eacute;tichus
+II</i>.
+M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la
+d&eacute;pense
+serait trop consid&eacute;rable, et le monument n'est pas assez
+important pour
+la risquer. A mon retour en Basse-&Eacute;gypte, je ferai faire des
+fouilles
+sur ce point-l&agrave; et sur quelques autres, si l'&eacute;tat des
+fonds me le
+permet. Cette derni&egrave;re remarque est importante; avec peu de
+fonds on
+peut faire beaucoup, et je serais afflig&eacute; de quitter ce pays
+sans avoir
+pu assurer, &agrave; peu de frais, l'acquisition de monuments de choix,
+les
+plus propres &agrave; enrichir nos collections royales et &agrave;
+&eacute;clairer les
+travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien
+m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilit&eacute;
+incontestable.<br>
+</p>
+<p><img style="width: 950px; height: 1342px;"
+ alt="Plan des ruines de Sa&iuml;s" title="Plan des ruines de Sa&iuml;s"
+ src="images/050.png"><br>
+</p>
+<br>
+<p>Cette premi&egrave;re visite &agrave; Sa&iuml;s ne sera pas la
+derni&egrave;re; je quittai ce
+lieu, &agrave; six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous
+pass&acirc;mes
+devant <i>Schabour</i>. Le 18, &agrave; neuf heures du matin, nous
+f&icirc;mes halte &agrave;
+<i>Nader</i>, o&ugrave; des Alm&egrave;h nous donn&egrave;rent un
+concert vocal et instrumental,
+suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A
+midi et demi, nous &eacute;tions devant <i>Tharran&eacute;h</i>,
+o&ugrave; je vis des monticules
+de natron, transport&eacute;s des lacs qui le produisent. Le soir, nous
+d&eacute;pass&acirc;mes <i>Mit-Salam&eacute;h</i>, triste village
+assis dans le d&eacute;sert libyque;
+et, faute de vent, nous pass&acirc;mes une partie de la nuit sur la
+rive
+verdoyante du Delta, pr&egrave;s du village d'<i>Aschmoun</i>. Le 19 au
+matin, nous
+v&icirc;mes enfin les Pyramides, dont on pouvait d&eacute;j&agrave;
+appr&eacute;cier les masses,
+quoique nous fussions &agrave; huit lieues de distance. A une heure
+trois
+quarts, nous arriv&acirc;mes au sommet du Delta (<i>Bathn-el-Bakarah</i>,
+le
+Ventre-de-la-Vache), &agrave; l'endroit m&ecirc;me o&ugrave; le fleuve
+se partage en deux
+branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique,
+et la largeur du Nil &eacute;tonnante. A l'occident, les Pyramides
+s'&eacute;l&egrave;vent au
+milieu des palmiers; une multitude de barques et de b&acirc;timents se
+croisent dans tous les sens; &agrave; l'orient, le village
+tr&egrave;s-pittoresque de
+<i>Schoraf&eacute;h</i>; dans la direction d'H&eacute;liopolis: le fond
+du tableau est
+occup&eacute; par le mont <i>Mokattam</i>, que couronne la citadelle
+du Caire, et
+dont la base est cach&eacute;e par la for&ecirc;t de minarets de cette
+grande
+capitale. A trois heures, nous v&icirc;mes le Caire plus distinctement:
+c'est
+l&agrave; que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne
+arriv&eacute;e.
+L'orateur &eacute;tait accompagn&eacute; de deux camarades
+habill&eacute;s d'une fa&ccedil;on
+tr&egrave;s-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariol&eacute;s de
+couleurs
+tranchantes; des barbes et d'&eacute;normes moustaches d'&eacute;toupe
+blanche; des
+langes &eacute;troits, serrant et dessinant toutes les parties de leur
+corps;
+et chacun d'eux s'&eacute;tait ajust&eacute; d'&eacute;normes
+accessoires en linge blanc
+fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques,
+figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs
+d'ancien
+style. Quelques minutes apr&egrave;s, notre <i>maasch</i> donna sur un
+banc de
+sable, et fut arr&ecirc;t&eacute; tout court; nos matelots se
+jet&egrave;rent au Nil pour le
+d&eacute;gager, en se servant du nom d'<i>Allah</i>, et bien plus
+efficacement de
+leurs larges et robustes &eacute;paules; la plupart de ces mariniers
+sont des
+Hercules admirablement taill&eacute;s, d'une force &eacute;tonnante, et
+ressemblant,
+quand ils sortent du fleuve, &agrave; des statues de bronze
+nouvellement
+coul&eacute;es. Ce travail d'une demi-heure suffit pour d&eacute;gager
+le b&acirc;timent.
+Nous pass&acirc;mes devant <i>Embab&eacute;h</i>, et apr&egrave;s
+avoir salu&eacute; le champ de
+bataille des Pyramides, nous abord&acirc;mes au port de <i>Boulaq</i>,
+&agrave; cinq
+heures pr&eacute;cises. La journ&eacute;e du 20 se passa en
+pr&eacute;paratifs de d&eacute;part pour
+le Caire, et plusieurs convois d'&acirc;nes et de chameaux
+transport&egrave;rent en
+ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais
+fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et
+enfourchant nos &acirc;nes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je
+partis
+pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman
+&eacute;tait avec moi, et toute la jeunesse paradait &agrave; ma suite:
+je m'aper&ccedil;us
+que cela ne d&eacute;plaisait nullement aux Arabes, qui criaient: <i>Fransaou&iuml;</i>
+(Fran&ccedil;ais) avec une certaine satisfaction.</p>
+<p>Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-l&agrave; et le
+lendemain
+&eacute;taient ceux de la f&ecirc;te que les musulmans
+c&eacute;l&eacute;braient pour la naissance
+du Proph&egrave;te. La grande et importante place d'<i>Ezb&eacute;ki&eacute;h</i>,
+dont
+l'inondation occupe le milieu, &eacute;tait couverte de monde entourant
+les
+baladins, les danseuses, les chanteuses, et de tr&egrave;s-belles
+tentes sous
+lesquelles on pratiquait des actes de d&eacute;votion. Ici, des
+musulmans assis
+lisaient en cadence des chapitres du Coran; l&agrave;, trois cents
+d&eacute;vots,
+rang&eacute;s en lignes parall&egrave;les, assis, mouvant incessamment
+le haut de leur
+corps en avant et en arri&egrave;re comme des poup&eacute;es &agrave;
+charni&egrave;re, chantaient
+en choeur, <i>L&agrave; Il&acirc;h ill All&acirc;h</i> (Il n'y a point
+d'autre dieu que Dieu);
+plus loin, cinq cents &eacute;nergum&egrave;nes, debout, rang&eacute;s
+circulairement et se
+sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de
+leur
+poitrine &eacute;puis&eacute;e, le nom d'<i>Allah</i>, mille fois
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;, mais d'un ton si
+sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus
+infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs
+du Tartare. A c&ocirc;t&eacute; de ces religieuses
+d&eacute;monstrations, circulaient les
+musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes
+de
+tout genre &eacute;taient en pleine activit&eacute;: ce m&eacute;lange
+de jeux profanes et de
+pratiques religieuses, joint &agrave; l'&eacute;tranget&eacute; des
+figures et &agrave; l'extr&ecirc;me
+vari&eacute;t&eacute; des costumes, formait un spectacle infiniment
+curieux, et que je
+n'oublierai jamais. En quittant la place, nous travers&acirc;mes une
+partie de
+la ville pour gagner notre logement.</p>
+<p>On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort
+bien; et
+ces rues de 8 &agrave; 10 pieds de largeur, si d&eacute;cri&eacute;es,
+me paraissent
+parfaitement bien calcul&eacute;es pour &eacute;viter la trop grande
+chaleur. Sans
+&ecirc;tre pav&eacute;es, elles sont d'une propret&eacute; fort
+remarquable. Le Caire est
+une ville tout &agrave; fait monumentale; la plus grande partie des
+maisons est
+en pierre, et &agrave; chaque instant on y remarque des portes
+sculpt&eacute;es dans
+le go&ucirc;t arabe; une multitude de mosqu&eacute;es, plus
+&eacute;l&eacute;gantes les unes que
+les autres, couvertes d'arabesques du meilleur go&ucirc;t, et
+orn&eacute;es de
+minarets admirables de richesse et de gr&acirc;ce, donnent &agrave;
+cette capitale un
+aspect imposant et tr&egrave;s-vari&eacute;. Je l'ai parcourue dans
+tous les sens, et
+je d&eacute;couvre chaque jour de nouveaux &eacute;difices que je
+n'avais pas encore
+soup&ccedil;onn&eacute;s. Gr&acirc;ces &agrave; la dynastie des <i>Thouloumides</i>,
+aux califes
+<i>Fathimites</i>, aux sultans <i>Ayoubites</i> et aux mamelouks <i>Baharites</i>,
+le
+Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie
+ait d&eacute;truit ou laiss&eacute; d&eacute;truire en
+tr&egrave;s-grande partie les d&eacute;licieux
+produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes
+premi&egrave;res
+d&eacute;votions dans la mosqu&eacute;e de <i>Thouloum</i>,
+&eacute;difice du IXe si&egrave;cle, mod&egrave;le
+d'&eacute;l&eacute;gance et de grandeur, que je ne puis assez admirer,
+quoique &agrave;
+moiti&eacute; ruin&eacute;. Pendant que j'en consid&eacute;rais la
+porte, un vieux <i>che&iuml;k</i> me
+fit proposer d'entrer dans la mosqu&eacute;e: j'acceptai avec
+empressement,
+et, franchissant lestement la premi&egrave;re porte, on m'arr&ecirc;ta
+tout court &agrave;
+la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure;
+j'avais
+des bottes, mais j'&eacute;tais sans bas; la difficult&eacute;
+&eacute;tait pressante. Je
+quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir &agrave; mon janissaire pour
+envelopper mon pied droit, un autre mouchoir &agrave; mon domestique
+nubien
+Mohammed, pour mon pied gauche, et me voil&agrave; sur le parquet en
+marbre de
+l'enceinte sacr&eacute;e; c'est sans contredit le plus beau monument
+arabe qui
+reste en &Eacute;gypte. La d&eacute;licatesse des sculptures est
+incroyable, et cette
+suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai
+ici ni des autres mosqu&eacute;es, ni des tombeaux des califes et des
+sultans
+mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus
+magnifique
+encore que la premi&egrave;re; cela me m&egrave;nerait trop loin, et
+c'en est assez de
+la vieille &Eacute;gypte, sans m'occuper de la nouvelle.</p>
+<p>Lundi 22 septembre, je montai &agrave; la citadelle du Caire, pour
+rendre
+visite &agrave; Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus
+estim&eacute;s
+par le vice-roi. Il me re&ccedil;ut fort agr&eacute;ablement, causa
+beaucoup avec moi
+sur les monuments de la Haute-&Eacute;gypte, et me donna quelques
+conseils pour
+les &eacute;tudier plus &agrave; l'aise. En sortant de chez le
+gouverneur, je
+parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs &eacute;normes
+de gr&egrave;s,
+portant un bas-relief o&ugrave; est figur&eacute; le roi <i>Psamm&eacute;tichus
+II</i>, faisant la
+d&eacute;dicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres
+blocs
+&eacute;pars, et qui ont appartenu au m&ecirc;me monument de Memphis
+d'o&ugrave; ces
+pierres ont &eacute;t&eacute; apport&eacute;es, m'ont offert une
+particularit&eacute; fort curieuse.
+Chacune de ces pierres, parfaitement dress&eacute;es et
+taill&eacute;es, porte une
+<i>marque</i> constatant sous quel roi le bloc a &eacute;t&eacute;
+tir&eacute; de la carri&egrave;re; la
+l&eacute;gende royale, accompagn&eacute;e d'un titre qui fait
+conna&icirc;tre la destination
+du bloc pour Memphis, est grav&eacute;e dans une aire carr&eacute;e et
+creuse. J'ai
+recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: <i>Psamm&eacute;tichus
+II</i>,
+<i>Apri&egrave;s</i>, son fils, et <i>Amasis</i>, successeur de ce
+dernier: ces trois
+l&eacute;gendes nous donnent donc la dur&eacute;e de la construction de
+l'&eacute;difice dont
+ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais
+royal du fameux <i>Salahh-Eddin</i> (le sultan Saladin), le chef de la
+dynastie des Ayoubites; un incendie a d&eacute;vor&eacute; les toits,
+il y a quatre
+ans, et, depuis quelques mois, on d&eacute;molit parfois ce qui reste
+de ce
+grand et beau monument: j'ai pu reconna&icirc;tre une salle
+carr&eacute;e, la
+principale du palais. Plus de trente colonnes de granit ros&eacute;,
+portant
+encore les traces de la dorure &eacute;paisse qui couvrait leur
+f&ucirc;t, sont
+debout, et leurs &eacute;normes chapiteaux de sculpture arabe,
+imitation
+grossi&egrave;re de vieux chapiteaux &eacute;gyptiens, sont
+entass&eacute;s sur les
+d&eacute;combres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajout&eacute;s
+&agrave; ces colonnes
+grecques ou romaines, sont tir&eacute;s de blocs de granit
+enlev&eacute;s aux ruines
+de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures
+hi&eacute;roglyphiques: j'ai m&ecirc;me trouv&eacute; sur l'un d'entre
+eux, &agrave; la partie qui
+joignait le f&ucirc;t &agrave; la colonne, un bas-relief
+repr&eacute;sentant le roi
+<i>Nectan&egrave;be</i>, faisant une offrande aux dieux. Dans une de
+mes courses &agrave;
+la citadelle, o&ugrave; je suis all&eacute; plusieurs fois pour faire
+dessiner les
+d&eacute;bris &eacute;gyptiens, j'ai visit&eacute; le fameux <i>puits
+de Joseph</i>, c'est-&agrave;-dire
+le puits que le grand <i>Saladin</i> (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait
+creuser
+dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai
+vu aussi la m&eacute;nagerie du pacha, consistant en un lion, deux
+tigres et un
+&eacute;l&eacute;phant; je suis arriv&eacute; trop tard pour voir
+l'hippopotame vivant: la
+pauvre b&ecirc;te venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant
+sa
+sieste sans pr&eacute;caution; mais j'en ai vu la peau empaill&eacute;e
+&agrave; la turque,
+et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai
+visit&eacute;
+avant-hier <i>Mahammed-Bey</i>, defterdar (tr&eacute;sorier) du pacha.
+Il m'a fait
+montrer la maison qu'il construit &agrave; Boulaq sur le Nil, et dans
+les
+murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, <i>d'assez
+beaux bas-reliefs &eacute;gyptiens</i>, venant de Sakkarah; c'est un
+pas fort
+remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renomm&eacute;
+pour son
+opposition &agrave; la r&eacute;forme.</p>
+<p>J'ai trouv&eacute; ici notre agent consulaire, M. Derche, malade,
+et, parmi les
+&eacute;trangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major F&eacute;lix,
+Anglais, qui
+s'occupent beaucoup d'hi&eacute;roglyphes, et qui me comblent de
+bont&eacute;s. Je
+n'ai encore fait aucune acquisition; je pr&eacute;sume que notre
+arriv&eacute;e a fait
+hausser le prix des antiquit&eacute;s; mais cela ne peut durer
+longtemps. Je
+pars demain ou apr&egrave;s pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire
+cette
+ann&eacute;e; nous d&eacute;barquerons pr&egrave;s de <i>Mit-Rahin&eacute;h</i>
+(le centre des ruines de
+la vieille ville), o&ugrave; je m'&eacute;tablirai; je pousserai de
+l&agrave; des
+reconnaissances sur <i>Sakkarah, Dahschour</i> et toute la plaine de
+<i>Memphis</i>, jusqu'aux grandes pyramides de <i>Gis&eacute;h</i>,
+d'o&ugrave; j'esp&egrave;re dater
+ma prochaine lettre. Apr&egrave;s avoir couru le sol de la seconde
+capitale
+&eacute;gyptienne, je mets le cap sur Th&egrave;bes, o&ugrave; je serai
+vers la fin
+d'octobre, apr&egrave;s m'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; quelques
+heures &agrave; Abydos et &agrave; Dend&eacute;rah.
+Ma sant&eacute; est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il
+est vrai
+que je suis un homme tout nouveau: ma t&ecirc;te ras&eacute;e est
+couverte d'un
+&eacute;norme turban; je suis compl&egrave;tement habill&eacute;
+&agrave; la turque, une belle
+moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend &agrave; mon
+c&ocirc;t&eacute;; ce
+costume est tr&egrave;s-chaud, et c'est justement ce qui convient en
+&Eacute;gypte; on
+y sue &agrave; plaisir et l'on s'y porte de m&ecirc;me. Les Arabes me
+prennent
+partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la
+parole &agrave; celle des habits; je d&eacute;brouille mon arabe, et
+&agrave; force de
+jargonner, on ne me prendra plus pour un d&eacute;butant. J'ai
+d&eacute;j&agrave; recueilli
+des coquilles du Nil pour M. de F&eacute;russac ... J'attends
+impatiemment des
+lettres de Paris ... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="QUATRIEME_LETTRE"></a>
+<h2>QUATRI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Sakkarah, le 5 octobre 1828.</small></p>
+<p>Nous sommes rest&eacute;s au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir
+du m&ecirc;me
+jour nous avons couch&eacute; dans notre <i>maasch</i>, afin de mettre
+&agrave; la voile le
+lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis.
+Le
+1er octobre, nous pass&acirc;mes la nuit devant le village de <i>Massarah</i>,
+sur
+la rive orientale du Nil, et le lendemain, &agrave; six heures du
+matin, nous
+cour&ucirc;mes la plaine pour atteindre de grandes carri&egrave;res que
+je voulais
+visiter, parce que Memphis, sise sur la rive oppos&eacute;e, et
+pr&eacute;cis&eacute;ment en
+face, doit &ecirc;tre sortie de leurs vastes flancs. La journ&eacute;e
+fut
+excessivement p&eacute;nible; mais je visitai presque une &agrave; une
+toutes les
+cavernes dont le penchant de la montagne de <i>Thorrah</i> est
+cribl&eacute;. J'ai
+constat&eacute; que ces carri&egrave;res de beau calcaire blanc ont
+&eacute;t&eacute; exploit&eacute;es &agrave;
+toutes les &eacute;poques, et j'ai trouv&eacute;: 1&deg; une
+inscription dat&eacute;e du mois de
+Paophi de l'an IV <i>de l'empereur Auguste;</i> 2&deg; une seconde
+inscription de
+l'an VII, m&ecirc;me mois, d'un Ptol&eacute;m&eacute;e, qui doit
+&ecirc;tre <i>Soter Ier</i>, puisqu'il
+n'y a pas de surnom; 3&deg; une inscription de l'an II du roi <i>Acoris</i>,
+l'un
+des insurg&eacute;s contre les Perses; enfin, deux de ces
+carri&egrave;res et les plus
+vastes ont &eacute;t&eacute; ouvertes l'an XXII du roi <i>Amosis</i>,
+le p&egrave;re de la
+dix-huiti&egrave;me dynastie, comme portent textuellement deux belles
+st&egrave;les
+sculpt&eacute;es &agrave; m&ecirc;me dans le roc, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; des deux entr&eacute;es. Ces m&ecirc;mes
+st&egrave;les
+indiquent aussi que les pierres de cette carri&egrave;re ont
+&eacute;t&eacute; employ&eacute;es aux
+constructions des temples de <i>Phtha</i>, d'<i>Apis</i> et d'<i>Ammon</i>,
+&agrave; Memphis,
+et cette indication donne la date de ces m&ecirc;mes temples bien
+connus de
+l'antiquit&eacute;. J'ai trouv&eacute; aussi, dans une autre
+carri&egrave;re, pour l'&eacute;poque
+pharaonique, deux monolithes trac&eacute;s &agrave; l'encre rouge sur
+les parois, avec
+une finesse extr&ecirc;me et une admirable s&ucirc;ret&eacute; de main:
+la corniche de l'un
+de ces monolithes, qui n'ont &eacute;t&eacute; que mis en projet, sans
+commencement
+d'ex&eacute;cution, porte le pr&eacute;nom et le nom propre de <i>Psamm&eacute;tichus
+Ier</i>.
+Ainsi, les carri&egrave;res de la montagne arabique, entre <i>Thorrah</i>
+et
+<i>Massarah</i>, ont &eacute;t&eacute; exploit&eacute;es sous les
+Pharaons, les Perses, les
+Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela
+tient
+&agrave; leur voisinage des capitales successives de l'&Eacute;gypte, <i>Memphis,
+Fosthat</i> et le <i>Caire</i>. Rentr&eacute;s le soir dans nos
+vaisseaux, comme les
+Grecs venant de livrer un assaut &agrave; la ville de Troie, mais plus
+heureux
+qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre &agrave;
+la voile
+pour <i>B&eacute;dr&eacute;ch&eacute;in</i>, village situ&eacute;
+&agrave; peu de distance, sur le bord
+occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous part&icirc;mes
+pour
+l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis;
+pass&eacute; le
+village de <i>B&eacute;dr&eacute;ch&eacute;in</i>, qui est &agrave; un
+quart d'heure dans les terres, on
+s'aper&ccedil;oit qu'on foule le sol antique d'une grande cit&eacute;,
+aux blocs de
+granit dispers&eacute;s dans la plaine, et &agrave; ceux qui
+d&eacute;chirent le terrain et
+se font encore jour &agrave; travers les sables, qui ne tarderont pas
+&agrave; les
+recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de <i>Mit-Rahin&eacute;h</i>,
+s'&eacute;l&egrave;vent deux longues collines parall&egrave;les, qui
+m'ont paru &ecirc;tre les
+&eacute;boulements d'une enceinte immense, construite en briques crues
+comme
+celle de Sa&iuml;s, et renfermant jadis les principaux &eacute;difices
+sacr&eacute;s de
+Memphis. C'est dans l'int&eacute;rieur de cette enceinte que nous avons
+vu le
+grand colosse exhum&eacute; par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner
+ce
+monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus
+agr&eacute;ablement surpris de trouver un magnifique morceau de
+sculpture
+&eacute;gyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu,
+n'a pas
+moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tomb&eacute; la
+face
+contre terre, ce qui a conserv&eacute; le visage parfaitement intact.
+Sa
+physionomie suffit pour me le faire reconna&icirc;tre comme une statue
+de
+S&eacute;sostris, car c'est en grand le portrait le plus fid&egrave;le
+du beau
+S&eacute;sostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de
+la
+ceinture, confirm&egrave;rent mon id&eacute;e, et il n'est plus douteux
+qu'il existe,
+&agrave; Turin et &agrave; Memphis, deux <i>portraits</i> du plus
+grand des Pharaons. J'ai
+fait dessiner cette t&ecirc;te avec un soin extr&ecirc;me, et relever
+toutes les
+l&eacute;gendes. Ce colosse n'&eacute;tait point seul; et si j'obtiens
+des fonds
+sp&eacute;ciaux pour des fouilles en grand &agrave; Memphis, je puis
+r&eacute;pondre, en
+moins de trois mois, de peupler le Mus&eacute;e du Louvre de statues
+des plus
+riches mati&egrave;res et du plus grand int&eacute;r&ecirc;t pour
+l'histoire. Ce colosse,
+devant lequel sont de grandes substructions calcaires, &eacute;tait,
+selon
+toute apparence, plac&eacute; devant une grande porte et devait avoir
+des
+pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le
+temps me manquera. Un peu plus loin et sur le m&ecirc;me axe, existent
+encore
+de petits colosses du m&ecirc;me Pharaon, en granit ros&eacute;, mais
+en fort mauvais
+&eacute;tat. C'&eacute;tait encore une porte.</p>
+<p>Au nord du colosse exista un temple de V&eacute;nus (<i>Hath&ocirc;r</i>),
+construit en
+calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du c&ocirc;t&eacute; de
+l'orient: j'ai
+continu&eacute; des fouilles commenc&eacute;es par Caviglia; le
+r&eacute;sultat a &eacute;t&eacute; de
+constater dans cet endroit m&ecirc;me l'existence d'un temple
+orn&eacute; de
+colonnes-pilastres accoupl&eacute;es et en granit ros&eacute;, et
+d&eacute;di&eacute; &agrave; <i>Phtha</i> et &agrave;
+<i>Hath&ocirc;r</i> (Vulcain et V&eacute;nus), les deux grandes
+divinit&eacute;s de Memphis, par
+Rhams&egrave;s le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du
+c&ocirc;t&eacute; de
+l'est, une vaste n&eacute;cropole semblable &agrave; celle que j'ai
+reconnue &agrave; Sa&iuml;s.</p>
+<p>C'est le 4 octobre que je suis venu camper &agrave; <i>Sakkarah</i>,
+car nous sommes
+sous la tente; une d'elles est occup&eacute;e par nos domestiques; tous
+les
+soirs, sept ou huit B&eacute;douins choisis d'avance font la garde de
+nuit et
+les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand
+on
+les traite en hommes.</p>
+<p>J'ai visit&eacute; ici, &agrave; Sakkarah, la plaine des momies,
+l'ancien cimeti&egrave;re
+de Memphis, parsem&eacute; de pyramides et de tombeaux viol&eacute;s.
+Cette localit&eacute;,
+gr&acirc;ce &agrave; la rapace barbarie des marchands
+d'antiquit&eacute;s, est presque tout
+&agrave; fait nulle pour l'&eacute;tude: les tombeaux orn&eacute;s de
+sculptures sont, pour
+la plupart, d&eacute;vast&eacute;s, ou recombl&eacute;s apr&egrave;s
+avoir &eacute;t&eacute; pill&eacute;s. Ce d&eacute;sert est
+affreux; il est form&eacute; par une suite de petits monticules de
+sable
+produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsem&eacute;
+d'ossements humains, d&eacute;bris des vieilles
+g&eacute;n&eacute;rations. Deux tombeaux
+seuls ont attir&eacute; notre attention, et m'ont
+d&eacute;dommag&eacute; du triste aspect de
+ce champ de d&eacute;solation. J'ai trouv&eacute;, dans l'un d'eux, une
+s&eacute;rie
+d'oiseaux sculpt&eacute;s sur les parois, et accompagn&eacute;s de
+leurs noms en
+hi&eacute;roglyphes; cinq esp&egrave;ces de gazelles avec leurs noms;
+et enfin
+quelques sc&egrave;nes domestiques, telles que l'action de traire le
+lait, deux
+cuisiniers exer&ccedil;ant leur art, etc. Nos portefeuilles se
+grossissent du
+fruit de ces d&eacute;couvertes ... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CINQUIEME_LETTRE"></a>
+<h2>CINQUI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<p><br>
+</p>
+<div style="text-align: right;"><big>Au pied des pyramides de
+Giz&eacute;h, le 8 octobre 1828.</big><br>
+</div>
+<p>J'ai transport&eacute; mon camp et mes p&eacute;nates &agrave;
+l'ombre des grandes pyramides,
+depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du
+monde, sept chameaux et vingt &acirc;nes ont transport&eacute; nous et
+nos bagages &agrave;
+travers le d&eacute;sert qui s&eacute;pare les pyramides
+m&eacute;ridionales de celles de
+Giz&eacute;h, les plus c&eacute;l&egrave;bres de toutes, et qu'il me
+fallait voir enfin avant
+de partir pour la Haute-&Eacute;gypte. Ces merveilles ont besoin
+d'&ecirc;tre
+&eacute;tudi&eacute;es de pr&egrave;s pour &ecirc;tre bien
+appr&eacute;ci&eacute;es; elles semblent diminuer de
+hauteur &agrave; mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant
+les blocs
+de pierre dont elles sont form&eacute;es qu'on a une id&eacute;e juste
+de leur masse
+et de leur immensit&eacute;. Il y a peu &agrave; faire ici, et
+lorsqu'on aura copi&eacute;
+des sc&egrave;nes de la vie domestique, sculpt&eacute;es dans un
+tombeau voisin de la
+deuxi&egrave;me pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront
+nous
+prendre &agrave; Giz&eacute;h, et nous cinglerons &agrave; force de
+voiles pour la
+Haute-&Eacute;gypte, mon v&eacute;ritable
+quartier-g&eacute;n&eacute;ral. Th&egrave;bes est l&agrave;, et on y
+arrive toujours trop tard.
+</p>
+<p>Sauf un peu de fatigue de la journ&eacute;e d'hier, nous nous
+portons fort
+bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="SIXIEME_LETTRE"></a>
+<h2>SIXIEME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>A B&eacute;ni-Hassau, le 5; et
+&agrave; Monfaloutli, le 8 novembre
+1828.</small></p>
+<p>Je comptais &ecirc;tre &agrave; Th&egrave;bes le 1er novembre; voici
+d&eacute;j&agrave; le 5, et je me
+trouve encore &agrave; <i>B&eacute;ni-Hassan</i>. C'est un peu la
+faute de ceux qui ont
+d&eacute;j&agrave; d&eacute;crit les hypog&eacute;es de cette
+localit&eacute;, et en ont donn&eacute; une si mince
+id&eacute;e. Je comptais exp&eacute;dier ces grottes en une
+journ&eacute;e; mais elles en ont
+pris quinze, sans que j'en &eacute;prouve le moindre regret; je vais
+reprendre
+mon r&eacute;cit de plus haut.</p>
+<p>Ma derni&egrave;re lettre &eacute;tait dat&eacute;e des grandes
+pyramides, o&ugrave; je suis, rest&eacute;
+camp&eacute; trois jours, non pour ces masses &eacute;normes et de si
+peu d'effet
+lorsqu'on les voit de pr&egrave;s, mais pour l'examen et le
+d&eacute;pouillement des
+grottes s&eacute;pulcrales creus&eacute;es dans le voisinage. Une,
+entre autres, celle
+d'un certain <i>Eima&iuml;</i>, nous a fourni une s&eacute;rie de
+bas-reliefs
+tr&egrave;s-curieux pour la connaissance des arts et m&eacute;tiers de
+l'ancienne
+&Eacute;gypte, et je dois donner un soin tr&egrave;s-particulier
+&agrave; la recherche des
+monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands
+tableaux de bataille des palais de Th&egrave;bes. J'ai trouv&eacute;
+autour des
+pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands
+personnages, mais peu d'inscriptions d'un tr&egrave;s-grand
+int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+<p>Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et
+gagner notre ancien campement de Sakkarah, &agrave; travers le
+d&eacute;sert, et de l&agrave;
+notre <i>flotte</i>, mouill&eacute;e &agrave; <i>B&eacute;dr&eacute;ch&eacute;in</i>,
+o&ugrave; nous arriv&acirc;mes le soir m&ecirc;me,
+gr&acirc;ce &agrave; nos infatigables baudets et aux chameaux qui
+portaient tout
+notre bagage. Nous m&icirc;mes &agrave; la voile pour la
+Haute-&Eacute;gypte, et ce ne fut
+que le 20 octobre, apr&egrave;s avoir &eacute;prouv&eacute; tout
+l'ennui du calme plat et du
+manque total de vent du nord, que nous arriv&acirc;mes &agrave; <i>Mini&eacute;h</i>,
+d'o&ugrave; je fis
+partir tout de suite, apr&egrave;s une visite &agrave; la filature de
+coton, mont&eacute;e en
+machines europ&eacute;ennes, et apr&egrave;s l'achat de quelques
+provisions
+indispensables. On se dirigea sur <i>Saouad&eacute;h</i> pour voir un
+hypog&eacute;e grec
+d'ordre <i>dorique</i>, d&eacute;j&agrave; d&eacute;crit. De l&agrave;
+nous cingl&acirc;mes vers
+<i>Zaouyet-el-Mai&eacute;tin</i>, o&ugrave; nous f&ucirc;mes rendus le
+20 m&ecirc;me au soir; l&agrave;
+existent quelques hypog&eacute;es d&eacute;cor&eacute;s de bas-reliefs
+relatifs &agrave; la vie
+domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait
+d'int&eacute;ressant, et nous ne les quitt&acirc;mes que le 23 au soir,
+pour courir &agrave;
+<i>B&eacute;ni-Hassan</i> &agrave; la faveur d'une bourrasque, &agrave;
+laquelle nous d&ucirc;mes d'y
+arriver le m&ecirc;me jour vers minuit.</p>
+<p>A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens &eacute;tant
+all&eacute;s, en
+&eacute;claireurs, visiter les grottes voisines, rapport&egrave;rent
+qu'il y avait
+peu &agrave; faire, vu que les peintures &eacute;taient &agrave; peu
+pr&egrave;s effac&eacute;es. Je montai
+n&eacute;anmoins, au lever du soleil, visiter ces hypog&eacute;es, et
+je fus
+agr&eacute;ablement surpris de trouver une &eacute;tonnante
+s&eacute;rie de peintures
+parfaitement visibles jusque dans leurs moindres d&eacute;tails,
+lorsqu'elles
+&eacute;taient mouill&eacute;es avec une &eacute;ponge, et qu'on avait
+enlev&eacute; la cro&ucirc;te de
+poussi&egrave;re fine qui les recouvrait et qui avait donn&eacute; le
+change &agrave; nos
+compagnons. D&egrave;s ce moment on se mit &agrave; l'ouvrage, et par
+la vertu de nos
+&eacute;chelles et de l'admirable &eacute;ponge, la plus belle
+conqu&ecirc;te que
+l'industrie humaine ait pu faire, nous v&icirc;mes se d&eacute;rouler
+&agrave; nos yeux la
+plus ancienne s&eacute;rie de peintures qu'on puisse imaginer, toutes
+relatives
+&agrave; la vie civile, aux arts et m&eacute;tiers, et ce qui
+&eacute;tait neuf, &agrave; la <i>caste
+militaire</i>. J'ai fait, dans les deux premiers hypog&eacute;es, une
+moisson
+immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les
+deux tombes les plus recul&eacute;es vers le nord; ces deux
+hypog&eacute;es, dont
+l'architecture et quelques d&eacute;tails int&eacute;rieurs ont
+&eacute;t&eacute; mal reproduits,
+offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux
+voisins), que la porte de l'hypog&eacute;e est
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d'un portique taill&eacute; &agrave;
+jour dans le roc, et form&eacute; de colonnes qui ressemblent, &agrave;
+s'y m&eacute;prendre
+&agrave; la premi&egrave;re vue, au <i>dorique</i> grec de Sicile et
+d'Italie. Elles sont
+cannel&eacute;es, &agrave; base arrondie, et presque toutes d'une belle
+proportion.
+L'int&eacute;rieur des deux derniers hypog&eacute;es &eacute;tait ou
+est encore soutenu par
+des colonnes semblables: nous y avons tous vu le v&eacute;ritable type
+du vieux
+<i>dorique grec</i>, et je l'affirme sans craindre d'&eacute;tablir mon
+opinion sur
+des monuments du temps romain, car ces deux hypog&eacute;es, les plus
+beaux de
+tous, portent leur date et appartiennent au r&egrave;gne d'<i>Osortasen</i>,
+deuxi&egrave;me roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par
+cons&eacute;quent remontent
+au IXe si&egrave;cle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux
+portiques, encore intact, celui de l'hypog&eacute;e d'un chef
+administrateur
+des terres orientales de l'Heptanomide, nomm&eacute; <i>N&eacute;h&ocirc;thph</i>,
+est compos&eacute; de
+ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les
+beaux temples grecs-doriques.</p>
+<p>Les peintures du tombeau de <i>N&eacute;h&ocirc;thph</i> sont de
+v&eacute;ritables <i>gouaches</i>,
+d'une finesse et d'une beaut&eacute; de dessin fort remarquables: c'est
+ce que
+j'ai vu de plus beau jusqu'ici en &Eacute;gypte; les animaux,
+quadrup&egrave;des,
+oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de <i>v&eacute;rit&eacute;</i>,
+que les copies colori&eacute;es que j'en ai fait prendre ressemblent
+aux
+gravures colori&eacute;es de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle:
+nous
+aurons besoin de l'affirmation des quatorze t&eacute;moins qui les ont
+vues,
+pour qu'on croie en Europe &agrave; la fid&eacute;lit&eacute; de nos
+dessins, qui sont d'une
+exactitude parfaite.</p>
+<p>C'est dans ce m&ecirc;me hypog&eacute;e que j'ai trouv&eacute; un
+tableau du plus haut
+int&eacute;r&ecirc;t: il repr&eacute;sente quinze prisonniers, hommes,
+femmes ou enfants,
+pris par un des fils de <i>N&eacute;h&ocirc;thph</i>, et
+pr&eacute;sent&eacute;s &agrave; ce chef par un scribe
+royal, qui offre en m&ecirc;me temps une feuille de papyrus, sur
+laquelle est
+relat&eacute;e la date de la prise, et le nombre des captifs, qui
+&eacute;tait de
+trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute
+particuli&egrave;re, &agrave; nez aquilin pour la plupart,
+&eacute;taient blancs
+comparativement aux &Eacute;gyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en
+jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la <i>couleur de chair</i>.
+Les
+hommes et les femmes sont habill&eacute;s d'&eacute;toffes
+tr&egrave;s-riches, peintes
+(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames
+grecques
+sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la
+chaussure des femmes captives peintes &agrave; <i>B&eacute;ni-Hassan</i>
+ressemblent &agrave;
+celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouv&eacute; sur la
+robe d'une
+d'elles l'ornement enroul&eacute; si connu sous le nom de <i>grecque</i>,
+peint en
+rouge, bleu et noir, et trac&eacute; verticalement. Ces d&eacute;tails
+piqueront la
+curiosit&eacute; et r&eacute;veilleront l'int&eacute;r&ecirc;t de nos
+arch&eacute;ologues et celui de
+notre ami M. Dubois, que j'ai regrett&eacute;, ici plus qu'ailleurs, de
+n'avoir
+pas &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s, parce que notre opinion sur
+l'avancement de l'art en
+&Eacute;gypte y trouve des preuves <i>archi-authentiques</i>. Les
+hommes captifs, &agrave;
+barbe pointue, sont arm&eacute;s d'arcs et de lances, et l'un d'entre
+eux tient
+en main une <i>lyre grecque</i> de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je
+le
+crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure,
+voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de
+leurs
+habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe
+si&egrave;cle
+avant J.-C., peints avec fid&eacute;lit&eacute; par des mains
+&eacute;gyptiennes. J'ai fait
+copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute
+particuli&egrave;re: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original.</p>
+<p>Les quinze jours pass&eacute;s &agrave; <i>B&eacute;ni-Hassan</i>
+ont &eacute;t&eacute; monotones, mais
+fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypog&eacute;es
+dessiner,
+colorier et &eacute;crire, en donnant une heure au plus &agrave; un
+modeste repas,
+qu'on nous apportait des barques, pris &agrave; terre sur le sable,
+dans la
+grande salle de l'hypog&eacute;e, d'o&ugrave; nous apercevions,
+&agrave; travers les colonnes
+en <i>dorique primitif</i>, les magnifiques plaines de l'Heptanomide;
+le
+soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du
+repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le
+lendemain.</p>
+<p>Cette vie de tombeaux a eu pour r&eacute;sultat un portefeuille de
+dessins
+parfaitement faits et d'une exactitude compl&egrave;te, qui
+s'&eacute;l&egrave;vent d&eacute;j&agrave; &agrave;
+plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon
+voyage
+d'&Eacute;gypte serait d&eacute;j&agrave; bien rempli, &agrave;
+l'architecture pr&egrave;s, dont je ne
+m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas &eacute;t&eacute;
+visit&eacute;s ou connus. Voici
+un <i>petit crayon</i> de mes conqu&ecirc;tes: cette note sera
+divis&eacute;e par
+mati&egrave;res, alphab&eacute;tiquement rang&eacute;es comme l'est mon
+portefeuille pendant
+le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins d&eacute;j&agrave;
+faits, et de
+pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du m&ecirc;me
+genre.</p>
+<p>1&deg; AGRICULTURE.&#8212;Dessins repr&eacute;sentant le labourage avec
+les boeufs ou &agrave;
+bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les b&eacute;liers,
+et non
+par les <i>porcs</i>, comme le dit H&eacute;rodote; cinq sortes de
+charrues; le
+piochage, la moisson du bl&eacute;; la moisson du lin; la mise en
+gerbes de ces
+deux esp&egrave;ces de plantes; la mise en meule, le battage, le
+mesurage, le
+d&eacute;p&ocirc;t en grenier; deux dessins de grands greniers sur des
+plans
+diff&eacute;rents; le lin transport&eacute; par des &acirc;nes; une
+foule d'autres travaux
+agricoles, et entre autres la r&eacute;colte du lotus; la culture de la
+vigne,
+la vendange, son transport, l'&eacute;grenage, le pressoir de deux
+esp&egrave;ces,
+l'un &agrave; force de bras et l'autre &agrave; m&eacute;canique, la
+mise en bouteilles ou
+jarres, et le transport &agrave; la cave; la fabrication du vin cuit,
+etc.; la
+culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la
+culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux
+suivants, avec l&eacute;gendes hi&eacute;roglyphiques explicatives;
+plus l'<i>intendant
+de la maison des champs</i> et ses secr&eacute;taires.</p>
+<p>2&deg; ARTS ET M&Eacute;TIERS.&#8212;Collection de tableaux, pour la
+plupart colori&eacute;s,
+afin de bien d&eacute;terminer la nature des objets, et
+repr&eacute;sentant: le
+sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le
+peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre
+peignant un tableau, avec son <i>chevalet</i>; des <i>scribes</i> et
+commis aux
+&eacute;critures de toute esp&egrave;ce; les ouvriers des
+carri&egrave;res transportant des
+blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les op&eacute;rations; les
+<i>marcheurs</i> p&eacute;trissant la terre avec les pieds, d'autres
+avec les mains;
+la mise de l'argile en c&ocirc;ne, le c&ocirc;ne plac&eacute; sur le
+tour; le potier
+faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la premi&egrave;re <i>cuite</i>
+au four,
+la seconde au s&eacute;choir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de
+cannes,
+d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de
+meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou
+maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles &agrave;
+divers
+m&eacute;tiers; le verrier et toutes ses op&eacute;rations;
+l'orf&egrave;vre, le bijoutier,
+le forgeron.</p>
+<p>3&deg; CASTE MILITAIRE.&#8212;L'&eacute;ducation de la caste militaire et
+tous ses
+exercices gymnastiques, repr&eacute;sent&eacute;s en plus de deux cents
+tableaux, o&ugrave;
+sont retrac&eacute;es toutes les poses et attitudes que peuvent prendre
+deux
+habiles lutteurs, attaquant, se d&eacute;fendant, reculant,
+avan&ccedil;ant, debout,
+renvers&eacute;s, etc.; on verra par l&agrave; si l'art &eacute;gyptien
+se contentait de
+figures de profil, les jambes unies et les bras coll&eacute;s contre
+les
+hanches. J'ai copi&eacute; toute cette curieuse s&eacute;rie de
+militaires nus,
+luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures repr&eacute;sentant
+des
+soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un si&egrave;ge,
+la
+<i>tortue</i> et le <i>b&eacute;lier</i>, les punitions militaires, un
+champ de bataille,
+et les pr&eacute;paratifs d'un repas militaire; enfin la fabrication
+des
+lances, javelots, arcs, fl&egrave;ches, massues, haches d'armes, etc.</p>
+<p>4&deg; CHANT, MUSIQUE ET DANSE.&#8212;Un tableau repr&eacute;sentant un
+concert vocal et
+instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est
+second&eacute; par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq
+femmes,
+et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un op&eacute;ra
+tout
+entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de <i>fl&ucirc;te
+traversi&egrave;re</i>, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des
+danseurs
+faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin,
+une collection tr&egrave;s-curieuse de dessins repr&eacute;sentant les
+danseuses (ou
+filles publiques de l'ancienne &Eacute;gypte), dansant, chantant,
+jouant &agrave; la
+paume, faisant divers tours de force et d'adresse.</p>
+<p>5&deg; Un nombre consid&eacute;rable de dessins repr&eacute;sentant
+l'&Eacute;DUCATION DES
+BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute esp&egrave;ce, les vaches,
+les
+veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les
+chevriers, les gardeurs d'&acirc;nes, les bergers et leurs moutons; des
+sc&egrave;nes
+relatives &agrave; l'art v&eacute;t&eacute;rinaire; enfin la
+basse-cour, comprenant
+l'&eacute;ducation d'une foule d'esp&egrave;ces d'oies et de canards,
+et celle d'une
+esp&egrave;ce de cigogne qui &eacute;tait domestique dans l'ancienne
+&Eacute;gypte.</p>
+<p>6&deg; Une premi&egrave;re base du recueil ICONOGRAPHIQUE,
+comprenant les
+<i>portraits</i> des rois &eacute;gyptiens et de grands personnages. Ce
+portefeuille
+sera compl&eacute;t&eacute; en Th&eacute;ba&iuml;de.</p>
+<p>7&ordm; Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.&#8212;On
+y
+remarque la <i>mourre</i>, le jeu de la <i>paille</i>, une sorte de <i>main-chaude</i>,
+le <i>mail</i>, le jeu de <i>piquets plant&eacute;s en terre</i>,
+divers jeux de force;
+la chasse &agrave; la b&ecirc;te fauve, un tableau repr&eacute;sentant
+une grande chasse
+dans le d&eacute;sert, et o&ugrave; sont figur&eacute;es quinze
+&agrave; vingt esp&egrave;ces de
+quadrup&egrave;des; tableaux repr&eacute;sentant le retour de la
+chasse; le gibier est
+port&eacute; mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux
+repr&eacute;sentent la chasse
+des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et
+gouach&eacute; avec toutes les couleurs et le faire de l'original;
+enfin, le
+dessin en grand des divers pi&eacute;ges pour prendre les oiseaux; ces
+instruments de chasse sont peints isol&eacute;ment dans quelques
+hypog&eacute;es;
+plusieurs tableaux relatifs &agrave; la p&ecirc;che: 1&deg; la
+p&ecirc;che &agrave; la ligne; 2&deg; &agrave; la
+ligne avec canne; 3&deg; au trident ou au <i>bident</i>; 4&deg; au
+filet; plus la
+pr&eacute;paration des poissons, etc.</p>
+<p>8&ordm; JUSTICE DOMESTIQUE.&#8212;J'ai r&eacute;uni sous ce titre une
+quinzaine de
+dessins de bas-reliefs repr&eacute;sentant des d&eacute;lits commis par
+des
+domestiques; l'arrestation du pr&eacute;venu, son accusation, sa
+d&eacute;fense, son
+jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et
+l'ex&eacute;cution, qui se borne &agrave; la bastonnade, dont
+proc&egrave;s-verbal est remis,
+avec le corps du proc&egrave;s, entre les mains du ma&icirc;tre par
+l'intendant de la
+maison.</p>
+<p>9&deg; LE M&Eacute;NAGE.&#8212;J'ai r&eacute;uni dans cette s&eacute;rie,
+d&eacute;j&agrave; fort nombreuse, tout ce
+qui se rapporte &agrave; la vie priv&eacute;e ou int&eacute;rieure. Ces
+dessins fort curieux
+repr&eacute;sentent: 1&deg; diverses maisons &eacute;gyptiennes, plus
+ou moins
+somptueuses; 2&deg; les vases de diverses formes, ustensiles et
+meubles, le
+tout colori&eacute;, parce que les couleurs indiquent invariablement la
+mati&egrave;re; 3&deg; un superbe palanquin; 4&deg; des esp&egrave;ces
+de chambres &agrave; portes
+battantes, port&eacute;es sur un tra&icirc;neau et qui ont servi de <i>voitures</i>
+aux
+anciens grands personnages de l'&Eacute;gypte; 5&deg; les singes, chats
+et chiens
+qui faisaient partie de la maison, ainsi que des <i>nains</i> et
+autres
+individus mal conform&eacute;s, qui, 1500 ans et plus avant J.-C.,
+servaient &agrave;
+d&eacute;sopiler la rate des seigneurs &eacute;gyptiens, aussi bien
+que, 1500 ans
+apr&egrave;s, celle de nos vieux barons d'Europe; 6&deg; les officiers
+d'une grande
+maison, intendants, scribes, etc.; 7&deg; les domestiques portant les
+provisions de bouche de toute esp&egrave;ce; les servantes apportant
+aussi
+divers comestibles; 8&deg; la mani&egrave;re de tuer les boeufs et de
+les d&eacute;pecer
+pour le service de la maison; 9&deg; une suite de dessins
+repr&eacute;sentant des
+<i>cuisiniers</i> pr&eacute;parant des mets de diverses sortes;
+10&ordm; enfin, les
+domestiques portant les mets pr&eacute;par&eacute;s &agrave; la table
+du ma&icirc;tre.</p>
+<p>10&ordm; MONUMENTS HISTORIQUES.&#8212;Ce recueil contient toutes les
+inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des
+l&eacute;gendes royales, avec une date exprim&eacute;e, que j'ai vus
+jusqu'ici.</p>
+<p>11&deg; MONUMENTS RELIGIEUX.&#8212;Toutes les images des
+diff&eacute;rentes divinit&eacute;s,
+dessin&eacute;es en grand et colori&eacute;es d'apr&egrave;s les plus
+beaux bas-reliefs. Ce
+recueil s'accro&icirc;tra prodigieusement &agrave; mesure que
+j'avancerai dans la
+Th&eacute;ba&iuml;de.</p>
+<p>12&deg; NAVIGATION.&#8212;Recueil de dessins repr&eacute;sentant la
+construction des
+b&acirc;timents et barques de diverses esp&egrave;ces, et les jeux des
+mariniers,
+tout &agrave; fait analogues aux jo&ucirc;tes qui ont lieu sur la Seine
+dans les
+grands jours de f&ecirc;te.</p>
+<p>13&deg; Enfin ZOOLOGIE.&#8212;Une suite de <i>quadrup&egrave;des</i>, d'<i>oiseaux</i>,
+de
+<i>reptiles</i>, d'<i>insectes</i> et de <i>poissons</i>,
+dessin&eacute;s et colori&eacute;s avec
+<i>toute fid&eacute;lit&eacute;</i> d'apr&egrave;s les bas-reliefs
+peints ou les peintures les
+mieux conserv&eacute;es. Ce recueil, qui compte d&eacute;j&agrave;
+pr&egrave;s de deux cents
+individus, est du plus haut int&eacute;r&ecirc;t: les oiseaux sont
+magnifiques, les
+poissons peints dans la derni&egrave;re perfection, et on aura par
+l&agrave; une id&eacute;e
+de ce qu'&eacute;tait un hypog&eacute;e &eacute;gyptien un peu
+soign&eacute;. Nous avons d&eacute;j&agrave;
+recueilli le dessin de plus de quatorze esp&egrave;ces
+diff&eacute;rentes de <i>chiens</i>
+de garde ou de chasse, depuis le <i>l&eacute;vrier</i> jusqu'au <i>basset
+&agrave; jambes
+torses</i>; j'esp&egrave;re que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me
+sauront
+gr&eacute; de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle
+&eacute;gyptienne en aussi bon
+ordre.</p>
+<p>J'esp&egrave;re compl&eacute;ter et &eacute;tendre dignement ces
+diverses s&eacute;ries, puisque je
+n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument &eacute;gyptien; les
+grands
+&eacute;difices ne commencent en effet qu'&agrave; Abydos, et je n'y
+serai que dans
+dix jours.</p>
+<p>J'ai pass&eacute;, le coeur serr&eacute;, en face d'<i>Aschmoun&eacute;in</i>,
+en regrettant son
+magnifique portique d&eacute;truit tout r&eacute;cemment; hier, <i>Antino&eacute;</i>
+ne nous a
+plus montr&eacute; que des d&eacute;bris; tous ses &eacute;difices ont
+&eacute;t&eacute; d&eacute;molis; il ne
+reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.</p>
+<p>Je me suis consol&eacute; un peu de la perte de ces monuments, en en
+retrouvant
+un fort int&eacute;ressant et dont personne n'a parl&eacute; jusqu'ici.
+Nous avons
+reconnu, dans une vall&eacute;e d&eacute;serte de la montagne arabique,
+vis-&agrave;-vis
+<i>B&eacute;ni-Hassan-el-Aamar</i>, un petit temple creus&eacute; dans
+le roc, dont la
+d&eacute;coration, commenc&eacute;e par <i>Thouthmosis IV</i>, a
+&eacute;t&eacute; continu&eacute;e par
+<i>Mandoue&iuml;</i> de la XVIIIe dynastie; ce temple, orn&eacute; de
+beaux bas-reliefs
+colori&eacute;s, est d&eacute;di&eacute; &agrave; la d&eacute;esse <i>Pascht</i>
+ou <i>P&eacute;pascht</i>, qui est la
+<i>Bubastis</i> des Grecs et la <i>Diane</i> des Romains; les
+g&eacute;ographes nous ont
+indiqu&eacute; &agrave; <i>B&eacute;ni-Hassan</i> la position
+nomm&eacute;e <i>Speos Artemidos</i> (la Grotte
+de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple,
+creus&eacute; dans le roc (le sp&eacute;os de la d&eacute;esse); et ce
+monument, qui ne
+pr&eacute;sente en sc&egrave;ne que des images de <i>Bubastis</i>, la
+Diane &eacute;gyptienne, est
+cern&eacute; par divers hypog&eacute;es de <i>chats sacr&eacute;s</i>
+(l'animal de Bubastis);
+quelques-uns sont creus&eacute;s dans le roc, un, entre autres,
+construit sous
+le r&egrave;gne d'<i>Alexandre</i>, fils d'Alexandre le Grand. Devant
+le temple,
+sous le sable, est un grand <i>banc</i> de momies de chats
+pli&eacute;s dans des
+nattes et entrem&ecirc;l&eacute;s de quelques chiens; plus loin, entre
+la vall&eacute;e et
+le Nil, dans la plaine d&eacute;serte, sont deux tr&egrave;s-grands
+entrep&ocirc;ts de
+momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.</p>
+<p>Cette nuit j'arriverai &agrave; <i>Osiouth</i> (Lycopolis), et
+demain je remettrai
+cette lettre aux autorit&eacute;s locales pour qu'elle soit
+envoy&eacute;e au Caire,
+de l&agrave; &agrave; Alexandrie, et de l&agrave; enfin en Europe;
+puisse-t-elle &ecirc;tre mieux
+dirig&eacute;e que les v&ocirc;tres! car je n'ai rien re&ccedil;u
+d'Europe depuis mon d&eacute;part
+de Toulon. Ma sant&eacute; se soutient, et j'esp&egrave;re que le bon
+air de Th&egrave;bes
+m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="SEPTIEME_LETTRE"></a>
+<h2>SEPTI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small><small></small>Th&egrave;bes, le
+24 novembre 1828.</small></p>
+<p>Ma derni&egrave;re lettre dat&eacute;e de <i>B&eacute;ni-Hassan</i>,
+continu&eacute;e en remontant le Nil
+et close &agrave; <i>Osiouth</i>, a d&ucirc; en partir du 10 au 12 de
+ce mois; elle
+parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement
+que celles qui, depuis mon d&eacute;part de France, m'ont
+&eacute;t&eacute; adress&eacute;es par
+ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai re&ccedil;u aucune! C'est
+hier
+seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt
+l'&Eacute;gypte,
+que j'ai appris que le Dr Pariset y &eacute;tait aussi arriv&eacute; et
+qu'il se
+trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour
+cela sur ma famille. S'il en &eacute;tait autrement, et que je fusse
+tranquille
+sur la sant&eacute; de tous les miens, je serais le plus heureux des
+hommes;
+car enfin je suis au centre de la vieille &Eacute;gypte, et ses plus
+hautes
+merveilles sont &agrave; quelques toises de ma barque. Voici d'abord la
+suite
+de mon itin&eacute;raire.</p>
+<p>C'est le 10 novembre que je quittai <i>Osiouth</i>, apr&egrave;s
+avoir visit&eacute; ses
+hypog&eacute;es parfaitement d&eacute;crits par MM. Jollois et
+Devilliers, dont je
+reconnais chaque jour &agrave; Th&egrave;bes l'extr&ecirc;me
+exactitude. Le 11 au matin nous
+pass&acirc;mes devant <i>Qaou-el-Kebir</i> (Antaeopolis), et mon
+maasch traversa &agrave;
+pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a compl&egrave;tement
+englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines
+d'<i>Akhmin</i> (celles de Panopolis) re&ccedil;urent ma visite le 12,
+et je fus
+assez heureux pour y trouver un bloc sculpt&eacute; qui m'a
+donn&eacute; l'&eacute;poque du
+temple, qui est de Ptol&eacute;m&eacute;e Philopator, et l'image du
+dieu <i>Pan</i>, lequel
+n'est autre chose, comme je l'avais &eacute;tabli d'avance, que l'Ammon
+g&eacute;n&eacute;rateur de mon <i>Panth&eacute;on</i>.
+L'apr&egrave;s-midi et la nuit suivante se
+pass&egrave;rent en f&ecirc;tes, bal, tours de force et concert chez
+l'un des
+commandants de la Haute-&Eacute;gypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa
+cange, ses
+gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, &agrave;
+<i>Saouadji</i>, que j'avais quitt&eacute; le matin, et o&ugrave; il
+fallut retourner bon
+gr&eacute; mal gr&eacute; pour ne pas d&eacute;sobliger ce brave homme,
+bon vivant, bon
+convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de
+Marlborough, que nos jeunes gens lui chant&egrave;rent en choeur, le
+fit p&acirc;mer
+de plaisir, et ses musiciens eurent aussit&ocirc;t l'ordre de
+l'apprendre.
+(<i>Voyez l'Extrait de</i> l'Itin&eacute;raire et les lettres du
+mamour, <i>&agrave; la fin
+de ce volume</i>.)</p>
+<p>Nous part&icirc;mes le 13 au matin, combl&eacute;s des dons du brave
+osmanli. A midi,
+on d&eacute;passa Ptol&eacute;ma&iuml;s, o&ugrave; il n'existe plus
+rien de remarquable. Sur les
+quatre heures, en longeant le <i>Djebel-el-Asserat</i>, nous
+aper&ccedil;&ucirc;mes les
+premiers crocodiles; ils &eacute;taient quatre, couch&eacute;s sur un
+&icirc;lot de sable,
+et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le
+nombre &eacute;tait le <i>trochilus</i> de notre ami Geoffroi
+Saint-Hilaire. Peu de
+temps apr&egrave;s nous d&eacute;barqu&acirc;mes &agrave; <i>Girg&eacute;</i>.
+Le vent &eacute;tait faible le 15, et
+nous f&icirc;mes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les
+crocodiles,
+semblaient vouloir nous en d&eacute;dommager; j'en comptai vingt et un,
+group&eacute;s
+sur un m&ecirc;me &icirc;lot, et une bord&eacute;e de coups de fusil
+&agrave; balle, tir&eacute;e d'assez
+pr&egrave;s, n'eut d'autre r&eacute;sultat que de disperser ce
+conciliabule. Ils se
+jet&egrave;rent au Nil, et nous perd&icirc;mes un quart d'heure
+&agrave; d&eacute;sengraver notre
+<i>maasch</i> qui s'&eacute;tait trop approch&eacute; de l'&icirc;lot.</p>
+<p>Le 16 au soir, nous arriv&acirc;mes enfin &agrave; <i>Dend&eacute;rah</i>.
+Il faisait un clair de
+lune magnifique, et nous n'&eacute;tions qu'&agrave; une heure de
+distance des
+temples: pouvions-nous r&eacute;sister &agrave; la tentation? Souper et
+partir
+sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais
+arm&eacute;s jusqu'aux dents, nous pr&icirc;mes &agrave; travers
+champs, pr&eacute;sumant que les
+temples &eacute;taient en ligne droite de notre maasch. Nous
+march&acirc;mes ainsi,
+chantant les marches des op&eacute;ras les plus nouveaux, pendant une
+heure et
+demie, sans rien trouver. On d&eacute;couvrit enfin un homme; nous
+l'appelons,
+mais il s'enfuit &agrave; toutes jambes, nous prenant pour des
+B&eacute;douins, car,
+habill&eacute;s &agrave; l'orientale et couverts d'un grand burnous
+blanc &agrave; capuchon,
+nous ressemblions, pour l'&Eacute;gyptien, &agrave; une tribu de
+B&eacute;douins, tandis
+qu'un Europ&eacute;en nous e&ucirc;t pris, sans balancer, pour un
+chapitre de
+chartreux bien arm&eacute;s. On m'amena le fuyard, et, le
+pla&ccedil;ant entre quatre
+de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre
+diable,
+peu rassur&eacute; d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par
+marcher de
+bonne gr&acirc;ce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons,
+c'&eacute;tait une
+<i>momie ambulante</i>; mais il nous guida fort bien et nous le
+trait&acirc;mes de
+m&ecirc;me. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de
+d&eacute;crire
+l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du
+grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une id&eacute;e,
+c'est
+impossible. C'est la gr&acirc;ce et la majest&eacute; r&eacute;unies au
+plus haut degr&eacute;.
+Nous y rest&acirc;mes deux heures en extase, courant les grandes salles
+avec
+notre pauvre falot, et cherchant &agrave; lire les inscriptions
+ext&eacute;rieures au
+clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'&agrave; trois heures du
+matin pour
+retourner aux temples &agrave; sept heures. C'est l&agrave; que nous
+pass&acirc;mes toute la
+journ&eacute;e du 17. Ce qui &eacute;tait magnifique &agrave; la
+clart&eacute; de la lune l'&eacute;tait
+encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous
+les
+d&eacute;tails. Je vis d&eacute;s lors que j'avais sous les yeux un
+chef-d'oeuvre
+d'architecture, couvert de sculptures de d&eacute;tail du plus mauvais
+style.
+N'en d&eacute;plaise &agrave; personne, les bas-reliefs de
+Dend&eacute;rah sont d&eacute;testables,
+et cela ne pouvait &ecirc;tre autrement: ils sont d'un temps de
+d&eacute;cadence. La
+sculpture s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; corrompue, tandis que
+l'architecture, moins
+sujette &agrave; varier puisqu'elle est <i>un art chiffr&eacute;</i>,
+s'&eacute;tait soutenue
+digne des dieux de l'&Eacute;gypte et de l'admiration de tous les
+si&egrave;cles.
+Voici les &eacute;poques de la d&eacute;coration: la partie la plus
+ancienne est la
+muraille ext&eacute;rieure, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du
+temple, o&ugrave; sont figur&eacute;s, de
+proportions colossales, <i>Cl&eacute;op&acirc;tre</i> et son fils <i>Ptol&eacute;m&eacute;e
+C&eacute;sar</i>. Les
+bas-reliefs sup&eacute;rieurs sont du temps de l'empereur <i>Auguste</i>,
+ainsi que
+les murailles ext&eacute;rieures lat&eacute;rales du <i>naos</i>,
+&agrave; l'exception de quelques
+petites portions qui sont de l'&eacute;poque de <i>N&eacute;ron</i>.
+Le pronaos est tout
+entier couvert de l&eacute;gendes imp&eacute;riales de <i>Tib&egrave;re</i>,
+de <i>Ca&iuml;us</i>, de
+<i>Claude</i> et de <i>N&eacute;ron</i>; mais dans tout
+l'int&eacute;rieur du naos, ainsi que
+dans les chambres et les &eacute;difices construits sur la terrasse du
+temple,
+il n'existe pas un seul cartouche sculpt&eacute;: tous sont vides et
+rien n'a
+&eacute;t&eacute; effac&eacute;; mais toutes les sculptures de ces
+appartements, comme celles
+de tout l'int&eacute;rieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne
+peuvent
+remonter plus haut que les temps de <i>Trajan</i> ou d'<i>Antonin</i>.
+Elles
+ressemblent &agrave; celle du propylon du sud-ouest (du <i>sud-est</i>?),
+qui est de
+ce dernier empereur, et qui, &eacute;tant d&eacute;di&eacute; &agrave; <i>Isis</i>,
+conduisait au temple
+de cette d&eacute;esse, plac&eacute; derri&egrave;re le grand temple,
+qui est bien le temple
+de <i>Hath&ocirc;r</i> (V&eacute;nus), comme le montrent les mille et
+une d&eacute;dicaces dont
+il est couvert, et non pas le temple d'<i>Isis</i>, comme l'a cru la
+Commission d'&Eacute;gypte. Le grand propylon est couvert des images
+des
+empereurs <i>Domitien</i> et <i>Trajan</i>. Quant au <i>Typhonium</i>,
+il a &eacute;t&eacute; d&eacute;cor&eacute;
+sous <i>Trajan</i>, <i>Hadrien</i> et <i>Antonin le Pieux</i>.</p>
+<p>Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines
+de
+Coptos (<i>Kefth</i>): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont
+&eacute;t&eacute;
+d&eacute;molis par les chr&eacute;tiens, qui employ&egrave;rent les
+mat&eacute;riaux &agrave; b&acirc;tir une
+grande &eacute;glise dans les ruines de laquelle on trouve des portions
+nombreuses de bas-reliefs &eacute;gyptiens. J'y ai reconnu les
+l&eacute;gendes royales
+de <i>Nectan&egrave;be</i>, d'<i>Auguste</i>, de <i>Claude</i> et de <i>Trajan</i>,
+et plus loin,
+quelques pierres d'un petit &eacute;difice b&acirc;ti sous les
+Ptol&eacute;m&eacute;es. Ainsi la
+ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute
+antiquit&eacute;, si
+l'on s'en rapporte &agrave; ce qui existe maintenant &agrave; la
+surface du sol.</p>
+<p>Les ruines de <i>Qous</i> (Apollonopolis Parva), o&ugrave;
+j'arrivai le lendemain
+matin 19, pr&eacute;sentent bien plus d'int&eacute;r&ecirc;t, quoiqu'il
+n'existe de ses
+anciens &eacute;difices que le haut d'un propylon &agrave;
+moiti&eacute; enfoui. Ce propylon
+est d&eacute;di&eacute; au dieu <i>Aro&euml;ris</i>, dont les images,
+sculpt&eacute;es sur toutes ses
+faces, sont ador&eacute;es du c&ocirc;t&eacute; qui regarde le Nil,
+c'est-&agrave;-dire sur la face
+principale, la plus anciennement sculpt&eacute;e par la reine <i>Cl&eacute;op&acirc;tre
+Cocce</i>, qui y prend le surnom de <i>Philom&eacute;tore</i>, et par
+son fils
+<i>Ptol&eacute;m&eacute;e Soter II</i>, qui se d&eacute;core aussi du
+titre de <i>Philom&eacute;tor</i>. Mais
+la face sup&eacute;rieure du propylon, celle qui regarde le temple,
+couverte de
+sculptures et termin&eacute;e avec beaucoup de soin, porte partout les
+l&eacute;gendes
+royales de <i>Ptol&eacute;m&eacute;e Alexandre Ier</i> en toutes
+lettres; il prend aussi le
+surnom de <i>Philom&eacute;tor</i>. Quant &agrave; l'inscription
+grecque, la restitution de
+[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, propos&eacute;e
+par M.
+Letronne, est indubitable; car on y lit encore
+tr&egrave;s-distinctement ...
+[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale o&ugrave; sont les
+images et
+les d&eacute;dicaces de Cl&eacute;op&acirc;tre Cocce et de son fils
+Ptol&eacute;m&eacute;e Philom&eacute;tor
+<i>Soter II</i>.</p>
+<p>Mais M. Letronne a mal &agrave; propos restitu&eacute; [Greek:
+AeLIOI] l&agrave; o&ugrave; il faut
+r&eacute;ellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom
+&eacute;gyptien du
+dieu auquel est d&eacute;di&eacute; le propylon; car on lit
+tr&egrave;s-distinctement encore
+dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouv&eacute;
+aussi
+dans les ruines de Qous une moiti&eacute; de st&egrave;le dat&eacute;e
+du 1er <i>de Paoni</i> de
+l'an XVI de Pharaon <i>Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun</i>, et relative
+&agrave; son retour d'une
+exp&eacute;dition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce
+monument, trop
+lourd pour qu'on puisse penser &agrave; l'emporter.</p>
+<p>C'est dans la matin&eacute;e du 20 novembre que le vent,
+lass&eacute; de nous
+contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entr&eacute;e du
+sanctuaire,
+me permit d'aborder enfin &agrave; <i>Th&egrave;bes</i>. Ce nom
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien grand dans
+ma pens&eacute;e, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les
+ruines de
+la vieille capitale, l'a&icirc;n&eacute;e de toutes les villes du
+monde; pendant
+quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier
+jour, je visitai le palais de <i>Kourna</i>, les colosses du <i>Memnonium</i>,
+et
+le pr&eacute;tendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres
+l&eacute;gendes que
+celles de <i>Rhams&egrave;s le Grand</i> et de deux de ses
+descendants; le nom de ce
+palais est &eacute;crit sur toutes ses murailles; les &Eacute;gyptiens
+l'appelaient le
+<i>Rhamess&eacute;ion</i>, comme ils nommaient <i>Am&eacute;nophion</i>
+le <i>Memnonium</i>, et
+<i>Mandou&eacute;ion</i> le palais de Kourna. Le pr&eacute;tendu
+colosse d'Osimandyas est
+un admirable colosse de <i>Rhams&egrave;s le Grand</i>.</p>
+<p>Le second jour fut tout entier pass&eacute; &agrave; <i>M&eacute;dinet-Habou</i>,
+&eacute;tonnante
+r&eacute;union d'&eacute;difices, o&ugrave; je trouvai les
+propyl&eacute;es d'<i>Antonin</i>, d'<i>Hadrien</i>
+et des <i>Ptol&eacute;m&eacute;es</i>, un &eacute;difice de <i>Nectan&egrave;be</i>,
+un autre de l'&Eacute;thiopien
+<i>Tharaca</i>, un petit palais de <i>Thouthmosis III (Moeris)</i>,
+enfin
+l'&eacute;norme et gigantesque palais de <i>Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun</i>,
+couvert de
+bas-reliefs historiques.</p>
+<p>Le troisi&egrave;me jour, j'allai visiter les vieux rois de
+Th&egrave;bes dans leurs
+tombes, ou plut&ocirc;t dans leurs palais creus&eacute;s au ciseau dans
+la montagne
+de <i>Biban-el-Molouk</i>: l&agrave;, du matin au soir, &agrave; la
+lueur des flambeaux, je
+me lassai &agrave; parcourir des enfilades d'appartements couverts de
+sculptures et de peintures, pour la plupart d'une &eacute;tonnante
+fra&icirc;cheur;
+c'est l&agrave; que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut
+int&eacute;r&ecirc;t
+pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martel&eacute; d'un bout
+&agrave;
+l'autre, except&eacute; dans les parties o&ugrave; se trouvaient
+sculpt&eacute;es les images
+de la reine sa m&egrave;re et celles de sa femme, qu'on a
+religieusement
+respect&eacute;es, ainsi que leurs l&eacute;gendes. C'est, sans aucun
+doute, le
+tombeau d'un roi condamn&eacute; par jugement apr&egrave;s sa mort.
+J'en ai vu un
+second, celui d'un roi th&eacute;bain <i>des plus anciennes
+&eacute;poques</i>, envahi
+post&eacute;rieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait
+recouvrir de
+stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer
+ainsi
+des bas-reliefs et des inscriptions trac&eacute;es pour son
+pr&eacute;d&eacute;cesseur. Il
+faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle
+fun&eacute;raire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point
+d&eacute;placer celui
+de son anc&ecirc;tre. A l'exception de ce tombeau-l&agrave;, tous les
+autres
+appartiennent &agrave; des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties;
+mais on
+n'y voit ni le tombeau de S&eacute;sostris, ni celui de Moeris. Je ne
+parle
+point ici d'une foule de petits temples et &eacute;difices &eacute;pars
+au milieu de
+ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la
+d&eacute;esse <i>Hath&ocirc;r</i> (V&eacute;nus), d&eacute;di&eacute;
+par Ptol&eacute;m&eacute;e-&Eacute;piphane, et un temple de
+<i>Thoth</i> pr&egrave;s de <i>M&eacute;dinet-Habou</i>,
+d&eacute;di&eacute; par Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;verg&egrave;te
+II et ses
+deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce
+Ptol&eacute;m&eacute;e fait des
+offrandes &agrave; tous ses anc&ecirc;tres m&acirc;les et femelles,
+&Eacute;piphane et Cl&eacute;op&acirc;tre,
+Philopator et Arsino&eacute;, &Eacute;verg&egrave;te et
+B&eacute;r&eacute;nice, Philadelphe et Arsino&eacute;.
+Tous ces Lagides sont repr&eacute;sent&eacute;s en pied, avec leurs
+surnoms grecs
+traduits en &eacute;gyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste,
+ce temple
+est d'un fort mauvais go&ucirc;t &agrave; cause de l'&eacute;poque.</p>
+<p>Le quatri&egrave;me jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil
+pour
+visiter la partie orientale de Th&egrave;bes. Je vis d'abord <i>Louqsor</i>,
+palais
+immense, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de deux ob&eacute;lisques de
+pr&egrave;s de 80 pieds, d'un seul bloc
+de granit rose, d'un travail exquis, accompagn&eacute;s de quatre
+colosses de
+m&ecirc;me mati&egrave;re, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils
+sont enfouis
+jusqu'&agrave; la poitrine. C'est encore l&agrave; du Rhams&egrave;s le
+Grand. Les autres
+parties du palais sont des rois Mandoue&iuml;, Horus et
+Am&eacute;nophis-Memnon;
+plus, des r&eacute;parations et additions de Sabacon l'&Eacute;thiopien
+et de quelques
+Ptol&eacute;m&eacute;es, avec un sanctuaire tout en granit, d'<i>Alexandre</i>,
+fils du
+conqu&eacute;rant. J'allai enfin au palais ou plut&ocirc;t &agrave; la
+ville de monuments, &agrave;
+<i>Karnac</i>. L&agrave; m'apparut toute la magnificence pharaonique,
+tout ce que
+les hommes ont imagin&eacute; et ex&eacute;cut&eacute; de plus grand.
+Tout ce que j'avais vu
+&agrave; Th&egrave;bes, tout ce que j'avais admir&eacute; avec
+enthousiasme sur la rive
+gauche, me parut mis&eacute;rable en comparaison des conceptions
+gigantesques
+dont j'&eacute;tais entour&eacute;. Je me garderai bien de vouloir rien
+d&eacute;crire; car,
+ou mes expressions ne vaudraient que la milli&egrave;me partie de ce
+qu'on doit
+dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en tra&ccedil;ais une
+faible
+esquisse, m&ecirc;me fort d&eacute;color&eacute;e, on me prendrait pour
+un enthousiaste,
+peut-&ecirc;tre m&ecirc;me pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun
+peuple ancien
+ni moderne n'a con&ccedil;u l'art de l'architecture sur une
+&eacute;chelle aussi
+sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux
+&Eacute;gyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et
+l'imagination qui, en Europe, s'&eacute;lance bien au-dessus de nos
+portiques,
+s'arr&ecirc;te et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes
+de la
+salle hypostyle de Karnac.<br>
+&nbsp;<img src="images/089.png" title="ROYAUME DE JUDA PERSONNIFI&Eacute;"
+ alt="ROYAUME DE JUDA PERSONNIFI&Eacute;"
+ style="width: 1000px; height: 1414px;"><i></i></p>
+<p>Dans ce palais merveilleux, j'ai contempl&eacute; les <i>portraits</i>
+de la plupart
+des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des
+<i>portraits</i> v&eacute;ritables; repr&eacute;sent&eacute;s cent fois
+dans les bas-reliefs des
+murs int&eacute;rieurs et ext&eacute;rieurs, chacun conserve une
+physionomie propre et
+qui n'a aucun rapport avec celle de ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs ou
+successeurs;
+l&agrave;, dans des tableaux colossals, d'une sculpture
+v&eacute;ritablement grande et
+tout h&eacute;ro&iuml;que, plus parfaite qu'on ne peut le croire en
+Europe, on voit
+<i>Mandoue&iuml;</i> combattant les peuples ennemis de l'&Eacute;gypte,
+et rentrant en
+triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de
+Rhams&egrave;s-S&eacute;sostris; ailleurs, <i>S&eacute;sonchis</i>
+tra&icirc;nant aux pieds de la
+Trinit&eacute; th&eacute;baine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de
+plus de trente
+nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouv&eacute;, comme cela
+devait
+&ecirc;tre, en toutes lettres, <i>Ioudahamalek, le royaume des Juifs</i>
+ou <i>de
+Juda</i> (Pl. 2.) C'est l&agrave; un commentaire &agrave; joindre au
+chapitre XIV du
+troisi&egrave;me livre des Rois, qui raconte en effet l'arriv&eacute;e
+de <i>S&eacute;sonchis</i>
+&agrave; J&eacute;rusalem et ses succ&egrave;s: ainsi l'identit&eacute;
+que nous avons &eacute;tablie entre
+le <i>Sheschonck</i> &eacute;gyptien, le <i>S&eacute;sonchis</i> de
+Man&eacute;thon et le <i>S&eacute;sac</i> ou
+<i>Schesch&ocirc;k</i> de la Bible, est confirm&eacute;e de la
+mani&egrave;re la plus
+satisfaisante. J'ai trouv&eacute; autour des palais de Karnac une foule
+d'&eacute;difices de toutes les &eacute;poques, et lorsque, au retour
+de la seconde
+cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai
+m'&eacute;tablir pour
+cinq ou six mois &agrave; Th&egrave;bes, je m'attends &agrave; une
+r&eacute;colte immense de faits
+historiques, puisque, en courant Th&egrave;bes comme je l'ai fait
+pendant
+quatre jours, sans voir m&ecirc;me un seul des milliers
+d'hypog&eacute;es qui
+criblent la montagne libyque, j'ai d&eacute;j&agrave; recueilli des
+documents fort
+importants.</p>
+<p>Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une
+st&egrave;le que
+j'ai vue &agrave; Alexandrie: elle est tr&egrave;s-importante pour la
+chronologie des
+derniers Sa&iuml;tes de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies
+d'inscriptions hi&eacute;roglyphiques grav&eacute;es sur des rochers,
+sur la route de
+<i>Cosse&iuml;r</i>, qui donnent la dur&eacute;e expresse du
+r&egrave;gne des rois de la
+dynastie persane.</p>
+<p>J'omets une foule d'autres r&eacute;sultats curieux; je devrais
+passer tout mon
+temps &agrave; &eacute;crire, s'il fallait d&eacute;tailler toutes mes
+observations
+nouvelles. J'&eacute;cris ce que je puis dans les moments o&ugrave; les
+ruines
+&eacute;gyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces
+travaux et
+de ces jouissances r&eacute;ellement trop vives si elles devaient se
+renouveler
+souvent ailleurs comme &agrave; Th&egrave;bes.</p>
+<p>Ma sant&eacute; est excellente; le climat me convient, et je me
+porte bien
+mieux qu'&agrave; Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses:
+j'ai
+dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1&deg; un aga turc,
+commandant en
+chef de Kourna, dans le palais de Mandoue&iuml;; 2&deg; le
+Cheik-el-B&eacute;lad de
+M&eacute;dinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamess&eacute;ium et au
+palais de
+Rhams&egrave;s-Me&iuml;ainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel
+tout se
+prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'&Eacute;gypte.
+Je leur
+fais porter de temps en temps des pipes et du caf&eacute;, et mon
+drogman est
+charg&eacute; de les amuser pendant que j'&eacute;cris; je n'ai que la
+peine de
+r&eacute;pondre, par intervalles r&eacute;gl&eacute;s, <i>Tha&iuml;bin</i>
+(Cela va bien), &agrave; la
+question <i>Ente-Tha&iuml;eb</i> (Cela va-t-il bien)? que m'adressent
+r&eacute;guli&egrave;rement toutes les dix minutes ces braves gens que
+j'invite &agrave;
+d&icirc;ner &agrave; tour de r&ocirc;le. On nous comble de
+pr&eacute;sents; nous avons un troupeau
+de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci,
+paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous
+donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le
+docteur Pariset v&icirc;nt me joindre; nous pourrions causer Europe,
+dont je
+n'ai aucune nouvelle, pas m&ecirc;me d'Alexandrie. J'&eacute;crirai de
+Sy&egrave;ne, avant
+de franchir la premi&egrave;re cataracte, si cependant j'ai une
+occasion pour
+faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci &agrave; <i>Osiouth</i>,
+o&ugrave; j'ai
+&eacute;tabli un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli
+&agrave;
+B&eacute;ni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de F&eacute;russac;
+j'en ai trouv&eacute;
+aussi de tr&egrave;s-beaux &agrave; Th&egrave;bes. J'esp&egrave;re
+aussi que notre v&eacute;n&eacute;rable ami M.
+Dacier trouvera quelque distraction &agrave; ses souffrances dans le
+peu que
+j'ai pu dire des magnificences de cette Th&egrave;bes qui excitait tant
+son
+enthousiasme &agrave; cause de l'honneur qui en revient &agrave;
+l'esprit humain; je
+lui en dirai encore davantage. Il ne manque &agrave; mes satisfactions
+que
+celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="HUITIEME_LETTRE"></a>
+<h2>HUITI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>De l'&icirc;le de Philae, le 8
+d&eacute;cembre 1828.</small></p>
+<p>Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'&icirc;le sainte d'Osiris,
+&agrave; la
+fronti&egrave;re extr&ecirc;me de l'&Eacute;gypte et au milieu des <i>noirs
+&Eacute;thiopiens</i>, comme
+e&ucirc;t dit un brave Romain de la garnison de Sy&egrave;ne, faisant
+une partie de
+chasse aux environs des cataractes.</p>
+<p>Je quittai Th&egrave;bes le 26 novembre, et c'est de ce monde
+enchant&eacute; que ma
+derni&egrave;re lettre est dat&eacute;e; il a fallu m'abstenir de
+donner des d&eacute;tails
+sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques
+lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est
+apr&egrave;s mon retour sur ce sol classique, apr&egrave;s l'avoir
+&eacute;tudi&eacute; pas &agrave; pas,
+que je pourrai &eacute;crire avec connaissance de cause, avec des
+id&eacute;es
+arr&ecirc;t&eacute;es et des r&eacute;sultats bien m&ucirc;ris.
+Th&egrave;bes n'est encore pour moi, qui
+l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades,
+d'ob&eacute;lisques et de colosses; il faut examiner un &agrave; un les
+membres &eacute;pars
+du monstre pour en donner une id&eacute;e tr&egrave;s-pr&eacute;cise.
+Patience donc, jusqu'&agrave;
+l'&eacute;poque o&ugrave; je planterai mes tentes dans les
+p&eacute;ristyles du palais des
+Rhams&egrave;s.</p>
+<p>Le 26 au soir, nous abord&acirc;mes &agrave; <i>Hermonthis</i>, et
+nous cour&ucirc;mes le 27 au
+matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosit&eacute; que
+je
+n'avais aucune notion bien pr&eacute;cise sur l'&eacute;poque de sa
+construction:
+personne n'avait encore dessin&eacute; une seule de ses l&eacute;gendes
+royales; j'y
+passai la journ&eacute;e enti&egrave;re, et le r&eacute;sultat de cet
+examen prolong&eacute; fut de
+m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a
+&eacute;t&eacute;
+construit sous le r&egrave;gne de la derni&egrave;re <i>Cl&eacute;op&acirc;tre</i>,
+fille de Ptol&eacute;m&eacute;e
+Aul&eacute;t&egrave;s, et en comm&eacute;moraison de sa grossesse et de
+son heureuse
+d&eacute;livrance d'un gros gar&ccedil;on, Ptol&eacute;m&eacute;e
+C&eacute;sarion, le fruit de sa
+b&eacute;n&eacute;volence envers Jules C&eacute;sar, &agrave; ce que
+dit l'histoire.</p>
+<p>La cella du temple est en effet divis&eacute;e en deux parties: une
+grande
+pi&egrave;ce (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la
+place du
+sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers
+l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pi&egrave;ce
+(laquelle est appel&eacute;e <i>le lieu de l'accouchement</i> dans les
+inscriptions
+hi&eacute;roglyphiques) est occup&eacute;e par un bas-relief
+repr&eacute;sentant la d&eacute;esse
+Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu <i>Harphr&eacute;</i>.
+La gisante
+est soutenue et servie par diverses d&eacute;esses du premier ordre:
+l'<i>accoucheuse divine</i> tire l'enfant du sein de la m&egrave;re; la
+<i>nourrice
+divine</i> tend les mains pour le recevoir, assist&eacute;e d'une <i>berceuse</i>.
+Le
+p&egrave;re de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail,
+accompagn&eacute;
+de la d&eacute;esse Soven, l'Ilithya, la Lucine &eacute;gyptienne,
+protectrice des
+accouchements. Enfin, la reine Cl&eacute;op&acirc;tre est cens&eacute;e
+assister &agrave; ces
+couches divines, dont les siennes ne seront ou plut&ocirc;t n'ont
+&eacute;t&eacute; qu'une
+imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouch&eacute;e
+repr&eacute;sente
+l'allaitement et l'&eacute;ducation du jeune dieu nouveau-n&eacute;; et
+sur les parois
+lat&eacute;rales sont figur&eacute;es <i>les douze heures du jour</i>
+et <i>les douze heures
+de la nuit</i>, sous la forme de femmes ayant un disque
+&eacute;toil&eacute; sur la t&ecirc;te.
+Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessin&eacute; par la
+Commission
+d'&Eacute;gypte, pourrait bien n'&ecirc;tre que le th&egrave;me natal
+d'Harphr&eacute;, ou mieux
+encore celui de C&eacute;sarion, nouvel Harphr&eacute;. Il ne s'agirait
+donc plus,
+dans ce zodiaque, ni de solstice d'&eacute;t&eacute;, ni de
+l'&eacute;poque de la fondation
+du temple d'Hermonthis.</p>
+<p>En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit
+un
+grand bas-relief sculpt&eacute; sur la paroi &agrave; gauche de cette
+principale
+pi&egrave;ce; il repr&eacute;sente la d&eacute;esse Ritho, relevant de
+couches, soutenue
+encore par la Lucine &eacute;gyptienne Soven, et
+pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; l'assembl&eacute;e des
+dieux; le p&egrave;re divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la
+main comme
+pour la f&eacute;liciter de son heureuse d&eacute;livrance, et les
+autres dieux
+partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est
+d&eacute;cor&eacute; de
+tableaux, dans lesquels le jeune Harphr&eacute; est successivement
+pr&eacute;sent&eacute; &agrave;
+Ammon, &agrave; <i>Mandou</i> son p&egrave;re, aux dieux <i>Phr&eacute;</i>,
+Phtha, Sev (Saturne),
+etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes
+caract&eacute;ristiques, comme se d&eacute;mettant, en faveur de
+l'enfant, de tout
+leur pouvoir et de leurs attributions particuli&egrave;res, et
+Ptol&eacute;m&eacute;e
+C&eacute;sarion, &agrave; face enfantine, assiste &agrave; toutes ces
+pr&eacute;sentations de son
+image, le dieu Harphr&eacute; dont il est le repr&eacute;sentant sur la
+terre. Tout
+cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout &agrave; fait dans le
+g&eacute;nie de
+l'ancienne &Eacute;gypte, qui assimilait ses rois &agrave; ses dieux.
+Du reste, toutes
+les d&eacute;dicaces et inscriptions int&eacute;rieures et
+ext&eacute;rieures du temple
+d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptol&eacute;m&eacute;e
+C&eacute;sarion et de sa m&egrave;re
+Cl&eacute;op&acirc;tre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa
+construction.
+Les colonnes de l'esp&egrave;ce de pronaos qui le pr&eacute;c&egrave;de
+n'ont point toutes
+&eacute;t&eacute; sculpt&eacute;es; le travail est demeur&eacute;
+imparfait, et cela tient peut-&ecirc;tre
+au motif m&ecirc;me de la d&eacute;dicace du temple: Auguste et ses
+successeurs, qui
+ont termin&eacute; tant de temples commenc&eacute;s par les Lagides, ne
+pouvaient &ecirc;tre
+tr&egrave;s-empress&eacute;s d'achever celui-ci, monument de la
+naissance du fils m&ecirc;me
+de Jules C&eacute;sar, roi enfant dont ils ne respect&egrave;rent
+gu&egrave;re les droits. Du
+reste, un <i>cachef</i> a trouv&eacute; fort commode de s'y faire une
+maison, une
+basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de
+mis&eacute;rables murs de limon blanchis &agrave; la chaux.</p>
+<p>Le 28 au soir, nous &eacute;tions &agrave; <i>Esn&eacute;</i>, avec
+le projet de ne pas nous y
+arr&ecirc;ter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et
+d&eacute;barquai sur la
+rive orientale pour aller voir le temple de <i>Contra-Lato</i>. J'y
+arrivai
+trop tard, on l'avait d&eacute;moli depuis une douzaine de jours, pour
+renforcer le quai d'Esn&eacute;, que le Nil menace et finira par
+emporter.</p>
+<p>De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il
+avait abord&eacute; sur un point peu profond, et que, touchant
+bient&ocirc;t, il
+n'avait pu &ecirc;tre enti&egrave;rement coul&eacute; &agrave; fond. Il
+fallut le vider, et
+retourner &agrave; <i>Esn&eacute;</i> le soir m&ecirc;me, pour le
+radouber et faire boucher la
+voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouill&eacute;es, nous
+avons perdu
+notre sel, notre riz, notre farine de ma&iuml;s. Tout cela n'est rien
+aupr&egrave;s
+du danger qui nous e&ucirc;t menac&eacute;s si cette voie d'eau se
+f&ucirc;t ouverte
+pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coul&eacute;
+irr&eacute;missiblement. Que le grand Ammon soit donc lou&eacute;!
+Pendant que nous
+s&eacute;chions notre d&eacute;sastre dans la matin&eacute;e du 29,
+j'allai visiter le grand
+temple d'<i>Esn&eacute;</i>, qui, gr&acirc;ce &agrave; sa nouvelle
+destination de <i>magasin de
+coton</i>, &eacute;chappera quelque temps encore &agrave; la
+destruction. J'y ai vu,
+comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des
+sculptures d&eacute;testables. La portion la plus ancienne est le fond
+du
+pronaos, c'est-&agrave;-dire la porte et le fond de la <i>cella</i>,
+contre laquelle
+le portique a &eacute;t&eacute; appliqu&eacute;: cette partie est de
+Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;piphane. La
+corniche de la fa&ccedil;ade du pronaos porte les l&eacute;gendes
+imp&eacute;riales de
+Claude; les corniches des bases lat&eacute;rales, les l&eacute;gendes
+de Titus, et,
+dans l'int&eacute;rieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes
+des
+l&eacute;gendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de <i>Septime
+S&eacute;v&egrave;re</i>, que je trouve ici pour la premi&egrave;re
+fois. Le temple est d&eacute;di&eacute; &agrave;
+Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hi&eacute;roglyphique de
+l'une des
+colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit
+remonter &agrave; l'&eacute;poque de Thouthmosis III (Moeris). Mais
+tout ce qui est
+visible &agrave; <i>Esn&eacute;</i> est des temps modernes; c'est un
+des monuments les plus
+r&eacute;cemment achet&eacute;s.</p>
+<p>Le 29 au soir, nous &eacute;tions &agrave; <i>El&eacute;thya</i>
+(El-Kab); je parcourus l'enceinte
+et les ruines, la lanterne &agrave; la main; mais je ne trouvai plus
+rien: les
+restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi d&eacute;molis
+il y a
+peu de temps pour r&eacute;parer le quai d'<i>Esn&eacute;</i> ou
+quelque autre construction
+r&eacute;cente. Avais-je tort de me presser de venir en &Eacute;gypte?</p>
+<p>Je visitai le grand temple d'<i>Edfou</i> (Apollonopolis Magna),
+dans
+l'apr&egrave;s-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en
+est
+tr&egrave;s-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de
+Ptol&eacute;m&eacute;e
+&Eacute;piphane; viennent ensuite Philom&eacute;tor et
+&Eacute;verg&egrave;te II; enfin, Soter II et
+son fr&egrave;re Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement
+travaill&eacute;;
+j'y ai retrouv&eacute; la B&eacute;r&eacute;nice, femme de
+Ptol&eacute;m&eacute;e Alexandre, que je
+connaissais d&eacute;j&agrave; par un contrat d&eacute;motique. Le
+temple est d&eacute;di&eacute; &agrave; Aro&euml;ris
+(l'Apollon grec). Je l'&eacute;tudierai en d&eacute;tail, comme tous
+les autres, en
+redescendant de la Nubie.</p>
+<p>Les carri&egrave;res de Silsilis
+(Dj&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h) m'ont vivement
+int&eacute;ress&eacute;;
+nous y abord&acirc;mes le 1er d&eacute;cembre &agrave; une heure:
+l&agrave;, mes yeux, fatigu&eacute;s de
+tant de sculptures du temps des Ptol&eacute;m&eacute;es et des Romains,
+ont revu avec
+d&eacute;lices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carri&egrave;res sont
+tr&egrave;s-riches en
+inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles
+creus&eacute;es dans le roc par Am&eacute;nophis-Memnon, Horus,
+Rhams&egrave;s le Grand,
+Rhams&egrave;s son fils, Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun, Mandoue&iuml;.
+Elles ont de belles
+inscriptions hi&eacute;ratiques; j'&eacute;tudierai tout cela &agrave;
+mon retour, et me
+promets des r&eacute;sultats fort int&eacute;ressants dans cette
+localit&eacute;.</p>
+<p>Le soir m&ecirc;me du 1er d&eacute;cembre, nous arriv&acirc;mes
+&agrave; <i>Ombos</i>; je courus au
+grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de
+Ptol&eacute;m&eacute;e
+&Eacute;piphane, et le reste, de Philom&eacute;tor et
+d'&Eacute;verg&egrave;te II. Un fait curieux,
+c'est le surnom de <i>Triphoene</i> donn&eacute; constamment &agrave;
+Cl&eacute;op&acirc;tre, femme de
+Philom&eacute;tor, soit dans la grande d&eacute;dicace
+hi&eacute;roglyphique sculpt&eacute;e sur la
+frise ant&eacute;rieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de
+l'int&eacute;rieur;
+c'est &agrave; vous autres Grecs d'&Eacute;gypte d'expliquer cette
+singularit&eacute;:
+j'avais d&eacute;j&agrave; trouv&eacute; ce surnom dans un de nos
+contrats d&eacute;motiques du
+Louvre. Le temple d'<i>Ombos</i> est d&eacute;di&eacute; &agrave; deux
+divinit&eacute;s: la partie droite
+et la plus noble, au vieux <i>S&eacute;vek</i> &agrave; t&ecirc;te de
+crocodile (le Saturne
+&eacute;gyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), &agrave; Athyr
+et au jeune dieu
+Khons. La partie gauche du temple est consacr&eacute;e &agrave; une
+seconde Triade
+d'un ordre moins &eacute;lev&eacute;, savoir: &agrave; Aro&euml;ris
+(l'Aro&euml;ris-Apollon), &agrave; la
+d&eacute;esse Tson&eacute;nofr&eacute; et &agrave; leur fils Pnevtho.
+Dans le mur d'enceinte
+g&eacute;n&eacute;rale des temples d'<i>Ombos</i>, j'ai trouv&eacute;
+une porte engag&eacute;e, d'un
+excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des
+&eacute;difices
+primitifs d'<i>Ombos</i>.</p>
+<p>Ce n'est que le 4 d&eacute;cembre au matin que le vent voulut bien
+nous
+permettre d'arriver &agrave; <i>Sy&egrave;ne</i> (Assouan),
+derni&egrave;re ville de l'&Eacute;gypte au
+sud. J'eus encore l&agrave; de cuisants regrets &agrave;
+&eacute;prouver: les deux temples de
+l'&icirc;le d'<i>&Eacute;l&eacute;phantine</i>, que j'allai visiter
+aussit&ocirc;t que l'ardeur du
+soleil fut amortie, ont aussi &eacute;t&eacute; d&eacute;molis: il n'en
+reste que la place.
+Il a fallu me contenter d'une porte ruin&eacute;e, en granit,
+d&eacute;di&eacute;e au nom
+d'<i>Alexandre</i> (le fils du conqu&eacute;rant), au dieu
+d'&Eacute;l&eacute;phantine Chnouphis,
+et d'une douzaine de <i>proscynemata</i> (actes d'adoration)
+hi&eacute;roglyphiques
+grav&eacute;s sur une vieille muraille; enfin, de quelques
+d&eacute;bris pharaoniques
+&eacute;pars et employ&eacute;s comme mat&eacute;riaux dans des
+constructions du temps des
+Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de
+Sy&egrave;ne: c'est
+ce que j'ai vu de plus mis&eacute;rable en sculpture; mais j'y ai
+trouv&eacute;, pour
+la premi&egrave;re fois, la l&eacute;gende imp&eacute;riale de <i>Nerva</i>,
+qui n'existe point
+ailleurs, &agrave; ma connaissance. Ce petit temple &eacute;tait
+d&eacute;di&eacute; aux dieux du
+pays et de la cataracte, Chnouphis, Sat&eacute; (Junon) et Anoukis
+(Vesta).</p>
+<p>A Sy&egrave;ne, nous avons &eacute;vacu&eacute; nos maasch, et fait
+transporter tout notre
+bagage dans l'&icirc;le de <i>Philae</i>, &agrave; dos de chameau.
+Pour moi, le 5 au soir,
+j'enfourchai un &acirc;ne, et, soutenu par un hercule arabe, car
+j'avais une
+douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu &agrave; Philae
+en
+traversant toutes les carri&egrave;res de granit rose,
+h&eacute;riss&eacute;es d'inscriptions
+hi&eacute;roglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et
+apr&egrave;s
+avoir travers&eacute; le Nil en barque pour aborder dans l'&icirc;le
+sainte, quatre
+hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque &agrave; pic,
+me
+prirent sur leurs &eacute;paules et me hiss&egrave;rent
+jusqu'aupr&egrave;s du petit temple &agrave;
+jour, o&ugrave; l'on m'avait pr&eacute;par&eacute; une chambre dans de
+vieilles constructions
+romaines, assez semblable &agrave; une prison, mais fort saine et
+&agrave; couvert des
+mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le
+Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter p&eacute;niblement le grand
+temple;
+au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relev&eacute;, vu
+que ma
+goutte de Paris a jug&eacute; &agrave; propos de se porter &agrave; la
+premi&egrave;re cataracte et
+de me traquer au passage; elle est fort beno&icirc;te du reste, et j'en
+serai
+quitte demain ou apr&egrave;s. En attendant, on pr&eacute;pare nos
+barques pour le
+voyage de Nubie: c'est du nouveau &agrave; voir. J'&eacute;crirai de ce
+pays, si j'ai
+une occasion avant mon retour en &Eacute;gypte; tout va
+tr&egrave;s-bien du reste.</p>
+<p>C'est ici, &agrave; Philae, que j'ai enfin re&ccedil;u des lettres
+d'Europe, &agrave; la date
+des 15 et 25 ao&ucirc;t et 3 septembre derniers, voil&agrave; tout;
+enfin, c'est
+quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="NEUVIEME_LETTRE"></a>
+<h2>NEUVIEME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Ouadi-Halfa, deuxi&egrave;me
+cataracte, 1er janvier 1829.</small></p>
+<p>Me voici arriv&eacute; fort heureusement au terme extr&ecirc;me de
+mon voyage: j'ai
+devant moi la deuxi&egrave;me cataracte, barri&egrave;re de granit que
+le Nil a su
+vaincre, mais que je ne d&eacute;passerai pas. Au del&agrave; existent
+bien des
+monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer
+&agrave;
+nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles &agrave; trouver,
+courir des
+d&eacute;serts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches
+veulent
+au moins manger comme dix, et les vivres sont d&eacute;j&agrave; fort
+rares ici: c'est
+notre biscuit de Sy&egrave;ne qui nous a sauv&eacute;s. Je dois donc
+arr&ecirc;ter ma course
+en ligne droite, et virer de bord, pour commencer s&eacute;rieusement
+l'exploration de la Nubie et de l'&Eacute;gypte, dont j'ai une
+id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale
+acquise en montant: mon travail <i>commence r&eacute;ellement
+aujourd'hui</i>,
+quoique j'aie d&eacute;j&agrave; en portefeuille plus de six cents
+dessins; mais il
+reste tant &agrave; faire que j'en suis presque effray&eacute;;
+toutefois, je pr&eacute;sume
+m'en tirer &agrave; mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai
+[mention manuscrite: mot barr&eacute; et remplac&eacute; par:
+explorerai] la Nubie
+pendant le mois de janvier, et &agrave; la mi-f&eacute;vrier je
+m'&eacute;tablirai &agrave; Th&egrave;bes,
+jusqu'au milieu d'ao&ucirc;t que je redescendrai rapidement le Nil en
+ne
+m'arr&ecirc;tant qu'&agrave; Dend&eacute;rah et &agrave; Abydos. Le
+reste est d&eacute;j&agrave; en portefeuille.
+Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie.
+</p>
+<p></p>
+<p>Ma derni&egrave;re lettre &eacute;tait de <i>Philae</i>. Je ne
+pouvais &ecirc;tre longtemps
+malade dans l'&icirc;le d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu
+de
+jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot
+barr&eacute;
+et remplac&eacute; par: exploration] des monuments. Tout y est <i>moderne</i>,
+c'est-&agrave;-dire de l'&eacute;poque grecque ou romaine, &agrave;
+l'exception d'un petit
+temple d'Hath&ocirc;r et d'un propylon engag&eacute; dans le premier
+pyl&ocirc;ne du temple
+d'Isis, lesquels ont &eacute;t&eacute; construits et
+d&eacute;di&eacute;s par le pauvre Nectan&egrave;be
+Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple,
+commenc&eacute;e par Philadelphe, continu&eacute;e sous
+&Eacute;verg&egrave;te Ier et &Eacute;piphane,
+termin&eacute;e par &Eacute;verg&egrave;te II et Philom&eacute;tor, est
+digne en tout de cette
+&eacute;poque de d&eacute;cadence; les portions d'&eacute;difices
+construits et d&eacute;cor&eacute;s sous
+les Romains sont pires, et quand j'ai quitt&eacute; cette &icirc;le,
+j'&eacute;tais bien las
+de cette sculpture barbare. Je m'y arr&ecirc;terai cependant encore
+quelques
+jours en repassant, pour compl&eacute;ter la partie mythologique, et je
+me
+d&eacute;dommagerai en courant les rochers de la premi&egrave;re
+cataracte, couverts
+d'inscriptions du temps des Pharaons.</p>
+<p>Nous avions quitt&eacute; notre maasch et notre dahabi&eacute;
+&agrave; <i>Assouan</i> (Sy&egrave;ne), ces
+deux barques &eacute;tant trop grandes pour passer la cataracte: c'est
+le 16
+d&eacute;cembre que notre nouvelle escadre d'en de&ccedil;&agrave; la
+cataracte se trouva
+pr&ecirc;te &agrave; nous recevoir. Elle se compose d'une petite
+dahabi&eacute; (vaisseau
+amiral), portant pavillon fran&ccedil;ais sur pavillon toscan, de deux
+barques
+&agrave; pavillon fran&ccedil;ais, deux barques &agrave; pavillon
+toscan, la barque de la
+cuisine et des provisions, &agrave; pavillon bleu, et d'une barque
+portant la
+force arm&eacute;e, c'est-&agrave;-dire les deux chaouchs (gardes du
+corps du pacha)
+avec leurs cannes &agrave; pomme d'argent, qui nous accompagnent et
+font les
+fonctions du pouvoir ex&eacute;cutif. J'oubliais de dire que l'amiral
+est arm&eacute;
+d'une pi&egrave;ce de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim,
+mamour
+d'Esn&eacute;, nous a pr&ecirc;t&eacute;e &agrave; son passage &agrave;
+Philae: aussi avons-nous fait une
+belle d&eacute;charge en arrivant &agrave; la deuxi&egrave;me
+cataracte, but de notre
+p&egrave;lerinage.</p>
+<p>On mit &agrave; la voile de Philae, pour commencer notre voyage de
+Nubie, avec
+un assez bon vent; nous pass&acirc;mes devant <i>D&eacute;boud</i>
+sans nous arr&ecirc;ter,
+voulant arriver le plus t&ocirc;t possible jusqu'au point extr&ecirc;me
+de notre
+course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de
+l'&eacute;poque moderne. Le 17, &agrave; quatre heures du soir, nous
+&eacute;tions en face
+des petits monuments de <i>Qartas</i>, o&ugrave; je ne trouvai rien
+&agrave; glaner. Le 18,
+on d&eacute;passa <i>Taffah</i> et <i>Kalabsch&eacute;</i>, sans
+aborder. Nous pass&acirc;mes ensuite
+sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entr&eacute;s dans la zone
+torride,
+nous grelott&acirc;mes tous de froid et f&ucirc;mes oblig&eacute;s
+d&egrave;s lors de nous charger
+de burnous et de manteaux. Le soir, nous couch&acirc;mes au del&agrave;
+de <i>Dandour</i>,
+en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le
+lendemain 19, aux monuments de <i>Ghirch&eacute;</i>, qui sont du bon
+temps, ainsi
+qu'au grand temple de <i>Dakk&egrave;h</i>, de l'&eacute;poque des
+Lagides. Nous
+d&eacute;barqu&acirc;mes le soir &agrave; <i>M&eacute;harraka</i>,
+temple &eacute;gyptien des bas temps, chang&eacute;
+jadis en &eacute;glise copte. Le 20, je restai une heure &agrave; <i>Ouadi-Ess&eacute;boua</i>
+ou
+la <i>Vall&eacute;e des Lions</i>, ainsi nomm&eacute;e des sphinx qui
+ornent le dromos d'un
+monument b&acirc;ti sous le r&egrave;gne de S&eacute;sostris, mais
+v&eacute;ritable &eacute;difice de
+province, construit en pierres li&eacute;es avec du mortier. J'ai pris
+un
+morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc.,
+pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui
+faire
+plaisir. Nous perd&icirc;mes le 21 et le 22 &agrave; tourner,
+malgr&eacute; vents et calme,
+le grand coude d'<i>Amada</i>, dont je dois &eacute;tudier le temple,
+important par
+son antiquit&eacute;, au retour de la deuxi&egrave;me cataracte. Nous
+le d&eacute;pass&acirc;mes
+enfin le 23, et arriv&acirc;mes &agrave; <i>Derr</i> ou <i>Derri</i>
+de tr&egrave;s-bonne heure. L&agrave; je
+trouvai, pour consolation, un joli temple creus&eacute; dans le roc,
+conservant
+encore quelques bas-reliefs des conqu&ecirc;tes de Rhams&egrave;s le
+Grand, et j'y
+recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce
+Pharaon.</p>
+<p>Le cachef de <i>Derr</i>, auquel on fit une visite, nous dit tout
+franchement
+que, n'ayant pas de quoi nous donner &agrave; souper, il viendrait
+souper avec
+nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une id&eacute;e de la
+splendeur et des
+ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain;
+cela
+fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du
+soleil, nous quitt&acirc;mes Derri, pass&acirc;mes sous le fort
+ruin&eacute; d'<i>Ibrim</i> et
+all&acirc;mes coucher sur la rive orientale, &agrave; <i>Gh&eacute;bel-Mesm&egrave;s</i>,
+pays charmant
+et bien cultiv&eacute;. Nous chemin&acirc;mes le 25, tant&ocirc;t avec
+le vent, tant&ocirc;t avec
+la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce
+jour-l&agrave; &agrave;
+Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs &eacute;bats sur un
+&icirc;lot de
+sable pr&egrave;s du lieu o&ugrave; nous couch&acirc;mes.</p>
+<p>Enfin, le 26, &agrave; neuf heures du matin, je d&eacute;barquai
+&agrave; <i>Ibsamboul</i>, o&ugrave;
+nous avons s&eacute;journ&eacute; aussi le 27. L&agrave;, je pouvais
+jouir des plus beaux
+monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficult&eacute;. Il y a
+deux
+temples enti&egrave;rement creus&eacute;s dans le roc, et couverts de
+sculptures. La
+plus petite de ces excavations est un temple d'<i>Hath&ocirc;r</i>,
+d&eacute;di&eacute; par la
+reine Nofr&eacute;-Ari, femme de Rhams&egrave;s le Grand,
+d&eacute;cor&eacute; ext&eacute;rieurement d'une
+fa&ccedil;ade contre laquelle s'&eacute;l&egrave;vent six colosses de
+trente-cinq pieds
+chacun environ, taill&eacute;s aussi dans le roc, repr&eacute;sentant
+le Pharaon et sa
+femme, ayant &agrave; leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses
+filles, avec
+leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture;
+leur
+stature est svelte et leur galbe tr&egrave;s-&eacute;l&eacute;gant;
+j'en aurai des dessins
+tr&egrave;s-fid&egrave;les. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et
+j'en ai fait
+dessiner les plus int&eacute;ressants.</p>
+<p>Le grand temple d'Ibsamboul vaut &agrave; lui seul le voyage de
+Nubie: c'est
+une merveille qui serait une fort belle chose, m&ecirc;me &agrave;
+Th&egrave;bes. Le travail
+que cette excavation a co&ucirc;t&eacute; effraye l'imagination. La
+fa&ccedil;ade est
+d&eacute;cor&eacute;e de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de
+soixante-un pieds
+de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, repr&eacute;sentent
+Rhams&egrave;s le
+Grand; leurs faces sont <i>portraits</i>, et ressemblent parfaitement
+aux
+figures de ce roi qui sont &agrave; Memphis, &agrave; Th&egrave;bes et
+partout ailleurs.
+C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entr&eacute;e;
+l'int&eacute;rieur en est tout &agrave; fait digne; mais c'est une rude
+&eacute;preuve que de
+le visiter. A notre arriv&eacute;e, les sables, et les Nubiens qui ont
+soin de
+les pousser, avaient ferm&eacute; l'entr&eacute;e. Nous la f&icirc;mes
+d&eacute;blayer; nous
+assur&acirc;mes le mieux que nous le p&ucirc;mes le petit passage qu'on
+avait
+pratiqu&eacute;, et nous pr&icirc;mes toutes les pr&eacute;cautions
+possibles contre la
+coul&eacute;e de ce sable infernal qui, en &Eacute;gypte comme en
+Nubie, menace de
+tout engloutir. Je me d&eacute;shabillai presque compl&egrave;tement,
+ne gardant que
+ma chemise arabe et un cale&ccedil;on de toile, et me pr&eacute;sentai
+&agrave; plat-ventre &agrave;
+la petite ouverture d'une porte qui, d&eacute;blay&eacute;e, aurait au
+moins 25 pieds
+de hauteur. Je crus me pr&eacute;senter &agrave; la bouche d'un four,
+et, me glissant
+enti&egrave;rement dans le temple, je me trouvai dans une
+atmosph&egrave;re chauff&eacute;e &agrave;
+cinquante et un degr&eacute;s: nous parcour&ucirc;mes cette
+&eacute;tonnante excavation,
+Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie
+&agrave; la
+main. La premi&egrave;re salle est soutenue par huit piliers contre
+lesquels
+sont adoss&eacute;s autant de colosses de trente pieds chacun,
+repr&eacute;sentant
+encore Rhams&egrave;s le Grand: sur les parois de cette vaste salle
+r&egrave;gne une
+file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conqu&ecirc;tes du
+Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, repr&eacute;sentant son char
+de
+triomphe, accompagn&eacute; de groupes de prisonniers nubiens,
+n&egrave;gres, etc., de
+grandeur naturelle, offre une composition de toute beaut&eacute; et du
+plus
+grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en
+beaux
+bas-reliefs religieux, offrant des particularit&eacute;s fort
+curieuses. Le
+tout est termin&eacute; par un sanctuaire, au fond duquel sont assises
+quatre
+belles statues, bien plus fortes que nature et d'un tr&egrave;s-bon
+travail. Ce
+groupe, repr&eacute;sentant Ammon-Ra, Phr&eacute;, Phtha, et
+Rhams&egrave;s le Grand assis au
+milieu d'eux, m&eacute;riterait d'&ecirc;tre dessin&eacute; de nouveau.</p>
+<p>Apr&egrave;s deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les
+bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et
+il
+fallut regagner l'entr&eacute;e de la fournaise en prenant des
+pr&eacute;cautions pour
+en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et
+mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussit&ocirc;t que je fus revenu
+&agrave; la
+lumi&egrave;re; et l&agrave;, assis aupr&egrave;s d'un des colosses
+ext&eacute;rieurs dont l'immense
+mollet arr&ecirc;tait le souffle du vent du nord, je me reposai une
+demi-heure
+pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma
+barque, o&ugrave; je passai pr&egrave;s de deux heures sur mon lit.
+Cette visite
+exp&eacute;rimentale m'a prouv&eacute; qu'on peut rester deux heures et
+demie &agrave; trois
+heures dans l'int&eacute;rieur du temple sans &eacute;prouver aucune
+g&ecirc;ne de
+respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux
+articulations; j'en conclus donc qu'&agrave; notre retour nous pourrons
+dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de
+quatre (pour ne pas d&eacute;penser trop d'air), et pendant deux heures
+le
+matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le
+r&eacute;sultat en est si int&eacute;ressant, les bas-reliefs sont si
+beaux, que je
+ferai tout pour les avoir, ainsi que les l&eacute;gendes
+compl&egrave;tes. Je compare
+la chaleur d'Ibsamboul &agrave; celle d'un bain turc, et cette visite
+peut
+amplement nous en tenir lieu.</p>
+<p>Nous avons quitt&eacute; Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis
+arr&ecirc;ter &agrave;
+<i>Gh&eacute;bel-Add&egrave;h</i>, o&ugrave; est un petit temple
+creus&eacute; dans le roc. La plupart de
+ses bas-reliefs ont &eacute;t&eacute; couverts de mortier par des
+chr&eacute;tiens qui ont
+d&eacute;cor&eacute; cette nouvelle surface de peintures
+repr&eacute;sentant des saints, et
+surtout saint Georges &agrave; cheval; mais je parvins &agrave;
+constater, en faisant
+sauter le mortier, que ce temple avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;di&eacute; &agrave; Thoth par le roi
+Horus, fils d'Am&eacute;nophis-Memnon, et je r&eacute;ussis &agrave;
+faire ex&eacute;cuter les
+dessins de trois bas-reliefs fort int&eacute;ressants pour la
+mythologie: nous
+all&acirc;mes de l&agrave; coucher &agrave; <i>Faras</i>. Le 29, un
+calme presque plat ne nous
+permit d'avancer que jusqu'au-del&agrave; de <i>Serr&eacute;</i>, et
+le 30, &agrave; midi, nous
+sommes enfin arriv&eacute;s &agrave; <i>Ouadi-Halfa</i>, &agrave; une
+demi-heure de la seconde
+cataracte, o&ugrave; sont pos&eacute;es nos colonnes d'Hercule. Vers le
+coucher du
+soleil, je fis une promenade &agrave; la cataracte.</p>
+<p>C'est hier seulement que je me mis s&eacute;rieusement &agrave;
+l'ouvrage. J'ai trouv&eacute;
+ici, sur la rive occidentale, les d&eacute;bris de trois
+&eacute;difices, mais des
+arases qui ne conservent que la fin des l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques. Le
+premier, le plus au nord, &eacute;tait un petit &eacute;difice
+carr&eacute;, sans sculpture
+et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup
+int&eacute;ress&eacute;;
+c'&eacute;tait un temple dont les murs ont &eacute;t&eacute; construits
+en grandes briques
+crues, l'int&eacute;rieur &eacute;tant soutenu par des piliers en
+pierre de gr&egrave;s ou
+des colonnes de m&ecirc;me mati&egrave;re: mais, comme toutes celles
+des plus
+anciennes &eacute;poques, ces colonnes &eacute;taient semblables au
+dorique et
+taill&eacute;es &agrave; pans tr&egrave;s-r&eacute;guliers et peu
+marqu&eacute;s. C'est l&agrave; l'origine
+incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, d&eacute;di&eacute;
+&agrave; Horammon
+(Ammon g&eacute;n&eacute;rateur), a &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute; sous le roi Am&eacute;nophis II, fils et
+successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constat&eacute; en
+faisant
+fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de
+piliers et de colonnes o&ugrave; j'apercevais quelques traces de
+l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques. J'ai &eacute;t&eacute; assez heureux pour
+trouver la fin de la
+d&eacute;dicace du temple sur les d&eacute;bris des montants de la
+premi&egrave;re porte.
+J'ai, de plus, d&eacute;couvert et fait d&eacute;sensabler avec les
+mains une grande
+st&egrave;le, engag&eacute;e dans une muraille en briques du temple,
+portant un acte
+d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi
+Rhams&egrave;s Ier,
+avec trois lignes ajout&eacute;es dans le m&ecirc;me but par le Pharaon
+son
+successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons
+fait
+fouiller par tous nos &eacute;quipages, avec pelles et pioches, dans le
+sanctuaire (ou plut&ocirc;t &agrave; la place qu'il occupait), et nous
+y avons trouv&eacute;
+une autre grande st&egrave;le que je connaissais par les dessins du
+docteur, et
+fort importante, puisqu'elle repr&eacute;sente le dieu Mandou, une des
+grandes
+divinit&eacute;s de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen
+(de la
+XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun
+d'eux
+inscrit dans une esp&egrave;ce de bouclier attach&eacute; &agrave; la
+figure, agenouill&eacute;e et
+li&eacute;e, qui repr&eacute;sente chacun de ces peuples, au nombre de
+cinq. Voici
+leurs noms, ou plut&ocirc;t ceux des cantons qu'ils habitaient: 1&deg; <i>Sehamik</i>,
+2&deg; <i>Osaou</i>, 3&deg; <i>Sch&ocirc;at</i>, 4&deg; <i>Oscharkin</i>,
+5&deg; <i>K&ocirc;s</i>; trois autres noms
+sont enti&egrave;rement effac&eacute;s. Quant &agrave; ceux qui
+restent, je doute qu'on les
+trouve dans aucun g&eacute;ographe grec; il faudrait avoir le <i>Strabon</i>
+de deux
+mille ans avant J&eacute;sus-Christ.</p>
+<p>Un second temple, plus grand, mais tout aussi d&eacute;truit que le
+pr&eacute;c&eacute;dent,
+existe un peu plus au sud: il est du r&egrave;gne de Thouthmosis III
+(Moeris),
+construit &eacute;galement en briques, avec piliers-colonnes doriques
+primitifs, &agrave; montants et portes en gr&egrave;s; c'&eacute;tait
+le grand temple de la
+ville &eacute;gyptienne de <i>B&eacute;h&eacute;ni</i> qui exista sur
+cet emplacement, et qui,
+d'apr&egrave;s l'&eacute;tendue des d&eacute;bris de poteries
+r&eacute;pandus sur la plaine
+aujourd'hui d&eacute;serte, para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; assez
+grande. Ce fut sans doute la
+place forte des &Eacute;gyptiens pour contenir les peuples habitant
+entre la
+premi&egrave;re et la seconde cataracte. Ce grand temple &eacute;tait
+d&eacute;di&eacute; &agrave; Ammon-Ra
+et &agrave; Phr&eacute;, comme la plupart des grands monuments de la
+Nubie. Voil&agrave; tout
+ce qui reste &agrave; Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais
+&agrave; la
+premi&egrave;re inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous
+adresse
+mes souhaits d'heureuse ann&eacute;e ... Je vous embrasse tous &agrave;
+cette
+intention.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="A_M._DACIER."></a>
+<h2>A M. DACIER.</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Ouadi-Halfa, &agrave; la seconde
+cataracte, 1er janvier 1829.</small></p>
+<p>Monsieur,</p>
+<p>Quoique s&eacute;par&eacute; de vous par les d&eacute;serts et par
+toute l'&eacute;tendue de la
+M&eacute;diterran&eacute;e, je sens le besoin de me joindre, au moins
+par la pens&eacute;e,
+et de tout coeur, &agrave; ceux qui vous offrent leurs voeux au
+renouvellement
+de l'ann&eacute;e. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni
+moins
+ardents, ni moins sinc&egrave;res; je vous prie de les agr&eacute;er
+comme un
+t&eacute;moignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de
+vos
+bont&eacute;s et de cette affection toute paternelle dont vous voulez
+bien nous
+honorer mon fr&egrave;re et moi.</p>
+<p>Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son
+embouchure jusqu'&agrave; la seconde cataracte, j'ai le droit de vous
+annoncer
+qu'il n'y a rien &agrave; modifier dans <i>notre Lettre sur l'alphabet
+des
+hi&eacute;roglyphes</i>; notre alphabet est bon: il s'applique avec un
+&eacute;gal
+succ&egrave;s, d'abord aux monuments &eacute;gyptiens du temps des
+Romains et des
+Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand
+int&eacute;r&ecirc;t, aux
+inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des &eacute;poques
+pharaoniques. Tout l&eacute;gitime donc les encouragements que vous
+avez bien
+voulu donner &agrave; mes travaux hi&eacute;roglyphiques, dans un temps
+o&ugrave; l'on
+n'&eacute;tait pas universellement dispos&eacute; &agrave; leur
+pr&ecirc;ter faveur.</p>
+<p>Me voici au point extr&ecirc;me de ma navigation vers le midi. La
+seconde
+cataracte m'arr&ecirc;te: d'abord par l'impossibilit&eacute; de la
+faire franchir par
+mon <i>escadre</i> compos&eacute;e de sept voiles, et en second lieu,
+parce que la
+famine m'attend au del&agrave;, et qu'elle terminerait promptement une
+pointe
+imprudente tent&eacute;e sur l'&Eacute;thiopie; ce n'est pas &agrave;
+moi de recommencer
+Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attach&eacute; &agrave; mes
+compagnons de
+voyage qu'il ne l'&eacute;tait probablement aux siens. Je tourne donc
+d&egrave;s
+aujourd'hui ma proue du c&ocirc;t&eacute; de l'&Eacute;gypte pour
+redescendre le Nil, en
+&eacute;tudiant successivement &agrave; fond les monuments de ses deux
+rives; je
+prendrai tous les d&eacute;tails dignes de quelque
+int&eacute;r&ecirc;t, et d'apr&egrave;s l'id&eacute;e
+g&eacute;n&eacute;rale que je m'en suis form&eacute;e en montant, la
+moisson sera des plus
+riches et des plus abondantes.</p>
+<p>Vers le milieu de f&eacute;vrier je serai &agrave; Th&egrave;bes,
+car je dois au moins donner
+quinze jours au magnifique temple d'<i>Ibsamboul,</i> l'une des
+merveilles de
+la Nubie, cr&eacute;&eacute;e par la puissance colossale de
+Rhams&egrave;s-S&eacute;sostris, et un
+mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la
+premi&egrave;re
+et la deuxi&egrave;me cataracte. Philae a &eacute;t&eacute; &agrave;
+peu pr&egrave;s &eacute;puis&eacute;e pendant les
+dix jours que nous y avons pass&eacute;s en remontant le Nil; et les
+temples
+d'Ombos, d'Edfou et d'&Eacute;sn&eacute;, si vant&eacute;s au
+d&eacute;triment de ceux de Th&egrave;bes,
+m'arr&ecirc;teront peu de temps, parce que je les ai d&eacute;j&agrave;
+class&eacute;s, et que je
+trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les
+d&eacute;tails mythologiques et religieux que je ne veux puiser
+qu'&agrave; des
+sources pures. Je me bornerai &agrave; recueillir quelques inscriptions
+historiques, et certains d&eacute;tails de costume qui sentent la
+d&eacute;cadence et
+qu'il est utile de conserver.</p>
+<p>Mes portefeuilles sont d&eacute;j&agrave; bien riches: je me fais
+d'avance un plaisir
+de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille
+&Eacute;gypte,
+religion, histoire, arts et m&eacute;tiers, moeurs et usages; une
+grande partie
+de mes dessins sont colori&eacute;s, et je ne crains pas d'assurer
+qu'ils
+reproduisent le v&eacute;ritable style des originaux avec une
+scrupuleuse
+fid&eacute;lit&eacute;. Je serai heureux de ces conqu&ecirc;tes si
+elles obtiennent votre
+int&eacute;r&ecirc;t et vos suffrages.</p>
+<p>Je vous prie, Monsieur, d'agr&eacute;er la nouvelle assurance de mon
+tr&egrave;s-respectueux attachement.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="DIXIEME_LETTRE"></a>
+<h2>DIXI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Ibsamboul, le 12 janvier 1829.</small></p>
+<p>J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique
+excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la
+premi&egrave;re fois, et je regrette de n'&ecirc;tre point muni de
+quelque lampe
+merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin
+de convaincre ainsi d'un seul coup les d&eacute;tracteurs de l'art
+&eacute;gyptien.
+Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons
+entrepris, et dont le r&eacute;sultat aura quelque droit &agrave;
+l'attention
+publique. Tout ceux qui connaissent la localit&eacute; savent quelles
+difficult&eacute;s on a &agrave; vaincre pour dessiner un seul
+hi&eacute;roglyphe dans le
+grand temple.</p>
+<p>C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte <i>Ouadi-Halfa </i> et la
+seconde
+cataracte. Nous couch&acirc;mes &agrave; <i>Gharbi-Serr&eacute;</i>,
+et le lendemain, vers midi,
+j'abordai sur la rive droite du Nil, pour &eacute;tudier les
+excavations de
+<i>Maschakit,</i> un peu au midi du <i>temple de Thoht</i> &agrave; <i>Gh&eacute;bel-Add&egrave;h,</i>
+dont
+j'ai parl&eacute; dans ma derni&egrave;re lettre; il fallut gravir un
+rocher presque &agrave;
+pic sur le Nil, pour arriver &agrave; une petite chambre creus&eacute;e
+dans la
+montagne, et orn&eacute;e de sculptures fort endommag&eacute;es. Je
+suis parvenu
+cependant &agrave; reconna&icirc;tre que c'&eacute;tait une chapelle
+d&eacute;di&eacute;e &agrave; la d&eacute;esse
+<i>Anoukis</i> (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par
+un
+prince &eacute;thiopien, nomm&eacute; <i>Pohi,</i> lequel,
+&eacute;tant gouverneur de la Nubie
+sous le r&egrave;gne de Rhams&egrave;s le Grand, supplie la
+d&eacute;esse de faire que le
+conqu&eacute;rant foule les Libyens <i>et les nomades sous ses
+sandales, &agrave;
+toujours</i>.</p>
+<p>Le 3 au matin, nous avons amarr&eacute; nos vaisseaux devant le <i>temple
+d'Hath&ocirc;r</i> &agrave; <i>Ibsamboul</i>; j'ai d&eacute;j&agrave;
+donn&eacute; une note sur ce joli temple.
+J'ajouterai qu'&agrave; sa droite on a sculpt&eacute;, sur le rocher,
+un fort grand
+tableau, dans lequel un autre prince <i>&eacute;thiopien</i>
+pr&eacute;sente au roi Rhams&egrave;s
+le Grand l'embl&egrave;me de la victoire (cet embl&egrave;me est
+l'insigne ordinaire
+<i>des princes ou des fils des rois</i>) avec la l&eacute;gende
+suivante en beaux
+caract&egrave;res hi&eacute;roglyphiques: <i>Le royal fils d'Ethiopie
+a dit: Ton p&egrave;re
+Ammon-Ra t'a dot&eacute;, &ocirc; Rhams&egrave;s! d'une vie stable et
+pure: qu'il t'accorde
+de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens,
+&agrave;
+toujours</i>.</p>
+<p>Il para&icirc;t donc que, de temps en temps, les <i>nomades</i>
+d'Afrique
+inqui&eacute;taient les paisibles cultivateurs des vall&eacute;es du
+Nil. Il est fort
+remarquable, du reste, que je n'aie trouv&eacute; jusqu'ici sur les
+monuments
+de la Nubie que des noms de princes &eacute;thiopiens et nubiens, comme
+gouverneurs du pays, sous le r&egrave;gne m&ecirc;me de Rhams&egrave;s
+le Grand et de sa
+dynastie. Il para&icirc;t aussi que la Nubie &eacute;tait tellement
+li&eacute;e &agrave; l'&Eacute;gypte
+que les rois se fiaient compl&egrave;tement aux hommes du pays
+m&ecirc;me, pour le
+commandement des troupes. Je puis citer en preuve une st&egrave;le
+encore
+sculpt&eacute;e sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un
+nomm&eacute; <i>Ma&iuml;,
+commandant des troupes du roi en Nubie,</i> et <i>n&eacute; dans la
+contr&eacute;e de
+Ouaou</i> (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du
+Pharaon
+<i>Mandoue&iuml; Ier</i>, le quatri&egrave;me successeur de
+Rhams&egrave;s le Grand, d'une
+mani&egrave;re tr&egrave;s-emphatique; il r&eacute;sulte aussi de
+plusieurs autres st&egrave;les que
+divers <i>princes &eacute;thiopiens</i> furent employ&eacute;s en
+Nubie par les h&eacute;ros de
+l'&Eacute;gypte.</p>
+<p>Le 3 au soir commenc&egrave;rent nos travaux &agrave; Ibsamboul: il
+s'agissait
+d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux
+bas-reliefs. Nous avons form&eacute; l'entreprise d'avoir le dessin <i>en
+grand
+et colori&eacute;</i> de tous les bas-reliefs qui d&eacute;corent la
+grande salle du
+temple, les autres pi&egrave;ces n'offrant que des sujets religieux; et
+lorsque
+l'on saura que la chaleur qu'on &eacute;prouve dans ce temple,
+aujourd'hui
+<i>souterrain</i> (parce que les sables en ont presque couvert la
+fa&ccedil;ade),
+est comparable &agrave; celle d'un bain turc fortement chauff&eacute;;
+quand on saura
+qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruiss&egrave;le
+perp&eacute;tuellement
+d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, d&eacute;goutte sur le
+papier
+d&eacute;j&agrave; tremp&eacute; par la chaleur humide de cette
+atmosph&egrave;re, chauff&eacute;e comme
+dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes
+gens,
+qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne
+sortent que par &eacute;puisement, et ne quittent le travail que
+lorsque leurs
+jambes refusent de les porter.</p>
+<p>Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous
+poss&eacute;dons d&eacute;j&agrave;
+<i>six grands tableaux</i> repr&eacute;sentant:</p>
+<p>1er. Rhams&egrave;s le Grand sur son char, les chevaux lanc&eacute;s
+au grand galop;
+il est suivi de trois de ses fils, mont&eacute;s aussi sur des chars de
+guerre;
+il met en fuite une arm&eacute;e assyrienne et assi&egrave;ge une place
+forte.</p>
+<p>2e. Le roi &agrave; pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en
+per&ccedil;ant un
+second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une
+composition admirables.</p>
+<p>3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'arm&eacute;e; on vient
+lui
+annoncer que les ennemis attaquent son arm&eacute;e. On pr&eacute;pare
+le char du roi,
+et des serviteurs mod&egrave;rent l'ardeur des chevaux, qui sont
+dessin&eacute;s, ici
+comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis,
+mont&eacute;s sur des chars de guerre et combattant sans ordre une
+ligne de
+chars &eacute;gyptiens m&eacute;thodiquement rang&eacute;s. Cette
+partie du tableau est
+pleine de mouvement et d'action: c'est comparable &agrave; la plus
+belle
+bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent
+involontairement.</p>
+<p>4e. Le triomphe du roi et sa rentr&eacute;e solennelle (&agrave; <i>Th&egrave;bes</i>,
+sans
+doute), debout sur un char superbe, tra&icirc;n&eacute; par des chevaux
+marchant au
+pas et richement capara&ccedil;onn&eacute;s. Devant le char sont deux
+rangs de
+prisonniers africains, les uns de race <i>n&egrave;gre</i> et les
+autres de race
+<i>barabra,</i> formant des groupes parfaitement dessin&eacute;s,
+pleins d'effet et
+de mouvement.</p>
+<p>5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux
+dieux de <i>Th&egrave;bes</i> et &agrave; ceux d'<i>Ibsamboul</i>.</p>
+<p>Il reste &agrave; terminer le dessin d'un &eacute;norme bas-relief
+occupant presque
+toute la paroi droite du temple: composition immense,
+repr&eacute;sentant une
+bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les
+chars, les bagages de l'arm&eacute;e, les jeux et les punitions
+militaires,
+etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera
+termin&eacute;, mais
+sans couleurs, parce que l'humidit&eacute; les a fait
+dispara&icirc;tre. Il n'en est
+point ainsi des six tableaux pr&eacute;c&eacute;demment
+indiqu&eacute;s; tout est colori&eacute; et
+copi&eacute; jusque dans les plus minces d&eacute;tails avec un soin
+religieux. On
+aura ainsi une id&eacute;e de la magnificence du costume et des chars
+des vieux
+Pharaons au XVIe si&egrave;cle avant J.-C.; on pourra comprendre alors
+l'&eacute;tonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel
+soin. Je
+voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui
+refusent de croire &agrave; l'&eacute;l&eacute;gante richesse que la
+sculpture peinte ajoute
+&agrave; l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je
+r&eacute;ponds qu'ils
+auraient <i>su&eacute;</i> tous leurs pr&eacute;jug&eacute;s, et que
+leurs opinions <i>a priori</i> les
+quitteraient par tous les pores.</p>
+<p>Pour tous mes dessins je me suis r&eacute;serv&eacute; la partie des
+l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques, souvent fort &eacute;tendues, qui accompagnent
+chaque figure
+ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur
+place ou d'apr&egrave;s les empreintes lorsqu'elles sont plac&eacute;es
+&agrave; une grande
+hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets
+au net et les donne aussit&ocirc;t aux dessinateurs, qui d'avance ont
+r&eacute;serv&eacute;
+et trac&eacute; les colonnes destin&eacute;es &agrave; les recevoir;
+j'ai pris la copie
+enti&egrave;re d'une grande st&egrave;le plac&eacute;e entre les deux
+colosses de gauche,
+dans l'int&eacute;rieur du grand temple; elle n'a pas moins de
+trente-deux
+lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parl&eacute;, et que
+j'ai bien
+retrouv&eacute;e &agrave; sa place; ce n'est pas moins qu'un <i>d&eacute;cret
+du dieu Phtha</i>,
+en faveur de Rhams&egrave;s le Grand, auquel il prodigue les louanges
+pour ses
+travaux et ses bienfaits envers l'&Eacute;gypte; suit la r&eacute;ponse
+du roi au dieu
+en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un
+genre
+tout &agrave; fait particulier.</p>
+<p>Voil&agrave; o&ugrave; en est notre <i>m&eacute;morable campagne
+d'Ibsamboul:</i> c'est la plus
+p&eacute;nible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant
+tout le
+voyage. Nos compagnons fran&ccedil;ais et toscans ont rivalis&eacute;
+de z&egrave;le et de
+d&eacute;vouement, et j'esp&egrave;re que vers le 15 nous mettrons
+&agrave; la voile pour
+regagner l'&Eacute;gypte avec notre butin historique. J'ai eu trois
+jours de
+goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le
+temple m'en ont d&eacute;livr&eacute; pour longtemps, je
+l'esp&egrave;re. Je n'ai encore re&ccedil;u
+que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonn&eacute;
+d'avoir
+entrepris mon voyage malgr&eacute; ses amicales inqui&eacute;tudes? Je
+l'ai pardonn&eacute;,
+de mon c&ocirc;t&eacute;, depuis que j'ai touch&eacute; &agrave; la
+seconde cataracte.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="ONZIEME_LETTRE"></a>
+<h2>ONZI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>El-M&eacute;lissah (entre
+Sy&egrave;ne et Ombos), le 10
+f&eacute;vrier 1829.</small></p>
+<p>Nous jouons de malheur; depuis notre d&eacute;part de Sy&egrave;ne,
+&agrave; laquelle nous
+avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin
+d'avoir franchi la distance qui nous s&eacute;pare d'<i>Ombos</i>,
+o&ugrave; l'on se rend
+d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent
+du
+nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait
+pirouetter sur les vagues du Nil, enfl&eacute; comme une petite mer.
+Nous avons
+amarr&eacute;, &agrave; grand'peine, dans le voisinage de <i>M&eacute;lissah</i>,
+o&ugrave; est une
+carri&egrave;re de gr&egrave;s sans aucun int&eacute;r&ecirc;t; du
+reste, sant&eacute; parfaite, bon
+courage, et nous pr&eacute;parant &agrave; explorer Th&egrave;bes de
+fond en comble, si ce
+n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous
+ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos
+tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du
+26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voil&agrave;, en
+y
+ajoutant les deux pr&eacute;c&eacute;dentes, les seules lettres qui me
+soient
+parvenues.</p>
+<p>Je remercie bien notre v&eacute;n&eacute;rable M. Dacier pour les
+bonnes lignes qu'il
+a bien voulu m'&eacute;crire le 26 septembre. J'esp&egrave;re qu'il
+aura re&ccedil;u ma
+lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien
+pardonner &agrave; la v&eacute;tust&eacute; de mes souhaits de jour de
+l'an, d&eacute;j&agrave; caducs
+lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde
+cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de
+telles distances.</p>
+<p>J'&eacute;crirai de Th&egrave;bes &agrave; notre ami Dubois,
+apr&egrave;s avoir vu &agrave; fond l'&Eacute;gypte
+et la Nubie; je puis dire d'avance que nos &Eacute;gyptiens feront
+&agrave; l'avenir,
+dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le
+pass&eacute;; je
+rapporte une s&eacute;rie de dessins de grandes choses, capables de
+convertir
+tous les obstin&eacute;s.</p>
+<p>Je transmets &agrave; M. Drovetti la lettre que m'a &eacute;crite M.
+de Mirbel, et je
+suis persuad&eacute; qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha
+d'&Eacute;gypte, qui ne
+recule jamais devant les choses utiles.</p>
+<p>Ma derni&egrave;re lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre
+mon
+itin&eacute;raire &agrave; partir de ce beau monument que nous avons
+&eacute;puis&eacute;, au risque
+de l'&ecirc;tre nous-m&ecirc;mes par les difficult&eacute;s de son
+&eacute;tude.</p>
+<p>Nous l'avons quitt&eacute; le 16 janvier, et le 17, de bonne heure,
+nous
+abord&acirc;mes au pied du rocher d'<i>Ibrim</i>, la <i>Primis</i> des
+g&eacute;ographes grecs,
+pour visiter quelques excavations qu'on aper&ccedil;oit vers le bas de
+cette
+&eacute;norme masse de gr&egrave;s.</p>
+<p>Ces <i>sp&eacute;os</i> (je donne ce nom aux <i>excavations dans
+la roche</i>, autres que
+des <i>tombeaux</i>) sont au nombre de quatre, et d'&eacute;poques
+diff&eacute;rentes, mais
+tous appartenant aux temps pharaoniques.</p>
+<p>Le plus ancien remonte jusqu'au r&egrave;gne de Thouthmosis Ier; le
+fond de
+cette excavation, de forme carr&eacute;e comme toutes les autres, est
+occup&eacute;
+par 4 figures (tiers de nature), assises, et repr&eacute;sentant deux
+fois ce
+Pharaon assis entre <i>le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)</i>,
+c'est-&agrave;-dire une
+des formes du dieu Thoth &agrave; t&ecirc;te d'&eacute;pervier, et la
+d&eacute;esse <i>Sat&eacute;, dame
+d'&Eacute;l&eacute;phantine</i> et <i>dame de Nubie</i>. Ce
+sp&eacute;os &eacute;tait une chapelle ou
+oratoire consacr&eacute; &agrave; ces deux divinit&eacute;s; les parois
+de c&ocirc;t&eacute; n'ont jamais
+&eacute;t&eacute; sculpt&eacute;es ni peintes.</p>
+<p>Il n'en est point ainsi du second sp&eacute;os; celui-ci appartient
+au r&egrave;gne de
+Moeris, dont la statue, assise entre celles du <i>dieu seigneur d'Ibrim</i>
+et de la d&eacute;esse Sat&eacute; (Junon), <i>dame de Nubie</i>,
+occupe la niche du fond.
+Cette chapelle aux dieux du pays a &eacute;t&eacute; creus&eacute;e par
+les soins d'un prince
+nomm&eacute; <i>Nahi</i>, grand personnage, portant dans toutes les
+l&eacute;gendes le
+titre de <i>gouverneur des terres m&eacute;ridionales</i>, ce qui
+comprenait <i>la
+Nubie</i> entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau
+sculpt&eacute;, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout,
+devant le
+roi assis sur un tr&ocirc;ne, et accompagn&eacute; de plusieurs autres
+fonctionnaires
+publics, pr&eacute;sentant au souverain, &agrave; ce que dit
+l'inscription
+hi&eacute;roglyphique (malheureusement tr&egrave;s-courte) qui
+accompagne ce tableau,
+les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des
+<i>terres m&eacute;ridionales</i> dont il avait le gouvernement. Sur la
+porte du
+sp&eacute;os est inscrite la d&eacute;dicace que le prince a faite du
+monument.</p>
+<p>Le troisi&egrave;me sp&eacute;os d'<i>Ibrim</i> est du r&egrave;gne
+suivant, de l'&eacute;poque
+d'Am&eacute;nophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du
+midi
+&eacute;taient administr&eacute;es par un autre prince, nomm&eacute; <i>Osorsat&eacute;</i>.
+Sur la paroi
+de droite, ce roi Am&eacute;nophis II est repr&eacute;sent&eacute;
+assis, et deux princes,
+parmi lesquels <i>Osorsat&eacute;</i> occupe le premier rang,
+pr&eacute;sentent au Pharaon
+les tributs des <i>terres m&eacute;ridionales</i> et les productions
+naturelles du
+pays, y compris des <i>lions</i>, des <i>l&eacute;vriers</i> et des <i>chacals
+vivants</i>,
+comme porte l'inscription grav&eacute;e au-dessus du tableau, et qui
+sp&eacute;cifiait
+le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: <i>quarante
+l&eacute;vriers</i> et <i>dix chacals vivants</i>; mais le texte est
+dans un &eacute;tat si
+d&eacute;plorable de d&eacute;gradation qu'il m'a &eacute;t&eacute;
+impossible d'en tirer autre
+chose que les faits g&eacute;n&eacute;raux. Au fond du sp&eacute;os, la
+statue du roi
+Am&eacute;nophis est assise entre les dieux d'<i>Ibrim</i>.</p>
+<p>Le plus r&eacute;cent de ces sp&eacute;os, le quatri&egrave;me, est
+encore un monument du
+m&ecirc;me genre et du r&egrave;gne de S&eacute;sostris, Rhams&egrave;s
+le Grand. C'est aussi un
+gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux
+d'<i>Ibrim</i>, Herm&egrave;s &agrave; t&ecirc;te d'&eacute;pervier et
+la d&eacute;esse Sat&eacute;, &agrave; la gloire du
+Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinit&eacute;s
+locales,
+dans le fond du sp&eacute;os. Mais &agrave; cette &eacute;poque, <i>les
+terres du midi</i> &eacute;taient
+gouvern&eacute;es par un prince &eacute;thiopien, dont j'ai
+retrouv&eacute; des monuments &agrave;
+<i>Ibsamboul</i> et &agrave; <i>Ghirch&eacute;</i>. Ce personnage est
+figur&eacute; dans le sp&eacute;os
+d'<i>Ibrim</i>, rendant ses respectueux hommages &agrave;
+S&eacute;sostris, et &agrave; la t&ecirc;te de
+tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on
+compte deux hi&eacute;rogrammates, plus le grammate des troupes, le
+grammate
+des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres <i>scribes</i>
+sans
+d&eacute;signation plus particuli&egrave;re.</p>
+<p>Il est &agrave; remarquer, &agrave; l'honneur de la galanterie
+&eacute;gyptienne, que la
+femme du prince &eacute;thiopien <i>Satnou&iuml;</i> se
+pr&eacute;sente devant S&eacute;sostris
+imm&eacute;diatement apr&egrave;s son mari, et avant les autres
+fonctionnaires. Cela
+montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la
+civilisation &eacute;gyptienne diff&eacute;rait essentiellement de
+celle du reste de
+l'Orient, et se rapprochait de la n&ocirc;tre; car on peut
+appr&eacute;cier le degr&eacute;
+de civilisation des peuples d'apr&egrave;s l'&eacute;tat plus ou moins
+supportable des
+femmes dans l'organisation sociale.</p>
+<p>Le 17 janvier au soir, nous &eacute;tions &agrave; <i>Derri</i> ou <i>Derr</i>,
+la capitale
+actuelle de la Nubie, o&ugrave; nous soup&acirc;mes en arrivant, par un
+clair de lune
+admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore
+vus.
+Ayant li&eacute; conversation avec un <i>Barabra</i> du pays, qui,
+m'apercevant seul
+&agrave; l'&eacute;cart sur le bord du fleuve, &eacute;tait venu
+poliment me faire compagnie
+en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il
+connaissait
+le nom du <i>sultan</i> qui avait fait construire le temple de <i>Derri</i>;
+il me
+r&eacute;pondit aussit&ocirc;t: qu'il &eacute;tait trop jeune pour
+savoir cela, mais que les
+vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce <i>birb&eacute;</i>
+avait
+&eacute;t&eacute; construit environ trois cent mille ans avant
+l'islamisme, mais que
+tous ces vieillards &eacute;taient encore incertains sur un point,
+savoir si
+c'&eacute;taient les <i>Fran&ccedil;ais</i>, les <i>Anglais</i> ou
+les <i>Russes</i> qui avaient
+ex&eacute;cut&eacute; ce grand ouvrage. Voil&agrave; comme on
+&eacute;crit l'histoire en Nubie. Le
+monument de <i>Derri</i>, quoique moderne en comparaison de la date
+que lui
+donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de
+S&eacute;sostris. Nous y
+rest&acirc;mes toute la journ&eacute;e du 18, et n'en sort&icirc;mes,
+assez tard, qu'apr&egrave;s
+avoir dessin&eacute; les bas-reliefs les plus importants, et
+r&eacute;dig&eacute; une notice
+d&eacute;taill&eacute;e de tous ceux dont on ne prenait point de copie.
+L&agrave; j'ai trouv&eacute;
+une liste, par rang d'&acirc;ge, des fils et des filles de
+S&eacute;sostris; elle me
+servira &agrave; compl&eacute;ter celle d'Ibsamboul. Nous y avons
+copi&eacute; quelques
+fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous
+effac&eacute;s ou
+d&eacute;truits. C'est l&agrave; que j'ai pu fixer mon opinion sur un
+fait assez
+curieux: je veux parler du <i>lion</i> qui, dans les tableaux
+d'Ibsamboul et
+de Derri, accompagne toujours le conqu&eacute;rant &eacute;gyptien: il
+s'agissait de
+savoir si cet animal &eacute;tait plac&eacute; l&agrave; <i>symboliquement</i>
+pour exprimer la
+vaillance et la force de S&eacute;sostris, ou bien si ce roi avait
+r&eacute;ellement,
+comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'&Eacute;gypte, un <i>lion
+apprivois&eacute;</i>, son compagnon fid&egrave;le dans les
+exp&eacute;ditions militaires. Derri
+d&eacute;cide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se
+jetant sur
+les Barbares renvers&eacute;s par S&eacute;sostris, l'inscription
+suivante: <i>Le lion,
+serviteur de Sa Majest&eacute;, mettant en pi&egrave;ces ses ennemis.</i>
+Cela me semble
+d&eacute;montrer que le lion existait r&eacute;ellement et suivait
+Rhams&egrave;s dans les
+batailles.</p>
+<p>Au reste, ce temple est un sp&eacute;os creus&eacute; dans le rocher
+de gr&egrave;s, mais
+sur une tr&egrave;s-grande &eacute;chelle: il a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;di&eacute; par S&eacute;sostris &agrave; Ammon-Ra, le
+dieu supr&ecirc;me, et &agrave; Phr&eacute;, l'esprit du Soleil qu'on y
+invoquait sous le
+nom de <i>Rhams&egrave;s</i>, qui fut le patron du conqu&eacute;rant
+et de toute sa lign&eacute;e.</p>
+<p>Cette particularit&eacute; explique pourquoi on trouve sur les
+monuments
+d'Ibsamboul, de Ghirch&eacute;, de Derri, de S&eacute;boua, etc., le
+roi Rhams&egrave;s
+pr&eacute;sentant des offrandes ou ses adorations &agrave; un dieu
+portant le m&ecirc;me nom
+de <i>Rhams&egrave;s</i>. On se tromperait en supposant que ce
+souverain se rendait
+ce culte &agrave; lui-m&ecirc;me. <i>Rhams&egrave;s</i> &eacute;tait
+simplement un des mille noms du
+dieu Phr&eacute; (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au
+plus
+qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au
+dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopt&eacute;, et
+quelquefois
+m&ecirc;me les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du
+temple;
+cela se reconna&icirc;t m&ecirc;me &agrave; <i>Philae</i>, dans la
+partie du grand temple
+d'<i>Isis</i>, construit par Ptol&eacute;m&eacute;e Philadelphe. Toutes
+les <i>Isis</i> du
+sanctuaire sont le portrait de la reine Arsino&eacute;, laquelle a une
+t&ecirc;te
+&eacute;videmment de race grecque: mais la chose est bien plus
+frappante encore
+sur les anciens monuments (les pharaoniques), o&ugrave; les traits des
+souverains sont de v&eacute;ritables portraits.</p>
+<p>Le 18 au soir nous descend&icirc;mes &agrave; <i>Amada</i>,
+o&ugrave; nous rest&acirc;mes jusqu'au 20
+apr&egrave;s midi. L&agrave; j'eus le plaisir d'&eacute;tudier &agrave;
+l'aise et sans &ecirc;tre distrait
+par les curieux, vu que nous &eacute;tions en plein d&eacute;sert, un
+temple de la
+bonne &eacute;poque. Ce monument, fort encombr&eacute; de sables, se
+compose d'abord
+d'une esp&egrave;ce de pronaos, salle soutenue par douze piliers
+carr&eacute;s,
+couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux
+nommer que <i>proto-doriques</i>, ou doriques prototypes, car elles
+sont
+&eacute;videmment le type de la colonne dorique grecque; et, par une
+singularit&eacute; digne de remarque, je ne les trouve employ&eacute;es
+que dans les
+monuments &eacute;gyptiens les plus <i>antiques</i>,
+c'est-&agrave;-dire dans les hypog&eacute;es
+de B&eacute;ni-Hassan, &agrave; Amada, &agrave; Karnac, et &agrave; <i>Bet-oualli</i>,
+o&ugrave; sont les plus
+modernes, bien qu'elles datent du r&egrave;gne de S&eacute;sostris, ou
+plut&ocirc;t de celui
+de son p&egrave;re.</p>
+<p><img style="width: 1000px; height: 1417px;"
+ alt="N&deg; 1. D&eacute;dicace du Temple d'Amada. N&deg; 2. Chanson pour le battage des grains."
