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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:34:04 -0700 |
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This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque Nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + + + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + +_PAR M.A. THIERS_ +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + * * * * * + +NEUVIÈME ÉDITION + + * * * * * + + + +TÔME PREMIER. + + + + +DISCOURS +PRONONCÉ +PAR +M. THIERS, + +LE JOUR DE SA RÉCEPTION +A L'ACADÉMIE FRANÇAISE. +(l3 DÉCEMBRE 1834.) + + + +MESSIEURS, + +En entrant dans cette enceinte, j'ai senti se réveiller en moi les plus +beaux souvenirs de notre patrie. C'est ici que vinrent s'asseoir tour à +tour Corneille, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, esprits immortels qui +feront à jamais la gloire de notre nation. C'est ici que, naguère encore, +siégeaient Laplace et Cuvier. Il faut s'humilier profondément devant ces +hommes illustres; mais à quelque distance qu'on soit placé d'eux, il +faudrait être insensible à tout ce qu'il y a de grand, pour n'être pas +touché d'entrer dans leur glorieuse compagnie. Rarement, il est vrai, on en +soutient l'éclat, mais on en perpétue du moins la durée, en attendant que +des génies nouveaux viennent lui rendre sa splendeur. + +L'Académie Française n'est pas seulement le sanctuaire des plus beaux +souvenirs patriotiques, elle est une noble et utile institution, que +l'ancienne royauté avait fondée, et que la révolution française a pris soin +d'élever et d'agrandir. Cette institution, en donnant aux premiers +écrivains du pays la mission de régler la marche de la langue, d'en fixer +le sens, non d'après le caprice individuel, mais d'après le consentement +universel, a créé au milieu de vous une autorité qui maintient l'unité de +la langue, comme ailleurs les autorités régulatrices maintiennent l'unité +de la justice, de l'administration, du gouvernement. + +L'Académie Française contribue ainsi, pour sa part, à la conservation de +cette belle unité française, caractère essentiel et gloire principale de +notre nation. Si le véritable objet de la société humaine est de réunir en +commun des milliers d'hommes, de les amener à penser, parler, agir comme un +seul individu, c'est-à-dire avec la précision de l'unité et la +toute-puissance du nombre, quel spectacle plus grand, plus magnifique, que +celui d'un peuple de trente-deux millions d'hommes, obéissant à une seule +loi, parlant une seule langue, presque toujours saisis au même instant de +la même pensée, animés de la même volonté, et marchant tous ensemble du +même pas au même but! Un tel peuple est redoutable, sans doute, par la +promptitude et la véhémence de ses résolutions; la prudence lui est plus +nécessaire qu'à aucun autre; mais dirigée par la sagesse, sa puissance pour +le bien de lui-même et du monde, sa puissance est immense, irrésistible! +Quant à moi, messieurs, je suis fier pour mon pays de cette grande unité, +je la respecte partout; je regarde comme sérieuses toutes les institutions +destinées à la maintenir, et je ressens vivement l'honneur d'avoir été +appelé à faire partie de cette noble Académie, rendez-vous des esprits +distingués de notre nation, centre d'unité pour notre langue. + +Dès qu'il m'a été permis de me présenter à vos suffrages, je l'ai fait. +J'ai consacré dix années de ma vie à écrire l'histoire de notre immense +révolution; je l'ai écrite sans haine, sans passion, avec un vif amour pour +la grandeur de mon pays; et quand cette révolution a triomphé dans ce +qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis venu déposer à vos +pieds le tableau que j'avais essayé de tracer de ses longues vicissitudes. +Je vous remercie de l'avoir accueilli, d'avoir déclaré que les amis de +l'ordre, de l'humanité, de la France, pouvaient l'avouer; je vous remercie +surtout, vous, hommes paisibles, heureusement étrangers pour la plupart aux +troubles qui nous agitent, d'avoir discerné, au milieu du tumulte des +partis, un disciple des lettres, passagèrement enlevé à leur culte, de lui +avoir tenu compte d'une jeunesse laborieuse, consacrée à l'étude, et +peut-être aussi de quelques luttes soutenues pour la cause de la raison et +de la vraie liberté. Je vous remercie de m'avoir introduit dans cet asile +de la pensée libre et calme. Lorsque de pénibles devoirs me permettront d'y +être, ou que la destinée aura reporté sur d'autres têtes le joug qui pèse +sur la mienne, je serai heureux de me réunir souvent à des confrères +justes, bienveillans, pleins des lumières. + +S'il m'est doux d'être admis à vos côtés, dans ce sanctuaire des lettres, +il m'est doux aussi d'avoir à louer devant vous un prédécesseur, homme +d'esprit et de bien, homme de lettres véritable, que notre puissante +révolution saisit un instant, emporta au milieu des orages, puis déposa, +pur et irréprochable, dans un asile tranquille, où il enseigna utilement la +jeunesse pendant trente années. + +M. Andrieux était né à Strasbourg, vers le milieu du dernier siècle, d'une +famille simple et honnête, qui le destinait au barreau. Envoyé à Paris pour +y étudier la jurisprudence, il l'étudiait avec assiduité; mais il +nourrissait en lui un goût vif et profond, celui des lettres, et il se +consolait souvent avec elles de l'aridité de ses études. Il vivait seul et +loin du monde, dans une société de jeunes gens spirituels, aimables et +pauvres, comme lui destinés par leurs parens à une carrière solide et +utile, et, comme lui, rêvant une carrière d'éclat et de renommée. + +Là se trouvait le bon Collin d'Harleville, qui, placé à Paris pour y +apprendre la science du droit, affligeait son vieux père en écrivant des +pièces de théâtre. Là se trouvait aussi Picard, jeune homme franc, ouvert, +plein de verve. Ils vivaient dans une étroite intimité, et songeaient à +faire une révolution sur la scène comique. Si, à cette époque, le génie +philosophique avait pris un essor extraordinaire, et soumis à un examen +redoutable les institutions sociales, religieuses et politiques, les arts +s'étaient abaissés avec les moeurs du siècle. La comédie, par exemple, +avait contracté tous les caractères d'une société oisive et raffinée; elle +parlait un langage faux et apprêté. Chose singulière! on n'avait jamais été +plus loin de la nature en la célébrant avec enthousiasme. Eloignés de cette +société, où la littérature était venue s'affadir, Collin d'Harleville, +Picard, Andrieux, se promettaient de rendre à la comédie un langage plus +simple, plus vrai, plus décent. Ils y réussirent, chacun suivant son goût +particulier. + +Collin d'Harleville, élevé aux champs dans une bonne et douce famille, +reproduisit dans _l'Optimiste_ et _les Châteaux en Espagne_ ces caractères +aimables, faciles, gracieux, qu'il avait pris, autour de lui, l'habitude de +voir et d'aimer. Picard, frappé du spectacle étrange de notre révolution, +transporta sur la scène le bouleversement bizarre des esprits, des moeurs, +des conditions. M. Andrieux, vivant au milieu de la jeunesse des écoles, +quand il écrivait la célèbre comédie des _Étourdis_, lui emprunta ce +tableau de jeunes gens échappés récemment à la surveillance de leurs +familles, et jouissant de leur liberté avec l'entraînement du premier âge. +Aujourd'hui ce tableau, sans doute, a un peu vieilli; car les étourdis de +M. Andrieux ne ressemblent pas aux nôtres: quoiqu'ils aient vingt ans, ils +n'oseraient pas prononcer sur la meilleure forme de gouvernement à donner à +leur pays; ils sont vifs, spirituels, dissipés, et livrés à ces désordres +qu'un père blâme et peut encore pardonner. Ce tableau tracé par M. Andrieux +attache et amuse. Sa poésie, pure, facile, piquante, rappelle les poésies +légères de Voltaire. La comédie des _Étourdis_ est incontestablement la +meilleure production dramatique de M. Andrieux, parce qu'il l'a composée en +présence même du modèle. C'est toujours ainsi qu'un auteur rencontre son +chef-d'oeuvre. C'est ainsi que Lesage a créé _Turcaret_, Piron _la +Métromanie_, Picard _les Marionnettes_. Ils représentaient ce qu'ils +avaient vu de leurs yeux. Ce qu'on a vu on le peint mieux, cela donne de la +vérité; on le peint plus volontiers, cela donne la verve du style. +M. Andrieux n'a pas autrement composé _les Étourdis_. + +Il obtint sur-le-champ une réputation littéraire distinguée. Ecrire avec +esprit, pureté, élégance, n'était pas ordinaire, même alors. M. Collin +d'Harleville avait quitté le barreau, mais M. Andrieux, qui avait une +famille à soutenir, et qui se montra toujours scrupuleux observateur +de ses devoirs, n'avait pu suivre cet exemple. Il s'était résigné au +barreau, lorsque la révolution le priva de son état, puis l'obligea de +chercher un asile à Maintenon, dans la douce retraite où Collin +d'Harleville était né, où il était revenu, où il vivait adoré des habitans +du voisinage, et recueillait le prix des vertus de sa famille et des +siennes, en goûtant au milieu d'une terreur générale une sécurité profonde. + +M. Andrieux, réuni à son ami, trouva dans les lettres ces douceurs tant +vantées il y a deux mille ans par Cicéron proscrit, toujours les mêmes dans +tous les siècles, et que la Providence tient constamment en réserve pour +les esprits élevés que la fortune agite et poursuit. Revenu à Paris quand +tous les hommes paisibles y revenaient, M. Andrieux y trouva un emploi +utile, devint membre de l'Institut, bientôt juge au tribunal de cassation, +puis député aux cinq-cents, et enfin membre de ce corps singulier que, dans +la longue histoire de nos constitutions, on a nommé le tribunat. Dans ces +situations diverses, M. Andrieux, sévère pour lui-même, ne sacrifia jamais +ses devoirs à ses goûts personnels. Jurisconsulte savant au tribunal de +cassation, député zélé aux cinq-cents, il remplit partout sa tâche, telle +que la destinée la lui avait assignée. Aux cinq-cents, il soutint le +directoire, parce qu'il voyait encore dans ce gouvernement la cause de la +révolution. Mais il ne crut plus la reconnaître dans le premier consul, et +il lui résista au sein du tribunat. + +Tout le monde, à cette époque, n'était pas d'accord sur le véritable +enseignement à tirer de la révolution française. Pour les uns, elle +contenait une leçon frappante; pour les autres, elle ne prouvait rien, et +toutes les opinions de 89 demeuraient vraies, même après l'événement. Aux +yeux de ces derniers, le gouvernement consulaire était coupable. +M. Andrieux penchait pour cet avis. Ayant peu souffert de la révolution, il +en était moins ému que d'autres. Avec un esprit calme, fin, nullement +enthousiaste, il était peu exposé aux séductions du premier consul, qu'il +admirait modérément, et que jamais il ne put aimer. Il contribuait à la +Décade philosophique avec MM. Cabanis, Chénier, Ginguené, tous +continuateurs fidèles de l'esprit du dix-huitième siècle, qui pensaient +comme Voltaire à une époque où peut-être Voltaire n'eût plus pensé de même, +et qui écrivaient comme lui, sinon avec son génie, du moins avec son +élégance. Vivant dans cette société où l'on regardait comme oppressive +l'énergie du gouvernement consulaire, où l'on considérait le concordat +comme un retour à de vieux préjugés, et le Code civil comme une compilation +de vieilles lois, M. Andrieux montra une résistance décente, mais ferme. + +A côté de ces philosophes de l'école du dix-huitième siècle, qui avaient au +moins le mérite de ne pas courir au-devant de la fortune, il y en avait +d'autres qui pensaient très différemment, et parmi eux s'en trouvait un +couvert de gloire, qui avait la plume, la parole, l'épée, c'est-à-dire tous +les instrumens à la fois, et la ferme volonté de s'en servir: c'était le +jeune et brillant vainqueur de Marengo. Il affichait hautement la +prétention d'être plus novateur, plus philosophe, plus révolutionnaire que +ses détracteurs. A l'entendre, rien n'était plus nouveau que d'édifier une +société dans un pays où il ne restait plus que des ruines; rien n'était +plus philosophique que de rendre au monde ses vieilles croyances; rien +n'était plus véritablement révolutionnaire que d'écrire dans les lois et de +propager par la victoire le grand principe de l'égalité civile. + +Devant vous, messieurs, on peut exposer ces prétentions diverses; il ne +serait pas séant de les juger. + +Le tribunat était le dernier asile laissé à l'opposition. La parole avait +exercé tant de ravage qu'on avait voulu se donner contre elle des +garanties, en la séparant de la délibération. Dans la constitution +consulaire, un corps législatif délibérait sans parler; et à côté de lui un +autre corps, le tribunat, parlait sans délibérer. Singulière précaution, et +qui fut vaine! Ce tribunat, institué pour parler, parla en effet. Il +combattit les mesures proposées par le premier consul; il repoussa le Code +civil; il dit timidement, mais il dit enfin ce qu'au dehors mille journaux +répétaient avec violence. Le gouvernement, dans un coupable mouvement de +colère, brisa ses résistances, étouffa le tribunat, et fit succéder un +profond silence à ces dernières agitations. + +Aujourd'hui, messieurs, rien de pareil n'existe: on n'a point séparé les +corps qui délibèrent des corps qui discutent; deux tribunes retentissent +sans cesse; la presse élève ses cent voix. Livré à soi, tout cela marche. +Un gouvernement pacifique supporte ce que ne put pas supporter un +gouvernement illustré par la victoire. Pourquoi, messieurs? parce que la +liberté, possible aujourd'hui à la suite d'une révolution pacifique, ne +l'était pas alors à la suite d'une révolution sanglante. + +Les hommes de ce temps avaient à se dire d'effrayantes vérités. Ils avaient +versé le sang les uns des autres; ils s'étaient réciproquement dépouillés; +quelques-uns avaient porté les armes contre leur patrie. Ils ne pouvaient +être en présence avec la faculté de parler et d'écrire, sans s'adresser des +reproches cruels. La liberté n'eût été pour eux qu'un échange d'affreuses +récriminations. + +Messieurs, il est des temps où toutes choses peuvent se dire impunément, où +l'on peut sans danger reprocher aux hommes publics d'avoir opprimé les +vaincus, trahi leur pays, manqué à l'honneur; c'est quand ils n'ont rien +fait de pareil; c'est quand ils n'ont ni opprimé les vaincus, ni trahi leur +pays, ni manqué à l'honneur. Alors cela peut se dire sans danger, parce que +cela n'est pas: alors la liberté peut affliger quelquefois les coeurs +honnêtes; mais elle ne peut pas bouleverser la société. Mais +malheureusement en 1800 il y avait des hommes qui pouvaient dire à +d'autres: Vous avez égorgé mon père et mon fils, vous détenez mon bien, +vous étiez dans les rangs de l'étranger. Napoléon ne voulut plus qu'on +pût s'adresser de telles paroles. Il donna aux haines les distractions de +la guerre; il condamna au silence dans lequel elles ont expiré, les +passions fatales qu'il fallait laisser éteindre. Dans ce silence, une +France nouvelle, forte, compacte, innocente, s'est formée, une France qui +n'a rien de pareil à se dire, dans laquelle la liberté est possible, parce +que nous, hommes du temps présent, nous avons des erreurs, nous n'avons pas +de crimes à nous reprocher. + +M. Andrieux sorti du tribunal, eût été réduit à une véritable pauvreté sans +les lettres, qu'il aimait, et qui le payèrent bientôt de son amour. Il +composa quelques ouvrages pour le théâtre, qui eurent moins de succès que +_les Étourdis_, mais qui confirmèrent sa réputation d'excellent écrivain. +Il composa surtout des contes qui sont aujourd'hui dans la mémoire de tous +les appréciateurs de la saine littérature, et qui sont des modèles de grâce +et de bon langage. Le frère du premier consul, cherchant à dépenser +dignement une fortune inespérée, assura à M. Andrieux une existence douce +et honorable en le nommant son bibliothécaire. Bientôt, à ce bienfait, la +Providence en ajouta un autre: M. Andrieux trouva l'occasion que ses goûts +et la nature de son esprit lui faisaient rechercher depuis long-temps, +celle d'exercer l'enseignement. Il obtint la chaire de littérature de +l'École polytechnique, et plus tard celle du Collège de France. + +Lorsqu'il commença la carrière du professorat, M. Andrieux était âgé de +quarante ans. Il avait traversé une longue révolution, et il avait été +rendu plein de souvenirs à une vie paisible. Il avait des goûts modérés, +une imagination douce et enjouée, un esprit fin, lucide, parfaitement +droit, et un coeur aussi droit que son esprit. S'il n'avait pas produit des +ouvrages d'un ordre supérieur, il s'était du moins assez essayé dans les +divers genres de littérature pour connaître tous les secrets de +l'art; enfin, il avait conservé un talent de narrer avec grâce, presque +égal à celui de Voltaire. Avec une telle vue, de telles facultés, une +bienveillance extrême pour la jeunesse, on peut dire qu'il réunissait +presque toutes les conditions du critique accompli. + +Aujourd'hui, messieurs, dans cet auditoire qui m'entoure, comme dans tous +les rangs de la société, il y a des témoins qui se rappellent encore +M. Andrieux enseignant la littérature au Collège de France. Sans leçon +écrite, avec sa simple mémoire, avec son immense instruction toujours +présente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire, +toujours entourée d'un auditoire nombreux. On faisait, pour l'entendre un +silence profond. Sa voix faible et cassée, mais claire dans le silence, +s'animait par degré, prenait un accent naturel et pénétrant. Tour à tour +mêlant ensemble la plus saine critique, la morale la plus pure, quelquefois +même des récits piquans, il attachait, entraînait son auditoire, par un +enseignement qui était moins une leçon qu'une conversation pleine d'esprit +et de grâce. Presque toujours son cours se terminait par une lecture; car +on aimait surtout à l'entendre lire avec un art exquis, des vers ou de la +prose de nos grands écrivains. Tout le monde s'en allait charmé de ce +professeur aimable, qui donnait à la jeunesse la meilleure des +instructions, celle d'un homme de bien, éclairé, spirituel, éprouvé par la +vie, épanchant ses idées, ses souvenirs, son âme enfin, qui était si bonne +à montrer tout entière. + +Je n'aurais pas achevé ma tâche, si je ne rappelais devant vous les +opinions littéraires d'un homme qui a été si long-temps l'un de nos +professeurs les plus renommés. M. Andrieux avait un goût pur, sans +toutefois être exclusif. Il ne condamnait ni la hardiesse d'esprit, ni les +tentatives nouvelles. Il admirait beaucoup le théâtre anglais; mais en +admirant Shakspeare, il estimait beaucoup moins ceux qui se sont inspirés +de ses ouvrages. L'originalité du grand tragique anglais, disait-il, est +vraie. Quand il est singulier ou barbare, ce n'est pas qu'il veuille +l'être; c'est qu'il l'est naturellement, par l'effet de son caractère, de +son temps, de son pays. M. Andrieux pardonnait au génie d'être quelquefois +barbare, mais non pas de chercher à l'être. Il ajoutait que quiconque se +fait ce qu'il n'est pas, est sans génie. Le vrai génie consiste disait-il, +à être tel que la nature vous a fait, c'est-à-dire hardi, incorrect, dans +le siècle et la patrie de Shakspeare; pur, régulier et poli, dans le siècle +et la patrie de Racine. Être autrement, disait-il, c'est imiter. Imiter +Racine ou Shakspeare, être classique à l'école de l'un ou à l'école de +l'autre, c'est toujours imiter; et imiter, c'est n'avoir pas de génie. + +En fait de langage, M. Andrieux tenait à la pureté, à l'élégance, et il en +était aujourd'hui un modèle accompli. Il disait qu'il ne comprenait pas les +essais faits sur une langue dans le but de la renouveler. Le propre d'une +langue c'était, suivant lui, d'être une convention admise et comprise de +tout le monde. Dès-lors, disait-il, la fixité est de son essence, et la +fixité, ce n'est pas la stérilité. On peut faire une révolution complète +dans les idées, sans être obligé de bouleverser la langue pour les +exprimer. De Bossuet et Pascal à Montesquieu et Voltaire, quel immense +changement d'idées! A la place de la foi, le doute; à la place du respect +le plus profond pour les institutions existantes, l'agression la plus +hardie: eh bien, pour rendre des idées si différentes, a-t-il fallu créer +ou des mots nouveaux ou des constructions nouvelles? Non; c'est dans la +langue pure et coulante de Racine que Voltaire a exprimé les pensées les +plus étrangères au siècle de Racine. Défiez-vous, ajoutait M. Andrieux, des +gens qui disent qu'il faut renouveler la langue; c'est qu'ils cherchent à +produire avec des mots, des effets qu'ils ne savent pas produire avec des +idées. Jamais un grand penseur ne s'est plaint de la langue comme d'un lien +qu'il fallût briser. Pascal, Bossuet, Montesquieu, écrivains caractérisés +s'il en fut jamais, n'ont jamais élevé de telles plaintes; ils ont +grandement pensé, naturellement écrit, et l'expression naturelle de leurs +grandes pensées en a fait de grands écrivains. + +Je ne reproduis qu'en hésitant ces maximes d'une orthodoxie fort contestée +aujourd'hui, et je ne les reproduis que parce qu'elles sont la pensée +exacte de mon savant prédécesseur; car, messieurs, je l'avouerai, la +destinée m'a réservé assez d'agitations, assez de combats d'un autre genre, +pour ne pas rechercher volontiers de nouveaux adversaires. Ces +belles-lettres, qui furent mon sol natal, je me les représente comme un +asile de paix. Dieu me préserve d'y trouver encore des partis et leurs +chefs, la discorde et ses clameurs! Aussi, je me hâte de dire que rien +n'était plus bienveillant et plus doux que le jugement de M. Andrieux sur +toutes choses, et que ce n'est pas lui qui eût mêlé du fiel aux questions +littéraires de notre époque. Disciple de Voltaire, il ne condamnait que ce +qui l'ennuyait; il ne repoussait que ce qui pouvait corrompre les esprits +et les âmes. + +M. Andrieux s'est doucement éteint dans les travaux agréables et faciles de +renseignement et du secrétariat perpétuel; il s'est éteint au milieu d'une +famille chérie, d'amis empressés; il s'est éteint sans douleurs, presque +sans maladie, et, si j'ose le dire, parce qu'il avait assez vécu, suivant +la nature et suivant ses propres désirs. + +Il est mort, content de laisser ses deux filles unies à deux hommes +d'esprit et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande +considération, content de voir la révolution française triomphant sans +désordre et sans excès. + +En terminant ce simple tableau d'une carrière pure et honorée, +arrêtons-nous un instant devant ce siècle orageux qui entraîna dans son +cours la modeste vie de M. Andrieux; contemplons ce siècle immense qui +emporta tant d'existences et qui emporte encore les nôtres. + +Je suis ici, je le sais, non devant une assemblée politique, mais devant +une Académie. Pour vous, messieurs, le monde n'est point une arène, mais un +spectacle, devant lequel le poète s'inspire, l'historien observe, le +philosophe médite. Quel temps, quelles choses, quels hommes, depuis cette +mémorable année 1789 jusqu'à cette autre année non moins mémorable de 1830! +La vieille société française du dix-huitième siècle, si polie, mais si mal +ordonnée, finit dans un orage épouvantable. Une couronne tombe avec fracas, +entraînant la tête auguste qui la portait. Aussitôt, et sans intervalle, +sont précipitées les têtes les plus précieuses et les plus illustres: +génie, héroïsme, jeunesse, succombent sous la fureur des factions, qui +s'irritent de tout ce qui charme les hommes. Les partis se suivent, se +poussent à l'échafaud, jusqu'au terme que Dieu a marqué aux passions +humaines; et de ce chaos sanglant, sort tout à coup un génie +extraordinaire, qui saisit cette société agitée, l'arrête, lui donne à la +fois l'ordre, la gloire, réalise le plus vrai de ses besoins, l'égalité +civile, ajourne la liberté qui l'eût gêné dans sa marche, et court porter à +travers le monde les vérités puissantes de la révolution française. Un jour +sa bannière à trois couleurs éclate sur les hauteurs du Mont-Thabor, un +jour sur le Tage, un dernier jour sur le Borysthène. Il tombe enfin, +laissant le monde rempli de ses oeuvres, l'esprit humain plein de son +image; et le plus actif des mortels va mourir, mourir d'inaction, dans une +île du grand Océan! + +Après tant et de si magiques événemens, il semble que le monde épuisé doive +s'arrêter; mais il marche et marche encore. Une vieille dynastie, +préoccupée de chimériques regrets, lutte avec la France, et déchaîne +de nouveaux orages; un trône tombe de nouveau; les imaginations +s'ébranlent, mille souvenirs effrayans se réveillent, lorsque, tout à coup +cette destinée mystérieuse qui conduit la France à travers les écueils +depuis quarante années, cherche, trouve, élève un prince, qui a vu, +traversé, conservé en sa mémoire tous ces spectacles divers, qui fut +soldat, proscrit, instituteur; la destinée le place sur ce trône entouré de +tant d'orages, et aussitôt le calme renaît, l'espérance rentre dans les +coeurs, et la vraie liberté commence. + +Voilà, messieurs, les grandeurs auxquelles nous avons assisté. Quel que +soit ici notre âge, nous en avons tous vu une partie, et beaucoup d'entre +nous les ont vues toutes. Quand on nous enseignait, dans notre enfance, les +annales du monde, on nous parlait des orages de l'antique Forum, des +proscriptions de Sylla, de la mort tragique de Cicéron; on nous parlait des +infortunes des rois, des malheurs de Charles 1er, de l'aveuglement de +Jacques II, de la prudence de Guillaume III; on nous entretenait aussi du +génie des grands capitaines, on nous entretenait d'Alexandre, de César, on +nous charmait du récit de leur grandeur, des séductions attachées à leur +génie, et nous aurions désiré connaître de nos propres yeux ces hommes +puissans et immortels. + +Eh bien! messieurs, nous avons rencontré, vu, touché nous-mêmes en réalité +toutes ces choses et ces hommes; nous avons vu un Forum aussi sanglant que +celui de Rome, nous avons vu la tête des orateurs portée à la tribune aux +harangues; nous avons vu des rois plus malheureux que Charles 1er, plus +tristement aveuglés que Jacques II; nous voyons tous les jours la prudence +de Guillaume; et nous avons vu César, César lui-même! Parmi vous qui +m'écoutez, il y a des témoins qui ont eu la gloire de l'approcher, de +rencontrer son regard étincelant, d'entendre sa voix, de recueillir ses +ordres de sa propre bouche, et de courir les exécuter à travers la fumée +des champs de bataille. S'il faut des émotions au poëte, des scènes +vivantes à l'historien, des vicissitudes instructives au philosophe, que +vous manque-t-il, poëtes, historiens, philosophes de notre âge, pour +produire des oeuvres dignes d'une postérité reculée! + +Si, comme on l'a dit souvent, des troubles, puis un profond repos, sont +nécessaires pour féconder l'esprit humain, certes ces deux conditions sont +bien remplies aujourd'hui. L'histoire dit qu'en Grèce les arts fleurirent +après les troubles d'Athènes, et sous l'influence paisible de Périclès; +qu'à Rome, ils se développèrent après les dernières convulsions de la +république mourante, et sous le beau règne d'Auguste; qu'en Italie ils +brillèrent sous les derniers Médicis, quand les républiques italiennes +expiraient, et chez nous, sous Louis XIV, après la Fronde. S'il en devait +toujours être ainsi, nous devrions espérer, Messieurs, de beaux fruits de +notre siècle. + +Il ne m'est pas permis de prendre ici la parole pour ceux de mes +contemporains qui ont consacré leur vie aux arts, qui animent la toile ou +le marbre, qui transportent les passions humaines sur la scène; c'est à eux +à dire s'ils se sentent inspirés par ces spectacles si riches! Je +craindrais moins de parler ici pour ceux qui cultivent les sciences, qui +retracent les annales des peuples, qui étudient les lois du monde +politique. Pour ceux-là, je crois le sentir, une belle époque s'avance. +Déjà trois grands hommes, Laplace, Lagrange, Cuvier, ont glorieusement +ouvert le siècle. Des esprits jeunes et ardens se sont élancés sur leurs +traces. Les uns étudient l'histoire immémoriale de notre planète, et se +préparent à éclairer l'histoire de l'espèce humaine par celle du globe +qu'elle habite. D'autres, saisis d'un ardent amour de l'humanité, cherchent +à soumettre les élémens à l'homme pour améliorer sa condition. Déjà nous +avons vu la puissance de la vapeur traverser les mers, réunir les mondes; +nous allons la voir bientôt parcourir les continens eux-mêmes, franchir +tous les obstacles terrestres, abolir les distances, et rapprochant l'homme +de l'homme, ajouter des quantités infinies à la puissance de la société +humaine! + +A côté de ces vastes travaux sur la nature physique, il s'en prépare +d'aussi beaux encore sur la nature morale. On étudie à la fois tous les +temps et tous les pays. De jeunes savans parcourent toutes les contrées. +Champollion expire, lisant déjà les annales jusqu'alors impénétrables de +l'antique Égypte. Abel Remusat succombe au moment ou il allait nous révéler +les secrets du monde oriental. De nombreux successeurs se disposent à les +suivre. J'ai devant moi le savant vénérable qui enseigne aux générations +présentes les langues de l'Orient. D'autres érudits sondent les profondeurs +de notre propre histoire, et tandis que ces matériaux se préparent, des +esprits créateurs se disposent à s'en emparer pour refaire les annales des +peuples. Quelques-uns plus hardis cherchent après Vico, après Herder, à +tracer l'histoire philosophique du monde; et peut-être notre siècle +verra-t-il le savant heureux qui, profitant des efforts de ses +contemporains, nous donnera enfin cette histoire générale, où seront +révélées les éternelles lois de la société humaine. Pour moi, je n'en doute +pas, notre siècle est appelé à produire des oeuvres dignes des siècles qui +l'ont précédé. + +Les esprits de notre temps sont profondément érudits, et ils ont de plus +une immense expérience des hommes et des choses. Comment ces deux +puissances, l'érudition et l'expérience, ne féconderaient-elles pas leur +génie? Quand on a été élevé, abaissé par les révolutions, quand on a vu +tomber ou s'élever des rois, l'histoire prend une tout autre signification. +Oserai-je avouer, Messieurs, un souvenir tout personnel? Dans cette vie +agitée qui nous a été faite a tous depuis quatre ans, j'ai trouvé une seule +fois quelques jours de repos dans une retraite profonde. Je me hâtai de +saisir Thucydide, Tacite, Guichardin; et, en relisant ces grands +historiens, je fus surpris d'un spectacle tout nouveau. Leurs personnages +avaient, à mes yeux, une vie que je ne leur avais jamais connue. Ils +marchaient, parlaient, agissaient devant moi, je croyais les voir vivre +sous mes yeux, je croyais les reconnaître, je leur aurais donné des noms +contemporains. Leurs actions, obscures auparavant, prenaient un sens clair +et profond; c'est que je venais d'assister à une révolution, et de +traverser les orages des assemblées délibérantes. + +Notre siècle, Messieurs, aura pour guides l'érudition et l'expérience. +Entre ces deux muses austères, mais puissantes, il s'avancera glorieusement +vers des vérités nouvelles et fécondes. J'ai, du moins, un ardent besoin +de l'espérer: je serais malheureux si je croyais à la stérilité de mon +temps. J'aime ma patrie, mais j'aime aussi, et j'aime tout autant mon +siècle. Je me fais de mon siècle une patrie dans le temps, comme mon pays +en est une dans l'espace, et j'ai besoin de rêver pour l'un et pour l'autre +un vaste avenir. + +Au milieu de vous, fidèles et constans amis de la science, permettez-moi de +m'écrier: Heureux ceux qui prendront part aux nobles travaux de notre +temps! heureux ceux qui pourront être rendus à ces travaux, et qui +contribueront à cette oeuvre scientifique, historique et morale, que notre +âge est destiné à produire! La plus belle des gloires leur est réservée, et +surtout la plus pure, car les factions ne sauraient la souiller. En +prononçant ces dernières paroles, une image me frappe. Vous vous rappelez +tous qu'il y a deux ans, un fléau cruel ravageait la France, et, atteignant +à la fois tous les âges et tous les rangs, mit tour à tour en deuil +l'armée, la science, la politique. Deux cercueils s'en allèrent en terre +presque en même temps; ce fut le cercueil de M. Casimir Périer et celui de +M. Cuvier. La France fut émue en voyant disparaître le ministre dévoué qui +avait épuisé sa noble vie au service du pays. Mais, quelle ne fut pas son +émotion en voyant disparaître le savant illustre qui avait jeté sur elle +tant de lumières! Une douleur universelle s'exprima par toutes les bouches: +les partis eux-mêmes furent justes! Entre ces deux tombes, celle du savant +ou de l'homme politique, personne n'est appelé à faire son choix, car c'est +la destinée qui, sans nous, malgré nous, dès notre enfance, nous achemine +vers l'une ou vers l'autre; mais je le dis sincèrement, au milieu de vous, +heureuse la vie qui s'achève dans la tombe de Cuvier, et qui se recouvre, +en finissant, des palmes immortelles de la science! + + + + + * * * * * + + + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. + + + + +Je me propose d'écrire l'histoire d'une révolution mémorable, qui a +profondément agité les hommes, et qui les divise encore aujourd'hui. Je +ne me dissimule pas les difficultés de l'entreprise, car des passions que +l'on croyait étouffées sous l'influence du despotisme militaire, viennent +de se réveiller. Tout-à-coup des hommes accablés d'ans et de travaux ont +senti renaître en eux des ressentimens qui paraissaient apaisés, et nous +les ont communiqués, à nous, leurs fils et leurs héritiers. Mais si nous +avons à soutenir la même cause, nous n'avons pas à défendre leur conduite, +et nous pouvons séparer la liberté de ceux qui l'ont bien ou mal servie, +tandis que nous avons l'avantage d'avoir entendu et observé ces vieillards, +qui, tout pleins encore de leurs souvenirs, tout agités de leurs +impressions, nous révèlent l'esprit et le caractère des partis, et nous +apprennent à les comprendre. Peut-être le moment où les acteurs vont +expirer est-il le plus propre à écrire l'histoire: on peut recueillir +leur témoignage sans partager toutes leurs passions. + +Quoi qu'il en soit, j'ai tâché d'apaiser en moi tout sentiment de haine, je +me suis tour à tour figuré que, né sous le chaume, animé d'une juste +ambition, je voulais acquérir ce que l'orgueil des hautes classes m'avait +injustement refusé; ou bien qu'élevé dans les palais, héritier d'antiques +privilèges, il m'était douloureux de renoncer à une possession que je +prenais pour une propriété légitime. Dès lors je n'ai pu m'irriter; j'ai +plaint les combattans, et je me suis dédommagé en adorant les âmes +généreuses. + + + + + +ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +ÉTAT MORAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE. + +--AVÈNEMENT DE LOUIS XVI.--MAUREPAS, TURGOT ET NECKER, MINISTRES. CALONNE. +ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DE BRIENNE MINISTRE.--OPPOSITION DU PARLEMENT, +SON EXIL ET SON RAPPEL.--LE DUC D'ORLÉANS EXILÉ.--ARRESTATION DU CONSEILLER +D'ESPRÉMÉNIL.--NECKER EST RAPPELÉ ET REMPLACE DE BRIENNE.--NOUVELLE +ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DISCUSSIONS RELATIVES AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX. +--FORMATION DES CLUBS.--CAUSES DE LA RÉVOLUTION.--PREMIÈRES ÉLECTIONS DES +DÉPUTÉS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX.--INCENDIE DE LA MAISON RÉVEILLON.--LE DUC +D'ORLÉANS; SON CARACTÈRE. + + +On connaît les révolutions de la monarchie française; on sait qu'au milieu +des Gaules à moitié sauvages, les Grecs, puis les Romains, apportèrent +leurs armes et leur civilisation; qu'après eux, les barbares y établirent +leur hiérarchie militaire; que cette hiérarchie, transmise des personnes +aux terres, y fut comme immobilisée, et forma ainsi le système féodal. +L'autorité s'y partagea entre le chef féodal appelé roi, et les chefs +secondaires appelés vassaux, qui à leur tour étaient rois de leurs propres +sujets. Dans notre temps, où le besoin de s'accuser a fait rechercher les +torts réciproques, on nous a suffisamment appris que l'autorité fut d'abord +disputée par les vassaux, ce que font toujours ceux qui sont le plus +rapprochés d'elle; que cette autorité fut ensuite partagée entre eux, ce +qui forma l'anarchie féodale; et qu'enfin elle retourna au trône, où elle +se concentra en despotisme sous Louis XI, Richelieu et Louis XIV. La +population française s'était progressivement affranchie par le travail, +première source de la richesse et de la liberté. Agricole d'abord, puis +commerçante et manufacturière, elle acquit une telle importance qu'elle +forma la nation tout entière. Introduite en suppliante dans les +états-généraux, elle n'y parut qu'à genoux, pour y être taillée à merci et +miséricorde; bientôt même Louis XIV annonça qu'il ne voulait plus de ces +assemblées si soumises, et il le déclara aux parlemens, en bottes et le +fouet à la main. On vit dès lors à la tête de l'état un roi muni d'un +pouvoir mal défini en théorie, mais absolu dans la pratique; des grands qui +avaient abandonné leur dignité féodale pour la faveur du monarque, et qui +se disputaient par l'intrigue ce qu'on leur livrait de la substance des +peuples; au-dessous une population immense, sans autre relation avec cette +aristocratie royale qu'une soumission d'habitude et l'acquittement des +impôts. Entre la cour et le peuple se trouvaient des parlemens investis du +pouvoir de distribuer la justice et d'enregistrer les volontés royales. +L'autorité est toujours disputée: quand ce n'est pas dans les assemblées +légitimes de la nation, c'est dans le palais même du prince. On sait qu'en +refusant de les enregistrer, les parlemens arrêtaient l'effet des volontés +royales; ce qui finissait par un lit de justice et une transaction, quand +le roi était faible, et par une soumission entière, quand le roi était +fort. Louis XIV n'eut pas même à transiger, car sous son règne aucun +parlement n'osa faire des remontrances: il entraîna la nation à sa suite, +et elle le glorifia des prodiges qu'elle faisait elle-même dans la guerre, +dans les arts et les sciences. Les sujets et le monarque furent unanimes, +et tendirent vers un même but. Mais Louis XIV était à peine expiré, que le +régent offrit aux parlemens l'occasion de se venger de leur longue nullité. +La volonté du monarque, si respectée de son vivant, fut violée après sa +mort, et son testament cassé. L'autorité fut alors remise en litige, et une +longue lutte commença entre les parlemens, le clergé et la cour, en +présence d'une nation épuisée par de longues guerres, et fatiguée de +fournir aux prodigalités de ses maîtres, livrés tour à tour au goût des +voluptés ou des armes. Jusque-là elle n'avait eu du génie que pour le +service et les plaisirs du monarque; elle en eut alors pour son propre +usage, et s'en servit à examiner ses intérêts. L'esprit humain passe +incessamment d'un objet à l'autre. Du théâtre, de la chaire religieuse et +funèbre, le génie français se porta vers les sciences morales et +politiques; et alors tout fut changé. Qu'on se figure, pendant un siècle +entier, les usurpateurs de tous les droits nationaux se disputant une +autorité usée; les parlemens poursuivant le clergé, le clergé poursuivant +les parlemens; ceux-ci contestant l'autorité de la cour; la cour, +insouciante et tranquille au sein de cette lutte, dévorant la substance des +peuples au milieu des plus grands désordres; la nation, enrichie et +éveillée, assistant à ces divisions, s'armant des aveux des uns contre les +autres, privée de toute action politique, dogmatisant avec audace et +ignorance, parce qu'elle était réduite à des théories; aspirant surtout à +recouvrer son rang en Europe, et offrant en vain son or et son sang pour +reprendre une place que la faiblesse de ses maîtres lui avait fait perdre: +tel fut le dix-huitième siècle. + +Le scandale avait été poussé à son comble lorsque Louis XVI, prince +équitable, modéré dans ses goûts, négligemment élevé, mais porté au bien +par un penchant naturel, monta fort jeune sur le trône[1]. Il appela auprès +de lui un vieux courtisan pour lui donner le soin de son royaume, et +partagea sa confiance entre Maurepas et la reine, jeune princesse +autrichienne, vive, aimable, et exerçant sur lui le plus grand ascendant. +Maurepas et la reine ne s'aimaient pas; le roi, cédant tantôt à son +ministre, tantôt à son épouse, commença de bonne heure la longue carrière +de ses incertitudes. Ne se dissimulant pas l'état de son royaume, il en +croyait les philosophes sur ce point; mais, élevé dans les sentimens les +plus chrétiens, il avait pour eux le plus grand éloignement. La voix +publique, qui s'exprimait hautement, lui désigna Turgot, de la société des +économistes, homme simple, vertueux, doué d'un caractère ferme, d'un génie +lent, mais opiniâtre et profond. Convaincu de sa probité, charmé de ses +projets de réformes, Louis XVI a répété souvent: «Il n'y a que moi et +Turgot qui soyons les amis du peuple.» Les réformes de Turgot échouèrent +par la résistance des premiers ordres de l'état, intéressés à conserver +tous les genres d'abus que le ministre austère voulait détruire. Louis XVI +le renvoya avec regret. Pendant sa vie, qui ne fut qu'un long martyre, il +eut toujours la douleur d'entrevoir le bien, de le vouloir sincèrement, et +de manquer de la force nécessaire pour l'exécuter. + +Le roi, placé entre la cour, les parlemens et le public, exposé aux +intrigues et aux suggestions de tout genre, changea tour à tour de +ministres: cédant encore une fois à la voix publique et à la nécessité +des réformes, il appela aux finances Necker[2], Génevois enrichi par des +travaux de banque, partisan et disciple de Colbert, comme Turgot l'était de +Sully; financier économe et intègre, mais esprit vain, ayant la prétention +d'être modérateur en toutes choses, philosophie, religion, liberté, et, +trompé par les éloges de ses amis et du public, se flattant de conduire et +d'arrêter les esprits au point où s'arrêtait le sien. + +Necker rétablit l'ordre dans les finances, et trouva les moyens de suffire +aux frais considérables de la guerre d'Amérique. Génie moins vaste, mais +plus flexible que Turgot, disposant surtout de la confiance des +capitalistes, il trouva pour le moment des ressources inattendues, et fit +renaître la confiance. Mais il fallait plus que des artifices financiers +pour terminer les embarras du trésor, et il essaya le moyen des réformes. +Les premiers ordres ne furent pas plus faciles pour lui qu'ils ne l'avaient +été pour Turgot: les parlemens, instruits de ses projets, se réunirent +contre lui, et l'obligèrent à se retirer. + +La conviction des abus était universelle; on en convenait partout; le roi +le savait et en souffrait cruellement. Les courtisans, qui jouissaient de +ces abus, auraient voulu voir finir les embarras du trésor, mais sans qu'il +leur en coûtât un seul sacrifice. Ils dissertaient à la cour, et y +débitaient des maximes philosophiques; ils s'apitoyaient à la chasse sur +les vexations exercées à l'égard du laboureur; on les avait même vus +applaudir à l'affranchissement des Américains, et recevoir avec honneur les +jeunes Français qui revenaient du Nouveau-Monde. Les parlemens invoquaient +aussi l'intérêt du peuple, alléguaient avec hauteur les souffrances du +pauvre, et cependant s'opposaient à l'égale répartition de l'impôt, ainsi +qu'à l'abolition des restes de la barbarie féodale. Tous parlaient du bien +public, peu le voulaient; et le peuple, ne démêlant pas bien encore ses +vrais amis, applaudissait tous ceux qui résistaient au pouvoir, son ennemi +le plus apparent. + +En écartant Turgot et Necker, on n'avait pas changé l'état des choses; la +détresse du trésor était la même: on aurait consenti long-temps encore à se +passer de l'intervention de la nation, mais il fallait exister, il fallait +fournir aux prodigalités de la cour. La difficulté écartée un moment par la +destitution d'un ministre, par un emprunt, ou par l'établissement forcé +d'un impôt, reparaissait bientôt plus grande, comme tout mal négligé. On +hésitait comme il arrive toujours lorsqu'il faut prendre un parti redouté, +mais nécessaire. Une intrigue amena au ministère M. de Calonne, peu +favorisé de l'opinion parce qu'il avait contribué à la persécution de La +Chalotais[3]. Calonne, spirituel, brillant, fécond en ressources, comptait +sur son génie, sur la fortune et sur les hommes, et se livrait à l'avenir +avec la plus singulière insouciance. Son opinion était qu'il ne fallait +point s'alarmer d'avance, et ne découvrir le mal que la veille du jour où +on voulait le réparer. Il séduisit la cour par ses manières, la toucha par +son empressement à tout accorder, procura au roi et à tous quelques instans +plus faciles, et fit succéder aux plus sinistres présages un moment de +bonheur et d'aveugle confiance. + +Cet avenir sur lequel on avait compté approchait; il fallait enfin prendre +des mesures décisives. On ne pouvait charger le peuple de nouveaux impôts, +et cependant les caisses étaient vides. Il n'y avait qu'un moyen d'y +pourvoir, c'était de réduire la dépense par la suppression des grâces, et, +ce moyen ne suffisant pas, d'étendre l'impôt sur un plus grand nombre de +contribuables, c'est-à-dire sur la noblesse et le clergé. Ces projets, +successivement tentés par Turgot et par Necker, et repris par Calonne, ne +parurent à celui-ci susceptibles de réussir qu'autant qu'on obtiendrait le +consentement des privilégiés eux-mêmes. Calonne imagina donc de les réunir +dans une assemblée, appelée des notables, pour leur soumettre ses plans et +arracher leur consentement, soit par adresse, soit par conviction[4]. +L'assemblée était composée de grands, pris dans la noblesse, le clergé et +la magistrature; d'une foule de maîtres des requêtes et de quelques +magistrats des provinces. Au moyen de cette composition, et surtout avec le +secours des grands seigneurs populaires et philosophes, qu'il avait eu soin +d'y faire entrer, Calonne se flatta de tout emporter. + +Le ministre trop confiant s'était mépris. L'opinion publique ne lui +pardonnait pas d'occuper la place de Turgot et de Necker. Charmée surtout +qu'on obligeât un ministre à rendre des comptes, elle appuya la résistance +des notables. Les discussions les plus vives s'engagèrent. Calonne eut le +tort de rejeter sur ses prédécesseurs, et en partie sur Necker, l'état du +trésor. Necker répondit, fut exilé, et l'opposition n'en devint que plus +vive. Calonne suffit à tout avec présence d'esprit et avec calme. Il fit +destituer M. de Miroménil, garde-des-sceaux, qui conspirait avec les +parlemens. Mais son triomphe ne fut que de deux jours. Le roi, qui +l'aimait, lui avait promis plus qu'il ne pouvait, en s'engageant à le +soutenir. Il fut ébranlé par les représentations des notables, qui +promettaient d'obtempérer aux plans de Calonne, mais à condition qu'on en +laisserait l'exécution à un ministre plus moral et plus digne de confiance. +La reine, par les suggestions de l'abbé de Vermont, proposa et fit accepter +au roi un ministre nouveau, M. de Brienne, archevêque de Toulouse, et l'un +des notables qui avaient le plus contribué à la perte de Calonne, dans +l'espoir de lui succéder[5]. + +L'archevêque de Toulouse, avec un esprit obstiné et un caractère faible, +rêvait le ministère depuis son enfance, et poursuivait par tous les moyens +cet objet de ses voeux. Il s'appuyait principalement sur le crédit des +femmes, auxquelles il cherchait et réussissait à plaire. Il faisait vanter +partout son administration du Languedoc. S'il n'obtint pas en arrivant +au ministère la faveur qui aurait entouré Necker, il eut aux yeux du public +le mérite de remplacer Calonne. Il ne fut pas d'abord premier ministre, +mais il le devint bientôt. Secondé par M. de Lamoignon, garde-des-sceaux, +ennemi opiniâtre des parlemens, il commença sa carrière avec assez +d'avantage. Les notables, engagés par leurs promesses, consentirent avec +empressement à tout ce qu'ils avaient d'abord refusé: impôt territorial, +impôt du timbre, suppression des corvées, assemblées provinciales, tout fut +accordé avec affectation. Ce n'était point à ces mesures, mais à leur +auteur, qu'on affectait d'avoir résisté; l'opinion publique triomphait. +Calonne était poursuivi de malédictions, et les notables, entourés du +suffrage public, regrettaient cependant un honneur acquis au prix des plus +grands sacrifices. Si M. de Brienne eût su profiter des avantages de sa +position, s'il eût poursuivi avec activité l'exécution des mesures +consenties par les notables, s'il les eût toutes à la fois et sans délai +présentées au parlement, à l'instant où l'adhésion des premiers ordres +semblait obligée, c'en était fait peut-être: le parlement, pressé de toutes +parts, aurait consenti à tout, et cette transaction, quoique partielle et +forcée, eût probablement retardé pour long-temps la lutte qui s'engagea +bientôt. + +Rien de pareil n'eut lieu. Par des délais imprudens, on permit les retours; +on ne présenta les édits que l'un après l'autre; le parlement eut le temps +de discuter, de s'enhardir, et de revenir sur l'espèce de surprise faite +aux notables. Il enregistra, après de longues discussions, l'édit portant +la seconde abolition des corvées, et un autre permettant la libre +exportation des grains. Sa haine se dirigeait surtout contre la subvention +territoriale; mais il craignait, par un refus, d'éclairer le public, et de +lui laisser voir que son opposition était tout intéressée. Il hésitait, +lorsqu'on lui épargna cet embarras en présentant ensemble l'édit sur le +timbre et sur la subvention territoriale, mais surtout en commençant la +délibération par celui du timbre. Le parlement put ainsi refuser le premier +sans s'expliquer sur le second; et, en attaquant l'impôt du timbre qui +affectait la majorité des contribuables, il sembla défendre les intérêts +publics. Dans une séance où les pairs assistèrent, il dénonça les abus, les +scandales et les prodigalités de la cour, et demanda des états de dépenses. +Un conseiller, jouant sur le mot, s'écria: «Ce ne sont pas des états, mais +des états-généraux qu'il nous faut!» Cette demande inattendue frappa tout +le monde d'étonnement. Jusqu'alors on avait résisté parce qu'on souffrait; +on avait secondé tous les genres d'opposition, favorables ou non à la cause +populaire, pourvu qu'ils fussent dirigés contre la cour, à laquelle on +rapportait tous les maux. Cependant on ne savait trop ce qu'il fallait +désirer: on avait toujours été si loin d'influer sur le gouvernement, on +avait tellement l'habitude de s'en tenir aux plaintes, qu'on se plaignait +sans concevoir l'idée d'agir ni de faire une révolution. Un seul mot +prononcé offrit un but inattendu; chacun le répéta, et les états-généraux +furent demandés à grands cris. + +D'Espréménil, jeune conseiller, orateur emporté, agitateur sans but, +démagogue dans les parlemens, aristocrate dans les états-généraux, et qui +fut déclaré en état de démence par un décret de l'assemblée constituante, +d'Espréménil se montra dans cette occasion l'un des plus violens +déclamateurs parlementaires. Mais l'opposition était conduite secrètement +par Duport, jeune homme doué d'un esprit vaste, d'un caractère ferme et +persévérant, qui seul peut-être, au milieu de ces troubles, se proposait un +avenir, et voulait conduire sa compagnie, la cour et la nation, à un but +tout autre que celui d'une aristocratie parlementaire. + +Le parlement était divisé en vieux et jeunes conseillers. Les premiers +voulaient faire contre-poids à l'autorité royale pour donner de +l'importance à leur compagnie; les seconds, plus ardens et plus sincères, +voulaient introduire la liberté dans l'état, sans bouleverser néanmoins le +système politique sous lequel ils étaient nés. Le parlement fit un aveu +grave: il reconnut qu'il n'avait pas le pouvoir de consentir les impôts; +qu'aux états-généraux seuls appartenait le droit de les établir; et il +demanda au roi la communication des états de recettes et de dépenses. + +Cet aveu d'incompétence et même d'usurpation, puisque le parlement s'était +jusqu'alors arrogé le droit de consentir les impôts, cet aveu dut étonner. +Le prélat-ministre, irrité de cette opposition, manda aussitôt le parlement +à Versailles, et fit enregistrer les deux édits dans un lit de justice[6]. +Le parlement, de retour à Paris, fit des protestations, et ordonna des +poursuites contre les prodigalités de Calonne. Sur-le-champ une décision du +conseil cassa ses arrêtés et l'exila à Troyes[7]. +Telle était la situation des choses le 15 août 1787. Les deux frères du +roi, Monsieur et le comte d'Artois, furent envoyés, l'un à la cour des +comptes, et l'autre à la cour des aides, pour y faire enregistrer les +édits. Le premier, devenu populaire par les opinions qu'il avait +manifestées dans l'assemblée des notables, fut accueilli par les +acclamations d'une foule immense, et reconduit jusqu'au Luxembourg au +milieu des applaudissemens universels. Le comte d'Artois, connu pour avoir +soutenu Calonne, fut accueilli par des murmures; ses gens furent attaqués, +et on fut obligé de recourir à la force armée. + +Les parlemens avaient autour d'eux une clientèle nombreuse, composée de +légistes, d'employés du palais, de clercs, d'étudians, population active, +remuante et toujours prête à s'agiter pour leur cause. A ces alliés +naturels des parlemens se joignaient les capitalistes, qui craignaient la +banqueroute; les classes éclairées, qui étaient dévouées à tous les +opposans; et enfin la multitude, qui se range toujours à la suite des +agitateurs. Les troubles furent très graves, et l'autorité eut beaucoup de +peine à les réprimer. + +Le parlement, séant à Troyes, s'assemblait chaque jour, et appelait les +causes. Ni avocats ni procureurs ne paraissaient, et la justice était +suspendue, comme il était arrivé tant de fois dans le courant du siècle. +Cependant les magistrats se lassaient de leur exil, et M. de Brienne était +sans argent. Il soutenait avec assurance qu'il n'en manquait pas, et +tranquillisait la cour inquiète sur ce seul objet; mais il n'en avait plus, +et, incapable de terminer les difficultés par une résolution énergique, il +négociait avec quelques membres du parlement. Ses conditions étaient un +emprunt de 440 millions, réparti sur quatre années, à l'expiration +desquelles les états-généraux seraient convoqués. A ce prix, Brienne +renonçait aux deux impôts, sujet de tant de discordes. Assuré de quelques +membres, il crut l'être de la compagnie entière, et le parlement fut +rappelé le 10 septembre. + +Une séance royale eut lieu le 20 du même mois. Le roi vint en personne +présenter l'édit portant la création de l'emprunt successif, et la +convocation des états-généraux dans cinq ans. On ne s'était point expliqué +sur la nature de cette séance, et on ne savait si c'était un lit de +justice. Les visages étaient mornes, un profond silence régnait, lorsque le +duc d'Orléans se leva, les traits agités, et avec tous les signes d'une +vive émotion; il adressa la parole au roi, et lui demanda si cette séance +était un lit de justice ou une délibération libre. «C'est une séance +royale,» répondit le roi. Les conseillers Fréteau, Sabatier, d'Espréménil, +prirent la parole après le duc d'Orléans, et déclamèrent avec leur violence +ordinaire. L'enregistrement fut aussitôt forcé, les conseillers Fréteau et +Sabatier furent exilés aux îles d'Hyères, et le duc d'Orléans à +Villers-Cotterets. Les états-généraux furent renvoyés à cinq ans. + +Tels furent les principaux évènemens de l'année 1787. L'année 1788 commença +par de nouvelles hostilités. Le 4 janvier, le parlement rendit un arrêté +contre les lettres de cachet, et pour le rappel des personnes exilées. Le +roi cassa cet arrêté; le parlement le confirma de nouveau. + +Pendant ce temps, le duc d'Orléans, consigné à Villers-Cotterets, ne +pouvait se résigner à son exil. Ce prince, brouillé avec la cour, s'était +réconcilié avec l'opinion, qui d'abord ne lui était pas favorable. Dépourvu +à la fois de la dignité d'un prince et de la fermeté d'un tribun, il ne sut +pas supporter une peine aussi légère; et, pour obtenir son rappel, il +descendit jusqu'aux sollicitations, même envers la reine, son ennemie +personnelle. Brienne était irrité par les obstacles, sans avoir l'énergie +de les vaincre. Faible en Europe contre la Prusse, à laquelle il sacrifiait +la Hollande, faible en France contre les parlemens et les grands de l'état, +il n'était plus soutenu que par la reine, et en outre se trouvait souvent +arrêté dans ses travaux par une mauvaise santé. Il ne savait ni réprimer +les révoltes, ni faire exécuter les réductions décrétées par le roi; et, +malgré l'épuisement très-prochain du trésor, il affectait une inconcevable +sécurité. Cependant, au milieu de tant de difficultés, il ne négligeait pas +de se pourvoir de nouveaux bénéfices, et d'attirer sur sa famille de +nouvelles dignités. + +Le garde-des-sceaux Lamoignon, moins faible, mais aussi moins influent que +l'archevêque de Toulouse, concerta avec lui un plan nouveau pour frapper la +puissance politique des parlemens, car c'était là le principal but du +pouvoir en ce moment. Il importait de garder le secret. Tout fut préparé en +silence: des lettres closes furent envoyées aux commandans des provinces; +l'imprimerie où se préparaient les édits fut entourée de gardes. On voulait +que le projet ne fût connu qu'au moment même de sa communication aux +parlemens. L'époque approchait, et le bruit s'était répandu qu'un grand +acte politique s'apprêtait. Le conseiller d'Espréménil parvint à séduire à +force d'argent un ouvrier imprimeur, et à se procurer un exemplaire des +édits. Il se rendit ensuite au palais, fit assembler ses collègues, et leur +dénonça hardiment le projet ministériel[8]. D'après ce projet, six grands +bailliages, établis dans le ressort du parlement de Paris, devaient +restreindre sa juridiction trop étendue. La faculté de juger en dernier +ressort, et d'enregistrer les lois et les édits, était transportée à une +cour plénière, composée de pairs, de prélats, de magistrats, de chefs +militaires, tous choisis par le roi. Le capitaine des gardes y avait même +voix délibérative. Ce plan attaquait la puissance judiciaire du parlement, +et anéantissait tout à fait sa puissance politique. La compagnie, frappée +de stupeur, ne savait quel parti prendre. Elle ne pouvait délibérer sur un +projet qui ne lui avait pas été soumis; et il lui importait cependant de ne +pas se laisser surprendre. Dans cet embarras elle employa un moyen tout à +la fois ferme et adroit, celui de rappeler et de consacrer dans un arrêté +tout ce qu'elle appelait lois constitutives de la monarchie, en ayant soin +de comprendre dans le nombre son existence et ses droits. Par cette mesure +générale, elle n'anticipait nullement sur les projets supposés du +gouvernement, et garantissait tout ce qu'elle voulait garantir. + +En conséquence, il fut déclaré, le 5 mai, par le parlement de Paris: + +«Que la France était une monarchie gouvernée par le roi, suivant les lois; +et que de ces lois, plusieurs, qui étaient fondamentales, embrassaient +et consacraient: + +1° le droit de la maison régnante au trône, de mâle en mâle, par ordre de +primogéniture; +2° le droit de la nation d'accorder librement des subsides par l'organe des +états-généraux, régulièrement convoqués et composés; +3° les coutumes et les capitulations des provinces; +4° l'inamovibilité des magistrats; +5° le droit des cours de vérifier dans chaque province les volontés du +roi, et de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant qu'elles étaient +conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu'aux lois +fondamentales de l'état; +6° le droit de chaque citoyen de n'être jamais traduit en aucune manière +par-devant d'autres juges que ses juges naturels, qui étaient ceux que la +loi désignait; et +7° le droit, sans lequel tous les autres étaient inutiles, de n'être +arrêté, par quelque ordre que ce fût, que pour être remis sans délai entre +les mains des juges compétens. Protestait ladite cour contre toute atteinte +qui serait portée aux principes ci-dessus exprimés.» + +A cette résolution énergique le ministre répondit par le moyen d'usage, +toujours mal et inutilement employé: il sévit contre quelques membres +du parlement. D'Espréménil et Goislart de Monsalbert, apprenant qu'ils +étaient menacés, se réfugièrent au sein du parlement assemblé. Un officier, +Vincent d'Agoult, s'y rendit à la tête d'une compagnie, et, ne connaissant +pas les magistrats désignés, les appela par leur nom. Le plus grand silence +régna d'abord dans l'assemblée; puis les conseillers s'écrièrent qu'ils +étaient tous d'Espréménil. Enfin le vrai d'Espréménil se nomma, et suivit +l'officier chargé de l'arrêter. Le tumulte fut alors à son comble; le +peuple accompagna les magistrats en les couvrant d'applaudissemens. Trois +jours après, le roi, dans un lit de justice, fit enregistrer les édits; +et les princes et les pairs assemblés présentèrent l'image de cette cour +plénière qui devait succéder aux parlemens. + +Le Châtelet rendit aussitôt un arrêté contre les édits. Le parlement de +Rennes déclara infâmes ceux qui entreraient dans la cour plénière. A +Grenoble, les habitans défendirent leurs magistrats contre deux régimens; +les troupes elles-mêmes, excitées à la désobéissance par la noblesse +militaire, refusèrent bientôt d'agir. Lorsque le commandant du Dauphiné +assembla ses colonels, pour savoir si on pouvait compter sur leurs soldats, +ils gardèrent tous le silence. Le plus jeune, qui devait parler le +premier, répondit qu'il ne fallait pas compter sur les siens, à commencer +par le colonel. A cette résistance le ministre opposa des arrêts du grand +conseil qui cassaient les décisions des cours souveraines, et il frappa +d'exil huit d'entre elles. + +La cour, inquiétée par les premiers ordres, qui lui faisaient la guerre en +invoquant l'intérêt du peuple et en provoquant son intervention, eut +recours, de son côté, au même moyen; elle résolut d'appeler le tiers-état à +son aide, comme avaient fait autrefois les rois de France pour anéantir la +féodalité. Elle pressa alors de tous ses moyens la convocation des +états-généraux. Elle prescrivit des recherches sur le mode de leur réunion; +elle invita les écrivains et les corps savans à donner leur avis; et, +tandis que le clergé assemblé déclarait de son côté qu'il fallait +rapprocher l'époque de la convocation, la cour, acceptant le défi, +suspendit en même temps la réunion de la cour plénière, et fixa l'ouverture +des états-généraux au 1er mai 1789. Alors eut lieu la retraite de +l'archevêque de Toulouse[9], qui, par des projets hardis faiblement +exécutés, avait provoqué une résistance qu'il fallait ou ne pas exciter ou +vaincre. En se retirant, il laissa le trésor dans la détresse, le paiement +des rentes de l'Hôtel-de-Ville suspendu, toutes les autorités +en lutte, toutes les provinces en armes. Quant à lui, pourvu de huit cent +mille francs de bénéfices, de l'archevêché de Sens, et du chapeau de +cardinal, s'il ne fit pas la fortune publique, il fit du moins la sienne. +Pour dernier conseil, il engagea le roi à rappeler Necker au ministère des +finances, afin de s'aider de sa popularité contre des résistances devenues +invincibles. + +C'est pendant les deux années 1787 et 1788 que les Français voulurent +passer des vaines théories à la pratique. La lutte des premières autorités +leur en avait donné le désir et l'occasion. Pendant toute la durée du +siècle, le parlement avait attaqué le clergé et dévoilé ses penchans +ultramontains; après le clergé, il avait attaqué la cour, signalé ses abus +de pouvoir et dénoncé ses désordres. Menacé de représailles, et inquiété à +son tour dans son existence, il venait enfin de restituer à la nation des +prérogatives que la cour voulait lui enlever à lui-même pour les +transporter à un tribunal extraordinaire. Après avoir ainsi averti la +nation de ses droits, il avait exercé ses forces en excitant et protégeant +l'insurrection. De leur côté, le haut clergé en faisant des mandemens, la +noblesse en fomentant la désobéissance des troupes, avaient réuni leurs +efforts à ceux de la magistrature, et appelé le peuple aux armes pour la +défense de leurs privilèges. + +La cour, pressée par ces divers ennemis, avait résisté faiblement. Sentant +le besoin d'agir, et en différant toujours le moment, elle avait détruit +parfois quelques abus, plutôt au profit du trésor que du peuple, et ensuite +était retombée dans l'inaction. Enfin, attaquée en dernier lieu de toutes +parts, voyant que les premiers ordres appelaient le peuple dans la lice, +elle venait de l'y introduire elle-même en convoquant les états-généraux. +Opposée, pendant toute la durée du siècle, à l'esprit philosophique, elle +lui faisait un appel cette fois, et livrait à son examen les constitutions +du royaume. Ainsi les premières autorités de l'état donnèrent le singulier +spectacle de détenteurs injustes, se disputant un objet en présence du +propriétaire légitime, et finissant même par l'invoquer pour juge. + +Les choses en étaient à ce point lorsque Necker rentra au ministère[10]. La +confiance l'y suivit, le crédit fut rétabli sur-le-champ, les difficultés +les plus pressantes furent écartées. Il pourvut, à force d'expédiens, aux +dépenses indispensables, en attendant les états-généraux, qui étaient le +remède invoqué par tout le monde. + +On commençait à agiter de grandes questions relatives à leur organisation. +On se demandait quel y serait le rôle du tiers-état: s'il y paraîtrait en +égal ou en suppliant; s'il obtiendrait une représentation égale en nombre à +celle des deux premiers ordres; si on délibérerait par tête ou par ordre, +et si le tiers n'aurait qu'une seule voix contre les deux voix de la +noblesse et du clergé. + +La première question agitée fut celle du nombre des députés. Jamais +controverse philosophique du dix-huitième siècle n'avait excité; une +pareille agitation. Les esprits s'échauffèrent par l'importance tout +actuelle de la question. Un écrivain concis, énergique, amer, prit dans +cette discussion la place que les grands génies du siècle avaient occupée +dans les discussions philosophiques. L'abbé; Sièyes, dans un livre qui +donna une forte impulsion à l'esprit public, se demanda: Qu'est le +tiers-état? Et il répondit: Rien.--Que doit-il être?