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II *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Tonya, Anne Dreze +and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. + + +ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +JUGEMENT SUR L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.--OUVERTURE DE LA SECONDE +ASSEMBLÉE NATIONALE, DITE _Assemblée législative_; SA COMPOSITION. +--ÉTAT DES CLUBS; LEURS MEMBRES INFLUENS.--PÉTION, MAIRE DE PARIS. +--POLITIQUE DES PUISSANCES.--ÉMIGRATION; DÉCRETS CONTRE LES ÉMIGRÉS +ET CONTRE LES PRÊTRES NON ASSERMENTÉS.--MODIFICATION DANS LE +MINISTÈRE.--PRÉPARATIFS DE GUERRE; ÉTAT DES ARMÉES. + + +L'Assemblée constituante venait de terminer sa longue et laborieuse +carrière; et, malgré son noble courage, sa parfaite équité, ses +immenses travaux, elle était haïe comme révolutionnaire à Coblentz, et +comme aristocrate à Paris. Pour bien juger cette mémorable assemblée, +où la réunion des lumières fut si grande et si variée, les résolutions +si hardies et si persévérantes, et où, pour la première fois +peut-être, on vit tous les hommes éclairés d'une nation réunis avec la +volonté et le pouvoir de réaliser les voeux de la philosophie, il faut +considérer l'état dans lequel elle avait trouvé la France, et celui +dans lequel elle la laissait. + +En 1789, la nation française sentait et connaissait tous ses maux, +mais elle ne concevait pas la possibilité de les guérir. Tout à +coup, sur la demande imprévue des parlemens, les états-généraux sont +convoqués; l'assemblée constituante se forme, et arrive en présence du +trône, enorgueilli de son ancienne puissance, et disposé tout au plus +à souffrir quelques doléances. Alors elle se pénètre de ses droits, se +dit qu'elle est la nation, et ose le déclarer au gouvernement étonné. +Menacée par l'aristocratie, par la cour et par une armée, ne prévoyant +pas encore les soulèvemens populaires, elle se déclare inviolable, et +défend au pouvoir de toucher à elle; convaincue de ses droits, elle +s'adressait à des ennemis qui n'étaient pas convaincus des leurs, +et elle l'emporte, par une simple expression de sa volonté, sur une +puissance de plusieurs siècles et sur une armée de trente mille +hommes. + +C'est là toute la révolution; c'en est le premier acte et le plus +noble; il est juste, il est héroïque, car jamais une nation n'a agi +avec plus de droit et de danger. + +Le pouvoir vaincu, il fallait le reconstituer d'une manière juste et +convenable. Mais à l'aspect de cette échelle sociale au sommet de +laquelle tout surabonde, puissance, honneurs, fortune, tandis qu'au +bas tout manque jusqu'au pain indispensable à la vie, l'assemblée +constituante éprouve dans ses pensées une réaction violente, et veut +tout niveler. Elle décide donc que la masse des citoyens complètement +égalisée exprimera ses volontés, et que le roi demeurera chargé +seulement de leur exécution. + +Son erreur ici n'est point d'avoir réduit la royauté à une simple +magistrature; car le roi avait encore assez d'autorité pour maintenir +les lois, et plus que n'en ont les magistrats dans les républiques; +mais c'est d'avoir cru qu'un roi, avec le souvenir de ce qu'il avait +été, pût se résigner, et qu'un peuple, qui se réveillait à peine, et +qui venait de recouvrer une partie de la puissance publique, ne voulût +pas la conquérir tout entière. L'histoire prouve en effet qu'il faut +diviser infiniment les magistratures, ou que, si on établit un chef +unique, il faut le doter si bien qu'il n'ait pas envie d'usurper. + +Quand les nations, presque exclusivement occupées de leurs intérêts +privés, sentent le besoin de se décharger sur un chef des soins du +gouvernement, elles font bien de s'en donner un; mais il faut alors +que ce chef, égal des rois anglais, pouvant convoquer et dissoudre les +assemblées nationales, n'ayant point à recevoir leurs volontés, ne les +sanctionnant que lorsqu'elles lui conviennent, et empêché seulement +de trop mal faire, ait réellement la plus grande partie de la +souveraineté. La dignité de l'homme peut encore se conserver sous +un gouvernement pareil, lorsque la loi est rigoureusement observée, +lorsque chaque citoyen sent tout ce qu'il vaut, et sait que ces +pouvoirs si grands, laissés au prince, ne lui ont été abandonnés que +comme une concession à la faiblesse humaine. + +Mais ce n'est pas à l'instant où une nation vient tout à coup de +se rappeler ses droits, qu'elle peut consentir à se donner un rôle +secondaire, et à remettre volontairement la toute-puissance à un +chef, pour que l'envie ne lui vienne pas de l'usurper. L'assemblée +constituante n'était pas plus capable que la nation elle-même de faire +une pareille abdication. Elle réduisit donc la royauté à une simple +magistrature héréditaire, espérant que le roi se contenterait de cette +magistrature, toute brillante encore d'honneurs, de richesses et de +puissance, et que le peuple la lui laisserait. + +Mais que l'assemblée l'espérât ou non, pouvait-elle, dans ce doute, +trancher la question? pouvait-elle supprimer le roi, ou bien lui +donner toute la puissance que l'Angleterre accorde à ses monarques? + +D'abord, elle ne pouvait pas déposer Louis XVI; car s'il est toujours +permis de mettre la justice dans un gouvernement, il ne l'est pas d'en +changer la forme, quand la justice s'y trouve, et de convertir tout +à coup une monarchie en république. D'ailleurs la possession est +respectable; et si l'assemblée eût dépouillé la dynastie, que +n'eussent pas dit ses ennemis, qui l'accusaient de violer la propriété +parce qu'elle attaquait les droits féodaux? + +D'un autre côté, elle ne pouvait accorder au roi le _veto_ absolu, la +nomination des juges, et autres prérogatives semblables, parce que +l'opinion publique s'y opposait, et que, cette opinion faisant sa +seule force, elle était obligée de s'y soumettre. + +Quant à l'établissement d'une seule chambre, son erreur a été plus +réelle peut-être, mais tout aussi inévitable. S'il était dangereux de +ne laisser que le souvenir du pouvoir à un roi qui l'avait eu tout +entier, et en présence d'un peuple qui voulait en envahir jusqu'au +dernier reste, il était bien plus faux en principe de ne pas +reconnaître les inégalités et les gradations sociales, lorsque les +républiques elles-mêmes les admettent, et que chez toutes on trouve un +sénat, ou héréditaire, ou électif. Mais il ne faut exiger des hommes +et des esprits que ce qu'ils peuvent à chaque époque. Comment, au +milieu d'une révolte contre l'injustice des rangs, reconnaître leur +nécessité? Comment constituer l'aristocratie au moment de la guerre +contre l'aristocratie? Constituer la royauté eût été plus facile, +parce que, placée loin du peuple, elle avait été moins oppressive, +et parce que d'ailleurs elle remplit des fonctions qui semblent plus +nécessaires. + +Mais, je le répète, ces erreurs n'eussent-elles pas dominé dans +l'assemblée, elles étaient dans la nation, et la suite des événemens +prouvera que si on avait laissé au roi et à l'aristocratie tous les +pouvoirs qu'on leur ôta, la révolution n'en aurait pas moins eu lieu +jusque dans ses derniers excès. + +Il faut, pour s'en convaincre, distinguer les révolutions qui éclatent +chez les peuples long-temps soumis, de celles qui arrivent chez les +peuples libres, c'est-à-dire en possession d'une certaine activité +politique. A Rome, à Athènes et ailleurs, on voit les nations et leurs +chefs se disputer le plus ou le moins d'autorité. Chez les peuples +modernes entièrement dépouillés, la marche est différente. +Complètement asservis, ils dorment long-temps. Le réveil a lieu +d'abord dans les classes les plus éclairées, qui se soulèvent et +recouvrent une partie du pouvoir. Le réveil est successif, l'ambition +l'est aussi, et gagne jusqu'aux dernières classes, et la masse entière +se trouve ainsi en mouvement. Bientôt, satisfaites de ce qu'elles ont +obtenu, les classes éclairées veulent s'arrêter, mais elles ne le +peuvent plus, et sont incessamment foulées par celles qui les suivent. +Celles qui s'arrêtent, fussent-elles les avant-dernières, sont pour +les dernières une aristocratie, et, dans cette lutte des classes se +roulant les unes sur les autres, le simple bourgeois finit par être +appelé aristocrate par le manouvrier, et poursuivi comme tel. + +L'assemblée constituante nous présente cette génération qui s'éclaire +et réclame la première contre le pouvoir encore tout-puissant: assez +sage pour voir ce que l'on doit à ceux qui avaient tout et à ceux qui +n'avaient rien, elle veut laisser aux premiers une partie de ce qu'ils +possèdent, parce qu'ils l'ont toujours possédé, et procurer surtout +aux seconds les lumières et les droits qu'on acquiert par elles. Mais +le regret est chez les uns, l'ambition chez les autres; le regret +veut tout recouvrer, l'ambition tout conquérir, et une guerre +d'extermination s'engage. Les constituans sont donc ces premiers +hommes de bien, qui, secouant l'esclavage, tentent un ordre juste, +l'essaient sans effroi, accomplissent même cette immense tâche, mais +succombent en voulant engager les uns à céder quelque chose, les +autres à ne pas tout désirer. + +L'assemblée constituante, dans sa répartition équitable, avait ménagé +les anciens possesseurs. Louis XVI, avec le titre de roi des Français, +trente millions de revenu, le commandement des armées, et le droit +de suspendre les volontés nationales, avait encore d'assez belles +prérogatives. Le souvenir seul du pouvoir absolu peut l'excuser de ne +pas s'être résigné à ce reste brillant de puissance. + +Le clergé, dépouillé des biens immenses qu'il avait reçus jadis, à +condition de secourir les pauvres qu'il ne secourait pas, d'entretenir +le culte dont il laissait le soin à des curés indigens, le clergé +n'était plus un ordre politique; mais ses dignités ecclésiastiques +étaient conservées, ses dogmes respectés, ses richesses scandaleuses +changées en un revenu suffisant, et on peut même dire abondant, car il +permettait encore un assez grand luxe épiscopal. La noblesse n'était +plus un ordre, elle n'avait plus les droits exclusifs de chasse, et +autres pareils; elle n'était plus exempte d'impôts; mais pouvait-elle +faire de ces choses l'objet d'un regret raisonnable? ses immenses +propriétés lui étaient laissées. Au lieu de la faveur de la cour, +elle avait la certitude des succès accordés au mérite. Elle avait la +faculté d'être élue par le peuple, et de le représenter dans l'état, +pour peu qu'elle voulût se montrer bienveillante et résignée. La +robe et l'épée étaient assurées à ses talens; pourquoi une généreuse +émulation ne venait-elle pas l'animer tout à coup? Quel aveu +d'incapacité ne faisait-elle point en regrettant les faveurs +d'autrefois? + +On avait ménagé les anciens pensionnaires, dédommagé les +ecclésiastiques, traité chacun avec égard: le sort que l'assemblée +constituante avait fait à tous, était-il donc si insupportable? + +La constitution étant achevée, aucune espérance ne restait au roi de +recouvrer, par des délibérations, les prérogatives qu'il regrettait. +Il n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de se résigner, et +d'observer la constitution à moins qu'il ne comptât sur les puissances +étrangères; mais il espérait très peu de leur zèle, et se défiait +de l'émigration. Il se décida donc pour le premier parti, et ce qui +prouve sa sincérité, c'est qu'il voulait franchement exprimer à +l'assemblée les défauts qu'il trouvait à la constitution. Mais on l'en +détourna, et il se résolut à attendre du temps les restitutions de +pouvoir qu'il croyait lui être dues. La reine n'était pas moins +résignée. «Courage, dit-elle au ministre Bertrand qui se présenta +à elle, tout n'est pas encore perdu. Le roi veut s'en tenir à la +constitution, ce système est certainement le meilleur.» Et il est +permis de croire que, si elle avait eu d'autres pensées à exprimer, +elle n'eût pas hésité en présence de Bertrand de Molleville[1]. + +L'ancienne assemblée venait de se séparer; ses membres étaient +retournés au sein de leurs familles, ou s'étaient répandus dans Paris. +Quelques-uns des plus marquans, tels que Lameth, Duport, Barnave, +communiquaient avec la cour, et lui donnaient leurs conseils. Mais le +roi, tout décidé qu'il était à observer la constitution, ne pouvait se +résigner à suivre les avis qu'il recevait, car on ne lui recommandait +pas seulement de ne pas violer cette constitution, mais de faire +croire par tous ses actes qu'il y était sincèrement attaché. Ces +membres de l'ancienne assemblée, réunis à Lafayette depuis la +révision, étaient les chefs de cette génération révolutionnaire, qui +avait donné les premières règles de la liberté, et voulait qu'on +s'y tînt. Ils étaient soutenus par la garde nationale, que de longs +services, sous Lafayette, avaient entièrement attachée à ce général +et à ses principes. Les constituans eurent alors un tort, celui de +dédaigner la nouvelle assemblée, et de l'irriter souvent par leur +mépris. Une espèce de vanité aristocratique s'était déjà emparée +de ces premiers législateurs, et il semblait que toute science +législative avait disparu après eux. + +La nouvelle assemblée était composée de diverses classes d'hommes. On +y comptait des partisans éclairés de la première révolution, +Ramond, Girardin, Vaublanc, Dumas, et autres, qui se nommèrent les +constitutionnels, et occupèrent le côté droit, où ne se trouvait plus +un seul des anciens privilégiés. Ainsi, par la marche naturelle et +progressive de la révolution, le côté gauche de la première +assemblée devait devenir le côté droit de la seconde. Après les +constitutionnels, on y trouvait beaucoup d'hommes distingués, dont la +révolution avait enflammé la tête et exagéré les désirs. Témoins des +travaux de la constituante, et impatiens comme ceux qui regardent +faire, ils avaient trouvé qu'on n'avait pas encore assez fait; ils +n'osaient pas s'avouer républicains, parce que, de toutes parts, on +se recommandait d'être fidèle à la constitution; mais l'essai de +république qu'on avait fait pendant le voyage de Louis XVI, les +intentions suspectes de la cour, ramenaient sans cesse leurs esprits +à cette idée; et l'état d'hostilité continuelle dans lequel ils se +trouvaient vis-à-vis du gouvernement, devait les y attacher chaque +jour davantage. + +Dans cette nouvelle génération de talens, on remarquait principalement +les députés de la Gironde, d'où le parti entier, quoique formé par +des hommes de tous les départemens, se nomma _Girondin_. Condorcet, +écrivain connu par une grande étendue d'idées, par une extrême +rigueur d'esprit et de caractère, en était l'écrivain; et Vergniaud, +improvisateur pur et entraînant, en était l'orateur. Ce parti, grossi +sans cesse de tout ce qui désespérait de la cour, ne voulait pas +la république qui lui échut en 1793; il la rêvait avec tous ses +prestiges, avec ses vertus et ses moeurs sévères. L'enthousiasme et la +véhémence devaient être ses principaux caractères. + +Il devait aussi avoir ses extrêmes: c'étaient Bazire, Chabot, Merlin +de Thionville et autres; inférieurs par le talent, ils surpassaient +les autres Girondins par l'audace; ils devinrent le parti de la +Montagne, lorsque après le renversement du trône ils se séparèrent de +la Gironde. Cette seconde assemblée avait enfin, comme la première, +une masse moyenne, qui, sans engagement pris, votait tantôt avec les +uns, tantôt avec les autres. Sous la constituante, lorsqu'une liberté +réelle régnait encore, cette masse était restée indépendante; mais +comme elle ne l'était point par énergie, mais par indifférence, dans +les assemblées postérieures où régna la violence, elle devint lâche et +méprisable, et reçut le nom trivial et honteux de _ventre_. + +Les clubs acquirent à cette époque une plus grande importance. +Agitateurs sous la constituante, ils devinrent dominateurs sous la +législative. L'assemblée nationale ne pouvant contenir toutes les +ambitions, elles se réfugiaient dans les clubs, où elles trouvaient +une tribune et des orages. C'était là que se rendait tout ce qui +voulait parler, s'agiter, s'émouvoir, c'est-à-dire la nation presque +entière. Le peuple courait à ce spectacle nouveau; il occupait les +tribunes de toutes les assemblées, et y trouvait, dès ce temps même, +un emploi lucratif, car on commençait à payer les applaudissemens. Le +ministre Bertrand avoue les avoir payés lui-même. + +Le plus ancien des clubs, celui des Jacobins, avait déjà une influence +extraordinaire. Une église suffisait à peine à la foule de ses membres +et de ses auditeurs. Un immense amphithéâtre s'élevait en forme de +cirque, et occupait toute la grande nef de l'église des Jacobins. +Un bureau se trouvait au centre; un président et des secrétaires +l'occupaient. On y recueillait les voix; on y constatait les +délibérations sur un registre. Une correspondance active entretenait +le zèle des sociétés répandues sur la surface entière de la France; +on les nommait sociétés affiliées. Ce club, par son ancienneté et +une violence soutenue, l'avait constamment emporté sur tous ceux qui +avaient voulu se montrer plus modérés ou même plus véhémens. Les +Lameth, avec tout ce qu'il renfermait d'hommes distingués, l'avaient +abandonné après le voyage de Varennes, et s'étaient transportés aux +Feuillans. C'était dans ce dernier que se trouvaient confondus tous +les essais de clubs modérés, essais qui n'avaient jamais réussi parce +qu'ils allaient contre le besoin même qui faisait courir aux clubs, +celui de l'agitation. C'est aux Feuillans que se réunissaient alors +les constitutionnels, ou partisans de la première révolution. Aussi le +nom de Feuillant devint-il un titre de proscription, lorsque celui de +modéré en fut un. + +Un autre club, celui des Cordeliers, avait voulu rivaliser de violence +avec les Jacobins. Camille Desmoulins en était l'écrivain, et Danton +le chef. Ce dernier, n'ayant pas réussi au barreau, s'était fait +adorer de la multitude qu'il touchait vivement par ses formes +athlétiques, sa voix sonore et ses passions toutes populaires. Les +cordeliers n'avaient pu, même avec de l'exagération, l'emporter +sur leurs rivaux, chez lesquels l'habitude entretenait une immense +affluence; mais ils étaient en même temps presque tous du club +jacobin, et, lorsqu'il le fallait, ils s'y rendaient à la suite de +Danton pour déterminer la majorité en sa faveur. + +Robespierre, qu'on a vu pendant l'assemblée constituante se distinguer +par le rigorisme de ses principes, était exclu de l'assemblée +législative par le décret de non-réélection qu'il avait lui-même +contribué à faire rendre. Il s'était retranché aux Jacobins, où il +dominait sans partage, par le dogmatisme de ses opinions et par une +réputation d'intégrité qui lui avait valu le nom d'incorruptible. +Saisi d'effroi, comme on l'a vu, au moment de la révision, il +s'était rassuré depuis, et il continuait l'oeuvre de sa popularité. +Robespierre avait trouvé deux rivaux qu'il commençait à haïr, +c'étaient Brissot et Louvet. Brissot, mêlé à tous les hommes de la +première assemblée, ami de Mirabeau et de Lafayette, connu pour +républicain, et l'un des membres le plus distingués de la législative, +était léger de caractère, mais remarquable par certaines qualités +d'esprit. Louvet, avec une âme chaude, beaucoup d'esprit et une grande +audace, était du nombre de ceux qui, ayant dépassé la constituante, +rêvaient la république: il se trouvait par là naturellement jeté vers +les Girondins. Bientôt ses luttes avec Robespierre le leur attachèrent +davantage. Ce parti de la Gironde, formé peu à peu sans intention, par +des hommes qui avaient trop de mérite pour s'allier à la populace, +assez d'éclat pour être enviés par elle et par ses chefs, et qui +étaient plutôt unis par leur situation que par un concert, ce parti +dut être brillant mais faible, et périr devant les factions plus +réelles qui s'élevaient autour de lui. + +Tel était donc l'état de la France: les anciens privilégiés étaient +retirés au-delà du Rhin; les partisans de la constitution occupaient +la droite de l'assemblée, la garde nationale, et le club des +Feuillans; les Girondins avaient la majorité dans l'assemblée, mais +non dans les clubs, où la basse violence l'emportait; enfin les +exagérés de cette nouvelle époque, placés sur les bancs les plus +élevés de l'assemblée, et à cause de cela nommés _la Montagne_, +étaient tout-puissans dans les clubs et sur la populace. + +Lafayette ayant déposé tout grade militaire, avait été accompagné dans +ses terres par les hommages et les regrets de ses compagnons d'armes. +Le commandement n'avait pas été délégué à un nouveau général, mais six +chefs de légion commandaient alternativement la garde nationale tout +entière. Bailly, le fidèle allié de Lafayette pendant ces trois +années si pénibles, quitta aussi la mairie. Les voix des électeurs se +partagèrent entre Lafayette et Pétion; mais la cour, qui ne voulait à +aucun prix de Lafayette, dont cependant les dispositions lui étaient +favorables, préféra Pétion, quoiqu'il fût républicain. Elle espéra +davantage d'une espèce de froideur qu'elle prenait pour de la +stupidité, mais qui n'en était pas, et elle dépensa beaucoup pour lui +assurer la majorité. Il l'obtint en effet, et fut nommé maire[2]. +Pétion, avec un esprit éclairé, une conviction froide mais solide, +avec assez d'adresse, servit constamment les républicains contre la +cour, et se trouva lié à la Gironde par la conformité des vues, et par +l'envie que sa nouvelle dignité excita chez les Jacobins. + +Cependant si, malgré ces dispositions des partis, on avait pu compter +sur le roi, il est possible que les méfiances des Girondins se fussent +calmées, et que, le prétexte des troubles n'existant plus, les +agitateurs n'eussent trouvé désormais aucun moyen d'ameuter la +populace. + +Les intentions du roi étaient formées; mais, grâce à sa faiblesse, +elles n'étaient jamais irrévocables. Il fallait qu'il les prouvât +avant qu'on y crût; et, en attendant la preuve, il était exposé à +plus d'un outrage. Son caractère, quoique bon, n'était pas sans une +certaine disposition à l'humeur; ses résolutions devaient donc être +facilement ébranlées par les premières fautes de l'assemblée. Elle +se forma elle-même, et prêta serment avec pompe sur le livre de la +constitution. Son premier décret, relatif au cérémonial, abolit les +titres de _sire_ et de _majesté_ donnés ordinairement au roi. Elle +ordonna de plus qu'en paraissant dans l'assemblée, il serait assis sur +un fauteuil absolument semblable à celui du président[3]. C'étaient là +les premiers effets de l'esprit républicain; et la fierté de Louis XVI +en fut cruellement blessée. Pour se soustraire à ce qu'il regardait +comme une humiliation, il résolut de ne pas se montrer à l'assemblée +et d'envoyer ses ministres ouvrir la session législative. L'assemblée, +se repentant de cette première hostilité, révoqua son décret le +lendemain, et donna ainsi un rare exemple de retour. Le roi s'y rendit +alors et fut parfaitement accueilli. Malheureusement on avait décrété +que les députés, si le roi restait assis, pourraient également +s'asseoir; c'est ce qu'ils firent, et Louis XVI y vit une nouvelle +insulte. Les applaudissemens dont il fut couvert ne purent guérir sa +blessure. Il rentra pâle et les traits altérés. A peine fut-il seul +avec la reine, qu'il se jeta sur un siége en sanglotant. «Ah! madame, +s'écria-t-il, vous avez été témoin de cette humiliation! Quoi! venir +en France pour voir...» La reine s'efforça de le consoler, mais son +coeur était profondément blessé, et ses bonnes intentions durent en +être ébranlées[4]. + +Cependant si dès lors il ne songea plus qu'à recourir aux étrangers, +les dispositions des puissances durent lui donner peu d'espoir. La +déclaration de Pilnitz était demeurée sans effet, soit par défaut de +zèle de la part des souverains, soit aussi à cause du danger que Louis +XVI aurait couru, étant, depuis le retour de Varennes, prisonnier de +l'assemblée constituante. L'acceptation de la constitution était un +nouveau motif d'attendre les résultats de l'expérience avant d'agir. +C'était l'avis de Léopold et du ministre Kaunitz. Aussi lorsque Louis +XVI eut notifié à toutes les cours qu'il acceptait la constitution, et +que son intention était de l'observer fidèlement, l'Autriche donna une +réponse très pacifique; la Prusse et l'Angleterre firent de même, et +protestèrent de leurs intentions amicales. Il est à observer que les +puissances voisines agissaient avec plus de réserve que les puissances +éloignées, telles que la Suède et la Russie, parce qu'elles étaient +plus immédiatement compromises dans la guerre. Gustave, qui rêvait une +entreprise brillante sur la France, répondit à la notification, qu'il +ne regardait pas le roi comme libre. La Russie différa de s'expliquer. +La Hollande, les principautés italiennes, mais surtout la Suisse, +firent des réponses satisfaisantes. Les électeurs de Trèves et de +Mayence, dans les territoires desquels se trouvaient les émigrés, +employèrent des expressions évasives. L'Espagne, assiégée par les +émissaires de Coblentz, ne se prononça pas davantage, et prétendit +qu'elle désirait du temps pour s'assurer de la liberté du roi; mais +elle assura néanmoins qu'elle n'entendait pas troubler la tranquillité +du royaume. + +De telles réponses, dont aucune n'était hostile, la neutralité assurée +de l'Angleterre, l'incertitude de Frédéric-Guillaume, les dispositions +pacifiques et bien connues de Léopold, tout faisait prévoir la paix. +Il est difficile de savoir ce qui se passait dans l'ame vacillante +de Louis XVI, mais son intérêt évident, et les craintes mêmes que la +guerre lui inspira plus tard, doivent porter à croire qu'il désirait +aussi la conservation de la paix. Au milieu de ce concert général, les +émigrés seuls s'obstinèrent à vouloir la guerre et à la préparer. + +Ils se rendaient toujours en foule à Coblentz; ils y armaient avec +activité, préparaient des magasins, passaient des marchés pour les +fournitures, formaient des cadres qui à la vérité ne se remplissaient +pas, car aucun d'eux ne voulait se faire soldat; ils instituaient des +grades qui se vendaient; et, s'ils ne tentaient rien de véritablement +dangereux, ils faisaient néanmoins de grands préparatifs, qu'eux-mêmes +croyaient redoutables, et dont l'imagination populaire devait +s'effrayer. + +La grande question était de savoir si Louis XVI les favorisait ou non; +et il était difficile de croire qu'il ne fût pas très bien disposé en +faveur de parens et de serviteurs qui s'armaient pour lui rendre ses +anciens pouvoirs. Il ne fallait pas moins que la plus grande sincérité +et de continuelles démonstrations pour persuader le contraire. Les +lettres du roi aux émigrés portaient l'invitation et même l'ordre de +rentrer; mais il avait, dit-on[5], une correspondance secrète qui +démentait sa correspondance publique et en détruisait l'effet. On ne +peut sans doute contester les communications secrètes avec Coblentz; +mais je ne crois pas que Louis XVI s'en soit servi pour contredire +les injonctions qu'il avait publiquement adressées aux émigrés. Son +intérêt le plus évident voulait qu'ils rentrassent. Leur présence à +Coblentz ne pouvait être utile qu'autant qu'ils avaient le projet de +combattre; or Louis XVI redoutait la guerre civile par-dessus tout. Ne +voulant donc pas employer leur épée sur le Rhin, il valait mieux qu'il +les eût auprès de lui, afin de s'en servir au besoin, et de réunir +leurs efforts à ceux des constitutionnels pour protéger sa personne +et son trône. En outre, leur présence à Coblentz provoquait des lois +sévères qu'il ne voulait pas sanctionner; son refus de sanction le +compromettait avec l'assemblée, et on verra que c'est l'usage qu'il +fit du _veto_ qui le dépopularisa complètement en le faisant regarder +comme complice des émigrés. Il serait étrange qu'il n'eût pas aperçu +la justesse de ces raisons, que tous les ministres avaient sentie. +Ceux-ci pensaient unanimement que les émigrés devaient retourner +auprès de la personne du roi pour la défendre, pour faire cesser les +alarmes et ôter tout prétexte aux agitateurs. C'était même l'opinion +de Bertrand de Molleville, dont les principes n'étaient rien moins +que constitutionnels. «Il fallait, dit-il, employer tous les moyens +possibles d'augmenter la popularité du roi. Le plus efficace et le +plus utile de tous, dans ce moment, était de rappeler les émigrés. +Leur retour généralement désiré aurait fait revivre en France le parti +royaliste que l'émigration avait entièrement désorganisé. Ce parti, +fortifié par le discrédit de l'assemblée, et recruté par les nombreux +déserteurs du parti constitutionnel, et par tous les mécontens, serait +bientôt devenu assez puissant pour rendre décisive en faveur du roi +l'explosion plus ou moins prochaine à laquelle il fallait s'attendre.» +(_Tome VI, p_. 42.) + +Louis XVI, se conformant à cet avis des ministres, adressa des +exhortations aux principaux chefs de l'armée et aux officiers de +marine pour leur rappeler leur devoir, et les retenir à leur poste. +Cependant ses exhortations furent inutiles, et la désertion continua +sans interruption. Le ministre de la guerre vint annoncer que dix-neuf +cents officiers avaient déserté. L'assemblée ne put se modérer, et +résolut de prendre des mesures vigoureuses. La constituante s'était +bornée, en dernier lieu, à prononcer la destitution des fonctionnaires +publics qui étaient hors du royaume, et à frapper les biens des +émigrés d'une triple contribution, pour dédommager l'état des services +dont ils le privaient par leur absence. L'assemblée nouvelle proposa +des peines plus sévères. + +Divers projets furent présentés. Brissot distingua trois classes +d'émigrés: les chefs de la désertion, les fonctionnaires publics qui +abandonnaient leurs fonctions, et enfin ceux qui par crainte avaient +fui le sol de leur patrie. Il fallait, disait-il, sévir contre les +premiers, mépriser et plaindre les autres. + +Il est certain que la liberté de l'homme ne permet pas qu'on +l'enchaîne au sol; mais lorsque la certitude est acquise, par une +foule de circonstances, que les citoyens qui abandonnent leur patrie +vont se réunir au dehors pour lui déclarer la guerre, il est permis de +prendre des précautions contre des projets aussi dangereux. + +La discussion fut longue et opiniâtre. Les constitutionnels +s'opposaient à toutes les mesures proposées, et soutenaient qu'il +fallait mépriser d'inutiles tentatives, comme avaient toujours fait +leurs prédécesseurs. Cependant le parti opposé l'emporta, et un +premier décret fut rendu, qui enjoignit à Monsieur, frère du roi, de +rentrer sous deux mois, faute de quoi il perdrait son droit éventuel à +la régence. Un second décret plus sévère fut porté contre les émigrés +en général; il déclarait que les Français rassemblés au-delà des +frontières du royaume seraient suspects de conjuration contre la +France; que si, au 1er janvier prochain, ils étaient encore en état +de rassemblement, ils seraient déclarés coupables de conjuration, +poursuivis comme tels, et punis de mort; et que les revenus des +contumaces seraient pendant leur vie perçus au profit de la +nation, sans préjudice des droits des femmes, enfans et créanciers +légitimes[6]. + +L'action d'émigrer n'étant pas répréhensible en elle-même, il est +difficile de caractériser le cas où elle le devient. Ce que pouvait +faire la loi, c'était d'avertir d'avance qu'on allait devenir coupable +à telle condition; et tous ceux qui ne voulaient pas l'être n'avaient +qu'à obéir. Ceux qui, avertis du terme auquel l'absence du royaume +devenait un crime, ne rentraient pas, consentaient par cela même +à passer pour criminels. Ceux qui, sans motifs de guerre ou de +politique, étaient hors du royaume, devaient se hâter de revenir; +c'est en effet un sacrifice assez léger à la sûreté d'un état, que +d'abréger un voyage de plaisir ou d'intérêt. + +Louis XVI, afin de satisfaire l'assemblée et l'opinion publique, +consentit au décret qui ordonnait à Monsieur de rentrer, sous peine de +perdre son droit à la régence, mais il apposa son _veto_ sur la loi +contre les émigrés. Les ministres furent chargés de se rendre tous +ensemble à l'assemblée, pour y annoncer les volontés du roi[7]. Ils +lurent d'abord divers décrets auxquels la sanction était donnée. Quand +arriva celui des émigrés, un silence profond se fit dans l'assemblée; +et lorsque le garde-des-sceaux prononça la formule officielle, _le roi +examinera_, un grand mécontentement se manifesta de tous côtés. +Il voulut développer les formes du _veto_; mais une foule de voix +s'élevèrent, et dirent au ministre que la constitution accordait au +roi le droit de faire opposition, mais non celui de la motiver. Le +ministre fut donc obligé de se retirer en laissant après lui une +profonde irritation. Cette première résistance du roi à l'assemblée +fut une rupture définitive; et quoiqu'il eût sanctionné le décret qui +privait son frère de la régence, on ne put s'empêcher de voir dans son +refus au second décret une marque d'affection pour les insurgés de +Coblentz. On se rappela qu'il était leur parent, leur ami, et en +quelque sorte leur co-intéressé; et on en conclut qu'il lui était +impossible de ne pas faire cause commune avec eux contre la nation. + +Dès le lendemain, Louis XVI fit publier une proclamation aux émigrés, +et deux lettres particulières à chacun de ses frères. Les raisons +qu'il leur présentait aux uns et aux autres étaient excellentes, et +paraissaient données de bonne foi. Il les engageait à faire cesser, +par leur retour, les méfiances que les malveillans se plaisaient à +répandre; il les priait de ne pas le réduire à employer contre eux +des mesures sévères; et quant à son défaut de liberté, sur lequel +on s'appuyait pour ne pas lui obéir, il leur donnait pour preuve du +contraire le _veto_ qu'il venait d'apposer en leur faveur[8]. Quoi +qu'il en soit, ces raisons ne produisirent ni à Coblentz ni à Paris +l'effet qu'elles étaient ou paraissaient destinées à produire. Les +émigrés ne rentrèrent pas; et dans l'assemblée on trouva le ton de la +proclamation trop doux; on contesta même au pouvoir exécutif le droit +d'en faire une. On était en effet trop irrité pour se contenter d'une +proclamation, et surtout pour souffrir que le roi substituât une +mesure inutile aux mesures vigoureuses qu'on venait de prendre. + +Une autre épreuve du même genre était au même instant imposée à Louis +XVI, et amenait un résultat aussi malheureux. Les premiers troubles +religieux avaient éclaté dans l'Ouest; l'assemblée constituante y +avait envoyé deux commissaires, dont l'un était Gensonné, si célèbre +plus tard dans le parti de la Gironde. Leur rapport avait été fait à +l'assemblée législative, et, quoique très modéré, ce rapport l'avait +remplie d'indignation. On se souvient que l'assemblée constituante, +en privant de leurs fonctions les prêtres qui refusaient de prêter +le serment, leur avait cependant laissé une pension et la liberté +d'exercer leur culte à part. Ils n'avaient cessé depuis lors d'exciter +le peuple contre leurs confrères assermentés, de les lui montrer comme +des impies dont le ministère était nul et dangereux. Ils traînaient +les paysans à leur suite à de longues distances pour leur dire la +messe. Ceux-ci s'irritaient de voir leur église occupée par un culte +qu'ils croyaient mauvais, et d'être obligés d'aller chercher si loin +celui qu'ils croyaient bon. Souvent ils s'en prenaient aux prêtres +assermentés et à leurs partisans. La guerre civile était imminente[9]. +De nouveaux renseignemens furent fournis à l'assemblée, et lui +montrèrent le danger encore plus grand. Elle voulut alors prendre +contre ces nouveaux ennemis de la constitution des mesures semblables +à celles qu'elle avait prises contre les ennemis armés d'outre-Rhin, +et faire un nouvel essai des dispositions du roi. + +L'assemblée constituante avait ordonné à tous les prêtres le serment +civique. Ceux qui refusaient de le prêter, en perdant la qualité de +ministres du culte public et payé par l'état, conservaient leurs +pensions de simples ecclésiastiques, et la liberté d'exercer privément +leur ministère. Rien n'était plus doux et plus modéré qu'une +répression pareille. L'assemblée législative exigea de nouveau le +serment, et priva ceux qui le refuseraient de tout traitement. Comme +ils abusaient de leur liberté en excitant la guerre civile, elle +ordonna que, selon leur conduite, ils seraient transportés d'un lieu +dans un autre, et même condamnés à une détention s'ils refusaient +d'obéir. Enfin elle leur défendit le libre exercice de leur culte +particulier, et voulut que les corps administratifs lui fissent +parvenir une liste avec des notes sur le compte de chacun d'eux[10]. + +Cette mesure, ainsi que celle qui venait d'être prise contre les +émigrés, tenait à la crainte qui s'empare des gouvernemens menacés, et +qui les porte à s'entourer de précautions excessives. Ce n'est plus +le fait réalisé qu'ils punissent, c'est l'attaque présumée qu'ils +poursuivent; et leurs mesures deviennent souvent arbitraires et +cruelles comme le soupçon. + +Les évêques et les prêtres qui étaient demeurés à Paris et avaient +conservé des relations avec le roi, lui adressèrent aussitôt un +mémoire contre le décret. Déjà plein de scrupules, le roi, qui s'était +reproché toujours d'avoir sanctionné le décret de la constituante, +n'avait pas besoin d'encouragement pour refuser sa sanction. «Pour +celui-ci, dit-il en parlant du nouveau projet, on m'ôtera plutôt la +vie que de m'obliger à le sanctionner.» Les ministres partageaient +à peu près cet avis. Barnave et Lameth, que le roi consultait +quelquefois, lui conseillèrent de refuser sa sanction; mais à ce +conseil ils en ajoutaient d'autres que le roi ne pouvait se décider à +suivre: c'était, en s'opposant au décret, de ne laisser aucun doute +sur ses dispositions, et, pour cela, d'éloigner de sa personne tous +les prêtres qui refusaient le serment, et de ne composer sa chapelle +que d'ecclésiastiques constitutionnels. Mais, de tous les avis qu'on +lui donnait, le roi n'adoptait que la partie qui concordait avec sa +faiblesse ou sa dévotion. Duport-Dutertre, garde-des-sceaux et organe +des constitutionnels dans le ministère, y fit approuver leur avis; et +lorsque le conseil eut délibéré, à la grande satisfaction de Louis +XVI, que le _veto_ serait apposé, il ajouta, comme avis, qu'il serait +convenable d'entourer la personne du roi de prêtres non suspects. A +cette proposition, Louis XVI, ordinairement si flexible, montra une +invincible opiniâtreté; et dit que la liberté des cultes, décrétée +pour tout le monde, devait l'être pour lui comme pour ses sujets, +et qu'il devait avoir la liberté de s'entourer des prêtres qui lui +convenaient. On n'insista pas; et, sans en donner connaissance encore +à l'assemblée, le _veto_ fut décidé. + +Le parti constitutionnel, auquel le roi semblait se livrer en ce +moment, lui prêta un nouveau secours; ce fut celui du directoire +du département. Ce directoire était composé des membres les plus +considérés de l'assemblée constituante; on y trouvait le duc de +Larochefoucault, l'évêque d'Autun, Baumetz, Desmeuniers, Ansons, etc. +Il fit une pétition au roi, non comme corps administratif, mais comme +réunion de pétitionnaires, et provoqua l'apposition du _veto_ au +décret contre les prêtres. «L'assemblée nationale, disait la pétition, +a certainement voulu le bien; nous aimons à la venger ici de ses +coupables détracteurs; mais un si louable dessein l'a poussée vers +des mesures que la constitution, que la justice, que la prudence, +ne sauraient admettre... Elle fait dépendre, pour tous les +ecclésiastiques non-fonctionnaires, le paiement de leurs pensions de +la prestation du serment civique, tandis que la constitution a +mis expressément et littéralement ces pensions au rang des dettes +nationales. Or, le refus de prêter un serment quelconque peut-il +détruire le titre d'une créance reconnue? L'assemblée constituante a +fait ce qu'elle pouvait faire à l'égard des prêtres non assermentés; +ils ont refusé le serment prescrit, et elle les a privés de leurs +fonctions; en les dépossédant, elle les a réduits à une pension... +L'assemblée législative veut que les ecclésiastiques qui n'ont point +prêté le serment, ou qui l'ont rétracté, puissent, dans les troubles +religieux, être éloignés provisoirement, et emprisonnés s'ils +n'obéissent à l'ordre qui leur sera intimé. N'est-ce pas renouveler le +système des ordres arbitraires, puisqu'il serait permis de punir de +l'exil, et bientôt après de la prison, celui qui ne serait pas encore +convaincu d'être réfractaire à aucune loi?... L'assemblée nationale +refuse à tous ceux qui ne prêteraient pas le serment civique la libre +profession de leur culte... Or, cette liberté ne peut être ravie à +personne; elle est consacrée à jamais dans la déclaration des droits. + +Ces raisons étaient sans doute excellentes, mais on n'apaise avec des +raisonnemens ni les ressentimens ni les craintes des partis. Comment +persuader à une assemblée qu'on devait permettre à des prêtres +obstinés d'exciter le trouble et la guerre civile? Le directoire fut +injurié, et sa pétition au roi fut combattue par une foule d'autres +adressées au corps législatif. Camille Desmoulins en présenta une +très hardie à la tête d'une section. On pouvait y remarquer déjà +la violence croissante du langage, et l'abjuration de toutes les +convenances observées jusque-là envers les autorités et le roi. +Desmoulins disait à l'assemblée qu'il fallait un grand exemple...; que +le directoire devait être mis en état d'accusation...; que c'étaient +les chefs qu'il fallait poursuivre...; qu'on devait frapper à la +tête, et se servir de la foudre contre les conspirateurs...; que la +puissance du _veto_ royal avait un terme, et qu'on n'empêchait pas +avec un _veto_ la prise de la Bastille... + +Louis XVI, décidé à refuser sa sanction, différait cependant de +l'annoncer à l'assemblée. Il voulait d'abord par quelques actes +se concilier l'opinion. Il prit ses ministres dans le parti +constitutionnel. Montmorin, fatigué de sa laborieuse carrière sous la +constituante, et de ses pénibles négociations avec tous les partis, +n'avait pas voulu braver les orages d'une nouvelle législature, et +s'était retiré malgré les instances du roi. Le ministère des affaires +étrangères, refusé par divers personnages, fut accepté par Delessart, +qui quitta celui de l'intérieur; Delessart, intègre et éclairé, était +sous l'influence des constitutionnels ou feuillans; mais il était +trop faible pour fixer la volonté du roi, pour imposer aux puissances +étrangères et aux factions intérieures. Cahier de Gerville, patriote +prononcé, mais plus raide qu'entraînant, fut placé à l'intérieur, pour +satisfaire encore l'opinion publique. Narbonne, jeune homme plein +d'activité et d'ardeur, constitutionnel zélé, et habile à se +populariser, fut porté à l'administration de la guerre par le parti +qui composait alors le ministère. Il aurait pu avoir une influence +utile sur le conseil, et rattacher l'assemblée au roi s'il n'avait +eu pour adversaire Bertrand de Molleville, ministre contre- +révolutionnaire, et préféré par la cour à tous les autres. +Bertrand de Molleville, détestant la constitution, s'enveloppait avec +art dans le texte pour en attaquer l'esprit, et voulait franchement +que le roi essayât de l'exécuter, «mais afin, disait-il, qu'elle +fût démontrée inexécutable». Le roi ne pouvait pas se résoudre à le +renvoyer, et c'est avec ce ministère mêlé qu'il essaya de poursuivre +sa route. Après avoir tenté de plaire à l'opinion par ses choix, il +essaya d'autres moyens pour se l'attacher encore davantage, et il +parut se prêter à toutes les mesures diplomatiques et militaires +proposées contre les rassemblemens formés sur le Rhin. + +Les dernières lois répressives avaient été empêchées par le _veto_, +et cependant tous les jours de nouvelles dénonciations apprenaient +à l'assemblée les préparatifs et les menaces des émigrés. Les +procès-verbaux des municipalités et des départemens voisins de +la frontière, les rapports des commerçans venant d'outre-Rhin, +attestaient que le vicomte de Mirabeau, frère du célèbre constituant, +était à la tête de six cents hommes dans l'évêché de Strasbourg; que, +dans le territoire de l'électeur de Mayence et près de Worms, se +trouvaient des corps nombreux de transfuges, sous les ordres du prince +de Condé; qu'il en était de même à Coblentz et dans tout l'électoral +de Trêves; que des excès et des violences avaient été commis sur +des Français, et qu'enfin la proposition avait été faite au général +Wimpfen de livrer Neuf-Brisach. Ces rapports, ajoutés à tout ce qu'on +savait déjà par la notoriété publique, poussèrent l'assemblée au +dernier degré d'irritation. Un projet de décret fut aussitôt proposé, +pour exiger des électeurs le désarmement des émigrés. On renvoya la +décision à deux jours pour qu'elle ne parût pas trop précipitée. Ce +délai expiré, la délibération fut ouverte. + +Le député Isnard prit le premier la parole: il fit sentir la nécessité +d'assurer la tranquillité du royaume, non pas d'une manière passagère, +mais durable; d'en imposer par des mesures promptes et vigoureuses, +qui attestassent à l'Europe entière les résolutions patriotiques de +la France. «Ne craignez pas, disait-il, de provoquer contre vous +la guerre des grandes puissances, l'intérêt a déjà décidé de leurs +intentions, vos mesures ne les changeront pas, mais les obligeront +à s'expliquer... Il faut que la conduite du Français réponde à sa +nouvelle destinée. Esclave sous Louis XIV, il fut néanmoins intrépide +et grand; aujourd'hui libre, serait-il faible et timide? On se trompe, +dit Montesquieu, si l'on croit qu'un peuple en révolution est disposé +à être conquis; il est prêt au contraire à conquérir les autres. +(_Applaudissemens_.) + +«On vous propose des capitulations! On veut augmenter la prérogative +royale, augmenter le pouvoir du roi, d'un homme dont la volonté peut +paralyser celle de toute la nation, d'un homme qui reçoit 30,000,000, +tandis que des milliers de citoyens meurent dans la détresse! +(_Nouveaux applaudissemens_.) On veut ramener la noblesse! Dussent +tous les nobles de la terre nous assaillir, les Français tenant +d'une main leur or, et de l'autre leur fer, combattront cette race +orgueilleuse, et la forceront d'endurer le supplice de l'égalité. + +«Parlez aux ministres, au roi et à l'Europe, le langage qui convient +aux représentans de la France. Dites aux ministres que jusqu'ici +vous n'êtes pas très-satisfaits de leur conduite, et que par la +responsabilité vous entendez la mort. (_Applaudissemens prolongés_.) +Dites à l'Europe que vous respecterez les constitutions de tous les +empires, mais que, si on suscite une guerre des rois contre la +France, vous susciterez une guerre des peuples contre les rois!» Les +applaudissemens se renouvelant encore: «Respectez, s'écrie l'orateur, +respectez mon enthousiasme, c'est celui de la liberté! Dites, +ajoute-t-il, que les combats que se livrent les peuples par ordre +des despotes, ressemblent aux coups que deux amis, excités par un +instigateur perfide, se portent dans l'obscurité! Si le jour vient à +paraître, ils s'embrassent, et se vengent de celui qui les trompait. +De même si, au moment que les armées ennemies lutteront avec les +nôtres, la philosophie frappe leurs yeux, les peuples s'embrasseront +à la face des tyrans détrônés, de la terre consolée, et du ciel +satisfait![11]» + +L'enthousiasme excité par ces paroles fut tel qu'on se pressait autour +de l'orateur pour l'embrasser. Le décret qu'il appuyait fut adopté +sur-le-champ. M. de Vaublanc fut chargé de le porter au roi, à la tête +d'une députation de vingt-quatre membres. Par ce décret l'assemblée +déclarait qu'elle regardait comme indispensable de requérir les +électeurs de Trêves, Mayence, et autres princes de l'empire, de mettre +fin aux rassemblemens formés sur la frontière. Elle suppliait en même +temps le roi de hâter les négociations entamées pour les indemnités +dues aux princes possessionnés en Alsace. + +M. de Vaublanc accompagna ce décret d'un discours ferme et +respectueux, fort applaudi par l'assemblée. «Sire, disait-il, si les +Français chassés de leur patrie par la révocation de l'édit de Nantes +s'étaient rassemblés en armes sur les frontières, s'ils avaient été +protégés par des princes d'Allemagne, sire, nous vous le demandons, +qu'elle eût été la conduite de Louis XIV? Eût-il souffert ces +rassemblemens? Ce qu'il eût fait pour son autorité, que Votre Majesté +le fasse pour le maintien de la constitution!» + +Louis XVI, décidé, comme nous l'avons dit, à corriger l'effet du +_veto_ par des actes qui plussent à l'opinion, résolut de se rendre +à l'assemblée, et de répondre lui-même à son message par un discours +capable de la satisfaire. + +Le 14 décembre, au soir, le roi s'y rendit après s'être annoncé le +matin par un simple billet. Il fut reçu dans un profond silence. Il +dit que le message de l'assemblée méritait une grande considération, +et que, dans une circonstance où était compromis l'honneur français, +il croyait devoir se présenter lui-même; que, partageant les +intentions de l'assemblée, mais redoutant le fléau de la guerre, il +avait essayé de ramener des Français égarés; que les insinuations +amicales ayant été inutiles, il avait prévenu le message des +représentans, et avait signifié aux électeurs que si, avant le 15 +janvier, tout attroupement n'avait pas cessé, ils seraient considérés +comme ennemis de la France; qu'il avait écrit à l'empereur pour +réclamer son intervention en qualité de chef de l'empire, et que +dans le cas où satisfaction ne serait pas obtenue, il proposerait +la guerre. Il finissait en disant qu'on chercherait vainement à +environner de dégoûts l'exercice de son autorité, qu'il garderait +fidèlement le dépôt de la constitution, et qu'il sentait profondément +combien c'était beau d'être roi d'un peuple libre. Les applaudissemens +succédèrent au silence, et dédommagèrent le roi de l'accueil qu'il +avait reçu en entrant. L'assemblée ayant décrété le matin qu'il lui +serait répondu par un message, ne put lui exprimer sur-le-champ sa +satisfaction, mais elle décida que son discours serait envoyé aux +quatre-vingt-trois départemens. Narbonne entra aussitôt après, pour +faire connaître les moyens qui avaient été pris pour assurer l'effet +des injonctions adressées à l'empire. Cent cinquante mille hommes +devaient être réunis sur le Rhin, et ce n'était pas impossible, +ajoutait-il. Trois généraux étaient nommés pour les commander: +Luckner, Rochambeau et Lafayette. Les applaudissemens couvrirent le +dernier nom. Narbonne ajoutait qu'il allait partir pour visiter les +frontières, s'assurer de l'état des places fortes, et donner la plus +grande activité aux travaux de défense; que sans doute l'assemblée +accorderait les fonds nécessaires, et ne marchanderait pas la liberté. +«Non, non,» s'écria-t-on de toutes parts. Enfin il demanda si +l'assemblée, malgré que le nombre légal des maréchaux fût complet, ne +permettrait pas au roi de conférer ce grade aux deux généraux Luckner +et Rochambeau, chargés de sauver la liberté. Des acclamations +témoignèrent le consentement de l'assemblée, et la satisfaction que +lui causait l'activité du jeune ministre. C'est par une conduite +pareille que Louis XVI serait parvenu à se populariser, et à se +concilier les républicains qui ne voulaient de la république que parce +qu'ils croyaient un roi incapable d'aimer et de défendre la liberté. + +On profita de la satisfaction produite par ces mesures, pour signifier +le _veto_ apposé sur le décret contre les prêtres. Le matin on eut +soin de publier dans les journaux la destitution des anciens agens +diplomatiques accusés d'aristocratie, et la nomination des nouveaux. +Grâces à ces précautions, le message fut accueilli sans murmure. Déjà +l'assemblée s'y attendait, et la sensation ne fut pas aussi fâcheuse +qu'on aurait pu le craindre. On voit quels ménagemens infinis le roi +était obligé de garder pour faire usage de sa prérogative, et quel +danger il y avait pour lui à l'employer. Quand même l'assemblée +constituante, qu'on a accusée de l'avoir perdu en le dépouillant, lui +eût accordé le _veto_ absolu, en eût-il été plus puissant pour cela? +Le _veto_ suspensif ne faisait-il pas ici tout l'effet du _veto_ +absolu? Était-ce la puissance légale qui manquait au roi ou la +puissance d'opinion? On le voit par le résultat même; ce n'est pas le +défaut de prérogatives suffisantes qui a perdu Louis XVI, mais l'usage +inconsidéré de celles qui lui restaient... + +L'activité promise à l'assemblée ne se ralentit pas; les propositions +pour les dépenses de guerre, pour la nomination des deux maréchaux +Luckner et Rochambeau, se succédèrent sans interruption. Lafayette, +arraché à la retraite où il était allé se délasser de trois années de +fatigues, se présenta à l'assemblée où il fut parfaitement accueilli. +Des bataillons de la garde nationale l'accompagnèrent à sa sortie de +Paris; et tout lui prouva que le nom de Lafayette n'était pas oublié, +et qu'on le regardait encore comme un des fondateurs de la liberté. + +Cependant Léopold, naturellement pacifique, ne voulait pas la guerre, +car il savait qu'elle ne convenait pas à ses intérêts, mais il +désirait un congrès soutenu d'une force imposante pour amener un +accommodement et quelques modifications dans la constitution. Les +émigrés ne voulaient pas la modifier, mais la détruire; plus sage et +mieux instruit, l'empereur savait qu'il fallait accorder beaucoup aux +opinions nouvelles, et que ce qu'on pouvait désirer c'était tout au +plus de rendre au roi quelques prérogatives, et de revenir sur la +composition du corps législatif, en établissant deux chambres au lieu +d'une[12]. C'est surtout ce dernier projet qu'on redoutait le plus et +qu'on reprochait souvent au parti feuillant et constitutionnel. Il +est certain que si ce parti avait, dans les premiers temps de la +constituante, repoussé la chambre haute, parce qu'il craignait avec +raison de voir la noblesse s'y retrancher, ses craintes aujourd'hui +n'étaient plus les mêmes; il avait au contraire la juste espérance de +la remplir presqu'à lui seul. Beaucoup de constituans, replongés dans +une nullité complète, y auraient trouvé une occasion de rentrer sur la +scène politique. Si donc cette chambre haute n'était pas dans leurs +vues, elle était du moins dans leurs intérêts. Il est certain que les +journaux en parlaient souvent, et que ce bruit circulait partout. +Combien avait été rapide la marche de la révolution! Le côté droit +aujourd'hui était composé des membres de l'ancien côté gauche; et +l'attentat redouté et reproché n'était plus le retour à l'ancien +régime, mais l'établissement d'une chambre haute. Quelle différence +avec 89! et combien une folle résistance n'avait-elle pas précipité +les événemens! + +Léopold ne voyait donc pour Louis XVI que cette amélioration possible. +En attendant, son but était de traîner les négociations en longueur, +et, sans rompre avec la France, de lui imposer par de la fermeté. Mais +il manqua son but par sa réponse. Cette réponse consistait à notifier +les conclusions de la diète de Ratisbonne, qui refusait d'accepter +aucune indemnité pour les princes possessionnés en Alsace. Rien +n'était plus ridicule qu'une décision pareille, car tout le territoire +compris sous une même domination doit relever des mêmes lois: si des +princes de l'empire avaient des terres en France, ils devaient subir +l'abolition des droits féodaux, et l'assemblée constituante avait déjà +beaucoup fait en leur accordant des indemnités. Plusieurs d'entre eux +ayant déjà traité à cet égard, la diète annulait leurs conventions, et +leur défendait d'accepter aucun arrangement. L'empire prétendait ainsi +ne pas reconnaître la révolution en ce qui le concernait. Quant à ce +qui regardait les rassemblemens d'émigrés, Léopold, sans s'expliquer +sur leur dispersion, répondait à Louis XVI que l'électeur de Trêves, +pouvant, d'après les injonctions du gouvernement Français, essuyer de +prochaines hostilités, il avait été ordonné au général Bender de lui +porter de prompts secours. + +Cette réponse ne pouvait pas être plus mal calculée; elle obligeait +Louis XVI, pour ne pas se compromettre, de prendre des mesures +vigoureuses, et de proposer la guerre. Delessart fut aussitôt envoyé +à l'assemblée pour faire part de cette réponse, et témoigner +l'étonnement que causait au roi la conduite de Léopold. Le ministre +assura que probablement on avait trompé l'empereur, et qu'on lui avait +faussement persuadé que l'électeur avait satisfait à tous les devoirs +de bon voisinage. Delessart communiqua en outre la réplique faite à +Léopold. On lui avait signifié que nonobstant sa réponse et les ordres +donnés au maréchal Bender, si les électeurs n'avaient pas au terme +prescrit, c'est-à-dire au 15 janvier, satisfait à la demande de +la France, on emploierait contre eux la voie des armes. «Si cette +déclaration, disait Louis XVI dans sa lettre du 31 décembre à +l'assemblée, ne produit pas l'effet que je dois en espérer, si la +destinée de la France est d'avoir à combattre ses enfans et ses +alliés, je ferai connaître à l'Europe la justice de notre cause; le +peuple Français la soutiendra par son courage, et la nation verra +que je n'ai pas d'autre intérêt que les siens, et que je regarderai +toujours le maintien de sa dignité et de sa sûreté comme le plus +essentiel de mes devoirs.» + +Ces paroles, où le roi semblait dans le commun danger s'unir à la +nation, furent vivement applaudies. Les pièces furent livrées au +comité diplomatique, pour en faire un prompt rapport à l'assemblée. + +La reine fut encore applaudie une fois à l'Opéra comme dans les jours +de son éclat et de sa puissance, et elle revint toute joyeuse dire à +son époux qu'on l'avait accueillie comme autrefois. Mais c'étaient les +derniers témoignages qu'elle recevait de ce peuple jadis idolâtre de +ses grâces royales. Ce sentiment d'égalité, qui demeure si long-temps +étouffé chez les hommes, et qui est si fougueux lorsqu'il se réveille, +se manifestait déjà de toutes parts. On était à la fin de l'année +1791; l'assemblée abolit l'antique cérémonial du premier de l'an et +décida que les hommages portés au roi, dans ce jour solennel, ne le +seraient plus à l'avenir. A peu près à la même époque, une députation +se plaignit de ce qu'on ne lui avait pas ouvert la porte du conseil +à deux battans. La discussion fut scandaleuse, et l'assemblée, en +écrivant à Louis XVI, supprima les titrés de sire et de majesté. Un +autre jour, un député entra chez le roi, le chapeau sur la tête et +dans un costume peu convenable. Cette conduite était souvent provoquée +par le mauvais accueil que les gens de la cour faisaient aux députés, +et dans ces représailles l'orgueil des uns et des autres ne voulait +jamais rester en arrière. + +Narbonne poursuivait sa tournée avec une rare activité. Trois armées +furent établies sur la frontière menacée. Rochambeau, vieux général +qui avait autrefois bien conduit la guerre, mais qui était aujourd'hui +maladif, chagrin et mécontent, commandait l'armée placée en Flandre et +dite du Nord. Lafayette avait l'armée du centre et campait vers Metz. +Luckner, vieux guerrier, médiocre général, brave soldat, et très +popularisé dans les camps par ses moeurs toutes militaires, commandait +le corps qui occupait l'Alsace. C'était là tout ce qu'une longue paix +et une désertion générale nous avaient laissé de généraux. + +Rochambeau, mécontent du nouveau régime, irrité de l'indiscipline qui +régnait dans l'armée, se plaignait sans cesse et ne donnait aucune +espérance au ministère. Lafayette, jeune, actif, jaloux de se +distinguer bientôt en défendant la patrie, rétablissait la discipline +dans ses troupes, et surmontait toutes les difficultés suscitées par +la mauvaise volonté des officiers, qui étaient les aristocrates +de l'armée. Il les avait réunis, et, leur parlant le langage de +l'honneur, il leur avait dit qu'ils devaient quitter le camp s'ils ne +voulaient pas servir loyalement; que s'il en était qui voulussent se +retirer, il se chargeait de leur procurer à tous ou des retraites en +France, ou des passeports pour l'étranger; mais que s'ils persistaient +à servir, il attendait de leur part zèle et fidélité. Il était ainsi +parvenu à établir dans son armée un ordre meilleur que celui qui +régnait dans toutes les autres. Quant à Luckner, dépourvu d'opinion +politique, et par conséquent facile pour tous les régimes, il +promettait beaucoup à l'assemblée, et avait réussi en effet à +s'attacher ses soldats. + +Narbonne voyagea avec la plus grande célérité, et vint, le 11 janvier, +rendre compte à l'assemblée de sa rapide expédition. Il annonça que +la réparation des places fortes était déjà très avancée, que l'armée, +depuis Dunkerque jusqu'à Besancon, présentait une masse de deux cent +quarante bataillons et cent soixante escadrons, avec l'artillerie +nécessaire pour deux cent mille hommes, et des approvisionnemens pour +six mois. Il donna les plus grands éloges au patriotisme des gardes +nationales volontaires, et assura que sous peu leur équipement allait +être complet. Le jeune ministre cédait sans doute aux illusions du +zèle, mais ses intentions étaient si nobles, ses travaux si prompts, +que l'assemblée le couvrit d'applaudissemens, offrit son rapport à la +reconnaissance publique, et l'envoya à tous les départemens; +manière ordinaire de témoigner son estime à tout ce dont elle était +satisfaite. + +Notes: + +[1] Voyez la note 1 à la fin du volume. +[2] 17 novembre. +[3] Décret du 5 octobre. +[4] Voyez madame Campan, tome II, page 129. +[5] Voyez la note 2 à la fin du volume. +[6] Décrets du 28 octobre et du 9 novembre. +[7] Séance du 12 novembre. +[8] Voyez la note 3 à la fin du volume. +[9] Voyez la note 4 à la fin du volume. +[10] Décret du 27 novembre. +[11] Séance du 29 novembre. +[12] Voyez la note 5 à la fin du volume. + + + + +CHAPITRE II. + + +DIVISION DES PARTIS SUR LA QUESTION DE LA GUERRE.--RÔLE DU DUC +D'ORLÉANS ET DE SON PARTI.--LES PRINCES ÉMIGRÉS SONT DÉCRÉTÉS +D'ACCUSATION.--FORMATION D'UN MINISTÈRE GIRONDIN.--DUMOURIEZ, SON +CARACTÈRE, SON GÉNIE ET SES PROJETS; DÉTAILS SUR LES NOUVEAUX +MINISTRES.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ AVEC LA REINE.--DÉCLARATION +DE GUERRE AU ROI DE HONGRIE ET DE BOHÊME.--PREMIÈRES OPÉRATIONS +MILITAIRES.--DÉROUTES DE QUIÉVRAIN ET DE TOURNAY.--MEURTRE DU GÉNÉRAL +DILLON. + + +Au commencement de l'année 1792, la guerre était devenue la grande +question du moment; c'était pour la révolution celle de l'existence +même. Ses ennemis étant maintenant transportés au dehors, c'était là +qu'il fallait les chercher et les vaincre. Le roi, chef des armées, +agirait-il de bonne foi contre ses parens et ses anciens courtisans? +Tel était le doute sur lequel il importait de rassurer la nation. +Cette question de la guerre s'agitait aux Jacobins, qui n'en +laissaient passer aucune sans la décider souverainement. Ce qui +paraîtra singulier, c'est que les jacobins excessifs et Robespierre, +leur chef, étaient portés pour la paix, et les jacobins modérés, ou +les girondins, pour la guerre. Ceux-ci avaient à leur tête Brissot et +Louvet. Brissot soutenait la guerre de son talent et de son influence. +Il pensait avec Louvet et tous les girondins qu'elle convenait à +la nation, parce qu'elle terminerait une dangereuse incertitude et +dévoilerait les véritables intentions du roi. Ces hommes, jugeant du +résultat d'après leur enthousiasme, ne pouvaient pas croire que la +nation fût vaincue; et ils pensaient que si, par la faute du roi, elle +éprouvait quelque échec passager, elle serait aussitôt éclairée, et +déposerait un chef infidèle. Comment se faisait-il que Robespierre et +les autres jacobins ne voulussent pas d'une détermination qui devait +amener un dénouement si prompt et si décisif? C'est ce qu'on ne +peut expliquer que par des conjectures. Le timide Robespierre +s'effrayait-il de la guerre? ou bien ne la combattait-il que parce que +Brissot, son rival aux Jacobins, la soutenait, et parce que le jeune +Louvet l'avait défendue avec talent? Quoi qu'il en soit, il combattit +pour la paix avec une extrême opiniâtreté. Ceux des cordeliers qui +étaient en même temps jacobins, se rendirent à la délibération et +soutinrent Robespierre. Ils semblaient craindre surtout que la guerre +ne donnât trop d'avantages à Lafayette, et ne lui procurât bientôt +la dictature militaire; c'était là la crainte continuelle de Camille +Desmoulins, qui ne cessait de se le figurer à la tête d'une armée +victorieuse, écrasant, comme au Champ-de-Mars, jacobins et cordeliers. +Louvet et les girondins supposaient un autre motif aux cordeliers, et +croyaient qu'ils ne poursuivaient dans Lafayette que l'ennemi du duc +d'Orléans, auquel on les disait secrètement unis. Ce duc d'Orléans, +qu'on voit reparaître encore dans les soupçons de ses ennemis, bien +plus que dans la révolution, était alors presque éclipsé. On avait +pu au commencement se servir de son nom, et lui-même avait pu fonder +quelques espérances sur ceux auxquels il le prêtait, mais tout était +bien changé depuis. Sentant lui-même combien il était déplacé dans +le parti populaire, il avait essayé d'obtenir le pardon de la cour +pendant les derniers temps de la constituante, et il avait été +repoussé. Sous la législative, on le conserva au rang des amiraux, et +il fit de nouvelles tentatives auprès du roi. Cette fois il fut +admis auprès de lui, eut un entretien assez long, et ne fut pas mal +accueilli. Il devait retourner au château; il s'y rendit. Le couvert +de la reine était mis, et tous les courtisans s'y trouvaient en grand +nombre. A peine l'eut-on aperçu, que les mots les plus outrageans +furent proférés. «Prenez garde aux plats,» s'écriait-on de toutes +parts, comme si on avait redouté qu'il y jetât du poison. On le +poussait, on lui marchait sur les pieds, et on l'obligea de se +retirer. En descendant l'escalier, il reçût de nouveaux outrages, et +sortit indigné, croyant que le roi et la reine lui avaient préparé +cette scène humiliante. Cependant le roi et la reine furent désespérés +de cette imprudence des courtisans, qu'ils ignoraient complètement[1]. +Ce prince dut être plus irrité que jamais, mais il n'en devint, +certainement ni plus actif, ni plus habile chef de parti +qu'auparavant. Ceux de ses amis qui occupaient les Jacobins et +l'assemblée, durent faire sans doute un peu plus de bruit; de là, on +crut voir reparaître sa faction, et on pensa que ses prétentions et +ses espérances renaissaient avec les dangers du trône. + +Les girondins crurent que les cordeliers et les jacobins exagérés ne +soutenaient la paix que pour priver Lafayette, rival du duc d'Orléans, +des succès que la guerre pouvait lui valoir. Quoi qu'il en soit, la +guerre, repoussée par les jacobins, mais soutenue par les girondins, +dut l'emporter dans l'assemblée, où ceux-ci dominaient. L'assemblée +commença par mettre d'abord en accusation, dès le 1er janvier, +Monsieur, frère du roi, le comte d'Artois, le prince de Condé, +Calonne, Mirabeau jeune et Laqueuille, comme prévenus d'hostilités +contre la France. Un décret d'accusation n'étant point soumis à la +sanction, on n'avait pas cette fois à redouter le _veto_. Le séquestre +des biens des émigrés et la perception de leurs revenus au profit de +l'état, ordonnés par le décret non sanctionné, furent prescrits de +nouveau par un autre décret, auquel le roi ne mit aucune opposition. +L'assemblée s'emparait des revenus à titre d'indemnités de guerre. +Monsieur fut privé de la régence, en vertu de la décision précédemment +rendue. + +Le rapport sur le dernier office de l'empereur fut enfin présenté, le +14 janvier, à l'assemblée par Gensonné. Il fit remarquer que la France +avait toujours prodigué ses trésors et ses soldats à l'Autriche, sans +jamais en obtenir de retour; que le traité d'alliance conclu en 1756 +avait été violé par la déclaration de Pilnitz et les suivantes, dont +l'objet était de susciter une coalition armée des souverains; qu'il +l'avait été encore par l'armement des émigrés, souffert et secondé +même par les princes de l'empire. Gensonné soutint de plus que, +quoique des ordres eussent été récemment donnés pour la dispersion des +rassemblemens, ces ordres apparens n'avaient pas été exécutés; que la +cocarde blanche n'avait pas cessé d'être portée au-delà du Rhin, la +cocarde nationale outragée, et les voyageurs français maltraités; +qu'en conséquence, il fallait demander à l'empereur une dernière +explication sur le traité de 1756. L'impression et l'ajournement de ce +rapport furent ordonnés. + +Le même jour, Guadet monte à la tribune. «De tous les faits, dit-il, +communiqués à l'assemblée, celui qui l'a le plus frappé, c'est le +plan d'un congrès dont l'objet serait d'obtenir la modification de la +constitution française, plan soupçonné depuis long-temps, et enfin +dénoncé comme possible par les comités et les ministres. S'il est +vrai, ajoute Guadet, que cette intrigue est conduite par des hommes +qui croient y voir le moyen de sortir de la nullité politique dans +laquelle ils viennent de descendre; s'il est vrai que quelques-uns des +agens du pouvoir exécutif secondent de toute la puissance de leurs +relations cet abominable complot; s'il est vrai qu'on veuille nous +amener par les longueurs et le découragement à accepter cette honteuse +médiation, l'assemblée nationale doit-elle fermer les yeux sur de +pareils dangers? Jurons, s'écrie l'orateur, de mourir tous ici, +plutôt...» On ne le laisse pas achever; toute l'assemblée se lève en +criant: _Oui, oui, nous le jurons_; et d'enthousiasme, on déclare +infâme et traître à la patrie tout Français qui pourrait prendre part +à un congrès dont l'objet serait de modifier la constitution. C'était +contre les anciens constituans et le ministre Delessart que ce décret +était dirigé. C'est surtout ce dernier qu'on accusait de traîner les +négociations en longueur. Le 17, la discussion sur le rapport de +Gensonné fut reprise, et il fut décrété que le roi ne traiterait plus +qu'au nom de la nation française, et qu'il requerrait l'empereur de +s'expliquer définitivement avant le 1er mars prochain. Le roi répondit +que depuis plus de quinze jours il avait demandé des explications +positives à Léopold. + +Dans cet intervalle, on apprit que l'électeur de Trèves, effrayé de +l'insistance du cabinet français, avait donné de nouveaux ordres pour +la dispersion des rassemblemens, pour la vente des magasins formés +dans ses états, pour la prohibition des recrutemens et des exercices +militaires, et que ces ordres étaient en effet mis à exécution. Dans +les dispositions où l'on était, une pareille nouvelle fut froidement +accueillie. On ne voulut y voir que de vaines démonstrations sans +résultat; et on persista à demander la réponse définitive de Léopold. + +Des divisions existaient dans le ministère, entre Bertrand de +Molleville et Narbonne. Bertrand était jaloux de la popularité +du ministre de la guerre, et blâmait ses condescendances pour +l'assemblée. Narbonne se plaignait de la conduite de Bertrand de +Molleville, de ses dispositions inconstitutionnelles, et voulait +que le roi le fît sortir du ministère. Cahier de Gerville tenait +la balance entre eux, mais sans succès. On prétendit que le parti +constitutionnel voulait porter Narbonne à la dignité de premier +ministre; il paraît même que le roi fut trompé, qu'on l'effraya de la +popularité et de l'ambition de Narbonne, qu'on lui montra en lui un +jeune présomptueux qui voulait gouverner le cabinet. Les journaux +furent instruits de ces divisions; Brissot et la Gironde défendirent +ardemment le ministre menacé de disgrâce, et attaquèrent vivement ses +collègues et le roi. Une lettre écrite par les trois généraux du nord +à Narbonne, et dans laquelle il lui exprimaient leurs craintes sur sa +destitution qu'on disait imminente, fut publiée. Le roi le destitua +aussitôt; mais, pour combattre l'effet de cette destitution, il fit +annoncer celle de Bertrand de Molleville. Cependant l'effet de la +première n'en fut pas moins grand; une agitation extraordinaire éclata +aussitôt; et l'assemblée voulut déclarer, d'après la formule employée +autrefois pour Necker, que Narbonne emportait la confiance de la +nation, et que le ministère entier l'avait perdue. On voulait +cependant excepter de cette condamnation Cahier de Gerville, qui avait +toujours combattu Bertrand de Molleville, et qui venait même d'avoir +avec lui une dispute violente. Après bien des agitations, Brissot +demanda à prouver que Delessart avait trahi la confiance de la nation. +Ce ministre avait confié au comité diplomatique sa correspondance avec +Kaunitz; elle était sans dignité, elle donnait même à Kaunitz une idée +peu favorable de l'état de la France, et semblait avoir autorisé la +conduite et le langage de Léopold. Il faut savoir que Delessart, +et son collègue Duport-Dutertre, étaient les deux ministres qui +appartenaient plus particulièrement aux feuillans, et auxquels on en +voulait le plus, parce qu'on les accusait de favoriser le projet d'un +congrès. + +Dans une des séances les plus orageuses de l'assemblée, l'infortuné +Delessart fut accusé par Brissot d'avoir compromis la dignité de la +nation, de n'avoir pas averti l'assemblée du concert des puissances +et de la déclaration de Pilnitz; d'avoir professé dans ses notes des +doctrines inconstitutionnelles, d'avoir donné à Kaunitz une fausse +idée de l'état de la France, d'avoir traîné la négociation en longueur +et de l'avoir conduite d'une manière contraire aux intérêts de la +patrie. Vergniaud se joignit à Brissot, et ajouta de nouveaux griefs +à ceux qui étaient imputés à Delessart. Il lui reprocha d'avoir, +lorsqu'il était ministre de l'intérieur, gardé trop long-temps en +portefeuille le décret qui réunissait le Comtat à la France, et d'être +ainsi la cause des massacres d'Avignon. Puis Vergniaud ajouta: +«De cette tribune où je vous parle, on aperçoit le palais où des +conseillers pervers égarent et trompent le roi que la constitution +nous a donné; je vois les fenêtres du palais où l'on trame la +contre-révolution, où l'on combine les moyens de nous replonger dans +l'esclavage... La terreur est souvent sortie, dans les temps antiques, +et au nom du despotisme, de ce palais fameux; qu'elle y rentre +aujourd'hui au nom de la loi; qu'elle y pénètre tous les coeurs; que +tous ceux qui l'habitent sachent que notre constitution n'accorde +l'inviolabilité qu'au roi.» + +Le décret d'accusation fut aussitôt mis aux voix et adopté[2]; +Delessart fut envoyé à la haute cour nationale, établie à Orléans, et +chargée, d'après la constitution, de juger les crimes d'état. Le +roi le vit partir avec la plus grande peine. Il lui avait donné sa +confiance et l'aimait beaucoup, à cause de ses vues modérées et +pacifiques. Duport-Dutertre, ministre du parti constitutionnel, fut +aussi menacé d'une accusation, mais il la prévint, demanda à se +justifier, fut absous par l'ordre du jour, et immédiatement après +donna sa démission. Cahier de Gerville la donna aussi, et de cette +manière le roi se trouva privé du seul de ses ministres qui eût auprès +de l'assemblée une réputation de patriotisme. + +Séparé des ministres que les feuillans lui avaient donnés, et ne +sachant sur qui s'appuyer au milieu de cet orage, Louis XVI, qui avait +renvoyé Narbonne parce qu'il était trop populaire, songea à se lier à +la Gironde, qui était républicaine. Il est vrai qu'elle ne l'était que +par défiance du roi, qui pouvait, en se livrant à elle, réussir à se +l'attacher; mais il fallait qu'il se livrât sincèrement, et cette +éternelle question de la bonne foi s'élevait encore ici comme dans +toutes les occasions. Sans doute Louis XVI était sincère quand il se +confiait à un parti, mais ce n'était pas sans humeur et sans regrets. +Aussi, dès que ce parti lui imposait une condition difficile mais +nécessaire, il la repoussait; la défiance naissait aussitôt, l'aigreur +s'ensuivait; et bientôt une rupture était la suite de ces alliances +malheureuses entre des coeurs que des intérêts trop opposés occupaient +exclusivement. C'est ainsi que Louis XVI, après avoir admis auprès de +lui le parti feuillant, avait repoussé par humeur Narbonne, qui en +était le chef le plus prononcé, et se trouvait réduit, pour apaiser +l'orage, à s'abandonner à la Gironde. L'exemple de l'Angleterre, où le +roi prend souvent ses ministres dans l'opposition, fut un des motifs +de Louis XVI. La cour conçut alors une espérance, car on s'en fait +toujours une, même dans les plus tristes conjonctures; elle se flatta +que Louis XVI, en prenant des démagogues incapables et ridicules, +perdrait de réputation le parti dans lequel il les aurait choisis. +Cependant il n'en fut point ainsi, et le nouveau ministère ne fut pas +tel que l'aurait désiré la méchanceté des courtisans. + +Depuis plus d'un mois, Delessart et Narbonne avaient appelé un homme +dont ils avaient cru les talens précieux, et l'avaient placé auprès +d'eux pour s'en servir: c'était Dumouriez, qui tour à tour commandant +en Normandie et dans la Vendée, avait montré partout une fermeté et +une intelligence rares. Il s'était offert tantôt à la cour, tantôt à +l'assemblée constituante, parce que tout parti lui était indifférent +pourvu qu'il pût exercer son activité et ses talens extraordinaires. +Dumouriez, rapetissé par le siècle, avait passé une partie de sa +vie dans les intrigues diplomatiques. Avec sa bravoure, son génie +militaire et politique, et ses cinquante ans, il n'était encore, à +l'ouverture de la révolution, qu'un brillant aventurier. Cependant +il avait conservé le feu et la hardiesse de la jeunesse. Dès qu'une +guerre ou une révolution s'ouvrait, il faisait des plans, les +adressait à tous les partis, prêt à agir pour tous, pourvu qu'il pût +agir. Il s'était ainsi habitué à ne faire aucun cas de la nature d'une +cause; mais quoique trop dépourvu de conviction, il était généreux, +sensible, et capable d'attachement, sinon pour les principes, du moins +pour les personnes. Cependant avec son esprit si gracieux, si prompt, +si vaste, son courage tour à tour calme ou impétueux, il était +admirable pour servir, mais incapable de dominer. Il n'avait ni +la dignité d'une conviction profonde, ni la fierté d'une volonté +despotique, et il ne pouvait commander qu'à des soldats. Si avec son +génie il avait eu les passions de Mirabeau, la volonté d'un Cromwell, +ou seulement le dogmatisme d'un Robespierre, il eût dominé la +révolution et la France. + +Dumouriez, en arrivant près de Narbonne, forma tout de suite un vaste +plan militaire. Il voulait à la fois la guerre offensive et défensive. +Partout où la France s'étendait jusqu'à ses limites naturelles, le +Rhin, les Alpes, les Pyrénées et la mer, il voulait qu'on se bornât à +la défensive. Mais dans les Pays-Bas, où notre territoire n'allait pas +jusqu'au Rhin, dans la Savoie, où il n'allait pas jusqu'aux Alpes, +il voulait qu'on attaquât sur-le-champ, et qu'arrivé aux limites +naturelles on reprît la défensive. C'était concilier à la fois nos +intérêts et les principes; c'était profiter d'une guerre qu'on n'avait +pas provoquée, pour en revenir, en fait de limites, aux véritables +lois de la nature. Il proposa en outre la formation d'une quatrième +armée, destinée à occuper le midi, et en demanda le commandement qui +lui fut promis. + +Dumouriez s'était concilié Gensonné, l'un des commissaires civils +envoyés dans la Vendée par l'assemblée constituante, député depuis à +la législative, et l'un des membres les plus influens de la +Gironde. Ayant remarqué aussi que les jacobins étaient la puissance +dominatrice, il s'était présenté dans leur club, y avait lu divers +mémoires fort applaudis, et n'en avait pas moins continué sa vieille +amitié avec Delaporte, intendant de la liste civile et ami dévoué de +Louis XVI. Tenant ainsi aux diverses puissances qui allaient s'allier, +Dumouriez ne pouvait manquer de l'emporter et d'être appelé au +ministère. Louis XVI lui fit offrir le portefeuille des affaires +étrangères, rendu vacant par le décret d'accusation contre Delessart; +mais, encore attaché au ministre accusé, le roi ne l'offrit que par +intérim. Dumouriez, se sentant fortement appuyé, et ne voulant pas +paraître garder la place pour un ministre feuillant, refusa le +portefeuille avec cette condition, et l'obtint sans intérim. Il ne +trouva au ministère que Cahier de Gerville et Degraves. Cahier de +Gerville, quoique ayant donné sa démission, n'avait pas encore quitté +les affaires. Degraves avait remplacé Narbonne; il était jeune, facile +et inexpérimenté; Dumouriez sut s'en emparer, et il eut ainsi dans +sa main les relations extérieures et l'administration militaire, +c'est-à-dire les causes et l'organisation de la guerre. Il ne fallait +pas moins à ce génie si entreprenant. A peine arrivé au ministère, +Dumouriez se coiffa chez les jacobins du bonnet ronge, parure nouvelle +empruntée aux Phrygiens, et devenue l'emblème de la liberté. Il leur +promit de gouverner pour eux et par eux. Présenté à Louis XVI, il le +rassura sur sa conduite aux jacobins; il détruisit les préventions que +cette conduite lui avait inspirées; il eut l'art de le toucher par des +témoignages de dévouement, et de dissiper sa sombre tristesse à force +d'esprit. Il lui persuada qu'il ne recherchait la popularité qu'au +profit du trône, et pour son raffermissement. Cependant malgré +toute sa déférence, il eut soin de faire sentir au prince que la +constitution était inévitable, et tâcha de le consoler en cherchant à +lui prouver qu'un roi pouvait encore être très puissant avec elle. Ses +premières dépêches aux puissances, pleines de raison et de fermeté, +changèrent la nature des négociations, donnèrent à la France une +attitude toute nouvelle, mais rendirent la guerre imminente. Il était +naturel que Dumouriez désirât la guerre, puisqu'il en avait le génie, +et qu'il avait médité trente-six ans sur ce grand art; mais il faut +convenir aussi que la conduite du cabinet de Vienne et l'irritation de +l'assemblée l'avaient rendue inévitable. + +Dumouriez, par sa conduite aux jacobins, par ses alliances connues +avec la Gironde, devait, même sans haine contre les feuillans, se +brouiller avec eux; d'ailleurs il les déplaçait. Aussi fut-il dans une +constante opposition avec tous les chefs de ce parti. Bravant du reste +les railleries et les dédains qu'ils dirigeaient contre les jacobins +et l'assemblée, il se décida à poursuivre sa carrière avec son +assurance accoutumée. + +Il fallait compléter le cabinet. Pétion, Gensonné et Brissot étaient +consultés sur le choix à faire. On ne pouvait, d'après la loi, prendre +les ministres dans l'assemblée actuelle, ni dans la précédente; les +choix se trouvaient donc extrêmement bornés. Dumouriez proposa, pour +la marine, un ancien employé de ce ministère, Lacoste, travailleur +expérimenté, patriote opiniâtre, qui cependant s'attacha au roi, en +fut aimé, et resta auprès de lui plus long-temps que tous les autres. +On voulait donner le ministère de la justice à ce jeune Louvet qui +s'était récemment distingué aux Jacobins, et qui avait obtenu la +faveur de la Gironde depuis qu'il avait si bien soutenu l'opinion de +Brissot en faveur de la guerre; l'envieux Robespierre le fit dénoncer +aussitôt. Louvet se justifia avec succès, mais on ne voulut pas d'un +homme dont la popularité était contestée, et on fit venir Duranthon, +avocat de Bordeaux, homme éclairé, droit, mais trop faible. Il restait +à donner le ministère des finances et de l'intérieur. La Gironde +proposa encore Clavière, connu par des écrits estimés sur les +finances. Clavière avait beaucoup d'idées, toute l'opiniâtreté de +la méditation, et une grande ardeur au travail. Le ministre placé à +l'intérieur fut Roland, autrefois inspecteur des manufactures, connu +par de bons écrits sur l'industrie et les arts mécaniques. Cet homme, +avec des moeurs austères, des doctrines inflexibles, et un aspect +froid et dur, cédait, sans sans douter, à l'ascendant supérieur de +sa femme. Madame Roland était jeune et belle. Nourrie, au fond de la +retraite, d'idées philosophiques et républicaines, elle avait conçu +des pensées supérieures à son sexe, et s'était fait, des principes qui +régnaient alors, une religion sévère. Vivant dans une amitié intime +avec son époux, elle lui prêtait sa plume, lui communiquait une partie +de sa vivacité, et soufflait son enthousiasme non-seulement à son +mari, mais à tous les girondins, qui, passionnés pour la liberté et la +philosophie, adoraient en elle la beauté, l'esprit et leurs propres +opinions. + +Le nouveau ministère réunissait d'assez grandes qualités pour +prospérer; mais il fallait qu'il ne déplût pas trop à Louis XVI, et +qu'il maintînt son alliance avec la Gironde. Il pouvait alors suffire +à sa tâche; mais il était à craindre que tout ne fût perdu le jour +où à l'incompatibilité naturelle des partis viendraient se joindre +quelques fautes des hommes, et c'est ce qui ne pouvait manquer +d'arriver bientôt. Louis XVI, frappé de l'activité de ses ministres, +de leurs bonnes intentions, et de leur talent pour les affaires, fut +charmé un instant; leurs réformes économiques surtout lui plaisaient; +car il avait toujours aimé ce genre de bien, qui n'exigeait aucun +sacrifice de pouvoir ni de principes. S'il avait pu être rassuré +toujours comme il le fut d'abord, et se séparer des gens de cour, il +eût supporté facilement la constitution. Il le répéta avec sincérité +aux ministres, et parvint à convaincre les deux plus difficiles, +Roland et Clavière. La persuasion fut entière de part et d'autre. La +Gironde, qui n'était républicaine que par méfiance du roi, cessa +de l'être alors, et Vergniaud, Gensonné, Guadet, entrèrent en +correspondance avec Louis XVI, ce qui plus tard fut contre eux un chef +d'accusation. L'inflexible épouse de Roland était seule en doute, et +retenait ses amis trop faciles, suivant elle, à se livrer. La raison +de ces défiances est naturelle: elle ne voyait pas le roi. Les +ministres au contraire l'entretenaient tous les jours, et d'honnêtes +gens qui se rapprochent sont bientôt rassurés; mais cette confiance +ne pouvait durer, parce que des questions inévitables allaient faire +ressortir toute la différence de leurs opinions. + +La cour cherchait à répandre du ridicule sur la simplicité un peu +républicaine du nouveau ministère, et sur la rudesse sauvage de +Roland, qui se présentait au château sans boucles aux souliers. +Dumouriez rendait les sarcasmes, et mêlant la gaieté au travail le +plus assidu, plaisait au roi, le charmait par son esprit, et peut-être +aussi lui convenait mieux que les autres par la flexibilité de ses +opinions. La reine s'apercevant que, de tous ses collègues, il était +le plus puissant sur l'esprit du monarque, voulut le voir. Il nous +a conservé dans ses mémoires cet entretien singulier qui peint les +agitations de cette princesse infortunée, digne d'un autre règne, +d'autres amis, et d'un autre sort. + +«Introduit, dit-il, dans la chambre de la reine, il la trouva seule, +très rouge, se promenant à grands pas, avec une agitation qui +présageait une explication très vive. Il alla se poster au coin de la +cheminée, douloureusement affecté du sort de cette princesse et des +sensations terribles qu'elle éprouvait. Elle vint à lui d'un air +majestueux et irrité, et lui dit: _Monsieur, vous êtes tout-puissant +en ce moment, mais c'est par la faveur du peuple, qui brise bien vite +ses idoles. Votre existence dépend de votre conduite. On dit que vous +avez beaucoup de talens. Vous devez juger que ni le roi ni moi, ne +pouvons souffrir toutes ces nouveautés ni la constitution. Je vous le +déclare franchement; prenez votre parti_. + +«Il lui répondit: _Madame, je suis désolé de la pénible confidence que +vient de me faire votre majesté. Je ne la trahirai pas: mais je suis +entre le roi et la nation, et j'appartiens à ma patrie. Permettez-moi +de vous représenter que le salut du roi, le vôtre, celui de vos +augustes enfans, est attaché à la constitution, ainsi que le +rétablissement de son autorité légitime. Je vous servirais mal et +lui aussi, si je vous parlais différemment. Vous êtes tous les deux +entourés d'ennemis qui vous sacrifient à leur propre intérêt. La +constitution, si une fois elle est en vigueur, bien loin de faire le +malheur du roi, fera sa félicité et sa gloire; il faut qu'il concoure +à ce qu'elle s'établisse solidement et promptement_.