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+The Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en
+1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-François Champollion]
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en 1828 et 1829
+
+Author: Champollion le Jeune [Jean-François Champollion]
+
+Release Date: January 21, 2004 [EBook #10764]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE ***
+
+
+
+
+Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+
+
+
+LETTRES
+
+ÉCRITES
+
+D'ÉGYPTE ET DE NUBIE
+
+EN 1828 ET 1829
+
+PAR
+
+CHAMPOLLION LE JEUNE
+
+NOUVELLE EDITION
+
+1868
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle édition au public ont
+été écrites par mon père, Champollion le jeune, pendant le cours du
+voyage qu'il fit en Égypte et en Nubie, dans les années 1828 et 1829.
+Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est
+encore, au dire des personnes compétentes, le meilleur et le plus sûr
+guide pour bien connaître les monuments et l'ancienne civilisation de la
+vallée du Nil. Elles furent successivement adressées à son frère et
+insérées en partie dans le _Moniteur universel_, pendant que mon père,
+poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archéologiques qu'on
+admire au musée égyptien du Louvre, dont il fut le fondateur, et
+recueillait les documents précieux qu'il n'eut pas le temps de mettre en
+lumière, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut enlevé à la science
+et au glorieux avenir qui lui était réservé.
+
+En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au
+département des manuscrits de la Bibliothèque royale, publia, chez
+Firmin Didot, une édition de ces lettres dont il possédait les
+originaux. C'est cette édition, épuisée depuis longtemps déjà, que je
+reproduis dans le présent volume.
+
+Les savants qui ont marché dans la voie de Champollion le jeune m'ont
+attesté que, malgré les progrès obtenus depuis trente ans dans la
+science qu'il a fondée, ces lettres étaient encore d'une utilité
+sérieuse et d'un grand intérêt; c'est cette conviction, unie à un vif
+sentiment de respect pour la mémoire de mon père, qui m'a engagée à
+faire cette nouvelle édition.
+
+Z. CHÉRONNET-CHAMPOLLION.
+
+Paris, le 15 septembre 1867.
+
+
+
+
+MÉMOIRE
+
+SUR
+
+UN PROJET DE VOYAGE LITTÉRAIRE
+
+EN ÉGYPTE
+
+PRÉSENTÉ AU ROI EN 1827
+
+
+PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE
+
+
+On peut considérer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de nos
+connaissances réelles sur l'ancienne Égypte, que les recherches des
+savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de résultats complets,
+de documents certains qu'à l'égard du seul système d'_architecture_
+suivi, pendant une si longue série de siècles, dans ce pays où les arts
+ont commencé; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront
+irrévocablement nos idées à cet égard ne sont point encore publiés, et
+qu'il reste, de plus, à reconnaître les règles qui déterminaient le
+choix des ornements et des décorations, selon la destination donnée à
+chaque genre d'édifice. Ce point important pour la science ne peut être
+éclairci que sur les lieux et par des personnes versées dans la
+connaissance des symboles et du culte égyptiens, car les plus simples
+ornements de cette architecture sont des emblèmes parlants; et telle
+frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition
+calculée pour l'oeil seulement, renferme un précepte, une date, ou un
+fait historique.
+
+Les doctrines le plus généralement adoptées sur _l'art égyptien_, et sur
+le degré d'avancement auquel ce peuple était réellement parvenu, soit en
+sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les nouvelles
+découvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; mais ces
+doctrines ne peuvent être ramenées au vrai et assises sur des fondements
+solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands édifices
+publics de Thèbes et des autres capitales de l'Égypte. C'est aussi
+l'unique moyen de décider clairement l'importante question que des
+esprits diversement prévenus agitent encore si vivement, celle de la
+transmission des arts de l'Égypte à la Grèce.
+
+Nos connaissances sur _la religion_ et le culte des Égyptiens ne
+s'étendent encore que sur les parties purement matérielles; les
+monuments de petites proportions nous font bien connaître les noms et
+les attributs des divinités principales; mais comme ces mêmes monuments
+proviennent tous des catacombes et des sépultures, nous n'avons de
+renseignements détaillés que pour les personnages mystiques protecteurs
+des morts, et présidant aux divers états de l'âme après sa séparation du
+corps. La religion des hautes classes, qui différait de celle des
+tombeaux, n'est retracée que dans les sanctuaires des temples et les
+chapelles des palais: sur ces édifices couverts intérieurement et
+extérieurement de bas-reliefs coloriés, chargés de légendes
+innombrables, relatives à chaque personnage mythologique dont ils
+retracent l'image, les divinités égyptiennes de tous les ordres,
+hiérarchiquement figurées et mises en rapport, sont accompagnées de leur
+généalogie et de tous leurs titres, de manière à faire complètement
+connaître leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions
+que chacune d'elles était censée remplir dans le système théologique
+égyptien. Il reste donc encore à reconnaître sur les constructions de
+l'Égypte, la partie la plus relevée et la plus importante de la
+mythologie égyptienne.
+
+Toutes les branches si variées des _arts_, et tous les procédés de
+l'_industrie égyptienne_ sont encore loin de nous être connus. On a bien
+recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives à un certain
+nombre de métiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie,
+la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du
+charron, du forgeron, du cordonnier, de l'émailleur, etc., etc., etc.;
+mais les voyageurs qui ont dessiné ces tableaux ont, pour la plupart,
+négligé les légendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d'eux
+n'était en état de lire, sur les monuments où ces tableaux ont été
+copiés, les dates précises de l'époque où ces divers arts furent
+pratiqués. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment
+d'origine égyptienne, propres à l'Égypte, ou s'ils ont été introduits
+par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et
+les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore
+ici une question très-importante à éclaircir pour l'histoire de
+l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et
+d'un intérêt bien plus relevé.
+
+«Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques et
+ethnographiques, des scènes domestiques qui peignent les moeurs de la
+nation et celles des souverains, etc., _il demande précisément les
+objets qui sont le moins éclaircis._» Ainsi s'exprimait, il y a douze
+ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingués de l'Allemagne; et
+tout ce qu'on a publié depuis, loin de remplir cette importante lacune,
+n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent
+seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de séries immenses
+de bas-reliefs, que les grands édifices de l'Égypte offrent encore,
+sculptée dans tous ses détails, l'histoire entière de ses plus grands
+souverains, et que des compositions d'une immense étendue y retracent
+les époques les plus glorieuses de l'histoire des Égyptiens; car ce
+peuple a voulu qu'on pût lire sur les murs des palais l'histoire de ses
+plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait osé sculpter
+sur la pierre de si grands objets et de si vastes détails.
+
+L'Europe savante connaît l'existence de cet amas de richesses
+historiques: son ardent désir serait d'en être mise en possession. Elle
+a jugé que nos progrès dans les études égyptiennes demandent qu'un
+gouvernement éclairé se hâte d'envoyer enfin en Égypte des personnes
+dévouées à la science et convenablement préparées, pour recueillir, tant
+qu'ils subsistent encore, les innombrables et précieux documents que la
+magnificence égyptienne inscrivit jadis sur les édifices dont les masses
+imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que
+la barbarie, toujours croissante, détruit systématiquement ces
+respectables témoins d'une antique civilisation, hâte de tous ses voeux
+le moment où des copies fidèles de ces inscriptions et de ces
+bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude
+les plus anciennes pages des annales du monde, en perpétuant ainsi les
+témoignages si nombreux et si authentiques tracés sur tant de monuments
+dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littéraire en Égypte
+est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre.
+Mais ce n'est point à l'histoire seule de l'Égypte que le voyage proposé
+dans ce Mémoire doit fournir des lumières qu'on chercherait vainement
+autre part que dans les palais de Thèbes: c'est là qu'existent
+également, et nous en avons la certitude, des notions aussi désirables
+qu'inespérées, sur tous les peuples qui, dès les premiers temps de la
+civilisation humaine, jouaient un rôle important en Afrique et dans
+l'Asie occidentale. Les principales expéditions des Pharaons contre les
+nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec
+l'Égypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptées sur les monuments
+érigés par les triomphateurs: on y lit les noms de ces peuples, le
+nombre des soldats, les noms des villes assiégées et prises, les noms
+des fleuves traversés, ceux des pays soumis, la quotité des tributs
+imposés aux peuples vaincus; et les noms des objets précieux enlevés à
+l'ennemi sont écrits sur des tableaux qui représentent ces trophées de
+la victoire. Ces bas-reliefs, entremêlés de longues inscriptions
+explicatives, sont d'autant plus utiles à connaître que les artistes
+égyptiens ont rendu avec une admirable fidélité la physionomie, le
+costume et toutes les habitudes des peuples étrangers qu'ils ont eu à
+combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'étude directe de
+cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, à
+des époques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le pouvoir des
+Pharaons en rivalisant avec l'Égypte, pour lui disputer l'empire de cet
+ancien monde que nous n'apercevons encore qu'à travers mille
+incertitudes, mais dont la réalité, déjà démontrée, n'en est pas moins
+surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scènes à
+des époques beaucoup plus rapprochées de nous que ne le voulait un
+esprit de système plus hardi que raisonné.
+
+On ne saurait fixer l'importance des découvertes historiques que peut
+amener une étude approfondie des bas-reliefs qui décorent les édifices
+antiques de l'Égypte, et surtout ceux de Thèbes, sa vieille capitale. Ce
+pays s'est en effet trouvé en relation directe avec tous les grands
+peuples connus de l'antiquité: si ses vénérables monuments nous montrent
+une foule de peuples à demi sauvages du continent africain, vaincus et
+déposant aux pieds des Pharaons l'or, les matières précieuses, les
+oiseaux rares et les animaux curieux de l'intérieur d'un pays encore si
+peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes
+des Égyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations
+asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-être),
+nations qui combattent avec des armes égales et des moyens tout aussi
+avancés que ceux des Égyptiens, leurs rivaux. Nous savons, à n'en point
+douter, que les temples et les palais de l'Égypte offrent les images et
+des inscriptions contemporaines des rois éthiopiens qui ont conquis
+l'Égypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont
+momentanément interrompu la longue et brillante succession. On y
+recueillera les annales des rois égyptiens les plus renommés, tels que
+les Osimandyas, Amosis, les Rhamsès, les Thouthmosis; ailleurs celles
+des Pharaons Sésonchis, Osorchon, Sévéchus, Tharaca, Apriès et Néchao,
+que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie à
+la tête d'armées innombrables. On réunira les copies du peu de monuments
+élevés sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxès; on
+notera les lieux où se lisent encore le grand nom d'Alexandre, celui de
+son frère, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui
+releva l'Égypte foulée par le gouvernement militaire des Perses. On
+éclaircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des inscriptions
+monumentales se terminera en recueillant, sur les mêmes édifices qui ont
+précédé tant d'empires, leur ont survécu, et qui ont vu passer tant de
+gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernée par les
+empereurs. Ainsi les monuments de l'Égypte conservent des inscriptions
+qui se lient à l'histoire ancienne tout entière, et en recèlent une
+grande partie que les écrivains ne nous ont point conservée: c'est
+donner une idée de l'immense moisson de faits et des documents qu'un
+gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux études
+solides, en ordonnant l'exécution d'un voyage auquel sont directement
+intéressés les progrès de toutes les sciences historiques. Ajoutons
+enfin que ce voyage, où l'on pourra étudier et comparer entre elles le
+nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de
+l'Égypte, avancerait avec une merveilleuse rapidité nos connaissances
+sur l'écriture hiéroglyphique, et qu'il fournira, sans aucun doute à cet
+égard, des lumières qu'on ne pourrait peut-être point obtenir d'une
+étude de plusieurs siècles faite en Europe sur les seuls monuments
+égyptiens que le hasard y ferait transporter à l'avenir. Sous ce point
+de vue seul, les résultats du voyage projeté seraient inappréciables.
+
+Les travaux des Français qui firent partie de l'expédition d'Égypte
+n'ont fait que préparer l'Europe savante à de tels résultats, en lui
+montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments
+historiques, tout ce qu'elle doit désirer encore, et tout ce qu'on peut
+attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments seront
+l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits
+et jeter tant de lumières sur l'obscurité des temps antiques, étaient
+impossibles alors. On n'avait, en effet, à la fin du siècle dernier et
+dans les premières années du siècle présent, aucune donnée positive sur
+le système des écritures égyptiennes; aussi les membres de la Commission
+d'Égypte, et la plupart des voyageurs qui ont marché sur leurs traces,
+persuadés peut-être qu'on n'arriverait jamais à l'intelligence des
+signes hiéroglyphiques, ont-ils attaché moins d'intérêt à copier avec
+exactitude les longues inscriptions en caractères sacrés qui
+accompagnent les figures mises en scène dans les bas-reliefs
+historiques; il les ont presque toujours négligées, et souvent même, en
+copiant quelques scènes de ces bas-reliefs, on s'est contenté de marquer
+seulement la place occupée par ces légendes. C'était cependant, sinon
+pour cette époque, du moins pour l'avenir, la partie la plus
+intéressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de
+reconnaissance à ces voyageurs pour nous avoir appris, à n'en pouvoir
+douter, qu'il ne dépend plus que de notre volonté de recueillir, par
+exemple, dans le palais de Karnac à Thèbes, l'histoire des conquêtes de
+plusieurs rois, et probablement aussi celle de la délivrance de l'Égypte
+du joug des Pasteurs ou Hykschos, événement auquel se rattachent la
+venue et la captivité des Hébreux; dans les sculptures de Kalabsché, le
+tableau des conquêtes de Rhamsès II à l'intérieur de l'Afrique; dans les
+galeries du palais de Médinet-Abou, les expéditions de Rhamsès-Meïamoun
+contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des hauts
+faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Aménophis II; dans le palais de
+Kourna, ceux de Mandoueï et Ousireï, etc.; enfin, dans les palais de
+Louqsor, les édifices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, les
+détails les plus circonstanciés sur les conquêtes du grand Sésostris,
+tant en Asie qu'en Afrique.
+
+De nos jours, des dessins de la totalité de ces grandes scènes
+historiques, qui s'éclairent les unes par les autres, et surtout des
+copies exactes des inscriptions hiéroglyphiques qu'on y a mêlées en si
+grand nombre, acquerraient un prix infini et réaliseraient, sinon en
+totalité, du moins en très-grande partie, les hautes espérances qu'y
+rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le
+mécanisme de l'écriture hiéroglyphique sont assez avancées, et l'on a
+reconnu le sens d'un nombre de caractères assez considérable, pour
+retirer sur-le-champ, avec une certitude entière, les faits principaux
+et les plus précieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces
+inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin,
+avec les connaissances nouvellement acquises sur les écritures de
+l'ancienne Égypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre
+classique, par un petit nombre de personnes bien préparées, produira
+incontestablement des résultats scientifiques tels qu'on eût en vain osé
+les espérer dans le temps même que l'Égypte, au pouvoir d'une armée
+française, était livrée aux recherches d'une foule de savants qui ont
+beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathématiques,
+mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour
+exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que
+la fortune des armes livrait à leur examen. La France guerrière a fait
+connaître à fond l'Égypte moderne, sa constitution physique, ses
+productions naturelles, et les différents genres de monuments qui la
+couvrent: c'est aussi à la France, jouissant de la faveur de la paix, si
+propice au progrès des sciences et de la civilisation nouvelle, à
+recueillir les souvenirs gravés sur ces monuments témoins d'une
+civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une
+terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour éclairer l'Europe
+encore à demi sauvage lorsque l'Égypte était déjà déchue de sa première
+splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques
+origines.
+
+Après cet exposé sommaire des motifs généraux du voyage, il reste à
+indiquer l'ordre détaillé des travaux que doivent exécuter les personnes
+chargées de cette entreprise littéraire.
+
+1° Visiter un à un tous les monuments antiques de style égyptien, en
+faire dessiner _l'ensemble_, et lever _le plan_ du petit nombre de ceux
+que les voyageurs ont négligés ou n'ont point suffisamment étudiés.
+
+2° Rechercher sur chaque _temple_ les inscriptions dédicatoires donnant
+l'époque précise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours
+l'époque où ont été exécutées les différentes parties de la décoration.
+C'est, en d'autres termes, recueillir les éléments positifs de
+l'histoire et de la chronologie de l'art en Égypte.
+
+3° Copier avec soin, dans tous leurs détails et avec leurs couleurs
+propres, les images des différentes _divinités_ auxquelles chaque temple
+était dédié. Recueillir les inscriptions religieuses relatives à ces
+divinités, et tous les titres divers qui leur sont donnés.
+
+4° Copier surtout les tableaux mythologiques où plusieurs divinités sont
+mises en scène.
+
+5° Dessiner les bas-reliefs représentant les diverses cérémonies
+religieuses, et tous les instruments de culte.
+
+Ces divers travaux auront pour résultat de faire connaître à fond
+l'ensemble du culte égyptien, source de toutes les religions païennes de
+l'Occident, et serviront à démontrer les nombreux emprunts que la
+religion des Grecs fit à celle de l'Égypte. On terminera ainsi les
+dissidences qui partagent les savants sur une matière mise en discussion
+avant de posséder les éléments indispensables pour en éclaircir les
+difficultés.
+
+6° Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures
+représentant les divers souverains de l'Égypte, et avec tous les détails
+de costume, afin de former ainsi l'_iconographie_ des rois et des
+reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'époque la plus ancienne,
+offrant le _portrait_ des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants.
+
+7° Rechercher dans les palais de Thèbes, d'Ahydos, de Sohleb, et dans
+tous les genres d'édifices, tous les _bas-reliefs historiques_; les
+dessiner avec soin, figures et légendes, et copier les longues
+inscriptions historiques qui les suivent ou les séparent.
+
+8° Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se
+rapporte à la vie publique et privée des Pharaons.
+
+9° Dessiner dans les catacombes de Thèbes ou des autres villes
+égyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives à la _vie civile_
+des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts,
+les métiers et la vie intérieure des Égyptiens; faire le recueil des
+costumes des diverses castes, etc.
+
+10° Copier les inscriptions votives, gravées sur la plate-forme des
+temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les
+fois que ces inscriptions porteront _une date_ clairement exprimée.
+
+11° Recueillir toutes les _légendes royales_, sculptées sur les
+édifices, avec leurs diverses variantes, et préciser le lieu où elles se
+lisent, pour déterminer ainsi l'ancienneté relative de chaque portion
+d'un même édifice, et l'état soit progressif, soit rétrograde de l'art.
+
+12° Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et
+tableaux _astronomiques_, prendre les dates exprimées soit sur ces mêmes
+sculptures, soit dans leur voisinage, pour démontrer sans réplique
+l'époque assez récente de ces compositions, que l'esprit de système
+s'obstine encore, malgré des démonstrations palpables, à considérer
+comme remontant à des siècles fort antérieurs aux temps véritablement
+historiques. On fixera également ainsi l'opinion encore incertaine des
+savants à l'égard du point réel d'avancement auquel les Égyptiens
+avaient porté la science de l'astronomie.
+
+13° On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les _caractères
+hiéroglyphiques_ de formes différentes, en notant les couleurs de chacun
+d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu'il
+sera possible de tous les caractères employés dans l'écriture sacrée des
+Égyptiens.
+
+14° On dessinera toutes les _inscriptions_ qui peuvent conduire soit à
+confirmer, soit à étendre nos connaissances, relativement à la langue et
+aux diverses écritures de l'ancienne Égypte.
+
+15° Il est du plus pressant intérêt pour les études historiques et
+philologiques de chercher dans les ruines de l'Égypte des _décrets
+bilingues_, semblables à celui que porte la pierre de Rosette. Ces
+stèles existaient en très-grand nombre dans les temples égyptiens des
+trois ordres. Des fouilles seront donc dirigées dans l'enceinte de ces
+temples, pour découvrir de tels monuments, par le secours desquels le
+déchiffrement des textes hiéroglyphiques ferait un pas immense.
+
+16° Le directeur du voyage ferait aussi exécuter des _fouilles_ sur les
+points où il serait possible de rencontrer des monuments historiques de
+divers genres: ceux des objets trouvés et qui mériteraient quelque
+attention seraient emportés pour être placés au _Musée royal du Louvre_,
+si ces objets étaient d'ancien style égyptien, et au _Cabinet des
+antiques de la Bibliothèque royale_, si ces objets étaient des médailles
+et des pierres gravées, ou autres monuments de style grec ou romain. Les
+_statues grecques ou romaines_ appartiendraient aussi au Musée des
+antiques du Louvre.
+
+17° On pourrait faire également, à Thèbes et dans toutes les autres
+parties de l'Égypte, des achats d'objets intéressants pour les
+_collections_ royales; on pourrait compléter ainsi avec avantage les
+diverses séries de monuments antiques qui existent dans ces
+établissements.
+
+18° On désire depuis longtemps que des personnes instruites dans les
+langues orientales visitent les couvents de la vallée des lacs de Natron
+et de la Haute-Égypte, et examinent les livres coptes ou autres que
+renferment les _bibliothèques des moines chrétiens_, lesquelles peuvent
+contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait être faite avec
+soin pendant le voyage, et il serait facile peut-être d'acquérir des
+manuscrits intéressants à peu de frais.
+
+19° Quelques voyageurs en Égypte ont parlé d'inscriptions en _caractères
+inconnus_, tracées ou gravées sur quelques monuments; on s'attacherait à
+les recueillir, précisément parce qu'elles sont considérées comme
+inconnues. Il en serait de même des _manuscrits_ ou _inscriptions en
+phénicien_, dont il n'existe encore qu'un très-petit nombre en Europe,
+ainsi que des inscriptions en caractères persépolitains ou
+_cunéiformes_, dont l'alphabet n'est pas encore entièrement connu,
+quoique les monuments où ils sont employés ne soient pas très-rares. La
+découverte des hiéroglyphes phonétiques a concouru à accroître cet
+alphabet au moyen d'une courte inscription en caractères cunéiformes et
+en caractères égyptiens. On peut en trouver d'autres, qui seraient
+soigneusement copiées.
+
+20° Il manque à la Bibliothèque du Roi quelques-uns des plus utiles
+ouvrages de la _littérature arabe_. On aurait peut-être l'occasion de
+les acquérir à un prix convenable.
+
+Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en Égypte.
+
+Pour l'exécuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres du Roi.
+
+
+
+
+LETTRES
+
+ÉCRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE
+
+Lyon, le 18 juillet 1828.
+
+Me voici arrivé à Lyon en très-bonne santé. J'ai trouvé notre ami M.
+Artaud prêt à me recevoir, et je me suis établi dans son musée.
+
+J'ai trouvé dans celui de la ville, entre autres morceaux curieux, une
+statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, représentant le dieu Nil,
+morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon _Panthéon_:
+c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir
+rencontrée.
+
+M. Artaud a écrit aujourd'hui à M. Sallier d'Aix, pour l'informer de mon
+prochain passage par cette ville. Je m'attends donc à faire une bonne
+récolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux jours
+s'il le faut.
+
+Toulon, 25 juillet 1828.
+
+Je suis arrivé ici hier au soir en parfaite santé et après un voyage
+moins pénible que la saison d'été et le ciel de Provence ne pouvaient le
+faire supposer. Partis d'Aix à trois heures du matin, nous étions à
+Toulon sur les six heures du soir; je me suis à peine aperçu de la
+chaleur pendant la route, grâce aux fourrures en laine dont je suis
+couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: _Qui pare le
+froid pare le chaud_, doit être émané comme tant d'autres de la sagesse
+des nations.
+
+Il m'a été impossible d'écrire d'Aix comme j'en avais le projet: le
+cabinet de M. Sallier m'a occupé pendant les deux jours que j'ai passés
+dans cette vieille ville. J'y ai trouvé quelques pièces importantes que
+j'ai copiées ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que
+M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus égyptiens non
+funéraires, dans lequel j'ai trouvé: 1° un long papyrus en fort mauvais
+état, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en
+belle écriture hiératique; 2° deux rouleaux contenant des espèces d'odes
+ou litanies à la louange d'un Pharaon; 3° un rouleau dont les premières
+pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de
+Rhamsès-Sésostris en style biblique, c'est-à-dire sous la forme d'une
+ode dialoguée, entre les dieux et le roi.
+
+Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps
+que j'ai donné à son examen m'a convaincu que c'est un vrai trésor
+historique. J'en ai tiré les noms d'une quinzaine de nations vaincues,
+parmi lesquelles sont spécialement nommés les Ioniens, _Iouni, Iavani_,
+et les Lyciens, _Louka_, ou _Louki_; plus les Éthiopiens, les Arabes,
+etc. Il est parlé de leurs chefs emmenés en captivité, et des
+impositions que ces pays ont supportées. Ce manuscrit a pleinement
+justifié mon idée sur le groupe qui qualifie les noms de pays étrangers,
+et ceux de personnages en langues étrangères. J'ai relevé avec soin tous
+ces noms de peuples vaincus, qui, étant parfaitement lisibles et en
+écriture hiératique, me serviront à reconnaître ces mêmes noms en
+hiéroglyphes sur les monuments de Thèbes, et à les restituer, s'ils sont
+effacés en partie.
+
+Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hiératique porte sa date à
+la dernière page. Il a été écrit (dit le texte) _l'an IX, au mois de
+Paoni_, du règne de Rhamsès le Grand. Je me propose d'étudier à fond ce
+papyrus, à mon retour d'Égypte.
+
+M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois
+pierres qui portent les fragments du décret romain relatif au prix des
+denrées et marchandises; je l'aurais faite moi-même, mais,
+malheureusement, on a rempli en plâtre durci les lettres du texte: on
+les fera laver et nettoyer.
+
+Toulon, le 29 juillet.
+
+J'ai reçu la première lettre de Paris, attendue déjà avec impatience. Ma
+série de numéros ne commencera qu'après l'embarquement, et ma première
+sera datée des domaines de Neptune, car j'espère que nous rencontrerons
+en route quelque bâtiment revenant en Europe, et qu'il sera possible de
+le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes
+seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que
+dans deux mois au plus tôt, les départs d'Alexandrie pour France étant
+extrêmement rares. Notre corvette, destinée à convoyer les bâtiments
+marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non
+qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le
+commerce avec l'Égypte est dans un état complet de torpeur; l'Égypte
+elle-même n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, que nos
+relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir,
+du reste, des nouvelles positives sur notre position à l'égard de
+l'Égypte, car je reçois à l'instant un rendez-vous au lazaret, de la
+part de M. Léon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en trente-trois jours.
+Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou espérer; le ton de sa
+lettre est d'ailleurs très-rassurant, et je n'en augure que de bonnes
+nouvelles.
+
+Nos Parisiens sont arrivés ce matin; et nos Toscans le soir, après un
+voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde à
+traverser le cordon sanitaire établi à la frontière du Piémont par le
+roi de Sardaigne, qui, trompé par les exagérations d'un capitaine
+marchand de Marseille, débarqué à Gênes, s'est imaginé que la peste
+ravageait la Provence; les régiments ont marché pour occuper tous les
+débouchés des Alpes, et les lettres et journaux venant de France sont
+tailladés et passés au vinaigre. Il est connu en Italie que nous mourons
+ici et à Marseille par centaines: tandis que le temps est superbe, grâce
+à une brise d'ouest qui rafraîchit l'air et nous jettera en pleine mer
+en moins d'une heure.
+
+La mer promet d'être excellente. J'ai déjà essayé mon estomac, et je le
+crois assez bien amariné, ayant couru la rade en barque par une mer
+assez grosse.
+
+
+30 juillet.
+
+Il m'a été impossible de voir M. de Laborde; la brise était trop forte
+pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite
+embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain à une
+heure: mais à cette heure-là, je serai déjà loin de Toulon, puisque
+notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros
+effets sont à bord, et nous sommes prêts à dire adieu à la terre ferme.
+On me fait espérer de toucher en Sicile. J'ai demandé à l'amiral qu'il
+permît au commandant de nous débarquer quelques heures à Agrigente; cela
+est accordé. C'est à la mer à nous le permettre maintenant. Si elle est
+bonne, j'écrirai à l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de
+Jupiter.
+
+Adieu; soyez sans inquiétude, les dieux de l'Égypte veillent sur nous.
+
+
+En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 août 1828.
+
+Je vais essayer d'écrire malgré le mouvement du vaisseau, qui, poussé
+par un vent à souhait, marche assez rapidement vers la côte occidentale
+de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence.
+Jusqu'ici la traversée a été des plus heureuses, et le plus difficile
+est fait: mon estomac a subi toutes ses épreuves, et je me trouve
+parfaitement bien maintenant. Le repos forcé dont on jouit sur le
+bâtiment, et l'impossibilité de s'y occuper avec quelque suite, ont
+tourné au profit de ma santé, et je me porte à merveille.
+
+Je ne parlerai point des deux jours passés, n'ayant eu sous les yeux que
+le ciel et la mer. Le tableau, quoique varié par quelques évolutions de
+marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, présenterait trop
+d'uniformité. La sèche désolation des côtes de Sardaigne, pays bien
+digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de bien
+intéressant.
+
+Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de débarquer au milieu des
+temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour
+demain au soir, si Éole et Neptune veulent bien nous octroyer cette
+douceur.
+
+Du 4.
+
+Nous ayons tourné, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et
+couru la côte méridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous
+ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on aperçoit l'île
+de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme
+malencontreux nous empêche d'avancer.
+
+
+Du 5.
+
+Après une nuit passée à louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin,
+à deux ou trois lieues de nous. Le vent s'étant enfin levé, le vaisseau
+a passé devant les îles de Favignana et Levanzo; nous avions en
+perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont
+Éryx si vanté dans l'Enéide. L'après-midi, nous avons passé devant
+Marsalla et salué dévotement ses excellents vignobles: il s'est mêlé à
+mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a dépassé cette ville
+qui fut la vieille Lilybée, le principal établissement carthaginois en
+Sicile. Cette côte méridionale est d'une beauté parfaite.
+
+
+Du 6.
+
+Je n'ai pu saluer les ruines de Sélinonte, nous les avons rasées de
+nuit. La côte est ici un peu plus sèche, quoique pittoresque, et d'un
+ton africain à faire plaisir. On a jeté l'ancre dans la rade
+d'Agrigente; là sont une foule de monuments grecs que nous désirons
+visiter et étudier. Mais il est probablement décidé que nous aurons le
+déboire d'être venus à quatre cents toises de ces temples sans pouvoir
+même les apercevoir. Nous payons chèrement la sottise du capitaine
+marseillais qui a répandu à Gênes la nouvelle de la fameuse peste de
+Marseille. Étant allés au lazaret d'Agrigente avec le commandant, on
+nous a répondu que des ordres de Palerme, arrivés la veille, défendaient
+expressément qu'on donnât pratique à aucun bâtiment venu des ports
+méridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon était un port du _nord_;
+le bon Sicilien a répondu qu'il le savait très-bien, mais que, n'ayant
+aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre
+de débarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province
+d'Agrigente. On nous a promis une réponse pour demain à huit heures; et
+nous avons regagné la corvette, la mort dans l'âme et sans l'espérance
+d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien là jouer de malheur, et
+je comprends enfin le supplice de Tantale.
+
+
+Du 7, à six heures du matin.
+
+Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout
+espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et
+demie d'ici à terre, pour tâcher de la faire mettre à la poste à travers
+toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous à faire plaisir,
+bon appétit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous
+traiter en pestiférés! Je rouvrirais ma lettre si j'avais à vous
+annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'à deux milles
+de distance; je serais si heureux de débarquer au milieu de ces
+vénérables ruines! Mais je n'ose y compter.
+
+Si nous n'avons pas l'entrée à huit heures, nous mettrons immédiatement
+à la voile, pour courir sur Malte.
+
+
+Alexandrie, le 22 août 1828.
+
+Je hasarde ces lignes par un bâtiment toscan qui part demain pour
+Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France
+aussitôt que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant
+de l'Eglé, lequel retourne en Europe et met à la voile mardi prochain,
+je mets un n° 1 provisoire à celle-ci, réservant tous les détails pour
+la seconde, qui sera le véritable numéro premier.
+
+Je suis arrivé le 18 août dans cette terre d'Égypte, après laquelle je
+soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a traité en mère tendre, et
+j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne santé que j'y apporte.
+J'ai pu boire de l'eau fraîche à discrétion, et cette eau-là est de
+l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nommé _Mahmoudiéh_ en
+l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.
+
+J'ai pu voir M. Drovetti le soir même de mon arrivée, et là j'ai appris
+qu'il m'avait écrit et conseillé d'ajourner mon voyage. Depuis la date
+de cette lettre, heureusement arrivée trop tard à Paris, les choses sont
+bien changées. Vous devez connaître déjà les conventions pour
+l'évacuation de la Morée, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et
+signées il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon
+voyage ne rencontrera aucun empêchement; le pacha est informé de mon
+arrivée, et il a bien voulu me faire dire que j'étais le bienvenu; je
+lui serai présenté demain ou après-demain au plus tard. Tout se dispose
+au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que
+j'ai déjà secoué tous les préjugés inspirés par de prétendus historiens.
+
+J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement
+délicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre d'exécution de nos
+projets sur Alexandrie et ses environs est déjà réglé; ils comprennent
+les obélisques dits de Cléopâtre, dont nous aurons enfin une copie
+exacte, et ensuite la colonne de Pompée; il faut savoir enfin à quoi
+s'en tenir sur son inscription dédicatoire, et si elle porte le nom de
+l'empereur _Dioclétien_: nous en aurons une bonne empreinte.
+
+Notre jeunesse est émerveillée de ce qu'elle a déjà vu.... A ma
+prochaine les détails: la série de mes lettres d'observation commencera
+réellement avec elle....
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LETTRES
+
+ÉCRITES
+
+D'ÉGYPTE ET DE NUBIE
+
+EN 1828 ET 1829
+
+
+
+
+PREMIÈRE LETTRE
+
+
+Alexandrie, du 18 au 29 août 1828.
+
+Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, jour
+de notre départ de Toulon sur la corvette du roi _l'Églé_, commandée par
+M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de frégate, jusqu'au 7 août que nous avons
+quitté la côte de Sicile après une station de vingt-quatre heures, et
+sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'après les
+informations parvenues de bonne source aux autorités siciliennes, nous
+étions tous en proie à la _grande peste_ qui ravage Marseille, à ce
+qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlementé avec des officiers
+envoyés par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient qu'en
+tremblant, à trente pas de distance; nous avons été déclarés bien et
+dûment pestiférés, et il nous a fallu renoncer à descendre à terre, au
+milieu des temples grecs les mieux conservés de toute la Sicile. Nous
+remîmes donc tristement à la voile, courant sur Malte, que nous
+doublâmes le lendemain 8 août au matin, en passant à une portée de canon
+des îles Gozzo et Cumino, et de Cité-La-Valette, que nous avons
+parfaitement vue dans ses détails extérieurs.
+
+C'est après avoir reconnu successivement le plateau de la Cyrénaïque et
+le cap Rasat, et avoir longé de temps à autre la côte blanche et basse
+de l'Afrique, sans être trop incommodés par la chaleur, que nous
+aperçûmes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la vieille
+_Taposiris,_ nommée aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous approchions
+ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous révélaient déjà
+la colonne de Pompée, toute l'étendue du Port-Vieux d'Alexandrie, la
+ville même dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et une
+immense forêt de mâts de bâtiments, au travers desquels se montraient
+les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entrée de la passe, un coup de
+canon de notre corvette amena à notre bord un pilote arabe qui dirigea
+la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute sûreté au
+milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvâmes là entourés de vaisseaux
+français, anglais, égyptiens, turcs et algériens, et le fond de ce
+tableau, véritable macédoine de peuples, était occupé par les carcasses
+des bâtiments orientaux échappés aux désastres de Navarin. Tout était en
+paix autour de nous, et voilà, je pense, une preuve de la puissante
+influence du vice-roi d'Égypte sur l'esprit de ses Égyptiens.
+
+Nous en avions donc fini avec la mer, dès le 18 à cinq heures du soir:
+il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous séparer de notre
+commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable à tous égards, et des
+autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont comblés de
+prévenances et de soins, et nous ont procuré par leur instruction tous
+les charmes de la plus agréable société; mes compagnons et moi
+n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.
+
+A peine mouillés dans le port, plusieurs officiers supérieurs des
+vaisseaux français vinrent à notre bord, et nous donnèrent d'excellentes
+nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine évacuation de la
+Morée par les troupes d'Ibrahim, en conséquence d'une convention
+récente. On attend dans peu de jours la rentrée de la première division
+de l'armée égyptienne.
+
+M. le chancelier du consulat-général de France voulut bien aussi venir à
+notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se trouvait
+heureusement à Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir même, à six
+heures, je me rendis à terre, avec notre brave commandant et mes
+compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je
+baisai le sol égyptien en le touchant pour la première fois, après
+l'avoir si longtemps désiré. A peine débarqués, nous fûmes entourés par
+des conducteurs d'ânes (ce sont les fiacres du pays), et, montés sur ces
+nobles coursiers, nous entrâmes dans Alexandrie.
+
+Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en
+donner une idée complète; ce fut pour nous comme une apparition des
+antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs étroits bordés
+d'échoppes, encombrés d'hommes de toutes les couleurs, de chiens
+endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous
+les côtés et se mêlant à la voix glapissante des femmes, ou d'enfants à
+demi nus; une poussière étouffante, et par-ci par-là quelques seigneurs
+magnifiquement habillés, maniant habilement de beaux chevaux richement
+harnachés, voilà ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. Après une
+demi-heure de course sur nos ânes et une infinité de détours, nous
+arrivâmes chez M. Drovetti, dont l'accueil empressé mit le comble à
+toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrivée au milieu
+des circonstances actuelles, il nous en félicita cependant, et nous
+donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune
+difficulté; son crédit, fruit de sa conduite noble, franche et
+désintéressée, qui n'a jamais pour objet que le service de notre
+monarque dont le nom est partout vénéré, et l'honneur de la France, est
+une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore à
+ses prévenances, en m'offrant un logement au palais de France, l'ancien
+quartier-général de notre armée. J'y ai trouvé un petit appartement
+très-agréable, c'est celui de Kléber, et ce n'est pas sans de vives
+émotions que je me suis couché dans l'alcôve où a dormi le vainqueur
+d'Héliopolis.
+
+Du reste, le souvenir des Français est partout dans Alexandrie, tant
+notre influence y fut douce et équitable. En arrivant, j'ai entendu
+battre la retraite par les tambours et les fifres égyptiens sur les
+mêmes airs qu'à Paris. Toutes les anciennes marches françaises pour la
+troupe ont été adoptées par le Nizam-Gedid, et de vieux Arabes parlent
+encore en français. Il y a trois jours, allant de grand matin visiter
+l'obélisque de Cléopâtre, et au milieu des collines de sables qui
+couvrent les débris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe
+aveugle et âgé, conduit par un enfant: j'approchai, et l'aveugle,
+informé que j'étais Français, me dit aussitôt ces propres mots en me
+saluant de la main: _Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je n'ai
+pas encore déjeuné._ Ne pouvant ni ne voulant résister à une telle
+éloquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de France qui
+me restaient; en les tâtant il s'écria aussitôt: _Cela ne passe plus
+ici, mon ami._ Je substituai à cette monnaie française une piastre
+d'Égypte: _Ah! voilà qui est bon, mon ami,_ ajouta-t-il; _je te
+remercie, citoyen._ De telles rencontres dans le désert valent un bon
+opéra à Paris.
+
+Je suis déjà familiarisé avec les usages et coutumes du pays; le café,
+la pipe, la siesta, les ânes, la moustache et la chaleur; surtout la
+sobriété, qui est une véritable vertu à la table de M. Drovetti, où nous
+nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.
+
+J'ai visité tous les monuments des environs; la colonne de Pompée n'a
+rien de fort extraordinaire; j'y ai trouvé cependant à glaner. Elle
+repose sur un massif construit de débris antiques, et j'ai reconnu
+parmi ces débris le cartouche de Psammétichus II. Je n'ai pas négligé
+l'inscription grecque qui dépend de la colonne, et sur laquelle existent
+encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera
+cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants cette
+copie fidèle qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument
+historique. J'ai visité plus souvent les obélisques de Cléopâtre,
+toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un _bon
+cabal_ (dénomination provençale). De ces deux obélisques, celui qui est
+debout a été donné au Roi par le pacha d'Égypte, et j'espère qu'on
+prendra les moyens nécessaires pour faire transporter cet obélisque à
+Paris. Celui qui est à terre appartient aux Anglais. J'ai déjà copié et
+fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hiéroglyphiques. On en
+aura donc, et pour la première fois, je puis le dire, un dessin exact.
+Ces deux obélisques, à trois colonnes de caractères sur chaque face, ont
+été primitivement érigés par le roi Moeris devant le grand temple du
+Soleil à Héliopolis. Les inscriptions latérales sont de Sésostris, et
+j'en ai découvert deux autres très-courtes, à la face est, qui sont du
+successeur de Sésostris. Ainsi, trois époques sont marquées sur ces
+monuments; le dé antique en granit rosé, sur lequel chacun d'eux avait
+été placé, existe encore; mais j'ai vérifié, en faisant fouiller par mes
+Arabes dirigés par notre architecte M. Bibent, que ce dé repose sur un
+socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.
+
+C'est le 24 août, à huit heures du matin, que nous avons été reçus par
+le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec
+beaucoup de soin dans le goût des palais de Constantinople; ces
+édifices, de belle apparence, sont situés dans l'ancienne île du Phare.
+Nous nous y sommes rendus en corps, précédés de M. Drovetti, tous
+habillés au mieux, et les uns dans une calèche attelée de deux beaux
+chevaux conduits habilement à toute bride dans les rues d'Alexandrie par
+le cocher de M. Drovetti, et les autres montés sur des ânes escortant la
+calèche.
+
+Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes entrés
+dans une vaste pièce remplie de fonctionnaires, et nous avons été
+immédiatement introduits dans une seconde salle, percée à jour: dans un
+de ses angles, entre deux croisées, était assise S.A., dans un costume
+fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa
+taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de
+gaîté qui surprend dans un personnage occupé de si grandes choses. Ses
+yeux ont une expression très-vive, et une magnifique barbe blanche
+couvre sa poitrine. S.A., après avoir demandé de nos nouvelles, a bien
+voulu nous dire que nous étions les bienvenus, et me questionner ensuite
+sur le plan de mon voyage. Je l'ai exposé sommairement, et j'ai demandé
+les firmans nécessaires; ils m'ont été accordés sur-le-champ, avec deux
+chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite
+parlé des affaires de la Grèce, et nous a fait part de la nouvelle du
+jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livré à des Grecs
+introduits dans sa chambre par des soldats infidèles soudoyés. Quoique
+fort âgé, Ahmed s'est vigoureusement défendu, a tué sept de ses
+assassins, mais a succombé sous le nombre. Le vice-roi nous a fait
+donner ensuite le café, et nous avons pris congé de S.A., qui nous a
+accompagnés avec des saluts de main très-bienveillants. C'est encore une
+grâce de plus dont nous sommes redevables aux bontés inépuisables de M.
+Drovetti.
+
+La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a été reçue aussi
+le lendemain, 25 août, par le vice-roi, présentée par M. Rosetti,
+consul-général de Toscane. Elle a reçu le même accueil, les mêmes
+promesses et la même protection. L'Égypte, disait S.A., devait être pour
+nous comme notre pays même; et je suis persuadé que le vice-roi est
+très-flatté de la confiance que nos gouvernements ont mise dans son
+caractère, en autorisant notre entreprise dans les circonstances
+actuelles.
+
+Je compte rester à Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps est
+nécessaire pour nos préparatifs. Les chaleurs du Caire, et une maladie
+assez bénigne qui y règne, baisseront en attendant. Le Nil haussera en
+même temps. J'ai déjà bu largement de ses eaux que nous apporte le canal
+construit par l'ordre du pacha, et nommé pour cela le _Mahmoudiéh._ Le
+fleuve sacré est en bon état; l'inondation est assurée pour le pays bas;
+deux coudées de plus suffiront pour le haut. Nous sommes d'ailleurs ici
+comme dans une contrée qui serait l'abrégé de l'Europe, bien reçus et
+fêtés par tous les consuls de l'Occident, qui nous témoignent le plus
+vif intérêt. Nous avons été tous réunis successivement chez MM. Acerbi,
+Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de
+Suède et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Méchain, consul de France à
+Larnaka en Chypre, très-recommandable sous tous les rapports, et l'un
+des anciens de l'expédition française en Égypte.
+
+Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des grâces
+infinies à la protection royale qui nous devance partout, et aux soins
+inépuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.
+
+Je suis rempli de confiance dans les résultats de notre voyage:
+puissent-ils répondre aux voeux du gouvernement et à ceux de nos amis!
+Je ne m'épargnerai en rien pour y réussir. J'écrirai de toutes les
+villes égyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons n'y
+existent plus: je réserverai les détails sur les magnificences de Thèbes
+pour notre vénérable ami M. Dacier; ils seront peut-être un digne et
+juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits.
+J'ai reçu les lettres de Paris de la fin de juillet par le _Nisus,_
+arrivé en onze jours. Adieu.
+
+
+
+
+DEUXIÈME LETTRE
+
+Alexandrie, le 14 septembre 1828.
+
+
+Mon départ pour le Caire est définitivement arrêté pour demain, tous nos
+préparatifs étant heureusement terminés, ainsi que ce que je puis
+appeler l'organisation de l'expédition, chacun ayant sa part officielle
+d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est chargé de la santé
+et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles,
+ustensiles et engins; M. Lhôte, des finances; M. Gaëtano Rosellini, du
+mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et
+un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme à moi,
+Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.
+
+Deux bâtiments à voile nous porteront sur le Nil; l'un est le plus grand
+_maasch_ du pays, et il a été monté par S.A. Mehemed-Ali: je l'ai nommé
+_l'Isis;_ l'autre est une _dahabié,_ où cinq personnes logeront assez
+commodément; j'en ai donné le commandement à M. Duchesne, en survivance
+du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller à la chasse des
+papillons dans le désert lybique. Cette _dahabié_ a reçu le nom
+d'_Athyr:_ nous voguerons ainsi sous les auspices des deux déesses les
+plus joviales du Panthéon égyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous
+arrêterons qu'à _Kérioun,_ l'ancienne Chereus des Grecs, et à
+_Ssa-el-Hagar,_ l'antique Saïs. Je dois ces politesses à la patrie du
+rusé Psammétichus et du brutal Apriès; enfin, je verrai s'il reste
+quelques débris de Siouph à _Saouafé,_ où naquit Amasis, et à Saïs,
+quelques traces du collège où Platon et tant d'autres Grecs _allèrent à
+l'école._
+
+Notre santé se soutient, et l'épreuve du climat d'Alexandrie, qui est
+une ville toute lybique, est d'un très-bon augure. Nous sommes tous
+enchantés de notre voyage, et heureux d'avoir échappé aux dépêches
+télégraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise
+apparence ont toutes tourné pour nous; quelques difficultés inattendues
+sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous
+serons heureux partout.
+
+Je viens à l'instant (huit heures du soir) de prendre congé du vice-roi.
+S.A. a été on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai priée d'agréer notre
+gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le
+vice-roi a répondu que les princes chrétiens traitant ses sujets avec
+distinction, la réciprocité était pour lui un devoir. Nous avons parlé
+hiéroglyphes, et il m'a demandé une traduction des inscriptions des
+obélisques d'Alexandrie. Je me suis empressé de la lui promettre, et
+elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le
+chancelier du consulat de France. S.A. a désiré savoir jusqu'à quel
+point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assuré que nous
+trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprimé ma
+reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu'il
+les repoussait d'une manière fort aimable; ces bons musulmans nous ont
+traités avec une franchise qui nous charme. Adieu.
+
+[Illustration: PLAN DES RUINES DE SAÏS.]
+
+
+
+
+TROISIÈME LETTRE
+
+
+Au Caire, le 27 septembre 1828.
+
+C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitté Alexandrie, après
+avoir arboré le pavillon de France. Nous avons pris le canal nommé
+_Mahmoudiéh_, auquel ont travaillé MM. Coste et Masi; il suit la
+direction générale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais il fait beaucoup
+moins de détours, et se rend plus directement au Nil, en passant entre
+le lac Maréotis, à droite, et celui d'_Edkou_, à gauche. Nous
+débouchâmes dans le fleuve, le 15 de très-bonne heure, et je conçus dès
+lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant les
+sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et
+sont frappés de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d'arbres
+de toute espèce, au-dessus desquels s'élèvent les centaines de minarets
+des nombreux villages qui sont dispersés sur cette terre de
+prédilection. Ce spectacle est véritablement enchanteur, et la renommée
+de la fertilité de la campagne d'Égypte n'est point exagérée.
+
+Le fleuve est immense, et les rives en sont délicieuses. Nous fîmes une
+courte halte à _Fouah_, où nous arrivâmes à midi. A sept heures et demie
+du soir, nous dépassâmes _Désouk_; c'est le lieu où le respectable Salt
+a expiré il y a quelques mois. Le 16, à six heures du matin, je trouvai,
+en m'éveillant, le _maasch_ amarré dans le voisinage de _Ssa-el-Hagar_,
+où j'avais recommandé d'aborder pour visiter les ruines de Saïs, devant
+lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (_Voyez la planche N° 1._)
+
+Nos fusils sur l'épaule, nous gagnâmes le village qui est à une
+demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chassèrent en chemin, et
+firent lever deux chacals, qui s'échappèrent à toutes jambes à travers
+les coups de fusils. Nous nous dirigeâmes sur une grande enceinte que
+nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui
+couvrait une partie des terrains, nous força de faire quelques détours,
+et nous passâmes sur une première _nécropole_ égyptienne, bâtie en
+briques crues. Sa surface est couverte de débris de poterie, et j'y
+ramassai quelques fragments de figurines funéraires: la grande enceinte
+n'était abordable que par une porte forcée tout à fait moderne. Je
+n'essayerai point de rendre l'impression que j'éprouvai après avoir
+dépassé cette porte, et en trouvant sous mes yeux des masses énormes de
+80 pieds de hauteur, semblables à des rochers déchirés par la foudre ou
+par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette
+immense circonvallation, et reconnus encore des constructions
+égyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large et 5
+d'épaisseur. C'était aussi une _nécropole,_ et cela nous expliqua une
+chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs
+momies les villes situées dans la Basse-Égypte, et loin des montagnes.
+Cette seconde nécropole de Saïs, dans les débris colossaux de laquelle
+on reconnaît encore plusieurs étages de petites chambres funéraires (et
+il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de
+longueur, et près de 500 de large. Sur les parois de quelques-unes des
+chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait à
+renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits
+_canopes_. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre eux.
+
+A droite et à gauche de cette nécropole existent deux monticules, sur
+l'un desquels nous avons trouvé des débris de granit rose, de granit
+gris, de beau grès rouge et de _marbre blanc,_ dit de Thèbes. Cette
+dernière particularité intéressera particulièrement notre ami Dubois,
+qui a tant travaillé sur les matières employées dans les monuments de
+l'antiquité; des légendes de Pharaons sont sculptées sur ce marbre
+blanc, et j'en ai recueilli de beaux échantillons.
+
+Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces édifices sont
+vraiment étonnantes. Le parallélogramme, dont les petits côtés n'ont pas
+moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de
+tour. La hauteur de cette muraille peut être estimée à 80 pieds, et son
+épaisseur mesurée est de 54 pieds: on pourrait donc y compter les
+grandes briques par millions.
+
+Cette circonvallation de géant me paraît avoir renfermé les principaux
+édifices sacrés de _Saïs_. Tous ceux dont il reste des débris étaient
+des _nécropoles_; et, d'après les indications fournies par Hérodote,
+l'enceinte que j'ai visitée renfermerait les tombeaux d'_Apriès_ et des
+rois _saïtes_ ses ancêtres. De l'autre côté de ceux-ci serait le
+monument funéraire de l'usurpateur _Amasis_. La partie de l'enceinte,
+vers le Nil, a pu aisément contenir le grand temple de Néith, la grande
+déesse de Saïs; et nous avons donné la chasse à coups de fusil à des
+chouettes, oiseau sacré de Minerve ou Néith, que les médailles de Saïs
+et celles d'Athènes sa fille portent pour armes parlantes. A quelques
+centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des
+collines qui couvrent une troisième nécropole. Elle était celle des gens
+de qualité: on y a déjà fouillé, et j'y ai vu un énorme sarcophage en
+basalte vert, celui d'un gardien des temples sous _Psammétichus II_.
+M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la dépense
+serait trop considérable, et le monument n'est pas assez important pour
+la risquer. A mon retour en Basse-Égypte, je ferai faire des fouilles
+sur ce point-là et sur quelques autres, si l'état des fonds me le
+permet. Cette dernière remarque est importante; avec peu de fonds on
+peut faire beaucoup, et je serais affligé de quitter ce pays sans avoir
+pu assurer, à peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, les
+plus propres à enrichir nos collections royales et à éclairer les
+travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien
+m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilité incontestable.
+
+[Illustration: RESTAURATION DES RUINES DE SAÏS. _d 'après Hérodote._
+
+1. _Grande Nécropole ou Memnonia._
+2. _Tombeau d'Apriés et des rois Saïtes._
+3. _Tombeau d'Amasis._
+4. _Tombeaux divins._
+5 6. _Pylônes._
+7. _Temple de Néith??_
+8. _Obélisques d'Amasis._
+9. _Téménos du Temple._
+10. _Colosses d'Amasis._
+11. _Androsphynxs d'Amasis._
+12. _Propylon d'Amasis._
+13. _Enceinte générale de l'Hiéron._]
+
+Cette première visite à Saïs ne sera pas la dernière; je quittai ce
+lieu, à six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous passâmes
+devant _Schabour_. Le 18, à neuf heures du matin, nous fîmes halte à
+_Nader_, où des Almèh nous donnèrent un concert vocal et instrumental,
+suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A
+midi et demi, nous étions devant _Tharranéh_, où je vis des monticules
+de natron, transportés des lacs qui le produisent. Le soir, nous
+dépassâmes _Mit-Salaméh_, triste village assis dans le désert libyque;
+et, faute de vent, nous passâmes une partie de la nuit sur la rive
+verdoyante du Delta, près du village d'_Aschmoun_. Le 19 au matin, nous
+vîmes enfin les Pyramides, dont on pouvait déjà apprécier les masses,
+quoique nous fussions à huit lieues de distance. A une heure trois
+quarts, nous arrivâmes au sommet du Delta (_Bathn-el-Bakarah_, le
+Ventre-de-la-Vache), à l'endroit même où le fleuve se partage en deux
+branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique,
+et la largeur du Nil étonnante. A l'occident, les Pyramides s'élèvent au
+milieu des palmiers; une multitude de barques et de bâtiments se
+croisent dans tous les sens; à l'orient, le village très-pittoresque de
+_Schoraféh_; dans la direction d'Héliopolis: le fond du tableau est
+occupé par le mont _Mokattam_, que couronne la citadelle du Caire, et
+dont la base est cachée par la forêt de minarets de cette grande
+capitale. A trois heures, nous vîmes le Caire plus distinctement: c'est
+là que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne arrivée.
+L'orateur était accompagné de deux camarades habillés d'une façon
+très-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariolés de couleurs
+tranchantes; des barbes et d'énormes moustaches d'étoupe blanche; des
+langes étroits, serrant et dessinant toutes les parties de leur corps;
+et chacun d'eux s'était ajusté d'énormes accessoires en linge blanc
+fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques,
+figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d'ancien
+style. Quelques minutes après, notre _maasch_ donna sur un banc de
+sable, et fut arrêté tout court; nos matelots se jetèrent au Nil pour le
+dégager, en se servant du nom d'_Allah_, et bien plus efficacement de
+leurs larges et robustes épaules; la plupart de ces mariniers sont des
+Hercules admirablement taillés, d'une force étonnante, et ressemblant,
+quand ils sortent du fleuve, à des statues de bronze nouvellement
+coulées. Ce travail d'une demi-heure suffit pour dégager le bâtiment.
+Nous passâmes devant _Embabéh_, et après avoir salué le champ de
+bataille des Pyramides, nous abordâmes au port de _Boulaq_, à cinq
+heures précises. La journée du 20 se passa en préparatifs de départ pour
+le Caire, et plusieurs convois d'ânes et de chameaux transportèrent en
+ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais
+fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et
+enfourchant nos ânes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je partis
+pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman
+était avec moi, et toute la jeunesse paradait à ma suite: je m'aperçus
+que cela ne déplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: _Fransaouï_
+(Français) avec une certaine satisfaction.
+
+Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-là et le lendemain
+étaient ceux de la fête que les musulmans célébraient pour la naissance
+du Prophète. La grande et importante place d'_Ezbékiéh_, dont
+l'inondation occupe le milieu, était couverte de monde entourant les
+baladins, les danseuses, les chanteuses, et de très-belles tentes sous
+lesquelles on pratiquait des actes de dévotion. Ici, des musulmans assis
+lisaient en cadence des chapitres du Coran; là, trois cents dévots,
+rangés en lignes parallèles, assis, mouvant incessamment le haut de leur
+corps en avant et en arrière comme des poupées à charnière, chantaient
+en choeur, _Là Ilâh ill Allâh_ (Il n'y a point d'autre dieu que Dieu);
+plus loin, cinq cents énergumènes, debout, rangés circulairement et se
+sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de leur
+poitrine épuisée, le nom d'_Allah_, mille fois répété, mais d'un ton si
+sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus
+infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs
+du Tartare. A côté de ces religieuses démonstrations, circulaient les
+musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes de
+tout genre étaient en pleine activité: ce mélange de jeux profanes et de
+pratiques religieuses, joint à l'étrangeté des figures et à l'extrême
+variété des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je
+n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversâmes une partie de
+la ville pour gagner notre logement.
+
+On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort bien; et
+ces rues de 8 à 10 pieds de largeur, si décriées, me paraissent
+parfaitement bien calculées pour éviter la trop grande chaleur. Sans
+être pavées, elles sont d'une propreté fort remarquable. Le Caire est
+une ville tout à fait monumentale; la plus grande partie des maisons est
+en pierre, et à chaque instant on y remarque des portes sculptées dans
+le goût arabe; une multitude de mosquées, plus élégantes les unes que
+les autres, couvertes d'arabesques du meilleur goût, et ornées de
+minarets admirables de richesse et de grâce, donnent à cette capitale un
+aspect imposant et très-varié. Je l'ai parcourue dans tous les sens, et
+je découvre chaque jour de nouveaux édifices que je n'avais pas encore
+soupçonnés. Grâces à la dynastie des _Thouloumides_, aux califes
+_Fathimites_, aux sultans _Ayoubites_ et aux mamelouks _Baharites_, le
+Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie
+ait détruit ou laissé détruire en très-grande partie les délicieux
+produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes premières
+dévotions dans la mosquée de _Thouloum_, édifice du IXe siècle, modèle
+d'élégance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique à
+moitié ruiné. Pendant que j'en considérais la porte, un vieux _cheïk_ me
+fit proposer d'entrer dans la mosquée: j'acceptai avec empressement,
+et, franchissant lestement la première porte, on m'arrêta tout court à
+la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; j'avais
+des bottes, mais j'étais sans bas; la difficulté était pressante. Je
+quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir à mon janissaire pour
+envelopper mon pied droit, un autre mouchoir à mon domestique nubien
+Mohammed, pour mon pied gauche, et me voilà sur le parquet en marbre de
+l'enceinte sacrée; c'est sans contredit le plus beau monument arabe qui
+reste en Égypte. La délicatesse des sculptures est incroyable, et cette
+suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai
+ici ni des autres mosquées, ni des tombeaux des califes et des sultans
+mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique
+encore que la première; cela me mènerait trop loin, et c'en est assez de
+la vieille Égypte, sans m'occuper de la nouvelle.
+
+Lundi 22 septembre, je montai à la citadelle du Caire, pour rendre
+visite à Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus estimés
+par le vice-roi. Il me reçut fort agréablement, causa beaucoup avec moi
+sur les monuments de la Haute-Égypte, et me donna quelques conseils pour
+les étudier plus à l'aise. En sortant de chez le gouverneur, je
+parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs énormes de grès,
+portant un bas-relief où est figuré le roi _Psammétichus II_, faisant la
+dédicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres blocs
+épars, et qui ont appartenu au même monument de Memphis d'où ces
+pierres ont été apportées, m'ont offert une particularité fort curieuse.
