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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II
+by Adolphe Thiers
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+Title: Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II
+
+Author: Adolphe Thiers
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+Release Date: February, 2006 [EBook #9894]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on October 28, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VOL. II ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Tonya, Anne Dreze
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
+
+
+ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+JUGEMENT SUR L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.--OUVERTURE DE LA SECONDE
+ASSEMBLÉE NATIONALE, DITE _Assemblée législative_; SA COMPOSITION.
+--ÉTAT DES CLUBS; LEURS MEMBRES INFLUENS.--PÉTION, MAIRE DE PARIS.
+--POLITIQUE DES PUISSANCES.--ÉMIGRATION; DÉCRETS CONTRE LES ÉMIGRÉS
+ET CONTRE LES PRÊTRES NON ASSERMENTÉS.--MODIFICATION DANS LE
+MINISTÈRE.--PRÉPARATIFS DE GUERRE; ÉTAT DES ARMÉES.
+
+
+L'Assemblée constituante venait de terminer sa longue et laborieuse
+carrière; et, malgré son noble courage, sa parfaite équité, ses
+immenses travaux, elle était haïe comme révolutionnaire à Coblentz, et
+comme aristocrate à Paris. Pour bien juger cette mémorable assemblée,
+où la réunion des lumières fut si grande et si variée, les résolutions
+si hardies et si persévérantes, et où, pour la première fois
+peut-être, on vit tous les hommes éclairés d'une nation réunis avec la
+volonté et le pouvoir de réaliser les voeux de la philosophie, il faut
+considérer l'état dans lequel elle avait trouvé la France, et celui
+dans lequel elle la laissait.
+
+En 1789, la nation française sentait et connaissait tous ses maux,
+mais elle ne concevait pas la possibilité de les guérir. Tout à
+coup, sur la demande imprévue des parlemens, les états-généraux sont
+convoqués; l'assemblée constituante se forme, et arrive en présence du
+trône, enorgueilli de son ancienne puissance, et disposé tout au plus
+à souffrir quelques doléances. Alors elle se pénètre de ses droits, se
+dit qu'elle est la nation, et ose le déclarer au gouvernement étonné.
+Menacée par l'aristocratie, par la cour et par une armée, ne prévoyant
+pas encore les soulèvemens populaires, elle se déclare inviolable, et
+défend au pouvoir de toucher à elle; convaincue de ses droits, elle
+s'adressait à des ennemis qui n'étaient pas convaincus des leurs,
+et elle l'emporte, par une simple expression de sa volonté, sur une
+puissance de plusieurs siècles et sur une armée de trente mille
+hommes.
+
+C'est là toute la révolution; c'en est le premier acte et le plus
+noble; il est juste, il est héroïque, car jamais une nation n'a agi
+avec plus de droit et de danger.
+
+Le pouvoir vaincu, il fallait le reconstituer d'une manière juste et
+convenable. Mais à l'aspect de cette échelle sociale au sommet de
+laquelle tout surabonde, puissance, honneurs, fortune, tandis qu'au
+bas tout manque jusqu'au pain indispensable à la vie, l'assemblée
+constituante éprouve dans ses pensées une réaction violente, et veut
+tout niveler. Elle décide donc que la masse des citoyens complètement
+égalisée exprimera ses volontés, et que le roi demeurera chargé
+seulement de leur exécution.
+
+Son erreur ici n'est point d'avoir réduit la royauté à une simple
+magistrature; car le roi avait encore assez d'autorité pour maintenir
+les lois, et plus que n'en ont les magistrats dans les républiques;
+mais c'est d'avoir cru qu'un roi, avec le souvenir de ce qu'il avait
+été, pût se résigner, et qu'un peuple, qui se réveillait à peine, et
+qui venait de recouvrer une partie de la puissance publique, ne voulût
+pas la conquérir tout entière. L'histoire prouve en effet qu'il faut
+diviser infiniment les magistratures, ou que, si on établit un chef
+unique, il faut le doter si bien qu'il n'ait pas envie d'usurper.
+
+Quand les nations, presque exclusivement occupées de leurs intérêts
+privés, sentent le besoin de se décharger sur un chef des soins du
+gouvernement, elles font bien de s'en donner un; mais il faut alors
+que ce chef, égal des rois anglais, pouvant convoquer et dissoudre les
+assemblées nationales, n'ayant point à recevoir leurs volontés, ne les
+sanctionnant que lorsqu'elles lui conviennent, et empêché seulement
+de trop mal faire, ait réellement la plus grande partie de la
+souveraineté. La dignité de l'homme peut encore se conserver sous
+un gouvernement pareil, lorsque la loi est rigoureusement observée,
+lorsque chaque citoyen sent tout ce qu'il vaut, et sait que ces
+pouvoirs si grands, laissés au prince, ne lui ont été abandonnés que
+comme une concession à la faiblesse humaine.
+
+Mais ce n'est pas à l'instant où une nation vient tout à coup de
+se rappeler ses droits, qu'elle peut consentir à se donner un rôle
+secondaire, et à remettre volontairement la toute-puissance à un
+chef, pour que l'envie ne lui vienne pas de l'usurper. L'assemblée
+constituante n'était pas plus capable que la nation elle-même de faire
+une pareille abdication. Elle réduisit donc la royauté à une simple
+magistrature héréditaire, espérant que le roi se contenterait de cette
+magistrature, toute brillante encore d'honneurs, de richesses et de
+puissance, et que le peuple la lui laisserait.
+
+Mais que l'assemblée l'espérât ou non, pouvait-elle, dans ce doute,
+trancher la question? pouvait-elle supprimer le roi, ou bien lui
+donner toute la puissance que l'Angleterre accorde à ses monarques?
+
+D'abord, elle ne pouvait pas déposer Louis XVI; car s'il est toujours
+permis de mettre la justice dans un gouvernement, il ne l'est pas d'en
+changer la forme, quand la justice s'y trouve, et de convertir tout
+à coup une monarchie en république. D'ailleurs la possession est
+respectable; et si l'assemblée eût dépouillé la dynastie, que
+n'eussent pas dit ses ennemis, qui l'accusaient de violer la propriété
+parce qu'elle attaquait les droits féodaux?
+
+D'un autre côté, elle ne pouvait accorder au roi le _veto_ absolu, la
+nomination des juges, et autres prérogatives semblables, parce que
+l'opinion publique s'y opposait, et que, cette opinion faisant sa
+seule force, elle était obligée de s'y soumettre.
+
+Quant à l'établissement d'une seule chambre, son erreur a été plus
+réelle peut-être, mais tout aussi inévitable. S'il était dangereux de
+ne laisser que le souvenir du pouvoir à un roi qui l'avait eu tout
+entier, et en présence d'un peuple qui voulait en envahir jusqu'au
+dernier reste, il était bien plus faux en principe de ne pas
+reconnaître les inégalités et les gradations sociales, lorsque les
+républiques elles-mêmes les admettent, et que chez toutes on trouve un
+sénat, ou héréditaire, ou électif. Mais il ne faut exiger des hommes
+et des esprits que ce qu'ils peuvent à chaque époque. Comment, au
+milieu d'une révolte contre l'injustice des rangs, reconnaître leur
+nécessité? Comment constituer l'aristocratie au moment de la guerre
+contre l'aristocratie? Constituer la royauté eût été plus facile,
+parce que, placée loin du peuple, elle avait été moins oppressive,
+et parce que d'ailleurs elle remplit des fonctions qui semblent plus
+nécessaires.
+
+Mais, je le répète, ces erreurs n'eussent-elles pas dominé dans
+l'assemblée, elles étaient dans la nation, et la suite des événemens
+prouvera que si on avait laissé au roi et à l'aristocratie tous les
+pouvoirs qu'on leur ôta, la révolution n'en aurait pas moins eu lieu
+jusque dans ses derniers excès.
+
+Il faut, pour s'en convaincre, distinguer les révolutions qui éclatent
+chez les peuples long-temps soumis, de celles qui arrivent chez les
+peuples libres, c'est-à-dire en possession d'une certaine activité
+politique. A Rome, à Athènes et ailleurs, on voit les nations et leurs
+chefs se disputer le plus ou le moins d'autorité. Chez les peuples
+modernes entièrement dépouillés, la marche est différente.
+Complètement asservis, ils dorment long-temps. Le réveil a lieu
+d'abord dans les classes les plus éclairées, qui se soulèvent et
+recouvrent une partie du pouvoir. Le réveil est successif, l'ambition
+l'est aussi, et gagne jusqu'aux dernières classes, et la masse entière
+se trouve ainsi en mouvement. Bientôt, satisfaites de ce qu'elles ont
+obtenu, les classes éclairées veulent s'arrêter, mais elles ne le
+peuvent plus, et sont incessamment foulées par celles qui les suivent.
+Celles qui s'arrêtent, fussent-elles les avant-dernières, sont pour
+les dernières une aristocratie, et, dans cette lutte des classes se
+roulant les unes sur les autres, le simple bourgeois finit par être
+appelé aristocrate par le manouvrier, et poursuivi comme tel.
+
+L'assemblée constituante nous présente cette génération qui s'éclaire
+et réclame la première contre le pouvoir encore tout-puissant: assez
+sage pour voir ce que l'on doit à ceux qui avaient tout et à ceux qui
+n'avaient rien, elle veut laisser aux premiers une partie de ce qu'ils
+possèdent, parce qu'ils l'ont toujours possédé, et procurer surtout
+aux seconds les lumières et les droits qu'on acquiert par elles. Mais
+le regret est chez les uns, l'ambition chez les autres; le regret
+veut tout recouvrer, l'ambition tout conquérir, et une guerre
+d'extermination s'engage. Les constituans sont donc ces premiers
+hommes de bien, qui, secouant l'esclavage, tentent un ordre juste,
+l'essaient sans effroi, accomplissent même cette immense tâche, mais
+succombent en voulant engager les uns à céder quelque chose, les
+autres à ne pas tout désirer.
+
+L'assemblée constituante, dans sa répartition équitable, avait ménagé
+les anciens possesseurs. Louis XVI, avec le titre de roi des Français,
+trente millions de revenu, le commandement des armées, et le droit
+de suspendre les volontés nationales, avait encore d'assez belles
+prérogatives. Le souvenir seul du pouvoir absolu peut l'excuser de ne
+pas s'être résigné à ce reste brillant de puissance.
+
+Le clergé, dépouillé des biens immenses qu'il avait reçus jadis, à
+condition de secourir les pauvres qu'il ne secourait pas, d'entretenir
+le culte dont il laissait le soin à des curés indigens, le clergé
+n'était plus un ordre politique; mais ses dignités ecclésiastiques
+étaient conservées, ses dogmes respectés, ses richesses scandaleuses
+changées en un revenu suffisant, et on peut même dire abondant, car il
+permettait encore un assez grand luxe épiscopal. La noblesse n'était
+plus un ordre, elle n'avait plus les droits exclusifs de chasse, et
+autres pareils; elle n'était plus exempte d'impôts; mais pouvait-elle
+faire de ces choses l'objet d'un regret raisonnable? ses immenses
+propriétés lui étaient laissées. Au lieu de la faveur de la cour,
+elle avait la certitude des succès accordés au mérite. Elle avait la
+faculté d'être élue par le peuple, et de le représenter dans l'état,
+pour peu qu'elle voulût se montrer bienveillante et résignée. La
+robe et l'épée étaient assurées à ses talens; pourquoi une généreuse
+émulation ne venait-elle pas l'animer tout à coup? Quel aveu
+d'incapacité ne faisait-elle point en regrettant les faveurs
+d'autrefois?
+
+On avait ménagé les anciens pensionnaires, dédommagé les
+ecclésiastiques, traité chacun avec égard: le sort que l'assemblée
+constituante avait fait à tous, était-il donc si insupportable?
+
+La constitution étant achevée, aucune espérance ne restait au roi de
+recouvrer, par des délibérations, les prérogatives qu'il regrettait.
+Il n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de se résigner, et
+d'observer la constitution à moins qu'il ne comptât sur les puissances
+étrangères; mais il espérait très peu de leur zèle, et se défiait
+de l'émigration. Il se décida donc pour le premier parti, et ce qui
+prouve sa sincérité, c'est qu'il voulait franchement exprimer à
+l'assemblée les défauts qu'il trouvait à la constitution. Mais on l'en
+détourna, et il se résolut à attendre du temps les restitutions de
+pouvoir qu'il croyait lui être dues. La reine n'était pas moins
+résignée. «Courage, dit-elle au ministre Bertrand qui se présenta
+à elle, tout n'est pas encore perdu. Le roi veut s'en tenir à la
+constitution, ce système est certainement le meilleur.» Et il est
+permis de croire que, si elle avait eu d'autres pensées à exprimer,
+elle n'eût pas hésité en présence de Bertrand de Molleville[1].
+
+L'ancienne assemblée venait de se séparer; ses membres étaient
+retournés au sein de leurs familles, ou s'étaient répandus dans Paris.
+Quelques-uns des plus marquans, tels que Lameth, Duport, Barnave,
+communiquaient avec la cour, et lui donnaient leurs conseils. Mais le
+roi, tout décidé qu'il était à observer la constitution, ne pouvait se
+résigner à suivre les avis qu'il recevait, car on ne lui recommandait
+pas seulement de ne pas violer cette constitution, mais de faire
+croire par tous ses actes qu'il y était sincèrement attaché. Ces
+membres de l'ancienne assemblée, réunis à Lafayette depuis la
+révision, étaient les chefs de cette génération révolutionnaire, qui
+avait donné les premières règles de la liberté, et voulait qu'on
+s'y tînt. Ils étaient soutenus par la garde nationale, que de longs
+services, sous Lafayette, avaient entièrement attachée à ce général
+et à ses principes. Les constituans eurent alors un tort, celui de
+dédaigner la nouvelle assemblée, et de l'irriter souvent par leur
+mépris. Une espèce de vanité aristocratique s'était déjà emparée
+de ces premiers législateurs, et il semblait que toute science
+législative avait disparu après eux.
+
+La nouvelle assemblée était composée de diverses classes d'hommes. On
+y comptait des partisans éclairés de la première révolution,
+Ramond, Girardin, Vaublanc, Dumas, et autres, qui se nommèrent les
+constitutionnels, et occupèrent le côté droit, où ne se trouvait plus
+un seul des anciens privilégiés. Ainsi, par la marche naturelle et
+progressive de la révolution, le côté gauche de la première
+assemblée devait devenir le côté droit de la seconde. Après les
+constitutionnels, on y trouvait beaucoup d'hommes distingués, dont la
+révolution avait enflammé la tête et exagéré les désirs. Témoins des
+travaux de la constituante, et impatiens comme ceux qui regardent
+faire, ils avaient trouvé qu'on n'avait pas encore assez fait; ils
+n'osaient pas s'avouer républicains, parce que, de toutes parts, on
+se recommandait d'être fidèle à la constitution; mais l'essai de
+république qu'on avait fait pendant le voyage de Louis XVI, les
+intentions suspectes de la cour, ramenaient sans cesse leurs esprits
+à cette idée; et l'état d'hostilité continuelle dans lequel ils se
+trouvaient vis-à-vis du gouvernement, devait les y attacher chaque
+jour davantage.
+
+Dans cette nouvelle génération de talens, on remarquait principalement
+les députés de la Gironde, d'où le parti entier, quoique formé par
+des hommes de tous les départemens, se nomma _Girondin_. Condorcet,
+écrivain connu par une grande étendue d'idées, par une extrême
+rigueur d'esprit et de caractère, en était l'écrivain; et Vergniaud,
+improvisateur pur et entraînant, en était l'orateur. Ce parti, grossi
+sans cesse de tout ce qui désespérait de la cour, ne voulait pas
+la république qui lui échut en 1793; il la rêvait avec tous ses
+prestiges, avec ses vertus et ses moeurs sévères. L'enthousiasme et la
+véhémence devaient être ses principaux caractères.
+
+Il devait aussi avoir ses extrêmes: c'étaient Bazire, Chabot, Merlin
+de Thionville et autres; inférieurs par le talent, ils surpassaient
+les autres Girondins par l'audace; ils devinrent le parti de la
+Montagne, lorsque après le renversement du trône ils se séparèrent de
+la Gironde. Cette seconde assemblée avait enfin, comme la première,
+une masse moyenne, qui, sans engagement pris, votait tantôt avec les
+uns, tantôt avec les autres. Sous la constituante, lorsqu'une liberté
+réelle régnait encore, cette masse était restée indépendante; mais
+comme elle ne l'était point par énergie, mais par indifférence, dans
+les assemblées postérieures où régna la violence, elle devint lâche et
+méprisable, et reçut le nom trivial et honteux de _ventre_.
+
+Les clubs acquirent à cette époque une plus grande importance.
+Agitateurs sous la constituante, ils devinrent dominateurs sous la
+législative. L'assemblée nationale ne pouvant contenir toutes les
+ambitions, elles se réfugiaient dans les clubs, où elles trouvaient
+une tribune et des orages. C'était là que se rendait tout ce qui
+voulait parler, s'agiter, s'émouvoir, c'est-à-dire la nation presque
+entière. Le peuple courait à ce spectacle nouveau; il occupait les
+tribunes de toutes les assemblées, et y trouvait, dès ce temps même,
+un emploi lucratif, car on commençait à payer les applaudissemens. Le
+ministre Bertrand avoue les avoir payés lui-même.
+
+Le plus ancien des clubs, celui des Jacobins, avait déjà une influence
+extraordinaire. Une église suffisait à peine à la foule de ses membres
+et de ses auditeurs. Un immense amphithéâtre s'élevait en forme de
+cirque, et occupait toute la grande nef de l'église des Jacobins.
+Un bureau se trouvait au centre; un président et des secrétaires
+l'occupaient. On y recueillait les voix; on y constatait les
+délibérations sur un registre. Une correspondance active entretenait
+le zèle des sociétés répandues sur la surface entière de la France;
+on les nommait sociétés affiliées. Ce club, par son ancienneté et
+une violence soutenue, l'avait constamment emporté sur tous ceux qui
+avaient voulu se montrer plus modérés ou même plus véhémens. Les
+Lameth, avec tout ce qu'il renfermait d'hommes distingués, l'avaient
+abandonné après le voyage de Varennes, et s'étaient transportés aux
+Feuillans. C'était dans ce dernier que se trouvaient confondus tous
+les essais de clubs modérés, essais qui n'avaient jamais réussi parce
+qu'ils allaient contre le besoin même qui faisait courir aux clubs,
+celui de l'agitation. C'est aux Feuillans que se réunissaient alors
+les constitutionnels, ou partisans de la première révolution. Aussi le
+nom de Feuillant devint-il un titre de proscription, lorsque celui de
+modéré en fut un.
+
+Un autre club, celui des Cordeliers, avait voulu rivaliser de violence
+avec les Jacobins. Camille Desmoulins en était l'écrivain, et Danton
+le chef. Ce dernier, n'ayant pas réussi au barreau, s'était fait
+adorer de la multitude qu'il touchait vivement par ses formes
+athlétiques, sa voix sonore et ses passions toutes populaires. Les
+cordeliers n'avaient pu, même avec de l'exagération, l'emporter
+sur leurs rivaux, chez lesquels l'habitude entretenait une immense
+affluence; mais ils étaient en même temps presque tous du club
+jacobin, et, lorsqu'il le fallait, ils s'y rendaient à la suite de
+Danton pour déterminer la majorité en sa faveur.
+
+Robespierre, qu'on a vu pendant l'assemblée constituante se distinguer
+par le rigorisme de ses principes, était exclu de l'assemblée
+législative par le décret de non-réélection qu'il avait lui-même
+contribué à faire rendre. Il s'était retranché aux Jacobins, où il
+dominait sans partage, par le dogmatisme de ses opinions et par une
+réputation d'intégrité qui lui avait valu le nom d'incorruptible.
+Saisi d'effroi, comme on l'a vu, au moment de la révision, il
+s'était rassuré depuis, et il continuait l'oeuvre de sa popularité.
+Robespierre avait trouvé deux rivaux qu'il commençait à haïr,
+c'étaient Brissot et Louvet. Brissot, mêlé à tous les hommes de la
+première assemblée, ami de Mirabeau et de Lafayette, connu pour
+républicain, et l'un des membres le plus distingués de la législative,
+était léger de caractère, mais remarquable par certaines qualités
+d'esprit. Louvet, avec une âme chaude, beaucoup d'esprit et une grande
+audace, était du nombre de ceux qui, ayant dépassé la constituante,
+rêvaient la république: il se trouvait par là naturellement jeté vers
+les Girondins. Bientôt ses luttes avec Robespierre le leur attachèrent
+davantage. Ce parti de la Gironde, formé peu à peu sans intention, par
+des hommes qui avaient trop de mérite pour s'allier à la populace,
+assez d'éclat pour être enviés par elle et par ses chefs, et qui
+étaient plutôt unis par leur situation que par un concert, ce parti
+dut être brillant mais faible, et périr devant les factions plus
+réelles qui s'élevaient autour de lui.
+
+Tel était donc l'état de la France: les anciens privilégiés étaient
+retirés au-delà du Rhin; les partisans de la constitution occupaient
+la droite de l'assemblée, la garde nationale, et le club des
+Feuillans; les Girondins avaient la majorité dans l'assemblée, mais
+non dans les clubs, où la basse violence l'emportait; enfin les
+exagérés de cette nouvelle époque, placés sur les bancs les plus
+élevés de l'assemblée, et à cause de cela nommés _la Montagne_,
+étaient tout-puissans dans les clubs et sur la populace.
+
+Lafayette ayant déposé tout grade militaire, avait été accompagné dans
+ses terres par les hommages et les regrets de ses compagnons d'armes.
+Le commandement n'avait pas été délégué à un nouveau général, mais six
+chefs de légion commandaient alternativement la garde nationale tout
+entière. Bailly, le fidèle allié de Lafayette pendant ces trois
+années si pénibles, quitta aussi la mairie. Les voix des électeurs se
+partagèrent entre Lafayette et Pétion; mais la cour, qui ne voulait à
+aucun prix de Lafayette, dont cependant les dispositions lui étaient
+favorables, préféra Pétion, quoiqu'il fût républicain. Elle espéra
+davantage d'une espèce de froideur qu'elle prenait pour de la
+stupidité, mais qui n'en était pas, et elle dépensa beaucoup pour lui
+assurer la majorité. Il l'obtint en effet, et fut nommé maire[2].
+Pétion, avec un esprit éclairé, une conviction froide mais solide,
+avec assez d'adresse, servit constamment les républicains contre la
+cour, et se trouva lié à la Gironde par la conformité des vues, et par
+l'envie que sa nouvelle dignité excita chez les Jacobins.
+
+Cependant si, malgré ces dispositions des partis, on avait pu compter
+sur le roi, il est possible que les méfiances des Girondins se fussent
+calmées, et que, le prétexte des troubles n'existant plus, les
+agitateurs n'eussent trouvé désormais aucun moyen d'ameuter la
+populace.
+
+Les intentions du roi étaient formées; mais, grâce à sa faiblesse,
+elles n'étaient jamais irrévocables. Il fallait qu'il les prouvât
+avant qu'on y crût; et, en attendant la preuve, il était exposé à
+plus d'un outrage. Son caractère, quoique bon, n'était pas sans une
+certaine disposition à l'humeur; ses résolutions devaient donc être
+facilement ébranlées par les premières fautes de l'assemblée. Elle
+se forma elle-même, et prêta serment avec pompe sur le livre de la
+constitution. Son premier décret, relatif au cérémonial, abolit les
+titres de _sire_ et de _majesté_ donnés ordinairement au roi. Elle
+ordonna de plus qu'en paraissant dans l'assemblée, il serait assis sur
+un fauteuil absolument semblable à celui du président[3]. C'étaient là
+les premiers effets de l'esprit républicain; et la fierté de Louis XVI
+en fut cruellement blessée. Pour se soustraire à ce qu'il regardait
+comme une humiliation, il résolut de ne pas se montrer à l'assemblée
+et d'envoyer ses ministres ouvrir la session législative. L'assemblée,
+se repentant de cette première hostilité, révoqua son décret le
+lendemain, et donna ainsi un rare exemple de retour. Le roi s'y rendit
+alors et fut parfaitement accueilli. Malheureusement on avait décrété
+que les députés, si le roi restait assis, pourraient également
+s'asseoir; c'est ce qu'ils firent, et Louis XVI y vit une nouvelle
+insulte. Les applaudissemens dont il fut couvert ne purent guérir sa
+blessure. Il rentra pâle et les traits altérés. A peine fut-il seul
+avec la reine, qu'il se jeta sur un siége en sanglotant. «Ah! madame,
+s'écria-t-il, vous avez été témoin de cette humiliation! Quoi! venir
+en France pour voir...» La reine s'efforça de le consoler, mais son
+coeur était profondément blessé, et ses bonnes intentions durent en
+être ébranlées[4].
+
+Cependant si dès lors il ne songea plus qu'à recourir aux étrangers,
+les dispositions des puissances durent lui donner peu d'espoir. La
+déclaration de Pilnitz était demeurée sans effet, soit par défaut de
+zèle de la part des souverains, soit aussi à cause du danger que Louis
+XVI aurait couru, étant, depuis le retour de Varennes, prisonnier de
+l'assemblée constituante. L'acceptation de la constitution était un
+nouveau motif d'attendre les résultats de l'expérience avant d'agir.
+C'était l'avis de Léopold et du ministre Kaunitz. Aussi lorsque Louis
+XVI eut notifié à toutes les cours qu'il acceptait la constitution, et
+que son intention était de l'observer fidèlement, l'Autriche donna une
+réponse très pacifique; la Prusse et l'Angleterre firent de même, et
+protestèrent de leurs intentions amicales. Il est à observer que les
+puissances voisines agissaient avec plus de réserve que les puissances
+éloignées, telles que la Suède et la Russie, parce qu'elles étaient
+plus immédiatement compromises dans la guerre. Gustave, qui rêvait une
+entreprise brillante sur la France, répondit à la notification, qu'il
+ne regardait pas le roi comme libre. La Russie différa de s'expliquer.
+La Hollande, les principautés italiennes, mais surtout la Suisse,
+firent des réponses satisfaisantes. Les électeurs de Trèves et de
+Mayence, dans les territoires desquels se trouvaient les émigrés,
+employèrent des expressions évasives. L'Espagne, assiégée par les
+émissaires de Coblentz, ne se prononça pas davantage, et prétendit
+qu'elle désirait du temps pour s'assurer de la liberté du roi; mais
+elle assura néanmoins qu'elle n'entendait pas troubler la tranquillité
+du royaume.
+
+De telles réponses, dont aucune n'était hostile, la neutralité assurée
+de l'Angleterre, l'incertitude de Frédéric-Guillaume, les dispositions
+pacifiques et bien connues de Léopold, tout faisait prévoir la paix.
+Il est difficile de savoir ce qui se passait dans l'ame vacillante
+de Louis XVI, mais son intérêt évident, et les craintes mêmes que la
+guerre lui inspira plus tard, doivent porter à croire qu'il désirait
+aussi la conservation de la paix. Au milieu de ce concert général, les
+émigrés seuls s'obstinèrent à vouloir la guerre et à la préparer.
+
+Ils se rendaient toujours en foule à Coblentz; ils y armaient avec
+activité, préparaient des magasins, passaient des marchés pour les
+fournitures, formaient des cadres qui à la vérité ne se remplissaient
+pas, car aucun d'eux ne voulait se faire soldat; ils instituaient des
+grades qui se vendaient; et, s'ils ne tentaient rien de véritablement
+dangereux, ils faisaient néanmoins de grands préparatifs, qu'eux-mêmes
+croyaient redoutables, et dont l'imagination populaire devait
+s'effrayer.
+
+La grande question était de savoir si Louis XVI les favorisait ou non;
+et il était difficile de croire qu'il ne fût pas très bien disposé en
+faveur de parens et de serviteurs qui s'armaient pour lui rendre ses
+anciens pouvoirs. Il ne fallait pas moins que la plus grande sincérité
+et de continuelles démonstrations pour persuader le contraire. Les
+lettres du roi aux émigrés portaient l'invitation et même l'ordre de
+rentrer; mais il avait, dit-on[5], une correspondance secrète qui
+démentait sa correspondance publique et en détruisait l'effet. On ne
+peut sans doute contester les communications secrètes avec Coblentz;
+mais je ne crois pas que Louis XVI s'en soit servi pour contredire
+les injonctions qu'il avait publiquement adressées aux émigrés. Son
+intérêt le plus évident voulait qu'ils rentrassent. Leur présence à
+Coblentz ne pouvait être utile qu'autant qu'ils avaient le projet de
+combattre; or Louis XVI redoutait la guerre civile par-dessus tout. Ne
+voulant donc pas employer leur épée sur le Rhin, il valait mieux qu'il
+les eût auprès de lui, afin de s'en servir au besoin, et de réunir
+leurs efforts à ceux des constitutionnels pour protéger sa personne
+et son trône. En outre, leur présence à Coblentz provoquait des lois
+sévères qu'il ne voulait pas sanctionner; son refus de sanction le
+compromettait avec l'assemblée, et on verra que c'est l'usage qu'il
+fit du _veto_ qui le dépopularisa complètement en le faisant regarder
+comme complice des émigrés. Il serait étrange qu'il n'eût pas aperçu
+la justesse de ces raisons, que tous les ministres avaient sentie.
+Ceux-ci pensaient unanimement que les émigrés devaient retourner
+auprès de la personne du roi pour la défendre, pour faire cesser les
+alarmes et ôter tout prétexte aux agitateurs. C'était même l'opinion
+de Bertrand de Molleville, dont les principes n'étaient rien moins
+que constitutionnels. «Il fallait, dit-il, employer tous les moyens
+possibles d'augmenter la popularité du roi. Le plus efficace et le
+plus utile de tous, dans ce moment, était de rappeler les émigrés.
+Leur retour généralement désiré aurait fait revivre en France le parti
+royaliste que l'émigration avait entièrement désorganisé. Ce parti,
+fortifié par le discrédit de l'assemblée, et recruté par les nombreux
+déserteurs du parti constitutionnel, et par tous les mécontens, serait
+bientôt devenu assez puissant pour rendre décisive en faveur du roi
+l'explosion plus ou moins prochaine à laquelle il fallait s'attendre.»
+(_Tome VI, p_. 42.)
+
+Louis XVI, se conformant à cet avis des ministres, adressa des
+exhortations aux principaux chefs de l'armée et aux officiers de
+marine pour leur rappeler leur devoir, et les retenir à leur poste.
+Cependant ses exhortations furent inutiles, et la désertion continua
+sans interruption. Le ministre de la guerre vint annoncer que dix-neuf
+cents officiers avaient déserté. L'assemblée ne put se modérer, et
+résolut de prendre des mesures vigoureuses. La constituante s'était
+bornée, en dernier lieu, à prononcer la destitution des fonctionnaires
+publics qui étaient hors du royaume, et à frapper les biens des
+émigrés d'une triple contribution, pour dédommager l'état des services
+dont ils le privaient par leur absence. L'assemblée nouvelle proposa
+des peines plus sévères.
+
+Divers projets furent présentés. Brissot distingua trois classes
+d'émigrés: les chefs de la désertion, les fonctionnaires publics qui
+abandonnaient leurs fonctions, et enfin ceux qui par crainte avaient
+fui le sol de leur patrie. Il fallait, disait-il, sévir contre les
+premiers, mépriser et plaindre les autres.
+
+Il est certain que la liberté de l'homme ne permet pas qu'on
+l'enchaîne au sol; mais lorsque la certitude est acquise, par une
+foule de circonstances, que les citoyens qui abandonnent leur patrie
+vont se réunir au dehors pour lui déclarer la guerre, il est permis de
+prendre des précautions contre des projets aussi dangereux.
+
+La discussion fut longue et opiniâtre. Les constitutionnels
+s'opposaient à toutes les mesures proposées, et soutenaient qu'il
+fallait mépriser d'inutiles tentatives, comme avaient toujours fait
+leurs prédécesseurs. Cependant le parti opposé l'emporta, et un
+premier décret fut rendu, qui enjoignit à Monsieur, frère du roi, de
+rentrer sous deux mois, faute de quoi il perdrait son droit éventuel à
+la régence. Un second décret plus sévère fut porté contre les émigrés
+en général; il déclarait que les Français rassemblés au-delà des
+frontières du royaume seraient suspects de conjuration contre la
+France; que si, au 1er janvier prochain, ils étaient encore en état
+de rassemblement, ils seraient déclarés coupables de conjuration,
+poursuivis comme tels, et punis de mort; et que les revenus des
+contumaces seraient pendant leur vie perçus au profit de la
+nation, sans préjudice des droits des femmes, enfans et créanciers
+légitimes[6].
+
+L'action d'émigrer n'étant pas répréhensible en elle-même, il est
+difficile de caractériser le cas où elle le devient. Ce que pouvait
+faire la loi, c'était d'avertir d'avance qu'on allait devenir coupable
+à telle condition; et tous ceux qui ne voulaient pas l'être n'avaient
+qu'à obéir. Ceux qui, avertis du terme auquel l'absence du royaume
+devenait un crime, ne rentraient pas, consentaient par cela même
+à passer pour criminels. Ceux qui, sans motifs de guerre ou de
+politique, étaient hors du royaume, devaient se hâter de revenir;
+c'est en effet un sacrifice assez léger à la sûreté d'un état, que
+d'abréger un voyage de plaisir ou d'intérêt.
+
+Louis XVI, afin de satisfaire l'assemblée et l'opinion publique,
+consentit au décret qui ordonnait à Monsieur de rentrer, sous peine de
+perdre son droit à la régence, mais il apposa son _veto_ sur la loi
+contre les émigrés. Les ministres furent chargés de se rendre tous
+ensemble à l'assemblée, pour y annoncer les volontés du roi[7]. Ils
+lurent d'abord divers décrets auxquels la sanction était donnée. Quand
+arriva celui des émigrés, un silence profond se fit dans l'assemblée;
+et lorsque le garde-des-sceaux prononça la formule officielle, _le roi
+examinera_, un grand mécontentement se manifesta de tous côtés.
+Il voulut développer les formes du _veto_; mais une foule de voix
+s'élevèrent, et dirent au ministre que la constitution accordait au
+roi le droit de faire opposition, mais non celui de la motiver. Le
+ministre fut donc obligé de se retirer en laissant après lui une
+profonde irritation. Cette première résistance du roi à l'assemblée
+fut une rupture définitive; et quoiqu'il eût sanctionné le décret qui
+privait son frère de la régence, on ne put s'empêcher de voir dans son
+refus au second décret une marque d'affection pour les insurgés de
+Coblentz. On se rappela qu'il était leur parent, leur ami, et en
+quelque sorte leur co-intéressé; et on en conclut qu'il lui était
+impossible de ne pas faire cause commune avec eux contre la nation.
+
+Dès le lendemain, Louis XVI fit publier une proclamation aux émigrés,
+et deux lettres particulières à chacun de ses frères. Les raisons
+qu'il leur présentait aux uns et aux autres étaient excellentes, et
+paraissaient données de bonne foi. Il les engageait à faire cesser,
+par leur retour, les méfiances que les malveillans se plaisaient à
+répandre; il les priait de ne pas le réduire à employer contre eux
+des mesures sévères; et quant à son défaut de liberté, sur lequel
+on s'appuyait pour ne pas lui obéir, il leur donnait pour preuve du
+contraire le _veto_ qu'il venait d'apposer en leur faveur[8]. Quoi
+qu'il en soit, ces raisons ne produisirent ni à Coblentz ni à Paris
+l'effet qu'elles étaient ou paraissaient destinées à produire. Les
+émigrés ne rentrèrent pas; et dans l'assemblée on trouva le ton de la
+proclamation trop doux; on contesta même au pouvoir exécutif le droit
+d'en faire une. On était en effet trop irrité pour se contenter d'une
+proclamation, et surtout pour souffrir que le roi substituât une
+mesure inutile aux mesures vigoureuses qu'on venait de prendre.
+
+Une autre épreuve du même genre était au même instant imposée à Louis
+XVI, et amenait un résultat aussi malheureux. Les premiers troubles
+religieux avaient éclaté dans l'Ouest; l'assemblée constituante y
+avait envoyé deux commissaires, dont l'un était Gensonné, si célèbre
+plus tard dans le parti de la Gironde. Leur rapport avait été fait à
+l'assemblée législative, et, quoique très modéré, ce rapport l'avait
+remplie d'indignation. On se souvient que l'assemblée constituante,
+en privant de leurs fonctions les prêtres qui refusaient de prêter
+le serment, leur avait cependant laissé une pension et la liberté
+d'exercer leur culte à part. Ils n'avaient cessé depuis lors d'exciter
+le peuple contre leurs confrères assermentés, de les lui montrer comme
+des impies dont le ministère était nul et dangereux. Ils traînaient
+les paysans à leur suite à de longues distances pour leur dire la
+messe. Ceux-ci s'irritaient de voir leur église occupée par un culte
+qu'ils croyaient mauvais, et d'être obligés d'aller chercher si loin
+celui qu'ils croyaient bon. Souvent ils s'en prenaient aux prêtres
+assermentés et à leurs partisans. La guerre civile était imminente[9].
+De nouveaux renseignemens furent fournis à l'assemblée, et lui
+montrèrent le danger encore plus grand. Elle voulut alors prendre
+contre ces nouveaux ennemis de la constitution des mesures semblables
+à celles qu'elle avait prises contre les ennemis armés d'outre-Rhin,
+et faire un nouvel essai des dispositions du roi.
+
+L'assemblée constituante avait ordonné à tous les prêtres le serment
+civique. Ceux qui refusaient de le prêter, en perdant la qualité de
+ministres du culte public et payé par l'état, conservaient leurs
+pensions de simples ecclésiastiques, et la liberté d'exercer privément
+leur ministère. Rien n'était plus doux et plus modéré qu'une
+répression pareille. L'assemblée législative exigea de nouveau le
+serment, et priva ceux qui le refuseraient de tout traitement. Comme
+ils abusaient de leur liberté en excitant la guerre civile, elle
+ordonna que, selon leur conduite, ils seraient transportés d'un lieu
+dans un autre, et même condamnés à une détention s'ils refusaient
+d'obéir. Enfin elle leur défendit le libre exercice de leur culte
+particulier, et voulut que les corps administratifs lui fissent
+parvenir une liste avec des notes sur le compte de chacun d'eux[10].
+
+Cette mesure, ainsi que celle qui venait d'être prise contre les
+émigrés, tenait à la crainte qui s'empare des gouvernemens menacés, et
+qui les porte à s'entourer de précautions excessives. Ce n'est plus
+le fait réalisé qu'ils punissent, c'est l'attaque présumée qu'ils
+poursuivent; et leurs mesures deviennent souvent arbitraires et
+cruelles comme le soupçon.
+
+Les évêques et les prêtres qui étaient demeurés à Paris et avaient
+conservé des relations avec le roi, lui adressèrent aussitôt un
+mémoire contre le décret. Déjà plein de scrupules, le roi, qui s'était
+reproché toujours d'avoir sanctionné le décret de la constituante,
+n'avait pas besoin d'encouragement pour refuser sa sanction. «Pour
+celui-ci, dit-il en parlant du nouveau projet, on m'ôtera plutôt la
+vie que de m'obliger à le sanctionner.» Les ministres partageaient
+à peu près cet avis. Barnave et Lameth, que le roi consultait
+quelquefois, lui conseillèrent de refuser sa sanction; mais à ce
+conseil ils en ajoutaient d'autres que le roi ne pouvait se décider à
+suivre: c'était, en s'opposant au décret, de ne laisser aucun doute
+sur ses dispositions, et, pour cela, d'éloigner de sa personne tous
+les prêtres qui refusaient le serment, et de ne composer sa chapelle
+que d'ecclésiastiques constitutionnels. Mais, de tous les avis qu'on
+lui donnait, le roi n'adoptait que la partie qui concordait avec sa
+faiblesse ou sa dévotion. Duport-Dutertre, garde-des-sceaux et organe
+des constitutionnels dans le ministère, y fit approuver leur avis; et
+lorsque le conseil eut délibéré, à la grande satisfaction de Louis
+XVI, que le _veto_ serait apposé, il ajouta, comme avis, qu'il serait
+convenable d'entourer la personne du roi de prêtres non suspects. A
+cette proposition, Louis XVI, ordinairement si flexible, montra une
+invincible opiniâtreté; et dit que la liberté des cultes, décrétée
+pour tout le monde, devait l'être pour lui comme pour ses sujets,
+et qu'il devait avoir la liberté de s'entourer des prêtres qui lui
+convenaient. On n'insista pas; et, sans en donner connaissance encore
+à l'assemblée, le _veto_ fut décidé.
+
+Le parti constitutionnel, auquel le roi semblait se livrer en ce
+moment, lui prêta un nouveau secours; ce fut celui du directoire
+du département. Ce directoire était composé des membres les plus
+considérés de l'assemblée constituante; on y trouvait le duc de
+Larochefoucault, l'évêque d'Autun, Baumetz, Desmeuniers, Ansons, etc.
+Il fit une pétition au roi, non comme corps administratif, mais comme
+réunion de pétitionnaires, et provoqua l'apposition du _veto_ au
+décret contre les prêtres. «L'assemblée nationale, disait la pétition,
+a certainement voulu le bien; nous aimons à la venger ici de ses
+coupables détracteurs; mais un si louable dessein l'a poussée vers
+des mesures que la constitution, que la justice, que la prudence,
+ne sauraient admettre... Elle fait dépendre, pour tous les
+ecclésiastiques non-fonctionnaires, le paiement de leurs pensions de
+la prestation du serment civique, tandis que la constitution a
+mis expressément et littéralement ces pensions au rang des dettes
+nationales. Or, le refus de prêter un serment quelconque peut-il
+détruire le titre d'une créance reconnue? L'assemblée constituante a
+fait ce qu'elle pouvait faire à l'égard des prêtres non assermentés;
+ils ont refusé le serment prescrit, et elle les a privés de leurs
+fonctions; en les dépossédant, elle les a réduits à une pension...
+L'assemblée législative veut que les ecclésiastiques qui n'ont point
+prêté le serment, ou qui l'ont rétracté, puissent, dans les troubles
+religieux, être éloignés provisoirement, et emprisonnés s'ils
+n'obéissent à l'ordre qui leur sera intimé. N'est-ce pas renouveler le
+système des ordres arbitraires, puisqu'il serait permis de punir de
+l'exil, et bientôt après de la prison, celui qui ne serait pas encore
+convaincu d'être réfractaire à aucune loi?... L'assemblée nationale
+refuse à tous ceux qui ne prêteraient pas le serment civique la libre
+profession de leur culte... Or, cette liberté ne peut être ravie à
+personne; elle est consacrée à jamais dans la déclaration des droits.
+
+Ces raisons étaient sans doute excellentes, mais on n'apaise avec des
+raisonnemens ni les ressentimens ni les craintes des partis. Comment
+persuader à une assemblée qu'on devait permettre à des prêtres
+obstinés d'exciter le trouble et la guerre civile? Le directoire fut
+injurié, et sa pétition au roi fut combattue par une foule d'autres
+adressées au corps législatif. Camille Desmoulins en présenta une
+très hardie à la tête d'une section. On pouvait y remarquer déjà
+la violence croissante du langage, et l'abjuration de toutes les
+convenances observées jusque-là envers les autorités et le roi.
+Desmoulins disait à l'assemblée qu'il fallait un grand exemple...; que
+le directoire devait être mis en état d'accusation...; que c'étaient
+les chefs qu'il fallait poursuivre...; qu'on devait frapper à la
+tête, et se servir de la foudre contre les conspirateurs...; que la
+puissance du _veto_ royal avait un terme, et qu'on n'empêchait pas
+avec un _veto_ la prise de la Bastille...
+
+Louis XVI, décidé à refuser sa sanction, différait cependant de
+l'annoncer à l'assemblée. Il voulait d'abord par quelques actes
+se concilier l'opinion. Il prit ses ministres dans le parti
+constitutionnel. Montmorin, fatigué de sa laborieuse carrière sous la
+constituante, et de ses pénibles négociations avec tous les partis,
+n'avait pas voulu braver les orages d'une nouvelle législature, et
+s'était retiré malgré les instances du roi. Le ministère des affaires
+étrangères, refusé par divers personnages, fut accepté par Delessart,
+qui quitta celui de l'intérieur; Delessart, intègre et éclairé, était
+sous l'influence des constitutionnels ou feuillans; mais il était
+trop faible pour fixer la volonté du roi, pour imposer aux puissances
+étrangères et aux factions intérieures. Cahier de Gerville, patriote
+prononcé, mais plus raide qu'entraînant, fut placé à l'intérieur, pour
+satisfaire encore l'opinion publique. Narbonne, jeune homme plein
+d'activité et d'ardeur, constitutionnel zélé, et habile à se
+populariser, fut porté à l'administration de la guerre par le parti
+qui composait alors le ministère. Il aurait pu avoir une influence
+utile sur le conseil, et rattacher l'assemblée au roi s'il n'avait
+eu pour adversaire Bertrand de Molleville, ministre contre-
+révolutionnaire, et préféré par la cour à tous les autres.
+Bertrand de Molleville, détestant la constitution, s'enveloppait avec
+art dans le texte pour en attaquer l'esprit, et voulait franchement
+que le roi essayât de l'exécuter, «mais afin, disait-il, qu'elle
+fût démontrée inexécutable». Le roi ne pouvait pas se résoudre à le
+renvoyer, et c'est avec ce ministère mêlé qu'il essaya de poursuivre
+sa route. Après avoir tenté de plaire à l'opinion par ses choix, il
+essaya d'autres moyens pour se l'attacher encore davantage, et il
+parut se prêter à toutes les mesures diplomatiques et militaires
+proposées contre les rassemblemens formés sur le Rhin.
+
+Les dernières lois répressives avaient été empêchées par le _veto_,
+et cependant tous les jours de nouvelles dénonciations apprenaient
+à l'assemblée les préparatifs et les menaces des émigrés. Les
+procès-verbaux des municipalités et des départemens voisins de
+la frontière, les rapports des commerçans venant d'outre-Rhin,
+attestaient que le vicomte de Mirabeau, frère du célèbre constituant,
+était à la tête de six cents hommes dans l'évêché de Strasbourg; que,
+dans le territoire de l'électeur de Mayence et près de Worms, se
+trouvaient des corps nombreux de transfuges, sous les ordres du prince
+de Condé; qu'il en était de même à Coblentz et dans tout l'électoral
+de Trêves; que des excès et des violences avaient été commis sur
+des Français, et qu'enfin la proposition avait été faite au général
+Wimpfen de livrer Neuf-Brisach. Ces rapports, ajoutés à tout ce qu'on
+savait déjà par la notoriété publique, poussèrent l'assemblée au
+dernier degré d'irritation. Un projet de décret fut aussitôt proposé,
+pour exiger des électeurs le désarmement des émigrés. On renvoya la
+décision à deux jours pour qu'elle ne parût pas trop précipitée. Ce
+délai expiré, la délibération fut ouverte.
+
+Le député Isnard prit le premier la parole: il fit sentir la nécessité
+d'assurer la tranquillité du royaume, non pas d'une manière passagère,
+mais durable; d'en imposer par des mesures promptes et vigoureuses,
+qui attestassent à l'Europe entière les résolutions patriotiques de
+la France. «Ne craignez pas, disait-il, de provoquer contre vous
+la guerre des grandes puissances, l'intérêt a déjà décidé de leurs
+intentions, vos mesures ne les changeront pas, mais les obligeront
+à s'expliquer... Il faut que la conduite du Français réponde à sa
+nouvelle destinée. Esclave sous Louis XIV, il fut néanmoins intrépide
+et grand; aujourd'hui libre, serait-il faible et timide? On se trompe,
+dit Montesquieu, si l'on croit qu'un peuple en révolution est disposé
+à être conquis; il est prêt au contraire à conquérir les autres.
+(_Applaudissemens_.)
+
+«On vous propose des capitulations! On veut augmenter la prérogative
+royale, augmenter le pouvoir du roi, d'un homme dont la volonté peut
+paralyser celle de toute la nation, d'un homme qui reçoit 30,000,000,
+tandis que des milliers de citoyens meurent dans la détresse!
+(_Nouveaux applaudissemens_.) On veut ramener la noblesse! Dussent
+tous les nobles de la terre nous assaillir, les Français tenant
+d'une main leur or, et de l'autre leur fer, combattront cette race
+orgueilleuse, et la forceront d'endurer le supplice de l'égalité.
+
+«Parlez aux ministres, au roi et à l'Europe, le langage qui convient
+aux représentans de la France. Dites aux ministres que jusqu'ici
+vous n'êtes pas très-satisfaits de leur conduite, et que par la
+responsabilité vous entendez la mort. (_Applaudissemens prolongés_.)
+Dites à l'Europe que vous respecterez les constitutions de tous les
+empires, mais que, si on suscite une guerre des rois contre la
+France, vous susciterez une guerre des peuples contre les rois!» Les
+applaudissemens se renouvelant encore: «Respectez, s'écrie l'orateur,
+respectez mon enthousiasme, c'est celui de la liberté! Dites,
+ajoute-t-il, que les combats que se livrent les peuples par ordre
+des despotes, ressemblent aux coups que deux amis, excités par un
+instigateur perfide, se portent dans l'obscurité! Si le jour vient à
+paraître, ils s'embrassent, et se vengent de celui qui les trompait.
+De même si, au moment que les armées ennemies lutteront avec les
+nôtres, la philosophie frappe leurs yeux, les peuples s'embrasseront
+à la face des tyrans détrônés, de la terre consolée, et du ciel
+satisfait![11]»
+
+L'enthousiasme excité par ces paroles fut tel qu'on se pressait autour
+de l'orateur pour l'embrasser. Le décret qu'il appuyait fut adopté
+sur-le-champ. M. de Vaublanc fut chargé de le porter au roi, à la tête
+d'une députation de vingt-quatre membres. Par ce décret l'assemblée
+déclarait qu'elle regardait comme indispensable de requérir les
+électeurs de Trêves, Mayence, et autres princes de l'empire, de mettre
+fin aux rassemblemens formés sur la frontière. Elle suppliait en même
+temps le roi de hâter les négociations entamées pour les indemnités
+dues aux princes possessionnés en Alsace.
+
+M. de Vaublanc accompagna ce décret d'un discours ferme et
+respectueux, fort applaudi par l'assemblée. «Sire, disait-il, si les
+Français chassés de leur patrie par la révocation de l'édit de Nantes
+s'étaient rassemblés en armes sur les frontières, s'ils avaient été
+protégés par des princes d'Allemagne, sire, nous vous le demandons,
+qu'elle eût été la conduite de Louis XIV? Eût-il souffert ces
+rassemblemens? Ce qu'il eût fait pour son autorité, que Votre Majesté
+le fasse pour le maintien de la constitution!»
+
+Louis XVI, décidé, comme nous l'avons dit, à corriger l'effet du
+_veto_ par des actes qui plussent à l'opinion, résolut de se rendre
+à l'assemblée, et de répondre lui-même à son message par un discours
+capable de la satisfaire.
+
+Le 14 décembre, au soir, le roi s'y rendit après s'être annoncé le
+matin par un simple billet. Il fut reçu dans un profond silence. Il
+dit que le message de l'assemblée méritait une grande considération,
+et que, dans une circonstance où était compromis l'honneur français,
+il croyait devoir se présenter lui-même; que, partageant les
+intentions de l'assemblée, mais redoutant le fléau de la guerre, il
+avait essayé de ramener des Français égarés; que les insinuations
+amicales ayant été inutiles, il avait prévenu le message des
+représentans, et avait signifié aux électeurs que si, avant le 15
+janvier, tout attroupement n'avait pas cessé, ils seraient considérés
+comme ennemis de la France; qu'il avait écrit à l'empereur pour
+réclamer son intervention en qualité de chef de l'empire, et que
+dans le cas où satisfaction ne serait pas obtenue, il proposerait
+la guerre. Il finissait en disant qu'on chercherait vainement à
+environner de dégoûts l'exercice de son autorité, qu'il garderait
+fidèlement le dépôt de la constitution, et qu'il sentait profondément
+combien c'était beau d'être roi d'un peuple libre. Les applaudissemens
+succédèrent au silence, et dédommagèrent le roi de l'accueil qu'il
+avait reçu en entrant. L'assemblée ayant décrété le matin qu'il lui
+serait répondu par un message, ne put lui exprimer sur-le-champ sa
+satisfaction, mais elle décida que son discours serait envoyé aux
+quatre-vingt-trois départemens. Narbonne entra aussitôt après, pour
+faire connaître les moyens qui avaient été pris pour assurer l'effet
+des injonctions adressées à l'empire. Cent cinquante mille hommes
+devaient être réunis sur le Rhin, et ce n'était pas impossible,
+ajoutait-il. Trois généraux étaient nommés pour les commander:
+Luckner, Rochambeau et Lafayette. Les applaudissemens couvrirent le
+dernier nom. Narbonne ajoutait qu'il allait partir pour visiter les
+frontières, s'assurer de l'état des places fortes, et donner la plus
+grande activité aux travaux de défense; que sans doute l'assemblée
+accorderait les fonds nécessaires, et ne marchanderait pas la liberté.
+«Non, non,» s'écria-t-on de toutes parts. Enfin il demanda si
+l'assemblée, malgré que le nombre légal des maréchaux fût complet, ne
+permettrait pas au roi de conférer ce grade aux deux généraux Luckner
+et Rochambeau, chargés de sauver la liberté. Des acclamations
+témoignèrent le consentement de l'assemblée, et la satisfaction que
+lui causait l'activité du jeune ministre. C'est par une conduite
+pareille que Louis XVI serait parvenu à se populariser, et à se
+concilier les républicains qui ne voulaient de la république que parce
+qu'ils croyaient un roi incapable d'aimer et de défendre la liberté.
+
+On profita de la satisfaction produite par ces mesures, pour signifier
+le _veto_ apposé sur le décret contre les prêtres. Le matin on eut
+soin de publier dans les journaux la destitution des anciens agens
+diplomatiques accusés d'aristocratie, et la nomination des nouveaux.
+Grâces à ces précautions, le message fut accueilli sans murmure. Déjà
+l'assemblée s'y attendait, et la sensation ne fut pas aussi fâcheuse
+qu'on aurait pu le craindre. On voit quels ménagemens infinis le roi
+était obligé de garder pour faire usage de sa prérogative, et quel
+danger il y avait pour lui à l'employer. Quand même l'assemblée
+constituante, qu'on a accusée de l'avoir perdu en le dépouillant, lui
+eût accordé le _veto_ absolu, en eût-il été plus puissant pour cela?
+Le _veto_ suspensif ne faisait-il pas ici tout l'effet du _veto_
+absolu? Était-ce la puissance légale qui manquait au roi ou la
+puissance d'opinion? On le voit par le résultat même; ce n'est pas le
+défaut de prérogatives suffisantes qui a perdu Louis XVI, mais l'usage
+inconsidéré de celles qui lui restaient...
+
+L'activité promise à l'assemblée ne se ralentit pas; les propositions
+pour les dépenses de guerre, pour la nomination des deux maréchaux
+Luckner et Rochambeau, se succédèrent sans interruption. Lafayette,
+arraché à la retraite où il était allé se délasser de trois années de
+fatigues, se présenta à l'assemblée où il fut parfaitement accueilli.
+Des bataillons de la garde nationale l'accompagnèrent à sa sortie de
+Paris; et tout lui prouva que le nom de Lafayette n'était pas oublié,
+et qu'on le regardait encore comme un des fondateurs de la liberté.
+
+Cependant Léopold, naturellement pacifique, ne voulait pas la guerre,
+car il savait qu'elle ne convenait pas à ses intérêts, mais il
+désirait un congrès soutenu d'une force imposante pour amener un
+accommodement et quelques modifications dans la constitution. Les
+émigrés ne voulaient pas la modifier, mais la détruire; plus sage et
+mieux instruit, l'empereur savait qu'il fallait accorder beaucoup aux
+opinions nouvelles, et que ce qu'on pouvait désirer c'était tout au
+plus de rendre au roi quelques prérogatives, et de revenir sur la
+composition du corps législatif, en établissant deux chambres au lieu
+d'une[12]. C'est surtout ce dernier projet qu'on redoutait le plus et
+qu'on reprochait souvent au parti feuillant et constitutionnel. Il
+est certain que si ce parti avait, dans les premiers temps de la
+constituante, repoussé la chambre haute, parce qu'il craignait avec
+raison de voir la noblesse s'y retrancher, ses craintes aujourd'hui
+n'étaient plus les mêmes; il avait au contraire la juste espérance de
+la remplir presqu'à lui seul. Beaucoup de constituans, replongés dans
+une nullité complète, y auraient trouvé une occasion de rentrer sur la
+scène politique. Si donc cette chambre haute n'était pas dans leurs
+vues, elle était du moins dans leurs intérêts. Il est certain que les
+journaux en parlaient souvent, et que ce bruit circulait partout.
+Combien avait été rapide la marche de la révolution! Le côté droit
+aujourd'hui était composé des membres de l'ancien côté gauche; et
+l'attentat redouté et reproché n'était plus le retour à l'ancien
+régime, mais l'établissement d'une chambre haute. Quelle différence
+avec 89! et combien une folle résistance n'avait-elle pas précipité
+les événemens!
+
+Léopold ne voyait donc pour Louis XVI que cette amélioration possible.
+En attendant, son but était de traîner les négociations en longueur,
+et, sans rompre avec la France, de lui imposer par de la fermeté. Mais
+il manqua son but par sa réponse. Cette réponse consistait à notifier
+les conclusions de la diète de Ratisbonne, qui refusait d'accepter
+aucune indemnité pour les princes possessionnés en Alsace. Rien
+n'était plus ridicule qu'une décision pareille, car tout le territoire
+compris sous une même domination doit relever des mêmes lois: si des
+princes de l'empire avaient des terres en France, ils devaient subir
+l'abolition des droits féodaux, et l'assemblée constituante avait déjà
+beaucoup fait en leur accordant des indemnités. Plusieurs d'entre eux
+ayant déjà traité à cet égard, la diète annulait leurs conventions, et
+leur défendait d'accepter aucun arrangement. L'empire prétendait ainsi
+ne pas reconnaître la révolution en ce qui le concernait. Quant à ce
+qui regardait les rassemblemens d'émigrés, Léopold, sans s'expliquer
+sur leur dispersion, répondait à Louis XVI que l'électeur de Trêves,
+pouvant, d'après les injonctions du gouvernement Français, essuyer de
+prochaines hostilités, il avait été ordonné au général Bender de lui
+porter de prompts secours.
+
+Cette réponse ne pouvait pas être plus mal calculée; elle obligeait
+Louis XVI, pour ne pas se compromettre, de prendre des mesures
+vigoureuses, et de proposer la guerre. Delessart fut aussitôt envoyé
+à l'assemblée pour faire part de cette réponse, et témoigner
+l'étonnement que causait au roi la conduite de Léopold. Le ministre
+assura que probablement on avait trompé l'empereur, et qu'on lui avait
+faussement persuadé que l'électeur avait satisfait à tous les devoirs
+de bon voisinage. Delessart communiqua en outre la réplique faite à
+Léopold. On lui avait signifié que nonobstant sa réponse et les ordres
+donnés au maréchal Bender, si les électeurs n'avaient pas au terme
+prescrit, c'est-à-dire au 15 janvier, satisfait à la demande de
+la France, on emploierait contre eux la voie des armes. «Si cette
+déclaration, disait Louis XVI dans sa lettre du 31 décembre à
+l'assemblée, ne produit pas l'effet que je dois en espérer, si la
+destinée de la France est d'avoir à combattre ses enfans et ses
+alliés, je ferai connaître à l'Europe la justice de notre cause; le
+peuple Français la soutiendra par son courage, et la nation verra
+que je n'ai pas d'autre intérêt que les siens, et que je regarderai
+toujours le maintien de sa dignité et de sa sûreté comme le plus
+essentiel de mes devoirs.»
+
+Ces paroles, où le roi semblait dans le commun danger s'unir à la
+nation, furent vivement applaudies. Les pièces furent livrées au
+comité diplomatique, pour en faire un prompt rapport à l'assemblée.
+
+La reine fut encore applaudie une fois à l'Opéra comme dans les jours
+de son éclat et de sa puissance, et elle revint toute joyeuse dire à
+son époux qu'on l'avait accueillie comme autrefois. Mais c'étaient les
+derniers témoignages qu'elle recevait de ce peuple jadis idolâtre de
+ses grâces royales. Ce sentiment d'égalité, qui demeure si long-temps
+étouffé chez les hommes, et qui est si fougueux lorsqu'il se réveille,
+se manifestait déjà de toutes parts. On était à la fin de l'année
+1791; l'assemblée abolit l'antique cérémonial du premier de l'an et
+décida que les hommages portés au roi, dans ce jour solennel, ne le
+seraient plus à l'avenir. A peu près à la même époque, une députation
+se plaignit de ce qu'on ne lui avait pas ouvert la porte du conseil
+à deux battans. La discussion fut scandaleuse, et l'assemblée, en
+écrivant à Louis XVI, supprima les titrés de sire et de majesté. Un
+autre jour, un député entra chez le roi, le chapeau sur la tête et
+dans un costume peu convenable. Cette conduite était souvent provoquée
+par le mauvais accueil que les gens de la cour faisaient aux députés,
+et dans ces représailles l'orgueil des uns et des autres ne voulait
+jamais rester en arrière.
+
+Narbonne poursuivait sa tournée avec une rare activité. Trois armées
+furent établies sur la frontière menacée. Rochambeau, vieux général
+qui avait autrefois bien conduit la guerre, mais qui était aujourd'hui
+maladif, chagrin et mécontent, commandait l'armée placée en Flandre et
+dite du Nord. Lafayette avait l'armée du centre et campait vers Metz.
+Luckner, vieux guerrier, médiocre général, brave soldat, et très
+popularisé dans les camps par ses moeurs toutes militaires, commandait
+le corps qui occupait l'Alsace. C'était là tout ce qu'une longue paix
+et une désertion générale nous avaient laissé de généraux.
+
+Rochambeau, mécontent du nouveau régime, irrité de l'indiscipline qui
+régnait dans l'armée, se plaignait sans cesse et ne donnait aucune
+espérance au ministère. Lafayette, jeune, actif, jaloux de se
+distinguer bientôt en défendant la patrie, rétablissait la discipline
+dans ses troupes, et surmontait toutes les difficultés suscitées par
+la mauvaise volonté des officiers, qui étaient les aristocrates
+de l'armée. Il les avait réunis, et, leur parlant le langage de
+l'honneur, il leur avait dit qu'ils devaient quitter le camp s'ils ne
+voulaient pas servir loyalement; que s'il en était qui voulussent se
+retirer, il se chargeait de leur procurer à tous ou des retraites en
+France, ou des passeports pour l'étranger; mais que s'ils persistaient
+à servir, il attendait de leur part zèle et fidélité. Il était ainsi
+parvenu à établir dans son armée un ordre meilleur que celui qui
+régnait dans toutes les autres. Quant à Luckner, dépourvu d'opinion
+politique, et par conséquent facile pour tous les régimes, il
+promettait beaucoup à l'assemblée, et avait réussi en effet à
+s'attacher ses soldats.
+
+Narbonne voyagea avec la plus grande célérité, et vint, le 11 janvier,
+rendre compte à l'assemblée de sa rapide expédition. Il annonça que
+la réparation des places fortes était déjà très avancée, que l'armée,
+depuis Dunkerque jusqu'à Besancon, présentait une masse de deux cent
+quarante bataillons et cent soixante escadrons, avec l'artillerie
+nécessaire pour deux cent mille hommes, et des approvisionnemens pour
+six mois. Il donna les plus grands éloges au patriotisme des gardes
+nationales volontaires, et assura que sous peu leur équipement allait
+être complet. Le jeune ministre cédait sans doute aux illusions du
+zèle, mais ses intentions étaient si nobles, ses travaux si prompts,
+que l'assemblée le couvrit d'applaudissemens, offrit son rapport à la
+reconnaissance publique, et l'envoya à tous les départemens;
+manière ordinaire de témoigner son estime à tout ce dont elle était
+satisfaite.
+
+Notes:
+
+[1] Voyez la note 1 à la fin du volume.
+[2] 17 novembre.
+[3] Décret du 5 octobre.
+[4] Voyez madame Campan, tome II, page 129.
+[5] Voyez la note 2 à la fin du volume.
+[6] Décrets du 28 octobre et du 9 novembre.
+[7] Séance du 12 novembre.
+[8] Voyez la note 3 à la fin du volume.
+[9] Voyez la note 4 à la fin du volume.
+[10] Décret du 27 novembre.
+[11] Séance du 29 novembre.
+[12] Voyez la note 5 à la fin du volume.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+DIVISION DES PARTIS SUR LA QUESTION DE LA GUERRE.--RÔLE DU DUC
+D'ORLÉANS ET DE SON PARTI.--LES PRINCES ÉMIGRÉS SONT DÉCRÉTÉS
+D'ACCUSATION.--FORMATION D'UN MINISTÈRE GIRONDIN.--DUMOURIEZ, SON
+CARACTÈRE, SON GÉNIE ET SES PROJETS; DÉTAILS SUR LES NOUVEAUX
+MINISTRES.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ AVEC LA REINE.--DÉCLARATION
+DE GUERRE AU ROI DE HONGRIE ET DE BOHÊME.--PREMIÈRES OPÉRATIONS
+MILITAIRES.--DÉROUTES DE QUIÉVRAIN ET DE TOURNAY.--MEURTRE DU GÉNÉRAL
+DILLON.
+
+
+Au commencement de l'année 1792, la guerre était devenue la grande
+question du moment; c'était pour la révolution celle de l'existence
+même. Ses ennemis étant maintenant transportés au dehors, c'était là
+qu'il fallait les chercher et les vaincre. Le roi, chef des armées,
+agirait-il de bonne foi contre ses parens et ses anciens courtisans?
+Tel était le doute sur lequel il importait de rassurer la nation.
+Cette question de la guerre s'agitait aux Jacobins, qui n'en
+laissaient passer aucune sans la décider souverainement. Ce qui
+paraîtra singulier, c'est que les jacobins excessifs et Robespierre,
+leur chef, étaient portés pour la paix, et les jacobins modérés, ou
+les girondins, pour la guerre. Ceux-ci avaient à leur tête Brissot et
+Louvet. Brissot soutenait la guerre de son talent et de son influence.
+Il pensait avec Louvet et tous les girondins qu'elle convenait à
+la nation, parce qu'elle terminerait une dangereuse incertitude et
+dévoilerait les véritables intentions du roi. Ces hommes, jugeant du
+résultat d'après leur enthousiasme, ne pouvaient pas croire que la
+nation fût vaincue; et ils pensaient que si, par la faute du roi, elle
+éprouvait quelque échec passager, elle serait aussitôt éclairée, et
+déposerait un chef infidèle. Comment se faisait-il que Robespierre et
+les autres jacobins ne voulussent pas d'une détermination qui devait
+amener un dénouement si prompt et si décisif? C'est ce qu'on ne
+peut expliquer que par des conjectures. Le timide Robespierre
+s'effrayait-il de la guerre? ou bien ne la combattait-il que parce que
+Brissot, son rival aux Jacobins, la soutenait, et parce que le jeune
+Louvet l'avait défendue avec talent? Quoi qu'il en soit, il combattit
+pour la paix avec une extrême opiniâtreté. Ceux des cordeliers qui
+étaient en même temps jacobins, se rendirent à la délibération et
+soutinrent Robespierre. Ils semblaient craindre surtout que la guerre
+ne donnât trop d'avantages à Lafayette, et ne lui procurât bientôt
+la dictature militaire; c'était là la crainte continuelle de Camille
+Desmoulins, qui ne cessait de se le figurer à la tête d'une armée
+victorieuse, écrasant, comme au Champ-de-Mars, jacobins et cordeliers.
+Louvet et les girondins supposaient un autre motif aux cordeliers, et
+croyaient qu'ils ne poursuivaient dans Lafayette que l'ennemi du duc
+d'Orléans, auquel on les disait secrètement unis. Ce duc d'Orléans,
+qu'on voit reparaître encore dans les soupçons de ses ennemis, bien
+plus que dans la révolution, était alors presque éclipsé. On avait
+pu au commencement se servir de son nom, et lui-même avait pu fonder
+quelques espérances sur ceux auxquels il le prêtait, mais tout était
+bien changé depuis. Sentant lui-même combien il était déplacé dans
+le parti populaire, il avait essayé d'obtenir le pardon de la cour
+pendant les derniers temps de la constituante, et il avait été
+repoussé. Sous la législative, on le conserva au rang des amiraux, et
+il fit de nouvelles tentatives auprès du roi. Cette fois il fut
+admis auprès de lui, eut un entretien assez long, et ne fut pas mal
+accueilli. Il devait retourner au château; il s'y rendit. Le couvert
+de la reine était mis, et tous les courtisans s'y trouvaient en grand
+nombre. A peine l'eut-on aperçu, que les mots les plus outrageans
+furent proférés. «Prenez garde aux plats,» s'écriait-on de toutes
+parts, comme si on avait redouté qu'il y jetât du poison. On le
+poussait, on lui marchait sur les pieds, et on l'obligea de se
+retirer. En descendant l'escalier, il reçût de nouveaux outrages, et
+sortit indigné, croyant que le roi et la reine lui avaient préparé
+cette scène humiliante. Cependant le roi et la reine furent désespérés
+de cette imprudence des courtisans, qu'ils ignoraient complètement[1].
+Ce prince dut être plus irrité que jamais, mais il n'en devint,
+certainement ni plus actif, ni plus habile chef de parti
+qu'auparavant. Ceux de ses amis qui occupaient les Jacobins et
+l'assemblée, durent faire sans doute un peu plus de bruit; de là, on
+crut voir reparaître sa faction, et on pensa que ses prétentions et
+ses espérances renaissaient avec les dangers du trône.
+
+Les girondins crurent que les cordeliers et les jacobins exagérés ne
+soutenaient la paix que pour priver Lafayette, rival du duc d'Orléans,
+des succès que la guerre pouvait lui valoir. Quoi qu'il en soit, la
+guerre, repoussée par les jacobins, mais soutenue par les girondins,
+dut l'emporter dans l'assemblée, où ceux-ci dominaient. L'assemblée
+commença par mettre d'abord en accusation, dès le 1er janvier,
+Monsieur, frère du roi, le comte d'Artois, le prince de Condé,
+Calonne, Mirabeau jeune et Laqueuille, comme prévenus d'hostilités
+contre la France. Un décret d'accusation n'étant point soumis à la
+sanction, on n'avait pas cette fois à redouter le _veto_. Le séquestre
+des biens des émigrés et la perception de leurs revenus au profit de
+l'état, ordonnés par le décret non sanctionné, furent prescrits de
+nouveau par un autre décret, auquel le roi ne mit aucune opposition.
