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This file was produced from images generously made +available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LETTRES + +ÉCRITES + +D'ÉGYPTE ET DE NUBIE + +EN 1828 ET 1829 + +PAR + +CHAMPOLLION LE JEUNE + +NOUVELLE EDITION + +1868 + + + + +AVERTISSEMENT + + +Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle édition au public ont +été écrites par mon père, Champollion le jeune, pendant le cours du +voyage qu'il fit en Égypte et en Nubie, dans les années 1828 et 1829. +Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est +encore, au dire des personnes compétentes, le meilleur et le plus sûr +guide pour bien connaître les monuments et l'ancienne civilisation de la +vallée du Nil. Elles furent successivement adressées à son frère et +insérées en partie dans le _Moniteur universel_, pendant que mon père, +poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archéologiques qu'on +admire au musée égyptien du Louvre, dont il fut le fondateur, et +recueillait les documents précieux qu'il n'eut pas le temps de mettre en +lumière, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut enlevé à la science +et au glorieux avenir qui lui était réservé. + +En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au +département des manuscrits de la Bibliothèque royale, publia, chez +Firmin Didot, une édition de ces lettres dont il possédait les +originaux. C'est cette édition, épuisée depuis longtemps déjà, que je +reproduis dans le présent volume. + +Les savants qui ont marché dans la voie de Champollion le jeune m'ont +attesté que, malgré les progrès obtenus depuis trente ans dans la +science qu'il a fondée, ces lettres étaient encore d'une utilité +sérieuse et d'un grand intérêt; c'est cette conviction, unie à un vif +sentiment de respect pour la mémoire de mon père, qui m'a engagée à +faire cette nouvelle édition. + +Z. CHÉRONNET-CHAMPOLLION. + +Paris, le 15 septembre 1867. + + + + +MÉMOIRE + +SUR + +UN PROJET DE VOYAGE LITTÉRAIRE + +EN ÉGYPTE + +PRÉSENTÉ AU ROI EN 1827 + + +PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE + + +On peut considérer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de nos +connaissances réelles sur l'ancienne Égypte, que les recherches des +savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de résultats complets, +de documents certains qu'à l'égard du seul système d'_architecture_ +suivi, pendant une si longue série de siècles, dans ce pays où les arts +ont commencé; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront +irrévocablement nos idées à cet égard ne sont point encore publiés, et +qu'il reste, de plus, à reconnaître les règles qui déterminaient le +choix des ornements et des décorations, selon la destination donnée à +chaque genre d'édifice. Ce point important pour la science ne peut être +éclairci que sur les lieux et par des personnes versées dans la +connaissance des symboles et du culte égyptiens, car les plus simples +ornements de cette architecture sont des emblèmes parlants; et telle +frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition +calculée pour l'oeil seulement, renferme un précepte, une date, ou un +fait historique. + +Les doctrines le plus généralement adoptées sur _l'art égyptien_, et sur +le degré d'avancement auquel ce peuple était réellement parvenu, soit en +sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les nouvelles +découvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; mais ces +doctrines ne peuvent être ramenées au vrai et assises sur des fondements +solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands édifices +publics de Thèbes et des autres capitales de l'Égypte. C'est aussi +l'unique moyen de décider clairement l'importante question que des +esprits diversement prévenus agitent encore si vivement, celle de la +transmission des arts de l'Égypte à la Grèce. + +Nos connaissances sur _la religion_ et le culte des Égyptiens ne +s'étendent encore que sur les parties purement matérielles; les +monuments de petites proportions nous font bien connaître les noms et +les attributs des divinités principales; mais comme ces mêmes monuments +proviennent tous des catacombes et des sépultures, nous n'avons de +renseignements détaillés que pour les personnages mystiques protecteurs +des morts, et présidant aux divers états de l'âme après sa séparation du +corps. La religion des hautes classes, qui différait de celle des +tombeaux, n'est retracée que dans les sanctuaires des temples et les +chapelles des palais: sur ces édifices couverts intérieurement et +extérieurement de bas-reliefs coloriés, chargés de légendes +innombrables, relatives à chaque personnage mythologique dont ils +retracent l'image, les divinités égyptiennes de tous les ordres, +hiérarchiquement figurées et mises en rapport, sont accompagnées de leur +généalogie et de tous leurs titres, de manière à faire complètement +connaître leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions +que chacune d'elles était censée remplir dans le système théologique +égyptien. Il reste donc encore à reconnaître sur les constructions de +l'Égypte, la partie la plus relevée et la plus importante de la +mythologie égyptienne. + +Toutes les branches si variées des _arts_, et tous les procédés de +l'_industrie égyptienne_ sont encore loin de nous être connus. On a bien +recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives à un certain +nombre de métiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie, +la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du +charron, du forgeron, du cordonnier, de l'émailleur, etc., etc., etc.; +mais les voyageurs qui ont dessiné ces tableaux ont, pour la plupart, +négligé les légendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d'eux +n'était en état de lire, sur les monuments où ces tableaux ont été +copiés, les dates précises de l'époque où ces divers arts furent +pratiqués. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment +d'origine égyptienne, propres à l'Égypte, ou s'ils ont été introduits +par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et +les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore +ici une question très-importante à éclaircir pour l'histoire de +l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et +d'un intérêt bien plus relevé. + +«Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques et +ethnographiques, des scènes domestiques qui peignent les moeurs de la +nation et celles des souverains, etc., _il demande précisément les +objets qui sont le moins éclaircis._» Ainsi s'exprimait, il y a douze +ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingués de l'Allemagne; et +tout ce qu'on a publié depuis, loin de remplir cette importante lacune, +n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent +seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de séries immenses +de bas-reliefs, que les grands édifices de l'Égypte offrent encore, +sculptée dans tous ses détails, l'histoire entière de ses plus grands +souverains, et que des compositions d'une immense étendue y retracent +les époques les plus glorieuses de l'histoire des Égyptiens; car ce +peuple a voulu qu'on pût lire sur les murs des palais l'histoire de ses +plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait osé sculpter +sur la pierre de si grands objets et de si vastes détails. + +L'Europe savante connaît l'existence de cet amas de richesses +historiques: son ardent désir serait d'en être mise en possession. Elle +a jugé que nos progrès dans les études égyptiennes demandent qu'un +gouvernement éclairé se hâte d'envoyer enfin en Égypte des personnes +dévouées à la science et convenablement préparées, pour recueillir, tant +qu'ils subsistent encore, les innombrables et précieux documents que la +magnificence égyptienne inscrivit jadis sur les édifices dont les masses +imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que +la barbarie, toujours croissante, détruit systématiquement ces +respectables témoins d'une antique civilisation, hâte de tous ses voeux +le moment où des copies fidèles de ces inscriptions et de ces +bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude +les plus anciennes pages des annales du monde, en perpétuant ainsi les +témoignages si nombreux et si authentiques tracés sur tant de monuments +dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littéraire en Égypte +est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre. +Mais ce n'est point à l'histoire seule de l'Égypte que le voyage proposé +dans ce Mémoire doit fournir des lumières qu'on chercherait vainement +autre part que dans les palais de Thèbes: c'est là qu'existent +également, et nous en avons la certitude, des notions aussi désirables +qu'inespérées, sur tous les peuples qui, dès les premiers temps de la +civilisation humaine, jouaient un rôle important en Afrique et dans +l'Asie occidentale. Les principales expéditions des Pharaons contre les +nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec +l'Égypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptées sur les monuments +érigés par les triomphateurs: on y lit les noms de ces peuples, le +nombre des soldats, les noms des villes assiégées et prises, les noms +des fleuves traversés, ceux des pays soumis, la quotité des tributs +imposés aux peuples vaincus; et les noms des objets précieux enlevés à +l'ennemi sont écrits sur des tableaux qui représentent ces trophées de +la victoire. Ces bas-reliefs, entremêlés de longues inscriptions +explicatives, sont d'autant plus utiles à connaître que les artistes +égyptiens ont rendu avec une admirable fidélité la physionomie, le +costume et toutes les habitudes des peuples étrangers qu'ils ont eu à +combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'étude directe de +cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, à +des époques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le pouvoir des +Pharaons en rivalisant avec l'Égypte, pour lui disputer l'empire de cet +ancien monde que nous n'apercevons encore qu'à travers mille +incertitudes, mais dont la réalité, déjà démontrée, n'en est pas moins +surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scènes à +des époques beaucoup plus rapprochées de nous que ne le voulait un +esprit de système plus hardi que raisonné. + +On ne saurait fixer l'importance des découvertes historiques que peut +amener une étude approfondie des bas-reliefs qui décorent les édifices +antiques de l'Égypte, et surtout ceux de Thèbes, sa vieille capitale. Ce +pays s'est en effet trouvé en relation directe avec tous les grands +peuples connus de l'antiquité: si ses vénérables monuments nous montrent +une foule de peuples à demi sauvages du continent africain, vaincus et +déposant aux pieds des Pharaons l'or, les matières précieuses, les +oiseaux rares et les animaux curieux de l'intérieur d'un pays encore si +peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes +des Égyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations +asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-être), +nations qui combattent avec des armes égales et des moyens tout aussi +avancés que ceux des Égyptiens, leurs rivaux. Nous savons, à n'en point +douter, que les temples et les palais de l'Égypte offrent les images et +des inscriptions contemporaines des rois éthiopiens qui ont conquis +l'Égypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont +momentanément interrompu la longue et brillante succession. On y +recueillera les annales des rois égyptiens les plus renommés, tels que +les Osimandyas, Amosis, les Rhamsès, les Thouthmosis; ailleurs celles +des Pharaons Sésonchis, Osorchon, Sévéchus, Tharaca, Apriès et Néchao, +que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie à +la tête d'armées innombrables. On réunira les copies du peu de monuments +élevés sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxès; on +notera les lieux où se lisent encore le grand nom d'Alexandre, celui de +son frère, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui +releva l'Égypte foulée par le gouvernement militaire des Perses. On +éclaircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des inscriptions +monumentales se terminera en recueillant, sur les mêmes édifices qui ont +précédé tant d'empires, leur ont survécu, et qui ont vu passer tant de +gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernée par les +empereurs. Ainsi les monuments de l'Égypte conservent des inscriptions +qui se lient à l'histoire ancienne tout entière, et en recèlent une +grande partie que les écrivains ne nous ont point conservée: c'est +donner une idée de l'immense moisson de faits et des documents qu'un +gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux études +solides, en ordonnant l'exécution d'un voyage auquel sont directement +intéressés les progrès de toutes les sciences historiques. Ajoutons +enfin que ce voyage, où l'on pourra étudier et comparer entre elles le +nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de +l'Égypte, avancerait avec une merveilleuse rapidité nos connaissances +sur l'écriture hiéroglyphique, et qu'il fournira, sans aucun doute à cet +égard, des lumières qu'on ne pourrait peut-être point obtenir d'une +étude de plusieurs siècles faite en Europe sur les seuls monuments +égyptiens que le hasard y ferait transporter à l'avenir. Sous ce point +de vue seul, les résultats du voyage projeté seraient inappréciables. + +Les travaux des Français qui firent partie de l'expédition d'Égypte +n'ont fait que préparer l'Europe savante à de tels résultats, en lui +montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments +historiques, tout ce qu'elle doit désirer encore, et tout ce qu'on peut +attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments seront +l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits +et jeter tant de lumières sur l'obscurité des temps antiques, étaient +impossibles alors. On n'avait, en effet, à la fin du siècle dernier et +dans les premières années du siècle présent, aucune donnée positive sur +le système des écritures égyptiennes; aussi les membres de la Commission +d'Égypte, et la plupart des voyageurs qui ont marché sur leurs traces, +persuadés peut-être qu'on n'arriverait jamais à l'intelligence des +signes hiéroglyphiques, ont-ils attaché moins d'intérêt à copier avec +exactitude les longues inscriptions en caractères sacrés qui +accompagnent les figures mises en scène dans les bas-reliefs +historiques; il les ont presque toujours négligées, et souvent même, en +copiant quelques scènes de ces bas-reliefs, on s'est contenté de marquer +seulement la place occupée par ces légendes. C'était cependant, sinon +pour cette époque, du moins pour l'avenir, la partie la plus +intéressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de +reconnaissance à ces voyageurs pour nous avoir appris, à n'en pouvoir +douter, qu'il ne dépend plus que de notre volonté de recueillir, par +exemple, dans le palais de Karnac à Thèbes, l'histoire des conquêtes de +plusieurs rois, et probablement aussi celle de la délivrance de l'Égypte +du joug des Pasteurs ou Hykschos, événement auquel se rattachent la +venue et la captivité des Hébreux; dans les sculptures de Kalabsché, le +tableau des conquêtes de Rhamsès II à l'intérieur de l'Afrique; dans les +galeries du palais de Médinet-Abou, les expéditions de Rhamsès-Meïamoun +contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des hauts +faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Aménophis II; dans le palais de +Kourna, ceux de Mandoueï et Ousireï, etc.; enfin, dans les palais de +Louqsor, les édifices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, les +détails les plus circonstanciés sur les conquêtes du grand Sésostris, +tant en Asie qu'en Afrique. + +De nos jours, des dessins de la totalité de ces grandes scènes +historiques, qui s'éclairent les unes par les autres, et surtout des +copies exactes des inscriptions hiéroglyphiques qu'on y a mêlées en si +grand nombre, acquerraient un prix infini et réaliseraient, sinon en +totalité, du moins en très-grande partie, les hautes espérances qu'y +rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le +mécanisme de l'écriture hiéroglyphique sont assez avancées, et l'on a +reconnu le sens d'un nombre de caractères assez considérable, pour +retirer sur-le-champ, avec une certitude entière, les faits principaux +et les plus précieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces +inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin, +avec les connaissances nouvellement acquises sur les écritures de +l'ancienne Égypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre +classique, par un petit nombre de personnes bien préparées, produira +incontestablement des résultats scientifiques tels qu'on eût en vain osé +les espérer dans le temps même que l'Égypte, au pouvoir d'une armée +française, était livrée aux recherches d'une foule de savants qui ont +beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathématiques, +mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour +exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que +la fortune des armes livrait à leur examen. La France guerrière a fait +connaître à fond l'Égypte moderne, sa constitution physique, ses +productions naturelles, et les différents genres de monuments qui la +couvrent: c'est aussi à la France, jouissant de la faveur de la paix, si +propice au progrès des sciences et de la civilisation nouvelle, à +recueillir les souvenirs gravés sur ces monuments témoins d'une +civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une +terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour éclairer l'Europe +encore à demi sauvage lorsque l'Égypte était déjà déchue de sa première +splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques +origines. + +Après cet exposé sommaire des motifs généraux du voyage, il reste à +indiquer l'ordre détaillé des travaux que doivent exécuter les personnes +chargées de cette entreprise littéraire. + +1° Visiter un à un tous les monuments antiques de style égyptien, en +faire dessiner _l'ensemble_, et lever _le plan_ du petit nombre de ceux +que les voyageurs ont négligés ou n'ont point suffisamment étudiés. + +2° Rechercher sur chaque _temple_ les inscriptions dédicatoires donnant +l'époque précise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours +l'époque où ont été exécutées les différentes parties de la décoration. +C'est, en d'autres termes, recueillir les éléments positifs de +l'histoire et de la chronologie de l'art en Égypte. + +3° Copier avec soin, dans tous leurs détails et avec leurs couleurs +propres, les images des différentes _divinités_ auxquelles chaque temple +était dédié. Recueillir les inscriptions religieuses relatives à ces +divinités, et tous les titres divers qui leur sont donnés. + +4° Copier surtout les tableaux mythologiques où plusieurs divinités sont +mises en scène. + +5° Dessiner les bas-reliefs représentant les diverses cérémonies +religieuses, et tous les instruments de culte. + +Ces divers travaux auront pour résultat de faire connaître à fond +l'ensemble du culte égyptien, source de toutes les religions païennes de +l'Occident, et serviront à démontrer les nombreux emprunts que la +religion des Grecs fit à celle de l'Égypte. On terminera ainsi les +dissidences qui partagent les savants sur une matière mise en discussion +avant de posséder les éléments indispensables pour en éclaircir les +difficultés. + +6° Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures +représentant les divers souverains de l'Égypte, et avec tous les détails +de costume, afin de former ainsi l'_iconographie_ des rois et des +reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'époque la plus ancienne, +offrant le _portrait_ des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants. + +7° Rechercher dans les palais de Thèbes, d'Ahydos, de Sohleb, et dans +tous les genres d'édifices, tous les _bas-reliefs historiques_; les +dessiner avec soin, figures et légendes, et copier les longues +inscriptions historiques qui les suivent ou les séparent. + +8° Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se +rapporte à la vie publique et privée des Pharaons. + +9° Dessiner dans les catacombes de Thèbes ou des autres villes +égyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives à la _vie civile_ +des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts, +les métiers et la vie intérieure des Égyptiens; faire le recueil des +costumes des diverses castes, etc. + +10° Copier les inscriptions votives, gravées sur la plate-forme des +temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les +fois que ces inscriptions porteront _une date_ clairement exprimée. + +11° Recueillir toutes les _légendes royales_, sculptées sur les +édifices, avec leurs diverses variantes, et préciser le lieu où elles se +lisent, pour déterminer ainsi l'ancienneté relative de chaque portion +d'un même édifice, et l'état soit progressif, soit rétrograde de l'art. + +12° Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et +tableaux _astronomiques_, prendre les dates exprimées soit sur ces mêmes +sculptures, soit dans leur voisinage, pour démontrer sans réplique +l'époque assez récente de ces compositions, que l'esprit de système +s'obstine encore, malgré des démonstrations palpables, à considérer +comme remontant à des siècles fort antérieurs aux temps véritablement +historiques. On fixera également ainsi l'opinion encore incertaine des +savants à l'égard du point réel d'avancement auquel les Égyptiens +avaient porté la science de l'astronomie. + +13° On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les _caractères +hiéroglyphiques_ de formes différentes, en notant les couleurs de chacun +d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu'il +sera possible de tous les caractères employés dans l'écriture sacrée des +Égyptiens. + +14° On dessinera toutes les _inscriptions_ qui peuvent conduire soit à +confirmer, soit à étendre nos connaissances, relativement à la langue et +aux diverses écritures de l'ancienne Égypte. + +15° Il est du plus pressant intérêt pour les études historiques et +philologiques de chercher dans les ruines de l'Égypte des _décrets +bilingues_, semblables à celui que porte la pierre de Rosette. Ces +stèles existaient en très-grand nombre dans les temples égyptiens des +trois ordres. Des fouilles seront donc dirigées dans l'enceinte de ces +temples, pour découvrir de tels monuments, par le secours desquels le +déchiffrement des textes hiéroglyphiques ferait un pas immense. + +16° Le directeur du voyage ferait aussi exécuter des _fouilles_ sur les +points où il serait possible de rencontrer des monuments historiques de +divers genres: ceux des objets trouvés et qui mériteraient quelque +attention seraient emportés pour être placés au _Musée royal du Louvre_, +si ces objets étaient d'ancien style égyptien, et au _Cabinet des +antiques de la Bibliothèque royale_, si ces objets étaient des médailles +et des pierres gravées, ou autres monuments de style grec ou romain. Les +_statues grecques ou romaines_ appartiendraient aussi au Musée des +antiques du Louvre. + +17° On pourrait faire également, à Thèbes et dans toutes les autres +parties de l'Égypte, des achats d'objets intéressants pour les +_collections_ royales; on pourrait compléter ainsi avec avantage les +diverses séries de monuments antiques qui existent dans ces +établissements. + +18° On désire depuis longtemps que des personnes instruites dans les +langues orientales visitent les couvents de la vallée des lacs de Natron +et de la Haute-Égypte, et examinent les livres coptes ou autres que +renferment les _bibliothèques des moines chrétiens_, lesquelles peuvent +contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait être faite avec +soin pendant le voyage, et il serait facile peut-être d'acquérir des +manuscrits intéressants à peu de frais. + +19° Quelques voyageurs en Égypte ont parlé d'inscriptions en _caractères +inconnus_, tracées ou gravées sur quelques monuments; on s'attacherait à +les recueillir, précisément parce qu'elles sont considérées comme +inconnues. Il en serait de même des _manuscrits_ ou _inscriptions en +phénicien_, dont il n'existe encore qu'un très-petit nombre en Europe, +ainsi que des inscriptions en caractères persépolitains ou +_cunéiformes_, dont l'alphabet n'est pas encore entièrement connu, +quoique les monuments où ils sont employés ne soient pas très-rares. La +découverte des hiéroglyphes phonétiques a concouru à accroître cet +alphabet au moyen d'une courte inscription en caractères cunéiformes et +en caractères égyptiens. On peut en trouver d'autres, qui seraient +soigneusement copiées. + +20° Il manque à la Bibliothèque du Roi quelques-uns des plus utiles +ouvrages de la _littérature arabe_. On aurait peut-être l'occasion de +les acquérir à un prix convenable. + +Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en Égypte. + +Pour l'exécuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres du Roi. + + + + +LETTRES + +ÉCRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE + +Lyon, le 18 juillet 1828. + +Me voici arrivé à Lyon en très-bonne santé. J'ai trouvé notre ami M. +Artaud prêt à me recevoir, et je me suis établi dans son musée. + +J'ai trouvé dans celui de la ville, entre autres morceaux curieux, une +statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, représentant le dieu Nil, +morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon _Panthéon_: +c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir +rencontrée. + +M. Artaud a écrit aujourd'hui à M. Sallier d'Aix, pour l'informer de mon +prochain passage par cette ville. Je m'attends donc à faire une bonne +récolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux jours +s'il le faut. + +Toulon, 25 juillet 1828. + +Je suis arrivé ici hier au soir en parfaite santé et après un voyage +moins pénible que la saison d'été et le ciel de Provence ne pouvaient le +faire supposer. Partis d'Aix à trois heures du matin, nous étions à +Toulon sur les six heures du soir; je me suis à peine aperçu de la +chaleur pendant la route, grâce aux fourrures en laine dont je suis +couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: _Qui pare le +froid pare le chaud_, doit être émané comme tant d'autres de la sagesse +des nations. + +Il m'a été impossible d'écrire d'Aix comme j'en avais le projet: le +cabinet de M. Sallier m'a occupé pendant les deux jours que j'ai passés +dans cette vieille ville. J'y ai trouvé quelques pièces importantes que +j'ai copiées ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que +M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus égyptiens non +funéraires, dans lequel j'ai trouvé: 1° un long papyrus en fort mauvais +état, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en +belle écriture hiératique; 2° deux rouleaux contenant des espèces d'odes +ou litanies à la louange d'un Pharaon; 3° un rouleau dont les premières +pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de +Rhamsès-Sésostris en style biblique, c'est-à-dire sous la forme d'une +ode dialoguée, entre les dieux et le roi. + +Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps +que j'ai donné à son examen m'a convaincu que c'est un vrai trésor +historique. J'en ai tiré les noms d'une quinzaine de nations vaincues, +parmi lesquelles sont spécialement nommés les Ioniens, _Iouni, Iavani_, +et les Lyciens, _Louka_, ou _Louki_; plus les Éthiopiens, les Arabes, +etc. Il est parlé de leurs chefs emmenés en captivité, et des +impositions que ces pays ont supportées. Ce manuscrit a pleinement +justifié mon idée sur le groupe qui qualifie les noms de pays étrangers, +et ceux de personnages en langues étrangères. J'ai relevé avec soin tous +ces noms de peuples vaincus, qui, étant parfaitement lisibles et en +écriture hiératique, me serviront à reconnaître ces mêmes noms en +hiéroglyphes sur les monuments de Thèbes, et à les restituer, s'ils sont +effacés en partie. + +Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hiératique porte sa date à +la dernière page. Il a été écrit (dit le texte) _l'an IX, au mois de +Paoni_, du règne de Rhamsès le Grand. Je me propose d'étudier à fond ce +papyrus, à mon retour d'Égypte. + +M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois +pierres qui portent les fragments du décret romain relatif au prix des +denrées et marchandises; je l'aurais faite moi-même, mais, +malheureusement, on a rempli en plâtre durci les lettres du texte: on +les fera laver et nettoyer. + +Toulon, le 29 juillet. + +J'ai reçu la première lettre de Paris, attendue déjà avec impatience. Ma +série de numéros ne commencera qu'après l'embarquement, et ma première +sera datée des domaines de Neptune, car j'espère que nous rencontrerons +en route quelque bâtiment revenant en Europe, et qu'il sera possible de +le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes +seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que +dans deux mois au plus tôt, les départs d'Alexandrie pour France étant +extrêmement rares. Notre corvette, destinée à convoyer les bâtiments +marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non +qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le +commerce avec l'Égypte est dans un état complet de torpeur; l'Égypte +elle-même n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, que nos +relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir, +du reste, des nouvelles positives sur notre position à l'égard de +l'Égypte, car je reçois à l'instant un rendez-vous au lazaret, de la +part de M. Léon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en trente-trois jours. +Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou espérer; le ton de sa +lettre est d'ailleurs très-rassurant, et je n'en augure que de bonnes +nouvelles. + +Nos Parisiens sont arrivés ce matin; et nos Toscans le soir, après un +voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde à +traverser le cordon sanitaire établi à la frontière du Piémont par le +roi de Sardaigne, qui, trompé par les exagérations d'un capitaine +marchand de Marseille, débarqué à Gênes, s'est imaginé que la peste +ravageait la Provence; les régiments ont marché pour occuper tous les +débouchés des Alpes, et les lettres et journaux venant de France sont +tailladés et passés au vinaigre. Il est connu en Italie que nous mourons +ici et à Marseille par centaines: tandis que le temps est superbe, grâce +à une brise d'ouest qui rafraîchit l'air et nous jettera en pleine mer +en moins d'une heure. + +La mer promet d'être excellente. J'ai déjà essayé mon estomac, et je le +crois assez bien amariné, ayant couru la rade en barque par une mer +assez grosse. + + +30 juillet. + +Il m'a été impossible de voir M. de Laborde; la brise était trop forte +pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite +embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain à une +heure: mais à cette heure-là, je serai déjà loin de Toulon, puisque +notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros +effets sont à bord, et nous sommes prêts à dire adieu à la terre ferme. +On me fait espérer de toucher en Sicile. J'ai demandé à l'amiral qu'il +permît au commandant de nous débarquer quelques heures à Agrigente; cela +est accordé. C'est à la mer à nous le permettre maintenant. Si elle est +bonne, j'écrirai à l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de +Jupiter. + +Adieu; soyez sans inquiétude, les dieux de l'Égypte veillent sur nous. + + +En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 août 1828. + +Je vais essayer d'écrire malgré le mouvement du vaisseau, qui, poussé +par un vent à souhait, marche assez rapidement vers la côte occidentale +de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence. +Jusqu'ici la traversée a été des plus heureuses, et le plus difficile +est fait: mon estomac a subi toutes ses épreuves, et je me trouve +parfaitement bien maintenant. Le repos forcé dont on jouit sur le +bâtiment, et l'impossibilité de s'y occuper avec quelque suite, ont +tourné au profit de ma santé, et je me porte à merveille. + +Je ne parlerai point des deux jours passés, n'ayant eu sous les yeux que +le ciel et la mer. Le tableau, quoique varié par quelques évolutions de +marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, présenterait trop +d'uniformité. La sèche désolation des côtes de Sardaigne, pays bien +digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de bien +intéressant. + +Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de débarquer au milieu des +temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour +demain au soir, si Éole et Neptune veulent bien nous octroyer cette +douceur. + +Du 4. + +Nous ayons tourné, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et +couru la côte méridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous +ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on aperçoit l'île +de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme +malencontreux nous empêche d'avancer. + + +Du 5. + +Après une nuit passée à louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin, +à deux ou trois lieues de nous. Le vent s'étant enfin levé, le vaisseau +a passé devant les îles de Favignana et Levanzo; nous avions en +perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont +Éryx si vanté dans l'Enéide. L'après-midi, nous avons passé devant +Marsalla et salué dévotement ses excellents vignobles: il s'est mêlé à +mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a dépassé cette ville +qui fut la vieille Lilybée, le principal établissement carthaginois en +Sicile. Cette côte méridionale est d'une beauté parfaite. + + +Du 6. + +Je n'ai pu saluer les ruines de Sélinonte, nous les avons rasées de +nuit. La côte est ici un peu plus sèche, quoique pittoresque, et d'un +ton africain à faire plaisir. On a jeté l'ancre dans la rade +d'Agrigente; là sont une foule de monuments grecs que nous désirons +visiter et étudier. Mais il est probablement décidé que nous aurons le +déboire d'être venus à quatre cents toises de ces temples sans pouvoir +même les apercevoir. Nous payons chèrement la sottise du capitaine +marseillais qui a répandu à Gênes la nouvelle de la fameuse peste de +Marseille. Étant allés au lazaret d'Agrigente avec le commandant, on +nous a répondu que des ordres de Palerme, arrivés la veille, défendaient +expressément qu'on donnât pratique à aucun bâtiment venu des ports +méridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon était un port du _nord_; +le bon Sicilien a répondu qu'il le savait très-bien, mais que, n'ayant +aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre +de débarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province +d'Agrigente. On nous a promis une réponse pour demain à huit heures; et +nous avons regagné la corvette, la mort dans l'âme et sans l'espérance +d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien là jouer de malheur, et +je comprends enfin le supplice de Tantale. + + +Du 7, à six heures du matin. + +Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout +espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et +demie d'ici à terre, pour tâcher de la faire mettre à la poste à travers +toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous à faire plaisir, +bon appétit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous +traiter en pestiférés! Je rouvrirais ma lettre si j'avais à vous +annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'à deux milles +de distance; je serais si heureux de débarquer au milieu de ces +vénérables ruines! Mais je n'ose y compter. + +Si nous n'avons pas l'entrée à huit heures, nous mettrons immédiatement +à la voile, pour courir sur Malte. + + +Alexandrie, le 22 août 1828. + +Je hasarde ces lignes par un bâtiment toscan qui part demain pour +Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France +aussitôt que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant +de l'Eglé, lequel retourne en Europe et met à la voile mardi prochain, +je mets un n° 1 provisoire à celle-ci, réservant tous les détails pour +la seconde, qui sera le véritable numéro premier. + +Je suis arrivé le 18 août dans cette terre d'Égypte, après laquelle je +soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a traité en mère tendre, et +j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne santé que j'y apporte. +J'ai pu boire de l'eau fraîche à discrétion, et cette eau-là est de +l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nommé _Mahmoudiéh_ en +l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser. + +J'ai pu voir M. Drovetti le soir même de mon arrivée, et là j'ai appris +qu'il m'avait écrit et conseillé d'ajourner mon voyage. Depuis la date +de cette lettre, heureusement arrivée trop tard à Paris, les choses sont +bien changées. Vous devez connaître déjà les conventions pour +l'évacuation de la Morée, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et +signées il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon +voyage ne rencontrera aucun empêchement; le pacha est informé de mon +arrivée, et il a bien voulu me faire dire que j'étais le bienvenu; je +lui serai présenté demain ou après-demain au plus tard. Tout se dispose +au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que +j'ai déjà secoué tous les préjugés inspirés par de prétendus historiens. + +J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement +délicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre d'exécution de nos +projets sur Alexandrie et ses environs est déjà réglé; ils comprennent +les obélisques dits de Cléopâtre, dont nous aurons enfin une copie +exacte, et ensuite la colonne de Pompée; il faut savoir enfin à quoi +s'en tenir sur son inscription dédicatoire, et si elle porte le nom de +l'empereur _Dioclétien_: nous en aurons une bonne empreinte. + +Notre jeunesse est émerveillée de ce qu'elle a déjà vu.... A ma +prochaine les détails: la série de mes lettres d'observation commencera +réellement avec elle.... + +Adieu. + + + + +LETTRES + +ÉCRITES + +D'ÉGYPTE ET DE NUBIE + +EN 1828 ET 1829 + + + + +PREMIÈRE LETTRE + + +Alexandrie, du 18 au 29 août 1828. + +Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, jour +de notre départ de Toulon sur la corvette du roi _l'Églé_, commandée par +M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de frégate, jusqu'au 7 août que nous avons +quitté la côte de Sicile après une station de vingt-quatre heures, et +sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'après les +informations parvenues de bonne source aux autorités siciliennes, nous +étions tous en proie à la _grande peste_ qui ravage Marseille, à ce +qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlementé avec des officiers +envoyés par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient qu'en +tremblant, à trente pas de distance; nous avons été déclarés bien et +dûment pestiférés, et il nous a fallu renoncer à descendre à terre, au +milieu des temples grecs les mieux conservés de toute la Sicile. Nous +remîmes donc tristement à la voile, courant sur Malte, que nous +doublâmes le lendemain 8 août au matin, en passant à une portée de canon +des îles Gozzo et Cumino, et de Cité-La-Valette, que nous avons +parfaitement vue dans ses détails extérieurs. + +C'est après avoir reconnu successivement le plateau de la Cyrénaïque et +le cap Rasat, et avoir longé de temps à autre la côte blanche et basse +de l'Afrique, sans être trop incommodés par la chaleur, que nous +aperçûmes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la vieille +_Taposiris,_ nommée aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous approchions +ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous révélaient déjà +la colonne de Pompée, toute l'étendue du Port-Vieux d'Alexandrie, la +ville même dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et une +immense forêt de mâts de bâtiments, au travers desquels se montraient +les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entrée de la passe, un coup de +canon de notre corvette amena à notre bord un pilote arabe qui dirigea +la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute sûreté au +milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvâmes là entourés de vaisseaux +français, anglais, égyptiens, turcs et algériens, et le fond de ce +tableau, véritable macédoine de peuples, était occupé par les carcasses +des bâtiments orientaux échappés aux désastres de Navarin. Tout était en +paix autour de nous, et voilà, je pense, une preuve de la puissante +influence du vice-roi d'Égypte sur l'esprit de ses Égyptiens. + +Nous en avions donc fini avec la mer, dès le 18 à cinq heures du soir: +il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous séparer de notre +commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable à tous égards, et des +autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont comblés de +prévenances et de soins, et nous ont procuré par leur instruction tous +les charmes de la plus agréable société; mes compagnons et moi +n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance. + +A peine mouillés dans le port, plusieurs officiers supérieurs des +vaisseaux français vinrent à notre bord, et nous donnèrent d'excellentes +nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine évacuation de la +Morée par les troupes d'Ibrahim, en conséquence d'une convention +récente. On attend dans peu de jours la rentrée de la première division +de l'armée égyptienne. + +M. le chancelier du consulat-général de France voulut bien aussi venir à +notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se trouvait +heureusement à Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir même, à six +heures, je me rendis à terre, avec notre brave commandant et mes +compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je +baisai le sol égyptien en le touchant pour la première fois, après +l'avoir si longtemps désiré. A peine débarqués, nous fûmes entourés par +des conducteurs d'ânes (ce sont les fiacres du pays), et, montés sur ces +nobles coursiers, nous entrâmes dans Alexandrie. + +Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en +donner une idée complète; ce fut pour nous comme une apparition des +antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs étroits bordés +d'échoppes, encombrés d'hommes de toutes les couleurs, de chiens +endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous +les côtés et se mêlant à la voix glapissante des femmes, ou d'enfants à +demi nus; une poussière étouffante, et par-ci par-là quelques seigneurs +magnifiquement habillés, maniant habilement de beaux chevaux richement +harnachés, voilà ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. Après une +demi-heure de course sur nos ânes et une infinité de détours, nous +arrivâmes chez M. Drovetti, dont l'accueil empressé mit le comble à +toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrivée au milieu +des circonstances actuelles, il nous en félicita cependant, et nous +donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune +difficulté; son crédit, fruit de sa conduite noble, franche et +désintéressée, qui n'a jamais pour objet que le service de notre +monarque dont le nom est partout vénéré, et l'honneur de la France, est +une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore à +ses prévenances, en m'offrant un logement au palais de France, l'ancien +quartier-général de notre armée. J'y ai trouvé un petit appartement +très-agréable, c'est celui de Kléber, et ce n'est pas sans de vives +émotions que je me suis couché dans l'alcôve où a dormi le vainqueur +d'Héliopolis. + +Du reste, le souvenir des Français est partout dans Alexandrie, tant +notre influence y fut douce et équitable. En arrivant, j'ai entendu +battre la retraite par les tambours et les fifres égyptiens sur les +mêmes airs qu'à Paris. Toutes les anciennes marches françaises pour la +troupe ont été adoptées par le Nizam-Gedid, et de vieux Arabes parlent +encore en français. Il y a trois jours, allant de grand matin visiter +l'obélisque de Cléopâtre, et au milieu des collines de sables qui +couvrent les débris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe +aveugle et âgé, conduit par un enfant: j'approchai, et l'aveugle, +informé que j'étais Français, me dit aussitôt ces propres mots en me +saluant de la main: _Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je n'ai +pas encore déjeuné._ Ne pouvant ni ne voulant résister à une telle +éloquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de France qui +me restaient; en les tâtant il s'écria aussitôt: _Cela ne passe plus +ici, mon ami._ Je substituai à cette monnaie française une piastre +d'Égypte: _Ah! voilà qui est bon, mon ami,_ ajouta-t-il; _je te +remercie, citoyen._ De telles rencontres dans le désert valent un bon +opéra à Paris. + +Je suis déjà familiarisé avec les usages et coutumes du pays; le café, +la pipe, la siesta, les ânes, la moustache et la chaleur; surtout la +sobriété, qui est une véritable vertu à la table de M. Drovetti, où nous +nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi. + +J'ai visité tous les monuments des environs; la colonne de Pompée n'a +rien de fort extraordinaire; j'y ai trouvé cependant à glaner. Elle +repose sur un massif construit de débris antiques, et j'ai reconnu +parmi ces débris le cartouche de Psammétichus II. Je n'ai pas négligé +l'inscription grecque qui dépend de la colonne, et sur laquelle existent +encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera +cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants cette +copie fidèle qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument +historique. J'ai visité plus souvent les obélisques de Cléopâtre, +toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un _bon +cabal_ (dénomination provençale). De ces deux obélisques, celui qui est +debout a été donné au Roi par le pacha d'Égypte, et j'espère qu'on +prendra les moyens nécessaires pour faire transporter cet obélisque à +Paris. Celui qui est à terre appartient aux Anglais. J'ai déjà copié et +fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hiéroglyphiques. On en +aura donc, et pour la première fois, je puis le dire, un dessin exact. +Ces deux obélisques, à trois colonnes de caractères sur chaque face, ont +été primitivement érigés par le roi Moeris devant le grand temple du +Soleil à Héliopolis. Les inscriptions latérales sont de Sésostris, et +j'en ai découvert deux autres très-courtes, à la face est, qui sont du +successeur de Sésostris. Ainsi, trois époques sont marquées sur ces +monuments; le dé antique en granit rosé, sur lequel chacun d'eux avait +été placé, existe encore; mais j'ai vérifié, en faisant fouiller par mes +Arabes dirigés par notre architecte M. Bibent, que ce dé repose sur un +socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine. + +C'est le 24 août, à huit heures du matin, que nous avons été reçus par +le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec +beaucoup de soin dans le goût des palais de Constantinople; ces +édifices, de belle apparence, sont situés dans l'ancienne île du Phare. +Nous nous y sommes rendus en corps, précédés de M. Drovetti, tous +habillés au mieux, et les uns dans une calèche attelée de deux beaux +chevaux conduits habilement à toute bride dans les rues d'Alexandrie par +le cocher de M. Drovetti, et les autres montés sur des ânes escortant la +calèche. + +Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes entrés +dans une vaste pièce remplie de fonctionnaires, et nous avons été +immédiatement introduits dans une seconde salle, percée à jour: dans un +de ses angles, entre deux croisées, était assise S.A., dans un costume +fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa +taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de +gaîté qui surprend dans un personnage occupé de si grandes choses. Ses +yeux ont une expression très-vive, et une magnifique barbe blanche +couvre sa poitrine. S.A., après avoir demandé de nos nouvelles, a bien +voulu nous dire que nous étions les bienvenus, et me questionner ensuite +sur le plan de mon voyage. Je l'ai exposé sommairement, et j'ai demandé +les firmans nécessaires; ils m'ont été accordés sur-le-champ, avec deux +chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite +parlé des affaires de la Grèce, et nous a fait part de la nouvelle du +jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livré à des Grecs +introduits dans sa chambre par des soldats infidèles soudoyés. Quoique +fort âgé, Ahmed s'est vigoureusement défendu, a tué sept de ses +assassins, mais a succombé sous le nombre. Le vice-roi nous a fait +donner ensuite le café, et nous avons pris congé de S.A., qui nous a +accompagnés avec des saluts de main très-bienveillants. C'est encore une +grâce de plus dont nous sommes redevables aux bontés inépuisables de M. +Drovetti. + +La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a été reçue aussi +le lendemain, 25 août, par le vice-roi, présentée par M. Rosetti, +consul-général de Toscane. Elle a reçu le même accueil, les mêmes +promesses et la même protection. L'Égypte, disait S.A., devait être pour +nous comme notre pays même; et je suis persuadé que le vice-roi est +très-flatté de la confiance que nos gouvernements ont mise dans son +caractère, en autorisant notre entreprise dans les circonstances +actuelles. + +Je compte rester à Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps est +nécessaire pour nos préparatifs. Les chaleurs du Caire, et une maladie +assez bénigne qui y règne, baisseront en attendant. Le Nil haussera en +même temps. J'ai déjà bu largement de ses eaux que nous apporte le canal +construit par l'ordre du pacha, et nommé pour cela le _Mahmoudiéh._ Le +fleuve sacré est en bon état; l'inondation est assurée pour le pays bas; +deux coudées de plus suffiront pour le haut. Nous sommes d'ailleurs ici +comme dans une contrée qui serait l'abrégé de l'Europe, bien reçus et +fêtés par tous les consuls de l'Occident, qui nous témoignent le plus +vif intérêt. Nous avons été tous réunis successivement chez MM. Acerbi, +Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de +Suède et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Méchain, consul de France à +Larnaka en Chypre, très-recommandable sous tous les rapports, et l'un +des anciens de l'expédition française en Égypte. + +Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des grâces +infinies à la protection royale qui nous devance partout, et aux soins +inépuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part. + +Je suis rempli de confiance dans les résultats de notre voyage: +puissent-ils répondre aux voeux du gouvernement et à ceux de nos amis! +Je ne m'épargnerai en rien pour y réussir. J'écrirai de toutes les +villes égyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons n'y +existent plus: je réserverai les détails sur les magnificences de Thèbes +pour notre vénérable ami M. Dacier; ils seront peut-être un digne et +juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits. +J'ai reçu les lettres de Paris de la fin de juillet par le _Nisus,_ +arrivé en onze jours. Adieu. + + + + +DEUXIÈME LETTRE + +Alexandrie, le 14 septembre 1828. + + +Mon départ pour le Caire est définitivement arrêté pour demain, tous nos +préparatifs étant heureusement terminés, ainsi que ce que je puis +appeler l'organisation de l'expédition, chacun ayant sa part officielle +d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est chargé de la santé +et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles, +ustensiles et engins; M. Lhôte, des finances; M. Gaëtano Rosellini, du +mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et +un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme à moi, +Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent. + +Deux bâtiments à voile nous porteront sur le Nil; l'un est le plus grand +_maasch_ du pays, et il a été monté par S.A. Mehemed-Ali: je l'ai nommé +_l'Isis;_ l'autre est une _dahabié,_ où cinq personnes logeront assez +commodément; j'en ai donné le commandement à M. Duchesne, en survivance +du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller à la chasse des +papillons dans le désert lybique. Cette _dahabié_ a reçu le nom +d'_Athyr:_ nous voguerons ainsi sous les auspices des deux déesses les +plus joviales du Panthéon égyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous +arrêterons qu'à _Kérioun,_ l'ancienne Chereus des Grecs, et à +_Ssa-el-Hagar,_ l'antique Saïs. Je dois ces politesses à la patrie du +rusé Psammétichus et du brutal Apriès; enfin, je verrai s'il reste +quelques débris de Siouph à _Saouafé,_ où naquit Amasis, et à Saïs, +quelques traces du collège où Platon et tant d'autres Grecs _allèrent à +l'école._ + +Notre santé se soutient, et l'épreuve du climat d'Alexandrie, qui est +une ville toute lybique, est d'un très-bon augure. Nous sommes tous +enchantés de notre voyage, et heureux d'avoir échappé aux dépêches +télégraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise +apparence ont toutes tourné pour nous; quelques difficultés inattendues +sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous +serons heureux partout. + +Je viens à l'instant (huit heures du soir) de prendre congé du vice-roi. +S.A. a été on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai priée d'agréer notre +gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le +vice-roi a répondu que les princes chrétiens traitant ses sujets avec +distinction, la réciprocité était pour lui un devoir. Nous avons parlé +hiéroglyphes, et il m'a demandé une traduction des inscriptions des +obélisques d'Alexandrie. Je me suis empressé de la lui promettre, et +elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le +chancelier du consulat de France. S.A. a désiré savoir jusqu'à quel +point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assuré que nous +trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprimé ma +reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu'il +les repoussait d'une manière fort aimable; ces bons musulmans nous ont +traités avec une franchise qui nous charme. Adieu. + +[Illustration: PLAN DES RUINES DE SAÏS.] + + + + +TROISIÈME LETTRE + + +Au Caire, le 27 septembre 1828. + +C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitté Alexandrie, après +avoir arboré le pavillon de France. Nous avons pris le canal nommé +_Mahmoudiéh_, auquel ont travaillé MM. Coste et Masi; il suit la +direction générale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais il fait beaucoup +moins de détours, et se rend plus directement au Nil, en passant entre +le lac Maréotis, à droite, et celui d'_Edkou_, à gauche. Nous +débouchâmes dans le fleuve, le 15 de très-bonne heure, et je conçus dès +lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant les +sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et +sont frappés de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d'arbres +de toute espèce, au-dessus desquels s'élèvent les centaines de minarets +des nombreux villages qui sont dispersés sur cette terre de +prédilection. Ce spectacle est véritablement enchanteur, et la renommée +de la fertilité de la campagne d'Égypte n'est point exagérée. + +Le fleuve est immense, et les rives en sont délicieuses. Nous fîmes une +courte halte à _Fouah_, où nous arrivâmes à midi. A sept heures et demie +du soir, nous dépassâmes _Désouk_; c'est le lieu où le respectable Salt +a expiré il y a quelques mois. Le 16, à six heures du matin, je trouvai, +en m'éveillant, le _maasch_ amarré dans le voisinage de _Ssa-el-Hagar_, +où j'avais recommandé d'aborder pour visiter les ruines de Saïs, devant +lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (_Voyez la planche N° 1._) + +Nos fusils sur l'épaule, nous gagnâmes le village qui est à une +demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chassèrent en chemin, et +firent lever deux chacals, qui s'échappèrent à toutes jambes à travers +les coups de fusils. Nous nous dirigeâmes sur une grande enceinte que +nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui +couvrait une partie des terrains, nous força de faire quelques détours, +et nous passâmes sur une première _nécropole_ égyptienne, bâtie en +briques crues. Sa surface est couverte de débris de poterie, et j'y +ramassai quelques fragments de figurines funéraires: la grande enceinte +n'était abordable que par une porte forcée tout à fait moderne. Je +n'essayerai point de rendre l'impression que j'éprouvai après avoir +dépassé cette porte, et en trouvant sous mes yeux des masses énormes de +80 pieds de hauteur, semblables à des rochers déchirés par la foudre ou +par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette +immense circonvallation, et reconnus encore des constructions +égyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large et 5 +d'épaisseur. C'était aussi une _nécropole,_ et cela nous expliqua une +chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs +momies les villes situées dans la Basse-Égypte, et loin des montagnes. +Cette seconde nécropole de Saïs, dans les débris colossaux de laquelle +on reconnaît encore plusieurs étages de petites chambres funéraires (et +il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de +longueur, et près de 500 de large. Sur les parois de quelques-unes des +chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait à +renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits +_canopes_. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre eux. + +A droite et à gauche de cette nécropole existent deux monticules, sur +l'un desquels nous avons trouvé des débris de granit rose, de granit +gris, de beau grès rouge et de _marbre blanc,_ dit de Thèbes. Cette +dernière particularité intéressera particulièrement notre ami Dubois, +qui a tant travaillé sur les matières employées dans les monuments de +l'antiquité; des légendes de Pharaons sont sculptées sur ce marbre +blanc, et j'en ai recueilli de beaux échantillons. + +Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces édifices sont +vraiment étonnantes. Le parallélogramme, dont les petits côtés n'ont pas +moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de +tour. La hauteur de cette muraille peut être estimée à 80 pieds, et son +épaisseur mesurée est de 54 pieds: on pourrait donc y compter les +grandes briques par millions. + +Cette circonvallation de géant me paraît avoir renfermé les principaux +édifices sacrés de _Saïs_. Tous ceux dont il reste des débris étaient +des _nécropoles_; et, d'après les indications fournies par Hérodote, +l'enceinte que j'ai visitée renfermerait les tombeaux d'_Apriès_ et des +rois _saïtes_ ses ancêtres. De l'autre côté de ceux-ci serait le +monument funéraire de l'usurpateur _Amasis_. La partie de l'enceinte, +vers le Nil, a pu aisément contenir le grand temple de Néith, la grande +déesse de Saïs; et nous avons donné la chasse à coups de fusil à des +chouettes, oiseau sacré de Minerve ou Néith, que les médailles de Saïs +et celles d'Athènes sa fille portent pour armes parlantes. A quelques +centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des +collines qui couvrent une troisième nécropole. Elle était celle des gens +de qualité: on y a déjà fouillé, et j'y ai vu un énorme sarcophage en +basalte vert, celui d'un gardien des temples sous _Psammétichus II_. +M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la dépense +serait trop considérable, et le monument n'est pas assez important pour +la risquer. A mon retour en Basse-Égypte, je ferai faire des fouilles +sur ce point-là et sur quelques autres, si l'état des fonds me le +permet. Cette dernière remarque est importante; avec peu de fonds on +peut faire beaucoup, et je serais affligé de quitter ce pays sans avoir +pu assurer, à peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, les +plus propres à enrichir nos collections royales et à éclairer les +travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien +m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilité incontestable. + +[Illustration: RESTAURATION DES RUINES DE SAÏS. _d 'après Hérodote._ + +1. _Grande Nécropole ou Memnonia._ +2. _Tombeau d'Apriés et des rois Saïtes._ +3. _Tombeau d'Amasis._ +4. _Tombeaux divins._ +5 6. _Pylônes._ +7. _Temple de Néith??