+ title="N&deg; 1. D&eacute;dicace du Temple d'Amada .N&deg; 2. Chanson pour le battage des grains."
+ src="images/128.png"><br>
+</p>
+<p>Le temple d'Amada a &eacute;t&eacute; fond&eacute; par Thouthmosis
+III (Moeris), comme le
+prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la
+d&eacute;dicace, sculpt&eacute;e sur les deux jambages des portes de
+l'int&eacute;rieur; et
+dont je mets ici la traduction litt&eacute;rale pour donner une
+id&eacute;e des
+d&eacute;dicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec
+soin. (V.
+<i>le texte hi&eacute;roglyphique</i>, pl. N&deg; 3.)</p>
+<p>&laquo;Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil
+stabiliteur
+de
+l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), mod&eacute;rateur de
+justice, a
+fait ses d&eacute;votions &agrave; son p&egrave;re le dieu Phr&eacute;,
+le dieu des deux montagnes
+c&eacute;lestes, et lui a &eacute;lev&eacute; ce temple en pierre dure;
+il l'a fait pour &ecirc;tre
+vivifi&eacute; &agrave; toujours.&raquo;</p>
+<p>Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son
+successeur,
+Am&eacute;nophis II, continua l'ouvrage commenc&eacute;, et fit
+sculpter les quatre
+salles &agrave; la droite et &agrave; la gauche du sanctuaire, ainsi
+qu'une partie de
+celle qui les pr&eacute;c&egrave;de; les travaux de ce roi sont
+d&eacute;taill&eacute;s dans une
+&eacute;norme st&egrave;le, portant une inscription de vingt lignes que
+j'ai toutes
+copi&eacute;es, &agrave; la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.</p>
+<p>Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le
+pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses
+d&eacute;dicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a
+frapp&eacute; par sa
+singularit&eacute;; en voici la traduction:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines
+paroles,
+aux
+autres dieux qui r&eacute;sident dans Thyri: Accourez et contemplez ces
+offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple,
+par le roi Thouthmosis (IV), &agrave; son p&egrave;re le dieu
+Phr&eacute;, dieu grand,
+manifest&eacute; dans le firmament!&raquo;</p>
+<p>La sculpture du temple d'Amada, appartenant &agrave; la belle
+&eacute;poque de l'art
+&eacute;gyptien, est bien pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; celle de
+Derri, et m&ecirc;me aux tableaux
+religieux d'Ibsamboul.</p>
+<p>Dans l'apr&egrave;s-midi du 20, nos travaux d'Amada &eacute;tant
+termin&eacute;s, nous
+part&icirc;mes et descend&icirc;mes le Nil jusqu'&agrave; <i>Korosko,</i>
+village nubien, dont
+je garderai le souvenir, parce que nous y rencontr&acirc;mes
+l'excellent lord
+Prudhoe et le major F&eacute;lix, qui mettaient &agrave;
+ex&eacute;cution leur projet de
+remonter le Nil jusqu'au Senna&acirc;r, pour se rendre de l&agrave;
+dans l'Inde en
+traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre
+s'arr&ecirc;ta, et nous pass&acirc;mes une partie de la nuit &agrave;
+causer des travaux
+pass&eacute;s et des projets futurs; je dis enfin adieu &agrave; ces
+courageux
+voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent
+dans une saison tr&egrave;s-avanc&eacute;e. Que Dieu veille sur ces
+intr&eacute;pides amis de
+la science!</p>
+<p>Le 21 nous &eacute;tions &agrave; <i>Ouadi-Ess&eacute;boua</i> (la
+vall&eacute;e des lions), qui re&ccedil;oit
+ce nom d'une avenue de sphinx plac&eacute;s sur le <i>dromos</i> de
+son temple,
+lequel est un <i>h&eacute;misp&eacute;os</i>, c'est-&agrave;-dire un
+&eacute;difice &agrave; moiti&eacute; construit en
+pierres de taille, et &agrave; moiti&eacute; creus&eacute; dans le
+rocher; c'est, sans
+contredit, le plus mauvais travail de l'&eacute;poque de Rhams&egrave;s
+le Grand; les
+pierres de la b&acirc;tisse sont mal coup&eacute;es, les intervalles
+&eacute;taient masqu&eacute;s
+par du ciment sur lequel on avait continu&eacute; les sculptures de
+d&eacute;coration,
+qui sont d'une ex&eacute;cution assez m&eacute;diocre. Ce temple a
+&eacute;t&eacute; d&eacute;di&eacute; par
+S&eacute;sostris au dieu Phr&eacute; et au dieu Phtha, <i>seigneur de
+justice</i>: quatre
+colosses repr&eacute;sentant S&eacute;sostris debout occupent le
+commencement et la
+fin des deux rang&eacute;es de sphinx dont se compose l'avenue; deux
+tableaux
+historiques, repr&eacute;sentant le Pharaon frappant les peuples du <i>Nord</i>
+et
+du <i>Midi</i>, couvrent la face ext&eacute;rieure des deux massifs du
+pyl&ocirc;ne; mais
+la plupart de ces sculptures sont m&eacute;connaissables, parce que le
+mastic
+ou ciment qui en avait re&ccedil;u une grande partie est tomb&eacute;,
+et laisse une
+foule de lacunes dans la sc&egrave;ne et surtout dans les inscriptions.
+Ce
+temple est presque enti&egrave;rement enfoui dans les sables, qui
+l'envahissent
+de tous c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+<p>Toute la journ&eacute;e du 22 fut perdue pour nous, &agrave; cause
+d'un vent du nord
+tr&egrave;s-violent, qui nous for&ccedil;a d'aborder et de nous tenir
+tranquilles au
+rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profit&acirc;mes du calme pour
+gagner
+<i>M&eacute;harrakah</i>, dont nous avions vu le temple en remontant:
+il n'est point
+sculpt&eacute;, et partant, d'aucun int&eacute;r&ecirc;t pour moi qui
+ne cherche que les
+<i>hadjar-maktoub</i> (les pierres &eacute;crites), comme disent nos
+Arabes.</p>
+<p>Le soleil levant du 23 nous trouva &agrave; <i>Dakk&egrave;h</i>,
+l'ancienne <i>Pselcis</i>. Je
+courus au temple, et la premi&egrave;re inscription
+hi&eacute;roglyphique qui me tomba
+sous les yeux m'apprit que j'&eacute;tais dans un lieu saint,
+d&eacute;di&eacute; &agrave; Thoth,
+seigneur de <i>Pselk</i>: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un
+nouveau nom
+hi&eacute;roglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une
+carte de
+Nubie avec les noms antiques en caract&egrave;res sacr&eacute;s.</p>
+<p>Le monument de Dakk&egrave;h pr&eacute;sente un double
+int&eacute;r&ecirc;t sous le rapport
+mythologique; il donne des mat&eacute;riaux infiniment pr&eacute;cieux
+pour comprendre
+la nature et les attributions de l'&ecirc;tre divin que les
+&Eacute;gyptiens
+adoraient sous le nom de Thoth (l'Herm&egrave;s deux fois grand); une
+s&eacute;rie de
+bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les <i>transfigurations</i>
+de ce dieu. Je l'y ai trouv&eacute; d'abord (ce qui devait &ecirc;tre)
+en liaison
+avec <i>Har-Hat</i> (le grand Herm&egrave;s Trism&eacute;giste), sa
+forme primordiale, et
+dont lui, Thoth, n'est que la <i>derni&egrave;re transformation</i>,
+c'est-&agrave;-dire
+son incarnation sur la terre &agrave; la suite d'<i>Ammon-Ra</i> et de <i>Mouth</i>
+incarn&eacute;s en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'&agrave; l'<i>Herm&egrave;s
+c&eacute;leste</i>
+(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les
+formes: 1&deg; de <i>Pahitnoufi</i> (celui dont le coeur est bon);
+2&deg;
+d'<i>Arihosnofri</i> ou <i>Arihosnoufi</i> (celui qui produit les
+chants
+harmonieux); 3&deg; de <i>Meu&iuml;</i> (la pens&eacute;e ou la
+raison): sous chacun de ces
+noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de
+ces diverses transformations du second Herm&egrave;s couvrent les
+parois du
+temple de Dakk&egrave;h. J'oubliais de dire que j'ai trouv&eacute; ici
+Thoth (le
+Mercure &eacute;gyptien) arm&eacute; du <i>caduc&eacute;e</i>,
+c'est-&agrave;-dire du sceptre ordinaire
+des dieux, entour&eacute; de deux serpents, plus un scorpion.</p>
+<p>Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus
+ancienne
+de ce temple (l'avant-derni&egrave;re salle) a &eacute;t&eacute;
+construite et sculpt&eacute;e par
+le plus c&eacute;l&egrave;bre des rois &eacute;thiopiens, <i>Ergam&egrave;nes</i>
+(Erkamen), qui, selon
+le r&eacute;cit de Diodore de Sicile, d&eacute;livra l'<i>&Eacute;thiopie</i>
+du gouvernement
+th&eacute;ocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en
+&eacute;gorgeant tous les
+pr&ecirc;tres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie,
+puisqu'il y
+&eacute;leva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa
+d'&ecirc;tre soumise
+&agrave; l'&Eacute;gypte d&egrave;s la chute de la XXVIe dynastie,
+celle des Sa&iuml;tes, d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;e
+par Cambyse, et que cette contr&eacute;e passa sous le joug des
+&Eacute;thiopiens
+jusqu'&agrave; l'&eacute;poque des conqu&ecirc;tes de
+Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;verg&egrave;te Ier, qui la r&eacute;unit
+de nouveau &agrave; l'&Eacute;gypte. Aussi le temple de Dakk&egrave;h,
+commenc&eacute; par
+l'&Eacute;thiopien <i>Ergam&egrave;nes</i>, a-t-il &eacute;t&eacute;
+continu&eacute; par &Eacute;verg&egrave;te Ier, par son
+fils Philopator et son petit-fils &Eacute;verg&egrave;te II. C'est
+l'empereur Auguste
+qui a pouss&eacute;, sans l'achever, la sculpture int&eacute;rieure de
+ce temple.</p>
+<p>Pr&egrave;s du pyl&ocirc;ne de Dakk&egrave;h, j'ai reconnu un reste
+d'&eacute;difice, dont quelques
+grands blocs de pierre conservent encore une portion de
+d&eacute;dicace:
+c'&eacute;tait un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris.
+Voil&agrave;
+encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les
+Ptol&eacute;m&eacute;es, et l'&Eacute;thiopien Ergam&egrave;nes
+lui-m&ecirc;me, n'ont fait que
+reconstruire des temples l&agrave; o&ugrave; il en existait dans les
+temps
+pharaoniques, et aux m&ecirc;mes divinit&eacute;s qu'on y a toujours
+ador&eacute;es. Ce
+point &eacute;tait fort important &agrave; &eacute;tablir, afin de
+d&eacute;montrer que les derniers
+monuments &eacute;lev&eacute;s par les &Eacute;gyptiens ne contenaient <i>aucune
+nouvelle forme
+de divinit&eacute;</i>. Le syst&egrave;me religieux de ce peuple
+&eacute;tait tellement un,
+tellement li&eacute; dans toutes ses parties, et arr&ecirc;t&eacute;
+depuis un temps
+imm&eacute;morial d'une mani&egrave;re si absolue et si pr&eacute;cise,
+que la domination des
+Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les
+Ptol&eacute;m&eacute;es et les
+C&eacute;sars ont refait seulement, en Nubie comme en &Eacute;gypte, ce
+que les Perses
+avaient d&eacute;truit, et reb&acirc;ti des temples l&agrave; o&ugrave;
+il en existait autrefois,
+et d&eacute;di&eacute;s aux m&ecirc;mes dieux.</p>
+<p>Dakk&egrave;h est le point le plus m&eacute;ridional o&ugrave; j'aie
+rencontr&eacute; des travaux
+ex&eacute;cut&eacute;s sous les Ptol&eacute;m&eacute;es et les
+empereurs. Je suis convaincu que la
+domination grecque ou romaine ne s'est jamais &eacute;tendue, <i>au
+plus</i>, au
+del&agrave; d'Ibrim. Aussi ai-je trouv&eacute; depuis <i>Dakk&egrave;h</i>
+jusqu'&agrave; <i>Th&egrave;bes</i> une
+s&eacute;rie presque continue d'&eacute;difices construit &agrave; ces
+deux &eacute;poques: les
+monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des
+Ptol&eacute;m&eacute;es et des
+C&eacute;sars sont nombreux, et presque tous non achev&eacute;s. J'en
+ai conclu que la
+destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre
+Th&egrave;bes et Dakk&egrave;h, en Nubie, doit &ecirc;tre
+attribu&eacute;e aux Perses, qui ont d&ucirc;
+suivre la vall&eacute;e du Nil jusque vers S&eacute;bou&acirc;,
+o&ugrave; ils ont pris, pour se
+rendre en &Eacute;thiopie (et pour en revenir), la route du
+d&eacute;sert, infiniment
+plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une
+arm&eacute;e,
+&agrave; cause de nombreuses cataractes; la route du d&eacute;sert est
+celle que
+suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les arm&eacute;es
+et les
+voyageurs isol&eacute;s. Cette marche des Perses a sauv&eacute; le
+monument d'Amada,
+facile &agrave; d&eacute;truire puisqu'il n'est point d'une grande
+&eacute;tendue. De Dakk&egrave;h
+&agrave; Th&egrave;bes on ne voit donc plus que de <i>secondes
+&eacute;ditions</i> des temples.</p>
+<p>Il faut en excepter le monument de <i>Ghirch&eacute;</i> et celui
+de <i>Bet-oualli</i>
+que les Perses n'ont pu d&eacute;truire, puisqu'il e&ucirc;t fallu
+abattre les
+<i>montagnes</i> dans lesquelles ils sont creus&eacute;s au ciseau.
+Mais ces
+<i>sp&eacute;os</i>, et surtout le premier, ont &eacute;t&eacute;
+ravag&eacute;s autant que le permettait
+la nature des lieux.</p>
+<p>Nous arriv&acirc;mes &agrave; <i>Ghirch&eacute;-Hussan</i> ou <i>Ghirf-Housse&iuml;n</i>
+le 25 janvier.
+C'est encore ici, comme &agrave; Ibsamboul, &agrave; Derri et &agrave;
+S&eacute;bou&acirc;, un v&eacute;ritable
+Rhamess&eacute;ion ou <i>Rhams&eacute;ion</i>, c'est-&agrave;-dire un
+monument d&ucirc; &agrave; la munificence
+de Rhams&egrave;s le Grand. Celui-ci est consacr&eacute; au dieu <i>Phtha</i>,
+personnage
+dont on retrouve une imitation d&eacute;color&eacute;e dans l'<i>Hephaistos</i>
+des Grecs
+et le Vulcain des Latins. Phtha &eacute;tait le dieu &eacute;ponyme de
+Ghirch&eacute;, qui,
+en langue &eacute;gyptienne, portait le nom de <i>Pthahei</i> ou <i>Thyptah</i>,
+<i>demeure
+de Phtha</i>. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le m&ecirc;me
+nom sacr&eacute;
+que <i>Memphis</i>: il para&icirc;t que ces noms fastueux furent
+&agrave; la mode en
+Nubie, puisque les inscriptions hi&eacute;roglyphiques m'ont appris,
+par
+exemple, que <i>Derri</i> avait le m&ecirc;me nom que la fameuse <i>H&eacute;liopolis</i>
+d'&Eacute;gypte, <i>demeure du Soleil</i>, et que le mis&eacute;rable
+village nomm&eacute;
+aujourd'hui S&eacute;bou&acirc;, et dont le monument est si pauvre, se
+d&eacute;corait du
+nom d'<i>Amone&iuml;</i>, celui m&ecirc;me de la <i>Th&egrave;bes</i>
+aux cent portes.</p>
+<p>La portion construite de l'<i>h&eacute;misp&eacute;os</i> de
+Ghirch&eacute; est, &agrave; tr&egrave;s-peu pr&egrave;s,
+d&eacute;truite, et la partie excav&eacute;e dans le rocher, travail
+immense, a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;grad&eacute;e avec une esp&egrave;ce de recherche. J'ai
+cependant pu relever le
+sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des
+l&eacute;gendes. La
+grande salle est soutenue par six &eacute;normes piliers, dans lesquels
+on a
+taill&eacute; six colosses offrant le singulier contraste d'un travail
+barbare
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de bas-reliefs d'une fort belle
+ex&eacute;cution. Sur les parois
+lat&eacute;rales sont huit niches carr&eacute;es renfermant chacune
+trois figures
+assises, sculpt&eacute;es de plein relief: le personnage occupant le
+milieu de
+ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil
+Rhams&egrave;s,
+le patron de S&eacute;sostris, invoqu&eacute; sous le nom de Dieu
+Grand, et comme
+r&eacute;sidant dans <i>Phtha&euml;i, Amone&iuml;</i> et <i>Thyri</i>,
+c'est-&agrave;-dire dans <i>Ghirch&eacute;,
+S&eacute;bou&acirc;</i> et <i>Derri</i>, o&ugrave; existent en effet
+des Rhams&eacute;ion d&eacute;di&eacute;s au dieu
+Soleil Rhams&egrave;s, le m&ecirc;me qu'on adore &agrave;
+Ghirch&eacute;, comme fils de Phtha et
+d'Hath&ocirc;r, les grandes divinit&eacute;s de ce temple.
+L'&eacute;tude des tableaux
+religieux de Ghirch&eacute; &eacute;claircit beaucoup le mythe de ces
+trois
+personnages.</p>
+<p>La journ&eacute;e du 26 f&ucirc;t donn&eacute;e en partie au petit
+temple de <i>Dandour</i>. Nous
+retombons ici dans le <i>moderne</i>; c'est un ouvrage non
+achev&eacute; du temps de
+l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son &eacute;tendue,
+ce
+monument m'a beaucoup int&eacute;ress&eacute;, puisqu'il est
+enti&egrave;rement relatif &agrave;
+l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre
+soir&eacute;e
+du 25 avait &eacute;t&eacute; &eacute;gay&eacute;e par un superbe
+&eacute;cho d&eacute;couvert par hasard en face
+de Dandour, o&ugrave; nous venions d'aborder. Il r&eacute;p&egrave;te
+fort distinctement et
+d'une voix sonore jusqu'&agrave; onze syllabes. Nos compagnons italiens
+se
+plaisaient &agrave; lui faire redire des vers du Tasse,
+entrem&ecirc;l&eacute;s de coups de
+fusil qu'on tirait de tous c&ocirc;t&eacute;s, et auxquels
+l'&eacute;cho r&eacute;pondait par des
+coups de canon ou les &eacute;clats du tonnerre.</p>
+<p>Le temple de <i>Kalabschi</i> eut son tour le 27; c'est ici que
+j'ai
+d&eacute;couvert une nouvelle g&eacute;n&eacute;ration de dieux, et qui
+compl&egrave;te le cercle
+des formes d'Ammon, point de d&eacute;part et point de r&eacute;union
+de toutes les
+essences divines. Ammon-Ra, l'&Ecirc;tre supr&ecirc;me et primordial,
+&eacute;tant son
+propre p&egrave;re, est qualifi&eacute; de mari de sa m&egrave;re (la
+d&eacute;esse Mouth), sa
+portion f&eacute;minine renferm&eacute;e en sa propre essence &agrave;
+la fois m&acirc;le et
+femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux &eacute;gyptiens
+ne sont
+que des formes de ces deux principes constituants
+consid&eacute;r&eacute;s sous
+diff&eacute;rents rapports pris isol&eacute;ment. Ce ne sont que de
+pures abstractions
+du grand &Ecirc;tre. Ces formes secondaires, tertiaires, etc.,
+&eacute;tablissent une
+cha&icirc;ne non interrompue qui descend des cieux et se
+mat&eacute;rialise jusqu'aux
+incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La derni&egrave;re de
+ces
+incarnations est celle d'<i>Horus</i>, et cet anneau extr&ecirc;me de
+la cha&icirc;ne
+divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus
+(le grand Ammon, esprit actif et g&eacute;n&eacute;rateur) est l'Alpha.
+Le point de
+d&eacute;part de la mythologie &eacute;gyptienne est une <i>Triade</i>
+form&eacute;e des trois
+parties d'<i>Ammon-Ra</i>, savoir Ammon (le m&acirc;le et le
+p&egrave;re), Mouth (la
+femelle et la m&egrave;re) et Khons (le fils enfant). Cette Triade,
+s'&eacute;tant
+manifest&eacute;e sur la terre, se r&eacute;sout en Osiris, Isis et
+Horus. Mais la
+parit&eacute; n'est pas compl&egrave;te, puisque Osiris et Isis sont
+fr&egrave;res. C'est &agrave;
+Kalabschi que j'ai enfin trouv&eacute; la Triade finale, celle dont les
+trois
+membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade
+initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la m&egrave;re; et
+le fils
+qu'il a eu de sa m&egrave;re Isis, et qui se nomme <i>Malouli</i> (le <i>Mandouli</i>
+dans les <i>proscynemata</i> grecs), est le dieu principal de
+Kalabschi, et
+cinquante bas-reliefs nous donnent sa g&eacute;n&eacute;alogie. Ainsi
+la Triade finale
+se formait d'Horus, de sa m&egrave;re Isis et de leur fils Malouli,
+personnages
+qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa m&egrave;re
+Mouth et
+leur fils Khons. Aussi <i>Malouli</i> &eacute;tait-il ador&eacute;
+&agrave; Kalabschi sous une
+forme pareille &agrave; celle de Khons, sous le m&ecirc;me costume et
+orn&eacute; des m&ecirc;mes
+insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de
+Seigneur
+de Talmis, c'est-&agrave;-dire de Kalabschi, que les g&eacute;ographes
+grecs appellent
+en effet <i>Talmis</i>, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les
+inscriptions
+des temples.</p>
+<p>J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait exist&eacute;
+&agrave; Talmis trois
+<i>&eacute;ditions</i> du temple de Malouli; une sous les Pharaons et
+du r&egrave;gne
+d'Am&eacute;nophis II, successeur de Moeris: une du temps des
+Ptol&eacute;m&eacute;es; et la
+derni&egrave;re, le temple actuel qui n'a jamais &eacute;t&eacute;
+termin&eacute;, sous Auguste,
+Ca&iuml;us Caligula et Trajan; et la l&eacute;gende du dieu <i>Malouli</i>,
+dans un
+fragment de bas-relief du premier temple, employ&eacute; dans la
+construction
+du troisi&egrave;me, ne diff&egrave;re en rien des l&eacute;gendes les
+plus r&eacute;centes. Ainsi
+donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et
+d'&Eacute;gypte n'a jamais re&ccedil;u de modification, on n'innovait
+rien, et les
+anciens dieux r&eacute;gnaient encore le jour o&ugrave; les temples ont
+&eacute;t&eacute; ferm&eacute;s par
+le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'&eacute;taient en quelque
+sorte
+partag&eacute; l'&Eacute;gypte et la Nubie, constituant ainsi une
+esp&egrave;ce de
+<i>r&eacute;partition f&eacute;odale</i>. Chaque ville avait son
+patron; Chnouphis et Sat&eacute;
+r&eacute;gnaient &agrave; &Eacute;l&eacute;phantine, &agrave;
+Sy&egrave;ne et &agrave; B&eacute;gh&eacute;, et leur juridiction
+s'&eacute;tendait sur la Nubie enti&egrave;re; Phr&eacute;, &agrave;
+Ibsamboul, &agrave; Derri et &agrave; Amada;
+Phtha, &agrave; Ghirch&eacute;; Anouk&eacute;, &agrave; Maschakit;
+Thoth, le surintendant de
+Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux &agrave;
+Gh&eacute;bel-Add&egrave;h
+et &agrave; Dakk&egrave;h; Osiris &eacute;tait seigneur de Dandour;
+Isis, reine &agrave; Philae;
+Hath&ocirc;r, &agrave; Ibsamboul, et enfin Malouli, &agrave; Kalabschi.
+Mais Ammon-Ra r&egrave;gne
+partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.</p>
+<p>Il en &eacute;tait de m&ecirc;me en &Eacute;gypte, et l'on
+con&ccedil;oit que ce culte partiel ne
+pouvait changer, puisqu'il &eacute;tait attach&eacute; au pays par
+toute la puissance
+des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif
+dans chaque localit&eacute;, ne produisait aucune haine entre les
+villes
+voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme
+syntr&ocirc;nes), et cela par un esprit de courtoisie tr&egrave;s-bien
+calcul&eacute;, les
+divinit&eacute;s ador&eacute;es dans les cantons limitrophes. Ainsi
+j'ai retrouv&eacute; &agrave;
+Kalabschi les dieux de Ghirch&eacute; et de Dakk&egrave;h au midi, ceux
+de D&eacute;boud au
+nord, occupant une place distingu&eacute;e; &agrave; D&eacute;boud, les
+dieux de Dakk&egrave;h et de
+Philae; &agrave; Philae, ceux de D&eacute;boud et de Dakk&egrave;h, au
+midi? ceux de B&eacute;gh&eacute;
+d'&Eacute;l&eacute;phantine et de Sy&egrave;ne au nord; &agrave;
+Sy&egrave;ne enfin, les dieux de Philae et
+ceux d'Ombos.</p>
+<p>C'est encore &agrave; Kalabschi que j'ai remarqu&eacute;, pour la
+premi&egrave;re fois, la
+couleur violette employ&eacute;e dans les bas-reliefs peints; j'ai fini
+par
+d&eacute;couvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion
+appliqu&eacute;e
+sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la <i>dorure</i>;
+ainsi
+le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le pr&eacute;c&egrave;de ont
+&eacute;t&eacute; dor&eacute;s
+aussi bien que le sanctuaire de Dakk&egrave;h.</p>
+<p>Pr&egrave;s de Kalabschi est l'int&eacute;ressant monument de <i>Bet-Oualli</i>,
+qui nous a
+pris les journ&eacute;es des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'&agrave;
+midi. L&agrave;, mes
+yeux se sont consol&eacute;s des sculptures barbares du temple de
+Kalabschi,
+qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en
+contemplant les bas-reliefs historiques gui d&eacute;corent ce
+sp&eacute;os, d'un fort
+beau style, et dont nous avons des copies compl&egrave;tes. Ces
+tableaux sont
+relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples <i>africains</i>,
+les
+<i>Kouschi</i> (les &Eacute;thiopiens), et les <i>Schari</i>, qui sont
+probablement les
+<i>Bischari</i> d'aujourd'hui; campagnes de S&eacute;sostris dans <i>sa
+jeunesse</i> et
+<i>du vivant de son p&egrave;re</i>, comme le dit express&eacute;ment
+Diodore de Sicile,
+qui &agrave; cette &eacute;poque lui fait soumettre, en effet, les <i>Arabes</i>
+et
+<i>presque toute la Libye</i>.</p>
+<p>Le roi Rhams&egrave;s, p&egrave;re de <i>S&eacute;sostris</i>, est
+assis sur son tr&ocirc;ne dans un
+naos, et son fils, en costume de prince, lui pr&eacute;sente un groupe
+de
+prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est
+repr&eacute;sent&eacute;
+comme vainqueur, frappant lui-m&ecirc;me un homme de cette nation, en
+m&ecirc;me
+temps que le prince (S&eacute;sostris) lui pr&eacute;sente les chefs
+militaires et une
+foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son
+fils frappe de sa hache les portes d'une ville assi&eacute;g&eacute;e;
+le roi foule
+aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est
+amen&eacute;e en
+&eacute;tat de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux
+historiques d&eacute;corant la paroi de gauche de ce qui formait la
+salle
+principale du monument, en supposant que cette portion du <i>sp&eacute;os</i>
+ait
+jamais &eacute;t&eacute; couverte.</p>
+<p>La paroi de droite pr&eacute;sente les d&eacute;tails de la campagne
+contre les
+<i>&Eacute;thiopiens</i>, les <i>Bischari</i> et des <i>n&egrave;gres</i>.
+Dans le premier tableau,
+d'une grande &eacute;tendue, on voit les Barbares en pleine
+d&eacute;route, se
+r&eacute;fugiant dans leurs for&ecirc;ts, sur les montagnes, ou dans
+des mar&eacute;cages;
+le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi,
+repr&eacute;sente le roi
+assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils
+a&icirc;n&eacute; (S&eacute;sostris), qui lui pr&eacute;sente, 1&deg;
+un <i>prince &eacute;thiopien</i> nomm&eacute;
+<i>Am&eacute;n&eacute;moph, fils de Poeri</i>, soutenu par deux de ses
+enfants, dont l'un
+lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied
+du
+tr&ocirc;ne du p&egrave;re de son vainqueur; 2&deg; des chefs
+militaires &eacute;gyptiens; 3&deg;
+des tables et des buffets couverts de <i>cha&icirc;nes d'or</i> et
+avec elles des
+<i>peaux de panth&egrave;re</i>; des sachets renfermant de l'<i>or en
+poudre</i>; des
+troncs de bois d'<i>&eacute;b&egrave;ne</i>; des <i>dents
+d'&eacute;l&eacute;phant</i>; des <i>plumes
+d'autruche</i>; des faisceaux d'<i>arcs</i> et de <i>fl&egrave;ches</i>;
+des <i>meubles
+pr&eacute;cieux</i>; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou
+impos&eacute; par la
+conqu&ecirc;te; 4&deg; &agrave; la suite de ces richesses, marchent
+quelques <i>Bischari</i>
+prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants
+sur ses &eacute;paules et dans une esp&egrave;ce de couffe; suivent des
+individus
+conduisant au roi des <i>animaux vivants</i>, les plus curieux de
+l'int&eacute;rieur
+de l'Afrique, le <i>lion</i>, les <i>panth&egrave;res</i>, l'<i>autruche</i>,
+des <i>singes</i> et
+la <i>girafe</i>, parfaitement dessin&eacute;s, etc., etc. On
+reconna&icirc;tra l&agrave;,
+j'esp&egrave;re, la campagne de S&eacute;sostris contre les
+&Eacute;thiopiens, lesquels il
+for&ccedil;a, selon Diodore de Sicile encore, de payer &agrave;
+l'&Eacute;gypte un tribut
+annuel en <i>or</i>, en <i>&eacute;b&egrave;ne</i> et en <i>dents
+d'&eacute;l&eacute;phant</i>.</p>
+<p>Les autres sculptures du sp&eacute;os sont toutes religieuses. Ce
+monument
+&eacute;tait consacr&eacute; au grand dieu Ammon-Ra et &agrave; sa
+forme secondaire
+Chnouphis. Le premier de ces dieux d&eacute;clare plusieurs fois, dans
+ses
+l&eacute;gendes, avoir donn&eacute; toutes les mers et toutes les
+terres existantes &agrave;
+son fils ch&eacute;ri &laquo;le Seigneur du monde (Soleil gardien de
+justice)
+Rhams&egrave;s
+(II).&raquo; Dans le sanctuaire, ce Pharaon est
+repr&eacute;sent&eacute;
+su&ccedil;ant le lait des
+d&eacute;esses Anouk&eacute; et Isis. &laquo;Moi qui suis ta
+m&egrave;re, la
+dame d'&Eacute;l&eacute;phantine,
+dit la premi&egrave;re, je te re&ccedil;ois sur mes genoux, et te
+pr&eacute;sente mon sein
+pour que tu y prennes ta nourriture, &ocirc; Rhams&egrave;s!&raquo;
+&laquo;Et moi,
+ta m&egrave;re Isis,
+dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les p&eacute;riodes
+des
+pan&eacute;gyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et
+qui
+s'&eacute;couleront en une vie pure.&raquo; J'ai fait copier ces deux
+tableaux, ainsi
+que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le
+Pharaon vainqueur des peuples du <i>Midi</i> et des peuples du <i>Nord</i>.
+Il ne
+faut pas oublier que les &Eacute;gyptiens appelaient les Syriens, les
+Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.</p>
+<p>Je dis adieu &agrave; ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine;
+car c'&eacute;tait
+le dernier de la belle &eacute;poque et d'une bonne sculpture que je
+dusse
+rencontrer entre Kalabschi et Th&egrave;bes.</p>
+<p>Le 31, au coucher du soleil, nous &eacute;tions &agrave; <i>Kard&acirc;ssi</i>
+ou <i>Kortha</i>, o&ugrave;
+j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis,
+d&eacute;nu&eacute; de sculpture,
+&agrave; l'exception d'un bas-relief sur un f&ucirc;t de colonne.
+J'avais vu, deux
+heures auparavant, les temples de <i>Tafah</i> (l'ancienne <i>Taphis</i>),
+&eacute;galement sans sculptures ni inscriptions
+hi&eacute;roglyphiques; mais on juge
+facilement, &agrave; leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au
+temps
+de la domination romaine.</p>
+<p>Le 1er f&eacute;vrier, nous v&icirc;mes venir &agrave; nous une
+cange avec pavillon
+autrichien: c'&eacute;tait du nouveau pour nous, et les conjectures de
+marcher;
+cependant, la barque avan&ccedil;ait aussi vers nous, et je reconnus
+sur la
+proue M. Acerbi, consul g&eacute;n&eacute;ral d'Autriche en
+&Eacute;gypte, qui m'appelait et
+me saluait de la main. Nous arr&ecirc;t&acirc;mes nos barques et
+pass&acirc;mes quelques
+heures &agrave; causer de nos travaux avec cet excellent homme,
+publiciste et
+litt&eacute;rateur distingu&eacute;, qui nous avait trait&eacute;s
+d'une mani&egrave;re si aimable
+pendant notre s&eacute;jour &agrave; Alexandrie. Nous nous
+s&eacute;par&acirc;mes, lui pour
+remonter jusqu'&agrave; la seconde cataracte, et moi pour rentrer en
+&Eacute;gypte,
+avec promesse de nous rejoindre &agrave; Th&egrave;bes, qui est le
+Paris de l'&Eacute;gypte
+et le rendez-vous des voyageurs, n'en d&eacute;plaise &agrave; la
+grosse ville du
+Kaire et &agrave; la triste Alexandrie.</p>
+<p>Vers deux heures apr&egrave;s midi, nous &eacute;tions &agrave; <i>D&eacute;boud</i>
+ou <i>D&eacute;boud&eacute;</i>: nous
+&eacute;tant rendus au temple, en passant sous les trois petits
+propylons sans
+sculpture, je trouvai qu'il avait &eacute;t&eacute; b&acirc;ti, en
+grande partie, par un roi
+&eacute;thiopien nomm&eacute; <i>Atharramon</i>, et qui doit
+&ecirc;tre le pr&eacute;d&eacute;cesseur ou le
+successeur imm&eacute;diat de l'<i>Ergam&egrave;nes</i> de
+Dakk&eacute;. Le temple, d&eacute;di&eacute; &agrave;
+Ammon-Ra, seigneur de <i>T&eacute;bot</i> (D&eacute;boud), et &agrave;
+Hath&ocirc;r, et subsidiairement
+&agrave; Osiris et &agrave; Isis, a &eacute;t&eacute; continu&eacute;,
+mais non achev&eacute;, sous les empereurs
+Auguste et Tib&egrave;re. Dans le sanctuaire, encore non
+sculpt&eacute;, gisent les
+d&eacute;bris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des
+Ptol&eacute;m&eacute;es.</p>
+<p>Notre travail &eacute;tant termin&eacute;, nous rentr&acirc;mes dans
+nos barques, press&eacute;s de
+partir et de profiter du reste de la journ&eacute;e pour arriver
+&agrave; Philae,
+rentrer ainsi en &Eacute;gypte, et dire adieu &agrave; cette pauvre
+Nubie, dont la
+s&eacute;cheresse avait d&eacute;j&agrave; lass&eacute; tous mes
+compagnons de voyage; d'ailleurs,
+en remettant le pied en &Eacute;gypte, nous pouvions esp&eacute;rer de
+manger du pain
+un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous
+r&eacute;galait journellement notre boulanger en chef, tout &agrave;
+fait &agrave; la hauteur
+du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier
+cordon-bleu.</p>
+<p>C'est &agrave; neuf heures du soir que nous retouch&acirc;mes enfin
+la terre
+&eacute;gyptienne, en abordant &agrave; l'&icirc;le de Philae, rendant
+gr&acirc;ces &agrave; ses antiques
+divinit&eacute;s Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous
+avait pas
+d&eacute;vor&eacute;s entre les deux cataractes.</p>
+<p>Nous avons s&eacute;journ&eacute; dans l'&icirc;le sainte jusqu'au 7
+f&eacute;vrier, terminant les
+travaux commenc&eacute;s au mois de d&eacute;cembre, et recueillant
+tous les tableaux
+mythologiques relatifs &agrave; l'histoire et aux attributions d'Isis
+et
+d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent
+en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les
+&eacute;poques des
+principaux &eacute;difices de cette &icirc;le.</p>
+<p>Le petit temple du sud a &eacute;t&eacute; d&eacute;di&eacute;
+&agrave; Hath&ocirc;r, et construit par le Pharaon
+Nectan&egrave;be, le dernier des rois de race &eacute;gyptienne,
+d&eacute;tr&ocirc;n&eacute; par la
+seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert
+qui,
+de ce joli petit &eacute;difice, conduit au grand temple, est de
+l'&eacute;poque des
+empereurs; ce qu'il y a de sculpt&eacute; l'a &eacute;t&eacute; sous
+les r&egrave;gnes d'Auguste, de
+Tib&egrave;re et de Claude.</p>
+<p>Le premier pyl&ocirc;ne est du temps de Ptol&eacute;m&eacute;e
+Philom&eacute;tor, qui a encastr&eacute;
+dans ce pyl&ocirc;ne un propylon d&eacute;di&eacute; &agrave; Isis par
+le Pharaon Nectan&egrave;be, et
+l'existence de ce propylon prouve qu'avant le <i>grand temple d'Isis</i>
+actuel il en existait d&eacute;j&agrave; un autre sur le m&ecirc;me
+emplacement, lequel aura
+&eacute;t&eacute; d&eacute;truit par les Perses de Darius Ochus. Cela
+explique les d&eacute;bris de
+sculpture plus anciens employ&eacute;s dans les colonnes du pronaos
+actuel du
+grand temple.</p>
+<p>C'est Ptol&eacute;m&eacute;e Philadelphe qui a construit le
+sanctuaire et les salles
+adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'&Eacute;verg&egrave;te II,
+et le second
+pyl&ocirc;ne, de Ptol&eacute;m&eacute;e Philom&eacute;tor. Les
+sculptures et bas-reliefs ext&eacute;rieurs
+de tout l'&eacute;difice ont &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;s
+sous Auguste et Tib&egrave;re.</p>
+<p>Entre les deux pyl&ocirc;nes du grand temple d'Isis, il existe
+&agrave; droite et &agrave;
+gauche deux beaux &eacute;difices d'un genre particulier. Celui de
+gauche est
+un temple p&eacute;ript&egrave;re, d&eacute;di&eacute; &agrave;
+Hath&ocirc;r et &agrave; la d&eacute;livrance d'Isis qui vient
+d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de
+Ptol&eacute;m&eacute;e
+&Eacute;piphane ou de son fils &Eacute;verg&egrave;te II. Les
+bas-reliefs ext&eacute;rieurs sont du
+r&egrave;gne d'Auguste et de Tib&egrave;re. C'est
+&Eacute;verg&egrave;te II qui se donne les
+honneurs de la construction de ce temple, dans les longues
+d&eacute;dicaces de
+la frise ext&eacute;rieure.</p>
+<p>Le m&ecirc;me roi s'est aussi empar&eacute;, par une inscription
+semblable, de
+l'&eacute;difice de droite, qui, presque tout entier, est de son
+fr&egrave;re
+Philom&eacute;tor, &agrave; l'exception d'une salle sculpt&eacute;e
+sous Tib&egrave;re.</p>
+<p>J'ai donn&eacute; une journ&eacute;e presque enti&egrave;re &agrave;
+une petite &icirc;le voisine de
+Philae, l'&icirc;le de <i>B&eacute;gh&eacute;</i>, o&ugrave; la
+Commission d'&Eacute;gypte indiquait le reste
+d'un petit &eacute;difice &eacute;gyptien. J'y ai, en effet,
+trouv&eacute; quelques colonnes
+d'un tout petit temple de tr&egrave;s-mauvais travail et de
+l'&eacute;poque de
+Philom&eacute;tor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'&eacute;tais
+dans l'&icirc;le de
+<i>Snem</i>, nom de localit&eacute; que j'avais rencontr&eacute;
+souvent, depuis Ombos
+jusqu'&agrave; Dakk&eacute;, dans les l&eacute;gendes des dieux, et
+surtout dans celles du
+dieu Chnouphis et de la d&eacute;esse Hath&ocirc;r. C'&eacute;tait
+l&agrave; un des lieux les plus
+saints de l'&Eacute;gypte, et une &icirc;le sacr&eacute;e, but de
+p&egrave;lerinages longtemps
+avant sa voisine l'&icirc;le de Philae, qui se nommait <i>Manlak</i>
+en langue
+&eacute;gyptienne. C'est de l&agrave; qu'est venu le copte <i>Pilach</i>,
+l'arabe <i>Bilaq</i>,
+et le grec <i>Philai</i>, sans que, dans tout cela, il soit le moins
+du monde
+question de <i>fil</i> (l'&eacute;l&eacute;phant), comme l'ont
+pr&eacute;tendu de soi-disant
+&eacute;tymologistes.</p>
+<p>Le temple de Snem (B&eacute;gh&eacute;) &eacute;tait en effet
+d&eacute;di&eacute; &agrave; Chnouphis et &agrave; la
+d&eacute;esse Hath&ocirc;r, et le monument actuel &eacute;tait encore
+la <i>seconde &eacute;dition</i>
+d'un temple bien plus ancien et plus &eacute;tendu, b&acirc;ti sous le
+r&egrave;gne du
+Pharaon Am&eacute;nophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouv&eacute;
+les d&eacute;bris de
+ce temple, et les restes d'une statue colossale du m&ecirc;me Pharaon,
+qui
+d&eacute;corait un des pyl&ocirc;nes de l'ancien &eacute;difice. J'ai
+recueilli dans cette
+&icirc;le, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine
+d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et
+des actes d'adoration faits dans l'&icirc;le sainte de <i>Snem</i> par
+de grands
+personnages de la vieille &Eacute;gypte, et entre autres: 1&deg; un
+proscyn&eacute;ma d'un
+<i>basilicogrammate commandant les troupes</i>, sous le Pharaon
+Am&eacute;nophis III
+(Memnon), grammate nomm&eacute; <i>Am&eacute;n&eacute;moph</i>; 2&deg;
+une inscription attestant le
+<i>p&egrave;lerinage d'un grand-pr&ecirc;tre d'Ammon</i>, prince de la
+famille de Rhams&egrave;s;
+3&deg; celui d'un prince &eacute;thiopien nomm&eacute; <i>M&eacute;mosis</i>,
+sous le Pharaon
+Am&eacute;nophis III; 4&deg; celui du prince &eacute;thiopien <i>Messi</i>,
+sous Rhams&egrave;s le
+Grand; 5&deg; celui d'un <i>grand-pr&ecirc;tre</i> d'Anouk&eacute;,
+nomm&eacute; <i>Am&eacute;nothph</i>; 6&deg; un
+proscyn&eacute;ma con&ccedil;u en ces termes: &laquo;Je suis venu vers
+vous,
+moi votre
+serviteur, vous tous, grands dieux, qui r&eacute;sidez dans Snem!
+accordez-moi
+tous les bienfaits qui sont en vos mains, (<i>&agrave; moi</i>)
+l'intendant des
+terres du roi seigneur du monde Am&eacute;nophis (III), AMOSIS;&raquo;
+cet
+Amosis est
+repr&eacute;sent&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'inscription,
+levant ses mains en attitude
+d'adoration; 7&deg; enfin, vers le haut d'une montagne de grands
+rochers de
+granit, j'ai copi&eacute; une belle inscription attestant que l'an XXX,
+l'an
+XXXIV et l'an XXXIX du r&egrave;gne de Rhams&egrave;s le Grand
+(S&eacute;sostris), un des
+princes ses enfants a assist&eacute; &agrave; la <i>pan&eacute;gyrie</i>
+de <i>Snem</i>, et l'a
+c&eacute;l&eacute;br&eacute;e par des sacrifices. Je ne parle point de
+plusieurs inscriptions
+purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les
+l&eacute;gendes royales, sculpt&eacute;es en grand, des Pharaons
+Psamm&eacute;tichus Ier,
+Psamm&eacute;tichus II, Apri&egrave;s et Amasis, semblent avoir eu pour
+motif de
+rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'&icirc;le de <i>Snem</i>,
+soit m&ecirc;me
+de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de
+cette
+&icirc;le, o&ugrave; le granit est de toute beaut&eacute;.</p>
+<p>Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lh&ocirc;te,
+Lehoux et
+Bertin, faire <i>une partie de plaisir</i> &agrave; la cataracte,
+o&ugrave; nous pr&icirc;mes un
+modeste repas, assis &agrave; l'ombre d'un <i>santh</i> (mimosa fort
+&eacute;pineux), le
+seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me
+rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis d&eacute;barquer
+en face
+de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller &agrave; la chasse
+des
+inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre
+desquels est le roc taill&eacute; en forme de si&egrave;ge et qu'un de
+nos doctes
+amis, M. Letronne, a cru pouvoir &ecirc;tre l'<i>Abaton</i>
+nomm&eacute; dans les
+inscriptions grecques de l'ob&eacute;lisque de Philae. Ce n'est
+cependant qu'un
+rocher comme un autre, avec cette diff&eacute;rence qu'il est
+charg&eacute;
+d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les
+dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les
+suivantes:</p>
+<p>1&ordm; Une st&egrave;le sculpt&eacute;e sur le roc, mais &agrave;
+demi effac&eacute;e, monument qui
+rappelle une victoire remport&eacute;e sur les Libyens par le Pharaon
+<i>Thouthmosis IV</i>, l'an septi&egrave;me de son r&egrave;gne, le 8
+du mois de Pham&eacute;noth;</p>
+<p>2&deg; Une st&egrave;le de son successeur Am&eacute;nophis III
+(Memmon), assez bien
+conserv&eacute;e, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant
+de
+soumettre les &Eacute;thiopiens, l'an cinqui&egrave;me de son
+r&egrave;gne, a pass&eacute; dans ce
+lieu et y a tenu une pan&eacute;gyrie (assembl&eacute;e religieuse);</p>
+<p>3&ordm; Un proscyn&eacute;ma &agrave; N&eacute;ith et &agrave;
+Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph
+(Smend&egrave;s), de la XXIe dynastie;</p>
+<p>4&deg; Un proscyn&eacute;ma &agrave; Horammon, Sat&eacute; et
+Mandou, pour le salut du roi
+N&eacute;ph&eacute;rothph (N&eacute;ph&eacute;rites), de la XXIXe
+dynastie.</p>
+<p>Je ne parle point d'une foule de proscyn&eacute;ma de simples
+particuliers, &agrave;
+Chnouphis et &agrave; Sat&eacute;, les grandes divinit&eacute;s de la
+cataracte.</p>
+<p>Les rochers sur la <i>route de Philae &agrave; Sy&egrave;ne</i>, et
+que j'ai explor&eacute;s le 7
+f&eacute;vrier, en portent aussi un tr&egrave;s-grand nombre,
+adress&eacute;s aux m&ecirc;mes
+divinit&eacute;s: j'y ai aussi copi&eacute; des inscriptions et des
+sculptures
+repr&eacute;sentant des princes &eacute;thiopiens rendant hommage
+&agrave; Rhams&egrave;s le Grand
+ou &agrave; son grand-p&egrave;re (Mandoue&iuml;); ce sont les
+m&ecirc;mes dont j'ai trouv&eacute; de
+semblables monuments en Nubie.</p>
+<p>Je rentrai enfin &agrave; Sy&egrave;ne, que j'avais quitt&eacute;e
+en d&eacute;cembre. En attendant
+que nos bagages arrivassent de Philae &agrave; dos de chameau, et qu'on
+dispos&acirc;t notre nouvelle escadre &eacute;gyptienne (car nous avons
+laiss&eacute; les
+barques nubiennes &agrave; la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir),
+je
+revis les d&eacute;bris du temple de Sy&egrave;ne, consacr&eacute;
+&agrave; Chnouphis et &agrave; Sat&eacute;,
+sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extr&ecirc;me
+d&eacute;cadence de l'art
+en &Eacute;gypte; il m'a int&eacute;ress&eacute; toutefois, 1&deg;
+parce que c'est le seul qui
+porte la l&eacute;gende hi&eacute;roglyphique de <i>Nerva</i>; 2&deg;
+parce qu'il m'a fait
+conna&icirc;tre le nom hi&eacute;roglyphique-phon&eacute;tique de
+Sy&egrave;ne, <i>Souan</i>, qui est le
+nom copte <i>Souan</i>, et l'origine du <i>Sy&eacute;n&eacute;</i>
+des Grecs et de l'<i>Osouan</i>
+des Arabes; 3&deg; enfin, parce que le nom symbolique de cette
+m&ecirc;me ville,
+repr&eacute;sentant un <i>aplomb</i> d'architecte ou de ma&ccedil;on,
+fait, sans aucun
+doute, allusion &agrave; l'antique position de Sy&egrave;ne sous le
+tropique du
+Cancer, et &agrave; ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil
+tombaient
+d'aplomb le jour du solstice d'&eacute;t&eacute;: les auteurs grecs
+sont pleins de
+cette tradition, qui a pu, en effet, &ecirc;tre fond&eacute;e sur un
+fait r&eacute;el, mais
+&agrave; une &eacute;poque infiniment recul&eacute;e.</p>
+<p>J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de
+Sy&egrave;ne, en
+remontant vers la cataracte; j'y ai trouv&eacute; l'hommage d'un prince
+&eacute;thiopien &agrave; Am&eacute;nophis III, et &agrave; la reine
+Ta&iuml;a sa femme; un acte
+d'adoration &agrave; Chnouphis, le dieu local, pour le salut de
+Rhams&egrave;s le
+Grand, de ses filles <i>Is&eacute;nofr&eacute;, Bathianthi</i>, et de
+leurs fr&egrave;res
+<i>Scha-hem-kam&eacute;</i> et <i>M&eacute;renphtah</i>; le prince
+&eacute;thiopien <i>M&eacute;mosis</i> (le m&ecirc;me
+dont j'avais d&eacute;j&agrave; recueilli une inscription dans
+l'&icirc;le de Snem),
+agenouill&eacute; et adorant le pr&eacute;nom du roi Am&eacute;nophis
+III; enfin plusieurs
+proscyn&eacute;ma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics,
+aux
+divinit&eacute;s de Sy&egrave;ne et de la cataracte, Chnouphis,
+Sat&eacute; et Anouk&eacute;.</p>
+<p>Je visitai pour la seconde fois l'&icirc;le d'<i>&Eacute;l&eacute;phantine</i>,
+qui, tout
+enti&egrave;re, formerait &agrave; peine un parc convenable pour un bon
+bourgeois de
+Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois
+faire un <i>royaume</i>, pour se d&eacute;barrasser de la vieille
+dynastie
+&eacute;gyptienne des <i>&Eacute;l&eacute;phantins</i>. Les deux
+temples ont &eacute;t&eacute; r&eacute;cemment
+d&eacute;truits, pour b&acirc;tir une caserne et des magasins &agrave;
+Sy&egrave;ne; ainsi a
+disparu le petit temple d&eacute;di&eacute; &agrave; Chnouphis par le
+Pharaon Am&eacute;nophis III.
+Je n'ai retrouv&eacute; debout que les deux montants des portes en
+granit ayant
+appartenu &agrave; un autre temple de Chnouphis, de Sat&eacute; et
+d'Anouk&eacute;, d&eacute;di&eacute;
+sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai,
+de construction romaine, m'a offert les d&eacute;bris,
+entrem&ecirc;l&eacute;s et mutil&eacute;s,
+de plusieurs des plus curieux &eacute;difices
+d'&Eacute;l&eacute;phantine, construits sous
+les rois Moeris, Mandoue&iuml; et Rhams&egrave;s le Grand. Dans les
+restes d'une
+chambre qui termine l'escalier du quai &eacute;gyptien, j'ai
+copi&eacute; plusieurs
+proscyn&eacute;ma hi&eacute;roglyphiques assez curieux, et
+l'inscription d'une st&egrave;le
+mutil&eacute;e du Pharaon Mandoue&iuml;.</p>
+<p>&Eacute;tant all&eacute; rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien
+&agrave; voir ni &agrave; faire
+sur l'ancienne <i>limite de l'empire romain</i>, je quittai les
+rochers
+granitiques de Sy&egrave;ne et d'&Eacute;l&eacute;phantine, et nous
+nous dirige&acirc;mes sur
+<i>Ombos</i>, o&ugrave; le vent a jur&eacute; de nous emp&ecirc;cher
+d'arriver, puisque, au
+moment o&ugrave; j'&eacute;cris cette ligne, nous sommes au 12
+f&eacute;vrier; il est sept
+heures du matin, et le Nil mugit &agrave; quatre pouces de distance du
+lit sur
+lequel je suis assis.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Ombos, le 14 f&eacute;vrier
+&agrave; deux heures.</small></p>
+<p>Je suis enfin arriv&eacute; avant-hier &agrave; <i>Ombos</i>, vers
+le milieu du jour. Nous
+avons repris nos travaux du mois de d&eacute;cembre, et &agrave; cette
+heure-ci ils
+sont termin&eacute;s. Tout est encore ici de l'&eacute;poque grecque:
+le grand temple
+est cependant d'une tr&egrave;s-belle architecture et d'un grand effet;
+il a
+&eacute;t&eacute; commenc&eacute; par &Eacute;piphane, continu&eacute;
+sous Philom&eacute;tor et &Eacute;verg&egrave;te II;
+quelques bas-reliefs sont m&ecirc;me du temps de <i>Cl&eacute;op&acirc;tre
+Cocce</i> et de Soter
+II. Ce grand &eacute;difice, dont les ruines ont un aspect
+tr&egrave;s-imposant, &eacute;tait
+consacr&eacute; &agrave; deux Triades qui se partagent le temple,
+divis&eacute;, en effet,
+longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant
+presque toujours dans des massifs de la construction. S&eacute;vek-Ra
+(la forme
+primordiale de Saturne, Kronos) &agrave; t&ecirc;te de crocodile,
+Hath&ocirc;r (V&eacute;nus), et
+leur fils Khons-H&ocirc;r, forment la premi&egrave;re Triade. La
+seconde se compose
+d'Aro&euml;ris, de la d&eacute;esse Tson&eacute;noufr&eacute; et de
+leur fils Pnevtho; ce sont les
+dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les
+m&eacute;dailles
+romaines du nome ombite est l'animal sacr&eacute; du dieu principal,
+S&eacute;vek-Ra.</p>
+<p>La femme de Philom&eacute;tor, Cl&eacute;op&acirc;tre, porte, dans
+les d&eacute;dicaces et dans les
+cartouches sculpt&eacute;s sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne
+peut
+&ecirc;tre que le grec <i>Tryphoene</i> ou <i>Dropion</i>; mais la
+premi&egrave;re lecture est
+plus probable; il est r&eacute;p&eacute;t&eacute; trente fois, et il
+est impossible de s'y
+tromper.</p>
+<p>Le petit temple d'Ombos &eacute;tait, comme l'un de ceux de Philae
+et le
+temple d'Hermonthis, un <i>eimisi</i> ou <i>mammisi</i>,
+c'est-&agrave;-dire un &eacute;difice
+sacr&eacute; figurant le <i>lieu de la naissance</i> du jeune dieu de
+la Triade
+locale, c'est-&agrave;-dire une image terrestre du lieu o&ugrave; les
+d&eacute;esses Hath&ocirc;r
+et Tson&eacute;noufr&eacute; avaient enfant&eacute; leur fils
+Khons-H&ocirc;r et Pnevtho, les deux
+fils des deux Triades d'Ombos.</p>
+<p>C'est en me glissant &agrave; travers les pierres
+&eacute;boul&eacute;es de ce petit
+monument, et en visitant une &agrave; une toutes celles qui
+bient&ocirc;t seront
+englouties par le Nil, lequel, ayant sap&eacute; les fondations, a
+d&eacute;j&agrave; d&eacute;truit
+la plus grande partie du monument, que j'ai trouv&eacute; des blocs
+ayant
+appartenu &agrave; une construction bien plus ancienne,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; un
+temple d&eacute;di&eacute; par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu
+S&eacute;vek-Ra, et
+avec les d&eacute;bris duquel on avait construit une partie de l'<i>eimisi</i>,
+sous
+&Eacute;verg&egrave;te II, Cocce et Soter II.</p>
+<p>Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde
+&eacute;dition: et
+c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages
+d'un tout petit propylon encastr&eacute; aujourd'hui sur la face
+ext&eacute;rieure de
+l'enceinte en brique qui environne les temples du c&ocirc;t&eacute; du
+sud-est. Les
+sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom
+hi&eacute;roglyphique
+de ce <i>propylon</i>, inscrit au bas des deux jambages, &eacute;tait <i>Porte</i>
+(ou
+propylon) <i>de la reine</i> Amens&eacute;, <i>conduisant au temple
+de S&eacute;vek-Ra</i>
+(Saturne). On n'a point oubli&eacute; que ce roi-reine est
+Amens&eacute;, m&egrave;re de
+Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'&eacute;poque de
+Philom&eacute;tor,
+et conduisait au petit temple actuel.</p>
+<p>Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la
+nuit, nous en profiterons pour aller &agrave; <i>Gh&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h</i>,
+o&ugrave; nous attend
+une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que
+conditionnellement.</p>
+<p><i>Toujours Ombos</i>, le 16. Je me r&eacute;jouis d'avance en
+pensant que j'aurai
+peut-&ecirc;tre &agrave; Th&egrave;bes un nouveau courrier; j'y serai
+&agrave; la fin du mois. Je
+trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis
+&agrave;
+mille lieues de France, et les soir&eacute;es sont si longues! Toujours
+fumer
+ou jouer &agrave; la bouillotte! Il nous faudrait une bonne
+&eacute;dition des petits
+paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le
+droit
+de l'&ecirc;tre sous les auspices des vingt-sept pages que je viens
+d'&eacute;crire,
+et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands
+bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde
+cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont &agrave; pied, et
+que le
+vent ne les arr&ecirc;te pas, je fais partir ce soir m&ecirc;me celui
+qui nous a
+apport&eacute; nos lettres de France.... Je n'ai pas oubli&eacute; les
+notes de M.
+Letronne; il apprendra avec int&eacute;r&ecirc;t que le listel sur
+lequel est grav&eacute;e
+l'inscription d'Ombos &eacute;tait dor&eacute;, et que les lettres ont
+conserv&eacute; une
+couleur rouge vif encore tr&egrave;s-visible; je n'ai pu
+v&eacute;rifier ce qu'il y
+avait sur S&eacute;rapis &agrave; <i>Tafah</i>, la pierre qui devait
+porter ce nom
+n'existant plus.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="DOUZIEME_LETTRE"></a>
+<h2>DOUZI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Biban-el-Molouk (Th&egrave;bes),
+le 25 mars 1829.</small></p>
+<p>J'ai &eacute;crit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ,
+que le consul
+g&eacute;n&eacute;ral d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale,
+m'a promis
+d'exp&eacute;dier d'Alexandrie; par le premier b&acirc;timent partant
+pour l'Europe.
+J'annon&ccedil;ais notre arriv&eacute;e, en tr&egrave;s-bonne
+sant&eacute; (tous tant que nous
+sommes), &agrave; <i>Th&egrave;bes</i>, o&ugrave; nous rentr&acirc;mes
+le 8 mars au matin, apr&egrave;s avoir
+heureusement termin&eacute; notre voyage de Nubie et de la haute
+Th&eacute;ba&iuml;d&eacute;; nos
+barques furent amarr&eacute;es au pied des colonnades du palais de <i>Louqsor</i>,
+que nous avons &eacute;tudi&eacute; et exploit&eacute; jusqu'au 23 du
+mois courant. Je tenais
+&agrave; profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce
+que ce
+magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de
+l'&Eacute;gypte,
+obstru&eacute; par des cahuttes de fellahs qui masquent et
+d&eacute;figurent ses beaux
+portiques, sans parler de la ch&eacute;tive maison d'un <i>bim-bachi</i>,
+juch&eacute;e
+sur la plate-forme violemment perc&eacute;e &agrave; coups de pic, pour
+donner passage
+aux balayures du Turc, qui sont dirig&eacute;es sur un superbe
+sanctuaire
+sculpt&eacute; sous le r&egrave;gne du fils d'Alexandre le Grand; ce
+magnifique
+palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre
+pour
+y &eacute;tablir notre m&eacute;nage. Il a donc fallu garder notre
+maasch, la dahabi&eacute;
+et les petites barques, jusqu'au moment o&ugrave; nos travaux de
+Louqsor ont
+&eacute;t&eacute; finis.</p>
+<p>Nous pass&acirc;mes sur la rive gauche le 23, et apr&egrave;s avoir
+envoy&eacute; notre gros
+bagage &agrave; une maison de <i>Kourna</i>, que nous a laiss&eacute;e
+un tr&egrave;s-brave et
+excellent homme nomm&eacute; Piccinini, agent de M. d'Anastasy &agrave;
+Th&egrave;bes, nous
+avons tous pris la route de la vall&eacute;e de <i>Biban-el-Molouk</i>,
+o&ugrave; sont les
+tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette
+vall&eacute;e
+&eacute;tant &eacute;troite, pierreuse, circonscrite par des montagnes
+assez &eacute;lev&eacute;es
+et d&eacute;nu&eacute;es de toute esp&egrave;ce de
+v&eacute;g&eacute;tation, la chaleur doit y &ecirc;tre
+insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc
+d'exploiter cette riche et in&eacute;puisable mine &agrave; une
+&eacute;poque o&ugrave;
+l'atmosph&egrave;re, quoique d&eacute;j&agrave; fort
+&eacute;chauff&eacute;e, est cependant encore
+supportable. Notre caravane s'y est donc &eacute;tablie le jour
+m&ecirc;me, et nous
+occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible
+de trouver en &Eacute;gypte. C'est le roi Rhams&egrave;s (le
+quatri&egrave;me de la XIXe
+dynastie) qui nous donne l'hospitalit&eacute;, car nous habitons tous
+son
+magnifique tombeau, le second que l'on rencontre &agrave; droite en
+entrant
+dans la vall&eacute;e de Biban-el-Molouk. Cet hypog&eacute;e, d'une
+admirable
+conservation, re&ccedil;oit assez d'air et assez de lumi&egrave;re pour
+que nous y
+soyons log&eacute;s &agrave; merveille; nous occupons les trois
+premi&egrave;res salles, qui
+forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 &agrave; 20 pieds de
+hauteur,
+et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les
+couleurs conservent presque tout leur &eacute;clat; c'est une
+v&eacute;ritable
+habitation de prince, &agrave; l'inconv&eacute;nient pr&egrave;s de
+l'enfilade des pi&egrave;ces; le
+sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux
+<i>kaouas</i> (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans
+deux
+tentes dress&eacute;es &agrave; l'entr&eacute;e du tombeau. Tel est
+notre &eacute;tablissement dans
+la vall&eacute;e des Rois, v&eacute;ritable s&eacute;jour de la mort,
+puisqu'on n'y trouve ni
+un brin d'herbe, ni &ecirc;tres vivants, &agrave; l'exception des
+chacals et des
+hy&egrave;nes qui, l'avant-derni&egrave;re nuit, ont
+d&eacute;vor&eacute;, &agrave; cent pas de notre
+<i>palais</i>, l'&acirc;ne qui avait port&eacute; mon domestique
+barabra Mohammed, pendant
+le temps que l'&acirc;nier passait agr&eacute;ablement sa nuit de
+Ramadhan dans notre
+cuisine, qui est &eacute;tablie dans un tombeau royal totalement
+ruin&eacute;. Mais en
+voil&agrave; assez sur le m&eacute;nage.</p>
+<p>Un courrier que j'ai re&ccedil;u &agrave; Th&egrave;bes m'a
+apport&eacute; les lettres du 20
+d&eacute;cembre; ce sont les plus r&eacute;centes de toutes celles qui
+me sont
+parvenues; je me r&eacute;jouis des bonnes nouvelles qu'elles me
+donnent, et
+surtout du bon &eacute;tat de notre v&eacute;n&eacute;rable M. Dacier.
+Je lui pr&eacute;sente mes
+f&eacute;licitations et mes respects; j'esp&egrave;re que sa
+sant&eacute; se sera soutenue,
+et que mes voeux, partis de la deuxi&egrave;me cataracte le 1er janvier
+dernier, seront exauc&eacute;s pour l'ann&eacute;e courante et &agrave;
+toujours.</p>
+<p>L'annonce de la commission arch&eacute;ologique pour la
+Mor&eacute;e, donn&eacute;e par S.
+Ex. le ministre de l'int&eacute;rieur &agrave; notre ami Dubois, m'a
+caus&eacute; une vive
+satisfaction; il y a vingt ans que nous r&ecirc;vions ensemble les
+voyages
+d'&Eacute;gypte et de Gr&egrave;ce que nous ex&eacute;cutons
+aujourd'hui: ce r&ecirc;ve se r&eacute;alise
+enfin! Je puis donc &eacute;crire de Th&egrave;bes &agrave;
+Ath&egrave;nes: que de temps historiques
+rapproch&eacute;s dans un m&ecirc;me but! C'est comme une fouille
+g&eacute;n&eacute;rale que fait
+la civilisation moderne dans les d&eacute;bris de l'ancienne, et
+j'esp&egrave;re que
+ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les
+colonnades du Parth&eacute;non, ou dans l'Altis d'Olympie, &agrave; la
+t&ecirc;te de quatre
+cents pionniers, ce qui serait encore mieux.</p>
+<p>J'ai aussi fait commencer des fouilles &agrave; <i>Karnac</i> et
+&agrave; <i>Kourna</i>. J'ai
+r&eacute;uni dix-huit momies de tout genre et de toute esp&egrave;ce;
+mais je
+n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies
+gr&eacute;co-&eacute;gyptiennes, portant &agrave; la fois des
+inscriptions grecques et des
+l&eacute;gendes d&eacute;motiques et hi&eacute;ratiques. J'en ai
+plusieurs de ce genre, et
+quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent.
+Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de <i>Karnac</i>, et
+tir&eacute;s
+des maisons m&ecirc;mes de la vieille Th&egrave;bes, &agrave; quinze ou
+vingt pieds
+au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un &eacute;tat d'oxydation
+complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis &agrave; la
+t&ecirc;te de
+mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M.
+Drovetti, le nomm&eacute; <i>Timsah</i><a name="retour_texte_note_1"></a><a
+ href="#Note_1">[1]</a> (le
+crocodile), qui me
+para&icirc;t un homme
+adroit et qui
+ne manque pas de me donner de grandes esp&eacute;rances. J'y compte
+peu, parce
+qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient
+pas. Je t&acirc;cherai cependant de donner un peu d'activit&eacute;
+&agrave; mes fouilles
+dans les mois de juin, juillet et ao&ucirc;t, &eacute;poque &agrave;
+laquelle je serai fix&eacute;
+sur les lieux, soit &agrave; Karnac, soit &agrave; Kourna. J'ai
+quarante hommes en
+train, et je verrai si les produits compensent &agrave; peu pr&egrave;s
+les d&eacute;penses,
+et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui
+fouillent &agrave; Kourna de compte &agrave; demi avec Rosellini. Il
+est &eacute;vident que
+je ne puis songer &agrave; emporter ce qui manque justement au
+Mus&eacute;e royal, de
+grosses pi&egrave;ces, parce que le transport seul jusqu'&agrave;
+Alexandrie
+&eacute;puiserait mes finances et de beaucoup.</p>
+<p>Cela dit, je reprends le fil de mon itin&eacute;raire et la notice
+des
+monuments depuis <i>Ombos</i>, d'o&ugrave; est dat&eacute;e ma
+derni&egrave;re lettre.</p>
+<p>Partis d'<i>Ombos</i> le 17 f&eacute;vrier, nous n'arriv&acirc;mes,
+&agrave; cause de l'imp&eacute;ritie
+du r&eacute;is de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs,
+que le
+18 au soir &agrave; <i>Gh&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h</i>
+(Silsilis), vastes carri&egrave;res o&ugrave; je me
+promettais une ample r&eacute;colte. Mon espoir fut pleinement
+r&eacute;alis&eacute;, et les
+cinq jours que nous y avons pass&eacute;s ont &eacute;t&eacute; bien
+employ&eacute;s.</p>
+<p>Les deux rives du Nil, resserr&eacute; par des montagnes d'un
+tr&egrave;s-beau gr&egrave;s,
+ont &eacute;t&eacute; exploit&eacute;es par les anciens
+&Eacute;gyptiens, et le voyageur est effray&eacute;
+s'il consid&egrave;re, en parcourant les carri&egrave;res, l'immense
+quantit&eacute; de
+pierres qu'on a d&ucirc; en tirer pour produire les galeries &agrave;
+ciel ouvert et
+les vastes espaces excav&eacute;s qu'il se lasse de parcourir. C'est
+sur la
+rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.</p>
+<p>On rencontre d'abord, en venant du c&ocirc;t&eacute; de
+Sy&egrave;ne, trois chapelles
+taill&eacute;es dans le roc et presque contigu&euml;s. Toutes trois
+appartiennent &agrave;
+la belle &eacute;poque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan
+et la
+distribution, soit pour toute la d&eacute;coration int&eacute;rieure et
+ext&eacute;rieure;
+toutes s'ouvrent par deux colonnes form&eacute;es de boutons de lotus
+tronqu&eacute;s.</p>
+<p>La premi&egrave;re de ces chapelles (la plus au sud) a
+&eacute;t&eacute; creus&eacute;e dans le roc
+sous le r&egrave;gne du Pharaon Ousire&iuml; de la XVIIIe dynastie;
+elle est
+d&eacute;truite en tr&egrave;s-grande partie. Deux bas-reliefs seuls
+sont encore
+visibles, et ne pr&eacute;sentent d'int&eacute;r&ecirc;t que sous le
+rapport du travail, qui
+a toute la finesse et toute l'&eacute;l&eacute;gance de l'&eacute;poque.</p>
+<p>La seconde chapelle date du r&egrave;gne suivant, celui de
+Rhams&egrave;s II. Les
+tableaux qui d&eacute;corent les parois de droite et de gauche nous
+font
+conna&icirc;tre &agrave; quelle divinit&eacute; ce petit &eacute;difice
+avait &eacute;t&eacute; d&eacute;di&eacute; par le
+Pharaon. Il y est repr&eacute;sent&eacute; adorant d'abord la Triade
+th&eacute;baine, les
+plus grands des dieux de l'&Eacute;gypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons,
+ceux qu'on
+invoquait dans tous les temples, parce qu'ils &eacute;taient le type de
+tous
+les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phr&eacute;, &agrave;
+Phtha, seigneur
+de justice, et au dieu Nil, nomm&eacute;, dans l'inscription
+hi&eacute;roglyphique,
+<i>Hapi-Moou</i>, le p&egrave;re vivifiant de tout ce qui existe. C'est
+&agrave; cette
+derni&egrave;re divinit&eacute; que la chapelle de Rhams&egrave;s II,
+ainsi que les deux
+autres, furent particuli&egrave;rement consacr&eacute;es; cela est
+constat&eacute; par une
+tr&egrave;s-longue inscription hi&eacute;roglyphique, dont j'ai pris
+copie, et dat&eacute;e
+de &laquo;l'an IV, le 10e jour de M&eacute;sori, sous la majest&eacute;
+de
+l'Aro&eacute;ris
+puissant, ami de la v&eacute;rit&eacute; et fils du Soleil,
+Rhams&egrave;s, ch&eacute;ri d'Hapimoou,
+le p&egrave;re des dieux.&raquo; Le texte, qui contient les louanges du
+dieu
+Nil (ou
+<i>Hapimoou</i>), l'identifie avec le Nil c&eacute;leste <i>Nenmoou</i>,
+l'eau
+primordiale, le grand Nilus, que Cic&eacute;ron, dans son Trait&eacute;
+sur la Nature
+des Dieux, donne comme le p&egrave;re des principales divinit&eacute;s
+de l'&Eacute;gypte,
+m&ecirc;me d'Ammon, ce que j'ai trouv&eacute; attest&eacute; ailleurs
+par des inscriptions
+monumentales. La troisi&egrave;me chapelle appartient au r&egrave;gne
+du fils de
+Rhams&egrave;s le Grand; il &eacute;tait naturel que les chapelles de
+Silsilis fussent
+d&eacute;di&eacute;es &agrave; Hapimoou (le Nil terrestre), parce que
+c'est le lieu de
+l'&Eacute;gypte o&ugrave; le fleuve est le plus resserr&eacute; et
+qu'il semble y faire une
+seconde entr&eacute;e, apr&egrave;s avoir bris&eacute; les montagnes de
+gr&egrave;s qui lui
+fermaient ici le passage, comme il a bris&eacute; les rochers de granit
+de la
+cataracte pour faire sa premi&egrave;re entr&eacute;e en &Eacute;gypte.</p>
+<p>On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux
+creus&eacute;s
+pour recevoir deux ou trois corps embaum&eacute;s; tous remontent
+jusqu'aux
+premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent
+&agrave;
+des chefs de travaux ou inspecteurs sup&eacute;rieurs des
+carri&egrave;res de
+Silsilis. Nous avons aussi copi&eacute; des st&egrave;les portant des
+dates du r&egrave;gne
+de divers Rhams&egrave;s de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une
+grande
+inscription de l'an XXII de S&eacute;sonchis.</p>
+<p>Le plus important des monuments de Silsilis est un grand <i>sp&eacute;os</i>,
+ou
+&eacute;difice creus&eacute; dans la montagne, et plus singulier encore
+par la
+vari&eacute;t&eacute; des &eacute;poques des bas-reliefs qui le
+d&eacute;corent. Cette belle
+excavation a &eacute;t&eacute; commenc&eacute;e sous le roi Horus de la
+XVIIIe dynastie; on
+en voulait faire un temple d&eacute;di&eacute; &agrave; Ammon-Ra
+d'abord, et ensuite au dieu
+Nil, divinit&eacute; du lieu, et au dieu S&eacute;vek (Saturne &agrave;
+t&ecirc;te de crocodile),
+divinit&eacute; principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis.
+C'est
+dans cette intention qu'ont &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;s,
+sous le r&egrave;gne d'Horus, les
+sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs
+du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui d&eacute;corent une
+longue
+et belle galerie transversale qui pr&eacute;c&egrave;de ce sanctuaire.</p>
+<p>Cette galerie, tr&egrave;s-&eacute;tendue, forme un v&eacute;ritable
+mus&eacute;e historique. Une de
+ses parois est tapiss&eacute;e, dans toute sa longueur, de deux
+rang&eacute;es de
+st&egrave;les ou de bas-reliefs sculpt&eacute;s sur le roc, et, pour la
+plupart,
+d'&eacute;poques diverses; des monuments semblables d&eacute;corent les
+intervalles
+des cinq portes qui donnent entr&eacute;e dans ce curieux mus&eacute;um.</p>
+<p>Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une
+portion de
+la paroi ouest: le Pharaon y est repr&eacute;sent&eacute; debout, la
+hache d'armes sur
+l'&eacute;paule, recevant d'Ammon-Ra l'embl&egrave;me de la vie divine,
+et le don de
+subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des
+&Eacute;thiopiens,
+les uns renvers&eacute;s, d'autres levant des mains suppliantes devant
+un chef
+&eacute;gyptien, qui leur reproche, dans la l&eacute;gende, d'avoir
+ferm&eacute; leur coeur &agrave;
+la prudence et de n'avoir pas &eacute;cout&eacute; lorsqu'on leur
+disait: &laquo;Voici que
+le lion s'approche de la terre d'&Eacute;thiopie (Kousch).&raquo; Ce
+lion-l&agrave; &eacute;tait
+le roi Horus, qui fit la conqu&ecirc;te d'&Eacute;thiopie, et dont le
+triomphe est
+retrac&eacute; sur les bas-reliefs suivants.</p>
+<p>Le roi vainqueur est port&eacute; par des chefs militaires sur un
+riche
+palanquin, accompagn&eacute; de flabellif&egrave;res. Des serviteurs
+pr&eacute;parent le
+chemin que le cort&egrave;ge doit parcourir; &agrave; la suite du
+Pharaon viennent des
+guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier
+sur l'&eacute;paule, sont en marche, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d'un
+trompette; un groupe de
+fonctionnaires &eacute;gyptiens, sacerdotaux et civils, re&ccedil;oit
+le roi et lui
+rend des hommages.</p>
+<p>La l&eacute;gende hi&eacute;roglyphique de ce tableau exprime ce qui
+suit: &laquo;Le dieu
+gracieux revient (en &Eacute;gypte), port&eacute; par les chefs de tous
+les pays (les
+nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin
+seigneur de l'&Eacute;gypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui
+conduit
+(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'&Eacute;thiopie), race
+perverse;
+ce roi directeur des mondes, approuv&eacute; par Phr&eacute;, fils du
+Soleil et de sa
+race, le serviteur d'Ammon, H&Ocirc;RUS, le vivificateur. Le nom de sa
+majest&eacute;
+s'est fait conna&icirc;tre dans la terre d'&Eacute;thiopie, que le roi
+a ch&acirc;ti&eacute;e
+conform&eacute;ment aux paroles que lui avait adress&eacute;es son
+p&egrave;re Ammon.&raquo;</p>
+<p>Un autre bas-relief repr&eacute;sente la conduite, par les soldats,
+des
+prisonniers du commun en fort grand nombre; leur l&eacute;gende exprime
+les
+paroles suivantes, qu'ils sont cens&eacute;s prononcer dans leur
+humiliation: &laquo;O toi vengeur! roi de la terre de
+K&eacute;m&eacute;
+(l'&Eacute;gypte), soleil de Nipha&iuml;at
+(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch
+(l'Ethiopie), dont tu as foul&eacute; les signes royaux sous tes
+pieds!&raquo;</p>
+<p>Tous les autres bas-reliefs de ce sp&eacute;os, soit st&egrave;les,
+soit tableaux,
+appartiennent &agrave; diverses &eacute;poques post&eacute;rieures,
+mais qui ne descendent
+pas plus bas que le troisi&egrave;me roi de la XIXe dynastie. On y
+remarque,
+entre autres sujets:</p>
+<p>1&deg; Un tableau repr&eacute;sentant une adoration &agrave;
+Ammon-Ra, S&eacute;vek (le dieu du
+nome) et Bubastis, par le basilicogrammate charg&eacute; de
+l'ex&eacute;cution du
+palais du roi Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun dans la partie occidentale
+de Th&egrave;bes (le
+palais de M&eacute;dinet-Habou), le nomm&eacute; <i>Phori</i>, homme
+v&eacute;ridique;</p>
+<p>2&ordm; Trois magnifiques inscriptions en caract&egrave;res
+hi&eacute;ratiques, rappelant
+que le m&ecirc;me fonctionnaire est venu &agrave; Silsilis l'an Ve, au
+mois de
+Paschons, du r&egrave;gne de Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun, faire
+exploiter les carri&egrave;res
+pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de
+M&eacute;dinet-Habou);</p>
+<p>3&ordm; Un grand bas-relief: le roi Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun
+adorant le dieu Phtha et
+sa compagne Pascht (Bubastis).</p>
+<p>Ces monuments d&eacute;montrent, sans aucun doute, que tout le
+gr&egrave;s employ&eacute;
+dans la construction du palais de M&eacute;dinet-Habou &agrave;
+Th&egrave;bes vient de
+Silsilis, et que ce grand &eacute;difice a &eacute;t&eacute;
+commenc&eacute; au plus t&ocirc;t la
+cinqui&egrave;me ann&eacute;e du r&egrave;gne de son fondateur.</p>
+<p>4&deg; Une grande st&egrave;le repr&eacute;sentant le m&ecirc;me roi
+adorant les dieux de
+Silsilis, et d&eacute;di&eacute;e par le basilicogrammate <i>Honi</i>,
+surintendant des
+b&acirc;timents de Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun, intendant de tous les
+palais du roi
+existants en &Eacute;gypte, et charg&eacute; de la construction du
+temple du Soleil
+b&acirc;ti &agrave; Memphis par ce Pharaon.</p>
+<p>Des tableaux d'adoration et plusieurs st&egrave;les, plus anciennes
+que les
+pr&eacute;c&eacute;dentes, constatent aussi que Rhams&egrave;s le Grand
+(S&eacute;sostris) a tir&eacute; de
+Silsilis les mat&eacute;riaux de plusieurs des grands &eacute;difices
+construits sous
+son r&egrave;gne.</p>
+<p>Plusieurs de ces st&egrave;les, d&eacute;di&eacute;es soit par des
+intendants des b&acirc;timents,
+soit par des princes qui &eacute;taient venus en Haute-&Eacute;gypte
+pour y tenir des
+pan&eacute;gyries dans les ann&eacute;es XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV
+de son r&egrave;gne,
+m'ont fourni des d&eacute;tails curieux sur la famille du
+conqu&eacute;rant. Une de
+ces st&egrave;les nous apprend que Rhams&egrave;s le Grand a eu deux
+femmes: la
+premi&egrave;re, Nofr&eacute;-Ari, fut l'&eacute;pouse de sa jeunesse,
+celle qui para&icirc;t,
+ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie;
+la
+seconde (et derni&egrave;re jusqu'&agrave; pr&eacute;sent) se nommait <i>Is&eacute;nofr&eacute;</i>;
+c'&eacute;tait la
+m&egrave;re, 1&deg; de la princesse <i>Bathianthi</i>, qui
+para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; sa fille
+ch&eacute;rie, la benjamine de la vieillesse de S&eacute;sostris;
+2&deg; du prince
+<i>Schohemk&eacute;m&eacute;</i>, celui qui pr&eacute;sidait les
+pan&eacute;gyries dans les derni&egrave;res
+ann&eacute;es du r&egrave;gne de son p&egrave;re, comme le prouvent
+trois des grandes st&egrave;les
+de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succ&eacute;da en
+quittant son
+nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thme&iuml;othph (le
+possesseur de la v&eacute;rit&eacute;, ou bien celui que la
+v&eacute;rit&eacute; poss&egrave;de); c'est le
+S&eacute;sonsis II de Diodore, et le Ph&eacute;ron d'H&eacute;rodote.
+Ce fut aussi, comme son
+p&egrave;re, un grand constructeur d'&eacute;difices, mais dont il ne
+reste que peu de
+traces. On trouve dans le sp&eacute;os de Silsilis: 1&deg; une petite
+chapelle
+d&eacute;di&eacute;e en son honneur par l'intendant des terres du nome
+ombite, appel&eacute;
+<i>Pnahasi</i>; 2&ordm; une st&egrave;le (date effac&eacute;e)
+d&eacute;di&eacute;e par le m&ecirc;me Pnahasi, et
+constatant qu'on a tir&eacute; des carri&egrave;res de Silsilis les
+pierres qui ont
+servi &agrave; la construction du palais que ce roi avait fait
+&eacute;lever &agrave; Th&egrave;bes,
+o&ugrave; il n'en reste aucune trace, &agrave; ma connaissance du
+moins. Cette st&egrave;le
+nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait <i>Is&eacute;nofr&eacute;</i>,
+comme sa
+m&egrave;re, et son fils a&icirc;n&eacute; <i>Phthamen</i>.</p>
+<p>3&deg; Une st&egrave;le de l'an II, 5e jour de M&eacute;sori,
+rappelant qu'on a pris &agrave;
+Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi
+Thme&iuml;othph &agrave;
+Th&egrave;bes, et pour les additions ou r&eacute;parations faites au
+palais de son
+p&egrave;re, le Rhams&eacute;ion (l'&eacute;difice qu'on a improprement
+nomm&eacute; tombeau
+d'Osimandyas et Memnonium).</p>
+<p>Il existe enfin &agrave; Silsilis des st&egrave;les semblables
+relatives &agrave; quelques
+autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux st&egrave;les
+d'Am&eacute;nophis-Memnon, le p&egrave;re du roi H&ocirc;rus, se voient
+sur la rive
+orientale, o&ugrave; se trouvent les carri&egrave;res les plus
+&eacute;tendues; ces st&egrave;les
+donnent la premi&egrave;re date certaine des plus anciennes
+exploitations de
+Silsilis. Il est certain qu'apr&egrave;s la XIXe dynastie, ces
+carri&egrave;res ont
+toujours fourni des mat&eacute;riaux pour la construction des monuments
+de la
+Th&eacute;ba&iuml;de. La st&egrave;le de S&eacute;sonchis Ier le
+prouve; on y parle, en effet,
+d'exploitations de l'an XXII du r&egrave;gne de ce prince,
+destin&eacute;es &agrave; des
+constructions faites dans la <i>grande demeure d'Ammon</i>; ce sont
+celles
+qui forment le c&ocirc;t&eacute; droit de la premi&egrave;re cour de
+Karnac, pr&egrave;s du second
+pyl&ocirc;ne, monument du r&egrave;gne de S&eacute;sonchis et des rois
+bubastites, ses
+descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les
+mat&eacute;riaux des temples d'Edfou et d'Esn&eacute; viennent en
+grande partie de ces
+m&ecirc;mes carri&egrave;res.</p>
+<p>Le 24 f&eacute;vrier au matin, nous courions le portique et les
+colonnades
+d'<i>Edfou</i> (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa
+masse,
+porte cependant l'empreinte de la d&eacute;cadence de l'art
+&eacute;gyptien sous les
+Ptol&eacute;m&eacute;es, au r&egrave;gne desquels il appartient tout
+entier; ce n'est plus la
+simplicit&eacute; antique; on y remarque une recherche et une profusion
+d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la
+noble gravit&eacute; des monuments pharaoniques et le papillotage
+fatigant et
+de si mauvais go&ucirc;t du temple d'<i>Esn&eacute;h</i>, construit du
+temps des
+empereurs.</p>
+<p>La partie la plus <i>antique</i> des d&eacute;corations du grand
+temple d'<i>Edfou</i>
+(l'int&eacute;rieur du naos et le c&ocirc;t&eacute; droit
+ext&eacute;rieur) remonte seulement au
+r&egrave;gne de Philopator. On continua les travaux sous
+&Eacute;piphane, dont les
+l&eacute;gendes couvrent une partie du f&ucirc;t des colonnes et des
+tableaux
+int&eacute;rieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut termin&eacute;
+sous &Eacute;verg&egrave;te
+II.</p>
+<p>Les sculptures de la frise ext&eacute;rieure et des parois de
+l'ext&eacute;rieur des
+murailles du pronaos furent d&eacute;cor&eacute;es sous Soter II. Sous
+le m&ecirc;me roi, on
+sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie
+de gauche appartient &agrave; Philom&eacute;tor, ainsi que toutes les
+sculptures des
+deux massifs du pyl&ocirc;ne. J'ai trouv&eacute; cependant, vers le bas
+du massif de
+droite, un mauvais petit bas-relief repr&eacute;sentant l'empereur
+Claude
+adorant les dieux du temple.</p>
+<p>Le mur d'enceinte qui environne le naos est enti&egrave;rement
+charg&eacute; de
+sculptures; celles de la face int&eacute;rieure datent du r&egrave;gne
+de Cl&eacute;op&acirc;tre
+Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptol&eacute;m&eacute;e Alexandre Ier
+et de sa femme
+la reine B&eacute;r&eacute;nice.</p>
+<p>Voil&agrave; qui peut donner une id&eacute;e exacte de l'<i>antiquit&eacute;</i>
+du grand temple
+d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits
+&eacute;crits
+sur cent portions du monument, en caract&egrave;res de 10 pouces, et
+quelquefois de 2 pieds de hauteur.</p>
+<p>Ce grand et magnifique &eacute;difice &eacute;tait consacr&eacute;
+&agrave; une Triade compos&eacute;e: 1&deg;
+du dieu Har-Hat, la science et la lumi&egrave;re c&eacute;lestes
+personnifi&eacute;es, et
+dont le soleil est l'image dans le monde mat&eacute;riel; 2&deg; de la
+d&eacute;esse
+H&acirc;thor, la V&eacute;nus &eacute;gyptienne; 3&deg; de leur fils
+Harsont-Tho (l'H&ocirc;rus,
+soutien du monde), qui r&eacute;pond &agrave; l'Amour (&Eacute;ros) des
+mythologies grecque
+et romaine.</p>
+<p>Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois
+divinit&eacute;s, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand
+jour
+sur plusieurs parties importantes du syst&egrave;me th&eacute;ogonique
+&eacute;gyptien. Il
+serait trop long ici d'entrer dans de pareils d&eacute;tails.</p>
+<p>J'ai fait dessiner aussi une s&eacute;rie de quatorze bas-reliefs de
+l'int&eacute;rieur du pronaos, repr&eacute;sentant le <i>lever</i> du
+dieu Har-Hat,
+identifi&eacute; avec le soleil, son <i>coucher</i> et ses formes
+symboliques &agrave;
+chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce
+recueil est du plus grand int&eacute;r&ecirc;t pour l'intelligence de
+la petite
+portion des mythes &eacute;gyptiens v&eacute;ritablement relative
+&agrave; l'astronomie.</p>
+<p>Le second &eacute;difice d'Edfou, dit le <i>Typhonium</i>, est un
+de ces petits
+temples nomm&eacute;s <i>mammisi</i> (lieu d'accouchement), que l'on
+construisait
+toujours &agrave; c&ocirc;t&eacute; de tous les grands temples
+o&ugrave; une Triade &eacute;tait ador&eacute;e;
+c'&eacute;tait l'image de la demeure c&eacute;leste o&ugrave; la
+d&eacute;esse avait enfant&eacute; le
+troisi&egrave;me personnage de la Triade, qui est toujours
+figur&eacute; sous la forme
+d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou repr&eacute;sente en effet
+l'enfance et
+l'&eacute;ducation du jeune <i>Har-Sont-Tho</i>, fils d'Har-Hat et
+d'Hath&ocirc;r, auquel
+la flatterie a associ&eacute; &Eacute;verg&egrave;te II,
+repr&eacute;sent&eacute; aussi comme un enfant et
+partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au
+nouveau-n&eacute; d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de
+bas-reliefs de ce monument du r&egrave;gne d'&Eacute;verg&egrave;te II
+et de Soter II.</p>
+<p>Nos travaux termin&eacute;s &agrave; Edfou, nous all&acirc;mes
+reposer nos yeux, fatigu&eacute;s
+des mauvais hi&eacute;roglyphes et des pitoyables sculptures
+&eacute;gyptiennes du
+temps des Lagides, dans les tombeaux d'<i>&Eacute;l&eacute;thya</i> (<i>El-Kab</i>),
+o&ugrave; nous
+arriv&acirc;mes le samedi 28 f&eacute;vrier. Nous f&ucirc;mes
+accueillis par la <i>pluie</i>,
+qui tomba par torrents avec tonnerre et &eacute;clairs, pendant la nuit
+du 1er
+au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit H&eacute;rodote du
+roi
+Psamm&eacute;nite: De notre temps il a plu en Haute-&Eacute;gypte.</p>
+<p>Je parcourus avec empressement l'int&eacute;rieur de l'ancienne
+ville
+d'&Eacute;l&eacute;thya, encore subsistante, ainsi que la seconde
+enceinte qui
+renfermait les temples et les &eacute;difices sacr&eacute;s. Je n'y
+trouvai pas une
+seule colonne debout; les Barbares ont d&eacute;truit depuis quelques
+mois ce
+qui restait des deux temples int&eacute;rieurs, et le temple entier
+situ&eacute; hors
+de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une &agrave; une les
+pierres
+oubli&eacute;es par les d&eacute;vastateurs et sur lesquelles il
+restait quelques
+sculptures.</p>
+<p>J'esp&eacute;rais y trouver quelques d&eacute;bris de
+l&eacute;gendes, suffisants pour
+m'&eacute;clairer sur l'&eacute;poque de la construction de ces
+&eacute;difices et sur les
+divinit&eacute;s auxquelles ils furent consacr&eacute;s. J'ai
+&eacute;t&eacute; assez heureux dans
+cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple
+d'&Eacute;l&eacute;thya,
+d&eacute;di&eacute; &agrave; S&eacute;vek (Saturne) et &agrave; Sowan
+(Lucine), appartenait &agrave; diverses
+&eacute;poques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient
+&eacute;t&eacute;
+construits et d&eacute;cor&eacute;s sous le r&egrave;gne de la reine
+Amens&eacute;, sous celui de
+son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons
+Am&eacute;nophis-Memnon
+et Rhams&egrave;s le Grand. Les rois Amyrt&eacute;e et Achoris, deux
+des derniers
+princes de race &eacute;gyptienne, avaient r&eacute;par&eacute; ces
+antiques &eacute;difices, et y
+avaient ajout&eacute; quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien
+trouv&eacute; &agrave;
+&Eacute;l&eacute;thya qui rappelle l'&eacute;poque grecque ou romaine.
+Le temple &agrave;
+l'ext&eacute;rieur de la ville est d&ucirc; au r&egrave;gne de Moeris.</p>
+<p>Les tombeaux ou hypog&eacute;es creus&eacute;s dans la cha&icirc;ne
+arabique voisine de la
+ville, remontent pour la plupart &agrave; une antiquit&eacute;
+recul&eacute;e. Le premier que
+nous avons visit&eacute; est celui dont la Commission d'&Eacute;gypte a
+publi&eacute; les
+bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, &agrave; la
+p&ecirc;che et &agrave; la
+navigation. Ce tombeau a &eacute;t&eacute; creus&eacute; pour la
+famille d'un hi&eacute;rogrammate
+nomm&eacute; <i>Phap&eacute;</i>, attach&eacute; au coll&egrave;ge des
+pr&ecirc;tres d'&Eacute;l&eacute;thya (Sowan-Kah).
+J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs in&eacute;dits de ce tombeau,
+et j'ai
+pris copie de toutes les l&eacute;gendes des sc&egrave;nes agricoles et
+autres,
+publi&eacute;es assez n&eacute;gligemment. Ce tombeau est d'une
+tr&egrave;s-haute antiquit&eacute;.
+Un second hypog&eacute;e, celui d'un <i>grand-pr&ecirc;tre de la
+d&eacute;esse Ilithya</i> ou
+<i>&Eacute;l&eacute;thya</i> (Sowan), la d&eacute;esse &eacute;ponyme
+de la ville de ce nom, porte la
+date du r&egrave;gne de <i>Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun</i>; il
+pr&eacute;sente une foule de d&eacute;tails
+de famille et quelques sc&egrave;nes d'agriculture en
+tr&egrave;s-mauvais &eacute;tat. J'y ai
+remarqu&eacute;, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes
+de bl&eacute;
+par les boeufs, et au-dessus de la sc&egrave;ne on lit, en
+hi&eacute;roglyphes presque
+tous phon&eacute;tiques, la <i>chanson</i> que le conducteur du
+foulage est cens&eacute;
+chanter, car dans la vieille &Eacute;gypte, comme dans celle
+d'aujourd'hui,
+tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson
+particuli&egrave;re.</p>
+<p>Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte
+d'allocution
+adress&eacute;e aux boeufs, et que j'ai retrouv&eacute;e ensuite, avec
+de tr&egrave;s-l&eacute;g&egrave;res
+variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:</p>
+<p>Battez pour vous (<i>bis</i>),&#8212;&ocirc; boeufs,&#8212;Battez pour vous (<i>bis</i>),&#8212;Des
+boisseaux pour vos ma&icirc;tres.</p>
+<p>La po&eacute;sie n'en est pas tr&egrave;s-brillante; probablement
+l'air faisait passer
+la chanson; du reste, elle est convenable &agrave; la circonstance dans
+laquelle on la chantait, et elle me para&icirc;trait d&eacute;j&agrave;
+fort curieuse quand
+m&ecirc;me elle ne ferait que constater l'antiquit&eacute; du <i>bis</i>
+qui est &eacute;crit &agrave;
+la fin de la premi&egrave;re et de la troisi&egrave;me ligne. J'aurais
+voulu en
+trouver la musique pour l'envoyer &agrave; notre respectable ami le
+g&eacute;n&eacute;ral de
+La Salette; elle lui aurait fourni quelles donn&eacute;es de plus pour
+ses
+savantes recherches sur la musique des anciens.</p>
+<p>Le tombeau voisin de celui-ci est plus int&eacute;ressant encore
+sous le
+rapport historique. C'&eacute;tait celui d'un nomm&eacute; <i>Ahmosis,
+fils de Obschn&eacute;,
+chef des mariniers</i>, ou plut&ocirc;t <i>des nautoniers</i>:
+c'&eacute;tait un grand
+personnage. J'ai copi&eacute; dans son hypog&eacute;e ce qui reste
+d'une inscription
+de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole
+&agrave; tous les individus pr&eacute;sents et futurs, et leur raconte
+son histoire
+que voici: Apr&egrave;s avoir expos&eacute; qu'un de ses anc&ecirc;tres
+tenait un rang
+distingu&eacute; parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe
+dynastie, il
+nous apprend qu'il est entr&eacute; lui-m&ecirc;me dans la
+carri&egrave;re nautique dans les
+jours du roi <i>Ahmosis</i> (le dernier de la XVIIe dynastie
+l&eacute;gitime); qu'il
+est all&eacute; rejoindre le roi &agrave; Tanis; qu'il a pris part aux
+guerres de ce
+temps, o&ugrave; il a servi <i>sur l'eau</i>; qu'il a ensuite combattu
+dans le Midi,
+o&ugrave; il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres
+de l'an
+VI du m&ecirc;me Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis;
+qu'il a
+suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est mont&eacute; par eau en <i>&Eacute;thiopie</i>
+pour lui
+imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit;
+et qu'enfin il a command&eacute; des <i>b&acirc;timents</i> sous le
+roi <i>Thouthmosis Ier</i>.
+C'est l&agrave;, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui,
+sous le
+Pharaon Ahmosis, ont presque achev&eacute; l'expulsion des Pasteurs et
+d&eacute;livr&eacute;
+l'&Eacute;gypte des Barbares.</p>
+<p>Pour ne pas trop allonger l'article d'&Eacute;l&eacute;thya, je
+terminerai par
+l'indication d'un tombeau presque ruin&eacute;; il m'a fait
+conna&icirc;tre quatre
+g&eacute;n&eacute;rations de grands personnages du pays, qui l'ont
+gouvern&eacute; sous le
+titre <i>sou-ten-si</i> de <i>Sowan</i> (princes
+d'&Eacute;l&eacute;thya), durant les r&egrave;gnes des
+cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Am&eacute;nothph Ier
+(Am&eacute;noftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amens&eacute; et
+Thouthmosis III
+(Moeris), aupr&egrave;s desquels ils tenaient un rang
+&eacute;lev&eacute; dans leur service
+personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Atar&eacute; et
+Ahmosis,
+femmes des deux premiers rois nomm&eacute;s, et de Ranofr&eacute;,
+fille de la reine
+Amens&eacute; et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont
+successivement nomm&eacute;s dans les inscriptions de l'hypog&eacute;e,
+et forment
+ainsi un suppl&eacute;ment et une confirmation pr&eacute;cieuse de la
+Table d'Abydos.</p>
+<p>Le 3 mars, au matin, nous arriv&acirc;mes &agrave; <i>Esn&eacute;h</i>,
+o&ugrave; nous f&ucirc;mes
+tr&egrave;s-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou
+gouverneur
+de la province; avec son aide, il nous fut permis d'&eacute;tudier le
+grand
+temple d'Esn&eacute;h, encombr&eacute; de coton, et qui, servant de
+magasin g&eacute;n&eacute;ral de
+cette production, a &eacute;t&eacute; cr&eacute;pi de limon du Nil,
+surtout &agrave; l'ext&eacute;rieur. On
+a &eacute;galement ferm&eacute; avec des murs de boue l'intervalle qui
+existe entre le
+premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a
+d&ucirc; se
+faire souvent une chandelle &agrave; la main, ou avec le secours de nos
+&eacute;chelles, afin de voir les bas-reliefs de plus pr&egrave;s.</p>
+<p>Malgr&eacute; tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il
+importait de
+savoir relativement &agrave; ce grand temple, sous les rapports
+mythologiques
+et historiques. Ce monument a &eacute;t&eacute; regard&eacute;,
+d'apr&egrave;s de simples
+conjectures &eacute;tablies sur une fa&ccedil;on particuli&egrave;re
+d'interpr&eacute;ter le
+zodiaque du plafond, comme le plus <i>ancien</i> monument de
+l'&Eacute;gypte:
+l'&eacute;tude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au
+contraire, le plus <i>moderne</i> de ceux qui existent encore en
+&Eacute;gypte; car
+les bas-reliefs qui le d&eacute;corent, et les hi&eacute;roglyphes
+surtout, sont d'un
+style tellement grossier et tourment&eacute; qu'on y aper&ccedil;oit au
+premier coup
+d'oeil le point extr&ecirc;me de la d&eacute;cadence de l'art. Les
+inscriptions
+hi&eacute;roglyphiques ne confirment que trop cet aper&ccedil;u: les
+masses de ce
+pronaos ont &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;es sous l'empereur <i>C&eacute;sar
+Tib&eacute;rius Claudius
+Germanicus</i> (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la
+d&eacute;dicace en grands hi&eacute;roglyphes. La corniche de la
+fa&ccedil;ade et le premier
+rang de colonnes ont &eacute;t&eacute; sculpt&eacute;s sous les
+empereurs <i>Vespasien</i> et
+<i>Titus</i>; la partie post&eacute;rieure du pronaos porte les
+l&eacute;gendes des
+empereurs <i>Antonin</i>, <i>Marc Aur&egrave;le</i> et <i>Commode</i>;
+quelques colonnes de
+l'int&eacute;rieur du pronaos furent d&eacute;cor&eacute;es de
+sculptures sous <i>Trajan</i>,
+<i>Hadrien</i> et <i>Antonin</i>; mais, &agrave; l'exception de
+quelques bas-reliefs de
+l'&eacute;poque de <i>Domitien</i>, tous ceux des parois de droite et
+de gauche du
+pronaos portent les images de <i>Septime S&eacute;v&egrave;re</i> et
+de G&Eacute;TA, que son fr&egrave;re
+Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en m&ecirc;me temps qu'il fit
+proscrire son nom dans tout l'empire; il para&icirc;t que cette
+proscription
+du tyran fut ex&eacute;cut&eacute;e &agrave; la lettre jusqu'au fond de
+la Th&eacute;ba&iuml;de, car les
+cartouches noms propres de l'empereur <i>G&eacute;ta</i> sont tous <i>martel&eacute;s</i>
+avec
+soin; mais ils ne l'ont pas &eacute;t&eacute; au point de
+m'emp&ecirc;cher de lire
+tr&egrave;s-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR
+C&Eacute;SAR G&Eacute;TA,
+<i>le directeur</i>.</p>
+<p>Je crois que l'on conna&icirc;t d&eacute;j&agrave; des inscriptions
+latines ou grecques dans
+lesquelles ce nom est martel&eacute;: voil&agrave; des l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques &agrave;
+ajouter &agrave; cette s&eacute;rie.</p>
+<p>Ainsi donc, l'antiquit&eacute; du pronaos d'Esn&eacute;h est
+incontestablement fix&eacute;e;
+sa construction ne remonte pas au del&agrave; de l'empereur Claude; et
+ses
+sculptures descendent jusqu'&agrave; <i>Caracalla</i>, et du nombre de
+celles-ci est
+le fameux zodiaque dont on a tant parl&eacute;.</p>
+<p>Ce qui reste du naos, c'est-&agrave;-dire le mur du fond du pronaos,
+est de
+l'&eacute;poque de <i>Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;piphane</i>, et
+cela encore est d'hier,
+comparativement &agrave; ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons
+faites
+derri&egrave;re le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement
+dit a
+&eacute;t&eacute; ras&eacute; jusqu'aux fondements.</p>
+<p>Cependant, que les amis de l'antiquit&eacute; des monuments de
+l'&Eacute;gypte se
+consolent: <i>Latopolis</i> ou plut&ocirc;t ESN&Eacute; (car ce nom se
+lit en hi&eacute;roglyphes
+sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple)
+n'&eacute;tait
+point un village aux grandes &eacute;poques pharaoniques;
+c'&eacute;tait une ville
+importante, orn&eacute;e de beaux monuments, et j'en ai
+d&eacute;couvert la preuve
+dans l'inscription des colonnes du pronaos.</p>
+<p>J'ai trouv&eacute; sur deux de ces colonnes, dont le f&ucirc;t est
+presque
+enti&egrave;rement couvert d'inscriptions hi&eacute;roglyphiques
+dispos&eacute;es
+verticalement, la notice des f&ecirc;tes qu'on c&eacute;l&eacute;brait
+annuellement dans le
+grand temple d'Esn&eacute;h. Une d'elles se rapportait &agrave; la
+comm&eacute;moration de
+la d&eacute;dicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III
+(<i>Moeris</i>); de plus il existe, et j'ai dessin&eacute; dans une
+petite rue
+d'Esn&eacute;h, au quartier de Che&iuml;k-Mohammed-Ebb&eacute;dri, un
+jambage de porte en
+tr&egrave;s-beau granit rose, portant une d&eacute;dicace du Pharaon
+Thouthmosis II,
+et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'<i>Esn&eacute;h</i>
+pharaonique. J'ai aussi trouv&eacute; &agrave; <i>Edfou</i> une pierre
+qui est le seul
+d&eacute;bris connu du temple qui existait dans cette ville avant le
+temple
+actuel b&acirc;ti sous les Lagides; l'ancien &eacute;tait encore de <i>Moeris</i>,
+et
+d&eacute;di&eacute;, comme le nouveau, au grand dieu <i>Har-Hat,
+seigneur d'</i>HATFOUH
+(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en
+Th&eacute;ba&iuml;de comme en
+Nubie, avait construit la plupart des &eacute;difices sacr&eacute;s,
+apr&egrave;s l'invasion
+des <i>Hykschos</i>, de la m&ecirc;me mani&egrave;re que les
+Ptol&eacute;m&eacute;es ont reb&acirc;ti ceux
+d'Ombos, d'Esn&eacute;h et d'Edfou, pour remplacer les temples <i>primitifs</i>
+d&eacute;truits pendant l'invasion persane.</p>
+<p>Le grand temple d'Esn&eacute;h &eacute;tait d&eacute;di&eacute;
+&agrave; l'une des plus grandes formes de
+la divinit&eacute;, &agrave; Chnouphis, qualifi&eacute; des titres
+NEV-EN-THO-SN&Eacute;, <i>seigneur
+du pays d'Esn&eacute;h, cr&eacute;ateur de l'univers, principe vital
+des essences
+divines, soutien de tous les mondes</i>, etc. A ce dieu sont
+associ&eacute;s la
+d&eacute;esse N&eacute;ith, repr&eacute;sent&eacute;e sous des formes
+diverses et sous les noms
+vari&eacute;s de <i>Menhi</i>, <i>Tn&eacute;bouaou</i>, etc., et le
+jeune H&acirc;ke, repr&eacute;sent&eacute; sous
+la forme d'un enfant, ce qui compl&egrave;te la Triade ador&eacute;e
+&agrave; Esn&eacute;h. J'ai
+ramass&eacute; une foule de d&eacute;tails tr&egrave;s-curieux sur les
+attributions de ces
+trois personnages auxquels &eacute;taient consacr&eacute;es les
+principales f&ecirc;tes et
+pan&eacute;gyries c&eacute;l&eacute;br&eacute;es annuellement &agrave;
+Esn&eacute;h. Le 23 du mois d'Hathyr, on
+c&eacute;l&eacute;brait la f&ecirc;te de la d&eacute;esse <i>Tn&eacute;bouaou</i>;
+celle de la d&eacute;esse <i>Menhi</i>
+avait lieu le 25 du m&ecirc;me mois; le 30, celle d'<i>Isis</i>,
+tertiaire des deux
+d&eacute;esses pr&eacute;cit&eacute;es. Le 1er de Cho&iuml;ak, on
+tenait une pan&eacute;gyrie (assembl&eacute;e
+religieuse) en l'honneur du jeune dieu H&acirc;ke, et ce m&ecirc;me
+jour avait lieu
+la pan&eacute;gyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier
+sacr&eacute; sculpt&eacute;
+sur l'une des colonnes du pronaos: &laquo;A la n&eacute;om&eacute;nie
+de
+Cho&iuml;ak, pan&eacute;gyries
+et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur
+d'Esn&eacute;h; on
+&eacute;tale tous les ornements sacr&eacute;s; on offre des pains, du
+vin et autres
+liqueurs, des boeufs et des oies; on pr&eacute;sente des collyres et
+des
+parfums au dieu Chnouphis et &agrave; la d&eacute;esse sa compagne,
+ensuite le lait &agrave;
+Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie &agrave;
+la
+d&eacute;esse Menhi, une oie &agrave; la d&eacute;esse N&eacute;ith,
+une oie &agrave; Osiris, une oie &agrave;
+Khons et &agrave; Th&ocirc;th, une oie aux dieux Phr&eacute;, Atmou,
+Thor&eacute;, ainsi qu'aux
+autres dieux ador&eacute;s dans le temple; on pr&eacute;sente ensuite
+des semences,
+des fleurs et des &eacute;pis de bl&eacute; au seigneur Chnouphis,
+souverain d'Esn&eacute;h,
+et on l'invoque en ces termes,&raquo; etc. Suit la pri&egrave;re
+prononc&eacute;e en cette
+occasion solennelle, et que j'ai copi&eacute;e, parce qu'elle
+pr&eacute;sente un grand
+int&eacute;r&ecirc;t mythologique.</p>
+<p>C'est aux m&ecirc;mes divinit&eacute;s qu'&eacute;tait
+d&eacute;di&eacute; le temple situ&eacute; au nord
+d'Esn&eacute;h, dans une magnifique plaine, jadis cultiv&eacute;e, mais
+aujourd'hui
+h&eacute;riss&eacute;e de broussailles qui nous
+d&eacute;chir&egrave;rent les jambes, lorsque, le 6
+mars au soir, nous all&acirc;mes le visiter, en faisant &agrave; pied
+une
+tr&egrave;s-longue course du Nil aux ruines, que nous trouv&acirc;mes
+tout
+nouvellement d&eacute;vast&eacute;es; ce temple n'est plus tel que la
+Commission
+d'&Eacute;gypte l'a laiss&eacute;; il n'en subsiste plus qu'une seule
+colonne, un
+petit pan de mur et le soubassement presque &agrave; fleur de terre:
+parmi les
+bas-reliefs subsistants j'en ai trouv&eacute; un
+d'&Eacute;verg&egrave;te Ier et de B&eacute;r&eacute;nice
+sa femme; j'ai reconnu les l&eacute;gendes de Philopator sur la
+colonne; celles
+d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en
+hi&eacute;roglyphes
+tout &agrave; fait barbares, les noms des empereurs Antonin et
+V&eacute;rus. Le hasard
+m'a fait d&eacute;couvrir, dans le soubassement ext&eacute;rieur de la
+partie gauche
+du temple, une s&eacute;rie de captifs repr&eacute;sentant des peuples
+vaincus (par
+&Eacute;verg&egrave;te Ier, selon toute apparence), et, &agrave; l'aide
+des ongles de nos
+Arabes, qui fouill&egrave;rent vaillamment malgr&eacute; les pierres et
+les plantes
+&eacute;pineuses, je parvins &agrave; copier une dizaine des
+inscriptions onomastiques
+de peuples grav&eacute;es sur l'esp&egrave;ce de bouclier
+attach&eacute; &agrave; la poitrine des
+vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir
+subjugu&eacute;es,
+j'ai lu les noms de l'<i>Arm&eacute;nie</i>, de la <i>Perse</i>, de la
+<i>Thrace</i> et de la
+<i>Mac&eacute;doine</i>; peut-&ecirc;tre encore s'agit-il des victoires
+d'un empereur
+romain: je n'ai rien trouv&eacute; d'assez conserv&eacute; aux environs
+pour &eacute;claircir
+ce doute.</p>
+<p>Le 7 mars au matin, nous f&icirc;mes une course p&eacute;destre dans
+l'int&eacute;rieur des
+terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille
+<i>Tuphium</i>, aujourd'hui <i>Ta&ocirc;ud</i>, situ&eacute;e sur la
+rive droite du fleuve,
+mais dans le voisinage de la cha&icirc;ne arabique et tout pr&egrave;s
+d'<i>Hermonthis</i>, qui est sur la rive oppos&eacute;e. L&agrave;
+existent deux ou trois
+salles d'un petit temple, habit&eacute;es par des fellahs ou par leurs
+bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs
+qui
+m'ont donn&eacute; le mythe du temple: on y adorait la Triade
+form&eacute;e de Mandou,
+de la d&eacute;esse Ritho et de leur fils Harphr&eacute;, celle
+m&ecirc;me du temple
+d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de <i>Tuphium</i>.</p>
+<p>A midi nous &eacute;tions &agrave; <i>Hermonthis</i>, dont j'ai
+parl&eacute; dans la lettre que
+j'&eacute;crivis apr&egrave;s avoir visit&eacute; ce lieu lorsque nous
+remontions le Nil pour
+aller &agrave; la seconde cataracte. Nous y pass&acirc;mes encore
+quelques heures
+pour copier quelques bas-reliefs et des l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques qui
+devaient compl&eacute;ter notre travail sur <i>Erment</i>,
+commenc&eacute; &agrave; notre premier
+passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un
+<i>mammisi</i> ou <i>eimisi</i> consacr&eacute; &agrave;
+l'accouchement de la d&eacute;esse <i>Ritho</i>,
+construit et sculpt&eacute;, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en
+comm&eacute;moration de la reine Cl&eacute;op&acirc;tre, fille
+d'Aul&eacute;t&egrave;s, lorsqu'elle mit au
+monde <i>C&eacute;sarion</i>, fils de Jules C&eacute;sar, lequel
+voulut &ecirc;tre le <i>Mandou</i> de
+la nouvelle d&eacute;esse <i>Ritho</i>, comme C&eacute;sarion en fut l'<i>Harphr&eacute;</i>.
+Du reste,
+c'&eacute;tait assez l'usage du dictateur romain de chercher &agrave;
+compl&eacute;ter la
+<i>Triade</i>, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme
+Cl&eacute;op&acirc;tre,
+avaient en elles quelque chose de divin, sans d&eacute;daigner pour
+cela les
+joies terrestres.</p>
+<p>Une courte distance nous s&eacute;parait de <i>Th&egrave;bes</i>,
+et nos coeurs &eacute;taient
+gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi
+de
+la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fra&icirc;ches,
+arriv&eacute;e &agrave; Louqsor, &agrave; mon adresse. C'&eacute;tait
+encore une courtoisie de
+notre digne consul g&eacute;n&eacute;ral, M. Drovetti, et nous avions
+h&acirc;te d'en
+profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extr&ecirc;me, nous
+arr&ecirc;ta
+pendant la nuit entre Hermonthis et Th&egrave;bes, o&ugrave; nous ne
+f&ucirc;mes rendus que
+le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.</p>
+<p>Notre petite escadre aborda au pied du quai antique
+d&eacute;chauss&eacute; par le
+Nil, et qui ne pourra longtemps encore d&eacute;fendre le palais de <i>Louqsor</i>,
+dont les derni&egrave;res colonnes touchent presque aux bords du
+fleuve. Ce
+quai est &eacute;videmment de deux &eacute;poques; le quai <i>&eacute;gyptien</i>
+primitif est en
+grandes briques cuites, li&eacute;es par un ciment d'une duret&eacute;
+extr&ecirc;me, et ses
+ruines forment d'&eacute;normes blocs de 15 &agrave; 18 pieds de large
+et de 25 &agrave; 30
+de longueur, semblables &agrave; des rochers inclin&eacute;s sur le
+fleuve au milieu
+duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de gr&egrave;s est d'une
+&eacute;poque
+tr&egrave;s-post&eacute;rieure; j'y ai remarqu&eacute; des pierres
+portant encore des
+fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant
+d'&eacute;difices
+d&eacute;molis.</p>
+<p>Notre travail sur <i>Louqsor</i> a &eacute;t&eacute; termin&eacute;
+(&agrave; tr&egrave;s-peu pr&egrave;s) avant de
+venir nous &eacute;tablir ici, &agrave; <i>Biban-el-Molouk</i>, et je
+suis en &eacute;tat de
+donner tous les d&eacute;tails n&eacute;cessaires sur l'&eacute;poque
+de la construction de
+toutes les parties qui composent ce grand &eacute;difice.</p>
+<p>Le fondateur du <i>palais de Louqsor</i>, ou plut&ocirc;t <i>des</i>
+palais de Louqsor a
+&eacute;t&eacute; le Pharaon <i>Am&eacute;nophis-Memnon</i>
+(Am&eacute;nothph III), de la XVIIIe
+dynastie. C'est ce prince qui a b&acirc;ti la s&eacute;rie
+d'&eacute;difices qui s'&eacute;tend du
+sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45
+pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore &agrave; ce
+r&egrave;gne.
+Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les
+salles int&eacute;rieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart
+intactes, on lit, en grands hi&eacute;roglyphes d'un relief
+tr&egrave;s-bas et d'un
+excellent travail, des d&eacute;dicaces faites au nom du roi
+Am&eacute;nophis. Je mets
+ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une id&eacute;e de
+toutes les
+autres, qui ne diff&egrave;rent que par quelques titres royaux de plus
+ou de
+moins.</p>
+<p>&laquo;La vie! l'H&ocirc;rus puissant et mod&eacute;r&eacute;,
+r&eacute;gnant par la justice,
+l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce
+que, grand par sa force, il a frapp&eacute; les Barbares; le roi
+SEIGNEUR DE
+JUSTICE, bien aim&eacute; du Soleil, le fils du Soleil
+AM&Eacute;NOPHIS, mod&eacute;rateur de
+la r&eacute;gion pure (l'&Eacute;gypte), a fait ex&eacute;cuter ces
+constructions consacr&eacute;es
+&agrave; son p&egrave;re Ammon, le dieu seigneur des trois zones de
+l'univers, dans
+l'Oph du midi; il les a fait ex&eacute;cuter en pierres dures et
+bonnes, afin
+d'&eacute;riger un &eacute;difice durable; c'est ce qu'a fait le fils
+du Soleil
+AM&Eacute;NOPHIS, ch&eacute;ri d'Ammon-Ra.&raquo;</p>
+<p>Ces inscriptions l&egrave;vent donc toute esp&egrave;ce de doute sur
+l'&eacute;poque pr&eacute;cise
+de la construction et de la d&eacute;coration de cette partie de
+Louqsor; mes
+inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques
+expliqu&eacute;es par M. Letronne, et qu'on a chican&eacute;es si mal
+&agrave; propos; je
+puis lui annoncer &agrave; ce sujet que je lui porterai les <i>inscriptions
+d&eacute;dicatoires &eacute;gyptiennes</i> des temples de <i>Philae</i>,
+d'<i>Ombos</i> et de
+<i>Dend&eacute;rah</i>, o&ugrave; le verbe <i>construire</i> ne manque
+jamais.</p>
+<p>Les bas-reliefs qui d&eacute;corent le palais d'<i>Am&eacute;nophis</i>
+sont, en g&eacute;n&eacute;ral,
+relatifs &agrave; des actes religieux faits par ce prince aux grandes
+divinit&eacute;s
+de cette portion de Th&egrave;bes, qui &eacute;taient: 1&deg; Ammon-Ra,
+le dieu supr&ecirc;me de
+l'&Eacute;gypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement &agrave;
+Th&egrave;bes, sa
+ville &eacute;ponyme; 2&deg; sa forme secondaire, Ammon-Ra
+g&eacute;n&eacute;rateur, mystiquement
+surnomm&eacute; <i>le mari de sa m&egrave;re</i>, et
+repr&eacute;sent&eacute; sous une forme priapique;
+c'est le dieu <i>Pan</i> &eacute;gyptien, mentionn&eacute; dans les
+&eacute;crivains grecs; 3&deg; la
+d&eacute;esse <i>Thamoun</i> ou <i>Tamon</i>, c'est-&agrave;-dire <i>Ammon
+femelle</i>, une des
+formes de N&eacute;ith, consid&eacute;r&eacute;e comme compagne d'Ammon
+g&eacute;n&eacute;rateur; 4&deg; la
+d&eacute;esse Mouth, la grand'm&egrave;re divine, compagne d'Ammon-Ra;
+5&deg; et 6&deg; les
+jeunes dieux Khous et Harka, qui compl&egrave;tent les deux grandes
+Triades
+ador&eacute;es &agrave; Th&egrave;bes, savoir:</p>
+<span style="margin-left: 0.75em;"></span>
+<table style="text-align: left; width: 60%; height: 20%;">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span
+ style="margin-left: 0.75em;"><i>P&egrave;res.</i></span></big></big></td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span
+ style="margin-left: 0.75em;"><i>M&egrave;res.</i> </span></big></big></td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span
+ style="margin-left: 0.75em;"><i>Fils.</i></span></big></big></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span
+ style="margin-left: 1em;">Ammon-Ra.&nbsp; </span></big></big></td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span
+ style="margin-left: 1em;">Mouth</span></big></big></td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span
+ style="margin-left: 1em;">Khons</span></big></big></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Ammon
+g&eacute;n&eacute;rateur.</big></big></td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Thamoun.</big></big></td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Harka.</big></big></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<span style="margin-left: 0.75em;">&nbsp; <i></i></span><br>
+<span style="margin-left: 1em;"></span><br>
+<p>Le Pharaon est repr&eacute;sent&eacute; faisant des offrandes,
+quelquefois
+tr&egrave;s-riches, &agrave; ces diff&eacute;rentes divinit&eacute;s,
+ou accompagnant leurs <i>bari</i>
+ou arches sacr&eacute;es, port&eacute;es processionnellement par des
+pr&ecirc;tres.
+</p>
+<p>Mais j'ai trouv&eacute; et fait dessiner dans deux des salles du
+palais une
+s&eacute;rie de bas-reliefs plus int&eacute;ressants encore et relatifs
+&agrave; la personne
+m&ecirc;me du fondateur. Voici un mot sur les principaux.</p>
+<p>Le dieu Thoth annon&ccedil;ant &agrave; la reine <i>Tmauhemva</i>,
+femme du Pharaon
+<i>Thouthmosis IV</i>, qu'Ammon g&eacute;n&eacute;rateur lui a
+accord&eacute; un fils.</p>
+<p>La m&ecirc;me reine, dont l'&eacute;tat de grossesse est visiblement
+exprim&eacute;,
+conduite par Chnouphis et Hath&ocirc;r (V&eacute;nus) vers la chambre
+d'enfantement
+(le <i>mammisi</i>); cette m&ecirc;me princesse plac&eacute;e sur un
+lit, mettant au monde
+le roi <i>Am&eacute;nophis</i>; des femmes soutiennent la gisante, et
+des g&eacute;nies
+divins, rang&eacute;s sous le lit, &eacute;l&egrave;vent
+l'embl&egrave;me de la vie vers le
+nouveau-n&eacute;.&#8212;La reine nourrissant le jeune prince.&#8212;Le dieu Nil
+peint en
+<i>bleu</i> (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en <i>rouge</i>
+(le
+temps de l'inondation), pr&eacute;sentant le petit Am&eacute;nophis,
+ainsi que le
+petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinit&eacute;s
+de
+Th&egrave;bes.&#8212;Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le
+caresse.&#8212;Le
+jeune roi institu&eacute; par Ammon-Ra; les d&eacute;esses protectrices
+de la haute et
+de la basse &Eacute;gypte lui offrant les couronnes, embl&egrave;mes de
+la domination
+sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom,
+c'est-&agrave;-dire
+son pr&eacute;nom royal, <i>Soleil seigneur de justice et de
+v&eacute;rit&eacute;</i>, qui, sur
+les monuments, le distingue de tous les autres <i>Am&eacute;nophis</i>.</p>
+<p>L'une des derni&egrave;res salles du palais, d'un caract&egrave;re
+plus religieux que
+toutes les autres, et qui a d&ucirc; servir de chapelle royale ou de
+sanctuaire, n'est d&eacute;cor&eacute;e que d'adorations aux deux
+Triades de Th&egrave;bes
+par Am&eacute;nophis; et dans cette salle, dont le plafond existe
+encore, on
+trouve un second sanctuaire embo&icirc;t&eacute; dans le premier, et
+dont voici la
+d&eacute;dicace, qui en donne tr&egrave;s-clairement l'&eacute;poque,
+tout &agrave; fait r&eacute;cente en
+comparaison de celle du grand sanctuaire: &laquo;Restauration de
+l'&eacute;difice
+faite par le roi (ch&eacute;ri de Phr&eacute;, approuv&eacute; par
+Ammon), le fils du
+Soleil, seigneur des diad&egrave;mes, Alexandre, en l'honneur de son
+p&egrave;re
+Ammon-Ra, gardien des r&eacute;gions des Oph (Th&egrave;bes); il a fait
+construire le
+sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes &agrave; la place de
+celui qui
+avait &eacute;t&eacute; fait sous la majest&eacute; du roi Soleil,
+seigneur de justice, le
+fils du Soleil AM&Eacute;NOPHIS, mod&eacute;rateur de la r&eacute;gion
+pure.&raquo;</p>
+<p>Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement &agrave; l'origine de
+la
+domination des Grecs en &Eacute;gypte, au r&egrave;gne d'Alexandre,
+fils d'Alexandre
+le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage
+enfantin
+du roi, repr&eacute;sent&eacute;, &agrave; l'ext&eacute;rieur comme a
+l'int&eacute;rieur de ce petit
+&eacute;difice, adorant les Triades th&eacute;baines. Dans un de ces
+bas-reliefs, la
+d&eacute;esse Thamoun est remplac&eacute;e par la <i>ville de
+Th&egrave;bes</i> personnifi&eacute;e sous
+la forme d'une femme, avec cette l&eacute;gende:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que dit Th&egrave;bes (Toph), la grande rectrice du
+monde:
+Nous avons
+mis en ta puissance toutes les contr&eacute;es (les nomes); nous
+t'avons donn&eacute;
+K&Eacute;M&Eacute; (l'&Eacute;gypte), terre nourrici&egrave;re.&raquo;</p>
+<p>La d&eacute;esse Th&egrave;bes adresse ces paroles au jeune roi
+Alexandre, auquel
+Ammon g&eacute;n&eacute;rateur dit en m&ecirc;me temps: &laquo;Nous
+accordons
+que les &eacute;difices que
+tu &eacute;l&egrave;ves soient aussi durables que le firmament.&raquo;</p>
+<p>On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais
+d'Am&eacute;nophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant
+que sous
+le rapport de la singularit&eacute;. Dans une salle qui
+pr&eacute;c&egrave;de le sanctuaire,
+existe une pierre d'architrave qui, ayant &eacute;t&eacute;
+renouvel&eacute;e sous un
+Ptol&eacute;m&eacute;e et orn&eacute;e d'une inscription, produit, en
+lisant les caract&egrave;res
+qu'elle porte, une d&eacute;dicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point
+inqui&eacute;t&eacute;
+des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la
+d&eacute;dicace
+primitive; la voici:</p>
+<p>1re <i>pierre moderne</i>. &laquo;Restauration de l'&eacute;difice
+faite
+par le roi
+Ptol&eacute;m&eacute;e, toujours vivant, aim&eacute; de Ptha.&raquo;&#8212;2e
+<i>pierre
+antique</i>. &laquo;Monde,
+le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Am&eacute;nophis, a
+fait
+ex&eacute;cuter ces constructions en l'honneur de son p&egrave;re
+Ammon, etc.&raquo;</p>
+<p>L'ancienne pierre, remplac&eacute;e par le Lagide, portait la
+l&eacute;gende: &laquo;L'Aro&euml;ris puissant, etc., seigneur du
+monde, etc.&raquo; On ne s'est
+point
+inqui&eacute;t&eacute; si la nouvelle l&eacute;gende se liait ou non
+avec l'ancienne.</p>
+<p>C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les
+travaux
+du r&egrave;gne d'Am&eacute;nophis, sous lequel ont cependant encore
+&eacute;t&eacute; d&eacute;cor&eacute;es la
+deuxi&egrave;me et la septi&egrave;me des deux rang&eacute;es, en
+allant du midi au nord. Les
+bas-reliefs appartiennent au r&egrave;gne du roi <i>H&ocirc;rus</i>,
+fils d'Am&eacute;nophis, et
+les quatre derni&egrave;res au r&egrave;gne suivant.</p>
+<p>Toute la partie nord des &eacute;difices de Louqsor est d'une autre
+&eacute;poque, et
+formait un monument particulier, quoique li&eacute; par la grande
+colonnade &agrave;
+l'<i>Am&eacute;nophion</i> ou palais d'Am&eacute;nophis. C'est &agrave;
+Rhams&egrave;s le Grand
+(S&eacute;sostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu
+l'intention, non
+pas d'embellir le palais d'Am&eacute;nophis, son anc&ecirc;tre, mais de
+construire un
+&eacute;difice distinct, ce qui r&eacute;sulte &eacute;videmment de la
+d&eacute;dicace suivante,
+sculpt&eacute;e en grands hi&eacute;roglyphes au-dessous de la corniche
+du pyl&ocirc;ne, et
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;e sur les architraves de toutes les
+colonnades que les cahuttes
+modernes n'ont pas encore ensevelies.</p>
+<p>&laquo;La vie! l'Aro&euml;ris, enfant d'Ammon, le ma&icirc;tre de la
+r&eacute;gion sup&eacute;rieure et
+de la r&eacute;gion inf&eacute;rieure, deux fois aimable, l'H&ocirc;rus
+plein de force,
+l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de v&eacute;rit&eacute;,
+approuv&eacute; par Phr&eacute;), le
+fils pr&eacute;f&eacute;r&eacute; du roi des dieux, qui, assis sur le
+tr&ocirc;ne de son p&egrave;re,
+domine sur la terre, a fait ex&eacute;cuter ces constructions en
+l'honneur de
+son p&egrave;re, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce
+Rhamess&eacute;ion dans la
+ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil
+(le fils ch&eacute;ri d'Ammon-Rhams&egrave;s), vivificateur &agrave;
+toujours.&raquo;</p>
+<p>C'est donc ici un monument particulier, distinct de
+l'Am&eacute;nophion, et
+cela explique tr&egrave;s-bien pourquoi ces deux grands &eacute;difices
+ne sont pas
+sur le m&ecirc;me alignement, d&eacute;faut choquant remarqu&eacute;
+par tous les voyageurs,
+qui supposaient &agrave; tort que toutes ces constructions
+&eacute;taient du m&ecirc;me
+temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.</p>
+<p>C'est devant le pyl&ocirc;ne nord du <i>Rhams&eacute;ion </i>de
+Louqsor que s'&eacute;l&egrave;vent les
+deux c&eacute;l&egrave;bres ob&eacute;lisques de granit rose, d'un
+travail si pur et d'une si
+belle conservation. Ces deux masses &eacute;normes, v&eacute;ritables
+joyaux de plus
+de 70 pieds de hauteur, ont &eacute;t&eacute; &eacute;rig&eacute;es
+&agrave; cette place par Rhams&egrave;s le
+Grand, qui a voulu en d&eacute;corer son <i>Rhamess&eacute;ion</i>,
+comme cela est dit
+textuellement dans l'inscription hi&eacute;roglyphique de
+l'ob&eacute;lisque de
+gauche, face nord, colonne m&eacute;diale, que voici: &laquo;Le
+Seigneur du
+monde,
+Soleil gardien de la v&eacute;rit&eacute; (ou justice), approuv&eacute;
+par Phr&eacute;, a fait
+ex&eacute;cuter cet &eacute;difice en l'honneur de son p&egrave;re
+Ammon-Ra, et il lui a
+&eacute;rig&eacute; ces deux grands ob&eacute;lisques de pierre, devant
+le Rhamess&eacute;ion de la
+ville d'Ammon.&raquo;</p>
+<p>Je poss&egrave;de des copies exactes de ces deux beaux
+monolithes<a name="retour_texte_note_2"></a><a href="#Note_2">[2]</a>.
+Je les ai prises avec un soin
+extr&ecirc;me, en
+corrigeant les
+erreurs des gravures d&eacute;j&agrave; connues, et en les
+compl&eacute;tant par les fouilles
+que nous avons faites jusqu'&agrave; la base des ob&eacute;lisques.
+Malheureusement il
+est impossible d'avoir la fin de la face est de l'ob&eacute;lisque de
+droite,
+et de la face ouest de l'ob&eacute;lisque de gauche: il aurait fallu
+abattre
+pour cela quelques maisons de terre et faire d&eacute;m&eacute;nager
+plusieurs pauvres
+familles de fellahs.</p>
+<p>Je n'entre pas dans de plus grands d&eacute;tails sur le contenu des
+l&eacute;gendes
+des deux ob&eacute;lisques. On sait d&eacute;j&agrave; que, loin de
+renfermer, comme on l'a
+cru si longtemps, de grands myst&egrave;res religieux, de hautes
+sp&eacute;culations
+philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des
+le&ccedil;ons d'astronomie, ce sont tout simplement des
+d&eacute;dicaces, plus ou
+moins fastueuses, des &eacute;difices devant lesquels
+s'&eacute;l&egrave;vent les monuments
+de ce genre. Je passe donc &agrave; la description des pyl&ocirc;nes,
+qui sont d'un
+bien autre int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+<p>L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de
+sculptures d'un tr&egrave;s-bon style, sujets tous militaires et
+compos&eacute;s de
+plusieurs centaines de personnages. <i>Massif de droite</i>: le roi
+Rhams&egrave;s
+le Grand, assis sur son tr&ocirc;ne au milieu de son camp,
+re&ccedil;oit les chefs
+militaires et des envoy&eacute;s &eacute;trangers; d&eacute;tails du
+camp, bagages, tentes,
+fourgons, etc., etc.; en dehors, l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne est
+rang&eacute;e en
+bataille; chars de guerre &agrave; l'avant, &agrave; l'arri&egrave;re
+et sur les flancs; au
+centre, les fantassins r&eacute;guli&egrave;rement form&eacute;s en
+carr&eacute;s. <i>Massif de
+gauche</i>: bataille sanglante, d&eacute;faite des ennemis, leur
+poursuite,
+passage d'un fleuve, prise d'une ville; on am&egrave;ne ensuite les
+prisonniers.</p>
+<p>Voil&agrave; le sujet g&eacute;n&eacute;ral de ces deux tableaux,
+d'environ 50 pieds chacun;
+nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions
+entrem&ecirc;l&eacute;es aux sc&egrave;nes militaires. Les grands
+textes relatifs &agrave; cette
+campagne de S&eacute;sostris sont au-dessous des bas-reliefs.
+Malheureusement
+il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des
+copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des
+lignes
+encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du
+r&egrave;gne du
+conqu&eacute;rant, et que la bataille s'&eacute;tait donn&eacute;e le 5
+du mois d'&Eacute;piphi. Ces
+dates me prouvent qu'il s'agit ici de la m&ecirc;me guerre que celle
+dont on a
+sculpt&eacute; les &eacute;v&eacute;nements sur la paroi droite du
+grand monument
+d'<i>Ibsamboul</i>, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille
+figur&eacute;e dans ce dernier temple est aussi du mois
+d'&Eacute;piphi, mais du 9 et
+non pas du 5. Il s'agit donc &eacute;videmment de deux affaires de la
+m&ecirc;me
+campagne. Les peuples que les &Eacute;gyptiens avaient &agrave;
+combattre sont des
+Asiatiques, qu'&agrave; leur costume on peut reconna&icirc;tre pour des
+Bactriens,
+des M&egrave;des et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est
+express&eacute;ment
+nomm&eacute; (<i>Nahara&iuml;na-Kah</i>, le pays de Nahara&iuml;na, la
+M&eacute;sopotamie) dans les
+inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contr&eacute;es de Sch&ocirc;t,
+Robschi,
+Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher n&eacute;cessairement
+dans la
+g&eacute;ographie primitive de l'Asie occidentale.</p>
+<p>Les ob&eacute;lisques, les quatre colonnes, le pyl&ocirc;ne, et le
+vaste p&eacute;ristyle ou
+cour environn&eacute;e de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce
+qui
+reste du Rhamess&eacute;ion de la rive droite, et on lit <i>partout</i>
+les
+d&eacute;dicaces de Rhams&egrave;s le Grand, deux seuls points
+except&eacute;s de ce grand
+&eacute;difice. Il para&icirc;t, en effet, que vers le huiti&egrave;me
+si&egrave;cle avant J.-C.,
+l'ancienne d&eacute;coration de la grande porte situ&eacute;e entre ces
+deux massifs
+du pyl&ocirc;ne &eacute;tait, par une cause quelconque, en fort mauvais
+&eacute;tat, et
+qu'on en refit les masses enti&egrave;rement &agrave; neuf; les
+bas-reliefs de Rhams&egrave;s
+le Grand furent alors remplac&eacute;s par de nouveaux, qui existent
+encore et
+qui repr&eacute;sentent le chef de la XXIVe dynastie, le
+conqu&eacute;rant &eacute;thiopien
+<i>Sabaco</i> ou Sabacon, qui, pendant de longues ann&eacute;es,
+gouverna l'&Eacute;gypte
+avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutum&eacute;es aux
+dieux
+protecteurs du palais et de la ville de Th&egrave;bes. Ces bas-reliefs,
+sur
+lesquels on voit le nom du roi, qui est &eacute;crit <i>Schabak</i> et
+qu'on y lit
+tr&egrave;s-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler &agrave;
+une &eacute;poque
+fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont tr&egrave;s-curieux aussi
+sous le
+rapport du style. Les figures en sont fortes et
+tr&egrave;s-accus&eacute;es, avec les
+muscles vigoureusement prononc&eacute;s, sans qu'elles aient pour cela
+la
+lourdeur des sculptures du temps des Ptol&eacute;m&eacute;es et des
+Romains. Ce sont,
+au reste, les seules sculptures de ce r&egrave;gne que j'aie
+rencontr&eacute;es en
+&Eacute;gypte.</p>
+<p>Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu
+&eacute;galement lieu
+au Rhamess&eacute;ion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le
+chapiteau de la premi&egrave;re colonne gauche du p&eacute;ristyle ont
+&eacute;t&eacute; renouvel&eacute;s
+sous Ptol&eacute;m&eacute;e Philopator, et l'on n'a pas manqu&eacute;
+de sculpter sur
+l'architrave l'inscription suivante: &laquo;Restauration de
+l'&eacute;difice,
+faite
+par le roi Ptol&eacute;m&eacute;e toujours vivant, ch&eacute;ri d'Isis
+et de Phtha, et par la
+dominatrice du monde, Arsino&eacute;, dieux Philopatores aim&eacute;s
+par Ammon-Ra,
+roi des dieux.&raquo;</p>
+<p>Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de
+Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun, que l'on remarque en dehors du
+Rhamess&eacute;ion, du c&ocirc;t&eacute; de
+l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu &agrave; un
+&eacute;difice contigu et
+sans liaison r&eacute;elle avec le monument de S&eacute;sostris.</p>
+<p>Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je
+parlerai,
+dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois th&eacute;bains que
+nous
+exploitons dans ce moment ... Adieu.</p>
+<p>P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant
+partir
+ce matin m&ecirc;me pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25;
+toujours
+bonne sant&eacute; et bon courage. Je donne ce soir &agrave; nos
+compagnons une f&ecirc;te
+dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousire&iuml;; nous y
+oublierons
+la st&eacute;rilit&eacute; et le voisinage de la seconde cataracte,
+o&ugrave; nous avions &agrave;
+peine du pain &agrave; manger. La ch&egrave;re ne r&eacute;pondra pas
+&agrave; la magnificence du
+local, mais on fera l'impossible pour n'&ecirc;tre pas trop au-dessous.
+Je
+voulais offrir &agrave; notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et
+qui devait
+ajouter aux plaisirs de la r&eacute;union; c'&eacute;tait un morceau de
+jeune
+crocodile mis &agrave; la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on
+m'en
+apport&acirc;t un tu&eacute; d'hier matin; mais j'ai jou&eacute; de
+malheur, la pi&egrave;ce de
+crocodile s'est g&acirc;t&eacute;e: nous n'y perdrons vraisemblablement
+qu'une bonne
+indigestion chacun.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TREIZIEME_LETTRE"></a>
+<h2>TREIZI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes (Biban-el-Molouk),
+le 26 mai 1829.</small></p>
+<p>Les d&eacute;tails topographiques donn&eacute;s par Strabon ne
+permettent point de
+chercher ailleurs que dans la vall&eacute;e de <i>Biban-el-Molouk</i>
+l'emplacement
+des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vall&eacute;e, qu'on
+veut
+enti&egrave;rement d&eacute;river de l'arabe en le traduisant par <i>les
+portes des
+rois</i>, mais qui est &agrave; la fois une corruption et une
+traduction de
+l'ancien nom &eacute;gyptien <i>Biban-Ou-r&ocirc;ou</i> (les
+hypog&eacute;es des rois), comme l'a
+fort bien dit M. Silvestre de Sacy, l&egrave;verait d'ailleurs toute
+esp&egrave;ce de
+dout&eacute; &agrave; ce sujet. C'&eacute;tait la <i>n&eacute;cropole
+royale</i>, et on avait choisi un
+lieu parfaitement convenable &agrave; cette triste destination, une
+vall&eacute;e
+aride; encaiss&eacute;e par de tr&egrave;s-hauts roch&eacute;s
+coup&eacute;s &agrave; pic, ou par des
+montagnes en pleine d&eacute;composition, offrant presque toutes de
+larges
+fentes occasionn&eacute;es soit par l'extr&ecirc;me chaleur, soit par
+des
+&eacute;boulements int&eacute;rieurs, et dont les croupes sont
+parsem&eacute;es de bandes
+noires, comme si elles eussent &eacute;t&eacute; br&ucirc;l&eacute;es
+en partie; aucun animal
+vivant ne fr&eacute;quente cette vall&eacute;e de mort: je ne compte
+point les
+mouches, les renards, les loups et les hy&egrave;nes, parce que c'est
+notre
+s&eacute;jour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient
+attir&eacute;
+ces quatre esp&egrave;ces affam&eacute;es.</p>
+<p>En entrant dans la partie la plus recul&eacute;e de cette
+vall&eacute;e, par une
+ouverture &eacute;troite &eacute;videmment faite de main d'homme, et
+offrant encore
+quelques l&eacute;gers restes de sculptures &eacute;gyptiennes, on voit
+bient&ocirc;t au
+pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carr&eacute;es,
+encombr&eacute;es
+pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la
+d&eacute;coration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent
+entr&eacute;e dans
+les <i>tombeaux des rois</i>. Chaque tombeau a la sienne, car jadis
+aucun ne
+communiquait avec l'autre; ils &eacute;taient tous isol&eacute;s: ce
+sont les
+chercheurs de tr&eacute;sors, anciens ou modernes, qui ont
+&eacute;tabli quelques
+communications forc&eacute;es.</p>
+<p>Il me tardait, en arrivant &agrave; Biban-el-Molouk, de m'assurer
+que ces
+tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux
+conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent
+creus&eacute;s), &eacute;taient bien, comme je l'avais d&eacute;duit
+d'avance de plusieurs
+consid&eacute;rations, ceux de rois appartenant <i>tous &agrave; des
+dynasties
+th&eacute;baines</i>, c'est-&agrave;-dire &agrave; des princes, dont <i>la
+famille &eacute;tait
+originaire de Th&egrave;bes</i>. L'examen rapide que je fis alors de
+ces
+excavations avant de monter &agrave; la seconde cataracte, et le
+s&eacute;jour de
+plusieurs mois que j'y ai fait &agrave; mon retour, m'ont pleinement
+convaincu
+que ces hypog&eacute;es ont renferm&eacute; les corps des rois des
+XVIIIe, XIXe et XXe
+dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties <i>diospolitaines</i>
+ou <i>th&eacute;baines</i>. Ainsi, j'y ai trouv&eacute; d'abord les
+tombeaux de six des
+rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous,
+Am&eacute;nophis-Memnon,
+inhum&eacute; &agrave; part dans la vall&eacute;e isol&eacute;e de
+l'ouest.</p>
+<p>Viennent ensuite le tombeau de Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun et ceux
+de six autres
+Pharaons, successeurs de Me&iuml;amoun et appartenant &agrave; la XIXe
+ou &agrave; la XXe
+dynastie.</p>
+<p>On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le
+choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait
+creuser la sienne sur le point o&ugrave; il croyait rencontrer une
+veine de
+pierre convenable &agrave; sa s&eacute;pulture et &agrave;
+l'immensit&eacute; de l'excavation
+projet&eacute;e. Il est difficile de se d&eacute;fendre d'une certaine
+surprise
+lorsque, apr&egrave;s avoir pass&eacute; sous une porte assez simple,
+on entre dans de
+grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement
+soign&eacute;es, conservant en grande partie l'&eacute;clat des plus
+vives couleurs,
+et conduisant successivement &agrave; des salles soutenues par des
+piliers
+encore plus riches de d&eacute;corations, jusqu'&agrave; ce qu'on
+arrive enfin &agrave; la
+salle principale, celle que les &Eacute;gyptiens nommaient la <i>salle
+dor&eacute;e</i>,
+plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la
+momie du roi dans un &eacute;norme sarcophage de granit. Les plans de
+ces
+tombeaux, publi&eacute;s par la Commission d'&Eacute;gypte, donnent une
+id&eacute;e exacte
+de l'&eacute;tendue de ces excavations et du travail immense qu'elles
+ont co&ucirc;t&eacute;
+pour les ex&eacute;cuter au pic et au ciseau. Les vall&eacute;es sont
+presque toutes
+encombr&eacute;es de collines form&eacute;es par les petits
+&eacute;clats de pierre provenant
+des effrayants travaux ex&eacute;cut&eacute;s dans le sein de la
+montagne.</p>
+<p>Je ne puis tracer ici une description d&eacute;taill&eacute;e de ces
+tombeaux;
+plusieurs mois m'ont &agrave; peine suffi pour r&eacute;diger une
+notice un peu
+d&eacute;taill&eacute;e des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment
+et pour copier
+les inscriptions les plus int&eacute;ressantes. Je donnerai cependant
+une id&eacute;e
+g&eacute;n&eacute;rale de ces monuments par la description rapide et
+tr&egrave;s-succincte de
+l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhams&egrave;s, fils et successeur
+de
+Me&iuml;amoun. La d&eacute;coration des tombeaux royaux &eacute;tait
+syst&eacute;matis&eacute;e, et ce
+que l'on trouve dans l'un repara&icirc;t dans presque tous les autres,
+&agrave;
+quelques exceptions pr&egrave;s, comme je le dirai plus bas.</p>
+<p>Le bandeau de la porte d'entr&eacute;e est orn&eacute; d'un
+bas-relief (le m&ecirc;me sur
+toutes les premi&egrave;res portes des tombeaux royaux), qui n'est au
+fond que
+la <i>pr&eacute;face,</i> ou plut&ocirc;t le r&eacute;sum&eacute; de
+toute la d&eacute;coration des tombes
+pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil
+&agrave;
+t&ecirc;te de b&eacute;lier, c'est-&agrave;-dire le soleil couchant
+entrant dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re inf&eacute;rieur, et ador&eacute; par le roi
+&agrave; genoux; &agrave; la droite du
+disque, c'est-&agrave;-dire &agrave; l'orient, est la d&eacute;esse
+Nephthys, et &agrave; la gauche
+(occident) la d&eacute;esse Isis, occupant les deux
+extr&eacute;mit&eacute;s de la course du
+dieu dans l'h&eacute;misph&egrave;re sup&eacute;rieur: &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; du Soleil et dans le disque,
+on a sculpt&eacute; un grand scarab&eacute;e qui est ici, comme
+ailleurs, le symbole
+de la r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration ou des renaissances
+successives: le roi est
+agenouill&eacute; sur la montagne c&eacute;leste, sur laquelle portent
+aussi les pieds
+des deux d&eacute;esses.</p>
+<p>Le sens g&eacute;n&eacute;ral de cette composition se rapporte au
+roi d&eacute;funt: pendant
+sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient &agrave;
+l'occident, le
+roi devait &ecirc;tre le vivificateur, l'illuminateur de
+l'&Eacute;gypte, et la
+source de tous les biens physiques et moraux n&eacute;cessaires
+&agrave; ses
+habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement compar&eacute;
+au
+soleil se couchant et descendant vers le t&eacute;n&eacute;breux
+h&eacute;misph&egrave;re inf&eacute;rieur,
+qu'il doit parcourir pour rena&icirc;tre de nouveau &agrave; l'orient,
+et rendre la
+lumi&egrave;re et la vie au monde sup&eacute;rieur (celui que nous
+habitons), de la
+m&ecirc;me mani&egrave;re que le roi d&eacute;funt devait
+rena&icirc;tre aussi, soit pour
+continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde
+c&eacute;leste et
+&ecirc;tre absorb&eacute; dans le sein d'Ammon, le p&egrave;re
+universel.</p>
+<p>Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures
+est
+pass&eacute; pour la vieille &Eacute;gypte; tout cela r&eacute;sulte de
+l'ensemble des
+l&eacute;gendes qui couvrent les tombes royales.</p>
+<p>Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans
+ses
+deux &eacute;tats pendant les deux parties du jour, est la clef ou
+plut&ocirc;t le
+motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va
+le voir, que le d&eacute;veloppement successif.</p>
+<p>Dans le tableau d&eacute;crit est toujours une l&eacute;gende
+dont suit la traduction
+litt&eacute;rale: &laquo;Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti
+(r&eacute;gion
+occidentale, habit&eacute;e par les morts): Je t'ai accord&eacute; une
+demeure dans la
+montagne sacr&eacute;e de l'Occident, comme aux autres dieux grands
+(les rois
+ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs), &agrave; toi Osirien, roi seigneur du
+monde, Rhams&egrave;s, etc.,
+encore vivant.&raquo;</p>
+<p>Cette derni&egrave;re expression prouverait, s'il en &eacute;tait
+besoin, que les
+tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail
+fort long, &eacute;taient commenc&eacute;s de leur vivant, et que l'un
+des premiers
+soins de tout roi &eacute;gyptien fut, conform&eacute;ment &agrave;
+l'esprit bien connu de
+cette singuli&egrave;re nation, de s'occuper incessamment de
+l'ex&eacute;cution du
+monument s&eacute;pulcral qui devait &ecirc;tre son dernier asile.</p>
+<p>C'est ce que d&eacute;montre encore mieux le premier bas-relief
+qu'on trouve
+toujours &agrave; la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce
+tableau avait
+&eacute;videmment pour but de rassurer le roi vivant sur le
+f&acirc;cheux augure qui
+semblait r&eacute;sulter pour lui du creusement de sa tombe au moment
+o&ugrave; il
+&eacute;tait plein de vie et de sant&eacute;: ce tableau montre en
+effet le Pharaon en
+costume royal, se pr&eacute;sentant au dieu Phr&eacute; &agrave;
+t&ecirc;te d'&eacute;pervier,
+c'est-&agrave;-dire au soleil dans tout l'&eacute;clat de sa course
+(&agrave; l'heure de
+midi), lequel adresse &agrave; son repr&eacute;sentant sur la terre ces
+paroles
+consolantes:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que dit Phr&eacute;, dieu grand, seigneur du ciel:
+Nous
+t'accordons
+une longue s&eacute;rie de jours pour r&eacute;gner sur le monde et
+exercer les
+attributions royales d'H&ocirc;rus sur la terre.&raquo;</p>
+<p>Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit
+&eacute;galement de
+magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le
+d&eacute;tail des privil&egrave;ges qui lui sont r&eacute;serv&eacute;s
+dans les r&eacute;gions c&eacute;lestes;
+il semble qu'on ait plac&eacute; ici ces l&eacute;gendes comme pour
+rendre plus douce
+la pente toujours trop rapide qui conduit &agrave; la salle du
+sarcophage.</p>
+<p>Imm&eacute;diatement apr&egrave;s ce tableau, sorte de
+pr&eacute;caution oratoire assez
+d&eacute;licate, on aborde plus franchement la question par un tableau
+symbolique, le disque du soleil Crioc&eacute;phale, parti de l'Orient,
+et
+avan&ccedil;ant vers la fronti&egrave;re de l'Occident, qui est
+marqu&eacute;e par un
+crocodile, embl&egrave;me des t&eacute;n&egrave;bres, et dans
+lesquelles le dieu et le roi
+vont entrer chacun &agrave; sa mani&egrave;re. Suit
+imm&eacute;diatement un tr&egrave;s-long texte,
+contenant les noms des soixante-quinze par&egrave;dres du soleil dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re inf&eacute;rieur, et des invocations
+&agrave; ces divinit&eacute;s du troisi&egrave;me
+ordre, dont chacune pr&eacute;side &agrave; l'une des soixante-quinze
+subdivisions du
+monde inf&eacute;rieur, qu'on nommait KELL&Eacute;, <i>demeure qui
+enveloppe, enceinte,
+zone</i>.</p>
+<p>Une petite salle, qui succ&egrave;de ordinairement &agrave; ce
+premier corridor,
+contient les images sculpt&eacute;es et peintes des soixante-quinze
+par&egrave;dres,
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es ou suivies d'un immense tableau dans
+lequel on voit
+successivement l'image abr&eacute;g&eacute;e des soixante-quinze zones
+et de leurs
+habitants, dont il sera parl&eacute; plus loin.</p>
+<p>A ces tableaux g&eacute;n&eacute;raux et d'ensemble succ&egrave;de
+le d&eacute;veloppement des
+d&eacute;tails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque
+toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une
+longue s&eacute;rie de tableaux repr&eacute;sentant la marche du soleil
+dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re sup&eacute;rieur (image du roi pendant sa
+vie), et sur les parois
+oppos&eacute;es on a figur&eacute; la marche du soleil dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re inf&eacute;rieur
+(image du roi apr&egrave;s sa mort).</p>
+<p>Les nombreux tableaux relatifs &agrave; la marche du dieu au-dessus
+de
+l'horizon et dans l'h&eacute;misph&egrave;re lumineux sont
+partag&eacute;s en douze s&eacute;ries,
+annonc&eacute;es chacune par un riche battant de porte, sculpt&eacute;,
+et gard&eacute; par
+un &eacute;norme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour,
+et ces
+reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent
+&agrave;
+face &eacute;tincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la
+flamme;
+TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A c&ocirc;t&eacute; de ces
+terribles gardiens
+on lit constamment la l&eacute;gende: <i>Il demeure au-dessus de cette
+grande
+porte, et l'ouvre au dieu Soleil</i>.</p>
+<p>Pr&egrave;s du battant de la premi&egrave;re porte, celle du lever,
+on a figur&eacute; les
+vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une
+&eacute;toile
+sur la t&ecirc;te, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour
+marquer la
+direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans
+l'&eacute;tude des tableaux, qui offrent un int&eacute;r&ecirc;t
+d'autant plus piquant que,
+dans chacune des douze heures de jour, on a trac&eacute; l'image
+d&eacute;taill&eacute;e de
+la barque du dieu, naviguant dans le fleuve c&eacute;leste sur le <i>fluide
+primordial</i> ou <i>l'&eacute;ther</i>, le principe de toutes les
+choses physiques
+selon la vieille philosophie &eacute;gyptienne, avec la figure des
+dieux qui
+l'assistent successivement, et de plus, la repr&eacute;sentation des <i>demeures
+c&eacute;lestes</i> qu'il parcourt, et les sc&egrave;nes mythiques
+propres &agrave; chacune des
+heures du jour.</p>
+<p>Ainsi, &agrave; la premi&egrave;re heure, sa <i>bari</i>, ou
+barque, se met en mouvement
+et re&ccedil;oit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les
+tableaux de
+la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le fr&egrave;re
+et
+l'ennemi du Soleil, surveill&eacute; par le dieu Atmou; &agrave; la
+troisi&egrave;me heure,
+le dieu Soleil arrive dans la zone c&eacute;leste o&ugrave; se
+d&eacute;cide le sort des
+&acirc;mes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs
+nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son
+tribunal, pesant &agrave; sa balance les &acirc;mes humaines qui se
+pr&eacute;sentent
+successivement: l'une d'elles vient d'&ecirc;tre condamn&eacute;e, on
+la voit ramen&eacute;e
+sur terre dans une <i>bari</i>, qui s'avance vers la porte
+gard&eacute;e par Anubis,
+et conduite &agrave; grands coups de verges par des
+cynoc&eacute;phales, embl&egrave;mes de
+la justice c&eacute;leste; le coupable est sous la forme d'une
+&eacute;norme truie,
+au-dessus de laquelle on a grav&eacute; en grand caract&egrave;re <i>gourmandise</i>
+ou
+<i>gloutonnerie</i>, sans doute le p&eacute;ch&eacute; capital du
+d&eacute;linquant, quelque
+glouton de l'&eacute;poque.</p>
+<p>Le dieu visite, &agrave; la cinqui&egrave;me heure, les <i>Champs-&Eacute;lys&eacute;es</i>
+de la
+mythologie &eacute;gyptienne, habit&eacute;s par les &acirc;mes
+bienheureuses se reposant
+des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur
+leur
+t&ecirc;te la plume d'autruche, embl&egrave;me de leur conduite juste
+et vertueuse.