+L'assemblée s'emparait des revenus à titre d'indemnités de guerre.
+Monsieur fut privé de la régence, en vertu de la décision précédemment
+rendue.
+
+Le rapport sur le dernier office de l'empereur fut enfin présenté, le
+14 janvier, à l'assemblée par Gensonné. Il fit remarquer que la France
+avait toujours prodigué ses trésors et ses soldats à l'Autriche, sans
+jamais en obtenir de retour; que le traité d'alliance conclu en 1756
+avait été violé par la déclaration de Pilnitz et les suivantes, dont
+l'objet était de susciter une coalition armée des souverains; qu'il
+l'avait été encore par l'armement des émigrés, souffert et secondé
+même par les princes de l'empire. Gensonné soutint de plus que,
+quoique des ordres eussent été récemment donnés pour la dispersion des
+rassemblemens, ces ordres apparens n'avaient pas été exécutés; que la
+cocarde blanche n'avait pas cessé d'être portée au-delà du Rhin, la
+cocarde nationale outragée, et les voyageurs français maltraités;
+qu'en conséquence, il fallait demander à l'empereur une dernière
+explication sur le traité de 1756. L'impression et l'ajournement de ce
+rapport furent ordonnés.
+
+Le même jour, Guadet monte à la tribune. «De tous les faits, dit-il,
+communiqués à l'assemblée, celui qui l'a le plus frappé, c'est le
+plan d'un congrès dont l'objet serait d'obtenir la modification de la
+constitution française, plan soupçonné depuis long-temps, et enfin
+dénoncé comme possible par les comités et les ministres. S'il est
+vrai, ajoute Guadet, que cette intrigue est conduite par des hommes
+qui croient y voir le moyen de sortir de la nullité politique dans
+laquelle ils viennent de descendre; s'il est vrai que quelques-uns des
+agens du pouvoir exécutif secondent de toute la puissance de leurs
+relations cet abominable complot; s'il est vrai qu'on veuille nous
+amener par les longueurs et le découragement à accepter cette honteuse
+médiation, l'assemblée nationale doit-elle fermer les yeux sur de
+pareils dangers? Jurons, s'écrie l'orateur, de mourir tous ici,
+plutôt...» On ne le laisse pas achever; toute l'assemblée se lève en
+criant: _Oui, oui, nous le jurons_; et d'enthousiasme, on déclare
+infâme et traître à la patrie tout Français qui pourrait prendre part
+à un congrès dont l'objet serait de modifier la constitution. C'était
+contre les anciens constituans et le ministre Delessart que ce décret
+était dirigé. C'est surtout ce dernier qu'on accusait de traîner les
+négociations en longueur. Le 17, la discussion sur le rapport de
+Gensonné fut reprise, et il fut décrété que le roi ne traiterait plus
+qu'au nom de la nation française, et qu'il requerrait l'empereur de
+s'expliquer définitivement avant le 1er mars prochain. Le roi répondit
+que depuis plus de quinze jours il avait demandé des explications
+positives à Léopold.
+
+Dans cet intervalle, on apprit que l'électeur de Trèves, effrayé de
+l'insistance du cabinet français, avait donné de nouveaux ordres pour
+la dispersion des rassemblemens, pour la vente des magasins formés
+dans ses états, pour la prohibition des recrutemens et des exercices
+militaires, et que ces ordres étaient en effet mis à exécution. Dans
+les dispositions où l'on était, une pareille nouvelle fut froidement
+accueillie. On ne voulut y voir que de vaines démonstrations sans
+résultat; et on persista à demander la réponse définitive de Léopold.
+
+Des divisions existaient dans le ministère, entre Bertrand de
+Molleville et Narbonne. Bertrand était jaloux de la popularité
+du ministre de la guerre, et blâmait ses condescendances pour
+l'assemblée. Narbonne se plaignait de la conduite de Bertrand de
+Molleville, de ses dispositions inconstitutionnelles, et voulait
+que le roi le fît sortir du ministère. Cahier de Gerville tenait
+la balance entre eux, mais sans succès. On prétendit que le parti
+constitutionnel voulait porter Narbonne à la dignité de premier
+ministre; il paraît même que le roi fut trompé, qu'on l'effraya de la
+popularité et de l'ambition de Narbonne, qu'on lui montra en lui un
+jeune présomptueux qui voulait gouverner le cabinet. Les journaux
+furent instruits de ces divisions; Brissot et la Gironde défendirent
+ardemment le ministre menacé de disgrâce, et attaquèrent vivement ses
+collègues et le roi. Une lettre écrite par les trois généraux du nord
+à Narbonne, et dans laquelle il lui exprimaient leurs craintes sur sa
+destitution qu'on disait imminente, fut publiée. Le roi le destitua
+aussitôt; mais, pour combattre l'effet de cette destitution, il fit
+annoncer celle de Bertrand de Molleville. Cependant l'effet de la
+première n'en fut pas moins grand; une agitation extraordinaire éclata
+aussitôt; et l'assemblée voulut déclarer, d'après la formule employée
+autrefois pour Necker, que Narbonne emportait la confiance de la
+nation, et que le ministère entier l'avait perdue. On voulait
+cependant excepter de cette condamnation Cahier de Gerville, qui avait
+toujours combattu Bertrand de Molleville, et qui venait même d'avoir
+avec lui une dispute violente. Après bien des agitations, Brissot
+demanda à prouver que Delessart avait trahi la confiance de la nation.
+Ce ministre avait confié au comité diplomatique sa correspondance avec
+Kaunitz; elle était sans dignité, elle donnait même à Kaunitz une idée
+peu favorable de l'état de la France, et semblait avoir autorisé la
+conduite et le langage de Léopold. Il faut savoir que Delessart,
+et son collègue Duport-Dutertre, étaient les deux ministres qui
+appartenaient plus particulièrement aux feuillans, et auxquels on en
+voulait le plus, parce qu'on les accusait de favoriser le projet d'un
+congrès.
+
+Dans une des séances les plus orageuses de l'assemblée, l'infortuné
+Delessart fut accusé par Brissot d'avoir compromis la dignité de la
+nation, de n'avoir pas averti l'assemblée du concert des puissances
+et de la déclaration de Pilnitz; d'avoir professé dans ses notes des
+doctrines inconstitutionnelles, d'avoir donné à Kaunitz une fausse
+idée de l'état de la France, d'avoir traîné la négociation en longueur
+et de l'avoir conduite d'une manière contraire aux intérêts de la
+patrie. Vergniaud se joignit à Brissot, et ajouta de nouveaux griefs
+à ceux qui étaient imputés à Delessart. Il lui reprocha d'avoir,
+lorsqu'il était ministre de l'intérieur, gardé trop long-temps en
+portefeuille le décret qui réunissait le Comtat à la France, et d'être
+ainsi la cause des massacres d'Avignon. Puis Vergniaud ajouta:
+«De cette tribune où je vous parle, on aperçoit le palais où des
+conseillers pervers égarent et trompent le roi que la constitution
+nous a donné; je vois les fenêtres du palais où l'on trame la
+contre-révolution, où l'on combine les moyens de nous replonger dans
+l'esclavage... La terreur est souvent sortie, dans les temps antiques,
+et au nom du despotisme, de ce palais fameux; qu'elle y rentre
+aujourd'hui au nom de la loi; qu'elle y pénètre tous les coeurs; que
+tous ceux qui l'habitent sachent que notre constitution n'accorde
+l'inviolabilité qu'au roi.»
+
+Le décret d'accusation fut aussitôt mis aux voix et adopté[2];
+Delessart fut envoyé à la haute cour nationale, établie à Orléans, et
+chargée, d'après la constitution, de juger les crimes d'état. Le
+roi le vit partir avec la plus grande peine. Il lui avait donné sa
+confiance et l'aimait beaucoup, à cause de ses vues modérées et
+pacifiques. Duport-Dutertre, ministre du parti constitutionnel, fut
+aussi menacé d'une accusation, mais il la prévint, demanda à se
+justifier, fut absous par l'ordre du jour, et immédiatement après
+donna sa démission. Cahier de Gerville la donna aussi, et de cette
+manière le roi se trouva privé du seul de ses ministres qui eût auprès
+de l'assemblée une réputation de patriotisme.
+
+Séparé des ministres que les feuillans lui avaient donnés, et ne
+sachant sur qui s'appuyer au milieu de cet orage, Louis XVI, qui avait
+renvoyé Narbonne parce qu'il était trop populaire, songea à se lier à
+la Gironde, qui était républicaine. Il est vrai qu'elle ne l'était que
+par défiance du roi, qui pouvait, en se livrant à elle, réussir à se
+l'attacher; mais il fallait qu'il se livrât sincèrement, et cette
+éternelle question de la bonne foi s'élevait encore ici comme dans
+toutes les occasions. Sans doute Louis XVI était sincère quand il se
+confiait à un parti, mais ce n'était pas sans humeur et sans regrets.
+Aussi, dès que ce parti lui imposait une condition difficile mais
+nécessaire, il la repoussait; la défiance naissait aussitôt, l'aigreur
+s'ensuivait; et bientôt une rupture était la suite de ces alliances
+malheureuses entre des coeurs que des intérêts trop opposés occupaient
+exclusivement. C'est ainsi que Louis XVI, après avoir admis auprès de
+lui le parti feuillant, avait repoussé par humeur Narbonne, qui en
+était le chef le plus prononcé, et se trouvait réduit, pour apaiser
+l'orage, à s'abandonner à la Gironde. L'exemple de l'Angleterre, où le
+roi prend souvent ses ministres dans l'opposition, fut un des motifs
+de Louis XVI. La cour conçut alors une espérance, car on s'en fait
+toujours une, même dans les plus tristes conjonctures; elle se flatta
+que Louis XVI, en prenant des démagogues incapables et ridicules,
+perdrait de réputation le parti dans lequel il les aurait choisis.
+Cependant il n'en fut point ainsi, et le nouveau ministère ne fut pas
+tel que l'aurait désiré la méchanceté des courtisans.
+
+Depuis plus d'un mois, Delessart et Narbonne avaient appelé un homme
+dont ils avaient cru les talens précieux, et l'avaient placé auprès
+d'eux pour s'en servir: c'était Dumouriez, qui tour à tour commandant
+en Normandie et dans la Vendée, avait montré partout une fermeté et
+une intelligence rares. Il s'était offert tantôt à la cour, tantôt à
+l'assemblée constituante, parce que tout parti lui était indifférent
+pourvu qu'il pût exercer son activité et ses talens extraordinaires.
+Dumouriez, rapetissé par le siècle, avait passé une partie de sa
+vie dans les intrigues diplomatiques. Avec sa bravoure, son génie
+militaire et politique, et ses cinquante ans, il n'était encore, à
+l'ouverture de la révolution, qu'un brillant aventurier. Cependant
+il avait conservé le feu et la hardiesse de la jeunesse. Dès qu'une
+guerre ou une révolution s'ouvrait, il faisait des plans, les
+adressait à tous les partis, prêt à agir pour tous, pourvu qu'il pût
+agir. Il s'était ainsi habitué à ne faire aucun cas de la nature d'une
+cause; mais quoique trop dépourvu de conviction, il était généreux,
+sensible, et capable d'attachement, sinon pour les principes, du moins
+pour les personnes. Cependant avec son esprit si gracieux, si prompt,
+si vaste, son courage tour à tour calme ou impétueux, il était
+admirable pour servir, mais incapable de dominer. Il n'avait ni
+la dignité d'une conviction profonde, ni la fierté d'une volonté
+despotique, et il ne pouvait commander qu'à des soldats. Si avec son
+génie il avait eu les passions de Mirabeau, la volonté d'un Cromwell,
+ou seulement le dogmatisme d'un Robespierre, il eût dominé la
+révolution et la France.
+
+Dumouriez, en arrivant près de Narbonne, forma tout de suite un vaste
+plan militaire. Il voulait à la fois la guerre offensive et défensive.
+Partout où la France s'étendait jusqu'à ses limites naturelles, le
+Rhin, les Alpes, les Pyrénées et la mer, il voulait qu'on se bornât à
+la défensive. Mais dans les Pays-Bas, où notre territoire n'allait pas
+jusqu'au Rhin, dans la Savoie, où il n'allait pas jusqu'aux Alpes,
+il voulait qu'on attaquât sur-le-champ, et qu'arrivé aux limites
+naturelles on reprît la défensive. C'était concilier à la fois nos
+intérêts et les principes; c'était profiter d'une guerre qu'on n'avait
+pas provoquée, pour en revenir, en fait de limites, aux véritables
+lois de la nature. Il proposa en outre la formation d'une quatrième
+armée, destinée à occuper le midi, et en demanda le commandement qui
+lui fut promis.
+
+Dumouriez s'était concilié Gensonné, l'un des commissaires civils
+envoyés dans la Vendée par l'assemblée constituante, député depuis à
+la législative, et l'un des membres les plus influens de la
+Gironde. Ayant remarqué aussi que les jacobins étaient la puissance
+dominatrice, il s'était présenté dans leur club, y avait lu divers
+mémoires fort applaudis, et n'en avait pas moins continué sa vieille
+amitié avec Delaporte, intendant de la liste civile et ami dévoué de
+Louis XVI. Tenant ainsi aux diverses puissances qui allaient s'allier,
+Dumouriez ne pouvait manquer de l'emporter et d'être appelé au
+ministère. Louis XVI lui fit offrir le portefeuille des affaires
+étrangères, rendu vacant par le décret d'accusation contre Delessart;
+mais, encore attaché au ministre accusé, le roi ne l'offrit que par
+intérim. Dumouriez, se sentant fortement appuyé, et ne voulant pas
+paraître garder la place pour un ministre feuillant, refusa le
+portefeuille avec cette condition, et l'obtint sans intérim. Il ne
+trouva au ministère que Cahier de Gerville et Degraves. Cahier de
+Gerville, quoique ayant donné sa démission, n'avait pas encore quitté
+les affaires. Degraves avait remplacé Narbonne; il était jeune, facile
+et inexpérimenté; Dumouriez sut s'en emparer, et il eut ainsi dans
+sa main les relations extérieures et l'administration militaire,
+c'est-à-dire les causes et l'organisation de la guerre. Il ne fallait
+pas moins à ce génie si entreprenant. A peine arrivé au ministère,
+Dumouriez se coiffa chez les jacobins du bonnet ronge, parure nouvelle
+empruntée aux Phrygiens, et devenue l'emblème de la liberté. Il leur
+promit de gouverner pour eux et par eux. Présenté à Louis XVI, il le
+rassura sur sa conduite aux jacobins; il détruisit les préventions que
+cette conduite lui avait inspirées; il eut l'art de le toucher par des
+témoignages de dévouement, et de dissiper sa sombre tristesse à force
+d'esprit. Il lui persuada qu'il ne recherchait la popularité qu'au
+profit du trône, et pour son raffermissement. Cependant malgré
+toute sa déférence, il eut soin de faire sentir au prince que la
+constitution était inévitable, et tâcha de le consoler en cherchant à
+lui prouver qu'un roi pouvait encore être très puissant avec elle. Ses
+premières dépêches aux puissances, pleines de raison et de fermeté,
+changèrent la nature des négociations, donnèrent à la France une
+attitude toute nouvelle, mais rendirent la guerre imminente. Il était
+naturel que Dumouriez désirât la guerre, puisqu'il en avait le génie,
+et qu'il avait médité trente-six ans sur ce grand art; mais il faut
+convenir aussi que la conduite du cabinet de Vienne et l'irritation de
+l'assemblée l'avaient rendue inévitable.
+
+Dumouriez, par sa conduite aux jacobins, par ses alliances connues
+avec la Gironde, devait, même sans haine contre les feuillans, se
+brouiller avec eux; d'ailleurs il les déplaçait. Aussi fut-il dans une
+constante opposition avec tous les chefs de ce parti. Bravant du reste
+les railleries et les dédains qu'ils dirigeaient contre les jacobins
+et l'assemblée, il se décida à poursuivre sa carrière avec son
+assurance accoutumée.
+
+Il fallait compléter le cabinet. Pétion, Gensonné et Brissot étaient
+consultés sur le choix à faire. On ne pouvait, d'après la loi, prendre
+les ministres dans l'assemblée actuelle, ni dans la précédente; les
+choix se trouvaient donc extrêmement bornés. Dumouriez proposa, pour
+la marine, un ancien employé de ce ministère, Lacoste, travailleur
+expérimenté, patriote opiniâtre, qui cependant s'attacha au roi, en
+fut aimé, et resta auprès de lui plus long-temps que tous les autres.
+On voulait donner le ministère de la justice à ce jeune Louvet qui
+s'était récemment distingué aux Jacobins, et qui avait obtenu la
+faveur de la Gironde depuis qu'il avait si bien soutenu l'opinion de
+Brissot en faveur de la guerre; l'envieux Robespierre le fit dénoncer
+aussitôt. Louvet se justifia avec succès, mais on ne voulut pas d'un
+homme dont la popularité était contestée, et on fit venir Duranthon,
+avocat de Bordeaux, homme éclairé, droit, mais trop faible. Il restait
+à donner le ministère des finances et de l'intérieur. La Gironde
+proposa encore Clavière, connu par des écrits estimés sur les
+finances. Clavière avait beaucoup d'idées, toute l'opiniâtreté de
+la méditation, et une grande ardeur au travail. Le ministre placé à
+l'intérieur fut Roland, autrefois inspecteur des manufactures, connu
+par de bons écrits sur l'industrie et les arts mécaniques. Cet homme,
+avec des moeurs austères, des doctrines inflexibles, et un aspect
+froid et dur, cédait, sans sans douter, à l'ascendant supérieur de
+sa femme. Madame Roland était jeune et belle. Nourrie, au fond de la
+retraite, d'idées philosophiques et républicaines, elle avait conçu
+des pensées supérieures à son sexe, et s'était fait, des principes qui
+régnaient alors, une religion sévère. Vivant dans une amitié intime
+avec son époux, elle lui prêtait sa plume, lui communiquait une partie
+de sa vivacité, et soufflait son enthousiasme non-seulement à son
+mari, mais à tous les girondins, qui, passionnés pour la liberté et la
+philosophie, adoraient en elle la beauté, l'esprit et leurs propres
+opinions.
+
+Le nouveau ministère réunissait d'assez grandes qualités pour
+prospérer; mais il fallait qu'il ne déplût pas trop à Louis XVI, et
+qu'il maintînt son alliance avec la Gironde. Il pouvait alors suffire
+à sa tâche; mais il était à craindre que tout ne fût perdu le jour
+où à l'incompatibilité naturelle des partis viendraient se joindre
+quelques fautes des hommes, et c'est ce qui ne pouvait manquer
+d'arriver bientôt. Louis XVI, frappé de l'activité de ses ministres,
+de leurs bonnes intentions, et de leur talent pour les affaires, fut
+charmé un instant; leurs réformes économiques surtout lui plaisaient;
+car il avait toujours aimé ce genre de bien, qui n'exigeait aucun
+sacrifice de pouvoir ni de principes. S'il avait pu être rassuré
+toujours comme il le fut d'abord, et se séparer des gens de cour, il
+eût supporté facilement la constitution. Il le répéta avec sincérité
+aux ministres, et parvint à convaincre les deux plus difficiles,
+Roland et Clavière. La persuasion fut entière de part et d'autre. La
+Gironde, qui n'était républicaine que par méfiance du roi, cessa
+de l'être alors, et Vergniaud, Gensonné, Guadet, entrèrent en
+correspondance avec Louis XVI, ce qui plus tard fut contre eux un chef
+d'accusation. L'inflexible épouse de Roland était seule en doute, et
+retenait ses amis trop faciles, suivant elle, à se livrer. La raison
+de ces défiances est naturelle: elle ne voyait pas le roi. Les
+ministres au contraire l'entretenaient tous les jours, et d'honnêtes
+gens qui se rapprochent sont bientôt rassurés; mais cette confiance
+ne pouvait durer, parce que des questions inévitables allaient faire
+ressortir toute la différence de leurs opinions.
+
+La cour cherchait à répandre du ridicule sur la simplicité un peu
+républicaine du nouveau ministère, et sur la rudesse sauvage de
+Roland, qui se présentait au château sans boucles aux souliers.
+Dumouriez rendait les sarcasmes, et mêlant la gaieté au travail le
+plus assidu, plaisait au roi, le charmait par son esprit, et peut-être
+aussi lui convenait mieux que les autres par la flexibilité de ses
+opinions. La reine s'apercevant que, de tous ses collègues, il était
+le plus puissant sur l'esprit du monarque, voulut le voir. Il nous
+a conservé dans ses mémoires cet entretien singulier qui peint les
+agitations de cette princesse infortunée, digne d'un autre règne,
+d'autres amis, et d'un autre sort.
+
+«Introduit, dit-il, dans la chambre de la reine, il la trouva seule,
+très rouge, se promenant à grands pas, avec une agitation qui
+présageait une explication très vive. Il alla se poster au coin de la
+cheminée, douloureusement affecté du sort de cette princesse et des
+sensations terribles qu'elle éprouvait. Elle vint à lui d'un air
+majestueux et irrité, et lui dit: _Monsieur, vous êtes tout-puissant
+en ce moment, mais c'est par la faveur du peuple, qui brise bien vite
+ses idoles. Votre existence dépend de votre conduite. On dit que vous
+avez beaucoup de talens. Vous devez juger que ni le roi ni moi, ne
+pouvons souffrir toutes ces nouveautés ni la constitution. Je vous le
+déclare franchement; prenez votre parti_.
+
+«Il lui répondit: _Madame, je suis désolé de la pénible confidence que
+vient de me faire votre majesté. Je ne la trahirai pas: mais je suis
+entre le roi et la nation, et j'appartiens à ma patrie. Permettez-moi
+de vous représenter que le salut du roi, le vôtre, celui de vos
+augustes enfans, est attaché à la constitution, ainsi que le
+rétablissement de son autorité légitime. Je vous servirais mal et
+lui aussi, si je vous parlais différemment. Vous êtes tous les deux
+entourés d'ennemis qui vous sacrifient à leur propre intérêt. La
+constitution, si une fois elle est en vigueur, bien loin de faire le
+malheur du roi, fera sa félicité et sa gloire; il faut qu'il concoure
+à ce qu'elle s'établisse solidement et promptement_.--L'infortunée
+reine, choquée de ce que Dumouriez heurtait ses idées, lui dit en
+haussant la voix, avec colère: _Cela ne durera pas; prenez garde à
+vous_.
+
+«Dumouriez répondit avec une fermeté modeste: _Madame, j'ai plus
+de cinquante ans, ma vie a été traversée de bien des périls; et en
+prenant le ministère, j'ai bien réfléchi que la responsabilité n'est
+pas le plus grand de mes dangers.--Il ne manquait plus, s'écria-t-elle
+avec douleur, que de me calomnier. Vous semblez croire que je suis
+capable de vous faire assassiner_. Et des larmes coulèrent de ses
+yeux.
+
+«Agité autant qu'elle-même: _Dieu me préserve_, dit-il, _de vous faire
+une aussi cruelle injure! Le caractère de votre majesté est grand et
+noble; elle en a donné des preuves héroïques que j'ai admirées, et qui
+m'ont attaché à elle_. Dans le moment elle fut calmée, et s'approcha
+de lui. Il continua _Croyez-moi, Madame, je n'ai aucun intérêt à
+vous tromper; j'abhorre autant que vous l'anarchie et les crimes.
+Croyez-moi, j'ai de l'expérience. Je suis mieux placé que vôtre
+majesté pour juger des évènemens. Ceci n'est pas un mouvement
+populaire momentané, comme vous semblez le croire. C'est
+l'insurrection presque unanime d'une grande nation contre les abus
+invétérés. De grandes factions attisent cet incendie; il y a dans
+toutes des scélérats et des fous. Je n'envisage dans la révolution que
+le roi et la nation entière; tout ce qui tend à les séparer conduit
+à leur ruine mutuelle; je travaille autant que je peux à les réunir,
+c'est à vous à m'aider. Si je suis un obstacle à vos desseins, si vous
+y persistez, dites-le-moi; je porte sur-le~champ ma démission au roi,
+et je vais gémir dans un coin sur le sort de ma patrie et sur le
+vôtre_.
+
+«La fin de cette conversation établit entièrement la confiance de la
+reine. Ils parcoururent ensemble les diverses factions; il lui cita
+des fautes et des crimes de toutes; il lui prouva qu'elle était trahie
+dans son intérieur; il lui cita des propos tenus dans sa confidence
+la plus intime; cette princesse lui parut à la fin entièrement
+convaincue, et elle le congédia avec un air serein et affable. Elle
+était de bonne foi, mais ses entours, et les horribles excès des
+feuilles de Marat et des jacobins la replongèrent bien tôt dans ses
+funestes résolutions.
+
+«Un autre jour elle lui dit devant le roi: _Vous me voyez désolée; je
+n'ose pas me mettre à la fenêtre du côté du jardin. Hier au soir,
+pour prendre l'air, je me suis montrée à la fenêtre de la cour:
+un canonnier de garde m'a apostrophée d'une injure grossière, en
+ajoutant_: Que j'aurais de plaisir à voir ta tête au bout de ma
+baïonnette! _Dans cet affreux jardin, d'un côté on voit un homme monté
+sur une chaise, lisant à haute voix des horreurs contre nous; d'un
+autre, c'est un militaire ou un abbé qu'on traîne dans un bassin, en
+l'accablant d'injures et de coups; pendant ce temps-là d'autres jouent
+au ballon, ou se promènent tranquillement. Quel séjour! quel peuple_!»
+(Mém. de Dumouriez, livre III, chapitre VI[3].)
+
+Ainsi, par une espèce de fatalité, les intentions supposées du château
+excitaient la défiance et la fureur du peuple, et les hurlemens du
+peuple augmentaient les douleurs et les imprudences du château.
+Ainsi le désespoir régnait au dehors et au dedans. Mais pourquoi, se
+demande-t-on, une franche explication ne terminait-elle pas tant de
+maux? Pourquoi le château ne comprenait-il pas les craintes du peuple?
+Pourquoi le peuple ne comprenait-il pas les douleurs du château? Mais
+pourquoi les hommes sont-ils hommes?... A cette dernière question,
+il faut s'arrêter, se soumettre, se résigner à la nature humaine, et
+poursuivre ces tristes récits.
+
+Léopold II était mort; les dispositions pacifiques de ce prince
+étaient à regretter pour la tranquillité de l'Europe, et on ne pouvait
+pas espérer la même modération de son successeur et neveu, le roi
+de Bohême et de Hongrie. Gustave, le roi de Suède, venait d'être
+assassiné au milieu d'une fête. Les ennemis des jacobins leur
+attribuaient cet assassinat; mais il était bien prouvé qu'il fut le
+crime de la noblesse humiliée par Gustave dans la dernière révolution
+de Suède. Ainsi, la noblesse, qui accusait en France les fureurs
+révolutionnaires du peuple, donnait dans le nord un exemple de ce
+qu'elle avait jadis été elle-même, et de ce qu'elle était encore dans
+les pays où la civilisation était moins avancée. Quel exemple
+pour Louis XVI, et quelle leçon, si dans le moment il avait pu la
+comprendre! La mort de Gustave fit échouer l'entreprise qu'il avait
+méditée contre la France, entreprise à laquelle Catherine devait
+fournir des soldats, et l'Espagne des subsides. Il est douteux
+cependant que la perfide Catherine eût fait ce qu'elle avait promis,
+et la mort de Gustave, dont on s'exagéra les conséquences, fut en
+réalité un événement peu important[4].
+
+Delessart avait été mis en accusation pour la faiblesse de ses
+dépêches; il n'était ni dans les goûts ni dans les intérêts de
+Dumouriez de traiter faiblement avec les puissances. Les dernières
+dépêches avaient paru satisfaire Louis XVI, par leur convenance et
+leur fermeté. M. de Noailles, ambassadeur à Vienne, et serviteur peu
+sincère, envoya sa démission à Dumouriez, en disant qu'il n'espérait
+pas faire écouter au chef de l'empire le langage qu'on venait de lui
+dicter. Dumouriez se hâta d'en prévenir l'assemblée, qui, indignée de
+cette démission, mit aussitôt M. de Noailles en accusation. Un autre
+ambassadeur fut envoyé sur-le-champ avec de nouvelles dépêches. Deux
+jours après, Noailles revint sur sa démission, et, envoya la réponse
+catégorique qu'il avait exigée de la cour de Vienne. Cette note de M.
+de Cobentzel est, entre toutes les fautes des puissances, une des plus
+impolitiques qu'elles aient commises. M. de Cobentzel exigeait, au nom
+de sa cour, le rétablissement de la monarchie française, sur les bases
+fixées par la déclaration royale du 23 juin 1789. C'était imposer le
+rétablissement des trois ordres, la restitution des biens du clergé,
+et celle du Comtat-Venaissin au pape. Le ministre autrichien demandait
+en outre la restitution aux princes de l'empire des terres d'Alsace,
+avec tous leurs droits féodaux. Il fallait ne connaître la France que
+par les passions de Coblentz, pour proposer des conditions pareilles.
+C'était exiger à la fois la destruction d'une constitution jurée
+par le roi et la nation, la révocation d'une grande détermination à
+l'égard d'Avignon, et enfin la banqueroute par la restitution des
+biens du clergé déjà vendus. D'ailleurs de quel droit réclamer une
+pareille soumission? De quel droit intervenir dans nos affaires?
+Quelle plainte avait-on à élever pour les princes d'Alsace, puisque
+leurs terres étaient enclavées dans la souveraineté française, et
+devaient en subir la loi?
+
+Le premier mouvement du roi et de Dumouriez fut de courir à
+l'assemblée pour l'informer de cette note. L'assemblée fut indignée et
+devait l'être; il y eut un cri de guerre général. Ce que Dumouriez ne
+dit pas à l'assemblée, c'est que l'Autriche, qu'il avait menacée d'une
+nouvelle révolution à Liège, avait envoyé un agent pour traiter de cet
+objet avec lui; que le langage de cet agent était tout différent de
+celui du ministère autrichien, et que bien évidemment la dernière note
+était l'effet d'une résolution soudaine et suggérée. L'assemblée leva
+le décret d'accusation porté contre Noailles, et exigea un prompt
+rapport. Le roi ne pouvait plus reculer; cette guerre fatale allait
+être enfin déclarée, et dans aucun cas elle ne favorisait ses
+intérêts. Vainqueurs, les Français en devenaient plus exigeans et
+plus inexorables sur l'observation de la loi nouvelle; vaincus, ils
+allaient s'en prendre au gouvernement, et l'accuser d'avoir mal
+soutenu la guerre. Louis XVI sentait parfaitement ce double péril,
+et cette résolution fut une de celles qui lui coûtèrent le plus[5].
+Dumouriez rédigea son rapport avec sa célérité ordinaire, et le porta
+au roi qui le garda trois jours. Il s'agissait de savoir si le roi,
+réduit à prendre l'initiative auprès de l'assemblée, l'engagerait à
+déclarer la guerre, ou bien s'il se contenterait de la consulter à cet
+égard, en lui annonçant que, d'après les injonctions faites, la France
+se _trouvait en état de guerre_. Les ministres Roland et Clavière
+opinaient pour le premier avis. Les orateurs de la Gironde le
+soutenaient également, et voulaient dicter le discours du trône.
+Il répugnait à Louis XVI de déclarer la guerre, et il aimait mieux
+_déclarer l'état de guerre_. La différence était peu importante,
+cependant elle était préférable à son coeur. On pouvait avoir une
+telle condescendance pour sa situation. Dumouriez, plus facile,
+n'écouta aucun des ministres; et, soutenu par Degraves, Lacoste et
+Duranthon, fit adopter l'avis du roi. Ce fut là son premier différend
+avec la Gironde. Le roi composa lui-même son discours et se rendit en
+personne à l'assemblée, le 20 avril, suivi de tous ses ministres. Une
+affluence considérable de spectateurs ajoutait à l'effet de cette
+séance qui allait décider du sort de la France et de l'Europe. Les
+traits du roi étaient altérés, et annonçaient une préoccupation
+profonde. Dumouriez lut un rapport détaillé des négociations de la
+France avec l'empire; il démontra que le traité de 1756 était rompu
+par le fait, et que, d'après le dernier ultimatum, la France _se
+trouvait en état de guerre_. Il ajouta que le roi, pour consulter
+l'assemblée, n'ayant d'autre moyen légal que la _proposition formelle
+de guerre_, il se résignait à la consulter par cette voie. Louis
+XVI alors prit la parole avec dignité, mais avec une voix
+altérée.--«Messieurs, dit-il, vous venez d'entendre le résultat des
+négociations que j'ai suivies avec la cour de Vienne. Les conclusions
+du rapport ont été l'avis unanime de mon conseil: je les ai adoptées
+moi-même. Elles sont conformes au voeu que m'a manifesté plusieurs
+fois l'assemblée nationale, et aux sentimens que m'ont témoignés un
+grand nombre de citoyens des différentes parties du royaume; tous
+préfèrent la guerre à voir plus long-temps la dignité du peuple
+français outragée et la sûreté nationale menacée.
+
+«J'avais dû préalablement épuiser tous les moyens de maintenir la
+paix. Je viens aujourd'hui, aux termes de la constitution, proposer
+à l'assemblée nationale la guerre contre le roi de Hongrie et de
+Bohème.»
+
+Le meilleur accueil fut fait à cette proposition; des cris de _vive
+le roi_ retentirent de toutes parts. L'assemblée répondit à Louis XVI
+qu'elle allait délibérer, et qu'il serait instruit par un message du
+résultat de la délibération. La discussion la plus orageuse commença
+alors et se prolongea bien avant dans la nuit. Les raisons déjà
+données pour et contre furent répétées ici; enfin le décret fut rendu,
+et la guerre résolue à une grande majorité.
+
+«Considérant, disait l'assemblée, que la cour de Vienne, au mépris
+des traités, n'a cessé d'accorder une protection ouverte aux Français
+rebelles; qu'elle a provoqué et formé un concert avec plusieurs
+puissances de l'Europe, contre l'indépendance et la sûreté de la
+nation française;
+
+«Que François Ier, roi de Hongrie et de Bohême[6], a, par ses notes
+des 18 mars et 7 avril derniers, refusé de renoncer à ce concert;
+
+«Que, malgré la proposition qui lui a été faite par la note du 11 mars
+1792, de réduire de part et d'autre à l'état de paix les troupes sur
+les frontières, il a continué et augmenté ses préparatifs hostiles;
+
+«Qu'il a formellement attenté à la souveraineté de la nation
+française, en déclarant vouloir soutenir les prétentions des princes
+allemands possessionnés en France, auxquels la nation française n'a
+cessé d'offrir des indemnités;
+
+«Qu'il a cherché à diviser les citoyens français, et à les armer les
+uns contre les autres, en offrant aux mécontens un appui dans le
+concert des puissances;
+
+«Considérant enfin que le refus de répondre aux dernières dépêches du
+roi des Français ne laisse plus d'espoir d'obtenir, par la voie d'une
+négociation amicale, le redressement de ces différens griefs, et
+équivaut à une déclaration de guerre, etc., l'assemblée déclare qu'il
+y a urgence.»
+
+Il faut en convenir, cette guerre cruelle, qui a si long-temps déchiré
+l'Europe, n'a pas été provoquée par la France, mais par les puissances
+étrangères. La France, en la déclarant, n'a fait que reconnaître par
+un décret l'état où on l'avait placée. Condorcet fut chargé de faire
+un exposé des motifs de la nation. L'histoire doit recueillir ce
+morceau, précieux modèle de raison et de mesure[7].
+
+La nouvelle de guerre causa une joie générale. Les patriotes y
+voyaient la fin des craintes que leur causaient l'émigration et la
+conduite incertaine du roi; les modérés, effrayés surtout du danger
+des divisions, espéraient que le péril commun y mettrait fin, et
+que les champs de bataille absorberaient tous ces hommes turbulens
+enfantés par la révolution. Quelques feuillans seulement, très
+disposés à trouver des torts à l'assemblée, lui reprochaient d'avoir
+violé la constitution, d'après laquelle la France ne devait jamais
+être en état d'agression. Mais il est trop évident ici que la France
+n'attaquait pas. Ainsi, à part le roi et quelques mécontens, la guerre
+était le voeu général.
+
+Lafayette se prépara à servir bravement son pays, dans cette carrière
+nouvelle. C'était lui qui se trouvait particulièrement chargé de
+l'exécution du plan conçu par Dumouriez, et ordonné en apparence par
+Degraves. Dumouriez s'était flatté avec raison, et avait fait espérer
+à tous les patriotes, que l'invasion de la Belgique serait très
+facile. Ce pays, récemment agité par une révolution que l'Autriche
+avait comprimée, devait être disposé à se soulever à la première
+apparition des Français; et alors devait se réaliser ce mot de
+l'assemblée aux souverains: _Si vous nous envoyez la guerre, nous vous
+enverrons la liberté_. C'était d'ailleurs l'exécution du plan conçu
+par Dumouriez, qui consistait à s'étendre jusqu'aux frontières
+naturelles. Rochambeau commandait l'armée le plus à portée d'agir,
+mais il ne pouvait être chargé de cette opération, à cause de ses
+dispositions chagrines et maladives, et surtout parce qu'il était
+moins capable que Lafayette d'une invasion moitié militaire, moitié
+populaire. On aurait voulu que Lafayette eût le commandement général,
+mais Dumouriez s'y refusa, sans doute par malveillance. Il allégua
+pour raison qu'on ne pouvait, en la présence d'un maréchal, donner le
+commandement en chef de cette expédition à un simple général. Il dit
+en outre, et cette raison était moins mauvaise, que Lafayette était
+suspect aux jacobins et à l'assemblée. Il est certain que jeune,
+actif, et le seul de tous les généraux qui fût aimé par son armée,
+Lafayette effrayait les imaginations exaltées, et donnait lieu par
+son influence aux calomnies des malveillans. Quoi qu'il en soit, il
+s'offrit de bonne grâce pour exécuter le plan du ministre diplomate et
+militaire à la fois; il demanda cinquante mille hommes avec lesquels
+il proposa de se porter par Namur et la Meuse jusqu'à Liége, d'où
+il devait être maître des Pays-Bas. Ce plan fort bien entendu fut
+approuvé par Dumouriez; la guerre en effet n'était déclarée que depuis
+quelques jours, l'Autriche n'avait pas eu le temps de couvrir
+ses possessions de la Belgique, et le succès semblait assuré. En
+conséquence Lafayette eut l'ordre de se porter d'abord avec dix mille
+hommes de Givet sur Namur, et de Namur sur Liége ou Bruxelles; il
+devait être immédiatement suivi de toute son armée. Tandis qu'il
+exécutait ce mouvement, le lieutenant-général Biron devait partir pour
+Valenciennes, avec dix mille hommes, et se diriger sur Mons. Un
+autre officier avait ordre de marcher sur Tournay et de l'occuper
+soudainement. Ces mouvemens, opérés par des officiers de Rochambeau,
+n'avaient d'autre but que de soutenir et masquer la véritable attaque
+confiée à Lafayette.
+
+L'exécution du plan fut fixée du 20 avril au 2 mai. Biron se mit en
+marche, sortit de Valenciennes, s'empara de Quiévrain, et trouva
+quelques détachemens ennemis près de Mons. Tout à coup deux régimens
+de dragons, sans même avoir l'ennemi en tête, s'écrient: _Nous sommes
+trahis_! ils prennent la fuite, et entraînent toute l'armée après
+eux. En vain les officiers veulent les arrêter; ils menacent de les
+fusiller, et continuent de fuir. Le camp est livré, et tous les effets
+militaires sont enlevés par les impériaux. Tandis que cet événement
+se passait à Mons, Théobald Dillon, d'après le plan convenu, sort de
+Lille avec deux mille hommes d'infanterie et mille chevaux. A l'heure
+même où le désastre de Biron avait lieu, la cavalerie, à l'aspect
+de quelques troupes autrichiennes, se replie en criant qu'elle est
+trahie; elle entraîne l'infanterie, et le bagage est encore abandonné
+aux ennemis. Théobald Dillon, un officier du génie nommé Berthois,
+sont massacrés par les soldats et par le peuple de Lille, qui les
+accusent de trahison. Pendant ce temps Lafayette, averti trop tard,
+était parvenu de Metz à Givet après des peines inouïes et par des
+chemins presque impraticables. Il ne devait qu'à l'ardeur de ses
+troupes d'avoir franchi en si peu de temps l'espace considérable
+qu'il avait à parcourir. Apprenant là le désastre des officiers de
+Rochambeau, il crut devoir s'arrêter. Ces fâcheux évènemens eurent
+lieu dans les derniers jours d'avril 1792.
+
+Notes:
+
+[1] Voyez la note 6 à la fin du volume.
+[2] Séance du 10 mars.
+[3] Voyez la note 7 à la fin du volume.
+[4] Voyez la note 8 à la fin du volume.
+[5] Voyez la note 9 à la fin du volume.
+[6] François Ier n'était pas encore élu empereur.
+[7] Voyez la note 10 à là fin du volume.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+DIVISION DANS LE MINISTERE GIRONDIN.--LE PRETENDU COMITE AUTRICHIEN.
+--DÉCRET POUR LA FORMATION D'UN CAMP DE 20,000 HOMMES PRÈS PARIS.
+--LETTRE DE ROLAND AU ROI.--RENVOI DES MINISTRES GIRONDINS;
+DÉMISSION DE DUMOURIEZ.--FORMATION D'UN MINISTÈRE FEUILLANT.
+--PROJETS DU PARTI CONSTITUTIONNEL; LETTRE DE LAFAYETTE A L'ASSEMBLÉE.
+--SITUATION DU PARTI POPULAIRE ET DE SES CHEFS; PLANS DES DÉPUTÉS
+MÉRIDIONAUX; RÔLE DE PÉTION DANS LES ÉVÈNEMENS DE JUIN.--JOURNÉE DU
+20 JUIN 1792; INSURRECTION DES FAUBOURGS; SCÈNES DANS LES APPARTEMENS
+DES TUILERIES.
+
+
+La nouvelle de la malheureuse issue des combats de Quiévrain et
+de Tournay, et du massacre du général Dillon, causa une agitation
+générale. Il était naturel de supposer que ces deux évènemens avaient
+été concertés, à en juger par leur concours et leur simultanéité.
+Tous les partis s'accusèrent. Les jacobins et les patriotes exaltés
+soutinrent qu'on avait voulu trahir la cause de la liberté. Dumouriez,
+n'accusant pas Lafayette, mais suspectant les feuillans, crut qu'on
+avait voulu faire échouer son plan pour le dépopulariser. Lafayette
+se plaignit, mais moins amèrement que son parti, de ce qu'on l'avait
+averti fort tard de se mettre en marche, et de ce qu'on ne lui avait
+pas fourni tous les moyens nécessaires pour arriver. Les feuillans
+répandirent en outre, que Dumouriez avait voulu perdre Rochambeau et
+Lafayette, en leur traçant un plan sans leur donner les moyens de
+l'exécuter. Une intention pareille n'était pas supposable, car
+Dumouriez, en faisant ainsi des plans de campagne, et en s'écartant à
+ce point de son rôle de ministre des relations extérieures, s'exposait
+gravement s'il ne réussissait pas. D'ailleurs le projet de donner la
+Belgique à la France et à la liberté, faisait partie d'un plan qu'il
+méditait depuis long-temps: comment supposer qu'il voulût en faire
+manquer le succès? il était évident que ni les généraux, ni les
+ministres, n'avaient pu mettre ici de la mauvaise volonté, parce
+qu'ils étaient tous intéressés à réussir. Mais les partis mettent
+toujours les hommes à la place des circonstances, afin de pouvoir s'en
+prendre à quelqu'un des maux qui leur arrivent.
+
+Degraves, effrayé du tumulte excité par ces derniers évènemens
+militaires, voulut se démettre d'une charge qui lui pesait depuis
+long-temps, et Dumouriez eut le tort de ne vouloir pas la subir.
+Louis XVI, toujours sous l'empire de la Gironde, donna ce ministère
+à Servan, ancien militaire, connu par ses opinions patriotiques. Ce
+choix donna de nouvelles forces à la Gironde, qui se trouva presque
+en majorité dans le conseil, ayant Servan, Clavière et Roland à sa
+disposition. Dès cet instant la désunion commença d'éclater entre les
+ministres. La Gironde devenait de jour en jour plus méfiante, et par
+conséquent plus exigeante en témoignages de bonne foi de la part de
+Louis XVI. Dumouriez, que les opinions asservissaient peu, et que la
+confiance de Louis XVI avait touché, se rangeait toujours de son côté;
+et Lacoste, qui s'était fortement attaché au prince, faisait de même.
+Duranthon restait neutre, et n'avait de préférence marquée que pour
+les partis les plus faibles. Servan, Clavière et Roland étaient
+inflexibles; tout pleins des craintes de leurs amis, ils se montraient
+tous les jours plus difficiles et plus inexorables au conseil.
+Une dernière circonstance acheva de brouiller Dumouriez avec les
+principaux membres de la Gironde. Il avait demandé, en entrant
+au ministère des affaires étrangères, six millions pour dépenses
+secrètes, et dont il ne serait pas tenu de rendre compte. Les
+feuillans s'y étaient opposés, mais la Gironde avait fait triompher sa
+demande, et les six millions furent accordés. Pétion ayant demandé des
+fonds pour la police de Paris, Dumouriez lui avait alloué trente mille
+francs par mois; mais, cessant d'être girondin, il ne consentit à
+les payer qu'une fois. D'autre part, on apprit ou on soupçonna qu'il
+venait de consacrer cent mille francs à ses plaisirs. Roland, chez
+lequel se réunissait la Gironde, en fut indigné avec tous les siens.
+Les ministres dînaient alternativement les uns chez les autres, pour
+s'entretenir des affaires publiques. Lorsqu'ils se réunissaient chez
+Roland, c'était en présence de sa femme et de tous ses amis; et on
+peut dire que le conseil était alors tenu par la Gironde elle-même. Ce
+fut dans une de ces réunions qu'on fit des remontrances à Dumouriez
+sur la nature de ses dépenses secrètes. D'abord il répondit avec
+esprit et légèreté, prit de l'humeur ensuite, et se brouilla
+décidément avec Roland et les Girondins. Il ne reparut plus aux
+réunions accoutumées, et il en donna pour motif qu'il ne voulait
+traiter des affaires publiques, ni devant une femme, ni devant
+les amis de Roland. Cependant il retourna quelquefois encore chez
+celui-ci, mais sans s'entretenir d'affaires, ou du moins très peu. Une
+autre discussion acheva de le détacher des Girondins. Guadet, le
+plus pétulant de son parti, fit lecture d'une lettre par laquelle il
+voulait que les ministres engageassent le roi à prendre pour directeur
+un prêtre assermenté. Dumouriez soutint que les ministres ne pouvaient
+intervenir dans les pratiques religieuses du roi. Il fut approuvé, il
+est vrai, par Vergniaud et Gensonné; mais la querelle n'en fut pas
+moins vive, et la rupture devint définitive.
+
+Les journaux commencèrent l'attaque contre Dumouriez. Les feuillans,
+qui déjà étaient conjurés contre lui, se virent alors aidés par les
+jacobins et les girondins. Dumouriez, attaqué de toutes parts, tint
+ferme contre l'orage, et fit sévir contre quelques journalistes.
+
+Déjà on avait lancé un décret d'accusation contre Marat, auteur de
+_l'Ami du peuple_, ouvrage effrayant où il demandait ouvertement le
+meurtre, et couvrait des plus audacieuses injures la famille royale et
+tous les hommes qui étaient suspects à son imagination délirante.
+Pour balancer l'effet de cette mesure, on mit en accusation Royou,
+rédacteur de _l'Ami du roi_, et qui poursuivait les républicains avec
+la même violence que Marat déployait contre les royalistes.
+
+Depuis long-temps il était partout question d'un comité autrichien;
+les patriotes en parlaient à la ville, comme à la cour on parlait de
+la faction d'Orléans. On attribuait à ce comité une influence secrète
+et désastreuse, qui s'exerçait par l'intermédiaire de la reine. Si
+durant la constituante il avait existé quelque chose qui ressemblait
+à un comité autrichien, rien de pareil ne se passait sous la
+législative. Alors un grand personnage placé dans les Pays-Bas
+communiquait à la reine, et au nom de sa famille, des avis assez
+sages, auxquels l'intermédiaire français ajoutait encore de la
+prudence par ses commentaires. Mais sous la législative ces
+communications particulières n'existaient plus; la famille de la reine
+avait continué sa correspondance avec elle, mais on ne cessait de
+lui conseiller la patience et la résignation. Seulement Bertrand de
+Molleville et Montmorin se rendaient encore au château depuis leur
+sortie du ministère. C'est sur eux que se dirigeaient tous les
+soupçons, et ils étaient en effet les agens de toutes les commissions
+secrètes. Ils furent publiquement accusés par le journaliste Carra.
+Résolus de le poursuivre comme calomniateur, ils le sommèrent de
+produire les pièces à l'appui de sa dénonciation. Le journaliste se
+replia sur trois députés, et nomma Chabot, Merlin et Bazire, comme
+auteurs des renseignemens qu'il avait publiés. Le juge de paix
+Larivière, qui, se dévouant à la cause du roi, poursuivait cette
+affaire avec beaucoup de courage, eut la hardiesse de lancer un mandat
+d'amener contre les trois députés désignés. L'assemblée, offensée
+qu'on osât porter atteinte à l'inviolabilité de ses membres, répondit
+au juge de paix par un décret d'accusation, et envoya l'infortuné
+Larivière à Orléans.
+
+Cette tentative malheureuse ne fit qu'augmenter l'agitation générale,
+et la haine qui régnait contre la cour. La Gironde ne se regardait
+plus comme maîtresse de Louis XVI depuis que Dumouriez s'en était
+emparé, et elle était revenue à son rôle de violente opposition.
+
+La nouvelle garde constitutionnelle du roi avait été récemment formée.
+On aurait dû, d'après la loi, composer aussi la maison civile; mais
+la noblesse n'y voulait pas entrer, pour ne pas reconnaître la
+constitution, en occupant les emplois créés par elle. On ne voulait
+pas d'autre part la composer d'hommes nouveaux, et on y renonça.
+«Comment voulez-vous, Madame, écrivait Barnave à la reine, parvenir à
+donner le moindre doute à ces gens-ci sur vos sentimens? Lorsqu'ils
+vous décrètent une maison militaire et une maison civile, semblable
+au jeune Achille parmi les filles de Lycomède, vous saisissez avec
+empressement le sabre pour dédaigner de simples ornemens[1].» Les
+ministres et Bertrand lui-même insistèrent de leur côté dans le même
+sens que Barnave; mais ils ne purent réussir; et la composition de la
+maison civile fut abandonnée.
+
+La maison militaire, formée sur un plan proposé par Delessart, avait
+été composée d'un tiers de troupes de ligne, et de deux tiers de
+jeunes citoyens, choisis dans les gardes nationales. Cette composition
+devait paraître rassurante. Mais les officiers et les soldats de ligne
+avaient été choisis de manière à alarmer les patriotes. Coalisés
+contre les jeunes gens pris dans les gardes nationales, ils les
+abreuvaient de dégoûts, et même les forçaient à se retirer pour la
+plupart. Les démissionnaires étaient bientôt remplacés par des hommes
+sûrs. Enfin le nombre de ces gardes avait été singulièrement augmenté,
+car au lieu de dix-huit cents hommes fixés par la loi, il s'élevait,
+dit-on, à près de six mille. Dumouriez en avait averti le roi, qui
+répondait sans cesse que le vieux duc de Brissac, chef de cette
+troupe, ne pouvait pas être regardé comme un conspirateur. Cependant
+la conduite de la nouvelle garde était telle au château et ailleurs,
+que les soupçons éclatèrent de toutes parts, et que les clubs s'en
+occupèrent. A la même époque, douze Suisses arborèrent la cocarde
+blanche à Neuilly; des dépôts considérables de papier furent brûlés à
+Sèvres[2], et firent naître de graves soupçons. L'alarme devint alors
+générale; l'assemblée se déclara en permanence, comme si elle s'était
+trouvée aux jours où trente mille hommes menaçaient Paris. Il est
+vrai cependant que les troubles étaient universels; que les prêtres
+insermentés excitaient le peuple dans les provinces méridionales, et
+abusaient du secret de la confession pour réveiller le fanatisme; que
+le concert des puissances était manifeste; que la Prusse allait se
+joindre à l'Autriche; que les armées étrangères devenaient menaçantes;
+et que les derniers désastres de Lille et de Mons remplissaient tous
+les esprits. Il est encore vrai que la puissance du peuple excite peu
+de confiance, qu'on n'y croit jamais avant qu'il l'ait exercée, et
+que la multitude irrégulière, si nombreuse qu'elle soit, ne saurait
+contre-balancer la force de six mille hommes armés et enrégimentés.
+L'assemblée se hâta donc de se déclarer en permanence[1], et elle fit
+faire un rapport exact sur la composition de la maison militaire
+du roi, sur le nombre, le choix et la conduite de ceux qui la
+composaient. Après avoir constaté que la constitution se trouvait
+violée, elle rendit un décret de licenciement contre la garde, un
+autre d'accusation contre le duc de Brissac, et envoya ces deux
+décrets à la sanction. Le roi voulait d'abord apposer son _veto_.
+Dumouriez lui rappela le renvoi de ses gardes-du-corps, bien plus
+anciens à son service que sa nouvelle maison militaire, et l'engagea
+à renouveler un sacrifice bien moins difficile. Il lui fit voir
+d'ailleurs les véritables torts de sa garde, et obtint l'exécution du
+décret. Mais aussitôt il insista pour sa prompte recomposition, et le
+roi, soit qu'il revînt à sa première politique de paraître opprimé,
+soit qu'il comptât sur cette garde licenciée, à laquelle il conserva
+en secret ses appointemens, refusa de la remplacer, et se trouva ainsi
+livré sans protection aux fureurs populaires. La Gironde, désespérant
+de ses dispositions, poursuivit son attaque avec persévérance. Déjà
+elle avait rendu un nouveau décret contre les prêtres, pour suppléer
+à celui que le roi avait refusé de sanctionner. Les rapports se
+succédant sans interruption sur leur conduite factieuse, elle venait
+de les frapper de la déportation. La désignation des coupables étant
+difficile, et cette mesure, comme toutes celles de sûreté, reposant
+sur la suspicion, c'était en quelque sorte d'après la notoriété que
+les prêtres étaient atteints et déportés. Sur la dénonciation de vingt
+citoyens actifs, et sur l'approbation du directoire de district,
+le directoire de département prononçait la déportation: le prêtre
+condamné devait sortir du canton en vingt-quatre heures, du
+département en trois jours, et du royaume dans un mois. S'il était
+indigent, trois livres par jour lui étaient accordées jusqu'à la
+frontière. Cette loi sévère donnait la mesure de l'irritation
+croissante de l'assemblée[4]. Un autre décret suivit immédiatement
+celui-là. Le ministre Servan, sans en avoir reçu l'ordre du roi,
+et sans avoir consulté ses collègues, proposa, à l'occasion de la
+prochaine fédération du 14 juillet, de former un camp de vingt mille
+fédérés, qui serait destiné à protéger l'assemblée et la capitale. Il
+est facile de concevoir avec quel empressement ce projet fut accueilli
+par la majorité de l'assemblée, composée de Girondins. Dans le moment
+la puissance de ceux-ci était au comble. Ils gouvernaient l'assemblée,
+où les constitutionnels et les républicains étaient en minorité, et
+où les prétendus impartiaux n'étaient, comme de tout temps, que des
+indifférens, toujours plus soumis à mesure que la majorité devenait
+plus puissante. De plus, ils disposaient de Paris par le maire Pétion
+qui leur appartenait entièrement. Leur projet, par le moyen du camp
+proposé, était, sans ambition personnelle, mais par ambition de parti
+et d'opinion, de se rendre maîtres du roi, et de se prémunir contre
+ses intentions suspectes.
+
+A peine la proposition de Servan fut connue, que Dumouriez lui
+demanda, en plein conseil et avec la plus grande force, à quel titre
+il avait fait une proposition pareille. Il répondit que c'était à
+titre d'individu.--«En ce cas, lui répliqua Dumouriez, il ne fallait
+pas mettre à côté du nom de Servan le titre de ministre de la guerre.»
+La dispute fut si vive que, sans la présence du roi, le sang aurait pu
+couler dans le conseil. Servan offrit de retirer sa motion; mais c'eût
+été inutile, car l'assemblée s'en était emparée, et le roi n'y aurait
+gagné que de paraître exercer une violence sur son ministre. Dumouriez
+s'y opposa donc; la motion resta, et fut combattue par une pétition
+signée de huit mille gardes nationaux, qui s'offensaient de ce qu'on
+semblait croire leur service insuffisant pour protéger l'assemblée.
+Néanmoins elle fut décrétée et portée au roi. Il y avait ainsi deux
+décrets importans à sanctionner, et déjà on se doutait que le roi
+refuserait son adhésion. On l'attendait là pour rendre contre lui un
+arrêt définitif.
+
+Dumouriez soutint en plein conseil que cette mesure serait fatale au
+trône, mais surtout aux girondins, parce que la nouvelle armée serait
+formée sous l'influence des jacobins les plus violens. Il ajouta
+néanmoins qu'elle devait être adoptée par le roi, parce que, s'il
+refusait de convoquer vingt mille hommes régulièrement choisis,
+quarante mille se lèveraient spontanément et envahiraient la capitale.
+Dumouriez assura d'ailleurs qu'il avait un moyen d'annuler cette
+mesure, et qu'il le ferait connaître en temps convenable. Il soutint
+aussi que le décret sur la déportation des prêtres devait être
+sanctionné, parce qu'ils étaient coupables, et que d'ailleurs la
+déportation les soustrairait aux fureurs de leurs adversaires. Louis
+XVI hésitait encore, et répondit qu'il y réfléchirait mieux. Dans le
+même conseil, Roland voulut lire, à la face du roi, une lettre qu'il
+lui avait déjà adressée, et dont par conséquent il était inutile de
+faire une lecture directe, puisque le roi la connaissait déjà. Cette
+lettre avait été résolue à l'instigation de Mme Roland, et rédigée par
+elle. On a vu qu'il avait été question d'en écrire une au nom de tous
+les ministres. Ceux-ci ayant refusé, Mme Roland avait insisté auprès
+de son mari, et ce dernier s'était décidé à faire la démarche en
+son nom. Vainement Duranthon, qui était faible, mais sage, lui
+objecta-t-il avec raison que le ton de sa lettre, loin de persuader le
+roi, l'aigrirait contre des ministres qui jouissaient de la confiance
+publique, et qu'il en résulterait une rupture funeste entre le trône
+et le parti populaire. Roland s'opiniâtra d'après l'avis de sa femme
+et de ses amis. La Gironde en effet voulait une explication, et
+préférait une rupture à l'incertitude.
+
+Roland lut donc cette lettre au roi, et lui fit essuyer en plein
+conseil les plus dures remontrances.
+
+Voici cette lettre fameuse:
+
+«Sire, l'état actuel de la France ne peut subsister long-temps, c'est
+un état de crise dont la violence atteint le plus haut degré; il faut
+qu'il se termine par un éclat qui doit intéresser votre majesté autant
+qu'il importe à tout l'empire.
+
+«Honoré de votre confiance, et placé dans un poste où je vous dois la
+vérité, j'oserai la dire tout entière; c'est une obligation qui m'est
+imposée par vous-même.
+
+«Les Français se sont donné une constitution; elle a fait des
+mécontens et des rebelles: la majorité de la nation la veut maintenir;
+elle a juré de la défendre, au prix de son sang, et elle a vu avec
+joie la guerre, qui lui offrait un grand moyen de l'assurer. Cependant
+la minorité, soutenue par des espérances, a réuni tous ses efforts
+pour emporter l'avantage. De là cette lutte intestine contre les
+lois, cette anarchie dont gémissent les bons citoyens, et dont les
+malveillans ont bien soin de se prévaloir pour calomnier le nouveau
+régime; de là cette division partout répandue et partout excitée, car
+nul part il n'existe d'indifférence: on veut ou le triomphe ou le
+changement de la constitution; on agit pour la soutenir ou pour
+l'altérer. Je m'abstiendrai d'examiner ce qu'elle est par elle-même
+pour considérer seulement ce que les circonstances exigent; et, me
+rendant étranger à la chose autant qu'il est possible, je chercherai
+ce que l'on peut attendre et ce qu'il convient de favoriser.
+
+«Votre majesté jouissait de grandes prérogatives, qu'elle croyait
+appartenir à la royauté; élevée dans l'idée de les conserver, elle
+n'a pu se les voir enlever avec plaisir: le désir de les faire rendre
+était aussi naturel que le regret de les voir anéantir. Ces sentimens,
+qui tiennent à la nature du coeur humain, ont dû entrer dans le calcul
+des ennemis de la révolution; ils ont donc compté sur une faveur
+secrète jusqu'à ce que les circonstances permissent une protection
+déclarée. Ces dispositions ne pouvaient échapper à la nation
+elle-même, et elles ont dû la tenir en défiance.
+
+«Votre majesté a donc été constamment dans l'alternative de céder à
+ses premières habitudes, à ses affections particulières, ou de faire
+des sacrifices dictés par la philosophie, exigés par la nécessité;
+par conséquent d'enhardir les rebelles en inquiétant la nation, ou
+d'apaiser celle-ci en vous unissant à elle. Tout a son temps, et celui
+de l'incertitude est enfin arrivé.
+
+«Votre majesté peut-elle aujourd'hui s'allier ouvertement avec ceux
+qui prétendent réformer la constitution, où doit-elle généreusement
+se dévouer sans réserve à la faire triompher? Telle est la véritable
+question dont l'état actuel des choses rend la solution inévitable:
+quant à celle, très métaphysique, de savoir si les Français sont mûrs
+pour la liberté, sa discussion ne fait rien ici, car il ne s'agit
+point de juger ce que nous serons devenus dans un siècle, mais de voir
+ce dont est capable la génération présente.
+
+«Au milieu des agitations dans lesquelles nous vivons depuis quatre
+ans, qu'est-il arrivé? Des priviléges onéreux pour le peuple ont été
+abolis; les idées de justice et d'égalité se sont universellement
+répandues; elles ont pénétré partout; l'opinion des droits du peuple
+a justifié le sentiment de ses droits; la reconnaissance de ceux-ci,
+faite solennellement, est devenue une doctrine sacrée; la haine de la
+noblesse, inspirée depuis long-temps par la féodalité, s'est exaspérée
+par l'opposition manifeste de la plupart des nobles à la constitution,
+qui la détruit.
+
+«Durant la première année de la révolution, le peuple voyait dans
+ces nobles des hommes odieux par les priviléges oppresseurs dont ils
+avaient joui, mais qu'il aurait cessé de haïr après la destruction
+de ces priviléges, si la conduite de la noblesse depuis cette époque
+n'avait fortifié toutes les raisons possibles de la redouter et de la
+combattre comme une irréconciliable ennemie.
+
+«L'attachement pour la constitution s'est accru dans la même
+proportion; non-seulement le peuple lui devait des bienfaits
+sensibles, mais il a jugé qu'elle lui en préparait de plus grands,
+puisque ceux qui étaient habitués à lui faire supporter toutes les
+charges cherchaient si puissamment à la détruire ou à la modifier.
+
+«La déclaration des droits est devenue un évangile politique, et la
+constitution française une religion pour laquelle le peuple est prêt à
+périr.
+
+«Aussi le zèle a-t-il été déjà quelquefois jusqu'à suppléer à la loi,
+et lorsque celle-ci n'était pas assez réprimante pour contenir les
+perturbateurs, les citoyens se sont permis de les punir eux-mêmes.
+
+«C'est ainsi que des propriétés d'émigrés ont été exposées aux ravages
+qu'inspirait la vengeance; c'est pourquoi tant de départemens se sont
+crus forcés de sévir contre les prêtres que l'opinion avait proscrits,
+et dont elle aurait fait des victimes.
+
+«Dans ce choc des intérêts, tous les sentimens ont pris l'accent de la
+passion. La patrie n'est point un mot que l'imagination se soit complu
+d'embellir; c'est un être auquel on a fait des sacrifices, à qui l'on
+s'attache chaque jour davantage par les sollicitudes qu'il cause,
+qu'on a créé par de grands efforts, qui s'élève au milieu des
+inquiétudes, et qu'on aime par tout ce qu'il coûte autant que par ce
+qu'on en espère; toutes les atteintes qu'on lui porte sont des moyens
+d'enflammer l'enthousiasme pour elle. A quel point cet enthousiasme
+va-t-il monter, à l'instant où les forces ennemies réunies au dehors
+se concertent avec les intrigues intérieures pour porter les coups les
+plus funestes! La fermentation est extrême dans toutes les parties
+de l'empire; elle éclatera d'une manière terrible, à moins qu'une
+confiance raisonnée dans les intentions de votre majesté ne puisse
+enfin la calmer: mais cette confiance ne s'établira pas sur des
+protestations; elle ne saurait plus avoir pour base que des faits.
+
+«Il est évident pour la nation française que sa constitution peut
+marcher, que le gouvernement aura toute la force qui lui est
+nécessaire du moment où votre majesté, voulant absolument le triomphe
+de cette constitution, soutiendra le corps législatif de toute la
+puissance de l'exécution, ôtera tout prétexte aux inquiétudes du
+peuple, et tout espoir aux mécontens.
+
+«Par exemple, deux décrets importans ont été rendus; tous deux
+intéressent essentiellement la tranquillité publique et le salut de
+l'état: le retard de leur sanction inspire des défiances; s'il est
+prolongé, il causera du mécontentement, et je dois le dire, dans
+l'effervescence actuelle des esprits, les mécontentemens peuvent mener
+à tout.
+
+«Il n'est plus temps de reculer; il n'y a même plus de moyen de
+temporiser: la révolution est faite dans les esprits; elle s'achèvera
+au prix du sang, et sera cimentée par lui, si la sagesse ne prévient
+pas les malheurs qu'il est encore possible d'éviter.
+
+«Je sais qu'on peut imaginer tout opérer et tout contenir par
+des mesures extrêmes; mais quand on aurait déployé la force pour
+contraindre l'assemblée, quand on aurait répandu l'effroi dans Paris,
+la division et la stupeur dans ses environs, toute la France se
+lèverait avec indignation, et, se déchirant elle-même dans les
+horreurs d'une guerre civile, développerait cette sombre énergie, mère
+des vertus et des crimes, toujours funeste à ceux qui l'ont provoquée.
+
+«Le salut de l'état et le bonheur de votre majesté sont intimement
+liés; aucune puissance n'est capable de les séparer: de cruelles
+angoisses et des malheurs certains environneront votre trône, s'il
+n'est appuyé par vous-même sur les bases de la constitution, et
+affermi dans la paix que son maintien doit enfin nous procurer. Ainsi
+la disposition des esprits, le cours des choses, les raisons de
+la politique, l'intérêt de votre majesté, rendent indispensable
+l'obligation de s'unir au corps législatif et de répondre au voeu de
+la nation; ils font une nécessité de ce que les principes présentent
+comme devoir. Mais la sensibilité naturelle à ce peuple affectueux est
+prête à y trouver un motif de reconnaissance. On vous a cruellement
+trompé, sire, quand on vous a inspire de l'éloignement ou de la
+méfiance pour ce peuple facile à toucher. C'est en vous inquiétant
+perpétuellement qu'on vous a porté à une conduite propre à l'alarmer
+lui-même: qu'il voie que vous êtes résolu à faire marcher cette
+constitution, à laquelle il a attaché sa fidélité, et bientôt vous
+deviendrez le sujet de ses actions de grâces!
+
+«La conduite des prêtres en beaucoup d'endroits, les prétextes que
+fournissait le fanatisme aux mécontens, ont fait porter une loi sage
+contre les perturbateurs: que votre majesté lui donne sa sanction;
+la tranquillité publique la réclame, et le salut des prêtres la
+sollicite. Si cette loi n'est mise en vigueur, les départemens seront
+forcés de lui substituer, comme ils font de toutes parts, des mesures
+violentes, et le peuple irrité y suppléera par des excès.
+
+«Les tentatives de nos ennemis, les agitations qui se sont manifestées
+dans la capitale, l'extrême inquiétude qu'avait excitée la conduite
+de votre garde, et qu'entretiennent encore les témoignages de
+satisfaction qu'on lui a fait donner par votre majesté, par une
+proclamation vraiment impolitique dans les circonstances; la situation
+de Paris, sa proximité des frontières, ont fait sentir le besoin d'un
+camp dans son voisinage: cette mesure, dont la sagesse et l'urgence
+ont frappé tous les bons esprits, n'attend encore que la sanction de
+votre majesté; pourquoi faut-il que des retards lui donnent l'air du
+regret, lorsque la célérité lui mériterait la reconnaissance?
+
+«Déjà les tentatives de l'état-major de la garde nationale parisienne
+contre cette mesure ont fait soupçonner qu'il agissait par une
+inspiration supérieure; déjà les déclamations de quelques démagogistes
+outrés réveillent les soupçons de leurs rapports avec les intéressés
+au renversement de la constitution; déjà l'opinion publique compromet
+les intentions de votre majesté: encore quelque délai, et le peuple
+contristé croira apercevoir dans son roi l'ami et le complice des
+conspirateurs.
+
+«Juste ciel! auriez-vous frappé d'aveuglement les puissances de la
+terre, et n'auront-elles jamais que des conseils qui les entraîneront
+à leur ruine.
+
+«Je sais que le langage austère de la vérité est rarement accueilli
+près du trône; je sais aussi que c'est parce qu'il ne s'y fait presque
+jamais entendre, que les révolutions deviennent nécessaires; je sais
+surtout que je dois le tenir à votre majesté, non-seulement comme
+citoyen soumis aux lois, mais comme ministre honoré de sa confiance,
+ou revêtu de fonctions qui la supposent; et je ne connais rien qui
+puisse m'empêcher de remplir un devoir dont j'ai la conscience. C'est
+dans le même esprit que je réitérerai mes représentations à votre
+majesté sur l'obligation et l'utilité d'exécuter la loi qui prescrit
+d'avoir un secrétaire au conseil. La seule existence de la loi
+parle si puissamment, que l'exécution semblerait devoir suivre sans
+retardement; mais il importe d'employer tous les moyens de conserver
+aux délibérations la gravité, la sagesse, la maturité nécessaires; et
+pour les ministres responsables, il faut un moyen de constater leurs
+opinions: si celui-là eût existé, je ne m'adresserais pas par écrit en
+ce moment à votre majesté.