_ +8. _Obélisques d'Amasis._ +9. _Téménos du Temple._ +10. _Colosses d'Amasis._ +11. _Androsphynxs d'Amasis._ +12. _Propylon d'Amasis._ +13. _Enceinte générale de l'Hiéron._] + +Cette première visite à Saïs ne sera pas la dernière; je quittai ce +lieu, à six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous passâmes +devant _Schabour_. Le 18, à neuf heures du matin, nous fîmes halte à +_Nader_, où des Almèh nous donnèrent un concert vocal et instrumental, +suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A +midi et demi, nous étions devant _Tharranéh_, où je vis des monticules +de natron, transportés des lacs qui le produisent. Le soir, nous +dépassâmes _Mit-Salaméh_, triste village assis dans le désert libyque; +et, faute de vent, nous passâmes une partie de la nuit sur la rive +verdoyante du Delta, près du village d'_Aschmoun_. Le 19 au matin, nous +vîmes enfin les Pyramides, dont on pouvait déjà apprécier les masses, +quoique nous fussions à huit lieues de distance. A une heure trois +quarts, nous arrivâmes au sommet du Delta (_Bathn-el-Bakarah_, le +Ventre-de-la-Vache), à l'endroit même où le fleuve se partage en deux +branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique, +et la largeur du Nil étonnante. A l'occident, les Pyramides s'élèvent au +milieu des palmiers; une multitude de barques et de bâtiments se +croisent dans tous les sens; à l'orient, le village très-pittoresque de +_Schoraféh_; dans la direction d'Héliopolis: le fond du tableau est +occupé par le mont _Mokattam_, que couronne la citadelle du Caire, et +dont la base est cachée par la forêt de minarets de cette grande +capitale. A trois heures, nous vîmes le Caire plus distinctement: c'est +là que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne arrivée. +L'orateur était accompagné de deux camarades habillés d'une façon +très-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariolés de couleurs +tranchantes; des barbes et d'énormes moustaches d'étoupe blanche; des +langes étroits, serrant et dessinant toutes les parties de leur corps; +et chacun d'eux s'était ajusté d'énormes accessoires en linge blanc +fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques, +figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d'ancien +style. Quelques minutes après, notre _maasch_ donna sur un banc de +sable, et fut arrêté tout court; nos matelots se jetèrent au Nil pour le +dégager, en se servant du nom d'_Allah_, et bien plus efficacement de +leurs larges et robustes épaules; la plupart de ces mariniers sont des +Hercules admirablement taillés, d'une force étonnante, et ressemblant, +quand ils sortent du fleuve, à des statues de bronze nouvellement +coulées. Ce travail d'une demi-heure suffit pour dégager le bâtiment. +Nous passâmes devant _Embabéh_, et après avoir salué le champ de +bataille des Pyramides, nous abordâmes au port de _Boulaq_, à cinq +heures précises. La journée du 20 se passa en préparatifs de départ pour +le Caire, et plusieurs convois d'ânes et de chameaux transportèrent en +ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais +fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et +enfourchant nos ânes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je partis +pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman +était avec moi, et toute la jeunesse paradait à ma suite: je m'aperçus +que cela ne déplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: _Fransaouï_ +(Français) avec une certaine satisfaction. + +Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-là et le lendemain +étaient ceux de la fête que les musulmans célébraient pour la naissance +du Prophète. La grande et importante place d'_Ezbékiéh_, dont +l'inondation occupe le milieu, était couverte de monde entourant les +baladins, les danseuses, les chanteuses, et de très-belles tentes sous +lesquelles on pratiquait des actes de dévotion. Ici, des musulmans assis +lisaient en cadence des chapitres du Coran; là, trois cents dévots, +rangés en lignes parallèles, assis, mouvant incessamment le haut de leur +corps en avant et en arrière comme des poupées à charnière, chantaient +en choeur, _Là Ilâh ill Allâh_ (Il n'y a point d'autre dieu que Dieu); +plus loin, cinq cents énergumènes, debout, rangés circulairement et se +sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de leur +poitrine épuisée, le nom d'_Allah_, mille fois répété, mais d'un ton si +sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus +infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs +du Tartare. A côté de ces religieuses démonstrations, circulaient les +musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes de +tout genre étaient en pleine activité: ce mélange de jeux profanes et de +pratiques religieuses, joint à l'étrangeté des figures et à l'extrême +variété des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je +n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversâmes une partie de +la ville pour gagner notre logement. + +On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort bien; et +ces rues de 8 à 10 pieds de largeur, si décriées, me paraissent +parfaitement bien calculées pour éviter la trop grande chaleur. Sans +être pavées, elles sont d'une propreté fort remarquable. Le Caire est +une ville tout à fait monumentale; la plus grande partie des maisons est +en pierre, et à chaque instant on y remarque des portes sculptées dans +le goût arabe; une multitude de mosquées, plus élégantes les unes que +les autres, couvertes d'arabesques du meilleur goût, et ornées de +minarets admirables de richesse et de grâce, donnent à cette capitale un +aspect imposant et très-varié. Je l'ai parcourue dans tous les sens, et +je découvre chaque jour de nouveaux édifices que je n'avais pas encore +soupçonnés. Grâces à la dynastie des _Thouloumides_, aux califes +_Fathimites_, aux sultans _Ayoubites_ et aux mamelouks _Baharites_, le +Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie +ait détruit ou laissé détruire en très-grande partie les délicieux +produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes premières +dévotions dans la mosquée de _Thouloum_, édifice du IXe siècle, modèle +d'élégance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique à +moitié ruiné. Pendant que j'en considérais la porte, un vieux _cheïk_ me +fit proposer d'entrer dans la mosquée: j'acceptai avec empressement, +et, franchissant lestement la première porte, on m'arrêta tout court à +la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; j'avais +des bottes, mais j'étais sans bas; la difficulté était pressante. Je +quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir à mon janissaire pour +envelopper mon pied droit, un autre mouchoir à mon domestique nubien +Mohammed, pour mon pied gauche, et me voilà sur le parquet en marbre de +l'enceinte sacrée; c'est sans contredit le plus beau monument arabe qui +reste en Égypte. La délicatesse des sculptures est incroyable, et cette +suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai +ici ni des autres mosquées, ni des tombeaux des califes et des sultans +mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique +encore que la première; cela me mènerait trop loin, et c'en est assez de +la vieille Égypte, sans m'occuper de la nouvelle. + +Lundi 22 septembre, je montai à la citadelle du Caire, pour rendre +visite à Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus estimés +par le vice-roi. Il me reçut fort agréablement, causa beaucoup avec moi +sur les monuments de la Haute-Égypte, et me donna quelques conseils pour +les étudier plus à l'aise. En sortant de chez le gouverneur, je +parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs énormes de grès, +portant un bas-relief où est figuré le roi _Psammétichus II_, faisant la +dédicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres blocs +épars, et qui ont appartenu au même monument de Memphis d'où ces +pierres ont été apportées, m'ont offert une particularité fort curieuse. +Chacune de ces pierres, parfaitement dressées et taillées, porte une +_marque_ constatant sous quel roi le bloc a été tiré de la carrière; la +légende royale, accompagnée d'un titre qui fait connaître la destination +du bloc pour Memphis, est gravée dans une aire carrée et creuse. J'ai +recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: _Psammétichus II_, +_Apriès_, son fils, et _Amasis_, successeur de ce dernier: ces trois +légendes nous donnent donc la durée de la construction de l'édifice dont +ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais +royal du fameux _Salahh-Eddin_ (le sultan Saladin), le chef de la +dynastie des Ayoubites; un incendie a dévoré les toits, il y a quatre +ans, et, depuis quelques mois, on démolit parfois ce qui reste de ce +grand et beau monument: j'ai pu reconnaître une salle carrée, la +principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rosé, portant +encore les traces de la dorure épaisse qui couvrait leur fût, sont +debout, et leurs énormes chapiteaux de sculpture arabe, imitation +grossière de vieux chapiteaux égyptiens, sont entassés sur les +décombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutés à ces colonnes +grecques ou romaines, sont tirés de blocs de granit enlevés aux ruines +de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures +hiéroglyphiques: j'ai même trouvé sur l'un d'entre eux, à la partie qui +joignait le fût à la colonne, un bas-relief représentant le roi +_Nectanèbe_, faisant une offrande aux dieux. Dans une de mes courses à +la citadelle, où je suis allé plusieurs fois pour faire dessiner les +débris égyptiens, j'ai visité le fameux _puits de Joseph_, c'est-à-dire +le puits que le grand _Saladin_ (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait creuser +dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai +vu aussi la ménagerie du pacha, consistant en un lion, deux tigres et un +éléphant; je suis arrivé trop tard pour voir l'hippopotame vivant: la +pauvre bête venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant sa +sieste sans précaution; mais j'en ai vu la peau empaillée à la turque, +et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai visité +avant-hier _Mahammed-Bey_, defterdar (trésorier) du pacha. Il m'a fait +montrer la maison qu'il construit à Boulaq sur le Nil, et dans les +murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, _d'assez +beaux bas-reliefs égyptiens_, venant de Sakkarah; c'est un pas fort +remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renommé pour son +opposition à la réforme. + +J'ai trouvé ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, et, parmi les +étrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Félix, Anglais, qui +s'occupent beaucoup d'hiéroglyphes, et qui me comblent de bontés. Je +n'ai encore fait aucune acquisition; je présume que notre arrivée a fait +hausser le prix des antiquités; mais cela ne peut durer longtemps. Je +pars demain ou après pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire cette +année; nous débarquerons près de _Mit-Rahinéh_ (le centre des ruines de +la vieille ville), où je m'établirai; je pousserai de là des +reconnaissances sur _Sakkarah, Dahschour_ et toute la plaine de +_Memphis_, jusqu'aux grandes pyramides de _Giséh_, d'où j'espère dater +ma prochaine lettre. Après avoir couru le sol de la seconde capitale +égyptienne, je mets le cap sur Thèbes, où je serai vers la fin +d'octobre, après m'être arrêté quelques heures à Abydos et à Dendérah. +Ma santé est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il est vrai +que je suis un homme tout nouveau: ma tête rasée est couverte d'un +énorme turban; je suis complètement habillé à la turque, une belle +moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend à mon côté; ce +costume est très-chaud, et c'est justement ce qui convient en Égypte; on +y sue à plaisir et l'on s'y porte de même. Les Arabes me prennent +partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la +parole à celle des habits; je débrouille mon arabe, et à force de +jargonner, on ne me prendra plus pour un débutant. J'ai déjà recueilli +des coquilles du Nil pour M. de Férussac ... J'attends impatiemment des +lettres de Paris ... Adieu. + + + + +QUATRIÈME LETTRE + + +Sakkarah, le 5 octobre 1828. + +Nous sommes restés au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir du même +jour nous avons couché dans notre _maasch_, afin de mettre à la voile le +lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. Le +1er octobre, nous passâmes la nuit devant le village de _Massarah_, sur +la rive orientale du Nil, et le lendemain, à six heures du matin, nous +courûmes la plaine pour atteindre de grandes carrières que je voulais +visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposée, et précisément en +face, doit être sortie de leurs vastes flancs. La journée fut +excessivement pénible; mais je visitai presque une à une toutes les +cavernes dont le penchant de la montagne de _Thorrah_ est criblé. J'ai +constaté que ces carrières de beau calcaire blanc ont été exploitées à +toutes les époques, et j'ai trouvé: 1° une inscription datée du mois de +Paophi de l'an IV _de l'empereur Auguste;_ 2° une seconde inscription de +l'an VII, même mois, d'un Ptolémée, qui doit être _Soter Ier_, puisqu'il +n'y a pas de surnom; 3° une inscription de l'an II du roi _Acoris_, l'un +des insurgés contre les Perses; enfin, deux de ces carrières et les plus +vastes ont été ouvertes l'an XXII du roi _Amosis_, le père de la +dix-huitième dynastie, comme portent textuellement deux belles stèles +sculptées à même dans le roc, à côté des deux entrées. Ces mêmes stèles +indiquent aussi que les pierres de cette carrière ont été employées aux +constructions des temples de _Phtha_, d'_Apis_ et d'_Ammon_, à Memphis, +et cette indication donne la date de ces mêmes temples bien connus de +l'antiquité. J'ai trouvé aussi, dans une autre carrière, pour l'époque +pharaonique, deux monolithes tracés à l'encre rouge sur les parois, avec +une finesse extrême et une admirable sûreté de main: la corniche de l'un +de ces monolithes, qui n'ont été que mis en projet, sans commencement +d'exécution, porte le prénom et le nom propre de _Psammétichus Ier_. +Ainsi, les carrières de la montagne arabique, entre _Thorrah_ et +_Massarah_, ont été exploitées sous les Pharaons, les Perses, les +Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela tient +à leur voisinage des capitales successives de l'Égypte, _Memphis, +Fosthat_ et le _Caire_. Rentrés le soir dans nos vaisseaux, comme les +Grecs venant de livrer un assaut à la ville de Troie, mais plus heureux +qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre à la voile +pour _Bédréchéin_, village situé à peu de distance, sur le bord +occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes pour +l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; passé le +village de _Bédréchéin_, qui est à un quart d'heure dans les terres, on +s'aperçoit qu'on foule le sol antique d'une grande cité, aux blocs de +granit dispersés dans la plaine, et à ceux qui déchirent le terrain et +se font encore jour à travers les sables, qui ne tarderont pas à les +recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de _Mit-Rahinéh_, +s'élèvent deux longues collines parallèles, qui m'ont paru être les +éboulements d'une enceinte immense, construite en briques crues comme +celle de Saïs, et renfermant jadis les principaux édifices sacrés de +Memphis. C'est dans l'intérieur de cette enceinte que nous avons vu le +grand colosse exhumé par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner ce +monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus +agréablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture +égyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n'a pas +moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombé la face +contre terre, ce qui a conservé le visage parfaitement intact. Sa +physionomie suffit pour me le faire reconnaître comme une statue de +Sésostris, car c'est en grand le portrait le plus fidèle du beau +Sésostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de la +ceinture, confirmèrent mon idée, et il n'est plus douteux qu'il existe, +à Turin et à Memphis, deux _portraits_ du plus grand des Pharaons. J'ai +fait dessiner cette tête avec un soin extrême, et relever toutes les +légendes. Ce colosse n'était point seul; et si j'obtiens des fonds +spéciaux pour des fouilles en grand à Memphis, je puis répondre, en +moins de trois mois, de peupler le Musée du Louvre de statues des plus +riches matières et du plus grand intérêt pour l'histoire. Ce colosse, +devant lequel sont de grandes substructions calcaires, était, selon +toute apparence, placé devant une grande porte et devait avoir des +pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le +temps me manquera. Un peu plus loin et sur le même axe, existent encore +de petits colosses du même Pharaon, en granit rosé, mais en fort mauvais +état. C'était encore une porte. + +Au nord du colosse exista un temple de Vénus (_Hathôr_), construit en +calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du côté de l'orient: j'ai +continué des fouilles commencées par Caviglia; le résultat a été de +constater dans cet endroit même l'existence d'un temple orné de +colonnes-pilastres accouplées et en granit rosé, et dédié à _Phtha_ et à +_Hathôr_ (Vulcain et Vénus), les deux grandes divinités de Memphis, par +Rhamsès le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du côté de +l'est, une vaste nécropole semblable à celle que j'ai reconnue à Saïs. + +C'est le 4 octobre que je suis venu camper à _Sakkarah_, car nous sommes +sous la tente; une d'elles est occupée par nos domestiques; tous les +soirs, sept ou huit Bédouins choisis d'avance font la garde de nuit et +les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand on +les traite en hommes. + +J'ai visité ici, à Sakkarah, la plaine des momies, l'ancien cimetière +de Memphis, parsemé de pyramides et de tombeaux violés. Cette localité, +grâce à la rapace barbarie des marchands d'antiquités, est presque tout +à fait nulle pour l'étude: les tombeaux ornés de sculptures sont, pour +la plupart, dévastés, ou recomblés après avoir été pillés. Ce désert est +affreux; il est formé par une suite de petits monticules de sable +produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsemé +d'ossements humains, débris des vieilles générations. Deux tombeaux +seuls ont attiré notre attention, et m'ont dédommagé du triste aspect de +ce champ de désolation. J'ai trouvé, dans l'un d'eux, une série +d'oiseaux sculptés sur les parois, et accompagnés de leurs noms en +hiéroglyphes; cinq espèces de gazelles avec leurs noms; et enfin +quelques scènes domestiques, telles que l'action de traire le lait, deux +cuisiniers exerçant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du +fruit de ces découvertes ... Adieu. + + + + +CINQUIÈME LETTRE + +Au pied des pyramides de Gizéh, le 8 octobre 1828. + + +J'ai transporté mon camp et mes pénates à l'ombre des grandes pyramides, +depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du +monde, sept chameaux et vingt ânes ont transporté nous et nos bagages à +travers le désert qui sépare les pyramides méridionales de celles de +Gizéh, les plus célèbres de toutes, et qu'il me fallait voir enfin avant +de partir pour la Haute-Égypte. Ces merveilles ont besoin d'être +étudiées de près pour être bien appréciées; elles semblent diminuer de +hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs +de pierre dont elles sont formées qu'on a une idée juste de leur masse +et de leur immensité. Il y a peu à faire ici, et lorsqu'on aura copié +des scènes de la vie domestique, sculptées dans un tombeau voisin de la +deuxième pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront nous +prendre à Gizéh, et nous cinglerons à force de voiles pour la +Haute-Égypte, mon véritable quartier-général. Thèbes est là, et on y +arrive toujours trop tard. + +Sauf un peu de fatigue de la journée d'hier, nous nous portons fort +bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu. + + + + +SIXIEME LETTRE + + +A Béni-Hassau, le 5; et à Monfaloutli, le 8 novembre 1828. + +Je comptais être à Thèbes le 1er novembre; voici déjà le 5, et je me +trouve encore à _Béni-Hassan_. C'est un peu la faute de ceux qui ont +déjà décrit les hypogées de cette localité, et en ont donné une si mince +idée. Je comptais expédier ces grottes en une journée; mais elles en ont +pris quinze, sans que j'en éprouve le moindre regret; je vais reprendre +mon récit de plus haut. + +Ma dernière lettre était datée des grandes pyramides, où je suis, resté +campé trois jours, non pour ces masses énormes et de si peu d'effet +lorsqu'on les voit de près, mais pour l'examen et le dépouillement des +grottes sépulcrales creusées dans le voisinage. Une, entre autres, celle +d'un certain _Eimaï_, nous a fourni une série de bas-reliefs +très-curieux pour la connaissance des arts et métiers de l'ancienne +Égypte, et je dois donner un soin très-particulier à la recherche des +monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands +tableaux de bataille des palais de Thèbes. J'ai trouvé autour des +pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands +personnages, mais peu d'inscriptions d'un très-grand intérêt. + +Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et +gagner notre ancien campement de Sakkarah, à travers le désert, et de là +notre _flotte_, mouillée à _Bédréchéin_, où nous arrivâmes le soir même, +grâce à nos infatigables baudets et aux chameaux qui portaient tout +notre bagage. Nous mîmes à la voile pour la Haute-Égypte, et ce ne fut +que le 20 octobre, après avoir éprouvé tout l'ennui du calme plat et du +manque total de vent du nord, que nous arrivâmes à _Miniéh_, d'où je fis +partir tout de suite, après une visite à la filature de coton, montée en +machines européennes, et après l'achat de quelques provisions +indispensables. On se dirigea sur _Saouadéh_ pour voir un hypogée grec +d'ordre _dorique_, déjà décrit. De là nous cinglâmes vers +_Zaouyet-el-Maiétin_, où nous fûmes rendus le 20 même au soir; là +existent quelques hypogées décorés de bas-reliefs relatifs à la vie +domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait +d'intéressant, et nous ne les quittâmes que le 23 au soir, pour courir à +_Béni-Hassan_ à la faveur d'une bourrasque, à laquelle nous dûmes d'y +arriver le même jour vers minuit. + +A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens étant allés, en +éclaireurs, visiter les grottes voisines, rapportèrent qu'il y avait +peu à faire, vu que les peintures étaient à peu près effacées. Je montai +néanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogées, et je fus +agréablement surpris de trouver une étonnante série de peintures +parfaitement visibles jusque dans leurs moindres détails, lorsqu'elles +étaient mouillées avec une éponge, et qu'on avait enlevé la croûte de +poussière fine qui les recouvrait et qui avait donné le change à nos +compagnons. Dès ce moment on se mit à l'ouvrage, et par la vertu de nos +échelles et de l'admirable éponge, la plus belle conquête que +l'industrie humaine ait pu faire, nous vîmes se dérouler à nos yeux la +plus ancienne série de peintures qu'on puisse imaginer, toutes relatives +à la vie civile, aux arts et métiers, et ce qui était neuf, à la _caste +militaire_. J'ai fait, dans les deux premiers hypogées, une moisson +immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les +deux tombes les plus reculées vers le nord; ces deux hypogées, dont +l'architecture et quelques détails intérieurs ont été mal reproduits, +offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux +voisins), que la porte de l'hypogée est précédée d'un portique taillé à +jour dans le roc, et formé de colonnes qui ressemblent, à s'y méprendre +à la première vue, au _dorique_ grec de Sicile et d'Italie. Elles sont +cannelées, à base arrondie, et presque toutes d'une belle proportion. +L'intérieur des deux derniers hypogées était ou est encore soutenu par +des colonnes semblables: nous y avons tous vu le véritable type du vieux +_dorique grec_, et je l'affirme sans craindre d'établir mon opinion sur +des monuments du temps romain, car ces deux hypogées, les plus beaux de +tous, portent leur date et appartiennent au règne d'_Osortasen_, +deuxième roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par conséquent remontent +au IXe siècle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux +portiques, encore intact, celui de l'hypogée d'un chef administrateur +des terres orientales de l'Heptanomide, nommé _Néhôthph_, est composé de +ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les +beaux temples grecs-doriques. + +Les peintures du tombeau de _Néhôthph_ sont de véritables _gouaches_, +d'une finesse et d'une beauté de dessin fort remarquables: c'est ce que +j'ai vu de plus beau jusqu'ici en Égypte; les animaux, quadrupèdes, +oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de _vérité_, +que les copies coloriées que j'en ai fait prendre ressemblent aux +gravures coloriées de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: nous +aurons besoin de l'affirmation des quatorze témoins qui les ont vues, +pour qu'on croie en Europe à la fidélité de nos dessins, qui sont d'une +exactitude parfaite. + +C'est dans ce même hypogée que j'ai trouvé un tableau du plus haut +intérêt: il représente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants, +pris par un des fils de _Néhôthph_, et présentés à ce chef par un scribe +royal, qui offre en même temps une feuille de papyrus, sur laquelle est +relatée la date de la prise, et le nombre des captifs, qui était de +trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute +particulière, à nez aquilin pour la plupart, étaient blancs +comparativement aux Égyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en +jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la _couleur de chair_. Les +hommes et les femmes sont habillés d'étoffes très-riches, peintes +(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques +sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la +chaussure des femmes captives peintes à _Béni-Hassan_ ressemblent à +celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouvé sur la robe d'une +d'elles l'ornement enroulé si connu sous le nom de _grecque_, peint en +rouge, bleu et noir, et tracé verticalement. Ces détails piqueront la +curiosité et réveilleront l'intérêt de nos archéologues et celui de +notre ami M. Dubois, que j'ai regretté, ici plus qu'ailleurs, de n'avoir +pas à mes côtés, parce que notre opinion sur l'avancement de l'art en +Égypte y trouve des preuves _archi-authentiques_. Les hommes captifs, à +barbe pointue, sont armés d'arcs et de lances, et l'un d'entre eux tient +en main une _lyre grecque_ de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je le +crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure, +voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de leurs +habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe siècle +avant J.-C., peints avec fidélité par des mains égyptiennes. J'ai fait +copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute +particulière: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original. + +Les quinze jours passés à _Béni-Hassan_ ont été monotones, mais +fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypogées dessiner, +colorier et écrire, en donnant une heure au plus à un modeste repas, +qu'on nous apportait des barques, pris à terre sur le sable, dans la +grande salle de l'hypogée, d'où nous apercevions, à travers les colonnes +en _dorique primitif_, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; le +soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du +repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le +lendemain. + +Cette vie de tombeaux a eu pour résultat un portefeuille de dessins +parfaitement faits et d'une exactitude complète, qui s'élèvent déjà à +plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon voyage +d'Égypte serait déjà bien rempli, à l'architecture près, dont je ne +m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas été visités ou connus. Voici +un _petit crayon_ de mes conquêtes: cette note sera divisée par +matières, alphabétiquement rangées comme l'est mon portefeuille pendant +le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins déjà faits, et de +pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du même genre. + +1° AGRICULTURE.--Dessins représentant le labourage avec les boeufs ou à +bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les béliers, et non +par les _porcs_, comme le dit Hérodote; cinq sortes de charrues; le +piochage, la moisson du blé; la moisson du lin; la mise en gerbes de ces +deux espèces de plantes; la mise en meule, le battage, le mesurage, le +dépôt en grenier; deux dessins de grands greniers sur des plans +différents; le lin transporté par des ânes; une foule d'autres travaux +agricoles, et entre autres la récolte du lotus; la culture de la vigne, +la vendange, son transport, l'égrenage, le pressoir de deux espèces, +l'un à force de bras et l'autre à mécanique, la mise en bouteilles ou +jarres, et le transport à la cave; la fabrication du vin cuit, etc.; la +culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la +culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux +suivants, avec légendes hiéroglyphiques explicatives; plus l'_intendant +de la maison des champs_ et ses secrétaires. + +2° ARTS ET MÉTIERS.--Collection de tableaux, pour la plupart coloriés, +afin de bien déterminer la nature des objets, et représentant: le +sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le +peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre +peignant un tableau, avec son _chevalet_; des _scribes_ et commis aux +écritures de toute espèce; les ouvriers des carrières transportant des +blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les opérations; les +_marcheurs_ pétrissant la terre avec les pieds, d'autres avec les mains; +la mise de l'argile en cône, le cône placé sur le tour; le potier +faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la première _cuite_ au four, +la seconde au séchoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de cannes, +d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de +meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou +maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles à divers +métiers; le verrier et toutes ses opérations; l'orfèvre, le bijoutier, +le forgeron. + +3° CASTE MILITAIRE.--L'éducation de la caste militaire et tous ses +exercices gymnastiques, représentés en plus de deux cents tableaux, où +sont retracées toutes les poses et attitudes que peuvent prendre deux +habiles lutteurs, attaquant, se défendant, reculant, avançant, debout, +renversés, etc.; on verra par là si l'art égyptien se contentait de +figures de profil, les jambes unies et les bras collés contre les +hanches. J'ai copié toute cette curieuse série de militaires nus, +luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures représentant des +soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un siège, la +_tortue_ et le _bélier_, les punitions militaires, un champ de bataille, +et les préparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication des +lances, javelots, arcs, flèches, massues, haches d'armes, etc. + +4° CHANT, MUSIQUE ET DANSE.--Un tableau représentant un concert vocal et +instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est +secondé par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq femmes, +et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opéra tout +entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de _flûte +traversière_, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des danseurs +faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin, +une collection très-curieuse de dessins représentant les danseuses (ou +filles publiques de l'ancienne Égypte), dansant, chantant, jouant à la +paume, faisant divers tours de force et d'adresse. + +5° Un nombre considérable de dessins représentant l'ÉDUCATION DES +BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espèce, les vaches, les +veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les +chevriers, les gardeurs d'ânes, les bergers et leurs moutons; des scènes +relatives à l'art vétérinaire; enfin la basse-cour, comprenant +l'éducation d'une foule d'espèces d'oies et de canards, et celle d'une +espèce de cigogne qui était domestique dans l'ancienne Égypte. + +6° Une première base du recueil ICONOGRAPHIQUE, comprenant les +_portraits_ des rois égyptiens et de grands personnages. Ce portefeuille +sera complété en Thébaïde. + +7º Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.--On y +remarque la _mourre_, le jeu de la _paille_, une sorte de _main-chaude_, +le _mail_, le jeu de _piquets plantés en terre_, divers jeux de force; +la chasse à la bête fauve, un tableau représentant une grande chasse +dans le désert, et où sont figurées quinze à vingt espèces de +quadrupèdes; tableaux représentant le retour de la chasse; le gibier est +porté mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux représentent la chasse +des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et +gouaché avec toutes les couleurs et le faire de l'original; enfin, le +dessin en grand des divers piéges pour prendre les oiseaux; ces +instruments de chasse sont peints isolément dans quelques hypogées; +plusieurs tableaux relatifs à la pêche: 1° la pêche à la ligne; 2° à la +ligne avec canne; 3° au trident ou au _bident_; 4° au filet; plus la +préparation des poissons, etc. + +8º JUSTICE DOMESTIQUE.--J'ai réuni sous ce titre une quinzaine de +dessins de bas-reliefs représentant des délits commis par des +domestiques; l'arrestation du prévenu, son accusation, sa défense, son +jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et +l'exécution, qui se borne à la bastonnade, dont procès-verbal est remis, +avec le corps du procès, entre les mains du maître par l'intendant de la +maison. + +9° LE MÉNAGE.--J'ai réuni dans cette série, déjà fort nombreuse, tout ce +qui se rapporte à la vie privée ou intérieure. Ces dessins fort curieux +représentent: 1° diverses maisons égyptiennes, plus ou moins +somptueuses; 2° les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le +tout colorié, parce que les couleurs indiquent invariablement la +matière; 3° un superbe palanquin; 4° des espèces de chambres à portes +battantes, portées sur un traîneau et qui ont servi de _voitures_ aux +anciens grands personnages de l'Égypte; 5° les singes, chats et chiens +qui faisaient partie de la maison, ainsi que des _nains_ et autres +individus mal conformés, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient à +désopiler la rate des seigneurs égyptiens, aussi bien que, 1500 ans +après, celle de nos vieux barons d'Europe; 6° les officiers d'une grande +maison, intendants, scribes, etc.; 7° les domestiques portant les +provisions de bouche de toute espèce; les servantes apportant aussi +divers comestibles; 8° la manière de tuer les boeufs et de les dépecer +pour le service de la maison; 9° une suite de dessins représentant des +_cuisiniers_ préparant des mets de diverses sortes; 10º enfin, les +domestiques portant les mets préparés à la table du maître. + +10º MONUMENTS HISTORIQUES.--Ce recueil contient toutes les +inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des +légendes royales, avec une date exprimée, que j'ai vus jusqu'ici. + +11° MONUMENTS RELIGIEUX.--Toutes les images des différentes divinités, +dessinées en grand et coloriées d'après les plus beaux bas-reliefs. Ce +recueil s'accroîtra prodigieusement à mesure que j'avancerai dans la +Thébaïde. + +12° NAVIGATION.--Recueil de dessins représentant la construction des +bâtiments et barques de diverses espèces, et les jeux des mariniers, +tout à fait analogues aux joûtes qui ont lieu sur la Seine dans les +grands jours de fête. + +13° Enfin ZOOLOGIE.--Une suite de _quadrupèdes_, d'_oiseaux_, de +_reptiles_, d'_insectes_ et de _poissons_, dessinés et coloriés avec +_toute fidélité_ d'après les bas-reliefs peints ou les peintures les +mieux conservées. Ce recueil, qui compte déjà près de deux cents +individus, est du plus haut intérêt: les oiseaux sont magnifiques, les +poissons peints dans la dernière perfection, et on aura par là une idée +de ce qu'était un hypogée égyptien un peu soigné. Nous avons déjà +recueilli le dessin de plus de quatorze espèces différentes de _chiens_ +de garde ou de chasse, depuis le _lévrier_ jusqu'au _basset à jambes +torses_; j'espère que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront +gré de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle égyptienne en aussi bon +ordre. + +J'espère compléter et étendre dignement ces diverses séries, puisque je +n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument égyptien; les grands +édifices ne commencent en effet qu'à Abydos, et je n'y serai que dans +dix jours. + +J'ai passé, le coeur serré, en face d'_Aschmounéin_, en regrettant son +magnifique portique détruit tout récemment; hier, _Antinoé_ ne nous a +plus montré que des débris; tous ses édifices ont été démolis; il ne +reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer. + +Je me suis consolé un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant +un fort intéressant et dont personne n'a parlé jusqu'ici. Nous avons +reconnu, dans une vallée déserte de la montagne arabique, vis-à-vis +_Béni-Hassan-el-Aamar_, un petit temple creusé dans le roc, dont la +décoration, commencée par _Thouthmosis IV_, a été continuée par +_Mandoueï_ de la XVIIIe dynastie; ce temple, orné de beaux bas-reliefs +coloriés, est dédié à la déesse _Pascht_ ou _Pépascht_, qui est la +_Bubastis_ des Grecs et la _Diane_ des Romains; les géographes nous ont +indiqué à _Béni-Hassan_ la position nommée _Speos Artemidos_ (la Grotte +de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple, +creusé dans le roc (le spéos de la déesse); et ce monument, qui ne +présente en scène que des images de _Bubastis_, la Diane égyptienne, est +cerné par divers hypogées de _chats sacrés_ (l'animal de Bubastis); +quelques-uns sont creusés dans le roc, un, entre autres, construit sous +le règne d'_Alexandre_, fils d'Alexandre le Grand. Devant le temple, +sous le sable, est un grand _banc_ de momies de chats pliés dans des +nattes et entremêlés de quelques chiens; plus loin, entre la vallée et +le Nil, dans la plaine déserte, sont deux très-grands entrepôts de +momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable. + +Cette nuit j'arriverai à _Osiouth_ (Lycopolis), et demain je remettrai +cette lettre aux autorités locales pour qu'elle soit envoyée au Caire, +de là à Alexandrie, et de là enfin en Europe; puisse-t-elle être mieux +dirigée que les vôtres! car je n'ai rien reçu d'Europe depuis mon départ +de Toulon. Ma santé se soutient, et j'espère que le bon air de Thèbes +m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu. + + + + +SEPTIÈME LETTRE + + +Thèbes, le 24 novembre 1828. + +Ma dernière lettre datée de _Béni-Hassan_, continuée en remontant le Nil +et close à _Osiouth_, a dû en partir du 10 au 12 de ce mois; elle +parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement +que celles qui, depuis mon départ de France, m'ont été adressées par +ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reçu aucune! C'est hier +seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'Égypte, +que j'ai appris que le Dr Pariset y était aussi arrivé et qu'il se +trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour +cela sur ma famille. S'il en était autrement, et que je fusse tranquille +sur la santé de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes; +car enfin je suis au centre de la vieille Égypte, et ses plus hautes +merveilles sont à quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite +de mon itinéraire. + +C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, après avoir visité ses +hypogées parfaitement décrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je +reconnais chaque jour à Thèbes l'extrême exactitude. Le 11 au matin nous +passâmes devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa à +pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a complètement +englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines +d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) reçurent ma visite le 12, et je fus +assez heureux pour y trouver un bloc sculpté qui m'a donné l'époque du +temple, qui est de Ptolémée Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel +n'est autre chose, comme je l'avais établi d'avance, que l'Ammon +générateur de mon _Panthéon_. L'après-midi et la nuit suivante se +passèrent en fêtes, bal, tours de force et concert chez l'un des +commandants de la Haute-Égypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses +gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, à +_Saouadji_, que j'avais quitté le matin, et où il fallut retourner bon +gré mal gré pour ne pas désobliger ce brave homme, bon vivant, bon +convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de +Marlborough, que nos jeunes gens lui chantèrent en choeur, le fit pâmer +de plaisir, et ses musiciens eurent aussitôt l'ordre de l'apprendre. +(_Voyez l'Extrait de_ l'Itinéraire et les lettres du mamour, _à la fin +de ce volume_.) + +Nous partîmes le 13 au matin, comblés des dons du brave osmanli. A midi, +on dépassa Ptolémaïs, où il n'existe plus rien de remarquable. Sur les +quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous aperçûmes les +premiers crocodiles; ils étaient quatre, couchés sur un îlot de sable, +et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le +nombre était le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de +temps après nous débarquâmes à _Girgé_. Le vent était faible le 15, et +nous fîmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles, +semblaient vouloir nous en dédommager; j'en comptai vingt et un, groupés +sur un même îlot, et une bordée de coups de fusil à balle, tirée d'assez +près, n'eut d'autre résultat que de disperser ce conciliabule. Ils se +jetèrent au Nil, et nous perdîmes un quart d'heure à désengraver notre +_maasch_ qui s'était trop approché de l'îlot. + +Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à _Dendérah_. Il faisait un clair de +lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de distance des +temples: pouvions-nous résister à la tentation? Souper et partir +sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais +armés jusqu'aux dents, nous prîmes à travers champs, présumant que les +temples étaient en ligne droite de notre maasch. Nous marchâmes ainsi, +chantant les marches des opéras les plus nouveaux, pendant une heure et +demie, sans rien trouver. On découvrit enfin un homme; nous l'appelons, +mais il s'enfuit à toutes jambes, nous prenant pour des Bédouins, car, +habillés à l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc à capuchon, +nous ressemblions, pour l'Égyptien, à une tribu de Bédouins, tandis +qu'un Européen nous eût pris, sans balancer, pour un chapitre de +chartreux bien armés. On m'amena le fuyard, et, le plaçant entre quatre +de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable, +peu rassuré d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de +bonne grâce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'était une +_momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitâmes de +même. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de décrire +l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du +grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, c'est +impossible. C'est la grâce et la majesté réunies au plus haut degré. +Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec +notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions extérieures au +clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'à trois heures du matin pour +retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous passâmes toute la +journée du 17. Ce qui était magnifique à la clarté de la lune l'était +encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les +détails. Je vis dés lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre +d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais style. +N'en déplaise à personne, les bas-reliefs de Dendérah sont détestables, +et cela ne pouvait être autrement: ils sont d'un temps de décadence. La +sculpture s'était déjà corrompue, tandis que l'architecture, moins +sujette à varier puisqu'elle est _un art chiffré_, s'était soutenue +digne des dieux de l'Égypte et de l'admiration de tous les siècles. +Voici les époques de la décoration: la partie la plus ancienne est la +muraille extérieure, à l'extrémité du temple, où sont figurés, de +proportions colossales, _Cléopâtre_ et son fils _Ptolémée César_. Les +bas-reliefs supérieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que +les murailles extérieures latérales du _naos_, à l'exception de quelques +petites portions qui sont de l'époque de _Néron_. Le pronaos est tout +entier couvert de légendes impériales de _Tibère_, de _Caïus_, de +_Claude_ et de _Néron_; mais dans tout l'intérieur du naos, ainsi que +dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du temple, +il n'existe pas un seul cartouche sculpté: tous sont vides et rien n'a +été effacé; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles +de tout l'intérieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent +remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles +ressemblent à celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de +ce dernier empereur, et qui, étant dédié à _Isis_, conduisait au temple +de cette déesse, placé derrière le grand temple, qui est bien le temple +de _Hathôr_ (Vénus), comme le montrent les mille et une dédicaces dont +il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la +Commission d'Égypte. Le grand propylon est couvert des images des +empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a été décoré +sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_. + +Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de +Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont été +démolis par les chrétiens, qui employèrent les matériaux à bâtir une +grande église dans les ruines de laquelle on trouve des portions +nombreuses de bas-reliefs égyptiens. J'y ai reconnu les légendes royales +de _Nectanèbe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin, +quelques pierres d'un petit édifice bâti sous les Ptolémées. Ainsi la +ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquité, si +l'on s'en rapporte à ce qui existe maintenant à la surface du sol. + +Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), où j'arrivai le lendemain +matin 19, présentent bien plus d'intérêt, quoiqu'il n'existe de ses +anciens édifices que le haut d'un propylon à moitié enfoui. Ce propylon +est dédié au dieu _Aroëris_, dont les images, sculptées sur toutes ses +faces, sont adorées du côté qui regarde le Nil, c'est-à-dire sur la face +principale, la plus anciennement sculptée par la reine _Cléopâtre +Cocce_, qui y prend le surnom de _Philométore_, et par son fils +_Ptolémée Soter II_, qui se décore aussi du titre de _Philométor_. Mais +la face supérieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de +sculptures et terminée avec beaucoup de soin, porte partout les légendes +royales de _Ptolémée Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le +surnom de _Philométor_. Quant à l'inscription grecque, la restitution de +[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposée par M. +Letronne, est indubitable; car on y lit encore très-distinctement ... +[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale où sont les images et +les dédicaces de Cléopâtre Cocce et de son fils Ptolémée Philométor +_Soter II_. + +Mais M. Letronne a mal à propos restitué [Greek: AeLIOI] là où il faut +réellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom égyptien du +dieu auquel est dédié le propylon; car on lit très-distinctement encore +dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouvé aussi +dans les ruines de Qous une moitié de stèle datée du 1er _de Paoni_ de +l'an XVI de Pharaon _Rhamsès-Meïamoun_, et relative à son retour d'une +expédition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop +lourd pour qu'on puisse penser à l'emporter. + +C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous +contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du sanctuaire, +me permit d'aborder enfin à _Thèbes_. Ce nom était déjà bien grand dans +ma pensée, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de +la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du monde; pendant +quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier +jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et +le prétendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres légendes que +celles de _Rhamsès le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce +palais est écrit sur toutes ses murailles; les Égyptiens l'appelaient le +_Rhamesséion_, comme ils nommaient _Aménophion_ le _Memnonium_, et +_Mandouéion_ le palais de Kourna. Le prétendu colosse d'Osimandyas est +un admirable colosse de _Rhamsès le Grand_. + +Le second jour fut tout entier passé à _Médinet-Habou_, étonnante +réunion d'édifices, où je trouvai les propylées d'_Antonin_, d'_Hadrien_ +et des _Ptolémées_, un édifice de _Nectanèbe_, un autre de l'Éthiopien +_Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin +l'énorme et gigantesque palais de _Rhamsès-Meïamoun_, couvert de +bas-reliefs historiques. + +Le troisième jour, j'allai visiter les vieux rois de Thèbes dans leurs +tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne +de _Biban-el-Molouk_: là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je +me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de +sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante fraîcheur; +c'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intérêt +pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout à +l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images +de la reine sa mère et celles de sa femme, qu'on a religieusement +respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun doute, le +tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. J'en ai vu un +second, celui d'un roi thébain _des plus anciennes époques_, envahi +postérieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de +stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi +des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour son prédécesseur. Il +faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle +funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui +de son ancêtre. A l'exception de ce tombeau-là, tous les autres +appartiennent à des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on +n'y voit ni le tombeau de Sésostris, ni celui de Moeris. Je ne parle +point ici d'une foule de petits temples et édifices épars au milieu de +ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la +déesse _Hathôr_ (Vénus), dédié par Ptolémée-Épiphane, et un temple de +_Thoth_ près de _Médinet-Habou_, dédié par Ptolémée Évergète II et ses +deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolémée fait des +offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Épiphane et Cléopâtre, +Philopator et Arsinoé, Évergète et Bérénice, Philadelphe et Arsinoé. +Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs +traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple +est d'un fort mauvais goût à cause de l'époque. + +Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour +visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais +immense, précédé de deux obélisques de près de 80 pieds, d'un seul bloc +de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de +même matière, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis +jusqu'à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le Grand. Les autres +parties du palais sont des rois Mandoueï, Horus et Aménophis-Memnon; +plus, des réparations et additions de Sabacon l'Éthiopien et de quelques +Ptolémées, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du +conquérant. J'allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à +_Karnac_. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que +les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu +à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive +gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques +dont j'étais entouré. Je me garderai bien de vouloir rien décrire; car, +ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce qu'on doit +dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une faible +esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste, +peut-être même pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien +ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi +sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux +Égyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et +l'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques, +s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la +salle hypostyle de Karnac. + +[Illustration: ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIÉ + +_parmi les peuples vaincus par Sésac (Le Pharaon Sesonchis)_] + +Dans ce palais merveilleux, j'ai contemplé les _portraits_ de la plupart +des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des +_portraits_ véritables; représentés cent fois dans les bas-reliefs des +murs intérieurs et extérieurs, chacun conserve une physionomie propre et +qui n'a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs ou successeurs; +là, dans des tableaux colossals, d'une sculpture véritablement grande et +tout héroïque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit +_Mandoueï_ combattant les peuples ennemis de l'Égypte, et rentrant en +triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de +Rhamsès-Sésostris; ailleurs, _Sésonchis_ traînant aux pieds de la +Trinité thébaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente +nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouvé, comme cela devait +être, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de +Juda_ (Pl. 2.) C'est là un commentaire à joindre au chapitre XIV du +troisième livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivée de _Sésonchis_ +à Jérusalem et ses succès: ainsi l'identité que nous avons établie entre +le _Sheschonck_ égyptien, le _Sésonchis_ de Manéthon et le _Sésac_ ou +_Scheschôk_ de la Bible, est confirmée de la manière la plus +satisfaisante. J'ai trouvé autour des palais de Karnac une foule +d'édifices de toutes les époques, et lorsque, au retour de la seconde +cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'établir pour +cinq ou six mois à Thèbes, je m'attends à une récolte immense de faits +historiques, puisque, en courant Thèbes comme je l'ai fait pendant +quatre jours, sans voir même un seul des milliers d'hypogées qui +criblent la montagne libyque, j'ai déjà recueilli des documents fort +importants. + +Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stèle que +j'ai vue à Alexandrie: elle est très-importante pour la chronologie des +derniers Saïtes de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies +d'inscriptions hiéroglyphiques gravées sur des rochers, sur la route de +_Cosseïr_, qui donnent la durée expresse du règne des rois de la +dynastie persane. + +J'omets une foule d'autres résultats curieux; je devrais passer tout mon +temps à écrire, s'il fallait détailler toutes mes observations +nouvelles. J'écris ce que je puis dans les moments où les ruines +égyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et +de ces jouissances réellement trop vives si elles devaient se renouveler +souvent ailleurs comme à Thèbes. + +Ma santé est excellente; le climat me convient, et je me porte bien +mieux qu'à Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai +dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1° un aga turc, commandant en +chef de Kourna, dans le palais de Mandoueï; 2° le Cheik-el-Bélad de +Médinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesséium et au palais de +Rhamsès-Meïainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se +prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Égypte. Je leur +fais porter de temps en temps des pipes et du café, et mon drogman est +chargé de les amuser pendant que j'écris; je n'ai que la peine de +répondre, par intervalles réglés, _Thaïbin_ (Cela va bien), à la +question _Ente-Thaïeb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent +régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite à +dîner à tour de rôle. On nous comble de présents; nous avons un troupeau +de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci, +paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous +donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le +docteur Pariset vînt me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je +n'ai aucune nouvelle, pas même d'Alexandrie. J'écrirai de Syène, avant +de franchir la première cataracte, si cependant j'ai une occasion pour +faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci à _Osiouth_, où j'ai +établi un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli à +Béni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Férussac; j'en ai trouvé +aussi de très-beaux à Thèbes. J'espère aussi que notre vénérable ami M. +Dacier trouvera quelque distraction à ses souffrances dans le peu que +j'ai pu dire des magnificences de cette Thèbes qui excitait tant son +enthousiasme à cause de l'honneur qui en revient à l'esprit humain; je +lui en dirai encore davantage. Il ne manque à mes satisfactions que +celle de recevoir des lettres de France..... Adieu. + + + + +HUITIÈME LETTRE + + +De l'île de Philae, le 8 décembre 1828. + +Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'île sainte d'Osiris, à la +frontière extrême de l'Égypte et au milieu des _noirs Éthiopiens_, comme +eût dit un brave Romain de la garnison de Syène, faisant une partie de +chasse aux environs des cataractes. + +Je quittai Thèbes le 26 novembre, et c'est de ce monde enchanté que ma +dernière lettre est datée; il a fallu m'abstenir de donner des détails +sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques +lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est +après mon retour sur ce sol classique, après l'avoir étudié pas à pas, +que je pourrai écrire avec connaissance de cause, avec des idées +arrêtées et des résultats bien mûris. Thèbes n'est encore pour moi, qui +l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades, +d'obélisques et de colosses; il faut examiner un à un les membres épars +du monstre pour en donner une idée très-précise. Patience donc, jusqu'à +l'époque où je planterai mes tentes dans les péristyles du palais des +Rhamsès. + +Le 26 au soir, nous abordâmes à _Hermonthis_, et nous courûmes le 27 au +matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosité que je +n'avais aucune notion bien précise sur l'époque de sa construction: +personne n'avait encore dessiné une seule de ses légendes royales; j'y +passai la journée entière, et le résultat de cet examen prolongé fut de +m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a été +construit sous le règne de la dernière _Cléopâtre_, fille de Ptolémée +Aulétès, et en commémoraison de sa grossesse et de son heureuse +délivrance d'un gros garçon, Ptolémée Césarion, le fruit de sa +bénévolence envers Jules César, à ce que dit l'histoire. + +La cella du temple est en effet divisée en deux parties: une grande +pièce (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la place du +sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers +l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pièce +(laquelle est appelée _le lieu de l'accouchement_ dans les inscriptions +hiéroglyphiques) est occupée par un bas-relief représentant la déesse +Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu _Harphré_. La gisante +est soutenue et servie par diverses déesses du premier ordre: +l'_accoucheuse divine_ tire l'enfant du sein de la mère; la _nourrice +divine_ tend les mains pour le recevoir, assistée d'une _berceuse_. Le +père de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, accompagné +de la déesse Soven, l'Ilithya, la Lucine égyptienne, protectrice des +accouchements. Enfin, la reine Cléopâtre est censée assister à ces +couches divines, dont les siennes ne seront ou plutôt n'ont été qu'une +imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouchée représente +l'allaitement et l'éducation du jeune dieu nouveau-né; et sur les parois +latérales sont figurées _les douze heures du jour_ et _les douze heures +de la nuit_, sous la forme de femmes ayant un disque étoilé sur la tête. +Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessiné par la Commission +d'Égypte, pourrait bien n'être que le thème natal d'Harphré, ou mieux +encore celui de Césarion, nouvel Harphré. Il ne s'agirait donc plus, +dans ce zodiaque, ni de solstice d'été, ni de l'époque de la fondation +du temple d'Hermonthis. + +En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit un +grand bas-relief sculpté sur la paroi à gauche de cette principale +pièce; il représente la déesse Ritho, relevant de couches, soutenue +encore par la Lucine égyptienne Soven, et présentée à l'assemblée des +dieux; le père divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la main comme +pour la féliciter de son heureuse délivrance, et les autres dieux +partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est décoré de +tableaux, dans lesquels le jeune Harphré est successivement présenté à +Ammon, à _Mandou_ son père, aux dieux _Phré_, Phtha, Sev (Saturne), +etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes +caractéristiques, comme se démettant, en faveur de l'enfant, de tout +leur pouvoir et de leurs attributions particulières, et Ptolémée +Césarion, à face enfantine, assiste à toutes ces présentations de son +image, le dieu Harphré dont il est le représentant sur la terre. Tout +cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout à fait dans le génie de +l'ancienne Égypte, qui assimilait ses rois à ses dieux. Du reste, toutes +les dédicaces et inscriptions intérieures et extérieures du temple +d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolémée Césarion et de sa mère +Cléopâtre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa construction. +Les colonnes de l'espèce de pronaos qui le précède n'ont point toutes +été sculptées; le travail est demeuré imparfait, et cela tient peut-être +au motif même de la dédicace du temple: Auguste et ses successeurs, qui +ont terminé tant de temples commencés par les Lagides, ne pouvaient être +très-empressés d'achever celui-ci, monument de la naissance du fils même +de Jules César, roi enfant dont ils ne respectèrent guère les droits. Du +reste, un _cachef_ a trouvé fort commode de s'y faire une maison, une +basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de +misérables murs de limon blanchis à la chaux. + +Le 28 au soir, nous étions à _Esné_, avec le projet de ne pas nous y +arrêter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et débarquai sur la +rive orientale pour aller voir le temple de _Contra-Lato_. J'y arrivai +trop tard, on l'avait démoli depuis une douzaine de jours, pour +renforcer le quai d'Esné, que le Nil menace et finira par emporter. + +De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il +avait abordé sur un point peu profond, et que, touchant bientôt, il +n'avait pu être entièrement coulé à fond. Il fallut le vider, et +retourner à _Esné_ le soir même, pour le radouber et faire boucher la +voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouillées, nous avons perdu +notre sel, notre riz, notre farine de maïs. Tout cela n'est rien auprès +du danger qui nous eût menacés si cette voie d'eau se fût ouverte +pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coulé +irrémissiblement. Que le grand Ammon soit donc loué! Pendant que nous +séchions notre désastre dans la matinée du 29, j'allai visiter le grand +temple d'_Esné_, qui, grâce à sa nouvelle destination de _magasin de +coton_, échappera quelque temps encore à la destruction. J'y ai vu, +comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des +sculptures détestables. La portion la plus ancienne est le fond du +pronaos, c'est-à-dire la porte et le fond de la _cella_, contre laquelle +le portique a été appliqué: cette partie est de Ptolémée Épiphane. La +corniche de la façade du pronaos porte les légendes impériales de +Claude; les corniches des bases latérales, les légendes de Titus, et, +dans l'intérieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des +légendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de _Septime +Sévère_, que je trouve ici pour la première fois. Le temple est dédié à +Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hiéroglyphique de l'une des +colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit +remonter à l'époque de Thouthmosis III (Moeris). Mais tout ce qui est +visible à _Esné_ est des temps modernes; c'est un des monuments les plus +récemment achetés. + +Le 29 au soir, nous étions à _Eléthya_ (El-Kab); je parcourus l'enceinte +et les ruines, la lanterne à la main; mais je ne trouvai plus rien: les +restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi démolis il y a +peu de temps pour réparer le quai d'_Esné_ ou quelque autre construction +récente. Avais-je tort de me presser de venir en Égypte? + +Je visitai le grand temple d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna), dans +l'après-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en est +très-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolémée +Épiphane; viennent ensuite Philométor et Évergète II; enfin, Soter II et +son frère Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement travaillé; +j'y ai retrouvé la Bérénice, femme de Ptolémée Alexandre, que je +connaissais déjà par un contrat démotique. Le temple est dédié à Aroëris +(l'Apollon grec). Je l'étudierai en détail, comme tous les autres, en +redescendant de la Nubie. + +Les carrières de Silsilis (Djébel-Selséléh) m'ont vivement intéressé; +nous y abordâmes le 1er décembre à une heure: là, mes yeux, fatigués de +tant de sculptures du temps des Ptolémées et des Romains, ont revu avec +délices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrières sont très-riches en +inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles +creusées dans le roc par Aménophis-Memnon, Horus, Rhamsès le Grand, +Rhamsès son fils, Rhamsès-Meïamoun, Mandoueï. Elles ont de belles +inscriptions hiératiques; j'étudierai tout cela à mon retour, et me +promets des résultats fort intéressants dans cette localité. + +Le soir même du 1er décembre, nous arrivâmes à _Ombos_; je courus au +grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de Ptolémée +Épiphane, et le reste, de Philométor et d'Évergète II. Un fait curieux, +c'est le surnom de _Triphoene_ donné constamment à Cléopâtre, femme de +Philométor, soit dans la grande dédicace hiéroglyphique sculptée sur la +frise antérieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l'intérieur; +c'est à vous autres Grecs d'Égypte d'expliquer cette singularité: +j'avais déjà trouvé ce surnom dans un de nos contrats démotiques du +Louvre. Le temple d'_Ombos_ est dédié à deux divinités: la partie droite +et la plus noble, au vieux _Sévek_ à tête de crocodile (le Saturne +égyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), à Athyr et au jeune dieu +Khons. La partie gauche du temple est consacrée à une seconde Triade +d'un ordre moins élevé, savoir: à Aroëris (l'Aroëris-Apollon), à la +déesse Tsonénofré et à leur fils Pnevtho. Dans le mur d'enceinte +générale des temples d'_Ombos_, j'ai trouvé une porte engagée, d'un +excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des édifices +primitifs d'_Ombos_. + +Ce n'est que le 4 décembre au matin que le vent voulut bien nous +permettre d'arriver à _Syène_ (Assouan), dernière ville de l'Égypte au +sud. J'eus encore là de cuisants regrets à éprouver: les deux temples de +l'île d'_Éléphantine_, que j'allai visiter aussitôt que l'ardeur du +soleil fut amortie, ont aussi été démolis: il n'en reste que la place. +Il a fallu me contenter d'une porte ruinée, en granit, dédiée au nom +d'_Alexandre_ (le fils du conquérant), au dieu d'Éléphantine Chnouphis, +et d'une douzaine de _proscynemata_ (actes d'adoration) hiéroglyphiques +gravés sur une vieille muraille; enfin, de quelques débris pharaoniques +épars et employés comme matériaux dans des constructions du temps des +Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syène: c'est +ce que j'ai vu de plus misérable en sculpture; mais j'y ai trouvé, pour +la première fois, la légende impériale de _Nerva_, qui n'existe point +ailleurs, à ma connaissance. Ce petit temple était dédié aux dieux du +pays et de la cataracte, Chnouphis, Saté (Junon) et Anoukis (Vesta). + +A Syène, nous avons évacué nos maasch, et fait transporter tout notre +bagage dans l'île de _Philae_, à dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir, +j'enfourchai un âne, et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une +douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu à Philae en +traversant toutes les carrières de granit rose, hérissées d'inscriptions +hiéroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et après +avoir traversé le Nil en barque pour aborder dans l'île sainte, quatre +hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque à pic, me +prirent sur leurs épaules et me hissèrent jusqu'auprès du petit temple à +jour, où l'on m'avait préparé une chambre dans de vieilles constructions +romaines, assez semblable à une prison, mais fort saine et à couvert des +mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le +Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter péniblement le grand temple; +au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relevé, vu que ma +goutte de Paris a jugé à propos de se porter à la première cataracte et +de me traquer au passage; elle est fort benoîte du reste, et j'en serai +quitte demain ou après. En attendant, on prépare nos barques pour le +voyage de Nubie: c'est du nouveau à voir. J'écrirai de ce pays, si j'ai +une occasion avant mon retour en Égypte; tout va très-bien du reste. + +C'est ici, à Philae, que j'ai enfin reçu des lettres d'Europe, à la date +des 15 et 25 août et 3 septembre derniers, voilà tout; enfin, c'est +quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu. + + + + +NEUVIEME LETTRE + + +Ouadi-Halfa, deuxième cataracte, 1er janvier 1829. + + + + +Me voici arrivé fort heureusement au terme extrême de mon voyage: j'ai +devant moi la deuxième cataracte, barrière de granit que le Nil a su +vaincre, mais que je ne dépasserai pas. Au delà existent bien des +monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer à +nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles à trouver, courir des +déserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches veulent +au moins manger comme dix, et les vivres sont déjà fort rares ici: c'est +notre biscuit de Syène qui nous a sauvés. Je dois donc arrêter ma course +en ligne droite, et virer de bord, pour commencer sérieusement +l'exploration de la Nubie et de l'Égypte, dont j'ai une idée générale +acquise en montant: mon travail _commence réellement aujourd'hui_, +quoique j'aie déjà en portefeuille plus de six cents dessins; mais il +reste tant à faire que j'en suis presque effrayé; toutefois, je présume +m'en tirer à mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai +[mention manuscrite: mot barré et remplacé par: explorerai] la Nubie +pendant le mois de janvier, et à la mi-février je m'établirai à Thèbes, +jusqu'au milieu d'août que je redescendrai rapidement le Nil en ne +m'arrêtant qu'à Dendérah et à Abydos. Le reste est déjà en portefeuille. +Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie. + +Ma dernière lettre était de _Philae_. Je ne pouvais être longtemps +malade dans l'île d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu de +jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot barré +et remplacé par: exploration] des monuments. Tout y est _moderne_, +c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine, à l'exception d'un petit +temple d'Hathôr et d'un propylon engagé dans le premier pylône du temple +d'Isis, lesquels ont été construits et dédiés par le pauvre Nectanèbe +Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple, +commencée par Philadelphe, continuée sous Évergète Ier et Épiphane, +terminée par Évergète II et Philométor, est digne en tout de cette +époque de décadence; les portions d'édifices construits et décorés sous +les Romains sont pires, et quand j'ai quitté cette île, j'étais bien las +de cette sculpture barbare. Je m'y arrêterai cependant encore quelques +jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je me +dédommagerai en courant les rochers de la première cataracte, couverts +d'inscriptions du temps des Pharaons. + +Nous avions quitté notre maasch et notre dahabié à _Assouan_ (Syène), ces +deux barques étant trop grandes pour passer la cataracte: c'est le 16 +décembre que notre nouvelle escadre d'en deçà la cataracte se trouva +prête à nous recevoir. Elle se compose d'une petite dahabié (vaisseau +amiral), portant pavillon français sur pavillon toscan, de deux barques +à pavillon français, deux barques à pavillon toscan, la barque de la +cuisine et des provisions, à pavillon bleu, et d'une barque portant la +force armée, c'est-à-dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha) +avec leurs cannes à pomme d'argent, qui nous accompagnent et font les +fonctions du pouvoir exécutif. J'oubliais de dire que l'amiral est armé +d'une pièce de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour +d'Esné, nous a prêtée à son passage à Philae: aussi avons-nous fait une +belle décharge en arrivant à la deuxième cataracte, but de notre +pèlerinage. + +On mit à la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec +un assez bon vent; nous passâmes devant _Déboud_ sans nous arrêter, +voulant arriver le plus tôt possible jusqu'au point extrême de notre +course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de +l'époque moderne. Le 17, à quatre heures du soir, nous étions en face +des petits monuments de _Qartas_, où je ne trouvai rien à glaner. Le 18, +on dépassa _Taffah_ et _Kalabsché_, sans aborder. Nous passâmes ensuite +sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entrés dans la zone torride, +nous grelottâmes tous de froid et fûmes obligés dès lors de nous charger +de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchâmes au delà de _Dandour_, +en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le +lendemain 19, aux monuments de _Ghirché_, qui sont du bon temps, ainsi +qu'au grand temple de _Dakkèh_, de l'époque des Lagides. Nous +débarquâmes le soir à _Méharraka_, temple égyptien des bas temps, changé +jadis en église copte. Le 20, je restai une heure à _Ouadi-Esséboua_ ou +la _Vallée des Lions_, ainsi nommée des sphinx qui ornent le dromos d'un +monument bâti sous le règne de Sésostris, mais véritable édifice de +province, construit en pierres liées avec du mortier. J'ai pris un +morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc., +pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui faire +plaisir. Nous perdîmes le 21 et le 22 à tourner, malgré vents et calme, +le grand coude d'_Amada_, dont je dois étudier le temple, important par +son antiquité, au retour de la deuxième cataracte. Nous le dépassâmes +enfin le 23, et arrivâmes à _Derr_ ou _Derri_ de très-bonne heure. Là je +trouvai, pour consolation, un joli temple creusé dans le roc, conservant +encore quelques bas-reliefs des conquêtes de Rhamsès le Grand, et j'y +recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce +Pharaon. + +Le cachef de _Derr_, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement +que, n'ayant pas de quoi nous donner à souper, il viendrait souper avec +nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une idée de la splendeur et des +ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; cela +fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du +soleil, nous quittâmes Derri, passâmes sous le fort ruiné d'_Ibrim_ et +allâmes coucher sur la rive orientale, à _Ghébel-Mesmès_, pays charmant +et bien cultivé. Nous cheminâmes le 25, tantôt avec le vent, tantôt avec +la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-là à +Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs ébats sur un îlot de +sable près du lieu où nous couchâmes. + +Enfin, le 26, à neuf heures du matin, je débarquai à _Ibsamboul_, où +nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais jouir des plus beaux +monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. Il y a deux +temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de sculptures. La +plus petite de ces excavations est un temple d'_Hathôr_, dédié par la +reine Nofré-Ari, femme de Rhamsès le Grand, décoré extérieurement d'une +façade contre laquelle s'élèvent six colosses de trente-cinq pieds +chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le Pharaon et sa +femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec +leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; leur +stature est svelte et leur galbe très-élégant; j'en aurai des dessins +très-fidèles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait +dessiner les plus intéressants. + +Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de Nubie: c'est +une merveille qui serait une fort belle chose, même à Thèbes. Le travail +que cette excavation a coûté effraye l'imagination. La façade est +décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-un pieds +de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, représentent Rhamsès le +Grand; leurs faces sont _portraits_, et ressemblent parfaitement aux +figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs. +C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entrée; +l'intérieur en est tout à fait digne; mais c'est une rude épreuve que de +le visiter. A notre arrivée, les sables, et les Nubiens qui ont soin de +les pousser, avaient fermé l'entrée. Nous la fîmes déblayer; nous +assurâmes le mieux que nous le pûmes le petit passage qu'on avait +pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions possibles contre la +coulée de ce sable infernal qui, en Égypte comme en Nubie, menace de +tout engloutir. Je me déshabillai presque complètement, ne gardant que +ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai à plat-ventre à +la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au moins 25 pieds +de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, et, me glissant +entièrement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphère chauffée à +cinquante et un degrés: nous parcourûmes cette étonnante excavation, +Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie à la +main. La première salle est soutenue par huit piliers contre lesquels +sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, représentant +encore Rhamsès le Grand: sur les parois de cette vaste salle règne une +file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du +Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, représentant son char de +triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, nègres, etc., de +grandeur naturelle, offre une composition de toute beauté et du plus +grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux +bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort curieuses. Le +tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre +belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très-bon travail. Ce +groupe, représentant Ammon-Ra, Phré, Phtha, et Rhamsès le Grand assis au +milieu d'eux, mériterait d'être dessiné de nouveau. + +Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les +bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il +fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des précautions pour +en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et +mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu à la +lumière; et là, assis auprès d'un des colosses extérieurs dont l'immense +mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure +pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma +barque, où je passai près de deux heures sur mon lit. Cette visite +expérimentale m'a prouvé qu'on peut rester deux heures et demie à trois +heures dans l'intérieur du temple sans éprouver aucune gêne de +respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux +articulations; j'en conclus donc qu'à notre retour nous pourrons +dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de +quatre (pour ne pas dépenser trop d'air), et pendant deux heures le +matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le +résultat en est si intéressant, les bas-reliefs sont si beaux, que je +ferai tout pour les avoir, ainsi que les légendes complètes. Je compare +la chaleur d'Ibsamboul à celle d'un bain turc, et cette visite peut +amplement nous en tenir lieu. + +Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arrêter à +_Ghébel-Addèh_, où est un petit temple creusé dans le roc. La plupart de +ses bas-reliefs ont été couverts de mortier par des chrétiens qui ont +décoré cette nouvelle surface de peintures représentant des saints, et +surtout saint Georges à cheval; mais je parvins à constater, en faisant +sauter le mortier, que ce temple avait été dédié à Thoth par le roi +Horus, fils d'Aménophis-Memnon, et je réussis à faire exécuter les +dessins de trois bas-reliefs fort intéressants pour la mythologie: nous +allâmes de là coucher à _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous +permit d'avancer que jusqu'au-delà de _Serré_, et le 30, à midi, nous +sommes enfin arrivés à _Ouadi-Halfa_, à une demi-heure de la seconde +cataracte, où sont posées nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du +soleil, je fis une promenade à la cataracte. + +C'est hier seulement que je me mis sérieusement à l'ouvrage. J'ai trouvé +ici, sur la rive occidentale, les débris de trois édifices, mais des +arases qui ne conservent que la fin des légendes hiéroglyphiques. Le +premier, le plus au nord, était un petit édifice carré, sans sculpture +et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup intéressé; +c'était un temple dont les murs ont été construits en grandes briques +crues, l'intérieur étant soutenu par des piliers en pierre de grès ou +des colonnes de même matière: mais, comme toutes celles des plus +anciennes époques, ces colonnes étaient semblables au dorique et +taillées à pans très-réguliers et peu marqués. C'est là l'origine +incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dédié à Horammon +(Ammon générateur), a été élevé sous le roi Aménophis II, fils et +successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constaté en faisant +fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de +piliers et de colonnes où j'apercevais quelques traces de légendes +hiéroglyphiques. J'ai été assez heureux pour trouver la fin de la +dédicace du temple sur les débris des montants de la première porte. +J'ai, de plus, découvert et fait désensabler avec les mains une grande +stèle, engagée dans une muraille en briques du temple, portant un acte +d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamsès Ier, +avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Pharaon son +successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait +fouiller par tous nos équipages, avec pelles et pioches, dans le +sanctuaire (ou plutôt à la place qu'il occupait), et nous y avons trouvé +une autre grande stèle que je connaissais par les dessins du docteur, et +fort importante, puisqu'elle représente le dieu Mandou, une des grandes +divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la +XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux +inscrit dans une espèce de bouclier attaché à la figure, agenouillée et +liée, qui représente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici +leurs noms, ou plutôt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1° _Sehamik_, +2° _Osaou_, 3° _Schôat_, 4° _Oscharkin_, 5° _Kôs_; trois autres noms +sont entièrement effacés. Quant à ceux qui restent, je doute qu'on les +trouve dans aucun géographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux +mille ans avant Jésus-Christ. + +Un second temple, plus grand, mais tout aussi détruit que le précédent, +existe un peu plus au sud: il est du règne de Thouthmosis III (Moeris), +construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques +primitifs, à montants et portes en grès; c'était le grand temple de la +ville égyptienne de _Béhéni_ qui exista sur cet emplacement, et qui, +d'après l'étendue des débris de poteries répandus sur la plaine +aujourd'hui déserte, paraît avoir été assez grande. Ce fut sans doute la +place forte des Égyptiens pour contenir les peuples habitant entre la +première et la seconde cataracte. Ce grand temple était dédié à Ammon-Ra +et à Phré, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voilà tout +ce qui reste à Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais à la +première inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse +mes souhaits d'heureuse année ... Je vous embrasse tous à cette +intention. + + + + +A M. DACIER. + + +Ouadi-Halfa, à la seconde cataracte, 1er janvier 1829. + +Monsieur, + +Quoique séparé de vous par les déserts et par toute l'étendue de la +Méditerranée, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pensée, +et de tout coeur, à ceux qui vous offrent leurs voeux au renouvellement +de l'année. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins +ardents, ni moins sincères; je vous prie de les agréer comme un +témoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos +bontés et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous +honorer mon frère et moi. + +Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son +embouchure jusqu'à la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer +qu'il n'y a rien à modifier dans _notre Lettre sur l'alphabet des +hiéroglyphes_; notre alphabet est bon: il s'applique avec un égal +succès, d'abord aux monuments égyptiens du temps des Romains et des +Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand intérêt, aux +inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des époques +pharaoniques. Tout légitime donc les encouragements que vous avez bien +voulu donner à mes travaux hiéroglyphiques, dans un temps où l'on +n'était pas universellement disposé à leur prêter faveur. + +Me voici au point extrême de ma navigation vers le midi. La seconde +cataracte m'arrête: d'abord par l'impossibilité de la faire franchir par +mon _escadre_ composée de sept voiles, et en second lieu, parce que la +famine m'attend au delà, et qu'elle terminerait promptement une pointe +imprudente tentée sur l'Éthiopie; ce n'est pas à moi de recommencer +Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attaché à mes compagnons de +voyage qu'il ne l'était probablement aux siens. Je tourne donc dès +aujourd'hui ma proue du côté de l'Égypte pour redescendre le Nil, en +étudiant successivement à fond les monuments de ses deux rives; je +prendrai tous les détails dignes de quelque intérêt, et d'après l'idée +générale que je m'en suis formée en montant, la moisson sera des plus +riches et des plus abondantes. + +Vers le milieu de février je serai à Thèbes, car je dois au moins donner +quinze jours au magnifique temple d'_Ibsamboul,_ l'une des merveilles de +la Nubie, créée par la puissance colossale de Rhamsès-Sésostris, et un +mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la première +et la deuxième cataracte. Philae a été à peu près épuisée pendant les +dix jours que nous y avons passés en remontant le Nil; et les temples +d'Ombos, d'Edfou et d'Ésné, si vantés au détriment de ceux de Thèbes, +m'arrêteront peu de temps, parce que je les ai déjà classés, et que je +trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les +détails mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu'à des +sources pures. Je me bornerai à recueillir quelques inscriptions +historiques, et certains détails de costume qui sentent la décadence et +qu'il est utile de conserver. + +Mes portefeuilles sont déjà bien riches: je me fais d'avance un plaisir +de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Égypte, +religion, histoire, arts et métiers, moeurs et usages; une grande partie +de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d'assurer qu'ils +reproduisent le véritable style des originaux avec une scrupuleuse +fidélité. Je serai heureux de ces conquêtes si elles obtiennent votre +intérêt et vos suffrages. + +Je vous prie, Monsieur, d'agréer la nouvelle assurance de mon +très-respectueux attachement. + + + + +DIXIÈME LETTRE + + +Ibsamboul, le 12 janvier 1829. + +J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique +excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la +première fois, et je regrette de n'être point muni de quelque lampe +merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin +de convaincre ainsi d'un seul coup les détracteurs de l'art égyptien. +Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons +entrepris, et dont le résultat aura quelque droit à l'attention +publique. Tout ceux qui connaissent la localité savent quelles +difficultés on a à vaincre pour dessiner un seul hiéroglyphe dans le +grand temple. + +C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde +cataracte. Nous couchâmes à _Gharbi-Serré_, et le lendemain, vers midi, +j'abordai sur la rive droite du Nil, pour étudier les excavations de +_Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_ à _Ghébel-Addèh,_ dont +j'ai parlé dans ma dernière lettre; il fallut gravir un rocher presque à +pic sur le Nil, pour arriver à une petite chambre creusée dans la +montagne, et ornée de sculptures fort endommagées. Je suis parvenu +cependant à reconnaître que c'était une chapelle dédiée à la déesse +_Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un +prince éthiopien, nommé _Pohi,_ lequel, étant gouverneur de la Nubie +sous le règne de Rhamsès le Grand, supplie la déesse de faire que le +conquérant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales, à +toujours_. + +Le 3 au matin, nous avons amarré nos vaisseaux devant le _temple +d'Hathôr_ à _Ibsamboul_; j'ai déjà donné une note sur ce joli temple. +J'ajouterai qu'à sa droite on a sculpté, sur le rocher, un fort grand +tableau, dans lequel un autre prince _éthiopien_ présente au roi Rhamsès +le Grand l'emblème de la victoire (cet emblème est l'insigne ordinaire +_des princes ou des fils des rois_) avec la légende suivante en beaux +caractères hiéroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton père +Ammon-Ra t'a doté, ô Rhamsès! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde +de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, à +toujours_. + +Il paraît donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique +inquiétaient les paisibles cultivateurs des vallées du Nil. Il est fort +remarquable, du reste, que je n'aie trouvé jusqu'ici sur les monuments +de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens, comme +gouverneurs du pays, sous le règne même de Rhamsès le Grand et de sa +dynastie. Il paraît aussi que la Nubie était tellement liée à l'Égypte +que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays même, pour le +commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stèle encore +sculptée sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nommé _Maï, +commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _né dans la contrée de +Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon +_Mandoueï Ier_, le quatrième successeur de Rhamsès le Grand, d'une +manière très-emphatique; il résulte aussi de plusieurs autres stèles que +divers _princes éthiopiens_ furent employés en Nubie par les héros de +l'Égypte. + +Le 3 au soir commencèrent nos travaux à Ibsamboul: il s'agissait +d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux +bas-reliefs. Nous avons formé l'entreprise d'avoir le dessin _en grand +et colorié_ de tous les bas-reliefs qui décorent la grande salle du +temple, les autres pièces n'offrant que des sujets religieux; et lorsque +l'on saura que la chaleur qu'on éprouve dans ce temple, aujourd'hui +_souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la façade), +est comparable à celle d'un bain turc fortement chauffé; quand on saura +qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissèle perpétuellement +d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dégoutte sur le papier +déjà trempé par la chaleur humide de cette atmosphère, chauffée comme +dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens, +qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne +sortent que par épuisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs +jambes refusent de les porter. + +Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possédons déjà +_six grands tableaux_ représentant: + +1er. Rhamsès le Grand sur son char, les chevaux lancés au grand galop; +il est suivi de trois de ses fils, montés aussi sur des chars de guerre; +il met en fuite une armée assyrienne et assiège une place forte. + +2e. Le roi à pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en perçant un +second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une +composition admirables. + +3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armée; on vient lui +annoncer que les ennemis attaquent son armée. On prépare le char du roi, +et des serviteurs modèrent l'ardeur des chevaux, qui sont dessinés, ici +comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis, +montés sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de +chars égyptiens méthodiquement rangés. Cette partie du tableau est +pleine de mouvement et d'action: c'est comparable à la plus belle +bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent +involontairement. + +4e. Le triomphe du roi et sa rentrée solennelle (à _Thèbes_, sans +doute), debout sur un char superbe, traîné par des chevaux marchant au +pas et richement caparaçonnés. Devant le char sont deux rangs de +prisonniers africains, les uns de race _nègre_ et les autres de race +_barabra,_ formant des groupes parfaitement dessinés, pleins d'effet et +de mouvement. + +5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux +dieux de _Thèbes_ et à ceux d'_Ibsamboul_. + +Il reste à terminer le dessin d'un énorme bas-relief occupant presque +toute la paroi droite du temple: composition immense, représentant une +bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les +chars, les bagages de l'armée, les jeux et les punitions militaires, +etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera terminé, mais +sans couleurs, parce que l'humidité les a fait disparaître. Il n'en est +point ainsi des six tableaux précédemment indiqués; tout est colorié et +copié jusque dans les plus minces détails avec un soin religieux. On +aura ainsi une idée de la magnificence du costume et des chars des vieux +Pharaons au XVIe siècle avant J.-C.; on pourra comprendre alors +l'étonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je +voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui +refusent de croire à l'élégante richesse que la sculpture peinte ajoute +à l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je réponds qu'ils +auraient _sué_ tous leurs préjugés, et que leurs opinions _a priori_ les +quitteraient par tous les pores. + +Pour tous mes dessins je me suis réservé la partie des légendes +hiéroglyphiques, souvent fort étendues, qui accompagnent chaque figure +ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur +place ou d'après les empreintes lorsqu'elles sont placées à une grande +hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets +au net et les donne aussitôt aux dessinateurs, qui d'avance ont réservé +et tracé les colonnes destinées à les recevoir; j'ai pris la copie +entière d'une grande stèle placée entre les deux colosses de gauche, +dans l'intérieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux +lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parlé, et que j'ai bien +retrouvée à sa place; ce n'est pas moins qu'un _décret du dieu Phtha_, +en faveur de Rhamsès le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses +travaux et ses bienfaits envers l'Égypte; suit la réponse du roi au dieu +en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre +tout à fait particulier. + +Voilà où en est notre _mémorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus +pénible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le +voyage. Nos compagnons français et toscans ont rivalisé de zèle et de +dévouement, et j'espère que vers le 15 nous mettrons à la voile pour +regagner l'Égypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de +goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le +temple m'en ont délivré pour longtemps, je l'espère. Je n'ai encore reçu +que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonné d'avoir +entrepris mon voyage malgré ses amicales inquiétudes? Je l'ai pardonné, +de mon côté, depuis que j'ai touché à la seconde cataracte.... Adieu. + + + + +ONZIÈME LETTRE + + +El-Mélissah (entre Syène et Ombos), le 10 février 1829. + +Nous jouons de malheur; depuis notre départ de Syène, à laquelle nous +avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin +d'avoir franchi la distance qui nous sépare d'_Ombos_, où l'on se rend +d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du +nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait +pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. Nous avons +amarré, à grand'peine, dans le voisinage de _Mélissah_, où est une +carrière de grès sans aucun intérêt; du reste, santé parfaite, bon +courage, et nous préparant à explorer Thèbes de fond en comble, si ce +n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous +ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos +tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du +26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voilà, en y +ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me soient +parvenues. + +Je remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il +a bien voulu m'écrire le 26 septembre. J'espère qu'il aura reçu ma +lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien +pardonner à la vétusté de mes souhaits de jour de l'an, déjà caducs +lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde +cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de +telles distances. + +J'écrirai de Thèbes à notre ami Dubois, après avoir vu à fond l'Égypte +et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Égyptiens feront à l'avenir, +dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le passé; je +rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de convertir +tous les obstinés. + +Je transmets à M. Drovetti la lettre que m'a écrite M. de Mirbel, et je +suis persuadé qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'Égypte, qui ne +recule jamais devant les choses utiles. + +Ma dernière lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon +itinéraire à partir de ce beau monument que nous avons épuisé, au risque +de l'être nous-mêmes par les difficultés de son étude. + +Nous l'avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous +abordâmes au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des géographes grecs, +pour visiter quelques excavations qu'on aperçoit vers le bas de cette +énorme masse de grès. + +Ces _spéos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que +des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'époques différentes, mais +tous appartenant aux temps pharaoniques. + +Le plus ancien remonte jusqu'au règne de Thouthmosis Ier; le fond de +cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est occupé +par 4 figures (tiers de nature), assises, et représentant deux fois ce +Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est-à-dire une +des formes du dieu Thoth à tête d'épervier, et la déesse _Saté, dame +d'Éléphantine_ et _dame de Nubie_. Ce spéos était une chapelle ou +oratoire consacré à ces deux divinités; les parois de côté n'ont jamais +été sculptées ni peintes. + +Il n'en est point ainsi du second spéos; celui-ci appartient au règne de +Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_ +et de la déesse Saté (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond. +Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par les soins d'un prince +nommé _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les légendes le +titre de _gouverneur des terres méridionales_, ce qui comprenait _la +Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau +sculpté, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le +roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres fonctionnaires +publics, présentant au souverain, à ce que dit l'inscription +hiéroglyphique (malheureusement très-courte) qui accompagne ce tableau, +les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des +_terres méridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du +spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du monument. + +Le troisième spéos d'_Ibrim_ est du règne suivant, de l'époque +d'Aménophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi +étaient administrées par un autre prince, nommé _Osorsaté_. Sur la paroi +de droite, ce roi Aménophis II est représenté assis, et deux princes, +parmi lesquels _Osorsaté_ occupe le premier rang, présentent au Pharaon +les tributs des _terres méridionales_ et les productions naturelles du +pays, y compris des _lions_, des _lévriers_ et des _chacals vivants_, +comme porte l'inscription gravée au-dessus du tableau, et qui spécifiait +le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante +lévriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un état si +déplorable de dégradation qu'il m'a été impossible d'en tirer autre +chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la statue du roi +Aménophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_. + +Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est encore un monument du +même genre et du règne de Sésostris, Rhamsès le Grand. C'est aussi un +gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux +d'_Ibrim_, Hermès à tête d'épervier et la déesse Saté, à la gloire du +Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités locales, +dans le fond du spéos. Mais à cette époque, _les terres du midi_ étaient +gouvernées par un prince éthiopien, dont j'ai retrouvé des monuments à +_Ibsamboul_ et à _Ghirché_. Ce personnage est figuré dans le spéos +d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages à Sésostris, et à la tête de +tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on +compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate +des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans +désignation plus particulière. + +Il est à remarquer, à l'honneur de la galanterie égyptienne, que la +femme du prince éthiopien _Satnouï_ se présente devant Sésostris +immédiatement après son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela +montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la +civilisation égyptienne différait essentiellement de celle du reste de +l'Orient, et se rapprochait de la nôtre; car on peut apprécier le degré +de civilisation des peuples d'après l'état plus ou moins supportable des +femmes dans l'organisation sociale. + +Le 17 janvier au soir, nous étions à _Derri_ ou _Derr_, la capitale +actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un clair de lune +admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus. +Ayant lié conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul +à l'écart sur le bord du fleuve, était venu poliment me faire compagnie +en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait +le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me +répondit aussitôt: qu'il était trop jeune pour savoir cela, mais que les +vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birbé_ avait +été construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que +tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, savoir si +c'étaient les _Français_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient +exécuté ce grand ouvrage. Voilà comme on écrit l'histoire en Nubie. Le +monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui +donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Sésostris. Nous y +restâmes toute la journée du 18, et n'en sortîmes, assez tard, qu'après +avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et rédigé une notice +détaillée de tous ceux dont on ne prenait point de copie. Là j'ai trouvé +une liste, par rang d'âge, des fils et des filles de Sésostris; elle me +servira à compléter celle d'Ibsamboul. Nous y avons copié quelques +fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effacés ou +détruits. C'est là que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez +curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et +de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien: il s'agissait de +savoir si cet animal était placé là _symboliquement_ pour exprimer la +vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce roi avait réellement, +comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Égypte, un _lion +apprivoisé_, son compagnon fidèle dans les expéditions militaires. Derri +décide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur +les Barbares renversés par Sésostris, l'inscription suivante: _Le lion, +serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis._ Cela me semble +démontrer que le lion existait réellement et suivait Rhamsès dans les +batailles. + +Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher de grès, mais +sur une très-grande échelle: il a été dédié par Sésostris à Ammon-Ra, le +dieu suprême, et à Phré, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le +nom de _Rhamsès_, qui fut le patron du conquérant et de toute sa lignée. + +Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les monuments +d'Ibsamboul, de Ghirché, de Derri, de Séboua, etc., le roi Rhamsès +présentant des offrandes ou ses adorations à un dieu portant le même nom +de _Rhamsès_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait +ce culte à lui-même. _Rhamsès_ était simplement un des mille noms du +dieu Phré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus +qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au +dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopté, et quelquefois +même les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple; +cela se reconnaît même à _Philae_, dans la partie du grand temple +d'_Isis_, construit par Ptolémée Philadelphe. Toutes les _Isis_ du +sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoé, laquelle a une tête +évidemment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore +sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des +souverains sont de véritables portraits. + +Le 18 au soir nous descendîmes à _Amada_, où nous restâmes jusqu'au 20 +après midi. Là j'eus le plaisir d'étudier à l'aise et sans être distrait +par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un temple de la +bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se compose d'abord +d'une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrés, +couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux +nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont +évidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une +singularité digne de remarque, je ne les trouve employées que dans les +monuments égyptiens les plus _antiques_, c'est-à-dire dans les hypogées +de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à _Bet-oualli_, où sont les plus +modernes, bien qu'elles datent du règne de Sésostris, ou plutôt de celui +de son père. + +[Illustration: N° 1. Dédicace du Temple d'Amada.] + +[Illustration: N° 2. Chanson pour le battage des grains.] + +Le temple d'Amada a été fondé par Thouthmosis III (Moeris), comme le +prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la +dédicace, sculptée sur les deux jambages des portes de l'intérieur; et +dont je mets ici la traduction littérale pour donner une idée des +dédicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V. +_le texte hiéroglyphique_, pl. N° 3.) + +«Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de +l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modérateur de justice, a +fait ses dévotions à son père le dieu Phré, le dieu des deux montagnes +célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure; il l'a fait pour être +vivifié à toujours.» + +Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur, +Aménophis II, continua l'ouvrage commencé, et fit sculpter les quatre +salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de +celle qui les précède; les travaux de ce roi sont détaillés dans une +énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes +copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire. + +Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le +pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses +dédicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frappé par sa +singularité; en voici la traduction: + +«Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux +autres dieux qui résident dans Thyri: Accourez et contemplez ces +offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple, +par le roi Thouthmosis (IV), à son père le dieu Phré, dieu grand, +manifesté dans le firmament!» + +La sculpture du temple d'Amada, appartenant à la belle époque de l'art +égyptien, est bien préférable à celle de Derri, et même aux tableaux +religieux d'Ibsamboul. + +Dans l'après-midi du 20, nos travaux d'Amada étant terminés, nous +partîmes et descendîmes le Nil jusqu'à _Korosko,_ village nubien, dont +je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes l'excellent lord +Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à exécution leur projet de +remonter le Nil jusqu'au Sennaâr, pour se rendre de là dans l'Inde en +traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre +s'arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à causer des travaux +passés et des projets futurs; je dis enfin adieu à ces courageux +voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent +dans une saison très-avancée. Que Dieu veille sur ces intrépides amis de +la science! + +Le 21 nous étions à _Ouadi-Esséboua_ (la vallée des lions), qui reçoit +ce nom d'une avenue de sphinx placés sur le _dromos_ de son temple, +lequel est un _hémispéos_, c'est-à-dire un édifice à moitié construit en +pierres de taille, et à moitié creusé dans le rocher; c'est, sans +contredit, le plus mauvais travail de l'époque de Rhamsès le Grand; les +pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles étaient masqués +par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de décoration, +qui sont d'une exécution assez médiocre. Ce temple a été dédié par +Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre +colosses représentant Sésostris debout occupent le commencement et la +fin des deux rangées de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux +historiques, représentant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et +du _Midi_, couvrent la face extérieure des deux massifs du pylône; mais +la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le mastic +ou ciment qui en avait reçu une grande partie est tombé, et laisse une +foule de lacunes dans la scène et surtout dans les inscriptions. Ce +temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui l'envahissent +de tous côtés. + +Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, à cause d'un vent du nord +très-violent, qui nous força d'aborder et de nous tenir tranquilles au +rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitâmes du calme pour gagner +_Méharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point +sculpté, et partant, d'aucun intérêt pour moi qui ne cherche que les +_hadjar-maktoub_ (les pierres écrites), comme disent nos Arabes. + +Le soleil levant du 23 nous trouva à _Dakkèh_, l'ancienne _Pselcis_. Je +courus au temple, et la première inscription hiéroglyphique qui me tomba +sous les yeux m'apprit que j'étais dans un lieu saint, dédié à Thoth, +seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom +hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de +Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés. + +Le monument de Dakkèh présente un double intérêt sous le rapport +mythologique; il donne des matériaux infiniment précieux pour comprendre +la nature et les attributions de l'être divin que les Égyptiens +adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermès deux fois grand); une série de +bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_ +de ce dieu. Je l'y ai trouvé d'abord (ce qui devait être) en liaison +avec _Har-Hat_ (le grand Hermès Trismégiste), sa forme primordiale, et +dont lui, Thoth, n'est que la _dernière transformation_, c'est-à-dire +son incarnation sur la terre à la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_ +incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'à l'_Hermès céleste_ +(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les +formes: 1° de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2° +d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants +harmonieux); 3° de _Meuï_ (la pensée ou la raison): sous chacun de ces +noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de +ces diverses transformations du second Hermès couvrent les parois du +temple de Dakkèh. J'oubliais de dire que j'ai trouvé ici Thoth (le +Mercure égyptien) armé du _caducée_, c'est-à-dire du sceptre ordinaire +des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion. + +Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne +de ce temple (l'avant-dernière salle) a été construite et sculptée par +le plus célèbre des rois éthiopiens, _Ergamènes_ (Erkamen), qui, selon +le récit de Diodore de Sicile, délivra l'_Éthiopie_ du gouvernement +théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en égorgeant tous les +prêtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y +éleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'être soumise +à l'Égypte dès la chute de la XXVIe dynastie, celle des Saïtes, détrônée +par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des Éthiopiens +jusqu'à l'époque des conquêtes de Ptolémée Évergète Ier, qui la réunit +de nouveau à l'Égypte. Aussi le temple de Dakkèh, commencé par +l'Éthiopien _Ergamènes_, a-t-il été continué par Évergète Ier, par son +fils Philopator et son petit-fils Évergète II. C'est l'empereur Auguste +qui a poussé, sans l'achever, la sculpture intérieure de ce temple. + +Près du pylône de Dakkèh, j'ai reconnu un reste d'édifice, dont quelques +grands blocs de pierre conservent encore une portion de dédicace: +c'était un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voilà +encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les +Ptolémées, et l'Éthiopien Ergamènes lui-même, n'ont fait que +reconstruire des temples là où il en existait dans les temps +pharaoniques, et aux mêmes divinités qu'on y a toujours adorées. Ce +point était fort important à établir, afin de démontrer que les derniers +monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme +de divinité_. Le système religieux de ce peuple était tellement un, +tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté depuis un temps +immémorial d'une manière si absolue et si précise, que la domination des +Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolémées et les +Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Égypte, ce que les Perses +avaient détruit, et rebâti des temples là où il en existait autrefois, +et dédiés aux mêmes dieux. + +Dakkèh est le point le plus méridional où j'aie rencontré des travaux +exécutés sous les Ptolémées et les empereurs. Je suis convaincu que la +domination grecque ou romaine ne s'est jamais étendue, _au plus_, au +delà d'Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis _Dakkèh_ jusqu'à _Thèbes_ une +série presque continue d'édifices construit à ces deux époques: les +monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolémées et des +Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J'en ai conclu que la +destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre +Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être attribuée aux Perses, qui ont dû +suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, où ils ont pris, pour se +rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du désert, infiniment +plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une armée, +à cause de nombreuses cataractes; la route du désert est celle que +suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armées et les +voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le monument d'Amada, +facile à détruire puisqu'il n'est point d'une grande étendue. De Dakkèh +à Thèbes on ne voit donc plus que de _secondes éditions_ des temples. + +Il faut en excepter le monument de _Ghirché_ et celui de _Bet-oualli_ +que les Perses n'ont pu détruire, puisqu'il eût fallu abattre les +_montagnes_ dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. Mais ces +_spéos_, et surtout le premier, ont été ravagés autant que le permettait +la nature des lieux. + +Nous arrivâmes à _Ghirché-Hussan_ ou _Ghirf-Housseïn_ le 25 janvier. +C'est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à Sébouâ, un véritable +Rhamesséion ou _Rhamséion_, c'est-à-dire un monument dû à la munificence +de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu _Phtha_, personnage +dont on retrouve une imitation décolorée dans l'_Hephaistos_ des Grecs +et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de Ghirché, qui, +en langue égyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure +de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même nom sacré +que _Memphis_: il paraît que ces noms fastueux furent à la mode en +Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m'ont appris, par +exemple, que _Derri_ avait le même nom que la fameuse _Héliopolis_ +d'Égypte, _demeure du Soleil_, et que le misérable village nommé +aujourd'hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se décorait du +nom d'_Amoneï_, celui même de la _Thèbes_ aux cent portes. + +La portion construite de l'_hémispéos_ de Ghirché est, à très-peu près, +détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail immense, a été +dégradée avec une espèce de recherche. J'ai cependant pu relever le +sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des légendes. La +grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels on a +taillé six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare +à côté de bas-reliefs d'une fort belle exécution. Sur les parois +latérales sont huit niches carrées renfermant chacune trois figures +assises, sculptées de plein relief: le personnage occupant le milieu de +ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamsès, +le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu Grand, et comme +résidant dans _Phthaëi, Amoneï_ et _Thyri_, c'est-à-dire dans _Ghirché, +Sébouâ_ et _Derri_, où existent en effet des Rhamséion dédiés au dieu +Soleil Rhamsès, le même qu'on adore à Ghirché, comme fils de Phtha et +d'Hathôr, les grandes divinités de ce temple. L'étude des tableaux +religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces trois +personnages. + +La journée du 26 fût donnée en partie au petit temple de _Dandour_. Nous +retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non achevé du temps de +l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son étendue, ce +monument m'a beaucoup intéressé, puisqu'il est entièrement relatif à +l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soirée +du 25 avait été égayée par un superbe écho découvert par hasard en face +de Dandour, où nous venions d'aborder. Il répète fort distinctement et +d'une voix sonore jusqu'à onze syllabes. Nos compagnons italiens se +plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, entremêlés de coups de +fusil qu'on tirait de tous côtés, et auxquels l'écho répondait par des +coups de canon ou les éclats du tonnerre. + +Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai +découvert une nouvelle génération de dieux, et qui complète le cercle +des formes d'Ammon, point de départ et point de réunion de toutes les +essences divines. Ammon-Ra, l'Être suprême et primordial, étant son +propre père, est qualifié de mari de sa mère (la déesse Mouth), sa +portion féminine renfermée en sa propre essence à la fois mâle et +femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux égyptiens ne sont +que des formes de ces deux principes constituants considérés sous +différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de pures abstractions +du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une +chaîne non interrompue qui descend des cieux et se matérialise jusqu'aux +incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernière de ces +incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extrême de la chaîne +divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus +(le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l'Alpha. Le point de +départ de la mythologie égyptienne est une _Triade_ formée des trois +parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le mâle et le père), Mouth (la +femelle et la mère) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'étant +manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et Horus. Mais la +parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont frères. C'est à +Kalabschi que j'ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les trois +membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade +initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mère; et le fils +qu'il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_ +dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et +cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi la Triade finale +se formait d'Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, personnages +qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère Mouth et +leur fils Khons. Aussi _Malouli_ était-il adoré à Kalabschi sous une +forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et orné des mêmes +insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur +de Talmis, c'est-à-dire de Kalabschi, que les géographes grecs appellent +en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions +des temples. + +J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existé à Talmis trois +_éditions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du règne +d'Aménophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolémées; et la +dernière, le temple actuel qui n'a jamais été terminé, sous Auguste, +Caïus Caligula et Trajan; et la légende du dieu _Malouli_, dans un +fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction +du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes. Ainsi +donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et +d'Égypte n'a jamais reçu de modification, on n'innovait rien, et les +anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés par +le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'étaient en quelque sorte +partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de +_répartition féodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Saté +régnaient à Éléphantine, à Syène et à Béghé, et leur juridiction +s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à Ibsamboul, à Derri et à Amada; +Phtha, à Ghirché; Anouké, à Maschakit; Thoth, le surintendant de +Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à Ghébel-Addèh +et à Dakkèh; Osiris était seigneur de Dandour; Isis, reine à Philae; +Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. Mais Ammon-Ra règne +partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires. + +Il en était de même en Égypte, et l'on conçoit que ce culte partiel ne +pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par toute la puissance +des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif +dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes +voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme +syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien calculé, les +divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouvé à +Kalabschi les dieux de Ghirché et de Dakkèh au midi, ceux de Déboud au +nord, occupant une place distinguée; à Déboud, les dieux de Dakkèh et de +Philae; à Philae, ceux de Déboud et de Dakkèh, au midi? ceux de Béghé +d'Éléphantine et de Syène au nord; à Syène enfin, les dieux de Philae et +ceux d'Ombos. + +C'est encore à Kalabschi que j'ai remarqué, pour la première fois, la +couleur violette employée dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par +découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appliquée +sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi +le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le précède ont été dorés +aussi bien que le sanctuaire de Dakkèh. + +Près de Kalabschi est l'intéressant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a +pris les journées des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'à midi. Là, mes +yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de Kalabschi, +qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en +contemplant les bas-reliefs historiques gui décorent ce spéos, d'un fort +beau style, et dont nous avons des copies complètes. Ces tableaux sont +relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les +_Kouschi_ (les Éthiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les +_Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Sésostris dans _sa jeunesse_ et +_du vivant de son père_, comme le dit expressément Diodore de Sicile, +qui à cette époque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et +_presque toute la Libye_. + +Le roi Rhamsès, père de _Sésostris_, est assis sur son trône dans un +naos, et son fils, en costume de prince, lui présente un groupe de +prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est représenté +comme vainqueur, frappant lui-même un homme de cette nation, en même +temps que le prince (Sésostris) lui présente les chefs militaires et une +foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son +fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiégée; le roi foule +aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amenée en +état de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux +historiques décorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle +principale du monument, en supposant que cette portion du _spéos_ ait +jamais été couverte. + +La paroi de droite présente les détails de la campagne contre les +_Éthiopiens_, les _Bischari_ et des _nègres_. Dans le premier tableau, +d'une grande étendue, on voit les Barbares en pleine déroute, se +réfugiant dans leurs forêts, sur les montagnes, ou dans des marécages; +le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, représente le roi +assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils +aîné (Sésostris), qui lui présente, 1° un _prince éthiopien_ nommé +_Aménémoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un +lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du +trône du père de son vainqueur; 2° des chefs militaires égyptiens; 3° +des tables et des buffets couverts de _chaînes d'or_ et avec elles des +_peaux de panthère_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des +troncs de bois d'_ébène_; des _dents d'éléphant_; des _plumes +d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _flèches_; des _meubles +précieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou imposé par la +conquête; 4° à la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_ +prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants +sur ses épaules et dans une espèce de couffe; suivent des individus +conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'intérieur +de l'Afrique, le _lion_, les _panthères_, l'_autruche_, des _singes_ et +la _girafe_, parfaitement dessinés, etc., etc. On reconnaîtra là, +j'espère, la campagne de Sésostris contre les Éthiopiens, lesquels il +força, selon Diodore de Sicile encore, de payer à l'Égypte un tribut +annuel en _or_, en _ébène_ et en _dents d'éléphant_. + +Les autres sculptures du spéos sont toutes religieuses. Ce monument +était consacré au grand dieu Ammon-Ra et à sa forme secondaire +Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans ses +légendes, avoir donné toutes les mers et toutes les terres existantes à +son fils chéri «le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamsès +(II).» Dans le sanctuaire, ce Pharaon est représenté suçant le lait des +déesses Anouké et Isis. «Moi qui suis ta mère, la dame d'Éléphantine, +dit la première, je te reçois sur mes genoux, et te présente mon sein +pour que tu y prennes ta nourriture, ô Rhamsès!» «Et moi, ta mère Isis, +dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les périodes des +panégyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui +s'écouleront en une vie pure.» J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi +que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le +Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne +faut pas oublier que les Égyptiens appelaient les Syriens, les +Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux. + +Je dis adieu à ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'était +le dernier de la belle époque et d'une bonne sculpture que je dusse +rencontrer entre Kalabschi et Thèbes. + +Le 31, au coucher du soleil, nous étions à _Kardâssi_ ou _Kortha_, où +j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, dénué de sculpture, +à l'exception d'un bas-relief sur un fût de colonne. J'avais vu, deux +heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_), +également sans sculptures ni inscriptions hiéroglyphiques; mais on juge +facilement, à leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps +de la domination romaine. + +Le 1er février, nous vîmes venir à nous une cange avec pavillon +autrichien: c'était du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher; +cependant, la barque avançait aussi vers nous, et je reconnus sur la +proue M. Acerbi, consul général d'Autriche en Égypte, qui m'appelait et +me saluait de la main. Nous arrêtâmes nos barques et passâmes quelques +heures à causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et +littérateur distingué, qui nous avait traités d'une manière si aimable +pendant notre séjour à Alexandrie. Nous nous séparâmes, lui pour +remonter jusqu'à la seconde cataracte, et moi pour rentrer en Égypte, +avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le Paris de l'Égypte +et le rendez-vous des voyageurs, n'en déplaise à la grosse ville du +Kaire et à la triste Alexandrie. + +Vers deux heures après midi, nous étions à _Déboud_ ou _Déboudé_: nous +étant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans +sculpture, je trouvai qu'il avait été bâti, en grande partie, par un roi +éthiopien nommé _Atharramon_, et qui doit être le prédécesseur ou le +successeur immédiat de l'_Ergamènes_ de Dakké. Le temple, dédié à +Ammon-Ra, seigneur de _Tébot_ (Déboud), et à Hathôr, et subsidiairement +à Osiris et à Isis, a été continué, mais non achevé, sous les empereurs +Auguste et Tibère. Dans le sanctuaire, encore non sculpté, gisent les +débris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des +Ptolémées. + +Notre travail étant terminé, nous rentrâmes dans nos barques, pressés de +partir et de profiter du reste de la journée pour arriver à Philae, +rentrer ainsi en Égypte, et dire adieu à cette pauvre Nubie, dont la +sécheresse avait déjà lassé tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs, +en remettant le pied en Égypte, nous pouvions espérer de manger du pain +un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous +régalait journellement notre boulanger en chef, tout à fait à la hauteur +du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier +cordon-bleu. + +C'est à neuf heures du soir que nous retouchâmes enfin la terre +égyptienne, en abordant à l'île de Philae, rendant grâces à ses antiques +divinités Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas +dévorés entre les deux cataractes. + +Nous avons séjourné dans l'île sainte jusqu'au 7 février, terminant les +travaux commencés au mois de décembre, et recueillant tous les tableaux +mythologiques relatifs à l'histoire et aux attributions d'Isis et +d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent +en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les époques des +principaux édifices de cette île. + +Le petit temple du sud a été dédié à Hathôr, et construit par le Pharaon +Nectanèbe, le dernier des rois de race égyptienne, détrôné par la +seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui, +de ce joli petit édifice, conduit au grand temple, est de l'époque des +empereurs; ce qu'il y a de sculpté l'a été sous les règnes d'Auguste, de +Tibère et de Claude. + +Le premier pylône est du temps de Ptolémée Philométor, qui a encastré +dans ce pylône un propylon dédié à Isis par le Pharaon Nectanèbe, et +l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_ +actuel il en existait déjà un autre sur le même emplacement, lequel aura +été détruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les débris de +sculpture plus anciens employés dans les colonnes du pronaos actuel du +grand temple. + +C'est Ptolémée Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles +adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Évergète II, et le second +pylône, de Ptolémée Philométor. Les sculptures et bas-reliefs extérieurs +de tout l'édifice ont été exécutés sous Auguste et Tibère. + +Entre les deux pylônes du grand temple d'Isis, il existe à droite et à +gauche deux beaux édifices d'un genre particulier. Celui de gauche est +un temple périptère, dédié à Hathôr et à la délivrance d'Isis qui vient +d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolémée +Épiphane ou de son fils Évergète II. Les bas-reliefs extérieurs sont du +règne d'Auguste et de Tibère. C'est Évergète II qui se donne les +honneurs de la construction de ce temple, dans les longues dédicaces de +la frise extérieure. + +Le même roi s'est aussi emparé, par une inscription semblable, de +l'édifice de droite, qui, presque tout entier, est de son frère +Philométor, à l'exception d'une salle sculptée sous Tibère. + +J'ai donné une journée presque entière à une petite île voisine de +Philae, l'île de _Béghé_, où la Commission d'Égypte indiquait le reste +d'un petit édifice égyptien. J'y ai, en effet, trouvé quelques colonnes +d'un tout petit temple de très-mauvais travail et de l'époque de +Philométor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'étais dans l'île de +_Snem_, nom de localité que j'avais rencontré souvent, depuis Ombos +jusqu'à Dakké, dans les légendes des dieux, et surtout dans celles du +dieu Chnouphis et de la déesse Hathôr. C'était là un des lieux les plus +saints de l'Égypte, et une île sacrée, but de pèlerinages longtemps +avant sa voisine l'île de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue +égyptienne. C'est de là qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_, +et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde +question de _fil_ (l'éléphant), comme l'ont prétendu de soi-disant +étymologistes. + +Le temple de Snem (Béghé) était en effet dédié à Chnouphis et à la +déesse Hathôr, et le monument actuel était encore la _seconde édition_ +d'un temple bien plus ancien et plus étendu, bâti sous le règne du +Pharaon Aménophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouvé les débris de +ce temple, et les restes d'une statue colossale du même Pharaon, qui +décorait un des pylônes de l'ancien édifice. J'ai recueilli dans cette +île, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine +d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et +des actes d'adoration faits dans l'île sainte de _Snem_ par de grands +personnages de la vieille Égypte, et entre autres: 1° un proscynéma d'un +_basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Aménophis III +(Memnon), grammate nommé _Aménémoph_; 2° une inscription attestant le +_pèlerinage d'un grand-prêtre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamsès; +3° celui d'un prince éthiopien nommé _Mémosis_, sous le Pharaon +Aménophis III; 4° celui du prince éthiopien _Messi_, sous Rhamsès le +Grand; 5° celui d'un _grand-prêtre_ d'Anouké, nommé _Aménothph_; 6° un +proscynéma conçu en ces termes: «Je suis venu vers vous, moi votre +serviteur, vous tous, grands dieux, qui résidez dans Snem! accordez-moi +tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_à moi_) l'intendant des +terres du roi seigneur du monde Aménophis (III), AMOSIS;» cet Amosis est +représenté à côté de l'inscription, levant ses mains en attitude +d'adoration; 7° enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de +granit, j'ai copié une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an +XXXIV et l'an XXXIX du règne de Rhamsès le Grand (Sésostris), un des +princes ses enfants a assisté à la _panégyrie_ de _Snem_, et l'a +célébrée par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions +purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les +légendes royales, sculptées en grand, des Pharaons Psammétichus Ier, +Psammétichus II, Apriès et Amasis, semblent avoir eu pour motif de +rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'île de _Snem_, soit même +de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette +île, où le granit est de toute beauté. + +Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhôte, Lehoux et +Bertin, faire _une partie de plaisir_ à la cataracte, où nous prîmes un +modeste repas, assis à l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort épineux), le +seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me +rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis débarquer en face +de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller à la chasse des +inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre +desquels est le roc taillé en forme de siège et qu'un de nos doctes +amis, M. Letronne, a cru pouvoir être l'_Abaton_ nommé dans les +inscriptions grecques de l'obélisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un +rocher comme un autre, avec cette différence qu'il est chargé +d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les +dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les +suivantes: + +1º Une stèle sculptée sur le roc, mais à demi effacée, monument qui +rappelle une victoire remportée sur les Libyens par le Pharaon +_Thouthmosis IV_, l'an septième de son règne, le 8 du mois de Phaménoth; + +2° Une stèle de son successeur Aménophis III (Memmon), assez bien +conservée, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de +soumettre les Éthiopiens, l'an cinquième de son règne, a passé dans ce +lieu et y a tenu une panégyrie (assemblée religieuse); + +3º Un proscynéma à Néith et à Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph +(Smendès), de la XXIe dynastie; + +4° Un proscynéma à Horammon, Saté et Mandou, pour le salut du roi +Néphérothph (Néphérites), de la XXIXe dynastie. + +Je ne parle point d'une foule de proscynéma de simples particuliers, à +Chnouphis et à Saté, les grandes divinités de la cataracte. + +Les rochers sur la _route de Philae à Syène_, et que j'ai explorés le 7 +février, en portent aussi un très-grand nombre, adressés aux mêmes +divinités: j'y ai aussi copié des inscriptions et des sculptures +représentant des princes éthiopiens rendant hommage à Rhamsès le Grand +ou à son grand-père (Mandoueï); ce sont les mêmes dont j'ai trouvé de +semblables monuments en Nubie. + +Je rentrai enfin à Syène, que j'avais quittée en décembre. En attendant +que nos bagages arrivassent de Philae à dos de chameau, et qu'on +disposât notre nouvelle escadre égyptienne (car nous avons laissé les +barques nubiennes à la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je +revis les débris du temple de Syène, consacré à Chnouphis et à Saté, +sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrême décadence de l'art +en Égypte; il m'a intéressé toutefois, 1° parce que c'est le seul qui +porte la légende hiéroglyphique de _Nerva_; 2° parce qu'il m'a fait +connaître le nom hiéroglyphique-phonétique de Syène, _Souan_, qui est le +nom copte _Souan_, et l'origine du _Syéné_ des Grecs et de l'_Osouan_ +des Arabes; 3° enfin, parce que le nom symbolique de cette même ville, +représentant un _aplomb_ d'architecte ou de maçon, fait, sans aucun +doute, allusion à l'antique position de Syène sous le tropique du +Cancer, et à ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient +d'aplomb le jour du solstice d'été: les auteurs grecs sont pleins de +cette tradition, qui a pu, en effet, être fondée sur un fait réel, mais +à une époque infiniment reculée. + +J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syène, en +remontant vers la cataracte; j'y ai trouvé l'hommage d'un prince +éthiopien à Aménophis III, et à la reine Taïa sa femme; un acte +d'adoration à Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamsès le +Grand, de ses filles _Isénofré, Bathianthi_, et de leurs frères +_Scha-hem-kamé_ et _Mérenphtah_; le prince éthiopien _Mémosis_ (le même +dont j'avais déjà recueilli une inscription dans l'île de Snem), +agenouillé et adorant le prénom du roi Aménophis III; enfin plusieurs +proscynéma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux +divinités de Syène et de la cataracte, Chnouphis, Saté et Anouké. + +Je visitai pour la seconde fois l'île d'_Éléphantine_, qui, tout +entière, formerait à peine un parc convenable pour un bon bourgeois de +Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois +faire un _royaume_, pour se débarrasser de la vieille dynastie +égyptienne des _Éléphantins_. Les deux temples ont été récemment +détruits, pour bâtir une caserne et des magasins à Syène; ainsi a +disparu le petit temple dédié à Chnouphis par le Pharaon Aménophis III. +Je n'ai retrouvé debout que les deux montants des portes en granit ayant +appartenu à un autre temple de Chnouphis, de Saté et d'Anouké, dédié +sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai, +de construction romaine, m'a offert les débris, entremêlés et mutilés, +de plusieurs des plus curieux édifices d'Éléphantine, construits sous +les rois Moeris, Mandoueï et Rhamsès le Grand. Dans les restes d'une +chambre qui termine l'escalier du quai égyptien, j'ai copié plusieurs +proscynéma hiéroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stèle +mutilée du Pharaon Mandoueï. + +Étant allé rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien à voir ni à faire +sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers +granitiques de Syène et d'Éléphantine, et nous nous dirigeâmes sur +_Ombos_, où le vent a juré de nous empêcher d'arriver, puisque, au +moment où j'écris cette ligne, nous sommes au 12 février; il est sept +heures du matin, et le Nil mugit à quatre pouces de distance du lit sur +lequel je suis assis. + + +Ombos, le 14 février à deux heures. + +Je suis enfin arrivé avant-hier à _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous +avons repris nos travaux du mois de décembre, et à cette heure-ci ils +sont terminés. Tout est encore ici de l'époque grecque: le grand temple +est cependant d'une très-belle architecture et d'un grand effet; il a +été commencé par Épiphane, continué sous Philométor et Évergète II; +quelques bas-reliefs sont même du temps de _Cléopâtre Cocce_ et de Soter +II. Ce grand édifice, dont les ruines ont un aspect très-imposant, était +consacré à deux Triades qui se partagent le temple, divisé, en effet, +longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant +presque toujours dans des massifs de la construction. Sévek-Ra (la forme +primordiale de Saturne, Kronos) à tête de crocodile, Hathôr (Vénus), et +leur fils Khons-Hôr, forment la première Triade. La seconde se compose +d'Aroëris, de la déesse Tsonénoufré et de leur fils Pnevtho; ce sont les +dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les médailles +romaines du nome ombite est l'animal sacré du dieu principal, Sévek-Ra. + +La femme de Philométor, Cléopâtre, porte, dans les dédicaces et dans les +cartouches sculptés sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut +être que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la première lecture est +plus probable; il est répété trente fois, et il est impossible de s'y +tromper. + +Le petit temple d'Ombos était, comme l'un de ceux de Philae et le +temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est-à-dire un édifice +sacré figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade +locale, c'est-à-dire une image terrestre du lieu où les déesses Hathôr +et Tsonénoufré avaient enfanté leur fils Khons-Hôr et Pnevtho, les deux +fils des deux Triades d'Ombos. + +C'est en me glissant à travers les pierres éboulées de ce petit +monument, et en visitant une à une toutes celles qui bientôt seront +englouties par le Nil, lequel, ayant sapé les fondations, a déjà détruit +la plus grande partie du monument, que j'ai trouvé des blocs ayant +appartenu à une construction bien plus ancienne, c'est-à-dire à un +temple dédié par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Sévek-Ra, et +avec les débris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous +Évergète II, Cocce et Soter II. + +Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde édition: et +c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages +d'un tout petit propylon encastré aujourd'hui sur la face extérieure de +l'enceinte en brique qui environne les temples du côté du sud-est. Les +sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hiéroglyphique +de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, était _Porte_ (ou +propylon) _de la reine_ Amensé, _conduisant au temple de Sévek-Ra_ +(Saturne). On n'a point oublié que ce roi-reine est Amensé, mère de +Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'époque de Philométor, +et conduisait au petit temple actuel. + +Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la +nuit, nous en profiterons pour aller à _Ghébel-Selséléh_, où nous attend +une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que +conditionnellement. + +_Toujours Ombos_, le 16. Je me réjouis d'avance en pensant que j'aurai +peut-être à Thèbes un nouveau courrier; j'y serai à la fin du mois. Je +trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis à +mille lieues de France, et les soirées sont si longues! Toujours fumer +ou jouer à la bouillotte! Il nous faudrait une bonne édition des petits +paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit +de l'être sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'écrire, +et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands +bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde +cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont à pied, et que le +vent ne les arrête pas, je fais partir ce soir même celui qui nous a +apporté nos lettres de France.... Je n'ai pas oublié les notes de M. +Letronne; il apprendra avec intérêt que le listel sur lequel est gravée +l'inscription d'Ombos était doré, et que les lettres ont conservé une +couleur rouge vif encore très-visible; je n'ai pu vérifier ce qu'il y +avait sur Sérapis à _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom +n'existant plus.... Adieu. + + + + +DOUZIÈME LETTRE + + +Biban-el-Molouk (Thèbes), le 25 mars 1829. + +J'ai écrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul +général d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis +d'expédier d'Alexandrie; par le premier bâtiment partant pour l'Europe. +J'annonçais notre arrivée, en très-bonne santé (tous tant que nous +sommes), à _Thèbes_, où nous rentrâmes le 8 mars au matin, après avoir +heureusement terminé notre voyage de Nubie et de la haute Thébaïdé; nos +barques furent amarrées au pied des colonnades du palais de _Louqsor_, +que nous avons étudié et exploité jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais +à profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce +magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'Égypte, +obstrué par des cahuttes de fellahs qui masquent et défigurent ses beaux +portiques, sans parler de la chétive maison d'un _bim-bachi_, juchée +sur la plate-forme violemment percée à coups de pic, pour donner passage +aux balayures du Turc, qui sont dirigées sur un superbe sanctuaire +sculpté sous le règne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique +palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour +y établir notre ménage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabié +et les petites barques, jusqu'au moment où nos travaux de Louqsor ont +été finis. + +Nous passâmes sur la rive gauche le 23, et après avoir envoyé notre gros +bagage à une maison de _Kourna_, que nous a laissée un très-brave et +excellent homme nommé Piccinini, agent de M. d'Anastasy à Thèbes, nous +avons tous pris la route de la vallée de _Biban-el-Molouk_, où sont les +tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette vallée +étant étroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez élevées +et dénuées de toute espèce de végétation, la chaleur doit y être +insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc +d'exploiter cette riche et inépuisable mine à une époque où +l'atmosphère, quoique déjà fort échauffée, est cependant encore +supportable. Notre caravane s'y est donc établie le jour même, et nous +occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible +de trouver en Égypte. C'est le roi Rhamsès (le quatrième de la XIXe +dynastie) qui nous donne l'hospitalité, car nous habitons tous son +magnifique tombeau, le second que l'on rencontre à droite en entrant +dans la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hypogée, d'une admirable +conservation, reçoit assez d'air et assez de lumière pour que nous y +soyons logés à merveille; nous occupons les trois premières salles, qui +forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 à 20 pieds de hauteur, +et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les +couleurs conservent presque tout leur éclat; c'est une véritable +habitation de prince, à l'inconvénient près de l'enfilade des pièces; le +sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux +_kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux +tentes dressées à l'entrée du tombeau. Tel est notre établissement dans +la vallée des Rois, véritable séjour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni +un brin d'herbe, ni êtres vivants, à l'exception des chacals et des +hyènes qui, l'avant-dernière nuit, ont dévoré, à cent pas de notre +_palais_, l'âne qui avait porté mon domestique barabra Mohammed, pendant +le temps que l'ânier passait agréablement sa nuit de Ramadhan dans notre +cuisine, qui est établie dans un tombeau royal totalement ruiné. Mais en +voilà assez sur le ménage. + +Un courrier que j'ai reçu à Thèbes m'a apporté les lettres du 20 +décembre; ce sont les plus récentes de toutes celles qui me sont +parvenues; je me réjouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et +surtout du bon état de notre vénérable M. Dacier. Je lui présente mes +félicitations et mes respects; j'espère que sa santé se sera soutenue, +et que mes voeux, partis de la deuxième cataracte le 1er janvier +dernier, seront exaucés pour l'année courante et à toujours. + +L'annonce de la commission archéologique pour la Morée, donnée par S. +Ex. le ministre de l'intérieur à notre ami Dubois, m'a causé une vive +satisfaction; il y a vingt ans que nous rêvions ensemble les voyages +d'Égypte et de Grèce que nous exécutons aujourd'hui: ce rêve se réalise +enfin! Je puis donc écrire de Thèbes à Athènes: que de temps historiques +rapprochés dans un même but! C'est comme une fouille générale que fait +la civilisation moderne dans les débris de l'ancienne, et j'espère que +ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les +colonnades du Parthénon, ou dans l'Altis d'Olympie, à la tête de quatre +cents pionniers, ce qui serait encore mieux. + +J'ai aussi fait commencer des fouilles à _Karnac_ et à _Kourna_. J'ai +réuni dix-huit momies de tout genre et de toute espèce; mais je +n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies +gréco-égyptiennes, portant à la fois des inscriptions grecques et des +légendes démotiques et hiératiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et +quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'à présent. +Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tirés +des maisons mêmes de la vieille Thèbes, à quinze ou vingt pieds +au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un état d'oxydation +complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis à la tête de +mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M. +Drovetti, le nommé _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu +de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune +lui avait donné.] (le crocodile), qui me paraît un homme adroit et qui +ne manque pas de me donner de grandes espérances. J'y compte peu, parce +qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient +pas. Je tâcherai cependant de donner un peu d'activité à mes fouilles +dans les mois de juin, juillet et août, époque à laquelle je serai fixé +sur les lieux, soit à Karnac, soit à Kourna. J'ai quarante hommes en +train, et je verrai si les produits compensent à peu près les dépenses, +et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui +fouillent à Kourna de compte à demi avec Rosellini. Il est évident que +je ne puis songer à emporter ce qui manque justement au Musée royal, de +grosses pièces, parce que le transport seul jusqu'à Alexandrie +épuiserait mes finances et de beaucoup. + +Cela dit, je reprends le fil de mon itinéraire et la notice des +monuments depuis _Ombos_, d'où est datée ma dernière lettre. + +Partis d'_Ombos_ le 17 février, nous n'arrivâmes, à cause de l'impéritie +du réis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le +18 au soir à _Ghébel-Selséléh_ (Silsilis), vastes carrières où je me +promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement réalisé, et les +cinq jours que nous y avons passés ont été bien employés. + +Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d'un très-beau grès, +ont été exploitées par les anciens Égyptiens, et le voyageur est effrayé +s'il considère, en parcourant les carrières, l'immense quantité de +pierres qu'on a dû en tirer pour produire les galeries à ciel ouvert et +les vastes espaces excavés qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la +rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables. + +On rencontre d'abord, en venant du côté de Syène, trois chapelles +taillées dans le roc et presque contiguës. Toutes trois appartiennent à +la belle époque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la +distribution, soit pour toute la décoration intérieure et extérieure; +toutes s'ouvrent par deux colonnes formées de boutons de lotus tronqués. + +La première de ces chapelles (la plus au sud) a été creusée dans le roc +sous le règne du Pharaon Ousireï de la XVIIIe dynastie; elle est +détruite en très-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore +visibles, et ne présentent d'intérêt que sous le rapport du travail, qui +a toute la finesse et toute l'élégance de l'époque. + +La seconde chapelle date du règne suivant, celui de Rhamsès II. Les +tableaux qui décorent les parois de droite et de gauche nous font +connaître à quelle divinité ce petit édifice avait été dédié par le +Pharaon. Il y est représenté adorant d'abord la Triade thébaine, les +plus grands des dieux de l'Égypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on +invoquait dans tous les temples, parce qu'ils étaient le type de tous +les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phré, à Phtha, seigneur +de justice, et au dieu Nil, nommé, dans l'inscription hiéroglyphique, +_Hapi-Moou_, le père vivifiant de tout ce qui existe. C'est à cette +dernière divinité que la chapelle de Rhamsès II, ainsi que les deux +autres, furent particulièrement consacrées; cela est constaté par une +très-longue inscription hiéroglyphique, dont j'ai pris copie, et datée +de «l'an IV, le 10e jour de Mésori, sous la majesté de l'Aroéris +puissant, ami de la vérité et fils du Soleil, Rhamsès, chéri d'Hapimoou, +le père des dieux.» Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou +_Hapimoou_), l'identifie avec le Nil céleste _Nenmoou_, l'eau +primordiale, le grand Nilus, que Cicéron, dans son Traité sur la Nature +des Dieux, donne comme le père des principales divinités de l'Égypte, +même d'Ammon, ce que j'ai trouvé attesté ailleurs par des inscriptions +monumentales. La troisième chapelle appartient au règne du fils de +Rhamsès le Grand; il était naturel que les chapelles de Silsilis fussent +dédiées à Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de +l'Égypte où le fleuve est le plus resserré et qu'il semble y faire une +seconde entrée, après avoir brisé les montagnes de grès qui lui +fermaient ici le passage, comme il a brisé les rochers de granit de la +cataracte pour faire sa première entrée en Égypte. + +On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creusés +pour recevoir deux ou trois corps embaumés; tous remontent jusqu'aux +premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent à +des chefs de travaux ou inspecteurs supérieurs des carrières de +Silsilis. Nous avons aussi copié des stèles portant des dates du règne +de divers Rhamsès de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande +inscription de l'an XXII de Sésonchis. + +Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _spéos_, ou +édifice creusé dans la montagne, et plus singulier encore par la +variété des époques des bas-reliefs qui le décorent. Cette belle +excavation a été commencée sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on +en voulait faire un temple dédié à Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu +Nil, divinité du lieu, et au dieu Sévek (Saturne à tête de crocodile), +divinité principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est +dans cette intention qu'ont été exécutés, sous le règne d'Horus, les +sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs +du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui décorent une longue +et belle galerie transversale qui précède ce sanctuaire. + +Cette galerie, très-étendue, forme un véritable musée historique. Une de +ses parois est tapissée, dans toute sa longueur, de deux rangées de +stèles ou de bas-reliefs sculptés sur le roc, et, pour la plupart, +d'époques diverses; des monuments semblables décorent les intervalles +des cinq portes qui donnent entrée dans ce curieux muséum. + +Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de +la paroi ouest: le Pharaon y est représenté debout, la hache d'armes sur +l'épaule, recevant d'Ammon-Ra l'emblème de la vie divine, et le don de +subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des Éthiopiens, +les uns renversés, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef +égyptien, qui leur reproche, dans la légende, d'avoir fermé leur coeur à +la prudence et de n'avoir pas écouté lorsqu'on leur disait: «Voici que +le lion s'approche de la terre d'Éthiopie (Kousch).» Ce lion-là était +le roi Horus, qui fit la conquête d'Éthiopie, et dont le triomphe est +retracé sur les bas-reliefs suivants. + +Le roi vainqueur est porté par des chefs militaires sur un riche +palanquin, accompagné de flabellifères. Des serviteurs préparent le +chemin que le cortège doit parcourir; à la suite du Pharaon viennent des +guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier +sur l'épaule, sont en marche, précédés d'un trompette; un groupe de +fonctionnaires égyptiens, sacerdotaux et civils, reçoit le roi et lui +rend des hommages. + +La légende hiéroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: «Le dieu +gracieux revient (en Égypte), porté par les chefs de tous les pays (les +nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin +seigneur de l'Égypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit +(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Éthiopie), race perverse; +ce roi directeur des mondes, approuvé par Phré, fils du Soleil et de sa +race, le serviteur d'Ammon, HÔRUS, le vivificateur. Le nom de sa majesté +s'est fait connaître dans la terre d'Éthiopie, que le roi a châtiée +conformément aux paroles que lui avait adressées son père Ammon.» + +Un autre bas-relief représente la conduite, par les soldats, des +prisonniers du commun en fort grand nombre; leur légende exprime les +paroles suivantes, qu'ils sont censés prononcer dans leur humiliation: +«O toi vengeur! roi de la terre de Kémé (l'Égypte), soleil de Niphaïat +(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch +(l'Ethiopie), dont tu as foulé les signes royaux sous tes pieds!» + +Tous les autres bas-reliefs de ce spéos, soit stèles, soit tableaux, +appartiennent à diverses époques postérieures, mais qui ne descendent +pas plus bas que le troisième roi de la XIXe dynastie. On y remarque, +entre autres sujets: + +1° Un tableau représentant une adoration à Ammon-Ra, Sévek (le dieu du +nome) et Bubastis, par le basilicogrammate chargé de l'exécution du +palais du roi Rhamsès-Meïamoun dans la partie occidentale de Thèbes (le +palais de Médinet-Habou), le nommé _Phori_, homme véridique; + +2º Trois magnifiques inscriptions en caractères hiératiques, rappelant +que le même fonctionnaire est venu à Silsilis l'an Ve, au mois de +Paschons, du règne de Rhamsès-Meïamoun, faire exploiter les carrières +pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de +Médinet-Habou); + +3º Un grand bas-relief: le roi Rhamsès-Meïamoun adorant le dieu Phtha et +sa compagne Pascht (Bubastis). + +Ces monuments démontrent, sans aucun doute, que tout le grès employé +dans la construction du palais de Médinet-Habou à Thèbes vient de +Silsilis, et que ce grand édifice a été commencé au plus tôt la +cinquième année du règne de son fondateur. + +4° Une grande stèle représentant le même roi adorant les dieux de +Silsilis, et dédiée par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des +bâtiments de Rhamsès-Meïamoun, intendant de tous les palais du roi +existants en Égypte, et chargé de la construction du temple du Soleil +bâti à Memphis par ce Pharaon. + +Des tableaux d'adoration et plusieurs stèles, plus anciennes que les +précédentes, constatent aussi que Rhamsès le Grand (Sésostris) a tiré de +Silsilis les matériaux de plusieurs des grands édifices construits sous +son règne. + +Plusieurs de ces stèles, dédiées soit par des intendants des bâtiments, +soit par des princes qui étaient venus en Haute-Égypte pour y tenir des +panégyries dans les années XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son règne, +m'ont fourni des détails curieux sur la famille du conquérant. Une de +ces stèles nous apprend que Rhamsès le Grand a eu deux femmes: la +première, Nofré-Ari, fut l'épouse de sa jeunesse, celle qui paraît, +ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la +seconde (et dernière jusqu'à présent) se nommait _Isénofré_; c'était la +mère, 1° de la princesse _Bathianthi_, qui paraît avoir été sa fille +chérie, la benjamine de la vieillesse de Sésostris; 2° du prince +_Schohemkémé_, celui qui présidait les panégyries dans les dernières +années du règne de son père, comme le prouvent trois des grandes stèles +de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succéda en quittant son +nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeïothph (le +possesseur de la vérité, ou bien celui que la vérité possède); c'est le +Sésonsis II de Diodore, et le Phéron d'Hérodote. Ce fut aussi, comme son +père, un grand constructeur d'édifices, mais dont il ne reste que peu de +traces. On trouve dans le spéos de Silsilis: 1° une petite chapelle +dédiée en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appelé +_Pnahasi_; 2º une stèle (date effacée) dédiée par le même Pnahasi, et +constatant qu'on a tiré des carrières de Silsilis les pierres qui ont +servi à la construction du palais que ce roi avait fait élever à Thèbes, +où il n'en reste aucune trace, à ma connaissance du moins. Cette stèle +nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isénofré_, comme sa +mère, et son fils aîné _Phthamen_. + +3° Une stèle de l'an II, 5e jour de Mésori, rappelant qu'on a pris à +Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeïothph à +Thèbes, et pour les additions ou réparations faites au palais de son +père, le Rhamséion (l'édifice qu'on a improprement nommé tombeau +d'Osimandyas et Memnonium). + +Il existe enfin à Silsilis des stèles semblables relatives à quelques +autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stèles +d'Aménophis-Memnon, le père du roi Hôrus, se voient sur la rive +orientale, où se trouvent les carrières les plus étendues; ces stèles +donnent la première date certaine des plus anciennes exploitations de +Silsilis. Il est certain qu'après la XIXe dynastie, ces carrières ont +toujours fourni des matériaux pour la construction des monuments de la +Thébaïde. La stèle de Sésonchis Ier le prouve; on y parle, en effet, +d'exploitations de l'an XXII du règne de ce prince, destinées à des +constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles +qui forment le côté droit de la première cour de Karnac, près du second +pylône, monument du règne de Sésonchis et des rois bubastites, ses +descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les +matériaux des temples d'Edfou et d'Esné viennent en grande partie de ces +mêmes carrières. + +Le 24 février au matin, nous courions le portique et les colonnades +d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse, +porte cependant l'empreinte de la décadence de l'art égyptien sous les +Ptolémées, au règne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la +simplicité antique; on y remarque une recherche et une profusion +d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la +noble gravité des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et +de si mauvais goût du temple d'_Esnéh_, construit du temps des +empereurs. + +La partie la plus _antique_ des décorations du grand temple d'_Edfou_ +(l'intérieur du naos et le côté droit extérieur) remonte seulement au +règne de Philopator. On continua les travaux sous Épiphane, dont les +légendes couvrent une partie du fût des colonnes et des tableaux +intérieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut terminé sous Évergète +II. + +Les sculptures de la frise extérieure et des parois de l'extérieur des +murailles du pronaos furent décorées sous Soter II. Sous le même roi, on +sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie +de gauche appartient à Philométor, ainsi que toutes les sculptures des +deux massifs du pylône. J'ai trouvé cependant, vers le bas du massif de +droite, un mauvais petit bas-relief représentant l'empereur Claude +adorant les dieux du temple. + +Le mur d'enceinte qui environne le naos est entièrement chargé de +sculptures; celles de la face intérieure datent du règne de Cléopâtre +Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolémée Alexandre Ier et de sa femme +la reine Bérénice. + +Voilà qui peut donner une idée exacte de l'_antiquité_ du grand temple +d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits écrits +sur cent portions du monument, en caractères de 10 pouces, et +quelquefois de 2 pieds de hauteur. + +Ce grand et magnifique édifice était consacré à une Triade composée: 1° +du dieu Har-Hat, la science et la lumière célestes personnifiées, et +dont le soleil est l'image dans le monde matériel; 2° de la déesse +Hâthor, la Vénus égyptienne; 3° de leur fils Harsont-Tho (l'Hôrus, +soutien du monde), qui répond à l'Amour (Éros) des mythologies grecque +et romaine. + +Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois +divinités, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour +sur plusieurs parties importantes du système théogonique égyptien. Il +serait trop long ici d'entrer dans de pareils détails. + +J'ai fait dessiner aussi une série de quatorze bas-reliefs de +l'intérieur du pronaos, représentant le _lever_ du dieu Har-Hat, +identifié avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques à +chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce +recueil est du plus grand intérêt pour l'intelligence de la petite +portion des mythes égyptiens véritablement relative à l'astronomie. + +Le second édifice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits +temples nommés _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait +toujours à côté de tous les grands temples où une Triade était adorée; +c'était l'image de la demeure céleste où la déesse avait enfanté le +troisième personnage de la Triade, qui est toujours figuré sous la forme +d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou représente en effet l'enfance et +l'éducation du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathôr, auquel +la flatterie a associé Évergète II, représenté aussi comme un enfant et +partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au +nouveau-né d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de +bas-reliefs de ce monument du règne d'Évergète II et de Soter II. + +Nos travaux terminés à Edfou, nous allâmes reposer nos yeux, fatigués +des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures égyptiennes du +temps des Lagides, dans les tombeaux d'_Éléthya_ (_El-Kab_), où nous +arrivâmes le samedi 28 février. Nous fûmes accueillis par la _pluie_, +qui tomba par torrents avec tonnerre et éclairs, pendant la nuit du 1er +au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hérodote du roi +Psamménite: De notre temps il a plu en Haute-Égypte. + +Je parcourus avec empressement l'intérieur de l'ancienne ville +d'Éléthya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui +renfermait les temples et les édifices sacrés. Je n'y trouvai pas une +seule colonne debout; les Barbares ont détruit depuis quelques mois ce +qui restait des deux temples intérieurs, et le temple entier situé hors +de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une à une les pierres +oubliées par les dévastateurs et sur lesquelles il restait quelques +sculptures. + +J'espérais y trouver quelques débris de légendes, suffisants pour +m'éclairer sur l'époque de la construction de ces édifices et sur les +divinités auxquelles ils furent consacrés. J'ai été assez heureux dans +cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'Éléthya, +dédié à Sévek (Saturne) et à Sowan (Lucine), appartenait à diverses +époques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient été +construits et décorés sous le règne de la reine Amensé, sous celui de +son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Aménophis-Memnon +et Rhamsès le Grand. Les rois Amyrtée et Achoris, deux des derniers +princes de race égyptienne, avaient réparé ces antiques édifices, et y +avaient ajouté quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouvé à +Éléthya qui rappelle l'époque grecque ou romaine. Le temple à +l'extérieur de la ville est dû au règne de Moeris. + +Les tombeaux ou hypogées creusés dans la chaîne arabique voisine de la +ville, remontent pour la plupart à une antiquité reculée. Le premier que +nous avons visité est celui dont la Commission d'Égypte a publié les +bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, à la pêche et à la +navigation. Ce tombeau a été creusé pour la famille d'un hiérogrammate +nommé _Phapé_, attaché au collège des prêtres d'Éléthya (Sowan-Kah). +J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inédits de ce tombeau, et j'ai +pris copie de toutes les légendes des scènes agricoles et autres, +publiées assez négligemment. Ce tombeau est d'une très-haute antiquité. +Un second hypogée, celui d'un _grand-prêtre de la déesse Ilithya_ ou +_Éléthya_ (Sowan), la déesse éponyme de la ville de ce nom, porte la +date du règne de _Rhamsès-Meïamoun_; il présente une foule de détails +de famille et quelques scènes d'agriculture en très-mauvais état. J'y ai +remarqué, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de blé +par les boeufs, et au-dessus de la scène on lit, en hiéroglyphes presque +tous phonétiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est censé +chanter, car dans la vieille Égypte, comme dans celle d'aujourd'hui, +tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson +particulière. + +Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution +adressée aux boeufs, et que j'ai retrouvée ensuite, avec de très-légères +variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore: + +Battez pour vous (_bis_),--ô boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des +boisseaux pour vos maîtres. + +La poésie n'en est pas très-brillante; probablement l'air faisait passer +la chanson; du reste, elle est convenable à la circonstance dans +laquelle on la chantait, et elle me paraîtrait déjà fort curieuse quand +même elle ne ferait que constater l'antiquité du _bis_ qui est écrit à +la fin de la première et de la troisième ligne. J'aurais voulu en +trouver la musique pour l'envoyer à notre respectable ami le général de +La Salette; elle lui aurait fourni quelles données de plus pour ses +savantes recherches sur la musique des anciens. + +Le tombeau voisin de celui-ci est plus intéressant encore sous le +rapport historique. C'était celui d'un nommé _Ahmosis, fils de Obschné, +chef des mariniers_, ou plutôt _des nautoniers_: c'était un grand +personnage. J'ai copié dans son hypogée ce qui reste d'une inscription +de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole +à tous les individus présents et futurs, et leur raconte son histoire +que voici: Après avoir exposé qu'un de ses ancêtres tenait un rang +distingué parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il +nous apprend qu'il est entré lui-même dans la carrière nautique dans les +jours du roi _Ahmosis_ (le dernier de la XVIIe dynastie légitime); qu'il +est allé rejoindre le roi à Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce +temps, où il a servi _sur l'eau_; qu'il a ensuite combattu dans le Midi, +où il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an +VI du même Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a +suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monté par eau en _Éthiopie_ pour lui +imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit; +et qu'enfin il a commandé des _bâtiments_ sous le roi _Thouthmosis Ier_. +C'est là, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le +Pharaon Ahmosis, ont presque achevé l'expulsion des Pasteurs et délivré +l'Égypte des Barbares. + +Pour ne pas trop allonger l'article d'Éléthya, je terminerai par +l'indication d'un tombeau presque ruiné; il m'a fait connaître quatre +générations de grands personnages du pays, qui l'ont gouverné sous le +titre _sou-ten-si_ de _Sowan_ (princes d'Éléthya), durant les règnes des +cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Aménothph Ier +(Aménoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amensé et Thouthmosis III +(Moeris), auprès desquels ils tenaient un rang élevé dans leur service +personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Ataré et Ahmosis, +femmes des deux premiers rois nommés, et de Ranofré, fille de la reine +Amensé et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont +successivement nommés dans les inscriptions de l'hypogée, et forment +ainsi un supplément et une confirmation précieuse de la Table d'Abydos. + +Le 3 mars, au matin, nous arrivâmes à _Esnéh_, où nous fûmes +très-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur +de la province; avec son aide, il nous fut permis d'étudier le grand +temple d'Esnéh, encombré de coton, et qui, servant de magasin général de +cette production, a été crépi de limon du Nil, surtout à l'extérieur. On +a également fermé avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le +premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a dû se +faire souvent une chandelle à la main, ou avec le secours de nos +échelles, afin de voir les bas-reliefs de plus près. + +Malgré tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de +savoir relativement à ce grand temple, sous les rapports mythologiques +et historiques. Ce monument a été regardé, d'après de simples +conjectures établies sur une façon particulière d'interpréter le +zodiaque du plafond, comme le plus _ancien_ monument de l'Égypte: +l'étude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au +contraire, le plus _moderne_ de ceux qui existent encore en Égypte; car +les bas-reliefs qui le décorent, et les hiéroglyphes surtout, sont d'un +style tellement grossier et tourmenté qu'on y aperçoit au premier coup +d'oeil le point extrême de la décadence de l'art. Les inscriptions +hiéroglyphiques ne confirment que trop cet aperçu: les masses de ce +pronaos ont été élevées sous l'empereur _César Tibérius Claudius +Germanicus_ (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la +dédicace en grands hiéroglyphes. La corniche de la façade et le premier +rang de colonnes ont été sculptés sous les empereurs _Vespasien_ et +_Titus_; la partie postérieure du pronaos porte les légendes des +empereurs _Antonin_, _Marc Aurèle_ et _Commode_; quelques colonnes de +l'intérieur du pronaos furent décorées de sculptures sous _Trajan_, +_Hadrien_ et _Antonin_; mais, à l'exception de quelques bas-reliefs de +l'époque de _Domitien_, tous ceux des parois de droite et de gauche du +pronaos portent les images de _Septime Sévère_ et de GÉTA, que son frère +Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en même temps qu'il fit +proscrire son nom dans tout l'empire; il paraît que cette proscription +du tyran fut exécutée à la lettre jusqu'au fond de la Thébaïde, car les +cartouches noms propres de l'empereur _Géta_ sont tous _martelés_ avec +soin; mais ils ne l'ont pas été au point de m'empêcher de lire +très-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CÉSAR GÉTA, +_le directeur_. + +Je crois que l'on connaît déjà des inscriptions latines ou grecques dans +lesquelles ce nom est martelé: voilà des légendes hiéroglyphiques à +ajouter à cette série. + +Ainsi donc, l'antiquité du pronaos d'Esnéh est incontestablement fixée; +sa construction ne remonte pas au delà de l'empereur Claude; et ses +sculptures descendent jusqu'à _Caracalla_, et du nombre de celles-ci est +le fameux zodiaque dont on a tant parlé. + +Ce qui reste du naos, c'est-à-dire le mur du fond du pronaos, est de +l'époque de _Ptolémée Épiphane_, et cela encore est d'hier, +comparativement à ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites +derrière le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a +été rasé jusqu'aux fondements. + +Cependant, que les amis de l'antiquité des monuments de l'Égypte se +consolent: _Latopolis_ ou plutôt ESNÉ (car ce nom se lit en hiéroglyphes +sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'était +point un village aux grandes époques pharaoniques; c'était une ville +importante, ornée de beaux monuments, et j'en ai découvert la preuve +dans l'inscription des colonnes du pronaos. + +J'ai trouvé sur deux de ces colonnes, dont le fût est presque +entièrement couvert d'inscriptions hiéroglyphiques disposées +verticalement, la notice des fêtes qu'on célébrait annuellement dans le +grand temple d'Esnéh. Une d'elles se rapportait à la commémoration de +la dédicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III +(_Moeris_); de plus il existe, et j'ai dessiné dans une petite rue +d'Esnéh, au quartier de Cheïk-Mohammed-Ebbédri, un jambage de porte en +très-beau granit rose, portant une dédicace du Pharaon Thouthmosis II, +et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'_Esnéh_ +pharaonique. J'ai aussi trouvé à _Edfou_ une pierre qui est le seul +débris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple +actuel bâti sous les Lagides; l'ancien était encore de _Moeris_, et +dédié, comme le nouveau, au grand dieu _Har-Hat, seigneur d'_HATFOUH +(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thébaïde comme en +Nubie, avait construit la plupart des édifices sacrés, après l'invasion +des _Hykschos_, de la même manière que les Ptolémées ont rebâti ceux +d'Ombos, d'Esnéh et d'Edfou, pour remplacer les temples _primitifs_ +détruits pendant l'invasion persane. + +Le grand temple d'Esnéh était dédié à l'une des plus grandes formes de +la divinité, à Chnouphis, qualifié des titres NEV-EN-THO-SNÉ, _seigneur +du pays d'Esnéh, créateur de l'univers, principe vital des essences +divines, soutien de tous les mondes_, etc. A ce dieu sont associés la +déesse Néith, représentée sous des formes diverses et sous les noms +variés de _Menhi_, _Tnébouaou_, etc., et le jeune Hâke, représenté sous +la forme d'un enfant, ce qui complète la Triade adorée à Esnéh. J'ai +ramassé une foule de détails très-curieux sur les attributions de ces +trois personnages auxquels étaient consacrées les principales fêtes et +panégyries célébrées annuellement à Esnéh. Le 23 du mois d'Hathyr, on +célébrait la fête de la déesse _Tnébouaou_; celle de la déesse _Menhi_ +avait lieu le 25 du même mois; le 30, celle d'_Isis_, tertiaire des deux +déesses précitées. Le 1er de Choïak, on tenait une panégyrie (assemblée +religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hâke, et ce même jour avait lieu +la panégyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacré sculpté +sur l'une des colonnes du pronaos: «A la néoménie de Choïak, panégyries +et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esnéh; on +étale tous les ornements sacrés; on offre des pains, du vin et autres +liqueurs, des boeufs et des oies; on présente des collyres et des +parfums au dieu Chnouphis et à la déesse sa compagne, ensuite le lait à +Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie à la +déesse Menhi, une oie à la déesse Néith, une oie à Osiris, une oie à +Khons et à Thôth, une oie aux dieux Phré, Atmou, Thoré, ainsi qu'aux +autres dieux adorés dans le temple; on présente ensuite des semences, +des fleurs et des épis de blé au seigneur Chnouphis, souverain d'Esnéh, +et on l'invoque en ces termes,» etc. Suit la prière prononcée en cette +occasion solennelle, et que j'ai copiée, parce qu'elle présente un grand +intérêt mythologique. + +C'est aux mêmes divinités qu'était dédié le temple situé au nord +d'Esnéh, dans une magnifique plaine, jadis cultivée, mais aujourd'hui +hérissée de broussailles qui nous déchirèrent les jambes, lorsque, le 6 +mars au soir, nous allâmes le visiter, en faisant à pied une +très-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvâmes tout +nouvellement dévastées; ce temple n'est plus tel que la Commission +d'Égypte l'a laissé; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un +petit pan de mur et le soubassement presque à fleur de terre: parmi les +bas-reliefs subsistants j'en ai trouvé un d'Évergète Ier et de Bérénice +sa femme; j'ai reconnu les légendes de Philopator sur la colonne; celles +d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hiéroglyphes +tout à fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Vérus. Le hasard +m'a fait découvrir, dans le soubassement extérieur de la partie gauche +du temple, une série de captifs représentant des peuples vaincus (par +Évergète Ier, selon toute apparence), et, à l'aide des ongles de nos +Arabes, qui fouillèrent vaillamment malgré les pierres et les plantes +épineuses, je parvins à copier une dizaine des inscriptions onomastiques +de peuples gravées sur l'espèce de bouclier attaché à la poitrine des +vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjuguées, +j'ai lu les noms de l'_Arménie_, de la _Perse_, de la _Thrace_ et de la +_Macédoine_; peut-être encore s'agit-il des victoires d'un empereur +romain: je n'ai rien trouvé d'assez conservé aux environs pour éclaircir +ce doute. + +Le 7 mars au matin, nous fîmes une course pédestre dans l'intérieur des +terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille +_Tuphium_, aujourd'hui _Taôud_, située sur la rive droite du fleuve, +mais dans le voisinage de la chaîne arabique et tout près +d'_Hermonthis_, qui est sur la rive opposée. Là existent deux ou trois +salles d'un petit temple, habitées par des fellahs ou par leurs +bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui +m'ont donné le mythe du temple: on y adorait la Triade formée de Mandou, +de la déesse Ritho et de leur fils Harphré, celle même du temple +d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de _Tuphium_. + +A midi nous étions à _Hermonthis_, dont j'ai parlé dans la lettre que +j'écrivis après avoir visité ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour +aller à la seconde cataracte. Nous y passâmes encore quelques heures +pour copier quelques bas-reliefs et des légendes hiéroglyphiques qui +devaient compléter notre travail sur _Erment_, commencé à notre premier +passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un +_mammisi_ ou _eimisi_ consacré à l'accouchement de la déesse _Ritho_, +construit et sculpté, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en +commémoration de la reine Cléopâtre, fille d'Aulétès, lorsqu'elle mit au +monde _Césarion_, fils de Jules César, lequel voulut être le _Mandou_ de +la nouvelle déesse _Ritho_, comme Césarion en fut l'_Harphré_. Du reste, +c'était assez l'usage du dictateur romain de chercher à compléter la +_Triade_, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cléopâtre, +avaient en elles quelque chose de divin, sans dédaigner pour cela les +joies terrestres. + +Une courte distance nous séparait de _Thèbes_, et nos coeurs étaient +gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de +la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraîches, +arrivée à Louqsor, à mon adresse. C'était encore une courtoisie de +notre digne consul général, M. Drovetti, et nous avions hâte d'en +profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrême, nous arrêta +pendant la nuit entre Hermonthis et Thèbes, où nous ne fûmes rendus que +le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure. + +Notre petite escadre aborda au pied du quai antique déchaussé par le +Nil, et qui ne pourra longtemps encore défendre le palais de _Louqsor_, +dont les dernières colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce +quai est évidemment de deux époques; le quai _égyptien_ primitif est en +grandes briques cuites, liées par un ciment d'une dureté extrême, et ses +ruines forment d'énormes blocs de 15 à 18 pieds de large et de 25 à 30 +de longueur, semblables à des rochers inclinés sur le fleuve au milieu +duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grès est d'une époque +très-postérieure; j'y ai remarqué des pierres portant encore des +fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'édifices +démolis. + +Notre travail sur _Louqsor_ a été terminé (à très-peu près) avant de +venir nous établir ici, à _Biban-el-Molouk_, et je suis en état de +donner tous les détails nécessaires sur l'époque de la construction de +toutes les parties qui composent ce grand édifice. + +Le fondateur du _palais de Louqsor_, ou plutôt _des_ palais de Louqsor a +été le Pharaon _Aménophis-Memnon_ (Aménothph III), de la XVIIIe +dynastie. C'est ce prince qui a bâti la série d'édifices qui s'étend du +sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45 +pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore à ce règne. +Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les +salles intérieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart +intactes, on lit, en grands hiéroglyphes d'un relief très-bas et d'un +excellent travail, des dédicaces faites au nom du roi Aménophis. Je mets +ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une idée de toutes les +autres, qui ne diffèrent que par quelques titres royaux de plus ou de +moins. + +«La vie! l'Hôrus puissant et modéré, régnant par la justice, +l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce +que, grand par sa force, il a frappé les Barbares; le roi SEIGNEUR DE +JUSTICE, bien aimé du Soleil, le fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de +la région pure (l'Égypte), a fait exécuter ces constructions consacrées +à son père Ammon, le dieu seigneur des trois zones de l'univers, dans +l'Oph du midi; il les a fait exécuter en pierres dures et bonnes, afin +d'ériger un édifice durable; c'est ce qu'a fait le fils du Soleil +AMÉNOPHIS, chéri d'Ammon-Ra.» + +Ces inscriptions lèvent donc toute espèce de doute sur l'époque précise +de la construction et de la décoration de cette partie de Louqsor; mes +inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques +expliquées par M. Letronne, et qu'on a chicanées si mal à propos; je +puis lui annoncer à ce sujet que je lui porterai les _inscriptions +dédicatoires égyptiennes_ des temples de _Philae_, d'_Ombos_ et de +_Dendérah_, où le verbe _construire_ ne manque jamais. + +Les bas-reliefs qui décorent le palais d'_Aménophis_ sont, en général, +relatifs à des actes religieux faits par ce prince aux grandes divinités +de cette portion de Thèbes, qui étaient: 1° Ammon-Ra, le dieu suprême de +l'Égypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement à Thèbes, sa +ville éponyme; 2° sa forme secondaire, Ammon-Ra générateur, mystiquement +surnommé _le mari de sa mère_, et représenté sous une forme priapique; +c'est le dieu _Pan_ égyptien, mentionné dans les écrivains grecs; 3° la +déesse _Thamoun_ ou _Tamon_, c'est-à-dire _Ammon femelle_, une des +formes de Néith, considérée comme compagne d'Ammon générateur; 4° la +déesse Mouth, la grand'mère divine, compagne d'Ammon-Ra; 5° et 6° les +jeunes dieux Khous et Harka, qui complètent les deux grandes Triades +adorées à Thèbes, savoir: + + + _Pères._ _Mères._ _Fils._ + + Ammon-Ra. Mouth. Khons. + +Ammon générateur. Thamoun. Harka. + + +Le Pharaon est représenté faisant des offrandes, quelquefois +très-riches, à ces différentes divinités, ou accompagnant leurs _bari_ +ou arches sacrées, portées processionnellement par des prêtres. + +Mais j'ai trouvé et fait dessiner dans deux des salles du palais une +série de bas-reliefs plus intéressants encore et relatifs à la personne +même du fondateur. Voici un mot sur les principaux. + +Le dieu Thoth annonçant à la reine _Tmauhemva_, femme du Pharaon +_Thouthmosis IV_, qu'Ammon générateur lui a accordé un fils. + +La même reine, dont l'état de grossesse est visiblement exprimé, +conduite par Chnouphis et Hathôr (Vénus) vers la chambre d'enfantement +(le _mammisi_); cette même princesse placée sur un lit, mettant au monde +le roi _Aménophis_; des femmes soutiennent la gisante, et des génies +divins, rangés sous le lit, élèvent l'emblème de la vie vers le +nouveau-né.--La reine nourrissant le jeune prince.--Le dieu Nil peint en +_bleu_ (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en _rouge_ (le +temps de l'inondation), présentant le petit Aménophis, ainsi que le +petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinités de +Thèbes.--Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le caresse.--Le +jeune roi institué par Ammon-Ra; les déesses protectrices de la haute et +de la basse Égypte lui offrant les couronnes, emblèmes de la domination +sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, c'est-à-dire +son prénom royal, _Soleil seigneur de justice et de vérité_, qui, sur +les monuments, le distingue de tous les autres _Aménophis_. + +L'une des dernières salles du palais, d'un caractère plus religieux que +toutes les autres, et qui a dû servir de chapelle royale ou de +sanctuaire, n'est décorée que d'adorations aux deux Triades de Thèbes +par Aménophis; et dans cette salle, dont le plafond existe encore, on +trouve un second sanctuaire emboîté dans le premier, et dont voici la +dédicace, qui en donne très-clairement l'époque, tout à fait récente en +comparaison de celle du grand sanctuaire: «Restauration de l'édifice +faite par le roi (chéri de Phré, approuvé par Ammon), le fils du +Soleil, seigneur des diadèmes, Alexandre, en l'honneur de son père +Ammon-Ra, gardien des régions des Oph (Thèbes); il a fait construire le +sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes à la place de celui qui +avait été fait sous la majesté du roi Soleil, seigneur de justice, le +fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de la région pure.» + +Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement à l'origine de la +domination des Grecs en Égypte, au règne d'Alexandre, fils d'Alexandre +le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage enfantin +du roi, représenté, à l'extérieur comme a l'intérieur de ce petit +édifice, adorant les Triades thébaines. Dans un de ces bas-reliefs, la +déesse Thamoun est remplacée par la _ville de Thèbes_ personnifiée sous +la forme d'une femme, avec cette légende: + +«Voici ce que dit Thèbes (Toph), la grande rectrice du monde: Nous avons +mis en ta puissance toutes les contrées (les nomes); nous t'avons donné +KÉMÉ (l'Égypte), terre nourricière.» + +La déesse Thèbes adresse ces paroles au jeune roi Alexandre, auquel +Ammon générateur dit en même temps: «Nous accordons que les édifices que +tu élèves soient aussi durables que le firmament.» + +On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais +d'Aménophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant que sous +le rapport de la singularité. Dans une salle qui précède le sanctuaire, +existe une pierre d'architrave qui, ayant été renouvelée sous un +Ptolémée et ornée d'une inscription, produit, en lisant les caractères +qu'elle porte, une dédicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point inquiété +des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la dédicace +primitive; la voici: + +1re _pierre moderne_. «Restauration de l'édifice faite par le roi +Ptolémée, toujours vivant, aimé de Ptha.»--2e _pierre antique_. «Monde, +le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Aménophis, a fait +exécuter ces constructions en l'honneur de son père Ammon, etc.» + +L'ancienne pierre, remplacée par le Lagide, portait la légende: +«L'Aroëris puissant, etc., seigneur du monde, etc.» On ne s'est point +inquiété si la nouvelle légende se liait ou non avec l'ancienne. + +C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les travaux +du règne d'Aménophis, sous lequel ont cependant encore été décorées la +deuxième et la septième des deux rangées, en allant du midi au nord. Les +bas-reliefs appartiennent au règne du roi _Hôrus_, fils d'Aménophis, et +les quatre dernières au règne suivant. + +Toute la partie nord des édifices de Louqsor est d'une autre époque, et +formait un monument particulier, quoique lié par la grande colonnade à +l'_Aménophion_ ou palais d'Aménophis. C'est à Rhamsès le Grand +(Sésostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu l'intention, non +pas d'embellir le palais d'Aménophis, son ancêtre, mais de construire un +édifice distinct, ce qui résulte évidemment de la dédicace suivante, +sculptée en grands hiéroglyphes au-dessous de la corniche du pylône, et +répétée sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes +modernes n'ont pas encore ensevelies. + +«La vie! l'Aroëris, enfant d'Ammon, le maître de la région supérieure et +de la région inférieure, deux fois aimable, l'Hôrus plein de force, +l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de vérité, approuvé par Phré), le +fils préféré du roi des dieux, qui, assis sur le trône de son père, +domine sur la terre, a fait exécuter ces constructions en l'honneur de +son père, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce Rhamesséion dans la +ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil +(le fils chéri d'Ammon-Rhamsès), vivificateur à toujours.» + +C'est donc ici un monument particulier, distinct de l'Aménophion, et +cela explique très-bien pourquoi ces deux grands édifices ne sont pas +sur le même alignement, défaut choquant remarqué par tous les voyageurs, +qui supposaient à tort que toutes ces constructions étaient du même +temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas. + +C'est devant le pylône nord du _Rhamséion _de Louqsor que s'élèvent les +deux célèbres obélisques de granit rose, d'un travail si pur et d'une si +belle conservation. Ces deux masses énormes, véritables joyaux de plus +de 70 pieds de hauteur, ont été érigées à cette place par Rhamsès le +Grand, qui a voulu en décorer son _Rhamesséion_, comme cela est dit +textuellement dans l'inscription hiéroglyphique de l'obélisque de +gauche, face nord, colonne médiale, que voici: «Le Seigneur du monde, +Soleil gardien de la vérité (ou justice), approuvé par Phré, a fait +exécuter cet édifice en l'honneur de son père Ammon-Ra, et il lui a +érigé ces deux grands obélisques de pierre, devant le Rhamesséion de la +ville d'Ammon.» + +Je possède des copies exactes de ces deux beaux monolithes[Footnote: Un +de ces deux obélisques a été apporté à Paris et dressé sur la place de +la Concorde.]. Je les ai prises avec un soin extrême, en corrigeant les +erreurs des gravures déjà connues, et en les complétant par les fouilles +que nous avons faites jusqu'à la base des obélisques. Malheureusement il +est impossible d'avoir la fin de la face est de l'obélisque de droite, +et de la face ouest de l'obélisque de gauche: il aurait fallu abattre +pour cela quelques maisons de terre et faire déménager plusieurs pauvres +familles de fellahs. + +Je n'entre pas dans de plus grands détails sur le contenu des légendes +des deux obélisques. On sait déjà que, loin de renfermer, comme on l'a +cru si longtemps, de grands mystères religieux, de hautes spéculations +philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des +leçons d'astronomie, ce sont tout simplement des dédicaces, plus ou +moins fastueuses, des édifices devant lesquels s'élèvent les monuments +de ce genre. Je passe donc à la description des pylônes, qui sont d'un +bien autre intérêt. + +L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de +sculptures d'un très-bon style, sujets tous militaires et composés de +plusieurs centaines de personnages. _Massif de droite_: le roi Rhamsès +le Grand, assis sur son trône au milieu de son camp, reçoit les chefs +militaires et des envoyés étrangers; détails du camp, bagages, tentes, +fourgons, etc., etc.; en dehors, l'armée égyptienne est rangée en +bataille; chars de guerre à l'avant, à l'arrière et sur les flancs; au +centre, les fantassins régulièrement formés en carrés. _Massif de +gauche_: bataille sanglante, défaite des ennemis, leur poursuite, +passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amène ensuite les +prisonniers. + +Voilà le sujet général de ces deux tableaux, d'environ 50 pieds chacun; +nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions +entremêlées aux scènes militaires. Les grands textes relatifs à cette +campagne de Sésostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheureusement +il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des +copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des lignes +encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du règne du +conquérant, et que la bataille s'était donnée le 5 du mois d'Épiphi. Ces +dates me prouvent qu'il s'agit ici de la même guerre que celle dont on a +sculpté les événements sur la paroi droite du grand monument +d'_Ibsamboul_, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille +figurée dans ce dernier temple est aussi du mois d'Épiphi, mais du 9 et +non pas du 5. Il s'agit donc évidemment de deux affaires de la même +campagne. Les peuples que les Égyptiens avaient à combattre sont des +Asiatiques, qu'à leur costume on peut reconnaître pour des Bactriens, +des Mèdes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est expressément +nommé (_Naharaïna-Kah_, le pays de Naharaïna, la Mésopotamie) dans les +inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contrées de Schôt, Robschi, +Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher nécessairement dans la +géographie primitive de l'Asie occidentale. + +Les obélisques, les quatre colonnes, le pylône, et le vaste péristyle ou +cour environnée de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce qui +reste du Rhamesséion de la rive droite, et on lit _partout_ les +dédicaces de Rhamsès le Grand, deux seuls points exceptés de ce grand +édifice. Il paraît, en effet, que vers le huitième siècle avant J.-C., +l'ancienne décoration de la grande porte située entre ces deux massifs +du pylône était, par une cause quelconque, en fort mauvais état, et +qu'on en refit les masses entièrement à neuf; les bas-reliefs de Rhamsès +le Grand furent alors remplacés par de nouveaux, qui existent encore et +qui représentent le chef de la XXIVe dynastie, le conquérant éthiopien +_Sabaco_ ou Sabacon, qui, pendant de longues années, gouverna l'Égypte +avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumées aux dieux +protecteurs du palais et de la ville de Thèbes. Ces bas-reliefs, sur +lesquels on voit le nom du roi, qui est écrit _Schabak_ et qu'on y lit +très-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler à une époque +fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont très-curieux aussi sous le +rapport du style. Les figures en sont fortes et très-accusées, avec les +muscles vigoureusement prononcés, sans qu'elles aient pour cela la +lourdeur des sculptures du temps des Ptolémées et des Romains. Ce sont, +au reste, les seules sculptures de ce règne que j'aie rencontrées en +Égypte. + +Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu également lieu +au Rhamesséion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le +chapiteau de la première colonne gauche du péristyle ont été renouvelés +sous Ptolémée Philopator, et l'on n'a pas manqué de sculpter sur +l'architrave l'inscription suivante: «Restauration de l'édifice, faite +par le roi Ptolémée toujours vivant, chéri d'Isis et de Phtha, et par la +dominatrice du monde, Arsinoé, dieux Philopatores aimés par Ammon-Ra, +roi des dieux.» + +Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de +Rhamsès-Meïamoun, que l'on remarque en dehors du Rhamesséion, du côté de +l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu à un édifice contigu et +sans liaison réelle avec le monument de Sésostris. + +Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je parlerai, +dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thébains que nous +exploitons dans ce moment ... Adieu. + +P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant partir +ce matin même pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; toujours +bonne santé et bon courage. Je donne ce soir à nos compagnons une fête +dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousireï; nous y oublierons +la stérilité et le voisinage de la seconde cataracte, où nous avions à +peine du pain à manger. La chère ne répondra pas à la magnificence du +local, mais on fera l'impossible pour n'être pas trop au-dessous. Je +voulais offrir à notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et qui devait +ajouter aux plaisirs de la réunion; c'était un morceau de jeune +crocodile mis à la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on m'en +apportât un tué d'hier matin; mais j'ai joué de malheur, la pièce de +crocodile s'est gâtée: nous n'y perdrons vraisemblablement qu'une bonne +indigestion chacun. + + + + +TREIZIÈME LETTRE + + +Thèbes (Biban-el-Molouk), le 26 mai 1829. + +Les détails topographiques donnés par Strabon ne permettent point de +chercher ailleurs que dans la vallée de _Biban-el-Molouk_ l'emplacement +des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vallée, qu'on veut +entièrement dériver de l'arabe en le traduisant par _les portes des +rois_, mais qui est à la fois une corruption et une traduction de +l'ancien nom égyptien _Biban-Ou-rôou_ (les hypogées des rois), comme l'a +fort bien dit M. Silvestre de Sacy, lèverait d'ailleurs toute espèce de +douté à ce sujet. C'était la _nécropole royale_, et on avait choisi un +lieu parfaitement convenable à cette triste destination, une vallée +aride; encaissée par de très-hauts rochés coupés à pic, ou par des +montagnes en pleine décomposition, offrant presque toutes de larges +fentes occasionnées soit par l'extrême chaleur, soit par des +éboulements intérieurs, et dont les croupes sont parsemées de bandes +noires, comme si elles eussent été brûlées en partie; aucun animal +vivant ne fréquente cette vallée de mort: je ne compte point les +mouches, les renards, les loups et les hyènes, parce que c'est notre +séjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attiré +ces quatre espèces affamées. + +En entrant dans la partie la plus reculée de cette vallée, par une +ouverture étroite évidemment faite de main d'homme, et offrant encore +quelques légers restes de sculptures égyptiennes, on voit bientôt au +pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carrées, encombrées +pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la +décoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entrée dans +les _tombeaux des rois_. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne +communiquait avec l'autre; ils étaient tous isolés: ce sont les +chercheurs de trésors, anciens ou modernes, qui ont établi quelques +communications forcées. + +Il me tardait, en arrivant à Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces +tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux +conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent +creusés), étaient bien, comme je l'avais déduit d'avance de plusieurs +considérations, ceux de rois appartenant _tous à des dynasties +thébaines_, c'est-à-dire à des princes, dont _la famille était +originaire de Thèbes_. L'examen rapide que je fis alors de ces +excavations avant de monter à la seconde cataracte, et le séjour de +plusieurs mois que j'y ai fait à mon retour, m'ont pleinement convaincu +que ces hypogées ont renfermé les corps des rois des XVIIIe, XIXe et XXe +dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties _diospolitaines_ +ou _thébaines_. Ainsi, j'y ai trouvé d'abord les tombeaux de six des +rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, Aménophis-Memnon, +inhumé à part dans la vallée isolée de l'ouest. + +Viennent ensuite le tombeau de Rhamsès-Meïamoun et ceux de six autres +Pharaons, successeurs de Meïamoun et appartenant à la XIXe ou à la XXe +dynastie. + +On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le +choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait +creuser la sienne sur le point où il croyait rencontrer une veine de +pierre convenable à sa sépulture et à l'immensité de l'excavation +projetée. Il est difficile de se défendre d'une certaine surprise +lorsque, après avoir passé sous une porte assez simple, on entre dans de +grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement +soignées, conservant en grande partie l'éclat des plus vives couleurs, +et conduisant successivement à des salles soutenues par des piliers +encore plus riches de décorations, jusqu'à ce qu'on arrive enfin à la +salle principale, celle que les Égyptiens nommaient la _salle dorée_, +plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la +momie du roi dans un énorme sarcophage de granit. Les plans de ces +tombeaux, publiés par la Commission d'Égypte, donnent une idée exacte +de l'étendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont coûté +pour les exécuter au pic et au ciseau. Les vallées sont presque toutes +encombrées de collines formées par les petits éclats de pierre provenant +des effrayants travaux exécutés dans le sein de la montagne. + +Je ne puis tracer ici une description détaillée de ces tombeaux; +plusieurs mois m'ont à peine suffi pour rédiger une notice un peu +détaillée des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment et pour copier +les inscriptions les plus intéressantes. Je donnerai cependant une idée +générale de ces monuments par la description rapide et très-succincte de +l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamsès, fils et successeur de +Meïamoun. La décoration des tombeaux royaux était systématisée, et ce +que l'on trouve dans l'un reparaît dans presque tous les autres, à +quelques exceptions près, comme je le dirai plus bas. + +Le bandeau de la porte d'entrée est orné d'un bas-relief (le même sur +toutes les premières portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que +la _préface,_ ou plutôt le résumé de toute la décoration des tombes +pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil à +tête de bélier, c'est-à-dire le soleil couchant entrant dans +l'hémisphère inférieur, et adoré par le roi à genoux; à la droite du +disque, c'est-à-dire à l'orient, est la déesse Nephthys, et à la gauche +(occident) la déesse Isis, occupant les deux extrémités de la course du +dieu dans l'hémisphère supérieur: à côté du Soleil et dans le disque, +on a sculpté un grand scarabée qui est ici, comme ailleurs, le symbole +de la régénération ou des renaissances successives: le roi est +agenouillé sur la montagne céleste, sur laquelle portent aussi les pieds +des deux déesses. + +Le sens général de cette composition se rapporte au roi défunt: pendant +sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient à l'occident, le +roi devait être le vivificateur, l'illuminateur de l'Égypte, et la +source de tous les biens physiques et moraux nécessaires à ses +habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement comparé au +soleil se couchant et descendant vers le ténébreux hémisphère inférieur, +qu'il doit parcourir pour renaître de nouveau à l'orient, et rendre la +lumière et la vie au monde supérieur (celui que nous habitons), de la +même manière que le roi défunt devait renaître aussi, soit pour +continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde céleste et +être absorbé dans le sein d'Ammon, le père universel. + +Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est +passé pour la vieille Égypte; tout cela résulte de l'ensemble des +légendes qui couvrent les tombes royales. + +Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans ses +deux états pendant les deux parties du jour, est la clef ou plutôt le +motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va +le voir, que le développement successif. + +Dans lé tableau décrit est toujours une légende dont suit la traduction +littérale: «Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti (région +occidentale, habitée par les morts): Je t'ai accordé une demeure dans la +montagne sacrée de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois +ses prédécesseurs), à toi Osirien, roi seigneur du monde, Rhamsès, etc., +encore vivant.» + +Cette dernière expression prouverait, s'il en était besoin, que les +tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail +fort long, étaient commencés de leur vivant, et que l'un des premiers +soins de tout roi égyptien fut, conformément à l'esprit bien connu de +cette singulière nation, de s'occuper incessamment de l'exécution du +monument sépulcral qui devait être son dernier asile. + +C'est ce que démontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve +toujours à la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait +évidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le fâcheux augure qui +semblait résulter pour lui du creusement de sa tombe au moment où il +était plein de vie et de santé: ce tableau montre en effet le Pharaon en +costume royal, se présentant au dieu Phré à tête d'épervier, +c'est-à-dire au soleil dans tout l'éclat de sa course (à l'heure de +midi), lequel adresse à son représentant sur la terre ces paroles +consolantes: + +«Voici ce que dit Phré, dieu grand, seigneur du ciel: Nous t'accordons +une longue série de jours pour régner sur le monde et exercer les +attributions royales d'Hôrus sur la terre.» + +Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit également de +magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le +détail des privilèges qui lui sont réservés dans les régions célestes; +il semble qu'on ait placé ici ces légendes comme pour rendre plus douce +la pente toujours trop rapide qui conduit à la salle du sarcophage. + +Immédiatement après ce tableau, sorte de précaution oratoire assez +délicate, on aborde plus franchement la question par un tableau +symbolique, le disque du soleil Criocéphale, parti de l'Orient, et +avançant vers la frontière de l'Occident, qui est marquée par un +crocodile, emblème des ténèbres, et dans lesquelles le dieu et le roi +vont entrer chacun à sa manière. Suit immédiatement un très-long texte, +contenant les noms des soixante-quinze parèdres du soleil dans +l'hémisphère inférieur, et des invocations à ces divinités du troisième +ordre, dont chacune préside à l'une des soixante-quinze subdivisions du +monde inférieur, qu'on nommait KELLÉ, _demeure qui enveloppe, enceinte, +zone_. + +Une petite salle, qui succède ordinairement à ce premier corridor, +contient les images sculptées et peintes des soixante-quinze parèdres, +précédées ou suivies d'un immense tableau dans lequel on voit +successivement l'image abrégée des soixante-quinze zones et de leurs +habitants, dont il sera parlé plus loin. + +A ces tableaux généraux et d'ensemble succède le développement des +détails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque +toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une +longue série de tableaux représentant la marche du soleil dans +l'hémisphère supérieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois +opposées on a figuré la marche du soleil dans l'hémisphère inférieur +(image du roi après sa mort). + +Les nombreux tableaux relatifs à la marche du dieu au-dessus de +l'horizon et dans l'hémisphère lumineux sont partagés en douze séries, +annoncées chacune par un riche battant de porte, sculpté, et gardé par +un énorme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, et ces +reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent à +face étincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la flamme; +TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A côté de ces terribles gardiens +on lit constamment la légende: _Il demeure au-dessus de cette grande +porte, et l'ouvre au dieu Soleil_. + +Près du battant de la première porte, celle du lever, on a figuré les +vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une étoile +sur la tête, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour marquer la +direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans +l'étude des tableaux, qui offrent un intérêt d'autant plus piquant que, +dans chacune des douze heures de jour, on a tracé l'image détaillée de +la barque du dieu, naviguant dans le fleuve céleste sur le _fluide +primordial_ ou _l'éther_, le principe de toutes les choses physiques +selon la vieille philosophie égyptienne, avec la figure des dieux qui +l'assistent successivement, et de plus, la représentation des _demeures +célestes_ qu'il parcourt, et les scènes mythiques propres à chacune des +heures du jour. + +Ainsi, à la première heure, sa _bari_, ou barque, se met en mouvement +et reçoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les tableaux de +la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frère et +l'ennemi du Soleil, surveillé par le dieu Atmou; à la troisième heure, +le dieu Soleil arrive dans la zone céleste où se décide le sort des +âmes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs +nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son +tribunal, pesant à sa balance les âmes humaines qui se présentent +successivement: l'une d'elles vient d'être condamnée, on la voit ramenée +sur terre dans une _bari_, qui s'avance vers la porte gardée par Anubis, +et conduite à grands coups de verges par des cynocéphales, emblèmes de +la justice céleste; le coupable est sous la forme d'une énorme truie, +au-dessus de laquelle on a gravé en grand caractère _gourmandise_ ou +_gloutonnerie_, sans doute le péché capital du délinquant, quelque +glouton de l'époque. + +Le dieu visite, à la cinquième heure, les _Champs-Élysées_ de la +mythologie égyptienne, habités par les âmes bienheureuses se reposant +des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur leur +tête la plume d'autruche, emblème de leur conduite juste et vertueuse. +On les voit présenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous +l'inspection du _Seigneur de la joie du coeur_, elles cueillent les +fruits des arbres célestes de ce paradis; plus loin, d'autres tiennent +en main des faucilles: ce sont les âmes qui cultivent les champs de la +vérité; leur légende porte: «Elles font des libations de l'eau et des +offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une +faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu Soleil +leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les dans +vos demeures, jouissez-en et les présentez aux dieux en offrande pure.» +Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et folâtrer dans +un grand bassin que remplit l'eau céleste et primordiale, le tout sous +l'inspection du dieu _Nil-Céleste_. Dans les heures suivantes, les dieux +se préparent à combattre le grand ennemi du Soleil, le serpent +_Apophis_. Ils s'arment d'épieux, se chargent de filets, parce que le +monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du +Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de liens; +on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un câble que la déesse +Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, secondés par une +_machine fort compliquée_, manoeuvres par le dieu _Sev_ (Saturne), +assisté des génies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail +serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en bas +une _main énorme_ (celle d'Ammon) qui saisit la corde et arrête la +fougue du dragon. Enfin, à la onzième heure du jour, le serpent captif +est étranglé; et bientôt après le dieu Soleil arrive au point extrême de +l'horizon où il va disparaître. C'est la déesse _Netphé_ (Rhéa) qui, +faisant l'office de la Thétys des Grecs, s'élève à la surface de l'abîme +des eaux célestes; et, montée sur la tête de son fils Osiris, dont le +corps se termine en volute comme celui d'une sirène, la déesse reçoit +le vaisseau du Soleil, qui prend bientôt dans ses bras immenses le Nil +céleste, le vieil _Océan_ des mythes égyptiens. + +La marche du Soleil dans _l'hémisphère inférieur_, celui des ténèbres, +pendant les douze heures de nuit, c'est-à-dire la contre-partie des +scènes précédentes, se trouve sculptée sur les parois des tombeaux +royaux opposées à celles dont je viens de donner une idée +très-succincte. Là le dieu, assez constamment peint en _noir_, de la +tête aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones auxquels +président autant de personnages divins de toute forme et armés de +glaives. Ces cercles sont habités par les _âmes coupables_ qui subissent +divers supplices. C'est véritablement là le type primordial de l'_Enfer_ +du Dante, car la variété des tourments a de quoi surprendre; et je ne +suis pas étonné que quelques voyageurs, effrayés de ces scènes de +carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains +dans l'ancienne Égypte; mais les légendes lèvent toute espèce +d'incertitude à cet égard: ce sont des affaires de l'autre monde, et qui +ne préjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci. + +Les âmes coupables sont punies d'une manière différente dans la plupart +des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figuré ces esprits +impurs, et persévérant dans le crime, presque toujours sous la forme +humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la _grue_, ou +celle de l'_épervier à tête humaine_, entièrement peints en _noir_, pour +indiquer à la fois et leur nature perverse et leur séjour dans l'abîme +des ténèbres; les unes sont fortement liées à des poteaux, et les +gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les +crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la +tête en bas; celles-ci, les mains liées sur la poitrine et la tête +coupée, marchent en longues files; quelques-unes, les mains liées +derrière le dos, traînent sur la terre leur coeur sorti de leur +poitrine; dans de grandes chaudières, on fait bouillir des âmes +vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou +seulement leurs têtes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqué des âmes +jetées dans la chaudière avec l'emblème du bonheur et du repos céleste +(l'éventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des +copies fidèles de cette immense série de tableaux et des longues +légendes qui les accompagnent. + +A chaque zone et auprès des suppliciés, on lit toujours leur +condamnation et la peine qu'ils subissent. «Ces âmes ennemies, y est-il +dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son +disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles +n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones.» +Tandis qu'on lit au contraire, à côté de la représentation des âmes +heureuses, sur les parois opposées: «Elles ont trouvé grâce aux yeux du +Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles où l'on vit de +la vie céleste; les corps qu'elles ont abandonnés reposeront à toujours +dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la présence du Dieu +suprême.» + +Cette double série de tableaux nous donne donc le _système +psychologique égyptien_ dans ses deux points les pins importants et les +plus moraux, _les récompenses et les peines_. Ainsi se trouve +complètement démontré tout ce que les anciens ont dit de la doctrine +égyptienne sur _l'immortalité de l'âme_ et le but positif de la vie +humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idée de symboliser +la _double destinée_ des âmes par le plus frappant des phénomènes +célestes, le cours du soleil dans les deux hémisphères, et d'en lier la +peinture à celle de cet imposant et magnifique spectacle. + +Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors +et des deux premières salles du tombeau de _Rhamsès V_, que j'ai pris +pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus +complet de tous. Le même sujet, mais composé dans un esprit directement +_astronomique_, et sur un plan plus régulier, parce que c'était un +tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la +longueur de ceux du second corridor et des deux premières salles qui +suivent. + +Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsemé d'étoiles, +enveloppe de trois côtés cette immense composition: le torse se prolonge +sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie supérieure; sa +tête est à l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du +tableau divisé en deux bandes égales: celle d'en haut représente +l'hémisphère supérieur et le cours du soleil dans les douze heures du +jour; celle d'en bas, l'hémisphère inférieur, la marche du soleil +pendant les douze heures de la nuit. + +A l'orient, c'est-à-dire vers le point sexuel du grand corps céleste (de +la déesse Ciel), est figurée la naissance du Soleil; il sort du sein de +sa divine mère _Néith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt +à sa bouche, et renfermé dans un disque rouge: le dieu _Méuï_ (l'Hercule +égyptien, la raison divine), debout dans la barque destinée aux voyages +du jeune dieu, élève les bras pour l'y placer lui-même; après que le +Soleil enfant a reçu les soins de deux déesses nourrices, la barque part +et navigue sur l'_Océan céleste_, l'Éther, qui coule comme un fleuve de +l'_orient à l'occident_, où il forme un vaste bassin, dans lequel +aboutit une branche du fleuve traversant l'_hémisphère inférieur, +d'occident en orient_. + +Chaque heure du jour est indiquée sur le corps du Ciel par un disque +rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles +paraît le dieu Soleil naviguant sur l'Océan céleste avec un cortège qui +change à chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_. + +A la première heure, au moment où le vaisseau se met en mouvement, les +esprits de l'Orient présentent leurs hommages au dieu debout dans son +naos, qui est élevé au milieu de cette bari; l'équipage se compose de la +déesse _Sori_, qui donne l'impulsion à la proue; du dieu Sev (Saturne), +à la tête de lièvre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et +dont il ne fait usage qu'à partir de la 8e heure, c'est-à-dire lorsqu'on +approche des parages de l'Occident; le réis ou commandant est Hôrus, +ayant en sous-ordre le dieu Haké-Oëris, le Phaëton et le compagnon +fidèle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un +hiéracocéphale nommé _Haôu_, plus la déesse Neb-Wa (la dame de la +barque), dont j'ignore les fonctions spéciales, enfin le dieu gardien +supérieur des tropiques. On a représenté, sur les bords du fleuve, les +dieux ou les esprits qui président à chacune des heures du jour; ils +adorent le Soleil à son passage, ou récitent tous les noms mystiques par +lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les âmes des +rois ayant à leur tête le défunt Rhamsès V, allant au-devant de la bari +du dieu pour adorer sa lumière. Aux 4e, 5e et 6e heures, le même Pharaon +prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis +caché dans les eaux de l'Océan. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau +céleste côtoie les demeures des bienheureux, jardins ombragés par des +arbres de différentes espèces, sous lesquels se promènent les dieux et +les âmes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne) +sonde le fleuve incessamment, et des dieux échelonnés sur le rivage +dirigent la barque avec précaution; elle contourne le grand bassin de +l'ouest, et reparaît dans la bande supérieure du tableau, c'est-à-dire +dans l'hémisphère inférieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en +orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme +il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du +Soleil est toujours tirée à la corde par un grand nombre de génies +subalternes, dont le nombre varie à chaque heure différente. Le grand +cortège du dieu et l'équipage ont disparu, il ne reste plus que le +pilote debout et inerte à l'entrée du naos renfermant le dieu, auquel la +déesse Thmeï (la vérité et la justice), qui préside à l'enfer ou à la +région inférieure, semble adresser des consolations. + +Des légendes hiéroglyphiques, placées sur chaque personnage et au +commencement de toutes les scènes, en indiquent les noms et les sujets, +en faisant connaître l'heure du jour ou de la nuit à laquelle se +rapportent ces scènes symboliques. J'ai pris copie moi-même et des +tableaux et de toutes les inscriptions. + +Mais sur ces mêmes plafonds, et en dehors de la composition que je viens +de décrire en gros, existent des textes hiéroglyphiques d'un intérêt +plus grand peut-être, quoique liés au même sujet. Ce sont des _tables +des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de +chaque mois de l'année_; elles sont ainsi conçues: + +MOIS DE TÔBI, la dernière moitié.--_Orion_ domine et influe sur +l'oreille gauche. + +Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche. + +Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur. + +Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux étoiles_ (les +Gémeaux?), sur le coeur. + +Heure 4e, les constellations _des deux étoiles_ (influent) sur l'oreille +gauche. + +Heure 5e, les étoiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur. + +Heure 6e, la tête (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur. + +Heure 7e, _la flèche_ (influe) sur l'oeil droit. + +Heure 8e, _les longues étoiles_, sur le coeur. + +Heure 9e, les serviteurs des parties antérieures (du quadrupède) _Menté_ +(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche. + +Heure 10e, le quadrupède _Menté_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche. + +Heure 11e, les serviteurs du _Menté_, sur le bras gauche. + +Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche. + +Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue à celle qu'on +avait gravée sur le fameux cercle doré du monument d'Osimandyas, et qui +donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des +constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela démontrera +sans réplique, comme l'a affirmé notre savant ami M. Letronne, que +l'_astrologie_ remonte, en Égypte, jusqu'aux temps les plus reculés; +cette question, par le fait, est décidée sans retour, c'est un petit +souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thèbes. + +La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui +composent la série des levers, est certaine dans les passages où j'ai +introduit les noms actuels des constellations de notre planisphère; +n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance, +j'ai été obligé de donner partout ailleurs le mot à mot du texte +hiéroglyphique. + +J'ai dû recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes +précieux de l'_astronomie antique_, science qui devait être +nécessairement liée à l'_astrologie_, dans un pays où la religion fut la +base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil système +politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes: +_la partie des faits observés_, qui constitue seule nos sciences +actuelles; _la partie spéculative_, qui liait la science à la croyance +religieuse, lien nécessaire, indispensable même en Égypte, où la +religion, pour être forte et pour l'être toujours, avait voulu renfermer +l'univers entier et son étude dans son domaine sans bornes; ce qui a son +bon et son mauvais côté, comme toutes les conceptions humaines. + +Dans le tombeau de Rhamsès V, les salles ou corridors qui suivent ceux +que je viens de décrire, sont décorés de tableaux symboliques relatifs à +divers états du soleil considéré soit physiquement, soit surtout dans +ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un +ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils +n'occupent pas la même place dans les tombes royales. La salle qui +précède celle du sarcophage, en général consacrée aux quatre génies de +l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution +du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent +décider du sort de son âme, tribunal dont ne fut qu'une simple image +celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de +la sépulture. Une paroi entière de cette salle, dans le tombeau de +Rhamsès V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris, +mêlées aux justifications que le roi est censé présenter, ou faire +présenter en son nom, à ces juges sévères, lesquels paraissent être +chargés, chacun, de faire la recherche d'un crime ou péché particulier, +et de le punir dans l'âme soumise à leur juridiction. Ce grand texte, +divisé par conséquent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, à +proprement parler, qu'une _confession négative_, comme on peut en juger +par les exemples qui suivent: + +dieu (tel)! _le roi_, soleil modérateur de justice, approuvé d'Ammon, +_n'a point commis de méchancetés_. + +Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point blasphémé_. + +Le roi, soleil modérateur, etc., _ne s'est point enivré_. + +Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point été paresseux_. + +Le roi, soleil modérateur, etc., _n'a point enlevé les biens voués aux +dieux._ + +Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point dit de mensonges_. + +Le roi, soleil, etc., _n'a point été libertin_. + +Le fils du Soleil Rhamsès _ne s'est point souillé par des impuretés_. + +Le roi, soleil, etc., _n'a point secoué la tête en entendant des paroles +dé vérité_. + +Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point inutilement allongé ses paroles_. + +Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu à dévorer son coeur_ (c'est-à-dire, à +se repentir de quelque mauvaise action). + +On voyait enfin, à côté de ce texte curieux, dans le tombeau de +Rhamsès-Meïamoun, des images plus curieuses encore, celles des péchés +capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la +luxure_, _la paresse_ et _la voracité_, figurées sous forme humaine, +avec les têtes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_. + +La grande salle du tombeau de Rhamsès V, celle qui renfermait le +sarcophage, et la dernière de toutes, surpasse aussi les autres en +grandeur et en magnificence. Le plafond, creusé en berceau et d'une +très-belle coupe, a conservé toute sa peinture: la fraîcheur en est +telle qu'il faut être habitué aux miracles de conservation des monuments +de l'Égypte pour se persuader que ces frêles couleurs ont résisté à plus +de trente siècles. On a répété ici, mais en grand et avec plus de +détails dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux +hémisphères pendant la durée du jour astronomique, composition qui +décore les plafonds des premières salles du tombeau et qui forme le +motif général de toute la décoration des sépultures royales. + +Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au +plafond, de tableaux sculptés et peints comme dans le reste du tombeau, +et chargées de milliers d'hiéroglyphes formant les légendes +explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un +grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblématiques, tout le +système cosmogonique et les principes de la physique générale des +Égyptiens. Une longue étude peut seule donner le sens entier de ces +compositions, que j'ai toutes copiées moi-même, en transcrivant en même +temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus +raffiné; mais il y a certainement, sous ces apparences emblématiques, de +vieilles vérités que nous croyons très-jeunes. + +J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul +des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les +piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux +divinités de l'Égypte, et principalement à celles qui président aux +destinées des âmes, Phtha-Socharis, Atmou, la déesse _Mérésoehar_, +_Osiris_ et _Anubis_. + +Tous les autres tombeaux des rois de Thèbes, situés dans la vallée de +Biban-el-Molouk et dans la vallée de l'Ouest, sont décorés, soit de la +totalité, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens +d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et +surtout plus ou moins achevés. + +Les tombes royales véritablement achevées et complètes sont en +très-petit nombre, savoir: celle d'Aménophis III (Memnon), dont la +décoration est presque entièrement détruite; celle de Rhamsès-Meïmoun, +celle de Rhamsès V, probablement aussi celle de Rhamsès le Grand, enfin +celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incomplètes. Les unes +se terminent à la première salle, changée en grande salle sépulcrale +d'autres vont jusqu'à une seconde salle des tombeaux complets; +quelques-unes même se terminent brusquement par un petit réduit creusé +à la hâte, grossièrement peint, et dans lequel on a déposé le sarcophage +du roi, à peine ébauché. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au +commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le +trône; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fût terminé, les +travaux étaient arrêtés et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc +juger de la longueur du règne de tous les rois inhumés à +Biban-el-Molouk, par l'achèvement ou par l'état plus ou moins avancé de +l'excavation destinée à sa sépulture. Il est à remarquer, à ce sujet, +que les règnes d'Aménophis III, de Rhamsès le Grand et de Rhamsès V +furent, en effet, selon Manéthon, de plus de trente ans chacun, et leurs +tombeaux sont aussi les plus étendus. + +Il me reste à parler de certaines particularités que présentent +quelques-unes de ces tombes royales. + +Quelques parois conservées du tombeau d'Aménophis III (Memnon) sont +couvertes d'une simple peinture, mais exécutée avec beaucoup de soin et +de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du +soleil dans les deux hémisphères; mais cette composition est peinte sur +les murailles sous la forme d'un immense papyrus déroulé, les figures +étant tracées au simple trait comme dans les manuscrits et les légendes, +en hiéroglyphes linéaires, arrivant presque aux formes _hiératiques_. Le +Musée royal possède des rituels conçus en ce genre d'écriture de +transition. + +Le tombeau de cet illustre Pharaon a été découvert par un des membres de +la Commission d'Égypte dans la vallée de l'Ouest. Il est probable que +tous les rois de la première partie de la XVIIIe dynastie reposaient +dans cette même vallée, et que c'est là qu'il faut chercher les +sépulcres d'Aménophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra +les découvrir qu'en exécutant des déblayements immenses au pied des +grands rochers coupés à pic dans le sein desquels ces tombe ont été +creusées. Cette même vallée recèle peut-être encore le dernier asile des +rois thébains des anciennes époques; c'est ce que je me crois autorisé à +conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un très-ancien +style, découvert dans la partie la plus reculée de la même vallée, celui +d'un Pharaon thébain nommé _Skhaï_, lequel n'appartient certainement +point aux quatre dernières dynasties thébaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe +et XXe. + +Dans la vallée proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admiré, +comme tous les voyageurs qui nous ont précédés, l'étonnante fraîcheur +des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousireï Ier, qui +dans ses légendes prend les divers surnoms de _Noubeï_, d'_Athothi_ et +d'_Amoneï_, et dans son tombeau celui d'Ousireï; mais cette belle +catacombe dépérit chaque jour. Les piliers se fendent et se délitent; +les plafonds tombent en éclats, et la peinture s'enlève en écailles. +J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet +hypogée, pour donner en Europe une idée exacte de tant de magnificence. +J'ai fait également dessiner la série de _peuples_ figurée dans un des +bas-reliefs de la première salle à piliers. J'avais cru d'abord, +d'après les copies de ces bas-reliefs publiées en Angleterre, que ces +quatre peuples, de race bien différente, conduits par le dieu Hôrus +tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au sceptre du +Pharaon Ousireï; l'étude des légendes m'a fait connaître que ce tableau +a une signification plus générale. Il appartient à la 3e heure du jour, +celle où le soleil commence à faire sentir toute l'ardeur de ses rayons +et réchauffe toutes les contrées de notre hémisphère. On a voulu y +représenter, d'après la légende même, _les habitants de l'Égypte et ceux +des contrées étrangères_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des +diverses _races d'hommes_ connues des Égyptiens, et nous apprenons en +même temps les grandes divisions géographiques ou _ethnographiques_ +établies à cette époque reculée. + +Les hommes guidés par le Pasteur des peuples, Hôrus, sont figurés au +nombre de douze, mais appartenant à quatre familles bien distinctes. Les +trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge +sombre_, taille bien proportionnée, physionomie douce, nez légèrement +aquilin, longue chevelure nattée, vêtus de blanc, et leur légende les +désigne sous le nom de RÔT-EH-NE-RÔME, _la race des hommes_, les hommes +par excellence, c'est-à-dire les Égyptiens. + +Les trois suivants présentent un aspect bien différent: peau couleur de +chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement aquilin, barbe +noire, abondante et terminée en pointe, court vêtement de couleurs +variées; ceux-ci portent le nom de NAMOU. + +Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui +viennent après, ce sont des _nègres_; ils sont désignés sous le nom +général de NAHASI. + +Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur +de chair, ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez droit ou +légèrement voussé, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute +et très-élancée, vêtus de peaux de boeuf conservant encore leur poil, +véritables sauvages tatoués sur diverses parties du corps; on les nomme +TAMHOI. + +Je me hâtai de chercher le tableau correspondant à celui-ci dans les +autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les +variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu +figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien +système égyptien, savoir: 1e _les habitants de l'Égypte_, qui, à elle +seule, formait une partie du monde, d'après le très-modeste usage des +vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de +l'_Afrique_, les nègres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque +notre race est la dernière et la plus sauvage de la série) les +_Européens_, qui à ces époques reculées, il faut être juste, ne +faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici +tous les peuples de race blonde et à peau blanche, habitant +non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de départ. + +Cette manière de considérer ces tableaux est d'autant plus la véritable +que, dans les autres tombes, les mêmes noms génériques reparaissent et +constamment dans le même ordre. On y trouve aussi les Égyptiens et les +Africains représentés de la même manière, ce qui ne pouvait être +autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races +européennes) offrent d'importantes et curieuses variantes. + +Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vêtu dans le tombeau +d'Ousireï, l'Asie a pour représentants dans d'autres tombeaux (ceux de +_Rhamsès-Meïamoun_, etc.) trois individus toujours à teint basané, nez +aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumés avec une rare +magnificence. Dans l'un, ce sont évidemment des _Assyriens_: leur +costume, jusque dans les plus petits détails, est parfaitement semblable +à celui des personnages gravés sur les cylindres assyriens: dans +l'autre, les peuples _Mèdes_, ou habitants primitifs de quelque partie +de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait +pour trait, sur les monuments dits _persépolitains_. On représentait +donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indifféremment. Il en +est de même de nos bons vieux ancêtres les _Tamhou_, leur costume est +quelquefois différent; leurs têtes sont plus ou moins chevelues et +chargées d'ornements diversifiés; leur vêtement sauvage varie un peu +dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe +conservent tout le caractère d'une race à part. J'ai fait copier et +colorier cette curieuse série ethnographique. Je ne m'attendais +certainement pas, en arrivant à Biban-el-Molouk, d'y trouver des +sculptures qui pourront servir de vignettes à l'histoire des habitants +primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur +vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle +nous fait bien apprécier le chemin que nous avons parcouru depuis. + +Le tombeau de _Rhamsès Ier_, le père et le prédécesseur d'Ousireï, était +enfoui sous les décombres et les débris tombés de la montagne; nous +l'avons fait déblayer: il consiste en deux longs corridors sans +sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une étonnante +conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert +seulement de peintures. Cette simplicité accuse la magnificence du fils, +dont la somptueuse catacombe est à quelques pas de là. + +J'avais le plus vif désir de retrouver à Biban-el-Molouk la tombe du +plus célèbre des Rhamsès, celle de _Sésostris_; elle y existe en effet: +c'est la troisième à droite dans la vallée principale; mais la sépulture +de ce grand homme semble avoir été en butte, soit à la dévastation par +des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont +comblée à très-peu près jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une +espèce de boyau au milieu des éclats de pierres qui remplissent cette +intéressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgré +l'extrême chaleur, jusqu'à la première salle. Cet hypogée, d'après ce +qu'on peut en voir, fut exécuté sur un plan très-vaste et décoré de +sculptures du meilleur style, à en juger par les petites portions encore +subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute +la découverte du sarcophage de cet illustre conquérant: on ne peut +espérer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute été +violé et spolié à une époque fort reculée, soit par les Perses, soit par +des chercheurs de trésors, aussi ardents à détruire que l'étranger avide +d'exercer des vengeances. + +Au fond d'un embranchement de la vallée et dans le voisinage de ce +respectable tombeau reposait le fils de Sésostris; c'est un très-beau +tombeau, mais non achevé. J'y ai trouvé, creusée dans l'épaisseur de la +paroi d'une salle isolée, une petite chapelle consacrée aux mânes de son +père, Rhamsès le Grand. + +Le dernier tombeau, au fond de la vallée principale, se fait remarquer +par son état d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont achevés et +exécutés avec une finesse et un soin admirables; la décoration du reste +de la catacombe, formée de trois longs corridors et de deux salles, a +été seulement tracée en rouge, et l'on rencontre enfin les débris du +sarcophage du Pharaon, en granit, dans un très-petit cabinet dont les +parois, à peine dégrossies, sont couvertes de quelques mauvaises figures +de divinités, dessinées et barbouillées à la hâte. + +Son successeur, dont le nom monumental est _Rhamerri_, ne s'était +probablement pas beaucoup inquiété du soin de sa sépulture: au lieu de +se faire creuser un tombeau comme ses ancêtres, il trouva plus commode +de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son père, et l'étude +que j'ai dû faire de ce tombeau _palimpseste_ m'a conduit à un résultat +fort important pour le complément de la série des règnes formant la +XVIIIe dynastie. + +Le temps ayant causé la chute du stuc appliqué par l'usurpateur +Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau +qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les +légendes d'une reine nommée _Thaoser_; et le temps, faisant aussi +justice de la couverte dont on avait masqué les premiers bas-reliefs de +l'intérieur, a mis à découvert des tableaux représentant cette même +reine, faisant les mêmes offrandes aux dieux, et recevant des divinités +les mêmes promesses et les mêmes assurances que les Pharaons eux-mêmes +dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la même place que +ceux-ci. Il devint donc évident que j'étais dans une catacombe creusée +pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine +ayant exercé par elle-même le pouvoir souverain, puisque son mari, +quoique portent le titre de roi, ne paraît qu'après elle dans cette +série de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers et +les plus importants. _Ménéphtha-Siphtha_ fut le nom de ce souverain en +sous-ordre. + +Comme j'avais déjà trouvé à Ghébel-Selséléh des bas-reliefs de ce prince +qui avait, après le roi Hôrus, continué la décoration du grand spéos de +la carrière, j'ai dû reconnaître alors dans la reine _Thaoser_ la fille +même du roi Hôrus, laquelle, succédant à son père, dont elle était la +seule héritière en âge de régner, exerça longtemps le pouvoir souverain, +et se trouve dans la liste des rois de Manéthon, sous le nom de la reine +_Achenchersès_. Je m'étais trompé à Turin, en prenant l'épouse même +d'Hôrus, la reine _Tmauhmot_, pour la fille de ce prince, mentionnée +dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom, +indifférente pour la série des règnes, n'aurait point été commise si la +légende de la reine, épouse d'Hôrus, eût conservé ses titres initiaux, +qu'une fracture a fait disparaître. _Siphtha_ ne porte donc le titre de +roi qu'en s'a qualité d'époux de la reine régnante; ce qui déjà avait eu +lieu pour les deux maris de la reine _Amensé_, mère de Thouthmosis III +(Moeris). + +Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine +_Thaoser_ et de son mari _Siphtha_ par leur cinquième ou sixième +successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect dû +à des ancêtres, parce qu'il descendait directement de Rhamsès Ier et +que, d'après les listes, il était tout au plus le frère de la reine +Thaoser Achenchersès et continuait directement la ligne masculine à +partir du roi Hôrus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant, +d'abord, d'avoir substitué partout à l'image de la reine la sienne +propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un +casque ou de vêtements et d'insignes convenables seulement à des rois et +non à des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les +cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire +peindre sa propre légende. Cette opération a dû, toutefois, s'exécuter +fort à la hâte, puisque, après avoir métamorphosé la reine Thaoser en +roi Rhamerri, on n'a point eu la précaution de corriger, sur les +bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censés prononcer, +lesquels sont toujours adressés à la reine et ne sauraient l'être +convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu. + +Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la vallée +encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri, +Rhamsès-Meïamoun; mais aujourd'hui le temps ou la fumée a terni l'éclat +des couleurs qui recouvrent la plupart de ces sépulcres; il se +recommande d'ailleurs par huit petites salles percées latéralement dans +le massif des parois du premier et du deuxième corridor, cabinets ornés +de sculptures du plus haut intérêt et dont nous avons fait prendre des +copies soignées. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres +choses, la représentation des travaux de la cuisine; un autre, celle des +meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisième est un +arsenal complet où se voient des armes de toute espèce et les insignes +militaires des légions égyptiennes; ici on a sculpté les barques et les +canges royales avec toutes leurs décorations. L'un d'eux aussi nous +montre le tableau symbolique de l'année égyptienne, figurée par six +images du Nil et six images de l'Égypte personnifiée, alternées, une +pour chaque mois et portant les productions particulières à la division +de l'année que ces images représentent. J'ai dû faire copier, dans l'un +de ces jolis réduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs +couleurs, parce qu'ils n'ont été exactement publiés par personne. + +En voilà assez sur _Biban-el-Molouk_. J'ai hâte de retourner à Thèbes, +où l'on ne sera point fâché de me suivre. Je dois cependant ajouter que +plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le témoignage +écrit qu'elles étaient, il y a bien des siècles, abandonnées, et +seulement visitées, comme de nos jours, par beaucoup de curieux +désoeuvrés, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient +s'illustrer à jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les +bas-reliefs, qu'ils ont ainsi défigurés. Les sots de tous les siècles y +ont de nombreux représentants: on y trouve d'abord des Égyptiens de +toutes les époques, qui se sont inscrits, les plus anciens en +hiératique, les plus modernes en démotique; beaucoup de Grecs de +très-ancienne date, à en juger par la forme des caractères; de vieux +Romains de la république, qui s'y décorent, avec orgueil du titre de +_Romanos_; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers +empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyés au milieu des +superlatifs qui les précèdent ou qui les suivent; plus, des noms de +Coptes accompagnés de très-humbles prières; enfin les noms des voyageurs +européens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard +ou le désoeuvrement ont amenés dans ces tombes solitaires. J'ai +recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur +contenu, soit pour leur intérêt sous le rapport paléographique. Ce sont +toujours des matériaux[Footnote: A Bém-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau +du nommé Roteï (c'est l'hypogée composé d'une seule chambre +rectangulaire, ornée dans le fond de deux rangées de trois colonnes, et +dont la porte regarde à l'ouest et la vallée de l'Égypte), on remarque +sur la paroi méridionale un enfoncement régulièrement taillé comme pour +une armoire, et c'est dans l'épaisseur de cet enfoncement que j'ai +trouvé écrite au charbon, et presque effacée, cette inscription bien +simple: 1800. 3e RÉGIMENT DE DRAGONS. Je me suis fait un devoir de +repasser pieusement ces traits à l'encre noire avec un pinceau, en +ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. Champollion _restduit_).], +et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles égyptiens, qui auront +bien quelque prix translatés à Paris..... J'y pense souvent..... Adieu. + + + + +QUATORZIEME LETTRE + + +Thèbes, le 18 juin 1829. + +Depuis mon retour au milieu des ruines de cette aînée des villes +royales, toutes mes journées ont été consacrées à l'étude de ce qui +reste d'un de ses plus beaux édifices, pour lequel je conçus, à sa +première vue, une prédilection marquée. La connaissance complète que +j'en ai acquise maintenant la justifie au delà de ce que je devais +espérer. Je veux parler ici d'un monument dont le véritable nom n'est +pas encore fixé, et qui donne lieu à de fort vives controverses: celui +qu'on a appelé d'abord le _Memnonium_, et ensuite le _Tombeau +d'Osimandyas_. Cette dernière dénomination appartient à la Commission +d'Égypte; quelques voyageurs persistent à se servir de l'autre, qui +certainement est fort mal appliquée et très-inexacte. Pour moi, je +n'emploierai désormais, pour désigner cet édifice, que son nom égyptien +même, sculpté dans cent endroits et répété dans les légendes des frises, +des architraves et des bas-reliefs qui décorent ce palais. Il portait le +nom de _Rhamesséion_, parce que c'était à la munificence du Pharaon +Rhamsès le Grand que Thèbes en était redevable. + +L'imagination s'ébranle et l'on éprouve une émotion bien naturelle en +visitant ces galeries mutilées et ces belles colonnades, lorsqu'on pense +qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus célèbre +et du meilleur des princes que la vieille Égypte compte dans ses longues +annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends à la mémoire de +Sésostris l'espèce de culte religieux dont l'environnait l'antiquité +tout entière. + +Il n'existe du Rhamesséion aucune partie complète; mais ce qui a échappé +à la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer +l'ensemble de l'édifice et pour s'en faire une idée très-exacte. +Laissant à part sa partie architecturale, qui n'est point de mon +ressort, mais à laquelle je dois rendre un juste hommage en disant que +le Rhamesséion est peut-être ce qu'il y a de plus noble et de plus pur à +Thèbes en fait de grand monument, je me bornerai à indiquer rapidement +le sujet des principaux bas-reliefs qui le décorent, et le sens des +inscriptions qui les accompagnent. + +Les sculptures qui couvraient les faces extérieures des deux massifs du +premier pylône, construit en grès, ont entièrement disparu, car ces +massifs se sont éboulés en grande partie. Des blocs énormes de calcaire +blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils +sont décorés, ainsi que l'épaisseur des deux massifs entre lesquels +s'élevait cette porte, des légendes royales de Rhamsès le Grand, et de +tableaux représentant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes +divinités de Thèbes, Amon-Ra, Amon générateur, la déesse Mouth, le jeune +dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi reçoit à son +tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal +d'entre eux, parce que c'est là que j'ai lu pour la première fois le nom +véritable de l'édifice entier. + +Le dieu Atmou (une des formes de Phré) présente au dieu Mandou le +Pharaon Rhamsès le Grand, casqué et en habits royaux; cette dernière +divinité le prend par la main en lui disant: «Viens, avance vers les +demeures divines pour contempler ton père, le seigneur des dieux, qui +t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et régner +sur le trône d'Hôrus.» Plus loin, en effet, on a figuré le grand dieu +Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: «Voici ce que dit +Amon-Ra, roi des dieux, et qui réside dans le _Rhamesséion de Thèbes_: +Mon fils bien-aimé et de mon germe, seigneur du monde, Rhamsès! mon +coeur se réjouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as voué cet +édifice; je te fais le don d'une vie pure à passer sur le trône de Sev +(Saturne) (c'est-à-dire dans la royauté temporelle).» Il ne peut donc, à +l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom à donner à ce +monument. + +Les tableaux militaires, relatifs aux conquêtes du roi, couvrent les +faces des deux massifs du pylône sur la première cour du palais; ils +sont visibles en assez grande partie, parce que l'éboulement des +portions supérieures du pylône a eu lieu du côté opposé. Ces scènes +militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont +sculptées dans l'intérieur du temple d'_Ibsamboul_ et sur _le pylône de +Louqsor,_ qui font partie du Rhamesséion ou Rhamséion oriental de +Thèbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se +rapportent évidemment à une même campagne contre des peuples asiatiques +qu'on ne peut, d'après leur physionomie et d'après leur costume, +chercher ailleurs, je le répète, que dans cette vaste contrée sise entre +le Tigre et l'Euphrate d'un côté, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contrée +que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutôt le +pays qu'elle habitait, se nommait _Chto, Chéto, Scéhto_ ou _Schto_; car +je me suis aperçu, enfin, que le nom par lequel on la désigne +ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer +_Pscharanschétko, Pscharinschèto_ ou _Pscharéneschto_ (vu l'absence des +voyelles médiales), est composé de trois parties distinctes: 1e d'un mot +égyptien, épithète injurieuse _Pscharé_ qui signifie une plaie; 2e de la +préposition N (_de_) que j'avais d'abord crue radicale; 3e de _Chto, +Schto, Schéto,_ véritable nom de la contrée. Les Égyptiens désignèrent +donc ces peuples ennemis sous la dénomination de _la plaie de Schéto_, +de la même manière que l'Ethiopie est toujours appelée _la mauvaise race +de Kousch_. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me +portent à croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la +Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici. + +On a sculpté sur le massif de droite la réception des ambassadeurs +scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la présence de +Rhamsès, qui leur adresse des reproches; les soldats, dispersés dans le +camp, se reposent ou préparent leurs armes, et donnent des soins aux +bagages; en avant du camp, deux Égyptiens administrent la bastonnade à +deux prisonniers ennemis, afin, porte la légende hiéroglyphique, de leur +faire dire ce que fait _la plaie de Schéto_. Au bas du tableau est +l'armée égyptienne en marche, et à l'une des extrémités se voit un +engagement entre les chars des deux nations. + +La partie gauche de ce massif offre l'image d'une série de forteresses +desquelles sortent des Égyptiens emmenant des captifs; les légendes +sculptées sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et apprennent +que Rhamsès le Grand les a prises de vive force la huitième année de son +règne. + +Il manque près de la moitié du massif de droite du pylône; ce qui reste +offre les débris d'un vaste bas-relief représentant une grande bataille, +toujours contre les Schéto. Comme j'aurai l'occasion d'en décrire une +seconde, tout à, fait semblable et beaucoup mieux conservée, je passerai +rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a représenté l'un des +principaux chefs bactriens, nommé _Schiropsiro_ ou _Schiropasiro_, +blessé et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi, +fuyant devant le vainqueur, un allié, le chef de _la mauvaise race du +pays de Schirbech_ ou _Schilbesch_. A côté de la bataille est un tableau +triomphal: Rhamsès le Grand, debout, la hache sur l'épaule, saisit de sa +main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on +lit: «Les chefs des contrées du Midi et du Nord conduits en captivité +par Sa Majesté.» + +Les colonnades qui fermaient latéralement la première cour n'existent +plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et +les deux pylônes est encombré des énormes débris du plus grand et du +plus magnifique colosse que les Égyptiens aient peut-être jamais élevé: +c'était celui de _Rhamsès le Grand._ Les inscriptions qui le décorent ne +permettent pas d'en douter. Les légendes royales de cet illustre Pharaon +se lisent en grands et beaux hiéroglyphes vers le haut des bras, et se +répètent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse, +_quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur_, non compris +la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut. + +Il faut admirer à la fois la puissance du peuple qui érigea ce +merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutilé avec tant +d'adresse et de soins. + +Ce beau monument s'élevait devant le massif de gauche du second pylône +ou mur, détruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos fouilles +que je me suis assuré que l'on avait aussi couvert ce massif de +sculptures représentant des scènes militaires; j'y ai retrouvé le bas +d'un tableau représentant le roi, après une grande bataille, recevant +des principaux officiers le compte des ennemis tués dans l'action, et +dont les mains coupées sont entassées à ses pieds. Plus loin existait +une inscription toujours relative à la guerre contre les Schéto; le peu +qui reste des dernières ligues, interrompu par de nombreuses fractures, +m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques +abondants en noms propres et en désignations géographiques. Il y est +surtout question des honneurs que le roi accorde à deux chefs Scythes ou +bactriens, _Iroschtoasiro,_ grand chef du pays de Schéto, et +_Peschorsenmausiro,_ qualifié aussi de grand chef: ce sont +très-probablement les gouverneurs établis par le conquérant après la +soumission du pays. + +Les sculptures du massif de droite du deuxième pylône ou mur subsistent +en très grande partie sous la galerie de la seconde cour à droite en +entrant; c'est le tableau d'une bataille livrée sur le bord d'un fleuve, +dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve, +et sur les murailles de laquelle on lit: _la ville forte Watsch_ ou +_Batsch_ (la première lettre est douteuse). Vers l'extrémité actuelle du +tableau, à la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamsès sur son +char lancé au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et +de mourants. Il décoche des flèches contre la masse des ennemis en +pleine déroute; derrière le char, sur le terrain que le héros vient de +quitter, sont entassés les cadavres des vaincus, sur les-quels +s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nommé _Torokani,_ blessé d'une +flèche à l'épaule et tombant sur l'avant de son char brisé. Sous les +pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de +_Torokato, chef des soldats du pays de Nakbésou_, et ceux de plusieurs +autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, _Shiropasiro_, +se retire sur le bord du fleuve; les flèches du roi ont déjà atteint +_Tiotouro_ et _Simaïrosi_, fuyant dans la plaine et se dirigeant du côté +de la ville. D'autres chefs se réfugient vers le fleuve, dans lequel se +précipitent lès chevaux du chef _Krobschatosi_, blessé, et qu'ils +entraînent avec eux. Plusieurs enfin, tels que _Thotâro_ et _Mafèrima, +frère_ (allié) _de la plaie de Schêto _(des Bactriens), sont allés +mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels +que le Bactrien _Sipaphéro_, ont été assez heureux pour traverser, +secourus et accueillis sur la rive opposée par une foule immense +accourue pour connaître le résultat de la bataillé. C'est au milieu de +tout ce peuple amoncelé qu'on aperçoit un groupe donnant des secours +empressés à un chef que l'on vient de retirer du fleuve, où il s'est +noyé; on le tient _suspendu par les pieds, la tête en bas_, et on +s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler +à la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne +produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement +de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: «Le chef de la mauvaise +race du pays des _Schirbesch_, qui s'est éloigné de ses guerriers en +fuyant le roi du côté du fleuve.» + +Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par _un pont_ jeté sur +l'une des branches du fleuve, on remarque des symptômes d'un prochain +changement dans l'état des esprits: un individu adresse un discours à +ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses +compatriotes à se soumettre au joug de Rhamsès le Grand; on lit en +effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une inscription +ainsi conçue: «Je célèbre la gloire du dieu gracieux, parce qu'il a +dit....» Le reste est détruit. + +J'ai voulu, en entrant dans tous ces détails, donner une idée des +bas-reliefs historiques dont on décorait les grands monuments de +l'Égypte, de ces compositions immenses que je me plais à nommer des +_tableaux homériques_ ou de la sculpture héroïque, parce qu'ils sont +pleins de ce feu et de ce désordre sublimes qui nous entraînent, à la +lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, considéré à part, sera +trouvé certainement défectueux dans quelques points relatifs à la +perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines; +mais ces petits défauts de détails sont rachetés, et au delà, par +l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus _beaux vases grecs_ +représentant des _combats_ pèchent précisément (si péché il y a) sous +les mêmes rapports que ces bas-reliefs égyptiens. + +Sur le haut de cette grande paroi on a sculpté un long bas-relief, +mutilé au commencement et à la fin, représentant Rhamsès le Grand +célébrant la panégyrie du grand dieu de Thèbes, le double Hôrus, ou Amon +générateur. Comme j'aurai l'occasion de décrire une fête semblable +existant dans tout son entier au palais de Médinet-Habou, je me +contenterai de dire que c'est ici qu'existe une série de statuettes de +rois rangées par ordre de règne; ce sont: 1° Mènes (le premier roi +terrestre); 2° un prénom inconnu, antérieur à la dix-septième dynastie; +3° Amosis; 4° Aménothph Ier; 5° Thouthmosis Ier; 6° Thouthmosis III; 7° +Aménothph II; 8° Thouthmosis IV; 9° Aménothph III; 10° Hôrus; 11° +Rhamsès Ier; 12° Ousereï; 13° Rhamsès le Grand lui-même. Cette série ne +donne que la ligne directe des ancêtres du conquérant; ainsi Thouthmosis +II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) était fils d'une fille +de Thouthmosis Ier. + +De nombreux bas-reliefs représentant des actes d'adoration du roi +Rhamsès aux grandes divinités de Thèbes couvrent trois faces des piliers +formant la galerie devant le pylône; sur la quatrième face de chacun +d'eux on voit, sculptée de plein relief, une image colossale du roi +d'environ trente pieds de hauteur. Voici les légendes les mieux +conservées des quatre qui subsistent encore: + +«Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a élevées par +son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuvé par Phré, le +fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamsès, le bien-aimé d'Amon-Ra. + +«Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a comblé de ses bienfaits, +lui, le roi soleil, etc. + +«Le bien-aimé d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein de vigilance, le +plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contrées à sa domination, +lui, le roi soleil, etc., le bien-aimé de la déesse Mouth.» + +Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquité s'est plu à +louer dans Sésostris: les grands ouvrages qu'il a fait exécuter, les +bonnes lois qu'il donna à sa patrie, et la vaste étendue de ses +conquêtes. + +Les piliers ornés de colosses qui font face à ceux-ci et les colonnes +qui formaient la seconde cour du palais du côté droit se font aussi +remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les décorent. Les +piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont +entièrement détruits. + +Je ne m'étendrai point sur les intéressants bas-reliefs qui couvrent la +partie gauche du mur du fond du péristyle; je me hâte d'entrer dans la +salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore intactes, +et charmeraient par leur élégante majesté les yeux même les plus +prévenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou romaine. + +Quant à la destination de cette belle salle, à la disposition des +colonnes et à la forme des chapiteaux qui les décorent, je laisserai +parler sur ces divers points la dédicace elle-même de la salle, +sculptée, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en +très-beaux hiéroglyphes. + +«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région +supérieure, et de la région inférieure, le défenseur de l'Égypte, le +castigateur des contrées étrangères, l'Hôrus resplendissant possesseur +des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde +(soleil gardien de justice approuvé par Phré), le fils du soleil, le +seigneur des diadèmes, le bien-aimé d'Ammon, RHAMSÈS, a fait exécuter +ces constructions en l'honneur de son père Amon-Ra, roi des dieux; il a +fait construire la _grande salle d'assemblée_ en bonne pierre blanche de +grès, soutenue par de _grandes colonnes_ à chapiteaux imitant des fleurs +épanouies, flanquées de colonnes plus petites à chapiteaux imitant un +bouton de lotus tronqué; salle qu'il voue au seigneur des dieux pour la +célébration de sa panégyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le roi de son +vivant.» + +Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais égyptiens un +caractère si particulier, furent véritablement destinées, comme on le +soupçonnait, à tenir de grandes assemblées, soit politiques, soit +religieuses, c'est-à-dire ce qu'on nommait des _panégyries_ ou réunions +générales: c'est ce dont j'étais déjà convaincu avant d'avoir découvert +cette curieuse dédicace, parce que, observant la forme du caractère +hiéroglyphique exprimant l'idée _panégyrie_ sur les obélisques de Rome, +où ce caractère est sculpté en grand, je m'étais aperçu qu'il +représentait, au propre, une salle hypostyle avec des sièges disposés au +pied des colonnes. + +C'est à l'entrée de la salle hypostyle du Rhamesséion, à droite, +qu'existe un bas-relief dans lequel on a représenté la reine mère du +conquérant. Elle se nommait _Taouaï_; une belle statue de cette +princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copié les inscriptions, +mais des fractures pouvaient donner lieu à quelques incertitudes; elles +sont levées par le bas-relief que j'ai sous les yeux. + +On trouve du même côté un grand tableau historique, décrit ou dessiné +par tous les voyageurs qui ont visité l'Égypte; le seul dessin exact que +l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publié dans son _Voyage à +Méroé_. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit +moi-même les légendes, qui sont intéressantes, quoique incomplètes sur +plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui +se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi +Rhamsès vient de vaincre les Schéto, qu'il a mis en pleine déroute. Deux +princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment +_Mandouhi Schopsch_ et _Schat-kemkémé_. C'étaient le quatrième et le +cinquième des enfants de Rhamsès. Les vaincus sont encore des peuples de +Schéto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville placée à +l'extrémité droite du tableau, où s'ouvre une nouvelle scène. Quatre +autres fils du conquérant, les septième, huitième, neuvième et dixième +de ses enfants, appelés _Méïamoun, Amenhemwa, Noubtei_ et _Setpanré_, +sont établis sous les murs de la place; les assiégés opposent une +vigoureuse résistance; mais déjà les Égyptiens ont dressé les échelles, +et les murailles vont être escaladées. Une fracture a malheureusement +fait disparaître la première partie du nom de la ville assiégée; il ne +reste plus que les syllabes.... _apouro_. + +Des tableaux religieux, exécutés avec beaucoup de soin, existent sous le +fût des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on y voit +successivement toutes les divinités égyptiennes du premier ordre, et +principalement celles dont le culte appartenait d'une manière plus +spéciale au nome diospolitain, annoncer à Rhamsès les bienfaits dont +elles veulent le combler en échange des riches offrandes qu'il leur +présente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la +seconde cour, reparaissent en première ligne les divinités protectrices +du palais, auxquelles ce bel édifice était plus particulièrement +consacré: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement +par _résidant_ ou _qui résident dans le Rhamesséion de Thèbes_; à leur +tête paraît Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de +générateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phré, Atmou, Meuï, Sev, et +les déesses Pascht et Hathôr. Chacune d'elles accorde au Pharaon une +grâce particulière. Voici quelques exemples de ces formules donatrices, +extraites des galeries et des colonnades du Rhamesséion: + +«J'accorde que ton édifice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra). + +«Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l'Égypte (Isis). + +«Je t'accorde la domination sur toutes les contrées (Amon-Ra). + +«J'inscris à ton nom les attributions royales du soleil (Thôth). + +«Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'être vigilant comme le fils +de Netphé (Amon-Ra). + +«Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident (Amon-Ra). + +«Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un règne joyeux +(Sev, Saturne). + +«Je te donne l'Égypte supérieure et l'Égypte inférieure à diriger en roi +(Netphé, Rhéa). + +«Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord à fouler sous tes +sandales (Thméi, la justice). + +«Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le +Gardien des portes célestes). + +«Je veux que ton palais subsiste à toujours (Meuï). + +«Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la +déesse Pascht). + +«Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares (la +déesse Pascht).» + +La portion des murailles de la salle hypostyle échappée aux ravages des +hommes présente des scènes plus riches et plus développées: sur le mur +du fond, à la droite et à la gauche de la porte centrale, existent +encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des +figures et le fini de leur exécution. Dans le premier, la déesse Pascht +à tête de lion, _l'épouse de Phtha, la dame du palais céleste_, lève sa +main droite vers la tête de Rhamsès couverte d'un casque, en lui disant: +«Je t'ai préparé le diadème du soleil, que ce casque demeure sur ta +corne (le front) où je l'ai placé.» Elle présente en même temps le roi +au dieu suprême, Amon-Ra, qui, assis sur son trône, tend vers la face du +roi les emblèmes d'une vie pure. + +Le second tableau représente l'_institution royale_ du héros égyptien, +les deux plus grandes divinités de l'Égypte l'investissant des pouvoirs +royaux. Amon-Ra, assisté de Mouth, la grande mère divine, remet au roi +Rhamsès la _faux de bataille_, le type primitif de la _harpé_ des mythes +grecs, arme terrible appelée _schopsch_ par les Égyptiens, et lui rend +en même temps les emblèmes de la direction et de la modération, le fouet +et le _pedum_, en prononçant la formule suivante: + +«Voici ce que dit Amon-Ra qui réside dans le Rhamesséion: Reçois la faux +de bataille pour contenir les nations étrangères et trancher la tête des +impurs; prends le fouet et le _pedum_ pour diriger la terre de Kémé +(l'Égypte).» + +Le soubassement de ces deux tableaux offre un intérêt d'un autre genre: +on y a représenté en pied, et dans un ordre rigoureux de primogéniture, +les enfants mâles de Rhamsès le Grand. Ces princes sont revêtus du +costume réservé à leur rang; ils portent les insignes de leur dignité, +le _pedum_ et un éventail formé d'une longue plume d'autruche fixée à +une élégante poignée, et sont au nombre de vingt-trois; famille +nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on +considère d'abord que Rhamsès eut, à notre connaissance, au moins deux +femmes légitimes, les reines Nofré-Ari et Isénofré, et qu'il est de plus +très-probable que les enfants donnés au conquérant par des concubines ou +des maîtresses prenaient rang avec les enfants légitimes, usage dont +fait foi l'ancienne histoire orientale tout entière. Quoi qu'il en soit, +on a sculpté au-dessus de la tête de chacun des princes, d'abord le +titre qui leur est commun à tous, savoir: le fils du roi et de son +germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus âgés par +conséquent), la désignation des hautes fonctions dont ils se trouvaient +revêtus à l'époque où ces bas-reliefs furent exécutés. Le premier se +trouve ainsi qualifié: porte-éventail à la gauche du roi, le jeune +secrétaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats +(l'armée), le premier-né et le préféré de son germe, Amenhischôpsch; le +second, nommé Rhamsès comme son père, était porte-éventail à la gauche +du roi et secrétaire royal, commandant en chef les soldats du maître du +monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisième, +porte-éventail à la gauche du roi, comme ses frères (titre donné en +général à tous les princes sur d'autres monuments), était de plus +secrétaire royal, commandant de la cavalerie, c'est-à-dire des chars de +guerre de l'armée égyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms +propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de +quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires +du roi au moment de leur naissance, tels que Nében-Schari (le maître du +pays de Schari), Nébenthonib (le maître du monde entier), +Sanaschténamoun (le vainqueur par Ammon), soit à des titres nouveaux +adoptés dans le protocole de Rhamsès le Grand, comme par exemple +Patavéamoun (Ammon est mon père), et Septenri (approuvé par le soleil), +titre qui se retrouve dans le prénom du roi. + +J'observe en même temps dans cette série de princes un fait +très-notable: on y a, postérieurement à la mort de Rhamsès le Grand, +caractérisé d'une manière particulière celui de ses vingt-trois enfants +qui monta sur le trône après lui; ce fut son treizième fils, nommé +Ménephtha, qui lui succéda. Il est visible qu'on a en conséquence +modifié, après coup, le costume de ce prince, en ornant son front de +l'_uraeus_ et en changeant sa courte _sabou_ en longue tunique royale; +de plus, à côté de sa légende première, où se lit le nom de Ménephtha, +qu'il conserva en montant sur le trône, on a sculpté le premier +cartouche de sa légende royale, son cartouche prénom (soleil esprit aimé +des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son +règne. + +En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans +une salle qui a conservé une partie de ses colonnes, et où la décoration +prend un caractère tout particulier. Dans la portion de palais que nous +venons de parcourir, des hommages généraux sont adressés aux principales +divinités de l'Égypte, comme il convenait dans des cours ou des +péristyles ouverts à toute la population, et dans la salle hypostyle où +se tenaient les grandes assemblées. Mais ici commencent véritablement la +partie privée du palais et les salles qui servaient d'habitation au roi, +le lieu qu'était censé habiter aussi plus particulièrement le roi des +dieux auquel ce grand édifice était consacré. C'est ce que prouvent les +bas-reliefs sculptés sur les parois à la droite et à la gauche de la +porte: ces tableaux représentent quatre grandes barques ou _bari_ +sacrées, portant un petit naos sur lequel un voile semble jeté comme +pour dérober à tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces +_bari_ sont portées sur les épaules par vingt-quatre ou dix-huit +prêtres, selon l'importance du maître de la _bari_. Les insignes qui +décorent la proue et la poupe des deux premières barques sont les têtes +symboliques de la déesse Mouth et du dieu Chons, l'épouse et le fils +d'Amon-Ra; enfin, la troisième et la quatrième portent les têtes du roi +et de la reine, coiffés des marques de leur dignité. Ces tableaux, comme +nous l'apprennent les légendes hiéroglyphiques, représentent les deux +divinités et le couple royal venant rendre hommage au père des dieux, +Amon-Ra, qui établit sa demeure dans le palais de Rhamsès le Grand. Les +paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, aucun +doute à cet égard: «Je viens, dit la déesse Mouth, rendre hommage au roi +des dieux, Amon-Ra, modérateur de l'Égypte, afin qu'il accorde de +longues années à son fils qui le chérit, le roi Rhamsès.» + +«Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majesté, ô +Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure à ton fils, qui +t'aime, le seigneur du monde.» + +Le roi Rhamsès dit seulement: «Je viens à mon père Amon-Ra, à la suite +des dieux qu'il admet en sa présence à toujours.» + +Mais la reine Nofré-Ari, surnommée ici Ahmosis (engendrée de la lune), +exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: «Voici ce que +dit la déesse épouse, la royale mère, la royale épouse, la puissante +dame du monde, Ahmosis-Nofré-Ari: Je viens pour rendre hommage à mon +père Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections +(c'est-à-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans l'allégresse en +contemplant tes bienfaits; ô toi, qui établis le siège de ta puissance +dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamsès, accorde-lui +une vie stable et pure; que ses années se comptent par périodes de +panégyries!» + +Enfin, la paroi du fond de cette salle était ornée de plusieurs tableaux +représentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les grâces +qu'Amon-Ra accordait au héros égyptien: il n'en reste plus qu'un seul, à +la droite de la porte. Le roi est figuré assis sur un trône, au pied de +celui d'Amon-Ra-Atmou, et à l'ombre du vaste feuillage d'un persea, +l'arbre céleste de la vie: le grand dieu et la déesse Saf qui présidait +à l'écriture, à la science, traçant sur les fruits cordiformes de +l'arbre le cartouche prénom de Rhamsès le Grand; tandis que d'un autre +côté le dieu Thôth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel +Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: «Viens, je sculpte ton nom +pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre divin.» + +La porte qui, de cette salle, conduisait à une seconde, également +décorée de colonnes, dont quatre subsistent encore, mérite une attention +particulière, soit sous le rapport de son exécution matérielle, soit +pour les sculptures qui la décorent. + +Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief +tellement bas qu'il est évident qu'on les a usés avec soin pour en +diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et à la barbarie, +qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque, +ayant fait déblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu une +inscription dédicatoire de Rhamsès le Grand, dans les formes ordinaires +pour les dédicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que cette +porte a été _recouverte d'or pur_. J'ai étudié alors les surfaces avec +plus de soin. En examinant de plus près l'espèce de stuc blanc et fin +qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'aperçus que +ce stuc _avait été étendu sur une toile_ appliquée sur les tableaux, +qu'on avait rétabli sur le stuc même les contours et les parties +saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce procédé m'ayant +paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici. + +Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un intérêt bien +plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une +douzaine de petits bas-reliefs représentant le roi Rhamsès adorant les +membres de la triade thébaine: ces divinités tournent toutes le dos à +l'entrée de la porte en question, parce qu'elles sont seulement en +rapport avec la première salle et non avec la seconde, à laquelle cette +porte sert d'entrée. Mais au bas des jambages, et immédiatement +au-dessus de la dédicace, sont sculptées deux divinités, la face tournée +vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui était +par conséquent sous leur juridiction. Ces deux divinités sont, à gauche, +le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thôth à tête +d'Ibis, et à droite la déesse Saf, compagne de Thôth, portant le titre +remarquable de _dame des lettres présidente de la bibliothèque_ (mot à +mot, _la salle des livres_). De plus, le dieu est suivi d'un de ses +parèdres, qu'à sa légende et à un grand _oeil_ qu'il porte sur la tête +on reconnaît pour _le sens de la vue_ personnifié, tandis que le parèdre +de la déesse est _le sens de l'ouïe_ caractérisé par une grande oreille +tracée également au-dessus de sa tête, et par le mot _sôlem_ (l'ouïe) +sculpté dans sa légende; il tient de plus en main tous les instruments +de l'écriture, comme pour écrire tout ce qu'il entend. + +Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels +bas-reliefs l'entrée d'une bibliothèque? Et à ce mot, la controverse qui +divise nos savants sur le fameux monument d'_Osimandyas_, si connu par +sa bibliothèque, et sur ses rapports avec le Rhamesséion. se présente +naturellement à ma pensée. + +Dès les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamesséion la +description que Diodore nous a conservée du monument d'Osimandyas, je +fus frappé de retrouver autour de moi et dans le même ordre les parties +analogues et presque les mêmes détails du grand édifice dont Diodore +emprunte à Hécatée une notice si complète. + +D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas à dix +stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas +tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).--Nous avons trouvé, en +effet, à une distance à peu près égale du Rhamesséion, une vallée +renfermant les tombeaux, encore ornés de peintures et d'inscriptions, +d'une douzaine de femmes, mais de reines égyptiennes, dont le premier +titre dans leur légende fut toujours celui d'_épouse d'Ammon_. + +Le monument d'Osimandyas s'annonçait par un grand pylône _de pierre +variée_ ([Greek: lithou poikilou]).--Le premier pylône du Rhamesséion, +dont les massifs sont en grès rougeâtre et la porte en calcaire blanc, a +quelque analogie avec cette expression. + +Ce pylône donnait entrée dans un péristyle dont les piliers étaient +ornés de figures colossales; on passait de là à un second pylône bien +plus soigné que le premier, sous le rapport de la sculpture, et à +l'entrée duquel se trouvait _le plus grand colosse de l'Égypte_, d'un +seul bloc de granit de Syène.