--L'infortunée +reine, choquée de ce que Dumouriez heurtait ses idées, lui dit en +haussant la voix, avec colère: _Cela ne durera pas; prenez garde à +vous_. + +«Dumouriez répondit avec une fermeté modeste: _Madame, j'ai plus +de cinquante ans, ma vie a été traversée de bien des périls; et en +prenant le ministère, j'ai bien réfléchi que la responsabilité n'est +pas le plus grand de mes dangers.--Il ne manquait plus, s'écria-t-elle +avec douleur, que de me calomnier. Vous semblez croire que je suis +capable de vous faire assassiner_. Et des larmes coulèrent de ses +yeux. + +«Agité autant qu'elle-même: _Dieu me préserve_, dit-il, _de vous faire +une aussi cruelle injure! Le caractère de votre majesté est grand et +noble; elle en a donné des preuves héroïques que j'ai admirées, et qui +m'ont attaché à elle_. Dans le moment elle fut calmée, et s'approcha +de lui. Il continua _Croyez-moi, Madame, je n'ai aucun intérêt à +vous tromper; j'abhorre autant que vous l'anarchie et les crimes. +Croyez-moi, j'ai de l'expérience. Je suis mieux placé que vôtre +majesté pour juger des évènemens. Ceci n'est pas un mouvement +populaire momentané, comme vous semblez le croire. C'est +l'insurrection presque unanime d'une grande nation contre les abus +invétérés. De grandes factions attisent cet incendie; il y a dans +toutes des scélérats et des fous. Je n'envisage dans la révolution que +le roi et la nation entière; tout ce qui tend à les séparer conduit +à leur ruine mutuelle; je travaille autant que je peux à les réunir, +c'est à vous à m'aider. Si je suis un obstacle à vos desseins, si vous +y persistez, dites-le-moi; je porte sur-le~champ ma démission au roi, +et je vais gémir dans un coin sur le sort de ma patrie et sur le +vôtre_. + +«La fin de cette conversation établit entièrement la confiance de la +reine. Ils parcoururent ensemble les diverses factions; il lui cita +des fautes et des crimes de toutes; il lui prouva qu'elle était trahie +dans son intérieur; il lui cita des propos tenus dans sa confidence +la plus intime; cette princesse lui parut à la fin entièrement +convaincue, et elle le congédia avec un air serein et affable. Elle +était de bonne foi, mais ses entours, et les horribles excès des +feuilles de Marat et des jacobins la replongèrent bien tôt dans ses +funestes résolutions. + +«Un autre jour elle lui dit devant le roi: _Vous me voyez désolée; je +n'ose pas me mettre à la fenêtre du côté du jardin. Hier au soir, +pour prendre l'air, je me suis montrée à la fenêtre de la cour: +un canonnier de garde m'a apostrophée d'une injure grossière, en +ajoutant_: Que j'aurais de plaisir à voir ta tête au bout de ma +baïonnette! _Dans cet affreux jardin, d'un côté on voit un homme monté +sur une chaise, lisant à haute voix des horreurs contre nous; d'un +autre, c'est un militaire ou un abbé qu'on traîne dans un bassin, en +l'accablant d'injures et de coups; pendant ce temps-là d'autres jouent +au ballon, ou se promènent tranquillement. Quel séjour! quel peuple_!» +(Mém. de Dumouriez, livre III, chapitre VI[3].) + +Ainsi, par une espèce de fatalité, les intentions supposées du château +excitaient la défiance et la fureur du peuple, et les hurlemens du +peuple augmentaient les douleurs et les imprudences du château. +Ainsi le désespoir régnait au dehors et au dedans. Mais pourquoi, se +demande-t-on, une franche explication ne terminait-elle pas tant de +maux? Pourquoi le château ne comprenait-il pas les craintes du peuple? +Pourquoi le peuple ne comprenait-il pas les douleurs du château? Mais +pourquoi les hommes sont-ils hommes?... A cette dernière question, +il faut s'arrêter, se soumettre, se résigner à la nature humaine, et +poursuivre ces tristes récits. + +Léopold II était mort; les dispositions pacifiques de ce prince +étaient à regretter pour la tranquillité de l'Europe, et on ne pouvait +pas espérer la même modération de son successeur et neveu, le roi +de Bohême et de Hongrie. Gustave, le roi de Suède, venait d'être +assassiné au milieu d'une fête. Les ennemis des jacobins leur +attribuaient cet assassinat; mais il était bien prouvé qu'il fut le +crime de la noblesse humiliée par Gustave dans la dernière révolution +de Suède. Ainsi, la noblesse, qui accusait en France les fureurs +révolutionnaires du peuple, donnait dans le nord un exemple de ce +qu'elle avait jadis été elle-même, et de ce qu'elle était encore dans +les pays où la civilisation était moins avancée. Quel exemple +pour Louis XVI, et quelle leçon, si dans le moment il avait pu la +comprendre! La mort de Gustave fit échouer l'entreprise qu'il avait +méditée contre la France, entreprise à laquelle Catherine devait +fournir des soldats, et l'Espagne des subsides. Il est douteux +cependant que la perfide Catherine eût fait ce qu'elle avait promis, +et la mort de Gustave, dont on s'exagéra les conséquences, fut en +réalité un événement peu important[4]. + +Delessart avait été mis en accusation pour la faiblesse de ses +dépêches; il n'était ni dans les goûts ni dans les intérêts de +Dumouriez de traiter faiblement avec les puissances. Les dernières +dépêches avaient paru satisfaire Louis XVI, par leur convenance et +leur fermeté. M. de Noailles, ambassadeur à Vienne, et serviteur peu +sincère, envoya sa démission à Dumouriez, en disant qu'il n'espérait +pas faire écouter au chef de l'empire le langage qu'on venait de lui +dicter. Dumouriez se hâta d'en prévenir l'assemblée, qui, indignée de +cette démission, mit aussitôt M. de Noailles en accusation. Un autre +ambassadeur fut envoyé sur-le-champ avec de nouvelles dépêches. Deux +jours après, Noailles revint sur sa démission, et, envoya la réponse +catégorique qu'il avait exigée de la cour de Vienne. Cette note de M. +de Cobentzel est, entre toutes les fautes des puissances, une des plus +impolitiques qu'elles aient commises. M. de Cobentzel exigeait, au nom +de sa cour, le rétablissement de la monarchie française, sur les bases +fixées par la déclaration royale du 23 juin 1789. C'était imposer le +rétablissement des trois ordres, la restitution des biens du clergé, +et celle du Comtat-Venaissin au pape. Le ministre autrichien demandait +en outre la restitution aux princes de l'empire des terres d'Alsace, +avec tous leurs droits féodaux. Il fallait ne connaître la France que +par les passions de Coblentz, pour proposer des conditions pareilles. +C'était exiger à la fois la destruction d'une constitution jurée +par le roi et la nation, la révocation d'une grande détermination à +l'égard d'Avignon, et enfin la banqueroute par la restitution des +biens du clergé déjà vendus. D'ailleurs de quel droit réclamer une +pareille soumission? De quel droit intervenir dans nos affaires? +Quelle plainte avait-on à élever pour les princes d'Alsace, puisque +leurs terres étaient enclavées dans la souveraineté française, et +devaient en subir la loi? + +Le premier mouvement du roi et de Dumouriez fut de courir à +l'assemblée pour l'informer de cette note. L'assemblée fut indignée et +devait l'être; il y eut un cri de guerre général. Ce que Dumouriez ne +dit pas à l'assemblée, c'est que l'Autriche, qu'il avait menacée d'une +nouvelle révolution à Liège, avait envoyé un agent pour traiter de cet +objet avec lui; que le langage de cet agent était tout différent de +celui du ministère autrichien, et que bien évidemment la dernière note +était l'effet d'une résolution soudaine et suggérée. L'assemblée leva +le décret d'accusation porté contre Noailles, et exigea un prompt +rapport. Le roi ne pouvait plus reculer; cette guerre fatale allait +être enfin déclarée, et dans aucun cas elle ne favorisait ses +intérêts. Vainqueurs, les Français en devenaient plus exigeans et +plus inexorables sur l'observation de la loi nouvelle; vaincus, ils +allaient s'en prendre au gouvernement, et l'accuser d'avoir mal +soutenu la guerre. Louis XVI sentait parfaitement ce double péril, +et cette résolution fut une de celles qui lui coûtèrent le plus[5]. +Dumouriez rédigea son rapport avec sa célérité ordinaire, et le porta +au roi qui le garda trois jours. Il s'agissait de savoir si le roi, +réduit à prendre l'initiative auprès de l'assemblée, l'engagerait à +déclarer la guerre, ou bien s'il se contenterait de la consulter à cet +égard, en lui annonçant que, d'après les injonctions faites, la France +se _trouvait en état de guerre_. Les ministres Roland et Clavière +opinaient pour le premier avis. Les orateurs de la Gironde le +soutenaient également, et voulaient dicter le discours du trône. +Il répugnait à Louis XVI de déclarer la guerre, et il aimait mieux +_déclarer l'état de guerre_. La différence était peu importante, +cependant elle était préférable à son coeur. On pouvait avoir une +telle condescendance pour sa situation. Dumouriez, plus facile, +n'écouta aucun des ministres; et, soutenu par Degraves, Lacoste et +Duranthon, fit adopter l'avis du roi. Ce fut là son premier différend +avec la Gironde. Le roi composa lui-même son discours et se rendit en +personne à l'assemblée, le 20 avril, suivi de tous ses ministres. Une +affluence considérable de spectateurs ajoutait à l'effet de cette +séance qui allait décider du sort de la France et de l'Europe. Les +traits du roi étaient altérés, et annonçaient une préoccupation +profonde. Dumouriez lut un rapport détaillé des négociations de la +France avec l'empire; il démontra que le traité de 1756 était rompu +par le fait, et que, d'après le dernier ultimatum, la France _se +trouvait en état de guerre_. Il ajouta que le roi, pour consulter +l'assemblée, n'ayant d'autre moyen légal que la _proposition formelle +de guerre_, il se résignait à la consulter par cette voie. Louis +XVI alors prit la parole avec dignité, mais avec une voix +altérée.--«Messieurs, dit-il, vous venez d'entendre le résultat des +négociations que j'ai suivies avec la cour de Vienne. Les conclusions +du rapport ont été l'avis unanime de mon conseil: je les ai adoptées +moi-même. Elles sont conformes au voeu que m'a manifesté plusieurs +fois l'assemblée nationale, et aux sentimens que m'ont témoignés un +grand nombre de citoyens des différentes parties du royaume; tous +préfèrent la guerre à voir plus long-temps la dignité du peuple +français outragée et la sûreté nationale menacée. + +«J'avais dû préalablement épuiser tous les moyens de maintenir la +paix. Je viens aujourd'hui, aux termes de la constitution, proposer +à l'assemblée nationale la guerre contre le roi de Hongrie et de +Bohème.» + +Le meilleur accueil fut fait à cette proposition; des cris de _vive +le roi_ retentirent de toutes parts. L'assemblée répondit à Louis XVI +qu'elle allait délibérer, et qu'il serait instruit par un message du +résultat de la délibération. La discussion la plus orageuse commença +alors et se prolongea bien avant dans la nuit. Les raisons déjà +données pour et contre furent répétées ici; enfin le décret fut rendu, +et la guerre résolue à une grande majorité. + +«Considérant, disait l'assemblée, que la cour de Vienne, au mépris +des traités, n'a cessé d'accorder une protection ouverte aux Français +rebelles; qu'elle a provoqué et formé un concert avec plusieurs +puissances de l'Europe, contre l'indépendance et la sûreté de la +nation française; + +«Que François Ier, roi de Hongrie et de Bohême[6], a, par ses notes +des 18 mars et 7 avril derniers, refusé de renoncer à ce concert; + +«Que, malgré la proposition qui lui a été faite par la note du 11 mars +1792, de réduire de part et d'autre à l'état de paix les troupes sur +les frontières, il a continué et augmenté ses préparatifs hostiles; + +«Qu'il a formellement attenté à la souveraineté de la nation +française, en déclarant vouloir soutenir les prétentions des princes +allemands possessionnés en France, auxquels la nation française n'a +cessé d'offrir des indemnités; + +«Qu'il a cherché à diviser les citoyens français, et à les armer les +uns contre les autres, en offrant aux mécontens un appui dans le +concert des puissances; + +«Considérant enfin que le refus de répondre aux dernières dépêches du +roi des Français ne laisse plus d'espoir d'obtenir, par la voie d'une +négociation amicale, le redressement de ces différens griefs, et +équivaut à une déclaration de guerre, etc., l'assemblée déclare qu'il +y a urgence.» + +Il faut en convenir, cette guerre cruelle, qui a si long-temps déchiré +l'Europe, n'a pas été provoquée par la France, mais par les puissances +étrangères. La France, en la déclarant, n'a fait que reconnaître par +un décret l'état où on l'avait placée. Condorcet fut chargé de faire +un exposé des motifs de la nation. L'histoire doit recueillir ce +morceau, précieux modèle de raison et de mesure[7]. + +La nouvelle de guerre causa une joie générale. Les patriotes y +voyaient la fin des craintes que leur causaient l'émigration et la +conduite incertaine du roi; les modérés, effrayés surtout du danger +des divisions, espéraient que le péril commun y mettrait fin, et +que les champs de bataille absorberaient tous ces hommes turbulens +enfantés par la révolution. Quelques feuillans seulement, très +disposés à trouver des torts à l'assemblée, lui reprochaient d'avoir +violé la constitution, d'après laquelle la France ne devait jamais +être en état d'agression. Mais il est trop évident ici que la France +n'attaquait pas. Ainsi, à part le roi et quelques mécontens, la guerre +était le voeu général. + +Lafayette se prépara à servir bravement son pays, dans cette carrière +nouvelle. C'était lui qui se trouvait particulièrement chargé de +l'exécution du plan conçu par Dumouriez, et ordonné en apparence par +Degraves. Dumouriez s'était flatté avec raison, et avait fait espérer +à tous les patriotes, que l'invasion de la Belgique serait très +facile. Ce pays, récemment agité par une révolution que l'Autriche +avait comprimée, devait être disposé à se soulever à la première +apparition des Français; et alors devait se réaliser ce mot de +l'assemblée aux souverains: _Si vous nous envoyez la guerre, nous vous +enverrons la liberté_. C'était d'ailleurs l'exécution du plan conçu +par Dumouriez, qui consistait à s'étendre jusqu'aux frontières +naturelles. Rochambeau commandait l'armée le plus à portée d'agir, +mais il ne pouvait être chargé de cette opération, à cause de ses +dispositions chagrines et maladives, et surtout parce qu'il était +moins capable que Lafayette d'une invasion moitié militaire, moitié +populaire. On aurait voulu que Lafayette eût le commandement général, +mais Dumouriez s'y refusa, sans doute par malveillance. Il allégua +pour raison qu'on ne pouvait, en la présence d'un maréchal, donner le +commandement en chef de cette expédition à un simple général. Il dit +en outre, et cette raison était moins mauvaise, que Lafayette était +suspect aux jacobins et à l'assemblée. Il est certain que jeune, +actif, et le seul de tous les généraux qui fût aimé par son armée, +Lafayette effrayait les imaginations exaltées, et donnait lieu par +son influence aux calomnies des malveillans. Quoi qu'il en soit, il +s'offrit de bonne grâce pour exécuter le plan du ministre diplomate et +militaire à la fois; il demanda cinquante mille hommes avec lesquels +il proposa de se porter par Namur et la Meuse jusqu'à Liége, d'où +il devait être maître des Pays-Bas. Ce plan fort bien entendu fut +approuvé par Dumouriez; la guerre en effet n'était déclarée que depuis +quelques jours, l'Autriche n'avait pas eu le temps de couvrir +ses possessions de la Belgique, et le succès semblait assuré. En +conséquence Lafayette eut l'ordre de se porter d'abord avec dix mille +hommes de Givet sur Namur, et de Namur sur Liége ou Bruxelles; il +devait être immédiatement suivi de toute son armée. Tandis qu'il +exécutait ce mouvement, le lieutenant-général Biron devait partir pour +Valenciennes, avec dix mille hommes, et se diriger sur Mons. Un +autre officier avait ordre de marcher sur Tournay et de l'occuper +soudainement. Ces mouvemens, opérés par des officiers de Rochambeau, +n'avaient d'autre but que de soutenir et masquer la véritable attaque +confiée à Lafayette. + +L'exécution du plan fut fixée du 20 avril au 2 mai. Biron se mit en +marche, sortit de Valenciennes, s'empara de Quiévrain, et trouva +quelques détachemens ennemis près de Mons. Tout à coup deux régimens +de dragons, sans même avoir l'ennemi en tête, s'écrient: _Nous sommes +trahis_! ils prennent la fuite, et entraînent toute l'armée après +eux. En vain les officiers veulent les arrêter; ils menacent de les +fusiller, et continuent de fuir. Le camp est livré, et tous les effets +militaires sont enlevés par les impériaux. Tandis que cet événement +se passait à Mons, Théobald Dillon, d'après le plan convenu, sort de +Lille avec deux mille hommes d'infanterie et mille chevaux. A l'heure +même où le désastre de Biron avait lieu, la cavalerie, à l'aspect +de quelques troupes autrichiennes, se replie en criant qu'elle est +trahie; elle entraîne l'infanterie, et le bagage est encore abandonné +aux ennemis. Théobald Dillon, un officier du génie nommé Berthois, +sont massacrés par les soldats et par le peuple de Lille, qui les +accusent de trahison. Pendant ce temps Lafayette, averti trop tard, +était parvenu de Metz à Givet après des peines inouïes et par des +chemins presque impraticables. Il ne devait qu'à l'ardeur de ses +troupes d'avoir franchi en si peu de temps l'espace considérable +qu'il avait à parcourir. Apprenant là le désastre des officiers de +Rochambeau, il crut devoir s'arrêter. Ces fâcheux évènemens eurent +lieu dans les derniers jours d'avril 1792. + +Notes: + +[1] Voyez la note 6 à la fin du volume. +[2] Séance du 10 mars. +[3] Voyez la note 7 à la fin du volume. +[4] Voyez la note 8 à la fin du volume. +[5] Voyez la note 9 à la fin du volume. +[6] François Ier n'était pas encore élu empereur. +[7] Voyez la note 10 à là fin du volume. + + + + +CHAPITRE III. + + +DIVISION DANS LE MINISTERE GIRONDIN.--LE PRETENDU COMITE AUTRICHIEN. +--DÉCRET POUR LA FORMATION D'UN CAMP DE 20,000 HOMMES PRÈS PARIS. +--LETTRE DE ROLAND AU ROI.--RENVOI DES MINISTRES GIRONDINS; +DÉMISSION DE DUMOURIEZ.--FORMATION D'UN MINISTÈRE FEUILLANT. +--PROJETS DU PARTI CONSTITUTIONNEL; LETTRE DE LAFAYETTE A L'ASSEMBLÉE. +--SITUATION DU PARTI POPULAIRE ET DE SES CHEFS; PLANS DES DÉPUTÉS +MÉRIDIONAUX; RÔLE DE PÉTION DANS LES ÉVÈNEMENS DE JUIN.--JOURNÉE DU +20 JUIN 1792; INSURRECTION DES FAUBOURGS; SCÈNES DANS LES APPARTEMENS +DES TUILERIES. + + +La nouvelle de la malheureuse issue des combats de Quiévrain et +de Tournay, et du massacre du général Dillon, causa une agitation +générale. Il était naturel de supposer que ces deux évènemens avaient +été concertés, à en juger par leur concours et leur simultanéité. +Tous les partis s'accusèrent. Les jacobins et les patriotes exaltés +soutinrent qu'on avait voulu trahir la cause de la liberté. Dumouriez, +n'accusant pas Lafayette, mais suspectant les feuillans, crut qu'on +avait voulu faire échouer son plan pour le dépopulariser. Lafayette +se plaignit, mais moins amèrement que son parti, de ce qu'on l'avait +averti fort tard de se mettre en marche, et de ce qu'on ne lui avait +pas fourni tous les moyens nécessaires pour arriver. Les feuillans +répandirent en outre, que Dumouriez avait voulu perdre Rochambeau et +Lafayette, en leur traçant un plan sans leur donner les moyens de +l'exécuter. Une intention pareille n'était pas supposable, car +Dumouriez, en faisant ainsi des plans de campagne, et en s'écartant à +ce point de son rôle de ministre des relations extérieures, s'exposait +gravement s'il ne réussissait pas. D'ailleurs le projet de donner la +Belgique à la France et à la liberté, faisait partie d'un plan qu'il +méditait depuis long-temps: comment supposer qu'il voulût en faire +manquer le succès? il était évident que ni les généraux, ni les +ministres, n'avaient pu mettre ici de la mauvaise volonté, parce +qu'ils étaient tous intéressés à réussir. Mais les partis mettent +toujours les hommes à la place des circonstances, afin de pouvoir s'en +prendre à quelqu'un des maux qui leur arrivent. + +Degraves, effrayé du tumulte excité par ces derniers évènemens +militaires, voulut se démettre d'une charge qui lui pesait depuis +long-temps, et Dumouriez eut le tort de ne vouloir pas la subir. +Louis XVI, toujours sous l'empire de la Gironde, donna ce ministère +à Servan, ancien militaire, connu par ses opinions patriotiques. Ce +choix donna de nouvelles forces à la Gironde, qui se trouva presque +en majorité dans le conseil, ayant Servan, Clavière et Roland à sa +disposition. Dès cet instant la désunion commença d'éclater entre les +ministres. La Gironde devenait de jour en jour plus méfiante, et par +conséquent plus exigeante en témoignages de bonne foi de la part de +Louis XVI. Dumouriez, que les opinions asservissaient peu, et que la +confiance de Louis XVI avait touché, se rangeait toujours de son côté; +et Lacoste, qui s'était fortement attaché au prince, faisait de même. +Duranthon restait neutre, et n'avait de préférence marquée que pour +les partis les plus faibles. Servan, Clavière et Roland étaient +inflexibles; tout pleins des craintes de leurs amis, ils se montraient +tous les jours plus difficiles et plus inexorables au conseil. +Une dernière circonstance acheva de brouiller Dumouriez avec les +principaux membres de la Gironde. Il avait demandé, en entrant +au ministère des affaires étrangères, six millions pour dépenses +secrètes, et dont il ne serait pas tenu de rendre compte. Les +feuillans s'y étaient opposés, mais la Gironde avait fait triompher sa +demande, et les six millions furent accordés. Pétion ayant demandé des +fonds pour la police de Paris, Dumouriez lui avait alloué trente mille +francs par mois; mais, cessant d'être girondin, il ne consentit à +les payer qu'une fois. D'autre part, on apprit ou on soupçonna qu'il +venait de consacrer cent mille francs à ses plaisirs. Roland, chez +lequel se réunissait la Gironde, en fut indigné avec tous les siens. +Les ministres dînaient alternativement les uns chez les autres, pour +s'entretenir des affaires publiques. Lorsqu'ils se réunissaient chez +Roland, c'était en présence de sa femme et de tous ses amis; et on +peut dire que le conseil était alors tenu par la Gironde elle-même. Ce +fut dans une de ces réunions qu'on fit des remontrances à Dumouriez +sur la nature de ses dépenses secrètes. D'abord il répondit avec +esprit et légèreté, prit de l'humeur ensuite, et se brouilla +décidément avec Roland et les Girondins. Il ne reparut plus aux +réunions accoutumées, et il en donna pour motif qu'il ne voulait +traiter des affaires publiques, ni devant une femme, ni devant +les amis de Roland. Cependant il retourna quelquefois encore chez +celui-ci, mais sans s'entretenir d'affaires, ou du moins très peu. Une +autre discussion acheva de le détacher des Girondins. Guadet, le +plus pétulant de son parti, fit lecture d'une lettre par laquelle il +voulait que les ministres engageassent le roi à prendre pour directeur +un prêtre assermenté. Dumouriez soutint que les ministres ne pouvaient +intervenir dans les pratiques religieuses du roi. Il fut approuvé, il +est vrai, par Vergniaud et Gensonné; mais la querelle n'en fut pas +moins vive, et la rupture devint définitive. + +Les journaux commencèrent l'attaque contre Dumouriez. Les feuillans, +qui déjà étaient conjurés contre lui, se virent alors aidés par les +jacobins et les girondins. Dumouriez, attaqué de toutes parts, tint +ferme contre l'orage, et fit sévir contre quelques journalistes. + +Déjà on avait lancé un décret d'accusation contre Marat, auteur de +_l'Ami du peuple_, ouvrage effrayant où il demandait ouvertement le +meurtre, et couvrait des plus audacieuses injures la famille royale et +tous les hommes qui étaient suspects à son imagination délirante. +Pour balancer l'effet de cette mesure, on mit en accusation Royou, +rédacteur de _l'Ami du roi_, et qui poursuivait les républicains avec +la même violence que Marat déployait contre les royalistes. + +Depuis long-temps il était partout question d'un comité autrichien; +les patriotes en parlaient à la ville, comme à la cour on parlait de +la faction d'Orléans. On attribuait à ce comité une influence secrète +et désastreuse, qui s'exerçait par l'intermédiaire de la reine. Si +durant la constituante il avait existé quelque chose qui ressemblait +à un comité autrichien, rien de pareil ne se passait sous la +législative. Alors un grand personnage placé dans les Pays-Bas +communiquait à la reine, et au nom de sa famille, des avis assez +sages, auxquels l'intermédiaire français ajoutait encore de la +prudence par ses commentaires. Mais sous la législative ces +communications particulières n'existaient plus; la famille de la reine +avait continué sa correspondance avec elle, mais on ne cessait de +lui conseiller la patience et la résignation. Seulement Bertrand de +Molleville et Montmorin se rendaient encore au château depuis leur +sortie du ministère. C'est sur eux que se dirigeaient tous les +soupçons, et ils étaient en effet les agens de toutes les commissions +secrètes. Ils furent publiquement accusés par le journaliste Carra. +Résolus de le poursuivre comme calomniateur, ils le sommèrent de +produire les pièces à l'appui de sa dénonciation. Le journaliste se +replia sur trois députés, et nomma Chabot, Merlin et Bazire, comme +auteurs des renseignemens qu'il avait publiés. Le juge de paix +Larivière, qui, se dévouant à la cause du roi, poursuivait cette +affaire avec beaucoup de courage, eut la hardiesse de lancer un mandat +d'amener contre les trois députés désignés. L'assemblée, offensée +qu'on osât porter atteinte à l'inviolabilité de ses membres, répondit +au juge de paix par un décret d'accusation, et envoya l'infortuné +Larivière à Orléans. + +Cette tentative malheureuse ne fit qu'augmenter l'agitation générale, +et la haine qui régnait contre la cour. La Gironde ne se regardait +plus comme maîtresse de Louis XVI depuis que Dumouriez s'en était +emparé, et elle était revenue à son rôle de violente opposition. + +La nouvelle garde constitutionnelle du roi avait été récemment formée. +On aurait dû, d'après la loi, composer aussi la maison civile; mais +la noblesse n'y voulait pas entrer, pour ne pas reconnaître la +constitution, en occupant les emplois créés par elle. On ne voulait +pas d'autre part la composer d'hommes nouveaux, et on y renonça. +«Comment voulez-vous, Madame, écrivait Barnave à la reine, parvenir à +donner le moindre doute à ces gens-ci sur vos sentimens? Lorsqu'ils +vous décrètent une maison militaire et une maison civile, semblable +au jeune Achille parmi les filles de Lycomède, vous saisissez avec +empressement le sabre pour dédaigner de simples ornemens[1].» Les +ministres et Bertrand lui-même insistèrent de leur côté dans le même +sens que Barnave; mais ils ne purent réussir; et la composition de la +maison civile fut abandonnée. + +La maison militaire, formée sur un plan proposé par Delessart, avait +été composée d'un tiers de troupes de ligne, et de deux tiers de +jeunes citoyens, choisis dans les gardes nationales. Cette composition +devait paraître rassurante. Mais les officiers et les soldats de ligne +avaient été choisis de manière à alarmer les patriotes. Coalisés +contre les jeunes gens pris dans les gardes nationales, ils les +abreuvaient de dégoûts, et même les forçaient à se retirer pour la +plupart. Les démissionnaires étaient bientôt remplacés par des hommes +sûrs. Enfin le nombre de ces gardes avait été singulièrement augmenté, +car au lieu de dix-huit cents hommes fixés par la loi, il s'élevait, +dit-on, à près de six mille. Dumouriez en avait averti le roi, qui +répondait sans cesse que le vieux duc de Brissac, chef de cette +troupe, ne pouvait pas être regardé comme un conspirateur. Cependant +la conduite de la nouvelle garde était telle au château et ailleurs, +que les soupçons éclatèrent de toutes parts, et que les clubs s'en +occupèrent. A la même époque, douze Suisses arborèrent la cocarde +blanche à Neuilly; des dépôts considérables de papier furent brûlés à +Sèvres[2], et firent naître de graves soupçons. L'alarme devint alors +générale; l'assemblée se déclara en permanence, comme si elle s'était +trouvée aux jours où trente mille hommes menaçaient Paris. Il est +vrai cependant que les troubles étaient universels; que les prêtres +insermentés excitaient le peuple dans les provinces méridionales, et +abusaient du secret de la confession pour réveiller le fanatisme; que +le concert des puissances était manifeste; que la Prusse allait se +joindre à l'Autriche; que les armées étrangères devenaient menaçantes; +et que les derniers désastres de Lille et de Mons remplissaient tous +les esprits. Il est encore vrai que la puissance du peuple excite peu +de confiance, qu'on n'y croit jamais avant qu'il l'ait exercée, et +que la multitude irrégulière, si nombreuse qu'elle soit, ne saurait +contre-balancer la force de six mille hommes armés et enrégimentés. +L'assemblée se hâta donc de se déclarer en permanence[1], et elle fit +faire un rapport exact sur la composition de la maison militaire +du roi, sur le nombre, le choix et la conduite de ceux qui la +composaient. Après avoir constaté que la constitution se trouvait +violée, elle rendit un décret de licenciement contre la garde, un +autre d'accusation contre le duc de Brissac, et envoya ces deux +décrets à la sanction. Le roi voulait d'abord apposer son _veto_. +Dumouriez lui rappela le renvoi de ses gardes-du-corps, bien plus +anciens à son service que sa nouvelle maison militaire, et l'engagea +à renouveler un sacrifice bien moins difficile. Il lui fit voir +d'ailleurs les véritables torts de sa garde, et obtint l'exécution du +décret. Mais aussitôt il insista pour sa prompte recomposition, et le +roi, soit qu'il revînt à sa première politique de paraître opprimé, +soit qu'il comptât sur cette garde licenciée, à laquelle il conserva +en secret ses appointemens, refusa de la remplacer, et se trouva ainsi +livré sans protection aux fureurs populaires. La Gironde, désespérant +de ses dispositions, poursuivit son attaque avec persévérance. Déjà +elle avait rendu un nouveau décret contre les prêtres, pour suppléer +à celui que le roi avait refusé de sanctionner. Les rapports se +succédant sans interruption sur leur conduite factieuse, elle venait +de les frapper de la déportation. La désignation des coupables étant +difficile, et cette mesure, comme toutes celles de sûreté, reposant +sur la suspicion, c'était en quelque sorte d'après la notoriété que +les prêtres étaient atteints et déportés. Sur la dénonciation de vingt +citoyens actifs, et sur l'approbation du directoire de district, +le directoire de département prononçait la déportation: le prêtre +condamné devait sortir du canton en vingt-quatre heures, du +département en trois jours, et du royaume dans un mois. S'il était +indigent, trois livres par jour lui étaient accordées jusqu'à la +frontière. Cette loi sévère donnait la mesure de l'irritation +croissante de l'assemblée[4]. Un autre décret suivit immédiatement +celui-là. Le ministre Servan, sans en avoir reçu l'ordre du roi, +et sans avoir consulté ses collègues, proposa, à l'occasion de la +prochaine fédération du 14 juillet, de former un camp de vingt mille +fédérés, qui serait destiné à protéger l'assemblée et la capitale. Il +est facile de concevoir avec quel empressement ce projet fut accueilli +par la majorité de l'assemblée, composée de Girondins. Dans le moment +la puissance de ceux-ci était au comble. Ils gouvernaient l'assemblée, +où les constitutionnels et les républicains étaient en minorité, et +où les prétendus impartiaux n'étaient, comme de tout temps, que des +indifférens, toujours plus soumis à mesure que la majorité devenait +plus puissante. De plus, ils disposaient de Paris par le maire Pétion +qui leur appartenait entièrement. Leur projet, par le moyen du camp +proposé, était, sans ambition personnelle, mais par ambition de parti +et d'opinion, de se rendre maîtres du roi, et de se prémunir contre +ses intentions suspectes. + +A peine la proposition de Servan fut connue, que Dumouriez lui +demanda, en plein conseil et avec la plus grande force, à quel titre +il avait fait une proposition pareille. Il répondit que c'était à +titre d'individu.--«En ce cas, lui répliqua Dumouriez, il ne fallait +pas mettre à côté du nom de Servan le titre de ministre de la guerre.» +La dispute fut si vive que, sans la présence du roi, le sang aurait pu +couler dans le conseil. Servan offrit de retirer sa motion; mais c'eût +été inutile, car l'assemblée s'en était emparée, et le roi n'y aurait +gagné que de paraître exercer une violence sur son ministre. Dumouriez +s'y opposa donc; la motion resta, et fut combattue par une pétition +signée de huit mille gardes nationaux, qui s'offensaient de ce qu'on +semblait croire leur service insuffisant pour protéger l'assemblée. +Néanmoins elle fut décrétée et portée au roi. Il y avait ainsi deux +décrets importans à sanctionner, et déjà on se doutait que le roi +refuserait son adhésion. On l'attendait là pour rendre contre lui un +arrêt définitif. + +Dumouriez soutint en plein conseil que cette mesure serait fatale au +trône, mais surtout aux girondins, parce que la nouvelle armée serait +formée sous l'influence des jacobins les plus violens. Il ajouta +néanmoins qu'elle devait être adoptée par le roi, parce que, s'il +refusait de convoquer vingt mille hommes régulièrement choisis, +quarante mille se lèveraient spontanément et envahiraient la capitale. +Dumouriez assura d'ailleurs qu'il avait un moyen d'annuler cette +mesure, et qu'il le ferait connaître en temps convenable. Il soutint +aussi que le décret sur la déportation des prêtres devait être +sanctionné, parce qu'ils étaient coupables, et que d'ailleurs la +déportation les soustrairait aux fureurs de leurs adversaires. Louis +XVI hésitait encore, et répondit qu'il y réfléchirait mieux. Dans le +même conseil, Roland voulut lire, à la face du roi, une lettre qu'il +lui avait déjà adressée, et dont par conséquent il était inutile de +faire une lecture directe, puisque le roi la connaissait déjà. Cette +lettre avait été résolue à l'instigation de Mme Roland, et rédigée par +elle. On a vu qu'il avait été question d'en écrire une au nom de tous +les ministres. Ceux-ci ayant refusé, Mme Roland avait insisté auprès +de son mari, et ce dernier s'était décidé à faire la démarche en +son nom. Vainement Duranthon, qui était faible, mais sage, lui +objecta-t-il avec raison que le ton de sa lettre, loin de persuader le +roi, l'aigrirait contre des ministres qui jouissaient de la confiance +publique, et qu'il en résulterait une rupture funeste entre le trône +et le parti populaire. Roland s'opiniâtra d'après l'avis de sa femme +et de ses amis. La Gironde en effet voulait une explication, et +préférait une rupture à l'incertitude. + +Roland lut donc cette lettre au roi, et lui fit essuyer en plein +conseil les plus dures remontrances. + +Voici cette lettre fameuse: + +«Sire, l'état actuel de la France ne peut subsister long-temps, c'est +un état de crise dont la violence atteint le plus haut degré; il faut +qu'il se termine par un éclat qui doit intéresser votre majesté autant +qu'il importe à tout l'empire. + +«Honoré de votre confiance, et placé dans un poste où je vous dois la +vérité, j'oserai la dire tout entière; c'est une obligation qui m'est +imposée par vous-même. + +«Les Français se sont donné une constitution; elle a fait des +mécontens et des rebelles: la majorité de la nation la veut maintenir; +elle a juré de la défendre, au prix de son sang, et elle a vu avec +joie la guerre, qui lui offrait un grand moyen de l'assurer. Cependant +la minorité, soutenue par des espérances, a réuni tous ses efforts +pour emporter l'avantage. De là cette lutte intestine contre les +lois, cette anarchie dont gémissent les bons citoyens, et dont les +malveillans ont bien soin de se prévaloir pour calomnier le nouveau +régime; de là cette division partout répandue et partout excitée, car +nul part il n'existe d'indifférence: on veut ou le triomphe ou le +changement de la constitution; on agit pour la soutenir ou pour +l'altérer. Je m'abstiendrai d'examiner ce qu'elle est par elle-même +pour considérer seulement ce que les circonstances exigent; et, me +rendant étranger à la chose autant qu'il est possible, je chercherai +ce que l'on peut attendre et ce qu'il convient de favoriser. + +«Votre majesté jouissait de grandes prérogatives, qu'elle croyait +appartenir à la royauté; élevée dans l'idée de les conserver, elle +n'a pu se les voir enlever avec plaisir: le désir de les faire rendre +était aussi naturel que le regret de les voir anéantir. Ces sentimens, +qui tiennent à la nature du coeur humain, ont dû entrer dans le calcul +des ennemis de la révolution; ils ont donc compté sur une faveur +secrète jusqu'à ce que les circonstances permissent une protection +déclarée. Ces dispositions ne pouvaient échapper à la nation +elle-même, et elles ont dû la tenir en défiance. + +«Votre majesté a donc été constamment dans l'alternative de céder à +ses premières habitudes, à ses affections particulières, ou de faire +des sacrifices dictés par la philosophie, exigés par la nécessité; +par conséquent d'enhardir les rebelles en inquiétant la nation, ou +d'apaiser celle-ci en vous unissant à elle. Tout a son temps, et celui +de l'incertitude est enfin arrivé. + +«Votre majesté peut-elle aujourd'hui s'allier ouvertement avec ceux +qui prétendent réformer la constitution, où doit-elle généreusement +se dévouer sans réserve à la faire triompher? Telle est la véritable +question dont l'état actuel des choses rend la solution inévitable: +quant à celle, très métaphysique, de savoir si les Français sont mûrs +pour la liberté, sa discussion ne fait rien ici, car il ne s'agit +point de juger ce que nous serons devenus dans un siècle, mais de voir +ce dont est capable la génération présente. + +«Au milieu des agitations dans lesquelles nous vivons depuis quatre +ans, qu'est-il arrivé? Des priviléges onéreux pour le peuple ont été +abolis; les idées de justice et d'égalité se sont universellement +répandues; elles ont pénétré partout; l'opinion des droits du peuple +a justifié le sentiment de ses droits; la reconnaissance de ceux-ci, +faite solennellement, est devenue une doctrine sacrée; la haine de la +noblesse, inspirée depuis long-temps par la féodalité, s'est exaspérée +par l'opposition manifeste de la plupart des nobles à la constitution, +qui la détruit. + +«Durant la première année de la révolution, le peuple voyait dans +ces nobles des hommes odieux par les priviléges oppresseurs dont ils +avaient joui, mais qu'il aurait cessé de haïr après la destruction +de ces priviléges, si la conduite de la noblesse depuis cette époque +n'avait fortifié toutes les raisons possibles de la redouter et de la +combattre comme une irréconciliable ennemie. + +«L'attachement pour la constitution s'est accru dans la même +proportion; non-seulement le peuple lui devait des bienfaits +sensibles, mais il a jugé qu'elle lui en préparait de plus grands, +puisque ceux qui étaient habitués à lui faire supporter toutes les +charges cherchaient si puissamment à la détruire ou à la modifier. + +«La déclaration des droits est devenue un évangile politique, et la +constitution française une religion pour laquelle le peuple est prêt à +périr. + +«Aussi le zèle a-t-il été déjà quelquefois jusqu'à suppléer à la loi, +et lorsque celle-ci n'était pas assez réprimante pour contenir les +perturbateurs, les citoyens se sont permis de les punir eux-mêmes. + +«C'est ainsi que des propriétés d'émigrés ont été exposées aux ravages +qu'inspirait la vengeance; c'est pourquoi tant de départemens se sont +crus forcés de sévir contre les prêtres que l'opinion avait proscrits, +et dont elle aurait fait des victimes. + +«Dans ce choc des intérêts, tous les sentimens ont pris l'accent de la +passion. La patrie n'est point un mot que l'imagination se soit complu +d'embellir; c'est un être auquel on a fait des sacrifices, à qui l'on +s'attache chaque jour davantage par les sollicitudes qu'il cause, +qu'on a créé par de grands efforts, qui s'élève au milieu des +inquiétudes, et qu'on aime par tout ce qu'il coûte autant que par ce +qu'on en espère; toutes les atteintes qu'on lui porte sont des moyens +d'enflammer l'enthousiasme pour elle. A quel point cet enthousiasme +va-t-il monter, à l'instant où les forces ennemies réunies au dehors +se concertent avec les intrigues intérieures pour porter les coups les +plus funestes! La fermentation est extrême dans toutes les parties +de l'empire; elle éclatera d'une manière terrible, à moins qu'une +confiance raisonnée dans les intentions de votre majesté ne puisse +enfin la calmer: mais cette confiance ne s'établira pas sur des +protestations; elle ne saurait plus avoir pour base que des faits. + +«Il est évident pour la nation française que sa constitution peut +marcher, que le gouvernement aura toute la force qui lui est +nécessaire du moment où votre majesté, voulant absolument le triomphe +de cette constitution, soutiendra le corps législatif de toute la +puissance de l'exécution, ôtera tout prétexte aux inquiétudes du +peuple, et tout espoir aux mécontens. + +«Par exemple, deux décrets importans ont été rendus; tous deux +intéressent essentiellement la tranquillité publique et le salut de +l'état: le retard de leur sanction inspire des défiances; s'il est +prolongé, il causera du mécontentement, et je dois le dire, dans +l'effervescence actuelle des esprits, les mécontentemens peuvent mener +à tout. + +«Il n'est plus temps de reculer; il n'y a même plus de moyen de +temporiser: la révolution est faite dans les esprits; elle s'achèvera +au prix du sang, et sera cimentée par lui, si la sagesse ne prévient +pas les malheurs qu'il est encore possible d'éviter. + +«Je sais qu'on peut imaginer tout opérer et tout contenir par +des mesures extrêmes; mais quand on aurait déployé la force pour +contraindre l'assemblée, quand on aurait répandu l'effroi dans Paris, +la division et la stupeur dans ses environs, toute la France se +lèverait avec indignation, et, se déchirant elle-même dans les +horreurs d'une guerre civile, développerait cette sombre énergie, mère +des vertus et des crimes, toujours funeste à ceux qui l'ont provoquée. + +«Le salut de l'état et le bonheur de votre majesté sont intimement +liés; aucune puissance n'est capable de les séparer: de cruelles +angoisses et des malheurs certains environneront votre trône, s'il +n'est appuyé par vous-même sur les bases de la constitution, et +affermi dans la paix que son maintien doit enfin nous procurer. Ainsi +la disposition des esprits, le cours des choses, les raisons de +la politique, l'intérêt de votre majesté, rendent indispensable +l'obligation de s'unir au corps législatif et de répondre au voeu de +la nation; ils font une nécessité de ce que les principes présentent +comme devoir. Mais la sensibilité naturelle à ce peuple affectueux est +prête à y trouver un motif de reconnaissance. On vous a cruellement +trompé, sire, quand on vous a inspire de l'éloignement ou de la +méfiance pour ce peuple facile à toucher. C'est en vous inquiétant +perpétuellement qu'on vous a porté à une conduite propre à l'alarmer +lui-même: qu'il voie que vous êtes résolu à faire marcher cette +constitution, à laquelle il a attaché sa fidélité, et bientôt vous +deviendrez le sujet de ses actions de grâces! + +«La conduite des prêtres en beaucoup d'endroits, les prétextes que +fournissait le fanatisme aux mécontens, ont fait porter une loi sage +contre les perturbateurs: que votre majesté lui donne sa sanction; +la tranquillité publique la réclame, et le salut des prêtres la +sollicite. Si cette loi n'est mise en vigueur, les départemens seront +forcés de lui substituer, comme ils font de toutes parts, des mesures +violentes, et le peuple irrité y suppléera par des excès. + +«Les tentatives de nos ennemis, les agitations qui se sont manifestées +dans la capitale, l'extrême inquiétude qu'avait excitée la conduite +de votre garde, et qu'entretiennent encore les témoignages de +satisfaction qu'on lui a fait donner par votre majesté, par une +proclamation vraiment impolitique dans les circonstances; la situation +de Paris, sa proximité des frontières, ont fait sentir le besoin d'un +camp dans son voisinage: cette mesure, dont la sagesse et l'urgence +ont frappé tous les bons esprits, n'attend encore que la sanction de +votre majesté; pourquoi faut-il que des retards lui donnent l'air du +regret, lorsque la célérité lui mériterait la reconnaissance? + +«Déjà les tentatives de l'état-major de la garde nationale parisienne +contre cette mesure ont fait soupçonner qu'il agissait par une +inspiration supérieure; déjà les déclamations de quelques démagogistes +outrés réveillent les soupçons de leurs rapports avec les intéressés +au renversement de la constitution; déjà l'opinion publique compromet +les intentions de votre majesté: encore quelque délai, et le peuple +contristé croira apercevoir dans son roi l'ami et le complice des +conspirateurs. + +«Juste ciel! auriez-vous frappé d'aveuglement les puissances de la +terre, et n'auront-elles jamais que des conseils qui les entraîneront +à leur ruine. + +«Je sais que le langage austère de la vérité est rarement accueilli +près du trône; je sais aussi que c'est parce qu'il ne s'y fait presque +jamais entendre, que les révolutions deviennent nécessaires; je sais +surtout que je dois le tenir à votre majesté, non-seulement comme +citoyen soumis aux lois, mais comme ministre honoré de sa confiance, +ou revêtu de fonctions qui la supposent; et je ne connais rien qui +puisse m'empêcher de remplir un devoir dont j'ai la conscience. C'est +dans le même esprit que je réitérerai mes représentations à votre +majesté sur l'obligation et l'utilité d'exécuter la loi qui prescrit +d'avoir un secrétaire au conseil. La seule existence de la loi +parle si puissamment, que l'exécution semblerait devoir suivre sans +retardement; mais il importe d'employer tous les moyens de conserver +aux délibérations la gravité, la sagesse, la maturité nécessaires; et +pour les ministres responsables, il faut un moyen de constater leurs +opinions: si celui-là eût existé, je ne m'adresserais pas par écrit en +ce moment à votre majesté. + +«La vie n'est rien pour l'homme qui estime ses devoirs au-dessus de +tout; mais, après le bonheur de les avoir remplis, le seul bien auquel +il soit encore sensible est celui de penser qu'il l'a fait avec +fidélité, et cela même est une obligation pour l'homme public. + +«Paris, 10 juin 1792, l'an IV de la liberté. + +«Signé ROLAND.» + + +Le roi écouta cette lecture avec une patience extrême, et sortit en +disant qu'il ferait connaître ses intentions. + +Dumouriez fut appelé au château. Le roi et la reine étaient réunis. +«Devons-nous, dirent-ils, supporter plus long-temps l'insolence de ces +trois ministres?--Non, répondit Dumouriez.--Vous chargez-vous de +nous en délivrer? reprit le roi.--Oui, sire, ajouta encore le hardi +ministre; mais il faut pour y réussir que votre majesté consente à une +condition. Je suis dépopularisé, je vais l'être davantage en renvoyant +trois collègues, chefs d'un parti puissant. Il n'y a qu'un moyen +de persuader au public qu'ils ne sont pas renvoyés à cause de leur +patriotisme.--Lequel? demanda le roi.--C'est, répondit Dumouriez, de +sanctionner les deux décrets;» et il répéta les raisons qu'il avait +déjà données en plein conseil. La reine s'écria que la condition était +trop dure; mais Dumouriez s'efforça de lui faire entendre que les +vingt mille hommes n'étaient pas à redouter; que le décret ne +désignait pas le lieu où l'on devait les faire camper; qu'on pourrait, +par exemple, les envoyer à Soissons: que là, on les occuperait à des +exercices militaires, et qu'on les acheminerait ensuite peu à peu aux +armées, lorsque le besoin s'en ferait sentir. «Mais alors, dit le +roi, il faut que vous soyez ministre de la guerre.--Malgré la +responsabilité, j'y consens, répondit Dumouriez; mais il faut que +votre majesté sanctionne le décret contre les prêtres; je ne puis la +servir qu'à ce prix. Ce décret, loin de nuire aux ecclésiastiques, +les soustraira aux fureurs populaires; il fallait que votre majesté +s'opposât au premier décret de l'assemblée constituante, qui ordonnait +le serment; maintenant elle ne peut plus reculer.--J'eus tort alors +s'écria Louis XVI; je ne dois pas avoir tort encore une fois.» La +reine, qui ne partageait pas les scrupules religieux de son époux, +s'unit à Dumouriez, et, pour un instant, le roi parut donner son +adhésion. + +Dumouriez lui indiqua les nouveaux ministres à nommer à la place de +Servan, Clavière et Roland. C'étaient Mourgues pour l'intérieur, +Beaulieu pour les finances. La guerre était confiée à Dumouriez, qui, +pour le moment, réunissait deux ministères, en attendant que celui des +affaires étrangères fût occupé. L'ordonnance fut aussitôt rendue, +et, le 13 juin, Roland, Clavière et Servan reçurent leur démission +officielle. Roland, qui avait toute la force nécessaire pour exécuter +ce que l'esprit hardi de sa femme pouvait concevoir, se rendit +aussitôt à l'assemblée, et fit lecture de la lettre qu'il avait écrite +au roi, et pour laquelle il était renvoyé. Cette démarche était +certainement permise, une fois les hostilités déclarées; mais, après +la promesse faite au roi de tenir la lettre secrète, il était peu +généreux de la lire publiquement. + +L'assemblée accueillit avec les plus grands applaudissemens la +lecture de Roland, ordonna que sa lettre fût imprimée et envoyée aux +quatre-vingt-trois départemens; elle déclara de plus que, les trois +ministres disgraciés emportaient la confiance de la nation. C'est dans +ce moment même que Dumouriez, sans s'intimider, osa paraître à la +tribune, avec son nouveau titre de ministre de la guerre. Il avait +préparé en toute hâte un rapport circonstancié sur l'état de l'armée, +sur les fautes de l'administration et de l'assemblée. Il n'épargna pas +la sévérité à ceux qu'il savait disposés à lui faire le plus mauvais +accueil. A peine parut-il, que les huées lui furent prodiguées par les +jacobins; les feuillans observèrent le plus profond silence. Il rendit +compte d'abord d'un léger avantage remporté par Lafayette, et de la +mort de Gouvion qui, officier, député et homme de bien, désespéré +des malheurs de la patrie, avait volontairement cherché la mort. +L'assemblée donna des regrets à la perte de ce généreux citoyen; elle +écouta froidement ceux de Dumouriez, et surtout le désir qu'il exprima +d'échapper aux mêmes calamités par le même sort. Mais quand il annonça +son rapport comme ministre de la guerre, le refus d'écouter fut +manifesté de toutes parts. Il réclama froidement la parole, et finit +par obtenir le silence. Ses remontrances irritèrent quelques députés: +«L'entendez-vous? s'écria Guadet, il nous donne des leçons!--Et +pourquoi pas?» répliqua tranquillement l'intrépide Dumouriez. Le calme +se rétablit; il acheva sa lecture, et fut tour à tour hué et applaudi. +A peine eut-il fini, qu'il replia son mémoire pour l'emporter. «Il +fuit! s'écria-t-on.--Non, reprit-il,» et il remit hardiment son +mémoire sur le bureau, le signa avec assurance, et traversa +l'assemblée avec un calme imperturbable. Comme on se pressait sur +son passage, des députés lui dirent: «Vous allez être envoyé à +Orléans.--Tant mieux, répondit-il; j'y prendrai des bains et du +petit-lait, dont j'ai besoin, et je me reposerai.» + +Sa fermeté rassura le roi, qui lui en témoigna sa satisfaction; mais +le malheureux prince était déjà ébranlé et tourmenté de scrupule. +Assiégé par de faux amis, il était déjà revenu sur ses déterminations, +et ne voulait plus sanctionner les deux décrets. + +Les quatre ministres réunis en conseil supplièrent le roi de donner +sa double sanction, comme il semblait l'avoir promis. Le roi répondit +sèchement qu'il ne pouvait consentir qu'au décret des vingt mille +hommes; que quant à celui des prêtres, il était décidé à s'y opposer; +que son parti était pris, et que les menaces ne pourraient l'effrayer. +Il lut la lettre par laquelle il annonçait sa détermination au +président de l'assemblée. «L'un de vous, dit-il à ses ministres, la +contre-signera.» Et il prononça ces paroles d'un ton qu'on ne lui +avait jamais connu. + +Dumouriez alors lui écrivit pour lui demander sa démission. «Cet +homme, s'écria le roi, m'a fait renvoyer trois ministres parce qu'ils +voulaient m'obliger à adopter les décrets et il veut maintenant que +je les sanctionne!» Ce reproche était injuste, car ce n'était qu'à +la condition de la double sanction que Dumouriez avait consenti +à survivre à ses collègues. Louis XVI le vit, lui demanda s'il +persistait. Dumouriez fut inébranlable. «En ce cas, lui dit le roi, +j'accepte votre démission.» Tous les ministres l'avaient donnée aussi. +Cependant le roi retint Lacoste et Duranthon, et les contraignit de +rester. MM. Lajard, Chambonas et Terrier de Mont-Ciel, pris parmi les +feuillans, occupèrent les ministères vacans. + +«Le roi, dit Mme Campan, tomba à cette époque dans un découragement +qui allait jusqu'à l'abattement physique. Il fut dix jours de suite +sans articuler un mot, même au sein de sa famille, si ce n'est qu'à +une partie de trictrac qu'il faisait avec madame Élisabeth après son +dîner, il était obligé de prononcer les mots indispensables à ce jeu. +La reine le tira de cette position, si funeste dans un état de crise +où chaque minute amenait la nécessité d'agir, en se jetant à ses +pieds, en employant tantôt des images faites pour l'effrayer, tantôt +les expressions de sa tendresse pour lui. Elle réclamait aussi celle +qu'il devait à sa famille, et alla jusqu'à lui dire que, s'il fallait +périr, ce devait être avec honneur, et sans attendre qu'on vînt les +étouffer l'un et l'autre sur le parquet de leur appartement[5].» + +Il est facile de présumer quelles durent être les dispositions +d'esprit de Louis XVI en revenant à lui-même et au soin des affaires. +Après avoir abandonné une fois le parti des feuillans pour se jeter +vers celui des girondins, il ne pouvait revenir aux premiers avec +beaucoup de goût et d'espoir. Il avait fait la double expérience de +son incompatibilité avec les uns et les autres, et, ce qui était plus +fâcheux, il la leur avait fait faire à tous. Dès lors il dut plus que +jamais songer à l'étranger, et y mettre toutes ses espérances. Cette +pensée devint évidente pour tout le monde, et alarma ceux qui voyaient +dans l'envahissement de la France la chute de la liberté, le supplice +de ses défenseurs, et peut-être le partage ou le démembrement du +royaume. Louis XVI n'y voyait pas cela, car on se dissimule toujours +l'inconvénient de ce qu'on désire. Épouvanté du tumulte produit par +la déroute de Mons et de Tournay, il avait envoyé Mallet-du-Pan en +Allemagne avec des instructions écrites de sa main. Il y recommandait +aux souverains de s'avancer avec précaution, d'observer les +plus grands ménagemens envers les habitans des provinces qu'ils +traverseraient, et de se faire précéder par un manifeste dans lequel +ils attesteraient leurs intentions pacifiques et conciliatrices[6]. +Quelque modéré que fût ce projet, cependant ce n'en était pas moins +l'invitation de s'avancer dans le pays; et d'ailleurs, si tel était le +voeu du roi, celui des princes étrangers et rivaux de la France, celui +des émigrés courroucés était-il le même? Louis XVI était-il assuré de +n'être pas entraîné au-delà de ses intentions? Les ministres de Prusse +et d'Autriche témoignèrent eux-mêmes à Mallet-du-Pan les méfiances que +leur inspirait l'emportement de l'émigration, et il paraît qu'il eut +quelque peine à les rassurer à cet égard[7]. La reine s'en défiait +tout autant; elle redoutait surtout Calonne comme le plus dangereux +de ses ennemis[8]; mais il n'en conjurait pas moins sa famille d'agir +avec la plus grande célérité pour sa délivrance. Dès cet instant, le +parti populaire dut regarder la cour comme un ennemi d'autant plus à +craindre qu'il disposait de toutes les forces de l'état; et le combat +qui s'engageait devint un combat à mort. Le roi, en composant son +nouveau ministère, ne choisit aucun homme prononcé. Dans l'attente de +sa prochaine délivrance, il ne songeait qu'à passer quelques +jours encore, et il lui suffisait pour cela du ministère le plus +insignifiant. + +Les feuillans cherchèrent à profiter de l'occasion pour se rattacher +à la cour, moins, il faut le dire, par ambition personnelle de +parti, que par intérêt pour le roi. Ils ne comptaient nullement sur +l'invasion; ils y voyaient pour la plupart un attentat, et de plus un +péril aussi grand pour la cour que pour la nation. Ils prévoyaient +avec raison que le roi aurait succombé avant que les secours pussent +arriver; et, après l'invasion, ils redoutaient des vengeances atroces, +peut-être le démembrement du territoire, et certainement l'abolition +de toute liberté. + +Lally-Tolendal, qu'on a vu quitter la France dès que les deux chambres +furent devenues impossibles; Malouet, qui les avait encore essayées +lors de la révision; Duport, Lameth, Lafayette et autres, qui +voulaient conserver ce qui était, se réunirent pour tenter un dernier +effort. Ce parti, comme tous les partis, n'était pas très d'accord +avec lui-même; mais il se réunissait dans une seule vue, celle de +sauver le roi de ses fautes, et de sauver la constitution avec lui. +Tout parti obligé d'agir dans l'ombre est réduit à des démarches qu'on +appelle intrigues quand elles ne sont pas heureuses. En ce sens +les feuillans intriguèrent. Dès qu'ils virent le renvoi de Servan, +Clavière et Roland, opéré par Dumouriez, ils se rapprochèrent de +celui-ci, et lui proposèrent leur alliance, à condition qu'il +signerait le _veto_ contre le décret sur les prêtres. Dumouriez, +peut-être par humeur, peut-être par défaut de confiance dans leurs +moyens, et sans doute aussi par l'engagement qu'il avait pris de faire +sanctionner le décret, refusa cette alliance, et se rendit à l'armée, +avec le désir, écrivait-il à l'assemblée, qu'un coup de canon réunît +toutes les opinions sur son compte. + +Il restait aux feuillans Lafayette, qui, sans prendre part à leurs +secrètes menées, avait partagé leurs mauvaises dispositions contre +Dumouriez, et voulait surtout sauver le roi, sans altérer la +constitution. Leurs moyens étaient faibles. D'abord la cour, qu'ils +cherchaient à sauver, ne voulait pas l'être par eux. La reine, qui se +confiait volontiers à Barnave, avait toujours employé les plus grandes +précautions pour le voir, et ne l'avait jamais reçu qu'en secret. +Les émigrés et la cour ne lui eussent jamais pardonné de voir les +constitutionnels. On lui recommandait en effet de ne point traiter +avec eux, et de leur préférer plutôt les jacobins, parce que, +disait-on, il faudrait transiger avec les premiers, et qu'on ne serait +tenu à rien envers les seconds[9]. Qu'on ajoute à ces conseils, +souvent répétés, la haine personnelle de la reine pour Lafayette, et +on comprendra combien la cour était peu disposée à se laisser servir +par les constitutionnels ou les feuillans. Outre ces répugnances de la +cour à leur égard, il faut considérer encore la faiblesse des moyens +qu'ils pouvaient employer contre le parti populaire. Lafayette, il est +vrai, était adoré de ses soldats, et devait compter sur son armée; +mais il avait l'ennemi en tête, et il ne pouvait découvrir la +frontière pour se porter vers l'intérieur. Le vieux Luckner, sur +lequel il s'appuyait, était faible, mobile, et facile à intimider, +quoique fort brave sur les champs de bataille. Mais, en comptant même +sur leurs moyens militaires, les constitutionnels n'avaient aucuns +moyens civils. La majorité de l'assemblée était à la Gironde. La garde +nationale leur était dévouée en partie, mais elle était désunie et +presque désorganisée. Les constitutionnels étaient donc réduits, pour +user de leurs forces militaires, à marcher de la frontière sur Paris, +c'est-à-dire à tenter une insurrection contre l'assemblée; et +les insurrections, excellentes pour un parti violent qui prend +l'offensive, sont funestes et inconvenantes pour un parti modéré qui +résiste en s'appuyant sur les lois. + +Cependant on entoura Lafayette et on concerta avec lui le projet d'une +lettre à l'assemblée. Cette lettre, écrite en son nom, devait exprimer +ses sentimens envers le roi et la constitution, et sa désapprobation +contre tout ce qui tendait à attaquer l'un ou l'autre. Ses amis +étaient partagés; les uns excitaient, les autres retenaient son zèle. +Mais, ne songeant qu'à ce qui pouvait servir le roi auquel il avait +juré fidélité, il écrivit la lettre, et brava tous les dangers qui +allaient menacer sa tête. Le roi et la reine, quoique résolus à ne pas +se servir de lui, le laissèrent écrire, parce qu'ils ne voyaient +dans cette démarche qu'un échange de reproches entre les amis de la +liberté. La lettre arriva à l'assemblée le 18 juin. Lafayette, après +avoir, en débutant, blâmé la conduite du dernier ministre, qu'il +voulait, disait-il, dénoncer au moment où il avait appris son renvoi, +continuait en ces termes: + +«Ce n'est pas assez que cette branche du gouvernement soit délivrée +d'une funeste influence; la chose publique est en péril; le sort de la +France repose principalement sur ses représentans; la nation attend +d'eux son salut; mais, en se donnant une constitution, elle leur a +prescrit l'unique route par laquelle ils doivent la sauver.» + +Protestant ensuite de son inviolable attachement pour la loi jurée, il +exposait l'état de la France, qu'il voyait placée entre deux espèces +d'ennemis, ceux du dehors et ceux du dedans. + +«Il faut détruire les uns et les autres; mais vous n'en aurez la +puissance qu'autant que vous serez constitutionnels et justes... +Regardez autour de vous... pouvez-vous vous dissimuler qu'une faction, +et, pour éviter toute dénomination vague, que la faction jacobine +a causé tous les désordres? C'est elle que j'en accuse hautement! +Organisée comme un empire à part, dans sa métropole et dans ses +affiliations, aveuglément dirigée par quelques chefs ambitieux, cette +secte forme une corporation distincte au milieu du peuple français, +dont elle usurpe les pouvoirs en subjuguant ses représentans et ses +mandataires. + +«C'est là que, dans les séances publiques, l'amour des lois se nomme +aristocratie, et leur infraction patriotisme; là, les assassins de +Desilles recoivent des triomphes; les crimes de Jourdain trouvent des +panégyristes; là, le récit de l'assassinat qui a souillé la ville de +Metz vient encore d'exciter d'infernales acclamations! + +«Croira-t-on échapper à ces reproches en se targuant d'un manifeste +autrichien, où ces sectaires sont nommés? Sont-ils devenus sacrés +parce que Léopold a prononcé leur nom? et parce que nous devons +combattre les étrangers qui s'immiscent dans nos querelles, +sommes-nous dispensés de délivrer notre patrie d'une tyrannie +domestique?» + +Rappelant ensuite ses anciens services pour la liberté, énumérant les +garanties qu'il avait données à la patrie, le général répondait de lui +et de son armée, et déclarait que la nation française, si elle n'était +pas la plus vile de l'univers, pouvait et devait résister à la +conjuration des rois qui s'étaient coalisés contre elle. «Mais, +ajouta-t-il, pour que nous, soldats de la liberté, combattions avec +efficacité et mourions avec fruit pour elle, il faut que le nombre des +défenseurs de la patrie soit promptement proportionné à celui de ses +adversaires, que les approvisionnemens de tout genre se multiplient +et facilitent nos mouvemens; que le bien-être des troupes, leurs +fournitures, leurs paiemens, les soins relatifs à leur santé, ne +soient plus soumis à de fatales lenteurs, etc.» Suivaient d'autres +conseils dont voici le principal et le dernier: «Que le règne des +clubs, anéanti par vous, fasse place au règne de la loi, leurs +usurpations à l'exercice ferme et indépendant des autorités +constituées, leurs maximes désorganisatrices aux vrais principes de +la liberté, leur fureur délirante au courage calme et constant d'une +nation qui connaît ses droits et les défend, enfin leurs combinaisons +sectaires aux véritables intérêts de la patrie, qui, dans ce moment de +danger, doit réunir tous ceux pour qui son asservissement et sa +ruine ne sont pas les objets d'une atroce jouissance et d'une infâme +spéculation!» + +C'était dire aux passions irritées: arrêtez-vous; aux partis +eux-mêmes: immolez-vous de plein gré; à un torrent enfin: ne coulez +pas! Mais, quoique le conseil fût inutile, ce n'en était pas moins un +devoir de le donner. La lettre fut fort applaudie par le côté droit. +Le côté gauche se tut. A peine la lecture en était-elle achevée, qu'il +était déjà question de l'impression et de l'envoi aux départemens. + +Vergniaud demanda la parole et l'obtint. Selon lui, il importait à la +liberté, que M. de Lafayette avait jusque-là si bien défendue, qu'on +fît une distinction entre les pétitions des simples citoyens qui +donnaient un avis ou réclamaient un acte de justice, et les leçons +d'un général armé. Celui-ci ne devait s'exprimer que par l'organe +du ministère, sans quoi la liberté était perdue. Il fallait en +conséquence passer à l'ordre du jour. Thevenot répondit que +l'assemblée devait recevoir de la bouche de M. de Lafayette les +vérités qu'elle n'avait pas osé se dire à elle-même. Cette dernière +observation excita un grand tumulte. Quelques membres nièrent +l'authenticité de la lettre. «Quand elle ne serait pas signée, s'écria +M. Coubé, il n'y a que M. de Lafayette qui ait pu l'écrire.» Guadet +demanda la parole pour un fait, et soutint que la lettre ne pouvait +pas être de M. de Lafayette, parce qu'il parlait de la démission de +Dumouriez, qui n'avait eu lieu que le 16, et qu'elle était datée du +16 même. «Il serait donc impossible, ajoute-t-il, que le signataire +parlât d'un fait qui ne devait pas lui être connu. Ou la signature +n'est pas de lui, ou elle était ici en blanc, à la disposition d'une +faction qui devait en disposer à son gré.» Il se fit une grande rumeur +à ces mots. Guadet, continuant, ajouta que M. de Lafayette était +incapable, d'après ses sentimens connus, d'avoir écrit une lettre +pareille. «Il doit savoir, dit-il, que lorsque Cromwell...» Le député +Dumas, ne pouvant plus se contenir à ce dernier mot, demande la +parole; une longue agitation éclate dans l'assemblée. Néanmoins Guadet +se ressaisit de la tribune, et reprend: «Je disais...» On l'interrompt +de nouveau. «Vous en étiez, lui dit-on, à Cromwell...--J'y reviendrai, +réplique-t-il... Je disais que M. de Lafayette doit savoir que, +lorsque Cromwell tenait un langage pareil, la liberté était perdue en +Angleterre. Il faut ou s'assurer qu'un lâche s'est couvert du nom +de M. de Lafayette, ou bien prouver par un grand exemple au peuple +français, que vous n'avez pas fait un vain serment en jurant de +maintenir la constitution.» + +Une foule de membres attestent qu'ils reconnaissent la signature de M. +de Lafayette, et, malgré cela, sa lettre est renvoyée au comité des +douze, pour en constater l'authenticité. Elle est ainsi privée de +l'impression et de l'envoi aux départemens. + +Cette généreuse démarche fut donc tout-à-fait inutile, et devait +l'être dans l'état des esprits. Dès cet instant le général fut presque +aussi dépopularisé que la cour; et si les chefs de la Gironde, plus +éclairés que le peuple, ne croyaient pas Lafayette capable de trahir +son pays, parce qu'il avait attaqué les jacobins, la masse le croyait +cependant, à force de l'entendre répéter dans les clubs, les journaux +et les lieux publics. + +Ainsi, aux alarmes que la cour avait inspirées au parti populaire, se +joignirent celles que Lafayette provoqua par ses propres démarches. +Alors ce parti désespéra tout-à-fait, et résolut de frapper la cour, +avant qu'elle pût mettre à exécution les complots dont on l'accusait. + +On a déjà vu comment le parti populaire était composé. En se +prononçant davantage, il se caractérisait mieux, et de nouveaux +personnages s'y faisaient remarquer. Robespierre s'est déjà fait +connaître aux Jacobins, et Danton aux Cordeliers. Les clubs, la +municipalité et les sections renfermaient beaucoup d'hommes qui, par +l'ardeur de leur caractère et de leurs opinions, étaient prêts à tout +entreprendre. De ce nombre étaient Sergent et Panis, qui plus tard +attachèrent leur nom à un événement formidable. Dans les faubourgs +on remarquait plusieurs chefs de bataillon qui s'étaient rendus +redoutables; le principal d'entre eux était un brasseur de bière +nommé Santerre. Par sa stature, sa voix, et une certaine facilité +de langage, il plaisait au peuple, et avait acquis une espèce de +domination dans le faubourg Saint-Antoine, dont il commandait le +bataillon. Santerre s'était déjà distingué à l'attaque de Vincennes, +repoussée par Lafayette en février 1791; et, comme tous les hommes +trop faciles, il pouvait devenir très dangereux selon les inspirations +du moment. Il assistait à tous les conciliabules qui se tenaient dans +les faubourgs éloignés. Là, se réunissaient avec lui le journaliste +Carra, poursuivi pour avoir attaqué Bertrand de Molleville et +Montmorin; un nommé Alexandre, commandant du faubourg Saint-Marceau; +un individu très connu sous le nom de Fournier l'Américain; le boucher +Legendre, qui fut depuis député à la Convention; un compagnon orfèvre +appelé Rossignol; et plusieurs autres qui, par leurs relations avec la +populace, remuaient tous les faubourgs. Par les plus relevés d'entre +eux, ils communiquaient avec les chefs du parti populaire, et +pouvaient ainsi soumettre leurs mouvemens à une direction supérieure. + +On ne peut pas désigner d'une manière précise ceux des députés qui +contribuaient à cette direction. Les plus distingués d'entre eux +étaient étrangers à Paris, et n'y avaient d'autre influence que celle +de leur éloquence. Guadet, Isnard, Vergniaud, tous provinciaux, +communiquaient plus avec leurs départemens qu'avec Paris même. +D'ailleurs, très ardens à la tribune, ils agissaient peu hors de +l'assemblée, et n'étaient point capables de remuer la multitude. +Condorcet, Brissot, députés de Paris, n'avaient pas plus d'activité +que les précédens, et par leur conformité d'opinion avec les députés +de l'Ouest et du Midi, ils étaient devenus Girondins. Roland, depuis +le renvoi du ministère patriote, était rentré dans la vie privée; il +habitait une demeure modeste et obscure dans la rue Saint-Jacques. +Persuadé que, la cour avait le projet de livrer la France et la +liberté aux étrangers, il déplorait les malheurs de son pays avec +quelques-uns de ses amis, députés à l'assemblée. Cependant il ne +paraît pas que l'on travaillât dans sa société à attaquer la cour. Il +favorisait seulement l'impression d'un journal-affiche, intitulé _la +Sentinelle_, que Louvet, déjà connu aux Jacobins par sa controverse +avec Robespierre, rédigeait dans un sens tout patriotique. Roland, +pendant son ministère, avait alloué des fonds pour éclairer l'opinion +publique par des écrits, et c'est avec un reste de ces fonds qu'on +imprimait _la Sentinelle_. + +Vers cette époque, il y avait à Paris un jeune Marseillais plein +d'ardeur, de courage et d'illusions républicaines, et qu'on nommait +l'Antinoüs, tant il était beau; il avait été député par sa commune à +l'assemblée législative, pour réclamer contre le directoire de son +département; car ces divisions entre les autorités inférieures +et supérieures, entre les municipalités et les directoires de +département, étaient générales dans toute la France. Ce jeune +Marseillais se nommait Barbaroux. Ayant de l'intelligence, beaucoup +d'activité, il pouvait devenir utile à la cause populaire. Il vit +Roland, et déplora avec lui les catastrophes dont les patriotes +étaient menacés. Ils convinrent que le péril devenant tous les jours +plus grand dans le nord de la France, il faudrait, si on était réduit +à la dernière extrémité, se retirer dans le Midi, et y fonder une +république, qu'on pourrait étendre un jour, comme Charles VII avait +autrefois étendu son royaume de Bourges. Ils examinaient la carte +avec l'ex-ministre Servan, et se disaient que, battue sur le Rhin et +au-delà, la liberté devait se retirer derrière les Vosges et la Loire; +que, repoussée dans ces retranchemens, il lui restait encore à l'est, +le Doubs, l'Ain, le Rhône; à l'ouest la Vienne, la Dordogne; au +centre, les rochers et les rivières du Limousin. «Plus loin encore, +ajoute Barbaroux lui-même, nous avions l'Auvergne, ses buttes +escarpées, ses ravins, ses vieilles forêts, et les montagnes du Velay, +jadis embrasées par le feu, maintenant couvertes de sapins; lieux +sauvages où les hommes labourent la neige, mais où ils vivent +indépendans. Les Cévennes nous offraient encore un asile trop célèbre +pour n'être pas redoutable à la tyrannie; et à l'extrémité du Midi, +nous trouvions pour barrières l'Isère, la Durance, le Rhône depuis +Lyon jusqu'à la mer, les Alpes et les remparts de Toulon. Enfin, si, +tous ces points avaient été forcés, il nous restait la Corse, la Corse +où les Génois et les Français n'ont pu naturaliser la tyrannie; qui +n'attend que des bras pour être fertile, et des philosophes pour +l'éclairer[10].» + +Il était naturel que les habitans du Midi songeassent à se réfugier +dans leurs provinces, si le Nord était envahi. Ils ne négligeaient +cependant pas le Nord, car ils convinrent d'écrire dans leurs +départemens, pour qu'on formât spontanément le camp de vingt mille +hommes, bien que le décret relatif à ce camp n'eût pas été sanctionné. +Ils comptaient beaucoup sur Marseille, ville riche, considérablement +peuplée, et singulièrement démocratique. Elle avait envoyé Mirabeau +aux états-généraux, et depuis elle, avait répandu dans tout le Midi +l'esprit dont elle était animée. Le maire de cette ville était ami +de Barbaroux et partageait ses opinions. Barbaroux lui écrivit de +s'approvisionner de grains, d'envoyer des hommes sûrs dans les +départemens voisins, ainsi qu'aux armées des Alpes, de l'Italie et +des Pyrénées, afin d'y préparer l'opinion publique; de faire sonder +Montesquiou, général de l'armée des, Alpes, et d'utiliser son ambition +au profit de la liberté; enfin de se concerter avec Paoli et les +Corses, de manière à se préparer un dernier secours et un dernier +asile. On recommanda en outre à ce même maire de retenir le produit +des impôts pour en priver le pouvoir exécutif, et au besoin pour en +user contre lui. Ce que Barbaroux faisait pour Marseille, d'autres le +faisaient pour leur département, et songeaient à s'assurer un refuge. +Ainsi la méfiance, changée en désespoir, préparait l'insurrection +générale, et dans ces préparatifs de l'insurrection, une différence +s'établissait déjà entre Paris et les départemens. + +Le maire Pétion, lié avec tous les Girondins, et plus tard rangé et +proscrit avec eux, se trouvait, à cause de ses fonctions, plus en +rapport avec les agitateurs de Paris. Il avait beaucoup de calme, une +apparence de froideur que ses ennemis prirent pour de la stupidité, et +une probité qui fut exaltée par ses partisans et que ses détracteurs +n'ont jamais attaquée. Le peuple, qui donne des surnoms à tous ceux +dont il s'occupe, l'appelait _la Vertu Pétion_. Nous avons déjà parlé +de lui à l'occasion du voyage de Varennes, et de la préférence que la +cour lui donna sur Lafayette pour la mairie de Paris. La cour désira +de le corrompre, et des escrocs promirent d'y réussir. Ils demandèrent +une somme et la gardèrent pour eux, sans avoir même fait auprès de +Pétion des ouvertures, que son caractère connu rendait impossibles. La +joie qu'éprouva la cour de se donner un soutien, et de corrompre un +magistrat populaire, fut de courte durée; elle reconnut bientôt qu'on +l'avait trompée, et que les vertus de ses adversaires n'étaient pas +aussi vénales qu'elle l'avait imaginé. + +Pétion avait été des premiers à penser que les penchans d'un roi, né +absolu, ne se modifient jamais. Il était républicain avant même que +personne songeât à la république; et dans la constituante, il fut par +conviction ce que Robespierre était par l'âcreté de son humeur. +Sous la législative, il se convainquit davantage encore de +l'incorrigibilité de la cour; il se persuada qu'elle appelait +l'étranger, et ayant été d'abord républicain par système, il le devint +alors par raison de sûreté. Dès cet instant, il songea, dit-il, à +favoriser une nouvelle révolution. Il arrêtait les mouvemens mal +dirigés, favorisait au contraire ceux qui l'étaient bien, et +tâchait surtout de les concilier avec la loi, dont il était rigide +observateur, et qu'il ne voulait violer qu'à l'extrémité. + +Sans bien connaître la participation de Pétion aux mouvemens qui se +préparaient, sans savoir s'il consulta ses amis de la Gironde pour les +favoriser, on peut dire, d'après sa conduite, qu'il ne fit rien pour y +mettre obstacle. On prétend que vers la fin de juin, il se rendit chez +Santerre avec Robespierre, Manuel, procureur syndic de la commune, +Sillery, ex-constituant, et Chabot, ex-capucin et député; que celui-ci +harangua la section des Quinze-Vingts, et lui dit que l'assemblée +l'attendait. Quoi qu'il en soit de ces faits, il est certain qu'il fut +tenu des conciliabules; et il n'est pas croyable, d'après leur opinion +connue et leur conduite ultérieure, que les personnages qu'on vient de +nommer se fissent un scrupule d'y assister[11]. Dès cet instant, on +parla dans les faubourgs d'une fête pour le 20 juin, anniversaire du +serment du Jeu de Paume. Il s'agissait, disait-on, de planter un +arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillans, et d'adresser une +pétition à l'assemblée, ainsi qu'au roi. Cette pétition devait être +présentée en armes. On voit assez par là que l'intention véritable de +ce projet était d'effrayer le château par la vue de quarante mille +piques. + +Le 16 juin, une demande formelle fut adressée au conseil général de la +commune, pour autoriser les citoyens du faubourg Saint-Antoine à se +réunir le 20 en armes, et à faire une pétition à l'assemblée et au +roi. Le conseil général de la commune passa à l'ordre du jour, et +ordonna que son arrêté serait communiqué au directoire et au corps +municipal. Les pétitionnaires ne se tinrent pas pour condamnés, et +dirent hautement qu'ils ne s'en réuniraient pas moins. Le maire Pétion +ne fit que le 18 les communications ordonnées le 16; de plus, il ne +les fit qu'au département et point au corps municipal. + +Le 19, le directoire du département, qu'on a vu se signaler dans +toutes les occasions contre les agitateurs, prit un arrêté qui +défendait les attroupemens armés, et qui enjoignait au commandant +général et au maire d'employer les mesures nécessaires pour les +dissiper. Cet arrêté fut signifié à l'assemblée par le ministre de +l'intérieur, et on y agita aussitôt la question de savoir si lecture +en serait faite. + +Vergniaud s'opposait à ce qu'on l'entendît; cependant il ne réussit +point; la lecture fut faite, et immédiatement suivie de l'ordre du +jour. + +Deux évènemens assez importans venaient de se passer à l'assemblée. Le +roi avait signifié son opposition aux deux décrets, dont l'un était +relatif aux prêtres insermentés, et l'autre à l'établissement d'un +camp de vingt mille hommes. Cette communication avait été écoutée avec +un profond silence. En même temps des Marseillais s'étaient présentés +à la barre pour y lire une pétition. On vient de voir quelles +relations Barbaroux entretenait avec eux. Excités par ses conseils, +ils avaient écrit à Pétion pour lui offrir toutes leurs forces, +et joint à cette offre une pétition destinée à l'assemblée. Ils y +disaient entre autres choses: + +«La liberté française est en danger, mais le patriotisme du Midi +sauvera la France... Le jour de la colère du peuple est arrivé... +Législateurs! la force du peuple est entre vos mains; faites-en usage; +le patriotisme français vous demande à marcher avec des forces plus +imposantes vers la capitale et les frontières... Vous ne refuserez pas +l'autorisation de la loi à ceux qui veulent périr pour la défendre.» + +Cette lecture avait excité de longs débats dans l'assemblée. Les +membres du côté droit soutenaient qu'envoyer cette pétition aux +départemens, c'était les inviter à l'insurrection. Néanmoins, l'envoi +fut décrété, malgré ces réflexions fort justes sans doute, mais +inutiles depuis qu'on s'était persuadé qu'une révolution nouvelle +pouvait seule sauver la France et la liberté. + +Tels furent les évènemens pendant la journée du 19. Les mouvemens +continuaient cependant dans les faubourgs, et Santerre, à ce qu'on +prétend, disait à ses affidés un peu intimidés par l'arrêté du +directoire: _Que craignez~vous? La garde nationale n'aura pas ordre de +tirer, et M. Pétion sera là_. + +A minuit, le maire, soit qu'il crût le mouvement irrésistible, soit +qu'il crût devoir le favoriser, comme il fit plus tard au 10 août, +écrivit au directoire, et lui demanda de légitimer l'attroupement, en +permettant à la garde nationale de recevoir les citoyens des faubourgs +dans ses rangs. Ce moyen remplissait parfaitement les vues de ceux +qui, sans désirer aucun désordre, voulaient cependant imposer au roi; +et tout prouve que c'étaient en effet les vues et de Pétion et des +chefs populaires. Le directoire répondit à cinq heures du matin, +20 juin, qu'il persistait dans ses arrêtés précédens. Pétion alors +ordonna au commandant général de service de tenir les postes au +complet, et de doubler la garde des Tuileries; mais il ne fit rien +de plus; et ne voulant ni renouveler la scène du Champ-de-Mars, ni +dissiper l'attroupement, il attendit jusqu'à neuf heures du matin la +réunion du corps municipal. Dans cette réunion, il laissa prendre une +décision contraire à celle du directoire, et il fut enjoint à la garde +nationale d^ouvrir ses rangs aux pétitionnaires armés. Pétion, en ne +s'opposant pas à un arrêté qui violait la hiérarchie administrative, +se mit par là dans une espèce de contravention, qui lui fut plus +tard reprochée. Mais, quel que fût le caractère de cet arrêté, ses +dispositions devinrent inutiles, car la garde nationale n'eut pas le +temps de se former, et l'attroupement devint bientôt si considérable +qu'il ne fut plus possible d'en changer ni la forme ni la direction. + +Il était onze heures du matin. L'assemblée venait de se réunir dans +l'attente d'un grand événement. Les membres du département se rendent +dans son sein pour lui faire connaître l'inutilité de leurs efforts. +Le procureur-syndic Roederer obtient la parole; il expose qu'un +rassemblement extraordinaire de citoyens s'est formé malgré la loi, et +malgré diverses injonctions des autorités; que ce rassemblement paraît +avoir pour objet de célébrer l'anniversaire du 20 juin, et de porter +un nouveau tribut d'hommages à l'assemblée; mais que si tel est le +but du plus grand nombre, il est à craindre que des malintentionnés +veuillent profiter de cette multitude pour appuyer une adresse au roi, +qui ne doit en recevoir que sous la forme paisible de simple pétition. +Rappelant ensuite les arrêtés du directoire et du conseil-général +de la commune, les lois décrétées contre les attroupemens armés, et +celles qui fixent à vingt le nombre des citoyens pouvant présenter +une pétition, il exhorte l'assemblée à les faire exécuter; «car, +ajoute-t-il, aujourd'hui des pétitionnaires armés se portent ici par +un mouvement civique; mais demain il peut se réunir une foule de +malveillans, et alors je vous le demande, messieurs, qu'aurions-nous à +leur dire?...» + +Au milieu des applaudissemens de la droite et des murmures de +la gauche, qui, en improuvant les alarmes et la prévoyance du +département, approuvait évidemment l'insurrection, Vergniaud monte +à la tribune, et fait observer que l'abus dont le procureur syndic +s'effraie pour l'avenir, est déjà établi; que plusieurs fois on a +reçu des pétitionnaires armés; qu'on leur a permis de défiler dans +la salle; qu'on a eu tort peut-être, mais que les pétitionnaires +d'aujourd'hui auraient raison de se plaindre si on les traitait +différemment des autres; que si, comme on le disait, ils voulaient +présenter une adresse au roi, sans doute ils lui enverraient des +pétitionnaires sans armes; et qu'au reste, si on redoutait quelque +danger pour le roi, on n'avait qu'à l'entourer et lui envoyer une +députation de soixante membres. + +Dumolard admet tout ce qu'a soutenu Vergniaud, avoue l'abus établi, +mais soutient qu'il faut le faire cesser, dans cette occasion surtout, +si l'on ne veut pas que rassemblée et le roi paraissent, aux yeux de +l'Europe, les esclaves d'une faction dévastatrice. Il demande, comme +Vergniaud, l'envoi d'une députation, mais il exige de plus que la +municipalité et le département répondent des mesures prises pour le +maintien des lois. Le tumulte s'accroît de plus en plus. On annonce +une lettre de Santerre; elle est lue au milieu des applaudissement +des tribunes, «Les habitans du faubourg Saint-Antoine, portait cette +lettre, célébrent le 20 juin; on les a calomniés, et ils demandent +à être admis à la barre de l'assemblée, pour confondre leurs +détracteurs, et prouver qu'ils sont toujours les hommes du 14 +juillet.» + +Vergniaud répond ensuite à Dumolard que, si la loi a été violée, +l'exemple n'est pas nouveau; que vouloir s'y opposer cette fois, ce +serait renouveler la scène sanglante du Champ-de-Mars; et qu'après +tout les sentimens des pétitionnaires n'ont rien de répréhensible. +«Justement inquiets de l'avenir, ajoute Vergniaud, ils veulent prouver +que, malgré toutes les intrigues ourdies contre la liberté, ils sont +toujours prêts à la défendre.» Ici, comme on le voit, la pensée +véritable du jour se découvrait par un effet ordinaire de la +discussion. Le tumulte continue. Ramond demande la parole, et il faut +un décret pour la lui obtenir. Dans ce moment on annonce que les +pétitionnaires sont au nombre de huit mille. «Ils sont huit mille, +dit Calvet, et nous ne sommes que sept cent quarante-cinq, +retirons-nous.