+
+«La vie n'est rien pour l'homme qui estime ses devoirs au-dessus de
+tout; mais, après le bonheur de les avoir remplis, le seul bien auquel
+il soit encore sensible est celui de penser qu'il l'a fait avec
+fidélité, et cela même est une obligation pour l'homme public.
+
+«Paris, 10 juin 1792, l'an IV de la liberté.
+
+«Signé ROLAND.»
+
+
+Le roi écouta cette lecture avec une patience extrême, et sortit en
+disant qu'il ferait connaître ses intentions.
+
+Dumouriez fut appelé au château. Le roi et la reine étaient réunis.
+«Devons-nous, dirent-ils, supporter plus long-temps l'insolence de ces
+trois ministres?--Non, répondit Dumouriez.--Vous chargez-vous de
+nous en délivrer? reprit le roi.--Oui, sire, ajouta encore le hardi
+ministre; mais il faut pour y réussir que votre majesté consente à une
+condition. Je suis dépopularisé, je vais l'être davantage en renvoyant
+trois collègues, chefs d'un parti puissant. Il n'y a qu'un moyen
+de persuader au public qu'ils ne sont pas renvoyés à cause de leur
+patriotisme.--Lequel? demanda le roi.--C'est, répondit Dumouriez, de
+sanctionner les deux décrets;» et il répéta les raisons qu'il avait
+déjà données en plein conseil. La reine s'écria que la condition était
+trop dure; mais Dumouriez s'efforça de lui faire entendre que les
+vingt mille hommes n'étaient pas à redouter; que le décret ne
+désignait pas le lieu où l'on devait les faire camper; qu'on pourrait,
+par exemple, les envoyer à Soissons: que là, on les occuperait à des
+exercices militaires, et qu'on les acheminerait ensuite peu à peu aux
+armées, lorsque le besoin s'en ferait sentir. «Mais alors, dit le
+roi, il faut que vous soyez ministre de la guerre.--Malgré la
+responsabilité, j'y consens, répondit Dumouriez; mais il faut que
+votre majesté sanctionne le décret contre les prêtres; je ne puis la
+servir qu'à ce prix. Ce décret, loin de nuire aux ecclésiastiques,
+les soustraira aux fureurs populaires; il fallait que votre majesté
+s'opposât au premier décret de l'assemblée constituante, qui ordonnait
+le serment; maintenant elle ne peut plus reculer.--J'eus tort alors
+s'écria Louis XVI; je ne dois pas avoir tort encore une fois.» La
+reine, qui ne partageait pas les scrupules religieux de son époux,
+s'unit à Dumouriez, et, pour un instant, le roi parut donner son
+adhésion.
+
+Dumouriez lui indiqua les nouveaux ministres à nommer à la place de
+Servan, Clavière et Roland. C'étaient Mourgues pour l'intérieur,
+Beaulieu pour les finances. La guerre était confiée à Dumouriez, qui,
+pour le moment, réunissait deux ministères, en attendant que celui des
+affaires étrangères fût occupé. L'ordonnance fut aussitôt rendue,
+et, le 13 juin, Roland, Clavière et Servan reçurent leur démission
+officielle. Roland, qui avait toute la force nécessaire pour exécuter
+ce que l'esprit hardi de sa femme pouvait concevoir, se rendit
+aussitôt à l'assemblée, et fit lecture de la lettre qu'il avait écrite
+au roi, et pour laquelle il était renvoyé. Cette démarche était
+certainement permise, une fois les hostilités déclarées; mais, après
+la promesse faite au roi de tenir la lettre secrète, il était peu
+généreux de la lire publiquement.
+
+L'assemblée accueillit avec les plus grands applaudissemens la
+lecture de Roland, ordonna que sa lettre fût imprimée et envoyée aux
+quatre-vingt-trois départemens; elle déclara de plus que, les trois
+ministres disgraciés emportaient la confiance de la nation. C'est dans
+ce moment même que Dumouriez, sans s'intimider, osa paraître à la
+tribune, avec son nouveau titre de ministre de la guerre. Il avait
+préparé en toute hâte un rapport circonstancié sur l'état de l'armée,
+sur les fautes de l'administration et de l'assemblée. Il n'épargna pas
+la sévérité à ceux qu'il savait disposés à lui faire le plus mauvais
+accueil. A peine parut-il, que les huées lui furent prodiguées par les
+jacobins; les feuillans observèrent le plus profond silence. Il rendit
+compte d'abord d'un léger avantage remporté par Lafayette, et de la
+mort de Gouvion qui, officier, député et homme de bien, désespéré
+des malheurs de la patrie, avait volontairement cherché la mort.
+L'assemblée donna des regrets à la perte de ce généreux citoyen; elle
+écouta froidement ceux de Dumouriez, et surtout le désir qu'il exprima
+d'échapper aux mêmes calamités par le même sort. Mais quand il annonça
+son rapport comme ministre de la guerre, le refus d'écouter fut
+manifesté de toutes parts. Il réclama froidement la parole, et finit
+par obtenir le silence. Ses remontrances irritèrent quelques députés:
+«L'entendez-vous? s'écria Guadet, il nous donne des leçons!--Et
+pourquoi pas?» répliqua tranquillement l'intrépide Dumouriez. Le calme
+se rétablit; il acheva sa lecture, et fut tour à tour hué et applaudi.
+A peine eut-il fini, qu'il replia son mémoire pour l'emporter. «Il
+fuit! s'écria-t-on.--Non, reprit-il,» et il remit hardiment son
+mémoire sur le bureau, le signa avec assurance, et traversa
+l'assemblée avec un calme imperturbable. Comme on se pressait sur
+son passage, des députés lui dirent: «Vous allez être envoyé à
+Orléans.--Tant mieux, répondit-il; j'y prendrai des bains et du
+petit-lait, dont j'ai besoin, et je me reposerai.»
+
+Sa fermeté rassura le roi, qui lui en témoigna sa satisfaction; mais
+le malheureux prince était déjà ébranlé et tourmenté de scrupule.
+Assiégé par de faux amis, il était déjà revenu sur ses déterminations,
+et ne voulait plus sanctionner les deux décrets.
+
+Les quatre ministres réunis en conseil supplièrent le roi de donner
+sa double sanction, comme il semblait l'avoir promis. Le roi répondit
+sèchement qu'il ne pouvait consentir qu'au décret des vingt mille
+hommes; que quant à celui des prêtres, il était décidé à s'y opposer;
+que son parti était pris, et que les menaces ne pourraient l'effrayer.
+Il lut la lettre par laquelle il annonçait sa détermination au
+président de l'assemblée. «L'un de vous, dit-il à ses ministres, la
+contre-signera.» Et il prononça ces paroles d'un ton qu'on ne lui
+avait jamais connu.
+
+Dumouriez alors lui écrivit pour lui demander sa démission. «Cet
+homme, s'écria le roi, m'a fait renvoyer trois ministres parce qu'ils
+voulaient m'obliger à adopter les décrets et il veut maintenant que
+je les sanctionne!» Ce reproche était injuste, car ce n'était qu'à
+la condition de la double sanction que Dumouriez avait consenti
+à survivre à ses collègues. Louis XVI le vit, lui demanda s'il
+persistait. Dumouriez fut inébranlable. «En ce cas, lui dit le roi,
+j'accepte votre démission.» Tous les ministres l'avaient donnée aussi.
+Cependant le roi retint Lacoste et Duranthon, et les contraignit de
+rester. MM. Lajard, Chambonas et Terrier de Mont-Ciel, pris parmi les
+feuillans, occupèrent les ministères vacans.
+
+«Le roi, dit Mme Campan, tomba à cette époque dans un découragement
+qui allait jusqu'à l'abattement physique. Il fut dix jours de suite
+sans articuler un mot, même au sein de sa famille, si ce n'est qu'à
+une partie de trictrac qu'il faisait avec madame Élisabeth après son
+dîner, il était obligé de prononcer les mots indispensables à ce jeu.
+La reine le tira de cette position, si funeste dans un état de crise
+où chaque minute amenait la nécessité d'agir, en se jetant à ses
+pieds, en employant tantôt des images faites pour l'effrayer, tantôt
+les expressions de sa tendresse pour lui. Elle réclamait aussi celle
+qu'il devait à sa famille, et alla jusqu'à lui dire que, s'il fallait
+périr, ce devait être avec honneur, et sans attendre qu'on vînt les
+étouffer l'un et l'autre sur le parquet de leur appartement[5].»
+
+Il est facile de présumer quelles durent être les dispositions
+d'esprit de Louis XVI en revenant à lui-même et au soin des affaires.
+Après avoir abandonné une fois le parti des feuillans pour se jeter
+vers celui des girondins, il ne pouvait revenir aux premiers avec
+beaucoup de goût et d'espoir. Il avait fait la double expérience de
+son incompatibilité avec les uns et les autres, et, ce qui était plus
+fâcheux, il la leur avait fait faire à tous. Dès lors il dut plus que
+jamais songer à l'étranger, et y mettre toutes ses espérances. Cette
+pensée devint évidente pour tout le monde, et alarma ceux qui voyaient
+dans l'envahissement de la France la chute de la liberté, le supplice
+de ses défenseurs, et peut-être le partage ou le démembrement du
+royaume. Louis XVI n'y voyait pas cela, car on se dissimule toujours
+l'inconvénient de ce qu'on désire. Épouvanté du tumulte produit par
+la déroute de Mons et de Tournay, il avait envoyé Mallet-du-Pan en
+Allemagne avec des instructions écrites de sa main. Il y recommandait
+aux souverains de s'avancer avec précaution, d'observer les
+plus grands ménagemens envers les habitans des provinces qu'ils
+traverseraient, et de se faire précéder par un manifeste dans lequel
+ils attesteraient leurs intentions pacifiques et conciliatrices[6].
+Quelque modéré que fût ce projet, cependant ce n'en était pas moins
+l'invitation de s'avancer dans le pays; et d'ailleurs, si tel était le
+voeu du roi, celui des princes étrangers et rivaux de la France, celui
+des émigrés courroucés était-il le même? Louis XVI était-il assuré de
+n'être pas entraîné au-delà de ses intentions? Les ministres de Prusse
+et d'Autriche témoignèrent eux-mêmes à Mallet-du-Pan les méfiances que
+leur inspirait l'emportement de l'émigration, et il paraît qu'il eut
+quelque peine à les rassurer à cet égard[7]. La reine s'en défiait
+tout autant; elle redoutait surtout Calonne comme le plus dangereux
+de ses ennemis[8]; mais il n'en conjurait pas moins sa famille d'agir
+avec la plus grande célérité pour sa délivrance. Dès cet instant, le
+parti populaire dut regarder la cour comme un ennemi d'autant plus à
+craindre qu'il disposait de toutes les forces de l'état; et le combat
+qui s'engageait devint un combat à mort. Le roi, en composant son
+nouveau ministère, ne choisit aucun homme prononcé. Dans l'attente de
+sa prochaine délivrance, il ne songeait qu'à passer quelques
+jours encore, et il lui suffisait pour cela du ministère le plus
+insignifiant.
+
+Les feuillans cherchèrent à profiter de l'occasion pour se rattacher
+à la cour, moins, il faut le dire, par ambition personnelle de
+parti, que par intérêt pour le roi. Ils ne comptaient nullement sur
+l'invasion; ils y voyaient pour la plupart un attentat, et de plus un
+péril aussi grand pour la cour que pour la nation. Ils prévoyaient
+avec raison que le roi aurait succombé avant que les secours pussent
+arriver; et, après l'invasion, ils redoutaient des vengeances atroces,
+peut-être le démembrement du territoire, et certainement l'abolition
+de toute liberté.
+
+Lally-Tolendal, qu'on a vu quitter la France dès que les deux chambres
+furent devenues impossibles; Malouet, qui les avait encore essayées
+lors de la révision; Duport, Lameth, Lafayette et autres, qui
+voulaient conserver ce qui était, se réunirent pour tenter un dernier
+effort. Ce parti, comme tous les partis, n'était pas très d'accord
+avec lui-même; mais il se réunissait dans une seule vue, celle de
+sauver le roi de ses fautes, et de sauver la constitution avec lui.
+Tout parti obligé d'agir dans l'ombre est réduit à des démarches qu'on
+appelle intrigues quand elles ne sont pas heureuses. En ce sens
+les feuillans intriguèrent. Dès qu'ils virent le renvoi de Servan,
+Clavière et Roland, opéré par Dumouriez, ils se rapprochèrent de
+celui-ci, et lui proposèrent leur alliance, à condition qu'il
+signerait le _veto_ contre le décret sur les prêtres. Dumouriez,
+peut-être par humeur, peut-être par défaut de confiance dans leurs
+moyens, et sans doute aussi par l'engagement qu'il avait pris de faire
+sanctionner le décret, refusa cette alliance, et se rendit à l'armée,
+avec le désir, écrivait-il à l'assemblée, qu'un coup de canon réunît
+toutes les opinions sur son compte.
+
+Il restait aux feuillans Lafayette, qui, sans prendre part à leurs
+secrètes menées, avait partagé leurs mauvaises dispositions contre
+Dumouriez, et voulait surtout sauver le roi, sans altérer la
+constitution. Leurs moyens étaient faibles. D'abord la cour, qu'ils
+cherchaient à sauver, ne voulait pas l'être par eux. La reine, qui se
+confiait volontiers à Barnave, avait toujours employé les plus grandes
+précautions pour le voir, et ne l'avait jamais reçu qu'en secret.
+Les émigrés et la cour ne lui eussent jamais pardonné de voir les
+constitutionnels. On lui recommandait en effet de ne point traiter
+avec eux, et de leur préférer plutôt les jacobins, parce que,
+disait-on, il faudrait transiger avec les premiers, et qu'on ne serait
+tenu à rien envers les seconds[9]. Qu'on ajoute à ces conseils,
+souvent répétés, la haine personnelle de la reine pour Lafayette, et
+on comprendra combien la cour était peu disposée à se laisser servir
+par les constitutionnels ou les feuillans. Outre ces répugnances de la
+cour à leur égard, il faut considérer encore la faiblesse des moyens
+qu'ils pouvaient employer contre le parti populaire. Lafayette, il est
+vrai, était adoré de ses soldats, et devait compter sur son armée;
+mais il avait l'ennemi en tête, et il ne pouvait découvrir la
+frontière pour se porter vers l'intérieur. Le vieux Luckner, sur
+lequel il s'appuyait, était faible, mobile, et facile à intimider,
+quoique fort brave sur les champs de bataille. Mais, en comptant même
+sur leurs moyens militaires, les constitutionnels n'avaient aucuns
+moyens civils. La majorité de l'assemblée était à la Gironde. La garde
+nationale leur était dévouée en partie, mais elle était désunie et
+presque désorganisée. Les constitutionnels étaient donc réduits, pour
+user de leurs forces militaires, à marcher de la frontière sur Paris,
+c'est-à-dire à tenter une insurrection contre l'assemblée; et
+les insurrections, excellentes pour un parti violent qui prend
+l'offensive, sont funestes et inconvenantes pour un parti modéré qui
+résiste en s'appuyant sur les lois.
+
+Cependant on entoura Lafayette et on concerta avec lui le projet d'une
+lettre à l'assemblée. Cette lettre, écrite en son nom, devait exprimer
+ses sentimens envers le roi et la constitution, et sa désapprobation
+contre tout ce qui tendait à attaquer l'un ou l'autre. Ses amis
+étaient partagés; les uns excitaient, les autres retenaient son zèle.
+Mais, ne songeant qu'à ce qui pouvait servir le roi auquel il avait
+juré fidélité, il écrivit la lettre, et brava tous les dangers qui
+allaient menacer sa tête. Le roi et la reine, quoique résolus à ne pas
+se servir de lui, le laissèrent écrire, parce qu'ils ne voyaient
+dans cette démarche qu'un échange de reproches entre les amis de la
+liberté. La lettre arriva à l'assemblée le 18 juin. Lafayette, après
+avoir, en débutant, blâmé la conduite du dernier ministre, qu'il
+voulait, disait-il, dénoncer au moment où il avait appris son renvoi,
+continuait en ces termes:
+
+«Ce n'est pas assez que cette branche du gouvernement soit délivrée
+d'une funeste influence; la chose publique est en péril; le sort de la
+France repose principalement sur ses représentans; la nation attend
+d'eux son salut; mais, en se donnant une constitution, elle leur a
+prescrit l'unique route par laquelle ils doivent la sauver.»
+
+Protestant ensuite de son inviolable attachement pour la loi jurée, il
+exposait l'état de la France, qu'il voyait placée entre deux espèces
+d'ennemis, ceux du dehors et ceux du dedans.
+
+«Il faut détruire les uns et les autres; mais vous n'en aurez la
+puissance qu'autant que vous serez constitutionnels et justes...
+Regardez autour de vous... pouvez-vous vous dissimuler qu'une faction,
+et, pour éviter toute dénomination vague, que la faction jacobine
+a causé tous les désordres? C'est elle que j'en accuse hautement!
+Organisée comme un empire à part, dans sa métropole et dans ses
+affiliations, aveuglément dirigée par quelques chefs ambitieux, cette
+secte forme une corporation distincte au milieu du peuple français,
+dont elle usurpe les pouvoirs en subjuguant ses représentans et ses
+mandataires.
+
+«C'est là que, dans les séances publiques, l'amour des lois se nomme
+aristocratie, et leur infraction patriotisme; là, les assassins de
+Desilles recoivent des triomphes; les crimes de Jourdain trouvent des
+panégyristes; là, le récit de l'assassinat qui a souillé la ville de
+Metz vient encore d'exciter d'infernales acclamations!
+
+«Croira-t-on échapper à ces reproches en se targuant d'un manifeste
+autrichien, où ces sectaires sont nommés? Sont-ils devenus sacrés
+parce que Léopold a prononcé leur nom? et parce que nous devons
+combattre les étrangers qui s'immiscent dans nos querelles,
+sommes-nous dispensés de délivrer notre patrie d'une tyrannie
+domestique?»
+
+Rappelant ensuite ses anciens services pour la liberté, énumérant les
+garanties qu'il avait données à la patrie, le général répondait de lui
+et de son armée, et déclarait que la nation française, si elle n'était
+pas la plus vile de l'univers, pouvait et devait résister à la
+conjuration des rois qui s'étaient coalisés contre elle. «Mais,
+ajouta-t-il, pour que nous, soldats de la liberté, combattions avec
+efficacité et mourions avec fruit pour elle, il faut que le nombre des
+défenseurs de la patrie soit promptement proportionné à celui de ses
+adversaires, que les approvisionnemens de tout genre se multiplient
+et facilitent nos mouvemens; que le bien-être des troupes, leurs
+fournitures, leurs paiemens, les soins relatifs à leur santé, ne
+soient plus soumis à de fatales lenteurs, etc.» Suivaient d'autres
+conseils dont voici le principal et le dernier: «Que le règne des
+clubs, anéanti par vous, fasse place au règne de la loi, leurs
+usurpations à l'exercice ferme et indépendant des autorités
+constituées, leurs maximes désorganisatrices aux vrais principes de
+la liberté, leur fureur délirante au courage calme et constant d'une
+nation qui connaît ses droits et les défend, enfin leurs combinaisons
+sectaires aux véritables intérêts de la patrie, qui, dans ce moment de
+danger, doit réunir tous ceux pour qui son asservissement et sa
+ruine ne sont pas les objets d'une atroce jouissance et d'une infâme
+spéculation!»
+
+C'était dire aux passions irritées: arrêtez-vous; aux partis
+eux-mêmes: immolez-vous de plein gré; à un torrent enfin: ne coulez
+pas! Mais, quoique le conseil fût inutile, ce n'en était pas moins un
+devoir de le donner. La lettre fut fort applaudie par le côté droit.
+Le côté gauche se tut. A peine la lecture en était-elle achevée, qu'il
+était déjà question de l'impression et de l'envoi aux départemens.
+
+Vergniaud demanda la parole et l'obtint. Selon lui, il importait à la
+liberté, que M. de Lafayette avait jusque-là si bien défendue, qu'on
+fît une distinction entre les pétitions des simples citoyens qui
+donnaient un avis ou réclamaient un acte de justice, et les leçons
+d'un général armé. Celui-ci ne devait s'exprimer que par l'organe
+du ministère, sans quoi la liberté était perdue. Il fallait en
+conséquence passer à l'ordre du jour. Thevenot répondit que
+l'assemblée devait recevoir de la bouche de M. de Lafayette les
+vérités qu'elle n'avait pas osé se dire à elle-même. Cette dernière
+observation excita un grand tumulte. Quelques membres nièrent
+l'authenticité de la lettre. «Quand elle ne serait pas signée, s'écria
+M. Coubé, il n'y a que M. de Lafayette qui ait pu l'écrire.» Guadet
+demanda la parole pour un fait, et soutint que la lettre ne pouvait
+pas être de M. de Lafayette, parce qu'il parlait de la démission de
+Dumouriez, qui n'avait eu lieu que le 16, et qu'elle était datée du
+16 même. «Il serait donc impossible, ajoute-t-il, que le signataire
+parlât d'un fait qui ne devait pas lui être connu. Ou la signature
+n'est pas de lui, ou elle était ici en blanc, à la disposition d'une
+faction qui devait en disposer à son gré.» Il se fit une grande rumeur
+à ces mots. Guadet, continuant, ajouta que M. de Lafayette était
+incapable, d'après ses sentimens connus, d'avoir écrit une lettre
+pareille. «Il doit savoir, dit-il, que lorsque Cromwell...» Le député
+Dumas, ne pouvant plus se contenir à ce dernier mot, demande la
+parole; une longue agitation éclate dans l'assemblée. Néanmoins Guadet
+se ressaisit de la tribune, et reprend: «Je disais...» On l'interrompt
+de nouveau. «Vous en étiez, lui dit-on, à Cromwell...--J'y reviendrai,
+réplique-t-il... Je disais que M. de Lafayette doit savoir que,
+lorsque Cromwell tenait un langage pareil, la liberté était perdue en
+Angleterre. Il faut ou s'assurer qu'un lâche s'est couvert du nom
+de M. de Lafayette, ou bien prouver par un grand exemple au peuple
+français, que vous n'avez pas fait un vain serment en jurant de
+maintenir la constitution.»
+
+Une foule de membres attestent qu'ils reconnaissent la signature de M.
+de Lafayette, et, malgré cela, sa lettre est renvoyée au comité des
+douze, pour en constater l'authenticité. Elle est ainsi privée de
+l'impression et de l'envoi aux départemens.
+
+Cette généreuse démarche fut donc tout-à-fait inutile, et devait
+l'être dans l'état des esprits. Dès cet instant le général fut presque
+aussi dépopularisé que la cour; et si les chefs de la Gironde, plus
+éclairés que le peuple, ne croyaient pas Lafayette capable de trahir
+son pays, parce qu'il avait attaqué les jacobins, la masse le croyait
+cependant, à force de l'entendre répéter dans les clubs, les journaux
+et les lieux publics.
+
+Ainsi, aux alarmes que la cour avait inspirées au parti populaire, se
+joignirent celles que Lafayette provoqua par ses propres démarches.
+Alors ce parti désespéra tout-à-fait, et résolut de frapper la cour,
+avant qu'elle pût mettre à exécution les complots dont on l'accusait.
+
+On a déjà vu comment le parti populaire était composé. En se
+prononçant davantage, il se caractérisait mieux, et de nouveaux
+personnages s'y faisaient remarquer. Robespierre s'est déjà fait
+connaître aux Jacobins, et Danton aux Cordeliers. Les clubs, la
+municipalité et les sections renfermaient beaucoup d'hommes qui, par
+l'ardeur de leur caractère et de leurs opinions, étaient prêts à tout
+entreprendre. De ce nombre étaient Sergent et Panis, qui plus tard
+attachèrent leur nom à un événement formidable. Dans les faubourgs
+on remarquait plusieurs chefs de bataillon qui s'étaient rendus
+redoutables; le principal d'entre eux était un brasseur de bière
+nommé Santerre. Par sa stature, sa voix, et une certaine facilité
+de langage, il plaisait au peuple, et avait acquis une espèce de
+domination dans le faubourg Saint-Antoine, dont il commandait le
+bataillon. Santerre s'était déjà distingué à l'attaque de Vincennes,
+repoussée par Lafayette en février 1791; et, comme tous les hommes
+trop faciles, il pouvait devenir très dangereux selon les inspirations
+du moment. Il assistait à tous les conciliabules qui se tenaient dans
+les faubourgs éloignés. Là, se réunissaient avec lui le journaliste
+Carra, poursuivi pour avoir attaqué Bertrand de Molleville et
+Montmorin; un nommé Alexandre, commandant du faubourg Saint-Marceau;
+un individu très connu sous le nom de Fournier l'Américain; le boucher
+Legendre, qui fut depuis député à la Convention; un compagnon orfèvre
+appelé Rossignol; et plusieurs autres qui, par leurs relations avec la
+populace, remuaient tous les faubourgs. Par les plus relevés d'entre
+eux, ils communiquaient avec les chefs du parti populaire, et
+pouvaient ainsi soumettre leurs mouvemens à une direction supérieure.
+
+On ne peut pas désigner d'une manière précise ceux des députés qui
+contribuaient à cette direction. Les plus distingués d'entre eux
+étaient étrangers à Paris, et n'y avaient d'autre influence que celle
+de leur éloquence. Guadet, Isnard, Vergniaud, tous provinciaux,
+communiquaient plus avec leurs départemens qu'avec Paris même.
+D'ailleurs, très ardens à la tribune, ils agissaient peu hors de
+l'assemblée, et n'étaient point capables de remuer la multitude.
+Condorcet, Brissot, députés de Paris, n'avaient pas plus d'activité
+que les précédens, et par leur conformité d'opinion avec les députés
+de l'Ouest et du Midi, ils étaient devenus Girondins. Roland, depuis
+le renvoi du ministère patriote, était rentré dans la vie privée; il
+habitait une demeure modeste et obscure dans la rue Saint-Jacques.
+Persuadé que, la cour avait le projet de livrer la France et la
+liberté aux étrangers, il déplorait les malheurs de son pays avec
+quelques-uns de ses amis, députés à l'assemblée. Cependant il ne
+paraît pas que l'on travaillât dans sa société à attaquer la cour. Il
+favorisait seulement l'impression d'un journal-affiche, intitulé _la
+Sentinelle_, que Louvet, déjà connu aux Jacobins par sa controverse
+avec Robespierre, rédigeait dans un sens tout patriotique. Roland,
+pendant son ministère, avait alloué des fonds pour éclairer l'opinion
+publique par des écrits, et c'est avec un reste de ces fonds qu'on
+imprimait _la Sentinelle_.
+
+Vers cette époque, il y avait à Paris un jeune Marseillais plein
+d'ardeur, de courage et d'illusions républicaines, et qu'on nommait
+l'Antinoüs, tant il était beau; il avait été député par sa commune à
+l'assemblée législative, pour réclamer contre le directoire de son
+département; car ces divisions entre les autorités inférieures
+et supérieures, entre les municipalités et les directoires de
+département, étaient générales dans toute la France. Ce jeune
+Marseillais se nommait Barbaroux. Ayant de l'intelligence, beaucoup
+d'activité, il pouvait devenir utile à la cause populaire. Il vit
+Roland, et déplora avec lui les catastrophes dont les patriotes
+étaient menacés. Ils convinrent que le péril devenant tous les jours
+plus grand dans le nord de la France, il faudrait, si on était réduit
+à la dernière extrémité, se retirer dans le Midi, et y fonder une
+république, qu'on pourrait étendre un jour, comme Charles VII avait
+autrefois étendu son royaume de Bourges. Ils examinaient la carte
+avec l'ex-ministre Servan, et se disaient que, battue sur le Rhin et
+au-delà, la liberté devait se retirer derrière les Vosges et la Loire;
+que, repoussée dans ces retranchemens, il lui restait encore à l'est,
+le Doubs, l'Ain, le Rhône; à l'ouest la Vienne, la Dordogne; au
+centre, les rochers et les rivières du Limousin. «Plus loin encore,
+ajoute Barbaroux lui-même, nous avions l'Auvergne, ses buttes
+escarpées, ses ravins, ses vieilles forêts, et les montagnes du Velay,
+jadis embrasées par le feu, maintenant couvertes de sapins; lieux
+sauvages où les hommes labourent la neige, mais où ils vivent
+indépendans. Les Cévennes nous offraient encore un asile trop célèbre
+pour n'être pas redoutable à la tyrannie; et à l'extrémité du Midi,
+nous trouvions pour barrières l'Isère, la Durance, le Rhône depuis
+Lyon jusqu'à la mer, les Alpes et les remparts de Toulon. Enfin, si,
+tous ces points avaient été forcés, il nous restait la Corse, la Corse
+où les Génois et les Français n'ont pu naturaliser la tyrannie; qui
+n'attend que des bras pour être fertile, et des philosophes pour
+l'éclairer[10].»
+
+Il était naturel que les habitans du Midi songeassent à se réfugier
+dans leurs provinces, si le Nord était envahi. Ils ne négligeaient
+cependant pas le Nord, car ils convinrent d'écrire dans leurs
+départemens, pour qu'on formât spontanément le camp de vingt mille
+hommes, bien que le décret relatif à ce camp n'eût pas été sanctionné.
+Ils comptaient beaucoup sur Marseille, ville riche, considérablement
+peuplée, et singulièrement démocratique. Elle avait envoyé Mirabeau
+aux états-généraux, et depuis elle, avait répandu dans tout le Midi
+l'esprit dont elle était animée. Le maire de cette ville était ami
+de Barbaroux et partageait ses opinions. Barbaroux lui écrivit de
+s'approvisionner de grains, d'envoyer des hommes sûrs dans les
+départemens voisins, ainsi qu'aux armées des Alpes, de l'Italie et
+des Pyrénées, afin d'y préparer l'opinion publique; de faire sonder
+Montesquiou, général de l'armée des, Alpes, et d'utiliser son ambition
+au profit de la liberté; enfin de se concerter avec Paoli et les
+Corses, de manière à se préparer un dernier secours et un dernier
+asile. On recommanda en outre à ce même maire de retenir le produit
+des impôts pour en priver le pouvoir exécutif, et au besoin pour en
+user contre lui. Ce que Barbaroux faisait pour Marseille, d'autres le
+faisaient pour leur département, et songeaient à s'assurer un refuge.
+Ainsi la méfiance, changée en désespoir, préparait l'insurrection
+générale, et dans ces préparatifs de l'insurrection, une différence
+s'établissait déjà entre Paris et les départemens.
+
+Le maire Pétion, lié avec tous les Girondins, et plus tard rangé et
+proscrit avec eux, se trouvait, à cause de ses fonctions, plus en
+rapport avec les agitateurs de Paris. Il avait beaucoup de calme, une
+apparence de froideur que ses ennemis prirent pour de la stupidité, et
+une probité qui fut exaltée par ses partisans et que ses détracteurs
+n'ont jamais attaquée. Le peuple, qui donne des surnoms à tous ceux
+dont il s'occupe, l'appelait _la Vertu Pétion_. Nous avons déjà parlé
+de lui à l'occasion du voyage de Varennes, et de la préférence que la
+cour lui donna sur Lafayette pour la mairie de Paris. La cour désira
+de le corrompre, et des escrocs promirent d'y réussir. Ils demandèrent
+une somme et la gardèrent pour eux, sans avoir même fait auprès de
+Pétion des ouvertures, que son caractère connu rendait impossibles. La
+joie qu'éprouva la cour de se donner un soutien, et de corrompre un
+magistrat populaire, fut de courte durée; elle reconnut bientôt qu'on
+l'avait trompée, et que les vertus de ses adversaires n'étaient pas
+aussi vénales qu'elle l'avait imaginé.
+
+Pétion avait été des premiers à penser que les penchans d'un roi, né
+absolu, ne se modifient jamais. Il était républicain avant même que
+personne songeât à la république; et dans la constituante, il fut par
+conviction ce que Robespierre était par l'âcreté de son humeur.
+Sous la législative, il se convainquit davantage encore de
+l'incorrigibilité de la cour; il se persuada qu'elle appelait
+l'étranger, et ayant été d'abord républicain par système, il le devint
+alors par raison de sûreté. Dès cet instant, il songea, dit-il, à
+favoriser une nouvelle révolution. Il arrêtait les mouvemens mal
+dirigés, favorisait au contraire ceux qui l'étaient bien, et
+tâchait surtout de les concilier avec la loi, dont il était rigide
+observateur, et qu'il ne voulait violer qu'à l'extrémité.
+
+Sans bien connaître la participation de Pétion aux mouvemens qui se
+préparaient, sans savoir s'il consulta ses amis de la Gironde pour les
+favoriser, on peut dire, d'après sa conduite, qu'il ne fit rien pour y
+mettre obstacle. On prétend que vers la fin de juin, il se rendit chez
+Santerre avec Robespierre, Manuel, procureur syndic de la commune,
+Sillery, ex-constituant, et Chabot, ex-capucin et député; que celui-ci
+harangua la section des Quinze-Vingts, et lui dit que l'assemblée
+l'attendait. Quoi qu'il en soit de ces faits, il est certain qu'il fut
+tenu des conciliabules; et il n'est pas croyable, d'après leur opinion
+connue et leur conduite ultérieure, que les personnages qu'on vient de
+nommer se fissent un scrupule d'y assister[11]. Dès cet instant, on
+parla dans les faubourgs d'une fête pour le 20 juin, anniversaire du
+serment du Jeu de Paume. Il s'agissait, disait-on, de planter un
+arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillans, et d'adresser une
+pétition à l'assemblée, ainsi qu'au roi. Cette pétition devait être
+présentée en armes. On voit assez par là que l'intention véritable de
+ce projet était d'effrayer le château par la vue de quarante mille
+piques.
+
+Le 16 juin, une demande formelle fut adressée au conseil général de la
+commune, pour autoriser les citoyens du faubourg Saint-Antoine à se
+réunir le 20 en armes, et à faire une pétition à l'assemblée et au
+roi. Le conseil général de la commune passa à l'ordre du jour, et
+ordonna que son arrêté serait communiqué au directoire et au corps
+municipal. Les pétitionnaires ne se tinrent pas pour condamnés, et
+dirent hautement qu'ils ne s'en réuniraient pas moins. Le maire Pétion
+ne fit que le 18 les communications ordonnées le 16; de plus, il ne
+les fit qu'au département et point au corps municipal.
+
+Le 19, le directoire du département, qu'on a vu se signaler dans
+toutes les occasions contre les agitateurs, prit un arrêté qui
+défendait les attroupemens armés, et qui enjoignait au commandant
+général et au maire d'employer les mesures nécessaires pour les
+dissiper. Cet arrêté fut signifié à l'assemblée par le ministre de
+l'intérieur, et on y agita aussitôt la question de savoir si lecture
+en serait faite.
+
+Vergniaud s'opposait à ce qu'on l'entendît; cependant il ne réussit
+point; la lecture fut faite, et immédiatement suivie de l'ordre du
+jour.
+
+Deux évènemens assez importans venaient de se passer à l'assemblée. Le
+roi avait signifié son opposition aux deux décrets, dont l'un était
+relatif aux prêtres insermentés, et l'autre à l'établissement d'un
+camp de vingt mille hommes. Cette communication avait été écoutée avec
+un profond silence. En même temps des Marseillais s'étaient présentés
+à la barre pour y lire une pétition. On vient de voir quelles
+relations Barbaroux entretenait avec eux. Excités par ses conseils,
+ils avaient écrit à Pétion pour lui offrir toutes leurs forces,
+et joint à cette offre une pétition destinée à l'assemblée. Ils y
+disaient entre autres choses:
+
+«La liberté française est en danger, mais le patriotisme du Midi
+sauvera la France... Le jour de la colère du peuple est arrivé...
+Législateurs! la force du peuple est entre vos mains; faites-en usage;
+le patriotisme français vous demande à marcher avec des forces plus
+imposantes vers la capitale et les frontières... Vous ne refuserez pas
+l'autorisation de la loi à ceux qui veulent périr pour la défendre.»
+
+Cette lecture avait excité de longs débats dans l'assemblée. Les
+membres du côté droit soutenaient qu'envoyer cette pétition aux
+départemens, c'était les inviter à l'insurrection. Néanmoins, l'envoi
+fut décrété, malgré ces réflexions fort justes sans doute, mais
+inutiles depuis qu'on s'était persuadé qu'une révolution nouvelle
+pouvait seule sauver la France et la liberté.
+
+Tels furent les évènemens pendant la journée du 19. Les mouvemens
+continuaient cependant dans les faubourgs, et Santerre, à ce qu'on
+prétend, disait à ses affidés un peu intimidés par l'arrêté du
+directoire: _Que craignez~vous? La garde nationale n'aura pas ordre de
+tirer, et M. Pétion sera là_.
+
+A minuit, le maire, soit qu'il crût le mouvement irrésistible, soit
+qu'il crût devoir le favoriser, comme il fit plus tard au 10 août,
+écrivit au directoire, et lui demanda de légitimer l'attroupement, en
+permettant à la garde nationale de recevoir les citoyens des faubourgs
+dans ses rangs. Ce moyen remplissait parfaitement les vues de ceux
+qui, sans désirer aucun désordre, voulaient cependant imposer au roi;
+et tout prouve que c'étaient en effet les vues et de Pétion et des
+chefs populaires. Le directoire répondit à cinq heures du matin,
+20 juin, qu'il persistait dans ses arrêtés précédens. Pétion alors
+ordonna au commandant général de service de tenir les postes au
+complet, et de doubler la garde des Tuileries; mais il ne fit rien
+de plus; et ne voulant ni renouveler la scène du Champ-de-Mars, ni
+dissiper l'attroupement, il attendit jusqu'à neuf heures du matin la
+réunion du corps municipal. Dans cette réunion, il laissa prendre une
+décision contraire à celle du directoire, et il fut enjoint à la garde
+nationale d^ouvrir ses rangs aux pétitionnaires armés. Pétion, en ne
+s'opposant pas à un arrêté qui violait la hiérarchie administrative,
+se mit par là dans une espèce de contravention, qui lui fut plus
+tard reprochée. Mais, quel que fût le caractère de cet arrêté, ses
+dispositions devinrent inutiles, car la garde nationale n'eut pas le
+temps de se former, et l'attroupement devint bientôt si considérable
+qu'il ne fut plus possible d'en changer ni la forme ni la direction.
+
+Il était onze heures du matin. L'assemblée venait de se réunir dans
+l'attente d'un grand événement. Les membres du département se rendent
+dans son sein pour lui faire connaître l'inutilité de leurs efforts.
+Le procureur-syndic Roederer obtient la parole; il expose qu'un
+rassemblement extraordinaire de citoyens s'est formé malgré la loi, et
+malgré diverses injonctions des autorités; que ce rassemblement paraît
+avoir pour objet de célébrer l'anniversaire du 20 juin, et de porter
+un nouveau tribut d'hommages à l'assemblée; mais que si tel est le
+but du plus grand nombre, il est à craindre que des malintentionnés
+veuillent profiter de cette multitude pour appuyer une adresse au roi,
+qui ne doit en recevoir que sous la forme paisible de simple pétition.
+Rappelant ensuite les arrêtés du directoire et du conseil-général
+de la commune, les lois décrétées contre les attroupemens armés, et
+celles qui fixent à vingt le nombre des citoyens pouvant présenter
+une pétition, il exhorte l'assemblée à les faire exécuter; «car,
+ajoute-t-il, aujourd'hui des pétitionnaires armés se portent ici par
+un mouvement civique; mais demain il peut se réunir une foule de
+malveillans, et alors je vous le demande, messieurs, qu'aurions-nous à
+leur dire?...»
+
+Au milieu des applaudissemens de la droite et des murmures de
+la gauche, qui, en improuvant les alarmes et la prévoyance du
+département, approuvait évidemment l'insurrection, Vergniaud monte
+à la tribune, et fait observer que l'abus dont le procureur syndic
+s'effraie pour l'avenir, est déjà établi; que plusieurs fois on a
+reçu des pétitionnaires armés; qu'on leur a permis de défiler dans
+la salle; qu'on a eu tort peut-être, mais que les pétitionnaires
+d'aujourd'hui auraient raison de se plaindre si on les traitait
+différemment des autres; que si, comme on le disait, ils voulaient
+présenter une adresse au roi, sans doute ils lui enverraient des
+pétitionnaires sans armes; et qu'au reste, si on redoutait quelque
+danger pour le roi, on n'avait qu'à l'entourer et lui envoyer une
+députation de soixante membres.
+
+Dumolard admet tout ce qu'a soutenu Vergniaud, avoue l'abus établi,
+mais soutient qu'il faut le faire cesser, dans cette occasion surtout,
+si l'on ne veut pas que rassemblée et le roi paraissent, aux yeux de
+l'Europe, les esclaves d'une faction dévastatrice. Il demande, comme
+Vergniaud, l'envoi d'une députation, mais il exige de plus que la
+municipalité et le département répondent des mesures prises pour le
+maintien des lois. Le tumulte s'accroît de plus en plus. On annonce
+une lettre de Santerre; elle est lue au milieu des applaudissement
+des tribunes, «Les habitans du faubourg Saint-Antoine, portait cette
+lettre, célébrent le 20 juin; on les a calomniés, et ils demandent
+à être admis à la barre de l'assemblée, pour confondre leurs
+détracteurs, et prouver qu'ils sont toujours les hommes du 14
+juillet.»
+
+Vergniaud répond ensuite à Dumolard que, si la loi a été violée,
+l'exemple n'est pas nouveau; que vouloir s'y opposer cette fois, ce
+serait renouveler la scène sanglante du Champ-de-Mars; et qu'après
+tout les sentimens des pétitionnaires n'ont rien de répréhensible.
+«Justement inquiets de l'avenir, ajoute Vergniaud, ils veulent prouver
+que, malgré toutes les intrigues ourdies contre la liberté, ils sont
+toujours prêts à la défendre.» Ici, comme on le voit, la pensée
+véritable du jour se découvrait par un effet ordinaire de la
+discussion. Le tumulte continue. Ramond demande la parole, et il faut
+un décret pour la lui obtenir. Dans ce moment on annonce que les
+pétitionnaires sont au nombre de huit mille. «Ils sont huit mille,
+dit Calvet, et nous ne sommes que sept cent quarante-cinq,
+retirons-nous.--A l'ordre! à l'ordre!» s'écrie-t-on de toutes parts.
+Calvet est rappelé à l'ordre, et on presse Ramond de parler, parce
+que huit mille citoyens attendent. «Si huit mille citoyens attendent,
+dit-il, vingt-quatre millions de Français ne m'attendent pas moins.»
+Il renouvelle alors les raisons données par ses amis du côté droit.
+Tout à coup les pétitionnaires se jettent dans la salle. L'assemblée
+indignée se lève, le président se couvre, et les pétitionnaires se
+retirent avec docilité. L'assemblée satisfaite consent alors à les
+recevoir.
+
+Cette pétition, dont le ton était des plus audacieux, exprimait l'idée
+de toutes les pétitions de cette époque: «Le peuple est prêt; il
+n'attend que vous; il est disposé à se servir de grands moyens pour
+exécuter l'article 2 de la déclaration des droits, _résistance à
+l'oppression_... Que le plus petit nombre d'entre vous qui ne s'unit
+pas à vos sentimens et aux nôtres, purge la terre de la liberté, et
+s'en aille à Coblentz... Cherchez la cause des maux qui nous menacent;
+si elle dérive du pouvoir exécutif, qu'il soit anéanti!...»
+
+Le président, après une réponse où il promet aux pétitionnaires la
+vigilance des représentans du peuple, et leur recommande l'obéissance
+aux lois, leur accorde au nom de l'assemblée la permission de défiler
+devant elle. Les portes s'ouvrent alors, et le cortège, qui était dans
+le moment de trente mille personnes au moins, traverse la salle. On se
+figure facilement tout ce que peut produire l'imagination du peuple
+livrée à elle-même. D'énormes tables portant la déclaration des droits
+précédaient la marche; des femmes, des enfans dansaient autour de ces
+tables en agitant des branches d'olivier et des piques, c'est-à-dire
+la paix ou la guerre au choix de l'ennemi; ils répétaient en choeur le
+fameux _Ça ira_. Venaient ensuite les forts des halles, les ouvriers
+de toutes les classes, avec de mauvais fusils, des sabres et des fers
+tranchans placés au bout de gros bâtons. Santerre, et le marquis de
+Saint-Hurugues déjà signalé dans les journées des 5 et 6 octobre,
+marchaient le sabre nu à leur tête. Des bataillons de la garde
+nationale suivaient en bon ordre, pour contenir le tumulte par leur
+présence. Après, venaient encore des femmes, suivies d'autres hommes
+armés. Des banderoles flottantes portaient ces mots: _La constitution
+ou la mort_. Des culottes déchirées étaient élevées en l'air, aux cris
+de _vivent les sans-culottes_! Enfin un signe atroce vint ajouter la
+férocité à la bizarrerie du spectacle. Au bout d'une pique était porté
+un coeur de veau avec cette inscription: _Coeur d'aristocrate_.
+La douleur et l'indignation éclatèrent à cette vue: sur-le-champ
+l'emblème affreux disparut, mais pour reparaître encore aux portes des
+Tuileries. Les applaudissemens des tribunes, les cris du peuple gui
+traversait la salle, les chants civiques, les rumeurs confuses, le
+silence plein d'anxiété de l'assemblée, composaient une scène étrange
+et affligeante pour les députés mêmes qui voyaient un auxiliaire
+dans la multitude. Hélas! pourquoi faut-il que, dans ces temps de
+discordes, la raison ne suffise pas! pourquoi ceux qui appelaient
+les barbares disciplinés du Nord obligeaient-ils leurs adversaires
+à appeler ces autres barbares indisciplinés, tour à tour gais ou
+féroces, qui pullulent au sein des villes, et croupissent au-dessous
+de la civilisation la plus brillante!
+
+Cette scène dura trois heures. Enfin Santerre, reparaissant de nouveau
+pour faire à l'assemblée les remerciemens du peuple, lui offrit un
+drapeau en signe de reconnaissance et de dévouement.
+
+La multitude en ce moment voulait entrer dans le jardin des Tuileries,
+dont les grilles étaient fermées. De nombreux détachemens de la garde
+nationale entouraient le château, et, s'étendant en ligne depuis les
+Feuillans jusqu'à la rivière, présentaient un front imposant. Un ordre
+du roi fit ouvrir la porte du jardin. Le peuple, s'y précipitant
+aussitôt, défila sous les fenêtres du palais, et devant les rangs de
+la garde nationale, sans aucune démonstration hostile, mais en
+criant: _A bas le veto, vivent les sans-culottes!_ Cependant quelques
+individus ajoutaient en parlant du roi: «Pourquoi ne se montre-t-il
+pas?... Nous ne voulons lui faire aucun mal.» Cet ancien mot, _on le
+trompe_, se faisait entendre quelquefois encore, mais rarement. Le
+peuple, prompt à recevoir l'opinion de ses chefs, avait désespéré
+comme eux.
+
+La multitude sortit par la porte du jardin qui donne sur le
+Pont-Royal, remonta le quai, et vint, en traversant les guichets du
+Louvre, occuper la place du Carrousel. Cette place, aujourd'hui si
+vaste, était alors occupée par une foule de rues, qui formaient des
+espèces de chemins couverts. Au lieu de cette cour immense qui s'étend
+entre le château et la grille, et depuis une aile jusqu'à l'autre, se
+trouvaient de petites cours séparées par des murs et des habitations;
+d'antiques guichets leur donnaient ouverture sur le Carrousel. Le
+peuple inonda tous les alentours, et se présenta à la porte
+royale. L'entrée lui en fut défendue: des officiers municipaux le
+haranguèrent, et parurent le décider à se retirer. On prétend que,
+dans cet instant, Santerre, sortant de l'assemblée, où il était
+demeuré le dernier pour offrir un drapeau, ranima les dispositions
+du peuple déjà ralenties, et fit placer le canon devant la porte. Il
+était près de quatre heures: deux officiers municipaux levèrent tout à
+coup la consigne[12]; alors les forces qui étaient assez considérables
+sur ce point, et qui consistaient en bataillons de la garde nationale
+et en plusieurs détachemens de gendarmerie, furent paralysées. Le
+peuple se précipita pêle-mêle dans la cour, et de là dans le vestibule
+du château. Santerre, menacé, dit-on, par deux témoins, d'être accusé
+de cette violation de la demeure royale, s'écria en s'adressant
+aux assaillans: _Soyez témoins que je refuse de marcher dans les
+appartemens du roi_. Cette interpellation n'arrêta pas la multitude,
+qui avait pris l'élan; elle se répandit dans toutes les parties du
+château, l'envahit par tous les escaliers, et transporta, à force de
+bras, une pièce de canon jusqu'au premier étage. Au même instant les
+assaillans se mirent à attaquer, à coups de sabre et de hache, les
+portes qui s'étaient fermées sur eux.
+
+Louis XVI, dans ce moment, avait renvoyé un grand nombre de ses
+dangereux amis, qui, sans pouvoir le sauver, l'avaient compromis tant
+de fois. Ils étaient accourus, mais il les fit sortir des Tuileries,
+où leur présence ne pouvait qu'irriter le peuple sans le contenir. Il
+était resté avec le vieux maréchal de Mouchy, le chef de bataillon
+Acloque, quelques serviteurs de sa maison, et plusieurs officiers
+dévoués de la garde nationale. C'est alors qu'on entendit les cris du
+peuple et le bruit des coups de hache. Aussitôt les officiers de
+la garde nationale l'entourent, le supplient de se montrer, en lui
+promettant de mourir à ses côtés. Il n'hésite pas et ordonne d'ouvrir.
+Au même instant le panneau de la porte vient tomber à ses pieds sous
+un coup violent. On ouvre enfin, et on aperçoit une forêt de piques et
+de baïonnettes. «Me voici,» dit Louis XVI en se montrant à la foule
+déchaînée. Ceux qui l'entourent se pressent autour de lui, et lui font
+un rempart de leur corps. «Respectez votre roi,» s'écrient-ils; et la
+multitude, qui n'avait certainement aucun but, et à laquelle on
+n'en avait indiqué d'autre qu'une invasion menaçante, ralentit son
+irruption. Plusieurs voix annoncent une pétition, et demandent qu'elle
+soit écoutée. Ceux qui entourent le roi l'engagent alors à passer
+dans une salle plus vaste, afin de pouvoir entendre cette lecture. Le
+peuple, satisfait de se voir obéi, suit le prince, qu'on a l'heureuse
+idée de placer dans l'embrasure d'une fenêtre. On le fait monter sur
+une banquette; on en dispose plusieurs devant lui; on y ajoute une
+table; tous ceux qui l'accompagnent se rangent autour. Des grenadiers
+de la garde, des officiers de la maison, viennent augmenter le nombre
+de ses défenseurs, et composent un rempart derrière lequel il peut
+écouter avec moins de danger ce terrible plébiscite. Au milieu du
+tumulte et des cris, on entend ces mots souvent répétés: _Point de
+veto! point de prêtres_! point d'aristocrates! le camp sous Paris_!
+Le boucher Legendre s'approche, et demande en un langage populaire la
+sanction du décret. «Ce n'est ni le lieu ni le moment, répond le roi
+avec fermeté; je ferai tout ce qu'exigera la constitution.» Cette
+résistance produit son effet. _Vive la nation! vive la nation_!
+s'écrient les assaillans. «Oui, reprend Louis XVI, _vive la nation_!
+je suis son meilleur ami.--Eh bien! faites-le voir,» lui dit un de
+ces hommes, en lui présentant un bonnet rouge au bout d'une pique. Un
+refus était dangereux, et certes la dignité pour le roi ne consistait
+pas à se faire égorger en repoussant un vain signe, mais, comme il
+le fit, à soutenir avec fermeté l'assaut de la multitude. Il met le
+bonnet sur sa tête, et l'approbation est générale. Comme il étouffait
+par l'effet de la saison et de la foule, l'un de ces hommes à moitié
+ivre, qui tenait un verre et une bouteille, lui offre à boire. Le roi
+craignait depuis long-temps d'être empoisonné: cependant il boit sans
+hésiter, et il est vivement applaudi.
+
+Pendant ce temps, madame Elisabeth, qui aimait tendrement son frère,
+et qui seule de la famille avait pu arriver jusqu'à lui, le suivait de
+fenêtre en fenêtre, pour partager ses dangers. Le peuple en la voyant
+la prit pour la reine. Les cris _voilà l'Autrichienne_! retentirent
+d'une manière effrayante. Les grenadiers nationaux qui avaient entouré
+la princesse voulaient détromper le peuple. «Laissez-le, dit cette
+soeur généreuse, laissez-le dans son erreur, et sauvez la reine!»
+
+La reine, entourée de ses enfans, n'avait pu joindre son royal époux.
+Elle avait fui des appartemens inférieurs, était accourue dans la
+salle du conseil, et ne pouvait parvenir jusqu'au roi, à cause de la
+foule qui obstruait tout le château. Elle voulait se réunir à lui,
+et demandait avec instance à être conduite dans la salle où il se
+trouvait. On était parvenu à l'en dissuader, et, rangée derrière la
+table du conseil avec quelques grenadiers, elle voyait défiler le
+peuple, le coeur plein d'effroi, et les yeux humides des larmes
+qu'elle retenait. A ses côtés sa fille versait des pleurs; son jeune
+fils, effrayé d'abord, s'était rassuré bientôt, et souriait avec
+l'heureuse ignorance de son âge. On lui avait présenté un bonnet
+rouge, que la reine avait mis sur sa tête. Santerre, placé de ce côté,
+recommandait le respect au peuple, et rassurait la princesse: il lui
+répétait le mot accoutumé et malheureusement inutile: _Madame, on
+vous trompe, on vous trompe_. Puis, voyant le jeune prince qui était
+accablé sous le bonnet rouge, «Cet enfant étouffe,» dit-il; et il le
+délivra de cette ridicule coiffure.
+
+En apprenant les dangers du château, des députés étaient accourus
+auprès du roi, et parlaient au peuple pour l'inviter au respect.
+D'autres s'étaient rendus à l'assemblée pour l'instruire de ce qui se
+passait; et l'agitation s'y était augmentée de l'indignation du côté
+droit, et des efforts du côté gauche pour excuser cette irruption
+dans le palais du monarque. Une députation avait été décrétée sans
+contestation, et vingt-quatre membres étaient partis pour entourer le
+roi. La députation devait être renouvelée de demi-heure en demi-heure,
+pour tenir l'assemblée toujours instruite des évènemens. Les députés
+envoyés parlèrent tour à tour, en se faisant élever sur les épaules
+des grenadiers. Pétion parut ensuite, et fut accusé d'être arrivé trop
+tard. Il assura n'avoir été averti qu'à quatre heures et demie de
+l'invasion opérée à quatre; d'avoir mis une demi-heure pour arriver
+au château, et d'avoir eu ensuite tant d'obstacles à vaincre, qu'il
+n'avait pu être rendu auprès du roi avant cinq heures et demie. Il
+s'approcha du prince: «Ne craignez rien, lui dit-il, vous êtes au
+milieu du peuple.» Louis XVI, prenant alors la main d'un grenadier,
+la posa sur son coeur en disant: «Voyez s'il bat plus vite qu'à
+l'ordinaire.» Cette noble réponse fut fort applaudie. Pétion monta
+enfin sur un fauteuil, et, s'adressant à la foule, lui dit qu'après
+avoir fait ses représentations au roi, il ne lui restait qu'à se
+retirer sans tumulte, et de manière à ne pas souiller cette
+journée. Quelques témoins prétendent que Pétion dit, ses _justes_
+représentations. Ces mots ne prouveraient au surplus que le besoin
+de ne pas blesser la multitude. Santerre joignit son influence à
+la sienne, et le château fut bientôt évacué. La foule se retira
+paisiblement et avec ordre. Il était environ sept heures du soir.
+
+Aussitôt le roi, la reine, sa soeur, ses enfans se réunirent en
+versant un torrent de larmes. Le roi, étourdi de cette scène, avait
+encore le bonnet rouge sur sa tête; il s'en aperçut pour la première
+fois depuis plusieurs heures, et il le rejeta avec indignation. Dans
+ce moment, de nouveaux députés arrivèrent pour s'informer de l'état du
+château. La reine, le parcourant avec eux, leur montrait les portes
+enfoncées, les meubles brisés, et s'exprimait avec douleur sur tant
+d'outrages. Merlin de Thionville, l'un des plus ardens républicains,
+était du nombre des députés présens; la reine aperçut des larmes dans
+ses yeux. «Vous pleurez, lui dit-elle, de voir le roi et sa famille
+traités si cruellement par un peuple qu'il a toujours voulu rendre
+heureux.--Il est vrai, madame, répondit Merlin, je pleure sur les
+malheurs d'une femme belle, sensible et mère de famille; mais, ne vous
+y méprenez point, il n'y a pas une de mes larmes pour le roi ni pour
+la reine: je hais les rois et les reines...[13]»
+
+Notes:
+
+[1] Mémoires de madame Campan, tome II, page 154.
+[2] Voyez la note 11 à la fin du volume.
+[3] Séance du 28 mai.
+[4] Ce décret est du 27 mai; le décret suivant, relatif au camp de
+ 20,000 hommes, est du 8 juin.
+[5] Voyez madame Campan, tome II, page; 205.
+[6] Voyez la note 12 à la fin du volume.
+[7] Voyez la note 13 à la fin du volume.
+[8] Voyez la note 14 à la fin du volume.
+[9] Voyez la note 15 à la fin du volume.
+[10] Mémoires de Barbaroux, pages 38 et 39.
+[11] Voyez la note 16 à la fin du volume.
+[12]Tous les témoins entendus ont été d'accord sur ce fait et n'ont
+ varié que sur le nom des officiers municipaux.
+[13] Voyez madame Campan, tome II, page 125.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+SUITE DE LA JOURNÉE DU 20 JUIN.--ARRIVÉE DE LAFAYETTE A PARIS; SES
+PLAINTES A L'ASSEMBLÉE.--BRUITS DE GUERRE; INVASION PROCHAINE DES
+PRUSSIENS; DISCOURS DE VERGNIAUD.--RÉCONCILIATION DE TOUS LES PARTIS
+DANS LE SEIN DE L'ASSEMBLÉE, LE 7 JUILLET.--LA PATRIE EST DÉCLARÉE
+EN DANGER.--LE DÉPARTEMENT SUSPEND LE MAIRE PÉTION DE SES
+FONCTIONS.--ADRESSES MENAÇANTES CONTRE LA ROYAUTÉ.--LAFAYETTE PROPOSE
+AU ROI UN PROJET DE FUITE.--TROISIÈME ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET;
+DESCRIPTION DE LA FÊTE.--PRÉLUDES D'UNE NOUVELLE RÉVOLUTION.--COMITÉ
+INSURRECTIONNEL.--DÉTAILS SUR LES PLUS CÉLÈBRES RÉVOLUTIONNAIRES A
+CETTE ÉPOQUE; CAMILLE DESMOULINS, MARAT, ROBESPIERRE, DANTON.--PROJETS
+DES AMIS DU ROI POUR LE SAUVER.--DÉMARCHES DES DÉPUTÉS GIRONDINS POUR
+ÉVITER UNE INSURRECTION.
+
+
+Le lendemain de cette journée insurrectionnelle du 20, dont nous
+venons de retracer les principales circonstances, Paris avait encore
+un aspect menaçant, et les divers partis s'agitèrent avec plus de
+violence. L'indignation dut être générale chez les partisans de la
+cour, qui la regardaient comme outragée, et chez les constitutionnels,
+qui considéraient cette invasion comme un attentat aux lois et à
+la tranquillité publique. Le désordre avait été grand, mais on
+l'exagérait encore: on supposait qu'il y avait eu le projet
+d'assassiner le roi, et que le complot n'avait manqué que par un
+heureux hasard. Ainsi, par une réaction naturelle, la faveur du jour
+était toute pour la famille royale, exposée la veille à tant de
+dangers et d'outrages, et une extrême défaveur régnait contre les
+auteurs supposés de l'insurrection.
+
+Les visages étaient mornes dans l'assemblée; quelques députés
+s'élevèrent avec force contre les évènemens de la veille. M. Bigot
+proposa une loi contre les pétitions armées, et contre l'usage de
+faire défiler des bandes dans la salle. Quoiqu'il existât déjà des
+lois à cet égard, on les renouvela par un décret. M. Daveirhoult
+voulait qu'on informât contre les perturbateurs. «Informer, lui
+dit-on, contre quarante mille hommes!--Eh bien, reprit-il, si on ne
+peut distinguer entre quarante mille hommes, punissez la garde, qui ne
+s'est pas défendue; mais agissez de quelque manière.» Les ministres
+vinrent ensuite faire un rapport sur ce qui s'était passé, et une
+discussion s'éleva sur la nature des faits. Un membre de la droite,
+sur le motif que Vergniaud n'était pas suspect, et qu'il avait été
+témoin de la scène, voulut qu'il parlât sur ce qu'il avait vu. Mais
+Vergniaud ne se leva point à cet appel, et garda le silence. Cependant
+les plus hardis du côté gauche secouèrent cette contrainte et
+reprirent courage vers la fin de la séance. Ils osèrent même proposer
+qu'on examinât si, dans les décrets de circonstance, le _veto_ était
+nécessaire. Mais cette proposition fut repoussée par une, forte
+majorité.
+
+Vers le soir, on craignit une nouvelle scène semblable à celle de la
+veille. Le peuple se retirant avait dit qu'il reviendrait, et on
+crut qu'il voulait tenir promesse. Mais, soit que ce fût un reste
+de l'émotion de la veille, soit que, pour le moment, cette nouvelle
+tentative fût désapprouvée par les chefs du parti populaire, on
+l'arrêta très facilement; et Pétion courut rapidement au château
+prévenir le roi que l'ordre était rétabli, et que le peuple, après lui
+avoir fait ses représentations, était calme et satisfait. «Cela n'est
+pas vrai, lui dit le roi.--Sire...--Taisez-vous.--Le magistrat du
+peuple n'a pas à se taire, quand il fait son devoir, et qu'il dit la
+vérité.--La tranquillité de Paris repose sur votre tête.--Je connais
+mes devoirs; je saurai les observer.--C'est assez: allez les remplir,
+retirez-vous.»
+
+Le roi, malgré une extrême bonté, était susceptible de mouvemens
+d'humeur, que les courtisans appelaient _coups de boutoir_. La vue
+de Pétion, qu'on accusait d'avoir favorisé les scènes de la veille,
+l'irrita, et produisit la conversation que nous venons de rapporter.
+Tout Paris la connut bientôt. Deux proclamations furent immédiatement
+répandues, l'une du roi et l'autre de la municipalité; et il sembla
+que ces deux autorités entraient en lutte;
+
+La municipalité disait aux citoyens de demeurer calmes, de respecter
+le roi, de respecter et de _faire respecter_ l'assemblée nationale;
+de ne pas se réunir en armes, parce que les lois le défendaient, et
+surtout de se défier des malintentionnés qui tâchaient de les mettre
+de nouveau en mouvement.
+
+On répandait en effet que la cour cherchait à soulever le peuple une
+seconde fois, pour avoir l'occasion de le mitrailler. Ainsi le château
+supposait le projet d'un assassinat, les faubourgs supposaient celui
+d'un massacre.
+
+Le roi disait: «Les Français n'auront pas appris sans douleur qu'une
+multitude, égarée par quelques factieux, est venue à main armée dans
+l'habitation du roi... Le roi n'a opposé aux menaces et aux insultes
+des factieux que sa conscience et son amour pour le bien public.
+
+«Il ignore quel sera le terme où ils voudront s'arrêter, mais, à
+quelque excès qu'ils se portent, ils ne lui arracheront jamais un
+consentement à tout ce qu'il croira contraire à l'intérêt public,
+etc...
+
+«Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de
+plus, ils peuvent le commettre...
+
+«Le roi ordonne à tous les corps administratifs et municipalités de
+veiller à la sûreté des personnes et des propriétés.»
+
+Ces langages opposés répondaient aux deux opinions qui se formaient
+alors. Tous ceux que la conduite de la cour avait désespérés, n'en
+furent que plus irrités contre elle, et plus décidés à déjouer ses
+projets par tous les moyens possibles. Les sociétés populaires, les
+municipalités, les hommes à piques, une portion de la garde nationale,
+le côté gauche de l'assemblée, comprirent la proclamation du maire de
+Paris, et se promirent de n'être prudens qu'autant qu'il le faudrait
+pour ne pas se faire mitrailler sans résultat décisif. Incertains
+encore sur les moyens à employer, ils attendaient, pleins de la même
+méfiance et de la même aversion. Leur premier soin fut d'obliger les
+ministres à comparaître devant l'assemblée, pour rendre compte des
+précautions qu'ils avaient prises sur deux points essentiels:
+
+1. Sur les troubles religieux, excités par les prêtres;
+
+2. Sur la sûreté de la capitale, que le camp de vingt mille hommes,
+refusé par le roi, était destiné à couvrir.
+
+Ceux qu'on appelait aristocrates, les constitutionnels sincères, une
+partie des gardes nationales, plusieurs provinces, et surtout les
+directoires de département, se prononcèrent dans cette occasion et
+d'une manière énergique. Les lois ayant été violées, ils avaient
+tout l'avantage de la parole, et ils en usèrent hautement. Une foule
+d'adresses arrivèrent au roi. A Rouen, à Paris, on prépara une
+pétition qui fut couverte de vingt mille signatures, et qui fut
+associée dans la haine du peuple à celle déjà signée par huit mille
+Parisiens, contre le camp sous Paris. Enfin une information fut
+ordonnée par le département, contre le maire Pétion et le procureur
+de la commune Manuel, accusés tous deux d'avoir favorisé, par leur
+inertie, l'irruption du 20 juin. On parlait, dans ce moment, avec
+admiration de la conduite du roi pendant cette fatale journée; il
+y avait un retour général de l'opinion sur son caractère, qu'on se
+reprochait d'avoir soupçonné de faiblesse. Mais on vit bientôt que
+ce courage passif qui résiste n'est pas cet autre courage actif,
+entreprenant, qui prévient les dangers, au lieu de les attendre avec
+résignation.
+
+Le parti constitutionnel s'agita aussi avec la plus extrême activité.
+Tous ceux qui avaient entouré Lafayette pour concerter avec lui la
+lettre du 16 juin, se réunirent encore, afin de tenter une grande
+démarche. Lafayette avait été indigné en apprenant ce qui s'était
+passé au château; et on le trouva parfaitement disposé. On lui fit
+arriver plusieurs adresses de ses régimens, qui témoignaient la même
+indignation. Que ces adresses fussent suggérées ou spontanées, il les
+interrompit par un ordre du jour, en promettant d'exprimer lui-même et
+en personne les sentimens de toute l'armée. Il résolut donc de venir
+répéter au corps législatif ce qu'il lui avait écrit le 16 juin. Il
+s'entendit avec Luckner, facile à conduire comme un vieux guerrier
+qui n'était jamais sorti de son camp. Il lui fit écrire une lettre
+destinée au roi, et exprimant les mêmes sentimens qu'il allait faire
+connaître de vive voix à la barre du corps législatif. Il prit ensuite
+toutes les mesures nécessaires pour que son absence ne pût nuire aux
+opérations militaires, et il s'arracha à l'amour de ses soldats, pour
+se rendre à Paris au milieu des plus grands dangers.
+
+Lafayette comptait sur sa fidèle garde nationale, et sur un nouvel
+élan de sa part. Il comptait aussi sur la cour, dont il ne pouvait
+craindre l'inimitié, puisqu'il venait se sacrifier pour elle. Après
+avoir prouvé son amour chevaleresque pour la liberté, il voulait
+prouver son attachement sincère au roi, et dans son exaltation
+héroïque, il est probable que son coeur n'était pas insensible à la
+gloire de ce double dévouement. Il arriva le 28 juin au matin;
+le bruit s'en répandit rapidement, et partout on se disait avec
+étonnement et curiosité que le général Lafayette était à Paris.
+
+Avant qu'il arrivât, l'assemblée avait été agitée par un grand nombre
+de pétitions contraires. Celles de Rouen, du Havre, de l'Ain, de
+Seine-et-Oise, du Pas-de-Calais, de l'Aisne, s'élevaient contre les
+excès du 20 juin; celles d'Arras, de l'Hérault, semblaient presque les
+approuver. On avait lu, d'une part, la lettre de Luckner pour le roi;
+et de l'autre des placards épouvantables contre lui. Ces diverses
+lectures avaient excité le trouble pendant plusieurs jours.
+
+Le 28, une foule considérable s'était portée à l'assemblée, espérant
+que Lafayette, dont on ignorait encore les projets, pourrait y
+paraître. En effet, on annonce vers une heure et demie qu'il demande à
+être admis à la barre. Il y est accueilli par les applaudissemens du
+côté droit, et par le silence des tribunes et du côté gauche.
+
+«Messieurs, dit-il, je dois d'abord vous assurer que, d'après les
+dispositions concertées entre le maréchal Luckner et moi, ma présence
+ici ne compromet aucunement ni le succès de nos armes, ni la sûreté de
+l'armée que j'ai l'honneur de commander.»
+
+[Illustration: LAFAYETTE]
+
+Le général annonce ensuite les motifs qui l'amènent. On a soutenu que
+sa lettre n'était pas de lui; et il vient l'avouer, et il sort pour
+faire cet aveu du milieu de son camp, où l'entoure l'amour de ses
+soldats. Une raison plus puissante l'a porté à cette démarche: le
+20 juin a excité l'indignation de son armée, qui lui a présenté une
+multitude d'adresses. Il les a interdites, et a pris l'engagement de
+se faire l'organe de ses troupes auprès de l'assemblée nationale.
+«Déjà, ajoute-t-il, les soldats se demandent si c'est vraiment la
+cause de la liberté et de la constitution qu'ils défendent.»
+
+Il supplie l'assemblée nationale:
+
+1. De poursuivre les instigateurs du 20 juin;
+
+2. De détruire une secte qui envahit la souveraineté nationale, et
+dont les débats publics ne laissent aucun doute sur l'atrocité de ses
+projets;
+
+3. Enfin de faire respecter les autorités, et de donner aux armées
+l'assurance que la constitution ne recevra aucune atteinte au dedans,
+tandis qu'elles prodiguent leur sang pour la défendre au dehors.
+
+Le président lui répond que l'assemblée sera fidèle à la loi jurée,
+et qu'elle examinera sa pétition. Il est invité aux honneurs de la
+séance.