--Tout cela se rapproche du Rhamesséion, à +quelques différences de mesures près; mais l'exactitude des anciens +copistes, transcrivant les quantités de ces mesures, est-elle certaine? +Là existent encore aujourd'hui les immenses débris _du plus grand +colosse_ connu de l'Égypte; il est en granit de Syène: ce sont là des +traits remarquables. + +Dans le péristyle qui suivait le pylône, dit Hécatée, on avait +représenté le roi, qu'on appelle _Osimandyas_, faisant la guerre aux +révoltés de Bactriane, assiégeant une ville entourée des eaux d'un +fleuve, etc.--C'est la description exacte des bas-reliefs encore +existants sous le deuxième péristyle du Rhamesséion; et si l'on n'y voit +plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des +quatre princes commandant les divisions de l'armée, c'est que les murs +du fond du péristyle sont détruits et qu'il n'en subsiste pas la +huitième partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les monuments +d'Égypte, des rois assiégeant des villes _entourées par un fleuve_: cela +existe réellement à Ibsamboul, à Derri, sur les pylônes de Loùqsor et au +Rhamesséïon; mais tous ces monuments sont de Rhamsès le Grand, et +reproduisent les événements _de la même campagne_. + +Sur le second mur du péristyle, dit la description du monument +d'Osimandyas, sont représentés les captifs ramenés par le roi de son +expédition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: et, sur le +mur de fond du péristyle du Rhamesséion, j'ai mis à découvert, par des +fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amène des prisonniers +au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupées. + +Sur un troisième côté du péristyle du monument d'Osimandyas étaient +représentés _des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette +guerre_.--Au Rhamesséion, le registre supérieur de la paroi sur laquelle +est sculptée la bataille représente la fin d'une grande solennité +religieuse à laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau +commençait, sans aucun doute, sur le mur de fond du côté droit du +péristyle. + +On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du +monument d'Osimandyas par trois portes ornées de deux colosses.--Tout +cela se trouve exactement au Rhamesséion, immédiatement aussi après le +second péristyle. Après la salle hypostyle de l'Osimandyéion venait un +espace désigné dans les traductions sous le nom de _promenoir_.--Dans le +Rhamesséion, une salle décorée des barques symboliques des dieux succède +à la salle hypostyle. + +_Ensuite_, a dit Diodore, _venait la bibliothèque_; et c'est +effectivement sur la porte qui, du _promenoir_ du Rhamesséion, conduit +_à la salle suivante_, que j'ai trouvé des bas-reliefs si convenables à +l'entrée d'une _bibliothèque_. + +La salle de la bibliothèque est presque entièrement rasée; il n'en reste +que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de +la porte: sur ces murailles on a sculpté des tableaux représentant le +roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinités de +l'Égypte--à Amon-Ra, Mouth, Chons, Phré, Phtha, Pascht, Nofré-Thmou, +Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces +parois est occupée par deux énormes tableaux divisés en de nombreuses +colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues séries de noms de +divinités et leurs images de petite proportion; c'est un panthéon +complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux _synoptiques_, +fait nommément des libations et des offrandes à tous les dieux ou +déesses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec le +_monument d'Osimandyas_. _On voit dans la salle de la bibliothèque_, dit +en effet la description grecque, _les images de tous, les dieux de +l'Égypte; le roi leur présente de la même manière des offrandes +convenables à chacun d'eux_. + +Cette comparaison des ruines du Rhamesséion avec la description du +monument d'Osimandyas conservée dans Diodore de Sicile, a été déjà +faite, et avec bien plus de détails encore, par MM. Jollois et +Devilliers dans leur _Description générale de Thèbes_, travail important +auquel je me plais à donner de justes éloges parce que j'ai vu les +lieux, et que j'ai pu juger par moi-même de l'exactitude de leur +description; mais j'ai dû reproduire rapidement ce parallèle dans cette +lettre, par le besoin de mettre à leur véritable place quelques faits +nouveaux que j'ai observés, et qui rendent si frappante l'analogie du +monument décrit par les Grecs avec le monument dont j'étudie les ruines. +Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur +_identité_, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma profession de +foi toute simple: + +De deux choses l'une: ou le monument décrit par Hécatée sous le nom de +_monument d'Osimandyas_ est le même que le _Rhamesséion occidental de +Thèbes_, ou bien le _Rhamesséion_ n'est qu'une _copie_, à la différence +des mesures près, si l'on peut s'exprimer ainsi, du _monument +d'Osimandyas_. + +Ici se terminent les débris du palais de Sésostris; il ne reste plus de +traces de ces dernières constructions, qui devaient s'étendre encore du +côté de la montagne. Le Rhamesséion est le monument de Thèbes le plus +dégradé, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'élégante +majesté de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression +plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps +à son étude sans l'épuiser; mais d'autres monuments de la rive opposée +du Nil, où est toujours Thèbes, m'arrachent à ces merveilles.... Et je +pense à la France.... Adieu. + + + + +QUINZIÈME LETTRE + + +Thèbes, le 18 juin 1829. + +En quittant le noble et si élégant palais de Sésostris, _le +Rhamesséion_, et avant d'étudier avec tout le soin qu'ils méritent les +nombreux édifices antiques entassés sur la butte factice nommée +aujourd'hui _Médinet-Habou_, je devais, pour la régularité de mes +travaux, m'occuper de quelques constructions intermédiaires ou voisines +qui, soit pour leur médiocre étendue, soit par leur état presque total +de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs. + +Je me dirigeai d'abord vers la vallée d'_El-Assasif_, située au nord du +Rhamesséion, et qui se termine brusquement au pied des rochers calcaires +de la chaîne libyque: là existent les débris d'un édifice au nord du +tombeau d'Osimandyas. + +Mon but spécial était de constater l'époque encore inconnue de ces +constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai à +l'examen des sculptures et surtout des légendes hiéroglyphiques +inscrites sur les blocs isolés et les pans de murailles épars sur un +assez grand espace de terrain. + +Je fus d'abord frappé de la finesse du travail de quelques restes de +bas-reliefs martelés à moitié par les premiers chrétiens; et une porte +de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire +blanc, me donna la certitude que l'édifice entier appartenait à la +meilleure époque de l'art égyptien. + +Cette porte, ou petit propylon, est entièrement couverte de légendes +hiéroglyphiques. On a sculpté sur les jambages, en relief très-bas et +fort délicat, deux images en pied de Pharaons revêtus de leurs insignes. +Toutes les dédicaces sont doubles et faites contemporainement au nom de +deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang +se nomme Aménenthé; l'autre ne marche qu'après, c'est Thouthmosis III, +nommé Moeris par les Grecs. + +Si j'éprouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le reste de +l'édifice le célèbre Moeris, orné de toutes les marques de la royauté, +céder ainsi le pas à cet Aménenthé qu'on chercherait en vain dans les +listes royales, je dus m'étonner encore davantage, à la lecture des +inscriptions, de trouver qu'on ne parlât de ce roi barbu, et en costume +ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au féminin, +comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la dédicace +même des propylons. + +«L'Aroëris soutien des dévoués, le roi seigneur, etc. Soleil dévoué à la +vérité! (_Elle_) a fait des constructions en l'honneur de son père (le +père d'_elle_), Amon-Ra seigneur des trônes du monde; _elle_ lui a élevé +ce propylon (qu'Amon protège l'édifice!) en pierre de granit: c'est ce +qu'_elle_ a fait (pour être) vivifiée à toujours.» + +L'autre jambage porte une dédicace analogue, mais au nom du roi +Thouthmosis III, ou Moeris. + +En parcourant le reste de ces ruines, la même singularité se présenta +partout. Non-seulement je retrouvai le prénom d'Aménenthé précédé des +titres _le roi souveraine du monde_, mais aussi son nom propre lui-même +à la suite du titre _la fille du soleil_. Enfin, dans tous les +bas-reliefs représentant les dieux adressant la parole à ce roi +Aménenthé, on le traite en reine comme dans la formule suivante: + +«Voici ce que dît Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, _à sa fille +chérie_, soleil dévoué à la vérité: L'édifice que tu as construit est +semblable à la demeure divine.» + +De nouveaux faits piquèrent encore plus ma curiosité: j'observai surtout +dans les légendes du propylon de granit, que les cartouches prénoms et +noms propres d'Aménenthé avaient été martelés dans les temps antiques et +remplacés par ceux de Thouthmosis II, sculptés en surcharge. + +Ailleurs, quelques légendes d'Aménenthé avaient reçu en surcharge aussi +celles du Pharaon Thouthmosis II. + +Plusieurs autres, enfin, offraient le prénom d'un Thouthmosis encore +inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme +Amensé, le tout encore sculpté aux dépens des légendes d'Aménenthé, +préalablement martelées. Je me rappelai alors avoir remarqué ce nouveau +roi Thouthmosis traité en reine, dans le petit édifice de Thouthmosis +III, à Médinet-Habou. + +C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de +plusieurs observations du même genre, premiers résultats de mes courses +dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu +à compléter mes connaissances sur le personnel de la première partie de +la XVIIIe dynastie. Il résulte de la combinaison de tous les témoignages +fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de +développer ici: + +1° Que Thouthmosis Ier succéda immédiatement au grand Aménothph Ier, le +chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines; + +2° Que son fils Thouthmosis II occupa le trône après lui et mourut sans +enfants; + +3° Que sa soeur Amensé lui succéda comme fille de Thouthmosis Ier, et +régna vingt et un ans en souveraine; + +4° Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui comprit +dans son nom propre celui de la reine Amensé son épouse; que ce +Thouthmosis fut le père de Thouthmosis III ou Moeris, et gouverna au nom +d'Amensé; + +5° Qu'à la mort de ce Thouthmosis, la reine Amensé épousa en secondes +noces Aménenthé, qui gouverna aussi au nom d'Amensé, et qui fut régent +pendant la minorité et les premières années de Thouthmosis III, ou +Moeris; + +6° Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exerça le pouvoir +conjointement avec le régent Aménenthé, qui le tint sous sa tutelle +pendant quelques années. + +La connaissance de cette succession de personnages explique tout +naturellement les singularités notées dans l'examen minutieux de tous +les restes de sculptures existant dans l'édifice de la vallée +d'_El-Assasif_. On comprend alors pourquoi le régent Aménenthé ne paraît +dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les +dieux adressent à la reine Amensé, dont il n'est que le représentant; +cela explique le style des dédicaces faites par Aménenthé, parlant +lui-même au nom de la reine, ainsi que les dédicaces du même genre dans +lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, qui joua +d'abord, le premier, un rôle passif, et ne fut, comme son successeur +Aménenthé, qu'une espèce de figurant du pouvoir royal exercé par la +reine. + +Les surcharges qu'ont éprouvées la plupart des légendes du régent +Aménenthé démontrent que sa régence fut odieuse et pesante pour son +pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris à tâche de condamner +son tuteur à un éternel oubli. C'est en effet sous le règne de ce +Thouthmosis III que furent martelées presque toutes les légendes +d'Aménenthé, et qu'on sculpta à la place soit les légendes de +Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurpé l'autorité, soit +celles de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, le père même du roi +régnant. J'ai observé la destruction systématique de ces légendes dans +une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de Thèbes. +Fut-elle l'ouvrage immédiat de la haine personnelle de Thouthmosis III, +ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est +impossible de décider; mais le fait nous a paru assez curieux pour le +constater. + +Toutes les inscriptions du monument d'_El-Assasif_ établissent +unanimement que cet édifice a été élevé sous la régence d'Aménenthê, au +nom de la reine Amensé et de son jeune fils Thouthmosis III. Cette +construction n'est donc point postérieure à l'an 1736 avant J.-C., +époque approximative des premières années du règne de Thouthmosis III, +exerçant seul le pouvoir suprême. Ces sculptures comptent donc déjà plus +de 3,500 ans d'antiquité. + +Il résulte de ces mêmes dédicaces et des sculptures qui décorent +quelques-unes des salles non détruites, que l'édifice intérieur était un +temple consacré à la grande divinité de Thèbes, Amon-Ra, le roi des +dieux, qu'on y adorait sous la figure spéciale +d'Amon-Ra-Pneh-enné-ghet-en-tho, c'est-à-dire d'Amon-Ra seigneur des +trônes et du monde; j'ai retrouvé dans Thèbes plusieurs autres temples +dédiés à ce grand être, mais sous d'autres titres, qui lui sont +également particuliers. + +Ce temple d'Amon-Ra, d'une étendue assez considérable, décoré de +sculptures du travail le plus précieux, précédé d'un dromos et +probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'élevait au fond de +la vallée d'El-Assasif. Son sanctuaire pénétrait pour ainsi dire dans +les rochers à pic de la chaîne libyque, criblée, comme le sol même de la +vallée, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de sépulture +aux habitants de la ville capitale. + +Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en +forme de voûte, de quelques-unes de ces salles, ont récemment trompé +quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet édifice était le +tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les détails que nous +avons donnés sur la construction et la destination de cet édifice sacré +détruisent une telle hypothèse. Ses divisions et ses accessoires nous le +feraient reconnaître pour un véritable temple, à défaut des inscriptions +dédicatoires qui le disent formellement. Sa décoration même et le sujet +des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes +n'ont rien de commun avec la décoration et les scènes sculptées dans les +hypogées et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples et les +palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois ancêtres +du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier genre +présentent un grand intérêt, parce qu'ils fournissent des détails +précieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe dynastie. Je +citerai d'abord, et à ce sujet, plusieurs tableaux sculptés et peints +représentant Thouthmosis, père de Thouthmosis III, et le Pharaon +Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu +Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant +toute la paroi de gauche de la grande salle voûtée, au fond du temple, +dans lequel on a figuré la grande _bari_ sacrée ou arche d'Amon-Ra, le +dieu du temple, adoré par le régent Aménenthé, ayant derrière lui +Thouthmosis III, suivi d'une très-jeune enfant richement parée, et que +l'inscription nous dit être sa fille, _la fille du roi qu'elle aime, la +divine épouse Rannofré_. En arrière de la _bari_ sacrée, et comme +recevant une portion des offrandes faites par les deux rois agenouillés, +sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son +épouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofré. L'histoire écrite ne +nous avait point conservé les noms de ces trois princesses; c'est là que +je les ai lus pour la première fois. Quant au titre de divine épouse +donné à la fille de Moeris encore en bas âge, il indique seulement que +cette jeune enfant avait été vouée au culte d'Aménenthé, étant du nombre +de ces filles d'une haute naissance, nommées _pallades_ et _pallacides_, +dont j'ai retrouvé les tombeaux dans une autre vallée de la chaîne +libyque. + +Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vallées de la nécropole de Thèbes, +reçut à différentes époques soit des restaurations, soit des +accroissements, sous le règne de divers rois successeurs d'Aménenthé et +de Thouthmosis III. J'ai retrouvé, en effet, dans les pierres provenant +des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps +peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie +aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties +d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de +l'édifice sous les règnes des rois Hôrus, Rhamsès le Grand et son fils +Ménephtha II, comme les fondateurs mêmes du temple. Enfin, la dernière +salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures +d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que j'éprouvai à la +vue de ces pitoyables bas-reliefs, comparés à la finesse et à l'élégance +des tableaux sculptés dans les deux salles précédentes, cessa bientôt à +la lecture de grandes inscriptions hiéroglyphiques, constatant que cette +belle restauration-là avait été faite sous le règne et au nom de +Ptolémée Évergète II et de sa première femme Cléopâtre. Voilà une des +mille et une preuves démonstratives contre l'opinion de ceux qui +supposeraient que l'art égyptien gagna quelque perfection par +l'établissement des Grecs en Égypte. + +Je le répète encore: l'art égyptien ne doit qu'à lui-même tout ce qu'il +a produit de grand, de pur et de beau; et n'en déplaise aux savants qui +se font une religion de croire fermement à la génération spontanée des +arts en Grèce, il est évident pour moi, comme pour tous ceux qui ont +bien vu l'Égypte, ou qui ont une connaissance réelle des monuments +égyptiens existants en Europe, que les arts ont commencé en Grèce par +une imitation servile des arts de l'Égypte, beaucoup plus avancés qu'on +ne le croit vulgairement, à l'époque où les premières colonies +égyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de l'Attique +ou du Péloponnèse. La vieille Égypte enseigna les arts à la Grèce, +celle-ci leur donna le développement le plus sublime: mais sans +l'Égypte, la Grèce ne serait probablement point devenue la terre +classique des beaux-arts. Voilà ma profession de foi tout entière sur +cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des +bas-reliefs que les Égyptiens ont exécutés, avec la plus élégante +finesse de travail, 1700 ans avant l'ère chrétienne. Que faisaient les +Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne fais +qu'une lettre.... Adieu. + + + + +SEIZIÈME LETTRE + + +Thèbes, le 20 juin 1829. + +J'ai donné toute la journée d'hier et cette matinée à l'étude des +tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne +Thèbes. Cette construction, comparable en étendue à l'immense palais de +Karnac, dont on aperçoit d'ici les obélisques sur l'autre rive du +fleuve, a presque entièrement disparu; il en subsiste encore quelques +débris, s'élevant à peine au-dessus du sol de la plaine exhaussée par +les dépôts successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi +toutes les masses de granit, de brèches et autres matières dures +employées dans la décoration de ce palais. La portion la plus +considérable étant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont +peu à peu brisées et converties en chaux pour élever de misérables +cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une +bien haute idée de la magnificence de cet antique édifice. + +Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de +longueur, nivelé par les dépôts successifs de l'inondation, couvert de +longues herbes, mais dont la surface, déchirée sur une multitude de +points, laisse encore apercevoir des débris d'architraves, des portions +de colosses, des fûts de colonnes et des fragments d'énormes bas-reliefs +que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni dérobés pour toujours à +la curiosité des voyageurs. Là ont existé plus de dix-huit colosses dont +les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de +diverses matières, ont été brisés, et l'on rencontre leurs membres +énormes dispersés ça et là, les uns au niveau du sol, d'autres au fond +d'excavations exécutées par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur +ces restes mutilés, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques +dont les chefs captifs étaient représentés entourant la base de ces +colosses représentant leur vainqueur, le Pharaon Aménophis, le troisième +du nom, celui même que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de +leurs mythes héroïques. Ces légendes démontrent déjà que nous sommes ici +sur l'emplacement du célèbre édifice de Thèbes connu des Grecs sous le +nom de _Memnonium_. C'est ce qu'avaient cherché à prouver, par des +considérations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans leur +excellente description de ces ruines. + +Les monuments les mieux conservés au milieu de cette effroyable +dévastation des objets du premier ordre dont il me reste à parler, +établiraient encore mieux, si cela était nécessaire, que ces ruines sont +bien celles du Memnonium de Thèbes, ou palais de Memnon, appelé +_Aménophion_ par les Égyptiens, du nom même de son fondateur, et que je +trouve mentionné dans une foule d'inscriptions hiéroglyphiques des +hypogées du voisinage où reposaient jadis les momies de plusieurs grands +officiers chargés, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien de ce +magnifique édifice. + +C'est vers l'extrémité des ruines et du côté du fleuve que s'élèvent +encore, en dominant la plaine de Thèbes, les deux fameux colosses, +d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit +d'une si grande célébrité sous le nom de _colosse de Memnon_. Formés +chacun d'un seul bloc de grès-brèche, transportés des carrières de la +Thébaïde supérieure, et placés sur d'immenses bases de la même matière, +ils représentent tous deux un Pharaon assis, les mains étendues sur les +genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherché à motiver à +mes yeux l'étrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu +prendre ces statues pour celles de deux princesses égyptiennes. Les +inscriptions hiéroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui +couvrent le dossier du trône du colosse du sud et les côtés des deux +bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage +dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et +perpétuaient la mémoire. L'inscription du dossier porte textuellement: +«L'Arôëris puissant, le modérateur des modérateurs, etc., le roi soleil, +seigneur de vérité (ou de justice), le fils du soleil, le seigneur des +diadèmes, Aménothph, modérateur de la région pure, le bien-aimé +d'Amon-Ra, etc., l'Hôrus resplendissant, celui qui a agrandi la +demeure.....(lacune) à toujours, a érigé ces constructions en l'honneur +de son père Ammon; il lui a dédié cette statue colossale de pierre dure, +etc.» Et sur les côtés des bases on lit en grands hiéroglyphes de plus +d'un pied de proportion, exécutés, surtout ceux du colosse du nord, avec +une perfection et une élégance au-dessus de tout éloge, la légende ou +devise particulière, le prénom et le nom propre du roi que les colosses +représentent: + +«Le seigneur souverain de la région supérieure et de la région +inférieure, le réformateur des moeurs, celui qui tient le monde en +repos, l'Hôrus qui, grand par sa force, a frappé les Barbares, le roi +soleil seigneur de vérité, le fils du soleil, Aménothph, modérateur de +la région pure, chéri d'Amon-Ra, roi des dieux.» + +Ce sont là les titres et noms du troisième Aménophis de la XVIIIe +dynastie, lequel occupait le trône des Pharaons vers l'an 1680 avant +l'ère chrétienne. Ainsi se trouve complètement justifiée l'assertion que +Pausanias met dans la bouche des Thébains de son temps, lesquels +soutenaient que ce colosse n'était nullement l'image du Memnon des +Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nommé _Ph-Aménoph_. + +Ces deux colosses décoraient, suivant toute apparence, la façade +extérieure du principal pylône de l'Aménophion; et, malgré l'état de +dégradation où la barbarie et le fanatisme ont réduit ces antiques +monuments, on peut juger de l'élégance, du soin extrême et de la +recherche qu'on avait mis dans leur exécution, par celle des figures +accessoires formant la décoration de la partie antérieure du trône de +chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptées dans la +masse même de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze pieds de +haut. La magnificence de leur coiffure et les riches détails de leur +costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont +elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiéroglyphiques gravées +sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antérieurs du trône +de chaque statue d'Aménophis, nous apprennent que la figure de gauche +représente une reine égyptienne, la mère du roi, nommée _Tmau-Hem-Va_, +ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine épouse du même +Pharaon, _Taïa_, dont le nom était déjà donné par une foule de +monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV, +_Tmau-Hem-Va_, mère d'Aménophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de +Louqsor, mentionnés dans la notice rapide que j'ai crayonnée de cet +important édifice. + +Sur un autre point des ruines de l'Aménophion, du côté de la montagne +libyque, à la limite du désert et un peu adroite de l'axe passant entre +les deux colosses, existent deux blocs de grès-brèche, d'environ trente +pieds de long chacun, et présentant la forme de deux énormes stèles. +Leur surface visible est ornée de tableaux et de magnifiques +inscriptions formées chacune de vingt-quatre à vingt-cinq lignes +d'hiéroglyphes du plus beau style, exécutés de relief dans le creux. H +est infiniment probable que ces portions qu'on aperçoit aujourd'hui sont +les dossiers des sièges de deux groupes colossals renversés et enfouis +la face contre terre: j'ai manqué de moyens assez puissants pour +vérifier le fait. + +Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptés sur ces masses effrayantes +nous montrent toujours le roi Aménophis-Memnon, accompagné ici de la +reine Taïa son épouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par +Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes expressément +relatifs à la dédicace du Memnonium ou Aménophion aux dieux de Thèbes +par le fondateur de cet immense édifice. + +La forme et la rédaction de cette dédicace, dont j'ai pris une copie +soignée, malgré une foule de lacunes, sont d'un genre tout à fait +original et m'ont paru très-curieuses. On en jugera par une courte +analyse. + +Cette consécration du palais est rappelée d'une manière tout à fait +dramatique; c'est d'abord le roi Aménophis qui prend la parole dès la +première ligne et la garde jusqu'à la treizième. «Le roi Aménothph a +dit: Viens, ô Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, toi qui résides +dans les régions de Oph (Thèbes)! contemple la demeure que nous t'avons +construite dans la contrée pure, elle est belle: descends du haut du +ciel pour en prendre possession!» Suivent les louanges du dieu mêlées à +la description de l'édifice dédié, et l'indication des ornements et +décorations en pierre de grès, en granit rosé, en pierre noire, en or, +en ivoire et en pierres précieuses, que le roi y a prodigués, y compris +deux grands obélisques dont on n'aperçoit plus aujourd'hui aucune trace. + +Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu +Amon-Ra en réponse aux courtoisies du Pharaon. «Voici ce que dit +Amon-Ra, le mari de sa mère, etc.: Approche, mon fils, soleil seigneur +de vérité, du germe du soleil, enfant du soleil, Aménothph! J'ai entendu +tes paroles et je vois les constructions que tu as exécutées; moi qui +suis ton père, je me complais dans tes bonnes oeuvres, etc.» + +Enfin, vers le milieu de la vingtième ligne commence une troisième et +dernière harangue; c'est celle que prononcent les dieux en présence +d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens +Aménothph, son fils chéri, d'en rendre le règne joyeux en le prolongeant +pendant de longues années, en récompense du bel édifice qu'il a élevé +pour leur servir de demeure, palais dont ils déclarent avoir pris +possession après l'avoir bien et dûment visité. + +L'identité du Memnonium des Grecs et de l'Aménophion égyptien n'est donc +plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fût une des plus +étonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en grand, +exécutées par un Grec nommé Iani, ancien agent de M. Salt, ont mis à +découvert une foule de bases de colonnes, un très-grand nombre de +statues léontocéphales en granit noir; de plus, deux magnifiques sphinx +colossals et à tête humaine, en granit rosé, du plus beau travail, +représentant aussi le roi Aménophis III. Les traits du visage de ce +prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de +physionomie un peu éthiopienne, sont absolument semblables à ceux que +les sculpteurs et les peintres ont donnés à ce même Pharaon dans les +tableaux des stèles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais de +Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la vallée de +l'Ouest à Biban-el-Molouk; nouvelle et millième preuve que les statues +et bas-reliefs égyptiens présentent de véritables portraits des anciens +rois dont ils portent les légendes. + +A une petite distance du Rhamesséion existent les débris de deux +colosses en grès rougeâtre: c'étaient encore deux statues ornant +probablement la porte latérale nord de l'Aménophion; ce qui peut donner +une juste idée de l'immense étendue de ce palais, dont il reste encore +de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupé des +inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand +colosse du nord, la célèbre _statue de Memnon;_ tout cela est bien +moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la +réalité des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement +avoir ouï moduler par la bouche même du colosse, aussitôt qu'elle était +frappée des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs +fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon, +aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon +attention du mélancolique tableau que je contemplais, la plaine de +Thèbes, où gisent les membres épars de cette aînée des villes royales. +Il y aurait matière à d'éternelles réflexions; mais je ne dois pas +oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques +ruines..... Adieu. + + + + +DIX-SEPTIEME LETTRE + + +Thèbes (rive occidentale), 25 juin 1829. + +Je viens de visiter et d'étudier dans toutes ses parties un petit temple +d'une conservation parfaite, situé derrière l'Aménophion, dans un vallon +formé par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon qui +s'en est détaché du côté de la plaine. Ce monument a été décrit par la +Commission d'Égypte sous le nom de _Petit Temple d'Isis._ + +Le voyageur est attiré, dans ces lieux solitaires et dénués de toute +végétation, par une enceinte peu régulière, bâtie en briques crues, et +qu'on aperçoit de fort loin, parce qu'elle est placée sur un terrain +assez élevé. On y pénètre par un petit propylon en grès engagé dans +l'enceinte et couvert extérieurement de sculptures d'un travail +lourdement recherché. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte +représentent Ptolémée Soter II faisant des offrandes, du côté droit, à +la déesse Hathôr (Vénus) et à la grande triade de Thèbes, Amon-Ra, Mouth +et Chons; du côté gauche, à la déesse Thmé ou Thmeï (la vérité ou la +justice, Thémis) et à une triade formée du dieu hiéracocéphale Mandou, +de son épouse Ritho et de leur fils Harphré. Ces trois divinités, celles +qu'on adorait principalement à Hennonthis, occupent la partie du bandeau +dirigée vers cette capitale de nome. + +Ces courts détails suffisent, lorsqu'on est un peu familiarisé avec le +système de décoration des monuments égyptiens, pour déterminer avec +certitude: 1° à quelles divinités fut spécialement dédié le temple +auquel ce propylon donne entrée; 2° quelles divinités y jouissaient du +rang de syntrône; et il devient ici de toute évidence qu'on adorait +spécialement dans ce temple le principe de beauté confondu et identifié +avec le principe de vérité, de justice, ou, en termes mythologiques, que +cet édifice était consacré à la déesse Hathôr, identifiée avec la déesse +Thmeï. Ce sont, en effet, ces deux déesses qui reçoivent les premiers +hommages de Soter II; et comme l'édifice faisait partie de Thèbes et +avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'après une règle +de saine politique que j'ai développée ailleurs, des sacrifices en +l'honneur de la triade thébaine et de la triade hermonthite. On s'était +donc trop hâté de donner un nom à ce temple, d'après des aperçus +reposant sur de simples conjectures. + +Les mêmes adorations sont répétées sur la porte du temple proprement +dit, qui s'ouvre par un petit péristyle que soutiennent des colonnes à +chapiteaux ornés de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combinées; +les colonnes et les parois n'ont jamais été décorées de sculptures. Il +n'en est point ainsi du pronaos, formé de deux colonnes et de deux +piliers ornés de têtes symboliques de la déesse Hathôr, à laquelle ce +temple fut consacré. Les tableaux qui couvrent le fût des colonnes +représentent des offrandes faites à cette déesse et à sa seconde forme +Thmeï, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et +plusieurs formes tertiaires de la déesse Hathôr, adorée par le roi +Ptolémée Épiphane, sous le règne duquel a été faite la dédicace du +monument, comme le prouve la grande inscription hiéroglyphique sculptée +sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des +deux parties affrontées de cette formule dédicatoire: + +(Partie de droite.) _Première ligne_. «Le roi (dieu Épiphane que +Phtah-Thoré a éprouvé, image vivante d'Amon-Ra), le chéri des dieux et +des déesses mères, le bien-aimé d'Amon-Ra, a fait exécuter cet édifice +en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour être vivifié à toujours.» + +_Deuxième ligne_. «La divine soeur de (Ptolémée toujours vivant, dieu +aimé de Phtah), chéri d'Amon-Ra, l'ami du bien (Pmainoufé)..... (le +reste est détruit).» + +(Partie de gauche.) _Première ligne_. «Le fils du soleil (Ptolémée +toujours vivant, dieu aimé de Phtah), chéri des dieux et des déesses +mères, bien-aimé d'Hathôr, a fait exécuter cet édifice en l'honneur de +sa mère la rectrice de l'Occident, pour être vivifié à toujours.» + +_Deuxième ligne_. «La royale épouse (Cléopâtre, bien-aimée de Thmeï), +rectrice de l'Occident, a fait exécuter cet édifice..... (le reste +manque).» + +Ces textes justifient tout à fait ce que nous avions déduit des seules +sculptures du propylon relativement aux divinités particulièrement +honorées dans ce temple; il est également établi que la dédicace de cet +édifice sacré a été faite par le cinquième des Ptolémées, vers l'an 200 +avant J.-C. + +Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche +du pronaos, ainsi que sur la façade du temple formant le fond de ce même +pronaos, appartiennent tous au règne d'Épiphane. Tous se rapportent aux +déesses Hathôr et Thmeï, ainsi qu'aux grandes divinités de Thèbes et +d'Hennonthis. + +On a divisé le naos en trois salles contiguës; ce sont trois véritables +sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entièrement sculpté, +contient des tableaux d'offrandes à tous les dieux adorés dans le +temple, les deux triades précitées, et principalement aux déesses Hathôr +et Thmeï, qui paraissent dans presque toutes les scènes. Aussi n'est-il +question que de ces deux divinités dans les dédicaces du sanctuaire, +inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolémée +Philopator: + +«L'Hôrus soutien de l'Égypte, celui qui a embelli les temples comme +Thôth deux fois grand, le seigneur des panégyries comme Phtah, le chef +semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, l'éprouvé par +Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolémée toujours vivant, bien-aimé +d'Isis, l'ami de son père (Philopator), a fait cette construction en +l'honneur de sa mère Hathôr, la rectrice de l'Occident.» (Dédicace de +gauche.) + +Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au +règne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsinoé adorant les +deux déesses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolémée Épiphane, +fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite +et de gauche l'inscription suivante, relative à des embellissements +exécutés sous le règne postérieur, celui d'Évergète II et de ses deux +femmes: + +«Bonne restauration de l'édifice, exécutée par le roi, germe des dieux +lumineux, l'éprouvé par Phtah, etc., Ptolémée toujours vivant, etc., par +sa royale soeur, la modératrice souveraine du monde, Cléopâtre, et par +sa royale épouse, la modératrice souveraine du monde, Cléopâtre, dieux +grands chéris d'Amon-Ra.» + +C'est à la déesse Hathôr qu'appartenait plus spécialement le sanctuaire +de droite; cette grande divinité y est représentée sous des formes +variées, recevant les hommages des rois Philopator et Épiphane; les +dédicaces des frises sont faites au nom de ce dernier. + +Le sanctuaire de gauche fut consacré à la déesse Thmeï, la Dicé et +l'Alété des mythes égyptiens; aussi tous les tableaux qui décorent cette +chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait +cette divinité dans l'Amenti, les régions occidentales ou l'enfer des +Égyptiens. + +Les deux souverains de ce lieu terrible, où les âmes étaient jugées, +Osiris et Iris, reçoivent d'abord les hommages de Ptolémée et d'Arsinoé, +dieux Philopators; et l'on a sculpté sur la paroi de gauche la grande +scène de la _psychostasie_. Ce vaste bas-relief représente la salle +hypostyle (Oskh) ou le prétoire de l'Amenti, avec les décorations +convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de +son trône s'élève le lotus, emblème du monde matériel, surmonté de +l'image de ses quatre enfants, génies directeurs des quatre points +cardinaux. + +Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rangés sur deux +lignes, la tête surmontée d'une plume d'autruche, symbole de la justice: +debout sur un socle, en avant du trône, le Cerbère égyptien, monstre +composé de trois natures diverses, le crocodile, le lion et +l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les âmes coupables; son +nom, Téouôm-énément, signifie la dévoratrice de l'Occident ou de +l'enfer. Vers la porte du tribunal paraît la déesse Thmeï dédoublée, +c'est-à-dire figurée deux fois, à cause de sa double attribution de +déesse de la justice et de déesse de vérité; la première forme, +qualifiée de Thmeï, rectrice de l'Amenti (la vérité), présente l'âme +d'un Égyptien, sous les formes corporelles, à la seconde forme de la +déesse (la justice), dont voici la légende: «Thmeï qui réside dans +l'Amenti, où elle pèse les coeurs dans la balance; aucun méchant ne lui +échappe.» Dans le voisinage de celui qui doit subir l'épreuve on lit les +mots suivants: «Arrivée d'une âme dans l'Amenti.» + +Plus loin s'élève la balance infernale; les dieux Hôrus, fils d'Isis, à +tête d'épervier, et Anubis, fils d'Osiris, à tête de chacal, placent +dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prévenu, l'autre une +plume, emblème de justice: entre le fatal instrument qui doit décider du +sort de l'aine et le trône d'Osiris, on a placé le dieu Thôth +ibiocéphale, «Thôth le deux fois grand, le seigneur de Schmoun +(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le secrétaire de +justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de vérité.» +Ce greffier divin écrit le résiliât de l'épreuve à laquelle vient d'être +soumis le coeur de l'Égyptien défunt, et va présenter son rapport au +souverain juge. + +On voit que le fait seul de la consécration de ce troisième sanctuaire à +la déesse Thmeï y a motivé la représentation de la psychostasie, et +qu'on a trop légèrement conclu de la présence de ce tableau curieux, +reproduit également dans la deuxième partie de tous les rituels +funéraires, que ce temple était une sorte d'édifice funèbre, qui pouvait +même avoir servi de sépulture à des membres très-distingués de la caste +sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothèse. Il est vrai que les +environs de l'enceinte qui renfermé ce monument ont été criblés +d'excavations sépulcrales et de catacombes égyptiennes de toutes les +époques. Mais le temple d'Hathôr et de Thmeï n'est point Je seul édifice +sacré élevé au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considérer +comme des temples funéraires le palais de Sésostris ou le Rhamesséion, +le temple d'Ammon à El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est +insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par +toutes les inscriptions égyptiennes qui en couvrent les parois. Mon +opinion est fondée sur l'examen attentif et détaillé des lieux. Je n'ai +pas encore fini à Thèbes, si même on peut réellement finir au milieu de +tant de monuments..... + + + + +DIX-HUITIEME LETTRE + + +Thèbes (Médinet-Habou), le 30 juin 1829. + +On peut se rendre à la grande butte de Médinet-Habou soit en prenant le +chemin de la plaine, en traversant le Rhamesséion, l'emplacement de +l'Aménophion (Memnônium), et les restes calcaires du Ménéphthéion, grand +édifice construit par le fils et successeur de Rhamsès le Grand; soit en +suivant le vallon à l'entrée duquel s'élève le petit temple d'Hathôr et +de Thmeï. + +Là existe, presque enfouie sous les débris des habitations particulières +qui se sont succédé d'âge en âge, une masse de monuments de haute +importance, qui, étudiés avec attention, montrent, au milieu des plus +grands souvenirs historiques, l'état des arts de l'Égypte à toutes les +époques principales de son existence politique: c'est en quelque sorte +un tableau abrégé de l'Égypte monumentale. On y trouve en effet réunis, +un temple appartenant à l'époque pharaonique la plus brillante, celle +des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la période +des conquêtes, un édifice de la première décadence sous l'invasion +éthiopienne, une chapelle élevée sous un des princes qui avaient brisé +le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des propylées de +l'époque romaine; enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des +colonnes qui jadis soutenaient le faîte d'une église chrétienne. + +Le détail un peu circonstancié de ce que renferment de plus curieux des +monuments si variés me conduirait beaucoup trop loin; je dois me +contenter de donner une idée rapide de chacune des parties qui forment +cet amas de constructions si intéressantes, en commençant par celles qui +se présentent en arrivant à la butte du côté qui regarde le fleuve. + +On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de +grès, peu élevée au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on pénètre +par une porte dont les jambages, surpassant à peine la corniche brute +qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur +romain dont voici la légende hiéroglyphique, inscrite dans les deux +cartouches accolés: «L'empereur Csesar Titus Elius Hadrianus Antoninus +Pius.» + +Le même prince est aussi représenté sur l'une des deux portes latérales +de l'enceinte, où il est en adoration devant la triade de Thèbes à +droite, et devant celle d'Hermonthis à gauche. C'est encore ici une +nouvelle preuve de ces égards perpétuels de bon voisinage que se +rendaient mutuellement les cultes locaux. + +Au fond de l'enceinte s'élève une rangée de six colonnes réunies trois à +trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais reçu de +sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelées provenant des +parties supérieures de cette construction, la légende impériale déjà +citée: l'enceinte et les propylées appartiennent donc au règne d'Antonin +le Pieux. C'est d'ailleurs ce que démontrait déjà le mauvais style des +bas-reliefs. + +En traversant ces propylées, on arrive à un grand pylône dont la porte, +ornée d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est +couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolémée Soter II, +présente des offrandes variées aux sept grandes divinités élémentaires +et aux dieux des nomes thébain et hermonthite. + +Le mur de l'enceinte et les propylées d'Antonin, aussi bien que le +pylône de Soter II, m'ont offert une particularité remarquable: c'est +que ces constructions modernes ont été élevées aux dépens d'un édifice +antérieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont +couvertes de restes de légendes hiéroglyphiques, de portions de +bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des têtes ou des corps +de divinités, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de +guerre, enfin de nombreux débris d'un calendrier sacré; et comme on lit +sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prénom ou le nom de +Rhamsès le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que ces +blocs ne proviennent des démolitions du grand palais de Sésostris, le +Rhamesséion, ravagé depuis longtemps par les Perses, à l'époque où, sous +Ptolémée Soter II et Antonin, on bâtissait les propylées et le pylône +dont il est ici question. + +Au pylône de Soter succède un petit édifice d'une exécution plus +élégante, semblable en son plan au petit édifice à jour de l'île de +Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant +rasées jusqu'à la hauteur des murs des entrecolonnements. Tous les +bas-reliefs encore existants représentent le roi Nectanèbe, de la XXXe +dynastie, la sébennytique, adorant le souverain des dieux Amon-Ra, et +recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thèbes. + +Cette chapelle, du IVe siècle avant J.-C., avait été appuyée sur un +édifice plus ancien; c'est un pylône de médiocre étendue, dont les +massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs +parties. Élevé sous la domination du roi éthiopien Taharaka, dans le +VIIe siècle avant notre ère, le nom, le prénom, les titres, les louanges +de ce prince avaient été rappelés dans les inscriptions et les +bas-reliefs décorant les faces des deux massifs, et sur la porte qui les +sépare. Mais à l'époque où les Saïtes remontèrent sur le trône des +Pharaons, il paraît qu'on fit marteler, par une mesure générale, les +noms des conquérants éthiopiens sur tous les monuments de l'Égypte. + +J'ai déjà remarqué la proscription du nom de Sabacon dans le palais de +Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les +marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous +les éléments constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches +existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription +relative à des embellissements exécutés sous Ptolémée Soter II: + +«Cette belle réparation a été faite par le roi seigneur du monde, le +grand germe des dieux grands, celui que Phtah a éprouvé, image vivante +d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diadèmes, Ptolémée +toujours vivant, le dieu aimé d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT NOHEM), +en l'honneur de son père Amon-Ra, qui lui a concédé les périodes des +panégyries sur le trône d'Hôrus.» + +Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse légende des Lagides, à +propos de quelques pierres qu'on a changées, avec les légendes que +l'Éthiopien, véritable fondateur du pylône, a fait sculpter sur le +bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante: +«La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aimé d'Amon-Ra, seigneur des +trônes du monde.» + +Sur les deux massifs extérieurs du pylône, ce prince, auquel certaines +traditions historiques attribuent, la conquête de toute l'Afrique +septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a été figuré de proportion +colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, réunies en groupe, +de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue. + +Au delà du pylône de Taharaka et dans le mur de clôture du nord, +existent encore en place deux jambages d'une porte en granit rosé, +chargés de légendes exécutées avec soin et contenant le nom et les +titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre +sacerdotal, l'hiérograminate et prophète Pétaménoph. C'est le même +personnage qui fit creuser, vers l'entrée de la ville d'El-Assasif, +l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le +nom de _Grande Syringe._ + +On arrive enfin à l'édifice le plus antique, celui dont les propylées de +l'époque romaine, le pylône des Lagides, la chapelle de Nectanèbe et le +pylône du roi éthiopien ne sont que des dépendances; ces diverses +constructions ne furent élevées que pour annoncer dignement la demeure +du roi des dieux, et celle du Pharaon, son représentant sur la terre. + +Ce vieux monument, qui porte à la fois le double caractère de temple et +de palais, se compose encore d'un sanctuaire environné de galeries +formées de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins +vastes. + +Toutes les parois portent des sculptures exécutées avec une correction +remarquable et une grande finesse de travail; ce sont là des bas-reliefs +de la meilleure époque de l'art. Aussi la décoration de cet édifice +appartient-elle au règne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la +reine Amensé, du régent Aménenthé et de Thouthmosis III, le Moeris des +historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a décoré la plus +grande partie de l'édifice; les dédicaces en ont été faites en son nom: +celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conservées, +donne une idée de toutes les autres; la voici: + +_Première ligne_. «La vie: l'Hôrus puissant, aimé de Phré, le souverain +de la haute et basse région, grand chef de toutes les parties du monde, +l'Hôrus resplendissant, grand par sa force, celui qui a frappé les neuf +arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil +stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du +monde, vivifié aujourd'hui et à toujours.» + +_Deuxième ligne_. «Il a fait exécuter ces constructions en l'honneur de +son père Amon-Ra, roi des dieux; il lui a érigé ce grand temple dans la +partie occidentale du Thouthmoséion d'Ammon, en belle pierre de grès; +c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.» + +La plupart des bas-reliefs décorant les galeries et les chambres des +édifices représentent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages +aux dieux, ou en recevant des grâces et des dons; je citerai seulement +des tableaux sculptés sur la paroi de gauche de la grande salle ou +sanctuaire. Dans l'un, le plus étendu, le Pharaon casqué est conduit par +la déesse Hathôr et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers +l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace +avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'épais feuillage, en disant: +«Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre Oscht, +dans le palais du soleil!» Cette scène se passe devant les vingt-cinq +divinités secondaires adorées à Thèbes et disposées sur deux files, en +tête desquelles on lit l'inscription suivante: «Voici ce que disent les +autres grandes divinités de Toph (Thèbes): Nos coeurs se réjouissent à +cause du bel édifice construit par le roi soleil stabiliteur du monde.» + +J'ai trouvé dans le second tableau, pour la première fois, le nom et la +représentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette princesse, +appelée Rhamaithé, et portant le titre de royale épouse, accompagne son +mari faisant de riches offrandes à Amon-Ra générateur; la reine reparaît +aussi dans deux tableaux décorant une des petites salles de gauche au +fond de l'édifice. + +Les six dernières salles du palais, dans l'une desquelles existe, +renversée, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de +bas-reliefs de l'époque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la +reine Amensé et de son fils Thouthmosis III, dont les légendes +royales-sont sculptées en surcharge sur celles du régent Aménenthé, +martelées avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied +représentant ce prince, dont la mémoire fut aussi proscrite. + +La fondation de cet édifice remonte donc aux premières années du XVIIIe +siècle avant J.-C. Il est naturel, par conséquent, de rencontrer, en le +parcourant avec soin, plusieurs restaurations annoncées d'ailleurs par +des inscriptions qui en fixent l'époque et en nomment les auteurs; +telles sont: + +1° La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande +salle, par Ptolémée Evergète II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre +ère; + +2° Des réparations faites vers l'an 392 avant notre ère aux colonnes +d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le +Pharaon Mendésien Acoris. On a employé pour cela des pierres provenant +d'un petit édifice construit par la princesse Neitocris, fille de +Psammétichus II; + +3° Toutes les sculptures des façades supérieures sud et nord exécutées +sous le règne de Rhamsès-Méiamoun, au XVe siècle avant notre ère. + +Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de +tous, avaient été ordonnés sans doute pour lier, par la décoration, le +petit palais de Moeris avec le grand palais de Rhamsès-Méiamoun, qui, +avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Médinet-Habou. + +C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce +Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de l'Égypte, et +dont les exploits militaires ont été confondus avec ceux de Sésostris ou +Rhamsès le Grand, par les auteurs anciens et par les écrivains modernes. + +Un édifice d'une médiocre étendue, mais singulier par ses formes +inaccoutumées, le seul qui, parmi tous les monuments de l'Égypte, puisse +donner une idée de ce qu'était une habitation particulière à ces +anciennes époques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en +ont publié les auteurs de la grande _Description de l'Égypte_ pourra +donner une idée exacte de la disposition générale de ces deux massifs de +pylônes unis à un grand pavillon par des constructions tournant sur +elles-mêmes en équerre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs +et des inscriptions sculptées sur toutes les surfaces. + +L'entrée principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux grands +massifs formant une espèce de faux pylône, ensevelis en partie sous des +buttes provenant des débris d'habitations modernes. Vers le haut règne +une frise anaglyphique composée des éléments combinés de la légende +royale du Rhamsès fils aîné et successeur immédiat de Rhamsès-Méiamoun, +«Soleil, gardien de vérité, éprouvé par Ammon.» On remarque de plus, sur +ces massifs, des tableaux d'adoration de la même époque, et deux +_fenêtres_ portant sur leur bandeau le disque ailé de Hat, et sur leurs +jambages les légendes royales de Rhamsès-Méiamoun, «Soleil, gardien de +vérité et ami d'Ammon.» + +La porte qui sépare ces constructions appartient au règne d'un troisième +Rhamsès, le second fils de Méiamoun, «le soleil seigneur de vérité, aimé +par Ammon.» + +Dans l'intérieur de cette petite cour s'élèvent deux massifs de pylônes, +ornés, ainsi que les construction qui les unissent au grand pavillon, de +frises anaglyphiques portant la légende du fondateur, Rhamsès-Méiamoun, +et de bas-reliefs d'un grand intérêt, parce qu'ils ont trait aux +conquêtes de ce Pharaon. + +La face antérieure du massif de droite est presque entièrement occupée +par une figure colossale du conquérant levant sa hache d'armes sur un +groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures; +le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, présente au +vainqueur la harpe divine en disant: «Prends cette arme, mon fils chéri, +et frappe les chefs des contrées étrangères!» + +Le soubassement de ce vaste tableau est composé des chefs des peuples +soumis par Rhamsès-Méiamoun, agenouillés, les bras attachés derrière le +dos par les liens qui, terminés par une houppe de papyrus ou une fleur +de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain. + +Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont +très-variés, offrent, avec toute vérité, les traits du visage et les +vêtements particuliers à chacune des nations qu'ils représentent; des +légendes hiéroglyphiques donnent successivement le nom de chaque peuple. +Deux ont entièrement disparu; celles qui subsistent, au nombre de cinq, +annoncent: + + +Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie), +Le chef du pays de Térosis, en Afrique +Le chef du pays de Toroao, + + + +et + +Le chef du pays de Robou, en Asie +Le Chef du pays de Moschausch, + + +Un tableau et un soubassement analogues décorent la face antérieure du +massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques; +on les a rangés dans l'ordre suivant: + +Le chef de la mauvaise race du pays de Schéto ou Chéta; + +Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumôr; + +Le grand du pays de Fekkarb; + +Le grand du pays de Schairotana contrée maritime; + +Le grand du pays de Scha.....(le reste est détruit); + +Le grand du pays de Touirscha, contrée maritime; + +Le grand du pays de Pa..... (le reste est détruit). + +Sur l'épaisseur du massif de gauche, Rhamsès-Méiamoun casqué, le +carquois sur l'épaule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux +pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conquérant: «Va! empare-toi des +contrées; soumets leurs places fortes et amène leurs chefs en +esclavage;» + +Le massif correspondant et les corps de logis qui réunissent le pylône +au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop +long de détailler ici. On remarque des _fenêtres_ décorées +extérieurement et intérieurement avec beaucoup de goût, et des _balcons_ +soutenus par des prisonniers barbares sortant à mi-corps de la muraille. + +L'intérieur du grand pavillon, divisé en trois _étages_, fut décoré de +bas-reliefs représentant des scènes domestiques de Rhamsès-Méiamoun; je +possède des dessins exacts de tous ces intéressants tableaux, parmi +lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant +son repas, jouant avec ses petits enfants ou occupé avec la reine d'une +partie de jeu analogue à celui des _échecs_, etc., etc. L'extérieur de +ce pavillon est couvert de légendes du roi ou de bas-reliefs +commémoratifs de ses victoires. + +C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on +arrive enfin devant le premier pylône du grand et magnifique palais de +Rhamsès-Méiamoun. L'édifice que nous venons de décrire n'en était qu'une +dépendance et une simple annexe. + +Ici, tout prend des proportions colossales: les faces extérieures des +deux énormes massifs du premier pylône, entièrement couvertes de +sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'édifice +non-seulement par des tableaux d'un sens vague et général, mais encore +par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conquérant +et de la divinité protectrice qui lui donne la victoire. On voit sur le +massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant à Rhamsès-Méiamoun +treize contrées asiatiques, dont les noms, conservés pour la plupart, +ont été sculptés dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples +enchaînés. Une longue inscription, dont les onze premières lignes sont +assez bien conservées, nous apprend que ces conquêtes eurent lieu dans +la douzième année du règne de ce Pharaon. + +Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la +forme de Phré hiéracocéphale, donne la harpé au belliqueux Rhamsès pour +frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de contrées +ou de villes subsistent encore; le reste a été détruit pour appuyer +contre le pylône des masures modernes. Le roi des dieux adresse à +Méiamoun un long discours dont voici les dix premières colonnes: +«Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe chéri, maître du monde, soleil +gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre +entière; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes +pieds; je te livre les chefs des contrées méridionales; conduis-les en +captivité, et leurs enfants à leur suite; dispose de tous les biens +existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront +se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai livré +aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes +sandales, etc.» + +Une grande stèle, mais très-fruste, constate que ces conquêtes eurent +lieu la onzième année du roi. C'est à la même année du règne de +Rhamsès-Méiamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier +pylône du côté de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les +peuples asiatiques nommés Moschausch. + +Des masses de débris amoncelés couvrent toute la partie inférieure du +pylône et enfouissent en très-grande partie la magnifique colonnade qui +décore le côté gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des +piliers-cariatides formant cette même cour du côté droit. Déblayer +cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais +elle aurait pour résultat certain de rendre à l'admiration des voyageurs +deux galeries de la plus complète conservation, des colonnes couvertes +de bas-reliefs, de riches décorations ayant conservé tout l'éclat de +leurs couleurs, et enfin une nombreuse série de grands tableaux +historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions +dédicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des +élégantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur épanouie du +lotus. + +Au fond de cette première cour s'élève un second pylône, décoré de +figures colossales, sculptées, comme partout ailleurs, de relief dans le +creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamsès-Méiamoun dans la +neuvième année de son règne. Le roi, la tête surmonte des insignes du +fils aîné d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth, +conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et +enchaînés dans diverses positions; ces nations, appartenant à une même +race, sont nommées Schakalascha, Taônaou et Pourosato. Plusieurs +voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont +cru reconnaître en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de +ce pylône existait une énorme inscription, aujourd'hui détruite aux +trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui +en subsiste encore, qu'elle était relative à l'expédition contre les +Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Taônaou et les Ouschascha. +Il y est aussi question des contrées d'Aumôr et d'Oreksa, ainsi que +d'une bataille navale. + +Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second +pylône. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de +Phtah en décorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions +dédicatoires attestant que Rhamsès-Méiamoun a consacré cette grande +porte en belle pierre de granit à son père Amon-Ra, et qu'enfin les +battants ont été si richement ornés de métaux précieux qu'Ammon lui-même +se réjouit en les contemplant. + +On se trouve après avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du +palais, où là grandeur pharaonique se montre dans tout son éclat; la vue +seule peut donner une idée du majestueux effet de ce péristyle, soutenu +à l'est et à l'ouest par d'énormes colonnades, au nord par des piliers +contre lesquels s'appuient des cariatides, derrière lesquels se montre +une seconde colonnade. Tout est chargé de sculptures revêtues de +couleurs très-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, pour les +convertir, les ennemis systématiques de l'architecture peinte. + +Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs +décorations; de grands et vastes tableaux sculptés et peints appellent +de toute part la curiosité des voyageurs. L'oeil se repose sur le bel +azur des plafonds ornés d'étoiles de couleur jaune doré; mais +l'importance et la variété des scènes reproduites par le ciseau +absorbent bientôt toute l'attention. Quatre tableaux formant le +registre inférieur de la galerie de l'est, côté gauche, et une partie de +la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de +Rhamsès-Méiamoun contre des peuples asiatiques nommés Robou, teint +clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un +surtout transversalement rayé bleu et blanc; ce costume est tout à fait +analogue à celui des Assyriens et des Mèdes figures, sur les cylindres +dits babyloniens ou persépolitains. + +_Premier tableau_. Grande bataille: le héros égyptien, debout sur un +char lancé au galop, décoche des flèches contre une foule d'ennemis +fuyant dans le plus grand désordre. On aperçoit sur le premier plan les +chefs égyptiens montés sur des chars, et leurs soldats entremêlés à des +alliés, les Fekkaro, massacrant les Robou épouvantés, ou les liant comme +prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en +pied, sans compter les chevaux. + +_Deuxième tableau._ Les princes et les chefs de l'armée égyptienne +conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des scribes +comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties +génitales coupées aux Robou morts sur le champ de bataille. +L'inscription porte textuellement: «Conduite des prisonniers en présence +de Sa Majesté; ceux-ci sont au nombre de mille; mains coupées, trois +mille; phallus, trois mille.» Le Pharaon, au pied duquel on dépose ces +trophées, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus +par des officiers, adresse une allocution à ses guerriers; il les +félicite de leur victoire, et prodigue fort naïvement les plus grands +éloges à sa propre personne, «Livrez-vous à la joie, leur dit-il, +qu'elle s'élève jusqu'au ciel; les étrangers sont renversés par ma +force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont été remplis; +je me suis présenté devant eux comme un lion, je les ai poursuivis +semblable à un épervier; j'ai anéanti leurs âmes criminelles; j'ai +franchi leurs fleuves; j'ai incendié leurs forteresses; je suis pour +l'Égypte ce qu'a été le dieu Mandou; j'ai vaincu les Barbares: Amon-Ra +mon père a humilié le monde entier sous mes pieds, et je suis roi sur le +trône à toujours.» + +En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription, +malheureusement fort endommagée, et relative à cette campagne, qui date +de l'an V du règne de Rhamsès-Méiamoun. + +_Troisième tableau._ Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses +chevaux, retourne ensuite en Égypte; des groupes de prisonniers +enchaînés précèdent son char; des officiers étendent au-dessus de la +tête du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est occupé par +l'armée égyptienne, divisée en pelotons marchant régulièrement en ligne +et au pas, selon les règles de la tactique moderne. + +Enfin Rhamsès rentre triomphant dans Thèbes (quatrième tableau); il se +présente à pied, traînant à sa suite trois colonnes de prisonniers, +devant le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth; le roi harangue les +divinités et en reçoit en réponse les assurances les plus flatteuses. + +Une immense composition remplit tout le registre supérieur de la galerie +nord et de la galerie est, à droite de la porte principale. C'est une +cérémonie publique qui n'offre pas moins de deux cents personnages en +pied; à cette pompeuse marche assiste tout ce que l'Égypte renfermait de +plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de +Rhamsès-Méiamoun, et la panégyrie célébrée par le souverain et son +peuple pour remercier la divinité de la constante protection qu'elle +avait accordée aux armes égyptiennes. Une ligne de grands hiéroglyphes, +sculptés au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce que +cette panégyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Hôrus (l'[Greek: +Alpha] et l'[Greek: Omega] de la théologie égyptienne) eut lieu à Thèbes +le premier jour du mois de Paschons. Cette légende contient en outre +l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour ainsi +dire le programme entier, de la cérémonie. + +L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette +légende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptées dans le +bas-relief auprès de chaque personnage et au-dessus des groupes +principaux. + +Rhamsès-Méiamoun sort de son palais porté dans un naos, espèce de chasse +richement décorée, soutenue par douze _oeris_ ou chefs militaires, la +tête ornée de plumes d'autruche. Le monarque, décoré de toutes les +marques de sa royale puissance, est assis sur un trône élégant que des +images d'or de la Justice et de la Vérité couvrent de leurs ailes +étendues; le sphinx, emblème de la sagesse unie à la force, et le lion, +symbole du courage, sont debout près du trône, qu'ils semblent protéger. +Des officiers agitent autour du naos les _flabellum_ et les éventails +ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent auprès du +roi, portant son sceptre, l'étui de son arc et ses autres insignes. + +Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste +sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos à pied, rangés sur +deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la +marche est fermée par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi +variés précèdent le Pharaon: un corps de musique, où l'on remarque la +flûte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tête du +cortège; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi +lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le _fils aîné_ de Rhamsès, +le chef de l'armée après lui, brûle l'encens devant la face de son père. + +Le roi arrive au temple d'Hôrus, s'approche de l'autel, répand les +libations et brûle l'encens; vingt-deux prêtres portent sur un riche +palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des _flabellum_, des +éventails et des rameaux de fleurs. Le roi, à pied, coiffé d'un simple +diadème de la région inférieure, précède le dieu et suit immédiatement +le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Hôrus ou Amon-Ra, le mari de sa +mère. Un prêtre encense l'animal sacré; la reine, épouse de Rhamsès, se +montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse; +et, tandis que l'un des pontifes lit à haute voix l'invocation prescrite +lorsque la lumière du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf +prêtres s'avancent portant les diverses enseignes sacrées, les vases, +les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres +prêtres ouvrent le cortège religieux, soutenant sur leurs épaules des +statuettes; ce sont les images des rois ancêtres et prédécesseurs de +Rhamsès-Méiamoun, assistant au triomphe de leur descendant. + +Ici a lieu une cérémonie sur la nature de laquelle on s'est étrangement +mépris. Deux enseignes sacrées, particulières au dieu Amon-Hôrus, +s'élèvent au-dessus de deux autels. Deux prêtres, reconnaissables à leur +tête rasée et, mieux encore, à leur titre inscrit à côté d'eux, se +retournent pour entendre les ordres du grand pontife président de la +panégyrie, lequel tient en main le sceptre nommé _pat_, insigne de ses +hautes fonctions; un troisième prêtre donne la liberté à quatre oiseaux +qui s'envolent dans les airs. + +On a voulu voir ici des _sacrifices humains_, en prenant le sceptre du +pontife pour un couteau, les deux prêtres pour deux victimes, et les +oiseaux pour l'emblème des âmes qui s'échappaient des corps de deux +malheureux égorgés par une barbare superstition; mais une inscription +sculptée devant l'hiérogrammate assistant à la cérémonie nous rassure +complètement, et prouve toute l'innocence de cette scène en nous faisant +bien connaître ses détails et son but. + +Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition +même: + +«Le président de la panégyrie a dit: + +Donnez l'essor aux quatre oies; + +Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv + +Dirigez-vous vers + +le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient + +dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux de +l'Occident | dites aux dieux de l'Orient + +que Hôrus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiffé du +pschent, que le roi Rhamsès s'est coiffé du pschent.» + + +Il en résulte clairement que les quatre oiseaux représentent les quatre +enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, génies des quatre +points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer +aussi au monde entier qu'à l'exemple du dieu Hôrus, le roi +Rhamsès-Méiamoun vient de mettre sur sa tête la couronne emblème de la +domination sur les régions supérieures et inférieures. Cette couronne se +nommait _pschent_; c'est celle que porte ici, en effet, et pour la +première fois, le roi debout et devant lequel se passe la fonction +sacrée qu'on vient de faire connaître. + +La dernière partie du bas-relief représente le roi, coiffé du _pschent_, +remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, précédé de tout le +corps sacerdotal et de la musique sacrée, est accompagné par les +officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille d'or +une gerbe de blé, et, coiffé enfin de son casque militaire comme à sa +sortie du palais, prendre congé, par une libation, du dieu Amon-Hôrus +rentré dans son sanctuaire. La reine est encore témoin de ces deux +dernières cérémonies; le prêtre invoque les dieux; un hiérogrammate lit +une longue prière; auprès du Pharaon sont encore le taureau blanc et les +images des rois ancêtres dressées sur une même base. + +C'est en étudiant cette partie du tableau que j'ai pu m'assurer enfin de +la place relative qu'occupe Rhamsès-Méiamoun dans la série des dynasties +égyptiennes. Les statues des rois ses prédécesseurs sont ici +chronologiquement rangées, et comme cet ordre est celui même que leur +assignent d'autres monuments de Thèbes, aucun doute ne saurait s'élever +sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant +devant elles les cartouches prénoms des rois qu'elles représentent. +Rhamsès-Méiamoun, comme Rhamsès le Grand (Sésostris), ayant marqué son +règne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont été +confondus par les historiens grecs en un seul et même personnage. Mais +les monuments originaux les différencient trop bien l'un de l'autre pour +que la même confusion puisse avoir lieu désormais. Je me propose de +traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de détails. +Revenons à la décoration de la magnifique cour de Médinet-Habou. + +On a sculpté dans le registre supérieur de la galerie de l'est, partie +gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde cérémonie +publique tout aussi développée que la précédente. Celle-ci est une +panégyrie célébrée par le roi en l'honneur de son père, le dieu +Sochar-Osiris, le vingt-septième jour du mois de Hathôr. Je possède +également des dessins fidèles de cette solennité et la copie des +nombreuses légendes explicatives qui l'accompagnent. + +Il faut passer rapidement sur les scènes de consécration et les honneurs +royaux décernés par les dieux à Rhamsès-Méiamoun, et que reproduisent +une foule de grands bas-reliefs sculptés dans les registres inférieurs +des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me +dispenser de noter ici le nom des divinités auxquelles le Pharaon +présente des offrandes variées dans les cent quarante-quatre bas-reliefs +peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et ouest, +non compris tous ceux du même genre sculptés sur le fût des trois +grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit +l'intérieur de la galerie de l'ouest. + +Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique formé par une double +rangée de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands +bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou les +bienfaits que les grandes divinités de Thèbes prodiguent au Pharaon +victorieux. Une série de figures en pied ornent le soubassement de cette +galerie et méritent une attention particulière. + +Les légendes hiéroglyphiques inscrites à côté de ces personnages revêtus +du riche costume des princes égyptiens, dont ils tiennent en main les +insignes caractéristiques, constatent qu'on a représenté ici les enfants +de Rhamsès-Méiamoun par ordre de primogéniture. On a seulement fait deux +groupes distincts des enfants mâles et des princesses. Les princes, dont +les noms et les titres ont été sculptés à côté de leurs images, sont au +nombre de neuf, savoir: + +1° Rhamsès-Amonmai, basilicogrammate commandant des troupes; + +2° Rhamsès-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie; + +3° Rhamsès-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie; + +4° Phréhipefhbour, haut fonctionnaire dans l'administration royale; + +5° Mandouschopsch, _idem_; + +6° Rhamsès-Maithmou, prophète des dieux Phré et Athmou; + +7° Rhamsès-Schahemkamé, grand prêtre de Phtah; + +8° Rhamsès-Amonhischopsch, sans autre qualification que celle de prince; + +9° Rhamsès-Méiamoun, _idem_. + +Les trois premiers, après la mort de leur père Rhamsès-Méiamoun, étant +successivement montés sur le trône des Pharaons, leurs légendes ont dû +être surchargées pour recevoir les cartouches prénoms ou noms propres de +ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, à +propos de cette liste intéressante, qu'à cette époque le nom de +_Rhamsès_ était devenu en quelque sorte le nom même de la famille, et +que le conquérant avait concentré dans les membres de sa maison les +postes les plus importants de l'armée, de l'administration civile et du +sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais été sculptés. + +Toute cette série de princes et de princesses forme la décoration du +soubassement à la droite et à la gauche d'une grande et belle porte +s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en +la traversant, dans une troisième cour environnée et suivie d'un +très-grand nombre de salles; les décombres ont depuis longtemps enseveli +toute cette partie du palais existante encore sous les débris entassés +des frêles constructions qui se sont succédé d'âge en âge. Des fouilles +en grand mettraient ici à découvert des tableaux et des inscriptions +d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser à les +entreprendre, je réservai les fonds dont je pouvais disposer pour le +déblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie +extérieure nord du palais, à partir du premier pylône, et la presque +totalité de la muraille extérieure sud, enfouie jusqu'à la corniche qui +couronne l'édifice entier. + +La muraille nord offre une série de bas-reliefs historiques d'un haut +intérêt. Je donnerai ici un court abrégé du sujet de chacun d'eux, en +commençant par l'extrémité de la paroi vers l'ouest. + +_Campagne contre les Maschausch et les Robou._ + +_Premier tableau._ L'armée égyptienne en marche, sur huit ou neuf +rangées de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites précèdent un +char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char s'élève un +grand mât surmonté d'une tête de bélier ornée du disque solaire. C'est +le char du dieu Amon-Ra, qui guide à l'ennemi le roi Rhamsès-Méiamoun, +également monté sur un char richement orné et qu'entourent les archers +de la garde ainsi que les officiers attachés à sa personne. On lit à +côté du char du dieu: «Voici ce que dit Amon-Ra, le roi des dieux: «Je +marche devant toi, ô mon fils!» « + +_Deuxième tableau._ Bataille sanglante: les Maschausch prennent la +fuite; le roi et quatre princes égyptiens en font un horrible carnage. + +_Troisième tableau._ Rhamsès, debout sur une espèce de tribune, harangue +cinq rangées de chefs et de guerriers égyptiens conduisant une foule de +Maschausch et de Robou prisonniers. Réponse des chefs militaires au +roi. En tête de chaque corps d'armée on fait le dénombrement des mains +droites coupées aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que +celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu à la bravoure des vaincus. +L'inscription porte à 2,525 le nombre de ces preuves de victoire sur des +hommes courageux et vaillants. + +_Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de même race à +physionomie hindoue._ + +_Premier tableau_ (à la suite des précédents). Le roi Rhamsès-Méiamoun, +en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouillés +devant lui, ainsi que les porte-enseignes des différents corps; plus +loin, les soldats debout écoutent les paroles du souverain qui les +appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Égypte; les chefs +répondent à l'appel du roi en invoquant ses victoires récentes, et +protestent de leur dévouement à un prince qui obéit aux paroles +d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats, +divisés par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre, +guidés par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des +carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors +en usage. + +_Deuxième tableau._ Le roi, tête nue et les cheveux nattés, tient les +rênes de ses chevaux et marche à l'ennemi; une partie de l'armée +égyptienne le précède en ordre de bataille; ce sont les fantassins +pesamment armés ou hoplites; sur le flanc s'avancent par pelotons les +troupes légères de différentes armes; les guerriers montés sur des chars +ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi +au germe de Mandou, s'avançant pour soumettre la terre à ses lois; ses +fantassins, à des taureaux terribles, et ses cavaliers, à des éperviers +rapides. + +_Troisième tableau_. Défaite des Fekkaro et de leurs alliés. Les +fantassins égyptiens les mettent en fuite sur tous les points du champ +de bataille. Méiamoun, secondé par ses chars de guerre, en fait un +horrible carnage; quelques chefs ennemis résistent encore, montés sur +des chars traînés soit par deux chevaux, soit par quatre boeufs; au +milieu de la mêlée et à une des extrémités, plusieurs chariots traînés +par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont défendus par des +Fekkaro; des soldats égyptiens les attaquent et les réduisent en +esclavage. + +_Quatrième tableau_. Après cette première victoire, l'armée égyptienne +se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus méthodique et le plus +régulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle traverse des +pays difficiles, infestés de bêtes sauvages; sur le flanc de l'armée, le +roi, attaqué par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre +l'autre. + +_Cinquième tableau_. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la +mer au moment où la flotte égyptienne en est venue aux mains avec la +flotte des Fekkaro, combinée avec celle de leurs alliés les +Schairotanas, reconnaissables à leurs casques armés de deux cornes. Les +vaisseaux égyptiens manoeuvrent à la fois à la voile et à l'aviron; des +archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornée d'une tête de +lion. Déjà un navire fekkarien a coulé, et la flotte alliée se trouve +resserrée entre la flotte égyptienne et le rivage, du haut duquel +Rhamsès-Méiamoun et ses fantassins lancent une grêle de traits sur les +vaisseaux ennemis. Leur défaite n'est plus douteuse, la flotte +égyptienne entasse les prisonniers à côté de ses rameurs. En arrière et +non loin du Pharaon, on a représenté son char de guerre et les nombreux +officiers attachés à sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs +centaines de figures, et j'en rapporte une copie très-exacte. + +_Sixième tableau_. Le rivage est couvert de guerriers égyptiens +conduisant divers groupes mêlés de Schairotanas et de Fekkaro +prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrêté avec une +partie de son armée devant une place forte nommée _Mogadiro_. Là se fait +le dénombrement des mains coupées. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur +laquelle repose son bras gauche appuyé sur un coussin, harangue ses fils +et les principaux chefs de son armée, et termine son discours par ces +phrases remarquables: «Amon-Ra était à ma droite comme à ma gauche; son +esprit a inspiré mes résolutions; Amon-Ra lui-même, préparant la perte +de mes ennemis, a placé le monde entier dans mes mains.» Les princes et +les chefs répondent au Pharaon qu'il est un soleil appelé à soumettre +tous les peuples du monde, et que l'Égypte se réjouit d'une victoire +remportée par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trône de son père. + +_Septième tableau_. Retour du Pharaon vainqueur à Thèbes, après sa +double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux +chefs de ces nations conduits par Rhamsès devant le temple de la grande +triade thébaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours que sont +censés prononcer les divers acteurs de cette scène à la fois triomphale +et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la +traduction: + +«Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui sont en la +puissance de Sa Majesté et qui glorifient le dieu bienfaisant, le +seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance +n'a point de bornes; tu règnes comme un puissant soleil sur l'Égypte; +grande est ta force, ton courage est semblable à celui de Boré (le +griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en +ton pouvoir à toujours.» + +«Paroles du roi seigneur du monde, etc., à son père Amon-Ra, le roi des +dieux: Tu me l'as ordonné; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai combattu +toutes les parties de la terre; le monde s'est arrêté devant moi ...; +mes bras ont forcé les chefs de la terre, d'après le commandement sorti +de ta bouche.» + +«Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, modérateur des dieux: Que ton +retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as +renversé tous les chefs, tu as percé les coeurs des étrangers et rendu +libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche +t'approuve.» + +Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux +campagnes du conquérant égyptien dans la onzième année de son règne, +arrivent jusqu'au second pylône du palais: de ce point jusqu'au premier +pylône, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs tableaux +sont enfouis sous des collines de décombres. J'ai pu cependant avoir une +copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisième campagne du roi +contre des peuples asiatiques, avec des légendes en très-mauvais état. +L'un représente Rhamsès-Méiamoun combattant à pied, couvert d'un large +bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une +hauteur. Dans le second tableau, le roi, à la tête de ses chars, écrase +ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armée +égyptienne pousse le siège avec vigueur; des soldats coupent des arbres +et s'approchent des fossés, couverts par des mantelets; d'autres, après +les avoir franchis, attaquent à coups de hache la porte de la ville; +plusieurs enfin ont dressé des échelles contre la muraille et montent à +l'assaut, leurs boucliers rejetés sur leurs épaules. + +Sur le revers du premier pylône existe encore un tableau relatif à une +campagne contre la grande nation de Schéta ou Chéto: le roi, debout sur +son char, prend une flèche dans son carquois fixé sur l'épaule, et la +décoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats égyptiens +et les officiers attachés à la personne du roi marchent à sa suite, +rangés sur quatre files parallèles. + +Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans +l'état d'enfouissement où se trouve aujourd'hui le magnifique palais de +Médinet-Habou, tout entier du règne de Rhamsès-Méiamoun, les successeurs +immédiats n'y ayant ajouté que quelques accessoires presque +insignifiants. Le nombre considérable de noms de peuples et de nations +asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de +recherches à la géographie comparée; ce sont de précieux éléments pour +la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus +antique période de son histoire. Je crois possible de reconnaître la +synonymie de ces noms égyptiens de peuples avec ceux que nous ont +transmis les géographes grecs, et ceux surtout que contiennent les +textes hébreux et les mémoires originaux des nations asiatiques. C'est +un beau travail qui mérite d'être entrepris; il sera facilité et par la +connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de +ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms +avec ceux du même genre que j'ai trouvés, en bien plus grand nombre, sur +d'autres monuments de Thèbes et de la Nubie. + +Toute la muraille extérieure du palais, du côté du sud, qu'il a fallu +faire déblayer jusqu'au second pylône, est couverte de grandes lignes +verticales d'hiéroglyphes contenant le calendrier sacré en usage dans le +palais de Rhamsès; la portion que nous avons fait excaver, à grands +frais, contient les mois de Thôth, Paophi, Hathôr, Choïac et Tôbi. Vers +l'extrémité du palais est un article du mois de Paschon, le neuvième +mois de l'année égyptienne. Ce calendrier indique toutes les fêtes qui +se célébraient dans chaque mois, et au bas de chaque indication de fête +on a sculpté, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte +d'offrande qu'on devait présenter dans la cérémonie. Pour donner une +idée de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de +quelques-uns de ces articles: + +«_Mois de Thôth_, néoménie; manifestation de l'étoile de Sothis; l'image +d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire, +accompagnée par le roi Rhamsès ainsi que par les images de tous les +autres dieux du temple.» + +«_Mois de Paophi_, le 19; jour de la principale panégyrie d'Ammon, qui +se célèbre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); l'image +d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux +synthrônes; le roi Rhamsès l'accompagne dans la panégyrie de ce jour.» + +«_Mois d'Hathôr_, le 26; panégyrie de Phtah-Socbaris; le roi accompagne +l'image du dieu gardien du Rhamesséium de Méiamoun (le palais de +Médinet-Habou) de Thèbes sur la rive gauche, dans la panégyrie de ce +jour.» + +Cette panégyrie continuait encore le vingt-septième et le vingt-huitième +jour du même mois; c'est celle qu'on a représentée dans les grands +bas-reliefs supérieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde +cour du palais; du reste, je savais déjà, par un très-grand nombre +d'inscriptions, que les Égyptiens appelaient _Rhamesséium de Méiamoun_ +le monument de Médinet-Habou dont je viens de donner une description +rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je +termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu. + + + + +DIX-NEUVIÈME LETTRE + + +Thèbes (environs de Médinet-Habou), le 2 juillet 1829. Afin de donner +une idée générale complète du quartier sud-ouest de la vieille capitale +pharaonique, voisin du nome d'_Hermonthis_, il me reste à présenter +quelques détails sur deux édifices sacrés, qui, bien moins importants, à +la vérité, que le palais du conquérant _Méiamoun_, présentent toutefois +quelque intérêt sous divers rapports historiques et mythologiques. + +L'une de ces constructions s'élève au milieu de broussailles et de +grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et à une très-petite +distance de l'énorme enceinte carrée, en briques crues, qui environnait +jadis le palais et les temples de Médinet-Habou. C'est un édifice de +petites proportions, et qui n'a jamais été complètement terminé; il se +compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les +deux dernières seulement sont décorées de tableaux, soit sculptés et +peints, soit ébauchés, ou même simplement tracés à l'encre rouge. Ces +tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur +l'époque de sa construction. Il appartient au règne des Lagides, comme +le prouvent une double dédicace d'un travail barbare, sculptée +ultérieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant +les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration. + +La dédicace annonce expressément que le roi _Ptolémée Évergète II, et sa +soeur, la reine Cléopâtre_, ont construit cet édifice et l'ont consacré +_à leur père_ le dieu _Thôth_, ou Hermès ibiocéphale. + +C'est ici le seul des temples encore existants en Égypte qui soit +spécialement dédié au dieu protecteur des sciences, à l'inventeur de +l'écriture et de tous les arts utiles, en un mot, à l'organisateur de la +société humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui +décorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire. +On l'y invoquait sous son nom ordinaire de _Thôth_, que suivent +constamment soit le titre SOTEM qui exprime la suprême direction des +choses sacrées, soit la qualification _Ho-en-Hib_, c'est-à-dire _qui a +une face d'ibis_, oiseau sacré, dont toutes les figures du dieu, +sculptées dans ce temple, empruntent la tête, ornées de coiffures +variées. + +On rendait aussi dans ce temple un culte très-particulier à _Nohémouo_ +ou _Nahamouo_, déesse que caractérisent le vautour, emblème de la +maternité, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon +s'élevant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les légendes tracées à +côté des nombreuses représentations de cette compagne du dieu _Thôth_, +qui, d'après son nom même, paraît avoir présidé à la _conservation des +germes_, l'assimilent à la déesse _Saschfmoué_, compagne habituelle de +_Thôth_, régulatrice des périodes d'années et des assemblées sacrées. + +Ces deux divinités reçoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de +_Résidant_ à MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom antique de cette +portion de Thèbes où s'élève le temple de _Thôth_. + +Le bandeau de la porte qui donne entrée dans la dernière salle du +temple, le _sanctuaire_ proprement dit, est orné de quatre tableaux +représentant Ptolémée faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes +divinités protectrices de Thèbes, _Amon-Ra, Mouth_ et _Chons_, +généralement adorées dans cette immense capitale, et en second lieu aux +divinités particulières du temple, _Thôth_ et la déesse _Nahamouo_. Dans +l'intérieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande triade +thébaine, et même celles de la triade adorée dans le nome d'Hermonthis, +qui commençait à une courte distance du temple. Deux grands tableaux, +l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche, +représentent, selon l'usage, la bari ou _arche sacrée_ de la divinité à +laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de +THOTH-PEHO-EN-HIB (_Thôth à face d'ibis_), et l'arche de gauche, celle +de THOTH PSOTEM (Thôth le surintendant des _choses sacrées_). L'une et +l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes décorées de +têtes d'épervier, surmontées du disque et du croissant, à tête +symbolique du dieu _Chons_, le fils aîné d'Ammon et de Mouth, la +troisième personne de la triade thébaine, dont le dieu _Thôth_ n'est +qu'une forme secondaire. + +Ici, comme dans la salle précédente, on trouve toujours le roi Ptolémée +_Évergète II_, faisant des offrandes ou de riches présents aux divinités +locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intérieur du sanctuaire, sculptés +deux à gauche et deux à droite de la porte, ont fixé plus +particulièrement mon attention. Ce ne sont plus des divinités proprement +dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, _Évergète +II_, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre +à ces bas-reliefs, _brûle l'encens en l'honneur des pères de ses pères +et des mères de ses mères_. Le roi accomplit, en effet, diverses +cérémonies religieuses en présence d'individus des deux sexes, classés +deux par deux, et revêtus des insignes de certaines divinités. Les +légendes tracées devant chacun de ces personnages achèvent de démontrer +que ces honneurs sont adressés aux rois et aux reines lagides, ancêtres +d'Évergète II en ligne directe: et en effet, le premier bas-relief de +gauche représente _Ptolémée Philadelphe_, costumé en Osiris, assis sur +un trône à côté duquel on voit la reine _Arsinoé_ sa femme, debout, +coiffée des insignes de _Mouth_ et d'_Hathôr_. Évergète II lève ses bras +en signe d'adoration devant ces deux époux, dont les légendes +signifient: _Le divin père de ses pères_ PTOLÉMÉE, _dieu_ PHILADELPHE; +_la divine mère de ses mères_ ARSINOÉ, _déesse_ PHILADELPHE. + +Plus loin, Évergète II offre l'encens à un personnage également assis +sur un trône et décoré des insignes du dieu _Socarosiris_, accompagné +d'une reine debout, la tête ornée de la coiffure d'Hathôr, la Vénus +égyptienne; leurs légendes portent: _Le père de ses pères_, PTOLÉMÉE, +_dieu créateur_. _La divine mère de ses mères_, BÉRÉNICE, _déesse +créatrice_. On peut donc reconnaître ici soit _Ptolémée Soter Ier_ et sa +femme _Bérénice_, fille de Magas, soit _Ptolémée Évergète Ier_ et +_Bérénice_, sa femme et sa soeur. L'absence totale du cartouche prénom +dans la légende du Ptolémée, objet de cette adoration, autoriserait +l'une ou l'autre de ces hypothèses. Mais si l'on observe que ces deux +époux reçoivent les hommages d'_Évergète II_, à la suite des honneurs +rendus, en premier lieu, à _Ptolémée_ et à _Arsinoé Philadelphe_, on se +persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs +immédiats de ces Lagides, c'est-à-dire _Évergète Ier_ et _Bérénice_, sa +soeur. Le titre de _Phter-Mounk, dieu créateur, dieu fondateur_ ou +_fabricateur_, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, à _Ptolémée +Soter Ier_, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine +certitude que ce titre est prodigué sur les monuments égyptiens à une +foule de souverains autres que des chefs de dynasties. + +Deux bas-reliefs, sculptés à droite de la porte, nous montrent Évergète +II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres ancêtres et +prédécesseurs, et toujours en suivant la ligne généalogique descendante: +ainsi, dans le premier tableau, le roi répand des libations devant le +_divin père de son père_, PTOLÉMEE, _dieu_ PHILOPATOR, _et la divine +mère de sa mère_, ARSINOÉ, _déesse_ PHILOPATOR; enfin, dans le second +tableau, il fait l'offrande du vin à son royal père PTOLÉMÉE, _dieu_ +ÉPIPHANE, et _à sa royale mère_ CLÉOPATRE, _déesse_ ÉPIPHANE. Son père +et son aïeul sont figurés dans le costume du dieu Osiris; sa mère et son +aïeule, dans le costume d'Hathôr. Quant aux titres _Philadelphe, +Philopator et Épiphane_, ils sont placés à la suite des cartouches noms +propres, et exprimés par des hiéroglyphes phonétiques (représentant les +mots coptes équivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la +généalogie complète d'Évergète II, et l'ordre successif des rois de la +dynastie des Lagides à partir de _Ptolémée Philadelphe_. + +C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Égypte servent +pour le moins de confirmation aux témoignages historiques puisés dans +les écrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point +éclaircir ou coordonner les notions vagues et incohérentes que ce même +peuple nous a transmises sur l'histoire égyptienne, surtout en ce qui +concerne les anciennes époques. L'usage constamment suivi par les +Égyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses +séries de tableaux représentant des scènes religieuses ou des événements +contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain régnant à +l'époque même où l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous, +a tourné bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a +conservé jusqu'à nos jours un immense trésor de notions positives qu'on +chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute vérité que, +grâce à ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les +accompagnent, chaque monument de l'Égypte s'explique par lui-même, et +devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprète. Il +suffit, en effet, d'étudier quelques instants les sculptures qui ornent +le sanctuaire de l'édifice situé à côté de l'enceinte de Médinet-Habou, +la seule portion du monument véritablement terminée, pour se convaincre +aussitôt qu'on se trouve dans un temple consacré au dieu _Thôth_, +construit sous le règne d'Évergète II et de sa soeur et première femme +_Cléopâtre_, mais dont les sculptures ont été terminées postérieurement +à l'époque du mariage d'Évergète II avec Cléopâtre sa nièce et sa +seconde femme, mentionnée dans les légendes royales qui décorent le +plafond du sanctuaire. + +Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossièreté d'exécution des +hiéroglyphes, et le peu de soin donné à l'application des couleurs sur +les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les +inscriptions dédicatoires pour qu'on méconnaisse dans le petit temple de +Thôth un produit de la décadence des arts égyptiens, devenue si rapide +aux dernières époques de la domination grecque. + +Mais un édifice d'un temps encore plus rapproché de nous présente aux +regards du voyageur un exemple frappant du degré de corruption auquel +descendit la sculpture égyptienne sous l'influence du gouvernement +romain. Il s'agit ici des ruines désignées, dans la _Description +générale de Thèbes_, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de +_Petit Temple situé à l'extrémité sud de l'Hippodrome_, aux débris +duquel j'ai donné toute la journée d'hier. + +Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et +moi, nous courûmes sur Médinet-Habou, et, passant dans le voisinage du +petit temple de _Thôth_, nous gagnâmes la base des monticules factices +formant l'immense enceinte nommée l'_Hippodrome_ par la Commission +d'Égypte, et que nous longeâmes extérieurement à travers la plaine +rocailleuse qui s'étend jusqu'au pied de la chaîne libyque. Parvenus, +après une marche assez longue et très-fatigante, au midi de ces vastes +fortifications, qui jadis renfermèrent, selon toute apparence, un +établissement militaire, espèce de camp permanent qu'habitaient les +troupes formant la garnison de Thèbes et la garde des Pharaons, nous +gravîmes un petit plateau peu élevé au-dessus de la plaine, mais couvert +de débris de constructions et de fragments de poteries de différentes +époques. + +Le premier objet qui attire les regards est un grand _propylon_ faisant +face à l'ouest, mais dans un état de destruction fort avancé, quoique +formé primitivement de matériaux d'un assez beau choix. Quatre +bas-reliefs existent encore du côté de l'hippodrome; tous représentent +l'empereur _Vespasien_ [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costumé à +l'égyptienne et faisant des offrandes à différentes divinités; les +tableaux qui décorent la face du propylon tournée du côté du temple +montrent l'empereur _Domitien_ [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS +GRMNIKOS)] accomplissant de semblables cérémonies; enfin, neuf +bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la décoration +intérieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figuré soit +dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblème de la paresse, +soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrés: c'est +l'empereur _Othon_ [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)]. + +Je lisais pour la première fois le nom de cet empereur, retracé en +caractères hiéroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur +toutes les constructions égyptiennes existantes entre la Méditerranée et +Dakkéh en Nubie, limite extrême des édifices élevés par les Égyptiens +sous la domination grecque et romaine. La durée du règne d'Othon fut si +courte que la découverte d'un monument rappelant sa mémoire excite +toujours autant de surprise que d'intérêt. Il paraît, au reste, que +l'Égypte se déclara promptement pour Othon, puisque c'est précisément la +province de l'empire où furent frappées les seules médailles de bronze +que nous ayons de cet empereur. + +La présence du nom d'_Othon_ établit invinciblement que la décoration du +propylon, à en juger par ce qui reste des sculptures, fut commencée l'an +69 de l'ère chrétienne, et terminée au plus tard vers l'an 96, époque de +la mort de _Domitien_. + +En avant, et à quelque distance du propylon, se trouve un escalier au +bas duquel était jadis une petite porte décorée de bas-reliefs d'un +travail barbare, comparativement à ceux du propylon; et cependant je +reconnus dans leurs débris la légende de l'empereur _Auguste_ ([Greek: +AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'à cette époque l'Égypte avait +simultanément de bons et de mauvais ouvriers. + +Sur le même axe, et à soixante mètres environ du grand propylon, s'élève +le temple, ou plutôt une petite cella aujourd'hui isolée, et dont les +parois extérieures, à peine dégrossies, n'ont jamais reçu de décoration; +mais les salles intérieures sont couvertes d'ornements sculptés et de +bas-reliefs d'une exécution très-lourde et très-grossière. Presque tous +ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent à l'époque +d'_Hadrien_. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les +divinités adorées dans le temple; et à côté de chacune de ces images on +a répété sa légende particulière, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS +ATRIANS], _l'empereur César Trajan Hadrien_. J'ai remarqué enfin que la +corniche extérieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la légende +d'_Antonin_, ainsi conçue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS +ANTONINS EUSBS], _l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius_. + +L'époque de la décoration du sanctuaire et des autres salles du temple +proprement dit étant clairement fixée par ces noms impériaux, il reste à +déterminer quelles furent les divinités particulièrement honorées dans +ce temple: ce point éclairci, il deviendra facile en même temps de +décider avec certitude si cet édifice appartenait jadis au nome +_diospolite_, ou à celui d'_Hermonthis_; car de l'étude suivie des +monuments de l'Égypte et de la Nubie, il résulte que la triade adorée +dans la capitale d'un nome reparaît constamment et occupe un rang +distingué dans les édifices sacrés de toutes les villes de sa +dépendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et +vénérant les trois portions distinctes de l'Être divin sous des noms et +des formes différentes. + +Les indications les plus positives à cet égard doivent résulter de +l'examen des sculptures qui décorent les sanctuaires, surtout lorsque +cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme +cela arrive précisément pour les ruines situées au sud de l'hippodrome. + +Quatre grands bas-reliefs superposés deux à deux couvrent la paroi du +fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs supérieurs représentent +l'empereur _Hadrien_, costumé en fils aîné d'Ammon, adorant une déesse +coiffée du vautour, emblème de la maternité, et surmonté des cornes de +vache, du disque et d'un petit trône. Ce sont les insignes ordinaires +d'_Isis_, et la légende sculptée à côté des deux images de la déesse +porte en effet: ISIS _la grande mère divine qui réside dans la montagne +de l'Occident_. Les bas-reliefs inférieurs nous montrent le même +empereur présentant des offrandes au dieu _Monht_ ou _Manthou_, le dieu +éponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux _Amon-Ra_, le dieu éponyme de +Thèbes. + +Guidés ici par une théorie fondée sur l'observation de faits +entièrement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune +exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple +fut particulièrement consacré à la déesse Isis, puisque ses images +occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire; +au-dessous d'elle paraissent les grandes divinités du nome de _Thèbes_ +et du nome _hermonthite_, deux syntrônes adorés aussi dans ce même +temple. Mais le dieu _Manthou_ occupant la droite, quoique tenant dans +ces mythes sacrés un rang inférieur à celui du roi des dieux Amon-Ra, +qui occupe ici la gauche, il devient certain que le _Temple d'Isis_, +situé au sud de l'hippodrome, dépendait du nome d'_Hermonthis_ et non du +nome _diospolite_, puisque le dieu Mandou reçoit immédiatement après +_Isis_ et avant Amon-Ra, dieu éponyme de Thèbes, les adorations de +l'empereur Hadrien. + +Ainsi la divinité locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae] +ou _bourgade_ du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple, +regardaient comme leur protectrice spéciale, fut la déesse _Isis_, qui +réside dans PTÔOU-EN-EMENT (ou la _montagne de l'Occident_). Mais cette +qualification donne lieu à quelque incertitude: faut-il prendre les mots +_Ptôou-en-ement_ dans leur sens général et n'y voir que la désignation +de la _montagne occidentale_, derrière laquelle, selon les mythes, le +soleil se couchait et terminait son cours, montagne placée sous +l'influence d'_Isis_, de la même manière que la _montagne orientale_, +PTÔOU-EN-EIEBT, appartenait à la déesse _Nephthys_; ou bien, prenant les +mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis +_Hitem-ptôou-en-ement_ par: déesse qui réside dans PTÔOUENEMENT ou +_Ptôouement_, en considérant ici _Ptôouement_ comme le nom propre de la +bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait +alors analogue aux titres _Hitem Pselk_, résidant à Pselkis; _Hitem +Manlak_, résidant à Philae; _Hitem Souan_, résinant à Syène; _Hitem +Ebôu_, résidant à Éléphantine; _Hitem Snè_, résidant à Latopolis; _Hitem +Ebôt_, résidant à Abydos, etc., que reçoivent constamment Thôth, Isis, +Chnouphis, Saté, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur +élevèrent ces anciennes villes placées sous leur domination immédiate. +Mais comme les mots _Ptôou-en-ement_ ne sont pas toujours suivis, comme +_Pselk, Manlak, Souan_, etc., du signe déterminatif des noms propres de +contrées ou de lieux habités, nous pensons, sans exclure absolument +cette première hypothèse, qu'ils désignent ici plus directement la +_montagne occidentale céleste_, sur laquelle Isis partageait avec +_Natphé_, la Rhéa égyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu +Soleil, épuisé de sa longue course et mourant, ce même dieu que la soeur +d'Isis, Nephthys, avait reçu enfant, et sortant plein de vie du sein de +sa mère Natphé, sur la _montagne orientale_. Sous un point de vue plus +matériel encore, la _montagne occidentale_ désignera la chaîne libyque, +voisine du temple où sont creusés d'innombrables tombeaux, et par suite +l'enfer égyptien, l'_Amenté_, c'est-à-dire la _contrée occidentale_, +séjour redoutable où régnaient Isis et son époux Osiris, le juge +souverain des âmes. Les bas-reliefs sculptés sur les parois latérales +et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui décorent la porte +extérieure du naos et les restes du grand propylon, représentent aussi +l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes à Isis, +déesse de la montagne d'Occident, en même temps qu'aux dieux synthrônes +_Manthou_ et _Ritho_, les grandes divinités du nome hermonthite; de +semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thèbes, Amon-Ra, +Mouth et Chons, suivant l'usage établi d'adorer à la fois dans un temple +d'abord les divinités locales, ensuite celles du nome entier, et enfin +un dieu du nome le plus voisin; comme pour établir entre les cultes +particuliers de chacune des préfectures de l'Égypte une liaison +successive et continue qui les ramenait ainsi à l'unité. Tous les +temples de l'Égypte et de la Nubie offrent les preuves de cette +pratique, motivée sur de graves considérations d'ordre public et de +saine politique. + +Tels sont les faits généraux résultant de l'étude que je viens de faire +des dernières ruines de la plaine de Thèbes, du côté sud-ouest; ces deux +monuments, l'un le _temple de Thôth_, l'autre le _temple d'Isis_, +marquent en outre l'état rétrograde de l'art égyptien à l'époque des +rois grecs comme à celle des empereurs romains; et les sculptures les +plus récentes, exécutées sous les règnes d'Hadrien et d'Antonin le +Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussée à l'extrême. + + + + +VINGTIÈME LETTRE + + +Thèbes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829. + +Le premier monument de la partie occidentale de Thèbes que visitent les +Européens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument +de _Kourna_, situé non loin du beau sycomore au pied duquel s'arrêtent +habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de +combinaisons indépendantes de ma volonté, le dernier objet de mes +recherches sur la rive gauche du fleuve. Appelé d'abord au _Rhamesseum_ +par le souvenir des scènes historiques et des tableaux religieux que +nous y avions remarqués en remontant le Nil, les masses de +_Médinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirèrent +ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'après avoir étudié à +fond les petits monuments situés dans leur voisinage. Cependant +l'édifice de _Kourna_, quoique très-inférieur en étendue à ces grandes +et importantes constructions, mérite un examen particulier, puisqu'il +appartient aux temps pharaoniques, et remonte à l'époque la plus +glorieuse dont les annales égyptiennes aient constaté le souvenir. Son +aspect présente d'ailleurs un caractère tout nouveau; et si son plan +général réveille l'idée d'une habitation particulière et semble exclure +celle de temple, la magnificence de la décoration, la profusion des +sculptures, la beauté des matériaux et la recherche dans l'exécution +prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant +souverain. + +Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extrémité +d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres +constructions liées sans doute avec l'édifice encore debout; tous les +débris épars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux +derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe. + +Sur le même axe que ces arrachements de constructions rasées, au milieu +de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'élève +un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de +hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fût se compose d'un +faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette même +plante tronqués pour recevoir le dé. Cet ordre, qui n'est point +particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le +temple de Chnouphis à Éléphantine et dans un temple d'Éléthya, tous +deux très-récemment détruits par la barbare ignorance des Turcs, +appartient sans aucun doute aux vieilles époques de l'architecture +égyptienne, et ne le cède, sous le rapport de l'antiquité, qu'aux seules +colonnes cannelées semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le +type évident, et que l'on trouve employées presque exclusivement dans +les plus anciens monuments de l'Égypte. + +Sur les quatre faces du dé des chapiteaux du portique existent, +sculptées avec beaucoup de recherche, les légendes royales de _Ménephtha +Ier_ ou celles de _Rhamsès le Grand_. Les noms et les prénoms de ces +deux Pharaons sont également inscrits sur le fût des colonnes, mais +accolés ensemble et renfermés dans un tableau carré. + +Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication +naturelle dans la double légende dédicatoire qui décore l'architrave du +portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi conçue: + +«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région +inférieure, le régulateur de l'Égypte, celui qui a châtié les contrées +étrangères, l'épervier d'or soutien des armées, le plus grand des +vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la vérité_, l'approuvé de Phré, le +fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSÈS, a exécuté des travaux en +l'honneur de son père Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de +son père, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil, +MÉNEPHTHA-BOREÏ. Voici qu'il a fait élever ... (grande lacune) ... les +propylons du palais ... et qu'il l'a entouré de murailles de briques, +construites à toujours; c'est ce qu'a exécuté le fils du Soleil, l'ami +d'Ammon, RHAMSÈS.» + +Cette dédicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut +fondé et construit par le Pharaon _Ménephtha Ier_; et son fils, _Rhamsès +le Grand_, achevant la décoration de ce bel édifice, l'environna d'une +enceinte ornée de propylons et semblable à celle qui renferme chacun des +grands monuments royaux de Thèbes. + +Tous les bas-reliefs qui décorent l'intérieur du portique et l'extérieur +des trois portes par lesquelles on pénètre dans les appartements du +palais représentent, en effet, _Ménephtha Ier_, et plus souvent encore +_Rhamsès le Grand_, rendant hommage à la triade thébaine et aux autres +divinités de l'Égypte, ou recevant de la munificence des dieux les +pouvoirs royaux et des dons précieux, qui devaient embellir et prolonger +la durée de leur vie mortelle. Mais il faut particulièrement remarquer +une série de vingt petits tableaux dans lesquels sont figurés +alternativement les dieux qui président au fleuve du Nil dans ses divers +États, et les déesses protectrices de la terre d'Égypte pendant chaque +mois, présentant à _Rhamsès le Grand_ tous les produits de la terre et +des eaux dans chaque saison de l'année; au-dessus de ces bas-reliefs +s'étend horizontalement l'inscription suivante: + +«Voici ce que disent les dieux et les déesses qui résident dans la +région d'en bas à leur fils le dominateur des deux régions, le seigneur +du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuvé de Phré_ (Rhamsès): +Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions +destinées aux offrandes; nous mettons à ta disposition tous les biens +purs, afin que tu puisses célébrer la panégyrie de la maison de ton +père, puisque tu es un fils qui aimes ton père comme le dieu Hôrus qui a +vengé le sien.» + +Ces bas-reliefs et leur légende se rapportent évidemment à l'assemblée +sacrée ou panégyrie solennelle dans laquelle Rhamsès le Grand fit +l'inauguration du palais de Ménephtha Ier, son père, aussitôt que, par +ses soins pieux, la décoration intérieure et extérieure fut entièrement +terminée. Les seules sculptures de l'édifice, _postérieures à Rhamsès le +Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques placées +sur l'épaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient +point à l'ensemble de la décoration primitive; toutes appartiennent au +règne de Ménephtha II, fils et successeur immédiat de Rhamsès le Grand, +à l'exception d'une seule, sculptée au-dessous du bas-relief des +offrandes et rappelant le nom, le prénom et les titres de _Rhamsès IV ou +Méiamoun_, cinquième successeur de _Rhamsès le Grand_, avec une date de +l'an VI. + +La porte médiale du portique donne entrée dans une salle d'environ +quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus +considérable du palais. Six colonnes semblables à celles du portique +soutiennent le plafond, subsistant encore en très-grande partie; deux +longues inscriptions, toutes deux au nom de _Ménephtha Ier_, servent +d'encadrement aux vautours ailés qui décorent ce plafond. L'inscription +de droite contient la dédicace générale du palais, faite par son +fondateur à la plus grande des divinités de l'Égypte: + +» ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces +constructions en l'honneur de son père, _Amon-Ra_, le seigneur des +trônes du monde et qui réside dans la divine demeure du fils du soleil +_Ménephtha-Boreï_ à Thèbes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait +construire l'_habitation des années_ (c'est-à-dire le palais) en pierre +de grès blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux.» + +Cette inscription nous fait connaître, en premier lieu, le nom que les +anciens habitants de Thèbes donnaient à l'édifice de Kourna. Ils +l'appelaient _demeure de Ménephtha_ ou _Menephtheum_, du nom même du +prince qui en jeta les fondements et en éleva toutes les masses; elle +explique en même temps le double caractère de temple et de palais que +présente cet édifice, qui, par la disposition même de son plan, paraît +destiné à l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses +décorations, la demeure sainte d'une divinité. + +La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que +cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le +roi _Ménephtha Ier_, fut le _manôskh_, c'est-à-dire la salle d'honneur, +le lieu où se tenaient les assemblées religieuses ou politiques et où +siégeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum répond +ici à ces vastes salles des grands palais de Thèbes, soutenues par de +nombreuses rangées de colonnes, qu'on a désignées jusqu'ici sous la +dénomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manôskh_ +dans les inscriptions égyptiennes sculptées sur leur plafond ou sur les +architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de +développer les considérations qui motivaient le nom de _manôskh_ +(c'est-à-dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu où l'on +mesure les grains_), donné par les Égyptiens aux salles les plus vastes +de leurs édifices publics. + +De nombreux tableaux sculptés décorent les longues parois de droite et +de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le +roi _Ménephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de +son prénom mystique, à la triade thébaine, et particulièrement au chef +de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de +générateur; c'était le dieu protecteur du palais qui renfermait un +sanctuaire consacré à cette grande divinité. Mais les petites parois à +droite et à gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs +représentant les membres de la triade thébaine adorés par un Pharaon +autre que _Ménephtha Ier_, portant le nom de _Rhamsès_, et qu'il ne faut +point confondre avec Rhamsès III, dit le Grand. + +Une série de faits incontestables, recueillis dans les monuments +originaux, m'ont démontré que ce nouveau _Rhamsès_, le _Rhamsès II_ du +canon royal, succéda immédiatement à _Ménephta Ier_, son père, et fut +remplacé, après un règne fort court, par son frère Rhamsès III ou +Rhamsès le Grand, qui est le Sésostris de l'histoire. + +Le bas-relief inférieur, à gauche de la porte, dans la salle hypostyle, +rappelle le sacre de Rhamsès II, après la mort de Ménephtha Ier. Le +jeune roi, présenté par la déesse Mouth et le dieu Chons, fléchit le +genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprême lui +accorde les attributions royales et les périodes des grandes panégyries, +c'est-à-dire un très-long règne, en présence de _Ménephtha Ier_, père du +nouveau roi, représenté debout derrière le trône d'Ammon, et tenant à la +fois les emblèmes de la royauté terrestre qu'il vient de quitter, et +l'emblème de la vie divine dont il jouit déjà dans la compagnie des +dieux. + +Plus loin, on a figuré l'enfance de Rhamsès II en représentant le jeune +roi, debout, embrassé par Mouth, la grande mère divine, qui lui offre le +sein. La légende porte textuellement: + +«Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des +diadèmes, Rhamsès chéri d'Ammon, moi qui suis ta mère, je me complais +dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.» + +Ce tableau fait pendant à une composition analogue, sculptée sur la +paroi opposée; la déesse _Hathôr_, la Vénus égyptienne, nourrissant le +roi _Ménephtha Ier_, et lui adressant les mêmes paroles. + +La frise entière de la salle hypostyle se compose des noms et prénoms +répétés de ce Pharaon, environnés des insignes du pouvoir souverain. On +les retrouve aussi sur les dés et dans les ornements de la base des +colonnes, mais entremêlés aux cartouches de Rhamsès II. Les architraves +portent plusieurs inscriptions dédicatoires de la salle hypostyle; les +unes au nom du fondateur, Ménephtha Ier, d'autres au nom de Rhamsès II, +qui en acheva la décoration. + +Les bas-reliefs sculptés sous le règne de ces deux princes sont +remarquables par la simplicité du style, la finesse de leur exécution et +l'élégante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier +coup d'oeil des sculptures appartenant à l'époque de Rhamsès le Grand; +celles-ci, traitées avec bien moins de soin, portent déjà des marques +évidentes de la décadence de l'art. + +On sera frappé de cette différence très-sensible en comparant les +bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de +la première salle de droite, et en général toute la partie du palais à +droite de la salle hypostyle, décorée sous Rhamsès le Grand. Cette étude +n'est pas sans intérêt, et importe beaucoup à l'histoire de l'art en +général, surtout quand il s'agit d'époques bien antérieures aux premiers +essais des maîtres immortels qu'a produits le génie inépuisable des +Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette +importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans +cesse, ne fût-ce que comme sujet de distraction des magnificences de +notre château de Kourna, petite bicoque de boue à un étage, mais +dominant majestueusement ces tanières et ces terriers où se nichent nos +concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une température +de 32 à 38 degrés; mais on s'habitue à tout, et nous trouvons qu'on +respire très agréablement à 28 degrés; d'ailleurs, je ne suis au +château que la nuit. + +Nos explorations à Thèbes avancent vers leur terme; le 1er août +prochain, nous passerons sur la rive orientale, où nous attendent les +immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernières sont +déjà dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de +bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois, +et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scènes religieuses, +si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre +sérieusement en route pour Paris au commencement de septembre, époque à +laquelle nous dirons adieu à Thèbes, notre vieille mère. Nous reverrons +Dendérah en descendant, et après une station au Caire nous nous +retrouverons bientôt à Alexandrie. + +Si l'on doit voir un obélisque égyptien à Paris, comme vous me +l'écrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thèbes se consolera de cet +enlèvement en gardant l'obélisque de Karnac, le plus beau de tous et le +plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhésion (dont +on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois +parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilège: tout +ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger +sur un radeau proportionné l'un des deux obélisques de Louqsor, et je +désigne celui de droite pour de très-bonnes raisons, quoique le +pyramidion en soit altéré et que le monolithe soit moins élevé de +quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation +emmèneraient facilement l'embarcation jusqu'à Alexandrie, et la mer +ferait le reste[Footnote: L'évènement a prouvé combien les prévisions de +Champollion le jeune étaient justes.]; voilà ce qui est possible, et le +seul plan que je puisse proposer, d'après la connaissance complète des +localités et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux échantillons des +grands travaux de l'architecture égyptienne, qui étaient si instructifs +pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est +vrai que toute l'histoire nationale y était inscrite, et nos monuments +modernes ne sont pas destinés à rendre de tels services à notre +postérité. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Médinet-Habou a fourni +une récolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et +d'Asie; il n'y a vraiment qu'à y regarder pour s'enrichir et pour +remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les +premières pages de l'histoire générale des hommes. J'espère que je +n'aurai pas travaillé sans utilité pour ce grand sujet de mes études +dans cette autre terre sainte. + +A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archevêque +de Jérusalem a jugé à propos de nous décorer très-bénévolement de la +croix de chevalier du Saint-Sépulcre; que nos diplômes sont arrivés à +Alexandrie, où nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage, +fixés pour nous à cent louis pour chacun. Il paraît qu'on ignore sur les +bords du Cédron que les érudits des bords de la Seine ne sont pas des +Crésus, et que la roue de la Fortune ne tourne guère pour eux s'il ne +sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre +ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infidèles, je +dois renoncer à cet honneur et me contenter d'avoir été jugé digne de +l'obtenir; ce n'est pas à la pauvre érudition à supporter les charges du +siècle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe +de la sainte Sion. + +J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril; +j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-même les +réponses.... Adieu. + + + + +VINGT ET UNIÈME LETTRE + + +Sur le Nil, près d'Antinoé, le 11 septembre 1829. + +Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage de +recherches est terminé, et que je retourne au plus vite vers Alexandrie +pour regagner l'Europe et y trouver à la fois contentement de coeur et +repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je n'éprouve pas +un grand besoin; depuis Dendérah, que j'ai quitté le 7 au matin, j'ai en +effet vécu en chanoine; couché toute la journée dans la jolie cange de +notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai +mené une vie tout à fait contemplative, et mon occupation la plus +sérieuse a été de regarder, comme on le fait parfois à Paris, de quel +côté venait le vent et si nos rameurs faisaient leur devoir en +conscience. Le vent du nord nous a longtemps contrariés, malgré le +courant du fleuve, enflé outre mesure et au-dessus du maximum de sa +crue. L'inondation de cette année est magnifique pour ceux qui, comme +nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre intérêt +que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de même des pauvres et +malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a +déjà ruiné plusieurs récoltes, et le paysan sera obligé, pour ne pas +mourir de faim, de manger le blé que le pacha lui avait laissé pour +l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers délayés par +le fleuve, auquel ne sauraient résister de mesquines cahuttes bâties de +limon séché au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, s'étendent +d'une montagne à l'autre, et là où les terres plus élevées ne sont point +submergées, nous voyons les misérables fellahs, femmes, hommes et +enfants, portant en toute hâte de pleines couffes de terre, dans le +dessein d'opposer à un fleuve immense des digues de trois à quatre +pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de +provisions qui leur restent. C'est un tableau désolant et qui navre le +coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement ne +demandera pas un sou de moins, malgré tant de désastres. + +C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que j'ai +dit adieu aux magnificences de Thèbes, que j'habitais depuis six mois. +Notre dernier logement a été, à Karnac, le temple de _Oph_ (Rhéa), à +côté du grand temple du sud, au milieu des avenues de sphinx, et à la +porte du grand palais des rois. + +A notre retour à Thèbes, au mois de mars passé, nous avions exploité le +palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque +intérêt, en commençant par les immenses tableaux des deux massifs du +pylône; ce sont donc les seuls édifices de Karnac que nous avions encore +à étudier. Ce travail a été exécuté avec ardeur, et mes portefeuilles +renferment, sans exception, la série de tous les bas-reliefs +historiques, un peu conservés, du palais de Karnac, aussi beaux de style +et d'exécution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont même réellement +supérieurs. Tous concernent les campagnes de _Ménephtha Ier_ (Ousireï) +en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de +bas-reliefs qui méritent aussi le titre d'historiques, puisqu'ils +représentent des Pharaons qui complètent ou enrichissent plusieurs de +mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties. +Karnac est un amas de palais et de temples; étonnante réunion d'édifices +de toutes les époques de la monarchie égyptienne, constructions +merveilleuses devant lesquelles tout esprit de système sur les arts +devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions complètement +réalisées. + +Parti de Thèbes le 4 septembre au soir, j'étais le 5 sous le portique de +Dendérah, dont l'architecture est aussi admirable que les bas-reliefs de +décor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de décadence qu'ils +offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions hiéroglyphiques +elles-mêmes sont de mauvais goût. Le scribe qui les a tracées a voulu +faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives, +il a visé au lazzi et même au calembour. Toutefois, la masse de +l'édifice est belle, imposante, frappe même les voyageurs qui, comme +nous, sont de vieux Thébains, et ont l'oeil encore rempli des belles +conceptions architecturales de l'époque des Pharaons. + +Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert de +particulier; j'espère dans la nuit de demain arriver au Caire; là, rien +ne peut m'arrêter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons tout de +suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau prêt à nous +recevoir, je m'embarque immédiatement pour gagner Toulon. + +C'est aussi sur le Nil, entre _Dendérah_ et _Haou_ (Diospolis parva), +que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, expédiés de +Thèbes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce temps-là nous +sommes restés sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant chaque jour +leur arrivée que le temps s'est écoulé sans que nous puissions écrire en +France. Du reste, comme nous, vous devez être accoutumés aux lacunes. +Ces courriers m'ont apporté les lettres du 12 mai et du 12 juillet; +heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraîches. Nous venons +d'apprendre l'arrivée du nouveau consul général de France, M. Mimaut; on +nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle +ressource.... Adieu. + + + + +VINGT-DEUXIÈME LETTRE + + +Le Caire, le 15 septembre 1829. + +Nous voici de retour dans la capitale de l'Égypte, où je ne trouve ni +lettres ni nouvelles d'Europe. Je me hâterai de descendre à Alexandrie; +je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire à +Ibrahim-Pacha, dont je suis désireux de faire la connaissance. Je puis, +dans une conversation, laisser dans sa tête le germe de quelques bonnes +choses, et il est capable de les exécuter. + +Je n'ai pas oublié le musée égyptien du Louvre dans mes explorations; +j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne +seront pas les moins intéressants. En objets de gros volume, j'ai choisi +sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des décorations +particulières, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le plus +beau bas-relief colorié du tombeau royal de Ménephtha Ier (Ousireï), à +Biban-el-Molouk; c'est une pièce capitale qui vaut à elle seule une +collection; il m'a donné bien du souci et me fera certainement un procès +avec les Anglais d'Alexandrie, qui prétendent être les propriétaires +légitimes du tombeau d'Ousireï, découvert par Belzoni aux frais de M. +Salt. Malgré cette belle prétention, de deux choses l'une: ou mon +bas-relief arrivera à Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du +Nil, plutôt que de tomber en des mains étrangères. Mon parti est pris +là-dessus. + +J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaïa, le plus beau des +sarcophages présents, passés et futurs; il est en basalte vert, et +couvert intérieurement et extérieurement de bas-reliefs, ou plutôt de +camées travaillés avec une perfection et une finesse inimaginables. +C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; c'est +un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est +fine et précieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure de femme +d'une sculpture admirable. Cette seule pièce m'acquitterait envers la +maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le +rapport pécuniaire; car ce sarcophage, comparé à ceux qu'on a payés +vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille. + +Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets égyptiens +qu'on ait envoyés en Europe jusqu'à ce jour. Cela devait de droit venir +à Paris et me suivre comme trophée de mon expédition; j'espère qu'ils +resteront au Louvre en mémoire de moi _à toujours_. + + + + +VINGT-TROISIÈME LETTRE + + +Alexandrie, le 30 septembre 1829. + +Depuis dix jours nous sommes à Alexandrie; nous avons reçu de M. Mimaut, +le nouveau consul général de France, l'accueil le plus gracieux, et je +ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore +depuis que je suis chez lui; j'en suis pénétré de la plus vive +reconnaissance. Ma santé et celle de mes compagnons est des meilleures; +il ne manque à notre bonheur que de voir naître et s'élever de l'horizon +la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu +envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer est +déserte, pas même un vaisseau marchand! et notre patience s'use par +secondes. + +Je n'ai quitté le Caire qu'après avoir fait une longue visite à +Ibrahim-Pacha, qui nous a reçus au mieux. Je l'ai beaucoup entretenu +d'un voyage aux _sources du Nil_, et j'ai affermi en lui l'idée qu'il +avait déjà, d'attacher son nom à cette belle conquête géographique, soit +en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en +préparant lui-même une petite expédition de voyageurs qu'il ferait +soutenir par quelques hommes d'armes. C'est là une semence jetée en +bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout l'intérêt de cette +entreprise et de son succès. + +J'ai aussi présenté mes respects au vice-roi Mohammed-Aly, et lui ai dit +toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a +accordée; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les Français; +c'est dire qu'il l'a été infiniment pour nous. + +Je profite de l'attente à laquelle je suis condamné pour mettre en ordre +mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espère que vous +en jugerez de même. + +Mes jeunes gens passent leurs loisirs forcés à peindre des décorations +pour un théâtre que des amateurs français vont ouvrir incessamment; un +théâtre français à Alexandrie d'Égypte dit bien haut que la civilisation +marche; nous serons donc forcés de nous divertir en attendant +l'embarquement. + + + +15 octobre 1829. + +Nous sommes aujourd'hui tout aussi avancés qu'au 15 septembre, +c'est-à-dire toujours cloués à Alexandrie; ce qui augmente mes regrets +d'avoir quitté sitôt Thèbes et la Haute-Égypte, et cela pour venir le +plus tôt possible perdre notre temps sur les tristes rives de la +Méditerranée. Nous savons seulement que la corvette _l'Astrolabe_ a fait +annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est +commandée par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. Cela +n'empêchera pas que nous soyons encore à Alexandrie au 15 novembre +prochain, _l'Astrolabe_ devant préalablement conduire en Syrie M. +Malivoir, consul de France à Alep. Les Toscans