+On les voit pr&eacute;senter des offrandes aux dieux, ou bien, sous
+l'inspection du <i>Seigneur de la joie du coeur</i>, elles cueillent
+les
+fruits des arbres c&eacute;lestes de ce paradis; plus loin, d'autres
+tiennent
+en main des faucilles: ce sont les &acirc;mes qui cultivent les champs
+de la
+v&eacute;rit&eacute;; leur l&eacute;gende porte: &laquo;Elles font des
+libations de l'eau et des
+offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une
+faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu
+Soleil
+leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les
+dans
+vos demeures, jouissez-en et les pr&eacute;sentez aux dieux en offrande
+pure.&raquo;
+Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et
+fol&acirc;trer dans
+un grand bassin que remplit l'eau c&eacute;leste et primordiale, le
+tout sous
+l'inspection du dieu <i>Nil-C&eacute;leste</i>. Dans les heures
+suivantes, les dieux
+se pr&eacute;parent &agrave; combattre le grand ennemi du Soleil, le
+serpent
+<i>Apophis</i>. Ils s'arment d'&eacute;pieux, se chargent de filets,
+parce que le
+monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du
+Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de
+liens;
+on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un c&acirc;ble que la
+d&eacute;esse
+Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, second&eacute;s
+par une
+<i>machine fort compliqu&eacute;e</i>, manoeuvres par le dieu <i>Sev</i>
+(Saturne),
+assist&eacute; des g&eacute;nies des quatre points cardinaux. Mais tout
+cet attirail
+serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en
+bas
+une <i>main &eacute;norme</i> (celle d'Ammon) qui saisit la corde et
+arr&ecirc;te la
+fougue du dragon. Enfin, &agrave; la onzi&egrave;me heure du jour, le
+serpent captif
+est &eacute;trangl&eacute;; et bient&ocirc;t apr&egrave;s le dieu
+Soleil arrive au point extr&ecirc;me de
+l'horizon o&ugrave; il va dispara&icirc;tre. C'est la d&eacute;esse <i>Netph&eacute;</i>
+(Rh&eacute;a) qui,
+faisant l'office de la Th&eacute;tys des Grecs, s'&eacute;l&egrave;ve
+&agrave; la surface de l'ab&icirc;me
+des eaux c&eacute;lestes; et, mont&eacute;e sur la t&ecirc;te de son
+fils Osiris, dont le
+corps se termine en volute comme celui d'une sir&egrave;ne, la
+d&eacute;esse re&ccedil;oit
+le vaisseau du Soleil, qui prend bient&ocirc;t dans ses bras immenses
+le Nil
+c&eacute;leste, le vieil <i>Oc&eacute;an</i> des mythes
+&eacute;gyptiens.</p>
+<p>La marche du Soleil dans <i>l'h&eacute;misph&egrave;re
+inf&eacute;rieur</i>, celui des t&eacute;n&egrave;bres,
+pendant les douze heures de nuit, c'est-&agrave;-dire la contre-partie
+des
+sc&egrave;nes pr&eacute;c&eacute;dentes, se trouve sculpt&eacute;e sur
+les parois des tombeaux
+royaux oppos&eacute;es &agrave; celles dont je viens de donner une
+id&eacute;e
+tr&egrave;s-succincte. L&agrave; le dieu, assez constamment peint en <i>noir</i>,
+de la
+t&ecirc;te aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones
+auxquels
+pr&eacute;sident autant de personnages divins de toute forme et
+arm&eacute;s de
+glaives. Ces cercles sont habit&eacute;s par les <i>&acirc;mes
+coupables</i> qui subissent
+divers supplices. C'est v&eacute;ritablement l&agrave; le type
+primordial de l'<i>Enfer</i>
+du Dante, car la vari&eacute;t&eacute; des tourments a de quoi
+surprendre; et je ne
+suis pas &eacute;tonn&eacute; que quelques voyageurs, effray&eacute;s
+de ces sc&egrave;nes de
+carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices
+humains
+dans l'ancienne &Eacute;gypte; mais les l&eacute;gendes l&egrave;vent
+toute esp&egrave;ce
+d'incertitude &agrave; cet &eacute;gard: ce sont des affaires de
+l'autre monde, et qui
+ne pr&eacute;jugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.</p>
+<p>Les &acirc;mes coupables sont punies d'une mani&egrave;re
+diff&eacute;rente dans la plupart
+des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figur&eacute; ces
+esprits
+impurs, et pers&eacute;v&eacute;rant dans le crime, presque toujours
+sous la forme
+humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la <i>grue</i>,
+ou
+celle de l'<i>&eacute;pervier &agrave; t&ecirc;te humaine</i>,
+enti&egrave;rement peints en <i>noir</i>, pour
+indiquer &agrave; la fois et leur nature perverse et leur s&eacute;jour
+dans l'ab&icirc;me
+des t&eacute;n&egrave;bres; les unes sont fortement li&eacute;es
+&agrave; des poteaux, et les
+gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les
+crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la
+t&ecirc;te en bas; celles-ci, les mains li&eacute;es sur la poitrine et
+la t&ecirc;te
+coup&eacute;e, marchent en longues files; quelques-unes, les mains
+li&eacute;es
+derri&egrave;re le dos, tra&icirc;nent sur la terre leur coeur sorti de
+leur
+poitrine; dans de grandes chaudi&egrave;res, on fait bouillir des
+&acirc;mes
+vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou
+seulement leurs t&ecirc;tes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqu&eacute;
+des &acirc;mes
+jet&eacute;es dans la chaudi&egrave;re avec l'embl&egrave;me du bonheur
+et du repos c&eacute;leste
+(l'&eacute;ventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits.
+J'ai des
+copies fid&egrave;les de cette immense s&eacute;rie de tableaux et des
+longues
+l&eacute;gendes qui les accompagnent.</p>
+<p>A chaque zone et aupr&egrave;s des supplici&eacute;s, on lit
+toujours leur
+condamnation et la peine qu'ils subissent. &laquo;Ces &acirc;mes
+ennemies, y
+est-il
+dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son
+disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles
+n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs
+zones.&raquo;
+Tandis qu'on lit au contraire, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+repr&eacute;sentation des &acirc;mes
+heureuses, sur les parois oppos&eacute;es: &laquo;Elles ont
+trouv&eacute;
+gr&acirc;ce aux yeux du
+Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles o&ugrave;
+l'on vit de
+la vie c&eacute;leste; les corps qu'elles ont abandonn&eacute;s
+reposeront &agrave; toujours
+dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la pr&eacute;sence du
+Dieu
+supr&ecirc;me.&raquo;</p>
+<p>Cette double s&eacute;rie de tableaux nous donne donc le <i>syst&egrave;me
+psychologique &eacute;gyptien</i> dans ses deux points les pins
+importants et les
+plus moraux, <i>les r&eacute;compenses et les peines</i>. Ainsi se
+trouve
+compl&egrave;tement d&eacute;montr&eacute; tout ce que les anciens ont
+dit de la doctrine
+&eacute;gyptienne sur <i>l'immortalit&eacute; de l'&acirc;me</i> et le
+but positif de la vie
+humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'id&eacute;e de
+symboliser
+la <i>double destin&eacute;e</i> des &acirc;mes par le plus frappant
+des ph&eacute;nom&egrave;nes
+c&eacute;lestes, le cours du soleil dans les deux
+h&eacute;misph&egrave;res, et d'en lier la
+peinture &agrave; celle de cet imposant et magnifique spectacle.</p>
+<p>Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands
+corridors
+et des deux premi&egrave;res salles du tombeau de <i>Rhams&egrave;s V</i>,
+que j'ai pris
+pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus
+complet de tous. Le m&ecirc;me sujet, mais compos&eacute; dans un
+esprit directement
+<i>astronomique</i>, et sur un plan plus r&eacute;gulier, parce que
+c'&eacute;tait un
+tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la
+longueur de ceux du second corridor et des deux premi&egrave;res salles
+qui
+suivent.</p>
+<p>Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsem&eacute;
+d'&eacute;toiles,
+enveloppe de trois c&ocirc;t&eacute;s cette immense composition: le
+torse se prolonge
+sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie
+sup&eacute;rieure; sa
+t&ecirc;te est &agrave; l'occident; ses bras et ses pieds limitent la
+longueur du
+tableau divis&eacute; en deux bandes &eacute;gales: celle d'en haut
+repr&eacute;sente
+l'h&eacute;misph&egrave;re sup&eacute;rieur et le cours du soleil dans
+les douze heures du
+jour; celle d'en bas, l'h&eacute;misph&egrave;re inf&eacute;rieur, la
+marche du soleil
+pendant les douze heures de la nuit.</p>
+<p>A l'orient, c'est-&agrave;-dire vers le point sexuel du grand corps
+c&eacute;leste (de
+la d&eacute;esse Ciel), est figur&eacute;e la naissance du Soleil; il
+sort du sein de
+sa divine m&egrave;re <i>N&eacute;ith</i>, sous la forme d'un petit
+enfant portant le doigt
+&agrave; sa bouche, et renferm&eacute; dans un disque rouge: le dieu <i>M&eacute;u&iuml;</i>
+(l'Hercule
+&eacute;gyptien, la raison divine), debout dans la barque
+destin&eacute;e aux voyages
+du jeune dieu, &eacute;l&egrave;ve les bras pour l'y placer
+lui-m&ecirc;me; apr&egrave;s que le
+Soleil enfant a re&ccedil;u les soins de deux d&eacute;esses nourrices,
+la barque part
+et navigue sur l'<i>Oc&eacute;an c&eacute;leste</i>, l'&Eacute;ther,
+qui coule comme un fleuve de
+l'<i>orient &agrave; l'occident</i>, o&ugrave; il forme un vaste
+bassin, dans lequel
+aboutit une branche du fleuve traversant l'<i>h&eacute;misph&egrave;re
+inf&eacute;rieur,
+d'occident en orient</i>.</p>
+<p>Chaque heure du jour est indiqu&eacute;e sur le corps du Ciel par un
+disque
+rouge, et dans le tableau par douze barques ou <i>bari</i> dans
+lesquelles
+para&icirc;t le dieu Soleil naviguant sur l'Oc&eacute;an c&eacute;leste
+avec un cort&egrave;ge qui
+change &agrave; chaque heure, et qui l'accompagne sur les <i>deux rives</i>.</p>
+<p>A la premi&egrave;re heure, au moment o&ugrave; le vaisseau se met
+en mouvement, les
+esprits de l'Orient pr&eacute;sentent leurs hommages au dieu debout
+dans son
+naos, qui est &eacute;lev&eacute; au milieu de cette bari;
+l'&eacute;quipage se compose de la
+d&eacute;esse <i>Sori</i>, qui donne l'impulsion &agrave; la proue; du
+dieu Sev (Saturne),
+&agrave; la t&ecirc;te de li&egrave;vre, tenant une longue perche pour
+sonder le fleuve, et
+dont il ne fait usage qu'&agrave; partir de la 8e heure,
+c'est-&agrave;-dire lorsqu'on
+approche des parages de l'Occident; le r&eacute;is ou commandant est
+H&ocirc;rus,
+ayant en sous-ordre le dieu Hak&eacute;-O&euml;ris, le Pha&euml;ton et
+le compagnon
+fid&egrave;le du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un
+hi&eacute;racoc&eacute;phale nomm&eacute; <i>Ha&ocirc;u</i>, plus la
+d&eacute;esse Neb-Wa (la dame de la
+barque), dont j'ignore les fonctions sp&eacute;ciales, enfin le dieu
+gardien
+sup&eacute;rieur des tropiques. On a repr&eacute;sent&eacute;, sur les
+bords du fleuve, les
+dieux ou les esprits qui pr&eacute;sident &agrave; chacune des heures
+du jour; ils
+adorent le Soleil &agrave; son passage, ou r&eacute;citent tous les
+noms mystiques par
+lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les
+&acirc;mes des
+rois ayant &agrave; leur t&ecirc;te le d&eacute;funt Rhams&egrave;s V,
+allant au-devant de la bari
+du dieu pour adorer sa lumi&egrave;re. Aux 4e, 5e et 6e heures, le
+m&ecirc;me Pharaon
+prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis
+cach&eacute; dans les eaux de l'Oc&eacute;an. Dans les 7e et 8e heures,
+le vaisseau
+c&eacute;leste c&ocirc;toie les demeures des bienheureux, jardins
+ombrag&eacute;s par des
+arbres de diff&eacute;rentes esp&egrave;ces, sous lesquels se
+prom&egrave;nent les dieux et
+les &acirc;mes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev
+(Saturne)
+sonde le fleuve incessamment, et des dieux &eacute;chelonn&eacute;s sur
+le rivage
+dirigent la barque avec pr&eacute;caution; elle contourne le grand
+bassin de
+l'ouest, et repara&icirc;t dans la bande sup&eacute;rieure du tableau,
+c'est-&agrave;-dire
+dans l'h&eacute;misph&egrave;re inf&eacute;rieur, sur le fleuve qu'elle
+remonte d'occident en
+orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit,
+comme
+il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la <i>bari</i>
+du
+Soleil est toujours tir&eacute;e &agrave; la corde par un grand nombre
+de g&eacute;nies
+subalternes, dont le nombre varie &agrave; chaque heure
+diff&eacute;rente. Le grand
+cort&egrave;ge du dieu et l'&eacute;quipage ont disparu, il ne reste
+plus que le
+pilote debout et inerte &agrave; l'entr&eacute;e du naos renfermant le
+dieu, auquel la
+d&eacute;esse Thme&iuml; (la v&eacute;rit&eacute; et la justice), qui
+pr&eacute;side &agrave; l'enfer ou &agrave; la
+r&eacute;gion inf&eacute;rieure, semble adresser des consolations.</p>
+<p>Des l&eacute;gendes hi&eacute;roglyphiques, plac&eacute;es sur
+chaque personnage et au
+commencement de toutes les sc&egrave;nes, en indiquent les noms et les
+sujets,
+en faisant conna&icirc;tre l'heure du jour ou de la nuit &agrave;
+laquelle se
+rapportent ces sc&egrave;nes symboliques. J'ai pris copie
+moi-m&ecirc;me et des
+tableaux et de toutes les inscriptions.</p>
+<p>Mais sur ces m&ecirc;mes plafonds, et en dehors de la composition
+que je viens
+de d&eacute;crire en gros, existent des textes hi&eacute;roglyphiques
+d'un int&eacute;r&ecirc;t
+plus grand peut-&ecirc;tre, quoique li&eacute;s au m&ecirc;me sujet. Ce
+sont des <i>tables
+des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de
+chaque mois de l'ann&eacute;e</i>; elles sont ainsi con&ccedil;ues:</p>
+<p>MOIS DE T&Ocirc;BI, la derni&egrave;re moiti&eacute;.&#8212;<i>Orion</i>
+domine et influe sur
+l'oreille gauche.</p>
+<p>Heure 1re, la constellation d'<i>Orion</i> (influe) sur le bras
+gauche.</p>
+<p>Heure 2e, la constellation de <i>Sirius</i> (influe) sur le coeur.</p>
+<p>Heure 3e, le commencement de la constellation <i>des deux
+&eacute;toiles</i> (les
+G&eacute;meaux?), sur le coeur.</p>
+<p>Heure 4e, les constellations <i>des deux &eacute;toiles</i>
+(influent) sur l'oreille
+gauche.</p>
+<p>Heure 5e, les &eacute;toiles <i>du fleuve</i> (influent) sur le
+coeur.</p>
+<p>Heure 6e, la t&ecirc;te (ou le commencement) <i>du lion</i>
+(influe) sur le coeur.</p>
+<p>Heure 7e, <i>la fl&egrave;che</i> (influe) sur l'oeil droit.</p>
+<p>Heure 8e, <i>les longues &eacute;toiles</i>, sur le coeur.</p>
+<p>Heure 9e, les serviteurs des parties ant&eacute;rieures (du
+quadrup&egrave;de) <i>Ment&eacute;</i>
+(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.</p>
+<p>Heure 10e, le quadrup&egrave;de <i>Ment&eacute;</i> (le lion
+marin?), sur l'oeil gauche.</p>
+<p>Heure 11e, les serviteurs du <i>Ment&eacute;</i>, sur le bras
+gauche.</p>
+<p>Heure 12e, <i>le pied de la truie</i> (influe) sur le bras gauche.</p>
+<p>Nous avons donc ici une <i>table des influences</i>, analogue
+&agrave; celle qu'on
+avait grav&eacute;e sur le fameux cercle dor&eacute; du monument
+d'Osimandyas, et qui
+donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des
+constellations <i>avec les influences de chacune d'elles</i>. Cela
+d&eacute;montrera
+sans r&eacute;plique, comme l'a affirm&eacute; notre savant ami M.
+Letronne, que
+l'<i>astrologie</i> remonte, en &Eacute;gypte, jusqu'aux temps les plus
+recul&eacute;s;
+cette question, par le fait, est d&eacute;cid&eacute;e sans retour,
+c'est un petit
+souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour
+Th&egrave;bes.</p>
+<p>La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables
+qui
+composent la s&eacute;rie des levers, est certaine dans les passages
+o&ugrave; j'ai
+introduit les noms actuels des constellations de notre
+planisph&egrave;re;
+n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de
+concordance,
+j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de donner partout ailleurs le mot
+&agrave; mot du texte
+hi&eacute;roglyphique.</p>
+<p>J'ai d&ucirc; recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux,
+ces restes
+pr&eacute;cieux de l'<i>astronomie antique</i>, science qui devait
+&ecirc;tre
+n&eacute;cessairement li&eacute;e &agrave; l'<i>astrologie</i>, dans un
+pays o&ugrave; la religion fut la
+base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil
+syst&egrave;me
+politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes:
+<i>la partie des faits observ&eacute;s</i>, qui constitue seule nos
+sciences
+actuelles; <i>la partie sp&eacute;culative</i>, qui liait la science
+&agrave; la croyance
+religieuse, lien n&eacute;cessaire, indispensable m&ecirc;me en
+&Eacute;gypte, o&ugrave; la
+religion, pour &ecirc;tre forte et pour l'&ecirc;tre toujours, avait
+voulu renfermer
+l'univers entier et son &eacute;tude dans son domaine sans bornes; ce
+qui a son
+bon et son mauvais c&ocirc;t&eacute;, comme toutes les conceptions
+humaines.</p>
+<p>Dans le tombeau de Rhams&egrave;s V, les salles ou corridors qui
+suivent ceux
+que je viens de d&eacute;crire, sont d&eacute;cor&eacute;s de tableaux
+symboliques relatifs &agrave;
+divers &eacute;tats du soleil consid&eacute;r&eacute; soit
+physiquement, soit surtout dans
+ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un
+ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils
+n'occupent pas la m&ecirc;me place dans les tombes royales. La salle
+qui
+pr&eacute;c&egrave;de celle du sarcophage, en g&eacute;n&eacute;ral
+consacr&eacute;e aux quatre g&eacute;nies de
+l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution
+du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent
+d&eacute;cider du sort de son &acirc;me, tribunal dont ne fut qu'une
+simple image
+celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de
+la s&eacute;pulture. Une paroi enti&egrave;re de cette salle, dans le
+tombeau de
+Rhams&egrave;s V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs
+d'Osiris,
+m&ecirc;l&eacute;es aux justifications que le roi est cens&eacute;
+pr&eacute;senter, ou faire
+pr&eacute;senter en son nom, &agrave; ces juges s&eacute;v&egrave;res,
+lesquels paraissent &ecirc;tre
+charg&eacute;s, chacun, de faire la recherche d'un crime ou
+p&eacute;ch&eacute; particulier,
+et de le punir dans l'&acirc;me soumise &agrave; leur juridiction. Ce
+grand texte,
+divis&eacute; par cons&eacute;quent en quarante-deux versets ou
+colonnes, n'est, &agrave;
+proprement parler, qu'une <i>confession n&eacute;gative</i>, comme on
+peut en juger
+par les exemples qui suivent:</p>
+<p>dieu (tel)! <i>le roi</i>, soleil mod&eacute;rateur de justice,
+approuv&eacute; d'Ammon,
+<i>n'a point commis de m&eacute;chancet&eacute;s</i>.</p>
+<p>Le fils du Soleil Rhams&egrave;s <i>n'a point
+blasph&eacute;m&eacute;</i>.</p>
+<p>Le roi, soleil mod&eacute;rateur, etc., <i>ne s'est point
+enivr&eacute;</i>.</p>
+<p>Le fils du Soleil Rhams&egrave;s <i>n'a point &eacute;t&eacute;
+paresseux</i>.</p>
+<p>Le roi, soleil mod&eacute;rateur, etc., <i>n'a point enlev&eacute;
+les biens vou&eacute;s aux
+dieux.</i></p>
+<p>Le fils du Soleil Rhams&egrave;s <i>n'a point dit de mensonges</i>.</p>
+<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a point &eacute;t&eacute; libertin</i>.</p>
+<p>Le fils du Soleil Rhams&egrave;s <i>ne s'est point souill&eacute;
+par des impuret&eacute;s</i>.</p>
+<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a point secou&eacute; la t&ecirc;te en
+entendant des paroles
+d&eacute; v&eacute;rit&eacute;</i>.</p>
+<p>Le fils du Soleil Rhams&egrave;s <i>n'a point inutilement
+allong&eacute; ses paroles</i>.</p>
+<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a pas eu &agrave; d&eacute;vorer son
+coeur</i> (c'est-&agrave;-dire, &agrave;
+se repentir de quelque mauvaise action).</p>
+<p>On voyait enfin, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce texte curieux,
+dans le tombeau de
+Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun, des images plus curieuses encore, celles
+des p&eacute;ch&eacute;s
+capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont <i>la
+luxure</i>, <i>la paresse</i> et <i>la voracit&eacute;</i>,
+figur&eacute;es sous forme humaine,
+avec les t&ecirc;tes symboliques de <i>bouc</i>, de <i>tortue</i> et
+de <i>crocodile</i>.</p>
+<p>La grande salle du tombeau de Rhams&egrave;s V, celle qui renfermait
+le
+sarcophage, et la derni&egrave;re de toutes, surpasse aussi les autres
+en
+grandeur et en magnificence. Le plafond, creus&eacute; en berceau et
+d'une
+tr&egrave;s-belle coupe, a conserv&eacute; toute sa peinture: la
+fra&icirc;cheur en est
+telle qu'il faut &ecirc;tre habitu&eacute; aux miracles de conservation
+des monuments
+de l'&Eacute;gypte pour se persuader que ces fr&ecirc;les couleurs ont
+r&eacute;sist&eacute; &agrave; plus
+de trente si&egrave;cles. On a r&eacute;p&eacute;t&eacute; ici, mais en
+grand et avec plus de
+d&eacute;tails dans certaines parties, la marche du soleil dans les
+deux
+h&eacute;misph&egrave;res pendant la dur&eacute;e du jour astronomique,
+composition qui
+d&eacute;core les plafonds des premi&egrave;res salles du tombeau et
+qui forme le
+motif g&eacute;n&eacute;ral de toute la d&eacute;coration des
+s&eacute;pultures royales.</p>
+<p>Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au
+plafond, de tableaux sculpt&eacute;s et peints comme dans le reste du
+tombeau,
+et charg&eacute;es de milliers d'hi&eacute;roglyphes formant les
+l&eacute;gendes
+explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un
+grand nombre contiennent aussi, sous des formes embl&eacute;matiques,
+tout le
+syst&egrave;me cosmogonique et les principes de la physique
+g&eacute;n&eacute;rale des
+&Eacute;gyptiens. Une longue &eacute;tude peut seule donner le sens
+entier de ces
+compositions, que j'ai toutes copi&eacute;es moi-m&ecirc;me, en
+transcrivant en m&ecirc;me
+temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus
+raffin&eacute;; mais il y a certainement, sous ces apparences
+embl&eacute;matiques, de
+vieilles v&eacute;rit&eacute;s que nous croyons tr&egrave;s-jeunes.</p>
+<p>J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un
+seul
+des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les
+piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux
+divinit&eacute;s de l'&Eacute;gypte, et principalement &agrave; celles
+qui pr&eacute;sident aux
+destin&eacute;es des &acirc;mes, Phtha-Socharis, Atmou, la
+d&eacute;esse <i>M&eacute;r&eacute;soehar</i>,
+<i>Osiris</i> et <i>Anubis</i>.</p>
+<p>Tous les autres tombeaux des rois de Th&egrave;bes, situ&eacute;s
+dans la vall&eacute;e de
+Biban-el-Molouk et dans la vall&eacute;e de l'Ouest, sont
+d&eacute;cor&eacute;s, soit de la
+totalit&eacute;, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens
+d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et
+surtout plus ou moins achev&eacute;s.</p>
+<p>Les tombes royales v&eacute;ritablement achev&eacute;es et
+compl&egrave;tes sont en
+tr&egrave;s-petit nombre, savoir: celle d'Am&eacute;nophis III
+(Memnon), dont la
+d&eacute;coration est presque enti&egrave;rement d&eacute;truite; celle
+de Rhams&egrave;s-Me&iuml;moun,
+celle de Rhams&egrave;s V, probablement aussi celle de Rhams&egrave;s
+le Grand, enfin
+celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incompl&egrave;tes.
+Les unes
+se terminent &agrave; la premi&egrave;re salle, chang&eacute;e en
+grande salle s&eacute;pulcrale
+d'autres vont jusqu'&agrave; une seconde salle des tombeaux complets;
+quelques-unes m&ecirc;me se terminent brusquement par un petit
+r&eacute;duit creus&eacute;
+&agrave; la h&acirc;te, grossi&egrave;rement peint, et dans lequel on a
+d&eacute;pos&eacute; le sarcophage
+du roi, &agrave; peine &eacute;bauch&eacute;. Cela prouve
+invinciblement ce que j'ai dit au
+commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le
+tr&ocirc;ne; et si la mort venait les surprendre avant qu'il f&ucirc;t
+termin&eacute;, les
+travaux &eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s et le tombeau demeurait
+incomplet. On peut donc
+juger de la longueur du r&egrave;gne de tous les rois inhum&eacute;s
+&agrave;
+Biban-el-Molouk, par l'ach&egrave;vement ou par l'&eacute;tat plus ou
+moins avanc&eacute; de
+l'excavation destin&eacute;e &agrave; sa s&eacute;pulture. Il est
+&agrave; remarquer, &agrave; ce sujet,
+que les r&egrave;gnes d'Am&eacute;nophis III, de Rhams&egrave;s le
+Grand et de Rhams&egrave;s V
+furent, en effet, selon Man&eacute;thon, de plus de trente ans chacun,
+et leurs
+tombeaux sont aussi les plus &eacute;tendus.</p>
+<p>Il me reste &agrave; parler de certaines particularit&eacute;s que
+pr&eacute;sentent
+quelques-unes de ces tombes royales.</p>
+<p>Quelques parois conserv&eacute;es du tombeau d'Am&eacute;nophis III
+(Memnon) sont
+couvertes d'une simple peinture, mais ex&eacute;cut&eacute;e avec
+beaucoup de soin et
+de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du
+soleil dans les deux h&eacute;misph&egrave;res; mais cette composition
+est peinte sur
+les murailles sous la forme d'un immense papyrus d&eacute;roul&eacute;,
+les figures
+&eacute;tant trac&eacute;es au simple trait comme dans les manuscrits
+et les l&eacute;gendes,
+en hi&eacute;roglyphes lin&eacute;aires, arrivant presque aux formes <i>hi&eacute;ratiques</i>.
+Le
+Mus&eacute;e royal poss&egrave;de des rituels con&ccedil;us en ce genre
+d'&eacute;criture de
+transition.</p>
+<p>Le tombeau de cet illustre Pharaon a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;couvert par un des membres de
+la Commission d'&Eacute;gypte dans la vall&eacute;e de l'Ouest. Il est
+probable que
+tous les rois de la premi&egrave;re partie de la XVIIIe dynastie
+reposaient
+dans cette m&ecirc;me vall&eacute;e, et que c'est l&agrave; qu'il faut
+chercher les
+s&eacute;pulcres d'Am&eacute;nophis Ier et II, et des quatre
+Thouthmosis. On ne pourra
+les d&eacute;couvrir qu'en ex&eacute;cutant des d&eacute;blayements
+immenses au pied des
+grands rochers coup&eacute;s &agrave; pic dans le sein desquels ces
+tombe ont &eacute;t&eacute;
+creus&eacute;es. Cette m&ecirc;me vall&eacute;e rec&egrave;le
+peut-&ecirc;tre encore le dernier asile des
+rois th&eacute;bains des anciennes &eacute;poques; c'est ce que je me
+crois autoris&eacute; &agrave;
+conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un
+tr&egrave;s-ancien
+style, d&eacute;couvert dans la partie la plus recul&eacute;e de la
+m&ecirc;me vall&eacute;e, celui
+d'un Pharaon th&eacute;bain nomm&eacute; <i>Skha&iuml;</i>, lequel
+n'appartient certainement
+point aux quatre derni&egrave;res dynasties th&eacute;baines, les
+XVIIe, XVIIIe, XIXe
+et XXe.</p>
+<p>Dans la vall&eacute;e proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons
+admir&eacute;,
+comme tous les voyageurs qui nous ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s,
+l'&eacute;tonnante fra&icirc;cheur
+des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousire&iuml;
+Ier, qui
+dans ses l&eacute;gendes prend les divers surnoms de <i>Noube&iuml;</i>,
+d'<i>Athothi</i> et
+d'<i>Amone&iuml;</i>, et dans son tombeau celui d'Ousire&iuml;; mais
+cette belle
+catacombe d&eacute;p&eacute;rit chaque jour. Les piliers se fendent et
+se d&eacute;litent;
+les plafonds tombent en &eacute;clats, et la peinture s'enl&egrave;ve
+en &eacute;cailles.
+J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de
+cet
+hypog&eacute;e, pour donner en Europe une id&eacute;e exacte de tant de
+magnificence.
+J'ai fait &eacute;galement dessiner la s&eacute;rie de <i>peuples</i>
+figur&eacute;e dans un des
+bas-reliefs de la premi&egrave;re salle &agrave; piliers. J'avais cru
+d'abord,
+d'apr&egrave;s les copies de ces bas-reliefs publi&eacute;es en
+Angleterre, que ces
+quatre peuples, de race bien diff&eacute;rente, conduits par le dieu
+H&ocirc;rus
+tenant le b&acirc;ton pastoral, &eacute;taient les nations soumises au
+sceptre du
+Pharaon Ousire&iuml;; l'&eacute;tude des l&eacute;gendes m'a fait
+conna&icirc;tre que ce tableau
+a une signification plus g&eacute;n&eacute;rale. Il appartient &agrave;
+la 3e heure du jour,
+celle o&ugrave; le soleil commence &agrave; faire sentir toute l'ardeur
+de ses rayons
+et r&eacute;chauffe toutes les contr&eacute;es de notre
+h&eacute;misph&egrave;re. On a voulu y
+repr&eacute;senter, d'apr&egrave;s la l&eacute;gende m&ecirc;me, <i>les
+habitants de l'&Eacute;gypte et ceux
+des contr&eacute;es &eacute;trang&egrave;res</i>. Nous avons donc ici
+sous les yeux l'image des
+diverses <i>races d'hommes</i> connues des &Eacute;gyptiens, et nous
+apprenons en
+m&ecirc;me temps les grandes divisions g&eacute;ographiques ou <i>ethnographiques</i>
+&eacute;tablies &agrave; cette &eacute;poque recul&eacute;e.</p>
+<p>Les hommes guid&eacute;s par le Pasteur des peuples, H&ocirc;rus,
+sont figur&eacute;s au
+nombre de douze, mais appartenant &agrave; quatre familles bien
+distinctes. Les
+trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de <i>couleur rouge
+sombre</i>, taille bien proportionn&eacute;e, physionomie douce, nez
+l&eacute;g&egrave;rement
+aquilin, longue chevelure natt&eacute;e, v&ecirc;tus de blanc, et leur
+l&eacute;gende les
+d&eacute;signe sous le nom de R&Ocirc;T-EH-NE-R&Ocirc;ME, <i>la race
+des hommes</i>, les hommes
+par excellence, c'est-&agrave;-dire les &Eacute;gyptiens.</p>
+<p>Les trois suivants pr&eacute;sentent un aspect bien
+diff&eacute;rent: peau couleur de
+chair tirant sur le jaune, ou teint basan&eacute;, nez fortement
+aquilin, barbe
+noire, abondante et termin&eacute;e en pointe, court v&ecirc;tement de
+couleurs
+vari&eacute;es; ceux-ci portent le nom de NAMOU.</p>
+<p>Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui
+viennent apr&egrave;s, ce sont des <i>n&egrave;gres</i>; ils sont
+d&eacute;sign&eacute;s sous le nom
+g&eacute;n&eacute;ral de NAHASI.</p>
+<p>Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons
+couleur
+de chair, ou peau blanche de la nuance la plus d&eacute;licate, le nez
+droit ou
+l&eacute;g&egrave;rement vouss&eacute;, les yeux bleus, barbe blonde ou
+rousse, taille haute
+et tr&egrave;s-&eacute;lanc&eacute;e, v&ecirc;tus de peaux de boeuf
+conservant encore leur poil,
+v&eacute;ritables sauvages tatou&eacute;s sur diverses parties du
+corps; on les nomme
+TAMHOI.</p>
+<p>Je me h&acirc;tai de chercher le tableau correspondant &agrave;
+celui-ci dans les
+autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les
+variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu
+figurer ici les habitants des <i>quatre parties du monde</i>, selon
+l'ancien
+syst&egrave;me &eacute;gyptien, savoir: 1e <i>les habitants de
+l'&Eacute;gypte</i>, qui, &agrave; elle
+seule, formait une partie du monde, d'apr&egrave;s le
+tr&egrave;s-modeste usage des
+vieux peuples; 2e les <i>Asiatiques</i>; 3e les habitants propres de
+l'<i>Afrique</i>, les n&egrave;gres; 4e enfin (et j'ai honte de le
+dire, puisque
+notre race est la derni&egrave;re et la plus sauvage de la
+s&eacute;rie) les
+<i>Europ&eacute;ens</i>, qui &agrave; ces &eacute;poques
+recul&eacute;es, il faut &ecirc;tre juste, ne
+faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici
+tous les peuples de race blonde et &agrave; peau blanche, habitant
+non-seulement l'<i>Europe</i>, mais encore l'<i>Asie</i>, leur point de
+d&eacute;part.</p>
+<p>Cette mani&egrave;re de consid&eacute;rer ces tableaux est d'autant
+plus la v&eacute;ritable
+que, dans les autres tombes, les m&ecirc;mes noms
+g&eacute;n&eacute;riques reparaissent et
+constamment dans le m&ecirc;me ordre. On y trouve aussi les
+&Eacute;gyptiens et les
+Africains repr&eacute;sent&eacute;s de la m&ecirc;me mani&egrave;re, ce
+qui ne pouvait &ecirc;tre
+autrement: mais les <i>Namou</i> (les Asiatiques) et les <i>Tamhou</i>
+(les races
+europ&eacute;ennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.</p>
+<p>Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement v&ecirc;tu dans le
+tombeau
+d'Ousire&iuml;, l'Asie a pour repr&eacute;sentants dans d'autres
+tombeaux (ceux de
+<i>Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun</i>, etc.) trois individus toujours
+&agrave; teint basan&eacute;, nez
+aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costum&eacute;s avec une rare
+magnificence. Dans l'un, ce sont &eacute;videmment des <i>Assyriens</i>:
+leur
+costume, jusque dans les plus petits d&eacute;tails, est parfaitement
+semblable
+&agrave; celui des personnages grav&eacute;s sur les cylindres
+assyriens: dans
+l'autre, les peuples <i>M&egrave;des</i>, ou habitants primitifs de
+quelque partie
+de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait
+pour trait, sur les monuments dits <i>pers&eacute;politains</i>. On
+repr&eacute;sentait
+donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient,
+indiff&eacute;remment. Il en
+est de m&ecirc;me de nos bons vieux anc&ecirc;tres les <i>Tamhou</i>,
+leur costume est
+quelquefois diff&eacute;rent; leurs t&ecirc;tes sont plus ou moins
+chevelues et
+charg&eacute;es d'ornements diversifi&eacute;s; leur v&ecirc;tement
+sauvage varie un peu
+dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe
+conservent tout le caract&egrave;re d'une race &agrave; part. J'ai fait
+copier et
+colorier cette curieuse s&eacute;rie ethnographique. Je ne m'attendais
+certainement pas, en arrivant &agrave; Biban-el-Molouk, d'y trouver des
+sculptures qui pourront servir de vignettes &agrave; l'histoire des
+habitants
+primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre.
+Leur
+vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle
+nous fait bien appr&eacute;cier le chemin que nous avons parcouru
+depuis.</p>
+<p>Le tombeau de <i>Rhams&egrave;s Ier</i>, le p&egrave;re et le
+pr&eacute;d&eacute;cesseur d'Ousire&iuml;, &eacute;tait
+enfoui sous les d&eacute;combres et les d&eacute;bris tomb&eacute;s de
+la montagne; nous
+l'avons fait d&eacute;blayer: il consiste en deux longs corridors sans
+sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une
+&eacute;tonnante
+conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert
+seulement de peintures. Cette simplicit&eacute; accuse la magnificence
+du fils,
+dont la somptueuse catacombe est &agrave; quelques pas de l&agrave;.</p>
+<p>J'avais le plus vif d&eacute;sir de retrouver &agrave;
+Biban-el-Molouk la tombe du
+plus c&eacute;l&egrave;bre des Rhams&egrave;s, celle de <i>S&eacute;sostris</i>;
+elle y existe en effet:
+c'est la troisi&egrave;me &agrave; droite dans la vall&eacute;e
+principale; mais la s&eacute;pulture
+de ce grand homme semble avoir &eacute;t&eacute; en butte, soit
+&agrave; la d&eacute;vastation par
+des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont
+combl&eacute;e &agrave; tr&egrave;s-peu pr&egrave;s jusqu'aux plafonds.
+C'est en faisant creuser une
+esp&egrave;ce de boyau au milieu des &eacute;clats de pierres qui
+remplissent cette
+int&eacute;ressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et
+malgr&eacute;
+l'extr&ecirc;me chaleur, jusqu'&agrave; la premi&egrave;re salle. Cet
+hypog&eacute;e, d'apr&egrave;s ce
+qu'on peut en voir, fut ex&eacute;cut&eacute; sur un plan
+tr&egrave;s-vaste et d&eacute;cor&eacute; de
+sculptures du meilleur style, &agrave; en juger par les petites
+portions encore
+subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute
+la d&eacute;couverte du sarcophage de cet illustre conqu&eacute;rant:
+on ne peut
+esp&eacute;rer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans
+doute &eacute;t&eacute;
+viol&eacute; et spoli&eacute; &agrave; une &eacute;poque fort
+recul&eacute;e, soit par les Perses, soit par
+des chercheurs de tr&eacute;sors, aussi ardents &agrave;
+d&eacute;truire que l'&eacute;tranger avide
+d'exercer des vengeances.</p>
+<p>Au fond d'un embranchement de la vall&eacute;e et dans le voisinage
+de ce
+respectable tombeau reposait le fils de S&eacute;sostris; c'est un
+tr&egrave;s-beau
+tombeau, mais non achev&eacute;. J'y ai trouv&eacute;, creus&eacute;e
+dans l'&eacute;paisseur de la
+paroi d'une salle isol&eacute;e, une petite chapelle consacr&eacute;e
+aux m&acirc;nes de son
+p&egrave;re, Rhams&egrave;s le Grand.</p>
+<p>Le dernier tombeau, au fond de la vall&eacute;e principale, se fait
+remarquer
+par son &eacute;tat d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont
+achev&eacute;s et
+ex&eacute;cut&eacute;s avec une finesse et un soin admirables; la
+d&eacute;coration du reste
+de la catacombe, form&eacute;e de trois longs corridors et de deux
+salles, a
+&eacute;t&eacute; seulement trac&eacute;e en rouge, et l'on rencontre
+enfin les d&eacute;bris du
+sarcophage du Pharaon, en granit, dans un tr&egrave;s-petit cabinet
+dont les
+parois, &agrave; peine d&eacute;grossies, sont couvertes de quelques
+mauvaises figures
+de divinit&eacute;s, dessin&eacute;es et barbouill&eacute;es &agrave;
+la h&acirc;te.</p>
+<p>Son successeur, dont le nom monumental est <i>Rhamerri</i>, ne
+s'&eacute;tait
+probablement pas beaucoup inqui&eacute;t&eacute; du soin de sa
+s&eacute;pulture: au lieu de
+se faire creuser un tombeau comme ses anc&ecirc;tres, il trouva plus
+commode
+de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son p&egrave;re, et
+l'&eacute;tude
+que j'ai d&ucirc; faire de ce tombeau <i>palimpseste</i> m'a conduit
+&agrave; un r&eacute;sultat
+fort important pour le compl&eacute;ment de la s&eacute;rie des
+r&egrave;gnes formant la
+XVIIIe dynastie.</p>
+<p>Le temps ayant caus&eacute; la chute du stuc appliqu&eacute; par
+l'usurpateur
+Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau
+qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les
+l&eacute;gendes d'une reine nomm&eacute;e <i>Thaoser</i>; et le temps,
+faisant aussi
+justice de la couverte dont on avait masqu&eacute; les premiers
+bas-reliefs de
+l'int&eacute;rieur, a mis &agrave; d&eacute;couvert des tableaux
+repr&eacute;sentant cette m&ecirc;me
+reine, faisant les m&ecirc;mes offrandes aux dieux, et recevant des
+divinit&eacute;s
+les m&ecirc;mes promesses et les m&ecirc;mes assurances que les
+Pharaons eux-m&ecirc;mes
+dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la m&ecirc;me place
+que
+ceux-ci. Il devint donc &eacute;vident que j'&eacute;tais dans une
+catacombe creus&eacute;e
+pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine
+ayant exerc&eacute; par elle-m&ecirc;me le pouvoir souverain, puisque
+son mari,
+quoique portent le titre de roi, ne para&icirc;t qu'apr&egrave;s elle
+dans cette
+s&eacute;rie de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les
+premiers et
+les plus importants. <i>M&eacute;n&eacute;phtha-Siphtha</i> fut le nom
+de ce souverain en
+sous-ordre.</p>
+<p>Comme j'avais d&eacute;j&agrave; trouv&eacute; &agrave;
+Gh&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h des bas-reliefs de ce prince
+qui avait, apr&egrave;s le roi H&ocirc;rus, continu&eacute; la
+d&eacute;coration du grand sp&eacute;os de
+la carri&egrave;re, j'ai d&ucirc; reconna&icirc;tre alors dans la reine
+<i>Thaoser</i> la fille
+m&ecirc;me du roi H&ocirc;rus, laquelle, succ&eacute;dant &agrave; son
+p&egrave;re, dont elle &eacute;tait la
+seule h&eacute;riti&egrave;re en &acirc;ge de r&eacute;gner,
+exer&ccedil;a longtemps le pouvoir souverain,
+et se trouve dans la liste des rois de Man&eacute;thon, sous le nom de
+la reine
+<i>Achenchers&egrave;s</i>. Je m'&eacute;tais tromp&eacute; &agrave;
+Turin, en prenant l'&eacute;pouse m&ecirc;me
+d'H&ocirc;rus, la reine <i>Tmauhmot</i>, pour la fille de ce prince,
+mentionn&eacute;e
+dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom,
+indiff&eacute;rente pour la s&eacute;rie des r&egrave;gnes, n'aurait
+point &eacute;t&eacute; commise si la
+l&eacute;gende de la reine, &eacute;pouse d'H&ocirc;rus, e&ucirc;t
+conserv&eacute; ses titres initiaux,
+qu'une fracture a fait dispara&icirc;tre. <i>Siphtha</i> ne porte donc
+le titre de
+roi qu'en s'a qualit&eacute; d'&eacute;poux de la reine
+r&eacute;gnante; ce qui d&eacute;j&agrave; avait eu
+lieu pour les deux maris de la reine <i>Amens&eacute;</i>, m&egrave;re
+de Thouthmosis III
+(Moeris).</p>
+<p>Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la
+reine
+<i>Thaoser</i> et de son mari <i>Siphtha</i> par leur cinqui&egrave;me
+ou sixi&egrave;me
+successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect
+d&ucirc;
+&agrave; des anc&ecirc;tres, parce qu'il descendait directement de
+Rhams&egrave;s Ier et
+que, d'apr&egrave;s les listes, il &eacute;tait tout au plus le
+fr&egrave;re de la reine
+Thaoser Achenchers&egrave;s et continuait directement la ligne
+masculine &agrave;
+partir du roi H&ocirc;rus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel
+occupant,
+d'abord, d'avoir substitu&eacute; partout &agrave; l'image de la reine
+la sienne
+propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un
+casque ou de v&ecirc;tements et d'insignes convenables seulement
+&agrave; des rois et
+non &agrave; des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc
+tous les
+cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire
+peindre sa propre l&eacute;gende. Cette op&eacute;ration a d&ucirc;,
+toutefois, s'ex&eacute;cuter
+fort &agrave; la h&acirc;te, puisque, apr&egrave;s avoir
+m&eacute;tamorphos&eacute; la reine Thaoser en
+roi Rhamerri, on n'a point eu la pr&eacute;caution de corriger, sur les
+bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont cens&eacute;s
+prononcer,
+lesquels sont toujours adress&eacute;s &agrave; la reine et ne
+sauraient l'&ecirc;tre
+convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.</p>
+<p>Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la
+vall&eacute;e
+encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri,
+Rhams&egrave;s-Me&iuml;amoun; mais aujourd'hui le temps ou la
+fum&eacute;e a terni l'&eacute;clat
+des couleurs qui recouvrent la plupart de ces s&eacute;pulcres; il se
+recommande d'ailleurs par huit petites salles perc&eacute;es
+lat&eacute;ralement dans
+le massif des parois du premier et du deuxi&egrave;me corridor,
+cabinets orn&eacute;s
+de sculptures du plus haut int&eacute;r&ecirc;t et dont nous avons fait
+prendre des
+copies soign&eacute;es. L'un de ces petits boudoirs contient, entre
+autres
+choses, la repr&eacute;sentation des travaux de la cuisine; un autre,
+celle des
+meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisi&egrave;me est
+un
+arsenal complet o&ugrave; se voient des armes de toute esp&egrave;ce et
+les insignes
+militaires des l&eacute;gions &eacute;gyptiennes; ici on a
+sculpt&eacute; les barques et les
+canges royales avec toutes leurs d&eacute;corations. L'un d'eux aussi
+nous
+montre le tableau symbolique de l'ann&eacute;e &eacute;gyptienne,
+figur&eacute;e par six
+images du Nil et six images de l'&Eacute;gypte personnifi&eacute;e,
+altern&eacute;es, une
+pour chaque mois et portant les productions particuli&egrave;res
+&agrave; la division
+de l'ann&eacute;e que ces images repr&eacute;sentent. J'ai d&ucirc;
+faire copier, dans l'un
+de ces jolis r&eacute;duits, les deux fameux joueurs de harpe avec
+toutes leurs
+couleurs, parce qu'ils n'ont &eacute;t&eacute; exactement
+publi&eacute;s par personne.</p>
+<p>En voil&agrave; assez sur <i>Biban-el-Molouk</i>. J'ai h&acirc;te
+de retourner &agrave; Th&egrave;bes,
+o&ugrave; l'on ne sera point f&acirc;ch&eacute; de me suivre. Je dois
+cependant ajouter que
+plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le
+t&eacute;moignage
+&eacute;crit qu'elles &eacute;taient, il y a bien des si&egrave;cles,
+abandonn&eacute;es, et
+seulement visit&eacute;es, comme de nos jours, par beaucoup de curieux
+d&eacute;soeuvr&eacute;s, lesquels, comme ceux de nos jours encore,
+croyaient
+s'illustrer &agrave; jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures
+et les
+bas-reliefs, qu'ils ont ainsi d&eacute;figur&eacute;s. Les sots de tous
+les si&egrave;cles y
+ont de nombreux repr&eacute;sentants: on y trouve d'abord des
+&Eacute;gyptiens de
+toutes les &eacute;poques, qui se sont inscrits, les plus anciens en
+hi&eacute;ratique, les plus modernes en d&eacute;motique; beaucoup de
+Grecs de
+tr&egrave;s-ancienne date, &agrave; en juger par la forme des
+caract&egrave;res; de vieux
+Romains de la r&eacute;publique, qui s'y d&eacute;corent, avec orgueil
+du titre de
+<i>Romanos</i>; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers
+empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noy&eacute;s au milieu
+des
+superlatifs qui les pr&eacute;c&egrave;dent ou qui les suivent; plus,
+des noms de
+Coptes accompagn&eacute;s de tr&egrave;s-humbles pri&egrave;res; enfin
+les noms des voyageurs
+europ&eacute;ens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le
+hasard
+ou le d&eacute;soeuvrement ont amen&eacute;s dans ces tombes
+solitaires. J'ai
+recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur
+contenu, soit pour leur int&eacute;r&ecirc;t sous le rapport
+pal&eacute;ographique. Ce sont
+toujours des mat&eacute;riaux<a name="retour_texte_note_3"></a><a
+ href="#Note_3">[3]</a>,
+et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles &eacute;gyptiens, qui
+auront
+bien quelque prix translat&eacute;s &agrave; Paris..... J'y pense
+souvent..... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="QUATORZIEME_LETTRE"></a>
+<h2>QUATORZIEME LETTRE</h2>
+<br>
+<p>Th&egrave;bes, le 18 juin 1829.</p>
+<p>Depuis mon retour au milieu des ruines de cette a&icirc;n&eacute;e
+des villes
+royales, toutes mes journ&eacute;es ont &eacute;t&eacute;
+consacr&eacute;es &agrave; l'&eacute;tude de ce qui
+reste d'un de ses plus beaux &eacute;difices, pour lequel je
+con&ccedil;us, &agrave; sa
+premi&egrave;re vue, une pr&eacute;dilection marqu&eacute;e. La
+connaissance compl&egrave;te que
+j'en ai acquise maintenant la justifie au del&agrave; de ce que je
+devais
+esp&eacute;rer. Je veux parler ici d'un monument dont le
+v&eacute;ritable nom n'est
+pas encore fix&eacute;, et qui donne lieu &agrave; de fort vives
+controverses: celui
+qu'on a appel&eacute; d'abord le <i>Memnonium</i>, et ensuite le <i>Tombeau
+d'Osimandyas</i>. Cette derni&egrave;re d&eacute;nomination appartient
+&agrave; la Commission
+d'&Eacute;gypte; quelques voyageurs persistent &agrave; se servir de
+l'autre, qui
+certainement est fort mal appliqu&eacute;e et tr&egrave;s-inexacte.
+Pour moi, je
+n'emploierai d&eacute;sormais, pour d&eacute;signer cet &eacute;difice,
+que son nom &eacute;gyptien
+m&ecirc;me, sculpt&eacute; dans cent endroits et
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; dans les l&eacute;gendes des frises,
+des architraves et des bas-reliefs qui d&eacute;corent ce palais. Il
+portait le
+nom de <i>Rhamess&eacute;ion</i>, parce que c'&eacute;tait &agrave; la
+munificence du Pharaon
+Rhams&egrave;s le Grand que Th&egrave;bes en &eacute;tait redevable.</p>
+<p>L'imagination s'&eacute;branle et l'on &eacute;prouve une
+&eacute;motion bien naturelle en
+visitant ces galeries mutil&eacute;es et ces belles colonnades,
+lorsqu'on pense
+qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus
+c&eacute;l&egrave;bre
+et du meilleur des princes que la vieille &Eacute;gypte compte dans ses
+longues
+annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends &agrave; la
+m&eacute;moire de
+S&eacute;sostris l'esp&egrave;ce de culte religieux dont l'environnait
+l'antiquit&eacute;
+tout enti&egrave;re.</p>
+<p>Il n'existe du Rhamess&eacute;ion aucune partie compl&egrave;te;
+mais ce qui a &eacute;chapp&eacute;
+&agrave; la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour
+restaurer
+l'ensemble de l'&eacute;difice et pour s'en faire une id&eacute;e
+tr&egrave;s-exacte.
+Laissant &agrave; part sa partie architecturale, qui n'est point de mon
+ressort, mais &agrave; laquelle je dois rendre un juste hommage en
+disant que
+le Rhamess&eacute;ion est peut-&ecirc;tre ce qu'il y a de plus noble et
+de plus pur &agrave;
+Th&egrave;bes en fait de grand monument, je me bornerai &agrave;
+indiquer rapidement
+le sujet des principaux bas-reliefs qui le d&eacute;corent, et le sens
+des
+inscriptions qui les accompagnent.</p>
+<p>Les sculptures qui couvraient les faces ext&eacute;rieures des deux
+massifs du
+premier pyl&ocirc;ne, construit en gr&egrave;s, ont enti&egrave;rement
+disparu, car ces
+massifs se sont &eacute;boul&eacute;s en grande partie. Des blocs
+&eacute;normes de calcaire
+blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils
+sont d&eacute;cor&eacute;s, ainsi que l'&eacute;paisseur des deux
+massifs entre lesquels
+s'&eacute;levait cette porte, des l&eacute;gendes royales de
+Rhams&egrave;s le Grand, et de
+tableaux repr&eacute;sentant le Pharaon faisant des offrandes aux
+grandes
+divinit&eacute;s de Th&egrave;bes, Amon-Ra, Amon
+g&eacute;n&eacute;rateur, la d&eacute;esse Mouth, le jeune
+dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi
+re&ccedil;oit &agrave; son
+tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal
+d'entre eux, parce que c'est l&agrave; que j'ai lu pour la
+premi&egrave;re fois le nom
+v&eacute;ritable de l'&eacute;difice entier.</p>
+<p>Le dieu Atmou (une des formes de Phr&eacute;) pr&eacute;sente au
+dieu Mandou le
+Pharaon Rhams&egrave;s le Grand, casqu&eacute; et en habits royaux;
+cette derni&egrave;re
+divinit&eacute; le prend par la main en lui disant: &laquo;Viens,
+avance vers
+les
+demeures divines pour contempler ton p&egrave;re, le seigneur des
+dieux, qui
+t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et
+r&eacute;gner
+sur le tr&ocirc;ne d'H&ocirc;rus.&raquo; Plus loin, en effet, on a
+figur&eacute; le grand dieu
+Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: &laquo;Voici ce que
+dit
+Amon-Ra, roi des dieux, et qui r&eacute;side dans le <i>Rhamess&eacute;ion
+de Th&egrave;bes</i>:
+Mon fils bien-aim&eacute; et de mon germe, seigneur du monde,
+Rhams&egrave;s! mon
+coeur se r&eacute;jouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as
+vou&eacute; cet
+&eacute;difice; je te fais le don d'une vie pure &agrave; passer sur le
+tr&ocirc;ne de Sev
+(Saturne) (c'est-&agrave;-dire dans la royaut&eacute;
+temporelle).&raquo; Il
+ne peut donc, &agrave;
+l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom &agrave; donner
+&agrave; ce
+monument.</p>
+<p>Les tableaux militaires, relatifs aux conqu&ecirc;tes du roi,
+couvrent les
+faces des deux massifs du pyl&ocirc;ne sur la premi&egrave;re cour du
+palais; ils
+sont visibles en assez grande partie, parce que l'&eacute;boulement des
+portions sup&eacute;rieures du pyl&ocirc;ne a eu lieu du
+c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;. Ces sc&egrave;nes
+militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont
+sculpt&eacute;es dans l'int&eacute;rieur du temple d'<i>Ibsamboul</i>
+et sur <i>le pyl&ocirc;ne de
+Louqsor,</i> qui font partie du Rhamess&eacute;ion ou Rhams&eacute;ion
+oriental de
+Th&egrave;bes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces
+bas-reliefs se
+rapportent &eacute;videmment &agrave; une m&ecirc;me campagne contre
+des peuples asiatiques
+qu'on ne peut, d'apr&egrave;s leur physionomie et d'apr&egrave;s leur
+costume,
+chercher ailleurs, je le r&eacute;p&egrave;te, que dans cette vaste
+contr&eacute;e sise entre
+le Tigre et l'Euphrate d'un c&ocirc;t&eacute;, l'Oxus et l'Indus de
+l'autre, contr&eacute;e
+que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou
+plut&ocirc;t le
+pays qu'elle habitait, se nommait <i>Chto, Ch&eacute;to, Sc&eacute;hto</i>
+ou <i>Schto</i>; car
+je me suis aper&ccedil;u, enfin, que le nom par lequel on la
+d&eacute;signe
+ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer
+<i>Pscharansch&eacute;tko, Pscharinsch&egrave;to</i> ou <i>Pschar&eacute;neschto</i>
+(vu l'absence des
+voyelles m&eacute;diales), est compos&eacute; de trois parties
+distinctes: 1e d'un mot
+&eacute;gyptien, &eacute;pith&egrave;te injurieuse <i>Pschar&eacute;</i>
+qui signifie une plaie; 2e de la
+pr&eacute;position N (<i>de</i>) que j'avais d'abord crue radicale; 3e
+de <i>Chto,
+Schto, Sch&eacute;to,</i> v&eacute;ritable nom de la contr&eacute;e.
+Les &Eacute;gyptiens d&eacute;sign&egrave;rent
+donc ces peuples ennemis sous la d&eacute;nomination de <i>la plaie de
+Sch&eacute;to</i>,
+de la m&ecirc;me mani&egrave;re que l'Ethiopie est toujours
+appel&eacute;e <i>la mauvaise race
+de Kousch</i>. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me
+portent &agrave; croire fermement que c'est de peuples du nord-est de
+la
+Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.</p>
+<p>On a sculpt&eacute; sur le massif de droite la r&eacute;ception des
+ambassadeurs
+scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la
+pr&eacute;sence de
+Rhams&egrave;s, qui leur adresse des reproches; les soldats,
+dispers&eacute;s dans le
+camp, se reposent ou pr&eacute;parent leurs armes, et donnent des soins
+aux
+bagages; en avant du camp, deux &Eacute;gyptiens administrent la
+bastonnade &agrave;
+deux prisonniers ennemis, afin, porte la l&eacute;gende
+hi&eacute;roglyphique, de leur
+faire dire ce que fait <i>la plaie de Sch&eacute;to</i>. Au bas du
+tableau est
+l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne en marche, et &agrave; l'une des
+extr&eacute;mit&eacute;s se voit un
+engagement entre les chars des deux nations.</p>
+<p>La partie gauche de ce massif offre l'image d'une s&eacute;rie de
+forteresses
+desquelles sortent des &Eacute;gyptiens emmenant des captifs; les
+l&eacute;gendes
+sculpt&eacute;es sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et
+apprennent
+que Rhams&egrave;s le Grand les a prises de vive force la
+huiti&egrave;me ann&eacute;e de son
+r&egrave;gne.</p>
+<p>Il manque pr&egrave;s de la moiti&eacute; du massif de droite du
+pyl&ocirc;ne; ce qui reste
+offre les d&eacute;bris d'un vaste bas-relief repr&eacute;sentant une
+grande bataille,
+toujours contre les Sch&eacute;to. Comme j'aurai l'occasion d'en
+d&eacute;crire une
+seconde, tout &agrave;, fait semblable et beaucoup mieux
+conserv&eacute;e, je passerai
+rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a
+repr&eacute;sent&eacute; l'un des
+principaux chefs bactriens, nomm&eacute; <i>Schiropsiro</i> ou <i>Schiropasiro</i>,
+bless&eacute; et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige
+aussi,
+fuyant devant le vainqueur, un alli&eacute;, le chef de <i>la mauvaise
+race du
+pays de Schirbech</i> ou <i>Schilbesch</i>. A c&ocirc;t&eacute; de la
+bataille est un tableau
+triomphal: Rhams&egrave;s le Grand, debout, la hache sur
+l'&eacute;paule, saisit de sa
+main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on
+lit: &laquo;Les chefs des contr&eacute;es du Midi et du Nord conduits
+en
+captivit&eacute;
+par Sa Majest&eacute;.&raquo;</p>
+<p>Les colonnades qui fermaient lat&eacute;ralement la premi&egrave;re
+cour n'existent
+plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et
+les deux pyl&ocirc;nes est encombr&eacute; des &eacute;normes
+d&eacute;bris du plus grand et du
+plus magnifique colosse que les &Eacute;gyptiens aient peut-&ecirc;tre
+jamais &eacute;lev&eacute;:
+c'&eacute;tait celui de <i>Rhams&egrave;s le Grand.</i> Les
+inscriptions qui le d&eacute;corent ne
+permettent pas d'en douter. Les l&eacute;gendes royales de cet illustre
+Pharaon
+se lisent en grands et beaux hi&eacute;roglyphes vers le haut des bras,
+et se
+r&eacute;p&egrave;tent plusieurs fois sur les quatre faces de la base.
+Ce colosse,
+<i>quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur</i>, non
+compris
+la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.</p>
+<p>Il faut admirer &agrave; la fois la puissance du peuple qui
+&eacute;rigea ce
+merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutil&eacute; avec
+tant
+d'adresse et de soins.</p>
+<p>Ce beau monument s'&eacute;levait devant le massif de gauche du
+second pyl&ocirc;ne
+ou mur, d&eacute;truit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos
+fouilles
+que je me suis assur&eacute; que l'on avait aussi couvert ce massif de
+sculptures repr&eacute;sentant des sc&egrave;nes militaires; j'y ai
+retrouv&eacute; le bas
+d'un tableau repr&eacute;sentant le roi, apr&egrave;s une grande
+bataille, recevant
+des principaux officiers le compte des ennemis tu&eacute;s dans
+l'action, et
+dont les mains coup&eacute;es sont entass&eacute;es &agrave; ses pieds.
+Plus loin existait
+une inscription toujours relative &agrave; la guerre contre les
+Sch&eacute;to; le peu
+qui reste des derni&egrave;res ligues, interrompu par de nombreuses
+fractures,
+m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques
+abondants en noms propres et en d&eacute;signations
+g&eacute;ographiques. Il y est
+surtout question des honneurs que le roi accorde &agrave; deux chefs
+Scythes ou
+bactriens, <i>Iroschtoasiro,</i> grand chef du pays de Sch&eacute;to,
+et
+<i>Peschorsenmausiro,</i> qualifi&eacute; aussi de grand chef: ce sont
+tr&egrave;s-probablement les gouverneurs &eacute;tablis par le
+conqu&eacute;rant apr&egrave;s la
+soumission du pays.</p>
+<p>Les sculptures du massif de droite du deuxi&egrave;me pyl&ocirc;ne
+ou mur subsistent
+en tr&egrave;s grande partie sous la galerie de la seconde cour
+&agrave; droite en
+entrant; c'est le tableau d'une bataille livr&eacute;e sur le bord d'un
+fleuve,
+dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve,
+et sur les murailles de laquelle on lit: <i>la ville forte Watsch</i>
+ou
+<i>Batsch</i> (la premi&egrave;re lettre est douteuse). Vers
+l'extr&eacute;mit&eacute; actuelle du
+tableau, &agrave; la gauche du spectateur, l'on voit le roi
+Rhams&egrave;s sur son
+char lanc&eacute; au galop, au milieu du champ de bataille couvert de
+morts et
+de mourants. Il d&eacute;coche des fl&egrave;ches contre la masse des
+ennemis en
+pleine d&eacute;route; derri&egrave;re le char, sur le terrain que le
+h&eacute;ros vient de
+quitter, sont entass&eacute;s les cadavres des vaincus, sur les-quels
+s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nomm&eacute; <i>Torokani,</i>
+bless&eacute; d'une
+fl&egrave;che &agrave; l'&eacute;paule et tombant sur l'avant de son
+char bris&eacute;. Sous les
+pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de
+<i>Torokato, chef des soldats du pays de Nakb&eacute;sou</i>, et ceux
+de plusieurs
+autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, <i>Shiropasiro</i>,
+se retire sur le bord du fleuve; les fl&egrave;ches du roi ont
+d&eacute;j&agrave; atteint
+<i>Tiotouro</i> et <i>Sima&iuml;rosi</i>, fuyant dans la plaine et se
+dirigeant du c&ocirc;t&eacute;
+de la ville. D'autres chefs se r&eacute;fugient vers le fleuve, dans
+lequel se
+pr&eacute;cipitent l&egrave;s chevaux du chef <i>Krobschatosi</i>,
+bless&eacute;, et qu'ils
+entra&icirc;nent avec eux. Plusieurs enfin, tels que <i>Thot&acirc;ro</i>
+et <i>Maf&egrave;rima,
+fr&egrave;re</i> (alli&eacute;) <i>de la plaie de Sch&ecirc;to </i>(des
+Bactriens), sont all&eacute;s
+mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels
+que le Bactrien <i>Sipaph&eacute;ro</i>, ont &eacute;t&eacute; assez
+heureux pour traverser,
+secourus et accueillis sur la rive oppos&eacute;e par une foule immense
+accourue pour conna&icirc;tre le r&eacute;sultat de la bataill&eacute;.
+C'est au milieu de
+tout ce peuple amoncel&eacute; qu'on aper&ccedil;oit un groupe donnant
+des secours
+empress&eacute;s &agrave; un chef que l'on vient de retirer du fleuve,
+o&ugrave; il s'est
+noy&eacute;; on le tient <i>suspendu par les pieds, la t&ecirc;te en
+bas</i>, et on
+s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le
+rappeler
+&agrave; la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement
+ne
+produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le
+mouvement
+de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: &laquo;Le chef de la
+mauvaise
+race du pays des <i>Schirbesch</i>, qui s'est &eacute;loign&eacute; de
+ses guerriers en
+fuyant le roi du c&ocirc;t&eacute; du fleuve.&raquo;</p>
+<p>Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par <i>un pont</i>
+jet&eacute; sur
+l'une des branches du fleuve, on remarque des sympt&ocirc;mes d'un
+prochain
+changement dans l'&eacute;tat des esprits: un individu adresse un
+discours &agrave;
+ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses
+compatriotes &agrave; se soumettre au joug de Rhams&egrave;s le Grand;
+on lit en
+effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une
+inscription
+ainsi con&ccedil;ue: &laquo;Je c&eacute;l&egrave;bre la gloire du dieu
+gracieux, parce qu'il a
+dit....&raquo; Le reste est d&eacute;truit.</p>
+<p>J'ai voulu, en entrant dans tous ces d&eacute;tails, donner une
+id&eacute;e des
+bas-reliefs historiques dont on d&eacute;corait les grands monuments de
+l'&Eacute;gypte, de ces compositions immenses que je me plais &agrave;
+nommer des
+<i>tableaux hom&eacute;riques</i> ou de la sculpture
+h&eacute;ro&iuml;que, parce qu'ils sont
+pleins de ce feu et de ce d&eacute;sordre sublimes qui nous
+entra&icirc;nent, &agrave; la
+lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe,
+consid&eacute;r&eacute; &agrave; part, sera
+trouv&eacute; certainement d&eacute;fectueux dans quelques points
+relatifs &agrave; la
+perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines;
+mais ces petits d&eacute;fauts de d&eacute;tails sont rachet&eacute;s,
+et au del&agrave;, par
+l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus <i>beaux vases grecs</i>
+repr&eacute;sentant des <i>combats</i> p&egrave;chent
+pr&eacute;cis&eacute;ment (si p&eacute;ch&eacute; il y a) sous
+les m&ecirc;mes rapports que ces bas-reliefs &eacute;gyptiens.</p>
+<p>Sur le haut de cette grande paroi on a sculpt&eacute; un long
+bas-relief,
+mutil&eacute; au commencement et &agrave; la fin, repr&eacute;sentant
+Rhams&egrave;s le Grand
+c&eacute;l&eacute;brant la pan&eacute;gyrie du grand dieu de
+Th&egrave;bes, le double H&ocirc;rus, ou Amon
+g&eacute;n&eacute;rateur. Comme j'aurai l'occasion de d&eacute;crire
+une f&ecirc;te semblable
+existant dans tout son entier au palais de M&eacute;dinet-Habou, je me
+contenterai de dire que c'est ici qu'existe une s&eacute;rie de
+statuettes de
+rois rang&eacute;es par ordre de r&egrave;gne; ce sont: 1&deg;
+M&egrave;nes (le premier roi
+terrestre); 2&deg; un pr&eacute;nom inconnu, ant&eacute;rieur &agrave;
+la dix-septi&egrave;me dynastie;
+3&deg; Amosis; 4&deg; Am&eacute;nothph Ier; 5&deg; Thouthmosis Ier;
+6&deg; Thouthmosis III; 7&deg;
+Am&eacute;nothph II; 8&deg; Thouthmosis IV; 9&deg; Am&eacute;nothph
+III; 10&deg; H&ocirc;rus; 11&deg;
+Rhams&egrave;s Ier; 12&deg; Ousere&iuml;; 13&deg; Rhams&egrave;s le
+Grand lui-m&ecirc;me. Cette s&eacute;rie ne
+donne que la ligne directe des anc&ecirc;tres du conqu&eacute;rant;
+ainsi Thouthmosis
+II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) &eacute;tait fils d'une
+fille
+de Thouthmosis Ier.</p>
+<p>De nombreux bas-reliefs repr&eacute;sentant des actes d'adoration du
+roi
+Rhams&egrave;s aux grandes divinit&eacute;s de Th&egrave;bes couvrent
+trois faces des piliers
+formant la galerie devant le pyl&ocirc;ne; sur la quatri&egrave;me face
+de chacun
+d'eux on voit, sculpt&eacute;e de plein relief, une image colossale du
+roi
+d'environ trente pieds de hauteur. Voici les l&eacute;gendes les mieux
+conserv&eacute;es des quatre qui subsistent encore:</p>
+<p>&laquo;Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a
+&eacute;lev&eacute;es par
+son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuv&eacute; par
+Phr&eacute;, le
+fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhams&egrave;s, le bien-aim&eacute;
+d'Amon-Ra.</p>
+<p>&laquo;Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a combl&eacute; de
+ses
+bienfaits,
+lui, le roi soleil, etc.</p>
+<p>&laquo;Le bien-aim&eacute; d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein
+de
+vigilance, le
+plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contr&eacute;es &agrave;
+sa domination,
+lui, le roi soleil, etc., le bien-aim&eacute; de la d&eacute;esse
+Mouth.&raquo;</p>
+<p>Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquit&eacute;
+s'est plu &agrave;
+louer dans S&eacute;sostris: les grands ouvrages qu'il a fait
+ex&eacute;cuter, les
+bonnes lois qu'il donna &agrave; sa patrie, et la vaste &eacute;tendue
+de ses
+conqu&ecirc;tes.</p>
+<p>Les piliers orn&eacute;s de colosses qui font face &agrave; ceux-ci
+et les colonnes
+qui formaient la seconde cour du palais du c&ocirc;t&eacute; droit se
+font aussi
+remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les
+d&eacute;corent. Les
+piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour
+sont
+enti&egrave;rement d&eacute;truits.</p>
+<p>Je ne m'&eacute;tendrai point sur les int&eacute;ressants
+bas-reliefs qui couvrent la
+partie gauche du mur du fond du p&eacute;ristyle; je me h&acirc;te
+d'entrer dans la
+salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore
+intactes,
+et charmeraient par leur &eacute;l&eacute;gante majest&eacute; les yeux
+m&ecirc;me les plus
+pr&eacute;venus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou
+romaine.</p>
+<p>Quant &agrave; la destination de cette belle salle, &agrave; la
+disposition des
+colonnes et &agrave; la forme des chapiteaux qui les d&eacute;corent,
+je laisserai
+parler sur ces divers points la d&eacute;dicace elle-m&ecirc;me de la
+salle,
+sculpt&eacute;e, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en
+tr&egrave;s-beaux hi&eacute;roglyphes.</p>
+<p>&laquo;L'Aro&euml;ris puissant, ami de la v&eacute;rit&eacute;, le
+seigneur de la r&eacute;gion
+sup&eacute;rieure, et de la r&eacute;gion inf&eacute;rieure, le
+d&eacute;fenseur de l'&Eacute;gypte, le
+castigateur des contr&eacute;es &eacute;trang&egrave;res, l'H&ocirc;rus
+resplendissant possesseur
+des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde
+(soleil gardien de justice approuv&eacute; par Phr&eacute;), le fils du
+soleil, le
+seigneur des diad&egrave;mes, le bien-aim&eacute; d'Ammon,
+RHAMS&Egrave;S, a fait ex&eacute;cuter
+ces constructions en l'honneur de son p&egrave;re Amon-Ra, roi des
+dieux; il a
+fait construire la <i>grande salle d'assembl&eacute;e</i> en bonne
+pierre blanche de
+gr&egrave;s, soutenue par de <i>grandes colonnes</i> &agrave;
+chapiteaux imitant des fleurs
+&eacute;panouies, flanqu&eacute;es de colonnes plus petites &agrave;
+chapiteaux imitant un
+bouton de lotus tronqu&eacute;; salle qu'il voue au seigneur des dieux
+pour la
+c&eacute;l&eacute;bration de sa pan&eacute;gyrie gracieuse; c'est ce
+qu'a fait le roi de son
+vivant.&raquo;</p>
+<p>Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais
+&eacute;gyptiens un
+caract&egrave;re si particulier, furent v&eacute;ritablement
+destin&eacute;es, comme on le
+soup&ccedil;onnait, &agrave; tenir de grandes assembl&eacute;es, soit
+politiques, soit
+religieuses, c'est-&agrave;-dire ce qu'on nommait des <i>pan&eacute;gyries</i>
+ou r&eacute;unions
+g&eacute;n&eacute;rales: c'est ce dont j'&eacute;tais
+d&eacute;j&agrave; convaincu avant d'avoir d&eacute;couvert
+cette curieuse d&eacute;dicace, parce que, observant la forme du
+caract&egrave;re
+hi&eacute;roglyphique exprimant l'id&eacute;e <i>pan&eacute;gyrie</i>
+sur les ob&eacute;lisques de Rome,
+o&ugrave; ce caract&egrave;re est sculpt&eacute; en grand, je
+m'&eacute;tais aper&ccedil;u qu'il
+repr&eacute;sentait, au propre, une salle hypostyle avec des
+si&egrave;ges dispos&eacute;s au
+pied des colonnes.</p>
+<p>C'est &agrave; l'entr&eacute;e de la salle hypostyle du
+Rhamess&eacute;ion, &agrave; droite,
+qu'existe un bas-relief dans lequel on a repr&eacute;sent&eacute; la
+reine m&egrave;re du
+conqu&eacute;rant. Elle se nommait <i>Taoua&iuml;</i>; une belle
+statue de cette
+princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copi&eacute; les
+inscriptions,
+mais des fractures pouvaient donner lieu &agrave; quelques
+incertitudes; elles
+sont lev&eacute;es par le bas-relief que j'ai sous les yeux.</p>
+<p>On trouve du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute; un grand tableau
+historique, d&eacute;crit ou dessin&eacute;
+par tous les voyageurs qui ont visit&eacute; l'&Eacute;gypte; le seul
+dessin exact que
+l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publi&eacute; dans son <i>Voyage
+&agrave;
+M&eacute;ro&eacute;</i>. J'en ai fait prendre une copie plus en grand,
+et j'ai transcrit
+moi-m&ecirc;me les l&eacute;gendes, qui sont int&eacute;ressantes,
+quoique incompl&egrave;tes sur
+plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui
+se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi
+Rhams&egrave;s vient de vaincre les Sch&eacute;to, qu'il a mis en
+pleine d&eacute;route. Deux
+princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment
+<i>Mandouhi Schopsch</i> et <i>Schat-kemk&eacute;m&eacute;</i>.
+C'&eacute;taient le quatri&egrave;me et le
+cinqui&egrave;me des enfants de Rhams&egrave;s. Les vaincus sont encore
+des peuples de
+Sch&eacute;to (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville
+plac&eacute;e &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; droite du tableau, o&ugrave; s'ouvre une
+nouvelle sc&egrave;ne. Quatre
+autres fils du conqu&eacute;rant, les septi&egrave;me, huiti&egrave;me,
+neuvi&egrave;me et dixi&egrave;me
+de ses enfants, appel&eacute;s <i>M&eacute;&iuml;amoun, Amenhemwa,
+Noubtei</i> et <i>Setpanr&eacute;</i>,
+sont &eacute;tablis sous les murs de la place; les
+assi&eacute;g&eacute;s opposent une
+vigoureuse r&eacute;sistance; mais d&eacute;j&agrave; les
+&Eacute;gyptiens ont dress&eacute; les &eacute;chelles,
+et les murailles vont &ecirc;tre escalad&eacute;es. Une fracture a
+malheureusement
+fait dispara&icirc;tre la premi&egrave;re partie du nom de la ville
+assi&eacute;g&eacute;e; il ne
+reste plus que les syllabes.... <i>apouro</i>.</p>
+<p>Des tableaux religieux, ex&eacute;cut&eacute;s avec beaucoup de
+soin, existent sous le
+f&ucirc;t des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on
+y voit
+successivement toutes les divinit&eacute;s &eacute;gyptiennes du
+premier ordre, et
+principalement celles dont le culte appartenait d'une mani&egrave;re
+plus
+sp&eacute;ciale au nome diospolitain, annoncer &agrave; Rhams&egrave;s
+les bienfaits dont
+elles veulent le combler en &eacute;change des riches offrandes qu'il
+leur
+pr&eacute;sente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des
+colonnes de la
+seconde cour, reparaissent en premi&egrave;re ligne les
+divinit&eacute;s protectrices
+du palais, auxquelles ce bel &eacute;difice &eacute;tait plus
+particuli&egrave;rement
+consacr&eacute;: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit
+exactement
+par <i>r&eacute;sidant</i> ou <i>qui r&eacute;sident dans le
+Rhamess&eacute;ion de Th&egrave;bes</i>; &agrave; leur
+t&ecirc;te para&icirc;t Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous
+celle de
+g&eacute;n&eacute;rateur; viennent ensuite les dieux Phtha,
+Phr&eacute;, Atmou, Meu&iuml;, Sev, et
+les d&eacute;esses Pascht et Hath&ocirc;r. Chacune d'elles accorde au
+Pharaon une
+gr&acirc;ce particuli&egrave;re. Voici quelques exemples de ces
+formules donatrices,
+extraites des galeries et des colonnades du Rhamess&eacute;ion:</p>
+<p>&laquo;J'accorde que ton &eacute;difice soit aussi durable que le
+ciel
+(Amon-Ra).</p>
+<p>&laquo;Je te donne une longue suite de jours pour gouverner
+l'&Eacute;gypte (Isis).</p>
+<p>&laquo;Je t'accorde la domination sur toutes les contr&eacute;es
+(Amon-Ra).</p>
+<p>&laquo;J'inscris &agrave; ton nom les attributions royales du soleil
+(Th&ocirc;th).</p>
+<p>&laquo;Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'&ecirc;tre
+vigilant
+comme le fils
+de Netph&eacute; (Amon-Ra).</p>
+<p>&laquo;Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident
+(Amon-Ra).</p>
+<p>&laquo;Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un
+r&egrave;gne joyeux
+(Sev, Saturne).</p>
+<p>&laquo;Je te donne l'&Eacute;gypte sup&eacute;rieure et
+l'&Eacute;gypte
+inf&eacute;rieure &agrave; diriger en roi
+(Netph&eacute;, Rh&eacute;a).</p>
+<p>&laquo;Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord &agrave;
+fouler
+sous tes
+sandales (Thm&eacute;i, la justice).</p>
+<p>&laquo;Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi
+(le
+Gardien des portes c&eacute;lestes).</p>
+<p>&laquo;Je veux que ton palais subsiste &agrave; toujours (Meu&iuml;).</p>
+<p>&laquo;Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du
+monde
+(la
+d&eacute;esse Pascht).</p>
+<p>&laquo;Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares
+(la
+d&eacute;esse Pascht).&raquo;</p>
+<p>La portion des murailles de la salle hypostyle
+&eacute;chapp&eacute;e aux ravages des
+hommes pr&eacute;sente des sc&egrave;nes plus riches et plus
+d&eacute;velopp&eacute;es: sur le mur
+du fond, &agrave; la droite et &agrave; la gauche de la porte centrale,
+existent
+encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des
+figures et le fini de leur ex&eacute;cution. Dans le premier, la
+d&eacute;esse Pascht
+&agrave; t&ecirc;te de lion, <i>l'&eacute;pouse de Phtha, la dame du
+palais c&eacute;leste</i>, l&egrave;ve sa
+main droite vers la t&ecirc;te de Rhams&egrave;s couverte d'un casque,
+en lui disant: &laquo;Je t'ai pr&eacute;par&eacute; le diad&egrave;me
+du soleil, que ce
+casque demeure sur ta
+corne (le front) o&ugrave; je l'ai plac&eacute;.&raquo; Elle
+pr&eacute;sente
+en m&ecirc;me temps le roi
+au dieu supr&ecirc;me, Amon-Ra, qui, assis sur son tr&ocirc;ne, tend
+vers la face du
+roi les embl&egrave;mes d'une vie pure.</p>
+<p>Le second tableau repr&eacute;sente l'<i>institution royale</i> du
+h&eacute;ros &eacute;gyptien,
+les deux plus grandes divinit&eacute;s de l'&Eacute;gypte
+l'investissant des pouvoirs
+royaux. Amon-Ra, assist&eacute; de Mouth, la grande m&egrave;re divine,
+remet au roi
+Rhams&egrave;s la <i>faux de bataille</i>, le type primitif de la <i>harp&eacute;</i>
+des mythes
+grecs, arme terrible appel&eacute;e <i>schopsch</i> par les
+&Eacute;gyptiens, et lui rend
+en m&ecirc;me temps les embl&egrave;mes de la direction et de la
+mod&eacute;ration, le fouet
+et le <i>pedum</i>, en pronon&ccedil;ant la formule suivante:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que dit Amon-Ra qui r&eacute;side dans le
+Rhamess&eacute;ion: Re&ccedil;ois la faux
+de bataille pour contenir les nations &eacute;trang&egrave;res et
+trancher la t&ecirc;te des
+impurs; prends le fouet et le <i>pedum</i> pour diriger la terre de
+K&eacute;m&eacute;
+(l'&Eacute;gypte).&raquo;</p>
+<p>Le soubassement de ces deux tableaux offre un int&eacute;r&ecirc;t
+d'un autre genre:
+on y a repr&eacute;sent&eacute; en pied, et dans un ordre rigoureux de
+primog&eacute;niture,
+les enfants m&acirc;les de Rhams&egrave;s le Grand. Ces princes sont
+rev&ecirc;tus du
+costume r&eacute;serv&eacute; &agrave; leur rang; ils portent les
+insignes de leur dignit&eacute;,
+le <i>pedum</i> et un &eacute;ventail form&eacute; d'une longue plume
+d'autruche fix&eacute;e &agrave;
+une &eacute;l&eacute;gante poign&eacute;e, et sont au nombre de
+vingt-trois; famille
+nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on
+consid&egrave;re d'abord que Rhams&egrave;s eut, &agrave; notre
+connaissance, au moins deux
+femmes l&eacute;gitimes, les reines Nofr&eacute;-Ari et
+Is&eacute;nofr&eacute;, et qu'il est de plus
+tr&egrave;s-probable que les enfants donn&eacute;s au conqu&eacute;rant
+par des concubines ou
+des ma&icirc;tresses prenaient rang avec les enfants l&eacute;gitimes,
+usage dont
+fait foi l'ancienne histoire orientale tout enti&egrave;re. Quoi qu'il
+en soit,
+on a sculpt&eacute; au-dessus de la t&ecirc;te de chacun des princes,
+d'abord le
+titre qui leur est commun &agrave; tous, savoir: le fils du roi et de
+son
+germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus
+&acirc;g&eacute;s par
+cons&eacute;quent), la d&eacute;signation des hautes fonctions dont ils
+se trouvaient
+rev&ecirc;tus &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; ces bas-reliefs furent
+ex&eacute;cut&eacute;s. Le premier se
+trouve ainsi qualifi&eacute;: porte-&eacute;ventail &agrave; la gauche
+du roi, le jeune
+secr&eacute;taire royal (basilicogrammate), commandant en chef des
+soldats
+(l'arm&eacute;e), le premier-n&eacute; et le
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; de son germe, Amenhisch&ocirc;psch; le
+second, nomm&eacute; Rhams&egrave;s comme son p&egrave;re, &eacute;tait
+porte-&eacute;ventail &agrave; la gauche
+du roi et secr&eacute;taire royal, commandant en chef les soldats du
+ma&icirc;tre du
+monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisi&egrave;me,
+porte-&eacute;ventail &agrave; la gauche du roi, comme ses
+fr&egrave;res (titre donn&eacute; en
+g&eacute;n&eacute;ral &agrave; tous les princes sur d'autres
+monuments), &eacute;tait de plus
+secr&eacute;taire royal, commandant de la cavalerie,
+c'est-&agrave;-dire des chars de
+guerre de l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne. Je me dispense de
+transcrire ici les noms
+propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de
+quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires
+du roi au moment de leur naissance, tels que N&eacute;ben-Schari (le
+ma&icirc;tre du
+pays de Schari), N&eacute;benthonib (le ma&icirc;tre du monde entier),
+Sanascht&eacute;namoun (le vainqueur par Ammon), soit &agrave; des
+titres nouveaux
+adopt&eacute;s dans le protocole de Rhams&egrave;s le Grand, comme par
+exemple
+Patav&eacute;amoun (Ammon est mon p&egrave;re), et Septenri
+(approuv&eacute; par le soleil),
+titre qui se retrouve dans le pr&eacute;nom du roi.</p>
+<p>J'observe en m&ecirc;me temps dans cette s&eacute;rie de princes un
+fait
+tr&egrave;s-notable: on y a, post&eacute;rieurement &agrave; la mort de
+Rhams&egrave;s le Grand,
+caract&eacute;ris&eacute; d'une mani&egrave;re particuli&egrave;re
+celui de ses vingt-trois enfants
+qui monta sur le tr&ocirc;ne apr&egrave;s lui; ce fut son
+treizi&egrave;me fils, nomm&eacute;
+M&eacute;nephtha, qui lui succ&eacute;da. Il est visible qu'on a en
+cons&eacute;quence
+modifi&eacute;, apr&egrave;s coup, le costume de ce prince, en ornant
+son front de
+l'<i>uraeus</i> et en changeant sa courte <i>sabou</i> en longue
+tunique royale;
+de plus, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa l&eacute;gende
+premi&egrave;re, o&ugrave; se lit le nom de M&eacute;nephtha,
+qu'il conserva en montant sur le tr&ocirc;ne, on a sculpt&eacute; le
+premier
+cartouche de sa l&eacute;gende royale, son cartouche pr&eacute;nom
+(soleil esprit aim&eacute;
+des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son
+r&egrave;gne.</p>
+<p>En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre
+dans
+une salle qui a conserv&eacute; une partie de ses colonnes, et
+o&ugrave; la d&eacute;coration
+prend un caract&egrave;re tout particulier. Dans la portion de palais
+que nous
+venons de parcourir, des hommages g&eacute;n&eacute;raux sont
+adress&eacute;s aux principales
+divinit&eacute;s de l'&Eacute;gypte, comme il convenait dans des cours
+ou des
+p&eacute;ristyles ouverts &agrave; toute la population, et dans la
+salle hypostyle o&ugrave;
+se tenaient les grandes assembl&eacute;es. Mais ici commencent
+v&eacute;ritablement la
+partie priv&eacute;e du palais et les salles qui servaient d'habitation
+au roi,
+le lieu qu'&eacute;tait cens&eacute; habiter aussi plus
+particuli&egrave;rement le roi des
+dieux auquel ce grand &eacute;difice &eacute;tait consacr&eacute;.
+C'est ce que prouvent les
+bas-reliefs sculpt&eacute;s sur les parois &agrave; la droite et
+&agrave; la gauche de la
+porte: ces tableaux repr&eacute;sentent quatre grandes barques ou <i>bari</i>
+sacr&eacute;es, portant un petit naos sur lequel un voile semble
+jet&eacute; comme
+pour d&eacute;rober &agrave; tous les regards le personnage qu'il
+renferme. Ces
+<i>bari</i> sont port&eacute;es sur les &eacute;paules par vingt-quatre
+ou dix-huit
+pr&ecirc;tres, selon l'importance du ma&icirc;tre de la <i>bari</i>.
+Les insignes qui
+d&eacute;corent la proue et la poupe des deux premi&egrave;res barques
+sont les t&ecirc;tes
+symboliques de la d&eacute;esse Mouth et du dieu Chons, l'&eacute;pouse
+et le fils
+d'Amon-Ra; enfin, la troisi&egrave;me et la quatri&egrave;me portent
+les t&ecirc;tes du roi
+et de la reine, coiff&eacute;s des marques de leur dignit&eacute;. Ces
+tableaux, comme
+nous l'apprennent les l&eacute;gendes hi&eacute;roglyphiques,
+repr&eacute;sentent les deux
+divinit&eacute;s et le couple royal venant rendre hommage au
+p&egrave;re des dieux,
+Amon-Ra, qui &eacute;tablit sa demeure dans le palais de Rhams&egrave;s
+le Grand. Les
+paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs,
+aucun
+doute &agrave; cet &eacute;gard: &laquo;Je viens, dit la d&eacute;esse
+Mouth,
+rendre hommage au roi
+des dieux, Amon-Ra, mod&eacute;rateur de l'&Eacute;gypte, afin qu'il
+accorde de
+longues ann&eacute;es &agrave; son fils qui le ch&eacute;rit, le roi
+Rhams&egrave;s.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta
+majest&eacute;, &ocirc;
+Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure &agrave; ton
+fils, qui
+t'aime, le seigneur du monde.&raquo;</p>
+<p>Le roi Rhams&egrave;s dit seulement: &laquo;Je viens &agrave; mon
+p&egrave;re Amon-Ra, &agrave; la suite
+des dieux qu'il admet en sa pr&eacute;sence &agrave; toujours.&raquo;</p>
+<p>Mais la reine Nofr&eacute;-Ari, surnomm&eacute;e ici Ahmosis
+(engendr&eacute;e de la lune),
+exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: &laquo;Voici
+ce que
+dit la d&eacute;esse &eacute;pouse, la royale m&egrave;re, la royale
+&eacute;pouse, la puissante
+dame du monde, Ahmosis-Nofr&eacute;-Ari: Je viens pour rendre hommage
+&agrave; mon
+p&egrave;re Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections
+(c'est-&agrave;-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans
+l'all&eacute;gresse en
+contemplant tes bienfaits; &ocirc; toi, qui &eacute;tablis le
+si&egrave;ge de ta puissance
+dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhams&egrave;s,
+accorde-lui
+une vie stable et pure; que ses ann&eacute;es se comptent par
+p&eacute;riodes de
+pan&eacute;gyries!&raquo;</p>
+<p>Enfin, la paroi du fond de cette salle &eacute;tait orn&eacute;e de
+plusieurs tableaux
+repr&eacute;sentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les
+gr&acirc;ces
+qu'Amon-Ra accordait au h&eacute;ros &eacute;gyptien: il n'en reste
+plus qu'un seul, &agrave;
+la droite de la porte. Le roi est figur&eacute; assis sur un
+tr&ocirc;ne, au pied de
+celui d'Amon-Ra-Atmou, et &agrave; l'ombre du vaste feuillage d'un
+persea,
+l'arbre c&eacute;leste de la vie: le grand dieu et la d&eacute;esse Saf
+qui pr&eacute;sidait
+&agrave; l'&eacute;criture, &agrave; la science, tra&ccedil;ant sur les
+fruits cordiformes de
+l'arbre le cartouche pr&eacute;nom de Rhams&egrave;s le Grand; tandis
+que d'un autre
+c&ocirc;t&eacute; le dieu Th&ocirc;th y grave le cartouche nom propre
+du roi, auquel
+Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: &laquo;Viens, je sculpte
+ton nom
+pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre
+divin.&raquo;</p>
+<p>La porte qui, de cette salle, conduisait &agrave; une seconde,
+&eacute;galement
+d&eacute;cor&eacute;e de colonnes, dont quatre subsistent encore,
+m&eacute;rite une attention
+particuli&egrave;re, soit sous le rapport de son ex&eacute;cution
+mat&eacute;rielle, soit
+pour les sculptures qui la d&eacute;corent.</p>
+<p>Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un
+relief
+tellement bas qu'il est &eacute;vident qu'on les a us&eacute;s avec
+soin pour en
+diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et &agrave; la
+barbarie,
+qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque,
+ayant fait d&eacute;blayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu
+une
+inscription d&eacute;dicatoire de Rhams&egrave;s le Grand, dans les
+formes ordinaires
+pour les d&eacute;dicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que
+cette
+porte a &eacute;t&eacute; <i>recouverte d'or pur</i>. J'ai
+&eacute;tudi&eacute; alors les surfaces avec
+plus de soin. En examinant de plus pr&egrave;s l'esp&egrave;ce de stuc
+blanc et fin
+qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je
+m'aper&ccedil;us que
+ce stuc <i>avait &eacute;t&eacute; &eacute;tendu sur une toile</i>
+appliqu&eacute;e sur les tableaux,
+qu'on avait r&eacute;tabli sur le stuc m&ecirc;me les contours et les
+parties
+saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce
+proc&eacute;d&eacute; m'ayant
+paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.</p>
+<p>Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un
+int&eacute;r&ecirc;t bien
+plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une
+douzaine de petits bas-reliefs repr&eacute;sentant le roi
+Rhams&egrave;s adorant les
+membres de la triade th&eacute;baine: ces divinit&eacute;s tournent
+toutes le dos &agrave;
+l'entr&eacute;e de la porte en question, parce qu'elles sont seulement
+en
+rapport avec la premi&egrave;re salle et non avec la seconde, &agrave;
+laquelle cette
+porte sert d'entr&eacute;e. Mais au bas des jambages, et
+imm&eacute;diatement
+au-dessus de la d&eacute;dicace, sont sculpt&eacute;es deux
+divinit&eacute;s, la face tourn&eacute;e
+vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui
+&eacute;tait
+par cons&eacute;quent sous leur juridiction. Ces deux divinit&eacute;s
+sont, &agrave; gauche,
+le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Th&ocirc;th
+&agrave; t&ecirc;te
+d'Ibis, et &agrave; droite la d&eacute;esse Saf, compagne de
+Th&ocirc;th, portant le titre
+remarquable de <i>dame des lettres pr&eacute;sidente de la
+biblioth&egrave;que</i> (mot &agrave;
+mot, <i>la salle des livres</i>). De plus, le dieu est suivi d'un de
+ses
+par&egrave;dres, qu'&agrave; sa l&eacute;gende et &agrave; un grand <i>oeil</i>
+qu'il porte sur la t&ecirc;te
+on reconna&icirc;t pour <i>le sens de la vue</i> personnifi&eacute;,
+tandis que le par&egrave;dre
+de la d&eacute;esse est <i>le sens de l'ou&iuml;e</i>
+caract&eacute;ris&eacute; par une grande oreille
+trac&eacute;e &eacute;galement au-dessus de sa t&ecirc;te, et par le
+mot <i>s&ocirc;lem</i> (l'ou&iuml;e)
+sculpt&eacute; dans sa l&eacute;gende; il tient de plus en main tous
+les instruments
+de l'&eacute;criture, comme pour &eacute;crire tout ce qu'il entend.</p>
+<p>Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels
+bas-reliefs l'entr&eacute;e d'une biblioth&egrave;que? Et &agrave; ce
+mot, la controverse qui
+divise nos savants sur le fameux monument d'<i>Osimandyas</i>, si connu
+par
+sa biblioth&egrave;que, et sur ses rapports avec le Rhamess&eacute;ion.
+se pr&eacute;sente
+naturellement &agrave; ma pens&eacute;e.</p>
+<p>D&egrave;s les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du
+Rhamess&eacute;ion la
+description que Diodore nous a conserv&eacute;e du monument
+d'Osimandyas, je
+fus frapp&eacute; de retrouver autour de moi et dans le m&ecirc;me
+ordre les parties
+analogues et presque les m&ecirc;mes d&eacute;tails du grand
+&eacute;difice dont Diodore
+emprunte &agrave; H&eacute;cat&eacute;e une notice si compl&egrave;te.</p>
+<p>D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas
+&agrave; dix
+stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas
+tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).&#8212;Nous avons trouv&eacute;,
+en
+effet, &agrave; une distance &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;gale du
+Rhamess&eacute;ion, une vall&eacute;e
+renfermant les tombeaux, encore orn&eacute;s de peintures et
+d'inscriptions,
+d'une douzaine de femmes, mais de reines &eacute;gyptiennes, dont le
+premier
+titre dans leur l&eacute;gende fut toujours celui d'<i>&eacute;pouse
+d'Ammon</i>.</p>
+<p>Le monument d'Osimandyas s'annon&ccedil;ait par un grand
+pyl&ocirc;ne <i>de pierre
+vari&eacute;e</i> ([Greek: lithou poikilou]).&#8212;Le premier pyl&ocirc;ne
+du Rhamess&eacute;ion,
+dont les massifs sont en gr&egrave;s rouge&acirc;tre et la porte en
+calcaire blanc, a
+quelque analogie avec cette expression.</p>
+<p>Ce pyl&ocirc;ne donnait entr&eacute;e dans un p&eacute;ristyle dont
+les piliers &eacute;taient
+orn&eacute;s de figures colossales; on passait de l&agrave; &agrave; un
+second pyl&ocirc;ne bien
+plus soign&eacute; que le premier, sous le rapport de la sculpture, et
+&agrave;
+l'entr&eacute;e duquel se trouvait <i>le plus grand colosse de
+l'&Eacute;gypte</i>, d'un
+seul bloc de granit de Sy&egrave;ne.&#8212;Tout cela se rapproche du
+Rhamess&eacute;ion, &agrave;
+quelques diff&eacute;rences de mesures pr&egrave;s; mais l'exactitude
+des anciens
+copistes, transcrivant les quantit&eacute;s de ces mesures, est-elle
+certaine?
+L&agrave; existent encore aujourd'hui les immenses d&eacute;bris <i>du
+plus grand
+colosse</i> connu de l'&Eacute;gypte; il est en granit de Sy&egrave;ne:
+ce sont l&agrave; des
+traits remarquables.</p>
+<p>Dans le p&eacute;ristyle qui suivait le pyl&ocirc;ne, dit
+H&eacute;cat&eacute;e, on avait
+repr&eacute;sent&eacute; le roi, qu'on appelle <i>Osimandyas</i>,
+faisant la guerre aux
+r&eacute;volt&eacute;s de Bactriane, assi&eacute;geant une ville
+entour&eacute;e des eaux d'un
+fleuve, etc.&#8212;C'est la description exacte des bas-reliefs encore
+existants sous le deuxi&egrave;me p&eacute;ristyle du
+Rhamess&eacute;ion; et si l'on n'y voit
+plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des
+quatre princes commandant les divisions de l'arm&eacute;e, c'est que
+les murs
+du fond du p&eacute;ristyle sont d&eacute;truits et qu'il n'en subsiste
+pas la
+huiti&egrave;me partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les
+monuments
+d'&Eacute;gypte, des rois assi&eacute;geant des villes <i>entour&eacute;es
+par un fleuve</i>: cela
+existe r&eacute;ellement &agrave; Ibsamboul, &agrave; Derri, sur les
+pyl&ocirc;nes de Lo&ugrave;qsor et au
+Rhamess&eacute;&iuml;on; mais tous ces monuments sont de Rhams&egrave;s
+le Grand, et
+reproduisent les &eacute;v&eacute;nements <i>de la m&ecirc;me campagne</i>.</p>
+<p>Sur le second mur du p&eacute;ristyle, dit la description du
+monument
+d'Osimandyas, sont repr&eacute;sent&eacute;s les captifs ramen&eacute;s
+par le roi de son
+exp&eacute;dition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles:
+et, sur le
+mur de fond du p&eacute;ristyle du Rhamess&eacute;ion, j'ai mis
+&agrave; d&eacute;couvert, par des
+fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on am&egrave;ne des
+prisonniers
+au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coup&eacute;es.</p>
+<p>Sur un troisi&egrave;me c&ocirc;t&eacute; du p&eacute;ristyle du
+monument d'Osimandyas &eacute;taient
+repr&eacute;sent&eacute;s <i>des sacrifices et le triomphe du roi au
+retour de cette
+guerre</i>.&#8212;Au Rhamess&eacute;ion, le registre sup&eacute;rieur de la
+paroi sur laquelle
+est sculpt&eacute;e la bataille repr&eacute;sente la fin d'une grande
+solennit&eacute;
+religieuse &agrave; laquelle assistent le roi et la reine, et ce
+tableau
+commen&ccedil;ait, sans aucun doute, sur le mur de fond du
+c&ocirc;t&eacute; droit du
+p&eacute;ristyle.</p>
+<p>On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du
+monument d'Osimandyas par trois portes orn&eacute;es de deux
+colosses.&#8212;Tout
+cela se trouve exactement au Rhamess&eacute;ion, imm&eacute;diatement
+aussi apr&egrave;s le
+second p&eacute;ristyle. Apr&egrave;s la salle hypostyle de
+l'Osimandy&eacute;ion venait un
+espace d&eacute;sign&eacute; dans les traductions sous le nom de <i>promenoir</i>.&#8212;Dans
+le
+Rhamess&eacute;ion, une salle d&eacute;cor&eacute;e des barques
+symboliques des dieux succ&egrave;de
+&agrave; la salle hypostyle.</p>
+<p><i>Ensuite</i>, a dit Diodore, <i>venait la biblioth&egrave;que</i>;
+et c'est
+effectivement sur la porte qui, du <i>promenoir</i> du
+Rhamess&eacute;ion, conduit
+<i>&agrave; la salle suivante</i>, que j'ai trouv&eacute; des
+bas-reliefs si convenables &agrave;
+l'entr&eacute;e d'une <i>biblioth&egrave;que</i>.</p>
+<p>La salle de la biblioth&egrave;que est presque enti&egrave;rement
+ras&eacute;e; il n'en reste
+que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche
+de
+la porte: sur ces murailles on a sculpt&eacute; des tableaux
+repr&eacute;sentant le
+roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes
+divinit&eacute;s de
+l'&Eacute;gypte&#8212;&agrave; Amon-Ra, Mouth, Chons, Phr&eacute;, Phtha,
+Pascht, Nofr&eacute;-Thmou,
+Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces
+parois est occup&eacute;e par deux &eacute;normes tableaux
+divis&eacute;s en de nombreuses
+colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues s&eacute;ries de
+noms de
+divinit&eacute;s et leurs images de petite proportion; c'est un
+panth&eacute;on
+complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux <i>synoptiques</i>,
+fait nomm&eacute;ment des libations et des offrandes &agrave; tous les
+dieux ou
+d&eacute;esses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec
+le
+<i>monument d'Osimandyas</i>. <i>On voit dans la salle de la
+biblioth&egrave;que</i>, dit
+en effet la description grecque, <i>les images de tous, les dieux de
+l'&Eacute;gypte; le roi leur pr&eacute;sente de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re des offrandes
+convenables &agrave; chacun d'eux</i>.</p>
+<p>Cette comparaison des ruines du Rhamess&eacute;ion avec la
+description du
+monument d'Osimandyas conserv&eacute;e dans Diodore de Sicile, a
+&eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave;
+faite, et avec bien plus de d&eacute;tails encore, par MM. Jollois et
+Devilliers dans leur <i>Description g&eacute;n&eacute;rale de
+Th&egrave;bes</i>, travail important
+auquel je me plais &agrave; donner de justes &eacute;loges parce que
+j'ai vu les
+lieux, et que j'ai pu juger par moi-m&ecirc;me de l'exactitude de leur
+description; mais j'ai d&ucirc; reproduire rapidement ce
+parall&egrave;le dans cette
+lettre, par le besoin de mettre &agrave; leur v&eacute;ritable place
+quelques faits
+nouveaux que j'ai observ&eacute;s, et qui rendent si frappante
+l'analogie du
+monument d&eacute;crit par les Grecs avec le monument dont
+j'&eacute;tudie les ruines.
+Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur
+<i>identit&eacute;</i>, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma
+profession de
+foi toute simple:</p>
+<p>De deux choses l'une: ou le monument d&eacute;crit par
+H&eacute;cat&eacute;e sous le nom de
+<i>monument d'Osimandyas</i> est le m&ecirc;me que le <i>Rhamess&eacute;ion
+occidental de
+Th&egrave;bes</i>, ou bien le <i>Rhamess&eacute;ion</i> n'est qu'une <i>copie</i>,
+&agrave; la diff&eacute;rence
+des mesures pr&egrave;s, si l'on peut s'exprimer ainsi, du <i>monument
+d'Osimandyas</i>.</p>
+<p>Ici se terminent les d&eacute;bris du palais de S&eacute;sostris; il
+ne reste plus de
+traces de ces derni&egrave;res constructions, qui devaient
+s'&eacute;tendre encore du
+c&ocirc;t&eacute; de la montagne. Le Rhamess&eacute;ion est le monument
+de Th&egrave;bes le plus
+d&eacute;grad&eacute;, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui,
+par l'&eacute;l&eacute;gante
+majest&eacute; de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une
+impression
+plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps
+&agrave; son &eacute;tude sans l'&eacute;puiser; mais d'autres
+monuments de la rive oppos&eacute;e
+du Nil, o&ugrave; est toujours Th&egrave;bes, m'arrachent &agrave; ces
+merveilles.... Et je
+pense &agrave; la France.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="QUINZIEME_LETTRE"></a>
+<h2>QUINZI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes, le 18 juin 1829.</small></p>
+<p>En quittant le noble et si &eacute;l&eacute;gant palais de
+S&eacute;sostris, <i>le
+Rhamess&eacute;ion</i>, et avant d'&eacute;tudier avec tout le soin
+qu'ils m&eacute;ritent les
+nombreux &eacute;difices antiques entass&eacute;s sur la butte factice
+nomm&eacute;e
+aujourd'hui <i>M&eacute;dinet-Habou</i>, je devais, pour la
+r&eacute;gularit&eacute; de mes
+travaux, m'occuper de quelques constructions interm&eacute;diaires ou
+voisines
+qui, soit pour leur m&eacute;diocre &eacute;tendue, soit par leur
+&eacute;tat presque total
+de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.</p>
+<p>Je me dirigeai d'abord vers la vall&eacute;e d'<i>El-Assasif</i>,
+situ&eacute;e au nord du
+Rhamess&eacute;ion, et qui se termine brusquement au pied des rochers
+calcaires
+de la cha&icirc;ne libyque: l&agrave; existent les d&eacute;bris d'un
+&eacute;difice au nord du
+tombeau d'Osimandyas.</p>
+<p>Mon but sp&eacute;cial &eacute;tait de constater l'&eacute;poque
+encore inconnue de ces
+constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai
+&agrave;
+l'examen des sculptures et surtout des l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques
+inscrites sur les blocs isol&eacute;s et les pans de murailles
+&eacute;pars sur un
+assez grand espace de terrain.</p>
+<p>Je fus d'abord frapp&eacute; de la finesse du travail de quelques
+restes de
+bas-reliefs martel&eacute;s &agrave; moiti&eacute; par les premiers
+chr&eacute;tiens; et une porte
+de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire
+blanc, me donna la certitude que l'&eacute;difice entier appartenait
+&agrave; la
+meilleure &eacute;poque de l'art &eacute;gyptien.</p>
+<p>Cette porte, ou petit propylon, est enti&egrave;rement couverte de
+l&eacute;gendes
+hi&eacute;roglyphiques. On a sculpt&eacute; sur les jambages, en relief
+tr&egrave;s-bas et
+fort d&eacute;licat, deux images en pied de Pharaons rev&ecirc;tus de
+leurs insignes.
+Toutes les d&eacute;dicaces sont doubles et faites contemporainement au
+nom de
+deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang
+se nomme Am&eacute;nenth&eacute;; l'autre ne marche qu'apr&egrave;s,
+c'est Thouthmosis III,
+nomm&eacute; Moeris par les Grecs.</p>
+<p>Si j'&eacute;prouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le
+reste de
+l'&eacute;difice le c&eacute;l&egrave;bre Moeris, orn&eacute; de toutes
+les marques de la royaut&eacute;,
+c&eacute;der ainsi le pas &agrave; cet Am&eacute;nenth&eacute; qu'on
+chercherait en vain dans les
+listes royales, je dus m'&eacute;tonner encore davantage, &agrave; la
+lecture des
+inscriptions, de trouver qu'on ne parl&acirc;t de ce roi barbu, et en
+costume
+ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au
+f&eacute;minin,
+comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la
+d&eacute;dicace
+m&ecirc;me des propylons.</p>
+<p>&laquo;L'Aro&euml;ris soutien des d&eacute;vou&eacute;s, le roi
+seigneur,
+etc. Soleil d&eacute;vou&eacute; &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute;! (<i>Elle</i>) a fait des constructions en
+l'honneur de son p&egrave;re (le
+p&egrave;re d'<i>elle</i>), Amon-Ra seigneur des tr&ocirc;nes du monde;
+<i>elle</i> lui a &eacute;lev&eacute;
+ce propylon (qu'Amon prot&egrave;ge l'&eacute;difice!) en pierre de
+granit: c'est ce
+qu'<i>elle</i> a fait (pour &ecirc;tre) vivifi&eacute;e &agrave;
+toujours.&raquo;</p>
+<p>L'autre jambage porte une d&eacute;dicace analogue, mais au nom du
+roi
+Thouthmosis III, ou Moeris.</p>
+<p>En parcourant le reste de ces ruines, la m&ecirc;me
+singularit&eacute; se pr&eacute;senta
+partout. Non-seulement je retrouvai le pr&eacute;nom
+d'Am&eacute;nenth&eacute; pr&eacute;c&eacute;d&eacute; des
+titres <i>le roi souveraine du monde</i>, mais aussi son nom propre
+lui-m&ecirc;me
+&agrave; la suite du titre <i>la fille du soleil</i>. Enfin, dans tous
+les
+bas-reliefs repr&eacute;sentant les dieux adressant la parole &agrave;
+ce roi
+Am&eacute;nenth&eacute;, on le traite en reine comme dans la formule
+suivante:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que d&icirc;t Amon-Ra, seigneur des tr&ocirc;nes du
+monde,
+<i>&agrave; sa fille
+ch&eacute;rie</i>, soleil d&eacute;vou&eacute; &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute;: L'&eacute;difice que tu as construit est
+semblable &agrave; la demeure divine.&raquo;</p>
+<p>De nouveaux faits piqu&egrave;rent encore plus ma curiosit&eacute;:
+j'observai surtout
+dans les l&eacute;gendes du propylon de granit, que les cartouches
+pr&eacute;noms et
+noms propres d'Am&eacute;nenth&eacute; avaient &eacute;t&eacute;
+martel&eacute;s dans les temps antiques et
+remplac&eacute;s par ceux de Thouthmosis II, sculpt&eacute;s en
+surcharge.</p>
+<p>Ailleurs, quelques l&eacute;gendes d'Am&eacute;nenth&eacute; avaient
+re&ccedil;u en surcharge aussi
+celles du Pharaon Thouthmosis II.</p>
+<p>Plusieurs autres, enfin, offraient le pr&eacute;nom d'un Thouthmosis
+encore
+inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme
+Amens&eacute;, le tout encore sculpt&eacute; aux d&eacute;pens des
+l&eacute;gendes d'Am&eacute;nenth&eacute;,
+pr&eacute;alablement martel&eacute;es. Je me rappelai alors avoir
+remarqu&eacute; ce nouveau
+roi Thouthmosis trait&eacute; en reine, dans le petit &eacute;difice de
+Thouthmosis
+III, &agrave; M&eacute;dinet-Habou.</p>
+<p>C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de
+plusieurs observations du m&ecirc;me genre, premiers r&eacute;sultats
+de mes courses
+dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu
+&agrave; compl&eacute;ter mes connaissances sur le personnel de la
+premi&egrave;re partie de
+la XVIIIe dynastie. Il r&eacute;sulte de la combinaison de tous les
+t&eacute;moignages
+fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de
+d&eacute;velopper ici:</p>
+<p>1&deg; Que Thouthmosis Ier succ&eacute;da imm&eacute;diatement au
+grand Am&eacute;nothph Ier, le
+chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines;</p>
+<p>2&deg; Que son fils Thouthmosis II occupa le tr&ocirc;ne
+apr&egrave;s lui et mourut sans
+enfants;</p>
+<p>3&deg; Que sa soeur Amens&eacute; lui succ&eacute;da comme fille de
+Thouthmosis Ier, et
+r&eacute;gna vingt et un ans en souveraine;</p>
+<p>4&deg; Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui
+comprit
+dans son nom propre celui de la reine Amens&eacute; son &eacute;pouse;
+que ce
+Thouthmosis fut le p&egrave;re de Thouthmosis III ou Moeris, et
+gouverna au nom
+d'Amens&eacute;;</p>
+<p>5&deg; Qu'&agrave; la mort de ce Thouthmosis, la reine Amens&eacute;
+&eacute;pousa en secondes
+noces Am&eacute;nenth&eacute;, qui gouverna aussi au nom
+d'Amens&eacute;, et qui fut r&eacute;gent
+pendant la minorit&eacute; et les premi&egrave;res ann&eacute;es de
+Thouthmosis III, ou
+Moeris;</p>
+<p>6&deg; Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exer&ccedil;a le
+pouvoir
+conjointement avec le r&eacute;gent Am&eacute;nenth&eacute;, qui le
+tint sous sa tutelle
+pendant quelques ann&eacute;es.</p>
+<p>La connaissance de cette succession de personnages explique tout
+naturellement les singularit&eacute;s not&eacute;es dans l'examen
+minutieux de tous
+les restes de sculptures existant dans l'&eacute;difice de la
+vall&eacute;e
+d'<i>El-Assasif</i>. On comprend alors pourquoi le r&eacute;gent
+Am&eacute;nenth&eacute; ne para&icirc;t
+dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les
+dieux adressent &agrave; la reine Amens&eacute;, dont il n'est que le
+repr&eacute;sentant;
+cela explique le style des d&eacute;dicaces faites par
+Am&eacute;nenth&eacute;, parlant
+lui-m&ecirc;me au nom de la reine, ainsi que les d&eacute;dicaces du
+m&ecirc;me genre dans
+lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amens&eacute;,
+qui joua
+d'abord, le premier, un r&ocirc;le passif, et ne fut, comme son
+successeur
+Am&eacute;nenth&eacute;, qu'une esp&egrave;ce de figurant du pouvoir
+royal exerc&eacute; par la
+reine.</p>
+<p>Les surcharges qu'ont &eacute;prouv&eacute;es la plupart des
+l&eacute;gendes du r&eacute;gent
+Am&eacute;nenth&eacute; d&eacute;montrent que sa r&eacute;gence fut
+odieuse et pesante pour son
+pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris &agrave;
+t&acirc;che de condamner
+son tuteur &agrave; un &eacute;ternel oubli. C'est en effet sous le
+r&egrave;gne de ce
+Thouthmosis III que furent martel&eacute;es presque toutes les
+l&eacute;gendes
+d'Am&eacute;nenth&eacute;, et qu'on sculpta &agrave; la place soit les
+l&eacute;gendes de
+Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurp&eacute;
+l'autorit&eacute;, soit
+celles de Thouthmosis, premier mari d'Amens&eacute;, le p&egrave;re
+m&ecirc;me du roi
+r&eacute;gnant. J'ai observ&eacute; la destruction syst&eacute;matique
+de ces l&eacute;gendes dans
+une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de
+Th&egrave;bes.
+Fut-elle l'ouvrage imm&eacute;diat de la haine personnelle de
+Thouthmosis III,
+ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est
+impossible de d&eacute;cider; mais le fait nous a paru assez curieux
+pour le
+constater.</p>
+<p>Toutes les inscriptions du monument d'<i>El-Assasif</i>
+&eacute;tablissent
+unanimement que cet &eacute;difice a &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute; sous la r&eacute;gence d'Am&eacute;nenth&ecirc;, au
+nom de la reine Amens&eacute; et de son jeune fils Thouthmosis III.
+Cette
+construction n'est donc point post&eacute;rieure &agrave; l'an 1736
+avant J.-C.,
+&eacute;poque approximative des premi&egrave;res ann&eacute;es du
+r&egrave;gne de Thouthmosis III,
+exer&ccedil;ant seul le pouvoir supr&ecirc;me. Ces sculptures comptent
+donc d&eacute;j&agrave; plus
+de 3,500 ans d'antiquit&eacute;.</p>
+<p>Il r&eacute;sulte de ces m&ecirc;mes d&eacute;dicaces et des
+sculptures qui d&eacute;corent
+quelques-unes des salles non d&eacute;truites, que l'&eacute;difice
+int&eacute;rieur &eacute;tait un
+temple consacr&eacute; &agrave; la grande divinit&eacute; de
+Th&egrave;bes, Amon-Ra, le roi des
+dieux, qu'on y adorait sous la figure sp&eacute;ciale
+d'Amon-Ra-Pneh-enn&eacute;-ghet-en-tho, c'est-&agrave;-dire d'Amon-Ra
+seigneur des
+tr&ocirc;nes et du monde; j'ai retrouv&eacute; dans Th&egrave;bes
+plusieurs autres temples
+d&eacute;di&eacute;s &agrave; ce grand &ecirc;tre, mais sous d'autres
+titres, qui lui sont
+&eacute;galement particuliers.</p>
+<p>Ce temple d'Amon-Ra, d'une &eacute;tendue assez consid&eacute;rable,
+d&eacute;cor&eacute; de
+sculptures du travail le plus pr&eacute;cieux,
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d'un dromos et
+probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'&eacute;levait au
+fond de
+la vall&eacute;e d'El-Assasif. Son sanctuaire p&eacute;n&eacute;trait
+pour ainsi dire dans
+les rochers &agrave; pic de la cha&icirc;ne libyque, cribl&eacute;e,
+comme le sol m&ecirc;me de la
+vall&eacute;e, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de
+s&eacute;pulture
+aux habitants de la ville capitale.</p>
+<p>Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en
+forme de vo&ucirc;te, de quelques-unes de ces salles, ont
+r&eacute;cemment tromp&eacute;
+quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet &eacute;difice
+&eacute;tait le
+tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les d&eacute;tails que
+nous
+avons donn&eacute;s sur la construction et la destination de cet
+&eacute;difice sacr&eacute;
+d&eacute;truisent une telle hypoth&egrave;se. Ses divisions et ses
+accessoires nous le
+feraient reconna&icirc;tre pour un v&eacute;ritable temple, &agrave;
+d&eacute;faut des inscriptions
+d&eacute;dicatoires qui le disent formellement. Sa d&eacute;coration
+m&ecirc;me et le sujet
+des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes
+n'ont rien de commun avec la d&eacute;coration et les sc&egrave;nes
+sculpt&eacute;es dans les
+hypog&eacute;es et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples
+et les
+palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois
+anc&ecirc;tres
+du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier
+genre
+pr&eacute;sentent un grand int&eacute;r&ecirc;t, parce qu'ils
+fournissent des d&eacute;tails
+pr&eacute;cieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe
+dynastie. Je
+citerai d'abord, et &agrave; ce sujet, plusieurs tableaux
+sculpt&eacute;s et peints
+repr&eacute;sentant Thouthmosis, p&egrave;re de Thouthmosis III, et le
+Pharaon
+Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu
+Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant
+toute la paroi de gauche de la grande salle vo&ucirc;t&eacute;e, au
+fond du temple,
+dans lequel on a figur&eacute; la grande <i>bari</i> sacr&eacute;e ou
+arche d'Amon-Ra, le
+dieu du temple, ador&eacute; par le r&eacute;gent
+Am&eacute;nenth&eacute;, ayant derri&egrave;re lui
+Thouthmosis III, suivi d'une tr&egrave;s-jeune enfant richement
+par&eacute;e, et que
+l'inscription nous dit &ecirc;tre sa fille, <i>la fille du roi qu'elle
+aime, la
+divine &eacute;pouse Rannofr&eacute;</i>. En arri&egrave;re de la <i>bari</i>
+sacr&eacute;e, et comme
+recevant une portion des offrandes faites par les deux rois
+agenouill&eacute;s,
+sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son
+&eacute;pouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofr&eacute;.
+L'histoire &eacute;crite ne
+nous avait point conserv&eacute; les noms de ces trois princesses;
+c'est l&agrave; que
+je les ai lus pour la premi&egrave;re fois. Quant au titre de divine
+&eacute;pouse
+donn&eacute; &agrave; la fille de Moeris encore en bas &acirc;ge, il
+indique seulement que
+cette jeune enfant avait &eacute;t&eacute; vou&eacute;e au culte
+d'Am&eacute;nenth&eacute;, &eacute;tant du nombre
+de ces filles d'une haute naissance, nomm&eacute;es <i>pallades</i> et
+<i>pallacides</i>,
+dont j'ai retrouv&eacute; les tombeaux dans une autre vall&eacute;e de
+la cha&icirc;ne
+libyque.</p>
+<p>Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vall&eacute;es de la
+n&eacute;cropole de Th&egrave;bes,
+re&ccedil;ut &agrave; diff&eacute;rentes &eacute;poques soit des
+restaurations, soit des
+accroissements, sous le r&egrave;gne de divers rois successeurs
+d'Am&eacute;nenth&eacute; et
+de Thouthmosis III. J'ai retrouv&eacute;, en effet, dans les pierres
+provenant
+des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps
+peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie
+aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties
+d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de
+l'&eacute;difice sous les r&egrave;gnes des rois H&ocirc;rus,
+Rhams&egrave;s le Grand et son fils
+M&eacute;nephtha II, comme les fondateurs m&ecirc;mes du temple. Enfin,
+la derni&egrave;re
+salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures
+d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que
+j'&eacute;prouvai &agrave; la
+vue de ces pitoyables bas-reliefs, compar&eacute;s &agrave; la finesse
+et &agrave; l'&eacute;l&eacute;gance
+des tableaux sculpt&eacute;s dans les deux salles
+pr&eacute;c&eacute;dentes, cessa bient&ocirc;t &agrave;
+la lecture de grandes inscriptions hi&eacute;roglyphiques, constatant
+que cette
+belle restauration-l&agrave; avait &eacute;t&eacute; faite sous le
+r&egrave;gne et au nom de
+Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;verg&egrave;te II et de sa
+premi&egrave;re femme Cl&eacute;op&acirc;tre. Voil&agrave; une des
+mille et une preuves d&eacute;monstratives contre l'opinion de ceux qui
+supposeraient que l'art &eacute;gyptien gagna quelque perfection par
+l'&eacute;tablissement des Grecs en &Eacute;gypte.</p>
+<p>Je le r&eacute;p&egrave;te encore: l'art &eacute;gyptien ne doit
+qu'&agrave; lui-m&ecirc;me tout ce qu'il
+a produit de grand, de pur et de beau; et n'en d&eacute;plaise aux
+savants qui
+se font une religion de croire fermement &agrave; la
+g&eacute;n&eacute;ration spontan&eacute;e des
+arts en Gr&egrave;ce, il est &eacute;vident pour moi, comme pour tous
+ceux qui ont
+bien vu l'&Eacute;gypte, ou qui ont une connaissance r&eacute;elle des
+monuments
+&eacute;gyptiens existants en Europe, que les arts ont commenc&eacute;
+en Gr&egrave;ce par
+une imitation servile des arts de l'&Eacute;gypte, beaucoup plus
+avanc&eacute;s qu'on
+ne le croit vulgairement, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; les
+premi&egrave;res colonies
+&eacute;gyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de
+l'Attique
+ou du P&eacute;loponn&egrave;se. La vieille &Eacute;gypte enseigna les
+arts &agrave; la Gr&egrave;ce,
+celle-ci leur donna le d&eacute;veloppement le plus sublime: mais sans
+l'&Eacute;gypte, la Gr&egrave;ce ne serait probablement point devenue
+la terre
+classique des beaux-arts. Voil&agrave; ma profession de foi tout
+enti&egrave;re sur
+cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des
+bas-reliefs que les &Eacute;gyptiens ont ex&eacute;cut&eacute;s, avec
+la plus &eacute;l&eacute;gante
+finesse de travail, 1700 ans avant l'&egrave;re chr&eacute;tienne. Que
+faisaient les
+Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne
+fais
+qu'une lettre.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="SEIZIEME_LETTRE"></a>
+<h2>SEIZI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes, le 20 juin 1829.</small></p>
+<p>J'ai donn&eacute; toute la journ&eacute;e d'hier et cette
+matin&eacute;e &agrave; l'&eacute;tude des
+tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne
+Th&egrave;bes. Cette construction, comparable en &eacute;tendue
+&agrave; l'immense palais de
+Karnac, dont on aper&ccedil;oit d'ici les ob&eacute;lisques sur l'autre
+rive du
+fleuve, a presque enti&egrave;rement disparu; il en subsiste encore
+quelques
+d&eacute;bris, s'&eacute;levant &agrave; peine au-dessus du sol de la
+plaine exhauss&eacute;e par
+les d&eacute;p&ocirc;ts successifs de l'inondation, qui recouvrent
+probablement aussi
+toutes les masses de granit, de br&egrave;ches et autres
+mati&egrave;res dures
+employ&eacute;es dans la d&eacute;coration de ce palais. La portion la
+plus
+consid&eacute;rable &eacute;tant construite en pierres calcaires, les
+Barbares les ont
+peu &agrave; peu bris&eacute;es et converties en chaux pour
+&eacute;lever de mis&eacute;rables
+cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une
+bien haute id&eacute;e de la magnificence de cet antique &eacute;difice.</p>
+<p>Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de
+longueur, nivel&eacute; par les d&eacute;p&ocirc;ts successifs de
+l'inondation, couvert de
+longues herbes, mais dont la surface, d&eacute;chir&eacute;e sur une
+multitude de
+points, laisse encore apercevoir des d&eacute;bris d'architraves, des
+portions
+de colosses, des f&ucirc;ts de colonnes et des fragments
+d'&eacute;normes bas-reliefs
+que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni d&eacute;rob&eacute;s
+pour toujours &agrave;
+la curiosit&eacute; des voyageurs. L&agrave; ont exist&eacute; plus de
+dix-huit colosses dont
+les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de
+diverses mati&egrave;res, ont &eacute;t&eacute; bris&eacute;s, et l'on
+rencontre leurs membres
+&eacute;normes dispers&eacute;s &ccedil;a et l&agrave;, les uns au
+niveau du sol, d'autres au fond
+d'excavations ex&eacute;cut&eacute;es par les fouilleurs modernes. J'ai
+recueilli, sur
+ces restes mutil&eacute;s, les noms d'un grand nombre de peuples
+asiatiques
+dont les chefs captifs &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s
+entourant la base de ces
+colosses repr&eacute;sentant leur vainqueur, le Pharaon
+Am&eacute;nophis, le troisi&egrave;me
+du nom, celui m&ecirc;me que les Grecs ont voulu confondre avec le
+Memnon de
+leurs mythes h&eacute;ro&iuml;ques. Ces l&eacute;gendes
+d&eacute;montrent d&eacute;j&agrave; que nous sommes ici
+sur l'emplacement du c&eacute;l&egrave;bre &eacute;difice de
+Th&egrave;bes connu des Grecs sous le
+nom de <i>Memnonium</i>. C'est ce qu'avaient cherch&eacute; &agrave;
+prouver, par des
+consid&eacute;rations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans
+leur
+excellente description de ces ruines.</p>
+<p>Les monuments les mieux conserv&eacute;s au milieu de cette
+effroyable
+d&eacute;vastation des objets du premier ordre dont il me reste
+&agrave; parler,
+&eacute;tabliraient encore mieux, si cela &eacute;tait
+n&eacute;cessaire, que ces ruines sont
+bien celles du Memnonium de Th&egrave;bes, ou palais de Memnon,
+appel&eacute;
+<i>Am&eacute;nophion</i> par les &Eacute;gyptiens, du nom m&ecirc;me de
+son fondateur, et que je
+trouve mentionn&eacute; dans une foule d'inscriptions
+hi&eacute;roglyphiques des
+hypog&eacute;es du voisinage o&ugrave; reposaient jadis les momies de
+plusieurs grands
+officiers charg&eacute;s, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien
+de ce
+magnifique &eacute;difice.</p>
+<p>C'est vers l'extr&eacute;mit&eacute; des ruines et du
+c&ocirc;t&eacute; du fleuve que s'&eacute;l&egrave;vent
+encore, en dominant la plaine de Th&egrave;bes, les deux fameux
+colosses,
+d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit
+d'une si grande c&eacute;l&eacute;brit&eacute; sous le nom de <i>colosse
+de Memnon</i>. Form&eacute;s
+chacun d'un seul bloc de gr&egrave;s-br&egrave;che, transport&eacute;s
+des carri&egrave;res de la
+Th&eacute;ba&iuml;de sup&eacute;rieure, et plac&eacute;s sur d'immenses
+bases de la m&ecirc;me mati&egrave;re,
+ils repr&eacute;sentent tous deux un Pharaon assis, les mains
+&eacute;tendues sur les
+genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherch&eacute;
+&agrave; motiver &agrave;
+mes yeux l'&eacute;trange erreur du respectable et spirituel Denon, qui
+a voulu
+prendre ces statues pour celles de deux princesses &eacute;gyptiennes.
+Les
+inscriptions hi&eacute;roglyphiques encore subsistantes, telles que
+celles qui
+couvrent le dossier du tr&ocirc;ne du colosse du sud et les
+c&ocirc;t&eacute;s des deux
+bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage
+dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et
+perp&eacute;tuaient la m&eacute;moire. L'inscription du dossier porte
+textuellement: &laquo;L'Ar&ocirc;&euml;ris puissant, le
+mod&eacute;rateur des
+mod&eacute;rateurs, etc., le roi soleil,
+seigneur de v&eacute;rit&eacute; (ou de justice), le fils du soleil, le
+seigneur des
+diad&egrave;mes, Am&eacute;nothph, mod&eacute;rateur de la
+r&eacute;gion pure, le bien-aim&eacute;
+d'Amon-Ra, etc., l'H&ocirc;rus resplendissant, celui qui a agrandi la
+demeure.....(lacune) &agrave; toujours, a &eacute;rig&eacute; ces
+constructions en l'honneur
+de son p&egrave;re Ammon; il lui a d&eacute;di&eacute; cette statue
+colossale de pierre dure,
+etc.&raquo; Et sur les c&ocirc;t&eacute;s des bases on lit en grands
+hi&eacute;roglyphes de plus
+d'un pied de proportion, ex&eacute;cut&eacute;s, surtout ceux du
+colosse du nord, avec
+une perfection et une &eacute;l&eacute;gance au-dessus de tout
+&eacute;loge, la l&eacute;gende ou
+devise particuli&egrave;re, le pr&eacute;nom et le nom propre du roi
+que les colosses
+repr&eacute;sentent:</p>
+<p>&laquo;Le seigneur souverain de la r&eacute;gion sup&eacute;rieure
+et de
+la r&eacute;gion
+inf&eacute;rieure, le r&eacute;formateur des moeurs, celui qui tient le
+monde en
+repos, l'H&ocirc;rus qui, grand par sa force, a frapp&eacute; les
+Barbares, le roi
+soleil seigneur de v&eacute;rit&eacute;, le fils du soleil,
+Am&eacute;nothph, mod&eacute;rateur de
+la r&eacute;gion pure, ch&eacute;ri d'Amon-Ra, roi des dieux.&raquo;</p>
+<p>Ce sont l&agrave; les titres et noms du troisi&egrave;me
+Am&eacute;nophis de la XVIIIe
+dynastie, lequel occupait le tr&ocirc;ne des Pharaons vers l'an 1680
+avant
+l'&egrave;re chr&eacute;tienne. Ainsi se trouve compl&egrave;tement
+justifi&eacute;e l'assertion que
+Pausanias met dans la bouche des Th&eacute;bains de son temps, lesquels
+soutenaient que ce colosse n'&eacute;tait nullement l'image du Memnon
+des
+Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nomm&eacute; <i>Ph-Am&eacute;noph</i>.</p>
+<p>Ces deux colosses d&eacute;coraient, suivant toute apparence, la
+fa&ccedil;ade
+ext&eacute;rieure du principal pyl&ocirc;ne de l'Am&eacute;nophion; et,
+malgr&eacute; l'&eacute;tat de
+d&eacute;gradation o&ugrave; la barbarie et le fanatisme ont
+r&eacute;duit ces antiques
+monuments, on peut juger de l'&eacute;l&eacute;gance, du soin
+extr&ecirc;me et de la
+recherche qu'on avait mis dans leur ex&eacute;cution, par celle des
+figures
+accessoires formant la d&eacute;coration de la partie ant&eacute;rieure
+du tr&ocirc;ne de
+chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculpt&eacute;es
+dans la
+masse m&ecirc;me de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze
+pieds de
+haut. La magnificence de leur coiffure et les riches d&eacute;tails de
+leur
+costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont
+elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hi&eacute;roglyphiques
+grav&eacute;es
+sur ces statues formant en quelque sorte les pieds ant&eacute;rieurs du
+tr&ocirc;ne
+de chaque statue d'Am&eacute;nophis, nous apprennent que la figure de
+gauche
+repr&eacute;sente une reine &eacute;gyptienne, la m&egrave;re du roi,
+nomm&eacute;e <i>Tmau-Hem-Va</i>,
+ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine &eacute;pouse du
+m&ecirc;me
+Pharaon, <i>Ta&iuml;a</i>, dont le nom &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+donn&eacute; par une foule de
+monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV,
+<i>Tmau-Hem-Va</i>, m&egrave;re d'Am&eacute;nophis-Memnon, par les
+bas-reliefs du palais de
+Louqsor, mentionn&eacute;s dans la notice rapide que j'ai
+crayonn&eacute;e de cet
+important &eacute;difice.</p>
+<p>Sur un autre point des ruines de l'Am&eacute;nophion, du
+c&ocirc;t&eacute; de la montagne
+libyque, &agrave; la limite du d&eacute;sert et un peu adroite de l'axe
+passant entre
+les deux colosses, existent deux blocs de gr&egrave;s-br&egrave;che,
+d'environ trente
+pieds de long chacun, et pr&eacute;sentant la forme de deux
+&eacute;normes st&egrave;les.
+Leur surface visible est orn&eacute;e de tableaux et de magnifiques
+inscriptions form&eacute;es chacune de vingt-quatre &agrave; vingt-cinq
+lignes
+d'hi&eacute;roglyphes du plus beau style, ex&eacute;cut&eacute;s de
+relief dans le creux. H
+est infiniment probable que ces portions qu'on aper&ccedil;oit
+aujourd'hui sont
+les dossiers des si&egrave;ges de deux groupes colossals
+renvers&eacute;s et enfouis
+la face contre terre: j'ai manqu&eacute; de moyens assez puissants pour
+v&eacute;rifier le fait.</p>
+<p>Quoi qu'il en soit, les tableaux sculpt&eacute;s sur ces masses
+effrayantes
+nous montrent toujours le roi Am&eacute;nophis-Memnon,
+accompagn&eacute; ici de la
+reine Ta&iuml;a son &eacute;pouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou
+par
+Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes
+express&eacute;ment
+relatifs &agrave; la d&eacute;dicace du Memnonium ou Am&eacute;nophion
+aux dieux de Th&egrave;bes
+par le fondateur de cet immense &eacute;difice.</p>
+<p>La forme et la r&eacute;daction de cette d&eacute;dicace, dont j'ai
+pris une copie
+soign&eacute;e, malgr&eacute; une foule de lacunes, sont d'un genre
+tout &agrave; fait
+original et m'ont paru tr&egrave;s-curieuses. On en jugera par une
+courte
+analyse.</p>
+<p>Cette cons&eacute;cration du palais est rappel&eacute;e d'une
+mani&egrave;re tout &agrave; fait
+dramatique; c'est d'abord le roi Am&eacute;nophis qui prend la parole
+d&egrave;s la
+premi&egrave;re ligne et la garde jusqu'&agrave; la treizi&egrave;me.
+&laquo;Le roi Am&eacute;nothph a
+dit: Viens, &ocirc; Amon-Ra, seigneur des tr&ocirc;nes du monde, toi
+qui r&eacute;sides
+dans les r&eacute;gions de Oph (Th&egrave;bes)! contemple la demeure
+que nous t'avons
+construite dans la contr&eacute;e pure, elle est belle: descends du
+haut du
+ciel pour en prendre possession!&raquo; Suivent les louanges du dieu
+m&ecirc;l&eacute;es &agrave;
+la description de l'&eacute;difice d&eacute;di&eacute;, et l'indication
+des ornements et
+d&eacute;corations en pierre de gr&egrave;s, en granit ros&eacute;, en
+pierre noire, en or,
+en ivoire et en pierres pr&eacute;cieuses, que le roi y a
+prodigu&eacute;s, y compris
+deux grands ob&eacute;lisques dont on n'aper&ccedil;oit plus
+aujourd'hui aucune trace.</p>
+<p>Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu
+Amon-Ra en r&eacute;ponse aux courtoisies du Pharaon. &laquo;Voici ce
+que dit
+Amon-Ra, le mari de sa m&egrave;re, etc.: Approche, mon fils, soleil
+seigneur
+de v&eacute;rit&eacute;, du germe du soleil, enfant du soleil,
+Am&eacute;nothph! J'ai entendu
+tes paroles et je vois les constructions que tu as
+ex&eacute;cut&eacute;es; moi qui
+suis ton p&egrave;re, je me complais dans tes bonnes oeuvres,
+etc.&raquo;</p>
+<p>Enfin, vers le milieu de la vingti&egrave;me ligne commence une
+troisi&egrave;me et
+derni&egrave;re harangue; c'est celle que prononcent les dieux en
+pr&eacute;sence
+d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens
+Am&eacute;nothph, son fils ch&eacute;ri, d'en rendre le r&egrave;gne
+joyeux en le prolongeant
+pendant de longues ann&eacute;es, en r&eacute;compense du bel
+&eacute;difice qu'il a &eacute;lev&eacute;
+pour leur servir de demeure, palais dont ils d&eacute;clarent avoir
+pris
+possession apr&egrave;s l'avoir bien et d&ucirc;ment visit&eacute;.</p>
+<p>L'identit&eacute; du Memnonium des Grecs et de l'Am&eacute;nophion
+&eacute;gyptien n'est donc
+plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais f&ucirc;t une
+des plus
+&eacute;tonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en
+grand,
+ex&eacute;cut&eacute;es par un Grec nomm&eacute; Iani, ancien agent de
+M. Salt, ont mis &agrave;
+d&eacute;couvert une foule de bases de colonnes, un tr&egrave;s-grand
+nombre de
+statues l&eacute;ontoc&eacute;phales en granit noir; de plus, deux
+magnifiques sphinx
+colossals et &agrave; t&ecirc;te humaine, en granit ros&eacute;, du
+plus beau travail,
+repr&eacute;sentant aussi le roi Am&eacute;nophis III. Les traits du
+visage de ce
+prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de
+physionomie un peu &eacute;thiopienne, sont absolument semblables
+&agrave; ceux que
+les sculpteurs et les peintres ont donn&eacute;s &agrave; ce m&ecirc;me
+Pharaon dans les
+tableaux des st&egrave;les du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais
+de
+Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la
+vall&eacute;e de
+l'Ouest &agrave; Biban-el-Molouk; nouvelle et milli&egrave;me preuve
+que les statues
+et bas-reliefs &eacute;gyptiens pr&eacute;sentent de v&eacute;ritables
+portraits des anciens
+rois dont ils portent les l&eacute;gendes.</p>
+<p>A une petite distance du Rhamess&eacute;ion existent les
+d&eacute;bris de deux
+colosses en gr&egrave;s rouge&acirc;tre: c'&eacute;taient encore deux
+statues ornant
+probablement la porte lat&eacute;rale nord de l'Am&eacute;nophion; ce
+qui peut donner
+une juste id&eacute;e de l'immense &eacute;tendue de ce palais, dont il
+reste encore
+de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occup&eacute; des
+inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand
+colosse du nord, la c&eacute;l&egrave;bre <i>statue de Memnon;</i>
+tout cela est bien
+moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la
+r&eacute;alit&eacute; des harmonieux accents que tant de Romains
+affirment unanimement
+avoir ou&iuml; moduler par la bouche m&ecirc;me du colosse,
+aussit&ocirc;t qu'elle &eacute;tait
+frapp&eacute;e des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que,
+plusieurs
+fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon,
+aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon
+attention du m&eacute;lancolique tableau que je contemplais, la plaine
+de
+Th&egrave;bes, o&ugrave; gisent les membres &eacute;pars de cette
+a&icirc;n&eacute;e des villes royales.