--Tout. + +Les états du Dauphiné; se réunirent malgré; la cour. Les deux premiers +ordres, plus adroits et plus populaires dans cette contrée que partout +ailleurs, décidèrent que la représentation du tiers serait égale à celle de +la noblesse et du clergé. Le parlement de Paris, entrevoyant déjà la +conséquence de ses provocations imprudentes, vit bien que le tiers-état +n'allait pas arriver en auxiliaire, mais en maître, et en enregistrant +l'édit de convocation, il enjoignit pour clause expresse le maintien des +formes de 1614, qui annulaient tout à fait le rôle du troisième ordre. Déjà +dépopularisé; par les difficultés qu'il avait opposées à l'édit qui +rendait l'état civil aux protestans, il fut en ce jour complètement +dévoilé, et la cour entièrement vengée. Le premier, il fit l'épreuve de +l'instabilité des faveurs populaires; mais si plus tard la nation put +paraître ingrate envers les chefs qu'elle abandonnait l'un après l'autre, +cette fois elle avait toute raison contre le parlement, car il s'arrêtait +avant qu'elle eût recouvré aucun de ses droits. + +La cour, n'osant décider elle-même ces questions importantes, ou plutôt +voulant dépopulariser à son profit les deux premiers ordres, leur demanda +leur avis, dans l'intention de ne pas le suivre, si, comme il était +probable, cet avis était contraire au tiers-état. Elle convoqua donc une +nouvelle assemblée de notables[11], dans laquelle toutes les questions +relatives à la tenue des états-généraux furent mises en discussion. La +dispute fut vive: d'une part on faisait valoir les anciennes traditions, de +l'autre les droits naturels et la raison. En se reportant même aux +traditions, la cause du tiers-état avait encore l'avantage; car aux formes +de 1614, invoquées par les premiers ordres, on opposait des formes plus +anciennes. Ainsi, dans certaines réunions, et sur certains points, on avait +voté par tête; quelquefois on avait délibéré par province et non par ordre; +souvent les députés du tiers avaient égalé en nombre les députés de la +noblesse et du clergé. Comment donc s'en rapporter aux anciens usages? Les +pouvoirs de l'état n'avaient-ils pas été dans une révolution continuelle? +L'autorité royale, souveraine d'abord, puis vaincue et dépouillée, se +relevant de nouveau avec le secours du peuple, et ramenant tous les +pouvoirs à elle, présentait une lutte perpétuelle, et une possession +toujours changeante. On disait au clergé, qu'en se reportant aux anciens +temps, il ne serait plus un ordre; aux nobles, que les possesseurs de fiefs +seuls pourraient être élus, et qu'ainsi la plupart d'entre eux seraient +exclus de la députation; aux parlemens eux-mêmes, qu'ils n'étaient que des +officiers infidèles de la royauté; à tous enfin, que la constitution +française n'était qu'une longue révolution, pendant laquelle chaque +puissance avait successivement dominé; que tout avait été innovation, et +que, dans ce vaste conflit, la raison seule devait décider. + +Le tiers-état comprenait la presque totalité de la nation, toutes les +classes utiles, industrieuses et éclairées; s'il ne possédait qu'une partie +des terres, du moins il les exploitait toutes; et, selon la raison, +ce n'était pas trop que de lui donner un nombre de députés égal à celui des +deux autres ordres. + +L'assemblée des notables se déclara contre ce qu'on appelait le doublement +du tiers. Un seul bureau, celui que présidait Monsieur, frère du roi, vota +pour ce doublement. La cour alors, prenant, disait-elle, en considération +l'avis de la minorité, l'opinion prononcée de plusieurs princes du sang, le +voeu des trois ordres du Dauphiné, la demande des assemblées provinciales, +l'exemple de plusieurs pays d'états, _l'avis de divers publicistes_, et le +voeu exprimé par un grand nombre d'adresses, la cour ordonna que le nombre +total des députés serait de mille au moins; qu'il serait formé en raison +composée de la population et des contributions de chaque bailliage, et que +le nombre particulier des députés du tiers-état serait égal à celui des +deux premiers ordres réunis. (_Arrêt du conseil du 27 décembre 1788_.) + +Cette déclaration excita un enthousiasme universel. Attribuée à Necker, +elle accrut à son égard la faveur de la nation et la haine des grands. +Cependant cette déclaration ne décidait rien quant au vote par tête ou par +ordre, mais elle le renfermait implicitement; car il était inutile +d'augmenter les voix si on ne devait pas les compter; et elle laissait au +tiers-état le soin d'emporter de vive force ce qu'on lui refusait dans le +moment. Elle donnait ainsi une idée de la faiblesse de la cour et de celle +de Necker lui-même. Cette cour offrait un assemblage de volontés qui +rendait tout résultat décisif impossible. Le roi était modéré, équitable, +studieux, et se défiait trop de ses propres lumières; aimant le peuple, +accueillant volontiers ses plaintes, il était cependant atteint quelquefois +de terreurs paniques et superstitieuses, et croyait voir marcher, avec la +liberté et la tolérance, l'anarchie et l'impiété. L'esprit philosophique, +dans son premier essor, avait dû commettre des écarts, et un roi timide et +religieux avait dû s'en épouvanter. Saisi à chaque instant de faiblesses, +de terreurs, d'incertitudes, l'infortuné Louis XVI, résolu pour lui à tous +les sacrifices, mais ne sachant pas les imposer aux autres, victime de sa +facilité pour la cour, de sa condescendance pour la reine, expiait toutes +les fautes qu'il n'avait pas commises, mais qui devenaient les siennes +parce qu'il les laissait commettre. La reine, livrée aux plaisirs, exerçant +autour d'elle l'empire de ses charmes, voulait que son époux fût +tranquille, que le trésor fût rempli, que la cour et ses sujets +l'adorassent. Tantôt elle était d'accord avec le roi pour opérer des +réformes, quand le besoin en paraissait urgent; tantôt, au contraire, quand +elle croyait l'autorité menacée, ses amis de cour dépouillés, elle arrêtait +le roi, écartait les ministres populaires, et détruisait tout moyen et +toute espérance de bien. Elle cédait surtout aux influences d'une partie de +la noblesse qui vivait autour du trône et s'y nourrissait de grâces et +d'abus. Cette noblesse de cour désirait sans doute, comme la reine +elle-même, que le roi eût de quoi faire des prodigalités; et, par ce motif, +elle était ennemie des parlemens quand ils refusaient les impôts, mais elle +devenait leur alliée quand ils défendaient ses privilèges en refusant, sous +de spécieux prétextes, la subvention territoriale. Au milieu de ces +influences contraires, le roi, n'osant envisager en face les difficultés, +juger les abus, les détruire d'autorité, cédait alternativement à la cour +ou à l'opinion, et ne savait satisfaire ni l'une ni l'autre. + +Si, pendant la durée du dix-huitième siècle, lorsque les philosophes, +réunis dans une allée des Tuileries, faisaient des voeux pour Frédéric et +les Américains, pour Turgot et pour Necker; si, lorsqu'ils n'aspiraient +point à gouverner l'état, mais seulement à éclairer les princes, et +prévoyaient tout au plus des révolutions lointaines que des signes de +malaise et l'absurdité des institutions faisaient assez présumer; si, à +cette époque, le roi eût spontanément établi une certaine égalité dans +les charges, et donné quelques garanties, tout eût été apaisé pour +long-temps, et Louis XVI aurait été adoré à l'égal de Marc-Aurèle. Mais +lorsque toutes les autorités se trouvèrent avilies par une longue lutte, et +tous les abus dévoilés par une assemblée de notables; lorsque la nation, +appelée dans la querelle, eut conçu l'espoir et la volonté d'être quelque +chose, elle le voulut impérieusement. On lui avait promis les +états-généraux, elle demanda que le terme de la convocation fût rapproché; +le terme rapproché, elle y réclama la prépondérance: on la lui refusa; +mais, en doublant sa représentation, on lui donna le moyen de la conquérir. +Ainsi donc on ne cédait jamais que partiellement et seulement lorsqu'on ne +pouvait plus lui résister; mais alors ses forces étaient accrues et +senties, et elle voulait tout ce qu'elle croyait pouvoir. Une résistance +continuelle, irritant son ambition, devait bientôt la rendre insatiable. +Mais alors même, si un grand ministre, communiquant un peu de force au roi, +se conciliant la reine, domptant les privilégiés, eût devancé et rassasié +tout à coup les prétentions nationales, en donnant lui-même une +constitution libre; s'il eût satisfait ce besoin d'agir qu'éprouvait la +nation, en l'appelant tout de suite, non à réformer l'état, mais à discuter +ses intérêts annuels dans un état tout constitué, peut-être la lutte ne se +fût pas engagée. Mais il fallait devancer la difficulté au lieu d'y céder, +et surtout immoler des prétentions nombreuses. Il fallait un homme d'une +conviction forte, d'une volonté égale à sa conviction; et cet homme sans +doute audacieux, puissant, passionné peut-être, eût effrayé la cour, qui +n'en aurait pas voulu. Pour ménager à la fois l'opinion et les vieux +intérêts, elle prit des demi-mesures; elle choisit, comme on l'a vu, un +ministre demi-philosophe, demi-audacieux, et qui avait une popularité +immense, parce qu'alors des intentions demi-populaires dans un agent du +pouvoir surpassaient toutes les espérances, et excitaient l'enthousiasme +d'un peuple que bientôt la démagogie de ses chefs devait à peine +satisfaire. Les esprits étaient dans une fermentation universelle. Des +assemblées s'étaient formées dans toute la France, à l'exemple de +l'Angleterre et sous le même nom, celui de _clubs_. On ne s'occupait là +que des abus à détruire, des réformes à opérer, et de la constitution à +établir. On s'irritait par un examen sévère de la situation du pays. En +effet, son état politique et économique était intolérable. Tout était +privilège dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les +métiers eux-mêmes. Tout était entrave pour l'industrie et le génie de +l'homme. Les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient +exclusivement réservées à quelques classes, et dans ces classes à quelques +individus. On ne pouvait embrasser une profession qu'à certains titres et à +certaines conditions pécuniaires. Les villes avaient leurs privilèges pour +l'assiette, la perception, la quotité de l'impôt, et pour le choix des +magistrats. Les grâces même, converties par les survivances en propriétés +de famille, ne permettaient presque plus au monarque de donner des +préférences. Il ne lui restait de liberté que pour quelques dons +pécuniaires, et on l'avait vu obligé de disputer avec le duc de Coigny pour +l'abolition d'une charge inutile[12]. Tout était donc immobilisé dans +quelques mains, et partout le petit nombre résistait au grand nombre +dépouillé. Les charges pesaient sur une seule classe. La noblesse et le +clergé possédaient à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers, +possédé par le peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits +féodaux à la noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les +dévastations des chasseurs nobles et du gibier. Les impôts sur les +consommations pesaient sur le grand nombre, et par conséquent sur le +peuple. La perception était vexatoire; les seigneurs étaient impunément en +retard; le peuple, au contraire, maltraité, enfermé, était condamné à +livrer son corps à défaut de ses produits. Il nourrissait donc de ses +sueurs, il défendait de son sang les hautes classes de la société, sans +pouvoir exister lui-même. La bourgeoisie, industrieuse, éclairée, moins +malheureuse sans doute que le peuple, mais enrichissant le royaume par son +industrie, l'illustrant par ses talens, n'obtenait aucun des avantages +auxquels elle avait droit. La justice, distribuée dans quelques provinces +par les seigneurs, dans les juridictions royales par des magistrats +acheteurs de leurs charges, était lente, souvent partiale, toujours +ruineuse, et surtout atroce dans les poursuites criminelles. La liberté +individuelle était violée par les lettres de cachet, la liberté de la +presse par les censeurs royaux. Enfin l'état, mal défendu au dehors, +trahi par les maîtresses de Louis XV, compromis par la faiblesse des +ministres de Louis XVI, avait été récemment déshonoré en Europe par le +sacrifice honteux de la Hollande et de la Pologne. + +Déjà les masses populaires commençaient à s'agiter; des troubles s'étaient +manifestés plusieurs fois, pendant la lutte des parlemens, et surtout à la +retraite de l'archevêque de Toulouse. On avait brûlé l'effigie de celui-ci; +la force armée avait été insultée, et même attaquée; la magistrature avait +faiblement poursuivi des agitateurs qui soutenaient sa cause. Les esprits +émus, pleins de l'idée confuse d'une révolution prochaine, étaient dans une +fermentation continuelle. Les parlemens et les premiers ordres voyaient +déjà se diriger contre eux les armes qu'ils avaient données au peuple. En +Bretagne, la noblesse s'était opposée au doublement du tiers, et avait +refusé de nommer des députés. La bourgeoisie, qui l'avait si puissamment +servie contre la cour, s'était alors tournée contre elle, et des combats +meurtriers avaient eu lieu. La cour, qui ne se croyait pas assez vengée de +la noblesse bretonne[13], lui avait non-seulement refusé ses secours, mais +encore avait enfermé quelques-uns de ses membres venus à Paris pour +réclamer. + +Les élémens eux-mêmes semblaient s'être déchaînés. Une grêle du 13 juillet +avait dévasté les récoltes, et devait rendre l'approvisionnement de Paris +plus difficile, surtout au milieu des troubles qui se préparaient. Toute +l'activité du commerce suffisait à peine pour concentrer la quantité de +subsistances nécessaire à cette grande capitale; et il était à craindre +qu'il ne devînt bientôt très difficile de la faire vivre, lorsque les +agitations politiques auraient ébranlé la confiance et interrompu les +communications. Depuis le cruel hiver qui suivit les désastres de Louis +XIV, et qui immortalisa la charité de Fénelon, on n'en avait pas vu de plus +rigoureux que celui de 88 à 89. La bienfaisance, qui alors éclata de la +manière la plus touchante, ne fut pas suffisante pour adoucir les misères +du peuple. On avait vu accourir de tous les points de la France une +quantité de vagabonds sans profession et sans ressources, qui étalaient de +Versailles à Paris leur misère et leur nudité. Au moindre bruit, on les +voyait paraître avec empressement pour profiter des chances toujours +favorables à ceux qui ont tout à acquérir, jusqu'au pain du jour. + +Ainsi tout concourait à une révolution. Un siècle entier avait contribué à +dévoiler les abus et à les pousser à l'excès; deux années à exciter la +révolte, et à aguerrir les masses populaires en les faisant intervenir dans +la querelle des privilégiés. Enfin des désastres naturels, un concours +fortuit de diverses circonstances amenèrent la catastrophe, dont l'époque +pouvait bien être différée, mais dont l'accomplissement était tôt ou tard +infaillible. + +C'est au milieu de ces circonstances qu'eurent lieu les élections. Elles +furent tumultueuses en quelques provinces, actives partout, et très calmes +à Paris, où il régna beaucoup d'accord et d'unanimité. On distribuait des +listes, on tâchait de s'unir et de s'entendre. Des marchands, des avocats, +des hommes de lettres, étonnés de se voir réunis pour la première fois, +s'élevaient peu à peu à la liberté. A Paris, ils renommèrent eux-mêmes les +bureaux formés par le roi, et, sans changer les personnes, firent acte de +leur puissance en les confirmant. Le sage Bailly quitte sa retraite de +Chaillot: étranger aux intrigues, pénétré de sa noble mission, il se rend +seul et à pied à l'assemblée. Il s'arrête en route sur la terrasse des +Feuillans; un jeune homme inconnu l'aborde avec respect. «Vous serez nommé, +lui dit-il.--Je n'en sais rien, répond Bailly; cet honneur ne doit ni se +refuser ni se solliciter.» Le modeste académicien reprend sa marche, il se +rend à l'assemblée, et il est nommé successivement électeur et député. + +L'élection du comte de Mirabeau fut orageuse: rejeté par la noblesse, +accueilli par le tiers-état, il agita la Provence, sa patrie, et vint +bientôt se montrer à Versailles. + +La cour ne voulut point influencer les élections; elle n'était point fâchée +d'y voir un grand nombre de curés; elle comptait sur leur opposition aux +grands dignitaires ecclésiastiques, et en même temps sur leur respect pour +le trône. D'ailleurs elle ne prévoyait pas tout, et dans les députés du +tiers elle apercevait encore plutôt des adversaires pour la noblesse que +pour elle-même. Le duc d'Orléans fut accusé d'agir vivement pour faire +élire ses partisans, et pour être lui-même nommé. Déjà signalé parmi les +adversaires de la cour, allié des parlemens, invoqué pour chef, de son gré +ou non, par le parti populaire, on lui imputa diverses menées. Une scène +déplorable eut lieu au faubourg Saint-Antoine; et comme on veut donner un +auteur à tous les évènemens, on l'en rendit responsable. Un fabricant de +papiers peints, Réveillon, qui par son habileté entretenait de vastes +ateliers, perfectionnait notre industrie et fournissait la subsistance à +trois cents ouvriers, fut accusé d'avoir voulu réduire les salaires à +moitié prix. La populace menaça de brûler sa maison. On parvint à la +disperser, mais elle y retourna le lendemain; la maison fut envahie, +incendiée, détruite[14]. Malgré les menaces faites la veille par les +assaillans, malgré le rendez-vous, donné, l'autorité n'agit que fort tard, +et agit alors avec une vigueur excessive. On attendit que le peuple fût +maître de la maison; on l'y attaqua avec furie, et on fut obligé d'égorger +un grand nombre de ces hommes féroces et intrépides, qui depuis se +montrèrent dans toutes les occasions, et qui reçurent le nom de _brigands_. + +Tous les partis qui étaient déjà formés s'accusèrent: on reprocha à la cour +son action tardive d'abord, et cruelle ensuite; on supposa qu'elle avait +voulu laisser le peuple s'engager, pour faire un exemple et exercer ses +troupes. L'argent trouvé sur les dévastateurs de la maison de Réveillon, +les mots échappés à quelques-uns d'entre eux, firent soupçonner qu'ils +étaient suscités et conduits par une main cachée; et les ennemis du parti +populaire accusèrent le duc d'Orléans d'avoir voulu essayer ces bandes +révolutionnaires. + +Ce prince était né avec des qualités heureuses; il avait hérité de +richesses immenses; mais, livré aux mauvaises moeurs, il avait abusé de +tous ces dons de la nature et de la fortune. Sans aucune suite dans le +caractère, tour à tour insouciant de l'opinion ou avide de popularité, il +était hardi et ambitieux un jour, docile et distrait le lendemain. Brouillé +avec la reine, il s'était fait ennemi de la cour. Les partis commençant à +se former, il avait laissé prendre son nom, et même, dit-on, jusqu'à ses +richesses. Flatté d'un avenir confus, il agissait assez pour se faire +accuser, pas assez pour réussir, et il devait, si ses partisans avaient +réellement des projets, les désespérer de son inconstante ambition. + + +NOTES: + +[1] 1774. +[2] 1777. +[3] 1783. +[5] Avril 1787. +[6] 6 août. +[7] 15 août. +[8] Mai. +[9] 24 août. +[10] Août. +[11] Elle s'ouvrit à Versailles le 6 novembre, et ferma sa session le 8 + décembre suivant. +[12] Voyez les mémoires de Bouillé. +[13] Voyez Bouillé. +[14] 27 avril. + + + + +CHAPITRE II. + + +CONVOCATION ET OUVERTURE DES ÉTATS-GÉNÉRAUX.--DISCUSSION SUR LA +VÉRIFICATION DES POUVOIRS ET SUR LE VOTE PAR ORDRE ET PAR TÊTE. L'ORDRE DU +TIERS-ÉTAT SE DÉCLARE ASSEMBLÉE NATIONALE.--LA SALLE DES ÉTATS EST FERMÉE, +LES DÉPUTÉS SE RENDENT DANS UN AUTRE LOCAL.--SERMENT DU JEU DE PAUME. +--SÉANCE ROYALE DU 23 JUIN.--L'ASSEMBLÉE CONTINUE SES DÉLIBÉRATIONS MALGRÉ +LES ORDRES DU ROI.--RÉUNION DÉFINITIVE DES TROIS ORDRES.--PREMIERS TRAVAUX +DE L'ASSEMBLÉE.--AGITATIONS POPULAIRES A PARIS.--LE PEUPLE DÉLIVRE DES +GARDES FRANÇAISES ENFERMÉS A L'ABBAYE.--COMPLOTS DE LA COUR; DES TROUPES +S'APPROCHENT DE PARIS.--RENVOI DE NECKER.--JOURNÉES DES 12, l3 ET 14 +JUILLET.--PRISE DE LA BASTILLE.--LE ROI SE REND A L'ASSEMBLÉE, ET DE LÀ A +PARIS.--RAPPEL DE NECKER. + + +Le moment de la convocation des états-généraux arrivait enfin; dans ce +commun danger, les premiers ordres, se rapprochant de la cour, s'étaient +groupés autour des princes du sang et de la reine. Ils tâchaient de gagner +par des flatteries les gentilshommes campagnards, et en leur absence ils +raillaient leur rusticité. Le clergé tâchait de capter les plébéiens de son +ordre, la noblesse militaire ceux du sien. Les parlemens, qui avaient cru +occuper le premier rôle dans les états-généraux, commençaient à craindre +que leur ambition ne fût trompée. Les députés du tiers-état, forts de la +supériorité de leurs talens, de l'énergique expression de leurs cahiers, +soutenus par des rapprochemens continuels, stimulés même par les doutes que +beaucoup de gens manifestaient sur le succès de leurs efforts, avaient pris +la ferme résolution de ne pas céder. + +Le roi seul, qui n'avait pas goûté un moment de repos depuis le +commencement de son règne, entrevoyait les états-généraux comme le terme de +ses embarras. Jaloux de son autorité, plutôt pour ses enfans, auxquels il +croyait devoir laisser ce patrimoine intact, que pour lui-même, il n'était +pas fâché d'en remettre une partie à la nation, et de se décharger sur elle +des difficultés du gouvernement. Aussi faisait-il avec joie les apprêts de +cette grande réunion. Une salle avait été préparée à la hâte. On avait même +déterminé les costumes, et imposé au tiers-état une étiquette humiliante. +Les hommes ne sont pas moins jaloux de leur dignité que de leurs droits: +par une fierté bien juste, les cahiers défendaient aux députés de +condescendre à tout cérémonial outrageant. Cette nouvelle faute de la cour +tenait, comme toutes les autres, au désir de maintenir au moins le signe +quand les choses n'étaient plus. Elle dut causer une profonde irritation +dans un moment où, avant de s'attaquer, on commençait par se mesurer des +yeux. + +Le 4 mai, veille de l'ouverture, une procession solennelle eut lieu. Le +roi, les trois ordres, tous les dignitaires de l'état, se rendirent à +l'église de Notre-Dame. La cour avait déployé une magnificence +extraordinaire. Les deux premiers ordres étaient vêtus avec pompe. Princes, +ducs et pairs, gentilshommes, prélats, étaient parés de pourpre, et avaient +la tête couverte de chapeaux à plumes. Les députés du tiers, vêtus de +simples manteaux noirs, venaient ensuite, et, malgré leur extérieur +modeste, semblaient forts de leur nombre et de leur avenir. On observa que +le duc d'Orléans, placé à la queue de la noblesse, aimait à demeurer en +arrière et à se confondre avec les premiers députés du tiers. + +Cette pompe nationale, militaire et religieuse, ces chants pieux, ces +instrumens guerriers, et surtout la grandeur de l'événement, émurent +profondément les coeurs. Le discours de l'évêque de Nancy, plein de +sentimens généreux, fut applaudi avec enthousiasme, malgré la sainteté du +lieu et la présence du roi. Les grandes réunions élèvent l'âme, +elles nous détachent de nous-mêmes, et nous rattachent aux autres; une +ivresse générale se répandit, et tout à coup plus d'un coeur sentit +défaillir ses haines, et se remplit pour un moment d'humanité et de +patriotisme[1]. + +L'ouverture des états-généraux eut lieu le lendemain, 5 mai 1789. Le roi +était placé sur un trône élevé, la reine auprès de lui, la cour dans les +tribunes, les deux premiers ordres sur les deux côtés, le tiers-état dans +le fond de la salle et sur des sièges inférieurs. Un mouvement s'éleva à la +vue du comte de Mirabeau; mais son regard, sa démarche imposèrent à +l'assemblée. Le tiers-état se couvrit avec les autres ordres, malgré +l'usage établi. Le roi prononça un discours dans lequel il conseillait le +désintéressement aux uns, la sagesse aux autres, et parlait à tous de son +amour pour le peuple. Le garde-des-sceaux Barentin prit ensuite la parole, +et fut suivi de Necker, qui lut un mémoire sur l'état du royaume, où il +parla longuement de finances, accusa un déficit de 56 millions, et fatigua +de ses longueurs ceux qu'il n'offensa pas de ses leçons. + +Dès le lendemain il fut prescrit aux députés de chaque ordre de se rendre +dans le local qui leur était destiné. Outre la salle commune, assez vaste +pour contenir les trois ordres réunis, deux autres salles avaient été +construites pour la noblesse et le clergé. La salle commune était destinée +au tiers, et il avait ainsi l'avantage, en étant dans son propre local, de +se trouver dans celui des états. La première opération à faire était celle +de la vérification des pouvoirs; il s'agissait de savoir si elle aurait +lieu en commun ou par ordre. Les députés du tiers, prétendant qu'il +importait à chaque partie des états-généraux de s'assurer de la légitimité +des deux autres, demandaient la vérification en commun. La noblesse et le +clergé, voulant maintenir la division des ordres, soutenaient qu'ils +devaient se constituer chacun à part. Cette question n'était pas encore +celle du vote par tête, car on pouvait vérifier les pouvoirs en commun et +voter ensuite séparément, mais elle lui ressemblait beaucoup; et dès le +premier jour, elle fit éclater une division qu'il eût été facile de +prévoir, et de prévenir en terminant le différend d'avance. Mais la cour +n'avait jamais la force ni de refuser ni d'accorder ce qui était juste, +et d'ailleurs elle espérait régner en divisant. + +Les députés du tiers-état demeurèrent assemblés dans la salle commune, +s'abstenant de prendre aucune mesure, et attendant, disaient-ils, la +réunion de leurs collègues. La noblesse et le clergé, retirés dans leur +salle respective, se mirent à délibérer sur la vérification. Le clergé vota +la vérification séparée à la majorité de 133 sur 114, et la noblesse à la +majorité de 188 sur 114. Le tiers-état, persistant dans son immobilité, +continua le lendemain sa conduite de la veille. Il tenait à éviter toute +mesure qui pût le faire considérer comme constitué en ordre séparé. C'est +pourquoi, en adressant quelques-uns de ses membres aux deux autres +chambres, il eut soin de ne leur donner aucune mission expresse. Ces +membres étaient envoyés à la noblesse et au clergé pour leur dire qu'on les +attendait dans la salle commune. La noblesse n'était pas en séance dans le +moment; le clergé était réuni, et il offrit de nommer des commissaires pour +concilier les différends qui venaient de s'élever. Il les nomma en effet, +et fit inviter la noblesse à en faire autant. Le clergé dans cette lutte +montrait un caractère bien différent de celui de la noblesse. Entre toutes +les classes privilégiées, il avait le plus souffert des attaques du +dix-huitième siècle; son existence politique avait été contestée; il était +partagé à cause du grand nombre de ses curés; d'ailleurs son rôle obligé +était celui de la modération et de l'esprit de paix; aussi, comme on vient +de le voir, il offrit une espèce de médiation. + +La noblesse, au contraire, s'y refusa en ne voulant pas nommer des +commissaires. Moins prudente que le clergé, doutant moins de ses droits, ne +se croyant point obligée à la modération, mais à la vaillance, elle se +répandait en refus et en menaces. Ces hommes, qui n'ont excusé aucune +passion, se livraient à toutes les leurs, et ils subissaient, comme toutes +les assemblées, la domination des esprits les plus violens. Casalès, +d'Espréménil, récemment anoblis, faisaient adopter les motions les plus +fougueuses, qu'ils préparaient d'abord dans des réunions particulières. En +vain une minorité composée d'hommes ou plus sages ou plus prudemment +ambitieux, s'efforçait d'éclairer cette noblesse; elle ne voulait rien +entendre, elle parlait de combattre et de mourir, et, ajoutait-elle, pour +les lois et la justice. Le tiers-état, immobile, dévorait avec calme tous +les outrages; il s'irritait en silence, se conduisait avec la prudence et +la fermeté de toutes les puissances qui commencent, et recueillait les +applaudissemens des tribunes, destinées d'abord à la cour et envahies +bientôt par le public. + +Plusieurs jours s'étaient déjà écoulés. Le clergé avait tendu des pièges au +tiers-état en cherchant à l'entraîner à certains actes qui le fissent +qualifier d'ordre constitué. Mais le tiers-état s'y était refusé +constamment; et, ne prenant que des mesures indispensables de police +intérieure, il s'était borné à choisir un doyen et des adjoints pour +recueillir les avis. Il refusait d'ouvrir les lettres qui lui étaient +adressées, et il déclarait former non un ordre, mais une _assemblée de +citoyens réunis par une autorité légitime pour attendre d'autres citoyens_. + +La noblesse, après avoir refusé de nommer des commissaires conciliateurs, +consentit enfin à en envoyer pour se concerter avec les autres ordres; mais +la mission qu'elle leur donnait devenait inutile, puisqu'elle les chargeait +en même temps de déclarer qu'elle persistait dans sa décision du 6 mai, +laquelle enjoignait la vérification séparée. Le clergé, tout au contraire, +fidèle à son rôle, avait suspendu la vérification déjà commencée dans sa +propre chambre, et il s'était déclaré non constitué, en attendant les +conférences des commissaires conciliateurs. Les conférences étaient +ouvertes: le clergé se taisait, les députés des communes faisaient valoir +leurs raisons avec calme, ceux de la noblesse avec emportement. On se +séparait aigri par la dispute, et le tiers-état, résolu à ne rien céder, +n'était sans doute pas fâché d'apprendre que toute transaction devenait +impossible. La noblesse entendait tous les jours ses commissaires assurer +qu'ils avaient eu l'avantage, et son exaltation s'en augmentait encore. +Par une lueur passagère de prudence, les deux premiers ordres déclarèrent +qu'ils renonçaient à leurs privilèges pécuniaires. Le tiers-état accepta la +concession, mais il persista dans son inaction, exigeant toujours la +vérification commune. Les conférences se continuaient encore, lorsqu'on +proposa enfin, comme accommodement, de faire vérifier les pouvoirs par des +commissaires pris dans les trois ordres. Les envoyés de la noblesse +déclarèrent en son nom qu'elle ne voulait pas de cet arrangement, et se +retirèrent sans fixer de jour pour une nouvelle conférence. La transaction +fut ainsi rompue. Le même jour, la noblesse prit un arrêté par lequel elle +déclarait de nouveau que, pour cette session, on vérifierait séparément, en +laissant aux états le soin de déterminer un autre mode pour l'avenir. Cet +arrêté fut communiqué aux communes le 27 mai. On était réuni depuis le 5; +vingt-deux jours s'étaient donc écoulés, pendant lesquels on n'avait rien +fait; il était temps de prendre une détermination. Mirabeau, qui donnait +l'impulsion au parti populaire, fit observer qu'il était urgent de se +décider, et de commencer le bien public trop long-temps retardé. Il proposa +donc, d'après la résolution connue de la noblesse, de faire une sommation +au clergé pour qu'il s'expliquât sur-le-champ, et déclarât s'il voulait ou +non se réunir aux communes. La proposition fut aussitôt adoptée. Le député +Target se mit en marche à la tête d'une députation nombreuse, et se rendit +dans la salle du clergé: «Messieurs des communes invitent, dit-il, +messieurs du clergé, AU NOM DU DIEU DE PAIX, et dans l'intérêt national, à +se réunir avec eux dans la salle de l'assemblée, pour aviser aux moyens +d'opérer la concorde, si nécessaire en ce moment au salut de la chose +publique.» Le clergé fut frappé de ces paroles solennelles; un grand nombre +de ses membres répondirent par des acclamations, et voulurent se rendre de +suite à cette invitation; mais on les en empêcha, et on répondit aux +députés des communes qu'il en serait délibéré. Au retour de la députation, +le tiers-état, inexorable, se détermina à attendre, séance tenante, la +réponse du clergé. Cette réponse n'arrivant point, on lui envoya dire qu'on +l'attendait. Le clergé se plaignit d'être trop vivement pressé, et demanda +qu'on lui laissât le temps nécessaire. On lui répondit avec modération +qu'il en pouvait prendre, et qu'on attendrait, s'il le fallait, tout le +jour et toute la nuit. + +La situation était difficile; le clergé savait qu'après sa réponse les +communes se mettraient à l'oeuvre, et prendraient un parti décisif. Il +voulait temporiser pour se concerter avec la cour; il demanda donc jusqu'au +lendemain, ce qui fut accordé à regret. Le lendemain en effet, le roi, si +désiré des premiers ordres, se décida à intervenir. Dans ce moment toutes +les inimitiés de la cour et des premiers ordres commençaient à s'oublier, à +l'aspect de cette puissance populaire qui s'élevait avec tant de rapidité. +Le roi, se montrant enfin, invita les trois ordres à reprendre les +conférences en présence de son garde-des-sceaux. Le tiers-état, quoi qu'on +ait dit de ses projets qu'on a jugés d'après l'évènement, ne poussait pas +ses voeux au-delà de la monarchie tempérée. Connaissant les intentions de +Louis XVI, il était plein de respect pour lui; d'ailleurs, ne voulant nuire +à sa propre cause par aucun tort, il répondit que, par déférence pour le +roi, il consentait à la reprise des conférences; quoique, d'après les +déclarations de la noblesse, on pût les croire inutiles. Il joignit à cette +réponse une adresse qu'il chargea son doyen de remettre au prince. Ce doyen +était Bailly, homme simple et vertueux, savant illustre et modeste, qui +avait été transporté subitement des études silencieuses de son cabinet au +milieu des discordes civiles. Choisi pour présider une grande assemblée, il +s'était effrayé de sa tâche nouvelle, s'était cru indigne de la remplir, et +ne l'avait subie que par devoir. Mais élevé tout à coup à la liberté, il +trouva en lui une présence d'esprit et une fermeté inattendues; au milieu +de tant de conflits, il fit respecter la majesté de l'assemblée, et +représenta pour elle avec toute la dignité de la vertu et de la raison. + +Bailly eut la plus grande peine à parvenir jusqu'au roi. Comme il insistait +afin d'être introduit, les courtisans répandirent qu'il n'avait pas même +respecté la douleur du monarque, affligé de la mort du dauphin. Il fut +enfin présenté, sut écarter tout cérémonial humiliant, et montra autant de +fermeté que de respect. Le roi l'accueillit avec bonté, mais sans +s'expliquer sur ses intentions. + +Le gouvernement, décidé à quelques sacrifices pour avoir des fonds, +voulait, en opposant les ordres, devenir leur arbitre, arracher à la +noblesse ses privilèges pécuniaires avec le secours du tiers-état, et +arrêter l'ambition du tiers-état au moyen de la noblesse. Quant à la +noblesse, n'ayant point à s'inquiéter des embarras de l'administration, ne +songeant qu'aux sacrifices qu'il allait lui en coûter, elle voulait amener +la dissolution des états-généraux, et rendre ainsi leur convocation +inutile. Les communes, que la cour et les premiers ordres ne voulaient pas +reconnaître sous ce titre, et appelaient toujours du nom de tiers-état, +acquéraient sans cesse des forces nouvelles, et, résolues à braver tous les +dangers, ne voulaient pas laisser échapper une occasion qui pouvait ne plus +s'offrir. + +Les conférences demandées par le roi eurent lieu. Les commissaires de la +noblesse élevèrent des difficultés de tout genre, sur le titre de communes +que le tiers-état avait pris, sur la forme et la signature du + procès-verbal. Enfin ils entrèrent en discussion, et ils étaient presque +réduits au silence par les raisons qu'on leur opposait, lorsque Necker, au +nom du roi, proposa un nouveau moyen de conciliation. Chaque ordre devait +examiner séparément les pouvoirs, et en donner communication aux autres; +dans le cas où des difficultés s'élèveraient, des commissaires en feraient +rapport à chaque chambre, et si la décision des divers ordres n'était pas +conforme, le roi devait juger en dernier ressort. Ainsi la cour vidait le +différend à son profit. Les conférences furent aussitôt suspendues pour +obtenir l'adhésion des ordres. Le clergé accepta le projet purement et +simplement. La noblesse l'accueillit d'abord avec faveur; mais, poussée par +Ses instigateurs ordinaires, elle écarta l'avis des plus sages de ses +membres, et modifia le projet de conciliation. De ce jour datent tous ses +malheurs. + +Les communes, instruites de cette résolution, attendaient, pour s'expliquer +à leur tour, qu'elle leur fût communiquée; mais le clergé, avec son astuce +ordinaire, voulant les mettre en demeure aux yeux de la nation, leur envoya +une députation pour les engager à s'occuper avec lui de la misère du +peuple, tous les jours plus grande, et à se hâter de pourvoir ensemble à la +rareté et à la cherté des subsistances. Les communes, exposées à la +défaveur populaire si elles paraissaient indifférentes à une telle +proposition, rendirent ruse pour ruse, et répondirent que, pénétrées des +mêmes devoirs, elles attendaient le clergé dans la grande salle pour +s'occuper avec lui de cet objet important. Alors la noblesse arriva et +communiqua solennellement son arrêté aux communes; elle adoptait, +disait-elle, le plan de conciliation, mais en persistant dans la +vérification séparée, et en ne déférant aux ordres réunis et à la +juridiction suprême du roi que les difficultés qui pourraient s'élever sur +les députations entières de toute une province. + +Cet arrêté mit fin à tous les embarras des communes. Obligées ou de céder, +ou de se déclarer seules en guerre contre les premiers ordres et le trône, +si le plan de conciliation avait été adopté, elles furent dispensées de +s'expliquer, le plan n'étant accepté qu'avec de graves changemens. Le +moment était décisif. Céder sur la vérification séparée n'était pas, il est +vrai, céder sur le vote par ordre; mais faiblir une fois, c'était faiblir +toujours. Il fallait ou se soumettre à un rôle à peu près nul, donner de +l'argent au pouvoir, et se contenter de détruire quelques abus lorsqu'on +voyait la possibilité de régénérer l'état, ou prendre une résolution forte +et se saisir violemment d'une portion du pouvoir législatif. C'était là le +premier acte révolutionnaire, mais l'assemblée n'hésita pas. En +conséquence, tous les procès-verbaux signés, les conférences finies, +Mirabeau se lève: «Tout projet de conciliation rejeté par une partie, +dit-il, ne peut plus être examiné par l'autre. Un mois s'est écoulé, il +faut prendre un parti décisif; un député de Paris a une motion importante à +faire, qu'on l'écoute.» Mirabeau, ayant ouvert la délibération par son +audace, introduit à la tribune Sieyès, esprit vaste, systématique, et +rigoureux dans ses déductions. Sieyès rappelle et motive en peu de mots la +conduite des communes. Elles ont attendu et se sont prêtées à toutes les +conciliations proposées; leur longue condescendance est devenue inutile; +elles ne peuvent différer plus long-temps sans manquer à leur mission; en +conséquence, elles doivent faire une dernière invitation aux deux autres +ordres, afin qu'ils se réunissent à elles pour commencer la vérification. +Cette proposition rigoureusement motivée[2] est accueillie avec +enthousiasme; on veut même sommer les deux ordres de se réunir dans une +heure[3]. Cependant le terme est prorogé. Le lendemain jeudi étant un jour +consacré aux solennités religieuses, on remet au vendredi. Le vendredi, +la dernière invitation est communiquée; les deux ordres répondent qu'ils +vont délibérer; le roi, qu'il fera connaître ses intentions. L'appel des +bailliages commence: le premier jour, trois curés se rendent, et sont +couverts d'applaudissemens; le second, il en arrive six; le troisième et le +quatrième, dix, au nombre desquels se trouvait l'abbé Grégoire. + +Pendant l'appel des bailliages et la vérification des pouvoirs, une dispute +grave s'éleva sur le titre que devait prendre l'assemblée. Mirabeau proposa +celui de _représentans du peuple français_; Mounier, celui de _la majorité +délibérant en l'absence de la minorité;_ le député Legrand, celui +_d'assemblée nationale._ Ce dernier fut adopté après une discussion assez +longue, qui se prolongea jusqu'au 16 juin dans la nuit. Il était une heure +du matin, et il s'agissait de savoir si on se constituerait séance tenante, +ou si on remettrait au lendemain. Une partie des députés voulait qu'on ne +perdît pas un instant, afin d'acquérir un caractère légal qui imposât à la +cour. Un petit nombre, désirant arrêter les travaux de l'assemblée, +s'emportait et poussait des cris furieux. Les deux partis, rangés des deux +côtés d'une longue table, se menaçaient réciproquement; Bailly, placé au +centre, était sommé par les uns de séparer l'assemblée, par les autres de +mettre aux voix le projet de se constituer. Impassible au milieu des cris +et des outrages, il resta pendant plus d'une heure immobile et silencieux. +Le ciel était orageux, le vent soufflait avec violence au milieu de la +salle, et ajoutait au tumulte. Enfin les furieux se retirèrent; alors +Bailly, s'adressant à l'assemblée devenue calme par la retraite de ceux qui +la troublaient, l'engagea à renvoyer au jour l'acte important qui était +proposé. Elle adopta son avis, et se retira en applaudissant à sa fermeté +et à sa sagesse. + +Le lendemain 17 juin, la proposition fut mise en délibération, et, à la +majorité de 491 voix contre 90, les communes se constituèrent en _assemblée +nationale_. Sieyès, chargé encore de motiver cette décision, le fit avec sa +rigueur accoutumée. + +«L'assemblée, délibérant après la vérification des pouvoirs, reconnaît +qu'elle est déjà composée de représentans envoyés directement par les +quatre-vingt-seize centièmes au moins de la nation. Une telle masse de +députations ne saurait rester inactive par l'absence des députés de +quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens; car les absens _qui +ont été appelés_ ne peuvent empêcher les présens d'exercer la plénitude de +leurs droits, surtout lorsque l'exercice de ces droits est un devoir +impérieux et pressant. + +«De plus, puisqu'il n'appartient qu'aux représentans vérifiés de concourir +au voeu national, et que tous les représentans vérifiés doivent être dans +cette assemblée, il est encore indispensable de conclure qu'il lui +appartient et qu'il n'appartient qu'à elle d'interpréter et de représenter +la volonté générale de la nation. + +«Il ne peut exister entre le trône et l'assemblée aucun _veto_, aucun +pouvoir négatif. + +«L'assemblée déclare donc que l'oeuvre commune de la restauration nationale +peut et doit être commencée sans retard par les députés présens, et qu'ils +doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle. + +«La dénomination d'assemblée nationale est la seule qui convienne à +l'assemblée dans l'état actuel des choses, soit parce que les membres qui +la composent sont les seuls représentans légitimement et publiquement +connus et vérifiés, soit parce qu'ils sont envoyés par la presque totalité +de la nation, soit enfin parce que la représentation étant une et +indivisible, aucun des députés, dans quelque ordre ou classe qu'il soit +choisi, n'a le droit d'exercer ses fonctions séparément de cette assemblée. + +«L'assemblée ne perdra jamais l'espoir de réunir dans son sein tous les +députés aujourd'hui absens; elle ne cessera de les appeler à remplir +l'obligation qui leur est imposée de concourir à la tenue des +états-généraux. A quelque moment que les députés absens se présentent dans +la session qui va s'ouvrir, elle déclare d'avance qu'elle s'empressera de +les recevoir, et de partager avec eux, après la vérification des pouvoirs, +la suite des grands travaux qui doivent procurer la régénération de la +France.» + +Aussitôt après cet arrêté, l'assemblée, voulant tout à la fois faire un +acte de sa puissance, et prouver qu'elle n'entendait point arrêter la +marche de l'administration, légalisa la perception des impôts, quoique +établis sans le consentement national; prévenant sa séparation elle ajouta +qu'ils cesseraient d'être perçus le jour où elle serait séparée; prévoyant +en outre la banqueroute, moyen qui restait au pouvoir pour terminer les +embarras financiers, et se passer du concours national, elle satisfit à la +prudence et à l'honneur en mettant les créanciers de l'état sous la +sauvegarde de la loyauté française. Enfin elle annonça qu'elle allait +s'occuper incessamment des causes de la disette et de la misère publique. + +Ces mesures, qui montraient autant de courage que d'habileté, produisirent +une impression profonde. La cour et les premiers ordres étaient épouvantés +de tant d'audace et d'énergie. Pendant ce temps le clergé délibérait en +tumulte s'il fallait se réunir aux communes. La foule attendait au dehors +le résultat de sa délibération; les curés l'emportèrent enfin, et on apprit +que la réunion avait été votée à la majorité de 149 voix sur 115. Ceux qui +avaient voté pour la réunion furent accueillis avec des transports; les +autres furent outragés et poursuivis par le peuple. + +Ce moment devait amener la réconciliation de la cour et de l'aristocratie. +Le danger était égal pour toutes deux. La dernière résolution nuisait +autant au roi qu'aux premiers ordres eux-mêmes dont les communes +déclaraient pouvoir se passer. Aussitôt on se jeta aux pieds du roi; le duc +de Luxembourg, le cardinal de Larochefoucauld, l'archevêque de Paris, le +supplièrent de réprimer l'audace du tiers-état, et de soutenir leurs droits +attaqués. Le parlement lui fit offrir de se passer des états, en promettant +de consentir tous les impôts. Le roi fut entouré par les princes et par la +reine; c'était plus qu'il ne fallait pour sa faiblesse; enfin on l'entraîna +à Marly, pour lui arracher une mesure vigoureuse. + +Le ministre Necker, attaché à la cause populaire, se contentait de +représentations inutiles, que le roi trouvait justes quand il avait +l'esprit libre, mais dont la cour avait soin de détruire bientôt l'effet. +Des qu'il vit l'intervention de l'autorité royale nécessaire, il forma un +projet qui parut très-hardi à son courage: il voulait que le monarque, dans +une séance royale, ordonnât la réunion des ordres, mais seulement pour +toutes les mesures d'intérêt général; qu'il s'attribuât la sanction de +toutes les résolutions prises par les états-généraux; qu'il improuvât +d'avance tout établissement contre la monarchie tempérée, tel que celui +d'une assemblée unique; qu'il promît enfin l'abolition des privilèges, +l'égale admission de tous les Français aux emplois civils et militaires, +etc. Necker, qui n'avait pas eu la force de devancer le temps pour un plan +pareil, n'avait pas mieux celle d'en assurer l'exécution. + +Le conseil avait suivi le roi à Marly. Là, le plan de Necker, approuvé +d'abord, est remis en discussion: tout à coup un billet est transmis au +roi; le conseil est suspendu, repris et renvoyé au lendemain, malgré le +besoin d'une grande célérité. Le lendemain, de nouveaux membres sont +ajoutés au conseil; les frères du roi sont du nombre. Le projet de Necker +est modifié; le ministre résiste, fait quelques concessions, mais il se +voit vaincu et retourne à Versailles. Un page vient trois fois lui remettre +des billets, portant de nouvelles modifications; son plan est tout-à-fait +défiguré, et la séance royale est fixée pour le 22 juin. + +On n'était encore qu'au 20, et déjà on ferme la salle des états, sous le +prétexte des préparatifs qu'exige la présence du roi. Ces préparatifs +pouvaient se faire en une demi-journée; mais le clergé avait résolu la +veille de se réunir aux communes, et on voulait empêcher cette réunion. Un +ordre du roi suspend aussitôt les séances jusqu'au 22. Bailly, se croyant +obligé d'obéir à l'assemblée, qui, le vendredi 19, s'était ajournée au +lendemain samedi, se rend à la porte de la salle. Des gardes-françaises +l'entouraient avec ordre d'en défendre l'entrée; l'officier de service +reçoit Bailly avec respect, et lui permet de pénétrer dans une cour pour y +rédiger une protestation. Quelques députés jeunes et ardens veulent forcer +la consigne; Bailly accourt, les apaise, et les emmène avec lui, pour ne +pas compromettre le généreux officier qui exécutait avec tant de modération +les ordres de l'autorité. On s'attroupe en tumulte, on persiste à se +réunir; quelques-uns parlent de tenir séance sous les fenêtres mêmes du +roi, d'autres proposent la salle du jeu de paume; on s'y rend aussitôt; le +maître la cède avec joie. + +Cette salle était vaste, mais les murs en étaient sombres et dépouillés; il +n'y avait point de sièges. On offre un fauteuil au président, qui le refuse +et veut demeurer debout avec l'assemblée; un banc sert de bureau; deux +députés sont placés à la porte pour la garder, et sont bientôt relevés par +la prévôté de l'hôtel, qui vient offrir ses services. Le peuple accourt en +foule, et la délibération commence. On s'élève de toutes parts contre cette +suspension des séances, et on propose divers moyens pour l'empêcher à +l'avenir. L'agitation augmente, et les partis extrêmes commencent à +s'offrir aux imaginations. On propose de se rendre à Paris: cet avis, +accueilli avec chaleur, est agité vivement; déjà même on parle de s'y +transporter en corps et à pied. Bailly est épouvanté des violences que +pourrait essuyer l'assemblée pendant la route; redoutant d'ailleurs une +scission, il s'oppose à ce projet. Alors Mounier propose aux députés de +s'engager par serment à ne pas se séparer avant l'établissement d'une +constitution. Cette proposition est accueillie avec transport, et on rédige +aussitôt la formule du serment. Bailly demande l'honneur de s'engager le +premier, et lit la formule ainsi conçue: «Vous prêtez le serment solennel +de ne jamais vous séparer, de vous rassembler partout où les circonstances +l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et +affermie sur des fondemens solides.» Cette formule, prononcée à haute et +intelligible voix, retentit jusqu'au dehors. Aussitôt toutes les bouches +profèrent le serment; tous les bras sont tendus vers Bailly, qui, debout +et immobile, reçoit cet engagement solennel d'assurer par des lois +l'exercice des droits nationaux. La foule pousse aussitôt des cris de _vive +l'assemblée! vive le roi!_ comme pour prouver que, sans colère et sans +haine, mais par devoir, elle recouvre ce qui lui est dû. Les députés se +disposent ensuite à signer la déclaration qu'ils viennent de faire. Un +seul, Martin d'Auch, ajoute à son nom le mot d'opposant. Il se forme autour +de lui un grand tumulte. Bailly, pour être entendu, monte sur une table, +s'adresse avec modération au député, et lui représente qu'il a le droit de +refuser sa signature, mais non celui de former opposition. Le député +persiste; et l'assemblée, par respect pour sa liberté, souffre le mot, et +le laisse exister sur le procès-verbal. + +Ce nouvel acte d'énergie excita l'épouvante de la noblesse, qui le +lendemain vint porter ses doléances aux pieds du roi, s'excuser en quelque +sorte des restrictions qu'elle avait apportées au plan de conciliation, +et lui demander son assistance. La minorité noble protesta contre cette +démarche, soutenant avec raison qu'il n'était plus temps de demander +l'intervention royale, après l'avoir si mal à propos refusée. Cette +minorité, trop peu écoutée, se composait de quarante-sept membres; on y +comptait des militaires, des magistrats éclairés; le duc de Liancourt, +généreux ami de son roi et de la liberté; le duc de Larochefoucauld, +distingué par une constante vertu et de grandes lumières; Lally-Tolendal, +célèbre déjà par les malheurs de son père et ses éloquentes réclamations; +Clermont-Tonnerre, remarquable par le talent de la parole; les frères +Lameth, jeunes colonels, connus par leur esprit et leur bravoure; Duport, +déjà cité pour sa vaste capacité et la fermeté de son caractère; enfin le +marquis de Lafayette, défenseur de la liberté américaine, unissant à la +vivacité française la constance et la simplicité de Washington. + +L'intrigue ralentissait toutes les opérations de la cour. La séance, fixée +d'abord au lundi 22, fut remise au 23. Un billet, écrit fort tard à Bailly +et à l'issue du grand conseil, lui annonçait ce renvoi, et prouvait +l'agitation qui régnait dans les idées. Necker était résolu à ne pas se +rendre à la séance, pour ne pas autoriser de sa présence des projets qu'il +désapprouvait. + +Les petits moyens, ressource ordinaire d'une autorité faible, furent +employés pour empêcher la séance du lundi 22; les princes firent retenir la +salle du jeu de paume pour y jouer ce jour-là. L'assemblée se rendit à +l'église de Saint-Louis, où elle reçut la majorité du clergé, à la tête de +laquelle se trouvait l'archevêque de Vienne. Cette réunion, opérée avec la +plus grande dignité, excita la joie la plus vive. Le clergé venait s'y +soumettre, disait-il, à la vérification commune. + +Le lendemain 23 était le jour fixé pour la séance royale. Les députés des +communes devaient entrer par une porte détournée, et différente de celle +qui était réservée à la noblesse et au clergé. A défaut de la violence, on +ne leur épargnait pas les humiliations. Exposés à la pluie, ils attendirent +longtemps: le président, réduit à frapper à cette porte, qui ne s'ouvrait +pas, frappa plusieurs fois; on lui répondit qu'il n'était pas temps. Déjà +les députés allaient se retirer, Bailly frappa encore; la porte s'ouvrit +enfin, les députés entrèrent et trouvèrent les deux premiers ordres en +possession de leurs sièges, qu'ils avaient voulu s'assurer en les occupant +d'avance. La séance n'était point, comme celle du 5 mai, majestueuse et +touchante à la fois, par une certaine effusion de sentimens et +d'espérances. Une milice nombreuse, un silence morne, la distinguaient de +cette première solennité. Les députés des communes avaient résolu de garder +le plus profond silence. Le roi prit la parole, et trahit sa faiblesse en +employant des expressions beaucoup trop énergiques pour son caractère. On +lui faisait proférer des reproches, et donner des commandemens. Il +enjoignait la séparation par ordre, cassait les précédens arrêtés du +tiers-état, en promettant de sanctionner l'abdication des privilèges +pécuniaires quand les possesseurs l'auraient donnée. Il maintenait tous les +droits féodaux, tant utiles, qu'honorifiques, comme propriétés inviolables; +il n'ordonnait pas la réunion pour les matières d'intérêt général, mais il +la faisait espérer de la modération des premiers ordres. Ainsi il forçait +L'obéissance des communes, et se contentait de présumer celle de +l'aristocratie. Il laissait la noblesse et le clergé juges de ce qui les +concernait spécialement, et finissait par dire que, s'il rencontrait de +nouveaux obstacles, il ferait tout seul le bien de son peuple, et se +regarderait comme son unique représentant. Ce ton, ce langage, irritèrent +profondément les esprits, non contre le roi, qui venait de représenter avec +faiblesse des passions qui n'étaient pas les siennes, mais contre +l'aristocratie dont il était l'instrument. + +Aussitôt après son discours, il ordonne à l'assemblée de se séparer +sur-le-champ. La noblesse le suit, avec une partie du clergé. Le plus grand +nombre des députés ecclésiastiques demeurent; les députés des communes, +immobiles, gardent un profond silence. Mirabeau, qui toujours s'avançait +le premier, se lève: «Messieurs, dit-il, j'avoue que ce que vous venez +d'entendre pourrait être le salut de la patrie, si les présens du +despotisme n'étaient pas toujours dangereux.... L'appareil des armes, la +violation du temple national, pour vous commander d'être heureux!... Où +sont les ennemis de la nation? Catilina est-il à nos portes?... Je demande +qu'en vous couvrant de votre dignité, de votre puissance législative, vous +vous renfermiez dans la religion de votre serment; il ne vous permet de +vous séparer qu'après avoir fait la constitution.» + +Le marquis de Brézé, grand-maître des cérémonies, rentre alors et s'adresse +à Bailly: «Vous avez entendu, lui dit-il, les ordres du roi;» et Bailly lui +répond: «Je vais prendre ceux de l'assemblée.» Mirabeau s'avance: «Oui, +monsieur, s'écrie-t-il, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées +au roi; mais vous n'avez ici ni voix, ni place, ni droit de parler. +Cependant, pour éviter tout délai, allez dire à votre maître que nous +sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que +par la puissance des baïonnettes.» M. de Brézé se retire. Sieyès prononce +ces mots: «Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier; délibérons.» +L'assemblée se recueille pour délibérer sur le maintien de ses précédens +arrêtés. «Le premier de ces arrêtés, dit Barnave, a déclaré ce que vous +êtes; le second statue sur les impôts, que vous seuls avez droit de +consentir; le troisième est le serment de faire votre devoir. Aucune de ces +mesures n'a besoin de sanction royale. Le roi ne peut empêcher ce qu'il n'a +pas à consentir.» Dans ce moment, des ouvriers viennent pour enlever les +banquettes, des troupes armées traversent la salle, d'autres l'entourent au +dehors; les gardes-du-corps s'avancent même jusqu'à la porte. L'assemblée, +sans s'interrompre, demeure sur les bancs et recueille les voix: il y a +unanimité pour le maintien de tous les arrêtés précédens. Ce n'est pas +tout: au sein de la ville royale, au milieu des serviteurs de la cour, et +privée des secours de ce peuple depuis si redoutable, l'assemblée pouvait +être menacée. Mirabeau reparaît à la tribune et propose de décréter +l'inviolabilité de chaque député. Aussitôt l'assemblée, n'opposant à la +force qu'une majestueuse volonté, déclare inviolable chacun de ses membres, +proclame traître, infâme et coupable de crime capital, quiconque +attenterait à leur personne. + +Pendant ce temps la noblesse, qui croyait l'état sauvé par ce lit de +justice, présentait ses félicitations au prince qui en avait donné l'idée, +et les portait du prince à la reine. La reine, tenant son fils dans ses +bras, le montrant à ces serviteurs si empressés, recevait leurs sermens, et +s'abandonnait malheureusement à une aveugle confiance. Dans ce même instant +on entendit des cris: chacun accourut, et on apprit que le peuple, réuni en +foule, félicitait Necker de n'avoir pas assisté à la séance royale. +L'épouvante succéda aussitôt à la joie; le roi et la reine firent appeler +Necker, et ces augustes personnages furent obligés de le supplier de +conserver son portefeuille. Le ministre y consentit, et rendit à la cour +une partie de la popularité qu'il avait conservée en n'assistant pas à +cette funeste séance. + +Ainsi venait de s'opérer la première révolution. Le tiers-état avait +recouvré le pouvoir législatif, et ses adversaires l'avaient perdu pour +avoir voulu le garder tout entier. En quelques jours, cette révolution +législative fut entièrement consommée. On employa encore quelques petits +moyens, tels que de gêner les communications intérieures dans les salles +des états; mais ils furent sans succès. Le 24, la majorité du clergé se +rendit à l'assemblée, et demanda la vérification en commun pour délibérer +ensuite sur les propositions faites par le roi dans la séance du 23 juin. +La minorité du clergé continuait à délibérer dans sa chambre particulière. +L'archevêque de Paris, Juigné, prélat vertueux, bienfaiteur du peuple, mais +privilégié opiniâtre, fut poursuivi, et contraint de promettre sa réunion; +il se rendit en effet à l'assemblée nationale, accompagné de l'archevêque +de Bordeaux, prélat populaire et qui devait plus tard devenir ministre. + +Le plus grand trouble se manifesta dans les rangs de la noblesse. Ses +agitateurs ordinaires enflammaient ses passions; d'Espréménil proposa de +décréter le tiers-état, et de le faire poursuivre par le procureur-général; +la minorité proposa la réunion. Cette motion fut rejetée au milieu du +tumulte. Le duc d'Orléans appuya la proposition, après avoir, la veille, +promis le contraire aux Polignac[4]. Quarante-sept membres, résolus de se +réunir à l'assemblée générale malgré la décision de la majorité, s'y +rendirent en corps, et furent reçus au milieu de la joie publique. +Cependant, malgré cette allégresse causée par leur présence, leurs visages +étaient tristes. «Nous cédons à notre conscience, dit Clermont-Tonnerre, +mais c'est avec douleur que nous nous séparons de nos frères. Nous venons +concourir à la régénération publique; chacun de nous vous fera connaître le +degré d'activité que lui permet son mandat.» + +Chaque jour amenait de nouvelles réunions, et l'assemblée voyait +s'accroître le nombre de ses membres. Des adresses arrivaient de toutes +parts, exprimant le voeu et l'approbation des villes et des provinces. +Mounier suscita celles du Dauphiné. Paris fit la sienne; et le Palais-Royal +lui-même envoya une députation, que l'assemblée, entourée encore de +dangers, reçut pour ne pas s'aliéner la multitude. Alors elle n'en +prévoyait pas les excès; elle avait besoin au contraire de présumer son +énergie et d'en espérer un appui; beaucoup d'esprits en doutaient, et le +courage du peuple n'était encore qu'un rêve heureux. Ainsi les +applaudissemens des tribunes, importuns souvent à l'assemblée, l'avaient +pourtant soutenue, et on n'osa pas les empêcher. Bailly voulut réclamer, on +étouffa sa voix et sa motion par de bruyans applaudissemens. + +La majorité de la noblesse continuait ses séances au milieu du tumulte et +du plus violent déchaînement. L'épouvante se répandit chez ceux qui la +dirigeaient, et le signal de la réunion partit de ceux mêmes qui lui +persuadaient naguère la résistance. Mais ces passions, déjà trop excitées, +n'étaient point faciles à conduire. Le roi fut obligé d'écrire une lettre; +la cour, les grands, furent réduits à supplier; «la réunion sera passagère, +disait-on aux plus obstinés; des troupes s'approchent, cédez pour sauver le +roi.» Le consentement fut arraché au milieu du désordre, et la majorité de +la noblesse, accompagnée de la minorité du clergé, se rendit le 27 juin à +l'assemblée générale. Le duc de Luxembourg, y parlant au nom de tous, dit +qu'ils venaient pour donner au roi une marque de respect, et à la nation +une preuve de patriotisme. «La famille est complète,» répondit Bailly. +Supposant que la réunion était entière, et qu'il s'agissait, non de +vérifier, mais de délibérer en commun, il ajouta: «Nous pourrons nous +occuper, sans relâche et sans distraction, de la régénération du royaume et +du bonheur public.» + +Plus d'un petit moyen fut encore employé pour paraître n'avoir pas fait ce +que la nécessité avait obligé de faire. Les nouveaux arrivés se rendaient +toujours après l'ouverture des séances, tous en corps, et de manière à +figurer un ordre. Ils affectaient de se tenir debout derrière le président, +et de manière à paraître ne pas siéger. Bailly, avec beaucoup de mesure et +de fermeté, finit par vaincre toutes les résistances, et parvint à les +faire asseoir. On voulut aussi lui disputer la présidence, non de vive +force, mais tantôt par une négociation secrète, tantôt par une supercherie. +Bailly la retint, non par ambition, mais par devoir; et on vit un simple +citoyen, connu seulement par ses vertus et ses talens, présider tous les +grands du royaume et de l'église. + +Il était trop évident que la révolution législative était achevée. Quoique +le premier différend n'eût d'autre objet que le mode de vérification et non +la manière de voter, quoique les uns eussent déclaré ne se réunir que pour +la vérification commune, et les autres pour obéir aux intentions royales +exprimées le 23 juin, il était certain que le vote par tête devenait +inévitable; toute réclamation était donc inutile et impolitique. Pourtant +le cardinal de Larochefoucauld protesta au nom de la minorité, et assura +qu'il ne s'était réuni que pour délibérer sur les objets généraux, et en +conservant toujours le droit de former un ordre. L'archevêque de Vienne +répliqua avec vivacité que la minorité n'avait rien pu décider en l'absence +de la majorité du clergé, et qu'elle n'avait pas le droit de parler au nom +de l'ordre. Mirabeau s'éleva avec force contre cette prétention, dit qu'il +était étrange qu'on protestât dans l'assemblée contre l'assemblée; qu'il +fallait en reconnaître la souveraineté, ou se retirer. + +Alors s'éleva la question des mandats impératifs. La plupart des cahiers +exprimaient le voeu des électeurs à l'égard des réformes à opérer, et +rendaient ce voeu obligatoire pour les députés. Avant d'agir, il fallait +fixer jusqu'à quel point on le pouvait; cette question devait donc être la +première. Elle fut prise et reprise plusieurs fois. Les uns voulaient qu'on +retournât aux commettans; les autres pensaient qu'on ne pouvait recevoir +des commettans que la mission de voter pour eux, après que les objets +auraient été discutés et éclaircis par les envoyés de toute la nation, mais +ils ne croyaient pas qu'on pût recevoir d'avance un avis tout fait. Si on +croit en effet ne pouvoir faire la loi que dans un conseil général, soit +parce qu'on trouve plus de lumières en s'élevant, soit parce qu'on ne peut +avoir un avis que lorsque toutes les parties de la nation se sont +réciproquement entendues, il s'ensuit qu'alors les députés doivent être +libres et sans mandat obligatoire. Mirabeau, acérant la raison par +l'ironie, s'écria que ceux qui croyaient les mandats impératifs avaient eu +tort de venir, et n'avaient qu'à laisser leurs cahiers sur leurs bancs, et +que ces cahiers siégeraient tout aussi bien qu'eux. Sieyès, avec sa +sagacité ordinaire, prévoyant que, malgré la décision très juste de +l'assemblée, un grand nombre de membres se replieraient sur leurs sermens, +et qu'en se réfugiant dans leur conscience ils se rendraient inattaquables, +proposa l'ordre du jour, sur le motif que chacun était juge de la valeur du +serment qu'il avait prêté. «Ceux qui se croient obligés par leurs cachiers, +dit-il, seront regardés comme absens, tout comme ceux qui avaient refusé de +faire vérifier leurs pouvoirs en assemblée générale.» Cette sage opinion +fut adoptée. L'assemblée, en contraignant les opposans, leur eût fourni des +prétextes, tandis qu'en les laissant libres, elle était sûre de les amener +à elle, car sa victoire était désormais certaine. + +L'objet de la nouvelle convocation était la réforme de l'état, +c'est-à-dire, l'établissement d'une constitution, dont la France manquait, +malgré tout ce qu'on a pu dire. Si on appelle ainsi toute espèce de +rapports entre les gouvernés et le gouvernement, sans doute la France +possédait une constitution; un roi avait commandé et des sujets obéi; des +ministres avaient emprisonné arbitrairement; des traitans avaient perçu +jusqu'aux derniers deniers du peuple; des parlemens avaient condamné des +malheureux à la roue. Les peuples les plus barbares ont de ces espèces de +constitution. Il y avait eu en France des états-généraux, mais sans +attributions précises, sans retours assurés, et toujours sans résultats. +Il y avait eu une autorité royale, tour à tour nulle ou absolue. Il y avait +eu des tribunaux ou cours souveraines qui souvent joignaient au pouvoir +judiciaire le pouvoir législatif; mais il n'y avait aucune loi qui assurât +la responsabilité des agens du pouvoir, la liberté de la presse, la liberté +individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'état social, +remplacent la fiction de la liberté naturelle[5]. + +Le besoin d'une constitution était avoué, et généralement senti; tous les +cahiers l'avaient énergiquement exprimé, et s'étaient même expliqués +formellement sur les principes fondamentaux de cette constitution. Ils +avaient unanimement prescrit le gouvernement monarchique, l'hérédité de +mâle en mâle, l'attribution exclusive du pouvoir exécutif au roi, la +responsabilité de tous les agens, le concours de la nation et du roi pour +la confection des lois, le vote de l'impôt, et la liberté individuelle. +Mais ils étaient divisés sur la création d'une ou de deux chambres +législatives; sur la permanence, la périodicité, la dissolution du corps +législatif; sur l'existence politique du clergé et des parlemens; sur +l'étendue de la liberté de la presse. Tant de questions, ou résolues ou +proposées par les cahiers, annoncent assez combien l'esprit public était +alors éveillé dans toutes les parties du royaume, et combien était général +et prononcé le voeu de la France pour la liberté[6]. Mais une constitution +entière à fonder au milieu des décombres d'une antique législation, malgré +toutes les résistances, et avec l'élan désordonné des esprits, était une +oeuvre grande et difficile. Outre les dissentimens que devait produire la +diversité des intérêts, il y avait encore à redouter la divergence +naturelle des opinions. Une législation tout entière à donner à un grand +peuple excite si fortement les esprits, leur inspire des projets si vastes +des espérances si chimériques, qu'on devait s'attendre à des mesures ou +vagues ou exagérées, et souvent hostiles. Pour mettre de la suite dans les +travaux, on nomma un comité chargé d'en mesurer l'étendue et d'en ordonner +la distribution. Ce comité était composé des membres les plus modérés de +l'assemblée. Mounier, esprit sage, quoique opiniâtre, en était le membre le +plus laborieux et le plus influent; ce fut lui qui prépara l'ordre du +travail. + +La difficulté de donner une constitution n'était pas la seule qu'eut à +vaincre cette assemblée. Entre un gouvernement mal disposé et un peuple +affamé qui exigeait de prompts soulagemens, il était difficile qu'elle ne +se mêlât pas de l'administration. Se défiant de l'autorité, pressée de +secourir le peuple, elle devait, même sans ambition, empiéter peu à peu sur +le pouvoir exécutif. Déjà le clergé lui en avait donné l'exemple, en +faisant au tiers-état la proposition insidieuse de s'occuper immédiatement +des subsistances. L'assemblée à peine formée nomma un comité des +subsistances, demanda au ministère des renseignemens sur cette matière, +proposa de favoriser la circulation des denrées de province à province, de +les transporter d'office sur les lieux où elles manquaient, de faire des +aumônes, et d'y pourvoir par des emprunts. Le ministère fit connaître les +mesures efficaces qu'il avait prises, et que Louis XVI, administrateur +soigneux, avait favorisées de tout son pouvoir. Lally-Tolendal proposa de +faire des décrets sur la libre circulation; à quoi Mounier objecta que de +tels décrets exigeraient la sanction royale, et que cette sanction, n'étant +pas réglée, exposerait à des difficultés graves. Ainsi tous les obstacles +se réunissaient. Il fallait faire des lois sans que les formes législatives +fussent fixées, surveiller l'administration sans empiéter sur l'autorité +exécutive, et suffire à tant d'embarras, malgré la mauvaise volonté du +pouvoir, l'opposition des intérêts, la divergence des esprits, et +l'exigence d'un peuple récemment éveillé, et s'agitant à quelques lieues de +l'assemblée dans le sein d'une immense capitale. + +Un très petit espace sépare Paris de Versailles, et on peut le franchir +plusieurs fois en un jour. Toutes les agitations de Paris se faisaient donc +ressentir immédiatement à Versailles, à la cour et dans l'assemblée. Paris +offrait alors un spectacle nouveau et extraordinaire. Les électeurs, réunis +en soixante districts, n'avaient pas voulu se séparer après les élections, +et étaient demeurés assemblés, soit pour donner des instructions à leurs +députés, soit par ce besoin de se réunir, de s'agiter, qui est toujours +dans le coeur des hommes, et qui éclate avec d'autant plus de violence +qu'il a été plus longtemps comprimé. Ils avaient eu le même sort que +l'assemblée nationale: le lieu de leurs séances ayant été fermé, ils +s'étaient rendus dans un autre; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de +l'Hôtel-de-ville, et là ils continuaient de se réunir et de correspondre +avec leurs députés. Il n'existait point encore de feuilles publiques, +rendant compte des séances de l'assemblée nationale; on avait besoin de se +rapprocher pour s'entretenir et s'instruire des évènemens. Le jardin du +Palais-Royal était le lieu des plus fréquens rassemblemens. Ce magnifique +jardin, entouré des plus riches magasins de l'Europe, et formant une +dépendance du palais du duc d'Orléans, était le rendez-vous des étrangers, +des débauchés, des oisifs, et surtout des plus grands agitateurs. Les +discours les plus hardis étaient proférés dans les cafés ou dans le jardin +même. On voyait un orateur monter sur une table, et, réunissant la foule +autour de lui, l'exciter par les paroles les plus violentes, paroles +toujours impunies, car la multitude régnait là en souveraine. Des hommes +qu'on supposait dévoués au duc d'Orléans s'y montraient des plus ardens. +Les richesses de ce prince, ses prodigalités connues, ses emprunts énormes, +son voisinage, son ambition, quoique vague, tout a dû le faire accuser. +L'histoire, sans désigner aucun nom, peut assurer du moins que l'or a été +répandu. Si la partie saine de la nation voulait ardemment la liberté, si +la multitude inquiète et souffrante voulait s'agiter et faire son sort +meilleur, il y a eu aussi des instigateurs qui ont quelquefois excité cette +multitude et dirigé peut-être quelques-uns de ses coups. Du reste, cette +influence n'est point à compter parmi les causes de la révolution, car ce +n'est pas avec un peu d'or et des manoeuvres secrètes qu'on ébranle une +nation de vingt-cinq millions d'hommes. + +Une occasion de troubles se présenta bientôt. Les gardes-françaises, +troupes d'élite destinées à composer la garde du roi, étaient à Paris. +Quatre compagnies se détachaient alternativement, et venaient faire leur +service à Versailles. Outre la sévérité barbare de la nouvelle discipline, +ces troupes avaient encore à se plaindre de celle de leur nouveau colonel. +Dans le pillage de la maison Réveillon, elles avaient bien montré quelque +acharnement contre le peuple; mais plus tard elles en avaient éprouvé du +regret, et, mêlées tous les jours à lui, elles avaient cédé à ses +séductions. D'ailleurs, soldats et sous-officiers sentaient que toute +carrière leur était fermée; ils étaient blessés de voir leurs jeunes +officiers ne faire presque aucun service, ne figurer que les jours de +parade, et, après les revues, ne pas même accompagner le régiment dans les +casernes. Il y avait là comme ailleurs un tiers-état qui suffisait à tout +et ne profitait de rien. L'indiscipline se manifesta, et quelques soldats +furent enfermés à l'Abbaye. + +On se réunit au Palais-Royal en criant: _A l'abbaye!