+Chacune de ces pierres, parfaitement dressées et taillées, porte une
+_marque_ constatant sous quel roi le bloc a été tiré de la carrière; la
+légende royale, accompagnée d'un titre qui fait connaître la destination
+du bloc pour Memphis, est gravée dans une aire carrée et creuse. J'ai
+recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: _Psammétichus II_,
+_Apriès_, son fils, et _Amasis_, successeur de ce dernier: ces trois
+légendes nous donnent donc la durée de la construction de l'édifice dont
+ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais
+royal du fameux _Salahh-Eddin_ (le sultan Saladin), le chef de la
+dynastie des Ayoubites; un incendie a dévoré les toits, il y a quatre
+ans, et, depuis quelques mois, on démolit parfois ce qui reste de ce
+grand et beau monument: j'ai pu reconnaître une salle carrée, la
+principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rosé, portant
+encore les traces de la dorure épaisse qui couvrait leur fût, sont
+debout, et leurs énormes chapiteaux de sculpture arabe, imitation
+grossière de vieux chapiteaux égyptiens, sont entassés sur les
+décombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutés à ces colonnes
+grecques ou romaines, sont tirés de blocs de granit enlevés aux ruines
+de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures
+hiéroglyphiques: j'ai même trouvé sur l'un d'entre eux, à la partie qui
+joignait le fût à la colonne, un bas-relief représentant le roi
+_Nectanèbe_, faisant une offrande aux dieux. Dans une de mes courses à
+la citadelle, où je suis allé plusieurs fois pour faire dessiner les
+débris égyptiens, j'ai visité le fameux _puits de Joseph_, c'est-à-dire
+le puits que le grand _Saladin_ (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait creuser
+dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai
+vu aussi la ménagerie du pacha, consistant en un lion, deux tigres et un
+éléphant; je suis arrivé trop tard pour voir l'hippopotame vivant: la
+pauvre bête venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant sa
+sieste sans précaution; mais j'en ai vu la peau empaillée à la turque,
+et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai visité
+avant-hier _Mahammed-Bey_, defterdar (trésorier) du pacha. Il m'a fait
+montrer la maison qu'il construit à Boulaq sur le Nil, et dans les
+murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, _d'assez
+beaux bas-reliefs égyptiens_, venant de Sakkarah; c'est un pas fort
+remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renommé pour son
+opposition à la réforme.
+
+J'ai trouvé ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, et, parmi les
+étrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Félix, Anglais, qui
+s'occupent beaucoup d'hiéroglyphes, et qui me comblent de bontés. Je
+n'ai encore fait aucune acquisition; je présume que notre arrivée a fait
+hausser le prix des antiquités; mais cela ne peut durer longtemps. Je
+pars demain ou après pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire cette
+année; nous débarquerons près de _Mit-Rahinéh_ (le centre des ruines de
+la vieille ville), où je m'établirai; je pousserai de là des
+reconnaissances sur _Sakkarah, Dahschour_ et toute la plaine de
+_Memphis_, jusqu'aux grandes pyramides de _Giséh_, d'où j'espère dater
+ma prochaine lettre. Après avoir couru le sol de la seconde capitale
+égyptienne, je mets le cap sur Thèbes, où je serai vers la fin
+d'octobre, après m'être arrêté quelques heures à Abydos et à Dendérah.
+Ma santé est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il est vrai
+que je suis un homme tout nouveau: ma tête rasée est couverte d'un
+énorme turban; je suis complètement habillé à la turque, une belle
+moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend à mon côté; ce
+costume est très-chaud, et c'est justement ce qui convient en Égypte; on
+y sue à plaisir et l'on s'y porte de même. Les Arabes me prennent
+partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la
+parole à celle des habits; je débrouille mon arabe, et à force de
+jargonner, on ne me prendra plus pour un débutant. J'ai déjà recueilli
+des coquilles du Nil pour M. de Férussac ... J'attends impatiemment des
+lettres de Paris ... Adieu.
+
+
+
+
+QUATRIÈME LETTRE
+
+
+Sakkarah, le 5 octobre 1828.
+
+Nous sommes restés au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir du même
+jour nous avons couché dans notre _maasch_, afin de mettre à la voile le
+lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. Le
+1er octobre, nous passâmes la nuit devant le village de _Massarah_, sur
+la rive orientale du Nil, et le lendemain, à six heures du matin, nous
+courûmes la plaine pour atteindre de grandes carrières que je voulais
+visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposée, et précisément en
+face, doit être sortie de leurs vastes flancs. La journée fut
+excessivement pénible; mais je visitai presque une à une toutes les
+cavernes dont le penchant de la montagne de _Thorrah_ est criblé. J'ai
+constaté que ces carrières de beau calcaire blanc ont été exploitées à
+toutes les époques, et j'ai trouvé: 1° une inscription datée du mois de
+Paophi de l'an IV _de l'empereur Auguste;_ 2° une seconde inscription de
+l'an VII, même mois, d'un Ptolémée, qui doit être _Soter Ier_, puisqu'il
+n'y a pas de surnom; 3° une inscription de l'an II du roi _Acoris_, l'un
+des insurgés contre les Perses; enfin, deux de ces carrières et les plus
+vastes ont été ouvertes l'an XXII du roi _Amosis_, le père de la
+dix-huitième dynastie, comme portent textuellement deux belles stèles
+sculptées à même dans le roc, à côté des deux entrées. Ces mêmes stèles
+indiquent aussi que les pierres de cette carrière ont été employées aux
+constructions des temples de _Phtha_, d'_Apis_ et d'_Ammon_, à Memphis,
+et cette indication donne la date de ces mêmes temples bien connus de
+l'antiquité. J'ai trouvé aussi, dans une autre carrière, pour l'époque
+pharaonique, deux monolithes tracés à l'encre rouge sur les parois, avec
+une finesse extrême et une admirable sûreté de main: la corniche de l'un
+de ces monolithes, qui n'ont été que mis en projet, sans commencement
+d'exécution, porte le prénom et le nom propre de _Psammétichus Ier_.
+Ainsi, les carrières de la montagne arabique, entre _Thorrah_ et
+_Massarah_, ont été exploitées sous les Pharaons, les Perses, les
+Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela tient
+à leur voisinage des capitales successives de l'Égypte, _Memphis,
+Fosthat_ et le _Caire_. Rentrés le soir dans nos vaisseaux, comme les
+Grecs venant de livrer un assaut à la ville de Troie, mais plus heureux
+qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre à la voile
+pour _Bédréchéin_, village situé à peu de distance, sur le bord
+occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes pour
+l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; passé le
+village de _Bédréchéin_, qui est à un quart d'heure dans les terres, on
+s'aperçoit qu'on foule le sol antique d'une grande cité, aux blocs de
+granit dispersés dans la plaine, et à ceux qui déchirent le terrain et
+se font encore jour à travers les sables, qui ne tarderont pas à les
+recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de _Mit-Rahinéh_,
+s'élèvent deux longues collines parallèles, qui m'ont paru être les
+éboulements d'une enceinte immense, construite en briques crues comme
+celle de Saïs, et renfermant jadis les principaux édifices sacrés de
+Memphis. C'est dans l'intérieur de cette enceinte que nous avons vu le
+grand colosse exhumé par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner ce
+monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus
+agréablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture
+égyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n'a pas
+moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombé la face
+contre terre, ce qui a conservé le visage parfaitement intact. Sa
+physionomie suffit pour me le faire reconnaître comme une statue de
+Sésostris, car c'est en grand le portrait le plus fidèle du beau
+Sésostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de la
+ceinture, confirmèrent mon idée, et il n'est plus douteux qu'il existe,
+à Turin et à Memphis, deux _portraits_ du plus grand des Pharaons. J'ai
+fait dessiner cette tête avec un soin extrême, et relever toutes les
+légendes. Ce colosse n'était point seul; et si j'obtiens des fonds
+spéciaux pour des fouilles en grand à Memphis, je puis répondre, en
+moins de trois mois, de peupler le Musée du Louvre de statues des plus
+riches matières et du plus grand intérêt pour l'histoire. Ce colosse,
+devant lequel sont de grandes substructions calcaires, était, selon
+toute apparence, placé devant une grande porte et devait avoir des
+pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le
+temps me manquera. Un peu plus loin et sur le même axe, existent encore
+de petits colosses du même Pharaon, en granit rosé, mais en fort mauvais
+état. C'était encore une porte.
+
+Au nord du colosse exista un temple de Vénus (_Hathôr_), construit en
+calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du côté de l'orient: j'ai
+continué des fouilles commencées par Caviglia; le résultat a été de
+constater dans cet endroit même l'existence d'un temple orné de
+colonnes-pilastres accouplées et en granit rosé, et dédié à _Phtha_ et à
+_Hathôr_ (Vulcain et Vénus), les deux grandes divinités de Memphis, par
+Rhamsès le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du côté de
+l'est, une vaste nécropole semblable à celle que j'ai reconnue à Saïs.
+
+C'est le 4 octobre que je suis venu camper à _Sakkarah_, car nous sommes
+sous la tente; une d'elles est occupée par nos domestiques; tous les
+soirs, sept ou huit Bédouins choisis d'avance font la garde de nuit et
+les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand on
+les traite en hommes.
+
+J'ai visité ici, à Sakkarah, la plaine des momies, l'ancien cimetière
+de Memphis, parsemé de pyramides et de tombeaux violés. Cette localité,
+grâce à la rapace barbarie des marchands d'antiquités, est presque tout
+à fait nulle pour l'étude: les tombeaux ornés de sculptures sont, pour
+la plupart, dévastés, ou recomblés après avoir été pillés. Ce désert est
+affreux; il est formé par une suite de petits monticules de sable
+produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsemé
+d'ossements humains, débris des vieilles générations. Deux tombeaux
+seuls ont attiré notre attention, et m'ont dédommagé du triste aspect de
+ce champ de désolation. J'ai trouvé, dans l'un d'eux, une série
+d'oiseaux sculptés sur les parois, et accompagnés de leurs noms en
+hiéroglyphes; cinq espèces de gazelles avec leurs noms; et enfin
+quelques scènes domestiques, telles que l'action de traire le lait, deux
+cuisiniers exerçant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du
+fruit de ces découvertes ... Adieu.
+
+
+
+
+CINQUIÈME LETTRE
+
+Au pied des pyramides de Gizéh, le 8 octobre 1828.
+
+
+J'ai transporté mon camp et mes pénates à l'ombre des grandes pyramides,
+depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du
+monde, sept chameaux et vingt ânes ont transporté nous et nos bagages à
+travers le désert qui sépare les pyramides méridionales de celles de
+Gizéh, les plus célèbres de toutes, et qu'il me fallait voir enfin avant
+de partir pour la Haute-Égypte. Ces merveilles ont besoin d'être
+étudiées de près pour être bien appréciées; elles semblent diminuer de
+hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs
+de pierre dont elles sont formées qu'on a une idée juste de leur masse
+et de leur immensité. Il y a peu à faire ici, et lorsqu'on aura copié
+des scènes de la vie domestique, sculptées dans un tombeau voisin de la
+deuxième pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront nous
+prendre à Gizéh, et nous cinglerons à force de voiles pour la
+Haute-Égypte, mon véritable quartier-général. Thèbes est là, et on y
+arrive toujours trop tard.
+
+Sauf un peu de fatigue de la journée d'hier, nous nous portons fort
+bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu.
+
+
+
+
+SIXIEME LETTRE
+
+
+A Béni-Hassau, le 5; et à Monfaloutli, le 8 novembre 1828.
+
+Je comptais être à Thèbes le 1er novembre; voici déjà le 5, et je me
+trouve encore à _Béni-Hassan_. C'est un peu la faute de ceux qui ont
+déjà décrit les hypogées de cette localité, et en ont donné une si mince
+idée. Je comptais expédier ces grottes en une journée; mais elles en ont
+pris quinze, sans que j'en éprouve le moindre regret; je vais reprendre
+mon récit de plus haut.
+
+Ma dernière lettre était datée des grandes pyramides, où je suis, resté
+campé trois jours, non pour ces masses énormes et de si peu d'effet
+lorsqu'on les voit de près, mais pour l'examen et le dépouillement des
+grottes sépulcrales creusées dans le voisinage. Une, entre autres, celle
+d'un certain _Eimaï_, nous a fourni une série de bas-reliefs
+très-curieux pour la connaissance des arts et métiers de l'ancienne
+Égypte, et je dois donner un soin très-particulier à la recherche des
+monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands
+tableaux de bataille des palais de Thèbes. J'ai trouvé autour des
+pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands
+personnages, mais peu d'inscriptions d'un très-grand intérêt.
+
+Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et
+gagner notre ancien campement de Sakkarah, à travers le désert, et de là
+notre _flotte_, mouillée à _Bédréchéin_, où nous arrivâmes le soir même,
+grâce à nos infatigables baudets et aux chameaux qui portaient tout
+notre bagage. Nous mîmes à la voile pour la Haute-Égypte, et ce ne fut
+que le 20 octobre, après avoir éprouvé tout l'ennui du calme plat et du
+manque total de vent du nord, que nous arrivâmes à _Miniéh_, d'où je fis
+partir tout de suite, après une visite à la filature de coton, montée en
+machines européennes, et après l'achat de quelques provisions
+indispensables. On se dirigea sur _Saouadéh_ pour voir un hypogée grec
+d'ordre _dorique_, déjà décrit. De là nous cinglâmes vers
+_Zaouyet-el-Maiétin_, où nous fûmes rendus le 20 même au soir; là
+existent quelques hypogées décorés de bas-reliefs relatifs à la vie
+domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait
+d'intéressant, et nous ne les quittâmes que le 23 au soir, pour courir à
+_Béni-Hassan_ à la faveur d'une bourrasque, à laquelle nous dûmes d'y
+arriver le même jour vers minuit.
+
+A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens étant allés, en
+éclaireurs, visiter les grottes voisines, rapportèrent qu'il y avait
+peu à faire, vu que les peintures étaient à peu près effacées. Je montai
+néanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogées, et je fus
+agréablement surpris de trouver une étonnante série de peintures
+parfaitement visibles jusque dans leurs moindres détails, lorsqu'elles
+étaient mouillées avec une éponge, et qu'on avait enlevé la croûte de
+poussière fine qui les recouvrait et qui avait donné le change à nos
+compagnons. Dès ce moment on se mit à l'ouvrage, et par la vertu de nos
+échelles et de l'admirable éponge, la plus belle conquête que
+l'industrie humaine ait pu faire, nous vîmes se dérouler à nos yeux la
+plus ancienne série de peintures qu'on puisse imaginer, toutes relatives
+à la vie civile, aux arts et métiers, et ce qui était neuf, à la _caste
+militaire_. J'ai fait, dans les deux premiers hypogées, une moisson
+immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les
+deux tombes les plus reculées vers le nord; ces deux hypogées, dont
+l'architecture et quelques détails intérieurs ont été mal reproduits,
+offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux
+voisins), que la porte de l'hypogée est précédée d'un portique taillé à
+jour dans le roc, et formé de colonnes qui ressemblent, à s'y méprendre
+à la première vue, au _dorique_ grec de Sicile et d'Italie. Elles sont
+cannelées, à base arrondie, et presque toutes d'une belle proportion.
+L'intérieur des deux derniers hypogées était ou est encore soutenu par
+des colonnes semblables: nous y avons tous vu le véritable type du vieux
+_dorique grec_, et je l'affirme sans craindre d'établir mon opinion sur
+des monuments du temps romain, car ces deux hypogées, les plus beaux de
+tous, portent leur date et appartiennent au règne d'_Osortasen_,
+deuxième roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par conséquent remontent
+au IXe siècle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux
+portiques, encore intact, celui de l'hypogée d'un chef administrateur
+des terres orientales de l'Heptanomide, nommé _Néhôthph_, est composé de
+ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les
+beaux temples grecs-doriques.
+
+Les peintures du tombeau de _Néhôthph_ sont de véritables _gouaches_,
+d'une finesse et d'une beauté de dessin fort remarquables: c'est ce que
+j'ai vu de plus beau jusqu'ici en Égypte; les animaux, quadrupèdes,
+oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de _vérité_,
+que les copies coloriées que j'en ai fait prendre ressemblent aux
+gravures coloriées de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: nous
+aurons besoin de l'affirmation des quatorze témoins qui les ont vues,
+pour qu'on croie en Europe à la fidélité de nos dessins, qui sont d'une
+exactitude parfaite.
+
+C'est dans ce même hypogée que j'ai trouvé un tableau du plus haut
+intérêt: il représente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants,
+pris par un des fils de _Néhôthph_, et présentés à ce chef par un scribe
+royal, qui offre en même temps une feuille de papyrus, sur laquelle est
+relatée la date de la prise, et le nombre des captifs, qui était de
+trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute
+particulière, à nez aquilin pour la plupart, étaient blancs
+comparativement aux Égyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en
+jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la _couleur de chair_. Les
+hommes et les femmes sont habillés d'étoffes très-riches, peintes
+(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques
+sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la
+chaussure des femmes captives peintes à _Béni-Hassan_ ressemblent à
+celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouvé sur la robe d'une
+d'elles l'ornement enroulé si connu sous le nom de _grecque_, peint en
+rouge, bleu et noir, et tracé verticalement. Ces détails piqueront la
+curiosité et réveilleront l'intérêt de nos archéologues et celui de
+notre ami M. Dubois, que j'ai regretté, ici plus qu'ailleurs, de n'avoir
+pas à mes côtés, parce que notre opinion sur l'avancement de l'art en
+Égypte y trouve des preuves _archi-authentiques_. Les hommes captifs, à
+barbe pointue, sont armés d'arcs et de lances, et l'un d'entre eux tient
+en main une _lyre grecque_ de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je le
+crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure,
+voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de leurs
+habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe siècle
+avant J.-C., peints avec fidélité par des mains égyptiennes. J'ai fait
+copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute
+particulière: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original.
+
+Les quinze jours passés à _Béni-Hassan_ ont été monotones, mais
+fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypogées dessiner,
+colorier et écrire, en donnant une heure au plus à un modeste repas,
+qu'on nous apportait des barques, pris à terre sur le sable, dans la
+grande salle de l'hypogée, d'où nous apercevions, à travers les colonnes
+en _dorique primitif_, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; le
+soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du
+repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le
+lendemain.
+
+Cette vie de tombeaux a eu pour résultat un portefeuille de dessins
+parfaitement faits et d'une exactitude complète, qui s'élèvent déjà à
+plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon voyage
+d'Égypte serait déjà bien rempli, à l'architecture près, dont je ne
+m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas été visités ou connus. Voici
+un _petit crayon_ de mes conquêtes: cette note sera divisée par
+matières, alphabétiquement rangées comme l'est mon portefeuille pendant
+le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins déjà faits, et de
+pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du même genre.
+
+1° AGRICULTURE.--Dessins représentant le labourage avec les boeufs ou à
+bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les béliers, et non
+par les _porcs_, comme le dit Hérodote; cinq sortes de charrues; le
+piochage, la moisson du blé; la moisson du lin; la mise en gerbes de ces
+deux espèces de plantes; la mise en meule, le battage, le mesurage, le
+dépôt en grenier; deux dessins de grands greniers sur des plans
+différents; le lin transporté par des ânes; une foule d'autres travaux
+agricoles, et entre autres la récolte du lotus; la culture de la vigne,
+la vendange, son transport, l'égrenage, le pressoir de deux espèces,
+l'un à force de bras et l'autre à mécanique, la mise en bouteilles ou
+jarres, et le transport à la cave; la fabrication du vin cuit, etc.; la
+culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la
+culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux
+suivants, avec légendes hiéroglyphiques explicatives; plus l'_intendant
+de la maison des champs_ et ses secrétaires.
+
+2° ARTS ET MÉTIERS.--Collection de tableaux, pour la plupart coloriés,
+afin de bien déterminer la nature des objets, et représentant: le
+sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le
+peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre
+peignant un tableau, avec son _chevalet_; des _scribes_ et commis aux
+écritures de toute espèce; les ouvriers des carrières transportant des
+blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les opérations; les
+_marcheurs_ pétrissant la terre avec les pieds, d'autres avec les mains;
+la mise de l'argile en cône, le cône placé sur le tour; le potier
+faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la première _cuite_ au four,
+la seconde au séchoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de cannes,
+d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de
+meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou
+maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles à divers
+métiers; le verrier et toutes ses opérations; l'orfèvre, le bijoutier,
+le forgeron.
+
+3° CASTE MILITAIRE.--L'éducation de la caste militaire et tous ses
+exercices gymnastiques, représentés en plus de deux cents tableaux, où
+sont retracées toutes les poses et attitudes que peuvent prendre deux
+habiles lutteurs, attaquant, se défendant, reculant, avançant, debout,
+renversés, etc.; on verra par là si l'art égyptien se contentait de
+figures de profil, les jambes unies et les bras collés contre les
+hanches. J'ai copié toute cette curieuse série de militaires nus,
+luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures représentant des
+soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un siège, la
+_tortue_ et le _bélier_, les punitions militaires, un champ de bataille,
+et les préparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication des
+lances, javelots, arcs, flèches, massues, haches d'armes, etc.
+
+4° CHANT, MUSIQUE ET DANSE.--Un tableau représentant un concert vocal et
+instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est
+secondé par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq femmes,
+et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opéra tout
+entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de _flûte
+traversière_, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des danseurs
+faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin,
+une collection très-curieuse de dessins représentant les danseuses (ou
+filles publiques de l'ancienne Égypte), dansant, chantant, jouant à la
+paume, faisant divers tours de force et d'adresse.
+
+5° Un nombre considérable de dessins représentant l'ÉDUCATION DES
+BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espèce, les vaches, les
+veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les
+chevriers, les gardeurs d'ânes, les bergers et leurs moutons; des scènes
+relatives à l'art vétérinaire; enfin la basse-cour, comprenant
+l'éducation d'une foule d'espèces d'oies et de canards, et celle d'une
+espèce de cigogne qui était domestique dans l'ancienne Égypte.
+
+6° Une première base du recueil ICONOGRAPHIQUE, comprenant les
+_portraits_ des rois égyptiens et de grands personnages. Ce portefeuille
+sera complété en Thébaïde.
+
+7º Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.--On y
+remarque la _mourre_, le jeu de la _paille_, une sorte de _main-chaude_,
+le _mail_, le jeu de _piquets plantés en terre_, divers jeux de force;
+la chasse à la bête fauve, un tableau représentant une grande chasse
+dans le désert, et où sont figurées quinze à vingt espèces de
+quadrupèdes; tableaux représentant le retour de la chasse; le gibier est
+porté mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux représentent la chasse
+des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et
+gouaché avec toutes les couleurs et le faire de l'original; enfin, le
+dessin en grand des divers piéges pour prendre les oiseaux; ces
+instruments de chasse sont peints isolément dans quelques hypogées;
+plusieurs tableaux relatifs à la pêche: 1° la pêche à la ligne; 2° à la
+ligne avec canne; 3° au trident ou au _bident_; 4° au filet; plus la
+préparation des poissons, etc.
+
+8º JUSTICE DOMESTIQUE.--J'ai réuni sous ce titre une quinzaine de
+dessins de bas-reliefs représentant des délits commis par des
+domestiques; l'arrestation du prévenu, son accusation, sa défense, son
+jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et
+l'exécution, qui se borne à la bastonnade, dont procès-verbal est remis,
+avec le corps du procès, entre les mains du maître par l'intendant de la
+maison.
+
+9° LE MÉNAGE.--J'ai réuni dans cette série, déjà fort nombreuse, tout ce
+qui se rapporte à la vie privée ou intérieure. Ces dessins fort curieux
+représentent: 1° diverses maisons égyptiennes, plus ou moins
+somptueuses; 2° les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le
+tout colorié, parce que les couleurs indiquent invariablement la
+matière; 3° un superbe palanquin; 4° des espèces de chambres à portes
+battantes, portées sur un traîneau et qui ont servi de _voitures_ aux
+anciens grands personnages de l'Égypte; 5° les singes, chats et chiens
+qui faisaient partie de la maison, ainsi que des _nains_ et autres
+individus mal conformés, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient à
+désopiler la rate des seigneurs égyptiens, aussi bien que, 1500 ans
+après, celle de nos vieux barons d'Europe; 6° les officiers d'une grande
+maison, intendants, scribes, etc.; 7° les domestiques portant les
+provisions de bouche de toute espèce; les servantes apportant aussi
+divers comestibles; 8° la manière de tuer les boeufs et de les dépecer
+pour le service de la maison; 9° une suite de dessins représentant des
+_cuisiniers_ préparant des mets de diverses sortes; 10º enfin, les
+domestiques portant les mets préparés à la table du maître.
+
+10º MONUMENTS HISTORIQUES.--Ce recueil contient toutes les
+inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des
+légendes royales, avec une date exprimée, que j'ai vus jusqu'ici.
+
+11° MONUMENTS RELIGIEUX.--Toutes les images des différentes divinités,
+dessinées en grand et coloriées d'après les plus beaux bas-reliefs. Ce
+recueil s'accroîtra prodigieusement à mesure que j'avancerai dans la
+Thébaïde.
+
+12° NAVIGATION.--Recueil de dessins représentant la construction des
+bâtiments et barques de diverses espèces, et les jeux des mariniers,
+tout à fait analogues aux joûtes qui ont lieu sur la Seine dans les
+grands jours de fête.
+
+13° Enfin ZOOLOGIE.--Une suite de _quadrupèdes_, d'_oiseaux_, de
+_reptiles_, d'_insectes_ et de _poissons_, dessinés et coloriés avec
+_toute fidélité_ d'après les bas-reliefs peints ou les peintures les
+mieux conservées. Ce recueil, qui compte déjà près de deux cents
+individus, est du plus haut intérêt: les oiseaux sont magnifiques, les
+poissons peints dans la dernière perfection, et on aura par là une idée
+de ce qu'était un hypogée égyptien un peu soigné. Nous avons déjà
+recueilli le dessin de plus de quatorze espèces différentes de _chiens_
+de garde ou de chasse, depuis le _lévrier_ jusqu'au _basset à jambes
+torses_; j'espère que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront
+gré de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle égyptienne en aussi bon
+ordre.
+
+J'espère compléter et étendre dignement ces diverses séries, puisque je
+n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument égyptien; les grands
+édifices ne commencent en effet qu'à Abydos, et je n'y serai que dans
+dix jours.
+
+J'ai passé, le coeur serré, en face d'_Aschmounéin_, en regrettant son
+magnifique portique détruit tout récemment; hier, _Antinoé_ ne nous a
+plus montré que des débris; tous ses édifices ont été démolis; il ne
+reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.
+
+Je me suis consolé un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant
+un fort intéressant et dont personne n'a parlé jusqu'ici. Nous avons
+reconnu, dans une vallée déserte de la montagne arabique, vis-à-vis
+_Béni-Hassan-el-Aamar_, un petit temple creusé dans le roc, dont la
+décoration, commencée par _Thouthmosis IV_, a été continuée par
+_Mandoueï_ de la XVIIIe dynastie; ce temple, orné de beaux bas-reliefs
+coloriés, est dédié à la déesse _Pascht_ ou _Pépascht_, qui est la
+_Bubastis_ des Grecs et la _Diane_ des Romains; les géographes nous ont
+indiqué à _Béni-Hassan_ la position nommée _Speos Artemidos_ (la Grotte
+de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple,
+creusé dans le roc (le spéos de la déesse); et ce monument, qui ne
+présente en scène que des images de _Bubastis_, la Diane égyptienne, est
+cerné par divers hypogées de _chats sacrés_ (l'animal de Bubastis);
+quelques-uns sont creusés dans le roc, un, entre autres, construit sous
+le règne d'_Alexandre_, fils d'Alexandre le Grand. Devant le temple,
+sous le sable, est un grand _banc_ de momies de chats pliés dans des
+nattes et entremêlés de quelques chiens; plus loin, entre la vallée et
+le Nil, dans la plaine déserte, sont deux très-grands entrepôts de
+momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.
+
+Cette nuit j'arriverai à _Osiouth_ (Lycopolis), et demain je remettrai
+cette lettre aux autorités locales pour qu'elle soit envoyée au Caire,
+de là à Alexandrie, et de là enfin en Europe; puisse-t-elle être mieux
+dirigée que les vôtres! car je n'ai rien reçu d'Europe depuis mon départ
+de Toulon. Ma santé se soutient, et j'espère que le bon air de Thèbes
+m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.
+
+
+
+
+SEPTIÈME LETTRE
+
+
+Thèbes, le 24 novembre 1828.
+
+Ma dernière lettre datée de _Béni-Hassan_, continuée en remontant le Nil
+et close à _Osiouth_, a dû en partir du 10 au 12 de ce mois; elle
+parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement
+que celles qui, depuis mon départ de France, m'ont été adressées par
+ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reçu aucune! C'est hier
+seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'Égypte,
+que j'ai appris que le Dr Pariset y était aussi arrivé et qu'il se
+trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour
+cela sur ma famille. S'il en était autrement, et que je fusse tranquille
+sur la santé de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes;
+car enfin je suis au centre de la vieille Égypte, et ses plus hautes
+merveilles sont à quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite
+de mon itinéraire.
+
+C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, après avoir visité ses
+hypogées parfaitement décrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je
+reconnais chaque jour à Thèbes l'extrême exactitude. Le 11 au matin nous
+passâmes devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa à
+pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a complètement
+englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines
+d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) reçurent ma visite le 12, et je fus
+assez heureux pour y trouver un bloc sculpté qui m'a donné l'époque du
+temple, qui est de Ptolémée Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel
+n'est autre chose, comme je l'avais établi d'avance, que l'Ammon
+générateur de mon _Panthéon_. L'après-midi et la nuit suivante se
+passèrent en fêtes, bal, tours de force et concert chez l'un des
+commandants de la Haute-Égypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses
+gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, à
+_Saouadji_, que j'avais quitté le matin, et où il fallut retourner bon
+gré mal gré pour ne pas désobliger ce brave homme, bon vivant, bon
+convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de
+Marlborough, que nos jeunes gens lui chantèrent en choeur, le fit pâmer
+de plaisir, et ses musiciens eurent aussitôt l'ordre de l'apprendre.
+(_Voyez l'Extrait de_ l'Itinéraire et les lettres du mamour, _à la fin
+de ce volume_.)
+
+Nous partîmes le 13 au matin, comblés des dons du brave osmanli. A midi,
+on dépassa Ptolémaïs, où il n'existe plus rien de remarquable. Sur les
+quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous aperçûmes les
+premiers crocodiles; ils étaient quatre, couchés sur un îlot de sable,
+et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le
+nombre était le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de
+temps après nous débarquâmes à _Girgé_. Le vent était faible le 15, et
+nous fîmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles,
+semblaient vouloir nous en dédommager; j'en comptai vingt et un, groupés
+sur un même îlot, et une bordée de coups de fusil à balle, tirée d'assez
+près, n'eut d'autre résultat que de disperser ce conciliabule. Ils se
+jetèrent au Nil, et nous perdîmes un quart d'heure à désengraver notre
+_maasch_ qui s'était trop approché de l'îlot.
+
+Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à _Dendérah_. Il faisait un clair de
+lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de distance des
+temples: pouvions-nous résister à la tentation? Souper et partir
+sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais
+armés jusqu'aux dents, nous prîmes à travers champs, présumant que les
+temples étaient en ligne droite de notre maasch. Nous marchâmes ainsi,
+chantant les marches des opéras les plus nouveaux, pendant une heure et
+demie, sans rien trouver. On découvrit enfin un homme; nous l'appelons,
+mais il s'enfuit à toutes jambes, nous prenant pour des Bédouins, car,
+habillés à l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc à capuchon,
+nous ressemblions, pour l'Égyptien, à une tribu de Bédouins, tandis
+qu'un Européen nous eût pris, sans balancer, pour un chapitre de
+chartreux bien armés. On m'amena le fuyard, et, le plaçant entre quatre
+de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable,
+peu rassuré d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de
+bonne grâce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'était une
+_momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitâmes de
+même. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de décrire
+l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du
+grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, c'est
+impossible. C'est la grâce et la majesté réunies au plus haut degré.
+Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec
+notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions extérieures au
+clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'à trois heures du matin pour
+retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous passâmes toute la
+journée du 17. Ce qui était magnifique à la clarté de la lune l'était
+encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les
+détails. Je vis dés lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre
+d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais style.
+N'en déplaise à personne, les bas-reliefs de Dendérah sont détestables,
+et cela ne pouvait être autrement: ils sont d'un temps de décadence. La
+sculpture s'était déjà corrompue, tandis que l'architecture, moins
+sujette à varier puisqu'elle est _un art chiffré_, s'était soutenue
+digne des dieux de l'Égypte et de l'admiration de tous les siècles.
+Voici les époques de la décoration: la partie la plus ancienne est la
+muraille extérieure, à l'extrémité du temple, où sont figurés, de
+proportions colossales, _Cléopâtre_ et son fils _Ptolémée César_. Les
+bas-reliefs supérieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que
+les murailles extérieures latérales du _naos_, à l'exception de quelques
+petites portions qui sont de l'époque de _Néron_. Le pronaos est tout
+entier couvert de légendes impériales de _Tibère_, de _Caïus_, de
+_Claude_ et de _Néron_; mais dans tout l'intérieur du naos, ainsi que
+dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du temple,
+il n'existe pas un seul cartouche sculpté: tous sont vides et rien n'a
+été effacé; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles
+de tout l'intérieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent
+remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles
+ressemblent à celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de
+ce dernier empereur, et qui, étant dédié à _Isis_, conduisait au temple
+de cette déesse, placé derrière le grand temple, qui est bien le temple
+de _Hathôr_ (Vénus), comme le montrent les mille et une dédicaces dont
+il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la
+Commission d'Égypte. Le grand propylon est couvert des images des
+empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a été décoré
+sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_.
+
+Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de
+Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont été
+démolis par les chrétiens, qui employèrent les matériaux à bâtir une
+grande église dans les ruines de laquelle on trouve des portions
+nombreuses de bas-reliefs égyptiens. J'y ai reconnu les légendes royales
+de _Nectanèbe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin,
+quelques pierres d'un petit édifice bâti sous les Ptolémées. Ainsi la
+ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquité, si
+l'on s'en rapporte à ce qui existe maintenant à la surface du sol.
+
+Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), où j'arrivai le lendemain
+matin 19, présentent bien plus d'intérêt, quoiqu'il n'existe de ses
+anciens édifices que le haut d'un propylon à moitié enfoui. Ce propylon
+est dédié au dieu _Aroëris_, dont les images, sculptées sur toutes ses
+faces, sont adorées du côté qui regarde le Nil, c'est-à-dire sur la face
+principale, la plus anciennement sculptée par la reine _Cléopâtre
+Cocce_, qui y prend le surnom de _Philométore_, et par son fils
+_Ptolémée Soter II_, qui se décore aussi du titre de _Philométor_. Mais
+la face supérieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de
+sculptures et terminée avec beaucoup de soin, porte partout les légendes
+royales de _Ptolémée Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le
+surnom de _Philométor_. Quant à l'inscription grecque, la restitution de
+[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposée par M.
+Letronne, est indubitable; car on y lit encore très-distinctement ...
+[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale où sont les images et
+les dédicaces de Cléopâtre Cocce et de son fils Ptolémée Philométor
+_Soter II_.
+
+Mais M. Letronne a mal à propos restitué [Greek: AeLIOI] là où il faut
+réellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom égyptien du
+dieu auquel est dédié le propylon; car on lit très-distinctement encore
+dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouvé aussi
+dans les ruines de Qous une moitié de stèle datée du 1er _de Paoni_ de
+l'an XVI de Pharaon _Rhamsès-Meïamoun_, et relative à son retour d'une
+expédition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop
+lourd pour qu'on puisse penser à l'emporter.
+
+C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous
+contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du sanctuaire,
+me permit d'aborder enfin à _Thèbes_. Ce nom était déjà bien grand dans
+ma pensée, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de
+la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du monde; pendant
+quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier
+jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et
+le prétendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres légendes que
+celles de _Rhamsès le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce
+palais est écrit sur toutes ses murailles; les Égyptiens l'appelaient le
+_Rhamesséion_, comme ils nommaient _Aménophion_ le _Memnonium_, et
+_Mandouéion_ le palais de Kourna. Le prétendu colosse d'Osimandyas est
+un admirable colosse de _Rhamsès le Grand_.
+
+Le second jour fut tout entier passé à _Médinet-Habou_, étonnante
+réunion d'édifices, où je trouvai les propylées d'_Antonin_, d'_Hadrien_
+et des _Ptolémées_, un édifice de _Nectanèbe_, un autre de l'Éthiopien
+_Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin
+l'énorme et gigantesque palais de _Rhamsès-Meïamoun_, couvert de
+bas-reliefs historiques.
+
+Le troisième jour, j'allai visiter les vieux rois de Thèbes dans leurs
+tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne
+de _Biban-el-Molouk_: là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je
+me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de
+sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante fraîcheur;
+c'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intérêt
+pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout à
+l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images
+de la reine sa mère et celles de sa femme, qu'on a religieusement
+respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun doute, le
+tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. J'en ai vu un
+second, celui d'un roi thébain _des plus anciennes époques_, envahi
+postérieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de
+stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi
+des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour son prédécesseur. Il
+faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle
+funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui
+de son ancêtre. A l'exception de ce tombeau-là, tous les autres
+appartiennent à des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on
+n'y voit ni le tombeau de Sésostris, ni celui de Moeris. Je ne parle
+point ici d'une foule de petits temples et édifices épars au milieu de
+ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la
+déesse _Hathôr_ (Vénus), dédié par Ptolémée-Épiphane, et un temple de
+_Thoth_ près de _Médinet-Habou_, dédié par Ptolémée Évergète II et ses
+deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolémée fait des
+offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Épiphane et Cléopâtre,
+Philopator et Arsinoé, Évergète et Bérénice, Philadelphe et Arsinoé.
+Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs
+traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple
+est d'un fort mauvais goût à cause de l'époque.
+
+Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour
+visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais
+immense, précédé de deux obélisques de près de 80 pieds, d'un seul bloc
+de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de
+même matière, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis
+jusqu'à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le Grand. Les autres
+parties du palais sont des rois Mandoueï, Horus et Aménophis-Memnon;
+plus, des réparations et additions de Sabacon l'Éthiopien et de quelques
+Ptolémées, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du
+conquérant. J'allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à
+_Karnac_. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que
+les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu
+à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive
+gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques
+dont j'étais entouré. Je me garderai bien de vouloir rien décrire; car,
+ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce qu'on doit
+dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une faible
+esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste,
+peut-être même pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien
+ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi
+sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux
+Égyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et
+l'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques,
+s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la
+salle hypostyle de Karnac.
+
+[Illustration: ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIÉ
+
+_parmi les peuples vaincus par Sésac (Le Pharaon Sesonchis)_]
+
+Dans ce palais merveilleux, j'ai contemplé les _portraits_ de la plupart
+des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des
+_portraits_ véritables; représentés cent fois dans les bas-reliefs des
+murs intérieurs et extérieurs, chacun conserve une physionomie propre et
+qui n'a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs ou successeurs;
+là, dans des tableaux colossals, d'une sculpture véritablement grande et
+tout héroïque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit
+_Mandoueï_ combattant les peuples ennemis de l'Égypte, et rentrant en
+triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de
+Rhamsès-Sésostris; ailleurs, _Sésonchis_ traînant aux pieds de la
+Trinité thébaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente
+nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouvé, comme cela devait
+être, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de
+Juda_ (Pl. 2.) C'est là un commentaire à joindre au chapitre XIV du
+troisième livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivée de _Sésonchis_
+à Jérusalem et ses succès: ainsi l'identité que nous avons établie entre
+le _Sheschonck_ égyptien, le _Sésonchis_ de Manéthon et le _Sésac_ ou
+_Scheschôk_ de la Bible, est confirmée de la manière la plus
+satisfaisante. J'ai trouvé autour des palais de Karnac une foule
+d'édifices de toutes les époques, et lorsque, au retour de la seconde
+cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'établir pour
+cinq ou six mois à Thèbes, je m'attends à une récolte immense de faits
+historiques, puisque, en courant Thèbes comme je l'ai fait pendant
+quatre jours, sans voir même un seul des milliers d'hypogées qui
+criblent la montagne libyque, j'ai déjà recueilli des documents fort
+importants.
+
+Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stèle que
+j'ai vue à Alexandrie: elle est très-importante pour la chronologie des
+derniers Saïtes de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies
+d'inscriptions hiéroglyphiques gravées sur des rochers, sur la route de
+_Cosseïr_, qui donnent la durée expresse du règne des rois de la
+dynastie persane.
+
+J'omets une foule d'autres résultats curieux; je devrais passer tout mon
+temps à écrire, s'il fallait détailler toutes mes observations
+nouvelles. J'écris ce que je puis dans les moments où les ruines
+égyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et
+de ces jouissances réellement trop vives si elles devaient se renouveler
+souvent ailleurs comme à Thèbes.
+
+Ma santé est excellente; le climat me convient, et je me porte bien
+mieux qu'à Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai
+dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1° un aga turc, commandant en
+chef de Kourna, dans le palais de Mandoueï; 2° le Cheik-el-Bélad de
+Médinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesséium et au palais de
+Rhamsès-Meïainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se
+prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Égypte. Je leur
+fais porter de temps en temps des pipes et du café, et mon drogman est
+chargé de les amuser pendant que j'écris; je n'ai que la peine de
+répondre, par intervalles réglés, _Thaïbin_ (Cela va bien), à la
+question _Ente-Thaïeb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent
+régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite à
+dîner à tour de rôle. On nous comble de présents; nous avons un troupeau
+de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci,
+paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous
+donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le
+docteur Pariset vînt me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je
+n'ai aucune nouvelle, pas même d'Alexandrie. J'écrirai de Syène, avant
+de franchir la première cataracte, si cependant j'ai une occasion pour
+faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci à _Osiouth_, où j'ai
+établi un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli à
+Béni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Férussac; j'en ai trouvé
+aussi de très-beaux à Thèbes. J'espère aussi que notre vénérable ami M.
+Dacier trouvera quelque distraction à ses souffrances dans le peu que
+j'ai pu dire des magnificences de cette Thèbes qui excitait tant son
+enthousiasme à cause de l'honneur qui en revient à l'esprit humain; je
+lui en dirai encore davantage. Il ne manque à mes satisfactions que
+celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.
+
+
+
+
+HUITIÈME LETTRE
+
+
+De l'île de Philae, le 8 décembre 1828.
+
+Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'île sainte d'Osiris, à la
+frontière extrême de l'Égypte et au milieu des _noirs Éthiopiens_, comme
+eût dit un brave Romain de la garnison de Syène, faisant une partie de
+chasse aux environs des cataractes.
+
+Je quittai Thèbes le 26 novembre, et c'est de ce monde enchanté que ma
+dernière lettre est datée; il a fallu m'abstenir de donner des détails
+sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques
+lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est
+après mon retour sur ce sol classique, après l'avoir étudié pas à pas,
+que je pourrai écrire avec connaissance de cause, avec des idées
+arrêtées et des résultats bien mûris. Thèbes n'est encore pour moi, qui
+l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades,
+d'obélisques et de colosses; il faut examiner un à un les membres épars
+du monstre pour en donner une idée très-précise. Patience donc, jusqu'à
+l'époque où je planterai mes tentes dans les péristyles du palais des
+Rhamsès.
+
+Le 26 au soir, nous abordâmes à _Hermonthis_, et nous courûmes le 27 au
+matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosité que je
+n'avais aucune notion bien précise sur l'époque de sa construction:
+personne n'avait encore dessiné une seule de ses légendes royales; j'y
+passai la journée entière, et le résultat de cet examen prolongé fut de
+m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a été
+construit sous le règne de la dernière _Cléopâtre_, fille de Ptolémée
+Aulétès, et en commémoraison de sa grossesse et de son heureuse
+délivrance d'un gros garçon, Ptolémée Césarion, le fruit de sa
+bénévolence envers Jules César, à ce que dit l'histoire.
+
+La cella du temple est en effet divisée en deux parties: une grande
+pièce (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la place du
+sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers
+l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pièce
+(laquelle est appelée _le lieu de l'accouchement_ dans les inscriptions
+hiéroglyphiques) est occupée par un bas-relief représentant la déesse
+Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu _Harphré_. La gisante
+est soutenue et servie par diverses déesses du premier ordre:
+l'_accoucheuse divine_ tire l'enfant du sein de la mère; la _nourrice
+divine_ tend les mains pour le recevoir, assistée d'une _berceuse_. Le
+père de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, accompagné
+de la déesse Soven, l'Ilithya, la Lucine égyptienne, protectrice des
+accouchements. Enfin, la reine Cléopâtre est censée assister à ces
+couches divines, dont les siennes ne seront ou plutôt n'ont été qu'une
+imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouchée représente
+l'allaitement et l'éducation du jeune dieu nouveau-né; et sur les parois
+latérales sont figurées _les douze heures du jour_ et _les douze heures
+de la nuit_, sous la forme de femmes ayant un disque étoilé sur la tête.
+Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessiné par la Commission
+d'Égypte, pourrait bien n'être que le thème natal d'Harphré, ou mieux
+encore celui de Césarion, nouvel Harphré. Il ne s'agirait donc plus,
+dans ce zodiaque, ni de solstice d'été, ni de l'époque de la fondation
+du temple d'Hermonthis.
+
+En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit un
+grand bas-relief sculpté sur la paroi à gauche de cette principale
+pièce; il représente la déesse Ritho, relevant de couches, soutenue
+encore par la Lucine égyptienne Soven, et présentée à l'assemblée des
+dieux; le père divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la main comme
+pour la féliciter de son heureuse délivrance, et les autres dieux
+partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est décoré de
+tableaux, dans lesquels le jeune Harphré est successivement présenté à
+Ammon, à _Mandou_ son père, aux dieux _Phré_, Phtha, Sev (Saturne),
+etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes
+caractéristiques, comme se démettant, en faveur de l'enfant, de tout
+leur pouvoir et de leurs attributions particulières, et Ptolémée
+Césarion, à face enfantine, assiste à toutes ces présentations de son
+image, le dieu Harphré dont il est le représentant sur la terre. Tout
+cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout à fait dans le génie de
+l'ancienne Égypte, qui assimilait ses rois à ses dieux. Du reste, toutes
+les dédicaces et inscriptions intérieures et extérieures du temple
+d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolémée Césarion et de sa mère
+Cléopâtre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa construction.
+Les colonnes de l'espèce de pronaos qui le précède n'ont point toutes
+été sculptées; le travail est demeuré imparfait, et cela tient peut-être
+au motif même de la dédicace du temple: Auguste et ses successeurs, qui
+ont terminé tant de temples commencés par les Lagides, ne pouvaient être
+très-empressés d'achever celui-ci, monument de la naissance du fils même
+de Jules César, roi enfant dont ils ne respectèrent guère les droits. Du
+reste, un _cachef_ a trouvé fort commode de s'y faire une maison, une
+basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de
+misérables murs de limon blanchis à la chaux.
+
+Le 28 au soir, nous étions à _Esné_, avec le projet de ne pas nous y
+arrêter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et débarquai sur la
+rive orientale pour aller voir le temple de _Contra-Lato_. J'y arrivai
+trop tard, on l'avait démoli depuis une douzaine de jours, pour
+renforcer le quai d'Esné, que le Nil menace et finira par emporter.
+
+De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il
+avait abordé sur un point peu profond, et que, touchant bientôt, il
+n'avait pu être entièrement coulé à fond. Il fallut le vider, et
+retourner à _Esné_ le soir même, pour le radouber et faire boucher la
+voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouillées, nous avons perdu
+notre sel, notre riz, notre farine de maïs. Tout cela n'est rien auprès
+du danger qui nous eût menacés si cette voie d'eau se fût ouverte
+pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coulé
+irrémissiblement. Que le grand Ammon soit donc loué! Pendant que nous
+séchions notre désastre dans la matinée du 29, j'allai visiter le grand
+temple d'_Esné_, qui, grâce à sa nouvelle destination de _magasin de
+coton_, échappera quelque temps encore à la destruction. J'y ai vu,
+comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des
+sculptures détestables. La portion la plus ancienne est le fond du
+pronaos, c'est-à-dire la porte et le fond de la _cella_, contre laquelle
+le portique a été appliqué: cette partie est de Ptolémée Épiphane. La
+corniche de la façade du pronaos porte les légendes impériales de
+Claude; les corniches des bases latérales, les légendes de Titus, et,
+dans l'intérieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des
+légendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de _Septime
+Sévère_, que je trouve ici pour la première fois. Le temple est dédié à
+Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hiéroglyphique de l'une des
+colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit
+remonter à l'époque de Thouthmosis III (Moeris). Mais tout ce qui est
+visible à _Esné_ est des temps modernes; c'est un des monuments les plus
+récemment achetés.
+
+Le 29 au soir, nous étions à _Eléthya_ (El-Kab); je parcourus l'enceinte
+et les ruines, la lanterne à la main; mais je ne trouvai plus rien: les
+restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi démolis il y a
+peu de temps pour réparer le quai d'_Esné_ ou quelque autre construction
+récente. Avais-je tort de me presser de venir en Égypte?
+
+Je visitai le grand temple d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna), dans
+l'après-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en est
+très-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolémée
+Épiphane; viennent ensuite Philométor et Évergète II; enfin, Soter II et
+son frère Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement travaillé;
+j'y ai retrouvé la Bérénice, femme de Ptolémée Alexandre, que je
+connaissais déjà par un contrat démotique. Le temple est dédié à Aroëris
+(l'Apollon grec). Je l'étudierai en détail, comme tous les autres, en
+redescendant de la Nubie.
+
+Les carrières de Silsilis (Djébel-Selséléh) m'ont vivement intéressé;
+nous y abordâmes le 1er décembre à une heure: là, mes yeux, fatigués de
+tant de sculptures du temps des Ptolémées et des Romains, ont revu avec
+délices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrières sont très-riches en
+inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles
+creusées dans le roc par Aménophis-Memnon, Horus, Rhamsès le Grand,
+Rhamsès son fils, Rhamsès-Meïamoun, Mandoueï. Elles ont de belles
+inscriptions hiératiques; j'étudierai tout cela à mon retour, et me
+promets des résultats fort intéressants dans cette localité.
+
+Le soir même du 1er décembre, nous arrivâmes à _Ombos_; je courus au
+grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de Ptolémée
+Épiphane, et le reste, de Philométor et d'Évergète II. Un fait curieux,
+c'est le surnom de _Triphoene_ donné constamment à Cléopâtre, femme de
+Philométor, soit dans la grande dédicace hiéroglyphique sculptée sur la
+frise antérieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l'intérieur;
+c'est à vous autres Grecs d'Égypte d'expliquer cette singularité:
+j'avais déjà trouvé ce surnom dans un de nos contrats démotiques du
+Louvre. Le temple d'_Ombos_ est dédié à deux divinités: la partie droite
+et la plus noble, au vieux _Sévek_ à tête de crocodile (le Saturne
+égyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), à Athyr et au jeune dieu
+Khons. La partie gauche du temple est consacrée à une seconde Triade
+d'un ordre moins élevé, savoir: à Aroëris (l'Aroëris-Apollon), à la
+déesse Tsonénofré et à leur fils Pnevtho. Dans le mur d'enceinte
+générale des temples d'_Ombos_, j'ai trouvé une porte engagée, d'un
+excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des édifices
+primitifs d'_Ombos_.
+
+Ce n'est que le 4 décembre au matin que le vent voulut bien nous
+permettre d'arriver à _Syène_ (Assouan), dernière ville de l'Égypte au
+sud. J'eus encore là de cuisants regrets à éprouver: les deux temples de
+l'île d'_Éléphantine_, que j'allai visiter aussitôt que l'ardeur du
+soleil fut amortie, ont aussi été démolis: il n'en reste que la place.
+Il a fallu me contenter d'une porte ruinée, en granit, dédiée au nom
+d'_Alexandre_ (le fils du conquérant), au dieu d'Éléphantine Chnouphis,
+et d'une douzaine de _proscynemata_ (actes d'adoration) hiéroglyphiques
+gravés sur une vieille muraille; enfin, de quelques débris pharaoniques
+épars et employés comme matériaux dans des constructions du temps des
+Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syène: c'est
+ce que j'ai vu de plus misérable en sculpture; mais j'y ai trouvé, pour
+la première fois, la légende impériale de _Nerva_, qui n'existe point
+ailleurs, à ma connaissance. Ce petit temple était dédié aux dieux du
+pays et de la cataracte, Chnouphis, Saté (Junon) et Anoukis (Vesta).
+
+A Syène, nous avons évacué nos maasch, et fait transporter tout notre
+bagage dans l'île de _Philae_, à dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir,
+j'enfourchai un âne, et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une
+douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu à Philae en
+traversant toutes les carrières de granit rose, hérissées d'inscriptions
+hiéroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et après
+avoir traversé le Nil en barque pour aborder dans l'île sainte, quatre
+hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque à pic, me
+prirent sur leurs épaules et me hissèrent jusqu'auprès du petit temple à
+jour, où l'on m'avait préparé une chambre dans de vieilles constructions
+romaines, assez semblable à une prison, mais fort saine et à couvert des
+mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le
+Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter péniblement le grand temple;
+au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relevé, vu que ma
+goutte de Paris a jugé à propos de se porter à la première cataracte et
+de me traquer au passage; elle est fort benoîte du reste, et j'en serai
+quitte demain ou après. En attendant, on prépare nos barques pour le
+voyage de Nubie: c'est du nouveau à voir. J'écrirai de ce pays, si j'ai
+une occasion avant mon retour en Égypte; tout va très-bien du reste.
+
+C'est ici, à Philae, que j'ai enfin reçu des lettres d'Europe, à la date
+des 15 et 25 août et 3 septembre derniers, voilà tout; enfin, c'est
+quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu.
+
+
+
+
+NEUVIEME LETTRE
+
+
+Ouadi-Halfa, deuxième cataracte, 1er janvier 1829.
+
+
+
+
+Me voici arrivé fort heureusement au terme extrême de mon voyage: j'ai
+devant moi la deuxième cataracte, barrière de granit que le Nil a su
+vaincre, mais que je ne dépasserai pas. Au delà existent bien des
+monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer à
+nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles à trouver, courir des
+déserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches veulent
+au moins manger comme dix, et les vivres sont déjà fort rares ici: c'est
+notre biscuit de Syène qui nous a sauvés. Je dois donc arrêter ma course
+en ligne droite, et virer de bord, pour commencer sérieusement
+l'exploration de la Nubie et de l'Égypte, dont j'ai une idée générale
+acquise en montant: mon travail _commence réellement aujourd'hui_,
+quoique j'aie déjà en portefeuille plus de six cents dessins; mais il
+reste tant à faire que j'en suis presque effrayé; toutefois, je présume
+m'en tirer à mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai
+[mention manuscrite: mot barré et remplacé par: explorerai] la Nubie
+pendant le mois de janvier, et à la mi-février je m'établirai à Thèbes,
+jusqu'au milieu d'août que je redescendrai rapidement le Nil en ne
+m'arrêtant qu'à Dendérah et à Abydos. Le reste est déjà en portefeuille.
+Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie.
+
+Ma dernière lettre était de _Philae_. Je ne pouvais être longtemps
+malade dans l'île d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu de
+jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot barré
+et remplacé par: exploration] des monuments. Tout y est _moderne_,
+c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine, à l'exception d'un petit
+temple d'Hathôr et d'un propylon engagé dans le premier pylône du temple
+d'Isis, lesquels ont été construits et dédiés par le pauvre Nectanèbe
+Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple,
+commencée par Philadelphe, continuée sous Évergète Ier et Épiphane,
+terminée par Évergète II et Philométor, est digne en tout de cette
+époque de décadence; les portions d'édifices construits et décorés sous
+les Romains sont pires, et quand j'ai quitté cette île, j'étais bien las
+de cette sculpture barbare. Je m'y arrêterai cependant encore quelques
+jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je me
+dédommagerai en courant les rochers de la première cataracte, couverts
+d'inscriptions du temps des Pharaons.
+
+Nous avions quitté notre maasch et notre dahabié à _Assouan_ (Syène), ces
+deux barques étant trop grandes pour passer la cataracte: c'est le 16
+décembre que notre nouvelle escadre d'en deçà la cataracte se trouva
+prête à nous recevoir. Elle se compose d'une petite dahabié (vaisseau
+amiral), portant pavillon français sur pavillon toscan, de deux barques
+à pavillon français, deux barques à pavillon toscan, la barque de la
+cuisine et des provisions, à pavillon bleu, et d'une barque portant la
+force armée, c'est-à-dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha)
+avec leurs cannes à pomme d'argent, qui nous accompagnent et font les
+fonctions du pouvoir exécutif. J'oubliais de dire que l'amiral est armé
+d'une pièce de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour
+d'Esné, nous a prêtée à son passage à Philae: aussi avons-nous fait une
+belle décharge en arrivant à la deuxième cataracte, but de notre
+pèlerinage.
+
+On mit à la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec
+un assez bon vent; nous passâmes devant _Déboud_ sans nous arrêter,
+voulant arriver le plus tôt possible jusqu'au point extrême de notre
+course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de
+l'époque moderne. Le 17, à quatre heures du soir, nous étions en face
+des petits monuments de _Qartas_, où je ne trouvai rien à glaner. Le 18,
+on dépassa _Taffah_ et _Kalabsché_, sans aborder. Nous passâmes ensuite
+sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entrés dans la zone torride,
+nous grelottâmes tous de froid et fûmes obligés dès lors de nous charger
+de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchâmes au delà de _Dandour_,
+en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le
+lendemain 19, aux monuments de _Ghirché_, qui sont du bon temps, ainsi
+qu'au grand temple de _Dakkèh_, de l'époque des Lagides. Nous
+débarquâmes le soir à _Méharraka_, temple égyptien des bas temps, changé
+jadis en église copte. Le 20, je restai une heure à _Ouadi-Esséboua_ ou
+la _Vallée des Lions_, ainsi nommée des sphinx qui ornent le dromos d'un
+monument bâti sous le règne de Sésostris, mais véritable édifice de
+province, construit en pierres liées avec du mortier. J'ai pris un
+morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc.,
+pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui faire
+plaisir. Nous perdîmes le 21 et le 22 à tourner, malgré vents et calme,
+le grand coude d'_Amada_, dont je dois étudier le temple, important par
+son antiquité, au retour de la deuxième cataracte. Nous le dépassâmes
+enfin le 23, et arrivâmes à _Derr_ ou _Derri_ de très-bonne heure. Là je
+trouvai, pour consolation, un joli temple creusé dans le roc, conservant
+encore quelques bas-reliefs des conquêtes de Rhamsès le Grand, et j'y
+recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce
+Pharaon.
+
+Le cachef de _Derr_, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement
+que, n'ayant pas de quoi nous donner à souper, il viendrait souper avec
+nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une idée de la splendeur et des
+ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; cela
+fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du
+soleil, nous quittâmes Derri, passâmes sous le fort ruiné d'_Ibrim_ et
+allâmes coucher sur la rive orientale, à _Ghébel-Mesmès_, pays charmant
+et bien cultivé. Nous cheminâmes le 25, tantôt avec le vent, tantôt avec
+la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-là à
+Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs ébats sur un îlot de
+sable près du lieu où nous couchâmes.
+
+Enfin, le 26, à neuf heures du matin, je débarquai à _Ibsamboul_, où
+nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais jouir des plus beaux
+monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. Il y a deux
+temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de sculptures. La
+plus petite de ces excavations est un temple d'_Hathôr_, dédié par la
+reine Nofré-Ari, femme de Rhamsès le Grand, décoré extérieurement d'une
+façade contre laquelle s'élèvent six colosses de trente-cinq pieds
+chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le Pharaon et sa
+femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec
+leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; leur
+stature est svelte et leur galbe très-élégant; j'en aurai des dessins
+très-fidèles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait
+dessiner les plus intéressants.
+
+Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de Nubie: c'est
+une merveille qui serait une fort belle chose, même à Thèbes. Le travail
+que cette excavation a coûté effraye l'imagination. La façade est
+décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-un pieds
+de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, représentent Rhamsès le
+Grand; leurs faces sont _portraits_, et ressemblent parfaitement aux
+figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs.
+C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entrée;
+l'intérieur en est tout à fait digne; mais c'est une rude épreuve que de
+le visiter. A notre arrivée, les sables, et les Nubiens qui ont soin de
+les pousser, avaient fermé l'entrée. Nous la fîmes déblayer; nous
+assurâmes le mieux que nous le pûmes le petit passage qu'on avait
+pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions possibles contre la
+coulée de ce sable infernal qui, en Égypte comme en Nubie, menace de
+tout engloutir. Je me déshabillai presque complètement, ne gardant que
+ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai à plat-ventre à
+la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au moins 25 pieds
+de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, et, me glissant
+entièrement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphère chauffée à
+cinquante et un degrés: nous parcourûmes cette étonnante excavation,
+Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie à la
+main. La première salle est soutenue par huit piliers contre lesquels
+sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, représentant
+encore Rhamsès le Grand: sur les parois de cette vaste salle règne une
+file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du
+Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, représentant son char de
+triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, nègres, etc., de
+grandeur naturelle, offre une composition de toute beauté et du plus
+grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux
+bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort curieuses. Le
+tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre
+belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très-bon travail. Ce
+groupe, représentant Ammon-Ra, Phré, Phtha, et Rhamsès le Grand assis au
+milieu d'eux, mériterait d'être dessiné de nouveau.