+Il y aurait mati&egrave;re &agrave; d'&eacute;ternelles
+r&eacute;flexions; mais je ne dois pas
+oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques
+ruines..... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="DIX-SEPTIEME_LETTRE"></a>
+<h2>DIX-SEPTIEME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes (rive occidentale),
+25 juin 1829.</small></p>
+<p>Je viens de visiter et d'&eacute;tudier dans toutes ses parties un
+petit temple
+d'une conservation parfaite, situ&eacute; derri&egrave;re
+l'Am&eacute;nophion, dans un vallon
+form&eacute; par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon
+qui
+s'en est d&eacute;tach&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de la plaine. Ce
+monument a &eacute;t&eacute; d&eacute;crit par la
+Commission d'&Eacute;gypte sous le nom de <i>Petit Temple d'Isis.</i></p>
+<p>Le voyageur est attir&eacute;, dans ces lieux solitaires et
+d&eacute;nu&eacute;s de toute
+v&eacute;g&eacute;tation, par une enceinte peu r&eacute;guli&egrave;re,
+b&acirc;tie en briques crues, et
+qu'on aper&ccedil;oit de fort loin, parce qu'elle est plac&eacute;e sur
+un terrain
+assez &eacute;lev&eacute;. On y p&eacute;n&egrave;tre par un petit
+propylon en gr&egrave;s engag&eacute; dans
+l'enceinte et couvert ext&eacute;rieurement de sculptures d'un travail
+lourdement recherch&eacute;. Les tableaux qui ornent le bandeau de
+cette porte
+repr&eacute;sentent Ptol&eacute;m&eacute;e Soter II faisant des
+offrandes, du c&ocirc;t&eacute; droit, &agrave;
+la d&eacute;esse Hath&ocirc;r (V&eacute;nus) et &agrave; la grande
+triade de Th&egrave;bes, Amon-Ra, Mouth
+et Chons; du c&ocirc;t&eacute; gauche, &agrave; la d&eacute;esse
+Thm&eacute; ou Thme&iuml; (la v&eacute;rit&eacute; ou la
+justice, Th&eacute;mis) et &agrave; une triade form&eacute;e du dieu
+hi&eacute;racoc&eacute;phale Mandou,
+de son &eacute;pouse Ritho et de leur fils Harphr&eacute;. Ces trois
+divinit&eacute;s, celles
+qu'on adorait principalement &agrave; Hennonthis, occupent la partie du
+bandeau
+dirig&eacute;e vers cette capitale de nome.</p>
+<p>Ces courts d&eacute;tails suffisent, lorsqu'on est un peu
+familiaris&eacute; avec le
+syst&egrave;me de d&eacute;coration des monuments &eacute;gyptiens,
+pour d&eacute;terminer avec
+certitude: 1&deg; &agrave; quelles divinit&eacute;s fut
+sp&eacute;cialement d&eacute;di&eacute; le temple
+auquel ce propylon donne entr&eacute;e; 2&deg; quelles divinit&eacute;s
+y jouissaient du
+rang de syntr&ocirc;ne; et il devient ici de toute &eacute;vidence
+qu'on adorait
+sp&eacute;cialement dans ce temple le principe de beaut&eacute;
+confondu et identifi&eacute;
+avec le principe de v&eacute;rit&eacute;, de justice, ou, en termes
+mythologiques, que
+cet &eacute;difice &eacute;tait consacr&eacute; &agrave; la
+d&eacute;esse Hath&ocirc;r, identifi&eacute;e avec la d&eacute;esse
+Thme&iuml;. Ce sont, en effet, ces deux d&eacute;esses qui
+re&ccedil;oivent les premiers
+hommages de Soter II; et comme l'&eacute;difice faisait partie de
+Th&egrave;bes et
+avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'apr&egrave;s une
+r&egrave;gle
+de saine politique que j'ai d&eacute;velopp&eacute;e ailleurs, des
+sacrifices en
+l'honneur de la triade th&eacute;baine et de la triade hermonthite. On
+s'&eacute;tait
+donc trop h&acirc;t&eacute; de donner un nom &agrave; ce temple,
+d'apr&egrave;s des aper&ccedil;us
+reposant sur de simples conjectures.</p>
+<p>Les m&ecirc;mes adorations sont r&eacute;p&eacute;t&eacute;es sur la
+porte du temple proprement
+dit, qui s'ouvre par un petit p&eacute;ristyle que soutiennent des
+colonnes &agrave;
+chapiteaux orn&eacute;s de fleurs de lotus et de houppes de papyrus
+combin&eacute;es;
+les colonnes et les parois n'ont jamais &eacute;t&eacute;
+d&eacute;cor&eacute;es de sculptures. Il
+n'en est point ainsi du pronaos, form&eacute; de deux colonnes et de
+deux
+piliers orn&eacute;s de t&ecirc;tes symboliques de la d&eacute;esse
+Hath&ocirc;r, &agrave; laquelle ce
+temple fut consacr&eacute;. Les tableaux qui couvrent le f&ucirc;t des
+colonnes
+repr&eacute;sentent des offrandes faites &agrave; cette d&eacute;esse
+et &agrave; sa seconde forme
+Thme&iuml;, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et
+plusieurs formes tertiaires de la d&eacute;esse Hath&ocirc;r,
+ador&eacute;e par le roi
+Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;piphane, sous le r&egrave;gne duquel a
+&eacute;t&eacute; faite la d&eacute;dicace du
+monument, comme le prouve la grande inscription hi&eacute;roglyphique
+sculpt&eacute;e
+sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des
+deux parties affront&eacute;es de cette formule d&eacute;dicatoire:</p>
+<p>(Partie de droite.) <i>Premi&egrave;re ligne</i>. &laquo;Le roi
+(dieu
+&Eacute;piphane que
+Phtah-Thor&eacute; a &eacute;prouv&eacute;, image vivante d'Amon-Ra),
+le ch&eacute;ri des dieux et
+des d&eacute;esses m&egrave;res, le bien-aim&eacute; d'Amon-Ra, a fait
+ex&eacute;cuter cet &eacute;difice
+en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour &ecirc;tre vivifi&eacute; &agrave;
+toujours.&raquo;</p>
+<p><i>Deuxi&egrave;me ligne</i>. &laquo;La divine soeur de
+(Ptol&eacute;m&eacute;e toujours vivant, dieu
+aim&eacute; de Phtah), ch&eacute;ri d'Amon-Ra, l'ami du bien
+(Pmainouf&eacute;)..... (le
+reste est d&eacute;truit).&raquo;</p>
+<p>(Partie de gauche.) <i>Premi&egrave;re ligne</i>. &laquo;Le fils du
+soleil (Ptol&eacute;m&eacute;e
+toujours vivant, dieu aim&eacute; de Phtah), ch&eacute;ri des dieux et
+des d&eacute;esses
+m&egrave;res, bien-aim&eacute; d'Hath&ocirc;r, a fait ex&eacute;cuter
+cet &eacute;difice en l'honneur de
+sa m&egrave;re la rectrice de l'Occident, pour &ecirc;tre
+vivifi&eacute; &agrave; toujours.&raquo;</p>
+<p><i>Deuxi&egrave;me ligne</i>. &laquo;La royale &eacute;pouse
+(Cl&eacute;op&acirc;tre, bien-aim&eacute;e de Thme&iuml;),
+rectrice de l'Occident, a fait ex&eacute;cuter cet &eacute;difice.....
+(le reste
+manque).&raquo;</p>
+<p>Ces textes justifient tout &agrave; fait ce que nous avions
+d&eacute;duit des seules
+sculptures du propylon relativement aux divinit&eacute;s
+particuli&egrave;rement
+honor&eacute;es dans ce temple; il est &eacute;galement &eacute;tabli
+que la d&eacute;dicace de cet
+&eacute;difice sacr&eacute; a &eacute;t&eacute; faite par le
+cinqui&egrave;me des Ptol&eacute;m&eacute;es, vers l'an 200
+avant J.-C.</p>
+<p>Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de
+gauche
+du pronaos, ainsi que sur la fa&ccedil;ade du temple formant le fond de
+ce m&ecirc;me
+pronaos, appartiennent tous au r&egrave;gne d'&Eacute;piphane. Tous se
+rapportent aux
+d&eacute;esses Hath&ocirc;r et Thme&iuml;, ainsi qu'aux grandes
+divinit&eacute;s de Th&egrave;bes et
+d'Hennonthis.</p>
+<p>On a divis&eacute; le naos en trois salles contigu&euml;s; ce sont
+trois v&eacute;ritables
+sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, enti&egrave;rement
+sculpt&eacute;,
+contient des tableaux d'offrandes &agrave; tous les dieux ador&eacute;s
+dans le
+temple, les deux triades pr&eacute;cit&eacute;es, et principalement aux
+d&eacute;esses Hath&ocirc;r
+et Thme&iuml;, qui paraissent dans presque toutes les sc&egrave;nes.
+Aussi n'est-il
+question que de ces deux divinit&eacute;s dans les d&eacute;dicaces du
+sanctuaire,
+inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de
+Ptol&eacute;m&eacute;e
+Philopator:</p>
+<p>&laquo;L'H&ocirc;rus soutien de l'&Eacute;gypte, celui qui a embelli
+les
+temples comme
+Th&ocirc;th deux fois grand, le seigneur des pan&eacute;gyries comme
+Phtah, le chef
+semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs,
+l'&eacute;prouv&eacute; par
+Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptol&eacute;m&eacute;e toujours vivant,
+bien-aim&eacute;
+d'Isis, l'ami de son p&egrave;re (Philopator), a fait cette
+construction en
+l'honneur de sa m&egrave;re Hath&ocirc;r, la rectrice de
+l'Occident.&raquo;
+(D&eacute;dicace de
+gauche.)</p>
+<p>Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au
+r&egrave;gne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme
+Arsino&eacute; adorant les
+deux d&eacute;esses; deux seuls tableaux portent l'image de
+Ptol&eacute;m&eacute;e &Eacute;piphane,
+fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite
+et de gauche l'inscription suivante, relative &agrave; des
+embellissements
+ex&eacute;cut&eacute;s sous le r&egrave;gne post&eacute;rieur, celui
+d'&Eacute;verg&egrave;te II et de ses deux
+femmes:</p>
+<p>&laquo;Bonne restauration de l'&eacute;difice,
+ex&eacute;cut&eacute;e par
+le roi, germe des dieux
+lumineux, l'&eacute;prouv&eacute; par Phtah, etc.,
+Ptol&eacute;m&eacute;e toujours vivant, etc., par
+sa royale soeur, la mod&eacute;ratrice souveraine du monde,
+Cl&eacute;op&acirc;tre, et par
+sa royale &eacute;pouse, la mod&eacute;ratrice souveraine du monde,
+Cl&eacute;op&acirc;tre, dieux
+grands ch&eacute;ris d'Amon-Ra.&raquo;</p>
+<p>C'est &agrave; la d&eacute;esse Hath&ocirc;r qu'appartenait plus
+sp&eacute;cialement le sanctuaire
+de droite; cette grande divinit&eacute; y est repr&eacute;sent&eacute;e
+sous des formes
+vari&eacute;es, recevant les hommages des rois Philopator et
+&Eacute;piphane; les
+d&eacute;dicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.</p>
+<p>Le sanctuaire de gauche fut consacr&eacute; &agrave; la
+d&eacute;esse Thme&iuml;, la Dic&eacute; et
+l'Al&eacute;t&eacute; des mythes &eacute;gyptiens; aussi tous les
+tableaux qui d&eacute;corent cette
+chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait
+cette divinit&eacute; dans l'Amenti, les r&eacute;gions occidentales ou
+l'enfer des
+&Eacute;gyptiens.</p>
+<p>Les deux souverains de ce lieu terrible, o&ugrave; les &acirc;mes
+&eacute;taient jug&eacute;es,
+Osiris et Iris, re&ccedil;oivent d'abord les hommages de
+Ptol&eacute;m&eacute;e et d'Arsino&eacute;,
+dieux Philopators; et l'on a sculpt&eacute; sur la paroi de gauche la
+grande
+sc&egrave;ne de la <i>psychostasie</i>. Ce vaste bas-relief
+repr&eacute;sente la salle
+hypostyle (Oskh) ou le pr&eacute;toire de l'Amenti, avec les
+d&eacute;corations
+convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied
+de
+son tr&ocirc;ne s'&eacute;l&egrave;ve le lotus, embl&egrave;me du monde
+mat&eacute;riel, surmont&eacute; de
+l'image de ses quatre enfants, g&eacute;nies directeurs des quatre
+points
+cardinaux.</p>
+<p>Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rang&eacute;s
+sur deux
+lignes, la t&ecirc;te surmont&eacute;e d'une plume d'autruche, symbole
+de la justice:
+debout sur un socle, en avant du tr&ocirc;ne, le Cerb&egrave;re
+&eacute;gyptien, monstre
+compos&eacute; de trois natures diverses, le crocodile, le lion et
+l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les &acirc;mes
+coupables; son
+nom, T&eacute;ou&ocirc;m-&eacute;n&eacute;ment, signifie la
+d&eacute;voratrice de l'Occident ou de
+l'enfer. Vers la porte du tribunal para&icirc;t la d&eacute;esse
+Thme&iuml; d&eacute;doubl&eacute;e,
+c'est-&agrave;-dire figur&eacute;e deux fois, &agrave; cause de sa
+double attribution de
+d&eacute;esse de la justice et de d&eacute;esse de
+v&eacute;rit&eacute;; la premi&egrave;re forme,
+qualifi&eacute;e de Thme&iuml;, rectrice de l'Amenti (la
+v&eacute;rit&eacute;), pr&eacute;sente l'&acirc;me
+d'un &Eacute;gyptien, sous les formes corporelles, &agrave; la seconde
+forme de la
+d&eacute;esse (la justice), dont voici la l&eacute;gende:
+&laquo;Thme&iuml;
+qui r&eacute;side dans
+l'Amenti, o&ugrave; elle p&egrave;se les coeurs dans la balance; aucun
+m&eacute;chant ne lui
+&eacute;chappe.&raquo; Dans le voisinage de celui qui doit subir
+l'&eacute;preuve on lit les
+mots suivants: &laquo;Arriv&eacute;e d'une &acirc;me dans
+l'Amenti.&raquo;</p>
+<p>Plus loin s'&eacute;l&egrave;ve la balance infernale; les dieux
+H&ocirc;rus, fils d'Isis, &agrave;
+t&ecirc;te d'&eacute;pervier, et Anubis, fils d'Osiris, &agrave;
+t&ecirc;te de chacal, placent
+dans les bassins de la balance, l'un le coeur du pr&eacute;venu,
+l'autre une
+plume, embl&egrave;me de justice: entre le fatal instrument qui doit
+d&eacute;cider du
+sort de l'aine et le tr&ocirc;ne d'Osiris, on a plac&eacute; le dieu
+Th&ocirc;th
+ibioc&eacute;phale, &laquo;Th&ocirc;th le deux fois grand, le seigneur
+de
+Schmoun
+(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le
+secr&eacute;taire de
+justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de
+v&eacute;rit&eacute;.&raquo;
+Ce greffier divin &eacute;crit le r&eacute;sili&acirc;t de
+l'&eacute;preuve &agrave; laquelle vient d'&ecirc;tre
+soumis le coeur de l'&Eacute;gyptien d&eacute;funt, et va
+pr&eacute;senter son rapport au
+souverain juge.</p>
+<p>On voit que le fait seul de la cons&eacute;cration de ce
+troisi&egrave;me sanctuaire &agrave;
+la d&eacute;esse Thme&iuml; y a motiv&eacute; la repr&eacute;sentation
+de la psychostasie, et
+qu'on a trop l&eacute;g&egrave;rement conclu de la pr&eacute;sence de
+ce tableau curieux,
+reproduit &eacute;galement dans la deuxi&egrave;me partie de tous les
+rituels
+fun&eacute;raires, que ce temple &eacute;tait une sorte
+d'&eacute;difice fun&egrave;bre, qui pouvait
+m&ecirc;me avoir servi de s&eacute;pulture &agrave; des membres
+tr&egrave;s-distingu&eacute;s de la caste
+sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypoth&egrave;se. Il est vrai
+que les
+environs de l'enceinte qui renferm&eacute; ce monument ont
+&eacute;t&eacute; cribl&eacute;s
+d'excavations s&eacute;pulcrales et de catacombes &eacute;gyptiennes de
+toutes les
+&eacute;poques. Mais le temple d'Hath&ocirc;r et de Thme&iuml; n'est
+point Je seul &eacute;difice
+sacr&eacute; &eacute;lev&eacute; au milieu des tombeaux; il faudrait
+donc aussi consid&eacute;rer
+comme des temples fun&eacute;raires le palais de S&eacute;sostris ou le
+Rhamess&eacute;ion,
+le temple d'Ammon &agrave; El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce
+qui est
+insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par
+toutes les inscriptions &eacute;gyptiennes qui en couvrent les parois.
+Mon
+opinion est fond&eacute;e sur l'examen attentif et
+d&eacute;taill&eacute; des lieux. Je n'ai
+pas encore fini &agrave; Th&egrave;bes, si m&ecirc;me on peut
+r&eacute;ellement finir au milieu de
+tant de monuments.....</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="DIX-HUITIEME_LETTRE"></a>
+<h2>DIX-HUITIEME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes
+(M&eacute;dinet-Habou), le 30 juin 1829.</small></p>
+<p>On peut se rendre &agrave; la grande butte de M&eacute;dinet-Habou
+soit en prenant le
+chemin de la plaine, en traversant le Rhamess&eacute;ion, l'emplacement
+de
+l'Am&eacute;nophion (Memn&ocirc;nium), et les restes calcaires du
+M&eacute;n&eacute;phth&eacute;ion, grand
+&eacute;difice construit par le fils et successeur de Rhams&egrave;s le
+Grand; soit en
+suivant le vallon &agrave; l'entr&eacute;e duquel s'&eacute;l&egrave;ve
+le petit temple d'Hath&ocirc;r et
+de Thme&iuml;.</p>
+<p>L&agrave; existe, presque enfouie sous les d&eacute;bris des
+habitations particuli&egrave;res
+qui se sont succ&eacute;d&eacute; d'&acirc;ge en &acirc;ge, une masse
+de monuments de haute
+importance, qui, &eacute;tudi&eacute;s avec attention, montrent, au
+milieu des plus
+grands souvenirs historiques, l'&eacute;tat des arts de l'&Eacute;gypte
+&agrave; toutes les
+&eacute;poques principales de son existence politique: c'est en quelque
+sorte
+un tableau abr&eacute;g&eacute; de l'&Eacute;gypte monumentale. On y
+trouve en effet r&eacute;unis,
+un temple appartenant &agrave; l'&eacute;poque pharaonique la plus
+brillante, celle
+des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la
+p&eacute;riode
+des conqu&ecirc;tes, un &eacute;difice de la premi&egrave;re
+d&eacute;cadence sous l'invasion
+&eacute;thiopienne, une chapelle &eacute;lev&eacute;e sous un des
+princes qui avaient bris&eacute;
+le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des
+propyl&eacute;es de
+l'&eacute;poque romaine; enfin, dans une des cours du palais
+pharaonique, des
+colonnes qui jadis soutenaient le fa&icirc;te d'une &eacute;glise
+chr&eacute;tienne.</p>
+<p>Le d&eacute;tail un peu circonstanci&eacute; de ce que renferment de
+plus curieux des
+monuments si vari&eacute;s me conduirait beaucoup trop loin; je dois me
+contenter de donner une id&eacute;e rapide de chacune des parties qui
+forment
+cet amas de constructions si int&eacute;ressantes, en commen&ccedil;ant
+par celles qui
+se pr&eacute;sentent en arrivant &agrave; la butte du c&ocirc;t&eacute;
+qui regarde le fleuve.</p>
+<p>On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres
+de
+gr&egrave;s, peu &eacute;lev&eacute;e au-dessus du sol actuel, et dans
+laquelle on p&eacute;n&egrave;tre
+par une porte dont les jambages, surpassant &agrave; peine la corniche
+brute
+qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur
+romain dont voici la l&eacute;gende hi&eacute;roglyphique, inscrite
+dans les deux
+cartouches accol&eacute;s: &laquo;L'empereur Csesar Titus Elius
+Hadrianus
+Antoninus
+Pius.&raquo;</p>
+<p>Le m&ecirc;me prince est aussi repr&eacute;sent&eacute; sur l'une
+des deux portes lat&eacute;rales
+de l'enceinte, o&ugrave; il est en adoration devant la triade de
+Th&egrave;bes &agrave;
+droite, et devant celle d'Hermonthis &agrave; gauche. C'est encore ici
+une
+nouvelle preuve de ces &eacute;gards perp&eacute;tuels de bon voisinage
+que se
+rendaient mutuellement les cultes locaux.</p>
+<p>Au fond de l'enceinte s'&eacute;l&egrave;ve une rang&eacute;e de six
+colonnes r&eacute;unies trois &agrave;
+trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais re&ccedil;u de
+sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncel&eacute;es
+provenant des
+parties sup&eacute;rieures de cette construction, la l&eacute;gende
+imp&eacute;riale d&eacute;j&agrave;
+cit&eacute;e: l'enceinte et les propyl&eacute;es appartiennent donc au
+r&egrave;gne d'Antonin
+le Pieux. C'est d'ailleurs ce que d&eacute;montrait d&eacute;j&agrave;
+le mauvais style des
+bas-reliefs.</p>
+<p>En traversant ces propyl&eacute;es, on arrive &agrave; un grand
+pyl&ocirc;ne dont la porte,
+orn&eacute;e d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives,
+est
+couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptol&eacute;m&eacute;e
+Soter II,
+pr&eacute;sente des offrandes vari&eacute;es aux sept grandes
+divinit&eacute;s &eacute;l&eacute;mentaires
+et aux dieux des nomes th&eacute;bain et hermonthite.</p>
+<p>Le mur de l'enceinte et les propyl&eacute;es d'Antonin, aussi bien
+que le
+pyl&ocirc;ne de Soter II, m'ont offert une particularit&eacute;
+remarquable: c'est
+que ces constructions modernes ont &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;es aux d&eacute;pens d'un &eacute;difice
+ant&eacute;rieur et bien autrement important. Les pierres qui les
+forment sont
+couvertes de restes de l&eacute;gendes hi&eacute;roglyphiques, de
+portions de
+bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des t&ecirc;tes ou des
+corps
+de divinit&eacute;s, des chars, des chevaux, des soldats, des
+prisonniers de
+guerre, enfin de nombreux d&eacute;bris d'un calendrier sacr&eacute;;
+et comme on lit
+sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le pr&eacute;nom ou le
+nom de
+Rhams&egrave;s le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que
+ces
+blocs ne proviennent des d&eacute;molitions du grand palais de
+S&eacute;sostris, le
+Rhamess&eacute;ion, ravag&eacute; depuis longtemps par les Perses,
+&agrave; l'&eacute;poque o&ugrave;, sous
+Ptol&eacute;m&eacute;e Soter II et Antonin, on b&acirc;tissait les
+propyl&eacute;es et le pyl&ocirc;ne
+dont il est ici question.</p>
+<p>Au pyl&ocirc;ne de Soter succ&egrave;de un petit &eacute;difice
+d'une ex&eacute;cution plus
+&eacute;l&eacute;gante, semblable en son plan au petit &eacute;difice
+&agrave; jour de l'&icirc;le de
+Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant
+ras&eacute;es jusqu'&agrave; la hauteur des murs des entrecolonnements.
+Tous les
+bas-reliefs encore existants repr&eacute;sentent le roi
+Nectan&egrave;be, de la XXXe
+dynastie, la s&eacute;bennytique, adorant le souverain des dieux
+Amon-Ra, et
+recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de
+Th&egrave;bes.</p>
+<p>Cette chapelle, du IVe si&egrave;cle avant J.-C., avait
+&eacute;t&eacute; appuy&eacute;e sur un
+&eacute;difice plus ancien; c'est un pyl&ocirc;ne de m&eacute;diocre
+&eacute;tendue, dont les
+massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs
+parties. &Eacute;lev&eacute; sous la domination du roi &eacute;thiopien
+Taharaka, dans le
+VIIe si&egrave;cle avant notre &egrave;re, le nom, le pr&eacute;nom,
+les titres, les louanges
+de ce prince avaient &eacute;t&eacute; rappel&eacute;s dans les
+inscriptions et les
+bas-reliefs d&eacute;corant les faces des deux massifs, et sur la porte
+qui les
+s&eacute;pare. Mais &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; les Sa&iuml;tes
+remont&egrave;rent sur le tr&ocirc;ne des
+Pharaons, il para&icirc;t qu'on fit marteler, par une mesure
+g&eacute;n&eacute;rale, les
+noms des conqu&eacute;rants &eacute;thiopiens sur tous les monuments de
+l'&Eacute;gypte.</p>
+<p>J'ai d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute; la proscription du nom de
+Sabacon dans le palais de
+Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les
+marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine
+tous
+les &eacute;l&eacute;ments constitutifs dans le plus grand nombre des
+cartouches
+existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription
+relative &agrave; des embellissements ex&eacute;cut&eacute;s sous
+Ptol&eacute;m&eacute;e Soter II:</p>
+<p>&laquo;Cette belle r&eacute;paration a &eacute;t&eacute; faite par
+le roi
+seigneur du monde, le
+grand germe des dieux grands, celui que Phtah a &eacute;prouv&eacute;,
+image vivante
+d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diad&egrave;mes,
+Ptol&eacute;m&eacute;e
+toujours vivant, le dieu aim&eacute; d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT
+NOHEM),
+en l'honneur de son p&egrave;re Amon-Ra, qui lui a
+conc&eacute;d&eacute; les p&eacute;riodes des
+pan&eacute;gyries sur le tr&ocirc;ne d'H&ocirc;rus.&raquo;</p>
+<p>Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse l&eacute;gende des
+Lagides, &agrave;
+propos de quelques pierres qu'on a chang&eacute;es, avec les
+l&eacute;gendes que
+l'&Eacute;thiopien, v&eacute;ritable fondateur du pyl&ocirc;ne, a fait
+sculpter sur le
+bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante:
+&laquo;La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aim&eacute; d'Amon-Ra,
+seigneur des
+tr&ocirc;nes du monde.&raquo;</p>
+<p>Sur les deux massifs ext&eacute;rieurs du pyl&ocirc;ne, ce prince,
+auquel certaines
+traditions historiques attribuent, la conqu&ecirc;te de toute l'Afrique
+septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a &eacute;t&eacute;
+figur&eacute; de proportion
+colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, r&eacute;unies en
+groupe,
+de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.</p>
+<p>Au del&agrave; du pyl&ocirc;ne de Taharaka et dans le mur de
+cl&ocirc;ture du nord,
+existent encore en place deux jambages d'une porte en granit
+ros&eacute;,
+charg&eacute;s de l&eacute;gendes ex&eacute;cut&eacute;es avec soin et
+contenant le nom et les
+titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre
+sacerdotal, l'hi&eacute;rograminate et proph&egrave;te
+P&eacute;tam&eacute;noph. C'est le m&ecirc;me
+personnage qui fit creuser, vers l'entr&eacute;e de la ville
+d'El-Assasif,
+l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le
+nom de <i>Grande Syringe.</i></p>
+<p>On arrive enfin &agrave; l'&eacute;difice le plus antique, celui
+dont les propyl&eacute;es de
+l'&eacute;poque romaine, le pyl&ocirc;ne des Lagides, la chapelle de
+Nectan&egrave;be et le
+pyl&ocirc;ne du roi &eacute;thiopien ne sont que des
+d&eacute;pendances; ces diverses
+constructions ne furent &eacute;lev&eacute;es que pour annoncer
+dignement la demeure
+du roi des dieux, et celle du Pharaon, son repr&eacute;sentant sur la
+terre.</p>
+<p>Ce vieux monument, qui porte &agrave; la fois le double
+caract&egrave;re de temple et
+de palais, se compose encore d'un sanctuaire environn&eacute; de
+galeries
+form&eacute;es de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou
+moins
+vastes.</p>
+<p>Toutes les parois portent des sculptures ex&eacute;cut&eacute;es
+avec une correction
+remarquable et une grande finesse de travail; ce sont l&agrave; des
+bas-reliefs
+de la meilleure &eacute;poque de l'art. Aussi la d&eacute;coration de
+cet &eacute;difice
+appartient-elle au r&egrave;gne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II,
+de la
+reine Amens&eacute;, du r&eacute;gent Am&eacute;nenth&eacute; et de
+Thouthmosis III, le Moeris des
+historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a
+d&eacute;cor&eacute; la plus
+grande partie de l'&eacute;difice; les d&eacute;dicaces en ont
+&eacute;t&eacute; faites en son nom:
+celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux
+conserv&eacute;es,
+donne une id&eacute;e de toutes les autres; la voici:</p>
+<p><i>Premi&egrave;re ligne</i>. &laquo;La vie: l'H&ocirc;rus puissant,
+aim&eacute; de Phr&eacute;, le souverain
+de la haute et basse r&eacute;gion, grand chef de toutes les parties du
+monde,
+l'H&ocirc;rus resplendissant, grand par sa force, celui qui a
+frapp&eacute; les neuf
+arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil
+stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du
+monde, vivifi&eacute; aujourd'hui et &agrave; toujours.&raquo;</p>
+<p><i>Deuxi&egrave;me ligne</i>. &laquo;Il a fait ex&eacute;cuter ces
+constructions en l'honneur de
+son p&egrave;re Amon-Ra, roi des dieux; il lui a &eacute;rig&eacute; ce
+grand temple dans la
+partie occidentale du Thouthmos&eacute;ion d'Ammon, en belle pierre de
+gr&egrave;s;
+c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.&raquo;</p>
+<p>La plupart des bas-reliefs d&eacute;corant les galeries et les
+chambres des
+&eacute;difices repr&eacute;sentent ce roi, Thouthmosis III, rendant
+divers hommages
+aux dieux, ou en recevant des gr&acirc;ces et des dons; je citerai
+seulement
+des tableaux sculpt&eacute;s sur la paroi de gauche de la grande salle
+ou
+sanctuaire. Dans l'un, le plus &eacute;tendu, le Pharaon casqu&eacute;
+est conduit par
+la d&eacute;esse Hath&ocirc;r et par le dieu Atmou, qui se tiennent par
+la main, vers
+l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace
+avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'&eacute;pais feuillage, en
+disant: &laquo;Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur
+l'arbre Oscht,
+dans le palais du soleil!&raquo; Cette sc&egrave;ne se passe devant les
+vingt-cinq
+divinit&eacute;s secondaires ador&eacute;es &agrave; Th&egrave;bes et
+dispos&eacute;es sur deux files, en
+t&ecirc;te desquelles on lit l'inscription suivante: &laquo;Voici ce
+que
+disent les
+autres grandes divinit&eacute;s de Toph (Th&egrave;bes): Nos coeurs se
+r&eacute;jouissent &agrave;
+cause du bel &eacute;difice construit par le roi soleil stabiliteur du
+monde.&raquo;</p>
+<p>J'ai trouv&eacute; dans le second tableau, pour la premi&egrave;re
+fois, le nom et la
+repr&eacute;sentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette
+princesse,
+appel&eacute;e Rhamaith&eacute;, et portant le titre de royale
+&eacute;pouse, accompagne son
+mari faisant de riches offrandes &agrave; Amon-Ra
+g&eacute;n&eacute;rateur; la reine repara&icirc;t
+aussi dans deux tableaux d&eacute;corant une des petites salles de
+gauche au
+fond de l'&eacute;difice.</p>
+<p>Les six derni&egrave;res salles du palais, dans l'une desquelles
+existe,
+renvers&eacute;e, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes
+de
+bas-reliefs de l'&eacute;poque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II,
+de la
+reine Amens&eacute; et de son fils Thouthmosis III, dont les
+l&eacute;gendes
+royales-sont sculpt&eacute;es en surcharge sur celles du r&eacute;gent
+Am&eacute;nenth&eacute;,
+martel&eacute;es avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en
+pied
+repr&eacute;sentant ce prince, dont la m&eacute;moire fut aussi
+proscrite.</p>
+<p>La fondation de cet &eacute;difice remonte donc aux premi&egrave;res
+ann&eacute;es du XVIIIe
+si&egrave;cle avant J.-C. Il est naturel, par cons&eacute;quent, de
+rencontrer, en le
+parcourant avec soin, plusieurs restaurations annonc&eacute;es
+d'ailleurs par
+des inscriptions qui en fixent l'&eacute;poque et en nomment les
+auteurs;
+telles sont:</p>
+<p>1&deg; La restauration des portes et d'une portion du plafond de la
+grande
+salle, par Ptol&eacute;m&eacute;e Everg&egrave;te II, entre l'an 146 et
+l'an 118 avant notre
+&egrave;re;</p>
+<p>2&deg; Des r&eacute;parations faites vers l'an 392 avant notre
+&egrave;re aux colonnes
+d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le
+Pharaon Mend&eacute;sien Acoris. On a employ&eacute; pour cela des
+pierres provenant
+d'un petit &eacute;difice construit par la princesse Neitocris, fille
+de
+Psamm&eacute;tichus II;</p>
+<p>3&deg; Toutes les sculptures des fa&ccedil;ades sup&eacute;rieures
+sud et nord ex&eacute;cut&eacute;es
+sous le r&egrave;gne de Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, au XVe
+si&egrave;cle avant notre &egrave;re.</p>
+<p>Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables
+de
+tous, avaient &eacute;t&eacute; ordonn&eacute;s sans doute pour lier,
+par la d&eacute;coration, le
+petit palais de Moeris avec le grand palais de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, qui,
+avec ses attenances, couvre presque toute la butte de
+M&eacute;dinet-Habou.</p>
+<p>C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de
+ce
+Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de
+l'&Eacute;gypte, et
+dont les exploits militaires ont &eacute;t&eacute; confondus avec ceux
+de S&eacute;sostris ou
+Rhams&egrave;s le Grand, par les auteurs anciens et par les
+&eacute;crivains modernes.</p>
+<p>Un &eacute;difice d'une m&eacute;diocre &eacute;tendue, mais
+singulier par ses formes
+inaccoutum&eacute;es, le seul qui, parmi tous les monuments de
+l'&Eacute;gypte, puisse
+donner une id&eacute;e de ce qu'&eacute;tait une habitation
+particuli&egrave;re &agrave; ces
+anciennes &eacute;poques, attire d'abord les regards du voyageur. Le
+plan qu'en
+ont publi&eacute; les auteurs de la grande <i>Description de
+l'&Eacute;gypte</i> pourra
+donner une id&eacute;e exacte de la disposition g&eacute;n&eacute;rale
+de ces deux massifs de
+pyl&ocirc;nes unis &agrave; un grand pavillon par des constructions
+tournant sur
+elles-m&ecirc;mes en &eacute;querre; je ne dois m'occuper que des
+curieux bas-reliefs
+et des inscriptions sculpt&eacute;es sur toutes les surfaces.</p>
+<p>L'entr&eacute;e principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux
+grands
+massifs formant une esp&egrave;ce de faux pyl&ocirc;ne, ensevelis en
+partie sous des
+buttes provenant des d&eacute;bris d'habitations modernes. Vers le haut
+r&egrave;gne
+une frise anaglyphique compos&eacute;e des &eacute;l&eacute;ments
+combin&eacute;s de la l&eacute;gende
+royale du Rhams&egrave;s fils a&icirc;n&eacute; et successeur
+imm&eacute;diat de Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, &laquo;Soleil,
+gardien de v&eacute;rit&eacute;, &eacute;prouv&eacute; par
+Ammon.&raquo; On remarque de plus, sur
+ces massifs, des tableaux d'adoration de la m&ecirc;me &eacute;poque,
+et deux
+<i>fen&ecirc;tres</i> portant sur leur bandeau le disque ail&eacute; de
+Hat, et sur leurs
+jambages les l&eacute;gendes royales de Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun,
+&laquo;Soleil, gardien de
+v&eacute;rit&eacute; et ami d'Ammon.&raquo;</p>
+<p>La porte qui s&eacute;pare ces constructions appartient au
+r&egrave;gne d'un troisi&egrave;me
+Rhams&egrave;s, le second fils de M&eacute;iamoun, &laquo;le soleil
+seigneur
+de v&eacute;rit&eacute;, aim&eacute;
+par Ammon.&raquo;</p>
+<p>Dans l'int&eacute;rieur de cette petite cour s'&eacute;l&egrave;vent
+deux massifs de pyl&ocirc;nes,
+orn&eacute;s, ainsi que les construction qui les unissent au grand
+pavillon, de
+frises anaglyphiques portant la l&eacute;gende du fondateur,
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun,
+et de bas-reliefs d'un grand int&eacute;r&ecirc;t, parce qu'ils ont
+trait aux
+conqu&ecirc;tes de ce Pharaon.</p>
+<p>La face ant&eacute;rieure du massif de droite est presque
+enti&egrave;rement occup&eacute;e
+par une figure colossale du conqu&eacute;rant levant sa hache d'armes
+sur un
+groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures;
+le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, pr&eacute;sente au
+vainqueur la harpe divine en disant: &laquo;Prends cette arme, mon fils
+ch&eacute;ri,
+et frappe les chefs des contr&eacute;es &eacute;trang&egrave;res!&raquo;</p>
+<p>Le soubassement de ce vaste tableau est compos&eacute; des chefs des
+peuples
+soumis par Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, agenouill&eacute;s, les bras
+attach&eacute;s derri&egrave;re le
+dos par les liens qui, termin&eacute;s par une houppe de papyrus ou une
+fleur
+de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.</p>
+<p>Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont
+tr&egrave;s-vari&eacute;s, offrent, avec toute v&eacute;rit&eacute;,
+les traits du visage et les
+v&ecirc;tements particuliers &agrave; chacune des nations qu'ils
+repr&eacute;sentent; des
+l&eacute;gendes hi&eacute;roglyphiques donnent successivement le nom de
+chaque peuple.
+Deux ont enti&egrave;rement disparu; celles qui subsistent, au nombre
+de cinq,
+annoncent:</p>
+<br>
+<p>Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie),
+<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le chef du pays de T&eacute;rosis,
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; en Afrique
+<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le chef du pays de Toroao,<br>
+</p>
+<p>et
+</p>
+<p>Le chef du pays de Robou, &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; en Asie
+<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le Chef du pays de Moschausch,</p>
+<br>
+<p>Un tableau et un soubassement analogues d&eacute;corent la face
+ant&eacute;rieure du
+massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques;
+on les a rang&eacute;s dans l'ordre suivant:</p>
+<p>Le chef de la mauvaise race du pays de Sch&eacute;to ou Ch&eacute;ta;</p>
+<p>Le chef de la mauvaise race du pays d'Aum&ocirc;r;</p>
+<p>Le grand du pays de Fekkarb;</p>
+<p>Le grand du pays de Schairotana contr&eacute;e maritime;</p>
+<p>Le grand du pays de Scha.....(le reste est d&eacute;truit);</p>
+<p>Le grand du pays de Touirscha, contr&eacute;e maritime;</p>
+<p>Le grand du pays de Pa..... (le reste est d&eacute;truit).</p>
+<p>Sur l'&eacute;paisseur du massif de gauche,
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun casqu&eacute;, le
+carquois sur l'&eacute;paule, conduit des groupes de prisonniers de
+guerre aux
+pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conqu&eacute;rant: &laquo;Va!
+empare-toi des
+contr&eacute;es; soumets leurs places fortes et am&egrave;ne leurs
+chefs en
+esclavage;&raquo;</p>
+<p>Le massif correspondant et les corps de logis qui r&eacute;unissent
+le pyl&ocirc;ne
+au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait
+trop
+long de d&eacute;tailler ici. On remarque des <i>fen&ecirc;tres</i>
+d&eacute;cor&eacute;es
+ext&eacute;rieurement et int&eacute;rieurement avec beaucoup de
+go&ucirc;t, et des <i>balcons</i>
+soutenus par des prisonniers barbares sortant &agrave; mi-corps de la
+muraille.</p>
+<p>L'int&eacute;rieur du grand pavillon, divis&eacute; en trois <i>&eacute;tages</i>,
+fut d&eacute;cor&eacute; de
+bas-reliefs repr&eacute;sentant des sc&egrave;nes domestiques de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun; je
+poss&egrave;de des dessins exacts de tous ces int&eacute;ressants
+tableaux, parmi
+lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant
+son repas, jouant avec ses petits enfants ou occup&eacute; avec la
+reine d'une
+partie de jeu analogue &agrave; celui des <i>&eacute;checs</i>, etc.,
+etc. L'ext&eacute;rieur de
+ce pavillon est couvert de l&eacute;gendes du roi ou de bas-reliefs
+comm&eacute;moratifs de ses victoires.</p>
+<p>C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions
+qu'on
+arrive enfin devant le premier pyl&ocirc;ne du grand et magnifique
+palais de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun. L'&eacute;difice que nous venons de
+d&eacute;crire n'en &eacute;tait qu'une
+d&eacute;pendance et une simple annexe.</p>
+<p>Ici, tout prend des proportions colossales: les faces
+ext&eacute;rieures des
+deux &eacute;normes massifs du premier pyl&ocirc;ne, enti&egrave;rement
+couvertes de
+sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'&eacute;difice
+non-seulement par des tableaux d'un sens vague et
+g&eacute;n&eacute;ral, mais encore
+par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du
+conqu&eacute;rant
+et de la divinit&eacute; protectrice qui lui donne la victoire. On voit
+sur le
+massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant &agrave;
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun
+treize contr&eacute;es asiatiques, dont les noms, conserv&eacute;s pour
+la plupart,
+ont &eacute;t&eacute; sculpt&eacute;s dans des cartels servant comme de
+boucliers aux peuples
+encha&icirc;n&eacute;s. Une longue inscription, dont les onze
+premi&egrave;res lignes sont
+assez bien conserv&eacute;es, nous apprend que ces conqu&ecirc;tes
+eurent lieu dans
+la douzi&egrave;me ann&eacute;e du r&egrave;gne de ce Pharaon.</p>
+<p>Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la
+forme de Phr&eacute; hi&eacute;racoc&eacute;phale, donne la
+harp&eacute; au belliqueux Rhams&egrave;s pour
+frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de
+contr&eacute;es
+ou de villes subsistent encore; le reste a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;truit pour appuyer
+contre le pyl&ocirc;ne des masures modernes. Le roi des dieux adresse
+&agrave;
+M&eacute;iamoun un long discours dont voici les dix premi&egrave;res
+colonnes: &laquo;Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe ch&eacute;ri,
+ma&icirc;tre du
+monde, soleil
+gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre
+enti&egrave;re; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues
+sous tes
+pieds; je te livre les chefs des contr&eacute;es m&eacute;ridionales;
+conduis-les en
+captivit&eacute;, et leurs enfants &agrave; leur suite; dispose de tous
+les biens
+existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront
+se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai
+livr&eacute;
+aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes
+sandales, etc.&raquo;</p>
+<p>Une grande st&egrave;le, mais tr&egrave;s-fruste, constate que ces
+conqu&ecirc;tes eurent
+lieu la onzi&egrave;me ann&eacute;e du roi. C'est &agrave; la
+m&ecirc;me ann&eacute;e du r&egrave;gne de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun que se rapportent les sculptures des
+massifs du premier
+pyl&ocirc;ne du c&ocirc;t&eacute; de la cour. Il s'agit ici d'une
+campagne contre les
+peuples asiatiques nomm&eacute;s Moschausch.</p>
+<p>Des masses de d&eacute;bris amoncel&eacute;s couvrent toute la
+partie inf&eacute;rieure du
+pyl&ocirc;ne et enfouissent en tr&egrave;s-grande partie la magnifique
+colonnade qui
+d&eacute;core le c&ocirc;t&eacute; gauche de la cour, ainsi que la
+galerie soutenue par des
+piliers-cariatides formant cette m&ecirc;me cour du c&ocirc;t&eacute;
+droit. D&eacute;blayer
+cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais
+elle aurait pour r&eacute;sultat certain de rendre &agrave;
+l'admiration des voyageurs
+deux galeries de la plus compl&egrave;te conservation, des colonnes
+couvertes
+de bas-reliefs, de riches d&eacute;corations ayant conserv&eacute; tout
+l'&eacute;clat de
+leurs couleurs, et enfin une nombreuse s&eacute;rie de grands tableaux
+historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions
+d&eacute;dicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des
+&eacute;l&eacute;gantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur
+&eacute;panouie du
+lotus.</p>
+<p>Au fond de cette premi&egrave;re cour s'&eacute;l&egrave;ve un
+second pyl&ocirc;ne, d&eacute;cor&eacute; de
+figures colossales, sculpt&eacute;es, comme partout ailleurs, de relief
+dans le
+creux; celles-ci rappellent les triomphes de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun dans la
+neuvi&egrave;me ann&eacute;e de son r&egrave;gne. Le roi, la t&ecirc;te
+surmonte des insignes du
+fils a&icirc;n&eacute; d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la
+d&eacute;esse Mouth,
+conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et
+encha&icirc;n&eacute;s dans diverses positions; ces nations,
+appartenant &agrave; une m&ecirc;me
+race, sont nomm&eacute;es Schakalascha, Ta&ocirc;naou et Pourosato.
+Plusieurs
+voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont
+cru reconna&icirc;tre en eux des peuples hindous. Sur le massif de
+droite de
+ce pyl&ocirc;ne existait une &eacute;norme inscription, aujourd'hui
+d&eacute;truite aux
+trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui
+en subsiste encore, qu'elle &eacute;tait relative &agrave;
+l'exp&eacute;dition contre les
+Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Ta&ocirc;naou et les
+Ouschascha.
+Il y est aussi question des contr&eacute;es d'Aum&ocirc;r et d'Oreksa,
+ainsi que
+d'une bataille navale.</p>
+<p>Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second
+pyl&ocirc;ne. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et
+de
+Phtah en d&eacute;corent les jambages, au bas desquels on lit deux
+inscriptions
+d&eacute;dicatoires attestant que Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun a
+consacr&eacute; cette grande
+porte en belle pierre de granit &agrave; son p&egrave;re Amon-Ra, et
+qu'enfin les
+battants ont &eacute;t&eacute; si richement orn&eacute;s de
+m&eacute;taux pr&eacute;cieux qu'Ammon lui-m&ecirc;me
+se r&eacute;jouit en les contemplant.</p>
+<p>On se trouve apr&egrave;s avoir franchi cette porte, dans la seconde
+cour du
+palais, o&ugrave; l&agrave; grandeur pharaonique se montre dans tout
+son &eacute;clat; la vue
+seule peut donner une id&eacute;e du majestueux effet de ce
+p&eacute;ristyle, soutenu
+&agrave; l'est et &agrave; l'ouest par d'&eacute;normes colonnades, au
+nord par des piliers
+contre lesquels s'appuient des cariatides, derri&egrave;re lesquels se
+montre
+une seconde colonnade. Tout est charg&eacute; de sculptures
+rev&ecirc;tues de
+couleurs tr&egrave;s-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer,
+pour les
+convertir, les ennemis syst&eacute;matiques de l'architecture peinte.</p>
+<p>Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs
+d&eacute;corations; de grands et vastes tableaux sculpt&eacute;s et
+peints appellent
+de toute part la curiosit&eacute; des voyageurs. L'oeil se repose sur
+le bel
+azur des plafonds orn&eacute;s d'&eacute;toiles de couleur jaune
+dor&eacute;; mais
+l'importance et la vari&eacute;t&eacute; des sc&egrave;nes reproduites
+par le ciseau
+absorbent bient&ocirc;t toute l'attention. Quatre tableaux formant le
+registre inf&eacute;rieur de la galerie de l'est, c&ocirc;t&eacute;
+gauche, et une partie de
+la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun contre des peuples asiatiques
+nomm&eacute;s Robou, teint
+clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un
+surtout transversalement ray&eacute; bleu et blanc; ce costume est tout
+&agrave; fait
+analogue &agrave; celui des Assyriens et des M&egrave;des figures, sur
+les cylindres
+dits babyloniens ou pers&eacute;politains.</p>
+<p><i>Premier tableau</i>. Grande bataille: le h&eacute;ros
+&eacute;gyptien, debout sur un
+char lanc&eacute; au galop, d&eacute;coche des fl&egrave;ches contre
+une foule d'ennemis
+fuyant dans le plus grand d&eacute;sordre. On aper&ccedil;oit sur le
+premier plan les
+chefs &eacute;gyptiens mont&eacute;s sur des chars, et leurs soldats
+entrem&ecirc;l&eacute;s &agrave; des
+alli&eacute;s, les Fekkaro, massacrant les Robou
+&eacute;pouvant&eacute;s, ou les liant comme
+prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en
+pied, sans compter les chevaux.</p>
+<p><i>Deuxi&egrave;me tableau.</i> Les princes et les chefs de
+l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne
+conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des
+scribes
+comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties
+g&eacute;nitales coup&eacute;es aux Robou morts sur le champ de
+bataille.
+L'inscription porte textuellement: &laquo;Conduite des prisonniers en
+pr&eacute;sence
+de Sa Majest&eacute;; ceux-ci sont au nombre de mille; mains
+coup&eacute;es, trois
+mille; phallus, trois mille.&raquo; Le Pharaon, au pied duquel on
+d&eacute;pose ces
+troph&eacute;es, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont
+retenus
+par des officiers, adresse une allocution &agrave; ses guerriers; il
+les
+f&eacute;licite de leur victoire, et prodigue fort na&iuml;vement les
+plus grands
+&eacute;loges &agrave; sa propre personne, &laquo;Livrez-vous &agrave;
+la
+joie, leur dit-il,
+qu'elle s'&eacute;l&egrave;ve jusqu'au ciel; les &eacute;trangers sont
+renvers&eacute;s par ma
+force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont
+&eacute;t&eacute; remplis;
+je me suis pr&eacute;sent&eacute; devant eux comme un lion, je les ai
+poursuivis
+semblable &agrave; un &eacute;pervier; j'ai an&eacute;anti leurs
+&acirc;mes criminelles; j'ai
+franchi leurs fleuves; j'ai incendi&eacute; leurs forteresses; je suis
+pour
+l'&Eacute;gypte ce qu'a &eacute;t&eacute; le dieu Mandou; j'ai vaincu
+les Barbares: Amon-Ra
+mon p&egrave;re a humili&eacute; le monde entier sous mes pieds, et je
+suis roi sur le
+tr&ocirc;ne &agrave; toujours.&raquo;</p>
+<p>En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription,
+malheureusement fort endommag&eacute;e, et relative &agrave; cette
+campagne, qui date
+de l'an V du r&egrave;gne de Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun.</p>
+<p><i>Troisi&egrave;me tableau.</i> Le vainqueur, le fouet en main et
+guidant ses
+chevaux, retourne ensuite en &Eacute;gypte; des groupes de prisonniers
+encha&icirc;n&eacute;s pr&eacute;c&egrave;dent son char; des officiers
+&eacute;tendent au-dessus de la
+t&ecirc;te du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est
+occup&eacute; par
+l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne, divis&eacute;e en pelotons marchant
+r&eacute;guli&egrave;rement en ligne
+et au pas, selon les r&egrave;gles de la tactique moderne.</p>
+<p>Enfin Rhams&egrave;s rentre triomphant dans Th&egrave;bes
+(quatri&egrave;me tableau); il se
+pr&eacute;sente &agrave; pied, tra&icirc;nant &agrave; sa suite trois
+colonnes de prisonniers,
+devant le temple d'Amon-Ra et de la d&eacute;esse Mouth; le roi
+harangue les
+divinit&eacute;s et en re&ccedil;oit en r&eacute;ponse les assurances
+les plus flatteuses.</p>
+<p>Une immense composition remplit tout le registre sup&eacute;rieur de
+la galerie
+nord et de la galerie est, &agrave; droite de la porte principale.
+C'est une
+c&eacute;r&eacute;monie publique qui n'offre pas moins de deux cents
+personnages en
+pied; &agrave; cette pompeuse marche assiste tout ce que
+l'&Eacute;gypte renfermait de
+plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, et la pan&eacute;gyrie
+c&eacute;l&eacute;br&eacute;e par le souverain et son
+peuple pour remercier la divinit&eacute; de la constante protection
+qu'elle
+avait accord&eacute;e aux armes &eacute;gyptiennes. Une ligne de grands
+hi&eacute;roglyphes,
+sculpt&eacute;s au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce
+que
+cette pan&eacute;gyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-H&ocirc;rus
+(l'[Greek:
+Alpha] et l'[Greek: Omega] de la th&eacute;ologie &eacute;gyptienne)
+eut lieu &agrave; Th&egrave;bes
+le premier jour du mois de Paschons. Cette l&eacute;gende contient en
+outre
+l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour
+ainsi
+dire le programme entier, de la c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+<p>L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de
+cette
+l&eacute;gende, ou celle des nombreuses inscriptions sculpt&eacute;es
+dans le
+bas-relief aupr&egrave;s de chaque personnage et au-dessus des groupes
+principaux.</p>
+<p>Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun sort de son palais port&eacute; dans
+un naos, esp&egrave;ce de chasse
+richement d&eacute;cor&eacute;e, soutenue par douze <i>oeris</i> ou
+chefs militaires, la
+t&ecirc;te orn&eacute;e de plumes d'autruche. Le monarque,
+d&eacute;cor&eacute; de toutes les
+marques de sa royale puissance, est assis sur un tr&ocirc;ne
+&eacute;l&eacute;gant que des
+images d'or de la Justice et de la V&eacute;rit&eacute; couvrent de
+leurs ailes
+&eacute;tendues; le sphinx, embl&egrave;me de la sagesse unie &agrave;
+la force, et le lion,
+symbole du courage, sont debout pr&egrave;s du tr&ocirc;ne, qu'ils
+semblent prot&eacute;ger.
+Des officiers agitent autour du naos les <i>flabellum</i> et les
+&eacute;ventails
+ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent
+aupr&egrave;s du
+roi, portant son sceptre, l'&eacute;tui de son arc et ses autres
+insignes.</p>
+<p>Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la
+caste
+sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos &agrave; pied,
+rang&eacute;s sur
+deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos;
+la
+marche est ferm&eacute;e par un peloton de soldats. Des groupes tout
+aussi
+vari&eacute;s pr&eacute;c&egrave;dent le Pharaon: un corps de musique,
+o&ugrave; l'on remarque la
+fl&ucirc;te, la trompette, le tambour et des choristes, forme la
+t&ecirc;te du
+cort&egrave;ge; viennent ensuite les parents et les familiers du roi,
+parmi
+lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le <i>fils
+a&icirc;n&eacute;</i> de Rhams&egrave;s,
+le chef de l'arm&eacute;e apr&egrave;s lui, br&ucirc;le l'encens devant
+la face de son p&egrave;re.</p>
+<p>Le roi arrive au temple d'H&ocirc;rus, s'approche de l'autel,
+r&eacute;pand les
+libations et br&ucirc;le l'encens; vingt-deux pr&ecirc;tres portent sur
+un riche
+palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des <i>flabellum</i>,
+des
+&eacute;ventails et des rameaux de fleurs. Le roi, &agrave; pied,
+coiff&eacute; d'un simple
+diad&egrave;me de la r&eacute;gion inf&eacute;rieure,
+pr&eacute;c&egrave;de le dieu et suit imm&eacute;diatement
+le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-H&ocirc;rus ou Amon-Ra, le mari
+de sa
+m&egrave;re. Un pr&ecirc;tre encense l'animal sacr&eacute;; la reine,
+&eacute;pouse de Rhams&egrave;s, se
+montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe
+religieuse;
+et, tandis que l'un des pontifes lit &agrave; haute voix l'invocation
+prescrite
+lorsque la lumi&egrave;re du dieu franchit le seuil de son temple,
+dix-neuf
+pr&ecirc;tres s'avancent portant les diverses enseignes sacr&eacute;es,
+les vases,
+les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres
+pr&ecirc;tres ouvrent le cort&egrave;ge religieux, soutenant sur leurs
+&eacute;paules des
+statuettes; ce sont les images des rois anc&ecirc;tres et
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, assistant au triomphe de leur
+descendant.</p>
+<p>Ici a lieu une c&eacute;r&eacute;monie sur la nature de laquelle on
+s'est &eacute;trangement
+m&eacute;pris. Deux enseignes sacr&eacute;es, particuli&egrave;res au
+dieu Amon-H&ocirc;rus,
+s'&eacute;l&egrave;vent au-dessus de deux autels. Deux pr&ecirc;tres,
+reconnaissables &agrave; leur
+t&ecirc;te ras&eacute;e et, mieux encore, &agrave; leur titre inscrit
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux, se
+retournent pour entendre les ordres du grand pontife pr&eacute;sident
+de la
+pan&eacute;gyrie, lequel tient en main le sceptre nomm&eacute; <i>pat</i>,
+insigne de ses
+hautes fonctions; un troisi&egrave;me pr&ecirc;tre donne la
+libert&eacute; &agrave; quatre oiseaux
+qui s'envolent dans les airs.</p>
+<p>On a voulu voir ici des <i>sacrifices humains</i>, en prenant le
+sceptre du
+pontife pour un couteau, les deux pr&ecirc;tres pour deux victimes, et
+les
+oiseaux pour l'embl&egrave;me des &acirc;mes qui s'&eacute;chappaient
+des corps de deux
+malheureux &eacute;gorg&eacute;s par une barbare superstition; mais une
+inscription
+sculpt&eacute;e devant l'hi&eacute;rogrammate assistant &agrave; la
+c&eacute;r&eacute;monie nous rassure
+compl&egrave;tement, et prouve toute l'innocence de cette sc&egrave;ne
+en nous faisant
+bien conna&icirc;tre ses d&eacute;tails et son but.</p>
+<p>Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition
+m&ecirc;me:</p>
+<p>&laquo;Le pr&eacute;sident de la pan&eacute;gyrie a dit:</p>
+<p>Donnez l'essor aux quatre oies;</p>
+<p>Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv</p>
+<p>Dirigez-vous vers</p>
+<p>le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient</p>
+<p>dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux
+de l'Occident | dites aux dieux de l'Orient</p>
+<p>que H&ocirc;rus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiff&eacute; du
+pschent,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; que le roi Rhams&egrave;s s'est coiff&eacute; du
+pschent.&raquo;</p>
+<br>
+<p>Il en r&eacute;sulte clairement que les quatre oiseaux
+repr&eacute;sentent les quatre
+enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, g&eacute;nies des
+quatre
+points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer
+aussi au monde entier qu'&agrave; l'exemple du dieu H&ocirc;rus, le roi
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun vient de mettre sur sa t&ecirc;te la
+couronne embl&egrave;me de la
+domination sur les r&eacute;gions sup&eacute;rieures et
+inf&eacute;rieures. Cette couronne se
+nommait <i>pschent</i>; c'est celle que porte ici, en effet, et pour
+la
+premi&egrave;re fois, le roi debout et devant lequel se passe la
+fonction
+sacr&eacute;e qu'on vient de faire conna&icirc;tre.</p>
+<p>La derni&egrave;re partie du bas-relief repr&eacute;sente le roi,
+coiff&eacute; du <i>pschent</i>,
+remerciant le dieu dans son temple. Le monarque,
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de tout le
+corps sacerdotal et de la musique sacr&eacute;e, est accompagn&eacute;
+par les
+officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille
+d'or
+une gerbe de bl&eacute;, et, coiff&eacute; enfin de son casque
+militaire comme &agrave; sa
+sortie du palais, prendre cong&eacute;, par une libation, du dieu
+Amon-H&ocirc;rus
+rentr&eacute; dans son sanctuaire. La reine est encore t&eacute;moin de
+ces deux
+derni&egrave;res c&eacute;r&eacute;monies; le pr&ecirc;tre invoque les
+dieux; un hi&eacute;rogrammate lit
+une longue pri&egrave;re; aupr&egrave;s du Pharaon sont encore le
+taureau blanc et les
+images des rois anc&ecirc;tres dress&eacute;es sur une m&ecirc;me base.</p>
+<p>C'est en &eacute;tudiant cette partie du tableau que j'ai pu
+m'assurer enfin de
+la place relative qu'occupe Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun dans la
+s&eacute;rie des dynasties
+&eacute;gyptiennes. Les statues des rois ses
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs sont ici
+chronologiquement rang&eacute;es, et comme cet ordre est celui
+m&ecirc;me que leur
+assignent d'autres monuments de Th&egrave;bes, aucun doute ne saurait
+s'&eacute;lever
+sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant
+devant elles les cartouches pr&eacute;noms des rois qu'elles
+repr&eacute;sentent.
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, comme Rhams&egrave;s le Grand
+(S&eacute;sostris), ayant marqu&eacute; son
+r&egrave;gne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont
+&eacute;t&eacute;
+confondus par les historiens grecs en un seul et m&ecirc;me personnage.
+Mais
+les monuments originaux les diff&eacute;rencient trop bien l'un de
+l'autre pour
+que la m&ecirc;me confusion puisse avoir lieu d&eacute;sormais. Je me
+propose de
+traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de
+d&eacute;tails.
+Revenons &agrave; la d&eacute;coration de la magnifique cour de
+M&eacute;dinet-Habou.</p>
+<p>On a sculpt&eacute; dans le registre sup&eacute;rieur de la galerie
+de l'est, partie
+gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde
+c&eacute;r&eacute;monie
+publique tout aussi d&eacute;velopp&eacute;e que la
+pr&eacute;c&eacute;dente. Celle-ci est une
+pan&eacute;gyrie c&eacute;l&eacute;br&eacute;e par le roi en l'honneur
+de son p&egrave;re, le dieu
+Sochar-Osiris, le vingt-septi&egrave;me jour du mois de Hath&ocirc;r.
+Je poss&egrave;de
+&eacute;galement des dessins fid&egrave;les de cette solennit&eacute;
+et la copie des
+nombreuses l&eacute;gendes explicatives qui l'accompagnent.</p>
+<p>Il faut passer rapidement sur les sc&egrave;nes de
+cons&eacute;cration et les honneurs
+royaux d&eacute;cern&eacute;s par les dieux &agrave;
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, et que reproduisent
+une foule de grands bas-reliefs sculpt&eacute;s dans les registres
+inf&eacute;rieurs
+des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me
+dispenser de noter ici le nom des divinit&eacute;s auxquelles le
+Pharaon
+pr&eacute;sente des offrandes vari&eacute;es dans les cent
+quarante-quatre bas-reliefs
+peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et
+ouest,
+non compris tous ceux du m&ecirc;me genre sculpt&eacute;s sur le
+f&ucirc;t des trois
+grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit
+l'int&eacute;rieur de la galerie de l'ouest.</p>
+<p>Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique form&eacute; par
+une double
+rang&eacute;e de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands
+bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou
+les
+bienfaits que les grandes divinit&eacute;s de Th&egrave;bes prodiguent
+au Pharaon
+victorieux. Une s&eacute;rie de figures en pied ornent le soubassement
+de cette
+galerie et m&eacute;ritent une attention particuli&egrave;re.</p>
+<p>Les l&eacute;gendes hi&eacute;roglyphiques inscrites &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de ces personnages rev&ecirc;tus
+du riche costume des princes &eacute;gyptiens, dont ils tiennent en
+main les
+insignes caract&eacute;ristiques, constatent qu'on a
+repr&eacute;sent&eacute; ici les enfants
+de Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun par ordre de primog&eacute;niture. On
+a seulement fait deux
+groupes distincts des enfants m&acirc;les et des princesses. Les
+princes, dont
+les noms et les titres ont &eacute;t&eacute; sculpt&eacute;s &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de leurs images, sont au
+nombre de neuf, savoir:</p>
+<p>1&deg; Rhams&egrave;s-Amonmai, basilicogrammate commandant des
+troupes;</p>
+<p>2&deg; Rhams&egrave;s-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant
+de cavalerie;</p>
+<p>3&deg; Rhams&egrave;s-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant
+de cavalerie;</p>
+<p>4&deg; Phr&eacute;hipefhbour, haut fonctionnaire dans
+l'administration royale;</p>
+<p>5&deg; Mandouschopsch, <i>idem</i>;</p>
+<p>6&deg; Rhams&egrave;s-Maithmou, proph&egrave;te des dieux
+Phr&eacute; et Athmou;</p>
+<p>7&deg; Rhams&egrave;s-Schahemkam&eacute;, grand pr&ecirc;tre de
+Phtah;</p>
+<p>8&deg; Rhams&egrave;s-Amonhischopsch, sans autre qualification que
+celle de prince;</p>
+<p>9&deg; Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, <i>idem</i>.</p>
+<p>Les trois premiers, apr&egrave;s la mort de leur p&egrave;re
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, &eacute;tant
+successivement mont&eacute;s sur le tr&ocirc;ne des Pharaons, leurs
+l&eacute;gendes ont d&ucirc;
+&ecirc;tre surcharg&eacute;es pour recevoir les cartouches
+pr&eacute;noms ou noms propres de
+ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi,
+&agrave;
+propos de cette liste int&eacute;ressante, qu'&agrave; cette
+&eacute;poque le nom de
+<i>Rhams&egrave;s</i> &eacute;tait devenu en quelque sorte le nom
+m&ecirc;me de la famille, et
+que le conqu&eacute;rant avait concentr&eacute; dans les membres de sa
+maison les
+postes les plus importants de l'arm&eacute;e, de l'administration
+civile et du
+sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais
+&eacute;t&eacute; sculpt&eacute;s.</p>
+<p>Toute cette s&eacute;rie de princes et de princesses forme la
+d&eacute;coration du
+soubassement &agrave; la droite et &agrave; la gauche d'une grande et
+belle porte
+s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en
+la traversant, dans une troisi&egrave;me cour environn&eacute;e et
+suivie d'un
+tr&egrave;s-grand nombre de salles; les d&eacute;combres ont depuis
+longtemps enseveli
+toute cette partie du palais existante encore sous les d&eacute;bris
+entass&eacute;s
+des fr&ecirc;les constructions qui se sont succ&eacute;d&eacute;
+d'&acirc;ge en &acirc;ge. Des fouilles
+en grand mettraient ici &agrave; d&eacute;couvert des tableaux et des
+inscriptions
+d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser
+&agrave; les
+entreprendre, je r&eacute;servai les fonds dont je pouvais disposer
+pour le
+d&eacute;blaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie
+ext&eacute;rieure nord du palais, &agrave; partir du premier
+pyl&ocirc;ne, et la presque
+totalit&eacute; de la muraille ext&eacute;rieure sud, enfouie
+jusqu'&agrave; la corniche qui
+couronne l'&eacute;difice entier.</p>
+<p>La muraille nord offre une s&eacute;rie de bas-reliefs historiques
+d'un haut
+int&eacute;r&ecirc;t. Je donnerai ici un court abr&eacute;g&eacute; du
+sujet de chacun d'eux, en
+commen&ccedil;ant par l'extr&eacute;mit&eacute; de la paroi vers
+l'ouest.</p>
+<p><i>Campagne contre les Maschausch et les Robou.</i></p>
+<p><i>Premier tableau.</i> L'arm&eacute;e &eacute;gyptienne en marche,
+sur huit ou neuf
+rang&eacute;es de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites
+pr&eacute;c&egrave;dent un
+char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char
+s'&eacute;l&egrave;ve un
+grand m&acirc;t surmont&eacute; d'une t&ecirc;te de b&eacute;lier
+orn&eacute;e du disque solaire. C'est
+le char du dieu Amon-Ra, qui guide &agrave; l'ennemi le roi
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun,
+&eacute;galement mont&eacute; sur un char richement orn&eacute; et
+qu'entourent les archers
+de la garde ainsi que les officiers attach&eacute;s &agrave; sa
+personne. On lit &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; du char du dieu: &laquo;Voici ce que dit Amon-Ra, le
+roi
+des dieux: &laquo;Je
+marche devant toi, &ocirc; mon fils!&raquo; <br>
+</p>
+<p><i>Deuxi&egrave;me tableau.</i> Bataille sanglante: les Maschausch
+prennent la
+fuite; le roi et quatre princes &eacute;gyptiens en font un horrible
+carnage.</p>
+<p><i>Troisi&egrave;me tableau.</i> Rhams&egrave;s, debout sur une
+esp&egrave;ce de tribune, harangue
+cinq rang&eacute;es de chefs et de guerriers &eacute;gyptiens
+conduisant une foule de
+Maschausch et de Robou prisonniers. R&eacute;ponse des chefs militaires
+au
+roi. En t&ecirc;te de chaque corps d'arm&eacute;e on fait le
+d&eacute;nombrement des mains
+droites coup&eacute;es aux ennemis morts sur le champ de bataille,
+ainsi que
+celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu &agrave; la bravoure des
+vaincus.
+L'inscription porte &agrave; 2,525 le nombre de ces preuves de victoire
+sur des
+hommes courageux et vaillants.</p>
+<p><i>Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de
+m&ecirc;me race &agrave;
+physionomie hindoue.</i></p>
+<p><i>Premier tableau</i> (&agrave; la suite des
+pr&eacute;c&eacute;dents). Le roi Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun,
+en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire
+agenouill&eacute;s
+devant lui, ainsi que les porte-enseignes des diff&eacute;rents corps;
+plus
+loin, les soldats debout &eacute;coutent les paroles du souverain qui
+les
+appelle aux armes pour punir les ennemis de l'&Eacute;gypte; les chefs
+r&eacute;pondent &agrave; l'appel du roi en invoquant ses victoires
+r&eacute;centes, et
+protestent de leur d&eacute;vouement &agrave; un prince qui
+ob&eacute;it aux paroles
+d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats,
+divis&eacute;s par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus
+grand ordre,
+guid&eacute;s par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs,
+des
+carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors
+en usage.</p>
+<p><i>Deuxi&egrave;me tableau.</i> Le roi, t&ecirc;te nue et les
+cheveux natt&eacute;s, tient les
+r&ecirc;nes de ses chevaux et marche &agrave; l'ennemi; une partie de
+l'arm&eacute;e
+&eacute;gyptienne le pr&eacute;c&egrave;de en ordre de bataille; ce
+sont les fantassins
+pesamment arm&eacute;s ou hoplites; sur le flanc s'avancent par
+pelotons les
+troupes l&eacute;g&egrave;res de diff&eacute;rentes armes; les
+guerriers mont&eacute;s sur des chars
+ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi
+au germe de Mandou, s'avan&ccedil;ant pour soumettre la terre &agrave;
+ses lois; ses
+fantassins, &agrave; des taureaux terribles, et ses cavaliers, &agrave;
+des &eacute;perviers
+rapides.</p>
+<p><i>Troisi&egrave;me tableau</i>. D&eacute;faite des Fekkaro et de
+leurs alli&eacute;s. Les
+fantassins &eacute;gyptiens les mettent en fuite sur tous les points du
+champ
+de bataille. M&eacute;iamoun, second&eacute; par ses chars de guerre,
+en fait un
+horrible carnage; quelques chefs ennemis r&eacute;sistent encore,
+mont&eacute;s sur
+des chars tra&icirc;n&eacute;s soit par deux chevaux, soit par quatre
+boeufs; au
+milieu de la m&ecirc;l&eacute;e et &agrave; une des
+extr&eacute;mit&eacute;s, plusieurs chariots tra&icirc;n&eacute;s
+par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont d&eacute;fendus
+par des
+Fekkaro; des soldats &eacute;gyptiens les attaquent et les
+r&eacute;duisent en
+esclavage.</p>
+<p><i>Quatri&egrave;me tableau</i>. Apr&egrave;s cette premi&egrave;re
+victoire, l'arm&eacute;e &eacute;gyptienne
+se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus m&eacute;thodique et
+le plus
+r&eacute;gulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle
+traverse des
+pays difficiles, infest&eacute;s de b&ecirc;tes sauvages; sur le flanc
+de l'arm&eacute;e, le
+roi, attaqu&eacute; par deux lions, vient de terrasser l'un et combat
+contre
+l'autre.</p>
+<p><i>Cinqui&egrave;me tableau</i>. Le roi et ses soldats arrivent sur
+le bord de la
+mer au moment o&ugrave; la flotte &eacute;gyptienne en est venue aux
+mains avec la
+flotte des Fekkaro, combin&eacute;e avec celle de leurs alli&eacute;s
+les
+Schairotanas, reconnaissables &agrave; leurs casques arm&eacute;s de
+deux cornes. Les
+vaisseaux &eacute;gyptiens manoeuvrent &agrave; la fois &agrave; la
+voile et &agrave; l'aviron; des
+archers en garnissent les hunes, et leur proue est orn&eacute;e d'une
+t&ecirc;te de
+lion. D&eacute;j&agrave; un navire fekkarien a coul&eacute;, et la
+flotte alli&eacute;e se trouve
+resserr&eacute;e entre la flotte &eacute;gyptienne et le rivage, du
+haut duquel
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun et ses fantassins lancent une
+gr&ecirc;le de traits sur les
+vaisseaux ennemis. Leur d&eacute;faite n'est plus douteuse, la flotte
+&eacute;gyptienne entasse les prisonniers &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+ses rameurs. En arri&egrave;re et
+non loin du Pharaon, on a repr&eacute;sent&eacute; son char de guerre
+et les nombreux
+officiers attach&eacute;s &agrave; sa personne. Ce vaste tableau
+renferme plusieurs
+centaines de figures, et j'en rapporte une copie tr&egrave;s-exacte.</p>
+<p><i>Sixi&egrave;me tableau</i>. Le rivage est couvert de guerriers
+&eacute;gyptiens
+conduisant divers groupes m&ecirc;l&eacute;s de Schairotanas et de
+Fekkaro
+prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi,
+arr&ecirc;t&eacute; avec une
+partie de son arm&eacute;e devant une place forte nomm&eacute;e <i>Mogadiro</i>.
+L&agrave; se fait
+le d&eacute;nombrement des mains coup&eacute;es. Le Pharaon, du haut
+d'une tribune sur
+laquelle repose son bras gauche appuy&eacute; sur un coussin, harangue
+ses fils
+et les principaux chefs de son arm&eacute;e, et termine son discours
+par ces
+phrases remarquables: Amon-Ra &eacute;tait &agrave; ma droite comme
+&agrave; ma gauche; son
+esprit a inspir&eacute; mes r&eacute;solutions; Amon-Ra lui-m&ecirc;me,
+pr&eacute;parant la perte
+de mes ennemis, a plac&eacute; le monde entier dans mes mains.&raquo;
+Les
+princes et
+les chefs r&eacute;pondent au Pharaon qu'il est un soleil appel&eacute;
+&agrave; soumettre
+tous les peuples du monde, et que l'&Eacute;gypte se r&eacute;jouit
+d'une victoire
+remport&eacute;e par le bras du fils d'Ammon, assis sur le tr&ocirc;ne
+de son p&egrave;re.</p>
+<p><i>Septi&egrave;me tableau</i>. Retour du Pharaon vainqueur &agrave;
+Th&egrave;bes, apr&egrave;s sa
+double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux
+chefs de ces nations conduits par Rhams&egrave;s devant le temple de la
+grande
+triade th&eacute;baine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours
+que sont
+cens&eacute;s prononcer les divers acteurs de cette sc&egrave;ne
+&agrave; la fois triomphale
+et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la
+traduction:</p>
+<p>&laquo;Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui
+sont
+en la
+puissance de Sa Majest&eacute; et qui glorifient le dieu bienfaisant,
+le
+seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance
+n'a point de bornes; tu r&egrave;gnes comme un puissant soleil sur
+l'&Eacute;gypte;
+grande est ta force, ton courage est semblable &agrave; celui de
+Bor&eacute; (le
+griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en
+ton pouvoir &agrave; toujours.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Paroles du roi seigneur du monde, etc., &agrave; son
+p&egrave;re
+Amon-Ra, le roi des
+dieux: Tu me l'as ordonn&eacute;; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai
+combattu
+toutes les parties de la terre; le monde s'est arr&ecirc;t&eacute;
+devant moi ...;
+mes bras ont forc&eacute; les chefs de la terre, d'apr&egrave;s le
+commandement sorti
+de ta bouche.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, mod&eacute;rateur des
+dieux:
+Que ton
+retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as
+renvers&eacute; tous les chefs, tu as perc&eacute; les coeurs des
+&eacute;trangers et rendu
+libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche
+t'approuve.&raquo;</p>
+<p>Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux
+campagnes du conqu&eacute;rant &eacute;gyptien dans la onzi&egrave;me
+ann&eacute;e de son r&egrave;gne,
+arrivent jusqu'au second pyl&ocirc;ne du palais: de ce point jusqu'au
+premier
+pyl&ocirc;ne, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs
+tableaux
+sont enfouis sous des collines de d&eacute;combres. J'ai pu cependant
+avoir une
+copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisi&egrave;me
+campagne du roi
+contre des peuples asiatiques, avec des l&eacute;gendes en
+tr&egrave;s-mauvais &eacute;tat.
+L'un repr&eacute;sente Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun combattant
+&agrave; pied, couvert d'un large
+bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une
+hauteur. Dans le second tableau, le roi, &agrave; la t&ecirc;te de ses
+chars, &eacute;crase
+ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'arm&eacute;e
+&eacute;gyptienne pousse le si&egrave;ge avec vigueur; des soldats
+coupent des arbres
+et s'approchent des foss&eacute;s, couverts par des mantelets;
+d'autres, apr&egrave;s
+les avoir franchis, attaquent &agrave; coups de hache la porte de la
+ville;
+plusieurs enfin ont dress&eacute; des &eacute;chelles contre la
+muraille et montent &agrave;
+l'assaut, leurs boucliers rejet&eacute;s sur leurs &eacute;paules.</p>
+<p>Sur le revers du premier pyl&ocirc;ne existe encore un tableau
+relatif &agrave; une
+campagne contre la grande nation de Sch&eacute;ta ou Ch&eacute;to: le
+roi, debout sur
+son char, prend une fl&egrave;che dans son carquois fix&eacute; sur
+l'&eacute;paule, et la
+d&eacute;coche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats
+&eacute;gyptiens
+et les officiers attach&eacute;s &agrave; la personne du roi marchent
+&agrave; sa suite,
+rang&eacute;s sur quatre files parall&egrave;les.</p>
+<p>Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans
+l'&eacute;tat d'enfouissement o&ugrave; se trouve aujourd'hui le
+magnifique palais de
+M&eacute;dinet-Habou, tout entier du r&egrave;gne de
+Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun, les successeurs
+imm&eacute;diats n'y ayant ajout&eacute; que quelques accessoires
+presque
+insignifiants. Le nombre consid&eacute;rable de noms de peuples et de
+nations
+asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ
+de
+recherches &agrave; la g&eacute;ographie compar&eacute;e; ce sont de
+pr&eacute;cieux &eacute;l&eacute;ments pour
+la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus
+antique p&eacute;riode de son histoire. Je crois possible de
+reconna&icirc;tre la
+synonymie de ces noms &eacute;gyptiens de peuples avec ceux que nous
+ont
+transmis les g&eacute;ographes grecs, et ceux surtout que contiennent
+les
+textes h&eacute;breux et les m&eacute;moires originaux des nations
+asiatiques. C'est
+un beau travail qui m&eacute;rite d'&ecirc;tre entrepris; il sera
+facilit&eacute; et par la
+connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de
+ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms
+avec ceux du m&ecirc;me genre que j'ai trouv&eacute;s, en bien plus
+grand nombre, sur
+d'autres monuments de Th&egrave;bes et de la Nubie.</p>
+<p>Toute la muraille ext&eacute;rieure du palais, du c&ocirc;t&eacute;
+du sud, qu'il a fallu
+faire d&eacute;blayer jusqu'au second pyl&ocirc;ne, est couverte de
+grandes lignes
+verticales d'hi&eacute;roglyphes contenant le calendrier sacr&eacute;
+en usage dans le
+palais de Rhams&egrave;s; la portion que nous avons fait excaver,
+&agrave; grands
+frais, contient les mois de Th&ocirc;th, Paophi, Hath&ocirc;r,
+Cho&iuml;ac et T&ocirc;bi. Vers
+l'extr&eacute;mit&eacute; du palais est un article du mois de Paschon,
+le neuvi&egrave;me
+mois de l'ann&eacute;e &eacute;gyptienne. Ce calendrier indique toutes
+les f&ecirc;tes qui
+se c&eacute;l&eacute;braient dans chaque mois, et au bas de chaque
+indication de f&ecirc;te
+on a sculpt&eacute;, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte
+d'offrande qu'on devait pr&eacute;senter dans la
+c&eacute;r&eacute;monie. Pour donner une
+id&eacute;e de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la
+traduction de
+quelques-uns de ces articles:</p>
+<p>&laquo;<i>Mois de Th&ocirc;th</i>, n&eacute;om&eacute;nie;
+manifestation
+de l'&eacute;toile de Sothis; l'image
+d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire,
+accompagn&eacute;e par le roi Rhams&egrave;s ainsi que par les images
+de tous les
+autres dieux du temple.&raquo;</p>
+<p>&laquo;<i>Mois de Paophi</i>, le 19; jour de la principale
+pan&eacute;gyrie d'Ammon, qui
+se c&eacute;l&egrave;bre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac);
+l'image
+d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux
+synthr&ocirc;nes; le roi Rhams&egrave;s l'accompagne dans la
+pan&eacute;gyrie de ce jour.&raquo;</p>
+<p>&laquo;<i>Mois d'Hath&ocirc;r</i>, le 26; pan&eacute;gyrie de
+Phtah-Socbaris; le roi accompagne
+l'image du dieu gardien du Rhamess&eacute;ium de M&eacute;iamoun (le
+palais de
+M&eacute;dinet-Habou) de Th&egrave;bes sur la rive gauche, dans la
+pan&eacute;gyrie de ce
+jour.&raquo;</p>
+<p>Cette pan&eacute;gyrie continuait encore le vingt-septi&egrave;me et
+le vingt-huiti&egrave;me
+jour du m&ecirc;me mois; c'est celle qu'on a repr&eacute;sent&eacute;e
+dans les grands
+bas-reliefs sup&eacute;rieurs des galeries de l'est et du sud de la
+seconde
+cour du palais; du reste, je savais d&eacute;j&agrave;, par un
+tr&egrave;s-grand nombre
+d'inscriptions, que les &Eacute;gyptiens appelaient <i>Rhamess&eacute;ium
+de M&eacute;iamoun</i>
+le monument de M&eacute;dinet-Habou dont je viens de donner une
+description
+rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je
+termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="DIX-NEUVIEME_LETTRE"></a>
+<h2>DIX-NEUVI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes (environs de
+M&eacute;dinet-Habou), le 2 juillet 1829.</small><br>
+</p>
+<p>Afin de donner
+une id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale compl&egrave;te du quartier
+sud-ouest de la vieille capitale
+pharaonique, voisin du nome d'<i>Hermonthis</i>, il me reste &agrave;
+pr&eacute;senter
+quelques d&eacute;tails sur deux &eacute;difices sacr&eacute;s, qui,
+bien moins importants, &agrave;
+la v&eacute;rit&eacute;, que le palais du conqu&eacute;rant <i>M&eacute;iamoun</i>,
+pr&eacute;sentent toutefois
+quelque int&eacute;r&ecirc;t sous divers rapports historiques et
+mythologiques.</p>
+<p>L'une de ces constructions s'&eacute;l&egrave;ve au milieu de
+broussailles et de
+grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et &agrave; une
+tr&egrave;s-petite
+distance de l'&eacute;norme enceinte carr&eacute;e, en briques crues,
+qui environnait
+jadis le palais et les temples de M&eacute;dinet-Habou. C'est un
+&eacute;difice de
+petites proportions, et qui n'a jamais &eacute;t&eacute;
+compl&egrave;tement termin&eacute;; il se
+compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les
+deux derni&egrave;res seulement sont d&eacute;cor&eacute;es de
+tableaux, soit sculpt&eacute;s et
+peints, soit &eacute;bauch&eacute;s, ou m&ecirc;me simplement
+trac&eacute;s &agrave; l'encre rouge. Ces
+tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur
+l'&eacute;poque de sa construction. Il appartient au r&egrave;gne des
+Lagides, comme
+le prouvent une double d&eacute;dicace d'un travail barbare,
+sculpt&eacute;e
+ult&eacute;rieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits
+devant
+les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.</p>
+<p>La d&eacute;dicace annonce express&eacute;ment que le roi <i>Ptol&eacute;m&eacute;e
+&Eacute;verg&egrave;te II, et sa
+soeur, la reine Cl&eacute;op&acirc;tre</i>, ont construit cet
+&eacute;difice et l'ont consacr&eacute;
+<i>&agrave; leur p&egrave;re</i> le dieu <i>Th&ocirc;th</i>, ou
+Herm&egrave;s ibioc&eacute;phale.</p>
+<p>C'est ici le seul des temples encore existants en &Eacute;gypte qui
+soit
+sp&eacute;cialement d&eacute;di&eacute; au dieu protecteur des
+sciences, &agrave; l'inventeur de
+l'&eacute;criture et de tous les arts utiles, en un mot, &agrave;
+l'organisateur de la
+soci&eacute;t&eacute; humaine. On retrouve son image dans la plupart
+des tableaux qui
+d&eacute;corent les parois de la seconde salle, et surtout celle du
+sanctuaire.
+On l'y invoquait sous son nom ordinaire de <i>Th&ocirc;th</i>, que
+suivent
+constamment soit le titre SOTEM qui exprime la supr&ecirc;me direction
+des
+choses sacr&eacute;es, soit la qualification <i>Ho-en-Hib</i>,
+c'est-&agrave;-dire <i>qui a
+une face d'ibis</i>, oiseau sacr&eacute;, dont toutes les figures du
+dieu,
+sculpt&eacute;es dans ce temple, empruntent la t&ecirc;te,
+orn&eacute;es de coiffures
+vari&eacute;es.</p>
+<p>On rendait aussi dans ce temple un culte tr&egrave;s-particulier
+&agrave; <i>Noh&eacute;mouo</i>
+ou <i>Nahamouo</i>, d&eacute;esse que caract&eacute;risent le vautour,
+embl&egrave;me de la
+maternit&eacute;, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon
+s'&eacute;levant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les
+l&eacute;gendes trac&eacute;es &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; des nombreuses repr&eacute;sentations de cette
+compagne du dieu <i>Th&ocirc;th</i>,
+qui, d'apr&egrave;s son nom m&ecirc;me, para&icirc;t avoir
+pr&eacute;sid&eacute; &agrave; la <i>conservation des
+germes</i>, l'assimilent &agrave; la d&eacute;esse <i>Saschfmou&eacute;</i>,
+compagne habituelle de
+<i>Th&ocirc;th</i>, r&eacute;gulatrice des p&eacute;riodes
+d'ann&eacute;es et des assembl&eacute;es sacr&eacute;es.</p>
+<p>Ces deux divinit&eacute;s re&ccedil;oivent, outre leurs titres
+ordinaires, celui de
+<i>R&eacute;sidant</i> &agrave; MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom
+antique de cette
+portion de Th&egrave;bes o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve le temple de <i>Th&ocirc;th</i>.</p>
+<p>Le bandeau de la porte qui donne entr&eacute;e dans la
+derni&egrave;re salle du
+temple, le <i>sanctuaire</i> proprement dit, est orn&eacute; de quatre
+tableaux
+repr&eacute;sentant Ptol&eacute;m&eacute;e faisant de riches offrandes,
+d'abord aux grandes
+divinit&eacute;s protectrices de Th&egrave;bes, <i>Amon-Ra, Mouth</i>
+et <i>Chons</i>,
+g&eacute;n&eacute;ralement ador&eacute;es dans cette immense capitale,
+et en second lieu aux
+divinit&eacute;s particuli&egrave;res du temple, <i>Th&ocirc;th</i> et
+la d&eacute;esse <i>Nahamouo</i>. Dans
+l'int&eacute;rieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande
+triade
+th&eacute;baine, et m&ecirc;me celles de la triade ador&eacute;e dans
+le nome d'Hermonthis,
+qui commen&ccedil;ait &agrave; une courte distance du temple. Deux
+grands tableaux,
+l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche,
+repr&eacute;sentent, selon l'usage, la bari ou <i>arche sacr&eacute;e</i>
+de la divinit&eacute; &agrave;
+laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de
+THOTH-PEHO-EN-HIB (<i>Th&ocirc;th &agrave; face d'ibis</i>), et l'arche
+de gauche, celle
+de THOTH PSOTEM (Th&ocirc;th le surintendant des <i>choses
+sacr&eacute;es</i>). L'une et
+l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes
+d&eacute;cor&eacute;es de
+t&ecirc;tes d'&eacute;pervier, surmont&eacute;es du disque et du
+croissant, &agrave; t&ecirc;te
+symbolique du dieu <i>Chons</i>, le fils a&icirc;n&eacute; d'Ammon et
+de Mouth, la
+troisi&egrave;me personne de la triade th&eacute;baine, dont le dieu <i>Th&ocirc;th</i>
+n'est
+qu'une forme secondaire.</p>
+<p>Ici, comme dans la salle pr&eacute;c&eacute;dente, on trouve
+toujours le roi Ptol&eacute;m&eacute;e
+<i>&Eacute;verg&egrave;te II</i>, faisant des offrandes ou de riches
+pr&eacute;sents aux divinit&eacute;s
+locales. Mais quatre bas-reliefs de l'int&eacute;rieur du sanctuaire,
+sculpt&eacute;s
+deux &agrave; gauche et deux &agrave; droite de la porte, ont
+fix&eacute; plus
+particuli&egrave;rement mon attention. Ce ne sont plus des
+divinit&eacute;s proprement
+dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, <i>&Eacute;verg&egrave;te
+II</i>, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de
+titre
+&agrave; ces bas-reliefs, <i>br&ucirc;le l'encens en l'honneur des
+p&egrave;res de ses p&egrave;res
+et des m&egrave;res de ses m&egrave;res</i>. Le roi accomplit, en
+effet, diverses
+c&eacute;r&eacute;monies religieuses en pr&eacute;sence d'individus des
+deux sexes, class&eacute;s
+deux par deux, et rev&ecirc;tus des insignes de certaines
+divinit&eacute;s. Les
+l&eacute;gendes trac&eacute;es devant chacun de ces personnages
+ach&egrave;vent de d&eacute;montrer
+que ces honneurs sont adress&eacute;s aux rois et aux reines lagides,
+anc&ecirc;tres
+d'&Eacute;verg&egrave;te II en ligne directe: et en effet, le premier
+bas-relief de
+gauche repr&eacute;sente <i>Ptol&eacute;m&eacute;e Philadelphe</i>,
+costum&eacute; en Osiris, assis sur
+un tr&ocirc;ne &agrave; c&ocirc;t&eacute; duquel on voit la reine <i>Arsino&eacute;</i>
+sa femme, debout,
+coiff&eacute;e des insignes de <i>Mouth</i> et d'<i>Hath&ocirc;r</i>.
+&Eacute;verg&egrave;te II l&egrave;ve ses bras
+en signe d'adoration devant ces deux &eacute;poux, dont les
+l&eacute;gendes
+signifient: <i>Le divin p&egrave;re de ses p&egrave;res</i>
+PTOL&Eacute;M&Eacute;E, <i>dieu</i> PHILADELPHE;
+<i>la divine m&egrave;re de ses m&egrave;res</i> ARSINO&Eacute;, <i>d&eacute;esse</i>
+PHILADELPHE.</p>
+<p>Plus loin, &Eacute;verg&egrave;te II offre l'encens &agrave; un
+personnage &eacute;galement assis
+sur un tr&ocirc;ne et d&eacute;cor&eacute; des insignes du dieu <i>Socarosiris</i>,
+accompagn&eacute;
+d'une reine debout, la t&ecirc;te orn&eacute;e de la coiffure
+d'Hath&ocirc;r, la V&eacute;nus
+&eacute;gyptienne; leurs l&eacute;gendes portent: <i>Le p&egrave;re de
+ses p&egrave;res</i>, PTOL&Eacute;M&Eacute;E,
+<i>dieu cr&eacute;ateur</i>. <i>La divine m&egrave;re de ses
+m&egrave;res</i>, B&Eacute;R&Eacute;NICE, <i>d&eacute;esse
+cr&eacute;atrice</i>. On peut donc reconna&icirc;tre ici soit <i>Ptol&eacute;m&eacute;e
+Soter Ier</i> et sa
+femme <i>B&eacute;r&eacute;nice</i>, fille de Magas, soit <i>Ptol&eacute;m&eacute;e
+&Eacute;verg&egrave;te Ier</i> et
+<i>B&eacute;r&eacute;nice</i>, sa femme et sa soeur. L'absence totale
+du cartouche pr&eacute;nom
+dans la l&eacute;gende du Ptol&eacute;m&eacute;e, objet de cette
+adoration, autoriserait
+l'une ou l'autre de ces hypoth&egrave;ses. Mais si l'on observe que ces
+deux
+&eacute;poux re&ccedil;oivent les hommages d'<i>&Eacute;verg&egrave;te
+II</i>, &agrave; la suite des honneurs
+rendus, en premier lieu, &agrave; <i>Ptol&eacute;m&eacute;e</i> et
+&agrave; <i>Arsino&eacute; Philadelphe</i>, on se
+persuadera que le second tableau concerne les enfants et les
+successeurs
+imm&eacute;diats de ces Lagides, c'est-&agrave;-dire <i>&Eacute;verg&egrave;te
+Ier</i> et <i>B&eacute;r&eacute;nice</i>, sa
+soeur. Le titre de <i>Phter-Mounk, dieu cr&eacute;ateur, dieu fondateur</i>
+ou
+<i>fabricateur</i>, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, &agrave; <i>Ptol&eacute;m&eacute;e
+Soter Ier</i>, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la
+pleine
+certitude que ce titre est prodigu&eacute; sur les monuments
+&eacute;gyptiens &agrave; une
+foule de souverains autres que des chefs de dynasties.</p>
+<p>Deux bas-reliefs, sculpt&eacute;s &agrave; droite de la porte, nous
+montrent &Eacute;verg&egrave;te
+II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres
+anc&ecirc;tres et
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs, et toujours en suivant la ligne
+g&eacute;n&eacute;alogique descendante:
+ainsi, dans le premier tableau, le roi r&eacute;pand des libations
+devant le
+<i>divin p&egrave;re de son p&egrave;re</i>, PTOL&Eacute;MEE, <i>dieu</i>
+PHILOPATOR, <i>et la divine
+m&egrave;re de sa m&egrave;re</i>, ARSINO&Eacute;, <i>d&eacute;esse</i>
+PHILOPATOR; enfin, dans le second
+tableau, il fait l'offrande du vin &agrave; son royal p&egrave;re
+PTOL&Eacute;M&Eacute;E, <i>dieu</i>
+&Eacute;PIPHANE, et <i>&agrave; sa royale m&egrave;re</i>
+CL&Eacute;OPATRE, <i>d&eacute;esse</i> &Eacute;PIPHANE. Son
+p&egrave;re
+et son a&iuml;eul sont figur&eacute;s dans le costume du dieu Osiris;
+sa m&egrave;re et son
+a&iuml;eule, dans le costume d'Hath&ocirc;r. Quant aux titres <i>Philadelphe,
+Philopator et &Eacute;piphane</i>, ils sont plac&eacute;s &agrave; la
+suite des cartouches noms
+propres, et exprim&eacute;s par des hi&eacute;roglyphes
+phon&eacute;tiques (repr&eacute;sentant les
+mots coptes &eacute;quivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc
+la
+g&eacute;n&eacute;alogie compl&egrave;te d'&Eacute;verg&egrave;te II,
+et l'ordre successif des rois de la
+dynastie des Lagides &agrave; partir de <i>Ptol&eacute;m&eacute;e
+Philadelphe</i>.</p>
+<p>C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'&Eacute;gypte
+servent
+pour le moins de confirmation aux t&eacute;moignages historiques
+puis&eacute;s dans
+les &eacute;crits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent
+point
+&eacute;claircir ou coordonner les notions vagues et
+incoh&eacute;rentes que ce m&ecirc;me
+peuple nous a transmises sur l'histoire &eacute;gyptienne, surtout en
+ce qui
+concerne les anciennes &eacute;poques. L'usage constamment suivi par
+les
+&Eacute;gyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de
+nombreuses
+s&eacute;ries de tableaux repr&eacute;sentant des sc&egrave;nes
+religieuses ou des &eacute;v&eacute;nements
+contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain
+r&eacute;gnant &agrave;
+l'&eacute;poque m&ecirc;me o&ugrave; l'on sculptait ces bas-reliefs,
+cet usage, disons-nous,
+a tourn&eacute; bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a
+conserv&eacute; jusqu'&agrave; nos jours un immense tr&eacute;sor de
+notions positives qu'on
+chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute
+v&eacute;rit&eacute; que,
+gr&acirc;ce &agrave; ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui
+les
+accompagnent, chaque monument de l'&Eacute;gypte s'explique par
+lui-m&ecirc;me, et
+devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interpr&egrave;te.
+Il
+suffit, en effet, d'&eacute;tudier quelques instants les sculptures qui
+ornent
+le sanctuaire de l'&eacute;difice situ&eacute; &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de l'enceinte de M&eacute;dinet-Habou,
+la seule portion du monument v&eacute;ritablement termin&eacute;e, pour
+se convaincre
+aussit&ocirc;t qu'on se trouve dans un temple consacr&eacute; au dieu <i>Th&ocirc;th</i>,
+construit sous le r&egrave;gne d'&Eacute;verg&egrave;te II et de sa
+soeur et premi&egrave;re femme
+<i>Cl&eacute;op&acirc;tre</i>, mais dont les sculptures ont
+&eacute;t&eacute; termin&eacute;es post&eacute;rieurement
+&agrave; l'&eacute;poque du mariage d'&Eacute;verg&egrave;te II avec
+Cl&eacute;op&acirc;tre sa ni&egrave;ce et sa
+seconde femme, mentionn&eacute;e dans les l&eacute;gendes royales qui
+d&eacute;corent le
+plafond du sanctuaire.</p>
+<p>Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossi&egrave;ret&eacute;
+d'ex&eacute;cution des
+hi&eacute;roglyphes, et le peu de soin donn&eacute; &agrave;
+l'application des couleurs sur
+les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les
+inscriptions d&eacute;dicatoires pour qu'on m&eacute;connaisse dans le
+petit temple de
+Th&ocirc;th un produit de la d&eacute;cadence des arts
+&eacute;gyptiens, devenue si rapide
+aux derni&egrave;res &eacute;poques de la domination grecque.</p>
+<p>Mais un &eacute;difice d'un temps encore plus rapproch&eacute; de
+nous pr&eacute;sente aux
+regards du voyageur un exemple frappant du degr&eacute; de corruption
+auquel
+descendit la sculpture &eacute;gyptienne sous l'influence du
+gouvernement
+romain. Il s'agit ici des ruines d&eacute;sign&eacute;es, dans la <i>Description
+g&eacute;n&eacute;rale de Th&egrave;bes</i>, par MM. Jollois et
+Devilliers, sous le nom de
+<i>Petit Temple situ&eacute; &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; sud de
+l'Hippodrome</i>, aux d&eacute;bris
+duquel j'ai donn&eacute; toute la journ&eacute;e d'hier.</p>
+<p>Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini
+et
+moi, nous cour&ucirc;mes sur M&eacute;dinet-Habou, et, passant dans le
+voisinage du
+petit temple de <i>Th&ocirc;th</i>, nous gagn&acirc;mes la base des
+monticules factices
+formant l'immense enceinte nomm&eacute;e l'<i>Hippodrome</i> par la
+Commission
+d'&Eacute;gypte, et que nous longe&acirc;mes ext&eacute;rieurement
+&agrave; travers la plaine
+rocailleuse qui s'&eacute;tend jusqu'au pied de la cha&icirc;ne
+libyque. Parvenus,
+apr&egrave;s une marche assez longue et tr&egrave;s-fatigante, au midi
+de ces vastes
+fortifications, qui jadis renferm&egrave;rent, selon toute apparence,
+un
+&eacute;tablissement militaire, esp&egrave;ce de camp permanent
+qu'habitaient les
+troupes formant la garnison de Th&egrave;bes et la garde des Pharaons,
+nous
+grav&icirc;mes un petit plateau peu &eacute;lev&eacute; au-dessus de la
+plaine, mais couvert
+de d&eacute;bris de constructions et de fragments de poteries de
+diff&eacute;rentes
+&eacute;poques.</p>
+<p>Le premier objet qui attire les regards est un grand <i>propylon</i>
+faisant
+face &agrave; l'ouest, mais dans un &eacute;tat de destruction fort
+avanc&eacute;, quoique
+form&eacute; primitivement de mat&eacute;riaux d'un assez beau choix.
+Quatre
+bas-reliefs existent encore du c&ocirc;t&eacute; de l'hippodrome; tous
+repr&eacute;sentent
+l'empereur <i>Vespasien</i> [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)],
+costum&eacute; &agrave;
+l'&eacute;gyptienne et faisant des offrandes &agrave;
+diff&eacute;rentes divinit&eacute;s; les
+tableaux qui d&eacute;corent la face du propylon tourn&eacute;e du
+c&ocirc;t&eacute; du temple
+montrent l'empereur <i>Domitien</i> [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS
+GRMNIKOS)] accomplissant de semblables c&eacute;r&eacute;monies; enfin,
+neuf
+bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la d&eacute;coration
+int&eacute;rieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain,
+figur&eacute; soit
+dans l'action de percer d'une lance la tortue, embl&egrave;me de la
+paresse,
+soit offrant aux dieux des libations et des pains sacr&eacute;s: c'est
+l'empereur <i>Othon</i> [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].</p>
+<p>Je lisais pour la premi&egrave;re fois le nom de cet empereur,
+retrac&eacute; en
+caract&egrave;res hi&eacute;roglyphiques, et on le chercherait
+vainement ailleurs sur
+toutes les constructions &eacute;gyptiennes existantes entre la
+M&eacute;diterran&eacute;e et
+Dakk&eacute;h en Nubie, limite extr&ecirc;me des &eacute;difices
+&eacute;lev&eacute;s par les &Eacute;gyptiens
+sous la domination grecque et romaine. La dur&eacute;e du r&egrave;gne
+d'Othon fut si
+courte que la d&eacute;couverte d'un monument rappelant sa
+m&eacute;moire excite
+toujours autant de surprise que d'int&eacute;r&ecirc;t. Il
+para&icirc;t, au reste, que
+l'&Eacute;gypte se d&eacute;clara promptement pour Othon, puisque c'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment la
+province de l'empire o&ugrave; furent frapp&eacute;es les seules
+m&eacute;dailles de bronze
+que nous ayons de cet empereur.</p>
+<p>La pr&eacute;sence du nom d'<i>Othon</i> &eacute;tablit
+invinciblement que la d&eacute;coration du
+propylon, &agrave; en juger par ce qui reste des sculptures, fut
+commenc&eacute;e l'an
+69 de l'&egrave;re chr&eacute;tienne, et termin&eacute;e au plus tard
+vers l'an 96, &eacute;poque de
+la mort de <i>Domitien</i>.</p>
+<p>En avant, et &agrave; quelque distance du propylon, se trouve un
+escalier au
+bas duquel &eacute;tait jadis une petite porte d&eacute;cor&eacute;e de
+bas-reliefs d'un
+travail barbare, comparativement &agrave; ceux du propylon; et
+cependant je
+reconnus dans leurs d&eacute;bris la l&eacute;gende de l'empereur <i>Auguste</i>
+([Greek:
+AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'&agrave; cette &eacute;poque
+l'&Eacute;gypte avait
+simultan&eacute;ment de bons et de mauvais ouvriers.</p>
+<p>Sur le m&ecirc;me axe, et &agrave; soixante m&egrave;tres environ du
+grand propylon, s'&eacute;l&egrave;ve
+le temple, ou plut&ocirc;t une petite cella aujourd'hui isol&eacute;e,
+et dont les
+parois ext&eacute;rieures, &agrave; peine d&eacute;grossies, n'ont
+jamais re&ccedil;u de d&eacute;coration;
+mais les salles int&eacute;rieures sont couvertes d'ornements
+sculpt&eacute;s et de
+bas-reliefs d'une ex&eacute;cution tr&egrave;s-lourde et
+tr&egrave;s-grossi&egrave;re. Presque tous
+ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent &agrave;
+l'&eacute;poque
+d'<i>Hadrien</i>. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes
+les
+divinit&eacute;s ador&eacute;es dans le temple; et &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de chacune de ces images on
+a r&eacute;p&eacute;t&eacute; sa l&eacute;gende particuli&egrave;re,
+[Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS
+ATRIANS], <i>l'empereur C&eacute;sar Trajan Hadrien</i>. J'ai
+remarqu&eacute; enfin que la
+corniche ext&eacute;rieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la
+l&eacute;gende
+d'<i>Antonin</i>, ainsi con&ccedil;ue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS
+ATRIANS
+ANTONINS EUSBS], <i>l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius</i>.</p>
+<p>L'&eacute;poque de la d&eacute;coration du sanctuaire et des autres
+salles du temple
+proprement dit &eacute;tant clairement fix&eacute;e par ces noms
+imp&eacute;riaux, il reste &agrave;
+d&eacute;terminer quelles furent les divinit&eacute;s
+particuli&egrave;rement honor&eacute;es dans
+ce temple: ce point &eacute;clairci, il deviendra facile en m&ecirc;me
+temps de
+d&eacute;cider avec certitude si cet &eacute;difice appartenait jadis
+au nome
+<i>diospolite</i>, ou &agrave; celui d'<i>Hermonthis</i>; car de
+l'&eacute;tude suivie des
+monuments de l'&Eacute;gypte et de la Nubie, il r&eacute;sulte que la
+triade ador&eacute;e
+dans la capitale d'un nome repara&icirc;t constamment et occupe un rang
+distingu&eacute; dans les &eacute;difices sacr&eacute;s de toutes les
+villes de sa
+d&eacute;pendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte
+particulier, et
+v&eacute;n&eacute;rant les trois portions distinctes de l'&Ecirc;tre
+divin sous des noms et
+des formes diff&eacute;rentes.</p>
+<p>Les indications les plus positives &agrave; cet &eacute;gard doivent
+r&eacute;sulter de
+l'examen des sculptures qui d&eacute;corent les sanctuaires, surtout
+lorsque
+cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme
+cela arrive pr&eacute;cis&eacute;ment pour les ruines situ&eacute;es au
+sud de l'hippodrome.</p>
+<p>Quatre grands bas-reliefs superpos&eacute;s deux &agrave; deux
+couvrent la paroi du
+fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs sup&eacute;rieurs
+repr&eacute;sentent
+l'empereur <i>Hadrien</i>, costum&eacute; en fils a&icirc;n&eacute;
+d'Ammon, adorant une d&eacute;esse
+coiff&eacute;e du vautour, embl&egrave;me de la maternit&eacute;, et
+surmont&eacute; des cornes de
+vache, du disque et d'un petit tr&ocirc;ne. Ce sont les insignes
+ordinaires
+d'<i>Isis</i>, et la l&eacute;gende sculpt&eacute;e &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; des deux images de la d&eacute;esse
+porte en effet: ISIS <i>la grande m&egrave;re divine qui r&eacute;side
+dans la montagne
+de l'Occident</i>. Les bas-reliefs inf&eacute;rieurs nous montrent le
+m&ecirc;me
+empereur pr&eacute;sentant des offrandes au dieu <i>Monht</i> ou <i>Manthou</i>,
+le dieu
+&eacute;ponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux <i>Amon-Ra</i>, le
+dieu &eacute;ponyme de
+Th&egrave;bes.</p>
+<p>Guid&eacute;s ici par une th&eacute;orie fond&eacute;e sur
+l'observation de faits
+enti&egrave;rement analogues, et qui se reproduisent partout et sans
+aucune
+exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple
+fut particuli&egrave;rement consacr&eacute; &agrave; la d&eacute;esse
+Isis, puisque ses images
+occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire;
+au-dessous d'elle paraissent les grandes divinit&eacute;s du nome de <i>Th&egrave;bes</i>
+et du nome <i>hermonthite</i>, deux syntr&ocirc;nes ador&eacute;s
+aussi dans ce m&ecirc;me
+temple. Mais le dieu <i>Manthou</i> occupant la droite, quoique tenant
+dans
+ces mythes sacr&eacute;s un rang inf&eacute;rieur &agrave; celui du roi
+des dieux Amon-Ra,
+qui occupe ici la gauche, il devient certain que le <i>Temple d'Isis</i>,
+situ&eacute; au sud de l'hippodrome, d&eacute;pendait du nome d'<i>Hermonthis</i>
+et non du
+nome <i>diospolite</i>, puisque le dieu Mandou re&ccedil;oit
+imm&eacute;diatement apr&egrave;s
+<i>Isis</i> et avant Amon-Ra, dieu &eacute;ponyme de Th&egrave;bes, les
+adorations de
+l'empereur Hadrien.</p>
+<p>Ainsi la divinit&eacute; locale, celle que les habitants de la
+[Greek: chomae]
+ou <i>bourgade</i> du nome hermonthite, qui exista jadis autour du
+temple,
+regardaient comme leur protectrice sp&eacute;ciale, fut la
+d&eacute;esse <i>Isis</i>, qui
+r&eacute;side dans PT&Ocirc;OU-EN-EMENT (ou la <i>montagne de
+l'Occident</i>). Mais cette
+qualification donne lieu &agrave; quelque incertitude: faut-il prendre
+les mots
+<i>Pt&ocirc;ou-en-ement</i> dans leur sens g&eacute;n&eacute;ral et n'y
+voir que la d&eacute;signation
+de la <i>montagne occidentale</i>, derri&egrave;re laquelle, selon les
+mythes, le
+soleil se couchait et terminait son cours, montagne plac&eacute;e sous
+l'influence d'<i>Isis</i>, de la m&ecirc;me mani&egrave;re que la <i>montagne
+orientale</i>,
+PT&Ocirc;OU-EN-EIEBT, appartenait &agrave; la d&eacute;esse <i>Nephthys</i>;
+ou bien, prenant les
+mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis
+<i>Hitem-pt&ocirc;ou-en-ement</i> par: d&eacute;esse qui r&eacute;side
+dans PT&Ocirc;OUENEMENT ou
+<i>Pt&ocirc;ouement</i>, en consid&eacute;rant ici <i>Pt&ocirc;ouement</i>
+comme le nom propre de la
+bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait
+alors analogue aux titres <i>Hitem Pselk</i>, r&eacute;sidant &agrave;
+Pselkis; <i>Hitem
+Manlak</i>, r&eacute;sidant &agrave; Philae; <i>Hitem Souan</i>,
+r&eacute;sinant &agrave; Sy&egrave;ne; <i>Hitem
+Eb&ocirc;u</i>, r&eacute;sidant &agrave; &Eacute;l&eacute;phantine; <i>Hitem
+Sn&egrave;</i>, r&eacute;sidant &agrave; Latopolis; <i>Hitem
+Eb&ocirc;t</i>, r&eacute;sidant &agrave; Abydos, etc., que
+re&ccedil;oivent constamment Th&ocirc;th, Isis,
+Chnouphis, Sat&eacute;, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur
+&eacute;lev&egrave;rent ces anciennes villes plac&eacute;es sous leur
+domination imm&eacute;diate.
+Mais comme les mots <i>Pt&ocirc;ou-en-ement</i> ne sont pas toujours
+suivis, comme
+<i>Pselk, Manlak, Souan</i>, etc., du signe d&eacute;terminatif des
+noms propres de
+contr&eacute;es ou de lieux habit&eacute;s, nous pensons, sans exclure
+absolument
+cette premi&egrave;re hypoth&egrave;se, qu'ils d&eacute;signent ici
+plus directement la
+<i>montagne occidentale c&eacute;leste</i>, sur laquelle Isis
+partageait avec
+<i>Natph&eacute;</i>, la Rh&eacute;a &eacute;gyptienne, le soin
+journalier d'accueillir le dieu
+Soleil, &eacute;puis&eacute; de sa longue course et mourant, ce
+m&ecirc;me dieu que la soeur
+d'Isis, Nephthys, avait re&ccedil;u enfant, et sortant plein de vie du
+sein de
+sa m&egrave;re Natph&eacute;, sur la <i>montagne orientale</i>. Sous
+un point de vue plus
+mat&eacute;riel encore, la <i>montagne occidentale</i>
+d&eacute;signera la cha&icirc;ne libyque,
+voisine du temple o&ugrave; sont creus&eacute;s d'innombrables
+tombeaux, et par suite
+l'enfer &eacute;gyptien, l'<i>Ament&eacute;</i>, c'est-&agrave;-dire la
+<i>contr&eacute;e occidentale</i>,
+s&eacute;jour redoutable o&ugrave; r&eacute;gnaient Isis et son
+&eacute;poux Osiris, le juge
+souverain des &acirc;mes. Les bas-reliefs sculpt&eacute;s sur les
+parois lat&eacute;rales
+et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui d&eacute;corent la
+porte
+ext&eacute;rieure du naos et les restes du grand propylon,
+repr&eacute;sentent aussi
+l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes &agrave;
+Isis,
+d&eacute;esse de la montagne d'Occident, en m&ecirc;me temps qu'aux
+dieux synthr&ocirc;nes
+<i>Manthou</i> et <i>Ritho</i>, les grandes divinit&eacute;s du nome
+hermonthite; de
+semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Th&egrave;bes,
+Amon-Ra,
+Mouth et Chons, suivant l'usage &eacute;tabli d'adorer &agrave; la fois
+dans un temple
+d'abord les divinit&eacute;s locales, ensuite celles du nome entier, et
+enfin
+un dieu du nome le plus voisin; comme pour &eacute;tablir entre les
+cultes
+particuliers de chacune des pr&eacute;fectures de l'&Eacute;gypte une
+liaison
+successive et continue qui les ramenait ainsi &agrave; l'unit&eacute;.
+Tous les
+temples de l'&Eacute;gypte et de la Nubie offrent les preuves de cette
+pratique, motiv&eacute;e sur de graves consid&eacute;rations d'ordre
+public et de
+saine politique.</p>
+<p>Tels sont les faits g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;sultant de
+l'&eacute;tude que je viens de faire
+des derni&egrave;res ruines de la plaine de Th&egrave;bes, du
+c&ocirc;t&eacute; sud-ouest; ces deux
+monuments, l'un le <i>temple de Th&ocirc;th</i>, l'autre le <i>temple
+d'Isis</i>,
+marquent en outre l'&eacute;tat r&eacute;trograde de l'art
+&eacute;gyptien &agrave; l'&eacute;poque des
+rois grecs comme &agrave; celle des empereurs romains; et les
+sculptures les
+plus r&eacute;centes, ex&eacute;cut&eacute;es sous les r&egrave;gnes
+d'Hadrien et d'Antonin le
+Pieux, portent en effet le type d'une barbarie pouss&eacute;e &agrave;
+l'extr&ecirc;me.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGTIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGTI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Th&egrave;bes (palais de Kourna),
+le 6 juillet 1829.</small></p>
+<p>Le premier monument de la partie occidentale de Th&egrave;bes que
+visitent les
+Europ&eacute;ens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le
+monument
+de <i>Kourna</i>, situ&eacute; non loin du beau sycomore au pied
+duquel s'arr&ecirc;tent
+habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de
+combinaisons ind&eacute;pendantes de ma volont&eacute;, le dernier
+objet de mes
+recherches sur la rive gauche du fleuve. Appel&eacute; d'abord au <i>Rhamesseum</i>
+par le souvenir des sc&egrave;nes historiques et des tableaux religieux
+que
+nous y avions remarqu&eacute;s en remontant le Nil, les masses de
+<i>M&eacute;dinet-Habou</i> et ses nombreux bas-reliefs militaires nous
+attir&egrave;rent
+ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'apr&egrave;s avoir
+&eacute;tudi&eacute; &agrave;
+fond les petits monuments situ&eacute;s dans leur voisinage. Cependant
+l'&eacute;difice de <i>Kourna</i>, quoique
+tr&egrave;s-inf&eacute;rieur en &eacute;tendue &agrave; ces grandes
+et importantes constructions, m&eacute;rite un examen particulier,
+puisqu'il
+appartient aux temps pharaoniques, et remonte &agrave; l'&eacute;poque
+la plus
+glorieuse dont les annales &eacute;gyptiennes aient constat&eacute; le
+souvenir. Son
+aspect pr&eacute;sente d'ailleurs un caract&egrave;re tout nouveau; et
+si son plan
+g&eacute;n&eacute;ral r&eacute;veille l'id&eacute;e d'une habitation
+particuli&egrave;re et semble exclure
+celle de temple, la magnificence de la d&eacute;coration, la profusion
+des
+sculptures, la beaut&eacute; des mat&eacute;riaux et la recherche dans
+l'ex&eacute;cution
+prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant
+souverain.</p>
+<p>Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement
+l'extr&eacute;mit&eacute;
+d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres
+constructions li&eacute;es sans doute avec l'&eacute;difice encore
+debout; tous les
+d&eacute;bris &eacute;pars sur le sol portent du moins des noms royaux
+appartenant aux
+derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.</p>
+<p>Sur le m&ecirc;me axe que ces arrachements de constructions
+ras&eacute;es, au milieu
+de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues,
+s'&eacute;l&egrave;ve
+un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de
+hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le f&ucirc;t se compose d'un
+faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette
+m&ecirc;me
+plante tronqu&eacute;s pour recevoir le d&eacute;. Cet ordre, qui n'est
+point
+particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le
+temple de Chnouphis &agrave; &Eacute;l&eacute;phantine et dans un
+temple d'&Eacute;l&eacute;thya, tous
+deux tr&egrave;s-r&eacute;cemment d&eacute;truits par la barbare
+ignorance des Turcs,
+appartient sans aucun doute aux vieilles &eacute;poques de
+l'architecture
+&eacute;gyptienne, et ne le c&egrave;de, sous le rapport de
+l'antiquit&eacute;, qu'aux seules
+colonnes cannel&eacute;es semblables au vieux dorique grec, dont elle
+sont le
+type &eacute;vident, et que l'on trouve employ&eacute;es presque
+exclusivement dans
+les plus anciens monuments de l'&Eacute;gypte.</p>
+<p>Sur les quatre faces du d&eacute; des chapiteaux du portique
+existent,
+sculpt&eacute;es avec beaucoup de recherche, les l&eacute;gendes
+royales de <i>M&eacute;nephtha
+Ier</i> ou celles de <i>Rhams&egrave;s le Grand</i>. Les noms et les
+pr&eacute;noms de ces
+deux Pharaons sont &eacute;galement inscrits sur le f&ucirc;t des
+colonnes, mais
+accol&eacute;s ensemble et renferm&eacute;s dans un tableau
+carr&eacute;.</p>
+<p>Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication
+naturelle dans la double l&eacute;gende d&eacute;dicatoire qui
+d&eacute;core l'architrave du
+portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi
+con&ccedil;ue:</p>
+<p>&laquo;L'Aro&euml;ris puissant, ami de la v&eacute;rit&eacute;, le
+seigneur de la r&eacute;gion
+inf&eacute;rieure, le r&eacute;gulateur de l'&Eacute;gypte, celui qui a
+ch&acirc;ti&eacute; les contr&eacute;es
+&eacute;trang&egrave;res, l'&eacute;pervier d'or soutien des
+arm&eacute;es, le plus grand des
+vainqueurs, le roi <i>Soleil gardien de la v&eacute;rit&eacute;</i>,
+l'approuv&eacute; de Phr&eacute;, le
+fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMS&Egrave;S, a ex&eacute;cut&eacute;
+des travaux en
+l'honneur de son p&egrave;re Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le
+palais de
+son p&egrave;re, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du
+Soleil,
+M&Eacute;NEPHTHA-BORE&Iuml;. Voici qu'il a fait &eacute;lever ...
+(grande lacune) ... les
+propylons du palais ... et qu'il l'a entour&eacute; de murailles de
+briques,
+construites &agrave; toujours; c'est ce qu'a ex&eacute;cut&eacute; le
+fils du Soleil, l'ami
+d'Ammon, RHAMS&Egrave;S.&raquo;</p>
+<p>Cette d&eacute;dicace constate deux faits principaux: le palais de
+Kourna fut
+fond&eacute; et construit par le Pharaon <i>M&eacute;nephtha Ier</i>;
+et son fils, <i>Rhams&egrave;s
+le Grand</i>, achevant la d&eacute;coration de ce bel &eacute;difice,
+l'environna d'une
+enceinte orn&eacute;e de propylons et semblable &agrave; celle qui
+renferme chacun des
+grands monuments royaux de Th&egrave;bes.</p>
+<p>Tous les bas-reliefs qui d&eacute;corent l'int&eacute;rieur du
+portique et l'ext&eacute;rieur
+des trois portes par lesquelles on p&eacute;n&egrave;tre dans les
+appartements du
+palais repr&eacute;sentent, en effet, <i>M&eacute;nephtha Ier</i>, et
+plus souvent encore
+<i>Rhams&egrave;s le Grand</i>, rendant hommage &agrave; la triade
+th&eacute;baine et aux autres
+divinit&eacute;s de l'&Eacute;gypte, ou recevant de la munificence des
+dieux les
+pouvoirs royaux et des dons pr&eacute;cieux, qui devaient embellir et
+prolonger
+la dur&eacute;e de leur vie mortelle. Mais il faut
+particuli&egrave;rement remarquer
+une s&eacute;rie de vingt petits tableaux dans lesquels sont
+figur&eacute;s
+alternativement les dieux qui pr&eacute;sident au fleuve du Nil dans
+ses divers
+&Eacute;tats, et les d&eacute;esses protectrices de la terre
+d'&Eacute;gypte pendant chaque
+mois, pr&eacute;sentant &agrave; <i>Rhams&egrave;s le Grand</i> tous
+les produits de la terre et
+des eaux dans chaque saison de l'ann&eacute;e; au-dessus de ces
+bas-reliefs
+s'&eacute;tend horizontalement l'inscription suivante:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que disent les dieux et les d&eacute;esses qui
+r&eacute;sident dans la
+r&eacute;gion d'en bas &agrave; leur fils le dominateur des deux
+r&eacute;gions, le seigneur
+du monde, <i>Soleil gardien de justice, l'approuv&eacute; de
+Phr&eacute;</i> (Rhams&egrave;s):
+Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions
+destin&eacute;es aux offrandes; nous mettons &agrave; ta disposition
+tous les biens
+purs, afin que tu puisses c&eacute;l&eacute;brer la pan&eacute;gyrie de
+la maison de ton
+p&egrave;re, puisque tu es un fils qui aimes ton p&egrave;re comme le
+dieu H&ocirc;rus qui a
+veng&eacute; le sien.&raquo;</p>
+<p>Ces bas-reliefs et leur l&eacute;gende se rapportent
+&eacute;videmment &agrave; l'assembl&eacute;e
+sacr&eacute;e ou pan&eacute;gyrie solennelle dans laquelle
+Rhams&egrave;s le Grand fit
+l'inauguration du palais de M&eacute;nephtha Ier, son p&egrave;re,
+aussit&ocirc;t que, par
+ses soins pieux, la d&eacute;coration int&eacute;rieure et
+ext&eacute;rieure fut enti&egrave;rement
+termin&eacute;e. Les seules sculptures de l'&eacute;difice, <i>post&eacute;rieures
+&agrave; Rhams&egrave;s le
+Grand</i>, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques
+plac&eacute;es
+sur l'&eacute;paisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se
+lient
+point &agrave; l'ensemble de la d&eacute;coration primitive; toutes
+appartiennent au
+r&egrave;gne de M&eacute;nephtha II, fils et successeur imm&eacute;diat
+de Rhams&egrave;s le Grand,
+&agrave; l'exception d'une seule, sculpt&eacute;e au-dessous du
+bas-relief des
+offrandes et rappelant le nom, le pr&eacute;nom et les titres de <i>Rhams&egrave;s
+IV ou
+M&eacute;iamoun</i>, cinqui&egrave;me successeur de <i>Rhams&egrave;s
+le Grand</i>, avec une date de
+l'an VI.</p>
+<p>La porte m&eacute;diale du portique donne entr&eacute;e dans une
+salle d'environ
+quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus
+consid&eacute;rable du palais. Six colonnes semblables &agrave; celles
+du portique
+soutiennent le plafond, subsistant encore en tr&egrave;s-grande partie;
+deux
+longues inscriptions, toutes deux au nom de <i>M&eacute;nephtha Ier</i>,
+servent
+d'encadrement aux vautours ail&eacute;s qui d&eacute;corent ce plafond.
+L'inscription
+de droite contient la d&eacute;dicace g&eacute;n&eacute;rale du palais,
+faite par son
+fondateur &agrave; la plus grande des divinit&eacute;s de
+l'&Eacute;gypte:</p>
+<p>&laquo; ... Le seigneur du monde, <i>soleil stabiliteur de justice</i>,
+a
+fait ces
+constructions en l'honneur de son p&egrave;re, <i>Amon-Ra</i>, le
+seigneur des
+tr&ocirc;nes du monde et qui r&eacute;side dans la divine demeure du
+fils du soleil
+<i>M&eacute;nephtha-Bore&iuml;</i> &agrave; Th&egrave;bes, sur la rive
+gauche; il (le roi) a fait
+construire l'<i>habitation des ann&eacute;es</i> (c'est-&agrave;-dire
+le palais) en pierre
+de gr&egrave;s blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des
+dieux.&raquo;</p>
+<p>Cette inscription nous fait conna&icirc;tre, en premier lieu, le nom
+que les
+anciens habitants de Th&egrave;bes donnaient &agrave; l'&eacute;difice
+de Kourna. Ils
+l'appelaient <i>demeure de M&eacute;nephtha</i> ou <i>Menephtheum</i>,
+du nom m&ecirc;me du
+prince qui en jeta les fondements et en &eacute;leva toutes les masses;
+elle
+explique en m&ecirc;me temps le double caract&egrave;re de temple et de
+palais que
+pr&eacute;sente cet &eacute;difice, qui, par la disposition m&ecirc;me
+de son plan, para&icirc;t
+destin&eacute; &agrave; l'habitation d'un homme, et rappelle cependant,
+par toutes ses
+d&eacute;corations, la demeure sainte d'une divinit&eacute;.</p>
+<p>La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que
+cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le
+roi <i>M&eacute;nephtha Ier</i>, fut le <i>man&ocirc;skh</i>,
+c'est-&agrave;-dire la salle d'honneur,
+le lieu o&ugrave; se tenaient les assembl&eacute;es religieuses ou
+politiques et o&ugrave;
+si&eacute;geaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum
+r&eacute;pond
+ici &agrave; ces vastes salles des grands palais de Th&egrave;bes,
+soutenues par de
+nombreuses rang&eacute;es de colonnes, qu'on a d&eacute;sign&eacute;es
+jusqu'ici sous la
+d&eacute;nomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de <i>man&ocirc;skh</i>
+dans les inscriptions &eacute;gyptiennes sculpt&eacute;es sur leur
+plafond ou sur les
+architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de
+d&eacute;velopper les consid&eacute;rations qui motivaient le nom de <i>man&ocirc;skh</i>
+(c'est-&agrave;-dire le <i>lieu de la moisson</i>, et par suite, le <i>lieu
+o&ugrave; l'on
+mesure les grains</i>), donn&eacute; par les &Eacute;gyptiens aux
+salles les plus vastes
+de leurs &eacute;difices publics.</p>
+<p>De nombreux tableaux sculpt&eacute;s d&eacute;corent les longues
+parois de droite et
+de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur,
+le
+roi <i>M&eacute;nephtha Ier</i>, offrant des parfums, des fleurs, ou
+bien l'image de
+son pr&eacute;nom mystique, &agrave; la triade th&eacute;baine, et
+particuli&egrave;rement au chef
+de cette triade, <i>Amom-Ra</i>, sous sa forme primordiale et sous
+celle de
+g&eacute;n&eacute;rateur; c'&eacute;tait le dieu protecteur du palais
+qui renfermait un
+sanctuaire consacr&eacute; &agrave; cette grande divinit&eacute;. Mais
+les petites parois &agrave;
+droite et &agrave; gauche de la porte principale sont couvertes de
+bas-reliefs
+repr&eacute;sentant les membres de la triade th&eacute;baine
+ador&eacute;s par un Pharaon
+autre que <i>M&eacute;nephtha Ier</i>, portant le nom de <i>Rhams&egrave;s</i>,
+et qu'il ne faut
+point confondre avec Rhams&egrave;s III, dit le Grand.</p>
+<p>Une s&eacute;rie de faits incontestables, recueillis dans les
+monuments
+originaux, m'ont d&eacute;montr&eacute; que ce nouveau <i>Rhams&egrave;s</i>,
+le <i>Rhams&egrave;s II</i> du
+canon royal, succ&eacute;da imm&eacute;diatement &agrave; <i>M&eacute;nephta
+Ier</i>, son p&egrave;re, et fut
+remplac&eacute;, apr&egrave;s un r&egrave;gne fort court, par son
+fr&egrave;re Rhams&egrave;s III ou
+Rhams&egrave;s le Grand, qui est le S&eacute;sostris de l'histoire.</p>
+<p>Le bas-relief inf&eacute;rieur, &agrave; gauche de la porte, dans la
+salle hypostyle,
+rappelle le sacre de Rhams&egrave;s II, apr&egrave;s la mort de
+M&eacute;nephtha Ier. Le
+jeune roi, pr&eacute;sent&eacute; par la d&eacute;esse Mouth et le dieu
+Chons, fl&eacute;chit le
+genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu supr&ecirc;me
+lui
+accorde les attributions royales et les p&eacute;riodes des grandes
+pan&eacute;gyries,
+c'est-&agrave;-dire un tr&egrave;s-long r&egrave;gne, en
+pr&eacute;sence de <i>M&eacute;nephtha Ier</i>, p&egrave;re du
+nouveau roi, repr&eacute;sent&eacute; debout derri&egrave;re le
+tr&ocirc;ne d'Ammon, et tenant &agrave; la
+fois les embl&egrave;mes de la royaut&eacute; terrestre qu'il vient de
+quitter, et
+l'embl&egrave;me de la vie divine dont il jouit d&eacute;j&agrave; dans
+la compagnie des
+dieux.</p>
+<p>Plus loin, on a figur&eacute; l'enfance de Rhams&egrave;s II en
+repr&eacute;sentant le jeune
+roi, debout, embrass&eacute; par Mouth, la grande m&egrave;re divine,
+qui lui offre le
+sein. La l&eacute;gende porte textuellement:</p>
+<p>&laquo;Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime,
+seigneur
+des
+diad&egrave;mes, Rhams&egrave;s ch&eacute;ri d'Ammon, moi qui suis ta
+m&egrave;re, je me complais
+dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.&raquo;</p>
+<p>Ce tableau fait pendant &agrave; une composition analogue,
+sculpt&eacute;e sur la
+paroi oppos&eacute;e; la d&eacute;esse <i>Hath&ocirc;r</i>, la
+V&eacute;nus &eacute;gyptienne, nourrissant le
+roi <i>M&eacute;nephtha Ier</i>, et lui adressant les m&ecirc;mes
+paroles.</p>
+<p>La frise enti&egrave;re de la salle hypostyle se compose des noms et
+pr&eacute;noms
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;s de ce Pharaon, environn&eacute;s des
+insignes du pouvoir souverain. On
+les retrouve aussi sur les d&eacute;s et dans les ornements de la base
+des
+colonnes, mais entrem&ecirc;l&eacute;s aux cartouches de Rhams&egrave;s
+II. Les architraves
+portent plusieurs inscriptions d&eacute;dicatoires de la salle
+hypostyle; les
+unes au nom du fondateur, M&eacute;nephtha Ier, d'autres au nom de
+Rhams&egrave;s II,
+qui en acheva la d&eacute;coration.</p>
+<p>Les bas-reliefs sculpt&eacute;s sous le r&egrave;gne de ces deux
+princes sont
+remarquables par la simplicit&eacute; du style, la finesse de leur
+ex&eacute;cution et
+l'&eacute;l&eacute;gante proportion des figures; ce qui les fait
+distinguer au premier
+coup d'oeil des sculptures appartenant &agrave; l'&eacute;poque de
+Rhams&egrave;s le Grand;
+celles-ci, trait&eacute;es avec bien moins de soin, portent
+d&eacute;j&agrave; des marques
+&eacute;videntes de la d&eacute;cadence de l'art.</p>
+<p>On sera frapp&eacute; de cette diff&eacute;rence
+tr&egrave;s-sensible en comparant les
+bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de
+la premi&egrave;re salle de droite, et en g&eacute;n&eacute;ral toute
+la partie du palais &agrave;
+droite de la salle hypostyle, d&eacute;cor&eacute;e sous Rhams&egrave;s
+le Grand. Cette &eacute;tude
+n'est pas sans int&eacute;r&ecirc;t, et importe beaucoup &agrave;
+l'histoire de l'art en
+g&eacute;n&eacute;ral, surtout quand il s'agit d'&eacute;poques bien
+ant&eacute;rieures aux premiers
+essais des ma&icirc;tres immortels qu'a produits le g&eacute;nie
+in&eacute;puisable des
+Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette
+importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans
+cesse, ne f&ucirc;t-ce que comme sujet de distraction des magnificences
+de
+notre ch&acirc;teau de Kourna, petite bicoque de boue &agrave; un
+&eacute;tage, mais
+dominant majestueusement ces tani&egrave;res et ces terriers o&ugrave;
+se nichent nos
+concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une
+temp&eacute;rature
+de 32 &agrave; 38 degr&eacute;s; mais on s'habitue &agrave; tout, et
+nous trouvons qu'on
+respire tr&egrave;s agr&eacute;ablement &agrave; 28 degr&eacute;s;
+d'ailleurs, je ne suis au
+ch&acirc;teau que la nuit.</p>
+<p>Nos explorations &agrave; Th&egrave;bes avancent vers leur terme; le
+1er ao&ucirc;t
+prochain, nous passerons sur la rive orientale, o&ugrave; nous
+attendent les
+immenses constructions de <i>Karnac</i> et de <i>Louqsor</i>; ces
+derni&egrave;res sont
+d&eacute;j&agrave; dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour
+relever le peu de
+bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois,
+et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les sc&egrave;nes
+religieuses,
+si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me
+mettre
+s&eacute;rieusement en route pour Paris au commencement de septembre,
+&eacute;poque &agrave;
+laquelle nous dirons adieu &agrave; Th&egrave;bes, notre vieille
+m&egrave;re. Nous reverrons
+Dend&eacute;rah en descendant, et apr&egrave;s une station au Caire
+nous nous
+retrouverons bient&ocirc;t &agrave; Alexandrie.</p>
+<p>Si l'on doit voir un ob&eacute;lisque &eacute;gyptien &agrave;
+Paris, comme vous me
+l'&eacute;crivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Th&egrave;bes se
+consolera de cet
+enl&egrave;vement en gardant l'ob&eacute;lisque de Karnac, le plus beau
+de tous et le
+plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adh&eacute;sion
+(dont
+on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois
+parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un
+sacril&egrave;ge: tout
+ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger
+sur un radeau proportionn&eacute; l'un des deux ob&eacute;lisques de
+Louqsor, et je
+d&eacute;signe celui de droite pour de tr&egrave;s-bonnes raisons,
+quoique le
+pyramidion en soit alt&eacute;r&eacute; et que le monolithe soit moins
+&eacute;lev&eacute; de
+quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation
+emm&egrave;neraient facilement l'embarcation jusqu'&agrave; Alexandrie,
+et la mer
+ferait le reste<a name="retour_texte_note_4"></a><a href="#Note_4">[4]</a>;
+voil&agrave; ce qui est
+possible, et le
+seul plan que je puisse proposer, d'apr&egrave;s la connaissance
+compl&egrave;te des
+localit&eacute;s et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux
+&eacute;chantillons des
+grands travaux de l'architecture &eacute;gyptienne, qui &eacute;taient
+si instructifs
+pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il
+est
+vrai que toute l'histoire nationale y &eacute;tait inscrite, et nos
+monuments
+modernes ne sont pas destin&eacute;s &agrave; rendre de tels services
+&agrave; notre
+post&eacute;rit&eacute;. Ce que j'y ai appris est prodigieux;
+M&eacute;dinet-Habou a fourni
+une r&eacute;colte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique
+et
+d'Asie; il n'y a vraiment qu'&agrave; y regarder pour s'enrichir et
+pour
+remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les
+premi&egrave;res pages de l'histoire g&eacute;n&eacute;rale des hommes.
+J'esp&egrave;re que je
+n'aurai pas travaill&eacute; sans utilit&eacute; pour ce grand sujet de
+mes &eacute;tudes
+dans cette autre terre sainte.</p>
+<p>A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr
+l'archev&ecirc;que
+de J&eacute;rusalem a jug&eacute; &agrave; propos de nous
+d&eacute;corer tr&egrave;s-b&eacute;n&eacute;volement de la
+croix de chevalier du Saint-S&eacute;pulcre; que nos dipl&ocirc;mes
+sont arriv&eacute;s &agrave;
+Alexandrie, o&ugrave; nous pourrons les retirer moyennant les droits
+d'usage,
+fix&eacute;s pour nous &agrave; cent louis pour chacun. Il para&icirc;t
+qu'on ignore sur les
+bords du C&eacute;dron que les &eacute;rudits des bords de la Seine ne
+sont pas des
+Cr&eacute;sus, et que la roue de la Fortune ne tourne gu&egrave;re pour
+eux s'il ne
+sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc
+notre
+ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les
+infid&egrave;les, je
+dois renoncer &agrave; cet honneur et me contenter d'avoir
+&eacute;t&eacute; jug&eacute; digne de
+l'obtenir; ce n'est pas &agrave; la pauvre &eacute;rudition &agrave;
+supporter les charges du
+si&egrave;cle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au
+triomphe
+de la sainte Sion.</p>
+<p>J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril;
+j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-m&ecirc;me les
+r&eacute;ponses.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT_ET_UNIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT ET UNI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Sur le Nil, pr&egrave;s
+d'Antino&eacute;, le 11 septembre 1829.</small></p>
+<p>Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage
+de
+recherches est termin&eacute;, et que je retourne au plus vite vers
+Alexandrie
+pour regagner l'Europe et y trouver &agrave; la fois contentement de
+coeur et
+repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je
+n'&eacute;prouve pas
+un grand besoin; depuis Dend&eacute;rah, que j'ai quitt&eacute; le 7 au
+matin, j'ai en
+effet v&eacute;cu en chanoine; couch&eacute; toute la journ&eacute;e
+dans la jolie cange de
+notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai
+men&eacute; une vie tout &agrave; fait contemplative, et mon occupation
+la plus
+s&eacute;rieuse a &eacute;t&eacute; de regarder, comme on le fait
+parfois &agrave; Paris, de quel
+c&ocirc;t&eacute; venait le vent et si nos rameurs faisaient leur
+devoir en
+conscience. Le vent du nord nous a longtemps contrari&eacute;s,
+malgr&eacute; le
+courant du fleuve, enfl&eacute; outre mesure et au-dessus du maximum de
+sa
+crue. L'inondation de cette ann&eacute;e est magnifique pour ceux qui,
+comme
+nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre
+int&eacute;r&ecirc;t
+que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de m&ecirc;me des pauvres et
+malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a
+d&eacute;j&agrave; ruin&eacute; plusieurs r&eacute;coltes, et le paysan
+sera oblig&eacute;, pour ne pas
+mourir de faim, de manger le bl&eacute; que le pacha lui avait
+laiss&eacute; pour
+l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers
+d&eacute;lay&eacute;s par
+le fleuve, auquel ne sauraient r&eacute;sister de mesquines cahuttes
+b&acirc;ties de
+limon s&eacute;ch&eacute; au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits,
+s'&eacute;tendent
+d'une montagne &agrave; l'autre, et l&agrave; o&ugrave; les terres plus
+&eacute;lev&eacute;es ne sont point
+submerg&eacute;es, nous voyons les mis&eacute;rables fellahs, femmes,
+hommes et
+enfants, portant en toute h&acirc;te de pleines couffes de terre, dans
+le
+dessein d'opposer &agrave; un fleuve immense des digues de trois
+&agrave; quatre
+pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de
+provisions qui leur restent. C'est un tableau d&eacute;solant et qui
+navre le
+coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement
+ne
+demandera pas un sou de moins, malgr&eacute; tant de d&eacute;sastres.</p>
+<p>C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que
+j'ai
+dit adieu aux magnificences de Th&egrave;bes, que j'habitais depuis six
+mois.
+Notre dernier logement a &eacute;t&eacute;, &agrave; Karnac, le temple
+de <i>Oph</i> (Rh&eacute;a), &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; du grand temple du sud, au milieu des avenues de
+sphinx, et &agrave; la
+porte du grand palais des rois.</p>
+<p>A notre retour &agrave; Th&egrave;bes, au mois de mars pass&eacute;,
+nous avions exploit&eacute; le
+palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque
+int&eacute;r&ecirc;t, en commen&ccedil;ant par les immenses tableaux
+des deux massifs du
+pyl&ocirc;ne; ce sont donc les seuls &eacute;difices de Karnac que nous
+avions encore
+&agrave; &eacute;tudier. Ce travail a &eacute;t&eacute;
+ex&eacute;cut&eacute; avec ardeur, et mes portefeuilles
+renferment, sans exception, la s&eacute;rie de tous les bas-reliefs
+historiques, un peu conserv&eacute;s, du palais de Karnac, aussi beaux
+de style
+et d'ex&eacute;cution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont
+m&ecirc;me r&eacute;ellement
+sup&eacute;rieurs. Tous concernent les campagnes de <i>M&eacute;nephtha
+Ier</i> (Ousire&iuml;)
+en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de
+bas-reliefs qui m&eacute;ritent aussi le titre d'historiques,
+puisqu'ils
+repr&eacute;sentent des Pharaons qui compl&egrave;tent ou enrichissent
+plusieurs de
+mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties.
+Karnac est un amas de palais et de temples; &eacute;tonnante
+r&eacute;union d'&eacute;difices
+de toutes les &eacute;poques de la monarchie &eacute;gyptienne,
+constructions
+merveilleuses devant lesquelles tout esprit de syst&egrave;me sur les
+arts
+devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions
+compl&egrave;tement
+r&eacute;alis&eacute;es.</p>
+<p>Parti de Th&egrave;bes le 4 septembre au soir, j'&eacute;tais le 5
+sous le portique de
+Dend&eacute;rah, dont l'architecture est aussi admirable que les
+bas-reliefs de
+d&eacute;cor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de
+d&eacute;cadence qu'ils
+offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions
+hi&eacute;roglyphiques
+elles-m&ecirc;mes sont de mauvais go&ucirc;t. Le scribe qui les a
+trac&eacute;es a voulu
+faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives,
+il a vis&eacute; au lazzi et m&ecirc;me au calembour. Toutefois, la
+masse de
+l'&eacute;difice est belle, imposante, frappe m&ecirc;me les voyageurs
+qui, comme
+nous, sont de vieux Th&eacute;bains, et ont l'oeil encore rempli des
+belles
+conceptions architecturales de l'&eacute;poque des Pharaons.</p>
+<p>Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert
+de
+particulier; j'esp&egrave;re dans la nuit de demain arriver au Caire;
+l&agrave;, rien
+ne peut m'arr&ecirc;ter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons
+tout de
+suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau pr&ecirc;t
+&agrave; nous
+recevoir, je m'embarque imm&eacute;diatement pour gagner Toulon.</p>
+<p>C'est aussi sur le Nil, entre <i>Dend&eacute;rah</i> et <i>Haou</i>
+(Diospolis parva),
+que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers,
+exp&eacute;di&eacute;s de
+Th&egrave;bes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce
+temps-l&agrave; nous
+sommes rest&eacute;s sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant
+chaque jour
+leur arriv&eacute;e que le temps s'est &eacute;coul&eacute; sans que
+nous puissions &eacute;crire en
+France. Du reste, comme nous, vous devez &ecirc;tre accoutum&eacute;s
+aux lacunes.
+Ces courriers m'ont apport&eacute; les lettres du 12 mai et du 12
+juillet;
+heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fra&icirc;ches. Nous
+venons
+d'apprendre l'arriv&eacute;e du nouveau consul g&eacute;n&eacute;ral de
+France, M. Mimaut; on
+nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle
+ressource.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-DEUXIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-DEUXI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Le Caire, le 15 septembre 1829.</small></p>
+<p>Nous voici de retour dans la capitale de l'&Eacute;gypte, o&ugrave;
+je ne trouve ni
+lettres ni nouvelles d'Europe. Je me h&acirc;terai de descendre
+&agrave; Alexandrie;
+je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire &agrave;
+Ibrahim-Pacha, dont je suis d&eacute;sireux de faire la connaissance.
+Je puis,
+dans une conversation, laisser dans sa t&ecirc;te le germe de quelques
+bonnes
+choses, et il est capable de les ex&eacute;cuter.</p>
+<p>Je n'ai pas oubli&eacute; le mus&eacute;e &eacute;gyptien du Louvre
+dans mes explorations;
+j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne
+seront pas les moins int&eacute;ressants. En objets de gros volume,
+j'ai choisi
+sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des
+d&eacute;corations
+particuli&egrave;res, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le
+plus
+beau bas-relief colori&eacute; du tombeau royal de M&eacute;nephtha Ier
+(Ousire&iuml;), &agrave;
+Biban-el-Molouk; c'est une pi&egrave;ce capitale qui vaut &agrave; elle
+seule une
+collection; il m'a donn&eacute; bien du souci et me fera certainement
+un proc&egrave;s
+avec les Anglais d'Alexandrie, qui pr&eacute;tendent &ecirc;tre les
+propri&eacute;taires
+l&eacute;gitimes du tombeau d'Ousire&iuml;, d&eacute;couvert par
+Belzoni aux frais de M.
+Salt. Malgr&eacute; cette belle pr&eacute;tention, de deux choses
+l'une: ou mon
+bas-relief arrivera &agrave; Toulon, ou bien il ira au fond de la mer
+ou du
+Nil, plut&ocirc;t que de tomber en des mains &eacute;trang&egrave;res.
+Mon parti est pris
+l&agrave;-dessus.</p>
+<p>J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kiha&iuml;a, le plus beau
+des
+sarcophages pr&eacute;sents, pass&eacute;s et futurs; il est en basalte
+vert, et
+couvert int&eacute;rieurement et ext&eacute;rieurement de bas-reliefs,
+ou plut&ocirc;t de
+cam&eacute;es travaill&eacute;s avec une perfection et une finesse
+inimaginables.
+C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre;
+c'est
+un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est
+fine et pr&eacute;cieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure
+de femme
+d'une sculpture admirable. Cette seule pi&egrave;ce m'acquitterait
+envers la
+maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le
+rapport p&eacute;cuniaire; car ce sarcophage, compar&eacute; &agrave;
+ceux qu'on a pay&eacute;s
+vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.</p>
+<p>Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets
+&eacute;gyptiens
+qu'on ait envoy&eacute;s en Europe jusqu'&agrave; ce jour. Cela devait
+de droit venir
+&agrave; Paris et me suivre comme troph&eacute;e de mon
+exp&eacute;dition; j'esp&egrave;re qu'ils
+resteront au Louvre en m&eacute;moire de moi <i>&agrave; toujours</i>.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-TROISIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-TROISI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 30 septembre 1829.</small></p>
+<p>Depuis dix jours nous sommes &agrave; Alexandrie; nous avons
+re&ccedil;u de M. Mimaut,
+le nouveau consul g&eacute;n&eacute;ral de France, l'accueil le plus
+gracieux, et je
+ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore
+depuis que je suis chez lui; j'en suis p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de
+la plus vive
+reconnaissance. Ma sant&eacute; et celle de mes compagnons est des
+meilleures;
+il ne manque &agrave; notre bonheur que de voir na&icirc;tre et
+s'&eacute;lever de l'horizon
+la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu
+envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer
+est
+d&eacute;serte, pas m&ecirc;me un vaisseau marchand! et notre patience
+s'use par
+secondes.</p>
+<p>Je n'ai quitt&eacute; le Caire qu'apr&egrave;s avoir fait une longue
+visite &agrave;
+Ibrahim-Pacha, qui nous a re&ccedil;us au mieux. Je l'ai beaucoup
+entretenu
+d'un voyage aux <i>sources du Nil</i>, et j'ai affermi en lui
+l'id&eacute;e qu'il
+avait d&eacute;j&agrave;, d'attacher son nom &agrave; cette belle
+conqu&ecirc;te g&eacute;ographique, soit
+en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en
+pr&eacute;parant lui-m&ecirc;me une petite exp&eacute;dition de
+voyageurs qu'il ferait
+soutenir par quelques hommes d'armes. C'est l&agrave; une semence
+jet&eacute;e en
+bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout
+l'int&eacute;r&ecirc;t de cette
+entreprise et de son succ&egrave;s.</p>
+<p>J'ai aussi pr&eacute;sent&eacute; mes respects au vice-roi
+Mohammed-Aly, et lui ai dit
+toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a
+accord&eacute;e; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les
+Fran&ccedil;ais;
+c'est dire qu'il l'a &eacute;t&eacute; infiniment pour nous.</p>
+<p>Je profite de l'attente &agrave; laquelle je suis condamn&eacute;
+pour mettre en ordre
+mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'esp&egrave;re
+que vous
+en jugerez de m&ecirc;me.</p>
+<p>Mes jeunes gens passent leurs loisirs forc&eacute;s &agrave; peindre
+des d&eacute;corations
+pour un th&eacute;&acirc;tre que des amateurs fran&ccedil;ais vont
+ouvrir incessamment; un
+th&eacute;&acirc;tre fran&ccedil;ais &agrave; Alexandrie
+d'&Eacute;gypte dit bien haut que la civilisation
+marche; nous serons donc forc&eacute;s de nous divertir en attendant
+l'embarquement.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>15 octobre 1829.</small><br>
+</p>
+<p>Nous sommes aujourd'hui tout aussi avanc&eacute;s qu'au 15
+septembre,
+c'est-&agrave;-dire toujours clou&eacute;s &agrave; Alexandrie; ce qui
+augmente mes regrets
+d'avoir quitt&eacute; sit&ocirc;t Th&egrave;bes et la
+Haute-&Eacute;gypte, et cela pour venir le
+plus t&ocirc;t possible perdre notre temps sur les tristes rives de la
+M&eacute;diterran&eacute;e. Nous savons seulement que la corvette <i>l'Astrolabe</i>
+a fait
+annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est
+command&eacute;e par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois.
+Cela
+n'emp&ecirc;chera pas que nous soyons encore &agrave; Alexandrie au 15
+novembre
+prochain, <i>l'Astrolabe</i> devant pr&eacute;alablement conduire en
+Syrie M.