_ La multitude y courut +aussitôt. Les portes en furent enfoncées, et on conduisit en triomphe les +soldats qu'on venait d'en arracher [Note: 30 juin]. Tandis que le peuple +les gardait au palais-Royal, une lettre fut écrite à l'assemblée pour +demander leur liberté. Placée entre le peuple d'une part, et le +gouvernement de l'autre, qui était suspect puisqu'il allait agir dans sa +propre cause, l'assemblée ne pouvait manquer d'intervenir, et de commettre +un empiétement en se mêlant de la police publique. Prenant une résolution +tout à la fois adroite et sage, elle exprima aux Parisiens ses voeux pour +le maintien du bon ordre, leur recommanda de ne pas le troubler, et en même +temps elle envoya une députation au roi pour implorer sa clémence, comme un +moyen infaillible de rétablir la concorde et la paix. Le roi, touché de là +modération de l'assemblée, promit sa clémence quand l'ordre serait rétabli. +Les gardes-françaises furent sur-le-champ replacés dans les prisons, et une +grâce du roi les en fit aussitôt sortir. + +Tout allait bien jusque-là; mais la noblesse, en se réunissant aux deux +ordres, avait cédé avec regret, et sur la promesse que sa réunion serait de +courte durée. Elle s'assemblait tous les jours encore, et protestait contre +les travaux de l'assemblée nationale; ses réunions étaient progressivement +moins nombreuses; le 3 juillet on avait compté 138 membres présens; le 10 +ils n'étaient plus que 93, et le 11, 80. Cependant les plus obstinés +avaient persisté, et le 11 ils avaient résolu une protestation que les +évènemens postérieurs les empêchèrent de rédiger. La cour, de son côté, +n'avait pas cédé sans regret et sans projet. Revenue de son effroi après +la séance du 23 juin, elle avait voulu la réunion générale pour entraver la +marche de l'assemblée au moyen des nobles, et dans l'espérance de la +dissoudre bientôt de vive force. Necker n'avait été conservé que pour +couvrir par sa présence les trames secrètes qu'on ourdissait. A une +certaine agitation, à la réserve dont on usait envers lui, il se doutait +d'une grande machination. Le roi même n'était pas instruit de tout, et on +se proposait sans doute d'aller plus loin qu'il ne voulait. Necker, qui +croyait que toute l'action d'un homme d'état devait se borner à raisonner, +et qui avait tout juste la force nécessaire pour faire des représentations, +en faisait inutilement. Uni avec Mounier, Lally-Tolendal et +Clermont-Tonnerre, ils méditaient tous ensemble l'établissement de la +constitution anglaise. Pendant ce temps la cour poursuivait des +préparatifs secrets; et les députés nobles ayant voulu se retirer, on les +retint en leur parlant d'un évènement prochain. + +Des troupes s'approchaient; le vieux maréchal de Broglie en avait reçu le +commandement général, et le baron de Besenval avait reçu le commandement +particulier de celles qui environnaient Paris. Quinze régimens, la plupart +étrangers, étaient aux environs de la capitale. La jactance des courtisans +révélait le danger, et ces conspirateurs, trop prompts à menacer, +compromettaient ainsi leurs projets. Les députés populaires, instruits, non +pas de tous les détails d'un plan qui n'était pas connu encore en entier, +et que le roi lui-même n'a connu qu'en partie, mais qui certainement +faisait craindre l'emploi de la violence, les députés populaires étaient +irrités et songeaient aux moyens de résistance. On ignore et on ignorera +probablement toujours quelle a été la part des moyens secrets dans +l'insurrection du 14 juillet; mais peu importe. L'aristocratie conspirait, +le parti populaire pouvait bien conspirer aussi. Les moyens employés étant +les mêmes, reste la justice de la cause, et la justice n'était pas pour +ceux qui voulaient revenir sur la réunion des trois ordres, dissoudre la +représentation nationale, et sévir contre ses plus courageux députés. + +Mirabeau pensa que le plus sûr moyen d'intimider le pouvoir, c'était de le +réduire à discuter publiquement les mesures qu'on lui voyait prendre. Il +fallait pour cela les dénoncer ouvertement. S'il hésitait à répondre, s'il +éludait, il était jugé; la nation était avertie et soulevée. Mirabeau fait +suspendre les travaux de la constitution, et propose de demander au roi le +renvoi des troupes. Il mêle dans ses paroles le respect pour le monarque +aux reproches les plus sévères pour le gouvernement. Il dit que tous les +jours des troupes nouvelles s'avancent; que tous les passages sont +interceptés; que les ponts, les promenades sont changés en postes +militaires; que des faits publics et cachés, des ordres et des +contre-ordres précipités frappent tous les yeux et annoncent la guerre. +Ajoutant à ces faits des reproches amers: «On montre, dit-il, plus de +soldats menaçans à la nation, qu'une invasion de l'ennemi n'en +rencontrerait peut-être, et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu réunir +pour secourir des amis martyrs de leur fidélité, et surtout pour conserver +cette alliance des Hollandais, si précieuse, si chèrement conquise, et si +honteusement perdue.» + +Son discours est aussitôt couvert d'applaudissemens, l'adresse qu'il +propose est adoptée. Seulement, comme en invoquant le renvoi des troupes +il avait demandé qu'on les remplaçât par des gardes bourgeoises, cet +article est supprimé; l'adresse est votée à l'unanimité moins quatre voix. +Dans cette adresse, demeurée célèbre, qu'il n'a, dit-on, point écrite, mais +dont il avait fourni toutes les idées à un de ses amis, Mirabeau prévoyait +presque tout ce qui allait arriver: l'explosion de la multitude et la +défection des troupes par leur rapprochement avec les citoyens. Aussi +adroit qu'audacieux, il osait assurer au roi que ses promesses ne seraient +point vaines: «Vous nous avez appelés, lui disait-il, pour régénérer le +royaume; vos voeux seront accomplis, malgré les pièges, les difficultés, +les périls..., etc.» + +L'adresse fut présentée par une députation de vingt-quatre membres. Le roi, +ne voulant pas s'expliquer, répondit que ce rassemblement de troupes +n'avait d'autre objet que le maintien de la tranquillité publique, et la +protection due à rassemblée; qu'au surplus, si celle-ci avait encore des +craintes, il la transférerait à Soissons ou à Noyon, et que lui-même se +rendrait à Compiègne. + +L'assemblée ne pouvait se contenter d'une pareille réponse, surtout de +l'offre de l'éloigner de la capitale pour la placer entre deux camps. Le +comte de Crillon proposa de s'en fier à la parole d'un roi honnête homme. +«La parole d'un roi honnête homme, reprit Mirabeau, est un mauvais garant +de la conduite de son ministère; notre confiance aveugle dans nos rois nous +a perdus; nous avons demandé la retraite des troupes et non à fuir devant +elles; il faut insister encore, et sans relâche.» + +Cette opinion ne fut point appuyée. Mirabeau insistait assez sur les moyens +ouverts, pour qu'on lui pardonnât les machinations secrètes, s'il est vrai +qu'elles aient été employées. + +C'était le 11 juillet; Necker avait dit plusieurs fois au roi que si ses +services lui déplaisaient, il se retirerait avec soumission. «Je prends +votre parole,» avait répondu le roi. Le 11 au soir, Necker reçut un billet +où Louis XVI le sommait de tenir sa parole, le pressait de partir, et +ajoutait qu'il comptait assez sur lui pour espérer qu'il cacherait son +départ à tout le monde. Necker, justifiant alors l'honorable confiance du +monarque, part sans en avertir sa société, ni même sa fille, et se trouve +en quelques heures fort loin de Versailles. Le lendemain 12 juillet était +un dimanche. Le bruit se répandit à Paris que Necker avait été renvoyé, +ainsi que MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Puységur et de Saint-Priest. +On annonçait, pour les remplacer, MM. de Breteuil, de La Vauguyon, de +Broglie, Foulon et Damécourt, presque tous connus par leur opposition à la +cause populaire. L'alarme se répand dans Paris. On se rend au Palais-Royal. +Un jeune homme, connu depuis par son exaltation républicaine, né avec une +âme tendre, mais bouillante, Camille Desmoulins, monte sur une table, +montre des pistolets en criant aux armes, arrache une feuille d'arbre dont +il fait une cocarde, et engage tout le monde à l'imiter. + +Les arbres sont aussitôt dépouillés, et on se rend dans un musée renfermant +des bustes en cire. On s'empare de ceux de Necker et du duc d'Orléans, +menacé, dit-on, de l'exil, et on se répand ensuite dans les quartiers de +Paris. Cette foule parcourait la rue Saint-Honoré, lorsqu'elle rencontre, +vers la place Vendôme, un détachement de Royal-Allemand qui fond sur elle, +blesse plusieurs personnes, et entre autres un soldat des +gardes-françaises. Ces derniers, tout disposés pour le peuple et contre le +Royal-Allemand, avec lequel ils avaient eu une rixe les jours précédens, +étaient casernés près de la place Louis XV; ils font feu sur +Royal-Allemand. Le prince de Lambesc, qui commandait ce régiment, se replie +aussitôt sur le jardin des Tuileries, charge la foule paisible qui s'y +promenait, tue un vieillard au milieu de la confusion, et fait évacuer le +jardin. Pendant ce temps, les troupes qui environnaient Paris se +concentrent sur le Champ-de-Mars et la place Louis XV. La terreur alors n'a +plus de bornes et se change en fureur. On se répand dans la ville en criant +aux armes. La multitude court à l'Hôtel- de-Ville pour en demander. Les +électeurs composant l'assemblée générale y étaient réunis. Ils livrent les +armes qu'ils ne pouvaient plus refuser, et qu'on pillait déjà à l'instant +où ils se décidaient à les accorder. Ces électeurs composaient en ce moment +la seule autorité établie. Privés de tout pouvoir actif, ils prennent ceux +que la circonstance exigeait, et ordonnent la convocation des districts. +Tous les citoyens s'y rendent pour aviser aux moyens de se préserver à la +fois de la fureur de la multitude et de l'attaque des troupes royales. +Pendant la nuit, le peuple, qui court toujours à ce qui l'intéresse, force +et brûle les barrières, disperse les commis et rend toutes les entrées +libres. Les boutiques des armuriers sont pilliées. Ces brigands, déjà +signalés chez Réveillon, et qu'on vit, dans toutes les occasions, sortir +comme de dessous terre, reparaissent armés de piques et de bâtons, et +répandent l'épouvante. Ces évènemens avaient eu lieu pendant la journée du +dimanche 12 juillet, et dans la nuit du dimanche au lundi 13. Dans la +matinée du lundi, les électeurs, toujours réunis à l'Hôtel-de-Ville, +croient devoir donner une forme plus légale à leur autorité; ils appellent, +en conséquence, le prévôt des marchands, administrateur ordinaire de la +cité. Celui-ci ne consent à céder que sur une réquisition en forme. On le +requiert en effet, et on lui adjoint un certain nombre d'électeurs; on +compose ainsi une municipalité revêtue de tous les pouvoirs. Cette +municipalité mande auprès d'elle le lieutenant de police, et rédige en +quelques heures un plan d'armement pour la milice bourgeoise. + +Cette milice devait être composée de quarante-huit mille hommes, fournis +par les districts. Le signe distinctif devait être, au lieu de la cocarde +verte, la cocarde parisienne, rouge et bleue. Tout homme surpris en armes +et avec cette cocarde, sans avoir été enrôlé par son district dans la garde +bourgeoise, devait être arrêté, désarmé et puni. Telle fut la première +origine des gardes nationales. Ce plan fut adopté par tous les districts, +qui se hâtèrent de le mettre à exécution. Dans le courant de la même +matinée, le peuple avait dévasté la maison de Saint-Lazare pour y chercher +des grains; il avait forcé le Garde-Meuble pour y prendre des armes, et en +avait exhumé des armures antiques dont il s'était revêtu. On voyait la +foule, portant des casques et des piques, inonder la ville. Le peuple se +montrait maintenant ennemi du pillage; avec sa mobilité ordinaire, il +affectait le désintéressement, il respectait l'or, ne prenait que les +armes, et arrêtait lui-même les brigands. Les gardes-françaises et les +milices du guet avaient offert leurs services, et on les avait enrôlés dans +la garde bourgeoise. + +On demandait toujours des armes à grands cris. Le prévôt Flesselles, qui +d'abord avait résisté à ses concitoyens, se montrait zélé maintenant, et +promettait 12,000 fusils pour le jour même, davantage pour les jours +suivans. Il prétendait avoir fait un marché avec un armurier inconnu. La +chose paraissait difficile en songeant au peu de temps qui s'était écoulé. +Cependant le soir étant arrivé, les caisses d'artillerie annoncées par +Flesselles sont conduites à l'Hôtel-de-Ville; on les ouvre, et on les +trouve pleines de vieux linges. A cette vue la multitude s'indigne contre +le prévôt, qui dit avoir été trompé. Pour l'apaiser, il la dirige vers les +Chartreux, en assurant qu'elle y trouvera des armes. Les Chartreux étonnés +reçoivent cette foule furieuse, l'introduisent dans leur retraite, et +parviennent à la convaincre qu'ils ne possédaient rien de ce qu'avait +annoncé le prévôt. + +Le peuple, plus irrité que jamais, revient en criant à la trahison. Pour le +satisfaire, on ordonne la fabrication de cinquante mille piques. Des +poudres destinées pour Versailles descendaient la Seine sur des bateaux; on +s'en empare, et un électeur en fait la distribution au milieu des plus +grands dangers. + +Une horrible confusion régnait à cet Hôtel-de-Ville, siège des autorités, +quartier-général de la milice, et centre de toutes les opérations. Il +fallait à la fois y pourvoir à la sûreté extérieure menacée par la cour, à +la sûreté intérieure menacée par les brigands; il fallait à chaque instant +calmer les soupçons du peuple, qui se croyait trahi, et sauver de sa fureur +ceux qui excitaient sa défiance. On voyait là des voitures arrêtées, des +convois interceptés, des voyageurs attendant la permission de continuer +leur route. Pendant la nuit, l'Hôtel-de-Ville fut encore une fois menacé +par les brigands; un électeur, le courageux Moreau de Saint-Méry, chargé +d'y veiller, fît apporter des barils de poudre, et menaça de le faire +sauter. Les brigands s'éloignèrent à cette vue. Pendant ce temps, les +citoyens retirés chez eux se tenaient prêts à tous les genres d'attaque; +ils avaient dépavé les rues, ouvert des tranchées, et pris tous les moyens +de résister à un siège. + +Pendant ces troubles de la capitale, la consternation régnait dans +l'assemblée. Elle s'était formée le 13 au matin, alarmée des évènemens qui +se préparaient, et ignorant encore ce qui s'était passé à Paris. Le député +Mounier s'élève le premier contre le renvoi des ministres. Lally-Tolendal +lui succède à la tribune, fait un magnifique éloge de Necker, et tous deux +s'unissent pour proposer une adresse dans laquelle on demandera au roi le +rappel des ministres disgraciés. Un député de la noblesse, M. de Virieu, +propose même de confirmer les arrêtés du 17 juin par un nouveau serment. M. +de Clermont-Tonnerre s'oppose à cette proposition, comme inutile, et, +rappelant les engagemens déjà pris par l'assemblée, s'écrie: «La +constitution sera, ou nous ne serons plus. » La discussion s'était déjà +prolongée lorsqu'on apprend les troubles de Paris pendant la matinée du 13, +et les malheurs dont la capitale était menacée, entre des Français +indisciplinés qui, selon l'expression du duc de Larochefoucauld, n'étaient +dans la main de personne, et des étrangers disciplinés, qui étaient dans la +main du despotisme. On arrête aussitôt d'envoyer une députation au roi, +pour lui peindre la désolation de la capitale, et le supplier d'ordonner le +renvoi des troupes et l'établissement des gardes bourgeoises. Le roi fait +une réponse froide et tranquille qui ne s'accordait pas avec son coeur, et +répète que Paris ne pouvait pas se garder. L'assemblée alors s'élevant au +plus noble courage, rend un arrêté mémorable dans lequel elle insiste sur +le renvoi des troupes, et sur l'établissement des gardes bourgeoises, +déclare les ministres et tous les agens du pouvoir responsables, fait peser +sur les conseils du roi, _de quelque rang_ qu'ils puissent être, la +responsabilité des malheurs qui se préparent; consolide la dette publique, +défend de prononcer le nom infâme de banqueroute, persiste dans ses +précédens arrêtés, et ordonne au président d'exprimer ses regrets à M. +Necker, ainsi qu'aux autres ministres. Après ces mesures pleines d'énergie +et de prudence, l'assemblée, pour préserver ses membres de toute violence +personnelle, se déclare en permanence, et nomme M. de Lafayette +vice-président, pour soulager le respectable archevêque de Vienne, à qui +son âge ne permettait pas de siéger jour et nuit. + +La nuit du 13 au 14 s'écoula ainsi au milieu du trouble et des alarmes. A +chaque instant, des nouvelles funestes étaient données et contredites; on +ne connaissait pas tous les projets de la cour, mais on savait que +plusieurs députés étaient menacés, que la violence allait être employée +contre Paris et les membres les plus signalés de l'assemblée. Suspendue un +instant, la séance fut reprise à cinq heures du matin, 14 juillet. +L'assemblée, avec un calme imposant, reprit les travaux de la constitution, +discuta avec beaucoup de justesse les moyens d'en accélérer l'exécution et +de la conduire avec prudence. Un comité fut nommé pour préparer les +questions; il se composait de MM. l'évêque d'Autun, l'archevêque de +Bordeaux, Lally, Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieyès, Chapelier et Bergasse. +La matinée s'écoula; on apprenait des nouvelles toujours plus sinistres; le +roi, disait-on, devait partir dans la nuit, et l'assemblée rester livrée à +plusieurs régimens étrangers. Dans ce moment, on venait de voir les +princes, la duchesse de Polignac et la reine, se promenant à l'Orangerie, +flattant les officiers et les soldats, et leur faisant distribuer des +rafraîchissemens. Il paraît qu'un grand dessein était conçu pour la nuit du +14 au 15, que Paris devait être attaqué sur sept points, le Palais-Royal +enveloppé, l'assemblée dissoute, et la déclaration du 23 juin portée au +parlement; qu'enfin il devait être pourvu aux besoins du trésor par la +banqueroute et les billets d'état. Il est certain que les commandans des +troupes avaient reçu l'ordre de s'avancer du 14 au 15, que les billets +d'état avaient été fabriqués, que les casernes des Suisses étaient pleines +de munitions, et que le gouverneur de la Bastille avait déménagé, ne +laissant dans la place que quelques meubles indispensables. Dans +l'après-midi, les terreurs de l'assemblée redoublèrent; on venait de voir +passer le prince de Lambesc à toute bride; on entendait le bruit du canon, +et on appliquait l'oreille à terre pour saisir les moindres bruits. +Mirabeau proposa alors de suspendre toute discussion, et d'envoyer une +seconde députation au roi. La députation partit aussitôt pour faire de +nouvelles instances. Dans ce moment, deux membres de l'assemblée, venus de +Paris en toute hâte, assurèrent qu'on s'y égorgeait; l'un d'eux attesta +qu'il avait vu un cadavre décapité et revêtu de noir. La nuit commençait à +se faire; on annonça l'arrivée de deux électeurs. Le plus profond silence +régnait dans la salle; on entendait le bruit de leurs pas dans l'obscurité; +et on apprit de leur bouche que la Bastille était attaquée, que le canon +avait tiré, que le sang coulait, et qu'on était menacé des plus affreux +malheurs. Aussitôt une nouvelle députation fut envoyée avant le retour de +la précédente. Tandis qu'elle partait, la première arrivait et rapportait +la réponse du roi. Le roi avait ordonné, disait-il, l'éloignement des +troupes campées au Champ-de-Mars, et, ayant appris la formation de la garde +bourgeoise, il avait nommé des officiers pour la commander. + +A l'arrivée de la seconde députation, le roi, toujours plus troublé, lui +dit: «Messieurs, vous déchirez mon coeur de plus en plus par le récit que +vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est pas possible que les ordres +donnés aux troupes en soient la cause. » On n'avait obtenu encore que +l'éloignement de l'armée. Il était deux heures après minuit. On répondit à +la ville de Paris «que deux députations avaient été envoyées, et que les +instances seraient renouvelées le lendemain, jusqu'à ce qu'elles eussent +obtenu le succès qu'on avait droit d'attendre du coeur du roi, lorsque des +impressions étrangères n'en arrêteraient plus les mouvemens.» La séance fut +un moment suspendue, et on apprit le soir les évènemens de la journée du +14. + +Le peuple, dès la nuit du 13, s'était porté vers la Bastille; quelques +coups de fusil avaient été tirés, et il paraît que des instigateurs avaient +proféré plusieurs fois le cri: _A là bastille!_ Le voeu de sa destruction +se trouvait dans quelques cahiers; ainsi, les idées avaient pris d'avance +cette direction. Oh demandait toujours des armes. Le bruit s'était répandu +que l'Hôtel des Invalides en contenait un dépôt considérable. On s'y rend +aussitôt. Le commandant, M. de Sombreuil, en fait défendre l'entrée, disant +qu'il doit demander des ordres à Versailles. Le peuple ne veut rien +entendre, se précipite dans l'Hôtel, enlève les canons et une grande +quantité de fusils. Déjà dans ce moment une foule considérable assiégeait +la Bastille. Les assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé +sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député +d'un district demande à être introduit dans la forteresse, et l'obtient du +commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et +quatre-vingt-deux invalides, et reçoit la parole de la garnison de ne pas +faire feu si elle n'est attaquée. Pendant ces pourparlers le peuple, ne +voyant pas paraître son député, commence à s'irriter, et celui-ci est +obligé de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers +onze heures du matin. Une demi-heure s'était à peine écoulée, qu'une +nouvelle troupe arrive en armes, en criant: «Nous voulons la Bastille!» La +garnison somme les assaillans de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux +hommes montent avec intrépidité sur le toit du corps-de-garde, et brisent à +coups de hache les chaînes du pont, qui retombe. La foule s'y précipite, et +court à un second pont pour le franchir de même. En ce moment une décharge +de mousqueterie l'arrête: elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure +quelques instans. Les électeurs réunis à l'Hôtel-de-Ville, entendant le +bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux +députations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser +introduire dans la place un détachement de milice parisienne, sur le motif +que toute force militaire dans Paris doit être sous la main de la ville. +Ces deux députations arrivent successivement. Au milieu de ce siège +populaire, il était très difficile de se faire entendre. Le bruit du +tambour, la vue d'un drapeau suspendent quelque temps le feu. Les députés +s'avancent; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer. +Des coups de fusils sont tirés, on ne sait d'où. Le peuple, persuadé qu'il +est trahi, se précipite pour mettre le feu à la place; la garnison tire +alors à mitraille. Les gardes-françaises arrivent avec du canon et +commencent une attaque en forme. + +Sur ces entrefaites, un billet adressé par le baron de Besenval à Delaunay, +commandant de la Bastille, est intercepté et lu à l'Hôtel-de-Ville. +Besenval engageait Delaunay à résister, lui assurant qu'il serait bientôt +secouru. C'était en effet dans la soirée de ce jour que devaient s'exécuter +les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'étant point secouru, voyant +l'acharnement du peuple, se saisit d'une mèche allumée et veut faire sauter +la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige à se rendre: les signaux sont +donnés, un pont est baissé. Les assiégeans s'approchent en promettant de ne +commettre aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les +Suisses parviennent à se sauver. Les invalides assaillis ne sont arrachés à +la fureur du peuple que par le dévouement des gardes-françaises. En ce +moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se présente: on la suppose +fille de Delaunay; on la saisit, et elle allait être brûlée, lorsqu'un +brave soldat se précipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en +sûreté, et retourne à la mêlée. + +Il était cinq heures et demie. Les électeurs étaient dans la plus cruelle +anxiété, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolongé. Une foule +se précipite en criant victoire. La salle est envahie; un garde-française, +couvert de blessures, couronné de lauriers, est porté en triomphe par le +peuple. Le règlement et les clés de la Bastille sont au bout d'une +baïonnette; une main sanglante, s'élevant au-dessus de la foule, montre une +boucle de col: c'était celle du gouverneur Delaunay qui venait d'être +décapité. Deux gardes-françaises, Élie et Hullin, l'avaient défendu jusqu'à +la dernière extrémité. D'autre victimes avaient succombé, quoique défendues +avec héroïsme contre la férocité de la populace. Une espèce de fureur +commençait à éclater contre Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on +accusait de trahison. On prétendait qu'il avait trompé le peuple en lui +promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La +salle était pleine d'hommes tout bouillans d'un long combat, et pressés par +cent mille autres qui, restés au dehors, voulaient entrer à leur tour. Les +électeurs s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude. +Il commençait à perdre son assurance, et déjà tout pâle il s'écrie: +«Puisque je suis suspect, je me retirerai.--Non, lui dit-on, venez au +Palais-Royal, pour y être jugé.» Il descend alors pour s'y rendre. La +multitude s'ébranle, l'entoure, le presse. Arrivé au quai Pelletier, un +inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On prétend qu'on avait saisi une +lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait: «Tenez bon, +tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes.» + +Tels avaient été les malheureux évènemens de cette journée. Un mouvement de +terreur succéda bientôt à l'ivresse de la victoire. Les vainqueurs de la +Bastille, étonnés de leur audace, et croyant retrouver le lendemain +l'autorité formidable, n'osaient plus se nommer. A chaque instant on +répandait que les troupes s'avançaient, pour saccager Paris. Moreau de +Saint-Méry, le même qui la veille avait menacé les brigands de faire sauter +l'Hôtel-de-Ville, demeura inébranlable, et donna plus de trois mille ordres +en quelques heures. Dès que la prise de la Bastille avait été connue à +l'Hôtel-de-Ville, les électeurs en avaient fait informer l'assemblée, qui +l'avait apprise vers le milieu de la nuit. La séance était suspendue, mais +la nouvelle se répandit avec rapidité. La cour jusque-là, ne croyant point +à l'énergie du peuple, se riant des efforts d'une multitude aveugle qui +voulait prendre une place vainement assiégée autrefois par le grand Condé, +la cour était paisible et se répandait en railleries. Cependant le roi +commençait à être inquiet; ses dernières réponses avaient même décelé sa +douleur. Il s'était couché. Le duc de Liancourt, si connu par ses sentimens +généreux, était l'ami particulier de Louis XVI, et, en sa qualité de +grand-maître de la garde-robe, il avait toujours accès auprès de lui. +Instruit des évènemens de Paris, il se rendit en toute hâte auprès du +monarque, l'éveilla malgré les ministres, et lui apprit ce qui s'était +Passé. «Quelle révolte! s'écria le prince.--Sire, reprit le duc de +Liancourt, dites révolution.» Le roi, éclairé par ses représentations, +consentit à se rendre dès le matin à l'assemblée. La cour céda aussi, et +cet acte de confiance fut résolu. Dans cet intervalle, l'assemblée avait +repris séance. On ignorait les nouvelles dispositions inspirées au roi, et +il s'agissait de lui envoyer une dernière députation, pour essayer de le +toucher, et obtenir de lui tout ce qui restait encore à accorder. Cette +députation était la cinquième depuis ces funestes évènemens. Elle se +composait de vingt-quatre membres, et allait se mettre en marche, lorsque +Mirabeau, plus véhément que jamais, l'arrête: «Dites au roi, s'écrie-t-il, +dites-lui bien que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu +hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et +leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présens. Dites-lui que +Toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit, +dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs voeux +brutaux invoquaient la destruction de l'assemblée nationale. Dites-lui que +dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette +musique barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi! + +«Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux +qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris +révolté, qu'il assiégeait en personne; et que ses conseillers féroces font +rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et +affamé.» + +La députation allait se rendre auprès du roi, lorsqu'on apprend qu'il +arrive de son propre mouvement, sans garde et sans escorte. Des +applaudissemens retentissent: «Attendez, reprend Mirabeau avec gravité, +que le roi nous ait fait connaître ses bonnes dispositions. Qu'un morne +respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur. +Le silence des peuples est la leçon des rois!» + +Louis XVI se présente alors accompagné de ses deux frères. Son discours +simple et touchant excite le plus vif enthousiasme. Il rassure l'assemblée, +qu'il nomme pour la première fois assemblée nationale; se plaint avec +douceur des méfiances qu'on a conçues: «Vous avez craint, leur dit-il; eh +bien! c'est moi qui me fie à vous.» Ces mots sont couverts +d'applaudissemens. + +Aussitôt les députés se lèvent, entourent le monarque, et le reconduisent +à pied jusqu'au château. La foule se presse autour de lui, les larmes +coulent de tous les yeux, et il peut à peine s'ouvrir un passage à travers +ce nombreux cortège. La reine, en ce moment, placée avec la cour sur un +balcon, contemplait de loin cette scène touchante. Son fils était dans ses +bras; sa fille, debout à ses côtés, jouait naïvement avec les cheveux de +son frère. La princesse, vivement émue, semblait se complaire dans cet +amour des Français. Hélas! combien de fois un attendrissement réciproque +n'a-t-il pas réconcilié les coeurs pendant ces funestes discordes! Pour un +instant tout semblait oublié; mais le lendemain, le jour même, la cour +était rendue à son orgueil, le peuple à ses méfiances, et l'implacable +haine recommençait son cours. + +La paix était faite avec l'assemblée, mais il restait à la faire avec +Paris. L'assemblée envoya d'abord une députation à l'Hôtel-de-Ville, pour +porter la nouvelle de l'heureuse réconciliation opérée avec le roi. Bailly, +Lafayette, Lally-Tolendal, étaient du nombre des envoyés. Leur présence +répandit la plus vive allégresse. Le discours de Lally fit naître des +transports si vifs, qu'on le porta en triomphe à une fenêtre de +l'Hôtel-de-Ville pour le montrer au peuple. Une couronne de fleurs fut +placée sur sa tête, et il reçut ces hommages vis-à-vis la place même où +avait expiré son père avec un bâillon sur la bouche. La mort de l'infortuné +Flesselles, chef de la municipalité, et le refus du duc d'Aumont d'accepter +le commandement de la milice bourgeoise, laissaient un prévôt et un +commandant-général à nommer. Bailly fut désigné, et au milieu des plus +vives acclamations il fut nommé successeur de Flesselles, sous le titre de +maire de Paris. La couronne qui avait été sur la tête de Lally passa sur +celle du nouveau maire; il voulut l'en arracher, mais l'archevêque de Paris +l'y retint malgré lui. Le vertueux vieillard laissa alors échapper des +larmes, et il se résigna à ses nouvelles fonctions. Digne représentant +d'une grande assemblée en présence de la majesté du trône, il était moins +capable de résister aux orages d'une commune, où la multitude luttait +tumultueusement contre ses magistrats. Faisant néanmoins abnégation de +lui-même, il allait se livrer au soin si difficile des subsistances, et +nourrir un peuple qui devait l'en payer par tant d'ingratitude. Il restait +à nommer un commandant de la milice. Il y avait dans la salle un buste +envoyé par l'Amérique affranchie à la ville de Paris. Moreau de Saint-Méry +le montra de la main, tous les yeux s'y portèrent, c'était celui du marquis +de Lafayette. Un cri général le proclama commandant. On vota aussitôt un +_Te Deum_, et on se transporta en foule à Notre-Dame. Les nouveaux +magistrats, l'archevêque de Paris, les électeurs, mêlés à des +gardes-françaises, à des soldats de la milice, marchant sous le bras des +uns des autres, se rendirent à l'antique cathédrale, dans une espèce +d'ivresse. Sur la route, des enfans-trouvés tombèrent aux pieds de Bailly, +qui avait beaucoup travaillé pour les hôpitaux; ils l'appelèrent leur père. +Bailly les serra dans ses bras, en les nommant ses enfans. On arriva à +l'église, on célébra la cérémonie, et chacun se répandit ensuite dans la +cité, où une joie délirante avait succédé à la terreur de la veille. Dans +ce moment, le peuple venait visiter l'antre, si long-temps redouté, dont +l'entrée était maintenant ouverte. On parcourait la Bastille avec une +avide curiosité et une sorte de terreur. On y cherchait des instrumens de +supplice, des cachots profonds. On y venait voir surtout une énorme pierre +placée au milieu d'une prison obscure et marécageuse, et au centre de +laquelle était fixée une pesante chaîne. + +La cour, aussi aveugle dans ses craintes qu'elle l'avait été dans sa +confiance, redoutait si fort le peuple, qu'à chaque instant elle +s'imaginait qu'une armée parisienne marchait sur Versailles. Le comte +d'Artois, la famille de Polignac, si chère à la reine, quittèrent alors la +France, et furent les premiers émigrés. Bailly vint rassurer le roi, et +l'engagea au voyage de Paris, qui fut résolu malgré la résistance de la +reine et de la cour. + +Le roi se disposa à partir. Deux cents députés furent chargés de +l'accompagner. La reine lui fit ses adieux avec une profonde douleur. Les +gardes-du-corps l'escortèrent jusqu'à Sèvres, où ils s'arrêtèrent pour +l'attendre. Bailly, à la tête de la municipalité, le reçut aux portes de +Paris, et lui présenta les clés, offertes jadis à Henri IV. «Ce bon roi, +lui dit Bailly, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui le peuple qui a +reconquis son roi.» La nation, législatrice à Versailles, était armée à +Paris. Louis XVI, en entrant, se vit entouré d'une multitude silencieuse et +enrégimentée. Il arriva à l'Hôtel-de-Ville[7], en passant sous une voûte +d'épées croisées sur sa tête en signe d'honneur. Son discours fut simple et +touchant. Le peuple, qui ne pouvait plus se contenir, éclata enfin, et +prodigua au roi ses applaudissemens accoutumés. Ces acclamations +soulagèrent un peu le coeur du prince; il ne put néanmoins dissimuler un +mouvement de joie en apercevant les gardes-du-corps placés sur les hauteurs +de Sèvres; et à son retour la reine, se jetant à son cou, l'embrassa comme +si elle avait craint de ne plus le revoir. + +Louis XVI, pour satisfaire en entier le voeu public, ordonna le retour de +Necker et le renvoi des nouveaux ministres. M. de Liancourt, ami du roi, +et son conseiller si utile, fut élu président de l'assemblée. Les députés +nobles, qui, tout en assistant aux délibérations, refusaient encore d'y +prendre part, cédèrent enfin, et donnèrent leur vote. Ainsi s'acheva la +confusion des ordres. Dès cet instant on pouvait considérer la révolution +comme accomplie. La nation, maîtresse du pouvoir législatif par +l'assemblée, de la force publique par elle-même, pouvait désormais réaliser +tout ce qui était utile à ses intérêts. C'est en refusant l'égalité de +l'impôt qu'on avait rendu les états-généraux nécessaires; c'est en refusant +un juste partage d'autorité dans ces états qu'on y avait perdu toute +influence; c'est enfin en voulant recouvrer cette influence qu'on avait +soulevé Paris, et provoqué la nation tout entière à s'emparer de la force +publique. + + +NOTES: + +[1] Voyez la note 1 à la fin du volume. +[2] Voyez la note 2 à la fin du volume. +[3] Séance du 10 juin. +[4] Voyez Ferrières. +[5] Voyez la note 3 à la fin du volume. +[6] Note 4 à la fin du volume. +[7] 17 juillet. + + + + +CHAPITRE III. + + +TRAVAUX DE LA MUNICIPALITÉ DE PARIS.--LAFAYETTE COMMANDANT DE LA GARDE +NATIONALE; SON CARACTÈRE ET SON RÔLE DANS LA RÉVOLUTION.--MASSACRE DE +FOULON ET DE BERTHIER.--RETOUR DE NECKER.--SITUATION ET DIVISION DES PARTIS +ET DE LEURS CHEFS.--MIRABEAU; SON CARACTÈRE, SON PROJET ET SON GÉNIE. +--LES BRIGANDS.--TROUBLES DANS LES PROVINCES ET LES CAMPAGNES.--NUIT DU +4 AOUT.--ABOLITION DES DROITS FÉODAUX ET DE TOUS LES PRIVILÈGES. +--DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME.--DISCUSSION SUR LA CONSTITUTION ET SUR +LE _veto_.--AGITATION A PARIS. RASSEMBLEMENT TUMULTUEUX AU PALAIS-ROYAL. + + +Cependant tout s'agitait dans le sein de la capitale, où une nouvelle +autorité venait de s'établir. Le même mouvement qui avait porté les +électeurs à se mettre en action, poussait toutes les classes à en faire +autant. L'assemblée avait été imitée par l'Hôtel-de-Ville, l'Hôtel-de-Ville +par les districts, et les districts par toutes les corporations. Tailleurs, +cordonniers, boulangers, domestiques, réunis au Louvre, à la place Louis +XV, aux Champs-Élysées, délibéraient en forme, malgré les défenses +réitérées de la municipalité. Au milieu de ces mouvemens contraires, +l'Hôtel-de-Ville, combattu par les districts, inquiété par le Palais-Royal, +était entouré d'obstacles, et pouvait à peine suffire aux soins de son +immense administration. Il réunissait à lui seul l'autorité civile, +judiciaire et militaire. Le quartier-général de la milice y était fixé. Les +juges, dans le premier moment, incertains sur leurs attributions, lui +adressaient les accusés. Il avait même la puissance législative, car il +était chargé de se faire une constitution. Bailly avait pour cet objet +demandé à chaque district deux commissaires qui, sous le nom de +représentans de la commune, devaient en régler la constitution. Pour +suffire à tant de soins, les électeurs s'étaient partagés en divers +comités: l'un, nommé comité des recherches, s'occupait de la police; +l'autre, nommé comité des subsistances, s'occupait des approvisionnemens, +tâche la plus difficile et la plus dangereuse de toutes. Bailly fut obligé +de s'en occuper jour et nuit. Il fallait opérer des achats continuels de +blé, le faire moudre ensuite, et puis le porter à Paris à travers les +campagnes affamées. Les convois étaient souvent arrêtés, et on avait besoin +de détachemens nombreux pour empêcher les pillages sur la route et dans les +marchés. Quoique l'état vendît les blés à perte, afin que les boulangers +pussent rabaisser le prix du pain, la multitude n'était pas satisfaite: il +fallait toujours diminuer ce prix, et la disette de Paris augmentait par +cette diminution même, parce que les campagnes couraient s'y +approvisionner. La crainte du lendemain portait chacun à se pourvoir +abondamment, et ce qui s'accumulait dans les mains des uns manquait aux +autres. C'est la confiance qui hâte les travaux du commerce, qui fait +arriver les denrées, et qui rend leur distribution égale et facile; mais +Quand la confiance disparaît, l'activité commerciale cesse; les objets +n'arrivant plus au-devant des besoins, ces besoins s'irritent, ajoutent la +confusion à la disette, et empêchent la bonne distribution du peu qui +reste. Le soin des subsistances était donc le plus pénible de tous. De +cruels soucis dévoraient Bailly et le comité. Tout le travail du jour +suffisait à peine au besoin du jour, et il fallait recommencer le lendemain +avec les mêmes inquiétudes. + +Lafayette, commandant de la milice bourgeoise[1], n'avait pas moins de +peines. Il avait incorporé dans cette milice les gardes-françaises dévoués +à la révolution, un certain nombre de Suisses, et une grande quantité de +soldats qui désertaient les régimens dans l'espoir d'une solde plus forte. +Le roi en avait lui-même donné l'autorisation. Ces troupes réunies +composèrent ce qu'on appela les compagnies du centre. La milice prit le nom +de _garde nationale_, revêtit l'uniforme, et ajouta aux deux couleurs rouge +et bleue de la cocarde parisienne la couleur blanche, qui était celle du +roi. C'est là cette cocarde tricolore dont Lafayette prédit les destinées +en annonçant qu'elle ferait le tour du monde. + +C'est à la tête de cette troupe que Lafayette s'efforça pendant deux années +consécutives de maintenir la tranquillité publique, et de faire exécuter +les lois que l'assemblée décrétait chaque jour. Lafayette, issu d'une +famille ancienne et demeurée pure au milieu de la corruption des grands, +doué d'un esprit droit, d'une âme ferme, amoureux de la vraie gloire, +s'était ennuyé des frivolités de la cour et de la discipline pédantesque de +nos armées. Sa patrie ne lui offrant rien de noble à tenter, il se décida +pour l'entreprise la plus généreuse du siècle, et il partit pour l'Amérique +le lendemain du jour où l'on répandait en Europe qu'elle était soumise. Il +y combattit à côté de Washington, et décida l'affranchissement du +Nouveau-Monde par l'alliance dans la France. Revenu dans son pays avec un +nom européen, accueilli à la cour comme une nouveauté, il s'y montra simple +et libre comme un Américain. Lorsque la philosophie, qui n'avait été pour +des nobles oisifs qu'un jeu d'esprit, exigea de leur part des sacrifices, +Lafayette presque seul persista dans ses opinions, demanda les +états-généraux, contribua puissamment à la réunion des ordres, et fut +nommé, en récompense, commandant-général de la garde nationale. Lafayette +n'avait pas les passions et le génie qui font souvent abuser de la +puissance: avec une âme égale, un esprit fin, un système de +désintéressement invariable, il était surtout propre au rôle que les +circonstances lui avaient assigné, celui de faire exécuter les lois. Adoré +de ses troupes sans les avoir captivées par la victoire, plein de calme et +de ressources au milieu des fureurs de la multitude, il maintenait l'ordre +avec une vigilance infatigable. Les partis, qui l'avaient trouvé +incorruptible, accusaient son habileté, parce qu'ils ne pouvaient accuser +son caractère. Cependant il ne se trompait pas sur les évènemens et sur les +hommes, n'appréciait la cour et les chefs de parti que ce qu'ils valaient, +les protégeait au péril de sa vie sans les estimer, et luttait souvent sans +espoir contre les factions, mais avec la constance d'un homme qui ne doit +jamais abandonner la chose publique, alors même qu'il n'espère plus pour +elle. + +Lafayette, malgré toute sa vigilance, ne réussit pas toujours à arrêter les +fureurs populaires. Car quelque active que soit la force, elle ne peut se +montrer partout contre un peuple partout soulevé, qui voit dans chaque +homme un ennemi. A chaque instant les bruits les plus ridicules étaient +répandus et accrédités. Tantôt on disait que les soldats des +gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que les farines avaient +été volontairement avariées, ou qu'on détournait leur arrivée; et ceux qui +se donnaient les plus grandes peines pour les amener dans la capitale, +étaient obligés de comparaître devant un peuple aveugle qui les accablait +d'outrages ou les couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions du +moment. Cependant il est certain que la fureur du peuple qui, en général, +ne sait ni choisir ni chercher long-temps ses victimes, paraissait souvent +dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre les +troubles plus graves en les ensanglantant, soit seulement par des hommes +plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent poursuivis et +arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il n'y eut de spontané +à leur égard que la fureur de la multitude qui les égorgea. Foulon, ancien +intendant, homme dur et avide, avait commis d'horribles exactions, et avait +été un des ministres désignés pour succéder à Necker et à ses collègues. Il +fut arrêté à Viry, quoiqu'il eût répandu le bruit de sa mort. On le +conduisit à Paris, en lui reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger +du foin au peuple. On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à +la main, et une botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut +traîné à l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son +gendre, était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de +Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour le +faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers Paris, dans +le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la rage des furieux. +La populace voulait l'égorger; les représentations de Lafayette l'avaient +un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon fût jugé; mais elle +demandait que le jugement fût rendu à l'instant même, pour jouir +sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs avaient été choisis pour +servir de juges; mais, sous divers prétextes, ils avaient refusé cette +terrible magistrature. Enfin, on avait désigné Bailly et Lafayette, qui se +trouvaient réduits à la cruelle extrémité de se dévouer à la rage de la +populace, ou de sacrifier une victime. Cependant Lafayette, avec beaucoup +d'art et de fermeté, temporisait encore; il avait plusieurs fois adressé la +parole à la multitude avec succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siège +à ses cotés, eut l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles. +«Voyez-vous, dit un témoin, ils s'entendent!» A ce mot, la foule s'ébranle +et se précipite sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le +soustraire aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné +vieillard est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une +pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans un +cabriolet conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. On lui +montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête de son +beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce quelques mots +pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude, +il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se défend avec fureur, et +succombe bientôt comme le malheureux Foulon[2]. Ces meurtres avaient été +conduits par des ennemis ou de Foulon, ou de la chose publique; car, si la +fureur du peuple à leur aspect avait été spontanée, comme la plupart de ses +mouvemens, leur arrestation avait été combinée. Lafayette, rempli de +douleur et d'indignation, résolut de donner sa démission. Bailly et la +municipalité, effrayés de ce projet, s'empressèrent de l'en détourner. Il +fut alors convenu qu'il la donnerait pour faire sentir son mécontentement +au peuple, mais qu'il se laisserait gagner par les instances qu'on ne +manquerait pas de lui faire. En effet, le peuple et la milice +l'entourèrent, et lui promirent la plus grande obéissance. Il reprit le +commandement à ces conditions; et depuis, il eut la satisfaction d'empêcher +la plupart des troubles, grâce à son énergie et au dévouement de sa troupe. + +Pendant ce temps, Necker avait reçu à Bâle les ordres du roi et les +instances de l'assemblée. Ce furent les Polignac qu'il avait laissés +triomphans à Versailles, et qu'il rencontra fugitifs à Bâle, qui, les +premiers, lui apprirent les malheurs du trône et le retour subit de faveur +qui l'attendait. Il se mit en route, et traversa la France, traîné en +triomphe par le peuple, auquel, selon son usage, il recommanda la paix et +le bon ordre. Le roi le reçut avec embarras, l'assemblée avec empressement; +et il résolut de se rendre à Paris, où il devait aussi avoir son jour de +triomphe. Le projet de Necker était de demander aux électeurs la grâce et +l'élargissement du baron de Besenval, quoiqu'il fût son ennemi. En vain +Bailly, non moins ennemi que lui des mesures de rigueur, mais plus juste +appréciateur des circonstances, lui représenta le danger d'une telle +mesure, et lui fit sentir que cette faveur, obtenue par l'entraînement, +serait révoquée le lendemain comme illégale, parce qu'un corps +administratif ne pouvait ni condamner ni faire grâce: Necker s'obstina, et +fit l'essai de son influence sur la capitale. Il se rendit à +l'Hôtel-de-Ville le 30 juillet. Ses espérances furent outrepassées, et il +dut se croire tout-puissant, en voyant les transports de la multitude. Tout +ému, les yeux pleins de larmes, il demanda une amnistie générale, qui fut +aussitôt accordée par acclamation. Les deux assemblées des électeurs et des +représentans se montrèrent également empressées; les électeurs décrétèrent +l'amnistie générale, les représentans de la commune ordonnèrent la liberté +de Besenval. Necker se retira enivré, prenant pour lui les applaudissemens +qui s'adressaient à sa disgrâce. Mais, dès ce jour, il allait être +détrompé: Mirabeau lui préparait un cruel réveil. Dans l'assemblée, dans +les districts, un cri général s'éleva contre la sensibilité du ministre, +excusable, disait-on, mais égarée. Le district de l'Oratoire, excité, à ce +qu'on assure, par Mirabeau, fut le premier à réclamer. On soutint de toutes +parts qu'un corps administratif ne pouvait ni condamner ni absoudre. La +mesure illégale de l'Hôtel-de-Ville fut révoquée, et la détention du baron +de Besenval maintenue. Ainsi se vérifiait l'avis du sage Bailly, que Necker +n'avait pas voulu suivre. + +Dans ce moment, les partis commençaient à se prononcer davantage. Les +parlemens, la noblesse, le clergé, la cour, menacés tous de la même ruine, +avaient confondu leurs intérêts et agissaient de concert. Il n'y avait plus +à la cour ni le comte d'Artois ni les Polignac. Une sorte de consternation, +mêlée de désespoir, régnait dans l'aristocratie. N'ayant pu empêcher ce +qu'elle appelait le mal, elle désirait maintenant que le peuple en commît +le plus possible, pour amener le bien par l'excès même de ce mal. Ce +système mêlé de dépit et de perfidie, qu'on appelle le pessimisme +politique, commence chez les partis dès qu'ils ont fait assez de pertes +pour renoncer à ce qui leur reste, dans l'espoir de tout recouvrer. +L'aristocratie se mit dès lors à l'employer, et souvent on la vit voter +avec les membres les plus violens du parti populaire. + +Les circonstances font surgir les hommes. Le péril de la noblesse avait +fait naître un défenseur pour elle. Le jeune Cazalès, capitaine dans les +dragons de la reine, avait trouvé en lui une force d'esprit et une facilité +d'expression inattendues. Précis et simple, il disait promptement et +convenablement ce qu'il fallait dire; et on doit regretter que son esprit +si juste ait été consacré à une cause qui n'a eu quelques raisons à faire +valoir qu'après avoir été persécutée. Le clergé avait trouvé son défenseur +dans l'abbé Maury. Cet abbé, sophiste exercé et inépuisable, avait des +saillies heureuses et beaucoup de sang-froid; il savait résister +courageusement au tumulte, et audacieusement à l'évidence. Tels étaient les +moyens et les dispositions de l'aristocratie. + +Le ministère était sans vues et sans projets. Necker, haï de la cour qui le +souffrait par obligation, Necker seul avait non un plan, mais un voeu. Il +avait toujours désiré la constitution anglaise, la meilleure sans doute +qu'on pût adopter comme accommodement entre le trône, l'aristocratie et le +peuple; mais cette constitution, proposée par l'évêque de Langres avant +l'établissement d'une seule assemblée, et refusée par les premiers ordres, +était devenue impossible. La haute noblesse ne voulait pas des deux +chambres, parce que c'était une transaction; la petite noblesse, parce +qu'elle ne pouvait entrer dans la chambre haute; le parti populaire, parce +que, tout effrayé encore de l'aristocratie, il ne voulait lui laisser +aucune influence. Quelques députés seulement, les uns par modération, les +autres parce que cette idée leur était propre, désiraient les institutions +anglaises, et formaient tout le parti du ministre, parti faible, parce +qu'il n'offrait que des vues conciliatoires à des passions irritées, et +qu'il n'opposait à ses adversaires que des raisonnemens et aucun moyen +d'action. + +Le parti populaire commençait à se diviser, parce qu'il commençait à +vaincre. Lally-Tolendal, Mounier, Mallouet et les autres partisans de +Necker, approuvaient tout ce qui s'était fait jusque-là, parce que tout ce +qui s'était fait avait amené le gouvernement à leurs idées, c'est-à-dire à +la constitution anglaise. Maintenant ils jugeaient que c'était assez; +réconciliés avec le pouvoir, ils voulaient s'arrêter. Le parti populaire ne +croyait pas au contraire devoir s'arrêter encore. C'était dans le club +Breton[3] qu'il s'agitait avec le plus de véhémence. Une conviction sincère +était le mobile du plus grand nombre de ses membres; des prétentions +personnelles commençaient néanmoins à s'y montrer, et déjà les mouvemens +de l'intérêt individuel succédaient aux premiers élans du patriotisme. +Barnave, jeune avocat de Grenoble, doué d'un esprit clair, facile, et +possédant au plus haut degré le talent de bien dire, formait avec les deux +Lameth un triumvirat qui intéressait par sa jeunesse, et qui bientôt influa +par son activité et ses talens. Duport, ce jeune conseiller au parlement, +qu'on a déjà vu figurer, faisait partie de leur association. On disait +alors que Duport pensait tout ce qu'il fallait faire, que Barnave le +disait, et que les Lameth l'exécutaient. Cependant ces jeunes députés +étaient amis entre eux, sans être encore ennemis prononcés de personne. + +Le plus audacieux des chefs populaires, celui qui, toujours en avant, +ouvrait les délibérations les plus hardies, était Mirabeau. Les absurdes +institutions de la vieille monarchie avaient blessé des esprits justes et +indigné des coeurs droits; mais il n'était pas possible qu'elles n'eussent +froissé quelque âme ardente et irrité de grandes passions. Cette âme fut +celle de Mirabeau, qui, rencontrant dès sa naissance tous les despotismes, +celui de son père, du gouvernement et des tribunaux, employa sa jeunesse à +les combattre et à les haïr. Il était né sous le soleil de la Provence, et +issu d'une famille noble. De bonne heure il s'était fait connaître par +ses désordres, ses querelles et une éloquence emportée. Ses voyages, ses +observations, ses immenses lectures, lui avaient tout appris, et il avait +tout retenu. Mais outré, bizarre, sophiste même quand il n'était pas +soutenu par la passion, il devenait tout autre par elle. Promptement excité +par la tribune et la présence de ses contradicteurs, son esprit +s'enflammait: d'abord ses premières vues étaient confuses, ses paroles +entrecoupées, ses chairs palpitantes, mais bientôt venait la lumière; alors +son esprit faisait en un instant le travail des années; et à la tribune +même, tout était pour lui découverte, expression vive et soudaine. +Contrarié de nouveau, il revenait plus pressant et plus clair, et +présentait la vérité en images frappantes ou terribles. Les circonstances +étaient-elles difficiles, les esprits fatigués d'une longue discussion ou +intimidés par le danger, un cri, un mot décisif s'échappait de sa bouche, +sa tête se montrait effrayante de laideur et de génie, et l'assemblée +éclairée ou raffermie rendait des lois, ou prenait des résolutions +magnanimes. + +Fier de ses hautes qualités, s'égayant de ses vices, tour à tour altier ou +souple, il séduisait les uns par ses flatteries, intimidait les autres par +ses sarcasmes, et les conduisait tous à sa suite par une singulière +puissance d'entraînement. Son parti était partout, dans le peuple, dans +l'assemblée, dans la cour même, dans tous ceux enfin auxquels il +s'adressait dans le moment. Se mêlant familièrement avec les hommes, juste +quand il fallait l'être, il avait applaudi au talent naissant de Barnave, +quoiqu'il n'aimât pas ses jeunes amis; il appréciait l'esprit profond de +Sieyès, et caressait son humeur sauvage; il redoutait dans Lafayette une +vie trop pure; il détestait dans Necker un rigorisme extrême, une raison +orgueilleuse, et la prétention de gouverner une révolution qu'il savait lui +appartenir. Il aimait peu le duc d'Orléans et son ambition incertaine; et +comme on le verra bientôt, il n'eut jamais avec lui aucun intérêt commun. +Seul ainsi avec son génie, il attaquait le despotisme qu'il avait juré de +détruire. Cependant, s'il ne voulait pas les vanités de la monarchie, il +voulait encore moins de l'ostracisme des républiques; mais n'étant pas +assez vengé des grands et du pouvoir, il continuait de détruire. +D'ailleurs, dévoré de besoins, mécontent du présent, il s'avançait vers un +avenir inconnu, faisant tout supposer de ses talens, de son ambition, de +ses vices, du mauvais état de sa fortune, et autorisant, par le cynisme de +ses propos, tousles soupçons et toutes les calomnies. + +Ainsi se divisaient la France et les partis. Les premiers différends entre +les députés populaires eurent lieu à l'occasion des excès de la multitude. +Mounier et Lally-Tolendal voulaient une proclamation solennelle au peuple, +pour improuver ses excès. L'assemblée, sentant l'inutilité de ce moyen et +la nécessité de ne pas indisposer la multitude qui l'avait soutenue, s'y +refusa d'abord; mais, cédant ensuite aux instances de quelques-uns de ses +membres, elle finit par faire une proclamation qui, comme elle l'avait +prévu, fut tout à fait inutile, car on ne calme pas avec des paroles un +peuple soulevé. + +L'agitation était universelle. Une terreur subite s'était répandue. Le nom +de ces brigands qu'on avait vus apparaître dans les diverses émeutes était +dans toutes les bouches, leur image dans tous les esprits. La cour +reprochait leurs ravages au parti populaire, le parti populaire à la cour. +Tout à coup des courriers se répandent, et, traversant la France en tous +sens, annoncent que les brigands arrivent et qu'ils coupent les moissons +avant leur maturité. On se réunit de toutes parts, et en quelques jours la +France entière est en armes, attendant les brigands qui n'arrivent pas. Ce +stratagème, qui rendit universelle la révolution du 14 juillet, en +provoquant l'armement de la nation, fut attribué alors à tous les partis, +et depuis il a été surtout imputé au parti populaire, qui en a recueilli +les résultats. Il est étonnant qu'on se soit ainsi rejeté la responsabilité +d'un stratagème plus ingénieux que coupable. On l'a mis sur le compte de +Mirabeau, qui se fût applaudi d'en être l'auteur, et qui l'a pourtant +désavoué. Il était assez dans le caractère de l'esprit de Sieyès, et +quelques-uns ont cru que ce dernier l'avait suggéré au duc d'Orléans. +D'autres enfin en ont accusé la cour. Ils ont pensé que ces courriers +eussent été arrêtés à chaque pas, sans l'aveu du gouvernement; que la cour +n'ayant jamais cru la révolution générale, et la regardant comme une simple +émeute des Parisiens, avait voulu armer les provinces pour les opposer à +Paris. Quoi qu'il en soit, ce moyen tourna au profit de la nation, qu'il +mit en armes et en état de veiller à sa sûreté et à ses droits. + +Le peuple des villes avait secoué ses entraves, le peuple des campagnes +voulait aussi secouer les siennes. Il refusait de payer les droits féodaux; +il poursuivit ceux des seigneurs qui l'avaient opprimé; il incendiait les +châteaux, brûlait les titres de propriété, et se livrait dans quelques pays +à des vengeances atroces. Un accident déplorable avait surtout excité cette +effervescence universelle. Un sieur de Mesmai, seigneur de Quincey, donnait +une fête autour de son château. Tout le peuple des campagnes y était +rassemblé, et se livrait à la joie, lorsqu'un baril de poudre, s'enflammant +tout à coup, produisit une explosion meurtrière. Cet accident, reconnu +depuis pour un effet de l'imprudence, et non de la trahison, fut imputé à +crime au sieur de Mesmai. Le bruit s'en répandit bientôt, et provoqua +partout les cruautés de ces paysans, endurcis par une vie misérable, et +rendus féroces par de longues souffrances. Les ministres vinrent en corps +faire à l'assemblée un tableau de l'état déplorable de la France, et lui +demander les moyens de rétablir l'ordre. Ces désastres de tout genre +s'étaient manifestés depuis le 14 juillet. Le mois d'août commençait, et il +devenait indispensable de rétablir l'action du gouvernement et des lois. +Mais pour le tenter avec succès, il fallait commencer la régénération de +l'état par la réforme des institutions qui blessaient le plus vivement le +peuple et le disposaient davantage à se soulever. Une partie de la nation, +soumise à l'autre, supportait une foule de droits appelés féodaux. Les uns, +qualifiés utiles, obligeaient les paysans à des redevances ruineuses; les +autres, qualifiés honorifiques, les soumettaient envers leurs seigneurs à +des respects et à des services humilians. C'étaient là les restes de la +barbarie féodale, dont l'abolition était due à l'humanité. Ces privilèges, +regardés comme des propriétés, appelés même de ce nom par le roi, dans la +déclaration du 23 juin, ne pouvaient être abolis par une discussion. Il +fallait, par un mouvement subit et inspiré, exciter les possesseurs à s'en +dépouiller eux-mêmes. + +L'assemblée discutait alors la fameuse déclaration des droits de l'homme. +On avait d'abord agité s'il en serait fait une, et on avait décidé le 4 +août au matin, qu'elle serait faite et placée en tête de la constitution. +Dans la soirée du même jour, le comité fit son rapport sur les troubles et +les moyens de les faire cesser. Le vicomte de Noailles et le duc +d'Aiguillon, tous deux membres de la noblesse, montent alors à la tribune, +et représentent que c'est peu d'employer la force pour ramener le peuple, +qu'il faut détruire la cause de ses maux, et que l'agitation qui en est la +suite sera aussitôt calmée. S'expliquant enfin plus clairement, ils +proposent d'abolir tous les droits vexatoires qui, sous le titre de droits +féodaux, écrasent les campagnes. M. Leguen de Kerendal, propriétaire dans +la Bretagne, se présente à la tribune, en habit de cultivateur, et fait un +tableau effrayant du régime féodal. Aussitôt la générosité excitée chez les +uns, l'orgueil engagé chez les autres, amènent un désintéressement subit; +chacun s'élance à la tribune pour abdiquer ses privilèges. La noblesse +donne le premier exemple; le clergé, non moins empressé, se hâte de le +suivre. Une espèce d'ivresse s'empare de l'assemblée; mettant de côté une +discussion superflue, et qui n'était certainement pas nécessaire pour +démontrer la justice de pareils sacrifices, tous les ordres, toutes les +classes, tous les possesseurs de prérogatives quelconques, se hâtent de +faire aussi leurs renonciations. Après les députés des premiers ordres, +ceux des communes viennent à leur tour faire leurs offrandes. Ne pouvant +immoler des privilèges personnels, ils offrent ceux des provinces et des +villes. L'égalité des droits, rétablie entre les individus, l'est ainsi +entre toutes les parties du territoire. Quelques-uns apportent des +pensions, et un membre du parlement, n'ayant rien à donner, promet son +dévouement à la chose publique. Les marches du bureau sont couvertes +de députés qui viennent déposer l'acte de leur renonciation; on se contente +pour le moment d'énumérer les sacrifices, et on remet au jour suivant la +rédaction des articles. L'entraînement était général; mais au milieu de cet +enthousiasme il était facile d'apercevoir que certains privilégiés peu +sincères voulaient pousser les choses au pire. Tout était à craindre de +l'effet de la nuit et de l'impulsion donnée, lorsque Lally-Tolendal, +apercevant le danger, fait passer un billet au président. «Il faut tout +redouter, lui dit-il, de l'entraînement de l'assemblée: levez la séance.» +Au même instant, un député s'élance vers lui, et, lui serrant la main avec +émotion, lui dit: «Livrez-nous la sanction royale, et nous sommes amis.» +Lally-Tolendal, sentant alors le besoin de rattacher la révolution au roi, +propose de le proclamer restaurateur de la liberté française. La +proposition est accueillie avec enthousiasme; un _Te Deum_ est décrété, et +on se sépare enfin vers le milieu de la nuit. + +On avait arrêté pendant cette nuit mémorable: + +L'abolition de la qualité de serf; + +La faculté de rembourser les droits seigneuriaux; + +L'abolition des juridictions seigneuriales; + +La suppression des droits exclusifs de chasse, de colombiers, de garenne, +etc.; + +Le rachat de la dîme; + +L'égalité des impôts; + +L'admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires; + +L'abolition de la vénalité des offices; + +La destruction de tous les privilèges de villes et de provinces; + +La réformation des jurandes; + +Et la suppression des pensions obtenues sans titres. + +Ces résolutions avaient été arrêtées sous forme générale, mais il restait à +les rédiger en décrets; et c'est alors que le premier élan de générosité +étant passé, chacun étant rendu à ses penchans, les uns devaient chercher à +étendre, les autres à resserrer les concessions obtenues. La discussion +devint vive, et une résistance tardive et mal entendue fit évanouir toute +reconnaissance. + +L'abolition des droits féodaux avait été convenue, mais il fallait +distinguer, entre ces droits, lesquels seraient abolis ou rachetés. En +abordant jadis le territoire, les conquérans, premiers auteurs de la +noblesse, avaient imposé aux hommes des services, et aux terres des +tributs. Ils avaient même occupé une partie du sol, et ne l'avaient que +successivement restitué aux cultivateurs, moyennant des rentes +perpétuelles. Une longue possession, suivie de transmissions nombreuses, +constituant la propriété, toutes les charges imposées aux hommes et aux +terres en avaient acquis le caractère. L'assemblée constituante était donc +réduite à attaquer les propriétés. Dans cette situation, ce n'était pas +comme plus ou moins bien acquises, mais comme plus ou moins onéreuses à la +société, qu'elle avait à les juger. Elle abolit les services personnels; et +plusieurs de ces services ayant été changés en redevance, elle abolit ces +redevances. Parmi les tributs imposés aux terres, elle supprima ceux qui +étaient évidemment le reste de la servitude, comme le droit imposé sur les +transmissions; et elle déclara rachetables toutes les rentes perpétuelles, +qui étaient le prix auquel la noblesse avait jadis cédé aux cultivateurs +une partie du territoire. Rien n'est donc plus absurde que d'accuser +l'assemblée constituante d'avoir violé les propriétés, puisque tout l'était +devenu; et il est étrange que la noblesse, les ayant si long-temps violées, +soit en exigeant des tributs, soit en ne payant pas les impôts, se montrât +tout à coup si rigoureuse sur les principes, quand il s'agissait de ses +prérogatives. Les justices seigneuriales furent aussi appelées propriétés, +puisque depuis des siècles elles étaient transmises en héritage; mais +l'assemblée ne s'en laissa pas imposer par ce titre, et les abolit, en +ordonnant cependant qu'elles fussent maintenues jusqu'à ce qu'on eût pourvu +à leur remplacement. + +Le droit exclusif de chasse fut aussi un objet de vives disputes. Malgré la +vaine objection que bientôt toute la population serait en armes, si le +droit de chasse était accordé, il fut rendu à chacun dans l'étendue de ses +champs. Les colombiers privilégiés furent également défendus. L'assemblée +décida que chacun pourrait en avoir, mais qu'à l'époque des moissons les +pigeons pourraient être tués, comme le gibier ordinaire, sur le territoire +qu'ils iraient parcourir. Toutes les capitaineries furent abolies, et on +ajouta cependant qu'il serait pourvu aux plaisirs personnels du roi, par +des moyens compatibles avec la liberté et la propriété. + +Un article excita surtout de violens débats, à cause des questions plus +importantes dont il était le prélude, et des intérêts qu'il attaquait: +c'est celui des dîmes. Dans la nuit du 4 août, l'assemblée avait déclaré +les dîmes rachetables. Au moment de la rédaction, elle voulut les abolir +sans rachat, en ayant soin d'ajouter qu'il serait pourvu par l'état à +l'entretien du clergé. Sans doute il y avait un défaut de forme dans cette +décision, car c'était revenir sur une résolution déjà prise. Mais Garat +répondit à cette objection que c'était là un véritable rachat, puisqu'au +lieu du contribuable c'était l'état qui rachetait la dîme, en se chargeant +de pourvoir aux besoins du clergé. L'abbé Sieyès, qu'on fut étonné de voir +parmi les défenseurs de la dîme, et qu'on ne jugea pas défenseur +désintéressé de cet impôt, convint, en effet, que l'état rachetait +véritablement la dîme, mais qu'il faisait un vol à la masse de la nation, +en lui faisant supporter une dette qui ne devait peser que sur les +propriétaires fonciers. Cette objection, présentée d'une manière +tranchante, fut accompagnée de ce mot si amer et depuis souvent répété: +«Vous voulez être libres, et vous ne savez pas être justes.» Quoique Sieyès +ne crût pas qu'il fût possible de répondre à cette objection, la réponse +était facile. La dette du culte est celle de tous; convient-il de la faire +supporter aux propriétaires fonciers plutôt qu'à l'universalité des +contribuables? C'est à l'état à en juger. Il ne vole personne en faisant de +l'impôt la répartition qu'il juge la plus convenable. La dîme, en écrasant +les petits propriétaires, détruisait l'agriculture; l'état devait donc +déplacer cet impôt; c'est ce que Mirabeau prouva avec la dernière évidence. +Le clergé, qui préférait la dîme parce qu'il prévoyait bien que le salaire +adjugé par l'état serait mesuré sur ses vrais besoins, se prétendit +propriétaire de la dîme par des concessions immémoriales; il renouvela +cette raison si répétée de la longue possession qui ne prouve rien, car +tout, jusqu'à la tyrannie, serait légitimé par la possession. On lui +répondit que la dîme n'était qu'un usufruit; qu'elle n'était point +transmissible, et n'avait pas les principaux caractères de la propriété; +qu'elle était évidemment un impôt établi en sa faveur, et que cet impôt, +l'état se chargeait de le changer en un autre. L'orgueil du clergé fut +révolté de l'idée de recevoir un salaire, il s'en plaignit avec violence; +et Mirabeau, qui excellait à lancer des traits décisifs de raison et +d'ironie, répondit aux interrupteurs qu'il ne connaissait que trois moyens +d'exister dans la société: être ou voleur, ou mendiant, ou salarié. Le +clergé sentit qu'il lui convenait d'abandonner ce qu'il ne pouvait plus +défendre. Les curés surtout, sachant qu'ils avaient tout à gagner de +l'esprit de justice qui régnait dans l'assemblée, et que c'était l'opulence +des prélats qu'on voulait particulièrement attaquer, furent les premiers à +se désister. L'abolition entière des dîmes fut donc décrétée, sous la +condition que l'état se chargerait des frais du culte, mais qu'en attendant +la dîme continuerait d'être perçue. Cette dernière clause pleine d'égards +devint, il est vrai, inutile. Le peuple ne voulut plus payer, mais il ne le +voulait déjà plus, même avant le décret, et quand l'assemblée abolit le +régime féodal, il était déjà renversé de fait. Le 13 août, tous les +articles furent présentés au monarque, qui accepta le titre de restaurateur +de la liberté française, et assista au _Te Deum_, ayant à sa droite le +président, et à sa suite tous les députés. + +Ainsi fut consommée la plus importante réforme de la révolution. +L'assemblée avait montré autant de force que de mesure. Malheureusement un +peuple ne sait jamais rentrer avec modération dans l'exercice de ses +droits. Des violences atroces furent commises dans tout le royaume. Les +châteaux continuèrent d'être incendiés, les campagnes furent inondées par +des chasseurs qui s'empressaient d'exercer des droits si nouveaux pour eux. +Ils se répandirent dans les champs naguère réservés aux plaisirs de leurs +seuls oppresseurs, et commirent d'affreuses dévastations. Toute usurpation +a un cruel retour, et celui qui usurpe devrait y songer, du moins pour ses +enfans, qui presque toujours portent sa peine. De nombreux accidens eurent +lieu. Dès le 7 du mois d'août, les ministres s'étaient de nouveau présentés +à l'assemblée pour lui faire un rapport sur l'état du royaume. Le +gardes-des-sceaux avait dénoncé les désordres alarmans qui avaient éclaté; +Necker avait révélé le déplorable état des finances. L'assemblée reçut ce +double message avec tristesse, mais sans découragement. Le 10, elle rendit +un décret sur la tranquillité publique, par lequel les municipalités +étaient chargées de veiller au maintien de l'ordre, en dissipant tous les +attroupemens séditieux. Elles devaient livrer les simples perturbateurs aux +tribunaux, mais emprisonner ceux qui avaient répandu des alarmes, allégué +de faux ordres, ou excité des violences, et envoyer la procédure à +l'assemblée nationale, pour qu'on pût remonter à la cause des troubles. Les +milices nationales et les troupes réglées étaient mises à la disposition +des municipalités, et elles devaient prêter serment d'être fidèles à la +nation, au roi et à la loi, etc. C'est ce serment qui fut appelé depuis le +serment civique. + +Le rapport de Necker sur les finances fut extrêmement alarmant. C'était le +besoin des subsides qui avait fait recourir à une assemblée nationale; +cette assemblée à peine réunie était entrée en lutte avec le pouvoir, et, +ne songeant qu'au besoin pressant d'établir des garanties, elle avait +négligé celui d'assurer les revenus de l'état. Necker seul avait tout le +souci des finances. Tandis que Bailly, chargé des subsistances de la +capitale, était dans les plus cruelles angoisses, Necker, tourmenté de +besoins moins pressans, mais bien plus étendus, Necker, enfermé dans ses +pénibles calculs, dévoré de mille peines, s'efforçait de pourvoir à la +détresse publique; et, tandis qu'il ne songeait qu'à des questions +financières, il ne comprenait pas que l'assemblée ne songeât qu'à des +questions politiques. Necker et l'assemblée, préoccupés chacun de leur +objet, n'en voyaient pas d'autres. Cependant, si les alarmes de Necker +étaient justifiées par la détresse actuelle, la confiance de l'assemblée +l'était par l'élévation de ses vues. Cette assemblée, embrassant la France +et son avenir, ne pouvait pas croire que ce beau royaume, obéré un instant, +fût à jamais frappé d'indigence. + +Necker, en entrant au ministère, en août 1788, ne trouva que 400,000 francs +au trésor. Il avait, à force de soins, pourvu au plus pressant; et depuis, +les circonstances avaient accru les besoins en diminuant les ressources. Il +avait fallu acheter des blés, les revendre au-dessous du prix coûtant, +faire des aumônes considérables, établir des travaux publics pour occuper +des ouvriers. Il était sorti du trésor, pour ce dernier objet, jusqu'à +12,000 francs par jour. En même temps que les dépenses s'étaient +augmentées, les recettes avaient baissé. La réduction du prix du sel, le +retard des paiemens, et souvent le refus absolu d'acquitter des impôts, la +contrebande à force armée, la destruction des barrières, le pillage même +des registres et le meurtre des commis, avaient anéanti une partie des +revenus. En conséquence, Necker demanda un emprunt de trente millions. La +première impression fut si vive, qu'on voulut voter l'emprunt par +acclamation; mais ce premier mouvement se calma bientôt. On témoigna de la +répugnance pour de nouveaux emprunts, et on commit une espèce de +contradiction en invoquant les cahiers auxquels on avait déjà renoncé, et +qui défendaient de consentir l'impôt avant d'avoir fait la constitution; on +alla même jusqu'à faire le calcul des sommes reçues depuis l'année +précédente, comme si on s'était défié du ministre. Cependant la nécessité +de pourvoir aux besoins de l'état fit adopter l'emprunt; mais on changea le +plan du ministre, et on réduisit l'intérêt à quatre et demi pour cent, par +la fausse espérance d'un patriotisme qui était dans la nation, mais qui +ne pouvait se trouver chez les prêteurs de profession, les seuls qui se +livrent ordinairement à ces sortes de spéculations financières. Cette +première faute fut une de celles que commettent ordinairement les +assemblées, quand elles remplacent les vues immédiates du ministre qui +agit, par les vues générales de douze cents esprits qui spéculent. Il fut +facile d'apercevoir aussi que l'esprit de la nation commençait déjà à ne +plus s'accommoder de la timidité du ministre. + +Après ces soins indispensables donnés à la tranquillité publique et aux +finances, on s'occupa de la déclaration des droits. La première idée en +avait été fournie par Lafayette, qui lui-même l'avait empruntée aux +Américains. Cette discussion, interrompue par la révolution du 14 juillet, +renouvelée au 1er août, interrompue de nouveau par l'abolition du régime +féodal, fut reprise et définitivement arrêtée le 12 août. Cette idée avait +quelque chose d'imposant qui saisit l'assemblée. L'élan des esprits les +portait à tout ce qui avait de la grandeur; cet élan produisait leur bonne +foi, leur courage, leurs bonnes et leurs mauvaises résolutions. Ils +saisirent donc cette idée, et voulurent la mettre à exécution. S'il ne +s'était agi que d'énoncer quelques principes particulièrement méconnus par +l'autorité dont on venait de secouer le joug, comme le vote de l'impôt, la +liberté religieuse, la liberté de la presse, la responsabilité +ministérielle, rien n'eût été plus facile. Ainsi avaient fait jadis +l'Amérique et l'Angleterre. La France aurait pu exprimer en quelques +maximes nettes et positives les nouveaux principes qu'elle imposait à son +gouvernement; mais la France, rompant avec le passé, et voulant remonter à +l'état de nature, dut aspirer à donner une déclaration complète de tous les +droits de l'homme et du citoyen. On parla d'abord de la nécessité et du +danger d'une pareille déclaration. On discuta beaucoup et inutilement sur +ce sujet, car il n'y avait ni utilité ni danger à faire une déclaration +composée de formules auxquelles le peuple ne comprenait rien; elle n'était +quelque chose que pour un certain nombre d'esprits philosophiques, qui ne +prennent pas une grande part aux séditions populaires. Il fut enfin décidé +qu'elle serait faite et placée en tête de l'acte constitutionnel. Mais il +fallait la rédiger, et c'était là le plus difficile. Qu'est-ce qu'un droit? +c'est ce qui est dû aux hommes. Or, tout le bien qu'on peut leur faire leur +est dû; toute mesure sage de gouvernement est donc un droit. Aussi tous les +projets proposés renfermaient la définition