--A l'ordre! à l'ordre!» s'écrie-t-on de toutes parts. +Calvet est rappelé à l'ordre, et on presse Ramond de parler, parce +que huit mille citoyens attendent. «Si huit mille citoyens attendent, +dit-il, vingt-quatre millions de Français ne m'attendent pas moins.» +Il renouvelle alors les raisons données par ses amis du côté droit. +Tout à coup les pétitionnaires se jettent dans la salle. L'assemblée +indignée se lève, le président se couvre, et les pétitionnaires se +retirent avec docilité. L'assemblée satisfaite consent alors à les +recevoir. + +Cette pétition, dont le ton était des plus audacieux, exprimait l'idée +de toutes les pétitions de cette époque: «Le peuple est prêt; il +n'attend que vous; il est disposé à se servir de grands moyens pour +exécuter l'article 2 de la déclaration des droits, _résistance à +l'oppression_... Que le plus petit nombre d'entre vous qui ne s'unit +pas à vos sentimens et aux nôtres, purge la terre de la liberté, et +s'en aille à Coblentz... Cherchez la cause des maux qui nous menacent; +si elle dérive du pouvoir exécutif, qu'il soit anéanti!...» + +Le président, après une réponse où il promet aux pétitionnaires la +vigilance des représentans du peuple, et leur recommande l'obéissance +aux lois, leur accorde au nom de l'assemblée la permission de défiler +devant elle. Les portes s'ouvrent alors, et le cortège, qui était dans +le moment de trente mille personnes au moins, traverse la salle. On se +figure facilement tout ce que peut produire l'imagination du peuple +livrée à elle-même. D'énormes tables portant la déclaration des droits +précédaient la marche; des femmes, des enfans dansaient autour de ces +tables en agitant des branches d'olivier et des piques, c'est-à-dire +la paix ou la guerre au choix de l'ennemi; ils répétaient en choeur le +fameux _Ça ira_. Venaient ensuite les forts des halles, les ouvriers +de toutes les classes, avec de mauvais fusils, des sabres et des fers +tranchans placés au bout de gros bâtons. Santerre, et le marquis de +Saint-Hurugues déjà signalé dans les journées des 5 et 6 octobre, +marchaient le sabre nu à leur tête. Des bataillons de la garde +nationale suivaient en bon ordre, pour contenir le tumulte par leur +présence. Après, venaient encore des femmes, suivies d'autres hommes +armés. Des banderoles flottantes portaient ces mots: _La constitution +ou la mort_. Des culottes déchirées étaient élevées en l'air, aux cris +de _vivent les sans-culottes_! Enfin un signe atroce vint ajouter la +férocité à la bizarrerie du spectacle. Au bout d'une pique était porté +un coeur de veau avec cette inscription: _Coeur d'aristocrate_. +La douleur et l'indignation éclatèrent à cette vue: sur-le-champ +l'emblème affreux disparut, mais pour reparaître encore aux portes des +Tuileries. Les applaudissemens des tribunes, les cris du peuple gui +traversait la salle, les chants civiques, les rumeurs confuses, le +silence plein d'anxiété de l'assemblée, composaient une scène étrange +et affligeante pour les députés mêmes qui voyaient un auxiliaire +dans la multitude. Hélas! pourquoi faut-il que, dans ces temps de +discordes, la raison ne suffise pas! pourquoi ceux qui appelaient +les barbares disciplinés du Nord obligeaient-ils leurs adversaires +à appeler ces autres barbares indisciplinés, tour à tour gais ou +féroces, qui pullulent au sein des villes, et croupissent au-dessous +de la civilisation la plus brillante! + +Cette scène dura trois heures. Enfin Santerre, reparaissant de nouveau +pour faire à l'assemblée les remerciemens du peuple, lui offrit un +drapeau en signe de reconnaissance et de dévouement. + +La multitude en ce moment voulait entrer dans le jardin des Tuileries, +dont les grilles étaient fermées. De nombreux détachemens de la garde +nationale entouraient le château, et, s'étendant en ligne depuis les +Feuillans jusqu'à la rivière, présentaient un front imposant. Un ordre +du roi fit ouvrir la porte du jardin. Le peuple, s'y précipitant +aussitôt, défila sous les fenêtres du palais, et devant les rangs de +la garde nationale, sans aucune démonstration hostile, mais en +criant: _A bas le veto, vivent les sans-culottes!_ Cependant quelques +individus ajoutaient en parlant du roi: «Pourquoi ne se montre-t-il +pas?... Nous ne voulons lui faire aucun mal.» Cet ancien mot, _on le +trompe_, se faisait entendre quelquefois encore, mais rarement. Le +peuple, prompt à recevoir l'opinion de ses chefs, avait désespéré +comme eux. + +La multitude sortit par la porte du jardin qui donne sur le +Pont-Royal, remonta le quai, et vint, en traversant les guichets du +Louvre, occuper la place du Carrousel. Cette place, aujourd'hui si +vaste, était alors occupée par une foule de rues, qui formaient des +espèces de chemins couverts. Au lieu de cette cour immense qui s'étend +entre le château et la grille, et depuis une aile jusqu'à l'autre, se +trouvaient de petites cours séparées par des murs et des habitations; +d'antiques guichets leur donnaient ouverture sur le Carrousel. Le +peuple inonda tous les alentours, et se présenta à la porte +royale. L'entrée lui en fut défendue: des officiers municipaux le +haranguèrent, et parurent le décider à se retirer. On prétend que, +dans cet instant, Santerre, sortant de l'assemblée, où il était +demeuré le dernier pour offrir un drapeau, ranima les dispositions +du peuple déjà ralenties, et fit placer le canon devant la porte. Il +était près de quatre heures: deux officiers municipaux levèrent tout à +coup la consigne[12]; alors les forces qui étaient assez considérables +sur ce point, et qui consistaient en bataillons de la garde nationale +et en plusieurs détachemens de gendarmerie, furent paralysées. Le +peuple se précipita pêle-mêle dans la cour, et de là dans le vestibule +du château. Santerre, menacé, dit-on, par deux témoins, d'être accusé +de cette violation de la demeure royale, s'écria en s'adressant +aux assaillans: _Soyez témoins que je refuse de marcher dans les +appartemens du roi_. Cette interpellation n'arrêta pas la multitude, +qui avait pris l'élan; elle se répandit dans toutes les parties du +château, l'envahit par tous les escaliers, et transporta, à force de +bras, une pièce de canon jusqu'au premier étage. Au même instant les +assaillans se mirent à attaquer, à coups de sabre et de hache, les +portes qui s'étaient fermées sur eux. + +Louis XVI, dans ce moment, avait renvoyé un grand nombre de ses +dangereux amis, qui, sans pouvoir le sauver, l'avaient compromis tant +de fois. Ils étaient accourus, mais il les fit sortir des Tuileries, +où leur présence ne pouvait qu'irriter le peuple sans le contenir. Il +était resté avec le vieux maréchal de Mouchy, le chef de bataillon +Acloque, quelques serviteurs de sa maison, et plusieurs officiers +dévoués de la garde nationale. C'est alors qu'on entendit les cris du +peuple et le bruit des coups de hache. Aussitôt les officiers de +la garde nationale l'entourent, le supplient de se montrer, en lui +promettant de mourir à ses côtés. Il n'hésite pas et ordonne d'ouvrir. +Au même instant le panneau de la porte vient tomber à ses pieds sous +un coup violent. On ouvre enfin, et on aperçoit une forêt de piques et +de baïonnettes. «Me voici,» dit Louis XVI en se montrant à la foule +déchaînée. Ceux qui l'entourent se pressent autour de lui, et lui font +un rempart de leur corps. «Respectez votre roi,» s'écrient-ils; et la +multitude, qui n'avait certainement aucun but, et à laquelle on +n'en avait indiqué d'autre qu'une invasion menaçante, ralentit son +irruption. Plusieurs voix annoncent une pétition, et demandent qu'elle +soit écoutée. Ceux qui entourent le roi l'engagent alors à passer +dans une salle plus vaste, afin de pouvoir entendre cette lecture. Le +peuple, satisfait de se voir obéi, suit le prince, qu'on a l'heureuse +idée de placer dans l'embrasure d'une fenêtre. On le fait monter sur +une banquette; on en dispose plusieurs devant lui; on y ajoute une +table; tous ceux qui l'accompagnent se rangent autour. Des grenadiers +de la garde, des officiers de la maison, viennent augmenter le nombre +de ses défenseurs, et composent un rempart derrière lequel il peut +écouter avec moins de danger ce terrible plébiscite. Au milieu du +tumulte et des cris, on entend ces mots souvent répétés: _Point de +veto! point de prêtres_! point d'aristocrates! le camp sous Paris_! +Le boucher Legendre s'approche, et demande en un langage populaire la +sanction du décret. «Ce n'est ni le lieu ni le moment, répond le roi +avec fermeté; je ferai tout ce qu'exigera la constitution.» Cette +résistance produit son effet. _Vive la nation! vive la nation_! +s'écrient les assaillans. «Oui, reprend Louis XVI, _vive la nation_! +je suis son meilleur ami.--Eh bien! faites-le voir,» lui dit un de +ces hommes, en lui présentant un bonnet rouge au bout d'une pique. Un +refus était dangereux, et certes la dignité pour le roi ne consistait +pas à se faire égorger en repoussant un vain signe, mais, comme il +le fit, à soutenir avec fermeté l'assaut de la multitude. Il met le +bonnet sur sa tête, et l'approbation est générale. Comme il étouffait +par l'effet de la saison et de la foule, l'un de ces hommes à moitié +ivre, qui tenait un verre et une bouteille, lui offre à boire. Le roi +craignait depuis long-temps d'être empoisonné: cependant il boit sans +hésiter, et il est vivement applaudi. + +Pendant ce temps, madame Elisabeth, qui aimait tendrement son frère, +et qui seule de la famille avait pu arriver jusqu'à lui, le suivait de +fenêtre en fenêtre, pour partager ses dangers. Le peuple en la voyant +la prit pour la reine. Les cris _voilà l'Autrichienne_! retentirent +d'une manière effrayante. Les grenadiers nationaux qui avaient entouré +la princesse voulaient détromper le peuple. «Laissez-le, dit cette +soeur généreuse, laissez-le dans son erreur, et sauvez la reine!» + +La reine, entourée de ses enfans, n'avait pu joindre son royal époux. +Elle avait fui des appartemens inférieurs, était accourue dans la +salle du conseil, et ne pouvait parvenir jusqu'au roi, à cause de la +foule qui obstruait tout le château. Elle voulait se réunir à lui, +et demandait avec instance à être conduite dans la salle où il se +trouvait. On était parvenu à l'en dissuader, et, rangée derrière la +table du conseil avec quelques grenadiers, elle voyait défiler le +peuple, le coeur plein d'effroi, et les yeux humides des larmes +qu'elle retenait. A ses côtés sa fille versait des pleurs; son jeune +fils, effrayé d'abord, s'était rassuré bientôt, et souriait avec +l'heureuse ignorance de son âge. On lui avait présenté un bonnet +rouge, que la reine avait mis sur sa tête. Santerre, placé de ce côté, +recommandait le respect au peuple, et rassurait la princesse: il lui +répétait le mot accoutumé et malheureusement inutile: _Madame, on +vous trompe, on vous trompe_. Puis, voyant le jeune prince qui était +accablé sous le bonnet rouge, «Cet enfant étouffe,» dit-il; et il le +délivra de cette ridicule coiffure. + +En apprenant les dangers du château, des députés étaient accourus +auprès du roi, et parlaient au peuple pour l'inviter au respect. +D'autres s'étaient rendus à l'assemblée pour l'instruire de ce qui se +passait; et l'agitation s'y était augmentée de l'indignation du côté +droit, et des efforts du côté gauche pour excuser cette irruption +dans le palais du monarque. Une députation avait été décrétée sans +contestation, et vingt-quatre membres étaient partis pour entourer le +roi. La députation devait être renouvelée de demi-heure en demi-heure, +pour tenir l'assemblée toujours instruite des évènemens. Les députés +envoyés parlèrent tour à tour, en se faisant élever sur les épaules +des grenadiers. Pétion parut ensuite, et fut accusé d'être arrivé trop +tard. Il assura n'avoir été averti qu'à quatre heures et demie de +l'invasion opérée à quatre; d'avoir mis une demi-heure pour arriver +au château, et d'avoir eu ensuite tant d'obstacles à vaincre, qu'il +n'avait pu être rendu auprès du roi avant cinq heures et demie. Il +s'approcha du prince: «Ne craignez rien, lui dit-il, vous êtes au +milieu du peuple.» Louis XVI, prenant alors la main d'un grenadier, +la posa sur son coeur en disant: «Voyez s'il bat plus vite qu'à +l'ordinaire.» Cette noble réponse fut fort applaudie. Pétion monta +enfin sur un fauteuil, et, s'adressant à la foule, lui dit qu'après +avoir fait ses représentations au roi, il ne lui restait qu'à se +retirer sans tumulte, et de manière à ne pas souiller cette +journée. Quelques témoins prétendent que Pétion dit, ses _justes_ +représentations. Ces mots ne prouveraient au surplus que le besoin +de ne pas blesser la multitude. Santerre joignit son influence à +la sienne, et le château fut bientôt évacué. La foule se retira +paisiblement et avec ordre. Il était environ sept heures du soir. + +Aussitôt le roi, la reine, sa soeur, ses enfans se réunirent en +versant un torrent de larmes. Le roi, étourdi de cette scène, avait +encore le bonnet rouge sur sa tête; il s'en aperçut pour la première +fois depuis plusieurs heures, et il le rejeta avec indignation. Dans +ce moment, de nouveaux députés arrivèrent pour s'informer de l'état du +château. La reine, le parcourant avec eux, leur montrait les portes +enfoncées, les meubles brisés, et s'exprimait avec douleur sur tant +d'outrages. Merlin de Thionville, l'un des plus ardens républicains, +était du nombre des députés présens; la reine aperçut des larmes dans +ses yeux. «Vous pleurez, lui dit-elle, de voir le roi et sa famille +traités si cruellement par un peuple qu'il a toujours voulu rendre +heureux.--Il est vrai, madame, répondit Merlin, je pleure sur les +malheurs d'une femme belle, sensible et mère de famille; mais, ne vous +y méprenez point, il n'y a pas une de mes larmes pour le roi ni pour +la reine: je hais les rois et les reines...[13]» + +Notes: + +[1] Mémoires de madame Campan, tome II, page 154. +[2] Voyez la note 11 à la fin du volume. +[3] Séance du 28 mai. +[4] Ce décret est du 27 mai; le décret suivant, relatif au camp de + 20,000 hommes, est du 8 juin. +[5] Voyez madame Campan, tome II, page; 205. +[6] Voyez la note 12 à la fin du volume. +[7] Voyez la note 13 à la fin du volume. +[8] Voyez la note 14 à la fin du volume. +[9] Voyez la note 15 à la fin du volume. +[10] Mémoires de Barbaroux, pages 38 et 39. +[11] Voyez la note 16 à la fin du volume. +[12]Tous les témoins entendus ont été d'accord sur ce fait et n'ont + varié que sur le nom des officiers municipaux. +[13] Voyez madame Campan, tome II, page 125. + + + + +CHAPITRE IV. + + +SUITE DE LA JOURNÉE DU 20 JUIN.--ARRIVÉE DE LAFAYETTE A PARIS; SES +PLAINTES A L'ASSEMBLÉE.--BRUITS DE GUERRE; INVASION PROCHAINE DES +PRUSSIENS; DISCOURS DE VERGNIAUD.--RÉCONCILIATION DE TOUS LES PARTIS +DANS LE SEIN DE L'ASSEMBLÉE, LE 7 JUILLET.--LA PATRIE EST DÉCLARÉE +EN DANGER.--LE DÉPARTEMENT SUSPEND LE MAIRE PÉTION DE SES +FONCTIONS.--ADRESSES MENAÇANTES CONTRE LA ROYAUTÉ.--LAFAYETTE PROPOSE +AU ROI UN PROJET DE FUITE.--TROISIÈME ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET; +DESCRIPTION DE LA FÊTE.--PRÉLUDES D'UNE NOUVELLE RÉVOLUTION.--COMITÉ +INSURRECTIONNEL.--DÉTAILS SUR LES PLUS CÉLÈBRES RÉVOLUTIONNAIRES A +CETTE ÉPOQUE; CAMILLE DESMOULINS, MARAT, ROBESPIERRE, DANTON.--PROJETS +DES AMIS DU ROI POUR LE SAUVER.--DÉMARCHES DES DÉPUTÉS GIRONDINS POUR +ÉVITER UNE INSURRECTION. + + +Le lendemain de cette journée insurrectionnelle du 20, dont nous +venons de retracer les principales circonstances, Paris avait encore +un aspect menaçant, et les divers partis s'agitèrent avec plus de +violence. L'indignation dut être générale chez les partisans de la +cour, qui la regardaient comme outragée, et chez les constitutionnels, +qui considéraient cette invasion comme un attentat aux lois et à +la tranquillité publique. Le désordre avait été grand, mais on +l'exagérait encore: on supposait qu'il y avait eu le projet +d'assassiner le roi, et que le complot n'avait manqué que par un +heureux hasard. Ainsi, par une réaction naturelle, la faveur du jour +était toute pour la famille royale, exposée la veille à tant de +dangers et d'outrages, et une extrême défaveur régnait contre les +auteurs supposés de l'insurrection. + +Les visages étaient mornes dans l'assemblée; quelques députés +s'élevèrent avec force contre les évènemens de la veille. M. Bigot +proposa une loi contre les pétitions armées, et contre l'usage de +faire défiler des bandes dans la salle. Quoiqu'il existât déjà des +lois à cet égard, on les renouvela par un décret. M. Daveirhoult +voulait qu'on informât contre les perturbateurs. «Informer, lui +dit-on, contre quarante mille hommes!--Eh bien, reprit-il, si on ne +peut distinguer entre quarante mille hommes, punissez la garde, qui ne +s'est pas défendue; mais agissez de quelque manière.» Les ministres +vinrent ensuite faire un rapport sur ce qui s'était passé, et une +discussion s'éleva sur la nature des faits. Un membre de la droite, +sur le motif que Vergniaud n'était pas suspect, et qu'il avait été +témoin de la scène, voulut qu'il parlât sur ce qu'il avait vu. Mais +Vergniaud ne se leva point à cet appel, et garda le silence. Cependant +les plus hardis du côté gauche secouèrent cette contrainte et +reprirent courage vers la fin de la séance. Ils osèrent même proposer +qu'on examinât si, dans les décrets de circonstance, le _veto_ était +nécessaire. Mais cette proposition fut repoussée par une, forte +majorité. + +Vers le soir, on craignit une nouvelle scène semblable à celle de la +veille. Le peuple se retirant avait dit qu'il reviendrait, et on +crut qu'il voulait tenir promesse. Mais, soit que ce fût un reste +de l'émotion de la veille, soit que, pour le moment, cette nouvelle +tentative fût désapprouvée par les chefs du parti populaire, on +l'arrêta très facilement; et Pétion courut rapidement au château +prévenir le roi que l'ordre était rétabli, et que le peuple, après lui +avoir fait ses représentations, était calme et satisfait. «Cela n'est +pas vrai, lui dit le roi.--Sire...--Taisez-vous.--Le magistrat du +peuple n'a pas à se taire, quand il fait son devoir, et qu'il dit la +vérité.--La tranquillité de Paris repose sur votre tête.--Je connais +mes devoirs; je saurai les observer.--C'est assez: allez les remplir, +retirez-vous.» + +Le roi, malgré une extrême bonté, était susceptible de mouvemens +d'humeur, que les courtisans appelaient _coups de boutoir_. La vue +de Pétion, qu'on accusait d'avoir favorisé les scènes de la veille, +l'irrita, et produisit la conversation que nous venons de rapporter. +Tout Paris la connut bientôt. Deux proclamations furent immédiatement +répandues, l'une du roi et l'autre de la municipalité; et il sembla +que ces deux autorités entraient en lutte; + +La municipalité disait aux citoyens de demeurer calmes, de respecter +le roi, de respecter et de _faire respecter_ l'assemblée nationale; +de ne pas se réunir en armes, parce que les lois le défendaient, et +surtout de se défier des malintentionnés qui tâchaient de les mettre +de nouveau en mouvement. + +On répandait en effet que la cour cherchait à soulever le peuple une +seconde fois, pour avoir l'occasion de le mitrailler. Ainsi le château +supposait le projet d'un assassinat, les faubourgs supposaient celui +d'un massacre. + +Le roi disait: «Les Français n'auront pas appris sans douleur qu'une +multitude, égarée par quelques factieux, est venue à main armée dans +l'habitation du roi... Le roi n'a opposé aux menaces et aux insultes +des factieux que sa conscience et son amour pour le bien public. + +«Il ignore quel sera le terme où ils voudront s'arrêter, mais, à +quelque excès qu'ils se portent, ils ne lui arracheront jamais un +consentement à tout ce qu'il croira contraire à l'intérêt public, +etc... + +«Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de +plus, ils peuvent le commettre... + +«Le roi ordonne à tous les corps administratifs et municipalités de +veiller à la sûreté des personnes et des propriétés.» + +Ces langages opposés répondaient aux deux opinions qui se formaient +alors. Tous ceux que la conduite de la cour avait désespérés, n'en +furent que plus irrités contre elle, et plus décidés à déjouer ses +projets par tous les moyens possibles. Les sociétés populaires, les +municipalités, les hommes à piques, une portion de la garde nationale, +le côté gauche de l'assemblée, comprirent la proclamation du maire de +Paris, et se promirent de n'être prudens qu'autant qu'il le faudrait +pour ne pas se faire mitrailler sans résultat décisif. Incertains +encore sur les moyens à employer, ils attendaient, pleins de la même +méfiance et de la même aversion. Leur premier soin fut d'obliger les +ministres à comparaître devant l'assemblée, pour rendre compte des +précautions qu'ils avaient prises sur deux points essentiels: + +1. Sur les troubles religieux, excités par les prêtres; + +2. Sur la sûreté de la capitale, que le camp de vingt mille hommes, +refusé par le roi, était destiné à couvrir. + +Ceux qu'on appelait aristocrates, les constitutionnels sincères, une +partie des gardes nationales, plusieurs provinces, et surtout les +directoires de département, se prononcèrent dans cette occasion et +d'une manière énergique. Les lois ayant été violées, ils avaient +tout l'avantage de la parole, et ils en usèrent hautement. Une foule +d'adresses arrivèrent au roi. A Rouen, à Paris, on prépara une +pétition qui fut couverte de vingt mille signatures, et qui fut +associée dans la haine du peuple à celle déjà signée par huit mille +Parisiens, contre le camp sous Paris. Enfin une information fut +ordonnée par le département, contre le maire Pétion et le procureur +de la commune Manuel, accusés tous deux d'avoir favorisé, par leur +inertie, l'irruption du 20 juin. On parlait, dans ce moment, avec +admiration de la conduite du roi pendant cette fatale journée; il +y avait un retour général de l'opinion sur son caractère, qu'on se +reprochait d'avoir soupçonné de faiblesse. Mais on vit bientôt que +ce courage passif qui résiste n'est pas cet autre courage actif, +entreprenant, qui prévient les dangers, au lieu de les attendre avec +résignation. + +Le parti constitutionnel s'agita aussi avec la plus extrême activité. +Tous ceux qui avaient entouré Lafayette pour concerter avec lui la +lettre du 16 juin, se réunirent encore, afin de tenter une grande +démarche. Lafayette avait été indigné en apprenant ce qui s'était +passé au château; et on le trouva parfaitement disposé. On lui fit +arriver plusieurs adresses de ses régimens, qui témoignaient la même +indignation. Que ces adresses fussent suggérées ou spontanées, il les +interrompit par un ordre du jour, en promettant d'exprimer lui-même et +en personne les sentimens de toute l'armée. Il résolut donc de venir +répéter au corps législatif ce qu'il lui avait écrit le 16 juin. Il +s'entendit avec Luckner, facile à conduire comme un vieux guerrier +qui n'était jamais sorti de son camp. Il lui fit écrire une lettre +destinée au roi, et exprimant les mêmes sentimens qu'il allait faire +connaître de vive voix à la barre du corps législatif. Il prit ensuite +toutes les mesures nécessaires pour que son absence ne pût nuire aux +opérations militaires, et il s'arracha à l'amour de ses soldats, pour +se rendre à Paris au milieu des plus grands dangers. + +Lafayette comptait sur sa fidèle garde nationale, et sur un nouvel +élan de sa part. Il comptait aussi sur la cour, dont il ne pouvait +craindre l'inimitié, puisqu'il venait se sacrifier pour elle. Après +avoir prouvé son amour chevaleresque pour la liberté, il voulait +prouver son attachement sincère au roi, et dans son exaltation +héroïque, il est probable que son coeur n'était pas insensible à la +gloire de ce double dévouement. Il arriva le 28 juin au matin; +le bruit s'en répandit rapidement, et partout on se disait avec +étonnement et curiosité que le général Lafayette était à Paris. + +Avant qu'il arrivât, l'assemblée avait été agitée par un grand nombre +de pétitions contraires. Celles de Rouen, du Havre, de l'Ain, de +Seine-et-Oise, du Pas-de-Calais, de l'Aisne, s'élevaient contre les +excès du 20 juin; celles d'Arras, de l'Hérault, semblaient presque les +approuver. On avait lu, d'une part, la lettre de Luckner pour le roi; +et de l'autre des placards épouvantables contre lui. Ces diverses +lectures avaient excité le trouble pendant plusieurs jours. + +Le 28, une foule considérable s'était portée à l'assemblée, espérant +que Lafayette, dont on ignorait encore les projets, pourrait y +paraître. En effet, on annonce vers une heure et demie qu'il demande à +être admis à la barre. Il y est accueilli par les applaudissemens du +côté droit, et par le silence des tribunes et du côté gauche. + +«Messieurs, dit-il, je dois d'abord vous assurer que, d'après les +dispositions concertées entre le maréchal Luckner et moi, ma présence +ici ne compromet aucunement ni le succès de nos armes, ni la sûreté de +l'armée que j'ai l'honneur de commander.» + +[Illustration: LAFAYETTE] + +Le général annonce ensuite les motifs qui l'amènent. On a soutenu que +sa lettre n'était pas de lui; et il vient l'avouer, et il sort pour +faire cet aveu du milieu de son camp, où l'entoure l'amour de ses +soldats. Une raison plus puissante l'a porté à cette démarche: le +20 juin a excité l'indignation de son armée, qui lui a présenté une +multitude d'adresses. Il les a interdites, et a pris l'engagement de +se faire l'organe de ses troupes auprès de l'assemblée nationale. +«Déjà, ajoute-t-il, les soldats se demandent si c'est vraiment la +cause de la liberté et de la constitution qu'ils défendent.» + +Il supplie l'assemblée nationale: + +1. De poursuivre les instigateurs du 20 juin; + +2. De détruire une secte qui envahit la souveraineté nationale, et +dont les débats publics ne laissent aucun doute sur l'atrocité de ses +projets; + +3. Enfin de faire respecter les autorités, et de donner aux armées +l'assurance que la constitution ne recevra aucune atteinte au dedans, +tandis qu'elles prodiguent leur sang pour la défendre au dehors. + +Le président lui répond que l'assemblée sera fidèle à la loi jurée, +et qu'elle examinera sa pétition. Il est invité aux honneurs de la +séance. + +Le général va s'asseoir sur les bancs de la droite. Le député Kersaint +observe que c'est au banc des pétitionnaires qu'il doit se placer. +Oui! non! s'écrie-t-on de toutes parts. Le général se lève +modestement, et va se rendre au banc des pétitionnaires. Des +applaudissemens nombreux l'accompagnent à cette place nouvelle. Guadet +prend le premier la parole, et, usant d'un détour adroit, il se +demande si les ennemis sont vaincus, si la patrie est délivrée, +puisque M. de Lafayette est à Paris. «Non, répond-il, la patrie n'est +pas délivrée! notre situation n'a pas changé, et cependant le +général de l'une de nos armées est à Paris!» Il n'examinera pas, +continue-t-il, si M. de Lafayette, qui ne voit dans le peuple français +que des factieux entourant et menaçant les autorités, n'est pas +lui-même entouré d'un état-major qui le circonvient; mais il fera +observer à M. de Lafayette qu'il manque à la constitution en se +faisant l'organe d'une armée légalement incapable de délibérer, et +que probablement aussi il a manqué à la hiérarchie des pouvoirs +militaires, en venant à Paris sans l'autorisation du ministre de la +guerre. + +En conséquence, Guadet demande que le ministre déclare s'il a donné un +congé à M. de Lafayette, et que, de plus, la commission extraordinaire +fasse un rapport sur la question de savoir si un général pourra +entretenir l'assemblée d'objets purement politiques. + +Ramond se présente pour répondre à Guadet. Il commence par une +observation bien naturelle et bien souvent applicable, c'est que, +suivant les circonstances, on varie fort sur l'interprétation des +lois. «Jamais, dit-il, on n'avait été si scrupuleux sur l'existence +du droit de pétition. Lorsque récemment encore une foule armée se +présenta, on ne lui demanda point quelle était sa mission; on ne lui +reprocha point d'attenter, par l'appareil des armes, à l'indépendance +de l'assemblée; et lorsque M. de Lafayette, qui, par sa vie entière, +est pour l'Amérique et pour l'Europe l'étendard de la liberté, +lorsqu'il se présente, les soupçons s'éveillent!... S'il y a deux +poids et deux mesures, s'il y a deux manières de considérer les +choses, qu'il soit permis de faire quelque acception de personne en +faveur du fils aîné de la liberté!...» + +Ramond vote ensuite pour le renvoi de la pétition à la commission +extraordinaire, afin d'examiner, non la conduite de Lafayette, mais sa +pétition elle-même. Après un grand tumulte, après un double appel, la +motion de Ramond est décrétée. Lafayette sort de l'assemblée entouré +d'un cortège nombreux de députés et de soldats de la garde nationale, +tous ses partisans et ses anciens compagnons d'armes. + +C'était le moment décisif pour lui, pour la cour et pour le parti +populaire; il se rend au château. Les propos les plus injurieux +circulent autour de lui, dans les groupes des courtisans. Le roi et la +reine accueillent avec froideur celui qui venait se dévouer pour eux. +Lafayette quitte le château, affligé, non pour lui-même, mais pour +la famille royale, des dispositions qu'on vient de lui montrer. A sa +sortie des Tuileries, une foule nombreuse le reçoit, l'accompagne +jusqu'à sa demeure aux cris de _vive Lafayette_, et vient même planter +un _mai_ devant sa porte. Ces témoignages d'un ancien dévouement +touchaient le général, et intimidaient les Jacobins. Mais il fallait +profiter de ces restes de dévouement, et les exciter davantage, +pour les rendre efficaces. Quelques chefs de la garde nationale +particulièrement dévoués à la famille royale s'adressèrent à la cour +pour savoir ce qu'il fallait faire. Le roi et la reine furent tous +deux d'avis qu'on ne devait pas seconder M. de Lafayette[1]. Il se +trouva donc abandonné par la seule portion de la garde nationale sur +laquelle on pût encore s'appuyer. Néanmoins, voulant servir le roi +malgré lui-même, il s'entendit avec ses amis. Mais ceux-ci n'étaient +pas mieux d'accord. Les uns, et particulièrement Lally-Tolendal, +désiraient qu'il agît promptement contre les jacobins, et qu'il les +attaquât de vive force dans leur club. Les autres, tous membres du +département et de l'assemblée, s'appuyant sans cesse sur la loi, +n'ayant de ressources qu'en elle, n'en voulaient pas conseiller +la violation, et s'opposaient à toute attaque ouverte. Néanmoins +Lafayette préféra le plus hardi de ces deux conseils: il assigna un +rendez-vous à ses partisans pour aller avec eux chasser les jacobins +de leur salle, et en murer les portes. Mais, quoique le lieu de +la réunion fût fixé, peu s'y rendirent, et Lafayette fut dans +l'impossibilité d'agir. Cependant, tandis qu'il était désespéré de se +voir si mal secondé, les jacobins, qui ignoraient la défection des +siens, furent saisis d'une terreur panique, et abandonnèrent leur +club. Ils coururent chez Dumouriez, qui n'était pas encore parti pour +l'armée; ils le pressèrent de se mettre à leur tête et de marcher +contre Lafayette; mais leur offre ne fut point acceptée. Lafayette +resta encore un jour à Paris au milieu des dénonciations, des menaces +et des projets d'assassinat, et partit enfin désespéré de son inutile +dévouement, et du funeste entêtement de la cour. Et c'est ce même +homme, si complètement abandonné lorsqu'il venait s'exposer aux +poignards pour sauver le roi, qu'on a accusé d'avoir trahi Louis XVI! +Les écrivains de la cour ont prétendu que ses moyens étaient mal +combinés: sans doute il était plus facile et plus sûr, du moins en +apparence, de se servir de quatre-vingt mille Prussiens; mais à Paris, +et avec le projet de ne pas appeler l'étranger, que pouvait-on de +plus, que de se mettre à la tête de la garde nationale, et imposer aux +jacobins en les dispersant? + +Lafayette partit avec l'intention de servir encore le roi, et de lui +ménager, s'il était possible, les moyens de quitter Paris. Il écrivit +à l'assemblée une lettre où il répéta avec plus d'énergie encore tout +ce qu'il avait dit lui-même contre ce qu'il appelait les factieux. + +A peine le parti populaire fut-il délivré des craintes que lui avaient +causées la présence et les projets du général, qu'il continua ses +attaques contre la cour, et persista à demander un compte rigoureux +des moyens qu'elle prenait pour préserver le territoire. On savait +déjà, quoique le pouvoir exécutif n'en eût rien notifié à l'assemblée, +que les Prussiens avaient rompu la neutralité, et qu'ils s'avançaient +par Coblentz au nombre de quatre-vingt mille hommes, tous vieux +soldats du grand Frédéric, et commandés par le duc de Brunswick, +général célèbre. Luckner, ayant trop peu de troupes et ne comptant +pas assez sur les Belges, avait été obligé de se retirer sur Lille et +Valenciennes. Un officier avait brûlé, en se retirant de Courtray, +les faubourgs de la ville, et on avait cru que le but de cette mesure +cruelle était d'aliéner les Belges. Le gouvernement ne faisait rien +pour augmenter la force de nos armées, qui n'était tout au plus, sur +les trois frontières, que de deux cent trente mille hommes. Il ne +prenait aucun de ces moyens puissans qui réveillent le zèle et +l'enthousiasme d'une nation. L'ennemi enfin pouvait être dans six +semaines à Paris. + +La reine y comptait, et en faisait la confidence à une de ses dames. +Elle avait l'itinéraire des émigrés et du roi de Prusse. Elle savait +que tel jour ils pouvaient être à Verdun, tel autre à Lille, et qu'on +devait faire le siège de cette dernière place. Cette malheureuse +princesse espérait, disait-elle, être délivrée dans un mois[2]. Hélas! +que n'en croyait-elle plutôt les sincères amis qui lui représentaient +les inconvéniens des secours étrangers et inutiles; qu'ils +arriveraient assez tôt pour la compromettre, mais trop tard pour la +sauver! Que n'en croyait-elle ses propres craintes à cet égard, et les +sinistres pressentimens qui l'assiégeaient quelquefois! + +On a vu que le moyen auquel le parti national tenait le plus, c'était +une réserve de vingt mille fédérés sous Paris. Le roi, comme on l'a +dit, s'était opposé à ce projet. Il fut sommé, dans la personne de ses +ministres, de s'expliquer sur les précautions qu'il avait prises +pour suppléer aux mesures ordonnées parle décret non sanctionné. Il +répondit en proposant un projet nouveau, qui consistait à diriger +sur Soissons une réserve de quarante-deux bataillons de volontaires +nationaux, pour remplacer l'ancienne réserve, qu'on venait d'épuiser +en complétant les deux principales armées. C'était en quelque sorte le +premier décret, à une différence près, que les patriotes regardaient +comme très importante, c'est que le camp de réserve serait formé entre +Paris et la frontière, et non près de Paris même. Ce plan avait été +accueilli par des murmures et renvoyé au comité militaire. + +Depuis, plusieurs départemens et municipalités, excités par leur +correspondance avec Paris, avaient résolu d'exécuter le décret du +camp de vingt mille hommes, quoiqu'il ne fût pas sanctionné. Les +départemens des Bouches-du-Rhône, de la Gironde, de l'Hérault, +donnèrent le premier exemple, et furent bientôt imités par d'autres. +Tel fut le commencement de l'insurrection. + +Dès que ces levées spontanées furent connues, l'assemblée, modifiant +le projet des quarante-deux nouveaux bataillons, proposé par le roi, +décréta que les bataillons qui, dans leur zèle, s'étaient déjà mis en +marche avant d'avoir été légalement appelés, passeraient par Paris, +pour s'y faire inscrire à la municipalité de cette ville; qu'ils +seraient ensuite dirigés sur Soissons, pour y camper; enfin que ceux +qui pourraient se trouver à Paris avant le 14 juillet, jour de la +fédération, assisteraient à cette solennité nationale. Cette fête +n'avait pas eu lieu en 91 à cause de la fuite à Varennes, et +on voulait la célébrer en 92 avec éclat. L'assemblée ajouta +qu'immédiatement après la célébration, les fédérés s'achemineraient +vers le lieu de leur destination. + +C'était là tout à la fois autoriser l'insurrection, et renouveler, +à peu de chose près, le décret non sanctionné. La seule différence, +c'est que les fédérés ne faisaient que passer à Paris. Mais +l'important était de les y amener; et, une fois arrivés, mille +circonstances pouvaient les y retenir. Le décret fut immédiatement +envoyé au roi, et sanctionné le lendemain. + +A cette mesure importante on en joignit une autre: on se défiait d'une +partie des gardes nationales, et surtout des états-majors, qui, à +l'exemple des directoires de département, en se rapprochant de la +haute autorité par leurs grades, penchaient davantage en sa faveur. +C'était surtout celui de la garde nationale de Paris qu'on voulait +atteindre; mais ne pouvant pas le faire directement, on décréta que +tous les états-majors, dans les villes de plus de cinquante mille +âmes, seraient dissous et réélus[3]. L'état d'agitation où se trouvait +la France assurant aux hommes les plus ardens une influence toujours +croissante, cette réélection devait amener des sujets dévoués au parti +populaire et républicain. + +C'étaient là de grandes mesures emportées de vive force sur le côté +droit et la cour. Cependant rien de tout cela ne paraissait assez +rassurant aux patriotes contre les dangers imminens dont ils se +croyaient menacés. Quarante mille Prussiens, tout autant d'Autrichiens +et de Sardes, s'avançant sur nos frontières; une cour probablement +d'accord avec l'ennemi, n'employant aucun moyen pour multiplier les +armées et exciter la nation, usant au contraire du _veto_ pour déjouer +les mesures du corps législatif, et de la liste civile pour se +procurer des partisans à l'intérieur; un général qu'on ne supposait +pas capable de s'unir à l'émigration pour livrer la France, mais +qu'on voyait disposé à soutenir la cour contre le peuple; toutes ces +circonstances effrayaient les esprits, et les agitaient profondément. +_La patrie est en danger_, était le cri général. Mais comment prévenir +ce danger? telle était la difficulté. On n'était pas même d'accord sur +les causes. Les constitutionnels et les partisans de la cour, aussi +terrifiés que les patriotes eux-mêmes, n'imputaient les dangers qu'aux +factieux, ils ne tremblaient que pour la royauté, et ne voyaient de +péril que dans la désunion. Les patriotes au contraire, ne trouvaient +le péril que dans l'invasion, et n'en accusaient que la cour, ses +refus, ses lenteurs, ses secrètes menées. Les pétitions se croisaient: +les unes attribuaient tout aux jacobins, les autres à la cour, +désignée tour à tour sous les noms du _château_, du _pouvoir +exécutif_, du _veto_. L'assemblée écoutait, et renvoyait tout à la +commission extraordinaire des douze, chargée depuis long-temps de +chercher et de proposer des moyens de salut. Son plan était désiré +avec impatience. En attendant, partout des placards menaçans +couvraient les murs; les feuilles publiques, aussi hardies que les +affiches, ne parlaient que d'abdication forcée et de déchéance. +C'était l'objet de tous les entretiens, et on semblait ne garder +quelque mesure que dans l'assemblée. Là, les attaques contre la +royauté n'étaient encore qu'indirectes. On avait proposé, par exemple, +de supprimer le _veto_ pour les décrets de circonstance; plusieurs +fois il avait été question de la liste civile, de son emploi coupable, +et on avait parlé, ou de la réduire, ou de l'assujettir à des comptes +publics. + +La cour n'avait jamais refusé décéder aux instances de l'assemblée, et +d'augmenter matériellement les moyens de défense. Elle ne l'aurait pas +pu sans se compromettre trop ouvertement; et d'ailleurs elle devait +peu redouter l'augmentation numérique d'armées qu'elle croyait +complètement désorganisées. Le parti populaire voulait, au contraire, +de ces moyens extraordinaires qui annoncent une grande résolution, et +qui souvent font triompher la cause la plus désespérée. Ce sont +ces moyens que la commission des douze imagina enfin après un long +travail, et proposa à l'assemblée. Elle s'était arrêtée au projet +suivant: + +Lorsque le péril deviendrait extrême, le corps législatif devait le +déclarer lui-même, par cette formule solennelle: _La patrie est en +danger_. + +A cette déclaration, toutes les autorités locales, les conseils +des communes, ceux des districts et des départemens, l'assemblée +elle-même, comme la première des autorités, devaient être en +permanence, et siéger sans interruption. Tous les citoyens, sous les +peines les plus graves, seraient tenus de remettre aux autorités les +armes qu'ils possédaient, pour qu'il en fût fait la distribution +convenable. Tous les hommes, vieux et jeunes, en état de servir, +devaient être enrôlés dans les gardes nationales. Les uns étaient +mobilisés, et transportés au siége des diverses autorités de district +et de département; les autres pourraient être envoyés partout où le +besoin de la patrie l'exigerait, soit au dedans, soit au dehors. +L'uniforme n'était pas exigé de ceux qui ne pourraient en faire les +frais. Tous les gardes nationaux transportés hors de leur domicile +recevraient la solde des volontaires. Les autorités étaient chargées +de se pourvoir de munitions. Un signe de rébellion, arboré avec +intention, était puni de mort. Toute cocarde, tout drapeau étaient +réputés séditieux, excepté la cocarde et le drapeau tricolore. + +D'après ce projet, toute la nation était en éveil et en armes; elle +avait le moyen de délibérer, de se battre partout, et à tous les +instans; elle pouvait se passer du gouvernement, et suppléer à son +inaction. Cette agitation sans but des masses populaires était +régularisée et dirigée. Si enfin, après cet appel, les Français ne +répondaient pas, on ne devait plus rien à une nation qui ne faisait +rien pour elle-même. Une discussion des plus vives ne tarda pas, comme +on le pense bien, à s'engager sur ce projet. + +Le député Pastoret fit le rapport préliminaire le 30 juin. + +Il ne satisfit personne, en donnant à tout le monde des torts, en les +compensant les uns par les autres, et en ne fixant point d'une manière +positive les moyens de parer aux dangers publics. Après lui, le député +Jean de Bry motiva nettement et avec modération le projet de la +commission. La discussion, une fois ouverte, ne fut bientôt qu'un +échange de reproches. Elle donna essor aux imaginations bouillantes et +précoces, qui vont droit aux moyens extrêmes. La grande loi du salut +public, c'est-à-dire la dictature, c'est-à-dire le moyen de tout +faire, avec la chance d'en user cruellement, mais puissamment, cette +loi, qui ne devait être décrétée que dans la convention, fut cependant +proposée dans la législative. + +M. Delaunay d'Angers proposa à l'assemblée de déclarer que, +jusqu'après l'éloignement du danger, elle ne _consulterait que la loi +impérieuse et suprême du salut public_. + +C'était, avec une formule abstraite et mystérieuse, supprimer +évidemment la royauté, et déclarer l'assemblée souveraine absolue. +M. Delaunay disait que la révolution n'était pas achevée, qu'on se +trompait si on le croyait, et qu'il fallait garder les lois fixes pour +la révolution sauvée, et non pour la révolution à sauver; il disait en +un mot tout ce qu'on dit ordinairement en faveur de la dictature, dont +l'idée se présente toujours dans les momens de danger. La réponse des +députés du côté droit était naturelle: on violait, suivant eux, les +sermens prêtés à la constitution, en créant une autorité qui absorbait +les pouvoirs réglés et établis. Leurs adversaires répliquaient en +alléguant que l'exemple de la violation était donné, qu'il ne fallait +pas se laisser prévenir et surprendre sans défense.--Mais prouvez +donc, reprenaient les partisans de la cour, que cet exemple est donné, +et qu'on a trahi la constitution. A ce défi on répondait par de +nouvelles accusations contre la cour, et ces accusations étaient +repoussées à leur tour par des reproches aux agitateurs.--Vous +êtes des factieux.--Vous êtes des traîtres.--Tel était le reproche +réciproque et éternel, telle était la question à résoudre. + +M. de Jaucourt voulait renvoyer la proposition aux Jacobins, tant il +la trouvait violente. M. Isnard, à l'ardeur duquel elle convenait, +demandait qu'elle fût prise en considération, et que le discours de +M. Delaunay fût envoyé aux départemens pour être opposé à celui de M. +Pastoret, qui n'était qu'_une dose d'opium donnée à un agonisant_. + +M. de Vaublanc réussit à se faire écouter en disant que la +constitution pouvait se sauver par la constitution; que le projet +de M. Jean de Bry en était la preuve, et qu'il fallait imprimer +le discours de M. Delaunay, si l'on voulait, mais au moins ne +pas l'envoyer aux départemens, et revenir à la proposition de la +commission. La discussion fut en effet remise au 3 juillet. + +Un député n'avait pas encore parlé, c'était Vergniaud. Membre de la +Gironde, et son plus grand orateur, il en était néanmoins indépendant. +Soit insouciance, soit véritable élévation, il semblait au-dessus des +passions de ses amis; et en partageant leur ardeur patriotique, il ne +partageait pas toujours leur préoccupation et leur emportement, Quand +il se décidait dans une question, il entraînait, par son éloquence +et par une certaine impartialité reconnue, cette partie flottante de +l'assemblée que Mirabeau maîtrisait autrefois par sa dialectique et sa +véhémence. Partout les masses incertaines appartiennent au talent et à +la raison[4]. + +On avait annoncé qu'il parlerait le 3 juillet; une foule immense +était accourue pour entendre ce grand orateur, sur une question qu'on +regardait comme décisive. + +Il prend en effet la parole[5], et jette un premier coup d'oeil sur la +France. «Si on ne croyait, dit-il, à l'amour impérissable du peuple +pour la liberté, on douterait si la révolution rétrograde ou si elle +arrive à son terme. Nos armées du Nord avançaient en Belgique, et tout +à coup elles se replient; le théâtre de la guerre est reporté sur +notre territoire, et il ne restera de nous chez les malheureux Belges, +que le souvenir des incendies qui auront éclairé notre retraite! Dans +le même temps, une formidable armée de Prussiens menace le Rhin, +quoiqu'on nous eût fait espérer que leur marche ne serait pas si +prompte. + +«Comment se fait-il qu'on ait choisi ce moment pour renvoyer les +ministres populaires, pour rompre la chaîne de leurs travaux, livrer +l'empire à des mains inexpérimentées, et repousser les mesures utiles +que nous avons cru devoir proposer?... Serait-il vrai que l'on redoute +nos triomphes?... Est-ce du sang de Coblentz, ou du vôtre, que l'on +est avare?... Veut-on régner sur des villes abandonnées, sur des +champs dévastés?... Où sommes-nous enfin?... Et vous, Messieurs, +qu'allez-vous entreprendre de grand pour la chose publique?... + +«Vous, qu'on se flatte d'avoir intimidés; vous dont on se flatte +d'alarmer les consciences en qualifiant votre patriotisme d'esprit de +faction, comme si on n'avait pas appelé factieux ceux qui prêtèrent le +serment du Jeu de Paumé; vous qu'on a tant calomniés, parce que +vous êtes étrangers à une caste orgueilleuse que la constitution a +renversée dans la poussière; vous à qui on suppose des intentions +coupables, comme si, investis d'une autre puissance que celle de +la loi, vous aviez une liste civile; vous que, par une hypocrite +modération, on voudrait refroidir sur les dangers du peuple; vous que +l'on a su diviser, mais qui, dans ce moment de danger, déposerez vos +haines, vos misérables dissensions, et ne trouverez pas si doux de +vous haïr, que vous préfériez cette infernale jouissance au salut de +la patrie; vous tous enfin, écoutez-moi: quelles sont vos ressources? +que vous commande la nécessité? que vous permet la constitution?» + +Pendant ce début, de nombreux applaudissemens ont couvert la voix de +l'orateur. Il continue et découvre deux genres de dangers, les uns +intérieurs, les autres extérieurs. + +«Pour prévenir les premiers, l'assemblée a proposé un décret contre +les prêtres, et, soit que le génie de Médicis erre encore sous les +voûtes des Tuileries, soit qu'un Lachaise ou un Letellier trouble +encore le coeur du prince, le décret a été refusé par le trône. Il +n'est pas permis de croire, sans faire injure au roi, qu'il veuille +les troubles religieux. Il se croit donc assez puissant, il a donc +assez des anciennes lois pour assurer la tranquillité publique. Que +ses ministres en répondent donc sur leur tête, puisqu'ils ont les +moyens de l'assurer! + +«Pour prévenir les dangers extérieurs, l'assemblée avait imaginé un +camp de réserve: le roi l'a repoussé. Ce serait lui faire injure que +de croire qu'il veut livrer la France; il doit donc avoir des forces +suffisantes pour la protéger; ses ministres doivent donc nous +répondre, sur leur tête, du salut de la patrie.» + +Jusqu'ici l'orateur s'en tient, comme on voit, à la responsabilité +ministérielle, et se borne à la rendre plus menaçante. «Mais, +ajoute-t-il, ce n'est pas tout de jeter les ministres dans l'abîme que +leur méchanceté ou leur impuissance aurait creusé.... Qu'on m'écoute +avec calme, qu'on ne se hâte pas de me deviner....» + +A ces mots l'attention redouble; un silence profond règne dans +l'assemblée. «C'est au nom _du roi_, dit-il, que les princes français +ont tenté de soulever l'Europe; c'est pour venger _la dignité du roi_ +que s'est conclu le traité de Pilnitz; c'est pour venir _au secours du +roi_ que le souverain de Bohême et de Hongrie nous fait la guerre, que +la Prusse marche vers nos frontières. Or, je lis dans la constitution: +«Si le roi se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre +la nation, ou s'il ne s'oppose pas, par un acte formel, à une telle +entreprise qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué +la royauté.» + +«Qu'est-ce qu'un acte formel d'opposition? Si cent mille Autrichiens +marchaient vers la Flandre, cent mille Prussiens vers l'Alsace, et que +le roi leur opposât dix ou vingt mille hommes, aurait-il fait un _acte +formel_ d'opposition? + +«Si le roi, chargé de notifier les hostilités imminentes, instruit des +mouvemens de l'armée prussienne, n'en donnait aucune connaissance à +l'assemblée nationale; si un camp de réserve, nécessaire pour arrêter +les progrès de l'ennemi dans l'intérieur, était proposé, et que le +roi y substituât un plan incertain et très long à exécuter; si le +roi laissait le commandement d'une armée à un général intrigant, et +suspect à la nation; si un autre général, nourri loin de la corruption +des cours et familier avec la victoire, demandait un renfort, et que +par un refus le roi lui dît: _Je te défends de vaincre_; pourrait-on +dire que le roi a fait un _acte formel_ d'opposition? + +«J'ai exagéré plusieurs faits, reprend Vergniaud pour ôter tout +prétexte à des applications purement hypothétiques. Mais si, tandis +que la France nagerait dans le sang, le roi vous disait: Il est vrai +que les ennemis prétendent agir pour moi, pour ma dignité, pour mes +droits, mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur complice: j'ai mis +des armées en campagne; ces armées étaient trop faibles, mais +la constitution ne fixe pas le degré de leurs forces: je les ai +rassemblées trop tard, mais la constitution ne fixe pas le temps de +leur réunion: j'ai arrêté un général qui allait vaincre, mais la +constitution n'ordonne pas les victoires: j'ai eu des ministres qui +trompaient l'assemblée et désorganisaient le gouvernement, mais leur +nomination m'appartenait: l'assemblée a rendu des décrets utiles que +je n'ai pas sanctionnés, mais j'en avais le droit: j'ai fait tout ce +que la constitution m'a prescrit; il n'est donc pas possible de douter +de ma fidélité pour elle.» + +De vifs applaudissemens éclatent de toutes parts. «Si donc, reprend +Vergniaud, le roi vous tenait ce langage, ne seriez-vous pas en droit +de lui répondre: O roi! qui, comme le tyran Lysandre, avez cru que la +vérité ne valait pas mieux que le mensonge, qui avez feint de n'aimer +les lois que pour conserver la puissance qui vous servirait à les +braver, était-ce nous défendre que d'opposer aux soldats étrangers des +forces dont l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur +défaite? Était-ce nous défendre que d'écarter les projets tendant à +fortifier l'intérieur? Etait-ce nous défendre que de ne pas réprimer +un général qui violait la constitution, et d'enchaîner le courage de +ceux qui la servaient?... La constitution vous laissa-t-elle le choix +des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit-elle chef de +l'armée pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle enfin +le droit de sanction, une liste civile et tant de prérogatives pour +perdre constitutionnellement la constitution et l'empire? Non! non! +homme que la générosité des Français n'a pu rendre sensible, que le +seul amour du despotisme a pu toucher... vous n'êtes plus rien pour +cette constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple +que vous avez si lâchement trahi!... + +«Mais non, reprend l'orateur, si nos armées ne sont point complètes, +le roi n'en est sans doute pas coupable; sans doute il prendra les +mesures nécessaires pour nous sauver, sans doute la marche des +Prussiens ne sera pas aussi triomphante qu'ils l'espèrent; mais il +fallait tout prévoir et tout dire, car la franchise peut seule nous +sauver.» + +Vergniaud finit en proposant un message à Louis XVI, ferme, mais +respectueux, qui l'oblige à opter entre la France et l'étranger, et +lui apprenne que les Français sont résolus à périr ou à triompher avec +la constitution. Il veut en outre qu'on déclare la patrie en danger, +pour réveiller dans les coeurs ces grandes affections qui ont animé +les grands peuples, et qui sans doute se retrouveront dans les +Français; car ce ne sera pas, dit-il, dans les Français régénérés de +89 que la nature se montrera dégradée. Il veut enfin qu'on mette un +terme à des dissensions dont le caractère devient sinistre, et qu'on +réunisse ceux qui sont dans Rome et sur le mont Aventin. + +En prononçant ces derniers mots, la voix de l'orateur était altérée, +l'émotion générale. Les tribunes, le côté gauche, le côté droit, tout +le monde applaudissait. Vergniaud quitte la tribune, et il est entouré +par une foule empressée de le féliciter. Seul jusqu'alors il avait osé +parler à l'assemblée de la déchéance dont tout le monde s'entretenait +dans le public, mais il ne l'avait présentée que d'une manière +hypothétique, et avec des formes encore respectueuses, quand on les +compare au langage inspiré par les passions du temps. + +Dumas veut répondre. Il essaie d'improviser après Vergniaud, et devant +des auditeurs encore tout pleins de ce qu'ils venaient d'éprouver. Il +réclame plusieurs fois le silence et une attention qui n'était plus +pour lui. Il s'appesantit sur les reproches faits au pouvoir exécutif. +«La retraite de Luckner est due, dit-il, au sort des batailles, qu'on +ne peut régler du fond des cabinets. Sans doute vous avez confiance en +Luckner?--Oui! oui,» s'écrie-t-on; et Kersaint demande un décret qui +déclare que Luckner a conservé la confiance nationale. Le décret est +rendu, et Dumas continue. Il dit avec raison que si on a confiance +en ce général, on ne peut regarder l'intention de sa retraite comme +coupable ou suspecte; que, quant au défaut de forces dont on se +plaint, le maréchal sait lui-même qu'on a réuni pour cette entreprise +toutes les troupes alors disponibles; que d'ailleurs tout devait être +déjà préparé par l'ancien ministère girondin, auteur de la guerre +offensive, et que s'il n'y avait pas de moyens suffisans, la faute en +était à ce ministère seul; que les nouveaux ministres n'avaient pas pu +tout réparer avec quelques courriers, et qu'enfin ils avaient donné +carte blanche à Luckner, et lui avaient laissé le pouvoir d'agir +suivant les circonstances et le terrain. + +«On a refusé le camp de vingt mille hommes, ajoute Dumas, mais d'abord +les ministres ne sont pas responsables du _veto_, et ensuite le projet +qu'ils y ont substitué valait mieux que celui proposé par l'assemblée, +parce qu'il ne paralysait pas les moyens de recrutement. On a refusé +le décret contre les prêtres, mais il n'y a pas besoin de lois +nouvelles pour assurer la tranquillité publique; il ne faut que du +calme, de la sûreté, du respect pour la liberté individuelle et la +liberté des cultes. Partout où ces libertés ont été respectées, les +prêtres n'ont pas été séditieux.» Dumas justifie enfin le roi en +objectant qu'il n'avait pas voulu la guerre, et Lafayette en rappelant +qu'il avait toujours aimé la liberté. + +Le décret proposé par la commission des douze, pour régler les formes +d'après lesquelles on déclarerait la patrie en danger, fut rendu au +milieu des plus vifs applaudissemens. Mais on ajourna la déclaration +du danger, parce qu'on ne crut pas devoir le proclamer encore. Le roi, +sans doute excité par tout ce qui avait été dit, notifia à l'assemblée +les hostilités imminentes de la Prusse, qu'il fonda sur la convention +de Pilnitz, sur l'accueil fait aux rebelles, sur les violences +exercées envers les commerçans français, sur le renvoi de notre +ministre, et le départ de Paris de l'ambassadeur prussien; enfin, sur +la marche des troupes prussiennes au nombre de cinquante-deux mille +hommes. «Tout me prouve, ajoutait le message du roi, une alliance +entre Vienne et Berlin. (On rit à ces mots.) Aux termes de la +constitution, j'en donne avis au corps législatif.»--Oui, répliquent +plusieurs voix, quand les Prussiens sont à Coblentz!--Le message fut +renvoyé à la commission des douze. + +La discussion sur les formes de la déclaration du _danger de la +patrie_ fut continuée. On décréta que cette déclaration serait +considérée comme une simple proclamation, et que par conséquent elle +ne serait pas soumise à la sanction royale; ce qui n'était pas très +juste, puisqu'elle renfermait des dispositions législatives. Mais +déjà, sans avoir voulu la proclamer, on suivait la loi du salut +public. + +Les disputes, devenaient tous les jours plus envenimées. Le voeu +de Vergniaud, de réunir ceux qui étaient dans Rome et sur le mont +Aventin, ne se réalisait pas; les craintes qu'on s'inspirait +réciproquement se changeaient en une haine irréconciliable. + +Il y avait dans l'assemblée un député nommé Lamourette, évêque +constitutionnel de Lyon, qui n'avait jamais vu dans la liberté que le +retour à la fraternité primitive, et qui s'affligeait autant qu'il +s'étonnait des divisions de ses collègues. Il ne croyait à aucune +haine véritable des uns à l'égard des autres, et ne leur supposait à +tous que des méfiances injustes. Le 7 juillet, au moment où on allait +continuer la discussion sur le danger de la patrie, il demande la +parole pour une motion d'ordre; et, s'adressant à ses collègues avec +le ton le plus persuasif et la figure la plus noble, il leur dit que +tous les jours on leur propose des mesures terribles pour faire cesser +le danger de la patrie; que, pour lui, il croit à des moyens plus doux +et plus efficaces. C'est la division des représentans qui cause tous +les maux, et c'est à cette désunion qu'il faut apporter remède. «Oh! +s'écrie le digne pasteur, celui qui réussirait à vous réunir, celui-là +serait le véritable vainqueur de l'Autriche et de Coblentz. On dit +tous les jours que votre réunion est impossible au point où sont les +choses... ah! j'en frémis!... mais c'est la une injure: il n'y +a d'irréconciliables que le crime et la vertu. Les gens de bien +disputent vivement, parce qu'ils ont la conviction sincère de leurs +opinions, mais ils ne sauraient se haïr! Messieurs, le salut public +est dans vos mains, que tardez-vous de l'opérer?... + +«Que se reprochent les deux parties de l'assemblée? L'une accuse +l'autre de vouloir modifier la constitution par la main des étrangers, +et celle-ci accuse la première de vouloir renverser la monarchie +pour établir la république. Eh bien, messieurs, foudroyez d'un +même anathème et la république et les deux chambres, vouez-les à +l'exécration commune par un dernier et irrévocable serment jurons +de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment; jurons-nous +fraternité éternelle! Que l'ennemi sache que ce que nous voulons, nous +le voulons tous, et la patrie est sauvée!» + +L'orateur avait à peine achevé ces derniers mots, que les deux côtés +de l'assemblée étaient debout, applaudissant à ses généreux sentimens, +et pressés de décharger le poids de leurs animosités réciproques, Au +milieu d'une acclamation universelle, on voue à l'exécration publique +tout projet d'altérer la constitution par les deux chambres ou par la +république, et on se précipite des bancs opposés pour s'embrasser. +Ceux qui avaient attaqué et ceux qui avaient défendu Lafayette, le +veto, la liste civile, les factieux et les traîtres, sont dans les +bras, les uns des autres; toutes les distinctions sont confondues, +et l'on voit s'embrassant MM. Pastoret et Condorcet, qui la veille +s'étaient réciproquement maltraités dans les feuilles publiques. Il +n'y a plus de côté droit ni de côté gauche, et tous les députés sont +indistinctement assis les uns auprès des autres. Dumas est auprès de +Bazire, Jaucourt auprès de Merlin, et Ramont auprès de Chabot. + +On décide aussitôt qu'on informera les provinces, l'armée et le roi, +de cet heureux événement; une députation, conduite par Lamourette, se +rend au château. Lamourette retourne, annonçant l'arrivée du roi +qui vient, comme au 4 février 1790, témoigner sa satisfaction à +l'assemblée, et lui dire qu'il était fâché d'attendre une députation, +car il lui tardait bien d'accourir au milieu d'elle. + +L'enthousiasme est porté au comble par ces paroles, et, à en croire le +cri unanime, la patrie est sauvée. Y avait-il là un roi et huit +cents députés hypocrites qui, formant à l'improviste le projet de se +tromper, feignaient l'oubli des injures pour se trahir ensuite avec +plus de sûreté? Non, sans doute; un tel projet ne se forme pas chez un +si grand nombre d'hommes, subitement, sans préméditation antérieure. +Mais la haine pèse; il est si doux d'en décharger le poids! et +d'ailleurs, à la vue des événemens les plus menaçans, quel était +le parti, qui dans l'incertitude de la victoire, n'eût consenti +volontiers à garder le présent tel qu'il était, pourvu qu'il fût +assuré? Ce fait prouve, comme tant d'autres, que la méfiance et la +crainte produisaient toutes les haines, qu'un moment de confiance les +faisait disparaître, et que le parti qu'on appelait républicain +ne songeait pas à la république par système, mais par désespoir. +Pourquoi, rentré dans son palais, le roi n'écrivait-il pas +sur-le-champ à la Prusse et à l'Autriche? Pourquoi ne joignait-il pas +à ces mesures secrètes quelque mesure publique et grande? Pourquoi ne +disait-il pas comme son aïeul Louis XIV, à l'approche de l'ennemi: +_Nous irons tous_! + +Mais le soir on annonça à l'assemblée le résultat de la procédure +instruite par le département contre Pétion et Manuel, et ce résultat +était la suspension de ces deux magistrats. D'après ce qu'on a su +depuis, de la bouche de Pétion lui-même, il est probable qu'il aurait +pu empêcher le mouvement du 20 juin, puisque plus tard il en empêcha +d'autres. A la vérité, on l'ignorait alors, mais on présumait +fortement sa connivence avec les agitateurs, et de plus, on avait +à lui reprocher quelques infractions aux lois, comme, par exemple, +d'avoir mis la plus grande lenteur dans ses communications aux +diverses autorités, et d'avoir souffert que le conseil de la commune +prît un arrêté contraire à celui du département, en décidant que les +pétitionnaires seraient reçus dans les rangs de la garde nationale. +La suspension prononcée par le département était donc légale et +courageuse, mais impolitique. Après la réconciliation du matin, n'y +avait-il pas en effet la plus grande imprudence à signifier, le soir +même, la suspension de deux magistrats jouissant de la plus grande +popularité? A la vérité, le roi s'en référait à l'assemblée, mais elle +ne dissimula pas son mécontentement, et elle lui renvoya la décision +pour qu'il se prononçât lui-même. Les tribunes recommencèrent leurs +cris accoutumés; une foule de pétitions vinrent demander _Pétion ou la +mort_, et le député Grangeneuve, dont la personne avait été +insultée, exigea le rapport contre l'auteur de l'outrage: ainsi la +réconciliation était déjà oubliée. Brissot, dont le tour était venu +de parler sur la question du danger public, demandait du temps pour +modifier les expressions de son discours, à cause de la réconciliation +qui était survenue depuis; il ne put néanmoins s'empêcher de rappeler +tous les faits de négligence et de lenteur reprochés à la cour; et, +malgré la prétendue réconciliation, il finit par demander qu'on +traitât solennellement la question de la déchéance, qu'on accusât les +ministres pour avoir notifié si tard les hostilités de la Prusse, que +l'on créât une commission secrète composée de sept membres, et chargée +de veiller au salut public, qu'on vendit les biens des émigrés, +qu'on accélérât l'organisation des gardes nationales, et qu'enfin on +déclarât sans délai _la patrie en danger_. + +On apprit en même temps la conspiration de Dussaillant, ancien noble, +qui, à la tête de quelques insurgés, s'était emparé du fort de Bannes +dans le département de l'Ardèche, et qui menaçait de là toute la +contrée environnante. Les dispositions des puissances furent aussi +exposées à l'assemblée par le ministère. La maison d'Autriche, +entraînant la Prusse, l'avait décidée à marcher contre la France; +cependant les disciples de Frédéric murmuraient contre cette alliance +impolitique. Les électorats étaient tous nos ennemis ouverts ou +cachés. La Russie s'était déclarée la première contre la révolution, +elle avait accédé au traité de Pilnitz, elle avait flatté les projets +de Gustave, et secondé les émigrés; tout cela, pour tromper la Prusse +et l'Autriche, et les porter toutes deux sur la France, tandis qu'elle +agissait contre la Pologne. Dans le moment, elle traitait avec MM. +de Nassau et d'Esterhazy, chefs des émigrés; cependant, malgré ses +fastueuses promesses, elle leur avait seulement accordé une frégate, +pour se délivrer de leur présence à Petersbourg. La Suède était +immobile depuis la mort de Gustave, et recevait nos vaisseaux. Le +Danemarck promettait une stricte neutralité. On pouvait se regarder +comme en guerre avec la cour de Turin. Le pape préparait ses foudres. +Venise était neutre, mais semblait vouloir protéger Trieste de ses +flottes. L'Espagne, sans entrer ouvertement dans la coalition, ne +semblait cependant pas disposée à exécuter le pacte de famille, et à +rendre à la France les secours qu'elle en avait reçus. L'Angleterre +s'engageait à la neutralité, et en donnait de nouvelles assurances. +Les États-Unis auraient voulu nous aider de tous leurs moyens, +mais ces moyens étaient nuls, à cause de leur éloignement et de la +faiblesse de leur population. + +A ce tableau, l'assemblée voulait déclarer de suite la patrie en +danger; cependant la déclaration fut renvoyée à un nouveau rapport de +tous les comités réunis. Le 11 juillet, après ces rapports entendus +au milieu d'un silence profond, le président prononça la formule +solennelle: CITOYENS! LA PATRIE EST EN DANGER! + +Dès cet instant, les séances furent déclarées permanentes; des coups +de canon, tirés de moment en moment, annoncèrent cette grande crise; +toutes les municipalités, tous les conseils de district et de +département siégèrent sans interruption; toutes les gardes nationales +se mirent en mouvement. Des amphithéâtres étaient élevés au milieu des +places publiques, et des officiers municipaux y recevaient sur une +table, portée par des tambours, le nom de ceux qui venaient s'enrôler +volontairement: les enrôlemens s'élevèrent jusqu'à quinze mille dans +un jour. + +La réconciliation du 7 juillet et le serment qui l'avait suivie +n'avaient, comme on vient de voir, calmé aucune méfiance. On songeait +toujours à se prémunir contre les projets du château, et l'idée de +déclarer le roi déchu ou de le forcer à abdiquer, se présentait à tous +les esprits, comme le seul remède possible aux maux qui menaçaient la +France. Vergniaud n'avait fait qu'indiquer cette idée, et sous une +forme hypothétique; d'autres, et surtout le député Torné, voulaient +que l'on considérât comme une proposition positive la supposition de +Vergniaud. Des pétitions de toutes les parties de la France vinrent +prêter le secours de l'opinion publique à ce projet désespéré des +députés patriotes. + +Déjà la ville de Marseille avait fait une pétition menaçante, lue à +l'assemblée le 19 juin, et rapportée plus haut. Au moment où la patrie +fut déclarée en danger, il en arriva plusieurs autres encore. L'une +proposait d'accuser Lafayette, de supprimer le _veto_ dans certains +cas, de réduire la liste civile, et de réintégrer Manuel et Pétion +dans leurs fonctions municipales. Une autre demandait, avec la +suppression du _veto_, la publicité des conseils. Mais la ville +de Marseille, qui avait donné le premier exemple de ces actes de +hardiesse, les porta bientôt au dernier excès; elle fit une adresse +par laquelle elle engageait l'assemblée à abolir la royauté dans la +branche régnante, et à ne lui substituer qu'une royauté élective et +sans _veto_, c'est-à-dire une véritable _magistrature exécutive_, +comme dans les républiques. La stupeur produite par cette lecture fut +bientôt suivie des applaudissemens des tribunes, et de la proposition +d'imprimer faite par un membre de l'assemblée. Cependant l'adresse fut +renvoyée à la commission des douze, pour recevoir l'application de la +loi qui déclarait infâme tout projet d'altérer la constitution. + +La consternation régnait à la cour; elle régnait aussi dans le parti +patriote, que des pétitions hardies étaient loin de rassurer. Le roi +croyait qu'on en voulait à sa personne; il s'imaginait que le 20 juin +était un projet d'assassinat manqué; et c'était certainement une +erreur, car rien n'eût été plus facile que l'exécution de ce crime, +s'il eût été projeté. Craignant un empoisonnement, lui et sa famille +prenaient leurs repas chez une dame de confiance de la reine, où ils +ne mangeaient d'autres alimens que ceux qui étaient préparés dans les +offices du château[6]. Comme le jour de la fédération approchait, la +reine avait fait préparer pour le roi un plastron composé de plusieurs +doublures d'étoffe, et capable de résister à un premier coup de +poignard. Cependant, à mesure que le temps s'écoulait, et que l'audace +populaire augmentait, sans qu'aucune tentative d'assassinat eût lieu, +le roi commençait à mieux comprendre la nature de ses dangers; il +entrevoyait déjà que ce n'était plus un coup de poignard, mais une +condamnation juridique, qu'il avait à redouter; et le sort de Charles +Ier obsédait continuellement son imagination souffrante. + +Quoique rebuté par la cour, Lafayette n'en était pas moins résolu +de sauver le roi; il lui fit donc offrir un projet de fuite très +hardiment combiné. Il s'était d'abord emparé de Luckner, et avait +arraché à la facilité du vieux maréchal jusqu'à la promesse de marcher +sur Paris. En conséquence, Lafayette voulait que le roi fît mander lui +et Luckner, sous prétexte de les faire assister à la fédération. La +présence de deux généraux lui semblait devoir imposer au peuple +et prévenir tous les dangers qu'on redoutait pour ce jour-là. Le +lendemain de la cérémonie, Lafayette voulait que Louis XVI sortît +publiquement de Paris, sous prétexte d'aller à Compiègne faire preuve +de sa liberté aux yeux de l'Europe. En cas de résistance il ne +demandait que cinquante cavaliers dévoués pour l'arracher de Paris. De +Compiègne, des escadrons préparés devaient le conduire au milieu des +armées françaises, où Lafayette s'en remettait à sa probité pour la +conservation des institutions nouvelles. Enfin, dans le cas où aucun +de ces moyens n'aurait réussi, le général était décidé à marcher sur +Paris avec toutes ses troupes[7]. + +Soit que ce projet exigeât une trop grande hardiesse de la part de +Louis XVI, soit aussi que la répugnance de là reine pour Lafayette +l'empêchât d'accepter ses secours, le roi les refusa de nouveau, et +lui fit faire une réponse assez froide, et peu digne du zèle que le +général lui témoignait. «Le meilleur conseil, portait cette réponse, +à donner à M. de Lafayette, est de servir toujours d'épouvantail aux +factieux, en remplissant bien son métier de général[8].» + +Le jour de la fédération approchait; le peuple et l'assemblée ne +voulaient pas que Pétion manquât à la solennité du 14. Déjà le roi +avait voulu se décharger sur l'assemblée du soin d'approuver ou +d'improuver l'arrêt du département, mais l'assemblée, comme on l'a vu, +l'avait contraint à s'expliquer lui-même; elle le pressait tous les +jours de faire connaître sa décision, pour que cette question pût être +terminée avant le 14. Le 12, le roi confirma la suspension. Cette +nouvelle augmenta le mécontentement. L'assemblée se bâta de prendre un +parti à son tour, et il est facile de deviner lequel. Le lendemain, +c'est-à-dire le 13, elle réintégra Pétion. Mais, par un reste de +ménagement, elle ajourna sa décision relativement à Manuel, qu'on +avait vu se promener en écharpe au milieu du tumulte du 20 juin sans +faire aucun usage de son autorité. + +Enfin le 14 juillet 1792 arriva: combien les temps étaient changés +depuis le 14 juillet 1790! Ce n'était plus ni cet autel magnifique +desservi par trois cents prêtres, ni ce vaste champ couvert de +soixante mille gardes nationaux, richement vêtus et régulièrement +organisés; ni ces gradins latéraux chargés d'une foule immense, ivre +de joie et de plaisir; ni enfin ce balcon où les ministres, la famille +royale et l'assemblée assistaient à la première fédération! Tout était +changé: on se haïssait comme après une fausse réconciliation, et +tous les emblèmes annonçaient la guerre. Quatre-vingt-trois tentes +figuraient les quatre-vingt-trois départemens. A côté de chacune était +un peuplier, au sommet duquel flottaient des banderoles aux trois +couleurs. Une grande tente était destinée à l'assemblée et au roi, +une autre aux corps administratifs de Paris. Ainsi toute la France +semblait camper en présence de l'ennemi. L'autel de la patrie n'était +plus qu'une colonne tronquée, placée au sommet de ces gradins qui +existaient encore dans le Champ-de-Mars, depuis la première cérémonie. +D'un côté on voyait un monument pour ceux qui étaient morts ou qui +allaient mourir à la frontière; de l'autre un arbre immense appelé +l'arbre de la féodalité. Il s'élevait au milieu d'un vaste bûcher, et +portait sur ses branches des couronnes, des cordons bleus, des tiares, +des chapeaux de cardinaux, des clefs de Saint-Pierre, des manteaux +d'hermine, des bonnets de docteurs, des sacs de procès, des titres de +noblesse, des écussons, des armoiries, etc. Le roi devait être invité +à y mettre le feu. + +Le serment devait être prêté à midi. Le roi s'était rendu dans les +appartemens de l'École-Militaire; il y attendait le cortège national, +qui était allé poser la première pierre d'une colonne qu'on voulait +placer sur les ruines de l'ancienne Bastille. Le roi avait une dignité +calme, la reine s'efforçait de surmonter une douleur trop visible. Sa +soeur, ses enfans l'entouraient. On s'émut dans les appartemens par +quelques expressions touchantes; les larmes mouillèrent les yeux +de plus d'un assistant; enfin le cortège arriva. Jusque-là le +Champ-de-Mars avait été presque vide; tout à coup la multitude fit +irruption. Sous le balcon où était placé le roi, on vit défiler +pêle-mêle des femmes, des enfans, des hommes ivres, criant _vive +Pétion! Pétion ou la mort!