+Malivoir, consul de France &agrave; Alep. Les Toscans ont perdu
+patience, et se
+sont embarqu&eacute;s sur un navire marchand. Le voisinage de <i>l'Astrolabe</i>
+m'a
+d&eacute;tourn&eacute; de la m&ecirc;me r&eacute;solution, et
+d'ailleurs je ne voudrais pas me
+s&eacute;parer de mon bagage arch&eacute;ologique.... Me voil&agrave;
+toujours avec la terre
+de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez
+t&ocirc;t pour mon coeur.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-QUATRIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-QUATRI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 10 novembre 1829.</small></p>
+<p>Le mauvais temps ayant contrari&eacute; les projets de l'<i>Astrolabe</i>,
+a aussi
+ajourn&eacute; les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce
+mois;
+mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme,
+tr&egrave;s-instruit et de la plus agr&eacute;able
+soci&eacute;t&eacute;; c'est quelque chose
+partout, bien plus encore sur mer.</p>
+<p>Le beau sarcophage a &eacute;t&eacute; mis &agrave; bord hier, et
+fort heureusement; nous
+continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans
+quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut
+qu'un
+ordre minist&eacute;riel nous y pr&eacute;c&egrave;de pour la libre
+admission: 1&deg; des caisses
+contenant les monuments que je destine au Mus&eacute;e; 2&deg; pour les
+divers
+objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de
+simple curiosit&eacute;, tels que manteaux de laine dits <i>burnous</i>,
+chaussures
+pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brod&eacute;s en or,
+armes,
+ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures
+d'&Eacute;gypte et de Nubie, que nous avons recueillis &agrave; nos
+d&eacute;pens. Je ne
+pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour
+nous.</p>
+<p>Les d&eacute;corations du th&eacute;&acirc;tre fran&ccedil;ais
+d'Alexandrie sont termin&eacute;es, et d&eacute;j&agrave;
+&eacute;prouv&eacute;es; l'ouverture du th&eacute;&acirc;tre a eu lieu
+le jour de la f&ecirc;te du roi, &agrave;
+la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette f&ecirc;te
+nouvelle
+avait r&eacute;unis.<br>
+<br>
+</p>
+<h2 style="text-align: right; font-weight: normal;"><small>28 novembre
+1829.</small></h2>
+<p>Enfin il m'est permis de dire adieu &agrave; ma terre sainte,
+&agrave; ce pays de
+merveilles historiques; je quitterai l'&Eacute;gypte combl&eacute; des
+faveurs de ses
+anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3
+d&eacute;cembre. Mon
+fid&egrave;le aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM.
+Lh&ocirc;te,
+Lehoux et Bertin resteront ici apr&egrave;s nous, pour avancer un grand
+travail
+qu'ils ont commenc&eacute;, <i>le Panorama du Caire</i>, pour lequel
+ils ont fait
+sur les lieux toutes les &eacute;tudes n&eacute;cessaires; ils veulent
+le terminer
+ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose.
+Pour
+moi, je pars bien r&eacute;solu contre les bourrasques et coups de vent
+qui ne
+nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est
+&agrave;
+ce prix: je l'accepte.</p>
+<p>Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et
+excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le g&eacute;n&eacute;ral
+Guilleminot,
+qui monte le brick <i>l'&Eacute;clipse</i>, et dont l'arriv&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dera la mienne
+d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre
+<i>Astrolabe</i>, corvette &agrave; l'&eacute;preuve de la bombe et des
+fureurs de l'Oc&eacute;an,
+qu'elle a brav&eacute;es plusieurs fois dans ses voyages autour du
+monde. Je ne
+serai donc &agrave; Toulon que du 20 au 25 d&eacute;cembre, et sur pays
+chr&eacute;tien que
+vers le milieu de janvier, &agrave; cause de la quarantaine de trois
+&agrave; quatre
+semaines que je ferai &agrave; Toulon, si je ne la fais pas &agrave;
+Malte dans
+l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois
+fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre
+premiers actes; l'id&eacute;e <i>France</i> en constitue
+l'unit&eacute; requise par la
+v&eacute;n&eacute;rable antiquit&eacute;.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-CINQUIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-CINQUI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Toulon, le 25 d&eacute;cembre 1829.</small></p>
+<p>&laquo;<i>Soyez sans inqui&eacute;tude, tout ira bien</i>;&raquo;
+c'est en ces
+termes que je dis
+adieu &agrave; mes amis au moment de mon d&eacute;part de Paris; j'ai
+tenu parole, et
+me voici en rade de Toulon, subissant avec r&eacute;signation le triste
+devoir
+de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les
+v&ocirc;tres sont remplis. C'est le 23 d&eacute;cembre, dans la rade
+d'Hy&egrave;res, que
+l'ancre de l'<i>Astrolabe</i> mordit enfin sur la terre de France;
+c'est le
+jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre
+pour vos &eacute;trennes; il ne manque donc &agrave; ma satisfaction
+que d'avoir en
+main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'esp&egrave;re pour
+tout
+cela dans les bont&eacute;s habituelles de M. le pr&eacute;fet maritime.</p>
+<p>Je ferai ma quarantaine &agrave; bord de l'<i>Astrolabe</i>,
+toutefois en prenant
+une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu
+d'exercice. J'y reverrai mon <i>Journal de voyage</i> et j'y ajouterai
+ce
+qui y manque sur mon dernier s&eacute;jour au Caire et &agrave;
+Alexandrie. La
+reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les
+t&eacute;moignages d'int&eacute;r&ecirc;t que j'ai re&ccedil;us
+d'Ibrahim-Pacha, et les marques non
+interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le
+jour de la f&ecirc;te du roi, a ajout&eacute; &agrave; toutes ses
+bont&eacute;s le pr&eacute;sent d'un
+magnifique sabre.</p>
+<p>C'est une t&ecirc;te qui travaille avec activit&eacute; sur le
+pass&eacute; et <i>sur
+l'avenir</i>: Son Altesse m'a demand&eacute; un abr&eacute;g&eacute; de
+l'histoire de l'&Eacute;gypte,
+et j'ai r&eacute;dig&eacute; un petit m&eacute;moire, selon ses vues,
+qui para&icirc;t l'avoir
+vivement int&eacute;ress&eacute;; je lui ai remis aussi une note
+d&eacute;taill&eacute;e qui a pour
+objet la conservation des monuments principaux de l'&Eacute;gypte et de
+la
+Nubie. J'esp&egrave;re que ces deux m&eacute;moires porteront leur
+fruit.</p>
+<p>Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux
+soins
+et &agrave; l'affection de M. Mimaut, notre consul
+g&eacute;n&eacute;ral; c'est un homme
+parfait, qui m'est all&eacute; au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai
+recommand&eacute; de nouveau &agrave; ses bont&eacute;s MM.
+Lh&ocirc;te, Lehoux et Bertin, qui
+restent apr&egrave;s moi &agrave; Alexandrie pour terminer leur
+panorama du Caire et
+faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont
+d&eacute;sir&eacute;.</p>
+<p>Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de
+M&eacute;nephtha,
+toutes mes caisses contenant les st&egrave;les, momies et autres objets
+destin&eacute;s au Mus&eacute;e, sont charg&eacute;s sur l'<i>Astrolabe</i>;
+j'esp&egrave;re que la
+douane &eacute;pargnera ces propri&eacute;t&eacute;s nationales, et que
+je ne serai pas
+oblig&eacute; de d&eacute;baller vingt ou trente caisses qui nous ont
+d&eacute;j&agrave; co&ucirc;t&eacute; tant
+de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'&eacute;viter le
+transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit
+charg&eacute; de
+conduire le chargement de l'<i>Astrolabe</i> dans le port du Havre
+aussit&ocirc;t
+que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense,
+pour &ecirc;tre en avril au Havre, d'o&ugrave; un chaland emporterait
+le tout par la
+Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il
+suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait
+pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces
+richesses
+monumentales, qui serviront &agrave; compl&eacute;ter les salles basses
+du Mus&eacute;e.</p>
+<p>Apr&egrave;s ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours
+&agrave; Toulon, j'en
+passerai quatre &agrave; Marseille, d'o&ugrave; je me rendrai &agrave;
+Aix, pour &eacute;tudier les
+papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite s&eacute;ance
+&eacute;gyptienne, et j'esp&egrave;re
+en reprendre l'habitude journali&egrave;re &agrave; Paris; c'est un
+sort, et je m'y
+r&eacute;signe sans peine.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-SIXIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-SIXI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Au lazaret de Toulon, le 26
+d&eacute;cembre 1829.</small></p>
+<p><i>&Agrave; M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant
+g&eacute;n&eacute;ral de la maison du roi.</i></p>
+<p>MONSIEUR LE BARON,</p>
+<p>Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de
+renouveler
+l'expression de toute ma gratitude &agrave; la main protectrice qui,
+secondant
+les hautes vues du roi pour l'avancement des &eacute;tudes historiques,
+m'a
+g&eacute;n&eacute;reusement fourni les moyens d'accomplir la
+s&eacute;rie des recherches que
+la science montrait encore &agrave; faire dans l'&Eacute;gypte
+enti&egrave;re et sur le sol
+de la Nubie. Je me suis efforc&eacute;, par mon complet
+d&eacute;vouement &agrave;
+l'importante entreprise que vous m'avez mis &agrave; m&ecirc;me
+d'ex&eacute;cuter, de ne
+point rester au-dessous d'une si noble t&acirc;che et de justifier de
+mon
+mieux les esp&eacute;rances que les savants de l'Europe ont bien voulu
+attacher
+&agrave; mon voyage.</p>
+<p>L'&Eacute;gypte a &eacute;t&eacute; parcourue pas &agrave; pas, et
+j'ai s&eacute;journ&eacute; partout o&ugrave; le temps
+avait laiss&eacute; subsister quelques restes de la splendeur antique;
+chaque
+monument est devenu l'objet d'une &eacute;tude sp&eacute;ciale; j'ai
+fait dessiner
+tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient
+fournir des lumi&egrave;res sur l'&eacute;tat primitif d'une nation
+dont le vieux nom
+se m&ecirc;le aux plus anciennes traditions &eacute;crites.</p>
+<p>Les mat&eacute;riaux que j'ai recueillis ont surpass&eacute; mon
+attente. Mes
+portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de
+dire que l'histoire de l'&Eacute;gypte, celle de son culte et des arts
+qu'elle
+a cultiv&eacute;s ne sera bien connue et justement
+appr&eacute;ci&eacute;e qu'apr&egrave;s la
+publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.</p>
+<p>Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les &eacute;conomies
+qu'il m'a
+&eacute;t&eacute; possible de r&eacute;aliser &agrave; des fouilles
+ex&eacute;cut&eacute;es &agrave; Memphis, &agrave; Th&egrave;bes,
+etc., pour enrichir le mus&eacute;e Charles X de nouveaux monuments;
+j'ai &eacute;t&eacute;
+assez heureux pour r&eacute;unir une foule d'objets qui
+compl&eacute;teront diverses
+s&eacute;ries du mus&eacute;e &eacute;gyptien du Louvre; et j'ai enfin
+r&eacute;ussi, apr&egrave;s bien des
+doutes, &agrave; faire l'acquisition du plus beau et du plus
+pr&eacute;cieux
+<i>sarcophage</i> qui soit encore sorti des catacombes
+&eacute;gyptiennes. Aucun
+mus&eacute;e de l'Europe ne poss&egrave;de un si bel objet d'art
+&eacute;gyptien. J'ai r&eacute;uni
+aussi une collection d'objets choisis d'un tr&egrave;s-grand
+int&eacute;r&ecirc;t, parmi
+lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis,
+enti&egrave;rement incrust&eacute;e en or, et repr&eacute;sentant une
+reine &eacute;gyptienne de la
+dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.</p>
+<p>Je me h&acirc;terai, autant que l'obligation de la quarantaine et
+l'&eacute;tat de ma
+sant&eacute; pourront me le permettre, de me rendre &agrave; Paris le
+plus t&ocirc;t
+possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le
+baron, tous les r&eacute;sultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux
+si vous
+vouliez bien voir en eux une marque de mon z&egrave;le pour le service
+du roi,
+et en m&ecirc;me temps une preuve de la vive reconnaissance et du
+respectueux
+d&eacute;vouement avec lesquels j'ai l'honneur d'&ecirc;tre, Monsieur
+le baron,
+votre, etc.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-SEPTIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-SEPTI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Toulon, le 26 d&eacute;cembre 1829.</small></p>
+<p><i>&Agrave; M. le vicomte SOSTH&Egrave;NES DE LAROCHEFOUCAUD,
+directeur du d&eacute;partement
+des Beaux-Arts de la maison du roi.</i></p>
+<p>MONSIEUR LE VICOMTE,</p>
+<p>J'ai l'honneur de vous faire part de mon arriv&eacute;e en France,
+sur le
+b&acirc;timent du roi l'<i>Astrolabe</i>, entr&eacute; hier au soir en
+rade apr&egrave;s une
+travers&eacute;e de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en
+m&ecirc;me temps &agrave;
+votre connaissance les heureux r&eacute;sultats de mon voyage.</p>
+<p>Sous le rapport des recherches scientifiques qui en &eacute;taient
+l'objet
+principal, mes esp&eacute;rances ont &eacute;t&eacute; pour ainsi dire
+surpass&eacute;es; la
+richesse de mes portefeuilles ne laisse rien &agrave; d&eacute;sirer,
+et les dessins
+qu'ils renferment, &eacute;claircissant une foule de points
+historiques,
+donnent en m&ecirc;me temps des lumi&egrave;res du plus piquant
+int&eacute;r&ecirc;t sur les
+formes de la civilisation &eacute;gyptienne jusque dans ses plus petits
+d&eacute;tails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour
+l'histoire
+g&eacute;n&eacute;rale des beaux-arts, et en particulier pour celle de
+leur
+transmission de l'&Eacute;gypte &agrave; la Gr&egrave;ce.</p>
+<p>C'&eacute;tait un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la
+division
+&eacute;gyptienne du mus&eacute;e royal de divers genres de monuments
+qui lui
+manquent, et de ceux qui peuvent compl&eacute;ter les belles
+s&eacute;ries qu'il
+renferme d&eacute;j&agrave;. Je n'ai rien &eacute;pargn&eacute; pour
+atteindre ce but; tout ce que
+j'ai pu &eacute;conomiser sur les fonds que la maison du roi et divers
+minist&egrave;res avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a
+&eacute;t&eacute; employ&eacute;
+&agrave; des fouilles et &agrave; des acquisitions de monuments
+&eacute;gyptiens de toute
+esp&egrave;ce, destin&eacute;s au mus&eacute;e Charles X. J'ai fait
+scier &agrave; grand' peine et
+tirer du fond d'une des catacombes royales de Th&egrave;bes un
+tr&egrave;s-grand
+bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce
+superbe morceau, provenant du tombeau du p&egrave;re de
+S&eacute;sostris, pourra seul
+donner une juste id&eacute;e de la somptuosit&eacute; et de la
+magnificence des
+s&eacute;pultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du
+premier ordre:
+c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une
+admirable finesse d'ex&eacute;cution, et du plus haut
+int&eacute;r&ecirc;t mythologique;
+cette pi&egrave;ce, la plus belle de ce genre qu'on ait
+d&eacute;couverte jusqu'ici,
+appartenait &agrave; Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le
+vice-roi
+d'&Eacute;gypte.</p>
+<p>Tous les objets destin&eacute;s au mus&eacute;e ont
+&eacute;t&eacute; embarqu&eacute;s &agrave; bord de
+l'<i>Astrolabe</i> et sont arriv&eacute;s avec moi &agrave; Toulon; il
+ne s'agit plus que
+de leur transport au mus&eacute;e royal; et comme il importe
+extr&ecirc;mement &agrave; la
+conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures
+antiques, d'&eacute;viter le plus possible toute esp&egrave;ce de
+d&eacute;placement, il
+serait tr&egrave;s-d&eacute;sirable que la corvette l'<i>Astrolabe</i>,
+sur laquelle sont
+embarqu&eacute;s ces objets pr&eacute;cieux, f&ucirc;t charg&eacute;e
+de les transporter de Toulon
+au Havre aussit&ocirc;t que la mer sera tenable. En obtenant cette
+d&eacute;cision du
+ministre de la marine, vous assureriez &agrave; la fois, Monsieur le
+vicomte,
+la conservation de ces monuments et leur arriv&eacute;e &agrave; Paris
+vers le 1er
+avril, &eacute;poque o&ugrave; il est indispensable de les recevoir
+pour achever enfin
+l'arrangement des salles basses du mus&eacute;e &eacute;gyptien.</p>
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, j'exp&eacute;dierai &agrave; Paris,
+par le roulage, huit &agrave; dix
+caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent
+supporter sans inconv&eacute;nient le transport par terre. Les autres
+arriveraient par mer avec les grands objets.</p>
+<p>Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de h&acirc;ter la
+d&eacute;cision
+de M. le ministre de la marine relativement &agrave; l'envoi de la
+corvette
+l'<i>Astrolabe</i> au Havre, o&ugrave; elle d&eacute;poserait les
+antiquit&eacute;s appartenant au
+mus&eacute;e royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine,
+prendre pour
+leur s&ucirc;ret&eacute; toutes les mesures convenables.</p>
+<p>Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute
+ma
+gratitude pour votre active bienveillance, &agrave; laquelle je dois
+attribuer
+en grande partie le succ&egrave;s de mon voyage; veuillez agr&eacute;er
+en m&ecirc;me temps
+l'hommage du respectueux et entier d&eacute;vouement avec lequel j'ai
+l'honneur
+d'&ecirc;tre, Monsieur le vicomte, votre, etc.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-HUITIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-HUITI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>En rade de Toulon, le 14 janvier
+1830.</small></p>
+<p>C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma libert&eacute;,
+perdre mon titre
+de pestif&eacute;r&eacute;, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues
+d'une ville
+fran&ccedil;aise. Le conseil de sant&eacute; en a jug&eacute;
+autrement; consid&eacute;rant que
+l'<i>Astrolabe</i>, avant de nous prendre &agrave; Alexandrie,
+&eacute;tait all&eacute;e mettre M.
+de Malivoir, consul d'Alep, &agrave; Lataki&eacute;, sur la c&ocirc;te
+de Syrie, o&ugrave; un canot
+l'avait d&eacute;pos&eacute;, l'<i>Astrolabe</i> ayant ensuite mis
+&agrave; la voile pour
+retourner en &Eacute;gypte, ledit conseil a augment&eacute; notre
+quarantaine de dix
+jours de plus, en nous consid&eacute;rant comme <i>provenance brute</i>.
+Cette
+d&eacute;cision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs
+l'ont
+jug&eacute; ainsi selon leur bon plaisir. L'&Eacute;gypte, depuis cinq
+ans, n'a pas vu
+de peste; l'&eacute;tat sanitaire de Lataki&eacute; &eacute;tait
+parfait; le canot seul
+avait touch&eacute; terre; quarante jours et plus s'&eacute;taient
+&eacute;coul&eacute;s, &agrave; notre
+entr&eacute;e en rade de Toulon, depuis le d&eacute;part de l'<i>Astrolabe</i>
+de devant
+Lataki&eacute;; aucune maladie ne s'&eacute;tait montr&eacute;e
+&agrave; bord; vingt autres jours de
+quarantaine &agrave; Toulon, expir&eacute;s hier 13, ajout&eacute;s aux
+quarante pr&eacute;c&eacute;dents,
+donnent deux mois d'&eacute;preuve &agrave; la sant&eacute; de
+l'&eacute;quipage; et quand m&ecirc;me, on
+en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour
+rire
+dans un tel acte, c'est que le brick l'<i>&Eacute;clipse</i>, avec les
+officiers et
+les passagers duquel nous avons v&eacute;cu tous les jours bras dessus
+bras
+dessous &agrave; Alexandrie, est arriv&eacute; trois jours avant nous
+&agrave; Toulon, et n'a
+&eacute;t&eacute; soumis qu'&agrave; vingt jours de quarantaine. Si
+nous avions la peste, les
+personnes de l'<i>&Eacute;clipse</i> doivent l'avoir prise de nous;
+s'ils sont
+d&eacute;clar&eacute;s sains, c'est que nous le sommes
+nous-m&ecirc;mes. Tout cela ne m'a
+pas sembl&eacute; tr&egrave;s-rationnel, surtout quand il en
+r&eacute;sulte un suppl&eacute;ment de
+quarantaine.</p>
+<p>Je vais &eacute;crire &agrave; M. le duc de Blacas, puisqu'il est de
+retour &agrave; Paris.
+J'esp&egrave;re qu'il aura re&ccedil;u les deux lettres que je me suis
+fait un devoir
+de lui adresser, la premi&egrave;re de Th&egrave;bes, en remontant le
+Nil, et la
+seconde apr&egrave;s avoir quitt&eacute; la seconde cataracte; je donne
+dans celle-ci
+une id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale de mes conqu&ecirc;tes
+historiques en Nubie, et c'est &agrave; M.
+le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.</p>
+<p>Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine,
+auquel je
+viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a
+demand&eacute;s
+au sujet du transport de l'ob&eacute;lisque de Louqsor. Dieu veuille
+que cette
+belle entreprise s'ach&egrave;ve! cela serait glorieux pour tous et
+pour tout.</p>
+<p>Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformit&eacute;. Ma
+sant&eacute; et celle
+de Salvador sont excellentes, malgr&eacute; les vents, la pluie et la
+neige, et
+l'impossibilit&eacute; d'avoir du feu &agrave; bord; mais je passe une
+partie de la
+journ&eacute;e dans une mauvaise chambre du lazaret, o&ugrave; je puis
+faire du feu.
+Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degr&eacute;s
+d'Ibsamboul! Vous n'&ecirc;tes pas mieux trait&eacute;s &agrave; Paris,
+et j'en grelotte
+d'avance; mais enfin ce sera &agrave; Paris.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="VINGT-NEUVIEME_LETTRE"></a>
+<h2>VINGT-NEUVI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Aix, le 29 janvier 1830.</small></p>
+<p>Me voici &eacute;tabli chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du
+feu pour
+me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau
+climat de Provence. Je m'effraye de l'id&eacute;e seule de monter
+subitement
+vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine.
+Jusqu'ici,
+la goutte a bien voulu m'&eacute;pargner sa visite habituelle du
+premier jour
+de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle
+arrivera &agrave; la premi&egrave;re humidit&eacute; qui me saisira.</p>
+<p>Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai
+pass&eacute;
+que deux jours &agrave; Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que
+j'&eacute;tais
+en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son s&eacute;jour
+jusqu'&agrave; ma sortie
+d&eacute;finitive. Nous sommes partis tous deux au m&ecirc;me instant,
+le 26, lui
+pour l'orient, &agrave; Nice, et moi pour l'occident, &agrave;
+Marseille, o&ugrave;
+j'arrivai le m&ecirc;me jour d'assez bonne heure; j'y s&eacute;journai
+le 27 et la
+nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a &agrave; voir,
+c'est-&agrave;-dire peu de chose
+en antiquit&eacute;s &eacute;gyptiennes. Au moment de partir, j'ai
+re&ccedil;u la lettre de
+notre ami Dubois, et j'ai trait&eacute; pour la st&egrave;le
+&eacute;gyptienne de M. Mayer,
+qui s'est d&eacute;cid&eacute; &agrave; la c&eacute;der; il va
+l'adresser directement au mus&eacute;e
+royal.</p>
+<p>J'ai certainement grande envie de me voir &agrave; Paris; mais les
+froids
+rigoureux que vous &eacute;prouvez sous ce bienheureux ciel
+m'&eacute;pouvantent
+profond&eacute;ment; aussi suis-je d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+diriger ma route de mani&egrave;re &agrave; ne
+quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de
+m&eacute;nager les
+transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par
+l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la
+besogne &agrave; Aix pour sept &agrave; huit jours au moins, sur les
+papyrus de M.
+Sallier; je veux les couler &agrave; fond, afin de n'&ecirc;tre pas
+oblig&eacute; d'y
+revenir. De l&agrave; je compte aller &agrave; Avignon voir le
+mus&eacute;e Calvet. Je
+tournerai sur N&icirc;mes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite
+Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de l&agrave;
+sur
+Montauban, et &agrave; Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra
+en deux
+ou trois jours &agrave; Paris.... A Paris donc.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TRENTIEME_LETTRE"></a>
+<h2>TRENTI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Toulouse, le 18 f&eacute;vrier
+1830.</small></p>
+<p>Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir
+Salvador presque &agrave; notre arriv&eacute;e; il emporte mes gros
+bagages, contenant
+les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces
+pr&eacute;cieux documents me serviront d'avant-garde et me
+pr&eacute;c&eacute;deront de
+quelques jours &agrave; Paris.</p>
+<p>Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais
+pens&eacute;. Il a
+fallu prolonger mon s&eacute;jour, parce que mon excellent h&ocirc;te
+m'a t&eacute;moign&eacute;
+l'envie de rester seul possesseur de son livre et le d&eacute;sir que
+je n'en
+prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'&eacute;tudier
+&agrave; fond.
+Je ne l'ai quitt&eacute; qu'apr&egrave;s avoir mis en portefeuille des
+notes compl&egrave;tes
+sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu
+qu'il contient le r&eacute;cit dramatique de la guerre de
+S&eacute;sostris contre les
+Scythes (Sch&eacute;ta), alli&eacute;s avec la plupart des peuples de
+l'Asie
+occidentale. Mais il est extr&ecirc;mement piquant d'avoir reconnu
+aussi que
+ce m&ecirc;me texte est grav&eacute; en grands hi&eacute;roglyphes sur
+la paroi ext&eacute;rieure
+<i>sud</i> du palais de Karnac &agrave; Th&egrave;bes; ce texte
+historique est fort
+endommag&eacute; et presque perdu &agrave; Karnac, devais-je m'attendre
+&agrave; le retrouver
+&agrave; Aix dans toute son int&eacute;grit&eacute;? Le rapprochement
+de ce double texte me
+le donnera tout entier.</p>
+<p>Continuant &agrave; chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi
+au travers
+des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu &agrave;
+N&icirc;mes, o&ugrave; j'ai
+admir&eacute; l'amphith&eacute;&acirc;tre, et surtout la Maison
+carr&eacute;e, qui, dans son &eacute;tat
+actuel, est certainement le mieux conserv&eacute; de tous les monuments
+romains
+existants en Europe.</p>
+<p>A Montpellier j'ai retrouv&eacute; l'excellent M. Fabre, que j'avais
+connu en
+Italie; il m'a fait visiter en d&eacute;tail le beau mus&eacute;e de
+tableaux et la
+riche biblioth&egrave;que dont il a fait don &agrave; sa ville natale.
+C'est une chose
+merveilleuse qu'une telle r&eacute;union.</p>
+<p>Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel
+d&eacute;mon
+d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette ann&eacute;e? J'en souffre
+beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans
+l'atmosph&egrave;re brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y
+rentre,
+et ce sera bient&ocirc;t.... Adieu.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TRENTE_ET_UNIEME_LETTRE"></a>
+<h2>TRENTE ET UNI&Egrave;ME LETTRE</h2>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Bordeaux, le 2 mars 1830.</small></p>
+<p>Je me trouve enfin, en tr&egrave;s-bonne sant&eacute;, dans la belle
+ville de
+Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon
+&eacute;ducation et
+finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte
+dans le courrier, &agrave; dix heures du soir, pour arriver enfin
+&agrave; Paris
+vendredi, &agrave; la pointe du jour.</p>
+<p>Nous nous trouverons donc l&agrave; o&ugrave; nous nous sommes
+quitt&eacute;s, il y aura
+alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les
+r&eacute;sultats
+que j'ai conquis sur le d&eacute;sert; on m'en saura un jour,
+peut-&ecirc;tre,
+quelque gr&eacute;....</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="APPENDICE"></a>
+<h2>APPENDICE</h2>
+<br>
+<p>N&deg; 1</p>
+<p>NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'&Eacute;GYPTE,
+R&Eacute;DIG&Eacute;E A ALEXANDRIE POUR LE
+VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.</p>
+<br>
+<p>Les premi&egrave;res tribus qui peupl&egrave;rent l'&Eacute;GYPTE,
+c'est-&agrave;-dire la vall&eacute;e du
+Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'<i>Abyssinie</i>
+ou
+du <i>Sennaar</i>. Mais il est impossible de fixer l'&eacute;poque de
+cette premi&egrave;re
+migration, excessivement antique.</p>
+<p>Les anciens &Eacute;gyptiens appartenaient &agrave; une race
+d'hommes tout &agrave; fait
+semblables aux <i>Kennous</i> ou <i>Barabras</i>, habitants actuels
+de la Nubie.
+On ne retrouve dans les <i>Coptes</i> d'&Eacute;gypte aucun des traits
+caract&eacute;ristiques de l'ancienne population &eacute;gyptienne. Les
+Coptes sont
+le r&eacute;sultat du m&eacute;lange confus de toutes les nations qui,
+successivement,
+ont domin&eacute; sur l'&Eacute;gypte. On a tort de vouloir retrouver
+chez eux les
+traits principaux de la vieille race.</p>
+<p>Les premiers &Eacute;gyptiens arriv&egrave;rent en &Eacute;gypte
+dans l'&eacute;tat de nomades, et
+n'avaient point de demeures plus fixes que les B&eacute;douins
+d'aujourd'hui;
+ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de
+civilisation.</p>
+<p>C'est par le travail des si&egrave;cles et des circonstances que les
+&Eacute;gyptiens,
+d'abord errants, s'occup&egrave;rent enfin d'agriculture, et
+s'&eacute;tablirent d'une
+mani&egrave;re fixe et permanente; alors naquirent les premi&egrave;res
+villes, qui ne
+furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le
+d&eacute;veloppement successif de la civilisation, devinrent des
+cit&eacute;s grandes
+et puissantes. Les plus anciennes villes de l'&Eacute;gypte furent
+Th&egrave;bes
+(<i>Louqsor</i> et <i>Karnac</i>), <i>Esn&eacute;</i>, <i>Edfou</i>
+et les autres villes du <i>Sa&iuml;d</i>,
+au-dessus de <i>Dend&eacute;rah</i>; l'&Eacute;gypte moyenne se peupla
+ensuite, et la
+Basse-&Eacute;gypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce
+n'est
+qu'au moyen de grands travaux ex&eacute;cut&eacute;s par les hommes,
+que la
+Basse-&Eacute;gypte est devenue habitable.</p>
+<p>Les &Eacute;gyptiens, dans les commencements de leur civilisation,
+furent
+gouvern&eacute;s par LES PR&Ecirc;TRES. Les pr&ecirc;tres
+administraient chaque canton de
+l'&Eacute;gypte sous la direction du GRAND-PR&Ecirc;TRE, lequel donnait
+ses ordres,
+disait-il, au nom de Dieu m&ecirc;me. Cette forme de gouvernement se
+nommait
+<i>th&eacute;ocratie</i>; elle ressemblait, mais bien moins parfaite,
+&agrave; celle qui
+r&eacute;gissait les Arabes sous les premiers kalifes.</p>
+<p>Ce premier gouvernement &eacute;gyptien, qui devenait facilement
+injuste,
+oppresseur, s'opposa bien longtemps &agrave; l'avancement de la
+civilisation.
+Il avait divis&eacute; la nation en trois parties distinctes: 1&deg;
+LES PR&Ecirc;TRES;
+2&deg; LES MILITAIRES; 3&deg; LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et
+le fruit
+de toutes ses peines &eacute;tait d&eacute;vor&eacute; par les
+pr&ecirc;tres, qui tenaient les
+<i>militaires</i> &agrave; leur solde et les employaient &agrave;
+contenir le reste de la
+population.</p>
+<p>Mais il arriva une &eacute;poque o&ugrave; les soldats se
+lass&egrave;rent d'ob&eacute;ir
+aveugl&eacute;ment aux pr&ecirc;tres. Une r&eacute;volution
+&eacute;clata, et ce changement,
+heureux pour l'&Eacute;gypte, fut op&eacute;r&eacute; par un militaire
+nomm&eacute; <i>M&eacute;ne&iuml;</i>, qui
+devint le chef de la nation, &eacute;tablit le gouvernement royal et
+transmit
+le pouvoir &agrave; ses descendants en ligne directe.</p>
+<p>Les anciennes histoires d'&Eacute;gypte font remonter
+l'&eacute;poque de cette
+r&eacute;volution &agrave; six mille ans environ avant l'islamisme.</p>
+<p>D&egrave;s ce moment, le pays fut gouvern&eacute; par des ROIS, et
+le gouvernement
+devint plus doux et plus &eacute;clair&eacute;, car le pouvoir royal
+trouva un certain
+contre-poids dans l'influence que conservait n&eacute;cessairement la
+classe
+des pr&ecirc;tres, r&eacute;duite alors &agrave; son v&eacute;ritable
+r&ocirc;le, celui d'instruire et
+d'enseigner en m&ecirc;me temps les lois de la morale et les principes
+des
+arts. TH&Egrave;BES resta la capitale de l'&Eacute;tat; mais le roi
+M&eacute;ne&iuml; et son fils
+et successeur ATHOTHI jet&egrave;rent les fondements de MEMPHIS, dont
+ils
+firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista &agrave;
+peu de
+distance du Nil, et on a trouv&eacute; ses ruines dans les villages de <i>Menf</i>,
+<i>Mokhnan</i>, et surtout de <i>Mit-Rhahin&eacute;h</i>. Les anciens
+historiens arabes
+nomm&egrave;rent <i>Memphis</i>, <i>Mars-el-Qadim&eacute;h</i>, pour
+la distinguer de
+<i>Mars-el-Atiq&eacute;h</i> (<i>Fosthath</i> ou le vieux Caire) et de <i>Mars-el-Qah&eacute;rah</i>
+(le Caire), la capitale actuelle.</p>
+<p>Une tr&egrave;s-longue suite de rois succ&eacute;da &agrave; <i>M&eacute;ne&iuml;</i>;
+diverses familles
+occup&egrave;rent le tr&ocirc;ne, et la civilisation se
+d&eacute;veloppa de si&egrave;cle en
+si&egrave;cle. C'est sous la IIIe dynastie que furent b&acirc;ties les
+pyramides de
+<i>Dahschour</i> et de <i>Sakkarah</i>, les plus anciens monuments
+dans le monde
+connu. Les pyramides de Ghiz&eacute;h sont les tombeaux des trois
+premi&egrave;re rois
+de la Ve dynastie, nomm&eacute;s <i>Souphi Ier</i>, <i>Sensaouphi</i>
+et <i>Mankh&eacute;ri</i>.
+Autour d'elles s'&eacute;l&egrave;vent de petites pyramides et des
+tombeaux,
+construits en grandes pierres, qui ont servi de s&eacute;pultures aux
+princes
+de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles
+r&eacute;gnantes qui se succ&eacute;d&egrave;rent les unes aux autres,
+les sciences et les
+arts naquirent et se d&eacute;velopp&egrave;rent graduellement.
+L'&Eacute;gypte &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+puissante et forte; elle ex&eacute;cuta m&ecirc;me plusieurs grandes
+entreprises
+militaires au dehors, notamment sous des rois nomm&eacute;s <i>S&eacute;sokhris</i>,
+<i>Am&eacute;n&eacute;m&eacute;</i> et <i>Am&eacute;n&eacute;m&ocirc;f</i>;
+mais les monuments de ces rois n'existent plus,
+et l'histoire n'a conserv&eacute; aucun d&eacute;tail sur leurs grandes
+actions, parce
+qu'apr&egrave;s le r&egrave;gne de ces princes un grand bouleversement
+changea la face
+de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en &Eacute;gypte,
+s'en
+empar&egrave;rent et la ravag&egrave;rent en d&eacute;truisant tout sur
+leur passage; Th&egrave;bes
+fut ruin&eacute;e de fond en comble.</p>
+<p>Cet &eacute;v&eacute;nement eut lieu environ 2800 ans avant
+l'islamisme. Une partie de
+ces Barbares s'&eacute;tablit en &Eacute;gypte et tyrannisa le pays
+pendant plusieurs
+si&egrave;cles. La civilisation premi&egrave;re &eacute;gyptienne fut
+ainsi arr&ecirc;t&eacute;e et
+d&eacute;truite par ces &eacute;trangers, qui ruin&egrave;rent
+l'&Eacute;tat par leurs exactions et
+leurs rapines, en faisant dispara&icirc;tre par la mis&egrave;re une
+partie de la
+population locale. Ces Barbares ayant &eacute;lu un d'entre eux pour
+chef, il
+prit aussi le titre de <i>Pharaon</i>, qui &eacute;tait le nom par
+lequel on
+d&eacute;signait dans ce temps-l&agrave; tous les rois d'&Eacute;gypte.</p>
+<p>C'est sous le quatri&egrave;me de ces chefs &eacute;trangers que <i>Ioussouf,
+fils de
+Iakoub</i>, devint premier ministre et attira en &Eacute;gypte la
+famille de son
+p&egrave;re, qui forma ainsi la souche de la nation juive.</p>
+<p>Avec le temps, diverses parties de l'&Eacute;gypte sup&eacute;rieure
+s'affranchirent
+du joug des &eacute;trangers, et &agrave; la t&ecirc;te de cette
+r&eacute;sistance parurent des
+princes descendants des rois &eacute;gyptiens que les Barbares avaient
+d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;s. L'un de ces princes, nomm&eacute; <i>Amosis</i>,
+rassembla enfin assez de
+forces pour attaquer les &eacute;trangers jusque dans la
+Basse-&Eacute;gypte, o&ugrave; ils
+&eacute;taient le plus solidement &eacute;tablis, au moyen des places
+de guerre, parmi
+lesquelles on comptait en premi&egrave;re ligne <i>Aouara</i>, immense
+campement
+fortifi&eacute; qui exista dans l'emplacement actuel d'<i>Abou-Kecheid</i>;
+du c&ocirc;t&eacute;
+de <i>Salaki&eacute;h</i>.</p>
+<p>Les exploits militaires d'<i>Amosis</i> d&eacute;livr&egrave;rent
+l'&Eacute;gypte de la tyrannie
+des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur
+capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place
+d'armes d'<i>Aouara</i>, dont le si&egrave;ge fut commenc&eacute;.
+Amosis &eacute;tant mort sur
+ces entrefaites, son fils <i>Am&eacute;n&ocirc;f</i> continua le
+blocus et for&ccedil;a les
+&eacute;trangers &agrave; une capitulation en vertu de laquelle ils
+&eacute;vacu&egrave;rent
+l'&Eacute;gypte pour se jeter sur la Syrie, o&ugrave;
+s'&eacute;tablirent quelques-unes de
+leurs tribus.</p>
+<p><i>Am&eacute;n&ocirc;f</i>, le premier de ce nom, r&eacute;unit
+ainsi toute l'&Eacute;gypte sous sa
+domination et releva le tr&ocirc;ne des Pharaons, c'est-&agrave;-dire
+des rois de
+race &eacute;gyptienne. C'&eacute;tait le chef de la XVIIIe dynastie.
+Son r&egrave;gne entier
+et celui de ses trois premiers successeurs, <i>Thouthmosis Ier</i>,
+<i>Thouthmosis II</i> et <i>M&eacute;ris-Thouthmosis III</i>, furent
+consacr&eacute;s &agrave;
+reconstituer en &Eacute;gypte un gouvernement r&eacute;gulier et
+&agrave; relever la nation
+&eacute;cras&eacute;e par les longues ann&eacute;es de la servitude
+&eacute;trang&egrave;re.</p>
+<p>Les Barbares avaient tout d&eacute;truit, tout &eacute;tait par
+cons&eacute;quent &agrave;
+reconstruire. Ces grands rois n'&eacute;pargn&egrave;rent rien pour
+relever l'&Eacute;gypte
+de son abaissement; l'ordre fut r&eacute;tabli dans tout le royaume;
+les canaux
+furent recreus&eacute;s; l'agriculture et les arts, encourag&eacute;s
+et prot&eacute;g&eacute;s,
+ramen&egrave;rent l'abondance et le bien-&ecirc;tre parmi les sujets,
+ce qui accrut
+et perp&eacute;tua les richesses du gouvernement. Bient&ocirc;t les
+villes furent
+reconstruites; les &eacute;difices consacr&eacute;s &agrave; la
+religion se relev&egrave;rent de
+toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les
+bords du Nil appartiennent &agrave; cette int&eacute;ressante
+&eacute;poque de la
+restauration de l'&Eacute;gypte par la sagesse de ses rois. De ce
+nombre sont
+les monuments de <i>Semn&eacute;</i> et d'<i>Amada</i>, en Nubie, et
+plusieurs de ceux de
+<i>Karnac</i> et de <i>M&eacute;dinet-Habou</i>, qui sont de beaux
+ouvrages de
+Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi <i>M&eacute;ris</i>.</p>
+<p>Ce roi, qui a fait ex&eacute;cuter les deux ob&eacute;lisques
+d'Alexandrie, est celui
+de tous les Pharaons qui op&eacute;ra les plus grandes choses. C'est
+&agrave; lui que
+l'&Eacute;gypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les
+immenses
+travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'&eacute;cluses, ce
+lac
+devint un r&eacute;servoir qui servait &agrave; entretenir, pour tout
+le pays
+inf&eacute;rieur, un &eacute;quilibre perp&eacute;tuel entre les
+inondations du Nil
+insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois
+le nom de <i>lac M&eacute;ris</i>, aujourd'hui <i>Birket-Karoun</i>.</p>
+<p>Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir
+conserv&eacute;, dans toute sa pl&eacute;nitude, le pouvoir royal
+qu'ils avaient
+arrach&eacute; aux chefs des Barbares; mais ils n'en us&egrave;rent
+qu'&agrave; l'avantage du
+pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la
+soci&eacute;t&eacute;
+corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'&Eacute;gypte au premier
+rang
+politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.</p>
+<p>Quelques peuples de l'Asie avaient d&eacute;j&agrave; atteint
+&agrave; cette &eacute;poque un
+certain degr&eacute; de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer
+le
+repos de l'&Eacute;gypte. <i>M&eacute;ris</i> et ses successeurs
+prirent souvent les armes
+et port&egrave;rent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour
+&eacute;tablir la
+domination &eacute;gyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces
+&Eacute;tats et
+assurer ainsi la tranquillit&eacute; de la nation &eacute;gyptienne.</p>
+<p>Parmi ces conqu&eacute;rants, on doit compter <i>Am&eacute;n&ocirc;f
+II</i>, fils de M&eacute;ris, qui
+rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; <i>Thouthmosis
+IV</i>, qui envahit l'<i>Abyssinie</i> et le <i>Sennaar</i>; enfin <i>Am&eacute;n&ocirc;f
+III</i>, qui
+acheva la conqu&ecirc;te de l'Abyssinie et fit de grandes
+exp&eacute;ditions en Asie.
+Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit b&acirc;tir
+le
+palais de <i>Sohleb</i>, en Haute-Nubie, le magnifique palais de <i>Louqsor</i>,
+et toute la partie sud du grand palais de Karnac &agrave;
+Th&egrave;bes. Les deux
+grands colosses de Kourna sont des statues qui repr&eacute;sentent cet
+illustre
+prince.</p>
+<p>Son fils <i>H&ocirc;rus</i> ch&acirc;tia une r&eacute;volte
+d'Abyssins et continua les travaux
+de son p&egrave;re; mais deux de ses enfants, qui lui
+succ&eacute;d&egrave;rent, n'eurent ni
+la fermet&eacute; ni le courage de leurs anc&ecirc;tres; ils
+laiss&egrave;rent se perdre en
+peu d'ann&eacute;es l'influence que l'&Eacute;gypte exer&ccedil;ait sur
+les contr&eacute;es
+voisines. Mais le roi <i>M&eacute;nephtha Ier</i> releva la gloire du
+pays et porta
+ses armes victorieuses en Syrie, &agrave; Babylone, et jusque dans le
+nord de
+la Perse.</p>
+<p>A sa mort, les peuples soumis s'&eacute;taient encore
+r&eacute;volt&eacute;s: <i>Rhams&egrave;s le
+Grand</i>, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela
+toutes
+les conqu&ecirc;tes de son p&egrave;re, et les &eacute;tendit jusque
+dans les Indes; il
+&eacute;puisa les pays vaincus et enrichit l'&Eacute;gypte des immenses
+d&eacute;pouilles de
+l'Asie et de l'Afrique.</p>
+<p>Cet illustre conqu&eacute;rant, connu aussi dans l'histoire sous le
+nom de
+<i>S&eacute;sostris</i>, fut en m&ecirc;me temps le plus brave des
+guerriers et le
+meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlev&eacute;es
+aux
+nations soumises et les tributs qu'il en recevait &agrave;
+l'ex&eacute;cution
+d'immenses travaux d'utilit&eacute; publique; il fonda des villes
+nouvelles,
+t&acirc;cha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une
+foule
+d'autres de forts terrassements pour les mettre &agrave; couvert de
+l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est &agrave;
+lui
+qu'on attribue la premi&egrave;re id&eacute;e du canal de jonction du
+Nil &agrave; la mer
+Rouge; il couvrit enfin l'&Eacute;gypte de constructions magnifiques,
+dont un
+tr&egrave;s-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'<i>Ibsamboul,
+Derri, Guirch&eacute;-Hanan</i> et <i>Ouadi-Essebou&acirc;</i>, en
+Nubie; et en &Eacute;gypte, ceux
+de <i>Kourna</i>, d'<i>El-M&eacute;din&eacute;h</i>, pr&egrave;s de
+Kourna, une portion du palais de
+<i>Louqsor</i>, et enfin la grande salle &agrave; colonnes du palais de
+Karnac,
+commenc&eacute; par son p&egrave;re. Ce dernier monument est la plus
+magnifique
+construction qu'ait jamais &eacute;lev&eacute;e la main des hommes.</p>
+<p>Non content d'orner l'&Eacute;gypte d'&eacute;difices aussi
+somptueux, il voulut
+assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la
+plus importante fut celle qui rendit &agrave; toutes les classes de ses
+sujets
+le droit de propri&eacute;t&eacute; dans toute sa pl&eacute;nitude. Il
+se d&eacute;mit ainsi du
+pouvoir absolu que ses anc&ecirc;tres avaient conserv&eacute;
+apr&egrave;s l'expulsion des
+Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours
+v&eacute;n&eacute;r&eacute; tant
+qu'il exista un homme de race &eacute;gyptienne connaissant l'ancienne
+histoire
+de son pays. C'est sous le r&egrave;gne de Rhams&egrave;s le Grand, ou <i>S&eacute;sostris</i>,
+que l'&Eacute;gypte arriva au plus haut point de puissance politique et
+de
+splendeur int&eacute;rieure.</p>
+<p>Le Pharaon comptait alors au nombre des contr&eacute;es qui lui
+&eacute;taient
+soumises ou tributaires: 1&deg; l'&Eacute;gypte, 2&deg; la Nubie
+enti&egrave;re, 3&deg;
+l'Abyssinie, 4&deg; le Sennaar, 5&deg; une foule de contr&eacute;es du
+midi de
+l'Afrique, 6&deg; toutes les peuplades errantes dans les d&eacute;serts
+de l'orient
+et de l'occident du Nil, 7&deg; la Syrie, 8&deg; l'<i>Arabie</i>, dans
+laquelle les
+plus anciens rois avaient des &eacute;tablissements, un, entre autres,
+pr&egrave;s de
+la vall&eacute;e de Pharaon, et aux lieux nomm&eacute;s aujourd'hui
+Dj&eacute;bel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, o&ugrave;
+paraissent avoir
+exist&eacute; des fonderies de cuivre;</p>
+<p>9&deg; Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);</p>
+<p>10&deg; Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;</p>
+<p>11&deg; L'<i>&icirc;le de Chypre</i> et plusieurs &icirc;les de
+l'Archipel;</p>
+<p>12&deg; Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle
+aujourd'hui
+la Perse.</p>
+<p>Alors existaient des communications suivies et
+r&eacute;guli&egrave;res entre l'empire
+&eacute;gyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande
+activit&eacute; entre
+ces deux puissances, et les d&eacute;couvertes qu'on fait journellement
+dans
+les tombeaux de Th&egrave;bes, de toiles de fabrique indienne, de
+meubles en
+bois de l'Inde et de pierres dures taill&eacute;es, venant certainement
+de
+l'Inde, ne laissent aucune esp&egrave;ce de doute sur le commerce que
+l'ancienne &Eacute;gypte entretenait avec l'Inde &agrave; une
+&eacute;poque o&ugrave; tous les
+peuples europ&eacute;ens et une grande partie des Asiatiques
+&eacute;taient encore
+tout &agrave; fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer
+le
+nombre et la magnificence des anciens monuments de l'&Eacute;gypte,
+sans
+trouver dans l'antique prosp&eacute;rit&eacute; commerciale de ce pays
+la principale
+source des &eacute;normes richesses d&eacute;pens&eacute;es pour les
+produire. Ainsi, il est
+bien d&eacute;montr&eacute; que Memphis et Th&egrave;bes furent le
+premier centre du commerce
+avant que <i>Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour</i> (Palmyre)
+et
+<i>Bagdhad</i>, villes toutes du voisinage de l'&Eacute;gypte,
+h&eacute;ritassent
+successivement de ce bel et important privil&egrave;ge.</p>
+<p>Quant &agrave; l'&eacute;tat int&eacute;rieur de l'&Eacute;GYPTE
+&agrave; cette grande &eacute;poque, tout prouve
+que la police, les arts et les sciences y &eacute;taient port&eacute;s
+&agrave; un tr&egrave;s-haut
+degr&eacute; d'avancement.</p>
+<p>Le pays &eacute;tait partag&eacute; en trente-six provinces ou
+gouvernements
+administr&eacute;s par divers degr&eacute;s de fonctionnaires,
+d'apr&egrave;s un code complet
+de lois &eacute;crites.</p>
+<p>La population s'&eacute;levait en totalit&eacute; &agrave; cinq
+millions au moins et &agrave; sept
+millions au plus. Une partie de cette population, sp&eacute;cialement
+vou&eacute;e &agrave;
+l'&eacute;tude des sciences et aux progr&egrave;s des arts,
+&eacute;tait charg&eacute;e en outre des
+c&eacute;r&eacute;monies du culte, de l'administration de la justice,
+de
+l'&eacute;tablissement et de la lev&eacute;e des imp&ocirc;ts
+invariablement fix&eacute;s d'apr&egrave;s
+la nature et l'&eacute;tendue de chaque portion de
+propri&eacute;t&eacute; mesur&eacute;e d'avance,
+et de toutes les branches de l'administration civile. C'&eacute;tait la
+partie
+instruite et savante de la nation; on la nommait la <i>caste
+sacerdotale</i>.
+Les principales fonctions de cette caste &eacute;taient exerc&eacute;es
+ou dirig&eacute;es
+par des membres de la famille royale.</p>
+<p>Une autre partie de la nation &eacute;gyptienne &eacute;tait
+sp&eacute;cialement destin&eacute;e &agrave;
+veiller au repos int&eacute;rieur et &agrave; la d&eacute;fense
+ext&eacute;rieure du pays. C'est
+dans ces familles nombreuses, dot&eacute;es et entretenues aux frais de
+l'&Eacute;tat,
+et qui formaient la <i>caste militaire</i>, que s'op&eacute;raient les
+conscriptions
+et les lev&eacute;es de soldats; elles entretenaient
+r&eacute;guli&egrave;rement l'arm&eacute;e
+&eacute;gyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La premi&egrave;re,
+mais la plus
+petite, des divisions de cette arm&eacute;e, &eacute;tait
+exerc&eacute;e &agrave; combattre sur des
+chars &agrave; deux chevaux, c'&eacute;tait la <i>cavalerie</i> de
+l'&eacute;poque (la cavalerie
+proprement dite n'existait point alors en &Eacute;gypte); le reste
+formait des
+corps de fantassins de diff&eacute;rentes armes, savoir: les soldats de
+ligne,
+arm&eacute;s d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de
+l'&eacute;p&eacute;e; et les
+troupes l&eacute;g&egrave;res, les archers, les frondeurs et les corps
+arm&eacute;s de haches
+ou de faux de bataille. Les troupes &eacute;taient exerc&eacute;es
+&agrave; des manoeuvres
+r&eacute;guli&egrave;res, marchaient et se mouvaient en ligne par
+l&eacute;gions et par
+compagnies; leurs &eacute;volutions s'ex&eacute;cutaient au son du
+tambour et de la
+trompette.</p>
+<p>Le roi d&eacute;l&eacute;guait pour l'ordinaire le commandement des
+diff&eacute;rents corps &agrave;
+des princes de sa famille.</p>
+<p>La troisi&egrave;me classe de la population formait la <i>caste
+agricole</i>. Ses
+membres donnaient tous leurs soins &agrave; la culture des terres, soit
+comme
+propri&eacute;taires, soit comme fermiers; les produits leur
+appartenaient en
+propre, et on en pr&eacute;levait seulement une portion destin&eacute;e
+&agrave; l'entretien
+du <i>roi</i>, comme &agrave; celui des <i>castes sacerdotale et
+militaire</i>; cela
+formait le principal et le plus certain des revenus de l'&Eacute;tat.</p>
+<p>D'apr&egrave;s les anciens historiens, on doit &eacute;valuer le
+revenu annuel des
+Pharaons, y compris les tributs pay&eacute;s par les nations
+&eacute;trang&egrave;res, au
+moins de six &agrave; sept cents millions de notre monnaie.</p>
+<p>Les artisans, les ouvriers de toute esp&egrave;ce, et les marchands,
+composaient la quatri&egrave;me classe de la nation; c'&eacute;tait la <i>caste
+industrielle</i>, soumise &agrave; un imp&ocirc;t proportionnel, et
+contribuant ainsi
+par ses travaux &agrave; la richesse comme aux charges de
+l'&Eacute;tat. Les produits
+de cette caste &eacute;lev&egrave;rent l'&Eacute;gypte &agrave; son
+plus haut point de prosp&eacute;rit&eacute;.
+Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqu&eacute;s par les
+anciens
+&Eacute;gyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou
+moins
+avanc&eacute;es, qui formaient le monde politique de cette
+&eacute;poque, avait pris
+un grand d&eacute;veloppement.</p>
+<p>L'&Eacute;gypte faisait alors du superflu de ses produits en grains
+un commerce
+r&eacute;gulier et fort &eacute;tendu. Elle tirait de grands profits de
+ses bestiaux
+et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de
+ses tissus de coton, &eacute;galant en perfection et en finesse tout ce
+que
+l'industrie de l'Inde et de l'Europe ex&eacute;cute aujourd'hui de plus
+parfait. Les m&eacute;taux, dont l'&Eacute;gypte ne renferme aucune
+mine, mais qu'elle
+tirait des pays tributaires ou d'&eacute;changes avantageux avec les
+nations
+ind&eacute;pendantes, sortaient de ses ateliers travaill&eacute;s sous
+diverses formes
+et chang&eacute;s soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en
+objets
+de luxe et de parure recherch&eacute;s &agrave; l'envi par tous les
+peuples voisins.
+Elle exportait annuellement une masse consid&eacute;rable de poterie de
+tout
+genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie
+et d'&eacute;maillerie, arts que les &Eacute;gyptiens avaient
+port&eacute;s au plus haut
+point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de
+<i>papyrus</i> ou <i>papier</i> form&eacute; des pellicules
+int&eacute;rieures d'une plante qui
+a cess&eacute; d'exister depuis quelques si&egrave;cles en
+&Eacute;gypte; les anciens Arabes
+la nommaient <i>berd</i>; elle croissait principalement dans les
+terrains
+mar&eacute;cageux, et sa culture &eacute;tait une source de richesse
+pour ceux qui
+habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzal&eacute;h
+ou
+Tennis.</p>
+<p>Les &Eacute;gyptiens n'avaient point un syst&egrave;me
+mon&eacute;taire semblable au n&ocirc;tre.
+Ils avaient pour le petit commerce int&eacute;rieur une monnaie de
+convention;
+mais pour les transactions consid&eacute;rables, on payait en <i>anneaux
+d'or
+pur</i>, d'un certain poids et d'un certain diam&egrave;tre, ou en
+anneaux
+d'argent d'un titre et d'un poids &eacute;galement fixes.</p>
+<p>Quant &agrave; l'&eacute;tat de la marine &agrave; cette ancienne
+&eacute;poque, plusieurs notions
+essentielles nous manquent encore. L'&Eacute;gypte avait une <i>marine
+militaire</i>, compos&eacute;e de grandes gal&egrave;res, marchant
+&agrave; la fois &agrave; la rame et
+&agrave; la voile. On doit pr&eacute;sumer que la marine marchande
+avait pris un
+certain essor, quoiqu'il soit &agrave; peu pr&egrave;s certain que le
+commerce et la
+navigation de long cours &eacute;taient faits, en qualit&eacute; de
+courtiers, par un
+petit peuple tributaire de l'&Eacute;gypte, et dont les principales
+villes
+furent <i>Sour, Sa&iuml;de, Beirouth</i> et <i>Acre</i>.</p>
+<p>Le bien-&ecirc;tre int&eacute;rieur de l'&Eacute;gypte &eacute;tait
+fond&eacute; sur le grand
+d&eacute;veloppement de son agriculture et de son industrie; on
+d&eacute;couvre &agrave;
+chaque instant, dans les tombeaux de Th&egrave;bes et Sakkarah, des
+objets d'un
+travail perfectionn&eacute;, d&eacute;montrant que ce peuple
+connaissait toutes les
+aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation
+ancienne ni moderne n'a port&eacute; plus loin que les vieux
+&Eacute;gyptiens la
+grandeur et la somptuosit&eacute; des &eacute;difices, le go&ucirc;t et
+la recherche dans
+les meubles, les ustensiles, le costume et la d&eacute;coration. Telle
+fut
+l'&Eacute;gypte &agrave; son plus haut p&eacute;riode de splendeur
+connu. Cette prosp&eacute;rit&eacute;
+date de l'&eacute;poque des derniers rois de la XVIIIe dynastie,
+&agrave; laquelle
+appartient RHAMS&Egrave;S LE GRAND ou <i>S&eacute;sostris</i>; les
+sages et nombreuses
+institutions de ce souverain terrible &agrave; ses ennemis, doux et
+mod&eacute;r&eacute;
+envers ses sujets, en assur&egrave;rent la dur&eacute;e.</p>
+<p>Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et
+conserv&egrave;rent
+en grande partie ses conqu&ecirc;tes, que le quatri&egrave;me d'entre
+eux, nomm&eacute;
+<i>Rhams&egrave;s-M&eacute;iamoun</i>, prince guerrier et ambitieux,
+&eacute;tendit encore
+davantage; son r&egrave;gne entier fut une suite d'entreprises
+heureuses contre
+les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi b&acirc;tit le beau
+palais
+de <i>M&eacute;dinet-Habou</i> (&agrave; Th&egrave;bes), sur les
+murailles duquel on voit encore
+sculpt&eacute;es et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie,
+les
+batailles qu'il a livr&eacute;es sur terre ou sur mer, le si&egrave;ge
+et la prise de
+plusieurs villes, enfin les c&eacute;r&eacute;monies de son triomphe au
+retour de ses
+lointaines exp&eacute;ditions. Ce conqu&eacute;rant para&icirc;t avoir
+perfectionn&eacute; la
+marine militaire de son &eacute;poque.</p>
+<p>Les Pharaons qui r&eacute;gn&egrave;rent apr&egrave;s lui firent
+jouir l'&Eacute;gypte d'un long
+repos. Pendant ces temps d'une tranquillit&eacute; profonde,
+l'&Eacute;gypte, tout en
+laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conqu&eacute;rant qui l'avait
+anim&eacute;e
+sous les pr&eacute;c&eacute;dentes dynasties, dut n&eacute;cessairement
+perfectionner son
+r&eacute;gime int&eacute;rieur et avancer progressivement ses arts et
+son industrie;
+mais sa domination ext&eacute;rieure se r&eacute;tr&eacute;cit de
+si&egrave;cle en si&egrave;cle, &agrave; cause
+des progr&egrave;s de la civilisation qui s'&eacute;tait
+effectu&eacute;e dans plusieurs de
+ces contr&eacute;es par leur liaison m&ecirc;me avec l'&Eacute;gypte,
+celle-ci ne pouvant
+plus les contenir sous sa d&eacute;pendance que par un
+d&eacute;veloppement de forces
+militaires excessif et hors de toute proportion.</p>
+<p>Un nouveau monde politique s'&eacute;tait en effet form&eacute;
+autour de l'&Eacute;gypte;
+les peuples de la Perse, r&eacute;unis en un seul corps de nation,
+mena&ccedil;aient
+d&eacute;j&agrave; les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone;
+ceux-ci, visant
+&agrave; d&eacute;pouiller l'&Eacute;gypte d'importantes branches de
+commerce, lui
+disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et
+des
+tribus arabes pour inqui&eacute;ter les fronti&egrave;res de leur
+ancienne
+dominatrice. Dans ce conflit, les Ph&eacute;niciens, ces courtiers
+naturels du
+commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti &agrave; un
+autre,
+suivant l'int&eacute;r&ecirc;t du moment. Car cette lutte fut longue et
+soutenue; il
+ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou
+l'autre de ces puissants empires.</p>
+<p>Les exp&eacute;ditions militaires du Pharaon <i>Ch&eacute;chonk Ier</i>
+et celles de son
+fils <i>Osorkon Ier</i>, qui parcoururent l'Asie occidentale,
+maintinrent,
+pendant quelque temps, la supr&eacute;matie de l'&Eacute;gypte. Elle
+e&ucirc;t pu jouir
+longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des
+&Eacute;thiopiens (ou
+Abyssins) n'e&ucirc;t tourn&eacute; toute son attention du
+c&ocirc;t&eacute; du midi. Ses efforts
+furent inutiles. <i>Sabacon</i>, roi des &Eacute;thiopiens, s'empara
+de la Nubie,
+et passa la derni&egrave;re cataracte avec une arm&eacute;e grossie de
+tous les
+peuples barbares de l'Afrique. L'&Eacute;gypte succomba apr&egrave;s
+une lutte dans
+laquelle p&eacute;rit son Pharaon <i>Bok-Hor</i>. La domination du
+conqu&eacute;rant
+&eacute;thiopien fut douce et humaine; il r&eacute;tablit le cours de
+la justice
+interrompue par les d&eacute;sordres de l'invasion. Son second
+successeur,
+&eacute;thiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue
+exp&eacute;dition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en
+soumit
+toutes les peuplades jusqu'au d&eacute;troit de Gibraltar. Le roi
+nomm&eacute;
+TAHARAKA a b&acirc;ti un des petits palais de <i>M&eacute;diniet-Habou</i>,
+encore
+existant. Mais peu de temps apr&egrave;s lui, la dynastie
+&eacute;thiopienne fut
+chass&eacute;e d'&Eacute;gypte, et une famille &eacute;gyptienne occupa
+le tr&ocirc;ne des
+Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appel&eacute;e <i>sa&iuml;te</i>
+parce que son chef,
+ST&Eacute;PHINATHI, &eacute;tait n&eacute; dans la ville de <i>Sa&iuml;</i>
+(aujourd'hui
+<i>Ssa-el-Hagar</i>), en Basse-&Eacute;gypte.</p>
+<p>Cette dynastie s'&eacute;tant affermie, voulut relever l'influence
+de la patrie
+sur les &Eacute;tats asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la
+supr&eacute;matie
+commerciale. Le roi PSAMH&Eacute;TIK Ier ouvrit aux marchands
+&eacute;trangers le
+petit nombre de ports que la nature a accord&eacute;s &agrave;
+l'&Eacute;gypte, et parmi
+lesquels on comptait d&eacute;j&agrave; celui d'<i>Alexandrie</i>, qui
+alors n'&eacute;tait qu'une
+fort petite bourgade appel&eacute;e <i>Rakoti</i>.</p>
+<p>Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens,
+peuples grecs &eacute;tablis en Asie; non-seulement il permit aux
+n&eacute;gociants de
+ces nations de s'&eacute;tablir en &Eacute;gypte, mais il commit
+l'&eacute;norme faute de
+leur conc&eacute;der des terres et de prendre &agrave; sa solde un
+corps
+tr&egrave;s-consid&eacute;rable de troupes ioniennes et cariennes. Les
+soldats
+&eacute;gyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient
+seuls le
+privil&egrave;ge de combattre pour l'&Eacute;gypte, s'irrit&egrave;rent
+de ce que le roi
+confiait la d&eacute;fense du pays &agrave; des &eacute;trangers et
+&agrave; des barbares fort en
+arri&egrave;re encore de la civilisation &eacute;gyptienne. <i>Psamm&eacute;tik</i>
+eut, de plus,
+l'imprudence de donner &agrave; ces Grecs les premiers postes de
+l'arm&eacute;e.
+L'irritation des soldats &eacute;gyptiens fut &agrave; son comble.
+Ourdissant un vaste
+complot, qui embrassa la presque totalit&eacute; des membres de la
+caste
+militaire, plus de cent mille soldats &eacute;gyptiens
+quitt&egrave;rent spontan&eacute;ment
+les garnisons o&ugrave; le roi les avait confin&eacute;s, et,
+abandonnant leur patrie,
+pass&egrave;rent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie,
+o&ugrave; ils
+&eacute;tablirent un &Eacute;tat particulier.</p>
+<p>Ainsi priv&eacute;e tout &agrave; coup de la masse presque
+enti&egrave;re de ses d&eacute;fenseurs
+naturels, l'&Eacute;gypte d&eacute;chut rapidement, et la perte de son
+ind&eacute;pendance
+politique devint in&eacute;vitable.</p>
+<p>Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de
+l'&Eacute;gypte, leur
+rivale, redoubl&egrave;rent d'efforts. La Syrie devint le
+th&eacute;&acirc;tre perp&eacute;tuel du
+conflit sanglant des deux peuples. N&eacute;ko II, fils de <i>Psamm&eacute;tik
+1er</i>,
+refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur fronti&egrave;re
+naturelle, et chercha d&egrave;s lors &agrave; donner de nouvelles
+voies au commerce,
+en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer
+Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap
+le
+plus m&eacute;ridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au
+d&eacute;troit de
+Gibraltar, rentrant ainsi en &Eacute;gypte par la
+M&eacute;diterran&eacute;e. Ce roi ex&eacute;cuta
+aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et
+la mer Rouge. La fin de son r&egrave;gne fut malheureuse; le roi de
+Babylone,
+<i>Nebucade-N&eacute;sar</i>, d&eacute;fit les arm&eacute;es
+&eacute;gyptiennes et les chassa de la
+Ph&eacute;nicie, de la Jud&eacute;e et de la Syrie enti&egrave;re. <i>Psamm&eacute;tik
+II</i>, son fils,
+essaya vainement de ressaisir ces provinces d&eacute;tach&eacute;es de
+l'empire
+&eacute;gyptien; son successeur OUAPHR&Eacute; fut plus heureux, il
+remit sous le joug
+les peuples de <i>Sour</i> et de <i>Sa&iuml;de</i>, et l'&icirc;le de
+<i>Chypre</i>; mais il
+&eacute;choua en Afrique dans une exp&eacute;dition contre la ville de <i>Cyr&egrave;ne</i>
+(Grennah). Cette malheureuse campagne porta &agrave; son comble
+l'exasp&eacute;ration
+de ce qui restait de la caste militaire &eacute;gyptienne; sa haine
+contre le
+Pharaon <i>Ouaphr&eacute;</i>, qui s'entourait de troupes ioniennes ou
+grecques,
+malgr&eacute; la terrible le&ccedil;on donn&eacute;e &agrave; son
+bisa&iuml;eul <i>Psamm&eacute;tik Ier</i>, &eacute;clata
+tout &agrave; coup, et les soldats &eacute;gyptiens
+r&eacute;volt&eacute;s, mettant la couronne sur
+la t&ecirc;te d'un courtisan nomm&eacute; AMASIS, march&egrave;rent
+contre <i>Ouaphr&eacute;</i>, qui
+fut vaincu et enti&egrave;rement d&eacute;fait &agrave; <i>Mariouth</i>,
+o&ugrave; il combattit &agrave; la t&ecirc;te
+de ses troupes &eacute;trang&egrave;res. <i>Amasis</i> gouverna
+pendant quarante-deux ans.
+Son r&egrave;gne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand
+essor et
+les richesses affluaient en &Eacute;gypte, non qu'elle f&ucirc;t forte
+par elle-m&ecirc;me,
+non qu'elle e&ucirc;t reconquis par les armes son influence au dehors,
+mais
+parce que dans ce temps-l&agrave; les rois de Babylone cessaient de
+menacer
+l'&Eacute;gypte pour r&eacute;sister aux peuples de la Perse,
+r&eacute;unis sous un seul
+chef, <i>Cyrus</i>, qui attaqua imp&eacute;tueusement l'Assyrie et en
+fit
+graduellement la conqu&ecirc;te, termin&eacute;e par la prise et
+l'asservissement de
+Babylone.</p>
+<p>D&egrave;s ce moment, <i>Amasis</i> pr&eacute;vit la fin prochaine
+de la monarchie
+&eacute;gyptienne. La derni&egrave;re guerre civile avait affaibli ce
+qui restait de
+l'ann&eacute;e nationale, presque enti&egrave;rement
+d&eacute;sorganis&eacute;e par l'impolitique de
+ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs; il ne pouvait compter sur la
+fid&eacute;lit&eacute; des troupes
+grecques, qu'il avait retenues aussi &agrave; sa solde. Mais, heureux
+en ce qui
+le touchait personnellement, <i>Amasis</i> mourut apr&egrave;s un
+r&egrave;gne prosp&egrave;re, au
+moment m&ecirc;me o&ugrave; les arm&eacute;es persanes
+s'&eacute;branlaient pour fondre sur
+l'&Eacute;gypte.</p>
+<p>A peine mont&eacute; sur le tr&ocirc;ne que lui laissait son
+p&egrave;re, <i>Psamm&eacute;tik III</i>
+nomm&eacute; aussi <i>Psamm&eacute;nis</i> dut courir &agrave; <i>Peluse</i>
+(Thin&eacute;h ou <i>Farama</i>), la
+plus forte des places de l'&Eacute;gypte du c&ocirc;t&eacute; de la
+Syrie; l&agrave; il rassembla
+tout ce qui lui restait de la caste militaire &eacute;gyptienne et les
+troupes
+&eacute;trang&egrave;res qu'il avait &agrave; sa solde; les Perses,
+sous la conduite de leur
+roi <i>Cambyse</i>, fils de <i>Cyrus</i>, favoris&eacute;s par les
+Arabes, traversent
+sans obstacle le d&eacute;sert qui s&eacute;pare la Syrie de
+l'&Eacute;gypte; et cette
+immense arm&eacute;e se rangea en face des &Eacute;gyptiens,
+camp&eacute;s sous les murs de
+<i>Peluse</i>.</p>
+<p>Le combat fut long et terrible; &agrave; la chute du jour les
+&Eacute;gyptiens
+pli&egrave;rent, accabl&eacute;s sous le nombre; <i>Cambyse</i>
+vainquit, et l'ind&eacute;pendance
+nationale de l'&Eacute;gypte fut &agrave; jamais perdue.</p>
+<p>Les Perses poursuivirent leurs succ&egrave;s et prirent <i>Memphis</i>
+d'assaut;
+cette capitale fut livr&eacute;e au pillage; la nation persane, encore
+barbare,
+porta de tous c&ocirc;t&eacute;s la destruction et la mort.
+Th&egrave;bes fut saccag&eacute;e, ses
+plus beaux monuments d&eacute;molis ou d&eacute;vast&eacute;s; la
+population, courb&eacute;e sous un
+joug tyrannique, fut livr&eacute;e &agrave; la discr&eacute;tion des
+satrapes ou gouverneurs
+&eacute;tablis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences
+disparurent
+presque enti&egrave;rement de ce sol qui les avait vus na&icirc;tre.</p>
+<p>Quelques chefs &eacute;gyptiens, pleins de courage,
+arrach&egrave;rent momentan&eacute;ment
+leur patrie &agrave; la servitude; mais leurs g&eacute;n&eacute;reux
+efforts s'&eacute;puis&egrave;rent
+bient&ocirc;t contre la puissance toujours croissante de l'empire
+persan.</p>
+<p>Ce fut <i>Alexandre</i> (Iskander) qui, &agrave; la t&ecirc;te
+d'une arm&eacute;e de Grecs,
+renversa la domination des Perses en Asie, et l'&Eacute;gypte respira
+enfin
+sous ce nouveau ma&icirc;tre. A la mort de ce grand homme, qui avait
+fond&eacute; la
+ville d'<i>Alexandrie</i>, parce que cette position g&eacute;ographique
+semblait
+appel&eacute;e &agrave; devenir le centre du commerce du monde, les
+g&eacute;n&eacute;raux grecs
+partag&egrave;rent ses conqu&ecirc;tes. <i>Ptol&eacute;m&eacute;e</i>,
+l'un d'eux, se d&eacute;clara roi
+d'&Eacute;gypte, et fut le chef de la <i>dynastie grecque</i>, qui
+gouverna l'&Eacute;gypte
+pendant pr&egrave;s de trois si&egrave;cles.</p>
+<p>Sous ces rois, qui tous ont port&eacute; le nom de <i>Ptol&eacute;m&eacute;e</i>,
+la ville
+d'Alexandrie accomplit les pr&eacute;visions d'Alexandre. Elle devint
+l'entrep&ocirc;t du commerce de l'Asie et de l'Afrique enti&egrave;re
+avec l'Europe,
+qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilis&eacute;es.
+Mais les
+d&eacute;bauches et la tyrannie des derniers rois grecs
+pr&eacute;par&egrave;rent la chute de
+leur domination.</p>
+<p>Cette famille fut d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;e par C&Eacute;SAR
+AUGUSTE, empereur des Romains, et
+l'&Eacute;gypte, perdant pour toujours le nom m&ecirc;me de nation,
+devint une simple
+province de l'empire romain et fut gouvern&eacute;e par un
+pr&eacute;fet. D&egrave;s ce
+moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont
+elle d&eacute;pendait, jusqu'&agrave; ce que les Arabes musulmans en
+firent la
+conqu&ecirc;te au nom du calife OMAR, sous la conduite de son
+g&eacute;n&eacute;ral <i>Amrou
+Ebn-el-As</i>.</p>
+<br>
+<hr style="width: 45%;"><br>
+<p><a name="N_II"></a>N&deg; II.</p>
+<p>NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE
+L'&Eacute;GYPTE.</p>
+<br>
+<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, novembre 1829.</small></p>
+<p>Parmi les Europ&eacute;ens qui visitent l'&Eacute;gypte, il en est,
+annuellement, un
+tr&egrave;s-grand nombre qui, n'&eacute;tant amen&eacute;s par aucun
+int&eacute;r&ecirc;t commercial,
+n'ont d'autre d&eacute;sir ou d'autre motif que celui de
+conna&icirc;tre par
+eux-m&ecirc;mes et de contempler les monuments de l'ancienne
+civilisation
+&eacute;gyptienne, monuments &eacute;pars sur les deux rives du Nil, et
+que l'on peut
+aujourd'hui admirer et &eacute;tudier en toute s&ucirc;ret&eacute;,
+gr&acirc;ce aux sages mesures
+prises par le gouvernement de Son Altesse.</p>
+<p>Le s&eacute;jour plus ou moins prolong&eacute; que ces voyageurs
+doivent faire,
+n&eacute;cessairement, dans les diverses provinces de l'&Eacute;gypte
+et de la Nubie,
+tourne &agrave; la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de
+leurs
+observations, et &agrave; celui du pays lui-m&ecirc;me, par leurs
+d&eacute;penses
+personnelles, soit pour les travaux qu'ils font ex&eacute;cuter, soit
+pour
+satisfaire leur active curiosit&eacute;, soit m&ecirc;me encore pour
+l'acquisition de
+divers produits de l'art antique.</p>
+<p>Il est donc du plus haut int&eacute;r&ecirc;t, pour l'&Eacute;gypte
+elle-m&ecirc;me, que le
+gouvernement de Son Altesse veille &agrave; l'enti&egrave;re
+conservation des &eacute;difices
+et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages
+qu'entreprennent, comme &agrave; l'envi, une foule d'Europ&eacute;ens
+appartenant aux
+classes les plus distingu&eacute;es de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>Leurs regrets se joignent d&eacute;j&agrave; &agrave; ceux de toute
+l'Europe savante, qui
+d&eacute;plore am&egrave;rement la destruction enti&egrave;re d'une
+foule de monuments
+antiques, d&eacute;molis totalement depuis peu d'ann&eacute;es, sans
+qu'il en reste la
+moindre trace. On sait bien que ces d&eacute;molitions barbares ont
+&eacute;t&eacute;
+ex&eacute;cut&eacute;es contre les vues &eacute;clair&eacute;es et les
+intentions bien connues de
+Son Altesse, et par des agents incapables d'appr&eacute;cier le dommage
+que,
+sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en
+sont pas moins perdus sans retour, et leur perte r&eacute;veille, dans
+toutes
+les classes instruites, une inqui&egrave;te et bien juste sollicitude
+sur le
+sort &agrave; venir des monuments qui existent encore.</p>
+<p>Voici la note nominative de ceux <i>qu'on a r&eacute;cemment
+d&eacute;truits:</i></p>
+<p>1&deg; <i>Tous</i> les monuments de <i>Che&iuml;k-Abad&eacute;</i>;
+il ne reste plus debout que
+quelques colonnes de granit;</p>
+<p>2&deg; Le temple d'<i>Aschmoune&iuml;n</i>, l'un des plus beaux
+monuments de l'&Eacute;gypte;</p>
+<p>3&deg; Le temple de <i>Kaou-el-K&eacute;bir</i>; ici le Nil a
+autant d&eacute;truit que les
+hommes;</p>
+<p>4&deg; Un temple au nord de la ville d'<i>Esn&eacute;</i>;</p>
+<p>5&deg; Un temple vis-&agrave;-vis <i>Esn&eacute;</i>, sur la rive
+droite du fleuve;</p>
+<p>6&deg; Trois temples &agrave; <i>El-Kab</i> ou <i>El-Eitz</i>;</p>
+<p>7&deg; Deux temples dans l'&icirc;le, vis-&agrave;-vis la ville
+d'Osouan,
+<i>G&eacute;ziret-Osouan</i>.</p>
+<p>Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments
+antiques,
+du nombre desquels trois surtout &eacute;taient du plus grand
+int&eacute;r&ecirc;t pour les
+voyageurs et les savants.</p>
+<p>Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues
+conservatrices de Son Altesse &eacute;tant bien connues de ses agents,
+ceux-ci
+les suivent et les remplissent dans toute leur &eacute;tendue; l'Europe
+enti&egrave;re
+sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien
+prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des
+tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la
+puissance et la grandeur de l'&Eacute;gypte ancienne, et sont en
+m&ecirc;me temps les
+plus beaux ornements de l'&Eacute;gypte moderne.</p>
+<p>Dans ce but d&eacute;sirable, Son Altesse pourrait ordonner:</p>
+<p>1&deg; Qu'on n'enlev&acirc;t, sous aucun pr&eacute;texte, aucune
+pierre ou brique, soit
+orn&eacute;e de sculptures, soit non sculpt&eacute;e, dans les
+constructions et
+monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de
+l'<i>&Eacute;gypte</i> que de la <i>Nubie:</i></p>
+<h4>1&deg; EN &Eacute;GYPTE:</h4>
+<ul style="margin-left: 40px; list-style-type: circle;">
+ <li><big><i>San</i>, sur le canal de Moez.&#8212;Basse-&Eacute;gypte. <br>
+ </big></li>
+ <li><big><i>Bahbe&iuml;t</i>, pr&egrave;s de <i>Samannoud</i>.&#8212;Basse-&Eacute;gypte.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Ssa-el-Hagar</i>.&#8212;Basse-&Eacute;gypte.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Kasr-K&eacute;roun</i>, dans la province de <i>Fa&iuml;oum</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Che&iuml;k-Abad&eacute;</i>, pour le peu qui reste.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>El-Arabah</i> ou <i>Madfoun&eacute;</i>, au-dessus de <i>Girg&eacute;</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Kefth</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Kous</i>, <i>Kourna</i> et environs.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>M&eacute;dinet-Habou</i> et environs.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Louqsor</i> (El-Oqsour). <i>Karnac</i> et environs.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>M&eacute;damoud</i>. <i>Erment</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>T&acirc;oud</i>, vis-&agrave;-vis <i>Erment</i>, sur la
+rive
+droite.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Esn&eacute;</i>, <i>Edfou</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Koum-Ombou</i>. <i>Osouan</i>, quelques
+d&eacute;bris.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>G&eacute;ziret-Osouan</i>, quelques d&eacute;bris.</big></li>
+</ul>
+<h4>2&deg; EN NUBIE, AU DEL&Agrave; DE LA PREMI&Egrave;RE CATARACTE:</h4>
+<ul style="margin-left: 40px; list-style-type: circle;">
+ <li><big><i>G&eacute;ziret-el-Birb&eacute;</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>G&eacute;ziret-B&eacute;gh&eacute;</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>G&eacute;ziret-S&eacute;hh&eacute;l&eacute;</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>D&eacute;boude</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Gkarbi-Dandour</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Beit-Ouali</i>, pr&egrave;s de <i>Kalabschi</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Kalabschi</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Ghirsch&eacute;-Hassan</i> ou <i>Gerf-Hosse&iuml;n</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Dak&eacute;</i>. <i>Maharraka</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Ouadi-Ess&eacute;bou&acirc;</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Amada</i> ou <i>Amadon</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Derri</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Ibrim</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Ibsamboul</i> ou <i>Abou-Sembil</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Gh&eacute;bel-Add&egrave;h</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Maschakit</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Ouadi-Halfa</i>, quelques d&eacute;bris, sur la rive
+gauche.</big></li>
+</ul>
+<h4>3&deg; AU DEL&Agrave; LA SECONDE CATARACTE:</h4>
+<p style="margin-left: 40px;"><i>Senn&egrave;h, Sohleb, Barkal, Assour,
+Naga</i>, et autres lieux
+o&ugrave; existent des
+monuments antiques jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re du <i>Senna&acirc;r</i>,
+o&ugrave; il n'en existe
+plus.</p>
+<p>2e Les monuments antiques creus&eacute;s et taill&eacute;s dans les
+montagnes sont
+tout aussi importants &agrave; conserver que ceux qui sont construits
+en
+pierres tir&eacute;es de ces m&ecirc;mes montagnes. Il est urgent
+d'ordonner qu'&agrave;
+l'avenir on ne commette aucun d&eacute;g&acirc;t dans ces tombeaux,
+dont les fellahs
+d&eacute;truisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger
+ainsi que
+leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de
+sculptures pour les vendre aux voyageurs, en d&eacute;figurant pour
+cela des
+chambres enti&egrave;res. Les principaux points &agrave; recommander
+sont, en
+particulier, Les grottes (<i>magarah</i>) des montagnes voisines de:</p>
+<ul style="list-style-type: circle;">
+ <li><big><i>Sakkarah</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>B&eacute;ni-Hassan</i> et environs.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Touna-G&eacute;bel</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>El-Tell.</i>&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Samoun</i>, pr&egrave;s de <i>Manfalouth</i>, <i>El-Eitz</i>
+ou <i>El-Kab</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>El-Arabah</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Kourna</i> et environs.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>Biban-el-Molouk</i>, pr&egrave;s de <i>Kourna</i>.&nbsp;</big></li>
+ <li><big><i>G&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h</i>.</big></li>
+</ul>
+<p>C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les
+plus
+grandes d&eacute;vastations; elles sont commises par les fellahs, soit
+pour
+leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands
+d'antiquit&eacute;s
+qui les tiennent &agrave; leur solde; je sais m&ecirc;me, &agrave; n'en
+pas douter, que des
+&eacute;difices ont &eacute;t&eacute; d&eacute;truits par ces
+sp&eacute;culateurs europ&eacute;ens, sur l'espoir
+de d&eacute;couvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les
+grottes
+sculpt&eacute;es ou peintes, et que l'on d&eacute;couvre chaque jour
+&agrave; <i>Sakkarah</i>, &agrave;
+<i>El-Arabah</i>, &agrave; <i>Kourna</i>, sont &agrave; peu
+pr&egrave;s d&eacute;truites presque aussit&ocirc;t
+qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidit&eacute; des
+fouilleurs
+ou de leurs employ&eacute;s. Il serait plus que temps de mettre un
+terme &agrave; ces
+barbares d&eacute;vastations, qui privent &agrave; chaque instant la
+science de
+monuments d'un haut int&eacute;r&ecirc;t, et d&eacute;sappointent la
+curiosit&eacute; des
+voyageurs, lesquels, apr&egrave;s tant de fatigues, n'ont souvent ainsi
+que
+des regrets &agrave; exercer sur la perte de tant de sculptures ou de
+peintures
+curieuses.</p>
+<p>En r&eacute;sum&eacute;, l'int&eacute;r&ecirc;t bien entendu de la
+science exige, non que les
+fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour,
+par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumi&egrave;res
+inesp&eacute;r&eacute;es,
+mais qu'on soumette les fouilleurs &agrave; un r&egrave;glement tel que
+la
+conservation des tombeaux d&eacute;couverts aujourd'hui, et &agrave;
+l'avenir, soit
+pleinement assur&eacute;e et bien garantie contre les atteintes de
+l'ignorance
+ou d'une aveugle cupidit&eacute;.</p>
+<br>
+<hr style="width: 45%;"><br>
+<p><a name="N_III"></a>N&deg; III.</p>
+<p>LETTRES &Eacute;CRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PR&Eacute;FET DE
+TAHTA, A CHAMPOLLION.</p>
+<br>
+<p>N&deg; 1, LETTRE DU MAMOUR.</p>
+<p>Lui (Dieu). le plus cher des amis, le tr&eacute;sor des compagnons,
+notre ami
+ch&eacute;ri, le tr&egrave;s-honor&eacute;, le g&eacute;n&eacute;ral,
+le seigneur, le respectable, que le
+Dieu tr&egrave;s-haut le conserve.</p>
+<p>Apr&egrave;s la pr&eacute;sentation de mes salutations avec le plus
+vif d&eacute;sir (de
+vous voir), le but de cet &eacute;crit est: 1&deg; de m'informer de
+votre glorieuse
+personne; 2&deg; hier nous conv&icirc;nmes avec Votre Excellence qu'au
+jour de la
+date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour
+augmenter l'amiti&eacute;. Au jour de la date, nous f&icirc;mes les
+pr&eacute;paratifs
+convenables; mais nous sommes all&eacute;s le matin &agrave; Terrah
+pour une affaire,
+et au retour nous avons vu que vous &eacute;tiez parti en bonne
+sant&eacute;. Par
+suite de cela, vous avez une dette &agrave; acquitter envers nous; mais
+nos
+r&eacute;clamations sont pour l'&eacute;poque de votre heureux retour,
+lorsque nous
+vous reverrons dans la plus parfaite sant&eacute;. Vous recevrez
+Salam&egrave; et
+Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le
+Dieu tr&egrave;s-haut vous ram&egrave;ne sains et saufs, et
+puissions-nous vous revoir
+eux et Votre Excellence dou&eacute;s de la plus parfaite sant&eacute;;
+que le Dieu
+tr&egrave;s-haut vous conserve.</p>
+<p>&Eacute;crit le 3 de djoumadi premier de l'ann&eacute;e 44 (ou 1244
+de l'h&eacute;gire, 14
+novembre 1828 de J.-C.).</p>
+<p>De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdj&eacute;.</p>
+<br>
+<p>N&deg; 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR.</p>
+<p><big><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; </big>Lui (Dieu).</p>
+<p>O le plus cher des amis, le tr&eacute;sor des compagnons, notre ami
+ch&eacute;ri, le
+bey magnifique, que sa vie soit longue.</p>
+<p>Apr&egrave;s vous avoir pr&eacute;sent&eacute; mes salutations avec
+le plus vif d&eacute;sir de
+vous voir, l'objet de cet &eacute;crit est: 1&deg; de m'informer de
+l'&eacute;tat de votre
+glorieuse personne, et de votre temp&eacute;rament agr&eacute;able,
+&eacute;l&eacute;gant et fort;
+2&deg; de faire parvenir &agrave; Votre Excellence la lettre que vous
+avez demand&eacute;e
+pour Son Excellence notre fr&egrave;re ch&eacute;ri, le mamour
+d'Esn&eacute;. Plaise au Dieu
+tr&egrave;s-haut que vous voyagiez en bonne sant&eacute; et que vous
+arriviez de m&ecirc;me.
+Puissions-nous revoir Votre Excellence combl&eacute;e de toutes sortes
+de
+biens; pr&eacute;sentez nos salutations &agrave; nos honorables amis
+qui sont en votre
+compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu
+tr&egrave;s-haut vous
+conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc.</p>
+<p><br>
+</p>
+<p>Les lettres qu'on vient de lire &eacute;taient enferm&eacute;es dans
+une enveloppe
+avec l'adresse suivante:</p>
+<p>&laquo;Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au
+tr&eacute;sor des
+compagnons,
+notre ami ch&eacute;ri, le Fran&ccedil;ais fils de bey, le magnifique,
+qu'il vive
+longtemps au sein du bonheur.&raquo;</p>
+<br>
+<p>N&deg; 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR.</p>
+<p><small><br>
+</small>Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu
+tr&egrave;s-haut le conserve!</p>
+<p>Apr&egrave;s les salutations pr&eacute;cieuses et le grand
+d&eacute;sir de votre agr&eacute;able
+pr&eacute;sence, le motif de la pr&eacute;sente est que, dans ce
+moment, nous recevons
+votre ch&egrave;re lettre, et votre discours m'a r&eacute;joui, et je
+remercie le Ciel
+de votre sant&eacute;, dont je d&eacute;sire la continuation, et
+&agrave; laquelle je dois la
+lettre dont vous m'avez gratifi&eacute; pour le commandant
+d'Esn&eacute;, de laquelle
+nous vous sommes infiniment oblig&eacute;. Or, ma pr&eacute;sente
+servira: 1&deg; &agrave;
+m'informer de votre ch&egrave;re sant&eacute;; 2&deg; si vous
+d&eacute;sirez des nouvelles de la
+n&ocirc;tre, gr&acirc;ce au Ciel, nous sommes parfaitement bien
+portant, et nous en
+d&eacute;sirons autant et plus &agrave; vous, et nous ne serions jamais
+en &eacute;tat de
+vous manifester le grand chagrin que nous &eacute;prouv&acirc;mes de
+votre
+s&eacute;paration; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a
+s&eacute;par&eacute;s, il
+daigne nous r&eacute;unir de nouveau, car il est le
+tr&egrave;s-puissant, et alors, &agrave;
+notre heureux retour, s'il pla&icirc;t &agrave; Dieu, et
+poss&eacute;dant votre ch&egrave;re
+pr&eacute;sence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir.
+Cela et
+rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations &agrave; qui
+vous
+croirez de convenance.</p>
+<p>Votre ami,</p>
+<p>CHAMPOLLION.</p>
+<p>15 novembre 1828.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a>
+<h2>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h2>
+<br>
+<p><a href="#AVERTISSEMENT">AVERTISSEMENT
+</a><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; <a href="#MEMOIRE">M&eacute;moire sur le projet de
+voyage
+litt&eacute;raire en &Eacute;gypte</a>
+<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; <a href="#LETTRES">Lettres &eacute;crites pendant
+le voyage
+</a><br>
+</p>
+<p><br>
+<a href="#LETTRES">LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE.</a></p>
+<p><a href="#PREMIERE_LETTRE">LETTRE Ire. Alexandrie, 18 ao&ucirc;t
+1828
+</a><span style="margin-left: 2em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp; <a href="#DEUXIEME_LETTRE">II.
+Alexandrie</a></span><br>
+<a href="#TROISIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">III. Le
+Caire</span></a><br>
+<a href="#QUATRIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">IV. Sakkarah</span></a><br>
+<a href="#CINQUIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2.25em;">V.
+Pyramides de Giz&eacute;h</span></a><br>
+<a href="#SIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">VI.
+B&eacute;ni-Hassan et Monfalouth</span></a><br>
+<a href="#SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">VII.
+Th&egrave;bes</span></a><br>
+<a href="#HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">VIII.
+Philae</span></a><br>
+<a href="#NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">IX.
+Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829</span></a><br>
+<a href="#A_M._DACIER."><span style="margin-left: 3.5em;">Lettre
+&agrave; M. Dacier (m&ecirc;me
+date)</span></a><br>
+<a href="#DIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2.25em;">X.
+Ibsamboul</span></a><br>
+<a href="#ONZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XI.
+El-M&eacute;lissah</span></a><br>
+<a href="#DOUZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XII.
+Th&egrave;bes (Biban-el-Molouk)</span></a><br>
+<a href="#TREIZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XIII.
+Th&egrave;bes (Biban-el-Molouk)</span></a><br>
+<a href="#QUATORZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XIV.
+Th&egrave;bes
+(Rhamess&eacute;ion)</span></a><br>
+<a href="#QUINZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XV.
+Th&egrave;bes (El-Assassif)</span></a><br>
+<a href="#SEIZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XVI.
+Th&egrave;bes
+(Am&eacute;nophion)</span></a><br>
+<a href="#DIX-SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XVII.
+Th&egrave;bes (rive occidentale)</span></a><br>
+<a href="#DIX-HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XVIII.
+Th&egrave;bes
+(M&eacute;dinet-Habou)</span></a><br>
+<a href="#DIX-NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XIX.
+Th&egrave;bes (environs de
+M&eacute;dinet-Habou)</span></a><br>
+<a href="#VINGTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XX.
+Th&egrave;bes (Kourua)</span></a><br>
+<a href="#VINGT_ET_UNIEME_LETTRE">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; XXI. Sur le
+Nil (Karnac et Louqsor)
+</a><span style="margin-left: 1.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp; <a href="#VINGT-DEUXIEME_LETTRE">XXII.
+Le Caire</a></span><br>
+<a href="#VINGT-TROISIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XXIII.
+Alexandrie</span></a><br>
+<a href="#VINGT-QUATRIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXIV.
+Alexandrie, 20 et 28 novembre
+1829</span></a><br>
+<a href="#VINGT-CINQUIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XXV.
+Toulon</span></a><br>
+<a href="#VINGT-SIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXVI.
+Toulon, &agrave; M. le baron de
+La Bouillerie</span></a><br>
+<a href="#VINGT-SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XXVII.
+Toulon, &agrave; M. le
+vicomte de Larochefoucauld</span></a><br>
+<a href="#VINGT-HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1em;">XXVIII.
+Toulon, 14 janvier 1830</span></a><br>
+<a href="#VINGT-NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXIX.
+Aix</span></a><br>
+<a href="#TRENTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XXX.
+Toulouse</span></a><br>
+<a href="#TRENTE_ET_UNIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXXI.
+Bordeaux</span></a><br>
+<br>
+</p>
+<p>APPENDICE.</p>
+<p><a href="#APPENDICE">N&deg; I. M&eacute;moire sommaire sur
+l'histoire d'&Eacute;gypte</a>,
+r&eacute;dig&eacute; pour le vice-roi Mohammed-Ali<span
+ style="margin-left: 2em;"></span><br>
+<a href="#N_II">N&deg; II.
+M&eacute;moire relatif &agrave; la conservation des
+monuments de l'&Eacute;gypte et de la Nubie</a>, remis au vice-roi <span
+ style="margin-left: 2em;"></span><br>
+<a href="#N_III">N&deg; III.
+Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esn&eacute;</a></p>
+<br>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Table des mati&egrave;res
+<br>
+</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Table alphab&eacute;tique des noms de lieux</p>
+<p>FIN DE LA TABLE DE MATI&Egrave;RES.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TABLE_ALPHABETIQUE"></a>
+<h2>TABLE ALPHABETIQUE</h2>
+<h2>DES NOMS DE LIEUX</h2>
+<h3 style="text-align: left;">A</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Abaton (de Philae). <br>
+Afrique (c&ocirc;te blanche et basse). <br>
+Agrigente. <br>
+Aix. <br>
+Akhmin. <br>
+Alexandrie. <br>
+Amada. <br>
+Am&eacute;nophion. <br>
+Amone&icirc;. Voyez Ess&eacute;boua. <br>
+Antaeopolis. Voyez Qaou-el-K&eacute;bir. <br>
+Antino&eacute;. <br>
+Apollonopolis Magna. Voyez Edfou. <br>
+Apollonopolis Parva. Voyez Qous. <br>
+Arabique (cha&icirc;ne). <br>
+Aschmoun. <br>
+Aschmoun&eacute;in. <br>
+As-Souan. Voyez Sy&egrave;ne.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">B</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Bathn-el-Bakarah. <br>
+B&eacute;dr&eacute;ch&eacute;in. <br>
+B&eacute;gh&eacute;. <br>
+B&eacute;h&eacute;ni. <br>
+B&eacute;ni-Haasan. <br>
+Bet-Oualli. <br>
+Biban-el-Molouk. <br>
+Bordeaux. <br>
+Boulaq.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">C</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Caire. <span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Citadelle.</span><span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Palais du sultan Salabh-Eddin.</span><br>
+Carri&egrave;res entre Thorrah et Massarah. <br>
+Cataracte (2e), (1re).<span style="margin-left: 0.5em;"></span><br>
+Ch&eacute;reus. Voyez K&eacute;rioun. <br>
+Cit&eacute;-Valette. <br>
+Colonne de Pomp&eacute;e.<br>
+Contra-Lato. <br>
+Coptos. <br>
+Cosse&iuml;r. <br>
+Cumino (&icirc;le). <br>
+Cyr&eacute;na&iuml;que.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">D</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Dakk&eacute;h. <br>
+Dandour. <br>
+D&eacute;boud. <br>
+Dend&eacute;rah. <br>
+Derr, Derri. <br>
+Desouk. <br>
+Dj&eacute;bel-el-Asserat. <br>
+Dj&eacute;bel-el-Mokatteb. <br>
+Dj&eacute;bel-Mesm&egrave;s. <br>
+Dj&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">E</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Edfou. <br>
+&Eacute;gypte. Notice sommaire sur son histoire,<span
+ style="margin-left: 0.5em;"></span><span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Sur la conservation de ses monuments</span><br>
+El-Assassif. <br>
+El&eacute;phantine.<br>
+El&eacute;thya. Voyez El-Kab. <br>
+El-Kab <br>
+El-Magara <br>
+El-M&eacute;lissah <br>
+Embab&eacute;h <br>
+Ennent. Voyez Hermonthis. <br>
+Esn&eacute; <span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Temple au nord</span><br>
+Ethiopie <br>
+Ezb&eacute;ki&eacute;h (place d', au Caire)</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">F</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Faras. <br>
+Fouah.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">G</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Gh&eacute;bel-Add&egrave;h.<br>
+Ghirch&eacute;, Ghirch&eacute;-Hussan, Ghirf-Housse&iuml;n. <br>
+Girg&eacute;. <br>
+Girgenti. <br>
+Giz&eacute;h. <br>
+Gozzo (&icirc;les).</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">H</h3>
+<dl>
+ <dd><big>H&eacute;liopolis.<br>
+Hermonthis (Erment).</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left;">I</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Ibrim. <br>
+Ibsamboul.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">K</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Kalabsch&eacute;. <br>
+Kard&acirc;ssi ou Kortha. <br>
+Karnac. <br>
+Kefth. Voyez Coptos. <br>
+K&eacute;m&eacute;, nom de l'&Eacute;gypte. <br>
+K&eacute;rioun. <br>
+Korosko. <br>
+Kourna. <br>
+Kousch. Voyez &Eacute;thiopie.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">L</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Latopolis. Voyez Esn&eacute;. <br>
+Libyque (montagne). <br>
+Louqsor <span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ses ob&eacute;lisques. Voyez ce mot.</span><br>
+Lycopolis. Voyez Osionth. <br>
+Lyon.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">M</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Malte. <br>
+Manlak. Voyez Philae. <br>
+Manthom. <br>
+Marseille. <br>
+Maschakit. <br>
+Massarah. <br>
+M&eacute;dinet-Habou,<span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ses environs.</span><br>
+M&eacute;harraka. <br>
+Memnonium &agrave; Th&egrave;bes. <br>
+Memphis. <br>
+M&eacute;nephth&eacute;um. <br>
+Mini&eacute;h. <br>
+Mit-Rahin&eacute;h. <br>
+Mit-Salam&eacute;h. <br>
+Mokattam (mont). <br>
+Montpellier.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">N</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Nader. <br>
+N&eacute;cropole &eacute;gyptienne de Sa&iuml;s. <br>
+N&icirc;mes. <br>
+Nipha&iuml;at, les Libyens. <br>
+Nubie.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">O</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Ob&eacute;lisques de Louqsor <span
+ style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; De Cl&eacute;op&acirc;tre</span><br>
+Ombos. <br>
+Oph (du midi), partie m&eacute;ridionale de Th&egrave;bes,<span
+ style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oph (les).</span><br>
+Osimandyas (tombeau d') &agrave; Th&egrave;bes. <br>
+Osiouth. <br>
+Ouadi-Ess&eacute;bou&acirc; (vall&eacute;e des lions). <br>
+Ouadi-Halfa.<br>
+Ouest (vall&eacute;e de l') &agrave; Th&egrave;bes.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">P</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Pallades, pallacides, leur tombeau. <br>
+Panopolis. Voyez Akhmin. <br>
+Philae.<br>
+Phthae&iuml; ou Typtah. Voyez Ghirch&eacute;. <br>
+Primis. Voyez Ibrim. <br>
+Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh. <br>
+Ptol&eacute;ma&iuml;s.<br>
+Pyramides.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">Q</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Qaou-el-K&eacute;bir.<br>
+Qartas.<br>
+Qous.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">R</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Ras&acirc;t (cap).<br>
+Rhamess&eacute;ion &agrave; Th&egrave;bes.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">S</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Sabouth-el-Kadim.<br>
+Sa&iuml;s ou Ssa-el-Hagar.<br>
+Sakkarah.<br>
+Saouad&eacute;h.<br>
+Saouadji.<br>
+Saouaf&eacute;.<br>
+Schabour.<br>
+Schoraf&eacute;h.<br>
+Senna&acirc;r.<br>
+Serr&eacute;. Gharbi-Serr&eacute;.<br>
+Silsilis. Voyez Dj&eacute;bel-Sels&eacute;l&eacute;h. <br>
+Siouph. Voyez Saouaf&eacute;. <br>
+Snem. Voyez B&eacute;gh&eacute;. <br>
+Souan, Osouan. Voyez Sy&egrave;ne. <br>
+Sowan-Kah. Voyez El&eacute;thya. <br>
+Speos-Artemidos.<br>
+Sp&eacute;os d'Ibrim.<br>
+Ssa-el-Hagar. Voyez Sa&iuml;s. <br>
+Sy&egrave;ne.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">T</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Taffah.<br>
+Talmis. Voyez Kalabschi. <br>
+T&acirc;oud.<br>
+Taphis. Voyez Taffah. <br>
+Taposiris (tour des Arabes).<br>
+T&eacute;bot. Voyez D&eacute;boud. <br>
+Tharran&eacute;h.<br>
+Th&egrave;bes, <span style="margin-left: 0.5em;"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Voyez Louqsor,</span><span
+ style="margin-left: 0.5em;">Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk,</span><span
+ style="margin-left: 0.5em;">Rhamess&eacute;ion, Memnonium,</span><span
+ style="margin-left: 0.5em;">Osimandyas (tombeau d'),
+M&eacute;dinet-Habou,</span><br>
+ <span style="margin-left: 0.5em;">&nbsp;&nbsp;&nbsp; El-Assassif,
+Pallades,</span><span style="margin-left: 0.5em;">Am&eacute;nophion,
+Manthom,
+Menephtheum.</span><br>
+Thorrah.<br>
+Thouloum (mosqu&eacute;e de).<br>
+Toulon.<br>
+Toulouse.<br>
+Tuphium. Voyez T&acirc;oud. <br>
+Tyri. Voyez Derri.</big></dd>
+</dl>
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">V</h3>
+<dl>
+ <dd><big>Vall&eacute;e des Lions. Voyez Ouadi-Ess&eacute;bouah.</big></dd>
+ <dd style="text-align: left;">
+ <h3><br>
+ </h3>
+ </dd>
+</dl>
+<div style="text-align: left;">
+<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">Z</h3>
+</div>
+<dl>
+ <dd><big>Zaouyet-el-Ma&iuml;&eacute;tin</big></dd>
+</dl>
+<dl>
+ <dd style="text-align: left;"><br>
+ </dd>
+ <dd style="text-align: left;"><br>
+ </dd>
+</dl>
+<p>FIN DE LA TABLE ALPHAB&Eacute;TIQUE<br>
+<br>
+</p>
+<span style="margin-left: 0.25em;"></span><br>
+<big>NOTES:
+<br>
+<br>
+<a name="Note_1"></a><a href="#retour_texte_note_1">[1]</a> Timsah
+existait encore il y a peu de temps et
+montrait avec orgueil
+le certificat que Champollion le jeune lui avait donn&eacute;.<br>
+&nbsp;<br>
+<a name="Note_2"></a><a href="#retour_texte_note_2">[2]</a> Un de ces
+deux ob&eacute;lisques a
+&eacute;t&eacute; apport&eacute;
+&agrave; Paris et dress&eacute; sur la place de la Concorde.<br>
+<br>
+<a name="Note_3"></a><a href="#retour_texte_note_3">[3]</a> A
+B&eacute;m-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau
+du nomm&eacute;
+Rote&iuml; (c'est l'hypog&eacute;e compos&eacute; d'une seule chambre
+rectangulaire, orn&eacute;e dans le fond de deux rang&eacute;es de
+trois
+colonnes, et dont la porte regarde &agrave; l'ouest et la vall&eacute;e
+de l'&Eacute;gypte), on remarque sur la paroi m&eacute;ridionale un
+enfoncement r&eacute;guli&egrave;rement taill&eacute; comme pour une
+armoire, et c'est dans l'&eacute;paisseur de cet enfoncement que j'ai
+trouv&eacute; &eacute;crite au charbon, et presque effac&eacute;e,
+cette
+inscription bien simple: 1800. 3e R&Eacute;GIMENT DE DRAGONS. Je me
+suis
+fait un devoir de repasser pieusement ces traits &agrave; l'encre noire
+avec un pinceau, en ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F.
+Champollion <i>restituit</i>).<br>
+&nbsp;<br>
+<a name="Note_4"></a><a href="#retour_texte_note_4">[4]</a>
+L'&eacute;v&egrave;nement a prouv&eacute;
+combien les
+pr&eacute;visions de Champollion le jeune &eacute;taient justes.</big>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie
+en 1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Franois Champollion]
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE ***
+
+***** This file should be named 10764-h.htm or 10764-h.zip *****
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+works. See paragraph 1.E below.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
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+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+An alternative method of locating eBooks:
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@@ -0,0 +1,10321 @@
+The Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en
+1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Francois Champollion]
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en 1828 et 1829
+
+Author: Champollion le Jeune [Jean-Francois Champollion]
+
+Release Date: January 21, 2004 [EBook #10764]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE ***
+
+
+
+
+Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LETTRES
+
+ECRITES
+
+D'EGYPTE ET DE NUBIE
+
+EN 1828 ET 1829
+
+PAR
+
+CHAMPOLLION LE JEUNE
+
+NOUVELLE EDITION
+
+1868
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle edition au public ont
+ete ecrites par mon pere, Champollion le jeune, pendant le cours du
+voyage qu'il fit en Egypte et en Nubie, dans les annees 1828 et 1829.
+Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est
+encore, au dire des personnes competentes, le meilleur et le plus sur
+guide pour bien connaitre les monuments et l'ancienne civilisation de la
+vallee du Nil. Elles furent successivement adressees a son frere et
+inserees en partie dans le _Moniteur universel_, pendant que mon pere,
+poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archeologiques qu'on
+admire au musee egyptien du Louvre, dont il fut le fondateur, et
+recueillait les documents precieux qu'il n'eut pas le temps de mettre en
+lumiere, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut enleve a la science
+et au glorieux avenir qui lui etait reserve.
+
+En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au
+departement des manuscrits de la Bibliotheque royale, publia, chez
+Firmin Didot, une edition de ces lettres dont il possedait les
+originaux. C'est cette edition, epuisee depuis longtemps deja, que je
+reproduis dans le present volume.
+
+Les savants qui ont marche dans la voie de Champollion le jeune m'ont
+atteste que, malgre les progres obtenus depuis trente ans dans la
+science qu'il a fondee, ces lettres etaient encore d'une utilite
+serieuse et d'un grand interet; c'est cette conviction, unie a un vif
+sentiment de respect pour la memoire de mon pere, qui m'a engagee a
+faire cette nouvelle edition.
+
+Z. CHERONNET-CHAMPOLLION.
+
+Paris, le 15 septembre 1867.
+
+
+
+
+MEMOIRE
+
+SUR
+
+UN PROJET DE VOYAGE LITTERAIRE
+
+EN EGYPTE
+
+PRESENTE AU ROI EN 1827
+
+
+PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE
+
+
+On peut considerer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de nos
+connaissances reelles sur l'ancienne Egypte, que les recherches des
+savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de resultats complets,
+de documents certains qu'a l'egard du seul systeme d'_architecture_
+suivi, pendant une si longue serie de siecles, dans ce pays ou les arts
+ont commence; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront
+irrevocablement nos idees a cet egard ne sont point encore publies, et
+qu'il reste, de plus, a reconnaitre les regles qui determinaient le
+choix des ornements et des decorations, selon la destination donnee a
+chaque genre d'edifice. Ce point important pour la science ne peut etre
+eclairci que sur les lieux et par des personnes versees dans la
+connaissance des symboles et du culte egyptiens, car les plus simples
+ornements de cette architecture sont des emblemes parlants; et telle
+frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition
+calculee pour l'oeil seulement, renferme un precepte, une date, ou un
+fait historique.
+
+Les doctrines le plus generalement adoptees sur _l'art egyptien_, et sur
+le degre d'avancement auquel ce peuple etait reellement parvenu, soit en
+sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les nouvelles
+decouvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; mais ces
+doctrines ne peuvent etre ramenees au vrai et assises sur des fondements
+solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands edifices
+publics de Thebes et des autres capitales de l'Egypte. C'est aussi
+l'unique moyen de decider clairement l'importante question que des
+esprits diversement prevenus agitent encore si vivement, celle de la
+transmission des arts de l'Egypte a la Grece.
+
+Nos connaissances sur _la religion_ et le culte des Egyptiens ne
+s'etendent encore que sur les parties purement materielles; les
+monuments de petites proportions nous font bien connaitre les noms et
+les attributs des divinites principales; mais comme ces memes monuments
+proviennent tous des catacombes et des sepultures, nous n'avons de
+renseignements detailles que pour les personnages mystiques protecteurs
+des morts, et presidant aux divers etats de l'ame apres sa separation du
+corps. La religion des hautes classes, qui differait de celle des
+tombeaux, n'est retracee que dans les sanctuaires des temples et les
+chapelles des palais: sur ces edifices couverts interieurement et
+exterieurement de bas-reliefs colories, charges de legendes
+innombrables, relatives a chaque personnage mythologique dont ils
+retracent l'image, les divinites egyptiennes de tous les ordres,
+hierarchiquement figurees et mises en rapport, sont accompagnees de leur
+genealogie et de tous leurs titres, de maniere a faire completement
+connaitre leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions
+que chacune d'elles etait censee remplir dans le systeme theologique
+egyptien. Il reste donc encore a reconnaitre sur les constructions de
+l'Egypte, la partie la plus relevee et la plus importante de la
+mythologie egyptienne.
+
+Toutes les branches si variees des _arts_, et tous les procedes de
+l'_industrie egyptienne_ sont encore loin de nous etre connus. On a bien
+recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives a un certain
+nombre de metiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie,
+la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du
+charron, du forgeron, du cordonnier, de l'emailleur, etc., etc., etc.;
+mais les voyageurs qui ont dessine ces tableaux ont, pour la plupart,
+neglige les legendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d'eux
+n'etait en etat de lire, sur les monuments ou ces tableaux ont ete
+copies, les dates precises de l'epoque ou ces divers arts furent
+pratiques. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment
+d'origine egyptienne, propres a l'Egypte, ou s'ils ont ete introduits
+par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et
+les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore
+ici une question tres-importante a eclaircir pour l'histoire de
+l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et
+d'un interet bien plus releve.
+
+"Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques et
+ethnographiques, des scenes domestiques qui peignent les moeurs de la
+nation et celles des souverains, etc., _il demande precisement les
+objets qui sont le moins eclaircis._" Ainsi s'exprimait, il y a douze
+ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingues de l'Allemagne; et
+tout ce qu'on a publie depuis, loin de remplir cette importante lacune,
+n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent
+seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de series immenses
+de bas-reliefs, que les grands edifices de l'Egypte offrent encore,
+sculptee dans tous ses details, l'histoire entiere de ses plus grands
+souverains, et que des compositions d'une immense etendue y retracent
+les epoques les plus glorieuses de l'histoire des Egyptiens; car ce
+peuple a voulu qu'on put lire sur les murs des palais l'histoire de ses
+plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait ose sculpter
+sur la pierre de si grands objets et de si vastes details.
+
+L'Europe savante connait l'existence de cet amas de richesses
+historiques: son ardent desir serait d'en etre mise en possession. Elle
+a juge que nos progres dans les etudes egyptiennes demandent qu'un
+gouvernement eclaire se hate d'envoyer enfin en Egypte des personnes
+devouees a la science et convenablement preparees, pour recueillir, tant
+qu'ils subsistent encore, les innombrables et precieux documents que la
+magnificence egyptienne inscrivit jadis sur les edifices dont les masses
+imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que
+la barbarie, toujours croissante, detruit systematiquement ces
+respectables temoins d'une antique civilisation, hate de tous ses voeux
+le moment ou des copies fideles de ces inscriptions et de ces
+bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude
+les plus anciennes pages des annales du monde, en perpetuant ainsi les
+temoignages si nombreux et si authentiques traces sur tant de monuments
+dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage litteraire en Egypte
+est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre.
+Mais ce n'est point a l'histoire seule de l'Egypte que le voyage propose
+dans ce Memoire doit fournir des lumieres qu'on chercherait vainement
+autre part que dans les palais de Thebes: c'est la qu'existent
+egalement, et nous en avons la certitude, des notions aussi desirables
+qu'inesperees, sur tous les peuples qui, des les premiers temps de la
+civilisation humaine, jouaient un role important en Afrique et dans
+l'Asie occidentale. Les principales expeditions des Pharaons contre les
+nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec
+l'Egypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptees sur les monuments
+eriges par les triomphateurs: on y lit les noms de ces peuples, le
+nombre des soldats, les noms des villes assiegees et prises, les noms
+des fleuves traverses, ceux des pays soumis, la quotite des tributs
+imposes aux peuples vaincus; et les noms des objets precieux enleves a
+l'ennemi sont ecrits sur des tableaux qui representent ces trophees de
+la victoire. Ces bas-reliefs, entremeles de longues inscriptions
+explicatives, sont d'autant plus utiles a connaitre que les artistes
+egyptiens ont rendu avec une admirable fidelite la physionomie, le
+costume et toutes les habitudes des peuples etrangers qu'ils ont eu a
+combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'etude directe de
+cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, a
+des epoques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le pouvoir des
+Pharaons en rivalisant avec l'Egypte, pour lui disputer l'empire de cet
+ancien monde que nous n'apercevons encore qu'a travers mille
+incertitudes, mais dont la realite, deja demontree, n'en est pas moins
+surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scenes a
+des epoques beaucoup plus rapprochees de nous que ne le voulait un
+esprit de systeme plus hardi que raisonne.
+
+On ne saurait fixer l'importance des decouvertes historiques que peut
+amener une etude approfondie des bas-reliefs qui decorent les edifices
+antiques de l'Egypte, et surtout ceux de Thebes, sa vieille capitale. Ce
+pays s'est en effet trouve en relation directe avec tous les grands
+peuples connus de l'antiquite: si ses venerables monuments nous montrent
+une foule de peuples a demi sauvages du continent africain, vaincus et
+deposant aux pieds des Pharaons l'or, les matieres precieuses, les
+oiseaux rares et les animaux curieux de l'interieur d'un pays encore si
+peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes
+des Egyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations
+asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-etre),
+nations qui combattent avec des armes egales et des moyens tout aussi
+avances que ceux des Egyptiens, leurs rivaux. Nous savons, a n'en point
+douter, que les temples et les palais de l'Egypte offrent les images et
+des inscriptions contemporaines des rois ethiopiens qui ont conquis
+l'Egypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont
+momentanement interrompu la longue et brillante succession. On y
+recueillera les annales des rois egyptiens les plus renommes, tels que
+les Osimandyas, Amosis, les Rhamses, les Thouthmosis; ailleurs celles
+des Pharaons Sesonchis, Osorchon, Sevechus, Tharaca, Apries et Nechao,
+que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie a
+la tete d'armees innombrables. On reunira les copies du peu de monuments
+eleves sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxes; on
+notera les lieux ou se lisent encore le grand nom d'Alexandre, celui de
+son frere, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui
+releva l'Egypte foulee par le gouvernement militaire des Perses. On
+eclaircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des inscriptions
+monumentales se terminera en recueillant, sur les memes edifices qui ont
+precede tant d'empires, leur ont survecu, et qui ont vu passer tant de
+gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernee par les
+empereurs. Ainsi les monuments de l'Egypte conservent des inscriptions
+qui se lient a l'histoire ancienne tout entiere, et en recelent une
+grande partie que les ecrivains ne nous ont point conservee: c'est
+donner une idee de l'immense moisson de faits et des documents qu'un
+gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux etudes
+solides, en ordonnant l'execution d'un voyage auquel sont directement
+interesses les progres de toutes les sciences historiques. Ajoutons
+enfin que ce voyage, ou l'on pourra etudier et comparer entre elles le
+nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de
+l'Egypte, avancerait avec une merveilleuse rapidite nos connaissances
+sur l'ecriture hieroglyphique, et qu'il fournira, sans aucun doute a cet
+egard, des lumieres qu'on ne pourrait peut-etre point obtenir d'une
+etude de plusieurs siecles faite en Europe sur les seuls monuments
+egyptiens que le hasard y ferait transporter a l'avenir. Sous ce point
+de vue seul, les resultats du voyage projete seraient inappreciables.
+
+Les travaux des Francais qui firent partie de l'expedition d'Egypte
+n'ont fait que preparer l'Europe savante a de tels resultats, en lui
+montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments
+historiques, tout ce qu'elle doit desirer encore, et tout ce qu'on peut
+attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments seront
+l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits
+et jeter tant de lumieres sur l'obscurite des temps antiques, etaient
+impossibles alors. On n'avait, en effet, a la fin du siecle dernier et
+dans les premieres annees du siecle present, aucune donnee positive sur
+le systeme des ecritures egyptiennes; aussi les membres de la Commission
+d'Egypte, et la plupart des voyageurs qui ont marche sur leurs traces,
+persuades peut-etre qu'on n'arriverait jamais a l'intelligence des
+signes hieroglyphiques, ont-ils attache moins d'interet a copier avec
+exactitude les longues inscriptions en caracteres sacres qui
+accompagnent les figures mises en scene dans les bas-reliefs
+historiques; il les ont presque toujours negligees, et souvent meme, en
+copiant quelques scenes de ces bas-reliefs, on s'est contente de marquer
+seulement la place occupee par ces legendes. C'etait cependant, sinon
+pour cette epoque, du moins pour l'avenir, la partie la plus
+interessante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de
+reconnaissance a ces voyageurs pour nous avoir appris, a n'en pouvoir
+douter, qu'il ne depend plus que de notre volonte de recueillir, par
+exemple, dans le palais de Karnac a Thebes, l'histoire des conquetes de
+plusieurs rois, et probablement aussi celle de la delivrance de l'Egypte
+du joug des Pasteurs ou Hykschos, evenement auquel se rattachent la
+venue et la captivite des Hebreux; dans les sculptures de Kalabsche, le
+tableau des conquetes de Rhamses II a l'interieur de l'Afrique; dans les
+galeries du palais de Medinet-Abou, les expeditions de Rhamses-Meiamoun
+contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des hauts
+faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Amenophis II; dans le palais de
+Kourna, ceux de Mandouei et Ousirei, etc.; enfin, dans les palais de
+Louqsor, les edifices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, les
+details les plus circonstancies sur les conquetes du grand Sesostris,
+tant en Asie qu'en Afrique.
+
+De nos jours, des dessins de la totalite de ces grandes scenes
+historiques, qui s'eclairent les unes par les autres, et surtout des
+copies exactes des inscriptions hieroglyphiques qu'on y a melees en si
+grand nombre, acquerraient un prix infini et realiseraient, sinon en
+totalite, du moins en tres-grande partie, les hautes esperances qu'y
+rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le
+mecanisme de l'ecriture hieroglyphique sont assez avancees, et l'on a
+reconnu le sens d'un nombre de caracteres assez considerable, pour
+retirer sur-le-champ, avec une certitude entiere, les faits principaux
+et les plus precieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces
+inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin,
+avec les connaissances nouvellement acquises sur les ecritures de
+l'ancienne Egypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre
+classique, par un petit nombre de personnes bien preparees, produira
+incontestablement des resultats scientifiques tels qu'on eut en vain ose
+les esperer dans le temps meme que l'Egypte, au pouvoir d'une armee
+francaise, etait livree aux recherches d'une foule de savants qui ont
+beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathematiques,
+mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour
+exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que
+la fortune des armes livrait a leur examen. La France guerriere a fait
+connaitre a fond l'Egypte moderne, sa constitution physique, ses
+productions naturelles, et les differents genres de monuments qui la
+couvrent: c'est aussi a la France, jouissant de la faveur de la paix, si
+propice au progres des sciences et de la civilisation nouvelle, a
+recueillir les souvenirs graves sur ces monuments temoins d'une
+civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une
+terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour eclairer l'Europe
+encore a demi sauvage lorsque l'Egypte etait deja dechue de sa premiere
+splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques
+origines.
+
+Apres cet expose sommaire des motifs generaux du voyage, il reste a
+indiquer l'ordre detaille des travaux que doivent executer les personnes
+chargees de cette entreprise litteraire.
+
+1 deg. Visiter un a un tous les monuments antiques de style egyptien, en
+faire dessiner _l'ensemble_, et lever _le plan_ du petit nombre de ceux
+que les voyageurs ont negliges ou n'ont point suffisamment etudies.
+
+2 deg. Rechercher sur chaque _temple_ les inscriptions dedicatoires donnant
+l'epoque precise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours
+l'epoque ou ont ete executees les differentes parties de la decoration.
+C'est, en d'autres termes, recueillir les elements positifs de
+l'histoire et de la chronologie de l'art en Egypte.
+
+3 deg. Copier avec soin, dans tous leurs details et avec leurs couleurs
+propres, les images des differentes _divinites_ auxquelles chaque temple
+etait dedie. Recueillir les inscriptions religieuses relatives a ces
+divinites, et tous les titres divers qui leur sont donnes.
+
+4 deg. Copier surtout les tableaux mythologiques ou plusieurs divinites sont
+mises en scene.
+
+5 deg. Dessiner les bas-reliefs representant les diverses ceremonies
+religieuses, et tous les instruments de culte.
+
+Ces divers travaux auront pour resultat de faire connaitre a fond
+l'ensemble du culte egyptien, source de toutes les religions paiennes de
+l'Occident, et serviront a demontrer les nombreux emprunts que la
+religion des Grecs fit a celle de l'Egypte. On terminera ainsi les
+dissidences qui partagent les savants sur une matiere mise en discussion
+avant de posseder les elements indispensables pour en eclaircir les
+difficultes.
+
+6 deg. Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures
+representant les divers souverains de l'Egypte, et avec tous les details
+de costume, afin de former ainsi l'_iconographie_ des rois et des
+reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'epoque la plus ancienne,
+offrant le _portrait_ des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants.
+
+7 deg. Rechercher dans les palais de Thebes, d'Ahydos, de Sohleb, et dans
+tous les genres d'edifices, tous les _bas-reliefs historiques_; les
+dessiner avec soin, figures et legendes, et copier les longues
+inscriptions historiques qui les suivent ou les separent.
+
+8 deg. Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se
+rapporte a la vie publique et privee des Pharaons.
+
+9 deg. Dessiner dans les catacombes de Thebes ou des autres villes
+egyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives a la _vie civile_
+des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts,
+les metiers et la vie interieure des Egyptiens; faire le recueil des
+costumes des diverses castes, etc.
+
+10 deg. Copier les inscriptions votives, gravees sur la plate-forme des
+temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les
+fois que ces inscriptions porteront _une date_ clairement exprimee.
+
+11 deg. Recueillir toutes les _legendes royales_, sculptees sur les
+edifices, avec leurs diverses variantes, et preciser le lieu ou elles se
+lisent, pour determiner ainsi l'anciennete relative de chaque portion
+d'un meme edifice, et l'etat soit progressif, soit retrograde de l'art.
+
+12 deg. Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et
+tableaux _astronomiques_, prendre les dates exprimees soit sur ces memes
+sculptures, soit dans leur voisinage, pour demontrer sans replique
+l'epoque assez recente de ces compositions, que l'esprit de systeme
+s'obstine encore, malgre des demonstrations palpables, a considerer
+comme remontant a des siecles fort anterieurs aux temps veritablement
+historiques. On fixera egalement ainsi l'opinion encore incertaine des
+savants a l'egard du point reel d'avancement auquel les Egyptiens
+avaient porte la science de l'astronomie.
+
+13 deg. On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les _caracteres
+hieroglyphiques_ de formes differentes, en notant les couleurs de chacun
+d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu'il
+sera possible de tous les caracteres employes dans l'ecriture sacree des
+Egyptiens.
+
+14 deg. On dessinera toutes les _inscriptions_ qui peuvent conduire soit a
+confirmer, soit a etendre nos connaissances, relativement a la langue et
+aux diverses ecritures de l'ancienne Egypte.
+
+15 deg. Il est du plus pressant interet pour les etudes historiques et
+philologiques de chercher dans les ruines de l'Egypte des _decrets
+bilingues_, semblables a celui que porte la pierre de Rosette. Ces
+steles existaient en tres-grand nombre dans les temples egyptiens des
+trois ordres. Des fouilles seront donc dirigees dans l'enceinte de ces
+temples, pour decouvrir de tels monuments, par le secours desquels le
+dechiffrement des textes hieroglyphiques ferait un pas immense.
+
+16 deg. Le directeur du voyage ferait aussi executer des _fouilles_ sur les
+points ou il serait possible de rencontrer des monuments historiques de
+divers genres: ceux des objets trouves et qui meriteraient quelque
+attention seraient emportes pour etre places au _Musee royal du Louvre_,
+si ces objets etaient d'ancien style egyptien, et au _Cabinet des
+antiques de la Bibliotheque royale_, si ces objets etaient des medailles
+et des pierres gravees, ou autres monuments de style grec ou romain. Les
+_statues grecques ou romaines_ appartiendraient aussi au Musee des
+antiques du Louvre.
+
+17 deg. On pourrait faire egalement, a Thebes et dans toutes les autres
+parties de l'Egypte, des achats d'objets interessants pour les
+_collections_ royales; on pourrait completer ainsi avec avantage les
+diverses series de monuments antiques qui existent dans ces
+etablissements.
+
+18 deg. On desire depuis longtemps que des personnes instruites dans les
+langues orientales visitent les couvents de la vallee des lacs de Natron
+et de la Haute-Egypte, et examinent les livres coptes ou autres que
+renferment les _bibliotheques des moines chretiens_, lesquelles peuvent
+contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait etre faite avec
+soin pendant le voyage, et il serait facile peut-etre d'acquerir des
+manuscrits interessants a peu de frais.
+
+19 deg. Quelques voyageurs en Egypte ont parle d'inscriptions en _caracteres
+inconnus_, tracees ou gravees sur quelques monuments; on s'attacherait a
+les recueillir, precisement parce qu'elles sont considerees comme
+inconnues. Il en serait de meme des _manuscrits_ ou _inscriptions en
+phenicien_, dont il n'existe encore qu'un tres-petit nombre en Europe,
+ainsi que des inscriptions en caracteres persepolitains ou
+_cuneiformes_, dont l'alphabet n'est pas encore entierement connu,
+quoique les monuments ou ils sont employes ne soient pas tres-rares. La
+decouverte des hieroglyphes phonetiques a concouru a accroitre cet
+alphabet au moyen d'une courte inscription en caracteres cuneiformes et
+en caracteres egyptiens. On peut en trouver d'autres, qui seraient
+soigneusement copiees.
+
+20 deg. Il manque a la Bibliotheque du Roi quelques-uns des plus utiles
+ouvrages de la _litterature arabe_. On aurait peut-etre l'occasion de
+les acquerir a un prix convenable.
+
+Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en Egypte.
+
+Pour l'executer, M. Champollion n'attend plus que les ordres du Roi.
+
+
+
+
+LETTRES
+
+ECRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE
+
+Lyon, le 18 juillet 1828.
+
+Me voici arrive a Lyon en tres-bonne sante. J'ai trouve notre ami M.
+Artaud pret a me recevoir, et je me suis etabli dans son musee.
+
+J'ai trouve dans celui de la ville, entre autres morceaux curieux, une
+statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, representant le dieu Nil,
+morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon _Pantheon_:
+c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir
+rencontree.
+
+M. Artaud a ecrit aujourd'hui a M. Sallier d'Aix, pour l'informer de mon
+prochain passage par cette ville. Je m'attends donc a faire une bonne
+recolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux jours
+s'il le faut.
+
+Toulon, 25 juillet 1828.
+
+Je suis arrive ici hier au soir en parfaite sante et apres un voyage
+moins penible que la saison d'ete et le ciel de Provence ne pouvaient le
+faire supposer. Partis d'Aix a trois heures du matin, nous etions a
+Toulon sur les six heures du soir; je me suis a peine apercu de la
+chaleur pendant la route, grace aux fourrures en laine dont je suis
+couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: _Qui pare le
+froid pare le chaud_, doit etre emane comme tant d'autres de la sagesse
+des nations.
+
+Il m'a ete impossible d'ecrire d'Aix comme j'en avais le projet: le
+cabinet de M. Sallier m'a occupe pendant les deux jours que j'ai passes
+dans cette vieille ville. J'y ai trouve quelques pieces importantes que
+j'ai copiees ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que
+M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus egyptiens non
+funeraires, dans lequel j'ai trouve: 1 deg. un long papyrus en fort mauvais
+etat, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en
+belle ecriture hieratique; 2 deg. deux rouleaux contenant des especes d'odes
+ou litanies a la louange d'un Pharaon; 3 deg. un rouleau dont les premieres
+pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de
+Rhamses-Sesostris en style biblique, c'est-a-dire sous la forme d'une
+ode dialoguee, entre les dieux et le roi.
+
+Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps
+que j'ai donne a son examen m'a convaincu que c'est un vrai tresor
+historique. J'en ai tire les noms d'une quinzaine de nations vaincues,
+parmi lesquelles sont specialement nommes les Ioniens, _Iouni, Iavani_,
+et les Lyciens, _Louka_, ou _Louki_; plus les Ethiopiens, les Arabes,
+etc. Il est parle de leurs chefs emmenes en captivite, et des
+impositions que ces pays ont supportees. Ce manuscrit a pleinement
+justifie mon idee sur le groupe qui qualifie les noms de pays etrangers,
+et ceux de personnages en langues etrangeres. J'ai releve avec soin tous
+ces noms de peuples vaincus, qui, etant parfaitement lisibles et en
+ecriture hieratique, me serviront a reconnaitre ces memes noms en
+hieroglyphes sur les monuments de Thebes, et a les restituer, s'ils sont
+effaces en partie.
+
+Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hieratique porte sa date a
+la derniere page. Il a ete ecrit (dit le texte) _l'an IX, au mois de
+Paoni_, du regne de Rhamses le Grand. Je me propose d'etudier a fond ce
+papyrus, a mon retour d'Egypte.
+
+M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois
+pierres qui portent les fragments du decret romain relatif au prix des
+denrees et marchandises; je l'aurais faite moi-meme, mais,
+malheureusement, on a rempli en platre durci les lettres du texte: on
+les fera laver et nettoyer.
+
+Toulon, le 29 juillet.
+
+J'ai recu la premiere lettre de Paris, attendue deja avec impatience. Ma
+serie de numeros ne commencera qu'apres l'embarquement, et ma premiere
+sera datee des domaines de Neptune, car j'espere que nous rencontrerons
+en route quelque batiment revenant en Europe, et qu'il sera possible de
+le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes
+seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que
+dans deux mois au plus tot, les departs d'Alexandrie pour France etant
+extremement rares. Notre corvette, destinee a convoyer les batiments
+marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non
+qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le
+commerce avec l'Egypte est dans un etat complet de torpeur; l'Egypte
+elle-meme n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, que nos
+relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir,
+du reste, des nouvelles positives sur notre position a l'egard de
+l'Egypte, car je recois a l'instant un rendez-vous au lazaret, de la
+part de M. Leon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en trente-trois jours.
+Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou esperer; le ton de sa
+lettre est d'ailleurs tres-rassurant, et je n'en augure que de bonnes
+nouvelles.
+
+Nos Parisiens sont arrives ce matin; et nos Toscans le soir, apres un
+voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde a
+traverser le cordon sanitaire etabli a la frontiere du Piemont par le
+roi de Sardaigne, qui, trompe par les exagerations d'un capitaine
+marchand de Marseille, debarque a Genes, s'est imagine que la peste
+ravageait la Provence; les regiments ont marche pour occuper tous les
+debouches des Alpes, et les lettres et journaux venant de France sont
+taillades et passes au vinaigre. Il est connu en Italie que nous mourons
+ici et a Marseille par centaines: tandis que le temps est superbe, grace
+a une brise d'ouest qui rafraichit l'air et nous jettera en pleine mer
+en moins d'une heure.
+
+La mer promet d'etre excellente. J'ai deja essaye mon estomac, et je le
+crois assez bien amarine, ayant couru la rade en barque par une mer
+assez grosse.
+
+
+30 juillet.
+
+Il m'a ete impossible de voir M. de Laborde; la brise etait trop forte
+pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite
+embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain a une
+heure: mais a cette heure-la, je serai deja loin de Toulon, puisque
+notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros
+effets sont a bord, et nous sommes prets a dire adieu a la terre ferme.
+On me fait esperer de toucher en Sicile. J'ai demande a l'amiral qu'il
+permit au commandant de nous debarquer quelques heures a Agrigente; cela
+est accorde. C'est a la mer a nous le permettre maintenant. Si elle est
+bonne, j'ecrirai a l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de
+Jupiter.
+
+Adieu; soyez sans inquietude, les dieux de l'Egypte veillent sur nous.
+
+
+En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 aout 1828.
+
+Je vais essayer d'ecrire malgre le mouvement du vaisseau, qui, pousse
+par un vent a souhait, marche assez rapidement vers la cote occidentale
+de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence.
+Jusqu'ici la traversee a ete des plus heureuses, et le plus difficile
+est fait: mon estomac a subi toutes ses epreuves, et je me trouve
+parfaitement bien maintenant. Le repos force dont on jouit sur le
+batiment, et l'impossibilite de s'y occuper avec quelque suite, ont
+tourne au profit de ma sante, et je me porte a merveille.
+
+Je ne parlerai point des deux jours passes, n'ayant eu sous les yeux que
+le ciel et la mer. Le tableau, quoique varie par quelques evolutions de
+marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, presenterait trop
+d'uniformite. La seche desolation des cotes de Sardaigne, pays bien
+digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de bien
+interessant.
+
+Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de debarquer au milieu des
+temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour
+demain au soir, si Eole et Neptune veulent bien nous octroyer cette
+douceur.
+
+Du 4.
+
+Nous ayons tourne, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et
+couru la cote meridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous
+ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on apercoit l'ile
+de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme
+malencontreux nous empeche d'avancer.
+
+
+Du 5.
+
+Apres une nuit passee a louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin,
+a deux ou trois lieues de nous. Le vent s'etant enfin leve, le vaisseau
+a passe devant les iles de Favignana et Levanzo; nous avions en
+perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont
+Eryx si vante dans l'Eneide. L'apres-midi, nous avons passe devant
+Marsalla et salue devotement ses excellents vignobles: il s'est mele a
+mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a depasse cette ville
+qui fut la vieille Lilybee, le principal etablissement carthaginois en
+Sicile. Cette cote meridionale est d'une beaute parfaite.
+
+
+Du 6.
+
+Je n'ai pu saluer les ruines de Selinonte, nous les avons rasees de
+nuit. La cote est ici un peu plus seche, quoique pittoresque, et d'un
+ton africain a faire plaisir. On a jete l'ancre dans la rade
+d'Agrigente; la sont une foule de monuments grecs que nous desirons
+visiter et etudier. Mais il est probablement decide que nous aurons le
+deboire d'etre venus a quatre cents toises de ces temples sans pouvoir
+meme les apercevoir. Nous payons cherement la sottise du capitaine
+marseillais qui a repandu a Genes la nouvelle de la fameuse peste de
+Marseille. Etant alles au lazaret d'Agrigente avec le commandant, on
+nous a repondu que des ordres de Palerme, arrives la veille, defendaient
+expressement qu'on donnat pratique a aucun batiment venu des ports
+meridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon etait un port du _nord_;
+le bon Sicilien a repondu qu'il le savait tres-bien, mais que, n'ayant
+aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre
+de debarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province
+d'Agrigente. On nous a promis une reponse pour demain a huit heures; et
+nous avons regagne la corvette, la mort dans l'ame et sans l'esperance
+d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien la jouer de malheur, et
+je comprends enfin le supplice de Tantale.
+
+
+Du 7, a six heures du matin.
+
+Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout
+espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et
+demie d'ici a terre, pour tacher de la faire mettre a la poste a travers
+toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous a faire plaisir,
+bon appetit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous
+traiter en pestiferes! Je rouvrirais ma lettre si j'avais a vous
+annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'a deux milles
+de distance; je serais si heureux de debarquer au milieu de ces
+venerables ruines! Mais je n'ose y compter.
+
+Si nous n'avons pas l'entree a huit heures, nous mettrons immediatement
+a la voile, pour courir sur Malte.
+
+
+Alexandrie, le 22 aout 1828.
+
+Je hasarde ces lignes par un batiment toscan qui part demain pour
+Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France
+aussitot que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant
+de l'Egle, lequel retourne en Europe et met a la voile mardi prochain,
+je mets un n deg. 1 provisoire a celle-ci, reservant tous les details pour
+la seconde, qui sera le veritable numero premier.
+
+Je suis arrive le 18 aout dans cette terre d'Egypte, apres laquelle je
+soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a traite en mere tendre, et
+j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne sante que j'y apporte.
+J'ai pu boire de l'eau fraiche a discretion, et cette eau-la est de
+l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nomme _Mahmoudieh_ en
+l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.
+
+J'ai pu voir M. Drovetti le soir meme de mon arrivee, et la j'ai appris
+qu'il m'avait ecrit et conseille d'ajourner mon voyage. Depuis la date
+de cette lettre, heureusement arrivee trop tard a Paris, les choses sont
+bien changees. Vous devez connaitre deja les conventions pour
+l'evacuation de la Moree, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et
+signees il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon
+voyage ne rencontrera aucun empechement; le pacha est informe de mon
+arrivee, et il a bien voulu me faire dire que j'etais le bienvenu; je
+lui serai presente demain ou apres-demain au plus tard. Tout se dispose
+au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que
+j'ai deja secoue tous les prejuges inspires par de pretendus historiens.
+
+J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement
+delicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre d'execution de nos
+projets sur Alexandrie et ses environs est deja regle; ils comprennent
+les obelisques dits de Cleopatre, dont nous aurons enfin une copie
+exacte, et ensuite la colonne de Pompee; il faut savoir enfin a quoi
+s'en tenir sur son inscription dedicatoire, et si elle porte le nom de
+l'empereur _Diocletien_: nous en aurons une bonne empreinte.
+
+Notre jeunesse est emerveillee de ce qu'elle a deja vu.... A ma
+prochaine les details: la serie de mes lettres d'observation commencera
+reellement avec elle....
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LETTRES
+
+ECRITES
+
+D'EGYPTE ET DE NUBIE
+
+EN 1828 ET 1829
+
+
+
+
+PREMIERE LETTRE
+
+
+Alexandrie, du 18 au 29 aout 1828.
+
+Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, jour
+de notre depart de Toulon sur la corvette du roi _l'Egle_, commandee par
+M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de fregate, jusqu'au 7 aout que nous avons
+quitte la cote de Sicile apres une station de vingt-quatre heures, et
+sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'apres les
+informations parvenues de bonne source aux autorites siciliennes, nous
+etions tous en proie a la _grande peste_ qui ravage Marseille, a ce
+qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlemente avec des officiers
+envoyes par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient qu'en
+tremblant, a trente pas de distance; nous avons ete declares bien et
+dument pestiferes, et il nous a fallu renoncer a descendre a terre, au
+milieu des temples grecs les mieux conserves de toute la Sicile. Nous
+remimes donc tristement a la voile, courant sur Malte, que nous
+doublames le lendemain 8 aout au matin, en passant a une portee de canon
+des iles Gozzo et Cumino, et de Cite-La-Valette, que nous avons
+parfaitement vue dans ses details exterieurs.
+
+C'est apres avoir reconnu successivement le plateau de la Cyrenaique et
+le cap Rasat, et avoir longe de temps a autre la cote blanche et basse
+de l'Afrique, sans etre trop incommodes par la chaleur, que nous
+apercumes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la vieille
+_Taposiris,_ nommee aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous approchions
+ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous revelaient deja
+la colonne de Pompee, toute l'etendue du Port-Vieux d'Alexandrie, la
+ville meme dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et une
+immense foret de mats de batiments, au travers desquels se montraient
+les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entree de la passe, un coup de
+canon de notre corvette amena a notre bord un pilote arabe qui dirigea
+la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute surete au
+milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvames la entoures de vaisseaux
+francais, anglais, egyptiens, turcs et algeriens, et le fond de ce
+tableau, veritable macedoine de peuples, etait occupe par les carcasses
+des batiments orientaux echappes aux desastres de Navarin. Tout etait en
+paix autour de nous, et voila, je pense, une preuve de la puissante
+influence du vice-roi d'Egypte sur l'esprit de ses Egyptiens.
+
+Nous en avions donc fini avec la mer, des le 18 a cinq heures du soir:
+il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous separer de notre
+commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable a tous egards, et des
+autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont combles de
+prevenances et de soins, et nous ont procure par leur instruction tous
+les charmes de la plus agreable societe; mes compagnons et moi
+n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.
+
+A peine mouilles dans le port, plusieurs officiers superieurs des
+vaisseaux francais vinrent a notre bord, et nous donnerent d'excellentes
+nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine evacuation de la
+Moree par les troupes d'Ibrahim, en consequence d'une convention
+recente. On attend dans peu de jours la rentree de la premiere division
+de l'armee egyptienne.
+
+M. le chancelier du consulat-general de France voulut bien aussi venir a
+notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se trouvait
+heureusement a Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir meme, a six
+heures, je me rendis a terre, avec notre brave commandant et mes
+compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je
+baisai le sol egyptien en le touchant pour la premiere fois, apres
+l'avoir si longtemps desire. A peine debarques, nous fumes entoures par
+des conducteurs d'anes (ce sont les fiacres du pays), et, montes sur ces
+nobles coursiers, nous entrames dans Alexandrie.
+
+Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en
+donner une idee complete; ce fut pour nous comme une apparition des
+antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs etroits bordes
+d'echoppes, encombres d'hommes de toutes les couleurs, de chiens
+endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous
+les cotes et se melant a la voix glapissante des femmes, ou d'enfants a
+demi nus; une poussiere etouffante, et par-ci par-la quelques seigneurs
+magnifiquement habilles, maniant habilement de beaux chevaux richement
+harnaches, voila ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. Apres une
+demi-heure de course sur nos anes et une infinite de detours, nous
+arrivames chez M. Drovetti, dont l'accueil empresse mit le comble a
+toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrivee au milieu
+des circonstances actuelles, il nous en felicita cependant, et nous
+donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune
+difficulte; son credit, fruit de sa conduite noble, franche et
+desinteressee, qui n'a jamais pour objet que le service de notre
+monarque dont le nom est partout venere, et l'honneur de la France, est
+une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore a
+ses prevenances, en m'offrant un logement au palais de France, l'ancien
+quartier-general de notre armee. J'y ai trouve un petit appartement
+tres-agreable, c'est celui de Kleber, et ce n'est pas sans de vives
+emotions que je me suis couche dans l'alcove ou a dormi le vainqueur
+d'Heliopolis.
+
+Du reste, le souvenir des Francais est partout dans Alexandrie, tant
+notre influence y fut douce et equitable. En arrivant, j'ai entendu
+battre la retraite par les tambours et les fifres egyptiens sur les
+memes airs qu'a Paris. Toutes les anciennes marches francaises pour la
+troupe ont ete adoptees par le Nizam-Gedid, et de vieux Arabes parlent
+encore en francais. Il y a trois jours, allant de grand matin visiter
+l'obelisque de Cleopatre, et au milieu des collines de sables qui
+couvrent les debris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe
+aveugle et age, conduit par un enfant: j'approchai, et l'aveugle,
+informe que j'etais Francais, me dit aussitot ces propres mots en me
+saluant de la main: _Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je n'ai
+pas encore dejeune._ Ne pouvant ni ne voulant resister a une telle
+eloquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de France qui
+me restaient; en les tatant il s'ecria aussitot: _Cela ne passe plus
+ici, mon ami._ Je substituai a cette monnaie francaise une piastre
+d'Egypte: _Ah! voila qui est bon, mon ami,_ ajouta-t-il; _je te
+remercie, citoyen._ De telles rencontres dans le desert valent un bon
+opera a Paris.
+
+Je suis deja familiarise avec les usages et coutumes du pays; le cafe,
+la pipe, la siesta, les anes, la moustache et la chaleur; surtout la
+sobriete, qui est une veritable vertu a la table de M. Drovetti, ou nous
+nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.
+
+J'ai visite tous les monuments des environs; la colonne de Pompee n'a
+rien de fort extraordinaire; j'y ai trouve cependant a glaner. Elle
+repose sur un massif construit de debris antiques, et j'ai reconnu
+parmi ces debris le cartouche de Psammetichus II. Je n'ai pas neglige
+l'inscription grecque qui depend de la colonne, et sur laquelle existent
+encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera
+cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants cette
+copie fidele qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument
+historique. J'ai visite plus souvent les obelisques de Cleopatre,
+toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un _bon
+cabal_ (denomination provencale). De ces deux obelisques, celui qui est
+debout a ete donne au Roi par le pacha d'Egypte, et j'espere qu'on
+prendra les moyens necessaires pour faire transporter cet obelisque a
+Paris. Celui qui est a terre appartient aux Anglais. J'ai deja copie et
+fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hieroglyphiques. On en
+aura donc, et pour la premiere fois, je puis le dire, un dessin exact.
+Ces deux obelisques, a trois colonnes de caracteres sur chaque face, ont
+ete primitivement eriges par le roi Moeris devant le grand temple du
+Soleil a Heliopolis. Les inscriptions laterales sont de Sesostris, et
+j'en ai decouvert deux autres tres-courtes, a la face est, qui sont du
+successeur de Sesostris. Ainsi, trois epoques sont marquees sur ces
+monuments; le de antique en granit rose, sur lequel chacun d'eux avait
+ete place, existe encore; mais j'ai verifie, en faisant fouiller par mes
+Arabes diriges par notre architecte M. Bibent, que ce de repose sur un
+socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.
+
+C'est le 24 aout, a huit heures du matin, que nous avons ete recus par
+le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec
+beaucoup de soin dans le gout des palais de Constantinople; ces
+edifices, de belle apparence, sont situes dans l'ancienne ile du Phare.
+Nous nous y sommes rendus en corps, precedes de M. Drovetti, tous
+habilles au mieux, et les uns dans une caleche attelee de deux beaux
+chevaux conduits habilement a toute bride dans les rues d'Alexandrie par
+le cocher de M. Drovetti, et les autres montes sur des anes escortant la
+caleche.
+
+Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes entres
+dans une vaste piece remplie de fonctionnaires, et nous avons ete
+immediatement introduits dans une seconde salle, percee a jour: dans un
+de ses angles, entre deux croisees, etait assise S.A., dans un costume
+fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa
+taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de
+gaite qui surprend dans un personnage occupe de si grandes choses. Ses
+yeux ont une expression tres-vive, et une magnifique barbe blanche
+couvre sa poitrine. S.A., apres avoir demande de nos nouvelles, a bien
+voulu nous dire que nous etions les bienvenus, et me questionner ensuite
+sur le plan de mon voyage. Je l'ai expose sommairement, et j'ai demande
+les firmans necessaires; ils m'ont ete accordes sur-le-champ, avec deux
+chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite
+parle des affaires de la Grece, et nous a fait part de la nouvelle du
+jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livre a des Grecs
+introduits dans sa chambre par des soldats infideles soudoyes. Quoique
+fort age, Ahmed s'est vigoureusement defendu, a tue sept de ses
+assassins, mais a succombe sous le nombre. Le vice-roi nous a fait
+donner ensuite le cafe, et nous avons pris conge de S.A., qui nous a
+accompagnes avec des saluts de main tres-bienveillants. C'est encore une
+grace de plus dont nous sommes redevables aux bontes inepuisables de M.
+Drovetti.
+
+La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a ete recue aussi
+le lendemain, 25 aout, par le vice-roi, presentee par M. Rosetti,
+consul-general de Toscane. Elle a recu le meme accueil, les memes
+promesses et la meme protection. L'Egypte, disait S.A., devait etre pour
+nous comme notre pays meme; et je suis persuade que le vice-roi est
+tres-flatte de la confiance que nos gouvernements ont mise dans son
+caractere, en autorisant notre entreprise dans les circonstances
+actuelles.
+
+Je compte rester a Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps est
+necessaire pour nos preparatifs. Les chaleurs du Caire, et une maladie
+assez benigne qui y regne, baisseront en attendant. Le Nil haussera en
+meme temps. J'ai deja bu largement de ses eaux que nous apporte le canal
+construit par l'ordre du pacha, et nomme pour cela le _Mahmoudieh._ Le
+fleuve sacre est en bon etat; l'inondation est assuree pour le pays bas;
+deux coudees de plus suffiront pour le haut. Nous sommes d'ailleurs ici
+comme dans une contree qui serait l'abrege de l'Europe, bien recus et
+fetes par tous les consuls de l'Occident, qui nous temoignent le plus
+vif interet. Nous avons ete tous reunis successivement chez MM. Acerbi,
+Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de
+Suede et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Mechain, consul de France a
+Larnaka en Chypre, tres-recommandable sous tous les rapports, et l'un
+des anciens de l'expedition francaise en Egypte.