de la loi, la manière dont elle +doit se faire, le principe de la souveraineté, etc. On objectait que ce +n'était pas là des droits, mais des maximes générales. Cependant il +importait d'exprimer ces maximes. Mirabeau, impatienté, s'écria enfin: +«N'employez pas le mot de droits, mais dites: Dans l'intérêt de tous, il a +été déclaré....» Néanmoins on préféra le titre plus imposant de déclaration +des droits, sous lequel on confondit des maximes, des principes, des +définitions. Du tout on composa la déclaration célèbre placée en tête de la +constitution de 91. Au reste, il n'y avait là qu'un mal, celui de perdre +quelques séances à un lieu commun philosophique. Mais qui peut reprocher +aux esprits de s'enivrer de leur objet? Qui a le droit de mépriser +l'inévitable préoccupation des premiers instans? + +Il était temps de commencer enfin les travaux de la constitution. La +fatigue des préliminaires était générale, et déjà on agitait hors de +l'assemblée les questions fondamentales. La constitution anglaise était le +modèle qui s'offrait naturellement à beaucoup d'esprits, puisqu'elle était +la transaction intervenue en Angleterre, à la suite d'un débat semblable, +entre le roi, l'aristocratie et le peuple. Cette constitution consistait +essentiellement dans l'établissement de deux chambres et dans la sanction +royale. Les esprits dans leur premier élan vont aux idées les plus simples: +un peuple qui déclare sa volonté, un roi qui l'exécute, leur paraissait la +seule forme légitime de gouvernement. Donner à l'aristocratie une part +égale à celle de la nation, au moyen d'une chambre-haute; conférer au roi +le droit d'annuler la volonté nationale, au moyen de la sanction, leur +semblait une absurdité. _La nation veut, le roi fait_: les esprits ne +sortaient pas de ces élémens simples, et ils croyaient vouloir la +monarchie, parce qu'ils laissaient un roi comme exécuteur des volontés +nationales. La monarchie réelle, telle qu'elle existe même dans les états +réputés libres, est la domination d'un seul, à laquelle on met des bornes +au moyen du concours national. La volonté du prince y fait réellement +presque tout, et celle de la nation est réduite à empêcher le mal, soit en +disputant sur l'impôt, soit en concourant pour un tiers à la loi. Mais dès +l'instant que la nation peut ordonner tout ce qu'elle veut, sans que le roi +puisse s'y opposer par le _veto_, le roi n'est plus qu'un magistrat. C'est +alors la république avec un seul consul au lieu de plusieurs. Le +gouvernement de Pologne, quoiqu'il y eût un roi, ne fut jamais nommé une +monarchie, mais une république; il y avait aussi un roi à Lacédémone. + +La monarchie bien entendue exige donc de grandes concessions de la part des +esprits. Mais ce n'est pas après une longue nullité et dans leur premier +enthousiasme qu'ils sont disposés à les faire. Aussi la république était +dans les opinions sans y être nommée, et on était républicain sans le +croire. + +On ne s'expliqua point nettement dans la discussion: aussi, malgré le génie +et le savoir répandus dans l'assemblée, la question fut mal traitée et peu +entendue. Les partisans de la constitution anglaise, Necker, Mounier, +Lally, ne surent pas voir en quoi devait consister la monarchie; et quand +ils l'auraient vu, ils n'auraient pas osé dire nettement à l'assemblée que +la volonté nationale ne devait point être toute-puissante, et qu'elle +devait empêcher plutôt qu'agir. Ils s'épuisèrent à dire qu'il fallait que +le roi pût arrêter les usurpations d'une assemblée; que pour bien exécuter +la loi, et l'exécuter volontiers, il fallait qu'il y eût coopéré; et +qu'enfin il devait exister des rapports entre les pouvoirs exécutif et +législatif. Ces raisons étaient mauvaises ou tout au moins faibles. Il +était ridicule en effet, en reconnaissant la souveraineté nationale, de +vouloir lui opposer la volonté unique du roi[4]. + +Ils défendaient mieux les deux chambres, parce qu'en effet, même dans une +république, il y a de hautes classes qui doivent s'opposer au mouvement +trop rapide des classes qui s'élèvent, en défendant les institutions +anciennes contre les institutions nouvelles. Mais cette chambre-haute, plus +indispensable encore que la prérogative royale, puisqu'il n'y a pas +d'exemple de république sans un sénat, était plus repoussée que la +sanction, parce qu'on était plus irrité contre l'aristocratie que contre la +royauté. La chambre-haute était impossible alors, parce que personne n'en +voulait: la petite noblesse s'y opposait, parce qu'elle n'y pouvait trouver +place; les privilégiés désespérés, parce qu'ils désiraient le pire en +toutes choses; le parti populaire, parce qu'il ne voulait pas laisser à +l'aristocratie un poste d'où elle dominerait la volonté nationale. Mounier, +Lally, Necker étaient presque seuls à désirer cette chambre-haute. Sieyès, +par l'erreur d'un esprit absolu, ne voulait ni des deux chambres ni de la +sanction royale. Il concevait la société tout unie: selon lui la masse, +sans distinction de classes, devait être chargée de vouloir, et le roi, +comme magistrat unique, chargé d'exécuter. Aussi était-il de bonne foi +quand il disait que la monarchie ou la république étaient la même chose, +puisque la différence n'était pour lui que dans le nombre des magistrats +chargés de l'exécution. Le caractère d'esprit de Sieyès était +l'enchaînement, c'est-à-dire la liaison rigoureuse de ses propres idées. Il +s'entendait avec lui-même, mais ne s'entendait ni avec la nature des choses +ni avec les esprits différens du sien. Il les subjuguait par l'empire de +ses maximes absolues, mais les persuadait rarement; aussi, ne pouvant ni +morceler ses systèmes, ni les faire adopter en entier, il devait bientôt +concevoir de l'humeur. Mirabeau, esprit juste, prompt, souple, n'était pas +plus avancé en fait de science politique que l'assemblée elle-même; il +repoussait les deux chambres, non point par conviction, mais par la +connaissance de leur impossibilité actuelle, et par haine de +l'aristocratie. Il défendait la sanction par un penchant monarchique; et il +s'y était engagé dès l'ouverture des états, en disant que, sans la +sanction, il aimerait mieux vivre à Constantinople qu'à Paris. Barnave, +Duport et Lameth ne pouvaient vouloir la même chose que Mirabeau. Ils +n'admettaient ni la chambre-haute, ni la sanction royale; mais ils +n'étaient pas aussi obstinés que Sieyès, et consentaient à modifier leur +opinion, en accordant au roi et à la chambre-haute un simple _veto_ +suspensif, c'est-à-dire le pouvoir de s'opposer temporairement à la volonté +nationale, exprimée dans la chambre-basse. + +Les premières discussions s'engagèrent le 28 et le 29 août. Le parti +Barnave voulut traiter avec Mounier, que son opiniâtreté faisait chef du +parti de la constitution anglaise. C'était le plus inflexible qu'il fallait +gagner, et c'est à lui qu'on s'adressa. Des conférences eurent lieu. Quand +on vit qu'il était impossible de changer une opinion devenue en lui +une habitude d'esprit, on consentit alors à ces formes anglaises qu'il +chérissait tant, mais à condition qu'en opposant à la chambre populaire une +chambre-haute et le roi, on ne donnerait aux deux qu'un _veto_ suspensif, +et qu'en outre le roi ne pourrait pas dissoudre l'assemblée. Mounier fit la +réponse d'un homme convaincu: il dit que la vérité ne lui appartenait pas, +et qu'il ne pouvait en sacrifier une partie pour sauver l'autre. Il perdit +ainsi les deux institutions, en ne voulant pas les modifier. Et s'il était +vrai, ce qu'on verra n'être pas, que la constitution de 91, par la +suppression de la chambre-haute, ruina le trône, Mounier aurait de grands +reproches à se faire. Mounier n'était pas passionné, mais obstiné; il était +aussi absolu dans son système que Sieyès dans le sien, et préférait tout +perdre plutôt que de céder quelque chose. Les négociations furent rompues +avec humeur. On avait menacé Mounier de Paris, de l'opinion publique, et on +partit, dit-il, pour aller exercer l'influence dont on l'avait menacé[5]. + +Ces questions divisaient le peuple comme les représentans, et, sans les +comprendre, il ne se passionnait pas moins pour elles. On les avait toutes +résumées sous le mot si court et si expéditif de _veto_. On voulait, ou on +ne voulait pas le _veto_, et cela signifiait qu'on voulait ou qu'on ne +voulait pas la tyrannie. Le peuple, sans même entendre cela, prenait le +_veto_ pour un impôt qu'il fallait abolir, ou pour un ennemi qu'il fallait +pendre, et il voulait le mettre à la lanterne[6]. + +Le Palais-Royal était surtout dans la plus grande fermentation. Là se +réunissaient des hommes ardens, qui, ne pouvant pas même supporter les +formes imposées dans les districts, montaient sur une chaise, prenaient la +parole sans la demander, étaient sifflés ou portés en triomphe par un +peuple immense, qui allait exécuter ce qu'ils avaient proposé. Camille +Desmoulins, déjà nommé dans cette histoire, s'y distinguait par la verve, +l'originalité et le cynisme de son esprit; et, sans être cruel, il +demandait des cruautés. On y voyait encore Saint-Hurugue, ancien marquis, +détenu long-temps à la Bastille pour des différends de famille, et irrité +contre l'autorité jusqu'à l'aliénation. Là, chaque jour, ils répétaient +tous qu'il fallait aller à Versailles, pour y demander compte au roi et à +l'assemblée de leur hésitation à faire le bien du peuple. Lafayette avait +la plus grande peine à les contenir par des patrouilles continuelles. La +garde nationale était déjà accusée d'aristocratie. «Il n'y avait pas, +disait Desmoulins, de patrouille au Céramique.» Déjà même le nom de +Cromwell avait été prononcé à côté de celui de Lafayette. Un jour, le +dimanche 30 août, une motion est faite au Palais-Royal; Mounier y est +accusé, Mirabeau y est présenté comme en danger, et l'on propose d'aller à +Versailles veiller sur les jours de ce dernier. Mirabeau cependant +défendait la sanction, mais sans cesser son rôle de tribun populaire, sans +le paraître moins aux yeux de la multitude. Saint-Hurugue, à la tête de +quelques exaltés, se porte sur la route de Versailles. Ils veulent, +disent-ils, engager l'assemblée à casser ses infidèles représentans pour +en nommer d'autres, et supplier le roi et le dauphin de venir à Paris se +mettre en sûreté au milieu du peuple. Lafayette accourt, les arrête, et les +oblige de rebrousser chemin. Le lendemain lundi 31, ils se réunissent de +nouveau. Ils font une adresse à la commune, dans laquelle ils demandent la +convocation des districts pour improuver le _veto_ et les députés qui le +soutiennent, pour les révoquer et en nommer d'autres à leur place. La +commune les repousse deux fois avec la plus grande fermeté. + +Pendant ce temps l'agitation régnait dans l'assemblée. Les mécontens +avaient écrit aux principaux députés des lettres pleines de menaces et +d'invectives; l'une d'elles était signée du nom de Saint-Hurugue. Le lundi +31, à l'ouverture de la séance, Lally dénonça une députation qu'il avait +reçue du Palais-Royal. Cette députation l'avait engagé à se séparer des +mauvais citoyens qui défendaient le _veto_, et elle avait ajouté qu'une +armée de vingt mille hommes était prête à marcher. Mounier lut aussi des +lettres qu'il avait reçues de son côté, proposa de poursuivre les auteurs +secrets de ces machinations, et pressa l'assemblée d'offrir cinq cent mille +francs à celui qui les dénoncerait. La lutte fut tumultueuse. Duport +soutint qu'il n'était pas de la dignité de l'assemblée de s'occuper de +pareils détails. Mirabeau lut des lettres qui lui étaient aussi adressées, +et dans lesquelles les ennemis de la cause populaire ne le traitaient pas +mieux que Mounier. L'assemblée passa à l'ordre du jour, et Saint-Hurugue, +signataire de l'une des lettres dénoncées, fut enfermé par ordre de la +commune. + +On discutait à la fois les trois questions de la permanence des assemblées, +des deux chambres, et du _veto_. La permanence fut votée à la presque +unanimité. On avait trop souffert de la longue interruption des assemblées +nationales, pour ne pas les rendre permanentes. On passa ensuite à la +grande question de l'unité du corps législatif. Les tribunes étaient +occupées par un public nombreux et bruyant. Beaucoup de députés se +retiraient. Le président, qui était alors l'évêque de Langres, s'efforce +en vain de les retenir; ils sortent en grand nombre. De toutes parts on +demande à grands cris d'aller aux voix. Lally réclame encore une fois la +parole: on la lui refuse, en accusant le président de l'avoir envoyé à la +tribune; un membre va même jusqu'à demander au président s'il n'est pas las +de fatiguer l'assemblée. Offensé de ces paroles, le président quitte le +fauteuil, et la discussion est encore remise. Le lendemain 10 septembre, on +lit une adresse de la ville de Rennes, déclarant le _veto_ inadmissible, +traîtres à la patrie ceux qui le voteraient. Mounier et les siens +s'irritent, et proposent de gourmander la municipalité. Mirabeau répond que +l'assemblée n'est pas chargée de donner des leçons à des officiers +municipaux, et qu'il faut passer à l'ordre du jour. La question des deux +chambres est enfin mise aux voix, et, au bruit des applaudissemens, l'unité +de l'assemblée est décrétée. Quatre cent quatre-vingt-dix-neuf voix se +déclarent pour une chambre, quatre-vingt-neuf pour deux; cent vingt-deux +voix sont perdues, par l'effet de la crainte inspirée à beaucoup de +députés. Enfin arrive la question du _veto_. On avait trouvé un terme +moyen, celui du _veto_ suspensif, qui n'arrêtait que temporairement la loi, +pendant une ou plusieurs législatures. On considérait cela comme un appel +au peuple, parce que le roi, recourant à de nouvelles assemblées, et leur +cédant si elles persistaient, semblait en appeler réellement à l'autorité +nationale. Mounier et les siens s'y opposèrent; ils avaient raison dans le +système de la monarchie anglaise, où le roi consulte la représentation +nationale et n'obéit jamais; mais ils avaient tort dans la situation +où ils s'étaient placés. Ils n'avaient voulu, disaient-ils, qu'empêcher une +résolution précipitée. Or le _veto_ suspensif produisait cet effet aussi +Bien que le _veto_ absolu. Si la représentation persistait, la volonté +nationale devenait manifeste; et, en admettant sa souveraineté, il était +difficile de lui résister indéfiniment. + +Le ministère sentit en effet que le _veto_ suspensif produisait +matériellement l'effet du _veto_ absolu, et Necker conseilla au roi de se +donner les avantages d'un sacrifice volontaire, en adressant un mémoire à +l'assemblée, dans lequel il demandait le _veto_ suspensif. Le bruit s'en +répandit, et on connut d'avance le but et l'esprit du mémoire. Il fut +présenté le 11 septembre; chacun en connaissait le contenu. Il semble que +Mounier, soutenant l'intérêt du trône, aurait dû n'avoir pas d'autres vues +que le trône lui-même; mais les partis ont bientôt un intérêt distinct de +ceux qu'ils servent. Mounier repoussa cette communication, en disant que, +si le roi renonçait à une prérogative utile à la nation, on devait la lui +donner malgré lui et dans l'intérêt public. Les rôles furent renversés, et +les adversaires du roi soutinrent ici son intervention; mais leur effort +fut inutile, et le mémoire fut durement repoussé. On s'expliqua de nouveau +nécessaire pour la constitution. Après avoir spécifié que le pouvoir +constituant était supérieur aux pouvoirs constitués, il fut établi que la +sanction ne pourrait s'exercer que sur les actes législatifs, mais point du +tout sur les actes constitutifs, et que les derniers ne seraient que +promulgués. Six cent soixante-treize voix se déclarèrent pour le _veto_ +suspensif, trois cent vingt-cinq pour le _veto_ absolu. Ainsi furent +résolus les articles fondamentaux de la nouvelle constitution. Meunier et +Lally-Tolendal donnèrent aussitôt leur démission de membres du comité de +constitution. + +On avait porté jusqu'ici une foule de décrets sans jamais en offrir aucun à +l'acceptation royale. Il fut résolu de présenter au roi les articles du 4 +août. La question était de savoir si on demanderait la sanction ou la +simple promulgation, en les considérant comme législatifs ou constitutifs. +Maury et même Lally-Tolendal eurent la maladresse de soutenir qu'ils +étaient législatifs, et de requérir la sanction, comme s'ils eussent +attendu quelque obstacle de la puissance royale. Mirabeau, avec une rare +justesse, soutint que les uns abolissaient le régime féodal et étaient +éminemment constitutifs; que les autres étaient une pure munificence de la +noblesse et du clergé, et que sans doute le clergé et la noblesse ne +voulaient pas que le roi pût révoquer leurs libéralités. Chapelier ajouta +qu'il ne fallait pas même supposer le consentement du roi nécessaire, +puisqu'il les avait approuvés déjà, en acceptant le titre de restaurateur +de la liberté française, et en assistant au _Te Deum_. En conséquence on +pria le roi de faire une simple promulgation[7]. + +Un membre proposa tout à coup l'hérédité de la couronne et l'inviolabilité +de la personne royale. L'assemblée, qui voulait sincèrement du roi comme +son premier magistrat héréditaire, vota ces deux articles par acclamation. +On proposa l'inviolabilité de l'héritier présomptif; mais le duc de +Mortemart remarqua aussitôt que les fils avaient quelquefois essayé de +détrôner leur père, et qu'il fallait se laisser le moyen de les frapper. +Sur ce motif, la proposition fut rejetée. Le député Arnoult, à propos de +l'article sur l'hérédité de mâle en mâle et de branche en branche, proposa +de confirmer les renonciations de la branche d'Espagne, faites dans le +traité d'Utrecht. On soutint qu'il n'y avait pas lieu à délibérer, parce +qu'il ne fallait pas s'aliéner un allié fidèle; Mirabeau se rangea de cet +avis, et l'assemblée passa à l'ordre du jour. Tout à coup Mirabeau, pour +faire une expérience qui a été mal jugée, voulut ramener la question qu'il +avait contribué lui-même à éloigner. La maison d'Orléans se trouvait en +concurrence avec la maison d'Espagne, dans le cas d'extinction de la +branche régnante. Mirabeau avait vu un grand acharnement à passer à l'ordre +du jour. Étranger au duc d'Orléans quoique familier avec lui, comme il +savait l'être avec tout le monde, il voulait néanmoins connaître l'état +des partis, et voir quels étaient les amis et les ennemis du duc. La +question de la régence se présentait: en cas de minorité, les frères du roi +ne pouvaient pas être tuteurs de leur neveu, puisqu'ils étaient héritiers +du pupille royal, et par conséquent peu intéressés à sa conservation. La +régence appartenait donc au plus proche parent; c'était ou la reine, ou le +duc d'Orléans, ou la famille d'Espagne. Mirabeau propose donc de ne donner +la régence qu'à un homme né en France. «La connaissance, dit-il, que j'ai +de la géographie de l'assemblée, le point d'où sont partis les cris +d'ordre du jour, me prouvent qu'il ne s'agit de rien moins ici que d'une +domination étrangère, et que la proposition de ne pas délibérer, en +apparence espagnole, est peut-être une proposition autrichienne.» Les +cris s'élèvent à ces mots; la discussion recommence avec une violence +extraordinaire; tous les opposans demandent encore l'ordre du jour. En +vain Mirabeau leur répète-t-il à chaque instant qu'ils ne peuvent avoir +qu'un motif, celui d'amener en France une domination étrangère; ils ne +répondent point, parce qu'en effet ils préféreraient l'étranger au duc +d'Orléans. Enfin, après une discussion de deux jours, on déclara de +nouveau qu'il n'y avait pas lieu à délibérer. Mais Mirabeau avait obtenu +ce qu'il voulait, en voyant se dessiner les partis. Cette tentative ne +pouvait manquer de le faire accuser, et il passa dès lors pour un agent du +parti d'Orléans[8]. + +Tout agitée encore de cette discussion, l'assemblée reçut la réponse du roi +aux articles du 4 août. Le roi en approuvait l'esprit, ne donnait à +quelques-uns qu'une adhésion conditionnelle, dans l'espoir qu'on les +modifierait en les faisant exécuter; il renouvelait sur la plupart les +objections faites dans la discussion, et repoussées par l'assemblée. +Mirabeau reparut encore à la tribune: «Nous n'avons pas, dit-il, examiné la +supériorité du pouvoir constituant sur le pouvoir exécutif; nous avons en +quelque sorte jeté un voile sur ces questions (l'assemblée en effet avait +expliqué en sa faveur la manière dont elles devaient être entendues, sans +rien décréter à cet égard); mais si l'on combat notre puissance +constituante, on nous obligera à la déclarer. Qu'on en agisse franchement +et sans mauvaise foi. Nous convenons des difficultés de l'exécution, mais +nous ne l'exigeons pas. Ainsi nous demandons l'abolition des offices, mais +en indiquant pour l'avenir le remboursement et l'hypothèque du +remboursement; nous déclarons l'impôt qui sert de salaire au clergé +destructif de l'agriculture, mais en attendant son remplacement nous +ordonnons la perception de la dîme; nous abolissons les justices +seigneuriales, mais en les laissant exister jusqu'à ce que d'autres +tribunaux soient établis. Il en est de même des autres articles; ils ne +renferment tous que des principes qu'il faut rendre irrévocables en les +promulguant. D'ailleurs, fussent-ils mauvais, les imaginations sont en +possession de ces arrêtés, on ne peut plus les leur refuser. Répétons +ingénument au roi ce que le fou de Philippe II disait à ce prince si +absolu: «Que ferais-tu, Philippe, si tout le monde disait oui quand tu dis +non?» + +L'assemblée ordonna de nouveau à son président de retourner vers le roi, +pour lui demander sa promulgation. Le roi l'accorda. De son côté, +l'assemblée délibérant sur la durée du _veto_ suspensif, l'étendit +à deux législatures; mais elle eut le tort de laisser voir que c'était en +quelque sorte une récompense donnée à Louis XVI, pour les concessions +qu'il venait de faire à l'opinion. + +Tandis qu'au milieu des obstacles suscités par la mauvaise volonté des +privilégiés et par les emportemens populaires, l'assemblée poursuivait son +but, d'autres embarras s'accumulaient devant elle, et ses ennemis en +triomphaient. Ils espéraient qu'elle serait arrêtée par la détresse des +finances, comme l'avait été la cour elle-même. Le premier emprunt de trente +millions n'avait pas réussi: un second de quatre-vingts, ordonné sur une +nouvelle proposition de Necker[9], n'avait pas eu un résultat plus heureux. + +«Discutez, dit un jour M. Degouy d'Arcy, laissez s'écouler les délais, et +à l'expiration des délais, nous ne serons plus... Je vais vous apprendre +des vérités terribles.--A l'ordre! à l'ordre! s'écrient les uns.--Non, non, +parlez! répondent les autres.» Un député se lève: «Continuez, dit-il à M. +Degouy, répandez l'alarme et la terreur! Eh bien! qu'en arrivera-t-il? nous +donnerons une partie de notre fortune, et tout sera fini.» M. Degouy +continue: «Les emprunts que vous avez votés n'ont rien fourni; il n'y a pas +dix millions au trésor.» A ces mots, on l'entoure de nouveau, on le blâme, +on lui impose silence. Le duc d'Aiguillon, président du comité des +finances, le dément en prouvant qu'il devait y avoir vingt-deux millions +dans les caisses de l'état. Cependant on décrète que les samedis et +vendredis seront spécialement consacrés aux finances. + +Necker arrive enfin. Tout souffrant de ses efforts continuels, il +renouvelle ses éternelles plaintes; il reproche à l'assemblée de n'avoir +rien fait pour les finances, après cinq mois de travail. Les deux emprunts +n'avaient pas réussi, parce que les troubles avaient détruit le crédit. Les +capitaux se cachaient; ceux de l'étranger n'avaient point paru dans les +emprunts proposés. L'émigration, l'éloignement des voyageurs, avaient +encore diminué le numéraire; et il n'en restait pas même assez pour les +besoins journaliers. Le roi et la reine avaient été obligés d'envoyer leur +vaisselle à la Monnaie. En conséquence Necker demande une contribution du +quart du revenu, assurant que ces moyens lui paraissent suffisans. Un +comité emploie trois jours à examiner ce plan, et l'approuve entièrement. +Mirabeau, ennemi connu du ministre, prend le premier la parole, pour +engager l'assemblée à consentir ce plan sans le discuter. «N'ayant pas, +dit-il, le temps de l'apprécier, elle ne doit pas se charger de la +responsabilité de l'événement, en approuvant ou en improuvant les moyens +proposés.» D'après ce motif il conseille de voter de suite et de confiance. +L'assemblée entraînée adhère à cette proposition, et ordonne à Mirabeau de +se retirer pour rédiger le décret. Cependant l'enthousiasme se calme, les +ennemis du ministre prétendent trouver des ressources où il n'en a pas vu. +Ses amis au contraire attaquent Mirabeau, et se plaignent de ce qu'il a +voulu l'écraser de la responsabilité des évènemens. Mirabeau rentre et lit +son décret. «Vous poignardez le plan du ministre!» s'écrie M. de Virieu. +Mirabeau, qui ne savait jamais reculer sans répondre, avoue franchement ses +motifs; il convient qu'on le devine quand on a dit qu'il voulait faire +peser sur M. Necker seul la responsabilité des évènemens; il dit qu'il n'a +point l'honneur d'être son ami; mais que, fût-il son ami le plus tendre, +citoyen avant tout, il n'hésiterait pas à le compromettre, lui, plutôt que +l'assemblée; qu'il ne croit pas que le royaume fût en péril quand M. Necker +se serait trompé, et qu'au contraire le salut public serait très compromis +si l'assemblée avait perdu son crédit et manqué une opération décisive. Il +propose ensuite une adresse pour exciter le patriotisme national et appuyer +le projet du ministre. + +On l'applaudit, mais on discute encore. On fait mille propositions, et le +temps s'écoule en vaines subtilités. Fatigué de tant de contradictions, +frappé de l'urgence des besoins, il remonte une dernière fois à la tribune, +s'en empare, fixe de nouveau la question avec une admirable netteté, et +montre l'impossibilité de se soustraire à la nécessité du moment. Son génie +s'enflammant alors, il peint les horreurs de la banqueroute; il la présente +comme un impôt désastreux qui, au lieu de peser légèrement sur tous, ne +pèse que sur quelques-uns qu'elle écrase; il la montre comme un gouffre où +l'on précipite des victimes vivantes, et qui ne se referme pas même après +les avoir dévorées, car on n'en doit pas moins, même après avoir refusé de +payer. Remplissant enfin l'assemblée de terreur: «L'autre jour, dit-il, à +propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, on s'est écrié: Catilina est +aux portes de Rome, et vous délibérez! et certes, il n'y avait ni Catilina, +ni péril, ni Rome; et aujourd'hui la hideuse banqueroute est là, elle +menace de consumer, vous, votre honneur, vos fortunes, et vous +délibérez[10]!» + +A ces mots, l'assemblée transportée se lève en poussant des cris +d'enthousiasme. Un député veut répondre; il s'avance, mais, effrayé de sa +tâche, il demeure immobile et sans voix. Alors l'assemblée déclare que, ouï +le rapport du comité, elle adopte de confiance le plan du ministre des +finances. C'était là un bonheur d'éloquence; mais il ne pouvait arriver +qu'à celui qui avait tout à la fois la raison et les passions de Mirabeau. + + +NOTES: + +[1] Il avait été nommé à ce poste le 15 juillet, à l'Hôtel-de-Ville. +[2] Ces scènes eurent lieu le 22 juillet. +[3] Ce club s'était formé dans les derniers jours de juin. Il s'appela +plus tard _Société des amis de la Constitution_. +[4] Voyez la note 5 à la fin du volume. +[5] Voyez la note 6 à la fin du volume. +[6] Deux habitans de la campagne parlaient du _veto_. «--Sais-tu ce +que c'est que le _veto_? dit l'un.--Non.--Eh bien, tu as ton écuelle +remplie de soupe; le roi te dit: Répands ta soupe, et il faut que tu la +répandes.» +[7] Ces articles lui furent présentés le 20 septembre. +[8] Voyez la note 7 à la fin du volume. +[9] Décret du 27 août. +[10] Séances des 22 au 24 septembre. + + + + +CHAPITRE IV. + + +INTRIGUES DE LA COUR.--REPAS DES GARDES-DU-CORPS ET DES OFFICIERS DU +RÉGIMENT DE FLANDRE A VERSAILLES.--JOURNÉES DES 4, 5, ET 6 OCTOBRE; SCÈNES +TUMULTUEUSES ET SANGLANTES. ATTAQUE DU CHATEAU DE VERSAILLES PAR LA +MULTITUDE.--LE ROI VIENT DEMEURER A PARIS.--ÉTAT DES PARTIS.--LE DUC +D'ORLÉANS QUITTE LA FRANCE.--NÉGOCIATION DE MIRABEAU AVEC LA COUR. +--L'ASSEMBLÉE SE TRANSPORTE A PARIS.--LOI SUR LES BIENS DU CLERGÉ. +--SERMENT CIVIQUE,--TRAITÉ DE MIRABEAU AVEC LA COUR.--BOUILLÉ. +--AFFAIRE FAVRAS.--PLANS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES.--CLUBS DES JACOBINS +ET DES FEUILLANTS. + + +Tandis que l'assemblée portait ainsi les mains sur toutes les parties de +l'édifice, de grands évènemens se préparaient. Par la réunion des ordres, +la nation avait recouvré la toute-puissance législative et constituante. +Par le 14 juillet, elle s'était armée pour soutenir ses représentans. Ainsi +le roi et l'aristocratie restaient isolés et désarmés, n'ayant plus pour +eux que le sentiment de leurs droits, que personne ne partageait, et placés +en présence d'une nation prête à tout concevoir et à tout exécuter. La cour +cependant, retirée dans une petite ville uniquement peuplée de ses +serviteurs, était en quelque sorte hors de l'influence populaire, et +pouvait même tenter un coup de main sur l'assemblée. Il était naturel que +Paris, situé a quelques lieues de Versailles, Paris, capitale du royaume, +et séjour d'une immense multitude, tendît à ramener le roi dans son sein, +pour le soustraire à toute influence aristocratique, et pour recouvrer les +avantages que la présence de la cour et du gouvernement procure à une +ville. Après avoir réduit l'autorité du roi, il ne restait plus qu'à +s'assurer de sa personne. Ainsi le voulait le cours des évènemens, et de +toutes parts on entendait ce cri: _Le roi à Paris!_ L'aristocratie ne +songeait plus à se défendre contre de nouvelles pertes. Elle dédaignait +trop ce qui lui restait pour s'occuper de le conserver; elle désirait donc +un violent changement, tout comme le parti populaire. Une révolution est +infaillible, quand deux partis se réunissent pour la vouloir. Tous deux +contribuent à l'évènement, et le plus fort profite du résultat. Tandis que +les patriotes désiraient conduire le roi à Paris, la cour méditait de le +conduire à Metz. Là, dans une place forte, il eût ordonné ce qu'il eût +voulu, ou pour mieux dire, tout ce qu'on aurait voulu pour lui. Les +courtisans formaient des plans, faisaient courir des projets, cherchaient à +enrôler du monde, et, se livrant à de vaines espérances, se trahissaient +par d'imprudentes menaces. D'Estaing, naguère si célèbre à la tête de nos +escadres, commandait la garde nationale de Versailles. Il voulait être +fidèle à la nation et à la cour, rôle difficile, toujours calomnié, et +qu'une grande fermeté peut seule rendre honorable. Il apprit les menées des +courtisans. Les plus grands personnages étaient au nombre des machinateurs; +les témoins les plus dignes de foi lui avaient été cités, et il écrivit à +la reine une lettre très connue, où il lui parlait avec une fermeté +respectueuse de l'inconvenance et du danger de telles menées. Il ne déguisa +rien et nomma tout le monde[1]. La lettre fut sans effet. En essayant de +pareilles entreprises, la reine devait s'attendre à des remontrances, +et ne pas s'en étonner. + +A la même époque, une foule d'hommes nouveaux parurent à Versailles; on y +vit même des uniformes inconnus. On retint la compagnie des +gardes-du-corps, dont le service venait d'être achevé; quelques dragons et +chasseurs des Trois-Évêchés furent appelés. Les gardes-françaises, qui +avaient quitté le service du roi, irrités qu'on le confiât à d'autres, +voulurent se rendre à Versailles pour le reprendre. Sans doute ils +n'avaient aucune raison de se plaindre, puisqu'ils avaient eux-mêmes +abandonné ce service; mais ils furent, dit-on, excités à ce projet. On a +prétendu, dans le temps, que c'était la cour qui avait voulu par ce moyen +effrayer le roi, et l'entraîner à Metz. Un fait prouve assez cette +intention: depuis les émeutes du Palais-Royal, Lafayette, pour défendre le +passage de Paris à Versailles, avait placé un poste à Sèvres. Il fut obligé +de l'en retirer, sur la demande des députés de la droite. Lafayette parvint +à arrêter les gardes-françaises, et à les détourner de leur projet. Il +écrivit confidentiellement au ministre Saint-Priest, pour lui apprendre ce +qui s'était passé, et le rassurer entièrement. Saint-Priest, abusant de la +lettre, la montra à d'Estaing; celui-ci la communiqua aux officiers de la +garde nationale de Versailles et à la municipalité, pour les instruire des +dangers qui avaient menacé la ville, et de ceux qui pourraient la menacer +encore. On proposa d'appeler le régiment de Flandre; grand nombre de +bataillons de la garde de Versailles s'y opposèrent, mais la municipalité +n'en fit pas moins sa réquisition, et le régiment fut appelé. C'était peu +qu'un régiment contre l'assemblée, mais c'était assez pour enlever le roi +et protéger son évasion. D'Estaing instruisit l'assemblée nationale des +mesures qui avaient été prises, et obtint son approbation. Le régiment +arriva: l'appareil militaire qui le suivait, quoique peu considérable, ne +laissa pas que d'exciter des murmures. Les gardes-du-corps, les courtisans +s'em parèrent des officiers, les comblèrent de caresses, et, comme avant le +14 juillet, on parut se coaliser, s'entendre, et concevoir de grandes +espérances. + +La confiance de la cour augmentait la méfiance de Paris, et bientôt des +fêtes irritèrent la misère du peuple. Le 2 octobre, les gardes-du-corps +imaginent de donner un repas aux officiers de la garnison. Ce repas est +servi dans la salle du théâtre. Les loges sont remplies de spectateurs de +la cour. Les officiers de la garde nationale sont au nombre des convives; +une gaieté très vive règne pendant le festin, et bientôt les vins la +changent en exaltation. On introduit alors les soldats des régimens. Les +convives, l'épée nue, portent la santé de la famille royale; celle de la +nation est refusée, ou du moins omise; les trompettes sonnent la charge, on +escalade les loges en poussant des cris; on entonne ce chant si expressif +et si connu: _O Richard! Ô mon roi! l'univers t'abandonne!_ on se promet de +mourir pour le roi, comme s'il eût été dans le plus grand danger; enfin le +délire n'a plus de bornes. Des cocardes blanches ou noires, mais toutes +d'une seule couleur, sont partout distribuées. Les jeunes femmes, les +jeunes hommes, s'animent de souvenirs chevaleresques. C'est dans ce moment +que la cocarde nationale est, dit-on, foulée aux pieds. Ce fait a été nié +depuis, mais le vin ne rend-il pas tout croyable et tout excusable? Et +d'ailleurs, pourquoi ces réunions qui ne produisent d'une part qu'un +dévouement trompeur, et qui excitent de l'autre une irritation réelle et +terrible? dans ce moment on court chez la reine; elle consent à venir au +repas. On entoure le roi qui venait de la chasse, et il est entraîné aussi; +on se précipite aux pieds de tous deux, et on les reconduit comme en +triomphe jusqu'à leur appartement. Sans doute, il est doux, quand on se +croit dépouillé, menacé, de retrouver des amis; mais pourquoi faut-il qu'on +se trompe ainsi sur ses droits, sur sa force et sur ses moyens? + +Le bruit de cette fête se répandit bientôt, et sans doute l'imagination +populaire, en rapportant les faits, ajouta sa propre exagération à celle +qu'avait produite le festin. Les promesses faites au roi furent prises pour +des menaces faites à la nation; cette prodigalité fut regardée comme une +insulte à la misère publique, et les cris: _à Versailles!_ recommencèrent +plus violens que jamais. Ainsi les petites causes se réunissaient pour +aider l'effet des causes générales. Des jeunes gens se montrèrent à Paris +avec des cocardes noires, ils furent poursuivis; l'un d'eux fut traîné par +le peuple, et la commune se vit obligée de défendre les cocardes d'une +Seule couleur. + +Le lendemain du funeste repas, une nouvelle scène à peu près pareille eut +lieu dans un déjeuner donné par les gardes-du-corps, dans la salle du +manège. On se présenta de nouveau à la reine, qui dit qu'elle avait été +satisfaite de la journée du jeudi; on l'écoutait volontiers, parce que, +moins réservée que le roi, on attendait de sa bouche l'aveu des sentimens +de la cour; et toutes ses paroles étaient répétées. L'irritation fut au +comble, et on dut s'attendre aux plus sinistres évènemens. Un mouvement +convenait au peuple et à la cour: au peuple, pour s'emparer du roi; à la +cour, pour que l'effroi l'entraînât à Metz. Il convenait aussi au duc +d'Orléans, qui espérait obtenir la lieutenance du royaume, si le roi venait +à s'éloigner; on a même dit que ce prince allait jusqu'à espérer la +couronne, ce qui n'est guère croyable, car il n'avait pas assez d'audace +d'esprit pour une si grande ambition. Les avantages qu'il avait lieu +d'attendre de cette nouvelle insurrection l'ont fait accuser d'y avoir +participé; cependant il n'en est rien. Il ne peut avoir déterminé +l'impulsion, car elle résultait de la force des choses; il paraît tout au +plus l'avoir secondée; et, même à cet égard, une procédure immense, et le +temps qui apprend tout, n'ont manifesté aucune trace d'un plan concerté. +Sans doute le duc d'Orléans n'a été là, comme pendant toute la révolution, +qu'à la suite du mouvement populaire, répandant peut-être un peu d'or, +donnant lieu à des propos, et n'ayant que de vagues espérances. + +Le peuple, ému par les discussions sur le _veto_, irrité par les cocardes +noires, vexé par les patrouilles continuelles, et souffrant de la faim, +était soulevé. Bailly et Necker n'avaient rien oublié pour faire abonder +les subsistances; mais, soit la difficulté des transports, soit les +pillages qui avaient lieu sur la route, soit surtout l'impossibilité de +suppléer au mouvement spontané du commerce, les farines manquaient. Le 4 +octobre, l'agitation fut plus grande que jamais. On parlait du départ du +roi pour Metz, et de la nécessité d'aller le chercher à Versailles; on +épiait les cocardes noires, on demandait du pain. De nombreuses patrouilles +réussirent à contenir le peuple. La nuit fut assez calme. Le lendemain 5, +les attroupemens recommencèrent dès le matin. Les femmes se portèrent chez +les boulangers: le pain manquait, et elles coururent à l'Hôtel-de-Ville +pour s'en plaindre aux représentans de la commune. Ceux-ci n'étaient pas +encore en séance, et un bataillon de la garde nationale était rangé sur la +place. Des hommes se joignirent à ces femmes, mais elles n'en voulurent +pas, disant que les hommes ne savaient pas agir. Elles se précipitèrent +alors sur le bataillon, et le firent reculer à coups de pierres. Dans ce +moment, une porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville fut envahi, les +brigands à piques s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent y mettre +le feu. On parvint à les écarter, mais ils s'emparèrent de la porte qui +conduisait à la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les faubourgs alors +se mirent en mouvement. Un citoyen nommé Maillard, l'un de ceux qui +s'étaient signalés à la prise de la Bastille, consulta l'officier qui +commandait le bataillon de la garde nationale, pour chercher un moyen de +délivrer l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. L'officier n'osa +approuver le moyen qu'il proposait; c'était de les réunir, sous prétexte +d'aller à Versailles, mais sans cependant les y conduire. Néanmoins +Maillard se décida, prit un tambour, et les entraîna bientôt à sa suite. +Elles portaient des bâtons, des manches à balai, des fusils et des +coutelas. Avec cette singulière armée, il descendit le quai, traversa le +Louvre, fut forcé malgré lui de conduire ces femmes à travers les +Tuileries, et arriva aux Champs-Élysées. Là, il parvint à les désarmer, en +leur faisant entendre qu'il valait mieux se présenter à l'assemblée comme +des suppliantes que comme des furies en armes. Elles y consentirent, et +Maillard fut obligé de les conduire à Versailles, car il n'était pas +possible de les en détourner. Tout en ce moment tendait vers ce but. Des +hordes partaient en traînant des canons; d'autres entouraient la garde +nationale, qui elle même entourait son chef pour l'entraîner à Versailles, +but de tous les voeux. + +Pendant ce temps, la cour était tranquille; mais l'assemblée recevait en +tumulte un message du roi. Elle avait présenté à son acceptation les +articles constitutionnels et la déclaration des droits. La réponse devait +être une acceptation pure et simple, avec la promesse de promulguer. Pour +la seconde fois, le roi, sans trop s'expliquer, adressait des observations +à l'assemblée; il donnait son _accession_ aux articles constitutionnels, +sans cependant les approuver; il trouvait de bonnes maximes dans la +déclaration des droits, mais elles avaient besoin d'explications; le tout +enfin ne pouvait être jugé, disait-il, que lorsque l'ensemble de la +constitution serait achevé. C'était là sans doute une opinion soutenable; +beaucoup de publicistes la partageaient; mais convenait-il de l'exprimer +dans le moment? A peine cette réponse est-elle lue, que des plaintes +s'élèvent. Robespierre dit que le roi n'a pas à critiquer l'assemblée; +Duport, que cette réponse devait être contre-signée d'un ministre +responsable. Pétion en prend occasion de rappeler le repas des +gardes-du-corps, et il dénonce les imprécations proférées contre +l'assemblée. Grégoire parle de la disette, et demande pourquoi une lettre a +été adressée à un meunier avec promesse de deux cents livres par semaine +s'il voulait ne pas moudre. La lettre ne prouvait rien, car tous les partis +pouvaient l'avoir écrite; cependant elle excite un grand tumulte, et M. de +Monspey somme Pétion de signer sa dénonciation. Alors Mirabeau, qui avait +désapprouvé à la tribune même la démarche de Pétion et de Grégoire, se +présente pour répondre à M. de Monspey. «J'ai désapprouvé tout le premier, +dit-il, ces dénonciations impolitiques; mais, puisqu'on insiste, je +dénoncerai moi-même, et je signerai, quand on aura déclaré qu'il n'y a +d'inviolable en France que le roi.» A cette terrible apostrophe, on se +tait, et on revient à la réponse du roi. Il était onze heures du matin; on +apprend les mouvemens de Paris. Mirabeau s'avance vers le président +Mounier, qui, récemment élu malgré le Palais-Royal, et menacé d'une chute +glorieuse, allait déployer dans cette triste journée une indomptable +fermeté; Mirabeau s'approche de lui: «Paris, lui dit-il, marche sur nous; +trouvez-vous mal, allez au château dire au roi d'accepter purement et +simplement.--Paris marche, tant mieux, répond Mounier; qu'on nous tue tous, +mais tous; l'état y gagnera.--Le mot est vraiment joli,» reprend Mirabeau, +et il retourne à sa place. La discussion continue jusqu'à trois heures, et +on décide que le président se rendra auprès du roi, pour lui demander son +acceptation pure et simple. Dans le moment où Mounier allait sortir pour +aller au château, on annonce une députation; c'était Maillard et les femmes +qui l'avaient suivi. Maillard demande à entrer et à parler; il est +introduit, les femmes se précipitent à sa suite et pénètrent dans la salle. +Il expose alors ce qui s'est passé, le défaut de pain et le désespoir du +peuple; il parle de la lettre adressée au meunier, et prétend qu'une +personne rencontrée en route leur a dit qu'un curé était chargé de la +dénoncer. Ce curé était Grégoire, et, comme on vient de le voir, il avait +fait la dénonciation. Une voix accuse alors l'évêque de Paris, Juigné, +d'être l'auteur de la lettre. Des cris d'indignation s'élèvent pour +repousser l'imputation faite au vertueux prélat. On rappelle à l'ordre +Maillard et sa députation. On lui dit que des moyens ont été pris pour +approvisionner Paris, que le roi n'a rien oublié, qu'on va le supplier de +prendre de nouvelles mesures, qu'il faut se retirer, et que le trouble +n'est pas le moyen de faire cesser la disette. Mounier sort alors pour se +rendre au château; mais les femmes l'entourent, et veulent l'accompagner; +il s'y refuse d'abord, mais il est obligé d'en admettre six. Il traverse +les hordes arrivées de Paris, qui étaient armées de piques, de haches, de +bâtons ferrés. Il pleuvait abondamment. Un détachement de gardes-du-corps +fond sur l'attroupement qui entourait le président, et le disperse; mais +les femmes rejoignent bientôt Mounier, et il arrive au château, où le +régiment de Flandre, les dragons, les Suisses et la milice nationale de +Versailles étaient rangés en bataille. Au lieu de six femmes, il est +obligé d'en introduire douze; le roi les accueille avec bonté, et déplore +leur détresse; elle sont émues. L'une d'elles, jeune et belle, est +interdite à la vue du monarque, et peut à peine prononcer ce mot: _Du +pain_. Le roi, touché, l'embrasse, et les femmes s'en retournent attendries +par cet accueil. Leurs compagnes les reçoivent à la porte du château; elles +ne veulent pas croire leur rapport, disent qu'elles se sont laissé séduire, +et se préparent à les déchirer. Les gardes-du-corps, commandés par le comte +de Guiche, accourent pour les dégager; des coups de fusil partent de divers +côtés, deux gardes tombent, et plusieurs femmes sont blessées. Non loin de +là, un homme du peuple à la tête de quelques femmes, pénètre à travers les +rangs des bataillons, et s'avance jusqu'à la grille du château. M. de +Savonnières le poursuit, mais il reçoit un coup de feu qui lui casse le +bras. Ces escarmouches produisent de part et d'autre une plus grande +irritation. Le roi, instruit du danger, fait ordonner à ses gardes de ne +pas faire feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis qu'ils se retirent, +quelques coups de fusil sont échangés entre eux et la garde nationale de +Versailles, sans qu'on puisse savoir de quelle part ont été tirés les +premiers coups. + +Pendant ce désordre, le roi tenait conseil, et Mounier attendait +impatiemment sa réponse. Ce dernier lui faisait répéter à chaque instant +que ses fonctions l'appelaient à l'assemblée, que la nouvelle de la +sanction calmerait tous les esprits, et qu'il allait se retirer, si on ne +lui répondait point, car il ne voulait pas s'absenter plus long-temps de +son poste. On agitait au conseil si le roi partirait; le conseil dura de +six à dix heures du soir, et le roi, dit-on, ne voulut pas laisser la place +vacante au duc d'Orléans. On voulait faire partir la reine et les enfans, +mais la foule arrêta les voitures à l'instant où elles parurent, et +d'ailleurs la reine était courageusement résolue à ne pas se séparer de son +époux. Enfin, vers les dix heures, Mounier reçut l'acceptation pure et +simple, et retourna à l'assemblée. Les députés s'étaient séparés, et les +femmes occupaient la salle. Il leur annonça l'acceptation du roi, ce +qu'elles reçurent à merveille, en lui demandant si leur sort en serait +meilleur, et surtout si elles auraient du pain. Mounier leur répondit le +mieux qu'il put, et leur fit distribuer tout le pain qu'il fut possible de +se procurer. Dans cette nuit, où les torts sont si difficiles à fixer, la +municipalité eut celui de ne pas pourvoir aux besoins de cette foule +affamée, que le défaut de pain avait fait sortir de Paris, et qui depuis +n'avait pas dû en trouver sur les routes. + +Dans ce moment, on apprit l'arrivée de Lafayette. Il avait lutté pendant +huit heures contre la milice nationale de Paris, qui voulait se porter à +Versailles. Un de ses grenadiers lui avait dit: «Général, vous ne nous +trompez pas, mais on vous trompe. Au lieu de tourner nos armes contre les +femmes, allons à Versailles chercher le roi, et nous assurer de ses +dispositions en le plaçant au milieu de nous.» Lafayette avait résisté aux +instances de son armée et aux flots de la multitude. Ses soldats n'étaient +point à lui par la victoire, mais par l'opinion; et, leur opinion +l'abandonnant, il ne pouvait plus les conduire. Malgré cela, il était +parvenu à les arrêter jusqu'au soir; mais sa voix ne s'étendait qu'à une +petite distance, et au-delà rien n'arrêtait la fureur populaire. Sa tête +avait été plusieurs fois menacée, et néanmoins il résistait encore. +Cependant il savait que des hordes partaient continuellement de Paris; +l'insurrection se transportait à Versailles, son devoir était de l'y +suivre. La commune lui ordonna de s'y rendre, et il partit. Sur la route il +arrêta son armée, lui fit prêter serment d'être fidèle au roi, et arriva à +Versailles vers minuit. Il annonça à Mounier que l'armée avait promis de +remplir son devoir, et que rien ne serait fait de contraire à la loi. Il +courut au château. Il y parut plein de respect et de douleur, fit connaître +au roi les précautions qui avaient été prises, et l'assura de son +dévouement et de celui de l'armée. Le roi parut tranquillisé, et se retira +pour se livrer au repos. La garde du château avait été refusée à Lafayette, +on ne lui avait donné que les postes extérieurs. Les autres postes étaient +destinés au régiment de Flandre, dont les dispositions n'étaient pas sûres, +aux Suisses et aux gardes-du-corps. Ceux-ci d'abord avaient reçu ordre de +se retirer, ils avaient été rappelés ensuite, et n'ayant pu se réunir, ils +ne se trouvaient qu'en petit nombre à leur poste. Dans le trouble qui +régnait, tous les points accessibles n'avaient pas été défendus; une grille +même était demeurée ouverte. Lafayette fit occuper les postes extérieurs +qui lui avaient été confiés, et aucun d'eux ne fut forcé ni même attaqué. + +L'assemblée, malgré le tumulte, avait repris sa séance, et elle poursuivait +une discussion sur les lois pénales avec l'attitude la plus imposante. De +temps en temps, le peuple interrompait la discussion en demandant du pain. +Mirabeau, fatigué, s'écria d'une voix forte que l'assemblée n'avait à +recevoir la loi de personne, et qu'elle ferait vider les tribunes. Le +peuple couvrit son apostrophe d'applaudissemens; néanmoins il ne convenait +pas à l'assemblée de résister davantage. Lafayette, ayant fait dire à +Mounier que tout lui paraissait tranquille, et qu'il pouvait renvoyer les +députés, l'assemblée se sépara vers le milieu de la nuit, en s'ajournant au +lendemain 6, à onze heures. + +Le peuple s'était répandu çà et là, et paraissait calmé. Lafayette avait +lieu d'être rassuré par le dévouement de son armée, qui en effet ne se +démentit point, et par le calme qui semblait régner partout. Il avait +assuré l'hôtel des gardes-du-corps, et répandu de nombreuses patrouilles. A +cinq heures du matin il était encore debout. Croyant alors tout apaisé, il +prit un breuvage, et se jeta sur un lit, pour prendre un repos dont il +était privé depuis vingt-quatre heures[2]. + +Dans cet instant, le peuple commençait à se réveiller, et parcourait déjà +les environs du château. Une rixe s'engage avec un garde-du-corps qui fait +feu des fenêtres; les brigands s'élancent aussitôt, traversent la grille +qui était restée ouverte, montent un escalier qu'ils trouvent libre, et +sont enfin arrêtés par deux gardes-du-corps qui se défendent héroïquement, +et ne cèdent le terrain que pied à pied, en se retirant de porte en porte. +L'un de ces généreux serviteurs était Miomandre. «Sauvez la reine!» +s'écrie-t-il. Ce cri est entendu, et la reine se sauve tremblante auprès du +roi. Tandis qu'elle s'enfuit, les brigands se précipitent, trouvent la +couche royale abandonnée, et veulent pénétrer au-delà; mais ils sont +arrêtés de nouveau par les gardes-du-corps retranchés en grand nombre sur +ce point. Dans ce moment, les gardes-françaises appartenant à Lafayette, et +postés près du château, entendent le tumulte, accourent, et dispersent les +brigands. Ils se présentent à la porte derrière laquelle étaient retranchés +les gardes-du-corps: «Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-françaises n'ont +pas oublié qu'à Fontenoi vous avez sauvé leur régiment!» On ouvre, et on +s'embrasse. + +Le tumulte régnait au dehors. Lafayette, qui reposait à peine depuis +quelques instans, et qui ne s'était par même endormi, entend du bruit, +s'élance sur le premier cheval, se précipite au milieu de la mêlée, et y +trouve plusieurs gardes-du-corps qui allaient être égorgés. Tandis qu'il +les dégage, il ordonne à sa troupe de courir au château, et demeure presque +seul au milieu des brigands. L'un d'eux le couche en joue; Lafayette, sans +se troubler, commande au peuple de le lui amener; le peuple saisit aussitôt +le coupable, et, sous les yeux de Lafayette, brise sa tête contre les +pavés. Lafayette, après avoir sauvé les gardes-du-corps, vole au château +avec eux, et y trouve ses grenadiers qui s'y étaient déjà rendus. Tous +l'entourent et lui promettent de mourir pour le roi. En ce moment, les +gardes-du-corps arrachés à la mort criaient _vive Lafayette!_ La cour +entière, qui se voyait sauvée par lui et sa troupe, reconnaissait lui +devoir la vie; les témoignages de reconnaissance étaient universels. +Madame Adélaïde, tante du roi, accourt, le serre dans ses bras en lui +disant: «Général, vous nous avez sauvés!» + +Le peuple en ce moment demandait à grands cris que Louis XVI se rendît à +Paris. On tient conseil. Lafayette, invité à y prendre part, s'y refuse +pour n'en pas gêner la liberté. Il est enfin décidé que la cour se rendra +au voeu du peuple. Des billets portant cette nouvelle sont jetés par les +fenêtres. Louis XVI se présente alors au balcon, accompagné du général, et +les cris de _vive le roi!_ l'accueillent. Mais il n'en est pas ainsi pour +la reine; des voix menaçantes s'élèvent contre elle. Lafayette l'aborde: +«Madame, lui dit-il, que voulez-vous faire?--Accompagner le roi, dit la +reine avec courage.--Suivez-moi donc,» reprend le général, et il la conduit +tout étonnée sur le balcon. Quelques menaces sont faites par des hommes du +peuple. Un coup funeste pouvait partir; les paroles ne pouvaient être +entendues, il fallait frapper les yeux. S'inclinant alors, et prenant la +main de la reine, le général la baise respectueusement. Ce peuple de +Français est transporté à cette vue, et il confirme la réconciliation par +les cris de _vive la reine! vive Lafayette!_ La paix n'était pas encore +faite avec les gardes-du-corps. «Ne ferez-vous rien pour mes gardes?» dit +le roi à Lafayette. Celui-ci en prend un, le conduit sur le balcon, et +l'embrasse en lui mettant sa bandoulière. Le peuple approuve de nouveau, et +ratifie par ses applaudissemens cette nouvelle réconciliation. + +L'assemblée n'avait pas cru de sa dignité de se rendre auprès du monarque, +quoiqu'il l'eût demandé. Elle s'était contentée d'envoyer auprès de lui une +députation de trente-six membres. Dès qu'elle apprit son départ, elle fit +un décret portant qu'elle était inséparable de la personne du monarque, +et désigna cent députés pour l'accompagner à Paris. Le roi reçut le décret +et se mit en route. + +Les principales bandes étaient déjà parties. Lafayette les avait fait +suivre par un détachement de l'armée pour les empêcher de revenir sur +leurs pas. Il avait donné ordre qu'on désarmât les brigands qui portaient +au bout de leurs piques les têtes de deux gardes-du-corps. Cet horrible +trophée leurfut arraché, et il n'est point vrai qu'il ait précédé la +voiture du roi. + +Louis XVI revint enfin au milieu d'une affluence considérable, et fut reçu +par Bailly à l'Hôtel-de-Ville. «Je reviens avec confiance, dit le roi, au +milieu de mon peuple de Paris.» Bailly rapporte ces paroles à ceux qui ne +pouvaient les entendre, mais il oublie le mot _confiance_. «Ajoutez _avec +confiance_, dit la reine.--Vous êtes plus heureux, reprend Bailly, que si +je l'avais prononcé moi-même.» + +La famille royale se rendit au palais des Tuileries, qui n'avait pas été +habité depuis un siècle, et dans lequel on n'avait eu le temps de faire +aucun des préparatifs nécessaires. La garde en fut confiée aux milices +parisiennes, et Lafayette se trouva ainsi chargé de répondre envers la +nation de la personne du roi, que tous les partis se disputaient. Les +nobles voulaient le conduire dans une Place forte pour user en son nom du +despotisme; le parti populaire, qui ne songeait point encore à s'en passer, +voulait le garder pour compléter la constitution, et ôter un chef à la +guerre civile. Aussi la malveillance des privilégiés appela-t-elle +Lafayette un geôlier; et pourtant sa vigilance ne prouvait qu'une chose, +le désir sincère d'avoir un roi. + +Dès ce moment la marche des partis se prononce d'une manière nouvelle. +L'aristocratie, éloignée de Louis XVI, et ne pouvant exécuter aucune +entreprise à ses côtés, se répand à l'étranger et dans les provinces. C'est +depuis lors que l'émigration commence à devenir considérable. Un grand +nombre de nobles s'enfuirent à Turin, auprès du comte d'Artois, qui avait +trouvé un asile chez son beau-père. Là, leur politique consiste à exciter +les départemens du Midi et à supposer que le roi n'est pas libre. La reine, +qui est Autrichienne, et de plus ennemie de la nouvelle cour formée à +Turin, tourne ses espérances vers l'Autriche. Le roi, au milieu de ces +menées, voit tout, n'empêche rien, et attend son salut de quelque part +qu'il vienne. Par intervalle, il fait les désaveux exigés par l'assemblée, +et n'est réellement pas libre, pas plus qu'il ne l'eût été à Turin ou à +Coblentz, pas plus qu'il ne l'avait été sous Maurepas, car le sort de la +faiblesse est d'être partout dépendante. + +Le parti populaire triomphant désormais, se trouve partagé entre le duc +d'Orléans, Lafayette, Mirabeau, Barnave et les Lameth. La voix publique +accusait le duc d'Orléans et Mirabeau d'être auteurs de la dernière +insurrection. Des témoins, qui n'étaient pas indignes de confiance, +assuraient avoir vu le duc et Mirabeau sur le déplorable champ de bataille +du 6 octobre. Ces faits furent démentis plus tard; mais, dans le moment, on +y croyait. Les conjurés avaient voulu éloigner le roi, et même le tuer, +disaient les plus hardis calomniateurs. Le duc d'Orléans, ajoutait-on, +avait voulu être lieutenant du royaume, et Mirabeau ministre. Aucun de ces +projets n'ayant réussi, Lafayette paraissant les avoir déjoués par sa +présence, passait pour sauveur du roi et pour vainqueur du duc d'Orléans et +de Mirabeau. La cour, qui n'avait pas encore eu le temps de devenir +ingrate, avouait Lafayette comme son sauveur, et dans cet instant la +puissance du général semblait immense. Les patriotes exaltés en étaient +effarouchés, et murmuraient déjà le nom de Cromwell. Mirabeau, qui, comme +on le verra bientôt, n'avait rien de commun avec le duc d'Orléans, était +jaloux de Lafayette, et l'appelait Cromwell-Grandisson. L'aristocratie +secondait ces méfiances, et y ajoutait ses propres calomnies. Mais +Lafayette était déterminé, malgré tous les obstacles, à soutenir le roi et +la constitution. Pour cela, il résolut d'abord d'écarter le duc d'Orléans, +dont la présence donnait lieu à beaucoup de bruits, et pouvait fournir, +sinon les moyens, du moins le prétexte des troubles. Il eut une entrevue +avec le prince, l'intimida par sa fermeté, et l'obligea à s'éloigner. Le +roi, qui était dans ce projet, feignit, avec sa faiblesse ordinaire, d'être +contraint à cette mesure; et en écrivant au duc d'Orléans, il lui dit qu'il +fallait que lui ou M. de Lafayette se retirassent; que dans l'état des +opinions le choix n'était pas douteux, et qu'en conséquence il lui donnait +une commission pour l'Angleterre. On a su depuis que M. de Montmorin, +ministre des affaires étrangères, pour se délivrer de l'ambition du duc +d'Orléans, l'avait dirigée sur les Pays-Bas, alors insurgés contre +l'Autriche, et qu'il lui avait fait espérer le titre de duc de Brabant[3]. + + +Ses amis, en apprenant cette résolution, s'irritèrent de sa faiblesse. Plus +ambitieux que lui, ils ne voulaient pas qu'il cédât; ils se portèrent chez +Mirabeau, et l'engagèrent à dénoncer à la tribune les violences que +Lafayette exerçait envers le prince. Mirabeau, jaloux déjà de la popularité +du général, fit dire au duc et à lui, qu'il allait les dénoncer tous deux à +la tribune, si le départ pour l'Angleterre avait lieu. Le duc d'Orléans fut +ébranlé; une nouvelle sommation de Lafayette le décida; et Mirabeau, +recevant à l'assemblée un billet qui lui annonçait la retraite du prince, +s'écria avec dépit: _Il ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui_[4]. +Ce mot et beaucoup d'autres aussi inconsidérés l'ont fait accuser souvent +d'être un des agens du duc d'Orléans; cependant il ne le fut jamais. Sa +détresse, l'imprudence de ses propos, sa familiarité avec le duc d'Orléans, +qui était d'ailleurs la même avec tout le monde, sa proposition pour la +succession d'Espagne, enfin son opposition au départ du duc, devaient +exciter les soupçons; mais il n'en est pas moins vrai que Mirabeau était +sans parti, sans même aucun autre but que de détruire l'aristocratie et le +pouvoir arbitraire. + +Les auteurs de ces suppositions auraient dû savoir que Mirabeau était +réduit alors à emprunter les sommes les plus modiques, ce qui n'aurait pas +eu lieu s'il eût été l'agent d'un prince immensément riche, et qu'on disait +presque ruiné par ses partisans. Mirabeau avait déjà pressenti la +dissolution prochaine de l'état. Une conversation avec un ami intime, qui +dura une nuit tout entière, dans le parc de Versailles, détermina chez lui +un plan tout nouveau; et il se promit pour sa gloire, pour le salut de +l'état, pour sa propre fortune enfin (car Mirabeau était homme à conduire +tous ces intérêts ensemble), de demeurer inébranlable entre les +désorganisateurs et le trône, et de consolider la monarchie en s'y faisant +une place. La cour avait tenté de le gagner, mais on s'y était pris +gauchement et sans les ménagemens convenables avec un homme d'une grande +fierté, et qui voulait conserver sa popularité, à défaut de l'estime qu'il +n'avait pas encore. Malouet, ami de Necker et lié avec Mirabeau, voulait +les mettre tous deux en communication. Mirabeau s'y était souvent +refusé[5], persuadé qu'il ne pourrait jamais s'accorder avec le ministre. + +Il y consentit cependant. Malouet l'introduisit, et l'incompatibilité des +deux caractères fut mieux sentie encore après cet entretien, où, de l'aveu +de tous ceux qui étaient présens, Mirabeau déploya la supériorité qu'il +avait dans la vie privée aussi bien qu'à la tribune. On répandit qu'il +avait voulu se faire acheter, et que, Necker ne lui ayant fait aucune +ouverture, il avait dit en sortant: _Le ministre aura de mes nouvelles._ +C'est encore là une interprétation des partis, mais elle est fausse. +Malouet avait proposé à Mirabeau, qu'on savait satis fait de la liberté +acquise, de s'entendre avec le ministre, et rien de plus. D'ailleurs, c'est +à cette même époque qu'une négociation directe s'entamait avec la cour. Un +prince étranger, lié avec les hommes de tous les partis, fit les premières +ouvertures. Un ami, qui servit d'intermédiaire, fit sentir qu'on +n'obtiendrait de Mirabeau aucun sacrifice de ses principes; mais que si on +voulait s'en tenir à la constitution, on trouverait en lui un appui +inébranlable; que quant aux conditions elles étaient dictées par sa +situation; qu'il fallait, dans l'intérêt même de ceux qui voulaient +l'employer, rendre cette situation honorable et indépendante, c'est-à-dire +acquitter ses dettes; qu'enfin on devait l'attacher au nouvel ordre social, +et sans lui donner actuellement le ministère, le lui faire espérer dans +l'avenir[6]. Les négociations ne furent entièrement terminées que deux ou +trois mois après, c'est-à-dire dans les premiers mois de 1790. Les +historiens, peu instruits de ces détails, et trompés par la persévérance de +Mirabeau à combattre le pouvoir, ont placé l'instant de ce traité plus +tard. Cependant il fut à peu près conclu dès le commencement de 1790. Nous +le ferons connaître en son lieu. + +Barnave et les Lameth ne pouvaient rivaliser avec Mirabeau que par un plus +grand rigorisme patriotique. Instruits des négociations qui avaient lieu; +ils accréditèrent le bruit déjà répandu qu'on allait lui donner le +ministère, pour lui ôter par là la faculté de l'accepter. Une occasion de +l'en empêcher se présenta bientôt. Les ministres n'avaient pas le droit de +parler dans l'assemblée. Mirabeau ne voulait pas, en arrivant au ministère, +perdre la parole, qui était son plus grand moyen d'influence; il désirait +d'ailleurs amener Necker à la tribune pour l'y écraser. Il proposa donc de +donner voix consultative aux ministres; Le parti populaire alarmé s'y +opposa sans motif plausible, et parut redouter les séductions +ministérielles. Mais ses craintes n'étaient pas raisonnables, car ce n'est +point par leurs communications publiques avec les chambres que les +ministres corrompent ordinairement la représentation nationale. La +proposition de Mirabeau fut rejetée, et Lanjuinais, poussant le rigorisme +encore plus loin, proposa d'interdire aux députés actuels d'accepter le +ministère. La discussion fut violente. Quoique le motif de ces propositions +fût connu, il n'était pas avoué; et Mirabeau, à qui la dissimulation +n'était pas possible, s'écria enfin qu'il ne fallait pas pour un seul homme +prendre une mesure funeste à l'état; qu'il adhérait au décret, à condition +qu'on, interdirait le ministère, non à tous les députés actuels, mais +seulement à M. de Mirabeau, député de la sénéchaussée d'Aix. Tant de +franchise et d'audace restèrent sans effet, et le décret fut adopté à +l'unanimité. + +On voit comment se divisait l'état entre les émigrés, la reine, le roi, et +les divers chefs populaires, tels que Lafayette, Mirabeau, Barnave et +Lameth. Aucun événement décisif, comme celui du 14 juillet ou du 5 octobre, +n'était plus possible de longtemps. Il fallait que de nouvelles +contrariétés irritassent la cour et le peuple, et amenassent une +rupture éclatante. + +L'assemblée s'était, transportée à Paris[7], après avoir reçu des +assurances réitérées de tranquillité de la part de la commune, et la +promesse d'une entière liberté dans les suffrages. Mounier et +Lally-Tolendal, indignés des évènemens des 5 et 6 octobre, avaient donné +leur démission, disant qu'ils ne voulaient être ni spectateurs ni complices +Des crimes des factieux. Ils durent regretter cette désertion du bien +public, surtout en voyant Maury et Cazalès, qui s'étaient éloignés de +l'assemblée, y rentrer bientôt pour soutenir courageusement et jusqu'au +bout la cause qu'ils avaient embrassée. Mounier, retiré en Dauphiné, +assembla les états de la province; mais bientôt un décret les fit +dissoudre, sans aucune résistance. Ainsi Mounier et Lally, qui à +l'époque de la réunion des ordres et du serment du Jeu de Paume étaient +les héros du peuple, ne valaient maintenant plus rien à ses yeux. Les +parlemens avaient été dépassés les premiers par la puissance populaire; +Mounier, Lally et Necker l'avaient été après eux, et beaucoup d'autres +allaient bientôt l'être. + +La disette, cause exagérée mais pourtant réelle des agitations, donna +encore lieu à un crime. Le boulanger François fut égorgé par quelques +brigands[8]. Lafayette parvint à saisir les coupables, et les livra au +Châtelet, tribunal investi d'une juridiction extraordinaire sur tous les +délits relatifs à la révolution. Là étaient en jugement Besenval, et tous +ceux qui étaient accusés d'avoir pris part à la conspiration aristocratique +déjouée le 14 juillet. Le Châtelet devait juger suivant des formes +nouvelles. En attendant l'emploi du jury qui n'était pas encore institué, +l'assemblée avait ordonné la publicité, la défense contradictoire, et +toutes les mesures préservatrices de l'innocence. Les assassins de François +furent condamnés, et la tranquillité rétablie. Lafayette et Bailly +proposèrent à cette occasion; la loi martiale. Vivement combattue par +Robespierre, qui dès lors se montrait chaud partisan du peuple et des +pauvres, elle fut cependant adoptée par la majorité (décret du 21 octobre). +En vertu de cette loi, les municipalités répondaient de la tranquillité +publique; en cas de troubles, elles étaient chargées de requérir les +troupes ou les milices; et, après trois sommations, elles devaient ordonner +l'emploi de la force contre les rassemblemens séditieux. Un comité des +recherches fut établi à la commune de Paris, et dans l'assemblée nationale, +pour surveiller les nombreux ennemis dont les menées se croisaient en tout +sens. Ce n'était pas trop de tous ces moyens pour déjouer les projets de +tant d'adversaires conjurés contre la nouvelle révolution. + +Les travaux constitutionnels se poursuivaient avec activité. On avait aboli +la féodalité, mais il restait encore à prendre une dernière mesure pour +détruire ces grands corps, qui avaient été des ennemis, constitués de +l'état contre l'état. Le clergé possédait d'immenses propriétés. Il les +avait reçues des princes à titre de gratifications féodales, ou des fidèles +à titre de legs. Si les propriétés des individus, fruit et but du travail, +devaient être respectées, celles qui avaient été données à des corps pour +un certain objet pouvaient recevoir de la loi une autre destination. +C'était pour le service de la religion qu'elles avaient été données, ou du +moins sous ce prétexte; on, la religion étant un service public, la loi +pouvait régler le moyen d'y subvenir d'une manière toute différente. L'abbé +Maury déploya ici sa faconde imperturbable; il sonna l'alarme chez les +propriétaires, les menaça d'un envahissement prochain, et prétendit qu'on +sacrifiait les provinces aux agioteurs de la capitale. Son sophisme est +assez singulier pour être rapporté. C'était pour payer la dette qu'on +disposait des biens du clergé; les créanciers de cette dette étaient les +grands capitalistes de Paris; les biens qu'on leur sacrifiait se trouvaient +dans les provinces: de là, l'intrépide raisonneur concluait que c'était +immoler la province à la capitale; comme si la province ne gagnait pas au +contraire à une nouvelle division de ces immenses terres, réservées +jusqu'alors au luxe de quelques ecclésiastiques oisifs. Tous ces efforts +furent inutiles. L'évêque d'Autun, auteur de la proposition, et le député +Thouret, détruisirent ces vains sophismes. Déjà on allait décréter que les +biens du clergé appartenaient à l'état; néanmoins les opposans insistaient +encore sur la question de propriété. On leur répondait que, fussent-ils +propriétaires, on pouvait se servir de leurs biens, puisque souvent ces +biens avaient été employés dans des cas urgens au service de l'état. Ils ne +le niaient point. Profitant alors de leur aveu, Mirabeau proposa de changer +ce mot _appartiennent_ en cet autre: sont _à la disposition de l'état_, et +la discussion fut terminée sur-le-champ à une grande majorité (loi du 2 +novembre). L'assemblée détruisit ainsi la redoutable puissance du clergé, +le luxe des grands de l'ordre, et se ménagea ces immenses ressources +financières qui firent si long-temps subsister la révolution. En même temps +elle assurait l'existence des curés, en décrétant que leurs appointemens ne +pourraient pas être moindres de douze cents francs, et elle y ajoutait en +outre la jouissance d'une maison curiale et d'un jardin. Elle déclarait ne +plus reconnaître les voeux religieux, et rendait la liberté à tous les +cloîtrés, en laissant toutefois à ceux qui le voudraient la faculté de +continuer la vie monastique; et comme leurs biens étaient supprimés, elle y +suppléait par des pensions. Poussant même la prévoyance plus loin encore, +elle établissait une différence entre les ordres riches et les ordres +mendians, et proportionnait le traitement des uns et des autres à leur +ancien état. Elle fit de même pour les pensions; et, lorsque le janséniste +Camus, voulant revenir à la simplicité évangélique, proposa de réduire +toutes les pensions à un même taux infiniment modique, l'assemblée, sur +l'avis de Mirabeau, les réduisit proportionnellement à leur valeur +actuelle, et convenablement à l'ancien état des pensionnaires. On ne +pouvait donc pousser plus loin le ménagement des habitudes, et c'est en +cela que consiste le _véritable respect_ de la propriété. De même, quand +les protestans expatriés depuis la révocation de l'édit de Nantes +réclamèrent leurs biens, l'assemblée ne leur rendit que ceux qui n'étaient +pas vendus. + +Prudente et pleine de ménagemens pour les personnes, elle traitait +audacieusement les choses, et se montrait beaucoup plus hardie dans les +matières de constitution. On avait fixé les prérogatives des grands +pouvoirs: il s'agissait de diviser le territoire du royaume. Il avait +toujours été partagé en provinces, successivement unies à l'ancienne +France. Ces provinces, différant entre elles de lois, de privilèges, +de moeurs, formaient l'ensemble le plus hétérogène. Sieyès eut l'idée de +les confondre par une nouvelle division qui anéantît les démarcations +anciennes, et ramenât toutes les parties du royaume aux mêmes lois et au +même esprit. C'est ce qui fut fait par la division en départemens. Les +départemens furent divisés en districts, et les districts en municipalités. +A tous ces degrés, le principe de la représentation fut admis. +L'administration départementale, celle de district et celle des communes, +étaient confiées à un