+
+Le général va s'asseoir sur les bancs de la droite. Le député Kersaint
+observe que c'est au banc des pétitionnaires qu'il doit se placer.
+Oui! non! s'écrie-t-on de toutes parts. Le général se lève
+modestement, et va se rendre au banc des pétitionnaires. Des
+applaudissemens nombreux l'accompagnent à cette place nouvelle. Guadet
+prend le premier la parole, et, usant d'un détour adroit, il se
+demande si les ennemis sont vaincus, si la patrie est délivrée,
+puisque M. de Lafayette est à Paris. «Non, répond-il, la patrie n'est
+pas délivrée! notre situation n'a pas changé, et cependant le
+général de l'une de nos armées est à Paris!» Il n'examinera pas,
+continue-t-il, si M. de Lafayette, qui ne voit dans le peuple français
+que des factieux entourant et menaçant les autorités, n'est pas
+lui-même entouré d'un état-major qui le circonvient; mais il fera
+observer à M. de Lafayette qu'il manque à la constitution en se
+faisant l'organe d'une armée légalement incapable de délibérer, et
+que probablement aussi il a manqué à la hiérarchie des pouvoirs
+militaires, en venant à Paris sans l'autorisation du ministre de la
+guerre.
+
+En conséquence, Guadet demande que le ministre déclare s'il a donné un
+congé à M. de Lafayette, et que, de plus, la commission extraordinaire
+fasse un rapport sur la question de savoir si un général pourra
+entretenir l'assemblée d'objets purement politiques.
+
+Ramond se présente pour répondre à Guadet. Il commence par une
+observation bien naturelle et bien souvent applicable, c'est que,
+suivant les circonstances, on varie fort sur l'interprétation des
+lois. «Jamais, dit-il, on n'avait été si scrupuleux sur l'existence
+du droit de pétition. Lorsque récemment encore une foule armée se
+présenta, on ne lui demanda point quelle était sa mission; on ne lui
+reprocha point d'attenter, par l'appareil des armes, à l'indépendance
+de l'assemblée; et lorsque M. de Lafayette, qui, par sa vie entière,
+est pour l'Amérique et pour l'Europe l'étendard de la liberté,
+lorsqu'il se présente, les soupçons s'éveillent!... S'il y a deux
+poids et deux mesures, s'il y a deux manières de considérer les
+choses, qu'il soit permis de faire quelque acception de personne en
+faveur du fils aîné de la liberté!...»
+
+Ramond vote ensuite pour le renvoi de la pétition à la commission
+extraordinaire, afin d'examiner, non la conduite de Lafayette, mais sa
+pétition elle-même. Après un grand tumulte, après un double appel, la
+motion de Ramond est décrétée. Lafayette sort de l'assemblée entouré
+d'un cortège nombreux de députés et de soldats de la garde nationale,
+tous ses partisans et ses anciens compagnons d'armes.
+
+C'était le moment décisif pour lui, pour la cour et pour le parti
+populaire; il se rend au château. Les propos les plus injurieux
+circulent autour de lui, dans les groupes des courtisans. Le roi et la
+reine accueillent avec froideur celui qui venait se dévouer pour eux.
+Lafayette quitte le château, affligé, non pour lui-même, mais pour
+la famille royale, des dispositions qu'on vient de lui montrer. A sa
+sortie des Tuileries, une foule nombreuse le reçoit, l'accompagne
+jusqu'à sa demeure aux cris de _vive Lafayette_, et vient même planter
+un _mai_ devant sa porte. Ces témoignages d'un ancien dévouement
+touchaient le général, et intimidaient les Jacobins. Mais il fallait
+profiter de ces restes de dévouement, et les exciter davantage,
+pour les rendre efficaces. Quelques chefs de la garde nationale
+particulièrement dévoués à la famille royale s'adressèrent à la cour
+pour savoir ce qu'il fallait faire. Le roi et la reine furent tous
+deux d'avis qu'on ne devait pas seconder M. de Lafayette[1]. Il se
+trouva donc abandonné par la seule portion de la garde nationale sur
+laquelle on pût encore s'appuyer. Néanmoins, voulant servir le roi
+malgré lui-même, il s'entendit avec ses amis. Mais ceux-ci n'étaient
+pas mieux d'accord. Les uns, et particulièrement Lally-Tolendal,
+désiraient qu'il agît promptement contre les jacobins, et qu'il les
+attaquât de vive force dans leur club. Les autres, tous membres du
+département et de l'assemblée, s'appuyant sans cesse sur la loi,
+n'ayant de ressources qu'en elle, n'en voulaient pas conseiller
+la violation, et s'opposaient à toute attaque ouverte. Néanmoins
+Lafayette préféra le plus hardi de ces deux conseils: il assigna un
+rendez-vous à ses partisans pour aller avec eux chasser les jacobins
+de leur salle, et en murer les portes. Mais, quoique le lieu de
+la réunion fût fixé, peu s'y rendirent, et Lafayette fut dans
+l'impossibilité d'agir. Cependant, tandis qu'il était désespéré de se
+voir si mal secondé, les jacobins, qui ignoraient la défection des
+siens, furent saisis d'une terreur panique, et abandonnèrent leur
+club. Ils coururent chez Dumouriez, qui n'était pas encore parti pour
+l'armée; ils le pressèrent de se mettre à leur tête et de marcher
+contre Lafayette; mais leur offre ne fut point acceptée. Lafayette
+resta encore un jour à Paris au milieu des dénonciations, des menaces
+et des projets d'assassinat, et partit enfin désespéré de son inutile
+dévouement, et du funeste entêtement de la cour. Et c'est ce même
+homme, si complètement abandonné lorsqu'il venait s'exposer aux
+poignards pour sauver le roi, qu'on a accusé d'avoir trahi Louis XVI!
+Les écrivains de la cour ont prétendu que ses moyens étaient mal
+combinés: sans doute il était plus facile et plus sûr, du moins en
+apparence, de se servir de quatre-vingt mille Prussiens; mais à Paris,
+et avec le projet de ne pas appeler l'étranger, que pouvait-on de
+plus, que de se mettre à la tête de la garde nationale, et imposer aux
+jacobins en les dispersant?
+
+Lafayette partit avec l'intention de servir encore le roi, et de lui
+ménager, s'il était possible, les moyens de quitter Paris. Il écrivit
+à l'assemblée une lettre où il répéta avec plus d'énergie encore tout
+ce qu'il avait dit lui-même contre ce qu'il appelait les factieux.
+
+A peine le parti populaire fut-il délivré des craintes que lui avaient
+causées la présence et les projets du général, qu'il continua ses
+attaques contre la cour, et persista à demander un compte rigoureux
+des moyens qu'elle prenait pour préserver le territoire. On savait
+déjà, quoique le pouvoir exécutif n'en eût rien notifié à l'assemblée,
+que les Prussiens avaient rompu la neutralité, et qu'ils s'avançaient
+par Coblentz au nombre de quatre-vingt mille hommes, tous vieux
+soldats du grand Frédéric, et commandés par le duc de Brunswick,
+général célèbre. Luckner, ayant trop peu de troupes et ne comptant
+pas assez sur les Belges, avait été obligé de se retirer sur Lille et
+Valenciennes. Un officier avait brûlé, en se retirant de Courtray,
+les faubourgs de la ville, et on avait cru que le but de cette mesure
+cruelle était d'aliéner les Belges. Le gouvernement ne faisait rien
+pour augmenter la force de nos armées, qui n'était tout au plus, sur
+les trois frontières, que de deux cent trente mille hommes. Il ne
+prenait aucun de ces moyens puissans qui réveillent le zèle et
+l'enthousiasme d'une nation. L'ennemi enfin pouvait être dans six
+semaines à Paris.
+
+La reine y comptait, et en faisait la confidence à une de ses dames.
+Elle avait l'itinéraire des émigrés et du roi de Prusse. Elle savait
+que tel jour ils pouvaient être à Verdun, tel autre à Lille, et qu'on
+devait faire le siège de cette dernière place. Cette malheureuse
+princesse espérait, disait-elle, être délivrée dans un mois[2]. Hélas!
+que n'en croyait-elle plutôt les sincères amis qui lui représentaient
+les inconvéniens des secours étrangers et inutiles; qu'ils
+arriveraient assez tôt pour la compromettre, mais trop tard pour la
+sauver! Que n'en croyait-elle ses propres craintes à cet égard, et les
+sinistres pressentimens qui l'assiégeaient quelquefois!
+
+On a vu que le moyen auquel le parti national tenait le plus, c'était
+une réserve de vingt mille fédérés sous Paris. Le roi, comme on l'a
+dit, s'était opposé à ce projet. Il fut sommé, dans la personne de ses
+ministres, de s'expliquer sur les précautions qu'il avait prises
+pour suppléer aux mesures ordonnées parle décret non sanctionné. Il
+répondit en proposant un projet nouveau, qui consistait à diriger
+sur Soissons une réserve de quarante-deux bataillons de volontaires
+nationaux, pour remplacer l'ancienne réserve, qu'on venait d'épuiser
+en complétant les deux principales armées. C'était en quelque sorte le
+premier décret, à une différence près, que les patriotes regardaient
+comme très importante, c'est que le camp de réserve serait formé entre
+Paris et la frontière, et non près de Paris même. Ce plan avait été
+accueilli par des murmures et renvoyé au comité militaire.
+
+Depuis, plusieurs départemens et municipalités, excités par leur
+correspondance avec Paris, avaient résolu d'exécuter le décret du
+camp de vingt mille hommes, quoiqu'il ne fût pas sanctionné. Les
+départemens des Bouches-du-Rhône, de la Gironde, de l'Hérault,
+donnèrent le premier exemple, et furent bientôt imités par d'autres.
+Tel fut le commencement de l'insurrection.
+
+Dès que ces levées spontanées furent connues, l'assemblée, modifiant
+le projet des quarante-deux nouveaux bataillons, proposé par le roi,
+décréta que les bataillons qui, dans leur zèle, s'étaient déjà mis en
+marche avant d'avoir été légalement appelés, passeraient par Paris,
+pour s'y faire inscrire à la municipalité de cette ville; qu'ils
+seraient ensuite dirigés sur Soissons, pour y camper; enfin que ceux
+qui pourraient se trouver à Paris avant le 14 juillet, jour de la
+fédération, assisteraient à cette solennité nationale. Cette fête
+n'avait pas eu lieu en 91 à cause de la fuite à Varennes, et
+on voulait la célébrer en 92 avec éclat. L'assemblée ajouta
+qu'immédiatement après la célébration, les fédérés s'achemineraient
+vers le lieu de leur destination.
+
+C'était là tout à la fois autoriser l'insurrection, et renouveler,
+à peu de chose près, le décret non sanctionné. La seule différence,
+c'est que les fédérés ne faisaient que passer à Paris. Mais
+l'important était de les y amener; et, une fois arrivés, mille
+circonstances pouvaient les y retenir. Le décret fut immédiatement
+envoyé au roi, et sanctionné le lendemain.
+
+A cette mesure importante on en joignit une autre: on se défiait d'une
+partie des gardes nationales, et surtout des états-majors, qui, à
+l'exemple des directoires de département, en se rapprochant de la
+haute autorité par leurs grades, penchaient davantage en sa faveur.
+C'était surtout celui de la garde nationale de Paris qu'on voulait
+atteindre; mais ne pouvant pas le faire directement, on décréta que
+tous les états-majors, dans les villes de plus de cinquante mille
+âmes, seraient dissous et réélus[3]. L'état d'agitation où se trouvait
+la France assurant aux hommes les plus ardens une influence toujours
+croissante, cette réélection devait amener des sujets dévoués au parti
+populaire et républicain.
+
+C'étaient là de grandes mesures emportées de vive force sur le côté
+droit et la cour. Cependant rien de tout cela ne paraissait assez
+rassurant aux patriotes contre les dangers imminens dont ils se
+croyaient menacés. Quarante mille Prussiens, tout autant d'Autrichiens
+et de Sardes, s'avançant sur nos frontières; une cour probablement
+d'accord avec l'ennemi, n'employant aucun moyen pour multiplier les
+armées et exciter la nation, usant au contraire du _veto_ pour déjouer
+les mesures du corps législatif, et de la liste civile pour se
+procurer des partisans à l'intérieur; un général qu'on ne supposait
+pas capable de s'unir à l'émigration pour livrer la France, mais
+qu'on voyait disposé à soutenir la cour contre le peuple; toutes ces
+circonstances effrayaient les esprits, et les agitaient profondément.
+_La patrie est en danger_, était le cri général. Mais comment prévenir
+ce danger? telle était la difficulté. On n'était pas même d'accord sur
+les causes. Les constitutionnels et les partisans de la cour, aussi
+terrifiés que les patriotes eux-mêmes, n'imputaient les dangers qu'aux
+factieux, ils ne tremblaient que pour la royauté, et ne voyaient de
+péril que dans la désunion. Les patriotes au contraire, ne trouvaient
+le péril que dans l'invasion, et n'en accusaient que la cour, ses
+refus, ses lenteurs, ses secrètes menées. Les pétitions se croisaient:
+les unes attribuaient tout aux jacobins, les autres à la cour,
+désignée tour à tour sous les noms du _château_, du _pouvoir
+exécutif_, du _veto_. L'assemblée écoutait, et renvoyait tout à la
+commission extraordinaire des douze, chargée depuis long-temps de
+chercher et de proposer des moyens de salut. Son plan était désiré
+avec impatience. En attendant, partout des placards menaçans
+couvraient les murs; les feuilles publiques, aussi hardies que les
+affiches, ne parlaient que d'abdication forcée et de déchéance.
+C'était l'objet de tous les entretiens, et on semblait ne garder
+quelque mesure que dans l'assemblée. Là, les attaques contre la
+royauté n'étaient encore qu'indirectes. On avait proposé, par exemple,
+de supprimer le _veto_ pour les décrets de circonstance; plusieurs
+fois il avait été question de la liste civile, de son emploi coupable,
+et on avait parlé, ou de la réduire, ou de l'assujettir à des comptes
+publics.
+
+La cour n'avait jamais refusé décéder aux instances de l'assemblée, et
+d'augmenter matériellement les moyens de défense. Elle ne l'aurait pas
+pu sans se compromettre trop ouvertement; et d'ailleurs elle devait
+peu redouter l'augmentation numérique d'armées qu'elle croyait
+complètement désorganisées. Le parti populaire voulait, au contraire,
+de ces moyens extraordinaires qui annoncent une grande résolution, et
+qui souvent font triompher la cause la plus désespérée. Ce sont
+ces moyens que la commission des douze imagina enfin après un long
+travail, et proposa à l'assemblée. Elle s'était arrêtée au projet
+suivant:
+
+Lorsque le péril deviendrait extrême, le corps législatif devait le
+déclarer lui-même, par cette formule solennelle: _La patrie est en
+danger_.
+
+A cette déclaration, toutes les autorités locales, les conseils
+des communes, ceux des districts et des départemens, l'assemblée
+elle-même, comme la première des autorités, devaient être en
+permanence, et siéger sans interruption. Tous les citoyens, sous les
+peines les plus graves, seraient tenus de remettre aux autorités les
+armes qu'ils possédaient, pour qu'il en fût fait la distribution
+convenable. Tous les hommes, vieux et jeunes, en état de servir,
+devaient être enrôlés dans les gardes nationales. Les uns étaient
+mobilisés, et transportés au siége des diverses autorités de district
+et de département; les autres pourraient être envoyés partout où le
+besoin de la patrie l'exigerait, soit au dedans, soit au dehors.
+L'uniforme n'était pas exigé de ceux qui ne pourraient en faire les
+frais. Tous les gardes nationaux transportés hors de leur domicile
+recevraient la solde des volontaires. Les autorités étaient chargées
+de se pourvoir de munitions. Un signe de rébellion, arboré avec
+intention, était puni de mort. Toute cocarde, tout drapeau étaient
+réputés séditieux, excepté la cocarde et le drapeau tricolore.
+
+D'après ce projet, toute la nation était en éveil et en armes; elle
+avait le moyen de délibérer, de se battre partout, et à tous les
+instans; elle pouvait se passer du gouvernement, et suppléer à son
+inaction. Cette agitation sans but des masses populaires était
+régularisée et dirigée. Si enfin, après cet appel, les Français ne
+répondaient pas, on ne devait plus rien à une nation qui ne faisait
+rien pour elle-même. Une discussion des plus vives ne tarda pas, comme
+on le pense bien, à s'engager sur ce projet.
+
+Le député Pastoret fit le rapport préliminaire le 30 juin.
+
+Il ne satisfit personne, en donnant à tout le monde des torts, en les
+compensant les uns par les autres, et en ne fixant point d'une manière
+positive les moyens de parer aux dangers publics. Après lui, le député
+Jean de Bry motiva nettement et avec modération le projet de la
+commission. La discussion, une fois ouverte, ne fut bientôt qu'un
+échange de reproches. Elle donna essor aux imaginations bouillantes et
+précoces, qui vont droit aux moyens extrêmes. La grande loi du salut
+public, c'est-à-dire la dictature, c'est-à-dire le moyen de tout
+faire, avec la chance d'en user cruellement, mais puissamment, cette
+loi, qui ne devait être décrétée que dans la convention, fut cependant
+proposée dans la législative.
+
+M. Delaunay d'Angers proposa à l'assemblée de déclarer que,
+jusqu'après l'éloignement du danger, elle ne _consulterait que la loi
+impérieuse et suprême du salut public_.
+
+C'était, avec une formule abstraite et mystérieuse, supprimer
+évidemment la royauté, et déclarer l'assemblée souveraine absolue.
+M. Delaunay disait que la révolution n'était pas achevée, qu'on se
+trompait si on le croyait, et qu'il fallait garder les lois fixes pour
+la révolution sauvée, et non pour la révolution à sauver; il disait en
+un mot tout ce qu'on dit ordinairement en faveur de la dictature, dont
+l'idée se présente toujours dans les momens de danger. La réponse des
+députés du côté droit était naturelle: on violait, suivant eux, les
+sermens prêtés à la constitution, en créant une autorité qui absorbait
+les pouvoirs réglés et établis. Leurs adversaires répliquaient en
+alléguant que l'exemple de la violation était donné, qu'il ne fallait
+pas se laisser prévenir et surprendre sans défense.--Mais prouvez
+donc, reprenaient les partisans de la cour, que cet exemple est donné,
+et qu'on a trahi la constitution. A ce défi on répondait par de
+nouvelles accusations contre la cour, et ces accusations étaient
+repoussées à leur tour par des reproches aux agitateurs.--Vous
+êtes des factieux.--Vous êtes des traîtres.--Tel était le reproche
+réciproque et éternel, telle était la question à résoudre.
+
+M. de Jaucourt voulait renvoyer la proposition aux Jacobins, tant il
+la trouvait violente. M. Isnard, à l'ardeur duquel elle convenait,
+demandait qu'elle fût prise en considération, et que le discours de
+M. Delaunay fût envoyé aux départemens pour être opposé à celui de M.
+Pastoret, qui n'était qu'_une dose d'opium donnée à un agonisant_.
+
+M. de Vaublanc réussit à se faire écouter en disant que la
+constitution pouvait se sauver par la constitution; que le projet
+de M. Jean de Bry en était la preuve, et qu'il fallait imprimer
+le discours de M. Delaunay, si l'on voulait, mais au moins ne
+pas l'envoyer aux départemens, et revenir à la proposition de la
+commission. La discussion fut en effet remise au 3 juillet.
+
+Un député n'avait pas encore parlé, c'était Vergniaud. Membre de la
+Gironde, et son plus grand orateur, il en était néanmoins indépendant.
+Soit insouciance, soit véritable élévation, il semblait au-dessus des
+passions de ses amis; et en partageant leur ardeur patriotique, il ne
+partageait pas toujours leur préoccupation et leur emportement, Quand
+il se décidait dans une question, il entraînait, par son éloquence
+et par une certaine impartialité reconnue, cette partie flottante de
+l'assemblée que Mirabeau maîtrisait autrefois par sa dialectique et sa
+véhémence. Partout les masses incertaines appartiennent au talent et à
+la raison[4].
+
+On avait annoncé qu'il parlerait le 3 juillet; une foule immense
+était accourue pour entendre ce grand orateur, sur une question qu'on
+regardait comme décisive.
+
+Il prend en effet la parole[5], et jette un premier coup d'oeil sur la
+France. «Si on ne croyait, dit-il, à l'amour impérissable du peuple
+pour la liberté, on douterait si la révolution rétrograde ou si elle
+arrive à son terme. Nos armées du Nord avançaient en Belgique, et tout
+à coup elles se replient; le théâtre de la guerre est reporté sur
+notre territoire, et il ne restera de nous chez les malheureux Belges,
+que le souvenir des incendies qui auront éclairé notre retraite! Dans
+le même temps, une formidable armée de Prussiens menace le Rhin,
+quoiqu'on nous eût fait espérer que leur marche ne serait pas si
+prompte.
+
+«Comment se fait-il qu'on ait choisi ce moment pour renvoyer les
+ministres populaires, pour rompre la chaîne de leurs travaux, livrer
+l'empire à des mains inexpérimentées, et repousser les mesures utiles
+que nous avons cru devoir proposer?... Serait-il vrai que l'on redoute
+nos triomphes?... Est-ce du sang de Coblentz, ou du vôtre, que l'on
+est avare?... Veut-on régner sur des villes abandonnées, sur des
+champs dévastés?... Où sommes-nous enfin?... Et vous, Messieurs,
+qu'allez-vous entreprendre de grand pour la chose publique?...
+
+«Vous, qu'on se flatte d'avoir intimidés; vous dont on se flatte
+d'alarmer les consciences en qualifiant votre patriotisme d'esprit de
+faction, comme si on n'avait pas appelé factieux ceux qui prêtèrent le
+serment du Jeu de Paumé; vous qu'on a tant calomniés, parce que
+vous êtes étrangers à une caste orgueilleuse que la constitution a
+renversée dans la poussière; vous à qui on suppose des intentions
+coupables, comme si, investis d'une autre puissance que celle de
+la loi, vous aviez une liste civile; vous que, par une hypocrite
+modération, on voudrait refroidir sur les dangers du peuple; vous que
+l'on a su diviser, mais qui, dans ce moment de danger, déposerez vos
+haines, vos misérables dissensions, et ne trouverez pas si doux de
+vous haïr, que vous préfériez cette infernale jouissance au salut de
+la patrie; vous tous enfin, écoutez-moi: quelles sont vos ressources?
+que vous commande la nécessité? que vous permet la constitution?»
+
+Pendant ce début, de nombreux applaudissemens ont couvert la voix de
+l'orateur. Il continue et découvre deux genres de dangers, les uns
+intérieurs, les autres extérieurs.
+
+«Pour prévenir les premiers, l'assemblée a proposé un décret contre
+les prêtres, et, soit que le génie de Médicis erre encore sous les
+voûtes des Tuileries, soit qu'un Lachaise ou un Letellier trouble
+encore le coeur du prince, le décret a été refusé par le trône. Il
+n'est pas permis de croire, sans faire injure au roi, qu'il veuille
+les troubles religieux. Il se croit donc assez puissant, il a donc
+assez des anciennes lois pour assurer la tranquillité publique. Que
+ses ministres en répondent donc sur leur tête, puisqu'ils ont les
+moyens de l'assurer!
+
+«Pour prévenir les dangers extérieurs, l'assemblée avait imaginé un
+camp de réserve: le roi l'a repoussé. Ce serait lui faire injure que
+de croire qu'il veut livrer la France; il doit donc avoir des forces
+suffisantes pour la protéger; ses ministres doivent donc nous
+répondre, sur leur tête, du salut de la patrie.»
+
+Jusqu'ici l'orateur s'en tient, comme on voit, à la responsabilité
+ministérielle, et se borne à la rendre plus menaçante. «Mais,
+ajoute-t-il, ce n'est pas tout de jeter les ministres dans l'abîme que
+leur méchanceté ou leur impuissance aurait creusé.... Qu'on m'écoute
+avec calme, qu'on ne se hâte pas de me deviner....»
+
+A ces mots l'attention redouble; un silence profond règne dans
+l'assemblée. «C'est au nom _du roi_, dit-il, que les princes français
+ont tenté de soulever l'Europe; c'est pour venger _la dignité du roi_
+que s'est conclu le traité de Pilnitz; c'est pour venir _au secours du
+roi_ que le souverain de Bohême et de Hongrie nous fait la guerre, que
+la Prusse marche vers nos frontières. Or, je lis dans la constitution:
+«Si le roi se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre
+la nation, ou s'il ne s'oppose pas, par un acte formel, à une telle
+entreprise qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué
+la royauté.»
+
+«Qu'est-ce qu'un acte formel d'opposition? Si cent mille Autrichiens
+marchaient vers la Flandre, cent mille Prussiens vers l'Alsace, et que
+le roi leur opposât dix ou vingt mille hommes, aurait-il fait un _acte
+formel_ d'opposition?
+
+«Si le roi, chargé de notifier les hostilités imminentes, instruit des
+mouvemens de l'armée prussienne, n'en donnait aucune connaissance à
+l'assemblée nationale; si un camp de réserve, nécessaire pour arrêter
+les progrès de l'ennemi dans l'intérieur, était proposé, et que le
+roi y substituât un plan incertain et très long à exécuter; si le
+roi laissait le commandement d'une armée à un général intrigant, et
+suspect à la nation; si un autre général, nourri loin de la corruption
+des cours et familier avec la victoire, demandait un renfort, et que
+par un refus le roi lui dît: _Je te défends de vaincre_; pourrait-on
+dire que le roi a fait un _acte formel_ d'opposition?
+
+«J'ai exagéré plusieurs faits, reprend Vergniaud pour ôter tout
+prétexte à des applications purement hypothétiques. Mais si, tandis
+que la France nagerait dans le sang, le roi vous disait: Il est vrai
+que les ennemis prétendent agir pour moi, pour ma dignité, pour mes
+droits, mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur complice: j'ai mis
+des armées en campagne; ces armées étaient trop faibles, mais
+la constitution ne fixe pas le degré de leurs forces: je les ai
+rassemblées trop tard, mais la constitution ne fixe pas le temps de
+leur réunion: j'ai arrêté un général qui allait vaincre, mais la
+constitution n'ordonne pas les victoires: j'ai eu des ministres qui
+trompaient l'assemblée et désorganisaient le gouvernement, mais leur
+nomination m'appartenait: l'assemblée a rendu des décrets utiles que
+je n'ai pas sanctionnés, mais j'en avais le droit: j'ai fait tout ce
+que la constitution m'a prescrit; il n'est donc pas possible de douter
+de ma fidélité pour elle.»
+
+De vifs applaudissemens éclatent de toutes parts. «Si donc, reprend
+Vergniaud, le roi vous tenait ce langage, ne seriez-vous pas en droit
+de lui répondre: O roi! qui, comme le tyran Lysandre, avez cru que la
+vérité ne valait pas mieux que le mensonge, qui avez feint de n'aimer
+les lois que pour conserver la puissance qui vous servirait à les
+braver, était-ce nous défendre que d'opposer aux soldats étrangers des
+forces dont l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur
+défaite? Était-ce nous défendre que d'écarter les projets tendant à
+fortifier l'intérieur? Etait-ce nous défendre que de ne pas réprimer
+un général qui violait la constitution, et d'enchaîner le courage de
+ceux qui la servaient?... La constitution vous laissa-t-elle le choix
+des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit-elle chef de
+l'armée pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle enfin
+le droit de sanction, une liste civile et tant de prérogatives pour
+perdre constitutionnellement la constitution et l'empire? Non! non!
+homme que la générosité des Français n'a pu rendre sensible, que le
+seul amour du despotisme a pu toucher... vous n'êtes plus rien pour
+cette constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple
+que vous avez si lâchement trahi!...
+
+«Mais non, reprend l'orateur, si nos armées ne sont point complètes,
+le roi n'en est sans doute pas coupable; sans doute il prendra les
+mesures nécessaires pour nous sauver, sans doute la marche des
+Prussiens ne sera pas aussi triomphante qu'ils l'espèrent; mais il
+fallait tout prévoir et tout dire, car la franchise peut seule nous
+sauver.»
+
+Vergniaud finit en proposant un message à Louis XVI, ferme, mais
+respectueux, qui l'oblige à opter entre la France et l'étranger, et
+lui apprenne que les Français sont résolus à périr ou à triompher avec
+la constitution. Il veut en outre qu'on déclare la patrie en danger,
+pour réveiller dans les coeurs ces grandes affections qui ont animé
+les grands peuples, et qui sans doute se retrouveront dans les
+Français; car ce ne sera pas, dit-il, dans les Français régénérés de
+89 que la nature se montrera dégradée. Il veut enfin qu'on mette un
+terme à des dissensions dont le caractère devient sinistre, et qu'on
+réunisse ceux qui sont dans Rome et sur le mont Aventin.
+
+En prononçant ces derniers mots, la voix de l'orateur était altérée,
+l'émotion générale. Les tribunes, le côté gauche, le côté droit, tout
+le monde applaudissait. Vergniaud quitte la tribune, et il est entouré
+par une foule empressée de le féliciter. Seul jusqu'alors il avait osé
+parler à l'assemblée de la déchéance dont tout le monde s'entretenait
+dans le public, mais il ne l'avait présentée que d'une manière
+hypothétique, et avec des formes encore respectueuses, quand on les
+compare au langage inspiré par les passions du temps.
+
+Dumas veut répondre. Il essaie d'improviser après Vergniaud, et devant
+des auditeurs encore tout pleins de ce qu'ils venaient d'éprouver. Il
+réclame plusieurs fois le silence et une attention qui n'était plus
+pour lui. Il s'appesantit sur les reproches faits au pouvoir exécutif.
+«La retraite de Luckner est due, dit-il, au sort des batailles, qu'on
+ne peut régler du fond des cabinets. Sans doute vous avez confiance en
+Luckner?--Oui! oui,» s'écrie-t-on; et Kersaint demande un décret qui
+déclare que Luckner a conservé la confiance nationale. Le décret est
+rendu, et Dumas continue. Il dit avec raison que si on a confiance
+en ce général, on ne peut regarder l'intention de sa retraite comme
+coupable ou suspecte; que, quant au défaut de forces dont on se
+plaint, le maréchal sait lui-même qu'on a réuni pour cette entreprise
+toutes les troupes alors disponibles; que d'ailleurs tout devait être
+déjà préparé par l'ancien ministère girondin, auteur de la guerre
+offensive, et que s'il n'y avait pas de moyens suffisans, la faute en
+était à ce ministère seul; que les nouveaux ministres n'avaient pas pu
+tout réparer avec quelques courriers, et qu'enfin ils avaient donné
+carte blanche à Luckner, et lui avaient laissé le pouvoir d'agir
+suivant les circonstances et le terrain.
+
+«On a refusé le camp de vingt mille hommes, ajoute Dumas, mais d'abord
+les ministres ne sont pas responsables du _veto_, et ensuite le projet
+qu'ils y ont substitué valait mieux que celui proposé par l'assemblée,
+parce qu'il ne paralysait pas les moyens de recrutement. On a refusé
+le décret contre les prêtres, mais il n'y a pas besoin de lois
+nouvelles pour assurer la tranquillité publique; il ne faut que du
+calme, de la sûreté, du respect pour la liberté individuelle et la
+liberté des cultes. Partout où ces libertés ont été respectées, les
+prêtres n'ont pas été séditieux.» Dumas justifie enfin le roi en
+objectant qu'il n'avait pas voulu la guerre, et Lafayette en rappelant
+qu'il avait toujours aimé la liberté.
+
+Le décret proposé par la commission des douze, pour régler les formes
+d'après lesquelles on déclarerait la patrie en danger, fut rendu au
+milieu des plus vifs applaudissemens. Mais on ajourna la déclaration
+du danger, parce qu'on ne crut pas devoir le proclamer encore. Le roi,
+sans doute excité par tout ce qui avait été dit, notifia à l'assemblée
+les hostilités imminentes de la Prusse, qu'il fonda sur la convention
+de Pilnitz, sur l'accueil fait aux rebelles, sur les violences
+exercées envers les commerçans français, sur le renvoi de notre
+ministre, et le départ de Paris de l'ambassadeur prussien; enfin, sur
+la marche des troupes prussiennes au nombre de cinquante-deux mille
+hommes. «Tout me prouve, ajoutait le message du roi, une alliance
+entre Vienne et Berlin. (On rit à ces mots.) Aux termes de la
+constitution, j'en donne avis au corps législatif.»--Oui, répliquent
+plusieurs voix, quand les Prussiens sont à Coblentz!--Le message fut
+renvoyé à la commission des douze.
+
+La discussion sur les formes de la déclaration du _danger de la
+patrie_ fut continuée. On décréta que cette déclaration serait
+considérée comme une simple proclamation, et que par conséquent elle
+ne serait pas soumise à la sanction royale; ce qui n'était pas très
+juste, puisqu'elle renfermait des dispositions législatives. Mais
+déjà, sans avoir voulu la proclamer, on suivait la loi du salut
+public.
+
+Les disputes, devenaient tous les jours plus envenimées. Le voeu
+de Vergniaud, de réunir ceux qui étaient dans Rome et sur le mont
+Aventin, ne se réalisait pas; les craintes qu'on s'inspirait
+réciproquement se changeaient en une haine irréconciliable.
+
+Il y avait dans l'assemblée un député nommé Lamourette, évêque
+constitutionnel de Lyon, qui n'avait jamais vu dans la liberté que le
+retour à la fraternité primitive, et qui s'affligeait autant qu'il
+s'étonnait des divisions de ses collègues. Il ne croyait à aucune
+haine véritable des uns à l'égard des autres, et ne leur supposait à
+tous que des méfiances injustes. Le 7 juillet, au moment où on allait
+continuer la discussion sur le danger de la patrie, il demande la
+parole pour une motion d'ordre; et, s'adressant à ses collègues avec
+le ton le plus persuasif et la figure la plus noble, il leur dit que
+tous les jours on leur propose des mesures terribles pour faire cesser
+le danger de la patrie; que, pour lui, il croit à des moyens plus doux
+et plus efficaces. C'est la division des représentans qui cause tous
+les maux, et c'est à cette désunion qu'il faut apporter remède. «Oh!
+s'écrie le digne pasteur, celui qui réussirait à vous réunir, celui-là
+serait le véritable vainqueur de l'Autriche et de Coblentz. On dit
+tous les jours que votre réunion est impossible au point où sont les
+choses... ah! j'en frémis!... mais c'est la une injure: il n'y
+a d'irréconciliables que le crime et la vertu. Les gens de bien
+disputent vivement, parce qu'ils ont la conviction sincère de leurs
+opinions, mais ils ne sauraient se haïr! Messieurs, le salut public
+est dans vos mains, que tardez-vous de l'opérer?...
+
+«Que se reprochent les deux parties de l'assemblée? L'une accuse
+l'autre de vouloir modifier la constitution par la main des étrangers,
+et celle-ci accuse la première de vouloir renverser la monarchie
+pour établir la république. Eh bien, messieurs, foudroyez d'un
+même anathème et la république et les deux chambres, vouez-les à
+l'exécration commune par un dernier et irrévocable serment jurons
+de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment; jurons-nous
+fraternité éternelle! Que l'ennemi sache que ce que nous voulons, nous
+le voulons tous, et la patrie est sauvée!»
+
+L'orateur avait à peine achevé ces derniers mots, que les deux côtés
+de l'assemblée étaient debout, applaudissant à ses généreux sentimens,
+et pressés de décharger le poids de leurs animosités réciproques, Au
+milieu d'une acclamation universelle, on voue à l'exécration publique
+tout projet d'altérer la constitution par les deux chambres ou par la
+république, et on se précipite des bancs opposés pour s'embrasser.
+Ceux qui avaient attaqué et ceux qui avaient défendu Lafayette, le
+veto, la liste civile, les factieux et les traîtres, sont dans les
+bras, les uns des autres; toutes les distinctions sont confondues,
+et l'on voit s'embrassant MM. Pastoret et Condorcet, qui la veille
+s'étaient réciproquement maltraités dans les feuilles publiques. Il
+n'y a plus de côté droit ni de côté gauche, et tous les députés sont
+indistinctement assis les uns auprès des autres. Dumas est auprès de
+Bazire, Jaucourt auprès de Merlin, et Ramont auprès de Chabot.
+
+On décide aussitôt qu'on informera les provinces, l'armée et le roi,
+de cet heureux événement; une députation, conduite par Lamourette, se
+rend au château. Lamourette retourne, annonçant l'arrivée du roi
+qui vient, comme au 4 février 1790, témoigner sa satisfaction à
+l'assemblée, et lui dire qu'il était fâché d'attendre une députation,
+car il lui tardait bien d'accourir au milieu d'elle.
+
+L'enthousiasme est porté au comble par ces paroles, et, à en croire le
+cri unanime, la patrie est sauvée. Y avait-il là un roi et huit
+cents députés hypocrites qui, formant à l'improviste le projet de se
+tromper, feignaient l'oubli des injures pour se trahir ensuite avec
+plus de sûreté? Non, sans doute; un tel projet ne se forme pas chez un
+si grand nombre d'hommes, subitement, sans préméditation antérieure.
+Mais la haine pèse; il est si doux d'en décharger le poids! et
+d'ailleurs, à la vue des événemens les plus menaçans, quel était
+le parti, qui dans l'incertitude de la victoire, n'eût consenti
+volontiers à garder le présent tel qu'il était, pourvu qu'il fût
+assuré? Ce fait prouve, comme tant d'autres, que la méfiance et la
+crainte produisaient toutes les haines, qu'un moment de confiance les
+faisait disparaître, et que le parti qu'on appelait républicain
+ne songeait pas à la république par système, mais par désespoir.
+Pourquoi, rentré dans son palais, le roi n'écrivait-il pas
+sur-le-champ à la Prusse et à l'Autriche? Pourquoi ne joignait-il pas
+à ces mesures secrètes quelque mesure publique et grande? Pourquoi ne
+disait-il pas comme son aïeul Louis XIV, à l'approche de l'ennemi:
+_Nous irons tous_!
+
+Mais le soir on annonça à l'assemblée le résultat de la procédure
+instruite par le département contre Pétion et Manuel, et ce résultat
+était la suspension de ces deux magistrats. D'après ce qu'on a su
+depuis, de la bouche de Pétion lui-même, il est probable qu'il aurait
+pu empêcher le mouvement du 20 juin, puisque plus tard il en empêcha
+d'autres. A la vérité, on l'ignorait alors, mais on présumait
+fortement sa connivence avec les agitateurs, et de plus, on avait
+à lui reprocher quelques infractions aux lois, comme, par exemple,
+d'avoir mis la plus grande lenteur dans ses communications aux
+diverses autorités, et d'avoir souffert que le conseil de la commune
+prît un arrêté contraire à celui du département, en décidant que les
+pétitionnaires seraient reçus dans les rangs de la garde nationale.
+La suspension prononcée par le département était donc légale et
+courageuse, mais impolitique. Après la réconciliation du matin, n'y
+avait-il pas en effet la plus grande imprudence à signifier, le soir
+même, la suspension de deux magistrats jouissant de la plus grande
+popularité? A la vérité, le roi s'en référait à l'assemblée, mais elle
+ne dissimula pas son mécontentement, et elle lui renvoya la décision
+pour qu'il se prononçât lui-même. Les tribunes recommencèrent leurs
+cris accoutumés; une foule de pétitions vinrent demander _Pétion ou la
+mort_, et le député Grangeneuve, dont la personne avait été
+insultée, exigea le rapport contre l'auteur de l'outrage: ainsi la
+réconciliation était déjà oubliée. Brissot, dont le tour était venu
+de parler sur la question du danger public, demandait du temps pour
+modifier les expressions de son discours, à cause de la réconciliation
+qui était survenue depuis; il ne put néanmoins s'empêcher de rappeler
+tous les faits de négligence et de lenteur reprochés à la cour; et,
+malgré la prétendue réconciliation, il finit par demander qu'on
+traitât solennellement la question de la déchéance, qu'on accusât les
+ministres pour avoir notifié si tard les hostilités de la Prusse, que
+l'on créât une commission secrète composée de sept membres, et chargée
+de veiller au salut public, qu'on vendit les biens des émigrés,
+qu'on accélérât l'organisation des gardes nationales, et qu'enfin on
+déclarât sans délai _la patrie en danger_.
+
+On apprit en même temps la conspiration de Dussaillant, ancien noble,
+qui, à la tête de quelques insurgés, s'était emparé du fort de Bannes
+dans le département de l'Ardèche, et qui menaçait de là toute la
+contrée environnante. Les dispositions des puissances furent aussi
+exposées à l'assemblée par le ministère. La maison d'Autriche,
+entraînant la Prusse, l'avait décidée à marcher contre la France;
+cependant les disciples de Frédéric murmuraient contre cette alliance
+impolitique. Les électorats étaient tous nos ennemis ouverts ou
+cachés. La Russie s'était déclarée la première contre la révolution,
+elle avait accédé au traité de Pilnitz, elle avait flatté les projets
+de Gustave, et secondé les émigrés; tout cela, pour tromper la Prusse
+et l'Autriche, et les porter toutes deux sur la France, tandis qu'elle
+agissait contre la Pologne. Dans le moment, elle traitait avec MM.
+de Nassau et d'Esterhazy, chefs des émigrés; cependant, malgré ses
+fastueuses promesses, elle leur avait seulement accordé une frégate,
+pour se délivrer de leur présence à Petersbourg. La Suède était
+immobile depuis la mort de Gustave, et recevait nos vaisseaux. Le
+Danemarck promettait une stricte neutralité. On pouvait se regarder
+comme en guerre avec la cour de Turin. Le pape préparait ses foudres.
+Venise était neutre, mais semblait vouloir protéger Trieste de ses
+flottes. L'Espagne, sans entrer ouvertement dans la coalition, ne
+semblait cependant pas disposée à exécuter le pacte de famille, et à
+rendre à la France les secours qu'elle en avait reçus. L'Angleterre
+s'engageait à la neutralité, et en donnait de nouvelles assurances.
+Les États-Unis auraient voulu nous aider de tous leurs moyens,
+mais ces moyens étaient nuls, à cause de leur éloignement et de la
+faiblesse de leur population.
+
+A ce tableau, l'assemblée voulait déclarer de suite la patrie en
+danger; cependant la déclaration fut renvoyée à un nouveau rapport de
+tous les comités réunis. Le 11 juillet, après ces rapports entendus
+au milieu d'un silence profond, le président prononça la formule
+solennelle: CITOYENS! LA PATRIE EST EN DANGER!
+
+Dès cet instant, les séances furent déclarées permanentes; des coups
+de canon, tirés de moment en moment, annoncèrent cette grande crise;
+toutes les municipalités, tous les conseils de district et de
+département siégèrent sans interruption; toutes les gardes nationales
+se mirent en mouvement. Des amphithéâtres étaient élevés au milieu des
+places publiques, et des officiers municipaux y recevaient sur une
+table, portée par des tambours, le nom de ceux qui venaient s'enrôler
+volontairement: les enrôlemens s'élevèrent jusqu'à quinze mille dans
+un jour.
+
+La réconciliation du 7 juillet et le serment qui l'avait suivie
+n'avaient, comme on vient de voir, calmé aucune méfiance. On songeait
+toujours à se prémunir contre les projets du château, et l'idée de
+déclarer le roi déchu ou de le forcer à abdiquer, se présentait à tous
+les esprits, comme le seul remède possible aux maux qui menaçaient la
+France. Vergniaud n'avait fait qu'indiquer cette idée, et sous une
+forme hypothétique; d'autres, et surtout le député Torné, voulaient
+que l'on considérât comme une proposition positive la supposition de
+Vergniaud. Des pétitions de toutes les parties de la France vinrent
+prêter le secours de l'opinion publique à ce projet désespéré des
+députés patriotes.
+
+Déjà la ville de Marseille avait fait une pétition menaçante, lue à
+l'assemblée le 19 juin, et rapportée plus haut. Au moment où la patrie
+fut déclarée en danger, il en arriva plusieurs autres encore. L'une
+proposait d'accuser Lafayette, de supprimer le _veto_ dans certains
+cas, de réduire la liste civile, et de réintégrer Manuel et Pétion
+dans leurs fonctions municipales. Une autre demandait, avec la
+suppression du _veto_, la publicité des conseils. Mais la ville
+de Marseille, qui avait donné le premier exemple de ces actes de
+hardiesse, les porta bientôt au dernier excès; elle fit une adresse
+par laquelle elle engageait l'assemblée à abolir la royauté dans la
+branche régnante, et à ne lui substituer qu'une royauté élective et
+sans _veto_, c'est-à-dire une véritable _magistrature exécutive_,
+comme dans les républiques. La stupeur produite par cette lecture fut
+bientôt suivie des applaudissemens des tribunes, et de la proposition
+d'imprimer faite par un membre de l'assemblée. Cependant l'adresse fut
+renvoyée à la commission des douze, pour recevoir l'application de la
+loi qui déclarait infâme tout projet d'altérer la constitution.
+
+La consternation régnait à la cour; elle régnait aussi dans le parti
+patriote, que des pétitions hardies étaient loin de rassurer. Le roi
+croyait qu'on en voulait à sa personne; il s'imaginait que le 20 juin
+était un projet d'assassinat manqué; et c'était certainement une
+erreur, car rien n'eût été plus facile que l'exécution de ce crime,
+s'il eût été projeté. Craignant un empoisonnement, lui et sa famille
+prenaient leurs repas chez une dame de confiance de la reine, où ils
+ne mangeaient d'autres alimens que ceux qui étaient préparés dans les
+offices du château[6]. Comme le jour de la fédération approchait, la
+reine avait fait préparer pour le roi un plastron composé de plusieurs
+doublures d'étoffe, et capable de résister à un premier coup de
+poignard. Cependant, à mesure que le temps s'écoulait, et que l'audace
+populaire augmentait, sans qu'aucune tentative d'assassinat eût lieu,
+le roi commençait à mieux comprendre la nature de ses dangers; il
+entrevoyait déjà que ce n'était plus un coup de poignard, mais une
+condamnation juridique, qu'il avait à redouter; et le sort de Charles
+Ier obsédait continuellement son imagination souffrante.
+
+Quoique rebuté par la cour, Lafayette n'en était pas moins résolu
+de sauver le roi; il lui fit donc offrir un projet de fuite très
+hardiment combiné. Il s'était d'abord emparé de Luckner, et avait
+arraché à la facilité du vieux maréchal jusqu'à la promesse de marcher
+sur Paris. En conséquence, Lafayette voulait que le roi fît mander lui
+et Luckner, sous prétexte de les faire assister à la fédération. La
+présence de deux généraux lui semblait devoir imposer au peuple
+et prévenir tous les dangers qu'on redoutait pour ce jour-là. Le
+lendemain de la cérémonie, Lafayette voulait que Louis XVI sortît
+publiquement de Paris, sous prétexte d'aller à Compiègne faire preuve
+de sa liberté aux yeux de l'Europe. En cas de résistance il ne
+demandait que cinquante cavaliers dévoués pour l'arracher de Paris. De
+Compiègne, des escadrons préparés devaient le conduire au milieu des
+armées françaises, où Lafayette s'en remettait à sa probité pour la
+conservation des institutions nouvelles. Enfin, dans le cas où aucun
+de ces moyens n'aurait réussi, le général était décidé à marcher sur
+Paris avec toutes ses troupes[7].
+
+Soit que ce projet exigeât une trop grande hardiesse de la part de
+Louis XVI, soit aussi que la répugnance de là reine pour Lafayette
+l'empêchât d'accepter ses secours, le roi les refusa de nouveau, et
+lui fit faire une réponse assez froide, et peu digne du zèle que le
+général lui témoignait. «Le meilleur conseil, portait cette réponse,
+à donner à M. de Lafayette, est de servir toujours d'épouvantail aux
+factieux, en remplissant bien son métier de général[8].»
+
+Le jour de la fédération approchait; le peuple et l'assemblée ne
+voulaient pas que Pétion manquât à la solennité du 14. Déjà le roi
+avait voulu se décharger sur l'assemblée du soin d'approuver ou
+d'improuver l'arrêt du département, mais l'assemblée, comme on l'a vu,
+l'avait contraint à s'expliquer lui-même; elle le pressait tous les
+jours de faire connaître sa décision, pour que cette question pût être
+terminée avant le 14. Le 12, le roi confirma la suspension. Cette
+nouvelle augmenta le mécontentement. L'assemblée se bâta de prendre un
+parti à son tour, et il est facile de deviner lequel. Le lendemain,
+c'est-à-dire le 13, elle réintégra Pétion. Mais, par un reste de
+ménagement, elle ajourna sa décision relativement à Manuel, qu'on
+avait vu se promener en écharpe au milieu du tumulte du 20 juin sans
+faire aucun usage de son autorité.
+
+Enfin le 14 juillet 1792 arriva: combien les temps étaient changés
+depuis le 14 juillet 1790! Ce n'était plus ni cet autel magnifique
+desservi par trois cents prêtres, ni ce vaste champ couvert de
+soixante mille gardes nationaux, richement vêtus et régulièrement
+organisés; ni ces gradins latéraux chargés d'une foule immense, ivre
+de joie et de plaisir; ni enfin ce balcon où les ministres, la famille
+royale et l'assemblée assistaient à la première fédération! Tout était
+changé: on se haïssait comme après une fausse réconciliation, et
+tous les emblèmes annonçaient la guerre. Quatre-vingt-trois tentes
+figuraient les quatre-vingt-trois départemens. A côté de chacune était
+un peuplier, au sommet duquel flottaient des banderoles aux trois
+couleurs. Une grande tente était destinée à l'assemblée et au roi,
+une autre aux corps administratifs de Paris. Ainsi toute la France
+semblait camper en présence de l'ennemi. L'autel de la patrie n'était
+plus qu'une colonne tronquée, placée au sommet de ces gradins qui
+existaient encore dans le Champ-de-Mars, depuis la première cérémonie.
+D'un côté on voyait un monument pour ceux qui étaient morts ou qui
+allaient mourir à la frontière; de l'autre un arbre immense appelé
+l'arbre de la féodalité. Il s'élevait au milieu d'un vaste bûcher, et
+portait sur ses branches des couronnes, des cordons bleus, des tiares,
+des chapeaux de cardinaux, des clefs de Saint-Pierre, des manteaux
+d'hermine, des bonnets de docteurs, des sacs de procès, des titres de
+noblesse, des écussons, des armoiries, etc. Le roi devait être invité
+à y mettre le feu.
+
+Le serment devait être prêté à midi. Le roi s'était rendu dans les
+appartemens de l'École-Militaire; il y attendait le cortège national,
+qui était allé poser la première pierre d'une colonne qu'on voulait
+placer sur les ruines de l'ancienne Bastille. Le roi avait une dignité
+calme, la reine s'efforçait de surmonter une douleur trop visible. Sa
+soeur, ses enfans l'entouraient. On s'émut dans les appartemens par
+quelques expressions touchantes; les larmes mouillèrent les yeux
+de plus d'un assistant; enfin le cortège arriva. Jusque-là le
+Champ-de-Mars avait été presque vide; tout à coup la multitude fit
+irruption. Sous le balcon où était placé le roi, on vit défiler
+pêle-mêle des femmes, des enfans, des hommes ivres, criant _vive
+Pétion! Pétion ou la mort!_ et portant sur leurs chapeaux les mots
+qu'ils avaient à la bouche; des fédérés se tenant sous le bras les uns
+les autres, et transportant un relief de la Bastille, avec une presse
+qu'on arrêtait de temps en temps, pour imprimer et répandre des
+chansons patriotiques. Après, venaient les légions de la garde
+nationale, les régimens de troupes de ligne, conservant avec peine la
+régularité de leurs rangs au milieu de cette populace flottante; enfin
+les autorités elles-mêmes et l'assemblée. Le roi descendit alors, et,
+placé au milieu d'un carré de troupes, il s'achemina, avec le cortège,
+vers l'autel de la patrie. La foule était immense au milieu du
+Champ-de-Mars, et ne permettait d'avancer que lentement. Après
+beaucoup d'efforts de la part des régimens, le roi parvint jusqu'aux
+marches de l'autel. La reine, placée sur le balcon qu'elle n'avait pas
+quitté, observait cette scène avec une lunette. La confusion sembla
+s'augmenter un instant autour de l'autel, et le roi descendre d'une
+marche; à cette vue la reine poussa un cri et jeta l'effroi autour
+d'elle. Cependant la cérémonie s'acheva sans accident. À peine le
+serment était prêté, qu'on s'empressa de courir à l'arbre de la
+féodalité. On voulait y entraîner le roi pour qu'il y mît le feu,
+mais il s'en dispensa en répondant avec à-propos qu'il n'y avait plus
+de féodalité. Il reprit alors sa marche vers l'École-Militaire. Les
+troupes, joyeuses de l'avoir sauvé, poussèrent des cris réitérés
+de _vive le roi!_ La multitude, qui éprouve toujours le besoin de
+sympathiser, répéta ces cris, et fut aussi prompte à le fêter, qu'elle
+l'avait été à l'insulter quelques instans auparavant. L'infortuné
+Louis XVI parut aimé quelques heures encore: le peuple et lui-même le
+crurent un moment; mais les illusions mêmes n'étaient plus faciles,
+et on commençait déjà à ne pouvoir plus se tromper. Le roi rentra au
+palais, satisfait d'avoir échappé à des périls qu'il croyait grands,
+mais très alarmé encore de ceux qu'il entrevoyait dans l'avenir.
+
+Les nouvelles qui arrivaient chaque jour de la frontière augmentaient
+les alarmes et l'agitation. La déclaration de _la patrie en danger_
+avait mis toute la France en mouvement, et avait provoqué le départ
+d'une foule de fédérés. Ils n'étaient que deux mille à Paris le jour
+de la fédération; mais ils y arrivaient incessamment, et leur manière
+de s'y conduire justifiait à la fois les craintes et les espérances
+qu'on avait conçues de leur présence dans la capitale. Tous
+volontairement enrôlés, ils composaient ce qu'il y avait de plus
+exalté dans les clubs de France. L'assemblée leur fit allouer trente
+sous par jour, et leur réserva exclusivement les tribunes. Bientôt ils
+lui firent la loi à elle-même par leurs cris et leurs applaudissemens.
+Liés avec les jacobins, réunis dans un club qui, en quelques jours,
+surpassa la violence de tous les autres, ils étaient prêts à
+s'insurger au premier signal. Ils le déclarèrent même à l'assemblée
+par une adresse. Ils ne partiraient pas, disaient-ils, que les ennemis
+de l'intérieur ne fussent terrassés. Ainsi le projet de réunir à Paris
+une force insurrectionnelle était, malgré l'opposition de la cour,
+entièrement réalisé.
+
+A ce moyen on en joignit d'autres. Les anciens soldats des
+gardes-françaises étaient distribués dans les régimens; l'assemblée
+ordonna qu'ils seraient réunis en corps de gendarmerie. Leurs
+dispositions ne pouvaient être douteuses, puisqu'ils avaient commencé
+la révolution. On objecta vainement que ces soldats, presque tous
+sous-officiers dans l'armée, en composaient la principale force.
+L'assemblée n'écouta rien, redoutant l'ennemi du dedans beaucoup plus
+que l'ennemi du dehors. Après s'être composé des forces, il fallait
+décomposer celles de la cour; à cet effet, l'assemblée ordonna
+i'éloignement de tous les régimens. Jusque-là elle était dans les
+termes de la constitution; mais, ne se contentant pas de les écarter,
+elle leur enjoignit de se rendre à la frontière, et en cela elle
+usurpa la disposition de la force publique appartenant au roi.
+
+Le but de cette mesure était surtout d'éloigner les Suisses, dont la
+fidélité ne pouvait être douteuse. Pour parer ce coup, le ministère
+fit agir M. d'Affry, leur commandant. Celui-ci s'appuya sur ses
+capitulations pour refuser de quitter Paris. On parut prendre
+en considération les raisons qu'il présentait, mais on ordonna
+provisoirement le départ de deux bataillons suisses.
+
+Le roi, il est vrai, avait son _veto_ pour résister à ces mesures,
+mais il avait perdu toute influence et ne pouvait plus user de sa
+prérogative. L'assemblée elle-même ne pouvait pas toujours résister
+aux propositions faites par certains de ses membres, et constamment
+appuyées par les applaudissemens des tribunes. Jamais elle ne manquait
+de se prononcer pour la modération quand c'était possible; et tandis
+qu'elle consentait d'une part aux mesures les plus insurrectionnelles,
+on la voyait de l'autre approuver et accueillir les pétitions les plus
+modérées.
+
+Les mesures prises, les pétitions, le langage qu'on tenait dans toutes
+les conversations, annonçaient une révolution prochaine. Les girondins
+la prévoyaient et la désiraient, mais ils n'en distinguaient pas
+clairement les moyens, et ils en redoutaient l'issue. Au-dessous
+d'eux on se plaignait de leur inertie; on les accusait de mollesse et
+d'incapacité. Tous les chefs de clubs et de sections, fatigués d'une
+éloquence sans résultat, demandaient à grands cris une direction
+active et unique, pour que les efforts populaires ne fussent pas
+infructueux. Il y avait aux Jacobins une salle pour le travail des
+correspondances. On y avait établi un comité, central des fédérés pour
+se concerter et s'entendre. Afin que les résolutions fussent plus
+secrètes et plus énergiques, on réduisit ce comité à cinq membres,
+et il reçut entre eux le nom de comité _insurrectionnel_. Ces cinq
+membres étaient les nommés Vaugeois, grand-vicaire; Debessé de la
+Drôme; Guillaume, professeur à Caen; Simon, journaliste à Strasbourg;
+Galissot de Langres. Bientôt on y joignit Carra, Gorsas, Fournier
+l'Américain, Westermann, Kienlin de Strasbourg, Santerre; Alexandre,
+commandant du faubourg Saint-Marceau; un Polonais, nommé Lazouski,
+capitaine des canonniers dans le bataillon de Saint-Marceau; un
+ex-constituant, Antoine de Metz; deux électeurs, Lagrevy et Garin.
+Manuel, Camille Desmoulins, Danton, s'y réunirent ensuite, et y
+exercèrent la plus grande influence[9]. On s'entendit avec Barbaroux,
+qui promit la coopération de ses Marseillais, dont l'arrivée était
+impatiemment attendue. On se mit en communication avec le maire
+Pétion, et on obtint de lui la promesse de ne pas empêcher
+l'insurrection. On lui promit en retour de faire garder sa demeure,
+et de l'y consigner, pour justifier son inaction par une apparence
+de contrainte, si l'entreprise ne réussissait pas. Le projet
+définitivement arrêté fut de se rendre en armes au château, et de
+déposer le roi. Mais il fallait mettre le peuple en mouvement, et une
+circonstance extraordinaire était indispensable pour y réussir. On
+cherchait à la produire, et on s'en entretenait aux Jacobins. Le
+député Chabot s'étendait avec l'ardeur de son tempérament sur la
+nécessité d'une grande résolution, et disait que pour la déterminer
+il serait à désirer que la cour attentât aux jours d'un député.
+Grangeneuve, député lui-même, écoutait ce discours: c'était un homme
+d'un esprit médiocre, mais d'un caractère dévoué. Il prend Chabot à
+part. «Vous avez raison, lui dit-il; il faut qu'un député périsse,
+mais la cour est trop habile pour nous fournir une occasion aussi
+belle. Il faut y suppléer, et me tuer au plus tôt aux environs du
+château. Gardez le secret et préparez les moyens.» Chabot, saisi
+d'enthousiasme, lui offre de partager son sort. Grangeneuve accepte en
+lui disant que deux morts feront plus d'effet qu'une. Ils conviennent
+du jour, de l'heure, des moyens pour se tuer et ne pas _s'estropier_,
+disent-ils; et ils se séparèrent, résolus de s'immoler pour le succès
+de la cause commune. Grangeneuve, décidé à tenir parole, met ordre à
+ses affaires domestiques, et à dix heures et demie du soir, s'achemine
+au lieu du rendez-vous. Chabot n'y était pas. Il attend. Chabot ne
+venant pas, il imagine que sa résolution est changée, mais il espère
+que du moins l'exécution aura lieu pour lui-même. Il va et vient
+plusieurs fois, attendant le coup mortel; mais il est obligé de
+retourner sain et sauf, sans avoir pu s'immoler pour une calomnie.
+
+On attendait donc impatiemment l'occasion qui ne se présentait pas,
+et on s'accusait réciproquement de manquer de force, d'habileté et
+d'ensemble. Les députés girondins, le maire Pétion, enfin tous les
+hommes en évidence, qui, soit à la tribune, soit dans leurs fonctions,
+étaient obligés de parler le langage de la loi, se mettaient toujours
+plus à l'écart, et condamnaient ces agitations continuelles qui
+les compromettaient sans amener un résultat. Ils reprochaient aux
+agitateurs subalternes d'épuiser leurs forces dans des mouvemens
+partiels et inutiles, qui exposaient le peuple sans produire un
+événement décisif. Ceux-ci, au contraire, qui faisaient dans leurs
+cercles ce qu'ils pouvaient, reprochaient aux députés et au maire
+Pétion leurs discours publics, et les accusaient de retenir l'énergie
+du peuple. Ainsi les députés blâmaient la masse de n'être pas
+organisée, et celle-ci se plaignait à eux de ne pas l'être. On sentait
+surtout le besoin d'avoir un chef. Il faut un homme, était le cri
+général; mais lequel? On n'en voyait aucun parmi les députés. Ils
+étaient tous plutôt orateurs que conspirateurs; et d'ailleurs leur
+élévation et leur genre de vie les éloignaient trop de la multitude,
+sur laquelle il fallait agir. Il en était de même de Roland, de
+Servan, de tous ces hommes dont le courage n'était pas douteux, mais
+que leur rang plaçait trop au-dessus du peuple. Pétion, par ses
+fonctions, aurait pu communiquer facilement avec la multitude; mais
+Pétion était froid, impassible, et plus capable de mourir que d'agir.
+Il avait pour système d'arrêter les petites agitations au profit d'une
+insurrection décisive; mais en le suivant à la rigueur, il contrariait
+les mouvemens de chaque jour, et il perdait toute faveur auprès des
+agitateurs qu'il paralysait sans les dominer. Il leur fallait un chef
+qui, n'étant pas sorti encore du sein de la multitude, n'eût pas
+perdu tout pouvoir sur elle, et qui eût reçu de la nature le génie de
+l'entraînement.
+
+Un vaste champ s'était ouvert dans les clubs, les sections et les
+journaux révolutionnaires. Beaucoup d'hommes s'y étaient fait
+remarquer, mais aucun n'avait encore acquis une supériorité marquée.
+Camille Desmoulins s'était distingué par sa verve, son cynisme,
+son audace, et par sa promptitude à attaquer tous les hommes qui
+semblaient se ralentir dans la carrière révolutionnaire. Il était
+connu des dernières classes; mais il n'avait ni les poumons d'un
+orateur populaire, ni l'activité et la force entraînante d'un chef de
+parti.
+
+Un autre journaliste avait acquis une effrayante célébrité; c'était
+Marat, connu sous le nom de _l'Ami du peuple_, et devenu, par ses
+provocations au meurtre, un objet d'horreur pour tous les hommes qui
+conservaient encore quelque modération. Né à Neuchâtel, et livré à
+l'étude des sciences physiques et médicales, il avait attaqué avec
+audace les systèmes les mieux établis, et avait prouvé une activité
+d'esprit pour ainsi dire convulsive. Il était médecin dans les écuries
+du comte d'Artois, lorsque la révolution commença. Il se précipita
+sans hésiter dans cette nouvelle carrière, et se fit bientôt remarquer
+dans sa section. Sa taille était médiocre, sa tête volumineuse, ses
+traits prononcés, son teint livide, son oeil ardent, sa personne
+négligée. Il n'eût paru que ridicule ou hideux, mais tout à coup on
+entendit sortir de ce corps étrange des maximes bizarres et atroces,
+proférées avec un accent dur et une insolente familiarité. Il fallait
+abattre, disait-il, plusieurs mille têtes, et détruire tous les
+aristocrates, qui rendaient la liberté impossible. L'horreur et le
+mépris s'amoncelèrent autour de lui. On le heurtait, on lui marchait
+sur les pieds, on se jouait de sa misérable personne; mais, habitué
+aux luttes scientifiques et aux assertions les plus étranges, il avait
+appris à mépriser ceux qui le méprisaient, et il les plaignait comme
+incapables de le comprendre. Il étala dès lors dans ses feuilles
+l'affreuse doctrine dont il était rempli. La vie souterraine à
+laquelle il était condamné pour échapper à la justice, avait
+exalté son tempérament, et les témoignages de l'horreur publique
+l'enflammaient encore davantage. Nos moeurs polies n'étaient à ses
+yeux que des vices qui s'opposaient à l'égalité républicaine; et,
+dans sa haine ardente pour les obstacles, il ne voyait qu'un moyen
+de salut, l'extermination. Ses études et ses expériences sur l'homme
+physique avaient dû l'habituer à vaincre l'aspect de la douleur; et
+sa pensée ardente, ne se trouvant arrêtée par aucun instinct de
+sensibilité, allait directement à son but par des voies de sang. Cette
+idée même d'opérer par la destruction s'était peu à peu systématisée
+dans sa tête. Il voulait un dictateur, non pour lui procurer le
+plaisir de la toute-puissance, mais pour lui imposer la charge
+terrible d'épurer la société. Ce dictateur devait avoir un boulet aux
+pieds pour être toujours sous la main du peuple; il ne fallait lui
+laisser qu'une seule faculté, celle d'indiquer les victimes, et
+d'ordonner pour unique châtiment la mort. Marat ne connaissait que
+cette peine, parce qu'il ne punissait pas, mais supprimait l'obstacle.
+
+Voyant partout des aristocrates conspirant contre la liberté, il
+recueillait çà et là tous les faits qui satisfaisaient sa passion; il
+dénonçait avec fureur, et avec une légèreté qui venait de sa fureur
+même, tous les noms qu'on lui désignait, et qui souvent n'existaient
+pas. Il les dénonçait sans haine personnelle, sans crainte et même
+sans danger pour lui-même, parce qu'il était hors de tous les rapports
+humains, et que ceux de l'outragé à l'outrageant n'existaient plus
+entre lui et ses semblables.
+
+Décrété récemment avec Royou, _l'Ami du roi_, il s'était caché chez un
+avocat obscur et misérable qui lui avait donné asile. Barbaroux fut
+appelé auprès de lui. Barbaroux s'était livré à l'étude des sciences
+physiques, et avait connu autrefois Marat. Il ne put se dispenser de
+se rendre à sa demande, et crut, en l'écoutant, que sa tête était
+dérangée. Les Français, à entendre cet homme effrayant, n'étaient
+que de mesquins révolutionnaires. «Donnez-moi, disait-il, deux cents
+Napolitains, armés de poignards et portant à leur bras gauche un
+manchon en guise de bouclier; avec eux je parcourrai la France, et je
+ferai la révolution.» Il voulait, pour signaler les aristocrates, que
+l'assemblée leur ordonnât de porter un ruban blanc au bras, et qu'elle
+permît de les tuer, quand ils seraient trois réunis. Sous le nom
+d'aristocrates, il comprenait les royalistes, les feuillans, les
+girondins; et quand, par hasard, on lui parlait de la difficulté de
+les reconnaître, «il n'y avait pas, disait-il, à s'y tromper; il
+fallait tomber sur ceux qui avaient des voitures, des valets, des
+habits de soie, et qui sortaient des spectacles: c'étaient sûrement
+des aristocrates.»
+
+Barbaroux sortit épouvanté. Marat, obsédé de son atroce système,
+s'inquiétait peu des moyens d'insurrection; il était d'ailleurs
+incapable de les préparer. Dans ses rêves meurtriers, il se
+complaisait dans l'idée de se retirer à Marseille. L'enthousiasme
+républicain de cette ville lui faisait espérer d'y être mieux compris
+et mieux accueilli. Il songea donc à s'y réfugier, et voulait que
+Barbaroux l'y envoyât sous sa recommandation; mais celui-ci ne voulait
+pas faire un pareil présent à sa ville natale, et il laissa là cet
+insensé dont il ne prévoyait pas alors l'apothéose.
+
+Le systématique et sanguinaire Marat n'était donc pas le chef actif
+qui aurait pu réunir ces masses éparses et fermentant confusément.
+Robespierre en aurait été plus capable parce qu'il s'était fait aux
+Jacobins une clientèle d'auditeurs, ordinairement plus active qu'une
+clientèle de lecteurs; mais il n'avait pas non plus toutes les
+qualités nécessaires. Robespierre, médiocre avocat d'Arras, fut député
+par cette ville aux états-généraux. Là, il s'était lié avec Pétion et
+Buzot, et soutenait avec âpreté les opinions que ceux-ci défendaient
+avec une conviction profonde et calme. Il parut d'abord ridicule par
+la pesanteur de son débit et la pauvreté de son éloquence; mais son
+opiniâtreté lui attira quelque attention, surtout à l'époque de la
+révision. Lorsque après la scène du Champ-de-Mars, on répandit le
+bruit que le procès allait être fait aux signataires de la pétition
+des jacobins, sa terreur et sa jeunesse inspirèrent de l'intérêt à
+Buzot et à Roland; et on lui offrit un asile. Mais il se rassura
+bientôt; et l'assemblée s'étant séparée, il se retrancha chez les
+Jacobins, où il continua ses harangues dogmatiques et ampoulées. Élu
+accusateur public, il refusa ces nouvelles fonctions, et ne songea
+qu'à se donner la double réputation de patriote incorruptible et
+d'orateur éloquent.
+
+Ses premiers amis, Pétion, Buzot, Brissot, Roland, le recevaient chez
+eux, et voyaient avec peine son orgueil souffrant qui se révélait dans
+ses regards et dans tous ses mouvemens. On s'intéressait à lui, et on
+regrettait que, songeant si fort à la chose publique, il songeât aussi
+tant à lui-même. Cependant il était trop peu important pour qu'on
+lui en voulût de son orgueil, et on lui pardonnait en faveur de sa
+médiocrité et de son zèle. On remarquait surtout que, silencieux dans
+toutes les réunions, et donnant rarement son avis, il était le premier
+le lendemain à produire à la tribune les idées qu'il avait recueillies
+chez les autres. On lui en fit l'observation, sans lui adresser de
+reproches; et bientôt il détesta cette réunion d'hommes supérieurs
+comme il avait détesté celle des constituans. Alors il se retira tout
+à fait aux Jacobins, où, comme on l'a vu, il différa d'avis avec
+Brissot et Louvet, sur la question de la guerre, et les appela,
+peut-être même les crut mauvais citoyens, parce qu'ils pensaient
+autrement que lui, et soutenaient leur avis avec éloquence. Était-il
+de bonne foi lorsqu'il soupçonnait sur-le-champ ceux qui l'avaient
+blessé, ou bien les calomniait-il sciemment? Ce sont là les mystères
+des âmes. Mais avec une raison étroite et commune, avec une extrême
+susceptibilité, il était très disposé à s'irriter, et difficile à
+éclairer; et il n'est pas impossible qu'une haine d'orgueil ne se
+changeât chez lui en une haine de principes, et qu'il crût méchans
+tous ceux qui l'avaient offensé.