+
+Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des graces
+infinies a la protection royale qui nous devance partout, et aux soins
+inepuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.
+
+Je suis rempli de confiance dans les resultats de notre voyage:
+puissent-ils repondre aux voeux du gouvernement et a ceux de nos amis!
+Je ne m'epargnerai en rien pour y reussir. J'ecrirai de toutes les
+villes egyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons n'y
+existent plus: je reserverai les details sur les magnificences de Thebes
+pour notre venerable ami M. Dacier; ils seront peut-etre un digne et
+juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits.
+J'ai recu les lettres de Paris de la fin de juillet par le _Nisus,_
+arrive en onze jours. Adieu.
+
+
+
+
+DEUXIEME LETTRE
+
+Alexandrie, le 14 septembre 1828.
+
+
+Mon depart pour le Caire est definitivement arrete pour demain, tous nos
+preparatifs etant heureusement termines, ainsi que ce que je puis
+appeler l'organisation de l'expedition, chacun ayant sa part officielle
+d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est charge de la sante
+et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles,
+ustensiles et engins; M. Lhote, des finances; M. Gaetano Rosellini, du
+mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et
+un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme a moi,
+Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.
+
+Deux batiments a voile nous porteront sur le Nil; l'un est le plus grand
+_maasch_ du pays, et il a ete monte par S.A. Mehemed-Ali: je l'ai nomme
+_l'Isis;_ l'autre est une _dahabie,_ ou cinq personnes logeront assez
+commodement; j'en ai donne le commandement a M. Duchesne, en survivance
+du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller a la chasse des
+papillons dans le desert lybique. Cette _dahabie_ a recu le nom
+d'_Athyr:_ nous voguerons ainsi sous les auspices des deux deesses les
+plus joviales du Pantheon egyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous
+arreterons qu'a _Kerioun,_ l'ancienne Chereus des Grecs, et a
+_Ssa-el-Hagar,_ l'antique Sais. Je dois ces politesses a la patrie du
+ruse Psammetichus et du brutal Apries; enfin, je verrai s'il reste
+quelques debris de Siouph a _Saouafe,_ ou naquit Amasis, et a Sais,
+quelques traces du college ou Platon et tant d'autres Grecs _allerent a
+l'ecole._
+
+Notre sante se soutient, et l'epreuve du climat d'Alexandrie, qui est
+une ville toute lybique, est d'un tres-bon augure. Nous sommes tous
+enchantes de notre voyage, et heureux d'avoir echappe aux depeches
+telegraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise
+apparence ont toutes tourne pour nous; quelques difficultes inattendues
+sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous
+serons heureux partout.
+
+Je viens a l'instant (huit heures du soir) de prendre conge du vice-roi.
+S.A. a ete on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai priee d'agreer notre
+gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le
+vice-roi a repondu que les princes chretiens traitant ses sujets avec
+distinction, la reciprocite etait pour lui un devoir. Nous avons parle
+hieroglyphes, et il m'a demande une traduction des inscriptions des
+obelisques d'Alexandrie. Je me suis empresse de la lui promettre, et
+elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le
+chancelier du consulat de France. S.A. a desire savoir jusqu'a quel
+point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assure que nous
+trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprime ma
+reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu'il
+les repoussait d'une maniere fort aimable; ces bons musulmans nous ont
+traites avec une franchise qui nous charme. Adieu.
+
+[Illustration: PLAN DES RUINES DE SAIS.]
+
+
+
+
+TROISIEME LETTRE
+
+
+Au Caire, le 27 septembre 1828.
+
+C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitte Alexandrie, apres
+avoir arbore le pavillon de France. Nous avons pris le canal nomme
+_Mahmoudieh_, auquel ont travaille MM. Coste et Masi; il suit la
+direction generale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais il fait beaucoup
+moins de detours, et se rend plus directement au Nil, en passant entre
+le lac Mareotis, a droite, et celui d'_Edkou_, a gauche. Nous
+debouchames dans le fleuve, le 15 de tres-bonne heure, et je concus des
+lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant les
+sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et
+sont frappes de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d'arbres
+de toute espece, au-dessus desquels s'elevent les centaines de minarets
+des nombreux villages qui sont disperses sur cette terre de
+predilection. Ce spectacle est veritablement enchanteur, et la renommee
+de la fertilite de la campagne d'Egypte n'est point exageree.
+
+Le fleuve est immense, et les rives en sont delicieuses. Nous fimes une
+courte halte a _Fouah_, ou nous arrivames a midi. A sept heures et demie
+du soir, nous depassames _Desouk_; c'est le lieu ou le respectable Salt
+a expire il y a quelques mois. Le 16, a six heures du matin, je trouvai,
+en m'eveillant, le _maasch_ amarre dans le voisinage de _Ssa-el-Hagar_,
+ou j'avais recommande d'aborder pour visiter les ruines de Sais, devant
+lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (_Voyez la planche N deg. 1._)
+
+Nos fusils sur l'epaule, nous gagnames le village qui est a une
+demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chasserent en chemin, et
+firent lever deux chacals, qui s'echapperent a toutes jambes a travers
+les coups de fusils. Nous nous dirigeames sur une grande enceinte que
+nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui
+couvrait une partie des terrains, nous forca de faire quelques detours,
+et nous passames sur une premiere _necropole_ egyptienne, batie en
+briques crues. Sa surface est couverte de debris de poterie, et j'y
+ramassai quelques fragments de figurines funeraires: la grande enceinte
+n'etait abordable que par une porte forcee tout a fait moderne. Je
+n'essayerai point de rendre l'impression que j'eprouvai apres avoir
+depasse cette porte, et en trouvant sous mes yeux des masses enormes de
+80 pieds de hauteur, semblables a des rochers dechires par la foudre ou
+par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette
+immense circonvallation, et reconnus encore des constructions
+egyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large et 5
+d'epaisseur. C'etait aussi une _necropole,_ et cela nous expliqua une
+chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs
+momies les villes situees dans la Basse-Egypte, et loin des montagnes.
+Cette seconde necropole de Sais, dans les debris colossaux de laquelle
+on reconnait encore plusieurs etages de petites chambres funeraires (et
+il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de
+longueur, et pres de 500 de large. Sur les parois de quelques-unes des
+chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait a
+renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits
+_canopes_. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre eux.
+
+A droite et a gauche de cette necropole existent deux monticules, sur
+l'un desquels nous avons trouve des debris de granit rose, de granit
+gris, de beau gres rouge et de _marbre blanc,_ dit de Thebes. Cette
+derniere particularite interessera particulierement notre ami Dubois,
+qui a tant travaille sur les matieres employees dans les monuments de
+l'antiquite; des legendes de Pharaons sont sculptees sur ce marbre
+blanc, et j'en ai recueilli de beaux echantillons.
+
+Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces edifices sont
+vraiment etonnantes. Le parallelogramme, dont les petits cotes n'ont pas
+moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de
+tour. La hauteur de cette muraille peut etre estimee a 80 pieds, et son
+epaisseur mesuree est de 54 pieds: on pourrait donc y compter les
+grandes briques par millions.
+
+Cette circonvallation de geant me parait avoir renferme les principaux
+edifices sacres de _Sais_. Tous ceux dont il reste des debris etaient
+des _necropoles_; et, d'apres les indications fournies par Herodote,
+l'enceinte que j'ai visitee renfermerait les tombeaux d'_Apries_ et des
+rois _saites_ ses ancetres. De l'autre cote de ceux-ci serait le
+monument funeraire de l'usurpateur _Amasis_. La partie de l'enceinte,
+vers le Nil, a pu aisement contenir le grand temple de Neith, la grande
+deesse de Sais; et nous avons donne la chasse a coups de fusil a des
+chouettes, oiseau sacre de Minerve ou Neith, que les medailles de Sais
+et celles d'Athenes sa fille portent pour armes parlantes. A quelques
+centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des
+collines qui couvrent une troisieme necropole. Elle etait celle des gens
+de qualite: on y a deja fouille, et j'y ai vu un enorme sarcophage en
+basalte vert, celui d'un gardien des temples sous _Psammetichus II_.
+M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la depense
+serait trop considerable, et le monument n'est pas assez important pour
+la risquer. A mon retour en Basse-Egypte, je ferai faire des fouilles
+sur ce point-la et sur quelques autres, si l'etat des fonds me le
+permet. Cette derniere remarque est importante; avec peu de fonds on
+peut faire beaucoup, et je serais afflige de quitter ce pays sans avoir
+pu assurer, a peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, les
+plus propres a enrichir nos collections royales et a eclairer les
+travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien
+m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilite incontestable.
+
+[Illustration: RESTAURATION DES RUINES DE SAIS. _d 'apres Herodote._
+
+1. _Grande Necropole ou Memnonia._
+2. _Tombeau d'Apries et des rois Saites._
+3. _Tombeau d'Amasis._
+4. _Tombeaux divins._
+5 6. _Pylones._
+7. _Temple de Neith??_
+8. _Obelisques d'Amasis._
+9. _Temenos du Temple._
+10. _Colosses d'Amasis._
+11. _Androsphynxs d'Amasis._
+12. _Propylon d'Amasis._
+13. _Enceinte generale de l'Hieron._]
+
+Cette premiere visite a Sais ne sera pas la derniere; je quittai ce
+lieu, a six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous passames
+devant _Schabour_. Le 18, a neuf heures du matin, nous fimes halte a
+_Nader_, ou des Almeh nous donnerent un concert vocal et instrumental,
+suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A
+midi et demi, nous etions devant _Tharraneh_, ou je vis des monticules
+de natron, transportes des lacs qui le produisent. Le soir, nous
+depassames _Mit-Salameh_, triste village assis dans le desert libyque;
+et, faute de vent, nous passames une partie de la nuit sur la rive
+verdoyante du Delta, pres du village d'_Aschmoun_. Le 19 au matin, nous
+vimes enfin les Pyramides, dont on pouvait deja apprecier les masses,
+quoique nous fussions a huit lieues de distance. A une heure trois
+quarts, nous arrivames au sommet du Delta (_Bathn-el-Bakarah_, le
+Ventre-de-la-Vache), a l'endroit meme ou le fleuve se partage en deux
+branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique,
+et la largeur du Nil etonnante. A l'occident, les Pyramides s'elevent au
+milieu des palmiers; une multitude de barques et de batiments se
+croisent dans tous les sens; a l'orient, le village tres-pittoresque de
+_Schorafeh_; dans la direction d'Heliopolis: le fond du tableau est
+occupe par le mont _Mokattam_, que couronne la citadelle du Caire, et
+dont la base est cachee par la foret de minarets de cette grande
+capitale. A trois heures, nous vimes le Caire plus distinctement: c'est
+la que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne arrivee.
+L'orateur etait accompagne de deux camarades habilles d'une facon
+tres-bizarre: des bonnets en pain de sucre, barioles de couleurs
+tranchantes; des barbes et d'enormes moustaches d'etoupe blanche; des
+langes etroits, serrant et dessinant toutes les parties de leur corps;
+et chacun d'eux s'etait ajuste d'enormes accessoires en linge blanc
+fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques,
+figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d'ancien
+style. Quelques minutes apres, notre _maasch_ donna sur un banc de
+sable, et fut arrete tout court; nos matelots se jeterent au Nil pour le
+degager, en se servant du nom d'_Allah_, et bien plus efficacement de
+leurs larges et robustes epaules; la plupart de ces mariniers sont des
+Hercules admirablement tailles, d'une force etonnante, et ressemblant,
+quand ils sortent du fleuve, a des statues de bronze nouvellement
+coulees. Ce travail d'une demi-heure suffit pour degager le batiment.
+Nous passames devant _Embabeh_, et apres avoir salue le champ de
+bataille des Pyramides, nous abordames au port de _Boulaq_, a cinq
+heures precises. La journee du 20 se passa en preparatifs de depart pour
+le Caire, et plusieurs convois d'anes et de chameaux transporterent en
+ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais
+fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et
+enfourchant nos anes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je partis
+pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman
+etait avec moi, et toute la jeunesse paradait a ma suite: je m'apercus
+que cela ne deplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: _Fransaoui_
+(Francais) avec une certaine satisfaction.
+
+Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-la et le lendemain
+etaient ceux de la fete que les musulmans celebraient pour la naissance
+du Prophete. La grande et importante place d'_Ezbekieh_, dont
+l'inondation occupe le milieu, etait couverte de monde entourant les
+baladins, les danseuses, les chanteuses, et de tres-belles tentes sous
+lesquelles on pratiquait des actes de devotion. Ici, des musulmans assis
+lisaient en cadence des chapitres du Coran; la, trois cents devots,
+ranges en lignes paralleles, assis, mouvant incessamment le haut de leur
+corps en avant et en arriere comme des poupees a charniere, chantaient
+en choeur, _La Ilah ill Allah_ (Il n'y a point d'autre dieu que Dieu);
+plus loin, cinq cents energumenes, debout, ranges circulairement et se
+sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de leur
+poitrine epuisee, le nom d'_Allah_, mille fois repete, mais d'un ton si
+sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus
+infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs
+du Tartare. A cote de ces religieuses demonstrations, circulaient les
+musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes de
+tout genre etaient en pleine activite: ce melange de jeux profanes et de
+pratiques religieuses, joint a l'etrangete des figures et a l'extreme
+variete des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je
+n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversames une partie de
+la ville pour gagner notre logement.
+
+On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort bien; et
+ces rues de 8 a 10 pieds de largeur, si decriees, me paraissent
+parfaitement bien calculees pour eviter la trop grande chaleur. Sans
+etre pavees, elles sont d'une proprete fort remarquable. Le Caire est
+une ville tout a fait monumentale; la plus grande partie des maisons est
+en pierre, et a chaque instant on y remarque des portes sculptees dans
+le gout arabe; une multitude de mosquees, plus elegantes les unes que
+les autres, couvertes d'arabesques du meilleur gout, et ornees de
+minarets admirables de richesse et de grace, donnent a cette capitale un
+aspect imposant et tres-varie. Je l'ai parcourue dans tous les sens, et
+je decouvre chaque jour de nouveaux edifices que je n'avais pas encore
+soupconnes. Graces a la dynastie des _Thouloumides_, aux califes
+_Fathimites_, aux sultans _Ayoubites_ et aux mamelouks _Baharites_, le
+Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie
+ait detruit ou laisse detruire en tres-grande partie les delicieux
+produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes premieres
+devotions dans la mosquee de _Thouloum_, edifice du IXe siecle, modele
+d'elegance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique a
+moitie ruine. Pendant que j'en considerais la porte, un vieux _cheik_ me
+fit proposer d'entrer dans la mosquee: j'acceptai avec empressement,
+et, franchissant lestement la premiere porte, on m'arreta tout court a
+la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; j'avais
+des bottes, mais j'etais sans bas; la difficulte etait pressante. Je
+quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir a mon janissaire pour
+envelopper mon pied droit, un autre mouchoir a mon domestique nubien
+Mohammed, pour mon pied gauche, et me voila sur le parquet en marbre de
+l'enceinte sacree; c'est sans contredit le plus beau monument arabe qui
+reste en Egypte. La delicatesse des sculptures est incroyable, et cette
+suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai
+ici ni des autres mosquees, ni des tombeaux des califes et des sultans
+mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique
+encore que la premiere; cela me menerait trop loin, et c'en est assez de
+la vieille Egypte, sans m'occuper de la nouvelle.
+
+Lundi 22 septembre, je montai a la citadelle du Caire, pour rendre
+visite a Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus estimes
+par le vice-roi. Il me recut fort agreablement, causa beaucoup avec moi
+sur les monuments de la Haute-Egypte, et me donna quelques conseils pour
+les etudier plus a l'aise. En sortant de chez le gouverneur, je
+parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs enormes de gres,
+portant un bas-relief ou est figure le roi _Psammetichus II_, faisant la
+dedicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres blocs
+epars, et qui ont appartenu au meme monument de Memphis d'ou ces
+pierres ont ete apportees, m'ont offert une particularite fort curieuse.
+Chacune de ces pierres, parfaitement dressees et taillees, porte une
+_marque_ constatant sous quel roi le bloc a ete tire de la carriere; la
+legende royale, accompagnee d'un titre qui fait connaitre la destination
+du bloc pour Memphis, est gravee dans une aire carree et creuse. J'ai
+recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: _Psammetichus II_,
+_Apries_, son fils, et _Amasis_, successeur de ce dernier: ces trois
+legendes nous donnent donc la duree de la construction de l'edifice dont
+ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais
+royal du fameux _Salahh-Eddin_ (le sultan Saladin), le chef de la
+dynastie des Ayoubites; un incendie a devore les toits, il y a quatre
+ans, et, depuis quelques mois, on demolit parfois ce qui reste de ce
+grand et beau monument: j'ai pu reconnaitre une salle carree, la
+principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rose, portant
+encore les traces de la dorure epaisse qui couvrait leur fut, sont
+debout, et leurs enormes chapiteaux de sculpture arabe, imitation
+grossiere de vieux chapiteaux egyptiens, sont entasses sur les
+decombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutes a ces colonnes
+grecques ou romaines, sont tires de blocs de granit enleves aux ruines
+de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures
+hieroglyphiques: j'ai meme trouve sur l'un d'entre eux, a la partie qui
+joignait le fut a la colonne, un bas-relief representant le roi
+_Nectanebe_, faisant une offrande aux dieux. Dans une de mes courses a
+la citadelle, ou je suis alle plusieurs fois pour faire dessiner les
+debris egyptiens, j'ai visite le fameux _puits de Joseph_, c'est-a-dire
+le puits que le grand _Saladin_ (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait creuser
+dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai
+vu aussi la menagerie du pacha, consistant en un lion, deux tigres et un
+elephant; je suis arrive trop tard pour voir l'hippopotame vivant: la
+pauvre bete venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant sa
+sieste sans precaution; mais j'en ai vu la peau empaillee a la turque,
+et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai visite
+avant-hier _Mahammed-Bey_, defterdar (tresorier) du pacha. Il m'a fait
+montrer la maison qu'il construit a Boulaq sur le Nil, et dans les
+murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, _d'assez
+beaux bas-reliefs egyptiens_, venant de Sakkarah; c'est un pas fort
+remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renomme pour son
+opposition a la reforme.
+
+J'ai trouve ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, et, parmi les
+etrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Felix, Anglais, qui
+s'occupent beaucoup d'hieroglyphes, et qui me comblent de bontes. Je
+n'ai encore fait aucune acquisition; je presume que notre arrivee a fait
+hausser le prix des antiquites; mais cela ne peut durer longtemps. Je
+pars demain ou apres pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire cette
+annee; nous debarquerons pres de _Mit-Rahineh_ (le centre des ruines de
+la vieille ville), ou je m'etablirai; je pousserai de la des
+reconnaissances sur _Sakkarah, Dahschour_ et toute la plaine de
+_Memphis_, jusqu'aux grandes pyramides de _Giseh_, d'ou j'espere dater
+ma prochaine lettre. Apres avoir couru le sol de la seconde capitale
+egyptienne, je mets le cap sur Thebes, ou je serai vers la fin
+d'octobre, apres m'etre arrete quelques heures a Abydos et a Denderah.
+Ma sante est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il est vrai
+que je suis un homme tout nouveau: ma tete rasee est couverte d'un
+enorme turban; je suis completement habille a la turque, une belle
+moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend a mon cote; ce
+costume est tres-chaud, et c'est justement ce qui convient en Egypte; on
+y sue a plaisir et l'on s'y porte de meme. Les Arabes me prennent
+partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la
+parole a celle des habits; je debrouille mon arabe, et a force de
+jargonner, on ne me prendra plus pour un debutant. J'ai deja recueilli
+des coquilles du Nil pour M. de Ferussac ... J'attends impatiemment des
+lettres de Paris ... Adieu.
+
+
+
+
+QUATRIEME LETTRE
+
+
+Sakkarah, le 5 octobre 1828.
+
+Nous sommes restes au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir du meme
+jour nous avons couche dans notre _maasch_, afin de mettre a la voile le
+lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. Le
+1er octobre, nous passames la nuit devant le village de _Massarah_, sur
+la rive orientale du Nil, et le lendemain, a six heures du matin, nous
+courumes la plaine pour atteindre de grandes carrieres que je voulais
+visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposee, et precisement en
+face, doit etre sortie de leurs vastes flancs. La journee fut
+excessivement penible; mais je visitai presque une a une toutes les
+cavernes dont le penchant de la montagne de _Thorrah_ est crible. J'ai
+constate que ces carrieres de beau calcaire blanc ont ete exploitees a
+toutes les epoques, et j'ai trouve: 1 deg. une inscription datee du mois de
+Paophi de l'an IV _de l'empereur Auguste;_ 2 deg. une seconde inscription de
+l'an VII, meme mois, d'un Ptolemee, qui doit etre _Soter Ier_, puisqu'il
+n'y a pas de surnom; 3 deg. une inscription de l'an II du roi _Acoris_, l'un
+des insurges contre les Perses; enfin, deux de ces carrieres et les plus
+vastes ont ete ouvertes l'an XXII du roi _Amosis_, le pere de la
+dix-huitieme dynastie, comme portent textuellement deux belles steles
+sculptees a meme dans le roc, a cote des deux entrees. Ces memes steles
+indiquent aussi que les pierres de cette carriere ont ete employees aux
+constructions des temples de _Phtha_, d'_Apis_ et d'_Ammon_, a Memphis,
+et cette indication donne la date de ces memes temples bien connus de
+l'antiquite. J'ai trouve aussi, dans une autre carriere, pour l'epoque
+pharaonique, deux monolithes traces a l'encre rouge sur les parois, avec
+une finesse extreme et une admirable surete de main: la corniche de l'un
+de ces monolithes, qui n'ont ete que mis en projet, sans commencement
+d'execution, porte le prenom et le nom propre de _Psammetichus Ier_.
+Ainsi, les carrieres de la montagne arabique, entre _Thorrah_ et
+_Massarah_, ont ete exploitees sous les Pharaons, les Perses, les
+Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela tient
+a leur voisinage des capitales successives de l'Egypte, _Memphis,
+Fosthat_ et le _Caire_. Rentres le soir dans nos vaisseaux, comme les
+Grecs venant de livrer un assaut a la ville de Troie, mais plus heureux
+qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre a la voile
+pour _Bedrechein_, village situe a peu de distance, sur le bord
+occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partimes pour
+l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; passe le
+village de _Bedrechein_, qui est a un quart d'heure dans les terres, on
+s'apercoit qu'on foule le sol antique d'une grande cite, aux blocs de
+granit disperses dans la plaine, et a ceux qui dechirent le terrain et
+se font encore jour a travers les sables, qui ne tarderont pas a les
+recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de _Mit-Rahineh_,
+s'elevent deux longues collines paralleles, qui m'ont paru etre les
+eboulements d'une enceinte immense, construite en briques crues comme
+celle de Sais, et renfermant jadis les principaux edifices sacres de
+Memphis. C'est dans l'interieur de cette enceinte que nous avons vu le
+grand colosse exhume par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner ce
+monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus
+agreablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture
+egyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n'a pas
+moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombe la face
+contre terre, ce qui a conserve le visage parfaitement intact. Sa
+physionomie suffit pour me le faire reconnaitre comme une statue de
+Sesostris, car c'est en grand le portrait le plus fidele du beau
+Sesostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de la
+ceinture, confirmerent mon idee, et il n'est plus douteux qu'il existe,
+a Turin et a Memphis, deux _portraits_ du plus grand des Pharaons. J'ai
+fait dessiner cette tete avec un soin extreme, et relever toutes les
+legendes. Ce colosse n'etait point seul; et si j'obtiens des fonds
+speciaux pour des fouilles en grand a Memphis, je puis repondre, en
+moins de trois mois, de peupler le Musee du Louvre de statues des plus
+riches matieres et du plus grand interet pour l'histoire. Ce colosse,
+devant lequel sont de grandes substructions calcaires, etait, selon
+toute apparence, place devant une grande porte et devait avoir des
+pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le
+temps me manquera. Un peu plus loin et sur le meme axe, existent encore
+de petits colosses du meme Pharaon, en granit rose, mais en fort mauvais
+etat. C'etait encore une porte.
+
+Au nord du colosse exista un temple de Venus (_Hathor_), construit en
+calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du cote de l'orient: j'ai
+continue des fouilles commencees par Caviglia; le resultat a ete de
+constater dans cet endroit meme l'existence d'un temple orne de
+colonnes-pilastres accouplees et en granit rose, et dedie a _Phtha_ et a
+_Hathor_ (Vulcain et Venus), les deux grandes divinites de Memphis, par
+Rhamses le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du cote de
+l'est, une vaste necropole semblable a celle que j'ai reconnue a Sais.
+
+C'est le 4 octobre que je suis venu camper a _Sakkarah_, car nous sommes
+sous la tente; une d'elles est occupee par nos domestiques; tous les
+soirs, sept ou huit Bedouins choisis d'avance font la garde de nuit et
+les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand on
+les traite en hommes.
+
+J'ai visite ici, a Sakkarah, la plaine des momies, l'ancien cimetiere
+de Memphis, parseme de pyramides et de tombeaux violes. Cette localite,
+grace a la rapace barbarie des marchands d'antiquites, est presque tout
+a fait nulle pour l'etude: les tombeaux ornes de sculptures sont, pour
+la plupart, devastes, ou recombles apres avoir ete pilles. Ce desert est
+affreux; il est forme par une suite de petits monticules de sable
+produits des fouilles et des bouleversements, le tout parseme
+d'ossements humains, debris des vieilles generations. Deux tombeaux
+seuls ont attire notre attention, et m'ont dedommage du triste aspect de
+ce champ de desolation. J'ai trouve, dans l'un d'eux, une serie
+d'oiseaux sculptes sur les parois, et accompagnes de leurs noms en
+hieroglyphes; cinq especes de gazelles avec leurs noms; et enfin
+quelques scenes domestiques, telles que l'action de traire le lait, deux
+cuisiniers exercant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du
+fruit de ces decouvertes ... Adieu.
+
+
+
+
+CINQUIEME LETTRE
+
+Au pied des pyramides de Gizeh, le 8 octobre 1828.
+
+
+J'ai transporte mon camp et mes penates a l'ombre des grandes pyramides,
+depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du
+monde, sept chameaux et vingt anes ont transporte nous et nos bagages a
+travers le desert qui separe les pyramides meridionales de celles de
+Gizeh, les plus celebres de toutes, et qu'il me fallait voir enfin avant
+de partir pour la Haute-Egypte. Ces merveilles ont besoin d'etre
+etudiees de pres pour etre bien appreciees; elles semblent diminuer de
+hauteur a mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs
+de pierre dont elles sont formees qu'on a une idee juste de leur masse
+et de leur immensite. Il y a peu a faire ici, et lorsqu'on aura copie
+des scenes de la vie domestique, sculptees dans un tombeau voisin de la
+deuxieme pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront nous
+prendre a Gizeh, et nous cinglerons a force de voiles pour la
+Haute-Egypte, mon veritable quartier-general. Thebes est la, et on y
+arrive toujours trop tard.
+
+Sauf un peu de fatigue de la journee d'hier, nous nous portons fort
+bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu.
+
+
+
+
+SIXIEME LETTRE
+
+
+A Beni-Hassau, le 5; et a Monfaloutli, le 8 novembre 1828.
+
+Je comptais etre a Thebes le 1er novembre; voici deja le 5, et je me
+trouve encore a _Beni-Hassan_. C'est un peu la faute de ceux qui ont
+deja decrit les hypogees de cette localite, et en ont donne une si mince
+idee. Je comptais expedier ces grottes en une journee; mais elles en ont
+pris quinze, sans que j'en eprouve le moindre regret; je vais reprendre
+mon recit de plus haut.
+
+Ma derniere lettre etait datee des grandes pyramides, ou je suis, reste
+campe trois jours, non pour ces masses enormes et de si peu d'effet
+lorsqu'on les voit de pres, mais pour l'examen et le depouillement des
+grottes sepulcrales creusees dans le voisinage. Une, entre autres, celle
+d'un certain _Eimai_, nous a fourni une serie de bas-reliefs
+tres-curieux pour la connaissance des arts et metiers de l'ancienne
+Egypte, et je dois donner un soin tres-particulier a la recherche des
+monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands
+tableaux de bataille des palais de Thebes. J'ai trouve autour des
+pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands
+personnages, mais peu d'inscriptions d'un tres-grand interet.
+
+Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et
+gagner notre ancien campement de Sakkarah, a travers le desert, et de la
+notre _flotte_, mouillee a _Bedrechein_, ou nous arrivames le soir meme,
+grace a nos infatigables baudets et aux chameaux qui portaient tout
+notre bagage. Nous mimes a la voile pour la Haute-Egypte, et ce ne fut
+que le 20 octobre, apres avoir eprouve tout l'ennui du calme plat et du
+manque total de vent du nord, que nous arrivames a _Minieh_, d'ou je fis
+partir tout de suite, apres une visite a la filature de coton, montee en
+machines europeennes, et apres l'achat de quelques provisions
+indispensables. On se dirigea sur _Saouadeh_ pour voir un hypogee grec
+d'ordre _dorique_, deja decrit. De la nous cinglames vers
+_Zaouyet-el-Maietin_, ou nous fumes rendus le 20 meme au soir; la
+existent quelques hypogees decores de bas-reliefs relatifs a la vie
+domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait
+d'interessant, et nous ne les quittames que le 23 au soir, pour courir a
+_Beni-Hassan_ a la faveur d'une bourrasque, a laquelle nous dumes d'y
+arriver le meme jour vers minuit.
+
+A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens etant alles, en
+eclaireurs, visiter les grottes voisines, rapporterent qu'il y avait
+peu a faire, vu que les peintures etaient a peu pres effacees. Je montai
+neanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogees, et je fus
+agreablement surpris de trouver une etonnante serie de peintures
+parfaitement visibles jusque dans leurs moindres details, lorsqu'elles
+etaient mouillees avec une eponge, et qu'on avait enleve la croute de
+poussiere fine qui les recouvrait et qui avait donne le change a nos
+compagnons. Des ce moment on se mit a l'ouvrage, et par la vertu de nos
+echelles et de l'admirable eponge, la plus belle conquete que
+l'industrie humaine ait pu faire, nous vimes se derouler a nos yeux la
+plus ancienne serie de peintures qu'on puisse imaginer, toutes relatives
+a la vie civile, aux arts et metiers, et ce qui etait neuf, a la _caste
+militaire_. J'ai fait, dans les deux premiers hypogees, une moisson
+immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les
+deux tombes les plus reculees vers le nord; ces deux hypogees, dont
+l'architecture et quelques details interieurs ont ete mal reproduits,
+offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux
+voisins), que la porte de l'hypogee est precedee d'un portique taille a
+jour dans le roc, et forme de colonnes qui ressemblent, a s'y meprendre
+a la premiere vue, au _dorique_ grec de Sicile et d'Italie. Elles sont
+cannelees, a base arrondie, et presque toutes d'une belle proportion.
+L'interieur des deux derniers hypogees etait ou est encore soutenu par
+des colonnes semblables: nous y avons tous vu le veritable type du vieux
+_dorique grec_, et je l'affirme sans craindre d'etablir mon opinion sur
+des monuments du temps romain, car ces deux hypogees, les plus beaux de
+tous, portent leur date et appartiennent au regne d'_Osortasen_,
+deuxieme roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par consequent remontent
+au IXe siecle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux
+portiques, encore intact, celui de l'hypogee d'un chef administrateur
+des terres orientales de l'Heptanomide, nomme _Nehothph_, est compose de
+ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les
+beaux temples grecs-doriques.
+
+Les peintures du tombeau de _Nehothph_ sont de veritables _gouaches_,
+d'une finesse et d'une beaute de dessin fort remarquables: c'est ce que
+j'ai vu de plus beau jusqu'ici en Egypte; les animaux, quadrupedes,
+oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de _verite_,
+que les copies coloriees que j'en ai fait prendre ressemblent aux
+gravures coloriees de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: nous
+aurons besoin de l'affirmation des quatorze temoins qui les ont vues,
+pour qu'on croie en Europe a la fidelite de nos dessins, qui sont d'une
+exactitude parfaite.
+
+C'est dans ce meme hypogee que j'ai trouve un tableau du plus haut
+interet: il represente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants,
+pris par un des fils de _Nehothph_, et presentes a ce chef par un scribe
+royal, qui offre en meme temps une feuille de papyrus, sur laquelle est
+relatee la date de la prise, et le nombre des captifs, qui etait de
+trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute
+particuliere, a nez aquilin pour la plupart, etaient blancs
+comparativement aux Egyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en
+jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la _couleur de chair_. Les
+hommes et les femmes sont habilles d'etoffes tres-riches, peintes
+(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques
+sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la
+chaussure des femmes captives peintes a _Beni-Hassan_ ressemblent a
+celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouve sur la robe d'une
+d'elles l'ornement enroule si connu sous le nom de _grecque_, peint en
+rouge, bleu et noir, et trace verticalement. Ces details piqueront la
+curiosite et reveilleront l'interet de nos archeologues et celui de
+notre ami M. Dubois, que j'ai regrette, ici plus qu'ailleurs, de n'avoir
+pas a mes cotes, parce que notre opinion sur l'avancement de l'art en
+Egypte y trouve des preuves _archi-authentiques_. Les hommes captifs, a
+barbe pointue, sont armes d'arcs et de lances, et l'un d'entre eux tient
+en main une _lyre grecque_ de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je le
+crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure,
+voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de leurs
+habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe siecle
+avant J.-C., peints avec fidelite par des mains egyptiennes. J'ai fait
+copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute
+particuliere: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original.
+
+Les quinze jours passes a _Beni-Hassan_ ont ete monotones, mais
+fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypogees dessiner,
+colorier et ecrire, en donnant une heure au plus a un modeste repas,
+qu'on nous apportait des barques, pris a terre sur le sable, dans la
+grande salle de l'hypogee, d'ou nous apercevions, a travers les colonnes
+en _dorique primitif_, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; le
+soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du
+repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le
+lendemain.
+
+Cette vie de tombeaux a eu pour resultat un portefeuille de dessins
+parfaitement faits et d'une exactitude complete, qui s'elevent deja a
+plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon voyage
+d'Egypte serait deja bien rempli, a l'architecture pres, dont je ne
+m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas ete visites ou connus. Voici
+un _petit crayon_ de mes conquetes: cette note sera divisee par
+matieres, alphabetiquement rangees comme l'est mon portefeuille pendant
+le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins deja faits, et de
+pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du meme genre.
+
+1 deg. AGRICULTURE.--Dessins representant le labourage avec les boeufs ou a
+bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les beliers, et non
+par les _porcs_, comme le dit Herodote; cinq sortes de charrues; le
+piochage, la moisson du ble; la moisson du lin; la mise en gerbes de ces
+deux especes de plantes; la mise en meule, le battage, le mesurage, le
+depot en grenier; deux dessins de grands greniers sur des plans
+differents; le lin transporte par des anes; une foule d'autres travaux
+agricoles, et entre autres la recolte du lotus; la culture de la vigne,
+la vendange, son transport, l'egrenage, le pressoir de deux especes,
+l'un a force de bras et l'autre a mecanique, la mise en bouteilles ou
+jarres, et le transport a la cave; la fabrication du vin cuit, etc.; la
+culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la
+culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux
+suivants, avec legendes hieroglyphiques explicatives; plus l'_intendant
+de la maison des champs_ et ses secretaires.
+
+2 deg. ARTS ET METIERS.--Collection de tableaux, pour la plupart colories,
+afin de bien determiner la nature des objets, et representant: le
+sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le
+peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre
+peignant un tableau, avec son _chevalet_; des _scribes_ et commis aux
+ecritures de toute espece; les ouvriers des carrieres transportant des
+blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les operations; les
+_marcheurs_ petrissant la terre avec les pieds, d'autres avec les mains;
+la mise de l'argile en cone, le cone place sur le tour; le potier
+faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la premiere _cuite_ au four,
+la seconde au sechoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de cannes,
+d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de
+meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou
+maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles a divers
+metiers; le verrier et toutes ses operations; l'orfevre, le bijoutier,
+le forgeron.
+
+3 deg. CASTE MILITAIRE.--L'education de la caste militaire et tous ses
+exercices gymnastiques, representes en plus de deux cents tableaux, ou
+sont retracees toutes les poses et attitudes que peuvent prendre deux
+habiles lutteurs, attaquant, se defendant, reculant, avancant, debout,
+renverses, etc.; on verra par la si l'art egyptien se contentait de
+figures de profil, les jambes unies et les bras colles contre les
+hanches. J'ai copie toute cette curieuse serie de militaires nus,
+luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures representant des
+soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un siege, la
+_tortue_ et le _belier_, les punitions militaires, un champ de bataille,
+et les preparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication des
+lances, javelots, arcs, fleches, massues, haches d'armes, etc.
+
+4 deg. CHANT, MUSIQUE ET DANSE.--Un tableau representant un concert vocal et
+instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est
+seconde par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq femmes,
+et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opera tout
+entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de _flute
+traversiere_, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des danseurs
+faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin,
+une collection tres-curieuse de dessins representant les danseuses (ou
+filles publiques de l'ancienne Egypte), dansant, chantant, jouant a la
+paume, faisant divers tours de force et d'adresse.
+
+5 deg. Un nombre considerable de dessins representant l'EDUCATION DES
+BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espece, les vaches, les
+veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les
+chevriers, les gardeurs d'anes, les bergers et leurs moutons; des scenes
+relatives a l'art veterinaire; enfin la basse-cour, comprenant
+l'education d'une foule d'especes d'oies et de canards, et celle d'une
+espece de cigogne qui etait domestique dans l'ancienne Egypte.
+
+6 deg. Une premiere base du recueil ICONOGRAPHIQUE, comprenant les
+_portraits_ des rois egyptiens et de grands personnages. Ce portefeuille
+sera complete en Thebaide.
+
+7 Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.--On y
+remarque la _mourre_, le jeu de la _paille_, une sorte de _main-chaude_,
+le _mail_, le jeu de _piquets plantes en terre_, divers jeux de force;
+la chasse a la bete fauve, un tableau representant une grande chasse
+dans le desert, et ou sont figurees quinze a vingt especes de
+quadrupedes; tableaux representant le retour de la chasse; le gibier est
+porte mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux representent la chasse
+des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et
+gouache avec toutes les couleurs et le faire de l'original; enfin, le
+dessin en grand des divers pieges pour prendre les oiseaux; ces
+instruments de chasse sont peints isolement dans quelques hypogees;
+plusieurs tableaux relatifs a la peche: 1 deg. la peche a la ligne; 2 deg. a la
+ligne avec canne; 3 deg. au trident ou au _bident_; 4 deg. au filet; plus la
+preparation des poissons, etc.
+
+8 JUSTICE DOMESTIQUE.--J'ai reuni sous ce titre une quinzaine de
+dessins de bas-reliefs representant des delits commis par des
+domestiques; l'arrestation du prevenu, son accusation, sa defense, son
+jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et
+l'execution, qui se borne a la bastonnade, dont proces-verbal est remis,
+avec le corps du proces, entre les mains du maitre par l'intendant de la
+maison.
+
+9 deg. LE MENAGE.--J'ai reuni dans cette serie, deja fort nombreuse, tout ce
+qui se rapporte a la vie privee ou interieure. Ces dessins fort curieux
+representent: 1 deg. diverses maisons egyptiennes, plus ou moins
+somptueuses; 2 deg. les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le
+tout colorie, parce que les couleurs indiquent invariablement la
+matiere; 3 deg. un superbe palanquin; 4 deg. des especes de chambres a portes
+battantes, portees sur un traineau et qui ont servi de _voitures_ aux
+anciens grands personnages de l'Egypte; 5 deg. les singes, chats et chiens
+qui faisaient partie de la maison, ainsi que des _nains_ et autres
+individus mal conformes, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient a
+desopiler la rate des seigneurs egyptiens, aussi bien que, 1500 ans
+apres, celle de nos vieux barons d'Europe; 6 deg. les officiers d'une grande
+maison, intendants, scribes, etc.; 7 deg. les domestiques portant les
+provisions de bouche de toute espece; les servantes apportant aussi
+divers comestibles; 8 deg. la maniere de tuer les boeufs et de les depecer
+pour le service de la maison; 9 deg. une suite de dessins representant des
+_cuisiniers_ preparant des mets de diverses sortes; 10 enfin, les
+domestiques portant les mets prepares a la table du maitre.
+
+10 MONUMENTS HISTORIQUES.--Ce recueil contient toutes les
+inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des
+legendes royales, avec une date exprimee, que j'ai vus jusqu'ici.
+
+11 deg. MONUMENTS RELIGIEUX.--Toutes les images des differentes divinites,
+dessinees en grand et coloriees d'apres les plus beaux bas-reliefs. Ce
+recueil s'accroitra prodigieusement a mesure que j'avancerai dans la
+Thebaide.
+
+12 deg. NAVIGATION.--Recueil de dessins representant la construction des
+batiments et barques de diverses especes, et les jeux des mariniers,
+tout a fait analogues aux joutes qui ont lieu sur la Seine dans les
+grands jours de fete.
+
+13 deg. Enfin ZOOLOGIE.--Une suite de _quadrupedes_, d'_oiseaux_, de
+_reptiles_, d'_insectes_ et de _poissons_, dessines et colories avec
+_toute fidelite_ d'apres les bas-reliefs peints ou les peintures les
+mieux conservees. Ce recueil, qui compte deja pres de deux cents
+individus, est du plus haut interet: les oiseaux sont magnifiques, les
+poissons peints dans la derniere perfection, et on aura par la une idee
+de ce qu'etait un hypogee egyptien un peu soigne. Nous avons deja
+recueilli le dessin de plus de quatorze especes differentes de _chiens_
+de garde ou de chasse, depuis le _levrier_ jusqu'au _basset a jambes
+torses_; j'espere que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront
+gre de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle egyptienne en aussi bon
+ordre.
+
+J'espere completer et etendre dignement ces diverses series, puisque je
+n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument egyptien; les grands
+edifices ne commencent en effet qu'a Abydos, et je n'y serai que dans
+dix jours.
+
+J'ai passe, le coeur serre, en face d'_Aschmounein_, en regrettant son
+magnifique portique detruit tout recemment; hier, _Antinoe_ ne nous a
+plus montre que des debris; tous ses edifices ont ete demolis; il ne
+reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.
+
+Je me suis console un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant
+un fort interessant et dont personne n'a parle jusqu'ici. Nous avons
+reconnu, dans une vallee deserte de la montagne arabique, vis-a-vis
+_Beni-Hassan-el-Aamar_, un petit temple creuse dans le roc, dont la
+decoration, commencee par _Thouthmosis IV_, a ete continuee par
+_Mandouei_ de la XVIIIe dynastie; ce temple, orne de beaux bas-reliefs
+colories, est dedie a la deesse _Pascht_ ou _Pepascht_, qui est la
+_Bubastis_ des Grecs et la _Diane_ des Romains; les geographes nous ont
+indique a _Beni-Hassan_ la position nommee _Speos Artemidos_ (la Grotte
+de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple,
+creuse dans le roc (le speos de la deesse); et ce monument, qui ne
+presente en scene que des images de _Bubastis_, la Diane egyptienne, est
+cerne par divers hypogees de _chats sacres_ (l'animal de Bubastis);
+quelques-uns sont creuses dans le roc, un, entre autres, construit sous
+le regne d'_Alexandre_, fils d'Alexandre le Grand. Devant le temple,
+sous le sable, est un grand _banc_ de momies de chats plies dans des
+nattes et entremeles de quelques chiens; plus loin, entre la vallee et
+le Nil, dans la plaine deserte, sont deux tres-grands entrepots de
+momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.
+
+Cette nuit j'arriverai a _Osiouth_ (Lycopolis), et demain je remettrai
+cette lettre aux autorites locales pour qu'elle soit envoyee au Caire,
+de la a Alexandrie, et de la enfin en Europe; puisse-t-elle etre mieux
+dirigee que les votres! car je n'ai rien recu d'Europe depuis mon depart
+de Toulon. Ma sante se soutient, et j'espere que le bon air de Thebes
+m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.
+
+
+
+
+SEPTIEME LETTRE
+
+
+Thebes, le 24 novembre 1828.
+
+Ma derniere lettre datee de _Beni-Hassan_, continuee en remontant le Nil
+et close a _Osiouth_, a du en partir du 10 au 12 de ce mois; elle
+parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement
+que celles qui, depuis mon depart de France, m'ont ete adressees par
+ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai recu aucune! C'est hier
+seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'Egypte,
+que j'ai appris que le Dr Pariset y etait aussi arrive et qu'il se
+trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour
+cela sur ma famille. S'il en etait autrement, et que je fusse tranquille
+sur la sante de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes;
+car enfin je suis au centre de la vieille Egypte, et ses plus hautes
+merveilles sont a quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite
+de mon itineraire.
+
+C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, apres avoir visite ses
+hypogees parfaitement decrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je
+reconnais chaque jour a Thebes l'extreme exactitude. Le 11 au matin nous
+passames devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa a
+pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a completement
+englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines
+d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) recurent ma visite le 12, et je fus
+assez heureux pour y trouver un bloc sculpte qui m'a donne l'epoque du
+temple, qui est de Ptolemee Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel
+n'est autre chose, comme je l'avais etabli d'avance, que l'Ammon
+generateur de mon _Pantheon_. L'apres-midi et la nuit suivante se
+passerent en fetes, bal, tours de force et concert chez l'un des
+commandants de la Haute-Egypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses
+gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, a
+_Saouadji_, que j'avais quitte le matin, et ou il fallut retourner bon
+gre mal gre pour ne pas desobliger ce brave homme, bon vivant, bon
+convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de
+Marlborough, que nos jeunes gens lui chanterent en choeur, le fit pamer
+de plaisir, et ses musiciens eurent aussitot l'ordre de l'apprendre.
+(_Voyez l'Extrait de_ l'Itineraire et les lettres du mamour, _a la fin
+de ce volume_.)
+
+Nous partimes le 13 au matin, combles des dons du brave osmanli. A midi,
+on depassa Ptolemais, ou il n'existe plus rien de remarquable. Sur les
+quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous apercumes les
+premiers crocodiles; ils etaient quatre, couches sur un ilot de sable,
+et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le
+nombre etait le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de
+temps apres nous debarquames a _Girge_. Le vent etait faible le 15, et
+nous fimes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles,
+semblaient vouloir nous en dedommager; j'en comptai vingt et un, groupes
+sur un meme ilot, et une bordee de coups de fusil a balle, tiree d'assez
+pres, n'eut d'autre resultat que de disperser ce conciliabule. Ils se
+jeterent au Nil, et nous perdimes un quart d'heure a desengraver notre
+_maasch_ qui s'etait trop approche de l'ilot.
+
+Le 16 au soir, nous arrivames enfin a _Denderah_. Il faisait un clair de
+lune magnifique, et nous n'etions qu'a une heure de distance des
+temples: pouvions-nous resister a la tentation? Souper et partir
+sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais
+armes jusqu'aux dents, nous primes a travers champs, presumant que les
+temples etaient en ligne droite de notre maasch. Nous marchames ainsi,
+chantant les marches des operas les plus nouveaux, pendant une heure et
+demie, sans rien trouver. On decouvrit enfin un homme; nous l'appelons,
+mais il s'enfuit a toutes jambes, nous prenant pour des Bedouins, car,
+habilles a l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc a capuchon,
+nous ressemblions, pour l'Egyptien, a une tribu de Bedouins, tandis
+qu'un Europeen nous eut pris, sans balancer, pour un chapitre de
+chartreux bien armes. On m'amena le fuyard, et, le placant entre quatre
+de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable,
+peu rassure d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de
+bonne grace: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'etait une
+_momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitames de
+meme. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de decrire
+l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du
+grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idee, c'est
+impossible. C'est la grace et la majeste reunies au plus haut degre.
+Nous y restames deux heures en extase, courant les grandes salles avec
+notre pauvre falot, et cherchant a lire les inscriptions exterieures au
+clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'a trois heures du matin pour
+retourner aux temples a sept heures. C'est la que nous passames toute la
+journee du 17. Ce qui etait magnifique a la clarte de la lune l'etait
+encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les
+details. Je vis des lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre
+d'architecture, couvert de sculptures de detail du plus mauvais style.
+N'en deplaise a personne, les bas-reliefs de Denderah sont detestables,
+et cela ne pouvait etre autrement: ils sont d'un temps de decadence. La
+sculpture s'etait deja corrompue, tandis que l'architecture, moins
+sujette a varier puisqu'elle est _un art chiffre_, s'etait soutenue
+digne des dieux de l'Egypte et de l'admiration de tous les siecles.
+Voici les epoques de la decoration: la partie la plus ancienne est la
+muraille exterieure, a l'extremite du temple, ou sont figures, de
+proportions colossales, _Cleopatre_ et son fils _Ptolemee Cesar_. Les
+bas-reliefs superieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que
+les murailles exterieures laterales du _naos_, a l'exception de quelques
+petites portions qui sont de l'epoque de _Neron_. Le pronaos est tout
+entier couvert de legendes imperiales de _Tibere_, de _Caius_, de
+_Claude_ et de _Neron_; mais dans tout l'interieur du naos, ainsi que
+dans les chambres et les edifices construits sur la terrasse du temple,
+il n'existe pas un seul cartouche sculpte: tous sont vides et rien n'a
+ete efface; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles
+de tout l'interieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent
+remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles
+ressemblent a celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de
+ce dernier empereur, et qui, etant dedie a _Isis_, conduisait au temple
+de cette deesse, place derriere le grand temple, qui est bien le temple
+de _Hathor_ (Venus), comme le montrent les mille et une dedicaces dont
+il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la
+Commission d'Egypte. Le grand propylon est couvert des images des
+empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a ete decore
+sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_.
+
+Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de
+Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont ete
+demolis par les chretiens, qui employerent les materiaux a batir une
+grande eglise dans les ruines de laquelle on trouve des portions
+nombreuses de bas-reliefs egyptiens. J'y ai reconnu les legendes royales
+de _Nectanebe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin,
+quelques pierres d'un petit edifice bati sous les Ptolemees. Ainsi la
+ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquite, si
+l'on s'en rapporte a ce qui existe maintenant a la surface du sol.
+
+Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), ou j'arrivai le lendemain
+matin 19, presentent bien plus d'interet, quoiqu'il n'existe de ses
+anciens edifices que le haut d'un propylon a moitie enfoui. Ce propylon
+est dedie au dieu _Aroeris_, dont les images, sculptees sur toutes ses
+faces, sont adorees du cote qui regarde le Nil, c'est-a-dire sur la face
+principale, la plus anciennement sculptee par la reine _Cleopatre
+Cocce_, qui y prend le surnom de _Philometore_, et par son fils
+_Ptolemee Soter II_, qui se decore aussi du titre de _Philometor_. Mais
+la face superieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de
+sculptures et terminee avec beaucoup de soin, porte partout les legendes
+royales de _Ptolemee Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le
+surnom de _Philometor_. Quant a l'inscription grecque, la restitution de
+[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposee par M.
+Letronne, est indubitable; car on y lit encore tres-distinctement ...
+[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale ou sont les images et
+les dedicaces de Cleopatre Cocce et de son fils Ptolemee Philometor
+_Soter II_.
+
+Mais M. Letronne a mal a propos restitue [Greek: AeLIOI] la ou il faut
+reellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom egyptien du
+dieu auquel est dedie le propylon; car on lit tres-distinctement encore
+dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouve aussi
+dans les ruines de Qous une moitie de stele datee du 1er _de Paoni_ de
+l'an XVI de Pharaon _Rhamses-Meiamoun_, et relative a son retour d'une
+expedition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop
+lourd pour qu'on puisse penser a l'emporter.
+
+C'est dans la matinee du 20 novembre que le vent, lasse de nous
+contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entree du sanctuaire,
+me permit d'aborder enfin a _Thebes_. Ce nom etait deja bien grand dans
+ma pensee, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de
+la vieille capitale, l'ainee de toutes les villes du monde; pendant
+quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier
+jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et
+le pretendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres legendes que
+celles de _Rhamses le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce
+palais est ecrit sur toutes ses murailles; les Egyptiens l'appelaient le
+_Rhamesseion_, comme ils nommaient _Amenophion_ le _Memnonium_, et
+_Mandoueion_ le palais de Kourna. Le pretendu colosse d'Osimandyas est
+un admirable colosse de _Rhamses le Grand_.
+
+Le second jour fut tout entier passe a _Medinet-Habou_, etonnante
+reunion d'edifices, ou je trouvai les propylees d'_Antonin_, d'_Hadrien_
+et des _Ptolemees_, un edifice de _Nectanebe_, un autre de l'Ethiopien
+_Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin
+l'enorme et gigantesque palais de _Rhamses-Meiamoun_, couvert de
+bas-reliefs historiques.
+
+Le troisieme jour, j'allai visiter les vieux rois de Thebes dans leurs
+tombes, ou plutot dans leurs palais creuses au ciseau dans la montagne
+de _Biban-el-Molouk_: la, du matin au soir, a la lueur des flambeaux, je
+me lassai a parcourir des enfilades d'appartements couverts de
+sculptures et de peintures, pour la plupart d'une etonnante fraicheur;
+c'est la que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut interet
+pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martele d'un bout a
+l'autre, excepte dans les parties ou se trouvaient sculptees les images
+de la reine sa mere et celles de sa femme, qu'on a religieusement
+respectees, ainsi que leurs legendes. C'est, sans aucun doute, le
+tombeau d'un roi condamne par jugement apres sa mort. J'en ai vu un
+second, celui d'un roi thebain _des plus anciennes epoques_, envahi
+posterieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de
+stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi
+des bas-reliefs et des inscriptions tracees pour son predecesseur. Il
+faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle
+funeraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point deplacer celui
+de son ancetre. A l'exception de ce tombeau-la, tous les autres
+appartiennent a des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on
+n'y voit ni le tombeau de Sesostris, ni celui de Moeris. Je ne parle
+point ici d'une foule de petits temples et edifices epars au milieu de
+ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la
+deesse _Hathor_ (Venus), dedie par Ptolemee-Epiphane, et un temple de
+_Thoth_ pres de _Medinet-Habou_, dedie par Ptolemee Evergete II et ses
+deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolemee fait des
+offrandes a tous ses ancetres males et femelles, Epiphane et Cleopatre,
+Philopator et Arsinoe, Evergete et Berenice, Philadelphe et Arsinoe.
+Tous ces Lagides sont representes en pied, avec leurs surnoms grecs
+traduits en egyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple
+est d'un fort mauvais gout a cause de l'epoque.
+
+Le quatrieme jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour
+visiter la partie orientale de Thebes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais
+immense, precede de deux obelisques de pres de 80 pieds, d'un seul bloc
+de granit rose, d'un travail exquis, accompagnes de quatre colosses de
+meme matiere, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis
+jusqu'a la poitrine. C'est encore la du Rhamses le Grand. Les autres
+parties du palais sont des rois Mandouei, Horus et Amenophis-Memnon;
+plus, des reparations et additions de Sabacon l'Ethiopien et de quelques
+Ptolemees, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du
+conquerant. J'allai enfin au palais ou plutot a la ville de monuments, a
+_Karnac_. La m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que
+les hommes ont imagine et execute de plus grand. Tout ce que j'avais vu
+a Thebes, tout ce que j'avais admire avec enthousiasme sur la rive
+gauche, me parut miserable en comparaison des conceptions gigantesques
+dont j'etais entoure. Je me garderai bien de vouloir rien decrire; car,
+ou mes expressions ne vaudraient que la millieme partie de ce qu'on doit
+dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en tracais une faible
+esquisse, meme fort decoloree, on me prendrait pour un enthousiaste,
+peut-etre meme pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien
+ni moderne n'a concu l'art de l'architecture sur une echelle aussi
+sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux
+Egyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et
+l'imagination qui, en Europe, s'elance bien au-dessus de nos portiques,
+s'arrete et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la
+salle hypostyle de Karnac.
+
+[Illustration: ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIE
+
+_parmi les peuples vaincus par Sesac (Le Pharaon Sesonchis)_]
+
+Dans ce palais merveilleux, j'ai contemple les _portraits_ de la plupart
+des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des
+_portraits_ veritables; representes cent fois dans les bas-reliefs des
+murs interieurs et exterieurs, chacun conserve une physionomie propre et
+qui n'a aucun rapport avec celle de ses predecesseurs ou successeurs;
+la, dans des tableaux colossals, d'une sculpture veritablement grande et
+tout heroique, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit
+_Mandouei_ combattant les peuples ennemis de l'Egypte, et rentrant en
+triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de
+Rhamses-Sesostris; ailleurs, _Sesonchis_ trainant aux pieds de la
+Trinite thebaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente
+nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouve, comme cela devait
+etre, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de
+Juda_ (Pl. 2.) C'est la un commentaire a joindre au chapitre XIV du
+troisieme livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivee de _Sesonchis_
+a Jerusalem et ses succes: ainsi l'identite que nous avons etablie entre
+le _Sheschonck_ egyptien, le _Sesonchis_ de Manethon et le _Sesac_ ou
+_Scheschok_ de la Bible, est confirmee de la maniere la plus
+satisfaisante. J'ai trouve autour des palais de Karnac une foule
+d'edifices de toutes les epoques, et lorsque, au retour de la seconde
+cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'etablir pour
+cinq ou six mois a Thebes, je m'attends a une recolte immense de faits
+historiques, puisque, en courant Thebes comme je l'ai fait pendant
+quatre jours, sans voir meme un seul des milliers d'hypogees qui
+criblent la montagne libyque, j'ai deja recueilli des documents fort
+importants.
+
+Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stele que
+j'ai vue a Alexandrie: elle est tres-importante pour la chronologie des
+derniers Saites de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies
+d'inscriptions hieroglyphiques gravees sur des rochers, sur la route de
+_Cosseir_, qui donnent la duree expresse du regne des rois de la
+dynastie persane.
+
+J'omets une foule d'autres resultats curieux; je devrais passer tout mon
+temps a ecrire, s'il fallait detailler toutes mes observations
+nouvelles. J'ecris ce que je puis dans les moments ou les ruines
+egyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et
+de ces jouissances reellement trop vives si elles devaient se renouveler
+souvent ailleurs comme a Thebes.
+
+Ma sante est excellente; le climat me convient, et je me porte bien
+mieux qu'a Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai
+dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1 deg. un aga turc, commandant en
+chef de Kourna, dans le palais de Mandouei; 2 deg. le Cheik-el-Belad de
+Medinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesseium et au palais de
+Rhamses-Meiainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se
+prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Egypte. Je leur
+fais porter de temps en temps des pipes et du cafe, et mon drogman est
+charge de les amuser pendant que j'ecris; je n'ai que la peine de
+repondre, par intervalles regles, _Thaibin_ (Cela va bien), a la
+question _Ente-Thaieb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent
+regulierement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite a
+diner a tour de role. On nous comble de presents; nous avons un troupeau
+de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci,
+paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous
+donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le
+docteur Pariset vint me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je
+n'ai aucune nouvelle, pas meme d'Alexandrie. J'ecrirai de Syene, avant
+de franchir la premiere cataracte, si cependant j'ai une occasion pour
+faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci a _Osiouth_, ou j'ai
+etabli un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli a
+Beni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Ferussac; j'en ai trouve
+aussi de tres-beaux a Thebes. J'espere aussi que notre venerable ami M.
+Dacier trouvera quelque distraction a ses souffrances dans le peu que
+j'ai pu dire des magnificences de cette Thebes qui excitait tant son
+enthousiasme a cause de l'honneur qui en revient a l'esprit humain; je
+lui en dirai encore davantage. Il ne manque a mes satisfactions que
+celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.
+
+
+
+
+HUITIEME LETTRE
+
+
+De l'ile de Philae, le 8 decembre 1828.
+
+Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'ile sainte d'Osiris, a la
+frontiere extreme de l'Egypte et au milieu des _noirs Ethiopiens_, comme
+eut dit un brave Romain de la garnison de Syene, faisant une partie de
+chasse aux environs des cataractes.
+
+Je quittai Thebes le 26 novembre, et c'est de ce monde enchante que ma
+derniere lettre est datee; il a fallu m'abstenir de donner des details
+sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques
+lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est
+apres mon retour sur ce sol classique, apres l'avoir etudie pas a pas,
+que je pourrai ecrire avec connaissance de cause, avec des idees
+arretees et des resultats bien muris. Thebes n'est encore pour moi, qui
+l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades,
+d'obelisques et de colosses; il faut examiner un a un les membres epars
+du monstre pour en donner une idee tres-precise. Patience donc, jusqu'a
+l'epoque ou je planterai mes tentes dans les peristyles du palais des
+Rhamses.
+
+Le 26 au soir, nous abordames a _Hermonthis_, et nous courumes le 27 au
+matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosite que je
+n'avais aucune notion bien precise sur l'epoque de sa construction:
+personne n'avait encore dessine une seule de ses legendes royales; j'y
+passai la journee entiere, et le resultat de cet examen prolonge fut de
+m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a ete
+construit sous le regne de la derniere _Cleopatre_, fille de Ptolemee
+Auletes, et en commemoraison de sa grossesse et de son heureuse
+delivrance d'un gros garcon, Ptolemee Cesarion, le fruit de sa
+benevolence envers Jules Cesar, a ce que dit l'histoire.
+
+La cella du temple est en effet divisee en deux parties: une grande
+piece (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la place du
+sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers
+l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette piece
+(laquelle est appelee _le lieu de l'accouchement_ dans les inscriptions
+hieroglyphiques) est occupee par un bas-relief representant la deesse
+Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu _Harphre_. La gisante
+est soutenue et servie par diverses deesses du premier ordre:
+l'_accoucheuse divine_ tire l'enfant du sein de la mere; la _nourrice
+divine_ tend les mains pour le recevoir, assistee d'une _berceuse_. Le
+pere de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, accompagne
+de la deesse Soven, l'Ilithya, la Lucine egyptienne, protectrice des
+accouchements. Enfin, la reine Cleopatre est censee assister a ces
+couches divines, dont les siennes ne seront ou plutot n'ont ete qu'une
+imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouchee represente
+l'allaitement et l'education du jeune dieu nouveau-ne; et sur les parois
+laterales sont figurees _les douze heures du jour_ et _les douze heures
+de la nuit_, sous la forme de femmes ayant un disque etoile sur la tete.
+Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessine par la Commission
+d'Egypte, pourrait bien n'etre que le theme natal d'Harphre, ou mieux
+encore celui de Cesarion, nouvel Harphre. Il ne s'agirait donc plus,
+dans ce zodiaque, ni de solstice d'ete, ni de l'epoque de la fondation
+du temple d'Hermonthis.
+
+En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit un
+grand bas-relief sculpte sur la paroi a gauche de cette principale
+piece; il represente la deesse Ritho, relevant de couches, soutenue
+encore par la Lucine egyptienne Soven, et presentee a l'assemblee des
+dieux; le pere divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la main comme
+pour la feliciter de son heureuse delivrance, et les autres dieux
+partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est decore de
+tableaux, dans lesquels le jeune Harphre est successivement presente a
+Ammon, a _Mandou_ son pere, aux dieux _Phre_, Phtha, Sev (Saturne),
+etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes
+caracteristiques, comme se demettant, en faveur de l'enfant, de tout
+leur pouvoir et de leurs attributions particulieres, et Ptolemee
+Cesarion, a face enfantine, assiste a toutes ces presentations de son
+image, le dieu Harphre dont il est le representant sur la terre. Tout
+cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout a fait dans le genie de
+l'ancienne Egypte, qui assimilait ses rois a ses dieux. Du reste, toutes
+les dedicaces et inscriptions interieures et exterieures du temple
+d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolemee Cesarion et de sa mere
+Cleopatre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa construction.
+Les colonnes de l'espece de pronaos qui le precede n'ont point toutes
+ete sculptees; le travail est demeure imparfait, et cela tient peut-etre
+au motif meme de la dedicace du temple: Auguste et ses successeurs, qui
+ont termine tant de temples commences par les Lagides, ne pouvaient etre
+tres-empresses d'achever celui-ci, monument de la naissance du fils meme
+de Jules Cesar, roi enfant dont ils ne respecterent guere les droits. Du
+reste, un _cachef_ a trouve fort commode de s'y faire une maison, une
+basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de
+miserables murs de limon blanchis a la chaux.
+
+Le 28 au soir, nous etions a _Esne_, avec le projet de ne pas nous y
+arreter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et debarquai sur la
+rive orientale pour aller voir le temple de _Contra-Lato_. J'y arrivai
+trop tard, on l'avait demoli depuis une douzaine de jours, pour
+renforcer le quai d'Esne, que le Nil menace et finira par emporter.
+
+De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il
+avait aborde sur un point peu profond, et que, touchant bientot, il
+n'avait pu etre entierement coule a fond. Il fallut le vider, et
+retourner a _Esne_ le soir meme, pour le radouber et faire boucher la
+voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouillees, nous avons perdu
+notre sel, notre riz, notre farine de mais. Tout cela n'est rien aupres
+du danger qui nous eut menaces si cette voie d'eau se fut ouverte
+pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coule
+irremissiblement. Que le grand Ammon soit donc loue! Pendant que nous
+sechions notre desastre dans la matinee du 29, j'allai visiter le grand
+temple d'_Esne_, qui, grace a sa nouvelle destination de _magasin de
+coton_, echappera quelque temps encore a la destruction. J'y ai vu,
+comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des
+sculptures detestables. La portion la plus ancienne est le fond du
+pronaos, c'est-a-dire la porte et le fond de la _cella_, contre laquelle
+le portique a ete applique: cette partie est de Ptolemee Epiphane. La
+corniche de la facade du pronaos porte les legendes imperiales de
+Claude; les corniches des bases laterales, les legendes de Titus, et,
+dans l'interieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des
+legendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de _Septime
+Severe_, que je trouve ici pour la premiere fois. Le temple est dedie a
+Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hieroglyphique de l'une des
+colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit
+remonter a l'epoque de Thouthmosis III (Moeris). Mais tout ce qui est
+visible a _Esne_ est des temps modernes; c'est un des monuments les plus
+recemment achetes.
+
+Le 29 au soir, nous etions a _Elethya_ (El-Kab); je parcourus l'enceinte
+et les ruines, la lanterne a la main; mais je ne trouvai plus rien: les
+restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi demolis il y a
+peu de temps pour reparer le quai d'_Esne_ ou quelque autre construction
+recente. Avais-je tort de me presser de venir en Egypte?
+
+Je visitai le grand temple d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna), dans
+l'apres-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en est
+tres-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolemee
+Epiphane; viennent ensuite Philometor et Evergete II; enfin, Soter II et
+son frere Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement travaille;
+j'y ai retrouve la Berenice, femme de Ptolemee Alexandre, que je
+connaissais deja par un contrat demotique. Le temple est dedie a Aroeris
+(l'Apollon grec). Je l'etudierai en detail, comme tous les autres, en
+redescendant de la Nubie.
+
+Les carrieres de Silsilis (Djebel-Selseleh) m'ont vivement interesse;
+nous y abordames le 1er decembre a une heure: la, mes yeux, fatigues de
+tant de sculptures du temps des Ptolemees et des Romains, ont revu avec
+delices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrieres sont tres-riches en
+inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles
+creusees dans le roc par Amenophis-Memnon, Horus, Rhamses le Grand,
+Rhamses son fils, Rhamses-Meiamoun, Mandouei. Elles ont de belles
+inscriptions hieratiques; j'etudierai tout cela a mon retour, et me
+promets des resultats fort interessants dans cette localite.
+
+Le soir meme du 1er decembre, nous arrivames a _Ombos_; je courus au
+grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de Ptolemee
+Epiphane, et le reste, de Philometor et d'Evergete II. Un fait curieux,
+c'est le surnom de _Triphoene_ donne constamment a Cleopatre, femme de
+Philometor, soit dans la grande dedicace hieroglyphique sculptee sur la
+frise anterieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l'interieur;
+c'est a vous autres Grecs d'Egypte d'expliquer cette singularite:
+j'avais deja trouve ce surnom dans un de nos contrats demotiques du
+Louvre. Le temple d'_Ombos_ est dedie a deux divinites: la partie droite
+et la plus noble, au vieux _Sevek_ a tete de crocodile (le Saturne
+egyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), a Athyr et au jeune dieu
+Khons. La partie gauche du temple est consacree a une seconde Triade
+d'un ordre moins eleve, savoir: a Aroeris (l'Aroeris-Apollon), a la
+deesse Tsonenofre et a leur fils Pnevtho. Dans le mur d'enceinte
+generale des temples d'_Ombos_, j'ai trouve une porte engagee, d'un
+excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des edifices
+primitifs d'_Ombos_.
+
+Ce n'est que le 4 decembre au matin que le vent voulut bien nous
+permettre d'arriver a _Syene_ (Assouan), derniere ville de l'Egypte au
+sud. J'eus encore la de cuisants regrets a eprouver: les deux temples de
+l'ile d'_Elephantine_, que j'allai visiter aussitot que l'ardeur du
+soleil fut amortie, ont aussi ete demolis: il n'en reste que la place.
+Il a fallu me contenter d'une porte ruinee, en granit, dediee au nom
+d'_Alexandre_ (le fils du conquerant), au dieu d'Elephantine Chnouphis,
+et d'une douzaine de _proscynemata_ (actes d'adoration) hieroglyphiques
+graves sur une vieille muraille; enfin, de quelques debris pharaoniques
+epars et employes comme materiaux dans des constructions du temps des
+Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syene: c'est
+ce que j'ai vu de plus miserable en sculpture; mais j'y ai trouve, pour
+la premiere fois, la legende imperiale de _Nerva_, qui n'existe point
+ailleurs, a ma connaissance. Ce petit temple etait dedie aux dieux du
+pays et de la cataracte, Chnouphis, Sate (Junon) et Anoukis (Vesta).
+
+A Syene, nous avons evacue nos maasch, et fait transporter tout notre
+bagage dans l'ile de _Philae_, a dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir,
+j'enfourchai un ane, et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une
+douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu a Philae en
+traversant toutes les carrieres de granit rose, herissees d'inscriptions
+hieroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et apres
+avoir traverse le Nil en barque pour aborder dans l'ile sainte, quatre
+hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque a pic, me
+prirent sur leurs epaules et me hisserent jusqu'aupres du petit temple a
+jour, ou l'on m'avait prepare une chambre dans de vieilles constructions
+romaines, assez semblable a une prison, mais fort saine et a couvert des
+mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le
+Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter peniblement le grand temple;
+au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore releve, vu que ma
+goutte de Paris a juge a propos de se porter a la premiere cataracte et
+de me traquer au passage; elle est fort benoite du reste, et j'en serai
+quitte demain ou apres. En attendant, on prepare nos barques pour le
+voyage de Nubie: c'est du nouveau a voir. J'ecrirai de ce pays, si j'ai
+une occasion avant mon retour en Egypte; tout va tres-bien du reste.
+
+C'est ici, a Philae, que j'ai enfin recu des lettres d'Europe, a la date
+des 15 et 25 aout et 3 septembre derniers, voila tout; enfin, c'est
+quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu.
+
+
+
+
+NEUVIEME LETTRE
+
+
+Ouadi-Halfa, deuxieme cataracte, 1er janvier 1829.
+
+
+
+
+Me voici arrive fort heureusement au terme extreme de mon voyage: j'ai
+devant moi la deuxieme cataracte, barriere de granit que le Nil a su
+vaincre, mais que je ne depasserai pas. Au dela existent bien des
+monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer a
+nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles a trouver, courir des
+deserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches veulent
+au moins manger comme dix, et les vivres sont deja fort rares ici: c'est
+notre biscuit de Syene qui nous a sauves. Je dois donc arreter ma course
+en ligne droite, et virer de bord, pour commencer serieusement
+l'exploration de la Nubie et de l'Egypte, dont j'ai une idee generale
+acquise en montant: mon travail _commence reellement aujourd'hui_,
+quoique j'aie deja en portefeuille plus de six cents dessins; mais il
+reste tant a faire que j'en suis presque effraye; toutefois, je presume
+m'en tirer a mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai
+[mention manuscrite: mot barre et remplace par: explorerai] la Nubie
+pendant le mois de janvier, et a la mi-fevrier je m'etablirai a Thebes,
+jusqu'au milieu d'aout que je redescendrai rapidement le Nil en ne
+m'arretant qu'a Denderah et a Abydos. Le reste est deja en portefeuille.
+Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie.
+
+Ma derniere lettre etait de _Philae_. Je ne pouvais etre longtemps
+malade dans l'ile d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu de
+jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot barre
+et remplace par: exploration] des monuments. Tout y est _moderne_,
+c'est-a-dire de l'epoque grecque ou romaine, a l'exception d'un petit
+temple d'Hathor et d'un propylon engage dans le premier pylone du temple
+d'Isis, lesquels ont ete construits et dedies par le pauvre Nectanebe
+Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple,
+commencee par Philadelphe, continuee sous Evergete Ier et Epiphane,
+terminee par Evergete II et Philometor, est digne en tout de cette
+epoque de decadence; les portions d'edifices construits et decores sous
+les Romains sont pires, et quand j'ai quitte cette ile, j'etais bien las
+de cette sculpture barbare. Je m'y arreterai cependant encore quelques
+jours en repassant, pour completer la partie mythologique, et je me
+dedommagerai en courant les rochers de la premiere cataracte, couverts
+d'inscriptions du temps des Pharaons.
+
+Nous avions quitte notre maasch et notre dahabie a _Assouan_ (Syene), ces
+deux barques etant trop grandes pour passer la cataracte: c'est le 16
+decembre que notre nouvelle escadre d'en deca la cataracte se trouva
+prete a nous recevoir. Elle se compose d'une petite dahabie (vaisseau
+amiral), portant pavillon francais sur pavillon toscan, de deux barques
+a pavillon francais, deux barques a pavillon toscan, la barque de la
+cuisine et des provisions, a pavillon bleu, et d'une barque portant la
+force armee, c'est-a-dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha)
+avec leurs cannes a pomme d'argent, qui nous accompagnent et font les
+fonctions du pouvoir executif. J'oubliais de dire que l'amiral est arme
+d'une piece de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour
+d'Esne, nous a pretee a son passage a Philae: aussi avons-nous fait une
+belle decharge en arrivant a la deuxieme cataracte, but de notre
+pelerinage.
+
+On mit a la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec
+un assez bon vent; nous passames devant _Deboud_ sans nous arreter,
+voulant arriver le plus tot possible jusqu'au point extreme de notre
+course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de
+l'epoque moderne. Le 17, a quatre heures du soir, nous etions en face
+des petits monuments de _Qartas_, ou je ne trouvai rien a glaner. Le 18,
+on depassa _Taffah_ et _Kalabsche_, sans aborder. Nous passames ensuite
+sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entres dans la zone torride,
+nous grelottames tous de froid et fumes obliges des lors de nous charger
+de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchames au dela de _Dandour_,
+en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le
+lendemain 19, aux monuments de _Ghirche_, qui sont du bon temps, ainsi
+qu'au grand temple de _Dakkeh_, de l'epoque des Lagides. Nous
+debarquames le soir a _Meharraka_, temple egyptien des bas temps, change
+jadis en eglise copte. Le 20, je restai une heure a _Ouadi-Esseboua_ ou
+la _Vallee des Lions_, ainsi nommee des sphinx qui ornent le dromos d'un
+monument bati sous le regne de Sesostris, mais veritable edifice de
+province, construit en pierres liees avec du mortier. J'ai pris un
+morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc.,
+pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui faire
+plaisir. Nous perdimes le 21 et le 22 a tourner, malgre vents et calme,
+le grand coude d'_Amada_, dont je dois etudier le temple, important par
+son antiquite, au retour de la deuxieme cataracte. Nous le depassames
+enfin le 23, et arrivames a _Derr_ ou _Derri_ de tres-bonne heure. La je
+trouvai, pour consolation, un joli temple creuse dans le roc, conservant
+encore quelques bas-reliefs des conquetes de Rhamses le Grand, et j'y
+recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce
+Pharaon.
+
+Le cachef de _Derr_, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement
+que, n'ayant pas de quoi nous donner a souper, il viendrait souper avec
+nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une idee de la splendeur et des
+ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; cela
+fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du
+soleil, nous quittames Derri, passames sous le fort ruine d'_Ibrim_ et
+allames coucher sur la rive orientale, a _Ghebel-Mesmes_, pays charmant
+et bien cultive. Nous cheminames le 25, tantot avec le vent, tantot avec
+la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-la a
+Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs ebats sur un ilot de
+sable pres du lieu ou nous couchames.
+
+Enfin, le 26, a neuf heures du matin, je debarquai a _Ibsamboul_, ou
+nous avons sejourne aussi le 27. La, je pouvais jouir des plus beaux
+monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulte. Il y a deux
+temples entierement creuses dans le roc, et couverts de sculptures. La
+plus petite de ces excavations est un temple d'_Hathor_, dedie par la
+reine Nofre-Ari, femme de Rhamses le Grand, decore exterieurement d'une
+facade contre laquelle s'elevent six colosses de trente-cinq pieds
+chacun environ, tailles aussi dans le roc, representant le Pharaon et sa
+femme, ayant a leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec
+leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; leur
+stature est svelte et leur galbe tres-elegant; j'en aurai des dessins
+tres-fideles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait
+dessiner les plus interessants.
+
+Le grand temple d'Ibsamboul vaut a lui seul le voyage de Nubie: c'est
+une merveille qui serait une fort belle chose, meme a Thebes. Le travail
+que cette excavation a coute effraye l'imagination. La facade est
+decoree de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-un pieds
+de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, representent Rhamses le
+Grand; leurs faces sont _portraits_, et ressemblent parfaitement aux
+figures de ce roi qui sont a Memphis, a Thebes et partout ailleurs.
+C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entree;
+l'interieur en est tout a fait digne; mais c'est une rude epreuve que de
+le visiter. A notre arrivee, les sables, et les Nubiens qui ont soin de
+les pousser, avaient ferme l'entree. Nous la fimes deblayer; nous
+assurames le mieux que nous le pumes le petit passage qu'on avait
+pratique, et nous primes toutes les precautions possibles contre la
+coulee de ce sable infernal qui, en Egypte comme en Nubie, menace de
+tout engloutir. Je me deshabillai presque completement, ne gardant que
+ma chemise arabe et un calecon de toile, et me presentai a plat-ventre a
+la petite ouverture d'une porte qui, deblayee, aurait au moins 25 pieds
+de hauteur. Je crus me presenter a la bouche d'un four, et, me glissant
+entierement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphere chauffee a
+cinquante et un degres: nous parcourumes cette etonnante excavation,
+Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie a la
+main. La premiere salle est soutenue par huit piliers contre lesquels
+sont adosses autant de colosses de trente pieds chacun, representant
+encore Rhamses le Grand: sur les parois de cette vaste salle regne une
+file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquetes du
+Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, representant son char de
+triomphe, accompagne de groupes de prisonniers nubiens, negres, etc., de
+grandeur naturelle, offre une composition de toute beaute et du plus
+grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux
+bas-reliefs religieux, offrant des particularites fort curieuses. Le
+tout est termine par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre
+belles statues, bien plus fortes que nature et d'un tres-bon travail. Ce
+groupe, representant Ammon-Ra, Phre, Phtha, et Rhamses le Grand assis au
+milieu d'eux, meriterait d'etre dessine de nouveau.
+
+Apres deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les
+bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il
+fallut regagner l'entree de la fournaise en prenant des precautions pour
+en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et
+mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitot que je fus revenu a la
+lumiere; et la, assis aupres d'un des colosses exterieurs dont l'immense
+mollet arretait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure
+pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma
+barque, ou je passai pres de deux heures sur mon lit. Cette visite
+experimentale m'a prouve qu'on peut rester deux heures et demie a trois
+heures dans l'interieur du temple sans eprouver aucune gene de
+respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux
+articulations; j'en conclus donc qu'a notre retour nous pourrons
+dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de
+quatre (pour ne pas depenser trop d'air), et pendant deux heures le
+matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le
+resultat en est si interessant, les bas-reliefs sont si beaux, que je
+ferai tout pour les avoir, ainsi que les legendes completes. Je compare
+la chaleur d'Ibsamboul a celle d'un bain turc, et cette visite peut
+amplement nous en tenir lieu.
+
+Nous avons quitte Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arreter a
+_Ghebel-Addeh_, ou est un petit temple creuse dans le roc. La plupart de
+ses bas-reliefs ont ete couverts de mortier par des chretiens qui ont
+decore cette nouvelle surface de peintures representant des saints, et
+surtout saint Georges a cheval; mais je parvins a constater, en faisant
+sauter le mortier, que ce temple avait ete dedie a Thoth par le roi
+Horus, fils d'Amenophis-Memnon, et je reussis a faire executer les
+dessins de trois bas-reliefs fort interessants pour la mythologie: nous
+allames de la coucher a _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous
+permit d'avancer que jusqu'au-dela de _Serre_, et le 30, a midi, nous
+sommes enfin arrives a _Ouadi-Halfa_, a une demi-heure de la seconde
+cataracte, ou sont posees nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du
+soleil, je fis une promenade a la cataracte.
+
+C'est hier seulement que je me mis serieusement a l'ouvrage. J'ai trouve
+ici, sur la rive occidentale, les debris de trois edifices, mais des
+arases qui ne conservent que la fin des legendes hieroglyphiques. Le
+premier, le plus au nord, etait un petit edifice carre, sans sculpture
+et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup interesse;
+c'etait un temple dont les murs ont ete construits en grandes briques
+crues, l'interieur etant soutenu par des piliers en pierre de gres ou
+des colonnes de meme matiere: mais, comme toutes celles des plus
+anciennes epoques, ces colonnes etaient semblables au dorique et
+taillees a pans tres-reguliers et peu marques. C'est la l'origine
+incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dedie a Horammon
+(Ammon generateur), a ete eleve sous le roi Amenophis II, fils et
+successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constate en faisant
+fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de
+piliers et de colonnes ou j'apercevais quelques traces de legendes
+hieroglyphiques. J'ai ete assez heureux pour trouver la fin de la
+dedicace du temple sur les debris des montants de la premiere porte.
+J'ai, de plus, decouvert et fait desensabler avec les mains une grande
+stele, engagee dans une muraille en briques du temple, portant un acte
+d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamses Ier,
+avec trois lignes ajoutees dans le meme but par le Pharaon son
+successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait
+fouiller par tous nos equipages, avec pelles et pioches, dans le
+sanctuaire (ou plutot a la place qu'il occupait), et nous y avons trouve
+une autre grande stele que je connaissais par les dessins du docteur, et
+fort importante, puisqu'elle represente le dieu Mandou, une des grandes
+divinites de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la
+XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux
+inscrit dans une espece de bouclier attache a la figure, agenouillee et
+liee, qui represente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici
+leurs noms, ou plutot ceux des cantons qu'ils habitaient: 1 deg. _Sehamik_,
+2 deg. _Osaou_, 3 deg. _Schoat_, 4 deg. _Oscharkin_, 5 deg. _Kos_; trois autres noms
+sont entierement effaces. Quant a ceux qui restent, je doute qu'on les
+trouve dans aucun geographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux
+mille ans avant Jesus-Christ.
+
+Un second temple, plus grand, mais tout aussi detruit que le precedent,
+existe un peu plus au sud: il est du regne de Thouthmosis III (Moeris),
+construit egalement en briques, avec piliers-colonnes doriques
+primitifs, a montants et portes en gres; c'etait le grand temple de la
+ville egyptienne de _Beheni_ qui exista sur cet emplacement, et qui,
+d'apres l'etendue des debris de poteries repandus sur la plaine
+aujourd'hui deserte, parait avoir ete assez grande. Ce fut sans doute la
+place forte des Egyptiens pour contenir les peuples habitant entre la
+premiere et la seconde cataracte. Ce grand temple etait dedie a Ammon-Ra
+et a Phre, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voila tout
+ce qui reste a Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais a la
+premiere inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse
+mes souhaits d'heureuse annee ... Je vous embrasse tous a cette
+intention.
+
+
+
+
+A M. DACIER.
+
+
+Ouadi-Halfa, a la seconde cataracte, 1er janvier 1829.
+
+Monsieur,
+
+Quoique separe de vous par les deserts et par toute l'etendue de la
+Mediterranee, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pensee,
+et de tout coeur, a ceux qui vous offrent leurs voeux au renouvellement
+de l'annee. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins
+ardents, ni moins sinceres; je vous prie de les agreer comme un
+temoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos
+bontes et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous
+honorer mon frere et moi.
+
+Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son
+embouchure jusqu'a la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer
+qu'il n'y a rien a modifier dans _notre Lettre sur l'alphabet des
+hieroglyphes_; notre alphabet est bon: il s'applique avec un egal
+succes, d'abord aux monuments egyptiens du temps des Romains et des
+Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand interet, aux
+inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des epoques
+pharaoniques. Tout legitime donc les encouragements que vous avez bien
+voulu donner a mes travaux hieroglyphiques, dans un temps ou l'on
+n'etait pas universellement dispose a leur preter faveur.
+
+Me voici au point extreme de ma navigation vers le midi. La seconde
+cataracte m'arrete: d'abord par l'impossibilite de la faire franchir par
+mon _escadre_ composee de sept voiles, et en second lieu, parce que la
+famine m'attend au dela, et qu'elle terminerait promptement une pointe
+imprudente tentee sur l'Ethiopie; ce n'est pas a moi de recommencer
+Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attache a mes compagnons de
+voyage qu'il ne l'etait probablement aux siens. Je tourne donc des
+aujourd'hui ma proue du cote de l'Egypte pour redescendre le Nil, en
+etudiant successivement a fond les monuments de ses deux rives; je
+prendrai tous les details dignes de quelque interet, et d'apres l'idee
+generale que je m'en suis formee en montant, la moisson sera des plus
+riches et des plus abondantes.
+
+Vers le milieu de fevrier je serai a Thebes, car je dois au moins donner
+quinze jours au magnifique temple d'_Ibsamboul,_ l'une des merveilles de
+la Nubie, creee par la puissance colossale de Rhamses-Sesostris, et un
+mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la premiere
+et la deuxieme cataracte. Philae a ete a peu pres epuisee pendant les
+dix jours que nous y avons passes en remontant le Nil; et les temples
+d'Ombos, d'Edfou et d'Esne, si vantes au detriment de ceux de Thebes,
+m'arreteront peu de temps, parce que je les ai deja classes, et que je
+trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les
+details mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu'a des
+sources pures. Je me bornerai a recueillir quelques inscriptions
+historiques, et certains details de costume qui sentent la decadence et
+qu'il est utile de conserver.
+
+Mes portefeuilles sont deja bien riches: je me fais d'avance un plaisir
+de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Egypte,
+religion, histoire, arts et metiers, moeurs et usages; une grande partie
+de mes dessins sont colories, et je ne crains pas d'assurer qu'ils
+reproduisent le veritable style des originaux avec une scrupuleuse
+fidelite. Je serai heureux de ces conquetes si elles obtiennent votre
+interet et vos suffrages.
+
+Je vous prie, Monsieur, d'agreer la nouvelle assurance de mon
+tres-respectueux attachement.
+
+
+
+
+DIXIEME LETTRE
+
+
+Ibsamboul, le 12 janvier 1829.
+
+J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique
+excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la
+premiere fois, et je regrette de n'etre point muni de quelque lampe
+merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin
+de convaincre ainsi d'un seul coup les detracteurs de l'art egyptien.
+Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons
+entrepris, et dont le resultat aura quelque droit a l'attention
+publique. Tout ceux qui connaissent la localite savent quelles
+difficultes on a a vaincre pour dessiner un seul hieroglyphe dans le
+grand temple.
+
+C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde
+cataracte. Nous couchames a _Gharbi-Serre_, et le lendemain, vers midi,
+j'abordai sur la rive droite du Nil, pour etudier les excavations de
+_Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_ a _Ghebel-Addeh,_ dont
+j'ai parle dans ma derniere lettre; il fallut gravir un rocher presque a
+pic sur le Nil, pour arriver a une petite chambre creusee dans la
+montagne, et ornee de sculptures fort endommagees. Je suis parvenu
+cependant a reconnaitre que c'etait une chapelle dediee a la deesse
+_Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un
+prince ethiopien, nomme _Pohi,_ lequel, etant gouverneur de la Nubie
+sous le regne de Rhamses le Grand, supplie la deesse de faire que le
+conquerant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales, a
+toujours_.
+
+Le 3 au matin, nous avons amarre nos vaisseaux devant le _temple
+d'Hathor_ a _Ibsamboul_; j'ai deja donne une note sur ce joli temple.
+J'ajouterai qu'a sa droite on a sculpte, sur le rocher, un fort grand
+tableau, dans lequel un autre prince _ethiopien_ presente au roi Rhamses
+le Grand l'embleme de la victoire (cet embleme est l'insigne ordinaire
+_des princes ou des fils des rois_) avec la legende suivante en beaux
+caracteres hieroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton pere
+Ammon-Ra t'a dote, o Rhamses! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde
+de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, a
+toujours_.
+
+Il parait donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique
+inquietaient les paisibles cultivateurs des vallees du Nil. Il est fort
+remarquable, du reste, que je n'aie trouve jusqu'ici sur les monuments
+de la Nubie que des noms de princes ethiopiens et nubiens, comme
+gouverneurs du pays, sous le regne meme de Rhamses le Grand et de sa
+dynastie. Il parait aussi que la Nubie etait tellement liee a l'Egypte
+que les rois se fiaient completement aux hommes du pays meme, pour le
+commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stele encore
+sculptee sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nomme _Mai,
+commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _ne dans la contree de
+Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon
+_Mandouei Ier_, le quatrieme successeur de Rhamses le Grand, d'une
+maniere tres-emphatique; il resulte aussi de plusieurs autres steles que
+divers _princes ethiopiens_ furent employes en Nubie par les heros de
+l'Egypte.
+
+Le 3 au soir commencerent nos travaux a Ibsamboul: il s'agissait
+d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux
+bas-reliefs. Nous avons forme l'entreprise d'avoir le dessin _en grand
+et colorie_ de tous les bas-reliefs qui decorent la grande salle du
+temple, les autres pieces n'offrant que des sujets religieux; et lorsque
+l'on saura que la chaleur qu'on eprouve dans ce temple, aujourd'hui
+_souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la facade),
+est comparable a celle d'un bain turc fortement chauffe; quand on saura
+qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissele perpetuellement
+d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, degoutte sur le papier
+deja trempe par la chaleur humide de cette atmosphere, chauffee comme
+dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens,
+qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne
+sortent que par epuisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs
+jambes refusent de les porter.
+
+Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possedons deja
+_six grands tableaux_ representant:
+
+1er. Rhamses le Grand sur son char, les chevaux lances au grand galop;
+il est suivi de trois de ses fils, montes aussi sur des chars de guerre;
+il met en fuite une armee assyrienne et assiege une place forte.
+
+2e. Le roi a pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en percant un
+second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une
+composition admirables.
+
+3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armee; on vient lui
+annoncer que les ennemis attaquent son armee. On prepare le char du roi,
+et des serviteurs moderent l'ardeur des chevaux, qui sont dessines, ici
+comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis,
+montes sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de
+chars egyptiens methodiquement ranges. Cette partie du tableau est
+pleine de mouvement et d'action: c'est comparable a la plus belle
+bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent
+involontairement.
+
+4e. Le triomphe du roi et sa rentree solennelle (a _Thebes_, sans
+doute), debout sur un char superbe, traine par des chevaux marchant au
+pas et richement caparaconnes. Devant le char sont deux rangs de
+prisonniers africains, les uns de race _negre_ et les autres de race
+_barabra,_ formant des groupes parfaitement dessines, pleins d'effet et
+de mouvement.
+
+5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux
+dieux de _Thebes_ et a ceux d'_Ibsamboul_.
+
+Il reste a terminer le dessin d'un enorme bas-relief occupant presque
+toute la paroi droite du temple: composition immense, representant une
+bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les
+chars, les bagages de l'armee, les jeux et les punitions militaires,
+etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera termine, mais
+sans couleurs, parce que l'humidite les a fait disparaitre. Il n'en est
+point ainsi des six tableaux precedemment indiques; tout est colorie et
+copie jusque dans les plus minces details avec un soin religieux. On
+aura ainsi une idee de la magnificence du costume et des chars des vieux
+Pharaons au XVIe siecle avant J.-C.; on pourra comprendre alors
+l'etonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je
+voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui
+refusent de croire a l'elegante richesse que la sculpture peinte ajoute
+a l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je reponds qu'ils
+auraient _sue_ tous leurs prejuges, et que leurs opinions _a priori_ les
+quitteraient par tous les pores.
+
+Pour tous mes dessins je me suis reserve la partie des legendes
+hieroglyphiques, souvent fort etendues, qui accompagnent chaque figure
+ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur
+place ou d'apres les empreintes lorsqu'elles sont placees a une grande
+hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets
+au net et les donne aussitot aux dessinateurs, qui d'avance ont reserve
+et trace les colonnes destinees a les recevoir; j'ai pris la copie
+entiere d'une grande stele placee entre les deux colosses de gauche,
+dans l'interieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux
+lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parle, et que j'ai bien
+retrouvee a sa place; ce n'est pas moins qu'un _decret du dieu Phtha_,
+en faveur de Rhamses le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses
+travaux et ses bienfaits envers l'Egypte; suit la reponse du roi au dieu
+en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre
+tout a fait particulier.
+
+Voila ou en est notre _memorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus
+penible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le
+voyage. Nos compagnons francais et toscans ont rivalise de zele et de
+devouement, et j'espere que vers le 15 nous mettrons a la voile pour
+regagner l'Egypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de
+goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le
+temple m'en ont delivre pour longtemps, je l'espere. Je n'ai encore recu
+que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonne d'avoir
+entrepris mon voyage malgre ses amicales inquietudes? Je l'ai pardonne,
+de mon cote, depuis que j'ai touche a la seconde cataracte.... Adieu.
+
+
+
+
+ONZIEME LETTRE
+
+
+El-Melissah (entre Syene et Ombos), le 10 fevrier 1829.
+
+Nous jouons de malheur; depuis notre depart de Syene, a laquelle nous
+avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin
+d'avoir franchi la distance qui nous separe d'_Ombos_, ou l'on se rend
+d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du
+nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait
+pirouetter sur les vagues du Nil, enfle comme une petite mer. Nous avons
+amarre, a grand'peine, dans le voisinage de _Melissah_, ou est une
+carriere de gres sans aucun interet; du reste, sante parfaite, bon
+courage, et nous preparant a explorer Thebes de fond en comble, si ce
+n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous
+ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos
+tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du
+26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voila, en y
+ajoutant les deux precedentes, les seules lettres qui me soient
+parvenues.
+
+Je remercie bien notre venerable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il
+a bien voulu m'ecrire le 26 septembre. J'espere qu'il aura recu ma
+lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien
+pardonner a la vetuste de mes souhaits de jour de l'an, deja caducs
+lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde
+cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de
+telles distances.
+
+J'ecrirai de Thebes a notre ami Dubois, apres avoir vu a fond l'Egypte
+et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Egyptiens feront a l'avenir,
+dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le passe; je
+rapporte une serie de dessins de grandes choses, capables de convertir
+tous les obstines.
+
+Je transmets a M. Drovetti la lettre que m'a ecrite M. de Mirbel, et je
+suis persuade qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'Egypte, qui ne
+recule jamais devant les choses utiles.
+
+Ma derniere lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon
+itineraire a partir de ce beau monument que nous avons epuise, au risque
+de l'etre nous-memes par les difficultes de son etude.
+
+Nous l'avons quitte le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous
+abordames au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des geographes grecs,
+pour visiter quelques excavations qu'on apercoit vers le bas de cette
+enorme masse de gres.
+
+Ces _speos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que
+des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'epoques differentes, mais
+tous appartenant aux temps pharaoniques.
+
+Le plus ancien remonte jusqu'au regne de Thouthmosis Ier; le fond de
+cette excavation, de forme carree comme toutes les autres, est occupe
+par 4 figures (tiers de nature), assises, et representant deux fois ce
+Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est-a-dire une
+des formes du dieu Thoth a tete d'epervier, et la deesse _Sate, dame
+d'Elephantine_ et _dame de Nubie_. Ce speos etait une chapelle ou
+oratoire consacre a ces deux divinites; les parois de cote n'ont jamais
+ete sculptees ni peintes.
+
+Il n'en est point ainsi du second speos; celui-ci appartient au regne de
+Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_
+et de la deesse Sate (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond.
+Cette chapelle aux dieux du pays a ete creusee par les soins d'un prince
+nomme _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les legendes le
+titre de _gouverneur des terres meridionales_, ce qui comprenait _la
+Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau
+sculpte, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le
+roi assis sur un trone, et accompagne de plusieurs autres fonctionnaires
+publics, presentant au souverain, a ce que dit l'inscription
+hieroglyphique (malheureusement tres-courte) qui accompagne ce tableau,
+les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des
+_terres meridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du
+speos est inscrite la dedicace que le prince a faite du monument.
+
+Le troisieme speos d'_Ibrim_ est du regne suivant, de l'epoque
+d'Amenophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi
+etaient administrees par un autre prince, nomme _Osorsate_. Sur la paroi
+de droite, ce roi Amenophis II est represente assis, et deux princes,
+parmi lesquels _Osorsate_ occupe le premier rang, presentent au Pharaon
+les tributs des _terres meridionales_ et les productions naturelles du
+pays, y compris des _lions_, des _levriers_ et des _chacals vivants_,
+comme porte l'inscription gravee au-dessus du tableau, et qui specifiait
+le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante
+levriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un etat si
+deplorable de degradation qu'il m'a ete impossible d'en tirer autre
+chose que les faits generaux. Au fond du speos, la statue du roi
+Amenophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_.
+
+Le plus recent de ces speos, le quatrieme, est encore un monument du
+meme genre et du regne de Sesostris, Rhamses le Grand. C'est aussi un
+gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux
+d'_Ibrim_, Hermes a tete d'epervier et la deesse Sate, a la gloire du
+Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinites locales,
+dans le fond du speos. Mais a cette epoque, _les terres du midi_ etaient
+gouvernees par un prince ethiopien, dont j'ai retrouve des monuments a
+_Ibsamboul_ et a _Ghirche_. Ce personnage est figure dans le speos
+d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages a Sesostris, et a la tete de
+tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on
+compte deux hierogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate
+des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans
+designation plus particuliere.
+
+Il est a remarquer, a l'honneur de la galanterie egyptienne, que la
+femme du prince ethiopien _Satnoui_ se presente devant Sesostris
+immediatement apres son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela
+montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la
+civilisation egyptienne differait essentiellement de celle du reste de
+l'Orient, et se rapprochait de la notre; car on peut apprecier le degre
+de civilisation des peuples d'apres l'etat plus ou moins supportable des
+femmes dans l'organisation sociale.
+
+Le 17 janvier au soir, nous etions a _Derri_ ou _Derr_, la capitale
+actuelle de la Nubie, ou nous soupames en arrivant, par un clair de lune
+admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus.
+Ayant lie conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul
+a l'ecart sur le bord du fleuve, etait venu poliment me faire compagnie
+en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait
+le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me
+repondit aussitot: qu'il etait trop jeune pour savoir cela, mais que les
+vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birbe_ avait
+ete construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que
+tous ces vieillards etaient encore incertains sur un point, savoir si
+c'etaient les _Francais_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient
+execute ce grand ouvrage. Voila comme on ecrit l'histoire en Nubie. Le
+monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui
+donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Sesostris. Nous y
+restames toute la journee du 18, et n'en sortimes, assez tard, qu'apres
+avoir dessine les bas-reliefs les plus importants, et redige une notice
+detaillee de tous ceux dont on ne prenait point de copie. La j'ai trouve
+une liste, par rang d'age, des fils et des filles de Sesostris; elle me
+servira a completer celle d'Ibsamboul. Nous y avons copie quelques
+fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effaces ou
+detruits. C'est la que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez
+curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et
+de Derri, accompagne toujours le conquerant egyptien: il s'agissait de
+savoir si cet animal etait place la _symboliquement_ pour exprimer la
+vaillance et la force de Sesostris, ou bien si ce roi avait reellement,
+comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Egypte, un _lion
+apprivoise_, son compagnon fidele dans les expeditions militaires. Derri
+decide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur
+les Barbares renverses par Sesostris, l'inscription suivante: _Le lion,
+serviteur de Sa Majeste, mettant en pieces ses ennemis._ Cela me semble
+demontrer que le lion existait reellement et suivait Rhamses dans les
+batailles.
+
+Au reste, ce temple est un speos creuse dans le rocher de gres, mais
+sur une tres-grande echelle: il a ete dedie par Sesostris a Ammon-Ra, le
+dieu supreme, et a Phre, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le
+nom de _Rhamses_, qui fut le patron du conquerant et de toute sa lignee.
+
+Cette particularite explique pourquoi on trouve sur les monuments
+d'Ibsamboul, de Ghirche, de Derri, de Seboua, etc., le roi Rhamses
+presentant des offrandes ou ses adorations a un dieu portant le meme nom
+de _Rhamses_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait
+ce culte a lui-meme. _Rhamses_ etait simplement un des mille noms du
+dieu Phre (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus
+qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au
+dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopte, et quelquefois
+meme les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple;
+cela se reconnait meme a _Philae_, dans la partie du grand temple
+d'_Isis_, construit par Ptolemee Philadelphe. Toutes les _Isis_ du
+sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoe, laquelle a une tete
+evidemment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore
+sur les anciens monuments (les pharaoniques), ou les traits des
+souverains sont de veritables portraits.
+
+Le 18 au soir nous descendimes a _Amada_, ou nous restames jusqu'au 20
+apres midi. La j'eus le plaisir d'etudier a l'aise et sans etre distrait
+par les curieux, vu que nous etions en plein desert, un temple de la
+bonne epoque. Ce monument, fort encombre de sables, se compose d'abord
+d'une espece de pronaos, salle soutenue par douze piliers carres,
+couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux
+nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont
+evidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une
+singularite digne de remarque, je ne les trouve employees que dans les
+monuments egyptiens les plus _antiques_, c'est-a-dire dans les hypogees
+de Beni-Hassan, a Amada, a Karnac, et a _Bet-oualli_, ou sont les plus
+modernes, bien qu'elles datent du regne de Sesostris, ou plutot de celui
+de son pere.
+
+[Illustration: N deg. 1. Dedicace du Temple d'Amada.]
+
+[Illustration: N deg. 2. Chanson pour le battage des grains.]
+
+Le temple d'Amada a ete fonde par Thouthmosis III (Moeris), comme le
+prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la
+dedicace, sculptee sur les deux jambages des portes de l'interieur; et
+dont je mets ici la traduction litterale pour donner une idee des
+dedicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V.
+_le texte hieroglyphique_, pl. N deg. 3.)
+
+"Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de
+l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), moderateur de justice, a
+fait ses devotions a son pere le dieu Phre, le dieu des deux montagnes
+celestes, et lui a eleve ce temple en pierre dure; il l'a fait pour etre
+vivifie a toujours."
+
+Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur,
+Amenophis II, continua l'ouvrage commence, et fit sculpter les quatre
+salles a la droite et a la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de
+celle qui les precede; les travaux de ce roi sont detailles dans une
+enorme stele, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes
+copiees, a la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.
+
+Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le
+pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses
+dedicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frappe par sa
+singularite; en voici la traduction:
+
+"Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux
+autres dieux qui resident dans Thyri: Accourez et contemplez ces
+offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple,
+par le roi Thouthmosis (IV), a son pere le dieu Phre, dieu grand,
+manifeste dans le firmament!"
+
+La sculpture du temple d'Amada, appartenant a la belle epoque de l'art
+egyptien, est bien preferable a celle de Derri, et meme aux tableaux
+religieux d'Ibsamboul.
+
+Dans l'apres-midi du 20, nos travaux d'Amada etant termines, nous
+partimes et descendimes le Nil jusqu'a _Korosko,_ village nubien, dont
+je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrames l'excellent lord
+Prudhoe et le major Felix, qui mettaient a execution leur projet de
+remonter le Nil jusqu'au Sennaar, pour se rendre de la dans l'Inde en
+traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre
+s'arreta, et nous passames une partie de la nuit a causer des travaux
+passes et des projets futurs; je dis enfin adieu a ces courageux
+voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent
+dans une saison tres-avancee. Que Dieu veille sur ces intrepides amis de
+la science!
+
+Le 21 nous etions a _Ouadi-Esseboua_ (la vallee des lions), qui recoit
+ce nom d'une avenue de sphinx places sur le _dromos_ de son temple,
+lequel est un _hemispeos_, c'est-a-dire un edifice a moitie construit en
+pierres de taille, et a moitie creuse dans le rocher; c'est, sans
+contredit, le plus mauvais travail de l'epoque de Rhamses le Grand; les
+pierres de la batisse sont mal coupees, les intervalles etaient masques
+par du ciment sur lequel on avait continue les sculptures de decoration,
+qui sont d'une execution assez mediocre. Ce temple a ete dedie par
+Sesostris au dieu Phre et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre
+colosses representant Sesostris debout occupent le commencement et la
+fin des deux rangees de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux
+historiques, representant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et
+du _Midi_, couvrent la face exterieure des deux massifs du pylone; mais
+la plupart de ces sculptures sont meconnaissables, parce que le mastic
+ou ciment qui en avait recu une grande partie est tombe, et laisse une
+foule de lacunes dans la scene et surtout dans les inscriptions. Ce
+temple est presque entierement enfoui dans les sables, qui l'envahissent
+de tous cotes.
+
+Toute la journee du 22 fut perdue pour nous, a cause d'un vent du nord
+tres-violent, qui nous forca d'aborder et de nous tenir tranquilles au
+rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitames du calme pour gagner
+_Meharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point
+sculpte, et partant, d'aucun interet pour moi qui ne cherche que les
+_hadjar-maktoub_ (les pierres ecrites), comme disent nos Arabes.
+
+Le soleil levant du 23 nous trouva a _Dakkeh_, l'ancienne _Pselcis_. Je
+courus au temple, et la premiere inscription hieroglyphique qui me tomba
+sous les yeux m'apprit que j'etais dans un lieu saint, dedie a Thoth,
+seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom
+hieroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de
+Nubie avec les noms antiques en caracteres sacres.
+
+Le monument de Dakkeh presente un double interet sous le rapport
+mythologique; il donne des materiaux infiniment precieux pour comprendre
+la nature et les attributions de l'etre divin que les Egyptiens
+adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermes deux fois grand); une serie de
+bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_
+de ce dieu. Je l'y ai trouve d'abord (ce qui devait etre) en liaison
+avec _Har-Hat_ (le grand Hermes Trismegiste), sa forme primordiale, et
+dont lui, Thoth, n'est que la _derniere transformation_, c'est-a-dire
+son incarnation sur la terre a la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_
+incarnes en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'a l'_Hermes celeste_
+(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les
+formes: 1 deg. de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2 deg.
+d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants
+harmonieux); 3 deg. de _Meui_ (la pensee ou la raison): sous chacun de ces
+noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de
+ces diverses transformations du second Hermes couvrent les parois du
+temple de Dakkeh. J'oubliais de dire que j'ai trouve ici Thoth (le
+Mercure egyptien) arme du _caducee_, c'est-a-dire du sceptre ordinaire
+des dieux, entoure de deux serpents, plus un scorpion.
+
+Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne
+de ce temple (l'avant-derniere salle) a ete construite et sculptee par
+le plus celebre des rois ethiopiens, _Ergamenes_ (Erkamen), qui, selon
+le recit de Diodore de Sicile, delivra l'_Ethiopie_ du gouvernement
+theocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en egorgeant tous les
+pretres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y
+eleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'etre soumise
+a l'Egypte des la chute de la XXVIe dynastie, celle des Saites, detronee
+par Cambyse, et que cette contree passa sous le joug des Ethiopiens
+jusqu'a l'epoque des conquetes de Ptolemee Evergete Ier, qui la reunit
+de nouveau a l'Egypte. Aussi le temple de Dakkeh, commence par
+l'Ethiopien _Ergamenes_, a-t-il ete continue par Evergete Ier, par son
+fils Philopator et son petit-fils Evergete II. C'est l'empereur Auguste
+qui a pousse, sans l'achever, la sculpture interieure de ce temple.
+
+Pres du pylone de Dakkeh, j'ai reconnu un reste d'edifice, dont quelques
+grands blocs de pierre conservent encore une portion de dedicace:
+c'etait un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voila
+encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les
+Ptolemees, et l'Ethiopien Ergamenes lui-meme, n'ont fait que
+reconstruire des temples la ou il en existait dans les temps
+pharaoniques, et aux memes divinites qu'on y a toujours adorees. Ce
+point etait fort important a etablir, afin de demontrer que les derniers
+monuments eleves par les Egyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme
+de divinite_. Le systeme religieux de ce peuple etait tellement un,
+tellement lie dans toutes ses parties, et arrete depuis un temps
+immemorial d'une maniere si absolue et si precise, que la domination des
+Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolemees et les
+Cesars ont refait seulement, en Nubie comme en Egypte, ce que les Perses
+avaient detruit, et rebati des temples la ou il en existait autrefois,
+et dedies aux memes dieux.
+
+Dakkeh est le point le plus meridional ou j'aie rencontre des travaux
+executes sous les Ptolemees et les empereurs. Je suis convaincu que la
+domination grecque ou romaine ne s'est jamais etendue, _au plus_, au
+dela d'Ibrim. Aussi ai-je trouve depuis _Dakkeh_ jusqu'a _Thebes_ une
+serie presque continue d'edifices construit a ces deux epoques: les
+monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolemees et des
+Cesars sont nombreux, et presque tous non acheves. J'en ai conclu que la
+destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre
+Thebes et Dakkeh, en Nubie, doit etre attribuee aux Perses, qui ont du
+suivre la vallee du Nil jusque vers Seboua, ou ils ont pris, pour se
+rendre en Ethiopie (et pour en revenir), la route du desert, infiniment
+plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une armee,
+a cause de nombreuses cataractes; la route du desert est celle que
+suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armees et les
+voyageurs isoles. Cette marche des Perses a sauve le monument d'Amada,
+facile a detruire puisqu'il n'est point d'une grande etendue. De Dakkeh
+a Thebes on ne voit donc plus que de _secondes editions_ des temples.
+
+Il faut en excepter le monument de _Ghirche_ et celui de _Bet-oualli_
+que les Perses n'ont pu detruire, puisqu'il eut fallu abattre les
+_montagnes_ dans lesquelles ils sont creuses au ciseau. Mais ces
+_speos_, et surtout le premier, ont ete ravages autant que le permettait
+la nature des lieux.
+
+Nous arrivames a _Ghirche-Hussan_ ou _Ghirf-Houssein_ le 25 janvier.
+C'est encore ici, comme a Ibsamboul, a Derri et a Seboua, un veritable
+Rhamesseion ou _Rhamseion_, c'est-a-dire un monument du a la munificence
+de Rhamses le Grand. Celui-ci est consacre au dieu _Phtha_, personnage
+dont on retrouve une imitation decoloree dans l'_Hephaistos_ des Grecs
+et le Vulcain des Latins. Phtha etait le dieu eponyme de Ghirche, qui,
+en langue egyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure
+de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le meme nom sacre
+que _Memphis_: il parait que ces noms fastueux furent a la mode en
+Nubie, puisque les inscriptions hieroglyphiques m'ont appris, par
+exemple, que _Derri_ avait le meme nom que la fameuse _Heliopolis_
+d'Egypte, _demeure du Soleil_, et que le miserable village nomme
+aujourd'hui Seboua, et dont le monument est si pauvre, se decorait du
+nom d'_Amonei_, celui meme de la _Thebes_ aux cent portes.
+
+La portion construite de l'_hemispeos_ de Ghirche est, a tres-peu pres,
+detruite, et la partie excavee dans le rocher, travail immense, a ete
+degradee avec une espece de recherche. J'ai cependant pu relever le
+sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des legendes. La
+grande salle est soutenue par six enormes piliers, dans lesquels on a
+taille six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare
+a cote de bas-reliefs d'une fort belle execution. Sur les parois
+laterales sont huit niches carrees renfermant chacune trois figures
+assises, sculptees de plein relief: le personnage occupant le milieu de
+ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamses,
+le patron de Sesostris, invoque sous le nom de Dieu Grand, et comme
+residant dans _Phthaei, Amonei_ et _Thyri_, c'est-a-dire dans _Ghirche,
+Seboua_ et _Derri_, ou existent en effet des Rhamseion dedies au dieu
+Soleil Rhamses, le meme qu'on adore a Ghirche, comme fils de Phtha et
+d'Hathor, les grandes divinites de ce temple. L'etude des tableaux
+religieux de Ghirche eclaircit beaucoup le mythe de ces trois
+personnages.
+
+La journee du 26 fut donnee en partie au petit temple de _Dandour_. Nous
+retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non acheve du temps de
+l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son etendue, ce
+monument m'a beaucoup interesse, puisqu'il est entierement relatif a
+l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soiree
+du 25 avait ete egayee par un superbe echo decouvert par hasard en face
+de Dandour, ou nous venions d'aborder. Il repete fort distinctement et
+d'une voix sonore jusqu'a onze syllabes. Nos compagnons italiens se
+plaisaient a lui faire redire des vers du Tasse, entremeles de coups de
+fusil qu'on tirait de tous cotes, et auxquels l'echo repondait par des
+coups de canon ou les eclats du tonnerre.
+
+Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai
+decouvert une nouvelle generation de dieux, et qui complete le cercle
+des formes d'Ammon, point de depart et point de reunion de toutes les
+essences divines. Ammon-Ra, l'Etre supreme et primordial, etant son
+propre pere, est qualifie de mari de sa mere (la deesse Mouth), sa
+portion feminine renfermee en sa propre essence a la fois male et
+femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux egyptiens ne sont
+que des formes de ces deux principes constituants consideres sous
+differents rapports pris isolement. Ce ne sont que de pures abstractions
+du grand Etre. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., etablissent une
+chaine non interrompue qui descend des cieux et se materialise jusqu'aux
+incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La derniere de ces
+incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extreme de la chaine
+divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus
+(le grand Ammon, esprit actif et generateur) est l'Alpha. Le point de
+depart de la mythologie egyptienne est une _Triade_ formee des trois
+parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le male et le pere), Mouth (la
+femelle et la mere) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'etant
+manifestee sur la terre, se resout en Osiris, Isis et Horus. Mais la
+parite n'est pas complete, puisque Osiris et Isis sont freres. C'est a
+Kalabschi que j'ai enfin trouve la Triade finale, celle dont les trois
+membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade
+initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mere; et le fils
+qu'il a eu de sa mere Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_
+dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et
+cinquante bas-reliefs nous donnent sa genealogie. Ainsi la Triade finale
+se formait d'Horus, de sa mere Isis et de leur fils Malouli, personnages
+qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mere Mouth et
+leur fils Khons. Aussi _Malouli_ etait-il adore a Kalabschi sous une
+forme pareille a celle de Khons, sous le meme costume et orne des memes
+insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur
+de Talmis, c'est-a-dire de Kalabschi, que les geographes grecs appellent
+en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions
+des temples.
+
+J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existe a Talmis trois
+_editions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du regne
+d'Amenophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolemees; et la
+derniere, le temple actuel qui n'a jamais ete termine, sous Auguste,
+Caius Caligula et Trajan; et la legende du dieu _Malouli_, dans un
+fragment de bas-relief du premier temple, employe dans la construction
+du troisieme, ne differe en rien des legendes les plus recentes. Ainsi
+donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et
+d'Egypte n'a jamais recu de modification, on n'innovait rien, et les
+anciens dieux regnaient encore le jour ou les temples ont ete fermes par
+le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'etaient en quelque sorte
+partage l'Egypte et la Nubie, constituant ainsi une espece de
+_repartition feodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Sate
+regnaient a Elephantine, a Syene et a Beghe, et leur juridiction
+s'etendait sur la Nubie entiere; Phre, a Ibsamboul, a Derri et a Amada;
+Phtha, a Ghirche; Anouke, a Maschakit; Thoth, le surintendant de
+Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux a Ghebel-Addeh
+et a Dakkeh; Osiris etait seigneur de Dandour; Isis, reine a Philae;
+Hathor, a Ibsamboul, et enfin Malouli, a Kalabschi. Mais Ammon-Ra regne
+partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.
+
+Il en etait de meme en Egypte, et l'on concoit que ce culte partiel ne
+pouvait changer, puisqu'il etait attache au pays par toute la puissance
+des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif
+dans chaque localite, ne produisait aucune haine entre les villes
+voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme
+syntrones), et cela par un esprit de courtoisie tres-bien calcule, les
+divinites adorees dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouve a
+Kalabschi les dieux de Ghirche et de Dakkeh au midi, ceux de Deboud au
+nord, occupant une place distinguee; a Deboud, les dieux de Dakkeh et de
+Philae; a Philae, ceux de Deboud et de Dakkeh, au midi? ceux de Beghe
+d'Elephantine et de Syene au nord; a Syene enfin, les dieux de Philae et
+ceux d'Ombos.
+
+C'est encore a Kalabschi que j'ai remarque, pour la premiere fois, la
+couleur violette employee dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par
+decouvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appliquee
+sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi
+le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le precede ont ete dores
+aussi bien que le sanctuaire de Dakkeh.
+
+Pres de Kalabschi est l'interessant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a
+pris les journees des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'a midi. La, mes
+yeux se sont consoles des sculptures barbares du temple de Kalabschi,
+qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en
+contemplant les bas-reliefs historiques gui decorent ce speos, d'un fort
+beau style, et dont nous avons des copies completes. Ces tableaux sont
+relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les
+_Kouschi_ (les Ethiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les
+_Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Sesostris dans _sa jeunesse_ et
+_du vivant de son pere_, comme le dit expressement Diodore de Sicile,
+qui a cette epoque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et
+_presque toute la Libye_.
+
+Le roi Rhamses, pere de _Sesostris_, est assis sur son trone dans un
+naos, et son fils, en costume de prince, lui presente un groupe de
+prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est represente
+comme vainqueur, frappant lui-meme un homme de cette nation, en meme
+temps que le prince (Sesostris) lui presente les chefs militaires et une
+foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son
+fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiegee; le roi foule
+aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amenee en
+etat de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux
+historiques decorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle
+principale du monument, en supposant que cette portion du _speos_ ait
+jamais ete couverte.
+
+La paroi de droite presente les details de la campagne contre les
+_Ethiopiens_, les _Bischari_ et des _negres_. Dans le premier tableau,
+d'une grande etendue, on voit les Barbares en pleine deroute, se
+refugiant dans leurs forets, sur les montagnes, ou dans des marecages;
+le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, represente le roi
+assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils
+aine (Sesostris), qui lui presente, 1 deg. un _prince ethiopien_ nomme
+_Amenemoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un
+lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du
+trone du pere de son vainqueur; 2 deg. des chefs militaires egyptiens; 3 deg.
+des tables et des buffets couverts de _chaines d'or_ et avec elles des
+_peaux de panthere_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des
+troncs de bois d'_ebene_; des _dents d'elephant_; des _plumes
+d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _fleches_; des _meubles
+precieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou impose par la
+conquete; 4 deg. a la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_
+prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants
+sur ses epaules et dans une espece de couffe; suivent des individus
+conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'interieur
+de l'Afrique, le _lion_, les _pantheres_, l'_autruche_, des _singes_ et
+la _girafe_, parfaitement dessines, etc., etc. On reconnaitra la,
+j'espere, la campagne de Sesostris contre les Ethiopiens, lesquels il
+forca, selon Diodore de Sicile encore, de payer a l'Egypte un tribut
+annuel en _or_, en _ebene_ et en _dents d'elephant_.
+
+Les autres sculptures du speos sont toutes religieuses. Ce monument
+etait consacre au grand dieu Ammon-Ra et a sa forme secondaire
+Chnouphis. Le premier de ces dieux declare plusieurs fois, dans ses
+legendes, avoir donne toutes les mers et toutes les terres existantes a
+son fils cheri "le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamses
+(II)." Dans le sanctuaire, ce Pharaon est represente sucant le lait des
+deesses Anouke et Isis. "Moi qui suis ta mere, la dame d'Elephantine,
+dit la premiere, je te recois sur mes genoux, et te presente mon sein
+pour que tu y prennes ta nourriture, o Rhamses!" "Et moi, ta mere Isis,
+dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les periodes des
+panegyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui
+s'ecouleront en une vie pure." J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi
+que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le
+Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne
+faut pas oublier que les Egyptiens appelaient les Syriens, les
+Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.
+
+Je dis adieu a ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'etait
+le dernier de la belle epoque et d'une bonne sculpture que je dusse
+rencontrer entre Kalabschi et Thebes.
+
+Le 31, au coucher du soleil, nous etions a _Kardassi_ ou _Kortha_, ou
+j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, denue de sculpture,
+a l'exception d'un bas-relief sur un fut de colonne. J'avais vu, deux
+heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_),
+egalement sans sculptures ni inscriptions hieroglyphiques; mais on juge
+facilement, a leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps
+de la domination romaine.
+
+Le 1er fevrier, nous vimes venir a nous une cange avec pavillon
+autrichien: c'etait du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher;
+cependant, la barque avancait aussi vers nous, et je reconnus sur la
+proue M. Acerbi, consul general d'Autriche en Egypte, qui m'appelait et
+me saluait de la main. Nous arretames nos barques et passames quelques
+heures a causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et
+litterateur distingue, qui nous avait traites d'une maniere si aimable
+pendant notre sejour a Alexandrie. Nous nous separames, lui pour
+remonter jusqu'a la seconde cataracte, et moi pour rentrer en Egypte,
+avec promesse de nous rejoindre a Thebes, qui est le Paris de l'Egypte
+et le rendez-vous des voyageurs, n'en deplaise a la grosse ville du
+Kaire et a la triste Alexandrie.
+
+Vers deux heures apres midi, nous etions a _Deboud_ ou _Deboude_: nous
+etant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans
+sculpture, je trouvai qu'il avait ete bati, en grande partie, par un roi
+ethiopien nomme _Atharramon_, et qui doit etre le predecesseur ou le
+successeur immediat de l'_Ergamenes_ de Dakke. Le temple, dedie a
+Ammon-Ra, seigneur de _Tebot_ (Deboud), et a Hathor, et subsidiairement
+a Osiris et a Isis, a ete continue, mais non acheve, sous les empereurs
+Auguste et Tibere. Dans le sanctuaire, encore non sculpte, gisent les
+debris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des
+Ptolemees.
+
+Notre travail etant termine, nous rentrames dans nos barques, presses de
+partir et de profiter du reste de la journee pour arriver a Philae,
+rentrer ainsi en Egypte, et dire adieu a cette pauvre Nubie, dont la
+secheresse avait deja lasse tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs,
+en remettant le pied en Egypte, nous pouvions esperer de manger du pain
+un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous
+regalait journellement notre boulanger en chef, tout a fait a la hauteur
+du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier
+cordon-bleu.
+
+C'est a neuf heures du soir que nous retouchames enfin la terre
+egyptienne, en abordant a l'ile de Philae, rendant graces a ses antiques
+divinites Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas
+devores entre les deux cataractes.
+
+Nous avons sejourne dans l'ile sainte jusqu'au 7 fevrier, terminant les
+travaux commences au mois de decembre, et recueillant tous les tableaux
+mythologiques relatifs a l'histoire et aux attributions d'Isis et
+d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent
+en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les epoques des
+principaux edifices de cette ile.
+
+Le petit temple du sud a ete dedie a Hathor, et construit par le Pharaon
+Nectanebe, le dernier des rois de race egyptienne, detrone par la
+seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui,
+de ce joli petit edifice, conduit au grand temple, est de l'epoque des
+empereurs; ce qu'il y a de sculpte l'a ete sous les regnes d'Auguste, de
+Tibere et de Claude.
+
+Le premier pylone est du temps de Ptolemee Philometor, qui a encastre
+dans ce pylone un propylon dedie a Isis par le Pharaon Nectanebe, et
+l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_
+actuel il en existait deja un autre sur le meme emplacement, lequel aura
+ete detruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les debris de
+sculpture plus anciens employes dans les colonnes du pronaos actuel du
+grand temple.
+
+C'est Ptolemee Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles
+adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Evergete II, et le second
+pylone, de Ptolemee Philometor. Les sculptures et bas-reliefs exterieurs
+de tout l'edifice ont ete executes sous Auguste et Tibere.
+
+Entre les deux pylones du grand temple d'Isis, il existe a droite et a
+gauche deux beaux edifices d'un genre particulier. Celui de gauche est
+un temple periptere, dedie a Hathor et a la delivrance d'Isis qui vient
+d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolemee
+Epiphane ou de son fils Evergete II. Les bas-reliefs exterieurs sont du
+regne d'Auguste et de Tibere. C'est Evergete II qui se donne les
+honneurs de la construction de ce temple, dans les longues dedicaces de
+la frise exterieure.
+
+Le meme roi s'est aussi empare, par une inscription semblable, de
+l'edifice de droite, qui, presque tout entier, est de son frere
+Philometor, a l'exception d'une salle sculptee sous Tibere.
+
+J'ai donne une journee presque entiere a une petite ile voisine de
+Philae, l'ile de _Beghe_, ou la Commission d'Egypte indiquait le reste
+d'un petit edifice egyptien. J'y ai, en effet, trouve quelques colonnes
+d'un tout petit temple de tres-mauvais travail et de l'epoque de
+Philometor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'etais dans l'ile de
+_Snem_, nom de localite que j'avais rencontre souvent, depuis Ombos
+jusqu'a Dakke, dans les legendes des dieux, et surtout dans celles du
+dieu Chnouphis et de la deesse Hathor. C'etait la un des lieux les plus
+saints de l'Egypte, et une ile sacree, but de pelerinages longtemps
+avant sa voisine l'ile de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue
+egyptienne. C'est de la qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_,
+et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde
+question de _fil_ (l'elephant), comme l'ont pretendu de soi-disant
+etymologistes.
+
+Le temple de Snem (Beghe) etait en effet dedie a Chnouphis et a la
+deesse Hathor, et le monument actuel etait encore la _seconde edition_
+d'un temple bien plus ancien et plus etendu, bati sous le regne du
+Pharaon Amenophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouve les debris de
+ce temple, et les restes d'une statue colossale du meme Pharaon, qui
+decorait un des pylones de l'ancien edifice. J'ai recueilli dans cette
+ile, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine
+d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et
+des actes d'adoration faits dans l'ile sainte de _Snem_ par de grands
+personnages de la vieille Egypte, et entre autres: 1 deg. un proscynema d'un
+_basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Amenophis III
+(Memnon), grammate nomme _Amenemoph_; 2 deg. une inscription attestant le
+_pelerinage d'un grand-pretre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamses;
+3 deg. celui d'un prince ethiopien nomme _Memosis_, sous le Pharaon
+Amenophis III; 4 deg. celui du prince ethiopien _Messi_, sous Rhamses le
+Grand; 5 deg. celui d'un _grand-pretre_ d'Anouke, nomme _Amenothph_; 6 deg. un
+proscynema concu en ces termes: "Je suis venu vers vous, moi votre
+serviteur, vous tous, grands dieux, qui residez dans Snem! accordez-moi
+tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_a moi_) l'intendant des
+terres du roi seigneur du monde Amenophis (III), AMOSIS;" cet Amosis est
+represente a cote de l'inscription, levant ses mains en attitude
+d'adoration; 7 deg. enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de
+granit, j'ai copie une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an
+XXXIV et l'an XXXIX du regne de Rhamses le Grand (Sesostris), un des
+princes ses enfants a assiste a la _panegyrie_ de _Snem_, et l'a
+celebree par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions
+purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les
+legendes royales, sculptees en grand, des Pharaons Psammetichus Ier,
+Psammetichus II, Apries et Amasis, semblent avoir eu pour motif de
+rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'ile de _Snem_, soit meme
+de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette
+ile, ou le granit est de toute beaute.
+
+Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhote, Lehoux et
+Bertin, faire _une partie de plaisir_ a la cataracte, ou nous primes un
+modeste repas, assis a l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort epineux), le
+seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me
+rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis debarquer en face
+de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller a la chasse des
+inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre
+desquels est le roc taille en forme de siege et qu'un de nos doctes
+amis, M. Letronne, a cru pouvoir etre l'_Abaton_ nomme dans les
+inscriptions grecques de l'obelisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un
+rocher comme un autre, avec cette difference qu'il est charge
+d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les
+dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les
+suivantes:
+
+1 Une stele sculptee sur le roc, mais a demi effacee, monument qui
+rappelle une victoire remportee sur les Libyens par le Pharaon
+_Thouthmosis IV_, l'an septieme de son regne, le 8 du mois de Phamenoth;
+
+2 deg. Une stele de son successeur Amenophis III (Memmon), assez bien
+conservee, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de
+soumettre les Ethiopiens, l'an cinquieme de son regne, a passe dans ce
+lieu et y a tenu une panegyrie (assemblee religieuse);
+
+3 Un proscynema a Neith et a Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph
+(Smendes), de la XXIe dynastie;
+
+4 deg. Un proscynema a Horammon, Sate et Mandou, pour le salut du roi
+Nepherothph (Nepherites), de la XXIXe dynastie.
+
+Je ne parle point d'une foule de proscynema de simples particuliers, a
+Chnouphis et a Sate, les grandes divinites de la cataracte.
+
+Les rochers sur la _route de Philae a Syene_, et que j'ai explores le 7
+fevrier, en portent aussi un tres-grand nombre, adresses aux memes
+divinites: j'y ai aussi copie des inscriptions et des sculptures
+representant des princes ethiopiens rendant hommage a Rhamses le Grand
+ou a son grand-pere (Mandouei); ce sont les memes dont j'ai trouve de
+semblables monuments en Nubie.
+
+Je rentrai enfin a Syene, que j'avais quittee en decembre. En attendant
+que nos bagages arrivassent de Philae a dos de chameau, et qu'on
+disposat notre nouvelle escadre egyptienne (car nous avons laisse les
+barques nubiennes a la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je
+revis les debris du temple de Syene, consacre a Chnouphis et a Sate,
+sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extreme decadence de l'art
+en Egypte; il m'a interesse toutefois, 1 deg. parce que c'est le seul qui
+porte la legende hieroglyphique de _Nerva_; 2 deg. parce qu'il m'a fait
+connaitre le nom hieroglyphique-phonetique de Syene, _Souan_, qui est le
+nom copte _Souan_, et l'origine du _Syene_ des Grecs et de l'_Osouan_
+des Arabes; 3 deg. enfin, parce que le nom symbolique de cette meme ville,
+representant un _aplomb_ d'architecte ou de macon, fait, sans aucun
+doute, allusion a l'antique position de Syene sous le tropique du
+Cancer, et a ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient
+d'aplomb le jour du solstice d'ete: les auteurs grecs sont pleins de
+cette tradition, qui a pu, en effet, etre fondee sur un fait reel, mais
+a une epoque infiniment reculee.
+
+J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syene, en
+remontant vers la cataracte; j'y ai trouve l'hommage d'un prince
+ethiopien a Amenophis III, et a la reine Taia sa femme; un acte
+d'adoration a Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamses le
+Grand, de ses filles _Isenofre, Bathianthi_, et de leurs freres
+_Scha-hem-kame_ et _Merenphtah_; le prince ethiopien _Memosis_ (le meme
+dont j'avais deja recueilli une inscription dans l'ile de Snem),
+agenouille et adorant le prenom du roi Amenophis III; enfin plusieurs
+proscynema de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux
+divinites de Syene et de la cataracte, Chnouphis, Sate et Anouke.
+
+Je visitai pour la seconde fois l'ile d'_Elephantine_, qui, tout
+entiere, formerait a peine un parc convenable pour un bon bourgeois de
+Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois
+faire un _royaume_, pour se debarrasser de la vieille dynastie
+egyptienne des _Elephantins_. Les deux temples ont ete recemment
+detruits, pour batir une caserne et des magasins a Syene; ainsi a
+disparu le petit temple dedie a Chnouphis par le Pharaon Amenophis III.
+Je n'ai retrouve debout que les deux montants des portes en granit ayant
+appartenu a un autre temple de Chnouphis, de Sate et d'Anouke, dedie
+sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai,
+de construction romaine, m'a offert les debris, entremeles et mutiles,
+de plusieurs des plus curieux edifices d'Elephantine, construits sous
+les rois Moeris, Mandouei et Rhamses le Grand. Dans les restes d'une
+chambre qui termine l'escalier du quai egyptien, j'ai copie plusieurs
+proscynema hieroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stele
+mutilee du Pharaon Mandouei.
+
+Etant alle rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien a voir ni a faire
+sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers
+granitiques de Syene et d'Elephantine, et nous nous dirigeames sur
+_Ombos_, ou le vent a jure de nous empecher d'arriver, puisque, au
+moment ou j'ecris cette ligne, nous sommes au 12 fevrier; il est sept
+heures du matin, et le Nil mugit a quatre pouces de distance du lit sur
+lequel je suis assis.
+
+
+Ombos, le 14 fevrier a deux heures.
+
+Je suis enfin arrive avant-hier a _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous
+avons repris nos travaux du mois de decembre, et a cette heure-ci ils
+sont termines. Tout est encore ici de l'epoque grecque: le grand temple
+est cependant d'une tres-belle architecture et d'un grand effet; il a
+ete commence par Epiphane, continue sous Philometor et Evergete II;
+quelques bas-reliefs sont meme du temps de _Cleopatre Cocce_ et de Soter
+II. Ce grand edifice, dont les ruines ont un aspect tres-imposant, etait
+consacre a deux Triades qui se partagent le temple, divise, en effet,
+longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant
+presque toujours dans des massifs de la construction. Sevek-Ra (la forme
+primordiale de Saturne, Kronos) a tete de crocodile, Hathor (Venus), et
+leur fils Khons-Hor, forment la premiere Triade. La seconde se compose
+d'Aroeris, de la deesse Tsonenoufre et de leur fils Pnevtho; ce sont les
+dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les medailles
+romaines du nome ombite est l'animal sacre du dieu principal, Sevek-Ra.
+
+La femme de Philometor, Cleopatre, porte, dans les dedicaces et dans les
+cartouches sculptes sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut
+etre que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la premiere lecture est
+plus probable; il est repete trente fois, et il est impossible de s'y
+tromper.
+
+Le petit temple d'Ombos etait, comme l'un de ceux de Philae et le
+temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est-a-dire un edifice
+sacre figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade
+locale, c'est-a-dire une image terrestre du lieu ou les deesses Hathor
+et Tsonenoufre avaient enfante leur fils Khons-Hor et Pnevtho, les deux
+fils des deux Triades d'Ombos.
+
+C'est en me glissant a travers les pierres eboulees de ce petit
+monument, et en visitant une a une toutes celles qui bientot seront
+englouties par le Nil, lequel, ayant sape les fondations, a deja detruit
+la plus grande partie du monument, que j'ai trouve des blocs ayant
+appartenu a une construction bien plus ancienne, c'est-a-dire a un
+temple dedie par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Sevek-Ra, et
+avec les debris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous
+Evergete II, Cocce et Soter II.
+
+Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde edition: et
+c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages
+d'un tout petit propylon encastre aujourd'hui sur la face exterieure de
+l'enceinte en brique qui environne les temples du cote du sud-est. Les
+sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hieroglyphique
+de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, etait _Porte_ (ou
+propylon) _de la reine_ Amense, _conduisant au temple de Sevek-Ra_
+(Saturne). On n'a point oublie que ce roi-reine est Amense, mere de
+Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'epoque de Philometor,
+et conduisait au petit temple actuel.
+
+Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la
+nuit, nous en profiterons pour aller a _Ghebel-Selseleh_, ou nous attend
+une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que
+conditionnellement.
+
+_Toujours Ombos_, le 16. Je me rejouis d'avance en pensant que j'aurai
+peut-etre a Thebes un nouveau courrier; j'y serai a la fin du mois. Je
+trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis a
+mille lieues de France, et les soirees sont si longues! Toujours fumer
+ou jouer a la bouillotte! Il nous faudrait une bonne edition des petits
+paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit
+de l'etre sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'ecrire,
+et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands
+bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde
+cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont a pied, et que le
+vent ne les arrete pas, je fais partir ce soir meme celui qui nous a
+apporte nos lettres de France.... Je n'ai pas oublie les notes de M.
+Letronne; il apprendra avec interet que le listel sur lequel est gravee
+l'inscription d'Ombos etait dore, et que les lettres ont conserve une
+couleur rouge vif encore tres-visible; je n'ai pu verifier ce qu'il y
+avait sur Serapis a _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom
+n'existant plus.... Adieu.
+
+
+
+
+DOUZIEME LETTRE
+
+
+Biban-el-Molouk (Thebes), le 25 mars 1829.
+
+J'ai ecrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul
+general d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis
+d'expedier d'Alexandrie; par le premier batiment partant pour l'Europe.
+J'annoncais notre arrivee, en tres-bonne sante (tous tant que nous
+sommes), a _Thebes_, ou nous rentrames le 8 mars au matin, apres avoir
+heureusement termine notre voyage de Nubie et de la haute Thebaide; nos
+barques furent amarrees au pied des colonnades du palais de _Louqsor_,
+que nous avons etudie et exploite jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais
+a profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce
+magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'Egypte,
+obstrue par des cahuttes de fellahs qui masquent et defigurent ses beaux
+portiques, sans parler de la chetive maison d'un _bim-bachi_, juchee
+sur la plate-forme violemment percee a coups de pic, pour donner passage
+aux balayures du Turc, qui sont dirigees sur un superbe sanctuaire
+sculpte sous le regne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique
+palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour
+y etablir notre menage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabie
+et les petites barques, jusqu'au moment ou nos travaux de Louqsor ont
+ete finis.
+
+Nous passames sur la rive gauche le 23, et apres avoir envoye notre gros
+bagage a une maison de _Kourna_, que nous a laissee un tres-brave et
+excellent homme nomme Piccinini, agent de M. d'Anastasy a Thebes, nous
+avons tous pris la route de la vallee de _Biban-el-Molouk_, ou sont les
+tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette vallee
+etant etroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez elevees
+et denuees de toute espece de vegetation, la chaleur doit y etre
+insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc
+d'exploiter cette riche et inepuisable mine a une epoque ou
+l'atmosphere, quoique deja fort echauffee, est cependant encore
+supportable. Notre caravane s'y est donc etablie le jour meme, et nous
+occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible
+de trouver en Egypte. C'est le roi Rhamses (le quatrieme de la XIXe
+dynastie) qui nous donne l'hospitalite, car nous habitons tous son
+magnifique tombeau, le second que l'on rencontre a droite en entrant
+dans la vallee de Biban-el-Molouk. Cet hypogee, d'une admirable
+conservation, recoit assez d'air et assez de lumiere pour que nous y
+soyons loges a merveille; nous occupons les trois premieres salles, qui
+forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 a 20 pieds de hauteur,
+et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les
+couleurs conservent presque tout leur eclat; c'est une veritable
+habitation de prince, a l'inconvenient pres de l'enfilade des pieces; le
+sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux
+_kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux
+tentes dressees a l'entree du tombeau. Tel est notre etablissement dans
+la vallee des Rois, veritable sejour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni
+un brin d'herbe, ni etres vivants, a l'exception des chacals et des
+hyenes qui, l'avant-derniere nuit, ont devore, a cent pas de notre
+_palais_, l'ane qui avait porte mon domestique barabra Mohammed, pendant
+le temps que l'anier passait agreablement sa nuit de Ramadhan dans notre
+cuisine, qui est etablie dans un tombeau royal totalement ruine. Mais en
+voila assez sur le menage.
+
+Un courrier que j'ai recu a Thebes m'a apporte les lettres du 20
+decembre; ce sont les plus recentes de toutes celles qui me sont
+parvenues; je me rejouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et
+surtout du bon etat de notre venerable M. Dacier. Je lui presente mes
+felicitations et mes respects; j'espere que sa sante se sera soutenue,
+et que mes voeux, partis de la deuxieme cataracte le 1er janvier
+dernier, seront exauces pour l'annee courante et a toujours.
+
+L'annonce de la commission archeologique pour la Moree, donnee par S.
+Ex. le ministre de l'interieur a notre ami Dubois, m'a cause une vive
+satisfaction; il y a vingt ans que nous revions ensemble les voyages
+d'Egypte et de Grece que nous executons aujourd'hui: ce reve se realise
+enfin! Je puis donc ecrire de Thebes a Athenes: que de temps historiques
+rapproches dans un meme but! C'est comme une fouille generale que fait
+la civilisation moderne dans les debris de l'ancienne, et j'espere que
+ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les
+colonnades du Parthenon, ou dans l'Altis d'Olympie, a la tete de quatre
+cents pionniers, ce qui serait encore mieux.
+
+J'ai aussi fait commencer des fouilles a _Karnac_ et a _Kourna_. J'ai
+reuni dix-huit momies de tout genre et de toute espece; mais je
+n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies
+greco-egyptiennes, portant a la fois des inscriptions grecques et des
+legendes demotiques et hieratiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et
+quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'a present.
+Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tires
+des maisons memes de la vieille Thebes, a quinze ou vingt pieds
+au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un etat d'oxydation
+complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis a la tete de
+mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M.
+Drovetti, le nomme _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu
+de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune
+lui avait donne.] (le crocodile), qui me parait un homme adroit et qui
+ne manque pas de me donner de grandes esperances. J'y compte peu, parce
+qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient
+pas. Je tacherai cependant de donner un peu d'activite a mes fouilles
+dans les mois de juin, juillet et aout, epoque a laquelle je serai fixe
+sur les lieux, soit a Karnac, soit a Kourna. J'ai quarante hommes en
+train, et je verrai si les produits compensent a peu pres les depenses,
+et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui
+fouillent a Kourna de compte a demi avec Rosellini. Il est evident que
+je ne puis songer a emporter ce qui manque justement au Musee royal, de
+grosses pieces, parce que le transport seul jusqu'a Alexandrie
+epuiserait mes finances et de beaucoup.
+
+Cela dit, je reprends le fil de mon itineraire et la notice des
+monuments depuis _Ombos_, d'ou est datee ma derniere lettre.
+
+Partis d'_Ombos_ le 17 fevrier, nous n'arrivames, a cause de l'imperitie
+du reis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le
+18 au soir a _Ghebel-Selseleh_ (Silsilis), vastes carrieres ou je me
+promettais une ample recolte. Mon espoir fut pleinement realise, et les
+cinq jours que nous y avons passes ont ete bien employes.
+
+Les deux rives du Nil, resserre par des montagnes d'un tres-beau gres,
+ont ete exploitees par les anciens Egyptiens, et le voyageur est effraye
+s'il considere, en parcourant les carrieres, l'immense quantite de
+pierres qu'on a du en tirer pour produire les galeries a ciel ouvert et
+les vastes espaces excaves qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la
+rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.
+
+On rencontre d'abord, en venant du cote de Syene, trois chapelles
+taillees dans le roc et presque contigues. Toutes trois appartiennent a
+la belle epoque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la
+distribution, soit pour toute la decoration interieure et exterieure;
+toutes s'ouvrent par deux colonnes formees de boutons de lotus tronques.
+
+La premiere de ces chapelles (la plus au sud) a ete creusee dans le roc
+sous le regne du Pharaon Ousirei de la XVIIIe dynastie; elle est
+detruite en tres-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore
+visibles, et ne presentent d'interet que sous le rapport du travail, qui
+a toute la finesse et toute l'elegance de l'epoque.
+
+La seconde chapelle date du regne suivant, celui de Rhamses II. Les
+tableaux qui decorent les parois de droite et de gauche nous font
+connaitre a quelle divinite ce petit edifice avait ete dedie par le
+Pharaon. Il y est represente adorant d'abord la Triade thebaine, les
+plus grands des dieux de l'Egypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on
+invoquait dans tous les temples, parce qu'ils etaient le type de tous
+les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phre, a Phtha, seigneur
+de justice, et au dieu Nil, nomme, dans l'inscription hieroglyphique,
+_Hapi-Moou_, le pere vivifiant de tout ce qui existe. C'est a cette
+derniere divinite que la chapelle de Rhamses II, ainsi que les deux
+autres, furent particulierement consacrees; cela est constate par une
+tres-longue inscription hieroglyphique, dont j'ai pris copie, et datee
+de "l'an IV, le 10e jour de Mesori, sous la majeste de l'Aroeris
+puissant, ami de la verite et fils du Soleil, Rhamses, cheri d'Hapimoou,
+le pere des dieux." Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou
+_Hapimoou_), l'identifie avec le Nil celeste _Nenmoou_, l'eau
+primordiale, le grand Nilus, que Ciceron, dans son Traite sur la Nature
+des Dieux, donne comme le pere des principales divinites de l'Egypte,
+meme d'Ammon, ce que j'ai trouve atteste ailleurs par des inscriptions
+monumentales. La troisieme chapelle appartient au regne du fils de
+Rhamses le Grand; il etait naturel que les chapelles de Silsilis fussent
+dediees a Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de
+l'Egypte ou le fleuve est le plus resserre et qu'il semble y faire une
+seconde entree, apres avoir brise les montagnes de gres qui lui
+fermaient ici le passage, comme il a brise les rochers de granit de la
+cataracte pour faire sa premiere entree en Egypte.
+
+On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creuses
+pour recevoir deux ou trois corps embaumes; tous remontent jusqu'aux
+premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent a
+des chefs de travaux ou inspecteurs superieurs des carrieres de
+Silsilis. Nous avons aussi copie des steles portant des dates du regne
+de divers Rhamses de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande
+inscription de l'an XXII de Sesonchis.
+
+Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _speos_, ou
+edifice creuse dans la montagne, et plus singulier encore par la
+variete des epoques des bas-reliefs qui le decorent. Cette belle
+excavation a ete commencee sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on
+en voulait faire un temple dedie a Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu
+Nil, divinite du lieu, et au dieu Sevek (Saturne a tete de crocodile),
+divinite principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est
+dans cette intention qu'ont ete executes, sous le regne d'Horus, les
+sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs
+du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui decorent une longue
+et belle galerie transversale qui precede ce sanctuaire.
+
+Cette galerie, tres-etendue, forme un veritable musee historique. Une de
+ses parois est tapissee, dans toute sa longueur, de deux rangees de
+steles ou de bas-reliefs sculptes sur le roc, et, pour la plupart,
+d'epoques diverses; des monuments semblables decorent les intervalles
+des cinq portes qui donnent entree dans ce curieux museum.
+
+Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de
+la paroi ouest: le Pharaon y est represente debout, la hache d'armes sur
+l'epaule, recevant d'Ammon-Ra l'embleme de la vie divine, et le don de
+subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des Ethiopiens,
+les uns renverses, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef
+egyptien, qui leur reproche, dans la legende, d'avoir ferme leur coeur a
+la prudence et de n'avoir pas ecoute lorsqu'on leur disait: "Voici que
+le lion s'approche de la terre d'Ethiopie (Kousch)." Ce lion-la etait
+le roi Horus, qui fit la conquete d'Ethiopie, et dont le triomphe est
+retrace sur les bas-reliefs suivants.
+
+Le roi vainqueur est porte par des chefs militaires sur un riche
+palanquin, accompagne de flabelliferes. Des serviteurs preparent le
+chemin que le cortege doit parcourir; a la suite du Pharaon viennent des
+guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier
+sur l'epaule, sont en marche, precedes d'un trompette; un groupe de
+fonctionnaires egyptiens, sacerdotaux et civils, recoit le roi et lui
+rend des hommages.
+
+La legende hieroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: "Le dieu
+gracieux revient (en Egypte), porte par les chefs de tous les pays (les
+nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin
+seigneur de l'Egypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit
+(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Ethiopie), race perverse;
+ce roi directeur des mondes, approuve par Phre, fils du Soleil et de sa
+race, le serviteur d'Ammon, HORUS, le vivificateur. Le nom de sa majeste
+s'est fait connaitre dans la terre d'Ethiopie, que le roi a chatiee
+conformement aux paroles que lui avait adressees son pere Ammon."
+
+Un autre bas-relief represente la conduite, par les soldats, des
+prisonniers du commun en fort grand nombre; leur legende exprime les
+paroles suivantes, qu'ils sont censes prononcer dans leur humiliation:
+"O toi vengeur! roi de la terre de Keme (l'Egypte), soleil de Niphaiat
+(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch
+(l'Ethiopie), dont tu as foule les signes royaux sous tes pieds!"
+
+Tous les autres bas-reliefs de ce speos, soit steles, soit tableaux,
+appartiennent a diverses epoques posterieures, mais qui ne descendent
+pas plus bas que le troisieme roi de la XIXe dynastie. On y remarque,
+entre autres sujets:
+
+1 deg. Un tableau representant une adoration a Ammon-Ra, Sevek (le dieu du
+nome) et Bubastis, par le basilicogrammate charge de l'execution du
+palais du roi Rhamses-Meiamoun dans la partie occidentale de Thebes (le
+palais de Medinet-Habou), le nomme _Phori_, homme veridique;
+
+2 Trois magnifiques inscriptions en caracteres hieratiques, rappelant
+que le meme fonctionnaire est venu a Silsilis l'an Ve, au mois de
+Paschons, du regne de Rhamses-Meiamoun, faire exploiter les carrieres
+pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de
+Medinet-Habou);
+
+3 Un grand bas-relief: le roi Rhamses-Meiamoun adorant le dieu Phtha et
+sa compagne Pascht (Bubastis).