conseil délibérant et à un conseil exécutif, +également électifs. Ces diverses autorités relevaient les unes des autres, +et avaient dans l'étendue de leur ressort les mêmes attributions. Le +département faisait la répartition de l'impôt entre les districts, le +district entre les communes, et la commune entre les individus. + +L'assemblée fixa ensuite la qualité de citoyen jouissant des droits +politiques. Elle exigea vingt-cinq ans et la contribution du marc d'argent. +Chaque individu réunissant ces conditions avait le titre de citoyen actif, +et ceux qui ne l'avaient pas se nommaient citoyens passifs. Ces +dénominations assez simples furent tournées en ridicule, parce que c'est +aux dénominations qu'on s'attache quand on veut déprécier les choses; mais +elles étaient naturelles et exprimaient bien leur objet. Le citoyen actif +concourait aux élections pour la formation des administrations et de +l'assemblée. Les élections des députés avaient deux degrés. Aucune +condition n'était exigée pour être éligible; car, comme on l'avait dit à +l'assemblée, on est électeur par son existence dans la société, et on doit +être éligible par la seule confiance des électeurs. + +Ces travaux, interrompus par mille discussions de circonstance, étaient +cependant poussés avec une grande ardeur. Le côté droit n'y contribuait +que par son obstination à les empêcher, dès qu'il s'agissait de disputer +quelque portion d'influence à la nation. Les députés populaires, au +contraire, quoique formant divers partis, se confondaient ou se séparaient +sans choc, suivant leur opinion personnelle. Il était facile d'apercevoir +que chez eux la conviction dominait les alliances. On voyait Thouret, +Mirabeau, Duport, Sieyès, Camus, Chapelier, tour à tour se réunir ou se +diviser, suivant leur opinion dans chaque discussion. Quant aux membres de +la noblesse et du clergé, ils ne se montraient que dans les discussions de +parti. Les parlemens avaient-ils rendu des arrêtés contre l'assemblée, des +députés ou des écrivains l'avaient-ils offensée, ils se montraient prêts à +les appuyer. Ils soutenaient les commandans militaires contre le peuple, +les marchands négriers contre les nègres; ils opinaient contre l'admission +des juifs et des protestans à la jouissance des droits communs. Enfin, +quand Gênes s'éleva contre la France, à cause de l'affranchissement de la +Corse et de la réunion de cette île au royaume, ils furent pour Gênes +contre la France. En un mot, étrangers, indifférens dans toutes les +discussions utiles, n'écoutant pas, s'entretenant entre eux, ils ne se +levaient que lorsqu'il y avait des droits ou de la liberté à refuser[9]. + +Nous l'avons déjà dit, il n'était plus possible de tenter une grande +conspiration à côté du roi, puisque l'aristocratie était mise en fuite, et +que la cour était environnée de l'assemblée, du peuple et de la milice +nationale. Des mouvemens partiels étaient donc tout ce que les mécontens +pouvaient essayer. Ils fomentaient les mauvaises dispositions des officiers +qui tenaient à l'ancien ordre de choses, tandis que les soldats, ayant tout +à gagner, penchaient pour le nouveau. Des rixes violentes avaient lieu +entre l'armée et la populace: souvent les soldats livraient leurs chefs à +la multitude, qui les égorgeait; d'autres fois, les méfiances étaient +heureusement calmées, et tout rentrait en paix quand les commandans des +villes avaient su se conduire avec un peu d'adresse, et avaient prêté +serment de fidélité à la nouvelle constitution. Le clergé avait inondé la +Bretagne de protestations contre l'aliénation de ses biens. On tâchait +d'exciter un reste de fanatisme religieux dans les provinces où l'ancienne +superstition régnait encore. Les parlemens furent aussi employés, et on +tenta un dernier essai de leur autorité. Leurs vacances avaient été +prorogées par l'assemblée, parce qu'en attendant de les dissoudre, elle ne +voulait pas avoir à discuter avec eux. Les chambres des vacations rendaient +la justice en leur absence. A Rouen, à Nantes, à Rennes, elles prirent des +arrêtés, où elles déploraient la ruine de l'ancienne monarchie, la +violation de ses lois; et, sans nommer l'assemblée, semblaient l'indiquer +comme la cause de tous les maux. Elles furent appelées à la barre et +censurées avec ménagement. Celle de Rennes, comme plus coupable, fut +déclarée incapable de remplir ses fonctions. Celle de Metz avait insinué +que le roi n'était pas libre; et c'était là, comme nous l'avons dit, la +politique des mécontens. Ne pouvant se servir du roi, ils cherchaient à le +représenter comme en état d'oppression, et voulaient annuler ainsi toutes +les lois qu'il paraissait consentir. Lui-même semblait seconder cette +politique. Il n'avait pas voulu rappeler ses gardes-du-corps renvoyés aux 5 +et 6 octobre, et se faisait garder par la milice nationale, au milieu de +laquelle il se savait en sûreté. Son intention était de paraître captif. La +commune de Paris déjoua cette trop petite ruse, en priant le roi de +rappeler ses gardes, ce qu'il refusa sous de vains prétextes, et par +l'intermédiaire de la reine[10]. + +L'année 1790 venait de commencer, et une agitation générale se faisait +sentir. Trois mois assez calmes s'étaient écoulés depuis les 5 et 6 +octobre, et l'inquiétude semblait se renouveler. Les grandes agitations +sont suivies de repos, et ces repos de petites crises, jusqu'à des crises +plus grandes. On accusait de ces troubles le clergé, la noblesse, la cour, +l'Angleterre même, qui chargea son ambassadeur de la justifier. Les +compagnies soldées de la garde nationale furent elles-mêmes atteintes de +cette inquiétude générale. Quelques soldats réunis aux Champs-Elysées +demandèrent une augmentation de paye. Lafayette, présent partout, accourut, +les dispersa, les punit, et rétablit le calme dans sa troupe toujours +fidèle, malgré ces légères interruptions de discipline. + +On parlait surtout d'un complot contre l'assemblée et la municipalité, dont +le chef supposé était le marquis de Favras. Il fut arrêté avec éclat, et +livré au Châtelet. On répandit aussitôt que Bailly et Lafayette avaient dû +être assassinés; que douze cents chevaux étaient prêts à Versailles pour +enlever le roi; qu'une armée, composée de Suisses et de Piémontais, devait +le recevoir, et marcher sur Paris. L'alarme se répandit; on ajouta que +Favras était l'agent secret des personnages les plus élevés. Les soupçons +se dirigèrent sur Monsieur, frère du roi. Favras avait été dans ses gardes, +et avait de plus négocié un emprunt pour son compte. Monsieur, effrayé de +l'agitation des esprits, se présenta à l'Hôtel-de-Ville, protesta contre +les insinuations dont il était l'objet, expliqua ses rapports avec Favras, +rappela ses dispositions populaires, manifestées autrefois dans l'assemblée +des notables, et demanda à être jugé, non sur les bruits publics, mais sur +son patriotisme connu et point démenti[11]. Des applaudissemens universels +couvrirent son discours, et il fut reconduit par la foule jusqu'à sa +demeure. + +Le procès de Favras fut continué. Ce Favras avait couru l'Europe, épousé +une princesse étrangère, et faisait des projets pour rétablir sa fortune. +Il en avait fait au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, et dans les premiers +mois de 1790. Les témoins qui l'accusaient précisaient son dernier plan. +L'assassinat de Bailly et de Lafayette, l'enlèvement du roi, paraissaient +faire partie de ce plan; mais on n'avait aucune preuve que les douze cents +chevaux fussent préparés, ni que l'armée suisse ou piémontaise fût en +mouvement. Les circonstances étaient peu favorables à Favras. Le Châtelet +venait d'élargir Besenval et autres impliqués dans le complot du 14 +juillet; l'opinion était mécontente. Néanmoins Lafayette rassura les +messieurs du Châtelet, leur demanda d'être justes, et leur promit que leur +jugement, quel qu'il fût, serait exécuté. + +Ce procès fit renaître les soupçons contre la cour. Ces nouveaux projets la +faisaient paraître incorrigible; car, au milieu même de Paris, on la voyait +conspirer encore. On conseilla donc au roi une démarche éclatante qui pût +satisfaire l'opinion publique. + +Le 4 février 1790, l'assemblée fut étonnée de voir quelques changemens dans +la disposition de la salle. Un tapis à fleurs de lis recouvrait les marches +du bureau. Le fauteuil des secrétaires était rabaissé: le président était +debout à côté du siège où il était ordinairement assis. «Voici le roi,» +s'écrient tout-à-coup les huissiers; et Louis XVI entre aussitôt dans la +salle. L'assemblée se lève à son aspect, et il est reçu au milieu des +applaudissemens. Une foule de spectateurs rapidement accourus occupent les +tribunes, envahissent toutes les parties de la salle, et attendent avec la +plus grande impatience les paroles royales. Louis XVI parle debout à +l'assemblée assise: il rappelle d'abord les troubles auxquels la France +s'est trouvée en proie, les efforts qu'il a faits pour les calmer, et pour +assurer la subsistance du peuple; il récapitule les travaux des +représentans, en déclarant qu'il avait tenté les mêmes choses dans +les assemblées provinciales; il montre enfin qu'il avait jadis manifesté +lui-même les voeux qui viennent d'être réalisés. Il ajoute qu'il croit +devoir plus spécialement s'unir aux représentans de la nation, dans un +moment où on lui a soumis les décrets destinés a établir dans le royaume +une organisation nouvelle. Il favorisera, dit-il, de tout son pouvoir le +succès de cette vaste organisation; toute tentative contraire serait +coupable et poursuivie par tous les moyens. A ces mots, des applaudissemens +retentissent. Le roi poursuit; et, rappelant ses propres sacrifices, il +engage tous ceux qui ont perdu quelque chose à imiter sa résignation, et à +se dédommager de leurs pertes par les biens que la constitution nouvelle +promet à la France. Mais, lorsque, après avoir promis de défendre cette +constitution, il ajoute qu'il fera davantage encore, et que, de concert +avec la reine, il préparera de bonne heure l'esprit et le coeur de son fils +au nouvel ordre de choses, et l'habituera à être heureux du bonheur des +Français, des cris d'amour s'échappent de toutes parts, toutes les mains +sont tendues vers le monarque, tous les yeux cherchent la mère et l'enfant, +toutes les voix les demandent: les transports sont universels. Enfin le roi +termine son discours en recommandant la concorde et la paix à ce _bon +peuple dont on l'assure qu'il est aimé, quand on veut le consoler de ses +peines_[12]. A ces derniers mots, tous les assistans éclatent en témoignages +de reconnaissance. Le président fait une courte réponse où il exprime le +désordre de sentiment qui règne dans tous les coeurs. Le prince est +reconduit aux Tuileries par la multitude. L'assemblée lui vote des +remercîmens à lui et à la reine. Une nouvelle idée se présente: Louis XVI +venait de s'engager à maintenir la constitution; c'était le cas pour les +députés de prendre cet engagement à leur tour. On propose donc le serment +civique, et chaque député vient jurer d'être fidèle _à la nation, à la loi +et au roi; et de maintenir de tout son pouvoir la constitution décrétée par +l'assemblée nationale et acceptée par le roi_. Les suppléans, les députés +du commerce demandent à prêter le serment à leur tour; les tribunes, les +amphithéâtres, les imitent, et de toutes parts on n'entend plus que ces +mots: _Je le jure._ + +Le serment fut répété à l'Hôtel-de-Ville, et de communes en communes par +toute la France. Des réjouissances furent ordonnées; l'effusion parut +générale et sincère. C'était le cas sans doute de recommencer une nouvelle +conduite, et de ne pas rendre cette réconciliation inutile comme toutes les +autres; mais le soir même, tandis que Paris brillait des feux allumés pour +célébrer cet heureux événement, la cour était déjà revenue à son humeur, et +les députés populaires y recevaient un accueil tout différent de celui qui +était réservé aux députés nobles. En vain Lafayette, dont les avis pleins +de sens et de zèle n'étaient pas suivis, répétait à la cour que le roi ne +pouvait plus balancer, et qu'il devait s'attacher entièrement au parti +populaire, et s'efforcer de gagner sa confiance; que pour cela il fallait +que ses intentions ne fussent pas seulement proclamées à l'assemblée, mais +qu'elles fussent manifestées par ses moindres actions; qu'il devait +s'offenser du moindre propos équivoque tenu devant lui, et repousser le +moindre doute exprimé sur sa volonté réelle; qu'il ne devait montrer +ni contrainte, ni mécontentement, ni laisser aucune espérance secrète aux +aristocrates; et enfin que les ministres devaient être unis, ne se +permettre aucune rivalité avec l'assemblée, et ne pas l'obliger à recourir +sans cesse à l'opinion publique. En vain Lafayette répétait-il ces sages +conseils avec des instances respectueuses; le roi recevait ses lettres, +le trouvait honnête homme; la reine les repoussait avec humeur, et semblait +même s'irriter des respects du général. Elle accueillait bien mieux +Mirabeau, plus influent, mais certainement moins irréprochable que +Lafayette. + +Les communications de Mirabeau avec la cour avaient continué. Il avait même +entretenu des rapports avec Monsieur, que ses opinions rendaient plus +accessible au parti populaire, et il lui avait répété ce qu'il ne cessait +d'exprimer à la reine et à M. de Montmorin, c'est que la monarchie ne +pouvait être sauvée que par la liberté. Mirabeau fit enfin des conventions +avec la cour, par le secours d'un intermédiaire. Il énonça ses principes +dans une espèce de profession de foi; il s'engagea à ne pas s'en écarter, +et à soutenir la cour tant qu'elle demeurerait sur la même ligne. On lui +donnait en retour un traitement assez considérable. La morale sans doute +condamne de pareils traités, et on veut que le devoir soit fait pour le +devoir seul. Mais était-ce là se vendre? Un homme faible se fût vendu sans +doute, en sacrifiant ses principes; mais le puissant Mirabeau, loin de +sacrifier les siens, y amenait le pouvoir, et recevait en échange les +secours que ses grands besoins et ses passions désordonnées lui rendaient +indispensables. Différent de ceux qui livrent fort cher de faibles talens +et une lâche conscience, Mirabeau, inébranlable dans ses principes, +combattait alternativement son parti ou la cour, comme s'il n'avait pas +attendu du premier la popularité, et de la seconde ses moyens d'existence. +Ce fut à tel point que les historiens, ne pouvant pas le croire allié de la +cour qu'il combattait, n'ont placé que dans l'année 1791 son traité, qui a +été fait cependant dès les premiers mois de 1790. Mirabeau vit la reine, la +charma par sa supériorité, et en reçut un accueil qui le flatta beaucoup. +Cet homme extraordinaire était sensible à tous les plaisirs, à ceux de la +vanité comme à ceux des passions. Il fallait le prendre avec sa force et +ses faiblesses, et l'employer au profit de la cause commune. Outre +Lafayette et Mirabeau, la cour avait encore Bouillé, qu'il est temps de +faire connaître. + +Bouillé, plein de courage, de droiture et de talens, avait tous les +penchans de l'aristocratie, et ne se distinguait d'elles que par moins +d'aveuglement et une plus grande habitude des affaires. Retiré à Metz, +commandant là une vaste étendue de frontières et une grande partie de +l'armée, il tâchait d'entretenir la méfiance entre ses troupes et les +gardes nationales, afin de conserver ses soldats à la cour[13]. Placé là en +expectative, il effrayait le parti populaire, et semblait le général de la +monarchie, comme Lafayette celui de la constitution. Cependant +l'aristocratie lui déplaisait, la faiblesse du roi le dégoûtait du service, +et il l'eût quitté s'il n'avait été pressé par Louis XVI d'y demeurer. +Bouillé était plein d'honneur. Son serment prêté, il ne songea plus qu'à +servir le roi et la constitution. La cour devait donc réunir Lafayette, +Mirabeau et Bouillé; et par eux elle aurait eu les gardes nationales, +l'assemblée et l'armée, c'est-à-dire les trois puissances du jour. Quelques +motifs, il est vrai, divisaient ces trois personnages. Lafayette, plein de +bonne volonté, était prêt à s'unir avec tous ceux qui voudraient servir le +roi et la constitution; mais Mirabeau jalousait la puissance de Lafayette, +redoutait sa pureté si vantée, et semblait y voir un reproche. Bouillé +haïssait en Lafayette une conviction exaltée, et peut-être un ennemi +irréprochable; il préférait Mirabeau, qu'il croyait plus maniable, et moins +rigoureux dans sa foi politique. C'était à la cour à unir ces trois +hommes, en détruisant leurs motifs particuliers d'éloignement. Mais il n'y +avait qu'un moyen d'union, la monarchie libre. Il fallait donc s'y résigner +franchement, et y tendre de toutes ses forces. Mais la cour toujours +incertaine, sans repousser Lafayette, l'accueillait froidement, payait +Mirabeau qui la gourmandait par intervalles, entretenait l'humeur de +Bouillé contre la révolution, regardait l'Autriche avec espérance, et +laissait agir l'émigration de Turin. Ainsi fait la faiblesse: elle cherche +à se donner des espérances plutôt qu'à s'assurer le succès, et elle ne +parvient de cette manière qu'à se perdre, en inspirant des soupçons qui +irritent autant les partis que la réalité même, car il vaut mieux les +frapper que les menacer. + +En vain Lafayette, qui voulait faire ce que la cour ne faisait pas, +écrivait-il à Bouillé, son parent, pour l'engager à servir le trône en +commun, et par les seuls moyens possibles, ceux de la franchise et de la +liberté; Bouillé, mal inspiré par la cour, répondait froidement et d'une +manière évasive, et, sans rien tenter contre la constitution, continuait à +se rendre imposant par le secret de ses intentions et la force de son +armée. + +Cette réconciliation du 4 février, qui aurait pu avoir de si grands +résultats, fut donc vaine et inutile. Le procès de Favras fut achevé, et +soit crainte, soit conviction, le Châtelet le condamna à être pendu. Favras +montra, dans ces derniers momens, une fermeté digne d'un martyr, et non +d'un intrigant. Il protesta de son innocence, et demanda à faire une +déclaration avant de mourir. L'échafaud était dressé sur la place de Grève. +On le conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où il demeura jusqu'à la nuit. Le +peuple voulait voir pendre un marquis, et attendait avec impatience cet +exemple de l'égalité dans les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu +des communications avec un grand de l'état, qui l'avait engagé à disposer +les esprits en faveur du roi. Comme il fallait faire quelques dépenses, ce +seigneur lui avait donné cent louis qu'il avait acceptés. Il assura que son +crime se bornait là, et il ne nomma personne. Cependant il demanda si +l'aveu des noms pourrait le sauver. La réponse qu'on lui fit ne l'ayant pas +satisfait. «En ce cas, dit-il, je mourrai avec mon secret;» et il +s'achemina vers le lieu du supplice avec une grande fermeté. La nuit +régnait sur la place de l'exécution, et on avait éclairé jusqu'à la +potence. Le peuple se réjouit de ce spectacle, content de trouver de +l'égalité même à l'échafaud; il y mêla d'atroces railleries, et parodia de +diverses manières le supplice de cet infortuné. Le corps de Favras fut +rendu à sa famille, et de nouveaux évènemens firent bientôt oublier sa mort +à ceux qui l'avaient puni, et à ceux qui s'en étaient servis. + +Le clergé désespéré continuait d'exciter de petites agitations sur toute la +surface de la France. La noblesse comptait beaucoup sur son influence parmi +le peuple. Tant que l'assemblée s'était contentée, par un décret, de mettre +les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation, le clergé avait +espéré que l'exécution du décret n'aurait pas lieu; et, pour la rendre +inutile, il suggérait mille moyens de subvenir aux besoins du trésor. +L'abbé Maury avait proposé un impôt sur le luxe, et l'abbé de Salsède lui +avait répondu en proposant, à son tour, qu'aucun ecclésiastique ne pût +avoir plus de mille écus de revenus. Le riche abbé se tut à une motion +pareille. Une autre fois, en discutant sur la dette de l'état, Cazalès +avait conseillé d'examiner, non pas la validité des titres de chaque +créance, mais la créance elle-même, son origine et son motif; ce qui était +renouveler la banqueroute par le moyen si odieux et si usé des chambres +ardentes. Le clergé, ennemi des créanciers de l'état auxquels il se croyait +sacrifié, avait soutenu la proposition malgré le rigorisme de ses principes +en fait de propriété. Maury s'était emporté avec violence et avait manqué à +l'assemblée, en disant à une partie de ses membres, qu'ils n'avaient que le +courage de la honte. L'assemblée en avait été offensée, et voulait +l'exclure de son sein. Mais Mirabeau, qui pouvait se croire attaqué, +représenta à ses collègues que chaque député appartenait à ses commettans, +et qu'on n'avait pas le droit d'en exclure un seul. Cette modération +convenait à la véritable supériorité; elle réussit, et Maury fut plus puni +par une censure qu'il ne l'eût été par l'exclusion. Tous ces moyens +inventés par le clergé, pour mettre les créanciers de l'état à sa place, ne +lui servirent de rien, et l'assemblée décréta la vente de 400 millions de +biens du domaine et de l'Église. Désespéré alors, le clergé fit courir des +écrits parmi le peuple, et répandit que le projet des révolutionnaires +était d'attaquer la religion catholique. C'est dans les provinces du Midi +qu'il espérait obtenir le plus de succès. On a vu que la première +émigration s'était dirigée vers Turin. C'est avec le Languedoc et la +Provence qu'elle entretenait ses principales communications. Calonne, si +célèbre sous les notables, était le ministre de la cour fugitive. Deux +partis la divisaient: la haute noblesse voulait maintenir son empire, et +redoutait l'intervention de la noblesse de province, et surtout de la +bourgeoisie. Aussi ne voulait-elle recourir qu'à l'étranger pour rétablir +le trône. D'ailleurs, user de la religion, comme le proposaient les +émissaires des provinces, lui semblait ridicule à elle qui s'était égayée +pendant un siècle des plaisanteries de Voltaire. L'autre parti, composé de +petits nobles, de bourgeois expatriés, voulait combattre la passion de la +liberté par une autre plus forte, celle du fanatisme, et vaincre avec ses +seules forces, sans se mettre à la merci de l'étranger. Les premiers +alléguaient les vengeances personnelles de la guerre civile, pour excuser +l'intervention de l'étranger; les seconds soutenaient que la guerre civile +comportait l'effusion du sang, mais qu'il ne fallait pas se souiller d'une +trahison. Ces derniers, plus courageux, plus patriotes, mais plus féroces, +ne devaient pas réussir dans une cour où régnait Calonne. Cependant, comme +on avait besoin de tout le monde, les communications furent continuées +entre Turin et les provinces méridionales. On se décida à attaquer la +révolution par la guerre étrangère et par la guerre civile, et pour cela on +tenta de réveiller l'ancien fanatisme de ces contrées[14]. + +Le clergé ne négligea rien pour seconder ce plan. Les protestans excitaient +dans ces pays l'envie des catholiques. Le clergé profita de ces +dispositions, et surtout des solennités de Pâques. A Montpellier, à Nîmes, +à Montauban, l'antique fanatisme fut réveillé par tous les moyens. + +Charles Lameth se plaignit à la tribune de ce qu'on avait abusé de la +quinzaine de Pâques pour égarer le peuple et l'exciter contre les lois +nouvelles. A ces mots, le clergé se souleva, et voulut quitter +l'assemblée. L'évêque de Clermont en fit la menace, et une foule +d'ecclésiastiques déjà debout allaient sortir, mais on appela Charles +Lameth à l'ordre, et le tumulte s'apaisa. Cependant la vente des biens du +clergé était mise à exécution: il en était aigri et ne négligeait aucune +occasion de faire éclater son ressentiment. Don Gerle, chartreux plein de +bonne foi dans ses sentimens religieux et patriotiques, demande un jour la +parole et propose de déclarer la religion catholique la seule religion de +l'état[15]. Une foule de députés se lèvent aussitôt, et se disposent à voter +par acclamation, en disant que c'est le cas pour l'assemblée de se +justifier du reproche qu'on lui a fait d'attaquer la religion catholique. +Cependant que signifiait une proposition pareille? Ou le décret avait pour +but de donner un privilège à la religion catholique, et aucune ne doit en +avoir; ou il était la déclaration d'un fait, c'est que la majorité +française était catholique; et le fait n'avait pas besoin d'être déclaré. +Une telle proposition ne pouvait donc être accueillie. Aussi, malgré les +efforts de la noblesse et du clergé, la discussion fut renvoyée au +lendemain. Une foule immense était accourue; Lafayette, averti que des +malveillans se disposaient à exciter du trouble, avait doublé la garde. La +discussion s'ouvre: un ecclésiastique menace l'assemblée de malédiction; +Maury pousse ses cris accoutumés; Menou répond avec calme à tous les +reproches faits à l'assemblée, et dit qu'on ne peut raisonnablement pas +l'accuser de vouloir abolir la religion catholique, à l'instant où elle va +mettre les dépenses de son culte au rang des dépenses publiques, il propose +donc de passer à l'ordre du jour. Don Gerle, persuadé, retire alors sa +motion, et s'excuse d'avoir excité un pareil tumulte. M. de Larochefoucauld +présente une rédaction nouvelle, et sa proposition succède à celle de +Menou. Tout à coup un membre du côté droit se plaint de n'être pas libre, +interpelle Lafayette, et lui demande pourquoi il a doublé la garde. Le +motif n'était pas suspect, car ce n'était pas le côté gauche qui pouvait +redouter le peuple, et ce n'était pas ces amis que Lafayette cherchait à +protéger. Cette interpellation augmente le tumulte; néanmoins la discussion +continue. Dans ces débats, on cite Louis XVI: «Je ne suis pas étonné, +s'écrie alors Mirabeau, qu'on rappelle le règne où a été révoqué l'édit de +Nantes; mais songez que de cette tribune où je parle, j'aperçois la fenêtre +fatale d'où un roi, assassin de ses sujets, mêlant les intérêts de la terre +à ceux de la religion, donna le signal de la Saint-Barthélemy!» Cette +terrible apostrophe ne termine pas la discussion qui se prolonge encore. La +proposition du duc de Larochefoucauld est enfin adoptée. L'assemblée +déclare que ses sentimens sont connus, mais que, par respect pour la +liberté des consciences, elle ne peut ni ne doit délibérer sur la +proposition qui lui est soumise. Quelques jours étaient à peine écoulés, +qu'un autre moyen fut encore employé pour menacer l'assemblée et la +dissoudre. La nouvelle organisation du royaume était achevée, le peuple +allait être convoqué pour élire ses magistrats, et on imagina de lui faire +nommer en même temps de nouveaux députés, pour remplacer ceux qui +composaient l'assemblée actuelle. Ce moyen, proposé et discuté une autre +fois, avait déjà été repoussé. Il fut renouvelé en avril 1790. Quelques +cahiers bornaient les pouvoirs à un an; il y avait en effet près d'une +année que l'assemblée était réunie. Ouverte en mai 1789, elle touchait au +mois d'avril 1790. Quoique les cahiers eussent été annulés, quoiqu'on eût +pris l'engagement de ne pas se séparer avant l'achèvement de la +constitution, ces hommes pour lesquels il n'y avait ni décret rendu, ni +serment prêté, quand il s'agissait d'aller à leur but, proposent de faire +élire d'autres députés et de leur céder la place. Maury, chargé de cette +journée, s'acquitte de son rôle avec autant d'assurance que jamais, mais +avec plus d'adresse qu'à son ordinaire. Il en appelle lui-même à la +souveraineté du peuple, et dit qu'on ne peut pas plus long-temps se mettre +à la place de la nation, et prolonger des pouvoirs qui ne sont que +temporaires. Il demande à quel titre on s'est revêtu d'attributions +souveraines; il soutient que cette distinction entre le pouvoir législatif +et constituant est une distinction chimérique, qu'une convention souveraine +ne peut exister qu'en l'absence de tout gouvernement; et que si l'assemblée +est cette convention, elle n'a qu'à détrôner le roi et déclarer le trône +vacant. Des cris l'interrompent à ces mots, et manifestent l'indignation +générale. Mirabeau se lève alors avec dignité: «On demande, dit-il, depuis +quand les députés du peuple sont devenus convention nationale? Je réponds: +C'est le jour où, trouvant l'entrée de leurs séances environnée de soldats, +il allèrent se réunir dans le premier endroit où ils purent se rassembler, +pour jurer de plutôt périr que de trahir et d'abandonner les droits de la +nation. Nos pouvoirs, quels qu'ils fussent, ont changé ce jour de nature. +Quels que soient les pouvoirs que nous avons exercés, nos efforts, nos +travaux les ont légitimés: l'adhésion de toute la nation les a sanctifiés. +Vous vous rappelez tous le mot de ce grand homme de l'antiquité qui avait +négligé les formes légales pour sauver la patrie. Sommé par un tribun +factieux de dire s'il avait observé les lois, il répondit: Je jure que j'ai +sauvé la patrie. Messieurs (s'écrie alors Mirabeau en s'adressant aux +députés des communes), je jure que vous avez sauvé la France.» + +A ce magnifique serment, dit Ferrières, l'assemblée tout entière, comme +entraînée par une in spiration subite, ferme la discussion, et décrète que +les réunions électorales ne s'occuperont point de l'élection des nouveaux +députés. + +Ainsi ce nouveau moyen fut encore inutile, et l'assemblée put continuer ses +travaux. Mais les troubles n'en continuèrent pas moins par toute la France. +Le commandant De Voisin fut massacré par le peuple; les forts de Marseille +furent envahis par la garde nationale. Des mouvemens en sens contraires +eurent lieu à Nîmes et à Montauban. Les envoyés de Turin avaient excité les +catholiques; ils avaient fait des adresses, dans lesquelles ils déclaraient +la monarchie en danger, et demandaient que la religion catholique fût +déclarée religion de l'état. Une proclamation royale avait en vain répondu; +ils avaient répliqué. Les protestans en étaient venus aux prises avec les +catholiques; et ces derniers, attendant vainement les secours promis par +Turin, avaient été enfin repoussés. Diverses gardes nationales s'étaient +mises en mouvement, pour secourir les patriotes contre les révoltés; la +lutte s'était ainsi engagée, et le vicomte de Mirabeau, adversaire déclaré +de son illustre frère, annonçant lui-même la guerre civile du haut de la +tribune, sembla, par son mouvement, son geste, ses paroles, la jeter dans +l'assemblée. + +Ainsi, tandis que la partie la plus modérée des députés tâchait d'apaiser +l'ardeur révolutionnaire, une opposition indiscrète excitait une fièvre que +le repos aurait pu calmer, et fournissait des prétextes aux orateurs +populaires les plus violens. Les clubs en devenaient plus exagérés. Celui +des Jacobins, issu du club breton, et d'abord établi à Versailles, puis à +Paris, l'emportait sur les autres par le nombre, les talens et la +violence[16]. Ses séances étaient suivies comme celles de l'assemblée +elle-même. Il devançait toutes les questions que celle-ci devait traiter, +et émettait des décisions, qui étaient déjà une prévention pour les +législateurs eux-mêmes. Là se réunissaient les principaux députés +populaires, et les plus obstinés y trouvaient des forces et des +excitations. Lafayette, pour combattre cette terrible influence, s'était +concerté avec Bailly et les hommes les plus éclairés, et avait formé +un autre club, dit de 89, et plus tard des Feuillans[17]. Mais le moyen +était impuissant; une réunion de cent hommes calmes et instruits ne pouvait +appeler la foule comme le club des Jacobins, où on se livrait à toute la +véhémence des passions populaires. Fermer les clubs eût été le seul moyen, +mais la cour avait trop peu de franchise et inspirait trop de défiance, +pour que le parti populaire songeât à employer une ressource pareille. Les +Lameth dominaient au club des Jacobins. Mirabeau se montrait également dans +l'un et dans l'autre; il était évident à tous les yeux que sa place était +entre tous les partis. Une occasion se présenta bientôt où son rôle fut +encore mieux prononcé, et où il remporta pour la monarchie un avantage +mémorable, comme le verrons ci-après. + + +NOTES: + +[1] Voyez la note 8 à la fin du volume. +[2] Voyez la note 9 à la fin du volume. +[3] Voyez les Mémoires de Dumouriez. +[4] Voyez la note 10 à la fin du volume. +[5] MM. Malouet et Bertrand de Molleville n'ont pas craint d'écrire + le contraire, mais le fait que nous avançons est attesté par les témoins + les plus dignes de foi. +[6] Voyez la note 11 à fin du volume. +[7] Elle tint sa première séance à l'Archevêché, le 19 octobre. +[8] 20 octobre. +[9] Sur la manière d'être des députés de la droite, voyez un extrait + des Mémoires de Ferrières, note 12, à la fin du volume. +[10] Voyez la note 13 à la fin du volume. +[11] Voyez la note 14 à la fia du volume. +[12] Voyez la note 15 à la fin du volume. +[13] C'est lui qui le dit dans ses mémoires. +[14] Voyez la note 16 à la fin du volume. +[15] Séance du 12 avril. +[16] Ce club, dit des _Amis de la constitution,_ fut transféré à Paris + en octobre 1789, et fut connu alors sous le nom de _club des Jacobins;_ + parce qu'il se réunissait dans une salle du couvent des Jacobins, rue + Saint-Honoré. +[17] Formé le 12 mai. + + + + + + + +CHAPITRE V. + + +ÉTAT POLITIQUE ET DISPOSITIONS DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES EN 1790. +--DISCUSSION SUR LE DROIT DE LA PAIX ET DE LA GUERRE.--PREMIÈRE +INSTITUTION DU PAPIER-MONNAIE OU DES ASSIGNATS.--ORGANISATION JUDICIAIRE. +--CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.--ABOLITION DES TITRES DE NOBLESSE. +--ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET.--FÊTE DE LA PREMIÈRE FÉDÉRATION.--RÉVOLTE +DES TROUPES A NANCY.--RETRAITE DE NECKER.--PROJETS DE LA COUR ET DE +MIRABEAU.--FORMATION DU CAMP DE JALÈS.--SERMENT CIVIQUE IMPOSÉ AUX +ECCLÉSIASTIQUES. + + +A l'époque où nous sommes arrivés, la révolution française commençait +d'attirer les regards des souverains étrangers; son langage était si élevé, +si ferme; il avait un caractère de généralité qui semblait si bien le +rendre propre à plus d'un peuple, que les princes étrangers durent s'en +effrayer. On avait pu croire jusque-là à une agitation passagère, mais les +succès de l'assemblée, sa fermeté, sa constance inattendue, et surtout +l'avenir qu'elle se proposait et qu'elle proposait à toutes les nations, +durent lui attirer plus de considération et de haine, et lui mériter +l'honneur d'occuper les cabinets. L'Europe alors était divisée en deux +grandes ligues ennemies: la ligue anglo-prussienne d'une part, et les cours +impériales de l'autre. + +Frédéric-Guillaume avait succédé au grand Frédéric sur le trône de la +Prusse. Ce prince mobile et faible, renonçant à la politique de son +illustre prédécesseur, avait abandonné l'alliance de la France pour celle +de l'Angleterre. Uni à cette puissance, il avait formé cette fameuse ligue +anglo-prussienne, qui tenta de si grandes choses et n'en exécuta aucune; +qui souleva la Suède, la Pologne, la Porte, contre la Russie et l'Autriche, +abandonna tous ceux qu'elle avait soulevés, et contribua même à les +dépouiller, en partageant la Pologne. + +Le projet de l'Angleterre et de la Prusse réunies avait été de ruiner la +Russie et l'Autriche, en suscitent contre elles la Suède où régnait le +chevaleresque Gustave, la Pologne gémissant d'un premier partage, et la +Porte courroucée des invasions russes. L'intention particulière de +l'Angleterre, dans cette ligue, était de se venger des secours fournis aux +colonies américaines par la France, sans lui déclarer la guerre. Elle en +avait trouvé le moyen en mettant aux prises les Turcs et les Russes. La +France ne pouvait demeurer neutre entre ces deux peuples sans s'aliéner les +Turcs, qui comptaient sur elle, et sans perdre ainsi sa domination +commerciale dans le Levant. D'autre part, en participant à la guerre, elle +perdait l'alliance de la Russie, avec laquelle elle venait de conclure un +traité infiniment avantageux, qui lui assurait les bois de construction, et +tous les objets que le Nord fournit abondamment à la marine. Ainsi, dans +les deux cas, la France essuyait un dommage. En attendant, l'Angleterre +disposait ses forces et se préparait à les déployer au besoin. D'ailleurs, +voyant le désordre des finances sous les notables, le désordre populaire +sous la constituante, elle croyait n'avoir pas besoin de la guerre, et on +a pensé qu'elle aimait encore mieux détruire la France par les troubles +intérieurs que par les armes. Aussi l'a-t-on accusée toujours de favoriser +nos discordes. + +Cette ligue anglo-prussienne avait fait livrer quelques batailles, dont le +succès fut balancé. Gustave s'était tiré en héros d'une position où il +s'était engagé en aventurier. La Hollande insurgée avait été soumise au +stathouder par les intrigues anglaises et les armées prussiennes. L'habile +Angleterre avait ainsi privé la France d'une puissante alliance maritime; +et le monarque prussien, qui ne cherchait que des succès de vanité, avait +vengé un outrage fait par les états de Hollande à l'épouse du stathouder, +qui était sa propre soeur. La Pologne achevait de se constituer, et allait +prendre les armes. La Turquie avait été battue par la Russie. Cependant la +mort de l'empereur d'Autriche, Joseph II, survenue en janvier 1790, changea +la face des événemens. Léopold, ce prince éclairé et pacifique, dont la +Toscane avait béni l'heureux règne, lui succéda. Léopold, adroit autant que +sage, voulait mettre fin à la guerre, et pour y réussir il employa les +ressources de la séduction, si puissantes sur la mobile imagination de +Frédéric-Guillaume. On fit valoir à ce prince les douceurs du repos, les +maux de la guerre qui depuis si long-temps pesaient sur son peuple, enfin +les dangers de la révolution française qui proclamait de si funestes +principes. On réveilla en lui des idées de pouvoir absolu, on lui fit même +concevoir l'espérance de châtier les révolutionnaires français, comme il +avait châtié ceux de Hollande; et il se laissa entraîner, à l'instant où il +allait retirer les avantages de cette ligue si hardiment conçue par son +ministre Hertzberg. Ce fut en juillet 1790 que la paix fut signée à +Reichenbach. En août, la Russie fit la sienne avec Gustave, et n'eut plus +affaire qu'à la Pologne peu redoutable, et aux Turcs battus de toutes +parts. Nous ferons connaître plus tard ces divers évènemens. L'attention +des puissances finissait donc par se diriger presque tout entière sur la +révolution de France. Quelque temps avant la conclusion de la paix entre la +Prusse et Léopold, lorsque la ligue anglo-prussienne menaçait les deux +cours impériales, et poursuivait se crètement la France, ainsi que +l'Espagne, notre constante et fidèle alliée, quelques navires anglais +furent saisis dans la baie de Notka par les Espagnols. Des réclamations +très-vives furent élevées, et suivies d'un armement général dans les ports +De l'Angleterre. Aussitôt l'Espagne, invoquant les traités, demanda le +secours de la France, et Louis XVI ordonna l'équipement de quinze +vaisseaux. On accusa l'Angleterre de vouloir, dans cette occasion, +augmenter nos embarras. Les clubs de Londres, il est vrai, avaient +plusieurs fois complimenté l'assemblée nationale; mais le cabinet laissait +quelques philanthropes se livrer à ces épanchemens philosophiques, et +pendant ce temps payait, dit-on, ces étonnans agitateurs qui reparaissaient +partout, et donnaient tant de peine aux gardes nationales du royaume. Les +troubles intérieurs furent plus grands encore au moment de l'armement +général, et on ne put s'empêcher de voir une liaison entre les menaces +de l'Angleterre et la renaissance du désordre. Lafayette surtout, qui ne +prenait guère la parole dans l'assemblée que pour les objets qui +intéressaient la tranquillité publique, Lafayette dénonça à la tribune une +influence secrète. «Je ne puis, dit-il, m'empêcher de faire remarquer à +l'assemblée cette fermentation nouvelle et combinée, qui se manifeste de +Strasbourg à Nîmes, et de Brest à Toulon, et qu'en vain les ennemis du +peuple voudraient lui attribuer, lorsqu'elle porte tous les caractères +d'une influence secrète. S'agit-il d'établir les départemens, on dévaste +les campagnes; les puissances voisines arment-elles, aussitôt le désordre +est dans nos ports et dans nos arsenaux.» On avait en effet égorgé +plusieurs commandans, et par hasard ou par choix nos meilleurs officiers de +marine avaient été immolés. L'ambassadeur anglais avait été chargé par sa +cour de repousser ces imputations. Mais on sait quelle confiance méritent +de pareils messages. Calonne avait aussi écrit au roi[1] pour justifier +l'Angleterre, mais Calonne, en parlant pour l'étranger, était suspect. Il +disait vainement que toute dépense est connue dans un gouvernement +représentatif; que même les dépenses secrètes sont du moins avouées comme +telles, et qu'il n'y avait dans les budgets anglais aucune attribution de +ce genre. L'expérience a prouvé que l'argent ne manque jamais à des +ministres même responsables. Ce qu'on peut dire de mieux, c'est que le +temps, qui dévoile tout, n'a rien découvert à cet égard, et que Necker, qui +était placé pour en bien juger, n'a jamais cru à cette secrète +influence[2]. + +Le roi, comme on vient de le voir, avait fait notifier à l'assemblée +l'équipement de quinze vaisseaux de ligne, pensant, disait-il, qu'elle +approuverait cette mesure, et qu'elle voterait les dépenses nécessaires. +L'assemblée accueillit parfaitement le message; mais elle y vit une +question constitutionnelle, qu'elle crut devoir résoudre avant de répondre +au roi. «Les mesures sont prises, dit Alexandre Lameth, notre discussion ne +peut les retarder; il faut donc fixer auparavant à qui du roi ou de +l'assemblée on attribuera le droit de faire la paix ou la guerre.» En +effet, c'était presque la dernière attribution importante à fixer, et l'une +de celles qui devaient exciter le plus d'intérêt. Les imaginations étaient +toutes pleines des fautes des cours, de leurs alternatives d'ambition ou de +faiblesse, et on ne voulait pas laisser au trône le pouvoir ou d'entraîner +la nation dans des guerres dangereuses, ou de la déshonorer par des +lâchetés. Cependant, de tous les actes du gouvernement, le soin de la +guerre et de la paix est celui où il entre le plus d'action, et où le +pouvoir exécutif doit exercer le plus d'influence, c'est celui où il faut +lui laisser le plus de liberté pour qu'il agisse volontiers et bien. +L'opinion de Mirabeau, qu'on disait gagné par la cour, était annoncée +d'avance. L'occasion était favorable pour ravir à l'orateur cette +popularité si enviée. Les Lameth l'avaient senti, et avaient chargé Barnave +d'accabler Mirabeau. Le coté droit se retira pour ainsi dire, et laissa +le champ libre à ces deux rivaux. + +La discussion était impatiemment attendue; elle s'ouvre[3]. Après quelques +orateurs qui ne répandent que des idées préliminaires, Mirabeau est +entendu et pose la question d'une manière toute nouvelle. La guerre, +suivant lui, est presque toujours imprévue; les hostilités commencent avant +les menaces; le roi, chargé du salut public, doit les repousser, et la +guerre se trouve ainsi commencée avant que l'assemblée ait pu intervenir. +Il en est de même pour les traités: le roi peut seul saisir le moment de +négocier, de conférer, de disputer avec les puissances; l'assemblée ne peut +que ratifier les conditions obtenues. Dans les deux cas, le roi peut seul +agir, et l'assemblée approuver ou improuver. Mirabeau veut donc que le +pouvoir exécutif soit tenu de soutenir les hostilités commencées, et que +le pouvoir législatif, suivant les cas, souffre la continuation de la +guerre, ou bien requière la paix. Cette opinion est applaudie, parce que la +voix de Mirabeau l'était toujours. Cependant Barnave prend la parole; et, +négligeant les autres orateurs, ne répond qu'à Mirabeau. Il convient que +souvent le fer est tiré avant que la nation puisse être consultée: mais il +soutient que les hostilités ne sont pas la guerre, que le roi doit les +repousser et avertir aussitôt l'assemblée, qui alors déclare en souveraine +ses propres intentions. Ainsi toute la différence est dans les mots, car +Mirabeau donne à l'assemblée le droit d'improuver la guerre et de requérir +la paix, Barnave celui de déclarer l'une ou l'autre; mais, dans les deux +cas, le voeu de l'assemblée était obligatoire, et Barnave ne lui donnait +pas plus que Mirabeau. Néanmoins Barnave est applaudi et porté en triomphe +par le peuple, et on répand que son adversaire est vendu. On colporte par +les rues et à grands cris un pamphlet intitulé: _Grande trahison du comte +de Mirabeau_. L'occasion était décisive, chacun attendait un effort du +terrible athlète. Il demande la réplique, l'obtient, monte à la tribune +en présence d'une foule immense réunie pour l'entendre, et déclare, en y +montant, qu'il n'en descendra que mort ou victorieux. «Moi aussi, dit-il +en commençant, on m'a porté en triomphe, et pourtant on crie aujourd'hui +_la grande trahison du comte de Mirabeau_! Je n'avais pas besoin de cet +exemple pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche +Tarpéienne. Cependant ces coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma +carrière.» Après cet imposant début, il annonce qu'il ne répondra qu'à +Barnave, et dès le commencement: «Expliquez-vous, lui dit-il: vous avez +dans votre opinion réduit le roi à notifier les hostilités commencées, et +vous avez donné à l'assemblée toute seule le droit de déclarer à cet égard +la volonté nationale. Sur cela je vous arrête et vous rappelle à nos +principes, qui partagent l'expression de la volonté nationale entre +l'assemblée et le roi.... En ne l'attribuant qu'à l'assemblée seule, vous +avez forfait à la constitution; je vous rappelle à l'ordre.... Vous ne +répondez pas...; je continue....» + +Il n'y avait en effet rien à répondre. Barnave demeure exposé pendant une +longue réplique à ces foudroyantes apostrophes. Mirabeau lui répond article +par article, et montre que son adversaire n'a rien donné de plus à +l'assemblée que ce qu'il lui avait donné lui-même; mais que seulement, en +réduisant le roi à une simple notification, il l'avait privé de son +concours nécessaire à l'expression de la volonté nationale; il termine +enfin en reprochant à Barnave ces coupables rivalités entre des hommes +qui devraient, dit-il, vivre en vrais compagnons d'armes. Barnave avait +énuméré les partisans de son opinion, Mirabeau énumère les siens à son +tour; il y montre ces hommes modérés, premiers fondateurs de la +constitution, et qui entretenaient les Français de liberté, lorsque ces +vils calomniateurs suçaient le lait des cours (il désignait les Lameth, +qui avaient reçu des bienfaits de la reine); «des hommes, ajoute-t-il, qui +s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis.» + +Des applaudissemens unanimes couvrent la voix de Mirabeau. Il y avait dans +l'assemblée une portion considérable de députés qui n'appartenaient ni à la +droite ni à la gauche, mais qui, sans aucun parti pris, se décidaient sur +l'impression du moment. C'était par eux que le génie et la raison +régnaient, parce qu'ils faisaient la majorité en se portant vers un côté ou +vers l'autre. Barnave veut répondre, l'assemblée s'y oppose et demande +d'aller aux voix. Le décret de Mirabeau, supérieurement amendé par +Chapelier, a la priorité, et il est enfin adopté (22 mai), à la +satisfaction générale; car ces rivalités ne s'étendaient pas au-delà du +cercle où elles étaient nées, et le parti populaire croyait vaincre aussi +bien avec Mirabeau qu'avec les Lameth. + +Le décret conférait au roi et à la nation le droit de faire la paix et la +guerre. Le roi était chargé de la disposition des forces, il notifiait les +hostilités commencées, réunissait l'assemblée si elle ne l'était pas, et +proposait le décret de paix ou de guerre; l'assemblée délibérait sur sa +proposition expresse, et le roi sanctionnait ensuite sa délibération. C'est +Chapelier qui, par un amendement très raisonnable, avait exigé la +proposition expresse et la sanction définitive. Ce décret, conforme à la +raison et aux principes déjà établis, excita une joie sincère chez les +constitutionnels, et des espérances folles chez les contre- +révolutionnaires, qui crurent que l'esprit public allait changer, et +que cette victoire de Mirabeau allait devenir la leur. Lafayette, qui dans +cette circonstance s'était uni à Mirabeau, en écrivit à Bouillé, lui fit +entrevoir des espérances de calme et de modération, et tâcha, comme il le +faisait toujours, de le concilier à l'ordre nouveau. + +L'assemblée continuait ses travaux de finances. Ils consistaient à disposer +le mieux possible des biens du clergé, dont la vente, depuis long-temps +décrétée, ne pouvait être empêchée ni par les protestations, ni par les +mandemens, ni par les intrigues. Dépouiller un corps trop puissant d'une +grande partie du territoire, la répartir le mieux possible, et de manière à +la fertiliser par sa division; rendre ainsi propriétaire une portion +considérable du peuple qui ne l'était pas; enfin éteindre par la même +opération les dettes de l'état, et rétablir l'ordre dans les finances, tel +était le but de l'assemblée, et elle en sentait trop l'utilité, pour +s'effrayer des obstacles. L'assemblée avait déjà ordonné la vente de +400,000,000 de biens du domaine et de l'Église, mais il fallait trouver le +moyen de vendre ces biens sans les discréditer par la concurrence, en les +offrant tous à la fois. Bailly proposa, au nom de la municipalité de Paris, +un projet parfaitement conçu; c'était de transmettre ces biens aux +municipalités, qui les achèteraient en masse pour les revendre en suite peu +à peu, de manière que la mise en vente n'eût pas lieu tout à la fois. Les +municipalités n'ayant pas des fonds pour payer sur-le-champ, prendraient +des engagemens à temps, et on paierait les créanciers de l'état avec des +bons sur les communes, qu'elles seraient chargées d'acquitter +successivement. Ces bons, qu'on appela dans la discussion _papier +municipal_, donnèrent la première idée des _assignats_. En suivant le +projet de Bailly, on mettait la main sur les biens ecclésiastiques: ils +Étaient déplacés, divisés entre les communes, et les créanciers se +rapprochaient de leur gage, en acquérant un titre sur les municipalités, +au lieu de l'avoir sur l'état. Les sûretés étaient donc augmentées, puisque +le paiement était rapproché; il dépendait même des créanciers de +l'effectuer eux-mêmes, puisque avec ces bons ou assignats ils pouvaient +acquérir une valeur proportionnelle des biens mis en vente. On avait ainsi +beaucoup fait pour eux, mais ce n'était pas tout encore. Ils pouvaient ne +pas vouloir convertir leurs bons en terre, par scrupule ou par tout autre +motif, et, dans ce cas, ces bons, qu'il leur fallait garder, ne pouvant pas +circuler comme de la monnaie, n'étaient pour eux que de simples titres non +acquittés. Il ne restait plus qu'une dernière mesure à prendre, c'était de +donner à ces bons ou titres la faculté de circulation; alors ils devenaient +une véritable monnaie, et les créanciers, pouvant les donner en paiement, +étaient véritablement remboursés. Une autre considération était décisive. +Le numéraire manquait; on attribuait cette disette à l'émigration qui +emportait beaucoup d'espèces, aux paiemens qu'on était obligé de faire à +l'étranger, et enfin à la malveillance. La véritable cause était le défaut +de confiance produit par les troubles. C'est par la circulation que le +numéraire devient apparent; quand la confiance règne, l'activité des +échanges est extrême, le numéraire marche rapidement, se montre partout, et +on le croit plus considérable, parce qu'il sert davantage; mais quand les +troubles politiques répandent l'effroi, les capitaux languissent, le +numéraire marche lentement; il s'enfouit souvent, et on accuse à tort son +absence. + +Le désir de suppléer aux espèces métalliques, que l'assemblée croyait +épuisées, celui de donner aux créanciers autre chose qu'un titre mort dans +leurs mains, la nécessité de pourvoir en outre à une foule de besoins +pressans, fit donner à ces bons ou assignats le cours forcé de monnaie. Le +créancier était payé par là, puisqu'il pouvait faire accepter le papier +qu'il avait reçu, et suffire ainsi à tous ses engagemens. S'il n'avait pas +voulu acheter des terres, ceux qui avaient reçu de lui le papier circulant +devaient finir par les acheter eux-mêmes. Les assignats qui rentraient par +cette voie étaient destinés à être brûlés; ainsi les terres du clergé +devaient bientôt se trouver distribuées et le papier supprimé. Les +assignats portaient un intérêt à tant le jour, et acquéraient une valeur, +en séjournant dans les mains des détenteurs. + +Le clergé, qui voyait là un moyen d'exécution pour l'aliénation de ses +biens, le repoussa fortement. Ses alliés nobles et autres, contraires à +tout ce qui facilitait la marche de la révolution, s'y opposèrent aussi et +crièrent au papier-monnaie. Le nom de Law devait tout naturellement +retentir, et le souvenir de sa banqueroute être réveillé. Cependant la +comparaison n'était pas juste, parce que le papier de Law n'était +hypothéqué que sur les succès à venir de la Compagnie des Indes, tandis que +les assignats reposaient sur un capital territorial, réel et facilement +occupable. Law avait fait pour la cour des faux considérables, et avait +excédé de beaucoup la valeur présumée du capital de la Compagnie: +l'assemblée au contraire ne pouvait pas croire, avec les formes nouvelles +qu'elle venait d'établir, que des exactions pareilles pussent avoir lieu. +Enfin la somme des assignats créés ne représentait qu'une très petite +partie du capital qui leur était affecté. Mais, ce qui était vrai, c'est +que le papier, quelque sûr qu'il soit, n'est pas, comme l'argent, une +réalité, et, suivant l'expression de Bailly, une _actualité physique_. Le +numéraire porte avec lui sa propre valeur; le papier, au contraire, exige +encore une opération, un achat de terre, une réalisation. Il doit donc être +au-dessous du numéraire, et dès qu'il est au-dessous, le numéraire, que +personne ne veut donner pour du papier, se cache, et finit par disparaître. +Si, de plus, des désordres dans l'administration des biens, des émissions +immodérées de papier, détruisent la proportion entre les effets circulant +et le capital, la confiance s'évanouit; la valeur nominale est conservée, +mais la valeur réelle n'est plus; celui qui donne cette monnaie +conventionnelle vole celui qui la reçoit, et une grande crise a lieu. Tout +cela était possible, et avec plus d'expérience aurait paru certain. Comme +mesure financière, l'émission des assignats était donc très critiquable, +mais elle était nécessaire comme mesure politique, car elle fournissait à +des besoins pressans, et divisait la propriété sans le secours d'une loi +agraire. L'assemblée ne devait donc pas hésiter; et, malgré Maury et les +siens, elle décréta, 400,000,000 d'assignats forcés avec intérêt[4]. +Necker depuis long-temps avait perdu la confiance du roi, l'ancienne +déférence de ses collègues et l'enthousiasme de la nation. Renfermé dans +ses calculs, il discutait quelquefois avec l'assemblée. Sa réserve à +l'égard des dépenses extraordinaires avait fait demander le livre rouge, +registre fameux où l'on trouvait, disait-on, la liste de toutes les +dépenses secrètes. Louis XVI céda avec peine, et fit cacheter les feuillets +où étaient portées les dépenses de son prédécesseur Louis XV. L'assemblée +respecta sa délicatesse, et se borna aux dépenses de ce règne. On n'y +trouva rien de personnel au roi; les prodigalités étaient toutes relatives +aux courtisans. Les Lameth s'y trouvèrent portés pour un bienfait de 60,000 +francs, consacrés par la reine à leur éducation. Ils firent reporter cette +somme au trésor public. On réduisit les pensions sur la double proportion +des services et de l'ancien état des personnes. L'assemblée montra partout +la plus grande modération; elle supplia le roi de fixer lui-même la liste +civile, et elle vota par acclamation les 25,000,000 qu'il avait demandés. + +Cette assemblée, forte de son nombre, de ses lumières, de sa puissance, de +ses résolutions, avait conçu l'immense projet de régénérer toutes les +parties de l'état, et elle venait de régler le nouvel ordre judiciaire. +Elle avait distribué les tribunaux de la même manière que les +administrations, par districts et départemens. Les juges étaient laissés +à l'élection populaire. Cette dernière mesure avait été fortement +combattue. La métaphysique politique avait été encore déployée ici pour +prouver que le pouvoir judiciaire relevait du pouvoir exécutif, +et que le roi devait nommer les juges. On avait trouvé des raisons de part +et d'autre; mais la seule à donner à l'assemblée, qui était dans +l'intention de faire une monarchie, c'est que la royauté, successivement +dépouillée de ses attributions, devenait une simple magistrature, et l'état +une république. Mais dire ce qu'était la monarchie était trop hardi; elle +exige des concessions qu'un peuple ne consent jamais à faire, dans le +premier moment du réveil. Le sort des nations est de demander ou trop, +ou rien. L'assemblée voulait sincèrement le roi, elle était pleine de +déférence pour lui, et le prouvait à chaque instant; mais elle chérissait +la personne, et, sans s'en douter, détruisait la chose. + +Après cette uniformité introduite dans la justice et l'administration, il +restait à régulariser le service de la religion, et à le constituer comme +tous les autres. Ainsi, quand on avait établi un tribunal d'appel et une +administration supérieure dans chaque département, il était naturel d'y +placer aussi un évêché. Comment, en effet, souffrir que certains évêchés +embrassassent quinze cents lieues carrées, tandis que d'autres n'en +embrassaient que vingt; que certaines cures eussent dix lieues de +circonférence, et que d'autres comptassent à peine quinze feux; que +beaucoup de curés eussent au plus sept cents livres, tandis que près d'eux +il existait des bénéficiers qui comptaient dix et quinze mille livres +de revenus? L'assemblée, en réformant les abus, n'empiétait pas sur les +doctrines ecclésiastiques, ni sur l'autorité papale, puisque les +circonscriptions avaient toujours appartenu au pouvoir temporel. Elle +voulait donc former une nouvelle division, soumettre comme jadis les curés +et les évêques à l'élection populaire; et en cela encore elle n'empiétait +que sur le pouvoir temporel, puisque les dignitaires ecclésiastiques +étaient choisis par le roi et institués par le pape. Ce projet, qui fut +nommé _constitution civile du clergé_, et qui fit calomnier l'assemblée +plus que tout ce qu'elle avait fait, était pourtant l'ouvrage des députés +les plus pieux. C'était Camus et autres jansénistes qui, voulant raffermir +la religion dans l'état, cherchaient à la mettre en harmonie avec les lois +nouvelles. Il est certain que la justice étant rétablie partout, il était +étrange qu'elle ne le fût pas dans l'administration ecclésiastique aussi +bien qu'ailleurs. Sans Camus et quelques autres, les membres de +l'assemblée, élevés à l'école des philosophes, auraient traité le +christianisme comme toutes les autres religions admises dans l'état et ne +s'en seraient pas occupés. Ils se prêtèrent à des sentimens que dans nos +moeurs nouvelles il est d'usage de ne pas combattre, même quand on ne les +partage pas. Ils soutinrent donc le projet religieux et sincèrement +chrétien de Camus. Le clergé se souleva, prétendit qu'on empiétait sur +l'autorité spirituelle du pape, et en appela à Rome. Les principales bases +du projet furent néanmoins adoptées[1], et aussitôt présentées au roi, qui +demanda du temps pour en référer au grand pontife. Le roi, dont la religion +éclairée reconnaissait la sagesse de ce plan, écrivit au pape avec le désir +sincère d'avoir son consentement, et de renverser par là toutes les +objections du clergé. On verra bientôt quelles intrigues empêchèrent le +succès de ses voeux. + +Le mois de juillet approchait; il y avait bientôt un an que la Bastille +était prise, que la nation s'était emparée de tous les pouvoirs, et qu'elle +prononçait ses volontés par l'assemblée, et les exécutait elle-même, ou les +faisait exécuter sous sa surveillance. Le 14 juillet était considéré comme +le jour qui avait commencé une ère nouvelle, et on résolut d'en célébrer +l'anniversaire par une grande fête. Déjà les provinces, les villes, avaient +donné l'exemple de se fédérer, pour résister en commun aux ennemis de +la révolution. La municipalité de Paris proposa pour le 14 juillet une +fédération générale de toute la France, qui serait célébrée au milieu de la +capitale par les députés de toutes les gardes nationales et de tous les +corps de l'armée. Ce projet fut accueilli avec enthousiasme, et des +préparatifs immenses furent faits pour rendre la fête digne de son objet. + +Les nations, ainsi qu'on l'a vu, avaient depuis ong-temps les yeux sur la +France; les souverains ommençaient à nous haïr et à nous craindre, les +peuples à nous estimer. Un certain nombre d'étrangers nthousiastes se +présentèrent à l'assemblée, chacun avec le costume de sa nation. Leur +orateur, Anacharsis Clootz, Prussien de naissance, doué d'une imagination +folle, demanda au nom du genre humain à faire partie de la fédération. Ces +scènes, qui paraissent ridicules à ceux qui ne les ont pas vues, émeuvent +profondément ceux qui y assistent. L'assemblée accorda la demande, et le +président répondit à ces étrangers qu'ils seraient admis, pour qu'ils +pussent raconter à leurs compatriotes ce qu'ils avaient vu, et leur faire +connaître les joies et les bienfaits de la liberté. + +L'émotion causée par cette scène en amena une autre. Une statue équestre de +Louis XIV le représentait foulant aux pieds l'image de plusieurs provinces +vaincues: «Il ne faut pas souffrir, s'écria l'un des Lameth, ces monumens +d'esclavage dans les jours de liberté. Il ne faut pas que les +Francs-Comtois, en arrivant à Paris, voient leur image ainsi enchaînée.» +Maury combattit une mesure qui était peu importante, et qu'il fallait +accorder à l'enthousiasme public. Au même instant une voix proposa d'abolir +les titres de comte, marquis, baron, etc., de défendre les livrées, enfin +de détruire tous les titres héréditaires. Le jeune Montmorency soutint la +proposition. Un noble demanda ce qu'on substituerait à ces mots: un tel a +été fait comte pour avoir servi l'état? «On dira simplement, répondit +Lafayette, qu'un tel a sauvé l'état un tel jour.» Le décret fut adopté[6], +malgré l'irritation extraordinaire de la noblesse, qui fut plus courroucée +de la suppression de ses titres que des pertes plus réelles qu'elle avait +faites depuis le commencement de la révolution. La partie la plus modérée +de l'assemblée aurait voulu qu'en abolissant les titres, on laissât la +liberté de les porter à ceux qui le voudraient. Lafayette s'empressa +d'avertir la cour, avant que le décret fût sanctionné, et l'engagea de le +renvoyer à l'assemblée qui consentait à l'amender. Mais le roi se hâta de +le sanctionner, et on crut y voir l'intention peu franche de pousser les +choses au pire. + +L'objet de la fédération fut le serment civique. On demanda si les fédérés +et l'assemblée le prêteraient dans les mains du roi, ou si le roi, +considéré comme le premier fonctionnaire public, jurerait avec tous les +autres sur l'autel de la patrie. On préféra le dernier moyen. L'assemblée +acheva aussi de mettre l'étiquette en harmonie avec ses lois, et le roi ne +fut dans la cérémonie que ce qu'il était dans la constitution. La cour, à +qui Lafayette inspirait des défiances continuelles, s'effraya d'une +nouvelle qu'on répandait, et d'après laquelle il devait être nommé +commandant de toutes les gardes nationales du royaume. Ces défiances, pour +qui ne connaissait pas Lafayette, étaient naturelles, et ses ennemis de +tous les côtés, s'attachaient à les augmenter. Comment se persuader en +effet qu'un homme jouissant d'une telle popularité, chef d'une force aussi +considérable, ne voulût pas en abuser? Cependant il ne le voulait pas; il +était résolu à n'être que citoyen; et, soit vertu, soit ambition bien +entendue, le mérite est le même. Il faut que l'orgueil humain soit placé +quelque part; la vertu consiste à le placer dans le bien. Lafayette, +prévenant les craintes de la cour, proposa qu'un même individu ne pût +commander plus d'une garde de département. Le décret fut accueilli avec +acclamation, et le désintéressement du général couvert d'applaudissemens. +Lafayette fut cependant chargé de tout le soin de la fête, et nommé chef de +la fédération en sa qualité de commandant de la garde parisienne. + +Le jour approchait, et les préparatifs se faisaient avec la plus grande +activité. La fête devait avoir lieu au Champ-de-Mars, vaste terrain qui +s'étend entre l'École Militaire et le cours de la Seine. On avait projeté +de transporter la terre du milieu sur les côtés, de manière à former un +amphithéâtre qui pût contenir la masse des spectateurs. Douze mille +ouvriers y travaillaient sans relâche; et cependant il était à craindre que +les travaux ne fussent pas achevés le 14. Des habitans veulent alors se +joindre eux-mêmes aux travailleurs. En un instant toute la population est +transformée en ouvriers. Des religieux, des militaires, des hommes de +toutes les classes, saisissent la pelle et la bêche; des femmes élégantes +contribuent elles-mêmes aux travaux. Bientôt l'entraînement est général; on +s'y rend par sections, avec des bannières de diverses couleurs, et au son +du tambour. Arrivé, on se mêle et on travaille en commun. La nuit venue et +le signal donné, chacun se rejoint aux siens et retourne à ses foyers. +Cette douce union régna jusqu'à la fin des travaux. Pendant ce temps les +fédérés arrivaient continuellement, et étaient reçus avec le plus grand +empressement et la plus aimable hospitalité. L'effusion était générale, et +la joie sincère, malgré les alarmes que le très petit nombre d'hommes +restés inaccessibles à ces émotions s'efforçaient de répandre. On disait +que des brigands profiteraient du moment où le peuple serait à la +fédération pour piller la ville. On supposait au duc d'Orléans, revenu de +Londres, des projets sinistres; cependant la gaieté nationale fut +inaltérable, et on ne crut à aucune de ces méchantes prophéties. + +La 14 arrive enfin: tous les fédérés députés des provinces et de l'armée, +rangés sous leurs chefs et leurs bannières, partent de la place de la +Bastille et se rendent aux Tuileries. Les députés du Bénar, en passant dans +la rue de la Ferronnerie, où avait été assassiné Henri IV, lui rendent un +hommage, qui, dans cet instant d'émotion, se manifeste par des larmes. Les +fédérés, arrivés au jardin des Tuileries, reçoivent dans leurs rangs la +municipalité et l'assemblée. Un bataillon de jeunes enfans, armés comme +leurs pères, devançait l'assemblée: un groupe de vieillards la suivait, et +rappelait ainsi les antiques souvenirs de Sparte. Le cortège s'avance +au milieu des cris et des applaudissemens du peuple. Les quais étaient +couverts de spectateurs, les maisons en étaient chargées. Un pont jeté en +quelques jours sur la Seine, conduisait, par un chemin jonché de fleurs, +d'une rive à l'autre, et aboutissait en face du champ de la fédération. Le +cortège le traverse, et chacun prend sa place. Un amphithéâtre magnifique, +disposé dans le fond, était destiné aux autorités nationales. Le roi et le +président étaient assis à côté l'un de l'autre sur des sièges pareils, +semés de fleurs de lis d'or. Un balcon élevé derrière le roi portait la +reine et la cour. Les ministres étaient à quelque distance du roi, et les +députés rangés des deux côtés. Quatre cent mille spectateurs remplissaient +les amphithéâtres latéraux; soixante mille fédérés armés faisaient leurs +évolutions dans le champ intermédiaire, et au centre s'élevait, sur une +base de vingt-cinq pieds, le magnifique autel de la patrie. Trois cents +prêtres revêtus d'aubes blanches et d'écharpes tricolores en couvraient les +marches, et devaient servir la messe. + +L'arrivée des fédérés dura trois heures. Pendant ce temps le ciel était +couvert de sombres nuages, et la pluie tombait par torrens. Ce ciel, dont +l'éclat se marie si bien à la joie des hommes, leur refusait en ce moment +la sérénité et la lumière. Un des bataillons arrivés dépose ses armes, et a +l'idée de former une danse; tous l'imitent aussitôt, et en un seul instant +le champ intermédiaire est encombré par soixante mille hommes, soldats et +citoyens, qui opposent la gaieté à l'orage. Enfin la cérémonie commence; le +ciel, par un hasard heureux, se découvre et illumine de son éclat cette +scène solennelle. L'évêque d'Autun commence la messe; des coeurs +accompagnent la voix du pontife; le canon y mêle ses bruits solennels. Le +saint sacrifice achevé, Lafayette descend de cheval, monte les marches du +trône, et vient recevoir les ordres du roi, qui lui confie la formule du +serment. Lafayette la porte à l'autel, et dans ce moment toutes les +bannières s'agitent, tous les sabres étincellent. Le général, l'armée, le +président, les députés crient: _Je le jure!