+
+Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les
+bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il
+fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des précautions pour
+en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et
+mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu à la
+lumière; et là, assis auprès d'un des colosses extérieurs dont l'immense
+mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure
+pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma
+barque, où je passai près de deux heures sur mon lit. Cette visite
+expérimentale m'a prouvé qu'on peut rester deux heures et demie à trois
+heures dans l'intérieur du temple sans éprouver aucune gêne de
+respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux
+articulations; j'en conclus donc qu'à notre retour nous pourrons
+dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de
+quatre (pour ne pas dépenser trop d'air), et pendant deux heures le
+matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le
+résultat en est si intéressant, les bas-reliefs sont si beaux, que je
+ferai tout pour les avoir, ainsi que les légendes complètes. Je compare
+la chaleur d'Ibsamboul à celle d'un bain turc, et cette visite peut
+amplement nous en tenir lieu.
+
+Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arrêter à
+_Ghébel-Addèh_, où est un petit temple creusé dans le roc. La plupart de
+ses bas-reliefs ont été couverts de mortier par des chrétiens qui ont
+décoré cette nouvelle surface de peintures représentant des saints, et
+surtout saint Georges à cheval; mais je parvins à constater, en faisant
+sauter le mortier, que ce temple avait été dédié à Thoth par le roi
+Horus, fils d'Aménophis-Memnon, et je réussis à faire exécuter les
+dessins de trois bas-reliefs fort intéressants pour la mythologie: nous
+allâmes de là coucher à _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous
+permit d'avancer que jusqu'au-delà de _Serré_, et le 30, à midi, nous
+sommes enfin arrivés à _Ouadi-Halfa_, à une demi-heure de la seconde
+cataracte, où sont posées nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du
+soleil, je fis une promenade à la cataracte.
+
+C'est hier seulement que je me mis sérieusement à l'ouvrage. J'ai trouvé
+ici, sur la rive occidentale, les débris de trois édifices, mais des
+arases qui ne conservent que la fin des légendes hiéroglyphiques. Le
+premier, le plus au nord, était un petit édifice carré, sans sculpture
+et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup intéressé;
+c'était un temple dont les murs ont été construits en grandes briques
+crues, l'intérieur étant soutenu par des piliers en pierre de grès ou
+des colonnes de même matière: mais, comme toutes celles des plus
+anciennes époques, ces colonnes étaient semblables au dorique et
+taillées à pans très-réguliers et peu marqués. C'est là l'origine
+incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dédié à Horammon
+(Ammon générateur), a été élevé sous le roi Aménophis II, fils et
+successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constaté en faisant
+fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de
+piliers et de colonnes où j'apercevais quelques traces de légendes
+hiéroglyphiques. J'ai été assez heureux pour trouver la fin de la
+dédicace du temple sur les débris des montants de la première porte.
+J'ai, de plus, découvert et fait désensabler avec les mains une grande
+stèle, engagée dans une muraille en briques du temple, portant un acte
+d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamsès Ier,
+avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Pharaon son
+successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait
+fouiller par tous nos équipages, avec pelles et pioches, dans le
+sanctuaire (ou plutôt à la place qu'il occupait), et nous y avons trouvé
+une autre grande stèle que je connaissais par les dessins du docteur, et
+fort importante, puisqu'elle représente le dieu Mandou, une des grandes
+divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la
+XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux
+inscrit dans une espèce de bouclier attaché à la figure, agenouillée et
+liée, qui représente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici
+leurs noms, ou plutôt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1° _Sehamik_,
+2° _Osaou_, 3° _Schôat_, 4° _Oscharkin_, 5° _Kôs_; trois autres noms
+sont entièrement effacés. Quant à ceux qui restent, je doute qu'on les
+trouve dans aucun géographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux
+mille ans avant Jésus-Christ.
+
+Un second temple, plus grand, mais tout aussi détruit que le précédent,
+existe un peu plus au sud: il est du règne de Thouthmosis III (Moeris),
+construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques
+primitifs, à montants et portes en grès; c'était le grand temple de la
+ville égyptienne de _Béhéni_ qui exista sur cet emplacement, et qui,
+d'après l'étendue des débris de poteries répandus sur la plaine
+aujourd'hui déserte, paraît avoir été assez grande. Ce fut sans doute la
+place forte des Égyptiens pour contenir les peuples habitant entre la
+première et la seconde cataracte. Ce grand temple était dédié à Ammon-Ra
+et à Phré, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voilà tout
+ce qui reste à Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais à la
+première inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse
+mes souhaits d'heureuse année ... Je vous embrasse tous à cette
+intention.
+
+
+
+
+A M. DACIER.
+
+
+Ouadi-Halfa, à la seconde cataracte, 1er janvier 1829.
+
+Monsieur,
+
+Quoique séparé de vous par les déserts et par toute l'étendue de la
+Méditerranée, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pensée,
+et de tout coeur, à ceux qui vous offrent leurs voeux au renouvellement
+de l'année. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins
+ardents, ni moins sincères; je vous prie de les agréer comme un
+témoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos
+bontés et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous
+honorer mon frère et moi.
+
+Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son
+embouchure jusqu'à la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer
+qu'il n'y a rien à modifier dans _notre Lettre sur l'alphabet des
+hiéroglyphes_; notre alphabet est bon: il s'applique avec un égal
+succès, d'abord aux monuments égyptiens du temps des Romains et des
+Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand intérêt, aux
+inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des époques
+pharaoniques. Tout légitime donc les encouragements que vous avez bien
+voulu donner à mes travaux hiéroglyphiques, dans un temps où l'on
+n'était pas universellement disposé à leur prêter faveur.
+
+Me voici au point extrême de ma navigation vers le midi. La seconde
+cataracte m'arrête: d'abord par l'impossibilité de la faire franchir par
+mon _escadre_ composée de sept voiles, et en second lieu, parce que la
+famine m'attend au delà, et qu'elle terminerait promptement une pointe
+imprudente tentée sur l'Éthiopie; ce n'est pas à moi de recommencer
+Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attaché à mes compagnons de
+voyage qu'il ne l'était probablement aux siens. Je tourne donc dès
+aujourd'hui ma proue du côté de l'Égypte pour redescendre le Nil, en
+étudiant successivement à fond les monuments de ses deux rives; je
+prendrai tous les détails dignes de quelque intérêt, et d'après l'idée
+générale que je m'en suis formée en montant, la moisson sera des plus
+riches et des plus abondantes.
+
+Vers le milieu de février je serai à Thèbes, car je dois au moins donner
+quinze jours au magnifique temple d'_Ibsamboul,_ l'une des merveilles de
+la Nubie, créée par la puissance colossale de Rhamsès-Sésostris, et un
+mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la première
+et la deuxième cataracte. Philae a été à peu près épuisée pendant les
+dix jours que nous y avons passés en remontant le Nil; et les temples
+d'Ombos, d'Edfou et d'Ésné, si vantés au détriment de ceux de Thèbes,
+m'arrêteront peu de temps, parce que je les ai déjà classés, et que je
+trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les
+détails mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu'à des
+sources pures. Je me bornerai à recueillir quelques inscriptions
+historiques, et certains détails de costume qui sentent la décadence et
+qu'il est utile de conserver.
+
+Mes portefeuilles sont déjà bien riches: je me fais d'avance un plaisir
+de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Égypte,
+religion, histoire, arts et métiers, moeurs et usages; une grande partie
+de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d'assurer qu'ils
+reproduisent le véritable style des originaux avec une scrupuleuse
+fidélité. Je serai heureux de ces conquêtes si elles obtiennent votre
+intérêt et vos suffrages.
+
+Je vous prie, Monsieur, d'agréer la nouvelle assurance de mon
+très-respectueux attachement.
+
+
+
+
+DIXIÈME LETTRE
+
+
+Ibsamboul, le 12 janvier 1829.
+
+J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique
+excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la
+première fois, et je regrette de n'être point muni de quelque lampe
+merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin
+de convaincre ainsi d'un seul coup les détracteurs de l'art égyptien.
+Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons
+entrepris, et dont le résultat aura quelque droit à l'attention
+publique. Tout ceux qui connaissent la localité savent quelles
+difficultés on a à vaincre pour dessiner un seul hiéroglyphe dans le
+grand temple.
+
+C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde
+cataracte. Nous couchâmes à _Gharbi-Serré_, et le lendemain, vers midi,
+j'abordai sur la rive droite du Nil, pour étudier les excavations de
+_Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_ à _Ghébel-Addèh,_ dont
+j'ai parlé dans ma dernière lettre; il fallut gravir un rocher presque à
+pic sur le Nil, pour arriver à une petite chambre creusée dans la
+montagne, et ornée de sculptures fort endommagées. Je suis parvenu
+cependant à reconnaître que c'était une chapelle dédiée à la déesse
+_Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un
+prince éthiopien, nommé _Pohi,_ lequel, étant gouverneur de la Nubie
+sous le règne de Rhamsès le Grand, supplie la déesse de faire que le
+conquérant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales, à
+toujours_.
+
+Le 3 au matin, nous avons amarré nos vaisseaux devant le _temple
+d'Hathôr_ à _Ibsamboul_; j'ai déjà donné une note sur ce joli temple.
+J'ajouterai qu'à sa droite on a sculpté, sur le rocher, un fort grand
+tableau, dans lequel un autre prince _éthiopien_ présente au roi Rhamsès
+le Grand l'emblème de la victoire (cet emblème est l'insigne ordinaire
+_des princes ou des fils des rois_) avec la légende suivante en beaux
+caractères hiéroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton père
+Ammon-Ra t'a doté, ô Rhamsès! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde
+de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, à
+toujours_.
+
+Il paraît donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique
+inquiétaient les paisibles cultivateurs des vallées du Nil. Il est fort
+remarquable, du reste, que je n'aie trouvé jusqu'ici sur les monuments
+de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens, comme
+gouverneurs du pays, sous le règne même de Rhamsès le Grand et de sa
+dynastie. Il paraît aussi que la Nubie était tellement liée à l'Égypte
+que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays même, pour le
+commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stèle encore
+sculptée sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nommé _Maï,
+commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _né dans la contrée de
+Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon
+_Mandoueï Ier_, le quatrième successeur de Rhamsès le Grand, d'une
+manière très-emphatique; il résulte aussi de plusieurs autres stèles que
+divers _princes éthiopiens_ furent employés en Nubie par les héros de
+l'Égypte.
+
+Le 3 au soir commencèrent nos travaux à Ibsamboul: il s'agissait
+d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux
+bas-reliefs. Nous avons formé l'entreprise d'avoir le dessin _en grand
+et colorié_ de tous les bas-reliefs qui décorent la grande salle du
+temple, les autres pièces n'offrant que des sujets religieux; et lorsque
+l'on saura que la chaleur qu'on éprouve dans ce temple, aujourd'hui
+_souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la façade),
+est comparable à celle d'un bain turc fortement chauffé; quand on saura
+qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissèle perpétuellement
+d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dégoutte sur le papier
+déjà trempé par la chaleur humide de cette atmosphère, chauffée comme
+dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens,
+qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne
+sortent que par épuisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs
+jambes refusent de les porter.
+
+Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possédons déjà
+_six grands tableaux_ représentant:
+
+1er. Rhamsès le Grand sur son char, les chevaux lancés au grand galop;
+il est suivi de trois de ses fils, montés aussi sur des chars de guerre;
+il met en fuite une armée assyrienne et assiège une place forte.
+
+2e. Le roi à pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en perçant un
+second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une
+composition admirables.
+
+3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armée; on vient lui
+annoncer que les ennemis attaquent son armée. On prépare le char du roi,
+et des serviteurs modèrent l'ardeur des chevaux, qui sont dessinés, ici
+comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis,
+montés sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de
+chars égyptiens méthodiquement rangés. Cette partie du tableau est
+pleine de mouvement et d'action: c'est comparable à la plus belle
+bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent
+involontairement.
+
+4e. Le triomphe du roi et sa rentrée solennelle (à _Thèbes_, sans
+doute), debout sur un char superbe, traîné par des chevaux marchant au
+pas et richement caparaçonnés. Devant le char sont deux rangs de
+prisonniers africains, les uns de race _nègre_ et les autres de race
+_barabra,_ formant des groupes parfaitement dessinés, pleins d'effet et
+de mouvement.
+
+5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux
+dieux de _Thèbes_ et à ceux d'_Ibsamboul_.
+
+Il reste à terminer le dessin d'un énorme bas-relief occupant presque
+toute la paroi droite du temple: composition immense, représentant une
+bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les
+chars, les bagages de l'armée, les jeux et les punitions militaires,
+etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera terminé, mais
+sans couleurs, parce que l'humidité les a fait disparaître. Il n'en est
+point ainsi des six tableaux précédemment indiqués; tout est colorié et
+copié jusque dans les plus minces détails avec un soin religieux. On
+aura ainsi une idée de la magnificence du costume et des chars des vieux
+Pharaons au XVIe siècle avant J.-C.; on pourra comprendre alors
+l'étonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je
+voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui
+refusent de croire à l'élégante richesse que la sculpture peinte ajoute
+à l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je réponds qu'ils
+auraient _sué_ tous leurs préjugés, et que leurs opinions _a priori_ les
+quitteraient par tous les pores.
+
+Pour tous mes dessins je me suis réservé la partie des légendes
+hiéroglyphiques, souvent fort étendues, qui accompagnent chaque figure
+ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur
+place ou d'après les empreintes lorsqu'elles sont placées à une grande
+hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets
+au net et les donne aussitôt aux dessinateurs, qui d'avance ont réservé
+et tracé les colonnes destinées à les recevoir; j'ai pris la copie
+entière d'une grande stèle placée entre les deux colosses de gauche,
+dans l'intérieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux
+lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parlé, et que j'ai bien
+retrouvée à sa place; ce n'est pas moins qu'un _décret du dieu Phtha_,
+en faveur de Rhamsès le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses
+travaux et ses bienfaits envers l'Égypte; suit la réponse du roi au dieu
+en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre
+tout à fait particulier.
+
+Voilà où en est notre _mémorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus
+pénible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le
+voyage. Nos compagnons français et toscans ont rivalisé de zèle et de
+dévouement, et j'espère que vers le 15 nous mettrons à la voile pour
+regagner l'Égypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de
+goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le
+temple m'en ont délivré pour longtemps, je l'espère. Je n'ai encore reçu
+que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonné d'avoir
+entrepris mon voyage malgré ses amicales inquiétudes? Je l'ai pardonné,
+de mon côté, depuis que j'ai touché à la seconde cataracte.... Adieu.
+
+
+
+
+ONZIÈME LETTRE
+
+
+El-Mélissah (entre Syène et Ombos), le 10 février 1829.
+
+Nous jouons de malheur; depuis notre départ de Syène, à laquelle nous
+avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin
+d'avoir franchi la distance qui nous sépare d'_Ombos_, où l'on se rend
+d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du
+nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait
+pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. Nous avons
+amarré, à grand'peine, dans le voisinage de _Mélissah_, où est une
+carrière de grès sans aucun intérêt; du reste, santé parfaite, bon
+courage, et nous préparant à explorer Thèbes de fond en comble, si ce
+n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous
+ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos
+tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du
+26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voilà, en y
+ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me soient
+parvenues.
+
+Je remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il
+a bien voulu m'écrire le 26 septembre. J'espère qu'il aura reçu ma
+lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien
+pardonner à la vétusté de mes souhaits de jour de l'an, déjà caducs
+lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde
+cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de
+telles distances.
+
+J'écrirai de Thèbes à notre ami Dubois, après avoir vu à fond l'Égypte
+et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Égyptiens feront à l'avenir,
+dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le passé; je
+rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de convertir
+tous les obstinés.
+
+Je transmets à M. Drovetti la lettre que m'a écrite M. de Mirbel, et je
+suis persuadé qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'Égypte, qui ne
+recule jamais devant les choses utiles.
+
+Ma dernière lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon
+itinéraire à partir de ce beau monument que nous avons épuisé, au risque
+de l'être nous-mêmes par les difficultés de son étude.
+
+Nous l'avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous
+abordâmes au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des géographes grecs,
+pour visiter quelques excavations qu'on aperçoit vers le bas de cette
+énorme masse de grès.
+
+Ces _spéos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que
+des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'époques différentes, mais
+tous appartenant aux temps pharaoniques.
+
+Le plus ancien remonte jusqu'au règne de Thouthmosis Ier; le fond de
+cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est occupé
+par 4 figures (tiers de nature), assises, et représentant deux fois ce
+Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est-à-dire une
+des formes du dieu Thoth à tête d'épervier, et la déesse _Saté, dame
+d'Éléphantine_ et _dame de Nubie_. Ce spéos était une chapelle ou
+oratoire consacré à ces deux divinités; les parois de côté n'ont jamais
+été sculptées ni peintes.
+
+Il n'en est point ainsi du second spéos; celui-ci appartient au règne de
+Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_
+et de la déesse Saté (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond.
+Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par les soins d'un prince
+nommé _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les légendes le
+titre de _gouverneur des terres méridionales_, ce qui comprenait _la
+Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau
+sculpté, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le
+roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres fonctionnaires
+publics, présentant au souverain, à ce que dit l'inscription
+hiéroglyphique (malheureusement très-courte) qui accompagne ce tableau,
+les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des
+_terres méridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du
+spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du monument.
+
+Le troisième spéos d'_Ibrim_ est du règne suivant, de l'époque
+d'Aménophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi
+étaient administrées par un autre prince, nommé _Osorsaté_. Sur la paroi
+de droite, ce roi Aménophis II est représenté assis, et deux princes,
+parmi lesquels _Osorsaté_ occupe le premier rang, présentent au Pharaon
+les tributs des _terres méridionales_ et les productions naturelles du
+pays, y compris des _lions_, des _lévriers_ et des _chacals vivants_,
+comme porte l'inscription gravée au-dessus du tableau, et qui spécifiait
+le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante
+lévriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un état si
+déplorable de dégradation qu'il m'a été impossible d'en tirer autre
+chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la statue du roi
+Aménophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_.
+
+Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est encore un monument du
+même genre et du règne de Sésostris, Rhamsès le Grand. C'est aussi un
+gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux
+d'_Ibrim_, Hermès à tête d'épervier et la déesse Saté, à la gloire du
+Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités locales,
+dans le fond du spéos. Mais à cette époque, _les terres du midi_ étaient
+gouvernées par un prince éthiopien, dont j'ai retrouvé des monuments à
+_Ibsamboul_ et à _Ghirché_. Ce personnage est figuré dans le spéos
+d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages à Sésostris, et à la tête de
+tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on
+compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate
+des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans
+désignation plus particulière.
+
+Il est à remarquer, à l'honneur de la galanterie égyptienne, que la
+femme du prince éthiopien _Satnouï_ se présente devant Sésostris
+immédiatement après son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela
+montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la
+civilisation égyptienne différait essentiellement de celle du reste de
+l'Orient, et se rapprochait de la nôtre; car on peut apprécier le degré
+de civilisation des peuples d'après l'état plus ou moins supportable des
+femmes dans l'organisation sociale.
+
+Le 17 janvier au soir, nous étions à _Derri_ ou _Derr_, la capitale
+actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un clair de lune
+admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus.
+Ayant lié conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul
+à l'écart sur le bord du fleuve, était venu poliment me faire compagnie
+en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait
+le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me
+répondit aussitôt: qu'il était trop jeune pour savoir cela, mais que les
+vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birbé_ avait
+été construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que
+tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, savoir si
+c'étaient les _Français_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient
+exécuté ce grand ouvrage. Voilà comme on écrit l'histoire en Nubie. Le
+monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui
+donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Sésostris. Nous y
+restâmes toute la journée du 18, et n'en sortîmes, assez tard, qu'après
+avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et rédigé une notice
+détaillée de tous ceux dont on ne prenait point de copie. Là j'ai trouvé
+une liste, par rang d'âge, des fils et des filles de Sésostris; elle me
+servira à compléter celle d'Ibsamboul. Nous y avons copié quelques
+fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effacés ou
+détruits. C'est là que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez
+curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et
+de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien: il s'agissait de
+savoir si cet animal était placé là _symboliquement_ pour exprimer la
+vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce roi avait réellement,
+comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Égypte, un _lion
+apprivoisé_, son compagnon fidèle dans les expéditions militaires. Derri
+décide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur
+les Barbares renversés par Sésostris, l'inscription suivante: _Le lion,
+serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis._ Cela me semble
+démontrer que le lion existait réellement et suivait Rhamsès dans les
+batailles.
+
+Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher de grès, mais
+sur une très-grande échelle: il a été dédié par Sésostris à Ammon-Ra, le
+dieu suprême, et à Phré, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le
+nom de _Rhamsès_, qui fut le patron du conquérant et de toute sa lignée.
+
+Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les monuments
+d'Ibsamboul, de Ghirché, de Derri, de Séboua, etc., le roi Rhamsès
+présentant des offrandes ou ses adorations à un dieu portant le même nom
+de _Rhamsès_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait
+ce culte à lui-même. _Rhamsès_ était simplement un des mille noms du
+dieu Phré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus
+qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au
+dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopté, et quelquefois
+même les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple;
+cela se reconnaît même à _Philae_, dans la partie du grand temple
+d'_Isis_, construit par Ptolémée Philadelphe. Toutes les _Isis_ du
+sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoé, laquelle a une tête
+évidemment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore
+sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des
+souverains sont de véritables portraits.
+
+Le 18 au soir nous descendîmes à _Amada_, où nous restâmes jusqu'au 20
+après midi. Là j'eus le plaisir d'étudier à l'aise et sans être distrait
+par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un temple de la
+bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se compose d'abord
+d'une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrés,
+couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux
+nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont
+évidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une
+singularité digne de remarque, je ne les trouve employées que dans les
+monuments égyptiens les plus _antiques_, c'est-à-dire dans les hypogées
+de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à _Bet-oualli_, où sont les plus
+modernes, bien qu'elles datent du règne de Sésostris, ou plutôt de celui
+de son père.
+
+[Illustration: N° 1. Dédicace du Temple d'Amada.]
+
+[Illustration: N° 2. Chanson pour le battage des grains.]
+
+Le temple d'Amada a été fondé par Thouthmosis III (Moeris), comme le
+prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la
+dédicace, sculptée sur les deux jambages des portes de l'intérieur; et
+dont je mets ici la traduction littérale pour donner une idée des
+dédicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V.
+_le texte hiéroglyphique_, pl. N° 3.)
+
+«Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de
+l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modérateur de justice, a
+fait ses dévotions à son père le dieu Phré, le dieu des deux montagnes
+célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure; il l'a fait pour être
+vivifié à toujours.»
+
+Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur,
+Aménophis II, continua l'ouvrage commencé, et fit sculpter les quatre
+salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de
+celle qui les précède; les travaux de ce roi sont détaillés dans une
+énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes
+copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.
+
+Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le
+pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses
+dédicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frappé par sa
+singularité; en voici la traduction:
+
+«Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux
+autres dieux qui résident dans Thyri: Accourez et contemplez ces
+offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple,
+par le roi Thouthmosis (IV), à son père le dieu Phré, dieu grand,
+manifesté dans le firmament!»
+
+La sculpture du temple d'Amada, appartenant à la belle époque de l'art
+égyptien, est bien préférable à celle de Derri, et même aux tableaux
+religieux d'Ibsamboul.
+
+Dans l'après-midi du 20, nos travaux d'Amada étant terminés, nous
+partîmes et descendîmes le Nil jusqu'à _Korosko,_ village nubien, dont
+je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes l'excellent lord
+Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à exécution leur projet de
+remonter le Nil jusqu'au Sennaâr, pour se rendre de là dans l'Inde en
+traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre
+s'arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à causer des travaux
+passés et des projets futurs; je dis enfin adieu à ces courageux
+voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent
+dans une saison très-avancée. Que Dieu veille sur ces intrépides amis de
+la science!
+
+Le 21 nous étions à _Ouadi-Esséboua_ (la vallée des lions), qui reçoit
+ce nom d'une avenue de sphinx placés sur le _dromos_ de son temple,
+lequel est un _hémispéos_, c'est-à-dire un édifice à moitié construit en
+pierres de taille, et à moitié creusé dans le rocher; c'est, sans
+contredit, le plus mauvais travail de l'époque de Rhamsès le Grand; les
+pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles étaient masqués
+par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de décoration,
+qui sont d'une exécution assez médiocre. Ce temple a été dédié par
+Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre
+colosses représentant Sésostris debout occupent le commencement et la
+fin des deux rangées de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux
+historiques, représentant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et
+du _Midi_, couvrent la face extérieure des deux massifs du pylône; mais
+la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le mastic
+ou ciment qui en avait reçu une grande partie est tombé, et laisse une
+foule de lacunes dans la scène et surtout dans les inscriptions. Ce
+temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui l'envahissent
+de tous côtés.
+
+Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, à cause d'un vent du nord
+très-violent, qui nous força d'aborder et de nous tenir tranquilles au
+rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitâmes du calme pour gagner
+_Méharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point
+sculpté, et partant, d'aucun intérêt pour moi qui ne cherche que les
+_hadjar-maktoub_ (les pierres écrites), comme disent nos Arabes.
+
+Le soleil levant du 23 nous trouva à _Dakkèh_, l'ancienne _Pselcis_. Je
+courus au temple, et la première inscription hiéroglyphique qui me tomba
+sous les yeux m'apprit que j'étais dans un lieu saint, dédié à Thoth,
+seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom
+hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de
+Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés.
+
+Le monument de Dakkèh présente un double intérêt sous le rapport
+mythologique; il donne des matériaux infiniment précieux pour comprendre
+la nature et les attributions de l'être divin que les Égyptiens
+adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermès deux fois grand); une série de
+bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_
+de ce dieu. Je l'y ai trouvé d'abord (ce qui devait être) en liaison
+avec _Har-Hat_ (le grand Hermès Trismégiste), sa forme primordiale, et
+dont lui, Thoth, n'est que la _dernière transformation_, c'est-à-dire
+son incarnation sur la terre à la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_
+incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'à l'_Hermès céleste_
+(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les
+formes: 1° de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2°
+d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants
+harmonieux); 3° de _Meuï_ (la pensée ou la raison): sous chacun de ces
+noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de
+ces diverses transformations du second Hermès couvrent les parois du
+temple de Dakkèh. J'oubliais de dire que j'ai trouvé ici Thoth (le
+Mercure égyptien) armé du _caducée_, c'est-à-dire du sceptre ordinaire
+des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion.
+
+Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne
+de ce temple (l'avant-dernière salle) a été construite et sculptée par
+le plus célèbre des rois éthiopiens, _Ergamènes_ (Erkamen), qui, selon
+le récit de Diodore de Sicile, délivra l'_Éthiopie_ du gouvernement
+théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en égorgeant tous les
+prêtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y
+éleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'être soumise
+à l'Égypte dès la chute de la XXVIe dynastie, celle des Saïtes, détrônée
+par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des Éthiopiens
+jusqu'à l'époque des conquêtes de Ptolémée Évergète Ier, qui la réunit
+de nouveau à l'Égypte. Aussi le temple de Dakkèh, commencé par
+l'Éthiopien _Ergamènes_, a-t-il été continué par Évergète Ier, par son
+fils Philopator et son petit-fils Évergète II. C'est l'empereur Auguste
+qui a poussé, sans l'achever, la sculpture intérieure de ce temple.
+
+Près du pylône de Dakkèh, j'ai reconnu un reste d'édifice, dont quelques
+grands blocs de pierre conservent encore une portion de dédicace:
+c'était un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voilà
+encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les
+Ptolémées, et l'Éthiopien Ergamènes lui-même, n'ont fait que
+reconstruire des temples là où il en existait dans les temps
+pharaoniques, et aux mêmes divinités qu'on y a toujours adorées. Ce
+point était fort important à établir, afin de démontrer que les derniers
+monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme
+de divinité_. Le système religieux de ce peuple était tellement un,
+tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté depuis un temps
+immémorial d'une manière si absolue et si précise, que la domination des
+Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolémées et les
+Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Égypte, ce que les Perses
+avaient détruit, et rebâti des temples là où il en existait autrefois,
+et dédiés aux mêmes dieux.
+
+Dakkèh est le point le plus méridional où j'aie rencontré des travaux
+exécutés sous les Ptolémées et les empereurs. Je suis convaincu que la
+domination grecque ou romaine ne s'est jamais étendue, _au plus_, au
+delà d'Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis _Dakkèh_ jusqu'à _Thèbes_ une
+série presque continue d'édifices construit à ces deux époques: les
+monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolémées et des
+Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J'en ai conclu que la
+destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre
+Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être attribuée aux Perses, qui ont dû
+suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, où ils ont pris, pour se
+rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du désert, infiniment
+plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une armée,
+à cause de nombreuses cataractes; la route du désert est celle que
+suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armées et les
+voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le monument d'Amada,
+facile à détruire puisqu'il n'est point d'une grande étendue. De Dakkèh
+à Thèbes on ne voit donc plus que de _secondes éditions_ des temples.
+
+Il faut en excepter le monument de _Ghirché_ et celui de _Bet-oualli_
+que les Perses n'ont pu détruire, puisqu'il eût fallu abattre les
+_montagnes_ dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. Mais ces
+_spéos_, et surtout le premier, ont été ravagés autant que le permettait
+la nature des lieux.
+
+Nous arrivâmes à _Ghirché-Hussan_ ou _Ghirf-Housseïn_ le 25 janvier.
+C'est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à Sébouâ, un véritable
+Rhamesséion ou _Rhamséion_, c'est-à-dire un monument dû à la munificence
+de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu _Phtha_, personnage
+dont on retrouve une imitation décolorée dans l'_Hephaistos_ des Grecs
+et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de Ghirché, qui,
+en langue égyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure
+de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même nom sacré
+que _Memphis_: il paraît que ces noms fastueux furent à la mode en
+Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m'ont appris, par
+exemple, que _Derri_ avait le même nom que la fameuse _Héliopolis_
+d'Égypte, _demeure du Soleil_, et que le misérable village nommé
+aujourd'hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se décorait du
+nom d'_Amoneï_, celui même de la _Thèbes_ aux cent portes.
+
+La portion construite de l'_hémispéos_ de Ghirché est, à très-peu près,
+détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail immense, a été
+dégradée avec une espèce de recherche. J'ai cependant pu relever le
+sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des légendes. La
+grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels on a
+taillé six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare
+à côté de bas-reliefs d'une fort belle exécution. Sur les parois
+latérales sont huit niches carrées renfermant chacune trois figures
+assises, sculptées de plein relief: le personnage occupant le milieu de
+ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamsès,
+le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu Grand, et comme
+résidant dans _Phthaëi, Amoneï_ et _Thyri_, c'est-à-dire dans _Ghirché,
+Sébouâ_ et _Derri_, où existent en effet des Rhamséion dédiés au dieu
+Soleil Rhamsès, le même qu'on adore à Ghirché, comme fils de Phtha et
+d'Hathôr, les grandes divinités de ce temple. L'étude des tableaux
+religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces trois
+personnages.
+
+La journée du 26 fût donnée en partie au petit temple de _Dandour_. Nous
+retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non achevé du temps de
+l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son étendue, ce
+monument m'a beaucoup intéressé, puisqu'il est entièrement relatif à
+l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soirée
+du 25 avait été égayée par un superbe écho découvert par hasard en face
+de Dandour, où nous venions d'aborder. Il répète fort distinctement et
+d'une voix sonore jusqu'à onze syllabes. Nos compagnons italiens se
+plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, entremêlés de coups de
+fusil qu'on tirait de tous côtés, et auxquels l'écho répondait par des
+coups de canon ou les éclats du tonnerre.
+
+Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai
+découvert une nouvelle génération de dieux, et qui complète le cercle
+des formes d'Ammon, point de départ et point de réunion de toutes les
+essences divines. Ammon-Ra, l'Être suprême et primordial, étant son
+propre père, est qualifié de mari de sa mère (la déesse Mouth), sa
+portion féminine renfermée en sa propre essence à la fois mâle et
+femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux égyptiens ne sont
+que des formes de ces deux principes constituants considérés sous
+différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de pures abstractions
+du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une
+chaîne non interrompue qui descend des cieux et se matérialise jusqu'aux
+incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernière de ces
+incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extrême de la chaîne
+divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus
+(le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l'Alpha. Le point de
+départ de la mythologie égyptienne est une _Triade_ formée des trois
+parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le mâle et le père), Mouth (la
+femelle et la mère) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'étant
+manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et Horus. Mais la
+parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont frères. C'est à
+Kalabschi que j'ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les trois
+membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade
+initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mère; et le fils
+qu'il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_
+dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et
+cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi la Triade finale
+se formait d'Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, personnages
+qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère Mouth et
+leur fils Khons. Aussi _Malouli_ était-il adoré à Kalabschi sous une
+forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et orné des mêmes
+insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur
+de Talmis, c'est-à-dire de Kalabschi, que les géographes grecs appellent
+en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions
+des temples.
+
+J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existé à Talmis trois
+_éditions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du règne
+d'Aménophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolémées; et la
+dernière, le temple actuel qui n'a jamais été terminé, sous Auguste,
+Caïus Caligula et Trajan; et la légende du dieu _Malouli_, dans un
+fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction
+du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes. Ainsi
+donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et
+d'Égypte n'a jamais reçu de modification, on n'innovait rien, et les
+anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés par
+le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'étaient en quelque sorte
+partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de
+_répartition féodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Saté
+régnaient à Éléphantine, à Syène et à Béghé, et leur juridiction
+s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à Ibsamboul, à Derri et à Amada;
+Phtha, à Ghirché; Anouké, à Maschakit; Thoth, le surintendant de
+Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à Ghébel-Addèh
+et à Dakkèh; Osiris était seigneur de Dandour; Isis, reine à Philae;
+Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. Mais Ammon-Ra règne
+partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.
+
+Il en était de même en Égypte, et l'on conçoit que ce culte partiel ne
+pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par toute la puissance
+des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif
+dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes
+voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme
+syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien calculé, les
+divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouvé à
+Kalabschi les dieux de Ghirché et de Dakkèh au midi, ceux de Déboud au
+nord, occupant une place distinguée; à Déboud, les dieux de Dakkèh et de
+Philae; à Philae, ceux de Déboud et de Dakkèh, au midi? ceux de Béghé
+d'Éléphantine et de Syène au nord; à Syène enfin, les dieux de Philae et
+ceux d'Ombos.
+
+C'est encore à Kalabschi que j'ai remarqué, pour la première fois, la
+couleur violette employée dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par
+découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appliquée
+sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi
+le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le précède ont été dorés
+aussi bien que le sanctuaire de Dakkèh.
+
+Près de Kalabschi est l'intéressant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a
+pris les journées des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'à midi. Là, mes
+yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de Kalabschi,
+qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en
+contemplant les bas-reliefs historiques gui décorent ce spéos, d'un fort
+beau style, et dont nous avons des copies complètes. Ces tableaux sont
+relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les
+_Kouschi_ (les Éthiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les
+_Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Sésostris dans _sa jeunesse_ et
+_du vivant de son père_, comme le dit expressément Diodore de Sicile,
+qui à cette époque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et
+_presque toute la Libye_.
+
+Le roi Rhamsès, père de _Sésostris_, est assis sur son trône dans un
+naos, et son fils, en costume de prince, lui présente un groupe de
+prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est représenté
+comme vainqueur, frappant lui-même un homme de cette nation, en même
+temps que le prince (Sésostris) lui présente les chefs militaires et une
+foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son
+fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiégée; le roi foule
+aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amenée en
+état de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux
+historiques décorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle
+principale du monument, en supposant que cette portion du _spéos_ ait
+jamais été couverte.
+
+La paroi de droite présente les détails de la campagne contre les
+_Éthiopiens_, les _Bischari_ et des _nègres_. Dans le premier tableau,
+d'une grande étendue, on voit les Barbares en pleine déroute, se
+réfugiant dans leurs forêts, sur les montagnes, ou dans des marécages;
+le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, représente le roi
+assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils
+aîné (Sésostris), qui lui présente, 1° un _prince éthiopien_ nommé
+_Aménémoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un
+lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du
+trône du père de son vainqueur; 2° des chefs militaires égyptiens; 3°
+des tables et des buffets couverts de _chaînes d'or_ et avec elles des
+_peaux de panthère_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des
+troncs de bois d'_ébène_; des _dents d'éléphant_; des _plumes
+d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _flèches_; des _meubles
+précieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou imposé par la
+conquête; 4° à la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_
+prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants
+sur ses épaules et dans une espèce de couffe; suivent des individus
+conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'intérieur
+de l'Afrique, le _lion_, les _panthères_, l'_autruche_, des _singes_ et
+la _girafe_, parfaitement dessinés, etc., etc. On reconnaîtra là,
+j'espère, la campagne de Sésostris contre les Éthiopiens, lesquels il
+força, selon Diodore de Sicile encore, de payer à l'Égypte un tribut
+annuel en _or_, en _ébène_ et en _dents d'éléphant_.
+
+Les autres sculptures du spéos sont toutes religieuses. Ce monument
+était consacré au grand dieu Ammon-Ra et à sa forme secondaire
+Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans ses
+légendes, avoir donné toutes les mers et toutes les terres existantes à
+son fils chéri «le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamsès
+(II).» Dans le sanctuaire, ce Pharaon est représenté suçant le lait des
+déesses Anouké et Isis. «Moi qui suis ta mère, la dame d'Éléphantine,
+dit la première, je te reçois sur mes genoux, et te présente mon sein
+pour que tu y prennes ta nourriture, ô Rhamsès!» «Et moi, ta mère Isis,
+dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les périodes des
+panégyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui
+s'écouleront en une vie pure.» J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi
+que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le
+Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne
+faut pas oublier que les Égyptiens appelaient les Syriens, les
+Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.
+
+Je dis adieu à ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'était
+le dernier de la belle époque et d'une bonne sculpture que je dusse
+rencontrer entre Kalabschi et Thèbes.
+
+Le 31, au coucher du soleil, nous étions à _Kardâssi_ ou _Kortha_, où
+j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, dénué de sculpture,
+à l'exception d'un bas-relief sur un fût de colonne. J'avais vu, deux
+heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_),
+également sans sculptures ni inscriptions hiéroglyphiques; mais on juge
+facilement, à leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps
+de la domination romaine.
+
+Le 1er février, nous vîmes venir à nous une cange avec pavillon
+autrichien: c'était du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher;
+cependant, la barque avançait aussi vers nous, et je reconnus sur la
+proue M. Acerbi, consul général d'Autriche en Égypte, qui m'appelait et
+me saluait de la main. Nous arrêtâmes nos barques et passâmes quelques
+heures à causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et
+littérateur distingué, qui nous avait traités d'une manière si aimable
+pendant notre séjour à Alexandrie. Nous nous séparâmes, lui pour
+remonter jusqu'à la seconde cataracte, et moi pour rentrer en Égypte,
+avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le Paris de l'Égypte
+et le rendez-vous des voyageurs, n'en déplaise à la grosse ville du
+Kaire et à la triste Alexandrie.
+
+Vers deux heures après midi, nous étions à _Déboud_ ou _Déboudé_: nous
+étant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans
+sculpture, je trouvai qu'il avait été bâti, en grande partie, par un roi
+éthiopien nommé _Atharramon_, et qui doit être le prédécesseur ou le
+successeur immédiat de l'_Ergamènes_ de Dakké. Le temple, dédié à
+Ammon-Ra, seigneur de _Tébot_ (Déboud), et à Hathôr, et subsidiairement
+à Osiris et à Isis, a été continué, mais non achevé, sous les empereurs
+Auguste et Tibère. Dans le sanctuaire, encore non sculpté, gisent les
+débris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des
+Ptolémées.
+
+Notre travail étant terminé, nous rentrâmes dans nos barques, pressés de
+partir et de profiter du reste de la journée pour arriver à Philae,
+rentrer ainsi en Égypte, et dire adieu à cette pauvre Nubie, dont la
+sécheresse avait déjà lassé tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs,
+en remettant le pied en Égypte, nous pouvions espérer de manger du pain
+un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous
+régalait journellement notre boulanger en chef, tout à fait à la hauteur
+du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier
+cordon-bleu.
+
+C'est à neuf heures du soir que nous retouchâmes enfin la terre
+égyptienne, en abordant à l'île de Philae, rendant grâces à ses antiques
+divinités Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas
+dévorés entre les deux cataractes.
+
+Nous avons séjourné dans l'île sainte jusqu'au 7 février, terminant les
+travaux commencés au mois de décembre, et recueillant tous les tableaux
+mythologiques relatifs à l'histoire et aux attributions d'Isis et
+d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent
+en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les époques des
+principaux édifices de cette île.
+
+Le petit temple du sud a été dédié à Hathôr, et construit par le Pharaon
+Nectanèbe, le dernier des rois de race égyptienne, détrôné par la
+seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui,
+de ce joli petit édifice, conduit au grand temple, est de l'époque des
+empereurs; ce qu'il y a de sculpté l'a été sous les règnes d'Auguste, de
+Tibère et de Claude.
+
+Le premier pylône est du temps de Ptolémée Philométor, qui a encastré
+dans ce pylône un propylon dédié à Isis par le Pharaon Nectanèbe, et
+l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_
+actuel il en existait déjà un autre sur le même emplacement, lequel aura
+été détruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les débris de
+sculpture plus anciens employés dans les colonnes du pronaos actuel du
+grand temple.
+
+C'est Ptolémée Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles
+adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Évergète II, et le second
+pylône, de Ptolémée Philométor. Les sculptures et bas-reliefs extérieurs
+de tout l'édifice ont été exécutés sous Auguste et Tibère.
+
+Entre les deux pylônes du grand temple d'Isis, il existe à droite et à
+gauche deux beaux édifices d'un genre particulier. Celui de gauche est
+un temple périptère, dédié à Hathôr et à la délivrance d'Isis qui vient
+d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolémée
+Épiphane ou de son fils Évergète II. Les bas-reliefs extérieurs sont du
+règne d'Auguste et de Tibère. C'est Évergète II qui se donne les
+honneurs de la construction de ce temple, dans les longues dédicaces de
+la frise extérieure.
+
+Le même roi s'est aussi emparé, par une inscription semblable, de
+l'édifice de droite, qui, presque tout entier, est de son frère
+Philométor, à l'exception d'une salle sculptée sous Tibère.
+
+J'ai donné une journée presque entière à une petite île voisine de
+Philae, l'île de _Béghé_, où la Commission d'Égypte indiquait le reste
+d'un petit édifice égyptien. J'y ai, en effet, trouvé quelques colonnes
+d'un tout petit temple de très-mauvais travail et de l'époque de
+Philométor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'étais dans l'île de
+_Snem_, nom de localité que j'avais rencontré souvent, depuis Ombos
+jusqu'à Dakké, dans les légendes des dieux, et surtout dans celles du
+dieu Chnouphis et de la déesse Hathôr. C'était là un des lieux les plus
+saints de l'Égypte, et une île sacrée, but de pèlerinages longtemps
+avant sa voisine l'île de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue
+égyptienne. C'est de là qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_,
+et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde
+question de _fil_ (l'éléphant), comme l'ont prétendu de soi-disant
+étymologistes.
+
+Le temple de Snem (Béghé) était en effet dédié à Chnouphis et à la
+déesse Hathôr, et le monument actuel était encore la _seconde édition_
+d'un temple bien plus ancien et plus étendu, bâti sous le règne du
+Pharaon Aménophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouvé les débris de
+ce temple, et les restes d'une statue colossale du même Pharaon, qui
+décorait un des pylônes de l'ancien édifice. J'ai recueilli dans cette
+île, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine
+d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et
+des actes d'adoration faits dans l'île sainte de _Snem_ par de grands
+personnages de la vieille Égypte, et entre autres: 1° un proscynéma d'un
+_basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Aménophis III
+(Memnon), grammate nommé _Aménémoph_; 2° une inscription attestant le
+_pèlerinage d'un grand-prêtre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamsès;
+3° celui d'un prince éthiopien nommé _Mémosis_, sous le Pharaon
+Aménophis III; 4° celui du prince éthiopien _Messi_, sous Rhamsès le
+Grand; 5° celui d'un _grand-prêtre_ d'Anouké, nommé _Aménothph_; 6° un
+proscynéma conçu en ces termes: «Je suis venu vers vous, moi votre
+serviteur, vous tous, grands dieux, qui résidez dans Snem! accordez-moi
+tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_à moi_) l'intendant des
+terres du roi seigneur du monde Aménophis (III), AMOSIS;» cet Amosis est
+représenté à côté de l'inscription, levant ses mains en attitude
+d'adoration; 7° enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de
+granit, j'ai copié une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an
+XXXIV et l'an XXXIX du règne de Rhamsès le Grand (Sésostris), un des
+princes ses enfants a assisté à la _panégyrie_ de _Snem_, et l'a
+célébrée par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions
+purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les
+légendes royales, sculptées en grand, des Pharaons Psammétichus Ier,
+Psammétichus II, Apriès et Amasis, semblent avoir eu pour motif de
+rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'île de _Snem_, soit même
+de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette
+île, où le granit est de toute beauté.
+
+Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhôte, Lehoux et
+Bertin, faire _une partie de plaisir_ à la cataracte, où nous prîmes un
+modeste repas, assis à l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort épineux), le
+seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me
+rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis débarquer en face
+de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller à la chasse des
+inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre
+desquels est le roc taillé en forme de siège et qu'un de nos doctes
+amis, M. Letronne, a cru pouvoir être l'_Abaton_ nommé dans les
+inscriptions grecques de l'obélisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un
+rocher comme un autre, avec cette différence qu'il est chargé
+d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les
+dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les
+suivantes:
+
+1º Une stèle sculptée sur le roc, mais à demi effacée, monument qui
+rappelle une victoire remportée sur les Libyens par le Pharaon
+_Thouthmosis IV_, l'an septième de son règne, le 8 du mois de Phaménoth;
+
+2° Une stèle de son successeur Aménophis III (Memmon), assez bien
+conservée, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de
+soumettre les Éthiopiens, l'an cinquième de son règne, a passé dans ce
+lieu et y a tenu une panégyrie (assemblée religieuse);
+
+3º Un proscynéma à Néith et à Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph
+(Smendès), de la XXIe dynastie;
+
+4° Un proscynéma à Horammon, Saté et Mandou, pour le salut du roi
+Néphérothph (Néphérites), de la XXIXe dynastie.
+
+Je ne parle point d'une foule de proscynéma de simples particuliers, à
+Chnouphis et à Saté, les grandes divinités de la cataracte.
+
+Les rochers sur la _route de Philae à Syène_, et que j'ai explorés le 7
+février, en portent aussi un très-grand nombre, adressés aux mêmes
+divinités: j'y ai aussi copié des inscriptions et des sculptures
+représentant des princes éthiopiens rendant hommage à Rhamsès le Grand
+ou à son grand-père (Mandoueï); ce sont les mêmes dont j'ai trouvé de
+semblables monuments en Nubie.
+
+Je rentrai enfin à Syène, que j'avais quittée en décembre. En attendant
+que nos bagages arrivassent de Philae à dos de chameau, et qu'on
+disposât notre nouvelle escadre égyptienne (car nous avons laissé les
+barques nubiennes à la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je
+revis les débris du temple de Syène, consacré à Chnouphis et à Saté,
+sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrême décadence de l'art
+en Égypte; il m'a intéressé toutefois, 1° parce que c'est le seul qui
+porte la légende hiéroglyphique de _Nerva_; 2° parce qu'il m'a fait
+connaître le nom hiéroglyphique-phonétique de Syène, _Souan_, qui est le
+nom copte _Souan_, et l'origine du _Syéné_ des Grecs et de l'_Osouan_
+des Arabes; 3° enfin, parce que le nom symbolique de cette même ville,
+représentant un _aplomb_ d'architecte ou de maçon, fait, sans aucun
+doute, allusion à l'antique position de Syène sous le tropique du
+Cancer, et à ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient
+d'aplomb le jour du solstice d'été: les auteurs grecs sont pleins de
+cette tradition, qui a pu, en effet, être fondée sur un fait réel, mais
+à une époque infiniment reculée.
+
+J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syène, en
+remontant vers la cataracte; j'y ai trouvé l'hommage d'un prince
+éthiopien à Aménophis III, et à la reine Taïa sa femme; un acte
+d'adoration à Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamsès le
+Grand, de ses filles _Isénofré, Bathianthi_, et de leurs frères
+_Scha-hem-kamé_ et _Mérenphtah_; le prince éthiopien _Mémosis_ (le même
+dont j'avais déjà recueilli une inscription dans l'île de Snem),
+agenouillé et adorant le prénom du roi Aménophis III; enfin plusieurs
+proscynéma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux
+divinités de Syène et de la cataracte, Chnouphis, Saté et Anouké.
+
+Je visitai pour la seconde fois l'île d'_Éléphantine_, qui, tout
+entière, formerait à peine un parc convenable pour un bon bourgeois de
+Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois
+faire un _royaume_, pour se débarrasser de la vieille dynastie
+égyptienne des _Éléphantins_. Les deux temples ont été récemment
+détruits, pour bâtir une caserne et des magasins à Syène; ainsi a
+disparu le petit temple dédié à Chnouphis par le Pharaon Aménophis III.
+Je n'ai retrouvé debout que les deux montants des portes en granit ayant
+appartenu à un autre temple de Chnouphis, de Saté et d'Anouké, dédié
+sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai,
+de construction romaine, m'a offert les débris, entremêlés et mutilés,
+de plusieurs des plus curieux édifices d'Éléphantine, construits sous
+les rois Moeris, Mandoueï et Rhamsès le Grand. Dans les restes d'une
+chambre qui termine l'escalier du quai égyptien, j'ai copié plusieurs
+proscynéma hiéroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stèle
+mutilée du Pharaon Mandoueï.
+
+Étant allé rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien à voir ni à faire
+sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers
+granitiques de Syène et d'Éléphantine, et nous nous dirigeâmes sur
+_Ombos_, où le vent a juré de nous empêcher d'arriver, puisque, au
+moment où j'écris cette ligne, nous sommes au 12 février; il est sept
+heures du matin, et le Nil mugit à quatre pouces de distance du lit sur
+lequel je suis assis.
+
+
+Ombos, le 14 février à deux heures.
+
+Je suis enfin arrivé avant-hier à _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous
+avons repris nos travaux du mois de décembre, et à cette heure-ci ils
+sont terminés. Tout est encore ici de l'époque grecque: le grand temple
+est cependant d'une très-belle architecture et d'un grand effet; il a
+été commencé par Épiphane, continué sous Philométor et Évergète II;
+quelques bas-reliefs sont même du temps de _Cléopâtre Cocce_ et de Soter
+II. Ce grand édifice, dont les ruines ont un aspect très-imposant, était
+consacré à deux Triades qui se partagent le temple, divisé, en effet,
+longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant
+presque toujours dans des massifs de la construction. Sévek-Ra (la forme
+primordiale de Saturne, Kronos) à tête de crocodile, Hathôr (Vénus), et
+leur fils Khons-Hôr, forment la première Triade. La seconde se compose
+d'Aroëris, de la déesse Tsonénoufré et de leur fils Pnevtho; ce sont les
+dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les médailles
+romaines du nome ombite est l'animal sacré du dieu principal, Sévek-Ra.
+
+La femme de Philométor, Cléopâtre, porte, dans les dédicaces et dans les
+cartouches sculptés sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut
+être que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la première lecture est
+plus probable; il est répété trente fois, et il est impossible de s'y
+tromper.
+
+Le petit temple d'Ombos était, comme l'un de ceux de Philae et le
+temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est-à-dire un édifice
+sacré figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade
+locale, c'est-à-dire une image terrestre du lieu où les déesses Hathôr
+et Tsonénoufré avaient enfanté leur fils Khons-Hôr et Pnevtho, les deux
+fils des deux Triades d'Ombos.
+
+C'est en me glissant à travers les pierres éboulées de ce petit
+monument, et en visitant une à une toutes celles qui bientôt seront
+englouties par le Nil, lequel, ayant sapé les fondations, a déjà détruit
+la plus grande partie du monument, que j'ai trouvé des blocs ayant
+appartenu à une construction bien plus ancienne, c'est-à-dire à un
+temple dédié par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Sévek-Ra, et
+avec les débris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous
+Évergète II, Cocce et Soter II.
+
+Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde édition: et
+c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages
+d'un tout petit propylon encastré aujourd'hui sur la face extérieure de
+l'enceinte en brique qui environne les temples du côté du sud-est. Les
+sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hiéroglyphique
+de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, était _Porte_ (ou
+propylon) _de la reine_ Amensé, _conduisant au temple de Sévek-Ra_
+(Saturne). On n'a point oublié que ce roi-reine est Amensé, mère de
+Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'époque de Philométor,
+et conduisait au petit temple actuel.
+
+Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la
+nuit, nous en profiterons pour aller à _Ghébel-Selséléh_, où nous attend
+une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que
+conditionnellement.
+
+_Toujours Ombos_, le 16. Je me réjouis d'avance en pensant que j'aurai
+peut-être à Thèbes un nouveau courrier; j'y serai à la fin du mois. Je
+trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis à
+mille lieues de France, et les soirées sont si longues! Toujours fumer
+ou jouer à la bouillotte! Il nous faudrait une bonne édition des petits
+paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit
+de l'être sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'écrire,
+et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands
+bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde
+cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont à pied, et que le
+vent ne les arrête pas, je fais partir ce soir même celui qui nous a
+apporté nos lettres de France.... Je n'ai pas oublié les notes de M.
+Letronne; il apprendra avec intérêt que le listel sur lequel est gravée
+l'inscription d'Ombos était doré, et que les lettres ont conservé une
+couleur rouge vif encore très-visible; je n'ai pu vérifier ce qu'il y
+avait sur Sérapis à _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom
+n'existant plus.... Adieu.
+
+
+
+
+DOUZIÈME LETTRE
+
+
+Biban-el-Molouk (Thèbes), le 25 mars 1829.
+
+J'ai écrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul
+général d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis
+d'expédier d'Alexandrie; par le premier bâtiment partant pour l'Europe.
+J'annonçais notre arrivée, en très-bonne santé (tous tant que nous
+sommes), à _Thèbes_, où nous rentrâmes le 8 mars au matin, après avoir
+heureusement terminé notre voyage de Nubie et de la haute Thébaïdé; nos
+barques furent amarrées au pied des colonnades du palais de _Louqsor_,
+que nous avons étudié et exploité jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais
+à profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce
+magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'Égypte,
+obstrué par des cahuttes de fellahs qui masquent et défigurent ses beaux
+portiques, sans parler de la chétive maison d'un _bim-bachi_, juchée
+sur la plate-forme violemment percée à coups de pic, pour donner passage
+aux balayures du Turc, qui sont dirigées sur un superbe sanctuaire
+sculpté sous le règne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique
+palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour
+y établir notre ménage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabié
+et les petites barques, jusqu'au moment où nos travaux de Louqsor ont
+été finis.
+
+Nous passâmes sur la rive gauche le 23, et après avoir envoyé notre gros
+bagage à une maison de _Kourna_, que nous a laissée un très-brave et
+excellent homme nommé Piccinini, agent de M. d'Anastasy à Thèbes, nous
+avons tous pris la route de la vallée de _Biban-el-Molouk_, où sont les
+tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette vallée
+étant étroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez élevées
+et dénuées de toute espèce de végétation, la chaleur doit y être
+insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc
+d'exploiter cette riche et inépuisable mine à une époque où
+l'atmosphère, quoique déjà fort échauffée, est cependant encore
+supportable. Notre caravane s'y est donc établie le jour même, et nous
+occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible
+de trouver en Égypte. C'est le roi Rhamsès (le quatrième de la XIXe
+dynastie) qui nous donne l'hospitalité, car nous habitons tous son
+magnifique tombeau, le second que l'on rencontre à droite en entrant
+dans la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hypogée, d'une admirable
+conservation, reçoit assez d'air et assez de lumière pour que nous y
+soyons logés à merveille; nous occupons les trois premières salles, qui
+forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 à 20 pieds de hauteur,
+et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les
+couleurs conservent presque tout leur éclat; c'est une véritable
+habitation de prince, à l'inconvénient près de l'enfilade des pièces; le
+sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux
+_kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux
+tentes dressées à l'entrée du tombeau. Tel est notre établissement dans
+la vallée des Rois, véritable séjour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni
+un brin d'herbe, ni êtres vivants, à l'exception des chacals et des
+hyènes qui, l'avant-dernière nuit, ont dévoré, à cent pas de notre
+_palais_, l'âne qui avait porté mon domestique barabra Mohammed, pendant
+le temps que l'ânier passait agréablement sa nuit de Ramadhan dans notre
+cuisine, qui est établie dans un tombeau royal totalement ruiné. Mais en
+voilà assez sur le ménage.
+
+Un courrier que j'ai reçu à Thèbes m'a apporté les lettres du 20
+décembre; ce sont les plus récentes de toutes celles qui me sont
+parvenues; je me réjouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et
+surtout du bon état de notre vénérable M. Dacier. Je lui présente mes
+félicitations et mes respects; j'espère que sa santé se sera soutenue,
+et que mes voeux, partis de la deuxième cataracte le 1er janvier
+dernier, seront exaucés pour l'année courante et à toujours.
+
+L'annonce de la commission archéologique pour la Morée, donnée par S.
+Ex. le ministre de l'intérieur à notre ami Dubois, m'a causé une vive
+satisfaction; il y a vingt ans que nous rêvions ensemble les voyages
+d'Égypte et de Grèce que nous exécutons aujourd'hui: ce rêve se réalise
+enfin! Je puis donc écrire de Thèbes à Athènes: que de temps historiques
+rapprochés dans un même but! C'est comme une fouille générale que fait
+la civilisation moderne dans les débris de l'ancienne, et j'espère que
+ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les
+colonnades du Parthénon, ou dans l'Altis d'Olympie, à la tête de quatre
+cents pionniers, ce qui serait encore mieux.
+
+J'ai aussi fait commencer des fouilles à _Karnac_ et à _Kourna_. J'ai
+réuni dix-huit momies de tout genre et de toute espèce; mais je
+n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies
+gréco-égyptiennes, portant à la fois des inscriptions grecques et des
+légendes démotiques et hiératiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et
+quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'à présent.
+Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tirés
+des maisons mêmes de la vieille Thèbes, à quinze ou vingt pieds
+au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un état d'oxydation
+complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis à la tête de
+mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M.
+Drovetti, le nommé _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu
+de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune
+lui avait donné.] (le crocodile), qui me paraît un homme adroit et qui
+ne manque pas de me donner de grandes espérances. J'y compte peu, parce
+qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient
+pas. Je tâcherai cependant de donner un peu d'activité à mes fouilles
+dans les mois de juin, juillet et août, époque à laquelle je serai fixé
+sur les lieux, soit à Karnac, soit à Kourna. J'ai quarante hommes en
+train, et je verrai si les produits compensent à peu près les dépenses,
+et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui
+fouillent à Kourna de compte à demi avec Rosellini. Il est évident que
+je ne puis songer à emporter ce qui manque justement au Musée royal, de
+grosses pièces, parce que le transport seul jusqu'à Alexandrie
+épuiserait mes finances et de beaucoup.
+
+Cela dit, je reprends le fil de mon itinéraire et la notice des
+monuments depuis _Ombos_, d'où est datée ma dernière lettre.
+
+Partis d'_Ombos_ le 17 février, nous n'arrivâmes, à cause de l'impéritie
+du réis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le
+18 au soir à _Ghébel-Selséléh_ (Silsilis), vastes carrières où je me
+promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement réalisé, et les
+cinq jours que nous y avons passés ont été bien employés.
+
+Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d'un très-beau grès,
+ont été exploitées par les anciens Égyptiens, et le voyageur est effrayé
+s'il considère, en parcourant les carrières, l'immense quantité de
+pierres qu'on a dû en tirer pour produire les galeries à ciel ouvert et
+les vastes espaces excavés qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la
+rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.
+
+On rencontre d'abord, en venant du côté de Syène, trois chapelles
+taillées dans le roc et presque contiguës. Toutes trois appartiennent à
+la belle époque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la
+distribution, soit pour toute la décoration intérieure et extérieure;
+toutes s'ouvrent par deux colonnes formées de boutons de lotus tronqués.
+
+La première de ces chapelles (la plus au sud) a été creusée dans le roc
+sous le règne du Pharaon Ousireï de la XVIIIe dynastie; elle est
+détruite en très-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore
+visibles, et ne présentent d'intérêt que sous le rapport du travail, qui
+a toute la finesse et toute l'élégance de l'époque.
+
+La seconde chapelle date du règne suivant, celui de Rhamsès II. Les
+tableaux qui décorent les parois de droite et de gauche nous font
+connaître à quelle divinité ce petit édifice avait été dédié par le
+Pharaon. Il y est représenté adorant d'abord la Triade thébaine, les
+plus grands des dieux de l'Égypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on
+invoquait dans tous les temples, parce qu'ils étaient le type de tous
+les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phré, à Phtha, seigneur
+de justice, et au dieu Nil, nommé, dans l'inscription hiéroglyphique,
+_Hapi-Moou_, le père vivifiant de tout ce qui existe. C'est à cette
+dernière divinité que la chapelle de Rhamsès II, ainsi que les deux
+autres, furent particulièrement consacrées; cela est constaté par une
+très-longue inscription hiéroglyphique, dont j'ai pris copie, et datée
+de «l'an IV, le 10e jour de Mésori, sous la majesté de l'Aroéris
+puissant, ami de la vérité et fils du Soleil, Rhamsès, chéri d'Hapimoou,
+le père des dieux.» Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou
+_Hapimoou_), l'identifie avec le Nil céleste _Nenmoou_, l'eau
+primordiale, le grand Nilus, que Cicéron, dans son Traité sur la Nature
+des Dieux, donne comme le père des principales divinités de l'Égypte,
+même d'Ammon, ce que j'ai trouvé attesté ailleurs par des inscriptions
+monumentales. La troisième chapelle appartient au règne du fils de
+Rhamsès le Grand; il était naturel que les chapelles de Silsilis fussent
+dédiées à Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de
+l'Égypte où le fleuve est le plus resserré et qu'il semble y faire une
+seconde entrée, après avoir brisé les montagnes de grès qui lui
+fermaient ici le passage, comme il a brisé les rochers de granit de la
+cataracte pour faire sa première entrée en Égypte.