+
+Quoi qu'il en soit, dans le cercle inférieur où il s'était placé,
+il excita l'enthousiasme par son dogmatisme et par sa réputation
+d'incorruptibilité. Il fondait ainsi sa popularité sur les passions
+aveugles et les esprits médiocres. L'austérité, le dogmatisme froid,
+captivent les caractères ardens, souvent même les intelligences
+supérieures. Il y avait en effet des hommes disposés à prêter à
+Robespierre une véritable énergie, et des talens supérieurs aux siens.
+Camille Desmoulins l'appelait son Aristide, et le trouvait éloquent.
+
+D'autres le jugeant sans talens, mais subjugués par son pédantisme,
+allaient répétant que c'était l'homme qu'il fallait mettre à la tête
+de la révolution, et que sans ce dictateur, elle ne pourrait marcher.
+Pour lui, permettant à ses partisans tous ces propos, il ne se
+montrait jamais dans les conciliabules des conjurés. Il se plaignit
+même d'être compromis, parce que l'un d'eux, habitant dans la même
+maison que lui, y avait réuni quelquefois le comité insurrectionnel.
+Il se tenait donc en arrière, laissant agir ses preneurs, Panis,
+Sergent, Osselin, et autres membres des sections et des conseils
+municipaux.
+
+Marat, qui cherchait un dictateur, voulut s'assurer si Robespierre
+pouvait l'être. La personne négligée et cynique de Marat contrastait
+avec celle de Robespierre, qui était plein de réserve et de soins
+pour lui-même. Retiré dans un cabinet élégant, où son image était
+reproduite de toutes les manières, en peinture, en gravure, en
+sculpture, il s'y livrait à un travail opiniâtre, et relisait sans
+cesse Rousseau, pour y composer ses discours. Marat le vit, ne trouva
+en lui que de petites haines personnelles, point de grand système,
+point de cette audace sanguinaire qu'il puisait dans sa monstrueuse
+conviction, point de génie enfin; il sortit plein de mépris pour ce
+_petit homme_, le déclara incapable de sauver l'état, et se persuada
+d'autant plus qu'il possédait seul le grand système social.
+
+Les partisans de Robespierre entourèrent Barbaroux, et voulurent le
+conduire chez lui, disant qu'il fallait un homme, et que Robespierre
+seul pouvait l'être. Ce langage déplut à Barbaroux, dont la fierté se
+pliait peu à l'idée de la dictature, et dont l'imagination ardente
+était déjà séduite par la vertu de Roland et les talens de ses amis.
+Il alla cependant chez Robespierre. Il fut question dans l'entretien,
+de Pétion, dont la popularité offusquait Robespierre, et qui,
+disait-on, était incapable de servir la révolution. Barbaroux répondit
+avec humeur aux reproches qu'on adressait à Pétion, et défendit
+vivement un caractère qu'il admirait. Robespierre parla de la
+révolution, et répéta, suivant son usage, qu'il en avait accéléré
+la marche. Il finit, comme tout le monde, par dire qu'il fallait un
+homme. Barbaroux répondit qu'il ne voulait ni dictateur ni roi. Fréron
+répliqua que Brissot voulait l'être. On se rejeta ainsi le reproche,
+et on ne s'entendit pas. Quand on se quitta, Panis, voulant corriger
+le mauvais effet de cette entrevue, dit à Barbaroux qu'il avait mal
+saisi la chose, qu'il ne s'agissait que d'une autorité momentanée, et
+que Robespierre était le seul homme auquel on pût la donner. Ce sont
+ces propos vagues, ces petites rivalités, qui persuadèrent faussement
+aux girondins que Robespierre voulait usurper. Une ardente jalousie
+fut prise en lui pour de l'ambition; mais c'était une de ces erreurs
+que le regard troublé des partis commet toujours. Robespierre, capable
+tout au plus de haïr le mérite, n'avait ni la force ni le génie de
+l'ambition, et ses partisans avaient pour lui des prétentions qu'il
+n'aurait pas osé concevoir lui-même.
+
+Danton était plus capable qu'aucun autre d'être ce chef que toutes les
+imaginations désiraient, pour mettre de l'ensemble dans les mouvemens
+révolutionnaires. Il s'était jadis essayé au barreau, et n'y avait
+pas réussi. Pauvre et dévoré de passions, il s'était jeté dans les
+troubles politiques avec ardeur, et probablement avec des espérances.
+Il était ignorant, mais doué d'une intelligence supérieure et d'une
+imagination vaste. Ses formes athlétiques, ses traits écrasés et un
+peu africains, sa voix tonnante, ses images bizarres, mais grandes,
+captivaient l'auditoire des Cordeliers et des sections. Son visage
+exprimait tour à tour les passions brutales, la jovialité, et même
+la bienveillance. Danton ne haïssait et n'enviait personne, mais son
+audace était extraordinaire; et dans certains momens d'entraînement,
+il était capable d'exécuter tout ce que l'atroce intelligence de Marat
+était capable de concevoir.
+
+Une révolution dont l'effet imprévu, mais inévitable, avait été de
+soulever les basses classes de la société contre les classes élevées,
+devait réveiller l'envie, faire naître des systèmes, et déchaîner des
+passions brutales. Robespierre fut l'envieux; Marat, le systématique;
+et Danton fut l'homme passionné, violent, mobile, et tour à tour
+cruel ou généreux. Si les deux premiers, obsédés, l'un par une envie
+dévorante, l'autre par de sinistres systèmes, durent avoir peu de ces
+besoins qui rendent les hommes accessibles à la corruption, Danton, au
+contraire, plein de passions, avide de jouir, ne dut être rien moins
+qu'incorruptible. Sous prétexte de lui rembourser une ancienne charge
+d'avocat au conseil, la cour lui donna des sommes assez considérables;
+mais elle réussit à le payer et non à le gagner. Il n'en continua pas
+moins à haranguer et à exciter contre elle la multitude des clubs.
+Quand on lui reprochait de ne pas exécuter son marché, il répondait
+que pour se conserver le moyen de servir la cour, il devait en
+apparence la traiter en ennemie.
+
+Danton était donc le plus redoutable chef de ces bandes qu'on gagnait
+et conduisait par la parole. Mais audacieux, entraînant au moment
+décisif, il n'était pas propre à ces soins assidus qu'exige l'envie
+de dominer; et quoique très influent sur les conjurés, il ne les
+gouvernait pas encore. Il était capable seulement, dans un moment
+d'hésitation, de les ranimer et de les porter au but par une impulsion
+décisive.
+
+Les divers membres du comité insurrectionnel n'avaient pas encore pu
+s'entendre. La cour, instruite de leurs moindres mouvemens, prenait
+de son côté quelques mesures pour se mettre à l'abri d'une attaque
+soudaine, et se donner le temps d'attendre en sûreté l'arrivée des
+puissances coalisées. Elle avait formé et établi près du château un
+club, appelé le club français, qui se composait d'ouvriers et de
+soldats de la garde nationale. Ils avaient tous leurs armes cachées
+dans le local même de leurs séances, et pouvaient, dans un cas
+pressant, courir au secours de la famille royale. Cette seule réunion
+coûtait à la liste civile 10,000 francs par jour. Un Marseillais,
+nommé Lieutaud, entretenait en outre une troupe qui occupait
+alternativement les tribunes, les places publiques, les cafés et
+les cabarets, pour y parler en faveur du roi, et pour résister aux
+continuelles émeutes des patriotes[10]. Partout, en effet, on se
+disputait, et presque toujours des paroles on en venait aux coups;
+mais malgré tous les efforts de la cour, ses partisans étaient
+clair-semés, et la partie de la garde nationale qui lui était dévouée,
+se trouvait réduite au plus grand découragement.
+
+Un grand nombre de serviteurs fidèles, éloignés jusque là du trône,
+accouraient pour défendre le roi, et lui faire un rempart de leurs
+corps. Leurs réunions étaient fréquentes et nombreuses au château, et
+elles augmentaient la méfiance publique. On les appelait _chevaliers
+du poignard_, depuis la scène de février 1791. On avait donné des
+ordres pour réunir secrètement la garde constitutionnelle, qui,
+quoique licenciée, avait toujours reçu ses appointemens. Pendant ce
+temps, les conseils se croisaient autour du roi, et produisaient dans
+son âme faible et naturellement incertaine, les perplexités les plus
+douloureuses. Des amis sages, et entre autres Malesherbes[11], lui
+conseillaient d'abdiquer; d'autres, et c'était le plus grand nombre,
+voulaient qu'il prît la fuite; du reste, ils n'étaient d'accord ni
+sur les moyens, ni sur le lieu, ni sur le résultat de l'évasion. Pour
+mettre quelque ensemble dans ces divers plans, le roi voulut que
+Bertrand de Molleville s'entendît avec Duport le constituant. Le roi
+avait beaucoup de confiance en ce dernier, et il fut obligé de donner
+un ordre positif à Bertrand, qui prétendait ne vouloir entretenir
+aucune relation avec un constitutionnel tel que Duport. Dans ce comité
+se trouvaient encore Lally-Tolendal, Malouet, Clermont-Tonnerre,
+Gouvernet et autres, tous dévoués à Louis XVI, mais, hors ce point,
+différant assez d'opinion sur la part qu'il faudrait faire à la
+royauté, si on parvenait à la sauver. On y résolut la fuite du roi, et
+sa retraite au château de Gaillon, en Normandie. Le duc de Liancourt,
+ami de Louis XVI, et jouissant de toute sa confiance, commandait cette
+province; il répondait de ses troupes et des habitans de Rouen, qui
+s'étaient prononcés par une adresse énergique contre le 20 juin. Il
+offrait de recevoir la famille royale, et de la conduire à Gaillon,
+ou de la remettre à Lafayette, qui la transporterait au milieu de son
+armée. Il donnait en outre toute sa fortune pour seconder l'exécution
+de ce projet, et ne demandait à réserver à ses enfants que cent louis
+de rente. Ce plan convenait aux membres constitutionnels du comité,
+parce qu'au lieu de mettre le roi dans les mains de l'émigration, il
+le plaçait auprès du duc de Liancourt et de Lafayette. Par le même
+motif, il répugnait aux autres, et risquait de déplaire à la reine et
+au roi. Le château de Gaillon avait le grand avantage de n'être qu'à
+trente-six lieues de la mer, et d'offrir, par la Normandie, province
+bien disposée, une fuite facile en Angleterre. Il en avait encore un
+autre, c'était de n'être qu'à vingt lieues de Paris. Le roi pouvait
+donc s'y rendre sans manquer à la loi constitutionnelle, et c'était
+beaucoup pour lui, car il tenait singulièrement à ne pas se mettre en
+état de contravention ouverte.
+
+M. de Narbonne et la fille de Necker, madame Staël, imaginèrent aussi
+un projet de fuite. L'émigration, de son côté, proposa le sien:
+c'était de transporter le roi à Compiègne, et de là sur les bords du
+Rhin par la forêt des Ardennes. Chacun veut conseiller un roi faible,
+parce que chacun aspire à lui donner une volonté qu'il n'a pas. Tant
+d'inspirations contraires ajoutaient à l'indécision naturelle de Louis
+XVI, et ce prince malheureux, assiégé de conseils, frappé de la raison
+des uns, entraîné parla passion des autres, tourmenté de craintes
+sur le sort de sa famille, agité par les scrupules de sa conscience,
+hésitait entre mille projets, et voyait arriver le flot populaire sans
+oser ni le braver, ni le fuir.
+
+Les députés girondins, qui avaient si hardiment abordé la question
+de la déchéance, demeuraient cependant incertains à la veille d'une
+insurrection; quoique la cour fût presque désarmée, et que la
+toute-puissance se trouvât du côté du peuple, néanmoins l'approche des
+Prussiens, et la crainte qu'inspire toujours un ancien pouvoir,
+même après qu'il a été privé de ses forces, leur persuadèrent qu'il
+vaudrait encore mieux transiger avec la cour que de s'exposer aux
+chances d'une attaque. Dans le cas même où cette attaque serait
+heureuse, ils craignaient que l'arrivée très prochaine des étrangers
+ne détruisît tous les résultats d'une victoire sur le château, et
+ne fît succéder de terribles vengeances à un succès d'un moment.
+Cependant, malgré cette disposition à traiter, ils n'ouvrirent point
+de négociations à ce sujet, et n'osèrent pas prendre l'initiative;
+mais ils écoutèrent un nommé Boze, peintre du roi, et très lié avec
+Thierry, valet de chambre de Louis XVI. Le peintre Boze, effrayé
+des dangers de la chose publique, les engagea à écrire ce qu'ils
+croiraient propre, dans cette extrémité, à sauver le roi et la
+liberté. Ils firent donc une lettre qui fut signée par Guadet,
+Gensonné, Vergniaud, et qui commençait par ces mots: _Vous nous
+demandez, monsieur, quelle est notre opinion sur la situation actuelle
+de la France..._ Ce début prouve assez que l'explication avait été
+provoquée. Il n'était plus temps pour le roi, disaient à Boze les
+trois députés, de se rien dissimuler, et il s'abuserait étrangement
+s'il ne voyait pas que sa conduite était la cause de l'agitation
+générale, et de cette violence des clubs dont il se plaignait sans
+cesse; de nouvelles protestations de sa part seraient inutiles et
+paraîtraient dérisoires; au point où se trouvaient les choses, il ne
+fallait pas moins que des démarches décisives pour rassurer le peuple:
+tout le monde, par exemple, croyait fermement qu'il était au pouvoir
+du roi d'écarter les armées étrangères; il fallait donc qu'il
+commençât par ordonner cet éloignement; il devait ensuite choisir un
+ministère patriote, congédier Lafayette qui, dans l'état des choses,
+ne pouvait plus servir utilement; rendre une loi pour l'éducation
+constitutionnelle du jeune dauphin, soumettre la liste civile à une
+comptabilité publique, et déclarer solennellement qu'il n'accepterait
+pour lui-même d'augmentation de pouvoir, que du consentement libre
+de la nation. A ces conditions, ajoutaient les Girondins, il était à
+espérer que l'irritation se calmerait, et qu'avec du temps et de la
+persévérance dans ce système, le roi recouvrerait la confiance qu'il
+avait aujourd'hui tout à fait perdue.
+
+Certes, les Girondins se trouvaient alors bien près d'atteindre leur
+but, si véritablement ils avaient conspiré jusqu'à cet instant et
+depuis long-temps pour la réalisation d'une république; et l'on
+voudrait qu'ils se fussent arrêtés tout à coup au moment de réussir,
+pour faire donner le ministère à trois de leurs amis! Voilà ce qui
+ne peut être; et il devient évident que là république ne fut désirée
+qu'en désespoir de la monarchie, que jamais elle ne fut un véritable
+projet, et que même, à la veille de l'obtenir, ceux qu'on accuse de
+l'avoir longuement préparée, ne voulaient pas sacrifier la chose
+publique au triomphe de ce système, et consentaient à garder la
+monarchie constitutionnelle, pourvu qu'elle fût entourée d'assez de
+sécurité. Les Girondins, en demandant l'éloignement des troupes,
+prouvaient assez que le danger actuel seul les occupait; l'attention
+qu'ils donnaient à l'éducation du dauphin, prouve suffisamment encore
+que la monarchie n'était pas pour eux un avenir insupportable.
+
+On a prétendu que Brissot, de son côté, avait fait des propositions
+pour empêcher la déchéance, et qu'il y avait mis la condition d'une
+somme très forte. Cette assertion est de Bertrand de Molleville, qui
+a toujours calomnié par deux raisons: méchanceté de coeur et fausseté
+d'esprit. Mais il n'en donne aucune preuve; et la pauvreté connue
+de Brissot, sa conviction exaltée, doivent répondre pour lui. Il ne
+serait pas impossible sans doute que la cour eût donné de l'argent à
+l'adresse de Brissot, mais cela ne prouverait pas que l'argent eût été
+ou demandé ou reçu par lui. Le fait déjà rapporté plus haut sur la
+corruption de Pétion, promise à la cour par des escrocs, ce fait et
+beaucoup d'autres du même genre montrent assez quelle confiance
+il faut ajouter à ces accusations de vénalité, si souvent et si
+facilement hasardées. D'ailleurs, quoi qu'il en puisse être de
+Brissot, les trois députés Gensonné, Guadet, Vergniaud, n'ont pas même
+été accusés, et ils furent les seuls signataires de la lettre remise à
+Boze.
+
+Le coeur ulcéré du roi était moins capable que jamais d'écouter leurs
+sages avis. Thierry lui présenta la lettre, mais il la repoussa
+durement, et fit ses deux réponses accoutumées, que ce n'était pas
+lui, mais le ministère patriote, qui avait provoqué la guerre; et que,
+quant à la constitution, il l'observait fidèlement, tandis que les
+autres mettaient tous leurs soins à la détruire[12]. Ces raisons
+n'étaient pas très-justes; car, bien qu'il n'eût pas provoqué la
+guerre, ce n'en était pas moins un devoir pour lui de la bien
+soutenir; et, quant à sa fidélité scrupuleuse à la lettre de la loi,
+c'était peu que l'observation du texte; il fallait encore ne pas
+compromettre la chose même en appelant l'étranger.
+
+Il faut sans doute attribuer à l'espérance qu'avaient les Girondins
+de voir leurs avis écoutés, les ménagemens qu'ils gardèrent lorsqu'on
+voulut soulever dans l'assemblée la question de la déchéance tous les
+jours agitée dans les clubs, dans les groupes et les pétitions. Chaque
+fois qu'ils venaient, au nom de la commission des douze, parler du
+danger de la patrie et des moyens d'y remédier: _Remontez à la cause_
+du danger, leur disait-on; _à la cause_, répétaient les tribunes.
+Vergniaud, Brissot et les Girondins répondaient que la commission
+avait les yeux sur la cause, et que lorsqu'il en serait temps on la
+dévoilerait; mais que pour le moment il fallait ne pas jeter encore un
+nouveau levain de discorde.
+
+Mais il était décidé que tous les moyens et les projets de transaction
+échoueraient; et la catastrophe, prévue et redoutée, arriva bientôt,
+comme nous le verrons ci-après.
+
+Notes:
+
+[1] Voyez madame Campan, tome II, page 324, une lettre de M. de Lally
+ au roi de Prusse, et tous les historiens.
+[2] Voyez madame Campan, tome II, page 230.
+[3] Décret du 2 juillet.
+[4] C'est une justice que rendait à Vergniaud le _Journal de Paris_,
+ alors si connu par son opposition à la majorité de l'assemblée, et
+ par les grands talens qui présidaient à sa rédaction, notamment le
+ malheureux et immortel André Chénier. (_Voyez la feuille du 4
+ juillet 1792_.)
+[5] Il n'est pas nécessaire d'avertir que j'analyse ici, et que je ne
+ donne pas textuellement le discours de Vergniaud.
+[6] Voyez la note 17 à la fin du volume.
+[7] Voyez la note 18 à la fin du volume.
+[8] Voyez la note 19 à la fin du volume.
+[9] Voyez la note 20 à la fin du volume.
+[10] Voyez Bertrand de Molleville, tomes VIII et IX.
+[11] Voyez Bertrand de Molleville.
+[12] Voyez la note à la fin du volume.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ARRIVÉE DES MARSEILLAIS A PARIS; DÎNER ET SCÈNES SANGLANTES AUX
+CHAMPS-ÉLYSÉES.--MANIFESTE DU DUC DE BRUNSWICK.--LES SECTIONS DE PARIS
+DEMANDENT LA DÉCHÉANCE DU ROI.--LE ROI REFUSE DE FUIR.--L'ASSEMBLÉE
+REJETTE LA PROPOSITION D'ACCUSER LAFAYETTE.--PRÉPARATIFS DE
+L'INSURRECTION; MOYENS DE DÉFENSE DU CHATEAU.--INSURRECTION DU 10
+AOUT; LES FAUBOURGS S'EMPARENT DES TUILERIES APRÈS UN COMBAT SANGLANT;
+LE ROI SE RETIRE A L'ASSEMBLÉE; SUSPENSION DU POUVOIR ROYAL;
+CONVOCATION D'UNE CONVENTION NATIONALE.
+
+
+A la suite d'une fête donnée aux fédérés, le comité insurrectionnel
+décida qu'on partirait le matin, 26 juillet, sur trois colonnes, pour
+se rendre au château, et qu'on marcherait avec le drapeau rouge, et
+avec cette inscription: _Ceux qui tireront sur les colonnes du peuple
+seront mis à mort sur-le-champ_. Le résultat devait être de constituer
+le roi prisonnier, et de l'enfermer à Vincennes. On avait engagé la
+garde nationale de Versailles à seconder ce mouvement; mais on l'avait
+avertie si tard, et on était si peu d'accord avec elle, que ses
+officiers vinrent à la mairie de Paris, le matin même, pour savoir ce
+qu'il fallait faire. Le secret d'ailleurs fut si mal gardé, que la
+cour était déjà avertie, toute la famille royale debout, et le château
+plein de monde. Pétion, voyant que les mesures avaient été mal prises,
+craignant quelque trahison, et considérant surtout que les Marseillais
+n'étaient point encore arrivés, se rendit en toute hâte au faubourg,
+pour arrêter un mouvement qui devait perdre le parti populaire, s'il
+ne réussissait pas.
+
+Le tumulte était affreux dans les faubourgs; on y avait sonné le
+tocsin toute la nuit. Pour exciter le peuple, on avait répandu le
+bruit qu'il existait au château un amas d'armes qu'il fallait aller
+chercher. Pétion parvint avec beaucoup de peine à ramener l'ordre; le
+garde-des-sceaux Champion de Cicé, qui s'y était rendu de son côté, y
+reçut des coups de sabre; enfin le peuple consentit à se retirer, et
+l'insurrection fut ajournée.
+
+Les querelles, les contestations de détail par lesquelles on prélude
+d'ordinaire à une rupture définitive, continuèrent sans interruption.
+Le roi avait fait fermer le jardin des Tuileries depuis le 20 juin.
+La terrasse des Feuillans, aboutissant à l'assemblée, était seule
+ouverte, et des sentinelles avaient la consigne de ne laisser passer
+personne de cette terrasse dans le jardin. Despréménil y fut rencontré
+s'entretenant vivement avec un député. Il fut hué, poursuivi dans
+le jardin, et porté jusqu'au Palais-Royal, où il reçut plusieurs
+blessures. Les consignes qui empêchaient de pénétrer dans le jardin
+ayant été violées, il fut question d'y suppléer par un décret.
+Cependant le décret ne fut pas rendu; on proposa seulement d'y mettre
+un écriteau portant ces mots: _Défense dépasser sur le territoire
+étranger_. L'écriteau fut placé, il suffit pour empêcher le peuple d'y
+mettre les pieds, quoique le roi eût fait lever les consignes. Ainsi
+les procédés n'étaient déjà plus ménagés. Une lettre de Nancy, par
+exemple, annonçait plusieurs traits civiques qui avaient eu lieu dans
+cette ville; sur-le-champ l'assemblée en envoya copie au roi.
+
+Enfin, le 30, les Marseillais arrivèrent. Ils étaient cinq cents, et
+comptaient dans leurs rangs tout ce que le Midi renfermait de plus
+exalté, et tout ce que le commerce amenait de plus turbulent dans le
+port de Marseille. Barbaroux se rendit au-devant d'eux à Charenton.
+A cette occasion, un nouveau projet fut concerté avec Santerre. Sous
+prétexte d'aller au-devant des Marseillais, on voulait réunir les
+faubourgs, se rendre ensuite en bon ordre au Carrousel, et y camper
+sans tumulte, jusqu'à ce que l'assemblée eût suspendu le roi, ou qu'il
+eût volontairement abdiqué. Ce projet plaisait aux philanthropes du
+parti, qui auraient voulu terminer cette révolution sans effusion de
+sang. Cependant il manqua, parce que Santerre ne réussit pas à réunir
+le faubourg, et ne put amener qu'un petit nombre d'hommes au-devant
+des Marseillais. Santerre leur offrit tout de suite un repas qui fut
+servi aux Champs-Elysées. Le même jour, et au même moment, une réunion
+de gardes nationaux du bataillon des Filles-Saint-Thomas, et d'autres
+individus, écrivains ou militaires, tous dévoués à la cour, faisaient
+un repas auprès du lieu où étaient fêtés les Marseillais. Certainement
+ce repas n'avait pu être préparé à dessein pour troubler celui des
+Marseillais, puisque l'offre faite à ces derniers avait été inopinée,
+car au lieu d'un festin on avait médité une insurrection. Cependant
+il était impossible que des voisins si opposés d'opinion achevassent
+paisiblement leur repas. La populace insulta les royalistes, qui
+voulurent se défendre; les patriotes, appelés au secours de la
+populace, accoururent avec ardeur, et le combat s'engagea. Il ne fut
+pas long; les Marseillais, fondant sur leurs adversaires, les mirent
+en fuite, en tuèrent un et en blessèrent plusieurs. Dans un moment, le
+trouble se répandit dans Paris. Les fédérés parcouraient les rues, et
+arrachaient les cocardes de ruban, prétendant qu'il les fallait en
+laine.
+
+Quelques-uns des fugitifs arrivèrent tout sanglans aux Tuileries, où
+ils furent accueillis avec empressement, et traités avec des soins
+bien naturels, puisqu'on voyait en eux des amis victimes de leur
+dévouement. Les gardes nationaux qui étaient de service au château
+rapportèrent ces détails, y ajoutèrent peut-être, et ce fut l'occasion
+de nouveaux bruits, de nouvelles haines contre la famille royale
+et les dames de la cour, qui avaient, disait-on, essuyé avec leurs
+mouchoirs la sueur et le sang des blessés. On en conclut même que la
+scène avait été préparée, et ce fut le motif d'une nouvelle accusation
+contre les Tuileries.
+
+La garde nationale de Paris demanda aussitôt l'éloignement des
+Marseillais; mais elle fut huée par les tribunes, et sa pétition
+n'obtint aucun succès.
+
+C'est au milieu de ces circonstances que fut répandu un écrit attribué
+au prince de Brunswick, et bientôt reconnu authentique. Nous avons
+déjà parlé de la mission de Mallet-du-Pan. Il avait donné au nom du
+roi l'idée et le modèle d'un manifeste; mais cette idée fut bientôt
+dénaturée. Un autre manifeste, inspiré par les passions de Coblentz,
+et revêtu du nom de Brunswick, fut publié au-devant de l'armée
+prussienne. Cette pièce était conçue en ces termes:
+
+«Leurs majestés l'empereur et le roi de Prusse m'ayant confié le
+commandement des armées combinées qu'ils ont fait rassembler sur les
+frontières de France, j'ai voulu annoncer aux habitans de ce royaume
+les motifs qui ont déterminé les mesures des deux souverains, et les
+intentions qui les guident.
+
+«Après avoir supprimé arbitrairement les droits et possessions des
+princes allemands en Alsace et en Lorraine, troublé et renversé, dans
+l'intérieur, le bon ordre et le gouvernement légitime; exercé contre
+la personne sacrée du roi et contre son auguste famille des attentats
+et des violences qui sont encore perpétués et renouvelés de jour en
+jour, ceux qui ont usurpé les rênes de l'administration ont enfin
+comblé la mesure en faisant déclarer une guerre injuste à sa majesté
+l'empereur, et en attaquant ses provinces situées en Pays-Bas;
+quelques-unes des possessions de l'empire germanique ont été
+enveloppées dans cette oppression, et plusieurs autres n'ont échappé
+au même danger qu'en cédant aux menaces impérieuses du parti dominant
+et de ses émissaires.
+
+«Sa majesté le roi de Prusse, uni avec sa majesté impériale par les
+liens d'une alliance étroite et défensive, et membre prépondérant
+lui-même du corps germanique, n'a donc pu se dispenser de marcher
+au secours de son allié et de ses co-états; et c'est sous ce double
+rapport qu'il prend la défense de ce monarque et de l'Allemagne.
+
+«A ces grands intérêts se joint encore un but également important,
+et qui tient à coeur aux deux souverains, c'est de faire cesser
+l'anarchie dans l'intérieur de la France, d'arrêter les attaques
+portées au trône et à l'autel, de rétablir le pouvoir légal, de rendre
+au roi la sûreté et la liberté dont il est privé, et de le mettre en
+état d'exercer l'autorité légitime qui lui est due.
+
+«Convaincus que la partie saine de la nation française abhorre les
+excès d'une faction qui la subjugue, et que le plus grand nombre des
+habitans attend avec impatience le moment du secours pour se déclarer
+ouvertement contre les entreprises odieuses de leurs oppresseurs, sa
+majesté l'empereur et sa majesté le roi de Prusse les appellent et
+les invitent à retourner sans délai aux voies de la raison et de
+la justice, de l'ordre et de la paix. C'est dans ces vues que moi,
+soussigné, général commandant en chef les deux armées, déclare:
+
+«1. Qu'entraînées dans la guerre présente par des circonstances
+irrésistibles, les deux cours alliées ne se proposent d'autre but que
+le bonheur de la France sans prétendre s'enrichir par des conquêtes;
+
+«2. Qu'elles n'entendent point s'immiscer dans le gouvernement
+intérieur de la France, mais qu'elles veulent uniquement délivrer le
+roi, la reine et la famille royale de leur captivité, et procurer à sa
+majesté très-chrétienne la sûreté nécessaire pour qu'elle puisse faire
+sans danger, sans obstacle, les convocations qu'elle jugera à propos,
+et travailler à assurer le bonheur de ses sujets, suivant ses
+promesses et autant qu'il dépendra d'elle;
+
+«3. Que les armées combinées protégeront les villes, bourgs et
+villages, et les personnes et les biens de tous ceux qui se
+soumettront au roi, et qu'elles concourront au rétablissement
+instantané de l'ordre et de la police dans toute la France;
+
+«4. Que les gardes nationales sont sommées de veiller provisoirement à
+la tranquillité des villes et des campagnes, à la sûreté des personnes
+et des biens de tous les Français jusqu'à l'arrivée des troupes de
+leurs majestés impériale et royale, ou jusqu'à ce qu'il en soit
+autrement ordonné, sous peine d'en être personnellement responsables;
+qu'au contraire, ceux des gardes nationaux qui auront combattu contre
+les troupes des deux cours alliées, et qui seront pris les armes à la
+main, seront traités en ennemis, et punis comme rebelles à leur roi et
+comme perturbateurs du repos public.
+
+«5. Que les généraux, officiers, bas-officiers et soldats des troupes
+de ligne françaises sont également sommés de revenir à leur ancienne
+fidélité, et de se soumettre sur-le-champ au roi, leur légitime
+souverain;
+
+«6. Que les membres des départemens, des districts et des
+municipalités, seront également responsables, sur leurs têtes et sur
+leurs biens, de tous les délits, incendies, assassinats, pillages et
+voies de fait qu'ils laisseront commettre ou qu'ils ne se seront pas
+notoirement efforcés d'empêcher dans leur territoire; qu'ils seront
+également tenus de continuer provisoirement leurs fonctions jusqu'à ce
+que sa majesté très-chrétienne, remise en pleine liberté, y ait pourvu
+ultérieurement, ou qu'il en ait été autrement ordonné en son nom dans
+l'intervalle;
+
+«7. Que les habitans des villes, bourgs et villages, qui oseraient se
+défendre contre les troupes de leurs majestés impériale et royale, et
+tirer sur elles, soit en rase campagne, soit par les fenêtres, portes
+et ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-champ suivant la
+rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons démolies ou brûlées.
+Tous les habitans, au contraire, desdites villes, bourgs et villages,
+qui s'empresseront de se soumettre à leur roi, en ouvrant leurs portes
+aux troupes de leurs majestés, seront à l'instant sous leur sauvegarde
+immédiate; leurs personnes, leurs biens, leurs effets, seront sous la
+protection des lois; et il sera pourvu à la sûreté générale de tous et
+de chacun d'eux;
+
+«8. La ville de Paris et tous ses habitans, sans distinction, seront
+tenus de se soumettre sur-le-champ et sans délai au roi, de mettre ce
+prince en pleine et entière liberté, et de lui assurer, ainsi qu'à
+toutes les personnes royales, l'inviolabilité et le respect auxquels
+le droit de la nature et des gens oblige les sujets envers les
+souverains, leurs majestés impériale et royale rendant personnellement
+responsables de tous les évènemens, sur leur tête, pour être jugés
+militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l'assemblée
+nationale, du département, du district, de la municipalité et de la
+garde nationale de Paris, les juges de paix et tous autres qu'il
+appartiendra; déclarant en outre, leurs dites majestés, sur leur foi
+et parole d'empereur et roi, que si le château des Tuileries est forcé
+ou insulté, que s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage
+à leurs majestés le roi, la reine et la famille royale, s'il n'est
+pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation et à
+leur liberté, elles en tireront une vengeance exemplaire et à jamais
+mémorable, en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et
+à une subversion totale, et les révoltés coupables d'attentats, aux
+supplices qu'ils auront mérités. Leurs majestés impériale et royale
+promettent, au contraire, aux habitans de la ville de Paris d'employer
+leurs bons offices auprès de sa majesté très-chrétienne pour obtenir
+le pardon de leurs torts et de leurs erreurs, et de prendre les
+mesures les plus vigoureuses pour assurer leurs personnes et leurs
+biens, s'ils obéissent promptement et exactement à l'injonction
+ci-dessus.
+
+«Enfin leurs majestés, ne pouvant reconnaître pour lois en France
+que celles qui émaneront du roi jouissant d'une liberté parfaite,
+protestent d'avance contre l'authenticité de toutes les déclarations
+qui pourraient être faites au nom de sa majesté très-chrétienne, tant
+que sa personne sacrée, celle de la reine et de toute la famille
+royale ne seront pas réellement en sûreté: à l'effet de quoi leurs
+majestés impériale et royale invitent et sollicitent sa majesté
+très-chrétienne de désigner la ville de son royaume la plus voisine de
+ses frontières dans laquelle elle jugera à propos de se retirer avec
+la reine et sa famille, sous une bonne et sûre escorte qui lui sera
+envoyée pour cet effet, afin que sa majesté très-chrétienne puisse en
+toute sûreté appeler auprès d'elle les ministres et les conseillers
+qu'il lui plaira de désigner, faire telles convocations qui lui
+paraîtront convenables, pourvoir au rétablissement du bon ordre, et
+régler l'administration de son royaume.
+
+«Enfin je déclare et m'engage encore, en mon propre et privé nom, et
+en ma qualité susdite, de faire observer partout aux troupes confiées
+à mon commandement une bonne et exacte discipline, promettant de
+traiter avec douceur et modération les sujets bien intentionnés qui se
+montreront paisibles et soumis, et de n'employer la force qu'envers
+ceux qui se rendront coupables ou de résistance ou de mauvaise
+volonté.
+
+«C'est par ces raisons que je requiers et exhorte tous les habitans du
+royaume, de la manière la plus forte et la plus instante, de ne pas
+s'opposer à la marche et aux opérations des troupes que je commande,
+mais de leur accorder plutôt partout une libre entrée et toute bonne
+volonté, aide et assistance que les circonstances pourront exiger.
+
+«Donné au quartier-général de Coblentz, le 25 juillet 1792.
+
+«_Signé_ CHARLES-GUILLAUME-FERDINAND, _duc de Brunswick-Lunebourg_.»
+
+Ce qui parut surtout étonnant dans cette déclaration, c'est que, datée
+du 25 de Coblentz, elle se trouva le 28 à Paris, et fut imprimée dans
+tous les journaux royalistes. Elle produisit un effet extraordinaire.
+Cet effet fut celui des passions sur les passions. On se promit de
+toutes parts de résister à un ennemi dont le langage était si hautain
+et les menaces si terribles. Dans l'état des esprits, il était naturel
+que le roi et la cour fussent accusés de cette nouvelle faute. Louis
+XVI s'empressa de désavouer le manifeste par un message, et il le
+pouvait sans doute de très-bonne foi, puisque cette pièce était si
+différente du modèle qu'il avait proposé; mais il devait déjà voir par
+cet exemple combien sa volonté serait outre-passée par son parti, si
+ce parti était jamais vainqueur. Ni son désaveu, ni les expressions
+dont il l'accompagna, ne purent ramener l'assemblée. En parlant de ce
+peuple dont le bonheur lui avait toujours été cher, il ajoutait: «Que
+de chagrins pourraient être effacés par la plus légère marque de son
+retour!»
+
+Ces paroles touchantes n'excitèrent plus l'enthousiasme qu'elles
+avaient le don de produire autrefois; on n'y vit qu'une perfidie de
+langage, et beaucoup de députés appuyèrent l'impression pour rendre
+public, dirent-ils, le contraste qui existait entre les paroles et la
+conduite du roi. Dès ce moment, l'agitation ne cessa pas de croître,
+et les circonstances de s'aggraver. On eut connaissance d'un arrêté
+par lequel le département des Bouches-du-Rhône retenait les impôts
+pour payer les troupes qu'il avait envoyées contre les Savoisiens, et
+accusait d'insuffisance les mesures prises par l'assemblée. C'était
+un acte dû aux inspirations de Barbaroux. L'arrêté fut cassé par
+l'assemblée, sans que l'exécution en pût être empêchée. On répandit
+en même temps que les Sardes, qui s'avançaient, étaient au nombre de
+cinquante mille. Il fallut que le ministre des relations extérieures
+vînt assurer lui-même à l'assemblée que les rassemblemens n'étaient
+tout au plus que de onze à douze mille hommes. A ce bruit en succéda
+un autre: on prétendit que le petit nombre des fédérés actuellement
+rendus à Soissons, avaient été empoisonnés avec du verre mêlé dans
+leur pain. On assurait même qu'il y avait déjà cent soixante morts et
+huit cents malades. On alla aux informations, et on apprit que les
+farines se trouvant dans une église, des vitres avaient été cassées,
+et que quelques morceaux de verre s'étaient trouvés dans le pain. Il
+n'y avait cependant ni morts, ni malades.
+
+Le 25 juillet, un décret avait rendu toutes les sections de Paris
+permanentes. Elles s'étaient réunies, et avaient chargé Pétion de
+proposer en leur nom la déchéance de Louis XVI. Le 3 août au matin, le
+maire de Paris, enhardi par ce voeu, se présenta à l'assemblée pour
+faire une pétition au nom des quarante-huit sections de Paris. Il
+exposa la conduite de Louis XVI depuis l'ouverture de la révolution;
+il retraça, dans le langage du temps, les bienfaits de la nation
+envers le roi, et l'ingratitude du monarque. Il dépeignit les
+dangers dont toutes les imaginations étaient frappées, l'arrivée de
+l'étranger, la nullité des moyens de défense, la révolte d'un général
+contre l'assemblée, l'opposition d'une foule de directoires de
+département, et les menaces terribles et absurdes faites au nom de
+Brunswick; en conséquence il conclut à la déchéance du roi, et demanda
+à l'assemblée de mettre cette importante question à l'ordre du jour.
+
+Cette grande proposition, qui n'avait encore été faite que par des
+clubs, des fédérés, des communes, venait d'acquérir un autre caractère
+en étant présentée au nom de Paris et par son maire. Elle fut
+accueillie plutôt avec étonnement qu'avec faveur dans la séance du
+matin. Mais le soir la discussion s'ouvrit, et l'ardeur d'une partie
+de l'assemblée se déploya sans retenue. Les uns voulaient qu'on
+discutât la question sur-le-champ, les autres qu'on l'ajournât. On
+finit par la remettre au jeudi 9 août, et on continua à recevoir et à
+lire des pétitions exprimant, avec plus d'énergie encore que celle du
+maire, le même voeu et les mêmes sentimens.
+
+La section de Mauconseil, allant plus loin que les autres, ne se borna
+pas à demander la déchéance, mais la prononça de sa pleine autorité.
+Elle déclara qu'elle ne reconnaissait plus Louis XVI pour roi des
+Français, et qu'elle irait bientôt demander au corps législatif s'il
+voulait enfin sauver la France; de plus, elle invita toutes les
+sections de l'empire (qu'elle n'appelait déjà plus le royaume) à
+imiter son exemple.
+
+Comme on l'a déjà vu, l'assemblée ne suivait pas le mouvement
+insurrectionnel aussi vite que les autorités inférieures, parce que,
+chargée de veiller sur les lois, elle était obligée de les respecter
+davantage. Elle se trouvait ainsi fréquemment devancée par les corps
+populaires, et voyait le pouvoir s'échapper de ses mains. Elle cassa
+donc l'arrêté de la section de Mauconseil; Vergniaud et Cambon
+employèrent les expressions les plus sévères contre cet acte, qu'ils
+appelèrent une usurpation de la souveraineté du peuple. Il paraît
+cependant que, dans cet acte, ils condamnaient moins la violation
+des principes que la précipitation des pétitionnaires, et surtout
+l'inconvenance de leur langage à l'égard de l'assemblée nationale.
+
+Le terme de toutes les incertitudes approchait; le même jour on se
+réunissait en même temps dans le comité insurrectionnel des fédérés,
+et chez les amis du roi, qui préparaient sa fuite. Le comité remit
+l'insurrection au jour où l'on discuterait la déchéance, c'est-à-dire
+au 9 août au soir, pour le 10 au matin. De leur côté, les amis du roi
+délibéraient sur sa fuite, dans le jardin de M. de Montmorin. MM. de
+Liancourt et de Lafayette y renouvelaient leurs offres. Tout était
+disposé pour le départ. Cependant on manquait d'argent; Bertrand de
+Molleville avait inutilement épuisé la liste civile pour payer des
+clubs royalistes, des orateurs de tribunes, des orateurs de groupes,
+de prétendus séducteurs qui ne séduisaient personne, et gardaient pour
+eux les fonds de la cour. On suppléa au défaut d'argent par des prêts
+que des sujets généreux s'empressèrent de faire au roi. Les offres
+de M. de Liancourt ont déjà été rapportées; il donna tout l'or qu'il
+avait pu se procurer. D'autres personnes fournirent celui qu'elles
+possédaient. Des amis dévoués se préparèrent à suivre la voiture qui
+transporterait la famille royale, et, s'il le fallait, à périr à ses
+côtés. Tout étant disposé, les conseillers réunis chez Montmorin
+résolurent le départ, après un conciliabule qui dura toute une soirée.
+Le roi, qui le vit immédiatement après, donna son consentement à cette
+résolution, et ordonna qu'on s'entendît avec MM. de Montciel et
+de Sainte-Croix. Quelles que fussent les opinions des hommes qui
+s'étaient réunis pour cette entreprise, c'était une grande joie pour
+eux de croire un moment à la prochaine délivrance du monarque[1].
+
+Mais le lendemain tout était changé; le roi fit répondre qu'il ne
+partirait point, parce qu'il ne voulait pas commencer la guerre
+civile. Tous ceux qui, avec des sentimens très-différens,
+s'intéressaient également à lui, furent consternés. Ils apprirent que
+le motif réel n'était pas celui qu'avait donné le roi. Le véritable
+était d'abord l'arrivée de Brunswick, annoncée comme très-prochaine;
+ensuite l'ajournement de l'insurrection, et surtout le refus de la
+reine de se confier aux constitutionnels» Elle avait énergiquement
+exprimé sa répugnance, en disant qu'il valait mieux périr que de se
+mettre dans les mains de gens qui leur avaient fait tant de mal[2].
+
+Ainsi, tous les efforts des constitutionnels et tous les dangers
+furent inutiles. Lafayette s'était gravement compromis. On savait
+qu'il avait décidé Luckner à marcher au besoin sur la capitale.
+Celui-ci, appelé auprès de l'assemblée, avait tout avoué au comité
+extraordinaire des douze. Le vieux Luckner était faible et mobile.
+Quand des mains d'un parti il passait dans celles d'un autre, il se
+laissait arracher l'aveu de tout ce qu'il avait entendu ou dit la
+veille, s'excusait ensuite de ses aveux en disant qu'il ne savait pas
+la langue française, pleurait et se plaignait de n'être entouré que de
+factieux. Guadet eut l'adresse de lui faire confesser les
+propositions de Lafayette; et Bureau de Puzy, accusé d'en avoir été
+l'intermédiaire, fut mandé à la barre. C'était un des amis et des
+officiers de Lafayette; il nia tout avec assurance, et avec un ton qui
+persuada que les négociations de son général lui étaient inconnues. La
+question de savoir si on mettrait Lafayette en accusation fut encore
+ajournée.
+
+On approchait du jour fixé pour la discussion de la déchéance; le plan
+de l'insurrection était arrêté et connu. Les Marseillais, quittant
+leur caserne trop éloignée, s'étaient transportés à la section des
+Cordeliers, où se tenait le club du même nom. Ils se trouvaient ainsi
+au centre de Paris, et très près du lieu de l'action. Deux officiers
+municipaux avaient été assez hardis pour faire distribuer des
+cartouches aux conjurés; tout enfin était préparé pour le 10.
+
+Le 8 on délibéra sur le sort de Lafayette. Une forte majorité le
+mit hors d'accusation. Quelques députés, irrités de l'acquittement,
+demandent l'appel nominal; et, à cette seconde épreuve, quatre cent
+quarante-six voix ont le courage de se prononcer pour le général,
+contre deux cent vingt-quatre. Le peuple, soulevé à cette nouvelle,
+se réunit à la porte de la salle, insulte les députés qui sortent, et
+maltraite particulièrement ceux qui étaient connus pour appartenir au
+côté droit de l'assemblée, tels que Vaublanc, Girardin, Dumas, etc.
+De tous côtés on s'indigne contre la représentation nationale, et on
+répète à haute voix qu'il n'y a plus de salut avec une assemblée qui
+vient d'absoudre _le traître Lafayette_.
+
+Le lendemain, 9 août, une agitation extraordinaire règne parmi les
+députés. Ceux qui avaient été insultés la veille se plaignent en
+personne ou par lettres. Lorsqu'on rapporte que M. Beaucaron allait
+être livré à la corde, un rire barbare éclate dans les tribunes. Quand
+on ajoute que M. de Girardin a été frappé, ceux même qui le savaient
+le mieux lui demandent avec ironie où et comment. «Eh! ne sait-on pas,
+reprend noblement M. de Girardin, que les lâches ne frappent jamais
+que par derrière!» Enfin, un membre réclame l'ordre du jour. Cependant
+l'assemblée décide que le procureur-syndic de la commune, Roederer,
+sera mandé à la barre pour être chargé de garantir, sous sa
+responsabilité personnelle, la sûreté et l'inviolabilité des membres
+de l'assemblée.
+
+On propose d'interpeller le maire de Paris et de l'obliger à déclarer,
+par oui ou par non, s'il peut assurer la tranquillité publique. Guadet
+réplique à cette proposition par celle d'interpeller aussi le roi,
+et de l'obliger à son tour à déclarer, par oui ou par non, s'il peut
+répondre de la sûreté et de l'inviolabilité du territoire.
+
+Cependant, au milieu de ces propositions contraires, il était facile
+d'apercevoir que l'assemblée redoutait le moment décisif, et que les
+girondins eux-mêmes auraient mieux aimé obtenir la déchéance par une
+délibération, que de recourir à une attaque douteuse et meurtrière.
+Roederer arrive sur ces entrefaites, et annonce qu'une section a
+décidé de sonner le tocsin, et de marcher sur l'assemblée et sur les
+Tuileries, si la déchéance n'est pas prononcée. Pétion entre à son
+tour; il ne s'explique pas d'une manière positive, mais il avoue des
+projets sinistres; il énumère les précautions prises pour prévenir
+les mouvemens dont on est menacé, et promet de se concerter avec
+le département pour adopter ses mesures, si elles lui paraissaient
+meilleures que celles de la municipalité.
+
+Pétion, ainsi que tous ses amis girondins, préférait la déchéance
+prononcée par l'assemblée à un combat incertain contre le château.
+La majorité pour la déchéance étant presque assurée, il aurait voulu
+arrêter les projets du comité insurrectionnel. Il se présenta donc au
+comité de surveillance des Jacobins, et engagea Chabot à suspendre
+l'insurrection, en lui disant que les girondins avaient résolu la
+déchéance, et la convocation immédiate d'une convention nationale;
+qu'ils étaient sûrs de la majorité, et qu'il ne fallait pas s'exposer
+à une attaque dont le résultat serait douteux. Chabot répondit qu'il
+n'y avait rien à espérer d'une assemblée qui avait absous _le scélérat
+Lafayette_; que lui, Pétion, se laissait abuser par ses amis; que le
+peuple avait enfin pris la résolution de se sauver lui-même, et que le
+tocsin sonnerait le soir même dans les faubourgs.
+
+«Vous aurez donc toujours _mauvaise tête_? reprit Pétion. Malheur à
+nous, si on s'insurge! Je connais votre influence, mais j'ai aussi la
+mienne, et je l'emploierai contre vous.--Vous serez arrêté, répliqua
+Chabot, et on vous empêchera d'agir.»
+
+Les esprits étaient en effet trop excités pour que les craintes de
+Pétion pussent être comprises, et que son influence pût s'exercer. Une
+agitation générale régnait dans Paris; le tambour battait le rappel
+dans tous les quartiers; les bataillons de la garde nationale se
+réunissaient et se rendaient à leurs postes, avec des dispositions
+très diverses. Les sections se remplissaient, non pas du plus grand
+nombre de citoyens, mais des plus ardens. Le comité insurrectionnel
+s'était formé sur trois points. Fournier et quelques autres étaient au
+faubourg Saint-Mareau; Sainterre et Westermann occupaient le faubourg
+Saint-Antoine; Danton, enfin, Camille Desmoulins, Carra, étaient aux
+Cordeliers avec le bataillon de Marseille. Barbaroux, après avoir
+placé des éclaireurs à l'assemblée et au château, avait disposé des
+courriers prêts à prendre la route du midi. Il s'était pourvu en
+outre d'une dose de poison, tant on était incertain du succès, et il
+attendait aux Cordeliers le résultat de l'insurrection. On ne sait
+où était Robespierre; Danton avait caché Marat dans une cave de la
+section, et s'était ensuite emparé de la tribune des Cordeliers.
+Chacun hésitait, comme à la veille d'une grande résolution; mais
+Danton, proportionnant l'audace à la gravité de l'événement, faisait
+retentir sa voix tonnante; il énumérait ce qu'il appelait les crimes
+de la cour; il rappelait la haine de celle-ci pour la constitution,
+ses paroles trompeuses, ses promesses hypocrites, toujours démenties
+par sa conduite, et enfin ses machinations évidentes pour amener
+l'étranger. «Le peuple, disait-il, ne peut plus recourir qu'à
+lui-même, car la constitution est insuffisante, et l'assemblée a
+absous Lafayette; il ne reste donc plus que vous pour vous sauver
+vous-mêmes. Hâtez-vous donc, car cette nuit même, des satellites
+cachés dans le château doivent faire une sortie sur le peuple, et
+l'égorger avant de quitter Paris pour rejoindre Coblentz. Sauvez-vous
+donc; aux armes! aux armes!»
+
+Dans ce moment, un coup de fusil est tiré dans la cour du Commerce;
+le cri _aux armes_ devient bientôt général, et l'insurrection est
+proclamée. Il était alors onze heures et demie. Les Marseillais se
+forment à la porte des Cordeliers, s'emparent des canons, et se
+grossissent d'une foule nombreuse qui se range à leurs côtés. Camille
+Desmoulins et d'autres se précipitent pour aller faire sonner le
+tocsin; mais ils ne trouvent pas la même ardeur dans les différentes
+sections. Ils s'efforcent de réveiller leur zèle; bientôt elles
+se réunissent et nomment des commissaires, qui doivent aller à
+l'Hôtel-de-Ville déplacer l'ancienne municipalité, et s'emparer de
+tous les pouvoirs. Enfin on court aux cloches, on s'en empare de vive
+force, et le tocsin commence à sonner. Ce bruit lugubre retentit dans
+l'immense étendue de la capitale; il se propage de rues en rues et
+d'édifices en édifices; il appelle les députés, les magistrats, les
+citoyens, à leurs postes; il arrive enfin au château, et vient y
+annoncer que la nuit fatale approche; nuit terrible, nuit d'agitation
+et de sang, qui devait être pour le monarque la dernière passée dans
+le palais de ses pères!
+
+Des émissaires de la cour venaient de lui apprendre qu'on touchait au
+moment de la catastrophe; ils avaient rapporté le mot du président des
+Cordeliers, qui avait dit à ses gens qu'il ne s'agissait plus, comme
+au 20 juin, d'une simple promenade civique; c'est-à-dire que si le 20
+juin avait été la menace, le 10 août devait être le coup décisif. On
+n'en doutait plus en effet. Le roi, la reine, leurs deux enfans, leur
+soeur madame Élisabeth, ne s'étaient pas couchés, et après le souper
+avaient passé dans la salle du conseil, où se trouvaient tous les
+ministres et un grand nombre d'officiers supérieurs. On y délibérait,
+dans le trouble, sur les moyens de sauver la famille royale. Les
+moyens de résistance étaient faibles, ayant été presque anéantis, soit
+par les décrets de l'assemblée, soit par les fausses mesures de la
+cour elle-même.
+
+La garde constitutionnelle, dissoute par un décret de l'assemblée,
+n'avait pas été remplacée par le roi, qui avait mieux aimé lui
+continuer ses appointemens que d'en former une nouvelle: c'étaient
+dix-huit cents hommes de moins au château.
+
+Les régimens dont les dispositions avaient paru favorables au roi,
+pendant la dernière fédération, avaient été éloignés de Paris, par le
+moyen accoutumé des décrets.
+
+Les Suisses n'avaient pu être éloignés, grâce à leurs capitulations;
+mais on les avait privés de leur artillerie; et la cour, lorsqu'elle
+fut un moment décidée à fuir dans la Normandie, y avait envoyé l'un de
+ces fidèles bataillons, sous le prétexte de veiller à l'arrivage des
+grains. Ce bataillon n'avait pas encore été rappelé. Quelques Suisses
+seulement, casernés à Courbevoie, étaient rentrés par l'autorisation
+de Pétion, et tous ensemble ne s'élevaient pas à plus de huit ou neuf
+cents hommes.
+
+La gendarmerie venait d'être composée des anciens soldats des
+gardes-françaises, auteurs du 14 juillet.
+
+Enfin la garde nationale n'avait ni les mêmes chefs, ni la
+même organisation, ni le même dévouement qu'au 6 octobre 1789.
+L'état-major, ainsi qu'on l'a vu, en avait été reconstitué. Une foule
+de citoyens s'étaient dégoûtés du service, et ceux qui n'avaient pas
+déserté leur poste étaient intimidés par la fureur de la populace.
+La garde nationale se trouvait donc, comme tous les corps de
+l'état, composée d'une nouvelle génération révolutionnaire. Elle
+se partageait, comme la France entière, en constitutionnels et
+républicains. Tout le bataillon des Filles-Saint-Thomas, et une partie
+de celui des Petits-Pères, étaient dévoués au roi; les autres étaient
+indifférens ou ennemis. Les canonniers surtout, qui composaient
+la principale force, étaient républicains décidés. Les fatigues
+qu'imposait l'arme de ces derniers en avaient éloigné la riche
+bourgeoisie; des serruriers, des forgerons se trouvaient ainsi maîtres
+des canons, et ils partageaient les sentimens du peuple, puisqu'ils en
+faisaient partie.
+
+Ainsi il restait au roi huit ou neuf cents Suisses, et un peu plus
+d'un bataillon de la garde nationale.
+
+On se souvient que, depuis la retraite de Lafayette, le commandement
+de la garde nationale passait alternativement, aux six chefs de
+légion. Il était échu ce jour-là au commandant Mandat, ancien
+militaire, mal vu à la cour à cause de ses opinions constitutionnelles,
+mais lui inspirant une entière confiance, par sa fermeté, ses lumières
+et son attachement à ses devoirs. Mandat, général en chef pendant cette
+nuit fatale, avait fait à la hâte les seules dispositions possibles.
+
+Déjà le plancher de la grande galerie qui joint le Louvre au Tuileries
+avait été coupé dans une certaine étendue, pour interdire le passage
+aux assaillans. Mandat ne songea donc pas à protéger cette aile du
+palais, et porta tous ses soins du côté des cours et du jardin. Malgré
+le rappel, peu de gardes nationaux s'étaient réunis. Les bataillons
+ne s'étaient pas complétés, et les plus zélés se rendaient
+individuellement au château, où Mandat les avait enrégimentés et
+distribués conjointement avec les Suisses, dans les cours, le jardin
+et les appartemens. Il avait placé une pièce de canon dans la cour des
+Suisses, trois dans celle du milieu, et trois dans celle des Princes.
+
+Ces pièces étaient malheureusement confiées aux canonniers de la garde
+nationale, et l'ennemi se trouvait ainsi dans la place. Mais les
+Suisses, pleins d'ardeur et de fidélité, les observaient de l'oeil,
+prêts, au premier mouvement, à s'emparer des canons, et à jeter les
+canonniers eux-mêmes hors de l'enceinte du château.
+
+Mandat avait placé en outre quelques postes avancés de gendarmerie à
+la colonnade du Louvre et à l'Hôtel-de-Ville. Mais cette gendarmerie,
+comme nous venons de le dire, était composée des anciens
+gardes-françaises.
+
+A ces défenseurs du château il faut joindre une foule de vieux
+serviteurs, que leur âge ou leur modération avait empêchés d'émigrer,
+et qui, au moment du danger, étaient accourus, les uns pour s'absoudre
+de n'être point allés à Coblentz, les autres pour mourir généreusement
+à côté de leur prince. Ils s'étaient pourvus à la hâte de toutes les
+armes qu'ils avaient pu se procurer au château; ils portaient de vieux
+sabres, des pistolets attachés à leur ceinture avec des mouchoirs,
+quelques-uns même avaient pris les pelles et les pincettes des
+cheminées: ainsi les plaisanteries ne furent pas oubliées dans ce
+sinistre moment, où la cour aurait dû être sérieuse au moins une
+fois. Cette affluence de personnes inutiles, loin de pouvoir servir,
+offusquait la garde nationale, qui s'en défiait, et ne faisait
+qu'ajouter à la confusion, déjà trop grande.
+
+Tous les membres du directoire du département s'étaient rendus au
+château. Le vertueux duc de Larochefoucauld s'y trouvait; Roederer,
+le procureur-syndic, y était aussi; on avait mandé Pétion, qui arriva
+avec deux officiers municipaux. On obligea Pétion de signer l'ordre de
+repousser la force par la force, et il le signa pour ne pas paraître
+le complice des insurgés. On s'était réjoui de le posséder au château,
+et de tenir en sa personne un otage cher au peuple. L'assemblée,
+avertie de ce dessein, l'appela à la barre par un décret; le roi,
+auquel on conseillait de le retenir, ne le voulut pas, et il sortit
+ainsi des Tuileries sans aucun obstacle.
+
+L'ordre de repousser la force par la force une fois obtenu, divers
+avis furent ouverts sur la manière d'en user. Dans cet état
+d'exaltation, plus d'un projet insensé dut s'offrir aux esprits. Il en
+était un assez hardi, et qui probablement aurait pu réussir; c'était
+de prévenir l'attaque en dissipant les insurgés qui n'étaient pas
+encore très-nombreux et qui, avec les Marseillais, formaient tout au
+plus une masse de quelques mille hommes. Dans ce moment, en effet, le
+faubourg Saint-Marceau n'était pas encore réuni; Santerre hésitait au
+faubourg Saint-Antoine; Danton seul et les Marseillais avaient osé se
+rassembler aux Cordeliers, et ils attendaient avec impatience, au pont
+Saint-Michel, l'arrivée des autres assaillans.
+
+Une sortie vigoureuse aurait pu les dissiper; et, dans ce moment
+d'hésitation, un mouvement de terreur aurait infailliblement empêché
+l'insurrection. Mandat donna un autre plan plus sûr et plus légal,
+c'était d'attendre la marche des faubourgs, mais de les attaquer sur
+deux points décisifs dès qu'ils seraient en mouvement. Il voulait
+d'abord que, lorsque les uns déboucheraient sur la place de
+l'Hôtel-de-Ville, par l'arcade Saint-Jean, on les chargeât à
+l'improviste, et qu'on fît de même au Louvre contre ceux qui
+viendraient par le Pont-Neuf, le long du quai des Tuileries. Il avait
+à cet effet ordonné à la gendarmerie placée à la colonnade de laisser
+défiler les insurgés, et de les charger ensuite en queue, quand la
+gendarmerie placée au Carrousel fondrait sur eux par les guichets du
+Louvre et les attaquerait en tête. Le succès de pareils moyens était
+presque certain. Déjà les commandans de divers postes, et notamment
+celui de l'Hôtel-de-Ville, avaient reçu de Mandat les ordres
+nécessaires.
+
+On a déjà vu qu'une nouvelle municipalité venait d'être formée à
+l'Hôtel-de-Ville. Danton et Manuel avaient été les seuls membres
+conservés. L'ordre de Mandat est montré à cette municipalité
+insurrectionnelle. Sur-le-champ elle somme le commandant de
+comparaître à l'Hôtel-de-Ville. La sommation est portée au château, où
+l'on ignorait la composition de la nouvelle commune. Mandat hésite;
+mais ceux qui l'entourent, et les membres eux-mêmes du département,
+ne sachant pas ce qui s'était passé, et pensant qu'il ne fallait pas
+encore enfreindre la loi par un refus de comparaître, l'engagent à
+obéir. Mandat se décide; il remet à son fils, qui était avec lui au
+château, l'ordre de repousser la force par la force, signé de Pétion,
+et il se rend à la sommation de la municipalité. Il était environ
+quatre heures du matin. A peine est-il arrivé à l'Hôtel-de-Ville,
+qu'il est surpris d'y trouver une autorité nouvelle. Aussitôt on
+l'entoure, on l'interroge sur l'ordre qu'il avait donné, on le renvoie
+ensuite, et en le renvoyant le président fait un geste sinistre qui
+devient un arrêt de mort. En effet, le malheureux commandant est à
+peine sorti, qu'on s'empare de lui, et qu'il est renversé d'un coup
+de pistolet. On le dépouille de ses vêtemens, sans y trouver l'ordre
+remis à son fils, et son corps est jeté à la rivière, où tant d'autres
+cadavres allaient bientôt le suivre.
+
+Cet acte sanglant paralysa tous les moyens de défense du château,
+détruisit toute unité, et empêcha l'exécution du plan de défense.
+Cependant tout n'était pas perdu encore, et l'insurrection n'était pas
+entièrement formée. Les Marseillais, après avoir attendu impatiemment
+le faubourg Saint-Antoine, qui n'arrivait pas, avaient cru un instant
+la journée manquée. Mais Westermann, portant l'épée sur la poitrine
+de Santerre, l'avait obligé à marcher. Les faubourgs étaient alors
+successivement arrivés, les uns par la rue Saint-Honoré, les autres
+par le Pont-Neuf, le Pont-Royal et les guichets du Louvre. Les
+Marseillais marchaient en tête des colonnes, avec les fédérés bretons,
+et ils avaient pointé leurs pièces sur le château. Au grand nombre
+des insurgés, qui grossissait à chaque instant, s'était jointe une
+multitude de curieux; et l'ennemi paraissait encore plus considérable
+qu'il ne l'était réellement. Tandis qu'on se portait au château,
+Santerre était accouru à l'Hôtel-de-Ville pour se faire nommer
+commandant en chef de la garde nationale; et Westermann était resté
+sur le champ de bataille pour diriger les assaillans. Il y avait donc
+partout une confusion extraordinaire, à tel point que Pétion qui,
+d'après le plan arrêté, aurait dû être gardé chez lui par une force
+insurrectionnelle, attendait encore la garde qui devait mettre sa
+responsabilité à couvert par une contrainte apparente. Il envoya
+lui-même à l'Hôtel-de-Ville, et on plaça enfin quelque cent hommes à
+sa porte, pour qu'il parût en état d'arrestation.
+
+Le château était en ce moment tout-à-fait assiégé. Les assaillans
+étaient sur la place; et à la faveur du jour naissant, on les voyait à
+travers les vieilles portes des cours, on les apercevait des fenêtres,
+on découvrait leur artillerie pointée sur le château, on entendait
+leurs cris confus et leurs chants menaçans. On avait voulu revenir au
+projet de les prévenir; mais quand on eut appris la mort de Mandat,
+les ministres et le département furent d'avis d'attendre l'attaque
+pour se laisser forcer dans les limites de la loi.
+
+Roederer venait de parcourir les rangs de cette garnison, et de faire
+aux Suisses et aux gardes nationaux la proclamation légale, qui leur
+défendait d'attaquer, mais qui leur enjoignait de repousser la
+force par la force. On engagea le roi à faire lui-même la revue des
+serviteurs qui se préparaient à le défendre. Ce malheureux prince
+avait passé la nuit à écouter les avis divers qui se croisaient autour
+de lui, et dans les rares momens de relâche, il avait prié le ciel
+pour sa royale épouse, pour ses enfans et sa soeur, objets de toutes
+ses craintes. «Sire, lui dit la reine avec énergie, c'est le moment de
+vous montrer.» On assure même, qu'arrachant un pistolet à la ceinture
+du vieux d'Affry, elle le présenta vivement au roi. Les yeux de la
+princesse étaient rouges de larmes, mais son front semblait relevé, sa
+narine était gonflée par la colère et la fierté. Quant au roi, il ne
+craignait rien pour sa personne, il montrait même un grand sang-froid
+dans ce péril extrême; mais il était alarmé pour sa famille, et la
+douleur de la voir si exposée avait altéré ses traits. Il se présenta
+néanmoins avec fermeté. Il avait un habit violet, il portait une épée,
+et sa coiffure, qui n'avait pas été réparée depuis la veille, était
+à moitié en désordre. En paraissant au balcon, il aperçut, sans être
+ému, une artillerie formidable pointée sur le château. Sa présence
+excita encore quelques restes d'enthousiasme; les bonnets des
+grenadiers furent tout à coup élevés sur la pointe des sabres et des
+baïonnettes; l'antique cri de _Vive le roi_! retentit une dernière
+fois sous les voûtes du château paternel. Un dernier reste de courage
+se ranima, les coeurs abattus se réchauffèrent; on eut encore un
+moment de confiance et d'espoir. C'est dans cet instant qu'arrivèrent
+quelques nouveaux bataillons de la garde nationale, formés plus tard
+que les autres, et qui se rendaient à l'ordre précédemment donné
+par Mandat. Ils entrèrent à l'instant où les cris de _Vive le roi_!
+retentissaient dans la cour. Les uns se joignirent à ceux qui
+saluaient ainsi la présence du monarque; les autres, qui n'étaient pas
+du même sentiment, se crurent en danger, et se rappelant toutes les
+fables populaires qu'on avait débitées, s'imaginèrent qu'ils allaient
+être livrés aux _chevaliers du poignard_. Ils s'écrièrent aussitôt que
+le scélérat de Mandat les avait trahis, et ils excitèrent une espèce
+de tumulte. Les canonniers, imitant cet exemple, tournèrent leurs
+pièces contre la façade du château. Une dispute s'engagea aussitôt
+avec les bataillons dévoués; les canonniers furent désarmés et remis à
+un détachement; on dirigea vers les jardins les nouveaux arrivans.
+
+Le roi, dans cet instant, après s'être montré au balcon, descendait
+l'escalier pour faire la revue dans les cours. On annonce son arrivée:
+chacun reprend ses rangs; il les traverse avec une contenance
+tranquille, et en promenant sur tout le monde des regards expressifs
+qui pénétraient les coeurs. S'adressant aux soldats, il leur dit, avec
+une voix assurée, qu'il était touché de leur dévouement, qu'il serait
+à leurs côtés, et qu'en le défendant lui-même, ils défendaient leurs
+femmes et leurs enfans. Il passe ensuite sous le vestibule pour se
+rendre dans le jardin; mais au même instant, il entend le cri _à bas
+le veto_, poussé par un des bataillons qui venaient d'entrer. Deux
+officiers, placés à côté de lui, veulent alors l'empêcher de faire la
+revue dans le jardin; d'autres l'engagent à aller visiter le poste du
+Pont-Tournant; il y consent avec courage. Mais il est obligé de passer
+le long de la terrasse des Feuillans, chargée de peuple. Pendant
+ce trajet, il n'est séparé de la foule furieuse que par un ruban
+tricolore; il s'avance cependant, et reçoit toutes sortes d'insultes
+et d'outrages; il voit même les bataillons défiler devant lui,
+parcourir le jardin, et en sortir sous ses yeux, pour aller se réunir
+aux assaillans sur la place du Carrousel.
+
+Cette désertion, celle des canonniers, les cris _à bas le veto_,
+avaient ôté toute espérance au roi. Dans ce même moment, les gendarmes
+réunis à la colonnade du Louvre et ailleurs s'étaient ou dispersés ou
+réunis au peuple. De son côté, la garde nationale qui occupait les
+appartemens, et sur laquelle on croyait pouvoir compter, était
+mécontente de se trouver avec les gentilshommes, et paraissait se
+défier d'eux. La reine la rassura. «Grenadiers, s'écria-t-elle en
+montrant ces gentilshommes, ce sont vos compagnons; ils viennent
+mourir à vos côtés.» Cependant, malgré ce courage apparent, le
+désespoir était dans son ame. Cette revue avait tout perdu, et elle se
+plaignait que le roi n'eût montré aucune énergie. Il faut le répéter,
+ce malheureux prince ne craignait rien pour lui-même; il avait en
+effet refusé de se revêtir d'un plastron, comme au 14 juillet, disant
+qu'en un jour de combat, il devait être découvert comme le dernier de
+ses serviteurs. Le courage ne lui manquait donc pas, et depuis il en
+montra un assez noble, assez élevé; mais il lui manquait l'audace de
+l'offensive; il lui manquait d'être plus conséquent, et par exemple,
+de ne pas craindre l'effusion du sang, lorsqu'il consentait à
+l'arrivée de l'étranger en France. Il est certain, comme on l'a
+souvent dit, que s'il fût monté à cheval, et qu'il eût chargé à la
+tête des siens, l'insurrection aurait été dissipée.