_ Le roi debout, la main tendue +vers l'autel, dit: _Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir +que m'a délégué l'acte constitutionnel de l'état à maintenir la +constitution décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par moi_. +Dans ce moment la reine, entraînée par le mouvement général, saisit dans +ses bras l'auguste enfant, héritier du trône, et du haut du balcon où elle +est placée, le montre à la nation assemblée. A cette vue, des cris +extraordinaires de joie, d'amour, d'enthousiasme, se dirigent vers la mère +et l'enfant, et tous les coeurs sont à elle. C'est dans ce même instant que +la France tout entière, réunie dans les quatre-vingt-trois chefs-lieux des +départemens, faisait le même serment d'aimer le roi qui les aimerait. +Hélas! dans ces momens, la haine même s'attendrit, l'orgueil cède, tous +sont heureux du bonheur commun, et fiers de la dignité de tous. Pourquoi +ces plaisirs si profonds de la concorde sont-ils si tôt oubliés? + +Cette auguste cérémonie achevée, le cortège reprit sa marche, et le peuple +se livra à toutes les inspirations de la joie. Les réjouissances durèrent +plusieurs jours. Une revue générale des fédérés eut lieu ensuite. Soixante +mille hommes étaient sous les armes, et présentaient un magnifique +spectacle, tout à la fois militaire et national. Le soir, Paris offrit une +fête charmante. Le principal lieu de réunion était aux Champs-Elysées et à +la Bastille. On lisait sur le terrain de cette ancienne prison, changé en +une place: _Ici l'on danse_. Des feux brillans, rangés en guirlandes, +remplaçaient l'éclat du jour. Il avait été défendu à l'opulence de troubler +cette paisible fête par le mouvement des voitures. Tout le monde devait se +faire peuple, et se trouver heureux de l'être. Les Champs-Élysées +présentaient une scène touchante. Chacun y circulait sans bruit, sans +tumulte, sans rivalité, sans haine. Toutes les classes confondues s'y +promenaient au doux éclat des lumières, et paraissaient satisfaites d'être +ensemble. Ainsi, même au sein de la vieille civilisation, on semblait avoir +retrouvé les temps de la fraternité primitive. + +Les fédérés, après avoir assisté aux imposantes discussions de l'assemblée +nationale, aux pompes de la cour, aux magnificences de Paris, après avoir +été témoins de la bonté du roi, qu'ils visitèrent tous, et dont ils +reçurent de touchantes expressions de bonté, retournèrent chez eux, +transportées d'ivresse, pleins de bons sentimens et d'illusions. Après +tant de scènes déchirantes, et prêt à en raconter de plus terribles encore, +l'historien s'arrête avec plaisir sur ces heures si fugitives, où tous les +coeurs n'eurent qu'un sentiment, l'amour du bien public [7]. + +La fête si touchante de la fédération ne fut encore qu'une émotion +passagère. Le lendemain, les coeurs voulaient encore tout ce qu'ils avaient +voulu la veille, et la guerre était recommencée. Les petites querelles avec +le ministère s'engagèrent de nouveau. On se plaignit de ce qu'on avait +donné passage aux troupes autrichiennes qui se rendaient dans le pays de +Liége. On accusa Saint-Priest d'avoir favorisé l'évasion de plusieurs +accusés suspects de machinations contre-révolutionnaires. La cour, en +revanche, avait remis à l'ordre du jour la procédure commencée au Châtelet +contre les auteurs des 5 et 6 octobre. Le duc d'Orléans et Mirabeau s'y +trouvaient impliqués. Cette procédure singulière, plusieurs fois abandonnée +et reprise, se ressentait des diverses influences sous lesquelles elle +avait été instruite. Elle était pleine de contradictions, et n'offrait +aucune charge suffisante contre les deux accusés principaux. La cour, en se +conciliant Mirabeau, n'avait cependant aucun plan suivi à son égard. Elle +s'en approchait, s'en écartait tour à tour, et cherchait plutôt à l'apaiser +qu'à suivre ses conseils. En renouvelant la procédure des 5 et 6 octobre, +ce n'était pas lui qu'elle poursuivait, mais le duc d'Orléans, qui avait +été fort applaudi à son retour de Londres, et qu'elle avait durement +repoussé lorsqu'il demandait à rentrer en grâce auprès du roi[8]. Chabroud +devait faire le rapport à l'assemblée, pour qu'elle jugeât s'il y avait +lieu ou non à accusation. La cour désirait que Mirabeau gardât le silence, +et qu'il abandonnât le duc d'Orléans, le seul à qui elle en voulait. +Cependant il prit la parole, et montra combien étaient ridicules les +imputations dirigées contre lui. On l'accusait en effet d'avoir averti +Mounier que Paris marchait sur Versailles, et d'avoir ajouté ces mots: +«Nous voulons un roi, mais qu'importe que ce soit Louis XVI ou Louis XVII;» +d'avoir parcouru le régiment de Flandre, le sabre à la main, et de s'être +écrié, à l'instant du départ du duc d'Orléans: «Ce j... f..... ne mérite +pas la peine qu'on se donne pour lui.» Rien n'était plus futile que de +pareils griefs. Mirabeau en montra la faiblesse et le ridicule, ne dit que +peu de mots sur le duc d'Orléans, et s'écria en finissant: «Oui, le secret +de cette infernale procédure est enfin découvert; il est là tout entier +(en montrant le côté droit); il est dans l'intérêt de ceux dont les +témoignages et les calomnies en ont formé le tissu; il est dans les +ressources qu'elle a fournies aux ennemis de la révolution; il est ... il +est dans le coeur des juges, tel qu'il sera bientôt buriné dans l'histoire +par la plus juste et la plus implacable vengeance.» + +Les applaudissemens accompagnèrent Mirabeau jusqu'à sa place; les deux +inculpés furent mis hors d'accusation par l'assemblée, et la cour eut la +honte d'une tentative inutile. La révolution devait s'accomplir partout, +dans l'armée comme dans le peuple. L'armée, dernier appui du pouvoir, était +aussi la dernière crainte du parti populaire. Tous les chefs militaires +étaient ennemis de la révolution, parce que, possesseurs exclusifs des +grades et des faveurs, ils voyaient le mérite admis à les partager avec +eux. Par le motif contraire, les soldats penchaient pour l'ordre de choses +nouveau; et sans doute la haine de la discipline, le désir d'une plus forte +paie, agissaient aussi puissamment sur eux que l'esprit de liberté. Une +dangereuse insubordination se manifestait dans presque toute l'armée. +L'infanterie surtout, peut-être parce qu'elle se mêle davantage au peuple +et qu'elle a moins d'orgueil militaire que la cavalerie, était dans un état +complet d'insurrection. Bouillé, qui voyait avec peine son armée lui +échapper, employait tous les moyens possibles pour arrêter cette contagion +de l'esprit révolutionnaire. Il avait reçu de Latour-du-Pin, ministre de +la guerre, les pouvoirs les plus étendus; il en profitait en déplaçant +continuellement ses troupes, et en les empêchant de se familiariser avec le +peuple par leur séjour sur les mêmes lieux. Il leur défendait surtout de se +rendre aux clubs, et ne négligeait rien enfin pour maintenir la +subordination militaire. Bouillé, après une longue résistance, avait enfin +prêté serment à la constitution; et comme il était plein d'honneur, dès cet +instant il parut avoir pris la résolution d'être fidèle au roi et à la +constitution. Sa répugnance pour Lafayette, dont il ne pouvait méconnaître +le désintéressement, était vaincue, et il était plus disposé à s'entendre +avec lui. Les gardes nationales de la vaste contrée où il commandait +avaient voulu le nommer leur général; il s'y était refusé dans sa première +Humeur, et il en avait du regret en songeant au bien qu'il aurait pu faire. +Néanmoins, malgré quelques dénonciations des clubs, il se maintenait dans +les faveurs populaires. + +La révolte éclata d'abord à Metz. Les soldats enfermèrent leurs officiers, +s'emparèrent des drapeaux et des caisses, et voulurent même faire +contribuer la municipalité. Bouillé courut le plus grand danger, et parvint +à réprimer la sédition. Bientôt après, une révolte semblable se manifesta à +Nancy. Des régimens suisses y prirent part, et on eut lieu de craindre, si +cet exemple était suivi, que bientôt tout le royaume ne se trouvât livré +aux excès réunis de la soldatesque et de la populace. L'assemblée elle même +en trembla. Un officier fut chargé de porter le décret rendu contre les +rebelles. Il ne put le faire exécuter, et Bouillé reçut ordre de marcher +sur Nancy pour que force restât à la loi. Il n'avait que peu de soldats sur +lesquels il pût compter. Heureusement les troupes, naguère révoltées à +Metz, humiliées de ce qu'il n'osait pas se fier à elles, offrirent de +marcher contre les rebelles. Les gardes nationales firent la même offre, et +il s'avança avec ces forces réunies et une cavalerie assez nombreuse sur +Nancy. Sa position était embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir +sa cavalerie, et que son infanterie n'était pas suffisante pour attaquer +les rebelles secondés de la populace. Néanmoins il parla à ceux-ci avec la +plus grande fermeté, et parvint à leur imposer. Ils allaient même céder et +sortir de la ville, conformément à ses ordres, lorsque des coups de fusil +furent tirés, on ne sait de quel côté. Dès-lors l'engagement devint +inévitable. Les troupes de Bouillé, se croyant trahies, combattirent avec +la plus grande ardeur; mais l'action fut opiniâtre, et elles ne pénétrèrent +que pas à pas, à travers un feu meurtrier[9]. Maître enfin des principales +places, Bouillé obtint la soumission des régimens, et les fit sortir de la +ville. Il délivra les officiers et les autorités emprisonnés, fit choisir +les principaux coupables, et les livra à l'assemblée nationale. + +Cette victoire répandit une joie générale, et calma les craintes qu'on +avait conçues pour la tranquillité du royaume. Bouillé reçut du roi et de +l'assemblée des félicitations et des éloges. Plus tard on le calomnia, et +on accusa sa conduite de cruauté. + +Cependant elle était irréprochable, et dans le moment elle fut applaudie +comme telle. Le roi augmenta son commandement, qui devint fort +considérable, car il s'étendait depuis la Suisse jusqu'à la Sambre, et +comprenait la plus grande partie de la frontière. Bouillé, comptant plus +sur la cavalerie que sur l'infanterie, choisit pour se cantonner les +bords de la Seille, qui tombe dans la Moselle; il avait là des plaines pour +faire agir sa cavalerie, des fourrages pour la nourrir, des places assez +fortes pour se retrancher, et surtout peu de population à craindre. Bouillé +était décidé à ne rien faire contre la constitution; mais il se défiait des +patriotes, et il prenait des précautions pour venir au secours du roi, si +les circonstances le rendaient nécessaire. + +L'assemblée avait aboli les parlemens, institué les jurés, détruit les +jurandes, et allait ordonner une nouvelle émission d'assignats. Les biens +du clergé offrant un capital immense, et les assignats le rendant +continuellement disponible, il était naturel qu'elle en usât. Toutes les +objections déjà faites furent renouvelées avec plus de violence; l'évêque +d'Autun lui-même se prononça contre cette émission nouvelle, et prévit avec +sagacité tous les résultats financiers de cette mesure[10]. Mirabeau, +envisageant surtout les résultats politiques, insista avec opiniâtreté, et +réussit. Huit cents millions d'assignats furent décrétés; et cette fois il +fut décidé qu'ils ne porteraient pas intérêt. Il était inutile en effet +d'ajouter un intérêt à une monnaie. Qu'on fasse cela pour un titre qui ne +peut circuler et demeure oisif dans les mains de celui qui le possède, rien +n'est plus juste; mais pour une valeur qui devient actuelle par son cours +forcé, c'est une erreur que l'assemblée ne commit pas une seconde fois. +Necker s'opposa à cette nouvelle émission, et envoya un mémoire qu'on +n'écouta point. Les temps étaient bien changés pour lui, et il n'était plus +ce ministre à la conservation duquel le peuple attachait son bonheur, un an +auparavant. Privé de la confiance du roi, brouillé avec ses collègues, +excepté Montmorin, il était négligé par l'assemblée, et n'en obtenait pas +tous les égards qu'il eût pu en attendre. L'erreur de Necker consistait à +croire que la raison suffisait à tout, et que, manifestée avec un mélange +de sentiment et de logique, elle devait triompher de l'entêtement des +aristocrates et de l'irritation des patriotes. Necker possédait cette +raison un peu fière qui juge les écarts des passions et les blâme; mais il +manquait de cette autre raison plus élevée et moins orgueilleuse, qui ne se +borne pas à les blâmer mais qui sait aussi les conduire. Aussi, placé au +milieu d'elles, il ne fut pour toutes qu'une gêne et point un frein. +Demeuré sans amis depuis le départ de Mounier et de Lally, il n'avait +conservé que l'inutile Malouet. Il avait blessé l'assemblée, en lui +rappelant sans cesse et avec des reproches le soin le plus difficile de +tous, celui des finances; il s'était attiré en outre le ridicule par la +manière dont il parlait de lui-même. Sa démission fut acceptée avec plaisir +par tous les partis[11]. Sa voiture fut arrêtée à la sortie du royaume par +le même peuple qui l'avait naguère traînée en triomphe; il fallut un ordre +de l'assemblée pour que la liberté d'aller en Suisse lui fût accordée. Il +l'obtint bientôt; et se retira à Coppet pour y contempler de loin une +révolution qu'il était plus propre à observer qu'à conduire. + +Le ministère s'était réduit à la nullité du roi lui-même, et se livrait +tout au plus à quelques intrigues ou inutiles ou coupables. Saint-Priest +communiquait avec les émigrés; Latour-du-Pin se prêtait à toutes les +volontés des chefs militaires; Montmorin avait l'estime de la cour, mais +non sa confiance, et il était employé dans des intrigues auprès des chefs +populaires, avec lesquels sa modération le mettait en rapport. Les +ministres furent tous dénoncés à l'occasion de nouveaux complots: «Moi +aussi, s'écria Cazalès, je les dénoncerais, s'il était généreux de +poursuivre des hommes aussi faibles; j'accuserais le ministre des finances +de n'avoir pas éclairé l'assemblée sur les véritables ressources de +l'état, et de n'avoir pas dirigé une révolution qu'il avait provoquée; +j'accuserais le ministre de la guerre d'avoir laissé désorganiser l'armée; +le ministre des provinces de n'avoir pas fait respecter les ordres du roi, +tous enfin de leur nullité et des lâches conseils donnés à leur maître.» +L'inaction est un crime aux yeux des partis qui veulent aller à leur but: +aussi le côté droit condamnait-il les ministres, non pour ce qu'ils avaient +fait, mais pour ce qu'ils n'avaient pas fait. Cependant Cazalès et les +siens, tout en les condamnant, s'opposaient à ce qu'on demandât au roi leur +éloignement, parce qu'ils regardaient cette demande comme une atteinte à la +prérogative royale. Ce renvoi ne fut pas réclamé, mais ils donnèrent +successivement leur démission, excepté Montmorin, qui fut seul +conservé. Duport-du-Tertre, simple avocat, fut nommé garde-des-sceaux. +Duportail, désigné au roi par Lafayette, remplaça Latour-du-Pin à la +guerre, et se montra mieux disposé en faveur du parti populaire. L'une des +mesures qu'il prit fut de priver Bouillé de toute la liberté dont il usait +dans son commandement, et particulièrement du pouvoir de déplacer les +troupes à sa volonté, pouvoir dont Bouillé se servait, comme on l'a vu, +pour empêcher les soldats de fraterniser avec le peuple. + +Le roi avait fait une étude particulière de l'histoire de la révolution +anglaise. Le sort de Charles Ier l'avait toujours singulièrement frappé, et +il ne pouvait pas se défendre de pressentimens sinistres. Il avait surtout +remarqué le motif de la condamnation de Charles Ier; ce motif était la +guerre civile. Il en avait contracté une horreur invincible pour toute +mesure qui pouvait faire couler le sang; et il s'était constamment opposé à +tous les projets de fuite proposés par la reine et la cour. + +Pendant l'été passé à Saint-Cloud, en 1790, il aurait pu s'enfuir; mais il +n'avait jamais voulu en entendre parler. Les amis de la constitution +redoutaient comme lui ce moyen, qui semblait devoir amener la guerre +civile. Les aristocrates seuls le désiraient, parce que, maîtres du roi en +l'éloignant de l'assemblée, ils se promettaient de gouverner en son nom, et +de rentrer avec lui à la tête des étrangers, ignorant encore qu'on ne va +jamais qu'à leur suite. Aux aristocrates se joignaient peut-être quelques +imaginations précoces, qui déjà commençaient à rêver la république, à +laquelle personne ne songeait encore, dont on n'avait jamais prononcé le +nom, si ce n'est la reine dans ses emportemens contre Lafayette et contre +l'assemblée, qu'elle accusait d'y tendre de tous leurs voeux. Lafayette, +chef de l'armée constitutionnelle, et de tous les amis sincères de la +liberté, veillait constamment sur la personne du monarque. Ces deux +idées, éloignement du roi et guerre civile, étaient si fortement associées +dans les esprits depuis le commencement de la révolution, qu'on regardait +ce départ comme le plus grand malheur à craindre. + +Cependant l'expulsion du ministère, qui, s'il n'avait la confiance de Louis +XVI, était du moins de son choix, l'indisposa contre l'assemblée, et lui +fit craindre la perte entière du pouvoir exécutif. Les nouveaux débats +religieux, que la mauvaise foi du clergé fit naître à propos de la +constitution civile, effrayèrent sa conscience timorée, et dès lors il +songea au départ. C'est vers la fin de 1790 qu'il en écrivit à Bouillé, qui +résista d'abord, et qui céda ensuite, pour ne point rendre son zèle suspect +à l'infortuné monarque. Mirabeau, de son côté, avait fait un plan pour +soutenir la cause de la monarchie. En communication continuelle avec +Montmorin, il n'avait jusque-là rien entrepris de sérieux, parce que la +cour, hésitant entre l'étranger, l'émigration et le parti national, ne +voulait rien franchement, et de tous les moyens redoutait surtout celui qui +la soumettrait à un maître aussi sincèrement constitutionnel que Mirabeau. +Cependant elle s'entendit entièrement avec lui, vers cette époque. On lui +promit tout s'il réussissait, et toutes les ressources possibles furent +mises à sa disposition. Talon, lieutenant-civil au Châtelet, et Laporte, +appelé récemment auprès du roi pour administrer la liste civile, eurent +ordre de le voir et de se prêter à l'exécution de ses plans. Mirabeau +condamnait la constitution nouvelle. Pour une monarchie elle était, selon +lui, trop démocratique, et pour une république il y avait un roi de trop. +En voyant surtout le débordement populaire qui allait toujours croissant, +il résolut de l'arrêter. A Paris, sous l'empire de la multitude et d'une +assemblée toute-puissante, aucune tentative n'était possible. Il ne vit +qu'une ressource, c'était d'éloigner le roi de Paris, et de le placer à +Lyon. Là, le roi se fût expliqué; il aurait énergiquement exprimé les +raisons qui lui faisaient condamner la constitution nouvelle, et en aurait +donné une autre qui était toute préparée. Au même instant, on eût convoqué +une première législature. Mirabeau, en conférant par écrit avec les membres +les plus populaires, avait eu l'art de leur arracher à tous l'improbation +d'un article de la constitution actuelle. En réunissant ces divers avis, la +constitution tout entière se trouvait condamnée par ses auteurs +eux-mêmes[12]. Il voulait les joindre au manifeste du roi, pour en assurer +l'effet, et faire mieux sentir la nécessité d'une nouvelle constitution. On +ne connaît pas tous ses moyens d'exécution; on sait seulement que, par la +police de Talon, lieutenant-civil, il s'était ménagé des pamphlétaires, des +orateurs de club et de groupe; que par son immense correspondance, il +devait s'assurer trente-six départemens du Midi. Sans doute il songeait à +s'aider de Bouillé, mais il ne voulait pas se mettre à la merci de ce +général. Tandis que Bouillé campait à Montmédy, il voulait que le roi se +tînt à Lyon; et lui-même devait, suivant les circonstances, se porter à +Lyon ou à Paris. Un prince étranger, ami de Mirabeau, vit Bouillé de la +part du roi, et lui fit part de ce projet, mais à l'insu de Mirabeau[13], +qui ne songeait pas à Montmédy, où le roi s'achemina plus tard. Bouillé, +frappé du génie de Mirabeau, dit qu'il fallait tout faire pour s'assurer un +homme pareil, et que pour lui il était prêt à le seconder de tous ses +moyens. M. de Lafayette était étranger à ce projet. Quoiqu'il fût +sincèrement dévoué à la personne du roi, il n'avait point la confiance de +la cour, et d'ailleurs il excitait l'envie de Mirabeau, qui ne voulait pas +se donner un compagnon pareil. En outre, M. de Lafayette était connu pour +ne suivre que le droit chemin, et ce plan était trop hardi, trop détourné +des voies légales, pour lui convenir. Quoi qu'il en soit, Mirabeau voulut +être le seul exécuteur de son plan, et en effet, il le conduisit tout seul +pendant l'hiver de 1790 à 1791. On ne sait s'il eût réussi; mais il est +certain que, sans faire rebrousser le torrent révolutionnaire, il eût du +moins influé sur sa direction, et sans changer sans doute le résultat +inévitable d'une révolution telle que la nôtre, il en eût modifié les +évènemens par sa puissante opposition. On se demande encore si, même en +parvenant à dompter le parti populaire, il eût pu se rendre maître de +l'aristocratie et de la cour. Un de ses amis lui faisait cette dernière +objection. «Ils m'ont tout promis, disait Mirabeau.--Et s'ils ne vous +tiennent point parole?--S'ils ne me tiennent point parole, je les f... en +république.» + +Les principaux articles de la constitution civile, tels que la +circonscription nouvelle des évêchés, et l'élection de tous les +fonctionnaires ecclésiastiques, avaient été décrétés. Le roi en avait +référé au pape, qui, après lui avoir répondu avec un ton moitié sévère et +moitié paternel, en avait appelé à son tour au clergé de France. Le clergé +profita de l'occasion, et prétendit que le spirituel était compromis par +les mesures de l'assemblée. En même temps, il répandit des mandemens, +déclara que les évêques déchus ne se retireraient de leurs sièges que +contraints et forcés; qu'ils loueraient des maisons, et continueraient +leurs fonctions ecclésiastiques; que les fidèles demeurés tels ne devraient +s'adresser qu'à eux. Le clergé intriguait surtout dans la Vendée et dans +certains départemens du Midi, où il se concertait avec les émigrés. Un camp +fédératif s'était formé à Jallez[14], où, sous le prétexte apparent des +fédérations, les prétendus fédérés voulaient établir un centre d'opposition +aux mesures de l'assemblée. Le parti populaire s'irrita de ces menées; et, +fort de sa puissance, fatigué de sa modération, il résolut d'employer un +moyen décisif. On a déjà vu les motifs qui avaient influé sur l'adoption de +la constitution civile. Cette constitution avait pour auteurs les chrétiens +les plus sincères de l'assemblée; ceux-ci, irrités d'une injuste +résistance, résolurent de la vaincre. + +On sait qu'un décret obligeait tous les fonctionnaires publics à prêter +serment à la constitution nouvelle. Lorsqu'il avait été question de ce +serment civique, le clergé avait toujours voulu distinguer la constitution +politique de la constitution ecclésiastique; on avait passé outre. Cette +fois l'assemblée résolut d'exiger des ecclésiastiques un serment rigoureux +qui les mît dans la nécessité de se retirer s'ils ne le prêtaient pas, ou +de remplir fidèlement leurs fonctions s'ils le prêtaient. Elle eut soin de +déclarer qu'elle n'entendait pas violenter les consciences, qu'elle +respecterait le refus de ceux qui, croyant la religion compromise par les +lois nouvelles, ne voudraient pas prêter le serment; mais qu'elle voulait +les connaître pour ne pas leur confier les nouveaux épiscopats. En cela ses +prétentions étaient justes et franches. Elle ajoutait à son décret que ceux +qui refuseraient de jurer seraient privés de fonctions et de traitemens; en +outre, pour donner l'exemple, tous les ecclésiastiques qui étaient députés +devaient prêter le serment dans l'assemblée même, huit jours après la +sanction du nouveau décret. + +Le côté droit s'y opposa; Maury se livra à toute sa violence, fit tout ce +qu'il put pour se faire interrompre et avoir lieu de se plaindre. Alexandre +Lameth, qui occupait le fauteuil, lui maintint la parole, et le priva du +plaisir d'être chassé de la tribune. Mirabeau, plus éloquent que jamais, +défendit l'assemblée. «Vous, s'écria-t-il, les persécuteurs de la religion! +vous qui lui avez rendu un si noble et si touchant hommage, dans le plus +beau de vos décrets! vous qui consacrez à son culte une dépense publique, +dont votre prudence et votre justice vous eussent rendus si économes! +vous qui avez fait intervenir la religion dans la division du royaume, et +qui avez planté le signe de la croix sur toutes les limites des +départemens! vous, enfin, qui savez que Dieu est aussi nécessaire aux +hommes que la liberté!» + +L'assemblée décréta le serment[15]. Le roi en référa tout de suite à Rome. +L'archevêque d'Aix, qui avait d'abord combattu la constitution civile, +sentant la nécessité d'une pacification, s'unit au roi et à quelques-uns +de ses collègues plus modérés pour solliciter le consentement du pape. Les +émigrés de Turin et les évêques opposans de France écrivirent à Rome, en +sens tout contraire, et le pape, sous divers prétextes, différa sa réponse. +L'assemblée, irritée de ces délais, insista pour avoir la sanction du roi +qui, décidé à céder, usait des ruses ordinaires de la faiblesse. Il voulait +se laisser contraindre pour paraître ne pas agir librement. En effet, il +attendit une émeute, et se hâta alors de donner sa sanction. Le décret +sanctionné, l'assemblée voulut le faire exécuter, et elle obligea ses +membres ecclésiastiques à prêter le serment dans son sein. Des hommes et +des femmes, qui jusque-là s'étaient montrés fort peu attachés à la +religion, se mirent tout à coup en mouvement pour provoquer le refus des +ecclésiastiques[16]. Quelques évêques et quelques curés prêtèrent le +serment. Le plus grand nombre résista avec une feinte modération et un +attachement apparent à ses principes. L'assemblée n'en persista pas moins +dans la nomination des nouveaux évêques et curés, et fut parfaitement +secondée par les administrations. Les anciens fonctionnaires +ecclésiastiques eurent la liberté d'exercer leur culte à part, et ceux qui +étaient reconnus par l'état prirent place dans les églises. Les dissidens +louèrent à Paris l'église des Théatins pour s'y livrer à leurs exercices. +L'assemblée le permit, et la garde nationale les protégea autant qu'elle +put contre la fureur du peuple, qui ne leur laissa pas toujours exercer en +repos leur ministère particulier. + +On a condamné l'assemblée d'avoir occasionné ce schisme, et d'avoir ajouté +une cause nouvelle de division à celles qui existaient déjà. D'abord, quant +à ses droits, il est évident à tout esprit juste que l'assemblée ne les +excédait pas en s'occupant du temporel de l'Église. Quant aux +considérations de prudence, on peut dire qu'elle ajoutait peu aux +difficultés de sa position. Et en effet, la cour, la noblesse et le clergé, +avaient assez perdu, le peuple assez acquis, pour être des ennemis +irréconciliables, et pour que la révolution eût son issue inévitable, même +sans les effets du nouveau schisme. D'ailleurs, quand on détruisait tous +les abus, l'as semblée pouvait-elle souffrir ceux de l'ancienne +organisation ecclésiastique? Pouvait-elle souffrir que des oisifs vécussent +dans l'abondance, tandis que les pasteurs, seuls utiles, avaient à peine le +nécessaire? + + +NOTES: + +[1] Voyez à l'armoire de fer, pièce n° 25, lettre de Calonne au roi, + du 9 avril 1790. +[2] Voyez ce que dit madame de Staël dans ses Considérations sur la + révolution française. +[3] Séances du 14 au 22 mai. +[4] Avril. +[5] Décret du 12 juillet. +[6] Décret et séance du 19 juin. +[7] Voyez la note 17 à la fin du volume. +[8] Voyez les Mémoires de Bouillé. +[9] 31 août. +[10] Voyez la note 18 à la fin du volume. +[11] Necker se démit le 4 septembre. +[12] Voyez la note 19 à la fin du volume. +[13] Bouillé semble croire, dans ses Mémoires, que c'est de la part de + Mirabeau et du roi qu'on lui fit des ouvertures. Mais c'est là une erreur. + Mirabeau ignorait cette double menée, et ne pensait pas à se mettre dans + les mains de Bouillé. +[14] Ce camp s'était formé dans les premiers jours de septembre. +[15] Décret du 27 novembre. +[16] Voyez la note 20 à la fin du volume. + + + + +CHAPITRE VI. + + +PROGRÈS DE L'ÉMIGRATION.--LE PEUPLE SOULEVÉ ATTAQUE LE DONJON DE VINCENNES. +--CONSPIRATION DES _Chevaliers du Poignard_.--DISCUSSION SUR LA LOI CONTRE +LES ÉMIGRÉS.--MORT DE MIRABEAU.--INTRIGUES CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES.--FUITE +DU ROI ET DE SA FAMILLE; IL EST ARRÊTÉ A VARENNES ET RAMENÉ A PARIS. +--DISPOSITION DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES; PRÉPARATIFS DES ÉMIGRÉS. +--DÉCLARATIONS DE PILNITZ.--PROCLAMATION DE LA LOI MARTIALE AU +CHAMP-DE-MARS.--LE ROI ACCEPTE LA CONSTITUTION.--CLÔTURE DE L'ASSEMBLÉE +CONSTITUANTE. + + +La longue et dernière lutte entre le parti national et l'ordre privilégié +du clergé, dont nous venons de raconter les principales circonstances, +acheva de tout diviser. Tandis que le clergé travaillait les provinces de +l'Ouest et du Midi, les réfugiés de Turin faisaient diverses tentatives, +que leur faiblesse et leur anarchie rendaient inutiles. Une conspiration +fut tentée à Lyon. On y annonçait l'arrivée des princes, et une abondante +distribution de grâces; on promettait même à cette ville de devenir +capitale du royaume, à la place de Paris, qui avait démérité de la cour. Le +roi était averti de ces menées, et n'en prévoyant pas le succès, ne le +désirant peut-être pas, car il désespérait de gouverner l'aristocratie +victorieuse, il fit tout ce qu'il put pour l'empêcher. Cette conspiration +fut découverte à la fin de 1790, et ses principaux agens livrés aux +tribunaux. Ce dernier revers décida l'émigration à se transporter de Turin +à Coblentz, où elle s'établit dans le territoire de l'électeur de Trêves, +et aux dépens de son autorité, qu'elle envahit tout entière. On a déjà vu +que les membres de cette noblesse échappée de France étaient divisés en +deux partis: les uns, vieux serviteurs, nourris de faveurs, et composant ce +qu'on appelait la cour, ne voulaient pas, en s'appuyant sur la noblesse de +province, entrer en partage d'influence avec elle, et pour cela ils +n'entendaient recourir qu'à l'étranger; les autres, comptant davantage sur +leur épée, voulaient soulever les provinces du Midi, en y réveillant le +fanatisme. Les premiers l'emportèrent, et on se rendit à Coblentz, sur la +frontière du Nord, pour y attendre les puissances. En vain ceux qui +voulaient combattre dans le Midi insistèrent-ils pour qu'on s'aidât du +Piémont, de la Suisse et de l'Espagne, alliés fidèles et désintéressés, et +pour qu'on laissât dans leur voisinage un chef considérable. L'aristocratie +que dirigeait Calonne ne le voulut pas. Cette aristocratie n'avait pas +changé en quittant la France: frivole, hautaine, incapable, et prodigue à +Coblentz comme à Versailles, elle fit encore mieux éclater ses vices au +milieu des difficultés de l'exil et de la guerre civile. Il faut du +_bourgeois_ dans votre brevet, disait-elle à ces hommes intrépides qui +offraient de se battre dans le Midi, et qui demandaient sous quel titre ils +serviraient[1]. On ne laissa à Turin que des agens subalternes, qui, jaloux +les uns des autres, se desservaient réciproquement, et empêchaient toute +tentative de réussir. Le prince de Condé, qui semblait avoir conservé toute +l'énergie de sa branche, n'était point en faveur auprès d'une partie de la +noblesse; il se plaça près du Rhin, avec tous ceux qui, comme lui, ne +voulaient pas intriguer, mais se battre. + +L'émigration devenait chaque jour plus considérable, et les routes étaient +couvertes d'une noblesse qui semblait remplir un devoir sacré en courant +prendre les armes contre sa patrie. Des femmes même croyaient devoir +attester leur horreur contre la révolution, en abandonnant le sol de la +France. Chez une nation où tout se fait par entraînement, on émigrait par +vogue; on faisait à peine des adieux, tant on croyait que le voyage serait +court et le retour prochain. Les révolutionnaires de Hollande, trahis par +leur général, abandonnés pas leurs alliés, avaient cédé en quelques jours; +ceux de Brabant n'avaient guère tenu plus longtemps; ainsi donc, suivant +ces imprudens émigrés, la révolution française devait être soumise en une +courte campagne, et le pouvoir absolu refleurir sur la France asservie. +L'assemblée, irritée plus qu'effrayée de leur présomption, avait proposé +des mesures, et elles avaient toujours été différées. Les tantes du roi, +trouvant leur conscience compromise à Paris, crurent devoir aller chercher +leur salut auprès du pape. Elles partirent pour Rome[2], et furent arrêtées +en route par la municipalité d'Arnay-le-duc. Le peuple se porta aussitôt +chez Monsieur, qu'on disait prêt à s'enfuir. Monsieur parut, et promit de +ne pas abandonner le roi. Le peuple se calma; et l'assemblée prit en +délibération le départ de Mesdames. La délibération se prolongeait, lorsque +Menou la termina par ce mot plaisant: «L'Europe, dit-il, sera bien étonnée +quand elle saura qu'une grande assemblée a mis plusieurs jours à décider si +deux vieilles femmes entendraient la messe à Rome ou à Paris.» Le comité de +constitution n'en fut pas moins chargé de présenter une loi sur la +résidence des fonctionnaires publics et sur l'émigration. Ce décret, adopté +après de violentes discussions, obligeait les fonctionnaires publics à la +résidence dans le lieu de leurs fonctions. Le roi, comme premier de tous, +était tenu de ne pas s'éloigner du corps législatif pendant chaque session, +et en tout autre temps de ne pas aller au-delà du royaume. En cas de +violation de cette loi, la peine pour tous les fonctionnaires était la +déchéance. Un autre décret sur l'émigration fut demandé au comité. + +Pendant ce temps, le roi, ne pouvant plus souffrir la contrainte qui lui +était imposée, et les réductions de pouvoir que l'assemblée lui faisait +subir, n'ayant surtout aucun repos de conscience depuis les nouveaux +décrets sur les prêtres, le roi était décidé à s'enfuir. Tout l'hiver avait +été consacré en préparatifs; on excitait le zèle de Mirabeau; on le +comblait de promesses s'il réussissait à mettre la famille royale en +liberté, et, de son côté, il poursuivait son plan avec la plus grande +activité. Lafayette venait de rompre avec les Lameth. Ceux-ci le trouvaient +trop dévoué à la cour; et ne pouvant suspecter son intégrité, comme celle +de Mirabeau, ils accusaient son esprit, et lui reprochaient de se laisser +abuser. Les ennemis des Lameth les accusèrent de jalouser la puissance +militaire de Lafayette, comme ils avaient envié la puissance oratoire de +Mirabeau. Ils s'unirent ou parurent s'unir aux amis du duc d'Orléans, et on +prétendit qu'ils voulaient ménager à l'un d'eux le commandement de la garde +nationale; c'était Charles Lameth qui, disait-on, avait l'ambition de +l'obtenir, et on attribua à ce motif les difficultés sans cesse +renaissantes qui furent suscitées depuis à Lafayette. + +Le 28 février, le peuple, excité, disait-on, par le duc d'Orléans, se porta +au donjon de Vincennes, que la municipalité avait destiné à recevoir les +prisonniers trop accumulés dans les prisons de Paris. On attaqua ce donjon +comme une nouvelle Bastille. Lafayette y accourut à temps, et dispersa le +faubourg Saint-Antoine, conduit par Santerre à cette expédition. Tandis +qu'il rétablissait l'ordre dans cette partie de Paris, d'autres difficultés +se préparaient pour lui aux Tuileries. Sur le bruit d'une émeute, une +grande quantité des habitués du château s'y étaient rendus au nombre de +plusieurs centaines. Ils portaient des armes cachées, telles que des +couteaux de chasse et des poignards. La garde nationale, étonnée de cette +affluence, en conçut des craintes, désarma et maltraita quelques-uns de ces +hommes. Lafayette survint, fit évacuer le château et s'empara des armes. Le +bruit s'en répandit aussitôt; on dit qu'ils avaient été trouvés porteurs de +poignards, d'où ils furent nommés depuis chevaliers du poignard. Ils +soutinrent qu'ils n'étaient venus que pour défendre la personne du roi +menacée. On leur reprocha d'avoir voulu l'enlever; et, comme d'usage, +l'événement se termina par des calomnies réciproques. Cette scène détermina +la véritable situation de Lafayette. On vit mieux encore cette fois que, +placé entre les partis les plus prononcés, il était là pour protéger la +personne du roi et la constitution. Sa double victoire augmenta sa +popularité, sa puissance, et la haine de ses ennemis. Mirabeau, qui avait +le tort d'augmenter les défiances de la cour à son égard, présenta cette +conduite comme profondément hypocrite. Sous les apparences de la modération +et de la guerre à tous les partis, elle tendait, selon lui, à l'usurpation. +Dans son humeur, il signalait les Lameth comme des méchans et des insensés, +unis à d'Orléans, et n'ayant dans l'assemblée qu'une trentaine de +partisans. Quant au côté droit, il déclarait n'en pouvoir rien faire, et se +repliait sur les trois ou quatre cents membres, libres de tout engagement, +et toujours disposés à se décider par l'impression de raison et d'éloquence +qu'il opérait dans le moment. + +Il n'y avait de vrai dans ce tableau que son évaluation de la force +respective des partis, et son opinion sur les moyens de diriger +l'assemblée. Il la gouvernait en effet, en dominant tout ce qui n'avait +pas d'engagement pris. Ce même jour, 28 février, il exerçait, presque pour +la dernière fois, son empire, signalait sa haine contre les Lameth, et +déployait contre eux sa redoutable puissance. + +La loi sur l'émigration allait être discutée. Chapelier la présenta au nom +du comité. Il partageait, disait-il, l'indignation générale contre ces +Français qui abandonnaient leur patrie; mais il déclarait qu'après +plusieurs jours de réflexions, le comité avait reconnu l'impossibilité de +faire une loi sur l'émigration. Il était difficile en effet d'en faire une. +Il fallait se demander d'abord si on avait le droit de fixer l'homme au +sol. On l'avait sans doute, si le salut de la patrie l'exigeait; mais il +fallait distinguer les motifs des voyageurs, ce qui devenait inquisitorial; +il fallait distinguer leur qualité de Français ou d'étrangers, d'émigrans +ou de simples commerçans. La loi était donc très difficile, si elle n'était +pas impossible. Chapelier ajouta que le comité, pour obéir à l'assemblée, +en avait rédigé une; que, si on le voulait, il allait la lire; mais qu'il +avertissait d'avance qu'elle violait tous les principes. «Lisez.... Ne +lisez pas....» s'écrie-t-on de toutes parts. Une foule de députés veulent +prendre la parole. Mirabeau la demande à son tour, l'obtient, et, ce qui +est mieux, commande le silence. Il lit une lettre fort éloquente, adressée +autrefois à Frédéric-Guillaume, dans laquelle il réclamait la liberté +d'émigration, comme un des droits les plus sacrés de l'homme, qui, n'étant +point attaché par des racines à la terre, n'y devait rester attaché que par +le bonheur. Mirabeau, peut-être pour satisfaire la cour, mais surtout par +conviction, repoussait comme tyrannique toute mesure contre la liberté +d'aller et de venir. Sans doute on abusait de cette liberté dans le moment; +mais l'assemblée, s'appuyant sur sa force, avait toléré tant d'excès de la +presse commis contre elle-même, elle avait souffert tant de vaines +tentatives, et les avait si victorieusement repoussées par le mépris, qu'on +pouvait lui conseiller de persister dans le même système. Mirabeau est +applaudi dans son opinion, mais on s'obstine à demander la lecture du +projet de loi. Chapelier le lit enfin: ce projet propose, pour les cas de +troubles, d'instituer une commission dictatoriale, composée de trois +membres, qui désigneront nommément et à leur gré ceux qui auront la liberté +de circuler hors du royaume. A cette ironie sanglante, qui dénonçait +l'impossibilité d'une loi, des murmures s'élèvent. «Vos murmures m'ont +soulagé, s'écrie Mirabeau, vos coeurs répondent au mien, et repoussent +cette absurde tyrannie. Pour moi, je me crois délié de tout serment envers +ceux qui auront l'infamie d'admettre une commission dictatoriale.» Des cris +s'élèvent du côté gauche. «Oui, répète-t-il, je jure....» Il est interrompu +de nouveau.... «Cette popularité, reprend-il avec une voix tonnante, que +j'ai ambitionnée, et dont j'ai joui comme un autre, n'est pas un faible +roseau; je l'enfoncerai profondément en terre ... et je le ferai germer sur +le terrain de la justice et de la raison....» Les applaudissemens éclatent +de toutes parts. «Je jure, ajoute l'orateur, si une loi d'émigration est +votée, je jure de vous désobéir.» + +Il descend de la tribune après avoir étonné l'assemblée et imposé à ses +ennemis. Cependant la discussion se prolonge encore; les uns veulent +l'ajournement, pour avoir le temps de faire une loi meilleure; les autres +exigent qu'il soit déclaré de suite qu'on n'en fera pas, afin de calmer le +peuple et de terminer ses agitations. On murmure, on crie, on applaudit. +Mirabeau demande encore la parole, et semble l'exiger. «Quel est, s'écrie +M. Goupil, le titre de la dictature qu'exerce ici M. de Mirabeau?» +Mirabeau, sans l'écouter, s'élance à la tribune. «Je n'ai pas accordé la +parole, dit le président; que l'assemblée décide.» Mais, sans rien décider, +l'assemblée écoute. «Je prie les interrupteurs, dit Mirabeau, de se +souvenir que j'ai toute ma vie combattu la tyrannie, et que je la +combattrai partout où elle sera assise;» et en prononçant ces mots, il +promène ses regards de droite à gauche. Des applaudissemens nombreux +accompagnent sa voix; il reprend: «Je prie M. Goupil de se souvenir qu'il +s'est mépris jadis sur un Catilina dont il repousse aujourd'hui la +dictature[3]; je prie l'assemblée de remarquer que la question de +l'ajournement, simple en apparence, en renferme d'autres, et, par exemple, +qu'elle suppose qu'une loi est à faire.» De nouveaux murmures s'élèvent à +Gauche. «Silence aux trente voix! s'écrie l'orateur en fixant ses regards +sur la place de Barnave et des Lameth. Enfin, ajoute-t-il, si l'on veut, je +vote aussi l'ajournement, mais à condition qu'il soit décrété que d'ici à +l'expiration de l'ajournement il n'y aura pas de sédition.» Des +acclamations unanimes couvrent ces derniers mots. Néanmoins l'ajournement +l'emporte, mais à une si petite majorité, que l'on conteste le résultat, et +qu'une seconde épreuve est exigée. + +Mirabeau dans cette occasion frappa surtout par son audace; jamais +peut-être il n'avait plus impérieusement subjugué l'assemblée. Mais sa fin +approchait, et c'étaient là ses derniers triomphes. Des pressentimens de +mort se mêlaient à ses vastes projets, et quelquefois en arrêtaient +l'essor. Cependant sa conscience était satisfaite; l'estime publique +s'unissait à la sienne, et l'assurait que, s'il n'avait pas encore assez +fait pour le salut de l'état, il avait du moins assez fait pour sa propre +gloire. Pâle et les yeux profondément creusés, il paraissait tout changé à +la tribune, et souvent il était saisi de défaillances subites. Les excès de +plaisir et de travail, les émotions de la tribune, avaient usé en peu de +temps cette existence si forte. Des bains qui renfermaient une dissolution +de sublimé avaient produit cette teinte verdâtre qu'on attribuait au +poison. La cour était alarmée, tous les partis étonnés; et, avant sa mort, +on s'en demandait la cause. Une dernière fois, il prit la parole à cinq +reprises différentes, sortit épuisé, et ne reparut plus. Le lit de mort le +reçut et ne le rendit qu'au Panthéon. Il avait exigé de Cabanis qu'on +n'appelât pas de médecins; néanmoins on lui désobéit, et ils trouvèrent la +mort qui s'approchait, et qui déjà s'était emparée des pieds. La tête fut +atteinte la dernière, comme si la nature avait voulu laisser briller son +génie jusqu'au dernier instant. Un peuple immense se pressait autour de sa +demeure, et encombrait toutes les issues dans le plus profond silence. La +cour envoyait émissaire sur émissaire; les bulletins de sa santé se +transmettaient de bouche en bouche, et allaient répandre partout la douleur +à chaque progrès du mal. Lui, entouré de ses amis, exprimait quelques +regrets sur ses travaux interrompus, quelque orgueil sur ses travaux +Passés: «Soutiens, disait-il à son domestique, soutiens cette tête, la plus +forte de la France.» L'empressement du peuple le toucha; la visite de +Barnave, son ennemi, qui se présenta chez lui au nom des Jacobins, lui +causa une douce émotion. Il donna encore quelques pensées à la chose +publique. L'assemblée devait s'occuper du droit de tester; il appela +M. de Talleyrand et lui remit un discours qu'il venait d'écrire. «Il sera +plaisant, lui dit-il, d'entendre parler contre les testamens un homme qui +n'est plus et qui vient de faire le sien.» La cour avait voulu en effet +qu'il le fît, promettant d'acquitter tous les legs. Reportant ses vues sur +l'Europe, et devinant les projets de l'Angleterre: «Ce Pitt, dit-il, est le +ministre des préparatifs; il gouverne avec des menaces: je lui donnerais de +la peine si je vivais.» Le curé de sa paroisse venant lui offrir ses soins, +il le remercia avec politesse, et lui dit, en souriant, qu'il les +accepterait volontiers s'il n'avait dans sa maison son supérieur +ecclésiastique, M. l'évêque d'Autun. Il fit ouvrir ses fenêtres: «Mon ami, +dit-il à Cabanis, je mourrai aujourd'hui: il ne reste plus qu'à +s'envelopper de parfums, qu'à se couronner de fleurs, qu'à s'environner +de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil éternel.» Des +douleurs poignantes interrompaient; de temps en temps ces discours si +nobles et si calmes. «Vous aviez promis, dit-il à ses amis, de m'épargner +des souffrances inutiles.» En disant ces mots, il demande de l'opium avec +instance. Comme on le lui refusait, il l'exige avec sa violence accoutumée. +Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui présente une coupe, en lui +persuadant qu'elle contenait de l'opium. Il la saisit avec calme, avale le +breuvage qu'il croyait mortel, et paraît satisfait. Un instant après il +expire. C'était le 2 avril 1791. Cette nouvelle se répand aussitôt à la +cour, à la ville, à l'assemblée. Tous les partis espéraient en lui, et +tous, excepté les envieux, sont frappés de douleur. L'assemblée interrompt +ses travaux, un deuil général est ordonné, des funérailles magnifiques sont +préparées. On demande quelques députés: «Nous irons tous,» s'écrient-ils. +L'église de Sainte-Geneviève est érigée en Panthéon, avec cette +inscription, qui n'est plus à l'instant où je raconte ces faits: + +AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE[4]. + +Mirabeau y fut le premier admis à côté de Descartes. Le lendemain, ses +funérailles eurent lieu. Toutes les autorités, le département, les +municipalités, les sociétés populaires, l'assemblée, l'armée, +accompagnaient le convoi. Ce simple orateur obtenait plus d'honneurs que +jamais n'en avaient reçu les pompeux cercueils qui allaient jadis à +Saint-Denis. Ainsi finit cet homme extraordinaire, qui, après avoir +audacieusement attaqué et vaincu les vieilles races, osa retourner ses +efforts contre les nouvelles qui l'avaient aidé à vaincre, les arrêter de +sa voix, et la leur faire aimer en l'employant contre elles; cet homme +enfin qui fit son devoir par raison, par génie, mais non pour quelque peu +d'or jeté à ses passions, et qui eut le singulier honneur, lorsque toutes +les popularités finirent par le dégoût du peuple, de voir la sienne ne +céder qu'à la mort. Mais eût-il fait entrer la résignation dans le coeur de +la cour, la modération dans le coeur des ambitieux? eût-il dit à ces +tribuns populaires qui voulaient briller à leur tour: _Demeurez dans ces +faubourgs obscurs?_ eût-il dit à Danton, cet autre Mirabeau de la populace: +_Arrêtez-vous dans cette section, et ne montez pas plus haut?_ On l'ignore; +mais, au moment de sa mort, tous les intérêts incertains s'étaient remis en +ses mains, et comptaient sur lui. Longtemps on regretta sa présence. Dans +la confusion des disputes, on portait les regards sur cette place qu'il +avait occupée, et on semblait invoquer celui qui les terminait d'un mot +victorieux. «Mirabeau n'est plus ici, s'écria un jour Maury en montant à la +tribune; on ne m'empêchera pas de parler.» + +La mort de Mirabeau enleva tout courage à la cour. De nouveaux évènemens +vinrent précipiter sa résolution de fuir. Le 18 avril, le roi voulut se +rendre à Saint-Cloud. On répandit le bruit que, ne voulant pas user d'un +prêtre assermenté pour les devoirs de la Pâque, il avait résolu de +s'éloigner pendant la semaine-sainte; d'autres prétendirent qu'il voulait +fuir. Le peuple s'assemble aussitôt et arrête les chevaux. Lafayette +accourt, supplie le roi de demeurer en voiture, en l'assurant qu'il va lui +ouvrir un passage. Le roi néanmoins descend et ne veut permettre aucune +tentative; c'était son ancienne politique de ne paraître pas libre. D'après +l'avis de ses ministres, il se rend à l'assemblée pour se plaindre de +l'outrage qu'il venait de recevoir. L'assemblée l'accueille avec son +empressement ordinaire, en promettant de faire tout ce qui dépendra d'elle +pour assurer sa liberté. Louis XVI sort applaudi de tous les côtés, excepté +du côté droit. Le 23 avril, sur le conseil qu'on lui donne, il fait écrire +par M. de Montmorin une lettre aux ambassadeurs étrangers, dans laquelle il +dément les intentions qu'on lui suppose au dehors de la France, déclare +aux puissances qu'il a prêté serment à la constitution, et qu'il est +disposé à le tenir, et proclame comme ses ennemis tous ceux qui insinueront +le contraire. Les expressions de cette lettre étaient volontairement +exagérées pour qu'elle parût arrachée par la violence; c'est ce que le roi +déclara lui-même à l'envoyé de Léopold. Ce prince parcourait alors l'Italie +et se trouvait dans ce moment à Mantoue. Calonne négociait auprès de lui. +Un envoyé, M. Alexandre de Durfort, vint de Mantoue auprès du roi et de la +reine s'informer de leurs dispositions. Il les interrogea d'abord sur la +lettre écrite aux ambassadeurs, et ils répondirent qu'au langage on devait +voir qu'elle était arrachée; il les questionna ensuite sur leurs +espérances, et ils répondirent qu'ils n'en avaient plus depuis la mort de +Mirabeau; enfin sur leurs dispositions envers le comte d'Artois, et ils +assurèrent qu'elles étaient excellentes. + +Pour comprendre le motif de ces questions, il faut savoir que le baron de +Breteuil était l'ennemi déclaré de Calonne; que son inimitié n'avait pas +fini dans l'émigration; et que, chargé auprès de la cour de Vienne des +pleins pouvoirs de Louis XVI[5], il contrariait toutes les démarches des +princes. Il assurait à Léopold que le roi ne voulait pas être sauvé par les +émigrés, parce qu'il redoutait leur exigence, et que la reine +personnellement était brouillée avec le comte d'Artois. Il proposait +toujours pour le salut du trône le contraire de ce que proposait Calonne; +et il n'oublia rien pour détruire l'effet de cette nouvelle négociation. Le +comte de Durfort retourna à Mantoue; et, le 20 mai 1791, Léopold promit de +faire marcher trente-cinq mille hommes en Flandre, et quinze mille en +Alsace. Il annonça qu'un nombre égal de Suisses devaient se porter vers +Lyon, autant de Piémontais sur le Dauphiné, et que l'Espagne rassemblerait +vingt mille hommes. L'empereur promettait la coopération du roi de Prusse +et la neutralité de l'Angleterre. Une protestation, faite au nom de la +maison de Bourbon, devait être signée par le roi de Naples, le roi +d'Espagne, par l'infant de Parme, et par les princes expatriés. Jusque là +le plus grand secret était exigé. Il était aussi recommandé à Louis XVI +de ne pas songer à s'éloigner, quoiqu'il en eût témoigné le désir; tandis +que Breteuil, au contraire, conseillait au roi de partir. Il est possible +que de part et d'autre les conseils fussent donnés de bonne foi; mais il +faut remarquer cependant qu'ils étaient donnés dans le sens des intérêts de +chacun. Breteuil, qui voulait combattre la négociation de Calonne à +Mantoue, conseillait le départ; et Calonne, qui n'aurait plus régné si +Louis XVI s'était transporté à la frontière, lui faisait insinuer de +rester. Quoi qu'il en soit, le roi se décida à partir, et il a dit souvent, +avec humeur: «C'est Breteuil qui l'a voulu[6].» Il écrivit donc à Bouillé +qu'il était résolu à ne pas différer davantage. Son intention n'était pas +de sortir du royaume, mais de se retirer à Montmédy, d'où il pouvait, au +besoin, s'appuyer sur Luxembourg, et recevoir les secours étrangers. La +route de Châlons par Clermont et Varennes fut préférée, malgré l'avis de +Bouillé. Tous les préparatifs furent faits pour partir le 20 juin. Le +général rassembla les troupes sur lesquelles il comptait le plus, prépara +un camp à Montmédy, y amassa des fourrages, et donna pour prétexte de +toutes ces dispositions, des mouvements qu'il apercevait sur la frontière. +La reine s'était chargée des préparatifs depuis Paris jusqu'à Châlons; et +Bouillé de Châlons jusqu'à Montmédy. Des corps de cavalerie peu nombreux +devaient, sous prétexte d'escorter un trésor, se porter sur divers points, +et recevoir le roi à son passage. Bouillé lui-même se proposait de +s'avancer à quelque distance de Montmédy. La reine s'était assuré une porte +dérobée pour sortir du château. La famille royale devait voyager sous un +nom étranger et avec un passeport supposé. Tout était prêt pour le 20; +cependant une crainte fit retarder le voyage jusqu'au 21, délai qui fut +fatal à cette famille infortunée. M. de Lafayette était dans une complète +ignorance du voyage; M. de Montmorin lui-même, malgré la confiance de la +cour, l'ignorait absolument; il n'y avait dans la confidence de ce projet +que les personnes indispensables à son exécution. Quelques bruits de fuite +avaient cependant couru, soit que le projet eût transpiré, soit que ce fût +une de ces alarmes si communes alors. Quoi qu'il en soit, le comité de +recherches en avait été averti, et la vigilance de la garde nationale en +était augmentée. + +Le 20 juin, vers minuit, le roi, la reine, madame Élisabeth, madame de +Tourzel, gouvernante des enfans de France, se déguisent, et sortent +successivement du château. Madame de Tourzel avec les enfans se rend au +petit Carrousel, et monte dans un voiture conduite par M. de Fersen, jeune +seigneur étranger, déguisé en cocher. Le roi les joint bientôt. Mais la +reine, qui était sortie avec un garde-du-corps, leur donne à tous les plus +grandes inquiétudes. Ni elle ni son guide ne connaissaient les quartiers de +Paris; elle s'égare, et ne retrouve le petit Carrousel qu'une heure après; +en s'y rendant, elle rencontre la voiture de M. de Lafayette, dont les gens +marchaient avec des torches. Elle se cache sous les guichets du Louvre, et, +sauvée de ce danger, parvient à la voiture où elle était si impatiemment +attendue. Après s'être ainsi réunie, toute la famille se met en route; elle +arrive, après un long trajet et une seconde erreur de route, à la porte +Saint-Martin, et monte dans une berline attelée de six chevaux, placée là +pour l'attendre. Madame de Tourzel, sous le nom de madame de Korff, devait +passer pour une mère voyageant avec ses enfans; le roi était supposé son +valet de chambre; trois gardes-du-corps déguisés devaient précéder la +voiture en courriers, ou la suivre comme domestiques. Ils partent enfin, +accompagnés des voeux de M. de Fersen, qui rentra dans Paris pour prendre +le chemin de Bruxelles. Pendant ce temps, Monsieur se dirigeait vers la +Flandre avec son épouse, et suivait une autre route pour ne point exciter +les soupçons et ne pas faire manquer les chevaux dans les relais. + +Le roi et sa famille voyagèrent toute la nuit sans que Paris fût averti. M. +de Fersen courut à la municipalité pour voir ce qu'on en savait: à huit +heures du matin on l'ignorait encore. Mais bientôt le bruit s'en répandit +et circula avec rapidité. Lafayette réunit ses aides-de-camp, leur ordonna +de partir sur-le-champ, en leur disant qu'ils n'atteindraient sans doute +pas les fugitifs, mais qu'il fallait faire quelque chose; il prit sur lui +la responsabilité de l'ordre qu'il donnait, et supposa, dans la rédaction +de cet ordre, que la famille royale avait été enlevée par les ennemis de la +chose publique. Cette supposition respectueuse fut admise par l'assemblée, +et constamment adoptée par toutes les autorités. Dans ce moment, le peuple +ameuté reprochait à Lafayette d'avoir favorisé l'évasion du roi, et plus +tard le parti aristocrate l'a accusé d'avoir laissé fuir le roi pour +l'arrêter ensuite, et pour le perdre par cette vaine tentative. Cependant, +si Lafayette avait voulu laisser fuir Louis XVI, aurait-il envoyé, sans +aucun ordre de l'assemblée, deux aides-de-camp à sa suite? Et si, comme +l'ont supposé les aristocrates, il ne l'avait laissé fuir que pour le +reprendre, aurait-il donné toute une nuit d'avance à la voiture? Le peuple +fut bientôt détrompé et Lafayette rétabli dans ses bonnes grâces. + +L'assemblée se réunit à neuf heures du matin. Elle montra une attitude +aussi imposante qu'aux premiers jours de la révolution. La supposition +convenue fut que Louis XVI avait été enlevé. Le plus grand calme, la plus +parfaite union, régnèrent pendant toute cette séance. Les mesures prises +spontanément par Lafayette furent approuvées. Le peuple avait arrêté ses +aides-de-camp aux barrières; l'assemblée, partout obéie, leur en fit ouvrir +les portes. L'un d'eux, le jeune Romeuf, emporta avec lui le décret qui +confirmait les ordres déjà donnés par le général, et enjoignait à tous les +fonctionnaires publics _d'arrêter_, par tous les moyens possibles, _les +suites dudit enlèvement, et d'empêcher que la route fût continuée_. Sur le +voeu et les indications du peuple, Romeuf prit la route de Châlons, qui +était la véritable, et que la vue d'une voiture à six chevaux avait +indiquée comme telle. L'assemblée fit ensuite appeler les ministres, et +décréta qu'ils ne recevraient d'ordre que d'elle seule. En partant, Louis +XVI avait ordonné au ministre de la justice de lui envoyer le sceau de +l'état; l'assemblée décida que le sceau serait conservé pour être apposé à +ses décrets; elle décréta en même temps que les frontières seraient mises +en état de défense, et chargea le ministre des relations extérieures +d'assurer aux puissances que les dispositions de la nation française +n'étaient point changées à leur égard. + +M. de Laporte, intendant de la liste civile, fut ensuite entendu. Il avait +reçu divers messages du roi, entre autres un billet, qu'il pria l'assemblée +de ne pas ouvrir, et un mémoire contenant les motifs du départ. +L'assemblée, prête à respecter tous les droits, restitua, sans l'ouvrir, le +billet que M. de Laporte ne voulait pas rendre public, et ordonna la +lecture du mémoire. Cette lecture fut écoutée avec le plus grand calme, et +ne produisit presque aucune impression. Le roi s'y plaignait de ses pertes +de pouvoir sans assez de dignité, et s'y montrait aussi blessé d'être +réduit à trente millions de liste civile que d'avoir perdu toutes ses +prérogatives. On écouta toutes les doléances du monarque, on plaignit sa +faiblesse, et on passa outre. + +Dans ce moment, peu de personnes désiraient l'arrestation de Louis XVI. Les +aristocrates voyaient dans sa fuite le plus ancien de leurs voeux réalisé, +et se flattaient d'une guerre civile très prochaine. Les membres les plus +prononcés du parti populaire, qui déjà commençaient à se fatiguer du roi, +trouvaient dans son absence l'occasion de s'en passer, et concevaient +l'idée et l'espérance d'une république. Toute la partie modérée, qui +gouvernait en ce moment l'assemblée, désirait que le roi se retirât sain +et sauf à Montmédy; et, comptant sur son équité, elle se flattait qu'un +accommodement en deviendrait plus facile entre le trône et la nation. On +s'effrayait beaucoup moins à présent qu'autrefois, de voir le monarque +menaçant la constitution du milieu d'une armée. Le peuple seul, auquel on +n'avait pas cessé d'inspirer cette crainte, la conservait encore lorsque +l'assemblée ne la partageait plus, et il faisait des voeux ardens pour +l'arrestation de la famille royale. Tel était l'état des choses à Paris. + +La voiture, partie dans la nuit du 20 au 21, avait franchi heureusement une +grande partie de la route et était parvenue sans obstacle à Châlons, le 21, +vers les cinq heures de l'après-midi. Là, le roi, qui avait le tort de +mettre souvent sa tête à la portière, fut reconnu; celui qui fit cette +découverte voulait d'abord révéler le secret, mais il en fut empêché par le +maire, qui était un royaliste fidèle. Arrivée à Pont-de-Sommeville, la +famille royale ne trouva pas les détachemens qui devaient l'y recevoir; ces +détachemens avaient attendu plusieurs heures; mais le soulèvement du +peuple, qui s'alarmait de ce mouvement de troupes, les avait obligés de se +retirer. Cependant le roi arriva à Sainte-Menehould. Là, montrant toujours +la tête à la portière, il fut aperçu par Drouet, fils du maître de poste, +et chaud révolutionnaire. Aussitôt ce jeune homme, n'ayant pas le temps de +faire arrêter la voiture à Sainte-Menehould, court à Varennes. Un brave +maréchal-des-logis, qui avait aperçu son empressement et qui soupçonnait +ses motifs, vole à sa suite pour l'arrêter, mais ne peut l'atteindre. +Drouet fait tant de diligence qu'il arrive à Varennes avant la famille +infortunée; sur-le-champ il avertit la municipalité, et fait prendre sans +délai toutes les mesures nécessaires pour l'arrestation. Varennes est bâtie +sur le bord d'une rivière étroite, mais profonde; un détachement de +hussards y était de garde; mais l'officier, ne voyant pas arriver le trésor +qu'on lui avait annoncé, avait laissé sa troupe dans les quartiers. La +voiture arrive enfin et passe le pont. A peine est-elle engagée sous une +voûte qu'il fallait traverser, que Drouet, aidé d'un autre individu, arrête +les chevaux:_Votre passeport_, s'écrie-t-il, et avec un fusil il menace +les voyageurs, s'ils s'obstinent à avancer. On obéit à cet ordre, et on +livre le passeport. Drouet s'en saisit, et dit que c'est au procureur +de la commune à l'examiner; et la famille royale est conduite chez ce +procureur, nommé Sausse. Celui-ci, après avoir examiné ce passeport, feint +de le trouver en règle, et, avec beaucoup d'égards, prie le roi d'attendre. +On attend en effet assez longtemps. Lorsque Sausse est enfin assuré qu'un +nombre suffisant de gardes nationaux ont été réunis, il cesse de reconnu et +arrêté. Une contestation s'engage; Louis prétend n'être pas ce qu'on +suppose, et la dispute devenant trop vive:--«Puisque vous le reconnaissez +pour votre roi, s'écrie la reine impatientée, parlez-lui donc avec le +respect que vous lui devez.» + +Le roi, voyant que toute dénégation était inutile, renonce à se déguiser +plus long-temps. La petite salle était pleine de monde; il prend la parole +et s'exprime avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire. Il proteste +de ses bonnes intentions, il assure qu'il n'allait à Montmédy que pour +écouter plus librement les voeux des peuples, en s'arrachant à la tyrannie +de Paris; il demande enfin à continuer sa route, et à être conduit au but +de son voyage. Le malheureux prince, tout attendri, embrasse Sausse et lui +demande le salut de son épouse et de ses enfans; la reine se joint à lui, +et, prenant le dauphin dans ses bras, conjure Sausse de les sauver. Sausse +est touché, mais il résiste, et les engage à retourner à Paris pour éviter +une guerre civile. Le roi, au contraire, effrayé de ce retour, persiste à +vouloir marcher vers Montmédy. Dans ce moment, MM. de Damas et de Goguelas +étaient arrivés avec les détachemens placés sur divers points. La famille +royale se croyait délivrée, mais on ne pouvait compter sur les hussards. +Les officiers les réunissent, leur annoncent que le roi et sa famille sont +arrêtés, et qu'il faut les sauver; mais ceux-ci répondent qu'ils sont pour +la nation. Dans le même instant, les gardes nationales, convoquées dans +tous les environs, affluent et remplissent Varennes. Toute la nuit se passe +dans cet état; à six heures du matin, le jeune Romeuf arrive, portant le +décret de l'assemblée; il trouve la voiture attelée de six chevaux et +dirigée vers Paris. Il monte et remet le décret avec douleur. Un cri de +toute la famille s'élève contre M. de Lafayette qui la fait arrêter. La +reine même paraît étonnée de ce qu'il n'a pas péri de la main du peuple; le +jeune Romeuf répond que lui et son général ont fait leur devoir en les +poursuivant, mais qu'ils ont espéré ne pas les atteindre. La reine se +saisit du décret, le jette sur le lit de ses enfans, puis l'en arrache, en +disant qu'il les souillerait. «Madame, lui dit Romeuf qui lui était dévoué, +aimeriez-vous mieux qu'un autre que moi fût témoin de ces emportemens?» +La reine alors revient à elle et recouvre toute sa dignité. On annonçait au +même instant l'arrivée des divers corps placés aux environs par Bouillé. +Mais la municipalité ordonna alors le départ, et la famille royale fut +obligée de remonter sur-le-champ en voiture, et de reprendre la route +de Paris, cette route fatale et si redoutée. + +Bouillé, averti au milieu de la nuit, avait fait monter un régiment à +cheval, et il était parti au cri de _vive le roi!_ Ce brave général, +dévoré d'inquiétude, marcha en toute hâte, et fit neuf lieues en quatre +heures; il arriva à Varennes, où il trouva déjà divers corps réunis, mais +le roi en était parti depuis une heure et demie. Varennes était barricadée +et défendue par d'assez bonnes dispositions; car on avait brisé le pont, et +la rivière n'était pas guéable. Ainsi, pour sauver le roi, Bouillé devait +d'abord livrer un combat pour enlever les barricades, puis traverser la +rivière, et après cette grande perte de temps, pouvoir atteindre la +voiture, qui avait déjà une avance d'une heure et demie. Ces obstacles +rendaient toute tentative impossible; et il ne fallait pas moins qu'une +telle impossibilité pour arrêter un homme aussi dévoué et aussi +entreprenant que Bouillé. Il se retira donc déchiré de regret et de +douleur. + +Lorsqu'on apprit à Paris l'arrestation du roi, on le croyait déjà hors +d'atteinte. Le peuple en ressentit une joie extraordinaire. L'assemblée +députa trois commissaires, choisis dans les trois sections du côté gauche, +pour accompagner le monarque et le reconduire à Paris. Ces commissaires +étaient Barnave, Latour-Maubourg et Pétion. Ils se rendirent à Châlons, et, +dès qu'ils eurent joint la cour, tous les ordres émanèrent d'eux seuls. +Madame de Tourzel passa dans une voiture de suite avec Latour-Maubourg. +Barnave et Pétion montèrent dans la voiture de la famille royale. +Latour-Maubourg, homme distingué, était ami de Lafayette, et comme lui +dévoué autant au roi qu'à la constitution. En cédant à ses deux collègues +l'honneur d'être avec la famille royale, son intention était de les +intéresser à la grandeur malheureuse. Barnave s'assit dans le fond, entre +le roi et la reine; Pétion sur le devant, entre madame Elisabeth et madame +Royale. Le jeune dauphin reposait alternativement sur les genoux des uns et +des autres. Tel avait été le cours rapide des événemens! Un jeune avocat de +vingt et quelques années, remarquable seulement par ses talens; un autre, +distingué par ses lumières, mais surtout par le rigorisme de ses principes, +étaient assis à côté du prince naguère le plus absolu de l'Europe, et +commandaient à tous ses mouvemens! Le voyage était lent, parce que la +voiture suivait le pas des gardes nationales. Il dura huit jours de +Varennes à Paris. La chaleur était extrême, et une poussière brûlante, +soulevée par la foule, suffoquait les voyageurs. Les premiers instans +furent silencieux; la reine ne pouvait déguiser son humeur. Le roi finit +par engager la conversation avec Barnave. L'entretien se porta sur tous les +objets, et enfin sur la fuite à Montmédy. Les uns et les autres +s'étonnèrent de se trouver tels. La reine fut surprise de la raison +supérieure et de la politesse délicate du jeune Barnave; bientôt elle +releva son voile et prit part à l'entretien. Barnave fut touché de la bonté +du roi et de la gracieuse dignité de la reine. Pétion montra plus de +rudesse; il témoigna et il obtint moins d'égards. En arrivant, Barnave +était dévoué à cette famille malheureuse, et la reine, charmée du mérite et +du sens du jeune tribun, lui avait donné toute son estime. Aussi, dans les +relations qu'elle eut depuis avec les députés constitutionnels, ce fut à +lui qu'elle accorda le plus de confiance. Les partis se pardonneraient +s'ils pouvaient se voir et s'entendre[7]. + +A Paris, on avait préparé la réception qu'on devait faire à la famille +royale. Un avis était répandu et affiché partout: _Quiconque applaudira +le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu._ L'ordre fut +ponctuellement exécuté, et l'on n'entendit ni applaudissemens ni insultes. +La voiture prit un détour pour ne pas traverser Paris. On la fit entrer par +les Champs-Elysées, qui conduisent directement au château. Une foule +immense la reçu en silence et le chapeau sur la tête. Lafayette, suivi +d'une garde nombreuse, avait pris les plus grandes précautions. Les trois +gardes-du-corps qui avaient aidé la fuite étaient sur le siège, exposés à +la vue et à la colère du peuple; néanmoins ils n'essuyèrent aucune +violence. A peine arrivée au château, la voiture fut entourée. La famille +royale descendit précipitamment, et marcha au milieu d'une double haie de +gardes nationaux, destinés à la protéger. La reine, demeurée la dernière, +se vit presque enlevée dans les bras de MM. de Noailles et d'Aiguillon, +ennemis de la cour, mais généreux amis du malheur. En les voyant +s'approcher, elle eut d'abord quelques doutes sur leurs intentions, mais +elle s'abandonna à eux, et arriva saine et sauve au palais. + +Tel fut ce voyage, dont la funeste issue ne peut être justement attribuée à +aucun de ceux qui l'avaient préparé. Un accident le fit manquer, un +accident pouvait le faire réussir. Si, par exemple, Drouet avait été joint +et arrêté par celui qui le poursuivait, la voiture était sauvée. Peut-être +aussi le roi manqua-t-il d'énergie lorsqu'il fut reconnu. Quoi qu'il en +soit, ce voyage ne doit être reproché à personne, ni à ceux qui l'ont +conseillé, ni à ceux qui l'ont exécuté, il était le résultat de cette +fatalité qui poursuit la faiblesse au milieu des crises révolutionnaires. + +L'effet du voyage de Varennes fut de détruire tout respect pour le roi, +d'habituer les esprits à se passer de lui, et de faire naître le voeu de la +république. Dès le matin de son arrivée, l'assemblée avait pourvu à tout +par un décret[8]. Louis XVI était suspendu de ses fonctions; une garde +était donnée à sa personne, à celle de la reine et du dauphin. Cette garde +était chargée d'en répondre. Trois députés, d'André, Tronchet, Duport +étaient commis pour recevoir les déclarations du roi et de la reine. La +plus grande mesure était observée dans les expressions, car jamais cette +assemblée ne manqua aux convenances; mais le résultat était évident, et +le roi était provisoirement détrôné. + +La responsabilité imposée à la garde nationale la rendit sévère et souvent +importune dans son service auprès des personnes royales. Des sentinelles +veillaient continuellement à leur porte, et ne les perdaient jamais de vue. +Le roi, voulant un jour s'assurer s'il était réellement prisonnier, se +présente à une porte; la sentinelle s'oppose à son passage: «Me +reconnaissez-vous? lui dit Louis XVI.