+
+On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creusés
+pour recevoir deux ou trois corps embaumés; tous remontent jusqu'aux
+premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent à
+des chefs de travaux ou inspecteurs supérieurs des carrières de
+Silsilis. Nous avons aussi copié des stèles portant des dates du règne
+de divers Rhamsès de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande
+inscription de l'an XXII de Sésonchis.
+
+Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _spéos_, ou
+édifice creusé dans la montagne, et plus singulier encore par la
+variété des époques des bas-reliefs qui le décorent. Cette belle
+excavation a été commencée sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on
+en voulait faire un temple dédié à Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu
+Nil, divinité du lieu, et au dieu Sévek (Saturne à tête de crocodile),
+divinité principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est
+dans cette intention qu'ont été exécutés, sous le règne d'Horus, les
+sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs
+du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui décorent une longue
+et belle galerie transversale qui précède ce sanctuaire.
+
+Cette galerie, très-étendue, forme un véritable musée historique. Une de
+ses parois est tapissée, dans toute sa longueur, de deux rangées de
+stèles ou de bas-reliefs sculptés sur le roc, et, pour la plupart,
+d'époques diverses; des monuments semblables décorent les intervalles
+des cinq portes qui donnent entrée dans ce curieux muséum.
+
+Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de
+la paroi ouest: le Pharaon y est représenté debout, la hache d'armes sur
+l'épaule, recevant d'Ammon-Ra l'emblème de la vie divine, et le don de
+subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des Éthiopiens,
+les uns renversés, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef
+égyptien, qui leur reproche, dans la légende, d'avoir fermé leur coeur à
+la prudence et de n'avoir pas écouté lorsqu'on leur disait: «Voici que
+le lion s'approche de la terre d'Éthiopie (Kousch).» Ce lion-là était
+le roi Horus, qui fit la conquête d'Éthiopie, et dont le triomphe est
+retracé sur les bas-reliefs suivants.
+
+Le roi vainqueur est porté par des chefs militaires sur un riche
+palanquin, accompagné de flabellifères. Des serviteurs préparent le
+chemin que le cortège doit parcourir; à la suite du Pharaon viennent des
+guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier
+sur l'épaule, sont en marche, précédés d'un trompette; un groupe de
+fonctionnaires égyptiens, sacerdotaux et civils, reçoit le roi et lui
+rend des hommages.
+
+La légende hiéroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: «Le dieu
+gracieux revient (en Égypte), porté par les chefs de tous les pays (les
+nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin
+seigneur de l'Égypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit
+(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Éthiopie), race perverse;
+ce roi directeur des mondes, approuvé par Phré, fils du Soleil et de sa
+race, le serviteur d'Ammon, HÔRUS, le vivificateur. Le nom de sa majesté
+s'est fait connaître dans la terre d'Éthiopie, que le roi a châtiée
+conformément aux paroles que lui avait adressées son père Ammon.»
+
+Un autre bas-relief représente la conduite, par les soldats, des
+prisonniers du commun en fort grand nombre; leur légende exprime les
+paroles suivantes, qu'ils sont censés prononcer dans leur humiliation:
+«O toi vengeur! roi de la terre de Kémé (l'Égypte), soleil de Niphaïat
+(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch
+(l'Ethiopie), dont tu as foulé les signes royaux sous tes pieds!»
+
+Tous les autres bas-reliefs de ce spéos, soit stèles, soit tableaux,
+appartiennent à diverses époques postérieures, mais qui ne descendent
+pas plus bas que le troisième roi de la XIXe dynastie. On y remarque,
+entre autres sujets:
+
+1° Un tableau représentant une adoration à Ammon-Ra, Sévek (le dieu du
+nome) et Bubastis, par le basilicogrammate chargé de l'exécution du
+palais du roi Rhamsès-Meïamoun dans la partie occidentale de Thèbes (le
+palais de Médinet-Habou), le nommé _Phori_, homme véridique;
+
+2º Trois magnifiques inscriptions en caractères hiératiques, rappelant
+que le même fonctionnaire est venu à Silsilis l'an Ve, au mois de
+Paschons, du règne de Rhamsès-Meïamoun, faire exploiter les carrières
+pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de
+Médinet-Habou);
+
+3º Un grand bas-relief: le roi Rhamsès-Meïamoun adorant le dieu Phtha et
+sa compagne Pascht (Bubastis).
+
+Ces monuments démontrent, sans aucun doute, que tout le grès employé
+dans la construction du palais de Médinet-Habou à Thèbes vient de
+Silsilis, et que ce grand édifice a été commencé au plus tôt la
+cinquième année du règne de son fondateur.
+
+4° Une grande stèle représentant le même roi adorant les dieux de
+Silsilis, et dédiée par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des
+bâtiments de Rhamsès-Meïamoun, intendant de tous les palais du roi
+existants en Égypte, et chargé de la construction du temple du Soleil
+bâti à Memphis par ce Pharaon.
+
+Des tableaux d'adoration et plusieurs stèles, plus anciennes que les
+précédentes, constatent aussi que Rhamsès le Grand (Sésostris) a tiré de
+Silsilis les matériaux de plusieurs des grands édifices construits sous
+son règne.
+
+Plusieurs de ces stèles, dédiées soit par des intendants des bâtiments,
+soit par des princes qui étaient venus en Haute-Égypte pour y tenir des
+panégyries dans les années XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son règne,
+m'ont fourni des détails curieux sur la famille du conquérant. Une de
+ces stèles nous apprend que Rhamsès le Grand a eu deux femmes: la
+première, Nofré-Ari, fut l'épouse de sa jeunesse, celle qui paraît,
+ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la
+seconde (et dernière jusqu'à présent) se nommait _Isénofré_; c'était la
+mère, 1° de la princesse _Bathianthi_, qui paraît avoir été sa fille
+chérie, la benjamine de la vieillesse de Sésostris; 2° du prince
+_Schohemkémé_, celui qui présidait les panégyries dans les dernières
+années du règne de son père, comme le prouvent trois des grandes stèles
+de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succéda en quittant son
+nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeïothph (le
+possesseur de la vérité, ou bien celui que la vérité possède); c'est le
+Sésonsis II de Diodore, et le Phéron d'Hérodote. Ce fut aussi, comme son
+père, un grand constructeur d'édifices, mais dont il ne reste que peu de
+traces. On trouve dans le spéos de Silsilis: 1° une petite chapelle
+dédiée en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appelé
+_Pnahasi_; 2º une stèle (date effacée) dédiée par le même Pnahasi, et
+constatant qu'on a tiré des carrières de Silsilis les pierres qui ont
+servi à la construction du palais que ce roi avait fait élever à Thèbes,
+où il n'en reste aucune trace, à ma connaissance du moins. Cette stèle
+nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isénofré_, comme sa
+mère, et son fils aîné _Phthamen_.
+
+3° Une stèle de l'an II, 5e jour de Mésori, rappelant qu'on a pris à
+Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeïothph à
+Thèbes, et pour les additions ou réparations faites au palais de son
+père, le Rhamséion (l'édifice qu'on a improprement nommé tombeau
+d'Osimandyas et Memnonium).
+
+Il existe enfin à Silsilis des stèles semblables relatives à quelques
+autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stèles
+d'Aménophis-Memnon, le père du roi Hôrus, se voient sur la rive
+orientale, où se trouvent les carrières les plus étendues; ces stèles
+donnent la première date certaine des plus anciennes exploitations de
+Silsilis. Il est certain qu'après la XIXe dynastie, ces carrières ont
+toujours fourni des matériaux pour la construction des monuments de la
+Thébaïde. La stèle de Sésonchis Ier le prouve; on y parle, en effet,
+d'exploitations de l'an XXII du règne de ce prince, destinées à des
+constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles
+qui forment le côté droit de la première cour de Karnac, près du second
+pylône, monument du règne de Sésonchis et des rois bubastites, ses
+descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les
+matériaux des temples d'Edfou et d'Esné viennent en grande partie de ces
+mêmes carrières.
+
+Le 24 février au matin, nous courions le portique et les colonnades
+d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse,
+porte cependant l'empreinte de la décadence de l'art égyptien sous les
+Ptolémées, au règne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la
+simplicité antique; on y remarque une recherche et une profusion
+d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la
+noble gravité des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et
+de si mauvais goût du temple d'_Esnéh_, construit du temps des
+empereurs.
+
+La partie la plus _antique_ des décorations du grand temple d'_Edfou_
+(l'intérieur du naos et le côté droit extérieur) remonte seulement au
+règne de Philopator. On continua les travaux sous Épiphane, dont les
+légendes couvrent une partie du fût des colonnes et des tableaux
+intérieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut terminé sous Évergète
+II.
+
+Les sculptures de la frise extérieure et des parois de l'extérieur des
+murailles du pronaos furent décorées sous Soter II. Sous le même roi, on
+sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie
+de gauche appartient à Philométor, ainsi que toutes les sculptures des
+deux massifs du pylône. J'ai trouvé cependant, vers le bas du massif de
+droite, un mauvais petit bas-relief représentant l'empereur Claude
+adorant les dieux du temple.
+
+Le mur d'enceinte qui environne le naos est entièrement chargé de
+sculptures; celles de la face intérieure datent du règne de Cléopâtre
+Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolémée Alexandre Ier et de sa femme
+la reine Bérénice.
+
+Voilà qui peut donner une idée exacte de l'_antiquité_ du grand temple
+d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits écrits
+sur cent portions du monument, en caractères de 10 pouces, et
+quelquefois de 2 pieds de hauteur.
+
+Ce grand et magnifique édifice était consacré à une Triade composée: 1°
+du dieu Har-Hat, la science et la lumière célestes personnifiées, et
+dont le soleil est l'image dans le monde matériel; 2° de la déesse
+Hâthor, la Vénus égyptienne; 3° de leur fils Harsont-Tho (l'Hôrus,
+soutien du monde), qui répond à l'Amour (Éros) des mythologies grecque
+et romaine.
+
+Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois
+divinités, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour
+sur plusieurs parties importantes du système théogonique égyptien. Il
+serait trop long ici d'entrer dans de pareils détails.
+
+J'ai fait dessiner aussi une série de quatorze bas-reliefs de
+l'intérieur du pronaos, représentant le _lever_ du dieu Har-Hat,
+identifié avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques à
+chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce
+recueil est du plus grand intérêt pour l'intelligence de la petite
+portion des mythes égyptiens véritablement relative à l'astronomie.
+
+Le second édifice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits
+temples nommés _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait
+toujours à côté de tous les grands temples où une Triade était adorée;
+c'était l'image de la demeure céleste où la déesse avait enfanté le
+troisième personnage de la Triade, qui est toujours figuré sous la forme
+d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou représente en effet l'enfance et
+l'éducation du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathôr, auquel
+la flatterie a associé Évergète II, représenté aussi comme un enfant et
+partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au
+nouveau-né d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de
+bas-reliefs de ce monument du règne d'Évergète II et de Soter II.
+
+Nos travaux terminés à Edfou, nous allâmes reposer nos yeux, fatigués
+des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures égyptiennes du
+temps des Lagides, dans les tombeaux d'_Éléthya_ (_El-Kab_), où nous
+arrivâmes le samedi 28 février. Nous fûmes accueillis par la _pluie_,
+qui tomba par torrents avec tonnerre et éclairs, pendant la nuit du 1er
+au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hérodote du roi
+Psamménite: De notre temps il a plu en Haute-Égypte.
+
+Je parcourus avec empressement l'intérieur de l'ancienne ville
+d'Éléthya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui
+renfermait les temples et les édifices sacrés. Je n'y trouvai pas une
+seule colonne debout; les Barbares ont détruit depuis quelques mois ce
+qui restait des deux temples intérieurs, et le temple entier situé hors
+de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une à une les pierres
+oubliées par les dévastateurs et sur lesquelles il restait quelques
+sculptures.
+
+J'espérais y trouver quelques débris de légendes, suffisants pour
+m'éclairer sur l'époque de la construction de ces édifices et sur les
+divinités auxquelles ils furent consacrés. J'ai été assez heureux dans
+cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'Éléthya,
+dédié à Sévek (Saturne) et à Sowan (Lucine), appartenait à diverses
+époques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient été
+construits et décorés sous le règne de la reine Amensé, sous celui de
+son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Aménophis-Memnon
+et Rhamsès le Grand. Les rois Amyrtée et Achoris, deux des derniers
+princes de race égyptienne, avaient réparé ces antiques édifices, et y
+avaient ajouté quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouvé à
+Éléthya qui rappelle l'époque grecque ou romaine. Le temple à
+l'extérieur de la ville est dû au règne de Moeris.
+
+Les tombeaux ou hypogées creusés dans la chaîne arabique voisine de la
+ville, remontent pour la plupart à une antiquité reculée. Le premier que
+nous avons visité est celui dont la Commission d'Égypte a publié les
+bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, à la pêche et à la
+navigation. Ce tombeau a été creusé pour la famille d'un hiérogrammate
+nommé _Phapé_, attaché au collège des prêtres d'Éléthya (Sowan-Kah).
+J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inédits de ce tombeau, et j'ai
+pris copie de toutes les légendes des scènes agricoles et autres,
+publiées assez négligemment. Ce tombeau est d'une très-haute antiquité.
+Un second hypogée, celui d'un _grand-prêtre de la déesse Ilithya_ ou
+_Éléthya_ (Sowan), la déesse éponyme de la ville de ce nom, porte la
+date du règne de _Rhamsès-Meïamoun_; il présente une foule de détails
+de famille et quelques scènes d'agriculture en très-mauvais état. J'y ai
+remarqué, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de blé
+par les boeufs, et au-dessus de la scène on lit, en hiéroglyphes presque
+tous phonétiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est censé
+chanter, car dans la vieille Égypte, comme dans celle d'aujourd'hui,
+tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson
+particulière.
+
+Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution
+adressée aux boeufs, et que j'ai retrouvée ensuite, avec de très-légères
+variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:
+
+Battez pour vous (_bis_),--ô boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des
+boisseaux pour vos maîtres.
+
+La poésie n'en est pas très-brillante; probablement l'air faisait passer
+la chanson; du reste, elle est convenable à la circonstance dans
+laquelle on la chantait, et elle me paraîtrait déjà fort curieuse quand
+même elle ne ferait que constater l'antiquité du _bis_ qui est écrit à
+la fin de la première et de la troisième ligne. J'aurais voulu en
+trouver la musique pour l'envoyer à notre respectable ami le général de
+La Salette; elle lui aurait fourni quelles données de plus pour ses
+savantes recherches sur la musique des anciens.
+
+Le tombeau voisin de celui-ci est plus intéressant encore sous le
+rapport historique. C'était celui d'un nommé _Ahmosis, fils de Obschné,
+chef des mariniers_, ou plutôt _des nautoniers_: c'était un grand
+personnage. J'ai copié dans son hypogée ce qui reste d'une inscription
+de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole
+à tous les individus présents et futurs, et leur raconte son histoire
+que voici: Après avoir exposé qu'un de ses ancêtres tenait un rang
+distingué parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il
+nous apprend qu'il est entré lui-même dans la carrière nautique dans les
+jours du roi _Ahmosis_ (le dernier de la XVIIe dynastie légitime); qu'il
+est allé rejoindre le roi à Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce
+temps, où il a servi _sur l'eau_; qu'il a ensuite combattu dans le Midi,
+où il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an
+VI du même Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a
+suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monté par eau en _Éthiopie_ pour lui
+imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit;
+et qu'enfin il a commandé des _bâtiments_ sous le roi _Thouthmosis Ier_.
+C'est là, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le
+Pharaon Ahmosis, ont presque achevé l'expulsion des Pasteurs et délivré
+l'Égypte des Barbares.
+
+Pour ne pas trop allonger l'article d'Éléthya, je terminerai par
+l'indication d'un tombeau presque ruiné; il m'a fait connaître quatre
+générations de grands personnages du pays, qui l'ont gouverné sous le
+titre _sou-ten-si_ de _Sowan_ (princes d'Éléthya), durant les règnes des
+cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Aménothph Ier
+(Aménoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amensé et Thouthmosis III
+(Moeris), auprès desquels ils tenaient un rang élevé dans leur service
+personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Ataré et Ahmosis,
+femmes des deux premiers rois nommés, et de Ranofré, fille de la reine
+Amensé et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont
+successivement nommés dans les inscriptions de l'hypogée, et forment
+ainsi un supplément et une confirmation précieuse de la Table d'Abydos.
+
+Le 3 mars, au matin, nous arrivâmes à _Esnéh_, où nous fûmes
+très-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur
+de la province; avec son aide, il nous fut permis d'étudier le grand
+temple d'Esnéh, encombré de coton, et qui, servant de magasin général de
+cette production, a été crépi de limon du Nil, surtout à l'extérieur. On
+a également fermé avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le
+premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a dû se
+faire souvent une chandelle à la main, ou avec le secours de nos
+échelles, afin de voir les bas-reliefs de plus près.
+
+Malgré tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de
+savoir relativement à ce grand temple, sous les rapports mythologiques
+et historiques. Ce monument a été regardé, d'après de simples
+conjectures établies sur une façon particulière d'interpréter le
+zodiaque du plafond, comme le plus _ancien_ monument de l'Égypte:
+l'étude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au
+contraire, le plus _moderne_ de ceux qui existent encore en Égypte; car
+les bas-reliefs qui le décorent, et les hiéroglyphes surtout, sont d'un
+style tellement grossier et tourmenté qu'on y aperçoit au premier coup
+d'oeil le point extrême de la décadence de l'art. Les inscriptions
+hiéroglyphiques ne confirment que trop cet aperçu: les masses de ce
+pronaos ont été élevées sous l'empereur _César Tibérius Claudius
+Germanicus_ (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la
+dédicace en grands hiéroglyphes. La corniche de la façade et le premier
+rang de colonnes ont été sculptés sous les empereurs _Vespasien_ et
+_Titus_; la partie postérieure du pronaos porte les légendes des
+empereurs _Antonin_, _Marc Aurèle_ et _Commode_; quelques colonnes de
+l'intérieur du pronaos furent décorées de sculptures sous _Trajan_,
+_Hadrien_ et _Antonin_; mais, à l'exception de quelques bas-reliefs de
+l'époque de _Domitien_, tous ceux des parois de droite et de gauche du
+pronaos portent les images de _Septime Sévère_ et de GÉTA, que son frère
+Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en même temps qu'il fit
+proscrire son nom dans tout l'empire; il paraît que cette proscription
+du tyran fut exécutée à la lettre jusqu'au fond de la Thébaïde, car les
+cartouches noms propres de l'empereur _Géta_ sont tous _martelés_ avec
+soin; mais ils ne l'ont pas été au point de m'empêcher de lire
+très-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CÉSAR GÉTA,
+_le directeur_.
+
+Je crois que l'on connaît déjà des inscriptions latines ou grecques dans
+lesquelles ce nom est martelé: voilà des légendes hiéroglyphiques à
+ajouter à cette série.
+
+Ainsi donc, l'antiquité du pronaos d'Esnéh est incontestablement fixée;
+sa construction ne remonte pas au delà de l'empereur Claude; et ses
+sculptures descendent jusqu'à _Caracalla_, et du nombre de celles-ci est
+le fameux zodiaque dont on a tant parlé.
+
+Ce qui reste du naos, c'est-à-dire le mur du fond du pronaos, est de
+l'époque de _Ptolémée Épiphane_, et cela encore est d'hier,
+comparativement à ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites
+derrière le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a
+été rasé jusqu'aux fondements.
+
+Cependant, que les amis de l'antiquité des monuments de l'Égypte se
+consolent: _Latopolis_ ou plutôt ESNÉ (car ce nom se lit en hiéroglyphes
+sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'était
+point un village aux grandes époques pharaoniques; c'était une ville
+importante, ornée de beaux monuments, et j'en ai découvert la preuve
+dans l'inscription des colonnes du pronaos.
+
+J'ai trouvé sur deux de ces colonnes, dont le fût est presque
+entièrement couvert d'inscriptions hiéroglyphiques disposées
+verticalement, la notice des fêtes qu'on célébrait annuellement dans le
+grand temple d'Esnéh. Une d'elles se rapportait à la commémoration de
+la dédicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III
+(_Moeris_); de plus il existe, et j'ai dessiné dans une petite rue
+d'Esnéh, au quartier de Cheïk-Mohammed-Ebbédri, un jambage de porte en
+très-beau granit rose, portant une dédicace du Pharaon Thouthmosis II,
+et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'_Esnéh_
+pharaonique. J'ai aussi trouvé à _Edfou_ une pierre qui est le seul
+débris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple
+actuel bâti sous les Lagides; l'ancien était encore de _Moeris_, et
+dédié, comme le nouveau, au grand dieu _Har-Hat, seigneur d'_HATFOUH
+(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thébaïde comme en
+Nubie, avait construit la plupart des édifices sacrés, après l'invasion
+des _Hykschos_, de la même manière que les Ptolémées ont rebâti ceux
+d'Ombos, d'Esnéh et d'Edfou, pour remplacer les temples _primitifs_
+détruits pendant l'invasion persane.
+
+Le grand temple d'Esnéh était dédié à l'une des plus grandes formes de
+la divinité, à Chnouphis, qualifié des titres NEV-EN-THO-SNÉ, _seigneur
+du pays d'Esnéh, créateur de l'univers, principe vital des essences
+divines, soutien de tous les mondes_, etc. A ce dieu sont associés la
+déesse Néith, représentée sous des formes diverses et sous les noms
+variés de _Menhi_, _Tnébouaou_, etc., et le jeune Hâke, représenté sous
+la forme d'un enfant, ce qui complète la Triade adorée à Esnéh. J'ai
+ramassé une foule de détails très-curieux sur les attributions de ces
+trois personnages auxquels étaient consacrées les principales fêtes et
+panégyries célébrées annuellement à Esnéh. Le 23 du mois d'Hathyr, on
+célébrait la fête de la déesse _Tnébouaou_; celle de la déesse _Menhi_
+avait lieu le 25 du même mois; le 30, celle d'_Isis_, tertiaire des deux
+déesses précitées. Le 1er de Choïak, on tenait une panégyrie (assemblée
+religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hâke, et ce même jour avait lieu
+la panégyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacré sculpté
+sur l'une des colonnes du pronaos: «A la néoménie de Choïak, panégyries
+et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esnéh; on
+étale tous les ornements sacrés; on offre des pains, du vin et autres
+liqueurs, des boeufs et des oies; on présente des collyres et des
+parfums au dieu Chnouphis et à la déesse sa compagne, ensuite le lait à
+Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie à la
+déesse Menhi, une oie à la déesse Néith, une oie à Osiris, une oie à
+Khons et à Thôth, une oie aux dieux Phré, Atmou, Thoré, ainsi qu'aux
+autres dieux adorés dans le temple; on présente ensuite des semences,
+des fleurs et des épis de blé au seigneur Chnouphis, souverain d'Esnéh,
+et on l'invoque en ces termes,» etc. Suit la prière prononcée en cette
+occasion solennelle, et que j'ai copiée, parce qu'elle présente un grand
+intérêt mythologique.
+
+C'est aux mêmes divinités qu'était dédié le temple situé au nord
+d'Esnéh, dans une magnifique plaine, jadis cultivée, mais aujourd'hui
+hérissée de broussailles qui nous déchirèrent les jambes, lorsque, le 6
+mars au soir, nous allâmes le visiter, en faisant à pied une
+très-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvâmes tout
+nouvellement dévastées; ce temple n'est plus tel que la Commission
+d'Égypte l'a laissé; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un
+petit pan de mur et le soubassement presque à fleur de terre: parmi les
+bas-reliefs subsistants j'en ai trouvé un d'Évergète Ier et de Bérénice
+sa femme; j'ai reconnu les légendes de Philopator sur la colonne; celles
+d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hiéroglyphes
+tout à fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Vérus. Le hasard
+m'a fait découvrir, dans le soubassement extérieur de la partie gauche
+du temple, une série de captifs représentant des peuples vaincus (par
+Évergète Ier, selon toute apparence), et, à l'aide des ongles de nos
+Arabes, qui fouillèrent vaillamment malgré les pierres et les plantes
+épineuses, je parvins à copier une dizaine des inscriptions onomastiques
+de peuples gravées sur l'espèce de bouclier attaché à la poitrine des
+vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjuguées,
+j'ai lu les noms de l'_Arménie_, de la _Perse_, de la _Thrace_ et de la
+_Macédoine_; peut-être encore s'agit-il des victoires d'un empereur
+romain: je n'ai rien trouvé d'assez conservé aux environs pour éclaircir
+ce doute.
+
+Le 7 mars au matin, nous fîmes une course pédestre dans l'intérieur des
+terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille
+_Tuphium_, aujourd'hui _Taôud_, située sur la rive droite du fleuve,
+mais dans le voisinage de la chaîne arabique et tout près
+d'_Hermonthis_, qui est sur la rive opposée. Là existent deux ou trois
+salles d'un petit temple, habitées par des fellahs ou par leurs
+bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui
+m'ont donné le mythe du temple: on y adorait la Triade formée de Mandou,
+de la déesse Ritho et de leur fils Harphré, celle même du temple
+d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de _Tuphium_.
+
+A midi nous étions à _Hermonthis_, dont j'ai parlé dans la lettre que
+j'écrivis après avoir visité ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour
+aller à la seconde cataracte. Nous y passâmes encore quelques heures
+pour copier quelques bas-reliefs et des légendes hiéroglyphiques qui
+devaient compléter notre travail sur _Erment_, commencé à notre premier
+passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un
+_mammisi_ ou _eimisi_ consacré à l'accouchement de la déesse _Ritho_,
+construit et sculpté, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en
+commémoration de la reine Cléopâtre, fille d'Aulétès, lorsqu'elle mit au
+monde _Césarion_, fils de Jules César, lequel voulut être le _Mandou_ de
+la nouvelle déesse _Ritho_, comme Césarion en fut l'_Harphré_. Du reste,
+c'était assez l'usage du dictateur romain de chercher à compléter la
+_Triade_, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cléopâtre,
+avaient en elles quelque chose de divin, sans dédaigner pour cela les
+joies terrestres.
+
+Une courte distance nous séparait de _Thèbes_, et nos coeurs étaient
+gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de
+la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraîches,
+arrivée à Louqsor, à mon adresse. C'était encore une courtoisie de
+notre digne consul général, M. Drovetti, et nous avions hâte d'en
+profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrême, nous arrêta
+pendant la nuit entre Hermonthis et Thèbes, où nous ne fûmes rendus que
+le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.
+
+Notre petite escadre aborda au pied du quai antique déchaussé par le
+Nil, et qui ne pourra longtemps encore défendre le palais de _Louqsor_,
+dont les dernières colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce
+quai est évidemment de deux époques; le quai _égyptien_ primitif est en
+grandes briques cuites, liées par un ciment d'une dureté extrême, et ses
+ruines forment d'énormes blocs de 15 à 18 pieds de large et de 25 à 30
+de longueur, semblables à des rochers inclinés sur le fleuve au milieu
+duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grès est d'une époque
+très-postérieure; j'y ai remarqué des pierres portant encore des
+fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'édifices
+démolis.
+
+Notre travail sur _Louqsor_ a été terminé (à très-peu près) avant de
+venir nous établir ici, à _Biban-el-Molouk_, et je suis en état de
+donner tous les détails nécessaires sur l'époque de la construction de
+toutes les parties qui composent ce grand édifice.
+
+Le fondateur du _palais de Louqsor_, ou plutôt _des_ palais de Louqsor a
+été le Pharaon _Aménophis-Memnon_ (Aménothph III), de la XVIIIe
+dynastie. C'est ce prince qui a bâti la série d'édifices qui s'étend du
+sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45
+pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore à ce règne.
+Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les
+salles intérieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart
+intactes, on lit, en grands hiéroglyphes d'un relief très-bas et d'un
+excellent travail, des dédicaces faites au nom du roi Aménophis. Je mets
+ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une idée de toutes les
+autres, qui ne diffèrent que par quelques titres royaux de plus ou de
+moins.
+
+«La vie! l'Hôrus puissant et modéré, régnant par la justice,
+l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce
+que, grand par sa force, il a frappé les Barbares; le roi SEIGNEUR DE
+JUSTICE, bien aimé du Soleil, le fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de
+la région pure (l'Égypte), a fait exécuter ces constructions consacrées
+à son père Ammon, le dieu seigneur des trois zones de l'univers, dans
+l'Oph du midi; il les a fait exécuter en pierres dures et bonnes, afin
+d'ériger un édifice durable; c'est ce qu'a fait le fils du Soleil
+AMÉNOPHIS, chéri d'Ammon-Ra.»
+
+Ces inscriptions lèvent donc toute espèce de doute sur l'époque précise
+de la construction et de la décoration de cette partie de Louqsor; mes
+inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques
+expliquées par M. Letronne, et qu'on a chicanées si mal à propos; je
+puis lui annoncer à ce sujet que je lui porterai les _inscriptions
+dédicatoires égyptiennes_ des temples de _Philae_, d'_Ombos_ et de
+_Dendérah_, où le verbe _construire_ ne manque jamais.
+
+Les bas-reliefs qui décorent le palais d'_Aménophis_ sont, en général,
+relatifs à des actes religieux faits par ce prince aux grandes divinités
+de cette portion de Thèbes, qui étaient: 1° Ammon-Ra, le dieu suprême de
+l'Égypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement à Thèbes, sa
+ville éponyme; 2° sa forme secondaire, Ammon-Ra générateur, mystiquement
+surnommé _le mari de sa mère_, et représenté sous une forme priapique;
+c'est le dieu _Pan_ égyptien, mentionné dans les écrivains grecs; 3° la
+déesse _Thamoun_ ou _Tamon_, c'est-à-dire _Ammon femelle_, une des
+formes de Néith, considérée comme compagne d'Ammon générateur; 4° la
+déesse Mouth, la grand'mère divine, compagne d'Ammon-Ra; 5° et 6° les
+jeunes dieux Khous et Harka, qui complètent les deux grandes Triades
+adorées à Thèbes, savoir:
+
+
+ _Pères._ _Mères._ _Fils._
+
+ Ammon-Ra. Mouth. Khons.
+
+Ammon générateur. Thamoun. Harka.
+
+
+Le Pharaon est représenté faisant des offrandes, quelquefois
+très-riches, à ces différentes divinités, ou accompagnant leurs _bari_
+ou arches sacrées, portées processionnellement par des prêtres.
+
+Mais j'ai trouvé et fait dessiner dans deux des salles du palais une
+série de bas-reliefs plus intéressants encore et relatifs à la personne
+même du fondateur. Voici un mot sur les principaux.
+
+Le dieu Thoth annonçant à la reine _Tmauhemva_, femme du Pharaon
+_Thouthmosis IV_, qu'Ammon générateur lui a accordé un fils.
+
+La même reine, dont l'état de grossesse est visiblement exprimé,
+conduite par Chnouphis et Hathôr (Vénus) vers la chambre d'enfantement
+(le _mammisi_); cette même princesse placée sur un lit, mettant au monde
+le roi _Aménophis_; des femmes soutiennent la gisante, et des génies
+divins, rangés sous le lit, élèvent l'emblème de la vie vers le
+nouveau-né.--La reine nourrissant le jeune prince.--Le dieu Nil peint en
+_bleu_ (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en _rouge_ (le
+temps de l'inondation), présentant le petit Aménophis, ainsi que le
+petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinités de
+Thèbes.--Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le caresse.--Le
+jeune roi institué par Ammon-Ra; les déesses protectrices de la haute et
+de la basse Égypte lui offrant les couronnes, emblèmes de la domination
+sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, c'est-à-dire
+son prénom royal, _Soleil seigneur de justice et de vérité_, qui, sur
+les monuments, le distingue de tous les autres _Aménophis_.
+
+L'une des dernières salles du palais, d'un caractère plus religieux que
+toutes les autres, et qui a dû servir de chapelle royale ou de
+sanctuaire, n'est décorée que d'adorations aux deux Triades de Thèbes
+par Aménophis; et dans cette salle, dont le plafond existe encore, on
+trouve un second sanctuaire emboîté dans le premier, et dont voici la
+dédicace, qui en donne très-clairement l'époque, tout à fait récente en
+comparaison de celle du grand sanctuaire: «Restauration de l'édifice
+faite par le roi (chéri de Phré, approuvé par Ammon), le fils du
+Soleil, seigneur des diadèmes, Alexandre, en l'honneur de son père
+Ammon-Ra, gardien des régions des Oph (Thèbes); il a fait construire le
+sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes à la place de celui qui
+avait été fait sous la majesté du roi Soleil, seigneur de justice, le
+fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de la région pure.»
+
+Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement à l'origine de la
+domination des Grecs en Égypte, au règne d'Alexandre, fils d'Alexandre
+le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage enfantin
+du roi, représenté, à l'extérieur comme a l'intérieur de ce petit
+édifice, adorant les Triades thébaines. Dans un de ces bas-reliefs, la
+déesse Thamoun est remplacée par la _ville de Thèbes_ personnifiée sous
+la forme d'une femme, avec cette légende:
+
+«Voici ce que dit Thèbes (Toph), la grande rectrice du monde: Nous avons
+mis en ta puissance toutes les contrées (les nomes); nous t'avons donné
+KÉMÉ (l'Égypte), terre nourricière.»
+
+La déesse Thèbes adresse ces paroles au jeune roi Alexandre, auquel
+Ammon générateur dit en même temps: «Nous accordons que les édifices que
+tu élèves soient aussi durables que le firmament.»
+
+On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais
+d'Aménophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant que sous
+le rapport de la singularité. Dans une salle qui précède le sanctuaire,
+existe une pierre d'architrave qui, ayant été renouvelée sous un
+Ptolémée et ornée d'une inscription, produit, en lisant les caractères
+qu'elle porte, une dédicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point inquiété
+des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la dédicace
+primitive; la voici:
+
+1re _pierre moderne_. «Restauration de l'édifice faite par le roi
+Ptolémée, toujours vivant, aimé de Ptha.»--2e _pierre antique_. «Monde,
+le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Aménophis, a fait
+exécuter ces constructions en l'honneur de son père Ammon, etc.»
+
+L'ancienne pierre, remplacée par le Lagide, portait la légende:
+«L'Aroëris puissant, etc., seigneur du monde, etc.» On ne s'est point
+inquiété si la nouvelle légende se liait ou non avec l'ancienne.
+
+C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les travaux
+du règne d'Aménophis, sous lequel ont cependant encore été décorées la
+deuxième et la septième des deux rangées, en allant du midi au nord. Les
+bas-reliefs appartiennent au règne du roi _Hôrus_, fils d'Aménophis, et
+les quatre dernières au règne suivant.
+
+Toute la partie nord des édifices de Louqsor est d'une autre époque, et
+formait un monument particulier, quoique lié par la grande colonnade à
+l'_Aménophion_ ou palais d'Aménophis. C'est à Rhamsès le Grand
+(Sésostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu l'intention, non
+pas d'embellir le palais d'Aménophis, son ancêtre, mais de construire un
+édifice distinct, ce qui résulte évidemment de la dédicace suivante,
+sculptée en grands hiéroglyphes au-dessous de la corniche du pylône, et
+répétée sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes
+modernes n'ont pas encore ensevelies.
+
+«La vie! l'Aroëris, enfant d'Ammon, le maître de la région supérieure et
+de la région inférieure, deux fois aimable, l'Hôrus plein de force,
+l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de vérité, approuvé par Phré), le
+fils préféré du roi des dieux, qui, assis sur le trône de son père,
+domine sur la terre, a fait exécuter ces constructions en l'honneur de
+son père, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce Rhamesséion dans la
+ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil
+(le fils chéri d'Ammon-Rhamsès), vivificateur à toujours.»
+
+C'est donc ici un monument particulier, distinct de l'Aménophion, et
+cela explique très-bien pourquoi ces deux grands édifices ne sont pas
+sur le même alignement, défaut choquant remarqué par tous les voyageurs,
+qui supposaient à tort que toutes ces constructions étaient du même
+temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.
+
+C'est devant le pylône nord du _Rhamséion _de Louqsor que s'élèvent les
+deux célèbres obélisques de granit rose, d'un travail si pur et d'une si
+belle conservation. Ces deux masses énormes, véritables joyaux de plus
+de 70 pieds de hauteur, ont été érigées à cette place par Rhamsès le
+Grand, qui a voulu en décorer son _Rhamesséion_, comme cela est dit
+textuellement dans l'inscription hiéroglyphique de l'obélisque de
+gauche, face nord, colonne médiale, que voici: «Le Seigneur du monde,
+Soleil gardien de la vérité (ou justice), approuvé par Phré, a fait
+exécuter cet édifice en l'honneur de son père Ammon-Ra, et il lui a
+érigé ces deux grands obélisques de pierre, devant le Rhamesséion de la
+ville d'Ammon.»
+
+Je possède des copies exactes de ces deux beaux monolithes[Footnote: Un
+de ces deux obélisques a été apporté à Paris et dressé sur la place de
+la Concorde.]. Je les ai prises avec un soin extrême, en corrigeant les
+erreurs des gravures déjà connues, et en les complétant par les fouilles
+que nous avons faites jusqu'à la base des obélisques. Malheureusement il
+est impossible d'avoir la fin de la face est de l'obélisque de droite,
+et de la face ouest de l'obélisque de gauche: il aurait fallu abattre
+pour cela quelques maisons de terre et faire déménager plusieurs pauvres
+familles de fellahs.
+
+Je n'entre pas dans de plus grands détails sur le contenu des légendes
+des deux obélisques. On sait déjà que, loin de renfermer, comme on l'a
+cru si longtemps, de grands mystères religieux, de hautes spéculations
+philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des
+leçons d'astronomie, ce sont tout simplement des dédicaces, plus ou
+moins fastueuses, des édifices devant lesquels s'élèvent les monuments
+de ce genre. Je passe donc à la description des pylônes, qui sont d'un
+bien autre intérêt.
+
+L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de
+sculptures d'un très-bon style, sujets tous militaires et composés de
+plusieurs centaines de personnages. _Massif de droite_: le roi Rhamsès
+le Grand, assis sur son trône au milieu de son camp, reçoit les chefs
+militaires et des envoyés étrangers; détails du camp, bagages, tentes,
+fourgons, etc., etc.; en dehors, l'armée égyptienne est rangée en
+bataille; chars de guerre à l'avant, à l'arrière et sur les flancs; au
+centre, les fantassins régulièrement formés en carrés. _Massif de
+gauche_: bataille sanglante, défaite des ennemis, leur poursuite,
+passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amène ensuite les
+prisonniers.
+
+Voilà le sujet général de ces deux tableaux, d'environ 50 pieds chacun;
+nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions
+entremêlées aux scènes militaires. Les grands textes relatifs à cette
+campagne de Sésostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheureusement
+il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des
+copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des lignes
+encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du règne du
+conquérant, et que la bataille s'était donnée le 5 du mois d'Épiphi. Ces
+dates me prouvent qu'il s'agit ici de la même guerre que celle dont on a
+sculpté les événements sur la paroi droite du grand monument
+d'_Ibsamboul_, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille
+figurée dans ce dernier temple est aussi du mois d'Épiphi, mais du 9 et
+non pas du 5. Il s'agit donc évidemment de deux affaires de la même
+campagne. Les peuples que les Égyptiens avaient à combattre sont des
+Asiatiques, qu'à leur costume on peut reconnaître pour des Bactriens,
+des Mèdes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est expressément
+nommé (_Naharaïna-Kah_, le pays de Naharaïna, la Mésopotamie) dans les
+inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contrées de Schôt, Robschi,
+Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher nécessairement dans la
+géographie primitive de l'Asie occidentale.
+
+Les obélisques, les quatre colonnes, le pylône, et le vaste péristyle ou
+cour environnée de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce qui
+reste du Rhamesséion de la rive droite, et on lit _partout_ les
+dédicaces de Rhamsès le Grand, deux seuls points exceptés de ce grand
+édifice. Il paraît, en effet, que vers le huitième siècle avant J.-C.,
+l'ancienne décoration de la grande porte située entre ces deux massifs
+du pylône était, par une cause quelconque, en fort mauvais état, et
+qu'on en refit les masses entièrement à neuf; les bas-reliefs de Rhamsès
+le Grand furent alors remplacés par de nouveaux, qui existent encore et
+qui représentent le chef de la XXIVe dynastie, le conquérant éthiopien
+_Sabaco_ ou Sabacon, qui, pendant de longues années, gouverna l'Égypte
+avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumées aux dieux
+protecteurs du palais et de la ville de Thèbes. Ces bas-reliefs, sur
+lesquels on voit le nom du roi, qui est écrit _Schabak_ et qu'on y lit
+très-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler à une époque
+fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont très-curieux aussi sous le
+rapport du style. Les figures en sont fortes et très-accusées, avec les
+muscles vigoureusement prononcés, sans qu'elles aient pour cela la
+lourdeur des sculptures du temps des Ptolémées et des Romains. Ce sont,
+au reste, les seules sculptures de ce règne que j'aie rencontrées en
+Égypte.
+
+Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu également lieu
+au Rhamesséion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le
+chapiteau de la première colonne gauche du péristyle ont été renouvelés
+sous Ptolémée Philopator, et l'on n'a pas manqué de sculpter sur
+l'architrave l'inscription suivante: «Restauration de l'édifice, faite
+par le roi Ptolémée toujours vivant, chéri d'Isis et de Phtha, et par la
+dominatrice du monde, Arsinoé, dieux Philopatores aimés par Ammon-Ra,
+roi des dieux.»
+
+Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de
+Rhamsès-Meïamoun, que l'on remarque en dehors du Rhamesséion, du côté de
+l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu à un édifice contigu et
+sans liaison réelle avec le monument de Sésostris.
+
+Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je parlerai,
+dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thébains que nous
+exploitons dans ce moment ... Adieu.
+
+P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant partir
+ce matin même pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; toujours
+bonne santé et bon courage. Je donne ce soir à nos compagnons une fête
+dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousireï; nous y oublierons
+la stérilité et le voisinage de la seconde cataracte, où nous avions à
+peine du pain à manger. La chère ne répondra pas à la magnificence du
+local, mais on fera l'impossible pour n'être pas trop au-dessous. Je
+voulais offrir à notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et qui devait
+ajouter aux plaisirs de la réunion; c'était un morceau de jeune
+crocodile mis à la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on m'en
+apportât un tué d'hier matin; mais j'ai joué de malheur, la pièce de
+crocodile s'est gâtée: nous n'y perdrons vraisemblablement qu'une bonne
+indigestion chacun.
+
+
+
+
+TREIZIÈME LETTRE
+
+
+Thèbes (Biban-el-Molouk), le 26 mai 1829.
+
+Les détails topographiques donnés par Strabon ne permettent point de
+chercher ailleurs que dans la vallée de _Biban-el-Molouk_ l'emplacement
+des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vallée, qu'on veut
+entièrement dériver de l'arabe en le traduisant par _les portes des
+rois_, mais qui est à la fois une corruption et une traduction de
+l'ancien nom égyptien _Biban-Ou-rôou_ (les hypogées des rois), comme l'a
+fort bien dit M. Silvestre de Sacy, lèverait d'ailleurs toute espèce de
+douté à ce sujet. C'était la _nécropole royale_, et on avait choisi un
+lieu parfaitement convenable à cette triste destination, une vallée
+aride; encaissée par de très-hauts rochés coupés à pic, ou par des
+montagnes en pleine décomposition, offrant presque toutes de larges
+fentes occasionnées soit par l'extrême chaleur, soit par des
+éboulements intérieurs, et dont les croupes sont parsemées de bandes
+noires, comme si elles eussent été brûlées en partie; aucun animal
+vivant ne fréquente cette vallée de mort: je ne compte point les
+mouches, les renards, les loups et les hyènes, parce que c'est notre
+séjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attiré
+ces quatre espèces affamées.
+
+En entrant dans la partie la plus reculée de cette vallée, par une
+ouverture étroite évidemment faite de main d'homme, et offrant encore
+quelques légers restes de sculptures égyptiennes, on voit bientôt au
+pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carrées, encombrées
+pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la
+décoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entrée dans
+les _tombeaux des rois_. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne
+communiquait avec l'autre; ils étaient tous isolés: ce sont les
+chercheurs de trésors, anciens ou modernes, qui ont établi quelques
+communications forcées.
+
+Il me tardait, en arrivant à Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces
+tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux
+conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent
+creusés), étaient bien, comme je l'avais déduit d'avance de plusieurs
+considérations, ceux de rois appartenant _tous à des dynasties
+thébaines_, c'est-à-dire à des princes, dont _la famille était
+originaire de Thèbes_. L'examen rapide que je fis alors de ces
+excavations avant de monter à la seconde cataracte, et le séjour de
+plusieurs mois que j'y ai fait à mon retour, m'ont pleinement convaincu
+que ces hypogées ont renfermé les corps des rois des XVIIIe, XIXe et XXe
+dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties _diospolitaines_
+ou _thébaines_. Ainsi, j'y ai trouvé d'abord les tombeaux de six des
+rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, Aménophis-Memnon,
+inhumé à part dans la vallée isolée de l'ouest.
+
+Viennent ensuite le tombeau de Rhamsès-Meïamoun et ceux de six autres
+Pharaons, successeurs de Meïamoun et appartenant à la XIXe ou à la XXe
+dynastie.
+
+On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le
+choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait
+creuser la sienne sur le point où il croyait rencontrer une veine de
+pierre convenable à sa sépulture et à l'immensité de l'excavation
+projetée. Il est difficile de se défendre d'une certaine surprise
+lorsque, après avoir passé sous une porte assez simple, on entre dans de
+grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement
+soignées, conservant en grande partie l'éclat des plus vives couleurs,
+et conduisant successivement à des salles soutenues par des piliers
+encore plus riches de décorations, jusqu'à ce qu'on arrive enfin à la
+salle principale, celle que les Égyptiens nommaient la _salle dorée_,
+plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la
+momie du roi dans un énorme sarcophage de granit. Les plans de ces
+tombeaux, publiés par la Commission d'Égypte, donnent une idée exacte
+de l'étendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont coûté
+pour les exécuter au pic et au ciseau. Les vallées sont presque toutes
+encombrées de collines formées par les petits éclats de pierre provenant
+des effrayants travaux exécutés dans le sein de la montagne.
+
+Je ne puis tracer ici une description détaillée de ces tombeaux;
+plusieurs mois m'ont à peine suffi pour rédiger une notice un peu
+détaillée des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment et pour copier
+les inscriptions les plus intéressantes. Je donnerai cependant une idée
+générale de ces monuments par la description rapide et très-succincte de
+l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamsès, fils et successeur de
+Meïamoun. La décoration des tombeaux royaux était systématisée, et ce
+que l'on trouve dans l'un reparaît dans presque tous les autres, à
+quelques exceptions près, comme je le dirai plus bas.
+
+Le bandeau de la porte d'entrée est orné d'un bas-relief (le même sur
+toutes les premières portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que
+la _préface,_ ou plutôt le résumé de toute la décoration des tombes
+pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil à
+tête de bélier, c'est-à-dire le soleil couchant entrant dans
+l'hémisphère inférieur, et adoré par le roi à genoux; à la droite du
+disque, c'est-à-dire à l'orient, est la déesse Nephthys, et à la gauche
+(occident) la déesse Isis, occupant les deux extrémités de la course du
+dieu dans l'hémisphère supérieur: à côté du Soleil et dans le disque,
+on a sculpté un grand scarabée qui est ici, comme ailleurs, le symbole
+de la régénération ou des renaissances successives: le roi est
+agenouillé sur la montagne céleste, sur laquelle portent aussi les pieds
+des deux déesses.
+
+Le sens général de cette composition se rapporte au roi défunt: pendant
+sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient à l'occident, le
+roi devait être le vivificateur, l'illuminateur de l'Égypte, et la
+source de tous les biens physiques et moraux nécessaires à ses
+habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement comparé au
+soleil se couchant et descendant vers le ténébreux hémisphère inférieur,
+qu'il doit parcourir pour renaître de nouveau à l'orient, et rendre la
+lumière et la vie au monde supérieur (celui que nous habitons), de la
+même manière que le roi défunt devait renaître aussi, soit pour
+continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde céleste et
+être absorbé dans le sein d'Ammon, le père universel.
+
+Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est
+passé pour la vieille Égypte; tout cela résulte de l'ensemble des
+légendes qui couvrent les tombes royales.
+
+Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans ses
+deux états pendant les deux parties du jour, est la clef ou plutôt le
+motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va
+le voir, que le développement successif.
+
+Dans lé tableau décrit est toujours une légende dont suit la traduction
+littérale: «Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti (région
+occidentale, habitée par les morts): Je t'ai accordé une demeure dans la
+montagne sacrée de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois
+ses prédécesseurs), à toi Osirien, roi seigneur du monde, Rhamsès, etc.,
+encore vivant.»
+
+Cette dernière expression prouverait, s'il en était besoin, que les
+tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail
+fort long, étaient commencés de leur vivant, et que l'un des premiers
+soins de tout roi égyptien fut, conformément à l'esprit bien connu de
+cette singulière nation, de s'occuper incessamment de l'exécution du
+monument sépulcral qui devait être son dernier asile.
+
+C'est ce que démontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve
+toujours à la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait
+évidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le fâcheux augure qui
+semblait résulter pour lui du creusement de sa tombe au moment où il
+était plein de vie et de santé: ce tableau montre en effet le Pharaon en
+costume royal, se présentant au dieu Phré à tête d'épervier,
+c'est-à-dire au soleil dans tout l'éclat de sa course (à l'heure de
+midi), lequel adresse à son représentant sur la terre ces paroles
+consolantes:
+
+«Voici ce que dit Phré, dieu grand, seigneur du ciel: Nous t'accordons
+une longue série de jours pour régner sur le monde et exercer les
+attributions royales d'Hôrus sur la terre.»
+
+Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit également de
+magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le
+détail des privilèges qui lui sont réservés dans les régions célestes;
+il semble qu'on ait placé ici ces légendes comme pour rendre plus douce
+la pente toujours trop rapide qui conduit à la salle du sarcophage.
+
+Immédiatement après ce tableau, sorte de précaution oratoire assez
+délicate, on aborde plus franchement la question par un tableau
+symbolique, le disque du soleil Criocéphale, parti de l'Orient, et
+avançant vers la frontière de l'Occident, qui est marquée par un
+crocodile, emblème des ténèbres, et dans lesquelles le dieu et le roi
+vont entrer chacun à sa manière. Suit immédiatement un très-long texte,
+contenant les noms des soixante-quinze parèdres du soleil dans
+l'hémisphère inférieur, et des invocations à ces divinités du troisième
+ordre, dont chacune préside à l'une des soixante-quinze subdivisions du
+monde inférieur, qu'on nommait KELLÉ, _demeure qui enveloppe, enceinte,
+zone_.
+
+Une petite salle, qui succède ordinairement à ce premier corridor,
+contient les images sculptées et peintes des soixante-quinze parèdres,
+précédées ou suivies d'un immense tableau dans lequel on voit
+successivement l'image abrégée des soixante-quinze zones et de leurs
+habitants, dont il sera parlé plus loin.
+
+A ces tableaux généraux et d'ensemble succède le développement des
+détails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque
+toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une
+longue série de tableaux représentant la marche du soleil dans
+l'hémisphère supérieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois
+opposées on a figuré la marche du soleil dans l'hémisphère inférieur
+(image du roi après sa mort).
+
+Les nombreux tableaux relatifs à la marche du dieu au-dessus de
+l'horizon et dans l'hémisphère lumineux sont partagés en douze séries,
+annoncées chacune par un riche battant de porte, sculpté, et gardé par
+un énorme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, et ces
+reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent à
+face étincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la flamme;
+TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A côté de ces terribles gardiens
+on lit constamment la légende: _Il demeure au-dessus de cette grande
+porte, et l'ouvre au dieu Soleil_.
+
+Près du battant de la première porte, celle du lever, on a figuré les
+vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une étoile
+sur la tête, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour marquer la
+direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans
+l'étude des tableaux, qui offrent un intérêt d'autant plus piquant que,
+dans chacune des douze heures de jour, on a tracé l'image détaillée de
+la barque du dieu, naviguant dans le fleuve céleste sur le _fluide
+primordial_ ou _l'éther_, le principe de toutes les choses physiques
+selon la vieille philosophie égyptienne, avec la figure des dieux qui
+l'assistent successivement, et de plus, la représentation des _demeures
+célestes_ qu'il parcourt, et les scènes mythiques propres à chacune des
+heures du jour.
+
+Ainsi, à la première heure, sa _bari_, ou barque, se met en mouvement
+et reçoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les tableaux de
+la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frère et
+l'ennemi du Soleil, surveillé par le dieu Atmou; à la troisième heure,
+le dieu Soleil arrive dans la zone céleste où se décide le sort des
+âmes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs
+nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son
+tribunal, pesant à sa balance les âmes humaines qui se présentent
+successivement: l'une d'elles vient d'être condamnée, on la voit ramenée
+sur terre dans une _bari_, qui s'avance vers la porte gardée par Anubis,
+et conduite à grands coups de verges par des cynocéphales, emblèmes de
+la justice céleste; le coupable est sous la forme d'une énorme truie,
+au-dessus de laquelle on a gravé en grand caractère _gourmandise_ ou
+_gloutonnerie_, sans doute le péché capital du délinquant, quelque
+glouton de l'époque.
+
+Le dieu visite, à la cinquième heure, les _Champs-Élysées_ de la
+mythologie égyptienne, habités par les âmes bienheureuses se reposant
+des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur leur
+tête la plume d'autruche, emblème de leur conduite juste et vertueuse.
+On les voit présenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous
+l'inspection du _Seigneur de la joie du coeur_, elles cueillent les
+fruits des arbres célestes de ce paradis; plus loin, d'autres tiennent
+en main des faucilles: ce sont les âmes qui cultivent les champs de la
+vérité; leur légende porte: «Elles font des libations de l'eau et des
+offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une
+faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu Soleil
+leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les dans
+vos demeures, jouissez-en et les présentez aux dieux en offrande pure.»
+Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et folâtrer dans
+un grand bassin que remplit l'eau céleste et primordiale, le tout sous
+l'inspection du dieu _Nil-Céleste_. Dans les heures suivantes, les dieux
+se préparent à combattre le grand ennemi du Soleil, le serpent
+_Apophis_. Ils s'arment d'épieux, se chargent de filets, parce que le
+monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du
+Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de liens;
+on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un câble que la déesse
+Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, secondés par une
+_machine fort compliquée_, manoeuvres par le dieu _Sev_ (Saturne),
+assisté des génies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail
+serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en bas
+une _main énorme_ (celle d'Ammon) qui saisit la corde et arrête la
+fougue du dragon. Enfin, à la onzième heure du jour, le serpent captif
+est étranglé; et bientôt après le dieu Soleil arrive au point extrême de
+l'horizon où il va disparaître. C'est la déesse _Netphé_ (Rhéa) qui,
+faisant l'office de la Thétys des Grecs, s'élève à la surface de l'abîme
+des eaux célestes; et, montée sur la tête de son fils Osiris, dont le
+corps se termine en volute comme celui d'une sirène, la déesse reçoit
+le vaisseau du Soleil, qui prend bientôt dans ses bras immenses le Nil
+céleste, le vieil _Océan_ des mythes égyptiens.
+
+La marche du Soleil dans _l'hémisphère inférieur_, celui des ténèbres,
+pendant les douze heures de nuit, c'est-à-dire la contre-partie des
+scènes précédentes, se trouve sculptée sur les parois des tombeaux
+royaux opposées à celles dont je viens de donner une idée
+très-succincte. Là le dieu, assez constamment peint en _noir_, de la
+tête aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones auxquels
+président autant de personnages divins de toute forme et armés de
+glaives. Ces cercles sont habités par les _âmes coupables_ qui subissent
+divers supplices. C'est véritablement là le type primordial de l'_Enfer_
+du Dante, car la variété des tourments a de quoi surprendre; et je ne
+suis pas étonné que quelques voyageurs, effrayés de ces scènes de
+carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains
+dans l'ancienne Égypte; mais les légendes lèvent toute espèce
+d'incertitude à cet égard: ce sont des affaires de l'autre monde, et qui
+ne préjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.
+
+Les âmes coupables sont punies d'une manière différente dans la plupart
+des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figuré ces esprits
+impurs, et persévérant dans le crime, presque toujours sous la forme
+humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la _grue_, ou
+celle de l'_épervier à tête humaine_, entièrement peints en _noir_, pour
+indiquer à la fois et leur nature perverse et leur séjour dans l'abîme
+des ténèbres; les unes sont fortement liées à des poteaux, et les
+gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les
+crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la
+tête en bas; celles-ci, les mains liées sur la poitrine et la tête
+coupée, marchent en longues files; quelques-unes, les mains liées
+derrière le dos, traînent sur la terre leur coeur sorti de leur
+poitrine; dans de grandes chaudières, on fait bouillir des âmes
+vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou
+seulement leurs têtes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqué des âmes
+jetées dans la chaudière avec l'emblème du bonheur et du repos céleste
+(l'éventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des
+copies fidèles de cette immense série de tableaux et des longues
+légendes qui les accompagnent.
+
+A chaque zone et auprès des suppliciés, on lit toujours leur
+condamnation et la peine qu'ils subissent. «Ces âmes ennemies, y est-il
+dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son
+disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles
+n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones.»
+Tandis qu'on lit au contraire, à côté de la représentation des âmes
+heureuses, sur les parois opposées: «Elles ont trouvé grâce aux yeux du
+Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles où l'on vit de
+la vie céleste; les corps qu'elles ont abandonnés reposeront à toujours
+dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la présence du Dieu
+suprême.»
+
+Cette double série de tableaux nous donne donc le _système
+psychologique égyptien_ dans ses deux points les pins importants et les
+plus moraux, _les récompenses et les peines_. Ainsi se trouve
+complètement démontré tout ce que les anciens ont dit de la doctrine
+égyptienne sur _l'immortalité de l'âme_ et le but positif de la vie
+humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idée de symboliser
+la _double destinée_ des âmes par le plus frappant des phénomènes
+célestes, le cours du soleil dans les deux hémisphères, et d'en lier la
+peinture à celle de cet imposant et magnifique spectacle.
+
+Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors
+et des deux premières salles du tombeau de _Rhamsès V_, que j'ai pris
+pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus
+complet de tous. Le même sujet, mais composé dans un esprit directement
+_astronomique_, et sur un plan plus régulier, parce que c'était un
+tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la
+longueur de ceux du second corridor et des deux premières salles qui
+suivent.
+
+Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsemé d'étoiles,
+enveloppe de trois côtés cette immense composition: le torse se prolonge
+sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie supérieure; sa
+tête est à l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du
+tableau divisé en deux bandes égales: celle d'en haut représente
+l'hémisphère supérieur et le cours du soleil dans les douze heures du
+jour; celle d'en bas, l'hémisphère inférieur, la marche du soleil
+pendant les douze heures de la nuit.
+
+A l'orient, c'est-à-dire vers le point sexuel du grand corps céleste (de
+la déesse Ciel), est figurée la naissance du Soleil; il sort du sein de
+sa divine mère _Néith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt
+à sa bouche, et renfermé dans un disque rouge: le dieu _Méuï_ (l'Hercule
+égyptien, la raison divine), debout dans la barque destinée aux voyages
+du jeune dieu, élève les bras pour l'y placer lui-même; après que le
+Soleil enfant a reçu les soins de deux déesses nourrices, la barque part
+et navigue sur l'_Océan céleste_, l'Éther, qui coule comme un fleuve de
+l'_orient à l'occident_, où il forme un vaste bassin, dans lequel
+aboutit une branche du fleuve traversant l'_hémisphère inférieur,
+d'occident en orient_.
+
+Chaque heure du jour est indiquée sur le corps du Ciel par un disque
+rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles
+paraît le dieu Soleil naviguant sur l'Océan céleste avec un cortège qui
+change à chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_.