+
+Ces monuments demontrent, sans aucun doute, que tout le gres employe
+dans la construction du palais de Medinet-Habou a Thebes vient de
+Silsilis, et que ce grand edifice a ete commence au plus tot la
+cinquieme annee du regne de son fondateur.
+
+4 deg. Une grande stele representant le meme roi adorant les dieux de
+Silsilis, et dediee par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des
+batiments de Rhamses-Meiamoun, intendant de tous les palais du roi
+existants en Egypte, et charge de la construction du temple du Soleil
+bati a Memphis par ce Pharaon.
+
+Des tableaux d'adoration et plusieurs steles, plus anciennes que les
+precedentes, constatent aussi que Rhamses le Grand (Sesostris) a tire de
+Silsilis les materiaux de plusieurs des grands edifices construits sous
+son regne.
+
+Plusieurs de ces steles, dediees soit par des intendants des batiments,
+soit par des princes qui etaient venus en Haute-Egypte pour y tenir des
+panegyries dans les annees XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son regne,
+m'ont fourni des details curieux sur la famille du conquerant. Une de
+ces steles nous apprend que Rhamses le Grand a eu deux femmes: la
+premiere, Nofre-Ari, fut l'epouse de sa jeunesse, celle qui parait,
+ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la
+seconde (et derniere jusqu'a present) se nommait _Isenofre_; c'etait la
+mere, 1 deg. de la princesse _Bathianthi_, qui parait avoir ete sa fille
+cherie, la benjamine de la vieillesse de Sesostris; 2 deg. du prince
+_Schohemkeme_, celui qui presidait les panegyries dans les dernieres
+annees du regne de son pere, comme le prouvent trois des grandes steles
+de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succeda en quittant son
+nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeiothph (le
+possesseur de la verite, ou bien celui que la verite possede); c'est le
+Sesonsis II de Diodore, et le Pheron d'Herodote. Ce fut aussi, comme son
+pere, un grand constructeur d'edifices, mais dont il ne reste que peu de
+traces. On trouve dans le speos de Silsilis: 1 deg. une petite chapelle
+dediee en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appele
+_Pnahasi_; 2 une stele (date effacee) dediee par le meme Pnahasi, et
+constatant qu'on a tire des carrieres de Silsilis les pierres qui ont
+servi a la construction du palais que ce roi avait fait elever a Thebes,
+ou il n'en reste aucune trace, a ma connaissance du moins. Cette stele
+nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isenofre_, comme sa
+mere, et son fils aine _Phthamen_.
+
+3 deg. Une stele de l'an II, 5e jour de Mesori, rappelant qu'on a pris a
+Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeiothph a
+Thebes, et pour les additions ou reparations faites au palais de son
+pere, le Rhamseion (l'edifice qu'on a improprement nomme tombeau
+d'Osimandyas et Memnonium).
+
+Il existe enfin a Silsilis des steles semblables relatives a quelques
+autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux steles
+d'Amenophis-Memnon, le pere du roi Horus, se voient sur la rive
+orientale, ou se trouvent les carrieres les plus etendues; ces steles
+donnent la premiere date certaine des plus anciennes exploitations de
+Silsilis. Il est certain qu'apres la XIXe dynastie, ces carrieres ont
+toujours fourni des materiaux pour la construction des monuments de la
+Thebaide. La stele de Sesonchis Ier le prouve; on y parle, en effet,
+d'exploitations de l'an XXII du regne de ce prince, destinees a des
+constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles
+qui forment le cote droit de la premiere cour de Karnac, pres du second
+pylone, monument du regne de Sesonchis et des rois bubastites, ses
+descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les
+materiaux des temples d'Edfou et d'Esne viennent en grande partie de ces
+memes carrieres.
+
+Le 24 fevrier au matin, nous courions le portique et les colonnades
+d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse,
+porte cependant l'empreinte de la decadence de l'art egyptien sous les
+Ptolemees, au regne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la
+simplicite antique; on y remarque une recherche et une profusion
+d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la
+noble gravite des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et
+de si mauvais gout du temple d'_Esneh_, construit du temps des
+empereurs.
+
+La partie la plus _antique_ des decorations du grand temple d'_Edfou_
+(l'interieur du naos et le cote droit exterieur) remonte seulement au
+regne de Philopator. On continua les travaux sous Epiphane, dont les
+legendes couvrent une partie du fut des colonnes et des tableaux
+interieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut termine sous Evergete
+II.
+
+Les sculptures de la frise exterieure et des parois de l'exterieur des
+murailles du pronaos furent decorees sous Soter II. Sous le meme roi, on
+sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie
+de gauche appartient a Philometor, ainsi que toutes les sculptures des
+deux massifs du pylone. J'ai trouve cependant, vers le bas du massif de
+droite, un mauvais petit bas-relief representant l'empereur Claude
+adorant les dieux du temple.
+
+Le mur d'enceinte qui environne le naos est entierement charge de
+sculptures; celles de la face interieure datent du regne de Cleopatre
+Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolemee Alexandre Ier et de sa femme
+la reine Berenice.
+
+Voila qui peut donner une idee exacte de l'_antiquite_ du grand temple
+d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits ecrits
+sur cent portions du monument, en caracteres de 10 pouces, et
+quelquefois de 2 pieds de hauteur.
+
+Ce grand et magnifique edifice etait consacre a une Triade composee: 1 deg.
+du dieu Har-Hat, la science et la lumiere celestes personnifiees, et
+dont le soleil est l'image dans le monde materiel; 2 deg. de la deesse
+Hathor, la Venus egyptienne; 3 deg. de leur fils Harsont-Tho (l'Horus,
+soutien du monde), qui repond a l'Amour (Eros) des mythologies grecque
+et romaine.
+
+Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois
+divinites, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour
+sur plusieurs parties importantes du systeme theogonique egyptien. Il
+serait trop long ici d'entrer dans de pareils details.
+
+J'ai fait dessiner aussi une serie de quatorze bas-reliefs de
+l'interieur du pronaos, representant le _lever_ du dieu Har-Hat,
+identifie avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques a
+chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce
+recueil est du plus grand interet pour l'intelligence de la petite
+portion des mythes egyptiens veritablement relative a l'astronomie.
+
+Le second edifice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits
+temples nommes _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait
+toujours a cote de tous les grands temples ou une Triade etait adoree;
+c'etait l'image de la demeure celeste ou la deesse avait enfante le
+troisieme personnage de la Triade, qui est toujours figure sous la forme
+d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou represente en effet l'enfance et
+l'education du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathor, auquel
+la flatterie a associe Evergete II, represente aussi comme un enfant et
+partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au
+nouveau-ne d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de
+bas-reliefs de ce monument du regne d'Evergete II et de Soter II.
+
+Nos travaux termines a Edfou, nous allames reposer nos yeux, fatigues
+des mauvais hieroglyphes et des pitoyables sculptures egyptiennes du
+temps des Lagides, dans les tombeaux d'_Elethya_ (_El-Kab_), ou nous
+arrivames le samedi 28 fevrier. Nous fumes accueillis par la _pluie_,
+qui tomba par torrents avec tonnerre et eclairs, pendant la nuit du 1er
+au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Herodote du roi
+Psammenite: De notre temps il a plu en Haute-Egypte.
+
+Je parcourus avec empressement l'interieur de l'ancienne ville
+d'Elethya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui
+renfermait les temples et les edifices sacres. Je n'y trouvai pas une
+seule colonne debout; les Barbares ont detruit depuis quelques mois ce
+qui restait des deux temples interieurs, et le temple entier situe hors
+de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une a une les pierres
+oubliees par les devastateurs et sur lesquelles il restait quelques
+sculptures.
+
+J'esperais y trouver quelques debris de legendes, suffisants pour
+m'eclairer sur l'epoque de la construction de ces edifices et sur les
+divinites auxquelles ils furent consacres. J'ai ete assez heureux dans
+cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'Elethya,
+dedie a Sevek (Saturne) et a Sowan (Lucine), appartenait a diverses
+epoques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient ete
+construits et decores sous le regne de la reine Amense, sous celui de
+son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Amenophis-Memnon
+et Rhamses le Grand. Les rois Amyrtee et Achoris, deux des derniers
+princes de race egyptienne, avaient repare ces antiques edifices, et y
+avaient ajoute quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouve a
+Elethya qui rappelle l'epoque grecque ou romaine. Le temple a
+l'exterieur de la ville est du au regne de Moeris.
+
+Les tombeaux ou hypogees creuses dans la chaine arabique voisine de la
+ville, remontent pour la plupart a une antiquite reculee. Le premier que
+nous avons visite est celui dont la Commission d'Egypte a publie les
+bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, a la peche et a la
+navigation. Ce tombeau a ete creuse pour la famille d'un hierogrammate
+nomme _Phape_, attache au college des pretres d'Elethya (Sowan-Kah).
+J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inedits de ce tombeau, et j'ai
+pris copie de toutes les legendes des scenes agricoles et autres,
+publiees assez negligemment. Ce tombeau est d'une tres-haute antiquite.
+Un second hypogee, celui d'un _grand-pretre de la deesse Ilithya_ ou
+_Elethya_ (Sowan), la deesse eponyme de la ville de ce nom, porte la
+date du regne de _Rhamses-Meiamoun_; il presente une foule de details
+de famille et quelques scenes d'agriculture en tres-mauvais etat. J'y ai
+remarque, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de ble
+par les boeufs, et au-dessus de la scene on lit, en hieroglyphes presque
+tous phonetiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est cense
+chanter, car dans la vieille Egypte, comme dans celle d'aujourd'hui,
+tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson
+particuliere.
+
+Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution
+adressee aux boeufs, et que j'ai retrouvee ensuite, avec de tres-legeres
+variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:
+
+Battez pour vous (_bis_),--o boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des
+boisseaux pour vos maitres.
+
+La poesie n'en est pas tres-brillante; probablement l'air faisait passer
+la chanson; du reste, elle est convenable a la circonstance dans
+laquelle on la chantait, et elle me paraitrait deja fort curieuse quand
+meme elle ne ferait que constater l'antiquite du _bis_ qui est ecrit a
+la fin de la premiere et de la troisieme ligne. J'aurais voulu en
+trouver la musique pour l'envoyer a notre respectable ami le general de
+La Salette; elle lui aurait fourni quelles donnees de plus pour ses
+savantes recherches sur la musique des anciens.
+
+Le tombeau voisin de celui-ci est plus interessant encore sous le
+rapport historique. C'etait celui d'un nomme _Ahmosis, fils de Obschne,
+chef des mariniers_, ou plutot _des nautoniers_: c'etait un grand
+personnage. J'ai copie dans son hypogee ce qui reste d'une inscription
+de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole
+a tous les individus presents et futurs, et leur raconte son histoire
+que voici: Apres avoir expose qu'un de ses ancetres tenait un rang
+distingue parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il
+nous apprend qu'il est entre lui-meme dans la carriere nautique dans les
+jours du roi _Ahmosis_ (le dernier de la XVIIe dynastie legitime); qu'il
+est alle rejoindre le roi a Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce
+temps, ou il a servi _sur l'eau_; qu'il a ensuite combattu dans le Midi,
+ou il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an
+VI du meme Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a
+suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monte par eau en _Ethiopie_ pour lui
+imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit;
+et qu'enfin il a commande des _batiments_ sous le roi _Thouthmosis Ier_.
+C'est la, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le
+Pharaon Ahmosis, ont presque acheve l'expulsion des Pasteurs et delivre
+l'Egypte des Barbares.
+
+Pour ne pas trop allonger l'article d'Elethya, je terminerai par
+l'indication d'un tombeau presque ruine; il m'a fait connaitre quatre
+generations de grands personnages du pays, qui l'ont gouverne sous le
+titre _sou-ten-si_ de _Sowan_ (princes d'Elethya), durant les regnes des
+cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Amenothph Ier
+(Amenoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amense et Thouthmosis III
+(Moeris), aupres desquels ils tenaient un rang eleve dans leur service
+personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Atare et Ahmosis,
+femmes des deux premiers rois nommes, et de Ranofre, fille de la reine
+Amense et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont
+successivement nommes dans les inscriptions de l'hypogee, et forment
+ainsi un supplement et une confirmation precieuse de la Table d'Abydos.
+
+Le 3 mars, au matin, nous arrivames a _Esneh_, ou nous fumes
+tres-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur
+de la province; avec son aide, il nous fut permis d'etudier le grand
+temple d'Esneh, encombre de coton, et qui, servant de magasin general de
+cette production, a ete crepi de limon du Nil, surtout a l'exterieur. On
+a egalement ferme avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le
+premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a du se
+faire souvent une chandelle a la main, ou avec le secours de nos
+echelles, afin de voir les bas-reliefs de plus pres.
+
+Malgre tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de
+savoir relativement a ce grand temple, sous les rapports mythologiques
+et historiques. Ce monument a ete regarde, d'apres de simples
+conjectures etablies sur une facon particuliere d'interpreter le
+zodiaque du plafond, comme le plus _ancien_ monument de l'Egypte:
+l'etude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au
+contraire, le plus _moderne_ de ceux qui existent encore en Egypte; car
+les bas-reliefs qui le decorent, et les hieroglyphes surtout, sont d'un
+style tellement grossier et tourmente qu'on y apercoit au premier coup
+d'oeil le point extreme de la decadence de l'art. Les inscriptions
+hieroglyphiques ne confirment que trop cet apercu: les masses de ce
+pronaos ont ete elevees sous l'empereur _Cesar Tiberius Claudius
+Germanicus_ (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la
+dedicace en grands hieroglyphes. La corniche de la facade et le premier
+rang de colonnes ont ete sculptes sous les empereurs _Vespasien_ et
+_Titus_; la partie posterieure du pronaos porte les legendes des
+empereurs _Antonin_, _Marc Aurele_ et _Commode_; quelques colonnes de
+l'interieur du pronaos furent decorees de sculptures sous _Trajan_,
+_Hadrien_ et _Antonin_; mais, a l'exception de quelques bas-reliefs de
+l'epoque de _Domitien_, tous ceux des parois de droite et de gauche du
+pronaos portent les images de _Septime Severe_ et de GETA, que son frere
+Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en meme temps qu'il fit
+proscrire son nom dans tout l'empire; il parait que cette proscription
+du tyran fut executee a la lettre jusqu'au fond de la Thebaide, car les
+cartouches noms propres de l'empereur _Geta_ sont tous _marteles_ avec
+soin; mais ils ne l'ont pas ete au point de m'empecher de lire
+tres-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CESAR GETA,
+_le directeur_.
+
+Je crois que l'on connait deja des inscriptions latines ou grecques dans
+lesquelles ce nom est martele: voila des legendes hieroglyphiques a
+ajouter a cette serie.
+
+Ainsi donc, l'antiquite du pronaos d'Esneh est incontestablement fixee;
+sa construction ne remonte pas au dela de l'empereur Claude; et ses
+sculptures descendent jusqu'a _Caracalla_, et du nombre de celles-ci est
+le fameux zodiaque dont on a tant parle.
+
+Ce qui reste du naos, c'est-a-dire le mur du fond du pronaos, est de
+l'epoque de _Ptolemee Epiphane_, et cela encore est d'hier,
+comparativement a ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites
+derriere le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a
+ete rase jusqu'aux fondements.
+
+Cependant, que les amis de l'antiquite des monuments de l'Egypte se
+consolent: _Latopolis_ ou plutot ESNE (car ce nom se lit en hieroglyphes
+sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'etait
+point un village aux grandes epoques pharaoniques; c'etait une ville
+importante, ornee de beaux monuments, et j'en ai decouvert la preuve
+dans l'inscription des colonnes du pronaos.
+
+J'ai trouve sur deux de ces colonnes, dont le fut est presque
+entierement couvert d'inscriptions hieroglyphiques disposees
+verticalement, la notice des fetes qu'on celebrait annuellement dans le
+grand temple d'Esneh. Une d'elles se rapportait a la commemoration de
+la dedicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III
+(_Moeris_); de plus il existe, et j'ai dessine dans une petite rue
+d'Esneh, au quartier de Cheik-Mohammed-Ebbedri, un jambage de porte en
+tres-beau granit rose, portant une dedicace du Pharaon Thouthmosis II,
+et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'_Esneh_
+pharaonique. J'ai aussi trouve a _Edfou_ une pierre qui est le seul
+debris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple
+actuel bati sous les Lagides; l'ancien etait encore de _Moeris_, et
+dedie, comme le nouveau, au grand dieu _Har-Hat, seigneur d'_HATFOUH
+(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thebaide comme en
+Nubie, avait construit la plupart des edifices sacres, apres l'invasion
+des _Hykschos_, de la meme maniere que les Ptolemees ont rebati ceux
+d'Ombos, d'Esneh et d'Edfou, pour remplacer les temples _primitifs_
+detruits pendant l'invasion persane.
+
+Le grand temple d'Esneh etait dedie a l'une des plus grandes formes de
+la divinite, a Chnouphis, qualifie des titres NEV-EN-THO-SNE, _seigneur
+du pays d'Esneh, createur de l'univers, principe vital des essences
+divines, soutien de tous les mondes_, etc. A ce dieu sont associes la
+deesse Neith, representee sous des formes diverses et sous les noms
+varies de _Menhi_, _Tnebouaou_, etc., et le jeune Hake, represente sous
+la forme d'un enfant, ce qui complete la Triade adoree a Esneh. J'ai
+ramasse une foule de details tres-curieux sur les attributions de ces
+trois personnages auxquels etaient consacrees les principales fetes et
+panegyries celebrees annuellement a Esneh. Le 23 du mois d'Hathyr, on
+celebrait la fete de la deesse _Tnebouaou_; celle de la deesse _Menhi_
+avait lieu le 25 du meme mois; le 30, celle d'_Isis_, tertiaire des deux
+deesses precitees. Le 1er de Choiak, on tenait une panegyrie (assemblee
+religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hake, et ce meme jour avait lieu
+la panegyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacre sculpte
+sur l'une des colonnes du pronaos: "A la neomenie de Choiak, panegyries
+et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esneh; on
+etale tous les ornements sacres; on offre des pains, du vin et autres
+liqueurs, des boeufs et des oies; on presente des collyres et des
+parfums au dieu Chnouphis et a la deesse sa compagne, ensuite le lait a
+Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie a la
+deesse Menhi, une oie a la deesse Neith, une oie a Osiris, une oie a
+Khons et a Thoth, une oie aux dieux Phre, Atmou, Thore, ainsi qu'aux
+autres dieux adores dans le temple; on presente ensuite des semences,
+des fleurs et des epis de ble au seigneur Chnouphis, souverain d'Esneh,
+et on l'invoque en ces termes," etc. Suit la priere prononcee en cette
+occasion solennelle, et que j'ai copiee, parce qu'elle presente un grand
+interet mythologique.
+
+C'est aux memes divinites qu'etait dedie le temple situe au nord
+d'Esneh, dans une magnifique plaine, jadis cultivee, mais aujourd'hui
+herissee de broussailles qui nous dechirerent les jambes, lorsque, le 6
+mars au soir, nous allames le visiter, en faisant a pied une
+tres-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvames tout
+nouvellement devastees; ce temple n'est plus tel que la Commission
+d'Egypte l'a laisse; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un
+petit pan de mur et le soubassement presque a fleur de terre: parmi les
+bas-reliefs subsistants j'en ai trouve un d'Evergete Ier et de Berenice
+sa femme; j'ai reconnu les legendes de Philopator sur la colonne; celles
+d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hieroglyphes
+tout a fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Verus. Le hasard
+m'a fait decouvrir, dans le soubassement exterieur de la partie gauche
+du temple, une serie de captifs representant des peuples vaincus (par
+Evergete Ier, selon toute apparence), et, a l'aide des ongles de nos
+Arabes, qui fouillerent vaillamment malgre les pierres et les plantes
+epineuses, je parvins a copier une dizaine des inscriptions onomastiques
+de peuples gravees sur l'espece de bouclier attache a la poitrine des
+vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjuguees,
+j'ai lu les noms de l'_Armenie_, de la _Perse_, de la _Thrace_ et de la
+_Macedoine_; peut-etre encore s'agit-il des victoires d'un empereur
+romain: je n'ai rien trouve d'assez conserve aux environs pour eclaircir
+ce doute.
+
+Le 7 mars au matin, nous fimes une course pedestre dans l'interieur des
+terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille
+_Tuphium_, aujourd'hui _Taoud_, situee sur la rive droite du fleuve,
+mais dans le voisinage de la chaine arabique et tout pres
+d'_Hermonthis_, qui est sur la rive opposee. La existent deux ou trois
+salles d'un petit temple, habitees par des fellahs ou par leurs
+bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui
+m'ont donne le mythe du temple: on y adorait la Triade formee de Mandou,
+de la deesse Ritho et de leur fils Harphre, celle meme du temple
+d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de _Tuphium_.
+
+A midi nous etions a _Hermonthis_, dont j'ai parle dans la lettre que
+j'ecrivis apres avoir visite ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour
+aller a la seconde cataracte. Nous y passames encore quelques heures
+pour copier quelques bas-reliefs et des legendes hieroglyphiques qui
+devaient completer notre travail sur _Erment_, commence a notre premier
+passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un
+_mammisi_ ou _eimisi_ consacre a l'accouchement de la deesse _Ritho_,
+construit et sculpte, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en
+commemoration de la reine Cleopatre, fille d'Auletes, lorsqu'elle mit au
+monde _Cesarion_, fils de Jules Cesar, lequel voulut etre le _Mandou_ de
+la nouvelle deesse _Ritho_, comme Cesarion en fut l'_Harphre_. Du reste,
+c'etait assez l'usage du dictateur romain de chercher a completer la
+_Triade_, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cleopatre,
+avaient en elles quelque chose de divin, sans dedaigner pour cela les
+joies terrestres.
+
+Une courte distance nous separait de _Thebes_, et nos coeurs etaient
+gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de
+la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraiches,
+arrivee a Louqsor, a mon adresse. C'etait encore une courtoisie de
+notre digne consul general, M. Drovetti, et nous avions hate d'en
+profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extreme, nous arreta
+pendant la nuit entre Hermonthis et Thebes, ou nous ne fumes rendus que
+le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.
+
+Notre petite escadre aborda au pied du quai antique dechausse par le
+Nil, et qui ne pourra longtemps encore defendre le palais de _Louqsor_,
+dont les dernieres colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce
+quai est evidemment de deux epoques; le quai _egyptien_ primitif est en
+grandes briques cuites, liees par un ciment d'une durete extreme, et ses
+ruines forment d'enormes blocs de 15 a 18 pieds de large et de 25 a 30
+de longueur, semblables a des rochers inclines sur le fleuve au milieu
+duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de gres est d'une epoque
+tres-posterieure; j'y ai remarque des pierres portant encore des
+fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'edifices
+demolis.
+
+Notre travail sur _Louqsor_ a ete termine (a tres-peu pres) avant de
+venir nous etablir ici, a _Biban-el-Molouk_, et je suis en etat de
+donner tous les details necessaires sur l'epoque de la construction de
+toutes les parties qui composent ce grand edifice.
+
+Le fondateur du _palais de Louqsor_, ou plutot _des_ palais de Louqsor a
+ete le Pharaon _Amenophis-Memnon_ (Amenothph III), de la XVIIIe
+dynastie. C'est ce prince qui a bati la serie d'edifices qui s'etend du
+sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45
+pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore a ce regne.
+Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les
+salles interieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart
+intactes, on lit, en grands hieroglyphes d'un relief tres-bas et d'un
+excellent travail, des dedicaces faites au nom du roi Amenophis. Je mets
+ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une idee de toutes les
+autres, qui ne different que par quelques titres royaux de plus ou de
+moins.
+
+"La vie! l'Horus puissant et modere, regnant par la justice,
+l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce
+que, grand par sa force, il a frappe les Barbares; le roi SEIGNEUR DE
+JUSTICE, bien aime du Soleil, le fils du Soleil AMENOPHIS, moderateur de
+la region pure (l'Egypte), a fait executer ces constructions consacrees
+a son pere Ammon, le dieu seigneur des trois zones de l'univers, dans
+l'Oph du midi; il les a fait executer en pierres dures et bonnes, afin
+d'eriger un edifice durable; c'est ce qu'a fait le fils du Soleil
+AMENOPHIS, cheri d'Ammon-Ra."
+
+Ces inscriptions levent donc toute espece de doute sur l'epoque precise
+de la construction et de la decoration de cette partie de Louqsor; mes
+inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques
+expliquees par M. Letronne, et qu'on a chicanees si mal a propos; je
+puis lui annoncer a ce sujet que je lui porterai les _inscriptions
+dedicatoires egyptiennes_ des temples de _Philae_, d'_Ombos_ et de
+_Denderah_, ou le verbe _construire_ ne manque jamais.
+
+Les bas-reliefs qui decorent le palais d'_Amenophis_ sont, en general,
+relatifs a des actes religieux faits par ce prince aux grandes divinites
+de cette portion de Thebes, qui etaient: 1 deg. Ammon-Ra, le dieu supreme de
+l'Egypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement a Thebes, sa
+ville eponyme; 2 deg. sa forme secondaire, Ammon-Ra generateur, mystiquement
+surnomme _le mari de sa mere_, et represente sous une forme priapique;
+c'est le dieu _Pan_ egyptien, mentionne dans les ecrivains grecs; 3 deg. la
+deesse _Thamoun_ ou _Tamon_, c'est-a-dire _Ammon femelle_, une des
+formes de Neith, consideree comme compagne d'Ammon generateur; 4 deg. la
+deesse Mouth, la grand'mere divine, compagne d'Ammon-Ra; 5 deg. et 6 deg. les
+jeunes dieux Khous et Harka, qui completent les deux grandes Triades
+adorees a Thebes, savoir:
+
+
+ _Peres._ _Meres._ _Fils._
+
+ Ammon-Ra. Mouth. Khons.
+
+Ammon generateur. Thamoun. Harka.
+
+
+Le Pharaon est represente faisant des offrandes, quelquefois
+tres-riches, a ces differentes divinites, ou accompagnant leurs _bari_
+ou arches sacrees, portees processionnellement par des pretres.
+
+Mais j'ai trouve et fait dessiner dans deux des salles du palais une
+serie de bas-reliefs plus interessants encore et relatifs a la personne
+meme du fondateur. Voici un mot sur les principaux.
+
+Le dieu Thoth annoncant a la reine _Tmauhemva_, femme du Pharaon
+_Thouthmosis IV_, qu'Ammon generateur lui a accorde un fils.
+
+La meme reine, dont l'etat de grossesse est visiblement exprime,
+conduite par Chnouphis et Hathor (Venus) vers la chambre d'enfantement
+(le _mammisi_); cette meme princesse placee sur un lit, mettant au monde
+le roi _Amenophis_; des femmes soutiennent la gisante, et des genies
+divins, ranges sous le lit, elevent l'embleme de la vie vers le
+nouveau-ne.--La reine nourrissant le jeune prince.--Le dieu Nil peint en
+_bleu_ (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en _rouge_ (le
+temps de l'inondation), presentant le petit Amenophis, ainsi que le
+petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinites de
+Thebes.--Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le caresse.--Le
+jeune roi institue par Ammon-Ra; les deesses protectrices de la haute et
+de la basse Egypte lui offrant les couronnes, emblemes de la domination
+sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, c'est-a-dire
+son prenom royal, _Soleil seigneur de justice et de verite_, qui, sur
+les monuments, le distingue de tous les autres _Amenophis_.
+
+L'une des dernieres salles du palais, d'un caractere plus religieux que
+toutes les autres, et qui a du servir de chapelle royale ou de
+sanctuaire, n'est decoree que d'adorations aux deux Triades de Thebes
+par Amenophis; et dans cette salle, dont le plafond existe encore, on
+trouve un second sanctuaire emboite dans le premier, et dont voici la
+dedicace, qui en donne tres-clairement l'epoque, tout a fait recente en
+comparaison de celle du grand sanctuaire: "Restauration de l'edifice
+faite par le roi (cheri de Phre, approuve par Ammon), le fils du
+Soleil, seigneur des diademes, Alexandre, en l'honneur de son pere
+Ammon-Ra, gardien des regions des Oph (Thebes); il a fait construire le
+sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes a la place de celui qui
+avait ete fait sous la majeste du roi Soleil, seigneur de justice, le
+fils du Soleil AMENOPHIS, moderateur de la region pure."
+
+Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement a l'origine de la
+domination des Grecs en Egypte, au regne d'Alexandre, fils d'Alexandre
+le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage enfantin
+du roi, represente, a l'exterieur comme a l'interieur de ce petit
+edifice, adorant les Triades thebaines. Dans un de ces bas-reliefs, la
+deesse Thamoun est remplacee par la _ville de Thebes_ personnifiee sous
+la forme d'une femme, avec cette legende:
+
+"Voici ce que dit Thebes (Toph), la grande rectrice du monde: Nous avons
+mis en ta puissance toutes les contrees (les nomes); nous t'avons donne
+KEME (l'Egypte), terre nourriciere."
+
+La deesse Thebes adresse ces paroles au jeune roi Alexandre, auquel
+Ammon generateur dit en meme temps: "Nous accordons que les edifices que
+tu eleves soient aussi durables que le firmament."
+
+On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais
+d'Amenophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant que sous
+le rapport de la singularite. Dans une salle qui precede le sanctuaire,
+existe une pierre d'architrave qui, ayant ete renouvelee sous un
+Ptolemee et ornee d'une inscription, produit, en lisant les caracteres
+qu'elle porte, une dedicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point inquiete
+des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la dedicace
+primitive; la voici:
+
+1re _pierre moderne_. "Restauration de l'edifice faite par le roi
+Ptolemee, toujours vivant, aime de Ptha."--2e _pierre antique_. "Monde,
+le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Amenophis, a fait
+executer ces constructions en l'honneur de son pere Ammon, etc."
+
+L'ancienne pierre, remplacee par le Lagide, portait la legende:
+"L'Aroeris puissant, etc., seigneur du monde, etc." On ne s'est point
+inquiete si la nouvelle legende se liait ou non avec l'ancienne.
+
+C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les travaux
+du regne d'Amenophis, sous lequel ont cependant encore ete decorees la
+deuxieme et la septieme des deux rangees, en allant du midi au nord. Les
+bas-reliefs appartiennent au regne du roi _Horus_, fils d'Amenophis, et
+les quatre dernieres au regne suivant.
+
+Toute la partie nord des edifices de Louqsor est d'une autre epoque, et
+formait un monument particulier, quoique lie par la grande colonnade a
+l'_Amenophion_ ou palais d'Amenophis. C'est a Rhamses le Grand
+(Sesostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu l'intention, non
+pas d'embellir le palais d'Amenophis, son ancetre, mais de construire un
+edifice distinct, ce qui resulte evidemment de la dedicace suivante,
+sculptee en grands hieroglyphes au-dessous de la corniche du pylone, et
+repetee sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes
+modernes n'ont pas encore ensevelies.
+
+"La vie! l'Aroeris, enfant d'Ammon, le maitre de la region superieure et
+de la region inferieure, deux fois aimable, l'Horus plein de force,
+l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de verite, approuve par Phre), le
+fils prefere du roi des dieux, qui, assis sur le trone de son pere,
+domine sur la terre, a fait executer ces constructions en l'honneur de
+son pere, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce Rhamesseion dans la
+ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil
+(le fils cheri d'Ammon-Rhamses), vivificateur a toujours."
+
+C'est donc ici un monument particulier, distinct de l'Amenophion, et
+cela explique tres-bien pourquoi ces deux grands edifices ne sont pas
+sur le meme alignement, defaut choquant remarque par tous les voyageurs,
+qui supposaient a tort que toutes ces constructions etaient du meme
+temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.
+
+C'est devant le pylone nord du _Rhamseion _de Louqsor que s'elevent les
+deux celebres obelisques de granit rose, d'un travail si pur et d'une si
+belle conservation. Ces deux masses enormes, veritables joyaux de plus
+de 70 pieds de hauteur, ont ete erigees a cette place par Rhamses le
+Grand, qui a voulu en decorer son _Rhamesseion_, comme cela est dit
+textuellement dans l'inscription hieroglyphique de l'obelisque de
+gauche, face nord, colonne mediale, que voici: "Le Seigneur du monde,
+Soleil gardien de la verite (ou justice), approuve par Phre, a fait
+executer cet edifice en l'honneur de son pere Ammon-Ra, et il lui a
+erige ces deux grands obelisques de pierre, devant le Rhamesseion de la
+ville d'Ammon."
+
+Je possede des copies exactes de ces deux beaux monolithes[Footnote: Un
+de ces deux obelisques a ete apporte a Paris et dresse sur la place de
+la Concorde.]. Je les ai prises avec un soin extreme, en corrigeant les
+erreurs des gravures deja connues, et en les completant par les fouilles
+que nous avons faites jusqu'a la base des obelisques. Malheureusement il
+est impossible d'avoir la fin de la face est de l'obelisque de droite,
+et de la face ouest de l'obelisque de gauche: il aurait fallu abattre
+pour cela quelques maisons de terre et faire demenager plusieurs pauvres
+familles de fellahs.
+
+Je n'entre pas dans de plus grands details sur le contenu des legendes
+des deux obelisques. On sait deja que, loin de renfermer, comme on l'a
+cru si longtemps, de grands mysteres religieux, de hautes speculations
+philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des
+lecons d'astronomie, ce sont tout simplement des dedicaces, plus ou
+moins fastueuses, des edifices devant lesquels s'elevent les monuments
+de ce genre. Je passe donc a la description des pylones, qui sont d'un
+bien autre interet.
+
+L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de
+sculptures d'un tres-bon style, sujets tous militaires et composes de
+plusieurs centaines de personnages. _Massif de droite_: le roi Rhamses
+le Grand, assis sur son trone au milieu de son camp, recoit les chefs
+militaires et des envoyes etrangers; details du camp, bagages, tentes,
+fourgons, etc., etc.; en dehors, l'armee egyptienne est rangee en
+bataille; chars de guerre a l'avant, a l'arriere et sur les flancs; au
+centre, les fantassins regulierement formes en carres. _Massif de
+gauche_: bataille sanglante, defaite des ennemis, leur poursuite,
+passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amene ensuite les
+prisonniers.
+
+Voila le sujet general de ces deux tableaux, d'environ 50 pieds chacun;
+nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions
+entremelees aux scenes militaires. Les grands textes relatifs a cette
+campagne de Sesostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheureusement
+il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des
+copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des lignes
+encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du regne du
+conquerant, et que la bataille s'etait donnee le 5 du mois d'Epiphi. Ces
+dates me prouvent qu'il s'agit ici de la meme guerre que celle dont on a
+sculpte les evenements sur la paroi droite du grand monument
+d'_Ibsamboul_, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille
+figuree dans ce dernier temple est aussi du mois d'Epiphi, mais du 9 et
+non pas du 5. Il s'agit donc evidemment de deux affaires de la meme
+campagne. Les peuples que les Egyptiens avaient a combattre sont des
+Asiatiques, qu'a leur costume on peut reconnaitre pour des Bactriens,
+des Medes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est expressement
+nomme (_Naharaina-Kah_, le pays de Naharaina, la Mesopotamie) dans les
+inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contrees de Schot, Robschi,
+Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher necessairement dans la
+geographie primitive de l'Asie occidentale.
+
+Les obelisques, les quatre colonnes, le pylone, et le vaste peristyle ou
+cour environnee de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce qui
+reste du Rhamesseion de la rive droite, et on lit _partout_ les
+dedicaces de Rhamses le Grand, deux seuls points exceptes de ce grand
+edifice. Il parait, en effet, que vers le huitieme siecle avant J.-C.,
+l'ancienne decoration de la grande porte situee entre ces deux massifs
+du pylone etait, par une cause quelconque, en fort mauvais etat, et
+qu'on en refit les masses entierement a neuf; les bas-reliefs de Rhamses
+le Grand furent alors remplaces par de nouveaux, qui existent encore et
+qui representent le chef de la XXIVe dynastie, le conquerant ethiopien
+_Sabaco_ ou Sabacon, qui, pendant de longues annees, gouverna l'Egypte
+avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumees aux dieux
+protecteurs du palais et de la ville de Thebes. Ces bas-reliefs, sur
+lesquels on voit le nom du roi, qui est ecrit _Schabak_ et qu'on y lit
+tres-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler a une epoque
+fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont tres-curieux aussi sous le
+rapport du style. Les figures en sont fortes et tres-accusees, avec les
+muscles vigoureusement prononces, sans qu'elles aient pour cela la
+lourdeur des sculptures du temps des Ptolemees et des Romains. Ce sont,
+au reste, les seules sculptures de ce regne que j'aie rencontrees en
+Egypte.
+
+Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu egalement lieu
+au Rhamesseion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le
+chapiteau de la premiere colonne gauche du peristyle ont ete renouveles
+sous Ptolemee Philopator, et l'on n'a pas manque de sculpter sur
+l'architrave l'inscription suivante: "Restauration de l'edifice, faite
+par le roi Ptolemee toujours vivant, cheri d'Isis et de Phtha, et par la
+dominatrice du monde, Arsinoe, dieux Philopatores aimes par Ammon-Ra,
+roi des dieux."
+
+Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de
+Rhamses-Meiamoun, que l'on remarque en dehors du Rhamesseion, du cote de
+l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu a un edifice contigu et
+sans liaison reelle avec le monument de Sesostris.
+
+Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je parlerai,
+dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thebains que nous
+exploitons dans ce moment ... Adieu.
+
+P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant partir
+ce matin meme pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; toujours
+bonne sante et bon courage. Je donne ce soir a nos compagnons une fete
+dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousirei; nous y oublierons
+la sterilite et le voisinage de la seconde cataracte, ou nous avions a
+peine du pain a manger. La chere ne repondra pas a la magnificence du
+local, mais on fera l'impossible pour n'etre pas trop au-dessous. Je
+voulais offrir a notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et qui devait
+ajouter aux plaisirs de la reunion; c'etait un morceau de jeune
+crocodile mis a la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on m'en
+apportat un tue d'hier matin; mais j'ai joue de malheur, la piece de
+crocodile s'est gatee: nous n'y perdrons vraisemblablement qu'une bonne
+indigestion chacun.
+
+
+
+
+TREIZIEME LETTRE
+
+
+Thebes (Biban-el-Molouk), le 26 mai 1829.
+
+Les details topographiques donnes par Strabon ne permettent point de
+chercher ailleurs que dans la vallee de _Biban-el-Molouk_ l'emplacement
+des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vallee, qu'on veut
+entierement deriver de l'arabe en le traduisant par _les portes des
+rois_, mais qui est a la fois une corruption et une traduction de
+l'ancien nom egyptien _Biban-Ou-roou_ (les hypogees des rois), comme l'a
+fort bien dit M. Silvestre de Sacy, leverait d'ailleurs toute espece de
+doute a ce sujet. C'etait la _necropole royale_, et on avait choisi un
+lieu parfaitement convenable a cette triste destination, une vallee
+aride; encaissee par de tres-hauts roches coupes a pic, ou par des
+montagnes en pleine decomposition, offrant presque toutes de larges
+fentes occasionnees soit par l'extreme chaleur, soit par des
+eboulements interieurs, et dont les croupes sont parsemees de bandes
+noires, comme si elles eussent ete brulees en partie; aucun animal
+vivant ne frequente cette vallee de mort: je ne compte point les
+mouches, les renards, les loups et les hyenes, parce que c'est notre
+sejour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attire
+ces quatre especes affamees.
+
+En entrant dans la partie la plus reculee de cette vallee, par une
+ouverture etroite evidemment faite de main d'homme, et offrant encore
+quelques legers restes de sculptures egyptiennes, on voit bientot au
+pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carrees, encombrees
+pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la
+decoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entree dans
+les _tombeaux des rois_. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne
+communiquait avec l'autre; ils etaient tous isoles: ce sont les
+chercheurs de tresors, anciens ou modernes, qui ont etabli quelques
+communications forcees.
+
+Il me tardait, en arrivant a Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces
+tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux
+conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent
+creuses), etaient bien, comme je l'avais deduit d'avance de plusieurs
+considerations, ceux de rois appartenant _tous a des dynasties
+thebaines_, c'est-a-dire a des princes, dont _la famille etait
+originaire de Thebes_. L'examen rapide que je fis alors de ces
+excavations avant de monter a la seconde cataracte, et le sejour de
+plusieurs mois que j'y ai fait a mon retour, m'ont pleinement convaincu
+que ces hypogees ont renferme les corps des rois des XVIIIe, XIXe et XXe
+dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties _diospolitaines_
+ou _thebaines_. Ainsi, j'y ai trouve d'abord les tombeaux de six des
+rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, Amenophis-Memnon,
+inhume a part dans la vallee isolee de l'ouest.
+
+Viennent ensuite le tombeau de Rhamses-Meiamoun et ceux de six autres
+Pharaons, successeurs de Meiamoun et appartenant a la XIXe ou a la XXe
+dynastie.
+
+On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le
+choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait
+creuser la sienne sur le point ou il croyait rencontrer une veine de
+pierre convenable a sa sepulture et a l'immensite de l'excavation
+projetee. Il est difficile de se defendre d'une certaine surprise
+lorsque, apres avoir passe sous une porte assez simple, on entre dans de
+grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement
+soignees, conservant en grande partie l'eclat des plus vives couleurs,
+et conduisant successivement a des salles soutenues par des piliers
+encore plus riches de decorations, jusqu'a ce qu'on arrive enfin a la
+salle principale, celle que les Egyptiens nommaient la _salle doree_,
+plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la
+momie du roi dans un enorme sarcophage de granit. Les plans de ces
+tombeaux, publies par la Commission d'Egypte, donnent une idee exacte
+de l'etendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont coute
+pour les executer au pic et au ciseau. Les vallees sont presque toutes
+encombrees de collines formees par les petits eclats de pierre provenant
+des effrayants travaux executes dans le sein de la montagne.
+
+Je ne puis tracer ici une description detaillee de ces tombeaux;
+plusieurs mois m'ont a peine suffi pour rediger une notice un peu
+detaillee des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment et pour copier
+les inscriptions les plus interessantes. Je donnerai cependant une idee
+generale de ces monuments par la description rapide et tres-succincte de
+l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamses, fils et successeur de
+Meiamoun. La decoration des tombeaux royaux etait systematisee, et ce
+que l'on trouve dans l'un reparait dans presque tous les autres, a
+quelques exceptions pres, comme je le dirai plus bas.
+
+Le bandeau de la porte d'entree est orne d'un bas-relief (le meme sur
+toutes les premieres portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que
+la _preface,_ ou plutot le resume de toute la decoration des tombes
+pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil a
+tete de belier, c'est-a-dire le soleil couchant entrant dans
+l'hemisphere inferieur, et adore par le roi a genoux; a la droite du
+disque, c'est-a-dire a l'orient, est la deesse Nephthys, et a la gauche
+(occident) la deesse Isis, occupant les deux extremites de la course du
+dieu dans l'hemisphere superieur: a cote du Soleil et dans le disque,
+on a sculpte un grand scarabee qui est ici, comme ailleurs, le symbole
+de la regeneration ou des renaissances successives: le roi est
+agenouille sur la montagne celeste, sur laquelle portent aussi les pieds
+des deux deesses.
+
+Le sens general de cette composition se rapporte au roi defunt: pendant
+sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient a l'occident, le
+roi devait etre le vivificateur, l'illuminateur de l'Egypte, et la
+source de tous les biens physiques et moraux necessaires a ses
+habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement compare au
+soleil se couchant et descendant vers le tenebreux hemisphere inferieur,
+qu'il doit parcourir pour renaitre de nouveau a l'orient, et rendre la
+lumiere et la vie au monde superieur (celui que nous habitons), de la
+meme maniere que le roi defunt devait renaitre aussi, soit pour
+continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde celeste et
+etre absorbe dans le sein d'Ammon, le pere universel.
+
+Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est
+passe pour la vieille Egypte; tout cela resulte de l'ensemble des
+legendes qui couvrent les tombes royales.
+
+Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans ses
+deux etats pendant les deux parties du jour, est la clef ou plutot le
+motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va
+le voir, que le developpement successif.
+
+Dans le tableau decrit est toujours une legende dont suit la traduction
+litterale: "Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti (region
+occidentale, habitee par les morts): Je t'ai accorde une demeure dans la
+montagne sacree de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois
+ses predecesseurs), a toi Osirien, roi seigneur du monde, Rhamses, etc.,
+encore vivant."
+
+Cette derniere expression prouverait, s'il en etait besoin, que les
+tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail
+fort long, etaient commences de leur vivant, et que l'un des premiers
+soins de tout roi egyptien fut, conformement a l'esprit bien connu de
+cette singuliere nation, de s'occuper incessamment de l'execution du
+monument sepulcral qui devait etre son dernier asile.
+
+C'est ce que demontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve
+toujours a la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait
+evidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le facheux augure qui
+semblait resulter pour lui du creusement de sa tombe au moment ou il
+etait plein de vie et de sante: ce tableau montre en effet le Pharaon en
+costume royal, se presentant au dieu Phre a tete d'epervier,
+c'est-a-dire au soleil dans tout l'eclat de sa course (a l'heure de
+midi), lequel adresse a son representant sur la terre ces paroles
+consolantes:
+
+"Voici ce que dit Phre, dieu grand, seigneur du ciel: Nous t'accordons
+une longue serie de jours pour regner sur le monde et exercer les
+attributions royales d'Horus sur la terre."
+
+Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit egalement de
+magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le
+detail des privileges qui lui sont reserves dans les regions celestes;
+il semble qu'on ait place ici ces legendes comme pour rendre plus douce
+la pente toujours trop rapide qui conduit a la salle du sarcophage.
+
+Immediatement apres ce tableau, sorte de precaution oratoire assez
+delicate, on aborde plus franchement la question par un tableau
+symbolique, le disque du soleil Criocephale, parti de l'Orient, et
+avancant vers la frontiere de l'Occident, qui est marquee par un
+crocodile, embleme des tenebres, et dans lesquelles le dieu et le roi
+vont entrer chacun a sa maniere. Suit immediatement un tres-long texte,
+contenant les noms des soixante-quinze paredres du soleil dans
+l'hemisphere inferieur, et des invocations a ces divinites du troisieme
+ordre, dont chacune preside a l'une des soixante-quinze subdivisions du
+monde inferieur, qu'on nommait KELLE, _demeure qui enveloppe, enceinte,
+zone_.
+
+Une petite salle, qui succede ordinairement a ce premier corridor,
+contient les images sculptees et peintes des soixante-quinze paredres,
+precedees ou suivies d'un immense tableau dans lequel on voit
+successivement l'image abregee des soixante-quinze zones et de leurs
+habitants, dont il sera parle plus loin.
+
+A ces tableaux generaux et d'ensemble succede le developpement des
+details: les parois des corridors et salles qui suivent (presque
+toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une
+longue serie de tableaux representant la marche du soleil dans
+l'hemisphere superieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois
+opposees on a figure la marche du soleil dans l'hemisphere inferieur
+(image du roi apres sa mort).
+
+Les nombreux tableaux relatifs a la marche du dieu au-dessus de
+l'horizon et dans l'hemisphere lumineux sont partages en douze series,
+annoncees chacune par un riche battant de porte, sculpte, et garde par
+un enorme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, et ces
+reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent a
+face etincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la flamme;
+TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A cote de ces terribles gardiens
+on lit constamment la legende: _Il demeure au-dessus de cette grande
+porte, et l'ouvre au dieu Soleil_.
+
+Pres du battant de la premiere porte, celle du lever, on a figure les
+vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une etoile
+sur la tete, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour marquer la
+direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans
+l'etude des tableaux, qui offrent un interet d'autant plus piquant que,
+dans chacune des douze heures de jour, on a trace l'image detaillee de
+la barque du dieu, naviguant dans le fleuve celeste sur le _fluide
+primordial_ ou _l'ether_, le principe de toutes les choses physiques
+selon la vieille philosophie egyptienne, avec la figure des dieux qui
+l'assistent successivement, et de plus, la representation des _demeures
+celestes_ qu'il parcourt, et les scenes mythiques propres a chacune des
+heures du jour.
+
+Ainsi, a la premiere heure, sa _bari_, ou barque, se met en mouvement
+et recoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les tableaux de
+la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frere et
+l'ennemi du Soleil, surveille par le dieu Atmou; a la troisieme heure,
+le dieu Soleil arrive dans la zone celeste ou se decide le sort des
+ames, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs
+nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son
+tribunal, pesant a sa balance les ames humaines qui se presentent
+successivement: l'une d'elles vient d'etre condamnee, on la voit ramenee
+sur terre dans une _bari_, qui s'avance vers la porte gardee par Anubis,
+et conduite a grands coups de verges par des cynocephales, emblemes de
+la justice celeste; le coupable est sous la forme d'une enorme truie,
+au-dessus de laquelle on a grave en grand caractere _gourmandise_ ou
+_gloutonnerie_, sans doute le peche capital du delinquant, quelque
+glouton de l'epoque.
+
+Le dieu visite, a la cinquieme heure, les _Champs-Elysees_ de la
+mythologie egyptienne, habites par les ames bienheureuses se reposant
+des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur leur
+tete la plume d'autruche, embleme de leur conduite juste et vertueuse.
+On les voit presenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous
+l'inspection du _Seigneur de la joie du coeur_, elles cueillent les
+fruits des arbres celestes de ce paradis; plus loin, d'autres tiennent
+en main des faucilles: ce sont les ames qui cultivent les champs de la
+verite; leur legende porte: "Elles font des libations de l'eau et des
+offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une
+faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu Soleil
+leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les dans
+vos demeures, jouissez-en et les presentez aux dieux en offrande pure."
+Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et folatrer dans
+un grand bassin que remplit l'eau celeste et primordiale, le tout sous
+l'inspection du dieu _Nil-Celeste_. Dans les heures suivantes, les dieux
+se preparent a combattre le grand ennemi du Soleil, le serpent
+_Apophis_. Ils s'arment d'epieux, se chargent de filets, parce que le
+monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du
+Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de liens;
+on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un cable que la deesse
+Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, secondes par une
+_machine fort compliquee_, manoeuvres par le dieu _Sev_ (Saturne),
+assiste des genies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail
+serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en bas
+une _main enorme_ (celle d'Ammon) qui saisit la corde et arrete la
+fougue du dragon. Enfin, a la onzieme heure du jour, le serpent captif
+est etrangle; et bientot apres le dieu Soleil arrive au point extreme de
+l'horizon ou il va disparaitre. C'est la deesse _Netphe_ (Rhea) qui,
+faisant l'office de la Thetys des Grecs, s'eleve a la surface de l'abime
+des eaux celestes; et, montee sur la tete de son fils Osiris, dont le
+corps se termine en volute comme celui d'une sirene, la deesse recoit
+le vaisseau du Soleil, qui prend bientot dans ses bras immenses le Nil
+celeste, le vieil _Ocean_ des mythes egyptiens.
+
+La marche du Soleil dans _l'hemisphere inferieur_, celui des tenebres,
+pendant les douze heures de nuit, c'est-a-dire la contre-partie des
+scenes precedentes, se trouve sculptee sur les parois des tombeaux
+royaux opposees a celles dont je viens de donner une idee
+tres-succincte. La le dieu, assez constamment peint en _noir_, de la
+tete aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones auxquels
+president autant de personnages divins de toute forme et armes de
+glaives. Ces cercles sont habites par les _ames coupables_ qui subissent
+divers supplices. C'est veritablement la le type primordial de l'_Enfer_
+du Dante, car la variete des tourments a de quoi surprendre; et je ne
+suis pas etonne que quelques voyageurs, effrayes de ces scenes de
+carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains
+dans l'ancienne Egypte; mais les legendes levent toute espece
+d'incertitude a cet egard: ce sont des affaires de l'autre monde, et qui
+ne prejugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.
+
+Les ames coupables sont punies d'une maniere differente dans la plupart
+des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figure ces esprits
+impurs, et perseverant dans le crime, presque toujours sous la forme
+humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la _grue_, ou
+celle de l'_epervier a tete humaine_, entierement peints en _noir_, pour
+indiquer a la fois et leur nature perverse et leur sejour dans l'abime
+des tenebres; les unes sont fortement liees a des poteaux, et les
+gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les
+crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la
+tete en bas; celles-ci, les mains liees sur la poitrine et la tete
+coupee, marchent en longues files; quelques-unes, les mains liees
+derriere le dos, trainent sur la terre leur coeur sorti de leur
+poitrine; dans de grandes chaudieres, on fait bouillir des ames
+vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou
+seulement leurs tetes et leurs coeurs. J'ai aussi remarque des ames
+jetees dans la chaudiere avec l'embleme du bonheur et du repos celeste
+(l'eventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des
+copies fideles de cette immense serie de tableaux et des longues
+legendes qui les accompagnent.
+
+A chaque zone et aupres des supplicies, on lit toujours leur
+condamnation et la peine qu'ils subissent. "Ces ames ennemies, y est-il
+dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son
+disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles
+n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones."
+Tandis qu'on lit au contraire, a cote de la representation des ames
+heureuses, sur les parois opposees: "Elles ont trouve grace aux yeux du
+Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles ou l'on vit de
+la vie celeste; les corps qu'elles ont abandonnes reposeront a toujours
+dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la presence du Dieu
+supreme."
+
+Cette double serie de tableaux nous donne donc le _systeme
+psychologique egyptien_ dans ses deux points les pins importants et les
+plus moraux, _les recompenses et les peines_. Ainsi se trouve
+completement demontre tout ce que les anciens ont dit de la doctrine
+egyptienne sur _l'immortalite de l'ame_ et le but positif de la vie
+humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idee de symboliser
+la _double destinee_ des ames par le plus frappant des phenomenes
+celestes, le cours du soleil dans les deux hemispheres, et d'en lier la
+peinture a celle de cet imposant et magnifique spectacle.
+
+Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors
+et des deux premieres salles du tombeau de _Rhamses V_, que j'ai pris
+pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus
+complet de tous. Le meme sujet, mais compose dans un esprit directement
+_astronomique_, et sur un plan plus regulier, parce que c'etait un
+tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la
+longueur de ceux du second corridor et des deux premieres salles qui
+suivent.
+
+Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parseme d'etoiles,
+enveloppe de trois cotes cette immense composition: le torse se prolonge
+sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie superieure; sa
+tete est a l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du
+tableau divise en deux bandes egales: celle d'en haut represente
+l'hemisphere superieur et le cours du soleil dans les douze heures du
+jour; celle d'en bas, l'hemisphere inferieur, la marche du soleil
+pendant les douze heures de la nuit.
+
+A l'orient, c'est-a-dire vers le point sexuel du grand corps celeste (de
+la deesse Ciel), est figuree la naissance du Soleil; il sort du sein de
+sa divine mere _Neith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt
+a sa bouche, et renferme dans un disque rouge: le dieu _Meui_ (l'Hercule
+egyptien, la raison divine), debout dans la barque destinee aux voyages
+du jeune dieu, eleve les bras pour l'y placer lui-meme; apres que le
+Soleil enfant a recu les soins de deux deesses nourrices, la barque part
+et navigue sur l'_Ocean celeste_, l'Ether, qui coule comme un fleuve de
+l'_orient a l'occident_, ou il forme un vaste bassin, dans lequel
+aboutit une branche du fleuve traversant l'_hemisphere inferieur,
+d'occident en orient_.
+
+Chaque heure du jour est indiquee sur le corps du Ciel par un disque
+rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles
+parait le dieu Soleil naviguant sur l'Ocean celeste avec un cortege qui
+change a chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_.
+
+A la premiere heure, au moment ou le vaisseau se met en mouvement, les
+esprits de l'Orient presentent leurs hommages au dieu debout dans son
+naos, qui est eleve au milieu de cette bari; l'equipage se compose de la
+deesse _Sori_, qui donne l'impulsion a la proue; du dieu Sev (Saturne),
+a la tete de lievre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et
+dont il ne fait usage qu'a partir de la 8e heure, c'est-a-dire lorsqu'on
+approche des parages de l'Occident; le reis ou commandant est Horus,
+ayant en sous-ordre le dieu Hake-Oeris, le Phaeton et le compagnon
+fidele du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un
+hieracocephale nomme _Haou_, plus la deesse Neb-Wa (la dame de la
+barque), dont j'ignore les fonctions speciales, enfin le dieu gardien
+superieur des tropiques. On a represente, sur les bords du fleuve, les
+dieux ou les esprits qui president a chacune des heures du jour; ils
+adorent le Soleil a son passage, ou recitent tous les noms mystiques par
+lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les ames des
+rois ayant a leur tete le defunt Rhamses V, allant au-devant de la bari
+du dieu pour adorer sa lumiere. Aux 4e, 5e et 6e heures, le meme Pharaon
+prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis
+cache dans les eaux de l'Ocean. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau
+celeste cotoie les demeures des bienheureux, jardins ombrages par des
+arbres de differentes especes, sous lesquels se promenent les dieux et
+les ames pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne)
+sonde le fleuve incessamment, et des dieux echelonnes sur le rivage
+dirigent la barque avec precaution; elle contourne le grand bassin de
+l'ouest, et reparait dans la bande superieure du tableau, c'est-a-dire
+dans l'hemisphere inferieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en
+orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme
+il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du
+Soleil est toujours tiree a la corde par un grand nombre de genies
+subalternes, dont le nombre varie a chaque heure differente. Le grand
+cortege du dieu et l'equipage ont disparu, il ne reste plus que le
+pilote debout et inerte a l'entree du naos renfermant le dieu, auquel la
+deesse Thmei (la verite et la justice), qui preside a l'enfer ou a la
+region inferieure, semble adresser des consolations.
+
+Des legendes hieroglyphiques, placees sur chaque personnage et au
+commencement de toutes les scenes, en indiquent les noms et les sujets,
+en faisant connaitre l'heure du jour ou de la nuit a laquelle se
+rapportent ces scenes symboliques. J'ai pris copie moi-meme et des
+tableaux et de toutes les inscriptions.
+
+Mais sur ces memes plafonds, et en dehors de la composition que je viens
+de decrire en gros, existent des textes hieroglyphiques d'un interet
+plus grand peut-etre, quoique lies au meme sujet. Ce sont des _tables
+des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de
+chaque mois de l'annee_; elles sont ainsi concues:
+
+MOIS DE TOBI, la derniere moitie.--_Orion_ domine et influe sur
+l'oreille gauche.
+
+Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche.
+
+Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur.
+
+Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux etoiles_ (les
+Gemeaux?), sur le coeur.
+
+Heure 4e, les constellations _des deux etoiles_ (influent) sur l'oreille
+gauche.
+
+Heure 5e, les etoiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur.
+
+Heure 6e, la tete (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur.
+
+Heure 7e, _la fleche_ (influe) sur l'oeil droit.
+
+Heure 8e, _les longues etoiles_, sur le coeur.
+
+Heure 9e, les serviteurs des parties anterieures (du quadrupede) _Mente_
+(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.
+
+Heure 10e, le quadrupede _Mente_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche.
+
+Heure 11e, les serviteurs du _Mente_, sur le bras gauche.
+
+Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche.
+
+Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue a celle qu'on
+avait gravee sur le fameux cercle dore du monument d'Osimandyas, et qui
+donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des
+constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela demontrera
+sans replique, comme l'a affirme notre savant ami M. Letronne, que
+l'_astrologie_ remonte, en Egypte, jusqu'aux temps les plus recules;
+cette question, par le fait, est decidee sans retour, c'est un petit
+souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thebes.
+
+La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui
+composent la serie des levers, est certaine dans les passages ou j'ai
+introduit les noms actuels des constellations de notre planisphere;
+n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance,
+j'ai ete oblige de donner partout ailleurs le mot a mot du texte
+hieroglyphique.
+
+J'ai du recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes
+precieux de l'_astronomie antique_, science qui devait etre
+necessairement liee a l'_astrologie_, dans un pays ou la religion fut la
+base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil systeme
+politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes:
+_la partie des faits observes_, qui constitue seule nos sciences
+actuelles; _la partie speculative_, qui liait la science a la croyance
+religieuse, lien necessaire, indispensable meme en Egypte, ou la
+religion, pour etre forte et pour l'etre toujours, avait voulu renfermer
+l'univers entier et son etude dans son domaine sans bornes; ce qui a son
+bon et son mauvais cote, comme toutes les conceptions humaines.
+
+Dans le tombeau de Rhamses V, les salles ou corridors qui suivent ceux
+que je viens de decrire, sont decores de tableaux symboliques relatifs a
+divers etats du soleil considere soit physiquement, soit surtout dans
+ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un
+ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils
+n'occupent pas la meme place dans les tombes royales. La salle qui
+precede celle du sarcophage, en general consacree aux quatre genies de
+l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution
+du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent
+decider du sort de son ame, tribunal dont ne fut qu'une simple image
+celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de
+la sepulture. Une paroi entiere de cette salle, dans le tombeau de
+Rhamses V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris,
+melees aux justifications que le roi est cense presenter, ou faire
+presenter en son nom, a ces juges severes, lesquels paraissent etre
+charges, chacun, de faire la recherche d'un crime ou peche particulier,
+et de le punir dans l'ame soumise a leur juridiction. Ce grand texte,
+divise par consequent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, a
+proprement parler, qu'une _confession negative_, comme on peut en juger
+par les exemples qui suivent:
+
+dieu (tel)! _le roi_, soleil moderateur de justice, approuve d'Ammon,
+_n'a point commis de mechancetes_.
+
+Le fils du Soleil Rhamses _n'a point blaspheme_.
+
+Le roi, soleil moderateur, etc., _ne s'est point enivre_.
+
+Le fils du Soleil Rhamses _n'a point ete paresseux_.
+
+Le roi, soleil moderateur, etc., _n'a point enleve les biens voues aux
+dieux._
+
+Le fils du Soleil Rhamses _n'a point dit de mensonges_.
+
+Le roi, soleil, etc., _n'a point ete libertin_.
+
+Le fils du Soleil Rhamses _ne s'est point souille par des impuretes_.
+
+Le roi, soleil, etc., _n'a point secoue la tete en entendant des paroles
+de verite_.
+
+Le fils du Soleil Rhamses _n'a point inutilement allonge ses paroles_.
+
+Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu a devorer son coeur_ (c'est-a-dire, a
+se repentir de quelque mauvaise action).
+
+On voyait enfin, a cote de ce texte curieux, dans le tombeau de
+Rhamses-Meiamoun, des images plus curieuses encore, celles des peches
+capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la
+luxure_, _la paresse_ et _la voracite_, figurees sous forme humaine,
+avec les tetes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_.
+
+La grande salle du tombeau de Rhamses V, celle qui renfermait le
+sarcophage, et la derniere de toutes, surpasse aussi les autres en
+grandeur et en magnificence. Le plafond, creuse en berceau et d'une
+tres-belle coupe, a conserve toute sa peinture: la fraicheur en est
+telle qu'il faut etre habitue aux miracles de conservation des monuments
+de l'Egypte pour se persuader que ces freles couleurs ont resiste a plus
+de trente siecles. On a repete ici, mais en grand et avec plus de
+details dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux
+hemispheres pendant la duree du jour astronomique, composition qui
+decore les plafonds des premieres salles du tombeau et qui forme le
+motif general de toute la decoration des sepultures royales.
+
+Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au
+plafond, de tableaux sculptes et peints comme dans le reste du tombeau,
+et chargees de milliers d'hieroglyphes formant les legendes
+explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un
+grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblematiques, tout le
+systeme cosmogonique et les principes de la physique generale des
+Egyptiens. Une longue etude peut seule donner le sens entier de ces
+compositions, que j'ai toutes copiees moi-meme, en transcrivant en meme
+temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus
+raffine; mais il y a certainement, sous ces apparences emblematiques, de
+vieilles verites que nous croyons tres-jeunes.
+
+J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul
+des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les
+piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux
+divinites de l'Egypte, et principalement a celles qui president aux
+destinees des ames, Phtha-Socharis, Atmou, la deesse _Meresoehar_,
+_Osiris_ et _Anubis_.
+
+Tous les autres tombeaux des rois de Thebes, situes dans la vallee de
+Biban-el-Molouk et dans la vallee de l'Ouest, sont decores, soit de la
+totalite, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens
+d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et
+surtout plus ou moins acheves.
+
+Les tombes royales veritablement achevees et completes sont en
+tres-petit nombre, savoir: celle d'Amenophis III (Memnon), dont la
+decoration est presque entierement detruite; celle de Rhamses-Meimoun,
+celle de Rhamses V, probablement aussi celle de Rhamses le Grand, enfin
+celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incompletes. Les unes
+se terminent a la premiere salle, changee en grande salle sepulcrale
+d'autres vont jusqu'a une seconde salle des tombeaux complets;
+quelques-unes meme se terminent brusquement par un petit reduit creuse
+a la hate, grossierement peint, et dans lequel on a depose le sarcophage
+du roi, a peine ebauche. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au
+commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le
+trone; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fut termine, les
+travaux etaient arretes et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc
+juger de la longueur du regne de tous les rois inhumes a
+Biban-el-Molouk, par l'achevement ou par l'etat plus ou moins avance de
+l'excavation destinee a sa sepulture. Il est a remarquer, a ce sujet,
+que les regnes d'Amenophis III, de Rhamses le Grand et de Rhamses V
+furent, en effet, selon Manethon, de plus de trente ans chacun, et leurs
+tombeaux sont aussi les plus etendus.
+
+Il me reste a parler de certaines particularites que presentent
+quelques-unes de ces tombes royales.
+
+Quelques parois conservees du tombeau d'Amenophis III (Memnon) sont
+couvertes d'une simple peinture, mais executee avec beaucoup de soin et
+de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du
+soleil dans les deux hemispheres; mais cette composition est peinte sur
+les murailles sous la forme d'un immense papyrus deroule, les figures
+etant tracees au simple trait comme dans les manuscrits et les legendes,
+en hieroglyphes lineaires, arrivant presque aux formes _hieratiques_. Le
+Musee royal possede des rituels concus en ce genre d'ecriture de
+transition.
+
+Le tombeau de cet illustre Pharaon a ete decouvert par un des membres de
+la Commission d'Egypte dans la vallee de l'Ouest. Il est probable que
+tous les rois de la premiere partie de la XVIIIe dynastie reposaient
+dans cette meme vallee, et que c'est la qu'il faut chercher les
+sepulcres d'Amenophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra
+les decouvrir qu'en executant des deblayements immenses au pied des
+grands rochers coupes a pic dans le sein desquels ces tombe ont ete
+creusees. Cette meme vallee recele peut-etre encore le dernier asile des
+rois thebains des anciennes epoques; c'est ce que je me crois autorise a
+conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un tres-ancien
+style, decouvert dans la partie la plus reculee de la meme vallee, celui
+d'un Pharaon thebain nomme _Skhai_, lequel n'appartient certainement
+point aux quatre dernieres dynasties thebaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe
+et XXe.
+
+Dans la vallee proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admire,
+comme tous les voyageurs qui nous ont precedes, l'etonnante fraicheur
+des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousirei Ier, qui
+dans ses legendes prend les divers surnoms de _Noubei_, d'_Athothi_ et
+d'_Amonei_, et dans son tombeau celui d'Ousirei; mais cette belle
+catacombe deperit chaque jour. Les piliers se fendent et se delitent;
+les plafonds tombent en eclats, et la peinture s'enleve en ecailles.
+J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet
+hypogee, pour donner en Europe une idee exacte de tant de magnificence.
+J'ai fait egalement dessiner la serie de _peuples_ figuree dans un des
+bas-reliefs de la premiere salle a piliers. J'avais cru d'abord,
+d'apres les copies de ces bas-reliefs publiees en Angleterre, que ces
+quatre peuples, de race bien differente, conduits par le dieu Horus
+tenant le baton pastoral, etaient les nations soumises au sceptre du
+Pharaon Ousirei; l'etude des legendes m'a fait connaitre que ce tableau
+a une signification plus generale. Il appartient a la 3e heure du jour,
+celle ou le soleil commence a faire sentir toute l'ardeur de ses rayons
+et rechauffe toutes les contrees de notre hemisphere. On a voulu y
+representer, d'apres la legende meme, _les habitants de l'Egypte et ceux
+des contrees etrangeres_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des
+diverses _races d'hommes_ connues des Egyptiens, et nous apprenons en
+meme temps les grandes divisions geographiques ou _ethnographiques_
+etablies a cette epoque reculee.
+
+Les hommes guides par le Pasteur des peuples, Horus, sont figures au
+nombre de douze, mais appartenant a quatre familles bien distinctes. Les
+trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge
+sombre_, taille bien proportionnee, physionomie douce, nez legerement
+aquilin, longue chevelure nattee, vetus de blanc, et leur legende les
+designe sous le nom de ROT-EH-NE-ROME, _la race des hommes_, les hommes
+par excellence, c'est-a-dire les Egyptiens.
+
+Les trois suivants presentent un aspect bien different: peau couleur de
+chair tirant sur le jaune, ou teint basane, nez fortement aquilin, barbe
+noire, abondante et terminee en pointe, court vetement de couleurs
+variees; ceux-ci portent le nom de NAMOU.
+
+Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui
+viennent apres, ce sont des _negres_; ils sont designes sous le nom
+general de NAHASI.
+
+Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur
+de chair, ou peau blanche de la nuance la plus delicate, le nez droit ou
+legerement vousse, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute
+et tres-elancee, vetus de peaux de boeuf conservant encore leur poil,
+veritables sauvages tatoues sur diverses parties du corps; on les nomme
+TAMHOI.
+
+Je me hatai de chercher le tableau correspondant a celui-ci dans les
+autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les
+variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu
+figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien
+systeme egyptien, savoir: 1e _les habitants de l'Egypte_, qui, a elle
+seule, formait une partie du monde, d'apres le tres-modeste usage des
+vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de
+l'_Afrique_, les negres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque
+notre race est la derniere et la plus sauvage de la serie) les
+_Europeens_, qui a ces epoques reculees, il faut etre juste, ne
+faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici
+tous les peuples de race blonde et a peau blanche, habitant
+non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de depart.
+
+Cette maniere de considerer ces tableaux est d'autant plus la veritable
+que, dans les autres tombes, les memes noms generiques reparaissent et
+constamment dans le meme ordre. On y trouve aussi les Egyptiens et les
+Africains representes de la meme maniere, ce qui ne pouvait etre
+autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races
+europeennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.
+
+Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vetu dans le tombeau
+d'Ousirei, l'Asie a pour representants dans d'autres tombeaux (ceux de
+_Rhamses-Meiamoun_, etc.) trois individus toujours a teint basane, nez
+aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumes avec une rare
+magnificence. Dans l'un, ce sont evidemment des _Assyriens_: leur
+costume, jusque dans les plus petits details, est parfaitement semblable
+a celui des personnages graves sur les cylindres assyriens: dans
+l'autre, les peuples _Medes_, ou habitants primitifs de quelque partie
+de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait
+pour trait, sur les monuments dits _persepolitains_. On representait
+donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indifferemment. Il en
+est de meme de nos bons vieux ancetres les _Tamhou_, leur costume est
+quelquefois different; leurs tetes sont plus ou moins chevelues et
+chargees d'ornements diversifies; leur vetement sauvage varie un peu
+dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe
+conservent tout le caractere d'une race a part. J'ai fait copier et
+colorier cette curieuse serie ethnographique. Je ne m'attendais
+certainement pas, en arrivant a Biban-el-Molouk, d'y trouver des
+sculptures qui pourront servir de vignettes a l'histoire des habitants
+primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur
+vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle
+nous fait bien apprecier le chemin que nous avons parcouru depuis.
+
+Le tombeau de _Rhamses Ier_, le pere et le predecesseur d'Ousirei, etait
+enfoui sous les decombres et les debris tombes de la montagne; nous
+l'avons fait deblayer: il consiste en deux longs corridors sans
+sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une etonnante
+conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert
+seulement de peintures. Cette simplicite accuse la magnificence du fils,
+dont la somptueuse catacombe est a quelques pas de la.
+
+J'avais le plus vif desir de retrouver a Biban-el-Molouk la tombe du
+plus celebre des Rhamses, celle de _Sesostris_; elle y existe en effet:
+c'est la troisieme a droite dans la vallee principale; mais la sepulture
+de ce grand homme semble avoir ete en butte, soit a la devastation par
+des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont
+comblee a tres-peu pres jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une
+espece de boyau au milieu des eclats de pierres qui remplissent cette
+interessante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgre
+l'extreme chaleur, jusqu'a la premiere salle. Cet hypogee, d'apres ce
+qu'on peut en voir, fut execute sur un plan tres-vaste et decore de
+sculptures du meilleur style, a en juger par les petites portions encore
+subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute
+la decouverte du sarcophage de cet illustre conquerant: on ne peut
+esperer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute ete
+viole et spolie a une epoque fort reculee, soit par les Perses, soit par
+des chercheurs de tresors, aussi ardents a detruire que l'etranger avide
+d'exercer des vengeances.
+
+Au fond d'un embranchement de la vallee et dans le voisinage de ce
+respectable tombeau reposait le fils de Sesostris; c'est un tres-beau
+tombeau, mais non acheve. J'y ai trouve, creusee dans l'epaisseur de la
+paroi d'une salle isolee, une petite chapelle consacree aux manes de son
+pere, Rhamses le Grand.
+
+Le dernier tombeau, au fond de la vallee principale, se fait remarquer
+par son etat d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont acheves et
+executes avec une finesse et un soin admirables; la decoration du reste
+de la catacombe, formee de trois longs corridors et de deux salles, a
+ete seulement tracee en rouge, et l'on rencontre enfin les debris du
+sarcophage du Pharaon, en granit, dans un tres-petit cabinet dont les
+parois, a peine degrossies, sont couvertes de quelques mauvaises figures
+de divinites, dessinees et barbouillees a la hate.
+
+Son successeur, dont le nom monumental est _Rhamerri_, ne s'etait
+probablement pas beaucoup inquiete du soin de sa sepulture: au lieu de
+se faire creuser un tombeau comme ses ancetres, il trouva plus commode
+de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son pere, et l'etude
+que j'ai du faire de ce tombeau _palimpseste_ m'a conduit a un resultat
+fort important pour le complement de la serie des regnes formant la
+XVIIIe dynastie.
+
+Le temps ayant cause la chute du stuc applique par l'usurpateur
+Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau
+qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les
+legendes d'une reine nommee _Thaoser_; et le temps, faisant aussi
+justice de la couverte dont on avait masque les premiers bas-reliefs de
+l'interieur, a mis a decouvert des tableaux representant cette meme
+reine, faisant les memes offrandes aux dieux, et recevant des divinites
+les memes promesses et les memes assurances que les Pharaons eux-memes
+dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la meme place que
+ceux-ci. Il devint donc evident que j'etais dans une catacombe creusee
+pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine
+ayant exerce par elle-meme le pouvoir souverain, puisque son mari,
+quoique portent le titre de roi, ne parait qu'apres elle dans cette
+serie de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers et
+les plus importants. _Menephtha-Siphtha_ fut le nom de ce souverain en
+sous-ordre.
+
+Comme j'avais deja trouve a Ghebel-Selseleh des bas-reliefs de ce prince
+qui avait, apres le roi Horus, continue la decoration du grand speos de
+la carriere, j'ai du reconnaitre alors dans la reine _Thaoser_ la fille
+meme du roi Horus, laquelle, succedant a son pere, dont elle etait la
+seule heritiere en age de regner, exerca longtemps le pouvoir souverain,
+et se trouve dans la liste des rois de Manethon, sous le nom de la reine
+_Achencherses_. Je m'etais trompe a Turin, en prenant l'epouse meme
+d'Horus, la reine _Tmauhmot_, pour la fille de ce prince, mentionnee
+dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom,
+indifferente pour la serie des regnes, n'aurait point ete commise si la
+legende de la reine, epouse d'Horus, eut conserve ses titres initiaux,
+qu'une fracture a fait disparaitre. _Siphtha_ ne porte donc le titre de
+roi qu'en s'a qualite d'epoux de la reine regnante; ce qui deja avait eu
+lieu pour les deux maris de la reine _Amense_, mere de Thouthmosis III
+(Moeris).
+
+Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine
+_Thaoser_ et de son mari _Siphtha_ par leur cinquieme ou sixieme
+successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect du
+a des ancetres, parce qu'il descendait directement de Rhamses Ier et
+que, d'apres les listes, il etait tout au plus le frere de la reine
+Thaoser Achencherses et continuait directement la ligne masculine a
+partir du roi Horus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant,
+d'abord, d'avoir substitue partout a l'image de la reine la sienne
+propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un
+casque ou de vetements et d'insignes convenables seulement a des rois et
+non a des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les
+cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire
+peindre sa propre legende. Cette operation a du, toutefois, s'executer
+fort a la hate, puisque, apres avoir metamorphose la reine Thaoser en
+roi Rhamerri, on n'a point eu la precaution de corriger, sur les
+bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censes prononcer,
+lesquels sont toujours adresses a la reine et ne sauraient l'etre
+convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.
+
+Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la vallee
+encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri,
+Rhamses-Meiamoun; mais aujourd'hui le temps ou la fumee a terni l'eclat
+des couleurs qui recouvrent la plupart de ces sepulcres; il se
+recommande d'ailleurs par huit petites salles percees lateralement dans
+le massif des parois du premier et du deuxieme corridor, cabinets ornes
+de sculptures du plus haut interet et dont nous avons fait prendre des
+copies soignees. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres
+choses, la representation des travaux de la cuisine; un autre, celle des
+meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisieme est un
+arsenal complet ou se voient des armes de toute espece et les insignes
+militaires des legions egyptiennes; ici on a sculpte les barques et les
+canges royales avec toutes leurs decorations. L'un d'eux aussi nous
+montre le tableau symbolique de l'annee egyptienne, figuree par six
+images du Nil et six images de l'Egypte personnifiee, alternees, une
+pour chaque mois et portant les productions particulieres a la division
+de l'annee que ces images representent. J'ai du faire copier, dans l'un
+de ces jolis reduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs
+couleurs, parce qu'ils n'ont ete exactement publies par personne.
+
+En voila assez sur _Biban-el-Molouk_. J'ai hate de retourner a Thebes,
+ou l'on ne sera point fache de me suivre. Je dois cependant ajouter que
+plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le temoignage
+ecrit qu'elles etaient, il y a bien des siecles, abandonnees, et
+seulement visitees, comme de nos jours, par beaucoup de curieux
+desoeuvres, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient
+s'illustrer a jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les
+bas-reliefs, qu'ils ont ainsi defigures. Les sots de tous les siecles y
+ont de nombreux representants: on y trouve d'abord des Egyptiens de
+toutes les epoques, qui se sont inscrits, les plus anciens en
+hieratique, les plus modernes en demotique; beaucoup de Grecs de
+tres-ancienne date, a en juger par la forme des caracteres; de vieux
+Romains de la republique, qui s'y decorent, avec orgueil du titre de
+_Romanos_; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers
+empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyes au milieu des
+superlatifs qui les precedent ou qui les suivent; plus, des noms de
+Coptes accompagnes de tres-humbles prieres; enfin les noms des voyageurs
+europeens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard
+ou le desoeuvrement ont amenes dans ces tombes solitaires. J'ai
+recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur
+contenu, soit pour leur interet sous le rapport paleographique. Ce sont
+toujours des materiaux[Footnote: A Bem-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau
+du nomme Rotei (c'est l'hypogee compose d'une seule chambre
+rectangulaire, ornee dans le fond de deux rangees de trois colonnes, et
+dont la porte regarde a l'ouest et la vallee de l'Egypte), on remarque
+sur la paroi meridionale un enfoncement regulierement taille comme pour
+une armoire, et c'est dans l'epaisseur de cet enfoncement que j'ai
+trouve ecrite au charbon, et presque effacee, cette inscription bien
+simple: 1800. 3e REGIMENT DE DRAGONS. Je me suis fait un devoir de
+repasser pieusement ces traits a l'encre noire avec un pinceau, en
+ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. Champollion _restduit_).],
+et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles egyptiens, qui auront
+bien quelque prix translates a Paris..... J'y pense souvent..... Adieu.
+
+
+
+
+QUATORZIEME LETTRE
+
+
+Thebes, le 18 juin 1829.
+
+Depuis mon retour au milieu des ruines de cette ainee des villes
+royales, toutes mes journees ont ete consacrees a l'etude de ce qui
+reste d'un de ses plus beaux edifices, pour lequel je concus, a sa
+premiere vue, une predilection marquee. La connaissance complete que
+j'en ai acquise maintenant la justifie au dela de ce que je devais
+esperer. Je veux parler ici d'un monument dont le veritable nom n'est
+pas encore fixe, et qui donne lieu a de fort vives controverses: celui
+qu'on a appele d'abord le _Memnonium_, et ensuite le _Tombeau
+d'Osimandyas_. Cette derniere denomination appartient a la Commission
+d'Egypte; quelques voyageurs persistent a se servir de l'autre, qui
+certainement est fort mal appliquee et tres-inexacte. Pour moi, je
+n'emploierai desormais, pour designer cet edifice, que son nom egyptien
+meme, sculpte dans cent endroits et repete dans les legendes des frises,
+des architraves et des bas-reliefs qui decorent ce palais. Il portait le
+nom de _Rhamesseion_, parce que c'etait a la munificence du Pharaon
+Rhamses le Grand que Thebes en etait redevable.
+
+L'imagination s'ebranle et l'on eprouve une emotion bien naturelle en
+visitant ces galeries mutilees et ces belles colonnades, lorsqu'on pense
+qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus celebre
+et du meilleur des princes que la vieille Egypte compte dans ses longues
+annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends a la memoire de
+Sesostris l'espece de culte religieux dont l'environnait l'antiquite
+tout entiere.
+
+Il n'existe du Rhamesseion aucune partie complete; mais ce qui a echappe
+a la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer
+l'ensemble de l'edifice et pour s'en faire une idee tres-exacte.
+Laissant a part sa partie architecturale, qui n'est point de mon
+ressort, mais a laquelle je dois rendre un juste hommage en disant que
+le Rhamesseion est peut-etre ce qu'il y a de plus noble et de plus pur a
+Thebes en fait de grand monument, je me bornerai a indiquer rapidement
+le sujet des principaux bas-reliefs qui le decorent, et le sens des
+inscriptions qui les accompagnent.
+
+Les sculptures qui couvraient les faces exterieures des deux massifs du
+premier pylone, construit en gres, ont entierement disparu, car ces
+massifs se sont eboules en grande partie. Des blocs enormes de calcaire
+blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils
+sont decores, ainsi que l'epaisseur des deux massifs entre lesquels
+s'elevait cette porte, des legendes royales de Rhamses le Grand, et de
+tableaux representant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes
+divinites de Thebes, Amon-Ra, Amon generateur, la deesse Mouth, le jeune
+dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi recoit a son
+tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal
+d'entre eux, parce que c'est la que j'ai lu pour la premiere fois le nom
+veritable de l'edifice entier.
+
+Le dieu Atmou (une des formes de Phre) presente au dieu Mandou le
+Pharaon Rhamses le Grand, casque et en habits royaux; cette derniere
+divinite le prend par la main en lui disant: "Viens, avance vers les
+demeures divines pour contempler ton pere, le seigneur des dieux, qui
+t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et regner
+sur le trone d'Horus." Plus loin, en effet, on a figure le grand dieu
+Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: "Voici ce que dit
+Amon-Ra, roi des dieux, et qui reside dans le _Rhamesseion de Thebes_:
+Mon fils bien-aime et de mon germe, seigneur du monde, Rhamses! mon
+coeur se rejouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as voue cet
+edifice; je te fais le don d'une vie pure a passer sur le trone de Sev
+(Saturne) (c'est-a-dire dans la royaute temporelle)." Il ne peut donc, a
+l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom a donner a ce
+monument.
+
+Les tableaux militaires, relatifs aux conquetes du roi, couvrent les
+faces des deux massifs du pylone sur la premiere cour du palais; ils
+sont visibles en assez grande partie, parce que l'eboulement des
+portions superieures du pylone a eu lieu du cote oppose. Ces scenes
+militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont
+sculptees dans l'interieur du temple d'_Ibsamboul_ et sur _le pylone de
+Louqsor,_ qui font partie du Rhamesseion ou Rhamseion oriental de
+Thebes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se
+rapportent evidemment a une meme campagne contre des peuples asiatiques
+qu'on ne peut, d'apres leur physionomie et d'apres leur costume,
+chercher ailleurs, je le repete, que dans cette vaste contree sise entre
+le Tigre et l'Euphrate d'un cote, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contree
+que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutot le
+pays qu'elle habitait, se nommait _Chto, Cheto, Scehto_ ou _Schto_; car
+je me suis apercu, enfin, que le nom par lequel on la designe
+ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer
+_Pscharanschetko, Pscharinscheto_ ou _Pschareneschto_ (vu l'absence des
+voyelles mediales), est compose de trois parties distinctes: 1e d'un mot
+egyptien, epithete injurieuse _Pschare_ qui signifie une plaie; 2e de la
+preposition N (_de_) que j'avais d'abord crue radicale; 3e de _Chto,
+Schto, Scheto,_ veritable nom de la contree. Les Egyptiens designerent
+donc ces peuples ennemis sous la denomination de _la plaie de Scheto_,
+de la meme maniere que l'Ethiopie est toujours appelee _la mauvaise race
+de Kousch_. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me
+portent a croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la
+Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.
+
+On a sculpte sur le massif de droite la reception des ambassadeurs
+scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la presence de
+Rhamses, qui leur adresse des reproches; les soldats, disperses dans le
+camp, se reposent ou preparent leurs armes, et donnent des soins aux
+bagages; en avant du camp, deux Egyptiens administrent la bastonnade a
+deux prisonniers ennemis, afin, porte la legende hieroglyphique, de leur
+faire dire ce que fait _la plaie de Scheto_. Au bas du tableau est
+l'armee egyptienne en marche, et a l'une des extremites se voit un
+engagement entre les chars des deux nations.
+
+La partie gauche de ce massif offre l'image d'une serie de forteresses
+desquelles sortent des Egyptiens emmenant des captifs; les legendes
+sculptees sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et apprennent
+que Rhamses le Grand les a prises de vive force la huitieme annee de son
+regne.
+
+Il manque pres de la moitie du massif de droite du pylone; ce qui reste
+offre les debris d'un vaste bas-relief representant une grande bataille,
+toujours contre les Scheto. Comme j'aurai l'occasion d'en decrire une
+seconde, tout a, fait semblable et beaucoup mieux conservee, je passerai
+rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a represente l'un des
+principaux chefs bactriens, nomme _Schiropsiro_ ou _Schiropasiro_,
+blesse et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi,
+fuyant devant le vainqueur, un allie, le chef de _la mauvaise race du
+pays de Schirbech_ ou _Schilbesch_. A cote de la bataille est un tableau
+triomphal: Rhamses le Grand, debout, la hache sur l'epaule, saisit de sa
+main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on
+lit: "Les chefs des contrees du Midi et du Nord conduits en captivite
+par Sa Majeste."
+
+Les colonnades qui fermaient lateralement la premiere cour n'existent
+plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et
+les deux pylones est encombre des enormes debris du plus grand et du
+plus magnifique colosse que les Egyptiens aient peut-etre jamais eleve:
+c'etait celui de _Rhamses le Grand._ Les inscriptions qui le decorent ne
+permettent pas d'en douter. Les legendes royales de cet illustre Pharaon
+se lisent en grands et beaux hieroglyphes vers le haut des bras, et se
+repetent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse,
+_quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur_, non compris
+la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.
+
+Il faut admirer a la fois la puissance du peuple qui erigea ce
+merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutile avec tant
+d'adresse et de soins.
+
+Ce beau monument s'elevait devant le massif de gauche du second pylone
+ou mur, detruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos fouilles
+que je me suis assure que l'on avait aussi couvert ce massif de
+sculptures representant des scenes militaires; j'y ai retrouve le bas
+d'un tableau representant le roi, apres une grande bataille, recevant
+des principaux officiers le compte des ennemis tues dans l'action, et
+dont les mains coupees sont entassees a ses pieds. Plus loin existait
+une inscription toujours relative a la guerre contre les Scheto; le peu
+qui reste des dernieres ligues, interrompu par de nombreuses fractures,
+m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques
+abondants en noms propres et en designations geographiques. Il y est
+surtout question des honneurs que le roi accorde a deux chefs Scythes ou
+bactriens, _Iroschtoasiro,_ grand chef du pays de Scheto, et
+_Peschorsenmausiro,_ qualifie aussi de grand chef: ce sont
+tres-probablement les gouverneurs etablis par le conquerant apres la
+soumission du pays.
+
+Les sculptures du massif de droite du deuxieme pylone ou mur subsistent
+en tres grande partie sous la galerie de la seconde cour a droite en
+entrant; c'est le tableau d'une bataille livree sur le bord d'un fleuve,
+dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve,
+et sur les murailles de laquelle on lit: _la ville forte Watsch_ ou
+_Batsch_ (la premiere lettre est douteuse). Vers l'extremite actuelle du
+tableau, a la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamses sur son
+char lance au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et
+de mourants. Il decoche des fleches contre la masse des ennemis en
+pleine deroute; derriere le char, sur le terrain que le heros vient de
+quitter, sont entasses les cadavres des vaincus, sur les-quels
+s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nomme _Torokani,_ blesse d'une
+fleche a l'epaule et tombant sur l'avant de son char brise. Sous les
+pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de
+_Torokato, chef des soldats du pays de Nakbesou_, et ceux de plusieurs
+autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, _Shiropasiro_,
+se retire sur le bord du fleuve; les fleches du roi ont deja atteint
+_Tiotouro_ et _Simairosi_, fuyant dans la plaine et se dirigeant du cote
+de la ville. D'autres chefs se refugient vers le fleuve, dans lequel se
+precipitent les chevaux du chef _Krobschatosi_, blesse, et qu'ils
+entrainent avec eux. Plusieurs enfin, tels que _Thotaro_ et _Maferima,
+frere_ (allie) _de la plaie de Scheto _(des Bactriens), sont alles
+mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels
+que le Bactrien _Sipaphero_, ont ete assez heureux pour traverser,
+secourus et accueillis sur la rive opposee par une foule immense
+accourue pour connaitre le resultat de la bataille. C'est au milieu de
+tout ce peuple amoncele qu'on apercoit un groupe donnant des secours
+empresses a un chef que l'on vient de retirer du fleuve, ou il s'est
+noye; on le tient _suspendu par les pieds, la tete en bas_, et on
+s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler
+a la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne
+produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement
+de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: "Le chef de la mauvaise
+race du pays des _Schirbesch_, qui s'est eloigne de ses guerriers en
+fuyant le roi du cote du fleuve."
+
+Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par _un pont_ jete sur
+l'une des branches du fleuve, on remarque des symptomes d'un prochain
+changement dans l'etat des esprits: un individu adresse un discours a
+ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses
+compatriotes a se soumettre au joug de Rhamses le Grand; on lit en
+effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une inscription
+ainsi concue: "Je celebre la gloire du dieu gracieux, parce qu'il a
+dit...." Le reste est detruit.
+
+J'ai voulu, en entrant dans tous ces details, donner une idee des
+bas-reliefs historiques dont on decorait les grands monuments de
+l'Egypte, de ces compositions immenses que je me plais a nommer des
+_tableaux homeriques_ ou de la sculpture heroique, parce qu'ils sont
+pleins de ce feu et de ce desordre sublimes qui nous entrainent, a la
+lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, considere a part, sera
+trouve certainement defectueux dans quelques points relatifs a la
+perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines;
+mais ces petits defauts de details sont rachetes, et au dela, par
+l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus _beaux vases grecs_
+representant des _combats_ pechent precisement (si peche il y a) sous
+les memes rapports que ces bas-reliefs egyptiens.
+
+Sur le haut de cette grande paroi on a sculpte un long bas-relief,
+mutile au commencement et a la fin, representant Rhamses le Grand
+celebrant la panegyrie du grand dieu de Thebes, le double Horus, ou Amon
+generateur. Comme j'aurai l'occasion de decrire une fete semblable
+existant dans tout son entier au palais de Medinet-Habou, je me
+contenterai de dire que c'est ici qu'existe une serie de statuettes de
+rois rangees par ordre de regne; ce sont: 1 deg. Menes (le premier roi
+terrestre); 2 deg. un prenom inconnu, anterieur a la dix-septieme dynastie;
+3 deg. Amosis; 4 deg. Amenothph Ier; 5 deg. Thouthmosis Ier; 6 deg. Thouthmosis III; 7 deg.
+Amenothph II; 8 deg. Thouthmosis IV; 9 deg. Amenothph III; 10 deg. Horus; 11 deg.
+Rhamses Ier; 12 deg. Ouserei; 13 deg. Rhamses le Grand lui-meme. Cette serie ne
+donne que la ligne directe des ancetres du conquerant; ainsi Thouthmosis
+II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) etait fils d'une fille
+de Thouthmosis Ier.
+
+De nombreux bas-reliefs representant des actes d'adoration du roi
+Rhamses aux grandes divinites de Thebes couvrent trois faces des piliers
+formant la galerie devant le pylone; sur la quatrieme face de chacun
+d'eux on voit, sculptee de plein relief, une image colossale du roi
+d'environ trente pieds de hauteur. Voici les legendes les mieux
+conservees des quatre qui subsistent encore:
+
+"Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a elevees par
+son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuve par Phre, le
+fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamses, le bien-aime d'Amon-Ra.
+
+"Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a comble de ses bienfaits,
+lui, le roi soleil, etc.
+
+"Le bien-aime d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein de vigilance, le
+plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contrees a sa domination,
+lui, le roi soleil, etc., le bien-aime de la deesse Mouth."
+
+Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquite s'est plu a
+louer dans Sesostris: les grands ouvrages qu'il a fait executer, les
+bonnes lois qu'il donna a sa patrie, et la vaste etendue de ses
+conquetes.
+
+Les piliers ornes de colosses qui font face a ceux-ci et les colonnes
+qui formaient la seconde cour du palais du cote droit se font aussi
+remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les decorent. Les
+piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont
+entierement detruits.
+
+Je ne m'etendrai point sur les interessants bas-reliefs qui couvrent la
+partie gauche du mur du fond du peristyle; je me hate d'entrer dans la
+salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore intactes,
+et charmeraient par leur elegante majeste les yeux meme les plus
+prevenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou romaine.
+
+Quant a la destination de cette belle salle, a la disposition des
+colonnes et a la forme des chapiteaux qui les decorent, je laisserai
+parler sur ces divers points la dedicace elle-meme de la salle,
+sculptee, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en
+tres-beaux hieroglyphes.
+
+"L'Aroeris puissant, ami de la verite, le seigneur de la region
+superieure, et de la region inferieure, le defenseur de l'Egypte, le
+castigateur des contrees etrangeres, l'Horus resplendissant possesseur
+des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde
+(soleil gardien de justice approuve par Phre), le fils du soleil, le
+seigneur des diademes, le bien-aime d'Ammon, RHAMSES, a fait executer
+ces constructions en l'honneur de son pere Amon-Ra, roi des dieux; il a
+fait construire la _grande salle d'assemblee_ en bonne pierre blanche de
+gres, soutenue par de _grandes colonnes_ a chapiteaux imitant des fleurs
+epanouies, flanquees de colonnes plus petites a chapiteaux imitant un
+bouton de lotus tronque; salle qu'il voue au seigneur des dieux pour la
+celebration de sa panegyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le roi de son
+vivant."
+
+Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais egyptiens un
+caractere si particulier, furent veritablement destinees, comme on le
+soupconnait, a tenir de grandes assemblees, soit politiques, soit
+religieuses, c'est-a-dire ce qu'on nommait des _panegyries_ ou reunions
+generales: c'est ce dont j'etais deja convaincu avant d'avoir decouvert
+cette curieuse dedicace, parce que, observant la forme du caractere
+hieroglyphique exprimant l'idee _panegyrie_ sur les obelisques de Rome,
+ou ce caractere est sculpte en grand, je m'etais apercu qu'il
+representait, au propre, une salle hypostyle avec des sieges disposes au
+pied des colonnes.
+
+C'est a l'entree de la salle hypostyle du Rhamesseion, a droite,
+qu'existe un bas-relief dans lequel on a represente la reine mere du
+conquerant. Elle se nommait _Taouai_; une belle statue de cette
+princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copie les inscriptions,
+mais des fractures pouvaient donner lieu a quelques incertitudes; elles
+sont levees par le bas-relief que j'ai sous les yeux.
+
+On trouve du meme cote un grand tableau historique, decrit ou dessine
+par tous les voyageurs qui ont visite l'Egypte; le seul dessin exact que
+l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publie dans son _Voyage a
+Meroe_. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit
+moi-meme les legendes, qui sont interessantes, quoique incompletes sur
+plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui
+se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi
+Rhamses vient de vaincre les Scheto, qu'il a mis en pleine deroute. Deux
+princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment
+_Mandouhi Schopsch_ et _Schat-kemkeme_. C'etaient le quatrieme et le
+cinquieme des enfants de Rhamses. Les vaincus sont encore des peuples de
+Scheto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville placee a
+l'extremite droite du tableau, ou s'ouvre une nouvelle scene. Quatre
+autres fils du conquerant, les septieme, huitieme, neuvieme et dixieme
+de ses enfants, appeles _Meiamoun, Amenhemwa, Noubtei_ et _Setpanre_,
+sont etablis sous les murs de la place; les assieges opposent une
+vigoureuse resistance; mais deja les Egyptiens ont dresse les echelles,
+et les murailles vont etre escaladees. Une fracture a malheureusement
+fait disparaitre la premiere partie du nom de la ville assiegee; il ne
+reste plus que les syllabes.... _apouro_.
+
+Des tableaux religieux, executes avec beaucoup de soin, existent sous le
+fut des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on y voit
+successivement toutes les divinites egyptiennes du premier ordre, et
+principalement celles dont le culte appartenait d'une maniere plus
+speciale au nome diospolitain, annoncer a Rhamses les bienfaits dont
+elles veulent le combler en echange des riches offrandes qu'il leur
+presente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la
+seconde cour, reparaissent en premiere ligne les divinites protectrices
+du palais, auxquelles ce bel edifice etait plus particulierement
+consacre: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement
+par _residant_ ou _qui resident dans le Rhamesseion de Thebes_; a leur
+tete parait Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de
+generateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phre, Atmou, Meui, Sev, et
+les deesses Pascht et Hathor. Chacune d'elles accorde au Pharaon une
+grace particuliere. Voici quelques exemples de ces formules donatrices,
+extraites des galeries et des colonnades du Rhamesseion:
+
+"J'accorde que ton edifice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra).
+
+"Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l'Egypte (Isis).
+
+"Je t'accorde la domination sur toutes les contrees (Amon-Ra).
+
+"J'inscris a ton nom les attributions royales du soleil (Thoth).
+
+"Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'etre vigilant comme le fils
+de Netphe (Amon-Ra).
+
+"Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident (Amon-Ra).
+
+"Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un regne joyeux
+(Sev, Saturne).
+
+"Je te donne l'Egypte superieure et l'Egypte inferieure a diriger en roi
+(Netphe, Rhea).
+
+"Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord a fouler sous tes
+sandales (Thmei, la justice).
+
+"Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le
+Gardien des portes celestes).
+
+"Je veux que ton palais subsiste a toujours (Meui).
+
+"Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la
+deesse Pascht).
+
+"Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares (la
+deesse Pascht)."
+
+La portion des murailles de la salle hypostyle echappee aux ravages des
+hommes presente des scenes plus riches et plus developpees: sur le mur
+du fond, a la droite et a la gauche de la porte centrale, existent
+encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des
+figures et le fini de leur execution. Dans le premier, la deesse Pascht
+a tete de lion, _l'epouse de Phtha, la dame du palais celeste_, leve sa
+main droite vers la tete de Rhamses couverte d'un casque, en lui disant:
+"Je t'ai prepare le diademe du soleil, que ce casque demeure sur ta
+corne (le front) ou je l'ai place." Elle presente en meme temps le roi
+au dieu supreme, Amon-Ra, qui, assis sur son trone, tend vers la face du
+roi les emblemes d'une vie pure.
+
+Le second tableau represente l'_institution royale_ du heros egyptien,
+les deux plus grandes divinites de l'Egypte l'investissant des pouvoirs
+royaux. Amon-Ra, assiste de Mouth, la grande mere divine, remet au roi
+Rhamses la _faux de bataille_, le type primitif de la _harpe_ des mythes
+grecs, arme terrible appelee _schopsch_ par les Egyptiens, et lui rend
+en meme temps les emblemes de la direction et de la moderation, le fouet
+et le _pedum_, en prononcant la formule suivante:
+
+"Voici ce que dit Amon-Ra qui reside dans le Rhamesseion: Recois la faux
+de bataille pour contenir les nations etrangeres et trancher la tete des
+impurs; prends le fouet et le _pedum_ pour diriger la terre de Keme
+(l'Egypte)."
+
+Le soubassement de ces deux tableaux offre un interet d'un autre genre:
+on y a represente en pied, et dans un ordre rigoureux de primogeniture,
+les enfants males de Rhamses le Grand. Ces princes sont revetus du
+costume reserve a leur rang; ils portent les insignes de leur dignite,
+le _pedum_ et un eventail forme d'une longue plume d'autruche fixee a
+une elegante poignee, et sont au nombre de vingt-trois; famille
+nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on
+considere d'abord que Rhamses eut, a notre connaissance, au moins deux
+femmes legitimes, les reines Nofre-Ari et Isenofre, et qu'il est de plus
+tres-probable que les enfants donnes au conquerant par des concubines ou
+des maitresses prenaient rang avec les enfants legitimes, usage dont
+fait foi l'ancienne histoire orientale tout entiere. Quoi qu'il en soit,
+on a sculpte au-dessus de la tete de chacun des princes, d'abord le
+titre qui leur est commun a tous, savoir: le fils du roi et de son
+germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus ages par
+consequent), la designation des hautes fonctions dont ils se trouvaient
+revetus a l'epoque ou ces bas-reliefs furent executes. Le premier se
+trouve ainsi qualifie: porte-eventail a la gauche du roi, le jeune
+secretaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats
+(l'armee), le premier-ne et le prefere de son germe, Amenhischopsch; le
+second, nomme Rhamses comme son pere, etait porte-eventail a la gauche
+du roi et secretaire royal, commandant en chef les soldats du maitre du
+monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisieme,
+porte-eventail a la gauche du roi, comme ses freres (titre donne en
+general a tous les princes sur d'autres monuments), etait de plus
+secretaire royal, commandant de la cavalerie, c'est-a-dire des chars de
+guerre de l'armee egyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms
+propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de
+quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires
+du roi au moment de leur naissance, tels que Neben-Schari (le maitre du
+pays de Schari), Nebenthonib (le maitre du monde entier),
+Sanaschtenamoun (le vainqueur par Ammon), soit a des titres nouveaux
+adoptes dans le protocole de Rhamses le Grand, comme par exemple
+Pataveamoun (Ammon est mon pere), et Septenri (approuve par le soleil),
+titre qui se retrouve dans le prenom du roi.
+
+J'observe en meme temps dans cette serie de princes un fait
+tres-notable: on y a, posterieurement a la mort de Rhamses le Grand,
+caracterise d'une maniere particuliere celui de ses vingt-trois enfants
+qui monta sur le trone apres lui; ce fut son treizieme fils, nomme
+Menephtha, qui lui succeda. Il est visible qu'on a en consequence
+modifie, apres coup, le costume de ce prince, en ornant son front de
+l'_uraeus_ et en changeant sa courte _sabou_ en longue tunique royale;
+de plus, a cote de sa legende premiere, ou se lit le nom de Menephtha,
+qu'il conserva en montant sur le trone, on a sculpte le premier
+cartouche de sa legende royale, son cartouche prenom (soleil esprit aime
+des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son
+regne.
+
+En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans
+une salle qui a conserve une partie de ses colonnes, et ou la decoration
+prend un caractere tout particulier. Dans la portion de palais que nous
+venons de parcourir, des hommages generaux sont adresses aux principales
+divinites de l'Egypte, comme il convenait dans des cours ou des
+peristyles ouverts a toute la population, et dans la salle hypostyle ou
+se tenaient les grandes assemblees. Mais ici commencent veritablement la
+partie privee du palais et les salles qui servaient d'habitation au roi,
+le lieu qu'etait cense habiter aussi plus particulierement le roi des
+dieux auquel ce grand edifice etait consacre. C'est ce que prouvent les
+bas-reliefs sculptes sur les parois a la droite et a la gauche de la
+porte: ces tableaux representent quatre grandes barques ou _bari_
+sacrees, portant un petit naos sur lequel un voile semble jete comme
+pour derober a tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces
+_bari_ sont portees sur les epaules par vingt-quatre ou dix-huit
+pretres, selon l'importance du maitre de la _bari_. Les insignes qui
+decorent la proue et la poupe des deux premieres barques sont les tetes
+symboliques de la deesse Mouth et du dieu Chons, l'epouse et le fils
+d'Amon-Ra; enfin, la troisieme et la quatrieme portent les tetes du roi
+et de la reine, coiffes des marques de leur dignite. Ces tableaux, comme
+nous l'apprennent les legendes hieroglyphiques, representent les deux
+divinites et le couple royal venant rendre hommage au pere des dieux,
+Amon-Ra, qui etablit sa demeure dans le palais de Rhamses le Grand. Les
+paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, aucun
+doute a cet egard: "Je viens, dit la deesse Mouth, rendre hommage au roi
+des dieux, Amon-Ra, moderateur de l'Egypte, afin qu'il accorde de
+longues annees a son fils qui le cherit, le roi Rhamses."
+
+"Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majeste, o
+Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure a ton fils, qui
+t'aime, le seigneur du monde."
+
+Le roi Rhamses dit seulement: "Je viens a mon pere Amon-Ra, a la suite
+des dieux qu'il admet en sa presence a toujours."
+
+Mais la reine Nofre-Ari, surnommee ici Ahmosis (engendree de la lune),
+exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: "Voici ce que
+dit la deesse epouse, la royale mere, la royale epouse, la puissante
+dame du monde, Ahmosis-Nofre-Ari: Je viens pour rendre hommage a mon
+pere Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections
+(c'est-a-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans l'allegresse en
+contemplant tes bienfaits; o toi, qui etablis le siege de ta puissance
+dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamses, accorde-lui
+une vie stable et pure; que ses annees se comptent par periodes de
+panegyries!"
+
+Enfin, la paroi du fond de cette salle etait ornee de plusieurs tableaux
+representant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les graces
+qu'Amon-Ra accordait au heros egyptien: il n'en reste plus qu'un seul, a
+la droite de la porte. Le roi est figure assis sur un trone, au pied de
+celui d'Amon-Ra-Atmou, et a l'ombre du vaste feuillage d'un persea,
+l'arbre celeste de la vie: le grand dieu et la deesse Saf qui presidait
+a l'ecriture, a la science, tracant sur les fruits cordiformes de
+l'arbre le cartouche prenom de Rhamses le Grand; tandis que d'un autre
+cote le dieu Thoth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel
+Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: "Viens, je sculpte ton nom
+pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre divin."
+
+La porte qui, de cette salle, conduisait a une seconde, egalement
+decoree de colonnes, dont quatre subsistent encore, merite une attention
+particuliere, soit sous le rapport de son execution materielle, soit
+pour les sculptures qui la decorent.
+
+Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief
+tellement bas qu'il est evident qu'on les a uses avec soin pour en
+diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et a la barbarie,
+qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque,
+ayant fait deblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu une
+inscription dedicatoire de Rhamses le Grand, dans les formes ordinaires
+pour les dedicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que cette
+porte a ete _recouverte d'or pur_. J'ai etudie alors les surfaces avec
+plus de soin. En examinant de plus pres l'espece de stuc blanc et fin
+qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'apercus que
+ce stuc _avait ete etendu sur une toile_ appliquee sur les tableaux,
+qu'on avait retabli sur le stuc meme les contours et les parties
+saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce procede m'ayant
+paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.
+
+Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un interet bien
+plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une
+douzaine de petits bas-reliefs representant le roi Rhamses adorant les
+membres de la triade thebaine: ces divinites tournent toutes le dos a
+l'entree de la porte en question, parce qu'elles sont seulement en
+rapport avec la premiere salle et non avec la seconde, a laquelle cette
+porte sert d'entree. Mais au bas des jambages, et immediatement
+au-dessus de la dedicace, sont sculptees deux divinites, la face tournee
+vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui etait
+par consequent sous leur juridiction. Ces deux divinites sont, a gauche,
+le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thoth a tete
+d'Ibis, et a droite la deesse Saf, compagne de Thoth, portant le titre
+remarquable de _dame des lettres presidente de la bibliotheque_ (mot a
+mot, _la salle des livres_). De plus, le dieu est suivi d'un de ses
+paredres, qu'a sa legende et a un grand _oeil_ qu'il porte sur la tete
+on reconnait pour _le sens de la vue_ personnifie, tandis que le paredre
+de la deesse est _le sens de l'ouie_ caracterise par une grande oreille
+tracee egalement au-dessus de sa tete, et par le mot _solem_ (l'ouie)
+sculpte dans sa legende; il tient de plus en main tous les instruments
+de l'ecriture, comme pour ecrire tout ce qu'il entend.
+
+Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels
+bas-reliefs l'entree d'une bibliotheque? Et a ce mot, la controverse qui
+divise nos savants sur le fameux monument d'_Osimandyas_, si connu par
+sa bibliotheque, et sur ses rapports avec le Rhamesseion. se presente
+naturellement a ma pensee.
+
+Des les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamesseion la
+description que Diodore nous a conservee du monument d'Osimandyas, je
+fus frappe de retrouver autour de moi et dans le meme ordre les parties
+analogues et presque les memes details du grand edifice dont Diodore
+emprunte a Hecatee une notice si complete.
+
+D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas a dix
+stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas
+tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).--Nous avons trouve, en
+effet, a une distance a peu pres egale du Rhamesseion, une vallee
+renfermant les tombeaux, encore ornes de peintures et d'inscriptions,
+d'une douzaine de femmes, mais de reines egyptiennes, dont le premier
+titre dans leur legende fut toujours celui d'_epouse d'Ammon_.
+
+Le monument d'Osimandyas s'annoncait par un grand pylone _de pierre
+variee_ ([Greek: lithou poikilou]).--Le premier pylone du Rhamesseion,
+dont les massifs sont en gres rougeatre et la porte en calcaire blanc, a
+quelque analogie avec cette expression.
+
+Ce pylone donnait entree dans un peristyle dont les piliers etaient
+ornes de figures colossales; on passait de la a un second pylone bien
+plus soigne que le premier, sous le rapport de la sculpture, et a
+l'entree duquel se trouvait _le plus grand colosse de l'Egypte_, d'un
+seul bloc de granit de Syene.--Tout cela se rapproche du Rhamesseion, a
+quelques differences de mesures pres; mais l'exactitude des anciens
+copistes, transcrivant les quantites de ces mesures, est-elle certaine?
+La existent encore aujourd'hui les immenses debris _du plus grand
+colosse_ connu de l'Egypte; il est en granit de Syene: ce sont la des
+traits remarquables.
+
+Dans le peristyle qui suivait le pylone, dit Hecatee, on avait
+represente le roi, qu'on appelle _Osimandyas_, faisant la guerre aux
+revoltes de Bactriane, assiegeant une ville entouree des eaux d'un
+fleuve, etc.--C'est la description exacte des bas-reliefs encore
+existants sous le deuxieme peristyle du Rhamesseion; et si l'on n'y voit
+plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des
+quatre princes commandant les divisions de l'armee, c'est que les murs
+du fond du peristyle sont detruits et qu'il n'en subsiste pas la
+huitieme partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les monuments
+d'Egypte, des rois assiegeant des villes _entourees par un fleuve_: cela
+existe reellement a Ibsamboul, a Derri, sur les pylones de Louqsor et au
+Rhamesseion; mais tous ces monuments sont de Rhamses le Grand, et
+reproduisent les evenements _de la meme campagne_.
+
+Sur le second mur du peristyle, dit la description du monument
+d'Osimandyas, sont representes les captifs ramenes par le roi de son
+expedition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: et, sur le
+mur de fond du peristyle du Rhamesseion, j'ai mis a decouvert, par des
+fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amene des prisonniers
+au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupees.
+
+Sur un troisieme cote du peristyle du monument d'Osimandyas etaient
+representes _des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette
+guerre_.--Au Rhamesseion, le registre superieur de la paroi sur laquelle
+est sculptee la bataille represente la fin d'une grande solennite
+religieuse a laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau
+commencait, sans aucun doute, sur le mur de fond du cote droit du
+peristyle.
+
+On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du
+monument d'Osimandyas par trois portes ornees de deux colosses.--Tout
+cela se trouve exactement au Rhamesseion, immediatement aussi apres le
+second peristyle. Apres la salle hypostyle de l'Osimandyeion venait un
+espace designe dans les traductions sous le nom de _promenoir_.--Dans le
+Rhamesseion, une salle decoree des barques symboliques des dieux succede
+a la salle hypostyle.
+
+_Ensuite_, a dit Diodore, _venait la bibliotheque_; et c'est
+effectivement sur la porte qui, du _promenoir_ du Rhamesseion, conduit
+_a la salle suivante_, que j'ai trouve des bas-reliefs si convenables a
+l'entree d'une _bibliotheque_.
+
+La salle de la bibliotheque est presque entierement rasee; il n'en reste
+que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de
+la porte: sur ces murailles on a sculpte des tableaux representant le
+roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinites de
+l'Egypte--a Amon-Ra, Mouth, Chons, Phre, Phtha, Pascht, Nofre-Thmou,
+Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces
+parois est occupee par deux enormes tableaux divises en de nombreuses
+colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues series de noms de
+divinites et leurs images de petite proportion; c'est un pantheon
+complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux _synoptiques_,
+fait nommement des libations et des offrandes a tous les dieux ou
+deesses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec le
+_monument d'Osimandyas_. _On voit dans la salle de la bibliotheque_, dit
+en effet la description grecque, _les images de tous, les dieux de
+l'Egypte; le roi leur presente de la meme maniere des offrandes
+convenables a chacun d'eux_.
+
+Cette comparaison des ruines du Rhamesseion avec la description du
+monument d'Osimandyas conservee dans Diodore de Sicile, a ete deja
+faite, et avec bien plus de details encore, par MM. Jollois et
+Devilliers dans leur _Description generale de Thebes_, travail important
+auquel je me plais a donner de justes eloges parce que j'ai vu les
+lieux, et que j'ai pu juger par moi-meme de l'exactitude de leur
+description; mais j'ai du reproduire rapidement ce parallele dans cette
+lettre, par le besoin de mettre a leur veritable place quelques faits
+nouveaux que j'ai observes, et qui rendent si frappante l'analogie du
+monument decrit par les Grecs avec le monument dont j'etudie les ruines.
+Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur
+_identite_, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma profession de
+foi toute simple:
+
+De deux choses l'une: ou le monument decrit par Hecatee sous le nom de
+_monument d'Osimandyas_ est le meme que le _Rhamesseion occidental de
+Thebes_, ou bien le _Rhamesseion_ n'est qu'une _copie_, a la difference
+des mesures pres, si l'on peut s'exprimer ainsi, du _monument
+d'Osimandyas_.
+
+Ici se terminent les debris du palais de Sesostris; il ne reste plus de
+traces de ces dernieres constructions, qui devaient s'etendre encore du
+cote de la montagne. Le Rhamesseion est le monument de Thebes le plus
+degrade, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'elegante
+majeste de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression
+plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps
+a son etude sans l'epuiser; mais d'autres monuments de la rive opposee
+du Nil, ou est toujours Thebes, m'arrachent a ces merveilles.... Et je
+pense a la France.... Adieu.
+
+
+
+
+QUINZIEME LETTRE
+
+
+Thebes, le 18 juin 1829.
+
+En quittant le noble et si elegant palais de Sesostris, _le
+Rhamesseion_, et avant d'etudier avec tout le soin qu'ils meritent les
+nombreux edifices antiques entasses sur la butte factice nommee
+aujourd'hui _Medinet-Habou_, je devais, pour la regularite de mes
+travaux, m'occuper de quelques constructions intermediaires ou voisines
+qui, soit pour leur mediocre etendue, soit par leur etat presque total
+de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.
+
+Je me dirigeai d'abord vers la vallee d'_El-Assasif_, situee au nord du
+Rhamesseion, et qui se termine brusquement au pied des rochers calcaires
+de la chaine libyque: la existent les debris d'un edifice au nord du
+tombeau d'Osimandyas.
+
+Mon but special etait de constater l'epoque encore inconnue de ces
+constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai a
+l'examen des sculptures et surtout des legendes hieroglyphiques
+inscrites sur les blocs isoles et les pans de murailles epars sur un
+assez grand espace de terrain.
+
+Je fus d'abord frappe de la finesse du travail de quelques restes de
+bas-reliefs marteles a moitie par les premiers chretiens; et une porte
+de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire
+blanc, me donna la certitude que l'edifice entier appartenait a la
+meilleure epoque de l'art egyptien.
+
+Cette porte, ou petit propylon, est entierement couverte de legendes
+hieroglyphiques. On a sculpte sur les jambages, en relief tres-bas et
+fort delicat, deux images en pied de Pharaons revetus de leurs insignes.
+Toutes les dedicaces sont doubles et faites contemporainement au nom de
+deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang
+se nomme Amenenthe; l'autre ne marche qu'apres, c'est Thouthmosis III,
+nomme Moeris par les Grecs.
+
+Si j'eprouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le reste de
+l'edifice le celebre Moeris, orne de toutes les marques de la royaute,
+ceder ainsi le pas a cet Amenenthe qu'on chercherait en vain dans les
+listes royales, je dus m'etonner encore davantage, a la lecture des
+inscriptions, de trouver qu'on ne parlat de ce roi barbu, et en costume
+ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au feminin,
+comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la dedicace
+meme des propylons.
+
+"L'Aroeris soutien des devoues, le roi seigneur, etc. Soleil devoue a la
+verite! (_Elle_) a fait des constructions en l'honneur de son pere (le
+pere d'_elle_), Amon-Ra seigneur des trones du monde; _elle_ lui a eleve
+ce propylon (qu'Amon protege l'edifice!) en pierre de granit: c'est ce
+qu'_elle_ a fait (pour etre) vivifiee a toujours."
+
+L'autre jambage porte une dedicace analogue, mais au nom du roi
+Thouthmosis III, ou Moeris.
+
+En parcourant le reste de ces ruines, la meme singularite se presenta
+partout. Non-seulement je retrouvai le prenom d'Amenenthe precede des
+titres _le roi souveraine du monde_, mais aussi son nom propre lui-meme
+a la suite du titre _la fille du soleil_. Enfin, dans tous les
+bas-reliefs representant les dieux adressant la parole a ce roi
+Amenenthe, on le traite en reine comme dans la formule suivante:
+
+"Voici ce que dit Amon-Ra, seigneur des trones du monde, _a sa fille
+cherie_, soleil devoue a la verite: L'edifice que tu as construit est
+semblable a la demeure divine."
+
+De nouveaux faits piquerent encore plus ma curiosite: j'observai surtout
+dans les legendes du propylon de granit, que les cartouches prenoms et
+noms propres d'Amenenthe avaient ete marteles dans les temps antiques et
+remplaces par ceux de Thouthmosis II, sculptes en surcharge.
+
+Ailleurs, quelques legendes d'Amenenthe avaient recu en surcharge aussi
+celles du Pharaon Thouthmosis II.
+
+Plusieurs autres, enfin, offraient le prenom d'un Thouthmosis encore
+inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme
+Amense, le tout encore sculpte aux depens des legendes d'Amenenthe,
+prealablement martelees. Je me rappelai alors avoir remarque ce nouveau
+roi Thouthmosis traite en reine, dans le petit edifice de Thouthmosis
+III, a Medinet-Habou.
+
+C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de
+plusieurs observations du meme genre, premiers resultats de mes courses
+dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu
+a completer mes connaissances sur le personnel de la premiere partie de
+la XVIIIe dynastie. Il resulte de la combinaison de tous les temoignages
+fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de
+developper ici:
+
+1 deg. Que Thouthmosis Ier succeda immediatement au grand Amenothph Ier, le
+chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines;
+
+2 deg. Que son fils Thouthmosis II occupa le trone apres lui et mourut sans
+enfants;
+
+3 deg. Que sa soeur Amense lui succeda comme fille de Thouthmosis Ier, et
+regna vingt et un ans en souveraine;
+
+4 deg. Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui comprit
+dans son nom propre celui de la reine Amense son epouse; que ce
+Thouthmosis fut le pere de Thouthmosis III ou Moeris, et gouverna au nom
+d'Amense;
+
+5 deg. Qu'a la mort de ce Thouthmosis, la reine Amense epousa en secondes
+noces Amenenthe, qui gouverna aussi au nom d'Amense, et qui fut regent
+pendant la minorite et les premieres annees de Thouthmosis III, ou
+Moeris;
+
+6 deg. Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exerca le pouvoir
+conjointement avec le regent Amenenthe, qui le tint sous sa tutelle
+pendant quelques annees.
+
+La connaissance de cette succession de personnages explique tout
+naturellement les singularites notees dans l'examen minutieux de tous
+les restes de sculptures existant dans l'edifice de la vallee
+d'_El-Assasif_. On comprend alors pourquoi le regent Amenenthe ne parait
+dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les
+dieux adressent a la reine Amense, dont il n'est que le representant;
+cela explique le style des dedicaces faites par Amenenthe, parlant
+lui-meme au nom de la reine, ainsi que les dedicaces du meme genre dans
+lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amense, qui joua
+d'abord, le premier, un role passif, et ne fut, comme son successeur
+Amenenthe, qu'une espece de figurant du pouvoir royal exerce par la
+reine.
+
+Les surcharges qu'ont eprouvees la plupart des legendes du regent
+Amenenthe demontrent que sa regence fut odieuse et pesante pour son
+pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris a tache de condamner
+son tuteur a un eternel oubli. C'est en effet sous le regne de ce
+Thouthmosis III que furent martelees presque toutes les legendes
+d'Amenenthe, et qu'on sculpta a la place soit les legendes de
+Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurpe l'autorite, soit
+celles de Thouthmosis, premier mari d'Amense, le pere meme du roi
+regnant. J'ai observe la destruction systematique de ces legendes dans
+une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de Thebes.
+Fut-elle l'ouvrage immediat de la haine personnelle de Thouthmosis III,
+ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est
+impossible de decider; mais le fait nous a paru assez curieux pour le
+constater.
+
+Toutes les inscriptions du monument d'_El-Assasif_ etablissent
+unanimement que cet edifice a ete eleve sous la regence d'Amenenthe, au
+nom de la reine Amense et de son jeune fils Thouthmosis III. Cette
+construction n'est donc point posterieure a l'an 1736 avant J.-C.,
+epoque approximative des premieres annees du regne de Thouthmosis III,
+exercant seul le pouvoir supreme. Ces sculptures comptent donc deja plus
+de 3,500 ans d'antiquite.
+
+Il resulte de ces memes dedicaces et des sculptures qui decorent
+quelques-unes des salles non detruites, que l'edifice interieur etait un
+temple consacre a la grande divinite de Thebes, Amon-Ra, le roi des
+dieux, qu'on y adorait sous la figure speciale
+d'Amon-Ra-Pneh-enne-ghet-en-tho, c'est-a-dire d'Amon-Ra seigneur des
+trones et du monde; j'ai retrouve dans Thebes plusieurs autres temples
+dedies a ce grand etre, mais sous d'autres titres, qui lui sont
+egalement particuliers.
+
+Ce temple d'Amon-Ra, d'une etendue assez considerable, decore de
+sculptures du travail le plus precieux, precede d'un dromos et
+probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'elevait au fond de
+la vallee d'El-Assasif. Son sanctuaire penetrait pour ainsi dire dans
+les rochers a pic de la chaine libyque, criblee, comme le sol meme de la
+vallee, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de sepulture
+aux habitants de la ville capitale.
+
+Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en
+forme de voute, de quelques-unes de ces salles, ont recemment trompe
+quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet edifice etait le
+tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les details que nous
+avons donnes sur la construction et la destination de cet edifice sacre
+detruisent une telle hypothese. Ses divisions et ses accessoires nous le
+feraient reconnaitre pour un veritable temple, a defaut des inscriptions
+dedicatoires qui le disent formellement. Sa decoration meme et le sujet
+des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes
+n'ont rien de commun avec la decoration et les scenes sculptees dans les
+hypogees et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples et les
+palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois ancetres
+du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier genre
+presentent un grand interet, parce qu'ils fournissent des details
+precieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe dynastie. Je
+citerai d'abord, et a ce sujet, plusieurs tableaux sculptes et peints
+representant Thouthmosis, pere de Thouthmosis III, et le Pharaon
+Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu
+Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant
+toute la paroi de gauche de la grande salle voutee, au fond du temple,
+dans lequel on a figure la grande _bari_ sacree ou arche d'Amon-Ra, le
+dieu du temple, adore par le regent Amenenthe, ayant derriere lui
+Thouthmosis III, suivi d'une tres-jeune enfant richement paree, et que
+l'inscription nous dit etre sa fille, _la fille du roi qu'elle aime, la
+divine epouse Rannofre_. En arriere de la _bari_ sacree, et comme
+recevant une portion des offrandes faites par les deux rois agenouilles,
+sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son
+epouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofre. L'histoire ecrite ne
+nous avait point conserve les noms de ces trois princesses; c'est la que
+je les ai lus pour la premiere fois. Quant au titre de divine epouse
+donne a la fille de Moeris encore en bas age, il indique seulement que
+cette jeune enfant avait ete vouee au culte d'Amenenthe, etant du nombre
+de ces filles d'une haute naissance, nommees _pallades_ et _pallacides_,
+dont j'ai retrouve les tombeaux dans une autre vallee de la chaine
+libyque.
+
+Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vallees de la necropole de Thebes,
+recut a differentes epoques soit des restaurations, soit des
+accroissements, sous le regne de divers rois successeurs d'Amenenthe et
+de Thouthmosis III. J'ai retrouve, en effet, dans les pierres provenant
+des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps
+peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie
+aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties
+d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de
+l'edifice sous les regnes des rois Horus, Rhamses le Grand et son fils
+Menephtha II, comme les fondateurs memes du temple. Enfin, la derniere
+salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures
+d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que j'eprouvai a la
+vue de ces pitoyables bas-reliefs, compares a la finesse et a l'elegance
+des tableaux sculptes dans les deux salles precedentes, cessa bientot a
+la lecture de grandes inscriptions hieroglyphiques, constatant que cette
+belle restauration-la avait ete faite sous le regne et au nom de
+Ptolemee Evergete II et de sa premiere femme Cleopatre. Voila une des
+mille et une preuves demonstratives contre l'opinion de ceux qui
+supposeraient que l'art egyptien gagna quelque perfection par
+l'etablissement des Grecs en Egypte.
+
+Je le repete encore: l'art egyptien ne doit qu'a lui-meme tout ce qu'il
+a produit de grand, de pur et de beau; et n'en deplaise aux savants qui
+se font une religion de croire fermement a la generation spontanee des
+arts en Grece, il est evident pour moi, comme pour tous ceux qui ont
+bien vu l'Egypte, ou qui ont une connaissance reelle des monuments
+egyptiens existants en Europe, que les arts ont commence en Grece par
+une imitation servile des arts de l'Egypte, beaucoup plus avances qu'on
+ne le croit vulgairement, a l'epoque ou les premieres colonies
+egyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de l'Attique
+ou du Peloponnese. La vieille Egypte enseigna les arts a la Grece,
+celle-ci leur donna le developpement le plus sublime: mais sans
+l'Egypte, la Grece ne serait probablement point devenue la terre
+classique des beaux-arts. Voila ma profession de foi tout entiere sur
+cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des
+bas-reliefs que les Egyptiens ont executes, avec la plus elegante
+finesse de travail, 1700 ans avant l'ere chretienne. Que faisaient les
+Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne fais
+qu'une lettre.... Adieu.
+
+
+
+
+SEIZIEME LETTRE
+
+
+Thebes, le 20 juin 1829.
+
+J'ai donne toute la journee d'hier et cette matinee a l'etude des
+tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne
+Thebes. Cette construction, comparable en etendue a l'immense palais de
+Karnac, dont on apercoit d'ici les obelisques sur l'autre rive du
+fleuve, a presque entierement disparu; il en subsiste encore quelques
+debris, s'elevant a peine au-dessus du sol de la plaine exhaussee par
+les depots successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi
+toutes les masses de granit, de breches et autres matieres dures
+employees dans la decoration de ce palais. La portion la plus
+considerable etant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont
+peu a peu brisees et converties en chaux pour elever de miserables
+cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une
+bien haute idee de la magnificence de cet antique edifice.
+
+Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de
+longueur, nivele par les depots successifs de l'inondation, couvert de
+longues herbes, mais dont la surface, dechiree sur une multitude de
+points, laisse encore apercevoir des debris d'architraves, des portions
+de colosses, des futs de colonnes et des fragments d'enormes bas-reliefs
+que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni derobes pour toujours a
+la curiosite des voyageurs. La ont existe plus de dix-huit colosses dont
+les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de
+diverses matieres, ont ete brises, et l'on rencontre leurs membres
+enormes disperses ca et la, les uns au niveau du sol, d'autres au fond
+d'excavations executees par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur
+ces restes mutiles, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques
+dont les chefs captifs etaient representes entourant la base de ces
+colosses representant leur vainqueur, le Pharaon Amenophis, le troisieme
+du nom, celui meme que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de
+leurs mythes heroiques. Ces legendes demontrent deja que nous sommes ici
+sur l'emplacement du celebre edifice de Thebes connu des Grecs sous le
+nom de _Memnonium_. C'est ce qu'avaient cherche a prouver, par des
+considerations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans leur
+excellente description de ces ruines.
+
+Les monuments les mieux conserves au milieu de cette effroyable
+devastation des objets du premier ordre dont il me reste a parler,
+etabliraient encore mieux, si cela etait necessaire, que ces ruines sont
+bien celles du Memnonium de Thebes, ou palais de Memnon, appele
+_Amenophion_ par les Egyptiens, du nom meme de son fondateur, et que je
+trouve mentionne dans une foule d'inscriptions hieroglyphiques des
+hypogees du voisinage ou reposaient jadis les momies de plusieurs grands
+officiers charges, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien de ce
+magnifique edifice.
+
+C'est vers l'extremite des ruines et du cote du fleuve que s'elevent
+encore, en dominant la plaine de Thebes, les deux fameux colosses,
+d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit
+d'une si grande celebrite sous le nom de _colosse de Memnon_. Formes
+chacun d'un seul bloc de gres-breche, transportes des carrieres de la
+Thebaide superieure, et places sur d'immenses bases de la meme matiere,
+ils representent tous deux un Pharaon assis, les mains etendues sur les
+genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherche a motiver a
+mes yeux l'etrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu
+prendre ces statues pour celles de deux princesses egyptiennes. Les
+inscriptions hieroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui
+couvrent le dossier du trone du colosse du sud et les cotes des deux
+bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage
+dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et
+perpetuaient la memoire. L'inscription du dossier porte textuellement:
+"L'Aroeris puissant, le moderateur des moderateurs, etc., le roi soleil,
+seigneur de verite (ou de justice), le fils du soleil, le seigneur des
+diademes, Amenothph, moderateur de la region pure, le bien-aime
+d'Amon-Ra, etc., l'Horus resplendissant, celui qui a agrandi la
+demeure.....(lacune) a toujours, a erige ces constructions en l'honneur
+de son pere Ammon; il lui a dedie cette statue colossale de pierre dure,
+etc." Et sur les cotes des bases on lit en grands hieroglyphes de plus
+d'un pied de proportion, executes, surtout ceux du colosse du nord, avec
+une perfection et une elegance au-dessus de tout eloge, la legende ou
+devise particuliere, le prenom et le nom propre du roi que les colosses
+representent:
+
+"Le seigneur souverain de la region superieure et de la region
+inferieure, le reformateur des moeurs, celui qui tient le monde en
+repos, l'Horus qui, grand par sa force, a frappe les Barbares, le roi
+soleil seigneur de verite, le fils du soleil, Amenothph, moderateur de
+la region pure, cheri d'Amon-Ra, roi des dieux."
+
+Ce sont la les titres et noms du troisieme Amenophis de la XVIIIe
+dynastie, lequel occupait le trone des Pharaons vers l'an 1680 avant
+l'ere chretienne. Ainsi se trouve completement justifiee l'assertion que
+Pausanias met dans la bouche des Thebains de son temps, lesquels
+soutenaient que ce colosse n'etait nullement l'image du Memnon des
+Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nomme _Ph-Amenoph_.
+
+Ces deux colosses decoraient, suivant toute apparence, la facade
+exterieure du principal pylone de l'Amenophion; et, malgre l'etat de
+degradation ou la barbarie et le fanatisme ont reduit ces antiques
+monuments, on peut juger de l'elegance, du soin extreme et de la
+recherche qu'on avait mis dans leur execution, par celle des figures
+accessoires formant la decoration de la partie anterieure du trone de
+chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptees dans la
+masse meme de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze pieds de
+haut. La magnificence de leur coiffure et les riches details de leur
+costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont
+elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hieroglyphiques gravees
+sur ces statues formant en quelque sorte les pieds anterieurs du trone
+de chaque statue d'Amenophis, nous apprennent que la figure de gauche
+represente une reine egyptienne, la mere du roi, nommee _Tmau-Hem-Va_,
+ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine epouse du meme
+Pharaon, _Taia_, dont le nom etait deja donne par une foule de
+monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV,
+_Tmau-Hem-Va_, mere d'Amenophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de
+Louqsor, mentionnes dans la notice rapide que j'ai crayonnee de cet
+important edifice.
+
+Sur un autre point des ruines de l'Amenophion, du cote de la montagne
+libyque, a la limite du desert et un peu adroite de l'axe passant entre
+les deux colosses, existent deux blocs de gres-breche, d'environ trente
+pieds de long chacun, et presentant la forme de deux enormes steles.
+Leur surface visible est ornee de tableaux et de magnifiques
+inscriptions formees chacune de vingt-quatre a vingt-cinq lignes
+d'hieroglyphes du plus beau style, executes de relief dans le creux. H
+est infiniment probable que ces portions qu'on apercoit aujourd'hui sont
+les dossiers des sieges de deux groupes colossals renverses et enfouis
+la face contre terre: j'ai manque de moyens assez puissants pour
+verifier le fait.
+
+Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptes sur ces masses effrayantes
+nous montrent toujours le roi Amenophis-Memnon, accompagne ici de la
+reine Taia son epouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par
+Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes expressement
+relatifs a la dedicace du Memnonium ou Amenophion aux dieux de Thebes
+par le fondateur de cet immense edifice.
+
+La forme et la redaction de cette dedicace, dont j'ai pris une copie
+soignee, malgre une foule de lacunes, sont d'un genre tout a fait
+original et m'ont paru tres-curieuses. On en jugera par une courte
+analyse.
+
+Cette consecration du palais est rappelee d'une maniere tout a fait
+dramatique; c'est d'abord le roi Amenophis qui prend la parole des la
+premiere ligne et la garde jusqu'a la treizieme. "Le roi Amenothph a
+dit: Viens, o Amon-Ra, seigneur des trones du monde, toi qui resides
+dans les regions de Oph (Thebes)! contemple la demeure que nous t'avons
+construite dans la contree pure, elle est belle: descends du haut du
+ciel pour en prendre possession!" Suivent les louanges du dieu melees a
+la description de l'edifice dedie, et l'indication des ornements et
+decorations en pierre de gres, en granit rose, en pierre noire, en or,
+en ivoire et en pierres precieuses, que le roi y a prodigues, y compris
+deux grands obelisques dont on n'apercoit plus aujourd'hui aucune trace.
+
+Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu
+Amon-Ra en reponse aux courtoisies du Pharaon. "Voici ce que dit
+Amon-Ra, le mari de sa mere, etc.: Approche, mon fils, soleil seigneur
+de verite, du germe du soleil, enfant du soleil, Amenothph! J'ai entendu
+tes paroles et je vois les constructions que tu as executees; moi qui
+suis ton pere, je me complais dans tes bonnes oeuvres, etc."
+
+Enfin, vers le milieu de la vingtieme ligne commence une troisieme et
+derniere harangue; c'est celle que prononcent les dieux en presence
+d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens
+Amenothph, son fils cheri, d'en rendre le regne joyeux en le prolongeant
+pendant de longues annees, en recompense du bel edifice qu'il a eleve
+pour leur servir de demeure, palais dont ils declarent avoir pris
+possession apres l'avoir bien et dument visite.
+
+L'identite du Memnonium des Grecs et de l'Amenophion egyptien n'est donc
+plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fut une des plus
+etonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en grand,
+executees par un Grec nomme Iani, ancien agent de M. Salt, ont mis a
+decouvert une foule de bases de colonnes, un tres-grand nombre de
+statues leontocephales en granit noir; de plus, deux magnifiques sphinx
+colossals et a tete humaine, en granit rose, du plus beau travail,
+representant aussi le roi Amenophis III. Les traits du visage de ce
+prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de
+physionomie un peu ethiopienne, sont absolument semblables a ceux que
+les sculpteurs et les peintres ont donnes a ce meme Pharaon dans les
+tableaux des steles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais de
+Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la vallee de
+l'Ouest a Biban-el-Molouk; nouvelle et millieme preuve que les statues
+et bas-reliefs egyptiens presentent de veritables portraits des anciens
+rois dont ils portent les legendes.
+
+A une petite distance du Rhamesseion existent les debris de deux
+colosses en gres rougeatre: c'etaient encore deux statues ornant
+probablement la porte laterale nord de l'Amenophion; ce qui peut donner
+une juste idee de l'immense etendue de ce palais, dont il reste encore
+de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupe des
+inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand
+colosse du nord, la celebre _statue de Memnon;_ tout cela est bien
+moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la
+realite des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement
+avoir oui moduler par la bouche meme du colosse, aussitot qu'elle etait
+frappee des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs
+fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon,
+aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon
+attention du melancolique tableau que je contemplais, la plaine de
+Thebes, ou gisent les membres epars de cette ainee des villes royales.
+Il y aurait matiere a d'eternelles reflexions; mais je ne dois pas
+oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques
+ruines..... Adieu.
+
+
+
+
+DIX-SEPTIEME LETTRE
+
+
+Thebes (rive occidentale), 25 juin 1829.
+
+Je viens de visiter et d'etudier dans toutes ses parties un petit temple
+d'une conservation parfaite, situe derriere l'Amenophion, dans un vallon
+forme par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon qui
+s'en est detache du cote de la plaine. Ce monument a ete decrit par la
+Commission d'Egypte sous le nom de _Petit Temple d'Isis._
+
+Le voyageur est attire, dans ces lieux solitaires et denues de toute
+vegetation, par une enceinte peu reguliere, batie en briques crues, et
+qu'on apercoit de fort loin, parce qu'elle est placee sur un terrain
+assez eleve. On y penetre par un petit propylon en gres engage dans
+l'enceinte et couvert exterieurement de sculptures d'un travail
+lourdement recherche. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte
+representent Ptolemee Soter II faisant des offrandes, du cote droit, a
+la deesse Hathor (Venus) et a la grande triade de Thebes, Amon-Ra, Mouth
+et Chons; du cote gauche, a la deesse Thme ou Thmei (la verite ou la
+justice, Themis) et a une triade formee du dieu hieracocephale Mandou,
+de son epouse Ritho et de leur fils Harphre. Ces trois divinites, celles
+qu'on adorait principalement a Hennonthis, occupent la partie du bandeau
+dirigee vers cette capitale de nome.
+
+Ces courts details suffisent, lorsqu'on est un peu familiarise avec le
+systeme de decoration des monuments egyptiens, pour determiner avec
+certitude: 1 deg. a quelles divinites fut specialement dedie le temple
+auquel ce propylon donne entree; 2 deg. quelles divinites y jouissaient du
+rang de syntrone; et il devient ici de toute evidence qu'on adorait
+specialement dans ce temple le principe de beaute confondu et identifie
+avec le principe de verite, de justice, ou, en termes mythologiques, que
+cet edifice etait consacre a la deesse Hathor, identifiee avec la deesse
+Thmei. Ce sont, en effet, ces deux deesses qui recoivent les premiers
+hommages de Soter II; et comme l'edifice faisait partie de Thebes et
+avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'apres une regle
+de saine politique que j'ai developpee ailleurs, des sacrifices en
+l'honneur de la triade thebaine et de la triade hermonthite. On s'etait
+donc trop hate de donner un nom a ce temple, d'apres des apercus
+reposant sur de simples conjectures.
+
+Les memes adorations sont repetees sur la porte du temple proprement
+dit, qui s'ouvre par un petit peristyle que soutiennent des colonnes a
+chapiteaux ornes de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combinees;
+les colonnes et les parois n'ont jamais ete decorees de sculptures. Il
+n'en est point ainsi du pronaos, forme de deux colonnes et de deux
+piliers ornes de tetes symboliques de la deesse Hathor, a laquelle ce
+temple fut consacre. Les tableaux qui couvrent le fut des colonnes
+representent des offrandes faites a cette deesse et a sa seconde forme
+Thmei, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et
+plusieurs formes tertiaires de la deesse Hathor, adoree par le roi
+Ptolemee Epiphane, sous le regne duquel a ete faite la dedicace du
+monument, comme le prouve la grande inscription hieroglyphique sculptee
+sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des
+deux parties affrontees de cette formule dedicatoire:
+
+(Partie de droite.) _Premiere ligne_. "Le roi (dieu Epiphane que
+Phtah-Thore a eprouve, image vivante d'Amon-Ra), le cheri des dieux et
+des deesses meres, le bien-aime d'Amon-Ra, a fait executer cet edifice
+en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour etre vivifie a toujours."
+
+_Deuxieme ligne_. "La divine soeur de (Ptolemee toujours vivant, dieu
+aime de Phtah), cheri d'Amon-Ra, l'ami du bien (Pmainoufe)..... (le
+reste est detruit)."
+
+(Partie de gauche.) _Premiere ligne_. "Le fils du soleil (Ptolemee
+toujours vivant, dieu aime de Phtah), cheri des dieux et des deesses
+meres, bien-aime d'Hathor, a fait executer cet edifice en l'honneur de
+sa mere la rectrice de l'Occident, pour etre vivifie a toujours."
+
+_Deuxieme ligne_. "La royale epouse (Cleopatre, bien-aimee de Thmei),
+rectrice de l'Occident, a fait executer cet edifice..... (le reste
+manque)."
+
+Ces textes justifient tout a fait ce que nous avions deduit des seules
+sculptures du propylon relativement aux divinites particulierement
+honorees dans ce temple; il est egalement etabli que la dedicace de cet
+edifice sacre a ete faite par le cinquieme des Ptolemees, vers l'an 200
+avant J.-C.
+
+Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche
+du pronaos, ainsi que sur la facade du temple formant le fond de ce meme
+pronaos, appartiennent tous au regne d'Epiphane. Tous se rapportent aux
+deesses Hathor et Thmei, ainsi qu'aux grandes divinites de Thebes et
+d'Hennonthis.
+
+On a divise le naos en trois salles contigues; ce sont trois veritables
+sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entierement sculpte,
+contient des tableaux d'offrandes a tous les dieux adores dans le
+temple, les deux triades precitees, et principalement aux deesses Hathor
+et Thmei, qui paraissent dans presque toutes les scenes. Aussi n'est-il
+question que de ces deux divinites dans les dedicaces du sanctuaire,
+inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolemee
+Philopator:
+
+"L'Horus soutien de l'Egypte, celui qui a embelli les temples comme
+Thoth deux fois grand, le seigneur des panegyries comme Phtah, le chef
+semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, l'eprouve par
+Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolemee toujours vivant, bien-aime
+d'Isis, l'ami de son pere (Philopator), a fait cette construction en
+l'honneur de sa mere Hathor, la rectrice de l'Occident." (Dedicace de
+gauche.)
+
+Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au
+regne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsinoe adorant les
+deux deesses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolemee Epiphane,
+fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite
+et de gauche l'inscription suivante, relative a des embellissements
+executes sous le regne posterieur, celui d'Evergete II et de ses deux
+femmes:
+
+"Bonne restauration de l'edifice, executee par le roi, germe des dieux
+lumineux, l'eprouve par Phtah, etc., Ptolemee toujours vivant, etc., par
+sa royale soeur, la moderatrice souveraine du monde, Cleopatre, et par
+sa royale epouse, la moderatrice souveraine du monde, Cleopatre, dieux
+grands cheris d'Amon-Ra."
+
+C'est a la deesse Hathor qu'appartenait plus specialement le sanctuaire
+de droite; cette grande divinite y est representee sous des formes
+variees, recevant les hommages des rois Philopator et Epiphane; les
+dedicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.
+
+Le sanctuaire de gauche fut consacre a la deesse Thmei, la Dice et
+l'Alete des mythes egyptiens; aussi tous les tableaux qui decorent cette
+chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait
+cette divinite dans l'Amenti, les regions occidentales ou l'enfer des
+Egyptiens.
+
+Les deux souverains de ce lieu terrible, ou les ames etaient jugees,
+Osiris et Iris, recoivent d'abord les hommages de Ptolemee et d'Arsinoe,
+dieux Philopators; et l'on a sculpte sur la paroi de gauche la grande
+scene de la _psychostasie_. Ce vaste bas-relief represente la salle
+hypostyle (Oskh) ou le pretoire de l'Amenti, avec les decorations
+convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de
+son trone s'eleve le lotus, embleme du monde materiel, surmonte de
+l'image de ses quatre enfants, genies directeurs des quatre points
+cardinaux.
+
+Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi ranges sur deux
+lignes, la tete surmontee d'une plume d'autruche, symbole de la justice:
+debout sur un socle, en avant du trone, le Cerbere egyptien, monstre
+compose de trois natures diverses, le crocodile, le lion et
+l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les ames coupables; son
+nom, Teouom-enement, signifie la devoratrice de l'Occident ou de
+l'enfer. Vers la porte du tribunal parait la deesse Thmei dedoublee,
+c'est-a-dire figuree deux fois, a cause de sa double attribution de
+deesse de la justice et de deesse de verite; la premiere forme,
+qualifiee de Thmei, rectrice de l'Amenti (la verite), presente l'ame
+d'un Egyptien, sous les formes corporelles, a la seconde forme de la
+deesse (la justice), dont voici la legende: "Thmei qui reside dans
+l'Amenti, ou elle pese les coeurs dans la balance; aucun mechant ne lui
+echappe." Dans le voisinage de celui qui doit subir l'epreuve on lit les
+mots suivants: "Arrivee d'une ame dans l'Amenti."
+
+Plus loin s'eleve la balance infernale; les dieux Horus, fils d'Isis, a
+tete d'epervier, et Anubis, fils d'Osiris, a tete de chacal, placent
+dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prevenu, l'autre une
+plume, embleme de justice: entre le fatal instrument qui doit decider du
+sort de l'aine et le trone d'Osiris, on a place le dieu Thoth
+ibiocephale, "Thoth le deux fois grand, le seigneur de Schmoun
+(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le secretaire de
+justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de verite."
+Ce greffier divin ecrit le resiliat de l'epreuve a laquelle vient d'etre
+soumis le coeur de l'Egyptien defunt, et va presenter son rapport au
+souverain juge.
+
+On voit que le fait seul de la consecration de ce troisieme sanctuaire a
+la deesse Thmei y a motive la representation de la psychostasie, et
+qu'on a trop legerement conclu de la presence de ce tableau curieux,
+reproduit egalement dans la deuxieme partie de tous les rituels
+funeraires, que ce temple etait une sorte d'edifice funebre, qui pouvait
+meme avoir servi de sepulture a des membres tres-distingues de la caste
+sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothese. Il est vrai que les
+environs de l'enceinte qui renferme ce monument ont ete cribles
+d'excavations sepulcrales et de catacombes egyptiennes de toutes les
+epoques. Mais le temple d'Hathor et de Thmei n'est point Je seul edifice
+sacre eleve au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considerer
+comme des temples funeraires le palais de Sesostris ou le Rhamesseion,
+le temple d'Ammon a El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est
+insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par
+toutes les inscriptions egyptiennes qui en couvrent les parois. Mon
+opinion est fondee sur l'examen attentif et detaille des lieux. Je n'ai
+pas encore fini a Thebes, si meme on peut reellement finir au milieu de
+tant de monuments.....
+
+
+
+
+DIX-HUITIEME LETTRE
+
+
+Thebes (Medinet-Habou), le 30 juin 1829.
+
+On peut se rendre a la grande butte de Medinet-Habou soit en prenant le
+chemin de la plaine, en traversant le Rhamesseion, l'emplacement de
+l'Amenophion (Memnonium), et les restes calcaires du Menephtheion, grand
+edifice construit par le fils et successeur de Rhamses le Grand; soit en
+suivant le vallon a l'entree duquel s'eleve le petit temple d'Hathor et
+de Thmei.
+
+La existe, presque enfouie sous les debris des habitations particulieres
+qui se sont succede d'age en age, une masse de monuments de haute
+importance, qui, etudies avec attention, montrent, au milieu des plus
+grands souvenirs historiques, l'etat des arts de l'Egypte a toutes les
+epoques principales de son existence politique: c'est en quelque sorte
+un tableau abrege de l'Egypte monumentale. On y trouve en effet reunis,
+un temple appartenant a l'epoque pharaonique la plus brillante, celle
+des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la periode
+des conquetes, un edifice de la premiere decadence sous l'invasion
+ethiopienne, une chapelle elevee sous un des princes qui avaient brise
+le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des propylees de
+l'epoque romaine; enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des
+colonnes qui jadis soutenaient le faite d'une eglise chretienne.