_ et portant sur leurs chapeaux les mots +qu'ils avaient à la bouche; des fédérés se tenant sous le bras les uns +les autres, et transportant un relief de la Bastille, avec une presse +qu'on arrêtait de temps en temps, pour imprimer et répandre des +chansons patriotiques. Après, venaient les légions de la garde +nationale, les régimens de troupes de ligne, conservant avec peine la +régularité de leurs rangs au milieu de cette populace flottante; enfin +les autorités elles-mêmes et l'assemblée. Le roi descendit alors, et, +placé au milieu d'un carré de troupes, il s'achemina, avec le cortège, +vers l'autel de la patrie. La foule était immense au milieu du +Champ-de-Mars, et ne permettait d'avancer que lentement. Après +beaucoup d'efforts de la part des régimens, le roi parvint jusqu'aux +marches de l'autel. La reine, placée sur le balcon qu'elle n'avait pas +quitté, observait cette scène avec une lunette. La confusion sembla +s'augmenter un instant autour de l'autel, et le roi descendre d'une +marche; à cette vue la reine poussa un cri et jeta l'effroi autour +d'elle. Cependant la cérémonie s'acheva sans accident. À peine le +serment était prêté, qu'on s'empressa de courir à l'arbre de la +féodalité. On voulait y entraîner le roi pour qu'il y mît le feu, +mais il s'en dispensa en répondant avec à-propos qu'il n'y avait plus +de féodalité. Il reprit alors sa marche vers l'École-Militaire. Les +troupes, joyeuses de l'avoir sauvé, poussèrent des cris réitérés +de _vive le roi!_ La multitude, qui éprouve toujours le besoin de +sympathiser, répéta ces cris, et fut aussi prompte à le fêter, qu'elle +l'avait été à l'insulter quelques instans auparavant. L'infortuné +Louis XVI parut aimé quelques heures encore: le peuple et lui-même le +crurent un moment; mais les illusions mêmes n'étaient plus faciles, +et on commençait déjà à ne pouvoir plus se tromper. Le roi rentra au +palais, satisfait d'avoir échappé à des périls qu'il croyait grands, +mais très alarmé encore de ceux qu'il entrevoyait dans l'avenir. + +Les nouvelles qui arrivaient chaque jour de la frontière augmentaient +les alarmes et l'agitation. La déclaration de _la patrie en danger_ +avait mis toute la France en mouvement, et avait provoqué le départ +d'une foule de fédérés. Ils n'étaient que deux mille à Paris le jour +de la fédération; mais ils y arrivaient incessamment, et leur manière +de s'y conduire justifiait à la fois les craintes et les espérances +qu'on avait conçues de leur présence dans la capitale. Tous +volontairement enrôlés, ils composaient ce qu'il y avait de plus +exalté dans les clubs de France. L'assemblée leur fit allouer trente +sous par jour, et leur réserva exclusivement les tribunes. Bientôt ils +lui firent la loi à elle-même par leurs cris et leurs applaudissemens. +Liés avec les jacobins, réunis dans un club qui, en quelques jours, +surpassa la violence de tous les autres, ils étaient prêts à +s'insurger au premier signal. Ils le déclarèrent même à l'assemblée +par une adresse. Ils ne partiraient pas, disaient-ils, que les ennemis +de l'intérieur ne fussent terrassés. Ainsi le projet de réunir à Paris +une force insurrectionnelle était, malgré l'opposition de la cour, +entièrement réalisé. + +A ce moyen on en joignit d'autres. Les anciens soldats des +gardes-françaises étaient distribués dans les régimens; l'assemblée +ordonna qu'ils seraient réunis en corps de gendarmerie. Leurs +dispositions ne pouvaient être douteuses, puisqu'ils avaient commencé +la révolution. On objecta vainement que ces soldats, presque tous +sous-officiers dans l'armée, en composaient la principale force. +L'assemblée n'écouta rien, redoutant l'ennemi du dedans beaucoup plus +que l'ennemi du dehors. Après s'être composé des forces, il fallait +décomposer celles de la cour; à cet effet, l'assemblée ordonna +i'éloignement de tous les régimens. Jusque-là elle était dans les +termes de la constitution; mais, ne se contentant pas de les écarter, +elle leur enjoignit de se rendre à la frontière, et en cela elle +usurpa la disposition de la force publique appartenant au roi. + +Le but de cette mesure était surtout d'éloigner les Suisses, dont la +fidélité ne pouvait être douteuse. Pour parer ce coup, le ministère +fit agir M. d'Affry, leur commandant. Celui-ci s'appuya sur ses +capitulations pour refuser de quitter Paris. On parut prendre +en considération les raisons qu'il présentait, mais on ordonna +provisoirement le départ de deux bataillons suisses. + +Le roi, il est vrai, avait son _veto_ pour résister à ces mesures, +mais il avait perdu toute influence et ne pouvait plus user de sa +prérogative. L'assemblée elle-même ne pouvait pas toujours résister +aux propositions faites par certains de ses membres, et constamment +appuyées par les applaudissemens des tribunes. Jamais elle ne manquait +de se prononcer pour la modération quand c'était possible; et tandis +qu'elle consentait d'une part aux mesures les plus insurrectionnelles, +on la voyait de l'autre approuver et accueillir les pétitions les plus +modérées. + +Les mesures prises, les pétitions, le langage qu'on tenait dans toutes +les conversations, annonçaient une révolution prochaine. Les girondins +la prévoyaient et la désiraient, mais ils n'en distinguaient pas +clairement les moyens, et ils en redoutaient l'issue. Au-dessous +d'eux on se plaignait de leur inertie; on les accusait de mollesse et +d'incapacité. Tous les chefs de clubs et de sections, fatigués d'une +éloquence sans résultat, demandaient à grands cris une direction +active et unique, pour que les efforts populaires ne fussent pas +infructueux. Il y avait aux Jacobins une salle pour le travail des +correspondances. On y avait établi un comité, central des fédérés pour +se concerter et s'entendre. Afin que les résolutions fussent plus +secrètes et plus énergiques, on réduisit ce comité à cinq membres, +et il reçut entre eux le nom de comité _insurrectionnel_. Ces cinq +membres étaient les nommés Vaugeois, grand-vicaire; Debessé de la +Drôme; Guillaume, professeur à Caen; Simon, journaliste à Strasbourg; +Galissot de Langres. Bientôt on y joignit Carra, Gorsas, Fournier +l'Américain, Westermann, Kienlin de Strasbourg, Santerre; Alexandre, +commandant du faubourg Saint-Marceau; un Polonais, nommé Lazouski, +capitaine des canonniers dans le bataillon de Saint-Marceau; un +ex-constituant, Antoine de Metz; deux électeurs, Lagrevy et Garin. +Manuel, Camille Desmoulins, Danton, s'y réunirent ensuite, et y +exercèrent la plus grande influence[9]. On s'entendit avec Barbaroux, +qui promit la coopération de ses Marseillais, dont l'arrivée était +impatiemment attendue. On se mit en communication avec le maire +Pétion, et on obtint de lui la promesse de ne pas empêcher +l'insurrection. On lui promit en retour de faire garder sa demeure, +et de l'y consigner, pour justifier son inaction par une apparence +de contrainte, si l'entreprise ne réussissait pas. Le projet +définitivement arrêté fut de se rendre en armes au château, et de +déposer le roi. Mais il fallait mettre le peuple en mouvement, et une +circonstance extraordinaire était indispensable pour y réussir. On +cherchait à la produire, et on s'en entretenait aux Jacobins. Le +député Chabot s'étendait avec l'ardeur de son tempérament sur la +nécessité d'une grande résolution, et disait que pour la déterminer +il serait à désirer que la cour attentât aux jours d'un député. +Grangeneuve, député lui-même, écoutait ce discours: c'était un homme +d'un esprit médiocre, mais d'un caractère dévoué. Il prend Chabot à +part. «Vous avez raison, lui dit-il; il faut qu'un député périsse, +mais la cour est trop habile pour nous fournir une occasion aussi +belle. Il faut y suppléer, et me tuer au plus tôt aux environs du +château. Gardez le secret et préparez les moyens.» Chabot, saisi +d'enthousiasme, lui offre de partager son sort. Grangeneuve accepte en +lui disant que deux morts feront plus d'effet qu'une. Ils conviennent +du jour, de l'heure, des moyens pour se tuer et ne pas _s'estropier_, +disent-ils; et ils se séparèrent, résolus de s'immoler pour le succès +de la cause commune. Grangeneuve, décidé à tenir parole, met ordre à +ses affaires domestiques, et à dix heures et demie du soir, s'achemine +au lieu du rendez-vous. Chabot n'y était pas. Il attend. Chabot ne +venant pas, il imagine que sa résolution est changée, mais il espère +que du moins l'exécution aura lieu pour lui-même. Il va et vient +plusieurs fois, attendant le coup mortel; mais il est obligé de +retourner sain et sauf, sans avoir pu s'immoler pour une calomnie. + +On attendait donc impatiemment l'occasion qui ne se présentait pas, +et on s'accusait réciproquement de manquer de force, d'habileté et +d'ensemble. Les députés girondins, le maire Pétion, enfin tous les +hommes en évidence, qui, soit à la tribune, soit dans leurs fonctions, +étaient obligés de parler le langage de la loi, se mettaient toujours +plus à l'écart, et condamnaient ces agitations continuelles qui +les compromettaient sans amener un résultat. Ils reprochaient aux +agitateurs subalternes d'épuiser leurs forces dans des mouvemens +partiels et inutiles, qui exposaient le peuple sans produire un +événement décisif. Ceux-ci, au contraire, qui faisaient dans leurs +cercles ce qu'ils pouvaient, reprochaient aux députés et au maire +Pétion leurs discours publics, et les accusaient de retenir l'énergie +du peuple. Ainsi les députés blâmaient la masse de n'être pas +organisée, et celle-ci se plaignait à eux de ne pas l'être. On sentait +surtout le besoin d'avoir un chef. Il faut un homme, était le cri +général; mais lequel? On n'en voyait aucun parmi les députés. Ils +étaient tous plutôt orateurs que conspirateurs; et d'ailleurs leur +élévation et leur genre de vie les éloignaient trop de la multitude, +sur laquelle il fallait agir. Il en était de même de Roland, de +Servan, de tous ces hommes dont le courage n'était pas douteux, mais +que leur rang plaçait trop au-dessus du peuple. Pétion, par ses +fonctions, aurait pu communiquer facilement avec la multitude; mais +Pétion était froid, impassible, et plus capable de mourir que d'agir. +Il avait pour système d'arrêter les petites agitations au profit d'une +insurrection décisive; mais en le suivant à la rigueur, il contrariait +les mouvemens de chaque jour, et il perdait toute faveur auprès des +agitateurs qu'il paralysait sans les dominer. Il leur fallait un chef +qui, n'étant pas sorti encore du sein de la multitude, n'eût pas +perdu tout pouvoir sur elle, et qui eût reçu de la nature le génie de +l'entraînement. + +Un vaste champ s'était ouvert dans les clubs, les sections et les +journaux révolutionnaires. Beaucoup d'hommes s'y étaient fait +remarquer, mais aucun n'avait encore acquis une supériorité marquée. +Camille Desmoulins s'était distingué par sa verve, son cynisme, +son audace, et par sa promptitude à attaquer tous les hommes qui +semblaient se ralentir dans la carrière révolutionnaire. Il était +connu des dernières classes; mais il n'avait ni les poumons d'un +orateur populaire, ni l'activité et la force entraînante d'un chef de +parti. + +Un autre journaliste avait acquis une effrayante célébrité; c'était +Marat, connu sous le nom de _l'Ami du peuple_, et devenu, par ses +provocations au meurtre, un objet d'horreur pour tous les hommes qui +conservaient encore quelque modération. Né à Neuchâtel, et livré à +l'étude des sciences physiques et médicales, il avait attaqué avec +audace les systèmes les mieux établis, et avait prouvé une activité +d'esprit pour ainsi dire convulsive. Il était médecin dans les écuries +du comte d'Artois, lorsque la révolution commença. Il se précipita +sans hésiter dans cette nouvelle carrière, et se fit bientôt remarquer +dans sa section. Sa taille était médiocre, sa tête volumineuse, ses +traits prononcés, son teint livide, son oeil ardent, sa personne +négligée. Il n'eût paru que ridicule ou hideux, mais tout à coup on +entendit sortir de ce corps étrange des maximes bizarres et atroces, +proférées avec un accent dur et une insolente familiarité. Il fallait +abattre, disait-il, plusieurs mille têtes, et détruire tous les +aristocrates, qui rendaient la liberté impossible. L'horreur et le +mépris s'amoncelèrent autour de lui. On le heurtait, on lui marchait +sur les pieds, on se jouait de sa misérable personne; mais, habitué +aux luttes scientifiques et aux assertions les plus étranges, il avait +appris à mépriser ceux qui le méprisaient, et il les plaignait comme +incapables de le comprendre. Il étala dès lors dans ses feuilles +l'affreuse doctrine dont il était rempli. La vie souterraine à +laquelle il était condamné pour échapper à la justice, avait +exalté son tempérament, et les témoignages de l'horreur publique +l'enflammaient encore davantage. Nos moeurs polies n'étaient à ses +yeux que des vices qui s'opposaient à l'égalité républicaine; et, +dans sa haine ardente pour les obstacles, il ne voyait qu'un moyen +de salut, l'extermination. Ses études et ses expériences sur l'homme +physique avaient dû l'habituer à vaincre l'aspect de la douleur; et +sa pensée ardente, ne se trouvant arrêtée par aucun instinct de +sensibilité, allait directement à son but par des voies de sang. Cette +idée même d'opérer par la destruction s'était peu à peu systématisée +dans sa tête. Il voulait un dictateur, non pour lui procurer le +plaisir de la toute-puissance, mais pour lui imposer la charge +terrible d'épurer la société. Ce dictateur devait avoir un boulet aux +pieds pour être toujours sous la main du peuple; il ne fallait lui +laisser qu'une seule faculté, celle d'indiquer les victimes, et +d'ordonner pour unique châtiment la mort. Marat ne connaissait que +cette peine, parce qu'il ne punissait pas, mais supprimait l'obstacle. + +Voyant partout des aristocrates conspirant contre la liberté, il +recueillait çà et là tous les faits qui satisfaisaient sa passion; il +dénonçait avec fureur, et avec une légèreté qui venait de sa fureur +même, tous les noms qu'on lui désignait, et qui souvent n'existaient +pas. Il les dénonçait sans haine personnelle, sans crainte et même +sans danger pour lui-même, parce qu'il était hors de tous les rapports +humains, et que ceux de l'outragé à l'outrageant n'existaient plus +entre lui et ses semblables. + +Décrété récemment avec Royou, _l'Ami du roi_, il s'était caché chez un +avocat obscur et misérable qui lui avait donné asile. Barbaroux fut +appelé auprès de lui. Barbaroux s'était livré à l'étude des sciences +physiques, et avait connu autrefois Marat. Il ne put se dispenser de +se rendre à sa demande, et crut, en l'écoutant, que sa tête était +dérangée. Les Français, à entendre cet homme effrayant, n'étaient +que de mesquins révolutionnaires. «Donnez-moi, disait-il, deux cents +Napolitains, armés de poignards et portant à leur bras gauche un +manchon en guise de bouclier; avec eux je parcourrai la France, et je +ferai la révolution.» Il voulait, pour signaler les aristocrates, que +l'assemblée leur ordonnât de porter un ruban blanc au bras, et qu'elle +permît de les tuer, quand ils seraient trois réunis. Sous le nom +d'aristocrates, il comprenait les royalistes, les feuillans, les +girondins; et quand, par hasard, on lui parlait de la difficulté de +les reconnaître, «il n'y avait pas, disait-il, à s'y tromper; il +fallait tomber sur ceux qui avaient des voitures, des valets, des +habits de soie, et qui sortaient des spectacles: c'étaient sûrement +des aristocrates.» + +Barbaroux sortit épouvanté. Marat, obsédé de son atroce système, +s'inquiétait peu des moyens d'insurrection; il était d'ailleurs +incapable de les préparer. Dans ses rêves meurtriers, il se +complaisait dans l'idée de se retirer à Marseille. L'enthousiasme +républicain de cette ville lui faisait espérer d'y être mieux compris +et mieux accueilli. Il songea donc à s'y réfugier, et voulait que +Barbaroux l'y envoyât sous sa recommandation; mais celui-ci ne voulait +pas faire un pareil présent à sa ville natale, et il laissa là cet +insensé dont il ne prévoyait pas alors l'apothéose. + +Le systématique et sanguinaire Marat n'était donc pas le chef actif +qui aurait pu réunir ces masses éparses et fermentant confusément. +Robespierre en aurait été plus capable parce qu'il s'était fait aux +Jacobins une clientèle d'auditeurs, ordinairement plus active qu'une +clientèle de lecteurs; mais il n'avait pas non plus toutes les +qualités nécessaires. Robespierre, médiocre avocat d'Arras, fut député +par cette ville aux états-généraux. Là, il s'était lié avec Pétion et +Buzot, et soutenait avec âpreté les opinions que ceux-ci défendaient +avec une conviction profonde et calme. Il parut d'abord ridicule par +la pesanteur de son débit et la pauvreté de son éloquence; mais son +opiniâtreté lui attira quelque attention, surtout à l'époque de la +révision. Lorsque après la scène du Champ-de-Mars, on répandit le +bruit que le procès allait être fait aux signataires de la pétition +des jacobins, sa terreur et sa jeunesse inspirèrent de l'intérêt à +Buzot et à Roland; et on lui offrit un asile. Mais il se rassura +bientôt; et l'assemblée s'étant séparée, il se retrancha chez les +Jacobins, où il continua ses harangues dogmatiques et ampoulées. Élu +accusateur public, il refusa ces nouvelles fonctions, et ne songea +qu'à se donner la double réputation de patriote incorruptible et +d'orateur éloquent. + +Ses premiers amis, Pétion, Buzot, Brissot, Roland, le recevaient chez +eux, et voyaient avec peine son orgueil souffrant qui se révélait dans +ses regards et dans tous ses mouvemens. On s'intéressait à lui, et on +regrettait que, songeant si fort à la chose publique, il songeât aussi +tant à lui-même. Cependant il était trop peu important pour qu'on +lui en voulût de son orgueil, et on lui pardonnait en faveur de sa +médiocrité et de son zèle. On remarquait surtout que, silencieux dans +toutes les réunions, et donnant rarement son avis, il était le premier +le lendemain à produire à la tribune les idées qu'il avait recueillies +chez les autres. On lui en fit l'observation, sans lui adresser de +reproches; et bientôt il détesta cette réunion d'hommes supérieurs +comme il avait détesté celle des constituans. Alors il se retira tout +à fait aux Jacobins, où, comme on l'a vu, il différa d'avis avec +Brissot et Louvet, sur la question de la guerre, et les appela, +peut-être même les crut mauvais citoyens, parce qu'ils pensaient +autrement que lui, et soutenaient leur avis avec éloquence. Était-il +de bonne foi lorsqu'il soupçonnait sur-le-champ ceux qui l'avaient +blessé, ou bien les calomniait-il sciemment? Ce sont là les mystères +des âmes. Mais avec une raison étroite et commune, avec une extrême +susceptibilité, il était très disposé à s'irriter, et difficile à +éclairer; et il n'est pas impossible qu'une haine d'orgueil ne se +changeât chez lui en une haine de principes, et qu'il crût méchans +tous ceux qui l'avaient offensé. + +Quoi qu'il en soit, dans le cercle inférieur où il s'était placé, +il excita l'enthousiasme par son dogmatisme et par sa réputation +d'incorruptibilité. Il fondait ainsi sa popularité sur les passions +aveugles et les esprits médiocres. L'austérité, le dogmatisme froid, +captivent les caractères ardens, souvent même les intelligences +supérieures. Il y avait en effet des hommes disposés à prêter à +Robespierre une véritable énergie, et des talens supérieurs aux siens. +Camille Desmoulins l'appelait son Aristide, et le trouvait éloquent. + +D'autres le jugeant sans talens, mais subjugués par son pédantisme, +allaient répétant que c'était l'homme qu'il fallait mettre à la tête +de la révolution, et que sans ce dictateur, elle ne pourrait marcher. +Pour lui, permettant à ses partisans tous ces propos, il ne se +montrait jamais dans les conciliabules des conjurés. Il se plaignit +même d'être compromis, parce que l'un d'eux, habitant dans la même +maison que lui, y avait réuni quelquefois le comité insurrectionnel. +Il se tenait donc en arrière, laissant agir ses preneurs, Panis, +Sergent, Osselin, et autres membres des sections et des conseils +municipaux. + +Marat, qui cherchait un dictateur, voulut s'assurer si Robespierre +pouvait l'être. La personne négligée et cynique de Marat contrastait +avec celle de Robespierre, qui était plein de réserve et de soins +pour lui-même. Retiré dans un cabinet élégant, où son image était +reproduite de toutes les manières, en peinture, en gravure, en +sculpture, il s'y livrait à un travail opiniâtre, et relisait sans +cesse Rousseau, pour y composer ses discours. Marat le vit, ne trouva +en lui que de petites haines personnelles, point de grand système, +point de cette audace sanguinaire qu'il puisait dans sa monstrueuse +conviction, point de génie enfin; il sortit plein de mépris pour ce +_petit homme_, le déclara incapable de sauver l'état, et se persuada +d'autant plus qu'il possédait seul le grand système social. + +Les partisans de Robespierre entourèrent Barbaroux, et voulurent le +conduire chez lui, disant qu'il fallait un homme, et que Robespierre +seul pouvait l'être. Ce langage déplut à Barbaroux, dont la fierté se +pliait peu à l'idée de la dictature, et dont l'imagination ardente +était déjà séduite par la vertu de Roland et les talens de ses amis. +Il alla cependant chez Robespierre. Il fut question dans l'entretien, +de Pétion, dont la popularité offusquait Robespierre, et qui, +disait-on, était incapable de servir la révolution. Barbaroux répondit +avec humeur aux reproches qu'on adressait à Pétion, et défendit +vivement un caractère qu'il admirait. Robespierre parla de la +révolution, et répéta, suivant son usage, qu'il en avait accéléré +la marche. Il finit, comme tout le monde, par dire qu'il fallait un +homme. Barbaroux répondit qu'il ne voulait ni dictateur ni roi. Fréron +répliqua que Brissot voulait l'être. On se rejeta ainsi le reproche, +et on ne s'entendit pas. Quand on se quitta, Panis, voulant corriger +le mauvais effet de cette entrevue, dit à Barbaroux qu'il avait mal +saisi la chose, qu'il ne s'agissait que d'une autorité momentanée, et +que Robespierre était le seul homme auquel on pût la donner. Ce sont +ces propos vagues, ces petites rivalités, qui persuadèrent faussement +aux girondins que Robespierre voulait usurper. Une ardente jalousie +fut prise en lui pour de l'ambition; mais c'était une de ces erreurs +que le regard troublé des partis commet toujours. Robespierre, capable +tout au plus de haïr le mérite, n'avait ni la force ni le génie de +l'ambition, et ses partisans avaient pour lui des prétentions qu'il +n'aurait pas osé concevoir lui-même. + +Danton était plus capable qu'aucun autre d'être ce chef que toutes les +imaginations désiraient, pour mettre de l'ensemble dans les mouvemens +révolutionnaires. Il s'était jadis essayé au barreau, et n'y avait +pas réussi. Pauvre et dévoré de passions, il s'était jeté dans les +troubles politiques avec ardeur, et probablement avec des espérances. +Il était ignorant, mais doué d'une intelligence supérieure et d'une +imagination vaste. Ses formes athlétiques, ses traits écrasés et un +peu africains, sa voix tonnante, ses images bizarres, mais grandes, +captivaient l'auditoire des Cordeliers et des sections. Son visage +exprimait tour à tour les passions brutales, la jovialité, et même +la bienveillance. Danton ne haïssait et n'enviait personne, mais son +audace était extraordinaire; et dans certains momens d'entraînement, +il était capable d'exécuter tout ce que l'atroce intelligence de Marat +était capable de concevoir. + +Une révolution dont l'effet imprévu, mais inévitable, avait été de +soulever les basses classes de la société contre les classes élevées, +devait réveiller l'envie, faire naître des systèmes, et déchaîner des +passions brutales. Robespierre fut l'envieux; Marat, le systématique; +et Danton fut l'homme passionné, violent, mobile, et tour à tour +cruel ou généreux. Si les deux premiers, obsédés, l'un par une envie +dévorante, l'autre par de sinistres systèmes, durent avoir peu de ces +besoins qui rendent les hommes accessibles à la corruption, Danton, au +contraire, plein de passions, avide de jouir, ne dut être rien moins +qu'incorruptible. Sous prétexte de lui rembourser une ancienne charge +d'avocat au conseil, la cour lui donna des sommes assez considérables; +mais elle réussit à le payer et non à le gagner. Il n'en continua pas +moins à haranguer et à exciter contre elle la multitude des clubs. +Quand on lui reprochait de ne pas exécuter son marché, il répondait +que pour se conserver le moyen de servir la cour, il devait en +apparence la traiter en ennemie. + +Danton était donc le plus redoutable chef de ces bandes qu'on gagnait +et conduisait par la parole. Mais audacieux, entraînant au moment +décisif, il n'était pas propre à ces soins assidus qu'exige l'envie +de dominer; et quoique très influent sur les conjurés, il ne les +gouvernait pas encore. Il était capable seulement, dans un moment +d'hésitation, de les ranimer et de les porter au but par une impulsion +décisive. + +Les divers membres du comité insurrectionnel n'avaient pas encore pu +s'entendre. La cour, instruite de leurs moindres mouvemens, prenait +de son côté quelques mesures pour se mettre à l'abri d'une attaque +soudaine, et se donner le temps d'attendre en sûreté l'arrivée des +puissances coalisées. Elle avait formé et établi près du château un +club, appelé le club français, qui se composait d'ouvriers et de +soldats de la garde nationale. Ils avaient tous leurs armes cachées +dans le local même de leurs séances, et pouvaient, dans un cas +pressant, courir au secours de la famille royale. Cette seule réunion +coûtait à la liste civile 10,000 francs par jour. Un Marseillais, +nommé Lieutaud, entretenait en outre une troupe qui occupait +alternativement les tribunes, les places publiques, les cafés et +les cabarets, pour y parler en faveur du roi, et pour résister aux +continuelles émeutes des patriotes[10]. Partout, en effet, on se +disputait, et presque toujours des paroles on en venait aux coups; +mais malgré tous les efforts de la cour, ses partisans étaient +clair-semés, et la partie de la garde nationale qui lui était dévouée, +se trouvait réduite au plus grand découragement. + +Un grand nombre de serviteurs fidèles, éloignés jusque là du trône, +accouraient pour défendre le roi, et lui faire un rempart de leurs +corps. Leurs réunions étaient fréquentes et nombreuses au château, et +elles augmentaient la méfiance publique. On les appelait _chevaliers +du poignard_, depuis la scène de février 1791. On avait donné des +ordres pour réunir secrètement la garde constitutionnelle, qui, +quoique licenciée, avait toujours reçu ses appointemens. Pendant ce +temps, les conseils se croisaient autour du roi, et produisaient dans +son âme faible et naturellement incertaine, les perplexités les plus +douloureuses. Des amis sages, et entre autres Malesherbes[11], lui +conseillaient d'abdiquer; d'autres, et c'était le plus grand nombre, +voulaient qu'il prît la fuite; du reste, ils n'étaient d'accord ni +sur les moyens, ni sur le lieu, ni sur le résultat de l'évasion. Pour +mettre quelque ensemble dans ces divers plans, le roi voulut que +Bertrand de Molleville s'entendît avec Duport le constituant. Le roi +avait beaucoup de confiance en ce dernier, et il fut obligé de donner +un ordre positif à Bertrand, qui prétendait ne vouloir entretenir +aucune relation avec un constitutionnel tel que Duport. Dans ce comité +se trouvaient encore Lally-Tolendal, Malouet, Clermont-Tonnerre, +Gouvernet et autres, tous dévoués à Louis XVI, mais, hors ce point, +différant assez d'opinion sur la part qu'il faudrait faire à la +royauté, si on parvenait à la sauver. On y résolut la fuite du roi, et +sa retraite au château de Gaillon, en Normandie. Le duc de Liancourt, +ami de Louis XVI, et jouissant de toute sa confiance, commandait cette +province; il répondait de ses troupes et des habitans de Rouen, qui +s'étaient prononcés par une adresse énergique contre le 20 juin. Il +offrait de recevoir la famille royale, et de la conduire à Gaillon, +ou de la remettre à Lafayette, qui la transporterait au milieu de son +armée. Il donnait en outre toute sa fortune pour seconder l'exécution +de ce projet, et ne demandait à réserver à ses enfants que cent louis +de rente. Ce plan convenait aux membres constitutionnels du comité, +parce qu'au lieu de mettre le roi dans les mains de l'émigration, il +le plaçait auprès du duc de Liancourt et de Lafayette. Par le même +motif, il répugnait aux autres, et risquait de déplaire à la reine et +au roi. Le château de Gaillon avait le grand avantage de n'être qu'à +trente-six lieues de la mer, et d'offrir, par la Normandie, province +bien disposée, une fuite facile en Angleterre. Il en avait encore un +autre, c'était de n'être qu'à vingt lieues de Paris. Le roi pouvait +donc s'y rendre sans manquer à la loi constitutionnelle, et c'était +beaucoup pour lui, car il tenait singulièrement à ne pas se mettre en +état de contravention ouverte. + +M. de Narbonne et la fille de Necker, madame Staël, imaginèrent aussi +un projet de fuite. L'émigration, de son côté, proposa le sien: +c'était de transporter le roi à Compiègne, et de là sur les bords du +Rhin par la forêt des Ardennes. Chacun veut conseiller un roi faible, +parce que chacun aspire à lui donner une volonté qu'il n'a pas. Tant +d'inspirations contraires ajoutaient à l'indécision naturelle de Louis +XVI, et ce prince malheureux, assiégé de conseils, frappé de la raison +des uns, entraîné parla passion des autres, tourmenté de craintes +sur le sort de sa famille, agité par les scrupules de sa conscience, +hésitait entre mille projets, et voyait arriver le flot populaire sans +oser ni le braver, ni le fuir. + +Les députés girondins, qui avaient si hardiment abordé la question +de la déchéance, demeuraient cependant incertains à la veille d'une +insurrection; quoique la cour fût presque désarmée, et que la +toute-puissance se trouvât du côté du peuple, néanmoins l'approche des +Prussiens, et la crainte qu'inspire toujours un ancien pouvoir, +même après qu'il a été privé de ses forces, leur persuadèrent qu'il +vaudrait encore mieux transiger avec la cour que de s'exposer aux +chances d'une attaque. Dans le cas même où cette attaque serait +heureuse, ils craignaient que l'arrivée très prochaine des étrangers +ne détruisît tous les résultats d'une victoire sur le château, et +ne fît succéder de terribles vengeances à un succès d'un moment. +Cependant, malgré cette disposition à traiter, ils n'ouvrirent point +de négociations à ce sujet, et n'osèrent pas prendre l'initiative; +mais ils écoutèrent un nommé Boze, peintre du roi, et très lié avec +Thierry, valet de chambre de Louis XVI. Le peintre Boze, effrayé +des dangers de la chose publique, les engagea à écrire ce qu'ils +croiraient propre, dans cette extrémité, à sauver le roi et la +liberté. Ils firent donc une lettre qui fut signée par Guadet, +Gensonné, Vergniaud, et qui commençait par ces mots: _Vous nous +demandez, monsieur, quelle est notre opinion sur la situation actuelle +de la France..._ Ce début prouve assez que l'explication avait été +provoquée. Il n'était plus temps pour le roi, disaient à Boze les +trois députés, de se rien dissimuler, et il s'abuserait étrangement +s'il ne voyait pas que sa conduite était la cause de l'agitation +générale, et de cette violence des clubs dont il se plaignait sans +cesse; de nouvelles protestations de sa part seraient inutiles et +paraîtraient dérisoires; au point où se trouvaient les choses, il ne +fallait pas moins que des démarches décisives pour rassurer le peuple: +tout le monde, par exemple, croyait fermement qu'il était au pouvoir +du roi d'écarter les armées étrangères; il fallait donc qu'il +commençât par ordonner cet éloignement; il devait ensuite choisir un +ministère patriote, congédier Lafayette qui, dans l'état des choses, +ne pouvait plus servir utilement; rendre une loi pour l'éducation +constitutionnelle du jeune dauphin, soumettre la liste civile à une +comptabilité publique, et déclarer solennellement qu'il n'accepterait +pour lui-même d'augmentation de pouvoir, que du consentement libre +de la nation. A ces conditions, ajoutaient les Girondins, il était à +espérer que l'irritation se calmerait, et qu'avec du temps et de la +persévérance dans ce système, le roi recouvrerait la confiance qu'il +avait aujourd'hui tout à fait perdue. + +Certes, les Girondins se trouvaient alors bien près d'atteindre leur +but, si véritablement ils avaient conspiré jusqu'à cet instant et +depuis long-temps pour la réalisation d'une république; et l'on +voudrait qu'ils se fussent arrêtés tout à coup au moment de réussir, +pour faire donner le ministère à trois de leurs amis! Voilà ce qui +ne peut être; et il devient évident que là république ne fut désirée +qu'en désespoir de la monarchie, que jamais elle ne fut un véritable +projet, et que même, à la veille de l'obtenir, ceux qu'on accuse de +l'avoir longuement préparée, ne voulaient pas sacrifier la chose +publique au triomphe de ce système, et consentaient à garder la +monarchie constitutionnelle, pourvu qu'elle fût entourée d'assez de +sécurité. Les Girondins, en demandant l'éloignement des troupes, +prouvaient assez que le danger actuel seul les occupait; l'attention +qu'ils donnaient à l'éducation du dauphin, prouve suffisamment encore +que la monarchie n'était pas pour eux un avenir insupportable. + +On a prétendu que Brissot, de son côté, avait fait des propositions +pour empêcher la déchéance, et qu'il y avait mis la condition d'une +somme très forte. Cette assertion est de Bertrand de Molleville, qui +a toujours calomnié par deux raisons: méchanceté de coeur et fausseté +d'esprit. Mais il n'en donne aucune preuve; et la pauvreté connue +de Brissot, sa conviction exaltée, doivent répondre pour lui. Il ne +serait pas impossible sans doute que la cour eût donné de l'argent à +l'adresse de Brissot, mais cela ne prouverait pas que l'argent eût été +ou demandé ou reçu par lui. Le fait déjà rapporté plus haut sur la +corruption de Pétion, promise à la cour par des escrocs, ce fait et +beaucoup d'autres du même genre montrent assez quelle confiance +il faut ajouter à ces accusations de vénalité, si souvent et si +facilement hasardées. D'ailleurs, quoi qu'il en puisse être de +Brissot, les trois députés Gensonné, Guadet, Vergniaud, n'ont pas même +été accusés, et ils furent les seuls signataires de la lettre remise à +Boze. + +Le coeur ulcéré du roi était moins capable que jamais d'écouter leurs +sages avis. Thierry lui présenta la lettre, mais il la repoussa +durement, et fit ses deux réponses accoutumées, que ce n'était pas +lui, mais le ministère patriote, qui avait provoqué la guerre; et que, +quant à la constitution, il l'observait fidèlement, tandis que les +autres mettaient tous leurs soins à la détruire[12]. Ces raisons +n'étaient pas très-justes; car, bien qu'il n'eût pas provoqué la +guerre, ce n'en était pas moins un devoir pour lui de la bien +soutenir; et, quant à sa fidélité scrupuleuse à la lettre de la loi, +c'était peu que l'observation du texte; il fallait encore ne pas +compromettre la chose même en appelant l'étranger. + +Il faut sans doute attribuer à l'espérance qu'avaient les Girondins +de voir leurs avis écoutés, les ménagemens qu'ils gardèrent lorsqu'on +voulut soulever dans l'assemblée la question de la déchéance tous les +jours agitée dans les clubs, dans les groupes et les pétitions. Chaque +fois qu'ils venaient, au nom de la commission des douze, parler du +danger de la patrie et des moyens d'y remédier: _Remontez à la cause_ +du danger, leur disait-on; _à la cause_, répétaient les tribunes. +Vergniaud, Brissot et les Girondins répondaient que la commission +avait les yeux sur la cause, et que lorsqu'il en serait temps on la +dévoilerait; mais que pour le moment il fallait ne pas jeter encore un +nouveau levain de discorde. + +Mais il était décidé que tous les moyens et les projets de transaction +échoueraient; et la catastrophe, prévue et redoutée, arriva bientôt, +comme nous le verrons ci-après. + +Notes: + +[1] Voyez madame Campan, tome II, page 324, une lettre de M. de Lally + au roi de Prusse, et tous les historiens. +[2] Voyez madame Campan, tome II, page 230. +[3] Décret du 2 juillet. +[4] C'est une justice que rendait à Vergniaud le _Journal de Paris_, + alors si connu par son opposition à la majorité de l'assemblée, et + par les grands talens qui présidaient à sa rédaction, notamment le + malheureux et immortel André Chénier. (_Voyez la feuille du 4 + juillet 1792_.) +[5] Il n'est pas nécessaire d'avertir que j'analyse ici, et que je ne + donne pas textuellement le discours de Vergniaud. +[6] Voyez la note 17 à la fin du volume. +[7] Voyez la note 18 à la fin du volume. +[8] Voyez la note 19 à la fin du volume. +[9] Voyez la note 20 à la fin du volume. +[10] Voyez Bertrand de Molleville, tomes VIII et IX. +[11] Voyez Bertrand de Molleville. +[12] Voyez la note à la fin du volume. + + + + +CHAPITRE V. + +ARRIVÉE DES MARSEILLAIS A PARIS; DÎNER ET SCÈNES SANGLANTES AUX +CHAMPS-ÉLYSÉES.--MANIFESTE DU DUC DE BRUNSWICK.--LES SECTIONS DE PARIS +DEMANDENT LA DÉCHÉANCE DU ROI.--LE ROI REFUSE DE FUIR.--L'ASSEMBLÉE +REJETTE LA PROPOSITION D'ACCUSER LAFAYETTE.--PRÉPARATIFS DE +L'INSURRECTION; MOYENS DE DÉFENSE DU CHATEAU.--INSURRECTION DU 10 +AOUT; LES FAUBOURGS S'EMPARENT DES TUILERIES APRÈS UN COMBAT SANGLANT; +LE ROI SE RETIRE A L'ASSEMBLÉE; SUSPENSION DU POUVOIR ROYAL; +CONVOCATION D'UNE CONVENTION NATIONALE. + + +A la suite d'une fête donnée aux fédérés, le comité insurrectionnel +décida qu'on partirait le matin, 26 juillet, sur trois colonnes, pour +se rendre au château, et qu'on marcherait avec le drapeau rouge, et +avec cette inscription: _Ceux qui tireront sur les colonnes du peuple +seront mis à mort sur-le-champ_. Le résultat devait être de constituer +le roi prisonnier, et de l'enfermer à Vincennes. On avait engagé la +garde nationale de Versailles à seconder ce mouvement; mais on l'avait +avertie si tard, et on était si peu d'accord avec elle, que ses +officiers vinrent à la mairie de Paris, le matin même, pour savoir ce +qu'il fallait faire. Le secret d'ailleurs fut si mal gardé, que la +cour était déjà avertie, toute la famille royale debout, et le château +plein de monde. Pétion, voyant que les mesures avaient été mal prises, +craignant quelque trahison, et considérant surtout que les Marseillais +n'étaient point encore arrivés, se rendit en toute hâte au faubourg, +pour arrêter un mouvement qui devait perdre le parti populaire, s'il +ne réussissait pas. + +Le tumulte était affreux dans les faubourgs; on y avait sonné le +tocsin toute la nuit. Pour exciter le peuple, on avait répandu le +bruit qu'il existait au château un amas d'armes qu'il fallait aller +chercher. Pétion parvint avec beaucoup de peine à ramener l'ordre; le +garde-des-sceaux Champion de Cicé, qui s'y était rendu de son côté, y +reçut des coups de sabre; enfin le peuple consentit à se retirer, et +l'insurrection fut ajournée. + +Les querelles, les contestations de détail par lesquelles on prélude +d'ordinaire à une rupture définitive, continuèrent sans interruption. +Le roi avait fait fermer le jardin des Tuileries depuis le 20 juin. +La terrasse des Feuillans, aboutissant à l'assemblée, était seule +ouverte, et des sentinelles avaient la consigne de ne laisser passer +personne de cette terrasse dans le jardin. Despréménil y fut rencontré +s'entretenant vivement avec un député. Il fut hué, poursuivi dans +le jardin, et porté jusqu'au Palais-Royal, où il reçut plusieurs +blessures. Les consignes qui empêchaient de pénétrer dans le jardin +ayant été violées, il fut question d'y suppléer par un décret. +Cependant le décret ne fut pas rendu; on proposa seulement d'y mettre +un écriteau portant ces mots: _Défense dépasser sur le territoire +étranger_. L'écriteau fut placé, il suffit pour empêcher le peuple d'y +mettre les pieds, quoique le roi eût fait lever les consignes. Ainsi +les procédés n'étaient déjà plus ménagés. Une lettre de Nancy, par +exemple, annonçait plusieurs traits civiques qui avaient eu lieu dans +cette ville; sur-le-champ l'assemblée en envoya copie au roi. + +Enfin, le 30, les Marseillais arrivèrent. Ils étaient cinq cents, et +comptaient dans leurs rangs tout ce que le Midi renfermait de plus +exalté, et tout ce que le commerce amenait de plus turbulent dans le +port de Marseille. Barbaroux se rendit au-devant d'eux à Charenton. +A cette occasion, un nouveau projet fut concerté avec Santerre. Sous +prétexte d'aller au-devant des Marseillais, on voulait réunir les +faubourgs, se rendre ensuite en bon ordre au Carrousel, et y camper +sans tumulte, jusqu'à ce que l'assemblée eût suspendu le roi, ou qu'il +eût volontairement abdiqué. Ce projet plaisait aux philanthropes du +parti, qui auraient voulu terminer cette révolution sans effusion de +sang. Cependant il manqua, parce que Santerre ne réussit pas à réunir +le faubourg, et ne put amener qu'un petit nombre d'hommes au-devant +des Marseillais. Santerre leur offrit tout de suite un repas qui fut +servi aux Champs-Elysées. Le même jour, et au même moment, une réunion +de gardes nationaux du bataillon des Filles-Saint-Thomas, et d'autres +individus, écrivains ou militaires, tous dévoués à la cour, faisaient +un repas auprès du lieu où étaient fêtés les Marseillais. Certainement +ce repas n'avait pu être préparé à dessein pour troubler celui des +Marseillais, puisque l'offre faite à ces derniers avait été inopinée, +car au lieu d'un festin on avait médité une insurrection. Cependant +il était impossible que des voisins si opposés d'opinion achevassent +paisiblement leur repas. La populace insulta les royalistes, qui +voulurent se défendre; les patriotes, appelés au secours de la +populace, accoururent avec ardeur, et le combat s'engagea. Il ne fut +pas long; les Marseillais, fondant sur leurs adversaires, les mirent +en fuite, en tuèrent un et en blessèrent plusieurs. Dans un moment, le +trouble se répandit dans Paris. Les fédérés parcouraient les rues, et +arrachaient les cocardes de ruban, prétendant qu'il les fallait en +laine. + +Quelques-uns des fugitifs arrivèrent tout sanglans aux Tuileries, où +ils furent accueillis avec empressement, et traités avec des soins +bien naturels, puisqu'on voyait en eux des amis victimes de leur +dévouement. Les gardes nationaux qui étaient de service au château +rapportèrent ces détails, y ajoutèrent peut-être, et ce fut l'occasion +de nouveaux bruits, de nouvelles haines contre la famille royale +et les dames de la cour, qui avaient, disait-on, essuyé avec leurs +mouchoirs la sueur et le sang des blessés. On en conclut même que la +scène avait été préparée, et ce fut le motif d'une nouvelle accusation +contre les Tuileries. + +La garde nationale de Paris demanda aussitôt l'éloignement des +Marseillais; mais elle fut huée par les tribunes, et sa pétition +n'obtint aucun succès. + +C'est au milieu de ces circonstances que fut répandu un écrit attribué +au prince de Brunswick, et bientôt reconnu authentique. Nous avons +déjà parlé de la mission de Mallet-du-Pan. Il avait donné au nom du +roi l'idée et le modèle d'un manifeste; mais cette idée fut bientôt +dénaturée. Un autre manifeste, inspiré par les passions de Coblentz, +et revêtu du nom de Brunswick, fut publié au-devant de l'armée +prussienne. Cette pièce était conçue en ces termes: + +«Leurs majestés l'empereur et le roi de Prusse m'ayant confié le +commandement des armées combinées qu'ils ont fait rassembler sur les +frontières de France, j'ai voulu annoncer aux habitans de ce royaume +les motifs qui ont déterminé les mesures des deux souverains, et les +intentions qui les guident. + +«Après avoir supprimé arbitrairement les droits et possessions des +princes allemands en Alsace et en Lorraine, troublé et renversé, dans +l'intérieur, le bon ordre et le gouvernement légitime; exercé contre +la personne sacrée du roi et contre son auguste famille des attentats +et des violences qui sont encore perpétués et renouvelés de jour en +jour, ceux qui ont usurpé les rênes de l'administration ont enfin +comblé la mesure en faisant déclarer une guerre injuste à sa majesté +l'empereur, et en attaquant ses provinces situées en Pays-Bas; +quelques-unes des possessions de l'empire germanique ont été +enveloppées dans cette oppression, et plusieurs autres n'ont échappé +au même danger qu'en cédant aux menaces impérieuses du parti dominant +et de ses émissaires. + +«Sa majesté le roi de Prusse, uni avec sa majesté impériale par les +liens d'une alliance étroite et défensive, et membre prépondérant +lui-même du corps germanique, n'a donc pu se dispenser de marcher +au secours de son allié et de ses co-états; et c'est sous ce double +rapport qu'il prend la défense de ce monarque et de l'Allemagne. + +«A ces grands intérêts se joint encore un but également important, +et qui tient à coeur aux deux souverains, c'est de faire cesser +l'anarchie dans l'intérieur de la France, d'arrêter les attaques +portées au trône et à l'autel, de rétablir le pouvoir légal, de rendre +au roi la sûreté et la liberté dont il est privé, et de le mettre en +état d'exercer l'autorité légitime qui lui est due. + +«Convaincus que la partie saine de la nation française abhorre les +excès d'une faction qui la subjugue, et que le plus grand nombre des +habitans attend avec impatience le moment du secours pour se déclarer +ouvertement contre les entreprises odieuses de leurs oppresseurs, sa +majesté l'empereur et sa majesté le roi de Prusse les appellent et +les invitent à retourner sans délai aux voies de la raison et de +la justice, de l'ordre et de la paix. C'est dans ces vues que moi, +soussigné, général commandant en chef les deux armées, déclare: + +«1. Qu'entraînées dans la guerre présente par des circonstances +irrésistibles, les deux cours alliées ne se proposent d'autre but que +le bonheur de la France sans prétendre s'enrichir par des conquêtes; + +«2. Qu'elles n'entendent point s'immiscer dans le gouvernement +intérieur de la France, mais qu'elles veulent uniquement délivrer le +roi, la reine et la famille royale de leur captivité, et procurer à sa +majesté très-chrétienne la sûreté nécessaire pour qu'elle puisse faire +sans danger, sans obstacle, les convocations qu'elle jugera à propos, +et travailler à assurer le bonheur de ses sujets, suivant ses +promesses et autant qu'il dépendra d'elle; + +«3. Que les armées combinées protégeront les villes, bourgs et +villages, et les personnes et les biens de tous ceux qui se +soumettront au roi, et qu'elles concourront au rétablissement +instantané de l'ordre et de la police dans toute la France; + +«4. Que les gardes nationales sont sommées de veiller provisoirement à +la tranquillité des villes et des campagnes, à la sûreté des personnes +et des biens de tous les Français jusqu'à l'arrivée des troupes de +leurs majestés impériale et royale, ou jusqu'à ce qu'il en soit +autrement ordonné, sous peine d'en être personnellement responsables; +qu'au contraire, ceux des gardes nationaux qui auront combattu contre +les troupes des deux cours alliées, et qui seront pris les armes à la +main, seront traités en ennemis, et punis comme rebelles à leur roi et +comme perturbateurs du repos public. + +«5. Que les généraux, officiers, bas-officiers et soldats des troupes +de ligne françaises sont également sommés de revenir à leur ancienne +fidélité, et de se soumettre sur-le-champ au roi, leur légitime +souverain; + +«6. Que les membres des départemens, des districts et des +municipalités, seront également responsables, sur leurs têtes et sur +leurs biens, de tous les délits, incendies, assassinats, pillages et +voies de fait qu'ils laisseront commettre ou qu'ils ne se seront pas +notoirement efforcés d'empêcher dans leur territoire; qu'ils seront +également tenus de continuer provisoirement leurs fonctions jusqu'à ce +que sa majesté très-chrétienne, remise en pleine liberté, y ait pourvu +ultérieurement, ou qu'il en ait été autrement ordonné en son nom dans +l'intervalle; + +«7. Que les habitans des villes, bourgs et villages, qui oseraient se +défendre contre les troupes de leurs majestés impériale et royale, et +tirer sur elles, soit en rase campagne, soit par les fenêtres, portes +et ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-champ suivant la +rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons démolies ou brûlées. +Tous les habitans, au contraire, desdites villes, bourgs et villages, +qui s'empresseront de se soumettre à leur roi, en ouvrant leurs portes +aux troupes de leurs majestés, seront à l'instant sous leur sauvegarde +immédiate; leurs personnes, leurs biens, leurs effets, seront sous la +protection des lois; et il sera pourvu à la sûreté générale de tous et +de chacun d'eux; + +«8. La ville de Paris et tous ses habitans, sans distinction, seront +tenus de se soumettre sur-le-champ et sans délai au roi, de mettre ce +prince en pleine et entière liberté, et de lui assurer, ainsi qu'à +toutes les personnes royales, l'inviolabilité et le respect auxquels +le droit de la nature et des gens oblige les sujets envers les +souverains, leurs majestés impériale et royale rendant personnellement +responsables de tous les évènemens, sur leur tête, pour être jugés +militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l'assemblée +nationale, du département, du district, de la municipalité et de la +garde nationale de Paris, les juges de paix et tous autres qu'il +appartiendra; déclarant en outre, leurs dites majestés, sur leur foi +et parole d'empereur et roi, que si le château des Tuileries est forcé +ou insulté, que s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage +à leurs majestés le roi, la reine et la famille royale, s'il n'est +pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation et à +leur liberté, elles en tireront une vengeance exemplaire et à jamais +mémorable, en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et +à une subversion totale, et les révoltés coupables d'attentats, aux +supplices qu'ils auront mérités. Leurs majestés impériale et royale +promettent, au contraire, aux habitans de la ville de Paris d'employer +leurs bons offices auprès de sa majesté très-chrétienne pour obtenir +le pardon de leurs torts et de leurs erreurs, et de prendre les +mesures les plus vigoureuses pour assurer leurs personnes et leurs +biens, s'ils obéissent promptement et exactement à l'injonction +ci-dessus. + +«Enfin leurs majestés, ne pouvant reconnaître pour lois en France +que celles qui émaneront du roi jouissant d'une liberté parfaite, +protestent d'avance contre l'authenticité de toutes les déclarations +qui pourraient être faites au nom de sa majesté très-chrétienne, tant +que sa personne sacrée, celle de la reine et de toute la famille +royale ne seront pas réellement en sûreté: à l'effet de quoi leurs +majestés impériale et royale invitent et sollicitent sa majesté +très-chrétienne de désigner la ville de son royaume la plus voisine de +ses frontières dans laquelle elle jugera à propos de se retirer avec +la reine et sa famille, sous une bonne et sûre escorte qui lui sera +envoyée pour cet effet, afin que sa majesté très-chrétienne puisse en +toute sûreté appeler auprès d'elle les ministres et les conseillers +qu'il lui plaira de désigner, faire telles convocations qui lui +paraîtront convenables, pourvoir au rétablissement du bon ordre, et +régler l'administration de son royaume. + +«Enfin je déclare et m'engage encore, en mon propre et privé nom, et +en ma qualité susdite, de faire observer partout aux troupes confiées +à mon commandement une bonne et exacte discipline, promettant de +traiter avec douceur et modération les sujets bien intentionnés qui se +montreront paisibles et soumis, et de n'employer la force qu'envers +ceux qui se rendront coupables ou de résistance ou de mauvaise +volonté. + +«C'est par ces raisons que je requiers et exhorte tous les habitans du +royaume, de la manière la plus forte et la plus instante, de ne pas +s'opposer à la marche et aux opérations des troupes que je commande, +mais de leur accorder plutôt partout une libre entrée et toute bonne +volonté, aide et assistance que les circonstances pourront exiger. + +«Donné au quartier-général de Coblentz, le 25 juillet 1792. + +«_Signé_ CHARLES-GUILLAUME-FERDINAND, _duc de Brunswick-Lunebourg_.» + +Ce qui parut surtout étonnant dans cette déclaration, c'est que, datée +du 25 de Coblentz, elle se trouva le 28 à Paris, et fut imprimée dans +tous les journaux royalistes. Elle produisit un effet extraordinaire. +Cet effet fut celui des passions sur les passions. On se promit de +toutes parts de résister à un ennemi dont le langage était si hautain +et les menaces si terribles. Dans l'état des esprits, il était naturel +que le roi et la cour fussent accusés de cette nouvelle faute. Louis +XVI s'empressa de désavouer le manifeste par un message, et il le +pouvait sans doute de très-bonne foi, puisque cette pièce était si +différente du modèle qu'il avait proposé; mais il devait déjà voir par +cet exemple combien sa volonté serait outre-passée par son parti, si +ce parti était jamais vainqueur. Ni son désaveu, ni les expressions +dont il l'accompagna, ne purent ramener l'assemblée. En parlant de ce +peuple dont le bonheur lui avait toujours été cher, il ajoutait: «Que +de chagrins pourraient être effacés par la plus légère marque de son +retour!» + +Ces paroles touchantes n'excitèrent plus l'enthousiasme qu'elles +avaient le don de produire autrefois; on n'y vit qu'une perfidie de +langage, et beaucoup de députés appuyèrent l'impression pour rendre +public, dirent-ils, le contraste qui existait entre les paroles et la +conduite du roi. Dès ce moment, l'agitation ne cessa pas de croître, +et les circonstances de s'aggraver. On eut connaissance d'un arrêté +par lequel le département des Bouches-du-Rhône retenait les impôts +pour payer les troupes qu'il avait envoyées contre les Savoisiens, et +accusait d'insuffisance les mesures prises par l'assemblée. C'était +un acte dû aux inspirations de Barbaroux. L'arrêté fut cassé par +l'assemblée, sans que l'exécution en pût être empêchée. On répandit +en même temps que les Sardes, qui s'avançaient, étaient au nombre de +cinquante mille. Il fallut que le ministre des relations extérieures +vînt assurer lui-même à l'assemblée que les rassemblemens n'étaient +tout au plus que de onze à douze mille hommes. A ce bruit en succéda +un autre: on prétendit que le petit nombre des fédérés actuellement +rendus à Soissons, avaient été empoisonnés avec du verre mêlé dans +leur pain. On assurait même qu'il y avait déjà cent soixante morts et +huit cents malades. On alla aux informations, et on apprit que les +farines se trouvant dans une église, des vitres avaient été cassées, +et que quelques morceaux de verre s'étaient trouvés dans le pain. Il +n'y avait cependant ni morts, ni malades. + +Le 25 juillet, un décret avait rendu toutes les sections de Paris +permanentes. Elles s'étaient réunies, et avaient chargé Pétion de +proposer en leur nom la déchéance de Louis XVI. Le 3 août au matin, le +maire de Paris, enhardi par ce voeu, se présenta à l'assemblée pour +faire une pétition au nom des quarante-huit sections de Paris. Il +exposa la conduite de Louis XVI depuis l'ouverture de la révolution; +il retraça, dans le langage du temps, les bienfaits de la nation +envers le roi, et l'ingratitude du monarque. Il dépeignit les +dangers dont toutes les imaginations étaient frappées, l'arrivée de +l'étranger, la nullité des moyens de défense, la révolte d'un général +contre l'assemblée, l'opposition d'une foule de directoires de +département, et les menaces terribles et absurdes faites au nom de +Brunswick; en conséquence il conclut à la déchéance du roi, et demanda +à l'assemblée de mettre cette importante question à l'ordre du jour. + +Cette grande proposition, qui n'avait encore été faite que par des +clubs, des fédérés, des communes, venait d'acquérir un autre caractère +en étant présentée au nom de Paris et par son maire. Elle fut +accueillie plutôt avec étonnement qu'avec faveur dans la séance du +matin. Mais le soir la discussion s'ouvrit, et l'ardeur d'une partie +de l'assemblée se déploya sans retenue. Les uns voulaient qu'on +discutât la question sur-le-champ, les autres qu'on l'ajournât. On +finit par la remettre au jeudi 9 août, et on continua à recevoir et à +lire des pétitions exprimant, avec plus d'énergie encore que celle du +maire, le même voeu et les mêmes sentimens. + +La section de Mauconseil, allant plus loin que les autres, ne se borna +pas à demander la déchéance, mais la prononça de sa pleine autorité. +Elle déclara qu'elle ne reconnaissait plus Louis XVI pour roi des +Français, et qu'elle irait bientôt demander au corps législatif s'il +voulait enfin sauver la France; de plus, elle invita toutes les +sections de l'empire (qu'elle n'appelait déjà plus le royaume) à +imiter son exemple. + +Comme on l'a déjà vu, l'assemblée ne suivait pas le mouvement +insurrectionnel aussi vite que les autorités inférieures, parce que, +chargée de veiller sur les lois, elle était obligée de les respecter +davantage. Elle se trouvait ainsi fréquemment devancée par les corps +populaires, et voyait le pouvoir s'échapper de ses mains. Elle cassa +donc l'arrêté de la section de Mauconseil; Vergniaud et Cambon +employèrent les expressions les plus sévères contre cet acte, qu'ils +appelèrent une usurpation de la souveraineté du peuple. Il paraît +cependant que, dans cet acte, ils condamnaient moins la violation +des principes que la précipitation des pétitionnaires, et surtout +l'inconvenance de leur langage à l'égard de l'assemblée nationale. + +Le terme de toutes les incertitudes approchait; le même jour on se +réunissait en même temps dans le comité insurrectionnel des fédérés, +et chez les amis du roi, qui préparaient sa fuite. Le comité remit +l'insurrection au jour où l'on discuterait la déchéance, c'est-à-dire +au 9 août au soir, pour le 10 au matin. De leur côté, les amis du roi +délibéraient sur sa fuite, dans le jardin de M. de Montmorin. MM. de +Liancourt et de Lafayette y renouvelaient leurs offres. Tout était +disposé pour le départ. Cependant on manquait d'argent; Bertrand de +Molleville avait inutilement épuisé la liste civile pour payer des +clubs royalistes, des orateurs de tribunes, des orateurs de groupes, +de prétendus séducteurs qui ne séduisaient personne, et gardaient pour +eux les fonds de la cour. On suppléa au défaut d'argent par des prêts +que des sujets généreux s'empressèrent de faire au roi. Les offres +de M. de Liancourt ont déjà été rapportées; il donna tout l'or qu'il +avait pu se procurer. D'autres personnes fournirent celui qu'elles +possédaient. Des amis dévoués se préparèrent à suivre la voiture qui +transporterait la famille royale, et, s'il le fallait, à périr à ses +côtés. Tout étant disposé, les conseillers réunis chez Montmorin +résolurent le départ, après un conciliabule qui dura toute une soirée. +Le roi, qui le vit immédiatement après, donna son consentement à cette +résolution, et ordonna qu'on s'entendît avec MM. de Montciel et +de Sainte-Croix. Quelles que fussent les opinions des hommes qui +s'étaient réunis pour cette entreprise, c'était une grande joie pour +eux de croire un moment à la prochaine délivrance du monarque[1]. + +Mais le lendemain tout était changé; le roi fit répondre qu'il ne +partirait point, parce qu'il ne voulait pas commencer la guerre +civile. Tous ceux qui, avec des sentimens très-différens, +s'intéressaient également à lui, furent consternés. Ils apprirent que +le motif réel n'était pas celui qu'avait donné le roi. Le véritable +était d'abord l'arrivée de Brunswick, annoncée comme très-prochaine; +ensuite l'ajournement de l'insurrection, et surtout le refus de la +reine de se confier aux constitutionnels» Elle avait énergiquement +exprimé sa répugnance, en disant qu'il valait mieux périr que de se +mettre dans les mains de gens qui leur avaient fait tant de mal[2]. + +Ainsi, tous les efforts des constitutionnels et tous les dangers +furent inutiles. Lafayette s'était gravement compromis. On savait +qu'il avait décidé Luckner à marcher au besoin sur la capitale. +Celui-ci, appelé auprès de l'assemblée, avait tout avoué au comité +extraordinaire des douze. Le vieux Luckner était faible et mobile. +Quand des mains d'un parti il passait dans celles d'un autre, il se +laissait arracher l'aveu de tout ce qu'il avait entendu ou dit la +veille, s'excusait ensuite de ses aveux en disant qu'il ne savait pas +la langue française, pleurait et se plaignait de n'être entouré que de +factieux. Guadet eut l'adresse de lui faire confesser les +propositions de Lafayette; et Bureau de Puzy, accusé d'en avoir été +l'intermédiaire, fut mandé à la barre. C'était un des amis et des +officiers de Lafayette; il nia tout avec assurance, et avec un ton qui +persuada que les négociations de son général lui étaient inconnues. La +question de savoir si on mettrait Lafayette en accusation fut encore +ajournée. + +On approchait du jour fixé pour la discussion de la déchéance; le plan +de l'insurrection était arrêté et connu. Les Marseillais, quittant +leur caserne trop éloignée, s'étaient transportés à la section des +Cordeliers, où se tenait le club du même nom. Ils se trouvaient ainsi +au centre de Paris, et très près du lieu de l'action. Deux officiers +municipaux avaient été assez hardis pour faire distribuer des +cartouches aux conjurés; tout enfin était préparé pour le 10. + +Le 8 on délibéra sur le sort de Lafayette. Une forte majorité le +mit hors d'accusation. Quelques députés, irrités de l'acquittement, +demandent l'appel nominal; et, à cette seconde épreuve, quatre cent +quarante-six voix ont le courage de se prononcer pour le général, +contre deux cent vingt-quatre. Le peuple, soulevé à cette nouvelle, +se réunit à la porte de la salle, insulte les députés qui sortent, et +maltraite particulièrement ceux qui étaient connus pour appartenir au +côté droit de l'assemblée, tels que Vaublanc, Girardin, Dumas, etc. +De tous côtés on s'indigne contre la représentation nationale, et on +répète à haute voix qu'il n'y a plus de salut avec une assemblée qui +vient d'absoudre _le traître Lafayette_. + +Le lendemain, 9 août, une agitation extraordinaire règne parmi les +députés. Ceux qui avaient été insultés la veille se plaignent en +personne ou par lettres. Lorsqu'on rapporte que M. Beaucaron allait +être livré à la corde, un rire barbare éclate dans les tribunes. Quand +on ajoute que M. de Girardin a été frappé, ceux même qui le savaient +le mieux lui demandent avec ironie où et comment. «Eh! ne sait-on pas, +reprend noblement M. de Girardin, que les lâches ne frappent jamais +que par derrière!» Enfin, un membre réclame l'ordre du jour. Cependant +l'assemblée décide que le procureur-syndic de la commune, Roederer, +sera mandé à la barre pour être chargé de garantir, sous sa +responsabilité personnelle, la sûreté et l'inviolabilité des membres +de l'assemblée. + +On propose d'interpeller le maire de Paris et de l'obliger à déclarer, +par oui ou par non, s'il peut assurer la tranquillité publique. Guadet +réplique à cette proposition par celle d'interpeller aussi le roi, +et de l'obliger à son tour à déclarer, par oui ou par non, s'il peut +répondre de la sûreté et de l'inviolabilité du territoire. + +Cependant, au milieu de ces propositions contraires, il était facile +d'apercevoir que l'assemblée redoutait le moment décisif, et que les +girondins eux-mêmes auraient mieux aimé obtenir la déchéance par une +délibération, que de recourir à une attaque douteuse et meurtrière. +Roederer arrive sur ces entrefaites, et annonce qu'une section a +décidé de sonner le tocsin, et de marcher sur l'assemblée et sur les +Tuileries, si la déchéance n'est pas prononcée. Pétion entre à son +tour; il ne s'explique pas d'une manière positive, mais il avoue des +projets sinistres; il énumère les précautions prises pour prévenir +les mouvemens dont on est menacé, et promet de se concerter avec +le département pour adopter ses mesures, si elles lui paraissaient +meilleures que celles de la municipalité. + +Pétion, ainsi que tous ses amis girondins, préférait la déchéance +prononcée par l'assemblée à un combat incertain contre le château. +La majorité pour la déchéance étant presque assurée, il aurait voulu +arrêter les projets du comité insurrectionnel. Il se présenta donc au +comité de surveillance des Jacobins, et engagea Chabot à suspendre +l'insurrection, en lui disant que les girondins avaient résolu la +déchéance, et la convocation immédiate d'une convention nationale; +qu'ils étaient sûrs de la majorité, et qu'il ne fallait pas s'exposer +à une attaque dont le résultat serait douteux. Chabot répondit qu'il +n'y avait rien à espérer d'une assemblée qui avait absous _le scélérat +Lafayette_; que lui, Pétion, se laissait abuser par ses amis; que le +peuple avait enfin pris la résolution de se sauver lui-même, et que le +tocsin sonnerait le soir même dans les faubourgs. + +«Vous aurez donc toujours _mauvaise tête_? reprit Pétion. Malheur à +nous, si on s'insurge! Je connais votre influence, mais j'ai aussi la +mienne, et je l'emploierai contre vous.--Vous serez arrêté, répliqua +Chabot, et on vous empêchera d'agir.» + +Les esprits étaient en effet trop excités pour que les craintes de +Pétion pussent être comprises, et que son influence pût s'exercer. Une +agitation générale régnait dans Paris; le tambour battait le rappel +dans tous les quartiers; les bataillons de la garde nationale se +réunissaient et se rendaient à leurs postes, avec des dispositions +très diverses. Les sections se remplissaient, non pas du plus grand +nombre de citoyens, mais des plus ardens. Le comité insurrectionnel +s'était formé sur trois points. Fournier et quelques autres étaient au +faubourg Saint-Mareau; Sainterre et Westermann occupaient le faubourg +Saint-Antoine; Danton, enfin, Camille Desmoulins, Carra, étaient aux +Cordeliers avec le bataillon de Marseille. Barbaroux, après avoir +placé des éclaireurs à l'assemblée et au château, avait disposé des +courriers prêts à prendre la route du midi. Il s'était pourvu en +outre d'une dose de poison, tant on était incertain du succès, et il +attendait aux Cordeliers le résultat de l'insurrection. On ne sait +où était Robespierre; Danton avait caché Marat dans une cave de la +section, et s'était ensuite emparé de la tribune des Cordeliers. +Chacun hésitait, comme à la veille d'une grande résolution; mais +Danton, proportionnant l'audace à la gravité de l'événement, faisait +retentir sa voix tonnante; il énumérait ce qu'il appelait les crimes +de la cour; il rappelait la haine de celle-ci pour la constitution, +ses paroles trompeuses, ses promesses hypocrites, toujours démenties +par sa conduite, et enfin ses machinations évidentes pour amener +l'étranger. «Le peuple, disait-il, ne peut plus recourir qu'à +lui-même, car la constitution est insuffisante, et l'assemblée a +absous Lafayette; il ne reste donc plus que vous pour vous sauver +vous-mêmes. Hâtez-vous donc, car cette nuit même, des satellites +cachés dans le château doivent faire une sortie sur le peuple, et +l'égorger avant de quitter Paris pour rejoindre Coblentz. Sauvez-vous +donc; aux armes! aux armes!» + +Dans ce moment, un coup de fusil est tiré dans la cour du Commerce; +le cri _aux armes_ devient bientôt général, et l'insurrection est +proclamée. Il était alors onze heures et demie. Les Marseillais se +forment à la porte des Cordeliers, s'emparent des canons, et se +grossissent d'une foule nombreuse qui se range à leurs côtés. Camille +Desmoulins et d'autres se précipitent pour aller faire sonner le +tocsin; mais ils ne trouvent pas la même ardeur dans les différentes +sections. Ils s'efforcent de réveiller leur zèle; bientôt elles +se réunissent et nomment des commissaires, qui doivent aller à +l'Hôtel-de-Ville déplacer l'ancienne municipalité, et s'emparer de +tous les pouvoirs. Enfin on court aux cloches, on s'en empare de vive +force, et le tocsin commence à sonner. Ce bruit lugubre retentit dans +l'immense étendue de la capitale; il se propage de rues en rues et +d'édifices en édifices; il appelle les députés, les magistrats, les +citoyens, à leurs postes; il arrive enfin au château, et vient y +annoncer que la nuit fatale approche; nuit terrible, nuit d'agitation +et de sang, qui devait être pour le monarque la dernière passée dans +le palais de ses pères! + +Des émissaires de la cour venaient de lui apprendre qu'on touchait au +moment de la catastrophe; ils avaient rapporté le mot du président des +Cordeliers, qui avait dit à ses gens qu'il ne s'agissait plus, comme +au 20 juin, d'une simple promenade civique; c'est-à-dire que si le 20 +juin avait été la menace, le 10 août devait être le coup décisif. On +n'en doutait plus en effet. Le roi, la reine, leurs deux enfans, leur +soeur madame Élisabeth, ne s'étaient pas couchés, et après le souper +avaient passé dans la salle du conseil, où se trouvaient tous les +ministres et un grand nombre d'officiers supérieurs. On y délibérait, +dans le trouble, sur les moyens de sauver la famille royale. Les +moyens de résistance étaient faibles, ayant été presque anéantis, soit +par les décrets de l'assemblée, soit par les fausses mesures de la +cour elle-même. + +La garde constitutionnelle, dissoute par un décret de l'assemblée, +n'avait pas été remplacée par le roi, qui avait mieux aimé lui +continuer ses appointemens que d'en former une nouvelle: c'étaient +dix-huit cents hommes de moins au château. + +Les régimens dont les dispositions avaient paru favorables au roi, +pendant la dernière fédération, avaient été éloignés de Paris, par le +moyen accoutumé des décrets. + +Les Suisses n'avaient pu être éloignés, grâce à leurs capitulations; +mais on les avait privés de leur artillerie; et la cour, lorsqu'elle +fut un moment décidée à fuir dans la Normandie, y avait envoyé l'un de +ces fidèles bataillons, sous le prétexte de veiller à l'arrivage des +grains. Ce bataillon n'avait pas encore été rappelé. Quelques Suisses +seulement, casernés à Courbevoie, étaient rentrés par l'autorisation +de Pétion, et tous ensemble ne s'élevaient pas à plus de huit ou neuf +cents hommes. + +La gendarmerie venait d'être composée des anciens soldats des +gardes-françaises, auteurs du 14 juillet. + +Enfin la garde nationale n'avait ni les mêmes chefs, ni la +même organisation, ni le même dévouement qu'au 6 octobre 1789. +L'état-major, ainsi qu'on l'a vu, en avait été reconstitué. Une foule +de citoyens s'étaient dégoûtés du service, et ceux qui n'avaient pas +déserté leur poste étaient intimidés par la fureur de la populace. +La garde nationale se trouvait donc, comme tous les corps de +l'état, composée d'une nouvelle génération révolutionnaire. Elle +se partageait, comme la France entière, en constitutionnels et +républicains. Tout le bataillon des Filles-Saint-Thomas, et une partie +de celui des Petits-Pères, étaient dévoués au roi; les autres étaient +indifférens ou ennemis. Les canonniers surtout, qui composaient +la principale force, étaient républicains décidés. Les fatigues +qu'imposait l'arme de ces derniers en avaient éloigné la riche +bourgeoisie; des serruriers, des forgerons se trouvaient ainsi maîtres +des canons, et ils partageaient les sentimens du peuple, puisqu'ils en +faisaient partie. + +Ainsi il restait au roi huit ou neuf cents Suisses, et un peu plus +d'un bataillon de la garde nationale. + +On se souvient que, depuis la retraite de Lafayette, le commandement +de la garde nationale passait alternativement, aux six chefs de +légion. Il était échu ce jour-là au commandant Mandat, ancien +militaire, mal vu à la cour à cause de ses opinions constitutionnelles, +mais lui inspirant une entière confiance, par sa fermeté, ses lumières +et son attachement à ses devoirs. Mandat, général en chef pendant cette +nuit fatale, avait fait à la hâte les seules dispositions possibles. + +Déjà le plancher de la grande galerie qui joint le Louvre au Tuileries +avait été coupé dans une certaine étendue, pour interdire le passage +aux assaillans. Mandat ne songea donc pas à protéger cette aile du +palais, et porta tous ses soins du côté des cours et du jardin. Malgré +le rappel, peu de gardes nationaux s'étaient réunis. Les bataillons +ne s'étaient pas complétés, et les plus zélés se rendaient +individuellement au château, où Mandat les avait enrégimentés et +distribués conjointement avec les Suisses, dans les cours, le jardin +et les appartemens. Il avait placé une pièce de canon dans la cour des +Suisses, trois dans celle du milieu, et trois dans celle des Princes. + +Ces pièces étaient malheureusement confiées aux canonniers de la garde +nationale, et l'ennemi se trouvait ainsi dans la place. Mais les +Suisses, pleins d'ardeur et de fidélité, les observaient de l'oeil, +prêts, au premier mouvement, à s'emparer des canons, et à jeter les +canonniers eux-mêmes hors de l'enceinte du château. + +Mandat avait placé en outre quelques postes avancés de gendarmerie à +la colonnade du Louvre et à l'Hôtel-de-Ville. Mais cette gendarmerie, +comme nous venons de le dire, était composée des anciens +gardes-françaises. + +A ces défenseurs du château il faut joindre une foule de vieux +serviteurs, que leur âge ou leur modération avait empêchés d'émigrer, +et qui, au moment du danger, étaient accourus, les uns pour s'absoudre +de n'être point allés à Coblentz, les autres pour mourir généreusement +à côté de leur prince. Ils s'étaient pourvus à la hâte de toutes les +armes qu'ils avaient pu se procurer au château; ils portaient de vieux +sabres, des pistolets attachés à leur ceinture avec des mouchoirs, +quelques-uns même avaient pris les pelles et les pincettes des +cheminées: ainsi les plaisanteries ne furent pas oubliées dans ce +sinistre moment, où la cour aurait dû être sérieuse au moins une +fois. Cette affluence de personnes inutiles, loin de pouvoir servir, +offusquait la garde nationale, qui s'en défiait, et ne faisait +qu'ajouter à la confusion, déjà trop grande. + +Tous les membres du directoire du département s'étaient rendus au +château. Le vertueux duc de Larochefoucauld s'y trouvait; Roederer, +le procureur-syndic, y était aussi; on avait mandé Pétion, qui arriva +avec deux officiers municipaux. On obligea Pétion de signer l'ordre de +repousser la force par la force, et il le signa pour ne pas paraître +le complice des insurgés. On s'était réjoui de le posséder au château, +et de tenir en sa personne un otage cher au peuple. L'assemblée, +avertie de ce dessein, l'appela à la barre par un décret; le roi, +auquel on conseillait de le retenir, ne le voulut pas, et il sortit +ainsi des Tuileries sans aucun obstacle. + +L'ordre de repousser la force par la force une fois obtenu, divers +avis furent ouverts sur la manière d'en user. Dans cet état +d'exaltation, plus d'un projet insensé dut s'offrir aux esprits. Il en +était un assez hardi, et qui probablement aurait pu réussir; c'était +de prévenir l'attaque en dissipant les insurgés qui n'étaient pas +encore très-nombreux et qui, avec les Marseillais, formaient tout au +plus une masse de quelques mille hommes. Dans ce moment, en effet, le +faubourg Saint-Marceau n'était pas encore réuni; Santerre hésitait au +faubourg Saint-Antoine; Danton seul et les Marseillais avaient osé se +rassembler aux Cordeliers, et ils attendaient avec impatience, au pont +Saint-Michel, l'arrivée des autres assaillans. + +Une sortie vigoureuse aurait pu les dissiper; et, dans ce moment +d'hésitation, un mouvement de terreur aurait infailliblement empêché +l'insurrection. Mandat donna un autre plan plus sûr et plus légal, +c'était d'attendre la marche des faubourgs, mais de les attaquer sur +deux points décisifs dès qu'ils seraient en mouvement. Il voulait +d'abord que, lorsque les uns déboucheraient sur la place de +l'Hôtel-de-Ville, par l'arcade Saint-Jean, on les chargeât à +l'improviste, et qu'on fît de même au Louvre contre ceux qui +viendraient par le Pont-Neuf, le long du quai des Tuileries. Il avait +à cet effet ordonné à la gendarmerie placée à la colonnade de laisser +défiler les insurgés, et de les charger ensuite en queue, quand la +gendarmerie placée au Carrousel fondrait sur eux par les guichets du +Louvre et les attaquerait en tête. Le succès de pareils moyens était +presque certain. Déjà les commandans de divers postes, et notamment +celui de l'Hôtel-de-Ville, avaient reçu de Mandat les ordres +nécessaires. + +On a déjà vu qu'une nouvelle municipalité venait d'être formée à +l'Hôtel-de-Ville. Danton et Manuel avaient été les seuls membres +conservés. L'ordre de Mandat est montré à cette municipalité +insurrectionnelle. Sur-le-champ elle somme le commandant de +comparaître à l'Hôtel-de-Ville. La sommation est portée au château, où +l'on ignorait la composition de la nouvelle commune. Mandat hésite; +mais ceux qui l'entourent, et les membres eux-mêmes du département, +ne sachant pas ce qui s'était passé, et pensant qu'il ne fallait pas +encore enfreindre la loi par un refus de comparaître, l'engagent à +obéir. Mandat se décide; il remet à son fils, qui était avec lui au +château, l'ordre de repousser la force par la force, signé de Pétion, +et il se rend à la sommation de la municipalité. Il était environ +quatre heures du matin. A peine est-il arrivé à l'Hôtel-de-Ville, +qu'il est surpris d'y trouver une autorité nouvelle. Aussitôt on +l'entoure, on l'interroge sur l'ordre qu'il avait donné, on le renvoie +ensuite, et en le renvoyant le président fait un geste sinistre qui +devient un arrêt de mort. En effet, le malheureux commandant est à +peine sorti, qu'on s'empare de lui, et qu'il est renversé d'un coup +de pistolet. On le dépouille de ses vêtemens, sans y trouver l'ordre +remis à son fils, et son corps est jeté à la rivière, où tant d'autres +cadavres allaient bientôt le suivre. + +Cet acte sanglant paralysa tous les moyens de défense du château, +détruisit toute unité, et empêcha l'exécution du plan de défense. +Cependant tout n'était pas perdu encore, et l'insurrection n'était pas +entièrement formée. Les Marseillais, après avoir attendu impatiemment +le faubourg Saint-Antoine, qui n'arrivait pas, avaient cru un instant +la journée manquée. Mais Westermann, portant l'épée sur la poitrine +de Santerre, l'avait obligé à marcher. Les faubourgs étaient alors +successivement arrivés, les uns par la rue Saint-Honoré, les autres +par le Pont-Neuf, le Pont-Royal et les guichets du Louvre. Les +Marseillais marchaient en tête des colonnes, avec les fédérés bretons, +et ils avaient pointé leurs pièces sur le château. Au grand nombre +des insurgés, qui grossissait à chaque instant, s'était jointe une +multitude de curieux; et l'ennemi paraissait encore plus considérable +qu'il ne l'était réellement. Tandis qu'on se portait au château, +Santerre était accouru à l'Hôtel-de-Ville pour se faire nommer +commandant en chef de la garde nationale; et Westermann était resté +sur le champ de bataille pour diriger les assaillans. Il y avait donc +partout une confusion extraordinaire, à tel point que Pétion qui, +d'après le plan arrêté, aurait dû être gardé chez lui par une force +insurrectionnelle, attendait encore la garde qui devait mettre sa +responsabilité à couvert par une contrainte apparente. Il envoya +lui-même à l'Hôtel-de-Ville, et on plaça enfin quelque cent hommes à +sa porte, pour qu'il parût en état d'arrestation. + +Le château était en ce moment tout-à-fait assiégé. Les assaillans +étaient sur la place; et à la faveur du jour naissant, on les voyait à +travers les vieilles portes des cours, on les apercevait des fenêtres, +on découvrait leur artillerie pointée sur le château, on entendait +leurs cris confus et leurs chants menaçans. On avait voulu revenir au +projet de les prévenir; mais quand on eut appris la mort de Mandat, +les ministres et le département furent d'avis d'attendre l'attaque +pour se laisser forcer dans les limites de la loi. + +Roederer venait de parcourir les rangs de cette garnison, et de faire +aux Suisses et aux gardes nationaux la proclamation légale, qui leur +défendait d'attaquer, mais qui leur enjoignait de repousser la +force par la force. On engagea le roi à faire lui-même la revue des +serviteurs qui se préparaient à le défendre. Ce malheureux prince +avait passé la nuit à écouter les avis divers qui se croisaient autour +de lui, et dans les rares momens de relâche, il avait prié le ciel +pour sa royale épouse, pour ses enfans et sa soeur, objets de toutes +ses craintes. «Sire, lui dit la reine avec énergie, c'est le moment de +vous montrer.» On assure même, qu'arrachant un pistolet à la ceinture +du vieux d'Affry, elle le présenta vivement au roi. Les yeux de la +princesse étaient rouges de larmes, mais son front semblait relevé, sa +narine était gonflée par la colère et la fierté. Quant au roi, il ne +craignait rien pour sa personne, il montrait même un grand sang-froid +dans ce péril extrême; mais il était alarmé pour sa famille, et la +douleur de la voir si exposée avait altéré ses traits. Il se présenta +néanmoins avec fermeté. Il avait un habit violet, il portait une épée, +et sa coiffure, qui n'avait pas été réparée depuis la veille, était +à moitié en désordre. En paraissant au balcon, il aperçut, sans être +ému, une artillerie formidable pointée sur le château. Sa présence +excita encore quelques restes d'enthousiasme; les bonnets des +grenadiers furent tout à coup élevés sur la pointe des sabres et des +baïonnettes; l'antique cri de _Vive le roi_! retentit une dernière +fois sous les voûtes du château paternel. Un dernier reste de courage +se ranima, les coeurs abattus se réchauffèrent; on eut encore un +moment de confiance et d'espoir. C'est dans cet instant qu'arrivèrent +quelques nouveaux bataillons de la garde nationale, formés plus tard +que les autres, et qui se rendaient à l'ordre précédemment donné +par Mandat. Ils entrèrent à l'instant où les cris de _Vive le roi_! +retentissaient dans la cour. Les uns se joignirent à ceux qui +saluaient ainsi la présence du monarque; les autres, qui n'étaient pas +du même sentiment, se crurent en danger, et se rappelant toutes les +fables populaires qu'on avait débitées, s'imaginèrent qu'ils allaient +être livrés aux _chevaliers du poignard_. Ils s'écrièrent aussitôt que +le scélérat de Mandat les avait trahis, et ils excitèrent une espèce +de tumulte. Les canonniers, imitant cet exemple, tournèrent leurs +pièces contre la façade du château. Une dispute s'engagea aussitôt +avec les bataillons dévoués; les canonniers furent désarmés et remis à +un détachement; on dirigea vers les jardins les nouveaux arrivans. + +Le roi, dans cet instant, après s'être montré au balcon, descendait +l'escalier pour faire la revue dans les cours. On annonce son arrivée: +chacun reprend ses rangs; il les traverse avec une contenance +tranquille, et en promenant sur tout le monde des regards expressifs +qui pénétraient les coeurs. S'adressant aux soldats, il leur dit, avec +une voix assurée, qu'il était touché de leur dévouement, qu'il serait +à leurs côtés, et qu'en le défendant lui-même, ils défendaient leurs +femmes et leurs enfans. Il passe ensuite sous le vestibule pour se +rendre dans le jardin; mais au même instant, il entend le cri _à bas +le veto_, poussé par un des bataillons qui venaient d'entrer. Deux +officiers, placés à côté de lui, veulent alors l'empêcher de faire la +revue dans le jardin; d'autres l'engagent à aller visiter le poste du +Pont-Tournant; il y consent avec courage. Mais il est obligé de passer +le long de la terrasse des Feuillans, chargée de peuple. Pendant +ce trajet, il n'est séparé de la foule furieuse que par un ruban +tricolore; il s'avance cependant, et reçoit toutes sortes d'insultes +et d'outrages; il voit même les bataillons défiler devant lui, +parcourir le jardin, et en sortir sous ses yeux, pour aller se réunir +aux assaillans sur la place du Carrousel. + +Cette désertion, celle des canonniers, les cris _à bas le veto_, +avaient ôté toute espérance au roi. Dans ce même moment, les gendarmes +réunis à la colonnade du Louvre et ailleurs s'étaient ou dispersés ou +réunis au peuple. De son côté, la garde nationale qui occupait les +appartemens, et sur laquelle on croyait pouvoir compter, était +mécontente de se trouver avec les gentilshommes, et paraissait se +défier d'eux. La reine la rassura. «Grenadiers, s'écria-t-elle en +montrant ces gentilshommes, ce sont vos compagnons; ils viennent +mourir à vos côtés.» Cependant, malgré ce courage apparent, le +désespoir était dans son ame. Cette revue avait tout perdu, et elle se +plaignait que le roi n'eût montré aucune énergie. Il faut le répéter, +ce malheureux prince ne craignait rien pour lui-même; il avait en +effet refusé de se revêtir d'un plastron, comme au 14 juillet, disant +qu'en un jour de combat, il devait être découvert comme le dernier de +ses serviteurs. Le courage ne lui manquait donc pas, et depuis il en +montra un assez noble, assez élevé; mais il lui manquait l'audace de +l'offensive; il lui manquait d'être plus conséquent, et par exemple, +de ne pas craindre l'effusion du sang, lorsqu'il consentait à +l'arrivée de l'étranger en France. Il est certain, comme on l'a +souvent dit, que s'il fût monté à cheval, et qu'il eût chargé à la +tête des siens, l'insurrection aurait été dissipée. + +Dans ce moment, les membres du département voyant le désordre général +du château, et désespérant du succès de la résistance, se présentèrent +au roi, et lui conseillèrent de se retirer au sein de l'assemblée. Ce +conseil, tant de fois calomnié, comme tous ceux qu'on donne aux rois +et qui ne réussissent pas, était le seul convenable dans le moment. +Par cette retraite toute effusion de sang était prévenue, et la +famille royale échappait à une mort presque certaine, si le palais +était pris d'assaut. Dans l'état où se trouvaient les choses, le +succès de cet assaut n'était pas douteux, et l'eût-il été, le doute +suffisait pour qu'on évitât de s'y exposer. + +La reine s'opposa vivement à ce projet. «Madame, lui dit Roederer, +vous exposez la vie de votre époux et celle de vos enfans: songez à la +responsabilité dont vous vous chargez.» L'altercation fut assez vive; +enfin le roi se décida à se retirer dans l'assemblée; et d'un +air résigné: «Partons, dit-il à sa famille et à ceux qui +l'entouraient.