+
+Dans ce moment, les membres du département voyant le désordre général
+du château, et désespérant du succès de la résistance, se présentèrent
+au roi, et lui conseillèrent de se retirer au sein de l'assemblée. Ce
+conseil, tant de fois calomnié, comme tous ceux qu'on donne aux rois
+et qui ne réussissent pas, était le seul convenable dans le moment.
+Par cette retraite toute effusion de sang était prévenue, et la
+famille royale échappait à une mort presque certaine, si le palais
+était pris d'assaut. Dans l'état où se trouvaient les choses, le
+succès de cet assaut n'était pas douteux, et l'eût-il été, le doute
+suffisait pour qu'on évitât de s'y exposer.
+
+La reine s'opposa vivement à ce projet. «Madame, lui dit Roederer,
+vous exposez la vie de votre époux et celle de vos enfans: songez à la
+responsabilité dont vous vous chargez.» L'altercation fut assez vive;
+enfin le roi se décida à se retirer dans l'assemblée; et d'un
+air résigné: «Partons, dit-il à sa famille et à ceux qui
+l'entouraient.--Monsieur, dit la reine à Roederer, vous répondez de la
+vie du roi et de mes enfans.--Madame, répliqua le procureur-syndic, je
+réponds de mourir à leurs côtés, mais je ne promets rien de plus.»
+
+On se mit alors en marche pour se rendre à l'assemblée, par le jardin,
+la terrasse des Feuillans et la cour du Manége. Tous les gentilshommes
+et les serviteurs du château se précipitaient pour suivre le roi, et
+ils pouvaient le compromettre en irritant le peuple et en indisposant
+l'assemblée par leur présence. Roederer faisait de vains efforts pour
+les arrêter, et leur répétait de toutes ses forces qu'ils allaient
+faire égorger la famille royale. Il parvint enfin à en écarter un
+grand nombre, et on partit. Un détachement de Suisses et de gardes
+nationaux accompagnèrent la famille royale. Une députation de
+l'assemblée vint la recevoir pour la conduire dans son sein. Dans ce
+moment, l'affluence fut si grande, que la foule était impénétrable. Un
+grenadier d'une haute taille se saisit du dauphin, et, l'élevant dans
+ses bras, traverse la multitude en le portant au-dessus de sa tête. La
+reine, à cette vue, croit qu'on lui enlève son fils, et pousse un cri;
+mais on la rassure; le grenadier entre, et vient déposer le royal
+enfant sur le bureau de l'assemblée.
+
+Le roi et sa famille pénètrent alors, suivis de deux ministres.
+«Je viens, dit Louis XVI, pour éviter un grand crime, et je pense,
+messieurs, que je ne saurais être plus en sûreté qu'au milieu de
+vous.»
+
+Vergniaud présidait; il répond au monarque qu'il peut compter sur
+la fermeté de l'assemblée nationale, et que ses membres ont juré de
+mourir en défendant les autorités constituées.
+
+Le roi s'assied à côté du président; mais sur l'observation de Chabot,
+que sa présence peut nuire à la liberté des délibérations, on le place
+dans la loge du journaliste chargé de recueillir les séances. On en
+détruit la grille de fer, pour que, si la loge était envahie, il pût,
+avec sa famille, se précipiter sans obstacle dans l'assemblée. Le
+prince aide de ses mains à ce travail; la grille est renversée, et les
+outrages, les menaces peuvent arriver plus librement dans le dernier
+asile du monarque détrôné.
+
+Roederer fait alors le récit de ce qui s'est passé; il dépeint la
+fureur de la multitude, et les dangers auxquels est exposé le château,
+dont les cours ont déjà été envahies. L'assemblée ordonne que vingt
+de ses commissaires iront calmer le peuple. Les commissaires partent.
+Tout à coup on entend une décharge de canons. La consternation se
+répand dans la salle. «Je vous avertis, dit le roi, que je viens de
+défendre aux Suisses de tirer.» Mais les coups de canon sont entendus
+de nouveau; le bruit de la mousqueterie s'y joint; le trouble est
+à son comble. Bientôt on annonce que les commissaires députés par
+l'assemblée ont été dispersés. Au même instant la porte de la salle
+est attaquée, et retentit de coups effrayans; des citoyens armés
+se montrent à l'une des entrées. «Nous sommes forcés», s'écrie un
+officier municipal. Le président se couvre; une foule de députés
+se précipitent de leur siège pour écarter les assaillans; enfin le
+tumulte s'apaise, et au bruit non interrompu de la mousqueterie et du
+canon, les députés crient vive la nation, la liberté, l'égalité!
+
+Le combat le plus meurtrier s'était engagé au château. Le roi l'ayant
+quitté, on avait cru naturellement que le peuple ne s'acharnerait plus
+contre une demeure abandonnée: d'ailleurs, le trouble où l'on était
+empêchait de s'en occuper, et on n'avait donné aucun ordre pour le
+faire évacuer. Seulement on fit rentrer dans l'intérieur du palais
+toutes les troupes qui occupaient les cours, et elles se trouvèrent
+confusément répandues dans les appartemens, avec les domestiques, les
+gentilshommes et les officiers. La foule était immense au château, et
+on pouvait à peine s'y mouvoir, malgré sa vaste étendue.
+
+[Illustration: 10 Août 1792.]
+
+Le peuple, qui peut-être ignorait le départ du roi, après avoir
+attendu assez long-temps devant le guichet principal, attaque enfin
+la porte, l'enfonce à coups de hache, et se précipite dans la cour
+Royale. Il se forme alors en colonne, et tourne contre le château les
+pièces de canon imprudemment laissées dans la cour après la retraite
+des troupes. Cependant les assaillans n'attaquent pas encore. Ils font
+des démonstrations amicales aux soldats qui étaient aux fenêtres:
+«Livrez-nous le château, s'écrient-ils, et nous sommes amis.»
+Les Suisses témoignent des intentions pacifiques, et jettent des
+cartouches par les fenêtres. Quelques assiégeans, plus hardis, se
+détachent des colonnes et s'avancent jusque sous le vestibule du
+château. Au pied du grand escalier on avait placé une pièce de bois en
+forme de barricade, derrière laquelle étaient retranchés, pêle-mêle,
+des Suisses et des gardes nationaux. Ceux qui, du dehors, étaient
+parvenus jusque-là, voulaient pénétrer plus loin et enlever la
+barrière. Après une contestation assez longue, qui cependant n'amène
+pas encore de combat, la barrière est enlevée. Alors les assaillans
+s'introduisent dans l'escalier, en répétant qu'il faut que le château
+leur soit livré. On assure que dans ce moment des hommes à piques,
+restés dans la cour, s'emparent avec des crochets des sentinelles
+suisses placées en dehors, et les égorgent; on ajoute qu'un coup de
+fusil est tiré contre les fenêtres, et que les Suisses, indignés,
+répondent en faisant feu. Aussitôt en effet, une décharge terrible
+retentit dans le château, et ceux qui y avaient pénétré, fuient en
+criant qu'ils sont trahis. Il est difficile, de bien savoir, au milieu
+de cette confusion, de quel côté sont partis les premiers coups.
+Les assaillans ont prétendu s'être avancés amicalement, et une fois
+engagés dans le château avoir été surpris et fusillés par trahison;
+c'est peu vraisemblable, car les Suisses n'étaient pas dans une
+situation à provoquer le combat. N'ayant plus, aucun devoir de se
+battre, depuis le départ du roi, ils ne devaient songer qu'à se
+sauver, et une trahison n'en était pas le moyen. D'ailleurs, quand
+même l'agression pourrait changer quelque chose au caractère moral
+de ces évènemens, il faudrait convenir que la première et réelle
+agression, c'est-à-dire l'attaque du château, venait des insurgés. Le
+reste n'était plus qu'un accident inévitable, et imputable au hasard
+seul. Quoi qu'il en soit, ceux qui s'étaient introduits dans le
+vestibule et dans le grand escalier, entendent tout à coup la
+décharge, et tandis qu'ils fuient, ils reçoivent dans l'escalier même
+une grêle de balles. Les Suisses descendent alors en bon ordre; et,
+arrivés aux dernières marches, ils débouchent par le vestibule de la
+cour Royale. Là, ils s'emparent d'une des pièces de canon qui étaient
+dans la cour; et, malgré un feu terrible, ils la tournent et la
+déchargent sur les Marseillais, dont ils renversent un grand nombre.
+Les Marseillais se replient alors, et, le feu continuant, ils
+abandonnent la cour. La terreur se répand aussitôt parmi le peuple,
+qui fuit de tout côté, et regagne les faubourgs. Si, dans ce moment,
+les Suisses avaient poursuivi leurs avantages, si les gendarmes
+placés au Louvre, au lieu de déserter leur poste, avaient chargé les
+assiégeans repoussés, c'en était fait, et la victoire restait au
+château.
+
+Mais dans ce moment arriva l'ordre du roi, confié à M. d'Hervilly, et
+portant défense de faire feu. M. d'Hervilly parvient sous le vestibule
+au moment où les Suisses venaient de repousser les assiégeans. Il
+les arrête, et leur enjoint, de la part du roi, de le suivre à
+l'assemblée. Les Suisses alors, en assez grand nombre, suivent
+M. d'Hervilly aux Feuillans, au milieu des décharges les plus
+meurtrières. Le château se trouve ainsi privé de la majeure partie de
+ses défenseurs. Il reste cependant encore, soit dans l'escalier, soit
+dans les appartemens, un assez grand nombre de malheureux Suisses,
+auxquels l'ordre n'est point parvenu, et qui bientôt vont être
+exposés, sans moyens de résistance, aux plus terribles dangers.
+
+Pendant ce temps, les assiégeans s'étaient ralliés. Les Marseillais,
+unis aux Bretons, s'indignaient d'avoir cédé; ils se raniment et
+reviennent à la charge, pleins de fureur Westermann, qui depuis montra
+des talens véritables, dirige leurs efforts avec intelligence, ils se
+précipitent avec ardeur, tombent en grand nombre, mais arrivent enfin
+sous le vestibule, franchissent l'escalier, et se rendent maîtres du
+château. La populace à piques s'y précipite à leur suite, et le reste
+de cette scène n'est bientôt plus qu'un massacre. Les malheureux
+Suisses implorent en vain leur grâce en jetant leurs armes; ils sont
+impitoyablement égorgés. Le feu est mis au château; les serviteurs
+qui le remplissent sont poursuivis; les uns fuient, les autres sont
+immolés. Dans le nombre, il y a des vainqueurs généreux: «Grâce aux
+femmes! s'écrie l'un d'entre eux; ne déshonorez pas la nation!» Et il
+sauve des dames de la reine, qui étaient à genoux, en présence des
+sabres levés sur leur tête. Il y eut des victimes courageuses; il y en
+eut d'ingénieuses à se sauver, quand il n'y avait plus de courage à se
+défendre; il y eut même, chez ces vainqueurs furieux, des mouvemens
+de probité; et l'or trouvé au château, soit vanité populaire, soit le
+désintéressement qui naît de l'exaltation, fut rapporté à l'assemblée.
+
+L'assemblée était demeurée dans l'anxiété, attendant l'issue du
+combat. Enfin à onze heures, on entend les cris de victoire mille fois
+répétés. Les portes cèdent sous l'effort d'une multitude ivre de joie
+et de fureur. La salle est remplie des débris qu'on y apporte, des
+Suisses qu'on a faits prisonniers, et auxquels on accorde la vie, pour
+faire hommage à l'assemblée de cette clémence populaire. Pendant
+ce temps, le roi et sa famille, retirés dans l'étroite loge d'un
+journaliste, assistaient à la ruine de leur trône et à la joie de
+leurs vainqueurs. Vergniaud avait quitté un instant la présidence pour
+rédiger le décret de la déchéance; il rentre, et l'assemblée rend ce
+décret célèbre, d'après lequel:
+
+Louis XVI est provisoirement suspendu de la royauté;
+
+Un plan d'éducation est ordonné pour le prince royal;
+
+Une convention nationale est convoquée.
+
+Était-ce donc un projet longuement arrêté que celui de ruiner la
+monarchie, puisqu'on ne faisait que suspendre le roi, et qu'on
+préparait l'éducation du prince? Avec quelle crainte, au contraire, ne
+touchait-on pas à cet antique pouvoir? Avec quelle espèce d'hésitation
+n'approchait-on pas de ce vieux tronc, sous lequel les générations
+françaises avaient été tour à tour heureuses ou malheureuses, mais
+sous lequel enfin elles avaient vécu?
+
+Cependant l'imagination publique est prompte; peu de temps lui devait
+suffire pour dépouiller les restes d'un antique respect; et la
+monarchie suspendue allait être bientôt la monarchie détruite. Elle
+allait périr, non dans la personne d'un Louis XI, d'un Charles IX,
+d'un Louis XIV, mais dans celle de Louis XVI, l'un des rois les plus
+honnêtes qui se soient assis sur le trône.
+
+Note:
+
+[1] Voyez la note 22 à la fin du volume. 2: Voyez les Mémoires de
+madame Campan, tome: II, page 125.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+SUITE ET FIN DE LA JOURNÉE DU 10 AOUT.--RAPPEL DU MINISTÈRE GIRONDIN;
+DANTON EST NOMMÉ MINISTRE DE LA JUSTICE.--ÉTAT DE LA FAMILLE
+ROYALE.--SITUATION DES PARTIS DANS L'ASSEMBLÉE ET AU DEHORS APRÈS LE
+10 AOUT.--ORGANISATION ET INFLUENCE DE LA COMMUNE; POUVOIRS NOMBREUX
+QU'ELLE S'ARROGE; SON OPPOSITION AVEC L'ASSEMBLÉE.--ÉRECTION D'UN
+TRIBUNAL CRIMINEL EXTRAORDINAIRE.--ÉTAT DES ARMÉES APRÈS LE 10
+AOUT.--RÉSISTANCE DE LAFAYETTE AU NOUVEAU GOUVERNEMENT.--DÉCRÉTÉ
+D'ACCUSATION, IL QUITTE SON ARMÉE ET LA FRANCE; EST MIS AUX FERS PAR
+LES AUTRICHIENS.--POSITION DE DUMOURIEZ.--DISPOSITION DES PUISSANCES,
+ET SITUATION RÉCIPROQUE DES ARMÉES COALISÉES ET DES ARMÉES
+FRANÇAISES.--PRISE DE LONGWY PAR LES PRUSSIENS; AGITATION DE PARIS
+A CETTE NOUVELLE.--MESURES RÉVOLUTIONNAIRES PRISES PAR LA COMMUNE;
+ARRESTATION DES SUSPECTS.--MASSACRES DANS LES PRISONS LES 2, 3, 4, 5
+ET 6 SEPTEMBRE.--PRINCIPALES SCÈNES ET CIRCONSTANCES DE CES JOURNÉES
+SANGLANTES.
+
+
+Les Suisses avaient courageusement défendu les Tuileries, mais leur
+résistance fut inutile: le grand escalier avait été forcé, et le
+palais envahi. Le peuple, désormais vainqueur, pénétrait de toutes
+parts dans cette demeure de la royauté, où il avait toujours supposé
+des trésors extraordinaires, une félicité sans bornes, une puissance
+formidable, et des complots sinistres! Que de vengeances à exercer à
+la fois contre la richesse, la grandeur et le pouvoir!
+
+Quatre-vingts grenadiers suisses, qui n'ont pas eu le temps de se
+retirer, défendent vigoureusement leur vie, et sont impitoyablement
+égorgés. La multitude se précipite ensuite dans les appartemens, et
+s'acharne sur ces inutiles amis, accourus pour défendre le roi, et
+poursuivis, sous le nom de _chevaliers du poignard_, de toute la
+haine populaire. Leurs armes impuissantes ne servent qu'à irriter les
+vainqueurs, et rendre plus vraisemblables les projets imputés à la
+cour. Toute porte qui se ferme est abattue. Deux huissiers voulant
+interdire l'entrée du grand conseil, et s'immoler à l'étiquette, sont
+massacrés en un instant. Les nombreux serviteurs de la famille royale
+fuient tumultueusement à travers les vastes galeries, se précipitent
+des fenêtres, ou cherchent dans l'immensité du palais un réduit obscur
+qui protége leur vie. Les femmes de la reine se réfugient dans l'un de
+ses appartemens, et s'attendent à chaque instant à être attaquées dans
+leur asile. La princesse de Tarente en fait ouvrir les portes pour
+ne pas augmenter l'irritation par la résistance. Les assaillans se
+présentent, et se saisissent de l'une d'elles. Déjà le fer est levé
+sur sa tête. «_Grâce aux femmes_! s'écrie une voix; _ne déshonorez pas
+la nation_!» A ce mot, le fer s'abaisse, les femmes de la reine sont
+épargnées, protégées, conduites hors du château par ces mêmes homme
+qui allaient les immoler, et qui, avec toute la mobilité populaire,
+les escortent maintenant, et emploient pour les sauver le plus
+ingénieux dévouement. Après avoir massacré, on dévaste; on brise ces
+magnifiques ameublemens, et on en disperse au loin les débris. Le
+peuple se répand dans les secrets appartemens de la reine, et s'y
+livre à la gaieté la plus obscène; il pénètre dans les lieux les
+plus reculés, recherche tous les dépôts de papiers, brise toutes les
+fermetures, et satisfait le double plaisir de la curiosité et de la
+destruction. A l'horreur du meurtre et du sac se réunit celle de
+l'incendie. Déjà les flammes ayant dévoré les échoppes adossées aux
+cours extérieures commencent à s'étendre à l'édifice, et menacent
+d'une ruine complète cet imposant séjour de la royauté. La désolation
+n'est pas bornée à cette triste enceinte; elle s'étend au loin. Les
+rues sont jonchées de débris et de cadavres. Quiconque fuit ou est
+supposé fuir est traité en ennemi, et poursuivi à coups de fusil. Un
+bruit presque continuel de mousqueterie a succédé à celui du canon et
+révèle à chaque instant de nouveaux meurtres. Que d'horreurs dans les
+suites d'une victoire, quels que soient les vaincus, les vainqueurs,
+et la cause pour laquelle on a combattu!
+
+Le pouvoir exécutif étant dissous par la suspension de Louis XVI, il
+ne restait plus dans Paris que deux autorités, celle de la commune et
+celle de l'assemblée. Comme on l'a vu dans le récit du 10 août, des
+députés des sections, réunis à l'Hôtel-de-Ville, s'étaient emparés
+du pouvoir municipal en expulsant les anciens magistrats, et avaient
+dirigé l'insurrection pendant toute la nuit et la journée du 10. Ils
+possédaient la véritable force de fait; ils avaient tout l'emportement
+de la victoire, et représentaient cette classe révolutionnaire, neuve
+et ardente, qui venait de lutter pendant toute la session contre
+l'inertie de cette autre classe d'hommes, plus éclairés, mais moins
+actifs, dont se composait l'assemblée législative. Le premier soin des
+députés des sections fut de destituer toutes les hautes autorités,
+qui, plus rapprochées du pouvoir suprême, lui étaient plus attachées.
+Ils avaient suspendu l'état-major de la garde nationale, et
+désorganisé la défense des Tuileries en arrachant Mandat au château,
+et donné à Santerre le commandement de la garde nationale. Ils
+n'avaient pas mis moins d'empressement à suspendre l'administration du
+département, qui, de la haute région où elle était placée, contraria
+toujours les passions populaires, qu'elle ne partageait pas. Quant à
+la municipalité, ils en avaient supprimé le conseil général, s'étaient
+substitués à son autorité, ne conservant que le maire Pétion, le
+procureur-syndic Manuel et les seize administrateurs municipaux.
+Tout cela s'était fait pendant l'attaque du château. Danton avait
+audacieusement dirigé cette orageuse séance; et, lorsque la mitraille
+des Suisses refoula la multitude le long des quais, et jusqu'à
+l'Hôtel-de-Ville, il était sorti en disant: «_Nos frères demandent
+du secours, allons leur en porter_.» Sa présence avait contribué à
+ramener le peuple sur le champ de bataille, et à décider la victoire.
+Le combat terminé, il fut question de délivrer Pétion de sa garde et
+de le remplacer dans ses fonctions de maire. Cependant, soit véritable
+intérêt pour sa personne, soit crainte de se donner un chef trop
+scrupuleux pour les premiers momens de l'insurrection, on avait décidé
+qu'il serait gardé encore un jour ou deux, sous le prétexte de mettre
+sa vie à couvert. En même temps on avait enlevé de la salle du conseil
+général, les bustes de Louis XVI, de Bailly et Lafayette. La classe
+nouvelle qui s'élevait écartait ainsi les premières illustrations
+révolutionnaires, pour y substituer les siennes.
+
+Les insurgés de la commune devaient chercher à se mettre en rapport
+avec l'assemblée. Ils lui reprochaient des hésitations, et même du
+royalisme; mais ils voyaient toujours en elle la seule autorité
+souveraine actuellement existante, et n'étaient point du tout disposés
+à la méconnaître. Dans la matinée même du 10, une députation vint à sa
+barre lui annoncer la formation de la commune insurrectionnelle, et
+lui exposer ce qui avait été fait. Danton était au nombre des députés.
+«Le peuple qui nous envoie vers vous, dit-il, nous a chargés de vous
+déclarer qu'il vous croyait toujours dignes de sa confiance, mais
+qu'il ne reconnaissait d'autre juge des mesures extraordinaires
+auxquelles la nécessité l'a contraint de recourir, que le peuple
+français, notre souverain et le vôtre, réuni dans les assemblées
+primaires.»
+
+L'assemblée répondit à ces députés, par l'organe de son président,
+qu'elle approuvait tout ce qui avait été fait, et qu'elle leur
+recommandait l'ordre et la paix. Elle leur fit donner en outre
+communication des décrets rendus dans la journée, avec invitation de
+les répandre. Après cela, elle rédigea une proclamation pour rappeler
+le respect dû aux personnes et aux propriétés, et chargea quelques-uns
+de ses membres d'aller la porter au peuple.
+
+Son premier soin dans ce moment devait être de suppléer à la royauté
+détruite. Les ministres, réunis sous le nom de _conseil exécutif_,
+furent provisoirement chargés par elle des soins de l'administration,
+et de l'exécution des lois. Le ministre de la justice, dépositaire du
+sceau de l'État, devait l'apposer sur les décrets, et les promulguer
+au nom de la puissance législative. Il fallait ensuite choisir les
+personnes qui composeraient le ministère. On songea tout d'abord à
+replacer Roland, Clavière et Servan, destitués pour leur attachement à
+la cause populaire, car la révolution nouvelle devait vouloir tout
+ce que n'avait pas voulu la royauté. Ces trois ministres furent donc
+unanimement réintégrés, Roland à l'intérieur, Servan à la guerre, et
+Clavière aux finances. Il y avait encore à nommer un ministre de la
+justice, des affaires étrangères et de la marine. Ici le choix était
+libre; et les voeux formés autrefois pour le mérite obscur, ou pour le
+patriotisme ardent et désagréable à la cour, pouvaient être réalisés
+sans obstacle. Danton, si puissant sur la multitude, et si entraînant
+pendant les quarante-huit heures écoulées, fut jugé nécessaire; et
+bien qu'il déplût aux girondins comme un élu de la populace, il fut
+nommé ministre de la justice à la majorité de 222 voix sur 284. Après
+avoir donné cette satisfaction au peuple, et accordé cette place
+à l'énergie, on songea à mettre un savant à la marine. Ce fut le
+mathématicien Monge, connu et apprécié par Condorcet, et adopté sur
+sa proposition. On porta enfin Lebrun aux affaires étrangères, et
+on récompensa dans sa personne l'un de ces hommes laborieux, qui
+faisaient auparavant tout le travail dont les ministres avaient
+l'honneur.
+
+Après avoir remplacé le pouvoir exécutif, l'assemblée déclara que tous
+les décrets sur lesquels Louis XVI avait apposé son _veto_ recevraient
+force de loi. La formation d'un camp sous Paris, objet de l'un de ces
+décrets, et cause de si vives discussions, fut ordonnée sur-le-champ,
+et les canonniers reçurent l'autorisation, le jour même, de commencer
+des esplanades sur les hauteurs de Montmartre. Après avoir fait
+la révolution de Paris, il fallait en assurer le succès dans les
+départemens, et surtout aux armées, où commandaient des généraux
+suspects. Des commissaires pris dans l'assemblée furent chargés de se
+rendre dans les provinces et les armées, pour les éclairer sur les
+événemens du 10 août, et on leur donna des pouvoirs pour renouveler au
+besoin tous les chefs civils et militaires.
+
+Quelques heures avaient suffi à tous ces décrets; et pendant que
+l'assemblée était occupée à les rendre, d'autres soins venaient sans
+cesse l'interrompre. Les effets précieux enlevés aux Tuileries étaient
+transportés dans son enceinte; les Suisses, les serviteurs du château,
+toutes les personnes arrêtées dans leur fuite, ou arrachées à la
+fureur du peuple, étaient conduites à sa barre comme dans un lieu
+d'asile. Une foule de pétitionnaires venaient les uns après les autres
+rapporter ce qu'ils avaient fait ou vu, et raconter leurs découvertes
+sur les complots supposés de la cour. Des accusations et des
+invectives de tout genre étaient proférées contre la famille royale,
+qui entendait tout cela du lieu étroit où on l'avait reléguée. Ce lieu
+était la loge du logographe. Louis XVI écoutait avec calme tous les
+discours, et s'entretenait par intervalles avec Vergniaud et d'autres
+députés, placés tout près de lui. Enfermé là depuis quinze heures, il
+avait demandé quelques alimens, qu'il partagea avec sa femme et ses
+enfans, et qui provoquaient d'ignobles observations sur le goût qu'on
+lui imputait pour la table! On sait si les partis victorieux épargnent
+le malheur! Le jeune dauphin, couché sur le sein de sa mère, y dormait
+profondément, accablé par une chaleur étouffante. La jeune princesse
+et madame Elisabeth, les yeux rouges de larmes, étaient à côté de la
+reine. Au fond de la loge se trouvaient quelques seigneurs dévoués qui
+n'avaient pas abandonné le malheur. Cinquante hommes, pris dans la
+troupe qui avait escorté la famille royale du château à l'assemblée,
+servaient de garde à cette enceinte. C'est de là que le monarque déchu
+contemplait les dépouilles de ses palais, assistait au démembrement de
+son antique pouvoir, et en voyait distribuer les restes aux diverses
+autorités populaires.
+
+Le tumulte continuait avec une extrême violence, et, au gré du peuple,
+ce n'était pas assez d'avoir suspendu la royauté, il fallait là
+détruire. Les pétitions se succédaient sur ce sujet, et, dans
+l'attente d'une réponse, la multitude s'agitait au dehors de la salle,
+en inondait les avenues, en assiégeait les portes, et deux ou trois
+fois elle les attaqua si violemment qu'on les crut enfoncées, et qu'on
+craignit pour la famille infortunée dont l'assemblée avait reçu le
+dépôt. Henri Larivière, envoyé avec d'autres commissaires pour calmer
+le peuple, rentra dans cet instant et s'écria avec force: «Oui,
+Messieurs, je le sais, je l'ai vu, je l'assure, la masse du peuple est
+décidée à périr mille fois, plutôt que de déshonorer la liberté par
+aucun acte d'inhumanité; et à coup sûr il n'est pas une tête ici
+présente (et l'on doit m'entendre, ajouta-t-il) qui ne puisse
+compter sur la loyauté française.» Ces paroles rassurantes et
+courageuses furent applaudies. Vergniaud prit la parole à son tour,
+et répondit aux pétitionnaires qui demandaient qu'on changeât la
+suspension en déchéance. «Je suis charmé, dit-il, qu'on me fournisse
+l'occasion d'expliquer l'intention de l'assemblée en présence des
+citoyens. Elle a décrété la suspension du pouvoir exécutif, et a nommé
+une convention qui déciderait irrévocablement la grande question de la
+déchéance. En cela, elle s'est renfermée dans ses pouvoirs, qui ne
+lui permettaient pas de se faire juge elle-même de la royauté, elle
+a pourvu au salut de l'État en mettant le pouvoir exécutif dans
+l'impossibilité de nuire. Elle a satisfait ainsi à tous les besoins
+en demeurant dans la limite de ses attributions.» Ces paroles
+produisirent une impression favorable, et les pétitionnaires
+eux-mêmes, calmés par elles, se chargèrent d'éclairer et d'apaiser le
+peuple.
+
+Il fallait mettre fin à cette séance si longue. Il fut donc ordonné
+que les effets enlevés au château seraient déposés à la commune; que
+les Suisses et toutes les personnes arrêtées seraient au gardées aux
+Feuillans, ou transportées dans diverses maisons de détention; enfin
+que la famille royale serait gardée au Luxembourg jusqu'à la réunion
+de la convention nationale, mais qu'en attendant les préparatifs
+nécessaires pour l'y recevoir, elle logerait dans le local même de
+l'assemblée. A une heure du matin, le samedi 11, la famille royale fut
+transportée dans le logement qu'on lui destinait, et qui consistait en
+quatre cellules des anciens feuillans. Les seigneurs qui n'avaient pas
+quitté le roi s'établirent dans la première, le roi dans la seconde,
+la reine, sa soeur et ses enfans dans les deux autres. La femme du
+concierge servit les princesses, et remplaça le cortége nombreux des
+dames qui, la veille encore, se disputaient le soin de leur service.
+
+La séance fut suspendue à trois heures du matin. Le bruit régnait
+encore dans Paris. Pour éviter les désordres, on avait illuminé les
+environs du château, et la plus grande partie des citoyens étaient
+sous les armes.
+
+Tels avaient été cette journée célèbre, et ses résultats immédiats.
+Le roi et sa famille étaient prisonniers aux Feuillans, et les trois
+ministres disgraciés replacés en fonctions. Danton, caché la veille
+dans un club obscur, se trouvait ministre de la justice. Pétion était
+consigné chez lui, mais à son nom proclamé avec enthousiasme on
+ajoutait celui de _Père du peuple_. Marat, sorti de l'obscure retraite
+où Danton l'avait caché pendant l'attaque, et maintenant armé d'un
+sabre, se promenait dans Paris à la tête du bataillon Marseillais.
+Robespierre, qu'on n'a pas vu figurer pendant ces terribles scènes,
+Robespierre haranguait aux Jacobins, et entretenait quelques membres
+restés avec lui, de l'usage à faire de la victoire, de la nécessité de
+remplacer l'assemblée actuelle, et de mettre Lafayette en accusation.
+
+Dès le lendemain, il fallut songer encore à calmer le peuple soulevé,
+et ne cessant de massacrer ceux qu'il prenait pour des aristocrates
+fugitifs. L'assemblée reprit sa séance le 11 à sept heures du matin.
+La famille royale fut replacée dans la loge du logographe, pour
+assister aux décisions qui allaient être prises, et aux scènes qui
+allaient se passer dans le corps législatif. Pétion, délivré et
+escorté par un peuple nombreux, vint rendre compte de l'état de Paris,
+qu'il avait visité, et où il avait tâché de répandre le calme et
+l'esprit de paix. Des citoyens s'étaient faits ses gardiens pour
+veiller sur ses jours. Pétion fut parfaitement accueilli par
+l'assemblée, et repartit aussitôt pour continuer ses exhortations
+pacifiques. Les Suisses déposés la veille aux Feuillans étaient
+menacés. La multitude demandait leur mort à grands cris, en les
+appelant complices du château et assassins du peuple. On parvint à
+l'apaiser en annonçant que les Suisses seraient jugés, et qu'une cour
+martiale allait être formée pour punir ce qu'on appela depuis _les
+conspirateurs du, 10 août_. «Je demande, s'écria le violent Chabot,
+qu'ils soient conduits à l'Abbaye pour être jugés... Dans la terre de
+l'égalité, la loi doit raser toutes les têtes, même celles qui sont
+assises sur le trône.» Déjà les officiers avaient été transportés à
+l'Abbaye; les soldats le furent à leur tour. Il en coûta des peines
+infinies, et il fallut promettre au peuple de les juger promptement.
+
+Comme on le voit l'idée de se venger de tous les défenseurs de la
+royauté, et de punir en eux les dangers qu'on avait courus, s'emparait
+déjà des esprits, et bientôt allait faire naître de cruelles
+divisions. En suivant les progrès de l'insurrection, on a déjà
+remarqué les germes de dissentimens qui commençaient à s'élever dans
+le parti populaire. On a déjà vu l'assemblée, composée d'hommes
+cultivés et calmes, se trouver en opposition avec les clubs et les
+municipalités, où se réunissaient des hommes inférieurs en éducation,
+en talens, mais qui, par leur position même, leurs moeurs moins
+élevées, leur ambition ascendante, étaient portés à agir et à
+précipiter les événemens; on a vu que, la veille du 10 août, Chabot
+différa d'avis avec Pétion, qui, d'accord avec la majorité de
+l'assemblée, voulait qu'on préférât un décret de déchéance à une
+attaque de vive force. Ces hommes, qui avaient conseillé la plus
+grande énergie possible, se trouvaient donc le lendemain en présence
+de l'assemblée, fiers d'une victoire remportée presque malgré elle, et
+lui rappelant, avec les expressions d'un respect équivoque, qu'elle
+avait absous Lafayette, et qu'il ne fallait pas qu'elle compromît
+encore par sa faiblesse le salut du peuple. Ils remplissaient la
+commune, où ils étaient mêlés à des bourgeois ambitieux, à des
+agitateurs subalternes, à des clubistes; ils occupaient les Jacobins
+et les Cordeliers, et quelques-uns d'entre eux siégeaient sur les
+bancs extrêmes du corps législatif. Le capucin Chabot, le plus ardent
+de tous, passait tour à tour de la tribune de l'assemblée à celle des
+Jacobins, et menaçait toujours des piques et du tocsin.
+
+L'assemblée avait prononcé la suspension, et ces hommes plus exigeans
+réclamaient la déchéance; en nommant un gouverneur pour le dauphin,
+elle avait supposé la royauté, et eux voulaient la république; elle
+pensait en majorité qu'on devait se défendre activement contre
+l'étranger, mais faire grâce aux vaincus; eux soutenaient au contraire
+qu'il fallait non-seulement résister à l'étranger, mais encore sévir
+contre ceux qui, retranchés dans le château, avaient voulu massacrer
+le peuple et amener les Prussiens à Paris. S'élevant dans leur ardeur
+aux idées les plus extrêmes, ils soutenaient que les corps électoraux
+n'étaient pas nécessaires pour former la nouvelle assemblée, mais que
+tous les citoyens devaient être jugés aptes à voter. Déjà même un
+jacobin proposait de donner des droits politiques aux femmes. Ils
+disaient hautement enfin qu'il fallait que le peuple se présentât en
+armes pour manifester ses volontés au corps législatif. Marat excitait
+ce débordement des esprits, et provoquait à la vengeance, parce qu'il
+pensait, dans son affreux système, qu'il convenait de purger la
+France. Robespierre, moins par système d'épuration, moins par
+disposition sanguinaire, que par envie contre l'assemblée, élevait
+contre elle les reproches de faiblesse et de royalisme. Prôné par les
+Jacobins, proposé avant le 10 août comme le dictateur nécessaire, il
+était proclamé aujourd'hui comme le défenseur le plus éloquent et le
+plus incorruptible des droits du peuple. Danton, ne songeant ni à se
+faire louer, ni à se faire écouter, et n'ayant jamais aspiré à
+la dictature, avait néanmoins décidé le 10 août par son audace.
+Maintenant encore, négligeant l'étalage, il ne songeait qu'à s'emparer
+du conseil exécutif, dont il était membre, en dominant ou entraînant
+ses collègues. Incapable de haine ou d'envie, il ne nourrissait
+aucun mauvais sentiment contre ces députés dont l'éclat offusquait
+Robespierre; mais il les négligeait comme inactifs, et leur préférait
+ces hommes énergiques des classes inférieures, sur lesquels il
+comptait davantage, pour maintenir et achever la révolution.
+
+Ces divisions n'étaient pas soupçonnées au dehors de Paris; tout ce
+que le public de la France avait pu voir, c'était la résistance de
+l'assemblée à des voeux trop ardens, et l'absolution de Lafayette
+prononcée malgré la commune et les Jacobins. Mais on imputait tout
+à la majorité, royaliste et feuillantine, on admirait toujours les
+girondins, on estimait également Brissot et Robespierre, on adorait
+surtout Pétion comme le maire si maltraité par la cour; et on ne
+s'informait pas si Pétion paraissait si modéré à Chabot, s'il blessait
+l'orgueil de Robespierre, s'il était traité comme un honnête homme
+inutile par Danton, et comme un conspirateur sujet à l'épuration par
+Marat. Pétion était donc encore entouré des respects de la multitude;
+mais, comme Bailly après le 14 juillet, il allait bientôt devenir
+importun et odieux, en désapprouvant des débordemens qu'il ne pouvait
+plus empêcher.
+
+La principale coalition des nouveaux révolutionnaires s'était formée
+aux Jacobins et à la commune. Tous les projets se proposaient, se
+discutaient aux Jacobins; et les mêmes hommes venaient ensuite
+exécuter à l'Hôtel-de-Ville, au moyen de leurs pouvoirs municipaux, ce
+qu'ils n'avaient pu que projeter dans leur club. Le conseil général
+de la commune composait à lui seul une espèce d'assemblée, aussi
+nombreuse que le corps législatif, ayant ses tribunes, son bureau,
+ses applaudissemens bien plus bruyans, et une force de fait bien plus
+considérable. Le maire en était le président, le procureur-syndic
+l'orateur officiel, chargé de faire toutes les réquisitions
+nécessaires. Pétion ne s'y présentait déjà plus, et se bornait au soin
+des subsistances. Le procureur Manuel, se laissant porter plus loin
+par le flot révolutionnaire, y faisait tous les jours entendre sa
+voix. Mais l'homme qui dominait le plus cette assemblée, c'était
+Robespierre. Resté à l'écart pendant les trois premiers jours qui
+suivirent le 10 août, il s'y était rendu après que l'insurrection eut
+été consommée, et se présentant au bureau pour y faire vérifier ses
+pouvoirs, il avait semblé en prendre possession plutôt que venir y
+soumettre ses titres. Son orgueil, loin de déplaire, n'avait fait
+qu'augmenter les respects dont on l'entourait. Sa réputation de
+talens, d'incorruptibilité et de constance, en faisait un personnage
+grave et respectable, que ces bourgeois rassemblés étaient fiers de
+posséder au milieu d'eux. En attendant la réunion de la Convention
+dont il ne doutait pas de faire partie, il venait exercer là un
+pouvoir plus réel que le pouvoir d'opinion dont il jouissait aux
+Jacobins.
+
+Le premier soin de la commune fut de s'emparer de la police; car, en
+temps de guerre civile, arrêter, poursuivre ses ennemis, est le plus
+important et le plus envié des pouvoirs. Les juges de paix, chargés de
+l'exercer en partie, avaient indisposé l'opinion par leurs
+poursuites contre les agitateurs populaires, et se trouvaient ainsi,
+volontairement ou non, en hostilité avec les patriotes. On se
+souvenait surtout de celui qui, dans l'affaire de Bertrand de
+Molleville et du journaliste Carra, avait osé faire citer deux
+députés. Les juges de paix furent donc destitués, et on transporta aux
+autorités municipales toutes leurs attributions relatives à la police.
+D'accord ici avec la commune de Paris, l'assemblée décréta que la
+police, dite de _sûreté générale_, serait attribuée aux départemens,
+districts et municipalités. Elle consistait à rechercher tous les
+délits menaçant la _sûreté intérieure et extérieure de l'Etat_, à
+faire le recensement des citoyens suspects par leur opinion ou leur
+conduite, à les arrêter provisoirement, à les disperser même et à
+les désarmer, s'il était nécessaire. C'étaient les conseils des
+municipalités qui remplissaient eux-mêmes ce ministère, et la masse
+entière des citoyens se trouvait ainsi appelée à observer, à dénoncer
+et à poursuivre le parti ennemi. On conçoit combien devait être
+active, mais rigoureuse et arbitraire, cette police démocratiquement
+exercée. Le conseil entier recevait la dénonciation, et un comité de
+_surveillance_ l'examinait, et faisait exécuter l'arrestation.
+Les gardes nationales étaient en réquisition permanente, et les
+municipalités de toutes les villes au-dessus de vingt mille ames
+pouvaient ajouter des réglemens particuliers à cette loi de _sûreté
+générale_. Certes, l'assemblée législative ne croyait pas préparer
+ainsi les sanglantes exécutions qui eurent lieu plus tard; mais,
+entourée d'ennemis au dedans et au dehors, elle appelait tous les
+citoyens à les surveiller, comme elle les avait tous appelés à
+administrer et à combattre.
+
+La commune de Paris s'empressa d'user de ces pouvoirs nouveaux, et fit
+de nombreuses arrestations. C'étaient les vainqueurs, irrités encore
+des dangers de la veille, et des dangers plus grands du lendemain, qui
+s'emparaient de leurs ennemis abattus maintenant, mais pouvant bientôt
+se relever avec le secours des étrangers. Le comité de surveillance de
+la commune de Paris fut composé des hommes les plus violens. Marat,
+qui, dans la révolution, s'était si audacieusement attaqué aux
+personnes, fut le chef de ce comité; et de tous les hommes, c'était le
+plus redoutable dans de pareilles fonctions.
+
+Outre ce comité principal, la commune de Paris en institua un
+particulier dans chaque section. Elle décida que les passe-ports ne
+seraient délivrés que sur la délibération des assemblées des sections;
+que les voyageurs seraient accompagnés, soit à la municipalité, soit
+aux portes de Paris, par deux témoins qui attesteraient l'identité
+de la personne qui avait demandé le passe-port, avec celle qui
+s'en servait pour partir. Elle tâchait ainsi, par tous les moyens,
+d'empêcher l'évasion des suspects sous des noms supposés. Elle ordonna
+ensuite qu'il fût fait un tableau des ennemis de la révolution, et
+invita les citoyens, par une proclamation, à dénoncer les coupables du
+10 août. Elle fit arrêter les écrivains qui avaient soutenu la cause
+royaliste, et donna leurs presses aux écrivains patriotes. Marat
+se fit restituer triomphalement quatre presses qui, disait-il, lui
+avaient été enlevées par les ordres du _traître Lafayette_. Des
+commissaires allèrent dans les prisons délivrer les détenus enfermés
+pour cris et propos contre la cour. Toujours prompte enfin à s'ingérer
+partout, la commune, à l'exemple de l'assemblée, envoya des députés
+pour éclairer et ramener l'armée de Lafayette, qui donnait des
+inquiétudes.
+
+La commune fut chargée en outre d'une dernière mission non moins
+importante, celle de garder la famille royale. L'assemblée avait
+d'abord ordonné sa translation au Luxembourg, et sur l'observation
+que ce palais était difficile à garder, on se décida pour l'hôtel du
+ministère de la justice. Mais la commune, qui avait déjà la police de
+la capitale, et qui se croyait particulièrement chargée de la garde du
+roi, proposa le Temple, et déclara ne pouvoir répondre de ce dépôt que
+dans la tour de cette ancienne abbaye. L'assemblée y consentit, et
+confia les augustes prisonniers au maire et au commandant général
+Santerre, sous leur responsabilité personnelle[1]. Douze commissaires
+du conseil général devaient, sans interruption, veiller au Temple. Des
+travaux extérieurs en avaient fait une espèce de place d'armes. Des
+détachemens nombreux de la garde nationale en formaient tour à tour
+la garnison, et on ne pouvait y pénétrer que sur une permission de la
+municipalité. L'assemblée décréta aussi que cinq cent mille francs
+seraient pris au trésor pour fournir à l'entretien de la famille
+royale, jusqu'à la prochaine réunion de la Convention nationale.
+
+Les fonctions de la commune étaient, comme on le voit, très étendues.
+Placée au centre de l'État, là où s'exercent les grands pouvoirs, et
+portée par son énergie à exécuter elle-même tout ce qui lui semblait
+fait trop mollement par les hautes autorités, elle était conduite à
+empiéter sans cesse. L'assemblée, reconnaissant la nécessité de la
+contenir dans certaines limites, décréta la réélection d'un nouveau
+conseil de département, pour remplacer celui qui fut dissous le
+jour de l'insurrection. La commune, se voyant menacée du joug d'une
+autorité supérieure, qui probablement gênerait son essor, comme avait
+fait l'ancien département, s'irrita de ce décret, et ordonna aux
+sections de surseoir à l'élection déjà commencée. Le procureur-syndic
+Manuel fut aussitôt dépêché de l'Hôtel-de-Ville aux Feuillans pour
+présenter les réclamations de la municipalité. «Les délégués des
+citoyens de Paris, dit-il, ont besoin de pouvoirs sans limites; une
+nouvelle autorité placée entre eux et vous ne fera que jeter des
+germes de divisions. Il faudra que le peuple, pour se délivrer de
+cette puissance destructive de sa souveraineté, s'arme encore une fois
+de sa vengeance.»
+
+Tel était le langage menaçant que déjà on osait faire entendre à
+l'assemblée. Celle-ci accorda ce qu'on lui demandait; et, soit qu'elle
+crût impossible ou imprudent de résister, soit qu'elle regardât comme
+dangereux d'entraver dans le moment l'énergie de la commune, elle
+décida que le nouveau conseil n'aurait aucune autorité sur la
+municipalité, et ne serait qu'une simple commission de finances,
+chargée du soin des contributions publiques dans le département de
+la Seine. Une autre question plus grave préoccupait les esprits, et
+devait faire ressortir bien plus fortement la différence de sentiment
+qui existait entre la commune et l'assemblée. On réclamait à grands
+cris la punition de ceux qui avaient tiré sur le peuple, et qui
+étaient prêts à se montrer dès que l'ennemi approcherait. On les
+appelait alternativement _les conspirateurs du 10 août_, ou les
+_traîtres_. La commission martiale, instituée dès le 11 pour juger les
+Suisses, ne semblait pas suffisante, parce que ses pouvoirs étaient
+bornés à la poursuite de ces militaires. Le tribunal criminel de la
+Seine paraissait soumis à des formalités trop lentes, et d'ailleurs
+on suspectait toutes les autorités antérieures à la journée du 10. La
+commune demanda donc, le 13, l'érection d'un tribunal spécial pour
+juger _les crimes du 10 août_, et qui eût assez de latitude pour
+atteindre tout ce qu'on appelait les _traîtres_. L'assemblée renvoya
+la pétition à sa commission extraordinaire, chargée depuis le mois de
+juillet de proposer les moyens de salut.
+
+Le 14, une nouvelle députation de la commune arrive au corps
+législatif, pour demander le décret relatif au tribunal
+extraordinaire, déclarant que, s'il n'est pas encore rendu, elle est
+chargée de l'attendre. Le député Gaston adresse à cette députation
+quelques observations sévères, et elle se retire. L'assemblée persiste
+à refuser la création d'un tribunal extraordinaire, et se borne à
+attribuer aux tribunaux établis _la connaissance des crimes du 10
+août_.
+
+A cette nouvelle, une rumeur violente se répand dans Paris. La section
+des Quinze-Vingts se présente au conseil général de la commune, et
+annonce que le tocsin sera sonné au faubourg Saint-Antoine, si le
+décret demandé n'est pas rendu sur-le-champ. Le conseil général envoie
+alors une nouvelle députation, à la tête de laquelle est Robespierre.
+Celui-ci prend la parole au nom de la municipalité, et fait aux
+députés les remontrances les plus insolentes. «La tranquillité du
+peuple, leur dit-il, tient à la punition des coupables; et cependant
+vous n'avez rien fait pour les atteindre. Votre décret est
+insuffisant. Il n'explique point la nature et l'étendue des crimes à
+punir, car il ne parle que des _crimes du 10 août_, et les crimes des
+ennemis de la révolution s'étendent bien au-delà du 10 août et de
+Paris. Avec une expression pareille, le traître Lafayette échapperait
+aux coups de la loi! Quant à la forme du tribunal, le peuple ne peut
+pas tolérer davantage celle que vous lui avez conservée. Le double
+degré de juridiction cause des délais interminables; et d'ailleurs
+toutes les anciennes autorités sont suspectes; il en faut de
+nouvelles; il faut que le tribunal demandé soit composé par des
+députés pris dans les sections, et qu'il ait la faculté de juger les
+coupables souverainement et en dernier ressort.»
+
+Cette pétition impérieuse parut plus dure encore par le ton de
+Robespierre. L'assemblée répondit au peuple de Paris par une adresse
+dans laquelle elle repoussa tout projet de commission extraordinaire
+et de chambre ardente, comme indigne de la liberté, et comme propre
+seulement au despotisme.
+
+Ces raisonnables observations ne produisirent aucun effet;
+l'irritation n'en devint que plus grande. On ne parla dans tout Paris
+que du tocsin, et dès le lendemain un représentant de la commune,
+se présentant à la barre, dit à l'assemblée: «Comme citoyen, comme
+magistrat du peuple, je viens vous annoncer que ce soir à minuit le
+tocsin sonnera, et la générale battra. Le peuple est las de n'être
+point vengé. Craignez qu'il ne se fasse justice lui-même. Je demande,
+ajouta l'audacieux pétitionnaire, que sans désemparer vous décrétiez
+qu'il sera nommé un citoyen par chaque section pour former un tribunal
+criminel.»
+
+Cette menaçante apostrophe souleva l'assemblée, et particulièrement
+les députés Choudieu et Thuriot, qui réprimandèrent vivement l'envoyé
+de la commune. Cependant la discussion s'engagea, et la proposition de
+la commune, fortement appuyée par les membres ardens de l'assemblée,
+fut enfin convertie en décret. Un corps électoral dut se réunir pour
+élire les membres d'un tribunal extraordinaire, destiné à juger
+les crimes commis dans la journée du 10 août, _et autres crimes y
+relatifs, circonstances et dépendances_. Ce tribunal, divisé en deux
+sections, devait juger en dernier ressort et sans appel. Tel fut le
+premier essai du tribunal révolutionnaire, et la première accélération
+donnée par la vengeance aux formes de la justice. Ce tribunal fut
+appelé tribunal du 17 août.
+
+On ignorait encore l'effet produit aux armées par la dernière
+révolution, et la manière dont avaient été accueillis les décrets du
+10. C'était là le point le plus important, et duquel dépendait le sort
+de la révolution nouvelle. La frontière était toujours partagée en
+trois corps d'armée, celui du nord, du centre et du midi. Luckner
+commandait au nord, Lafayette au centre, et Montesquiou au midi.
+Depuis les malheureuses affaires de Mons et de Tournay, Luckner,
+pressé par Dumouriez, avait encore essayé l'offensive sur les
+Pays-Bas; mais il s'était retiré, et, en évacuant Courtray, il avait
+brûlé les faubourgs, ce qui était devenu un grave motif d'accusation
+contre le ministère à la veille de la déchéance. Depuis, les armées
+étaient demeurées dans la plus complète inaction; vivant dans des
+camps retranchés, et se bornant à de légères escarmouches. Dumouriez,
+en quittant le ministère, s'était rendu comme lieutenant-général
+auprès de Luckner, et avait été mal accueilli à l'armée, où dominait
+l'esprit du parti Lafayette; Luckner, tout à fait soumis dans le
+moment à cette influence, relégua Dumouriez dans l'un de ces camps,
+celui de Maulde, et l'y laissa, avec un petit nombre de troupes,
+s'occuper à des retranchemens et à des escarmouches.
+
+Lafayette, voulant, à cause des dangers du roi, se rapprocher de
+Paris, désirait prendre le commandement du nord. Cependant il ne
+voulait point quitter ses troupes, dont il était très aimé, et il
+convint avec Luckner de changer de position, chacun avec sa division,
+et de décamper tous les deux, l'un pour se porter au nord, l'autre au
+centre. Ce déplacement des armées, en présence de l'ennemi, aurait
+pu avoir des dangers, si très heureusement la guerre n'eût été
+complètement inactive. Luckner s'était donc rendu à Metz, et Lafayette
+à Sedan. Pendant ce mouvement croisé, Dumouriez, chargé de suivre
+avec son petit corps l'armée de Luckner, à laquelle il appartenait,
+s'arrêta tout à coup en présence de l'ennemi, qui avait fait menace
+de l'attaquer; et il fut obligé de demeurer dans son camp, sous peine
+d'ouvrir l'entrée de la Flandre au duc de Saxe-Teschen. Il réunit les
+autres généraux qui occupaient auprès de lui des camps séparés; il
+s'entendit avec Dillon, qui arrivait avec une portion de l'armée de
+Lafayette, et provoqua un conseil de guerre à Valenciennes, pour
+justifier, parla nécessité, sa désobéissance à Luckner. Pendant ce
+temps, Luckner était arrivé à Metz, Lafayette à Sedan; et sans les
+événemens du 10 août, Dumouriez allait peut-être subir une arrestation
+et un jugement militaire, pour son refus de marcher en avant.
+
+Telle était la situation des armées, lorsque la nouvelle du
+renversement du trône y fut connue. Le premier soin de l'assemblée
+législative fut d'y envoyer, comme on l'a vu, trois commissaires, pour
+porter ses décrets et faire prêter le nouveau serment aux troupes.
+Les trois, commissaires, arrivés à Sedan, furent reçus par la
+municipalité, qui tenait de Lafayette l'ordre de les faire arrêter. Le
+maire les interrogea sur la scène du 10 août, exigea le récit de
+tous les événemens, et déclara, d'après les secrètes instructions de
+Lafayette, qu'évidemment l'assemblée législative n'était plus libre
+lorsqu'elle avait prononcé la suspension du roi; que ses commissaires
+n'étaient que les envoyés d'une troupe factieuse, et qu'ils allaient
+être enfermés au nom de la constitution. Ils furent en effet
+emprisonnés; et Lafayette, pour mettre à couvert les exécuteurs de cet
+ordre, le prit sous sa propre responsabilité. Immédiatement après, il
+fit renouveler dans son armée le serment de fidélité à la loi et au
+roi, et ordonna qu'il fût répété dans tous les corps soumis à son
+commandement. II comptait sur soixante-quinze départemens, qui avaient
+adhéré à sa lettre du 16 juin, et il se proposait de tenter un
+mouvement contraire à celui du 10 août. Dillon, qui était à
+Valenciennes sous les ordres de Lafayette, et qui avait un
+commandement supérieur à Dumouriez obéit à son général en chef, fit
+prêter le serment de fidélité à la loi et au roi, et enjoignit à
+Dumouriez d'en faire de même dans son camp de Maulde. Dumouriez,
+jugeant mieux l'avenir, et d'ailleurs irrité contre les feuillans,
+sous l'empire desquels ils se trouvait, saisit cette occasion de leur
+résister et de gagner la faveur du gouvernement nouveau, en refusant
+le serment pour lui et pour ses troupes.
+
+Le 17, le jour même où le nouveau tribunal criminel fut si
+tumultueusement établi, on apprit par une lettre que les commissaires
+envoyés à l'armée de Lafayette avaient été arrêtés par ses ordres, et
+que l'autorité législative était méconnue. Cette nouvelle répandit
+encore plus d'irritation que d'alarme; les cris contre Lafayette
+retentirent avec plus de force que jamais. On demanda son accusation,
+et on reprocha à l'assemblée de ne pas l'avoir prononcée plus tôt.
+Sur-le-champ un décret fut rendu contre le département des Ardennes;
+de nouveaux commissaires furent dépêchés avec les mêmes pouvoirs
+que les précédens, et avec la commission de faire élargir les trois
+prisonniers. On envoya aussi d'autres commissaires à l'armée de
+Dillon. Le 19 au matin, l'assemblée déclara Lafayette traître à la
+patrie, et lança contre lui un décret d'accusation.
+
+La circonstance était grave, et si cette résistance n'était pas
+vaincue, la nouvelle révolution se trouvait avortée. La France,
+partagée entre les républicains de l'intérieur et les constitutionnels
+de l'armée, demeurait divisée en présence de l'ennemi, également
+exposée à l'invasion et à une réaction terrible. Lafayette devait
+détester, dans la révolution du 10 août, l'abolition de la
+constitution de 91, l'accomplissement de toutes les prophéties
+aristocratiques, et la justification de tous les reproches que la cour
+adressait à la liberté. Il ne devait voir, dans cette victoire de la
+démocratie, qu'une anarchie sanglante et une confusion interminable.
+Pour nous, cette confusion a eu un terme, et le sol au moins a été
+défendu contre l'étranger; pour Lafayette, l'avenir était effrayant
+et inconnu; la défense du sol était peu praticable au milieu des
+convulsions politiques, et il devait éprouver le désir de résister à
+ce chaos, en s'armant contre les deux ennemis extérieur et intérieur.
+Mais sa position était difficile, et il n'eût été donné à aucun homme
+de la surmonter. Son armée lui était dévouée, mais les armées n'ont
+point de volonté personnelle, et ne peuvent avoir que celle qui leur
+est communiquée par l'autorité supérieure. Quand une révolution éclate
+avec la violence de 89, alors, entraînées aveuglément, elles manquent
+à l'ancienne autorité, parce que la nouvelle impulsion est la plus
+forte; mais il n'en était pas de même ici. Proscrit, frappé d'un
+décret, Lafayette ne pouvait, avec sa seule popularité militaire,
+soulever ses troupes contre l'autorité de l'intérieur, ni, avec son
+impulsion personnelle, combattre l'impulsion révolutionnaire de Paris.
+Placé entre deux ennemis, et incertain sur ses devoirs, il ne pouvait
+qu'hésiter. L'assemblée, au contraire, n'hésitant pas, envoya décrets
+sur décrets, et les appuyant par des commissaires énergiques, dut
+l'emporter sur l'hésitation du général et décider l'armée. En effet,
+les troupes de Lafayette s'ébranlèrent successivement, et parurent
+l'abandonner. Les autorités civiles, intimidées, cédèrent aux
+nouveaux commissaires. L'exemple de Dumouriez, qui se déclara pour
+la révolution du 10 août, acheva de tout entraîner, et le général
+opposant demeura seul avec son état-major, composé d'officiers
+feuillans ou constitutionnels.
+
+Bouillé, dont l'énergie n'était pas douteuse, Dumouriez, dont les
+grands talens ne sauraient être contestés, ne purent pas non plus agir
+autrement à des époques différentes, et se virent obligés de prendre
+la fuite. Lafayette ne devait pas être plus heureux. Écrivant aux
+diverses autorités civiles qui l'avaient secondé dans sa résistance,
+il prit sur lui la responsabilité des ordres donnés contre les
+commissaires de l'assemblée, et quitta son camp le 20 août, avec
+quelques officiers, ses amis et ses compagnons d'armes et d'opinion.
+Bureau de Puzy, Latour-Maubourg, Lameth, l'accompagnaient. Ils
+abandonnèrent le camp, n'emportant avec eux qu'un mois de leur Solde,
+et suivis de quelques domestiques. Lafayette laissa tout en ordre
+dans son armée et eut soin de faire les dispositions nécessaires pour
+résister à l'ennemi, en cas d'attaque. Il renvoya quelques cavaliers
+qui l'escortaient, pour ne pas enlever à la France un seul de ses
+défenseurs, et le 21, il prit avec ses amis le chemin des Pays-Bas.
+Arrivés aux avant-postes autrichiens, après une route qui avait épuisé
+leurs chevaux, ces premiers émigrés de la liberté furent arrêtés,
+contre le droit des gens, et traités comme prisonniers de guerre. La
+joie fut grande quand le nom de Lafayette retentit dans le camp des
+coalisés, et qu'on le sut captif de la ligue aristocratique. Torturer
+l'un des premiers amis de la révolution, et pouvoir imputer à la
+révolution elle-même la persécution de ses premiers auteurs, voir se
+vérifier tous les excès qu'on avait prédits, c'était plus qu'il ne
+fallait pour répandre une satisfaction universelle dans l'aristocratie
+européenne.
+
+Lafayette réclama, pour lui et pour ses amis, la liberté qui leur
+était due; mais ce fut en vain. On la lui offrît au prix d'une
+rétractation, non pas de toutes ses opinions, mais d'une seule, celle
+qui était relative à l'abolition de la noblesse. Il refusa, menaçant
+même, si on interprétait faussement ses paroles, de donner un démenti
+devant un officier public. Il accepta donc les fers pour prix de sa
+constance, et alors qu'il croyait la liberté perdue en Europe et en
+France, il n'éprouva aucun désordre d'esprit; et ne cessa pas de la
+regarder comme le plus précieux des biens. Il la professa encore, et
+devant les oppresseurs qui le tenaient dans les cachots, et devant ses
+anciens amis qui étaient demeurés en France. «Aimez, écrivait-il à
+ces derniers, aimez toujours la liberté, malgré ses orages, et servez
+votre pays.» Que l'on compare cette défection à celle de Bouillé,
+sortant de son pays pour y rentrer avec les souverains ennemis; à
+celle de Dumouriez, se brouillant, non par conviction, mais par
+humeur, avec la Convention qu'il avait servie, et on rendra justice à
+l'homme qui n'abandonne la France que lorsque la vérité à laquelle
+il croit en est proscrite, et qui ne va point ni la maudire, ni
+la désavouer dans les armées ennemies, mais qui la professe et la
+soutient encore dans les cachots!
+
+Cependant ne blâmons pas trop Dumouriez, dont ou va bientôt apprécier
+les mémorables services. Cet homme flexible et habile avait
+parfaitement deviné la puissance naissante. Après s'être rendu presque
+indépendant par son refus d'obéir à Luckner et de quitter le camp
+de Maulde, après avoir refusé le serment ordonné par Dillon, il fut
+aussitôt récompensé de son dévouement par le commandement en chef des
+armées du nord et du centre. Dillon, brave, impétueux, mais aveugle,
+fut d'abord destitué pour avoir obéi à Lafayette; mais il fut
+réintégré dans son commandement par le crédit de Damouriez, qui,
+voulant arriver à son but, et blesser, en y marchant, le moins
+d'hommes possible, s'empressa de l'appuyer auprès des commissaires de
+l'assemblée. Dumouriez se trouvait donc général en chef de toute la
+frontière, depuis Metz jusqu'à Dunkerque. Luckner était à Metz avec
+son armée autrefois du nord. Inspiré d'abord par Lafayette, il avait
+paru résister au 10 août; mais, cédant bientôt à son armée et aux
+commissaires de l'assemblée, il adhéra aux décrets, et, après
+avoir pleuré encore, obéit à la nouvelle impulsion qui lui était
+communiquée.
+
+Le 10 août et l'avancement de la saison étaient des motifs pour
+décider la coalition à pousser enfin la guerre avec activité. Les
+dispositions des puissances n'étaient point changées à l'égard de
+la France. L'Angleterre, la Hollande, le Danemarck et la Suisse,
+promettaient toujours une stricte neutralité. La Suède, depuis la
+mort de Gustave, y revenait sincèrement; les principautés
+italiennes étaient fort malveillantes pour nous, mais heureusement
+très-impuissantes. L'Espagne ne se prononçait pas encore, et demeurait
+livrée à des intrigues contraires. Restaient pour ennemis prononcés la
+Russie et les deux principales cours d'Allemagne. Mais la Russie s'en
+tenait encore à de mauvais procédés, et se bornait à renvoyer notre
+ambassadeur. La Prusse et l'Autriche portaient seules leurs armes sur
+nos frontières. Parmi les états allemands, il n'y avait que les trois
+électeurs ecclésiastiques, et les landgraves des deux Hesse, qui
+eussent pris une part active à la coalition: les autres attendaient
+d'y être contraints. Dans cet état de choses, cent trente-huit mille
+hommes parfaitement organisés et disciplinés menaçaient la France, qui
+ne pouvait en opposer tout au plus que cent vingt mille, disséminés
+sur une frontière immense, ne formant sur aucun point une masse
+suffisante, privés de leurs officiers, n'ayant aucune confiance en
+eux-mêmes ni dans leurs chefs, et jusque-là toujours battus dans la
+guerre de postes qu'ils avaient soutenue. Le projet de la coalition
+était d'envahir hardiment la France en pénétrant par les Ardennes, et
+en se portant par Châlons sur Paris. Les deux souverains de Prusse
+et d'Autriche s'étaient rendus en personne à Mayence. Soixante
+mille Prussiens, héritiers des traditions de la gloire de Frédéric,
+s'avançaient en une seule colonne sur notre centre; ils marchaient
+par Luxembourg sur Longwy. Vingt mille Autrichiens, commandés par le
+général Clerfayt, les soutenaient à droite en occupant Stenay. Seize
+mille Autrichiens, sous les ordres du prince de Hohenlohe-Kirchberg,
+et dix mille Hessois, flanquaient la gauche des Prussiens. Le duc de
+Saxe-Teschen occupait les Pays-Bas, et en menaçait les places fortes.
+Le prince de Condé, avec six mille émigrés français, s'était porté
+vers Philipsbourg. Plusieurs autres corps d'émigrés étaient répandus
+dans les diverses armées prussiennes et autrichiennes. Les cours
+étrangères, qui ne voulaient pas en réunissant les émigrés leur
+laisser acquérir trop d'influence, avaient d'abord eu le projet de
+les fondre dans les régimens allemands, et consentirent ensuite à les
+laisser exister en corps distincts, mais répartis entre les armées
+coalisées. Ces corps étaient pleins d'officiers qui s'étaient résignés
+à devenir soldats; ils formaient une cavalerie brillante, mais plus
+propre à déployer une grande valeur en un jour périlleux, qu'à
+soutenir une longue campagne.
+
+Les armées françaises étaient disposées de la manière la plus
+malheureuse pour résister à une telle masse de forces. Trois généraux,
+Beurnonville, Moreton et Duval, réunissaient trente mille hommes en
+trois camps séparés, à Maulde, Maubeuge et Lille. C'étaient là toutes
+les ressources françaises sur la frontière du nord et des Pays-Bas.
+L'armée de Lafayette, désorganisée par le départ de sont général, et
+livrée à la plus grande incertitude de sentimens, campait à Sedan,
+forte de vingt-trois mille hommes. Dumouriez allait en prendre le
+commandement. L'armée de Luckner, composée de vingt mille soldats,
+occupait Metz, et venait, comme toutes les autres, de recevoir un
+nouveau général, c'était Kellermann. L'assemblée, mécontente de
+Luckner, n'avait cependant pas voulu le destituer; et, en donnant
+son commandement à Kellermann, elle lui avait, sous le titre de
+généralissisme, conservé; le soin d'organiser la nouvelle armée
+de réserve, et la mission purement honorifique de conseiller les
+généraux. Restaient Custine, qui, avec quinze mille hommes occupait
+Landau; et enfin Biron, qui, placé dans l'Alsace avec trente mille
+hommes, était trop éloigné du principal théâtre de la guerre pour
+influer sur le sort de la campagne.
+
+Les deux seuls rassemblemens placés sur la rencontre de la grande
+armée des coalisés, étaient les vingt-trois mille hommes délaissés par
+Lafayette, et les vingt mille de Kellermann, rangés autour de Metz.
+Si la grande armée d'invasion, mesurant ses mouvemens à son but, eût
+marché rapidement sur Sedan, tandis que les troupes de Lafayette,
+privées de général, livrées au désordre, et n'ayant pas encore été
+saisies par Dumouriez, étaient sans ensemble et sans direction, le
+principal corps défensif eût été enlevé, les Ardennes auraient été
+ouvertes, et les autres généraux se seraient vus obligés de e replier
+rapidement pour se réunir derrière la Marne. Peut-être n'auraient-ils
+pas eu le temps de venir de Lille et de Metz à Châlons et à Reims;
+alors, Paris se trouvant découvert, il ne serait resté au nouveau
+gouvernement que l'absurde projet d'un camp sous Paris, ou la fuite
+au-delà de la Loire.
+
+Mais si la France se défendait avec tout le désordre d'une révolution,
+les puissances étrangères attaquaient avec toute l'incertitude et la
+divergence de vues d'une coalition. Le roi de Prusse, enivré de
+l'idée d'une conquête facile, flatté, trompé par les émigrés, qui
+lui présentaient l'invasion comme une simple _promenade militaire_,
+voulait l'expédition la plus hardie. Mais il y avait encore trop
+de prudence à ses côtés, dans le duc de Brunswick, pour que sa
+présomption eût au moins l'effet heureux de l'audace et de la
+promptitude. Le duc de Brunswick, qui voyait la saison très avancée,
+le pays tout autrement disposé que ne le disaient les émigrés, qui
+d'ailleurs jugeait de l'énergie révolutionnaire par l'insurrection
+du 10 août, pensait qu'il valait mieux s'assurer une solide base
+d'opérations sur la Moselle, en faisant les sièges de Metz et de
+Thionville, et remettre à la saison prochaine le renouvellement des
+hostilités, avec l'avantage des conquêtes précédentes. Cette lutte
+entre la précipitation du souverain et la prudence du général, la
+lenteur des Autrichiens, qui n'envoyaient sous les ordres du prince de
+Hohenlohe que dix-huit mille hommes au lieu de cinquante, empêchèrent
+tout mouvement décisif. Cependant l'armée prussienne continua de
+marcher vers le centre, et se trouva le 20 devant Longwy, l'une des
+places fortes les plus avancées de cette frontière.
+
+Dumouriez, qui avait toujours cru qu'une invasion dans les Pays-Bas
+y ferait éclater une révolution, et que cette invasion sauverait la
+France des attaques de l'Allemagne, avait tout préparé pour se porter
+en avant, le jour même où il reçut sa commission de général en chef
+des deux armées. Déjà il allait prendre l'offensive contre le prince
+de Saxe-Teschen, lorsque Westermann, si actif au 10 août, et envoyé
+comme commissaire à l'armée de Lafayette, vint lui apprendre ce qui
+se passait sur le théâtre de la grande invasion. Le 22 Longwy avait
+ouvert ses portes aux Prussiens, après un bombardement de quelques
+heures. Le désordre de la garnison et la faiblesse du commandant en
+étaient la cause. Fiers de cette conquête et de la prise de Lafayette,
+les Prussiens penchaient plus que jamais pour le projet d'une prompte
+offensive. L'armée de Lafayette était perdue si le nouveau général ne
+venait la rassurer par sa présence, et en diriger les mouvemens d'une
+manière utile.
+
+Dumouriez abandonna donc son projet favori, et, le 25 ou le 26, se
+rendit à Sedan où sa présence n'inspira d'abord parmi les, troupes
+que la haine et les reproches. Il était l'ennemi de Lafayette
+qu'on chérissait encore. On lui attribuait d'ailleurs cette guerre
+malheureuse, parce que c'est sous son ministère qu'elle avait été
+déclarée; enfin il était considéré; comme un homme de plume, et point
+du tout comme un homme de guerre. Ces propos circulaient partout dans
+le camp, et arrivaient souvent jusqu'à l'oreille du général. Dumouriez
+ne se déconcerta pas. Il commença par rassurer les troupes, en
+affectant une contenance ferme et tranquille, et bientôt il leur fit
+sentir l'influence d'un commandement plus vigoureux. Cependant la
+situation de vingt-trois mille hommes désorganisés, en présence
+de quatre-vingt mille parfaitement disciplinés, était tout à fait
+désespérante. Les Prussiens, après avoir pris Longwy, avaient bloqué
+Thionville, et s'avançaient sur Verdun, qui était beaucoup moins
+capable de résister que la place de Longwy.