+
+A la première heure, au moment où le vaisseau se met en mouvement, les
+esprits de l'Orient présentent leurs hommages au dieu debout dans son
+naos, qui est élevé au milieu de cette bari; l'équipage se compose de la
+déesse _Sori_, qui donne l'impulsion à la proue; du dieu Sev (Saturne),
+à la tête de lièvre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et
+dont il ne fait usage qu'à partir de la 8e heure, c'est-à-dire lorsqu'on
+approche des parages de l'Occident; le réis ou commandant est Hôrus,
+ayant en sous-ordre le dieu Haké-Oëris, le Phaëton et le compagnon
+fidèle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un
+hiéracocéphale nommé _Haôu_, plus la déesse Neb-Wa (la dame de la
+barque), dont j'ignore les fonctions spéciales, enfin le dieu gardien
+supérieur des tropiques. On a représenté, sur les bords du fleuve, les
+dieux ou les esprits qui président à chacune des heures du jour; ils
+adorent le Soleil à son passage, ou récitent tous les noms mystiques par
+lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les âmes des
+rois ayant à leur tête le défunt Rhamsès V, allant au-devant de la bari
+du dieu pour adorer sa lumière. Aux 4e, 5e et 6e heures, le même Pharaon
+prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis
+caché dans les eaux de l'Océan. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau
+céleste côtoie les demeures des bienheureux, jardins ombragés par des
+arbres de différentes espèces, sous lesquels se promènent les dieux et
+les âmes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne)
+sonde le fleuve incessamment, et des dieux échelonnés sur le rivage
+dirigent la barque avec précaution; elle contourne le grand bassin de
+l'ouest, et reparaît dans la bande supérieure du tableau, c'est-à-dire
+dans l'hémisphère inférieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en
+orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme
+il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du
+Soleil est toujours tirée à la corde par un grand nombre de génies
+subalternes, dont le nombre varie à chaque heure différente. Le grand
+cortège du dieu et l'équipage ont disparu, il ne reste plus que le
+pilote debout et inerte à l'entrée du naos renfermant le dieu, auquel la
+déesse Thmeï (la vérité et la justice), qui préside à l'enfer ou à la
+région inférieure, semble adresser des consolations.
+
+Des légendes hiéroglyphiques, placées sur chaque personnage et au
+commencement de toutes les scènes, en indiquent les noms et les sujets,
+en faisant connaître l'heure du jour ou de la nuit à laquelle se
+rapportent ces scènes symboliques. J'ai pris copie moi-même et des
+tableaux et de toutes les inscriptions.
+
+Mais sur ces mêmes plafonds, et en dehors de la composition que je viens
+de décrire en gros, existent des textes hiéroglyphiques d'un intérêt
+plus grand peut-être, quoique liés au même sujet. Ce sont des _tables
+des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de
+chaque mois de l'année_; elles sont ainsi conçues:
+
+MOIS DE TÔBI, la dernière moitié.--_Orion_ domine et influe sur
+l'oreille gauche.
+
+Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche.
+
+Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur.
+
+Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux étoiles_ (les
+Gémeaux?), sur le coeur.
+
+Heure 4e, les constellations _des deux étoiles_ (influent) sur l'oreille
+gauche.
+
+Heure 5e, les étoiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur.
+
+Heure 6e, la tête (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur.
+
+Heure 7e, _la flèche_ (influe) sur l'oeil droit.
+
+Heure 8e, _les longues étoiles_, sur le coeur.
+
+Heure 9e, les serviteurs des parties antérieures (du quadrupède) _Menté_
+(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.
+
+Heure 10e, le quadrupède _Menté_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche.
+
+Heure 11e, les serviteurs du _Menté_, sur le bras gauche.
+
+Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche.
+
+Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue à celle qu'on
+avait gravée sur le fameux cercle doré du monument d'Osimandyas, et qui
+donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des
+constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela démontrera
+sans réplique, comme l'a affirmé notre savant ami M. Letronne, que
+l'_astrologie_ remonte, en Égypte, jusqu'aux temps les plus reculés;
+cette question, par le fait, est décidée sans retour, c'est un petit
+souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thèbes.
+
+La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui
+composent la série des levers, est certaine dans les passages où j'ai
+introduit les noms actuels des constellations de notre planisphère;
+n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance,
+j'ai été obligé de donner partout ailleurs le mot à mot du texte
+hiéroglyphique.
+
+J'ai dû recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes
+précieux de l'_astronomie antique_, science qui devait être
+nécessairement liée à l'_astrologie_, dans un pays où la religion fut la
+base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil système
+politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes:
+_la partie des faits observés_, qui constitue seule nos sciences
+actuelles; _la partie spéculative_, qui liait la science à la croyance
+religieuse, lien nécessaire, indispensable même en Égypte, où la
+religion, pour être forte et pour l'être toujours, avait voulu renfermer
+l'univers entier et son étude dans son domaine sans bornes; ce qui a son
+bon et son mauvais côté, comme toutes les conceptions humaines.
+
+Dans le tombeau de Rhamsès V, les salles ou corridors qui suivent ceux
+que je viens de décrire, sont décorés de tableaux symboliques relatifs à
+divers états du soleil considéré soit physiquement, soit surtout dans
+ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un
+ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils
+n'occupent pas la même place dans les tombes royales. La salle qui
+précède celle du sarcophage, en général consacrée aux quatre génies de
+l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution
+du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent
+décider du sort de son âme, tribunal dont ne fut qu'une simple image
+celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de
+la sépulture. Une paroi entière de cette salle, dans le tombeau de
+Rhamsès V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris,
+mêlées aux justifications que le roi est censé présenter, ou faire
+présenter en son nom, à ces juges sévères, lesquels paraissent être
+chargés, chacun, de faire la recherche d'un crime ou péché particulier,
+et de le punir dans l'âme soumise à leur juridiction. Ce grand texte,
+divisé par conséquent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, à
+proprement parler, qu'une _confession négative_, comme on peut en juger
+par les exemples qui suivent:
+
+dieu (tel)! _le roi_, soleil modérateur de justice, approuvé d'Ammon,
+_n'a point commis de méchancetés_.
+
+Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point blasphémé_.
+
+Le roi, soleil modérateur, etc., _ne s'est point enivré_.
+
+Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point été paresseux_.
+
+Le roi, soleil modérateur, etc., _n'a point enlevé les biens voués aux
+dieux._
+
+Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point dit de mensonges_.
+
+Le roi, soleil, etc., _n'a point été libertin_.
+
+Le fils du Soleil Rhamsès _ne s'est point souillé par des impuretés_.
+
+Le roi, soleil, etc., _n'a point secoué la tête en entendant des paroles
+dé vérité_.
+
+Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point inutilement allongé ses paroles_.
+
+Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu à dévorer son coeur_ (c'est-à-dire, à
+se repentir de quelque mauvaise action).
+
+On voyait enfin, à côté de ce texte curieux, dans le tombeau de
+Rhamsès-Meïamoun, des images plus curieuses encore, celles des péchés
+capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la
+luxure_, _la paresse_ et _la voracité_, figurées sous forme humaine,
+avec les têtes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_.
+
+La grande salle du tombeau de Rhamsès V, celle qui renfermait le
+sarcophage, et la dernière de toutes, surpasse aussi les autres en
+grandeur et en magnificence. Le plafond, creusé en berceau et d'une
+très-belle coupe, a conservé toute sa peinture: la fraîcheur en est
+telle qu'il faut être habitué aux miracles de conservation des monuments
+de l'Égypte pour se persuader que ces frêles couleurs ont résisté à plus
+de trente siècles. On a répété ici, mais en grand et avec plus de
+détails dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux
+hémisphères pendant la durée du jour astronomique, composition qui
+décore les plafonds des premières salles du tombeau et qui forme le
+motif général de toute la décoration des sépultures royales.
+
+Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au
+plafond, de tableaux sculptés et peints comme dans le reste du tombeau,
+et chargées de milliers d'hiéroglyphes formant les légendes
+explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un
+grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblématiques, tout le
+système cosmogonique et les principes de la physique générale des
+Égyptiens. Une longue étude peut seule donner le sens entier de ces
+compositions, que j'ai toutes copiées moi-même, en transcrivant en même
+temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus
+raffiné; mais il y a certainement, sous ces apparences emblématiques, de
+vieilles vérités que nous croyons très-jeunes.
+
+J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul
+des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les
+piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux
+divinités de l'Égypte, et principalement à celles qui président aux
+destinées des âmes, Phtha-Socharis, Atmou, la déesse _Mérésoehar_,
+_Osiris_ et _Anubis_.
+
+Tous les autres tombeaux des rois de Thèbes, situés dans la vallée de
+Biban-el-Molouk et dans la vallée de l'Ouest, sont décorés, soit de la
+totalité, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens
+d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et
+surtout plus ou moins achevés.
+
+Les tombes royales véritablement achevées et complètes sont en
+très-petit nombre, savoir: celle d'Aménophis III (Memnon), dont la
+décoration est presque entièrement détruite; celle de Rhamsès-Meïmoun,
+celle de Rhamsès V, probablement aussi celle de Rhamsès le Grand, enfin
+celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incomplètes. Les unes
+se terminent à la première salle, changée en grande salle sépulcrale
+d'autres vont jusqu'à une seconde salle des tombeaux complets;
+quelques-unes même se terminent brusquement par un petit réduit creusé
+à la hâte, grossièrement peint, et dans lequel on a déposé le sarcophage
+du roi, à peine ébauché. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au
+commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le
+trône; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fût terminé, les
+travaux étaient arrêtés et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc
+juger de la longueur du règne de tous les rois inhumés à
+Biban-el-Molouk, par l'achèvement ou par l'état plus ou moins avancé de
+l'excavation destinée à sa sépulture. Il est à remarquer, à ce sujet,
+que les règnes d'Aménophis III, de Rhamsès le Grand et de Rhamsès V
+furent, en effet, selon Manéthon, de plus de trente ans chacun, et leurs
+tombeaux sont aussi les plus étendus.
+
+Il me reste à parler de certaines particularités que présentent
+quelques-unes de ces tombes royales.
+
+Quelques parois conservées du tombeau d'Aménophis III (Memnon) sont
+couvertes d'une simple peinture, mais exécutée avec beaucoup de soin et
+de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du
+soleil dans les deux hémisphères; mais cette composition est peinte sur
+les murailles sous la forme d'un immense papyrus déroulé, les figures
+étant tracées au simple trait comme dans les manuscrits et les légendes,
+en hiéroglyphes linéaires, arrivant presque aux formes _hiératiques_. Le
+Musée royal possède des rituels conçus en ce genre d'écriture de
+transition.
+
+Le tombeau de cet illustre Pharaon a été découvert par un des membres de
+la Commission d'Égypte dans la vallée de l'Ouest. Il est probable que
+tous les rois de la première partie de la XVIIIe dynastie reposaient
+dans cette même vallée, et que c'est là qu'il faut chercher les
+sépulcres d'Aménophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra
+les découvrir qu'en exécutant des déblayements immenses au pied des
+grands rochers coupés à pic dans le sein desquels ces tombe ont été
+creusées. Cette même vallée recèle peut-être encore le dernier asile des
+rois thébains des anciennes époques; c'est ce que je me crois autorisé à
+conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un très-ancien
+style, découvert dans la partie la plus reculée de la même vallée, celui
+d'un Pharaon thébain nommé _Skhaï_, lequel n'appartient certainement
+point aux quatre dernières dynasties thébaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe
+et XXe.
+
+Dans la vallée proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admiré,
+comme tous les voyageurs qui nous ont précédés, l'étonnante fraîcheur
+des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousireï Ier, qui
+dans ses légendes prend les divers surnoms de _Noubeï_, d'_Athothi_ et
+d'_Amoneï_, et dans son tombeau celui d'Ousireï; mais cette belle
+catacombe dépérit chaque jour. Les piliers se fendent et se délitent;
+les plafonds tombent en éclats, et la peinture s'enlève en écailles.
+J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet
+hypogée, pour donner en Europe une idée exacte de tant de magnificence.
+J'ai fait également dessiner la série de _peuples_ figurée dans un des
+bas-reliefs de la première salle à piliers. J'avais cru d'abord,
+d'après les copies de ces bas-reliefs publiées en Angleterre, que ces
+quatre peuples, de race bien différente, conduits par le dieu Hôrus
+tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au sceptre du
+Pharaon Ousireï; l'étude des légendes m'a fait connaître que ce tableau
+a une signification plus générale. Il appartient à la 3e heure du jour,
+celle où le soleil commence à faire sentir toute l'ardeur de ses rayons
+et réchauffe toutes les contrées de notre hémisphère. On a voulu y
+représenter, d'après la légende même, _les habitants de l'Égypte et ceux
+des contrées étrangères_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des
+diverses _races d'hommes_ connues des Égyptiens, et nous apprenons en
+même temps les grandes divisions géographiques ou _ethnographiques_
+établies à cette époque reculée.
+
+Les hommes guidés par le Pasteur des peuples, Hôrus, sont figurés au
+nombre de douze, mais appartenant à quatre familles bien distinctes. Les
+trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge
+sombre_, taille bien proportionnée, physionomie douce, nez légèrement
+aquilin, longue chevelure nattée, vêtus de blanc, et leur légende les
+désigne sous le nom de RÔT-EH-NE-RÔME, _la race des hommes_, les hommes
+par excellence, c'est-à-dire les Égyptiens.
+
+Les trois suivants présentent un aspect bien différent: peau couleur de
+chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement aquilin, barbe
+noire, abondante et terminée en pointe, court vêtement de couleurs
+variées; ceux-ci portent le nom de NAMOU.
+
+Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui
+viennent après, ce sont des _nègres_; ils sont désignés sous le nom
+général de NAHASI.
+
+Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur
+de chair, ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez droit ou
+légèrement voussé, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute
+et très-élancée, vêtus de peaux de boeuf conservant encore leur poil,
+véritables sauvages tatoués sur diverses parties du corps; on les nomme
+TAMHOI.
+
+Je me hâtai de chercher le tableau correspondant à celui-ci dans les
+autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les
+variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu
+figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien
+système égyptien, savoir: 1e _les habitants de l'Égypte_, qui, à elle
+seule, formait une partie du monde, d'après le très-modeste usage des
+vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de
+l'_Afrique_, les nègres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque
+notre race est la dernière et la plus sauvage de la série) les
+_Européens_, qui à ces époques reculées, il faut être juste, ne
+faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici
+tous les peuples de race blonde et à peau blanche, habitant
+non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de départ.
+
+Cette manière de considérer ces tableaux est d'autant plus la véritable
+que, dans les autres tombes, les mêmes noms génériques reparaissent et
+constamment dans le même ordre. On y trouve aussi les Égyptiens et les
+Africains représentés de la même manière, ce qui ne pouvait être
+autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races
+européennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.
+
+Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vêtu dans le tombeau
+d'Ousireï, l'Asie a pour représentants dans d'autres tombeaux (ceux de
+_Rhamsès-Meïamoun_, etc.) trois individus toujours à teint basané, nez
+aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumés avec une rare
+magnificence. Dans l'un, ce sont évidemment des _Assyriens_: leur
+costume, jusque dans les plus petits détails, est parfaitement semblable
+à celui des personnages gravés sur les cylindres assyriens: dans
+l'autre, les peuples _Mèdes_, ou habitants primitifs de quelque partie
+de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait
+pour trait, sur les monuments dits _persépolitains_. On représentait
+donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indifféremment. Il en
+est de même de nos bons vieux ancêtres les _Tamhou_, leur costume est
+quelquefois différent; leurs têtes sont plus ou moins chevelues et
+chargées d'ornements diversifiés; leur vêtement sauvage varie un peu
+dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe
+conservent tout le caractère d'une race à part. J'ai fait copier et
+colorier cette curieuse série ethnographique. Je ne m'attendais
+certainement pas, en arrivant à Biban-el-Molouk, d'y trouver des
+sculptures qui pourront servir de vignettes à l'histoire des habitants
+primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur
+vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle
+nous fait bien apprécier le chemin que nous avons parcouru depuis.
+
+Le tombeau de _Rhamsès Ier_, le père et le prédécesseur d'Ousireï, était
+enfoui sous les décombres et les débris tombés de la montagne; nous
+l'avons fait déblayer: il consiste en deux longs corridors sans
+sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une étonnante
+conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert
+seulement de peintures. Cette simplicité accuse la magnificence du fils,
+dont la somptueuse catacombe est à quelques pas de là.
+
+J'avais le plus vif désir de retrouver à Biban-el-Molouk la tombe du
+plus célèbre des Rhamsès, celle de _Sésostris_; elle y existe en effet:
+c'est la troisième à droite dans la vallée principale; mais la sépulture
+de ce grand homme semble avoir été en butte, soit à la dévastation par
+des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont
+comblée à très-peu près jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une
+espèce de boyau au milieu des éclats de pierres qui remplissent cette
+intéressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgré
+l'extrême chaleur, jusqu'à la première salle. Cet hypogée, d'après ce
+qu'on peut en voir, fut exécuté sur un plan très-vaste et décoré de
+sculptures du meilleur style, à en juger par les petites portions encore
+subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute
+la découverte du sarcophage de cet illustre conquérant: on ne peut
+espérer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute été
+violé et spolié à une époque fort reculée, soit par les Perses, soit par
+des chercheurs de trésors, aussi ardents à détruire que l'étranger avide
+d'exercer des vengeances.
+
+Au fond d'un embranchement de la vallée et dans le voisinage de ce
+respectable tombeau reposait le fils de Sésostris; c'est un très-beau
+tombeau, mais non achevé. J'y ai trouvé, creusée dans l'épaisseur de la
+paroi d'une salle isolée, une petite chapelle consacrée aux mânes de son
+père, Rhamsès le Grand.
+
+Le dernier tombeau, au fond de la vallée principale, se fait remarquer
+par son état d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont achevés et
+exécutés avec une finesse et un soin admirables; la décoration du reste
+de la catacombe, formée de trois longs corridors et de deux salles, a
+été seulement tracée en rouge, et l'on rencontre enfin les débris du
+sarcophage du Pharaon, en granit, dans un très-petit cabinet dont les
+parois, à peine dégrossies, sont couvertes de quelques mauvaises figures
+de divinités, dessinées et barbouillées à la hâte.
+
+Son successeur, dont le nom monumental est _Rhamerri_, ne s'était
+probablement pas beaucoup inquiété du soin de sa sépulture: au lieu de
+se faire creuser un tombeau comme ses ancêtres, il trouva plus commode
+de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son père, et l'étude
+que j'ai dû faire de ce tombeau _palimpseste_ m'a conduit à un résultat
+fort important pour le complément de la série des règnes formant la
+XVIIIe dynastie.
+
+Le temps ayant causé la chute du stuc appliqué par l'usurpateur
+Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau
+qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les
+légendes d'une reine nommée _Thaoser_; et le temps, faisant aussi
+justice de la couverte dont on avait masqué les premiers bas-reliefs de
+l'intérieur, a mis à découvert des tableaux représentant cette même
+reine, faisant les mêmes offrandes aux dieux, et recevant des divinités
+les mêmes promesses et les mêmes assurances que les Pharaons eux-mêmes
+dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la même place que
+ceux-ci. Il devint donc évident que j'étais dans une catacombe creusée
+pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine
+ayant exercé par elle-même le pouvoir souverain, puisque son mari,
+quoique portent le titre de roi, ne paraît qu'après elle dans cette
+série de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers et
+les plus importants. _Ménéphtha-Siphtha_ fut le nom de ce souverain en
+sous-ordre.
+
+Comme j'avais déjà trouvé à Ghébel-Selséléh des bas-reliefs de ce prince
+qui avait, après le roi Hôrus, continué la décoration du grand spéos de
+la carrière, j'ai dû reconnaître alors dans la reine _Thaoser_ la fille
+même du roi Hôrus, laquelle, succédant à son père, dont elle était la
+seule héritière en âge de régner, exerça longtemps le pouvoir souverain,
+et se trouve dans la liste des rois de Manéthon, sous le nom de la reine
+_Achenchersès_. Je m'étais trompé à Turin, en prenant l'épouse même
+d'Hôrus, la reine _Tmauhmot_, pour la fille de ce prince, mentionnée
+dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom,
+indifférente pour la série des règnes, n'aurait point été commise si la
+légende de la reine, épouse d'Hôrus, eût conservé ses titres initiaux,
+qu'une fracture a fait disparaître. _Siphtha_ ne porte donc le titre de
+roi qu'en s'a qualité d'époux de la reine régnante; ce qui déjà avait eu
+lieu pour les deux maris de la reine _Amensé_, mère de Thouthmosis III
+(Moeris).
+
+Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine
+_Thaoser_ et de son mari _Siphtha_ par leur cinquième ou sixième
+successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect dû
+à des ancêtres, parce qu'il descendait directement de Rhamsès Ier et
+que, d'après les listes, il était tout au plus le frère de la reine
+Thaoser Achenchersès et continuait directement la ligne masculine à
+partir du roi Hôrus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant,
+d'abord, d'avoir substitué partout à l'image de la reine la sienne
+propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un
+casque ou de vêtements et d'insignes convenables seulement à des rois et
+non à des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les
+cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire
+peindre sa propre légende. Cette opération a dû, toutefois, s'exécuter
+fort à la hâte, puisque, après avoir métamorphosé la reine Thaoser en
+roi Rhamerri, on n'a point eu la précaution de corriger, sur les
+bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censés prononcer,
+lesquels sont toujours adressés à la reine et ne sauraient l'être
+convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.
+
+Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la vallée
+encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri,
+Rhamsès-Meïamoun; mais aujourd'hui le temps ou la fumée a terni l'éclat
+des couleurs qui recouvrent la plupart de ces sépulcres; il se
+recommande d'ailleurs par huit petites salles percées latéralement dans
+le massif des parois du premier et du deuxième corridor, cabinets ornés
+de sculptures du plus haut intérêt et dont nous avons fait prendre des
+copies soignées. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres
+choses, la représentation des travaux de la cuisine; un autre, celle des
+meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisième est un
+arsenal complet où se voient des armes de toute espèce et les insignes
+militaires des légions égyptiennes; ici on a sculpté les barques et les
+canges royales avec toutes leurs décorations. L'un d'eux aussi nous
+montre le tableau symbolique de l'année égyptienne, figurée par six
+images du Nil et six images de l'Égypte personnifiée, alternées, une
+pour chaque mois et portant les productions particulières à la division
+de l'année que ces images représentent. J'ai dû faire copier, dans l'un
+de ces jolis réduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs
+couleurs, parce qu'ils n'ont été exactement publiés par personne.
+
+En voilà assez sur _Biban-el-Molouk_. J'ai hâte de retourner à Thèbes,
+où l'on ne sera point fâché de me suivre. Je dois cependant ajouter que
+plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le témoignage
+écrit qu'elles étaient, il y a bien des siècles, abandonnées, et
+seulement visitées, comme de nos jours, par beaucoup de curieux
+désoeuvrés, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient
+s'illustrer à jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les
+bas-reliefs, qu'ils ont ainsi défigurés. Les sots de tous les siècles y
+ont de nombreux représentants: on y trouve d'abord des Égyptiens de
+toutes les époques, qui se sont inscrits, les plus anciens en
+hiératique, les plus modernes en démotique; beaucoup de Grecs de
+très-ancienne date, à en juger par la forme des caractères; de vieux
+Romains de la république, qui s'y décorent, avec orgueil du titre de
+_Romanos_; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers
+empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyés au milieu des
+superlatifs qui les précèdent ou qui les suivent; plus, des noms de
+Coptes accompagnés de très-humbles prières; enfin les noms des voyageurs
+européens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard
+ou le désoeuvrement ont amenés dans ces tombes solitaires. J'ai
+recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur
+contenu, soit pour leur intérêt sous le rapport paléographique. Ce sont
+toujours des matériaux[Footnote: A Bém-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau
+du nommé Roteï (c'est l'hypogée composé d'une seule chambre
+rectangulaire, ornée dans le fond de deux rangées de trois colonnes, et
+dont la porte regarde à l'ouest et la vallée de l'Égypte), on remarque
+sur la paroi méridionale un enfoncement régulièrement taillé comme pour
+une armoire, et c'est dans l'épaisseur de cet enfoncement que j'ai
+trouvé écrite au charbon, et presque effacée, cette inscription bien
+simple: 1800. 3e RÉGIMENT DE DRAGONS. Je me suis fait un devoir de
+repasser pieusement ces traits à l'encre noire avec un pinceau, en
+ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. Champollion _restduit_).],
+et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles égyptiens, qui auront
+bien quelque prix translatés à Paris..... J'y pense souvent..... Adieu.
+
+
+
+
+QUATORZIEME LETTRE
+
+
+Thèbes, le 18 juin 1829.
+
+Depuis mon retour au milieu des ruines de cette aînée des villes
+royales, toutes mes journées ont été consacrées à l'étude de ce qui
+reste d'un de ses plus beaux édifices, pour lequel je conçus, à sa
+première vue, une prédilection marquée. La connaissance complète que
+j'en ai acquise maintenant la justifie au delà de ce que je devais
+espérer. Je veux parler ici d'un monument dont le véritable nom n'est
+pas encore fixé, et qui donne lieu à de fort vives controverses: celui
+qu'on a appelé d'abord le _Memnonium_, et ensuite le _Tombeau
+d'Osimandyas_. Cette dernière dénomination appartient à la Commission
+d'Égypte; quelques voyageurs persistent à se servir de l'autre, qui
+certainement est fort mal appliquée et très-inexacte. Pour moi, je
+n'emploierai désormais, pour désigner cet édifice, que son nom égyptien
+même, sculpté dans cent endroits et répété dans les légendes des frises,
+des architraves et des bas-reliefs qui décorent ce palais. Il portait le
+nom de _Rhamesséion_, parce que c'était à la munificence du Pharaon
+Rhamsès le Grand que Thèbes en était redevable.
+
+L'imagination s'ébranle et l'on éprouve une émotion bien naturelle en
+visitant ces galeries mutilées et ces belles colonnades, lorsqu'on pense
+qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus célèbre
+et du meilleur des princes que la vieille Égypte compte dans ses longues
+annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends à la mémoire de
+Sésostris l'espèce de culte religieux dont l'environnait l'antiquité
+tout entière.
+
+Il n'existe du Rhamesséion aucune partie complète; mais ce qui a échappé
+à la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer
+l'ensemble de l'édifice et pour s'en faire une idée très-exacte.
+Laissant à part sa partie architecturale, qui n'est point de mon
+ressort, mais à laquelle je dois rendre un juste hommage en disant que
+le Rhamesséion est peut-être ce qu'il y a de plus noble et de plus pur à
+Thèbes en fait de grand monument, je me bornerai à indiquer rapidement
+le sujet des principaux bas-reliefs qui le décorent, et le sens des
+inscriptions qui les accompagnent.
+
+Les sculptures qui couvraient les faces extérieures des deux massifs du
+premier pylône, construit en grès, ont entièrement disparu, car ces
+massifs se sont éboulés en grande partie. Des blocs énormes de calcaire
+blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils
+sont décorés, ainsi que l'épaisseur des deux massifs entre lesquels
+s'élevait cette porte, des légendes royales de Rhamsès le Grand, et de
+tableaux représentant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes
+divinités de Thèbes, Amon-Ra, Amon générateur, la déesse Mouth, le jeune
+dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi reçoit à son
+tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal
+d'entre eux, parce que c'est là que j'ai lu pour la première fois le nom
+véritable de l'édifice entier.
+
+Le dieu Atmou (une des formes de Phré) présente au dieu Mandou le
+Pharaon Rhamsès le Grand, casqué et en habits royaux; cette dernière
+divinité le prend par la main en lui disant: «Viens, avance vers les
+demeures divines pour contempler ton père, le seigneur des dieux, qui
+t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et régner
+sur le trône d'Hôrus.» Plus loin, en effet, on a figuré le grand dieu
+Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: «Voici ce que dit
+Amon-Ra, roi des dieux, et qui réside dans le _Rhamesséion de Thèbes_:
+Mon fils bien-aimé et de mon germe, seigneur du monde, Rhamsès! mon
+coeur se réjouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as voué cet
+édifice; je te fais le don d'une vie pure à passer sur le trône de Sev
+(Saturne) (c'est-à-dire dans la royauté temporelle).» Il ne peut donc, à
+l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom à donner à ce
+monument.
+
+Les tableaux militaires, relatifs aux conquêtes du roi, couvrent les
+faces des deux massifs du pylône sur la première cour du palais; ils
+sont visibles en assez grande partie, parce que l'éboulement des
+portions supérieures du pylône a eu lieu du côté opposé. Ces scènes
+militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont
+sculptées dans l'intérieur du temple d'_Ibsamboul_ et sur _le pylône de
+Louqsor,_ qui font partie du Rhamesséion ou Rhamséion oriental de
+Thèbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se
+rapportent évidemment à une même campagne contre des peuples asiatiques
+qu'on ne peut, d'après leur physionomie et d'après leur costume,
+chercher ailleurs, je le répète, que dans cette vaste contrée sise entre
+le Tigre et l'Euphrate d'un côté, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contrée
+que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutôt le
+pays qu'elle habitait, se nommait _Chto, Chéto, Scéhto_ ou _Schto_; car
+je me suis aperçu, enfin, que le nom par lequel on la désigne
+ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer
+_Pscharanschétko, Pscharinschèto_ ou _Pscharéneschto_ (vu l'absence des
+voyelles médiales), est composé de trois parties distinctes: 1e d'un mot
+égyptien, épithète injurieuse _Pscharé_ qui signifie une plaie; 2e de la
+préposition N (_de_) que j'avais d'abord crue radicale; 3e de _Chto,
+Schto, Schéto,_ véritable nom de la contrée. Les Égyptiens désignèrent
+donc ces peuples ennemis sous la dénomination de _la plaie de Schéto_,
+de la même manière que l'Ethiopie est toujours appelée _la mauvaise race
+de Kousch_. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me
+portent à croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la
+Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.
+
+On a sculpté sur le massif de droite la réception des ambassadeurs
+scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la présence de
+Rhamsès, qui leur adresse des reproches; les soldats, dispersés dans le
+camp, se reposent ou préparent leurs armes, et donnent des soins aux
+bagages; en avant du camp, deux Égyptiens administrent la bastonnade à
+deux prisonniers ennemis, afin, porte la légende hiéroglyphique, de leur
+faire dire ce que fait _la plaie de Schéto_. Au bas du tableau est
+l'armée égyptienne en marche, et à l'une des extrémités se voit un
+engagement entre les chars des deux nations.
+
+La partie gauche de ce massif offre l'image d'une série de forteresses
+desquelles sortent des Égyptiens emmenant des captifs; les légendes
+sculptées sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et apprennent
+que Rhamsès le Grand les a prises de vive force la huitième année de son
+règne.
+
+Il manque près de la moitié du massif de droite du pylône; ce qui reste
+offre les débris d'un vaste bas-relief représentant une grande bataille,
+toujours contre les Schéto. Comme j'aurai l'occasion d'en décrire une
+seconde, tout à, fait semblable et beaucoup mieux conservée, je passerai
+rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a représenté l'un des
+principaux chefs bactriens, nommé _Schiropsiro_ ou _Schiropasiro_,
+blessé et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi,
+fuyant devant le vainqueur, un allié, le chef de _la mauvaise race du
+pays de Schirbech_ ou _Schilbesch_. A côté de la bataille est un tableau
+triomphal: Rhamsès le Grand, debout, la hache sur l'épaule, saisit de sa
+main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on
+lit: «Les chefs des contrées du Midi et du Nord conduits en captivité
+par Sa Majesté.»
+
+Les colonnades qui fermaient latéralement la première cour n'existent
+plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et
+les deux pylônes est encombré des énormes débris du plus grand et du
+plus magnifique colosse que les Égyptiens aient peut-être jamais élevé:
+c'était celui de _Rhamsès le Grand._ Les inscriptions qui le décorent ne
+permettent pas d'en douter. Les légendes royales de cet illustre Pharaon
+se lisent en grands et beaux hiéroglyphes vers le haut des bras, et se
+répètent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse,
+_quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur_, non compris
+la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.
+
+Il faut admirer à la fois la puissance du peuple qui érigea ce
+merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutilé avec tant
+d'adresse et de soins.
+
+Ce beau monument s'élevait devant le massif de gauche du second pylône
+ou mur, détruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos fouilles
+que je me suis assuré que l'on avait aussi couvert ce massif de
+sculptures représentant des scènes militaires; j'y ai retrouvé le bas
+d'un tableau représentant le roi, après une grande bataille, recevant
+des principaux officiers le compte des ennemis tués dans l'action, et
+dont les mains coupées sont entassées à ses pieds. Plus loin existait
+une inscription toujours relative à la guerre contre les Schéto; le peu
+qui reste des dernières ligues, interrompu par de nombreuses fractures,
+m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques
+abondants en noms propres et en désignations géographiques. Il y est
+surtout question des honneurs que le roi accorde à deux chefs Scythes ou
+bactriens, _Iroschtoasiro,_ grand chef du pays de Schéto, et
+_Peschorsenmausiro,_ qualifié aussi de grand chef: ce sont
+très-probablement les gouverneurs établis par le conquérant après la
+soumission du pays.
+
+Les sculptures du massif de droite du deuxième pylône ou mur subsistent
+en très grande partie sous la galerie de la seconde cour à droite en
+entrant; c'est le tableau d'une bataille livrée sur le bord d'un fleuve,
+dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve,
+et sur les murailles de laquelle on lit: _la ville forte Watsch_ ou
+_Batsch_ (la première lettre est douteuse). Vers l'extrémité actuelle du
+tableau, à la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamsès sur son
+char lancé au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et
+de mourants. Il décoche des flèches contre la masse des ennemis en
+pleine déroute; derrière le char, sur le terrain que le héros vient de
+quitter, sont entassés les cadavres des vaincus, sur les-quels
+s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nommé _Torokani,_ blessé d'une
+flèche à l'épaule et tombant sur l'avant de son char brisé. Sous les
+pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de
+_Torokato, chef des soldats du pays de Nakbésou_, et ceux de plusieurs
+autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, _Shiropasiro_,
+se retire sur le bord du fleuve; les flèches du roi ont déjà atteint
+_Tiotouro_ et _Simaïrosi_, fuyant dans la plaine et se dirigeant du côté
+de la ville. D'autres chefs se réfugient vers le fleuve, dans lequel se
+précipitent lès chevaux du chef _Krobschatosi_, blessé, et qu'ils
+entraînent avec eux. Plusieurs enfin, tels que _Thotâro_ et _Mafèrima,
+frère_ (allié) _de la plaie de Schêto _(des Bactriens), sont allés
+mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels
+que le Bactrien _Sipaphéro_, ont été assez heureux pour traverser,
+secourus et accueillis sur la rive opposée par une foule immense
+accourue pour connaître le résultat de la bataillé. C'est au milieu de
+tout ce peuple amoncelé qu'on aperçoit un groupe donnant des secours
+empressés à un chef que l'on vient de retirer du fleuve, où il s'est
+noyé; on le tient _suspendu par les pieds, la tête en bas_, et on
+s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler
+à la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne
+produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement
+de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: «Le chef de la mauvaise
+race du pays des _Schirbesch_, qui s'est éloigné de ses guerriers en
+fuyant le roi du côté du fleuve.»
+
+Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par _un pont_ jeté sur
+l'une des branches du fleuve, on remarque des symptômes d'un prochain
+changement dans l'état des esprits: un individu adresse un discours à
+ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses
+compatriotes à se soumettre au joug de Rhamsès le Grand; on lit en
+effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une inscription
+ainsi conçue: «Je célèbre la gloire du dieu gracieux, parce qu'il a
+dit....» Le reste est détruit.
+
+J'ai voulu, en entrant dans tous ces détails, donner une idée des
+bas-reliefs historiques dont on décorait les grands monuments de
+l'Égypte, de ces compositions immenses que je me plais à nommer des
+_tableaux homériques_ ou de la sculpture héroïque, parce qu'ils sont
+pleins de ce feu et de ce désordre sublimes qui nous entraînent, à la
+lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, considéré à part, sera
+trouvé certainement défectueux dans quelques points relatifs à la
+perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines;
+mais ces petits défauts de détails sont rachetés, et au delà, par
+l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus _beaux vases grecs_
+représentant des _combats_ pèchent précisément (si péché il y a) sous
+les mêmes rapports que ces bas-reliefs égyptiens.
+
+Sur le haut de cette grande paroi on a sculpté un long bas-relief,
+mutilé au commencement et à la fin, représentant Rhamsès le Grand
+célébrant la panégyrie du grand dieu de Thèbes, le double Hôrus, ou Amon
+générateur. Comme j'aurai l'occasion de décrire une fête semblable
+existant dans tout son entier au palais de Médinet-Habou, je me
+contenterai de dire que c'est ici qu'existe une série de statuettes de
+rois rangées par ordre de règne; ce sont: 1° Mènes (le premier roi
+terrestre); 2° un prénom inconnu, antérieur à la dix-septième dynastie;
+3° Amosis; 4° Aménothph Ier; 5° Thouthmosis Ier; 6° Thouthmosis III; 7°
+Aménothph II; 8° Thouthmosis IV; 9° Aménothph III; 10° Hôrus; 11°
+Rhamsès Ier; 12° Ousereï; 13° Rhamsès le Grand lui-même. Cette série ne
+donne que la ligne directe des ancêtres du conquérant; ainsi Thouthmosis
+II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) était fils d'une fille
+de Thouthmosis Ier.
+
+De nombreux bas-reliefs représentant des actes d'adoration du roi
+Rhamsès aux grandes divinités de Thèbes couvrent trois faces des piliers
+formant la galerie devant le pylône; sur la quatrième face de chacun
+d'eux on voit, sculptée de plein relief, une image colossale du roi
+d'environ trente pieds de hauteur. Voici les légendes les mieux
+conservées des quatre qui subsistent encore:
+
+«Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a élevées par
+son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuvé par Phré, le
+fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamsès, le bien-aimé d'Amon-Ra.
+
+«Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a comblé de ses bienfaits,
+lui, le roi soleil, etc.
+
+«Le bien-aimé d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein de vigilance, le
+plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contrées à sa domination,
+lui, le roi soleil, etc., le bien-aimé de la déesse Mouth.»
+
+Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquité s'est plu à
+louer dans Sésostris: les grands ouvrages qu'il a fait exécuter, les
+bonnes lois qu'il donna à sa patrie, et la vaste étendue de ses
+conquêtes.
+
+Les piliers ornés de colosses qui font face à ceux-ci et les colonnes
+qui formaient la seconde cour du palais du côté droit se font aussi
+remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les décorent. Les
+piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont
+entièrement détruits.
+
+Je ne m'étendrai point sur les intéressants bas-reliefs qui couvrent la
+partie gauche du mur du fond du péristyle; je me hâte d'entrer dans la
+salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore intactes,
+et charmeraient par leur élégante majesté les yeux même les plus
+prévenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou romaine.
+
+Quant à la destination de cette belle salle, à la disposition des
+colonnes et à la forme des chapiteaux qui les décorent, je laisserai
+parler sur ces divers points la dédicace elle-même de la salle,
+sculptée, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en
+très-beaux hiéroglyphes.
+
+«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région
+supérieure, et de la région inférieure, le défenseur de l'Égypte, le
+castigateur des contrées étrangères, l'Hôrus resplendissant possesseur
+des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde
+(soleil gardien de justice approuvé par Phré), le fils du soleil, le
+seigneur des diadèmes, le bien-aimé d'Ammon, RHAMSÈS, a fait exécuter
+ces constructions en l'honneur de son père Amon-Ra, roi des dieux; il a
+fait construire la _grande salle d'assemblée_ en bonne pierre blanche de
+grès, soutenue par de _grandes colonnes_ à chapiteaux imitant des fleurs
+épanouies, flanquées de colonnes plus petites à chapiteaux imitant un
+bouton de lotus tronqué; salle qu'il voue au seigneur des dieux pour la
+célébration de sa panégyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le roi de son
+vivant.»
+
+Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais égyptiens un
+caractère si particulier, furent véritablement destinées, comme on le
+soupçonnait, à tenir de grandes assemblées, soit politiques, soit
+religieuses, c'est-à-dire ce qu'on nommait des _panégyries_ ou réunions
+générales: c'est ce dont j'étais déjà convaincu avant d'avoir découvert
+cette curieuse dédicace, parce que, observant la forme du caractère
+hiéroglyphique exprimant l'idée _panégyrie_ sur les obélisques de Rome,
+où ce caractère est sculpté en grand, je m'étais aperçu qu'il
+représentait, au propre, une salle hypostyle avec des sièges disposés au
+pied des colonnes.
+
+C'est à l'entrée de la salle hypostyle du Rhamesséion, à droite,
+qu'existe un bas-relief dans lequel on a représenté la reine mère du
+conquérant. Elle se nommait _Taouaï_; une belle statue de cette
+princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copié les inscriptions,
+mais des fractures pouvaient donner lieu à quelques incertitudes; elles
+sont levées par le bas-relief que j'ai sous les yeux.
+
+On trouve du même côté un grand tableau historique, décrit ou dessiné
+par tous les voyageurs qui ont visité l'Égypte; le seul dessin exact que
+l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publié dans son _Voyage à
+Méroé_. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit
+moi-même les légendes, qui sont intéressantes, quoique incomplètes sur
+plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui
+se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi
+Rhamsès vient de vaincre les Schéto, qu'il a mis en pleine déroute. Deux
+princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment
+_Mandouhi Schopsch_ et _Schat-kemkémé_. C'étaient le quatrième et le
+cinquième des enfants de Rhamsès. Les vaincus sont encore des peuples de
+Schéto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville placée à
+l'extrémité droite du tableau, où s'ouvre une nouvelle scène. Quatre
+autres fils du conquérant, les septième, huitième, neuvième et dixième
+de ses enfants, appelés _Méïamoun, Amenhemwa, Noubtei_ et _Setpanré_,
+sont établis sous les murs de la place; les assiégés opposent une
+vigoureuse résistance; mais déjà les Égyptiens ont dressé les échelles,
+et les murailles vont être escaladées. Une fracture a malheureusement
+fait disparaître la première partie du nom de la ville assiégée; il ne
+reste plus que les syllabes.... _apouro_.
+
+Des tableaux religieux, exécutés avec beaucoup de soin, existent sous le
+fût des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on y voit
+successivement toutes les divinités égyptiennes du premier ordre, et
+principalement celles dont le culte appartenait d'une manière plus
+spéciale au nome diospolitain, annoncer à Rhamsès les bienfaits dont
+elles veulent le combler en échange des riches offrandes qu'il leur
+présente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la
+seconde cour, reparaissent en première ligne les divinités protectrices
+du palais, auxquelles ce bel édifice était plus particulièrement
+consacré: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement
+par _résidant_ ou _qui résident dans le Rhamesséion de Thèbes_; à leur
+tête paraît Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de
+générateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phré, Atmou, Meuï, Sev, et
+les déesses Pascht et Hathôr. Chacune d'elles accorde au Pharaon une
+grâce particulière. Voici quelques exemples de ces formules donatrices,
+extraites des galeries et des colonnades du Rhamesséion:
+
+«J'accorde que ton édifice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra).
+
+«Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l'Égypte (Isis).
+
+«Je t'accorde la domination sur toutes les contrées (Amon-Ra).
+
+«J'inscris à ton nom les attributions royales du soleil (Thôth).
+
+«Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'être vigilant comme le fils
+de Netphé (Amon-Ra).
+
+«Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident (Amon-Ra).
+
+«Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un règne joyeux
+(Sev, Saturne).
+
+«Je te donne l'Égypte supérieure et l'Égypte inférieure à diriger en roi
+(Netphé, Rhéa).
+
+«Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord à fouler sous tes
+sandales (Thméi, la justice).
+
+«Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le
+Gardien des portes célestes).
+
+«Je veux que ton palais subsiste à toujours (Meuï).
+
+«Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la
+déesse Pascht).
+
+«Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares (la
+déesse Pascht).»
+
+La portion des murailles de la salle hypostyle échappée aux ravages des
+hommes présente des scènes plus riches et plus développées: sur le mur
+du fond, à la droite et à la gauche de la porte centrale, existent
+encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des
+figures et le fini de leur exécution. Dans le premier, la déesse Pascht
+à tête de lion, _l'épouse de Phtha, la dame du palais céleste_, lève sa
+main droite vers la tête de Rhamsès couverte d'un casque, en lui disant:
+«Je t'ai préparé le diadème du soleil, que ce casque demeure sur ta
+corne (le front) où je l'ai placé.» Elle présente en même temps le roi
+au dieu suprême, Amon-Ra, qui, assis sur son trône, tend vers la face du
+roi les emblèmes d'une vie pure.
+
+Le second tableau représente l'_institution royale_ du héros égyptien,
+les deux plus grandes divinités de l'Égypte l'investissant des pouvoirs
+royaux. Amon-Ra, assisté de Mouth, la grande mère divine, remet au roi
+Rhamsès la _faux de bataille_, le type primitif de la _harpé_ des mythes
+grecs, arme terrible appelée _schopsch_ par les Égyptiens, et lui rend
+en même temps les emblèmes de la direction et de la modération, le fouet
+et le _pedum_, en prononçant la formule suivante:
+
+«Voici ce que dit Amon-Ra qui réside dans le Rhamesséion: Reçois la faux
+de bataille pour contenir les nations étrangères et trancher la tête des
+impurs; prends le fouet et le _pedum_ pour diriger la terre de Kémé
+(l'Égypte).»
+
+Le soubassement de ces deux tableaux offre un intérêt d'un autre genre:
+on y a représenté en pied, et dans un ordre rigoureux de primogéniture,
+les enfants mâles de Rhamsès le Grand. Ces princes sont revêtus du
+costume réservé à leur rang; ils portent les insignes de leur dignité,
+le _pedum_ et un éventail formé d'une longue plume d'autruche fixée à
+une élégante poignée, et sont au nombre de vingt-trois; famille
+nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on
+considère d'abord que Rhamsès eut, à notre connaissance, au moins deux
+femmes légitimes, les reines Nofré-Ari et Isénofré, et qu'il est de plus
+très-probable que les enfants donnés au conquérant par des concubines ou
+des maîtresses prenaient rang avec les enfants légitimes, usage dont
+fait foi l'ancienne histoire orientale tout entière. Quoi qu'il en soit,
+on a sculpté au-dessus de la tête de chacun des princes, d'abord le
+titre qui leur est commun à tous, savoir: le fils du roi et de son
+germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus âgés par
+conséquent), la désignation des hautes fonctions dont ils se trouvaient
+revêtus à l'époque où ces bas-reliefs furent exécutés. Le premier se
+trouve ainsi qualifié: porte-éventail à la gauche du roi, le jeune
+secrétaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats
+(l'armée), le premier-né et le préféré de son germe, Amenhischôpsch; le
+second, nommé Rhamsès comme son père, était porte-éventail à la gauche
+du roi et secrétaire royal, commandant en chef les soldats du maître du
+monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisième,
+porte-éventail à la gauche du roi, comme ses frères (titre donné en
+général à tous les princes sur d'autres monuments), était de plus
+secrétaire royal, commandant de la cavalerie, c'est-à-dire des chars de
+guerre de l'armée égyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms
+propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de
+quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires
+du roi au moment de leur naissance, tels que Nében-Schari (le maître du
+pays de Schari), Nébenthonib (le maître du monde entier),
+Sanaschténamoun (le vainqueur par Ammon), soit à des titres nouveaux
+adoptés dans le protocole de Rhamsès le Grand, comme par exemple
+Patavéamoun (Ammon est mon père), et Septenri (approuvé par le soleil),
+titre qui se retrouve dans le prénom du roi.
+
+J'observe en même temps dans cette série de princes un fait
+très-notable: on y a, postérieurement à la mort de Rhamsès le Grand,
+caractérisé d'une manière particulière celui de ses vingt-trois enfants
+qui monta sur le trône après lui; ce fut son treizième fils, nommé
+Ménephtha, qui lui succéda. Il est visible qu'on a en conséquence
+modifié, après coup, le costume de ce prince, en ornant son front de
+l'_uraeus_ et en changeant sa courte _sabou_ en longue tunique royale;
+de plus, à côté de sa légende première, où se lit le nom de Ménephtha,
+qu'il conserva en montant sur le trône, on a sculpté le premier
+cartouche de sa légende royale, son cartouche prénom (soleil esprit aimé
+des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son
+règne.
+
+En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans
+une salle qui a conservé une partie de ses colonnes, et où la décoration
+prend un caractère tout particulier. Dans la portion de palais que nous
+venons de parcourir, des hommages généraux sont adressés aux principales
+divinités de l'Égypte, comme il convenait dans des cours ou des
+péristyles ouverts à toute la population, et dans la salle hypostyle où
+se tenaient les grandes assemblées. Mais ici commencent véritablement la
+partie privée du palais et les salles qui servaient d'habitation au roi,
+le lieu qu'était censé habiter aussi plus particulièrement le roi des
+dieux auquel ce grand édifice était consacré. C'est ce que prouvent les
+bas-reliefs sculptés sur les parois à la droite et à la gauche de la
+porte: ces tableaux représentent quatre grandes barques ou _bari_
+sacrées, portant un petit naos sur lequel un voile semble jeté comme
+pour dérober à tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces
+_bari_ sont portées sur les épaules par vingt-quatre ou dix-huit
+prêtres, selon l'importance du maître de la _bari_. Les insignes qui
+décorent la proue et la poupe des deux premières barques sont les têtes
+symboliques de la déesse Mouth et du dieu Chons, l'épouse et le fils
+d'Amon-Ra; enfin, la troisième et la quatrième portent les têtes du roi
+et de la reine, coiffés des marques de leur dignité. Ces tableaux, comme
+nous l'apprennent les légendes hiéroglyphiques, représentent les deux
+divinités et le couple royal venant rendre hommage au père des dieux,
+Amon-Ra, qui établit sa demeure dans le palais de Rhamsès le Grand. Les
+paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, aucun
+doute à cet égard: «Je viens, dit la déesse Mouth, rendre hommage au roi
+des dieux, Amon-Ra, modérateur de l'Égypte, afin qu'il accorde de
+longues années à son fils qui le chérit, le roi Rhamsès.»
+
+«Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majesté, ô
+Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure à ton fils, qui
+t'aime, le seigneur du monde.»
+
+Le roi Rhamsès dit seulement: «Je viens à mon père Amon-Ra, à la suite
+des dieux qu'il admet en sa présence à toujours.»
+
+Mais la reine Nofré-Ari, surnommée ici Ahmosis (engendrée de la lune),
+exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: «Voici ce que
+dit la déesse épouse, la royale mère, la royale épouse, la puissante
+dame du monde, Ahmosis-Nofré-Ari: Je viens pour rendre hommage à mon
+père Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections
+(c'est-à-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans l'allégresse en
+contemplant tes bienfaits; ô toi, qui établis le siège de ta puissance
+dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamsès, accorde-lui
+une vie stable et pure; que ses années se comptent par périodes de
+panégyries!»
+
+Enfin, la paroi du fond de cette salle était ornée de plusieurs tableaux
+représentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les grâces
+qu'Amon-Ra accordait au héros égyptien: il n'en reste plus qu'un seul, à
+la droite de la porte. Le roi est figuré assis sur un trône, au pied de
+celui d'Amon-Ra-Atmou, et à l'ombre du vaste feuillage d'un persea,
+l'arbre céleste de la vie: le grand dieu et la déesse Saf qui présidait
+à l'écriture, à la science, traçant sur les fruits cordiformes de
+l'arbre le cartouche prénom de Rhamsès le Grand; tandis que d'un autre
+côté le dieu Thôth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel
+Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: «Viens, je sculpte ton nom
+pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre divin.»
+
+La porte qui, de cette salle, conduisait à une seconde, également
+décorée de colonnes, dont quatre subsistent encore, mérite une attention
+particulière, soit sous le rapport de son exécution matérielle, soit
+pour les sculptures qui la décorent.
+
+Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief
+tellement bas qu'il est évident qu'on les a usés avec soin pour en
+diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et à la barbarie,
+qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque,
+ayant fait déblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu une
+inscription dédicatoire de Rhamsès le Grand, dans les formes ordinaires
+pour les dédicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que cette
+porte a été _recouverte d'or pur_. J'ai étudié alors les surfaces avec
+plus de soin. En examinant de plus près l'espèce de stuc blanc et fin
+qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'aperçus que
+ce stuc _avait été étendu sur une toile_ appliquée sur les tableaux,
+qu'on avait rétabli sur le stuc même les contours et les parties
+saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce procédé m'ayant
+paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.
+
+Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un intérêt bien
+plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une
+douzaine de petits bas-reliefs représentant le roi Rhamsès adorant les
+membres de la triade thébaine: ces divinités tournent toutes le dos à
+l'entrée de la porte en question, parce qu'elles sont seulement en
+rapport avec la première salle et non avec la seconde, à laquelle cette
+porte sert d'entrée. Mais au bas des jambages, et immédiatement
+au-dessus de la dédicace, sont sculptées deux divinités, la face tournée
+vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui était
+par conséquent sous leur juridiction. Ces deux divinités sont, à gauche,
+le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thôth à tête
+d'Ibis, et à droite la déesse Saf, compagne de Thôth, portant le titre
+remarquable de _dame des lettres présidente de la bibliothèque_ (mot à
+mot, _la salle des livres_). De plus, le dieu est suivi d'un de ses
+parèdres, qu'à sa légende et à un grand _oeil_ qu'il porte sur la tête
+on reconnaît pour _le sens de la vue_ personnifié, tandis que le parèdre
+de la déesse est _le sens de l'ouïe_ caractérisé par une grande oreille
+tracée également au-dessus de sa tête, et par le mot _sôlem_ (l'ouïe)
+sculpté dans sa légende; il tient de plus en main tous les instruments
+de l'écriture, comme pour écrire tout ce qu'il entend.
+
+Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels
+bas-reliefs l'entrée d'une bibliothèque? Et à ce mot, la controverse qui
+divise nos savants sur le fameux monument d'_Osimandyas_, si connu par
+sa bibliothèque, et sur ses rapports avec le Rhamesséion. se présente
+naturellement à ma pensée.
+
+Dès les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamesséion la
+description que Diodore nous a conservée du monument d'Osimandyas, je
+fus frappé de retrouver autour de moi et dans le même ordre les parties
+analogues et presque les mêmes détails du grand édifice dont Diodore
+emprunte à Hécatée une notice si complète.
+
+D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas à dix
+stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas
+tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).--Nous avons trouvé, en
+effet, à une distance à peu près égale du Rhamesséion, une vallée
+renfermant les tombeaux, encore ornés de peintures et d'inscriptions,
+d'une douzaine de femmes, mais de reines égyptiennes, dont le premier
+titre dans leur légende fut toujours celui d'_épouse d'Ammon_.
+
+Le monument d'Osimandyas s'annonçait par un grand pylône _de pierre
+variée_ ([Greek: lithou poikilou]).--Le premier pylône du Rhamesséion,
+dont les massifs sont en grès rougeâtre et la porte en calcaire blanc, a
+quelque analogie avec cette expression.
+
+Ce pylône donnait entrée dans un péristyle dont les piliers étaient
+ornés de figures colossales; on passait de là à un second pylône bien
+plus soigné que le premier, sous le rapport de la sculpture, et à
+l'entrée duquel se trouvait _le plus grand colosse de l'Égypte_, d'un
+seul bloc de granit de Syène.--Tout cela se rapproche du Rhamesséion, à
+quelques différences de mesures près; mais l'exactitude des anciens
+copistes, transcrivant les quantités de ces mesures, est-elle certaine?
+Là existent encore aujourd'hui les immenses débris _du plus grand
+colosse_ connu de l'Égypte; il est en granit de Syène: ce sont là des
+traits remarquables.
+
+Dans le péristyle qui suivait le pylône, dit Hécatée, on avait
+représenté le roi, qu'on appelle _Osimandyas_, faisant la guerre aux
+révoltés de Bactriane, assiégeant une ville entourée des eaux d'un
+fleuve, etc.--C'est la description exacte des bas-reliefs encore
+existants sous le deuxième péristyle du Rhamesséion; et si l'on n'y voit
+plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des
+quatre princes commandant les divisions de l'armée, c'est que les murs
+du fond du péristyle sont détruits et qu'il n'en subsiste pas la
+huitième partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les monuments
+d'Égypte, des rois assiégeant des villes _entourées par un fleuve_: cela
+existe réellement à Ibsamboul, à Derri, sur les pylônes de Loùqsor et au
+Rhamesséïon; mais tous ces monuments sont de Rhamsès le Grand, et
+reproduisent les événements _de la même campagne_.
+
+Sur le second mur du péristyle, dit la description du monument
+d'Osimandyas, sont représentés les captifs ramenés par le roi de son
+expédition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: et, sur le
+mur de fond du péristyle du Rhamesséion, j'ai mis à découvert, par des
+fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amène des prisonniers
+au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupées.
+
+Sur un troisième côté du péristyle du monument d'Osimandyas étaient
+représentés _des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette
+guerre_.--Au Rhamesséion, le registre supérieur de la paroi sur laquelle
+est sculptée la bataille représente la fin d'une grande solennité
+religieuse à laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau
+commençait, sans aucun doute, sur le mur de fond du côté droit du
+péristyle.
+
+On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du
+monument d'Osimandyas par trois portes ornées de deux colosses.--Tout
+cela se trouve exactement au Rhamesséion, immédiatement aussi après le
+second péristyle. Après la salle hypostyle de l'Osimandyéion venait un
+espace désigné dans les traductions sous le nom de _promenoir_.--Dans le
+Rhamesséion, une salle décorée des barques symboliques des dieux succède
+à la salle hypostyle.
+
+_Ensuite_, a dit Diodore, _venait la bibliothèque_; et c'est
+effectivement sur la porte qui, du _promenoir_ du Rhamesséion, conduit
+_à la salle suivante_, que j'ai trouvé des bas-reliefs si convenables à
+l'entrée d'une _bibliothèque_.
+
+La salle de la bibliothèque est presque entièrement rasée; il n'en reste
+que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de
+la porte: sur ces murailles on a sculpté des tableaux représentant le
+roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinités de
+l'Égypte--à Amon-Ra, Mouth, Chons, Phré, Phtha, Pascht, Nofré-Thmou,
+Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces
+parois est occupée par deux énormes tableaux divisés en de nombreuses
+colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues séries de noms de
+divinités et leurs images de petite proportion; c'est un panthéon
+complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux _synoptiques_,
+fait nommément des libations et des offrandes à tous les dieux ou
+déesses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec le
+_monument d'Osimandyas_. _On voit dans la salle de la bibliothèque_, dit
+en effet la description grecque, _les images de tous, les dieux de
+l'Égypte; le roi leur présente de la même manière des offrandes
+convenables à chacun d'eux_.
+
+Cette comparaison des ruines du Rhamesséion avec la description du
+monument d'Osimandyas conservée dans Diodore de Sicile, a été déjà
+faite, et avec bien plus de détails encore, par MM. Jollois et
+Devilliers dans leur _Description générale de Thèbes_, travail important
+auquel je me plais à donner de justes éloges parce que j'ai vu les
+lieux, et que j'ai pu juger par moi-même de l'exactitude de leur
+description; mais j'ai dû reproduire rapidement ce parallèle dans cette
+lettre, par le besoin de mettre à leur véritable place quelques faits
+nouveaux que j'ai observés, et qui rendent si frappante l'analogie du
+monument décrit par les Grecs avec le monument dont j'étudie les ruines.
+Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur
+_identité_, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma profession de
+foi toute simple:
+
+De deux choses l'une: ou le monument décrit par Hécatée sous le nom de
+_monument d'Osimandyas_ est le même que le _Rhamesséion occidental de
+Thèbes_, ou bien le _Rhamesséion_ n'est qu'une _copie_, à la différence
+des mesures près, si l'on peut s'exprimer ainsi, du _monument
+d'Osimandyas_.
+
+Ici se terminent les débris du palais de Sésostris; il ne reste plus de
+traces de ces dernières constructions, qui devaient s'étendre encore du
+côté de la montagne. Le Rhamesséion est le monument de Thèbes le plus
+dégradé, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'élégante
+majesté de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression
+plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps
+à son étude sans l'épuiser; mais d'autres monuments de la rive opposée
+du Nil, où est toujours Thèbes, m'arrachent à ces merveilles.... Et je
+pense à la France.... Adieu.
+
+
+
+
+QUINZIÈME LETTRE
+
+
+Thèbes, le 18 juin 1829.
+
+En quittant le noble et si élégant palais de Sésostris, _le
+Rhamesséion_, et avant d'étudier avec tout le soin qu'ils méritent les
+nombreux édifices antiques entassés sur la butte factice nommée
+aujourd'hui _Médinet-Habou_, je devais, pour la régularité de mes
+travaux, m'occuper de quelques constructions intermédiaires ou voisines
+qui, soit pour leur médiocre étendue, soit par leur état presque total
+de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.
+
+Je me dirigeai d'abord vers la vallée d'_El-Assasif_, située au nord du
+Rhamesséion, et qui se termine brusquement au pied des rochers calcaires
+de la chaîne libyque: là existent les débris d'un édifice au nord du
+tombeau d'Osimandyas.
+
+Mon but spécial était de constater l'époque encore inconnue de ces
+constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai à
+l'examen des sculptures et surtout des légendes hiéroglyphiques
+inscrites sur les blocs isolés et les pans de murailles épars sur un
+assez grand espace de terrain.
+
+Je fus d'abord frappé de la finesse du travail de quelques restes de
+bas-reliefs martelés à moitié par les premiers chrétiens; et une porte
+de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire
+blanc, me donna la certitude que l'édifice entier appartenait à la
+meilleure époque de l'art égyptien.