ont perdu patience, et se +sont embarqués sur un navire marchand. Le voisinage de _l'Astrolabe_ m'a +détourné de la même résolution, et d'ailleurs je ne voudrais pas me +séparer de mon bagage archéologique.... Me voilà toujours avec la terre +de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez +tôt pour mon coeur.... Adieu. + + + + +VINGT-QUATRIÈME LETTRE + + +Alexandrie, le 10 novembre 1829. + +Le mauvais temps ayant contrarié les projets de l'_Astrolabe_, a aussi +ajourné les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce mois; +mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme, +très-instruit et de la plus agréable société; c'est quelque chose +partout, bien plus encore sur mer. + +Le beau sarcophage a été mis à bord hier, et fort heureusement; nous +continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans +quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut qu'un +ordre ministériel nous y précède pour la libre admission: 1° des caisses +contenant les monuments que je destine au Musée; 2° pour les divers +objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de +simple curiosité, tels que manteaux de laine dits _burnous_, chaussures +pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brodés en or, armes, +ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures +d'Égypte et de Nubie, que nous avons recueillis à nos dépens. Je ne +pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour +nous. + +Les décorations du théâtre français d'Alexandrie sont terminées, et déjà +éprouvées; l'ouverture du théâtre a eu lieu le jour de la fête du roi, à +la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fête nouvelle +avait réunis. + + + +28 novembre 1829. + +Enfin il m'est permis de dire adieu à ma terre sainte, à ce pays de +merveilles historiques; je quitterai l'Égypte comblé des faveurs de ses +anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 décembre. Mon +fidèle aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. Lhôte, +Lehoux et Bertin resteront ici après nous, pour avancer un grand travail +qu'ils ont commencé, _le Panorama du Caire_, pour lequel ils ont fait +sur les lieux toutes les études nécessaires; ils veulent le terminer +ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. Pour +moi, je pars bien résolu contre les bourrasques et coups de vent qui ne +nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est à +ce prix: je l'accepte. + +Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et +excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le général Guilleminot, +qui monte le brick _l'Éclipse_, et dont l'arrivée précédera la mienne +d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre +_Astrolabe_, corvette à l'épreuve de la bombe et des fureurs de l'Océan, +qu'elle a bravées plusieurs fois dans ses voyages autour du monde. Je ne +serai donc à Toulon que du 20 au 25 décembre, et sur pays chrétien que +vers le milieu de janvier, à cause de la quarantaine de trois à quatre +semaines que je ferai à Toulon, si je ne la fais pas à Malte dans +l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois +fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre +premiers actes; l'idée _France_ en constitue l'unité requise par la +vénérable antiquité.... Adieu. + + + + +VINGT-CINQUIÈME LETTRE + + +Toulon, le 25 décembre 1829. + +«_Soyez sans inquiétude, tout ira bien_;» c'est en ces termes que je dis +adieu à mes amis au moment de mon départ de Paris; j'ai tenu parole, et +me voici en rade de Toulon, subissant avec résignation le triste devoir +de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les +vôtres sont remplis. C'est le 23 décembre, dans la rade d'Hyères, que +l'ancre de l'_Astrolabe_ mordit enfin sur la terre de France; c'est le +jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre +pour vos étrennes; il ne manque donc à ma satisfaction que d'avoir en +main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espère pour tout +cela dans les bontés habituelles de M. le préfet maritime. + +Je ferai ma quarantaine à bord de l'_Astrolabe_, toutefois en prenant +une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu +d'exercice. J'y reverrai mon _Journal de voyage_ et j'y ajouterai ce +qui y manque sur mon dernier séjour au Caire et à Alexandrie. La +reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les +témoignages d'intérêt que j'ai reçus d'Ibrahim-Pacha, et les marques non +interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le +jour de la fête du roi, a ajouté à toutes ses bontés le présent d'un +magnifique sabre. + +C'est une tête qui travaille avec activité sur le passé et _sur +l'avenir_: Son Altesse m'a demandé un abrégé de l'histoire de l'Égypte, +et j'ai rédigé un petit mémoire, selon ses vues, qui paraît l'avoir +vivement intéressé; je lui ai remis aussi une note détaillée qui a pour +objet la conservation des monuments principaux de l'Égypte et de la +Nubie. J'espère que ces deux mémoires porteront leur fruit. + +Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux soins +et à l'affection de M. Mimaut, notre consul général; c'est un homme +parfait, qui m'est allé au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai +recommandé de nouveau à ses bontés MM. Lhôte, Lehoux et Bertin, qui +restent après moi à Alexandrie pour terminer leur panorama du Caire et +faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont +désiré. + +Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de Ménephtha, +toutes mes caisses contenant les stèles, momies et autres objets +destinés au Musée, sont chargés sur l'_Astrolabe_; j'espère que la +douane épargnera ces propriétés nationales, et que je ne serai pas +obligé de déballer vingt ou trente caisses qui nous ont déjà coûté tant +de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'éviter le +transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit chargé de +conduire le chargement de l'_Astrolabe_ dans le port du Havre aussitôt +que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense, +pour être en avril au Havre, d'où un chaland emporterait le tout par la +Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il +suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait +pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces richesses +monumentales, qui serviront à compléter les salles basses du Musée. + +Après ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours à Toulon, j'en +passerai quatre à Marseille, d'où je me rendrai à Aix, pour étudier les +papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite séance égyptienne, et j'espère +en reprendre l'habitude journalière à Paris; c'est un sort, et je m'y +résigne sans peine.... Adieu. + + + + +VINGT-SIXIÈME LETTRE + + +Au lazaret de Toulon, le 26 décembre 1829. + +_À M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant général de la maison du roi._ + +MONSIEUR LE BARON, + +Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de renouveler +l'expression de toute ma gratitude à la main protectrice qui, secondant +les hautes vues du roi pour l'avancement des études historiques, m'a +généreusement fourni les moyens d'accomplir la série des recherches que +la science montrait encore à faire dans l'Égypte entière et sur le sol +de la Nubie. Je me suis efforcé, par mon complet dévouement à +l'importante entreprise que vous m'avez mis à même d'exécuter, de ne +point rester au-dessous d'une si noble tâche et de justifier de mon +mieux les espérances que les savants de l'Europe ont bien voulu attacher +à mon voyage. + +L'Égypte a été parcourue pas à pas, et j'ai séjourné partout où le temps +avait laissé subsister quelques restes de la splendeur antique; chaque +monument est devenu l'objet d'une étude spéciale; j'ai fait dessiner +tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient +fournir des lumières sur l'état primitif d'une nation dont le vieux nom +se mêle aux plus anciennes traditions écrites. + +Les matériaux que j'ai recueillis ont surpassé mon attente. Mes +portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de +dire que l'histoire de l'Égypte, celle de son culte et des arts qu'elle +a cultivés ne sera bien connue et justement appréciée qu'après la +publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage. + +Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les économies qu'il m'a +été possible de réaliser à des fouilles exécutées à Memphis, à Thèbes, +etc., pour enrichir le musée Charles X de nouveaux monuments; j'ai été +assez heureux pour réunir une foule d'objets qui compléteront diverses +séries du musée égyptien du Louvre; et j'ai enfin réussi, après bien des +doutes, à faire l'acquisition du plus beau et du plus précieux +_sarcophage_ qui soit encore sorti des catacombes égyptiennes. Aucun +musée de l'Europe ne possède un si bel objet d'art égyptien. J'ai réuni +aussi une collection d'objets choisis d'un très-grand intérêt, parmi +lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis, +entièrement incrustée en or, et représentant une reine égyptienne de la +dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre. + +Je me hâterai, autant que l'obligation de la quarantaine et l'état de ma +santé pourront me le permettre, de me rendre à Paris le plus tôt +possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le +baron, tous les résultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux si vous +vouliez bien voir en eux une marque de mon zèle pour le service du roi, +et en même temps une preuve de la vive reconnaissance et du respectueux +dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron, +votre, etc. + + + + +VINGT-SEPTIÈME LETTRE + + +Toulon, le 26 décembre 1829. + +_À M. le vicomte SOSTHÈNES DE LAROCHEFOUCAUD, directeur du département +des Beaux-Arts de la maison du roi._ + +MONSIEUR LE VICOMTE, + +J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivée en France, sur le +bâtiment du roi l'_Astrolabe_, entré hier au soir en rade après une +traversée de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en même temps à +votre connaissance les heureux résultats de mon voyage. + +Sous le rapport des recherches scientifiques qui en étaient l'objet +principal, mes espérances ont été pour ainsi dire surpassées; la +richesse de mes portefeuilles ne laisse rien à désirer, et les dessins +qu'ils renferment, éclaircissant une foule de points historiques, +donnent en même temps des lumières du plus piquant intérêt sur les +formes de la civilisation égyptienne jusque dans ses plus petits +détails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour l'histoire +générale des beaux-arts, et en particulier pour celle de leur +transmission de l'Égypte à la Grèce. + +C'était un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la division +égyptienne du musée royal de divers genres de monuments qui lui +manquent, et de ceux qui peuvent compléter les belles séries qu'il +renferme déjà. Je n'ai rien épargné pour atteindre ce but; tout ce que +j'ai pu économiser sur les fonds que la maison du roi et divers +ministères avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a été employé +à des fouilles et à des acquisitions de monuments égyptiens de toute +espèce, destinés au musée Charles X. J'ai fait scier à grand' peine et +tirer du fond d'une des catacombes royales de Thèbes un très-grand +bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce +superbe morceau, provenant du tombeau du père de Sésostris, pourra seul +donner une juste idée de la somptuosité et de la magnificence des +sépultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du premier ordre: +c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une +admirable finesse d'exécution, et du plus haut intérêt mythologique; +cette pièce, la plus belle de ce genre qu'on ait découverte jusqu'ici, +appartenait à Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le vice-roi +d'Égypte. + +Tous les objets destinés au musée ont été embarqués à bord de +l'_Astrolabe_ et sont arrivés avec moi à Toulon; il ne s'agit plus que +de leur transport au musée royal; et comme il importe extrêmement à la +conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures +antiques, d'éviter le plus possible toute espèce de déplacement, il +serait très-désirable que la corvette l'_Astrolabe_, sur laquelle sont +embarqués ces objets précieux, fût chargée de les transporter de Toulon +au Havre aussitôt que la mer sera tenable. En obtenant cette décision du +ministre de la marine, vous assureriez à la fois, Monsieur le vicomte, +la conservation de ces monuments et leur arrivée à Paris vers le 1er +avril, époque où il est indispensable de les recevoir pour achever enfin +l'arrangement des salles basses du musée égyptien. + +D'un autre côté, j'expédierai à Paris, par le roulage, huit à dix +caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent +supporter sans inconvénient le transport par terre. Les autres +arriveraient par mer avec les grands objets. + +Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hâter la décision +de M. le ministre de la marine relativement à l'envoi de la corvette +l'_Astrolabe_ au Havre, où elle déposerait les antiquités appartenant au +musée royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, prendre pour +leur sûreté toutes les mesures convenables. + +Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute ma +gratitude pour votre active bienveillance, à laquelle je dois attribuer +en grande partie le succès de mon voyage; veuillez agréer en même temps +l'hommage du respectueux et entier dévouement avec lequel j'ai l'honneur +d'être, Monsieur le vicomte, votre, etc. + + + + +VINGT-HUITIÈME LETTRE + + +En rade de Toulon, le 14 janvier 1830. + +C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma liberté, perdre mon titre +de pestiféré, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville +française. Le conseil de santé en a jugé autrement; considérant que +l'_Astrolabe_, avant de nous prendre à Alexandrie, était allée mettre M. +de Malivoir, consul d'Alep, à Latakié, sur la côte de Syrie, où un canot +l'avait déposé, l'_Astrolabe_ ayant ensuite mis à la voile pour +retourner en Égypte, ledit conseil a augmenté notre quarantaine de dix +jours de plus, en nous considérant comme _provenance brute_. Cette +décision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs l'ont +jugé ainsi selon leur bon plaisir. L'Égypte, depuis cinq ans, n'a pas vu +de peste; l'état sanitaire de Latakié était parfait; le canot seul +avait touché terre; quarante jours et plus s'étaient écoulés, à notre +entrée en rade de Toulon, depuis le départ de l'_Astrolabe_ de devant +Latakié; aucune maladie ne s'était montrée à bord; vingt autres jours de +quarantaine à Toulon, expirés hier 13, ajoutés aux quarante précédents, +donnent deux mois d'épreuve à la santé de l'équipage; et quand même, on +en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour rire +dans un tel acte, c'est que le brick l'_Éclipse_, avec les officiers et +les passagers duquel nous avons vécu tous les jours bras dessus bras +dessous à Alexandrie, est arrivé trois jours avant nous à Toulon, et n'a +été soumis qu'à vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les +personnes de l'_Éclipse_ doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont +déclarés sains, c'est que nous le sommes nous-mêmes. Tout cela ne m'a +pas semblé très-rationnel, surtout quand il en résulte un supplément de +quarantaine. + +Je vais écrire à M. le duc de Blacas, puisqu'il est de retour à Paris. +J'espère qu'il aura reçu les deux lettres que je me suis fait un devoir +de lui adresser, la première de Thèbes, en remontant le Nil, et la +seconde après avoir quitté la seconde cataracte; je donne dans celle-ci +une idée générale de mes conquêtes historiques en Nubie, et c'est à M. +le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage. + +Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, auquel je +viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a demandés +au sujet du transport de l'obélisque de Louqsor. Dieu veuille que cette +belle entreprise s'achève! cela serait glorieux pour tous et pour tout. + +Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformité. Ma santé et celle +de Salvador sont excellentes, malgré les vents, la pluie et la neige, et +l'impossibilité d'avoir du feu à bord; mais je passe une partie de la +journée dans une mauvaise chambre du lazaret, où je puis faire du feu. +Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degrés +d'Ibsamboul! Vous n'êtes pas mieux traités à Paris, et j'en grelotte +d'avance; mais enfin ce sera à Paris.... Adieu. + + + + +VINGT-NEUVIÈME LETTRE + + +Aix, le 29 janvier 1830. + +Me voici établi chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du feu pour +me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau +climat de Provence. Je m'effraye de l'idée seule de monter subitement +vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. Jusqu'ici, +la goutte a bien voulu m'épargner sa visite habituelle du premier jour +de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle +arrivera à la première humidité qui me saisira. + +Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai passé +que deux jours à Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que j'étais +en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son séjour jusqu'à ma sortie +définitive. Nous sommes partis tous deux au même instant, le 26, lui +pour l'orient, à Nice, et moi pour l'occident, à Marseille, où +j'arrivai le même jour d'assez bonne heure; j'y séjournai le 27 et la +nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a à voir, c'est-à-dire peu de chose +en antiquités égyptiennes. Au moment de partir, j'ai reçu la lettre de +notre ami Dubois, et j'ai traité pour la stèle égyptienne de M. Mayer, +qui s'est décidé à la céder; il va l'adresser directement au musée +royal. + +J'ai certainement grande envie de me voir à Paris; mais les froids +rigoureux que vous éprouvez sous ce bienheureux ciel m'épouvantent +profondément; aussi suis-je décidé à diriger ma route de manière à ne +quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de ménager les +transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par +l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la +besogne à Aix pour sept à huit jours au moins, sur les papyrus de M. +Sallier; je veux les couler à fond, afin de n'être pas obligé d'y +revenir. De là je compte aller à Avignon voir le musée Calvet. Je +tournerai sur Nîmes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite +Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de là sur +Montauban, et à Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra en deux +ou trois jours à Paris.... A Paris donc. + + + + +TRENTIÈME LETTRE + + +Toulouse, le 18 février 1830. + +Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir +Salvador presque à notre arrivée; il emporte mes gros bagages, contenant +les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces +précieux documents me serviront d'avant-garde et me précéderont de +quelques jours à Paris. + +Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais pensé. Il a +fallu prolonger mon séjour, parce que mon excellent hôte m'a témoigné +l'envie de rester seul possesseur de son livre et le désir que je n'en +prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'étudier à fond. +Je ne l'ai quitté qu'après avoir mis en portefeuille des notes complètes +sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu +qu'il contient le récit dramatique de la guerre de Sésostris contre les +Scythes (Schéta), alliés avec la plupart des peuples de l'Asie +occidentale. Mais il est extrêmement piquant d'avoir reconnu aussi que +ce même texte est gravé en grands hiéroglyphes sur la paroi extérieure +_sud_ du palais de Karnac à Thèbes; ce texte historique est fort +endommagé et presque perdu à Karnac, devais-je m'attendre à le retrouver +à Aix dans toute son intégrité? Le rapprochement de ce double texte me +le donnera tout entier. + +Continuant à chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi au travers +des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu à Nîmes, où j'ai +admiré l'amphithéâtre, et surtout la Maison carrée, qui, dans son état +actuel, est certainement le mieux conservé de tous les monuments romains +existants en Europe. + +A Montpellier j'ai retrouvé l'excellent M. Fabre, que j'avais connu en +Italie; il m'a fait visiter en détail le beau musée de tableaux et la +riche bibliothèque dont il a fait don à sa ville natale. C'est une chose +merveilleuse qu'une telle réunion. + +Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel démon +d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette année? J'en souffre +beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans +l'atmosphère brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y rentre, +et ce sera bientôt.... Adieu. + + + + +TRENTE ET UNIÈME LETTRE + + +Bordeaux, le 2 mars 1830. + +Je me trouve enfin, en très-bonne santé, dans la belle ville de +Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon éducation et +finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte +dans le courrier, à dix heures du soir, pour arriver enfin à Paris +vendredi, à la pointe du jour. + +Nous nous trouverons donc là où nous nous sommes quittés, il y aura +alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les résultats +que j'ai conquis sur le désert; on m'en saura un jour, peut-être, +quelque gré.... + + + + +APPENDICE + + +N° 1 + +NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'ÉGYPTE, RÉDIGÉE A ALEXANDRIE POUR LE +VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829. + + +Les premières tribus qui peuplèrent l'ÉGYPTE, c'est-à-dire la vallée du +Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou +du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'époque de cette première +migration, excessivement antique. + +Les anciens Égyptiens appartenaient à une race d'hommes tout à fait +semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie. +On ne retrouve dans les _Coptes_ d'Égypte aucun des traits +caractéristiques de l'ancienne population égyptienne. Les Coptes sont +le résultat du mélange confus de toutes les nations qui, successivement, +ont dominé sur l'Égypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les +traits principaux de la vieille race. + +Les premiers Égyptiens arrivèrent en Égypte dans l'état de nomades, et +n'avaient point de demeures plus fixes que les Bédouins d'aujourd'hui; +ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de +civilisation. + +C'est par le travail des siècles et des circonstances que les Égyptiens, +d'abord errants, s'occupèrent enfin d'agriculture, et s'établirent d'une +manière fixe et permanente; alors naquirent les premières villes, qui ne +furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le +développement successif de la civilisation, devinrent des cités grandes +et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Égypte furent Thèbes +(_Louqsor_ et _Karnac_), _Esné_, _Edfou_ et les autres villes du _Saïd_, +au-dessus de _Dendérah_; l'Égypte moyenne se peupla ensuite, et la +Basse-Égypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est +qu'au moyen de grands travaux exécutés par les hommes, que la +Basse-Égypte est devenue habitable. + +Les Égyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent +gouvernés par LES PRÊTRES. Les prêtres administraient chaque canton de +l'Égypte sous la direction du GRAND-PRÊTRE, lequel donnait ses ordres, +disait-il, au nom de Dieu même. Cette forme de gouvernement se nommait +_théocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, à celle qui +régissait les Arabes sous les premiers kalifes. + +Ce premier gouvernement égyptien, qui devenait facilement injuste, +oppresseur, s'opposa bien longtemps à l'avancement de la civilisation. +Il avait divisé la nation en trois parties distinctes: 1° LES PRÊTRES; +2° LES MILITAIRES; 3° LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit +de toutes ses peines était dévoré par les prêtres, qui tenaient les +_militaires_ à leur solde et les employaient à contenir le reste de la +population. + +Mais il arriva une époque où les soldats se lassèrent d'obéir +aveuglément aux prêtres. Une révolution éclata, et ce changement, +heureux pour l'Égypte, fut opéré par un militaire nommé _Méneï_, qui +devint le chef de la nation, établit le gouvernement royal et transmit +le pouvoir à ses descendants en ligne directe. + +Les anciennes histoires d'Égypte font remonter l'époque de cette +révolution à six mille ans environ avant l'islamisme. + +Dès ce moment, le pays fut gouverné par des ROIS, et le gouvernement +devint plus doux et plus éclairé, car le pouvoir royal trouva un certain +contre-poids dans l'influence que conservait nécessairement la classe +des prêtres, réduite alors à son véritable rôle, celui d'instruire et +d'enseigner en même temps les lois de la morale et les principes des +arts. THÈBES resta la capitale de l'État; mais le roi Méneï et son fils +et successeur ATHOTHI jetèrent les fondements de MEMPHIS, dont ils +firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista à peu de +distance du Nil, et on a trouvé ses ruines dans les villages de _Menf_, +_Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahinéh_. Les anciens historiens arabes +nommèrent _Memphis_, _Mars-el-Qadiméh_, pour la distinguer de +_Mars-el-Atiqéh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qahérah_ +(le Caire), la capitale actuelle. + +Une très-longue suite de rois succéda à _Méneï_; diverses familles +occupèrent le trône, et la civilisation se développa de siècle en +siècle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bâties les pyramides de +_Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde +connu. Les pyramides de Ghizéh sont les tombeaux des trois première rois +de la Ve dynastie, nommés _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankhéri_. +Autour d'elles s'élèvent de petites pyramides et des tombeaux, +construits en grandes pierres, qui ont servi de sépultures aux princes +de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles +régnantes qui se succédèrent les unes aux autres, les sciences et les +arts naquirent et se développèrent graduellement. L'Égypte était déjà +puissante et forte; elle exécuta même plusieurs grandes entreprises +militaires au dehors, notamment sous des rois nommés _Sésokhris_, +_Aménémé_ et _Aménémôf_; mais les monuments de ces rois n'existent plus, +et l'histoire n'a conservé aucun détail sur leurs grandes actions, parce +qu'après le règne de ces princes un grand bouleversement changea la face +de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Égypte, s'en +emparèrent et la ravagèrent en détruisant tout sur leur passage; Thèbes +fut ruinée de fond en comble. + +Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de +ces Barbares s'établit en Égypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs +siècles. La civilisation première égyptienne fut ainsi arrêtée et +détruite par ces étrangers, qui ruinèrent l'État par leurs exactions et +leurs rapines, en faisant disparaître par la misère une partie de la +population locale. Ces Barbares ayant élu un d'entre eux pour chef, il +prit aussi le titre de _Pharaon_, qui était le nom par lequel on +désignait dans ce temps-là tous les rois d'Égypte. + +C'est sous le quatrième de ces chefs étrangers que _Ioussouf, fils de +Iakoub_, devint premier ministre et attira en Égypte la famille de son +père, qui forma ainsi la souche de la nation juive. + +Avec le temps, diverses parties de l'Égypte supérieure s'affranchirent +du joug des étrangers, et à la tête de cette résistance parurent des +princes descendants des rois égyptiens que les Barbares avaient +détrônés. L'un de ces princes, nommé _Amosis_, rassembla enfin assez de +forces pour attaquer les étrangers jusque dans la Basse-Égypte, où ils +étaient le plus solidement établis, au moyen des places de guerre, parmi +lesquelles on comptait en première ligne _Aouara_, immense campement +fortifié qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du côté +de _Salakiéh_. + +Les exploits militaires d'_Amosis_ délivrèrent l'Égypte de la tyrannie +des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur +capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place +d'armes d'_Aouara_, dont le siège fut commencé. Amosis étant mort sur +ces entrefaites, son fils _Aménôf_ continua le blocus et força les +étrangers à une capitulation en vertu de laquelle ils évacuèrent +l'Égypte pour se jeter sur la Syrie, où s'établirent quelques-unes de +leurs tribus. + +_Aménôf_, le premier de ce nom, réunit ainsi toute l'Égypte sous sa +domination et releva le trône des Pharaons, c'est-à-dire des rois de +race égyptienne. C'était le chef de la XVIIIe dynastie. Son règne entier +et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_, +_Thouthmosis II_ et _Méris-Thouthmosis III_, furent consacrés à +reconstituer en Égypte un gouvernement régulier et à relever la nation +écrasée par les longues années de la servitude étrangère. + +Les Barbares avaient tout détruit, tout était par conséquent à +reconstruire. Ces grands rois n'épargnèrent rien pour relever l'Égypte +de son abaissement; l'ordre fut rétabli dans tout le royaume; les canaux +furent recreusés; l'agriculture et les arts, encouragés et protégés, +ramenèrent l'abondance et le bien-être parmi les sujets, ce qui accrut +et perpétua les richesses du gouvernement. Bientôt les villes furent +reconstruites; les édifices consacrés à la religion se relevèrent de +toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les +bords du Nil appartiennent à cette intéressante époque de la +restauration de l'Égypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont +les monuments de _Semné_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de +_Karnac_ et de _Médinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de +Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Méris_. + +Ce roi, qui a fait exécuter les deux obélisques d'Alexandrie, est celui +de tous les Pharaons qui opéra les plus grandes choses. C'est à lui que +l'Égypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses +travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'écluses, ce lac +devint un réservoir qui servait à entretenir, pour tout le pays +inférieur, un équilibre perpétuel entre les inondations du Nil +insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois +le nom de _lac Méris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_. + +Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir +conservé, dans toute sa plénitude, le pouvoir royal qu'ils avaient +arraché aux chefs des Barbares; mais ils n'en usèrent qu'à l'avantage du +pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la société +corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Égypte au premier rang +politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes. + +Quelques peuples de l'Asie avaient déjà atteint à cette époque un +certain degré de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le +repos de l'Égypte. _Méris_ et ses successeurs prirent souvent les armes +et portèrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour établir la +domination égyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces États et +assurer ainsi la tranquillité de la nation égyptienne. + +Parmi ces conquérants, on doit compter _Aménôf II_, fils de Méris, qui +rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis +IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Aménôf III_, qui +acheva la conquête de l'Abyssinie et fit de grandes expéditions en Asie. +Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit bâtir le +palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_, +et toute la partie sud du grand palais de Karnac à Thèbes. Les deux +grands colosses de Kourna sont des statues qui représentent cet illustre +prince. + +Son fils _Hôrus_ châtia une révolte d'Abyssins et continua les travaux +de son père; mais deux de ses enfants, qui lui succédèrent, n'eurent ni +la fermeté ni le courage de leurs ancêtres; ils laissèrent se perdre en +peu d'années l'influence que l'Égypte exerçait sur les contrées +voisines. Mais le roi _Ménephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta +ses armes victorieuses en Syrie, à Babylone, et jusque dans le nord de +la Perse. + +A sa mort, les peuples soumis s'étaient encore révoltés: _Rhamsès le +Grand_, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes +les conquêtes de son père, et les étendit jusque dans les Indes; il +épuisa les pays vaincus et enrichit l'Égypte des immenses dépouilles de +l'Asie et de l'Afrique. + +Cet illustre conquérant, connu aussi dans l'histoire sous le nom de +_Sésostris_, fut en même temps le plus brave des guerriers et le +meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevées aux +nations soumises et les tributs qu'il en recevait à l'exécution +d'immenses travaux d'utilité publique; il fonda des villes nouvelles, +tâcha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule +d'autres de forts terrassements pour les mettre à couvert de +l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est à lui +qu'on attribue la première idée du canal de jonction du Nil à la mer +Rouge; il couvrit enfin l'Égypte de constructions magnifiques, dont un +très-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'_Ibsamboul, +Derri, Guirché-Hanan_ et _Ouadi-Essebouâ_, en Nubie; et en Égypte, ceux +de _Kourna_, d'_El-Médinéh_, près de Kourna, une portion du palais de +_Louqsor_, et enfin la grande salle à colonnes du palais de Karnac, +commencé par son père. Ce dernier monument est la plus magnifique +construction qu'ait jamais élevée la main des hommes. + +Non content d'orner l'Égypte d'édifices aussi somptueux, il voulut +assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la +plus importante fut celle qui rendit à toutes les classes de ses sujets +le droit de propriété dans toute sa plénitude. Il se démit ainsi du +pouvoir absolu que ses ancêtres avaient conservé après l'expulsion des +Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours vénéré tant +qu'il exista un homme de race égyptienne connaissant l'ancienne histoire +de son pays. C'est sous le règne de Rhamsès le Grand, ou _Sésostris_, +que l'Égypte arriva au plus haut point de puissance politique et de +splendeur intérieure. + +Le Pharaon comptait alors au nombre des contrées qui lui étaient +soumises ou tributaires: 1° l'Égypte, 2° la Nubie entière, 3° +l'Abyssinie, 4° le Sennaar, 5° une foule de contrées du midi de +l'Afrique, 6° toutes les peuplades errantes dans les déserts de l'orient +et de l'occident du Nil, 7° la Syrie, 8° l'_Arabie_, dans laquelle les +plus anciens rois avaient des établissements, un, entre autres, près de +la vallée de Pharaon, et aux lieux nommés aujourd'hui +Djébel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, où paraissent avoir +existé des fonderies de cuivre; + +9° Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul); + +10° Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure; + +11° L'_île de Chypre_ et plusieurs îles de l'Archipel; + +12° Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle aujourd'hui +la Perse. + +Alors existaient des communications suivies et régulières entre l'empire +égyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande activité entre +ces deux puissances, et les découvertes qu'on fait journellement dans +les tombeaux de Thèbes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en +bois de l'Inde et de pierres dures taillées, venant certainement de +l'Inde, ne laissent aucune espèce de doute sur le commerce que +l'ancienne Égypte entretenait avec l'Inde à une époque où tous les +peuples européens et une grande partie des Asiatiques étaient encore +tout à fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer le +nombre et la magnificence des anciens monuments de l'Égypte, sans +trouver dans l'antique prospérité commerciale de ce pays la principale +source des énormes richesses dépensées pour les produire. Ainsi, il est +bien démontré que Memphis et Thèbes furent le premier centre du commerce +avant que _Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour_ (Palmyre) et +_Bagdhad_, villes toutes du voisinage de l'Égypte, héritassent +successivement de ce bel et important privilège. + +Quant à l'état intérieur de l'ÉGYPTE à cette grande époque, tout prouve +que la police, les arts et les sciences y étaient portés à un très-haut +degré d'avancement. + +Le pays était partagé en trente-six provinces ou gouvernements +administrés par divers degrés de fonctionnaires, d'après un code complet +de lois écrites. + +La population s'élevait en totalité à cinq millions au moins et à sept +millions au plus. Une partie de cette population, spécialement vouée à +l'étude des sciences et aux progrès des arts, était chargée en outre des +cérémonies du culte, de l'administration de la justice, de +l'établissement et de la levée des impôts invariablement fixés d'après +la nature et l'étendue de chaque portion de propriété mesurée d'avance, +et de toutes les branches de l'administration civile. C'était la partie +instruite et savante de la nation; on la nommait la _caste sacerdotale_. +Les principales fonctions de cette caste étaient exercées ou dirigées +par des membres de la famille royale. + +Une autre partie de la nation égyptienne était spécialement destinée à +veiller au repos intérieur et à la défense extérieure du pays. C'est +dans ces familles nombreuses, dotées et entretenues aux frais de l'État, +et qui formaient la _caste militaire_, que s'opéraient les conscriptions +et les levées de soldats; elles entretenaient régulièrement l'armée +égyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La première, mais la plus +petite, des divisions de cette armée, était exercée à combattre sur des +chars à deux chevaux, c'était la _cavalerie_ de l'époque (la cavalerie +proprement dite n'existait point alors en Égypte); le reste formait des +corps de fantassins de différentes armes, savoir: les soldats de ligne, +armés d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de l'épée; et les +troupes légères, les archers, les frondeurs et les corps armés de haches +ou de faux de bataille. Les troupes étaient exercées à des manoeuvres +régulières, marchaient et se mouvaient en ligne par légions et par +compagnies; leurs évolutions s'exécutaient au son du tambour et de la +trompette. + +Le roi déléguait pour l'ordinaire le commandement des différents corps à +des princes de sa famille. + +La troisième classe de la population formait la _caste agricole_. Ses +membres donnaient tous leurs soins à la culture des terres, soit comme +propriétaires, soit comme fermiers; les produits leur appartenaient en +propre, et on en prélevait seulement une portion destinée à l'entretien +du _roi_, comme à celui des _castes sacerdotale et militaire_; cela +formait le principal et le plus certain des revenus de l'État. + +D'après les anciens historiens, on doit évaluer le revenu annuel des +Pharaons, y compris les tributs payés par les nations étrangères, au +moins de six à sept cents millions de notre monnaie. + +Les artisans, les ouvriers de toute espèce, et les marchands, +composaient la quatrième classe de la nation; c'était la _caste +industrielle_, soumise à un impôt proportionnel, et contribuant ainsi +par ses travaux à la richesse comme aux charges de l'État. Les produits +de cette caste élevèrent l'Égypte à son plus haut point de prospérité. +Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqués par les anciens +Égyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins +avancées, qui formaient le monde politique de cette époque, avait pris +un grand développement. + +L'Égypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce +régulier et fort étendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux +et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de +ses tissus de coton, égalant en perfection et en finesse tout ce que +l'industrie de l'Inde et de l'Europe exécute aujourd'hui de plus +parfait. Les métaux, dont l'Égypte ne renferme aucune mine, mais qu'elle +tirait des pays tributaires ou d'échanges avantageux avec les nations +indépendantes, sortaient de ses ateliers travaillés sous diverses formes +et changés soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets +de luxe et de parure recherchés à l'envi par tous les peuples voisins. +Elle exportait annuellement une masse considérable de poterie de tout +genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie +et d'émaillerie, arts que les Égyptiens avaient portés au plus haut +point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de +_papyrus_ ou _papier_ formé des pellicules intérieures d'une plante qui +a cessé d'exister depuis quelques siècles en Égypte; les anciens Arabes +la nommaient _berd_; elle croissait principalement dans les terrains +marécageux, et sa culture était une source de richesse pour ceux qui +habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaléh ou +Tennis. + +Les Égyptiens n'avaient point un système monétaire semblable au nôtre. +Ils avaient pour le petit commerce intérieur une monnaie de convention; +mais pour les transactions considérables, on payait en _anneaux d'or +pur_, d'un certain poids et d'un certain diamètre, ou en anneaux +d'argent d'un titre et d'un poids également fixes. + +Quant à l'état de la marine à cette ancienne époque, plusieurs notions +essentielles nous manquent encore. L'Égypte avait une _marine +militaire_, composée de grandes galères, marchant à la fois à la rame et +à la voile. On doit présumer que la marine marchande avait pris un +certain essor, quoiqu'il soit à peu près certain que le commerce et la +navigation de long cours étaient faits, en qualité de courtiers, par un +petit peuple tributaire de l'Égypte, et dont les principales villes +furent _Sour, Saïde, Beirouth_ et _Acre_. + +Le bien-être intérieur de l'Égypte était fondé sur le grand +développement de son agriculture et de son industrie; on découvre à +chaque instant, dans les tombeaux de Thèbes et Sakkarah, des objets d'un +travail perfectionné, démontrant que ce peuple connaissait toutes les +aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation +ancienne ni moderne n'a porté plus loin que les vieux Égyptiens la +grandeur et la somptuosité des édifices, le goût et la recherche dans +les meubles, les ustensiles, le costume et la décoration. Telle fut +l'Égypte à son plus haut période de splendeur connu. Cette prospérité +date de l'époque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, à laquelle +appartient RHAMSÈS LE GRAND ou _Sésostris_; les sages et nombreuses +institutions de ce souverain terrible à ses ennemis, doux et modéré +envers ses sujets, en assurèrent la durée. + +Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conservèrent +en grande partie ses conquêtes, que le quatrième d'entre eux, nommé +_Rhamsès-Méiamoun_, prince guerrier et ambitieux, étendit encore +davantage; son règne entier fut une suite d'entreprises heureuses contre +les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi bâtit le beau palais +de _Médinet-Habou_ (à Thèbes), sur les murailles duquel on voit encore +sculptées et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les +batailles qu'il a livrées sur terre ou sur mer, le siège et la prise de +plusieurs villes, enfin les cérémonies de son triomphe au retour de ses +lointaines expéditions. Ce conquérant paraît avoir perfectionné la +marine militaire de son époque. + +Les Pharaons qui régnèrent après lui firent jouir l'Égypte d'un long +repos. Pendant ces temps d'une tranquillité profonde, l'Égypte, tout en +laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conquérant qui l'avait animée +sous les précédentes dynasties, dut nécessairement perfectionner son +régime intérieur et avancer progressivement ses arts et son industrie; +mais sa domination extérieure se rétrécit de siècle en siècle, à cause +des progrès de la civilisation qui s'était effectuée dans plusieurs de +ces contrées par leur liaison même avec l'Égypte, celle-ci ne pouvant +plus les contenir sous sa dépendance que par un développement de forces +militaires excessif et hors de toute proportion. + +Un nouveau monde politique s'était en effet formé autour de l'Égypte; +les peuples de la Perse, réunis en un seul corps de nation, menaçaient +déjà les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; ceux-ci, visant +à dépouiller l'Égypte d'importantes branches de commerce, lui +disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des +tribus arabes pour inquiéter les frontières de leur ancienne +dominatrice. Dans ce conflit, les Phéniciens, ces courtiers naturels du +commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti à un autre, +suivant l'intérêt du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue; il +ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou +l'autre de ces puissants empires. + +Les expéditions militaires du Pharaon _Chéchonk Ier_ et celles de son +fils _Osorkon Ier_, qui parcoururent l'Asie occidentale, maintinrent, +pendant quelque temps, la suprématie de l'Égypte. Elle eût pu jouir +longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des Éthiopiens (ou +Abyssins) n'eût tourné toute son attention du côté du midi. Ses efforts +furent inutiles. _Sabacon<i/>, roi des Éthiopiens, s'empara de la Nubie, +et passa la dernière cataracte avec une armée grossie de tous les +peuples barbares de l'Afrique. L'Égypte succomba après une lutte dans +laquelle périt son Pharaon _Bok-Hor_. La domination du conquérant +éthiopien fut douce et humaine; il rétablit le cours de la justice +interrompue par les désordres de l'invasion. Son second successeur, +éthiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue +expédition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en soumit +toutes les peuplades jusqu'au détroit de Gibraltar. Le roi nommé +TAHARAKA a bâti un des petits palais de _Médiniet-Habou_, encore +existant. Mais peu de temps après lui, la dynastie éthiopienne fut +chassée d'Égypte, et une famille égyptienne occupa le trône des +Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appelée _saïte_ parce que son chef, +STÉPHINATHI, était né dans la ville de _Saï_ (aujourd'hui +_Ssa-el-Hagar_), en Basse-Égypte. + +Cette dynastie s'étant affermie, voulut relever l'influence de la patrie +sur les États asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprématie +commerciale. Le roi PSAMHÉTIK Ier ouvrit aux marchands étrangers le +petit nombre de ports que la nature a accordés à l'Égypte, et parmi +lesquels on comptait déjà celui d'_Alexandrie_, qui alors n'était qu'une +fort petite bourgade appelée _Rakoti_. + +Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens, +peuples grecs établis en Asie; non-seulement il permit aux négociants de +ces nations de s'établir en Égypte, mais il commit l'énorme faute de +leur concéder des terres et de prendre à sa solde un corps +très-considérable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats +égyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le +privilège de combattre pour l'Égypte, s'irritèrent de ce que le roi +confiait la défense du pays à des étrangers et à des barbares fort en +arrière encore de la civilisation égyptienne. _Psammétik_ eut, de plus, +l'imprudence de donner à ces Grecs les premiers postes de l'armée. +L'irritation des soldats égyptiens fut à son comble. Ourdissant un vaste +complot, qui embrassa la presque totalité des membres de la caste +militaire, plus de cent mille soldats égyptiens quittèrent spontanément +les garnisons où le roi les avait confinés, et, abandonnant leur patrie, +passèrent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, où ils +établirent un État particulier. + +Ainsi privée tout à coup de la masse presque entière de ses défenseurs +naturels, l'Égypte déchut rapidement, et la perte de son indépendance +politique devint inévitable. + +Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l'Égypte, leur +rivale, redoublèrent d'efforts. La Syrie devint le théâtre perpétuel du +conflit sanglant des deux peuples. Néko II, fils de _Psammétik 1er_, +refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontière +naturelle, et chercha dès lors à donner de nouvelles voies au commerce, +en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer +Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap le +plus méridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au détroit de +Gibraltar, rentrant ainsi en Égypte par la Méditerranée. Ce roi exécuta +aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et +la mer Rouge. La fin de son règne fut malheureuse; le roi de Babylone, +_Nebucade-Nésar_, défit les armées égyptiennes et les chassa de la +Phénicie, de la Judée et de la Syrie entière. _Psammétik II_, son fils, +essaya vainement de ressaisir ces provinces détachées de l'empire +égyptien; son successeur OUAPHRÉ fut plus heureux, il remit sous le joug +les peuples de _Sour_ et de _Saïde_, et l'île de _Chypre_; mais il +échoua en Afrique dans une expédition contre la ville de _Cyrène_ +(Grennah). Cette malheureuse campagne porta à son comble l'exaspération +de ce qui restait de la caste militaire égyptienne; sa haine contre le +Pharaon _Ouaphré_, qui s'entourait de troupes ioniennes ou grecques, +malgré la terrible leçon donnée à son bisaïeul _Psammétik Ier_, éclata +tout à coup, et les soldats égyptiens révoltés, mettant la couronne sur +la tête d'un courtisan nommé AMASIS, marchèrent contre _Ouaphré_, qui +fut vaincu et entièrement défait à _Mariouth_, où il combattit à la tête +de ses troupes étrangères. _Amasis_ gouverna pendant quarante-deux ans. +Son règne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand essor et +les richesses affluaient en Égypte, non qu'elle fût forte par elle-même, +non qu'elle eût reconquis par les armes son influence au dehors, mais +parce que dans ce temps-là les rois de Babylone cessaient de menacer +l'Égypte pour résister aux peuples de la Perse, réunis sous un seul +chef, _Cyrus_, qui attaqua impétueusement l'Assyrie et en fit +graduellement la conquête, terminée par la prise et l'asservissement de +Babylone. + +Dès ce moment, _Amasis_ prévit la fin prochaine de la monarchie +égyptienne. La dernière guerre civile avait affaibli ce qui restait de +l'année nationale, presque entièrement désorganisée par l'impolitique de +ses prédécesseurs; il ne pouvait compter sur la fidélité des troupes +grecques, qu'il avait retenues aussi à sa solde. Mais, heureux en ce qui +le touchait personnellement, _Amasis_ mourut après un règne prospère, au +moment même où les armées persanes s'ébranlaient pour fondre sur +l'Égypte. + +A peine monté sur le trône que lui laissait son père, _Psammétik III_ +nommé aussi _Psamménis_ dut courir à _Peluse_ (Thinéh ou _Farama_), la +plus forte des places de l'Égypte du côté de la Syrie; là il rassembla +tout ce qui lui restait de la caste militaire égyptienne et les troupes +étrangères qu'il avait à sa solde; les Perses, sous la conduite de leur +roi _Cambyse_, fils de _Cyrus_, favorisés par les Arabes, traversent +sans obstacle le désert qui sépare la Syrie de l'Égypte; et cette +immense armée se rangea en face des Égyptiens, campés sous les murs de +_Peluse_. + +Le combat fut long et terrible; à la chute du jour les Égyptiens +plièrent, accablés sous le nombre; _Cambyse_ vainquit, et l'indépendance +nationale de l'Égypte fut à jamais perdue. + +Les Perses poursuivirent leurs succès et prirent _Memphis_ d'assaut; +cette capitale fut livrée au pillage; la nation persane, encore barbare, +porta de tous côtés la destruction et la mort. Thèbes fut saccagée, ses +plus beaux monuments démolis ou dévastés; la population, courbée sous un +joug tyrannique, fut livrée à la discrétion des satrapes ou gouverneurs +établis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent +presque entièrement de ce sol qui les avait vus naître. + +Quelques chefs égyptiens, pleins de courage, arrachèrent momentanément +leur patrie à la servitude; mais leurs généreux efforts s'épuisèrent +bientôt contre la puissance toujours croissante de l'empire persan. + +Ce fut _Alexandre_ (Iskander) qui, à la tête d'une armée de Grecs, +renversa la domination des Perses en Asie, et l'Égypte respira enfin +sous ce nouveau maître. A la mort de ce grand homme, qui avait fondé la +ville d'_Alexandrie_, parce que cette position géographique semblait +appelée à devenir le centre du commerce du monde, les généraux grecs +partagèrent ses conquêtes. _Ptolémée_, l'un d'eux, se déclara roi +d'Égypte, et fut le chef de la _dynastie grecque_, qui gouverna l'Égypte +pendant près de trois siècles. + +Sous ces rois, qui tous ont porté le nom de _Ptolémée_, la ville +d'Alexandrie accomplit les prévisions d'Alexandre. Elle devint +l'entrepôt du commerce de l'Asie et de l'Afrique entière avec l'Europe, +qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisées. Mais les +débauches et la tyrannie des derniers rois grecs préparèrent la chute de +leur domination. + +Cette famille fut détrônée par CÉSAR AUGUSTE, empereur des Romains, et +l'Égypte, perdant pour toujours le nom même de nation, devint une simple +province de l'empire romain et fut gouvernée par un préfet. Dès ce +moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont +elle dépendait, jusqu'à ce que les Arabes musulmans en firent la +conquête au nom du calife OMAR, sous la conduite de son général _Amrou +Ebn-el-As_. + + * * * * * + +N° II. + +NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE L'ÉGYPTE. + + +Alexandrie, novembre 1829. + +Parmi les Européens qui visitent l'Égypte, il en est, annuellement, un +très-grand nombre qui, n'étant amenés par aucun intérêt commercial, +n'ont d'autre désir ou d'autre motif que celui de connaître par +eux-mêmes et de contempler les monuments de l'ancienne civilisation +égyptienne, monuments épars sur les deux rives du Nil, et que l'on peut +aujourd'hui admirer et étudier en toute sûreté, grâce aux sages mesures +prises par le gouvernement de Son Altesse. + +Le séjour plus ou moins prolongé que ces voyageurs doivent faire, +nécessairement, dans les diverses provinces de l'Égypte et de la Nubie, +tourne à la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de leurs +observations, et à celui du pays lui-même, par leurs dépenses +personnelles, soit pour les travaux qu'ils font exécuter, soit pour +satisfaire leur active curiosité, soit même encore pour l'acquisition de +divers produits de l'art antique. + +Il est donc du plus haut intérêt, pour l'Égypte elle-même, que le +gouvernement de Son Altesse veille à l'entière conservation des édifices +et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages +qu'entreprennent, comme à l'envi, une foule d'Européens appartenant aux +classes les plus distinguées de la société. + +Leurs regrets se joignent déjà à ceux de toute l'Europe savante, qui +déplore amèrement la destruction entière d'une foule de monuments +antiques, démolis totalement depuis peu d'années, sans qu'il en reste la +moindre trace. On sait bien que ces démolitions barbares ont été +exécutées contre les vues éclairées et les intentions bien connues de +Son Altesse, et par des agents incapables d'apprécier le dommage que, +sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en +sont pas moins perdus sans retour, et leur perte réveille, dans toutes +les classes instruites, une inquiète et bien juste sollicitude sur le +sort à venir des monuments qui existent encore. + +Voici la note nominative de ceux _qu'on a récemment détruits:_ + +1° _Tous_ les monuments de _Cheïk-Abadé_; il ne reste plus debout que +quelques colonnes de granit; + +2° Le temple d'_Aschmouneïn_, l'un des plus beaux monuments de l'Égypte; + +3° Le temple de _Kaou-el-Kébir_; ici le Nil a autant détruit que les +hommes; + +4° Un temple au nord de la ville d'_Esné_; + +5° Un temple vis-à-vis _Esné_, sur la rive droite du fleuve; + +6° Trois temples à _El-Kab_ ou _El-Eitz_; + +7° Deux temples dans l'île, vis-à-vis la ville d'Osouan, +_Géziret-Osouan_. + +Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments antiques, +du nombre desquels trois surtout étaient du plus grand intérêt pour les +voyageurs et les savants. + +Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues +conservatrices de Son Altesse étant bien connues de ses agents, ceux-ci +les suivent et les remplissent dans toute leur étendue; l'Europe entière +sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien +prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des +tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la +puissance et la grandeur de l'Égypte ancienne, et sont en même temps les +plus beaux ornements de l'Égypte moderne. + +Dans ce but désirable, Son Altesse pourrait ordonner: + +1° Qu'on n'enlevât, sous aucun prétexte, aucune pierre ou brique, soit +ornée de sculptures, soit non sculptée, dans les constructions et +monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de +l'_Égypte_ que de la _Nubie:_ + +1° EN ÉGYPTE: + +_San_, sur le canal de Moez.--Basse-Égypte. +_Bahbeït_, près de _Samannoud_.--Basse-Égypte. +_Ssa-el-Hagar_.--Basse-Égypte. +_Kasr-Kéroun_, dans la province de _Faïoum_. +_Cheïk-Abadé_, pour le peu qui reste. +_El-Arabah_ ou _Madfouné_, au-dessus de _Girgé_. +_Kefth_. +_Kous_, +_Kourna_ et environs. +_Médinet-Habou_ et environs. +_Louqsor_ (El-Oqsour). +_Karnac_ et environs. +_Médamoud_. +_Erment_. +_Tâoud_, vis-à-vis _Erment_, sur la rive droite. +_Esné_, +_Edfou_. +_Koum-Ombou_. +_Osouan_, quelques débris. +_Géziret-Osouan_, quelques débris. + +2° EN NUBIE, AU DELÀ DE LA PREMIÈRE CATARACTE: + +_Géziret-el-Birbé_. +_Géziret-Béghé_. +_Géziret-Séhhélé_. +_Déboude_. +_Gkarbi-Dandour_. +_Beit-Ouali_, près de _Kalabschi_. +_Kalabschi_. +_Ghirsché-Hassan_ ou _Gerf-Hosseïn_. +_Daké_. +_Maharraka_. +_Ouadi-Essébouâ_. +_Amada_ ou _Amadon_. +_Derri_. +_Ibrim_. +_Ibsamboul_ ou _Abou-Sembil_. +_Ghébel-Addèh_. +_Maschakit_. +_Ouadi-Halfa_, quelques débris, sur la rive gauche. + +3° AU DELÀ LA SECONDE CATARACTE: + +_Sennèh, Sohleb, Barkal, Assour, Naga_, et autres lieux où existent des +monuments antiques jusqu'à la frontière du _Sennaâr_, où il n'en existe +plus. + +2e Les monuments antiques creusés et taillés dans les montagnes sont +tout aussi importants à conserver que ceux qui sont construits en +pierres tirées de ces mêmes montagnes. Il est urgent d'ordonner qu'à +l'avenir on ne commette aucun dégât dans ces tombeaux, dont les fellahs +détruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger ainsi que +leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de +sculptures pour les vendre aux voyageurs, en défigurant pour cela des +chambres entières. Les principaux points à recommander sont, en +particulier, Les grottes (_magarah_) des montagnes voisines de: + +_Sakkarah_. +_Béni-Hassan_ et environs. +_Touna-Gébel_. +_El-Tell._ +_Samoun_, près de _Manfalouth_, _El-Eitz_ ou _El-Kab_. +_El-Arabah_. +_Kourna_ et environs. +_Biban-el-Molouk_, près de _Kourna_. +_Gébel-Selséléh_. + +C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les plus +grandes dévastations; elles sont commises par les fellahs, soit pour +leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands d'antiquités +qui les tiennent à leur solde; je sais même, à n'en pas douter, que des +édifices ont été détruits par ces spéculateurs européens, sur l'espoir +de découvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les grottes +sculptées ou peintes, et que l'on découvre chaque jour à _Sakkarah_, à +_El-Arabah_, à _Kourna_, sont à peu près détruites presque aussitôt +qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidité des fouilleurs +ou de leurs employés. Il serait plus que temps de mettre un terme à ces +barbares dévastations, qui privent à chaque instant la science de +monuments d'un haut intérêt, et désappointent la curiosité des +voyageurs, lesquels, après tant de fatigues, n'ont souvent ainsi que +des regrets à exercer sur la perte de tant de sculptures ou de peintures +curieuses. + +En résumé, l'intérêt bien entendu de la science exige, non que les +fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour, +par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumières inespérées, +mais qu'on soumette les fouilleurs à un règlement tel que la +conservation des tombeaux découverts aujourd'hui, et à l'avenir, soit +pleinement assurée et bien garantie contre les atteintes de l'ignorance +ou d'une aveugle cupidité. + + * * * * * + +N° III. + +LETTRES ÉCRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PRÉFET DE TAHTA, A CHAMPOLLION. + + +N° 1, LETTRE DU MAMOUR. + +Lui (Dieu). le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami +chéri, le très-honoré, le général, le seigneur, le respectable, que le +Dieu très-haut le conserve. + +Après la présentation de mes salutations avec le plus vif désir (de +vous voir), le but de cet écrit est: 1° de m'informer de votre glorieuse +personne; 2° hier nous convînmes avec Votre Excellence qu'au jour de la +date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour +augmenter l'amitié. Au jour de la date, nous fîmes les préparatifs +convenables; mais nous sommes allés le matin à Terrah pour une affaire, +et au retour nous avons vu que vous étiez parti en bonne santé. Par +suite de cela, vous avez une dette à acquitter envers nous; mais nos +réclamations sont pour l'époque de votre heureux retour, lorsque nous +vous reverrons dans la plus parfaite santé. Vous recevrez Salamè et +Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le +Dieu très-haut vous ramène sains et saufs, et puissions-nous vous revoir +eux et Votre Excellence doués de la plus parfaite santé; que le Dieu +très-haut vous conserve. + +Écrit le 3 de djoumadi premier de l'année 44 (ou 1244 de l'hégire, 14 +novembre 1828 de J.-C.). + +De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdjé. + + +N° 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR. + +Lui (Dieu). + +O le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami chéri, le +bey magnifique, que sa vie soit longue. + +Après vous avoir présenté mes salutations avec le plus vif désir de +vous voir, l'objet de cet écrit est: 1° de m'informer de l'état de votre +glorieuse personne, et de votre tempérament agréable, élégant et fort; +2° de faire parvenir à Votre Excellence la lettre que vous avez demandée +pour Son Excellence notre frère chéri, le mamour d'Esné. Plaise au Dieu +très-haut que vous voyagiez en bonne santé et que vous arriviez de même. +Puissions-nous revoir Votre Excellence comblée de toutes sortes de +biens; présentez nos salutations à nos honorables amis qui sont en votre +compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu très-haut vous +conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc. + +Les lettres qu'on vient de lire étaient enfermées dans une enveloppe +avec l'adresse suivante: + +«Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au trésor des compagnons, +notre ami chéri, le Français fils de bey, le magnifique, qu'il vive +longtemps au sein du bonheur.» + + +N° 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR. + +Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu +très-haut le conserve! + +Après les salutations précieuses et le grand désir de votre agréable +présence, le motif de la présente est que, dans ce moment, nous recevons +votre chère lettre, et votre discours m'a réjoui, et je remercie le Ciel +de votre santé, dont je désire la continuation, et à laquelle je dois la +lettre dont vous m'avez gratifié pour le commandant d'Esné, de laquelle +nous vous sommes infiniment obligé. Or, ma présente servira: 1° à +m'informer de votre chère santé; 2° si vous désirez des nouvelles de la +nôtre, grâce au Ciel, nous sommes parfaitement bien portant, et nous en +désirons autant et plus à vous, et nous ne serions jamais en état de +vous manifester le grand chagrin que nous éprouvâmes de votre +séparation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a séparés, il +daigne nous réunir de nouveau, car il est le très-puissant, et alors, à +notre heureux retour, s'il plaît à Dieu, et possédant votre chère +présence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. Cela et +rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations à qui vous +croirez de convenance. + +Votre ami, + +CHAMPOLLION. + +15 novembre 1828. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +AVERTISSEMENT +Mémoire sur le projet de voyage littéraire en Égypte +Lettres écrites pendant le voyage +LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE. + +LETTRE Ire. Alexandrie, 18 août 1828 + II. Alexandrie + III. Le Caire + IV. Sakkarah + V. Pyramides de Gizéh + VI. Béni-Hassan et Monfalouth + VII. Thèbes + VIII. Philae + IX. Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829 + Lettre à M. Dacier (même date) + X. Ibsamboul + XI. El-Mélissah + XII. Thèbes (Biban-el-Molouk) + XIII. Thèbes (Biban-el-Molouk) + XIV. Thèbes (Rhamesséion) + XV. Thèbes (El-Assassif) + XVI. Thèbes (Aménophion) + XVII. Thèbes (rive occidentale) + XVIII. Thèbes (Médinet-Habou) + XIX. Thèbes (environs de Médinet-Habou) + XX. Thèbes (Kourua) + +LETTRE XXI. Sur le Nil (Karnac et Lonqsor) + XXII. Le Caire + XXIII. Alexandrie + XXIV. Alexandrie, 20 et 28 novembre 1829 + XXV. Toulon + XXVI. Toulon, à M. le baron de La Bouillerie + XXVII. Toulon, à M. le vicomte de Larochefoucauld + XXVIII. Toulon, 14 janvier 1830 + XXIX. Aix + XXX. Toulouse + XXXI. Bordeaux + + +APPENDICE. + +N° I. Mémoire sommaire sur l'histoire d'Égypte, rédigé pour le + vice-roi Mohammed-Ali +N° II. Mémoire relatif à la conservation des monuments de l'Égypte + et de la Nubie, remis au vice-roi +N° III. Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esné + + +Table des matières +Table alphabétique des noms de lieux + +FIN DE LA TABLE DE MATIÈRES. + + + + +TABLE ALPHABETIQUE + +DES NOMS DE LIEUX + +A + +Abaton (de Philae), +Afrique (côte blanche et basse), +Agrigente, +Aix, +Akhmin, +Alexandrie, +Amada, +Aménophion, +Amoneî. Voyez Esséboua. +Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kébir. +Antinoé, +Apollonopolis Magna. Voyez Edfou. +Apollonopolis Parva. Voyez Qous. +Arabique (chaîne), +Aschmoun, +Aschmounéin, +As-Souan. Voyez Syène. + +B + +Bathn-el-Bakarah, +Bédréchéin, +Béghé, +Béhéni, +Béni-Haasan, +Bet-Oualli, +Biban-el-Molouk, +Bordeaux, +Boulaq, + +C + +Caire, + Citadelle, + Palais du sultan Salabh-Eddin, +Carrières entre Thorrah et Massarah, +Cataracte (2e) + (1re) +Chéreus. Voyez Kérioun. +Cité-Valette, +Colonne de Pompée, +Contra-Lato, +Coptos, +Cosseïr, +Cumino (île), +Cyrénaïque, + +D + +Dakkéh, +Dandour, +Déboud, +Dendérah, +Derr, Derri, +Desouk, +Djébel-el-Asserat, +Djébel-el-Mokatteb, +Djébel-Mesmès, +Djébel-Selséléh, + +E + +Edfou +Égypte. Notice sommaire sur son + histoire + --Sur la conservation de ses monuments +El-Assassif +Eléphantine +Eléthya. Voyez El-Kab. +El-Kab +El-Magara +El-Mélissah +Embabéh +Ennent. Voyez Hermonthis. +Esné + --Temple au nord +Ethiopie +Ezbékiéh (place d', au Caire) + +F + +Faras +Fouah + +G + + +Ghébel-Addèh +Ghirché, Ghirché-Hussan, Ghirf-Housseïn +Girgé +Girgenti +Gizéh +Gozzo (îles) + +H + +Héliopolis +Hermonthis (Erment) + +I + +Ibrim +Ibsamboul + +K + +Kalabsché +Kardâssi ou Kortha +Karnac +Kefth. Voyez Coptos. +Kémé, nom de l'Égypte +Kérioun +Korosko +Kourna +Kousch. Voyez Éthiopie. + +L + +Latopolis. Voyez Esné. +Libyque (montague) +Louqsor + --Ses obélisques. Voyez ce mot. +Lycopolis. Voyez Osionth. +Lyon + +M + +Malte +Manlak. Voyez Philae. +Manthom +Marseille +Maschakit +Massarah +Médinet-Habou + --Ses environs +Méharraka +Memnonium à Thèbes +Memphis +Ménephthéum +Miniéh +Mit-Rahinéh +Mit-Salaméh +Mokattam (mont) +Montpellier + +N + +Nader +Nécropole égyptienne de Sais +Nîmes +Niphaïat, les Libyens +Nubie + +O + +Obélisques de Louqsor + --De Cléopâtre +Ombos +Oph (du midi), partie méridionale de + Thèbes + --Oph (les) +Osimandyas (tombeau d') à Thèbes, +Osiouth +Ouadi-Essébouâ (vallée des lions) +Ouadi-Halfa +Ouest (vallée de l') à Thèbea + +P + +Pallades, pallacides, leur tombeau, +Panopolis. Voyez Akhmin. +Philae +Phthaeï ou Typtah. Voyez Ghirché. +Primis. Voyez Ibrim. +Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh. +Ptolémaïs +Pyramides + +Q + +Qaou-el-Kébir +Qartas +Qous + +R + +Rasât (cap) +Rhamesséion à Thèbes + +S + +Sabouth-el-Kadim +Saïs ou Ssa-el-Hagar +Sakkarah +Saouadéh +Saouadji +Saouafé +Schabour +Schoraféh +Sennaâr +Serré, Gharbi-Serré +Silsilis. Voyez Djébel-Selséléh. +Siouph. Voyez Saouafé. +Snem. Voyez Béghé. +Souan, Osouan. Voyez Syène. +Sowan-Kah. Voyez Eléthya. +Speos-Artemidos +Spéos d'Ibrim +Ssa-el-Hagar. Voyez Sas. +Syène + +T + +Taffah +Talmis. Voyez Kalabschi. +Tâoud +Taphis. Voyez Taffah. +Taposiris (tour des Arabes) +Tébot. Voyez Déboud. +Tharranéh +Thèbes + --Voyez Louqsor, + Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk, + Rhamesséion, Memnonium, + Osimandyas (tombeau d'), Médinet-Habou, + El-Assassif, Pallades, + Aménophion, Manthom, Menephtheum. +Thorrah +Thouloum (mosquée de) +Toulon +Toulouse +Tuphium. Voyez Tâoud. +Tyri. Voyez Derri. + +V + +Vallée des Lions. Voyez Ouadi-Essébouah. + +Z + +Zaouyet-el-Maïétin + +FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie +en 1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-François Champollion] + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE *** + +***** This file should be named 10764-8.txt or 10764-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/7/6/10764/ + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and PG Distributed +Proofreaders. 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