+
+Les généraux, rassemblés par Dumouriez, pensaient tous qu'il ne
+fallait pas attendre les Prussiens à Sedan; mais se retirer rapidement
+derrière la Marne, s'y retrancher le mieux possible, pour y attendre
+la jonction des autres armées, et pour couvrir ainsi la capitale, qui
+n'était séparée de l'ennemi que par quarante lieues. Ils pensaient
+tous que, si on s'exposait à être battu en voulant résister à
+l'invasion, la déroute serait complète, que l'armée démoralisée ne
+s'arrêterait plus depuis Sedan, jusqu'à Paris, et que les Prussiens
+y marcheraient directement et à pas de vainqueurs. Telle était notre
+situation militaire, et l'opinion qu'en avaient nos généraux.
+
+L'opinion qu'on s'en formait à Paris n'était pas meilleure, et
+l'irritation croissait avec le danger. Cependant cette immense
+capitale, qui n'avait jamais vu l'ennemi dans son sein, et qui se
+faisait de sa propre puissance une idée proportionnée à son étendue et
+à sa population, se figurait difficilement qu'on pût pénétrer dans
+ses murs; elle redoutait beaucoup moins le péril militaire qu'elle
+n'apercevait pas, et qui était encore loin d'elle, que le péril d'une
+réaction de la part des royalistes momentanément abattus. Tandis qu'à
+la frontière les généraux ne voyaient que les Prussiens, à l'intérieur
+on ne voyait que les aristocrates, conspirant sourdement pour détruire
+la liberté.
+
+On se disait que le roi était prisonnier, mais que son parti n'en
+existait pas moins, et qu'il conspirait, comme avant le 10 août, pour
+ouvrir Paris à l'étranger. On se figurait toutes les grandes maisons
+de la capitale remplies de rassemblemens armés, prêts à en sortir au
+premier signal, à délivrer Louis XVI, à s'emparer de l'autorité, et
+à livrer la France sans défense au fer des émigrés et des coalisés.
+Cette correspondance entre l'ennemi _intérieur_ et l'ennemi
+_extérieur_ occupait tous les esprits. _Il faut_, se disait-on,
+_se délivrer des traîtres_, et déjà se formait l'épouvantable idée
+d'immoler les vaincus, idée qui chez le grand nombre n'était qu'un
+mouvement d'imagination, et qui chez quelques hommes, ou plus
+sanguinaires, ou plus ardens, ou plus à portée d'agir, pouvait se
+changer en un projet réel et médité.
+
+On a déjà vu qu'il avait été question de venger le peuple des coups
+reçus dans la journée du 10, et qu'il s'était élevé entre
+l'assemblée et la commune une violente querelle au sujet du tribunal
+extraordinaire. Ce tribunal, qui avait déjà fait tomber la tête de
+Dangremont et du malheureux Laporte, intendant de la liste civile,
+n'agissait point assez vite au gré d'un peuple furieux et exalté, qui
+voyait des ennemis partout. Il lui fallait des formes plus promptes
+pour punir les _traîtres_, et il demandait surtout le jugement des
+prévenus déférés à la haute cour d'Orléans. C'étaient, pour la
+plupart, des ministres et de hauts fonctionnaires, accusés, comme
+on sait, de prévarication. Delessart, le ministre des affaires
+étrangères, était du nombre. On se récriait de tous côtés contre la
+lenteur des procédures, on voulait la translation des prisonniers à
+Paris, et leur prompt jugement par le tribunal du 17 août. L'assemblée
+consultée à cet égard, ou plutôt sommée de céder au voeu général,
+et de rendre un décret de translation, avait fait une courageuse
+résistance. La haute cour nationale était, disait-elle, un
+établissement constitutionnel, qu'elle ne pouvait changer, parce
+qu'elle n'avait pas les pouvoirs constituans, et parce que le droit
+de tout accusé était de n'être jugé que d'après des lois antérieures.
+Cette question avait de nouveau soulevé des nuées de pétitionnaires,
+et l'assemblée eut à résister à la fois à une minorité ardente, à la
+commune, et aux sections déchaînées. Elle se contenta de rendre plus
+expéditives quelques formes de la procédure, mais elle décréta que
+les accusés auprès de la haute cour demeureraient à Orléans, et ne
+seraient pas distraits de la juridiction que la constitution leur
+avait assurée.
+
+Il se formait ainsi deux opinions: l'une qui voulait qu'on respectât
+les vaincus, sans déployer pourtant moins d'énergie contre l'étranger;
+et l'autre qui voulait qu'on immolât d'abord les ennemis cachés, avant
+de se porter contre les ennemis armés qui s'avançaient sur Paris.
+Cette dernière pensée était moins une opinion qu'un sentiment aveugle
+et féroce, composé de peur et de colère, et qui devait s'accroître
+avec le danger.
+
+Les Parisiens étaient d'autant plus irrités que le péril était plus
+grand pour leur ville, foyer de toutes les insurrections, et
+but principal de la marche des armées ennemies. Ils accusaient
+l'assemblée, composée des députés des départemens, de vouloir se
+retirer dans les provinces. Les girondins surtout, qui appartenaient
+pour la plupart aux provinces du midi, et qui formaient cette majorité
+modérée, odieuse à la commune, les girondins étaient accusés de
+vouloir sacrifier Paris, par haine pour la capitale. On leur supposait
+ainsi des sentimens assez naturels, et que les Parisiens pouvaient
+croire avoir provoqués; mais ces députés aimaient trop sincèrement
+leur patrie et leur cause pour songer à abandonner Paris. Il est vrai
+qu'ils avaient toujours pensé que, le Nord perdu, on pourrait
+se replier sur le Midi; il est vrai que, dans le moment même,
+quelques-uns d'entre eux regardaient comme prudent de transporter le
+siège du gouvernement au-delà de la Loire; mais le désir de sacrifier
+une cité odieuse, et de transporter le gouvernement dans des lieux où
+ils en seraient maîtres, n'était point dans leur coeur]. Ils avaient
+trop d'élévation dans l'âme, ils étaient d'ailleurs encore trop
+puissans, et comptaient trop sur la réunion de la prochaine
+convention, pour songer déjà à se détacher de Paris.
+
+On accusait donc à la fois leur indulgence pour les traîtres, et leur
+indifférence pour les intérêts de la capitale. Forcés de lutter contre
+les hommes les plus violens; il devaient, même en ayant le nombre
+et la raison pour eux, céder à l'activité et à l'énergie de leurs
+adversaires. Dans le conseil exécutif, ils étaient cinq contre un;
+car, outre les trois ministres Servan, Clavière et Roland, pris dans
+leur sein, les deux autres, Monge et Lebrun, étaient aussi de leur
+choix. Mais le seul Danton, qui, sans être leur ennemi personnel,
+n'avait ni leur modération ni leurs opinions, le seul Danton dominait
+le conseil, et leur enlevait toute influence. Tandis que Clavière
+tâchait de réunir quelques ressources financières, que Servan se
+hâtait de procurer des renforts aux généraux, que Roland répandait les
+circulaires les plus sages pour éclairer les provinces, diriger les
+autorités locales, empêcher leurs empiètemens de pouvoir, et arrêter
+les violences de toute espèce, Danton s'occupait de placer dans
+l'administration toutes ses créatures. Il envoyait partout ses fidèles
+cordeliers, se procurait ainsi de nombreux appuis, et faisait partager
+à ses amis les profits de la révolutions. Entraînant ou effrayant ses
+collègues, il ne trouvait d'obstacle que dans la ridigité inflexible
+de Roland, qui rejetait souvent ou les mesures ou les sujets qu'il
+proposait. Danton en était contrarié, sans rompre néanmoins avec
+Roland, et il tâchait d'emporter le plus de nominations ou de
+décisions possible.
+
+Danton, dont la véritable domination était dans Paris, voulait la
+conserver, et il était bien décidé à empêcher toute translation
+au-delà de la Loire. Doué d'une audace extraordinaire, ayant proclamé
+l'insurrection la veille du 10 août, lorsque tout le monde hésitait
+encore, il n'était pas homme à reculer, et il pensait qu'il fallait
+s'ensevelir dans la capitale. Maître du conseil, lié avec Marat et
+le comité de surveillance de la commune, écouté dans tous les clubs,
+vivant enfin au milieu de la multitude, comme dans un élément qu'il
+soulevait à volonté, Danton était l'homme le plus, puissant de Paris;
+et cette puissance, fondée sur un naturel violent, qui le mettait
+en rapport avec les passions du peuple, devait être redoutable aux
+vaincus. Dans son ardeur révolutionnaire, Danton penchait pour toutes
+les idées de vengeance que repoussaient les girondins. Il était le
+chef de ce parti parisien qui se disait: «Nous ne reculerons pas,
+nous périrons dans la capitale et sous ses ruines; mais nos
+ennemis périront avant nous.» Ainsi se préparaient dans les âmes
+d'épouvantables sentimens, et des scènes horribles allaient en être
+l'affreuse conséquence.
+
+[Illustration: PRISON DE L'ABBAYE.]
+
+Le 26, la nouvelle de la prise de Longwy se répandit avec rapidité, et
+causa dans Paris une agitation générale. On disputa pendant toute la
+journée sur sa vraisemblance; enfin elle ne put être contestée, et
+on sut que la place avait ouvert ses portes après un bombardement
+de quelques heures. La fermentation fut si grande, que l'assemblée
+décréta la peine de mort contre tout citoyen qui, dans une place
+assiégée, parlerait de se rendre. Sur la demande de la commune, on
+ordonna que Paris et les départemens voisins fourniraient, sous
+quelques jours, trente mille hommes armés et équipés. L'enthousiasme
+qui régnait rendait cet enrôlement facile, et le nombre rassurait sur
+le danger. On ne se figurait pas que cent mille Prussiens pussent
+l'emporter sur quelques millions d'hommes qui voulaient se défendre;
+on travailla avec une nouvelle activité au camp sous Paris, et toutes
+les femmes se réunirent dans les églises pour contribuer à préparer
+les effets de campement.
+
+Danton se rendit à la commune, et, sur sa proposition, on eut recours
+aux moyens les plus extrêmes. On résolut de faire dans les sections
+le recensement de tous les indigens, de leur donner une paye et
+des armes; on ordonna en outre le désarmement et l'arrestation des
+suspects, et on réputa tels tous les signataires de la pétition contre
+le 20 juin et contre le décret du camp sous Paris. Pour opérer
+ce désarmement et cette arrestation, on imagina les visites
+domiciliaires, qu'on organisa de la manière la plus effrayante. Les
+barrières devaient être fermées pendant quarante-huit heures, à partir
+du 25 août au soir, et aucune permission de sortir ne pouvait être
+délivrée pour aucun motif. Des pataches étaient placées sur la
+rivière, pour empêcher toute évasion par cette issue. Les communes
+environnantes étaient chargées d'arrêter quiconque serait surpris dans
+la campagne ou sur les routes. Le tambour devait annoncer les visites,
+et à ce signal, chaque citoyen était tenu de se rendre chez lui, sous
+peine d'être traité comme suspect de rassemblement, si on le trouvait
+chez autrui. Pour cette raison, toutes les assemblées de section, et
+le grand tribunal lui-même, devaient vaquer pendant ces deux jours.
+Des commissaires de la commune, assistés de la force armée, avaient la
+mission de faire les visites, de s'emparer des armes, et d'arrêter les
+suspects, c'est-à-dire les signataires de toutes les pétitions déjà
+désignées, les prêtres non assermentés, les citoyens qui mentiraient
+dans leurs déclarations, ceux contre lesquels il existait des
+dénonciations, etc., etc... A dix heures du soir, les voitures
+devaient cesser de circuler, et la ville être illuminée pendant toute
+la nuit.
+
+Telles furent les mesures prises pour arrêter, disait-on, _les mauvais
+citoyens qui se cachaient depuis le 10 août_. Dès le 27 au soir, on
+commença ces visites, et un parti, livré à la dénonciation d'un autre,
+fut exposé à être jeté tout entier dans les prisons. Tout ce qui avait
+appartenu à l'ancienne cour, ou par les emplois, ou par le rang, ou
+par les assiduités au château; tout ce qui s'était prononcé pour elle
+lors des divers mouvemens royalistes, tous ceux qui avaient de lâches
+ennemis, capables de se venger par une dénonciation, furent jetés dans
+les prisons au nombre de douze ou quinze mille individus. C'était le
+comité de surveillance de la commune qui présidait à ces arrestations,
+et les faisait exécuter sous ses yeux. Ceux qu'on arrêtait étaient
+conduits d'abord de leur demeure au comité de leur section, et de ce
+comité à celui de la commune. Là, ils étaient brièvement questionnés
+sur leurs sentimens et sur les actes qui en prouvaient le plus ou
+moins d'énergie. Souvent un seul membre du comité les interrogeait,
+tandis que les autres membres, accablés de plusieurs jours de veille,
+dormaient sur les chaises ou sur les tables. Les individus arrêtés
+étaient d'abord déposés à l'Hôtel-de-Ville, et ensuite distribués dans
+les prisons ou il restait encore quelque place. Là, se trouvaient
+enfermées toutes les opinions qui s'étaient succédé jusqu'au 10 août,
+tous les rangs qui avaient été renversés, et de simples bourgeois déjà
+estimés aussi aristocrates que des ducs et des princes.
+
+La terreur régnait dans Paris. Elle était chez les républicains
+menacés par les armées prussiennes, et chez les royaliste menacés
+par les républicains. Le comité _de défense générale_, établi dans
+l'assemblée pour aviser aux moyens de résister à l'ennemi, se réunit
+le 30, et appela dans son sein le conseil exécutif pour délibérer sur
+les moyens de salut public. La réunion était nombreuse, parce qu'aux
+membres du comité se joignirent une foule de députés qui voulaient
+assister à cette séance. Divers avis furent ouverts. Le ministre
+Servan n'avait aucune confiance dans les armées, et ne pensait pas que
+Dumouriez pût, avec les vingt-trois mille hommes que lui avait laissés
+Lafayette, arrêter les Prussiens. Il ne voyait entre eux et Paris
+aucune position assez forte pour leur tenir tête, et arrêter leur
+marche. Chacun pensait comme lui à cet égard, et après avoir proposé
+de porter toute la population en armes sous les murs de Paris, pour y
+combattre avec désespoir, on parla de se retirer au besoin à Saumur,
+pour mettre, entre l'ennemi et les autorités dépositaires de la
+souveraineté nationale, de nouveaux espaces et de nouveaux obstacles.
+Vergniaud, Guadet, combattirent l'idée de quitter Paris. Après eux,
+Danton prit la parole.
+
+«On vous propose, dit-il, de quitter Paris. Vous n'ignorez pas que,
+dans l'opinion des ennemis, Paris représente la France, et que leur
+céder ce point, c'est leur abandonner la révolution. Reculer c'est
+nous perdre. Il faut donc nous maintenir ici par tous les moyens, et
+nous sauver par l'audace.
+
+«Parmi les moyens proposés, aucun ne m'a semblé décisif. Il faut ne
+pas se dissimuler la situation dans laquelle nous a placés le 10 août.
+Il nous a divisés en républicains et en royalistes, les premiers peu
+nombreux, et les seconds beaucoup. Dans cet état de faiblesse, nous,
+républicains, nous sommes exposés à deux feux, celui de l'ennemi,
+placé au dehors, et celui des royalistes, placés au dedans. Il est un
+directoire royal qui siége secrètement, à Paris, et correspond avec
+l'armée prussienne. Vous dire où il se réunit, qui le compose, serait
+impossible aux ministres. Mais pour le déconcerter, et empêcher sa
+funeste correspondance avec l'étranger, _il faut... il faut faire peur
+aux royalistes_...»
+
+A ces mots, accompagnés d'un geste exterminateur, l'effroi se peignit
+sur les visages. «Il faut, vous dis-je, reprit Danton, faire peur aux
+royalistes!... C'est dans Paris surtout qu'il vous importe de
+vous maintenir, et ce n'est pas en vous épuisant dans des combats
+incertains que vous y réussirez....» La stupeur se répandit aussitôt
+dans le conseil. Aucun mot ne fut ajouté à ces paroles, et chacun
+se retira sans prévoir précisément, sans oser même pénétrer ce que
+préparait le ministre.
+
+Il se rendit immédiatement après au comité de surveillance de la
+commune, qui disposait souverainement de la personne de tous les
+citoyens, et où régnait Marat. Les collègues ignorans et aveugles de
+Marat étaient Panis et Sergent, déjà signalés au 20 juin et au 10
+août, et les nommés Jourdeuil, Duplain, Lefort et Lenfant. Là, dans
+la nuit du jeudi 30 août au vendredi 31, furent médités d'horribles
+projets contre les malheureux détenus dans les prisons de Paris.
+Déplorable et terrible exemple des emportemens politiques! Danton,
+que toujours on trouva sans haine contre ses ennemis personnels, et
+souvent accessible à la pitié, prêta son audace aux horribles rêveries
+de Marat: ils formèrent tous deux un complot dont plusieurs siècles
+ont donné l'exemple, mais qui, à la fin du dix-huitième, ne peut pas
+s'expliquer par l'ignorance des temps et la férocité des moeurs. On a
+vu, trois années auparavant, le nommé Maillard figurer à la tête des
+femmes soulevées dans les fameuses journées du 5 et du 6 octobre. Ce
+Maillard, ancien huissier, homme intelligent et sanguinaire, s'était
+composé une bande d'hommes grossiers et propres à tout oser, tels
+enfin qu'on les trouve dans les classes où l'éducation n'a pas épuré
+les penchans en éclairant l'intelligence. Il était connu comme maître
+de cette bande, et, s'il faut en croire une révélation récente, on
+l'avertit de se tenir prêt à agir au premier signal, de se placer
+d'une manière utile et sûre, de préparer des assommoirs, de prendre
+des précautions pour empêcher les cris des victimes, de se procurer
+du vinaigre, des balais de houx, de la chaux vive, des voitures
+couvertes, etc.
+
+Dès cet instant, le bruit d'une terrible exécution se répandit
+sourdement. Les parens des détenus étaient dans les angoisses, et
+le complot, comme celui du 10 août, du 20 juin, et tous les autres,
+éclatait d'avance par des signes sinistres. De toutes parts, on
+répétait qu'il fallait, par un exemple terrible, effrayer les
+conspirateurs qui du fond des prisons s'entendaient avec l'étranger.
+On se plaignait de la lenteur du tribunal chargé de punir les
+coupables du 10 août, et on demandait à grands cris une prompte
+justice. Le 31, l'ancien ministre Montmorin est acquitté par le
+tribunal du 17 août, et on répand que la trahison est partout, et que
+l'impunité des coupables est assurée. Dans la même journée, on assure
+qu'un condamné a fait des révélations. Ces révélations portent que
+dans la nuit les prisonniers doivent s'échapper des cachots, s'armer,
+se répandre dans la ville, y commettre d'horribles vengeances, enlever
+ensuite le roi, et ouvrir Paris aux Prussiens. Cependant les détenus
+qu'on accusait tremblaient pour leur vie; leurs parens étaient
+consternés, et la famille royale n'attendait que la mort au fond de la
+tour du Temple.
+
+Aux Jacobins, dans les sections, au conseil de la commune, dans la
+minorité de l'assemblée, il était une foule d'hommes qui croyaient
+à ces complots supposés, et qui osaient déclarer légitime
+l'extermination des détenus. Certes la nature ne fait pas tant de
+monstres pour un seul jour, et l'esprit de parti seul peut égarer tant
+d'hommes à la fois! Triste leçon pour les peuples! on croit à des
+dangers, on se persuade qu'il faut les repousser; on le répète, on
+s'enivre, et tandis que certains hommes proclament avec légèreté qu'il
+faut frapper, d'autres frappent avec une audace sanguinaire.
+
+Le samedi 1er septembre, les quarante-huit heures fixées pour la
+fermeture des barrières et l'exécution des visites domiciliaires
+étaient écoulées, et les communications furent rétablies. Mais tout à
+coup se répand, dans la journée, la nouvelle de la prise de Verdun.
+Verdun n'est qu'investi, mais on croit que la place est emportée, et
+qu'une trahison nouvelle l'a livrée comme celle de Longwy. Danton fait
+aussitôt décréter par la commune, que le lendemain, 2 septembre, on
+battra la générale, on sonnera le tocsin, on tirera le canon d'alarme,
+et que tous les citoyens disponibles se rendront en armes au
+Champ-de-Mars, y camperont pendant le reste de la journée, et
+partiront le lendemain pour se rendre sous les murs de Verdun. A ces
+terribles apprêts, il devient évident qu'il s'agit d'autre chose que
+d'une levée en masse. Des parens accourent et font des efforts pour
+obtenir l'élargissement des détenus. Manuel, le procureur-syndic,
+supplié par une femme généreuse, élargit, dit-on, deux prisonniers
+de la famille La Trémouille. Une autre femme, madame Fausse-Lendry,
+s'obstine à vouloir suivre dans sa captivité son oncle l'abbé de
+Rastignac, et Sergent lui répond: «Vous faites une imprudence; «_les
+prisons «ne sont pas sûres_.»
+
+Le lendemain, 2 septembre, était un dimanche, l'oisiveté augmentait le
+tumulte populaire. Des attroupemens nombreux se montraient partout, et
+on répandait que l'ennemi pouvait être à Paris sous trois jours. La
+commune informe l'assemblée des mesures qu'elle a prises pour la levée
+en masse des citoyens. Vergniaud, saisi d'un enthousiasme patriotique,
+prend aussitôt la parole, félicite les Parisiens de leur courage, les
+loue de ce qu'ils ont converti le zèle des motions en un zèle plus
+actif et plus utile, celui des combats. «Il paraît, ajoute-t-il, que
+le plan de l'ennemi est de marcher droit sur la capitale, en laissant
+les places fortes derrière lui. Eh bien! ce projet fera notre salut
+et sa perte. Nos armées, trop faibles pour lui résister, seront assez
+fortes pour le harceler sur ses derrières; et tandis qu'il arrivera,
+poursuivi par nos bataillons, il trouvera en sa présence l'armée
+parisienne, rangée en bataille sous les murs de la capitale; et,
+enveloppé là de toutes parts, il sera dévoré par cette terre qu'il
+avait profanée. Mais au milieu de ces espérances flatteuses, il est
+un danger qu'il ne faut pas dissimuler, c'est celui des terreurs
+paniques. Nos ennemis y comptent, et sèment l'or pour les produire;
+et, vous le savez, il est des hommes pétris d'un limon si fangeux,
+qu'ils se décomposent à l'idée du moindre danger. Je voudrais qu'on
+pût signaler cette espèce sans ame et à figure humaine, en réunir
+tous les individus dans une même ville, à Longwy par exemple, qu'on
+appellerait la ville des lâches, et là, devenus l'objet de l'opprobre,
+ils ne sèmeraient plus l'épouvante chez leurs concitoyens, ils ne leur
+feraient plus prendre des nains pour des géans, et la poussière qui
+vole devant une compagnie de houlans pour des bataillons armés!
+
+«Parisiens, c'est aujourd'hui qu'il faut déployer une grande énergie!
+Pourquoi les retranchemens du camp ne sont-ils pas plus avancés? Où
+sont les bêches, les pioches, qui ont élevé l'autel de la fédération
+et nivelé le Champ-de-Mars? Vous avez manifesté une grande ardeur pour
+les fêtes; sans doute vous n'en montrerez pas moins pour les combats:
+vous avez chanté, célébré la liberté; il faut la défendre! Nous
+n'avons plus à renverser des rois de bronze, mais des rois vivans et
+armés de leur puissance. Je demande donc que rassemblée nationale
+donne le premier exemple, et envoie douze commissaires, non pour faire
+des exhortations, mais pour travailler eux-mêmes et piocher de leurs
+mains, à la face de tous les citoyens.»
+
+Cette proposition est adoptée avec le plus grand enthousiasme. Danton
+succède à Vergniaud, il fait part des mesures prises, et en propose de
+nouvelles. «Une partie du peuple, dit-il, va se porter aux frontières,
+une autre va creuser des retranchemens, et la troisième avec des
+piques défendra l'intérieur de nos villes. Mais ce n'est pas assez: il
+faut envoyer partout des commissaires et des courriers pour engager
+la France entière à imiter Paris; il faut rendre un décret par
+lequel tout citoyen soit obligé, sous peine de mort, de servir de sa
+personne, ou de remettre ses armes.» Danton ajoute: «Le canon que vous
+allez entendre n'est point le canon d'alarme, c'est le pas de charge
+sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, pour les atterrer, que
+faut-il? De l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace!»
+
+Les paroles et l'action du ministre agitent profondément les
+assistans. Sa motion est adoptée, il sort, et se rend au comité de
+surveillance. Toutes les autorités, tous les corps, l'assemblée, la
+commune, les sections, les jacobins, étaient en séance. Les ministres,
+réunis à l'hôtel de la marine, attendaient Danton pour tenir conseil.
+La ville entière était debout. Une terreur profonde régnait dans les
+prisons. Au Temple, la famille royale, que chaque mouvement devait
+menacer plus que tous les autres prisonniers, demandait avec anxiété
+la cause de tant d'agitations. Dans les diverses prisons, les geôliers
+semblaient consternés. Celui de l'Abbaye avait dès le matin fait
+sortir sa femme et ses enfans. Le dîner avait été servi aux
+prisonniers deux heures avant l'instant accoutumé; tous les couteaux
+avaient été retirés de leurs serviettes. Frappés de ces circonstances,
+ils interrogeaient avec instance leurs gardiens, qui ne voulaient pas
+répondre. A deux heures enfin la générale commence à battre, le tocsin
+sonne et le canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la capitale.
+Des troupes de citoyens se rendent vers le Champ-de-Mars; d'autres
+entourent la commune, l'assemblée, et remplissent les places
+publiques.
+
+Il y avait à l'Hôtel-de-Ville vingt-quatre prêtres, qui, arrêtés à
+cause de leur refus de prêter serment, devaient être transférés de la
+salle du dépôt aux prisons de l'Abbaye. Soit intention, soit effet du
+hasard, on choisit ce moment pour leur translation. Ils sont placés
+dans six fiacres, escortés par des fédérés bretons et marseillais, et
+sont conduits au petit pas vers le faubourg Saint-Germain, en suivant
+les quais, le Pont-Neuf et la rue Dauphine. On les entoure, et on les
+accable d'outrages. «Voilà, disent les fédérés, les conspirateurs qui
+devaient égorger nos femmes et nos enfans; tandis que nous serions à
+la frontière.» Ces paroles augmentent encore le tumulte. Les portières
+des voitures étaient ouvertes; les malheureux prêtres veulent les
+fermer pour se mettre à l'abri des mauvais traitemens, mais on les en
+empêche, et ils sont obligés de souffrir patiemment les coups et les
+injures. Enfin ils arrivent dans la cour de l'Abbaye, où se trouvait
+déjà réunie une foule immense. Cette cour conduisait aux prisons,
+et communiquait avec la salle où le comité de la section des
+Quatre-Nations tenait ses séances. Le premier fiacre arrive devant la
+porte du comité, et se trouve entouré d'une foule d'hommes furieux.
+Maillard était présent. La portière s'ouvre; le premier des
+prisonniers s'avance pour descendre et entrer au comité, mais il est
+aussitôt percé de mille coups. Le second se rejette dans la voiture,
+mais il en est arraché de vive force, et immolé comme le précédent.
+Les deux autres le sont à leur tour, et les égorgeurs abandonnent la
+première voiture pour se porter sur les suivantes. Elles arrivent
+l'une après l'autre dans la cour fatale, et le dernier des
+vingt-quatre prêtres est égorgé, au milieu des hurlemens d'une
+population furieuse[2].
+
+Dans ce moment accourt Billaud-Varennes, membre du conseil de la
+commune, et le seul, entre les organisateurs de ces massacres, qui les
+ait constamment approuvés, et qui ait osé en soutenir la vue avec une
+cruauté intrépide. Il arrive revêtu de son écharpe, marche dans le
+sang et sur les cadavres, parle à la foule des égorgeurs, et lui dît:
+_Peuple, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir_. Une voix s'élève
+après celle de Billaud, c'est celle de Maillard: _Il n'y a plus rien à
+faire ici_, s'écrie-t-il; _allons aux Carmes_! Sa bande le suit alors,
+et ils se précipitent tous ensemble vers l'église des Carmes, où deux
+cents prêtres avaient été enfermés. Ils pénètrent dans l'église,
+et égorgent les malheureux prêtres qui priaient le ciel, et
+s'embrassaient les uns les autres à l'approche de la mort. Ils
+demandent à grands cris l'archevêque d'Arles, le cherchent, le
+reconnaissent, et le tuent d'un coup de sabre sur le crâne. Après
+s'être servis de leurs sabres, ils emploient les armes à feu, et font
+des décharges générales dans le fond des salles, dans le jardin, sur
+les murs et sur les arbres, où quelques-unes des victimes cherchaient
+à se sauver.
+
+Tandis que le massacre s'achève aux Carmes, Maillard revient à
+l'Abbaye avec une partie des siens. Il était couvert de sang et de
+sueur; il entre au comité de la section des Quatre-Nations, et demande
+_du vin pour les braves travailleurs qui délivrent la nation de ses
+ennemis_. Le comité tremblant leur en accorde vingt-quatre pintes.
+
+Le vin est servi dans la cour, et sur des tables entourées de cadavres
+égorgés dans l'après-midi. On boit, et tout-à coup, montrant la
+prison, Maillard s'écrie: _A l'Abbaye_! A ces mots, on le suit, et on
+attaque la porte. Les prisonniers épouvantés entendent les hurlemens,
+signal de leur mort. Les portes sont ouvertes; les premiers détenus
+qui s'offrent sont saisis, traînés par les pieds et jetés tout
+sanglans dans la cour. Tandis qu'on immole sans distinction les
+premiers venus, Maillard et ses affidés demandent les écrous et les
+clés des diverses prisons. L'un d'eux, s'avançant vers la porte du
+guichet, monte sur un tabouret, et prend la parole. «Mes amis, dit-il,
+vous voulez détruire les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple,
+et qui devaient égorger vos femmes et vos enfans tandis que vous
+seriez à la frontière. Vous avez raison, sans doute; mais vous êtes
+de bons citoyens, vous aimez la justice, et vous seriez désespérés
+de tremper vos mains dans le sang innocent.--Oui! oui! s'écrient les
+exécuteurs.--Eh bien! je vous le demande, quand vous voulez, sans rien
+entendre, vous jeter comme des tigres en fureur sur des hommes qui
+vous sont inconnus, ne vous exposez-vous pas à confondre les innocens
+avec les coupables?» Ces paroles sont interrompues par un des
+assistans, qui, armé d'un sabre, s'écrie à son tour: «Voulez-vous,
+vous aussi, nous endormir? Si les Prussiens et les Autrichiens étaient
+à Paris, chercheraient-ils à distinguer les coupables. J'ai une femme
+et des enfans que je ne veux pas laisser en danger. Si vous voulez,
+donnez des armes à ces _coquins_, nous les combattrons à nombre
+égal, et avant de partir, Paris en sera purgé.--Il a raison, il faut
+entrer», se disent les autres; ils poussent et s'avancent. Cependant
+on les arrête, et on les oblige à consentir à une espèce de jugement.
+Il est convenu qu'on prendra le registre des écrous, que l'un d'eux
+fera les fonctions de président, lira les noms, les motifs de la
+détention, et prononcera à l'instant même sur le sort du prisonnier.
+«Maillard! Maillard président!» s'écrient plusieurs voix; et il entre
+aussitôt en fonction. Ce terrible président s'assied aussitôt devant
+une table, place sous ses yeux le registre des écrous, s'entoure de
+quelques hommes pris au hasard pour donner leur avis, en dispose
+quelques-uns dans la prison pour amener les prisonniers, et laisse les
+autres à la porte pour consommer le massacre. Afin de s'épargner
+des scènes de désespoir, il est convenu qu'il prononcera ces mots:
+_Monsieur, à la Force_, et qu'alors jeté hors du guichet, le
+prisonnier sera livré, sans s'en douter, aux sabres qui l'attendent.
+
+On amène d'abord les Suisses détenus à l'Abbaye, et dont les officiers
+avaient été conduits à la Conciergerie. «C'est vous, leur dit
+Maillard, qui avez assassiné le peuple au 10 août.--Nous étions
+attaqués, répondent ces malheureux, et nous obéissions à nos
+chefs.--Au reste, reprend froidement Maillard, il ne s'agit que de
+vous conduire à la Force.» Mais les malheureux, qui avaient entrevu
+les sabres menaçans de l'autre côté du guichet, ne peuvent s'abuser.
+Il faut sortir, ils reculent, se rejettent en arrière. L'un d'eux,
+d'une contenance plus ferme, demande où il faut passer. On lui ouvre
+la porte, et il se précipite tête baissée au milieu des sabres et des
+piques. Les autres s'élancent après lui, et subissent le même sort.
+
+Les exécuteurs retournent à la prison, entassent les femmes dans une
+même salle, et amènent de nouveaux prisonniers. Quelques prisonniers
+accusés de fabrication de faux assignats, sont immolés les premiers.
+Vient après eux le célèbre Montmorin, dont l'acquittement avait causé
+tant de tumulte et ne lui avait pas valu la liberté. Amené devant le
+sanglant président, il déclare que, soumis à un tribunal régulier, il
+n'en peut reconnaître d'autre. «Soit, répond Maillard; vous irez donc
+à la Force attendre un nouveau jugement.» L'ex-ministre trompé demande
+une voiture. On lui répond qu'il en trouvera une à la porte. Il
+demande encore quelques effets, s'avance vers la porte, et reçoit la
+mort.
+
+On amène ensuite Thierry, valet-de-chambre du roi. _Tel maître tel
+valet_, dit Maillard, et le malheureux est assassiné. Viennent après
+les juges de paix Buob et Bocquillon, accusés d'avoir fait partie du
+comité secret des Tuileries. Ils sont égorgés pour cette cause. La
+nuit s'avance ainsi, et chaque prisonnier, entendant les hurlemens des
+assassins, croit toucher à sa dernière heure.
+
+Que faisaient en ce moment les autorités constituées, tous les corps
+assemblés, tous les citoyens de Paris! Dans cette immense capitale, le
+calme, le tumulte, la sécurité, la terreur, peuvent régner ensemble,
+tant une partie est distante de l'autre. L'assemblée n'avait appris
+que très tard les malheurs des prisons, et, frappée de stupeur,
+elle avait envoyé des députés pour apaiser le peuple, et sauver les
+victimes. Las commune avait délégué des commissaires pour délivrer
+les prisonniers pour dettes, et distinguer ce qu'elle appelait les
+_innocens_ et les _coupables_. Enfin les jacobins, quoique en séance,
+et instruits de ce qui se passait, semblaient observer un silence
+convenu. Les ministres, réunis à l'hôtel de la marine pour former le
+conseil, n'étaient pas encore avertis, et attendaient Danton qui se
+trouvait au comité de surveillance. Le commandant-général Santerre
+avait, disait-il à la commune, donné des ordres, mais on ne lui
+obéissait pas, et presque tout son monde était occupé à la garde des
+barrières. Il est certain qu'il y avait des commandemens inconnus et
+contradictoires, et que tous les signes d'une autorité secrète et
+opposée à l'autorité publique s'étaient manifestés. A la cour de
+l'Abbaye, se trouvait un poste de garde nationale, qui avait la
+consigne de laisser entrer et de ne pas laisser sortir. Ailleurs,
+des postes attendaient des ordres et ne les recevaient pas. Santerre
+avait-il perdu la raison comme au 10 août, ou bien était-il dans le
+complot? Tandis que des commissaires, publiquement envoyés par la
+commune, venaient conseiller le calme et arrêter le peuple,
+d'autres membres de la même commune se présentaient au comité des
+Quatre-Nations, qui siégeait à côté des massacres, et disaient: _Tout
+va-t-il bien ici comme aux Carmes? La commune nous envoie pour vous
+offrir des secours si vous en avez besoin_.
+
+Les commissaires envoyés par l'assemblée et par la commune, pour
+arrêter les meurtres, furent impuissans. Ils avaient trouvé une foule
+immense qui assiégeait les environs de la prison et assistait à cet
+affreux spectacle aux cris de _vive la nation_! Le vieux Dusaulx,
+monté sur une chaise, essaya de prononcer les mots de clémence, sans
+pouvoir se faire entendre. Bazire, plus adroit, avait feint d'entrer
+dans le ressentiment de cette multitude, mais ne fut plus écouté
+dès qu'il voulut réveiller des sentimens de miséricorde. Manuel, le
+procureur de la commune, saisi de pitié, avait couru les plus grands
+dangers sans pouvoir sauver une seule victime. A ces nouvelles, la
+commune, un peu plus émue, dépêcha une seconde députation _pour calmer
+les esprits et éclairer le peuple sur ses véritables intérêts_. Cette
+députation, aussi impuissante que la première, ne put que délivrer
+quelques femmes et quelques débiteurs.
+
+Le massacre continue pendant cette horrible nuit. Les égorgeurs se
+succèdent du tribunal dans les guichets, et sont tour à tour juges et
+bourreaux. En même temps ils boivent, et déposent sur une table leurs
+verres empreints de sang. Au milieu de ce carnage, ils épargnent
+cependant quelques victimes, et éprouvent en les rendant à la vie une
+joie inconcevable. Un jeune homme, réclamé par une section, et déclaré
+pur d'aristocratie, est acquitté aux cris de _vive la nation_, et
+porté en triomphe sur les bras sanglans des exécuteurs. Le vénérable
+Sombreuil, gouverneur des Invalides, est amené à son tour, et condamné
+à être transféré à la Force. Sa fille l'a aperçu du milieu de la
+prison; elle s'élance au travers des piques et des sabres, serre son
+père dans ses bras, s'attache à lui avec tant de force, supplie les
+meurtriers avec tant de larmes et un accent si déchirant, que leur
+fureur étonnée est suspendue. Alors, comme pour mettre à une nouvelle
+épreuve cette sensibilité qui les touche: _Bois_, disent-ils à
+cette fille généreuse, _bois du sang des aristocrates_, et ils lui
+présentent un vase plein de sang: elle boit, et son père est sauvé.
+La fille de Cazotte est parvenue aussi à envelopper son père dans ses
+bras; elle a prié comme la généreuse Sombreuil, a été irrésistible
+comme elle, et, plus heureuse, a obtenu le salut de son père, sans
+qu'un prix horrible ait été imposé à son amour. Des larmes coulent
+des yeux de ces hommes féroces; et ils reviennent encore demander des
+victimes! L'un d'entre eux retourne dans la prison pour conduire des
+prisonniers à la mort; il apprend que les malheureux qu'il venait
+égorger ont manqué d'eau pendant vingt-deux heures, et il veut aller
+tuer le geôlier. Un autre s'intéresse à un prisonnier qu'il traduit
+au guichet, parce qu'il lui a entendu parler la langue de son pays.
+«Pourquoi es-tu ici? dit-il à M. Journiac de Saint-Méard. Si tu n'es
+pas un traître, le président, _qui ri est pas un sot,_ saura te rendre
+justice. Ne tremble pas, et réponds bien.» M. Journiac est présenté à
+Maillard, qui regarde l'écrou. «Ah! dit Maillard, c'est vous,
+monsieur Journiac, qui écriviez dans le journal de la cour et de la
+ville?--Non, répond le prisonnier, c'est une calomnie; je n'y ai
+jamais écrit.--Prenez garde de nous tromper, reprend Maillard, car
+tout mensonge est ici puni de mort. Ne vous êtes-vous pas récemment
+absenté pour aller à l'armée des émigrés?--C'est encore une calomnie;
+j'ai un certificat attestant que, depuis vingt-trois mois, je n'ai
+pas quitté Paris.--De qui est le certificat? la signature en est-elle
+authentique?» Heureusement pour M. de Journiac, il y avait dans le
+sanguinaire auditoire un homme auquel le signataire du certificat
+était personnellement connu. La signature est en effet vérifiée et
+déclarée véritable. «Vous le voyez donc, reprend M. de Journiac, on
+m'a calomnié.--Si le calomniateur était ici, reprend Maillard, une
+justice terrible en serait faite. Mais répondez, n'avait-on aucun
+motif de vous enfermer?--Oui, reprend M. de Journiac, j'étais connu
+pour aristocrate.--Aristocrate!--Oui, aristocrate; mais vous n'êtes
+pas ici pour juger les opinions; vous ne devez juger que la conduite.
+La mienne est sans reproche; je n'ai jamais conspiré; mes soldats,
+dans le régiment que je commandais, m'adoraient, et ils me chargèrent
+à Nancy d'aller m'emparer de Malseigne.» Frappés de tant de fermeté,
+les juges se regardent, et Maillard donne le signal de grâce. Aussitôt
+des cris de _vive la nation_! retentissent de toutes parts. Le
+prisonnier est embrassé. Deux individus s'emparent de lui, et, le
+couvrant de leurs bras, le font passer sain et sauf à travers la haie
+menaçante des piques et des sabres. M. de Journiac veut leur donner
+de l'argent, mais ils refusent, et ne demandent qu'à l'embrasser. Un
+autre prisonnier, sauvé de même, est reconduit chez lui avec le même
+empressement. Les exécuteurs, tout sanglans, demandent à être témoins
+de la joie de sa famille, et immédiatement après ils retournent au
+carnage. Dans cet état convulsif, toutes les émotions se succèdent
+dans le coeur de l'homme. Tour à tour animal doux et féroce, il pleure
+ou égorge. Plongé dans le sang, il est tout à coup touché par un beau
+dévouement, par une noble fermeté, il est sensible à l'honneur de
+paraître juste, à la vanité de paraître probe ou désintéressé. Si dans
+ces déplorables journées de septembre, on vit quelques-uns de ces
+sauvages devenus meurtriers et voleurs à la fois, on en vit aussi
+qui venaient déposer sur le bureau du comité de l'Abbaye les bijoux
+sanglans trouvés sur les prisonniers.
+
+Pendant cette affreuse nuit, la troupe s'était divisée, et avait porté
+le ravage dans les autres prisons de Paris. Au Châtelet, à la Force, à
+la Conciergerie, aux Bernardins, à Saint-Firmin, à la Salpétrière, à
+Bicêtre, les mêmes massacres avaient été commis, et des flots de sang
+avaient coulé comme à l'Abbaye. Le lendemain, lundi 3 septembre, le
+jour éclaira l'affreux carnage de la nuit, et la stupeur régna dans
+Paris. Billaud-Varennes reparut à l'Abbaye, où la veille il avait
+encouragé ce qu'on appelait _les travailleurs_. Il leur adressa de
+nouveau la parole: «Mes amis, leur dit-il, en égorgeant des scélérats,
+vous avez sauvé la patrie. La France vous doit une reconnaissance
+éternelle, et la municipalité ne sait comment s'acquitter envers
+vous. Elle vous offre 24 livres à chacun, et vous allez être payés
+sur-le-champ.» Ces paroles furent couvertes d'applaudissemens, et ceux
+auxquels elles s'adressaient suivirent alors Billaud-Varennes dans le
+comité, pour se faire délivrer le paiement qui leur était promis. «Où
+voulez-vous, dit le président à Billaud, que nous trouvions des fonds
+pour payer?» Billaud, faisant alors un nouvel éloge des massacres
+répondit au président que le ministre de l'intérieur devait en avoir
+pour cet usage. On courut chez Roland, qui venait d'apprendre avec
+le jour les crimes de la nuit, et qui repoussa la demande avec
+indignation. Revenus au comité, les assassins demandèrent, sous peine
+de mort, le salaire de leurs affreux travaux, et chaque membre fut
+obligé de dépouiller ses poches pour les satisfaire. Enfin la commune
+acheva d'acquitter la dette, et on peut lire au registre de ses
+dépenses la mention de plusieurs sommes payées aux exécuteurs de
+septembre. On y verra en outre, à la date du 4 septembre, la somme de
+1,463 livres affectée à cet emploi.
+
+Le récit de tant d'horreurs s'était répandu dans Paris, et y avait
+produit la plus grande terreur. Les jacobins continuaient à se taire.
+A la commune on commençait à être touché; mais on ne manquait pas
+d'ajouter que le peuple avait été juste, qu'il n'avait frappé que
+des criminels, et que dans sa vengeance il n'avait eu que le tort
+de devancer le glaive des lois. Le conseil général avait envoyé de
+nouveaux commissaires _pour calmer l'effervescence, et ramener aux
+principes ceux qui étaient égarés_. Telles étaient les expressions
+des autorités publiques. Partout on rencontrait des gens qui, en
+s'apitoyant sur les souffrances des malheureux immolés, ajoutaient:
+Si on les eût laissés vivre, ils nous auraient égorgés dans quelques
+jours.» D'autres disaient: «Si nous sommes vaincus et massacrés par
+les Prussiens, ils auront du moins succombé avant nous.» Telles sont
+les épouvantables conséquences de la peur que les partis s'inspirent
+et de la haine engendrée par la peur.
+
+L'assemblée, au milieu de ces affreux désordres, était douloureusement
+affectée. Elle rendait décrets sur décrets pour demander compte à la
+commune de l'état de Paris, et la commune répondait qu'elle faisait
+tous ses efforts pour rétablir l'ordre et les lois. Cependant
+l'assemblée, composée de ces girondins qui poursuivirent si
+courageusement les assassins de septembre, et moururent si noblement
+pour les avoir attaqués, l'assemblée n'eut pas l'idée de se
+transporter tout entière dans les prisons, et de se mettre entre
+les meurtriers et les victimes. Si cette idée généreuse ne vint pas
+l'arracher à ses bancs et la porter sur le théâtre du carnage, il faut
+l'attribuer à la surprise, au sentiment de son impuissance, peut-être
+aussi à ce dévouement insuffisant qu'inspire le danger d'un ennemi,
+enfin à cette désastreuse opinion, partagée par quelques députés, que
+les victimes étaient autant de conjurés, desquels on aurait reçu la
+mort, si on ne la leur avait donnée.
+
+Un homme déploya en ce jour un généreux caractère, et s'éleva avec une
+noble énergie contre les assassins. Sous leur règne de trois jours,
+il réclama le second. Le lundi matin, à l'instant où il venait
+d'apprendre les crimes de la nuit, il écrivit au maire Pétion qui ne
+les connaissait point encore, il écrivit à Santerre qui n'agissait
+pas, et leur fit à tous deux les plus pressantes réquisitions. Il
+adressa dans le moment même à l'assemblée une lettre qui fut couverte
+d'applaudissemens. Cet homme de bien, si indignement calomnié par les
+partis, était Roland. Dans sa lettre il réclama contre tous les genres
+de désordres, contre les usurpations de la commune, contre les fureurs
+de la populace, et dit noblement qu'il saurait mourir au poste que la
+loi lui avait assigné. Cependant, si l'on veut se faire une idée de la
+disposition des esprits, de la fureur qui régnait contre ceux qu'on
+appelait les _traîtres_, et des ménagemens qu'il fallait employer
+en parlant aux passions délirantes, on peut en juger par le passage
+suivant. Certes on ne peut pas douter du courage de l'homme qui,
+seul et publiquement, rendait toutes les autorités responsables des
+massacres, et cependant voici la manière dont il était obligé de
+s'exprimer à cet égard.
+
+«Hier fut un jour sur les événemens duquel il faut peut-être jeter
+un voile. Je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte
+encore une sorte de justice; il ne prend pas pour victime tout ce qui
+se présente à sa fureur; il la dirige sur ceux qu'il croit avoir été
+trop longtemps épargnés par le glaive de la loi, et que le péril des
+circonstances lui persuade devoir être immolés sans délai. Mais je
+sais qu'il est facile à des scélérats, à des traîtres, d'abuser de
+cette effervescence, et qu'il faut l'arrêter; je sais que nous devons
+à la France entière la déclaration, que le pouvoir exécutif n'a
+pu prévoir ni empêcher ces excès; je sais qu'il est du devoir des
+autorités constituées d'y mettre un terme, ou de se regarder comme
+anéanties. Je sais encore que cette déclaration m'expose à la rage de
+quelques agitateurs. Eh bien! qu'ils prennent ma vie, je ne veux la
+conserver que pour la liberté, l'égalité. Si elles étaient violées,
+détruites, soit par le règne des despotes étrangers, ou l'égarement
+d'un peuple abusé, j'aurais assez vécu; mais jusqu'à mon dernier
+soupir j'aurai fait mon devoir. C'est le seul bien que j'ambitionne,
+et que nulle puissance sur la terre ne saurait m'enlever.»
+
+L'assemblée couvrit cette lettre d'applaudissemens, et, sur la motion
+de Lamourette, ordonna que la commune rendrait compte de l'état de
+Paris. La commune répondit encore que le calme était rétabli. En
+voyant le courage du ministre de l'intérieur, Marat et son comité
+s'irritèrent, et osèrent lancer contre lui un mandat d'arrêt. Telle
+était leur fureur aveugle, qu'ils osaient attaquer un ministre, et
+un homme qui dans le moment jouissait encore de toute sa popularité.
+Danton, à cette nouvelle, se récria fortement contre ces membres du
+comité, qu'il appela des _enragés._ Quoique contrarié tous les jours
+par l'inflexibilité de Roland, il était loin de le haïr; d'ailleurs il
+redoutait, dans sa terrible politique, tout ce qu'il croyait inutile,
+et il regardait comme une extravagance de saisir au milieu de ses
+fonctions le premier ministre de l'État. Il se rend à la mairie, court
+au comité, et s'emporte vivement contre Marat. Cependant on l'apaise,
+on le réconcilie avec Marat, et on lui remet le mandat d'arrêt, qu'il
+vient aussitôt montrer à Pétion, en lui racontant ce qu'il avait fait.
+«Voyez, dit-il au maire, de quoi sont capables ces _enragés_; mais je
+saurai les mettre à la raison.--Vous avez eu tort, réplique froidement
+Pétion; cet acte n'aurait perdu que ses auteurs.»
+
+De son côté, Pétion, quoique plus froid que Roland, n'avait pas montré
+moins de courage. Il avait écrit à Santerre, qui, soit impuissance
+ou complicité, répondait qu'il avait le coeur déchiré, mais qu'il ne
+pouvait faire exécuter ses ordres. Il s'était ensuite rendu de sa
+personne sur les divers théâtres du carnage. A la Force, il avait
+arraché de leur siège sanglant deux officiers municipaux qui
+remplissaient, en écharpe, les fonctions que Maillard exerçait à
+l'Abbaye. Mais à peine était-il sorti pour se rendre en d'autres
+lieux, que ces officiers municipaux étaient rentrés, et avaient
+continué leurs exécutions. Pétion, partout impuissant, était retourné
+auprès de Roland, que la douleur avait rendu malade. On n'était
+parvenu à garantir que le Temple, dont le dépôt excitait la fureur
+populaire. Cependant la force armée avait été ici plus heureuse, et un
+ruban tricolore, tendu entre les murs et la populace, avait suffi pour
+l'écarter, et pour sauver la famille royale.
+
+Les êtres monstrueux qui versaient le sang depuis le dimanche,
+s'étaient acharnés à cette horrible tâche, et en avaient contracté une
+habitude qu'ils ne pouvaient plus interrompre. Ils avaient même établi
+une espèce de régularité dans leurs exécutions; ils les suspendaient
+pour transporter les cadavres, et pour faire leurs repas. Des femmes
+même, portant des alimens, se rendaient aux prisons, pour donner
+le dînera leurs maris, _qui_, disaient-elles, _étaient occupés à
+l'Abbaye_.
+
+[Illustration: MORT DE MADAME DE LAMBALLE.]
+
+A la Force, à Bicêtre, à l'Abbaye, les massacres se prolongèrent plus
+qu'ailleurs. C'était à la Force que se trouvait l'infortunée princesse
+Lamballe, qui avait été célèbre à la cour par sa beauté et par ses
+liaisons avec la reine. On la conduit mourante au terrible guichet,
+«Qui êtes-vous? lui demandent les bourreaux en échappe.--Louise de
+Savoie, princesse de Lamballe.--Quel était votre rôle à la cour?
+Connaissez-vous les complots dut château?--Je n'ai connu aucun
+complot.--Faites serment d'aimer la liberté et l'égalité: faites
+serment de haïr le roi, la reine et la royauté.--Je ferai le premier
+serment; je ne puis faire, le second, il n'est pas dans mon coeur.»
+
+«Jurez donc, lui dit un des assistans qui voulait la sauver.» Mais
+l'infortunée ne voyait et n'entendait plus rien. «Qu'on _élargisse_
+madame, dit le chef du guichet.» Ici, comme à l'Abbaye, on avait
+imaginé un mot pour servir de signal de mort. On emmène cette femme
+infortunée, qu'on n'avait pas, disent quelques narrateurs, l'intention
+de livrer à la mort, et qu'on voulait en effet élargir. Cependant elle
+est reçue à la porte par des furieux avides de carnage. Un premier
+coup de sabre porté sur le derrière de sa tête fait jaillir son sang.
+Elle s'avance encore soutenue par deux hommes, qui peut-être voulaient
+la sauver; mais elle tombe à, quelques pas plus loin sous un dernier
+coup. Son beau corps est déchiré. Les assassins l'outragent, le
+mutilent, et s'en partagent les lambeaux. Sa tête, son coeur, d'autres
+parties du cadavre, portées au bout d'une pique, sont promenées dans
+Paris. Il faut, disent ces: hommes dans leur langage atroce, _les
+porter au pied du trône_. On court au Temple, et on éveille avec des
+cris affreux les infortunés prisonniers, qui demandent avec effroi
+ce que c'est. Les officiers municipaux s'opposent à ce qu'ils voient
+l'horrible cortége passer sous leur fenêtre, et la tête sanglante
+qu'on y élevait au bout d'une pique. Un garde national dit enfin à la
+reine: «_C'est la tête Lamballe qu'on veut vous empêcher de voir_.»
+A ces mots, la reine s'évanouit. Madame Élisabeth, le roi, le
+valet-de-chambre Cléry, emportent cette princesse infortunée, et les
+cris de la troupe féroce retentissent long-temps encore autour des
+murs du Temple.
+
+[Illustration: MME DE LAMBALLE.]
+
+La journée du 3 et la nuit du 3 au 4 continuèrent d'être souillées
+par ces massacres. A Bicétre surtout le carnage fut plus long et
+plus terrible qu'ailleurs. Il y avait là quelques mille prisonniers,
+enfermés, comme on sait, pour toute espèce de vices. Ils furent
+attaqués, voulurent se défendre, et on employa le canon pour les
+réduire. Un membre du conseil général de la commune osa même venir
+demander des forces pour réduire les prisonniers qui se défendaient.
+Il ne fut pas écouté. Pétion se rendit encore à Bicêtre, mais il
+n'obtint rien. Le besoin du sang animait cette multitude; la fureur
+de combattre et de massacrer avait succédé chez elle au fanatisme
+politique, et elle tuait pour tuer. Le massacre dura là jusqu'au
+mercredi 5 septembre.
+
+Enfin presque toutes les victimes désignées avaient péri; les prisons
+étaient vides; les furieux demandaient encore du sang, mais les
+sombres ordonnateurs de tant de meurtres semblaient se montrer
+accessibles à quelque pitié. Les expressions de la commune
+commençaient à s'adoucir. Profondément touchée, disait-elle, des
+rigueurs exercées contre les prisonniers, elle donnait de nouveaux
+ordres pour les arrêter; et cette fois elle était mieux obéie.
+Cependant à peine restait-il quelques malheureux auxquels sa pitié pût
+être utile. L'évaluation du nombre des victimes diffère dans tous les
+rapports du temps; cette évaluation varie de six à douze mille dans
+les prisons de Paris[3].
+
+Mais si les exécutions répandirent la stupeur, l'audace qu'on mit à
+les avouer et à en recommander l'imitation ne surprit pas moins que
+les exécutions mêmes. Le comité de surveillance osa répandre une
+circulaire à toutes les communes de France, que l'histoire doit
+conserver avec les sept signatures qui y furent apposées. Voici cette
+pièce monumentale.
+
+
+«Paris, 2 septembre 1792.
+
+«Frères et amis, un affreux complot tramé par la cour pour égorger
+tous les patriotes de l'empire français, complot dans lequel un grand
+nombre de membres de l'assemblée nationale sont compromis, ayant
+réduit, le 9 du mois dernier, la commune de Paris à la plus cruelle
+nécessité d'user de la puissance du peuple pour sauver la nation, elle
+n'a rien négligé pour bien mériter de la patrie. Après les témoignages
+que l'assemblée nationale venait de lui donner elle-même, eût-on pensé
+que dès lors de nouveaux complots se tramaient dans le silence, et
+qu'ils éclataient dans le moment même où l'assemblée nationale,
+oubliant qu'elle venait de déclarer que la commune de Paris avait
+sauvé la patrie, s'empressait de la destituer pour prix de son brûlant
+civisme? A cette nouvelle, les clameurs publiques élevées de toutes
+parts ont fait sentir à l'assemblée nationale la nécessité urgente de
+s'unir au peuple, et de rendre à la commune, par le rapport du décret
+de destitution, le pouvoir dont elle l'avait investie.
+
+«Fière de jouir de toute la plénitude de la confiance nationale,
+qu'elle s'efforcera de mériter de plus en plus, placée au foyer de
+toutes les conspirations, et déterminée à périr pour le salut public,
+elle ne se glorifiera d'avoir fait son devoir que lorsqu'elle aura
+obtenu votre approbation, qui est l'objet de tous ses voeux, et
+dont elle ne sera certaine qu'après que tous les départemens auront
+sanctionné ses mesures pour le salut public. Professant les principes
+de la plus parfaite égalité, n'ambitionnant d'autre privilège que
+celui de se présenter la première à la brèche, elle s'empressera de se
+soumettre au niveau de la commune la moins nombreuse de l'empire, dès
+qu'il n'y aura plus rien à redouter.
+
+«Prévenue que des hordes barbares s'avançaient contre elle, la commune
+de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les départemens qu'une
+partie des conspirateurs féroces détenus dans les prisons a été mise à
+mort par le peuple, actes de justice qui lui ont paru indispensables
+pour retenir par la terreur les légions de traîtres renfermés dans
+ses murs, au moment où il allait marcher à l'ennemi; et sans doute la
+nation, après la longue suite de trahisons qui l'a conduite sur les
+bords de l'abîme, s'empressera d'adopter ce moyen si utile et si
+nécessaire; et tous les Français se diront comme les Parisiens:
+Nous marchons à l'ennemi, et nous ne laissons pas derrière nous des
+brigands pour égorger nos femmes et nos enfans.
+
+«_Signé_ DUPLAIN, PANIS, SERGENT, LENFANT, MARAT, LEFORT, JOURDEUIL,
+_administrateurs du comité de surveillance constitué à la mairie_.»
+
+La lecture de ce document peut faire juger à quel degré de fanatisme
+l'approche du danger avait poussé les esprits. Mais il est temps de
+reporter nos regards sur le théâtre de la guerre, où nous ne trouvons
+que de glorieux souvenirs.
+
+Notes:
+
+[1] Le roi et sa famille furent conduits au Temple dans la soirée du
+ 10 août.
+[2] Excepté un seul, l'abbé Sicard, qui fut sauvé par miracle.
+[3] Voyez la note 23 à la fin du volume.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+CAMPAGNE DE L'ARGONNE.--PLANS MILITAIRES DE DUMOURIEZ.--PRISE DU CAMP
+DE GRAND-PRÉ PAR LES PRUSSIENS.--VICTOIRE DE VALMY.--RETRAITE DES
+COALISÉS; BRUITS SUR LES CAUSES DE CETTE RETRAITE.
+
+
+Déjà, comme on l'a vu, Dumouriez avait tenu un conseil de guerre à
+Sedan, Dillon y avait émis l'opinion de se retirer à Châlons pour
+mettre la Marne devant nous, et en défendre le passage. Le désordre
+des vingt-trois mille hommes laissés à Dumouriez, l'impuissance où
+ils étaient de résister à quatre-vingt mille Prussiens parfaitement
+aguerris et organisés, le projet attribué à l'ennemi de faire une
+invasion rapide sans s'arrêter aux places fortes, tels étaient les
+motifs qui portaient Dillon à croire qu'on ne pourrait pas arrêter les
+Prussiens, et qu'il fallait se hâter de se retirer devant eux, pour
+chercher des positions plus fortes, et suppléer ainsi à la faiblesse
+et au mauvais état de notre armée. Le conseil fut tellement frappé
+de ces raisons, qu'il adhéra unanimement à l'avis de Dillon, et
+Dumouriez, à qui appartenait la décision, comme général en chef,
+répondit qu'il y réfléchirait.
+
+C'était le 28 août au soir. Ici fut prise une résolution qui sauva
+la France. Plusieurs s'en disputent l'honneur: tout prouve qu'elle
+appartient à Dumouriez. L'exécution au reste la lui rend tout à fait
+propre, et doit lui en mériter toute la gloire. La France, comme on
+sait, est défendue à l'est par le Rhin et les Vosges, au nord par une
+suite de places fortes dues au génie de Vauban, et par la Meuse, la
+Moselle et divers cours d'eau qui, combinés avec les places fortes,
+composent un ensemble d'obstacles suffisans pour protéger cette
+frontière. L'ennemi avait pénétré en France par le nord, et il avait
+tracé sa marche entre Sedan et Metz, laissant l'attaque des places
+fortes des Pays-Bas au duc de Saxe-Teschen, et masquant par un corps
+de troupes Metz et la Lorraine. D'après ce projet, il eût fallu
+marcher rapidement, profiter de la désorganisation des Français,
+les frapper de terreur par des coups décisifs, enlever même les
+vingt-trois mille hommes de Lafayette, avant qu'un nouveau général
+leur eût rendu l'ensemble et la confiance. Mais le combat entre la
+présomption du roi de Prusse et la prudence de Brunswick arrêtait
+toute résolution, et empêchait les coalisés d'être sérieusement ou
+audacieux ou prudens. La prise de Verdun excita davantage la vanité
+de Frédéric-Guillaume et l'ardeur des émigrés, mais ne donna pas plus
+d'activité à Brunswick, qui n'approuvait nullement l'invasion, avec
+les moyens qu'il avait et avec les dispositions du pays envahi. Après
+la prise de Verdun, le 2 septembre, l'armée coalisée s'étendit pendant
+plusieurs jours dans les plaines qui bordent la Meuse, se borna à
+occuper Stenay, et ne fit pas un seul pas en avant. Dumouriez était à
+Sedan, et son armée campait dans les environs.
+
+De Sedan à Passavant s'étend une forêt dont le nom doit être à jamais
+fameux dans nos annales; c'est celle de l'Argonne, qui couvre un
+espace de treize à quinze lieues, et qui, par les inégalités du
+terrain, le mélange des bois et des eaux, est tout à fait impénétrable
+à une armée, excepté dans quelques passages principaux. C'est par
+cette forêt que l'ennemi devait pénétrer pour se rendre à Châlons,
+et prendre ensuite la route de Paris. Avec un projet pareil, il est
+étonnant qu'il n'eût pas songé encore à en occuper les principaux
+passages, et à y devancer Dumouriez, qui, à sa position de Sedan, en
+était éloigné de toute la longueur de la forêt. Le soir, après la
+séance du conseil de guerre, le général français considérait la carte
+avec un officier dans les talens duquel il avait la plus grande
+confiance; c'était Thouvenot. Lui montrant alors du doigt l'Argonne et
+les clairières dont elle est traversée: «Ce sont là, lui dit-il, les
+Thermopyles de la France: si je puis y être avant les Prussiens, tout
+est sauvé.»
+
+Ce mot enflamma le génie de Thouvenot, et tous deux se mirent à
+détailler ce beau plan. Les avantages en étaient immenses: outre qu'on
+ne reculait pas, et qu'on ne se réduisait pas à la Marne pour dernière
+ligne de défense, on faisait perdre à l'ennemi un temps précieux; on
+l'obligeait à rester dans la Champagne pouilleuse, dont le sol désolé,
+fangeux, stérile, ne pouvait suffire à l'entretien d'une armée; on ne
+lui cédait pas, comme en se retirant à Châlons, les Trois-Évêchés,
+pays riche et fertile, où il aurait pu hiverner très heureusement,
+dans le cas même où il n'aurait pas forcé la Marne. Si l'ennemi, après
+avoir perdu quelque temps devant la forêt, voulait la tourner, et
+se portait vers Sedan, il trouvait devant lui les places fortes des
+Pays-Bas, et il n'était pas supposable qu'il pût les faire tomber.
+S'il remontait vers l'autre extrémité de la forêt, il rencontrait Metz
+et l'armée du centre; on se mettait alors à sa poursuite, et en se
+réunissant à l'armée de Kellermann, on pouvait former une masse de
+cinquante mille hommes, appuyée sur Metz et diverses places fortes.
+Dans tous les cas, on lui avait fait manquer sa marche et perdre cette
+campagne; car on était déjà en septembre, et à cette époque on faisait
+encore hiverner les armées. Ce projet était excellent; mais il fallait
+l'exécuter, et les Prussiens, rangés le long de l'Argonne, tandis que
+Dumouriez était à l'une de ses extrémités, pouvaient en avoir occupé
+les passages. Ainsi donc le sort de ce grand projet et de la France
+dépendait d'un hasard et d'une faute de l'ennemi.
+
+Cinq défilés dits du Chêne-Populeux, de la Croix-aux-Bois, de
+Grand-Pré, de la Chalade, et des Islettes, traversent l'Argonne.
+Les plus importans étaient ceux de Grand-Pré et des Islettes, et
+malheureusement c'étaient les plus éloignés de Sedan et les plus
+rapprochés de l'ennemi. Dumouriez résolut de s'y porter lui-même avec
+tout son monde. En même temps il ordonna au général Dubouquet de
+quitter le département du Nord pour venir occuper le passage du
+Chêne-Populeux, qui était fort important, mais très rapproché
+de Sedan, et dont l'occupation était moins urgente. Deux routes
+s'offraient à Dumouriez pour se rendre à Grand-Pré et aux Islettes:
+l'une derrière la forêt, et l'autre devant, en face de l'ennemi.
+La première, passant derrière la forêt, était plus sûre, mais plus
+longue; elle révélait à l'ennemi nos projets, et lui donnait le temps
+de les prévenir. La seconde était plus courte, mais elle trahissait
+aussi notre but, et exposait notre marche aux coups d'une armée
+formidable. Il fallait en effet s'avancer le long des bois, et passer
+devant Stenay, où se trouvait Clerfayt avec ses Autrichiens. Dumouriez
+préféra cependant celle-ci, et conçut le plan le plus hardi. Il
+pensait qu'avec la prudence autrichienne, le général ne manquerait
+pas, à la vue des Français, de se retrancher dans l'excellent camp de
+Brouenne, et que pendant ce temps on lui échapperait pour se porter à
+Grand-Pré et aux Islettes.
+
+Le 30, en effet, Dillon est mis en mouvement, et part avec huit mille
+hommes pour Stenay, marchant entre la Meuse et l'Argonne. Il trouve
+Clerfayt, qui occupait les deux bords de la rivière avec vingt-cinq
+mille Autrichiens. Le général Miaczinski attaque avec quinze cents
+hommes les avant-postes de Clerfayt, tandis que Dillon, placé en
+arrière, marche à l'appui avec toute sa division. Le feu s'engage avec
+vivacité, et Clerfayt repassant aussitôt la Meuse, va se placer à
+Brouenne, comme l'avait très heureusement prévu Dumouriez. Pendant ce
+temps, Dillon poursuit hardiment sa route entre la Meuse et l'Argonne.
+Dumouriez le suit immédiatement avec les quinze mille hommes qui
+composaient son corps de bataille, et ils s'avancent tous deux vers
+les postes qui leur étaient assignés. Le 2 septembre, Dumouriez
+était à Beffu, et n'avait plus qu'une marche à faire pour arriver à
+Grand-Pré. Dillon était le même jour à Pierremont, et s'approchait
+toujours des Islettes avec une extrême hardiesse. Heureusement pour
+celui-ci, le général Galbaud, envoyé pour renforcer la garnison de
+Verdun, était arrivé trop tard, et s'était replié sur les Islettes,
+qu'il tenait ainsi d'avance. Dillon y arrive le 4 avec ses huit mille
+hommes, s'y établit, et fait garder de plus la Chalade, autre passage
+secondaire qui lui était confié. En même temps Dumouriez parvient à
+Grand-Pré, trouve le poste vacant, et s'en empare le 3. Ainsi, le 3 et
+le 4, les passages étaient occupés par nos soldats, et le salut de la
+France était fort avancé.
+
+Ce fut par cette marche audacieuse, et au moins aussi méritoire que
+l'idée d'occuper l'Argonne, que Dumouriez se mit en état de résister à
+l'invasion. Mais ce n'était pas tout: il fallait rendre ces passages
+inexpugnables, et pour cela faire encore une foule de dispositions
+dont le succès dépendait de beaucoup de hasards.
+
+Dillon se retrancha aux Islettes, il fit des abatis, éleva d'excellens
+retranchemens, et, disposant habilement de l'artillerie française, qui
+était nombreuse et excellente, plaça des batteries de manière à rendre
+le passage inabordable. Il occupa en même temps la Chalade, et se
+rendit ainsi maître des deux routes qui conduisent à Sainte-Menehould,
+et de Sainte-Menehould à Châlons. Dumouriez s'établit à Grand-Pré,
+dans un camp que la nature et l'art avaient rendu formidable. Des
+hauteurs, rangées en amphithéâtre, formaient le terrain sur lequel
+se trouvait l'armée. Au pied de ces hauteurs s'étendaient de vastes
+prairies, devant lesquelles l'Aire coulait en formant la tête du camp.
+Deux ponts étaient jetés sur l'Aire; deux avant-gardes très fortes
+y étaient placées, et devaient en cas d'attaque, se retirer en les
+brûlant. L'ennemi, après avoir déposté ces troupes avancées, avait à
+effectuer le passage de l'Aire, sans le secours des ponts, et sous le
+feu de toute notre artillerie. Après avoir franchi la rivière, il lui
+fallait traverser un bassin de prairies où se croisaient mille feux,
+et enlever enfin des retranchemens escarpés et presque inaccessibles.