+
+Cette porte, ou petit propylon, est entièrement couverte de légendes
+hiéroglyphiques. On a sculpté sur les jambages, en relief très-bas et
+fort délicat, deux images en pied de Pharaons revêtus de leurs insignes.
+Toutes les dédicaces sont doubles et faites contemporainement au nom de
+deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang
+se nomme Aménenthé; l'autre ne marche qu'après, c'est Thouthmosis III,
+nommé Moeris par les Grecs.
+
+Si j'éprouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le reste de
+l'édifice le célèbre Moeris, orné de toutes les marques de la royauté,
+céder ainsi le pas à cet Aménenthé qu'on chercherait en vain dans les
+listes royales, je dus m'étonner encore davantage, à la lecture des
+inscriptions, de trouver qu'on ne parlât de ce roi barbu, et en costume
+ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au féminin,
+comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la dédicace
+même des propylons.
+
+«L'Aroëris soutien des dévoués, le roi seigneur, etc. Soleil dévoué à la
+vérité! (_Elle_) a fait des constructions en l'honneur de son père (le
+père d'_elle_), Amon-Ra seigneur des trônes du monde; _elle_ lui a élevé
+ce propylon (qu'Amon protège l'édifice!) en pierre de granit: c'est ce
+qu'_elle_ a fait (pour être) vivifiée à toujours.»
+
+L'autre jambage porte une dédicace analogue, mais au nom du roi
+Thouthmosis III, ou Moeris.
+
+En parcourant le reste de ces ruines, la même singularité se présenta
+partout. Non-seulement je retrouvai le prénom d'Aménenthé précédé des
+titres _le roi souveraine du monde_, mais aussi son nom propre lui-même
+à la suite du titre _la fille du soleil_. Enfin, dans tous les
+bas-reliefs représentant les dieux adressant la parole à ce roi
+Aménenthé, on le traite en reine comme dans la formule suivante:
+
+«Voici ce que dît Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, _à sa fille
+chérie_, soleil dévoué à la vérité: L'édifice que tu as construit est
+semblable à la demeure divine.»
+
+De nouveaux faits piquèrent encore plus ma curiosité: j'observai surtout
+dans les légendes du propylon de granit, que les cartouches prénoms et
+noms propres d'Aménenthé avaient été martelés dans les temps antiques et
+remplacés par ceux de Thouthmosis II, sculptés en surcharge.
+
+Ailleurs, quelques légendes d'Aménenthé avaient reçu en surcharge aussi
+celles du Pharaon Thouthmosis II.
+
+Plusieurs autres, enfin, offraient le prénom d'un Thouthmosis encore
+inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme
+Amensé, le tout encore sculpté aux dépens des légendes d'Aménenthé,
+préalablement martelées. Je me rappelai alors avoir remarqué ce nouveau
+roi Thouthmosis traité en reine, dans le petit édifice de Thouthmosis
+III, à Médinet-Habou.
+
+C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de
+plusieurs observations du même genre, premiers résultats de mes courses
+dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu
+à compléter mes connaissances sur le personnel de la première partie de
+la XVIIIe dynastie. Il résulte de la combinaison de tous les témoignages
+fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de
+développer ici:
+
+1° Que Thouthmosis Ier succéda immédiatement au grand Aménothph Ier, le
+chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines;
+
+2° Que son fils Thouthmosis II occupa le trône après lui et mourut sans
+enfants;
+
+3° Que sa soeur Amensé lui succéda comme fille de Thouthmosis Ier, et
+régna vingt et un ans en souveraine;
+
+4° Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui comprit
+dans son nom propre celui de la reine Amensé son épouse; que ce
+Thouthmosis fut le père de Thouthmosis III ou Moeris, et gouverna au nom
+d'Amensé;
+
+5° Qu'à la mort de ce Thouthmosis, la reine Amensé épousa en secondes
+noces Aménenthé, qui gouverna aussi au nom d'Amensé, et qui fut régent
+pendant la minorité et les premières années de Thouthmosis III, ou
+Moeris;
+
+6° Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exerça le pouvoir
+conjointement avec le régent Aménenthé, qui le tint sous sa tutelle
+pendant quelques années.
+
+La connaissance de cette succession de personnages explique tout
+naturellement les singularités notées dans l'examen minutieux de tous
+les restes de sculptures existant dans l'édifice de la vallée
+d'_El-Assasif_. On comprend alors pourquoi le régent Aménenthé ne paraît
+dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les
+dieux adressent à la reine Amensé, dont il n'est que le représentant;
+cela explique le style des dédicaces faites par Aménenthé, parlant
+lui-même au nom de la reine, ainsi que les dédicaces du même genre dans
+lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, qui joua
+d'abord, le premier, un rôle passif, et ne fut, comme son successeur
+Aménenthé, qu'une espèce de figurant du pouvoir royal exercé par la
+reine.
+
+Les surcharges qu'ont éprouvées la plupart des légendes du régent
+Aménenthé démontrent que sa régence fut odieuse et pesante pour son
+pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris à tâche de condamner
+son tuteur à un éternel oubli. C'est en effet sous le règne de ce
+Thouthmosis III que furent martelées presque toutes les légendes
+d'Aménenthé, et qu'on sculpta à la place soit les légendes de
+Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurpé l'autorité, soit
+celles de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, le père même du roi
+régnant. J'ai observé la destruction systématique de ces légendes dans
+une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de Thèbes.
+Fut-elle l'ouvrage immédiat de la haine personnelle de Thouthmosis III,
+ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est
+impossible de décider; mais le fait nous a paru assez curieux pour le
+constater.
+
+Toutes les inscriptions du monument d'_El-Assasif_ établissent
+unanimement que cet édifice a été élevé sous la régence d'Aménenthê, au
+nom de la reine Amensé et de son jeune fils Thouthmosis III. Cette
+construction n'est donc point postérieure à l'an 1736 avant J.-C.,
+époque approximative des premières années du règne de Thouthmosis III,
+exerçant seul le pouvoir suprême. Ces sculptures comptent donc déjà plus
+de 3,500 ans d'antiquité.
+
+Il résulte de ces mêmes dédicaces et des sculptures qui décorent
+quelques-unes des salles non détruites, que l'édifice intérieur était un
+temple consacré à la grande divinité de Thèbes, Amon-Ra, le roi des
+dieux, qu'on y adorait sous la figure spéciale
+d'Amon-Ra-Pneh-enné-ghet-en-tho, c'est-à-dire d'Amon-Ra seigneur des
+trônes et du monde; j'ai retrouvé dans Thèbes plusieurs autres temples
+dédiés à ce grand être, mais sous d'autres titres, qui lui sont
+également particuliers.
+
+Ce temple d'Amon-Ra, d'une étendue assez considérable, décoré de
+sculptures du travail le plus précieux, précédé d'un dromos et
+probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'élevait au fond de
+la vallée d'El-Assasif. Son sanctuaire pénétrait pour ainsi dire dans
+les rochers à pic de la chaîne libyque, criblée, comme le sol même de la
+vallée, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de sépulture
+aux habitants de la ville capitale.
+
+Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en
+forme de voûte, de quelques-unes de ces salles, ont récemment trompé
+quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet édifice était le
+tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les détails que nous
+avons donnés sur la construction et la destination de cet édifice sacré
+détruisent une telle hypothèse. Ses divisions et ses accessoires nous le
+feraient reconnaître pour un véritable temple, à défaut des inscriptions
+dédicatoires qui le disent formellement. Sa décoration même et le sujet
+des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes
+n'ont rien de commun avec la décoration et les scènes sculptées dans les
+hypogées et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples et les
+palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois ancêtres
+du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier genre
+présentent un grand intérêt, parce qu'ils fournissent des détails
+précieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe dynastie. Je
+citerai d'abord, et à ce sujet, plusieurs tableaux sculptés et peints
+représentant Thouthmosis, père de Thouthmosis III, et le Pharaon
+Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu
+Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant
+toute la paroi de gauche de la grande salle voûtée, au fond du temple,
+dans lequel on a figuré la grande _bari_ sacrée ou arche d'Amon-Ra, le
+dieu du temple, adoré par le régent Aménenthé, ayant derrière lui
+Thouthmosis III, suivi d'une très-jeune enfant richement parée, et que
+l'inscription nous dit être sa fille, _la fille du roi qu'elle aime, la
+divine épouse Rannofré_. En arrière de la _bari_ sacrée, et comme
+recevant une portion des offrandes faites par les deux rois agenouillés,
+sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son
+épouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofré. L'histoire écrite ne
+nous avait point conservé les noms de ces trois princesses; c'est là que
+je les ai lus pour la première fois. Quant au titre de divine épouse
+donné à la fille de Moeris encore en bas âge, il indique seulement que
+cette jeune enfant avait été vouée au culte d'Aménenthé, étant du nombre
+de ces filles d'une haute naissance, nommées _pallades_ et _pallacides_,
+dont j'ai retrouvé les tombeaux dans une autre vallée de la chaîne
+libyque.
+
+Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vallées de la nécropole de Thèbes,
+reçut à différentes époques soit des restaurations, soit des
+accroissements, sous le règne de divers rois successeurs d'Aménenthé et
+de Thouthmosis III. J'ai retrouvé, en effet, dans les pierres provenant
+des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps
+peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie
+aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties
+d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de
+l'édifice sous les règnes des rois Hôrus, Rhamsès le Grand et son fils
+Ménephtha II, comme les fondateurs mêmes du temple. Enfin, la dernière
+salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures
+d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que j'éprouvai à la
+vue de ces pitoyables bas-reliefs, comparés à la finesse et à l'élégance
+des tableaux sculptés dans les deux salles précédentes, cessa bientôt à
+la lecture de grandes inscriptions hiéroglyphiques, constatant que cette
+belle restauration-là avait été faite sous le règne et au nom de
+Ptolémée Évergète II et de sa première femme Cléopâtre. Voilà une des
+mille et une preuves démonstratives contre l'opinion de ceux qui
+supposeraient que l'art égyptien gagna quelque perfection par
+l'établissement des Grecs en Égypte.
+
+Je le répète encore: l'art égyptien ne doit qu'à lui-même tout ce qu'il
+a produit de grand, de pur et de beau; et n'en déplaise aux savants qui
+se font une religion de croire fermement à la génération spontanée des
+arts en Grèce, il est évident pour moi, comme pour tous ceux qui ont
+bien vu l'Égypte, ou qui ont une connaissance réelle des monuments
+égyptiens existants en Europe, que les arts ont commencé en Grèce par
+une imitation servile des arts de l'Égypte, beaucoup plus avancés qu'on
+ne le croit vulgairement, à l'époque où les premières colonies
+égyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de l'Attique
+ou du Péloponnèse. La vieille Égypte enseigna les arts à la Grèce,
+celle-ci leur donna le développement le plus sublime: mais sans
+l'Égypte, la Grèce ne serait probablement point devenue la terre
+classique des beaux-arts. Voilà ma profession de foi tout entière sur
+cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des
+bas-reliefs que les Égyptiens ont exécutés, avec la plus élégante
+finesse de travail, 1700 ans avant l'ère chrétienne. Que faisaient les
+Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne fais
+qu'une lettre.... Adieu.
+
+
+
+
+SEIZIÈME LETTRE
+
+
+Thèbes, le 20 juin 1829.
+
+J'ai donné toute la journée d'hier et cette matinée à l'étude des
+tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne
+Thèbes. Cette construction, comparable en étendue à l'immense palais de
+Karnac, dont on aperçoit d'ici les obélisques sur l'autre rive du
+fleuve, a presque entièrement disparu; il en subsiste encore quelques
+débris, s'élevant à peine au-dessus du sol de la plaine exhaussée par
+les dépôts successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi
+toutes les masses de granit, de brèches et autres matières dures
+employées dans la décoration de ce palais. La portion la plus
+considérable étant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont
+peu à peu brisées et converties en chaux pour élever de misérables
+cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une
+bien haute idée de la magnificence de cet antique édifice.
+
+Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de
+longueur, nivelé par les dépôts successifs de l'inondation, couvert de
+longues herbes, mais dont la surface, déchirée sur une multitude de
+points, laisse encore apercevoir des débris d'architraves, des portions
+de colosses, des fûts de colonnes et des fragments d'énormes bas-reliefs
+que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni dérobés pour toujours à
+la curiosité des voyageurs. Là ont existé plus de dix-huit colosses dont
+les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de
+diverses matières, ont été brisés, et l'on rencontre leurs membres
+énormes dispersés ça et là, les uns au niveau du sol, d'autres au fond
+d'excavations exécutées par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur
+ces restes mutilés, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques
+dont les chefs captifs étaient représentés entourant la base de ces
+colosses représentant leur vainqueur, le Pharaon Aménophis, le troisième
+du nom, celui même que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de
+leurs mythes héroïques. Ces légendes démontrent déjà que nous sommes ici
+sur l'emplacement du célèbre édifice de Thèbes connu des Grecs sous le
+nom de _Memnonium_. C'est ce qu'avaient cherché à prouver, par des
+considérations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans leur
+excellente description de ces ruines.
+
+Les monuments les mieux conservés au milieu de cette effroyable
+dévastation des objets du premier ordre dont il me reste à parler,
+établiraient encore mieux, si cela était nécessaire, que ces ruines sont
+bien celles du Memnonium de Thèbes, ou palais de Memnon, appelé
+_Aménophion_ par les Égyptiens, du nom même de son fondateur, et que je
+trouve mentionné dans une foule d'inscriptions hiéroglyphiques des
+hypogées du voisinage où reposaient jadis les momies de plusieurs grands
+officiers chargés, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien de ce
+magnifique édifice.
+
+C'est vers l'extrémité des ruines et du côté du fleuve que s'élèvent
+encore, en dominant la plaine de Thèbes, les deux fameux colosses,
+d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit
+d'une si grande célébrité sous le nom de _colosse de Memnon_. Formés
+chacun d'un seul bloc de grès-brèche, transportés des carrières de la
+Thébaïde supérieure, et placés sur d'immenses bases de la même matière,
+ils représentent tous deux un Pharaon assis, les mains étendues sur les
+genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherché à motiver à
+mes yeux l'étrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu
+prendre ces statues pour celles de deux princesses égyptiennes. Les
+inscriptions hiéroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui
+couvrent le dossier du trône du colosse du sud et les côtés des deux
+bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage
+dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et
+perpétuaient la mémoire. L'inscription du dossier porte textuellement:
+«L'Arôëris puissant, le modérateur des modérateurs, etc., le roi soleil,
+seigneur de vérité (ou de justice), le fils du soleil, le seigneur des
+diadèmes, Aménothph, modérateur de la région pure, le bien-aimé
+d'Amon-Ra, etc., l'Hôrus resplendissant, celui qui a agrandi la
+demeure.....(lacune) à toujours, a érigé ces constructions en l'honneur
+de son père Ammon; il lui a dédié cette statue colossale de pierre dure,
+etc.» Et sur les côtés des bases on lit en grands hiéroglyphes de plus
+d'un pied de proportion, exécutés, surtout ceux du colosse du nord, avec
+une perfection et une élégance au-dessus de tout éloge, la légende ou
+devise particulière, le prénom et le nom propre du roi que les colosses
+représentent:
+
+«Le seigneur souverain de la région supérieure et de la région
+inférieure, le réformateur des moeurs, celui qui tient le monde en
+repos, l'Hôrus qui, grand par sa force, a frappé les Barbares, le roi
+soleil seigneur de vérité, le fils du soleil, Aménothph, modérateur de
+la région pure, chéri d'Amon-Ra, roi des dieux.»
+
+Ce sont là les titres et noms du troisième Aménophis de la XVIIIe
+dynastie, lequel occupait le trône des Pharaons vers l'an 1680 avant
+l'ère chrétienne. Ainsi se trouve complètement justifiée l'assertion que
+Pausanias met dans la bouche des Thébains de son temps, lesquels
+soutenaient que ce colosse n'était nullement l'image du Memnon des
+Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nommé _Ph-Aménoph_.
+
+Ces deux colosses décoraient, suivant toute apparence, la façade
+extérieure du principal pylône de l'Aménophion; et, malgré l'état de
+dégradation où la barbarie et le fanatisme ont réduit ces antiques
+monuments, on peut juger de l'élégance, du soin extrême et de la
+recherche qu'on avait mis dans leur exécution, par celle des figures
+accessoires formant la décoration de la partie antérieure du trône de
+chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptées dans la
+masse même de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze pieds de
+haut. La magnificence de leur coiffure et les riches détails de leur
+costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont
+elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiéroglyphiques gravées
+sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antérieurs du trône
+de chaque statue d'Aménophis, nous apprennent que la figure de gauche
+représente une reine égyptienne, la mère du roi, nommée _Tmau-Hem-Va_,
+ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine épouse du même
+Pharaon, _Taïa_, dont le nom était déjà donné par une foule de
+monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV,
+_Tmau-Hem-Va_, mère d'Aménophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de
+Louqsor, mentionnés dans la notice rapide que j'ai crayonnée de cet
+important édifice.
+
+Sur un autre point des ruines de l'Aménophion, du côté de la montagne
+libyque, à la limite du désert et un peu adroite de l'axe passant entre
+les deux colosses, existent deux blocs de grès-brèche, d'environ trente
+pieds de long chacun, et présentant la forme de deux énormes stèles.
+Leur surface visible est ornée de tableaux et de magnifiques
+inscriptions formées chacune de vingt-quatre à vingt-cinq lignes
+d'hiéroglyphes du plus beau style, exécutés de relief dans le creux. H
+est infiniment probable que ces portions qu'on aperçoit aujourd'hui sont
+les dossiers des sièges de deux groupes colossals renversés et enfouis
+la face contre terre: j'ai manqué de moyens assez puissants pour
+vérifier le fait.
+
+Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptés sur ces masses effrayantes
+nous montrent toujours le roi Aménophis-Memnon, accompagné ici de la
+reine Taïa son épouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par
+Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes expressément
+relatifs à la dédicace du Memnonium ou Aménophion aux dieux de Thèbes
+par le fondateur de cet immense édifice.
+
+La forme et la rédaction de cette dédicace, dont j'ai pris une copie
+soignée, malgré une foule de lacunes, sont d'un genre tout à fait
+original et m'ont paru très-curieuses. On en jugera par une courte
+analyse.
+
+Cette consécration du palais est rappelée d'une manière tout à fait
+dramatique; c'est d'abord le roi Aménophis qui prend la parole dès la
+première ligne et la garde jusqu'à la treizième. «Le roi Aménothph a
+dit: Viens, ô Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, toi qui résides
+dans les régions de Oph (Thèbes)! contemple la demeure que nous t'avons
+construite dans la contrée pure, elle est belle: descends du haut du
+ciel pour en prendre possession!» Suivent les louanges du dieu mêlées à
+la description de l'édifice dédié, et l'indication des ornements et
+décorations en pierre de grès, en granit rosé, en pierre noire, en or,
+en ivoire et en pierres précieuses, que le roi y a prodigués, y compris
+deux grands obélisques dont on n'aperçoit plus aujourd'hui aucune trace.
+
+Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu
+Amon-Ra en réponse aux courtoisies du Pharaon. «Voici ce que dit
+Amon-Ra, le mari de sa mère, etc.: Approche, mon fils, soleil seigneur
+de vérité, du germe du soleil, enfant du soleil, Aménothph! J'ai entendu
+tes paroles et je vois les constructions que tu as exécutées; moi qui
+suis ton père, je me complais dans tes bonnes oeuvres, etc.»
+
+Enfin, vers le milieu de la vingtième ligne commence une troisième et
+dernière harangue; c'est celle que prononcent les dieux en présence
+d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens
+Aménothph, son fils chéri, d'en rendre le règne joyeux en le prolongeant
+pendant de longues années, en récompense du bel édifice qu'il a élevé
+pour leur servir de demeure, palais dont ils déclarent avoir pris
+possession après l'avoir bien et dûment visité.
+
+L'identité du Memnonium des Grecs et de l'Aménophion égyptien n'est donc
+plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fût une des plus
+étonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en grand,
+exécutées par un Grec nommé Iani, ancien agent de M. Salt, ont mis à
+découvert une foule de bases de colonnes, un très-grand nombre de
+statues léontocéphales en granit noir; de plus, deux magnifiques sphinx
+colossals et à tête humaine, en granit rosé, du plus beau travail,
+représentant aussi le roi Aménophis III. Les traits du visage de ce
+prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de
+physionomie un peu éthiopienne, sont absolument semblables à ceux que
+les sculpteurs et les peintres ont donnés à ce même Pharaon dans les
+tableaux des stèles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais de
+Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la vallée de
+l'Ouest à Biban-el-Molouk; nouvelle et millième preuve que les statues
+et bas-reliefs égyptiens présentent de véritables portraits des anciens
+rois dont ils portent les légendes.
+
+A une petite distance du Rhamesséion existent les débris de deux
+colosses en grès rougeâtre: c'étaient encore deux statues ornant
+probablement la porte latérale nord de l'Aménophion; ce qui peut donner
+une juste idée de l'immense étendue de ce palais, dont il reste encore
+de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupé des
+inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand
+colosse du nord, la célèbre _statue de Memnon;_ tout cela est bien
+moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la
+réalité des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement
+avoir ouï moduler par la bouche même du colosse, aussitôt qu'elle était
+frappée des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs
+fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon,
+aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon
+attention du mélancolique tableau que je contemplais, la plaine de
+Thèbes, où gisent les membres épars de cette aînée des villes royales.
+Il y aurait matière à d'éternelles réflexions; mais je ne dois pas
+oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques
+ruines..... Adieu.
+
+
+
+
+DIX-SEPTIEME LETTRE
+
+
+Thèbes (rive occidentale), 25 juin 1829.
+
+Je viens de visiter et d'étudier dans toutes ses parties un petit temple
+d'une conservation parfaite, situé derrière l'Aménophion, dans un vallon
+formé par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon qui
+s'en est détaché du côté de la plaine. Ce monument a été décrit par la
+Commission d'Égypte sous le nom de _Petit Temple d'Isis._
+
+Le voyageur est attiré, dans ces lieux solitaires et dénués de toute
+végétation, par une enceinte peu régulière, bâtie en briques crues, et
+qu'on aperçoit de fort loin, parce qu'elle est placée sur un terrain
+assez élevé. On y pénètre par un petit propylon en grès engagé dans
+l'enceinte et couvert extérieurement de sculptures d'un travail
+lourdement recherché. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte
+représentent Ptolémée Soter II faisant des offrandes, du côté droit, à
+la déesse Hathôr (Vénus) et à la grande triade de Thèbes, Amon-Ra, Mouth
+et Chons; du côté gauche, à la déesse Thmé ou Thmeï (la vérité ou la
+justice, Thémis) et à une triade formée du dieu hiéracocéphale Mandou,
+de son épouse Ritho et de leur fils Harphré. Ces trois divinités, celles
+qu'on adorait principalement à Hennonthis, occupent la partie du bandeau
+dirigée vers cette capitale de nome.
+
+Ces courts détails suffisent, lorsqu'on est un peu familiarisé avec le
+système de décoration des monuments égyptiens, pour déterminer avec
+certitude: 1° à quelles divinités fut spécialement dédié le temple
+auquel ce propylon donne entrée; 2° quelles divinités y jouissaient du
+rang de syntrône; et il devient ici de toute évidence qu'on adorait
+spécialement dans ce temple le principe de beauté confondu et identifié
+avec le principe de vérité, de justice, ou, en termes mythologiques, que
+cet édifice était consacré à la déesse Hathôr, identifiée avec la déesse
+Thmeï. Ce sont, en effet, ces deux déesses qui reçoivent les premiers
+hommages de Soter II; et comme l'édifice faisait partie de Thèbes et
+avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'après une règle
+de saine politique que j'ai développée ailleurs, des sacrifices en
+l'honneur de la triade thébaine et de la triade hermonthite. On s'était
+donc trop hâté de donner un nom à ce temple, d'après des aperçus
+reposant sur de simples conjectures.
+
+Les mêmes adorations sont répétées sur la porte du temple proprement
+dit, qui s'ouvre par un petit péristyle que soutiennent des colonnes à
+chapiteaux ornés de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combinées;
+les colonnes et les parois n'ont jamais été décorées de sculptures. Il
+n'en est point ainsi du pronaos, formé de deux colonnes et de deux
+piliers ornés de têtes symboliques de la déesse Hathôr, à laquelle ce
+temple fut consacré. Les tableaux qui couvrent le fût des colonnes
+représentent des offrandes faites à cette déesse et à sa seconde forme
+Thmeï, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et
+plusieurs formes tertiaires de la déesse Hathôr, adorée par le roi
+Ptolémée Épiphane, sous le règne duquel a été faite la dédicace du
+monument, comme le prouve la grande inscription hiéroglyphique sculptée
+sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des
+deux parties affrontées de cette formule dédicatoire:
+
+(Partie de droite.) _Première ligne_. «Le roi (dieu Épiphane que
+Phtah-Thoré a éprouvé, image vivante d'Amon-Ra), le chéri des dieux et
+des déesses mères, le bien-aimé d'Amon-Ra, a fait exécuter cet édifice
+en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour être vivifié à toujours.»
+
+_Deuxième ligne_. «La divine soeur de (Ptolémée toujours vivant, dieu
+aimé de Phtah), chéri d'Amon-Ra, l'ami du bien (Pmainoufé)..... (le
+reste est détruit).»
+
+(Partie de gauche.) _Première ligne_. «Le fils du soleil (Ptolémée
+toujours vivant, dieu aimé de Phtah), chéri des dieux et des déesses
+mères, bien-aimé d'Hathôr, a fait exécuter cet édifice en l'honneur de
+sa mère la rectrice de l'Occident, pour être vivifié à toujours.»
+
+_Deuxième ligne_. «La royale épouse (Cléopâtre, bien-aimée de Thmeï),
+rectrice de l'Occident, a fait exécuter cet édifice..... (le reste
+manque).»
+
+Ces textes justifient tout à fait ce que nous avions déduit des seules
+sculptures du propylon relativement aux divinités particulièrement
+honorées dans ce temple; il est également établi que la dédicace de cet
+édifice sacré a été faite par le cinquième des Ptolémées, vers l'an 200
+avant J.-C.
+
+Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche
+du pronaos, ainsi que sur la façade du temple formant le fond de ce même
+pronaos, appartiennent tous au règne d'Épiphane. Tous se rapportent aux
+déesses Hathôr et Thmeï, ainsi qu'aux grandes divinités de Thèbes et
+d'Hennonthis.
+
+On a divisé le naos en trois salles contiguës; ce sont trois véritables
+sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entièrement sculpté,
+contient des tableaux d'offrandes à tous les dieux adorés dans le
+temple, les deux triades précitées, et principalement aux déesses Hathôr
+et Thmeï, qui paraissent dans presque toutes les scènes. Aussi n'est-il
+question que de ces deux divinités dans les dédicaces du sanctuaire,
+inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolémée
+Philopator:
+
+«L'Hôrus soutien de l'Égypte, celui qui a embelli les temples comme
+Thôth deux fois grand, le seigneur des panégyries comme Phtah, le chef
+semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, l'éprouvé par
+Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolémée toujours vivant, bien-aimé
+d'Isis, l'ami de son père (Philopator), a fait cette construction en
+l'honneur de sa mère Hathôr, la rectrice de l'Occident.» (Dédicace de
+gauche.)
+
+Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au
+règne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsinoé adorant les
+deux déesses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolémée Épiphane,
+fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite
+et de gauche l'inscription suivante, relative à des embellissements
+exécutés sous le règne postérieur, celui d'Évergète II et de ses deux
+femmes:
+
+«Bonne restauration de l'édifice, exécutée par le roi, germe des dieux
+lumineux, l'éprouvé par Phtah, etc., Ptolémée toujours vivant, etc., par
+sa royale soeur, la modératrice souveraine du monde, Cléopâtre, et par
+sa royale épouse, la modératrice souveraine du monde, Cléopâtre, dieux
+grands chéris d'Amon-Ra.»
+
+C'est à la déesse Hathôr qu'appartenait plus spécialement le sanctuaire
+de droite; cette grande divinité y est représentée sous des formes
+variées, recevant les hommages des rois Philopator et Épiphane; les
+dédicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.
+
+Le sanctuaire de gauche fut consacré à la déesse Thmeï, la Dicé et
+l'Alété des mythes égyptiens; aussi tous les tableaux qui décorent cette
+chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait
+cette divinité dans l'Amenti, les régions occidentales ou l'enfer des
+Égyptiens.
+
+Les deux souverains de ce lieu terrible, où les âmes étaient jugées,
+Osiris et Iris, reçoivent d'abord les hommages de Ptolémée et d'Arsinoé,
+dieux Philopators; et l'on a sculpté sur la paroi de gauche la grande
+scène de la _psychostasie_. Ce vaste bas-relief représente la salle
+hypostyle (Oskh) ou le prétoire de l'Amenti, avec les décorations
+convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de
+son trône s'élève le lotus, emblème du monde matériel, surmonté de
+l'image de ses quatre enfants, génies directeurs des quatre points
+cardinaux.
+
+Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rangés sur deux
+lignes, la tête surmontée d'une plume d'autruche, symbole de la justice:
+debout sur un socle, en avant du trône, le Cerbère égyptien, monstre
+composé de trois natures diverses, le crocodile, le lion et
+l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les âmes coupables; son
+nom, Téouôm-énément, signifie la dévoratrice de l'Occident ou de
+l'enfer. Vers la porte du tribunal paraît la déesse Thmeï dédoublée,
+c'est-à-dire figurée deux fois, à cause de sa double attribution de
+déesse de la justice et de déesse de vérité; la première forme,
+qualifiée de Thmeï, rectrice de l'Amenti (la vérité), présente l'âme
+d'un Égyptien, sous les formes corporelles, à la seconde forme de la
+déesse (la justice), dont voici la légende: «Thmeï qui réside dans
+l'Amenti, où elle pèse les coeurs dans la balance; aucun méchant ne lui
+échappe.» Dans le voisinage de celui qui doit subir l'épreuve on lit les
+mots suivants: «Arrivée d'une âme dans l'Amenti.»
+
+Plus loin s'élève la balance infernale; les dieux Hôrus, fils d'Isis, à
+tête d'épervier, et Anubis, fils d'Osiris, à tête de chacal, placent
+dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prévenu, l'autre une
+plume, emblème de justice: entre le fatal instrument qui doit décider du
+sort de l'aine et le trône d'Osiris, on a placé le dieu Thôth
+ibiocéphale, «Thôth le deux fois grand, le seigneur de Schmoun
+(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le secrétaire de
+justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de vérité.»
+Ce greffier divin écrit le résiliât de l'épreuve à laquelle vient d'être
+soumis le coeur de l'Égyptien défunt, et va présenter son rapport au
+souverain juge.
+
+On voit que le fait seul de la consécration de ce troisième sanctuaire à
+la déesse Thmeï y a motivé la représentation de la psychostasie, et
+qu'on a trop légèrement conclu de la présence de ce tableau curieux,
+reproduit également dans la deuxième partie de tous les rituels
+funéraires, que ce temple était une sorte d'édifice funèbre, qui pouvait
+même avoir servi de sépulture à des membres très-distingués de la caste
+sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothèse. Il est vrai que les
+environs de l'enceinte qui renfermé ce monument ont été criblés
+d'excavations sépulcrales et de catacombes égyptiennes de toutes les
+époques. Mais le temple d'Hathôr et de Thmeï n'est point Je seul édifice
+sacré élevé au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considérer
+comme des temples funéraires le palais de Sésostris ou le Rhamesséion,
+le temple d'Ammon à El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est
+insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par
+toutes les inscriptions égyptiennes qui en couvrent les parois. Mon
+opinion est fondée sur l'examen attentif et détaillé des lieux. Je n'ai
+pas encore fini à Thèbes, si même on peut réellement finir au milieu de
+tant de monuments.....
+
+
+
+
+DIX-HUITIEME LETTRE
+
+
+Thèbes (Médinet-Habou), le 30 juin 1829.
+
+On peut se rendre à la grande butte de Médinet-Habou soit en prenant le
+chemin de la plaine, en traversant le Rhamesséion, l'emplacement de
+l'Aménophion (Memnônium), et les restes calcaires du Ménéphthéion, grand
+édifice construit par le fils et successeur de Rhamsès le Grand; soit en
+suivant le vallon à l'entrée duquel s'élève le petit temple d'Hathôr et
+de Thmeï.
+
+Là existe, presque enfouie sous les débris des habitations particulières
+qui se sont succédé d'âge en âge, une masse de monuments de haute
+importance, qui, étudiés avec attention, montrent, au milieu des plus
+grands souvenirs historiques, l'état des arts de l'Égypte à toutes les
+époques principales de son existence politique: c'est en quelque sorte
+un tableau abrégé de l'Égypte monumentale. On y trouve en effet réunis,
+un temple appartenant à l'époque pharaonique la plus brillante, celle
+des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la période
+des conquêtes, un édifice de la première décadence sous l'invasion
+éthiopienne, une chapelle élevée sous un des princes qui avaient brisé
+le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des propylées de
+l'époque romaine; enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des
+colonnes qui jadis soutenaient le faîte d'une église chrétienne.
+
+Le détail un peu circonstancié de ce que renferment de plus curieux des
+monuments si variés me conduirait beaucoup trop loin; je dois me
+contenter de donner une idée rapide de chacune des parties qui forment
+cet amas de constructions si intéressantes, en commençant par celles qui
+se présentent en arrivant à la butte du côté qui regarde le fleuve.
+
+On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de
+grès, peu élevée au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on pénètre
+par une porte dont les jambages, surpassant à peine la corniche brute
+qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur
+romain dont voici la légende hiéroglyphique, inscrite dans les deux
+cartouches accolés: «L'empereur Csesar Titus Elius Hadrianus Antoninus
+Pius.»
+
+Le même prince est aussi représenté sur l'une des deux portes latérales
+de l'enceinte, où il est en adoration devant la triade de Thèbes à
+droite, et devant celle d'Hermonthis à gauche. C'est encore ici une
+nouvelle preuve de ces égards perpétuels de bon voisinage que se
+rendaient mutuellement les cultes locaux.
+
+Au fond de l'enceinte s'élève une rangée de six colonnes réunies trois à
+trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais reçu de
+sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelées provenant des
+parties supérieures de cette construction, la légende impériale déjà
+citée: l'enceinte et les propylées appartiennent donc au règne d'Antonin
+le Pieux. C'est d'ailleurs ce que démontrait déjà le mauvais style des
+bas-reliefs.
+
+En traversant ces propylées, on arrive à un grand pylône dont la porte,
+ornée d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est
+couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolémée Soter II,
+présente des offrandes variées aux sept grandes divinités élémentaires
+et aux dieux des nomes thébain et hermonthite.
+
+Le mur de l'enceinte et les propylées d'Antonin, aussi bien que le
+pylône de Soter II, m'ont offert une particularité remarquable: c'est
+que ces constructions modernes ont été élevées aux dépens d'un édifice
+antérieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont
+couvertes de restes de légendes hiéroglyphiques, de portions de
+bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des têtes ou des corps
+de divinités, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de
+guerre, enfin de nombreux débris d'un calendrier sacré; et comme on lit
+sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prénom ou le nom de
+Rhamsès le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que ces
+blocs ne proviennent des démolitions du grand palais de Sésostris, le
+Rhamesséion, ravagé depuis longtemps par les Perses, à l'époque où, sous
+Ptolémée Soter II et Antonin, on bâtissait les propylées et le pylône
+dont il est ici question.
+
+Au pylône de Soter succède un petit édifice d'une exécution plus
+élégante, semblable en son plan au petit édifice à jour de l'île de
+Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant
+rasées jusqu'à la hauteur des murs des entrecolonnements. Tous les
+bas-reliefs encore existants représentent le roi Nectanèbe, de la XXXe
+dynastie, la sébennytique, adorant le souverain des dieux Amon-Ra, et
+recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thèbes.
+
+Cette chapelle, du IVe siècle avant J.-C., avait été appuyée sur un
+édifice plus ancien; c'est un pylône de médiocre étendue, dont les
+massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs
+parties. Élevé sous la domination du roi éthiopien Taharaka, dans le
+VIIe siècle avant notre ère, le nom, le prénom, les titres, les louanges
+de ce prince avaient été rappelés dans les inscriptions et les
+bas-reliefs décorant les faces des deux massifs, et sur la porte qui les
+sépare. Mais à l'époque où les Saïtes remontèrent sur le trône des
+Pharaons, il paraît qu'on fit marteler, par une mesure générale, les
+noms des conquérants éthiopiens sur tous les monuments de l'Égypte.
+
+J'ai déjà remarqué la proscription du nom de Sabacon dans le palais de
+Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les
+marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous
+les éléments constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches
+existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription
+relative à des embellissements exécutés sous Ptolémée Soter II:
+
+«Cette belle réparation a été faite par le roi seigneur du monde, le
+grand germe des dieux grands, celui que Phtah a éprouvé, image vivante
+d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diadèmes, Ptolémée
+toujours vivant, le dieu aimé d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT NOHEM),
+en l'honneur de son père Amon-Ra, qui lui a concédé les périodes des
+panégyries sur le trône d'Hôrus.»
+
+Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse légende des Lagides, à
+propos de quelques pierres qu'on a changées, avec les légendes que
+l'Éthiopien, véritable fondateur du pylône, a fait sculpter sur le
+bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante:
+«La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aimé d'Amon-Ra, seigneur des
+trônes du monde.»
+
+Sur les deux massifs extérieurs du pylône, ce prince, auquel certaines
+traditions historiques attribuent, la conquête de toute l'Afrique
+septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a été figuré de proportion
+colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, réunies en groupe,
+de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.
+
+Au delà du pylône de Taharaka et dans le mur de clôture du nord,
+existent encore en place deux jambages d'une porte en granit rosé,
+chargés de légendes exécutées avec soin et contenant le nom et les
+titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre
+sacerdotal, l'hiérograminate et prophète Pétaménoph. C'est le même
+personnage qui fit creuser, vers l'entrée de la ville d'El-Assasif,
+l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le
+nom de _Grande Syringe._
+
+On arrive enfin à l'édifice le plus antique, celui dont les propylées de
+l'époque romaine, le pylône des Lagides, la chapelle de Nectanèbe et le
+pylône du roi éthiopien ne sont que des dépendances; ces diverses
+constructions ne furent élevées que pour annoncer dignement la demeure
+du roi des dieux, et celle du Pharaon, son représentant sur la terre.
+
+Ce vieux monument, qui porte à la fois le double caractère de temple et
+de palais, se compose encore d'un sanctuaire environné de galeries
+formées de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins
+vastes.
+
+Toutes les parois portent des sculptures exécutées avec une correction
+remarquable et une grande finesse de travail; ce sont là des bas-reliefs
+de la meilleure époque de l'art. Aussi la décoration de cet édifice
+appartient-elle au règne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
+reine Amensé, du régent Aménenthé et de Thouthmosis III, le Moeris des
+historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a décoré la plus
+grande partie de l'édifice; les dédicaces en ont été faites en son nom:
+celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conservées,
+donne une idée de toutes les autres; la voici:
+
+_Première ligne_. «La vie: l'Hôrus puissant, aimé de Phré, le souverain
+de la haute et basse région, grand chef de toutes les parties du monde,
+l'Hôrus resplendissant, grand par sa force, celui qui a frappé les neuf
+arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil
+stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du
+monde, vivifié aujourd'hui et à toujours.»
+
+_Deuxième ligne_. «Il a fait exécuter ces constructions en l'honneur de
+son père Amon-Ra, roi des dieux; il lui a érigé ce grand temple dans la
+partie occidentale du Thouthmoséion d'Ammon, en belle pierre de grès;
+c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.»
+
+La plupart des bas-reliefs décorant les galeries et les chambres des
+édifices représentent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages
+aux dieux, ou en recevant des grâces et des dons; je citerai seulement
+des tableaux sculptés sur la paroi de gauche de la grande salle ou
+sanctuaire. Dans l'un, le plus étendu, le Pharaon casqué est conduit par
+la déesse Hathôr et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers
+l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace
+avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'épais feuillage, en disant:
+«Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre Oscht,
+dans le palais du soleil!» Cette scène se passe devant les vingt-cinq
+divinités secondaires adorées à Thèbes et disposées sur deux files, en
+tête desquelles on lit l'inscription suivante: «Voici ce que disent les
+autres grandes divinités de Toph (Thèbes): Nos coeurs se réjouissent à
+cause du bel édifice construit par le roi soleil stabiliteur du monde.»
+
+J'ai trouvé dans le second tableau, pour la première fois, le nom et la
+représentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette princesse,
+appelée Rhamaithé, et portant le titre de royale épouse, accompagne son
+mari faisant de riches offrandes à Amon-Ra générateur; la reine reparaît
+aussi dans deux tableaux décorant une des petites salles de gauche au
+fond de l'édifice.
+
+Les six dernières salles du palais, dans l'une desquelles existe,
+renversée, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de
+bas-reliefs de l'époque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
+reine Amensé et de son fils Thouthmosis III, dont les légendes
+royales-sont sculptées en surcharge sur celles du régent Aménenthé,
+martelées avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied
+représentant ce prince, dont la mémoire fut aussi proscrite.
+
+La fondation de cet édifice remonte donc aux premières années du XVIIIe
+siècle avant J.-C. Il est naturel, par conséquent, de rencontrer, en le
+parcourant avec soin, plusieurs restaurations annoncées d'ailleurs par
+des inscriptions qui en fixent l'époque et en nomment les auteurs;
+telles sont:
+
+1° La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande
+salle, par Ptolémée Evergète II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre
+ère;
+
+2° Des réparations faites vers l'an 392 avant notre ère aux colonnes
+d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le
+Pharaon Mendésien Acoris. On a employé pour cela des pierres provenant
+d'un petit édifice construit par la princesse Neitocris, fille de
+Psammétichus II;
+
+3° Toutes les sculptures des façades supérieures sud et nord exécutées
+sous le règne de Rhamsès-Méiamoun, au XVe siècle avant notre ère.
+
+Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de
+tous, avaient été ordonnés sans doute pour lier, par la décoration, le
+petit palais de Moeris avec le grand palais de Rhamsès-Méiamoun, qui,
+avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Médinet-Habou.
+
+C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce
+Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de l'Égypte, et
+dont les exploits militaires ont été confondus avec ceux de Sésostris ou
+Rhamsès le Grand, par les auteurs anciens et par les écrivains modernes.
+
+Un édifice d'une médiocre étendue, mais singulier par ses formes
+inaccoutumées, le seul qui, parmi tous les monuments de l'Égypte, puisse
+donner une idée de ce qu'était une habitation particulière à ces
+anciennes époques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en
+ont publié les auteurs de la grande _Description de l'Égypte_ pourra
+donner une idée exacte de la disposition générale de ces deux massifs de
+pylônes unis à un grand pavillon par des constructions tournant sur
+elles-mêmes en équerre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs
+et des inscriptions sculptées sur toutes les surfaces.
+
+L'entrée principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux grands
+massifs formant une espèce de faux pylône, ensevelis en partie sous des
+buttes provenant des débris d'habitations modernes. Vers le haut règne
+une frise anaglyphique composée des éléments combinés de la légende
+royale du Rhamsès fils aîné et successeur immédiat de Rhamsès-Méiamoun,
+«Soleil, gardien de vérité, éprouvé par Ammon.» On remarque de plus, sur
+ces massifs, des tableaux d'adoration de la même époque, et deux
+_fenêtres_ portant sur leur bandeau le disque ailé de Hat, et sur leurs
+jambages les légendes royales de Rhamsès-Méiamoun, «Soleil, gardien de
+vérité et ami d'Ammon.»
+
+La porte qui sépare ces constructions appartient au règne d'un troisième
+Rhamsès, le second fils de Méiamoun, «le soleil seigneur de vérité, aimé
+par Ammon.»
+
+Dans l'intérieur de cette petite cour s'élèvent deux massifs de pylônes,
+ornés, ainsi que les construction qui les unissent au grand pavillon, de
+frises anaglyphiques portant la légende du fondateur, Rhamsès-Méiamoun,
+et de bas-reliefs d'un grand intérêt, parce qu'ils ont trait aux
+conquêtes de ce Pharaon.
+
+La face antérieure du massif de droite est presque entièrement occupée
+par une figure colossale du conquérant levant sa hache d'armes sur un
+groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures;
+le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, présente au
+vainqueur la harpe divine en disant: «Prends cette arme, mon fils chéri,
+et frappe les chefs des contrées étrangères!»
+
+Le soubassement de ce vaste tableau est composé des chefs des peuples
+soumis par Rhamsès-Méiamoun, agenouillés, les bras attachés derrière le
+dos par les liens qui, terminés par une houppe de papyrus ou une fleur
+de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.
+
+Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont
+très-variés, offrent, avec toute vérité, les traits du visage et les
+vêtements particuliers à chacune des nations qu'ils représentent; des
+légendes hiéroglyphiques donnent successivement le nom de chaque peuple.
+Deux ont entièrement disparu; celles qui subsistent, au nombre de cinq,
+annoncent:
+
+
+Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie),
+Le chef du pays de Térosis, en Afrique
+Le chef du pays de Toroao,
+
+
+
+et
+
+Le chef du pays de Robou, en Asie
+Le Chef du pays de Moschausch,
+
+
+Un tableau et un soubassement analogues décorent la face antérieure du
+massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques;
+on les a rangés dans l'ordre suivant:
+
+Le chef de la mauvaise race du pays de Schéto ou Chéta;
+
+Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumôr;
+
+Le grand du pays de Fekkarb;
+
+Le grand du pays de Schairotana contrée maritime;
+
+Le grand du pays de Scha.....(le reste est détruit);
+
+Le grand du pays de Touirscha, contrée maritime;
+
+Le grand du pays de Pa..... (le reste est détruit).
+
+Sur l'épaisseur du massif de gauche, Rhamsès-Méiamoun casqué, le
+carquois sur l'épaule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux
+pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conquérant: «Va! empare-toi des
+contrées; soumets leurs places fortes et amène leurs chefs en
+esclavage;»
+
+Le massif correspondant et les corps de logis qui réunissent le pylône
+au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop
+long de détailler ici. On remarque des _fenêtres_ décorées
+extérieurement et intérieurement avec beaucoup de goût, et des _balcons_
+soutenus par des prisonniers barbares sortant à mi-corps de la muraille.
+
+L'intérieur du grand pavillon, divisé en trois _étages_, fut décoré de
+bas-reliefs représentant des scènes domestiques de Rhamsès-Méiamoun; je
+possède des dessins exacts de tous ces intéressants tableaux, parmi
+lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant
+son repas, jouant avec ses petits enfants ou occupé avec la reine d'une
+partie de jeu analogue à celui des _échecs_, etc., etc. L'extérieur de
+ce pavillon est couvert de légendes du roi ou de bas-reliefs
+commémoratifs de ses victoires.
+
+C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on
+arrive enfin devant le premier pylône du grand et magnifique palais de
+Rhamsès-Méiamoun. L'édifice que nous venons de décrire n'en était qu'une
+dépendance et une simple annexe.
+
+Ici, tout prend des proportions colossales: les faces extérieures des
+deux énormes massifs du premier pylône, entièrement couvertes de
+sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'édifice
+non-seulement par des tableaux d'un sens vague et général, mais encore
+par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conquérant
+et de la divinité protectrice qui lui donne la victoire. On voit sur le
+massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant à Rhamsès-Méiamoun
+treize contrées asiatiques, dont les noms, conservés pour la plupart,
+ont été sculptés dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples
+enchaînés. Une longue inscription, dont les onze premières lignes sont
+assez bien conservées, nous apprend que ces conquêtes eurent lieu dans
+la douzième année du règne de ce Pharaon.
+
+Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la
+forme de Phré hiéracocéphale, donne la harpé au belliqueux Rhamsès pour
+frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de contrées
+ou de villes subsistent encore; le reste a été détruit pour appuyer
+contre le pylône des masures modernes. Le roi des dieux adresse à
+Méiamoun un long discours dont voici les dix premières colonnes:
+«Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe chéri, maître du monde, soleil
+gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre
+entière; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes
+pieds; je te livre les chefs des contrées méridionales; conduis-les en
+captivité, et leurs enfants à leur suite; dispose de tous les biens
+existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront
+se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai livré
+aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes
+sandales, etc.»
+
+Une grande stèle, mais très-fruste, constate que ces conquêtes eurent
+lieu la onzième année du roi. C'est à la même année du règne de
+Rhamsès-Méiamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier
+pylône du côté de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les
+peuples asiatiques nommés Moschausch.
+
+Des masses de débris amoncelés couvrent toute la partie inférieure du
+pylône et enfouissent en très-grande partie la magnifique colonnade qui
+décore le côté gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des
+piliers-cariatides formant cette même cour du côté droit. Déblayer
+cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais
+elle aurait pour résultat certain de rendre à l'admiration des voyageurs
+deux galeries de la plus complète conservation, des colonnes couvertes
+de bas-reliefs, de riches décorations ayant conservé tout l'éclat de
+leurs couleurs, et enfin une nombreuse série de grands tableaux
+historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions
+dédicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des
+élégantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur épanouie du
+lotus.
+
+Au fond de cette première cour s'élève un second pylône, décoré de
+figures colossales, sculptées, comme partout ailleurs, de relief dans le
+creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamsès-Méiamoun dans la
+neuvième année de son règne. Le roi, la tête surmonte des insignes du
+fils aîné d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth,
+conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et
+enchaînés dans diverses positions; ces nations, appartenant à une même
+race, sont nommées Schakalascha, Taônaou et Pourosato. Plusieurs
+voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont
+cru reconnaître en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de
+ce pylône existait une énorme inscription, aujourd'hui détruite aux
+trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui
+en subsiste encore, qu'elle était relative à l'expédition contre les
+Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Taônaou et les Ouschascha.
+Il y est aussi question des contrées d'Aumôr et d'Oreksa, ainsi que
+d'une bataille navale.
+
+Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second
+pylône. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de
+Phtah en décorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions
+dédicatoires attestant que Rhamsès-Méiamoun a consacré cette grande
+porte en belle pierre de granit à son père Amon-Ra, et qu'enfin les
+battants ont été si richement ornés de métaux précieux qu'Ammon lui-même
+se réjouit en les contemplant.
+
+On se trouve après avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du
+palais, où là grandeur pharaonique se montre dans tout son éclat; la vue
+seule peut donner une idée du majestueux effet de ce péristyle, soutenu
+à l'est et à l'ouest par d'énormes colonnades, au nord par des piliers
+contre lesquels s'appuient des cariatides, derrière lesquels se montre
+une seconde colonnade. Tout est chargé de sculptures revêtues de
+couleurs très-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, pour les
+convertir, les ennemis systématiques de l'architecture peinte.
+
+Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs
+décorations; de grands et vastes tableaux sculptés et peints appellent
+de toute part la curiosité des voyageurs. L'oeil se repose sur le bel
+azur des plafonds ornés d'étoiles de couleur jaune doré; mais
+l'importance et la variété des scènes reproduites par le ciseau
+absorbent bientôt toute l'attention. Quatre tableaux formant le
+registre inférieur de la galerie de l'est, côté gauche, et une partie de
+la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de
+Rhamsès-Méiamoun contre des peuples asiatiques nommés Robou, teint
+clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un
+surtout transversalement rayé bleu et blanc; ce costume est tout à fait
+analogue à celui des Assyriens et des Mèdes figures, sur les cylindres
+dits babyloniens ou persépolitains.
+
+_Premier tableau_. Grande bataille: le héros égyptien, debout sur un
+char lancé au galop, décoche des flèches contre une foule d'ennemis
+fuyant dans le plus grand désordre. On aperçoit sur le premier plan les
+chefs égyptiens montés sur des chars, et leurs soldats entremêlés à des
+alliés, les Fekkaro, massacrant les Robou épouvantés, ou les liant comme
+prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en
+pied, sans compter les chevaux.
+
+_Deuxième tableau._ Les princes et les chefs de l'armée égyptienne
+conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des scribes
+comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties
+génitales coupées aux Robou morts sur le champ de bataille.
+L'inscription porte textuellement: «Conduite des prisonniers en présence
+de Sa Majesté; ceux-ci sont au nombre de mille; mains coupées, trois
+mille; phallus, trois mille.» Le Pharaon, au pied duquel on dépose ces
+trophées, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus
+par des officiers, adresse une allocution à ses guerriers; il les
+félicite de leur victoire, et prodigue fort naïvement les plus grands
+éloges à sa propre personne, «Livrez-vous à la joie, leur dit-il,
+qu'elle s'élève jusqu'au ciel; les étrangers sont renversés par ma
+force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont été remplis;
+je me suis présenté devant eux comme un lion, je les ai poursuivis
+semblable à un épervier; j'ai anéanti leurs âmes criminelles; j'ai
+franchi leurs fleuves; j'ai incendié leurs forteresses; je suis pour
+l'Égypte ce qu'a été le dieu Mandou; j'ai vaincu les Barbares: Amon-Ra
+mon père a humilié le monde entier sous mes pieds, et je suis roi sur le
+trône à toujours.»
+
+En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription,
+malheureusement fort endommagée, et relative à cette campagne, qui date
+de l'an V du règne de Rhamsès-Méiamoun.
+
+_Troisième tableau._ Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses
+chevaux, retourne ensuite en Égypte; des groupes de prisonniers
+enchaînés précèdent son char; des officiers étendent au-dessus de la
+tête du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est occupé par
+l'armée égyptienne, divisée en pelotons marchant régulièrement en ligne
+et au pas, selon les règles de la tactique moderne.
+
+Enfin Rhamsès rentre triomphant dans Thèbes (quatrième tableau); il se
+présente à pied, traînant à sa suite trois colonnes de prisonniers,
+devant le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth; le roi harangue les
+divinités et en reçoit en réponse les assurances les plus flatteuses.
+
+Une immense composition remplit tout le registre supérieur de la galerie
+nord et de la galerie est, à droite de la porte principale. C'est une
+cérémonie publique qui n'offre pas moins de deux cents personnages en
+pied; à cette pompeuse marche assiste tout ce que l'Égypte renfermait de
+plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de
+Rhamsès-Méiamoun, et la panégyrie célébrée par le souverain et son
+peuple pour remercier la divinité de la constante protection qu'elle
+avait accordée aux armes égyptiennes. Une ligne de grands hiéroglyphes,
+sculptés au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce que
+cette panégyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Hôrus (l'[Greek:
+Alpha] et l'[Greek: Omega] de la théologie égyptienne) eut lieu à Thèbes
+le premier jour du mois de Paschons. Cette légende contient en outre
+l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour ainsi
+dire le programme entier, de la cérémonie.
+
+L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette
+légende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptées dans le
+bas-relief auprès de chaque personnage et au-dessus des groupes
+principaux.
+
+Rhamsès-Méiamoun sort de son palais porté dans un naos, espèce de chasse
+richement décorée, soutenue par douze _oeris_ ou chefs militaires, la
+tête ornée de plumes d'autruche. Le monarque, décoré de toutes les
+marques de sa royale puissance, est assis sur un trône élégant que des
+images d'or de la Justice et de la Vérité couvrent de leurs ailes
+étendues; le sphinx, emblème de la sagesse unie à la force, et le lion,
+symbole du courage, sont debout près du trône, qu'ils semblent protéger.
+Des officiers agitent autour du naos les _flabellum_ et les éventails
+ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent auprès du
+roi, portant son sceptre, l'étui de son arc et ses autres insignes.
+
+Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste
+sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos à pied, rangés sur
+deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la
+marche est fermée par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi
+variés précèdent le Pharaon: un corps de musique, où l'on remarque la
+flûte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tête du
+cortège; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi
+lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le _fils aîné_ de Rhamsès,
+le chef de l'armée après lui, brûle l'encens devant la face de son père.
+
+Le roi arrive au temple d'Hôrus, s'approche de l'autel, répand les
+libations et brûle l'encens; vingt-deux prêtres portent sur un riche
+palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des _flabellum_, des
+éventails et des rameaux de fleurs. Le roi, à pied, coiffé d'un simple
+diadème de la région inférieure, précède le dieu et suit immédiatement
+le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Hôrus ou Amon-Ra, le mari de sa
+mère. Un prêtre encense l'animal sacré; la reine, épouse de Rhamsès, se
+montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse;
+et, tandis que l'un des pontifes lit à haute voix l'invocation prescrite
+lorsque la lumière du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf
+prêtres s'avancent portant les diverses enseignes sacrées, les vases,
+les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres
+prêtres ouvrent le cortège religieux, soutenant sur leurs épaules des
+statuettes; ce sont les images des rois ancêtres et prédécesseurs de
+Rhamsès-Méiamoun, assistant au triomphe de leur descendant.
+
+Ici a lieu une cérémonie sur la nature de laquelle on s'est étrangement
+mépris. Deux enseignes sacrées, particulières au dieu Amon-Hôrus,
+s'élèvent au-dessus de deux autels. Deux prêtres, reconnaissables à leur
+tête rasée et, mieux encore, à leur titre inscrit à côté d'eux, se
+retournent pour entendre les ordres du grand pontife président de la
+panégyrie, lequel tient en main le sceptre nommé _pat_, insigne de ses
+hautes fonctions; un troisième prêtre donne la liberté à quatre oiseaux
+qui s'envolent dans les airs.
+
+On a voulu voir ici des _sacrifices humains_, en prenant le sceptre du
+pontife pour un couteau, les deux prêtres pour deux victimes, et les
+oiseaux pour l'emblème des âmes qui s'échappaient des corps de deux
+malheureux égorgés par une barbare superstition; mais une inscription
+sculptée devant l'hiérogrammate assistant à la cérémonie nous rassure
+complètement, et prouve toute l'innocence de cette scène en nous faisant
+bien connaître ses détails et son but.
+
+Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition
+même:
+
+«Le président de la panégyrie a dit:
+
+Donnez l'essor aux quatre oies;
+
+Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv
+
+Dirigez-vous vers
+
+le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient
+
+dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux de
+l'Occident | dites aux dieux de l'Orient
+
+que Hôrus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiffé du
+pschent, que le roi Rhamsès s'est coiffé du pschent.»
+
+
+Il en résulte clairement que les quatre oiseaux représentent les quatre
+enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, génies des quatre
+points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer
+aussi au monde entier qu'à l'exemple du dieu Hôrus, le roi
+Rhamsès-Méiamoun vient de mettre sur sa tête la couronne emblème de la
+domination sur les régions supérieures et inférieures. Cette couronne se
+nommait _pschent_; c'est celle que porte ici, en effet, et pour la
+première fois, le roi debout et devant lequel se passe la fonction
+sacrée qu'on vient de faire connaître.
+
+La dernière partie du bas-relief représente le roi, coiffé du _pschent_,
+remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, précédé de tout le
+corps sacerdotal et de la musique sacrée, est accompagné par les
+officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille d'or
+une gerbe de blé, et, coiffé enfin de son casque militaire comme à sa
+sortie du palais, prendre congé, par une libation, du dieu Amon-Hôrus
+rentré dans son sanctuaire. La reine est encore témoin de ces deux
+dernières cérémonies; le prêtre invoque les dieux; un hiérogrammate lit
+une longue prière; auprès du Pharaon sont encore le taureau blanc et les
+images des rois ancêtres dressées sur une même base.
+
+C'est en étudiant cette partie du tableau que j'ai pu m'assurer enfin de
+la place relative qu'occupe Rhamsès-Méiamoun dans la série des dynasties
+égyptiennes. Les statues des rois ses prédécesseurs sont ici
+chronologiquement rangées, et comme cet ordre est celui même que leur
+assignent d'autres monuments de Thèbes, aucun doute ne saurait s'élever
+sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant
+devant elles les cartouches prénoms des rois qu'elles représentent.
+Rhamsès-Méiamoun, comme Rhamsès le Grand (Sésostris), ayant marqué son
+règne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont été
+confondus par les historiens grecs en un seul et même personnage. Mais
+les monuments originaux les différencient trop bien l'un de l'autre pour
+que la même confusion puisse avoir lieu désormais. Je me propose de
+traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de détails.
+Revenons à la décoration de la magnifique cour de Médinet-Habou.
+
+On a sculpté dans le registre supérieur de la galerie de l'est, partie
+gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde cérémonie
+publique tout aussi développée que la précédente. Celle-ci est une
+panégyrie célébrée par le roi en l'honneur de son père, le dieu
+Sochar-Osiris, le vingt-septième jour du mois de Hathôr. Je possède
+également des dessins fidèles de cette solennité et la copie des
+nombreuses légendes explicatives qui l'accompagnent.
+
+Il faut passer rapidement sur les scènes de consécration et les honneurs
+royaux décernés par les dieux à Rhamsès-Méiamoun, et que reproduisent
+une foule de grands bas-reliefs sculptés dans les registres inférieurs
+des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me
+dispenser de noter ici le nom des divinités auxquelles le Pharaon
+présente des offrandes variées dans les cent quarante-quatre bas-reliefs
+peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et ouest,
+non compris tous ceux du même genre sculptés sur le fût des trois
+grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit
+l'intérieur de la galerie de l'ouest.