--Monsieur, dit la reine à Roederer, vous répondez de la +vie du roi et de mes enfans.--Madame, répliqua le procureur-syndic, je +réponds de mourir à leurs côtés, mais je ne promets rien de plus.» + +On se mit alors en marche pour se rendre à l'assemblée, par le jardin, +la terrasse des Feuillans et la cour du Manége. Tous les gentilshommes +et les serviteurs du château se précipitaient pour suivre le roi, et +ils pouvaient le compromettre en irritant le peuple et en indisposant +l'assemblée par leur présence. Roederer faisait de vains efforts pour +les arrêter, et leur répétait de toutes ses forces qu'ils allaient +faire égorger la famille royale. Il parvint enfin à en écarter un +grand nombre, et on partit. Un détachement de Suisses et de gardes +nationaux accompagnèrent la famille royale. Une députation de +l'assemblée vint la recevoir pour la conduire dans son sein. Dans ce +moment, l'affluence fut si grande, que la foule était impénétrable. Un +grenadier d'une haute taille se saisit du dauphin, et, l'élevant dans +ses bras, traverse la multitude en le portant au-dessus de sa tête. La +reine, à cette vue, croit qu'on lui enlève son fils, et pousse un cri; +mais on la rassure; le grenadier entre, et vient déposer le royal +enfant sur le bureau de l'assemblée. + +Le roi et sa famille pénètrent alors, suivis de deux ministres. +«Je viens, dit Louis XVI, pour éviter un grand crime, et je pense, +messieurs, que je ne saurais être plus en sûreté qu'au milieu de +vous.» + +Vergniaud présidait; il répond au monarque qu'il peut compter sur +la fermeté de l'assemblée nationale, et que ses membres ont juré de +mourir en défendant les autorités constituées. + +Le roi s'assied à côté du président; mais sur l'observation de Chabot, +que sa présence peut nuire à la liberté des délibérations, on le place +dans la loge du journaliste chargé de recueillir les séances. On en +détruit la grille de fer, pour que, si la loge était envahie, il pût, +avec sa famille, se précipiter sans obstacle dans l'assemblée. Le +prince aide de ses mains à ce travail; la grille est renversée, et les +outrages, les menaces peuvent arriver plus librement dans le dernier +asile du monarque détrôné. + +Roederer fait alors le récit de ce qui s'est passé; il dépeint la +fureur de la multitude, et les dangers auxquels est exposé le château, +dont les cours ont déjà été envahies. L'assemblée ordonne que vingt +de ses commissaires iront calmer le peuple. Les commissaires partent. +Tout à coup on entend une décharge de canons. La consternation se +répand dans la salle. «Je vous avertis, dit le roi, que je viens de +défendre aux Suisses de tirer.» Mais les coups de canon sont entendus +de nouveau; le bruit de la mousqueterie s'y joint; le trouble est +à son comble. Bientôt on annonce que les commissaires députés par +l'assemblée ont été dispersés. Au même instant la porte de la salle +est attaquée, et retentit de coups effrayans; des citoyens armés +se montrent à l'une des entrées. «Nous sommes forcés», s'écrie un +officier municipal. Le président se couvre; une foule de députés +se précipitent de leur siège pour écarter les assaillans; enfin le +tumulte s'apaise, et au bruit non interrompu de la mousqueterie et du +canon, les députés crient vive la nation, la liberté, l'égalité! + +Le combat le plus meurtrier s'était engagé au château. Le roi l'ayant +quitté, on avait cru naturellement que le peuple ne s'acharnerait plus +contre une demeure abandonnée: d'ailleurs, le trouble où l'on était +empêchait de s'en occuper, et on n'avait donné aucun ordre pour le +faire évacuer. Seulement on fit rentrer dans l'intérieur du palais +toutes les troupes qui occupaient les cours, et elles se trouvèrent +confusément répandues dans les appartemens, avec les domestiques, les +gentilshommes et les officiers. La foule était immense au château, et +on pouvait à peine s'y mouvoir, malgré sa vaste étendue. + +[Illustration: 10 Août 1792.] + +Le peuple, qui peut-être ignorait le départ du roi, après avoir +attendu assez long-temps devant le guichet principal, attaque enfin +la porte, l'enfonce à coups de hache, et se précipite dans la cour +Royale. Il se forme alors en colonne, et tourne contre le château les +pièces de canon imprudemment laissées dans la cour après la retraite +des troupes. Cependant les assaillans n'attaquent pas encore. Ils font +des démonstrations amicales aux soldats qui étaient aux fenêtres: +«Livrez-nous le château, s'écrient-ils, et nous sommes amis.» +Les Suisses témoignent des intentions pacifiques, et jettent des +cartouches par les fenêtres. Quelques assiégeans, plus hardis, se +détachent des colonnes et s'avancent jusque sous le vestibule du +château. Au pied du grand escalier on avait placé une pièce de bois en +forme de barricade, derrière laquelle étaient retranchés, pêle-mêle, +des Suisses et des gardes nationaux. Ceux qui, du dehors, étaient +parvenus jusque-là, voulaient pénétrer plus loin et enlever la +barrière. Après une contestation assez longue, qui cependant n'amène +pas encore de combat, la barrière est enlevée. Alors les assaillans +s'introduisent dans l'escalier, en répétant qu'il faut que le château +leur soit livré. On assure que dans ce moment des hommes à piques, +restés dans la cour, s'emparent avec des crochets des sentinelles +suisses placées en dehors, et les égorgent; on ajoute qu'un coup de +fusil est tiré contre les fenêtres, et que les Suisses, indignés, +répondent en faisant feu. Aussitôt en effet, une décharge terrible +retentit dans le château, et ceux qui y avaient pénétré, fuient en +criant qu'ils sont trahis. Il est difficile, de bien savoir, au milieu +de cette confusion, de quel côté sont partis les premiers coups. +Les assaillans ont prétendu s'être avancés amicalement, et une fois +engagés dans le château avoir été surpris et fusillés par trahison; +c'est peu vraisemblable, car les Suisses n'étaient pas dans une +situation à provoquer le combat. N'ayant plus, aucun devoir de se +battre, depuis le départ du roi, ils ne devaient songer qu'à se +sauver, et une trahison n'en était pas le moyen. D'ailleurs, quand +même l'agression pourrait changer quelque chose au caractère moral +de ces évènemens, il faudrait convenir que la première et réelle +agression, c'est-à-dire l'attaque du château, venait des insurgés. Le +reste n'était plus qu'un accident inévitable, et imputable au hasard +seul. Quoi qu'il en soit, ceux qui s'étaient introduits dans le +vestibule et dans le grand escalier, entendent tout à coup la +décharge, et tandis qu'ils fuient, ils reçoivent dans l'escalier même +une grêle de balles. Les Suisses descendent alors en bon ordre; et, +arrivés aux dernières marches, ils débouchent par le vestibule de la +cour Royale. Là, ils s'emparent d'une des pièces de canon qui étaient +dans la cour; et, malgré un feu terrible, ils la tournent et la +déchargent sur les Marseillais, dont ils renversent un grand nombre. +Les Marseillais se replient alors, et, le feu continuant, ils +abandonnent la cour. La terreur se répand aussitôt parmi le peuple, +qui fuit de tout côté, et regagne les faubourgs. Si, dans ce moment, +les Suisses avaient poursuivi leurs avantages, si les gendarmes +placés au Louvre, au lieu de déserter leur poste, avaient chargé les +assiégeans repoussés, c'en était fait, et la victoire restait au +château. + +Mais dans ce moment arriva l'ordre du roi, confié à M. d'Hervilly, et +portant défense de faire feu. M. d'Hervilly parvient sous le vestibule +au moment où les Suisses venaient de repousser les assiégeans. Il +les arrête, et leur enjoint, de la part du roi, de le suivre à +l'assemblée. Les Suisses alors, en assez grand nombre, suivent +M. d'Hervilly aux Feuillans, au milieu des décharges les plus +meurtrières. Le château se trouve ainsi privé de la majeure partie de +ses défenseurs. Il reste cependant encore, soit dans l'escalier, soit +dans les appartemens, un assez grand nombre de malheureux Suisses, +auxquels l'ordre n'est point parvenu, et qui bientôt vont être +exposés, sans moyens de résistance, aux plus terribles dangers. + +Pendant ce temps, les assiégeans s'étaient ralliés. Les Marseillais, +unis aux Bretons, s'indignaient d'avoir cédé; ils se raniment et +reviennent à la charge, pleins de fureur Westermann, qui depuis montra +des talens véritables, dirige leurs efforts avec intelligence, ils se +précipitent avec ardeur, tombent en grand nombre, mais arrivent enfin +sous le vestibule, franchissent l'escalier, et se rendent maîtres du +château. La populace à piques s'y précipite à leur suite, et le reste +de cette scène n'est bientôt plus qu'un massacre. Les malheureux +Suisses implorent en vain leur grâce en jetant leurs armes; ils sont +impitoyablement égorgés. Le feu est mis au château; les serviteurs +qui le remplissent sont poursuivis; les uns fuient, les autres sont +immolés. Dans le nombre, il y a des vainqueurs généreux: «Grâce aux +femmes! s'écrie l'un d'entre eux; ne déshonorez pas la nation!» Et il +sauve des dames de la reine, qui étaient à genoux, en présence des +sabres levés sur leur tête. Il y eut des victimes courageuses; il y en +eut d'ingénieuses à se sauver, quand il n'y avait plus de courage à se +défendre; il y eut même, chez ces vainqueurs furieux, des mouvemens +de probité; et l'or trouvé au château, soit vanité populaire, soit le +désintéressement qui naît de l'exaltation, fut rapporté à l'assemblée. + +L'assemblée était demeurée dans l'anxiété, attendant l'issue du +combat. Enfin à onze heures, on entend les cris de victoire mille fois +répétés. Les portes cèdent sous l'effort d'une multitude ivre de joie +et de fureur. La salle est remplie des débris qu'on y apporte, des +Suisses qu'on a faits prisonniers, et auxquels on accorde la vie, pour +faire hommage à l'assemblée de cette clémence populaire. Pendant +ce temps, le roi et sa famille, retirés dans l'étroite loge d'un +journaliste, assistaient à la ruine de leur trône et à la joie de +leurs vainqueurs. Vergniaud avait quitté un instant la présidence pour +rédiger le décret de la déchéance; il rentre, et l'assemblée rend ce +décret célèbre, d'après lequel: + +Louis XVI est provisoirement suspendu de la royauté; + +Un plan d'éducation est ordonné pour le prince royal; + +Une convention nationale est convoquée. + +Était-ce donc un projet longuement arrêté que celui de ruiner la +monarchie, puisqu'on ne faisait que suspendre le roi, et qu'on +préparait l'éducation du prince? Avec quelle crainte, au contraire, ne +touchait-on pas à cet antique pouvoir? Avec quelle espèce d'hésitation +n'approchait-on pas de ce vieux tronc, sous lequel les générations +françaises avaient été tour à tour heureuses ou malheureuses, mais +sous lequel enfin elles avaient vécu? + +Cependant l'imagination publique est prompte; peu de temps lui devait +suffire pour dépouiller les restes d'un antique respect; et la +monarchie suspendue allait être bientôt la monarchie détruite. Elle +allait périr, non dans la personne d'un Louis XI, d'un Charles IX, +d'un Louis XIV, mais dans celle de Louis XVI, l'un des rois les plus +honnêtes qui se soient assis sur le trône. + +Note: + +[1] Voyez la note 22 à la fin du volume. 2: Voyez les Mémoires de +madame Campan, tome: II, page 125. + + + + +CHAPITRE VI. + + +SUITE ET FIN DE LA JOURNÉE DU 10 AOUT.--RAPPEL DU MINISTÈRE GIRONDIN; +DANTON EST NOMMÉ MINISTRE DE LA JUSTICE.--ÉTAT DE LA FAMILLE +ROYALE.--SITUATION DES PARTIS DANS L'ASSEMBLÉE ET AU DEHORS APRÈS LE +10 AOUT.--ORGANISATION ET INFLUENCE DE LA COMMUNE; POUVOIRS NOMBREUX +QU'ELLE S'ARROGE; SON OPPOSITION AVEC L'ASSEMBLÉE.--ÉRECTION D'UN +TRIBUNAL CRIMINEL EXTRAORDINAIRE.--ÉTAT DES ARMÉES APRÈS LE 10 +AOUT.--RÉSISTANCE DE LAFAYETTE AU NOUVEAU GOUVERNEMENT.--DÉCRÉTÉ +D'ACCUSATION, IL QUITTE SON ARMÉE ET LA FRANCE; EST MIS AUX FERS PAR +LES AUTRICHIENS.--POSITION DE DUMOURIEZ.--DISPOSITION DES PUISSANCES, +ET SITUATION RÉCIPROQUE DES ARMÉES COALISÉES ET DES ARMÉES +FRANÇAISES.--PRISE DE LONGWY PAR LES PRUSSIENS; AGITATION DE PARIS +A CETTE NOUVELLE.--MESURES RÉVOLUTIONNAIRES PRISES PAR LA COMMUNE; +ARRESTATION DES SUSPECTS.--MASSACRES DANS LES PRISONS LES 2, 3, 4, 5 +ET 6 SEPTEMBRE.--PRINCIPALES SCÈNES ET CIRCONSTANCES DE CES JOURNÉES +SANGLANTES. + + +Les Suisses avaient courageusement défendu les Tuileries, mais leur +résistance fut inutile: le grand escalier avait été forcé, et le +palais envahi. Le peuple, désormais vainqueur, pénétrait de toutes +parts dans cette demeure de la royauté, où il avait toujours supposé +des trésors extraordinaires, une félicité sans bornes, une puissance +formidable, et des complots sinistres! Que de vengeances à exercer à +la fois contre la richesse, la grandeur et le pouvoir! + +Quatre-vingts grenadiers suisses, qui n'ont pas eu le temps de se +retirer, défendent vigoureusement leur vie, et sont impitoyablement +égorgés. La multitude se précipite ensuite dans les appartemens, et +s'acharne sur ces inutiles amis, accourus pour défendre le roi, et +poursuivis, sous le nom de _chevaliers du poignard_, de toute la +haine populaire. Leurs armes impuissantes ne servent qu'à irriter les +vainqueurs, et rendre plus vraisemblables les projets imputés à la +cour. Toute porte qui se ferme est abattue. Deux huissiers voulant +interdire l'entrée du grand conseil, et s'immoler à l'étiquette, sont +massacrés en un instant. Les nombreux serviteurs de la famille royale +fuient tumultueusement à travers les vastes galeries, se précipitent +des fenêtres, ou cherchent dans l'immensité du palais un réduit obscur +qui protége leur vie. Les femmes de la reine se réfugient dans l'un de +ses appartemens, et s'attendent à chaque instant à être attaquées dans +leur asile. La princesse de Tarente en fait ouvrir les portes pour +ne pas augmenter l'irritation par la résistance. Les assaillans se +présentent, et se saisissent de l'une d'elles. Déjà le fer est levé +sur sa tête. «_Grâce aux femmes_! s'écrie une voix; _ne déshonorez pas +la nation_!» A ce mot, le fer s'abaisse, les femmes de la reine sont +épargnées, protégées, conduites hors du château par ces mêmes homme +qui allaient les immoler, et qui, avec toute la mobilité populaire, +les escortent maintenant, et emploient pour les sauver le plus +ingénieux dévouement. Après avoir massacré, on dévaste; on brise ces +magnifiques ameublemens, et on en disperse au loin les débris. Le +peuple se répand dans les secrets appartemens de la reine, et s'y +livre à la gaieté la plus obscène; il pénètre dans les lieux les +plus reculés, recherche tous les dépôts de papiers, brise toutes les +fermetures, et satisfait le double plaisir de la curiosité et de la +destruction. A l'horreur du meurtre et du sac se réunit celle de +l'incendie. Déjà les flammes ayant dévoré les échoppes adossées aux +cours extérieures commencent à s'étendre à l'édifice, et menacent +d'une ruine complète cet imposant séjour de la royauté. La désolation +n'est pas bornée à cette triste enceinte; elle s'étend au loin. Les +rues sont jonchées de débris et de cadavres. Quiconque fuit ou est +supposé fuir est traité en ennemi, et poursuivi à coups de fusil. Un +bruit presque continuel de mousqueterie a succédé à celui du canon et +révèle à chaque instant de nouveaux meurtres. Que d'horreurs dans les +suites d'une victoire, quels que soient les vaincus, les vainqueurs, +et la cause pour laquelle on a combattu! + +Le pouvoir exécutif étant dissous par la suspension de Louis XVI, il +ne restait plus dans Paris que deux autorités, celle de la commune et +celle de l'assemblée. Comme on l'a vu dans le récit du 10 août, des +députés des sections, réunis à l'Hôtel-de-Ville, s'étaient emparés +du pouvoir municipal en expulsant les anciens magistrats, et avaient +dirigé l'insurrection pendant toute la nuit et la journée du 10. Ils +possédaient la véritable force de fait; ils avaient tout l'emportement +de la victoire, et représentaient cette classe révolutionnaire, neuve +et ardente, qui venait de lutter pendant toute la session contre +l'inertie de cette autre classe d'hommes, plus éclairés, mais moins +actifs, dont se composait l'assemblée législative. Le premier soin des +députés des sections fut de destituer toutes les hautes autorités, +qui, plus rapprochées du pouvoir suprême, lui étaient plus attachées. +Ils avaient suspendu l'état-major de la garde nationale, et +désorganisé la défense des Tuileries en arrachant Mandat au château, +et donné à Santerre le commandement de la garde nationale. Ils +n'avaient pas mis moins d'empressement à suspendre l'administration du +département, qui, de la haute région où elle était placée, contraria +toujours les passions populaires, qu'elle ne partageait pas. Quant à +la municipalité, ils en avaient supprimé le conseil général, s'étaient +substitués à son autorité, ne conservant que le maire Pétion, le +procureur-syndic Manuel et les seize administrateurs municipaux. +Tout cela s'était fait pendant l'attaque du château. Danton avait +audacieusement dirigé cette orageuse séance; et, lorsque la mitraille +des Suisses refoula la multitude le long des quais, et jusqu'à +l'Hôtel-de-Ville, il était sorti en disant: «_Nos frères demandent +du secours, allons leur en porter_.» Sa présence avait contribué à +ramener le peuple sur le champ de bataille, et à décider la victoire. +Le combat terminé, il fut question de délivrer Pétion de sa garde et +de le remplacer dans ses fonctions de maire. Cependant, soit véritable +intérêt pour sa personne, soit crainte de se donner un chef trop +scrupuleux pour les premiers momens de l'insurrection, on avait décidé +qu'il serait gardé encore un jour ou deux, sous le prétexte de mettre +sa vie à couvert. En même temps on avait enlevé de la salle du conseil +général, les bustes de Louis XVI, de Bailly et Lafayette. La classe +nouvelle qui s'élevait écartait ainsi les premières illustrations +révolutionnaires, pour y substituer les siennes. + +Les insurgés de la commune devaient chercher à se mettre en rapport +avec l'assemblée. Ils lui reprochaient des hésitations, et même du +royalisme; mais ils voyaient toujours en elle la seule autorité +souveraine actuellement existante, et n'étaient point du tout disposés +à la méconnaître. Dans la matinée même du 10, une députation vint à sa +barre lui annoncer la formation de la commune insurrectionnelle, et +lui exposer ce qui avait été fait. Danton était au nombre des députés. +«Le peuple qui nous envoie vers vous, dit-il, nous a chargés de vous +déclarer qu'il vous croyait toujours dignes de sa confiance, mais +qu'il ne reconnaissait d'autre juge des mesures extraordinaires +auxquelles la nécessité l'a contraint de recourir, que le peuple +français, notre souverain et le vôtre, réuni dans les assemblées +primaires.» + +L'assemblée répondit à ces députés, par l'organe de son président, +qu'elle approuvait tout ce qui avait été fait, et qu'elle leur +recommandait l'ordre et la paix. Elle leur fit donner en outre +communication des décrets rendus dans la journée, avec invitation de +les répandre. Après cela, elle rédigea une proclamation pour rappeler +le respect dû aux personnes et aux propriétés, et chargea quelques-uns +de ses membres d'aller la porter au peuple. + +Son premier soin dans ce moment devait être de suppléer à la royauté +détruite. Les ministres, réunis sous le nom de _conseil exécutif_, +furent provisoirement chargés par elle des soins de l'administration, +et de l'exécution des lois. Le ministre de la justice, dépositaire du +sceau de l'État, devait l'apposer sur les décrets, et les promulguer +au nom de la puissance législative. Il fallait ensuite choisir les +personnes qui composeraient le ministère. On songea tout d'abord à +replacer Roland, Clavière et Servan, destitués pour leur attachement à +la cause populaire, car la révolution nouvelle devait vouloir tout +ce que n'avait pas voulu la royauté. Ces trois ministres furent donc +unanimement réintégrés, Roland à l'intérieur, Servan à la guerre, et +Clavière aux finances. Il y avait encore à nommer un ministre de la +justice, des affaires étrangères et de la marine. Ici le choix était +libre; et les voeux formés autrefois pour le mérite obscur, ou pour le +patriotisme ardent et désagréable à la cour, pouvaient être réalisés +sans obstacle. Danton, si puissant sur la multitude, et si entraînant +pendant les quarante-huit heures écoulées, fut jugé nécessaire; et +bien qu'il déplût aux girondins comme un élu de la populace, il fut +nommé ministre de la justice à la majorité de 222 voix sur 284. Après +avoir donné cette satisfaction au peuple, et accordé cette place +à l'énergie, on songea à mettre un savant à la marine. Ce fut le +mathématicien Monge, connu et apprécié par Condorcet, et adopté sur +sa proposition. On porta enfin Lebrun aux affaires étrangères, et +on récompensa dans sa personne l'un de ces hommes laborieux, qui +faisaient auparavant tout le travail dont les ministres avaient +l'honneur. + +Après avoir remplacé le pouvoir exécutif, l'assemblée déclara que tous +les décrets sur lesquels Louis XVI avait apposé son _veto_ recevraient +force de loi. La formation d'un camp sous Paris, objet de l'un de ces +décrets, et cause de si vives discussions, fut ordonnée sur-le-champ, +et les canonniers reçurent l'autorisation, le jour même, de commencer +des esplanades sur les hauteurs de Montmartre. Après avoir fait +la révolution de Paris, il fallait en assurer le succès dans les +départemens, et surtout aux armées, où commandaient des généraux +suspects. Des commissaires pris dans l'assemblée furent chargés de se +rendre dans les provinces et les armées, pour les éclairer sur les +événemens du 10 août, et on leur donna des pouvoirs pour renouveler au +besoin tous les chefs civils et militaires. + +Quelques heures avaient suffi à tous ces décrets; et pendant que +l'assemblée était occupée à les rendre, d'autres soins venaient sans +cesse l'interrompre. Les effets précieux enlevés aux Tuileries étaient +transportés dans son enceinte; les Suisses, les serviteurs du château, +toutes les personnes arrêtées dans leur fuite, ou arrachées à la +fureur du peuple, étaient conduites à sa barre comme dans un lieu +d'asile. Une foule de pétitionnaires venaient les uns après les autres +rapporter ce qu'ils avaient fait ou vu, et raconter leurs découvertes +sur les complots supposés de la cour. Des accusations et des +invectives de tout genre étaient proférées contre la famille royale, +qui entendait tout cela du lieu étroit où on l'avait reléguée. Ce lieu +était la loge du logographe. Louis XVI écoutait avec calme tous les +discours, et s'entretenait par intervalles avec Vergniaud et d'autres +députés, placés tout près de lui. Enfermé là depuis quinze heures, il +avait demandé quelques alimens, qu'il partagea avec sa femme et ses +enfans, et qui provoquaient d'ignobles observations sur le goût qu'on +lui imputait pour la table! On sait si les partis victorieux épargnent +le malheur! Le jeune dauphin, couché sur le sein de sa mère, y dormait +profondément, accablé par une chaleur étouffante. La jeune princesse +et madame Elisabeth, les yeux rouges de larmes, étaient à côté de la +reine. Au fond de la loge se trouvaient quelques seigneurs dévoués qui +n'avaient pas abandonné le malheur. Cinquante hommes, pris dans la +troupe qui avait escorté la famille royale du château à l'assemblée, +servaient de garde à cette enceinte. C'est de là que le monarque déchu +contemplait les dépouilles de ses palais, assistait au démembrement de +son antique pouvoir, et en voyait distribuer les restes aux diverses +autorités populaires. + +Le tumulte continuait avec une extrême violence, et, au gré du peuple, +ce n'était pas assez d'avoir suspendu la royauté, il fallait là +détruire. Les pétitions se succédaient sur ce sujet, et, dans +l'attente d'une réponse, la multitude s'agitait au dehors de la salle, +en inondait les avenues, en assiégeait les portes, et deux ou trois +fois elle les attaqua si violemment qu'on les crut enfoncées, et qu'on +craignit pour la famille infortunée dont l'assemblée avait reçu le +dépôt. Henri Larivière, envoyé avec d'autres commissaires pour calmer +le peuple, rentra dans cet instant et s'écria avec force: «Oui, +Messieurs, je le sais, je l'ai vu, je l'assure, la masse du peuple est +décidée à périr mille fois, plutôt que de déshonorer la liberté par +aucun acte d'inhumanité; et à coup sûr il n'est pas une tête ici +présente (et l'on doit m'entendre, ajouta-t-il) qui ne puisse +compter sur la loyauté française.» Ces paroles rassurantes et +courageuses furent applaudies. Vergniaud prit la parole à son tour, +et répondit aux pétitionnaires qui demandaient qu'on changeât la +suspension en déchéance. «Je suis charmé, dit-il, qu'on me fournisse +l'occasion d'expliquer l'intention de l'assemblée en présence des +citoyens. Elle a décrété la suspension du pouvoir exécutif, et a nommé +une convention qui déciderait irrévocablement la grande question de la +déchéance. En cela, elle s'est renfermée dans ses pouvoirs, qui ne +lui permettaient pas de se faire juge elle-même de la royauté, elle +a pourvu au salut de l'État en mettant le pouvoir exécutif dans +l'impossibilité de nuire. Elle a satisfait ainsi à tous les besoins +en demeurant dans la limite de ses attributions.» Ces paroles +produisirent une impression favorable, et les pétitionnaires +eux-mêmes, calmés par elles, se chargèrent d'éclairer et d'apaiser le +peuple. + +Il fallait mettre fin à cette séance si longue. Il fut donc ordonné +que les effets enlevés au château seraient déposés à la commune; que +les Suisses et toutes les personnes arrêtées seraient au gardées aux +Feuillans, ou transportées dans diverses maisons de détention; enfin +que la famille royale serait gardée au Luxembourg jusqu'à la réunion +de la convention nationale, mais qu'en attendant les préparatifs +nécessaires pour l'y recevoir, elle logerait dans le local même de +l'assemblée. A une heure du matin, le samedi 11, la famille royale fut +transportée dans le logement qu'on lui destinait, et qui consistait en +quatre cellules des anciens feuillans. Les seigneurs qui n'avaient pas +quitté le roi s'établirent dans la première, le roi dans la seconde, +la reine, sa soeur et ses enfans dans les deux autres. La femme du +concierge servit les princesses, et remplaça le cortége nombreux des +dames qui, la veille encore, se disputaient le soin de leur service. + +La séance fut suspendue à trois heures du matin. Le bruit régnait +encore dans Paris. Pour éviter les désordres, on avait illuminé les +environs du château, et la plus grande partie des citoyens étaient +sous les armes. + +Tels avaient été cette journée célèbre, et ses résultats immédiats. +Le roi et sa famille étaient prisonniers aux Feuillans, et les trois +ministres disgraciés replacés en fonctions. Danton, caché la veille +dans un club obscur, se trouvait ministre de la justice. Pétion était +consigné chez lui, mais à son nom proclamé avec enthousiasme on +ajoutait celui de _Père du peuple_. Marat, sorti de l'obscure retraite +où Danton l'avait caché pendant l'attaque, et maintenant armé d'un +sabre, se promenait dans Paris à la tête du bataillon Marseillais. +Robespierre, qu'on n'a pas vu figurer pendant ces terribles scènes, +Robespierre haranguait aux Jacobins, et entretenait quelques membres +restés avec lui, de l'usage à faire de la victoire, de la nécessité de +remplacer l'assemblée actuelle, et de mettre Lafayette en accusation. + +Dès le lendemain, il fallut songer encore à calmer le peuple soulevé, +et ne cessant de massacrer ceux qu'il prenait pour des aristocrates +fugitifs. L'assemblée reprit sa séance le 11 à sept heures du matin. +La famille royale fut replacée dans la loge du logographe, pour +assister aux décisions qui allaient être prises, et aux scènes qui +allaient se passer dans le corps législatif. Pétion, délivré et +escorté par un peuple nombreux, vint rendre compte de l'état de Paris, +qu'il avait visité, et où il avait tâché de répandre le calme et +l'esprit de paix. Des citoyens s'étaient faits ses gardiens pour +veiller sur ses jours. Pétion fut parfaitement accueilli par +l'assemblée, et repartit aussitôt pour continuer ses exhortations +pacifiques. Les Suisses déposés la veille aux Feuillans étaient +menacés. La multitude demandait leur mort à grands cris, en les +appelant complices du château et assassins du peuple. On parvint à +l'apaiser en annonçant que les Suisses seraient jugés, et qu'une cour +martiale allait être formée pour punir ce qu'on appela depuis _les +conspirateurs du, 10 août_. «Je demande, s'écria le violent Chabot, +qu'ils soient conduits à l'Abbaye pour être jugés... Dans la terre de +l'égalité, la loi doit raser toutes les têtes, même celles qui sont +assises sur le trône.» Déjà les officiers avaient été transportés à +l'Abbaye; les soldats le furent à leur tour. Il en coûta des peines +infinies, et il fallut promettre au peuple de les juger promptement. + +Comme on le voit l'idée de se venger de tous les défenseurs de la +royauté, et de punir en eux les dangers qu'on avait courus, s'emparait +déjà des esprits, et bientôt allait faire naître de cruelles +divisions. En suivant les progrès de l'insurrection, on a déjà +remarqué les germes de dissentimens qui commençaient à s'élever dans +le parti populaire. On a déjà vu l'assemblée, composée d'hommes +cultivés et calmes, se trouver en opposition avec les clubs et les +municipalités, où se réunissaient des hommes inférieurs en éducation, +en talens, mais qui, par leur position même, leurs moeurs moins +élevées, leur ambition ascendante, étaient portés à agir et à +précipiter les événemens; on a vu que, la veille du 10 août, Chabot +différa d'avis avec Pétion, qui, d'accord avec la majorité de +l'assemblée, voulait qu'on préférât un décret de déchéance à une +attaque de vive force. Ces hommes, qui avaient conseillé la plus +grande énergie possible, se trouvaient donc le lendemain en présence +de l'assemblée, fiers d'une victoire remportée presque malgré elle, et +lui rappelant, avec les expressions d'un respect équivoque, qu'elle +avait absous Lafayette, et qu'il ne fallait pas qu'elle compromît +encore par sa faiblesse le salut du peuple. Ils remplissaient la +commune, où ils étaient mêlés à des bourgeois ambitieux, à des +agitateurs subalternes, à des clubistes; ils occupaient les Jacobins +et les Cordeliers, et quelques-uns d'entre eux siégeaient sur les +bancs extrêmes du corps législatif. Le capucin Chabot, le plus ardent +de tous, passait tour à tour de la tribune de l'assemblée à celle des +Jacobins, et menaçait toujours des piques et du tocsin. + +L'assemblée avait prononcé la suspension, et ces hommes plus exigeans +réclamaient la déchéance; en nommant un gouverneur pour le dauphin, +elle avait supposé la royauté, et eux voulaient la république; elle +pensait en majorité qu'on devait se défendre activement contre +l'étranger, mais faire grâce aux vaincus; eux soutenaient au contraire +qu'il fallait non-seulement résister à l'étranger, mais encore sévir +contre ceux qui, retranchés dans le château, avaient voulu massacrer +le peuple et amener les Prussiens à Paris. S'élevant dans leur ardeur +aux idées les plus extrêmes, ils soutenaient que les corps électoraux +n'étaient pas nécessaires pour former la nouvelle assemblée, mais que +tous les citoyens devaient être jugés aptes à voter. Déjà même un +jacobin proposait de donner des droits politiques aux femmes. Ils +disaient hautement enfin qu'il fallait que le peuple se présentât en +armes pour manifester ses volontés au corps législatif. Marat excitait +ce débordement des esprits, et provoquait à la vengeance, parce qu'il +pensait, dans son affreux système, qu'il convenait de purger la +France. Robespierre, moins par système d'épuration, moins par +disposition sanguinaire, que par envie contre l'assemblée, élevait +contre elle les reproches de faiblesse et de royalisme. Prôné par les +Jacobins, proposé avant le 10 août comme le dictateur nécessaire, il +était proclamé aujourd'hui comme le défenseur le plus éloquent et le +plus incorruptible des droits du peuple. Danton, ne songeant ni à se +faire louer, ni à se faire écouter, et n'ayant jamais aspiré à +la dictature, avait néanmoins décidé le 10 août par son audace. +Maintenant encore, négligeant l'étalage, il ne songeait qu'à s'emparer +du conseil exécutif, dont il était membre, en dominant ou entraînant +ses collègues. Incapable de haine ou d'envie, il ne nourrissait +aucun mauvais sentiment contre ces députés dont l'éclat offusquait +Robespierre; mais il les négligeait comme inactifs, et leur préférait +ces hommes énergiques des classes inférieures, sur lesquels il +comptait davantage, pour maintenir et achever la révolution. + +Ces divisions n'étaient pas soupçonnées au dehors de Paris; tout ce +que le public de la France avait pu voir, c'était la résistance de +l'assemblée à des voeux trop ardens, et l'absolution de Lafayette +prononcée malgré la commune et les Jacobins. Mais on imputait tout +à la majorité, royaliste et feuillantine, on admirait toujours les +girondins, on estimait également Brissot et Robespierre, on adorait +surtout Pétion comme le maire si maltraité par la cour; et on ne +s'informait pas si Pétion paraissait si modéré à Chabot, s'il blessait +l'orgueil de Robespierre, s'il était traité comme un honnête homme +inutile par Danton, et comme un conspirateur sujet à l'épuration par +Marat. Pétion était donc encore entouré des respects de la multitude; +mais, comme Bailly après le 14 juillet, il allait bientôt devenir +importun et odieux, en désapprouvant des débordemens qu'il ne pouvait +plus empêcher. + +La principale coalition des nouveaux révolutionnaires s'était formée +aux Jacobins et à la commune. Tous les projets se proposaient, se +discutaient aux Jacobins; et les mêmes hommes venaient ensuite +exécuter à l'Hôtel-de-Ville, au moyen de leurs pouvoirs municipaux, ce +qu'ils n'avaient pu que projeter dans leur club. Le conseil général +de la commune composait à lui seul une espèce d'assemblée, aussi +nombreuse que le corps législatif, ayant ses tribunes, son bureau, +ses applaudissemens bien plus bruyans, et une force de fait bien plus +considérable. Le maire en était le président, le procureur-syndic +l'orateur officiel, chargé de faire toutes les réquisitions +nécessaires. Pétion ne s'y présentait déjà plus, et se bornait au soin +des subsistances. Le procureur Manuel, se laissant porter plus loin +par le flot révolutionnaire, y faisait tous les jours entendre sa +voix. Mais l'homme qui dominait le plus cette assemblée, c'était +Robespierre. Resté à l'écart pendant les trois premiers jours qui +suivirent le 10 août, il s'y était rendu après que l'insurrection eut +été consommée, et se présentant au bureau pour y faire vérifier ses +pouvoirs, il avait semblé en prendre possession plutôt que venir y +soumettre ses titres. Son orgueil, loin de déplaire, n'avait fait +qu'augmenter les respects dont on l'entourait. Sa réputation de +talens, d'incorruptibilité et de constance, en faisait un personnage +grave et respectable, que ces bourgeois rassemblés étaient fiers de +posséder au milieu d'eux. En attendant la réunion de la Convention +dont il ne doutait pas de faire partie, il venait exercer là un +pouvoir plus réel que le pouvoir d'opinion dont il jouissait aux +Jacobins. + +Le premier soin de la commune fut de s'emparer de la police; car, en +temps de guerre civile, arrêter, poursuivre ses ennemis, est le plus +important et le plus envié des pouvoirs. Les juges de paix, chargés de +l'exercer en partie, avaient indisposé l'opinion par leurs +poursuites contre les agitateurs populaires, et se trouvaient ainsi, +volontairement ou non, en hostilité avec les patriotes. On se +souvenait surtout de celui qui, dans l'affaire de Bertrand de +Molleville et du journaliste Carra, avait osé faire citer deux +députés. Les juges de paix furent donc destitués, et on transporta aux +autorités municipales toutes leurs attributions relatives à la police. +D'accord ici avec la commune de Paris, l'assemblée décréta que la +police, dite de _sûreté générale_, serait attribuée aux départemens, +districts et municipalités. Elle consistait à rechercher tous les +délits menaçant la _sûreté intérieure et extérieure de l'Etat_, à +faire le recensement des citoyens suspects par leur opinion ou leur +conduite, à les arrêter provisoirement, à les disperser même et à +les désarmer, s'il était nécessaire. C'étaient les conseils des +municipalités qui remplissaient eux-mêmes ce ministère, et la masse +entière des citoyens se trouvait ainsi appelée à observer, à dénoncer +et à poursuivre le parti ennemi. On conçoit combien devait être +active, mais rigoureuse et arbitraire, cette police démocratiquement +exercée. Le conseil entier recevait la dénonciation, et un comité de +_surveillance_ l'examinait, et faisait exécuter l'arrestation. +Les gardes nationales étaient en réquisition permanente, et les +municipalités de toutes les villes au-dessus de vingt mille ames +pouvaient ajouter des réglemens particuliers à cette loi de _sûreté +générale_. Certes, l'assemblée législative ne croyait pas préparer +ainsi les sanglantes exécutions qui eurent lieu plus tard; mais, +entourée d'ennemis au dedans et au dehors, elle appelait tous les +citoyens à les surveiller, comme elle les avait tous appelés à +administrer et à combattre. + +La commune de Paris s'empressa d'user de ces pouvoirs nouveaux, et fit +de nombreuses arrestations. C'étaient les vainqueurs, irrités encore +des dangers de la veille, et des dangers plus grands du lendemain, qui +s'emparaient de leurs ennemis abattus maintenant, mais pouvant bientôt +se relever avec le secours des étrangers. Le comité de surveillance de +la commune de Paris fut composé des hommes les plus violens. Marat, +qui, dans la révolution, s'était si audacieusement attaqué aux +personnes, fut le chef de ce comité; et de tous les hommes, c'était le +plus redoutable dans de pareilles fonctions. + +Outre ce comité principal, la commune de Paris en institua un +particulier dans chaque section. Elle décida que les passe-ports ne +seraient délivrés que sur la délibération des assemblées des sections; +que les voyageurs seraient accompagnés, soit à la municipalité, soit +aux portes de Paris, par deux témoins qui attesteraient l'identité +de la personne qui avait demandé le passe-port, avec celle qui +s'en servait pour partir. Elle tâchait ainsi, par tous les moyens, +d'empêcher l'évasion des suspects sous des noms supposés. Elle ordonna +ensuite qu'il fût fait un tableau des ennemis de la révolution, et +invita les citoyens, par une proclamation, à dénoncer les coupables du +10 août. Elle fit arrêter les écrivains qui avaient soutenu la cause +royaliste, et donna leurs presses aux écrivains patriotes. Marat +se fit restituer triomphalement quatre presses qui, disait-il, lui +avaient été enlevées par les ordres du _traître Lafayette_. Des +commissaires allèrent dans les prisons délivrer les détenus enfermés +pour cris et propos contre la cour. Toujours prompte enfin à s'ingérer +partout, la commune, à l'exemple de l'assemblée, envoya des députés +pour éclairer et ramener l'armée de Lafayette, qui donnait des +inquiétudes. + +La commune fut chargée en outre d'une dernière mission non moins +importante, celle de garder la famille royale. L'assemblée avait +d'abord ordonné sa translation au Luxembourg, et sur l'observation +que ce palais était difficile à garder, on se décida pour l'hôtel du +ministère de la justice. Mais la commune, qui avait déjà la police de +la capitale, et qui se croyait particulièrement chargée de la garde du +roi, proposa le Temple, et déclara ne pouvoir répondre de ce dépôt que +dans la tour de cette ancienne abbaye. L'assemblée y consentit, et +confia les augustes prisonniers au maire et au commandant général +Santerre, sous leur responsabilité personnelle[1]. Douze commissaires +du conseil général devaient, sans interruption, veiller au Temple. Des +travaux extérieurs en avaient fait une espèce de place d'armes. Des +détachemens nombreux de la garde nationale en formaient tour à tour +la garnison, et on ne pouvait y pénétrer que sur une permission de la +municipalité. L'assemblée décréta aussi que cinq cent mille francs +seraient pris au trésor pour fournir à l'entretien de la famille +royale, jusqu'à la prochaine réunion de la Convention nationale. + +Les fonctions de la commune étaient, comme on le voit, très étendues. +Placée au centre de l'État, là où s'exercent les grands pouvoirs, et +portée par son énergie à exécuter elle-même tout ce qui lui semblait +fait trop mollement par les hautes autorités, elle était conduite à +empiéter sans cesse. L'assemblée, reconnaissant la nécessité de la +contenir dans certaines limites, décréta la réélection d'un nouveau +conseil de département, pour remplacer celui qui fut dissous le +jour de l'insurrection. La commune, se voyant menacée du joug d'une +autorité supérieure, qui probablement gênerait son essor, comme avait +fait l'ancien département, s'irrita de ce décret, et ordonna aux +sections de surseoir à l'élection déjà commencée. Le procureur-syndic +Manuel fut aussitôt dépêché de l'Hôtel-de-Ville aux Feuillans pour +présenter les réclamations de la municipalité. «Les délégués des +citoyens de Paris, dit-il, ont besoin de pouvoirs sans limites; une +nouvelle autorité placée entre eux et vous ne fera que jeter des +germes de divisions. Il faudra que le peuple, pour se délivrer de +cette puissance destructive de sa souveraineté, s'arme encore une fois +de sa vengeance.» + +Tel était le langage menaçant que déjà on osait faire entendre à +l'assemblée. Celle-ci accorda ce qu'on lui demandait; et, soit qu'elle +crût impossible ou imprudent de résister, soit qu'elle regardât comme +dangereux d'entraver dans le moment l'énergie de la commune, elle +décida que le nouveau conseil n'aurait aucune autorité sur la +municipalité, et ne serait qu'une simple commission de finances, +chargée du soin des contributions publiques dans le département de +la Seine. Une autre question plus grave préoccupait les esprits, et +devait faire ressortir bien plus fortement la différence de sentiment +qui existait entre la commune et l'assemblée. On réclamait à grands +cris la punition de ceux qui avaient tiré sur le peuple, et qui +étaient prêts à se montrer dès que l'ennemi approcherait. On les +appelait alternativement _les conspirateurs du 10 août_, ou les +_traîtres_. La commission martiale, instituée dès le 11 pour juger les +Suisses, ne semblait pas suffisante, parce que ses pouvoirs étaient +bornés à la poursuite de ces militaires. Le tribunal criminel de la +Seine paraissait soumis à des formalités trop lentes, et d'ailleurs +on suspectait toutes les autorités antérieures à la journée du 10. La +commune demanda donc, le 13, l'érection d'un tribunal spécial pour +juger _les crimes du 10 août_, et qui eût assez de latitude pour +atteindre tout ce qu'on appelait les _traîtres_. L'assemblée renvoya +la pétition à sa commission extraordinaire, chargée depuis le mois de +juillet de proposer les moyens de salut. + +Le 14, une nouvelle députation de la commune arrive au corps +législatif, pour demander le décret relatif au tribunal +extraordinaire, déclarant que, s'il n'est pas encore rendu, elle est +chargée de l'attendre. Le député Gaston adresse à cette députation +quelques observations sévères, et elle se retire. L'assemblée persiste +à refuser la création d'un tribunal extraordinaire, et se borne à +attribuer aux tribunaux établis _la connaissance des crimes du 10 +août_. + +A cette nouvelle, une rumeur violente se répand dans Paris. La section +des Quinze-Vingts se présente au conseil général de la commune, et +annonce que le tocsin sera sonné au faubourg Saint-Antoine, si le +décret demandé n'est pas rendu sur-le-champ. Le conseil général envoie +alors une nouvelle députation, à la tête de laquelle est Robespierre. +Celui-ci prend la parole au nom de la municipalité, et fait aux +députés les remontrances les plus insolentes. «La tranquillité du +peuple, leur dit-il, tient à la punition des coupables; et cependant +vous n'avez rien fait pour les atteindre. Votre décret est +insuffisant. Il n'explique point la nature et l'étendue des crimes à +punir, car il ne parle que des _crimes du 10 août_, et les crimes des +ennemis de la révolution s'étendent bien au-delà du 10 août et de +Paris. Avec une expression pareille, le traître Lafayette échapperait +aux coups de la loi! Quant à la forme du tribunal, le peuple ne peut +pas tolérer davantage celle que vous lui avez conservée. Le double +degré de juridiction cause des délais interminables; et d'ailleurs +toutes les anciennes autorités sont suspectes; il en faut de +nouvelles; il faut que le tribunal demandé soit composé par des +députés pris dans les sections, et qu'il ait la faculté de juger les +coupables souverainement et en dernier ressort.» + +Cette pétition impérieuse parut plus dure encore par le ton de +Robespierre. L'assemblée répondit au peuple de Paris par une adresse +dans laquelle elle repoussa tout projet de commission extraordinaire +et de chambre ardente, comme indigne de la liberté, et comme propre +seulement au despotisme. + +Ces raisonnables observations ne produisirent aucun effet; +l'irritation n'en devint que plus grande. On ne parla dans tout Paris +que du tocsin, et dès le lendemain un représentant de la commune, +se présentant à la barre, dit à l'assemblée: «Comme citoyen, comme +magistrat du peuple, je viens vous annoncer que ce soir à minuit le +tocsin sonnera, et la générale battra. Le peuple est las de n'être +point vengé. Craignez qu'il ne se fasse justice lui-même. Je demande, +ajouta l'audacieux pétitionnaire, que sans désemparer vous décrétiez +qu'il sera nommé un citoyen par chaque section pour former un tribunal +criminel.» + +Cette menaçante apostrophe souleva l'assemblée, et particulièrement +les députés Choudieu et Thuriot, qui réprimandèrent vivement l'envoyé +de la commune. Cependant la discussion s'engagea, et la proposition de +la commune, fortement appuyée par les membres ardens de l'assemblée, +fut enfin convertie en décret. Un corps électoral dut se réunir pour +élire les membres d'un tribunal extraordinaire, destiné à juger +les crimes commis dans la journée du 10 août, _et autres crimes y +relatifs, circonstances et dépendances_. Ce tribunal, divisé en deux +sections, devait juger en dernier ressort et sans appel. Tel fut le +premier essai du tribunal révolutionnaire, et la première accélération +donnée par la vengeance aux formes de la justice. Ce tribunal fut +appelé tribunal du 17 août. + +On ignorait encore l'effet produit aux armées par la dernière +révolution, et la manière dont avaient été accueillis les décrets du +10. C'était là le point le plus important, et duquel dépendait le sort +de la révolution nouvelle. La frontière était toujours partagée en +trois corps d'armée, celui du nord, du centre et du midi. Luckner +commandait au nord, Lafayette au centre, et Montesquiou au midi. +Depuis les malheureuses affaires de Mons et de Tournay, Luckner, +pressé par Dumouriez, avait encore essayé l'offensive sur les +Pays-Bas; mais il s'était retiré, et, en évacuant Courtray, il avait +brûlé les faubourgs, ce qui était devenu un grave motif d'accusation +contre le ministère à la veille de la déchéance. Depuis, les armées +étaient demeurées dans la plus complète inaction; vivant dans des +camps retranchés, et se bornant à de légères escarmouches. Dumouriez, +en quittant le ministère, s'était rendu comme lieutenant-général +auprès de Luckner, et avait été mal accueilli à l'armée, où dominait +l'esprit du parti Lafayette; Luckner, tout à fait soumis dans le +moment à cette influence, relégua Dumouriez dans l'un de ces camps, +celui de Maulde, et l'y laissa, avec un petit nombre de troupes, +s'occuper à des retranchemens et à des escarmouches. + +Lafayette, voulant, à cause des dangers du roi, se rapprocher de +Paris, désirait prendre le commandement du nord. Cependant il ne +voulait point quitter ses troupes, dont il était très aimé, et il +convint avec Luckner de changer de position, chacun avec sa division, +et de décamper tous les deux, l'un pour se porter au nord, l'autre au +centre. Ce déplacement des armées, en présence de l'ennemi, aurait +pu avoir des dangers, si très heureusement la guerre n'eût été +complètement inactive. Luckner s'était donc rendu à Metz, et Lafayette +à Sedan. Pendant ce mouvement croisé, Dumouriez, chargé de suivre +avec son petit corps l'armée de Luckner, à laquelle il appartenait, +s'arrêta tout à coup en présence de l'ennemi, qui avait fait menace +de l'attaquer; et il fut obligé de demeurer dans son camp, sous peine +d'ouvrir l'entrée de la Flandre au duc de Saxe-Teschen. Il réunit les +autres généraux qui occupaient auprès de lui des camps séparés; il +s'entendit avec Dillon, qui arrivait avec une portion de l'armée de +Lafayette, et provoqua un conseil de guerre à Valenciennes, pour +justifier, parla nécessité, sa désobéissance à Luckner. Pendant ce +temps, Luckner était arrivé à Metz, Lafayette à Sedan; et sans les +événemens du 10 août, Dumouriez allait peut-être subir une arrestation +et un jugement militaire, pour son refus de marcher en avant. + +Telle était la situation des armées, lorsque la nouvelle du +renversement du trône y fut connue. Le premier soin de l'assemblée +législative fut d'y envoyer, comme on l'a vu, trois commissaires, pour +porter ses décrets et faire prêter le nouveau serment aux troupes. +Les trois, commissaires, arrivés à Sedan, furent reçus par la +municipalité, qui tenait de Lafayette l'ordre de les faire arrêter. Le +maire les interrogea sur la scène du 10 août, exigea le récit de +tous les événemens, et déclara, d'après les secrètes instructions de +Lafayette, qu'évidemment l'assemblée législative n'était plus libre +lorsqu'elle avait prononcé la suspension du roi; que ses commissaires +n'étaient que les envoyés d'une troupe factieuse, et qu'ils allaient +être enfermés au nom de la constitution. Ils furent en effet +emprisonnés; et Lafayette, pour mettre à couvert les exécuteurs de cet +ordre, le prit sous sa propre responsabilité. Immédiatement après, il +fit renouveler dans son armée le serment de fidélité à la loi et au +roi, et ordonna qu'il fût répété dans tous les corps soumis à son +commandement. II comptait sur soixante-quinze départemens, qui avaient +adhéré à sa lettre du 16 juin, et il se proposait de tenter un +mouvement contraire à celui du 10 août. Dillon, qui était à +Valenciennes sous les ordres de Lafayette, et qui avait un +commandement supérieur à Dumouriez obéit à son général en chef, fit +prêter le serment de fidélité à la loi et au roi, et enjoignit à +Dumouriez d'en faire de même dans son camp de Maulde. Dumouriez, +jugeant mieux l'avenir, et d'ailleurs irrité contre les feuillans, +sous l'empire desquels ils se trouvait, saisit cette occasion de leur +résister et de gagner la faveur du gouvernement nouveau, en refusant +le serment pour lui et pour ses troupes. + +Le 17, le jour même où le nouveau tribunal criminel fut si +tumultueusement établi, on apprit par une lettre que les commissaires +envoyés à l'armée de Lafayette avaient été arrêtés par ses ordres, et +que l'autorité législative était méconnue. Cette nouvelle répandit +encore plus d'irritation que d'alarme; les cris contre Lafayette +retentirent avec plus de force que jamais. On demanda son accusation, +et on reprocha à l'assemblée de ne pas l'avoir prononcée plus tôt. +Sur-le-champ un décret fut rendu contre le département des Ardennes; +de nouveaux commissaires furent dépêchés avec les mêmes pouvoirs +que les précédens, et avec la commission de faire élargir les trois +prisonniers. On envoya aussi d'autres commissaires à l'armée de +Dillon. Le 19 au matin, l'assemblée déclara Lafayette traître à la +patrie, et lança contre lui un décret d'accusation. + +La circonstance était grave, et si cette résistance n'était pas +vaincue, la nouvelle révolution se trouvait avortée. La France, +partagée entre les républicains de l'intérieur et les constitutionnels +de l'armée, demeurait divisée en présence de l'ennemi, également +exposée à l'invasion et à une réaction terrible. Lafayette devait +détester, dans la révolution du 10 août, l'abolition de la +constitution de 91, l'accomplissement de toutes les prophéties +aristocratiques, et la justification de tous les reproches que la cour +adressait à la liberté. Il ne devait voir, dans cette victoire de la +démocratie, qu'une anarchie sanglante et une confusion interminable. +Pour nous, cette confusion a eu un terme, et le sol au moins a été +défendu contre l'étranger; pour Lafayette, l'avenir était effrayant +et inconnu; la défense du sol était peu praticable au milieu des +convulsions politiques, et il devait éprouver le désir de résister à +ce chaos, en s'armant contre les deux ennemis extérieur et intérieur. +Mais sa position était difficile, et il n'eût été donné à aucun homme +de la surmonter. Son armée lui était dévouée, mais les armées n'ont +point de volonté personnelle, et ne peuvent avoir que celle qui leur +est communiquée par l'autorité supérieure. Quand une révolution éclate +avec la violence de 89, alors, entraînées aveuglément, elles manquent +à l'ancienne autorité, parce que la nouvelle impulsion est la plus +forte; mais il n'en était pas de même ici. Proscrit, frappé d'un +décret, Lafayette ne pouvait, avec sa seule popularité militaire, +soulever ses troupes contre l'autorité de l'intérieur, ni, avec son +impulsion personnelle, combattre l'impulsion révolutionnaire de Paris. +Placé entre deux ennemis, et incertain sur ses devoirs, il ne pouvait +qu'hésiter. L'assemblée, au contraire, n'hésitant pas, envoya décrets +sur décrets, et les appuyant par des commissaires énergiques, dut +l'emporter sur l'hésitation du général et décider l'armée. En effet, +les troupes de Lafayette s'ébranlèrent successivement, et parurent +l'abandonner. Les autorités civiles, intimidées, cédèrent aux +nouveaux commissaires. L'exemple de Dumouriez, qui se déclara pour +la révolution du 10 août, acheva de tout entraîner, et le général +opposant demeura seul avec son état-major, composé d'officiers +feuillans ou constitutionnels. + +Bouillé, dont l'énergie n'était pas douteuse, Dumouriez, dont les +grands talens ne sauraient être contestés, ne purent pas non plus agir +autrement à des époques différentes, et se virent obligés de prendre +la fuite. Lafayette ne devait pas être plus heureux. Écrivant aux +diverses autorités civiles qui l'avaient secondé dans sa résistance, +il prit sur lui la responsabilité des ordres donnés contre les +commissaires de l'assemblée, et quitta son camp le 20 août, avec +quelques officiers, ses amis et ses compagnons d'armes et d'opinion. +Bureau de Puzy, Latour-Maubourg, Lameth, l'accompagnaient. Ils +abandonnèrent le camp, n'emportant avec eux qu'un mois de leur Solde, +et suivis de quelques domestiques. Lafayette laissa tout en ordre +dans son armée et eut soin de faire les dispositions nécessaires pour +résister à l'ennemi, en cas d'attaque. Il renvoya quelques cavaliers +qui l'escortaient, pour ne pas enlever à la France un seul de ses +défenseurs, et le 21, il prit avec ses amis le chemin des Pays-Bas. +Arrivés aux avant-postes autrichiens, après une route qui avait épuisé +leurs chevaux, ces premiers émigrés de la liberté furent arrêtés, +contre le droit des gens, et traités comme prisonniers de guerre. La +joie fut grande quand le nom de Lafayette retentit dans le camp des +coalisés, et qu'on le sut captif de la ligue aristocratique. Torturer +l'un des premiers amis de la révolution, et pouvoir imputer à la +révolution elle-même la persécution de ses premiers auteurs, voir se +vérifier tous les excès qu'on avait prédits, c'était plus qu'il ne +fallait pour répandre une satisfaction universelle dans l'aristocratie +européenne. + +Lafayette réclama, pour lui et pour ses amis, la liberté qui leur +était due; mais ce fut en vain. On la lui offrît au prix d'une +rétractation, non pas de toutes ses opinions, mais d'une seule, celle +qui était relative à l'abolition de la noblesse. Il refusa, menaçant +même, si on interprétait faussement ses paroles, de donner un démenti +devant un officier public. Il accepta donc les fers pour prix de sa +constance, et alors qu'il croyait la liberté perdue en Europe et en +France, il n'éprouva aucun désordre d'esprit; et ne cessa pas de la +regarder comme le plus précieux des biens. Il la professa encore, et +devant les oppresseurs qui le tenaient dans les cachots, et devant ses +anciens amis qui étaient demeurés en France. «Aimez, écrivait-il à +ces derniers, aimez toujours la liberté, malgré ses orages, et servez +votre pays.» Que l'on compare cette défection à celle de Bouillé, +sortant de son pays pour y rentrer avec les souverains ennemis; à +celle de Dumouriez, se brouillant, non par conviction, mais par +humeur, avec la Convention qu'il avait servie, et on rendra justice à +l'homme qui n'abandonne la France que lorsque la vérité à laquelle +il croit en est proscrite, et qui ne va point ni la maudire, ni +la désavouer dans les armées ennemies, mais qui la professe et la +soutient encore dans les cachots! + +Cependant ne blâmons pas trop Dumouriez, dont ou va bientôt apprécier +les mémorables services. Cet homme flexible et habile avait +parfaitement deviné la puissance naissante. Après s'être rendu presque +indépendant par son refus d'obéir à Luckner et de quitter le camp +de Maulde, après avoir refusé le serment ordonné par Dillon, il fut +aussitôt récompensé de son dévouement par le commandement en chef des +armées du nord et du centre. Dillon, brave, impétueux, mais aveugle, +fut d'abord destitué pour avoir obéi à Lafayette; mais il fut +réintégré dans son commandement par le crédit de Damouriez, qui, +voulant arriver à son but, et blesser, en y marchant, le moins +d'hommes possible, s'empressa de l'appuyer auprès des commissaires de +l'assemblée. Dumouriez se trouvait donc général en chef de toute la +frontière, depuis Metz jusqu'à Dunkerque. Luckner était à Metz avec +son armée autrefois du nord. Inspiré d'abord par Lafayette, il avait +paru résister au 10 août; mais, cédant bientôt à son armée et aux +commissaires de l'assemblée, il adhéra aux décrets, et, après +avoir pleuré encore, obéit à la nouvelle impulsion qui lui était +communiquée. + +Le 10 août et l'avancement de la saison étaient des motifs pour +décider la coalition à pousser enfin la guerre avec activité. Les +dispositions des puissances n'étaient point changées à l'égard de +la France. L'Angleterre, la Hollande, le Danemarck et la Suisse, +promettaient toujours une stricte neutralité. La Suède, depuis la +mort de Gustave, y revenait sincèrement; les principautés +italiennes étaient fort malveillantes pour nous, mais heureusement +très-impuissantes. L'Espagne ne se prononçait pas encore, et demeurait +livrée à des intrigues contraires. Restaient pour ennemis prononcés la +Russie et les deux principales cours d'Allemagne. Mais la Russie s'en +tenait encore à de mauvais procédés, et se bornait à renvoyer notre +ambassadeur. La Prusse et l'Autriche portaient seules leurs armes sur +nos frontières. Parmi les états allemands, il n'y avait que les trois +électeurs ecclésiastiques, et les landgraves des deux Hesse, qui +eussent pris une part active à la coalition: les autres attendaient +d'y être contraints. Dans cet état de choses, cent trente-huit mille +hommes parfaitement organisés et disciplinés menaçaient la France, qui +ne pouvait en opposer tout au plus que cent vingt mille, disséminés +sur une frontière immense, ne formant sur aucun point une masse +suffisante, privés de leurs officiers, n'ayant aucune confiance en +eux-mêmes ni dans leurs chefs, et jusque-là toujours battus dans la +guerre de postes qu'ils avaient soutenue. Le projet de la coalition +était d'envahir hardiment la France en pénétrant par les Ardennes, et +en se portant par Châlons sur Paris. Les deux souverains de Prusse +et d'Autriche s'étaient rendus en personne à Mayence. Soixante +mille Prussiens, héritiers des traditions de la gloire de Frédéric, +s'avançaient en une seule colonne sur notre centre; ils marchaient +par Luxembourg sur Longwy. Vingt mille Autrichiens, commandés par le +général Clerfayt, les soutenaient à droite en occupant Stenay. Seize +mille Autrichiens, sous les ordres du prince de Hohenlohe-Kirchberg, +et dix mille Hessois, flanquaient la gauche des Prussiens. Le duc de +Saxe-Teschen occupait les Pays-Bas, et en menaçait les places fortes. +Le prince de Condé, avec six mille émigrés français, s'était porté +vers Philipsbourg. Plusieurs autres corps d'émigrés étaient répandus +dans les diverses armées prussiennes et autrichiennes. Les cours +étrangères, qui ne voulaient pas en réunissant les émigrés leur +laisser acquérir trop d'influence, avaient d'abord eu le projet de +les fondre dans les régimens allemands, et consentirent ensuite à les +laisser exister en corps distincts, mais répartis entre les armées +coalisées. Ces corps étaient pleins d'officiers qui s'étaient résignés +à devenir soldats; ils formaient une cavalerie brillante, mais plus +propre à déployer une grande valeur en un jour périlleux, qu'à +soutenir une longue campagne. + +Les armées françaises étaient disposées de la manière la plus +malheureuse pour résister à une telle masse de forces. Trois généraux, +Beurnonville, Moreton et Duval, réunissaient trente mille hommes en +trois camps séparés, à Maulde, Maubeuge et Lille. C'étaient là toutes +les ressources françaises sur la frontière du nord et des Pays-Bas. +L'armée de Lafayette, désorganisée par le départ de sont général, et +livrée à la plus grande incertitude de sentimens, campait à Sedan, +forte de vingt-trois mille hommes. Dumouriez allait en prendre le +commandement. L'armée de Luckner, composée de vingt mille soldats, +occupait Metz, et venait, comme toutes les autres, de recevoir un +nouveau général, c'était Kellermann. L'assemblée, mécontente de +Luckner, n'avait cependant pas voulu le destituer; et, en donnant +son commandement à Kellermann, elle lui avait, sous le titre de +généralissisme, conservé; le soin d'organiser la nouvelle armée +de réserve, et la mission purement honorifique de conseiller les +généraux. Restaient Custine, qui, avec quinze mille hommes occupait +Landau; et enfin Biron, qui, placé dans l'Alsace avec trente mille +hommes, était trop éloigné du principal théâtre de la guerre pour +influer sur le sort de la campagne. + +Les deux seuls rassemblemens placés sur la rencontre de la grande +armée des coalisés, étaient les vingt-trois mille hommes délaissés par +Lafayette, et les vingt mille de Kellermann, rangés autour de Metz. +Si la grande armée d'invasion, mesurant ses mouvemens à son but, eût +marché rapidement sur Sedan, tandis que les troupes de Lafayette, +privées de général, livrées au désordre, et n'ayant pas encore été +saisies par Dumouriez, étaient sans ensemble et sans direction, le +principal corps défensif eût été enlevé, les Ardennes auraient été +ouvertes, et les autres généraux se seraient vus obligés de e replier +rapidement pour se réunir derrière la Marne. Peut-être n'auraient-ils +pas eu le temps de venir de Lille et de Metz à Châlons et à Reims; +alors, Paris se trouvant découvert, il ne serait resté au nouveau +gouvernement que l'absurde projet d'un camp sous Paris, ou la fuite +au-delà de la Loire. + +Mais si la France se défendait avec tout le désordre d'une révolution, +les puissances étrangères attaquaient avec toute l'incertitude et la +divergence de vues d'une coalition. Le roi de Prusse, enivré de +l'idée d'une conquête facile, flatté, trompé par les émigrés, qui +lui présentaient l'invasion comme une simple _promenade militaire_, +voulait l'expédition la plus hardie. Mais il y avait encore trop +de prudence à ses côtés, dans le duc de Brunswick, pour que sa +présomption eût au moins l'effet heureux de l'audace et de la +promptitude. Le duc de Brunswick, qui voyait la saison très avancée, +le pays tout autrement disposé que ne le disaient les émigrés, qui +d'ailleurs jugeait de l'énergie révolutionnaire par l'insurrection +du 10 août, pensait qu'il valait mieux s'assurer une solide base +d'opérations sur la Moselle, en faisant les sièges de Metz et de +Thionville, et remettre à la saison prochaine le renouvellement des +hostilités, avec l'avantage des conquêtes précédentes. Cette lutte +entre la précipitation du souverain et la prudence du général, la +lenteur des Autrichiens, qui n'envoyaient sous les ordres du prince de +Hohenlohe que dix-huit mille hommes au lieu de cinquante, empêchèrent +tout mouvement décisif. Cependant l'armée prussienne continua de +marcher vers le centre, et se trouva le 20 devant Longwy, l'une des +places fortes les plus avancées de cette frontière. + +Dumouriez, qui avait toujours cru qu'une invasion dans les Pays-Bas +y ferait éclater une révolution, et que cette invasion sauverait la +France des attaques de l'Allemagne, avait tout préparé pour se porter +en avant, le jour même où il reçut sa commission de général en chef +des deux armées. Déjà il allait prendre l'offensive contre le prince +de Saxe-Teschen, lorsque Westermann, si actif au 10 août, et envoyé +comme commissaire à l'armée de Lafayette, vint lui apprendre ce qui +se passait sur le théâtre de la grande invasion. Le 22 Longwy avait +ouvert ses portes aux Prussiens, après un bombardement de quelques +heures. Le désordre de la garnison et la faiblesse du commandant en +étaient la cause. Fiers de cette conquête et de la prise de Lafayette, +les Prussiens penchaient plus que jamais pour le projet d'une prompte +offensive. L'armée de Lafayette était perdue si le nouveau général ne +venait la rassurer par sa présence, et en diriger les mouvemens d'une +manière utile. + +Dumouriez abandonna donc son projet favori, et, le 25 ou le 26, se +rendit à Sedan où sa présence n'inspira d'abord parmi les, troupes +que la haine et les reproches. Il était l'ennemi de Lafayette +qu'on chérissait encore. On lui attribuait d'ailleurs cette guerre +malheureuse, parce que c'est sous son ministère qu'elle avait été +déclarée; enfin il était considéré; comme un homme de plume, et point +du tout comme un homme de guerre. Ces propos circulaient partout dans +le camp, et arrivaient souvent jusqu'à l'oreille du général. Dumouriez +ne se déconcerta pas. Il commença par rassurer les troupes, en +affectant une contenance ferme et tranquille, et bientôt il leur fit +sentir l'influence d'un commandement plus vigoureux. Cependant la +situation de vingt-trois mille hommes désorganisés, en présence +de quatre-vingt mille parfaitement disciplinés, était tout à fait +désespérante. Les Prussiens, après avoir pris Longwy, avaient bloqué +Thionville, et s'avançaient sur Verdun, qui était beaucoup moins +capable de résister que la place de Longwy. + +Les généraux, rassemblés par Dumouriez, pensaient tous qu'il ne +fallait pas attendre les Prussiens à Sedan; mais se retirer rapidement +derrière la Marne, s'y retrancher le mieux possible, pour y attendre +la jonction des autres armées, et pour couvrir ainsi la capitale, qui +n'était séparée de l'ennemi que par quarante lieues. Ils pensaient +tous que, si on s'exposait à être battu en voulant résister à +l'invasion, la déroute serait complète, que l'armée démoralisée ne +s'arrêterait plus depuis Sedan, jusqu'à Paris, et que les Prussiens +y marcheraient directement et à pas de vainqueurs. Telle était notre +situation militaire, et l'opinion qu'en avaient nos généraux. + +L'opinion qu'on s'en formait à Paris n'était pas meilleure, et +l'irritation croissait avec le danger. Cependant cette immense +capitale, qui n'avait jamais vu l'ennemi dans son sein, et qui se +faisait de sa propre puissance une idée proportionnée à son étendue et +à sa population, se figurait difficilement qu'on pût pénétrer dans +ses murs; elle redoutait beaucoup moins le péril militaire qu'elle +n'apercevait pas, et qui était encore loin d'elle, que le péril d'une +réaction de la part des royalistes momentanément abattus. Tandis qu'à +la frontière les généraux ne voyaient que les Prussiens, à l'intérieur +on ne voyait que les aristocrates, conspirant sourdement pour détruire +la liberté. + +On se disait que le roi était prisonnier, mais que son parti n'en +existait pas moins, et qu'il conspirait, comme avant le 10 août, pour +ouvrir Paris à l'étranger. On se figurait toutes les grandes maisons +de la capitale remplies de rassemblemens armés, prêts à en sortir au +premier signal, à délivrer Louis XVI, à s'emparer de l'autorité, et +à livrer la France sans défense au fer des émigrés et des coalisés. +Cette correspondance entre l'ennemi _intérieur_ et l'ennemi +_extérieur_ occupait tous les esprits. _Il faut_, se disait-on, +_se délivrer des traîtres_, et déjà se formait l'épouvantable idée +d'immoler les vaincus, idée qui chez le grand nombre n'était qu'un +mouvement d'imagination, et qui chez quelques hommes, ou plus +sanguinaires, ou plus ardens, ou plus à portée d'agir, pouvait se +changer en un projet réel et médité. + +On a déjà vu qu'il avait été question de venger le peuple des coups +reçus dans la journée du 10, et qu'il s'était élevé entre +l'assemblée et la commune une violente querelle au sujet du tribunal +extraordinaire. Ce tribunal, qui avait déjà fait tomber la tête de +Dangremont et du malheureux Laporte, intendant de la liste civile, +n'agissait point assez vite au gré d'un peuple furieux et exalté, qui +voyait des ennemis partout. Il lui fallait des formes plus promptes +pour punir les _traîtres_, et il demandait surtout le jugement des +prévenus déférés à la haute cour d'Orléans. C'étaient, pour la +plupart, des ministres et de hauts fonctionnaires, accusés, comme +on sait, de prévarication. Delessart, le ministre des affaires +étrangères, était du nombre. On se récriait de tous côtés contre la +lenteur des procédures, on voulait la translation des prisonniers à +Paris, et leur prompt jugement par le tribunal du 17 août. L'assemblée +consultée à cet égard, ou plutôt sommée de céder au voeu général, +et de rendre un décret de translation, avait fait une courageuse +résistance. La haute cour nationale était, disait-elle, un +établissement constitutionnel, qu'elle ne pouvait changer, parce +qu'elle n'avait pas les pouvoirs constituans, et parce que le droit +de tout accusé était de n'être jugé que d'après des lois antérieures. +Cette question avait de nouveau soulevé des nuées de pétitionnaires, +et l'assemblée eut à résister à la fois à une minorité ardente, à la +commune, et aux sections déchaînées. Elle se contenta de rendre plus +expéditives quelques formes de la procédure, mais elle décréta que +les accusés auprès de la haute cour demeureraient à Orléans, et ne +seraient pas distraits de la juridiction que la constitution leur +avait assurée. + +Il se formait ainsi deux opinions: l'une qui voulait qu'on respectât +les vaincus, sans déployer pourtant moins d'énergie contre l'étranger; +et l'autre qui voulait qu'on immolât d'abord les ennemis cachés, avant +de se porter contre les ennemis armés qui s'avançaient sur Paris. +Cette dernière pensée était moins une opinion qu'un sentiment aveugle +et féroce, composé de peur et de colère, et qui devait s'accroître +avec le danger. + +Les Parisiens étaient d'autant plus irrités que le péril était plus +grand pour leur ville, foyer de toutes les insurrections, et +but principal de la marche des armées ennemies. Ils accusaient +l'assemblée, composée des députés des départemens, de vouloir se +retirer dans les provinces. Les girondins surtout, qui appartenaient +pour la plupart aux provinces du midi, et qui formaient cette majorité +modérée, odieuse à la commune, les girondins étaient accusés de +vouloir sacrifier Paris, par haine pour la capitale. On leur supposait +ainsi des sentimens assez naturels, et que les Parisiens pouvaient +croire avoir provoqués; mais ces députés aimaient trop sincèrement +leur patrie et leur cause pour songer à abandonner Paris. Il est vrai +qu'ils avaient toujours pensé que, le Nord perdu, on pourrait +se replier sur le Midi; il est vrai que, dans le moment même, +quelques-uns d'entre eux regardaient comme prudent de transporter le +siège du gouvernement au-delà de la Loire; mais le désir de sacrifier +une cité odieuse, et de transporter le gouvernement dans des lieux où +ils en seraient maîtres, n'était point dans leur coeur]. Ils avaient +trop d'élévation dans l'âme, ils étaient d'ailleurs encore trop +puissans, et comptaient trop sur la réunion de la prochaine +convention, pour songer déjà à se détacher de Paris. + +On accusait donc à la fois leur indulgence pour les traîtres, et leur +indifférence pour les intérêts de la capitale. Forcés de lutter contre +les hommes les plus violens; il devaient, même en ayant le nombre +et la raison pour eux, céder à l'activité et à l'énergie de leurs +adversaires. Dans le conseil exécutif, ils étaient cinq contre un; +car, outre les trois ministres Servan, Clavière et Roland, pris dans +leur sein, les deux autres, Monge et Lebrun, étaient aussi de leur +choix. Mais le seul Danton, qui, sans être leur ennemi personnel, +n'avait ni leur modération ni leurs opinions, le seul Danton dominait +le conseil, et leur enlevait toute influence. Tandis que Clavière +tâchait de réunir quelques ressources financières, que Servan se +hâtait de procurer des renforts aux généraux, que Roland répandait les +circulaires les plus sages pour éclairer les provinces, diriger les +autorités locales, empêcher leurs empiètemens de pouvoir, et arrêter +les violences de toute espèce, Danton s'occupait de placer dans +l'administration toutes ses créatures. Il envoyait partout ses fidèles +cordeliers, se procurait ainsi de nombreux appuis, et faisait partager +à ses amis les profits de la révolutions. Entraînant ou effrayant ses +collègues, il ne trouvait d'obstacle que dans la ridigité inflexible +de Roland, qui rejetait souvent ou les mesures ou les sujets qu'il +proposait. Danton en était contrarié, sans rompre néanmoins avec +Roland, et il tâchait d'emporter le plus de nominations ou de +décisions possible. + +Danton, dont la véritable domination était dans Paris, voulait la +conserver, et il était bien décidé à empêcher toute translation +au-delà de la Loire. Doué d'une audace extraordinaire, ayant proclamé +l'insurrection la veille du 10 août, lorsque tout le monde hésitait +encore, il n'était pas homme à reculer, et il pensait qu'il fallait +s'ensevelir dans la capitale. Maître du conseil, lié avec Marat et +le comité de surveillance de la commune, écouté dans tous les clubs, +vivant enfin au milieu de la multitude, comme dans un élément qu'il +soulevait à volonté, Danton était l'homme le plus, puissant de Paris; +et cette puissance, fondée sur un naturel violent, qui le mettait +en rapport avec les passions du peuple, devait être redoutable aux +vaincus. Dans son ardeur révolutionnaire, Danton penchait pour toutes +les idées de vengeance que repoussaient les girondins. Il était le +chef de ce parti parisien qui se disait: «Nous ne reculerons pas, +nous périrons dans la capitale et sous ses ruines; mais nos +ennemis périront avant nous.» Ainsi se préparaient dans les âmes +d'épouvantables sentimens, et des scènes horribles allaient en être +l'affreuse conséquence. + +[Illustration: PRISON DE L'ABBAYE.] + +Le 26, la nouvelle de la prise de Longwy se répandit avec rapidité, et +causa dans Paris une agitation générale. On disputa pendant toute la +journée sur sa vraisemblance; enfin elle ne put être contestée, et +on sut que la place avait ouvert ses portes après un bombardement +de quelques heures. La fermentation fut si grande, que l'assemblée +décréta la peine de mort contre tout citoyen qui, dans une place +assiégée, parlerait de se rendre. Sur la demande de la commune, on +ordonna que Paris et les départemens voisins fourniraient, sous +quelques jours, trente mille hommes armés et équipés. L'enthousiasme +qui régnait rendait cet enrôlement facile, et le nombre rassurait sur +le danger. On ne se figurait pas que cent mille Prussiens pussent +l'emporter sur quelques millions d'hommes qui voulaient se défendre; +on travailla avec une nouvelle activité au camp sous Paris, et toutes +les femmes se réunirent dans les églises pour contribuer à préparer +les effets de campement. + +Danton se rendit à la commune, et, sur sa proposition, on eut recours +aux moyens les plus extrêmes. On résolut de faire dans les sections +le recensement de tous les indigens, de leur donner une paye et +des armes; on ordonna en outre le désarmement et l'arrestation des +suspects, et on réputa tels tous les signataires de la pétition contre +le 20 juin et contre le décret du camp sous Paris. Pour opérer +ce désarmement et cette arrestation, on imagina les visites +domiciliaires, qu'on organisa de la manière la plus effrayante. Les +barrières devaient être fermées pendant quarante-huit heures, à partir +du 25 août au soir, et aucune permission de sortir ne pouvait être +délivrée pour aucun motif. Des pataches étaient placées sur la +rivière, pour empêcher toute évasion par cette issue. Les communes +environnantes étaient chargées d'arrêter quiconque serait surpris dans +la campagne ou sur les routes. Le tambour devait annoncer les visites, +et à ce signal, chaque citoyen était tenu de se rendre chez lui, sous +peine d'être traité comme suspect de rassemblement, si on le trouvait +chez autrui. Pour cette raison, toutes les assemblées de section, et +le grand