--Oui, sire, répond la sentinelle.» Il +ne restait au roi que la faculté de se promener le matin dans les +Tuileries, avant que le jardin fût ouvert au public. + +Barnave et les Lameth firent alors ce qu'ils avaient tant reproché à +Mirabeau, ils prêtèrent secours au trône et s'entendirent avec la cour. Il +est vrai qu'ils ne reçurent aucun argent; mais c'était moins le prix de +l'alliance que l'alliance elle-même qu'ils avaient reproché à Mirabeau; et +après avoir été autrefois si sévères, ils subissaient maintenant la loi +commune à tous les chefs populaires, qui les force à s'allier +successivement au pouvoir, à mesure qu'ils y arrivent. Néanmoins, rien +n'était plus louable, en l'état des choses, que le service rendu au roi par +Barnave et les Lameth, et jamais ils ne montrèrent plus d'adresse, de force +et de talent, Barnave dicta la réponse du roi aux commissaires nommés par +l'assemblée. Dans cette réponse, Louis XVI motivait sa fuite sur le désir +de mieux connaître l'opinion publique; il assurait l'avoir mieux étudiée +dans son voyage, et il prouvait par tous les faits qu'il n'avait pas voulu +sortir de France. Quant à ses protestations contenues dans le mémoire remis +à l'assemblée, il disait avec raison qu'elles portaient, non sur les +principes fondamentaux de la constitution, mais sur les moyens d'exécution +qui lui étaient laissés. Maintenant, ajoutait-il, que la volonté générale +lui était manifestée, il n'hésitait pas à s'y soumettre et à faire tous les +sacrifices nécessaires pour le bien de tous[9]. + +Bouillé, pour attirer sur sa personne la colère de l'assemblée, lui adressa +une lettre qu'on pourrait dire insensée, sans le motif généreux qui la +dicta. Il s'avouait seul auteur du voyage du roi, tandis qu'au contraire il +s'y était opposé; il déclarait au nom des souverains que Paris répondrait +de la sûreté de la famille royale, et que le moindre mal commis contre elle +serait vengé d'une manière éclatante. Il ajoutait, ce qu'il savait n'être +pas, que les moyens militaires de la France étaient nuls; qu'il connaissait +d'ailleurs les voies d'invasion, et qu'il conduirait lui-même les armées +ennemies au sein de sa patrie. L'assemblée se prêta elle-même à cette +généreuse bravade, et jeta tout sur Bouillé, qui n'avait rien à craindre, +car il était déjà à l'étranger. + +La cour d'Espagne, appréhendant que la moindre démonstration n'irritât les +esprits et n'exposât la famille royale à de plus grands dangers, empêcha +une tentative préparée sur la frontière du Midi, et à laquelle les +chevaliers de Malte devaient concourir avec deux frégates. Elle déclara +ensuite au gouvernement français que ses bonnes dispositions n'étaient pas +changées à son égard. Le Nord se conduisit avec beaucoup moins de mesure. +De ce côté, les puissances excitées par les émigrés étaient menaçantes. Des +envoyés furent dépêchés par le roi à Bruxelles et à Coblentz. Ils devaient +tâcher de s'entendre avec l'émigration, lui faire connaître les bonnes +dispositions de l'assemblée, et l'espérance qu'on avait conçue d'un +arrangement avantageux. Mais à peine arrivés, ils furent indignement +traités, et revinrent aussitôt à Paris. Les émigrés levèrent des corps au +nom du roi, et l'obligèrent ainsi à leur donner un désaveu formel. Ils +prétendirent que Monsieur, alors réuni à eux, était régent du royaume; que +le roi, étant prisonnier, n'avait plus de volonté à lui, et que celle qu'il +exprimait n'était que celle de ses oppresseurs. La paix de Catherine avec +les Turcs, qui se conclut dans le mois d'août, excita encore davantage leur +joie insensée, et ils crurent avoir à leur disposition toutes les +puissances de l'Europe. En considérant le désarmement des places fortes, la +désorganisation de l'armée abandonnée par tous les officiers, ils ne +pouvaient douter que l'invasion n'eût lieu très prochainement et ne +réussît. Et cependant il y avait déjà près de deux ans qu'ils avaient +quitté la France, et, malgré leurs belles espérances de chaque jour, ils +n'étaient point encore rentrés en vainqueurs, comme ils s'en flattaient! +Les puissances semblaient promettre beaucoup; mais Pitt attendait; Léopold, +épuisé par la guerre, et mécontent des émigrés, désirait la paix; le roi de +Prusse promettait beaucoup et n'avait aucun intérêt à tenir; Gustave était +jaloux de commander une expédition contre la France, mais il se trouvait +fort éloigné; et Catherine, qui devait le seconder, à peine délivrée des +Turcs, avait encore la Pologne à comprimer. D'ailleurs, pour opérer cette +coalition, il fallait mettre tant d'intérêts d'accord, qu'on ne pouvait +guère se flatter d'y parvenir. + +La déclaration de Pilnitz aurait dû surtout éclairer les émigrés sur le +zèle des souverains[10]. + +Cette déclaration, faite en commun par le roi de Prusse et l'empereur +Léopold, portait que la situation du roi de France était d'un intérêt +commun à tous les souverains, et que sans doute ils se réuniraient pour +donner à Louis XVI les moyens d'établir un gouvernement convenable aux +intérêts du trône et du peuple; que dans ce cas, le roi de Prusse et +l'empereur se réuniraient aux autres princes, pour parvenir au même but. En +attendant, leurs troupes devaient être mises en état d'agir. On a su depuis +que cette déclaration renfermait des articles secrets. Ils portaient que +l'Autriche ne mettrait aucun obstacle aux prétentions de la Prusse sur une +partie de la Pologne. Il fallait cela pour engager la Prusse à négliger ses +plus anciens intérêts en se liant avec l'Autriche contre la France. Que +devait-on attendre d'un zèle qu'il fallait exciter par de pareils moyens? +Et s'il était si réservé dans ses expressions, que devait-il être dans ses +actes? La France, il est vrai, était en désarmement, mais tout un peuple +debout est bientôt armé; et comme le dit plus tard le célèbre Carnot, qu'y +a-t-il d'impossible à vingt-cinq millions d'hommes? A la vérité, les +officiers se retiraient; mais pour la plupart jeunes et placés par faveur, +ils étaient sans expérience et déplaisaient à l'armée. D'ailleurs, l'essor +donné à tous les moyens allait bientôt produire des officiers et des +généraux. Cependant, il faut en convenir, on pouvait, même sans avoir la +présomption de Coblentz, douter de la résistance que la France opposa plus +tard à l'invasion. + +En attendant, l'assemblée envoya des commissaires à la frontière, et +ordonna de grands préparatifs. Toutes les gardes nationales demandaient à +marcher; plusieurs généraux offraient leurs services, et entre autres +Dumouriez, qui plus tard sauva la France dans les défilés de l'Argonne. + +Tout en donnant ses soins à la sûreté extérieure de l'état, l'assemblée se +hâtait d'achever son oeuvre constitutionnelle, de rendre au roi ses +fonctions, et, s'il était possible, quelques-unes de ses prérogatives. + +Toutes les subdivisions du côté gauche, excepté les hommes qui venaient de +prendre le nom tout nouveau de républicains, s'étaient ralliées à un même +système de modération. Barnave et Malouet marchaient ensemble et +travaillaient de concert. Pétion, Robespierre, Buzot, et quelques autres +encore, avaient adopté la république mais ils étaient en petit nombre. Le +côté droit continuait ses imprudences et protestait, au lieu de s'unir à +la majorité modérée. Cette majorité n'en dominait pas moins l'assemblée. +Ses ennemis, qui l'auraient accusée si elle eût détrôné le roi, lui ont +cependant reproché de l'avoir ramené à Paris, et replacé sur un trône +chancelant. Mais que pouvait-elle faire? remplacer le roi par la république +était trop hasardeux. Changer la dynastie était inutile, car à se donner un +roi, autant valait garder celui qu'on avait; d'ailleurs le duc d'Orléans ne +méritait pas d'être préféré à Louis XVI. Dans l'un et l'autre cas, +déposséder le roi actuel, c'était manquer à des droits reconnus, et envoyer +à l'émigration un chef précieux pour elle, car il lui aurait apporté des +titres qu'elle n'avait pas. Au contraire, rendre à Louis XVI son autorité, +lui restituer le plus de prérogatives qu'on le pourrait, c'était remplir sa +tâche constitutionnelle, et ôter tout prétexte à la guerre civile; en un +mot, c'était faire son devoir, car le devoir de l'assemblée, d'après tous +les engagemens qu'elle avait pris, c'était d'établir le gouvernement libre, +mais monarchique. + +L'assemblée n'hésita pas, mais elle eut de grands obstacles à vaincre. Le +mot nouveau de république avait piqué les esprits déjà un peu blasés sur +ceux de monarchie et de constitution. L'absence et la suspension du roi +avaient, comme on l'a vu, appris à se passer de lui. Les journaux et les +clubs dépouillèrent aussitôt le respect dont sa personne avait toujours été +l'objet. Son départ, qui, aux termes du décret sur la résidence des +fonctionnaires publics, rendait la déchéance imminente, fit dire qu'il +était déchu. Cependant, d'après ce même décret, il fallait pour la +déchéance la sortie du royaume et la résistance aux sommations du corps +législatif; mais ces conditions importaient peu aux esprits exaltés, et ils +déclaraient le roi coupable et démissionnaire. Les Jacobins, les +Cordeliers, s'agitaient violemment, et ne pouvaient comprendre qu'après +s'être délivrés du roi, on se l'imposât de nouveau et volontairement. Si le +duc d'Orléans avait eu des espérances, c'est alors qu'elles purent se +réveiller. Mais il dut voir combien son nom avait peu d'influence, et +combien surtout un nouveau souverain, quelque populaire qu'il fût, +convenait peu à l'état des esprits. Quelques pamphlétaires qui lui étaient +dévoués, peut-être à son insu, essayèrent, comme Antoine fit pour César, de +mettre la couronne sur sa tête; ils proposèrent de lui donner la régence, +mais il se vit obligé de la repousser par une déclaration qui fut aussi peu +considérée que sa personne. _Plus de roi_, était le cri général, aux +Jacobins, aux Cordeliers, dans les lieux et les papiers publics. + +Les adresses se multipliaient: il y en eut une affichée sur tous les murs +de Paris, et même sur ceux de l'assemblée. Elle était signée du nom +d'Achille Duchâtelet, jeune colonel. Il s'adressait aux Français; il leur +rappelait le calme dont on avait joui pendant le voyage du monarque, et il +concluait que l'absence du prince valait mieux que sa présence; il ajoutait +que sa désertion était une abdication, que la nation et Louis XVI étaient +dégagés de tout lien l'un envers l'autre; qu'enfin l'histoire était pleine +des crimes des rois, et qu'il fallait renoncer à s'en donner encore un. + +Cette adresse, attribuée au jeune Achille Duchâtelet, était de Thomas +Payne, Anglais, et acteur principal dans la révolution américaine. Elle fut +dénoncée à l'assemblée, qui, après de vifs débats, pensa qu'il fallait +passer à l'ordre du jour, et répondre par l'indifférence aux avis et aux +injures, ainsi qu'on avait toujours fait. + +Enfin les commissaires chargés de faire leur rapport sur l'affaire de +Varennes, le présentèrent le 16 juillet. Le voyage, dirent-ils, n'avait +rien de coupable; d'ailleurs, le fût-il, le roi était inviolable. Enfin la +déchéance ne pouvait en résulter, puisque le roi n'était point demeuré +assez long-temps éloigné, et n'avait pas résisté aux sommations du corps +législatif. + +Robespierre, Buzot, Pétion, répétèrent tous les argumens connus contre +l'inviolabilité. Duport, Barnave et Salles, leur répondirent, et il fut +enfin décrété que le roi ne pouvait être mis en cause pour le fait de son +évasion. Deux articles furent seulement ajoutés au décret d'inviolabilité. +A peine cette décision fut-elle rendue, que Robespierre se leva et protesta +hautement au nom de l'humanité. + +Il y eut dans la soirée qui précéda cette décision un grand tumulte aux +Jacobins. On y rédigea une pétition adressée à l'assemblée, pour qu'elle +déclarât le roi déchu comme perfide et traître à ses sermens, et qu'elle +pourvût à son remplacement par tous les moyens constitutionnels. Il fut +résolu que cette pétition serait portée le lendemain au Champ-de-Mars, où +chacun pourrait la signer sur l'autel de la patrie. Le lendemain, en effet, +elle fut portée au lieu convenu, et à la foule des séditieux se joignit +celle des curieux qui voulaient être témoins de l'événement. Dans ce +moment, le décret était rendu, et il n'y avait plus lieu à une pétition. +Lafayette arriva, brisa les barricades déjà élevées, fut menacé, et reçut +même un coup de feu qui, quoique tiré à bout portant, ne l'atteignit pas. +Les officiers municipaux s'étant réunis à lui, obtinrent de la populace +qu'elle se retirât. Des gardes nationaux furent placés pour veiller à sa +retraite, et on espéra un instant qu'elle se dissiperait; mais bientôt +le tumulte recommença. Deux invalides qui se trouvaient, on ne sait +pourquoi, sous l'autel de la patrie, furent égorgés, et alors le désordre +n'eut plus de bornes. L'assemblée fit appeler la municipalité, et la +chargea de veiller à l'ordre public. Bailly se rendit au Champ-de-Mars, fit +déployer le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la +force, quoi qu'on ait dit, était juste. On voulait, ou on ne voulait pas +les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent +exécutées, qu'il y eût quelque chose de fixe, que l'insurrection ne fût pas +perpétuelle, et que la volonté de l'assemblée ne pût être réformée par les +plébiscites de la multitude. Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il +s'avança avec ce courage impassible qu'il avait toujours montré, reçut sans +être atteint plusieurs coups de feu, et au milieu de tumulte ne put faire +toutes les sommations voulues. D'abord Lafayette ordonna de tirer quelques +coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais se rallia +bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda le feu. La première +décharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre en fut exagéré. Les +uns l'ont réduit à trente, d'autres l'ont élevé à quatre cents, et les +furieux à quelques mille. Ces derniers furent crus dans le premier moment, +et la terreur devint générale. Cet exemple sévère apaisa pour quelques +instans les agitateurs[11]. Comme d'usage, on accusa tous les partis d'avoir +excité ce mouvement; et il est probable que plusieurs y avaient concouru, +car le désordre convenait à plusieurs. Le roi, la majorité de l'assemblée, +la garde nationale, les autorités municipales et départementales, étaient +d'accord alors pour établir l'ordre constitutionnel; et ils avaient à +combattre la démocratie au dedans, l'aristocratie au dehors. L'assemblée et +la garde nationale composaient cette nation moyenne, riche éclairée et +sage, qui voulait l'ordre et les lois; et elles devaient dans ces +circonstances s'allier naturellement au roi, qui de son côté semblait se +résigner à une autorité limitée. Mais s'il leur convenait de s'arrêter au +point où elles en étaient arrivées, cela ne convenait pas à l'aristocratie, +qui désirait un bouleversement, ni au peuple, qui voulait acquérir et +s'élever davantage. Barnave, comme autrefois Mirabeau, était l'orateur de +cette bourgeoisie sage et modérée; Lafayette en était le chef militaire. +Danton, Camille Desmoulins étaient les orateurs, et Santerre le général de +cette multitude qui voulait régner à son tour. Quelques esprits ardens ou +fanatiques la représentaient, soit à l'assemblée, soit dans les +administrations nouvelles, et hâtaient son règne par leurs déclamations. + +L'exécution du Champ-de-Mars fut fort reprochée à Lafayette et à Bailly. +Mais tous deux, plaçant leur devoir dans l'observation de la loi, en +sacrifiant leur popularité et leur vie à son exécution, n'eurent aucun +regret, aucune crainte de ce qu'ils avaient fait. L'énergie qu'ils +montrèrent imposa aux factieux. Les plus connus songeaient déjà à se +soustraire aux coups qu'ils croyaient dirigés contre eux. Robespierre, +qu'on a vu jusqu'à présent soutenir les propositions les plus exagérées, +tremblait dans son obscure demeure; et, malgré son inviolabilité de député, +demandait asile à tous ses amis. Ainsi l'exemple eut son effet, et, pour un +instant, toutes les imaginations turbulentes furent calmées par la crainte. + +L'assemblée prit à cette époque une détermination qui a été critiquée +depuis, et dont le résultat n'a pas été aussi funeste qu'on l'a pensé. Elle +décréta qu'aucun de ses membres ne serait réélu. Robespierre fut l'auteur +de la proposition, et on l'attribua chez lui à l'envie qu'il éprouvait +contre des collègues parmi lesquels il n'avait pas brillé. Il était au +moins naturel qu'il leur en voulût, ayant toujours lutté avec eux; et dans +ses sentimens il put y avoir tout à la fois de la conviction, de l'envie et +de la haine. L'assemblée, qu'on accusait de vouloir perpétuer ses pouvoirs, +et qui d'ailleurs déplaisait déjà à la multitude par sa modération, +s'empressa de répondre à toutes les attaques par un désintéressement +peut-être exagéré, en décidant que ses membres seraient exclus de la +prochaine législature. La nouvelle assemblée se trouva ainsi privée +d'hommes dont l'exaltation était un peu amortie et dont la science +législative avait mûri par une expérience de trois ans. Cependant, en +voyant plus tard la cause des révolutions qui suivirent, on jugera mieux +quelle a pu être l'im portance de cette mesure si souvent condamnée. + +C'était le moment d'achever les travaux constitutionnels, et de terminer +dans le calme une si orageuse carrière. Les membres du côté gauche avaient +le projet de s'entendre pour retoucher certaines parties de la +constitution. Il avait été résolu qu'on la lirait tout entière pour juger +de l'ensemble, et qu'on mettrait en harmonie ses diverses parties; c'était +là ce qu'on nomma la révision, et ce qui fut plus tard, dans les jours de +la ferveur républicaine, regardé comme une mesure de calamité. Barnave et +les Lameth s'étaient entendus avec Malouet pour réformer certains articles +qui portaient atteinte à la prérogative royale, et à ce qu'on nommait la +stabilité du trône. On dit même qu'ils avaient le projet de rétablir les +deux chambres. Il était convenu qu'à l'instant où la lecture serait +achevée, Malouet ferait son attaque; que Barnave ensuite lui répondrait +avec véhémence pour mieux couvrir ses intentions, mais qu'en défendant la +plupart des articles, il en abandonnerait certains comme évidemment +dangereux et condamnés par une expérience reconnue. Telles étaient les +conditions arrêtées, lorsqu'on apprit les ridicules et dangereuses +protestations du côté droit, qui avait résolu de ne plus voter. Il n'y eut +plus alors aucun accommodement possible. Le côté gauche ne voulut plus rien +entendre; et lorsque la tentative convenue eut lieu, les cris qui +s'élevèrent de toutes parts empêchèrent Malouet et les siens de +poursuivre[12]. La constitution fut donc achevée avec quelque hâte, et +présentée au roi pour qu'il l'acceptât. Dès cet instant, sa liberté lui fut +rendue, ou, si l'on veut, la consigne sévère du château fut levée, et il +eut la faculté de se retirer où il voudrait, pour examiner l'acte +constitutionnel, et l'accepter librement. Que pouvait faire ici Louis XVI? +Refuser la constitution c'était abdiquer en faveur de la république. Le +plus sûr, même dans son système, était d'accepter et d'attendre du temps +les restitutions de pouvoir qu'il croyait lui être dues. En conséquence, +après un certain nombre de jours, il déclara qu'il acceptait la +constitution (13 septembre). Une joie extraordinaire éclata à cette +nouvelle, comme si en effet on avait redouté quelque obstacle de la part +du roi, comme si son consentement eût été une concession inespérée. Il se +rendit à l'assemblée, où il fut accueilli comme dans les plus beaux jours. +Lafayette, qui n'oubliait jamais de réparer les maux inévitables des +troubles politiques, proposa une amnistie générale pour tous les faits +relatifs à la révolution. Cette amnistie fut proclamée au milieu des cris +de joie, et les prisons furent aussitôt ouvertes. Enfin, le 30 septembre, +Thouret, dernier président, déclara que l'assemblée constituante +avait terminé ses séances. + + +NOTES: + +[1] Voyez la note 21 à la fin du volume. +[2] Elles partirent le 19 février 1791. +[3] M. Goupil, poursuivant autrefois Mirabeau, s'était écrié avec le + côté droit: «Catilina est à nos portes!» +[4] La révolution de 1830 a rétabli cette inscription, et rendu ce + Monument à la destination décrétée par l'assemblée nationale. +[5] Voyez à cet égard Bertrand de Molleville. +[6] Voyez Bertrand de Melleville. +[7] Voyez la note 22 à la fin du volume. +[8] Séance du samedi 25 juin +[9] Voyez la note 23 à la fin du volume. +[10] Elle est du 27 août. +[11] Cet événement eut lieu dans la soirée du dimanche 37 juillet. +[12] Voyez la note 24 à la fin du volume + + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES DU TOME PREMIER. + + + + +NOTE 1 + + +Je ne citerais pas le passage suivant des Mémoires de Ferrières, si de bas +détracteurs n'avaient tâché de tout rapetisser dans les scènes de la +révolution française. Le passage que je vais extraire fera juger de l'effet +que produisirent sur les coeurs les moins plébéiens les solennités +nationales de cette époque. + +«Je cède au plaisir de retracer ici l'impression que fit sur moi cette +auguste et touchante cérémonie; je vais copier la relation que j'écrivis +alors, encore plein de ce que j'avais senti. Si ce morceau n'est pas +historique, il aura peut-être pour quelques lecteurs un intérêt plus vif. + +«La noblesse en habit noir, veste et paremens de drap d'or, manteau de +soie, cravate de dentelle, le chapeau à plumes retroussé à la Henri IV; le +clergé en soutane, grand manteau, bonnet carré; les évêques avec leurs +robes violettes et leurs rochets; le tiers vêtu de noir, manteau de soie, +cravate de batiste. Le roi se plaça sur une estrade richement décorée; +Monsieur, Monsieur comte d'Artois, les princes, les ministres, les +grands-officiers de la couronne étaient assis au-dessous du roi: la reine +se mit vis-à-vis du roi; Madame, Madame comtesse d'Artois, les princesses, +les dames de la cour, superbement parées et couvertes de diamans, lui +composaient un magnifique cortège. Les rues étaient tendues de tapisseries +de la couronne; les régimens des gardes-françaises et des gardes-suisses +formaient une ligne depuis Notre-Dame jusqu'à Saint-Louis; un peuple +immense nous regardait passer dans un silence respectueux; les balcons +étaient ornés d'étoffes précieuses, les fenêtres remplies de spectateurs de +tout âge, de tout sexe, de femmes charmantes, vêtues avec élégance: la +variété des chapeaux, des plumes, des habits; l'aimable attendrissement +peint sur tous les visages; la joie brillant dans tous les yeux; les +battemens de mains, les expressions du plus tendre intérêt: les regards qui +nous devançaient, qui nous suivaient encore, après nous avoir perdus de +vue.... Tableau ravissant, enchanteur, que je m'efforcerais vainement de +rendre! Des choeurs de musique, disposés de distance en distance, faisaient +retentir l'air de sons mélodieux; les marches militaires, le bruit des +tambours, le son des trompettes, le chant noble des prêtres, tour à tour +entendus sans discordance, sans confusion, animaient cette marche +triomphante de l'Éternel. + +«Bientôt plongé dans la plus douce extase, des pensées sublimes, mais +mélancoliques, vinrent s'offrir à moi. Cette France, ma patrie, je la +voyais, appuyée sur la religion, nous dire: Etouffez vos puériles +querelles; voilà l'instant décisif qui va me donner une nouvelle vie, ou +m'anéantir à jamais.... Amour de la patrie, tu parlas à mon coeur.... Quoi! +des brouillons, d'insensés ambitieux, de vils intrigans, chercheront par +des voies tortueuses à désunir ma patrie; ils fonderont leurs systèmes +destructeurs sur d'insidieux avantages: ils te diront: Tu as deux intérêts; +et toute ta gloire, et toute ta puissance, si jalousée de tes voisins, se +dissipera comme une légère fumée chassée par le vent du midi....! Non, j'en +prononce devant toi le serment; que ma langue desséchée s'attache à mon +palais, si jamais j'oublie tes grandeurs et tes solennités. + +«Que cet appareil religieux répandait d'éclat sur cette pompe tout +humaine! Sans toi, religion vénérable, ce n'eût été qu'un vain étalage +d'orgueil; mais tu épures et sanctifies, tu agrandis la grandeur même; les +rois, les puissans du siècle, rendent aussi, eux, par des respects au moins +simulés, hommage au Roi des rois.... Oui, a Dieu seul appartient honneur, +empire, gloire.... Ces cérémonies saintes, ces chants. Ces prêtres revêtus +de l'habit du sacrifice, ces parfums, ce dais, ce soleil rayonnant d'or et +de pierreries.... Je me rappelais les paroles du prophète: Filles de +Jérusalem, votre roi s'avance; prenez vos robes nuptiales et courez +au-devant de lui.... Des larmes de joie coulaient de mes yeux. Mon Dieu, ma +patrie, mes concitoyens, étaient devenus moi.... + +«Arrivés à Saint-Louis, les trois ordres s'assirent sur des banquettes +placées dans la nef. Le roi et la reine se mirent sous un dais de velours +violet, semé de fleurs de lis d'or; les princes, les princesses, les +grands-officiers de la couronne, les dames du palais, occupaient l'enceinte +réservée à Leurs Majestés. Le saint-sacrement fut porté sur l'autel au son +de la plus expressive musique. C'était un _ô salutaris hostia_. Ce chant +naturel, mais vrai, mélodieux, dégagé du fatras d'instrumens qui étouffent +l'expression; cet accord ménagé de voix, qui s'élevaient vers le ciel, me +confirma que le simple est toujours beau, toujours grand, toujours +sublime.... Les hommes sont fous, dans leur vaine sagesse, de traiter de +puéril le culte que l'on offre à l'Éternel: comment voient-ils avec +indifférence cette chaîne de morale qui unit l'homme à Dieu, qui le rend +visible à l'oeil, sensible au tact...? M. de La Farc, évêque de Nancy, +prononça le discours.... La religion fait la force des empires; la religion +fait le bonheur des peuples. Cette vérité, dont jamais homme sage ne douta +un seul moment, n'était pas la question importante à traiter dans l'auguste +assemblée; le lieu, la circonstance, ouvraient un champ plus vaste: +l'évêque de Nancy n'osa ou ne put le parcourir. + +«Le jour suivant, les députés se réunirent à la salle des Menus. +L'assemblée ne fut ni moins imposante, ni le spectacle moins magnifique que +la veille. » + +(_Mémoires du marquis de Ferrières, Tom._ Ier, _pag._ 18 _et suiv._) + + + + + +NOTE 2. + + +Je crois devoir rapporter ici les motifs sur lesquels l'assemblée des +communes fonda la détermination qu'elle allait prendre. Ce premier acte, +qui commença la révolution, étant d'une haute importance, il est essentiel +d'en justifier la nécessité, et je crois qu'on ne peut mieux le faire que +par les considérans qui précédaient l'arrêté des communes. Ces considérans, +ainsi que l'arrêté, appartiennent à l'abbé Sieyès. + +«L'assemblée des communes, délibérant sur l'ouverture de conciliation +proposée par MM. les commissaires du roi, a cru devoir prendre en même +temps en considération l'arrêté que MM. de la noblesse se sont hâtés de +faire sur la même ouverture. + +«Elle a vu que MM. de la noblesse, malgré l'acquiescement annoncé d'abord, +établissent bientôt une modification qui le rétracte presque entièrement, +et qu'ainsi leur arrêté, à cet égard, ne peut être regardé que comme +un refus positif. + +«Par cette considération, et attendu que MM. de la noblesse ne se sont pas +même désistés de leurs précédentes délibérations, contraires à tout projet +de réunion, les députés des communes pensent qu'il devient absolument +inutile de s'occuper davantage d'un moyen qui ne peut plus être dit +conciliatoire dès qu'il a été rejeté par une des parties à concilier. + +«Dans cet état des choses, qui replace les députés des communes dans leur +première position, l'assemblée juge qu'elle ne peut plus attendre dans +l'inaction les classes privilégiées, sans se rendre coupable envers la +nation, qui a droit sans doute d'exiger d'elle un meilleur emploi de son +temps. + +«Elle juge que c'est un devoir pressant pour les représentans de la nation, +quelle que soit la classe de citoyens à laquelle ils appartiennent, de se +former, sans autre délai, en assemblé active capable de commencer et de +remplir l'objet de leur mission. + +«L'assemblée charge MM. les commissaires qui ont suivi les conférences +diverses, dites conciliatoires, d'écrire le récit des longs et vains +efforts des députés des communes pour tâcher d'amener les classes des +privilégiés aux vrais principes; elle se charge d'exposer les motifs qui la +forcent de passer de l'état d'attente à celui d'action; enfin elle arrête +que ce récit et ces motifs seront imprimés à la tête de la présente +délibération. + +«Mais puisqu'il n'est pas possible de se former en assemblée active sans +reconnaître au préalable ceux qui ont le droit de la composer, c'est-à-dire +ceux qui ont la qualité pour voter comme représentans de la nation, les +mêmes députés des communes croient devoir faire une dernière tentative +auprès de MM. du clergé et de la noblesse, qui néanmoins ont refusé jusqu'à +présent de se faire reconnaître. + +«Au surplus, l'assemblée ayant intérêt à constater le refus de ces deux +classes de députés, dans le cas où ils persisteraient à vouloir rester +inconnus, elle juge indispensable de faire une dernière invitation qui leur +sera portée par des députés chargés de leur en faire lecture, et de leur en +laisser copie dans les termes suivans: + +«Messieurs, nous sommes chargés par les députés des communes de France de +vous prévenir qu'ils ne peuvent différer davantage de satisfaire à +l'obligation imposée à tous les représentans de la nation. Il est temps +assurément que ceux qui annoncent cette qualité se reconnaissent par une +vérification commune de leurs pouvoirs, et commencent enfin à s'occuper de +l'intérêt national, qui seul, et à l'exclusion de tous les intérêts +particuliers, se présente comme le grand but auquel tous les députés +doivent tendre d'un commun effort. En conséquence, et dans la nécessité où +sont les représentans de la nation de se mettre en activité, les députés +des communes vous prient de nouveau, Messieurs, et leur devoir leur +prescrit de vous faire, tant individuellement que collectivement, une +dernière sommation de venir dans la salle des états pour assister, +concourir et vous soumettre comme eux à la vérification commune des +pouvoirs. Nous sommes en même temps chargés de vous avertir que l'appel +général de tous les bailliages convoqués se fera dans une heure, que de +suite il sera procédé à la vérification, et donné défaut contre les +non-comparans.» + + + + +NOTE 3. + + +Je n'appuie de citations et de notes que ce qui est susceptible d'être +contesté. Cette question de savoir si nous avions une constitution me +semble une des plus importantes de la révolution, car c'est l'absence d'une +loi fondamentale qui nous justifie d'avoir voulu nous en donner une. Je +crois qu'on ne peut à cet égard citer une autorité qui soit plus +respectable et moins suspecte que celle de M. Lally-Tolendal. Cet excellent +citoyen prononça le 15 juin 1789, dans la chambre de la noblesse, un +discours dont voici la plus grande partie: + +«On a fait, Messieurs, de longs reproches, mêlés même de quelque amertume, +aux membres de cette assemblée qui, avec autant de douleur que de réserve, +ont manifesté quelques doutes sur ce qu'on appelle notre constitution. Cet +objet n'avait peut-être pas un rapport très direct avec celui que nous +traitons; mais puisqu'il a été le prétexte de l'accusation, qu'il devienne +aussi celui de la défense, et qu'il me soit permis d'adresser quelques mots +aux auteurs de ces reproches. + +«Vous n'avez certainement pas de loi qui établisse que les états-généraux +sont partie intégrante de la souveraineté, car vous en demandez une, et +jusqu'ici tantôt un arrêt du conseil leur défendait de délibérer, tantôt +l'arrêt d'un parlement cassait leurs délibérations. + +«Vous n'avez pas de loi qui nécessite le retour périodique de vos +états-généraux, car vous en demandez une, et il y a cent soixante-quinze +ans qu'ils n'avaient été assemblés. + +«Vous n'avez pas de loi qui mette votre sûreté, votre liberté individuelle +à l'abri des atteintes arbitraires, car vous en demandez une, et sous le +règne d'un roi dont l'Europe entière connaît la justice et respecte la +probité, des ministres ont fait arracher vos magistrats du sanctuaire des +lois par des satellites armés. Sous le règne précédent, tous les magistrats +du royaume ont encore été arrachés à leurs séances, à leurs foyers, et +dispersés par l'exil, les uns sur la cime des montagnes, les autres dans la +fange des marais, tous dans des endroits plus affreux que la plus horrible +des prisons. En remontant plus haut, vous trouverez une profusion de cent +mille lettres de cachet, pour de misérables querelles théologiques. En vous +éloignant davantage encore, vous voyez autant de commissions sanguinaires +que d'emprisonnemens arbitraires; et vous ne trouverez à vous reposer qu'au +règne de votre bon Henri. + +«Vous n'avez pas de loi qui établisse la liberté de la presse, car vous en +demandez une, et jusqu'ici vos pensées ont été asservies, vos voeux +enchaînés, le cri de vos coeurs dans l'oppression a été étouffé, tantôt par +le despotisme des particuliers, tantôt par le despotisme plus terrible des +corps. + +«Vous n'avez pas ou vous n'avez plus de loi qui nécessite votre +consentement pour les impôts, car vous en demandez une, et depuis deux +siècles vous avez été chargés de plus de trois ou quatre cents millions +d'impôts, sans en avoir consenti un seul. + +«Vous n'avez pas de loi qui rende responsables tous les ministres du +pouvoir exécutif, car vous en demandez une, et les créatures de ces +commissions sanguinaires, les distributeurs de ces ordres arbitraires, les +dilapidateurs du trésor public, les violateurs du sanctuaire de la justice, +ceux qui ont trompé les vertus d'un roi, ceux qui ont flatté les passions +d'un autre, ceux qui ont causé le désastre de la nation, n'ont rendu aucun +compte, n'ont subi aucune peine. + +«Enfin, vous n'avez pas une loi générale, positive, écrite, un diplôme +national et royal tout à la fois, une grande charte, sur laquelle repose un +ordre fixe et invariable, où chacun apprenne ce qu'il doit sacrifier de +sa liberté et de sa propriété pour conserver le reste, qui assure tous les +droits, qui définisse tous les pouvoirs. Au contraire, le régime de votre +gouvernement a varié de règne en règne, souvent de ministère en ministère; +il a dépendu de l'âge, du caractère d'un homme. Dans les minorités, sous un +prince faible, l'autorité royale, qui importe au bonheur et à la dignité de +la nation, a été indécemment avilie, soit par des grands qui d'une main +ébranlaient le trône et de l'autre foulaient le peuple, soit par des corps +qui dans un temps envahissaient avec témérité ce que dans un autre ils +avaient défendu avec courage. Sous des princes orgueilleux qu'on a flattés, +sous des princes vertueux qu'on a trompés, cette même autorité a été +poussée au-delà de toutes les bornes. Vos pouvoirs secondaires, vos +pouvoirs intermédiaires, comme vous les appelez, n'ont été ni mieux définis +ni plus fixés. Tantôt les parlemens ont mis en principe qu'ils ne pouvaient +pas se mêler des affaires d'état, tantôt ils ont soutenu qu'il leur +appartenait de les traiter comme représentans de la nation. On a vu d'un +côté des proclamations annonçant les volontés du roi, et de l'autre des +arrêts dans lesquels les officiers du roi défendaient au nom du roi +l'exécution des ordres du roi. Les cours ne s'accordent pas mieux entre +elles; elles se disputent leur origine, leurs fonctions; elles se +foudroient mutuellement par des arrêts. + +«Je borne ces détails, que je pourrais étendre jusqu'à l'infini; mais si +tous ces faits sont constans, si vous n'avez aucune de ces lois que vous +demandez, et que je viens de parcourir, ou si, en les ayant (et faites bien +attention à ceci), ou si, en les ayant, vous n'avez pas celle qui force à +les exécuter, celle qui en garantit l'accomplissement et qui en maintient +la stabilité, définissez-nous donc ce que vous entendez par le mot de +constitution, et convenez au moins qu'on peut accorder quelque indulgence +à ceux qui ne peuvent se préserver de quelques doutes sur l'existence de la +nôtre. On parle sans cesse de se rallier à cette constitution; ah! plutôt +perdons de vue ce fantôme pour y substituer une réalité. Et quant à cette +expression d'_innovations_, quant à cette qualification de _novateurs_ dont +on ne cesse de nous accabler, convenons encore que les premiers novateurs +sont dans nos mains, que les premiers novateurs sont nos cahiers; +respectons, bénissons cette heureuse innovation qui doit tout mettre à sa +place, qui doit rendre tous les droits inviolables, toutes les autorités +bienfaisantes, et tous les sujets heureux. + +«C'est pour cette constitution, Messieurs, que je forme des voeux; c'est +cette constitution qui est l'objet de tous nos mandats, et qui doit être le +but de tous nos travaux; c'est cette constitution qui répugne à la seule +idée de l'adresse qu'on nous propose, adresse qui compromettrait le roi +autant que la nation, adresse enfin qui me paraît si dangereuse que non +seulement je m'y opposerai jusqu'au dernier instant, mais que, s'il était +possible qu'elle fut adoptée, je me croirais réduit à la douloureuse +nécessité de protester solennellement contre elle».» + + + + +NOTE 4. + + +Je crois utile de rapporter ici le résumé des cahiers fait à l'assemblée +nationale par M. de Clermont-Tonnerre. C'est une bonne statistique de +l'état des opinions à cette époque dans toute l'étendue de la France. Sous +ce rapport, le résumé est extrêmement important; et quoique Paris eût +influé sur la rédaction de ces cahiers, il n'est pas moins vrai que les +provinces y eurent la plus grande part. + +_Rapport du comité de constitution contenant le résumé des cahiers relatifs +à cet objet, lu à l'assemblée nationale, par M. le comte de +Clermont-Tonnerre, séance du_ 27 _juillet_ 1789. + +«Messieurs, vous êtes appelés à régénérer l'empire français; vous apportez +à ce grand oeuvre et votre propre sagesse et la sagesse de vos commettans. + +«Nous avons cru devoir d'abord rassembler et vous présenter les lumières +éparses dans le plus grand nombre de vos cahiers; nous vous présenterons +ensuite et les vues particulières de votre comité, et celles qu'il a pu ou +pourra recueillir encore dans les divers plans, dans les diverses +observations qui ont été ou qui lui seront communiquées ou remises par les +membres de cette auguste assemblée. + +«C'est de la première partie de ce travail, Messieurs, que nous allons vous +rendre compte. + +«Nos commettans, Messieurs, sont tous d'accord sur un point: ils veulent la +régénération de l'état; mais les uns l'ont attendue de la simple réforme +des abus et du rétablissement d'une constitution existant depuis quatorze +siècles, et qui leur a paru pouvoir revivre encore si l'on réparait les +outrages que lui ont faits le temps et les nombreuses insurrections de +l'intérêt personnel contre l'intérêt public. + +«D'autres ont regardé le régime social existant comme tellement vicié, +qu'ils ont demandé une constitution nouvelle, et qu'à l'exception du +gouvernement et des formes monarchiques, qu'il est dans le coeur de tout +Français de chérir et de respecter, et qu'ils vous ont ordonné de +maintenir, ils vous ont donné tous les pouvoirs nécessaires pour créer une +constitution et asseoir sur des principes certains, et sur la distinction +et constitution régulière de tous les pouvoirs, la prospérité de l'empire +français; ceux-là, Messieurs, ont cru que le premier chapitre de la +constitution devrait contenir la déclaration des droits de l'homme, de ces +droits imprescriptibles pour le maintien desquels la société fut établie. + +«La demande de cette déclaration des droits de l'homme, si constamment +méconnue, est pour ainsi dire la seule différence qui existe entre les +cahiers qui désirent une constitution nouvelle et ceux qui ne demandent que +îe rétablissement de ce qu'ils regardent comme la constitution existante. + +«Les uns et les autres ont également fixé leurs idées sur les principes du +gouvernement monarchique, sur l'existence du pouvoir et sur l'organisation +du corps législatif, sur la nécessité du consentement national à l'impôt, +sur l'organisation des corps administratifs, et sur les droits des +citoyens. + +«Nous allons, Messieurs, parcourir ces divers objets, et vous offrir sur +chacun d'eux, comme décision, les résultats uniformes, et, comme questions, +les résultats différens ou contradictoires que nous ont présentés ceux +de vos cahiers dont il nous a été possible de faire ou de nous procurer le +dépouillement. + +«1° Le gouvernement monarchique, l'inviolabilité de la personne sacrée du +roi, et l'hérédité de la couronne de mâle en mâle, sont également reconnus +et consacrés par le plus grand nombre des cahiers, et ne sont mis en +question dans aucun. + +«2° Le roi est également reconnu comme dépositaire de toute la plénitude du +pouvoir exécutif. + +«3° La responsabilité de tous les agens de l'autorité est demandée +généralement. + +«4° Quelques cahiers reconnaissent au roi le pouvoir législatif, limité par +les lois constitutionnelles et fondamentales du royaume; d'autres +reconnaissent que le roi, dans l'intervalle d'une assemblée +d'états-généraux à l'autre, peut faire seul les lois de police et +d'administration qui ne seront que provisoires, et pour lesquelles ils +exigent l'enregistrement libre dans les cours souveraines; un bailliage a +même exigé que l'enregistrement ne pût avoir lieu qu'avec le consentement +des deux tiers des commissions intermédiaires des assemblées de districts. +Le plus grand grand nombre des cahiers reconnaît la nécessité de la +sanction royale pour la promulgation des lois. + +«Quant au pouvoir législatif, la pluralité des cahiers le reconnaît comme +résidant dans la représentation nationale, sous la clause de la sanction +royale; et il paraît que cette maxime ancienne des Capitulaires: _Lex fit +consensu populi et constitutione regis_, est presque généralement consacrée +par vos commettans. + +«Quant à l'organisation de la représentation nationale, les questions sur +lesquelles vous avez à prononcer se rapportent à la convocation, ou à la +durée, ou à la composition de la représentation nationale, ou au mode de +délibération que lui proposaient vos commettans. + +«Quant à la convocation, les uns ont déclaré que les états-généraux ne +pouvaient être dissous que par eux-mêmes; les autres, que le droit de +convoquer, proroger et dissoudre, appartenait au roi, sous la seule +condition, en cas de dissolution, de faire sur-le-champ une nouvelle +convocation. + +«Quant à la durée, les uns ont demandé la périodicité des états-généraux, +et ils ont voulu que le retour périodique ne dépendît ni des volontés ni de +l'intérêt des dépositaires de l'autorité; d'autres, mais en plus petit +nombre, ont demandé la permanence des états-généraux, de manière que la +séparation des membres n'entraînât pas la dissolution des états. + +«Le système de la périodicité a fait naître une seconde question: +Y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas de commission intermédiaire pendant +l'intervalle des séances? La majorité de vos commettans a regardé +l'établissement d'une commission intermédiaire comme un établissement +dangereux. + +«Quant à la composition, les uns ont tenu à la séparation des trois ordres; +mais, à cet égard, l'extension des pouvoirs qu'ont déjà obtenus plusieurs +représentans laisse sans doute une plus grande latitude pour la solution +de cette question. + +«Quelques bailliages ont demandé la réunion des deux premiers ordres dans +une même chambre; d'autres, la suppression du clergé et la division de ses +membres dans les deux autres ordres; d'autres, que la représentation de la +noblesse fût double de celle du clergé, et que toutes deux réunies fussent +égales à celle des communes. + +«Un bailliage, en demandant la réunion des deux premiers ordres, a demandé +l'établissement d'un troisième, sous le titre d'ordre des campagnes. Il a +été également demandé que toute personne exerçant charge, emploi ou place à +la cour, ne pût être député aux états-généraux. Enfin, l'inviolabilité de +la personne des députés est reconnue par le grand nombre des bailliages, et +n'est contestée par aucun. Quant au mode de délibération, la question de +l'opinion par tête et de l'opinion par ordre est résolue: quelques +bailliages demandent les deux tiers des opinions pour former une +résolution. + +«La nécessité du consentement national à l'impôt est généralement reconnue +par vos commettans, établie par tous vos cahiers; tous bornent la durée de +l'impôt au terme que vous lui aurez fixé, terme qui ne pourra jamais +s'étendre au-delà d'une tenue à l'autre; et cette clause impérative a paru +à tous vos commettans le garant le plus sûr de la perpétuité de vos +assemblées nationales. + +«L'emprunt, n'étant qu'un impôt indirect, leur a paru devoir être assujetti +aux mêmes principes. + +«Quelques bailliages ont excepté des impôts à terme ceux qui auraient pour +objet la liquidation de la dette nationale, et ont cru qu'ils devraient +être perçus jusqu'à son entière extinction. + +«Quant aux corps administratifs ou états provinciaux, tous les cahiers +demandent leur établissement, et la plupart s'en rapportent à votre sagesse +sur leur organisation. + +«Enfin, les droits des citoyens, la liberté, la propriété, sont réclamés +avec force par toute la nation française. Elle réclame pour chacun de ses +membres l'inviolabilité des propriétés particulières, comme elle réclame +pour elle-même l'inviolabilité de la propriété publique; elle réclame dans +toute son étendue la liberté individuelle, comme elle vient d'établir à +jamais la liberté nationale; elle réclame la liberté de la presse, ou la +libre communication des pensées; elle s'élève avec indignation contre les +lettres de cachet, qui disposaient arbitrairement des personnes, et contre +la violation du secret de la poste, l'une des plus absurdes et des plus +infâmes inventions du despotisme. + +«Au milieu de ce concours de réclamations, nous avons remarqué, Messieurs, +quelques modifications particulières relatives aux lettres de cachet et à +la liberté de la presse. Vous les pèserez dans votre sagesse; vous +rassurerez sans doute ce sentiment de l'honneur français, qui, par son +horreur pour la honte, a quelquefois méconnu la justice, et qui mettra sans +doute autant d'empressement à se soumettre à la loi lorsqu'elle commandera +aux forts, qu'il en mettait à s'y soustraire lorsqu'elle ne pesait que sur +le faible; vous calmerez les inquiétudes de la religion, si souvent +outragée par des libelles dans le temps du régime prohibitif, et le clergé, +se rappelant que la licence fut long-temps la compagne de l'esclavage, +reconnaîtra lui-même que le premier et le naturel effet de la liberté est +le retour de l'ordre, de la décence et du respect pour les objets de la +vénération publique. + +«Tel est, Messieurs, le compte que votre comité a cru devoir vous rendre de +la partie de vos cahiers qui traite de la constitution. Vous y trouverez +sans doute toutes les pierres fondamentales de l'édifice que vous êtes +chargés d'élever à toute sa hauteur; mais vous y désirerez peut-être cet +ordre, cet ensemble de combinaisons politiques, sans lesquelles le régime +social présentera toujours de nombreuses défectuosités: les pouvoirs y sont +indiqués, mais ne sont pas encore distingués avec la précision nécessaire; +l'organisation de la représentation nationale n'y est pas suffisamment +établie; les principes de l'éligibilité n'y sont pas posés: c'est de votre +travail que naîtront ces résultats. La nation a voulu être libre, et c'est +vous qu'elle a chargés de son affranchissement; le génie de la France a +précipité, pour ainsi dire, la marche de l'esprit public. Il a accumulé +pour vous en peu d'heures l'expérience qu'on pouvait à peine attendre de +plusieurs siècles. Vous pouvez, Messieurs, donner une constitution à la +France; le roi et le peuple la demandent; l'un et l'autre l'ont méritée.» + +_Résultat du dépouillement des cahiers_. + +PRINCIPES AVOUÉS. + +«Art. 1er. Le gouvernement français est un gouvernement monarchique. + +2. La personne du roi est inviolable et sacrée. + +3. Sa couronne est héréditaire de mâle en mâle. + +4. Le roi est dépositaire du pouvoir exécutif. + +5. Les agens de l'autorité sont responsables. + +6. La sanction royale est nécessaire pour la promulgation des lois. + +7. La nation fait la loi avec la sanction royale. + +8. Le consentement, national est nécessaire à l'emprunt et à l'impôt. + +9. L'impôt ne peut être accordé que d'une tenue d'états-généraux à l'autre. + +10. La propriété sera sacrée. + +11. La liberté individuelle sera sacrée. + +_Questions sur lesquelles l'universalité des cahiers ne s'est point +expliquée d'une manière uniforme_. + +«Art. 1er. Le roi a-t-il le pouvoir législatif limité par les lois +constitutionnelles du royaume? + +2. Le roi peut-il faire seul des lois provisoires de police et +d'administration, dans l'intervalle des tenues des états-généraux? + +3. Ces lois seront-elles soumises à l'enregistrement libre des cours +souveraines? + +4. Les états-généraux ne peuvent-ils être dissous que par eux-mêmes? + +5. Le roi peut-il seul convoquer, proroger et dissoudre les états-généraux? + +6. En cas de dissolution, le roi n'est-il pas obligé de faire sur-le-champ +une nouvelle convocation? + +7. Les états-généraux seront-ils permanens ou périodiques? + +8. S'ils sont périodiques, y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas une commission +intermédiaire? + +9. Les deux premiers ordres seront-ils réunis dans une même chambre? + +10. Les deux chambres seront-elles formées sans distinction d'ordres? + +11. Les membres de l'ordre du clergé seront-ils répartis dans les deux +autres? + +12. La représentation du clergé, de la noblesse et des communes, +sera-t-elle dans la proportion d'une, deux et trois? + +13. Sera-t-il établi un troisième ordre sous le titre d'ordre des +campagnes? + +14. Les personnes possédant des charges, emplois ou places à la cour, +peuvent-elles être députés aux états-généraux? + +15. Les deux tiers des voix seront-ils nécessaires pour former une +résolution? + +16. Les impôts ayant pour objet la liquidation de la dette nationale +seront-ils perçus jusqu'à son entière extinction? + +17. Les lettres de cachet seront-elles abolies ou modifiées? + +18. La liberté de la presse sera-t-elle indéfinie ou modifiée?» + + + + +NOTE 5. + + +On trouvera au commencement du second volume, et au début de l'histoire de +l'assemblée législative, un jugement, qui me semble juste, sur les fautes +imputées à la constitution de 91. Je n'ai ici qu'un mot à dire sur le +projet d'établir en France, à cette époque, le gouvernement anglais. Cette +forme de gouvernement est une transaction entre les trois intérêts qui +divisent les états modernes, la royauté, l'aristocratie et la démocratie. +Or, cette transaction n'est possible qu'après l'épuisement des forces, +c'est-à-dire après le combat, c'est-à-dire encore après la révolution. En +Angleterre, en effet, elle ne s'est opérée qu'après une longue lutte, après +la démocratie et l'usurpation. Vouloir opérer la transaction avant le +combat, c'est vouloir faire la paix avant la guerre. Cette vérité est +triste, mais elle est incontestable; les hommes ne traitent que quand ils +ont épuisé leurs forces. La constitution anglaise n'était donc possible en +France qu'après la révolution. On faisait bien sans doute de prêcher, mais +on s'y prit mal; et s'y serait-on mieux pris, on n'aurait pas plus réussi. +J'ajouterai, pour diminuer les regrets, que quand même on eût écrit sur +notre table de la loi la constitution anglaise tout entière, ce traité +n'eût pas apaisé les passions; qu'on en serait venu aux mains tout de même, +et que la bataille aurait été donnée malgré ce traité préliminaire. Je le +répète donc, il fallait la guerre, c'est-à-dire la révolution. Dieu n'a +donné la justice aux hommes qu'au prix des combats. + + + + +NOTE 6. + + +Je suis loin de blâmer l'obstination du député Meunier, car rien n'est plus +respectable que la conviction; mais c'est un fait assez curieux à +constater; Voici à cet égard un passage extrait de son _Rapport à ses +commettans_: + +«Plusieurs députés, dit-il, résolurent d'obtenir de moi îe sacrifice de ce +principe (_la sanction royale_), ou, en le sacrifiant eux-mêmes, de +m'engager, par reconnaissance, à leur accorder quelque compensation; ils me +conduisirent chez un zélé partisan de la liberté, qui désirait une +coalition entre eux; et moi, afin que la liberté éprouvât moins +d'obstacles, et qui voulait seulement être présent à nos conférences, sans +prendre part à la décision. Pour tenter de les convaincre, ou pour +m'éclairer moi-même, j'acceptai ces conférences. On déclama fortement +contre les prétendus inconvéniens du droit illimité qu'aurait le roi +d'empêcher une loi nouvelle, et l'on m'assura que si ce droit était reconnu +par l'assemblée, il y aurait guerre civile. Ces conférences, deux fois +renouvelées, n'eurent aucun succès; elles furent recommencées chez un +Américain, connu par ses lumières et ses vertus, qui avait tout à la fois +l'expérience et la théorie des institutions propres à maintenir la liberté. +Il porta, en faveur de mes principes, un jugement favorable. Lorsqu'ils +eurent éprouvé que tous les efforts pour me faire abandonner mon opinion +étaient inutiles, ils me déclarèrent enfin qu'ils mettaient peu +d'importance à la question de la _sanction royale_, quoiqu'ils l'eussent +présentée quelques jours auparavant comme un sujet de guerre civile; ils +offrirent de voter pour la _sanction_ illimitée, et de voter également pour +deux chambres, mais sous la condition que je ne soutiendrais pas, en faveur +du roi, le droit de dissoudre l'assemblée des représentans; que je ne +réclamerais, pour la première chambre, qu'un _veto_ suspensif, et que je ne +m'opposerais pas à une loi fondamentale qui établirait des _conventions +nationales_ à des époques fixes, ou sur la réquisition de l'assemblée des +représentans, ou sur celle des provinces, pour revoir la constitution et y +faire tous les changemens qui seraient jugés nécessaires. Ils entendaient, +par _conventions nationales_, des assemblées dans lesquelles on aurait +transporté tous les droits de la nation, qui auraient réuni tous les +pouvoirs, et conséquemment auraient anéanti par leur seule présence +l'autorité du monarque et de la législature ordinaire; qui auraient pu +disposer arbitrairement de tous les genres d'autorité, bouleverser à leur +gré la constitution, rétablir le despotisme ou l'anarchie. Enfin, on +voulait en quelque sorte laisser à une seule assemblée, qui aurait porté le +nom de convention nationale, la dictature suprême, et exposer le royaume à +un retour périodique de factions et de tumulte. + +«Je témoignai ma surprise de ce qu'on voulait m'engager à traiter sur les +intérêts du royaume comme si nous en étions les maîtres absolus; j'observai +qu'en ne laissant que le _veto_ suspensif à une première chambre, si elle +était composée de membres éligibles, il serait difficile de pouvoir la +former de personnes dignes de la confiance publique; alors tous les +citoyens préféreraient d'être nommés représentans; et que la chambre, juge +des crimes d'état, devait avoir une très grande dignité, et conséquemment +que son autorité ne devait pas être moindre que celle de l'autre chambre. +Enfin, j'ajoutai que, lorsque je croyais un principe vrai, j'étais obligé +de le défendre, et que je ne pouvais pas en disposer, puisque la vérité +appartenait à tous les citoyens.» + + + + +NOTE 7. + + +Les particularités de la conduite de Mirabeau à l'égard de tous les partis +ne sont pas encore bien connues, et sont destinées à l'être bientôt. J'ai +obtenu de ceux mêmes qui doivent les publier des renseignemens positifs; +j'ai tenu dans les mains plusieurs pièces importantes, et notamment la +pièce écrite en forme de profession de foi, qui constituait son traité +secret avec la cour. Il ne m'est permis de donner au public aucun de ces +documens, ni d'en citer les dépositaires. Je ne puis qu'affirmer ce que +l'avenir démontrera suffisamment, lorsque tous les renseignemens auront été +publiés. Ce que j'ai pu dire avec sincérité, c'est que Mirabeau n'avait +jamais été dans les complots supposés du duc d'Orléans. Mirabeau partit de +Provence avec un seul projet, celui de combattre le pouvoir arbitraire dont +il avait souffert, et que sa raison autant que ses sentimens lui faisaient +regarder comme détestable. Arrivé à Paris, il fréquenta beaucoup un +banquier alors très connu, et homme d'un grand mérite. Là, on s'entretenait +beaucoup de politique, de finances et d'économie publique. Il y puisa +beaucoup de connaissances sur ces matières, et il s'y lia avec ce qu'on +appelait la colonie genevoise exilée, dont Clavière, depuis ministre des +finances, était membre. Cependant Mirabeau ne forma aucune liaison intime. +Il avait dans ses manières beaucoup de familiarité, et il la devait au +sentiment de sa force, sentiment qu'il portait souvent jusqu'à +l'imprudence. Grâce à cette familiarité, il abordait tout le monde, et +semblait lié avec tous ceux auxquels il s'adressait. C'est ainsi qu'on le +crut souvent l'ami et le complice de beaucoup d'hommes avec lesquels il +n'avait aucun intérêt commun. J'ai dit, et je répète qu'il était sans +parti. L'aristocratie ne pouvait songer à Mirabeau; le parti Necker et +Mounier ne surent pas l'entendre. Le duc d'Orléans a pu seul paraître +s'unir à lui. On l'a cru ainsi, parce que Mirabeau traitait familièrement +avec le duc, et que tous deux étant supposés avoir une grande ambition, +l'un comme prince, l'autre comme tribun, paraissaient devoir s'allier. La +détresse de Mirabeau et la fortune du duc d'Orléans semblaient aussi un +motif d'alliance. Néanmoins Mirabeau resta pauvre jusqu'à ses liaisons avec +la cour. Alors il observait tous les partis, tâchait de les faire +expliquer, et sentait trop son importance pour s'engager trop légèrement. +Une seule fois, il eut un commencement de rapport avec un des agens +supposés du duc d'Orléans. Il fut invité à dîner par cet agent prétendu, et +lui, qui ne craignait jamais de s'aventurer, accepta plutôt par curiosité +que par tout autre motif. Avant de s'y rendre, il en fit part à son +confident intime, et parut fort satisfait de cette entrevue, qui lui +faisait espérer de grandes révélations. Le repas eut lieu, et Mirabeau vint +rapporter ce qui s'était passé: il n'avait été tenu que des propos vagues +sur le duc d'Orléans, sur l'estime qu'il avait pour les talens de Mirabeau, +et sur l'aptitude qu'il lui supposait pour gouverner un état. Cette +entrevue fut donc très insignifiante, et elle put indiquer tout au plus +qu'on ferait volontiers un ministre de Mirabeau. Aussi ne manqua-t-il pas +de dire à son ami, avec sa gaieté accoutumée: «Je ne puis pas manquer +d'être ministre, car le duc d'Orléans et le roi veulent également me +nommer.» Ce n'étaient là que des plaisanteries, et Mirabeau lui-même n'a +jamais cru aux projets du duc. J'expliquerai dans une note suivante +quelques autres particularités. + + + + +NOTE 8. + + +La lettre du comte d'Estaing à la reine est un monument curieux, et qui +devra toujours être consulté relativement aux journées des 5 et 6 octobre. +Ce brave marin, plein de fidélité et d'indépendance (deux qualités qui +semblent contradictoires, mais qu'on trouve souvent réunies chez les hommes +de mer), avait conservé l'habitude de tout dire à ses princes qu'il aimait. +Son témoignage ne saurait être révoqué en doute, lorsque, dans une lettre +confidentielle, il expose à la reine les intrigues qu'il a découvertes et +qui l'ont alarmé. On y verra si en effet la cour était sans projet à cette +époque. + +«Mon devoir et ma fidélité l'exigent, il faut que je mette aux pieds de la +reine le compte du voyage que j'ai fait à Paris. On me loue de bien dormir +la veille d'un assaut ou d'un combat naval. J'ose assurer que je ne suis +point timide en affaires. Élevé auprès de M. le dauphin qui me distinguait, +accoutumé à dire la vérité à Versailles dès mon enfance, soldat et marin, +instruit des formes, je les respecte sans qu'elles puissent altérer ma +franchise ni ma fermeté. + +«Eh bien! il faut que je l'avoue à Votre Majesté, je n'ai pu fermer l'oeil +de la nuit. On m'a dit dans la bonne société, dans la bonne compagnie (et +que serait-ce, juste ciel, si cela se répandait dans le peuple!), l'on m'a +répété que l'on prend des signatures dans le clergé et dans la noblesse. +Les uns prétendent que c'est d'accord avec le roi; d'autres croient que +c'est à son insu. On assure qu'il y a un plan de formé; que c'est par la +Champagne ou par Verdun que le roi se retirera ou sera enlevé; qu'il ira à +Metz. M. de Bouillé est nommé, et par qui? par M. de Lafayette, qui me l'a +dit tous bas chez M. Jauge, à table. J'ai frémi qu'un seul domestique ne +l'entendît; je lui ai observé qu'un seul mot de sa bouche pouvait devenir +un signal de mort. Il est froidement positif M. de Lafayette: il m'a +répondu qu'à Metz comme ailleurs les patriotes étaient les plus forts, et +qu'il valait mieux qu'un seul mourût pour le salut de tous. + +«M. le baron de Breteuil, qui tarde à s'éloigner, conduit le projet. On +accapare l'argent, et l'on promet de fournir un million et demi par mois. +M. le comte de Mercy est malheureusement cité, comme agissant de concert. +Voilà les propos; s'ils se répandent dans le peuple, leurs effets sont +incalculables: cela se dit encore tout bas. Les bons esprits m'ont paru +épouvantés des suites: le seul doute de la réalité peut en produire de +terribles. J'ai été chez M. l'ambassadeur d'Espagne, et certes je ne le +cache point à la reine, où mon effroi a redoublé. M. Fernand-Nunès a causé +avec moi de ces faux bruits, de l'horreur qu'il y avait à supposer un plan +impossible, qui entraînerait la plus désastreuse et la plus humiliante des +guerres civiles, qui occasionnerait la séparation ou la perte totale de la +monarchie, devenue la proie de la rage intérieure et de l'ambition +étrangère, qui ferait le malheur irréparable des personnes les plus chères +à la France. Après avoir parlé de la cour errante, poursuivie, trompée par +ceux qui ne l'ont pas soutenue lorsqu'ils le pouvaient, qui veulent +actuellement l'entraîner dans leur chute..., affligée d'une banqueroute +générale, devenue dès-lors indispensable, et tout épouvantable..., je me +suis écrié que du moins il n'y aurait d'autre mal que celui que produirait +cette fausse nouvelle, si elle se répandait, parce qu'elle était une idée +sans aucun fondement. M. l'ambassadeur d'Espagne a baissé les yeux à cette +dernière phrase. Je suis devenu pressant; il est enfin convenu que +quelqu'un de considérable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait +proposé de signer une association. Il n'a jamais voulu me le nommer; mais, +soit par inattention, soit pour le bien de la chose, il n'a point +heureusement exigé ma parole d'honneur, qu'il m'aurait fallu tenir. Je n'ai +point promis de ne dire à personne ce fait. Il m'inspire une grande terreur +que je n'ai jamais connue. Ce n'est pas pour moi que je l'éprouve. Je +supplie la reine de calculer dans sa sagesse tout ce qui pourrait arriver +d'une fausse démarche: la première coûte assez cher. J'ai vu le bon coeur +de la reine donner des larmes au sort des victimes immolées; actuellement +ce seraient des flots de sang versé inutilement qu'on aurait à regretter. +Une simple indécision peut être sans remède. Ce n'est qu'en allant +au-devant du torrent, ce n'est qu'en le caressant, qu'on peut parvenir +à le diriger en partie. Rien n'est perdu. La reine peut reconquérir au roi +son royaume. La nature lui en a prodigué les moyens; ils sont seuls +possibles. Elle peut imiter son auguste mère: sinon je me tais.... Je +supplie votre majesté de m'accorder une audience pour un des jours de cette +semaine.» + + + + +NOTE 9. + + +L'histoire ne peut pas s'étendre assez pour justifier jusqu'aux individus, +surtout dans une révolution où les rôles, même les premiers, sont +extrêmement nombreux. M. de Lafayette a été si calomnié, et son caractère +est si pur, si soutenu, que c'est un devoir de lui consacrer au moins une +note. Sa conduite pendant les 5 et 6 octobre est un dévouement continuel, +et cependant elle a été présentée comme un attentat par des hommes qui lui +devaient la vie. On lui a reproché d'abord jusqu'à la violence de la garde +nationale qui l'entraîna malgré lui à Versailles. Rien n'est plus injuste; +car si on peut maîtriser avec de la fermeté des soldats qu'on a conduits +longtemps à la victoire, des citoyens récemment et volontairement enrôlés, +et qui ne vous sont dévoués que par l'exaltation de leurs opinions, sont +irrésistibles quand ces opinions les emportent. M. de Lafayette lutta +contre eux pendant toute une journée, et certainement on ne pouvait désirer +davantage. D'ailleurs rien n'était plus utile que son départ, car sans la +garde nationale le château était pris d'assaut, et on ne peut prévoir quel +eût été le sort de la famille royale au milieu du déchaînement populaire. +Comme on l'a vu, sans les grenadiers nationaux les gardes-du-corps étaient +forcés. La présence de M. de Lafayette et de ses troupes à Versailles était +donc indispensable. Après lui avoir reproché de s'y être rendu, on lui a +reproché surtout de s'y être livré au sommeil; et ce sommeil a été l'objet +du plus cruel et du plus réitéré de tous les reproches. M. de Lafayette +resta debout jusqu'à cinq heures du matin, employa toute la nuit à répandre +des patrouilles, à rétablir l'ordre et la tranquillité; et ce qui prouve +combien ses précautions étaient bien prises, c'est qu'aucun des postes +confiés à ses soins ne fut attaqué. Tout paraissait calme, et il fit une +chose que personne n'eût manqué de faire à sa place, il se jeta sur un lit +pour reprendre quelques forces dont il avait besoin, car il luttait depuis +vingt-quatre heures contre la populace. Son repos ne dura pas une +demi-heure; il arriva aux premiers cris, et assez tôt pour sauver les +gardes-du-corps qu'on allait égorger. Qu'est-il donc possible de lui +reprocher...? De n'avoir pas été présent à la première minute? mais la même +chose pouvait avoir lieu de toute autre manière; un ordre à donner ou un +poste à visiter pouvait l'éloigner pour une demi-heure du point où aurait +lieu la première attaque; et son absence, dans le premier instant de +l'action, était le plus inévitable de tous les accidens. Mais arriva-t-il +assez tôt pour délivrer presque toutes les victimes, pour sauver le château +et les augustes personnes qu'il contenait? se dévoua-t-il généreusement aux +plus grands dangers? voilà ce qu'on ne peut nier, et ce qui lui valut à +cette époque des actions de grâces universelles. Il n'y eut qu'une voix +alors parmi tous ceux qu'il avait sauvés. Madame de Staël, qui n'est pas +suspecte de partialité en faveur de M. de Lafayette, rapporte qu'elle +entendit les gardes-du-corps crier _Vive Lafayette!_ Mounier, qui n'était +pas suspect davantage, loue son dévouement; et M. de Lally-Tolendal +regrette qu'on ne lui ait pas attribué dans ce moment une espèce de +dictature (voyez son Rapport à ses commettans); ces deux députés se sont +assez prononcés contre les 5 et 6 octobre, pour que leur témoignage soit +accueilli avec toute confiance. Personne, au reste, n'osa nier dans les +premiers momens un dévouement qui était universellement reconnu. Plus +tard, l'esprit de parti, sentant le danger d'accorder des vertus à un +constitutionnel, nia les services de M. de Lafayette; et alors commença +cette longue calomnie dont il n'a depuis cessé d'être l'objet. + + + + +NOTE 10. + + +J'ai déjà exposé quels avaient été les rapports à peu près nuls de Mirabeau +avec le duc d'Orléans. Voici quel est le sens de ce mot fameux: _Ce j... +f..... ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui_. La contrainte +exercée par Lafayette envers le duc d'Orléans indisposa le parti populaire, +mais irrita surtout les amis du prince condamné à l'exil. Ceux-ci +songeaient à détacher Mirabeau contre Lafayette, en profitant de la +jalousie de l'orateur contre le général. Un ami du duc, Lauzun, vint un +soir chez Mirabeau pour le presser de prendre la parole dès le lendemain +matin. Mirabeau qui souvent se laissait entraîner, allait céder, lorsque +ses amis, plus soigneux que lui de sa propre conduite, l'engagèrent de n'en +rien faire. Il fut donc résolu qu'il se tairait. Le lendemain, à +l'ouverture de la séance, on apprit le départ du duc d'Orléans; et +Mirabeau, qui lui en voulait de sa condescendance envers Lafayette, et qui +songeait aux efforts inutiles de ses amis, s'écria: _Ce j... f..... ne +mérite pas la peine qu'on se donne pour lui._ + + + + +NOTE 11. + + +Il y avait chez Mirabeau, comme chez tous les hommes supérieurs, beaucoup +de petitesse à côté de beaucoup de grandeur. Il avait une imagination vive +qu'il fallait occuper par des espérances. Il était impossible de lui donner +le ministère sans détruire son influence, et par conséquent sans le perdre +lui-même, et le secours qu'on en pouvait retirer. D'autre part, il fallait +cette amorce à son imagination. Ceux donc qui s'étaient placés entre lui et +la cour conseillèrent de lui laisser au moins l'espérance d'un +portefeuille. Cependant les intérêts personnels de Mirabeau n'étaient +jamais l'objet d'une mention particulière dans les diverses communications +qui avaient lieu: on n'y parlait jamais en effet ni d'argent ni de faveurs, +et il devenait difficile de faire entendre à Mirabeau ce qu'on voulait lui +apprendre. Pour cela, on indiqua au roi un moyen fort adroit. Mirabeau +avait une réputation si mauvaise que peu de personnes auraient voulu lui +servir de collègues. Le roi, s'adressant à M. de Liancourt, pour lequel +il avait une estime particulière, lui demanda si, pour lui être utile, il +accepterait un portefeuille en compagnie de Mirabeau. M. de Liancourt, +dévoué au monarque, répondit qu'il était décidé à faire tout ce +qu'exigerait le bien de son service. Cette question, bientôt rapportée à +l'orateur, le remplit de satisfaction, et il ne douta plus que, dès que les +circonstances le permettraient, on ne le nommât ministre. + + + + +NOTE 12. + + +Il ne sera pas sans intérêt de connaître l'opinion de Ferrières sur la +manière dont les députés de son propre parti se conduisaient dans +l'assemblée. + +«Il n'y avait à l'assemblée nationale, dit Ferrières, qu'à peu près trois +cents membres véritablement hommes probes, exempts d'esprit de parti, +étrangers à l'un et à l'autre club, voulant le bien, le voulant pour +lui-même, indépendamment d'intérêts d'ordres, de corps; toujours prêts à +embrasser la proposition la plus juste et la plus utile, n'importe de qui +elle vînt et par qui elle fût appuyée. Ce sont des hommes dignes de +l'honorable fonction à laquelle ils avaient été appelés, qui ont fait le +peu de bonnes lois sorties de l'assemblée constituante; ce sont eux qui +ont empêché tout le mal qu'elle n'a pas fait. Adoptant toujours ce qui +était bon, et éloignant toujours ce qui était mauvais, ils ont souvent +donné la majorité à des délibérations qui, sans eux, eussent été rejetées +par un esprit de faction; ils ont souvent repoussé des motions qui, sans +eux; eussent été adoptées par un esprit d'intérêt. + +«Je ne saurais m'empêcher à ce sujet de remarquer la conduite impolitique +des nobles et des évêques. Comme ils ne tendaient qu'à dissoudre +l'assemblée, qu'à jeter de la défaveur sur ses opérations, loin de +s'opposer aux mauvais décrets, ils étaient d'une indifférence à cet égard +que l'on ne saurait concevoir. Ils sortaient de la salle lorsque le +président posait la question, invitant les députés de leur parti à les +suivre; ou bien, s'ils demeuraient, ils leur criaient de ne point +délibérer. Les clubistes, par abandon, devenus la majorité de l'assemblée, +décrétaient tout ce qu'ils voulaient. Les évêques et les nobles croyant +fermement que le nouvel ordre de choses ne subsisterait pas, hâtaient, avec +une sorte d'impatience, dans l'espoir d'en avancer la chute, et la ruine de +la monarchie, et leur propre ruine. A cette conduite insensée ils +joignaient une insouciance insultante, et pour l'assemblée, et pour le +peuple qui assistait aux séances. Ils n'écoutaient point, riaient, +parlaient haut, confirmant ainsi le peuple dans l'opinion peu favorable +qu'il avait conçue d'eux; et au lieu de travailler à regagner sa confiance +et son estime, ils ne travaillaient qu'à acquérir sa haine et son mépris. +Toutes ces sottises venaient de ce que les évêques et les nobles ne +pouvaient se persuader que l'a révolution était faite depuis long-temps +dans l'opinion et dans le coeur de tous les Français. Ils s'imaginaient, à +l'aide de ces digues, contenir un torrent qui grossissait chaque jour. Ils +ne faisaient qu'amonceler ses eaux, qu'occasionner plus de ravage, +s'entêtant avec opiniâtreté à l'ancien régime, base de toutes leurs +actions, de toutes leurs oppositions, mais dont personne ne voulait. Ils +forçaient, par cette obstination maladroite, les révolutionnaires à étendre +leur système de révolution au-delà même du but qu'ils s'étaient proposé. +Les nobles et les évêques criaient alors à l'injustice, à la tyrannie. Ils +parlaient de l'ancienneté et de la légitimité de leurs droits à des hommes +qui avaient sapé la base de tous les droits.» + +(_Ferrières. Tom. II, page._ 122). + + + + +NOTE 13. + + +Le rappel des gardes-du-corps donna lieu à une anecdote qui mérite d'être +rapportée. La reine se plaignait à M. de Lafayette de ce que le roi n'était +pas libre, et elle en donnait pour preuve que le service du château était +fait par la garde nationale et non par les gardes-du-corps. M. de Lafayette +lui demanda aussitôt si elle verrait avec plaisir le rappel de ces +derniers. La reine hésita d'abord à lui répondre, mais n'osa pas refuser +l'offre que lui fit le général de provoquer ce rappel. Aussitôt il se +rendit à la municipalité, qui, à son instigation, fit la demande officielle +au roi de rappeler ses gardes-du-corps, en offrant de partager avec eux le +service du château. Le roi et la reine ne virent par cette demande avec +peine; mais on leur en fit bientôt sentir les conséquences, et ceux qui ne +voulaient pas qu'ils parussent libres les engagèrent à répondre par un +refus. Cependant le refus était difficile à motiver, et la reine, à +laquelle on confiait souvent des commissions difficiles, fut chargée de +dire à M. de Lafayette qu'on n'acceptait pas la proposition de la +municipalité. Le motif qu'elle en donna, c'est qu'on ne voulait pas exposer +les gardes-du-corps à être massacrés. Cependant M. de Lafayette venait d'en +rencontrer un qui se promenait en uniforme au Palais-Royal. Il rapporta ce +fait à la reine, qui fut encore plus embarrassée, mais qui persista dans +l'intention qu'elle était chargée d'exprimer. + + + + +NOTE 14. + + +Le discours de Monsieur, à l'Hôtel-de-Ville, renferme un passage trop +important pour n'être pas rappelé ici. + +«Quant à mes opinions personnelles, dit ce personnage auguste, j'en +parlerai avec confiance à mes concitoyens. Depuis le jour où, dans la +seconde assemblée des notables, je me déclarai sur la question fondamentale +qui divisait les esprits, je n'ai cessé de croire qu'une grande révolution +était prête; que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang +suprême, devait en être le chef, puis qu'elle ne pouvait être avantageuse à +la nation sans l'être également au monarque; enfin, que l'autorité royale +devait être le rempart de la liberté nationale; et la liberté nationale la +base de l'autorité royale. Que l'on cite une seule de mes actions, un seul +de mes discours qui ait démenti ces principes, qui ait montré que, dans +quelque circonstance où j'aie été placé, le bonheur du roi, celui du +peuple, aient cessé d'être l'unique objet de mes pensées et de mes vues: +jusque-là, j'ai le droit d'être cru sur ma parole, je n'ai jamais changé de +sentimens et de principes, et je n'en changerai jamais.» + + + + +NOTE 15. + + +Le discours prononcé par le roi dans celle circonstance est trop +remarquable pour n'être pas cité avec quelques observations. Ce prince, +excellent et trop malheureux, était dans une continuelle hésitation, et, +pendant certains instans, il voyait avec beaucoup de justesse ses propres +devoirs et les torts de la cour. Le ton qui règne dans le discours prononcé +le 4 février prouve suffisamment que dans cette circonstance ses paroles +n'étaient pas imposées et qu'il s'exprimait avec un véritable sentiment de +sa situation présente. + +«Messieurs, la gravité des circonstances où se trouve la France m'attire +au milieu de vous. Le relâchement progressif de tous les liens de l'ordre +et de la subordination, la suspension ou l'inactivité de la justice, les +mécontentemens qui naissent des privations particulières, les oppositions, +les haines malheureuses qui sont la suite inévitable des longues +dissensions, la situation critique des finances et les incertitudes sur la +fortune publique, enfin l'agitation générale des esprits, tout semble se +réunir pour entretenir l'inquiétude des véritables amis de la prospérité et +du bonheur du royaume. + +«Un grand but se présente à vos regards; mais il faut y atteindre sans +accroissement de trouble et sans nouvelles convulsions. C'était, je dois le +dire, d'une manière plus douce et plus tranquille que j'espérais vous y +conduire lorsque je formai le dessein de vous rassembler, et de réunir pour +la félicité publique les lumières et les volontés des représentans de la +nation; mais mon bonheur et ma gloire ne sont pas moins étroitement liés au +succès de vos travaux. + +«Je les garantis, par une continuelle vigilance, de l'influence funeste +que pouvaient avoir sur eux les circonstances malheureuses au milieu +desquelles vous vous trouviez placés. Les horreurs de la disette que la +France avait à redouter l'année dernière ont été éloignées par des soins +multipliés et des approvisionnemens immenses. Le désordre que l'état ancien +des finances, le discrédit, l'excessive rareté du numéraire et le +dépérissement graduel des revenus, devaient naturellement amener; ce +désordre, au moins dans son éclat et dans ses excès, a été jusqu'à présent +écarté. J'ai adouci partout, et principalement dans la capitale, les +dangereuses conséquences du défaut de travail; et, nonobstant +l'affaiblissement de tous les moyens d'autorité, j'ai maintenu le royaume, +non pas, il s'en faut bien, dans le calme que j'eusse désiré, mais dans un +état de tranquillité suffisant pour recevoir le bienfait d'une liberté sage +et bien ordonnée; enfin, malgré notre situation intérieure généralement +connue, et malgré les orages politiques qui agitent d'autres nations, j'ai +conservé la paix au dehors, et j'ai entretenu avec toutes les puissances de +l'Europe les rapports d'égard et d'amitié qui peuvent rendre cette paix +durable. + +«Après vous avoir ainsi préservés des grandes contrariétés qui pouvaient +aisément traverser vos soins et vos travaux, je crois le moment arrivé où +il importe à l'intérêt de l'état que je m'associe d'une manière encore plus +expresse et plus manifeste à l'exécution et à la réussite de tout ce que +vous avez concerté pour l'avantage de la France. Je ne puis saisir une plus +grande occasion que celle où vous présentez à mon acceptation des décrets +destinés à établir dans le royaume une organisation nouvelle, qui doit +avoir une influence si importante et si propice pour le bonheur de mes +sujets et pour la prospérité de cet empire. + +«Vous savez, messieurs, qu'il y a plus de dix ans, et dans un temps ou le +voeu de la nation ne s'était pas encore expliqué sur les assemblées +provinciales, j'avais commencé à substituer ce genre d'administration à +celui qu'une ancienne et longue habitude avait consacré. L'expérience +m'ayant fait connaître que je ne m'étais point trompé dans l'opinion que +j'avais conçue de l'utilité de ces établissemens, j'ai cherché à faire +jouir du même bienfait toutes les provinces de mon royaume; et, pour +assurer aux nouvelles administrations la confiance générale, j'ai voulu que +les membres dont elles devaient être composées fussent nommés librement par +tous les citoyens. Vous avez amélioré ces vues de plusieurs manières, et la +plus essentielle, sans doute, est cette subdivision égale et sagement +motivée, qui, en affaiblissant les anciennes séparations de province à +province, et en établissant un système général et complet d'équilibre, +réunit davantage à un même esprit et à un même intérêt toutes les parties +du royaume. Cette grande idée, ce salutaire dessein, vous sont entièrement +dus: il ne fallait pas moins qu'une réunion des volontés de la part des +représentans de la nation; il ne fallait pas moins que leur juste ascendant +sur l'opinion générale, pour entreprendre avec confiance un changement +d'une si grande importance, et pour vaincre au nom de la raison les +résistances de l'habitude et des intérêts particuliers.» + +Tout ce que dit ici le roi est parfaitement juste et très bien senti. Il +est vrai que toutes les améliorations, il les avait autrefois tentées de +son propre mouvement, et qu'il avait donné un rare exemple chez les +princes, celui de prévenir les besoins de leurs sujets. Les éloges qu'il +donne à la nouvelle division territoriale portent encore le caractère d'une +entière bonne foi, car elle était certainement utile au gouvernement, en +détruisant les résistances que lui avaient souvent opposées les localités. +Tout porte donc à croire que le roi parle ici avec une parfaite sincérité. +Il continue: + +«Je favoriserai, je seconderai par tous les moyens qui sont en mon pouvoir +le succès de cette vaste organisation; d'où dépend le salut de la France; +et, je crois nécessaire de le dire, je suis trop occupé de la situation +intérieure du royaume, j'ai les yeux trop ouverts sur les dangers de tout +genre dont nous sommes environnés, pour ne pas sentir fortement que, dans +la disposition présente des esprits, et en considérant l'état où se +trouvent les affaires publiques, il faut qu'un nouvel ordre de choses +s'établisse avec calme et avec tranquillité ou que le royaume soit exposé à +toutes les calamités de l'anarchie. + +«Que les vrais citoyens y réfléchissent, ainsi que je l'ai fait, en fixant +uniquement leur attention sur le bien de l'état, et ils verront que, même +avec des opinions différentes, un intérêt éminent doit les réunir tous +aujourd'hui. Le temps réformera ce qui pourra rester de défectueux dans la +collection des lois qui auront été l'ouvrage de cette assemblée (_cette +critique indirecte et ménagée prouve que le roi ne voulait pas flatter, +mais dire la vérité, tout en employant la mesure nécessaire_); mais toute +entreprise qui tendrait à ébranler les principes de la constitution même, +tout concert qui aurait pour but de les renverser ou d'en affaiblir +l'heureuse influence, ne serviraient qu'à introduire au milieu de nous les +maux effrayans de la discorde; et, en supposant le succès d'une semblable +tentative contre mon peuple et moi, le résultat nous priverait, sans +remplacement, des divers biens dont un nouvel ordre de choses nous offre la +perspective. + +«Livrons-nous donc de bonne foi aux espérances que nous pouvons concevoir, +et ne songeons qu'à les réaliser par un accord unanime. Que partout on +sache que le monarque et les représentans de la nation sont unis d'un même +intérêt et d'un même voeu, afin que cette opinion, cette ferme croyance, +répandent dans les provinces un esprit de paix et de bonne volonté, et que +tous les citoyens recommandables par leur honnêteté, tous ceux qui peuvent +servir l'état essentiellement par leur zèle et par leurs lumières, +s'empressent de prendre part aux différentes subdivisions de +l'administration générale, dont l'enchaînement et l'ensemble doivent +concourir efficacement au rétablissement de l'ordre et à la prospérité du +royaume. + +»Nous ne devons point nous le dissimuler, il y a beaucoup à faire pour +arriver à ce but. Une volonté suivie, un effort général et commun, sont +absolument nécessaires pour obtenir un succès véritable. Continuez donc +vos travaux sans d'autre passion que celle du bien; fixez toujours votre +première attention sur le sort du peuple et sur la liberté publique, mais +occupez-vous aussi d'adoucir, de calmer toutes les défiances, et mettez +fin, le plus tôt possible, aux différentes inquiétudes qui éloignent de la +France un si grand nombre de ses concitoyens, et dont l'effet contraste +avec les lois de sûreté et de liberté que vous voulez établir: la +prospérité ne reviendra qu'avec le contentement général. Nous apercevons +partout des espérances; soyons impatiens de voir aussi partout le bonheur. + +«Un jour, j'aime à le croire, tous les Français indistinctement +reconnaîtront l'avantage de l'entière suppression des différences d'ordre +et d'état, lorsqu'il est question de travailler en commun au bien public, à +cette prospérité de la patrie qui intéresse également les citoyens, et +chacun doit voir sans peine que, pour être appelé dorénavant à servir +l'état de quelque manière, il suffira de s'être rendu remarquable par ses +talens et par ses vertus. + +«En même temps, néanmoins, tout ce qui rappelle à une nation l'ancienneté +et la continuité des services d'une race honorée est une distinction que +rien ne peut détruire; et, comme elle s'unit aux devoirs de la +reconnaissance, ceux qui, dans toutes les classes de la société, aspirent à +servir efficacement leur patrie, et ceux qui ont eu déjà le bonheur d'y +réussir, ont un intérêt à respecter cette transmission de titres ou de +souvenirs, le plus beau de tous les héritages qu'on puisse faire passer à +ses enfans. + +«Le respect dû aux ministres de la religion ne pourra non plus s'effacer; +et lorsque leur considération sera principalement unie aux saintes vérités +qui sont sous la sauvegarde de l'ordre et de la morale, tous les citoyens +honnêtes et éclairés auront un égal intérêt à la maintenir et à la +défendre. + +«_Sans doute ceux qui ont abandonné leurs privilèges pécuniaires, ceux qui +ne formeront plus comme autrefois un ordre politique dans l'état, se +trouvent soumis à des sacrifices dont je connais toute l'importance; mais, +j'en ai la persuasion, ils auront assez de générosité pour chercher un +dédommagement dans tous les avantages publics dont l'établissement des +assemblées nationales présente l'espérance_.» + +Le roi continue, comme on le voit, à exposer à tous les partis les +avantages des nouvelles lois, et en même temps la nécessité de conserver +quelque chose des anciennes. Ce qu'il adresse aux privilégiés prouve son +opinion réelle sur la nécessité et la justice des sacrifices qu'on leur +avait imposés, et leur résistance sera éternellement condamnée par les +paroles que renferme ce discours. Vainement dira-t-on que le roi n'était +pas libre: le soin qu'il prend ici de balancer les concessions, les +conseils et même les reproches, prouve qu'il parlait sincèrement. Il +s'exprima bien autrement lorsque plus tard il voulut faire éclater l'état +de contrainte dans lequel il croyait être. Sa lettre aux ambassadeurs, +rapportée plus bas, le prouvera suffisamment. L'exagération toute populaire +qui y règne démontre l'intention de ne plus paraître libre. Mais ici la +mesure ne laisse aucun doute, et ce qui suit est si touchant, si délicat, +qu'il n'est pas possible de ne l'avoir pas senti, quand on a consenti à +l'écrire et à le prononcer. + +«J'aurais bien aussi des pertes à compter, si, au milieu des plus grands +intérêts de l'état, je m'arrêtais à des calculs personnels; mais je trouve +une compensation qui me suffit, une compensation pleine et entière, dans +l'accroissement du bonheur de la nation, et c'est du fond de mon coeur que +j'exprime ici ce sentiment. + +«Je défendrai donc, je maintiendrai la liberté constitutionnelle, dont le +voeu général, d'accord avec le mien, a consacré les principes. _Je ferai +davantage; et, de concert avec la reine qui partage tous mes sentimens, je +préparerai de bonne heure l'esprit et le coeur de mon fils au nouvel ordre +de choses que les circonstances ont amené. Je l'habituerai dès ses premiers +ans à être heureux du bonheur des Français_, et à reconnaître toujours, +malgré le langage des flatteurs, qu'une sage constitution le préservera +des dangers de l'inexpérience; et qu'une juste liberté ajoute un nouveau +prix aux sentimens d'amour et de fidélité dont la nation, depuis tant de +siècles, donne à ses rois des preuves si touchantes. + +«Je dois ne point le mettre en doute: en achevant votre ouvrage, vous vous +occuperez sûrement avec sa gesse et avec candeur de l'affermissement du +pouvoir exécutif, cette condition sans laquelle il ne saurait exister aucun +ordre durable au dedans, ni aucune considération au dehors. Nulle défiance +ne peut raisonnablement vous rester: ainsi, il est de votre devoir, comme +citoyens et comme fidèles représentans de la nation, d'assurer au bien de +l'état et à la liberté publique cette stabilité qui ne peut dériver que +d'une autorité active et tutélaire. Vous aurez sûrement présent à l'esprit +que, sans une telle autorité, toutes les parties de votre système de +constitution resteraient à la fois sans lien et sans correspondance; et, en +vous occupant de la liberté, que vous aimez et que j'aime aussi, vous ne +perdrez pas de vue que le désordre en administration, en amenant la +confusion des pouvoirs, dégénère souvent, par d'aveugles violences, dans la +plus dangereuse et la plus alarmante de toutes: les tyrannies. + +«Ainsi, non pas pour moi, messieurs, qui ne compte point ce qui m'est +personnel prés des lois et des institutions qui doivent régler le destin de +l'empire, mais pour le bonheur même de notre patrie, pour sa prospérité, +pour sa puissance, je vous invite à vous affranchir de toutes les +impressions du moment qui pourraient vous détourner de considérer dans son +ensemble ce qu'exige un royaume tel que la France, et par sa vaste étendue, +et par son immense population, et par ses relations inévitables au dehors. + +«Vous ne négligerez pas non plus de fixer votre attention sur ce qu'exigent +encore des législateurs les moeurs, le caractère et les habitudes d'une +nation devenue trop célèbre en Europe par la nature de son esprit et de son +génie, pour qu'il puisse paraître indifférent d'entretenir ou d'altérer en +elle les sentimens: de douceur, de confiance et de bonté, qui lui ont valu +tant de renommée. + +«Donnez-lui l'exemple aussi de cet esprit de justice qui sert de sauvegarde +à la propriété, ce droit respecté de toutes les nations, qui n'est pas +l'ouvrage du hasard, qui ne dérive point des privilèges d'opinion, mais qui +se lie étroitement aux rapports les plus essentiels de l'ordre public et +aux premières conditions de l'harmonie sociale. + +«Par quelle fatalité, lorsque le calme commençait à renaître, de nouvelles +inquiétudes se sont-elles répandues dans les provinces! Par quelle fatalité +s'y livre-t-on à de nouveaux excès! Joignez-vous à moi pour les arrêter, et +empêchons de tous nos efforts que des violences criminelles ne viennent +souiller ces jours où le bonheur de la nation se prépare. Vous qui pouvez +influer par tant de moyens sur la confiance publique, _éclairez sur ses +véritables intérêts le peuple qu'on égare, ce bon peuple qui m'est si cher, +et dont on m'assure que je suis aimé quand on veut me consoler de mes +peines_. Ah! s'il savait à quel point je suis malheureux à la nouvelle d'un +attentat contre les fortunes, ou d'un acte de violence contre les +personnes, peut-être il m'épargnerait cette douloureuse amertume! + +«Je ne puis vous entretenir des grands intérêts de l'état, sans vous +presser de vous occuper, d'une manière instante et définitive, de tout ce +qui tient au rétablissement de l'ordre dans les finances, et à la +tranquillité de la multitude innombrable de citoyens qui sont unis par +quelque lien à la fortune publique. + +«Il est temps d'apaiser toutes les inquiétudes; il est temps de rendre à ce +royaume la force de crédit à laquelle il a droit de prétendre. Vous ne +pouvez pas tout entreprendre à la fois: aussi je vous invite à réserver +pour d'autres temps une partie des biens dont la réunion de vos lumières +vous présente le tableau; mais quand vous aurez ajouté à ce que vous avez +déjà fait un plan sage et raisonnable pour l'exercice de la justice; quand +vous aurez assuré les bases d'un équilibre parfait entre les revenus et les +dépenses de l'état; enfin quand vous aurez achevé l'ouvrage de la +constitution, vous aurez acquis de grands droits à la reconnaissance +publique; et, dans la continuation successive des assemblées nationales, +continuation fondée dorénavant sur cette constitution même, il n'y aura +plus qu'à ajouter d'année en année de nouveaux moyens de prospérité. Puisse +cette journée, où votre monarque vient s'unir à vous de la manière la plus +franche et la plus intime, être une époque mémorable dans l'histoire de cet +empire! Elle le sera, je l'espère, si mes voeux ardents, si mes instantes +exhortations peuvent être un signal de paix et de rapprochement entre vous. +_Que ceux qui s'éloigneraient encore d'un esprit de concorde devenu si +nécessaire, me fassent le sacrifice de tous les souvenirs qui les +affligent; je les paierai par ma reconnaissance et mon affection_. + +«Ne professons tous, à compter de ce jour, ne professons tous, je vous en +donne l'exemple, qu'une seule opinion, qu'un seul intérêt, qu'une seule +volonté, l'attachement à la constitution nouvelle, et le désir ardent de la +paix, du bonheur et de là prospérité de la France!» + + + + +NOTE 16. + + +Je ne puis mieux faire que de citer les Mémoires de M. Froment lui-même, +pour donner une juste idée de l'émigration et des opinions qui la +divisaient: dans un volume intitulé _Recueil de divers écrits relatifs à la +révolution_, M. Froment s'exprime comme il suit, page 4 et suivantes: + +«Je me rendis secrètement à Turin (janvier 1790) auprès des princes +français, pour solliciter leur approbation et leur appui. Dans un conseil, +qui fut tenu à mon arrivée, je leur démontrai que, _s'ils voulaient armer +les partisans de l'autel et du trône, et faire marcher de pair les intérêts +de la religion avec ceux de la royauté, il serait aisé de sauver l'un et +l'autre_. Quoique fortement attaché à la foi de mes pères, ce n'était pas +aux non-catholiques que je voulais faire la guerre, mais aux ennemis +déclarés du catholicisme et de la royauté, à ceux qui disaient hautement +que depuis trop long-temps on parlait de Jésus-Christ et des Bourbons, à +ceux qui prétendaient étrangler le dernier des rois avec les boyaux du +dernier des prêtres. Les non-catholiques _restés fidèles_ à la monarchie +ont toujours trouvé en moi le citoyen le plus tendre, les catholiques +_rebelles_ le plus implacable ennemi. + +«Mon plan tendait uniquement à lier un parti, et à lui donner, autant qu'il +serait en moi, de l'extension et de la consistance. Le véritable argument +des révolutionnaires étant la force, je sentais que la véritable réponse +était la force; _alors, comme à présent_, j'étais convaincu de cette grande +vérité, _qu'on ne peut étouffer une forte passion que par une plus forte +encore, et que le zèle religieux pouvait seul étouffer le délire +républicain_. Les miracles que le zèle de la religion a opérés depuis lors +dans la Vendée et en Espagne, prouvent que les philosopheurs et les +révolutionnaires de tous les partis ne seraient jamais venus à bout +d'établir leur système anti-religieux et anti-social, pendant quelques +années, sur la majeure partie de l'Europe, si les ministres de Louis XVI +avaient conçu un projet tel que le mien, ou si les conseillers des princes +émigrés l'avaient sincèrement adopté et réellement soutenu. + +«Mais malheureusement la plupart des personnages qui dirigeaient Louis XVI +et les princes de sa maison ne raisonnaient et n'agissaient que sur des +principes philosophiques, quoique les philosophes et leurs disciples +fussent la cause des agens de la révolution. Ils auraient cru se couvrir de +ridicule et de déshonneur, s'ils avaient prononcé le seul mot de +_religion_, s'ils avaient employé les puissans moyens qu'elle présente, et +dont les plus grands politiques se sont servis dans tous les temps avec +succès. Pendant que l'assemblée nationale cherchait à égarer le peuple et à +se l'attacher par la suppression des droits féodaux, de la dîme, de la +gabelle, etc., etc., ils voulaient le ramener à la soumission et à +l'obéissance par l'exposé de l'incohérence des nouvelles lois, par le +tableau des malheurs du roi, par des écrits au-dessus de son intelligence. +Avec ces moyens ils croyaient faire renaître dans le coeur de tous les +Français un amour pur et désintéressé pour leur souverain; ils croyaient +que les clameurs des mécontens arrêteraient les entreprises des factieux, +et permettraient au roi _de marcher droit au but qu'il voulait atteindre_. +La valeur de mes conseils fut taxée vraisemblablement au poids de mon +existence, et l'opinion des grands de la cour sur leur titre et leur +fortune.» + +M. Froment poursuit son récit, et caractérise ailleurs les partis qui +divisaient la cour fugitive, de la manière suivante, + +«Ces titres honorables et les égards qu'on avait généralement pour moi à +Turin, m'auraient fait oublier le passé et concevoir les plus flatteuses +espérances pour l'avenir, si j'avais aperçu de grands moyens aux +conseillers des princes, et un parfait accord parmi les hommes les plus +influens dans nos affaires, mais je voyais avec douleur l'_émigration +divisée en deux partis_, dont l'un ne voulait tenter la contre-révolution +que _par le secours des puissances étrangères_, et l'autre _par les +royalistes de l'intérieur_. + +«_Le premier parti_ prétendait qu'en cédant quelques provinces aux +puissances, elles fourniraient aux princes français des armées assez +nombreuses pour réduire les factieux; qu'avec le temps on reconquerrait +aisément les concessions qu'on aurait été forcé de faire; et que la cour, +en ne contractant d'obligation _envers aucun des corps de l'état_, pourrait +dicter des lois à tous les Français... Les courtisans tremblaient que la +noblesse des provinces et les royalistes du tiers-état n'eussent l'honneur +de remettre sur son séant la monarchie défaillante. Ils sentaient qu'ils ne +seraient plus les dispensateurs des grâces et des faveurs, et que leur +règne finirait dès que la noblesse des provinces aurait rétabli, au prix de +son sang, l'autorité royale, et mérité par là les bienfaits et la confiance +de son souverain. La crainte de ce nouvel ordre de choses les portait à se +réunir, sinon pour détourner les princes d'employer en aucune manière les +royalistes de l'intérieur, du moins pour fixer principalement leur +attention sur les cabinets de l'Europe, et les porter à fonder leurs plus +grandes espérances sur les secours étrangers. Par une suite de cette +crainte, ils mettaient _secrètement_ en oeuvre les moyens les plus +efficaces pour ruiner les ressources intérieures, faire échouer les plans +proposés, entre lesquels plusieurs pouvaient amener le rétablissement de +l'ordre, s'ils eussent été sagement dirigés et réellement soutenus. C'est +ce dont j'ai été moi-même le témoin: c'est ce que je démontrerai un jour +par des faits et des témoignages authentiques; mais le moment n'est pas +encore venu. Dans une conférence qui eut lieu à peu près à cette époque, au +sujet du parti qu'on pouvait tirer des dispositions favorables des Lyonnais +et des Francs-Comtois, j'exposai sans détour les moyens qu'on devait +employer, _en même temps_, pour assurer le triomphe des royalistes du +Gévaudan, des Cévennes, du Vivarais, du Comtat-Venaissin, du Languedoc et +de la Provence. Pendant la chaleur de la discussion, M. le marquis +d'Autichamp, maréchal-de-camp, _grand partisan des puissances_, me dit: +«Mais les opprimés et les parens des victimes ne chercheront-ils pas à se +venger?...--Eh! qu'importe? lui dis-je, pourvu que nous arrivions à notre +but!--Voyez-vous, s'écria-t-il, comme je lui ai fait avouer qu'on +exercerait des vengeances particulières!» Plus qu'étonné de cette +observation, je dis à M. le marquis de la Rouzière, mon voisin: «Je ne +croyais pas qu'une guerre civile dût ressembler à une mission de capucins!» +C'est ainsi qu'en inspirant aux princes la crainte de se rendre odieux à +leurs plus cruels ennemis, les courtisans les portaient à n'employer que +des demi-mesures, suffisantes sans doute pour provoquer le zèle des +royalistes de l'intérieur, mais très insuffisantes pour, après les avoir +compromis, les garantir de la fureur des factieux. Depuis lors il m'est +revenu que, pendant le séjour de l'armée des princes en Champagne, M. de la +Porte, aide-de-camp du marquis d'Autichamp, ayant fait prisonnier un +républicain, crut, d'après le système de son général, qu'il le ramènerait à +son devoir par une exhortation pathétique, et en lui rendant ses armes et +la liberté; mais à peine le républicain eut fait quelques pas, qu'il +étendit par terre son vainqueur. M. le marquis d'Autichamp, oubliant alors +la modération qu'il avait manifestée à Turin, incendia plusieurs villages, +pour venger la mort de son missionnaire imprudent. + +«_Le second parti_ soutenait que, puisque les puissances avaient pris +plusieurs fois les armes pour humilier les Bourbons, et surtout pour +empêcher Louis XIV d'assurer la couronne d'Espagne à son petit-fils, bien +loin de les appeler à notre aide, il fallait au contraire ranimer le zèle +du clergé, le dévouement de la noblesse, l'amour du peuple pour le roi, _et +se hâter d'étouffer une querelle de famille_, dont les étrangers seraient +peut-être tentés de profiter.... + +«C'est à cette funeste division parmi les chefs de l'émigration, et à +l'impéritie ou à la perfidie des ministres de Louis XVI, que les +révolutionnaires doivent leurs premiers succès. Je vais plus loin, et je +soutiens que ce n'est point l'assemblée nationale qui a fait la révolution, +mais bien les entours du roi et des princes; je soutiens que les ministres +ont livré Louis XVI aux ennemis de la royauté, comme certains faiseurs ont +livré les princes et Louis XVIII aux ennemis de la France; je soutiens +que la plupart des courtisans qui entouraient les rois Louis XVI, +Louis XVIII et les princes de leurs maisons, étaient et sont +_des charlatans, de vrais eunuques politiques_, que c'est à leur inertie, à +leur lâcheté ou à leur trahison que l'on doit imputer tous les maux que la +France a soufferts, et ceux qui menacent encore le monde entier. Si je +portais un grand nom et que j'eusse été du conseil des Bourbons, je ne +survivrais pas à l'idée qu'une horde de vils et de lâches brigands, dont +pas un n'a montré dans aucun genre ni génie, ni talent supérieur, soit +parvenue à renverser le trône, à établir sa domination dans les plus +puissans états de l'Europe, à faire trembler l'univers; et lorsque cette +idée me poursuit, je m'ensevelis dans l'obscurité de mon existence, pour me +mettre à l'abri du blâme, comme elle m'a mis dans l'impuissance d'arrêter +les progrès de la révolution.» + + + + +NOTE 17. + + +J'ai déjà cité quelques passages des Mémoires de Ferrières, relativement à +la première séance des états-généraux. Comme rien n'est plus important que +de constater les vrais sentimens que la révolution excitait dans les +coeurs, je crois devoir donner la description de la fédération par ce même +Ferrières. On y verra si l'enthousiasme était vrai, s'il était +communicatif, et si cette révolution était aussi hideuse qu'on a voulu la +faire. + +«Cependant les fédérés arrivaient de toutes les parties de l'empire. On les +logeait chez des particuliers, qui s'empressaient de fournir lits, draps, +bois, et tout ce qui pouvait contribuer à rendre le séjour de la capitale +agréable et commode. La municipalité prit des mesures pour qu'une si grande +affluence d'étrangers ne troublât pas la tranquillité publique. Douze mille +ouvriers travaillaient sans relâche à préparer le Champ-de-Mars. Quelque +activité que l'on mît à ce travail, il avançait lentement. On craignait +qu'il ne pût être achevé le 14 juillet, jour irrévocablement fixé pour la +cérémonie, parce que c'était l'époque fameuse de l'insurrection de Paris et +de la prise de la Bastille. Dans cet embarras, les districts invitent, au +nom de la patrie, les bons citoyens à se joindre aux ouvriers. Cette +invitation civique électrise toutes les têtes; les femmes partagent +l'enthousiasme et le propagent; on voit des séminaristes, des écoliers, des +soeurs du pot, des chartreux vieillis dans la solitude, quitter leurs +cloîtres et courir au Champ-de-Mars, une pelle sur le dos, portant des +bannières ornées d'emblèmes patriotiques. Là, tous les citoyens, mêlés, +confondus, forment un atelier immense et mobile dont chaque point présente +un groupe varié; la courtisane échevelée se trouve à côté de la citoyenne +pudibonde, le capucin traîne le baquet avec le chevalier de Saint-Louis, le +porte-faix avec le petit-maître du Palais-Royal, la robuste harengère +pousse la brouette remplie par la femme élégante et à vapeurs; le peuple +aisé, le peuple indigent, le peuple vêtu, le peuple en haillons, +vieillards, enfans, comédiens, cent-suisses, commis, travaillant et +reposant, acteurs et spectateurs, offrent à l'oeil étonné une scène pleine +de vie et de mouvement; des tavernes ambulantes, des boutiques portatives, +augmentent le charme et la gaieté de ce vaste et ravissant tableau; les +chants, les cris de joie, le bruit des tambours, des instrumens militaires, +celui des bêches, des brouettes, les voix des travailleurs qui s'appellent, +qui s'encouragent..... L'âme se sentait affaissée sous le poids d'une +délicieuse ivresse à la vue de tout un peuple redescendu aux doux sentimens +d'une fraternité primitive. Neuf heures sonnées, les groupes se démêlent. +Chaque citoyen regagne l'endroit où s'est placée sa section, se rejoint à +sa famille, à ses connaissances. Les bandes se mettent en marche au son des +tambours, reviennent à Paris, précédées de flambeaux, lâchant de temps en +temps des sarcasmes contre les aristocrates, et chantant le fameux air _Ça +ira_. + +«Enfin le 14 juillet, jour de la fédération, arrive parmi les espérances +des uns, les alarmes et les terreurs des autres. Si cette grande cérémonie +n'eut pas le caractère sérieux et auguste d'une fête à la fois nationale et +religieuse, caractère presque inconciliable avec l'esprit français, elle +offrit cette douce et vive image de la joie et de l'enthousiasme mille fois +plus touchante. Les fédérés, rangés par départemens sous quatre-vingt-trois +bannières, partirent de l'emplacement de la Bastille; les députés des +troupes de ligne, des troupes de mer, la garde nationale parisienne, des +tambours, des choeurs de musique, les drapeaux des sections, ouvraient et +fermaient la marche. + +«Les fédérés traversèrent les rues Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Honoré, +et se rendirent par le Cours-la-Reine à un pont de bateaux construit sur la +rivière. Ils reçurent à leur passage les acclamations d'un peuple immense +répandu dans les rues, aux fenêtres des maisons, sur les quais. La pluie +qui tombait à flots ne dérangea ni ne ralentit la marche. Les fédérés, +dégouttant d'eau et de sueur, dansaient des farandoles, criaient: Vivent +nos frères les Parisiens! On leur descendait par les fenêtres du vin, des +jambons, des fruits, des cervelas; on les comblait de bénédictions. +L'assemblée nationale joignit le cortège à la place Louis XV, et marcha +entre le bataillon des vétérans et celui des jeunes élèves de la patrie: +image expressive qui semblait réunir à elle seule tous les âges et tous les +intérêts. + +«Le chemin qui conduit au Champ-de-Mars était couvert de peuple qui battait +des mains, qui chantait _Ça ira_. Le quai de Chaillot et les hauteurs de +Passy présentaient un long amphithéâtre, où l'élégance de l'ajustement, +les charmes, les grâces des femmes, enchantaient l'oeil, et ne lui +laissaient pas même la faculté d'asseoir une préférence. La pluie +continuait de tomber; personne ne paraissait s'en apercevoir; la gaieté +française triomphait et du mauvais temps, et des mauvais chemins, et de la +longueur de la marche. + +«M. de Lafayette montant un superbe cheval, et entouré de ses +aides-de-camp, donnait des ordres et recevait les hommages du peuple et des +fédérés. La sueur lui coulait sur le visage. Un homme que personne ne +connaît, perce la foule, s'avance, tenant une bouteille d'une main, un +verre de l'autre: _Mon général, vous avez chaud, buvez un coup_. Cet homme +lève sa bouteille, emplit un grand verre, le présente à M. de Lafayette. M. +de Lafayette reçoit le verre, regarde un moment l'inconnu, avale le vin +d'un seul trait. Le peuple applaudit. Lafayette promène un sourire de +complaisance et un regard bénévole et confiant sur la multitude; et ce +regard semble dire: «Je ne concevrai jamais aucun soupçon, je n'aurai +jamais aucune inquiétude, tant que je serai au milieu de vous.» + +«Cependant plus de trois cent mille hommes et femmes de Paris et des +environs, rassemblés dès les six heures du matin au Champ-de-Mars, assis +sur des gradins de gazon qui formaient un cirque immense, mouillés, +crottés, s'armant de parasols contre les torrens d'eau qui les +inondaient, s'essuyant le visage, au moindre rayon du soleil, rajustant +leurs coiffures, attendaient en riant et en causant les fédérés et +l'assemblée nationale. On avait élevé un vaste amphithéâtre pour le roi, la +famille royale, les ambassadeurs et les députés. Les fédérés les premiers +arrivés commencent à danser des farandoles; ceux qui suivent se joignent à +eux, en formant une ronde qui embrasse bientôt une partie du Champ-de-Mars. +C'était un spectacle digne de l'observateur philosophe, que cette foule +d'hommes, venus des parties les plus opposées de la France, entraînés par +l'impulsion du caractère national, bannissant tout souvenir du passé, toute +idée du présent, toute crainte de l'avenir, se livrant à une délicieuse +insouciance, et trois cent mille spectateurs de tout âge, de tout sexe, +suivant leurs mouvemens, battant la mesure avec les mains, oubliant la +pluie, la faim, et l'ennui d'une longue attente. Enfin tout le cortège +étant entre au Champ-de-Mars, la danse cesse; chaque fédéré va rejoindre sa +bannière. L'évêque d'Autun se prépare à célébrer la messe à un autel à +l'antique dressé au milieu du Champ-de-Mars. Trois cents prêtres vêtus +d'aubes blanches, coupées de larges ceintures tricolores, se rangent aux +quatre coins de l'autel. L'évêque d'Autun bénit l'oriflamme et les +quatre-vingt-trois bannières: il entonne le _Te Deum_. Douze cents +musiciens exécutent ce cantique. Lafayette, à la tête de l'état-major de +la milice parisienne et des députés des armées de terre et de mer, monte à +l'autel, et jure, au nom des troupes et des fédérés, d'être fidèle à la +nation, à la loi, au roi. Une décharge de quatre pièces de canon annonce à +la France ce serment solennel. Les douze cents musiciens font retentir +l'air de chants militaires; les drapeaux, les bannières s'agitent; les +sabres tirés étincellent. Le président de l'assemblée nationale répète le +même serment. Le peuple et les députés y répondent par des cris de _Je le +jure_. Alors le roi se lève, et prononce d'une voix forte: _Moi, roi des +Français, je jure d'employer le pouvoir que m'a délégué l'acte +constitutionnel de l'étal, à maintenir la constitution décrétée par +l'assemblée nationale et, acceptée par moi.._ La reine prend le dauphin +dans ses bras le présente au peuple, et dit: _Voilà mon fils; il se +réunit, ainsi que moi, dans ces mêmes sentimens._ Ce mouvement inattendu +fut payé par mille cris, de Vive le roi! Vive la reine! Vive M. le +Dauphin! Les canons continuaient de mêler leurs sons majestueux aux sons +guerriers des instrumens militaires et aux acclamations du peuple; le temps +s'était éclairci: le soleil se montrait dans tout son éclat; il semblait +que l'Eternel même voulût être témoin de ce mutuel engagement, et le +ratifier par sa présence... Oui, il le vit, il l'entendit; et les maux +affreux qui depuis ce jour n'ont cessé de désoler la France, ô Providence +toujours active et toujours fidèle! sont le juste châtiment d'un parjure. +Tu as frappé et le monarque et les sujets qui ont violé leur serment! + +«L'enthousiasme et les fêtes ne se bornèrent pas au jour de la fédération. +Ce fut, pendant le séjour des fédérés à Paris, une suite continuelle de +repas, de danses et de joie. On alla encore au Champ-de-Mars; on y but, +on y chanta, on y dansa. M. de Lafayette passa en revue une partie de la +garde nationale des départemens et de l'armée de ligne. Le roi, la reine et +M. le Dauphin se trouvèrent à cette revue. Ils y furent accueillis avec +acclamations. La reine donna, d'un air gracieux, sa main à baiser aux +fédérés, leur montra M. le Dauphin. Les fédérés avant de quitter la +capitale, allèrent rendre leurs hommages au roi; tous lui témoignèrent le +plus profond respect, le plus entier dévouement. Le chef des Bretons mit un +genou en terre, et présentant son épée à Louis XVI: «Sire, je vous remets, +pure et sacrée, l'épée des fidèles Bretons: elle ne se teindra que du sang +de vos ennemis.»--«Cette épée ne peut être en de meilleures mains que +dans les mains de mes chers Bretons, répondit Louis XVI en relevant le chef +des Bretons et en lui rendant son épée; je n'ai jamais douté de leur +tendresse et de leur fidélité: assurez-les que je suis le père, le frère, +l'ami de tous les Français.» Le roi vivement ému, serre la main du chef des +Bretons et l'embrasse. Un attendrissement mutuel prolonge quelques instans +cette scène touchante. Le chef des Bretons reprend le premier la parole: +«Sire, tous les Français, si j'en juge par nos coeurs, vous chérissent et +vous chériront, parce que vous êtes un roi citoyen.» + +«La municipalité de Paris voulut aussi donner une fête aux fédérés. Il y +eut joute sur la rivière, feu d'artifice, illumination, bal et +rafraîchissemens à la halle au blé, bal sur remplacement de la Bastille. On +lisait à l'entrée de l'enceinte ces mots en gros caractères: _Ici l'on +danse_; rapprochement heureux qui contrastait d'une manière frappante avec +l'antique image d'horreur et de désespoir que retraçait le souvenir de +cette odieuse prison. Le peuple allait et venait de l'un à l'autre endroit, +sans trouble, sans embarras. La police, en défendant la circulation des +voitures, avait prévu les accidens si communs dans les fêtes, et anéanti le +bruit tumultueux des chevaux, des roues, des cris de gare; bruit qui +fatigue, étourdit les citoyens, leur laisse à chaque instant la crainte +d'être écrasés, et donne à la fête la plus brillante et la mieux ordonnée +l'apparence d'une fuite. Les fêtes publiques sont essentiellement pour le +peuple. C'est lui seul qu'on doit envisager. Si les riches veulent en +partager les plaisirs, qu'ils se fassent peuple ce jour-là; ils y gagneront +des sensations inconnues, et ne troubleront pas la joie de leurs +oncitoyens. + +«Ce fut aux Champs-Élysées que les hommes sensibles jouirent avec plus de +satisfaction de cette charmante fête populaire. Des cordons de lumières +pendaient à tous les arbres, des guirlandes de lampions les enlaçaient les +uns aux autres; des pyramides de feu, placées de distance en distance, +répandaient un jour pur que l'énorme masse des ténèbres environnantes +rendait encore plus éclatant par son contraste. Le peuple remplissait les +allées et les gazons. Le bourgeois, assis avec sa femme au milieu de ses +enfans, mangeait, causait, se promenait, et sentait doucement son +existence. Ici, des jeunes filles et de jeunes garçons dansaient au son de +plusieurs orchestres disposés dans les clairières qu'on avait ménagées. +Plus loin, quelques mariniers en gilet et en caleçon, entourés de groupes +nombreux qui les regardaient avec intérêt, s'efforçaient de grimper le long +des grands mâts frottés de savon, et de gagner un prix réservé à celui qui +parviendrait à enlever un drapeau tricolore attaché à leur sommet. Il +fallait voir les rires prodigués à ceux qui se voyaient contraints +d'abandonner l'entreprise, les encouragemens donnés à ceux qui, plus +heureux ou plus adroits, paraissaient devoir atteindre le but. ...Une joie +douce, sentimentale, répandue sur tous les visages, brillant dans tous les +yeux, retraçait les paisibles jouissances des ombres heureuses dans les +Champs-Élysées des anciens. Les robes blanches d'une multitude de femmes +errant sous les arbres de ces belles allées, augmentaient encore +l'illusion.» + +_(Ferrières, tome II, p. 89.)_ + + + + + +NOTE 18. + + +M. de Talleyrand avait prédit d'une manière très remarquable les résultats +financiers du papier-monnaie. Dans son discours il montre d'abord la nature +de cette monnaie, la caractérise avec la plus grande justesse, et démontre +les raisons de sa prochaine infériorité. + +«L'assemblée nationale, dit-il, ordonnera-t-elle une émission de deux +milliards d'assignats-monnaie? On préjuge de cette seconde émission par le +succès de la première, mais on ne veut pas voir que les besoins du +commerce, ralenti par la révolution, ont dû faire accueillir avec avidité +notre premier numéraire conventionnel; et ces besoins étaient tels, que +dans mon opinion, il eût été adopté, ce numéraire, même quand il n'eût pas +été forcé: faire militer ce premier succès, qui même n'a pas été complet, +puisque les assignats perdent, en faveur d'une seconde et plus ample +émission, c'est s'exposer à de grands dangers; car l'empire de la loi a sa +mesure, et cette mesure c'est l'intérêt que les hommes ont à la respecter +ou à l'enfreindre. + +«Sans doute les assignats auront des caractères de sûreté que n'a jamais +eus aucun papier-monnaie; nul n'aura été créé sur un gage aussi précieux, +revêtu d'une hypothèque aussi solide: je suis loin de le nier. L'assignat, +considéré comme titre de créance, a une valeur positive et matérielle; +cette valeur de l'assignat est précisément la même que celle du domaine +qu'il représente; mais cependant il faut convenir, avant tout, que jamais +aucun papier national ne marchera de pair avec les métaux; jamais le signe +supplémentaire du premier signe représentatif de la richesse, n'aura la +valeur exacte de son modèle; le titre même constate le besoin, et le besoin +porte crainte et défiance autour de lui. + +«Pourquoi l'assignat-monnaie sera-t-il toujours au-dessous de l'argent? +C'est d'abord parce qu'on doutera toujours de l'application exacte de ses +rapports entre la masse des assignats et celle des biens nationaux, c'est +qu'on sera long-temps incertain sur la consommation des ventes; c'est qu'on +ne conçoit pas à quelle époque deux milliards d'assignats, représentant à +peu près la valeur des domaines, se trouveront éteints; c'est, parce que, +l'argent étant mis en concurrence avec le papier, l'un et l'autre +deviennent marchandise; et plus une marchandise est abondante, plus elle +doit perdre de son prix; c'est qu'avec de l'argent on pourra toujours se +passer d'assignats, tandis qu'il est impossible avec des assignats de se +passer d'argent; et heureusement le besoin absolu d'argent conservera dans +la circulation quelques espèces, car le plus grand de tous les maux serait +d'en être absolument privé.» + +Plus loin l'orateur ajoute; + +«Créer un assignat-monnaie, ce n'est pas assurément représenter un métal +marchandise, c'est uniquement représenter un métal-monnaie: or un métal +simplement monnaie ne peut, quelque idée qu'on y attache, représenter celui +qui est en même temps monnaie et marchandise. L'assignat-monnaie, quelque +sûr, quelque solide qu'il puisse être, est donc une abstraction de la +monnaie métallique; il n'est donc que le signe libre ou forcé, non pas de +la richesse, mais simplement du crédit. Il suit de là que donner au papier +les fonctions de monnaie, en le rendant, comme l'autre monnaie, +intermédiaire entre tous les objets d'échange, c'est changer la quantité +reconnue pour unité, autrement appelée dans cette matière _l'étalon de la +monnaie_; c'est opérer en un moment ce que les siècles opèrent à peine dans +un état qui s'enrichit; et si, pour emprunter l'expression d'un savant +étranger, la monnaie fait à l'égard du prix des choses la même fonction que +les degrés, minutes et secondes à l'égard des angles, ou les échelles à +l'égard des cartes géographiques ou plans quelconques, je demande ce qui +doit résulter de cette altération dans la mesure commune.» + +Après avoir montré ce qu'était la monnaie nouvelle, M. de Talleyrand prédit +avec une singulière précision la confusion qui en résulterait dans les +transactions privées: + +«Mais enfin suivons les assignats dans leur marche, et voyons quelle route +ils auront à parcourir. Il faudra donc que le créancier remboursé achète +des domaines avec des assignats, ou qu'il les garde, ou qu'il les emploie +à d'autres acquisitions. S'il achète des domaines, alors votre but sera +rempli: je m'applaudirai avec vous de la création des assignats, parce +qu'ils ne seront pas disséminés dans la circulation, parce qu'enfin ils +n'auront fait que ce que je vous propose de donner aux créances publiques, +la faculté d'être échangées contre les domaines publics. Mais si ce +créancier défiant préfère de perdre des intérêts en conservant un titre +inactif: mais s'il convertit des assignats en métaux pour les enfouir, ou +en effets sur l'étranger pour les transporter; mais si ces dernières +classes sont beaucoup plus nombreuses que la première; si, en un mot, les +assignats s'arrêtent long-temps dans la circulation avant de venir +s'anéantir dans la caisse de l'extraordinaire; s'ils parviennent forcément +et séjournent dans les mains d'hommes obligés de les recevoir au pair, et +qui, ne devant rien, ne pourront s'en servir qu'avec perte; s'ils sont +l'occasion d'une grande injustice commise par tous les débiteurs vis-à-vis +les créanciers antérieurs, que la loi obligera à recevoir les assignats au +pair de l'argent, tandis qu'elle sera démentie dans l'effet qu'elle +ordonne, puis qu'il sera impossible d'obliger les vendeurs à les prendre au +pair des espèces, c'est-à-dire sans augmenter le prix de leurs marchandises +en raison de la perte des assignats; alors combien cette opération +ingénieuse aurait-elle trompé le patriotisme de ceux dont la sagacité l'a +présentée, et dont la bonne foi la défend; et à quels regrets inconsolables +ne serions-nous pas condamnés!» + +On ne peut donc pas dire que l'assemblée constituante ait complètement +ignoré le résultat possible de sa détermination; mais à ces prévisions on +pouvait opposer une de ces réponses qu'on n'ose jamais faire sur le moment, +mais qui seraient péremptoires, et qui le deviennent dans la suite: cette +réponse était la nécessité; la nécessité de pourvoir aux finances, et de +diviser les propriétés. + + + + +NOTE 19. + + +Il n'est pas possible que sur un ouvrage composé collectivement, et par un +grand nombre d'hommes, il n'y ait diversité d'avis. L'unanimité n'ayant +jamais lieu, excepté sur certains points très rares, il faut que chaque +partie soit improuvée par ceux qui ont voté contre. Ainsi chaque article de +la constitution de 91 devait trouver des improbateurs dans les auteurs +mêmes de cette constitution; mais néanmoins l'ensemble était leur ouvrage +réel et incontestable. Ce qui arrivait ici était inévitable dans tout corps +délibérant, et le moyen de Mirabeau n'était qu'une supercherie. On peut +même dire qu'il y avait peu de délicatesse dans son procédé; mais il faut +beaucoup excuser chez un être puissant, désordonné, que la moralité du but +rend très facile sur celle des moyens; je dis moralité du but, car +Mirabeau croyait sincèrement à la nécessité d'une constitution modifiée; et +bien que son ambition, ses petites rivalités personnelles contribuassent à +l'éloigner du parti populaire, il était sincère dans sa crainte de +l'anarchie. D'autres que lui redoutaient la cour et l'aristocratie plus que +le peuple. Ainsi partout il y avait, selon les positions, des craintes +différentes, et partout vraies. La conviction change avec les points de +vue, et la moralité, c'est-à-dire là sincérité, se trouve également dans +les côtés les plus opposés. + + + + +NOTE 20. + + +Ferrières, témoin oculaire des intrigues de cette époque, rapporte lui-même +celles qui furent employées pour empêcher le serment des prêtres. Cette +page me semble trop caractéristique pour n'être pas citée: + +«Les évêques et les révolutionnaires s'agitèrent et intriguèrent, les uns +pour faire prêter le serment, les autres pour empêcher qu'on ne le prêtât. +Les deux partis sentaient l'influence qu'aurait dans les provinces la +conduite que tiendraient les ecclésiastiques de l'assemblée. Les évêques se +rapprochèrent de leurs curés; les dévots et les dévotes se mirent en +mouvement. Toutes les conversations ne roulèrent plus que sur le serment du +clergé. On eût dit que le destin de la France et le sort de tous les +Français dépendaient de sa prestation ou de sa non-prestation. Les hommes +les plus libres dans leurs opinions religieuses, les femmes les plus +décriées par leurs moeurs, devinrent tout à coup de sévères théologiens, +d'ardens missionnaires de la pureté et de l'intégrité de la foi romaine. + +«Le _Journal de Fontenay_, l'_Ami du roi_, la _Gazette de Durosoir_, +employèrent leurs armes ordinaires, l'exagération, le mensonge, la +calomnie. On répandit une foule d'écrits dans lesquels la constitution +civile du clergé était taitée de schismatique, d'hérétique, de destructive +de a religion. Les dévotes colportèrent des écrits de maison en maison; +elles priaient, conjuraient, menaçaient, elon les penchans et les +caractères. On montrait aux uns e clergé triomphant, l'assemblée dissoute, +les ecclésiastiques révaricateurs dépouillés de leurs bénéfices, enfermés +dans leurs maisons de correction; les ecclésiastiques idèles couverts de +gloire, comblés de richesses. Le ape allait lancer ses foudres sur une +assemblée sacrilège et sur des prêtres apostats. Les peuples dépourvus de +sacremens se soulèveraient, les puissances étrangères entreraient en +France, et cet édifice d'iniquité et de scélératesse s'écroulerait sur ses +propres fondemens.» + +(_Ferrières, tome II, page_ 198.) + + + + +NOTE 21. + + +M. Froment rapporte le fait suivant dans son écrit déjà cité: + +«Dans ces circonstances, les princes projetaient de former dans l'intérieur +du royaume, aussitôt qu'ils le pourraient, des légions de tous les fidèles +sujets du roi, pour s'en servir jusqu'au moment où les troupes de ligne +seraient entièrement réorganisées. Désireux d'être à la tête des royalistes +que j'avais dirigés et commandés en 1789 et 1790, j'écrivis à Monsieur, +comte d'Artois, pour supplier son altesse royale de m'accorder un brevet de +colonel-commandant, conçu de manière que tout royaliste qui, comme moi, +réunirait sous ses ordres un nombre suffisant de vrais citoyens pour former +une légion, pût se flatter d'obtenir la même faveur. Monsieur, comte +d'Artois, applaudit à mon idée, et accueillit favorablement ma demande; +mais les membres du conseil ne furent pas de son avis: ils trouvaient si +étrange qu'un bourgeois prétendît à un brevet militaire, que l'un d'eux +me dit avec humeur: _Pourquoi ne demandez-vous pas un évêché_? Je ne +répondis à l'observateur que par des éclats de rire qui déconcertèrent un +peu sa gravité. Cependant la question fut débattue de nouveau chez M. de +Flaschslanden; les délibérans furent d'avis de qualifier ces nouveaux corps +de _légions bourgeoises_. Je leur observai: «Que sous cette dénomination +ils recréeraient simplement les gardes nationales; que les princes ne +pourraient les faire marcher partout où besoin serait, parce qu'elles +prétendraient n'être tenues de défendre que leurs propres foyers; qu'il +était à craindre que les factieux ne parvinssent à les mettre aux prises +avec les troupes de ligne; qu'avec de vains mots ils avaient armé le peuple +contre les dépositaires de l'autorité publique; qu'il serait donc plus +politique de suivre leur exemple, et de donner à ces nouveaux corps la +dénomination de _milices royales_; que...» + +«M. l'évêque d'Arras m'interrompant brusquement, me dit: «Non, non, +monsieur, il faut qu'il y ait du _bourgeois_ dans votre brevet;» et le +baron de Flachslanden, qui le rédigea, y mit du _bourgeois_.» + +(_Recueil de divers écrits relatifs à la révolution, page_ 62.) + + + + +NOTE 22. + + +Voici des détails sur le retour de Varennes, que madame Campan tenait de +la bouche de la reine même: + +«Dès le jour de mon arrivée, la reine me fit entrer dans son cabinet, pour +me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relations qu'elle avait +établies avec MM. Barnave, Duport et Alexandre Lameth. Elle m'apprit que M. +J*** était son intermédiaire avec ces débris du parti constitutionnel, qui +avaient de bonnes intentions malheureusement trop tardives, et me dit que +Barnave était un homme digne d'inspirer de l'estime. Je fus étonnée +d'entendre prononcer ce nom de Barnave avec tant de bienveillance. Quand +j'avais quitté Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec +horreur. Je lui fis cette remarque; elle ne s'en étonna point, mais elle me +dit qu'il était bien changé; que ce jeune homme, plein d'esprit et de +sentimens nobles, était de cette classe distinguée par l'éducation, et +seulement égarée par l'ambition que fait naître un mérite réel. «Un +sentiment d'orgueil que je ne saurais trop blâmer dans un jeune homme du +tiers-état, disait la reine en parlant de Barnave, lui a fait applaudir à +tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire pour la +classe dans laquelle il est né: si jamais la puissance revient dans nos +mains, le pardon de Barnave est d'avance écrit dans nos coeurs...» La +reine ajoutait qu'il n'en était pas de même à l'égard des nobles qui +s'étaient jetés dans le parti de la révolution, eux qui obtenaient toutes +les faveurs, et souvent au détriment des gens d'un ordre inférieur, parmi +lesquels se trouvaient les plus grands talens; enfin que les nobles, nés +pour être le rempart de la monarchie, étaient trop coupables d'avoir trahi +sa cause pour en mériter leur pardon. La reine m'étonnait de plus en plus +par la chaleur avec laquelle elle justifiait l'opinion favorable qu'elle +avait conçue de Barnave. Alors elle me dit que sa conduite en route avait +été parfaite, tandis que la rudesse républicaine de Pétion avait été +outrageante; qu'il mangeait, buvait dans la berline du roi avec +malpropreté, jetant les os de volaille par la portière, au risque de les +envoyer jusque sur le visage du roi; haussant son verre, sans dire un mot, +quand madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait +assez; que ce ton offensant était calculé, puisque cet homme avait reçu de +l'éducation; que Barnave en avait été révolté. Pressé par la reine de +prendre quelque chose: «Madame, répondit Barnave, les députés de +l'assemblée nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent +occuper Vos Majestés que de leur mission, et nullement de leurs besoins.» +Enfin ses respectueux égards, ses attentions délicates et toutes ses +paroles avaient gagné non-seulement sa bienveillance, mais celle de madame +Elisabeth. + +«Le roi avait commencé à parler à Pétion sur la situation de la France et +sur les motifs de sa conduite, qui étaient fondés sur la nécessité de +donner au pouvoir exécutif une force nécessaire à son action pour le bien +même de l'acte constitutionnel, puisque la France ne pouvait être +république... «Pas encore, à la vérité, lui répondit Pétion, parce que les +Français ne sont pas assez mûrs pour cela.» Cette audacieuse et cruelle +réponse imposa silence au roi, qui le garda jusqu'à son arrivée à Paris. +Pétion tenait dans ses genoux le petit Dauphin; il se plaisait à rouler +dans ses doigts les beaux cheveux blonds de l'intéressant enfant; et +parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire +crier... «Donnez-moi mon fils, lui dit la reine; il est accoutumé à des +soins, à des égards qui le disposent peu à tant de familiarités.» + +«Le chevalier de Dampierre avait été tué près de la voiture du roi, en +sortant de Varennes. Un pauvre curé de village, à quelques lieues de +l'endroit où ce crime venait d'être commis, eut l'imprudence de s'approcher +pour parler au roi; les cannibales qui environnaient la voiture se jettent +sur lui. «Tigres, leur cria Barnave, avez-vous cessé d'être Français? +Nation de braves, êtes-vous devenus un peuple d'assassins?...» Ces seules +paroles sauvèrent d'une mort certaine le curé déjà terrassé. Barnave, en +les prononçant, s'était jeté presque hors de la portière, et madame +Élisabeth, touchée de ce noble élan, le retenait par son habit. La reine +disait, en parlant de cet événement, que dans les momens des plus grandes +crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours; et que, dans cette +circonstance, la pieuse Elisabeth retenant Barnave par le pan de son habit, +lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce député avait éprouvé un +autre genre d'étonnement. Les dissertations de madame Élisabeth sur la +situation de la France, son éloquence douce et persuasive, la noble +simplicité avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'écarter en rien +de sa dignité, tout lui parut céleste dans cette divine princesse, et son +coeur disposé sans doute à de nobles sentimens, s'il n'eût pas suivi le +chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante admiration. La +conduite des deux députés fit connaître à la reine la séparation totale +entre le parti républicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges +où elle descendait, elle eut quelques entretiens particuliers avec Barnave. +Celui-ci parla beaucoup des fautes des royalistes dans la révolution, et +dit qu'il avait trouvé les intérêts de la cour si faiblement, si mal +défendus, qu'il avait été tenté plusieurs fois d'aller lui offrir un +athlète courageux qui connût l'esprit du siècle et celui de la nation. La +reine lui demanda quels auraient été les moyens qu'il lui aurait conseillé +d'employer.--«La popularité, madame.--Et comment pouvais-je en avoir? +repartit sa majesté; elle m'était enlevée.-- Ah! madame, il vous était bien +plus facile à vous de la conquérir qu'à moi de l'obtenir.» Cette assertion +fournirait matière à commentaire; je me borne à rapporter ce curieux +entretien.» + +(_Mémoires de madame Campan, tome II, pages 150 et suivantes_.) + + + + +NOTE 23. + + +Voici la réponse elle-même, ouvrage de Barnave, et modèle de raison, +d'adresse et de dignité. + +«Je vois, messieurs, dit Louis XVI aux commissaires, je vois par l'objet de +la mission qui vous est donnée, qu'il ne s'agit point ici d'un +interrogatoire, ainsi je veux bien répondre aux désirs de l'assemblée. Je +ne craindrai jamais de rendre publics les motifs de ma conduite. Ce sont +les outrages et les menaces qui m'ont été faits, à ma famille et à moi, le +18 avril, qui sont la cause de ma sortie de Paris. Plusieurs écrits ont +cherché à provoquer les violences contre ma personne et contre ma famille. +J'ai cru qu'il n'y avait plus de sûreté ni même de décence pour moi de +rester plus long-temps dans cette ville. Jamais mon intention n'a été de +quitter le royaume; je n'ai eu aucun concert sur cet objet, ni avec les +puissances étrangères, ni avec mes parens, ni avec aucun des Français +émigrés. Je puis donner en preuve de mes intentions que des logemens +étaient préparés à Montmédy pour me recevoir. J'avais choisi cette place, +parce qu'étant fortifiée, ma famille y serait plus en sûreté; qu'étant près +de la frontière, j'aurais été plus à portée de m'opposer à toute espèce +d'invasion en France, si on avait voulu en tenter quelqu'une. Un de mes +principaux motifs, en quittant Paris, était de faire tomber l'argument de +ma non-liberté: ce qui pouvait fournir une occasion de troubles. Si j'avais +eu l'intention de sortir du royaume, je n'aurais pas publié mon mémoire le +jour même de mon départ; j'aurais attendu d'être hors des frontières; mais +je conservais toujours le désir de retourner à Paris. C'est dans ce sens +que l'on doit entendre la dernière phrase de mon mémoire, dans laquelle il +est dit: Français, et vous surtout, Parisiens, quel plaisir n'aurais-je pas +à me retrouver au milieu de vous!... Je n'avais dans ma voiture que trois +mille louis en or et cinquante-six mille livres en assignats. Je n'ai +prévenu Monsieur de mon départ que peu de temps auparavant. Monsieur n'est +passé dans le pays étranger que parce qu'il était convenu avec moi que nous +ne suivrions pas la même route: il devait revenir en France après moi. Le +passeport était nécessaire pour faciliter mon voyage; il n'avait été +indiqué pour le pays étranger que parce qu'on n'en donne pas au bureau des +affaires étrangères pour l'intérieur du royaume. La route de Francfort n'a +pas même été suivie. Je n'ai fait aucune protestation que dans le mémoire +que j'ai laissé avant mon départ. Cette protestation ne porte pas, ainsi +que son contenu l'atteste, sur le fond des principes de la constitution, +mais sur la forme des sanctions, c'est-à-dire, sur le peu de liberté dont +je paraissais jouir, et sur ce que les décrets, n'ayant pas été présentés +en masse, je ne pouvais juger de l'ensemble de la constitution. Le +principal reproche contenu dans le mémoire se rapporte aux difficultés dans +les moyens d'administration et d'exécution. J'ai reconnu dans mon voyage +que l'opinion publique était décidée en faveur de la constitution; je ne +croyais pas pouvoir juger pleinement cette opinion publique à Paris, mais +dans les notions que j'ai recueillies personnellement pendant ma route, je +me suis convaincu combien il est nécessaire au soutien de la constitution +de donner de la force aux pouvoirs établis pour maintenir l'ordre public. +Aussitôt que j'ai reconnu la volonté générale, je n'ai point hésité, comme +je n'ai jamais hésité à faire le sacrifice de tout ce qui m'est personnel. +Le bonheur du peuple a toujours été l'objet de mes désirs. J'oublierai +volontiers tous les désagrémens que j'ai essuyés, si je puis assurer la +paix et la félicité de la nation.» + + + + +NOTE 24. + + +Bouillé avait un ami intime dans le comte de Gouvernet; et, quoique leur +opinion ne fût pas à beaucoup près la même, ils avaient beaucoup d'estime +l'un pour l'autre. Bouillé, qui ménage peu les constitutionnels, s'exprime +de la manière la plus honorable à l'égard de M. Gouvernet, et semble lui +accorder toute confiance. Pour donner dans ses mémoires une idée de ce qui +se passait dans l'assemblée à cette époque, il cite la lettre suivante, +écrite à lui-même par le comte de Gouvernet, le 26 août 1791: + +«Je vous avais donné des espérances que je n'ai plus. Cette fatale +constitution, qui devait être révisée, améliorée, ne le sera pas. Elle +restera ce qu'elle est, un code d'anarchie, une source de calamités; et +notre malheureuse étoile fait qu'au moment où les démocrates eux-mêmes +sentaient une partie de leurs torts, ce sont les aristocrates qui, en leur +refusant leur appui, s'opposent à la réparation. Pour vous éclairer, pour +me justifier vis-à-vis de vous, de vous avoir peut-être donné un faux +espoir, il faut reprendre les choses de plus haut, et vous dire tout ce qui +s'est passé, puisque j'ai aujourd'hui une occasion sûre pour vous écrire. + +«Le jour et le lendemain du départ du roi, les deux côtés de l'assemblée +restèrent en observation sur leurs mouvemens respectifs. Le parti populaire +était fort consterné; le parti royaliste fort inquiet. La moindre +indiscrétion pouvait réveiller la fureur du peuple. Tous les membres du +côté droit se turent, et ceux du côté gauche laissèrent à leurs chefs la +proposition des mesures qu'ils appelèrent de _sûreté_, et qui ne furent +contredites par personne. Le second jour du départ, les jacobins devinrent +menaçans, et les constitutionnels modérés. Ils étaient alors et ils sont +encore bien plus nombreux que les jacobins. Ils parlèrent d'accommodement, +de députation au roi. Deux d'entre eux proposèrent à M. Malouet des +conférences qui devaient s'ouvrir le lendemain: mais on apprit +l'arrestation du roi, et il n'en fut plus question. Cependant leurs +opinions s'étant manifestées, ils se virent par là même séparés plus que +jamais des enragés. Le retour de Barnave, le respect qu'il avait témoigné +au roi et à la reine, tandis que le féroce Pétion insultait à leurs +malheurs, la reconnaissance que leurs majestés marquèrent à Barnave, ont +changé en quelque sorte le coeur de ce jeune homme, jusqu'alors +impitoyable. C'est, comme vous savez, le plus capable et un des plus +influens de son parti. Il avait donc rallié à lui les quatre cinquièmes +du côté gauche, non seulement pour sauver le roi de la fureur des jacobins, +mais pour lui rendre une partie de son autorité et lui donner aussi les +moyens de se défendre à l'avenir, en se tenant dans la ligne +constitutionnelle. Quant à cette dernière partie du plan de Barnave, il n'y +avait dans le secret que Lameth et Duport: car la tourbe constitutionnelle +leur inspirait encore assez d'inquiétude pour qu'ils ne fussent sûrs de la +majorité de l'assemblée qu'en comptant sur le côté droit: et ils croyaient +pouvoir y compter, lorsque, dans la révision de leur constitution, ils +donneraient plus de latitude à l'autorité royale. + +«Tel était l'état des choses, lorsque je vous ai écrit. Mais, tout +convaincu que je suis de la maladresse des aristocrates et de leurs +contre-sens continuels, je ne prévoyais pas encore jusqu'où ils pouvaient +aller. + +«Lorsqu'on apprit la nouvelle de l'arrestation du roi à Varennes, le côté +droit, dans les comités secrets, arrêta de ne plus voter, de ne plus +prendre aucune part aux délibérations ni aux discussions de l'assemblée. +Malouet ne fut pas de cet avis. Il leur représenta que tant que la session +durerait et qu'ils y assisteraient, ils avaient l'obligation de s'opposer +activement aux mesures attentatoires à l'ordre public et aux principes +fondamentaux de la monarchie. Toutes ses instances furent inutiles; ils +persistèrent dans leur résolution, et rédigèrent secrètement un acte de +protestation contre tout ce qui s'était fait. Malouet protesta qu'il +continuerait à protester à la tribune, et à faire ostensiblement tous ses +efforts pour empêcher le mal. Il m'a dit qu'il n'avait pu ramener à son +avis que trente-cinq à quarante membres du côté droit, et qu'il craignait +bien que cette fausse mesure des plus zélés royalistes n'eût les plus +funestes conséquences. + +«Les dispositions générales de l'assemblée étaient alors si favorables au +roi, que, pendant qu'on le conduisait à Paris, Thouret étant monté à la +tribune pour déterminer la manière dont le roi serait gardé (j'étais à la +séance), le plus grand silence régnait dans la salle et dans les galeries. +Presque tous les députés, même du côté gauche, avaient l'air consterné en +entendant lire ce fatal décret; mais personne ne disait rien. Le président +allait le mettre aux voix; tout à coup Malouet se leva, et, d'un air de +dignité, s'écria:--Qu'allez-vous faire, messieurs? Après avoir arrêté le +roi, on vous propose de le constituer prisonnier par un décret! Où vous +conduit cette démarche? Y pensez-vous bien? Vous ordonneriez d'emprisonner +le roi!--_Non! Non_! s'écrièrent plusieurs membres du côté gauche en se +levant en tumulte: _nous n'entendons pas que le roi soit prisonnier_; et +le décret allait être rejeté à la presque unanimité, lorsque Thouret +s'empressa d'ajouter: + +«L'opinant a mal saisi les termes et l'objet du décret. Nous n'avons pas +plus que lui le projet d'emprisonner le roi; c'est pour sa sûreté et celle +de la famille royale que nous proposons des mesures.» Et ce ne fut que +d'après cette explication que le décret passa, quoique l'emprisonnement +soit devenu très réel, et se prolonge aujourd'hui sans pudeur. + +«A la fin de juillet, les constitutionnels, qui soupçonnaient la +protestation du côté droit, sans cependant en avoir la certitude, +poursuivaient mollement leur plan de révision. Ils redoutaient plus que +jamais les jacobins et les aristocrates. Malouet se rendit à leur comité de +révision. Il leur parla d'abord comme à des hommes à qui il n'y avait rien +à apprendre sur les dangers et les vices de leur constitution; mais il les +vit moins disposés à de grandes réformes. Ils craignaient de perdre leur +popularité. Target et Duport argumentèrent contre lui pour défendre leur +ouvrage. Il rencontra le lendemain Chapellier et Barnave, qui refusèrent +d'abord dédaigneusement de répondre à ses provocations, et se prêtèrent +enfin au plan d'attaque dont il allait courir tous les risques. Il proposa +de discuter, dans la séance du 8, tous les points principaux de l'acte +constitutionnel, et d'en démontrer tous les vices. «Vous, messieurs, leur +dit-il, répondez-moi, accablez-moi d'abord de votre indignation; défendez +votre ouvrage avec avantage sur les articles les moins dangereux, même sur +la pluralité des points auxquels s'adressera ma censure, et, quant à ceux +que j'aurai signalés comme antimonarchiques, comme empêchant l'acte du +gouvernement, dites alors que ni l'assemblée ni le comité n'avaient besoin +de mes observations à cet égard; que vous entendiez bien en proposer la +réforme, et sur-le-champ proposez-la. Croyez que c'est peut-être notre +seule ressource pour maintenir la monarchie et revenir avec le temps à lui +donner tous les appuis qui lui sont nécessaires.» Cela fut ainsi convenu; +mais la protestation du côté droit ayant été connue, et sa persévérance à +ne plus voter ôtant toute espérance aux constitutionnels de réussir dans +leur projet de révision, que les jacobins contrariaient de toutes leurs +forces, ils y renoncèrent. Malouet, qui n'avait pas eu avec eux de +communications régulières, n'en fit pas moins son attaque. Il rejeta +solennellement l'acte constitutionnel comme antimonarchique, et d'une +exécution impraticable sur plusieurs points. Le développement de ces motifs +commençait à faire une grande impression, lorsque Chapellier, qui +n'espérait plus rien de l'exécution de la convention, la rompit et cria au +blasphème, en interrompant l'orateur, et demandant qu'on le fît descendre +de la tribune; ce qui fut ordonné. Le lendemain il avoua qu'il avait eu +tort; mais il dit que lui et les siens avaient perdu toute espérance, du +moment où il n'y avait aucun secours à attendre du côté droit. + +«Il fallait bien vous faire cette longue histoire, pour que vous ne +perdissiez pas toute confiance en mes pronostics. Ils sont tristes +maintenant; le mal est extrême; et, pour le réparer, je ne vois ni au +dedans ni au-dehors qu'un seul remède, qui est la réunion de la force à la +raison.» + +(_Mémoires de Bouillé, page 282 et suiv._) + + + + +FIN DES NOTES DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME PREMIER. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +État moral et politique de la France à la fin du dix-huitième siècle. +--Avènement de Louis XVI.--Maurepas, Turgot et Necker ministres.--Calonne. +Assemblée des notables.--De Brienne ministre.--Opposition du parlement, +son exil et son rappel.--Le duc d'Orléans exilé.--Arrestation du conseiller +d'Espréménil--Necker est rappelé et remplace de Brienne.-- Nouvelle +assemblée des notables.--Discussions relatives aux états-généraux. +--Formation des clubs,--Causes de la révolution.--Premières élections des +députés aux états-généraux.--Incendie de la maison Réveillon.--Le duc +d'Orléans; son caractère. + + +CHAPITRE II. + + +Convocation et ouverture des états-généraux.--Discussion sur la +vérification des pouvoirs et sur le vote par ordre et par tête.--L'ordre du +tiers-état se déclare assemblée nationale.--La salle des états est fermée, +les députés se rendent dans un autre local.--Serment du Jeu de Paume. +--Séance royale du 23 juin.--L'assemblée continue ses délibérations malgré +les ordres du roi.--Réunion définitive des trois ordres.--Premiers travaux +de l'assemblée.--Agitations populaires à Paris--Le peuple délivre des +gardes-françaises enfermés à l'Abbaye.--Complots de la cour; des troupes +s'approchent de Paris.--Renvoi de Necker.--Journées des 12, 13 et 14 +juillet. Prise de la Bastille.--Le roi se rend à l'assemblée, et de là à +Paris.--Rappel de Necker. + + +CHAPITRE III. + + +Travaux de la municipalité de Paris.--Lafayette commandant de la garde +nationale; son caractère, et son rôle dans la révolution.--Massacre de +Foulon et Berthier.--Retour de Necker.--Situation et division des partis et +de leurs chefs.--Mirabeau; son caractère, ses projets et son génie.--Les +brigands.--Troubles dans les provinces et les campagnes.--Nuit du 4 août. +--Abolition des droits féodaux et de tous les privilèges.--Déclaration des +droits de l'homme.--Discussions sur la constitution et sur le _veto_. +--Agitation à Paris. Rassemblement tumultueux au Palais-Royal. + + +CHAPITRE IV. + + +Intrigues de la cour.--Repas des gardes-du-corps et des officiers du +régiment de Flandre à Versailles.--Journées des 4, 5 et 6 octobre; scènes +tumultueuses et sanglantes. Attaque du château de Versailles par la +multitude.--Le roi vient demeurer à Paris--État des partis--Le duc +d'Orléans quitte la France.--Négociations de Mirabeau avec la cour. +--L'assemblée se transporte à Paris.--Loi sur les biens du clergé. +--Serment civique.--Traité de Mirabeau avec la cour.--Bouillé. +--Affaire Favras.--Plans contre-révolutionnaires.--Clubs des Jacobins +et des Feuillans. + + +CHAPITRE V. + + +Etat politique et dispositions des puissances étrangères en 1790. +--Discussion sur le droit de la paix et de la guerre.--Première institution +du papier-monnaie ou des assignats.--Organisation judiciaire.--Constitution +civile du clergé.--Abolition des titres de noblesse.--Anniversaire du 14 +juillet. Fête de la première fédération.--Révolte des troupes à Nancy. +--Retraite de Necker.--Projets de la cour et de Mirabeau.--Formation du +camp de Jalès.--Serment civique imposé aux ecclésiastiques. + + +CHAPITRE VI. + + +Progrès de l'émigration--Le peuple soulevé attaque le donjon de Vincennes. +Conspiration des _Chevaliers du poignard_.--Discussion sur la loi contre +les émigrés.--Mort de Mirabeau.--Intrigues contre-révolutionnaires. Fuite +du roi et de sa famille; il est arrêté à Varennes et ramené à Paris. +--Dispositions des puissances étrangères; préparatifs des émigrés +--Déclaration de Pilnitz.--Proclamation de la loi martiale au +Champ-de-Mars.--Le roi accepte la constitution.--Clôture de l'assemblée +constituante. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution Française, +Vol. I, by Adolphe Thiers + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, TOME 1 *** + +***** This file should be named 9945-8.txt or 9945-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/9/9/4/9945/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen +and the PG Online Distributed Proofreaders. 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