+
+Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique formé par une double
+rangée de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands
+bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou les
+bienfaits que les grandes divinités de Thèbes prodiguent au Pharaon
+victorieux. Une série de figures en pied ornent le soubassement de cette
+galerie et méritent une attention particulière.
+
+Les légendes hiéroglyphiques inscrites à côté de ces personnages revêtus
+du riche costume des princes égyptiens, dont ils tiennent en main les
+insignes caractéristiques, constatent qu'on a représenté ici les enfants
+de Rhamsès-Méiamoun par ordre de primogéniture. On a seulement fait deux
+groupes distincts des enfants mâles et des princesses. Les princes, dont
+les noms et les titres ont été sculptés à côté de leurs images, sont au
+nombre de neuf, savoir:
+
+1° Rhamsès-Amonmai, basilicogrammate commandant des troupes;
+
+2° Rhamsès-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;
+
+3° Rhamsès-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;
+
+4° Phréhipefhbour, haut fonctionnaire dans l'administration royale;
+
+5° Mandouschopsch, _idem_;
+
+6° Rhamsès-Maithmou, prophète des dieux Phré et Athmou;
+
+7° Rhamsès-Schahemkamé, grand prêtre de Phtah;
+
+8° Rhamsès-Amonhischopsch, sans autre qualification que celle de prince;
+
+9° Rhamsès-Méiamoun, _idem_.
+
+Les trois premiers, après la mort de leur père Rhamsès-Méiamoun, étant
+successivement montés sur le trône des Pharaons, leurs légendes ont dû
+être surchargées pour recevoir les cartouches prénoms ou noms propres de
+ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, à
+propos de cette liste intéressante, qu'à cette époque le nom de
+_Rhamsès_ était devenu en quelque sorte le nom même de la famille, et
+que le conquérant avait concentré dans les membres de sa maison les
+postes les plus importants de l'armée, de l'administration civile et du
+sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais été sculptés.
+
+Toute cette série de princes et de princesses forme la décoration du
+soubassement à la droite et à la gauche d'une grande et belle porte
+s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en
+la traversant, dans une troisième cour environnée et suivie d'un
+très-grand nombre de salles; les décombres ont depuis longtemps enseveli
+toute cette partie du palais existante encore sous les débris entassés
+des frêles constructions qui se sont succédé d'âge en âge. Des fouilles
+en grand mettraient ici à découvert des tableaux et des inscriptions
+d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser à les
+entreprendre, je réservai les fonds dont je pouvais disposer pour le
+déblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie
+extérieure nord du palais, à partir du premier pylône, et la presque
+totalité de la muraille extérieure sud, enfouie jusqu'à la corniche qui
+couronne l'édifice entier.
+
+La muraille nord offre une série de bas-reliefs historiques d'un haut
+intérêt. Je donnerai ici un court abrégé du sujet de chacun d'eux, en
+commençant par l'extrémité de la paroi vers l'ouest.
+
+_Campagne contre les Maschausch et les Robou._
+
+_Premier tableau._ L'armée égyptienne en marche, sur huit ou neuf
+rangées de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites précèdent un
+char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char s'élève un
+grand mât surmonté d'une tête de bélier ornée du disque solaire. C'est
+le char du dieu Amon-Ra, qui guide à l'ennemi le roi Rhamsès-Méiamoun,
+également monté sur un char richement orné et qu'entourent les archers
+de la garde ainsi que les officiers attachés à sa personne. On lit à
+côté du char du dieu: «Voici ce que dit Amon-Ra, le roi des dieux: «Je
+marche devant toi, ô mon fils!» «
+
+_Deuxième tableau._ Bataille sanglante: les Maschausch prennent la
+fuite; le roi et quatre princes égyptiens en font un horrible carnage.
+
+_Troisième tableau._ Rhamsès, debout sur une espèce de tribune, harangue
+cinq rangées de chefs et de guerriers égyptiens conduisant une foule de
+Maschausch et de Robou prisonniers. Réponse des chefs militaires au
+roi. En tête de chaque corps d'armée on fait le dénombrement des mains
+droites coupées aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que
+celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu à la bravoure des vaincus.
+L'inscription porte à 2,525 le nombre de ces preuves de victoire sur des
+hommes courageux et vaillants.
+
+_Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de même race à
+physionomie hindoue._
+
+_Premier tableau_ (à la suite des précédents). Le roi Rhamsès-Méiamoun,
+en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouillés
+devant lui, ainsi que les porte-enseignes des différents corps; plus
+loin, les soldats debout écoutent les paroles du souverain qui les
+appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Égypte; les chefs
+répondent à l'appel du roi en invoquant ses victoires récentes, et
+protestent de leur dévouement à un prince qui obéit aux paroles
+d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats,
+divisés par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre,
+guidés par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des
+carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors
+en usage.
+
+_Deuxième tableau._ Le roi, tête nue et les cheveux nattés, tient les
+rênes de ses chevaux et marche à l'ennemi; une partie de l'armée
+égyptienne le précède en ordre de bataille; ce sont les fantassins
+pesamment armés ou hoplites; sur le flanc s'avancent par pelotons les
+troupes légères de différentes armes; les guerriers montés sur des chars
+ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi
+au germe de Mandou, s'avançant pour soumettre la terre à ses lois; ses
+fantassins, à des taureaux terribles, et ses cavaliers, à des éperviers
+rapides.
+
+_Troisième tableau_. Défaite des Fekkaro et de leurs alliés. Les
+fantassins égyptiens les mettent en fuite sur tous les points du champ
+de bataille. Méiamoun, secondé par ses chars de guerre, en fait un
+horrible carnage; quelques chefs ennemis résistent encore, montés sur
+des chars traînés soit par deux chevaux, soit par quatre boeufs; au
+milieu de la mêlée et à une des extrémités, plusieurs chariots traînés
+par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont défendus par des
+Fekkaro; des soldats égyptiens les attaquent et les réduisent en
+esclavage.
+
+_Quatrième tableau_. Après cette première victoire, l'armée égyptienne
+se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus méthodique et le plus
+régulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle traverse des
+pays difficiles, infestés de bêtes sauvages; sur le flanc de l'armée, le
+roi, attaqué par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre
+l'autre.
+
+_Cinquième tableau_. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la
+mer au moment où la flotte égyptienne en est venue aux mains avec la
+flotte des Fekkaro, combinée avec celle de leurs alliés les
+Schairotanas, reconnaissables à leurs casques armés de deux cornes. Les
+vaisseaux égyptiens manoeuvrent à la fois à la voile et à l'aviron; des
+archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornée d'une tête de
+lion. Déjà un navire fekkarien a coulé, et la flotte alliée se trouve
+resserrée entre la flotte égyptienne et le rivage, du haut duquel
+Rhamsès-Méiamoun et ses fantassins lancent une grêle de traits sur les
+vaisseaux ennemis. Leur défaite n'est plus douteuse, la flotte
+égyptienne entasse les prisonniers à côté de ses rameurs. En arrière et
+non loin du Pharaon, on a représenté son char de guerre et les nombreux
+officiers attachés à sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs
+centaines de figures, et j'en rapporte une copie très-exacte.
+
+_Sixième tableau_. Le rivage est couvert de guerriers égyptiens
+conduisant divers groupes mêlés de Schairotanas et de Fekkaro
+prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrêté avec une
+partie de son armée devant une place forte nommée _Mogadiro_. Là se fait
+le dénombrement des mains coupées. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur
+laquelle repose son bras gauche appuyé sur un coussin, harangue ses fils
+et les principaux chefs de son armée, et termine son discours par ces
+phrases remarquables: «Amon-Ra était à ma droite comme à ma gauche; son
+esprit a inspiré mes résolutions; Amon-Ra lui-même, préparant la perte
+de mes ennemis, a placé le monde entier dans mes mains.» Les princes et
+les chefs répondent au Pharaon qu'il est un soleil appelé à soumettre
+tous les peuples du monde, et que l'Égypte se réjouit d'une victoire
+remportée par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trône de son père.
+
+_Septième tableau_. Retour du Pharaon vainqueur à Thèbes, après sa
+double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux
+chefs de ces nations conduits par Rhamsès devant le temple de la grande
+triade thébaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours que sont
+censés prononcer les divers acteurs de cette scène à la fois triomphale
+et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la
+traduction:
+
+«Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui sont en la
+puissance de Sa Majesté et qui glorifient le dieu bienfaisant, le
+seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance
+n'a point de bornes; tu règnes comme un puissant soleil sur l'Égypte;
+grande est ta force, ton courage est semblable à celui de Boré (le
+griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en
+ton pouvoir à toujours.»
+
+«Paroles du roi seigneur du monde, etc., à son père Amon-Ra, le roi des
+dieux: Tu me l'as ordonné; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai combattu
+toutes les parties de la terre; le monde s'est arrêté devant moi ...;
+mes bras ont forcé les chefs de la terre, d'après le commandement sorti
+de ta bouche.»
+
+«Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, modérateur des dieux: Que ton
+retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as
+renversé tous les chefs, tu as percé les coeurs des étrangers et rendu
+libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche
+t'approuve.»
+
+Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux
+campagnes du conquérant égyptien dans la onzième année de son règne,
+arrivent jusqu'au second pylône du palais: de ce point jusqu'au premier
+pylône, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs tableaux
+sont enfouis sous des collines de décombres. J'ai pu cependant avoir une
+copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisième campagne du roi
+contre des peuples asiatiques, avec des légendes en très-mauvais état.
+L'un représente Rhamsès-Méiamoun combattant à pied, couvert d'un large
+bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une
+hauteur. Dans le second tableau, le roi, à la tête de ses chars, écrase
+ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armée
+égyptienne pousse le siège avec vigueur; des soldats coupent des arbres
+et s'approchent des fossés, couverts par des mantelets; d'autres, après
+les avoir franchis, attaquent à coups de hache la porte de la ville;
+plusieurs enfin ont dressé des échelles contre la muraille et montent à
+l'assaut, leurs boucliers rejetés sur leurs épaules.
+
+Sur le revers du premier pylône existe encore un tableau relatif à une
+campagne contre la grande nation de Schéta ou Chéto: le roi, debout sur
+son char, prend une flèche dans son carquois fixé sur l'épaule, et la
+décoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats égyptiens
+et les officiers attachés à la personne du roi marchent à sa suite,
+rangés sur quatre files parallèles.
+
+Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans
+l'état d'enfouissement où se trouve aujourd'hui le magnifique palais de
+Médinet-Habou, tout entier du règne de Rhamsès-Méiamoun, les successeurs
+immédiats n'y ayant ajouté que quelques accessoires presque
+insignifiants. Le nombre considérable de noms de peuples et de nations
+asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de
+recherches à la géographie comparée; ce sont de précieux éléments pour
+la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus
+antique période de son histoire. Je crois possible de reconnaître la
+synonymie de ces noms égyptiens de peuples avec ceux que nous ont
+transmis les géographes grecs, et ceux surtout que contiennent les
+textes hébreux et les mémoires originaux des nations asiatiques. C'est
+un beau travail qui mérite d'être entrepris; il sera facilité et par la
+connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de
+ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms
+avec ceux du même genre que j'ai trouvés, en bien plus grand nombre, sur
+d'autres monuments de Thèbes et de la Nubie.
+
+Toute la muraille extérieure du palais, du côté du sud, qu'il a fallu
+faire déblayer jusqu'au second pylône, est couverte de grandes lignes
+verticales d'hiéroglyphes contenant le calendrier sacré en usage dans le
+palais de Rhamsès; la portion que nous avons fait excaver, à grands
+frais, contient les mois de Thôth, Paophi, Hathôr, Choïac et Tôbi. Vers
+l'extrémité du palais est un article du mois de Paschon, le neuvième
+mois de l'année égyptienne. Ce calendrier indique toutes les fêtes qui
+se célébraient dans chaque mois, et au bas de chaque indication de fête
+on a sculpté, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte
+d'offrande qu'on devait présenter dans la cérémonie. Pour donner une
+idée de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de
+quelques-uns de ces articles:
+
+«_Mois de Thôth_, néoménie; manifestation de l'étoile de Sothis; l'image
+d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire,
+accompagnée par le roi Rhamsès ainsi que par les images de tous les
+autres dieux du temple.»
+
+«_Mois de Paophi_, le 19; jour de la principale panégyrie d'Ammon, qui
+se célèbre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); l'image
+d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux
+synthrônes; le roi Rhamsès l'accompagne dans la panégyrie de ce jour.»
+
+«_Mois d'Hathôr_, le 26; panégyrie de Phtah-Socbaris; le roi accompagne
+l'image du dieu gardien du Rhamesséium de Méiamoun (le palais de
+Médinet-Habou) de Thèbes sur la rive gauche, dans la panégyrie de ce
+jour.»
+
+Cette panégyrie continuait encore le vingt-septième et le vingt-huitième
+jour du même mois; c'est celle qu'on a représentée dans les grands
+bas-reliefs supérieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde
+cour du palais; du reste, je savais déjà, par un très-grand nombre
+d'inscriptions, que les Égyptiens appelaient _Rhamesséium de Méiamoun_
+le monument de Médinet-Habou dont je viens de donner une description
+rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je
+termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.
+
+
+
+
+DIX-NEUVIÈME LETTRE
+
+
+Thèbes (environs de Médinet-Habou), le 2 juillet 1829. Afin de donner
+une idée générale complète du quartier sud-ouest de la vieille capitale
+pharaonique, voisin du nome d'_Hermonthis_, il me reste à présenter
+quelques détails sur deux édifices sacrés, qui, bien moins importants, à
+la vérité, que le palais du conquérant _Méiamoun_, présentent toutefois
+quelque intérêt sous divers rapports historiques et mythologiques.
+
+L'une de ces constructions s'élève au milieu de broussailles et de
+grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et à une très-petite
+distance de l'énorme enceinte carrée, en briques crues, qui environnait
+jadis le palais et les temples de Médinet-Habou. C'est un édifice de
+petites proportions, et qui n'a jamais été complètement terminé; il se
+compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les
+deux dernières seulement sont décorées de tableaux, soit sculptés et
+peints, soit ébauchés, ou même simplement tracés à l'encre rouge. Ces
+tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur
+l'époque de sa construction. Il appartient au règne des Lagides, comme
+le prouvent une double dédicace d'un travail barbare, sculptée
+ultérieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant
+les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.
+
+La dédicace annonce expressément que le roi _Ptolémée Évergète II, et sa
+soeur, la reine Cléopâtre_, ont construit cet édifice et l'ont consacré
+_à leur père_ le dieu _Thôth_, ou Hermès ibiocéphale.
+
+C'est ici le seul des temples encore existants en Égypte qui soit
+spécialement dédié au dieu protecteur des sciences, à l'inventeur de
+l'écriture et de tous les arts utiles, en un mot, à l'organisateur de la
+société humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui
+décorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire.
+On l'y invoquait sous son nom ordinaire de _Thôth_, que suivent
+constamment soit le titre SOTEM qui exprime la suprême direction des
+choses sacrées, soit la qualification _Ho-en-Hib_, c'est-à-dire _qui a
+une face d'ibis_, oiseau sacré, dont toutes les figures du dieu,
+sculptées dans ce temple, empruntent la tête, ornées de coiffures
+variées.
+
+On rendait aussi dans ce temple un culte très-particulier à _Nohémouo_
+ou _Nahamouo_, déesse que caractérisent le vautour, emblème de la
+maternité, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon
+s'élevant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les légendes tracées à
+côté des nombreuses représentations de cette compagne du dieu _Thôth_,
+qui, d'après son nom même, paraît avoir présidé à la _conservation des
+germes_, l'assimilent à la déesse _Saschfmoué_, compagne habituelle de
+_Thôth_, régulatrice des périodes d'années et des assemblées sacrées.
+
+Ces deux divinités reçoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de
+_Résidant_ à MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom antique de cette
+portion de Thèbes où s'élève le temple de _Thôth_.
+
+Le bandeau de la porte qui donne entrée dans la dernière salle du
+temple, le _sanctuaire_ proprement dit, est orné de quatre tableaux
+représentant Ptolémée faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes
+divinités protectrices de Thèbes, _Amon-Ra, Mouth_ et _Chons_,
+généralement adorées dans cette immense capitale, et en second lieu aux
+divinités particulières du temple, _Thôth_ et la déesse _Nahamouo_. Dans
+l'intérieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande triade
+thébaine, et même celles de la triade adorée dans le nome d'Hermonthis,
+qui commençait à une courte distance du temple. Deux grands tableaux,
+l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche,
+représentent, selon l'usage, la bari ou _arche sacrée_ de la divinité à
+laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de
+THOTH-PEHO-EN-HIB (_Thôth à face d'ibis_), et l'arche de gauche, celle
+de THOTH PSOTEM (Thôth le surintendant des _choses sacrées_). L'une et
+l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes décorées de
+têtes d'épervier, surmontées du disque et du croissant, à tête
+symbolique du dieu _Chons_, le fils aîné d'Ammon et de Mouth, la
+troisième personne de la triade thébaine, dont le dieu _Thôth_ n'est
+qu'une forme secondaire.
+
+Ici, comme dans la salle précédente, on trouve toujours le roi Ptolémée
+_Évergète II_, faisant des offrandes ou de riches présents aux divinités
+locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intérieur du sanctuaire, sculptés
+deux à gauche et deux à droite de la porte, ont fixé plus
+particulièrement mon attention. Ce ne sont plus des divinités proprement
+dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, _Évergète
+II_, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre
+à ces bas-reliefs, _brûle l'encens en l'honneur des pères de ses pères
+et des mères de ses mères_. Le roi accomplit, en effet, diverses
+cérémonies religieuses en présence d'individus des deux sexes, classés
+deux par deux, et revêtus des insignes de certaines divinités. Les
+légendes tracées devant chacun de ces personnages achèvent de démontrer
+que ces honneurs sont adressés aux rois et aux reines lagides, ancêtres
+d'Évergète II en ligne directe: et en effet, le premier bas-relief de
+gauche représente _Ptolémée Philadelphe_, costumé en Osiris, assis sur
+un trône à côté duquel on voit la reine _Arsinoé_ sa femme, debout,
+coiffée des insignes de _Mouth_ et d'_Hathôr_. Évergète II lève ses bras
+en signe d'adoration devant ces deux époux, dont les légendes
+signifient: _Le divin père de ses pères_ PTOLÉMÉE, _dieu_ PHILADELPHE;
+_la divine mère de ses mères_ ARSINOÉ, _déesse_ PHILADELPHE.
+
+Plus loin, Évergète II offre l'encens à un personnage également assis
+sur un trône et décoré des insignes du dieu _Socarosiris_, accompagné
+d'une reine debout, la tête ornée de la coiffure d'Hathôr, la Vénus
+égyptienne; leurs légendes portent: _Le père de ses pères_, PTOLÉMÉE,
+_dieu créateur_. _La divine mère de ses mères_, BÉRÉNICE, _déesse
+créatrice_. On peut donc reconnaître ici soit _Ptolémée Soter Ier_ et sa
+femme _Bérénice_, fille de Magas, soit _Ptolémée Évergète Ier_ et
+_Bérénice_, sa femme et sa soeur. L'absence totale du cartouche prénom
+dans la légende du Ptolémée, objet de cette adoration, autoriserait
+l'une ou l'autre de ces hypothèses. Mais si l'on observe que ces deux
+époux reçoivent les hommages d'_Évergète II_, à la suite des honneurs
+rendus, en premier lieu, à _Ptolémée_ et à _Arsinoé Philadelphe_, on se
+persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs
+immédiats de ces Lagides, c'est-à-dire _Évergète Ier_ et _Bérénice_, sa
+soeur. Le titre de _Phter-Mounk, dieu créateur, dieu fondateur_ ou
+_fabricateur_, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, à _Ptolémée
+Soter Ier_, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine
+certitude que ce titre est prodigué sur les monuments égyptiens à une
+foule de souverains autres que des chefs de dynasties.
+
+Deux bas-reliefs, sculptés à droite de la porte, nous montrent Évergète
+II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres ancêtres et
+prédécesseurs, et toujours en suivant la ligne généalogique descendante:
+ainsi, dans le premier tableau, le roi répand des libations devant le
+_divin père de son père_, PTOLÉMEE, _dieu_ PHILOPATOR, _et la divine
+mère de sa mère_, ARSINOÉ, _déesse_ PHILOPATOR; enfin, dans le second
+tableau, il fait l'offrande du vin à son royal père PTOLÉMÉE, _dieu_
+ÉPIPHANE, et _à sa royale mère_ CLÉOPATRE, _déesse_ ÉPIPHANE. Son père
+et son aïeul sont figurés dans le costume du dieu Osiris; sa mère et son
+aïeule, dans le costume d'Hathôr. Quant aux titres _Philadelphe,
+Philopator et Épiphane_, ils sont placés à la suite des cartouches noms
+propres, et exprimés par des hiéroglyphes phonétiques (représentant les
+mots coptes équivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la
+généalogie complète d'Évergète II, et l'ordre successif des rois de la
+dynastie des Lagides à partir de _Ptolémée Philadelphe_.
+
+C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Égypte servent
+pour le moins de confirmation aux témoignages historiques puisés dans
+les écrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point
+éclaircir ou coordonner les notions vagues et incohérentes que ce même
+peuple nous a transmises sur l'histoire égyptienne, surtout en ce qui
+concerne les anciennes époques. L'usage constamment suivi par les
+Égyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses
+séries de tableaux représentant des scènes religieuses ou des événements
+contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain régnant à
+l'époque même où l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous,
+a tourné bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a
+conservé jusqu'à nos jours un immense trésor de notions positives qu'on
+chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute vérité que,
+grâce à ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les
+accompagnent, chaque monument de l'Égypte s'explique par lui-même, et
+devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprète. Il
+suffit, en effet, d'étudier quelques instants les sculptures qui ornent
+le sanctuaire de l'édifice situé à côté de l'enceinte de Médinet-Habou,
+la seule portion du monument véritablement terminée, pour se convaincre
+aussitôt qu'on se trouve dans un temple consacré au dieu _Thôth_,
+construit sous le règne d'Évergète II et de sa soeur et première femme
+_Cléopâtre_, mais dont les sculptures ont été terminées postérieurement
+à l'époque du mariage d'Évergète II avec Cléopâtre sa nièce et sa
+seconde femme, mentionnée dans les légendes royales qui décorent le
+plafond du sanctuaire.
+
+Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossièreté d'exécution des
+hiéroglyphes, et le peu de soin donné à l'application des couleurs sur
+les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les
+inscriptions dédicatoires pour qu'on méconnaisse dans le petit temple de
+Thôth un produit de la décadence des arts égyptiens, devenue si rapide
+aux dernières époques de la domination grecque.
+
+Mais un édifice d'un temps encore plus rapproché de nous présente aux
+regards du voyageur un exemple frappant du degré de corruption auquel
+descendit la sculpture égyptienne sous l'influence du gouvernement
+romain. Il s'agit ici des ruines désignées, dans la _Description
+générale de Thèbes_, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de
+_Petit Temple situé à l'extrémité sud de l'Hippodrome_, aux débris
+duquel j'ai donné toute la journée d'hier.
+
+Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et
+moi, nous courûmes sur Médinet-Habou, et, passant dans le voisinage du
+petit temple de _Thôth_, nous gagnâmes la base des monticules factices
+formant l'immense enceinte nommée l'_Hippodrome_ par la Commission
+d'Égypte, et que nous longeâmes extérieurement à travers la plaine
+rocailleuse qui s'étend jusqu'au pied de la chaîne libyque. Parvenus,
+après une marche assez longue et très-fatigante, au midi de ces vastes
+fortifications, qui jadis renfermèrent, selon toute apparence, un
+établissement militaire, espèce de camp permanent qu'habitaient les
+troupes formant la garnison de Thèbes et la garde des Pharaons, nous
+gravîmes un petit plateau peu élevé au-dessus de la plaine, mais couvert
+de débris de constructions et de fragments de poteries de différentes
+époques.
+
+Le premier objet qui attire les regards est un grand _propylon_ faisant
+face à l'ouest, mais dans un état de destruction fort avancé, quoique
+formé primitivement de matériaux d'un assez beau choix. Quatre
+bas-reliefs existent encore du côté de l'hippodrome; tous représentent
+l'empereur _Vespasien_ [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costumé à
+l'égyptienne et faisant des offrandes à différentes divinités; les
+tableaux qui décorent la face du propylon tournée du côté du temple
+montrent l'empereur _Domitien_ [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS
+GRMNIKOS)] accomplissant de semblables cérémonies; enfin, neuf
+bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la décoration
+intérieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figuré soit
+dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblème de la paresse,
+soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrés: c'est
+l'empereur _Othon_ [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].
+
+Je lisais pour la première fois le nom de cet empereur, retracé en
+caractères hiéroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur
+toutes les constructions égyptiennes existantes entre la Méditerranée et
+Dakkéh en Nubie, limite extrême des édifices élevés par les Égyptiens
+sous la domination grecque et romaine. La durée du règne d'Othon fut si
+courte que la découverte d'un monument rappelant sa mémoire excite
+toujours autant de surprise que d'intérêt. Il paraît, au reste, que
+l'Égypte se déclara promptement pour Othon, puisque c'est précisément la
+province de l'empire où furent frappées les seules médailles de bronze
+que nous ayons de cet empereur.
+
+La présence du nom d'_Othon_ établit invinciblement que la décoration du
+propylon, à en juger par ce qui reste des sculptures, fut commencée l'an
+69 de l'ère chrétienne, et terminée au plus tard vers l'an 96, époque de
+la mort de _Domitien_.
+
+En avant, et à quelque distance du propylon, se trouve un escalier au
+bas duquel était jadis une petite porte décorée de bas-reliefs d'un
+travail barbare, comparativement à ceux du propylon; et cependant je
+reconnus dans leurs débris la légende de l'empereur _Auguste_ ([Greek:
+AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'à cette époque l'Égypte avait
+simultanément de bons et de mauvais ouvriers.
+
+Sur le même axe, et à soixante mètres environ du grand propylon, s'élève
+le temple, ou plutôt une petite cella aujourd'hui isolée, et dont les
+parois extérieures, à peine dégrossies, n'ont jamais reçu de décoration;
+mais les salles intérieures sont couvertes d'ornements sculptés et de
+bas-reliefs d'une exécution très-lourde et très-grossière. Presque tous
+ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent à l'époque
+d'_Hadrien_. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les
+divinités adorées dans le temple; et à côté de chacune de ces images on
+a répété sa légende particulière, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS
+ATRIANS], _l'empereur César Trajan Hadrien_. J'ai remarqué enfin que la
+corniche extérieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la légende
+d'_Antonin_, ainsi conçue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS
+ANTONINS EUSBS], _l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius_.
+
+L'époque de la décoration du sanctuaire et des autres salles du temple
+proprement dit étant clairement fixée par ces noms impériaux, il reste à
+déterminer quelles furent les divinités particulièrement honorées dans
+ce temple: ce point éclairci, il deviendra facile en même temps de
+décider avec certitude si cet édifice appartenait jadis au nome
+_diospolite_, ou à celui d'_Hermonthis_; car de l'étude suivie des
+monuments de l'Égypte et de la Nubie, il résulte que la triade adorée
+dans la capitale d'un nome reparaît constamment et occupe un rang
+distingué dans les édifices sacrés de toutes les villes de sa
+dépendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et
+vénérant les trois portions distinctes de l'Être divin sous des noms et
+des formes différentes.
+
+Les indications les plus positives à cet égard doivent résulter de
+l'examen des sculptures qui décorent les sanctuaires, surtout lorsque
+cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme
+cela arrive précisément pour les ruines situées au sud de l'hippodrome.
+
+Quatre grands bas-reliefs superposés deux à deux couvrent la paroi du
+fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs supérieurs représentent
+l'empereur _Hadrien_, costumé en fils aîné d'Ammon, adorant une déesse
+coiffée du vautour, emblème de la maternité, et surmonté des cornes de
+vache, du disque et d'un petit trône. Ce sont les insignes ordinaires
+d'_Isis_, et la légende sculptée à côté des deux images de la déesse
+porte en effet: ISIS _la grande mère divine qui réside dans la montagne
+de l'Occident_. Les bas-reliefs inférieurs nous montrent le même
+empereur présentant des offrandes au dieu _Monht_ ou _Manthou_, le dieu
+éponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux _Amon-Ra_, le dieu éponyme de
+Thèbes.
+
+Guidés ici par une théorie fondée sur l'observation de faits
+entièrement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune
+exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple
+fut particulièrement consacré à la déesse Isis, puisque ses images
+occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire;
+au-dessous d'elle paraissent les grandes divinités du nome de _Thèbes_
+et du nome _hermonthite_, deux syntrônes adorés aussi dans ce même
+temple. Mais le dieu _Manthou_ occupant la droite, quoique tenant dans
+ces mythes sacrés un rang inférieur à celui du roi des dieux Amon-Ra,
+qui occupe ici la gauche, il devient certain que le _Temple d'Isis_,
+situé au sud de l'hippodrome, dépendait du nome d'_Hermonthis_ et non du
+nome _diospolite_, puisque le dieu Mandou reçoit immédiatement après
+_Isis_ et avant Amon-Ra, dieu éponyme de Thèbes, les adorations de
+l'empereur Hadrien.
+
+Ainsi la divinité locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae]
+ou _bourgade_ du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple,
+regardaient comme leur protectrice spéciale, fut la déesse _Isis_, qui
+réside dans PTÔOU-EN-EMENT (ou la _montagne de l'Occident_). Mais cette
+qualification donne lieu à quelque incertitude: faut-il prendre les mots
+_Ptôou-en-ement_ dans leur sens général et n'y voir que la désignation
+de la _montagne occidentale_, derrière laquelle, selon les mythes, le
+soleil se couchait et terminait son cours, montagne placée sous
+l'influence d'_Isis_, de la même manière que la _montagne orientale_,
+PTÔOU-EN-EIEBT, appartenait à la déesse _Nephthys_; ou bien, prenant les
+mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis
+_Hitem-ptôou-en-ement_ par: déesse qui réside dans PTÔOUENEMENT ou
+_Ptôouement_, en considérant ici _Ptôouement_ comme le nom propre de la
+bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait
+alors analogue aux titres _Hitem Pselk_, résidant à Pselkis; _Hitem
+Manlak_, résidant à Philae; _Hitem Souan_, résinant à Syène; _Hitem
+Ebôu_, résidant à Éléphantine; _Hitem Snè_, résidant à Latopolis; _Hitem
+Ebôt_, résidant à Abydos, etc., que reçoivent constamment Thôth, Isis,
+Chnouphis, Saté, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur
+élevèrent ces anciennes villes placées sous leur domination immédiate.
+Mais comme les mots _Ptôou-en-ement_ ne sont pas toujours suivis, comme
+_Pselk, Manlak, Souan_, etc., du signe déterminatif des noms propres de
+contrées ou de lieux habités, nous pensons, sans exclure absolument
+cette première hypothèse, qu'ils désignent ici plus directement la
+_montagne occidentale céleste_, sur laquelle Isis partageait avec
+_Natphé_, la Rhéa égyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu
+Soleil, épuisé de sa longue course et mourant, ce même dieu que la soeur
+d'Isis, Nephthys, avait reçu enfant, et sortant plein de vie du sein de
+sa mère Natphé, sur la _montagne orientale_. Sous un point de vue plus
+matériel encore, la _montagne occidentale_ désignera la chaîne libyque,
+voisine du temple où sont creusés d'innombrables tombeaux, et par suite
+l'enfer égyptien, l'_Amenté_, c'est-à-dire la _contrée occidentale_,
+séjour redoutable où régnaient Isis et son époux Osiris, le juge
+souverain des âmes. Les bas-reliefs sculptés sur les parois latérales
+et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui décorent la porte
+extérieure du naos et les restes du grand propylon, représentent aussi
+l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes à Isis,
+déesse de la montagne d'Occident, en même temps qu'aux dieux synthrônes
+_Manthou_ et _Ritho_, les grandes divinités du nome hermonthite; de
+semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thèbes, Amon-Ra,
+Mouth et Chons, suivant l'usage établi d'adorer à la fois dans un temple
+d'abord les divinités locales, ensuite celles du nome entier, et enfin
+un dieu du nome le plus voisin; comme pour établir entre les cultes
+particuliers de chacune des préfectures de l'Égypte une liaison
+successive et continue qui les ramenait ainsi à l'unité. Tous les
+temples de l'Égypte et de la Nubie offrent les preuves de cette
+pratique, motivée sur de graves considérations d'ordre public et de
+saine politique.
+
+Tels sont les faits généraux résultant de l'étude que je viens de faire
+des dernières ruines de la plaine de Thèbes, du côté sud-ouest; ces deux
+monuments, l'un le _temple de Thôth_, l'autre le _temple d'Isis_,
+marquent en outre l'état rétrograde de l'art égyptien à l'époque des
+rois grecs comme à celle des empereurs romains; et les sculptures les
+plus récentes, exécutées sous les règnes d'Hadrien et d'Antonin le
+Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussée à l'extrême.
+
+
+
+
+VINGTIÈME LETTRE
+
+
+Thèbes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829.
+
+Le premier monument de la partie occidentale de Thèbes que visitent les
+Européens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument
+de _Kourna_, situé non loin du beau sycomore au pied duquel s'arrêtent
+habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de
+combinaisons indépendantes de ma volonté, le dernier objet de mes
+recherches sur la rive gauche du fleuve. Appelé d'abord au _Rhamesseum_
+par le souvenir des scènes historiques et des tableaux religieux que
+nous y avions remarqués en remontant le Nil, les masses de
+_Médinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirèrent
+ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'après avoir étudié à
+fond les petits monuments situés dans leur voisinage. Cependant
+l'édifice de _Kourna_, quoique très-inférieur en étendue à ces grandes
+et importantes constructions, mérite un examen particulier, puisqu'il
+appartient aux temps pharaoniques, et remonte à l'époque la plus
+glorieuse dont les annales égyptiennes aient constaté le souvenir. Son
+aspect présente d'ailleurs un caractère tout nouveau; et si son plan
+général réveille l'idée d'une habitation particulière et semble exclure
+celle de temple, la magnificence de la décoration, la profusion des
+sculptures, la beauté des matériaux et la recherche dans l'exécution
+prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant
+souverain.
+
+Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extrémité
+d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres
+constructions liées sans doute avec l'édifice encore debout; tous les
+débris épars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux
+derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.
+
+Sur le même axe que ces arrachements de constructions rasées, au milieu
+de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'élève
+un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de
+hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fût se compose d'un
+faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette même
+plante tronqués pour recevoir le dé. Cet ordre, qui n'est point
+particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le
+temple de Chnouphis à Éléphantine et dans un temple d'Éléthya, tous
+deux très-récemment détruits par la barbare ignorance des Turcs,
+appartient sans aucun doute aux vieilles époques de l'architecture
+égyptienne, et ne le cède, sous le rapport de l'antiquité, qu'aux seules
+colonnes cannelées semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le
+type évident, et que l'on trouve employées presque exclusivement dans
+les plus anciens monuments de l'Égypte.
+
+Sur les quatre faces du dé des chapiteaux du portique existent,
+sculptées avec beaucoup de recherche, les légendes royales de _Ménephtha
+Ier_ ou celles de _Rhamsès le Grand_. Les noms et les prénoms de ces
+deux Pharaons sont également inscrits sur le fût des colonnes, mais
+accolés ensemble et renfermés dans un tableau carré.
+
+Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication
+naturelle dans la double légende dédicatoire qui décore l'architrave du
+portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi conçue:
+
+«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région
+inférieure, le régulateur de l'Égypte, celui qui a châtié les contrées
+étrangères, l'épervier d'or soutien des armées, le plus grand des
+vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la vérité_, l'approuvé de Phré, le
+fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSÈS, a exécuté des travaux en
+l'honneur de son père Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de
+son père, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil,
+MÉNEPHTHA-BOREÏ. Voici qu'il a fait élever ... (grande lacune) ... les
+propylons du palais ... et qu'il l'a entouré de murailles de briques,
+construites à toujours; c'est ce qu'a exécuté le fils du Soleil, l'ami
+d'Ammon, RHAMSÈS.»
+
+Cette dédicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut
+fondé et construit par le Pharaon _Ménephtha Ier_; et son fils, _Rhamsès
+le Grand_, achevant la décoration de ce bel édifice, l'environna d'une
+enceinte ornée de propylons et semblable à celle qui renferme chacun des
+grands monuments royaux de Thèbes.
+
+Tous les bas-reliefs qui décorent l'intérieur du portique et l'extérieur
+des trois portes par lesquelles on pénètre dans les appartements du
+palais représentent, en effet, _Ménephtha Ier_, et plus souvent encore
+_Rhamsès le Grand_, rendant hommage à la triade thébaine et aux autres
+divinités de l'Égypte, ou recevant de la munificence des dieux les
+pouvoirs royaux et des dons précieux, qui devaient embellir et prolonger
+la durée de leur vie mortelle. Mais il faut particulièrement remarquer
+une série de vingt petits tableaux dans lesquels sont figurés
+alternativement les dieux qui président au fleuve du Nil dans ses divers
+États, et les déesses protectrices de la terre d'Égypte pendant chaque
+mois, présentant à _Rhamsès le Grand_ tous les produits de la terre et
+des eaux dans chaque saison de l'année; au-dessus de ces bas-reliefs
+s'étend horizontalement l'inscription suivante:
+
+«Voici ce que disent les dieux et les déesses qui résident dans la
+région d'en bas à leur fils le dominateur des deux régions, le seigneur
+du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuvé de Phré_ (Rhamsès):
+Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions
+destinées aux offrandes; nous mettons à ta disposition tous les biens
+purs, afin que tu puisses célébrer la panégyrie de la maison de ton
+père, puisque tu es un fils qui aimes ton père comme le dieu Hôrus qui a
+vengé le sien.»
+
+Ces bas-reliefs et leur légende se rapportent évidemment à l'assemblée
+sacrée ou panégyrie solennelle dans laquelle Rhamsès le Grand fit
+l'inauguration du palais de Ménephtha Ier, son père, aussitôt que, par
+ses soins pieux, la décoration intérieure et extérieure fut entièrement
+terminée. Les seules sculptures de l'édifice, _postérieures à Rhamsès le
+Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques placées
+sur l'épaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient
+point à l'ensemble de la décoration primitive; toutes appartiennent au
+règne de Ménephtha II, fils et successeur immédiat de Rhamsès le Grand,
+à l'exception d'une seule, sculptée au-dessous du bas-relief des
+offrandes et rappelant le nom, le prénom et les titres de _Rhamsès IV ou
+Méiamoun_, cinquième successeur de _Rhamsès le Grand_, avec une date de
+l'an VI.
+
+La porte médiale du portique donne entrée dans une salle d'environ
+quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus
+considérable du palais. Six colonnes semblables à celles du portique
+soutiennent le plafond, subsistant encore en très-grande partie; deux
+longues inscriptions, toutes deux au nom de _Ménephtha Ier_, servent
+d'encadrement aux vautours ailés qui décorent ce plafond. L'inscription
+de droite contient la dédicace générale du palais, faite par son
+fondateur à la plus grande des divinités de l'Égypte:
+
+» ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces
+constructions en l'honneur de son père, _Amon-Ra_, le seigneur des
+trônes du monde et qui réside dans la divine demeure du fils du soleil
+_Ménephtha-Boreï_ à Thèbes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait
+construire l'_habitation des années_ (c'est-à-dire le palais) en pierre
+de grès blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux.»
+
+Cette inscription nous fait connaître, en premier lieu, le nom que les
+anciens habitants de Thèbes donnaient à l'édifice de Kourna. Ils
+l'appelaient _demeure de Ménephtha_ ou _Menephtheum_, du nom même du
+prince qui en jeta les fondements et en éleva toutes les masses; elle
+explique en même temps le double caractère de temple et de palais que
+présente cet édifice, qui, par la disposition même de son plan, paraît
+destiné à l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses
+décorations, la demeure sainte d'une divinité.
+
+La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que
+cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le
+roi _Ménephtha Ier_, fut le _manôskh_, c'est-à-dire la salle d'honneur,
+le lieu où se tenaient les assemblées religieuses ou politiques et où
+siégeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum répond
+ici à ces vastes salles des grands palais de Thèbes, soutenues par de
+nombreuses rangées de colonnes, qu'on a désignées jusqu'ici sous la
+dénomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manôskh_
+dans les inscriptions égyptiennes sculptées sur leur plafond ou sur les
+architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de
+développer les considérations qui motivaient le nom de _manôskh_
+(c'est-à-dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu où l'on
+mesure les grains_), donné par les Égyptiens aux salles les plus vastes
+de leurs édifices publics.
+
+De nombreux tableaux sculptés décorent les longues parois de droite et
+de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le
+roi _Ménephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de
+son prénom mystique, à la triade thébaine, et particulièrement au chef
+de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de
+générateur; c'était le dieu protecteur du palais qui renfermait un
+sanctuaire consacré à cette grande divinité. Mais les petites parois à
+droite et à gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs
+représentant les membres de la triade thébaine adorés par un Pharaon
+autre que _Ménephtha Ier_, portant le nom de _Rhamsès_, et qu'il ne faut
+point confondre avec Rhamsès III, dit le Grand.
+
+Une série de faits incontestables, recueillis dans les monuments
+originaux, m'ont démontré que ce nouveau _Rhamsès_, le _Rhamsès II_ du
+canon royal, succéda immédiatement à _Ménephta Ier_, son père, et fut
+remplacé, après un règne fort court, par son frère Rhamsès III ou
+Rhamsès le Grand, qui est le Sésostris de l'histoire.
+
+Le bas-relief inférieur, à gauche de la porte, dans la salle hypostyle,
+rappelle le sacre de Rhamsès II, après la mort de Ménephtha Ier. Le
+jeune roi, présenté par la déesse Mouth et le dieu Chons, fléchit le
+genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprême lui
+accorde les attributions royales et les périodes des grandes panégyries,
+c'est-à-dire un très-long règne, en présence de _Ménephtha Ier_, père du
+nouveau roi, représenté debout derrière le trône d'Ammon, et tenant à la
+fois les emblèmes de la royauté terrestre qu'il vient de quitter, et
+l'emblème de la vie divine dont il jouit déjà dans la compagnie des
+dieux.
+
+Plus loin, on a figuré l'enfance de Rhamsès II en représentant le jeune
+roi, debout, embrassé par Mouth, la grande mère divine, qui lui offre le
+sein. La légende porte textuellement:
+
+«Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des
+diadèmes, Rhamsès chéri d'Ammon, moi qui suis ta mère, je me complais
+dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.»
+
+Ce tableau fait pendant à une composition analogue, sculptée sur la
+paroi opposée; la déesse _Hathôr_, la Vénus égyptienne, nourrissant le
+roi _Ménephtha Ier_, et lui adressant les mêmes paroles.
+
+La frise entière de la salle hypostyle se compose des noms et prénoms
+répétés de ce Pharaon, environnés des insignes du pouvoir souverain. On
+les retrouve aussi sur les dés et dans les ornements de la base des
+colonnes, mais entremêlés aux cartouches de Rhamsès II. Les architraves
+portent plusieurs inscriptions dédicatoires de la salle hypostyle; les
+unes au nom du fondateur, Ménephtha Ier, d'autres au nom de Rhamsès II,
+qui en acheva la décoration.
+
+Les bas-reliefs sculptés sous le règne de ces deux princes sont
+remarquables par la simplicité du style, la finesse de leur exécution et
+l'élégante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier
+coup d'oeil des sculptures appartenant à l'époque de Rhamsès le Grand;
+celles-ci, traitées avec bien moins de soin, portent déjà des marques
+évidentes de la décadence de l'art.
+
+On sera frappé de cette différence très-sensible en comparant les
+bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de
+la première salle de droite, et en général toute la partie du palais à
+droite de la salle hypostyle, décorée sous Rhamsès le Grand. Cette étude
+n'est pas sans intérêt, et importe beaucoup à l'histoire de l'art en
+général, surtout quand il s'agit d'époques bien antérieures aux premiers
+essais des maîtres immortels qu'a produits le génie inépuisable des
+Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette
+importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans
+cesse, ne fût-ce que comme sujet de distraction des magnificences de
+notre château de Kourna, petite bicoque de boue à un étage, mais
+dominant majestueusement ces tanières et ces terriers où se nichent nos
+concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une température
+de 32 à 38 degrés; mais on s'habitue à tout, et nous trouvons qu'on
+respire très agréablement à 28 degrés; d'ailleurs, je ne suis au
+château que la nuit.
+
+Nos explorations à Thèbes avancent vers leur terme; le 1er août
+prochain, nous passerons sur la rive orientale, où nous attendent les
+immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernières sont
+déjà dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de
+bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois,
+et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scènes religieuses,
+si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre
+sérieusement en route pour Paris au commencement de septembre, époque à
+laquelle nous dirons adieu à Thèbes, notre vieille mère. Nous reverrons
+Dendérah en descendant, et après une station au Caire nous nous
+retrouverons bientôt à Alexandrie.
+
+Si l'on doit voir un obélisque égyptien à Paris, comme vous me
+l'écrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thèbes se consolera de cet
+enlèvement en gardant l'obélisque de Karnac, le plus beau de tous et le
+plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhésion (dont
+on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois
+parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilège: tout
+ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger
+sur un radeau proportionné l'un des deux obélisques de Louqsor, et je
+désigne celui de droite pour de très-bonnes raisons, quoique le
+pyramidion en soit altéré et que le monolithe soit moins élevé de
+quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation
+emmèneraient facilement l'embarcation jusqu'à Alexandrie, et la mer
+ferait le reste[Footnote: L'évènement a prouvé combien les prévisions de
+Champollion le jeune étaient justes.]; voilà ce qui est possible, et le
+seul plan que je puisse proposer, d'après la connaissance complète des
+localités et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux échantillons des
+grands travaux de l'architecture égyptienne, qui étaient si instructifs
+pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est
+vrai que toute l'histoire nationale y était inscrite, et nos monuments
+modernes ne sont pas destinés à rendre de tels services à notre
+postérité. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Médinet-Habou a fourni
+une récolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et
+d'Asie; il n'y a vraiment qu'à y regarder pour s'enrichir et pour
+remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les
+premières pages de l'histoire générale des hommes. J'espère que je
+n'aurai pas travaillé sans utilité pour ce grand sujet de mes études
+dans cette autre terre sainte.
+
+A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archevêque
+de Jérusalem a jugé à propos de nous décorer très-bénévolement de la
+croix de chevalier du Saint-Sépulcre; que nos diplômes sont arrivés à
+Alexandrie, où nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage,
+fixés pour nous à cent louis pour chacun. Il paraît qu'on ignore sur les
+bords du Cédron que les érudits des bords de la Seine ne sont pas des
+Crésus, et que la roue de la Fortune ne tourne guère pour eux s'il ne
+sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre
+ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infidèles, je
+dois renoncer à cet honneur et me contenter d'avoir été jugé digne de
+l'obtenir; ce n'est pas à la pauvre érudition à supporter les charges du
+siècle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe
+de la sainte Sion.
+
+J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril;
+j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-même les
+réponses.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT ET UNIÈME LETTRE
+
+
+Sur le Nil, près d'Antinoé, le 11 septembre 1829.
+
+Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage de
+recherches est terminé, et que je retourne au plus vite vers Alexandrie
+pour regagner l'Europe et y trouver à la fois contentement de coeur et
+repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je n'éprouve pas
+un grand besoin; depuis Dendérah, que j'ai quitté le 7 au matin, j'ai en
+effet vécu en chanoine; couché toute la journée dans la jolie cange de
+notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai
+mené une vie tout à fait contemplative, et mon occupation la plus
+sérieuse a été de regarder, comme on le fait parfois à Paris, de quel
+côté venait le vent et si nos rameurs faisaient leur devoir en
+conscience. Le vent du nord nous a longtemps contrariés, malgré le
+courant du fleuve, enflé outre mesure et au-dessus du maximum de sa
+crue. L'inondation de cette année est magnifique pour ceux qui, comme
+nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre intérêt
+que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de même des pauvres et
+malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a
+déjà ruiné plusieurs récoltes, et le paysan sera obligé, pour ne pas
+mourir de faim, de manger le blé que le pacha lui avait laissé pour
+l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers délayés par
+le fleuve, auquel ne sauraient résister de mesquines cahuttes bâties de
+limon séché au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, s'étendent
+d'une montagne à l'autre, et là où les terres plus élevées ne sont point
+submergées, nous voyons les misérables fellahs, femmes, hommes et
+enfants, portant en toute hâte de pleines couffes de terre, dans le
+dessein d'opposer à un fleuve immense des digues de trois à quatre
+pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de
+provisions qui leur restent. C'est un tableau désolant et qui navre le
+coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement ne
+demandera pas un sou de moins, malgré tant de désastres.
+
+C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que j'ai
+dit adieu aux magnificences de Thèbes, que j'habitais depuis six mois.
+Notre dernier logement a été, à Karnac, le temple de _Oph_ (Rhéa), à
+côté du grand temple du sud, au milieu des avenues de sphinx, et à la
+porte du grand palais des rois.
+
+A notre retour à Thèbes, au mois de mars passé, nous avions exploité le
+palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque
+intérêt, en commençant par les immenses tableaux des deux massifs du
+pylône; ce sont donc les seuls édifices de Karnac que nous avions encore
+à étudier. Ce travail a été exécuté avec ardeur, et mes portefeuilles
+renferment, sans exception, la série de tous les bas-reliefs
+historiques, un peu conservés, du palais de Karnac, aussi beaux de style
+et d'exécution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont même réellement
+supérieurs. Tous concernent les campagnes de _Ménephtha Ier_ (Ousireï)
+en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de
+bas-reliefs qui méritent aussi le titre d'historiques, puisqu'ils
+représentent des Pharaons qui complètent ou enrichissent plusieurs de
+mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties.
+Karnac est un amas de palais et de temples; étonnante réunion d'édifices
+de toutes les époques de la monarchie égyptienne, constructions
+merveilleuses devant lesquelles tout esprit de système sur les arts
+devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions complètement
+réalisées.
+
+Parti de Thèbes le 4 septembre au soir, j'étais le 5 sous le portique de
+Dendérah, dont l'architecture est aussi admirable que les bas-reliefs de
+décor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de décadence qu'ils
+offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions hiéroglyphiques
+elles-mêmes sont de mauvais goût. Le scribe qui les a tracées a voulu
+faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives,
+il a visé au lazzi et même au calembour. Toutefois, la masse de
+l'édifice est belle, imposante, frappe même les voyageurs qui, comme
+nous, sont de vieux Thébains, et ont l'oeil encore rempli des belles
+conceptions architecturales de l'époque des Pharaons.
+
+Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert de
+particulier; j'espère dans la nuit de demain arriver au Caire; là, rien
+ne peut m'arrêter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons tout de
+suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau prêt à nous
+recevoir, je m'embarque immédiatement pour gagner Toulon.
+
+C'est aussi sur le Nil, entre _Dendérah_ et _Haou_ (Diospolis parva),
+que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, expédiés de
+Thèbes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce temps-là nous
+sommes restés sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant chaque jour
+leur arrivée que le temps s'est écoulé sans que nous puissions écrire en
+France. Du reste, comme nous, vous devez être accoutumés aux lacunes.
+Ces courriers m'ont apporté les lettres du 12 mai et du 12 juillet;
+heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraîches. Nous venons
+d'apprendre l'arrivée du nouveau consul général de France, M. Mimaut; on
+nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle
+ressource.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-DEUXIÈME LETTRE
+
+
+Le Caire, le 15 septembre 1829.
+
+Nous voici de retour dans la capitale de l'Égypte, où je ne trouve ni
+lettres ni nouvelles d'Europe. Je me hâterai de descendre à Alexandrie;
+je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire à
+Ibrahim-Pacha, dont je suis désireux de faire la connaissance. Je puis,
+dans une conversation, laisser dans sa tête le germe de quelques bonnes
+choses, et il est capable de les exécuter.
+
+Je n'ai pas oublié le musée égyptien du Louvre dans mes explorations;
+j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne
+seront pas les moins intéressants. En objets de gros volume, j'ai choisi
+sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des décorations
+particulières, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le plus
+beau bas-relief colorié du tombeau royal de Ménephtha Ier (Ousireï), à
+Biban-el-Molouk; c'est une pièce capitale qui vaut à elle seule une
+collection; il m'a donné bien du souci et me fera certainement un procès
+avec les Anglais d'Alexandrie, qui prétendent être les propriétaires
+légitimes du tombeau d'Ousireï, découvert par Belzoni aux frais de M.
+Salt. Malgré cette belle prétention, de deux choses l'une: ou mon
+bas-relief arrivera à Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du
+Nil, plutôt que de tomber en des mains étrangères. Mon parti est pris
+là-dessus.
+
+J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaïa, le plus beau des
+sarcophages présents, passés et futurs; il est en basalte vert, et
+couvert intérieurement et extérieurement de bas-reliefs, ou plutôt de
+camées travaillés avec une perfection et une finesse inimaginables.
+C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; c'est
+un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est
+fine et précieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure de femme
+d'une sculpture admirable. Cette seule pièce m'acquitterait envers la
+maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le
+rapport pécuniaire; car ce sarcophage, comparé à ceux qu'on a payés
+vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.
+
+Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets égyptiens
+qu'on ait envoyés en Europe jusqu'à ce jour. Cela devait de droit venir
+à Paris et me suivre comme trophée de mon expédition; j'espère qu'ils
+resteront au Louvre en mémoire de moi _à toujours_.
+
+
+
+
+VINGT-TROISIÈME LETTRE
+
+
+Alexandrie, le 30 septembre 1829.
+
+Depuis dix jours nous sommes à Alexandrie; nous avons reçu de M. Mimaut,
+le nouveau consul général de France, l'accueil le plus gracieux, et je
+ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore
+depuis que je suis chez lui; j'en suis pénétré de la plus vive
+reconnaissance. Ma santé et celle de mes compagnons est des meilleures;
+il ne manque à notre bonheur que de voir naître et s'élever de l'horizon
+la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu
+envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer est
+déserte, pas même un vaisseau marchand! et notre patience s'use par
+secondes.
+
+Je n'ai quitté le Caire qu'après avoir fait une longue visite à
+Ibrahim-Pacha, qui nous a reçus au mieux. Je l'ai beaucoup entretenu
+d'un voyage aux _sources du Nil_, et j'ai affermi en lui l'idée qu'il
+avait déjà, d'attacher son nom à cette belle conquête géographique, soit
+en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en
+préparant lui-même une petite expédition de voyageurs qu'il ferait
+soutenir par quelques hommes d'armes. C'est là une semence jetée en
+bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout l'intérêt de cette
+entreprise et de son succès.
+
+J'ai aussi présenté mes respects au vice-roi Mohammed-Aly, et lui ai dit
+toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a
+accordée; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les Français;
+c'est dire qu'il l'a été infiniment pour nous.
+
+Je profite de l'attente à laquelle je suis condamné pour mettre en ordre
+mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espère que vous
+en jugerez de même.
+
+Mes jeunes gens passent leurs loisirs forcés à peindre des décorations
+pour un théâtre que des amateurs français vont ouvrir incessamment; un
+théâtre français à Alexandrie d'Égypte dit bien haut que la civilisation
+marche; nous serons donc forcés de nous divertir en attendant
+l'embarquement.
+
+
+
+15 octobre 1829.
+
+Nous sommes aujourd'hui tout aussi avancés qu'au 15 septembre,
+c'est-à-dire toujours cloués à Alexandrie; ce qui augmente mes regrets
+d'avoir quitté sitôt Thèbes et la Haute-Égypte, et cela pour venir le
+plus tôt possible perdre notre temps sur les tristes rives de la
+Méditerranée. Nous savons seulement que la corvette _l'Astrolabe_ a fait
+annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est
+commandée par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. Cela
+n'empêchera pas que nous soyons encore à Alexandrie au 15 novembre
+prochain, _l'Astrolabe_ devant préalablement conduire en Syrie M.
+Malivoir, consul de France à Alep. Les Toscans ont perdu patience, et se
+sont embarqués sur un navire marchand. Le voisinage de _l'Astrolabe_ m'a
+détourné de la même résolution, et d'ailleurs je ne voudrais pas me
+séparer de mon bagage archéologique.... Me voilà toujours avec la terre
+de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez
+tôt pour mon coeur.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-QUATRIÈME LETTRE
+
+
+Alexandrie, le 10 novembre 1829.
+
+Le mauvais temps ayant contrarié les projets de l'_Astrolabe_, a aussi
+ajourné les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce mois;
+mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme,
+très-instruit et de la plus agréable société; c'est quelque chose
+partout, bien plus encore sur mer.
+
+Le beau sarcophage a été mis à bord hier, et fort heureusement; nous
+continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans
+quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut qu'un
+ordre ministériel nous y précède pour la libre admission: 1° des caisses
+contenant les monuments que je destine au Musée; 2° pour les divers
+objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de
+simple curiosité, tels que manteaux de laine dits _burnous_, chaussures
+pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brodés en or, armes,
+ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures
+d'Égypte et de Nubie, que nous avons recueillis à nos dépens. Je ne
+pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour
+nous.
+
+Les décorations du théâtre français d'Alexandrie sont terminées, et déjà
+éprouvées; l'ouverture du théâtre a eu lieu le jour de la fête du roi, à
+la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fête nouvelle
+avait réunis.
+
+
+
+28 novembre 1829.
+
+Enfin il m'est permis de dire adieu à ma terre sainte, à ce pays de
+merveilles historiques; je quitterai l'Égypte comblé des faveurs de ses
+anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 décembre. Mon
+fidèle aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. Lhôte,
+Lehoux et Bertin resteront ici après nous, pour avancer un grand travail
+qu'ils ont commencé, _le Panorama du Caire_, pour lequel ils ont fait
+sur les lieux toutes les études nécessaires; ils veulent le terminer
+ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. Pour
+moi, je pars bien résolu contre les bourrasques et coups de vent qui ne
+nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est à
+ce prix: je l'accepte.
+
+Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et
+excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le général Guilleminot,
+qui monte le brick _l'Éclipse_, et dont l'arrivée précédera la mienne
+d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre
+_Astrolabe_, corvette à l'épreuve de la bombe et des fureurs de l'Océan,
+qu'elle a bravées plusieurs fois dans ses voyages autour du monde. Je ne
+serai donc à Toulon que du 20 au 25 décembre, et sur pays chrétien que
+vers le milieu de janvier, à cause de la quarantaine de trois à quatre
+semaines que je ferai à Toulon, si je ne la fais pas à Malte dans
+l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois
+fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre
+premiers actes; l'idée _France_ en constitue l'unité requise par la
+vénérable antiquité.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-CINQUIÈME LETTRE
+
+
+Toulon, le 25 décembre 1829.
+
+«_Soyez sans inquiétude, tout ira bien_;» c'est en ces termes que je dis
+adieu à mes amis au moment de mon départ de Paris; j'ai tenu parole, et
+me voici en rade de Toulon, subissant avec résignation le triste devoir
+de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les
+vôtres sont remplis. C'est le 23 décembre, dans la rade d'Hyères, que
+l'ancre de l'_Astrolabe_ mordit enfin sur la terre de France; c'est le
+jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre
+pour vos étrennes; il ne manque donc à ma satisfaction que d'avoir en
+main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espère pour tout
+cela dans les bontés habituelles de M. le préfet maritime.
+
+Je ferai ma quarantaine à bord de l'_Astrolabe_, toutefois en prenant
+une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu
+d'exercice. J'y reverrai mon _Journal de voyage_ et j'y ajouterai ce
+qui y manque sur mon dernier séjour au Caire et à Alexandrie. La
+reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les
+témoignages d'intérêt que j'ai reçus d'Ibrahim-Pacha, et les marques non
+interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le
+jour de la fête du roi, a ajouté à toutes ses bontés le présent d'un
+magnifique sabre.
+
+C'est une tête qui travaille avec activité sur le passé et _sur
+l'avenir_: Son Altesse m'a demandé un abrégé de l'histoire de l'Égypte,
+et j'ai rédigé un petit mémoire, selon ses vues, qui paraît l'avoir
+vivement intéressé; je lui ai remis aussi une note détaillée qui a pour
+objet la conservation des monuments principaux de l'Égypte et de la
+Nubie. J'espère que ces deux mémoires porteront leur fruit.
+
+Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux soins
+et à l'affection de M. Mimaut, notre consul général; c'est un homme
+parfait, qui m'est allé au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai
+recommandé de nouveau à ses bontés MM. Lhôte, Lehoux et Bertin, qui
+restent après moi à Alexandrie pour terminer leur panorama du Caire et
+faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont
+désiré.
+
+Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de Ménephtha,
+toutes mes caisses contenant les stèles, momies et autres objets
+destinés au Musée, sont chargés sur l'_Astrolabe_; j'espère que la
+douane épargnera ces propriétés nationales, et que je ne serai pas
+obligé de déballer vingt ou trente caisses qui nous ont déjà coûté tant
+de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'éviter le
+transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit chargé de
+conduire le chargement de l'_Astrolabe_ dans le port du Havre aussitôt
+que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense,
+pour être en avril au Havre, d'où un chaland emporterait le tout par la
+Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il
+suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait
+pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces richesses
+monumentales, qui serviront à compléter les salles basses du Musée.