tribunal lui-même, devaient vaquer pendant ces deux jours. +Des commissaires de la commune, assistés de la force armée, avaient la +mission de faire les visites, de s'emparer des armes, et d'arrêter les +suspects, c'est-à-dire les signataires de toutes les pétitions déjà +désignées, les prêtres non assermentés, les citoyens qui mentiraient +dans leurs déclarations, ceux contre lesquels il existait des +dénonciations, etc., etc... A dix heures du soir, les voitures +devaient cesser de circuler, et la ville être illuminée pendant toute +la nuit. + +Telles furent les mesures prises pour arrêter, disait-on, _les mauvais +citoyens qui se cachaient depuis le 10 août_. Dès le 27 au soir, on +commença ces visites, et un parti, livré à la dénonciation d'un autre, +fut exposé à être jeté tout entier dans les prisons. Tout ce qui avait +appartenu à l'ancienne cour, ou par les emplois, ou par le rang, ou +par les assiduités au château; tout ce qui s'était prononcé pour elle +lors des divers mouvemens royalistes, tous ceux qui avaient de lâches +ennemis, capables de se venger par une dénonciation, furent jetés dans +les prisons au nombre de douze ou quinze mille individus. C'était le +comité de surveillance de la commune qui présidait à ces arrestations, +et les faisait exécuter sous ses yeux. Ceux qu'on arrêtait étaient +conduits d'abord de leur demeure au comité de leur section, et de ce +comité à celui de la commune. Là, ils étaient brièvement questionnés +sur leurs sentimens et sur les actes qui en prouvaient le plus ou +moins d'énergie. Souvent un seul membre du comité les interrogeait, +tandis que les autres membres, accablés de plusieurs jours de veille, +dormaient sur les chaises ou sur les tables. Les individus arrêtés +étaient d'abord déposés à l'Hôtel-de-Ville, et ensuite distribués dans +les prisons ou il restait encore quelque place. Là, se trouvaient +enfermées toutes les opinions qui s'étaient succédé jusqu'au 10 août, +tous les rangs qui avaient été renversés, et de simples bourgeois déjà +estimés aussi aristocrates que des ducs et des princes. + +La terreur régnait dans Paris. Elle était chez les républicains +menacés par les armées prussiennes, et chez les royaliste menacés +par les républicains. Le comité _de défense générale_, établi dans +l'assemblée pour aviser aux moyens de résister à l'ennemi, se réunit +le 30, et appela dans son sein le conseil exécutif pour délibérer sur +les moyens de salut public. La réunion était nombreuse, parce qu'aux +membres du comité se joignirent une foule de députés qui voulaient +assister à cette séance. Divers avis furent ouverts. Le ministre +Servan n'avait aucune confiance dans les armées, et ne pensait pas que +Dumouriez pût, avec les vingt-trois mille hommes que lui avait laissés +Lafayette, arrêter les Prussiens. Il ne voyait entre eux et Paris +aucune position assez forte pour leur tenir tête, et arrêter leur +marche. Chacun pensait comme lui à cet égard, et après avoir proposé +de porter toute la population en armes sous les murs de Paris, pour y +combattre avec désespoir, on parla de se retirer au besoin à Saumur, +pour mettre, entre l'ennemi et les autorités dépositaires de la +souveraineté nationale, de nouveaux espaces et de nouveaux obstacles. +Vergniaud, Guadet, combattirent l'idée de quitter Paris. Après eux, +Danton prit la parole. + +«On vous propose, dit-il, de quitter Paris. Vous n'ignorez pas que, +dans l'opinion des ennemis, Paris représente la France, et que leur +céder ce point, c'est leur abandonner la révolution. Reculer c'est +nous perdre. Il faut donc nous maintenir ici par tous les moyens, et +nous sauver par l'audace. + +«Parmi les moyens proposés, aucun ne m'a semblé décisif. Il faut ne +pas se dissimuler la situation dans laquelle nous a placés le 10 août. +Il nous a divisés en républicains et en royalistes, les premiers peu +nombreux, et les seconds beaucoup. Dans cet état de faiblesse, nous, +républicains, nous sommes exposés à deux feux, celui de l'ennemi, +placé au dehors, et celui des royalistes, placés au dedans. Il est un +directoire royal qui siége secrètement, à Paris, et correspond avec +l'armée prussienne. Vous dire où il se réunit, qui le compose, serait +impossible aux ministres. Mais pour le déconcerter, et empêcher sa +funeste correspondance avec l'étranger, _il faut... il faut faire peur +aux royalistes_...» + +A ces mots, accompagnés d'un geste exterminateur, l'effroi se peignit +sur les visages. «Il faut, vous dis-je, reprit Danton, faire peur aux +royalistes!... C'est dans Paris surtout qu'il vous importe de +vous maintenir, et ce n'est pas en vous épuisant dans des combats +incertains que vous y réussirez....» La stupeur se répandit aussitôt +dans le conseil. Aucun mot ne fut ajouté à ces paroles, et chacun +se retira sans prévoir précisément, sans oser même pénétrer ce que +préparait le ministre. + +Il se rendit immédiatement après au comité de surveillance de la +commune, qui disposait souverainement de la personne de tous les +citoyens, et où régnait Marat. Les collègues ignorans et aveugles de +Marat étaient Panis et Sergent, déjà signalés au 20 juin et au 10 +août, et les nommés Jourdeuil, Duplain, Lefort et Lenfant. Là, dans +la nuit du jeudi 30 août au vendredi 31, furent médités d'horribles +projets contre les malheureux détenus dans les prisons de Paris. +Déplorable et terrible exemple des emportemens politiques! Danton, +que toujours on trouva sans haine contre ses ennemis personnels, et +souvent accessible à la pitié, prêta son audace aux horribles rêveries +de Marat: ils formèrent tous deux un complot dont plusieurs siècles +ont donné l'exemple, mais qui, à la fin du dix-huitième, ne peut pas +s'expliquer par l'ignorance des temps et la férocité des moeurs. On a +vu, trois années auparavant, le nommé Maillard figurer à la tête des +femmes soulevées dans les fameuses journées du 5 et du 6 octobre. Ce +Maillard, ancien huissier, homme intelligent et sanguinaire, s'était +composé une bande d'hommes grossiers et propres à tout oser, tels +enfin qu'on les trouve dans les classes où l'éducation n'a pas épuré +les penchans en éclairant l'intelligence. Il était connu comme maître +de cette bande, et, s'il faut en croire une révélation récente, on +l'avertit de se tenir prêt à agir au premier signal, de se placer +d'une manière utile et sûre, de préparer des assommoirs, de prendre +des précautions pour empêcher les cris des victimes, de se procurer +du vinaigre, des balais de houx, de la chaux vive, des voitures +couvertes, etc. + +Dès cet instant, le bruit d'une terrible exécution se répandit +sourdement. Les parens des détenus étaient dans les angoisses, et +le complot, comme celui du 10 août, du 20 juin, et tous les autres, +éclatait d'avance par des signes sinistres. De toutes parts, on +répétait qu'il fallait, par un exemple terrible, effrayer les +conspirateurs qui du fond des prisons s'entendaient avec l'étranger. +On se plaignait de la lenteur du tribunal chargé de punir les +coupables du 10 août, et on demandait à grands cris une prompte +justice. Le 31, l'ancien ministre Montmorin est acquitté par le +tribunal du 17 août, et on répand que la trahison est partout, et que +l'impunité des coupables est assurée. Dans la même journée, on assure +qu'un condamné a fait des révélations. Ces révélations portent que +dans la nuit les prisonniers doivent s'échapper des cachots, s'armer, +se répandre dans la ville, y commettre d'horribles vengeances, enlever +ensuite le roi, et ouvrir Paris aux Prussiens. Cependant les détenus +qu'on accusait tremblaient pour leur vie; leurs parens étaient +consternés, et la famille royale n'attendait que la mort au fond de la +tour du Temple. + +Aux Jacobins, dans les sections, au conseil de la commune, dans la +minorité de l'assemblée, il était une foule d'hommes qui croyaient +à ces complots supposés, et qui osaient déclarer légitime +l'extermination des détenus. Certes la nature ne fait pas tant de +monstres pour un seul jour, et l'esprit de parti seul peut égarer tant +d'hommes à la fois! Triste leçon pour les peuples! on croit à des +dangers, on se persuade qu'il faut les repousser; on le répète, on +s'enivre, et tandis que certains hommes proclament avec légèreté qu'il +faut frapper, d'autres frappent avec une audace sanguinaire. + +Le samedi 1er septembre, les quarante-huit heures fixées pour la +fermeture des barrières et l'exécution des visites domiciliaires +étaient écoulées, et les communications furent rétablies. Mais tout à +coup se répand, dans la journée, la nouvelle de la prise de Verdun. +Verdun n'est qu'investi, mais on croit que la place est emportée, et +qu'une trahison nouvelle l'a livrée comme celle de Longwy. Danton fait +aussitôt décréter par la commune, que le lendemain, 2 septembre, on +battra la générale, on sonnera le tocsin, on tirera le canon d'alarme, +et que tous les citoyens disponibles se rendront en armes au +Champ-de-Mars, y camperont pendant le reste de la journée, et +partiront le lendemain pour se rendre sous les murs de Verdun. A ces +terribles apprêts, il devient évident qu'il s'agit d'autre chose que +d'une levée en masse. Des parens accourent et font des efforts pour +obtenir l'élargissement des détenus. Manuel, le procureur-syndic, +supplié par une femme généreuse, élargit, dit-on, deux prisonniers +de la famille La Trémouille. Une autre femme, madame Fausse-Lendry, +s'obstine à vouloir suivre dans sa captivité son oncle l'abbé de +Rastignac, et Sergent lui répond: «Vous faites une imprudence; «_les +prisons «ne sont pas sûres_.» + +Le lendemain, 2 septembre, était un dimanche, l'oisiveté augmentait le +tumulte populaire. Des attroupemens nombreux se montraient partout, et +on répandait que l'ennemi pouvait être à Paris sous trois jours. La +commune informe l'assemblée des mesures qu'elle a prises pour la levée +en masse des citoyens. Vergniaud, saisi d'un enthousiasme patriotique, +prend aussitôt la parole, félicite les Parisiens de leur courage, les +loue de ce qu'ils ont converti le zèle des motions en un zèle plus +actif et plus utile, celui des combats. «Il paraît, ajoute-t-il, que +le plan de l'ennemi est de marcher droit sur la capitale, en laissant +les places fortes derrière lui. Eh bien! ce projet fera notre salut +et sa perte. Nos armées, trop faibles pour lui résister, seront assez +fortes pour le harceler sur ses derrières; et tandis qu'il arrivera, +poursuivi par nos bataillons, il trouvera en sa présence l'armée +parisienne, rangée en bataille sous les murs de la capitale; et, +enveloppé là de toutes parts, il sera dévoré par cette terre qu'il +avait profanée. Mais au milieu de ces espérances flatteuses, il est +un danger qu'il ne faut pas dissimuler, c'est celui des terreurs +paniques. Nos ennemis y comptent, et sèment l'or pour les produire; +et, vous le savez, il est des hommes pétris d'un limon si fangeux, +qu'ils se décomposent à l'idée du moindre danger. Je voudrais qu'on +pût signaler cette espèce sans ame et à figure humaine, en réunir +tous les individus dans une même ville, à Longwy par exemple, qu'on +appellerait la ville des lâches, et là, devenus l'objet de l'opprobre, +ils ne sèmeraient plus l'épouvante chez leurs concitoyens, ils ne leur +feraient plus prendre des nains pour des géans, et la poussière qui +vole devant une compagnie de houlans pour des bataillons armés! + +«Parisiens, c'est aujourd'hui qu'il faut déployer une grande énergie! +Pourquoi les retranchemens du camp ne sont-ils pas plus avancés? Où +sont les bêches, les pioches, qui ont élevé l'autel de la fédération +et nivelé le Champ-de-Mars? Vous avez manifesté une grande ardeur pour +les fêtes; sans doute vous n'en montrerez pas moins pour les combats: +vous avez chanté, célébré la liberté; il faut la défendre! Nous +n'avons plus à renverser des rois de bronze, mais des rois vivans et +armés de leur puissance. Je demande donc que rassemblée nationale +donne le premier exemple, et envoie douze commissaires, non pour faire +des exhortations, mais pour travailler eux-mêmes et piocher de leurs +mains, à la face de tous les citoyens.» + +Cette proposition est adoptée avec le plus grand enthousiasme. Danton +succède à Vergniaud, il fait part des mesures prises, et en propose de +nouvelles. «Une partie du peuple, dit-il, va se porter aux frontières, +une autre va creuser des retranchemens, et la troisième avec des +piques défendra l'intérieur de nos villes. Mais ce n'est pas assez: il +faut envoyer partout des commissaires et des courriers pour engager +la France entière à imiter Paris; il faut rendre un décret par +lequel tout citoyen soit obligé, sous peine de mort, de servir de sa +personne, ou de remettre ses armes.» Danton ajoute: «Le canon que vous +allez entendre n'est point le canon d'alarme, c'est le pas de charge +sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, pour les atterrer, que +faut-il? De l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace!» + +Les paroles et l'action du ministre agitent profondément les +assistans. Sa motion est adoptée, il sort, et se rend au comité de +surveillance. Toutes les autorités, tous les corps, l'assemblée, la +commune, les sections, les jacobins, étaient en séance. Les ministres, +réunis à l'hôtel de la marine, attendaient Danton pour tenir conseil. +La ville entière était debout. Une terreur profonde régnait dans les +prisons. Au Temple, la famille royale, que chaque mouvement devait +menacer plus que tous les autres prisonniers, demandait avec anxiété +la cause de tant d'agitations. Dans les diverses prisons, les geôliers +semblaient consternés. Celui de l'Abbaye avait dès le matin fait +sortir sa femme et ses enfans. Le dîner avait été servi aux +prisonniers deux heures avant l'instant accoutumé; tous les couteaux +avaient été retirés de leurs serviettes. Frappés de ces circonstances, +ils interrogeaient avec instance leurs gardiens, qui ne voulaient pas +répondre. A deux heures enfin la générale commence à battre, le tocsin +sonne et le canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la capitale. +Des troupes de citoyens se rendent vers le Champ-de-Mars; d'autres +entourent la commune, l'assemblée, et remplissent les places +publiques. + +Il y avait à l'Hôtel-de-Ville vingt-quatre prêtres, qui, arrêtés à +cause de leur refus de prêter serment, devaient être transférés de la +salle du dépôt aux prisons de l'Abbaye. Soit intention, soit effet du +hasard, on choisit ce moment pour leur translation. Ils sont placés +dans six fiacres, escortés par des fédérés bretons et marseillais, et +sont conduits au petit pas vers le faubourg Saint-Germain, en suivant +les quais, le Pont-Neuf et la rue Dauphine. On les entoure, et on les +accable d'outrages. «Voilà, disent les fédérés, les conspirateurs qui +devaient égorger nos femmes et nos enfans; tandis que nous serions à +la frontière.» Ces paroles augmentent encore le tumulte. Les portières +des voitures étaient ouvertes; les malheureux prêtres veulent les +fermer pour se mettre à l'abri des mauvais traitemens, mais on les en +empêche, et ils sont obligés de souffrir patiemment les coups et les +injures. Enfin ils arrivent dans la cour de l'Abbaye, où se trouvait +déjà réunie une foule immense. Cette cour conduisait aux prisons, +et communiquait avec la salle où le comité de la section des +Quatre-Nations tenait ses séances. Le premier fiacre arrive devant la +porte du comité, et se trouve entouré d'une foule d'hommes furieux. +Maillard était présent. La portière s'ouvre; le premier des +prisonniers s'avance pour descendre et entrer au comité, mais il est +aussitôt percé de mille coups. Le second se rejette dans la voiture, +mais il en est arraché de vive force, et immolé comme le précédent. +Les deux autres le sont à leur tour, et les égorgeurs abandonnent la +première voiture pour se porter sur les suivantes. Elles arrivent +l'une après l'autre dans la cour fatale, et le dernier des +vingt-quatre prêtres est égorgé, au milieu des hurlemens d'une +population furieuse[2]. + +Dans ce moment accourt Billaud-Varennes, membre du conseil de la +commune, et le seul, entre les organisateurs de ces massacres, qui les +ait constamment approuvés, et qui ait osé en soutenir la vue avec une +cruauté intrépide. Il arrive revêtu de son écharpe, marche dans le +sang et sur les cadavres, parle à la foule des égorgeurs, et lui dît: +_Peuple, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir_. Une voix s'élève +après celle de Billaud, c'est celle de Maillard: _Il n'y a plus rien à +faire ici_, s'écrie-t-il; _allons aux Carmes_! Sa bande le suit alors, +et ils se précipitent tous ensemble vers l'église des Carmes, où deux +cents prêtres avaient été enfermés. Ils pénètrent dans l'église, +et égorgent les malheureux prêtres qui priaient le ciel, et +s'embrassaient les uns les autres à l'approche de la mort. Ils +demandent à grands cris l'archevêque d'Arles, le cherchent, le +reconnaissent, et le tuent d'un coup de sabre sur le crâne. Après +s'être servis de leurs sabres, ils emploient les armes à feu, et font +des décharges générales dans le fond des salles, dans le jardin, sur +les murs et sur les arbres, où quelques-unes des victimes cherchaient +à se sauver. + +Tandis que le massacre s'achève aux Carmes, Maillard revient à +l'Abbaye avec une partie des siens. Il était couvert de sang et de +sueur; il entre au comité de la section des Quatre-Nations, et demande +_du vin pour les braves travailleurs qui délivrent la nation de ses +ennemis_. Le comité tremblant leur en accorde vingt-quatre pintes. + +Le vin est servi dans la cour, et sur des tables entourées de cadavres +égorgés dans l'après-midi. On boit, et tout-à coup, montrant la +prison, Maillard s'écrie: _A l'Abbaye_! A ces mots, on le suit, et on +attaque la porte. Les prisonniers épouvantés entendent les hurlemens, +signal de leur mort. Les portes sont ouvertes; les premiers détenus +qui s'offrent sont saisis, traînés par les pieds et jetés tout +sanglans dans la cour. Tandis qu'on immole sans distinction les +premiers venus, Maillard et ses affidés demandent les écrous et les +clés des diverses prisons. L'un d'eux, s'avançant vers la porte du +guichet, monte sur un tabouret, et prend la parole. «Mes amis, dit-il, +vous voulez détruire les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple, +et qui devaient égorger vos femmes et vos enfans tandis que vous +seriez à la frontière. Vous avez raison, sans doute; mais vous êtes +de bons citoyens, vous aimez la justice, et vous seriez désespérés +de tremper vos mains dans le sang innocent.--Oui! oui! s'écrient les +exécuteurs.--Eh bien! je vous le demande, quand vous voulez, sans rien +entendre, vous jeter comme des tigres en fureur sur des hommes qui +vous sont inconnus, ne vous exposez-vous pas à confondre les innocens +avec les coupables?» Ces paroles sont interrompues par un des +assistans, qui, armé d'un sabre, s'écrie à son tour: «Voulez-vous, +vous aussi, nous endormir? Si les Prussiens et les Autrichiens étaient +à Paris, chercheraient-ils à distinguer les coupables. J'ai une femme +et des enfans que je ne veux pas laisser en danger. Si vous voulez, +donnez des armes à ces _coquins_, nous les combattrons à nombre +égal, et avant de partir, Paris en sera purgé.--Il a raison, il faut +entrer», se disent les autres; ils poussent et s'avancent. Cependant +on les arrête, et on les oblige à consentir à une espèce de jugement. +Il est convenu qu'on prendra le registre des écrous, que l'un d'eux +fera les fonctions de président, lira les noms, les motifs de la +détention, et prononcera à l'instant même sur le sort du prisonnier. +«Maillard! Maillard président!» s'écrient plusieurs voix; et il entre +aussitôt en fonction. Ce terrible président s'assied aussitôt devant +une table, place sous ses yeux le registre des écrous, s'entoure de +quelques hommes pris au hasard pour donner leur avis, en dispose +quelques-uns dans la prison pour amener les prisonniers, et laisse les +autres à la porte pour consommer le massacre. Afin de s'épargner +des scènes de désespoir, il est convenu qu'il prononcera ces mots: +_Monsieur, à la Force_, et qu'alors jeté hors du guichet, le +prisonnier sera livré, sans s'en douter, aux sabres qui l'attendent. + +On amène d'abord les Suisses détenus à l'Abbaye, et dont les officiers +avaient été conduits à la Conciergerie. «C'est vous, leur dit +Maillard, qui avez assassiné le peuple au 10 août.--Nous étions +attaqués, répondent ces malheureux, et nous obéissions à nos +chefs.--Au reste, reprend froidement Maillard, il ne s'agit que de +vous conduire à la Force.» Mais les malheureux, qui avaient entrevu +les sabres menaçans de l'autre côté du guichet, ne peuvent s'abuser. +Il faut sortir, ils reculent, se rejettent en arrière. L'un d'eux, +d'une contenance plus ferme, demande où il faut passer. On lui ouvre +la porte, et il se précipite tête baissée au milieu des sabres et des +piques. Les autres s'élancent après lui, et subissent le même sort. + +Les exécuteurs retournent à la prison, entassent les femmes dans une +même salle, et amènent de nouveaux prisonniers. Quelques prisonniers +accusés de fabrication de faux assignats, sont immolés les premiers. +Vient après eux le célèbre Montmorin, dont l'acquittement avait causé +tant de tumulte et ne lui avait pas valu la liberté. Amené devant le +sanglant président, il déclare que, soumis à un tribunal régulier, il +n'en peut reconnaître d'autre. «Soit, répond Maillard; vous irez donc +à la Force attendre un nouveau jugement.» L'ex-ministre trompé demande +une voiture. On lui répond qu'il en trouvera une à la porte. Il +demande encore quelques effets, s'avance vers la porte, et reçoit la +mort. + +On amène ensuite Thierry, valet-de-chambre du roi. _Tel maître tel +valet_, dit Maillard, et le malheureux est assassiné. Viennent après +les juges de paix Buob et Bocquillon, accusés d'avoir fait partie du +comité secret des Tuileries. Ils sont égorgés pour cette cause. La +nuit s'avance ainsi, et chaque prisonnier, entendant les hurlemens des +assassins, croit toucher à sa dernière heure. + +Que faisaient en ce moment les autorités constituées, tous les corps +assemblés, tous les citoyens de Paris! Dans cette immense capitale, le +calme, le tumulte, la sécurité, la terreur, peuvent régner ensemble, +tant une partie est distante de l'autre. L'assemblée n'avait appris +que très tard les malheurs des prisons, et, frappée de stupeur, +elle avait envoyé des députés pour apaiser le peuple, et sauver les +victimes. Las commune avait délégué des commissaires pour délivrer +les prisonniers pour dettes, et distinguer ce qu'elle appelait les +_innocens_ et les _coupables_. Enfin les jacobins, quoique en séance, +et instruits de ce qui se passait, semblaient observer un silence +convenu. Les ministres, réunis à l'hôtel de la marine pour former le +conseil, n'étaient pas encore avertis, et attendaient Danton qui se +trouvait au comité de surveillance. Le commandant-général Santerre +avait, disait-il à la commune, donné des ordres, mais on ne lui +obéissait pas, et presque tout son monde était occupé à la garde des +barrières. Il est certain qu'il y avait des commandemens inconnus et +contradictoires, et que tous les signes d'une autorité secrète et +opposée à l'autorité publique s'étaient manifestés. A la cour de +l'Abbaye, se trouvait un poste de garde nationale, qui avait la +consigne de laisser entrer et de ne pas laisser sortir. Ailleurs, +des postes attendaient des ordres et ne les recevaient pas. Santerre +avait-il perdu la raison comme au 10 août, ou bien était-il dans le +complot? Tandis que des commissaires, publiquement envoyés par la +commune, venaient conseiller le calme et arrêter le peuple, +d'autres membres de la même commune se présentaient au comité des +Quatre-Nations, qui siégeait à côté des massacres, et disaient: _Tout +va-t-il bien ici comme aux Carmes? La commune nous envoie pour vous +offrir des secours si vous en avez besoin_. + +Les commissaires envoyés par l'assemblée et par la commune, pour +arrêter les meurtres, furent impuissans. Ils avaient trouvé une foule +immense qui assiégeait les environs de la prison et assistait à cet +affreux spectacle aux cris de _vive la nation_! Le vieux Dusaulx, +monté sur une chaise, essaya de prononcer les mots de clémence, sans +pouvoir se faire entendre. Bazire, plus adroit, avait feint d'entrer +dans le ressentiment de cette multitude, mais ne fut plus écouté +dès qu'il voulut réveiller des sentimens de miséricorde. Manuel, le +procureur de la commune, saisi de pitié, avait couru les plus grands +dangers sans pouvoir sauver une seule victime. A ces nouvelles, la +commune, un peu plus émue, dépêcha une seconde députation _pour calmer +les esprits et éclairer le peuple sur ses véritables intérêts_. Cette +députation, aussi impuissante que la première, ne put que délivrer +quelques femmes et quelques débiteurs. + +Le massacre continue pendant cette horrible nuit. Les égorgeurs se +succèdent du tribunal dans les guichets, et sont tour à tour juges et +bourreaux. En même temps ils boivent, et déposent sur une table leurs +verres empreints de sang. Au milieu de ce carnage, ils épargnent +cependant quelques victimes, et éprouvent en les rendant à la vie une +joie inconcevable. Un jeune homme, réclamé par une section, et déclaré +pur d'aristocratie, est acquitté aux cris de _vive la nation_, et +porté en triomphe sur les bras sanglans des exécuteurs. Le vénérable +Sombreuil, gouverneur des Invalides, est amené à son tour, et condamné +à être transféré à la Force. Sa fille l'a aperçu du milieu de la +prison; elle s'élance au travers des piques et des sabres, serre son +père dans ses bras, s'attache à lui avec tant de force, supplie les +meurtriers avec tant de larmes et un accent si déchirant, que leur +fureur étonnée est suspendue. Alors, comme pour mettre à une nouvelle +épreuve cette sensibilité qui les touche: _Bois_, disent-ils à +cette fille généreuse, _bois du sang des aristocrates_, et ils lui +présentent un vase plein de sang: elle boit, et son père est sauvé. +La fille de Cazotte est parvenue aussi à envelopper son père dans ses +bras; elle a prié comme la généreuse Sombreuil, a été irrésistible +comme elle, et, plus heureuse, a obtenu le salut de son père, sans +qu'un prix horrible ait été imposé à son amour. Des larmes coulent +des yeux de ces hommes féroces; et ils reviennent encore demander des +victimes! L'un d'entre eux retourne dans la prison pour conduire des +prisonniers à la mort; il apprend que les malheureux qu'il venait +égorger ont manqué d'eau pendant vingt-deux heures, et il veut aller +tuer le geôlier. Un autre s'intéresse à un prisonnier qu'il traduit +au guichet, parce qu'il lui a entendu parler la langue de son pays. +«Pourquoi es-tu ici? dit-il à M. Journiac de Saint-Méard. Si tu n'es +pas un traître, le président, _qui ri est pas un sot,_ saura te rendre +justice. Ne tremble pas, et réponds bien.» M. Journiac est présenté à +Maillard, qui regarde l'écrou. «Ah! dit Maillard, c'est vous, +monsieur Journiac, qui écriviez dans le journal de la cour et de la +ville?--Non, répond le prisonnier, c'est une calomnie; je n'y ai +jamais écrit.--Prenez garde de nous tromper, reprend Maillard, car +tout mensonge est ici puni de mort. Ne vous êtes-vous pas récemment +absenté pour aller à l'armée des émigrés?--C'est encore une calomnie; +j'ai un certificat attestant que, depuis vingt-trois mois, je n'ai +pas quitté Paris.--De qui est le certificat? la signature en est-elle +authentique?» Heureusement pour M. de Journiac, il y avait dans le +sanguinaire auditoire un homme auquel le signataire du certificat +était personnellement connu. La signature est en effet vérifiée et +déclarée véritable. «Vous le voyez donc, reprend M. de Journiac, on +m'a calomnié.--Si le calomniateur était ici, reprend Maillard, une +justice terrible en serait faite. Mais répondez, n'avait-on aucun +motif de vous enfermer?--Oui, reprend M. de Journiac, j'étais connu +pour aristocrate.--Aristocrate!--Oui, aristocrate; mais vous n'êtes +pas ici pour juger les opinions; vous ne devez juger que la conduite. +La mienne est sans reproche; je n'ai jamais conspiré; mes soldats, +dans le régiment que je commandais, m'adoraient, et ils me chargèrent +à Nancy d'aller m'emparer de Malseigne.» Frappés de tant de fermeté, +les juges se regardent, et Maillard donne le signal de grâce. Aussitôt +des cris de _vive la nation_! retentissent de toutes parts. Le +prisonnier est embrassé. Deux individus s'emparent de lui, et, le +couvrant de leurs bras, le font passer sain et sauf à travers la haie +menaçante des piques et des sabres. M. de Journiac veut leur donner +de l'argent, mais ils refusent, et ne demandent qu'à l'embrasser. Un +autre prisonnier, sauvé de même, est reconduit chez lui avec le même +empressement. Les exécuteurs, tout sanglans, demandent à être témoins +de la joie de sa famille, et immédiatement après ils retournent au +carnage. Dans cet état convulsif, toutes les émotions se succèdent +dans le coeur de l'homme. Tour à tour animal doux et féroce, il pleure +ou égorge. Plongé dans le sang, il est tout à coup touché par un beau +dévouement, par une noble fermeté, il est sensible à l'honneur de +paraître juste, à la vanité de paraître probe ou désintéressé. Si dans +ces déplorables journées de septembre, on vit quelques-uns de ces +sauvages devenus meurtriers et voleurs à la fois, on en vit aussi +qui venaient déposer sur le bureau du comité de l'Abbaye les bijoux +sanglans trouvés sur les prisonniers. + +Pendant cette affreuse nuit, la troupe s'était divisée, et avait porté +le ravage dans les autres prisons de Paris. Au Châtelet, à la Force, à +la Conciergerie, aux Bernardins, à Saint-Firmin, à la Salpétrière, à +Bicêtre, les mêmes massacres avaient été commis, et des flots de sang +avaient coulé comme à l'Abbaye. Le lendemain, lundi 3 septembre, le +jour éclaira l'affreux carnage de la nuit, et la stupeur régna dans +Paris. Billaud-Varennes reparut à l'Abbaye, où la veille il avait +encouragé ce qu'on appelait _les travailleurs_. Il leur adressa de +nouveau la parole: «Mes amis, leur dit-il, en égorgeant des scélérats, +vous avez sauvé la patrie. La France vous doit une reconnaissance +éternelle, et la municipalité ne sait comment s'acquitter envers +vous. Elle vous offre 24 livres à chacun, et vous allez être payés +sur-le-champ.» Ces paroles furent couvertes d'applaudissemens, et ceux +auxquels elles s'adressaient suivirent alors Billaud-Varennes dans le +comité, pour se faire délivrer le paiement qui leur était promis. «Où +voulez-vous, dit le président à Billaud, que nous trouvions des fonds +pour payer?» Billaud, faisant alors un nouvel éloge des massacres +répondit au président que le ministre de l'intérieur devait en avoir +pour cet usage. On courut chez Roland, qui venait d'apprendre avec +le jour les crimes de la nuit, et qui repoussa la demande avec +indignation. Revenus au comité, les assassins demandèrent, sous peine +de mort, le salaire de leurs affreux travaux, et chaque membre fut +obligé de dépouiller ses poches pour les satisfaire. Enfin la commune +acheva d'acquitter la dette, et on peut lire au registre de ses +dépenses la mention de plusieurs sommes payées aux exécuteurs de +septembre. On y verra en outre, à la date du 4 septembre, la somme de +1,463 livres affectée à cet emploi. + +Le récit de tant d'horreurs s'était répandu dans Paris, et y avait +produit la plus grande terreur. Les jacobins continuaient à se taire. +A la commune on commençait à être touché; mais on ne manquait pas +d'ajouter que le peuple avait été juste, qu'il n'avait frappé que +des criminels, et que dans sa vengeance il n'avait eu que le tort +de devancer le glaive des lois. Le conseil général avait envoyé de +nouveaux commissaires _pour calmer l'effervescence, et ramener aux +principes ceux qui étaient égarés_. Telles étaient les expressions +des autorités publiques. Partout on rencontrait des gens qui, en +s'apitoyant sur les souffrances des malheureux immolés, ajoutaient: +Si on les eût laissés vivre, ils nous auraient égorgés dans quelques +jours.» D'autres disaient: «Si nous sommes vaincus et massacrés par +les Prussiens, ils auront du moins succombé avant nous.» Telles sont +les épouvantables conséquences de la peur que les partis s'inspirent +et de la haine engendrée par la peur. + +L'assemblée, au milieu de ces affreux désordres, était douloureusement +affectée. Elle rendait décrets sur décrets pour demander compte à la +commune de l'état de Paris, et la commune répondait qu'elle faisait +tous ses efforts pour rétablir l'ordre et les lois. Cependant +l'assemblée, composée de ces girondins qui poursuivirent si +courageusement les assassins de septembre, et moururent si noblement +pour les avoir attaqués, l'assemblée n'eut pas l'idée de se +transporter tout entière dans les prisons, et de se mettre entre +les meurtriers et les victimes. Si cette idée généreuse ne vint pas +l'arracher à ses bancs et la porter sur le théâtre du carnage, il faut +l'attribuer à la surprise, au sentiment de son impuissance, peut-être +aussi à ce dévouement insuffisant qu'inspire le danger d'un ennemi, +enfin à cette désastreuse opinion, partagée par quelques députés, que +les victimes étaient autant de conjurés, desquels on aurait reçu la +mort, si on ne la leur avait donnée. + +Un homme déploya en ce jour un généreux caractère, et s'éleva avec une +noble énergie contre les assassins. Sous leur règne de trois jours, +il réclama le second. Le lundi matin, à l'instant où il venait +d'apprendre les crimes de la nuit, il écrivit au maire Pétion qui ne +les connaissait point encore, il écrivit à Santerre qui n'agissait +pas, et leur fit à tous deux les plus pressantes réquisitions. Il +adressa dans le moment même à l'assemblée une lettre qui fut couverte +d'applaudissemens. Cet homme de bien, si indignement calomnié par les +partis, était Roland. Dans sa lettre il réclama contre tous les genres +de désordres, contre les usurpations de la commune, contre les fureurs +de la populace, et dit noblement qu'il saurait mourir au poste que la +loi lui avait assigné. Cependant, si l'on veut se faire une idée de la +disposition des esprits, de la fureur qui régnait contre ceux qu'on +appelait les _traîtres_, et des ménagemens qu'il fallait employer +en parlant aux passions délirantes, on peut en juger par le passage +suivant. Certes on ne peut pas douter du courage de l'homme qui, +seul et publiquement, rendait toutes les autorités responsables des +massacres, et cependant voici la manière dont il était obligé de +s'exprimer à cet égard. + +«Hier fut un jour sur les événemens duquel il faut peut-être jeter +un voile. Je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte +encore une sorte de justice; il ne prend pas pour victime tout ce qui +se présente à sa fureur; il la dirige sur ceux qu'il croit avoir été +trop longtemps épargnés par le glaive de la loi, et que le péril des +circonstances lui persuade devoir être immolés sans délai. Mais je +sais qu'il est facile à des scélérats, à des traîtres, d'abuser de +cette effervescence, et qu'il faut l'arrêter; je sais que nous devons +à la France entière la déclaration, que le pouvoir exécutif n'a +pu prévoir ni empêcher ces excès; je sais qu'il est du devoir des +autorités constituées d'y mettre un terme, ou de se regarder comme +anéanties. Je sais encore que cette déclaration m'expose à la rage de +quelques agitateurs. Eh bien! qu'ils prennent ma vie, je ne veux la +conserver que pour la liberté, l'égalité. Si elles étaient violées, +détruites, soit par le règne des despotes étrangers, ou l'égarement +d'un peuple abusé, j'aurais assez vécu; mais jusqu'à mon dernier +soupir j'aurai fait mon devoir. C'est le seul bien que j'ambitionne, +et que nulle puissance sur la terre ne saurait m'enlever.» + +L'assemblée couvrit cette lettre d'applaudissemens, et, sur la motion +de Lamourette, ordonna que la commune rendrait compte de l'état de +Paris. La commune répondit encore que le calme était rétabli. En +voyant le courage du ministre de l'intérieur, Marat et son comité +s'irritèrent, et osèrent lancer contre lui un mandat d'arrêt. Telle +était leur fureur aveugle, qu'ils osaient attaquer un ministre, et +un homme qui dans le moment jouissait encore de toute sa popularité. +Danton, à cette nouvelle, se récria fortement contre ces membres du +comité, qu'il appela des _enragés._ Quoique contrarié tous les jours +par l'inflexibilité de Roland, il était loin de le haïr; d'ailleurs il +redoutait, dans sa terrible politique, tout ce qu'il croyait inutile, +et il regardait comme une extravagance de saisir au milieu de ses +fonctions le premier ministre de l'État. Il se rend à la mairie, court +au comité, et s'emporte vivement contre Marat. Cependant on l'apaise, +on le réconcilie avec Marat, et on lui remet le mandat d'arrêt, qu'il +vient aussitôt montrer à Pétion, en lui racontant ce qu'il avait fait. +«Voyez, dit-il au maire, de quoi sont capables ces _enragés_; mais je +saurai les mettre à la raison.--Vous avez eu tort, réplique froidement +Pétion; cet acte n'aurait perdu que ses auteurs.» + +De son côté, Pétion, quoique plus froid que Roland, n'avait pas montré +moins de courage. Il avait écrit à Santerre, qui, soit impuissance +ou complicité, répondait qu'il avait le coeur déchiré, mais qu'il ne +pouvait faire exécuter ses ordres. Il s'était ensuite rendu de sa +personne sur les divers théâtres du carnage. A la Force, il avait +arraché de leur siège sanglant deux officiers municipaux qui +remplissaient, en écharpe, les fonctions que Maillard exerçait à +l'Abbaye. Mais à peine était-il sorti pour se rendre en d'autres +lieux, que ces officiers municipaux étaient rentrés, et avaient +continué leurs exécutions. Pétion, partout impuissant, était retourné +auprès de Roland, que la douleur avait rendu malade. On n'était +parvenu à garantir que le Temple, dont le dépôt excitait la fureur +populaire. Cependant la force armée avait été ici plus heureuse, et un +ruban tricolore, tendu entre les murs et la populace, avait suffi pour +l'écarter, et pour sauver la famille royale. + +Les êtres monstrueux qui versaient le sang depuis le dimanche, +s'étaient acharnés à cette horrible tâche, et en avaient contracté une +habitude qu'ils ne pouvaient plus interrompre. Ils avaient même établi +une espèce de régularité dans leurs exécutions; ils les suspendaient +pour transporter les cadavres, et pour faire leurs repas. Des femmes +même, portant des alimens, se rendaient aux prisons, pour donner +le dînera leurs maris, _qui_, disaient-elles, _étaient occupés à +l'Abbaye_. + +[Illustration: MORT DE MADAME DE LAMBALLE.] + +A la Force, à Bicêtre, à l'Abbaye, les massacres se prolongèrent plus +qu'ailleurs. C'était à la Force que se trouvait l'infortunée princesse +Lamballe, qui avait été célèbre à la cour par sa beauté et par ses +liaisons avec la reine. On la conduit mourante au terrible guichet, +«Qui êtes-vous? lui demandent les bourreaux en échappe.--Louise de +Savoie, princesse de Lamballe.--Quel était votre rôle à la cour? +Connaissez-vous les complots dut château?--Je n'ai connu aucun +complot.--Faites serment d'aimer la liberté et l'égalité: faites +serment de haïr le roi, la reine et la royauté.--Je ferai le premier +serment; je ne puis faire, le second, il n'est pas dans mon coeur.» + +«Jurez donc, lui dit un des assistans qui voulait la sauver.» Mais +l'infortunée ne voyait et n'entendait plus rien. «Qu'on _élargisse_ +madame, dit le chef du guichet.» Ici, comme à l'Abbaye, on avait +imaginé un mot pour servir de signal de mort. On emmène cette femme +infortunée, qu'on n'avait pas, disent quelques narrateurs, l'intention +de livrer à la mort, et qu'on voulait en effet élargir. Cependant elle +est reçue à la porte par des furieux avides de carnage. Un premier +coup de sabre porté sur le derrière de sa tête fait jaillir son sang. +Elle s'avance encore soutenue par deux hommes, qui peut-être voulaient +la sauver; mais elle tombe à, quelques pas plus loin sous un dernier +coup. Son beau corps est déchiré. Les assassins l'outragent, le +mutilent, et s'en partagent les lambeaux. Sa tête, son coeur, d'autres +parties du cadavre, portées au bout d'une pique, sont promenées dans +Paris. Il faut, disent ces: hommes dans leur langage atroce, _les +porter au pied du trône_. On court au Temple, et on éveille avec des +cris affreux les infortunés prisonniers, qui demandent avec effroi +ce que c'est. Les officiers municipaux s'opposent à ce qu'ils voient +l'horrible cortége passer sous leur fenêtre, et la tête sanglante +qu'on y élevait au bout d'une pique. Un garde national dit enfin à la +reine: «_C'est la tête Lamballe qu'on veut vous empêcher de voir_.» +A ces mots, la reine s'évanouit. Madame Élisabeth, le roi, le +valet-de-chambre Cléry, emportent cette princesse infortunée, et les +cris de la troupe féroce retentissent long-temps encore autour des +murs du Temple. + +[Illustration: MME DE LAMBALLE.] + +La journée du 3 et la nuit du 3 au 4 continuèrent d'être souillées +par ces massacres. A Bicétre surtout le carnage fut plus long et +plus terrible qu'ailleurs. Il y avait là quelques mille prisonniers, +enfermés, comme on sait, pour toute espèce de vices. Ils furent +attaqués, voulurent se défendre, et on employa le canon pour les +réduire. Un membre du conseil général de la commune osa même venir +demander des forces pour réduire les prisonniers qui se défendaient. +Il ne fut pas écouté. Pétion se rendit encore à Bicêtre, mais il +n'obtint rien. Le besoin du sang animait cette multitude; la fureur +de combattre et de massacrer avait succédé chez elle au fanatisme +politique, et elle tuait pour tuer. Le massacre dura là jusqu'au +mercredi 5 septembre. + +Enfin presque toutes les victimes désignées avaient péri; les prisons +étaient vides; les furieux demandaient encore du sang, mais les +sombres ordonnateurs de tant de meurtres semblaient se montrer +accessibles à quelque pitié. Les expressions de la commune +commençaient à s'adoucir. Profondément touchée, disait-elle, des +rigueurs exercées contre les prisonniers, elle donnait de nouveaux +ordres pour les arrêter; et cette fois elle était mieux obéie. +Cependant à peine restait-il quelques malheureux auxquels sa pitié pût +être utile. L'évaluation du nombre des victimes diffère dans tous les +rapports du temps; cette évaluation varie de six à douze mille dans +les prisons de Paris[3]. + +Mais si les exécutions répandirent la stupeur, l'audace qu'on mit à +les avouer et à en recommander l'imitation ne surprit pas moins que +les exécutions mêmes. Le comité de surveillance osa répandre une +circulaire à toutes les communes de France, que l'histoire doit +conserver avec les sept signatures qui y furent apposées. Voici cette +pièce monumentale. + + +«Paris, 2 septembre 1792. + +«Frères et amis, un affreux complot tramé par la cour pour égorger +tous les patriotes de l'empire français, complot dans lequel un grand +nombre de membres de l'assemblée nationale sont compromis, ayant +réduit, le 9 du mois dernier, la commune de Paris à la plus cruelle +nécessité d'user de la puissance du peuple pour sauver la nation, elle +n'a rien négligé pour bien mériter de la patrie. Après les témoignages +que l'assemblée nationale venait de lui donner elle-même, eût-on pensé +que dès lors de nouveaux complots se tramaient dans le silence, et +qu'ils éclataient dans le moment même où l'assemblée nationale, +oubliant qu'elle venait de déclarer que la commune de Paris avait +sauvé la patrie, s'empressait de la destituer pour prix de son brûlant +civisme? A cette nouvelle, les clameurs publiques élevées de toutes +parts ont fait sentir à l'assemblée nationale la nécessité urgente de +s'unir au peuple, et de rendre à la commune, par le rapport du décret +de destitution, le pouvoir dont elle l'avait investie. + +«Fière de jouir de toute la plénitude de la confiance nationale, +qu'elle s'efforcera de mériter de plus en plus, placée au foyer de +toutes les conspirations, et déterminée à périr pour le salut public, +elle ne se glorifiera d'avoir fait son devoir que lorsqu'elle aura +obtenu votre approbation, qui est l'objet de tous ses voeux, et +dont elle ne sera certaine qu'après que tous les départemens auront +sanctionné ses mesures pour le salut public. Professant les principes +de la plus parfaite égalité, n'ambitionnant d'autre privilège que +celui de se présenter la première à la brèche, elle s'empressera de se +soumettre au niveau de la commune la moins nombreuse de l'empire, dès +qu'il n'y aura plus rien à redouter. + +«Prévenue que des hordes barbares s'avançaient contre elle, la commune +de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les départemens qu'une +partie des conspirateurs féroces détenus dans les prisons a été mise à +mort par le peuple, actes de justice qui lui ont paru indispensables +pour retenir par la terreur les légions de traîtres renfermés dans +ses murs, au moment où il allait marcher à l'ennemi; et sans doute la +nation, après la longue suite de trahisons qui l'a conduite sur les +bords de l'abîme, s'empressera d'adopter ce moyen si utile et si +nécessaire; et tous les Français se diront comme les Parisiens: +Nous marchons à l'ennemi, et nous ne laissons pas derrière nous des +brigands pour égorger nos femmes et nos enfans. + +«_Signé_ DUPLAIN, PANIS, SERGENT, LENFANT, MARAT, LEFORT, JOURDEUIL, +_administrateurs du comité de surveillance constitué à la mairie_.» + +La lecture de ce document peut faire juger à quel degré de fanatisme +l'approche du danger avait poussé les esprits. Mais il est temps de +reporter nos regards sur le théâtre de la guerre, où nous ne trouvons +que de glorieux souvenirs. + +Notes: + +[1] Le roi et sa famille furent conduits au Temple dans la soirée du + 10 août. +[2] Excepté un seul, l'abbé Sicard, qui fut sauvé par miracle. +[3] Voyez la note 23 à la fin du volume. + + + + +CHAPITRE VII. + + +CAMPAGNE DE L'ARGONNE.--PLANS MILITAIRES DE DUMOURIEZ.--PRISE DU CAMP +DE GRAND-PRÉ PAR LES PRUSSIENS.--VICTOIRE DE VALMY.--RETRAITE DES +COALISÉS; BRUITS SUR LES CAUSES DE CETTE RETRAITE. + + +Déjà, comme on l'a vu, Dumouriez avait tenu un conseil de guerre à +Sedan, Dillon y avait émis l'opinion de se retirer à Châlons pour +mettre la Marne devant nous, et en défendre le passage. Le désordre +des vingt-trois mille hommes laissés à Dumouriez, l'impuissance où +ils étaient de résister à quatre-vingt mille Prussiens parfaitement +aguerris et organisés, le projet attribué à l'ennemi de faire une +invasion rapide sans s'arrêter aux places fortes, tels étaient les +motifs qui portaient Dillon à croire qu'on ne pourrait pas arrêter les +Prussiens, et qu'il fallait se hâter de se retirer devant eux, pour +chercher des positions plus fortes, et suppléer ainsi à la faiblesse +et au mauvais état de notre armée. Le conseil fut tellement frappé +de ces raisons, qu'il adhéra unanimement à l'avis de Dillon, et +Dumouriez, à qui appartenait la décision, comme général en chef, +répondit qu'il y réfléchirait. + +C'était le 28 août au soir. Ici fut prise une résolution qui sauva +la France. Plusieurs s'en disputent l'honneur: tout prouve qu'elle +appartient à Dumouriez. L'exécution au reste la lui rend tout à fait +propre, et doit lui en mériter toute la gloire. La France, comme on +sait, est défendue à l'est par le Rhin et les Vosges, au nord par une +suite de places fortes dues au génie de Vauban, et par la Meuse, la +Moselle et divers cours d'eau qui, combinés avec les places fortes, +composent un ensemble d'obstacles suffisans pour protéger cette +frontière. L'ennemi avait pénétré en France par le nord, et il avait +tracé sa marche entre Sedan et Metz, laissant l'attaque des places +fortes des Pays-Bas au duc de Saxe-Teschen, et masquant par un corps +de troupes Metz et la Lorraine. D'après ce projet, il eût fallu +marcher rapidement, profiter de la désorganisation des Français, +les frapper de terreur par des coups décisifs, enlever même les +vingt-trois mille hommes de Lafayette, avant qu'un nouveau général +leur eût rendu l'ensemble et la confiance. Mais le combat entre la +présomption du roi de Prusse et la prudence de Brunswick arrêtait +toute résolution, et empêchait les coalisés d'être sérieusement ou +audacieux ou prudens. La prise de Verdun excita davantage la vanité +de Frédéric-Guillaume et l'ardeur des émigrés, mais ne donna pas plus +d'activité à Brunswick, qui n'approuvait nullement l'invasion, avec +les moyens qu'il avait et avec les dispositions du pays envahi. Après +la prise de Verdun, le 2 septembre, l'armée coalisée s'étendit pendant +plusieurs jours dans les plaines qui bordent la Meuse, se borna à +occuper Stenay, et ne fit pas un seul pas en avant. Dumouriez était à +Sedan, et son armée campait dans les environs. + +De Sedan à Passavant s'étend une forêt dont le nom doit être à jamais +fameux dans nos annales; c'est celle de l'Argonne, qui couvre un +espace de treize à quinze lieues, et qui, par les inégalités du +terrain, le mélange des bois et des eaux, est tout à fait impénétrable +à une armée, excepté dans quelques passages principaux. C'est par +cette forêt que l'ennemi devait pénétrer pour se rendre à Châlons, +et prendre ensuite la route de Paris. Avec un projet pareil, il est +étonnant qu'il n'eût pas songé encore à en occuper les principaux +passages, et à y devancer Dumouriez, qui, à sa position de Sedan, en +était éloigné de toute la longueur de la forêt. Le soir, après la +séance du conseil de guerre, le général français considérait la carte +avec un officier dans les talens duquel il avait la plus grande +confiance; c'était Thouvenot. Lui montrant alors du doigt l'Argonne et +les clairières dont elle est traversée: «Ce sont là, lui dit-il, les +Thermopyles de la France: si je puis y être avant les Prussiens, tout +est sauvé.» + +Ce mot enflamma le génie de Thouvenot, et tous deux se mirent à +détailler ce beau plan. Les avantages en étaient immenses: outre qu'on +ne reculait pas, et qu'on ne se réduisait pas à la Marne pour dernière +ligne de défense, on faisait perdre à l'ennemi un temps précieux; on +l'obligeait à rester dans la Champagne pouilleuse, dont le sol désolé, +fangeux, stérile, ne pouvait suffire à l'entretien d'une armée; on ne +lui cédait pas, comme en se retirant à Châlons, les Trois-Évêchés, +pays riche et fertile, où il aurait pu hiverner très heureusement, +dans le cas même où il n'aurait pas forcé la Marne. Si l'ennemi, après +avoir perdu quelque temps devant la forêt, voulait la tourner, et +se portait vers Sedan, il trouvait devant lui les places fortes des +Pays-Bas, et il n'était pas supposable qu'il pût les faire tomber. +S'il remontait vers l'autre extrémité de la forêt, il rencontrait Metz +et l'armée du centre; on se mettait alors à sa poursuite, et en se +réunissant à l'armée de Kellermann, on pouvait former une masse de +cinquante mille hommes, appuyée sur Metz et diverses places fortes. +Dans tous les cas, on lui avait fait manquer sa marche et perdre cette +campagne; car on était déjà en septembre, et à cette époque on faisait +encore hiverner les armées. Ce projet était excellent; mais il fallait +l'exécuter, et les Prussiens, rangés le long de l'Argonne, tandis que +Dumouriez était à l'une de ses extrémités, pouvaient en avoir occupé +les passages. Ainsi donc le sort de ce grand projet et de la France +dépendait d'un hasard et d'une faute de l'ennemi. + +Cinq défilés dits du Chêne-Populeux, de la Croix-aux-Bois, de +Grand-Pré, de la Chalade, et des Islettes, traversent l'Argonne. +Les plus importans étaient ceux de Grand-Pré et des Islettes, et +malheureusement c'étaient les plus éloignés de Sedan et les plus +rapprochés de l'ennemi. Dumouriez résolut de s'y porter lui-même avec +tout son monde. En même temps il ordonna au général Dubouquet de +quitter le département du Nord pour venir occuper le passage du +Chêne-Populeux, qui était fort important, mais très rapproché +de Sedan, et dont l'occupation était moins urgente. Deux routes +s'offraient à Dumouriez pour se rendre à Grand-Pré et aux Islettes: +l'une derrière la forêt, et l'autre devant, en face de l'ennemi. +La première, passant derrière la forêt, était plus sûre, mais plus +longue; elle révélait à l'ennemi nos projets, et lui donnait le temps +de les prévenir. La seconde était plus courte, mais elle trahissait +aussi notre but, et exposait notre marche aux coups d'une armée +formidable. Il fallait en effet s'avancer le long des bois, et passer +devant Stenay, où se trouvait Clerfayt avec ses Autrichiens. Dumouriez +préféra cependant celle-ci, et conçut le plan le plus hardi. Il +pensait qu'avec la prudence autrichienne, le général ne manquerait +pas, à la vue des Français, de se retrancher dans l'excellent camp de +Brouenne, et que pendant ce temps on lui échapperait pour se porter à +Grand-Pré et aux Islettes. + +Le 30, en effet, Dillon est mis en mouvement, et part avec huit mille +hommes pour Stenay, marchant entre la Meuse et l'Argonne. Il trouve +Clerfayt, qui occupait les deux bords de la rivière avec vingt-cinq +mille Autrichiens. Le général Miaczinski attaque avec quinze cents +hommes les avant-postes de Clerfayt, tandis que Dillon, placé en +arrière, marche à l'appui avec toute sa division. Le feu s'engage avec +vivacité, et Clerfayt repassant aussitôt la Meuse, va se placer à +Brouenne, comme l'avait très heureusement prévu Dumouriez. Pendant ce +temps, Dillon poursuit hardiment sa route entre la Meuse et l'Argonne. +Dumouriez le suit immédiatement avec les quinze mille hommes qui +composaient son corps de bataille, et ils s'avancent tous deux vers +les postes qui leur étaient assignés. Le 2 septembre, Dumouriez +était à Beffu, et n'avait plus qu'une marche à faire pour arriver à +Grand-Pré. Dillon était le même jour à Pierremont, et s'approchait +toujours des Islettes avec une extrême hardiesse. Heureusement pour +celui-ci, le général Galbaud, envoyé pour renforcer la garnison de +Verdun, était arrivé trop tard, et s'était replié sur les Islettes, +qu'il tenait ainsi d'avance. Dillon y arrive le 4 avec ses huit mille +hommes, s'y établit, et fait garder de plus la Chalade, autre passage +secondaire qui lui était confié. En même temps Dumouriez parvient à +Grand-Pré, trouve le poste vacant, et s'en empare le 3. Ainsi, le 3 et +le 4, les passages étaient occupés par nos soldats, et le salut de la +France était fort avancé. + +Ce fut par cette marche audacieuse, et au moins aussi méritoire que +l'idée d'occuper l'Argonne, que Dumouriez se mit en état de résister à +l'invasion. Mais ce n'était pas tout: il fallait rendre ces passages +inexpugnables, et pour cela faire encore une foule de dispositions +dont le succès dépendait de beaucoup de hasards. + +Dillon se retrancha aux Islettes, il fit des abatis, éleva d'excellens +retranchemens, et, disposant habilement de l'artillerie française, qui +était nombreuse et excellente, plaça des batteries de manière à rendre +le passage inabordable. Il occupa en même temps la Chalade, et se +rendit ainsi maître des deux routes qui conduisent à Sainte-Menehould, +et de Sainte-Menehould à Châlons. Dumouriez s'établit à Grand-Pré, +dans un camp que la nature et l'art avaient rendu formidable. Des +hauteurs, rangées en amphithéâtre, formaient le terrain sur lequel +se trouvait l'armée. Au pied de ces hauteurs s'étendaient de vastes +prairies, devant lesquelles l'Aire coulait en formant la tête du camp. +Deux ponts étaient jetés sur l'Aire; deux avant-gardes très fortes +y étaient placées, et devaient en cas d'attaque, se retirer en les +brûlant. L'ennemi, après avoir déposté ces troupes avancées, avait à +effectuer le passage de l'Aire, sans le secours des ponts, et sous le +feu de toute notre artillerie. Après avoir franchi la rivière, il lui +fallait traverser un bassin de prairies où se croisaient mille feux, +et enlever enfin des retranchemens escarpés et presque inaccessibles. +Dans le cas où tant d'obstacles eussent été vaincus, Dumouriez, se +retirant par les hauteurs qu'il occupait, descendait sur leur revers, +trouvait à leur pied l'Aisne, autre cours d'eau qui les longeait par +derrière, passait deux autres ponts qu'il détruisait, et pouvait +mettre encore une rivière entre lui et les Prussiens. Ce camp pouvait +être regardé comme inexpugnable, et là le général français était assez +en sûreté pour s'occuper tranquillement de tout le théâtre de la +guerre. + +Le 7, le général Dubouquet occupa avec six mille hommes le passage du +Chêne-Populeux. Il ne restait plus de libre que le passage beaucoup +moins important de la Croix-aux-Bois, situé entre le Chêne-Populeux et +Grand-Pré. Dumouriez, après avoir fait rompre la route et abattre les +arbres, y posta un colonel avec deux bataillons et deux escadrons. +Placé ainsi au centre de la forêt et dans un camp inexpugnable, il en +défendait le principal passage au moyen de quinze mille hommes; il +avait à sa droite, et à quatre lieues de distance, Dillon, qui gardait +les Islettes et la Chalade avec huit mille; à sa gauche Dubouquet, +défendant le Chêne-Populeux avec six mille, et, dans l'intervalle du +Chêne-Populeux à Grand-Pré, un colonel qui surveillait avec quelques +compagnies la route de la Croix-aux-Bois, qu'on avait jugée d'une +importance très secondaire. + +Toute sa défense se trouvant ainsi établie, il avait le temps +d'attendre les renforts, et il se hâta de donner des ordres en +conséquence. Il enjoignit à Beurnonville de quitter la frontière des +Pays-Bas, où le duc de Saxe-Teschen ne tentait rien d'important, +et d'être à Rethel le 13 septembre, avec dix mille hommes. Il fixa +Châlons pour le dépôt des vivres et des munitions, pour le rendez-vous +des recrues et des renforts qu'on lui envoyait. Il réunissait ainsi +derrière lui tous les moyens de composer une résistance suffisante. En +même temps il manda au pouvoir exécutif qu'il avait occupé l'Argonne. +«Grand-Pré et les Islettes, écrivait-il, sont nos Thermopyles; mais je +serai plus heureux que Léonidas.» Il demandait qu'on détachât quelques +régimens de l'armée da Rhin, qui n'était pas menacée, et qu'on les +joignît à l'armée du centre, confiée désormais à Kellermann. Le projet +des Prussiens étant évidemment de marcher sur Paris, puisqu'ils +masquaient Montmédy et Thionville sans s'y arrêter, il voulait qu'on +ordonnât à Kellermann de côtoyer leur gauche par Ligny et Bar-le-Duc, +et de les prendre ainsi en flanc et en queue pendant leur marche +offensive. D'après toutes ces dispositions, si les Prussiens, +renonçant à forcer l'Argonne, remontaient plus haut, Dumouriez les +précédait à Revigny, et là trouvait Kellermann arrivant de Metz avec +l'armée du centre. S'ils descendaient vers Sedan, Dumouriez les +suivait encore, rencontrait là les dix mille hommes de Beurnonville, +et attendait Kellermann sur les bords de l'Aisne; et dans les deux +cas, la jonction produisait une masse de soixante mille hommes, +capable de se montrer en rase campagne. + +Le pouvoir exécutif n'oublia rien pour seconder Dumouriez dans ses +excellentes dispositions. Servan, le ministre de la guerre, quoique +maladif, veillait sans relâche à l'approvisionnement des armées, au +transport des effets et munitions, et à la réunion des nouvelles +levées. Il partait tous les jours de Paris de quinze cents à deux +mille volontaires. L'entraînement vers l'armée était général, et on +y courait en foule. Les sociétés patriotiques, les conseils des +communes, l'assemblée, étaient continuellement traversés par des +compagnies levées spontanément, et marchant vers Châlons, rendez-vous +général des volontaires. Il ne manquait à ces jeunes soldats que la +discipline et l'habitude du champ de bataille, qu'ils n'avaient point +encore, mais qu'ils pouvaient bientôt acquérir sous un général habile. + +Les girondins étaient ennemis personnels de Dumouriez, et lui +accordaient peu de confiance, depuis qu'il les avait chassés du +ministère; ils avaient même voulu lui substituer dans le commandement +général un officier nommé Grimoard. Mais ils s'étaient réunis à lui +depuis qu'il semblait chargé des destinées de la patrie. Roland, le +meilleur, le plus désintéressé d'entre eux, lui écrivit une lettre +touchante pour l'assurer que tout était oublié, et que ses amis ne +demandaient tous que d'avoir à célébrer ses victoires. + +Dumouriez s'était donc vigoureusement emparé de cette frontière, et +s'était fait le centre de vastes mouvemens, jusque-là trop lents et +trop désunis. Il avait heureusement occupé les défilés de l'Argonne, +pris une position qui donnait aux armées le temps de se grouper et de +s'organiser derrière lui; il faisait arriver successivement tous les +corps pour composer une masse imposante; il mettait Kellermann dans la +nécessité de venir recevoir ses ordres; il commandait avec vigueur, +agissait avec célérité, et soutenait les soldats en se montrant +au milieu d'eux, en leur témoignant beaucoup de confiance, et en +s'efforçant de leur faire désirer une prochaine rencontre avec +l'ennemi. + +On était ainsi arrivé au 10 septembre. Les Prussiens parcoururent tous +nos postes, escarmouchèrent sur le front de tous nos retranchemens, +et furent partout repoussés. Dumouriez avait pratiqué de secrètes +communications dans l'intérieur de la forêt, et portait sur les points +menacés des forces inattendues, qui, dans l'opinion de l'ennemi, +doublaient les forces réelles de notre armée. Le 11, il y eut une +tentative générale contre Grand-Pré; mais le général Miranda, placé à +Mortaume, et le général Stengel à Saint-Jouvin, repoussèrent toutes +les attaques avec un plein succès. Sur plusieurs points, les soldats, +rassurés par leur position et par l'attitude de leurs chefs, sautèrent +au-dessus de leurs retranchemens, et devancèrent à la baïonnette +l'approche des assaillans. Ces combats occupaient l'armée, qui +quelquefois manquait de vivres, à cause du désordre inévitable d'un +service improvisé. Mais la gaieté du général, qui ne se soignait pas +mieux que ses soldats, engageait tout le monde à se résigner; et, +malgré un commencement de dysenterie, on se trouvait assez bien +dans le camp de Grand-Pré. Les officiers supérieurs seulement, qui +doutaient de la possibilité d'une longue résistance, le ministère qui +n'y croyait pas davantage, parlaient d'une retraite derrière la Marne, +et assiégeaient Dumouriez de leurs conseils; et lui, écrivait des +lettres énergiques aux ministres, et imposait silence à ses officiers, +en leur disant que, lorsqu'il voudrait des avis, il convoquerait un +conseil de guerre. + +Il faut toujours qu'un homme ait les inconvéniens de ses qualités. +L'extrême promptitude du génie de Dumouriez devait souvent l'emporter +jusqu'à l'irréflexion. Dans son ardeur à concevoir, il lui était déjà +arrivé de ne pas bien calculer les obstacles matériels de ses projets, +notamment lorsqu'il ordonna à Lafayette de se porter de Metz à Givet. +Il commit encore ici une faute capitale, qui, s'il avait eu moins de +force d'esprit et de sang-froid, eût entraîné la perte de la campagne. +Entre le Chêne-Populeux et Grand-Pré se trouvait, avons-nous dit, un +passage secondaire, dont l'importance avait été jugée très médiocre, +et qui n'était défendu que par deux bataillons et deux escadrons. +Accablé de soins immenses, Dumouriez n'était pas allé juger par ses +propres yeux de ce passage. N'ayant d'ailleurs que peu de monde à +y placer, il avait cru trop facilement que quelques cents hommes +suffiraient à sa garde. Pour comble de malheur, le colonel qui y +commandait lui persuada qu'on pouvait même retirer une partie des +troupes qui s'y trouvaient, et qu'en brisant les routes, quelques +volontaires suffiraient à y maintenir la défensive. Dumouriez se +laissa tromper par ce colonel, vieux militaire et jugé digne de +confiance. + +Pendant ce temps, Brunswick avait fait examiner nos divers postes, et +il avait eu un moment le projet de longer la forêt jusqu'à Sedan pour +la tourner vers cette extrémité. Il paraît que, pendant ce mouvement, +des espions révélèrent la négligence du général français. La +Croix-aux-Bois fut attaquée par des Autrichiens et des émigrés +commandés par le prince de Ligne. Les abatis avaient à peine été +commencés, les routes n'étaient point brisées, et le passage fut +occupé sans résistance dès le 13 au matin. A peine Dumouriez eut-il +appris cette funeste nouvelle, qu'il envoya le général Chasot, homme +d'une grande bravoure, avec deux brigades, six escadrons et quatre +pièces de 8 pour occuper de nouveau le passage, et en chasser les +Autrichiens. Il ordonna de les attaquer à la baïonnette avec la +plus grande vivacité, et avant qu'ils eussent trouvé le temps de se +retrancher. La journée du 13 s'écoula, et celle du 14 se passa encore +sans que le général Chasot pût exécuter cet ordre. Le 15 enfin, il +attaqua avec vigueur, repoussa l'ennemi, et lui fit perdre le poste +et son chef, le prince de Ligne. Mais, deux heures après, attaqué +lui-même par des forces très supérieures, et avant d'avoir pu se +retrancher, il fut repoussé de nouveau, et entièrement dépossédé de +la Croix-aux-Bois. Chasot était en outre coupé de Grand-Pré, et ne +pouvait se retirer vers l'armée principale, qui se trouvait ainsi +affaiblie. Il se replia aussitôt sur Vouziers. Le général Dubouquet, +commandant au Chêne-Populeux, et heureux jusque-là dans sa résistance, +se voyant séparé de Grand-Pré, pensa qu'il ne fallait pas s'exposer +à être enveloppé par l'ennemi, qui, ayant coupé la ligne à la +Croix-aux-Bois, allait déboucher en masse. Il résolut de décamper, et +de se retirer par Attigny et Somme-Puis, sur Châlons. Ainsi, le fruit +de tant de combinaisons hardies et de hasards heureux était perdu; +le seul obstacle qu'on pût opposer à l'invasion, l'Argonne, était +franchi, et la route de Paris était ouverte. + +Dumouriez, séparé de Chasot et de Dubouquet, n'avait plus que +quinze mille hommes; et si l'ennemi, débouchant rapidement par la +Croix-aux-Bois, tournait la position de Grand-Pré, et venait occuper +les passages de l'Aisne, qui, avons-nous dit, servaient d'issue aux +derrières du camp, le général français était perdu. Ayant quarante +mille Prussiens en tête, vingt-cinq mille Autrichiens sur ses +derrières, enfermé ainsi avec quinze mille hommes par soixante-cinq +mille, par deux cours d'eau et la forêt, il n'avait plus qu'à mettre +bas les armes, ou à faire tuer inutilement jusqu'au dernier de ses +soldats. La seule armée sur laquelle comptait la France était alors +anéantie, et les coalisés pouvaient prendre la route de la capitale. + +[Illustration: LA MARSEILLAISE.] + +Dans cette situation désespérée, le général ne perdit pas courage, et +conserva un sang-froid admirable. Son premier soin fut de songer le +jour même à la retraite, car le plus pressant était de se soustraire +aux fourches Caudines. Il considéra que par sa droite il touchait à +Dillon, maître encore des Islettes et de la route de Sainte-Menehould; +qu'en se repliant sur les derrières de celui-ci, et appuyant son dos +contre le sien, ils feraient tous deux face à l'ennemi, l'un aux +Islettes, l'autre à Sainte-Menehould, et présenteraient ainsi un +double front retranché. Là ils pourraient attendre la jonction des +deux généraux Chasot et Dubouquet, détachés du corps de bataille, +celle de Beurnonville, mandé de Flandre pour être le 13 à Rethel, +celle enfin de Kellermann, qui, étant depuis plus de dix jours en +marche, ne pouvait tarder d'arriver. Ce plan était le meilleur et le +plus conséquent au système de Dumouriez, qui consistait à ne pas +reculer à l'intérieur, vers un pays ouvert, mais à se tenir dans un +pays difficile, à y temporiser, et à se mettre en position de faire sa +jonction avec l'armée du centre. Si, au contraire, il s'était replié +sur Châlons, il était poursuivi comme fugitif; il exécutait avec +désavantage une retraite qu'il aurait pu faire plus utilement dès +l'origine, et surtout il se mettait dans l'impossibilité d'être +rejoint par Kellermann. C'était une grande hardiesse, après un +accident tel que celui de la Croix-aux-Bois, de persister dans son +système, et il fallait, dans le moment, autant de génie que de vigueur +pour ne pas s'abandonner au conseil, si répété, de se retirer derrière +la Marne. Mais que de hasards heureux ne fallait-il pas encore pour +réussir dans une retraite si difficile, si surveillée, et faite avec +si peu de monde, en présence d'un ennemi si puissant. + +Aussitôt il ordonna à Beurnonville, déjà dirigé sur Rethel, à Chasot, +dont il venait de recevoir des nouvelles rassurantes, à Dubouquet, +retiré sur Attigny, de se rendre tous à Sainte-Menehould. En même +temps il manda de nouveau à Kellermann de continuer sa marche; car il +pouvait craindre que Kellermann, apprenant la perte des défilés, ne +voulût revenir sur Metz. Après avoir fait toutes ces dispositions, +après avoir reçu un officier prussien qui demandait à parlementer, et +lui avoir montré le camp dans le plus grand ordre, il fit détendre +à minuit, et marcher en silence vers les deux ponts qui servaient +d'issue au camp de Grand-Pré. Par bonheur pour lui, l'ennemi n'avait +pas encore songé à pénétrer par la Croix-aux-Bois, et à déborder les +positions françaises. Le ciel était orageux, et couvrait de ses ombres +la retraite des Français. On marcha toute la nuit par les chemins les +plus mauvais, et l'armée, qui heureusement n'avait pas eu le temps +de s'alarmer, se retira sans connaître le motif de ce changement de +position. Le lendemain 16, à huit heures du matin, toutes les troupes +avaient traversé l'Aisne; Dumouriez s'était échappé, et il s'arrêtait +en bataille sur les hauteurs d'Autry, à quatre lieues de Grand-Pré. +Il n'était pas suivi, se croyait sauvé, et s'avançait à +Dammartin-sur-Hans, afin d'y choisir un campement pour la journée, +lorsque tout à coup il entend les fuyards accourir et crier que tout +est perdu, que l'ennemi, se jetant sur nos derrières, a mis l'armée en +déroute. Dumouriez accourt, retourne à son arrière-garde, et trouve +le Péruvien Miranda et le vieux général Duval, arrêtant les fuyards, +rétablissant avec beaucoup de fermeté les rangs de l'armée, que +les hussards prussiens avaient un instant surprise et troublée. +L'inexpérience de ces jeunes troupes, et la crainte de la trahison, +qui alors remplissait tous les esprits, rendaient les terreurs +paniques très faciles et très fréquentes. Cependant tout fut réparé, +grâce aux trois généraux Miranda, Duval et Stengel, placés à +l'arrière-garde. On bivouaqua à Dammartin avec l'espérance de +s'adosser bientôt aux Islettes, et de terminer heureusement cette +périlleuse retraite. + +Dumouriez était depuis vingt heures à cheval. Il mettait pied à terre +à six heures du soir, lorsque tout à coup il entend encore des cris +de _sauve qui peut_, des imprécations contre les généraux qui +trahissaient, et surtout contre le général en chef, qui venait, +dit-on, de passer à l'ennemi. L'artillerie avait attelé et voulait se +réfugier sur une hauteur; toutes les troupes étaient confondues. Il +fit allumer de grands feux, et ordonna qu'on restât sur la place toute +la nuit. On passa ainsi dix heures dans les boues et l'obscurité. Plus +de quinze cents fuyards, s'échappant à travers les campagnes, allèrent +répandre à Paris et dans toute la France, que l'armée du Nord, le +dernier espoir de la patrie, était perdue, et livrée à l'ennemi. + +Dès le lendemain tout était réparé. Dumouriez écrivait à l'assemblée +nationale avec son assurance ordinaire: « J'ai été obligé d'abandonner +le camp de Grand-Pré. La retraite était faite, lorsqu'une terreur +panique s'est mise dans l'armée; dix mille hommes ont fui devant +quinze cents hussards prussiens. La perte ne monte pas à plus de +cinquante hommes et quelques bagages. TOUT EST RÉPARÉ, ET JE RÉPONDS +DE TOUT. » Il ne fallait pas moins que de telles assurances pour +calmer les terreurs de Paris et du conseil exécutif, qui allait de +nouveau presser le général de passer la Marne. + +Sainte-Menehould, où marchait Dumouriez, est placé sur l'Aisne, l'une +des deux rivières qui entouraient le camp de Grand-Pré. Dumouriez +devait donc en remonter le cours, et, avant d'y parvenir, il avait à +franchir trois ruisseaux assez profonds qui viennent s'y confondre, +la Tourbe, la Bionne et l'Auve. Au-delà de ces trois ruisseaux se +trouvait le camp qu'il allait occuper. Au-devant de Sainte-Menehould +s'élèvent circulairement des hauteurs de trois quarts de lieue. A leur +pied s'étend un fond dans lequel l'Auve forme des marécages avant de +se jeter dans l'Aisne. Ce fond est bordé à droite par les hauteurs +de l'Hyron, en face par celles de la Lune, et à gauche par celles de +Gisaucourt. Au centre du bassin se trouvent différentes élévations, +inférieures cependant à celles de Sainte-Menehould. Le moulin de Valmy +en est une, et il fait immédiatement face aux coteaux de la Lune. La +grande route de Châlons à Sainte-Menehould passe à travers ce bassin, +presque parallèlement au cours de l'Auve. C'est à Sainte-Menehould et +au-dessus de ce bassin que se plaça Dumouriez. Il fit occuper autour +de lui les positions les plus importantes, et appuya le dos contre +Dillon, en lui recommandant de tenir ferme contre l'ennemi. Il +occupait ainsi la grande route de Paris sur trois points: les +Islettes, Sainte-Menehould et Châlons. + +Cependant les Prussiens pouvaient, en pénétrant par Grand-Pré, le +laisser à Sainte-Menehould, et courir à Châlons. Dumouriez ordonna +donc à Dubouquet, dont il avait appris l'heureuse arrivée à Châlons, +de se placer, avec sa division, au camp de l'Épine, d'y réunir tous +les volontaires nouvellement arrivés, afin de couvrir Châlons contre +un coup de main. Il fut rejoint ensuite par Chasot, et enfin +par Beurnonville. Celui-ci s'était porté le 15 à la vue de +Sainte-Menehould. Voyant une armée en bon ordre, il avait supposé que +c'était l'ennemi, car il ne pouvait croire que Dumouriez, qu'on disait +battu, se fût si tôt et si bien tiré d'embarras. Dans cette idée, il +s'était replié sur Châlons, et là, informé de la vérité, il était +revenu, et avait pris position le 19 à Maffrecourt, sur la droite du +camp. Il amenait ces dix mille braves, que Dumouriez avait pendant +un mois exercés, dans le camp de Maulde, à une continuelle guerre +de postes. Renforcé de Beurnonville et de Chasot, Dumouriez pouvait +compter trente-cinq mille hommes. Ainsi, grâce à sa fermeté et à sa +présence d'esprit, il se retrouvait placé dans une position très +forte, et en état de temporiser encore assez long-temps. Mais si +l'ennemi plus prompt le laissait en arrière, et courait en avant sur +Châlons, que devenait son camp de Sainte-Menehould? C'était toujours +la même crainte; et ses précautions, au camp de l'Épine, étaient loin +de pouvoir prévenir un danger pareil. + +Deux mouvemens s'opéraient très lentement autour de lui: celui de +Brunswick, qui hésitait dans sa marche, et celui de Kellermann, qui, +parti le 4 de Metz, n'était pas encore arrivé au point convenu, +après quinze jours de route. Mais si la lenteur de Brunswick servait +Dumouriez, celle de Kellermann le compromettait singulièrement. +Kellermann, prudent et irrésolu, quoique très brave, avait tour à tour +avancé ou reculé, suivant les marches de l'armée prussienne; et le 17 +encore, en apprenant la perte des défilés, il avait fait un mouvement +en arrière. Cependant, le 19 au soir, il fit avertir Dumouriez qu'il +n'était plus qu'à deux lieues de Sainte-Menehould. Dumouriez lui avait +réservé les hauteurs de Gisaucourt, placées à sa gauche, et dominant +la route de Châlons et le ruisseau de l'Auve. Il lui avait mandé que, +dans le cas d'une bataille, il pourrait se déployer sur les hauteurs +secondaires, et se porter sur Valmy, au-delà de l'Auve. Dumouriez +n'eut pas le temps d'aller placer lui-même son collègue. Kellermann, +passant l'Auve le 19 dans la nuit, se porta à Valmy au centre du +bassin, et négligea les hauteurs de Gisaucourt, qui formaient la +gauche du camp de Sainte-Menehould, et dominaient celles de la Lune, +sur lesquelles arrivaient les Prussiens. + +Dans ce moment, en effet, les Prussiens, débouchant par Grand-Pré, +étaient arrivés en vue de l'armée française, et, gravissant les +hauteurs de la Lune, découvraient déjà le terrain dont Dumouriez +occupait le sommet. Renonçant à une course rapide sur Châlons, ils +étaient joyeux, dit-on, de trouver réunis les deux généraux français, +afin de pouvoir les enlever d'un seul coup. Leur but était de se +rendre maîtres de la route de Châlons, de se porter à Vitry, de forcer +Dillon aux Islettes, d'entourer ainsi Sainte-Menehould de toutes +parts, et d'obliger les deux armées à mettre bas les armes. + +Le 20 au matin, Kellermann, qui, au lieu d'occuper les hauteurs de +Gisaucourt, s'était porté au centre du bassin, sur le moulin de Valmy, +se vit dominé en face par les hauteurs de la Lune, occupées par +l'ennemi. D'un côté, il avait l'Hyron, que les Français tenaient en +leur pouvoir, mais pouvaient perdre; de l'autre Gisaucourt, qu'il +n'avait pas occupé, et où les Prussiens allaient s'établir. Dans le +cas d'une défaite, il était rejeté dans les marécages de l'Auve, +placés derrière le moulin de Valmy, et il pouvait être écrasé avant +d'avoir rejoint Dumouriez, dans le fond de cet amphithéâtre. Aussitôt +il appela son collègue auprès de lui. Mais le roi de Prusse, voyant un +grand mouvement dans l'armée française, et croyant que le projet des +généraux était de se porter sur Châlons, voulut aussitôt en fermer le +chemin, et ordonna l'attaque. L'avant-garde prussienne rencontra sur +la route de Châlons l'avant-garde de Kellermann, qui se trouvait avec +son corps de bataille sur la hauteur de Valmy. On aborda vivement, et +les Français, repoussés d'abord, furent ramenés et soutenus ensuite +par les carabiniers du général Valence. Des hauteurs de la Lune, la +canonnade s'engagea avec le moulin de Valmy, et notre artillerie +riposta vivement à celle des Prussiens. + +Cependant la position de Kellermann était très hasardée; ses troupes +étaient toutes entassées confusément sur la hauteur de Valmy, et +trop mal à l'aise pour y combattre. Des hauteurs de la Lune, on le +canonnait; de celles de Gisaucourt, un feu établi par les Prussiens +maltraitait sa gauche; l'Hyron, qui flanquait sa droite, était, à la +vérité, occupé par les Français; mais Clerfayt, attaquant ce poste +avec vingt-cinq mille Autrichiens, pouvait s'en emparer: alors, +foudroyé de toutes parts, Kellermann pouvait être rejeté de Valmy dans +l'Auve, sans que Dumouriez pût le secourir. Celui-ci envoya aussitôt +le général Stengel avec une forte division pour maintenir les Français +sur l'Hyron, et y garantir la droite de Valmy; il enjoignit à +Beurnonville d'appuyer Stengel avec seize bataillons; il dépêcha +Chasot avec neuf bataillons et huit escadrons sur la route de Châlons, +pour occuper Gisaucourt et flanquer la gauche de Kellermann. Mais +Chasot, arrivé près de Valmy, demanda les ordres de Kellermann au +lieu de se porter sur Gisaucourt, et laissa aux Prussiens le temps +de l'occuper, et d'y établir un feu meurtrier pour nous. Cependant, +appuyé de droite et de gauche, Kellermann, pouvait se soutenir sur le +moulin de Valmy. Malheureusement un obus tombé sur un caisson le fit +sauter, et mit le désordre dans l'infanterie; le canon de la Lune +l'augmenta encore, et déjà la première ligne commençait à plier. +Kellermann, apercevant ce mouvement, accourut dans les rangs, les +rallia, et rétablit l'ordre. Dans cet instant, Brunswick pensa qu'il +fallait gravir la hauteur, et culbuter avec la baïonnette les troupes +françaises. + +Il était midi. Un brouillard épais, qui, jusqu'à ce moment, avait +enveloppé les deux armées, était dissipé; elles s'apercevaient +distinctement, et nos jeunes soldats voyaient les Prussiens s'avancer +sur trois colonnes, avec l'assurance de troupes vieilles et aguerries. +C'était pour la première fois qu'ils se trouvaient au nombre de cent +mille hommes, sur le champ de bataille, et qu'ils allaient croiser la +baïonnette. Ils ne connaissaient encore ni eux ni l'ennemi, et ils se +regardaient avec inquiétude. Kellermann entre dans les retranchemens, +dispose ses troupes par colonnes d'un bataillon de front, et leur +ordonne, lorsque les Prussiens seront à une certaine distance, de ne +pas les attendre, et de courir au-devant d'eux à la baïonnette. Puis +il élève la voix et crie: _Vive la nation_!