+
+Le detail un peu circonstancie de ce que renferment de plus curieux des
+monuments si varies me conduirait beaucoup trop loin; je dois me
+contenter de donner une idee rapide de chacune des parties qui forment
+cet amas de constructions si interessantes, en commencant par celles qui
+se presentent en arrivant a la butte du cote qui regarde le fleuve.
+
+On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de
+gres, peu elevee au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on penetre
+par une porte dont les jambages, surpassant a peine la corniche brute
+qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur
+romain dont voici la legende hieroglyphique, inscrite dans les deux
+cartouches accoles: "L'empereur Csesar Titus Elius Hadrianus Antoninus
+Pius."
+
+Le meme prince est aussi represente sur l'une des deux portes laterales
+de l'enceinte, ou il est en adoration devant la triade de Thebes a
+droite, et devant celle d'Hermonthis a gauche. C'est encore ici une
+nouvelle preuve de ces egards perpetuels de bon voisinage que se
+rendaient mutuellement les cultes locaux.
+
+Au fond de l'enceinte s'eleve une rangee de six colonnes reunies trois a
+trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais recu de
+sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelees provenant des
+parties superieures de cette construction, la legende imperiale deja
+citee: l'enceinte et les propylees appartiennent donc au regne d'Antonin
+le Pieux. C'est d'ailleurs ce que demontrait deja le mauvais style des
+bas-reliefs.
+
+En traversant ces propylees, on arrive a un grand pylone dont la porte,
+ornee d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est
+couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolemee Soter II,
+presente des offrandes variees aux sept grandes divinites elementaires
+et aux dieux des nomes thebain et hermonthite.
+
+Le mur de l'enceinte et les propylees d'Antonin, aussi bien que le
+pylone de Soter II, m'ont offert une particularite remarquable: c'est
+que ces constructions modernes ont ete elevees aux depens d'un edifice
+anterieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont
+couvertes de restes de legendes hieroglyphiques, de portions de
+bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des tetes ou des corps
+de divinites, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de
+guerre, enfin de nombreux debris d'un calendrier sacre; et comme on lit
+sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prenom ou le nom de
+Rhamses le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que ces
+blocs ne proviennent des demolitions du grand palais de Sesostris, le
+Rhamesseion, ravage depuis longtemps par les Perses, a l'epoque ou, sous
+Ptolemee Soter II et Antonin, on batissait les propylees et le pylone
+dont il est ici question.
+
+Au pylone de Soter succede un petit edifice d'une execution plus
+elegante, semblable en son plan au petit edifice a jour de l'ile de
+Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant
+rasees jusqu'a la hauteur des murs des entrecolonnements. Tous les
+bas-reliefs encore existants representent le roi Nectanebe, de la XXXe
+dynastie, la sebennytique, adorant le souverain des dieux Amon-Ra, et
+recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thebes.
+
+Cette chapelle, du IVe siecle avant J.-C., avait ete appuyee sur un
+edifice plus ancien; c'est un pylone de mediocre etendue, dont les
+massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs
+parties. Eleve sous la domination du roi ethiopien Taharaka, dans le
+VIIe siecle avant notre ere, le nom, le prenom, les titres, les louanges
+de ce prince avaient ete rappeles dans les inscriptions et les
+bas-reliefs decorant les faces des deux massifs, et sur la porte qui les
+separe. Mais a l'epoque ou les Saites remonterent sur le trone des
+Pharaons, il parait qu'on fit marteler, par une mesure generale, les
+noms des conquerants ethiopiens sur tous les monuments de l'Egypte.
+
+J'ai deja remarque la proscription du nom de Sabacon dans le palais de
+Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les
+marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous
+les elements constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches
+existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription
+relative a des embellissements executes sous Ptolemee Soter II:
+
+"Cette belle reparation a ete faite par le roi seigneur du monde, le
+grand germe des dieux grands, celui que Phtah a eprouve, image vivante
+d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diademes, Ptolemee
+toujours vivant, le dieu aime d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT NOHEM),
+en l'honneur de son pere Amon-Ra, qui lui a concede les periodes des
+panegyries sur le trone d'Horus."
+
+Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse legende des Lagides, a
+propos de quelques pierres qu'on a changees, avec les legendes que
+l'Ethiopien, veritable fondateur du pylone, a fait sculpter sur le
+bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante:
+"La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aime d'Amon-Ra, seigneur des
+trones du monde."
+
+Sur les deux massifs exterieurs du pylone, ce prince, auquel certaines
+traditions historiques attribuent, la conquete de toute l'Afrique
+septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a ete figure de proportion
+colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, reunies en groupe,
+de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.
+
+Au dela du pylone de Taharaka et dans le mur de cloture du nord,
+existent encore en place deux jambages d'une porte en granit rose,
+charges de legendes executees avec soin et contenant le nom et les
+titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre
+sacerdotal, l'hierograminate et prophete Petamenoph. C'est le meme
+personnage qui fit creuser, vers l'entree de la ville d'El-Assasif,
+l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le
+nom de _Grande Syringe._
+
+On arrive enfin a l'edifice le plus antique, celui dont les propylees de
+l'epoque romaine, le pylone des Lagides, la chapelle de Nectanebe et le
+pylone du roi ethiopien ne sont que des dependances; ces diverses
+constructions ne furent elevees que pour annoncer dignement la demeure
+du roi des dieux, et celle du Pharaon, son representant sur la terre.
+
+Ce vieux monument, qui porte a la fois le double caractere de temple et
+de palais, se compose encore d'un sanctuaire environne de galeries
+formees de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins
+vastes.
+
+Toutes les parois portent des sculptures executees avec une correction
+remarquable et une grande finesse de travail; ce sont la des bas-reliefs
+de la meilleure epoque de l'art. Aussi la decoration de cet edifice
+appartient-elle au regne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
+reine Amense, du regent Amenenthe et de Thouthmosis III, le Moeris des
+historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a decore la plus
+grande partie de l'edifice; les dedicaces en ont ete faites en son nom:
+celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conservees,
+donne une idee de toutes les autres; la voici:
+
+_Premiere ligne_. "La vie: l'Horus puissant, aime de Phre, le souverain
+de la haute et basse region, grand chef de toutes les parties du monde,
+l'Horus resplendissant, grand par sa force, celui qui a frappe les neuf
+arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil
+stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du
+monde, vivifie aujourd'hui et a toujours."
+
+_Deuxieme ligne_. "Il a fait executer ces constructions en l'honneur de
+son pere Amon-Ra, roi des dieux; il lui a erige ce grand temple dans la
+partie occidentale du Thouthmoseion d'Ammon, en belle pierre de gres;
+c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours."
+
+La plupart des bas-reliefs decorant les galeries et les chambres des
+edifices representent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages
+aux dieux, ou en recevant des graces et des dons; je citerai seulement
+des tableaux sculptes sur la paroi de gauche de la grande salle ou
+sanctuaire. Dans l'un, le plus etendu, le Pharaon casque est conduit par
+la deesse Hathor et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers
+l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace
+avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'epais feuillage, en disant:
+"Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre Oscht,
+dans le palais du soleil!" Cette scene se passe devant les vingt-cinq
+divinites secondaires adorees a Thebes et disposees sur deux files, en
+tete desquelles on lit l'inscription suivante: "Voici ce que disent les
+autres grandes divinites de Toph (Thebes): Nos coeurs se rejouissent a
+cause du bel edifice construit par le roi soleil stabiliteur du monde."
+
+J'ai trouve dans le second tableau, pour la premiere fois, le nom et la
+representation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette princesse,
+appelee Rhamaithe, et portant le titre de royale epouse, accompagne son
+mari faisant de riches offrandes a Amon-Ra generateur; la reine reparait
+aussi dans deux tableaux decorant une des petites salles de gauche au
+fond de l'edifice.
+
+Les six dernieres salles du palais, dans l'une desquelles existe,
+renversee, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de
+bas-reliefs de l'epoque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
+reine Amense et de son fils Thouthmosis III, dont les legendes
+royales-sont sculptees en surcharge sur celles du regent Amenenthe,
+martelees avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied
+representant ce prince, dont la memoire fut aussi proscrite.
+
+La fondation de cet edifice remonte donc aux premieres annees du XVIIIe
+siecle avant J.-C. Il est naturel, par consequent, de rencontrer, en le
+parcourant avec soin, plusieurs restaurations annoncees d'ailleurs par
+des inscriptions qui en fixent l'epoque et en nomment les auteurs;
+telles sont:
+
+1 deg. La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande
+salle, par Ptolemee Evergete II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre
+ere;
+
+2 deg. Des reparations faites vers l'an 392 avant notre ere aux colonnes
+d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le
+Pharaon Mendesien Acoris. On a employe pour cela des pierres provenant
+d'un petit edifice construit par la princesse Neitocris, fille de
+Psammetichus II;
+
+3 deg. Toutes les sculptures des facades superieures sud et nord executees
+sous le regne de Rhamses-Meiamoun, au XVe siecle avant notre ere.
+
+Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de
+tous, avaient ete ordonnes sans doute pour lier, par la decoration, le
+petit palais de Moeris avec le grand palais de Rhamses-Meiamoun, qui,
+avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Medinet-Habou.
+
+C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce
+Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de l'Egypte, et
+dont les exploits militaires ont ete confondus avec ceux de Sesostris ou
+Rhamses le Grand, par les auteurs anciens et par les ecrivains modernes.
+
+Un edifice d'une mediocre etendue, mais singulier par ses formes
+inaccoutumees, le seul qui, parmi tous les monuments de l'Egypte, puisse
+donner une idee de ce qu'etait une habitation particuliere a ces
+anciennes epoques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en
+ont publie les auteurs de la grande _Description de l'Egypte_ pourra
+donner une idee exacte de la disposition generale de ces deux massifs de
+pylones unis a un grand pavillon par des constructions tournant sur
+elles-memes en equerre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs
+et des inscriptions sculptees sur toutes les surfaces.
+
+L'entree principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux grands
+massifs formant une espece de faux pylone, ensevelis en partie sous des
+buttes provenant des debris d'habitations modernes. Vers le haut regne
+une frise anaglyphique composee des elements combines de la legende
+royale du Rhamses fils aine et successeur immediat de Rhamses-Meiamoun,
+"Soleil, gardien de verite, eprouve par Ammon." On remarque de plus, sur
+ces massifs, des tableaux d'adoration de la meme epoque, et deux
+_fenetres_ portant sur leur bandeau le disque aile de Hat, et sur leurs
+jambages les legendes royales de Rhamses-Meiamoun, "Soleil, gardien de
+verite et ami d'Ammon."
+
+La porte qui separe ces constructions appartient au regne d'un troisieme
+Rhamses, le second fils de Meiamoun, "le soleil seigneur de verite, aime
+par Ammon."
+
+Dans l'interieur de cette petite cour s'elevent deux massifs de pylones,
+ornes, ainsi que les construction qui les unissent au grand pavillon, de
+frises anaglyphiques portant la legende du fondateur, Rhamses-Meiamoun,
+et de bas-reliefs d'un grand interet, parce qu'ils ont trait aux
+conquetes de ce Pharaon.
+
+La face anterieure du massif de droite est presque entierement occupee
+par une figure colossale du conquerant levant sa hache d'armes sur un
+groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures;
+le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, presente au
+vainqueur la harpe divine en disant: "Prends cette arme, mon fils cheri,
+et frappe les chefs des contrees etrangeres!"
+
+Le soubassement de ce vaste tableau est compose des chefs des peuples
+soumis par Rhamses-Meiamoun, agenouilles, les bras attaches derriere le
+dos par les liens qui, termines par une houppe de papyrus ou une fleur
+de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.
+
+Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont
+tres-varies, offrent, avec toute verite, les traits du visage et les
+vetements particuliers a chacune des nations qu'ils representent; des
+legendes hieroglyphiques donnent successivement le nom de chaque peuple.
+Deux ont entierement disparu; celles qui subsistent, au nombre de cinq,
+annoncent:
+
+
+Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie),
+Le chef du pays de Terosis, en Afrique
+Le chef du pays de Toroao,
+
+
+
+et
+
+Le chef du pays de Robou, en Asie
+Le Chef du pays de Moschausch,
+
+
+Un tableau et un soubassement analogues decorent la face anterieure du
+massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques;
+on les a ranges dans l'ordre suivant:
+
+Le chef de la mauvaise race du pays de Scheto ou Cheta;
+
+Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumor;
+
+Le grand du pays de Fekkarb;
+
+Le grand du pays de Schairotana contree maritime;
+
+Le grand du pays de Scha.....(le reste est detruit);
+
+Le grand du pays de Touirscha, contree maritime;
+
+Le grand du pays de Pa..... (le reste est detruit).
+
+Sur l'epaisseur du massif de gauche, Rhamses-Meiamoun casque, le
+carquois sur l'epaule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux
+pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conquerant: "Va! empare-toi des
+contrees; soumets leurs places fortes et amene leurs chefs en
+esclavage;"
+
+Le massif correspondant et les corps de logis qui reunissent le pylone
+au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop
+long de detailler ici. On remarque des _fenetres_ decorees
+exterieurement et interieurement avec beaucoup de gout, et des _balcons_
+soutenus par des prisonniers barbares sortant a mi-corps de la muraille.
+
+L'interieur du grand pavillon, divise en trois _etages_, fut decore de
+bas-reliefs representant des scenes domestiques de Rhamses-Meiamoun; je
+possede des dessins exacts de tous ces interessants tableaux, parmi
+lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant
+son repas, jouant avec ses petits enfants ou occupe avec la reine d'une
+partie de jeu analogue a celui des _echecs_, etc., etc. L'exterieur de
+ce pavillon est couvert de legendes du roi ou de bas-reliefs
+commemoratifs de ses victoires.
+
+C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on
+arrive enfin devant le premier pylone du grand et magnifique palais de
+Rhamses-Meiamoun. L'edifice que nous venons de decrire n'en etait qu'une
+dependance et une simple annexe.
+
+Ici, tout prend des proportions colossales: les faces exterieures des
+deux enormes massifs du premier pylone, entierement couvertes de
+sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'edifice
+non-seulement par des tableaux d'un sens vague et general, mais encore
+par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conquerant
+et de la divinite protectrice qui lui donne la victoire. On voit sur le
+massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant a Rhamses-Meiamoun
+treize contrees asiatiques, dont les noms, conserves pour la plupart,
+ont ete sculptes dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples
+enchaines. Une longue inscription, dont les onze premieres lignes sont
+assez bien conservees, nous apprend que ces conquetes eurent lieu dans
+la douzieme annee du regne de ce Pharaon.
+
+Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la
+forme de Phre hieracocephale, donne la harpe au belliqueux Rhamses pour
+frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de contrees
+ou de villes subsistent encore; le reste a ete detruit pour appuyer
+contre le pylone des masures modernes. Le roi des dieux adresse a
+Meiamoun un long discours dont voici les dix premieres colonnes:
+"Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe cheri, maitre du monde, soleil
+gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre
+entiere; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes
+pieds; je te livre les chefs des contrees meridionales; conduis-les en
+captivite, et leurs enfants a leur suite; dispose de tous les biens
+existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront
+se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai livre
+aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes
+sandales, etc."
+
+Une grande stele, mais tres-fruste, constate que ces conquetes eurent
+lieu la onzieme annee du roi. C'est a la meme annee du regne de
+Rhamses-Meiamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier
+pylone du cote de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les
+peuples asiatiques nommes Moschausch.
+
+Des masses de debris amonceles couvrent toute la partie inferieure du
+pylone et enfouissent en tres-grande partie la magnifique colonnade qui
+decore le cote gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des
+piliers-cariatides formant cette meme cour du cote droit. Deblayer
+cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais
+elle aurait pour resultat certain de rendre a l'admiration des voyageurs
+deux galeries de la plus complete conservation, des colonnes couvertes
+de bas-reliefs, de riches decorations ayant conserve tout l'eclat de
+leurs couleurs, et enfin une nombreuse serie de grands tableaux
+historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions
+dedicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des
+elegantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur epanouie du
+lotus.
+
+Au fond de cette premiere cour s'eleve un second pylone, decore de
+figures colossales, sculptees, comme partout ailleurs, de relief dans le
+creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamses-Meiamoun dans la
+neuvieme annee de son regne. Le roi, la tete surmonte des insignes du
+fils aine d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la deesse Mouth,
+conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et
+enchaines dans diverses positions; ces nations, appartenant a une meme
+race, sont nommees Schakalascha, Taonaou et Pourosato. Plusieurs
+voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont
+cru reconnaitre en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de
+ce pylone existait une enorme inscription, aujourd'hui detruite aux
+trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui
+en subsiste encore, qu'elle etait relative a l'expedition contre les
+Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Taonaou et les Ouschascha.
+Il y est aussi question des contrees d'Aumor et d'Oreksa, ainsi que
+d'une bataille navale.
+
+Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second
+pylone. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de
+Phtah en decorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions
+dedicatoires attestant que Rhamses-Meiamoun a consacre cette grande
+porte en belle pierre de granit a son pere Amon-Ra, et qu'enfin les
+battants ont ete si richement ornes de metaux precieux qu'Ammon lui-meme
+se rejouit en les contemplant.
+
+On se trouve apres avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du
+palais, ou la grandeur pharaonique se montre dans tout son eclat; la vue
+seule peut donner une idee du majestueux effet de ce peristyle, soutenu
+a l'est et a l'ouest par d'enormes colonnades, au nord par des piliers
+contre lesquels s'appuient des cariatides, derriere lesquels se montre
+une seconde colonnade. Tout est charge de sculptures revetues de
+couleurs tres-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, pour les
+convertir, les ennemis systematiques de l'architecture peinte.
+
+Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs
+decorations; de grands et vastes tableaux sculptes et peints appellent
+de toute part la curiosite des voyageurs. L'oeil se repose sur le bel
+azur des plafonds ornes d'etoiles de couleur jaune dore; mais
+l'importance et la variete des scenes reproduites par le ciseau
+absorbent bientot toute l'attention. Quatre tableaux formant le
+registre inferieur de la galerie de l'est, cote gauche, et une partie de
+la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de
+Rhamses-Meiamoun contre des peuples asiatiques nommes Robou, teint
+clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un
+surtout transversalement raye bleu et blanc; ce costume est tout a fait
+analogue a celui des Assyriens et des Medes figures, sur les cylindres
+dits babyloniens ou persepolitains.
+
+_Premier tableau_. Grande bataille: le heros egyptien, debout sur un
+char lance au galop, decoche des fleches contre une foule d'ennemis
+fuyant dans le plus grand desordre. On apercoit sur le premier plan les
+chefs egyptiens montes sur des chars, et leurs soldats entremeles a des
+allies, les Fekkaro, massacrant les Robou epouvantes, ou les liant comme
+prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en
+pied, sans compter les chevaux.
+
+_Deuxieme tableau._ Les princes et les chefs de l'armee egyptienne
+conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des scribes
+comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties
+genitales coupees aux Robou morts sur le champ de bataille.
+L'inscription porte textuellement: "Conduite des prisonniers en presence
+de Sa Majeste; ceux-ci sont au nombre de mille; mains coupees, trois
+mille; phallus, trois mille." Le Pharaon, au pied duquel on depose ces
+trophees, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus
+par des officiers, adresse une allocution a ses guerriers; il les
+felicite de leur victoire, et prodigue fort naivement les plus grands
+eloges a sa propre personne, "Livrez-vous a la joie, leur dit-il,
+qu'elle s'eleve jusqu'au ciel; les etrangers sont renverses par ma
+force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont ete remplis;
+je me suis presente devant eux comme un lion, je les ai poursuivis
+semblable a un epervier; j'ai aneanti leurs ames criminelles; j'ai
+franchi leurs fleuves; j'ai incendie leurs forteresses; je suis pour
+l'Egypte ce qu'a ete le dieu Mandou; j'ai vaincu les Barbares: Amon-Ra
+mon pere a humilie le monde entier sous mes pieds, et je suis roi sur le
+trone a toujours."
+
+En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription,
+malheureusement fort endommagee, et relative a cette campagne, qui date
+de l'an V du regne de Rhamses-Meiamoun.
+
+_Troisieme tableau._ Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses
+chevaux, retourne ensuite en Egypte; des groupes de prisonniers
+enchaines precedent son char; des officiers etendent au-dessus de la
+tete du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est occupe par
+l'armee egyptienne, divisee en pelotons marchant regulierement en ligne
+et au pas, selon les regles de la tactique moderne.
+
+Enfin Rhamses rentre triomphant dans Thebes (quatrieme tableau); il se
+presente a pied, trainant a sa suite trois colonnes de prisonniers,
+devant le temple d'Amon-Ra et de la deesse Mouth; le roi harangue les
+divinites et en recoit en reponse les assurances les plus flatteuses.
+
+Une immense composition remplit tout le registre superieur de la galerie
+nord et de la galerie est, a droite de la porte principale. C'est une
+ceremonie publique qui n'offre pas moins de deux cents personnages en
+pied; a cette pompeuse marche assiste tout ce que l'Egypte renfermait de
+plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de
+Rhamses-Meiamoun, et la panegyrie celebree par le souverain et son
+peuple pour remercier la divinite de la constante protection qu'elle
+avait accordee aux armes egyptiennes. Une ligne de grands hieroglyphes,
+sculptes au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce que
+cette panegyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Horus (l'[Greek:
+Alpha] et l'[Greek: Omega] de la theologie egyptienne) eut lieu a Thebes
+le premier jour du mois de Paschons. Cette legende contient en outre
+l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour ainsi
+dire le programme entier, de la ceremonie.
+
+L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette
+legende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptees dans le
+bas-relief aupres de chaque personnage et au-dessus des groupes
+principaux.
+
+Rhamses-Meiamoun sort de son palais porte dans un naos, espece de chasse
+richement decoree, soutenue par douze _oeris_ ou chefs militaires, la
+tete ornee de plumes d'autruche. Le monarque, decore de toutes les
+marques de sa royale puissance, est assis sur un trone elegant que des
+images d'or de la Justice et de la Verite couvrent de leurs ailes
+etendues; le sphinx, embleme de la sagesse unie a la force, et le lion,
+symbole du courage, sont debout pres du trone, qu'ils semblent proteger.
+Des officiers agitent autour du naos les _flabellum_ et les eventails
+ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent aupres du
+roi, portant son sceptre, l'etui de son arc et ses autres insignes.
+
+Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste
+sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos a pied, ranges sur
+deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la
+marche est fermee par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi
+varies precedent le Pharaon: un corps de musique, ou l'on remarque la
+flute, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tete du
+cortege; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi
+lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le _fils aine_ de Rhamses,
+le chef de l'armee apres lui, brule l'encens devant la face de son pere.
+
+Le roi arrive au temple d'Horus, s'approche de l'autel, repand les
+libations et brule l'encens; vingt-deux pretres portent sur un riche
+palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des _flabellum_, des
+eventails et des rameaux de fleurs. Le roi, a pied, coiffe d'un simple
+diademe de la region inferieure, precede le dieu et suit immediatement
+le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Horus ou Amon-Ra, le mari de sa
+mere. Un pretre encense l'animal sacre; la reine, epouse de Rhamses, se
+montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse;
+et, tandis que l'un des pontifes lit a haute voix l'invocation prescrite
+lorsque la lumiere du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf
+pretres s'avancent portant les diverses enseignes sacrees, les vases,
+les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres
+pretres ouvrent le cortege religieux, soutenant sur leurs epaules des
+statuettes; ce sont les images des rois ancetres et predecesseurs de
+Rhamses-Meiamoun, assistant au triomphe de leur descendant.
+
+Ici a lieu une ceremonie sur la nature de laquelle on s'est etrangement
+mepris. Deux enseignes sacrees, particulieres au dieu Amon-Horus,
+s'elevent au-dessus de deux autels. Deux pretres, reconnaissables a leur
+tete rasee et, mieux encore, a leur titre inscrit a cote d'eux, se
+retournent pour entendre les ordres du grand pontife president de la
+panegyrie, lequel tient en main le sceptre nomme _pat_, insigne de ses
+hautes fonctions; un troisieme pretre donne la liberte a quatre oiseaux
+qui s'envolent dans les airs.
+
+On a voulu voir ici des _sacrifices humains_, en prenant le sceptre du
+pontife pour un couteau, les deux pretres pour deux victimes, et les
+oiseaux pour l'embleme des ames qui s'echappaient des corps de deux
+malheureux egorges par une barbare superstition; mais une inscription
+sculptee devant l'hierogrammate assistant a la ceremonie nous rassure
+completement, et prouve toute l'innocence de cette scene en nous faisant
+bien connaitre ses details et son but.
+
+Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition
+meme:
+
+"Le president de la panegyrie a dit:
+
+Donnez l'essor aux quatre oies;
+
+Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv
+
+Dirigez-vous vers
+
+le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient
+
+dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux de
+l'Occident | dites aux dieux de l'Orient
+
+que Horus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiffe du
+pschent, que le roi Rhamses s'est coiffe du pschent."
+
+
+Il en resulte clairement que les quatre oiseaux representent les quatre
+enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, genies des quatre
+points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer
+aussi au monde entier qu'a l'exemple du dieu Horus, le roi
+Rhamses-Meiamoun vient de mettre sur sa tete la couronne embleme de la
+domination sur les regions superieures et inferieures. Cette couronne se
+nommait _pschent_; c'est celle que porte ici, en effet, et pour la
+premiere fois, le roi debout et devant lequel se passe la fonction
+sacree qu'on vient de faire connaitre.
+
+La derniere partie du bas-relief represente le roi, coiffe du _pschent_,
+remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, precede de tout le
+corps sacerdotal et de la musique sacree, est accompagne par les
+officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille d'or
+une gerbe de ble, et, coiffe enfin de son casque militaire comme a sa
+sortie du palais, prendre conge, par une libation, du dieu Amon-Horus
+rentre dans son sanctuaire. La reine est encore temoin de ces deux
+dernieres ceremonies; le pretre invoque les dieux; un hierogrammate lit
+une longue priere; aupres du Pharaon sont encore le taureau blanc et les
+images des rois ancetres dressees sur une meme base.
+
+C'est en etudiant cette partie du tableau que j'ai pu m'assurer enfin de
+la place relative qu'occupe Rhamses-Meiamoun dans la serie des dynasties
+egyptiennes. Les statues des rois ses predecesseurs sont ici
+chronologiquement rangees, et comme cet ordre est celui meme que leur
+assignent d'autres monuments de Thebes, aucun doute ne saurait s'elever
+sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant
+devant elles les cartouches prenoms des rois qu'elles representent.
+Rhamses-Meiamoun, comme Rhamses le Grand (Sesostris), ayant marque son
+regne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont ete
+confondus par les historiens grecs en un seul et meme personnage. Mais
+les monuments originaux les differencient trop bien l'un de l'autre pour
+que la meme confusion puisse avoir lieu desormais. Je me propose de
+traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de details.
+Revenons a la decoration de la magnifique cour de Medinet-Habou.
+
+On a sculpte dans le registre superieur de la galerie de l'est, partie
+gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde ceremonie
+publique tout aussi developpee que la precedente. Celle-ci est une
+panegyrie celebree par le roi en l'honneur de son pere, le dieu
+Sochar-Osiris, le vingt-septieme jour du mois de Hathor. Je possede
+egalement des dessins fideles de cette solennite et la copie des
+nombreuses legendes explicatives qui l'accompagnent.
+
+Il faut passer rapidement sur les scenes de consecration et les honneurs
+royaux decernes par les dieux a Rhamses-Meiamoun, et que reproduisent
+une foule de grands bas-reliefs sculptes dans les registres inferieurs
+des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me
+dispenser de noter ici le nom des divinites auxquelles le Pharaon
+presente des offrandes variees dans les cent quarante-quatre bas-reliefs
+peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et ouest,
+non compris tous ceux du meme genre sculptes sur le fut des trois
+grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit
+l'interieur de la galerie de l'ouest.
+
+Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique forme par une double
+rangee de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands
+bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou les
+bienfaits que les grandes divinites de Thebes prodiguent au Pharaon
+victorieux. Une serie de figures en pied ornent le soubassement de cette
+galerie et meritent une attention particuliere.
+
+Les legendes hieroglyphiques inscrites a cote de ces personnages revetus
+du riche costume des princes egyptiens, dont ils tiennent en main les
+insignes caracteristiques, constatent qu'on a represente ici les enfants
+de Rhamses-Meiamoun par ordre de primogeniture. On a seulement fait deux
+groupes distincts des enfants males et des princesses. Les princes, dont
+les noms et les titres ont ete sculptes a cote de leurs images, sont au
+nombre de neuf, savoir:
+
+1 deg. Rhamses-Amonmai, basilicogrammate commandant des troupes;
+
+2 deg. Rhamses-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;
+
+3 deg. Rhamses-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;
+
+4 deg. Phrehipefhbour, haut fonctionnaire dans l'administration royale;
+
+5 deg. Mandouschopsch, _idem_;
+
+6 deg. Rhamses-Maithmou, prophete des dieux Phre et Athmou;
+
+7 deg. Rhamses-Schahemkame, grand pretre de Phtah;
+
+8 deg. Rhamses-Amonhischopsch, sans autre qualification que celle de prince;
+
+9 deg. Rhamses-Meiamoun, _idem_.
+
+Les trois premiers, apres la mort de leur pere Rhamses-Meiamoun, etant
+successivement montes sur le trone des Pharaons, leurs legendes ont du
+etre surchargees pour recevoir les cartouches prenoms ou noms propres de
+ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, a
+propos de cette liste interessante, qu'a cette epoque le nom de
+_Rhamses_ etait devenu en quelque sorte le nom meme de la famille, et
+que le conquerant avait concentre dans les membres de sa maison les
+postes les plus importants de l'armee, de l'administration civile et du
+sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais ete sculptes.
+
+Toute cette serie de princes et de princesses forme la decoration du
+soubassement a la droite et a la gauche d'une grande et belle porte
+s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en
+la traversant, dans une troisieme cour environnee et suivie d'un
+tres-grand nombre de salles; les decombres ont depuis longtemps enseveli
+toute cette partie du palais existante encore sous les debris entasses
+des freles constructions qui se sont succede d'age en age. Des fouilles
+en grand mettraient ici a decouvert des tableaux et des inscriptions
+d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser a les
+entreprendre, je reservai les fonds dont je pouvais disposer pour le
+deblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie
+exterieure nord du palais, a partir du premier pylone, et la presque
+totalite de la muraille exterieure sud, enfouie jusqu'a la corniche qui
+couronne l'edifice entier.
+
+La muraille nord offre une serie de bas-reliefs historiques d'un haut
+interet. Je donnerai ici un court abrege du sujet de chacun d'eux, en
+commencant par l'extremite de la paroi vers l'ouest.
+
+_Campagne contre les Maschausch et les Robou._
+
+_Premier tableau._ L'armee egyptienne en marche, sur huit ou neuf
+rangees de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites precedent un
+char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char s'eleve un
+grand mat surmonte d'une tete de belier ornee du disque solaire. C'est
+le char du dieu Amon-Ra, qui guide a l'ennemi le roi Rhamses-Meiamoun,
+egalement monte sur un char richement orne et qu'entourent les archers
+de la garde ainsi que les officiers attaches a sa personne. On lit a
+cote du char du dieu: "Voici ce que dit Amon-Ra, le roi des dieux: "Je
+marche devant toi, o mon fils!" "
+
+_Deuxieme tableau._ Bataille sanglante: les Maschausch prennent la
+fuite; le roi et quatre princes egyptiens en font un horrible carnage.
+
+_Troisieme tableau._ Rhamses, debout sur une espece de tribune, harangue
+cinq rangees de chefs et de guerriers egyptiens conduisant une foule de
+Maschausch et de Robou prisonniers. Reponse des chefs militaires au
+roi. En tete de chaque corps d'armee on fait le denombrement des mains
+droites coupees aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que
+celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu a la bravoure des vaincus.
+L'inscription porte a 2,525 le nombre de ces preuves de victoire sur des
+hommes courageux et vaillants.
+
+_Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de meme race a
+physionomie hindoue._
+
+_Premier tableau_ (a la suite des precedents). Le roi Rhamses-Meiamoun,
+en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouilles
+devant lui, ainsi que les porte-enseignes des differents corps; plus
+loin, les soldats debout ecoutent les paroles du souverain qui les
+appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Egypte; les chefs
+repondent a l'appel du roi en invoquant ses victoires recentes, et
+protestent de leur devouement a un prince qui obeit aux paroles
+d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats,
+divises par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre,
+guides par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des
+carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors
+en usage.
+
+_Deuxieme tableau._ Le roi, tete nue et les cheveux nattes, tient les
+renes de ses chevaux et marche a l'ennemi; une partie de l'armee
+egyptienne le precede en ordre de bataille; ce sont les fantassins
+pesamment armes ou hoplites; sur le flanc s'avancent par pelotons les
+troupes legeres de differentes armes; les guerriers montes sur des chars
+ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi
+au germe de Mandou, s'avancant pour soumettre la terre a ses lois; ses
+fantassins, a des taureaux terribles, et ses cavaliers, a des eperviers
+rapides.
+
+_Troisieme tableau_. Defaite des Fekkaro et de leurs allies. Les
+fantassins egyptiens les mettent en fuite sur tous les points du champ
+de bataille. Meiamoun, seconde par ses chars de guerre, en fait un
+horrible carnage; quelques chefs ennemis resistent encore, montes sur
+des chars traines soit par deux chevaux, soit par quatre boeufs; au
+milieu de la melee et a une des extremites, plusieurs chariots traines
+par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont defendus par des
+Fekkaro; des soldats egyptiens les attaquent et les reduisent en
+esclavage.
+
+_Quatrieme tableau_. Apres cette premiere victoire, l'armee egyptienne
+se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus methodique et le plus
+regulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle traverse des
+pays difficiles, infestes de betes sauvages; sur le flanc de l'armee, le
+roi, attaque par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre
+l'autre.
+
+_Cinquieme tableau_. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la
+mer au moment ou la flotte egyptienne en est venue aux mains avec la
+flotte des Fekkaro, combinee avec celle de leurs allies les
+Schairotanas, reconnaissables a leurs casques armes de deux cornes. Les
+vaisseaux egyptiens manoeuvrent a la fois a la voile et a l'aviron; des
+archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornee d'une tete de
+lion. Deja un navire fekkarien a coule, et la flotte alliee se trouve
+resserree entre la flotte egyptienne et le rivage, du haut duquel
+Rhamses-Meiamoun et ses fantassins lancent une grele de traits sur les
+vaisseaux ennemis. Leur defaite n'est plus douteuse, la flotte
+egyptienne entasse les prisonniers a cote de ses rameurs. En arriere et
+non loin du Pharaon, on a represente son char de guerre et les nombreux
+officiers attaches a sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs
+centaines de figures, et j'en rapporte une copie tres-exacte.
+
+_Sixieme tableau_. Le rivage est couvert de guerriers egyptiens
+conduisant divers groupes meles de Schairotanas et de Fekkaro
+prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrete avec une
+partie de son armee devant une place forte nommee _Mogadiro_. La se fait
+le denombrement des mains coupees. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur
+laquelle repose son bras gauche appuye sur un coussin, harangue ses fils
+et les principaux chefs de son armee, et termine son discours par ces
+phrases remarquables: "Amon-Ra etait a ma droite comme a ma gauche; son
+esprit a inspire mes resolutions; Amon-Ra lui-meme, preparant la perte
+de mes ennemis, a place le monde entier dans mes mains." Les princes et
+les chefs repondent au Pharaon qu'il est un soleil appele a soumettre
+tous les peuples du monde, et que l'Egypte se rejouit d'une victoire
+remportee par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trone de son pere.
+
+_Septieme tableau_. Retour du Pharaon vainqueur a Thebes, apres sa
+double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux
+chefs de ces nations conduits par Rhamses devant le temple de la grande
+triade thebaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours que sont
+censes prononcer les divers acteurs de cette scene a la fois triomphale
+et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la
+traduction:
+
+"Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui sont en la
+puissance de Sa Majeste et qui glorifient le dieu bienfaisant, le
+seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance
+n'a point de bornes; tu regnes comme un puissant soleil sur l'Egypte;
+grande est ta force, ton courage est semblable a celui de Bore (le
+griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en
+ton pouvoir a toujours."
+
+"Paroles du roi seigneur du monde, etc., a son pere Amon-Ra, le roi des
+dieux: Tu me l'as ordonne; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai combattu
+toutes les parties de la terre; le monde s'est arrete devant moi ...;
+mes bras ont force les chefs de la terre, d'apres le commandement sorti
+de ta bouche."
+
+"Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, moderateur des dieux: Que ton
+retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as
+renverse tous les chefs, tu as perce les coeurs des etrangers et rendu
+libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche
+t'approuve."
+
+Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux
+campagnes du conquerant egyptien dans la onzieme annee de son regne,
+arrivent jusqu'au second pylone du palais: de ce point jusqu'au premier
+pylone, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs tableaux
+sont enfouis sous des collines de decombres. J'ai pu cependant avoir une
+copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisieme campagne du roi
+contre des peuples asiatiques, avec des legendes en tres-mauvais etat.
+L'un represente Rhamses-Meiamoun combattant a pied, couvert d'un large
+bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une
+hauteur. Dans le second tableau, le roi, a la tete de ses chars, ecrase
+ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armee
+egyptienne pousse le siege avec vigueur; des soldats coupent des arbres
+et s'approchent des fosses, couverts par des mantelets; d'autres, apres
+les avoir franchis, attaquent a coups de hache la porte de la ville;
+plusieurs enfin ont dresse des echelles contre la muraille et montent a
+l'assaut, leurs boucliers rejetes sur leurs epaules.
+
+Sur le revers du premier pylone existe encore un tableau relatif a une
+campagne contre la grande nation de Scheta ou Cheto: le roi, debout sur
+son char, prend une fleche dans son carquois fixe sur l'epaule, et la
+decoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats egyptiens
+et les officiers attaches a la personne du roi marchent a sa suite,
+ranges sur quatre files paralleles.
+
+Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans
+l'etat d'enfouissement ou se trouve aujourd'hui le magnifique palais de
+Medinet-Habou, tout entier du regne de Rhamses-Meiamoun, les successeurs
+immediats n'y ayant ajoute que quelques accessoires presque
+insignifiants. Le nombre considerable de noms de peuples et de nations
+asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de
+recherches a la geographie comparee; ce sont de precieux elements pour
+la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus
+antique periode de son histoire. Je crois possible de reconnaitre la
+synonymie de ces noms egyptiens de peuples avec ceux que nous ont
+transmis les geographes grecs, et ceux surtout que contiennent les
+textes hebreux et les memoires originaux des nations asiatiques. C'est
+un beau travail qui merite d'etre entrepris; il sera facilite et par la
+connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de
+ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms
+avec ceux du meme genre que j'ai trouves, en bien plus grand nombre, sur
+d'autres monuments de Thebes et de la Nubie.
+
+Toute la muraille exterieure du palais, du cote du sud, qu'il a fallu
+faire deblayer jusqu'au second pylone, est couverte de grandes lignes
+verticales d'hieroglyphes contenant le calendrier sacre en usage dans le
+palais de Rhamses; la portion que nous avons fait excaver, a grands
+frais, contient les mois de Thoth, Paophi, Hathor, Choiac et Tobi. Vers
+l'extremite du palais est un article du mois de Paschon, le neuvieme
+mois de l'annee egyptienne. Ce calendrier indique toutes les fetes qui
+se celebraient dans chaque mois, et au bas de chaque indication de fete
+on a sculpte, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte
+d'offrande qu'on devait presenter dans la ceremonie. Pour donner une
+idee de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de
+quelques-uns de ces articles:
+
+"_Mois de Thoth_, neomenie; manifestation de l'etoile de Sothis; l'image
+d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire,
+accompagnee par le roi Rhamses ainsi que par les images de tous les
+autres dieux du temple."
+
+"_Mois de Paophi_, le 19; jour de la principale panegyrie d'Ammon, qui
+se celebre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); l'image
+d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux
+synthrones; le roi Rhamses l'accompagne dans la panegyrie de ce jour."
+
+"_Mois d'Hathor_, le 26; panegyrie de Phtah-Socbaris; le roi accompagne
+l'image du dieu gardien du Rhamesseium de Meiamoun (le palais de
+Medinet-Habou) de Thebes sur la rive gauche, dans la panegyrie de ce
+jour."
+
+Cette panegyrie continuait encore le vingt-septieme et le vingt-huitieme
+jour du meme mois; c'est celle qu'on a representee dans les grands
+bas-reliefs superieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde
+cour du palais; du reste, je savais deja, par un tres-grand nombre
+d'inscriptions, que les Egyptiens appelaient _Rhamesseium de Meiamoun_
+le monument de Medinet-Habou dont je viens de donner une description
+rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je
+termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.
+
+
+
+
+DIX-NEUVIEME LETTRE
+
+
+Thebes (environs de Medinet-Habou), le 2 juillet 1829. Afin de donner
+une idee generale complete du quartier sud-ouest de la vieille capitale
+pharaonique, voisin du nome d'_Hermonthis_, il me reste a presenter
+quelques details sur deux edifices sacres, qui, bien moins importants, a
+la verite, que le palais du conquerant _Meiamoun_, presentent toutefois
+quelque interet sous divers rapports historiques et mythologiques.
+
+L'une de ces constructions s'eleve au milieu de broussailles et de
+grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et a une tres-petite
+distance de l'enorme enceinte carree, en briques crues, qui environnait
+jadis le palais et les temples de Medinet-Habou. C'est un edifice de
+petites proportions, et qui n'a jamais ete completement termine; il se
+compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les
+deux dernieres seulement sont decorees de tableaux, soit sculptes et
+peints, soit ebauches, ou meme simplement traces a l'encre rouge. Ces
+tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur
+l'epoque de sa construction. Il appartient au regne des Lagides, comme
+le prouvent une double dedicace d'un travail barbare, sculptee
+ulterieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant
+les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.
+
+La dedicace annonce expressement que le roi _Ptolemee Evergete II, et sa
+soeur, la reine Cleopatre_, ont construit cet edifice et l'ont consacre
+_a leur pere_ le dieu _Thoth_, ou Hermes ibiocephale.
+
+C'est ici le seul des temples encore existants en Egypte qui soit
+specialement dedie au dieu protecteur des sciences, a l'inventeur de
+l'ecriture et de tous les arts utiles, en un mot, a l'organisateur de la
+societe humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui
+decorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire.
+On l'y invoquait sous son nom ordinaire de _Thoth_, que suivent
+constamment soit le titre SOTEM qui exprime la supreme direction des
+choses sacrees, soit la qualification _Ho-en-Hib_, c'est-a-dire _qui a
+une face d'ibis_, oiseau sacre, dont toutes les figures du dieu,
+sculptees dans ce temple, empruntent la tete, ornees de coiffures
+variees.
+
+On rendait aussi dans ce temple un culte tres-particulier a _Nohemouo_
+ou _Nahamouo_, deesse que caracterisent le vautour, embleme de la
+maternite, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon
+s'elevant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les legendes tracees a
+cote des nombreuses representations de cette compagne du dieu _Thoth_,
+qui, d'apres son nom meme, parait avoir preside a la _conservation des
+germes_, l'assimilent a la deesse _Saschfmoue_, compagne habituelle de
+_Thoth_, regulatrice des periodes d'annees et des assemblees sacrees.
+
+Ces deux divinites recoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de
+_Residant_ a MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom antique de cette
+portion de Thebes ou s'eleve le temple de _Thoth_.
+
+Le bandeau de la porte qui donne entree dans la derniere salle du
+temple, le _sanctuaire_ proprement dit, est orne de quatre tableaux
+representant Ptolemee faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes
+divinites protectrices de Thebes, _Amon-Ra, Mouth_ et _Chons_,
+generalement adorees dans cette immense capitale, et en second lieu aux
+divinites particulieres du temple, _Thoth_ et la deesse _Nahamouo_. Dans
+l'interieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande triade
+thebaine, et meme celles de la triade adoree dans le nome d'Hermonthis,
+qui commencait a une courte distance du temple. Deux grands tableaux,
+l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche,
+representent, selon l'usage, la bari ou _arche sacree_ de la divinite a
+laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de
+THOTH-PEHO-EN-HIB (_Thoth a face d'ibis_), et l'arche de gauche, celle
+de THOTH PSOTEM (Thoth le surintendant des _choses sacrees_). L'une et
+l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes decorees de
+tetes d'epervier, surmontees du disque et du croissant, a tete
+symbolique du dieu _Chons_, le fils aine d'Ammon et de Mouth, la
+troisieme personne de la triade thebaine, dont le dieu _Thoth_ n'est
+qu'une forme secondaire.
+
+Ici, comme dans la salle precedente, on trouve toujours le roi Ptolemee
+_Evergete II_, faisant des offrandes ou de riches presents aux divinites
+locales. Mais quatre bas-reliefs de l'interieur du sanctuaire, sculptes
+deux a gauche et deux a droite de la porte, ont fixe plus
+particulierement mon attention. Ce ne sont plus des divinites proprement
+dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, _Evergete
+II_, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre
+a ces bas-reliefs, _brule l'encens en l'honneur des peres de ses peres
+et des meres de ses meres_. Le roi accomplit, en effet, diverses
+ceremonies religieuses en presence d'individus des deux sexes, classes
+deux par deux, et revetus des insignes de certaines divinites. Les
+legendes tracees devant chacun de ces personnages achevent de demontrer
+que ces honneurs sont adresses aux rois et aux reines lagides, ancetres
+d'Evergete II en ligne directe: et en effet, le premier bas-relief de
+gauche represente _Ptolemee Philadelphe_, costume en Osiris, assis sur
+un trone a cote duquel on voit la reine _Arsinoe_ sa femme, debout,
+coiffee des insignes de _Mouth_ et d'_Hathor_. Evergete II leve ses bras
+en signe d'adoration devant ces deux epoux, dont les legendes
+signifient: _Le divin pere de ses peres_ PTOLEMEE, _dieu_ PHILADELPHE;
+_la divine mere de ses meres_ ARSINOE, _deesse_ PHILADELPHE.
+
+Plus loin, Evergete II offre l'encens a un personnage egalement assis
+sur un trone et decore des insignes du dieu _Socarosiris_, accompagne
+d'une reine debout, la tete ornee de la coiffure d'Hathor, la Venus
+egyptienne; leurs legendes portent: _Le pere de ses peres_, PTOLEMEE,
+_dieu createur_. _La divine mere de ses meres_, BERENICE, _deesse
+creatrice_. On peut donc reconnaitre ici soit _Ptolemee Soter Ier_ et sa
+femme _Berenice_, fille de Magas, soit _Ptolemee Evergete Ier_ et
+_Berenice_, sa femme et sa soeur. L'absence totale du cartouche prenom
+dans la legende du Ptolemee, objet de cette adoration, autoriserait
+l'une ou l'autre de ces hypotheses. Mais si l'on observe que ces deux
+epoux recoivent les hommages d'_Evergete II_, a la suite des honneurs
+rendus, en premier lieu, a _Ptolemee_ et a _Arsinoe Philadelphe_, on se
+persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs
+immediats de ces Lagides, c'est-a-dire _Evergete Ier_ et _Berenice_, sa
+soeur. Le titre de _Phter-Mounk, dieu createur, dieu fondateur_ ou
+_fabricateur_, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, a _Ptolemee
+Soter Ier_, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine
+certitude que ce titre est prodigue sur les monuments egyptiens a une
+foule de souverains autres que des chefs de dynasties.
+
+Deux bas-reliefs, sculptes a droite de la porte, nous montrent Evergete
+II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres ancetres et
+predecesseurs, et toujours en suivant la ligne genealogique descendante:
+ainsi, dans le premier tableau, le roi repand des libations devant le
+_divin pere de son pere_, PTOLEMEE, _dieu_ PHILOPATOR, _et la divine
+mere de sa mere_, ARSINOE, _deesse_ PHILOPATOR; enfin, dans le second
+tableau, il fait l'offrande du vin a son royal pere PTOLEMEE, _dieu_
+EPIPHANE, et _a sa royale mere_ CLEOPATRE, _deesse_ EPIPHANE. Son pere
+et son aieul sont figures dans le costume du dieu Osiris; sa mere et son
+aieule, dans le costume d'Hathor. Quant aux titres _Philadelphe,
+Philopator et Epiphane_, ils sont places a la suite des cartouches noms
+propres, et exprimes par des hieroglyphes phonetiques (representant les
+mots coptes equivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la
+genealogie complete d'Evergete II, et l'ordre successif des rois de la
+dynastie des Lagides a partir de _Ptolemee Philadelphe_.
+
+C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Egypte servent
+pour le moins de confirmation aux temoignages historiques puises dans
+les ecrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point
+eclaircir ou coordonner les notions vagues et incoherentes que ce meme
+peuple nous a transmises sur l'histoire egyptienne, surtout en ce qui
+concerne les anciennes epoques. L'usage constamment suivi par les
+Egyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses
+series de tableaux representant des scenes religieuses ou des evenements
+contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain regnant a
+l'epoque meme ou l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous,
+a tourne bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a
+conserve jusqu'a nos jours un immense tresor de notions positives qu'on
+chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute verite que,
+grace a ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les
+accompagnent, chaque monument de l'Egypte s'explique par lui-meme, et
+devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprete. Il
+suffit, en effet, d'etudier quelques instants les sculptures qui ornent
+le sanctuaire de l'edifice situe a cote de l'enceinte de Medinet-Habou,
+la seule portion du monument veritablement terminee, pour se convaincre
+aussitot qu'on se trouve dans un temple consacre au dieu _Thoth_,
+construit sous le regne d'Evergete II et de sa soeur et premiere femme
+_Cleopatre_, mais dont les sculptures ont ete terminees posterieurement
+a l'epoque du mariage d'Evergete II avec Cleopatre sa niece et sa
+seconde femme, mentionnee dans les legendes royales qui decorent le
+plafond du sanctuaire.
+
+Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossierete d'execution des
+hieroglyphes, et le peu de soin donne a l'application des couleurs sur
+les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les
+inscriptions dedicatoires pour qu'on meconnaisse dans le petit temple de
+Thoth un produit de la decadence des arts egyptiens, devenue si rapide
+aux dernieres epoques de la domination grecque.
+
+Mais un edifice d'un temps encore plus rapproche de nous presente aux
+regards du voyageur un exemple frappant du degre de corruption auquel
+descendit la sculpture egyptienne sous l'influence du gouvernement
+romain. Il s'agit ici des ruines designees, dans la _Description
+generale de Thebes_, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de
+_Petit Temple situe a l'extremite sud de l'Hippodrome_, aux debris
+duquel j'ai donne toute la journee d'hier.
+
+Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et
+moi, nous courumes sur Medinet-Habou, et, passant dans le voisinage du
+petit temple de _Thoth_, nous gagnames la base des monticules factices
+formant l'immense enceinte nommee l'_Hippodrome_ par la Commission
+d'Egypte, et que nous longeames exterieurement a travers la plaine
+rocailleuse qui s'etend jusqu'au pied de la chaine libyque. Parvenus,
+apres une marche assez longue et tres-fatigante, au midi de ces vastes
+fortifications, qui jadis renfermerent, selon toute apparence, un
+etablissement militaire, espece de camp permanent qu'habitaient les
+troupes formant la garnison de Thebes et la garde des Pharaons, nous
+gravimes un petit plateau peu eleve au-dessus de la plaine, mais couvert
+de debris de constructions et de fragments de poteries de differentes
+epoques.
+
+Le premier objet qui attire les regards est un grand _propylon_ faisant
+face a l'ouest, mais dans un etat de destruction fort avance, quoique
+forme primitivement de materiaux d'un assez beau choix. Quatre
+bas-reliefs existent encore du cote de l'hippodrome; tous representent
+l'empereur _Vespasien_ [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costume a
+l'egyptienne et faisant des offrandes a differentes divinites; les
+tableaux qui decorent la face du propylon tournee du cote du temple
+montrent l'empereur _Domitien_ [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS
+GRMNIKOS)] accomplissant de semblables ceremonies; enfin, neuf
+bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la decoration
+interieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figure soit
+dans l'action de percer d'une lance la tortue, embleme de la paresse,
+soit offrant aux dieux des libations et des pains sacres: c'est
+l'empereur _Othon_ [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].
+
+Je lisais pour la premiere fois le nom de cet empereur, retrace en
+caracteres hieroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur
+toutes les constructions egyptiennes existantes entre la Mediterranee et
+Dakkeh en Nubie, limite extreme des edifices eleves par les Egyptiens
+sous la domination grecque et romaine. La duree du regne d'Othon fut si
+courte que la decouverte d'un monument rappelant sa memoire excite
+toujours autant de surprise que d'interet. Il parait, au reste, que
+l'Egypte se declara promptement pour Othon, puisque c'est precisement la
+province de l'empire ou furent frappees les seules medailles de bronze
+que nous ayons de cet empereur.
+
+La presence du nom d'_Othon_ etablit invinciblement que la decoration du
+propylon, a en juger par ce qui reste des sculptures, fut commencee l'an
+69 de l'ere chretienne, et terminee au plus tard vers l'an 96, epoque de
+la mort de _Domitien_.
+
+En avant, et a quelque distance du propylon, se trouve un escalier au
+bas duquel etait jadis une petite porte decoree de bas-reliefs d'un
+travail barbare, comparativement a ceux du propylon; et cependant je
+reconnus dans leurs debris la legende de l'empereur _Auguste_ ([Greek:
+AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'a cette epoque l'Egypte avait
+simultanement de bons et de mauvais ouvriers.
+
+Sur le meme axe, et a soixante metres environ du grand propylon, s'eleve
+le temple, ou plutot une petite cella aujourd'hui isolee, et dont les
+parois exterieures, a peine degrossies, n'ont jamais recu de decoration;
+mais les salles interieures sont couvertes d'ornements sculptes et de
+bas-reliefs d'une execution tres-lourde et tres-grossiere. Presque tous
+ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent a l'epoque
+d'_Hadrien_. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les
+divinites adorees dans le temple; et a cote de chacune de ces images on
+a repete sa legende particuliere, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS
+ATRIANS], _l'empereur Cesar Trajan Hadrien_. J'ai remarque enfin que la
+corniche exterieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la legende
+d'_Antonin_, ainsi concue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS
+ANTONINS EUSBS], _l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius_.
+
+L'epoque de la decoration du sanctuaire et des autres salles du temple
+proprement dit etant clairement fixee par ces noms imperiaux, il reste a
+determiner quelles furent les divinites particulierement honorees dans
+ce temple: ce point eclairci, il deviendra facile en meme temps de
+decider avec certitude si cet edifice appartenait jadis au nome
+_diospolite_, ou a celui d'_Hermonthis_; car de l'etude suivie des
+monuments de l'Egypte et de la Nubie, il resulte que la triade adoree
+dans la capitale d'un nome reparait constamment et occupe un rang
+distingue dans les edifices sacres de toutes les villes de sa
+dependance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et
+venerant les trois portions distinctes de l'Etre divin sous des noms et
+des formes differentes.
+
+Les indications les plus positives a cet egard doivent resulter de
+l'examen des sculptures qui decorent les sanctuaires, surtout lorsque
+cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme
+cela arrive precisement pour les ruines situees au sud de l'hippodrome.
+
+Quatre grands bas-reliefs superposes deux a deux couvrent la paroi du
+fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs superieurs representent
+l'empereur _Hadrien_, costume en fils aine d'Ammon, adorant une deesse
+coiffee du vautour, embleme de la maternite, et surmonte des cornes de
+vache, du disque et d'un petit trone. Ce sont les insignes ordinaires
+d'_Isis_, et la legende sculptee a cote des deux images de la deesse
+porte en effet: ISIS _la grande mere divine qui reside dans la montagne
+de l'Occident_. Les bas-reliefs inferieurs nous montrent le meme
+empereur presentant des offrandes au dieu _Monht_ ou _Manthou_, le dieu
+eponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux _Amon-Ra_, le dieu eponyme de
+Thebes.
+
+Guides ici par une theorie fondee sur l'observation de faits
+entierement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune
+exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple
+fut particulierement consacre a la deesse Isis, puisque ses images
+occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire;
+au-dessous d'elle paraissent les grandes divinites du nome de _Thebes_
+et du nome _hermonthite_, deux syntrones adores aussi dans ce meme
+temple. Mais le dieu _Manthou_ occupant la droite, quoique tenant dans
+ces mythes sacres un rang inferieur a celui du roi des dieux Amon-Ra,
+qui occupe ici la gauche, il devient certain que le _Temple d'Isis_,
+situe au sud de l'hippodrome, dependait du nome d'_Hermonthis_ et non du
+nome _diospolite_, puisque le dieu Mandou recoit immediatement apres
+_Isis_ et avant Amon-Ra, dieu eponyme de Thebes, les adorations de
+l'empereur Hadrien.
+
+Ainsi la divinite locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae]
+ou _bourgade_ du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple,
+regardaient comme leur protectrice speciale, fut la deesse _Isis_, qui
+reside dans PTOOU-EN-EMENT (ou la _montagne de l'Occident_). Mais cette
+qualification donne lieu a quelque incertitude: faut-il prendre les mots
+_Ptoou-en-ement_ dans leur sens general et n'y voir que la designation
+de la _montagne occidentale_, derriere laquelle, selon les mythes, le
+soleil se couchait et terminait son cours, montagne placee sous
+l'influence d'_Isis_, de la meme maniere que la _montagne orientale_,
+PTOOU-EN-EIEBT, appartenait a la deesse _Nephthys_; ou bien, prenant les
+mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis
+_Hitem-ptoou-en-ement_ par: deesse qui reside dans PTOOUENEMENT ou
+_Ptoouement_, en considerant ici _Ptoouement_ comme le nom propre de la
+bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait
+alors analogue aux titres _Hitem Pselk_, residant a Pselkis; _Hitem
+Manlak_, residant a Philae; _Hitem Souan_, resinant a Syene; _Hitem
+Ebou_, residant a Elephantine; _Hitem Sne_, residant a Latopolis; _Hitem
+Ebot_, residant a Abydos, etc., que recoivent constamment Thoth, Isis,
+Chnouphis, Sate, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur
+eleverent ces anciennes villes placees sous leur domination immediate.
+Mais comme les mots _Ptoou-en-ement_ ne sont pas toujours suivis, comme
+_Pselk, Manlak, Souan_, etc., du signe determinatif des noms propres de
+contrees ou de lieux habites, nous pensons, sans exclure absolument
+cette premiere hypothese, qu'ils designent ici plus directement la
+_montagne occidentale celeste_, sur laquelle Isis partageait avec
+_Natphe_, la Rhea egyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu
+Soleil, epuise de sa longue course et mourant, ce meme dieu que la soeur
+d'Isis, Nephthys, avait recu enfant, et sortant plein de vie du sein de
+sa mere Natphe, sur la _montagne orientale_. Sous un point de vue plus
+materiel encore, la _montagne occidentale_ designera la chaine libyque,
+voisine du temple ou sont creuses d'innombrables tombeaux, et par suite
+l'enfer egyptien, l'_Amente_, c'est-a-dire la _contree occidentale_,
+sejour redoutable ou regnaient Isis et son epoux Osiris, le juge
+souverain des ames. Les bas-reliefs sculptes sur les parois laterales
+et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui decorent la porte
+exterieure du naos et les restes du grand propylon, representent aussi
+l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes a Isis,
+deesse de la montagne d'Occident, en meme temps qu'aux dieux synthrones
+_Manthou_ et _Ritho_, les grandes divinites du nome hermonthite; de
+semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thebes, Amon-Ra,
+Mouth et Chons, suivant l'usage etabli d'adorer a la fois dans un temple
+d'abord les divinites locales, ensuite celles du nome entier, et enfin
+un dieu du nome le plus voisin; comme pour etablir entre les cultes
+particuliers de chacune des prefectures de l'Egypte une liaison
+successive et continue qui les ramenait ainsi a l'unite. Tous les
+temples de l'Egypte et de la Nubie offrent les preuves de cette
+pratique, motivee sur de graves considerations d'ordre public et de
+saine politique.
+
+Tels sont les faits generaux resultant de l'etude que je viens de faire
+des dernieres ruines de la plaine de Thebes, du cote sud-ouest; ces deux
+monuments, l'un le _temple de Thoth_, l'autre le _temple d'Isis_,
+marquent en outre l'etat retrograde de l'art egyptien a l'epoque des
+rois grecs comme a celle des empereurs romains; et les sculptures les
+plus recentes, executees sous les regnes d'Hadrien et d'Antonin le
+Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussee a l'extreme.
+
+
+
+
+VINGTIEME LETTRE
+
+
+Thebes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829.
+
+Le premier monument de la partie occidentale de Thebes que visitent les
+Europeens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument
+de _Kourna_, situe non loin du beau sycomore au pied duquel s'arretent
+habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de
+combinaisons independantes de ma volonte, le dernier objet de mes
+recherches sur la rive gauche du fleuve. Appele d'abord au _Rhamesseum_
+par le souvenir des scenes historiques et des tableaux religieux que
+nous y avions remarques en remontant le Nil, les masses de
+_Medinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirerent
+ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'apres avoir etudie a
+fond les petits monuments situes dans leur voisinage. Cependant
+l'edifice de _Kourna_, quoique tres-inferieur en etendue a ces grandes
+et importantes constructions, merite un examen particulier, puisqu'il
+appartient aux temps pharaoniques, et remonte a l'epoque la plus
+glorieuse dont les annales egyptiennes aient constate le souvenir. Son
+aspect presente d'ailleurs un caractere tout nouveau; et si son plan
+general reveille l'idee d'une habitation particuliere et semble exclure
+celle de temple, la magnificence de la decoration, la profusion des
+sculptures, la beaute des materiaux et la recherche dans l'execution
+prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant
+souverain.
+
+Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extremite
+d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres
+constructions liees sans doute avec l'edifice encore debout; tous les
+debris epars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux
+derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.
+
+Sur le meme axe que ces arrachements de constructions rasees, au milieu
+de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'eleve
+un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de
+hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fut se compose d'un
+faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette meme
+plante tronques pour recevoir le de. Cet ordre, qui n'est point
+particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le
+temple de Chnouphis a Elephantine et dans un temple d'Elethya, tous
+deux tres-recemment detruits par la barbare ignorance des Turcs,
+appartient sans aucun doute aux vieilles epoques de l'architecture
+egyptienne, et ne le cede, sous le rapport de l'antiquite, qu'aux seules
+colonnes cannelees semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le
+type evident, et que l'on trouve employees presque exclusivement dans
+les plus anciens monuments de l'Egypte.
+
+Sur les quatre faces du de des chapiteaux du portique existent,
+sculptees avec beaucoup de recherche, les legendes royales de _Menephtha
+Ier_ ou celles de _Rhamses le Grand_. Les noms et les prenoms de ces
+deux Pharaons sont egalement inscrits sur le fut des colonnes, mais
+accoles ensemble et renfermes dans un tableau carre.
+
+Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication
+naturelle dans la double legende dedicatoire qui decore l'architrave du
+portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi concue:
+
+"L'Aroeris puissant, ami de la verite, le seigneur de la region
+inferieure, le regulateur de l'Egypte, celui qui a chatie les contrees
+etrangeres, l'epervier d'or soutien des armees, le plus grand des
+vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la verite_, l'approuve de Phre, le
+fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSES, a execute des travaux en
+l'honneur de son pere Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de
+son pere, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil,
+MENEPHTHA-BOREI. Voici qu'il a fait elever ... (grande lacune) ... les
+propylons du palais ... et qu'il l'a entoure de murailles de briques,
+construites a toujours; c'est ce qu'a execute le fils du Soleil, l'ami
+d'Ammon, RHAMSES."
+
+Cette dedicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut
+fonde et construit par le Pharaon _Menephtha Ier_; et son fils, _Rhamses
+le Grand_, achevant la decoration de ce bel edifice, l'environna d'une
+enceinte ornee de propylons et semblable a celle qui renferme chacun des
+grands monuments royaux de Thebes.
+
+Tous les bas-reliefs qui decorent l'interieur du portique et l'exterieur
+des trois portes par lesquelles on penetre dans les appartements du
+palais representent, en effet, _Menephtha Ier_, et plus souvent encore
+_Rhamses le Grand_, rendant hommage a la triade thebaine et aux autres
+divinites de l'Egypte, ou recevant de la munificence des dieux les
+pouvoirs royaux et des dons precieux, qui devaient embellir et prolonger
+la duree de leur vie mortelle. Mais il faut particulierement remarquer
+une serie de vingt petits tableaux dans lesquels sont figures
+alternativement les dieux qui president au fleuve du Nil dans ses divers
+Etats, et les deesses protectrices de la terre d'Egypte pendant chaque
+mois, presentant a _Rhamses le Grand_ tous les produits de la terre et
+des eaux dans chaque saison de l'annee; au-dessus de ces bas-reliefs
+s'etend horizontalement l'inscription suivante:
+
+"Voici ce que disent les dieux et les deesses qui resident dans la
+region d'en bas a leur fils le dominateur des deux regions, le seigneur
+du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuve de Phre_ (Rhamses):
+Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions
+destinees aux offrandes; nous mettons a ta disposition tous les biens
+purs, afin que tu puisses celebrer la panegyrie de la maison de ton
+pere, puisque tu es un fils qui aimes ton pere comme le dieu Horus qui a
+venge le sien."
+
+Ces bas-reliefs et leur legende se rapportent evidemment a l'assemblee
+sacree ou panegyrie solennelle dans laquelle Rhamses le Grand fit
+l'inauguration du palais de Menephtha Ier, son pere, aussitot que, par
+ses soins pieux, la decoration interieure et exterieure fut entierement
+terminee. Les seules sculptures de l'edifice, _posterieures a Rhamses le
+Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques placees
+sur l'epaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient
+point a l'ensemble de la decoration primitive; toutes appartiennent au
+regne de Menephtha II, fils et successeur immediat de Rhamses le Grand,
+a l'exception d'une seule, sculptee au-dessous du bas-relief des
+offrandes et rappelant le nom, le prenom et les titres de _Rhamses IV ou
+Meiamoun_, cinquieme successeur de _Rhamses le Grand_, avec une date de
+l'an VI.
+
+La porte mediale du portique donne entree dans une salle d'environ
+quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus
+considerable du palais. Six colonnes semblables a celles du portique
+soutiennent le plafond, subsistant encore en tres-grande partie; deux
+longues inscriptions, toutes deux au nom de _Menephtha Ier_, servent
+d'encadrement aux vautours ailes qui decorent ce plafond. L'inscription
+de droite contient la dedicace generale du palais, faite par son
+fondateur a la plus grande des divinites de l'Egypte:
+
+" ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces
+constructions en l'honneur de son pere, _Amon-Ra_, le seigneur des
+trones du monde et qui reside dans la divine demeure du fils du soleil
+_Menephtha-Borei_ a Thebes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait
+construire l'_habitation des annees_ (c'est-a-dire le palais) en pierre
+de gres blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux."
+
+Cette inscription nous fait connaitre, en premier lieu, le nom que les
+anciens habitants de Thebes donnaient a l'edifice de Kourna. Ils
+l'appelaient _demeure de Menephtha_ ou _Menephtheum_, du nom meme du
+prince qui en jeta les fondements et en eleva toutes les masses; elle
+explique en meme temps le double caractere de temple et de palais que
+presente cet edifice, qui, par la disposition meme de son plan, parait
+destine a l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses
+decorations, la demeure sainte d'une divinite.
+
+La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que
+cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le
+roi _Menephtha Ier_, fut le _manoskh_, c'est-a-dire la salle d'honneur,
+le lieu ou se tenaient les assemblees religieuses ou politiques et ou
+siegeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum repond
+ici a ces vastes salles des grands palais de Thebes, soutenues par de
+nombreuses rangees de colonnes, qu'on a designees jusqu'ici sous la
+denomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manoskh_
+dans les inscriptions egyptiennes sculptees sur leur plafond ou sur les
+architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de
+developper les considerations qui motivaient le nom de _manoskh_
+(c'est-a-dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu ou l'on
+mesure les grains_), donne par les Egyptiens aux salles les plus vastes
+de leurs edifices publics.
+
+De nombreux tableaux sculptes decorent les longues parois de droite et
+de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le
+roi _Menephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de
+son prenom mystique, a la triade thebaine, et particulierement au chef
+de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de
+generateur; c'etait le dieu protecteur du palais qui renfermait un
+sanctuaire consacre a cette grande divinite. Mais les petites parois a
+droite et a gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs
+representant les membres de la triade thebaine adores par un Pharaon
+autre que _Menephtha Ier_, portant le nom de _Rhamses_, et qu'il ne faut
+point confondre avec Rhamses III, dit le Grand.
+
+Une serie de faits incontestables, recueillis dans les monuments
+originaux, m'ont demontre que ce nouveau _Rhamses_, le _Rhamses II_ du
+canon royal, succeda immediatement a _Menephta Ier_, son pere, et fut
+remplace, apres un regne fort court, par son frere Rhamses III ou
+Rhamses le Grand, qui est le Sesostris de l'histoire.
+
+Le bas-relief inferieur, a gauche de la porte, dans la salle hypostyle,
+rappelle le sacre de Rhamses II, apres la mort de Menephtha Ier. Le
+jeune roi, presente par la deesse Mouth et le dieu Chons, flechit le
+genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu supreme lui
+accorde les attributions royales et les periodes des grandes panegyries,
+c'est-a-dire un tres-long regne, en presence de _Menephtha Ier_, pere du
+nouveau roi, represente debout derriere le trone d'Ammon, et tenant a la
+fois les emblemes de la royaute terrestre qu'il vient de quitter, et
+l'embleme de la vie divine dont il jouit deja dans la compagnie des
+dieux.
+
+Plus loin, on a figure l'enfance de Rhamses II en representant le jeune
+roi, debout, embrasse par Mouth, la grande mere divine, qui lui offre le
+sein. La legende porte textuellement:
+
+"Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des
+diademes, Rhamses cheri d'Ammon, moi qui suis ta mere, je me complais
+dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait."
+
+Ce tableau fait pendant a une composition analogue, sculptee sur la
+paroi opposee; la deesse _Hathor_, la Venus egyptienne, nourrissant le
+roi _Menephtha Ier_, et lui adressant les memes paroles.
+
+La frise entiere de la salle hypostyle se compose des noms et prenoms
+repetes de ce Pharaon, environnes des insignes du pouvoir souverain. On
+les retrouve aussi sur les des et dans les ornements de la base des
+colonnes, mais entremeles aux cartouches de Rhamses II. Les architraves
+portent plusieurs inscriptions dedicatoires de la salle hypostyle; les
+unes au nom du fondateur, Menephtha Ier, d'autres au nom de Rhamses II,
+qui en acheva la decoration.
+
+Les bas-reliefs sculptes sous le regne de ces deux princes sont
+remarquables par la simplicite du style, la finesse de leur execution et
+l'elegante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier
+coup d'oeil des sculptures appartenant a l'epoque de Rhamses le Grand;
+celles-ci, traitees avec bien moins de soin, portent deja des marques
+evidentes de la decadence de l'art.
+
+On sera frappe de cette difference tres-sensible en comparant les
+bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de
+la premiere salle de droite, et en general toute la partie du palais a
+droite de la salle hypostyle, decoree sous Rhamses le Grand. Cette etude
+n'est pas sans interet, et importe beaucoup a l'histoire de l'art en
+general, surtout quand il s'agit d'epoques bien anterieures aux premiers
+essais des maitres immortels qu'a produits le genie inepuisable des
+Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette
+importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans
+cesse, ne fut-ce que comme sujet de distraction des magnificences de
+notre chateau de Kourna, petite bicoque de boue a un etage, mais
+dominant majestueusement ces tanieres et ces terriers ou se nichent nos
+concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une temperature
+de 32 a 38 degres; mais on s'habitue a tout, et nous trouvons qu'on
+respire tres agreablement a 28 degres; d'ailleurs, je ne suis au
+chateau que la nuit.
+
+Nos explorations a Thebes avancent vers leur terme; le 1er aout
+prochain, nous passerons sur la rive orientale, ou nous attendent les
+immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernieres sont
+deja dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de
+bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois,
+et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scenes religieuses,
+si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre
+serieusement en route pour Paris au commencement de septembre, epoque a
+laquelle nous dirons adieu a Thebes, notre vieille mere. Nous reverrons
+Denderah en descendant, et apres une station au Caire nous nous
+retrouverons bientot a Alexandrie.
+
+Si l'on doit voir un obelisque egyptien a Paris, comme vous me
+l'ecrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thebes se consolera de cet
+enlevement en gardant l'obelisque de Karnac, le plus beau de tous et le
+plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhesion (dont
+on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois
+parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilege: tout
+ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger
+sur un radeau proportionne l'un des deux obelisques de Louqsor, et je
+designe celui de droite pour de tres-bonnes raisons, quoique le
+pyramidion en soit altere et que le monolithe soit moins eleve de
+quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation
+emmeneraient facilement l'embarcation jusqu'a Alexandrie, et la mer
+ferait le reste[Footnote: L'evenement a prouve combien les previsions de
+Champollion le jeune etaient justes.]; voila ce qui est possible, et le
+seul plan que je puisse proposer, d'apres la connaissance complete des
+localites et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux echantillons des
+grands travaux de l'architecture egyptienne, qui etaient si instructifs
+pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est
+vrai que toute l'histoire nationale y etait inscrite, et nos monuments
+modernes ne sont pas destines a rendre de tels services a notre
+posterite. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Medinet-Habou a fourni
+une recolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et
+d'Asie; il n'y a vraiment qu'a y regarder pour s'enrichir et pour
+remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les
+premieres pages de l'histoire generale des hommes. J'espere que je
+n'aurai pas travaille sans utilite pour ce grand sujet de mes etudes
+dans cette autre terre sainte.
+
+A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archeveque
+de Jerusalem a juge a propos de nous decorer tres-benevolement de la
+croix de chevalier du Saint-Sepulcre; que nos diplomes sont arrives a
+Alexandrie, ou nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage,
+fixes pour nous a cent louis pour chacun. Il parait qu'on ignore sur les
+bords du Cedron que les erudits des bords de la Seine ne sont pas des
+Cresus, et que la roue de la Fortune ne tourne guere pour eux s'il ne
+sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre
+ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infideles, je
+dois renoncer a cet honneur et me contenter d'avoir ete juge digne de
+l'obtenir; ce n'est pas a la pauvre erudition a supporter les charges du
+siecle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe
+de la sainte Sion.
+
+J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril;
+j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-meme les
+reponses.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT ET UNIEME LETTRE
+
+
+Sur le Nil, pres d'Antinoe, le 11 septembre 1829.
+
+Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage de
+recherches est termine, et que je retourne au plus vite vers Alexandrie
+pour regagner l'Europe et y trouver a la fois contentement de coeur et
+repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je n'eprouve pas
+un grand besoin; depuis Denderah, que j'ai quitte le 7 au matin, j'ai en
+effet vecu en chanoine; couche toute la journee dans la jolie cange de
+notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai
+mene une vie tout a fait contemplative, et mon occupation la plus
+serieuse a ete de regarder, comme on le fait parfois a Paris, de quel
+cote venait le vent et si nos rameurs faisaient leur devoir en
+conscience. Le vent du nord nous a longtemps contraries, malgre le
+courant du fleuve, enfle outre mesure et au-dessus du maximum de sa
+crue. L'inondation de cette annee est magnifique pour ceux qui, comme
+nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre interet
+que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de meme des pauvres et
+malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a
+deja ruine plusieurs recoltes, et le paysan sera oblige, pour ne pas
+mourir de faim, de manger le ble que le pacha lui avait laisse pour
+l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers delayes par
+le fleuve, auquel ne sauraient resister de mesquines cahuttes baties de
+limon seche au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, s'etendent
+d'une montagne a l'autre, et la ou les terres plus elevees ne sont point
+submergees, nous voyons les miserables fellahs, femmes, hommes et
+enfants, portant en toute hate de pleines couffes de terre, dans le
+dessein d'opposer a un fleuve immense des digues de trois a quatre
+pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de
+provisions qui leur restent. C'est un tableau desolant et qui navre le
+coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement ne
+demandera pas un sou de moins, malgre tant de desastres.
+
+C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que j'ai
+dit adieu aux magnificences de Thebes, que j'habitais depuis six mois.
+Notre dernier logement a ete, a Karnac, le temple de _Oph_ (Rhea), a
+cote du grand temple du sud, au milieu des avenues de sphinx, et a la
+porte du grand palais des rois.
+
+A notre retour a Thebes, au mois de mars passe, nous avions exploite le
+palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque
+interet, en commencant par les immenses tableaux des deux massifs du
+pylone; ce sont donc les seuls edifices de Karnac que nous avions encore
+a etudier. Ce travail a ete execute avec ardeur, et mes portefeuilles
+renferment, sans exception, la serie de tous les bas-reliefs
+historiques, un peu conserves, du palais de Karnac, aussi beaux de style
+et d'execution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont meme reellement
+superieurs. Tous concernent les campagnes de _Menephtha Ier_ (Ousirei)
+en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de
+bas-reliefs qui meritent aussi le titre d'historiques, puisqu'ils
+representent des Pharaons qui completent ou enrichissent plusieurs de
+mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties.
+Karnac est un amas de palais et de temples; etonnante reunion d'edifices
+de toutes les epoques de la monarchie egyptienne, constructions
+merveilleuses devant lesquelles tout esprit de systeme sur les arts
+devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions completement
+realisees.
+
+Parti de Thebes le 4 septembre au soir, j'etais le 5 sous le portique de
+Denderah, dont l'architecture est aussi admirable que les bas-reliefs de
+decor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de decadence qu'ils
+offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions hieroglyphiques
+elles-memes sont de mauvais gout. Le scribe qui les a tracees a voulu
+faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives,
+il a vise au lazzi et meme au calembour. Toutefois, la masse de
+l'edifice est belle, imposante, frappe meme les voyageurs qui, comme
+nous, sont de vieux Thebains, et ont l'oeil encore rempli des belles
+conceptions architecturales de l'epoque des Pharaons.
+
+Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert de
+particulier; j'espere dans la nuit de demain arriver au Caire; la, rien
+ne peut m'arreter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons tout de
+suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau pret a nous
+recevoir, je m'embarque immediatement pour gagner Toulon.
+
+C'est aussi sur le Nil, entre _Denderah_ et _Haou_ (Diospolis parva),
+que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, expedies de
+Thebes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce temps-la nous
+sommes restes sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant chaque jour
+leur arrivee que le temps s'est ecoule sans que nous puissions ecrire en
+France. Du reste, comme nous, vous devez etre accoutumes aux lacunes.
+Ces courriers m'ont apporte les lettres du 12 mai et du 12 juillet;
+heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraiches. Nous venons
+d'apprendre l'arrivee du nouveau consul general de France, M. Mimaut; on
+nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle
+ressource.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-DEUXIEME LETTRE
+
+
+Le Caire, le 15 septembre 1829.
+
+Nous voici de retour dans la capitale de l'Egypte, ou je ne trouve ni
+lettres ni nouvelles d'Europe. Je me haterai de descendre a Alexandrie;
+je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire a
+Ibrahim-Pacha, dont je suis desireux de faire la connaissance. Je puis,
+dans une conversation, laisser dans sa tete le germe de quelques bonnes
+choses, et il est capable de les executer.
+
+Je n'ai pas oublie le musee egyptien du Louvre dans mes explorations;
+j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne
+seront pas les moins interessants. En objets de gros volume, j'ai choisi
+sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des decorations
+particulieres, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le plus
+beau bas-relief colorie du tombeau royal de Menephtha Ier (Ousirei), a
+Biban-el-Molouk; c'est une piece capitale qui vaut a elle seule une
+collection; il m'a donne bien du souci et me fera certainement un proces
+avec les Anglais d'Alexandrie, qui pretendent etre les proprietaires
+legitimes du tombeau d'Ousirei, decouvert par Belzoni aux frais de M.
+Salt. Malgre cette belle pretention, de deux choses l'une: ou mon
+bas-relief arrivera a Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du
+Nil, plutot que de tomber en des mains etrangeres. Mon parti est pris
+la-dessus.
+
+J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaia, le plus beau des
+sarcophages presents, passes et futurs; il est en basalte vert, et
+couvert interieurement et exterieurement de bas-reliefs, ou plutot de
+camees travailles avec une perfection et une finesse inimaginables.
+C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; c'est
+un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est
+fine et precieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure de femme
+d'une sculpture admirable. Cette seule piece m'acquitterait envers la
+maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le
+rapport pecuniaire; car ce sarcophage, compare a ceux qu'on a payes
+vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.
+
+Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets egyptiens
+qu'on ait envoyes en Europe jusqu'a ce jour. Cela devait de droit venir
+a Paris et me suivre comme trophee de mon expedition; j'espere qu'ils
+resteront au Louvre en memoire de moi _a toujours_.
+
+
+
+
+VINGT-TROISIEME LETTRE
+
+
+Alexandrie, le 30 septembre 1829.
+
+Depuis dix jours nous sommes a Alexandrie; nous avons recu de M. Mimaut,
+le nouveau consul general de France, l'accueil le plus gracieux, et je
+ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore
+depuis que je suis chez lui; j'en suis penetre de la plus vive
+reconnaissance. Ma sante et celle de mes compagnons est des meilleures;
+il ne manque a notre bonheur que de voir naitre et s'elever de l'horizon
+la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu
+envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer est
+deserte, pas meme un vaisseau marchand! et notre patience s'use par
+secondes.
+
+Je n'ai quitte le Caire qu'apres avoir fait une longue visite a
+Ibrahim-Pacha, qui nous a recus au mieux. Je l'ai beaucoup entretenu
+d'un voyage aux _sources du Nil_, et j'ai affermi en lui l'idee qu'il
+avait deja, d'attacher son nom a cette belle conquete geographique, soit
+en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en
+preparant lui-meme une petite expedition de voyageurs qu'il ferait
+soutenir par quelques hommes d'armes. C'est la une semence jetee en
+bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout l'interet de cette
+entreprise et de son succes.
+
+J'ai aussi presente mes respects au vice-roi Mohammed-Aly, et lui ai dit
+toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a
+accordee; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les Francais;
+c'est dire qu'il l'a ete infiniment pour nous.
+
+Je profite de l'attente a laquelle je suis condamne pour mettre en ordre
+mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espere que vous
+en jugerez de meme.
+
+Mes jeunes gens passent leurs loisirs forces a peindre des decorations
+pour un theatre que des amateurs francais vont ouvrir incessamment; un
+theatre francais a Alexandrie d'Egypte dit bien haut que la civilisation
+marche; nous serons donc forces de nous divertir en attendant
+l'embarquement.
+
+
+
+15 octobre 1829.
+
+Nous sommes aujourd'hui tout aussi avances qu'au 15 septembre,
+c'est-a-dire toujours cloues a Alexandrie; ce qui augmente mes regrets
+d'avoir quitte sitot Thebes et la Haute-Egypte, et cela pour venir le
+plus tot possible perdre notre temps sur les tristes rives de la
+Mediterranee. Nous savons seulement que la corvette _l'Astrolabe_ a fait
+annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est
+commandee par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. Cela
+n'empechera pas que nous soyons encore a Alexandrie au 15 novembre
+prochain, _l'Astrolabe_ devant prealablement conduire en Syrie M.
+Malivoir, consul de France a Alep. Les Toscans ont perdu patience, et se
+sont embarques sur un navire marchand. Le voisinage de _l'Astrolabe_ m'a
+detourne de la meme resolution, et d'ailleurs je ne voudrais pas me
+separer de mon bagage archeologique.... Me voila toujours avec la terre
+de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez
+tot pour mon coeur.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-QUATRIEME LETTRE
+
+
+Alexandrie, le 10 novembre 1829.
+
+Le mauvais temps ayant contrarie les projets de l'_Astrolabe_, a aussi
+ajourne les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce mois;
+mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme,
+tres-instruit et de la plus agreable societe; c'est quelque chose
+partout, bien plus encore sur mer.
+
+Le beau sarcophage a ete mis a bord hier, et fort heureusement; nous
+continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans
+quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut qu'un
+ordre ministeriel nous y precede pour la libre admission: 1 deg. des caisses
+contenant les monuments que je destine au Musee; 2 deg. pour les divers
+objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de
+simple curiosite, tels que manteaux de laine dits _burnous_, chaussures
+pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brodes en or, armes,
+ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures
+d'Egypte et de Nubie, que nous avons recueillis a nos depens. Je ne
+pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour
+nous.
+
+Les decorations du theatre francais d'Alexandrie sont terminees, et deja
+eprouvees; l'ouverture du theatre a eu lieu le jour de la fete du roi, a
+la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fete nouvelle
+avait reunis.
+
+
+
+28 novembre 1829.
+
+Enfin il m'est permis de dire adieu a ma terre sainte, a ce pays de
+merveilles historiques; je quitterai l'Egypte comble des faveurs de ses
+anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 decembre. Mon
+fidele aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. Lhote,
+Lehoux et Bertin resteront ici apres nous, pour avancer un grand travail
+qu'ils ont commence, _le Panorama du Caire_, pour lequel ils ont fait
+sur les lieux toutes les etudes necessaires; ils veulent le terminer
+ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. Pour
+moi, je pars bien resolu contre les bourrasques et coups de vent qui ne
+nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est a
+ce prix: je l'accepte.
+
+Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et
+excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le general Guilleminot,
+qui monte le brick _l'Eclipse_, et dont l'arrivee precedera la mienne
+d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre
+_Astrolabe_, corvette a l'epreuve de la bombe et des fureurs de l'Ocean,
+qu'elle a bravees plusieurs fois dans ses voyages autour du monde. Je ne
+serai donc a Toulon que du 20 au 25 decembre, et sur pays chretien que
+vers le milieu de janvier, a cause de la quarantaine de trois a quatre
+semaines que je ferai a Toulon, si je ne la fais pas a Malte dans
+l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois
+fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre
+premiers actes; l'idee _France_ en constitue l'unite requise par la
+venerable antiquite.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-CINQUIEME LETTRE
+
+
+Toulon, le 25 decembre 1829.
+
+"_Soyez sans inquietude, tout ira bien_;" c'est en ces termes que je dis
+adieu a mes amis au moment de mon depart de Paris; j'ai tenu parole, et
+me voici en rade de Toulon, subissant avec resignation le triste devoir
+de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les
+votres sont remplis. C'est le 23 decembre, dans la rade d'Hyeres, que
+l'ancre de l'_Astrolabe_ mordit enfin sur la terre de France; c'est le
+jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre
+pour vos etrennes; il ne manque donc a ma satisfaction que d'avoir en
+main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espere pour tout
+cela dans les bontes habituelles de M. le prefet maritime.
+
+Je ferai ma quarantaine a bord de l'_Astrolabe_, toutefois en prenant
+une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu
+d'exercice. J'y reverrai mon _Journal de voyage_ et j'y ajouterai ce
+qui y manque sur mon dernier sejour au Caire et a Alexandrie. La
+reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les
+temoignages d'interet que j'ai recus d'Ibrahim-Pacha, et les marques non
+interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le
+jour de la fete du roi, a ajoute a toutes ses bontes le present d'un
+magnifique sabre.
+
+C'est une tete qui travaille avec activite sur le passe et _sur
+l'avenir_: Son Altesse m'a demande un abrege de l'histoire de l'Egypte,
+et j'ai redige un petit memoire, selon ses vues, qui parait l'avoir
+vivement interesse; je lui ai remis aussi une note detaillee qui a pour
+objet la conservation des monuments principaux de l'Egypte et de la
+Nubie. J'espere que ces deux memoires porteront leur fruit.
+
+Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux soins
+et a l'affection de M. Mimaut, notre consul general; c'est un homme
+parfait, qui m'est alle au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai
+recommande de nouveau a ses bontes MM. Lhote, Lehoux et Bertin, qui
+restent apres moi a Alexandrie pour terminer leur panorama du Caire et
+faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont
+desire.
+
+Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de Menephtha,
+toutes mes caisses contenant les steles, momies et autres objets
+destines au Musee, sont charges sur l'_Astrolabe_; j'espere que la
+douane epargnera ces proprietes nationales, et que je ne serai pas
+oblige de deballer vingt ou trente caisses qui nous ont deja coute tant
+de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'eviter le
+transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit charge de
+conduire le chargement de l'_Astrolabe_ dans le port du Havre aussitot
+que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense,
+pour etre en avril au Havre, d'ou un chaland emporterait le tout par la
+Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il
+suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait
+pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces richesses
+monumentales, qui serviront a completer les salles basses du Musee.
+
+Apres ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours a Toulon, j'en
+passerai quatre a Marseille, d'ou je me rendrai a Aix, pour etudier les
+papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite seance egyptienne, et j'espere
+en reprendre l'habitude journaliere a Paris; c'est un sort, et je m'y
+resigne sans peine.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-SIXIEME LETTRE
+
+
+Au lazaret de Toulon, le 26 decembre 1829.
+
+_A M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant general de la maison du roi._
+
+MONSIEUR LE BARON,
+
+Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de renouveler
+l'expression de toute ma gratitude a la main protectrice qui, secondant
+les hautes vues du roi pour l'avancement des etudes historiques, m'a
+genereusement fourni les moyens d'accomplir la serie des recherches que
+la science montrait encore a faire dans l'Egypte entiere et sur le sol
+de la Nubie. Je me suis efforce, par mon complet devouement a
+l'importante entreprise que vous m'avez mis a meme d'executer, de ne
+point rester au-dessous d'une si noble tache et de justifier de mon
+mieux les esperances que les savants de l'Europe ont bien voulu attacher
+a mon voyage.
+
+L'Egypte a ete parcourue pas a pas, et j'ai sejourne partout ou le temps
+avait laisse subsister quelques restes de la splendeur antique; chaque
+monument est devenu l'objet d'une etude speciale; j'ai fait dessiner
+tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient
+fournir des lumieres sur l'etat primitif d'une nation dont le vieux nom
+se mele aux plus anciennes traditions ecrites.
+
+Les materiaux que j'ai recueillis ont surpasse mon attente. Mes
+portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de
+dire que l'histoire de l'Egypte, celle de son culte et des arts qu'elle
+a cultives ne sera bien connue et justement appreciee qu'apres la
+publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.
+
+Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les economies qu'il m'a
+ete possible de realiser a des fouilles executees a Memphis, a Thebes,
+etc., pour enrichir le musee Charles X de nouveaux monuments; j'ai ete
+assez heureux pour reunir une foule d'objets qui completeront diverses
+series du musee egyptien du Louvre; et j'ai enfin reussi, apres bien des
+doutes, a faire l'acquisition du plus beau et du plus precieux
+_sarcophage_ qui soit encore sorti des catacombes egyptiennes. Aucun
+musee de l'Europe ne possede un si bel objet d'art egyptien. J'ai reuni
+aussi une collection d'objets choisis d'un tres-grand interet, parmi
+lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis,
+entierement incrustee en or, et representant une reine egyptienne de la
+dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.
+
+Je me haterai, autant que l'obligation de la quarantaine et l'etat de ma
+sante pourront me le permettre, de me rendre a Paris le plus tot
+possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le
+baron, tous les resultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux si vous
+vouliez bien voir en eux une marque de mon zele pour le service du roi,
+et en meme temps une preuve de la vive reconnaissance et du respectueux
+devouement avec lesquels j'ai l'honneur d'etre, Monsieur le baron,
+votre, etc.
+
+
+
+
+VINGT-SEPTIEME LETTRE
+
+
+Toulon, le 26 decembre 1829.
+
+_A M. le vicomte SOSTHENES DE LAROCHEFOUCAUD, directeur du departement
+des Beaux-Arts de la maison du roi._
+
+MONSIEUR LE VICOMTE,
+
+J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivee en France, sur le
+batiment du roi l'_Astrolabe_, entre hier au soir en rade apres une
+traversee de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en meme temps a
+votre connaissance les heureux resultats de mon voyage.
+
+Sous le rapport des recherches scientifiques qui en etaient l'objet
+principal, mes esperances ont ete pour ainsi dire surpassees; la
+richesse de mes portefeuilles ne laisse rien a desirer, et les dessins
+qu'ils renferment, eclaircissant une foule de points historiques,
+donnent en meme temps des lumieres du plus piquant interet sur les
+formes de la civilisation egyptienne jusque dans ses plus petits
+details. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour l'histoire
+generale des beaux-arts, et en particulier pour celle de leur
+transmission de l'Egypte a la Grece.
+
+C'etait un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la division
+egyptienne du musee royal de divers genres de monuments qui lui
+manquent, et de ceux qui peuvent completer les belles series qu'il
+renferme deja. Je n'ai rien epargne pour atteindre ce but; tout ce que
+j'ai pu economiser sur les fonds que la maison du roi et divers
+ministeres avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a ete employe
+a des fouilles et a des acquisitions de monuments egyptiens de toute
+espece, destines au musee Charles X. J'ai fait scier a grand' peine et
+tirer du fond d'une des catacombes royales de Thebes un tres-grand
+bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce
+superbe morceau, provenant du tombeau du pere de Sesostris, pourra seul
+donner une juste idee de la somptuosite et de la magnificence des
+sepultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du premier ordre:
+c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une
+admirable finesse d'execution, et du plus haut interet mythologique;
+cette piece, la plus belle de ce genre qu'on ait decouverte jusqu'ici,
+appartenait a Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le vice-roi
+d'Egypte.
+
+Tous les objets destines au musee ont ete embarques a bord de
+l'_Astrolabe_ et sont arrives avec moi a Toulon; il ne s'agit plus que
+de leur transport au musee royal; et comme il importe extremement a la
+conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures
+antiques, d'eviter le plus possible toute espece de deplacement, il
+serait tres-desirable que la corvette l'_Astrolabe_, sur laquelle sont
+embarques ces objets precieux, fut chargee de les transporter de Toulon
+au Havre aussitot que la mer sera tenable. En obtenant cette decision du
+ministre de la marine, vous assureriez a la fois, Monsieur le vicomte,
+la conservation de ces monuments et leur arrivee a Paris vers le 1er
+avril, epoque ou il est indispensable de les recevoir pour achever enfin
+l'arrangement des salles basses du musee egyptien.
+
+D'un autre cote, j'expedierai a Paris, par le roulage, huit a dix
+caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent
+supporter sans inconvenient le transport par terre. Les autres
+arriveraient par mer avec les grands objets.
+
+Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hater la decision
+de M. le ministre de la marine relativement a l'envoi de la corvette
+l'_Astrolabe_ au Havre, ou elle deposerait les antiquites appartenant au
+musee royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, prendre pour
+leur surete toutes les mesures convenables.
+
+Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute ma
+gratitude pour votre active bienveillance, a laquelle je dois attribuer
+en grande partie le succes de mon voyage; veuillez agreer en meme temps
+l'hommage du respectueux et entier devouement avec lequel j'ai l'honneur
+d'etre, Monsieur le vicomte, votre, etc.
+
+
+
+
+VINGT-HUITIEME LETTRE
+
+
+En rade de Toulon, le 14 janvier 1830.
+
+C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma liberte, perdre mon titre
+de pestifere, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville
+francaise. Le conseil de sante en a juge autrement; considerant que
+l'_Astrolabe_, avant de nous prendre a Alexandrie, etait allee mettre M.
+de Malivoir, consul d'Alep, a Latakie, sur la cote de Syrie, ou un canot
+l'avait depose, l'_Astrolabe_ ayant ensuite mis a la voile pour
+retourner en Egypte, ledit conseil a augmente notre quarantaine de dix
+jours de plus, en nous considerant comme _provenance brute_. Cette
+decision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs l'ont
+juge ainsi selon leur bon plaisir. L'Egypte, depuis cinq ans, n'a pas vu
+de peste; l'etat sanitaire de Latakie etait parfait; le canot seul
+avait touche terre; quarante jours et plus s'etaient ecoules, a notre
+entree en rade de Toulon, depuis le depart de l'_Astrolabe_ de devant
+Latakie; aucune maladie ne s'etait montree a bord; vingt autres jours de
+quarantaine a Toulon, expires hier 13, ajoutes aux quarante precedents,
+donnent deux mois d'epreuve a la sante de l'equipage; et quand meme, on
+en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour rire
+dans un tel acte, c'est que le brick l'_Eclipse_, avec les officiers et
+les passagers duquel nous avons vecu tous les jours bras dessus bras
+dessous a Alexandrie, est arrive trois jours avant nous a Toulon, et n'a
+ete soumis qu'a vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les
+personnes de l'_Eclipse_ doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont
+declares sains, c'est que nous le sommes nous-memes. Tout cela ne m'a
+pas semble tres-rationnel, surtout quand il en resulte un supplement de
+quarantaine.
+
+Je vais ecrire a M. le duc de Blacas, puisqu'il est de retour a Paris.
+J'espere qu'il aura recu les deux lettres que je me suis fait un devoir
+de lui adresser, la premiere de Thebes, en remontant le Nil, et la
+seconde apres avoir quitte la seconde cataracte; je donne dans celle-ci
+une idee generale de mes conquetes historiques en Nubie, et c'est a M.
+le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.
+
+Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, auquel je
+viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a demandes
+au sujet du transport de l'obelisque de Louqsor. Dieu veuille que cette
+belle entreprise s'acheve! cela serait glorieux pour tous et pour tout.
+
+Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformite. Ma sante et celle
+de Salvador sont excellentes, malgre les vents, la pluie et la neige, et
+l'impossibilite d'avoir du feu a bord; mais je passe une partie de la
+journee dans une mauvaise chambre du lazaret, ou je puis faire du feu.
+Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degres
+d'Ibsamboul! Vous n'etes pas mieux traites a Paris, et j'en grelotte
+d'avance; mais enfin ce sera a Paris.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-NEUVIEME LETTRE
+
+
+Aix, le 29 janvier 1830.
+
+Me voici etabli chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du feu pour
+me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau
+climat de Provence. Je m'effraye de l'idee seule de monter subitement
+vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. Jusqu'ici,
+la goutte a bien voulu m'epargner sa visite habituelle du premier jour
+de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle
+arrivera a la premiere humidite qui me saisira.
+
+Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai passe
+que deux jours a Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que j'etais
+en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son sejour jusqu'a ma sortie
+definitive. Nous sommes partis tous deux au meme instant, le 26, lui
+pour l'orient, a Nice, et moi pour l'occident, a Marseille, ou
+j'arrivai le meme jour d'assez bonne heure; j'y sejournai le 27 et la
+nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a a voir, c'est-a-dire peu de chose
+en antiquites egyptiennes. Au moment de partir, j'ai recu la lettre de
+notre ami Dubois, et j'ai traite pour la stele egyptienne de M. Mayer,
+qui s'est decide a la ceder; il va l'adresser directement au musee
+royal.
+
+J'ai certainement grande envie de me voir a Paris; mais les froids
+rigoureux que vous eprouvez sous ce bienheureux ciel m'epouvantent
+profondement; aussi suis-je decide a diriger ma route de maniere a ne
+quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de menager les
+transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par
+l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la
+besogne a Aix pour sept a huit jours au moins, sur les papyrus de M.
+Sallier; je veux les couler a fond, afin de n'etre pas oblige d'y
+revenir. De la je compte aller a Avignon voir le musee Calvet. Je
+tournerai sur Nimes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite
+Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de la sur
+Montauban, et a Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra en deux
+ou trois jours a Paris.... A Paris donc.
+
+
+
+
+TRENTIEME LETTRE
+
+
+Toulouse, le 18 fevrier 1830.
+
+Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir
+Salvador presque a notre arrivee; il emporte mes gros bagages, contenant
+les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces
+precieux documents me serviront d'avant-garde et me precederont de
+quelques jours a Paris.
+
+Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais pense. Il a
+fallu prolonger mon sejour, parce que mon excellent hote m'a temoigne
+l'envie de rester seul possesseur de son livre et le desir que je n'en
+prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'etudier a fond.
+Je ne l'ai quitte qu'apres avoir mis en portefeuille des notes completes
+sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu
+qu'il contient le recit dramatique de la guerre de Sesostris contre les
+Scythes (Scheta), allies avec la plupart des peuples de l'Asie
+occidentale. Mais il est extremement piquant d'avoir reconnu aussi que
+ce meme texte est grave en grands hieroglyphes sur la paroi exterieure
+_sud_ du palais de Karnac a Thebes; ce texte historique est fort
+endommage et presque perdu a Karnac, devais-je m'attendre a le retrouver
+a Aix dans toute son integrite? Le rapprochement de ce double texte me
+le donnera tout entier.
+
+Continuant a chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi au travers
+des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu a Nimes, ou j'ai
+admire l'amphitheatre, et surtout la Maison carree, qui, dans son etat
+actuel, est certainement le mieux conserve de tous les monuments romains
+existants en Europe.
+
+A Montpellier j'ai retrouve l'excellent M. Fabre, que j'avais connu en
+Italie; il m'a fait visiter en detail le beau musee de tableaux et la
+riche bibliotheque dont il a fait don a sa ville natale. C'est une chose
+merveilleuse qu'une telle reunion.
+
+Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel demon
+d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette annee? J'en souffre
+beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans
+l'atmosphere brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y rentre,
+et ce sera bientot.... Adieu.
+
+
+
+
+TRENTE ET UNIEME LETTRE
+
+
+Bordeaux, le 2 mars 1830.
+
+Je me trouve enfin, en tres-bonne sante, dans la belle ville de
+Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon education et
+finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte
+dans le courrier, a dix heures du soir, pour arriver enfin a Paris
+vendredi, a la pointe du jour.
+
+Nous nous trouverons donc la ou nous nous sommes quittes, il y aura
+alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les resultats
+que j'ai conquis sur le desert; on m'en saura un jour, peut-etre,
+quelque gre....
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+N deg. 1
+
+NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'EGYPTE, REDIGEE A ALEXANDRIE POUR LE
+VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.
+
+
+Les premieres tribus qui peuplerent l'EGYPTE, c'est-a-dire la vallee du
+Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou
+du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'epoque de cette premiere
+migration, excessivement antique.
+
+Les anciens Egyptiens appartenaient a une race d'hommes tout a fait
+semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie.
+On ne retrouve dans les _Coptes_ d'Egypte aucun des traits
+caracteristiques de l'ancienne population egyptienne. Les Coptes sont
+le resultat du melange confus de toutes les nations qui, successivement,
+ont domine sur l'Egypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les
+traits principaux de la vieille race.
+
+Les premiers Egyptiens arriverent en Egypte dans l'etat de nomades, et
+n'avaient point de demeures plus fixes que les Bedouins d'aujourd'hui;
+ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de
+civilisation.
+
+C'est par le travail des siecles et des circonstances que les Egyptiens,
+d'abord errants, s'occuperent enfin d'agriculture, et s'etablirent d'une
+maniere fixe et permanente; alors naquirent les premieres villes, qui ne
+furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le
+developpement successif de la civilisation, devinrent des cites grandes
+et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Egypte furent Thebes
+(_Louqsor_ et _Karnac_), _Esne_, _Edfou_ et les autres villes du _Said_,
+au-dessus de _Denderah_; l'Egypte moyenne se peupla ensuite, et la
+Basse-Egypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est
+qu'au moyen de grands travaux executes par les hommes, que la
+Basse-Egypte est devenue habitable.
+
+Les Egyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent
+gouvernes par LES PRETRES. Les pretres administraient chaque canton de
+l'Egypte sous la direction du GRAND-PRETRE, lequel donnait ses ordres,
+disait-il, au nom de Dieu meme. Cette forme de gouvernement se nommait
+_theocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, a celle qui
+regissait les Arabes sous les premiers kalifes.
+
+Ce premier gouvernement egyptien, qui devenait facilement injuste,
+oppresseur, s'opposa bien longtemps a l'avancement de la civilisation.
+Il avait divise la nation en trois parties distinctes: 1 deg. LES PRETRES;
+2 deg. LES MILITAIRES; 3 deg. LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit
+de toutes ses peines etait devore par les pretres, qui tenaient les
+_militaires_ a leur solde et les employaient a contenir le reste de la
+population.
+
+Mais il arriva une epoque ou les soldats se lasserent d'obeir
+aveuglement aux pretres. Une revolution eclata, et ce changement,
+heureux pour l'Egypte, fut opere par un militaire nomme _Menei_, qui
+devint le chef de la nation, etablit le gouvernement royal et transmit
+le pouvoir a ses descendants en ligne directe.
+
+Les anciennes histoires d'Egypte font remonter l'epoque de cette
+revolution a six mille ans environ avant l'islamisme.
+
+Des ce moment, le pays fut gouverne par des ROIS, et le gouvernement
+devint plus doux et plus eclaire, car le pouvoir royal trouva un certain
+contre-poids dans l'influence que conservait necessairement la classe
+des pretres, reduite alors a son veritable role, celui d'instruire et
+d'enseigner en meme temps les lois de la morale et les principes des
+arts. THEBES resta la capitale de l'Etat; mais le roi Menei et son fils
+et successeur ATHOTHI jeterent les fondements de MEMPHIS, dont ils
+firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista a peu de
+distance du Nil, et on a trouve ses ruines dans les villages de _Menf_,
+_Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahineh_. Les anciens historiens arabes
+nommerent _Memphis_, _Mars-el-Qadimeh_, pour la distinguer de
+_Mars-el-Atiqeh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qaherah_
+(le Caire), la capitale actuelle.
+
+Une tres-longue suite de rois succeda a _Menei_; diverses familles
+occuperent le trone, et la civilisation se developpa de siecle en
+siecle. C'est sous la IIIe dynastie que furent baties les pyramides de
+_Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde
+connu. Les pyramides de Ghizeh sont les tombeaux des trois premiere rois
+de la Ve dynastie, nommes _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankheri_.
+Autour d'elles s'elevent de petites pyramides et des tombeaux,
+construits en grandes pierres, qui ont servi de sepultures aux princes
+de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles
+regnantes qui se succederent les unes aux autres, les sciences et les
+arts naquirent et se developperent graduellement. L'Egypte etait deja
+puissante et forte; elle executa meme plusieurs grandes entreprises
+militaires au dehors, notamment sous des rois nommes _Sesokhris_,
+_Ameneme_ et _Amenemof_; mais les monuments de ces rois n'existent plus,
+et l'histoire n'a conserve aucun detail sur leurs grandes actions, parce
+qu'apres le regne de ces princes un grand bouleversement changea la face
+de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Egypte, s'en
+emparerent et la ravagerent en detruisant tout sur leur passage; Thebes
+fut ruinee de fond en comble.
+
+Cet evenement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de
+ces Barbares s'etablit en Egypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs
+siecles. La civilisation premiere egyptienne fut ainsi arretee et
+detruite par ces etrangers, qui ruinerent l'Etat par leurs exactions et
+leurs rapines, en faisant disparaitre par la misere une partie de la
+population locale. Ces Barbares ayant elu un d'entre eux pour chef, il
+prit aussi le titre de _Pharaon_, qui etait le nom par lequel on
+designait dans ce temps-la tous les rois d'Egypte.
+
+C'est sous le quatrieme de ces chefs etrangers que _Ioussouf, fils de
+Iakoub_, devint premier ministre et attira en Egypte la famille de son
+pere, qui forma ainsi la souche de la nation juive.
+
+Avec le temps, diverses parties de l'Egypte superieure s'affranchirent
+du joug des etrangers, et a la tete de cette resistance parurent des
+princes descendants des rois egyptiens que les Barbares avaient
+detrones. L'un de ces princes, nomme _Amosis_, rassembla enfin assez de
+forces pour attaquer les etrangers jusque dans la Basse-Egypte, ou ils
+etaient le plus solidement etablis, au moyen des places de guerre, parmi
+lesquelles on comptait en premiere ligne _Aouara_, immense campement
+fortifie qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du cote
+de _Salakieh_.
+
+Les exploits militaires d'_Amosis_ delivrerent l'Egypte de la tyrannie
+des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur
+capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place
+d'armes d'_Aouara_, dont le siege fut commence. Amosis etant mort sur
+ces entrefaites, son fils _Amenof_ continua le blocus et forca les
+etrangers a une capitulation en vertu de laquelle ils evacuerent
+l'Egypte pour se jeter sur la Syrie, ou s'etablirent quelques-unes de
+leurs tribus.
+
+_Amenof_, le premier de ce nom, reunit ainsi toute l'Egypte sous sa
+domination et releva le trone des Pharaons, c'est-a-dire des rois de
+race egyptienne. C'etait le chef de la XVIIIe dynastie. Son regne entier
+et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_,
+_Thouthmosis II_ et _Meris-Thouthmosis III_, furent consacres a
+reconstituer en Egypte un gouvernement regulier et a relever la nation
+ecrasee par les longues annees de la servitude etrangere.
+
+Les Barbares avaient tout detruit, tout etait par consequent a
+reconstruire. Ces grands rois n'epargnerent rien pour relever l'Egypte
+de son abaissement; l'ordre fut retabli dans tout le royaume; les canaux
+furent recreuses; l'agriculture et les arts, encourages et proteges,
+ramenerent l'abondance et le bien-etre parmi les sujets, ce qui accrut
+et perpetua les richesses du gouvernement. Bientot les villes furent
+reconstruites; les edifices consacres a la religion se releverent de
+toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les
+bords du Nil appartiennent a cette interessante epoque de la
+restauration de l'Egypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont
+les monuments de _Semne_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de
+_Karnac_ et de _Medinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de
+Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Meris_.
+
+Ce roi, qui a fait executer les deux obelisques d'Alexandrie, est celui
+de tous les Pharaons qui opera les plus grandes choses. C'est a lui que
+l'Egypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses
+travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'ecluses, ce lac
+devint un reservoir qui servait a entretenir, pour tout le pays
+inferieur, un equilibre perpetuel entre les inondations du Nil
+insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois
+le nom de _lac Meris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_.
+
+Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir
+conserve, dans toute sa plenitude, le pouvoir royal qu'ils avaient
+arrache aux chefs des Barbares; mais ils n'en userent qu'a l'avantage du
+pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la societe
+corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Egypte au premier rang
+politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.
+
+Quelques peuples de l'Asie avaient deja atteint a cette epoque un
+certain degre de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le
+repos de l'Egypte. _Meris_ et ses successeurs prirent souvent les armes
+et porterent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour etablir la
+domination egyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces Etats et
+assurer ainsi la tranquillite de la nation egyptienne.
+
+Parmi ces conquerants, on doit compter _Amenof II_, fils de Meris, qui
+rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis
+IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Amenof III_, qui
+acheva la conquete de l'Abyssinie et fit de grandes expeditions en Asie.
+Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit batir le
+palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_,
+et toute la partie sud du grand palais de Karnac a Thebes. Les deux
+grands colosses de Kourna sont des statues qui representent cet illustre
+prince.
+
+Son fils _Horus_ chatia une revolte d'Abyssins et continua les travaux
+de son pere; mais deux de ses enfants, qui lui succederent, n'eurent ni
+la fermete ni le courage de leurs ancetres; ils laisserent se perdre en
+peu d'annees l'influence que l'Egypte exercait sur les contrees
+voisines. Mais le roi _Menephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta
+ses armes victorieuses en Syrie, a Babylone, et jusque dans le nord de
+la Perse.
+
+A sa mort, les peuples soumis s'etaient encore revoltes: _Rhamses le
+Grand_, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes
+les conquetes de son pere, et les etendit jusque dans les Indes; il
+epuisa les pays vaincus et enrichit l'Egypte des immenses depouilles de
+l'Asie et de l'Afrique.
+
+Cet illustre conquerant, connu aussi dans l'histoire sous le nom de
+_Sesostris_, fut en meme temps le plus brave des guerriers et le
+meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevees aux
+nations soumises et les tributs qu'il en recevait a l'execution
+d'immenses travaux d'utilite publique; il fonda des villes nouvelles,
+tacha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule
+d'autres de forts terrassements pour les mettre a couvert de
+l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est a lui
+qu'on attribue la premiere idee du canal de jonction du Nil a la mer
+Rouge; il couvrit enfin l'Egypte de constructions magnifiques, dont un
+tres-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'_Ibsamboul,
+Derri, Guirche-Hanan_ et _Ouadi-Esseboua_, en Nubie; et en Egypte, ceux
+de _Kourna_, d'_El-Medineh_, pres de Kourna, une portion du palais de
+_Louqsor_, et enfin la grande salle a colonnes du palais de Karnac,
+commence par son pere. Ce dernier monument est la plus magnifique
+construction qu'ait jamais elevee la main des hommes.
+
+Non content d'orner l'Egypte d'edifices aussi somptueux, il voulut
+assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la
+plus importante fut celle qui rendit a toutes les classes de ses sujets
+le droit de propriete dans toute sa plenitude. Il se demit ainsi du
+pouvoir absolu que ses ancetres avaient conserve apres l'expulsion des
+Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours venere tant
+qu'il exista un homme de race egyptienne connaissant l'ancienne histoire
+de son pays. C'est sous le regne de Rhamses le Grand, ou _Sesostris_,
+que l'Egypte arriva au plus haut point de puissance politique et de
+splendeur interieure.
+
+Le Pharaon comptait alors au nombre des contrees qui lui etaient
+soumises ou tributaires: 1 deg. l'Egypte, 2 deg. la Nubie entiere, 3 deg.
+l'Abyssinie, 4 deg. le Sennaar, 5 deg. une foule de contrees du midi de
+l'Afrique, 6 deg. toutes les peuplades errantes dans les deserts de l'orient
+et de l'occident du Nil, 7 deg. la Syrie, 8 deg. l'_Arabie_, dans laquelle les
+plus anciens rois avaient des etablissements, un, entre autres, pres de
+la vallee de Pharaon, et aux lieux nommes aujourd'hui
+Djebel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, ou paraissent avoir
+existe des fonderies de cuivre;
+
+9 deg. Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);
+
+10 deg. Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;
+
+11 deg. L'_ile de Chypre_ et plusieurs iles de l'Archipel;
+
+12 deg. Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle aujourd'hui
+la Perse.
+
+Alors existaient des communications suivies et regulieres entre l'empire
+egyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande activite entre
+ces deux puissances, et les decouvertes qu'on fait journellement dans
+les tombeaux de Thebes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en
+bois de l'Inde et de pierres dures taillees, venant certainement de
+l'Inde, ne laissent aucune espece de doute sur le commerce que
+l'ancienne Egypte entretenait avec l'Inde a une epoque ou tous les
+peuples europeens et une grande partie des Asiatiques etaient encore
+tout a fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer le
+nombre et la magnificence des anciens monuments de l'Egypte, sans
+trouver dans l'antique prosperite commerciale de ce pays la principale
+source des enormes richesses depensees pour les produire. Ainsi, il est
+bien demontre que Memphis et Thebes furent le premier centre du commerce
+avant que _Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour_ (Palmyre) et
+_Bagdhad_, villes toutes du voisinage de l'Egypte, heritassent
+successivement de ce bel et important privilege.
+
+Quant a l'etat interieur de l'EGYPTE a cette grande epoque, tout prouve
+que la police, les arts et les sciences y etaient portes a un tres-haut
+degre d'avancement.
+
+Le pays etait partage en trente-six provinces ou gouvernements
+administres par divers degres de fonctionnaires, d'apres un code complet
+de lois ecrites.
+
+La population s'elevait en totalite a cinq millions au moins et a sept
+millions au plus. Une partie de cette population, specialement vouee a
+l'etude des sciences et aux progres des arts, etait chargee en outre des
+ceremonies du culte, de l'administration de la justice, de
+l'etablissement et de la levee des impots invariablement fixes d'apres
+la nature et l'etendue de chaque portion de propriete mesuree d'avance,
+et de toutes les branches de l'administration civile. C'etait la partie
+instruite et savante de la nation; on la nommait la _caste sacerdotale_.
+Les principales fonctions de cette caste etaient exercees ou dirigees
+par des membres de la famille royale.
+
+Une autre partie de la nation egyptienne etait specialement destinee a
+veiller au repos interieur et a la defense exterieure du pays. C'est
+dans ces familles nombreuses, dotees et entretenues aux frais de l'Etat,
+et qui formaient la _caste militaire_, que s'operaient les conscriptions
+et les levees de soldats; elles entretenaient regulierement l'armee
+egyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La premiere, mais la plus
+petite, des divisions de cette armee, etait exercee a combattre sur des
+chars a deux chevaux, c'etait la _cavalerie_ de l'epoque (la cavalerie
+proprement dite n'existait point alors en Egypte); le reste formait des
+corps de fantassins de differentes armes, savoir: les soldats de ligne,
+armes d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de l'epee; et les
+troupes legeres, les archers, les frondeurs et les corps armes de haches
+ou de faux de bataille. Les troupes etaient exercees a des manoeuvres
+regulieres, marchaient et se mouvaient en ligne par legions et par
+compagnies; leurs evolutions s'executaient au son du tambour et de la
+trompette.
+
+Le roi deleguait pour l'ordinaire le commandement des differents corps a
+des princes de sa famille.
+
+La troisieme classe de la population formait la _caste agricole_. Ses
+membres donnaient tous leurs soins a la culture des terres, soit comme
+proprietaires, soit comme fermiers; les produits leur appartenaient en
+propre, et on en prelevait seulement une portion destinee a l'entretien
+du _roi_, comme a celui des _castes sacerdotale et militaire_; cela
+formait le principal et le plus certain des revenus de l'Etat.
+
+D'apres les anciens historiens, on doit evaluer le revenu annuel des
+Pharaons, y compris les tributs payes par les nations etrangeres, au
+moins de six a sept cents millions de notre monnaie.
+
+Les artisans, les ouvriers de toute espece, et les marchands,
+composaient la quatrieme classe de la nation; c'etait la _caste
+industrielle_, soumise a un impot proportionnel, et contribuant ainsi
+par ses travaux a la richesse comme aux charges de l'Etat. Les produits
+de cette caste eleverent l'Egypte a son plus haut point de prosperite.
+Tous les genres d'industrie furent en effet pratiques par les anciens
+Egyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins
+avancees, qui formaient le monde politique de cette epoque, avait pris
+un grand developpement.
+
+L'Egypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce
+regulier et fort etendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux
+et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de
+ses tissus de coton, egalant en perfection et en finesse tout ce que
+l'industrie de l'Inde et de l'Europe execute aujourd'hui de plus
+parfait. Les metaux, dont l'Egypte ne renferme aucune mine, mais qu'elle
+tirait des pays tributaires ou d'echanges avantageux avec les nations
+independantes, sortaient de ses ateliers travailles sous diverses formes
+et changes soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets
+de luxe et de parure recherches a l'envi par tous les peuples voisins.
+Elle exportait annuellement une masse considerable de poterie de tout
+genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie
+et d'emaillerie, arts que les Egyptiens avaient portes au plus haut
+point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de
+_papyrus_ ou _papier_ forme des pellicules interieures d'une plante qui
+a cesse d'exister depuis quelques siecles en Egypte; les anciens Arabes
+la nommaient _berd_; elle croissait principalement dans les terrains
+marecageux, et sa culture etait une source de richesse pour ceux qui
+habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaleh ou
+Tennis.
+
+Les Egyptiens n'avaient point un systeme monetaire semblable au notre.
+Ils avaient pour le petit commerce interieur une monnaie de convention;
+mais pour les transactions considerables, on payait en _anneaux d'or
+pur_, d'un certain poids et d'un certain diametre, ou en anneaux
+d'argent d'un titre et d'un poids egalement fixes.
+
+Quant a l'etat de la marine a cette ancienne epoque, plusieurs notions
+essentielles nous manquent encore. L'Egypte avait une _marine
+militaire_, composee de grandes galeres, marchant a la fois a la rame et
+a la voile. On doit presumer que la marine marchande avait pris un
+certain essor, quoiqu'il soit a peu pres certain que le commerce et la
+navigation de long cours etaient faits, en qualite de courtiers, par un
+petit peuple tributaire de l'Egypte, et dont les principales villes
+furent _Sour, Saide, Beirouth_ et _Acre_.
+
+Le bien-etre interieur de l'Egypte etait fonde sur le grand
+developpement de son agriculture et de son industrie; on decouvre a
+chaque instant, dans les tombeaux de Thebes et Sakkarah, des objets d'un
+travail perfectionne, demontrant que ce peuple connaissait toutes les
+aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation
+ancienne ni moderne n'a porte plus loin que les vieux Egyptiens la
+grandeur et la somptuosite des edifices, le gout et la recherche dans
+les meubles, les ustensiles, le costume et la decoration. Telle fut
+l'Egypte a son plus haut periode de splendeur connu. Cette prosperite
+date de l'epoque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, a laquelle
+appartient RHAMSES LE GRAND ou _Sesostris_; les sages et nombreuses
+institutions de ce souverain terrible a ses ennemis, doux et modere
+envers ses sujets, en assurerent la duree.
+
+Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conserverent
+en grande partie ses conquetes, que le quatrieme d'entre eux, nomme
+_Rhamses-Meiamoun_, prince guerrier et ambitieux, etendit encore
+davantage; son regne entier fut une suite d'entreprises heureuses contre
+les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi batit le beau palais
+de _Medinet-Habou_ (a Thebes), sur les murailles duquel on voit encore
+sculptees et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les
+batailles qu'il a livrees sur terre ou sur mer, le siege et la prise de
+plusieurs villes, enfin les ceremonies de son triomphe au retour de ses
+lointaines expeditions. Ce conquerant parait avoir perfectionne la
+marine militaire de son epoque.
+
+Les Pharaons qui regnerent apres lui firent jouir l'Egypte d'un long
+repos. Pendant ces temps d'une tranquillite profonde, l'Egypte, tout en
+laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conquerant qui l'avait animee
+sous les precedentes dynasties, dut necessairement perfectionner son
+regime interieur et avancer progressivement ses arts et son industrie;
+mais sa domination exterieure se retrecit de siecle en siecle, a cause
+des progres de la civilisation qui s'etait effectuee dans plusieurs de
+ces contrees par leur liaison meme avec l'Egypte, celle-ci ne pouvant
+plus les contenir sous sa dependance que par un developpement de forces
+militaires excessif et hors de toute proportion.
+
+Un nouveau monde politique s'etait en effet forme autour de l'Egypte;
+les peuples de la Perse, reunis en un seul corps de nation, menacaient
+deja les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; ceux-ci, visant
+a depouiller l'Egypte d'importantes branches de commerce, lui
+disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des
+tribus arabes pour inquieter les frontieres de leur ancienne
+dominatrice. Dans ce conflit, les Pheniciens, ces courtiers naturels du
+commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti a un autre,
+suivant l'interet du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue; il
+ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou
+l'autre de ces puissants empires.
+
+Les expeditions militaires du Pharaon _Chechonk Ier_ et celles de son
+fils _Osorkon Ier_, qui parcoururent l'Asie occidentale, maintinrent,
+pendant quelque temps, la suprematie de l'Egypte. Elle eut pu jouir
+longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des Ethiopiens (ou
+Abyssins) n'eut tourne toute son attention du cote du midi. Ses efforts
+furent inutiles. _Sabacon<i/>, roi des Ethiopiens, s'empara de la Nubie,
+et passa la derniere cataracte avec une armee grossie de tous les
+peuples barbares de l'Afrique. L'Egypte succomba apres une lutte dans
+laquelle perit son Pharaon _Bok-Hor_. La domination du conquerant
+ethiopien fut douce et humaine; il retablit le cours de la justice
+interrompue par les desordres de l'invasion. Son second successeur,
+ethiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue
+expedition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en soumit
+toutes les peuplades jusqu'au detroit de Gibraltar. Le roi nomme
+TAHARAKA a bati un des petits palais de _Mediniet-Habou_, encore
+existant. Mais peu de temps apres lui, la dynastie ethiopienne fut
+chassee d'Egypte, et une famille egyptienne occupa le trone des
+Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appelee _saite_ parce que son chef,
+STEPHINATHI, etait ne dans la ville de _Sai_ (aujourd'hui
+_Ssa-el-Hagar_), en Basse-Egypte.
+
+Cette dynastie s'etant affermie, voulut relever l'influence de la patrie
+sur les Etats asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprematie
+commerciale. Le roi PSAMHETIK Ier ouvrit aux marchands etrangers le
+petit nombre de ports que la nature a accordes a l'Egypte, et parmi
+lesquels on comptait deja celui d'_Alexandrie_, qui alors n'etait qu'une
+fort petite bourgade appelee _Rakoti_.
+
+Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens,
+peuples grecs etablis en Asie; non-seulement il permit aux negociants de
+ces nations de s'etablir en Egypte, mais il commit l'enorme faute de
+leur conceder des terres et de prendre a sa solde un corps
+tres-considerable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats
+egyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le
+privilege de combattre pour l'Egypte, s'irriterent de ce que le roi
+confiait la defense du pays a des etrangers et a des barbares fort en
+arriere encore de la civilisation egyptienne. _Psammetik_ eut, de plus,
+l'imprudence de donner a ces Grecs les premiers postes de l'armee.
+L'irritation des soldats egyptiens fut a son comble. Ourdissant un vaste
+complot, qui embrassa la presque totalite des membres de la caste
+militaire, plus de cent mille soldats egyptiens quitterent spontanement
+les garnisons ou le roi les avait confines, et, abandonnant leur patrie,
+passerent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, ou ils
+etablirent un Etat particulier.
+
+Ainsi privee tout a coup de la masse presque entiere de ses defenseurs
+naturels, l'Egypte dechut rapidement, et la perte de son independance
+politique devint inevitable.
+
+Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l'Egypte, leur
+rivale, redoublerent d'efforts. La Syrie devint le theatre perpetuel du
+conflit sanglant des deux peuples. Neko II, fils de _Psammetik 1er_,
+refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontiere
+naturelle, et chercha des lors a donner de nouvelles voies au commerce,
+en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer
+Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap le
+plus meridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au detroit de
+Gibraltar, rentrant ainsi en Egypte par la Mediterranee. Ce roi executa
+aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et
+la mer Rouge. La fin de son regne fut malheureuse; le roi de Babylone,
+_Nebucade-Nesar_, defit les armees egyptiennes et les chassa de la
+Phenicie, de la Judee et de la Syrie entiere. _Psammetik II_, son fils,
+essaya vainement de ressaisir ces provinces detachees de l'empire
+egyptien; son successeur OUAPHRE fut plus heureux, il remit sous le joug
+les peuples de _Sour_ et de _Saide_, et l'ile de _Chypre_; mais il
+echoua en Afrique dans une expedition contre la ville de _Cyrene_
+(Grennah). Cette malheureuse campagne porta a son comble l'exasperation
+de ce qui restait de la caste militaire egyptienne; sa haine contre le
+Pharaon _Ouaphre_, qui s'entourait de troupes ioniennes ou grecques,
+malgre la terrible lecon donnee a son bisaieul _Psammetik Ier_, eclata
+tout a coup, et les soldats egyptiens revoltes, mettant la couronne sur
+la tete d'un courtisan nomme AMASIS, marcherent contre _Ouaphre_, qui
+fut vaincu et entierement defait a _Mariouth_, ou il combattit a la tete
+de ses troupes etrangeres. _Amasis_ gouverna pendant quarante-deux ans.
+Son regne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand essor et
+les richesses affluaient en Egypte, non qu'elle fut forte par elle-meme,
+non qu'elle eut reconquis par les armes son influence au dehors, mais
+parce que dans ce temps-la les rois de Babylone cessaient de menacer
+l'Egypte pour resister aux peuples de la Perse, reunis sous un seul
+chef, _Cyrus_, qui attaqua impetueusement l'Assyrie et en fit
+graduellement la conquete, terminee par la prise et l'asservissement de
+Babylone.
+
+Des ce moment, _Amasis_ previt la fin prochaine de la monarchie
+egyptienne. La derniere guerre civile avait affaibli ce qui restait de
+l'annee nationale, presque entierement desorganisee par l'impolitique de
+ses predecesseurs; il ne pouvait compter sur la fidelite des troupes
+grecques, qu'il avait retenues aussi a sa solde. Mais, heureux en ce qui
+le touchait personnellement, _Amasis_ mourut apres un regne prospere, au
+moment meme ou les armees persanes s'ebranlaient pour fondre sur
+l'Egypte.
+
+A peine monte sur le trone que lui laissait son pere, _Psammetik III_
+nomme aussi _Psammenis_ dut courir a _Peluse_ (Thineh ou _Farama_), la
+plus forte des places de l'Egypte du cote de la Syrie; la il rassembla
+tout ce qui lui restait de la caste militaire egyptienne et les troupes
+etrangeres qu'il avait a sa solde; les Perses, sous la conduite de leur
+roi _Cambyse_, fils de _Cyrus_, favorises par les Arabes, traversent
+sans obstacle le desert qui separe la Syrie de l'Egypte; et cette
+immense armee se rangea en face des Egyptiens, campes sous les murs de
+_Peluse_.
+
+Le combat fut long et terrible; a la chute du jour les Egyptiens
+plierent, accables sous le nombre; _Cambyse_ vainquit, et l'independance
+nationale de l'Egypte fut a jamais perdue.
+
+Les Perses poursuivirent leurs succes et prirent _Memphis_ d'assaut;
+cette capitale fut livree au pillage; la nation persane, encore barbare,
+porta de tous cotes la destruction et la mort. Thebes fut saccagee, ses
+plus beaux monuments demolis ou devastes; la population, courbee sous un
+joug tyrannique, fut livree a la discretion des satrapes ou gouverneurs
+etablis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent
+presque entierement de ce sol qui les avait vus naitre.
+
+Quelques chefs egyptiens, pleins de courage, arracherent momentanement
+leur patrie a la servitude; mais leurs genereux efforts s'epuiserent
+bientot contre la puissance toujours croissante de l'empire persan.
+
+Ce fut _Alexandre_ (Iskander) qui, a la tete d'une armee de Grecs,
+renversa la domination des Perses en Asie, et l'Egypte respira enfin
+sous ce nouveau maitre. A la mort de ce grand homme, qui avait fonde la
+ville d'_Alexandrie_, parce que cette position geographique semblait
+appelee a devenir le centre du commerce du monde, les generaux grecs
+partagerent ses conquetes. _Ptolemee_, l'un d'eux, se declara roi
+d'Egypte, et fut le chef de la _dynastie grecque_, qui gouverna l'Egypte
+pendant pres de trois siecles.
+
+Sous ces rois, qui tous ont porte le nom de _Ptolemee_, la ville
+d'Alexandrie accomplit les previsions d'Alexandre. Elle devint
+l'entrepot du commerce de l'Asie et de l'Afrique entiere avec l'Europe,
+qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisees. Mais les
+debauches et la tyrannie des derniers rois grecs preparerent la chute de
+leur domination.
+
+Cette famille fut detronee par CESAR AUGUSTE, empereur des Romains, et
+l'Egypte, perdant pour toujours le nom meme de nation, devint une simple
+province de l'empire romain et fut gouvernee par un prefet. Des ce
+moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont
+elle dependait, jusqu'a ce que les Arabes musulmans en firent la
+conquete au nom du calife OMAR, sous la conduite de son general _Amrou
+Ebn-el-As_.
+
+ * * * * *
+
+N deg. II.
+
+NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE L'EGYPTE.
+
+
+Alexandrie, novembre 1829.
+
+Parmi les Europeens qui visitent l'Egypte, il en est, annuellement, un
+tres-grand nombre qui, n'etant amenes par aucun interet commercial,
+n'ont d'autre desir ou d'autre motif que celui de connaitre par
+eux-memes et de contempler les monuments de l'ancienne civilisation
+egyptienne, monuments epars sur les deux rives du Nil, et que l'on peut
+aujourd'hui admirer et etudier en toute surete, grace aux sages mesures
+prises par le gouvernement de Son Altesse.
+
+Le sejour plus ou moins prolonge que ces voyageurs doivent faire,
+necessairement, dans les diverses provinces de l'Egypte et de la Nubie,
+tourne a la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de leurs
+observations, et a celui du pays lui-meme, par leurs depenses
+personnelles, soit pour les travaux qu'ils font executer, soit pour
+satisfaire leur active curiosite, soit meme encore pour l'acquisition de
+divers produits de l'art antique.
+
+Il est donc du plus haut interet, pour l'Egypte elle-meme, que le
+gouvernement de Son Altesse veille a l'entiere conservation des edifices
+et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages
+qu'entreprennent, comme a l'envi, une foule d'Europeens appartenant aux
+classes les plus distinguees de la societe.
+
+Leurs regrets se joignent deja a ceux de toute l'Europe savante, qui
+deplore amerement la destruction entiere d'une foule de monuments
+antiques, demolis totalement depuis peu d'annees, sans qu'il en reste la
+moindre trace. On sait bien que ces demolitions barbares ont ete
+executees contre les vues eclairees et les intentions bien connues de
+Son Altesse, et par des agents incapables d'apprecier le dommage que,
+sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en
+sont pas moins perdus sans retour, et leur perte reveille, dans toutes
+les classes instruites, une inquiete et bien juste sollicitude sur le
+sort a venir des monuments qui existent encore.
+
+Voici la note nominative de ceux _qu'on a recemment detruits:_
+
+1 deg. _Tous_ les monuments de _Cheik-Abade_; il ne reste plus debout que
+quelques colonnes de granit;
+
+2 deg. Le temple d'_Aschmounein_, l'un des plus beaux monuments de l'Egypte;
+
+3 deg. Le temple de _Kaou-el-Kebir_; ici le Nil a autant detruit que les
+hommes;
+
+4 deg. Un temple au nord de la ville d'_Esne_;
+
+5 deg. Un temple vis-a-vis _Esne_, sur la rive droite du fleuve;
+
+6 deg. Trois temples a _El-Kab_ ou _El-Eitz_;
+
+7 deg. Deux temples dans l'ile, vis-a-vis la ville d'Osouan,
+_Geziret-Osouan_.
+
+Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments antiques,
+du nombre desquels trois surtout etaient du plus grand interet pour les
+voyageurs et les savants.
+
+Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues
+conservatrices de Son Altesse etant bien connues de ses agents, ceux-ci
+les suivent et les remplissent dans toute leur etendue; l'Europe entiere
+sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien
+prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des
+tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la
+puissance et la grandeur de l'Egypte ancienne, et sont en meme temps les
+plus beaux ornements de l'Egypte moderne.
+
+Dans ce but desirable, Son Altesse pourrait ordonner:
+
+1 deg. Qu'on n'enlevat, sous aucun pretexte, aucune pierre ou brique, soit
+ornee de sculptures, soit non sculptee, dans les constructions et
+monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de
+l'_Egypte_ que de la _Nubie:_
+
+1 deg. EN EGYPTE:
+
+_San_, sur le canal de Moez.--Basse-Egypte.
+_Bahbeit_, pres de _Samannoud_.--Basse-Egypte.
+_Ssa-el-Hagar_.--Basse-Egypte.
+_Kasr-Keroun_, dans la province de _Faioum_.
+_Cheik-Abade_, pour le peu qui reste.
+_El-Arabah_ ou _Madfoune_, au-dessus de _Girge_.
+_Kefth_.
+_Kous_,
+_Kourna_ et environs.
+_Medinet-Habou_ et environs.
+_Louqsor_ (El-Oqsour).
+_Karnac_ et environs.
+_Medamoud_.
+_Erment_.
+_Taoud_, vis-a-vis _Erment_, sur la rive droite.
+_Esne_,
+_Edfou_.
+_Koum-Ombou_.
+_Osouan_, quelques debris.
+_Geziret-Osouan_, quelques debris.
+
+2 deg. EN NUBIE, AU DELA DE LA PREMIERE CATARACTE:
+
+_Geziret-el-Birbe_.
+_Geziret-Beghe_.
+_Geziret-Sehhele_.
+_Deboude_.
+_Gkarbi-Dandour_.
+_Beit-Ouali_, pres de _Kalabschi_.
+_Kalabschi_.
+_Ghirsche-Hassan_ ou _Gerf-Hossein_.
+_Dake_.
+_Maharraka_.
+_Ouadi-Esseboua_.
+_Amada_ ou _Amadon_.
+_Derri_.
+_Ibrim_.
+_Ibsamboul_ ou _Abou-Sembil_.
+_Ghebel-Addeh_.
+_Maschakit_.
+_Ouadi-Halfa_, quelques debris, sur la rive gauche.
+
+3 deg. AU DELA LA SECONDE CATARACTE:
+
+_Senneh, Sohleb, Barkal, Assour, Naga_, et autres lieux ou existent des
+monuments antiques jusqu'a la frontiere du _Sennaar_, ou il n'en existe
+plus.
+
+2e Les monuments antiques creuses et tailles dans les montagnes sont
+tout aussi importants a conserver que ceux qui sont construits en
+pierres tirees de ces memes montagnes. Il est urgent d'ordonner qu'a
+l'avenir on ne commette aucun degat dans ces tombeaux, dont les fellahs
+detruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger ainsi que
+leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de
+sculptures pour les vendre aux voyageurs, en defigurant pour cela des
+chambres entieres. Les principaux points a recommander sont, en
+particulier, Les grottes (_magarah_) des montagnes voisines de:
+
+_Sakkarah_.
+_Beni-Hassan_ et environs.
+_Touna-Gebel_.
+_El-Tell._
+_Samoun_, pres de _Manfalouth_, _El-Eitz_ ou _El-Kab_.
+_El-Arabah_.
+_Kourna_ et environs.
+_Biban-el-Molouk_, pres de _Kourna_.
+_Gebel-Selseleh_.
+
+C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les plus
+grandes devastations; elles sont commises par les fellahs, soit pour
+leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands d'antiquites
+qui les tiennent a leur solde; je sais meme, a n'en pas douter, que des
+edifices ont ete detruits par ces speculateurs europeens, sur l'espoir
+de decouvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les grottes
+sculptees ou peintes, et que l'on decouvre chaque jour a _Sakkarah_, a
+_El-Arabah_, a _Kourna_, sont a peu pres detruites presque aussitot
+qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidite des fouilleurs
+ou de leurs employes. Il serait plus que temps de mettre un terme a ces
+barbares devastations, qui privent a chaque instant la science de
+monuments d'un haut interet, et desappointent la curiosite des
+voyageurs, lesquels, apres tant de fatigues, n'ont souvent ainsi que
+des regrets a exercer sur la perte de tant de sculptures ou de peintures
+curieuses.
+
+En resume, l'interet bien entendu de la science exige, non que les
+fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour,
+par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumieres inesperees,
+mais qu'on soumette les fouilleurs a un reglement tel que la
+conservation des tombeaux decouverts aujourd'hui, et a l'avenir, soit
+pleinement assuree et bien garantie contre les atteintes de l'ignorance
+ou d'une aveugle cupidite.
+
+ * * * * *
+
+N deg. III.
+
+LETTRES ECRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PREFET DE TAHTA, A CHAMPOLLION.
+
+
+N deg. 1, LETTRE DU MAMOUR.
+
+Lui (Dieu). le plus cher des amis, le tresor des compagnons, notre ami
+cheri, le tres-honore, le general, le seigneur, le respectable, que le
+Dieu tres-haut le conserve.
+
+Apres la presentation de mes salutations avec le plus vif desir (de
+vous voir), le but de cet ecrit est: 1 deg. de m'informer de votre glorieuse
+personne; 2 deg. hier nous convinmes avec Votre Excellence qu'au jour de la
+date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour
+augmenter l'amitie. Au jour de la date, nous fimes les preparatifs
+convenables; mais nous sommes alles le matin a Terrah pour une affaire,
+et au retour nous avons vu que vous etiez parti en bonne sante. Par
+suite de cela, vous avez une dette a acquitter envers nous; mais nos
+reclamations sont pour l'epoque de votre heureux retour, lorsque nous
+vous reverrons dans la plus parfaite sante. Vous recevrez Salame et
+Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le
+Dieu tres-haut vous ramene sains et saufs, et puissions-nous vous revoir
+eux et Votre Excellence doues de la plus parfaite sante; que le Dieu
+tres-haut vous conserve.
+
+Ecrit le 3 de djoumadi premier de l'annee 44 (ou 1244 de l'hegire, 14
+novembre 1828 de J.-C.).
+
+De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdje.
+
+
+N deg. 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR.
+
+Lui (Dieu).
+
+O le plus cher des amis, le tresor des compagnons, notre ami cheri, le
+bey magnifique, que sa vie soit longue.
+
+Apres vous avoir presente mes salutations avec le plus vif desir de
+vous voir, l'objet de cet ecrit est: 1 deg. de m'informer de l'etat de votre
+glorieuse personne, et de votre temperament agreable, elegant et fort;
+2 deg. de faire parvenir a Votre Excellence la lettre que vous avez demandee
+pour Son Excellence notre frere cheri, le mamour d'Esne. Plaise au Dieu
+tres-haut que vous voyagiez en bonne sante et que vous arriviez de meme.
+Puissions-nous revoir Votre Excellence comblee de toutes sortes de
+biens; presentez nos salutations a nos honorables amis qui sont en votre
+compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu tres-haut vous
+conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc.
+
+Les lettres qu'on vient de lire etaient enfermees dans une enveloppe
+avec l'adresse suivante:
+
+"Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au tresor des compagnons,
+notre ami cheri, le Francais fils de bey, le magnifique, qu'il vive
+longtemps au sein du bonheur."
+
+
+N deg. 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR.
+
+Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu
+tres-haut le conserve!
+
+Apres les salutations precieuses et le grand desir de votre agreable
+presence, le motif de la presente est que, dans ce moment, nous recevons
+votre chere lettre, et votre discours m'a rejoui, et je remercie le Ciel
+de votre sante, dont je desire la continuation, et a laquelle je dois la
+lettre dont vous m'avez gratifie pour le commandant d'Esne, de laquelle
+nous vous sommes infiniment oblige. Or, ma presente servira: 1 deg. a
+m'informer de votre chere sante; 2 deg. si vous desirez des nouvelles de la
+notre, grace au Ciel, nous sommes parfaitement bien portant, et nous en
+desirons autant et plus a vous, et nous ne serions jamais en etat de
+vous manifester le grand chagrin que nous eprouvames de votre
+separation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a separes, il
+daigne nous reunir de nouveau, car il est le tres-puissant, et alors, a
+notre heureux retour, s'il plait a Dieu, et possedant votre chere
+presence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. Cela et
+rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations a qui vous
+croirez de convenance.
+
+Votre ami,
+
+CHAMPOLLION.
+
+15 novembre 1828.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+AVERTISSEMENT
+Memoire sur le projet de voyage litteraire en Egypte
+Lettres ecrites pendant le voyage
+LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE.
+
+LETTRE Ire. Alexandrie, 18 aout 1828
+ II. Alexandrie
+ III. Le Caire
+ IV. Sakkarah
+ V. Pyramides de Gizeh
+ VI. Beni-Hassan et Monfalouth
+ VII. Thebes
+ VIII. Philae
+ IX. Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829
+ Lettre a M. Dacier (meme date)
+ X. Ibsamboul
+ XI. El-Melissah
+ XII. Thebes (Biban-el-Molouk)
+ XIII. Thebes (Biban-el-Molouk)
+ XIV. Thebes (Rhamesseion)
+ XV. Thebes (El-Assassif)
+ XVI. Thebes (Amenophion)
+ XVII. Thebes (rive occidentale)
+ XVIII. Thebes (Medinet-Habou)
+ XIX. Thebes (environs de Medinet-Habou)
+ XX. Thebes (Kourua)
+
+LETTRE XXI. Sur le Nil (Karnac et Lonqsor)
+ XXII. Le Caire
+ XXIII. Alexandrie
+ XXIV. Alexandrie, 20 et 28 novembre 1829
+ XXV. Toulon
+ XXVI. Toulon, a M. le baron de La Bouillerie
+ XXVII. Toulon, a M. le vicomte de Larochefoucauld
+ XXVIII. Toulon, 14 janvier 1830
+ XXIX. Aix
+ XXX. Toulouse
+ XXXI. Bordeaux
+
+
+APPENDICE.
+
+N deg. I. Memoire sommaire sur l'histoire d'Egypte, redige pour le
+ vice-roi Mohammed-Ali
+N deg. II. Memoire relatif a la conservation des monuments de l'Egypte
+ et de la Nubie, remis au vice-roi
+N deg. III. Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esne
+
+
+Table des matieres
+Table alphabetique des noms de lieux
+
+FIN DE LA TABLE DE MATIERES.
+
+
+
+
+TABLE ALPHABETIQUE
+
+DES NOMS DE LIEUX
+
+A
+
+Abaton (de Philae),
+Afrique (cote blanche et basse),
+Agrigente,
+Aix,
+Akhmin,
+Alexandrie,
+Amada,
+Amenophion,
+Amonei. Voyez Esseboua.
+Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kebir.
+Antinoe,
+Apollonopolis Magna. Voyez Edfou.
+Apollonopolis Parva. Voyez Qous.
+Arabique (chaine),
+Aschmoun,
+Aschmounein,
+As-Souan. Voyez Syene.
+
+B
+
+Bathn-el-Bakarah,
+Bedrechein,
+Beghe,
+Beheni,
+Beni-Haasan,
+Bet-Oualli,
+Biban-el-Molouk,
+Bordeaux,
+Boulaq,
+
+C
+
+Caire,
+ Citadelle,
+ Palais du sultan Salabh-Eddin,
+Carrieres entre Thorrah et Massarah,
+Cataracte (2e)
+ (1re)
+Chereus. Voyez Kerioun.
+Cite-Valette,
+Colonne de Pompee,
+Contra-Lato,
+Coptos,
+Cosseir,
+Cumino (ile),
+Cyrenaique,
+
+D
+
+Dakkeh,
+Dandour,
+Deboud,
+Denderah,
+Derr, Derri,
+Desouk,
+Djebel-el-Asserat,
+Djebel-el-Mokatteb,
+Djebel-Mesmes,
+Djebel-Selseleh,
+
+E
+
+Edfou
+Egypte. Notice sommaire sur son
+ histoire
+ --Sur la conservation de ses monuments
+El-Assassif
+Elephantine
+Elethya. Voyez El-Kab.
+El-Kab
+El-Magara
+El-Melissah
+Embabeh
+Ennent. Voyez Hermonthis.
+Esne
+ --Temple au nord
+Ethiopie
+Ezbekieh (place d', au Caire)
+
+F
+
+Faras
+Fouah
+
+G
+
+
+Ghebel-Addeh
+Ghirche, Ghirche-Hussan, Ghirf-Houssein
+Girge
+Girgenti
+Gizeh
+Gozzo (iles)
+
+H
+
+Heliopolis
+Hermonthis (Erment)
+
+I
+
+Ibrim
+Ibsamboul
+
+K
+
+Kalabsche
+Kardassi ou Kortha
+Karnac
+Kefth. Voyez Coptos.
+Keme, nom de l'Egypte
+Kerioun
+Korosko
+Kourna
+Kousch. Voyez Ethiopie.
+
+L
+
+Latopolis. Voyez Esne.
+Libyque (montague)
+Louqsor
+ --Ses obelisques. Voyez ce mot.
+Lycopolis. Voyez Osionth.
+Lyon
+
+M
+
+Malte
+Manlak. Voyez Philae.
+Manthom
+Marseille
+Maschakit
+Massarah
+Medinet-Habou
+ --Ses environs
+Meharraka
+Memnonium a Thebes
+Memphis
+Menephtheum
+Minieh
+Mit-Rahineh
+Mit-Salameh
+Mokattam (mont)
+Montpellier
+
+N
+
+Nader
+Necropole egyptienne de Sais
+Nimes
+Niphaiat, les Libyens
+Nubie
+
+O
+
+Obelisques de Louqsor
+ --De Cleopatre
+Ombos
+Oph (du midi), partie meridionale de
+ Thebes
+ --Oph (les)
+Osimandyas (tombeau d') a Thebes,
+Osiouth
+Ouadi-Esseboua (vallee des lions)
+Ouadi-Halfa
+Ouest (vallee de l') a Thebea
+
+P
+
+Pallades, pallacides, leur tombeau,
+Panopolis. Voyez Akhmin.
+Philae
+Phthaei ou Typtah. Voyez Ghirche.
+Primis. Voyez Ibrim.
+Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh.
+Ptolemais
+Pyramides
+
+Q
+
+Qaou-el-Kebir
+Qartas
+Qous
+
+R
+
+Rasat (cap)
+Rhamesseion a Thebes
+
+S
+
+Sabouth-el-Kadim
+Sais ou Ssa-el-Hagar
+Sakkarah
+Saouadeh
+Saouadji
+Saouafe
+Schabour
+Schorafeh
+Sennaar
+Serre, Gharbi-Serre
+Silsilis. Voyez Djebel-Selseleh.
+Siouph. Voyez Saouafe.
+Snem. Voyez Beghe.
+Souan, Osouan. Voyez Syene.
+Sowan-Kah. Voyez Elethya.
+Speos-Artemidos
+Speos d'Ibrim
+Ssa-el-Hagar. Voyez Sas.
+Syene
+
+T
+
+Taffah
+Talmis. Voyez Kalabschi.
+Taoud
+Taphis. Voyez Taffah.
+Taposiris (tour des Arabes)
+Tebot. Voyez Deboud.
+Tharraneh
+Thebes
+ --Voyez Louqsor,
+ Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk,
+ Rhamesseion, Memnonium,
+ Osimandyas (tombeau d'), Medinet-Habou,
+ El-Assassif, Pallades,
+ Amenophion, Manthom, Menephtheum.
+Thorrah
+Thouloum (mosquee de)
+Toulon
+Toulouse
+Tuphium. Voyez Taoud.
+Tyri. Voyez Derri.
+
+V
+
+Vallee des Lions. Voyez Ouadi-Essebouah.
+
+Z
+
+Zaouyet-el-Maietin
+
+FIN DE LA TABLE ALPHABETIQUE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie
+en 1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Francois Champollion]
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/10764.zip b/old/10764.zip
new file mode 100644
index 0000000..563b86e
--- /dev/null
+++ b/old/10764.zip
Binary files differ