+
+Après ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours à Toulon, j'en
+passerai quatre à Marseille, d'où je me rendrai à Aix, pour étudier les
+papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite séance égyptienne, et j'espère
+en reprendre l'habitude journalière à Paris; c'est un sort, et je m'y
+résigne sans peine.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-SIXIÈME LETTRE
+
+
+Au lazaret de Toulon, le 26 décembre 1829.
+
+_À M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant général de la maison du roi._
+
+MONSIEUR LE BARON,
+
+Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de renouveler
+l'expression de toute ma gratitude à la main protectrice qui, secondant
+les hautes vues du roi pour l'avancement des études historiques, m'a
+généreusement fourni les moyens d'accomplir la série des recherches que
+la science montrait encore à faire dans l'Égypte entière et sur le sol
+de la Nubie. Je me suis efforcé, par mon complet dévouement à
+l'importante entreprise que vous m'avez mis à même d'exécuter, de ne
+point rester au-dessous d'une si noble tâche et de justifier de mon
+mieux les espérances que les savants de l'Europe ont bien voulu attacher
+à mon voyage.
+
+L'Égypte a été parcourue pas à pas, et j'ai séjourné partout où le temps
+avait laissé subsister quelques restes de la splendeur antique; chaque
+monument est devenu l'objet d'une étude spéciale; j'ai fait dessiner
+tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient
+fournir des lumières sur l'état primitif d'une nation dont le vieux nom
+se mêle aux plus anciennes traditions écrites.
+
+Les matériaux que j'ai recueillis ont surpassé mon attente. Mes
+portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de
+dire que l'histoire de l'Égypte, celle de son culte et des arts qu'elle
+a cultivés ne sera bien connue et justement appréciée qu'après la
+publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.
+
+Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les économies qu'il m'a
+été possible de réaliser à des fouilles exécutées à Memphis, à Thèbes,
+etc., pour enrichir le musée Charles X de nouveaux monuments; j'ai été
+assez heureux pour réunir une foule d'objets qui compléteront diverses
+séries du musée égyptien du Louvre; et j'ai enfin réussi, après bien des
+doutes, à faire l'acquisition du plus beau et du plus précieux
+_sarcophage_ qui soit encore sorti des catacombes égyptiennes. Aucun
+musée de l'Europe ne possède un si bel objet d'art égyptien. J'ai réuni
+aussi une collection d'objets choisis d'un très-grand intérêt, parmi
+lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis,
+entièrement incrustée en or, et représentant une reine égyptienne de la
+dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.
+
+Je me hâterai, autant que l'obligation de la quarantaine et l'état de ma
+santé pourront me le permettre, de me rendre à Paris le plus tôt
+possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le
+baron, tous les résultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux si vous
+vouliez bien voir en eux une marque de mon zèle pour le service du roi,
+et en même temps une preuve de la vive reconnaissance et du respectueux
+dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron,
+votre, etc.
+
+
+
+
+VINGT-SEPTIÈME LETTRE
+
+
+Toulon, le 26 décembre 1829.
+
+_À M. le vicomte SOSTHÈNES DE LAROCHEFOUCAUD, directeur du département
+des Beaux-Arts de la maison du roi._
+
+MONSIEUR LE VICOMTE,
+
+J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivée en France, sur le
+bâtiment du roi l'_Astrolabe_, entré hier au soir en rade après une
+traversée de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en même temps à
+votre connaissance les heureux résultats de mon voyage.
+
+Sous le rapport des recherches scientifiques qui en étaient l'objet
+principal, mes espérances ont été pour ainsi dire surpassées; la
+richesse de mes portefeuilles ne laisse rien à désirer, et les dessins
+qu'ils renferment, éclaircissant une foule de points historiques,
+donnent en même temps des lumières du plus piquant intérêt sur les
+formes de la civilisation égyptienne jusque dans ses plus petits
+détails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour l'histoire
+générale des beaux-arts, et en particulier pour celle de leur
+transmission de l'Égypte à la Grèce.
+
+C'était un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la division
+égyptienne du musée royal de divers genres de monuments qui lui
+manquent, et de ceux qui peuvent compléter les belles séries qu'il
+renferme déjà. Je n'ai rien épargné pour atteindre ce but; tout ce que
+j'ai pu économiser sur les fonds que la maison du roi et divers
+ministères avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a été employé
+à des fouilles et à des acquisitions de monuments égyptiens de toute
+espèce, destinés au musée Charles X. J'ai fait scier à grand' peine et
+tirer du fond d'une des catacombes royales de Thèbes un très-grand
+bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce
+superbe morceau, provenant du tombeau du père de Sésostris, pourra seul
+donner une juste idée de la somptuosité et de la magnificence des
+sépultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du premier ordre:
+c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une
+admirable finesse d'exécution, et du plus haut intérêt mythologique;
+cette pièce, la plus belle de ce genre qu'on ait découverte jusqu'ici,
+appartenait à Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le vice-roi
+d'Égypte.
+
+Tous les objets destinés au musée ont été embarqués à bord de
+l'_Astrolabe_ et sont arrivés avec moi à Toulon; il ne s'agit plus que
+de leur transport au musée royal; et comme il importe extrêmement à la
+conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures
+antiques, d'éviter le plus possible toute espèce de déplacement, il
+serait très-désirable que la corvette l'_Astrolabe_, sur laquelle sont
+embarqués ces objets précieux, fût chargée de les transporter de Toulon
+au Havre aussitôt que la mer sera tenable. En obtenant cette décision du
+ministre de la marine, vous assureriez à la fois, Monsieur le vicomte,
+la conservation de ces monuments et leur arrivée à Paris vers le 1er
+avril, époque où il est indispensable de les recevoir pour achever enfin
+l'arrangement des salles basses du musée égyptien.
+
+D'un autre côté, j'expédierai à Paris, par le roulage, huit à dix
+caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent
+supporter sans inconvénient le transport par terre. Les autres
+arriveraient par mer avec les grands objets.
+
+Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hâter la décision
+de M. le ministre de la marine relativement à l'envoi de la corvette
+l'_Astrolabe_ au Havre, où elle déposerait les antiquités appartenant au
+musée royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, prendre pour
+leur sûreté toutes les mesures convenables.
+
+Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute ma
+gratitude pour votre active bienveillance, à laquelle je dois attribuer
+en grande partie le succès de mon voyage; veuillez agréer en même temps
+l'hommage du respectueux et entier dévouement avec lequel j'ai l'honneur
+d'être, Monsieur le vicomte, votre, etc.
+
+
+
+
+VINGT-HUITIÈME LETTRE
+
+
+En rade de Toulon, le 14 janvier 1830.
+
+C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma liberté, perdre mon titre
+de pestiféré, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville
+française. Le conseil de santé en a jugé autrement; considérant que
+l'_Astrolabe_, avant de nous prendre à Alexandrie, était allée mettre M.
+de Malivoir, consul d'Alep, à Latakié, sur la côte de Syrie, où un canot
+l'avait déposé, l'_Astrolabe_ ayant ensuite mis à la voile pour
+retourner en Égypte, ledit conseil a augmenté notre quarantaine de dix
+jours de plus, en nous considérant comme _provenance brute_. Cette
+décision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs l'ont
+jugé ainsi selon leur bon plaisir. L'Égypte, depuis cinq ans, n'a pas vu
+de peste; l'état sanitaire de Latakié était parfait; le canot seul
+avait touché terre; quarante jours et plus s'étaient écoulés, à notre
+entrée en rade de Toulon, depuis le départ de l'_Astrolabe_ de devant
+Latakié; aucune maladie ne s'était montrée à bord; vingt autres jours de
+quarantaine à Toulon, expirés hier 13, ajoutés aux quarante précédents,
+donnent deux mois d'épreuve à la santé de l'équipage; et quand même, on
+en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour rire
+dans un tel acte, c'est que le brick l'_Éclipse_, avec les officiers et
+les passagers duquel nous avons vécu tous les jours bras dessus bras
+dessous à Alexandrie, est arrivé trois jours avant nous à Toulon, et n'a
+été soumis qu'à vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les
+personnes de l'_Éclipse_ doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont
+déclarés sains, c'est que nous le sommes nous-mêmes. Tout cela ne m'a
+pas semblé très-rationnel, surtout quand il en résulte un supplément de
+quarantaine.
+
+Je vais écrire à M. le duc de Blacas, puisqu'il est de retour à Paris.
+J'espère qu'il aura reçu les deux lettres que je me suis fait un devoir
+de lui adresser, la première de Thèbes, en remontant le Nil, et la
+seconde après avoir quitté la seconde cataracte; je donne dans celle-ci
+une idée générale de mes conquêtes historiques en Nubie, et c'est à M.
+le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.
+
+Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, auquel je
+viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a demandés
+au sujet du transport de l'obélisque de Louqsor. Dieu veuille que cette
+belle entreprise s'achève! cela serait glorieux pour tous et pour tout.
+
+Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformité. Ma santé et celle
+de Salvador sont excellentes, malgré les vents, la pluie et la neige, et
+l'impossibilité d'avoir du feu à bord; mais je passe une partie de la
+journée dans une mauvaise chambre du lazaret, où je puis faire du feu.
+Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degrés
+d'Ibsamboul! Vous n'êtes pas mieux traités à Paris, et j'en grelotte
+d'avance; mais enfin ce sera à Paris.... Adieu.
+
+
+
+
+VINGT-NEUVIÈME LETTRE
+
+
+Aix, le 29 janvier 1830.
+
+Me voici établi chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du feu pour
+me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau
+climat de Provence. Je m'effraye de l'idée seule de monter subitement
+vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. Jusqu'ici,
+la goutte a bien voulu m'épargner sa visite habituelle du premier jour
+de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle
+arrivera à la première humidité qui me saisira.
+
+Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai passé
+que deux jours à Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que j'étais
+en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son séjour jusqu'à ma sortie
+définitive. Nous sommes partis tous deux au même instant, le 26, lui
+pour l'orient, à Nice, et moi pour l'occident, à Marseille, où
+j'arrivai le même jour d'assez bonne heure; j'y séjournai le 27 et la
+nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a à voir, c'est-à-dire peu de chose
+en antiquités égyptiennes. Au moment de partir, j'ai reçu la lettre de
+notre ami Dubois, et j'ai traité pour la stèle égyptienne de M. Mayer,
+qui s'est décidé à la céder; il va l'adresser directement au musée
+royal.
+
+J'ai certainement grande envie de me voir à Paris; mais les froids
+rigoureux que vous éprouvez sous ce bienheureux ciel m'épouvantent
+profondément; aussi suis-je décidé à diriger ma route de manière à ne
+quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de ménager les
+transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par
+l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la
+besogne à Aix pour sept à huit jours au moins, sur les papyrus de M.
+Sallier; je veux les couler à fond, afin de n'être pas obligé d'y
+revenir. De là je compte aller à Avignon voir le musée Calvet. Je
+tournerai sur Nîmes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite
+Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de là sur
+Montauban, et à Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra en deux
+ou trois jours à Paris.... A Paris donc.
+
+
+
+
+TRENTIÈME LETTRE
+
+
+Toulouse, le 18 février 1830.
+
+Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir
+Salvador presque à notre arrivée; il emporte mes gros bagages, contenant
+les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces
+précieux documents me serviront d'avant-garde et me précéderont de
+quelques jours à Paris.
+
+Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais pensé. Il a
+fallu prolonger mon séjour, parce que mon excellent hôte m'a témoigné
+l'envie de rester seul possesseur de son livre et le désir que je n'en
+prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'étudier à fond.
+Je ne l'ai quitté qu'après avoir mis en portefeuille des notes complètes
+sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu
+qu'il contient le récit dramatique de la guerre de Sésostris contre les
+Scythes (Schéta), alliés avec la plupart des peuples de l'Asie
+occidentale. Mais il est extrêmement piquant d'avoir reconnu aussi que
+ce même texte est gravé en grands hiéroglyphes sur la paroi extérieure
+_sud_ du palais de Karnac à Thèbes; ce texte historique est fort
+endommagé et presque perdu à Karnac, devais-je m'attendre à le retrouver
+à Aix dans toute son intégrité? Le rapprochement de ce double texte me
+le donnera tout entier.
+
+Continuant à chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi au travers
+des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu à Nîmes, où j'ai
+admiré l'amphithéâtre, et surtout la Maison carrée, qui, dans son état
+actuel, est certainement le mieux conservé de tous les monuments romains
+existants en Europe.
+
+A Montpellier j'ai retrouvé l'excellent M. Fabre, que j'avais connu en
+Italie; il m'a fait visiter en détail le beau musée de tableaux et la
+riche bibliothèque dont il a fait don à sa ville natale. C'est une chose
+merveilleuse qu'une telle réunion.
+
+Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel démon
+d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette année? J'en souffre
+beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans
+l'atmosphère brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y rentre,
+et ce sera bientôt.... Adieu.
+
+
+
+
+TRENTE ET UNIÈME LETTRE
+
+
+Bordeaux, le 2 mars 1830.
+
+Je me trouve enfin, en très-bonne santé, dans la belle ville de
+Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon éducation et
+finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte
+dans le courrier, à dix heures du soir, pour arriver enfin à Paris
+vendredi, à la pointe du jour.
+
+Nous nous trouverons donc là où nous nous sommes quittés, il y aura
+alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les résultats
+que j'ai conquis sur le désert; on m'en saura un jour, peut-être,
+quelque gré....
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+N° 1
+
+NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'ÉGYPTE, RÉDIGÉE A ALEXANDRIE POUR LE
+VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.
+
+
+Les premières tribus qui peuplèrent l'ÉGYPTE, c'est-à-dire la vallée du
+Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou
+du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'époque de cette première
+migration, excessivement antique.
+
+Les anciens Égyptiens appartenaient à une race d'hommes tout à fait
+semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie.
+On ne retrouve dans les _Coptes_ d'Égypte aucun des traits
+caractéristiques de l'ancienne population égyptienne. Les Coptes sont
+le résultat du mélange confus de toutes les nations qui, successivement,
+ont dominé sur l'Égypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les
+traits principaux de la vieille race.
+
+Les premiers Égyptiens arrivèrent en Égypte dans l'état de nomades, et
+n'avaient point de demeures plus fixes que les Bédouins d'aujourd'hui;
+ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de
+civilisation.
+
+C'est par le travail des siècles et des circonstances que les Égyptiens,
+d'abord errants, s'occupèrent enfin d'agriculture, et s'établirent d'une
+manière fixe et permanente; alors naquirent les premières villes, qui ne
+furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le
+développement successif de la civilisation, devinrent des cités grandes
+et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Égypte furent Thèbes
+(_Louqsor_ et _Karnac_), _Esné_, _Edfou_ et les autres villes du _Saïd_,
+au-dessus de _Dendérah_; l'Égypte moyenne se peupla ensuite, et la
+Basse-Égypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est
+qu'au moyen de grands travaux exécutés par les hommes, que la
+Basse-Égypte est devenue habitable.
+
+Les Égyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent
+gouvernés par LES PRÊTRES. Les prêtres administraient chaque canton de
+l'Égypte sous la direction du GRAND-PRÊTRE, lequel donnait ses ordres,
+disait-il, au nom de Dieu même. Cette forme de gouvernement se nommait
+_théocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, à celle qui
+régissait les Arabes sous les premiers kalifes.
+
+Ce premier gouvernement égyptien, qui devenait facilement injuste,
+oppresseur, s'opposa bien longtemps à l'avancement de la civilisation.
+Il avait divisé la nation en trois parties distinctes: 1° LES PRÊTRES;
+2° LES MILITAIRES; 3° LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit
+de toutes ses peines était dévoré par les prêtres, qui tenaient les
+_militaires_ à leur solde et les employaient à contenir le reste de la
+population.
+
+Mais il arriva une époque où les soldats se lassèrent d'obéir
+aveuglément aux prêtres. Une révolution éclata, et ce changement,
+heureux pour l'Égypte, fut opéré par un militaire nommé _Méneï_, qui
+devint le chef de la nation, établit le gouvernement royal et transmit
+le pouvoir à ses descendants en ligne directe.
+
+Les anciennes histoires d'Égypte font remonter l'époque de cette
+révolution à six mille ans environ avant l'islamisme.
+
+Dès ce moment, le pays fut gouverné par des ROIS, et le gouvernement
+devint plus doux et plus éclairé, car le pouvoir royal trouva un certain
+contre-poids dans l'influence que conservait nécessairement la classe
+des prêtres, réduite alors à son véritable rôle, celui d'instruire et
+d'enseigner en même temps les lois de la morale et les principes des
+arts. THÈBES resta la capitale de l'État; mais le roi Méneï et son fils
+et successeur ATHOTHI jetèrent les fondements de MEMPHIS, dont ils
+firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista à peu de
+distance du Nil, et on a trouvé ses ruines dans les villages de _Menf_,
+_Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahinéh_. Les anciens historiens arabes
+nommèrent _Memphis_, _Mars-el-Qadiméh_, pour la distinguer de
+_Mars-el-Atiqéh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qahérah_
+(le Caire), la capitale actuelle.
+
+Une très-longue suite de rois succéda à _Méneï_; diverses familles
+occupèrent le trône, et la civilisation se développa de siècle en
+siècle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bâties les pyramides de
+_Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde
+connu. Les pyramides de Ghizéh sont les tombeaux des trois première rois
+de la Ve dynastie, nommés _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankhéri_.
+Autour d'elles s'élèvent de petites pyramides et des tombeaux,
+construits en grandes pierres, qui ont servi de sépultures aux princes
+de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles
+régnantes qui se succédèrent les unes aux autres, les sciences et les
+arts naquirent et se développèrent graduellement. L'Égypte était déjà
+puissante et forte; elle exécuta même plusieurs grandes entreprises
+militaires au dehors, notamment sous des rois nommés _Sésokhris_,
+_Aménémé_ et _Aménémôf_; mais les monuments de ces rois n'existent plus,
+et l'histoire n'a conservé aucun détail sur leurs grandes actions, parce
+qu'après le règne de ces princes un grand bouleversement changea la face
+de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Égypte, s'en
+emparèrent et la ravagèrent en détruisant tout sur leur passage; Thèbes
+fut ruinée de fond en comble.
+
+Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de
+ces Barbares s'établit en Égypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs
+siècles. La civilisation première égyptienne fut ainsi arrêtée et
+détruite par ces étrangers, qui ruinèrent l'État par leurs exactions et
+leurs rapines, en faisant disparaître par la misère une partie de la
+population locale. Ces Barbares ayant élu un d'entre eux pour chef, il
+prit aussi le titre de _Pharaon_, qui était le nom par lequel on
+désignait dans ce temps-là tous les rois d'Égypte.
+
+C'est sous le quatrième de ces chefs étrangers que _Ioussouf, fils de
+Iakoub_, devint premier ministre et attira en Égypte la famille de son
+père, qui forma ainsi la souche de la nation juive.
+
+Avec le temps, diverses parties de l'Égypte supérieure s'affranchirent
+du joug des étrangers, et à la tête de cette résistance parurent des
+princes descendants des rois égyptiens que les Barbares avaient
+détrônés. L'un de ces princes, nommé _Amosis_, rassembla enfin assez de
+forces pour attaquer les étrangers jusque dans la Basse-Égypte, où ils
+étaient le plus solidement établis, au moyen des places de guerre, parmi
+lesquelles on comptait en première ligne _Aouara_, immense campement
+fortifié qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du côté
+de _Salakiéh_.
+
+Les exploits militaires d'_Amosis_ délivrèrent l'Égypte de la tyrannie
+des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur
+capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place
+d'armes d'_Aouara_, dont le siège fut commencé. Amosis étant mort sur
+ces entrefaites, son fils _Aménôf_ continua le blocus et força les
+étrangers à une capitulation en vertu de laquelle ils évacuèrent
+l'Égypte pour se jeter sur la Syrie, où s'établirent quelques-unes de
+leurs tribus.
+
+_Aménôf_, le premier de ce nom, réunit ainsi toute l'Égypte sous sa
+domination et releva le trône des Pharaons, c'est-à-dire des rois de
+race égyptienne. C'était le chef de la XVIIIe dynastie. Son règne entier
+et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_,
+_Thouthmosis II_ et _Méris-Thouthmosis III_, furent consacrés à
+reconstituer en Égypte un gouvernement régulier et à relever la nation
+écrasée par les longues années de la servitude étrangère.
+
+Les Barbares avaient tout détruit, tout était par conséquent à
+reconstruire. Ces grands rois n'épargnèrent rien pour relever l'Égypte
+de son abaissement; l'ordre fut rétabli dans tout le royaume; les canaux
+furent recreusés; l'agriculture et les arts, encouragés et protégés,
+ramenèrent l'abondance et le bien-être parmi les sujets, ce qui accrut
+et perpétua les richesses du gouvernement. Bientôt les villes furent
+reconstruites; les édifices consacrés à la religion se relevèrent de
+toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les
+bords du Nil appartiennent à cette intéressante époque de la
+restauration de l'Égypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont
+les monuments de _Semné_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de
+_Karnac_ et de _Médinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de
+Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Méris_.
+
+Ce roi, qui a fait exécuter les deux obélisques d'Alexandrie, est celui
+de tous les Pharaons qui opéra les plus grandes choses. C'est à lui que
+l'Égypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses
+travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'écluses, ce lac
+devint un réservoir qui servait à entretenir, pour tout le pays
+inférieur, un équilibre perpétuel entre les inondations du Nil
+insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois
+le nom de _lac Méris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_.
+
+Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir
+conservé, dans toute sa plénitude, le pouvoir royal qu'ils avaient
+arraché aux chefs des Barbares; mais ils n'en usèrent qu'à l'avantage du
+pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la société
+corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Égypte au premier rang
+politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.
+
+Quelques peuples de l'Asie avaient déjà atteint à cette époque un
+certain degré de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le
+repos de l'Égypte. _Méris_ et ses successeurs prirent souvent les armes
+et portèrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour établir la
+domination égyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces États et
+assurer ainsi la tranquillité de la nation égyptienne.
+
+Parmi ces conquérants, on doit compter _Aménôf II_, fils de Méris, qui
+rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis
+IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Aménôf III_, qui
+acheva la conquête de l'Abyssinie et fit de grandes expéditions en Asie.
+Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit bâtir le
+palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_,
+et toute la partie sud du grand palais de Karnac à Thèbes. Les deux
+grands colosses de Kourna sont des statues qui représentent cet illustre
+prince.
+
+Son fils _Hôrus_ châtia une révolte d'Abyssins et continua les travaux
+de son père; mais deux de ses enfants, qui lui succédèrent, n'eurent ni
+la fermeté ni le courage de leurs ancêtres; ils laissèrent se perdre en
+peu d'années l'influence que l'Égypte exerçait sur les contrées
+voisines. Mais le roi _Ménephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta
+ses armes victorieuses en Syrie, à Babylone, et jusque dans le nord de
+la Perse.
+
+A sa mort, les peuples soumis s'étaient encore révoltés: _Rhamsès le
+Grand_, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes
+les conquêtes de son père, et les étendit jusque dans les Indes; il
+épuisa les pays vaincus et enrichit l'Égypte des immenses dépouilles de
+l'Asie et de l'Afrique.
+
+Cet illustre conquérant, connu aussi dans l'histoire sous le nom de
+_Sésostris_, fut en même temps le plus brave des guerriers et le
+meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevées aux
+nations soumises et les tributs qu'il en recevait à l'exécution
+d'immenses travaux d'utilité publique; il fonda des villes nouvelles,
+tâcha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule
+d'autres de forts terrassements pour les mettre à couvert de
+l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est à lui
+qu'on attribue la première idée du canal de jonction du Nil à la mer
+Rouge; il couvrit enfin l'Égypte de constructions magnifiques, dont un
+très-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'_Ibsamboul,
+Derri, Guirché-Hanan_ et _Ouadi-Essebouâ_, en Nubie; et en Égypte, ceux
+de _Kourna_, d'_El-Médinéh_, près de Kourna, une portion du palais de
+_Louqsor_, et enfin la grande salle à colonnes du palais de Karnac,
+commencé par son père. Ce dernier monument est la plus magnifique
+construction qu'ait jamais élevée la main des hommes.
+
+Non content d'orner l'Égypte d'édifices aussi somptueux, il voulut
+assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la
+plus importante fut celle qui rendit à toutes les classes de ses sujets
+le droit de propriété dans toute sa plénitude. Il se démit ainsi du
+pouvoir absolu que ses ancêtres avaient conservé après l'expulsion des
+Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours vénéré tant
+qu'il exista un homme de race égyptienne connaissant l'ancienne histoire
+de son pays. C'est sous le règne de Rhamsès le Grand, ou _Sésostris_,
+que l'Égypte arriva au plus haut point de puissance politique et de
+splendeur intérieure.
+
+Le Pharaon comptait alors au nombre des contrées qui lui étaient
+soumises ou tributaires: 1° l'Égypte, 2° la Nubie entière, 3°
+l'Abyssinie, 4° le Sennaar, 5° une foule de contrées du midi de
+l'Afrique, 6° toutes les peuplades errantes dans les déserts de l'orient
+et de l'occident du Nil, 7° la Syrie, 8° l'_Arabie_, dans laquelle les
+plus anciens rois avaient des établissements, un, entre autres, près de
+la vallée de Pharaon, et aux lieux nommés aujourd'hui
+Djébel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, où paraissent avoir
+existé des fonderies de cuivre;
+
+9° Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);
+
+10° Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;
+
+11° L'_île de Chypre_ et plusieurs îles de l'Archipel;
+
+12° Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle aujourd'hui
+la Perse.
+
+Alors existaient des communications suivies et régulières entre l'empire
+égyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande activité entre
+ces deux puissances, et les découvertes qu'on fait journellement dans
+les tombeaux de Thèbes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en
+bois de l'Inde et de pierres dures taillées, venant certainement de
+l'Inde, ne laissent aucune espèce de doute sur le commerce que
+l'ancienne Égypte entretenait avec l'Inde à une époque où tous les
+peuples européens et une grande partie des Asiatiques étaient encore
+tout à fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer le
+nombre et la magnificence des anciens monuments de l'Égypte, sans
+trouver dans l'antique prospérité commerciale de ce pays la principale
+source des énormes richesses dépensées pour les produire. Ainsi, il est
+bien démontré que Memphis et Thèbes furent le premier centre du commerce
+avant que _Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour_ (Palmyre) et
+_Bagdhad_, villes toutes du voisinage de l'Égypte, héritassent
+successivement de ce bel et important privilège.
+
+Quant à l'état intérieur de l'ÉGYPTE à cette grande époque, tout prouve
+que la police, les arts et les sciences y étaient portés à un très-haut
+degré d'avancement.
+
+Le pays était partagé en trente-six provinces ou gouvernements
+administrés par divers degrés de fonctionnaires, d'après un code complet
+de lois écrites.
+
+La population s'élevait en totalité à cinq millions au moins et à sept
+millions au plus. Une partie de cette population, spécialement vouée à
+l'étude des sciences et aux progrès des arts, était chargée en outre des
+cérémonies du culte, de l'administration de la justice, de
+l'établissement et de la levée des impôts invariablement fixés d'après
+la nature et l'étendue de chaque portion de propriété mesurée d'avance,
+et de toutes les branches de l'administration civile. C'était la partie
+instruite et savante de la nation; on la nommait la _caste sacerdotale_.
+Les principales fonctions de cette caste étaient exercées ou dirigées
+par des membres de la famille royale.
+
+Une autre partie de la nation égyptienne était spécialement destinée à
+veiller au repos intérieur et à la défense extérieure du pays. C'est
+dans ces familles nombreuses, dotées et entretenues aux frais de l'État,
+et qui formaient la _caste militaire_, que s'opéraient les conscriptions
+et les levées de soldats; elles entretenaient régulièrement l'armée
+égyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La première, mais la plus
+petite, des divisions de cette armée, était exercée à combattre sur des
+chars à deux chevaux, c'était la _cavalerie_ de l'époque (la cavalerie
+proprement dite n'existait point alors en Égypte); le reste formait des
+corps de fantassins de différentes armes, savoir: les soldats de ligne,
+armés d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de l'épée; et les
+troupes légères, les archers, les frondeurs et les corps armés de haches
+ou de faux de bataille. Les troupes étaient exercées à des manoeuvres
+régulières, marchaient et se mouvaient en ligne par légions et par
+compagnies; leurs évolutions s'exécutaient au son du tambour et de la
+trompette.
+
+Le roi déléguait pour l'ordinaire le commandement des différents corps à
+des princes de sa famille.
+
+La troisième classe de la population formait la _caste agricole_. Ses
+membres donnaient tous leurs soins à la culture des terres, soit comme
+propriétaires, soit comme fermiers; les produits leur appartenaient en
+propre, et on en prélevait seulement une portion destinée à l'entretien
+du _roi_, comme à celui des _castes sacerdotale et militaire_; cela
+formait le principal et le plus certain des revenus de l'État.
+
+D'après les anciens historiens, on doit évaluer le revenu annuel des
+Pharaons, y compris les tributs payés par les nations étrangères, au
+moins de six à sept cents millions de notre monnaie.
+
+Les artisans, les ouvriers de toute espèce, et les marchands,
+composaient la quatrième classe de la nation; c'était la _caste
+industrielle_, soumise à un impôt proportionnel, et contribuant ainsi
+par ses travaux à la richesse comme aux charges de l'État. Les produits
+de cette caste élevèrent l'Égypte à son plus haut point de prospérité.
+Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqués par les anciens
+Égyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins
+avancées, qui formaient le monde politique de cette époque, avait pris
+un grand développement.
+
+L'Égypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce
+régulier et fort étendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux
+et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de
+ses tissus de coton, égalant en perfection et en finesse tout ce que
+l'industrie de l'Inde et de l'Europe exécute aujourd'hui de plus
+parfait. Les métaux, dont l'Égypte ne renferme aucune mine, mais qu'elle
+tirait des pays tributaires ou d'échanges avantageux avec les nations
+indépendantes, sortaient de ses ateliers travaillés sous diverses formes
+et changés soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets
+de luxe et de parure recherchés à l'envi par tous les peuples voisins.
+Elle exportait annuellement une masse considérable de poterie de tout
+genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie
+et d'émaillerie, arts que les Égyptiens avaient portés au plus haut
+point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de
+_papyrus_ ou _papier_ formé des pellicules intérieures d'une plante qui
+a cessé d'exister depuis quelques siècles en Égypte; les anciens Arabes
+la nommaient _berd_; elle croissait principalement dans les terrains
+marécageux, et sa culture était une source de richesse pour ceux qui
+habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaléh ou
+Tennis.
+
+Les Égyptiens n'avaient point un système monétaire semblable au nôtre.
+Ils avaient pour le petit commerce intérieur une monnaie de convention;
+mais pour les transactions considérables, on payait en _anneaux d'or
+pur_, d'un certain poids et d'un certain diamètre, ou en anneaux
+d'argent d'un titre et d'un poids également fixes.
+
+Quant à l'état de la marine à cette ancienne époque, plusieurs notions
+essentielles nous manquent encore. L'Égypte avait une _marine
+militaire_, composée de grandes galères, marchant à la fois à la rame et
+à la voile. On doit présumer que la marine marchande avait pris un
+certain essor, quoiqu'il soit à peu près certain que le commerce et la
+navigation de long cours étaient faits, en qualité de courtiers, par un
+petit peuple tributaire de l'Égypte, et dont les principales villes
+furent _Sour, Saïde, Beirouth_ et _Acre_.
+
+Le bien-être intérieur de l'Égypte était fondé sur le grand
+développement de son agriculture et de son industrie; on découvre à
+chaque instant, dans les tombeaux de Thèbes et Sakkarah, des objets d'un
+travail perfectionné, démontrant que ce peuple connaissait toutes les
+aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation
+ancienne ni moderne n'a porté plus loin que les vieux Égyptiens la
+grandeur et la somptuosité des édifices, le goût et la recherche dans
+les meubles, les ustensiles, le costume et la décoration. Telle fut
+l'Égypte à son plus haut période de splendeur connu. Cette prospérité
+date de l'époque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, à laquelle
+appartient RHAMSÈS LE GRAND ou _Sésostris_; les sages et nombreuses
+institutions de ce souverain terrible à ses ennemis, doux et modéré
+envers ses sujets, en assurèrent la durée.
+
+Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conservèrent
+en grande partie ses conquêtes, que le quatrième d'entre eux, nommé
+_Rhamsès-Méiamoun_, prince guerrier et ambitieux, étendit encore
+davantage; son règne entier fut une suite d'entreprises heureuses contre
+les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi bâtit le beau palais
+de _Médinet-Habou_ (à Thèbes), sur les murailles duquel on voit encore
+sculptées et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les
+batailles qu'il a livrées sur terre ou sur mer, le siège et la prise de
+plusieurs villes, enfin les cérémonies de son triomphe au retour de ses
+lointaines expéditions. Ce conquérant paraît avoir perfectionné la
+marine militaire de son époque.
+
+Les Pharaons qui régnèrent après lui firent jouir l'Égypte d'un long
+repos. Pendant ces temps d'une tranquillité profonde, l'Égypte, tout en
+laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conquérant qui l'avait animée
+sous les précédentes dynasties, dut nécessairement perfectionner son
+régime intérieur et avancer progressivement ses arts et son industrie;
+mais sa domination extérieure se rétrécit de siècle en siècle, à cause
+des progrès de la civilisation qui s'était effectuée dans plusieurs de
+ces contrées par leur liaison même avec l'Égypte, celle-ci ne pouvant
+plus les contenir sous sa dépendance que par un développement de forces
+militaires excessif et hors de toute proportion.
+
+Un nouveau monde politique s'était en effet formé autour de l'Égypte;
+les peuples de la Perse, réunis en un seul corps de nation, menaçaient
+déjà les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; ceux-ci, visant
+à dépouiller l'Égypte d'importantes branches de commerce, lui
+disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des
+tribus arabes pour inquiéter les frontières de leur ancienne
+dominatrice. Dans ce conflit, les Phéniciens, ces courtiers naturels du
+commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti à un autre,
+suivant l'intérêt du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue; il
+ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou
+l'autre de ces puissants empires.
+
+Les expéditions militaires du Pharaon _Chéchonk Ier_ et celles de son
+fils _Osorkon Ier_, qui parcoururent l'Asie occidentale, maintinrent,
+pendant quelque temps, la suprématie de l'Égypte. Elle eût pu jouir
+longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des Éthiopiens (ou
+Abyssins) n'eût tourné toute son attention du côté du midi. Ses efforts
+furent inutiles. _Sabacon<i/>, roi des Éthiopiens, s'empara de la Nubie,
+et passa la dernière cataracte avec une armée grossie de tous les
+peuples barbares de l'Afrique. L'Égypte succomba après une lutte dans
+laquelle périt son Pharaon _Bok-Hor_. La domination du conquérant
+éthiopien fut douce et humaine; il rétablit le cours de la justice
+interrompue par les désordres de l'invasion. Son second successeur,
+éthiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue
+expédition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en soumit
+toutes les peuplades jusqu'au détroit de Gibraltar. Le roi nommé
+TAHARAKA a bâti un des petits palais de _Médiniet-Habou_, encore
+existant. Mais peu de temps après lui, la dynastie éthiopienne fut
+chassée d'Égypte, et une famille égyptienne occupa le trône des
+Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appelée _saïte_ parce que son chef,
+STÉPHINATHI, était né dans la ville de _Saï_ (aujourd'hui
+_Ssa-el-Hagar_), en Basse-Égypte.
+
+Cette dynastie s'étant affermie, voulut relever l'influence de la patrie
+sur les États asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprématie
+commerciale. Le roi PSAMHÉTIK Ier ouvrit aux marchands étrangers le
+petit nombre de ports que la nature a accordés à l'Égypte, et parmi
+lesquels on comptait déjà celui d'_Alexandrie_, qui alors n'était qu'une
+fort petite bourgade appelée _Rakoti_.
+
+Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens,
+peuples grecs établis en Asie; non-seulement il permit aux négociants de
+ces nations de s'établir en Égypte, mais il commit l'énorme faute de
+leur concéder des terres et de prendre à sa solde un corps
+très-considérable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats
+égyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le
+privilège de combattre pour l'Égypte, s'irritèrent de ce que le roi
+confiait la défense du pays à des étrangers et à des barbares fort en
+arrière encore de la civilisation égyptienne. _Psammétik_ eut, de plus,
+l'imprudence de donner à ces Grecs les premiers postes de l'armée.
+L'irritation des soldats égyptiens fut à son comble. Ourdissant un vaste
+complot, qui embrassa la presque totalité des membres de la caste
+militaire, plus de cent mille soldats égyptiens quittèrent spontanément
+les garnisons où le roi les avait confinés, et, abandonnant leur patrie,
+passèrent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, où ils
+établirent un État particulier.
+
+Ainsi privée tout à coup de la masse presque entière de ses défenseurs
+naturels, l'Égypte déchut rapidement, et la perte de son indépendance
+politique devint inévitable.
+
+Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l'Égypte, leur
+rivale, redoublèrent d'efforts. La Syrie devint le théâtre perpétuel du
+conflit sanglant des deux peuples. Néko II, fils de _Psammétik 1er_,
+refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontière
+naturelle, et chercha dès lors à donner de nouvelles voies au commerce,
+en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer
+Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap le
+plus méridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au détroit de
+Gibraltar, rentrant ainsi en Égypte par la Méditerranée. Ce roi exécuta
+aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et
+la mer Rouge. La fin de son règne fut malheureuse; le roi de Babylone,
+_Nebucade-Nésar_, défit les armées égyptiennes et les chassa de la
+Phénicie, de la Judée et de la Syrie entière. _Psammétik II_, son fils,
+essaya vainement de ressaisir ces provinces détachées de l'empire
+égyptien; son successeur OUAPHRÉ fut plus heureux, il remit sous le joug
+les peuples de _Sour_ et de _Saïde_, et l'île de _Chypre_; mais il
+échoua en Afrique dans une expédition contre la ville de _Cyrène_
+(Grennah). Cette malheureuse campagne porta à son comble l'exaspération
+de ce qui restait de la caste militaire égyptienne; sa haine contre le
+Pharaon _Ouaphré_, qui s'entourait de troupes ioniennes ou grecques,
+malgré la terrible leçon donnée à son bisaïeul _Psammétik Ier_, éclata
+tout à coup, et les soldats égyptiens révoltés, mettant la couronne sur
+la tête d'un courtisan nommé AMASIS, marchèrent contre _Ouaphré_, qui
+fut vaincu et entièrement défait à _Mariouth_, où il combattit à la tête
+de ses troupes étrangères. _Amasis_ gouverna pendant quarante-deux ans.
+Son règne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand essor et
+les richesses affluaient en Égypte, non qu'elle fût forte par elle-même,
+non qu'elle eût reconquis par les armes son influence au dehors, mais
+parce que dans ce temps-là les rois de Babylone cessaient de menacer
+l'Égypte pour résister aux peuples de la Perse, réunis sous un seul
+chef, _Cyrus_, qui attaqua impétueusement l'Assyrie et en fit
+graduellement la conquête, terminée par la prise et l'asservissement de
+Babylone.
+
+Dès ce moment, _Amasis_ prévit la fin prochaine de la monarchie
+égyptienne. La dernière guerre civile avait affaibli ce qui restait de
+l'année nationale, presque entièrement désorganisée par l'impolitique de
+ses prédécesseurs; il ne pouvait compter sur la fidélité des troupes
+grecques, qu'il avait retenues aussi à sa solde. Mais, heureux en ce qui
+le touchait personnellement, _Amasis_ mourut après un règne prospère, au
+moment même où les armées persanes s'ébranlaient pour fondre sur
+l'Égypte.
+
+A peine monté sur le trône que lui laissait son père, _Psammétik III_
+nommé aussi _Psamménis_ dut courir à _Peluse_ (Thinéh ou _Farama_), la
+plus forte des places de l'Égypte du côté de la Syrie; là il rassembla
+tout ce qui lui restait de la caste militaire égyptienne et les troupes
+étrangères qu'il avait à sa solde; les Perses, sous la conduite de leur
+roi _Cambyse_, fils de _Cyrus_, favorisés par les Arabes, traversent
+sans obstacle le désert qui sépare la Syrie de l'Égypte; et cette
+immense armée se rangea en face des Égyptiens, campés sous les murs de
+_Peluse_.
+
+Le combat fut long et terrible; à la chute du jour les Égyptiens
+plièrent, accablés sous le nombre; _Cambyse_ vainquit, et l'indépendance
+nationale de l'Égypte fut à jamais perdue.
+
+Les Perses poursuivirent leurs succès et prirent _Memphis_ d'assaut;
+cette capitale fut livrée au pillage; la nation persane, encore barbare,
+porta de tous côtés la destruction et la mort. Thèbes fut saccagée, ses
+plus beaux monuments démolis ou dévastés; la population, courbée sous un
+joug tyrannique, fut livrée à la discrétion des satrapes ou gouverneurs
+établis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent
+presque entièrement de ce sol qui les avait vus naître.
+
+Quelques chefs égyptiens, pleins de courage, arrachèrent momentanément
+leur patrie à la servitude; mais leurs généreux efforts s'épuisèrent
+bientôt contre la puissance toujours croissante de l'empire persan.
+
+Ce fut _Alexandre_ (Iskander) qui, à la tête d'une armée de Grecs,
+renversa la domination des Perses en Asie, et l'Égypte respira enfin
+sous ce nouveau maître. A la mort de ce grand homme, qui avait fondé la
+ville d'_Alexandrie_, parce que cette position géographique semblait
+appelée à devenir le centre du commerce du monde, les généraux grecs
+partagèrent ses conquêtes. _Ptolémée_, l'un d'eux, se déclara roi
+d'Égypte, et fut le chef de la _dynastie grecque_, qui gouverna l'Égypte
+pendant près de trois siècles.
+
+Sous ces rois, qui tous ont porté le nom de _Ptolémée_, la ville
+d'Alexandrie accomplit les prévisions d'Alexandre. Elle devint
+l'entrepôt du commerce de l'Asie et de l'Afrique entière avec l'Europe,
+qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisées. Mais les
+débauches et la tyrannie des derniers rois grecs préparèrent la chute de
+leur domination.
+
+Cette famille fut détrônée par CÉSAR AUGUSTE, empereur des Romains, et
+l'Égypte, perdant pour toujours le nom même de nation, devint une simple
+province de l'empire romain et fut gouvernée par un préfet. Dès ce
+moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont
+elle dépendait, jusqu'à ce que les Arabes musulmans en firent la
+conquête au nom du calife OMAR, sous la conduite de son général _Amrou
+Ebn-el-As_.
+
+ * * * * *
+
+N° II.
+
+NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE L'ÉGYPTE.
+
+
+Alexandrie, novembre 1829.
+
+Parmi les Européens qui visitent l'Égypte, il en est, annuellement, un
+très-grand nombre qui, n'étant amenés par aucun intérêt commercial,
+n'ont d'autre désir ou d'autre motif que celui de connaître par
+eux-mêmes et de contempler les monuments de l'ancienne civilisation
+égyptienne, monuments épars sur les deux rives du Nil, et que l'on peut
+aujourd'hui admirer et étudier en toute sûreté, grâce aux sages mesures
+prises par le gouvernement de Son Altesse.
+
+Le séjour plus ou moins prolongé que ces voyageurs doivent faire,
+nécessairement, dans les diverses provinces de l'Égypte et de la Nubie,
+tourne à la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de leurs
+observations, et à celui du pays lui-même, par leurs dépenses
+personnelles, soit pour les travaux qu'ils font exécuter, soit pour
+satisfaire leur active curiosité, soit même encore pour l'acquisition de
+divers produits de l'art antique.
+
+Il est donc du plus haut intérêt, pour l'Égypte elle-même, que le
+gouvernement de Son Altesse veille à l'entière conservation des édifices
+et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages
+qu'entreprennent, comme à l'envi, une foule d'Européens appartenant aux
+classes les plus distinguées de la société.
+
+Leurs regrets se joignent déjà à ceux de toute l'Europe savante, qui
+déplore amèrement la destruction entière d'une foule de monuments
+antiques, démolis totalement depuis peu d'années, sans qu'il en reste la
+moindre trace. On sait bien que ces démolitions barbares ont été
+exécutées contre les vues éclairées et les intentions bien connues de
+Son Altesse, et par des agents incapables d'apprécier le dommage que,
+sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en
+sont pas moins perdus sans retour, et leur perte réveille, dans toutes
+les classes instruites, une inquiète et bien juste sollicitude sur le
+sort à venir des monuments qui existent encore.
+
+Voici la note nominative de ceux _qu'on a récemment détruits:_
+
+1° _Tous_ les monuments de _Cheïk-Abadé_; il ne reste plus debout que
+quelques colonnes de granit;
+
+2° Le temple d'_Aschmouneïn_, l'un des plus beaux monuments de l'Égypte;
+
+3° Le temple de _Kaou-el-Kébir_; ici le Nil a autant détruit que les
+hommes;
+
+4° Un temple au nord de la ville d'_Esné_;
+
+5° Un temple vis-à-vis _Esné_, sur la rive droite du fleuve;
+
+6° Trois temples à _El-Kab_ ou _El-Eitz_;
+
+7° Deux temples dans l'île, vis-à-vis la ville d'Osouan,
+_Géziret-Osouan_.
+
+Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments antiques,
+du nombre desquels trois surtout étaient du plus grand intérêt pour les
+voyageurs et les savants.
+
+Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues
+conservatrices de Son Altesse étant bien connues de ses agents, ceux-ci
+les suivent et les remplissent dans toute leur étendue; l'Europe entière
+sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien
+prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des
+tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la
+puissance et la grandeur de l'Égypte ancienne, et sont en même temps les
+plus beaux ornements de l'Égypte moderne.
+
+Dans ce but désirable, Son Altesse pourrait ordonner:
+
+1° Qu'on n'enlevât, sous aucun prétexte, aucune pierre ou brique, soit
+ornée de sculptures, soit non sculptée, dans les constructions et
+monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de
+l'_Égypte_ que de la _Nubie:_
+
+1° EN ÉGYPTE:
+
+_San_, sur le canal de Moez.--Basse-Égypte.
+_Bahbeït_, près de _Samannoud_.--Basse-Égypte.
+_Ssa-el-Hagar_.--Basse-Égypte.
+_Kasr-Kéroun_, dans la province de _Faïoum_.
+_Cheïk-Abadé_, pour le peu qui reste.
+_El-Arabah_ ou _Madfouné_, au-dessus de _Girgé_.
+_Kefth_.
+_Kous_,
+_Kourna_ et environs.
+_Médinet-Habou_ et environs.
+_Louqsor_ (El-Oqsour).
+_Karnac_ et environs.
+_Médamoud_.
+_Erment_.
+_Tâoud_, vis-à-vis _Erment_, sur la rive droite.
+_Esné_,
+_Edfou_.
+_Koum-Ombou_.
+_Osouan_, quelques débris.
+_Géziret-Osouan_, quelques débris.
+
+2° EN NUBIE, AU DELÀ DE LA PREMIÈRE CATARACTE:
+
+_Géziret-el-Birbé_.
+_Géziret-Béghé_.
+_Géziret-Séhhélé_.
+_Déboude_.
+_Gkarbi-Dandour_.
+_Beit-Ouali_, près de _Kalabschi_.
+_Kalabschi_.
+_Ghirsché-Hassan_ ou _Gerf-Hosseïn_.
+_Daké_.
+_Maharraka_.
+_Ouadi-Essébouâ_.
+_Amada_ ou _Amadon_.
+_Derri_.
+_Ibrim_.
+_Ibsamboul_ ou _Abou-Sembil_.
+_Ghébel-Addèh_.
+_Maschakit_.
+_Ouadi-Halfa_, quelques débris, sur la rive gauche.
+
+3° AU DELÀ LA SECONDE CATARACTE:
+
+_Sennèh, Sohleb, Barkal, Assour, Naga_, et autres lieux où existent des
+monuments antiques jusqu'à la frontière du _Sennaâr_, où il n'en existe
+plus.
+
+2e Les monuments antiques creusés et taillés dans les montagnes sont
+tout aussi importants à conserver que ceux qui sont construits en
+pierres tirées de ces mêmes montagnes. Il est urgent d'ordonner qu'à
+l'avenir on ne commette aucun dégât dans ces tombeaux, dont les fellahs
+détruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger ainsi que
+leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de
+sculptures pour les vendre aux voyageurs, en défigurant pour cela des
+chambres entières. Les principaux points à recommander sont, en
+particulier, Les grottes (_magarah_) des montagnes voisines de:
+
+_Sakkarah_.
+_Béni-Hassan_ et environs.
+_Touna-Gébel_.
+_El-Tell._
+_Samoun_, près de _Manfalouth_, _El-Eitz_ ou _El-Kab_.
+_El-Arabah_.
+_Kourna_ et environs.
+_Biban-el-Molouk_, près de _Kourna_.
+_Gébel-Selséléh_.
+
+C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les plus
+grandes dévastations; elles sont commises par les fellahs, soit pour
+leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands d'antiquités
+qui les tiennent à leur solde; je sais même, à n'en pas douter, que des
+édifices ont été détruits par ces spéculateurs européens, sur l'espoir
+de découvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les grottes
+sculptées ou peintes, et que l'on découvre chaque jour à _Sakkarah_, à
+_El-Arabah_, à _Kourna_, sont à peu près détruites presque aussitôt
+qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidité des fouilleurs
+ou de leurs employés. Il serait plus que temps de mettre un terme à ces
+barbares dévastations, qui privent à chaque instant la science de
+monuments d'un haut intérêt, et désappointent la curiosité des
+voyageurs, lesquels, après tant de fatigues, n'ont souvent ainsi que
+des regrets à exercer sur la perte de tant de sculptures ou de peintures
+curieuses.
+
+En résumé, l'intérêt bien entendu de la science exige, non que les
+fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour,
+par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumières inespérées,
+mais qu'on soumette les fouilleurs à un règlement tel que la
+conservation des tombeaux découverts aujourd'hui, et à l'avenir, soit
+pleinement assurée et bien garantie contre les atteintes de l'ignorance
+ou d'une aveugle cupidité.
+
+ * * * * *
+
+N° III.
+
+LETTRES ÉCRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PRÉFET DE TAHTA, A CHAMPOLLION.
+
+
+N° 1, LETTRE DU MAMOUR.
+
+Lui (Dieu). le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami
+chéri, le très-honoré, le général, le seigneur, le respectable, que le
+Dieu très-haut le conserve.
+
+Après la présentation de mes salutations avec le plus vif désir (de
+vous voir), le but de cet écrit est: 1° de m'informer de votre glorieuse
+personne; 2° hier nous convînmes avec Votre Excellence qu'au jour de la
+date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour
+augmenter l'amitié. Au jour de la date, nous fîmes les préparatifs
+convenables; mais nous sommes allés le matin à Terrah pour une affaire,
+et au retour nous avons vu que vous étiez parti en bonne santé. Par
+suite de cela, vous avez une dette à acquitter envers nous; mais nos
+réclamations sont pour l'époque de votre heureux retour, lorsque nous
+vous reverrons dans la plus parfaite santé. Vous recevrez Salamè et
+Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le
+Dieu très-haut vous ramène sains et saufs, et puissions-nous vous revoir
+eux et Votre Excellence doués de la plus parfaite santé; que le Dieu
+très-haut vous conserve.
+
+Écrit le 3 de djoumadi premier de l'année 44 (ou 1244 de l'hégire, 14
+novembre 1828 de J.-C.).
+
+De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdjé.
+
+
+N° 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR.
+
+Lui (Dieu).
+
+O le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami chéri, le
+bey magnifique, que sa vie soit longue.
+
+Après vous avoir présenté mes salutations avec le plus vif désir de
+vous voir, l'objet de cet écrit est: 1° de m'informer de l'état de votre
+glorieuse personne, et de votre tempérament agréable, élégant et fort;
+2° de faire parvenir à Votre Excellence la lettre que vous avez demandée
+pour Son Excellence notre frère chéri, le mamour d'Esné. Plaise au Dieu
+très-haut que vous voyagiez en bonne santé et que vous arriviez de même.
+Puissions-nous revoir Votre Excellence comblée de toutes sortes de
+biens; présentez nos salutations à nos honorables amis qui sont en votre
+compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu très-haut vous
+conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc.
+
+Les lettres qu'on vient de lire étaient enfermées dans une enveloppe
+avec l'adresse suivante:
+
+«Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au trésor des compagnons,
+notre ami chéri, le Français fils de bey, le magnifique, qu'il vive
+longtemps au sein du bonheur.»
+
+
+N° 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR.
+
+Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu
+très-haut le conserve!
+
+Après les salutations précieuses et le grand désir de votre agréable
+présence, le motif de la présente est que, dans ce moment, nous recevons
+votre chère lettre, et votre discours m'a réjoui, et je remercie le Ciel
+de votre santé, dont je désire la continuation, et à laquelle je dois la
+lettre dont vous m'avez gratifié pour le commandant d'Esné, de laquelle
+nous vous sommes infiniment obligé. Or, ma présente servira: 1° à
+m'informer de votre chère santé; 2° si vous désirez des nouvelles de la
+nôtre, grâce au Ciel, nous sommes parfaitement bien portant, et nous en
+désirons autant et plus à vous, et nous ne serions jamais en état de
+vous manifester le grand chagrin que nous éprouvâmes de votre
+séparation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a séparés, il
+daigne nous réunir de nouveau, car il est le très-puissant, et alors, à
+notre heureux retour, s'il plaît à Dieu, et possédant votre chère
+présence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. Cela et
+rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations à qui vous
+croirez de convenance.
+
+Votre ami,
+
+CHAMPOLLION.
+
+15 novembre 1828.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+AVERTISSEMENT
+Mémoire sur le projet de voyage littéraire en Égypte
+Lettres écrites pendant le voyage
+LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE.
+
+LETTRE Ire. Alexandrie, 18 août 1828
+ II. Alexandrie
+ III. Le Caire
+ IV. Sakkarah
+ V. Pyramides de Gizéh
+ VI. Béni-Hassan et Monfalouth
+ VII. Thèbes
+ VIII. Philae
+ IX. Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829
+ Lettre à M. Dacier (même date)
+ X. Ibsamboul
+ XI. El-Mélissah
+ XII. Thèbes (Biban-el-Molouk)
+ XIII. Thèbes (Biban-el-Molouk)
+ XIV. Thèbes (Rhamesséion)
+ XV. Thèbes (El-Assassif)
+ XVI. Thèbes (Aménophion)
+ XVII. Thèbes (rive occidentale)
+ XVIII. Thèbes (Médinet-Habou)
+ XIX. Thèbes (environs de Médinet-Habou)
+ XX. Thèbes (Kourua)
+
+LETTRE XXI. Sur le Nil (Karnac et Lonqsor)
+ XXII. Le Caire
+ XXIII. Alexandrie
+ XXIV. Alexandrie, 20 et 28 novembre 1829
+ XXV. Toulon
+ XXVI. Toulon, à M. le baron de La Bouillerie
+ XXVII. Toulon, à M. le vicomte de Larochefoucauld
+ XXVIII. Toulon, 14 janvier 1830
+ XXIX. Aix
+ XXX. Toulouse
+ XXXI. Bordeaux
+
+
+APPENDICE.
+
+N° I. Mémoire sommaire sur l'histoire d'Égypte, rédigé pour le
+ vice-roi Mohammed-Ali
+N° II. Mémoire relatif à la conservation des monuments de l'Égypte
+ et de la Nubie, remis au vice-roi
+N° III. Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esné
+
+
+Table des matières
+Table alphabétique des noms de lieux
+
+FIN DE LA TABLE DE MATIÈRES.
+
+
+
+
+TABLE ALPHABETIQUE
+
+DES NOMS DE LIEUX
+
+A
+
+Abaton (de Philae),
+Afrique (côte blanche et basse),
+Agrigente,
+Aix,
+Akhmin,
+Alexandrie,
+Amada,
+Aménophion,
+Amoneî. Voyez Esséboua.
+Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kébir.
+Antinoé,
+Apollonopolis Magna. Voyez Edfou.
+Apollonopolis Parva. Voyez Qous.
+Arabique (chaîne),
+Aschmoun,
+Aschmounéin,
+As-Souan. Voyez Syène.
+
+B
+
+Bathn-el-Bakarah,
+Bédréchéin,
+Béghé,
+Béhéni,
+Béni-Haasan,
+Bet-Oualli,
+Biban-el-Molouk,
+Bordeaux,
+Boulaq,
+
+C
+
+Caire,
+ Citadelle,
+ Palais du sultan Salabh-Eddin,
+Carrières entre Thorrah et Massarah,
+Cataracte (2e)
+ (1re)
+Chéreus. Voyez Kérioun.
+Cité-Valette,
+Colonne de Pompée,
+Contra-Lato,
+Coptos,
+Cosseïr,
+Cumino (île),
+Cyrénaïque,
+
+D
+
+Dakkéh,
+Dandour,
+Déboud,
+Dendérah,
+Derr, Derri,
+Desouk,
+Djébel-el-Asserat,
+Djébel-el-Mokatteb,
+Djébel-Mesmès,
+Djébel-Selséléh,
+
+E
+
+Edfou
+Égypte. Notice sommaire sur son
+ histoire
+ --Sur la conservation de ses monuments
+El-Assassif
+Eléphantine
+Eléthya. Voyez El-Kab.
+El-Kab
+El-Magara
+El-Mélissah
+Embabéh
+Ennent. Voyez Hermonthis.
+Esné
+ --Temple au nord
+Ethiopie
+Ezbékiéh (place d', au Caire)
+
+F
+
+Faras
+Fouah
+
+G
+
+
+Ghébel-Addèh
+Ghirché, Ghirché-Hussan, Ghirf-Housseïn
+Girgé
+Girgenti
+Gizéh
+Gozzo (îles)
+
+H
+
+Héliopolis
+Hermonthis (Erment)
+
+I
+
+Ibrim
+Ibsamboul
+
+K
+
+Kalabsché
+Kardâssi ou Kortha
+Karnac
+Kefth. Voyez Coptos.
+Kémé, nom de l'Égypte
+Kérioun
+Korosko
+Kourna
+Kousch. Voyez Éthiopie.
+
+L
+
+Latopolis. Voyez Esné.
+Libyque (montague)
+Louqsor
+ --Ses obélisques. Voyez ce mot.
+Lycopolis. Voyez Osionth.
+Lyon
+
+M
+
+Malte
+Manlak. Voyez Philae.
+Manthom
+Marseille
+Maschakit
+Massarah
+Médinet-Habou
+ --Ses environs
+Méharraka
+Memnonium à Thèbes
+Memphis
+Ménephthéum
+Miniéh
+Mit-Rahinéh
+Mit-Salaméh
+Mokattam (mont)
+Montpellier
+
+N
+
+Nader
+Nécropole égyptienne de Sais
+Nîmes
+Niphaïat, les Libyens
+Nubie
+
+O
+
+Obélisques de Louqsor
+ --De Cléopâtre
+Ombos
+Oph (du midi), partie méridionale de
+ Thèbes
+ --Oph (les)
+Osimandyas (tombeau d') à Thèbes,
+Osiouth
+Ouadi-Essébouâ (vallée des lions)
+Ouadi-Halfa
+Ouest (vallée de l') à Thèbea
+
+P
+
+Pallades, pallacides, leur tombeau,
+Panopolis. Voyez Akhmin.
+Philae
+Phthaeï ou Typtah. Voyez Ghirché.
+Primis. Voyez Ibrim.
+Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh.
+Ptolémaïs
+Pyramides
+
+Q
+
+Qaou-el-Kébir
+Qartas
+Qous
+
+R
+
+Rasât (cap)
+Rhamesséion à Thèbes
+
+S
+
+Sabouth-el-Kadim
+Saïs ou Ssa-el-Hagar
+Sakkarah
+Saouadéh
+Saouadji
+Saouafé
+Schabour
+Schoraféh
+Sennaâr
+Serré, Gharbi-Serré
+Silsilis. Voyez Djébel-Selséléh.
+Siouph. Voyez Saouafé.
+Snem. Voyez Béghé.
+Souan, Osouan. Voyez Syène.
+Sowan-Kah. Voyez Eléthya.
+Speos-Artemidos
+Spéos d'Ibrim
+Ssa-el-Hagar. Voyez Sas.
+Syène
+
+T
+
+Taffah
+Talmis. Voyez Kalabschi.
+Tâoud
+Taphis. Voyez Taffah.
+Taposiris (tour des Arabes)
+Tébot. Voyez Déboud.
+Tharranéh
+Thèbes
+ --Voyez Louqsor,
+ Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk,
+ Rhamesséion, Memnonium,
+ Osimandyas (tombeau d'), Médinet-Habou,
+ El-Assassif, Pallades,
+ Aménophion, Manthom, Menephtheum.
+Thorrah
+Thouloum (mosquée de)
+Toulon
+Toulouse
+Tuphium. Voyez Tâoud.
+Tyri. Voyez Derri.
+
+V
+
+Vallée des Lions. Voyez Ouadi-Essébouah.
+
+Z
+
+Zaouyet-el-Maïétin
+
+FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie
+en 1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-François Champollion]
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
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