--On pouvait dans cet +instant être brave ou lâche. Le cri de _vive la nation_ ne fait que +des braves, et nos jeunes soldats, entraînés, marchent en répétant +le cri de _vive la nation_! A cette vue, Brunswick, qui ne tentait +l'attaque qu'avec répugnance, et avec une grande crainte du résultat, +hésite, arrête ses colonnes, et finit par ordonner la rentrée au camp. + +Cette épreuve fut décisive. Dès ce moment, on crut à là valeur de ces +_savetiers_, de ces _tailleurs_, qui composaient l'armée française, +d'après les émigrés. On avait vu des hommes équipés, vêtus et braves; +on avait vu des officiers décorés et pleins d'expérience, un général +Duval, dont la belle taille, les cheveux blanchis inspiraient le +respect; Kellermann, Dumouriez enfin, opposant tant de constance et +d'habileté en présence d'un ennemi si supérieur. Dans ce moment, la +révolution française fut jugée, et ce chaos, jusque-là ridicule, +n'apparut plus que comme un terrible élan d'énergie. + +A quatre heures, Brunswick essaya une nouvelle attaque. L'assurance de +nos troupes le déconcerta encore, et il replia une seconde fois ses +colonnes. Marchant de surprise en surprise, trouvant faux tout ce +qu'on lui avait annoncé, le général prussien n'avançait qu'avec la +plus grande circonspection, et, quoiqu'on lui ait reproché de n'avoir +pas poussé plus vivement l'attaque et culbuté Kellermann, les bons +juges pensent qu'il a eu raison. Kellermann, soutenu de droite et de +gauche par toute l'armée française, pouvait résister; et si Brunswick, +enfoncé dans une gorge et dans un pays détestable, eût été battu une +fois, il risquait d'être entièrement détruit, D'ailleurs il avait, par +le résultat de la journée, occupé la route de Châlons: les Français se +trouvaient coupés de leur dépôt, et il espérait les obliger à quitter +leur position dans quelques jours. Il ne considérait pas que, maîtres +de Vitey, ils en étaient quittes pour un détour plus long, et pour +quelques délais dans l'arrivée de leurs convois. + +Telle fut la célèbre journée du 20 septembre 1792, où furent tirés +plus de vingt mille coups de canons, et appelée depuis Canonnade de +Valmy. La perte fut égale des deux côtés, et s'éleva pour chaque armée +à huit ou neuf cents hommes. Mais la gaieté et l'assurance régnaient +dans le camp français, et les reproches, le regret, dans celui des +Prussiens. On assure que dans la soirée même les émigrés reçurent +les plus vives remontrances du roi de Prusse, et qu'on vit diminuer +l'influence de Calonne, le plus présomptueux des ministres émigrés, et +le plus fécond en promesses exagérées et en renseignemens démentis. + +Dans la nuit même, Kellermann repassa l'Auve à petit bruit, et vint +camper sur les hauteurs de Gisaucourt, qu'il aurait dû occuper dès +l'origine, et dont les Prussiens avaient profité dans la journée. Les +Prussiens demeurèrent sur les hauteurs de la Lune. Dans le fond opposé +se trouvait Dumouriez, et à la gauche de celui-ci Kellermann, sur les +hauteurs qu'il venait de reprendre. Dans cette position singulière, +les Français, faisant face à la France, semblaient l'envahir, et les +Prussiens, qui étaient appuyés contre elle, semblaient la défendre. +C'est ici que commença, de la part de Dumouriez, une nouvelle suite +d'actes pleins d'énergie et de fermeté, soit contre l'ennemi, soit +contre ses propres officiers et contre l'autorité française. Avec près +de soixante-dix mille hommes de troupes, dans un bon camp, ne manquant +pas de vivres, ou du moins rarement, il pouvait attendre. Les +Prussiens, au contraire, manquaient de subsistances; les maladies +commençaient à ravager leur armée, et dans cette situation ils +perdaient beaucoup à temporiser. Une saison affreuse, au milieu d'un +terrain argileux et humide, ne leur permettait pas de séjourner +long-temps. Si, reprenant trop tard l'énergie et la célérité de +l'invasion, ils voulaient marcher sur Paris, Dumouriez était en force +pour les suivre, et les envelopper lorsqu'ils seraient engagés plus +avant. + +Ces vues étaient pleines de justesse et de prudence. Mais dans le +camp, où les officiers s'ennuyaient de privations, et où Kellermann +était peu satisfait de trouver une autorité supérieure; à Paris, où +l'on se sentait séparé de là principale armée, et où l'on n'apercevait +rien entre soi et les Prussiens, où l'on voyait même les hulans +arriver à quinze lieues, depuis que la forêt de l'Argonne était +ouverte, on ne pouvait approuver le plan de Dumouriez. L'assemblée, le +conseil, se plaignaient de son entêtement, lui écrivaient les lettres +les plus impératives pour lui faire abandonner sa position, et +repasser la Marne. Le camp à Montmartre, et une armée entre Châlons +et Paris, étaient le double rempart qu'il fallait aux imaginations +épouvantées. _Les hulans vous harcèlent_, écrivait Dumouriez, _eh +bien! tuez-les; cela ne me regarde pas. Je ne changerai pas mon plan +pour des housardailles_. Cependant les instances et les ordres n'en +continuaient pas moins. Dans le camp, les officiers ne cessaient pas +de faire des observations. Les soldats seuls, soutenus par la +gaieté du général, qui avait soin de parcourir leurs rangs, de les +encourager, et de leur expliquer la position critique des Prussiens, +les soldats supportaient patiemment les pluies et les privations. +Une fois Kellermann voulut partir, et il fallut que Dumouriez, comme +Colomb demandant encore quelques jours à son équipage, promît de +décamper si, dans un nombre de jours donnés, les Prussiens ne +battaient pas en retraite. + +La belle armée des coalisés se trouvait en effet dans un état +déplorable; elle périssait par la disette, et surtout par le cruel +effet de la dysenterie. Les dispositions de Dumouriez y avaient +contribué puissamment. Les tirailleries sur le front du camp étant +jugées inutiles, parce qu'elles n'aboutissaient à aucun résultat, il +fut convenu entre les deux armées de les suspendre; mais Dumouriez +stipula que ce serait sur le front seulement. Aussitôt il détacha +toute sa cavalerie, surtout celle de nouvelle levée, dans les pays +environnans, afin d'intercepter les convois de l'ennemi, qui, étant +arrivé par la trouée de Grand-Pré, et ayant remonté l'Aisne pour +suivre notre retraite, était obligé de faire suivre les mêmes détours +à ses approvisionnemens. Nos cavaliers avaient pris goût à cette +guerre lucrative, et la poursuivaient avec un grand succès. On était +arrivé aux derniers jours de septembre; le mal devenait intolérable +dans l'armée prussienne, et des officiers avaient été envoyés au camp +français pour parlementer. D'abord il ne fut question que d'échanger +des prisonniers; les Prussiens demandèrent aussi le bénéfice de +l'échange pour les émigrés, mais on le leur refusa. Une grande +politesse avait régné de part et d'autre. De l'échange des +prisonniers, la conversation s'était reportée sur les motifs de la +guerre, et, du côté des Prussiens, on avait presque avoué que la +guerre était impolitique. Le caractère de Dumouriez reparut ici tout +entier. N'ayant plus à combattre, il faisait des mémoires pour le roi +de Prusse, et lui démontrait combien il lui était peu avantageux de +s'unir à la maison d'Autriche contre la France. En même temps, il lui +envoyait douze livres de café, les seules qui restassent dans les deux +camps. Ses mémoires, qui ne pouvaient manquer d'être appréciés, furent +néanmoins très mal accueillis, et devaient l'être. Brunswick répondit +au nom du roi de Prusse par une déclaration aussi arrogante que le +premier manifeste, et toute négociation fut rompue. L'assemblée, +consultée par Dumouriez, répondit, comme le sénat romain, qu'on ne +traiterait avec l'ennemi que lorsqu'il serait sorti de France. + +Ces négociations n'eurent d'autre effet que de faire calomnier le +général, qu'on soupçonna dès lors d'avoir des relations secrètes avec +l'étranger, et de lui attirer quelques dédains affectés de la part +d'un monarque orgueilleux et humilié du résultat de la guerre. Mais +tel était Dumouriez: avec tous les genres de courage, avec tous les +genres d'esprit, il manquait de cette retenue, de cette dignité +qui impose aux hommes, tandis que le génie ne fait que les saisir. +Cependant, ainsi que l'avait prévu le général français, dès le 1er +octobre les Prussiens, ne pouvant plus résister à la disette et aux +maladies, commencèrent à décamper. Ce fut en Europe un grand sujet +d'étonnement, de conjectures, de fables, que de voir une armée si +puissante, si vantée, se retirer humblement devant ces ouvriers et ces +bourgeois soulevés, qui devaient être ramenés tambour battant dans +leurs villes, et châtiés pour en être sortis. La faiblesse avec +laquelle furent poursuivis les Prussiens, l'espèce d'impunité dont ils +jouirent en repassant les défilés de l'Argonne, firent supposer des +stipulations secrètes, et même un marché avec le roi de Prusse. Les +faits militaires vont expliquer, mieux que toutes ces suppositions, la +retraite des coalisés. + +Rester dans une position aussi malheureuse n'était plus possible. +Envahir était devenu intempestif, par une saison aussi avancée et +aussi mauvaise. La seule ressource était donc de se retirer vers +le Luxembourg et la Lorraine, et de s'y faire une forte base +d'opérations, pour recommencer la campagne l'année suivante. +D'ailleurs on a lieu de croire qu'en ce moment Frédéric-Guillaume +songeait à prendre sa part de la Pologne; car c'est alors que +ce prince, après avoir excité les Polonais contre la Russie et +l'Autriche, s'apprêtait à partager leurs dépouilles. Ainsi l'état de +la saison et des lieux, le dégoût d'une entreprise manquée, le regret +de s'être allié contre la France avec la maison d'Autriche, et enfin +de nouveaux intérêts dans le Nord, étaient chez le roi de Prusse des +motifs suffisans pour déterminer sa retraite. Elle se fit avec le plus +grand ordre, car cet ennemi qui consentait à partir, n'en était pas +moins très puissant. Vouloir lui fermer tout à fait la retraite, +et l'obliger à s'ouvrir un passage par une victoire, eût été une +imprudence que Dumouriez n'aurait pas commise. Il fallait se contenter +de la harceler, et c'est ce qu'il fit avec trop peu d'activité, par sa +faute et celle de Kellermann. + +Le danger était passé, la campagne finie, et chacun était rendu à soi +et à ses projets. Dumouriez songeait à son entreprise des Pays-Bas, +Kellermann à son commandement de Metz, et la poursuite des Prussiens +n'obtint plus des deux généraux l'attention qu'elle méritait. +Dumouriez envoya le général d'Harville au Chêne-Populeux pour châtier +les émigrés; ordonna au général Miaczinski de les attendre à Stenay, +au sortir du passage, pour achever de les détruire; dépêcha Chasot +du même côté pour occuper la route de Longwy; plaça les généraux +Beurnonville, Stengel et Valence avec plus de vingt-cinq mille hommes +sur les derrières de la grande armée, pour la poursuivre avec vigueur, +et en même temps enjoignit à Dillon, qui s'était toujours maintenu +aux Islettes avec le plus grand bonheur, de s'avancer par Clermont et +Varennes, afin de couper la route de Verdun. Ces dispositions étaient +bonnes sans doute, mais elles auraient dû être exécutées par le +général lui-même; il aurait dû, suivant le jugement très-juste et +très-élevé de M. Jomini, fondre directement sur le Rhin, et le +descendre ensuite avec toute son armée. Dans ce moment de succès, +renversant tout devant lui, il aurait conquis la Belgique en une +marche. Mais il songeait à venir à Paris pour préparer une invasion +par Lille. De leur côté, les trois généraux Stengel, Beurnonville +et Valence ne s'entendirent pas assez bien, et ne poursuivirent que +faiblement les Prussiens. Valence, qui dépendait de Kellermann, reçut +tout à coup l'ordre de revenir joindre son général à Châlons, afin de +reprendre la route de Metz. Il faut convenir que ce mouvement +était singulièrement imaginé, puisqu'il ramenait Kellermann dans +l'intérieur, pour reprendre ensuite la route de la frontière lorraine. +La route naturelle était en avant par Vitry ou Clermont, et elle se +conciliait avec la poursuite des Prussiens, telle que l'avait ordonnée +Dumouriez. A peine celui-ci connut-il l'ordre donné à Valence, qu'il +lui enjoignit de poursuivre sa marche, disant que, tant que durerait +la jonction des armées du nord et du centre, le commandement supérieur +lui appartiendrait à lui seul. Il s'en expliqua très-vivement avec +Kellermann, qui revint sur sa première détermination, et consentit +à prendre sa route par Sainte-Menehould et Clermont. Cependant la +poursuite ne s'en fit pas moins avec beaucoup de mollesse. Dillon seul +harcela les Prussiens avec une bouillante ardeur, et faillit même se +faire battre en s'élançant trop vivement sur leurs traces. + +Le désaccord des généraux, et leurs distractions personnelles après le +danger, furent évidemment la seule cause qui procura une retraite si +facile aux Prussiens. On a prétendu que leur départ avait été acheté, +qu'il avait été payé par le produit d'un grand vol dont nous allons +parler, qu'il était convenu avec Dumouriez, et que l'une des +stipulations du marché était la libre sortie des Prussiens; enfin que +Louis XVI l'avait demandé du fond de sa prison. On vient de voir +que cette retraite peut être suffisamment expliquée par des motifs +naturels; mais bien d'autres raisons encore démontrent l'absurdité de +ces suppositions. Ainsi il n'est pas croyable qu'un monarque, dont les +vices n'étaient pas ceux d'une vile cupidité, se soit laissé acheter: +on ne voit pas pourquoi, dans le cas d'une convention, Dumouriez ne se +serait pas justifié, aux yeux des militaires, de n'avoir pas poursuivi +l'ennemi, en avouant un traité qui n'avait rien de honteux pour lui: +enfin le valet de chambre du roi, Cléry, assure que rien de semblable +à la prétendue lettre adressée par Louis XVI à Frédéric-Guillaume, +et transmise par le procureur de la commune Manuel, n'a été écrit et +donné à ce dernier. Tout cela n'est donc que mensonge, et la retraite +des coalisés ne fut que l'effet naturel de la guerre. Dumouriez, +malgré ses fautes, malgré ses distractions à Grand-Pré, malgré sa +négligence au moment de la retraite, n'en fut pas moins le sauveur +de la France, et d'une révolution qui a peut-être avancé l'Europe de +plusieurs siècles. C'est lui qui, s'emparant d'une armée désorganisée, +défiante, irritée, lui rendant l'ensemble et la confiance, établissant +sur toute cette frontière l'unité et la vigueur, ne désespérant jamais +au milieu des circonstances les plus désastreuses, donnant après la +perte des défilés un exemple de sang-froid inouï, persistant dans ses +premières idées de temporisation malgré le péril, malgré son armée et +son gouvernement, d'une manière qui prouve la vigueur de son jugement +et de son caractère; c'est lui, disons-nous, qui sauva notre patrie de +l'étranger et du courroux contre-révolutionnaire, et donna l'exemple +si imposant d'un homme sauvant ses concitoyens malgré eux-mêmes. La +conquête, si vaste qu'elle soit, n'est ni plus belle ni plus morale. + + + + +FIN DU TOME DEUXIÈME. + + + + + + +NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES DU TOME DEUXIÈME. + + + + +NOTE 1. + + +Le ministre Bertrand de Molleville a fait connaître les dispositions +du roi et de la reine, au commencement de la première législature, +d'une manière qui laisse peu de doutes sur leur sincérité. Voici +comment il raconte sa première entrevue avec ces augustes personnages: + +«Après avoir répondu à quelques observations générales que j'avais +faites sur la difficulté des circonstances; et sur les fautes sans +nombre que je pourrais commettre dans un département que je ne +connaissais point, le roi me dit: «Eh bien! vous reste-t-il encore +quelque objection?--Non, sire; le désir d'obéir et de plaire à votre +majesté est le seul sentiment que j'éprouve; mais pour savoir si je +peux me flatter de la servir utilement, il serait nécessaire qu'elle +eût la bonté de me faire connaître quel est son plan relativement à la +constitution, quelle est la conduite qu'elle désire que tiennent ses +ministres.--C'est juste, répondit le roi: je ne regarde pas cette +constitution comme un chef-d'oeuvre, à beaucoup près; je crois qu'il y +a de très grands défauts, et que si j'avais eu la liberté d'adresser +des observations à l'assemblée, il en serait résulté des réformes +très avantageuses; mais aujourd'hui il n'est plus temps; et je l'ai +acceptée telle qu'elle est; j'ai juré de la faire exécuter; je dois +être strictement fidèle à mon serment, d'autant plus que je crois que +l'exécution la plus exacte de la constitution est le moyen le plus +sûr de la faire connaître à la nation, et de lui faire apercevoir les +changemens qu'il convient d'y faire. Je n'ai ni ne puis avoir d'autre +plan que celui-là: je ne m'en écarterai certainement pas, et je désire +que les ministres s'y conforment.--Ce plan me paraît infiniment sage, +sire; je me sens en état de le suivre, et j'en prends l'engagement. Je +n'ai pas assez étudié la nouvelle constitution dans son ensemble, +ni dans ses détails, pour en avoir une opinion arrêtée, et je +m'abstiendrai d'en adopter une, quelle qu'elle soit, avant que son +exécution ait mis la nation à portée de l'apprécier par ses effets. +Mais me serait-il permis de demander à votre majesté si l'opinion de +la reine, sur ce point, est conforme à celle du roi?--Oui, absolument, +elle vous le dira elle-même.» + +«Je descendis chez la reine, qui, après m'avoir témoigné avec une +extrême bonté combien elle partageait l'obligation que le roi m'avait +d'accepter le ministère dans des circonstances aussi critiques, ajouta +ces mots: «Le roi vous a fait connaître ses intentions relativement +à la constitution; ne pensez-vous pas que le seul plan qu'il y ait +à suivre est d'être fidèle à son serment?--Oui, certainement, +madame.--Eh bien! soyez sûr qu'on ne nous fera pas changer. Allons, M. +Bertrand, du courage; j'espère qu'avec de la patience, de la fermeté +et de la suite, tout n'est pas encore perdu.» + +(_Bertrand de Molleville_, tome VI, page 22.) + + +Au témoignage de Bertrand de Molleville se joint celui de madame +Campan, qui, quoique suspect quelquefois, a dans cette occasion un +grand air de vérité. + +«La constitution avait été, comme j'ai dit, présentée au roi le 3 +septembre; je reviens sur cette présentation, parce qu'elle offrait un +sujet de délibération bien important. Tous les ministres, excepté +M. de Montmorin, insistèrent sur la nécessité d'accepter l'acte +constitutionnel dans son entier. Ce fut aussi l'avis du prince de +Kaunitz. Malouet désirait que le roi s'expliquât avec sincérité sur +les vices et les dangers qu'il remarquait dans la constitution. Mais +Duport et Barnave, alarmés de l'esprit qui régnait dans la société +des Jacobins, et même dans l'assemblée où Robespierre les avait déjà +dénoncés comme traîtres à la patrie, et craignant de grands malheurs, +unirent leurs avis à ceux de la majorité des ministres et de M. de +Kaunitz. Ceux qui voulaient franchement maintenir la constitution, +conseillaient de ne point l'accepter purement et simplement; de ce +nombre étaient, comme je l'ai dit, MM. Montmorin et Malouet. Le roi +paraissait goûter leurs avis; et c'est une des plus grandes preuves de +la sincérité de l'infortuné monarque.» + +(_Mémoires de madame Campan_, tome II, page 161.) + + + + +NOTE 2. + + +C'est madame Campan qui s'est chargée de nous apprendre que le roi +avait une correspondance secrète avec Coblentz. + +«Pendant que des courriers portaient les lettres confidentielles du +roi aux princes ses frères et aux princes étrangers, l'assemblée fit +inviter le roi à écrire aux princes, pour les engager à rentrer en +France. Le roi chargea l'abbé de Montesquiou de lui faire la lettre +qu'il voulait envoyer. Cette lettre, parfaitement écrite, d'un style +touchant et simple, analogue au caractère de Louis XVI, et remplie +d'argumens très forts sur l'avantage de se rallier aux principes de +la constitution, me fut confiée par le roi, qui me chargea de lui en +faire une copie. + +«A cette époque, M. Mor----, un des intendans de la maison de +Monsieur, obtint de l'assemblée un passeport pour se rendre près du +prince, à raison d'un travail indispensable sur sa maison. La reine +le choisit pour porter cette lettre, elle voulut la lui remettre +elle-même, et lui en fit connaître le motif. Le choix de ce courrier +m'étonnait: la reine m'assura qu'il était parfait; qu'elle comptait +même sur son indiscrétion, et qu'il était seulement essentiel que +l'on eût connaissance de la lettre du roi à ses frères. _Les princes +étaient sans doute prévenus par la correspondance particulière_. +Monsieur montra cependant quelque surprise; et le messager revint plus +affligé que satisfait d'une semblable marque de confiance qui pensa +lui coûter la vie pendant les années de terreur.» + +(_Mémoires de madame Campan_, tome II, page 172. ) + + + + +NOTE 3. + + +_Lettre du roi à Louis-Stanislas-Xavier, prince français, frère du +roi_. + + +Paris, le 11 novembre 1791. + +«Je vous ai écrit, mon frère, le 16 octobre dernier, et vous avez +dû ne pas douter de mes véritables sentimens. Je suis étonné que ma +lettre n'ait pas produit l'effet que je devais en attendre. Pour vous +rappeler à vos devoirs, j'ai employé tous les motifs qui doivent +le plus vous toucher. Votre absence est un prétexte pour tous les +malveillans, une sorte d'excuse pour tous les Français trompés, qui +croient me servir en tenant la France entière dans une inquiétude et +une agitation qui font le tourment de ma vie. La révolution est finie, +la constitution est achevée. La France la veut, je la maintiendrai; +c'est de son affermissement que dépend aujourd'hui le salut de la +monarchie. La constitution vous a donné des droits, elle y a mis une +condition que vous devez vous hâter de remplir. Croyez-moi, mon frère, +repoussez les doutes qu'on voudrait vous donner sur ma liberté. Je +vais prouver, par un acte bien solennel, et dans une circonstance qui +vous intéresse, que je puis agir librement. Prouvez-moi que vous êtes +mon frère et Français, en cédant à mes instances. Votre véritable +place est auprès de moi; votre intérêt, vos sentimens vous conseillent +également de venir la reprendre; je vous y invite, et s'il le faut, je +vous l'ordonne. + +«_Signé_ LOUIS.» + + + + +_Réponse de Monsieur au roi_. + + +Coblentz, le 3 décembre 1791. + +«Sire, mon frère et seigneur, + +«Le comte de Vergennes m'a remis de la part de votre majesté une +lettre dont l'adresse, malgré mes noms de baptême qui s'y trouvent, +est si peu la mienne, que j'ai pensé la lui rendre sans l'ouvrir. +Cependant, sur son assertion positive qu'elle était pour moi, je l'ai +ouverte, et le nom de frère que j'y ai trouvé ne m'ayant plus laissé +de doute, je l'ai lue avec le respect que je dois à l'écriture et au +seing de votre majesté. L'ordre qu'elle contient de me rendre auprès +de la personne de votre majesté n'est pas l'expression libre de sa +volonté; et mon honneur, mon devoir, ma tendresse même, me défendent +également d'y obéir. Si votre majesté veut connaître tous ces motifs +plus en détail, je la supplie de se rappeler ma lettre du 10 septembre +dernier. Je la supplie aussi de recevoir avec bonté l'hommage des +sentimens, aussi tendres que respectueux, avec lesquels je suis, sire, +etc., etc., etc.» + + + + +_Lettre du roi à Charles-Philippe, prince français, frère du roi_. + + +Paris, le 11 novembre 1591. + +«Vous avez sûrement connaissance du décret que l'assemblée nationale a +rendu relativement aux Français éloignés de leur patrie; je ne crois +pas devoir y donner mon consentement, aimant à me persuader que +les moyens de douceur rempliront plus efficacement le but qu'on se +propose, et que réclame l'intérêt de l'état. Les diverses démarches +que j'ai faites auprès de vous ne peuvent vous laisser aucun doute sur +mes intentions ni sur mes voeux. La tranquillité publique et mon repos +personnel sont intéressés à votre retour. Vous ne pourriez prolonger +une conduite qui inquiète la France et qui m'afflige, sans manquer à +vos devoirs les plus essentiels. Epargnez-moi le regret de recourir à +des mesures sévères contre vous; consultez votre véritable intérêt; +laissez-vous guider par l'attachement que vous devez à votre pays, +et cédez enfin au voeu des Français et à celui de votre roi. Cette +démarche, de votre part, sera une preuve de vos sèntimens pour moi, et +vous assurera la continuation de ceux que j'ai toujours eus pour vous. + +«_Signé_ LOUIS.» + + + + +_Réponse de M. le comte d'Artois au roi_. + + +Coblentz, 3 décembre 1791. + +«Sire, mon frère et seigneur, + +« Le comte de Vergennes m'a remis hier une lettre qu'il m'a assuré +m'avoir été adressée par votre majesté. La suscription, qui me donne +un titre que je ne puis admettre, m'a fait croire que cette lettre +ne m'était pas destinée; cependant ayant reconnu le cachet de votre +majesté, je l'ai ouverte, j'ai respecté l'écriture et la signature de +mon roi; mais l'omission totale du nom de frère, et, plus que tout, +les décisions rappelées dans cette lettre, m'ont donné une nouvelle +preuve de la captivité morale et physique où nos ennemis osent retenir +votre majesté. D'après cet exposé, votre majesté trouvera simple que, +fidèle à mon devoir et aux lois de l'honneur, je n'obéisse pas à des +ordres évidemment arrachés par la violence. + +«Au surplus, la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à votre majesté, +conjointement avec Monsieur, le 10 septembre dernier, contient les +sentimens, les principes et les résolutions dont je ne m'écarterai +jamais; je m'y réfère donc absolument: elle sera la base; de ma +conduite, et j'en renouvelle ici le serment. Je supplie votre majesté +de recevoir l'hommage des sentimens aussi tendres que respectueux, +avec lesquels je suis, sire, etc., etc., etc.» + + + + +NOTE 4. + + +Le rapport de MM. Gallois et Gensonné est sans contredit le meilleur +historique du commencement des troubles dans la Vendée. L'origine de +ces troubles en est la partie la plus intéressante, parce qu'elle +en fait connaître les causes. J'ai donc cru nécessaire de citer ce +rapport. Il me semble qu'il éclaircit l'une des parties les plus +curieuses de cette funeste histoire. + +_Rapport de MM. Gallois et Gensonné, commissaires civils envoyés dans +les départemens de la Vendée et des Deux-Sèvres, en vertu des décrets +de l'assemblée constituante, fait à l'assemblée législative le 6 +octobre 1791_. + +«Messieurs, l'assemblée nationale a décrété le 16 juillet dernier, sur +le rapport de son comité des recherches, que des commissaires civils +seraient envoyés dans le département de la Vendée pour y prendre tous +les éclaircissemens qu'ils pourraient se procurer sur les causes +des derniers troubles de ce pays, et concourir avec les corps +administratifs au rétablissement de la tranquillité publique. + +«Le 28 juillet nous avons été chargés de cette mission, et nous +sommes partis deux jours après pour nous rendre à Fontenay-le-Comte, +chef-lieu de ce département. + +«Après avoir conféré pendant quelques jours avec les administrateurs +du directoire sur la situation des choses et la disposition des +esprits; après avoir arrêté avec les trois corps administratifs +quelques mesures préliminaires pour le maintien de l'ordre public, +nous nous sommes déterminés à nous transporter dans les différens +districts qui composent ce département, afin d'examiner ce qu'il y +avait de vrai ou de faux, de réel ou d'exagéré dans les plaintes qui +nous étaient déjà parvenues, afin de constater en un mot avec le plus +d'exactitude possible la situation de ce département. + +«Nous l'avons parcouru presque dans toute son étendue, tantôt pour y +prendre des renseignemens qui nous étaient nécessaires, tantôt pour y +maintenir la paix, prévenir les troubles publics, ou pour empêcher les +violences dont quelques citoyens se croyaient menacés. + +«Nous avons entendu dans plusieurs directoires de districts toutes les +municipalités dont chacun d'eux est composé; nous avons écouté avec la +plus grande attention tous les citoyens, qui avaient soit des faits à +nous communiquer, soit des vues à nous proposer; nous avons recueilli +avec soin, en les comparant, tous les détails qui sont parvenus +à notre connaissance; mais comme nos informations ont été plus +nombreuses que variées, comme partout les faits, les plaintes, les +observations ont été semblables, nous allons vous présenter sous un +point de vue général et d'une manière abrégée mais exacte, le résultat +de cette foule de faits particuliers. + +«Nous croyons inutile de mettre sous vos yeux les détails que nous +nous étions procurés concernant les troubles antérieurs: ils ne +nous ont pas paru avoir une influence bien directe sur la situation +actuelle de ce département; d'ailleurs la loi de l'amnistie ayant +arrêté les progrès de différentes procédures auxquelles ces troubles +avaient donné lieu, nous ne pourrions vous présenter sur ces objets +que des conjectures vagues et des résultats incertains. + +«L'époque de la prestation du serment ecclésiastique a été pour +le département de la Vendée la première époque de ses troubles: +jusqu'alors le peuple y avait joui de la plus grande tranquillité. +Éloigné du centre commun de toutes les actions et de toutes les +résistances, disposé par son caractère naturel à l'amour de la paix, +au sentiment de l'ordre, au respect de la loi, il recueillait les +bienfaits de la révolution sans en éprouver les orages. + +«Dans les campagnes, la difficulté des communications, la simplicité +d'une vie purement agricole, les leçons de l'enfance et des emblèmes +religieux destinés à fixer sans cesse nos regards, ont ouvert son âme +à une foule d'impressions superstitieuses que dans l'état actuel des +choses nulle espèce de lumière ne peut ni détruire ni modérer. + +«Sa religion, c'est-à-dire la religion telle qu'il la conçoit, est +devenue pour lui la plus forte et pour ainsi dire l'unique habitude +morale de sa vie; l'objet le plus essentiel qu'elle lui présente +est le culte des images; et le ministre de ce culte, celui que les +habitans des campagnes regardent comme le dispensateur des grâces +célestes, qui peut, par la ferveur de ses prières, adoucir +l'intempérie des saisons, et qui dispose du bonheur d'une vie future, +a bientôt réuni en sa faveur les plus douces comme les plus vives +affections de leurs âmes. + +«La constance du peuple de ce département dans l'exercice de ses +actions religieuses, et la confiance illimitée dont y jouissent les +prêtres auxquels il est habitué, sont un des principaux élémens des +troubles qui l'ont agité et qui peuvent l'agiter encore. + +«Il est aisé de concevoir avec quelle activité des prêtres, ou égarés +ou factieux ont pu mettre à profit ces dispositions du peuple à +leur égard: on n'a rien négligé pour échauffer le zèle, alarmer les +consciences, fortifier les caractères faibles, soutenir les caractères +décidés; on a donné aux uns des inquiétudes et des remords; on a donné +aux autres des espérances de bonheur et de salut; on a essayé sur +presque tous, avec succès, l'influence de la séduction et de la +crainte. + +«Plusieurs d'entre ces ecclésiastiques sont de bonne foi: ils +paraissent fortement pénétrés et des idées qu'ils répandent et des +sentimens qu'ils inspirent; d'autres sont accusés de couvrir du zèle +de la religion des intérêts plus chers à leurs coeurs: ceux-ci ont une +activité politique qui s'accroît ou se modère selon les circonstances. + +«Une coalition puissante s'est formée entre l'ancien évêque de Luçon +et une partie de l'ancien clergé de son diocèse: on a arrêté un plan +d'opposition à l'exécution des décrets qui devaient se réaliser dans +toutes les paroisses. Des mandemens, des écrits incendiaires envoyés +de Paris ont été adressés à tous les curés pour les fortifier dans +leur résolution ou les engager dans une confédération qu'on supposait +générale. Une lettre circulaire de M. Beauregard, grand-vicaire de M. +de Merci, ci-devant évêque de Luçon, déposée au greffe du tribunal +de Fontenay, et que cet ecclésiastique a reconnue lors de son +interrogatoire, fixera votre opinion, Messieurs, d'une manière exacte, +et sur le secret de cette coalition, et sur la marche très habilement +combinée de ceux qui l'ont formée. La voici: + + +_Lettre datée de Luçon, du 31 mai 1791, sous enveloppe, à l'adresse du +curé de la Réorthe_. + +«Un décret de l'assemblée nationale, Monsieur, en date du 7 mai, +accorde aux ecclésiastiques qu'elle a prétendu destituer pour refus +du serment, l'usage des églises paroissiales pour y dire la messe +seulement; le même décret autorise les catholiques romains, ainsi que +tous les non-conformistes, à s'assembler pour l'exercice de leur culte +religieux dans le lieu qu'ils auront choisi à cet effet, à la charge +que dans les instructions publiques il ne sera rien dit contre la +constitution civile du clergé. + +«La liberté accordée aux pasteurs légitimes par le premier article de +ce décret doit être regardée comme un piége d'autant plus dangereux +que les fidèles ne trouveraient dans les églises dont les intrus se +sont emparés, d'autres instructions que celles de leurs faux pasteurs; +qu'ils ne pourraient y recevoir des sacremens que de leurs mains, +et qu'ainsi ils auraient avec ces pasteurs schismatiques une +communication que les lois de l'Église interdisent. Pour éviter +un aussi grand mal, messieurs les curés sentiront la nécessité de +s'assurer au plus tôt d'un lieu où ils puissent, en vertu du second +article de ce décret, exercer leurs fonctions et réunir leurs fidèles +paroissiens, dès que leur prétendu successeur se sera emparé de leur +église; sans cette précaution, les catholiques, dans la crainte d'être +privés de la messe et des offices divins, appelés par la voix des faux +pasteurs, seraient bientôt engagés à communiquer avec eux, et exposés +aux risques d'une séduction presque inévitable. + +«Dans les paroisses où il y a peu de propriétaires aisés, il sera sans +doute difficile de trouver un local convenable, de se procurer des +vases sacrés et des ornemens; alors une simple grange, un autel +portatif, une chasuble d'indienne ou de quelque autre étoffe commune, +des vases d'étain, suffiront, dans ce cas de nécessité, pour célébrer +les saints mystères et l'office divin. + +«Cette simplicité, cette pauvreté, en nous rappelant les premiers +siècles de l'Église et le berceau de notre sainte religion, peut être +un puissant moyen pour exciter le zèle des ministres et la ferveur des +fidèles. Les premiers chrétiens n'avaient d'autres temples que leurs +maisons; c'est là que se réunissaient les pasteurs et le troupeau pour +y célébrer les saints mystères, entendre la parole de Dieu et chanter +les louanges du Seigneur. Dans les persécutions dont l'Église fut +affligée, forcés d'abandonner leurs basiliques, on en vit se retirer +dans les cavernes et jusque dans les tombeaux; et ces temps d'épreuves +furent pour les vrais fidèles l'époque de la plus grande ferveur. +Il est bien peu de paroisses où messieurs les curés ne puissent se +procurer un local et des ornemens tels que je viens de les dépeindre; +et, en attendant qu'ils se soient pourvus des choses nécessaires; ceux +de leurs voisins qui ne seront pas déplacés pourront les aider de +ce qui sera dans leur église à leur disposition. Nous pourrons +incessamment fournir des pierres sacrées à ceux qui en auront besoin, +et dès à présent nous pouvons faire consacrer les calices ou les vases +qui en tiendront lieu. + +«M. l'évêque de Luçon, dans des avis particuliers qu'il nous a +transmis pour servir de supplément à l'instruction de M. l'évêque +de Langres, et qui seront également communiqués dans les différens +diocèses, propose à messieurs les curés: + +«1. De tenir un double registre où seront inscrits les actes de +baptême, mariage et sépulture des catholiques de la paroisse: un de +ces registres restera entre leurs mains; l'autre sera par eux déposé +tous les ans entré les mains d'une personne de confiance. + +«2. Indépendamment de ce registre, messieurs les curés en tiendront, +un autre, double aussi, où seront inscrits les actes de dispenses, +concernant les mariages, qu'ils auront accordées en vertu des pouvoirs +qui leur seront donnés par l'article 18 de l'instruction: ces actes +seront signés de deux témoins sûrs et fidèles, et, pour leur donner +plus d'authenticité, les registres destinés à les inscrire seront +approuvés, cotés et paraphés par M. l'évêque, ou, en son absence, par +un de ses vicaires généraux; un double de ce registre sera remis, +comme il est dit ci-dessus, à une personne de confiance. + +«3. Messieurs les curés attendront, s'il est possible, pour se retirer +de leur église et de leur presbytère, que leur prétendu successeur +leur ait notifié l'acte de sa nomination et institution, et ils +protesteront contre tout ce qui serait fait en conséquence. + +«4. Ils dresseront en secret un procès-verbal de l'installation du +prétendu curé, et de l'invasion par lui faite de l'église paroissiale +et du presbytère: dans ce procès-verbal, dont je joins ici le modèle, +ils protesteront formellement contre tous les actes de juridiction +qu'il voudrait exercer comme curé de la paroisse; et pour donner à cet +acte toute l'authenticité possible, il sera signé par le curé, son +vicaire, s'il y en a un, et un prêtre voisin, et même par deux ou +trois laïcs pieux et discrets, en prenant néanmoins toutes les +précautions pour ne pas compromettre le secret. + +«5. Ceux de messieurs les curés dont les paroisses seraient déclarées +supprimées sans l'intervention de l'évêque légitime, useront des mêmes +moyens; ils se regarderont toujours comme seuls légitimes pasteurs +de leurs paroisses; et s'il leur était absolument impossible d'y +demeurer, ils tâcheront de se procurer un logement dans le voisinage +et à la portée de pourvoir aux besoins spirituels de leurs +paroissiens, et ils auront grand soin de les prévenir et de les +instruire de leurs devoirs à cet égard. + +«6. Si la puissance civile s'oppose à ce que les fidèles catholiques +aient un cimetière commun, ou si les parens des défunts montrent +une trop grande répugnance à ce qu'ils soient enterrés dans un lieu +particulier, quoique béni spécialement, comme il est dit article 19 +de l'instruction, après que le pasteur légitime ou l'un de ses +représentans aura fait à la maison les prières prescrites par le +rituel et aura dressé l'acte mortuaire, qui sera signé par les parens, +on pourra porter le corps du défunt à la porte de l'église, et les +parens pourront l'accompagner; mais ils seront avertis de se retirer +au moment où le curé et les vicaires intrus viendraient faire la levée +du corps, pour ne pas participer aux cérémonies et aux prières de ces +prêtres schismatiques. + +«7. Dans les actes, lorsque l'on contestera aux curés remplacés leur +titre de curé, il signeront ces actes de leur nom de baptême et de +famille, sans prendre aucune qualité. + +«Je vous prie, Monsieur, et ceux de messieurs vos confrères à qui vous +croirez devoir communiquer ma lettre, de vouloir bien nous informer +du moment de votre remplacement, s'il y a lieu, de l'installation +de votre prétendu successeur et de ses circonstances les plus +remarquables, des dispositions de vos paroissiens à cet égard, des +moyens que vous croirez devoir prendre pour le service de votre +paroisse et de votre demeure, si vous êtes absolument forcé d'en +sortir. Vous ne doutez sûrement pas que tous ces détails ne nous +intéressent bien vivement; vos peines sont les nôtres, et notre voeu +le plus ardent serait de pouvoir, en les partageant, en adoucir +l'amertume. + +«J'ai l'honneur d'être, avec un respectueux et inviolable attachement, +votre très humble et très obéissant serviteur.» + +«Ces manoeuvres ont été puissamment secondées par des missionnaires +établis dans le bourg de Saint-Laurent, district de Montaigu; c'est +même à l'activité de leur zèle, à leurs sourdes menées, à leurs +infatigables et secrètes prédications, que nous croyons devoir +principalement attribuer la disposition d'une très grande partie du +peuple dans la presque totalité du département de la Vendée et dans +le district de Châtillon, département des Deux-Sèvres: il importe +essentiellement de fixer l'attention de l'assemblée nationale sur la +conduite de ces missionnaires et l'esprit de leur institution. + +«Cet établissement fut fondé, il y a environ soixante ans, pour une +société de prêtres séculiers vivant d'aumônes, et destinés, en qualité +de missionnaires, à la prédication. Ces missionnaires, qui ont acquis +la confiance du peuple en distribuant avec art des chapelets, des +médailles et des indulgences, et en plaçant sur les chemins de toute +cette partie de la France des calvaires de toutes les formes; ces +missionnaires sont devenus depuis assez nombreux pour former de +nouveaux établissemens dans d'autres parties du royaume. On les trouve +dans les ci-devant provinces de Poitou, d'Anjou, de Bretagne et +d'Aunis, voués avec la même activité au succès, et en quelque sorte à +l'éternelle durée de cette espèce de pratiques religieuses, devenues, +par leurs soins assidus, l'unique religion du peuple. Le bourg de +Saint-Laurent est leur chef-lieu; ils y ont bâti récemment une vaste +et belle maison conventuelle, et y ont acquis, dit-on, d'autres +propriétés territoriales. + +«Cette congrégation est liée par la nature et l'esprit de son +institution, à un établissement de soeurs grises, fondé dans le même +lieu, et connu sous le nom de _filles de la sagesse_. Consacrées dans +ce département et dans plusieurs autres au service des pauvres, et +particulièrement des hôpitaux, elles sont pour ces missionnaires un +moyen très actif de correspondance générale dans le royaume: la maison +de Saint-Laurent est devenue le lieu de leur retraite, lorsque la +ferveur intolérante de leur zèle ou d'autres circonstances ont forcé +les administrateurs des hôpitaux qu'elles desservaient à se passer de +leurs secours. + +«Pour déterminer votre opinion sur la conduite de ces ardens +missionnaires et sur la morale religieuse qu'ils professent, il +suffira, Messieurs, de vous présenter un abrégé sommaire des maximes +contenues dans différens manuscrits saisis chez eux par les, gardes +nationales d'Angers et de Cholet. + +«Ces manuscrits, rédigés en forme d'instruction pour le peuple des +campagnes, établissent en thèse qu'on ne peut s'adresser aux prêtres +constitutionnels, qualifiés d'intrus, pour l'administration des +sacremens; que tous ceux qui y participent, même par leur seule +présence, sont coupables de péché mortel, et qu'il n'y a que +l'ignorance ou le défaut d'esprit qui puisse les excuser; que ceux +qui auront l'audace de se faire marier par les intrus ne seront pas +mariés, et qu'ils attireront la malédiction divine sur eux et sur +leurs enfans; que les choses s'arrangeront de manière que la validité +des mariages faits par les anciens curés ne sera pas contestée, mais +qu'en attendant il faut se résoudre à tout; que si les enfans ne +passent point pour légitimes, ils le seront néanmoins; qu'au contraire +les enfans de ceux qui auront été mariés devant les intrus seront +vraiment _bâtards_, parce que Dieu n'aura point ratifié leur union, +et qu'il vaut mieux qu'un mariage soit nul devant les hommes que s'il +l'était devait Dieu; qu'il ne faut point s'adresser aux nouveaux curés +pour les enterremens, et que si l'ancien curé ne peut pas les faire +sans exposer sa vie et sa liberté, il faut que les parens ou amis du +défunt les fassent eux-mêmes secrètement. + +«On y observe que l'ancien curé aura soin de tenir un registre exact +pour y enregistrer ces différens actes; qu'à la vérité il est possible +que les tribunaux civils n'y aient aucun égard, mais que c'est un +malheur auquel il faut se résoudre; que l'enregistrement civil est un +avantage précieux dont il faudra cependant se passer, parce qu'il vaut +mieux en être privé que d'apostasier en s'adressant à un intrus. + +«Enfin on y exhorte tous les fidèles à n'avoir aucune communication +avec l'intrus, aucune part à son intrusion; on y déclare que les +officiers municipaux qui l'installeront seront apostats comme lui, et +qu'à l'instant même les sacristains, chantres et sonneurs de cloches +doivent abdiquer leurs emplois. + +«Telle est, Messieurs, la doctrine absurde et séditieuse que +renferment ces manuscrits, et dont la voix publique accuse les +missionnaires de Saint-Laurent de s'être rendus les plus ardens +propagateurs. + +«Ils furent dénoncés dans le temps au comité des recherches de +l'assemblée nationale, et le silence qu'on a gardé à leur égard n'a +fait qu'ajouter à l'activité de leurs efforts et augmenter leur +funeste influence. + +«Nous avons cru indispensable de mettre sous vos yeux l'analyse +abrégée des principes contenus dans ces écrits, telle qu'elle est +exposée dans un arrêté du département de Maine-et-Loire, du 5 juin +1791, parce qu'il suffit de les comparer avec la lettre circulaire du +grand-vicaire du ci-devant évêque de Luçon, pour se convaincre qu'ils +tiennent à un système d'opposition général contre les décrets sur +l'organisation civile du clergé; et l'état actuel de la majorité des +paroisses de ce département ne présente que le développement de ce +système et les principes de cette doctrine mis presque partout en +action. + +«Le remplacement trop tardif des curés a beaucoup contribué au succès +de cette coalition: ce retard a été nécessité d'abord par le refus de +M. Servant, qui, après avoir été nommé à l'évêché du département et +avoir accepté cette place, a déclaré, le 10 avril, qu'il retirait +son acceptation. M. Rodrigue, évêque actuel du département, que sa +modération et sa fermeté soutiennent presque seules sur un siège +environné d'orages et d'inquiétudes, M. Rodrigue n'a pu être nommé que +dans les premiers jours du mois de mai. A cette époque, les actes de +résistance avaient été calculés et déterminés sur un plan uniforme; +l'opposition était ouverte et en pleine activité; les grands-vicaires +et les curés s'étaient rapprochés et se tenaient fortement unis par le +même lien; les jalousies, les rivalités, les querelles de l'ancienne +hiérarchie ecclésiastique avaient eu le temps de disparaître, et tous +les intérêts étaient venus se réunir dans un intérêt commun. + +«Le remplacement n'a pu s'effectuer qu'en partie; la très grande +majorité des anciens fonctionnaires publics ecclésiastiques existe +encore dans les paroisses, revêtue de ses anciennes fonctions; les +dernières nominations n'ont eu presque aucun succès; et les sujets +nouvellement élus, effrayés par la perspective des contradictions et +des désagrémens sans nombre que leur nomination leur prépare, n'y +répondent que par des refus. + +«Cette division des prêtres assermentés et non assermentés a établi +une véritable scission dans le peuple de leurs paroisses; les familles +y sont divisées; on a vu et l'on voit chaque jour des femmes se +séparer de leurs maris, des enfans abandonner leurs pères; l'état des +citoyens n'est le plus souvent constaté que sur des feuilles volantes +et le particulier qui les reçoit, n'étant revêtu d'aucun caractère +public, ne peut donner à ce genre de preuve une authenticité légale. + +«Les municipalités se sont désorganisées, et le plus grand nombre +d'entre elles pour ne pas concourir au déplacement des curés non +assermentés. + +«Une grande partie des citoyens a renoncé au service de la garde +nationale, et celle qui reste ne pourrait être employée sans dangers +dans tous les mouvemens qui auraient pour principe ou pour objet des +actes concernant la religion, parce que le peuple verrait alors dans +les gardes nationales non les instrumens impassibles de la loi, mais +les agens d'un parti contraire au sien. + +«Dans plusieurs parties du département, un administrateur, un juge, un +membre du corps électoral, sont vus avec aversion par le peuple, parce +qu'ils concourent à l'exécution de la loi relative aux fonctionnaires +ecclésiastiques. + +«Cette disposition des esprits est d'autant plus déplorable, que les +moyens d'instruction deviennent chaque jour plus ou moins difficiles. +Le peuple, qui confond les lois générales de l'état et les règlemens +particuliers pour l'organisation civile du clergé, en fait la lecture +et en rend la publication inutile. + +«Les mécontens, les hommes qui n'aiment pas le nouveau régime, et ceux +qui dans le nouveau régime n'aiment pas les lois relatives au clergé, +entretiennent avec soin cette aversion du peuple, fortifient par +tous les moyens qui sont en leur pouvoir le crédit des prêtres non +assermentés, et affaiblissent le crédit des autres; l'indigent +n'obtient de secours, l'artisan ne peut espérer l'emploi de ses talens +et de son industrie, qu'autant qu'il s'engage à ne pas aller à la +messe du prêtre assermenté; et c'est par ce concours de confiance +dans les anciens prêtres d'une part, et de menaces et de séduction +de l'autre, qu'en ce moment les églises desservies par les prêtres +assermentés sont désertes, et que l'on court en foule dans celles où, +par défaut de sujets, les remplacemens n'ont pu s'effectuer encore. + +«Rien n'est plus commun que de voir dans les paroisses de cinq à six +cents personnes, dix ou douze seulement aller à la messe du prêtre +assermenté; la proportion est la même dans tous les lieux du +département; les jours de dimanche et de fête, on voit des villages +et des bourgs entiers dont les habitans désertent leurs foyers pour +aller, à une et quelquefois deux lieues, entendre la messe d'un prêtre +non assermenté. Ces déplacemens habituels nous ont paru la cause la +plus puissante de la fermentation, tantôt sourde, tantôt ouverte, +qui existe dans la presque totalité des paroisses desservies par les +prêtres assermentés: on conçoit aisément qu'une multitude d'individus +qui se croient obligés par leur conscience d'aller au loin chercher +les secours spirituels qui leur conviennent, doivent voir avec +aversion, lorsqu'ils rentrent chez eux excédés de fatigue, les cinq ou +six personnes qui trouvent à leur portée le prêtre de leur choix: ils +considèrent avec envie et traitent avec dureté, souvent même avec +violence, des hommes qui leur paraissent avoir un privilège exclusif +en matière de religion. La comparaison qu'ils font entre la facilité +qu'ils avaient autrefois de trouver à côté d'eux des prêtres qui +avaient leur confiance, et l'embarras, la fatigue et la perte de +temps qu'occasionnent ces courses répétées, diminue beaucoup leur +attachement pour la constitution, à qui ils attribuent tous ces +désagrémens de leur situation nouvelle. + +«C'est à cette cause générale, plus active peut-être en ce moment que +la provocation secrète des prêtres non assermentés, que nous croyons +devoir attribuer surtout l'état de discorde intérieure où nous avons +trouvé la plus grande partie des paroisses: de département desservies +par les prêtres assermentés. + +«Plusieurs d'entre elles nous ont présenté, ainsi qu'aux corps +administratifs, des pétitions tendant à être autorisées à louer des +édifices particuliers pour l'usage de leur culte religieux, mais +comme ces pétitions, que nous savions être provoquées avec le +plus d'activité par des personnes qui ne les signaient pas, nous +paraissaient tenir à un système plus général et plus secret, nous +n'avons pas cru devoir statuer sur une séparation religieuse que +nous croyions à cette époque, et vu la situation de ce département, +renfermer tous les caractères d'une scission civile entre les +citoyens. Nous avons pensé et dit publiquement que c'était à vous, +messieurs, à déterminer d'une manière précise comment et par quel +concours d'influences morales, de lois et de moyens d'exécution, +l'exercice de la liberté d'opinions religieuses doit, sur cet +objet, dans les circonstances actuelles, s'allier au maintien de la +tranquillité publique. + +«On sera surpris sans doute que les prêtres non assermentés qui +demeurent dans les anciennes paroisses, ne profitent pas de la liberté +que leur donne la loi d'aller dire la messe dans l'église desservie +par le nouveau curé, et ne s'empressent pas, en usant de cette +faculté, d'épargner à leurs anciens paroissiens, à des hommes qui leur +sont restés attachés, la perte de temps et les embarras de ces courses +nombreuses et forcées. Pour expliquer cette conduite en apparence si +extraordinaire, il importe de se rappeler qu'une des choses qui ont +été le plus fortement recommandées aux prêtres non assermentés par les +hommes habiles qui ont dirigé cette grande entreprise de religion, est +de s'abstenir de toute communication avec les prêtres qu'ils appellent +intrus et usurpateurs, de peur que le peuple, qui n'est frappé que +des signes sensibles, ne s'habituât enfin à ne voir aucune différence +entre des prêtres qui feraient dans la même église l'exercice du même +culte. + +«Malheureusement cette division religieuse a produit une séparation +politique entre les citoyens, et cette séparation se fortifie encore +par la dénomination attribuée à chacun des deux partis; le très petit +nombre de personnes qui vont dans l'église des prêtres assermentés, +s'appellent et sont appelées _patriotes_; ceux qui vont dans +l'église des prêtres non assermentés sont appelés et s'appellent +_aristocrates_. Ainsi, pour ces pauvres habitans des campagnes, +l'amour ou la haine de leur patrie consiste aujourd'hui, non point à +obéir aux lois, à respecter les autorités légitimes, mais à aller à la +messe du prêtre assermenté; la séduction, l'ignorance et le préjugé +ont jeté à cet égard de si profondes racines, que nous avons eu +beaucoup de peine à leur faire entendre que la constitution de +l'état n'était point la constitution civile du clergé; que la loi ne +tyrannisait point les consciences; que chacun était le maître d'aller +à la messe qui lui convenait davantage, et vers le prêtre qui avait le +plus sa confiance; qu'ils étaient tous égaux aux yeux de la loi, et +qu'elle ne leur imposait à cet égard d'autre obligation que de vivre +en paix et de supporter mutuellement la différence de leurs opinions +religieuses. Nous n'avons rien négligé pour effacer de leur esprit et +faire disparaître des discours du peuple des campagnes cette absurde +dénomination, et nous nous en sommes occupés avec d'autant plus +d'activité, qu'il nous était aisé de calculer à cette époque toutes +les conséquences d'une telle démarcation, dans un département où ces +prétendus _aristocrates_ forment plus des deux tiers de la population. + +«Tel est, messieurs, le résultat des faits qui sont parvenus à notre +connaissance dans le département de la Vendée, et des réflexions +auxquelles ces faits ont donné lieu. + +«Nous avons pris sur cet objet toutes les mesures qui étaient en notre +pouvoir, soit pour maintenir la tranquillité générale, soit pour +prévenir ou pour réprimer les attentats contre l'ordre public; organes +de la loi, nous avons fait partout entendre son langage. En même temps +que nous établissions des moyens d'ordre et de sûreté, nous nous +occupions à expliquer ou éclaircir devant les corps administratifs, +les tribunaux ou les particuliers, les difficultés qui naissent soit +dans l'intelligence des décrets, soit dans leur mode d'exécution; nous +avons invité les corps administratifs et les tribunaux à redoubler de +vigilance et de zèle dans l'exécution des lois qui protègent la sûreté +des personnes et la propriété des biens, à user en un mot, avec la +fermeté qui est un de leurs premiers devoirs, de l'autorité que la loi +leur a conférée; nous avons distribué une partie de la force publique +qui était à notre réquisition dans les lieux où l'on nous annonçait +des périls plus graves ou plus imminens; nous nous sommes transportés +dans tous les lieux aux premières annonces de trouble; nous avons +constaté l'état des choses avec plus de calme et de réflexion, et +après avoir, soit par des paroles de paix et de consolation soit par +la ferme et juste expression de la loi, calmé ce désordre momentané +des volontés particulières, nous avons cru que la seule présence de +la force publique suffirait. C'est à vous, messieurs, et à vous +seulement, qu'il appartient de prendre des mesures véritablement +efficaces sur un objet qui, par les rapports où on l'a mis avec la +constitution de l'état, exerce en ce moment sur cette constitution une +influence beaucoup plus grande que ne pourraient le faire croire +les premières et plus simples notions de la raison, séparée de +l'expérience des faits. + +«Dans toutes nos opérations relatives à la distribution de la force +publique, nous avons été secondés de la manière la plus active par un +officier-général bien connu par son patriotisme et ses lumières. A +peine instruit de notre arrivée dans le département, M. Dumouriez est +venu s'associer à nos travaux et concourir avec nous au maintien de la +paix publique; nous allions être totalement dépourvus de troupes de +ligne dans un moment où nous avions lieu de croire qu'elles nous +étaient plus que jamais nécessaires; c'est au zèle, c'est à l'activité +de M. Dumouriez que nous avons dû sur-le-champ un secours qui, vu le +retard de l'organisation de la gendarmerie nationale, était en quelque +sorte l'unique garant de la tranquillité du pays. + +«Nous venions, Messieurs, de terminer notre mission dans ce +département de la Vendée, lorsque le décret de l'assemblée nationale +du 8 août, qui, sur la demande des administrateurs du département des +Deux-Sèvres, nous autorisait à nous transporter dans le district de +Châtillon, nous est parvenu, ainsi qu'au directoire de ce département. + +«On nous avait annoncé, à notre arrivée à Fontenay-le-Comte, que +ce district était dans le même état de trouble religieux que le +département de la Vendée. Quelques jours avant la réception de notre +décret de commission, plusieurs citoyens, électeurs et fonctionnaires +publics de ce district, vinrent faire au directoire du département +des Deux-Sèvres une dénonciation par écrit sur les troubles qu'ils +disaient exister en différentes paroisses; ils annoncèrent qu'une +insurrection était près d'éclater: le moyen qui leur paraissait le +plus sûr et le plus prompt, et qu'ils proposèrent avec beaucoup de +force, était de faire sortir du district, dans trois jours, tous +les curés non assermentés et remplacés, et tous les vicaires non +assermentés. Le directoire, après avoir long-temps répugné à adopter +une mesure qui lui paraissait contraire aux principes de l'exacte +justice, crut enfin que le caractère public des dénonciateurs +suffisait pour constater et la réalité du mal et la pressante +nécessité du remède. Un arrêté fut pris en conséquence le 5 septembre; +et le directoire, en ordonnant à tous les ecclésiastiques de sortir du +district dans trois jours, les invita à se rendre dans le même délai à +Niort, chef-lieu du département, leur _assurant qu'ils y trouveraient +toute protection et sûreté pour leurs personnes_. + +«L'arrêté était déjà imprimé et allait être mis à exécution, lorsque +le directoire reçut une expédition du décret de commission qu'il +avait sollicité; à l'instant il prit un nouvel arrêté par lequel il +suspendait l'exécution du premier, et abandonnait à notre prudence le +soin de le confirmer, modifier ou supprimer. + +«Deux administrateurs du directoire furent, par le même arrêté, nommés +commissaires pour nous faire part de tout ce qui s'était passé, se +transporter à Châtillon, et y prendre, de concert avec nous, toutes +les mesures que nous croirions nécessaires. + +«Arrivés à Châtillon, nous fîmes rassembler les cinquante-six +municipalités dont ce district est composé; elles furent +successivement appelées dans la salle du directoire. Nous consultâmes +chacune d'elles sur l'état de sa paroisse: toutes les municipalités +énonçaient le même voeu; celles dont les curés avaient été remplacés +nous demandaient le retour de ces prêtres; celles dont les curés non +assermentés étaient encore en fonctions, nous demandaient de les +conserver. Il est encore un autre point sur le quel tous ces habitans +des campagnes se réunissaient: c'est la liberté des opinions +religieuses, qu'on leur avait, disaient-ils, accordée, et dont ils +désiraient jouir. Le même jour et le jour suivant, les campagnes +voisines nous envoyèrent de nombreuses députations de leurs habitans +pour réitérer la même prière. «Nous ne sollicitons d'autre grâce, nous +disaient-ils unanimement, que d'avoir des prêtres en qui nous ayons +confiance.» Plusieurs d'entre eux attachaient même un si grand prix +à cette faveur, qu'ils nous assuraient qu'ils paieraient volontiers, +pour l'obtenir, le double de leur imposition. + +«La très grande majorité des fonctionnaires publics ecclésiastiques +de ce district n'a pas prêté serment; et tandis que leurs églises +suffisent à peine à l'affluence des citoyens, les églises des prêtres +assermentés sont presque désertes. A cet égard, l'état de ce district +nous a paru le même que celui du département de la Vendée: là, +comme ailleurs, nous avons trouvé la dénomination de _patriotes_ et +_d'aristocrates_ complètement établie parmi le peuple, dans le même +sens, et peut-être d'une manière plus générale. La disposition des +esprits en faveur des prêtres non assermentés nous a paru encore plus +prononcée que dans le département de la Vendée; l'attachement qu'on a +pour eux, la confiance qu'on leur a vouée, ont tous les caractères du +sentiment le plus vif et le plus profond; dans quelques-unes de ces +paroisses, des prêtres assermentés ou des citoyens attachés à ces +prêtres avaient été exposés à des menaces et à des insultes, et +quoique là comme ailleurs ces violences nous aient paru quelquefois +exagérées, nous nous sommes assurés (et le simple exposé de la +disposition des esprits suffit pour en convaincre) que la plupart des +plaintes étaient fondées sur des droits bien constans. + +«En même temps que nous recommandions aux juges et aux administrateurs +la plus grande vigilance sur cet objet, nous ne négligions rien de +ce qui pouvait inspirer au peuple des idées et des sentimens plus +conformes au respect de la loi et au droit de la liberté individuelle. + +Nous devons vous dire, messieurs, que ces mêmes hommes, qu'on nous +avait peints comme des furieux, sourds à toute espèce de raison, nous +ont quittés l'âme remplie de paix et de bonheur, lorsque nous leur +avons fait entendre qu'il était dans les principes de la constitution +nouvelle de respecter la liberté des consciences; ils étaient pénétrés +de repentir et d'affliction pour les fautes que quelques-uns d'entre +eux avaient pu commettre; ils nous ont promis, avec attendrissement, +de suivre les conseils que nous leurs donnions, de vivre en paix, +malgré la différence de leurs opinions religieuses, et de respecter +le fonctionnaire public établi par la loi. On les entendait, en s'en +allant, se féliciter de nous avoir vus, se répéter les uns aux autres +tout ce que nous leur avions dit, et se fortifier mutuellement dans +leurs résolutions de paix et de bonne intelligence. + +«Le même jour on vint nous annoncer que plusieurs de ces habitans +de campagne, de retour chez eux, avaient affiché des placards, par +lesquels ils déclaraient que chacun d'eux s'engageait à dénoncer et à +faire arrêter la première personne qui nuirait à une autre, et surtout +aux prêtres assermentés. + +«Nous devons vous faire remarquer que dans ce même district, troublé +depuis long-temps par la différence des opinions religieuses, les +impositions arriérées de 1789 et de 1790, montant à 700,000 livres, +ont été presque entièrement payées: nous en avons acquis la preuve au +directoire du district. + +«Après avoir observé avec soin l'état des esprits et la situation des +choses, nous pensâmes que l'arrêté du directoire ne devait pas être +mis à exécution, et les commissaires du département, ainsi que les +administrateurs du directoire de Châtillon, furent du même avis. + +«Mettant à l'écart tous les motifs de détermination que nous pouvions +tirer et des choses et des personnes, nous avions examiné si la mesure +adoptée par le directoire était d'abord juste dans sa nature, ensuite +si elle serait efficace dans l'exécution. + +«Nous crûmes que des prêtres qui ont été remplacés ne peuvent pas +être considérés comme en état de révolte contre la loi, parce qu'ils +continuent à demeurer dans un lieu de leurs anciennes fonctions, +surtout lorsque parmi ces prêtres il en est qui, de notoriété +publique, se bornent à vivre en hommes charitables et paisibles, loin +de toute discussion publique et privée; nous crûmes qu'aux yeux de la +loi on ne peut être en état de révolte qu'en s'y mettant soi-même par +des faits précis, certains et constatés; nous crûmes enfin que les +actes de provocation contre les lois relatives au clergé et contre +toutes les lois du royaume, doivent, ainsi que tous les autres délits, +être punis par les formes légales. + +«Examinant ensuite l'efficacité de cette mesure, nous vîmes que si les +fidèles n'ont pas de confiance dans les prêtres assermentés, ce n'est +pas un moyen de leur en inspirer davantage que d'éloigner de cette +manière les prêtres de leur choix; nous vîmes que dans les districts +où la très grande majorité des prêtres non assermentés continuent +l'exercice de leurs fonctions, d'après la permission de la loi, +jusqu'à l'époque du remplacement, ce ne serait pas certainement, dans +un tel système de répression, diminuer le mal que d'éloigner un si +petit nombre d'individus, lorsqu'on est obligé d'en laisser dans les +mêmes lieux un très grand nombre dont les opinions sont les mêmes. + +«Voilà, messieurs, quelques-unes des idées qui ont dirigé notre +conduite dans cette circonstance, indépendamment de toutes les raisons +de localité qui seules auraient pu nous obliger à suivre cette marche: +telle était en effet la disposition des esprits, que l'exécution de +cet arrêté fût infailliblement devenue dans ces lieux le signal d'une +guerre civile. + +«Le directoire du département des Deux-Sèvres, instruit d'abord par +ses commissaires, ensuite par nous, de tout ce que nous avions fait à +cet égard, a bien voulu nous offrir l'expression de sa reconnaissance, +par un arrêté du 19 du mois dernier. + +«Nous ajouterons, quant à cette mesure d'éloignement des prêtres non +assermentés qui ont été remplacés, qu'elle nous a été constamment +proposée par la presque unanimité des citoyens du département de +la Vendée, qui sont attachés aux prêtres assermentés, citoyens qui +forment eux-mêmes, comme vous l'avez déjà vu, la plus petite portion +des habitans: en vous transmettant ce voeu, nous ne faisons que nous +acquitter d'un dépôt qui nous a été confié. + +«Nous ne vous laisserons pas ignorer non plus que quelques-uns des +prêtres assermentés que nous avons vus, ont été d'un avis contraire; +l'un d'eux, dans une lettre qu'il nous a adressée le 12 septembre, +en nous indiquant les mêmes causes des troubles, en nous parlant des +désagrémens auxquels il est chaque jour exposé, nous fait observer +que le seul moyen de remédier à tous ces maux est (ce sont ses +expressions) «de ménager l'opinion du peuple, dont il faut guérir +les préjugés avec le remède de la lenteur et de la prudence; car, +ajoute-t-il, il faut prévenir toute guerre à l'occasion de la +religion, dont les plaies saignent encore... Il est à craindre que les +mesures rigoureuses, nécessaires dans les circonstances contre les +perturbateurs du repos public, ne paraissent plutôt une persécution +qu'un châtiment infligé par la loi... Quelle prudence ne faut-il pas +employer! La douceur, l'instruction, sont les armes de la vérité!» + +«Tel est, messieurs, le résultat général des détails que nous avons +recueillis, et des observations que nous avons faites dans le cours +de la mission qui nous a été confiée. La plus douce récompense de nos +travaux serait de vous avoir facilité les moyens d'établir sur des +bases solides la tranquillité de ces départemens, et d'avoir répondu +par l'activité de notre zèle à la confiance dont nous avons été +honorés.» + + + + +NOTE 5. + + +J'ai déjà eu l'occasion de revenir plusieurs fois sur les dispositions +de Léopold, de Louis XVI et des émigrés; je vais citer plusieurs +extraits qui les feront connaître de la manière la plus certaine. +Bouillé, qui était à l'étranger, et que sa réputation et ses talens +avaient fait rechercher par les souverains, a pu mieux que personne +connaître les sentimens des diverses cours; et il ne peut être suspect +dans son témoignage. Voici la manière dont il s'exprime en divers +endroits de ses Mémoires: + +«On pourra juger, par cette lettre, que le roi de Suède était +très-incertain sur les véritables projets de l'empereur et de ses +co-alliés, qui devaient être alors de ne plus se mêler des affaires de +France. Sans doute, l'impératrice en était instruite, mais elle ne les +lui avait pas communiqués. Je savais que dans ce moment elle employait +toute son influence sur l'empereur et le roi de Prusse, pour les +engager à déclarer la guerre à la France. Elle avait même écrit +une lettre très-forte au premier de ces souverains, où elle lui +représentait que le roi de Prusse, pour une simple impolitesse qu'on +avait faite à sa soeur, avait fait entrer une armée en Hollande, +tandis que lui-même souffrait les insultes et les affronts qu'on +prodiguait à la reine de France, la dégradation de son rang et de sa +dignité, et l'anéantissement du trône d'un roi son beau-frère et +son allié. L'impératrice agissait avec la même force vis-à-vis de +l'Espagne, qui avait adopté des principes pacifiques. Cependant +l'empereur, après l'acceptation de la constitution par le roi, avait +reçu de nouveau l'ambassadeur de France, auquel il avait défendu +précédemment de paraître à sa cour. Il fut même le premier à admettre +dans ses ports le pavillon national. Les cours de Madrid, de +Pétersbourg et de Stockholm, furent les seules, à cette époque, qui +retirèrent leurs ambassadeurs de Paris. Toutes ces circonstances +servent donc à prouver que les vues de Léopold étaient dirigées vers +la paix, et qu'elles étaient le fruit de l'influence de Louis XVI et +de la reine.» + +(_Mémoires de Bouillé_, page 314.) + + +Ailleurs Bouillé dit encore: + +«Cependant il s'écoula plusieurs mois sans que j'aperçusse aucune +suite aux projets que l'empereur avait eus d'assembler des armées sur +la frontière, de former un congrès, et d'entamer une négociation avec +le gouvernement français. Je présumai que le roi avait espéré que +son acceptation de la nouvelle constitution lui rendrait sa liberté +personnelle, et rétablirait le calme dans la nation, qu'une +négociation armée aurait pu troubler, et qu'il avait conséquemment +engagé l'empereur et les autres souverains ses alliés à ne faire +aucune démarche qui pût produire des hostilités qu'il avait +constamment cherché à éviter. Je fus confirmé dans cette opinion par +la réticence de la cour d'Espagne, sur la proposition de fournir au +roi de Suède les quinze millions de livres tournois qu'elle s'était +engagée à lui donner pour aider aux frais de son expédition. Ce prince +m'avait engagé à en écrire de sa part au ministre espagnol, dont je +ne reçus que des réponses vagues. Je conseillai alors au roi de Suède +d'ouvrir un emprunt en Hollande, ou dans les villes libres maritimes +du Nord, sous la garantie de l'Espagne, dont cependant les +dispositions me parurent changées à l'égard de la France. + +«J'appris que l'anarchie augmentait chaque jour en France, ce qui +n'était que trop prouvé par la foule d'émigrans de tous les états qui +se réfugiaient sur les frontières étrangères. On les armait, on les +enrégimentait sur les bords du Rhin, et l'on en formait une petite +armée qui menaçait les provinces d'Alsace et de Lorraine. Ces +mesures réveillaient la fureur du peuple, et servaient les projets +destructeurs des jacobins et des anarchistes. Les émigrés avaient même +voulu faire une tentative sur Strasbourg, où ils croyaient avoir des +intelligences assurées et des partisans qui leur en auraient livré les +portes. Le roi, qui en fut instruit, employa les ordres et même les +prières pour les arrêter et pour les empêcher d'exercer aucun acte +d'hostilité. Il envoya, à cet effet, aux princes ses frères, M. le +baron de Vioménil et le chevalier de Cogny, qui leur témoignèrent, de +sa part, la désapprobation sur l'armement de la noblesse française, +auquel l'empereur mit tous les obstacles possibles, mais qui continua +d'avoir lieu.» + +(_Ibid._, page 309.) + + +Enfin Bouillé raconte, d'après Léopold lui-même, son projet de +congrès: + +«Enfin, le 12 septembre, l'empereur Léopold me fit prévenir de passer +chez lui, et de lui porter le plan des dispositions qu'il m'avait +demandé précédemment. Il me fit entrer dans son cabinet, et me dit +qu'il n'avait pas pu me parler plus tôt de l'objet pour lequel il +m'avait fait venir, parce qu'il attendait des réponses de Russie, +d'Espagne, d'Angleterre et des principaux souverains de l'Italie; +qu'il les avait reçues, qu'elles étaient conformes à ses intentions et +à ses projets, qu'il était assuré de leur assistance dans l'exécution, +et de leur réunion, à l'exception cependant du cabinet de Saint-James, +qui avait déclaré vouloir garder la neutralité la plus scrupuleuse. Il +avait pris la résolution d'assembler un congrès pour traiter avec le +gouvernement français, non-seulement sur le redressement des griefs du +corps germanique dont les droits en Alsace et dans d'autres parties +des provinces frontières avaient été violés, mais en même temps +sur les moyens de rétablir l'ordre dans le royaume de France, dont +l'anarchie troublait la tranquillité de l'Europe entière. Il m'ajouta +que cette négociation serait appuyée par des armées formidables, dont +la France serait environnée; qu'il espérait que ce moyen réussirait et +préviendrait une guerre sanglante, dernière ressource qu'il voulait +employer. Je pris la liberté de demander à l'empereur s'il était +instruit des véritables intentions du roi. Il les connaissait; il +savait que le prince répugnait à l'emploi des moyens violens. Il +me dit qu'il était d'ailleurs informé que la charte de la nouvelle +constitution devait lui être présentée sous peu de jours, et qu'il +jugeait que le roi ne pouvait se dispenser de l'accepter sans aucune +restriction, par les risques qu'il courait pour ses jours et ceux de +sa famille, s'il faisait la moindre difficulté, et s'il se permettait +la plus légère observation; mais que sa sanction, forcée dans la +circonstance, n'était d'aucune importance, étant possible de revenir +sur tout ce qu'on aurait fait, et de donner à la France un bon +gouvernement qui satisfît les peuples, et qui laissât à l'autorité +royale une latitude de pouvoirs suffisans pour maintenir la +tranquillité au dedans, et pour assurer la paix au dehors. Il me +demanda le plan de disposition des armées, en m'assurant qu'il +l'examinerait à loisir. Il m'ajouta que je pouvais m'en retourner à +Mayence, où le comte de Brown, qui devait commander ses troupes, et +qui était alors dans les Pays-Bas, me ferait avertir, ainsi que le +prince de Hobenlohe, qui allait en Franconie, pour conférer ensemble, +quand il en serait temps. + +«Je jugeai que l'empereur ne s'était arrêté à ce plan pacifique et +extrêmement raisonnable, depuis la conférence de Pilnitz, qu'après +avoir consulté Louis XVI, dont le voeu avait été constamment pour un +arrangement et pour employer la voie des négociations plutôt que le +moyen violent des armes.» + +(_Ibid._, page 299.) + + + + +NOTE 6. + + +Voici comment ce fait est rapporté par Bertrand de Molleville: + +«Je rendis compte le même jour au conseil de la visite que le duc +d'Orléans m'avait faite, et de notre conversation. Le roi se détermina +à le recevoir, et eut avec lui le lendemain un entretien de plus d'une +demi-heure, dont Sa Majesté nous parut avoir été très-contente. «Je +crois, comme vous, me dit le roi, qu'il revient de très bonne foi, et +qu'il fera tout ce qui dépendra de lui pour réparer le mal qu'il a +fait, et auquel il est possible qu'il n'ait pas eu autant de part que +nous l'avons cru. + +«Le dimanche suivant il vint au lever du roi, où il reçut l'accueil le +plus humiliant des courtisans, qui ignoraient ce qui s'était passé, +et des royalistes, qui avaient l'habitude de se rendre en foule au +château ce jour-là pour faire leur cour à la famille royale. On se +pressa autour de lui, on affecta de lui marcher sur les pieds et de +le pousser vers la porte, de manière à l'empêcher de rentrer. Il +descendit chez la reine, où le couvert était déjà mis; aussitôt qu'il +y parut, on s'écria de toutes parts: _Messieurs, prenez garde aux +plats_! comme ai on eût été assuré qu'il avait les poches pleines de +poison. + +«Les murmures insultans qu'excitait partout sa présence le forcèrent à +se retirer sans avoir vu la famille royale. On le pourchassa jusqu'à +l'escalier de la reine; et en descendant il reçut un crachat sur la +tête et quelques autres sur son habit. On voyait la rage et le +dépit peints sur sa figure; il sortit du château, convaincu que les +instigateurs des outrages qu'il avait reçus étaient le roi et la +reine, qui ne s'en doutaient pas, et qui en furent très fâchés. Il +leur jura une haine implacable, et il ne s'est montré que trop fidèle +à cet horrible serment. J'étais au château ce jour-là, et je fus +témoin de tous les faits que je viens de rapporter.» + +(_Bertrand de Molleville_, tome VI, page 209.) + + + + +NOTE 7. + + +Madame Campan rapporte autrement l'entretien de Dumouriez: + +«Tous les partis s'agitaient, dit-elle, soit pour perdre le roi, soit +pour le sauver. Un jour je trouvai la reine extrêmement troublée; elle +me dit qu'elle ne savait plus où elle en était, que les chefs des +jacobins se faisaient offrir à elle par l'organe de Dumouriez, et que +Dumouriez, abandonnant le parti des jacobins, était venu s'offrir à +elle; qu'elle lui avait donné une audience; que, seul avec elle, il +s'était jeté à ses pieds, et lui avait dit qu'il avait enfoncé le +bonnet rouge jusque sur ses oreilles, mais qu'il n'était ni ne pouvait +être jacobin; qu'on avait laisser rouler la révolution jusqu'à cette +canaille de désorganisateurs qui, n'aspirant qu'après le pillage, +étaient capables de tout, et pourraient donner à l'assemblée une armée +formidable, prête à saper les restes d'un trône déjà trop ébranlé. En +parlant avec une chaleur extrême, il s'était jeté sur la main de +la reine, et la baisait avec transport, lui criant: _Laissez-vous +sauver_. La reine me dit que l'on ne pouvait croire aux protestations +d'un traître; que toute sa conduite était si bien connue, que le plus +sage était, sans contredit, de ne point s'y fier; que d'ailleurs les +princes recommandaient essentiellement de n'avoir confiance à aucune +proposition de l'intérieur... etc.» + +(Tome II, page 202.) + + +Le récit de cet entretien est ici, comme on le voit, différent à +quelques égards, cependant le fond est le même. Seulement, en passant +à travers la bouche de la reine et celle de madame Campan, il a dû +prendre une couleur peu favorable à Dumouriez. Celui de Dumouriez +peint d'une manière plus vraisemblable les agitations de l'infortunée +Marie-Antoinette; et comme il n'a rien d'offensant pour cette +princesse, ni rien qui ne s'accorde avec son caractère, je l'ai +préféré. Il est possible néanmoins que la présomption de Dumouriez +l'ait porté à recueillir de préférence les détails les plus flatteurs +pour lui. + + + + +NOTE 8. + + +Bouillé, dont j'ai cité les mémoires, et qui était placé de manière à +bien juger les intentions réelles des puissances, ne croyait pas du +tout au zèle et à la sincérité de Catherine. Voici la manière dont il +s'exprime à cet égard: + +«On voit que ce prince (Gustave) comptait beaucoup sur les +dispositions de l'impératrice de Russie, et sur la part active +qu'elle prendrait dans la confédération, et qui s'est bornée à des +démonstrations. Le roi de Suède était dans l'erreur, et je doute que +Catherine lui eût jamais confié les dix-huit mille Russes qu'elle lui +avait promis. Je suis persuadé, d'ailleurs, que l'empereur et le roi +de Prusse ne lui avaient communiqué ni leurs vues, ni leurs projets. +Ils avaient l'un et l'autre personnellement plus que de l'éloignement +pour lui, et ils désiraient qu'il ne prît aucune part active dans les +affaires de France.» + +(_Bouillé_, page 319.) + + + + +NOTE 9. + + +Madame Campan nous apprend, dans un même passage, la construction de +l'armoire de fer, et l'existence d'une protestation secrète faite par +le roi contre la déclaration de guerre. Cette appréhension du roi pour +la guerre était extraordinaire, et il cherchait de toutes les manières +à la rejeter sur le parti populaire. + +«Le roi avait une quantité prodigieuse de papiers, et avait eu, +malheureusement l'idée de faire construire très secrètement, par un +serrurier qui travaillait près de lui depuis plus de dix ans, une +cachette dans un corridor intérieur de son appartement. Cette +cachette, sans la dénonciation de cet homme, eût été long-temps +ignorée. Le mur, dans l'endroit où elle était placée, était peint en +larges pierres, et l'ouverture se trouvait parfaitement dissimulée +dans les rainures brunes qui formaient la partie ombrée de ces pierres +peintes. Mais avant que ce serrurier eût dénoncé à l'assemblée ce que +l'on a depuis appelé _l'armoire de fer_, la reine avait su qu'il en +avait parlé à quelques gens de ses amis; et que cet homme, auquel +le roi, par habitude, accordait une trop grande confiance, était un +jacobin. Elle en avertit le roi, et le décida à remplir un très grand +portefeuille de tous les papiers qu'il avait le plus d'intérêt à +conserver, et à me le confier. Elle l'invita en ma présence à ne rien +laisser dans cette armoire; et le roi, pour la tranquilliser, +lui répondit qu'il n'y avait rien laissé. Je voulus prendre le +portefeuille et l'emporter dans mon appartement; il était trop lourd +pour que je pusse le soulever. Le roi me dit qu'il allait le porter +lui-même; je le précédai pour lui ouvrir les portes. Quand il +eut déposé ce portefeuille dans mon cabinet intérieur, il me dit +seulement: «La reine vous dira ce que cela contient.» Rentrée chez la +reine, je le lui demandai, jugeant par les paroles du roi qu'il était +nécessaire que j'en fusse instruite; «Ce sont, me répondit la reine, +des pièces qui seraient des plus funestes pour le roi, si on allait +jusqu'à lui faire son procès. Mais ce qu'il veut sûrement que je vous +dise, c'est qu'il y a dans ce portefeuille le procès-verbal d'un +conseil-d'état dans lequel le roi a donné son avis contre la guerre. +Il l'a fait signer par tous les ministres, et, dans le cas même de ce +procès, il compte que cette «pièce serait très utile.» Je demandai à +qui la reine croyait que je devais confier ce portefeuille. «A qui +vous voudrez, me répondit-elle; vous en êtes _seule responsable_: ne +vous éloignez pas du palais, même dans vos mois de repos; il y a des +circonstances où il nous serait très utile de le trouver à l'instant +même.» + +(_Madame Campan_, tom. II, page 222.) + + + + +NOTE 10. + + +_Exposition des motifs qui ont déterminé l'assemblée nationale à +déclarer, sur la proposition formelle du roi, qu'il y a lieu de +déclarer la guerre au roi de Bohême et de Hongrie, par M. Condorcet. +(Séance du 22 avril 1792.)_ + +«Forcé de consentir à la guerre par la plus impérieuse nécessité, +l'assemblée nationale n'ignore pas qu'on l'accusera de l'avoir +volontairement accélérée ou provoquée. + +«Elle sait que la marche insidieuse de la cour de Vienne n'a eu +d'autre objet que de donner une ombre de vraisemblance à cette +imputation, dont les puissances étrangères ont besoin pour cacher à +leurs peuples les motifs réels de l'attaque injuste préparée contre +la France; elle sait que ce reproche sera répété par les ennemis +intérieurs de notre constitution et de nos lois, dans l'espérance +criminelle de ravir la bienveillance publique aux représentans de la +nation. + +«Une exposition simple de leur conduite est leur unique réponse, +et ils l'adressent avec une confiance égale aux étrangers et aux +Français, puisque la nature a mis au fond du coeur de tous les hommes +les sentimens de la même justice. + +«Chaque nation a seule le pouvoir de se donner des lois, et le droit +inaliénable de les changer. Ce droit n'appartient à aucune, ou leur +appartient à toutes avec une entière égalité: l'attaquer dans une +seule, c'est déclarer qu'on ne le reconnaît dans aucune autre; vouloir +le ravir par la force à un peuple étranger, c'est annoncer qu'on ne +le respecte pas dans celui dont on est le citoyen ou le chef; c'est +trahir sa patrie; c'est se proclamer l'ennemi du genre humain! La +nation française devait croire que des vérités si simples seraient +senties par tous les princes, et que, dans le dix-huitième siècle, +personne n'oserait leur opposer les vieilles maximes de la tyrannie: +son espérance a été trompée; une ligue a été formée contre son +indépendance, et elle n'a eu que le choix d'éclairer ses ennemis sur +la justice de sa cause, ou de leur opposer la force des armes. + +«Instruite de cette ligue menaçante, mais jalouse de conserver la +paix, l'assemblée nationale a d'abord demandé quel était l'objet de +ce concert entre des puissances si long-temps rivales, et on lui +a répondu qu'il avait pour motif le maintien de la tranquillité +générale, la sûreté et l'honneur des couronnes, la crainte de voir +se renouveler les événemens qu'ont présentés quelques époques de la +révolution française. + +«Mais comment la France menacerait-elle la tranquillité générale, +puisqu'elle a pris la résolution solennelle de n'entreprendre aucune +conquête, de n'attaquer la liberté d'aucun peuple; puisqu'au milieu de +cette lutte longue et sanglante qui s'est élevée dans les Pays-Bas et +dans les états de Liège, entre les gouvernemens et les citoyens, elle +a gardé la neutralité la plus rigoureuse? + +«Sans doute la nation française a prononcé hautement que la +souveraineté n'appartient qu'au peuple, qui, borné dans l'exercice de +sa volonté suprême par les droits de la postérité, ne peut déléguer +de pouvoir irrévocable; sans doute elle a hautement reconnu qu'aucun +usage, aucune loi expresse, aucun consentement, aucune convention, +ne peuvent soumettre une société d'hommes à une autorité qu'ils +n'auraient pas le droit de reprendre: mais quelle idée les princes se +feraient-ils donc de la légitimité de leur pouvoir, ou de la justice +avec laquelle ils l'exercent, s'ils regardaient l'énonciation de ces +maximes comme une entreprise contre la tranquillité de leurs états? + +Diront-ils que cette tranquillité pourrait être troublée par les +ouvrages, par les discours de quelques Français? ce serait encore +exiger à main armée une loi contre la liberté de la presse, ce serait +déclarer la guerre aux progrès de la raison, et quand on sait que +partout la nation française a été impunément outragée; que les presses +des pays voisins n'ont cessé d'inonder nos départemens d'ouvrages +destinés à solliciter la trahison, à conseiller la révolte; quand on +se rappelle les marques de protection ou d'intérêt prodiguées à leurs +auteurs, croira-t-on qu'un amour sincère de la paix, et non la haine +de la liberté, ait dicté ces hypocrites reproches? + +«On a parlé de tentatives faites par les Français pour exciter les +peuples voisins à briser leurs fers, à réclamer leurs droits... Mais +les ministres qui ont répété ces imputations, sans oser citer un seul +fait qui les appuyât, savaient combien elles étaient chimériques; +et, ces tentatives eussent-elles été réelles, les puissances qui ont +souffert les rassemblemens de nos émigrés, qui leur ont donné des +secours, qui ont reçu leurs ambassadeurs, qui les ont publiquement +admis dans leurs conférences, qui ne rougissent point d'appeler les +Français à la guerre civile, n'auraient pas conservé le droit de se +plaindre; ou bien il faudrait dire qu'il est permis d'étendre la +servitude, et criminel de propager la liberté, que tout est légitime +contre les peuples, que les rois seuls ont de véritables droits. +Jamais l'orgueil du trône n'aurait insulté avec plus d'audace à la +majesté des nations! + +«Le peuple français, libre de fixer la forme de sa constitution, n'a +pu blesser, en usant de ce pouvoir, ni la sûreté ni l'honneur des +couronnes étrangères. Les chefs des autres pays mettraient-ils donc au +nombre de leurs prérogatives le droit d'obliger la nation française +à donner au chef de son gouvernement un pouvoir égal à celui +qu'eux-mêmes exercent dans leurs états? Voudraient-ils, parce qu'ils +ont des sujets, empêcher qu'il existât ailleurs des hommes libres? Et +comment n'apercevraient-ils pas qu'en permettant tout pour ce qu'ils +appellent la sûreté des couronnes, ils déclarent légitime tout ce +qu'une nation pourrait entreprendre en faveur de la liberté des +peuples? + +«Si des violences, si des crimes ont accompagné quelques époques de +la révolution française, c'était aux seuls dépositaires de la volonté +nationale qu'appartenait le pouvoir de les punir ou de les ensevelir +dans l'oubli: tout citoyen, tout magistrat, quel que soit son titre, +ne doit demander justice qu'aux lois de son pays, ne peut l'attendre +que d'elles. Les puissances étrangères, tant que leurs sujets n'ont +pas souffert de ces événemens, ne peuvent avoir un juste motif ni de +s'en plaindre, ni de prendre des mesures hostiles pour en empêcher le +retour. La parenté, l'alliance personnelle entre les rois, ne sont +rien pour les nations; esclaves ou libres, des intérêts communs les +unissent: la nature a placé leur bonheur dans la paix, dans les +secours mutuels d'une douce fraternité; elle s'indignerait qu'on osât +mettre dans une même balance le sort de vingt millions d'hommes, et +les affections ou l'orgueil de quelques individus. Sommes-nous donc +condamnés à voir encore la servitude volontaire des peuples entourer +de victimes humaines les autels des faux dieux de la terre? + +«Ainsi ces prétendus motifs d'une ligue contre la France n'étaient +tous qu'un nouvel outrage à son indépendance. Elle avait droit +d'exiger une renonciation à des préparatifs injurieux, et d'en +regarder le refus comme une hostilité: tels ont été les principes qui +ont dirigé les démarches de l'assemblée nationale. Elle a continué de +vouloir la paix, mais elle devait préférer la guerre à une patience +dangereuse pour la liberté; elle ne pouvait se dissimuler que des +changemens dans la constitution, que des violations de l'égalité, qui +en est la base, étaient l'unique but des ennemis de la France; qu'ils +voulaient la punir d'avoir reconnu dans toute leur étendue les droits +communs à tous les hommes; et c'est alors qu'elle a fait ce serment, +répété par tous les Français, de périr plutôt que de souffrir la +moindre atteinte ni à la liberté des citoyens, ni à la souveraineté du +peuple, ni surtout à cette égalité sans laquelle il n'existe pour les +sociétés ni justice ni bonheur. + +«Reprocherait-on aux Français de n'avoir pas assez respecté les droits +des autres peuples, en n'offrant que des indemnités pécuniaires, soit +aux princes allemands possessionnés en Alsace, soit au pape? + +«Les traités avaient reconnu la souveraineté de la France sur +l'Alsace, et elle y était paisiblement exercée depuis plus d'un +siècle. Les droits que ces traités avaient réservés n'étaient que des +privilèges; le sens de cette réserve était donc que les possesseurs +des fiefs d'Alsace les conserveraient avec les anciennes prérogatives, +tant que les lois générales de la France souffriraient les différentes +formes de la féodalité; cette réserve signifiait encore que si les +prérogatives féodales étaient enveloppées dans une ruine commune, la +nation devrait un dédommagement aux possesseurs, pour les avantages +réels qui en étaient la suite; car c'est là tout ce que peut exiger le +droit de propriété, quand il se trouve en opposition avec la loi, en +contradiction avec l'intérêt public. Les citoyens de l'Alsace sont +Français, et la nation ne peut sans honte et sans injustice souffrir +qu'ils soient privés de la moindre partie des droits communs à tous +ceux que ce nom doit également protéger. Dira-t-on qu'on peut, pour +dédommager ces princes, leur abandonner une portion du territoire? +Non; une nation généreuse et libre ne vend point des hommes; elle ne +condamne point à l'esclavage, elle ne livre point à des maîtres ceux +qu'elle a une fois admis au partage de sa liberté. + +«Les citoyens du Comtat étaient les maîtres de se donner une +constitution; ils pouvaient se déclarer indépendans: ils ont préféré +être Français, et la France ne les abandonnera point après les avoir +adoptés. Eût-elle refusé d'accéder à leur désir, leur pays est enclavé +dans son territoire, et elle n'aurait pu permettre à leurs oppresseurs +de traverser la terre de la liberté pour aller punir des hommes +d'avoir osé se rendre indépendans et reprendre leurs droits. Ce que +le pape possédait dans ce pays était le salaire des fonctions du +gouvernement: le peuple, en lui étant ses fonctions, a fait usage d'un +pouvoir qu'une longue servitude avait suspendu, mais n'avait pu lui +ravir; et l'indemnité proposée par la France n'était pas même exigée +par la justice. + +«Ainsi, ce sont encore des violations du droit naturel qu'on ose +demander au nom du pape et des possessionnés d'Alsace! C'est encore +pour les prétentions de quelques hommes qu'on veut faire couler le +sang des nations! Et si les ministres de la maison d'Autriche avaient +voulu déclarer la guerre à la raison au nom des préjugés, aux peuples +au nom des rois, ils n'auraient pu tenir un autre langage! + +«On a fait entendre que le voeu du peuple français, pour le maintien +de son égalité et de son indépendance, était celui d'une faction... +Mais la nation française a une constitution; cette constitution a été +reconnue, adoptée par la généralité des citoyens; elle ne peut être +changée que par le voeu du peuple, et suivant des formes qu'elle-même +a prescrites: tant qu'elle subsiste, les pouvoirs établis par elle ont +seuls le droit de manifester la volonté nationale, et c'est par eux +que cette volonté a été déclarée aux puissances étrangères. C'est le +roi qui, sur l'invitation de l'assemblée nationale, et en remplissant +les fonctions que la constitution lui attribue, s'est plaint de la +protection accordée aux émigrés, a demandé inutilement qu'elle leur +fût retirée; c'est lui qui a sollicité des explications sur la ligue +formée contre la France; c'est lui qui a exigé que cette ligue fût +dissoute; et l'on doit s'étonner sans doute d'entendre annoncer comme +le cri de quelques factieux le voeu solennel du peuple, publiquement +exprimé par ses représentans légitimes. Quel titre aussi respectable +pourraient donc invoquer ces rois qui forcent des nations égarées à +combattre contré les intérêts de leur propre liberté, et à s'armer +contre des droits qui sont aussi les leurs, à étouffer sous les débris +de la constitution française les germes de leur propre félicité, et +les communes espérances du genre humain! + +«Et d'ailleurs qu'est-ce qu'une faction qu'on accuserait d'avoir +conspiré la liberté universelle du genre humain? C'est donc l'humanité +tout entière que des ministres esclaves osent flétrir de ce nom +odieux! + +«Mais, disent-ils, le roi des Français n'est pas libre... Eh! n'est-ce +donc pas être libre que de dépendre des lois de son pays? La liberté +de les contrarier, de s'y soustraire, d'y opposer une force étrangère, +ne serait pas un droit, mais un crime! + +«Ainsi, en rejetant toutes ces propositions insidieuses, en méprisant +ces indécentes déclamations, l'assemblée nationale s'était montrée, +dans toutes les relations extérieures, aussi amie de la paix que +jalouse de la liberté du peuple; ainsi, la continuation d'une +tolérance hostile pour les émigrés, la violation ouverte des promesses +d'en disperser les rassemblemens, le refus de renoncer à une ligue +évidemment offensive, les motifs injurieux de ces refus, qui +annonçaient le désir de détruire la constitution française, +suffisaient pour autoriser des hostilités qui n'auraient jamais été +que des actes d'une défense légitime; car ce n'est pas attaquer que +de ne pas donner à notre ennemi le temps d'épuiser nos ressources en +longs préparatifs, de tendre tous ses pièges, de rassembler toutes +ses forces, de resserrer ses premières alliances, d'en chercher de +nouvelles, de pratiquer encore des intelligences au milieu de nous, +de multiplier dans nos provinces les conjurations et les complots. +Mérite-t-on le nom d'agresseur lorsque, menacé, provoqué par un ennemi +injuste et perfide, on lui enlève l'avantage de porter les premiers +coups?--Ainsi, loin d'appeler la guerre, l'assemblée nationale a tout +fait pour la prévenir. En demandant des explications nouvelles sur +des intentions qui ne pouvaient être douteuses, elle a montré qu'elle +renonçait avec douleur à l'espoir d'un retour vers la justice, et que +si l'orgueil des rois est prodigue du sang de leurs sujets, l'humanité +des représentans d'une nation libre est avare même du sang de ses +ennemis. Insensible à toutes les provocations, à toutes les injures, +au mépris des anciens engagemens, aux violations des nouvelles +promesses, à la dissimulation honteuse des trames ourdies contre la +France, à cette condescendance perfide sous laquelle on cachait les +secours, les encouragemens prodigués aux Français qui ont trahi leur +patrie, elle aurait encore accepté la paix, si celle qu'on lui offrait +avait été compatible avec le maintien de la constitution, avec +l'indépendance de la souveraineté nationale, avec la sûreté de l'état. + +«Mais le voile qui cachait les intentions de notre ennemi est enfin +déchiré! Citoyens! qui de vous en effet pourrait souscrire à ces +honteuses propositions? La servitude féodale et une humiliante +inégalité, la banqueroute et des impôts que vous paieriez seuls, les +dîmes et l'inquisition, vos propriétés achetées sur la foi publique +rendues à leurs anciens usurpateurs, les bêtes fauves rétablies dans +le droit de ravager vos campagnes, votre sang prodigué pour les +projets ambitieux d'une maison ennemie, telles sont les conditions du +traité entre le roi de Hongrie et des Français perfides! + +«Telle est la paix qui vous est offerte! Non, vous ne l'accepterez +jamais! Les lâches sont à Coblentz, et la France ne renferme plus dans +son sein que des hommes dignes de la liberté! + +«Il annonce en son nom, au nom de ses alliés, le projet d'exiger de la +nation française un abandon de ses droits; il fait entendre qu'il +lui commandera des sacrifices que la crainte seule de sa destruction +pourrait lui arracher... Eh bien! elle ne s'y soumettra jamais! +Cet insultant orgueil, loin de l'intimider, ne peut qu'exciter son +courage. Il faut du temps pour discipliner les esclaves du despotisme; +mais tout homme est soldat quand il combat la tyrannie; l'or sortira +de ses obscures retraites au nom de la patrie en danger; ces hommes +ambitieux et vils, ces esclaves de la corruption et de l'intrigue, ces +lâches calomniateurs du peuple, dont nos ennemis osaient se promettre +de honteux secours, perdront l'appui des citoyens aveuglés ou +pusillanimes qu'ils avaient trompés par leurs hypocrites déclamations; +et l'empire français, dans sa vaste étendue, n'offrira plus à nos +ennemis qu'une volonté unique, celle de vaincre ou de périr tout +entier avec la constitution et les lois!» + + + + +NOTE 11. + + +Madame Campan explique comme il suit le secret des papiers brûlés à +Sèvres: + +«Au commencement de 1792, un prêtre fort estimable me fit demander un +entretien particulier. Il avait connaissance du manuscrit d'un nouveau +libelle de madame Lamotte. Il me dit qu'il n'avait remarqué, dans les +gens qui venaient de Londres pour le faire imprimer à Paris, que le +seul appât du gain, et qu'ils étaient prêts à lui livrer ce manuscrit +pour mille louis, s'il pouvait trouver quelque amie de la reine +disposée à faire ce sacrifice à sa tranquillité; qu'il avait pensé à +moi, et que si Sa Majesté voulait lui donner les vingt-quatre mille +francs, il me remettrait le manuscrit en les touchant. + +«Je communiquai cette proposition à la reine, qui la refusa, et +m'ordonna de répondre que, dans les temps où il eût été possible de +punir les colporteurs de ces libelles, elle les avait jugés si atroces +et si invraisemblables, qu'elle avait dédaigné les moyens d'en arrêter +le cours; que, si elle avait l'imprudence et la faiblesse d'en acheter +un seul, l'actif espionnage des jacobins pourrait le découvrir; que ce +libelle acheté n'en serait pas moins imprimé, et deviendrait bien plus +dangereux quand ils apprendraient au public le moyen qu'elle avait +employé pour lui en ôter la connaissance. + +«Le baron d'Aubier, gentilhomme ordinaire du roi et mon ami +particulier, avait une mémoire facile et une manière précise et nette +de me transmettre le sens des délibérations, des débats, des décrets +de l'assemblée nationale. J'entrais chaque jour chez la reine, pour en +rendre compte au roi, qui disait en me voyant: «Ah! voilà le postillon +par Calais.» + +«Un jour M. d'Aubier vint me dire: «L'assemblée a été très occupée +d'une dénonciation faite par les ouvriers de la manufacture de Sèvres. +Ils ont apporté sur le bureau du président une liasse de brochures +qu'ils ont dit être la vie de Marie-Antoinette. Le directeur de la +manufacture a été mandé à la barre, et il a déclaré avoir reçu l'ordre +de brûler ces imprimés dans les fours qui servent à la cuisson des +pâtes de ses porcelaines.» + +«Pendant que je rendais ce compte à la reine, le roi rougit et baissa +la tête sur son assiette. La reine lui dit: «Monsieur, avez-vous +connaissance de cela?» Le roi ne répondit rien. Madame Elisabeth lui +demanda de lui expliquer ce que cela signifiait; même silence. Je me +retirai promptement. Peu d'instans après, la reine vint chez moi et +m'apprit que c'était le roi qui, par intérêt pour elle, avait fait +acheter la totalité de l'édition imprimée d'après le manuscrit que je +lui avais proposé, et que M. de Laporte n'avait pas trouvé de manière +plus mystérieuse d'anéantir la totalité de l'ouvrage, qu'en le faisant +brûler à Sèvres parmi deux cents ouvriers, dont cent quatre-vingts +devaient être jacobins. Elle me dit qu'elle avait caché sa douleur au +roi, qu'il était consterné, et qu'elle n'avait rien à dire quand +sa tendresse et sa bonne volonté pour elle étaient cause de cet +accident.» + +(_Madame Campan_, tome II, page 196.) + + + + +NOTE 12. + + +La mission donnée par le roi à Mallet-du-Pan est un des faits les plus +importans à constater, et il ne peut être révoqué en doute, d'après +les mémoires de Bertrand de Molleville. Ministre à cette époque, +Bertrand de Molleville devait être parfaitement instruit; et, ministre +contre-révolutionnaire, il aurait plutôt caché qu'avoué un fait +pareil. Cette mission prouve la modération de Louis XVI, mais aussi +ses communications avec l'étranger. + +«Loin de partager cette sécurité patriotique, le roi voyait avec la +plus profonde douleur la France engagée dans une guerre injuste et +sanglante, que la désorganisation de ses armées semblait mettre dans +l'impossibilité de soutenir, et qui exposait plus que jamais nos +provinces frontières à être envahies. Sa Majesté redoutait pardessus +tout la guerre civile; et ne doutait pas qu'elle n'éclatât à la +nouvelle du premier avantage remporté sur les troupes françaises par +les corps d'émigrés qui faisaient partie de l'armée autrichienne. Il +n'était que trop à craindre, en effet, que les jacobins et le peuple +en fureur n'exerçassent les plus sanglantes représailles contre les +prêtres et les nobles restés en France. Ces inquiétudes, que le roi +me témoigna dans la correspondance journalière que j'avais avec Sa +Majesté, me déterminèrent à lui proposer de charger une personne de +confiance de se rendre auprès de l'empereur et du roi de Prusse, pour +tâcher d'en obtenir que leurs majestés n'agissent offensivement qu'à +la dernière extrémité, et qu'elles fissent précéder l'entrée de leurs +armées dans le royaume d'un manifeste bien rédigé, dans lequel il +serait déclaré, «que l'empereur et le roi de Prusse, forcés de +prendre les armes par l'agression injuste qui leur avait été faite, +n'attribuaient ni au roi ni à la nation, mais à la faction criminelle +qui les opprimait l'un et l'autre, la déclaration de guerre qui +leur avait été notifiée; qu'en conséquence, loin de se départir des +sentimens d'amitié qui les unissaient au roi et à la France, leurs +majestés ne combattraient que pour les délivrer du joug de la tyrannie +la plus atroce qui eût jamais existé, et pour les aider à rétablir +l'autorité légitime violemment usurpée, l'ordre et la tranquillité, +le tout sans entendre s'immiscer en aucune manière dans la forme du +gouvernement, mais pour assurer à la nation la liberté de choisir +celui qui lui conviendrait le mieux; que toute idée de conquête +était bien loin de la pensée de leurs majestés; que les propriétés +particulières ne seraient pas moins respectées que les propriétés +nationales; que leurs majestés prenaient sous leur sauvegarde spéciale +tous les citoyens paisibles et fidèles; que leurs seuls ennemis, comme +ceux de la France, étaient les factieux et leurs adhérens, et que +leurs majestés ne voulaient connaître et combattre qu'eux, etc., etc.» +Mallet-du-Pan, dont le roi estimait les talens et l'honnêteté, fut +charge de cette mission. Il y était d'autant plus propre qu'on ne +l'avait jamais vu au château, qu'il n'avait aucune liaison avec des +personnes attachées à la cour, et qu'en prenant la roule de Genève, où +on était accoutumé à lui voir faire de fréquens voyages, son départ ne +pouvait faire naître aucun soupçon.» Le roi donna à Mallet-du-Pan +des instructions rédigées de sa main, et rapportées par Bertrand de +Molleville. + +«1. Le roi joint ses prières et ses exhortations, pour engager les +princes et les Français émigrés à ne point faire perdre à la guerre +actuelle, par un concours hostile et offensif de leur part, le +caractère de guerre étrangère faite de puissance à puissance; + +«2. Il leur recommande expressément de s'en remettre à lui et aux +cours intervenantes de la discussion et de la sûreté de leurs +intérêts, lorsque le moment d'en traiter sera venu; + +«3. Il faut qu'ils paraissent seulement parties et non arbitres dans +le différend, cet arbitrage devant être réservé à sa majesté, lorsque +la liberté lui sera rendue, et aux puissances qui l'exigeront; + +«4. Toute autre conduite produirait une guerre civile dans +l'intérieur, mettrait en danger les jours du roi et de sa famille, +renverserait le trône, ferait égorger les royalistes, rallierait aux +jacobins tous les révolutionnaires qui s'en sont détachés et qui +s'en détachent chaque jour, ranimerait une exaltation qui tend à +s'éteindre, et rendrait plus opiniâtre une résistance qui fléchira +devant les premiers succès, lorsque le sort de la révolution ne +paraîtra pas exclusivement remis à ceux contre qui elle a été dirigée, +et qui en ont été les victimes; + +«5. Représenter aux cours de Vienne et de Berlin l'utilité d'un +manifeste qui leur serait commun avec les autres états qui ont formé +le concert; l'importance de rédiger ce manifeste de manière à séparer +les jacobins du reste de la nation, à rassurer tous ceux qui sont +susceptibles de revenir de leur égarement, ou qui, sans vouloir la +constitution actuelle, désirent la suppression des abus et le règne de +la liberté modérée, sous un monarque à l'autorité duquel la loi +mette des limites; «6. Faire entrer dans cette rédaction la vérité +fondamentale, qu'on fait la guerre à une faction anti-sociale, et non +pas à la nation française; que l'on prend la défense des gouvernemens +légitimes et des peuples contre une anarchie furieuse qui brise parmi +les hommes tous les liens de la sociabilité, toutes les conventions à +l'abri desquelles reposent la liberté, la paix, la sûreté publique au +dedans et au dehors; rassurer contre toute crainte de démembrement, ne +point imposer des lois, mais déclarer énergiquement à l'assemblée, +aux corps administratifs, aux municipalités, aux ministres, qu'on les +rendra personnellement et individuellement responsables, dans leurs +corps et biens, de tous attentats commis contre la personne sacrée du +roi, contre celle de la reine et de la famille, contre les personnes +ou les propriétés de tous citoyens quelconques; + +«7. Exprimer le voeu du roi, qu'en entrant dans le royaume, les +puissances déclarent qu'elles sont prêtes à donner la paix, mais +qu'elles ne traiteront ni ne peuvent traiter qu'avec le roi; qu'en +conséquence elles requièrent que la plus entière liberté lui soit +rendue, et qu'ensuite on assemble un congrès où les divers intérêts +seront discutés sur les bases déjà arrêtées, où les émigrés seront +admis comme parties plaignantes, et où le plan général de réclamation +sera négocié sous les auspices et sous la garantie des puissances.» + +(_Bertrand de Molleville_, tome VIII, page 39.) + + + + +NOTE 13. + + +Bertrand de Molleville, auquel j'ai emprunté les faits relatifs à +Mallet-du-Pan, s'exprime ainsi sur l'accueil qui lui fut fait, et sur +les dispositions qu'il rencontra: + +«Mallet-du-Pan avait eu, les 15 et 16 juillet, de longues conférences +avec le comte de Cobentzel, le comte de Haugwitz et M. Heyman, +ministres de l'empereur et du roi de Prusse. Après avoir examiné le +titre de sa mission et écouté avec une attention extrême la lecture de +ses instructions et de son mémoire, ces ministres avaient reconnu que +les vues qu'il proposait s'accordaient parfaitement avec celles que le +roi avait antérieurement manifestées aux cours de Vienne et de Berlin, +qui les avaient respectivement adoptées. Ils lui avaient témoigné en +conséquence une confiance entière, et avaient approuvé en tout point +le projet de manifeste qu'il leur avait proposé. Ils lui avaient +déclaré, dans les termes les plus positifs, qu'aucune vue d'ambition, +d'intérêt personnel ou de démembrement, n'entrait dans le plan de la +guerre, et que les puissances n'avaient d'autre vue, d'autre intérêt +que celui du rétablissement de l'ordre en France, parce qu'aucune paix +ne pouvait exister entre elle et ses voisins, tant qu'elle serait +livrée à l'anarchie qui y régnait, et qui les obligeait à entretenir +des cordons de troupes sur toutes les frontières, et à des précautions +extraordinaires de sûreté très dispendieuses; mais que, loin +de prétendre imposer aux Français aucune forme quelconque de +gouvernement, on laisserait le roi absolument le maître de se +concerter à cet égard avec la nation. On lui avait demandé les +éclaircissemens les plus détaillés sur les dispositions de +l'intérieur, sur l'opinion publique relativement à l'ancien régime, +aux parlemens, à la noblesse, etc., etc. On lui avait confié qu'on +destinait les émigrés à former une armée à donner au roi lorsqu'il +serait mis en liberté. On lui avait parlé avec humeur et prévention +des princes français, auxquels on supposait des intentions entièrement +opposées à celles du roi, et notamment celle d'agir indépendans et +de créer un régent. (_Mallet-du-Pan combattit fortement cette +supposition, et observa qu'on ne devait pas juger des intentions +des princes par les propos légers ou exaltés de quelques-unes des +personnes qui les entouraient_.) Enfin, après avoir discuté à fond +les différentes demandes et propositions sur lesquelles Mallet-du-Pan +était chargé d'insister, les trois ministres en avaient unanimement +reconnu la sagesse et la justice, en avaient demandé chacun une note +ou résumé, et avaient donné les assurances les plus formelles que +les vues du roi, étant parfaitement concordantes avec celles des +puissances, seraient exactement suivies.» + +(_Bertrand de Molleville_, tome VIII, page 320.) + + + + +NOTE 14. + + +«Le parti des princes, dit madame Campan, ayant été instruit du +rapprochement des débris du parti constitutionnel avec la reine, en +fut très alarmé. De son côté, la reine redoutait toujours le parti +des princes, et les prétentions des Français qui le formaient. Elle +rendait justice au comte d'Artois, et disait souvent que son parti +agirait dans un sens opposé à ses propres sentimens pour le roi son +frère et pour elle, mais qu'il serait entraîné par des gens sur +lesquels Calonne avait le plus funeste ascendant. Elle reprochait au +comte d'Esterharzy, qu'elle avait fait combler de grâces, de s'être +rangé du parti de Calonne, au point qu'elle pouvait même le regarder +comme un ennemi.» + +(_Mémoires de madame Campan_, tome II, page 193.) + + + + +NOTE 15. + + +Cependant les émigrés faisaient entrevoir une grande crainte sur tout +ce qui pouvait se faire dans l'intérieur, par le rapprochement avec +les constitutionnels qu'ils peignaient comme n'existant plus qu'en +idée, et comme nuls dans les moyens de réparer leurs fautes. Les +jacobins leur étaient préférés, parce que, disait-on, il n'y aurait +à traiter avec personne au moment où l'on retirerait le roi et sa +famille de l'abîme où ils étaient plongés.» + +(_Mémoires de madame Campan_, tome II, page 194.) + + + + +NOTE 16. + + +Au nombre des dépositions que renferme la procédure instruite contre +les auteurs du 20 juin, il s'en trouve une extrêmement curieuse par +les détails, c'est celle du témoin Lareynie. Elle contient à elle +seule presque tout ce que répètent les autres, et c'est pourquoi nous +la citons de préférence. Cette procédure a été imprimée in-4°. + +«Par devant nous... est comparu le sieur Jean-Baptiste-Marie-Louis +Lareynie, soldat volontaire du bataillon de l'Ile-Saint-Louis, décoré +de la croix militaire, demeurant à Paris, quai Bourbon, no. 1; + +«Lequel, profondément affligé des désordres qui viennent d'avoir lieu +dans la capitale, et croyant qu'il est du devoir d'un bon citoyen de +donner à la justice les lumières dont elle peut avoir besoin dans ces +circonstances, pour punir les fauteurs et les instigateurs de toutes +manoeuvres contre la tranquillité publique et l'intégrité de la +constitution française, a déclaré que depuis environ huit jours +il savait, par les correspondances qu'il a dans le faubourg +Saint-Antoine, que les citoyens de ce faubourg étaient travaillés par +le sieur Santerre, commandant du bataillon des Enfans-Trouvés, et par +d'autres personnages, au nombre desquels étaient le sieur Fournier, se +disant Américain et électeur de 1791 du département de Paris; le sieur +Rotondo, se disant Italien; le sieur Legendre, boucher, demeurant rue +des Boucheries, faubourg Saint-Germain; le sieur Cuirette Verrières, +demeurant au-dessus du café du Rendez-Vous, rue du Théâtre-Français, +lesquels tenaient nuitamment des conciliabules chez le sieur +Santerre, et quelquefois dans la salle du comité de la section des +Enfans-Trouvés; que là on délibérait en présence d'un très petit +nombre d'affidés du faubourg, tels que le sieur Rossignol, ci-devant +compagnon orfèvre; le sieur Nicolas, sapeur du susdit bataillon des +Enfans-Trouvés; le sieur Brière, marchand de vin; le sieur Gonor, se +disant vainqueur de la Bastille, et autres qu'il pourra citer; qu'on +y arrêtait les motions qui devaient être agitées dans les groupes des +Tuileries, du Palais-Royal, de la place de Grève, et surtout de la +porte Saint-Antoine, place de la Bastille; qu'on y rédigeait les +placards incendiaires affichés par intervalle dans les faubourgs, +les pétitions destinées à être portées par des députations dans les +sociétés patriotiques de Paris; et en fin que c'est là que s'est +forgée la fameuse pétition, et tramé le complot de la journée du 20 de +ce mois. Que la veille de cette journée, il se tint un comité secret +chez le sieur Santerre, qui commença vers minuit, auquel des témoins, +qu'il pourra faire entendre lorsqu'ils seront revenus de la mission à +eux donnée par le sieur Santerre pour les campagnes voisines, assurent +avoir vu assister MM. Pétion, maire de Paris; Robespierre; Manuel, +procureur de la commune; Alexandre, commandant du bataillon de +Saint-Michel; et Sillery, ex-député de l'assemblée nationale. Que +lors de la journée du 20, le sieur Santerre, voyant que plusieurs des +siens, et surtout les chefs de son parti, effrayés par l'arrêté +du directoire du département, refusaient de descendre armés, sous +prétexte qu'on tirerait sur eux, les assura qu'ils n'avaient rien à +craindre, _que la garde nationale n'aurait pas d'ordre, et que M. +Pétion serait là_. Que sur les onze heures du matin dudit jour, le +rassemblement ne s'élevait pas au-dessus de quinze cents personnes, y +compris les curieux, et que ce ne fut que lorsque le sieur Santerre se +fut mis à la tête d'un détachement d'invalides, sortant de chez lui, +et avec lequel il est arrivé sur la place, et qu'il eut excité dans +sa marche les spectateurs à se joindre à lui, que la multitude s'est +grossie considérablement jusqu'à son arrivée au passage des Feuillans; +que là, n'ayant point osé forcer le poste, il se relégua dans la cour +des Capucins, où il fit planter le mai qu'il avait destiné pour le +château des Tuileries; qu'alors lui, déclarant, demanda à plusieurs +des gens de la suite dudit sieur Santerre, pourquoi le mai n'était pas +planté sur la terrasse du château, ainsi que cela avait été arrêté, +et que ces gens lui répondirent _qu'ils s'en garderaient bien, que +c'était là le piège dans lequel voulaient les faire tomber les +feuillantins, parce qu'il y avait du canon braqué dans le jardin, mais +qu'ils ne donnaient pas dans le panneau_. Le déclarant observe que +dans ce moment l'attroupement était presque entièrement dissipé, +et que ce ne fut que lorsque les tambours et la musique se firent +entendre dans l'enceinte de l'assemblée nationale, que les attroupés, +alors épars çà et là, se rallièrent, se réunirent aux autres +spectateurs, et défilèrent avec décence sur trois de hauteur devant +le corps législatif; que lui, déclarant, remarqua que ces gens-là, en +passant dans les Tuileries, ne se permirent rien de scandaleux, et ne +tentèrent point d'entrer dans le château; que rassemblés même sur la +place du Carrousel, où ils étaient parvenus en faisant le tour par le +quai du Louvre, ils ne manifestèrent aucune intention de pénétrer +dans les cours, jusqu'à l'arrivée du sieur Santerre, qui était à +l'assemblée nationale, et qui n'en sortit qu'à la levée de la séance. +Qu'alors le sieur Santerre, accompagné de plusieurs personnes, parmi +lesquelles lui, déclarant, a remarqué le sieur de Saint-Hurugue, +s'adressa à sa troupe, pour lors très tranquille; et lui demanda +_pourquoi ils n'étaient pas entrés dans le château; qu'il fallait y +aller, et qu'ils n'étaient descendus que pour cela_. Qu'aussitôt il +commanda aux canonniers de son bataillon de le suivre avec une pièce +de canon, et dit que si on lui refusait la porte, il fallait la briser +à coups de boulet; qu'ensuite il s'est présenté dans cet appareil à la +porte du château, où il a éprouvé une faible résistance de la part de +la gendarmerie à cheval, mais une ferme opposition de la part de +la garde nationale; que cela a occasionné beaucoup de bruit et +d'agitation, et qu'on allait peut-être en venir à des voies de fait, +lorsque deux hommes en écharpe aux couleurs nationales, dont lui, +déclarant, en reconnaît un pour être le sieur Bouché-René, et l'autre +qui a été nommé par les spectateurs pour être le sieur Sergent, sont +arrivés par les cours, _et ont ordonné_, il faut le dire, d'un ton +très impérieux, pour ne pas dire insolent, en prostituant le nom sacré +de la loi, _d'ouvrir les portes_, ajoutant _que personne n'avait le +droit de les fermer, et que tout citoyen avait celui d'entrer_; que +les portes ont été effectivement ouvertes par la garde nationale, et +qu'alors Santerre et sa troupe se sont précipités en désordre dans les +cours; que le sieur Santerre, qui faisait traîner du canon pour briser +les portes de l'appartement du roi, s'il les trouvait fermées, et +tirer sur la garde nationale qui s'opposerait à son incursion, a +été arrêté dans sa marche dans une dernière cour à gauche au bas de +l'escalier du pavillon, par un groupe de citoyens qui lui ont tenu les +discours les plus raisonnables pour apaiser sa fureur, l'ont menacé +de le rendre responsable de tout ce qui arriverait de mal dans cette +fatale journée, parce que, lui ont-ils dit, _vous êtes seul l'auteur +de ce rassemblement inconstitutionnel, vous avez seul égaré ces braves +gens, et vous seul parmi eux êtes un scélérat_. Que le ton avec lequel +ces honnêtes citoyens parlaient au sieur Santerre le fit pâlir; mais +qu'encouragé par un coup d'oeil du sieur Legendre, boucher ci-dessus +nommé, il eut recours à un subterfuge hypocrite, en s'adressant à sa +troupe et en lui disant: _Messieurs, dressez procès-verbal du refus +que je fais de marcher à votre tête dans les appartemens du roi_; que +pour toute réponse, la foule, accoutumée à deviner le sieur Santerre, +culbuta le groupe des honnêtes citoyens, entra avec son canon et son +commandant, le sieur Santerre, et pénétra dans les appartemens par +toutes les issues, après en avoir brisé les portes et les fenêtres.» + + + + +NOTE 17. + + +Voici ce que raconte madame Campan sur les craintes de la famille +royale: + +«La police de M. de Laporte, intendant de la liste civile, le fit +prévenir, dès la fin de 1791, qu'un homme des offices du roi, qui +s'était établi pâtissier au Palais-Royal, allait rentrer dans les +fonctions de sa charge que lui rendait la mort d'un survivancier; que +c'était un jacobin si effréné, qu'il avait osé dire que l'on ferait un +grand bien à la France en abrégeant les jours du roi. Ses fonctions se +bornaient aux seuls détails de la pâtisserie, il était très observé +par les chefs de la bouche, gens dévoués à sa majesté; mais un poison +subtil peut être si aisément introduit dans les mets, qu'il fut décidé +que le roi et la reine ne mangeraient plus que du rôti; que leur pain +serait apporté par M. Thierry de Ville-d'Avray, intendant des petits +appartemens, et qu'il se chargerait de même de fournir le vin. Le roi +aimait les pâtisseries; j'eus ordre d'en commander, comme pour moi, +tantôt chez un pâtissier, tantôt chez un autre. Le sucre râpé était de +même dans ma chambre. Le roi, la reine, madame Elisabeth, mangeaient +ensemble, et il ne restait personne du service. Ils avaient chacun +une servante d'acajou et une sonnette pour faire entrer quand ils le +désiraient. M. Thierry venait lui-même m'apporter le pain et le vin +de leurs majestés, et je serrais tous ces objets dans une armoire +particulière du cabinet du roi, au rez-de-chaussée. Aussitôt que le +roi était à table, j'apportais la pâtisserie et le pain. Tout se +cachait sous la table, dans la crainte que l'on eût besoin de faire +entrer le service. Le roi pensait qu'il était aussi dangereux +qu'affligeant de montrer cette crainte d'attentats contre sa personne, +et cette défiance du service de sa bouche. Comme il ne buvait jamais +une bouteille de vin entière à ses repas (les princesses ne buvaient +que de l'eau), il remplissait celle dont il avait bu à peu près la +moitié, avec la bouteille servie par les officiers de son gobelet. Je +l'emportais après le dîner. Quoiqu'on ne mangeât d'autre pâtisserie +que celle que j'avais apportée, on observait de même de paraître avoir +mangé de celle qui était servie sur la table. La dame qui me remplaça +trouva ce service secret organisé, et l'exécuta de même; jamais on ne +sut dans le public ces détails, ni les craintes qui y avaient donné +lieu. Au bout de trois ou quatre mois, les avis de la même police +furent que l'on n'avait plus à redouter ce genre de complot contre les +jours du roi; que le plan était entièrement changé; que les coups que +l'on voulait porter seraient autant dirigés contre le trône que contre +la personne du souverain.» + +(_Mémoires de madame Campan_, tome II, pag. 188.) + + + + +NOTE 18. + + +Lorsque M. de Lafayette fut enfermé à Olmulz, M. de Lally-Tolendal +écrivit en sa faveur une lettre, très éloquente au roi de Prusse. Il y +énumérait tout ce que le général avait fait pour sauver Louis XVI, +et en donnait les preuves à l'appui. Dans le nombre de ces pièces se +trouvent les lettres suivantes, qui font connaître les projets et les +efforts des constitutionnels à cette époque. + + +_Copie d'une lettre de M. de Lally-Tolendal au roi_. + +Paris, 9 juillet 1792. + +«Je suis chargé par M. de Lafayette de faire proposer directement à S. +M., pour le 15 de ce mois, le même projet qu'il avait proposé pour le +12, et qui ne peut plus s'exécuter à cette époque, depuis l'engagement +pris par S. M. de se trouver à la cérémonie du 14. + +«S. M. a dû voir le plan du projet envoyé par M. de Lafayette, car M. +Duport a dû le porter à M. de Montciel, pour qu'il le montrât à S. M. + +«M. de Lafayette veut être ici le 15; il y sera avec le vieux général +Luckner. Tous deux viennent de se voir, tous deux se le sont promis, +tous deux ont un même sentiment et un même projet. + +«Ils proposent que S. M. sorte publiquement de la ville, entre eux +deux, en l'écrivant à l'assemblée nationale, en lui annonçant qu'elle +ne dépassera pas la ligne constitutionnelle; et qu'elle se rende à +Compiègne. + +«S. M. et toute la famille royale seront dans une seule voiture. +Il est aisé de trouver cent bons cavaliers qui l'escorteront. Les +Suisses, au besoin, et une partie de la garde nationale, protégeront +le départ. Les deux généraux resteront près de S. M.--Arrivée à +Compiègne, elle aura pour garde un détachement de l'endroit, qui est +très bon, un de la capitale, qui sera choisi, et un de l'armée. + +«M. de Lafayette, toutes ses places garnies, ainsi que son camp +de retraite, a de disponible pour cet objet, dans son armée, dix +escadrons et l'artillerie à cheval. Deux marches forcées peuvent +amener toute cette, division à Compiègne. + +«Si, contre toute vraisemblance, S. M. ne pouvait sortir de la ville, +les lois étant bien évidemment violées, les deux généraux marcheraient +sur la capitale avec une armée. + +«Les suites de ce projet se montrent d'elles-mêmes: + +«La paix avec toute l'Europe, par la médiation du roi; + +«Le roi rétabli dans tout son pouvoir légal; + +«Une large et nécessaire extension de ses prérogatives sacrées; + +«Une véritable monarchie, un véritable monarque, une véritable +liberté; + +«Une véritable représentation nationale, dont le roi sera chef et +partie intégrante; + +«Un véritable pouvoir exécutif; + +«Une véritable représentation nationale, choisie parmi les +propriétaires; + +«La constitution révisée, abolie en partie, en partie améliorée et +rétablie sur une meilleure base; + +«Le nouveau corps législatif tenant ses séances seulement trois mois +par an; + +«L'ancienne noblesse rétablie dans ses anciens privilèges, non pas +politiques, mais civils, dépendans de l'opinion, comme titres, armes, +livrées, etc. + +«Je remplis ma commission sans oser me permettre ni un conseil, ni une +réflexion. J'ai l'imagination trop frappée de la rage qui va s'emparer +de toutes ces têtes perdues à la première ville qui va nous être +prise, pour ne pas me récuser moi-même; j'en suis au point que cette +scène de samedi, qui parait tranquilliser beaucoup de gens, a doublé +mon inquiétude. Tous ces baisers m'ont rappelé celui de Judas. + +«Je demande seulement à être un des quatre-vingts ou cent cavaliers +qui escorteront S. M., si elle agrée le projet; et je me flatte que je +n'ai pas besoin de l'assurer qu'on n'arriverait pas à elle, ni à aucun +membre de sa royale famille, qu'après avoir passé sur mon cadavre. + +«J'ajouterai un mot: j'ai été l'ami de M. de Lafayette avant la +révolution. J'avais rompu tout commerce avec lui depuis le 22 mars de +la seconde année: à cette époque, je voulais qu'il fût ce qu'il est +aujourd'hui; je lui écrivis que son devoir, son honneur, son intérêt, +tout lui prescrivait cette conduite; je lui traçais longuement le plan +tel que ma conscience me le suggérait. Il me promit; je ne vis point +d'effet à sa promesse. Je n'examinerai pas si c'était impuissance +ou mauvaise volonté; je lui devins étranger; je le lui déclarai, et +personne ne lui avait encore fait entendre des vérités plus sévères +que moi et mes amis, qui étaient aussi les siens. Aujourd'hui ces +mêmes amis ont rouvert ma correspondance avec lui. S. M. sait quel a +été le but et le genre de cette correspondance. J'ai vu ses lettres, +j'ai eu deux heures de conférence avec lui dans la nuit du jour où il +est parti. Il reconnaît ses erreurs; il est prêt à se dévouer pour la +liberté, mais en même temps pour la monarchie; il s'immolera, s'il le +faut, pour son pays et son roi, qu'il ne sépare plus; il est enfin +dans les principes que j'ai exposés dans cette note; il y est tout +entier, avec candeur, conviction, sensibilité, fidélité au roi, +abandon de lui-même: j'en réponds sur ma probité. + +«J'oubliais de dire qu'il demande qu'on ne traite rien de ceci avec +ceux des officiers qui peuvent être dans la capitale en ce moment. +Tous peuvent soupçonner qu'il y a quelques projets; mais aucun n'est +instruit de celui qu'il y a. Il suffira qu'ils le sachent le matin +pour agir; il craint l'indiscrétion si on leur en parlait d'avance, et +aucun d'eux n'est excepté de cette observation.» + +«P.S. Oserais-je dire que cette note me paraît devoir être méditée par +celui-là seul qui, dans une journée à jamais mémorable, a vaincu par +son courage héroïque une armée entière d'assassins; par celui-là +qui, le lendemain de ce triomphe sans exemple, a dicté lui-même une +proclamation aussi sublime que ses actions l'avaient été la veille, +et non par les conseils qui ont minuté la lettre écrite en son nom au +corps législatif, pour annoncer qu'il se trouverait à la cérémonie du +14; non par les conseils qui ont fait sanctionner le décret des droits +féodaux, décret équivalant à un vol fait dans la poche et sur les +grands chemins. + +«M. de Lafayette n'admet pas l'idée que le roi, une fois sorti de la +capitale, ait d'autre direction à suivre que celle de sa conscience +et de sa libre volonté. Il croit que la première opération de S. M. +devait être de se créer une garde; il croit aussi que son projet peut +se modifier de vingt différentes manières; il préfère la retraite dans +le Nord à celle du Midi, comme étant plus à la portée de secourir de +ce côté, et redoutant la faction méridionale. En un mot, _la liberté +du roi et la destruction des factieux_, voilà son but dans toute la +sincérité de son coeur. Ce qui doit suivre suivra.» + + +_Copie d'une lettre de M. de Lafayette_. + +Le 8 juillet 1790. + +«J'avais disposé mon armée de manière que les meilleurs escadrons de +grenadiers, l'artillerie à cheval, étaient sous les ordres de M----, +à la quatrième division, et si ma proposition eût été acceptée, +j'emmenais en deux jours à Compiègne quinze escadrons et huit pièces +de canon, le reste de l'armée étant placé en échelons à une marche +d'intervalle; et tel régiment qui n'eût pas fait le premier passerait +venu à mon secours, si mes camarades et moi avions été engagés. + +«J'avais conquis Lukner au point de lui faire promettre de marcher sur +la capitale avec moi, si la sûreté du roi l'exigeait, et pourvu qu'il +en donnât l'ordre; et j'ai cinq escadrons de cette armée, dont je +dispose absolument, Languedoc et ----; le commandant de l'artillerie +à cheval est aussi exclusivement à moi. Je comptais que ceux-là +marcheraient aussi à Compiègne. + +«Le roi a pris l'engagement de se rendre à la fête fédérale. Je +regrette que mon plan n'ait pas été adopté; mais il faut tirer parti +de celui qu'on a préféré. + +«Les démarches que j'ai faites, l'adhésion de beaucoup de départemens +et de communes, celle de M. Lukner, mon crédit sur mon armée et même +sur les autres troupes, ma popularité dans le royaume, qui est plutôt +augmentée que diminuée, quoique fort restreinte dans la capitale, +toutes ces circonstances, jointes à plusieurs autres, ont donné à +penser aux factieux, en donnant l'éveil aux honnêtes gens; et j'espère +que les dangers physiques du 14 juillet sont fort diminués. Je pense +même qu'ils sont nuls, si le roi est accompagné de Lukner et de moi, +et entouré des bataillons choisis que je lui fais préparer. + +«Mais si le roi et sa famille restent dans la capitale, ne sont-ils +pas toujours dans les mains des factieux? Nous perdrons la première +bataille; il est impossible d'en douter. Le contre-coup s'en fera +ressentir dans la capitale. Je dis plus, il suffira d'une supposition +de correspondance entre la reine et les ennemis pour occasionner les +plus grands excès. Du moins voudra-t-on emmener le roi dans le midi, +et cette idée, qui révolte, aujourd'hui, paraîtra simple lorsque les +rois ligués approcheront. Je vois donc, immédiatement après le 14, +commencer une suite de dangers. + +«Je le répète encore, il faut que le roi sorte de Paris. Je sais que, +s'il n'était pas de bonne foi, il y aurait des inconvéniens; mais +quand il s'agit de se confier au roi, qui est un honnête homme, +peut-on balancer un instant? Je suis pressé de voir le roi à +Compiègne. + +«Voici donc les deux objets sur lesquels porte mon projet actuel: 1. +Si le roi n'a pas encore mandé Lukner et moi, il faut qu'il le fasse +sur-le-champ. _Nous avons Lukner_! Il faut l'engager de plus en plus. +Il dira que nous sommes ensemble; je dirai le reste. Lukner peut +venir me prendre, de manière que nous soyons le 12 au soir dans la +capitale. Le 13 et le 14 peuvent fournir des chances offensives; du +moins la défensive sera assurée par votre présence; et qui sait ce que +peut faire la mienne sur la garde nationale? + +«Nous accompagnerons le roi à l'autel de la patrie. Les deux généraux, +représentant deux armées qu'on sait leur être très attachées, +empêcheront les atteintes qu'on voudrait porter à la dignité du +roi. Quant à moi, je puis retrouver l'habitude que les uns ont eue +long-temps, d'obéir à ma voix; la terreur que j'ai toujours inspirée +aux, autres dès qu'ils sont devenus factieux, et peut-être quelques +moyens personnels de tirer parti d'une crise, peuvent me rendre utile, +du moins pour éloigner les dangers. Ma demande est, d'autant plus +désintéressée que ma situation sera désagréable par comparaison avec +la grande fédération; mais je regarde comme un devoir sacré d'être +auprès du roi dans cette circonstance, et ma tête est tellement montée +à cet égard, que _j'exige absolument_ du ministère de la guerre qu'il +me mande, et que cette première partie de ma proposition soit adoptée, +et je vous prie de le faire savoir par des amis communs au roi, à sa +famille et à son conseil. + +«2. Quant à ma seconde proposition, je la crois également +indispensable, et voici comme je l'entends: le serment du roi, le +nôtre, auront tranquillisé les gens qui ne sont que faibles, et par +conséquent les coquins seront pendant quelques jours privés de cet +appui. Je voudrais que le roi écrivît sous le secret, à M. Lukner et à +moi, une lettre commune à nous deux, et qui nous trouverait en route +dans la soirée du 11 ou dans la journée du 12. Le roi y dira: +«Qu'après avoir prêté notre serment, il fallait s'occuper de prouver +aux étrangers sa sincérité; que le meilleur moyen serait qu'il passât +quelques jours à Compiègne; qu'il nous charge d'y faire trouver +quelques escadrons pour joindre à la garde nationale du lieu, et à +un détachement de la capitale; que nous l'accompagnerons jusqu'à +Compiègne, d'où nous rejoindrons chacun notre armée; qu'il désire que +nous prenions des escadrons dont les chefs soient connus par leur +attachement à la constitution, et un officier-général qui ne puisse +laisser aucun doute à cet égard.» + +«D'après cette lettre, Lukner et moi chargerons M---- de cette +expédition; il prendra avec lui quatre pièces d'artillerie; à cheval; +huit, si l'on veut; mais il ne faut pas que le roi en parle, parce que +l'odieux du canon doit tomber sur nous.--Le 15, à dix heures du matin, +le roi irait à l'assemblée, accompagné de Lukner et de moi; et, soit +que nous eussions un bataillon, soit que nous eussions cinquante +hommes à cheval de gens dévoués au roi, ou de mes amis, nous verrions +si le roi, la famille royale, Lukner et moi, serions arrêtés. + +«Je suppose que nous le fussions, Lukner et moi rentrerions à +l'assemblée pour nous plaindre et la menacer de nos armées. Lorsque le +roi serait rentré, sa position ne serait pas plus mauvaise, car il ne +serait pas sorti de la constitution; il n'aurait contre lui que les +ennemis de la constitution, et Lukner et moi amènerions facilement des +détachemens de Compiègne. Remarquez que ceci ne compromet pas +autant le roi qu'il le sera nécessairement par les événemens qui se +préparent. + +«On a tellement gaspillé, dans des niaiseries aristocratiques, +les fonds dont le roi peut disposer, qu'il doit lui rester peu de +disponible. Il n'y a pas de doute qu'il ne faille emprunter, s'il est +nécessaire, pour s'emparer des trois jours de la fédération. + +«Il y a encore une chose à prévoir, celle où l'assemblée décréterait +que les généraux ne doivent pas venir dans la capitale. Il suffit que +le roi y refuse immédiatement sa sanction. + +«Si, par une fatalité inconcevable, le roi avait déjà donné sa +sanction, qu'il nous donne rendez-vous à Compiègne, dut-il être +arrêté en partant. Nous lui ouvrirons les moyens d'y venir _libre et +triomphant_. Il est inutile d'observer que dans tous les cas, arrivé à +Compiègne, il y établira sa garde personnelle, telle que la lui donne +la constitution. + +«En vérité, quand je me vois entouré d'habitans de la campagne qui, +viennent de dix lieues et plus pour me voir et pour me jurer qu'ils +n'ont confiance qu'en moi, que mes amis et mes ennemis sont les leurs; +quand je me vois chéri de mon armée, sur laquelle les efforts des +jacobins n'ont aucune influence; quand je vois de toutes les parties +du royaume arriver des témoignages d'adhésion à mes opinions, je ne +puis croire que tout est perdu, et que je n'ai aucun moyen d'être +utile.» + + + + +NOTE 19. + + +La réponse suivante est extraite du même recueil de pièces, cité dans +la note précédente. + +_Réponse de la main du roi_. + +«Il faut lui répondre que je suis infiniment sensible à l'attachement +pour moi qui le porterait à se mettre aussi en avant, mais que la +manière me paraît impraticable. Ce n'est pas par crainte personnelle, +mais tout serait mis enjeu à la fois, et, quoi qu'il en dise, ce +projet manqué ferait retomber tout pire que jamais, et de plus +en plus, sous la férule des factieux. Fontainebleau n'est qu'un +cul-de-sac, ce serait une mauvaise retraite, et du côté du Midi: du +côté du Nord, cela aurait l'air d'aller au-devant des Autrichiens. On +lui répond sur son mandé, ainsi je n'ai rien à dire ici. La présence +des généraux à la fédération pourrait être utile; elle pourrait +d'ailleurs avoir pour motif de voir le nouveau ministre, et de +convenir avec lui des besoins de l'armée. Le meilleur conseil à donner +à M. de Lafayette est de servir toujours d'épouvantail aux factieux, +en remplissant bien son métier de général. Par là, il s'assurera de +plus en plus la confiance de son armée, et pourra s'en servir comme il +voudra au besoin.» + + + + +NOTE 20. + + +_Détails des événemens du 10 août_. + +(Ils sont tirés d'un écrit signé _Carra_, et intitulé: _Précis +historique et très exact sur l'origine et les véritables auteurs de la +célèbre insurrection du 10 août, qui a sauvé la république. L'auteur +assure que le maire n'eut pas la moindre part au succès, mais qu'il +s'est trouvé en place, dans cette occasion, comme une véritable +providence pour les patriotes_. Ce morceau est tiré des _Annales +politiques_ du 30 novembre dernier.) + +«Les hommes, dit Jérôme Pétion, dans son excellent discours sur +l'accusation intentée contre Maximilien Robespierre, qui se sont +attribué la gloire de cette journée, sont les hommes à qui elle +appartient le moins. Elle est due à ceux qui l'ont préparée; elle +est due à la nature impérieuse des choses; elle est due aux braves +fédérés, et _à leur directoire secret qui concertait depuis long-temps +le plan de l'insurrection;_ elle est due enfin au génie tutélaire +qui préside constamment aux destins de la France, depuis la première +assemblée de ses représentans.» + +«C'est de ce directoire secret, dont parle Jérôme Pétion, que je vais +parler à mon tour, et comme membre de ce directoire, et comme acteur +dans toutes ses opérations. Ce directoire secret fut formé par le +comité central des fédérés établi dans la salle de correspondance +aux Jacobins Saint-Honoré. Ce fut des quarante-trois membres qui +s'assemblaient journellement depuis le commencement de juillet dans +cette salle, qu'on en tira cinq pour le directoire d'insurrection. Ces +cinq membres étaient Vaugeois, grand-vicaire de l'évêque de Blois; +Debesse, du département de la Drôme; Guillaume, professeur à Caen; +Simon, journaliste de Strasbourg; et Galissot, de Langres. Je fus +adjoint à ces cinq membres, à l'instant même de la formation du +directoire, et quelques jours après on y invita Fournier l'Américain; +Westermann; Kienlin, de Strasbourg; Santerre; Alexandre, commandant +du faubourg Saint-Marceau; Lazouski, capitaine des canonniers de +Saint-Marceau; Antoine, de Metz, l'ex-constituant; Lagrey; et Carin, +électeur de 1789. + +«La première séance de ce directoire se tint dans un petit cabaret, +au Soleil d'Or, rue Saint-Antoine, près la Bastille, dans la nuit du +jeudi au vendredi 26 juillet, après la fête civique donnée aux fédérés +sur l'emplacement de la Bastille. Le patriote Gorsas parut dans le +cabaret d'où nous sortîmes à deux heures du matin, pour nous porter +près de la colonne de la liberté, sur l'emplacement de la Bastille, +et y mourir s'il fallait pour la patrie. Ce fut dans ce cabaret du +Soleil-d'Or que Fournier l'Américain nous apporta le drapeau rouge, +dont j'avais proposé l'invention, et sur lequel j'avais fait écrire +ces mots: _Loi martiale du peuple souverain contre la rébellion du +pouvoir exécutif_. Ce fut aussi dans ce même cabaret que j'apportai +cinq cents exemplaires d'une affiche où étaient ces mots: _Ceux qui +tireront sur les colonnes du peuple seront mis à mort sur-le-champ_. +Cette affiche, imprimée chez le libraire Buisson, avait été apportée +chez Santerre, où j'allai la chercher à minuit. Notre projet manqua +cette fois par la prudence du maire, qui sentit vraisemblablement que +nous n'étions pas assez en mesure dans ce moment; et la seconde séance +active du directoire fut renvoyée au 4 août suivant. + +«Les mêmes personnes à peu près se trouvèrent dans cette séance, et +en outre Camille Desmoulins: elle se tint au Cadran-Bleu, sur le +boulevart; et sur les huit heures du soir, elle se transporta dans +la chambre d'Antoine, l'ex-constituant, rue Saint-Honoré, vis-à-vis +l'Assomption, juste dans la maison où demeure Robespierre. L'hôtesse +de Robespierre fut tellement effrayée de ce conciliabule, qu'elle +vint, sur les onze heures du soir, demander à Antoine s'il voulait +faire égorger Robespierre: _Si quelqu'un doit être égorgé_, dit +Antoine, _ce sera nous sans doute; il ne s'agit pas de Robespierre, il +n'a qu'à se cacher_. + +«Ce fut dans cette seconde séance active que j'écrivis de ma main tout +le plan de l'insurrection, la marche des colonnes et l'attaque du +château. Simon fit une copie de ce plan, et nous l'envoyâmes à +Santerre et à Alexandre, vers minuit; mais une seconde fois notre +projet manqua, parce qu'Alexandre et Santerre n'étaient pas encore +assez en mesure, et plusieurs voulaient attendre la discussion +renvoyée au 10 août, sur la suspension du roi. + +«Enfin la troisième séance active de ce directoire se tint dans la +nuit du 9 au 10 août dernier au moment où le tocsin sonna, et dans +trois endroits différents en même temps; savoir: Fournier l'Américain +avec quelques autres au faubourg Saint-Marceau; Westermann, Santerre +et deux autres, au faubourg Saint-Antoine; Carin, journaliste de +Strasbourg, et moi, dans la caserne des Marseillais, et dans la +chambre même du commandant, où nous avons été vus par tout le +bataillon... + +«Dans ce précis, qui est de la plus exacte vérité, et que je défie qui +que ce soit de révoquer en doute dans ses moindres détails, on voit +qu'il ne s'agit ni de Marat, ni de Robespierre, ni de tant d'autres +qui veulent passer pour acteurs dans cette affaire; et que ceux-là qui +peuvent s'attribuer directement la gloire de la fameuse journée du 10 +août, sont ceux que je viens de nommer, et qui ont formé le directoire +secret des fédérés.» + + + + +NOTE 21. + + +_Copie de la lettre écrite au citoyen Boze, par Guadet, Vergniaud et +Gensonné_. + +«Vous nous demandez, monsieur, quelle est notre opinion sur la +situation actuelle de la France, et le choix des mesures qui +pourraient garantir la chose publique des dangers pressans dont elle +est menacée; c'est là le sujet des inquiétudes des bons citoyens, et +l'objet de leurs plus profondes méditations. + +«Lorsque vous nous interrogez sur d'aussi grands intérêts, nous ne +balancerons pas à nous expliquer avec franchise. + +«On ne doit pas le dissimuler, la conduite du pouvoir exécutif est +la cause immédiate de tous les maux qui affligent la France et des +dangers qui environnent le trône. On trompe le roi, si on cherche à +lui persuader que des opinions exagérées, l'effervescente des clubs, +les manoeuvres de quelques agitateurs; et des factions puissantes ont +fait naître et entretiennent ces mouvemens désordonnés dont chaque +jour peut accroître la violence, et dont peut-être on ne pourra plus +calculer les suites; c'est placer la cause du mal dans ses symptômes. + +«Si le peuple était tranquille sur le succès d'une révolution si +chèrement achetée, si la liberté publique n'était plus en danger, si +la conduite du roi n'excitait aucune méfiance, le niveau des opinions +s'établirait de lui-même; la grande masse des citoyens ne songerait +qu'à jouir des bienfaits que la constitution lui assure; et si, dans +cet état de choses, il existait encore des factions, elles cesseraient +d'être dangereuses, elles n'auraient plus ni prétexte ni objet. + +«Mais tout autant que la liberté publique sera en péril, tout autant +que les alarmes des citoyens seront entretenues par la conduite +du pouvoir exécutif, et que les conspirations qui se trament dans +l'intérieur et à l'extérieur du royaume paraîtront plus ou moins +ouvertement favorisées par le roi, cet état de choses appelle +nécessairement les troubles, le désordre et les factions. Dans les +états les mieux constitués, et constitués depuis des siècles, les +révolutions n'ont pas d'autre principe, et l'effet en doit être pour +nous d'autant plus prompt, qu'il n'y a point eu d'intervalle entre +les mouvemens qui ont entraîné la première et ceux qui semblent +aujourd'hui nous annoncer une seconde révolution. + +«Il n'est donc que trop évident que l'état actuel des choses doit +amener une crise dont presque toutes les chances seront contre la +royauté. En effet on sépare les intérêts du roi de ceux de la nation; +on fait du premier fonctionnaire public d'une nation libre un chef de +parti, et, par cette affreuse politique, on fait rejaillir sur lui +l'odieux de tous les maux dont la France est affligée. + +«Eh! quel peut être le succès des puissances étrangères, quand bien +même on parviendrait, par leur intervention, à augmenter l'autorité +du roi et à donner au gouvernement une forme nouvelle? N'est-il pas +évident que les hommes qui ont eu l'idée de ce congrès ont sacrifié à +leurs préjugés, à leur intérêt personnel, l'intérêt même du monarque; +que le succès de ces manoeuvres donnerait un caractère d'usurpation à +des pouvoirs que la nation seule délègue, et que sa seule confiance +peut soutenir? Comment n'a-t-on pas vu que la force qui entraînerait +ce changement serait long-temps nécessaire à la conservation, et qu'on +sèmerait par là dans le sein du royaume un germe de division et de +discordes que le laps de plusieurs siècles aurait peine à étouffer? + +«Aussi sincèrement qu'invariablement attachés aux intérêts de la +nation, dont nous ne séparerons jamais ceux du roi qu'autant qu'il les +séparera lui-même, nous pensons que le seul moyen de prévenir les maux +dont l'empire est menacé, et de rétablir le calme, serait que le roi, +par sa conduite, fît cesser tous les sujets de méfiance, se prononçât +par le fait de la manière la plus franche et la moins équivoque, et +s'entourât enfin de la confiance du peuple, qui seule fait sa force et +peut faire son bonheur. + +«Ce n'est pas aujourd'hui par des protestations nouvelles qu'il peut +y parvenir; elles seraient dérisoires, et, dans les circonstances +actuelles, elles prendraient un caractère d'ironie qui, bien loin de +dissiper les alarmes, ne ferait qu'en accroître le danger. + +«Il n'en est qu'une dont on pût attendre, quelque effet; ce serait la +déclaration la plus solennelle qu'en aucun cas le roi n'accepterait +une augmentation de pouvoir qui ne lui fût volontairement accordée par +les Français, sans le concours et l'intervention d'aucune puissance +étrangère, et librement délibérée dans les formes constitutionnelles. + +«On observe même à cet égard que plusieurs membres de l'assemblée +nationale savent que cette déclaration a été proposée au roi, +lorsqu'il fit la proposition de la guerre au roi de Hongrie, et qu'il +ne jugea pas à propos de la faire. + +«Mais ce qui suffirait peut-être pour rétablir la confiance, ce serait +que le roi parvînt à faire reconnaître aux puissances coalisées +l'indépendance de la nation française, à faire cesser toutes +hostilités, et rentrer les cordons de troupes qui menacent nos +frontières. + +«Il est impossible qu'une très grande partie de la nation ne soit +convaincue que le roi ne soit le maître de faire cesser cette +coalition; et tant qu'elle mettra la liberté publique en péril, on ne +doit pas se flatter que la confiance renaisse. + +«Si les efforts du roi pour cet objet étaient impuissans, au moins +devrait-il aider la nation, par tous les moyens qui sont en son +pouvoir, à repousser l'attaque extérieure, et ne rien négliger pour +éloigner de lui le soupçon de la favoriser. + +«Dans cette supposition, il est aisé de concevoir que les soupçons +et la confiance tiennent à des circonstances malheureuses qu'il est +impossible de changer. + +«En faire un crime lorsque le danger est réel et ne peut être méconnu, +c'est le plus sûr moyen d'augmenter les soupçons; se plaindre de +l'exagération, attaquer les clubs, supposer des agitateurs lorsque +l'effervescence et l'agitation sont l'effet naturel des circonstances, +c'est leur donner une force nouvelle, c'est accroître le mouvement du +peuple par les moyens mêmes qu'on emploie pour les calmer. + +«Tant qu'il y aura contre la liberté une action subsistante et connue, +la réaction est inévitable, et le développement de l'une et de l'autre +aura les mêmes progrès. + +«Dans une situation aussi pénible, le calme ne peut se rétablir que +par l'absence de tous les dangers; et jusqu'à ce que cette heureuse +époque soit arrivée, ce qui importe le plus à la nation et au roi, +c'est que ces circonstances malheureuses ne soient pas continuellement +envenimées par une conduite, au moins équivoque, de la part des agents +du pouvoir. + +«1. Pourquoi le roi ne choisit-il pas ses ministres parmi les hommes +les plus prononcés pour la révolution? Pourquoi, dans les momens les +plus critiques, n'est-il entouré que d'hommes inconnus ou suspects? +S'il pouvait être utile au roi d'augmenter la méfiance et d'exciter le +peuple à des mouvemens, s'y prendrait-on autrement pour les fomenter? + +«Le choix du ministère a été dans tous les temps l'une des fonctions +les plus importantes du pouvoir dont le roi est revêtu: c'est le +thermomètre d'après lequel l'opinion publique a toujours jugé les +dispositions de la cour, et on conçoit quel peut être aujourd'hui +l'effet de ces choix, qui, dans tout autre temps, auraient excité les +plus violens murmures. + +«Un ministère bien patriote serait donc un des grands moyens que +le roi peut employer pour rappeler la confiance. Mais ce serait +étrangement s'abuser que de croire que, par une seule démarche de ce +genre, elle puisse être facilement regagnée. Ce n'est que par du +temps et par des efforts continus qu'on peut se flatter d'effacer des +impressions trop profondément gravées pour en dissiper à l'instant +jusqu'au moindre vestige. + +«2. Dans un moment où tous les moyens de défense doivent être +employés, où la France ne peut pas armer tous ses défenseurs, pourquoi +le roi n'a-t-il pas offert les fusils et les chevaux de sa garde? + +«3. Pourquoi le roi ne sollicite-t-il pas lui-même une loi qui +assujettisse la liste civile à une forme de comptabilité qui puisse +garantir à la nation qu'elle n'est pas détournée de son légitime +emploi, et divertie à d'autres usages? + +«4. Un des grands moyens de tranquilliser le peuple sur les +dispositions personnelles du roi, serait qu'il sollicitât lui-même +la loi sur l'éducation du prince royal, et qu'il accélérât ainsi +l'instant où la garde de ce jeune prince sera remise à un gouverneur +revêtu de là confiance de la nation. + +«5. On se plaint encore de ce que le décret sur un licenciement de +l'état-major de la garde nationale n'est pas sanctionné. Ces refus +multipliés de sanction sur des dispositions législatives que l'opinion +publique réclame avec instance, et dont l'urgence ne peut être +méconnue, provoquent l'examen de la question constitutionnelle sur +l'application du _veto_ aux lois de circonstances, et ne sont pas de +nature à dissiper les alarmes et le mécontentement. + +«6. Il serait bien important que le roi retirât des mains de M. de +Lafayette le commandement de l'armée. Il est au moins évident qu'il ne +peut plus y servir utilement la chose publique. + +«Nous terminerons ce simple aperçu par une observation générale: +c'est que tout ce qui peut éloigner les soupçons et ranimer la +confiance, ne peut, ni ne doit être négligé. La constitution est +sauvée si le roi prend cette résolution avec courage, et s'il y +persiste avec fermeté. + +«Nous sommes, etc.» + + +_Copie de la lettre écrite à Boze, par Thierry_. + +«Je viens d'être querellé pour la seconde fois d'avoir reçu la lettre +que, par zèle, je me suis déterminé à remettre. + +«Cependant le roi m'a permis de répondre: + +«1. Qu'il n'avait garde de négliger le choix des ministres; + +«2. Qu'on ne devait la déclaration de guerre qu'à des ministres +soi-disant patriotes; + +«3. Qu'il avait mis tout en oeuvre dans le temps pour empêcher la +coalition des puissances, et qu'aujourd'hui, pour éloigner les armées +de nos frontières, il n'y avait que les moyens généraux. + +«4. Que, depuis son acceptation, il avait très scrupuleusement +observé les lois de la constitution, mais que beaucoup d'autres gens +travaillaient maintenant en sens contraire.» + + + + +NOTE 22. + + +La pièce suivante est du nombre de celles citées par M. de +Lally-Tolendal dans sa lettre au roi de Prusse. + + +_Copie de la minute d'une séance tenue le 4 août 1792, écrite de la +main de Lally-Tolendal_. + + +Le 4 août. + +M. de Montmorin, ancien ministre des affaires étrangères.--M. +Bertrand, ancien ministre de la marine.--M. de Clermont-Tonnerre.--M. +de Lally-Tolendal.--M. Malouet.--M. de Gouvernet.--M. de Gilliers. + +«Trois heures de délibération dans un endroit retiré du jardin de +M. de Montmorin. Chacun rendit compte de ce qu'il avait découvert. +J'avais reçu une lettre anonyme dans laquelle on me dénonçait une +conversation chez Santerre, annonçant le projet de marcher sur les +Tuileries, de tuer le roi dans la mêlée; et de s'emparer du prince +royal pour en faire ce que les circonstances exigeraient; ou, si le +roi n'était pas tué, de faire toute la famille royale prisonnière. +Nous résolûmes tous qu'il fallait que le roi sortît de Paris, à +quelque prix que ce fût, escorté par les Suisses, par nous et par nos +amis, qui étaient en bon nombre. Nous comptions sur M. de Liancourt, +qui avait offert de venir de Rouen au-devant du roi, et ensuite sur +M. de Lafayette. Comme nous finissions de délibérer, arriva M. de +Malesherbes, qui vint presser madame de Montmorin et madame de +Beaumont, sa fille, de se retirer, en disant que la crise approchait, +et que Paris n'était plus la place des femmes. Sur ce que nous dit de +nouveau M. de Malesherbes, nous arrêtâmes que M. de Montmorin allait +sur-le-champ partir pour le château, pour informer le roi de ce que +nous avions su et résolu. Le roi parut consentir le soir, et dit à +M. de Montmorin de causer avec M. de Sainte-Croix, qui, avec M. de +Montciel, s'occupait aussi d'un projet de sortie du roi. Nous allâmes +le lendemain au château; je causai longuement avec le duc de Choiseul, +qui était entièrement de notre avis, et voulait que le roi partît, +à quelque prix que ce fut. Mais Louis XVI fit répondre qu'il ne +partirait point, et qu'il aimait mieux _s'exposer à tous les dangers +que de commencer la guerre civile_. On annonçait que la déchéance +serait prononcée le jeudi suivant. Je ne connus plus d'autres +ressources que l'armée de Lafayette. Je fis partir le 8 un projet de +lettre que je lui conseillais d'écrire au duc de Brunswick, aussitôt +qu'il aurait la première nouvelle de la déchéance, etc.» + + + + +NOTE 23. + + +Voici quelques détails précieux sur les journées de septembre, qui +font connaître sous leur véritable aspect ces scènes affreuses. C'est +aux Jacobins que furent faites les révélations les plus importantes, +par suite des disputes qui s'étaient élevées dans la convention. + + +(_Séance du lundi 29 octobre 1792_.) + +_Chabot_: «Ce matin, Louvet a annoncé un fait qu'il est essentiel de +relever. Il nous a dit que ce n'étaient pas les hommes du 10 août qui +avaient fait la journée du 2 septembre, et moi, comme témoin oculaire, +je vous dirai que ce sont les mêmes hommes. Il nous a dit qu'il n'y +avait pas deux cents personnes agissantes, et moi, je vous dirai que +j'ai passé sous une voûte d'acier de dix mille sabres, j'en appelle à +Bazire, Colon et autres députés qui étaient avec moi: depuis la cour +des Moines jusqu'à la prison de l'Abbaye, on était obligé de se serrer +pour nous faire passage. J'ai reconnu pour mon compte cent cinquante +fédérés. Il est possible que Louvet et ses adhérens n'aient pas été +à ces exécutions populaires. Cependant, lorsqu'on a prononcé avec +sang-froid un discours tel que celui de Louvet, on n'a pas beaucoup +d'humanité; je sais bien que, depuis son discours, je ne voudrais pas +coucher à côté de lui, dans la crainte d'être assassiné. Je somme +Pétion de déclarer s'il est vrai qu'il n'y avait pas plus de deux +cents hommes à cette exécution; mais il est juste que les intrigans se +raccrochent à cette journée, sur laquelle toute la France n'est pas +éclairée... Ils veulent détruire en détail les patriotes; ils vont +décréter d'accusation Robespierre, Marat, Danton, Santerre. Bientôt +ils accoleront Bazire, Merlin, Chabot, Montaut, même Grangeneuve, s'il +n'était pas raccroché à eux; ils proposeront ensuite le décret contre +tout le faubourg Saint-Antoine, contre les quarante-huit sections, +et nous serons huit cent mille hommes décrétés d'accusation; il +faut cependant qu'ils se défient un peu de leurs forces, puisqu'ils +demandent l'ostracisme.» + + +(_Séance du lundi 5 novembre_.) + +«Fabre-d'Eglantine fait des observations sur la journée du 2 +septembre; il assure que ce sont les hommes du 10 août qui ont enfoncé +les prisons de l'Abbaye, celles d'Orléans et celles de Versailles. Il +dit que, dans ces momens de crise, il a vu les mêmes hommes venir chez +Danton, et exprimer leur contentement en se frottant les mains; que +l'un d'entre eux même désirait bien que Morande fût immolé: il ajoute +qu'il a vu, dans le jardin du ministre des affaires étrangères, le +ministre Roland, pâle, abattu, la tête appuyée contre un arbre, +et demandant la translation de la convention à Tours ou à Blois. +L'opinant ajoute que Danton seul montra la plus grande énergie de +caractère dans cette journée; que Danton ne désespéra pas du salut +de la patrie; qu'en frappant la terre du pied il en fit sortir des +milliers de défenseurs; et qu'il eut assez de modération pour ne pas +abuser de l'espèce de dictature dont l'assemblée nationale l'avait +revêtu, en décrétant que ceux qui contrarieraient les opérations +ministérielles seraient punis de mort. Fabre déclare ensuite qu'il a +reçu une lettre de madame Roland, dans laquelle l'épouse du ministre +de l'intérieur le prie de donner les mains à une tactique imaginée +pour emporter quelques décrets de la convention. L'opinant demande que +la société arrête la rédaction d'une adresse qui contiendrait tous les +détails historiques des événemens depuis l'époque de l'absolution de +Lafayette jusqu'à ce jour.» + +_Chabot_: «Voici des faits qu'il importe de connaître. Le 10 août, le +peuple en insurrection voulait immoler les Suisses; à cette époque, +les brissotins ne se croyaient pas les hommes du 10, car ils venaient +nous conjurer d'avoir pitié d'eux: c'étaient les expressions de +Lasource. Je fus un dieu dans cette journée; je sauvai cent cinquante +Suisses; j'arrêtai moi seul à la porte des Feuillans le peuple qui +voulait pénétrer dans la salle pour sacrifier à sa vengeance ces +malheureux Suisses; les brissotins craignaient alors que le massacre +ne s'étendît jusqu'à eux. D'après ce que j'avais fait à la journée du +10 août, je m'attendais que le 2 septembre on me députerait près du +peuple: eh bien! la commission extraordinaire, présidée alors par le +suprême Brissot, ne me choisit pas! qui choisit-on? Dusaulx, auquel, +à la vérité, on adjoignit Bazire. On n'ignorait pas cependant quels +hommes étaient propres à influencer le peuple et arrêter l'effusion du +sang. Je me trouvai sur le passage de la députation; Bazire m'engagea +à me joindre à lui, il m'emmena... Dusaulx avait-il des instructions +particulières? je l'ignore; mais, ce que je sais, c'est que Dusaulx ne +voulut céder la parole à personne. Au milieu d'un rassemblement de +dix mille hommes, parmi lesquels étaient cent cinquante Marseillais; +Dusaulx monta sur une chaise; il fut très maladroit: il avait à parler +à des hommes armés de poignards. Comme il obtenait enfin du silence, +je lui adressai promptement ces paroles: «Si vous êtes adroit, vous +arrêterez l'effusion du sang; dites aux Parisiens qu'il est de leur +intérêt que les massacres cessent, afin que les départemens ne +conçoivent pas des alarmes relativement à la sûreté de la convention +nationale, qui va s'assembler à Paris...» Dusaulx m'entendit: soit +mauvaise foi, soit orgueil de la vieillesse, il ne fit pas ce que je +lui avais dit; et c'est ce M. Dusaulx que l'on proclame comme le seul +homme digne de la députation de Paris...! Un second fait non moins +essentiel, c'est que le massacre des prisonniers d'Orléans n'a pas été +fait par les Parisiens. Ce massacre devait paraître bien plus odieux, +puisqu'il était plus éloigné du 10 août, et qu'il a été commis par un +moindre nombre d'hommes. Cependant les intrigans n'en ont pas parlé; +ils n'en ont pas dit un mot, c'est qu'il y a péri un ennemi de +Brissot, le ministre des affaires étrangères, qui avait chassé son +protégé Narbonne... Si moi seul, à la porte des Feuillans, j'ai +arrêté le peuple qui voulait immoler les Suisses, à plus forte raison +l'assemblée législative eût pu empêcher l'effusion du sang. Si donc il +y a un crime, c'est à l'assemblée législative qu'il faut l'imputer, ou +plutôt à Brissot qui la menait alors. + + + + +FIN DES NOTES DU TOME DEUXIÈME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME DEUXIEME. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Jugement sur l'assemblée constituante.--Ouverture de la +seconde assemblée nationale, dite _assemblée législative_; sa +composition.--État des clubs; leurs membres influens; Pétion, maire +de Paris.--Politique des puissances.--Émigration; décrets contre les +émigrés et contre les prêtres non assermentés.--Modification dans le +ministère.--Préparatifs de guerre; état des armées. + + +CHAPITRE II. + +Division des partis sur la question de la guerre.--Rôle du duc +d'Orléans et de son parti.--Les princes émigrés sont décrétés +d'accusation.--Formation d'un ministère girondin.--Dumouriez, +son caractère, son génie, ses projets; détails sur les nouveaux +ministres.--Entretien de Dumouriez avec la reine.--Déclaration +de guerre au roi de Hongrie et de Bohême.--Premières opérations +militaires.--Déroute de Quiévrain et de Tournay.--Meurtre du général +Dillon. + + +CHAPITRE III. + +Divisions dans le ministère girondin.--Le prétendu comité +autrichien.--Décret pour la formation d'un camp de 20,000 hommes près +Paris.--Lettre de Roland au roi.--Renvoi des ministres girondins; +démission de Dumouriez.--Formation d'un ministère feuillant. +--Projets du parti constitutionnel; lettres de Lafayette à +l'assemblée.--Situation du parti populaire et de ses chefs; plans +des députés méridionaux; rôle de Pétion dans les événemens de +juin.--Journée du 20 juin 1792; insurrection des faubourgs; scènes +dans les appartemens des Tuileries. + + +CHAPITRE IV. + +Suites de la journée du 20 juin.--Arrivée de Lafayette à Paris; ses +plaintes à l'assemblée.--Bruit de guerre; invasion prochaine des +Prussiens; discours de Vergniaud.--Réconciliation de tous les partis +dans le sein de l'assemblée, le 7 juillet.--la patrie est déclarée +en danger.--Le département suspend le maire Pétion de ses +fonctions.--Adresses menaçantes contre la royauté.--Lafayette propose +au roi un projet de fuite.--Troisième anniversaire du 14 juillet; +description de la fête.--Préludes d'une nouvelle révolution.--Comité +insurrectionnel.--Détails, sur les plus célèbres révolutionnaires à +cette époque; Camille Desmoulins, Marat, Robespierre, Danton.--Projets +des amis du roi pour le sauver--Démarches des députés girondins pour +éviter une insurrection. + + +CHAPITRE V. + +Arrivée des Marseillais à Paris; dîner et scènes sanglantes aux +Champs-Elysées.--Manifeste du duc de Brunswick.--Les sections de Paris +demandent la déchéance du roi.--Le roi refuse de fuir.--L'assemblée +rejette la proposition d'accuser Lafayette.--Préparatifs de +l'insurrection; moyens de défense du château--Insurrection du 10 août; +les faubourgs s'emparent des Tuileries après un combat sanglant; le +roi se retire à l'assemblée; suspension du pouvoir royal; convocation +d'une convention nationale. + + +CHAPITRE VI. + +Suite et fin de la journée du 10 août.--Rappel du ministère girondin; +Danton est nommé ministre de la justice.--État de la famille +royale.--Situation des partis dans l'assemblée et au dehors après le +10 août.--Organisation et influence de la commune; pouvoirs nombreux +qu'elle s'arroge; son opposition avec l'assemblée.--Érection d'un +tribunal criminel extraordinaire.--État des armées après le 10 +août.--Résistance de Lafayette au nouveau gouvernement. Décrété +d'accusation, il quitte son armée et la France; est mis aux fers par +les Autrichiens.--Position de Dumouriez.--Disposition des puissances, +et situation réciproque des armées coalisées et des armées +françaises.--Prise de Longwy par les Prussiens; agitation de Paris +à cette nouvelle.--Mesures révolutionnaires prises par la commune; +arrestation des suspects.--Massacres dans les prisons les 2, 3, 4, 5 +et 6 septembre; principales scènes et circonstances de ces journées +sanglantes. + + +CHAPITRE VII. + +Campagne de l'Argonne.--Plans militaires de Dumouriez.--Prise du camp +de Grand-Pré par les Prussiens.--Victoire de Valmy.--Retraite des +coalisés; bruits sur les causes de cette retraite. + + +Notes et pièces justificatives. + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution Francaise, +Vol. II, by Adolphe Thiers + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VOL. II *** + +This file should be named 8lrf210.txt or 8lrf210.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8lrf211.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8lrf210a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Tonya, Anne Dreze +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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