+Dans le cas où tant d'obstacles eussent été vaincus, Dumouriez, se
+retirant par les hauteurs qu'il occupait, descendait sur leur revers,
+trouvait à leur pied l'Aisne, autre cours d'eau qui les longeait par
+derrière, passait deux autres ponts qu'il détruisait, et pouvait
+mettre encore une rivière entre lui et les Prussiens. Ce camp pouvait
+être regardé comme inexpugnable, et là le général français était assez
+en sûreté pour s'occuper tranquillement de tout le théâtre de la
+guerre.
+
+Le 7, le général Dubouquet occupa avec six mille hommes le passage du
+Chêne-Populeux. Il ne restait plus de libre que le passage beaucoup
+moins important de la Croix-aux-Bois, situé entre le Chêne-Populeux et
+Grand-Pré. Dumouriez, après avoir fait rompre la route et abattre les
+arbres, y posta un colonel avec deux bataillons et deux escadrons.
+Placé ainsi au centre de la forêt et dans un camp inexpugnable, il en
+défendait le principal passage au moyen de quinze mille hommes; il
+avait à sa droite, et à quatre lieues de distance, Dillon, qui gardait
+les Islettes et la Chalade avec huit mille; à sa gauche Dubouquet,
+défendant le Chêne-Populeux avec six mille, et, dans l'intervalle du
+Chêne-Populeux à Grand-Pré, un colonel qui surveillait avec quelques
+compagnies la route de la Croix-aux-Bois, qu'on avait jugée d'une
+importance très secondaire.
+
+Toute sa défense se trouvant ainsi établie, il avait le temps
+d'attendre les renforts, et il se hâta de donner des ordres en
+conséquence. Il enjoignit à Beurnonville de quitter la frontière des
+Pays-Bas, où le duc de Saxe-Teschen ne tentait rien d'important,
+et d'être à Rethel le 13 septembre, avec dix mille hommes. Il fixa
+Châlons pour le dépôt des vivres et des munitions, pour le rendez-vous
+des recrues et des renforts qu'on lui envoyait. Il réunissait ainsi
+derrière lui tous les moyens de composer une résistance suffisante. En
+même temps il manda au pouvoir exécutif qu'il avait occupé l'Argonne.
+«Grand-Pré et les Islettes, écrivait-il, sont nos Thermopyles; mais je
+serai plus heureux que Léonidas.» Il demandait qu'on détachât quelques
+régimens de l'armée da Rhin, qui n'était pas menacée, et qu'on les
+joignît à l'armée du centre, confiée désormais à Kellermann. Le projet
+des Prussiens étant évidemment de marcher sur Paris, puisqu'ils
+masquaient Montmédy et Thionville sans s'y arrêter, il voulait qu'on
+ordonnât à Kellermann de côtoyer leur gauche par Ligny et Bar-le-Duc,
+et de les prendre ainsi en flanc et en queue pendant leur marche
+offensive. D'après toutes ces dispositions, si les Prussiens,
+renonçant à forcer l'Argonne, remontaient plus haut, Dumouriez les
+précédait à Revigny, et là trouvait Kellermann arrivant de Metz avec
+l'armée du centre. S'ils descendaient vers Sedan, Dumouriez les
+suivait encore, rencontrait là les dix mille hommes de Beurnonville,
+et attendait Kellermann sur les bords de l'Aisne; et dans les deux
+cas, la jonction produisait une masse de soixante mille hommes,
+capable de se montrer en rase campagne.
+
+Le pouvoir exécutif n'oublia rien pour seconder Dumouriez dans ses
+excellentes dispositions. Servan, le ministre de la guerre, quoique
+maladif, veillait sans relâche à l'approvisionnement des armées, au
+transport des effets et munitions, et à la réunion des nouvelles
+levées. Il partait tous les jours de Paris de quinze cents à deux
+mille volontaires. L'entraînement vers l'armée était général, et on
+y courait en foule. Les sociétés patriotiques, les conseils des
+communes, l'assemblée, étaient continuellement traversés par des
+compagnies levées spontanément, et marchant vers Châlons, rendez-vous
+général des volontaires. Il ne manquait à ces jeunes soldats que la
+discipline et l'habitude du champ de bataille, qu'ils n'avaient point
+encore, mais qu'ils pouvaient bientôt acquérir sous un général habile.
+
+Les girondins étaient ennemis personnels de Dumouriez, et lui
+accordaient peu de confiance, depuis qu'il les avait chassés du
+ministère; ils avaient même voulu lui substituer dans le commandement
+général un officier nommé Grimoard. Mais ils s'étaient réunis à lui
+depuis qu'il semblait chargé des destinées de la patrie. Roland, le
+meilleur, le plus désintéressé d'entre eux, lui écrivit une lettre
+touchante pour l'assurer que tout était oublié, et que ses amis ne
+demandaient tous que d'avoir à célébrer ses victoires.
+
+Dumouriez s'était donc vigoureusement emparé de cette frontière, et
+s'était fait le centre de vastes mouvemens, jusque-là trop lents et
+trop désunis. Il avait heureusement occupé les défilés de l'Argonne,
+pris une position qui donnait aux armées le temps de se grouper et de
+s'organiser derrière lui; il faisait arriver successivement tous les
+corps pour composer une masse imposante; il mettait Kellermann dans la
+nécessité de venir recevoir ses ordres; il commandait avec vigueur,
+agissait avec célérité, et soutenait les soldats en se montrant
+au milieu d'eux, en leur témoignant beaucoup de confiance, et en
+s'efforçant de leur faire désirer une prochaine rencontre avec
+l'ennemi.
+
+On était ainsi arrivé au 10 septembre. Les Prussiens parcoururent tous
+nos postes, escarmouchèrent sur le front de tous nos retranchemens,
+et furent partout repoussés. Dumouriez avait pratiqué de secrètes
+communications dans l'intérieur de la forêt, et portait sur les points
+menacés des forces inattendues, qui, dans l'opinion de l'ennemi,
+doublaient les forces réelles de notre armée. Le 11, il y eut une
+tentative générale contre Grand-Pré; mais le général Miranda, placé à
+Mortaume, et le général Stengel à Saint-Jouvin, repoussèrent toutes
+les attaques avec un plein succès. Sur plusieurs points, les soldats,
+rassurés par leur position et par l'attitude de leurs chefs, sautèrent
+au-dessus de leurs retranchemens, et devancèrent à la baïonnette
+l'approche des assaillans. Ces combats occupaient l'armée, qui
+quelquefois manquait de vivres, à cause du désordre inévitable d'un
+service improvisé. Mais la gaieté du général, qui ne se soignait pas
+mieux que ses soldats, engageait tout le monde à se résigner; et,
+malgré un commencement de dysenterie, on se trouvait assez bien
+dans le camp de Grand-Pré. Les officiers supérieurs seulement, qui
+doutaient de la possibilité d'une longue résistance, le ministère qui
+n'y croyait pas davantage, parlaient d'une retraite derrière la Marne,
+et assiégeaient Dumouriez de leurs conseils; et lui, écrivait des
+lettres énergiques aux ministres, et imposait silence à ses officiers,
+en leur disant que, lorsqu'il voudrait des avis, il convoquerait un
+conseil de guerre.
+
+Il faut toujours qu'un homme ait les inconvéniens de ses qualités.
+L'extrême promptitude du génie de Dumouriez devait souvent l'emporter
+jusqu'à l'irréflexion. Dans son ardeur à concevoir, il lui était déjà
+arrivé de ne pas bien calculer les obstacles matériels de ses projets,
+notamment lorsqu'il ordonna à Lafayette de se porter de Metz à Givet.
+Il commit encore ici une faute capitale, qui, s'il avait eu moins de
+force d'esprit et de sang-froid, eût entraîné la perte de la campagne.
+Entre le Chêne-Populeux et Grand-Pré se trouvait, avons-nous dit, un
+passage secondaire, dont l'importance avait été jugée très médiocre,
+et qui n'était défendu que par deux bataillons et deux escadrons.
+Accablé de soins immenses, Dumouriez n'était pas allé juger par ses
+propres yeux de ce passage. N'ayant d'ailleurs que peu de monde à
+y placer, il avait cru trop facilement que quelques cents hommes
+suffiraient à sa garde. Pour comble de malheur, le colonel qui y
+commandait lui persuada qu'on pouvait même retirer une partie des
+troupes qui s'y trouvaient, et qu'en brisant les routes, quelques
+volontaires suffiraient à y maintenir la défensive. Dumouriez se
+laissa tromper par ce colonel, vieux militaire et jugé digne de
+confiance.
+
+Pendant ce temps, Brunswick avait fait examiner nos divers postes, et
+il avait eu un moment le projet de longer la forêt jusqu'à Sedan pour
+la tourner vers cette extrémité. Il paraît que, pendant ce mouvement,
+des espions révélèrent la négligence du général français. La
+Croix-aux-Bois fut attaquée par des Autrichiens et des émigrés
+commandés par le prince de Ligne. Les abatis avaient à peine été
+commencés, les routes n'étaient point brisées, et le passage fut
+occupé sans résistance dès le 13 au matin. A peine Dumouriez eut-il
+appris cette funeste nouvelle, qu'il envoya le général Chasot, homme
+d'une grande bravoure, avec deux brigades, six escadrons et quatre
+pièces de 8 pour occuper de nouveau le passage, et en chasser les
+Autrichiens. Il ordonna de les attaquer à la baïonnette avec la
+plus grande vivacité, et avant qu'ils eussent trouvé le temps de se
+retrancher. La journée du 13 s'écoula, et celle du 14 se passa encore
+sans que le général Chasot pût exécuter cet ordre. Le 15 enfin, il
+attaqua avec vigueur, repoussa l'ennemi, et lui fit perdre le poste
+et son chef, le prince de Ligne. Mais, deux heures après, attaqué
+lui-même par des forces très supérieures, et avant d'avoir pu se
+retrancher, il fut repoussé de nouveau, et entièrement dépossédé de
+la Croix-aux-Bois. Chasot était en outre coupé de Grand-Pré, et ne
+pouvait se retirer vers l'armée principale, qui se trouvait ainsi
+affaiblie. Il se replia aussitôt sur Vouziers. Le général Dubouquet,
+commandant au Chêne-Populeux, et heureux jusque-là dans sa résistance,
+se voyant séparé de Grand-Pré, pensa qu'il ne fallait pas s'exposer
+à être enveloppé par l'ennemi, qui, ayant coupé la ligne à la
+Croix-aux-Bois, allait déboucher en masse. Il résolut de décamper, et
+de se retirer par Attigny et Somme-Puis, sur Châlons. Ainsi, le fruit
+de tant de combinaisons hardies et de hasards heureux était perdu;
+le seul obstacle qu'on pût opposer à l'invasion, l'Argonne, était
+franchi, et la route de Paris était ouverte.
+
+Dumouriez, séparé de Chasot et de Dubouquet, n'avait plus que
+quinze mille hommes; et si l'ennemi, débouchant rapidement par la
+Croix-aux-Bois, tournait la position de Grand-Pré, et venait occuper
+les passages de l'Aisne, qui, avons-nous dit, servaient d'issue aux
+derrières du camp, le général français était perdu. Ayant quarante
+mille Prussiens en tête, vingt-cinq mille Autrichiens sur ses
+derrières, enfermé ainsi avec quinze mille hommes par soixante-cinq
+mille, par deux cours d'eau et la forêt, il n'avait plus qu'à mettre
+bas les armes, ou à faire tuer inutilement jusqu'au dernier de ses
+soldats. La seule armée sur laquelle comptait la France était alors
+anéantie, et les coalisés pouvaient prendre la route de la capitale.
+
+[Illustration: LA MARSEILLAISE.]
+
+Dans cette situation désespérée, le général ne perdit pas courage, et
+conserva un sang-froid admirable. Son premier soin fut de songer le
+jour même à la retraite, car le plus pressant était de se soustraire
+aux fourches Caudines. Il considéra que par sa droite il touchait à
+Dillon, maître encore des Islettes et de la route de Sainte-Menehould;
+qu'en se repliant sur les derrières de celui-ci, et appuyant son dos
+contre le sien, ils feraient tous deux face à l'ennemi, l'un aux
+Islettes, l'autre à Sainte-Menehould, et présenteraient ainsi un
+double front retranché. Là ils pourraient attendre la jonction des
+deux généraux Chasot et Dubouquet, détachés du corps de bataille,
+celle de Beurnonville, mandé de Flandre pour être le 13 à Rethel,
+celle enfin de Kellermann, qui, étant depuis plus de dix jours en
+marche, ne pouvait tarder d'arriver. Ce plan était le meilleur et le
+plus conséquent au système de Dumouriez, qui consistait à ne pas
+reculer à l'intérieur, vers un pays ouvert, mais à se tenir dans un
+pays difficile, à y temporiser, et à se mettre en position de faire sa
+jonction avec l'armée du centre. Si, au contraire, il s'était replié
+sur Châlons, il était poursuivi comme fugitif; il exécutait avec
+désavantage une retraite qu'il aurait pu faire plus utilement dès
+l'origine, et surtout il se mettait dans l'impossibilité d'être
+rejoint par Kellermann. C'était une grande hardiesse, après un
+accident tel que celui de la Croix-aux-Bois, de persister dans son
+système, et il fallait, dans le moment, autant de génie que de vigueur
+pour ne pas s'abandonner au conseil, si répété, de se retirer derrière
+la Marne. Mais que de hasards heureux ne fallait-il pas encore pour
+réussir dans une retraite si difficile, si surveillée, et faite avec
+si peu de monde, en présence d'un ennemi si puissant.
+
+Aussitôt il ordonna à Beurnonville, déjà dirigé sur Rethel, à Chasot,
+dont il venait de recevoir des nouvelles rassurantes, à Dubouquet,
+retiré sur Attigny, de se rendre tous à Sainte-Menehould. En même
+temps il manda de nouveau à Kellermann de continuer sa marche; car il
+pouvait craindre que Kellermann, apprenant la perte des défilés, ne
+voulût revenir sur Metz. Après avoir fait toutes ces dispositions,
+après avoir reçu un officier prussien qui demandait à parlementer, et
+lui avoir montré le camp dans le plus grand ordre, il fit détendre
+à minuit, et marcher en silence vers les deux ponts qui servaient
+d'issue au camp de Grand-Pré. Par bonheur pour lui, l'ennemi n'avait
+pas encore songé à pénétrer par la Croix-aux-Bois, et à déborder les
+positions françaises. Le ciel était orageux, et couvrait de ses ombres
+la retraite des Français. On marcha toute la nuit par les chemins les
+plus mauvais, et l'armée, qui heureusement n'avait pas eu le temps
+de s'alarmer, se retira sans connaître le motif de ce changement de
+position. Le lendemain 16, à huit heures du matin, toutes les troupes
+avaient traversé l'Aisne; Dumouriez s'était échappé, et il s'arrêtait
+en bataille sur les hauteurs d'Autry, à quatre lieues de Grand-Pré.
+Il n'était pas suivi, se croyait sauvé, et s'avançait à
+Dammartin-sur-Hans, afin d'y choisir un campement pour la journée,
+lorsque tout à coup il entend les fuyards accourir et crier que tout
+est perdu, que l'ennemi, se jetant sur nos derrières, a mis l'armée en
+déroute. Dumouriez accourt, retourne à son arrière-garde, et trouve
+le Péruvien Miranda et le vieux général Duval, arrêtant les fuyards,
+rétablissant avec beaucoup de fermeté les rangs de l'armée, que
+les hussards prussiens avaient un instant surprise et troublée.
+L'inexpérience de ces jeunes troupes, et la crainte de la trahison,
+qui alors remplissait tous les esprits, rendaient les terreurs
+paniques très faciles et très fréquentes. Cependant tout fut réparé,
+grâce aux trois généraux Miranda, Duval et Stengel, placés à
+l'arrière-garde. On bivouaqua à Dammartin avec l'espérance de
+s'adosser bientôt aux Islettes, et de terminer heureusement cette
+périlleuse retraite.
+
+Dumouriez était depuis vingt heures à cheval. Il mettait pied à terre
+à six heures du soir, lorsque tout à coup il entend encore des cris
+de _sauve qui peut_, des imprécations contre les généraux qui
+trahissaient, et surtout contre le général en chef, qui venait,
+dit-on, de passer à l'ennemi. L'artillerie avait attelé et voulait se
+réfugier sur une hauteur; toutes les troupes étaient confondues. Il
+fit allumer de grands feux, et ordonna qu'on restât sur la place toute
+la nuit. On passa ainsi dix heures dans les boues et l'obscurité. Plus
+de quinze cents fuyards, s'échappant à travers les campagnes, allèrent
+répandre à Paris et dans toute la France, que l'armée du Nord, le
+dernier espoir de la patrie, était perdue, et livrée à l'ennemi.
+
+Dès le lendemain tout était réparé. Dumouriez écrivait à l'assemblée
+nationale avec son assurance ordinaire: « J'ai été obligé d'abandonner
+le camp de Grand-Pré. La retraite était faite, lorsqu'une terreur
+panique s'est mise dans l'armée; dix mille hommes ont fui devant
+quinze cents hussards prussiens. La perte ne monte pas à plus de
+cinquante hommes et quelques bagages. TOUT EST RÉPARÉ, ET JE RÉPONDS
+DE TOUT. » Il ne fallait pas moins que de telles assurances pour
+calmer les terreurs de Paris et du conseil exécutif, qui allait de
+nouveau presser le général de passer la Marne.
+
+Sainte-Menehould, où marchait Dumouriez, est placé sur l'Aisne, l'une
+des deux rivières qui entouraient le camp de Grand-Pré. Dumouriez
+devait donc en remonter le cours, et, avant d'y parvenir, il avait à
+franchir trois ruisseaux assez profonds qui viennent s'y confondre,
+la Tourbe, la Bionne et l'Auve. Au-delà de ces trois ruisseaux se
+trouvait le camp qu'il allait occuper. Au-devant de Sainte-Menehould
+s'élèvent circulairement des hauteurs de trois quarts de lieue. A leur
+pied s'étend un fond dans lequel l'Auve forme des marécages avant de
+se jeter dans l'Aisne. Ce fond est bordé à droite par les hauteurs
+de l'Hyron, en face par celles de la Lune, et à gauche par celles de
+Gisaucourt. Au centre du bassin se trouvent différentes élévations,
+inférieures cependant à celles de Sainte-Menehould. Le moulin de Valmy
+en est une, et il fait immédiatement face aux coteaux de la Lune. La
+grande route de Châlons à Sainte-Menehould passe à travers ce bassin,
+presque parallèlement au cours de l'Auve. C'est à Sainte-Menehould et
+au-dessus de ce bassin que se plaça Dumouriez. Il fit occuper autour
+de lui les positions les plus importantes, et appuya le dos contre
+Dillon, en lui recommandant de tenir ferme contre l'ennemi. Il
+occupait ainsi la grande route de Paris sur trois points: les
+Islettes, Sainte-Menehould et Châlons.
+
+Cependant les Prussiens pouvaient, en pénétrant par Grand-Pré, le
+laisser à Sainte-Menehould, et courir à Châlons. Dumouriez ordonna
+donc à Dubouquet, dont il avait appris l'heureuse arrivée à Châlons,
+de se placer, avec sa division, au camp de l'Épine, d'y réunir tous
+les volontaires nouvellement arrivés, afin de couvrir Châlons contre
+un coup de main. Il fut rejoint ensuite par Chasot, et enfin
+par Beurnonville. Celui-ci s'était porté le 15 à la vue de
+Sainte-Menehould. Voyant une armée en bon ordre, il avait supposé que
+c'était l'ennemi, car il ne pouvait croire que Dumouriez, qu'on disait
+battu, se fût si tôt et si bien tiré d'embarras. Dans cette idée, il
+s'était replié sur Châlons, et là, informé de la vérité, il était
+revenu, et avait pris position le 19 à Maffrecourt, sur la droite du
+camp. Il amenait ces dix mille braves, que Dumouriez avait pendant
+un mois exercés, dans le camp de Maulde, à une continuelle guerre
+de postes. Renforcé de Beurnonville et de Chasot, Dumouriez pouvait
+compter trente-cinq mille hommes. Ainsi, grâce à sa fermeté et à sa
+présence d'esprit, il se retrouvait placé dans une position très
+forte, et en état de temporiser encore assez long-temps. Mais si
+l'ennemi plus prompt le laissait en arrière, et courait en avant sur
+Châlons, que devenait son camp de Sainte-Menehould? C'était toujours
+la même crainte; et ses précautions, au camp de l'Épine, étaient loin
+de pouvoir prévenir un danger pareil.
+
+Deux mouvemens s'opéraient très lentement autour de lui: celui de
+Brunswick, qui hésitait dans sa marche, et celui de Kellermann, qui,
+parti le 4 de Metz, n'était pas encore arrivé au point convenu,
+après quinze jours de route. Mais si la lenteur de Brunswick servait
+Dumouriez, celle de Kellermann le compromettait singulièrement.
+Kellermann, prudent et irrésolu, quoique très brave, avait tour à tour
+avancé ou reculé, suivant les marches de l'armée prussienne; et le 17
+encore, en apprenant la perte des défilés, il avait fait un mouvement
+en arrière. Cependant, le 19 au soir, il fit avertir Dumouriez qu'il
+n'était plus qu'à deux lieues de Sainte-Menehould. Dumouriez lui avait
+réservé les hauteurs de Gisaucourt, placées à sa gauche, et dominant
+la route de Châlons et le ruisseau de l'Auve. Il lui avait mandé que,
+dans le cas d'une bataille, il pourrait se déployer sur les hauteurs
+secondaires, et se porter sur Valmy, au-delà de l'Auve. Dumouriez
+n'eut pas le temps d'aller placer lui-même son collègue. Kellermann,
+passant l'Auve le 19 dans la nuit, se porta à Valmy au centre du
+bassin, et négligea les hauteurs de Gisaucourt, qui formaient la
+gauche du camp de Sainte-Menehould, et dominaient celles de la Lune,
+sur lesquelles arrivaient les Prussiens.
+
+Dans ce moment, en effet, les Prussiens, débouchant par Grand-Pré,
+étaient arrivés en vue de l'armée française, et, gravissant les
+hauteurs de la Lune, découvraient déjà le terrain dont Dumouriez
+occupait le sommet. Renonçant à une course rapide sur Châlons, ils
+étaient joyeux, dit-on, de trouver réunis les deux généraux français,
+afin de pouvoir les enlever d'un seul coup. Leur but était de se
+rendre maîtres de la route de Châlons, de se porter à Vitry, de forcer
+Dillon aux Islettes, d'entourer ainsi Sainte-Menehould de toutes
+parts, et d'obliger les deux armées à mettre bas les armes.
+
+Le 20 au matin, Kellermann, qui, au lieu d'occuper les hauteurs de
+Gisaucourt, s'était porté au centre du bassin, sur le moulin de Valmy,
+se vit dominé en face par les hauteurs de la Lune, occupées par
+l'ennemi. D'un côté, il avait l'Hyron, que les Français tenaient en
+leur pouvoir, mais pouvaient perdre; de l'autre Gisaucourt, qu'il
+n'avait pas occupé, et où les Prussiens allaient s'établir. Dans le
+cas d'une défaite, il était rejeté dans les marécages de l'Auve,
+placés derrière le moulin de Valmy, et il pouvait être écrasé avant
+d'avoir rejoint Dumouriez, dans le fond de cet amphithéâtre. Aussitôt
+il appela son collègue auprès de lui. Mais le roi de Prusse, voyant un
+grand mouvement dans l'armée française, et croyant que le projet des
+généraux était de se porter sur Châlons, voulut aussitôt en fermer le
+chemin, et ordonna l'attaque. L'avant-garde prussienne rencontra sur
+la route de Châlons l'avant-garde de Kellermann, qui se trouvait avec
+son corps de bataille sur la hauteur de Valmy. On aborda vivement, et
+les Français, repoussés d'abord, furent ramenés et soutenus ensuite
+par les carabiniers du général Valence. Des hauteurs de la Lune, la
+canonnade s'engagea avec le moulin de Valmy, et notre artillerie
+riposta vivement à celle des Prussiens.
+
+Cependant la position de Kellermann était très hasardée; ses troupes
+étaient toutes entassées confusément sur la hauteur de Valmy, et
+trop mal à l'aise pour y combattre. Des hauteurs de la Lune, on le
+canonnait; de celles de Gisaucourt, un feu établi par les Prussiens
+maltraitait sa gauche; l'Hyron, qui flanquait sa droite, était, à la
+vérité, occupé par les Français; mais Clerfayt, attaquant ce poste
+avec vingt-cinq mille Autrichiens, pouvait s'en emparer: alors,
+foudroyé de toutes parts, Kellermann pouvait être rejeté de Valmy dans
+l'Auve, sans que Dumouriez pût le secourir. Celui-ci envoya aussitôt
+le général Stengel avec une forte division pour maintenir les Français
+sur l'Hyron, et y garantir la droite de Valmy; il enjoignit à
+Beurnonville d'appuyer Stengel avec seize bataillons; il dépêcha
+Chasot avec neuf bataillons et huit escadrons sur la route de Châlons,
+pour occuper Gisaucourt et flanquer la gauche de Kellermann. Mais
+Chasot, arrivé près de Valmy, demanda les ordres de Kellermann au
+lieu de se porter sur Gisaucourt, et laissa aux Prussiens le temps
+de l'occuper, et d'y établir un feu meurtrier pour nous. Cependant,
+appuyé de droite et de gauche, Kellermann, pouvait se soutenir sur le
+moulin de Valmy. Malheureusement un obus tombé sur un caisson le fit
+sauter, et mit le désordre dans l'infanterie; le canon de la Lune
+l'augmenta encore, et déjà la première ligne commençait à plier.
+Kellermann, apercevant ce mouvement, accourut dans les rangs, les
+rallia, et rétablit l'ordre. Dans cet instant, Brunswick pensa qu'il
+fallait gravir la hauteur, et culbuter avec la baïonnette les troupes
+françaises.
+
+Il était midi. Un brouillard épais, qui, jusqu'à ce moment, avait
+enveloppé les deux armées, était dissipé; elles s'apercevaient
+distinctement, et nos jeunes soldats voyaient les Prussiens s'avancer
+sur trois colonnes, avec l'assurance de troupes vieilles et aguerries.
+C'était pour la première fois qu'ils se trouvaient au nombre de cent
+mille hommes, sur le champ de bataille, et qu'ils allaient croiser la
+baïonnette. Ils ne connaissaient encore ni eux ni l'ennemi, et ils se
+regardaient avec inquiétude. Kellermann entre dans les retranchemens,
+dispose ses troupes par colonnes d'un bataillon de front, et leur
+ordonne, lorsque les Prussiens seront à une certaine distance, de ne
+pas les attendre, et de courir au-devant d'eux à la baïonnette. Puis
+il élève la voix et crie: _Vive la nation_!--On pouvait dans cet
+instant être brave ou lâche. Le cri de _vive la nation_ ne fait que
+des braves, et nos jeunes soldats, entraînés, marchent en répétant
+le cri de _vive la nation_! A cette vue, Brunswick, qui ne tentait
+l'attaque qu'avec répugnance, et avec une grande crainte du résultat,
+hésite, arrête ses colonnes, et finit par ordonner la rentrée au camp.
+
+Cette épreuve fut décisive. Dès ce moment, on crut à là valeur de ces
+_savetiers_, de ces _tailleurs_, qui composaient l'armée française,
+d'après les émigrés. On avait vu des hommes équipés, vêtus et braves;
+on avait vu des officiers décorés et pleins d'expérience, un général
+Duval, dont la belle taille, les cheveux blanchis inspiraient le
+respect; Kellermann, Dumouriez enfin, opposant tant de constance et
+d'habileté en présence d'un ennemi si supérieur. Dans ce moment, la
+révolution française fut jugée, et ce chaos, jusque-là ridicule,
+n'apparut plus que comme un terrible élan d'énergie.
+
+A quatre heures, Brunswick essaya une nouvelle attaque. L'assurance de
+nos troupes le déconcerta encore, et il replia une seconde fois ses
+colonnes. Marchant de surprise en surprise, trouvant faux tout ce
+qu'on lui avait annoncé, le général prussien n'avançait qu'avec la
+plus grande circonspection, et, quoiqu'on lui ait reproché de n'avoir
+pas poussé plus vivement l'attaque et culbuté Kellermann, les bons
+juges pensent qu'il a eu raison. Kellermann, soutenu de droite et de
+gauche par toute l'armée française, pouvait résister; et si Brunswick,
+enfoncé dans une gorge et dans un pays détestable, eût été battu une
+fois, il risquait d'être entièrement détruit, D'ailleurs il avait, par
+le résultat de la journée, occupé la route de Châlons: les Français se
+trouvaient coupés de leur dépôt, et il espérait les obliger à quitter
+leur position dans quelques jours. Il ne considérait pas que, maîtres
+de Vitey, ils en étaient quittes pour un détour plus long, et pour
+quelques délais dans l'arrivée de leurs convois.
+
+Telle fut la célèbre journée du 20 septembre 1792, où furent tirés
+plus de vingt mille coups de canons, et appelée depuis Canonnade de
+Valmy. La perte fut égale des deux côtés, et s'éleva pour chaque armée
+à huit ou neuf cents hommes. Mais la gaieté et l'assurance régnaient
+dans le camp français, et les reproches, le regret, dans celui des
+Prussiens. On assure que dans la soirée même les émigrés reçurent
+les plus vives remontrances du roi de Prusse, et qu'on vit diminuer
+l'influence de Calonne, le plus présomptueux des ministres émigrés, et
+le plus fécond en promesses exagérées et en renseignemens démentis.
+
+Dans la nuit même, Kellermann repassa l'Auve à petit bruit, et vint
+camper sur les hauteurs de Gisaucourt, qu'il aurait dû occuper dès
+l'origine, et dont les Prussiens avaient profité dans la journée. Les
+Prussiens demeurèrent sur les hauteurs de la Lune. Dans le fond opposé
+se trouvait Dumouriez, et à la gauche de celui-ci Kellermann, sur les
+hauteurs qu'il venait de reprendre. Dans cette position singulière,
+les Français, faisant face à la France, semblaient l'envahir, et les
+Prussiens, qui étaient appuyés contre elle, semblaient la défendre.
+C'est ici que commença, de la part de Dumouriez, une nouvelle suite
+d'actes pleins d'énergie et de fermeté, soit contre l'ennemi, soit
+contre ses propres officiers et contre l'autorité française. Avec près
+de soixante-dix mille hommes de troupes, dans un bon camp, ne manquant
+pas de vivres, ou du moins rarement, il pouvait attendre. Les
+Prussiens, au contraire, manquaient de subsistances; les maladies
+commençaient à ravager leur armée, et dans cette situation ils
+perdaient beaucoup à temporiser. Une saison affreuse, au milieu d'un
+terrain argileux et humide, ne leur permettait pas de séjourner
+long-temps. Si, reprenant trop tard l'énergie et la célérité de
+l'invasion, ils voulaient marcher sur Paris, Dumouriez était en force
+pour les suivre, et les envelopper lorsqu'ils seraient engagés plus
+avant.
+
+Ces vues étaient pleines de justesse et de prudence. Mais dans le
+camp, où les officiers s'ennuyaient de privations, et où Kellermann
+était peu satisfait de trouver une autorité supérieure; à Paris, où
+l'on se sentait séparé de là principale armée, et où l'on n'apercevait
+rien entre soi et les Prussiens, où l'on voyait même les hulans
+arriver à quinze lieues, depuis que la forêt de l'Argonne était
+ouverte, on ne pouvait approuver le plan de Dumouriez. L'assemblée, le
+conseil, se plaignaient de son entêtement, lui écrivaient les lettres
+les plus impératives pour lui faire abandonner sa position, et
+repasser la Marne. Le camp à Montmartre, et une armée entre Châlons
+et Paris, étaient le double rempart qu'il fallait aux imaginations
+épouvantées. _Les hulans vous harcèlent_, écrivait Dumouriez, _eh
+bien! tuez-les; cela ne me regarde pas. Je ne changerai pas mon plan
+pour des housardailles_. Cependant les instances et les ordres n'en
+continuaient pas moins. Dans le camp, les officiers ne cessaient pas
+de faire des observations. Les soldats seuls, soutenus par la
+gaieté du général, qui avait soin de parcourir leurs rangs, de les
+encourager, et de leur expliquer la position critique des Prussiens,
+les soldats supportaient patiemment les pluies et les privations.
+Une fois Kellermann voulut partir, et il fallut que Dumouriez, comme
+Colomb demandant encore quelques jours à son équipage, promît de
+décamper si, dans un nombre de jours donnés, les Prussiens ne
+battaient pas en retraite.
+
+La belle armée des coalisés se trouvait en effet dans un état
+déplorable; elle périssait par la disette, et surtout par le cruel
+effet de la dysenterie. Les dispositions de Dumouriez y avaient
+contribué puissamment. Les tirailleries sur le front du camp étant
+jugées inutiles, parce qu'elles n'aboutissaient à aucun résultat, il
+fut convenu entre les deux armées de les suspendre; mais Dumouriez
+stipula que ce serait sur le front seulement. Aussitôt il détacha
+toute sa cavalerie, surtout celle de nouvelle levée, dans les pays
+environnans, afin d'intercepter les convois de l'ennemi, qui, étant
+arrivé par la trouée de Grand-Pré, et ayant remonté l'Aisne pour
+suivre notre retraite, était obligé de faire suivre les mêmes détours
+à ses approvisionnemens. Nos cavaliers avaient pris goût à cette
+guerre lucrative, et la poursuivaient avec un grand succès. On était
+arrivé aux derniers jours de septembre; le mal devenait intolérable
+dans l'armée prussienne, et des officiers avaient été envoyés au camp
+français pour parlementer. D'abord il ne fut question que d'échanger
+des prisonniers; les Prussiens demandèrent aussi le bénéfice de
+l'échange pour les émigrés, mais on le leur refusa. Une grande
+politesse avait régné de part et d'autre. De l'échange des
+prisonniers, la conversation s'était reportée sur les motifs de la
+guerre, et, du côté des Prussiens, on avait presque avoué que la
+guerre était impolitique. Le caractère de Dumouriez reparut ici tout
+entier. N'ayant plus à combattre, il faisait des mémoires pour le roi
+de Prusse, et lui démontrait combien il lui était peu avantageux de
+s'unir à la maison d'Autriche contre la France. En même temps, il lui
+envoyait douze livres de café, les seules qui restassent dans les deux
+camps. Ses mémoires, qui ne pouvaient manquer d'être appréciés, furent
+néanmoins très mal accueillis, et devaient l'être. Brunswick répondit
+au nom du roi de Prusse par une déclaration aussi arrogante que le
+premier manifeste, et toute négociation fut rompue. L'assemblée,
+consultée par Dumouriez, répondit, comme le sénat romain, qu'on ne
+traiterait avec l'ennemi que lorsqu'il serait sorti de France.
+
+Ces négociations n'eurent d'autre effet que de faire calomnier le
+général, qu'on soupçonna dès lors d'avoir des relations secrètes avec
+l'étranger, et de lui attirer quelques dédains affectés de la part
+d'un monarque orgueilleux et humilié du résultat de la guerre. Mais
+tel était Dumouriez: avec tous les genres de courage, avec tous les
+genres d'esprit, il manquait de cette retenue, de cette dignité
+qui impose aux hommes, tandis que le génie ne fait que les saisir.
+Cependant, ainsi que l'avait prévu le général français, dès le 1er
+octobre les Prussiens, ne pouvant plus résister à la disette et aux
+maladies, commencèrent à décamper. Ce fut en Europe un grand sujet
+d'étonnement, de conjectures, de fables, que de voir une armée si
+puissante, si vantée, se retirer humblement devant ces ouvriers et ces
+bourgeois soulevés, qui devaient être ramenés tambour battant dans
+leurs villes, et châtiés pour en être sortis. La faiblesse avec
+laquelle furent poursuivis les Prussiens, l'espèce d'impunité dont ils
+jouirent en repassant les défilés de l'Argonne, firent supposer des
+stipulations secrètes, et même un marché avec le roi de Prusse. Les
+faits militaires vont expliquer, mieux que toutes ces suppositions, la
+retraite des coalisés.
+
+Rester dans une position aussi malheureuse n'était plus possible.
+Envahir était devenu intempestif, par une saison aussi avancée et
+aussi mauvaise. La seule ressource était donc de se retirer vers
+le Luxembourg et la Lorraine, et de s'y faire une forte base
+d'opérations, pour recommencer la campagne l'année suivante.
+D'ailleurs on a lieu de croire qu'en ce moment Frédéric-Guillaume
+songeait à prendre sa part de la Pologne; car c'est alors que
+ce prince, après avoir excité les Polonais contre la Russie et
+l'Autriche, s'apprêtait à partager leurs dépouilles. Ainsi l'état de
+la saison et des lieux, le dégoût d'une entreprise manquée, le regret
+de s'être allié contre la France avec la maison d'Autriche, et enfin
+de nouveaux intérêts dans le Nord, étaient chez le roi de Prusse des
+motifs suffisans pour déterminer sa retraite. Elle se fit avec le plus
+grand ordre, car cet ennemi qui consentait à partir, n'en était pas
+moins très puissant. Vouloir lui fermer tout à fait la retraite,
+et l'obliger à s'ouvrir un passage par une victoire, eût été une
+imprudence que Dumouriez n'aurait pas commise. Il fallait se contenter
+de la harceler, et c'est ce qu'il fit avec trop peu d'activité, par sa
+faute et celle de Kellermann.
+
+Le danger était passé, la campagne finie, et chacun était rendu à soi
+et à ses projets. Dumouriez songeait à son entreprise des Pays-Bas,
+Kellermann à son commandement de Metz, et la poursuite des Prussiens
+n'obtint plus des deux généraux l'attention qu'elle méritait.
+Dumouriez envoya le général d'Harville au Chêne-Populeux pour châtier
+les émigrés; ordonna au général Miaczinski de les attendre à Stenay,
+au sortir du passage, pour achever de les détruire; dépêcha Chasot
+du même côté pour occuper la route de Longwy; plaça les généraux
+Beurnonville, Stengel et Valence avec plus de vingt-cinq mille hommes
+sur les derrières de la grande armée, pour la poursuivre avec vigueur,
+et en même temps enjoignit à Dillon, qui s'était toujours maintenu
+aux Islettes avec le plus grand bonheur, de s'avancer par Clermont et
+Varennes, afin de couper la route de Verdun. Ces dispositions étaient
+bonnes sans doute, mais elles auraient dû être exécutées par le
+général lui-même; il aurait dû, suivant le jugement très-juste et
+très-élevé de M. Jomini, fondre directement sur le Rhin, et le
+descendre ensuite avec toute son armée. Dans ce moment de succès,
+renversant tout devant lui, il aurait conquis la Belgique en une
+marche. Mais il songeait à venir à Paris pour préparer une invasion
+par Lille. De leur côté, les trois généraux Stengel, Beurnonville
+et Valence ne s'entendirent pas assez bien, et ne poursuivirent que
+faiblement les Prussiens. Valence, qui dépendait de Kellermann, reçut
+tout à coup l'ordre de revenir joindre son général à Châlons, afin de
+reprendre la route de Metz. Il faut convenir que ce mouvement
+était singulièrement imaginé, puisqu'il ramenait Kellermann dans
+l'intérieur, pour reprendre ensuite la route de la frontière lorraine.
+La route naturelle était en avant par Vitry ou Clermont, et elle se
+conciliait avec la poursuite des Prussiens, telle que l'avait ordonnée
+Dumouriez. A peine celui-ci connut-il l'ordre donné à Valence, qu'il
+lui enjoignit de poursuivre sa marche, disant que, tant que durerait
+la jonction des armées du nord et du centre, le commandement supérieur
+lui appartiendrait à lui seul. Il s'en expliqua très-vivement avec
+Kellermann, qui revint sur sa première détermination, et consentit
+à prendre sa route par Sainte-Menehould et Clermont. Cependant la
+poursuite ne s'en fit pas moins avec beaucoup de mollesse. Dillon seul
+harcela les Prussiens avec une bouillante ardeur, et faillit même se
+faire battre en s'élançant trop vivement sur leurs traces.
+
+Le désaccord des généraux, et leurs distractions personnelles après le
+danger, furent évidemment la seule cause qui procura une retraite si
+facile aux Prussiens. On a prétendu que leur départ avait été acheté,
+qu'il avait été payé par le produit d'un grand vol dont nous allons
+parler, qu'il était convenu avec Dumouriez, et que l'une des
+stipulations du marché était la libre sortie des Prussiens; enfin que
+Louis XVI l'avait demandé du fond de sa prison. On vient de voir
+que cette retraite peut être suffisamment expliquée par des motifs
+naturels; mais bien d'autres raisons encore démontrent l'absurdité de
+ces suppositions. Ainsi il n'est pas croyable qu'un monarque, dont les
+vices n'étaient pas ceux d'une vile cupidité, se soit laissé acheter:
+on ne voit pas pourquoi, dans le cas d'une convention, Dumouriez ne se
+serait pas justifié, aux yeux des militaires, de n'avoir pas poursuivi
+l'ennemi, en avouant un traité qui n'avait rien de honteux pour lui:
+enfin le valet de chambre du roi, Cléry, assure que rien de semblable
+à la prétendue lettre adressée par Louis XVI à Frédéric-Guillaume,
+et transmise par le procureur de la commune Manuel, n'a été écrit et
+donné à ce dernier. Tout cela n'est donc que mensonge, et la retraite
+des coalisés ne fut que l'effet naturel de la guerre. Dumouriez,
+malgré ses fautes, malgré ses distractions à Grand-Pré, malgré sa
+négligence au moment de la retraite, n'en fut pas moins le sauveur
+de la France, et d'une révolution qui a peut-être avancé l'Europe de
+plusieurs siècles. C'est lui qui, s'emparant d'une armée désorganisée,
+défiante, irritée, lui rendant l'ensemble et la confiance, établissant
+sur toute cette frontière l'unité et la vigueur, ne désespérant jamais
+au milieu des circonstances les plus désastreuses, donnant après la
+perte des défilés un exemple de sang-froid inouï, persistant dans ses
+premières idées de temporisation malgré le péril, malgré son armée et
+son gouvernement, d'une manière qui prouve la vigueur de son jugement
+et de son caractère; c'est lui, disons-nous, qui sauva notre patrie de
+l'étranger et du courroux contre-révolutionnaire, et donna l'exemple
+si imposant d'un homme sauvant ses concitoyens malgré eux-mêmes. La
+conquête, si vaste qu'elle soit, n'est ni plus belle ni plus morale.
+
+
+
+
+FIN DU TOME DEUXIÈME.
+
+
+
+
+
+
+NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES DU TOME DEUXIÈME.
+
+
+
+
+NOTE 1.
+
+
+Le ministre Bertrand de Molleville a fait connaître les dispositions
+du roi et de la reine, au commencement de la première législature,
+d'une manière qui laisse peu de doutes sur leur sincérité. Voici
+comment il raconte sa première entrevue avec ces augustes personnages:
+
+«Après avoir répondu à quelques observations générales que j'avais
+faites sur la difficulté des circonstances; et sur les fautes sans
+nombre que je pourrais commettre dans un département que je ne
+connaissais point, le roi me dit: «Eh bien! vous reste-t-il encore
+quelque objection?--Non, sire; le désir d'obéir et de plaire à votre
+majesté est le seul sentiment que j'éprouve; mais pour savoir si je
+peux me flatter de la servir utilement, il serait nécessaire qu'elle
+eût la bonté de me faire connaître quel est son plan relativement à la
+constitution, quelle est la conduite qu'elle désire que tiennent ses
+ministres.--C'est juste, répondit le roi: je ne regarde pas cette
+constitution comme un chef-d'oeuvre, à beaucoup près; je crois qu'il y
+a de très grands défauts, et que si j'avais eu la liberté d'adresser
+des observations à l'assemblée, il en serait résulté des réformes
+très avantageuses; mais aujourd'hui il n'est plus temps; et je l'ai
+acceptée telle qu'elle est; j'ai juré de la faire exécuter; je dois
+être strictement fidèle à mon serment, d'autant plus que je crois que
+l'exécution la plus exacte de la constitution est le moyen le plus
+sûr de la faire connaître à la nation, et de lui faire apercevoir les
+changemens qu'il convient d'y faire. Je n'ai ni ne puis avoir d'autre
+plan que celui-là: je ne m'en écarterai certainement pas, et je désire
+que les ministres s'y conforment.--Ce plan me paraît infiniment sage,
+sire; je me sens en état de le suivre, et j'en prends l'engagement. Je
+n'ai pas assez étudié la nouvelle constitution dans son ensemble,
+ni dans ses détails, pour en avoir une opinion arrêtée, et je
+m'abstiendrai d'en adopter une, quelle qu'elle soit, avant que son
+exécution ait mis la nation à portée de l'apprécier par ses effets.
+Mais me serait-il permis de demander à votre majesté si l'opinion de
+la reine, sur ce point, est conforme à celle du roi?--Oui, absolument,
+elle vous le dira elle-même.»
+
+«Je descendis chez la reine, qui, après m'avoir témoigné avec une
+extrême bonté combien elle partageait l'obligation que le roi m'avait
+d'accepter le ministère dans des circonstances aussi critiques, ajouta
+ces mots: «Le roi vous a fait connaître ses intentions relativement
+à la constitution; ne pensez-vous pas que le seul plan qu'il y ait
+à suivre est d'être fidèle à son serment?--Oui, certainement,
+madame.--Eh bien! soyez sûr qu'on ne nous fera pas changer. Allons, M.
+Bertrand, du courage; j'espère qu'avec de la patience, de la fermeté
+et de la suite, tout n'est pas encore perdu.»
+
+(_Bertrand de Molleville_, tome VI, page 22.)
+
+
+Au témoignage de Bertrand de Molleville se joint celui de madame
+Campan, qui, quoique suspect quelquefois, a dans cette occasion un
+grand air de vérité.
+
+«La constitution avait été, comme j'ai dit, présentée au roi le 3
+septembre; je reviens sur cette présentation, parce qu'elle offrait un
+sujet de délibération bien important. Tous les ministres, excepté
+M. de Montmorin, insistèrent sur la nécessité d'accepter l'acte
+constitutionnel dans son entier. Ce fut aussi l'avis du prince de
+Kaunitz. Malouet désirait que le roi s'expliquât avec sincérité sur
+les vices et les dangers qu'il remarquait dans la constitution. Mais
+Duport et Barnave, alarmés de l'esprit qui régnait dans la société
+des Jacobins, et même dans l'assemblée où Robespierre les avait déjà
+dénoncés comme traîtres à la patrie, et craignant de grands malheurs,
+unirent leurs avis à ceux de la majorité des ministres et de M. de
+Kaunitz. Ceux qui voulaient franchement maintenir la constitution,
+conseillaient de ne point l'accepter purement et simplement; de ce
+nombre étaient, comme je l'ai dit, MM. Montmorin et Malouet. Le roi
+paraissait goûter leurs avis; et c'est une des plus grandes preuves de
+la sincérité de l'infortuné monarque.»
+
+(_Mémoires de madame Campan_, tome II, page 161.)
+
+
+
+
+NOTE 2.
+
+
+C'est madame Campan qui s'est chargée de nous apprendre que le roi
+avait une correspondance secrète avec Coblentz.
+
+«Pendant que des courriers portaient les lettres confidentielles du
+roi aux princes ses frères et aux princes étrangers, l'assemblée fit
+inviter le roi à écrire aux princes, pour les engager à rentrer en
+France. Le roi chargea l'abbé de Montesquiou de lui faire la lettre
+qu'il voulait envoyer. Cette lettre, parfaitement écrite, d'un style
+touchant et simple, analogue au caractère de Louis XVI, et remplie
+d'argumens très forts sur l'avantage de se rallier aux principes de
+la constitution, me fut confiée par le roi, qui me chargea de lui en
+faire une copie.
+
+«A cette époque, M. Mor----, un des intendans de la maison de
+Monsieur, obtint de l'assemblée un passeport pour se rendre près du
+prince, à raison d'un travail indispensable sur sa maison. La reine
+le choisit pour porter cette lettre, elle voulut la lui remettre
+elle-même, et lui en fit connaître le motif. Le choix de ce courrier
+m'étonnait: la reine m'assura qu'il était parfait; qu'elle comptait
+même sur son indiscrétion, et qu'il était seulement essentiel que
+l'on eût connaissance de la lettre du roi à ses frères. _Les princes
+étaient sans doute prévenus par la correspondance particulière_.
+Monsieur montra cependant quelque surprise; et le messager revint plus
+affligé que satisfait d'une semblable marque de confiance qui pensa
+lui coûter la vie pendant les années de terreur.»
+
+(_Mémoires de madame Campan_, tome II, page 172. )
+
+
+
+
+NOTE 3.
+
+
+_Lettre du roi à Louis-Stanislas-Xavier, prince français, frère du
+roi_.
+
+
+Paris, le 11 novembre 1791.
+
+«Je vous ai écrit, mon frère, le 16 octobre dernier, et vous avez
+dû ne pas douter de mes véritables sentimens. Je suis étonné que ma
+lettre n'ait pas produit l'effet que je devais en attendre. Pour vous
+rappeler à vos devoirs, j'ai employé tous les motifs qui doivent
+le plus vous toucher. Votre absence est un prétexte pour tous les
+malveillans, une sorte d'excuse pour tous les Français trompés, qui
+croient me servir en tenant la France entière dans une inquiétude et
+une agitation qui font le tourment de ma vie. La révolution est finie,
+la constitution est achevée. La France la veut, je la maintiendrai;
+c'est de son affermissement que dépend aujourd'hui le salut de la
+monarchie. La constitution vous a donné des droits, elle y a mis une
+condition que vous devez vous hâter de remplir. Croyez-moi, mon frère,
+repoussez les doutes qu'on voudrait vous donner sur ma liberté. Je
+vais prouver, par un acte bien solennel, et dans une circonstance qui
+vous intéresse, que je puis agir librement. Prouvez-moi que vous êtes
+mon frère et Français, en cédant à mes instances. Votre véritable
+place est auprès de moi; votre intérêt, vos sentimens vous conseillent
+également de venir la reprendre; je vous y invite, et s'il le faut, je
+vous l'ordonne.
+
+«_Signé_ LOUIS.»
+
+
+
+
+_Réponse de Monsieur au roi_.
+
+
+Coblentz, le 3 décembre 1791.
+
+«Sire, mon frère et seigneur,
+
+«Le comte de Vergennes m'a remis de la part de votre majesté une
+lettre dont l'adresse, malgré mes noms de baptême qui s'y trouvent,
+est si peu la mienne, que j'ai pensé la lui rendre sans l'ouvrir.
+Cependant, sur son assertion positive qu'elle était pour moi, je l'ai
+ouverte, et le nom de frère que j'y ai trouvé ne m'ayant plus laissé
+de doute, je l'ai lue avec le respect que je dois à l'écriture et au
+seing de votre majesté. L'ordre qu'elle contient de me rendre auprès
+de la personne de votre majesté n'est pas l'expression libre de sa
+volonté; et mon honneur, mon devoir, ma tendresse même, me défendent
+également d'y obéir. Si votre majesté veut connaître tous ces motifs
+plus en détail, je la supplie de se rappeler ma lettre du 10 septembre
+dernier. Je la supplie aussi de recevoir avec bonté l'hommage des
+sentimens, aussi tendres que respectueux, avec lesquels je suis, sire,
+etc., etc., etc.»
+
+
+
+
+_Lettre du roi à Charles-Philippe, prince français, frère du roi_.
+
+
+Paris, le 11 novembre 1591.
+
+«Vous avez sûrement connaissance du décret que l'assemblée nationale a
+rendu relativement aux Français éloignés de leur patrie; je ne crois
+pas devoir y donner mon consentement, aimant à me persuader que
+les moyens de douceur rempliront plus efficacement le but qu'on se
+propose, et que réclame l'intérêt de l'état. Les diverses démarches
+que j'ai faites auprès de vous ne peuvent vous laisser aucun doute sur
+mes intentions ni sur mes voeux. La tranquillité publique et mon repos
+personnel sont intéressés à votre retour. Vous ne pourriez prolonger
+une conduite qui inquiète la France et qui m'afflige, sans manquer à
+vos devoirs les plus essentiels. Epargnez-moi le regret de recourir à
+des mesures sévères contre vous; consultez votre véritable intérêt;
+laissez-vous guider par l'attachement que vous devez à votre pays,
+et cédez enfin au voeu des Français et à celui de votre roi. Cette
+démarche, de votre part, sera une preuve de vos sèntimens pour moi, et
+vous assurera la continuation de ceux que j'ai toujours eus pour vous.
+
+«_Signé_ LOUIS.»
+
+
+
+
+_Réponse de M. le comte d'Artois au roi_.
+
+
+Coblentz, 3 décembre 1791.
+
+«Sire, mon frère et seigneur,
+
+« Le comte de Vergennes m'a remis hier une lettre qu'il m'a assuré
+m'avoir été adressée par votre majesté. La suscription, qui me donne
+un titre que je ne puis admettre, m'a fait croire que cette lettre
+ne m'était pas destinée; cependant ayant reconnu le cachet de votre
+majesté, je l'ai ouverte, j'ai respecté l'écriture et la signature de
+mon roi; mais l'omission totale du nom de frère, et, plus que tout,
+les décisions rappelées dans cette lettre, m'ont donné une nouvelle
+preuve de la captivité morale et physique où nos ennemis osent retenir
+votre majesté. D'après cet exposé, votre majesté trouvera simple que,
+fidèle à mon devoir et aux lois de l'honneur, je n'obéisse pas à des
+ordres évidemment arrachés par la violence.
+
+«Au surplus, la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à votre majesté,
+conjointement avec Monsieur, le 10 septembre dernier, contient les
+sentimens, les principes et les résolutions dont je ne m'écarterai
+jamais; je m'y réfère donc absolument: elle sera la base; de ma
+conduite, et j'en renouvelle ici le serment. Je supplie votre majesté
+de recevoir l'hommage des sentimens aussi tendres que respectueux,
+avec lesquels je suis, sire, etc., etc., etc.»
+
+
+
+
+NOTE 4.
+
+
+Le rapport de MM. Gallois et Gensonné est sans contredit le meilleur
+historique du commencement des troubles dans la Vendée. L'origine de
+ces troubles en est la partie la plus intéressante, parce qu'elle
+en fait connaître les causes. J'ai donc cru nécessaire de citer ce
+rapport. Il me semble qu'il éclaircit l'une des parties les plus
+curieuses de cette funeste histoire.
+
+_Rapport de MM. Gallois et Gensonné, commissaires civils envoyés dans
+les départemens de la Vendée et des Deux-Sèvres, en vertu des décrets
+de l'assemblée constituante, fait à l'assemblée législative le 6
+octobre 1791_.
+
+«Messieurs, l'assemblée nationale a décrété le 16 juillet dernier, sur
+le rapport de son comité des recherches, que des commissaires civils
+seraient envoyés dans le département de la Vendée pour y prendre tous
+les éclaircissemens qu'ils pourraient se procurer sur les causes
+des derniers troubles de ce pays, et concourir avec les corps
+administratifs au rétablissement de la tranquillité publique.
+
+«Le 28 juillet nous avons été chargés de cette mission, et nous
+sommes partis deux jours après pour nous rendre à Fontenay-le-Comte,
+chef-lieu de ce département.
+
+«Après avoir conféré pendant quelques jours avec les administrateurs
+du directoire sur la situation des choses et la disposition des
+esprits; après avoir arrêté avec les trois corps administratifs
+quelques mesures préliminaires pour le maintien de l'ordre public,
+nous nous sommes déterminés à nous transporter dans les différens
+districts qui composent ce département, afin d'examiner ce qu'il y
+avait de vrai ou de faux, de réel ou d'exagéré dans les plaintes qui
+nous étaient déjà parvenues, afin de constater en un mot avec le plus
+d'exactitude possible la situation de ce département.
+
+«Nous l'avons parcouru presque dans toute son étendue, tantôt pour y
+prendre des renseignemens qui nous étaient nécessaires, tantôt pour y
+maintenir la paix, prévenir les troubles publics, ou pour empêcher les
+violences dont quelques citoyens se croyaient menacés.
+
+«Nous avons entendu dans plusieurs directoires de districts toutes les
+municipalités dont chacun d'eux est composé; nous avons écouté avec la
+plus grande attention tous les citoyens, qui avaient soit des faits à
+nous communiquer, soit des vues à nous proposer; nous avons recueilli
+avec soin, en les comparant, tous les détails qui sont parvenus
+à notre connaissance; mais comme nos informations ont été plus
+nombreuses que variées, comme partout les faits, les plaintes, les
+observations ont été semblables, nous allons vous présenter sous un
+point de vue général et d'une manière abrégée mais exacte, le résultat
+de cette foule de faits particuliers.
+
+«Nous croyons inutile de mettre sous vos yeux les détails que nous
+nous étions procurés concernant les troubles antérieurs: ils ne
+nous ont pas paru avoir une influence bien directe sur la situation
+actuelle de ce département; d'ailleurs la loi de l'amnistie ayant
+arrêté les progrès de différentes procédures auxquelles ces troubles
+avaient donné lieu, nous ne pourrions vous présenter sur ces objets
+que des conjectures vagues et des résultats incertains.
+
+«L'époque de la prestation du serment ecclésiastique a été pour
+le département de la Vendée la première époque de ses troubles:
+jusqu'alors le peuple y avait joui de la plus grande tranquillité.
+Éloigné du centre commun de toutes les actions et de toutes les
+résistances, disposé par son caractère naturel à l'amour de la paix,
+au sentiment de l'ordre, au respect de la loi, il recueillait les
+bienfaits de la révolution sans en éprouver les orages.
+
+«Dans les campagnes, la difficulté des communications, la simplicité
+d'une vie purement agricole, les leçons de l'enfance et des emblèmes
+religieux destinés à fixer sans cesse nos regards, ont ouvert son âme
+à une foule d'impressions superstitieuses que dans l'état actuel des
+choses nulle espèce de lumière ne peut ni détruire ni modérer.
+
+«Sa religion, c'est-à-dire la religion telle qu'il la conçoit, est
+devenue pour lui la plus forte et pour ainsi dire l'unique habitude
+morale de sa vie; l'objet le plus essentiel qu'elle lui présente
+est le culte des images; et le ministre de ce culte, celui que les
+habitans des campagnes regardent comme le dispensateur des grâces
+célestes, qui peut, par la ferveur de ses prières, adoucir
+l'intempérie des saisons, et qui dispose du bonheur d'une vie future,
+a bientôt réuni en sa faveur les plus douces comme les plus vives
+affections de leurs âmes.
+
+«La constance du peuple de ce département dans l'exercice de ses
+actions religieuses, et la confiance illimitée dont y jouissent les
+prêtres auxquels il est habitué, sont un des principaux élémens des
+troubles qui l'ont agité et qui peuvent l'agiter encore.
+
+«Il est aisé de concevoir avec quelle activité des prêtres, ou égarés
+ou factieux ont pu mettre à profit ces dispositions du peuple à
+leur égard: on n'a rien négligé pour échauffer le zèle, alarmer les
+consciences, fortifier les caractères faibles, soutenir les caractères
+décidés; on a donné aux uns des inquiétudes et des remords; on a donné
+aux autres des espérances de bonheur et de salut; on a essayé sur
+presque tous, avec succès, l'influence de la séduction et de la
+crainte.
+
+«Plusieurs d'entre ces ecclésiastiques sont de bonne foi: ils
+paraissent fortement pénétrés et des idées qu'ils répandent et des
+sentimens qu'ils inspirent; d'autres sont accusés de couvrir du zèle
+de la religion des intérêts plus chers à leurs coeurs: ceux-ci ont une
+activité politique qui s'accroît ou se modère selon les circonstances.
+
+«Une coalition puissante s'est formée entre l'ancien évêque de Luçon
+et une partie de l'ancien clergé de son diocèse: on a arrêté un plan
+d'opposition à l'exécution des décrets qui devaient se réaliser dans
+toutes les paroisses. Des mandemens, des écrits incendiaires envoyés
+de Paris ont été adressés à tous les curés pour les fortifier dans
+leur résolution ou les engager dans une confédération qu'on supposait
+générale. Une lettre circulaire de M. Beauregard, grand-vicaire de M.
+de Merci, ci-devant évêque de Luçon, déposée au greffe du tribunal
+de Fontenay, et que cet ecclésiastique a reconnue lors de son
+interrogatoire, fixera votre opinion, Messieurs, d'une manière exacte,
+et sur le secret de cette coalition, et sur la marche très habilement
+combinée de ceux qui l'ont formée. La voici:
+
+
+_Lettre datée de Luçon, du 31 mai 1791, sous enveloppe, à l'adresse du
+curé de la Réorthe_.
+
+«Un décret de l'assemblée nationale, Monsieur, en date du 7 mai,
+accorde aux ecclésiastiques qu'elle a prétendu destituer pour refus
+du serment, l'usage des églises paroissiales pour y dire la messe
+seulement; le même décret autorise les catholiques romains, ainsi que
+tous les non-conformistes, à s'assembler pour l'exercice de leur culte
+religieux dans le lieu qu'ils auront choisi à cet effet, à la charge
+que dans les instructions publiques il ne sera rien dit contre la
+constitution civile du clergé.
+
+«La liberté accordée aux pasteurs légitimes par le premier article de
+ce décret doit être regardée comme un piége d'autant plus dangereux
+que les fidèles ne trouveraient dans les églises dont les intrus se
+sont emparés, d'autres instructions que celles de leurs faux pasteurs;
+qu'ils ne pourraient y recevoir des sacremens que de leurs mains,
+et qu'ainsi ils auraient avec ces pasteurs schismatiques une
+communication que les lois de l'Église interdisent. Pour éviter
+un aussi grand mal, messieurs les curés sentiront la nécessité de
+s'assurer au plus tôt d'un lieu où ils puissent, en vertu du second
+article de ce décret, exercer leurs fonctions et réunir leurs fidèles
+paroissiens, dès que leur prétendu successeur se sera emparé de leur
+église; sans cette précaution, les catholiques, dans la crainte d'être
+privés de la messe et des offices divins, appelés par la voix des faux
+pasteurs, seraient bientôt engagés à communiquer avec eux, et exposés
+aux risques d'une séduction presque inévitable.
+
+«Dans les paroisses où il y a peu de propriétaires aisés, il sera sans
+doute difficile de trouver un local convenable, de se procurer des
+vases sacrés et des ornemens; alors une simple grange, un autel
+portatif, une chasuble d'indienne ou de quelque autre étoffe commune,
+des vases d'étain, suffiront, dans ce cas de nécessité, pour célébrer
+les saints mystères et l'office divin.
+
+«Cette simplicité, cette pauvreté, en nous rappelant les premiers
+siècles de l'Église et le berceau de notre sainte religion, peut être
+un puissant moyen pour exciter le zèle des ministres et la ferveur des
+fidèles. Les premiers chrétiens n'avaient d'autres temples que leurs
+maisons; c'est là que se réunissaient les pasteurs et le troupeau pour
+y célébrer les saints mystères, entendre la parole de Dieu et chanter
+les louanges du Seigneur. Dans les persécutions dont l'Église fut
+affligée, forcés d'abandonner leurs basiliques, on en vit se retirer
+dans les cavernes et jusque dans les tombeaux; et ces temps d'épreuves
+furent pour les vrais fidèles l'époque de la plus grande ferveur.
+Il est bien peu de paroisses où messieurs les curés ne puissent se
+procurer un local et des ornemens tels que je viens de les dépeindre;
+et, en attendant qu'ils se soient pourvus des choses nécessaires; ceux
+de leurs voisins qui ne seront pas déplacés pourront les aider de
+ce qui sera dans leur église à leur disposition. Nous pourrons
+incessamment fournir des pierres sacrées à ceux qui en auront besoin,
+et dès à présent nous pouvons faire consacrer les calices ou les vases
+qui en tiendront lieu.
+
+«M. l'évêque de Luçon, dans des avis particuliers qu'il nous a
+transmis pour servir de supplément à l'instruction de M. l'évêque
+de Langres, et qui seront également communiqués dans les différens
+diocèses, propose à messieurs les curés:
+
+«1. De tenir un double registre où seront inscrits les actes de
+baptême, mariage et sépulture des catholiques de la paroisse: un de
+ces registres restera entre leurs mains; l'autre sera par eux déposé
+tous les ans entré les mains d'une personne de confiance.
+
+«2. Indépendamment de ce registre, messieurs les curés en tiendront,
+un autre, double aussi, où seront inscrits les actes de dispenses,
+concernant les mariages, qu'ils auront accordées en vertu des pouvoirs
+qui leur seront donnés par l'article 18 de l'instruction: ces actes
+seront signés de deux témoins sûrs et fidèles, et, pour leur donner
+plus d'authenticité, les registres destinés à les inscrire seront
+approuvés, cotés et paraphés par M. l'évêque, ou, en son absence, par
+un de ses vicaires généraux; un double de ce registre sera remis,
+comme il est dit ci-dessus, à une personne de confiance.
+
+«3. Messieurs les curés attendront, s'il est possible, pour se retirer
+de leur église et de leur presbytère, que leur prétendu successeur
+leur ait notifié l'acte de sa nomination et institution, et ils
+protesteront contre tout ce qui serait fait en conséquence.
+
+«4. Ils dresseront en secret un procès-verbal de l'installation du
+prétendu curé, et de l'invasion par lui faite de l'église paroissiale
+et du presbytère: dans ce procès-verbal, dont je joins ici le modèle,
+ils protesteront formellement contre tous les actes de juridiction
+qu'il voudrait exercer comme curé de la paroisse; et pour donner à cet
+acte toute l'authenticité possible, il sera signé par le curé, son
+vicaire, s'il y en a un, et un prêtre voisin, et même par deux ou
+trois laïcs pieux et discrets, en prenant néanmoins toutes les
+précautions pour ne pas compromettre le secret.
+
+«5. Ceux de messieurs les curés dont les paroisses seraient déclarées
+supprimées sans l'intervention de l'évêque légitime, useront des mêmes
+moyens; ils se regarderont toujours comme seuls légitimes pasteurs
+de leurs paroisses; et s'il leur était absolument impossible d'y
+demeurer, ils tâcheront de se procurer un logement dans le voisinage
+et à la portée de pourvoir aux besoins spirituels de leurs
+paroissiens, et ils auront grand soin de les prévenir et de les
+instruire de leurs devoirs à cet égard.
+
+«6. Si la puissance civile s'oppose à ce que les fidèles catholiques
+aient un cimetière commun, ou si les parens des défunts montrent
+une trop grande répugnance à ce qu'ils soient enterrés dans un lieu
+particulier, quoique béni spécialement, comme il est dit article 19
+de l'instruction, après que le pasteur légitime ou l'un de ses
+représentans aura fait à la maison les prières prescrites par le
+rituel et aura dressé l'acte mortuaire, qui sera signé par les parens,
+on pourra porter le corps du défunt à la porte de l'église, et les
+parens pourront l'accompagner; mais ils seront avertis de se retirer
+au moment où le curé et les vicaires intrus viendraient faire la levée
+du corps, pour ne pas participer aux cérémonies et aux prières de ces
+prêtres schismatiques.
+
+«7. Dans les actes, lorsque l'on contestera aux curés remplacés leur
+titre de curé, il signeront ces actes de leur nom de baptême et de
+famille, sans prendre aucune qualité.
+
+«Je vous prie, Monsieur, et ceux de messieurs vos confrères à qui vous
+croirez devoir communiquer ma lettre, de vouloir bien nous informer
+du moment de votre remplacement, s'il y a lieu, de l'installation
+de votre prétendu successeur et de ses circonstances les plus
+remarquables, des dispositions de vos paroissiens à cet égard, des
+moyens que vous croirez devoir prendre pour le service de votre
+paroisse et de votre demeure, si vous êtes absolument forcé d'en
+sortir. Vous ne doutez sûrement pas que tous ces détails ne nous
+intéressent bien vivement; vos peines sont les nôtres, et notre voeu
+le plus ardent serait de pouvoir, en les partageant, en adoucir
+l'amertume.
+
+«J'ai l'honneur d'être, avec un respectueux et inviolable attachement,
+votre très humble et très obéissant serviteur.»
+
+«Ces manoeuvres ont été puissamment secondées par des missionnaires
+établis dans le bourg de Saint-Laurent, district de Montaigu; c'est
+même à l'activité de leur zèle, à leurs sourdes menées, à leurs
+infatigables et secrètes prédications, que nous croyons devoir
+principalement attribuer la disposition d'une très grande partie du
+peuple dans la presque totalité du département de la Vendée et dans
+le district de Châtillon, département des Deux-Sèvres: il importe
+essentiellement de fixer l'attention de l'assemblée nationale sur la
+conduite de ces missionnaires et l'esprit de leur institution.
+
+«Cet établissement fut fondé, il y a environ soixante ans, pour une
+société de prêtres séculiers vivant d'aumônes, et destinés, en qualité
+de missionnaires, à la prédication. Ces missionnaires, qui ont acquis
+la confiance du peuple en distribuant avec art des chapelets, des
+médailles et des indulgences, et en plaçant sur les chemins de toute
+cette partie de la France des calvaires de toutes les formes; ces
+missionnaires sont devenus depuis assez nombreux pour former de
+nouveaux établissemens dans d'autres parties du royaume. On les trouve
+dans les ci-devant provinces de Poitou, d'Anjou, de Bretagne et
+d'Aunis, voués avec la même activité au succès, et en quelque sorte à
+l'éternelle durée de cette espèce de pratiques religieuses, devenues,
+par leurs soins assidus, l'unique religion du peuple. Le bourg de
+Saint-Laurent est leur chef-lieu; ils y ont bâti récemment une vaste
+et belle maison conventuelle, et y ont acquis, dit-on, d'autres
+propriétés territoriales.
+
+«Cette congrégation est liée par la nature et l'esprit de son
+institution, à un établissement de soeurs grises, fondé dans le même
+lieu, et connu sous le nom de _filles de la sagesse_. Consacrées dans
+ce département et dans plusieurs autres au service des pauvres, et
+particulièrement des hôpitaux, elles sont pour ces missionnaires un
+moyen très actif de correspondance générale dans le royaume: la maison
+de Saint-Laurent est devenue le lieu de leur retraite, lorsque la
+ferveur intolérante de leur zèle ou d'autres circonstances ont forcé
+les administrateurs des hôpitaux qu'elles desservaient à se passer de
+leurs secours.
+
+«Pour déterminer votre opinion sur la conduite de ces ardens
+missionnaires et sur la morale religieuse qu'ils professent, il
+suffira, Messieurs, de vous présenter un abrégé sommaire des maximes
+contenues dans différens manuscrits saisis chez eux par les, gardes
+nationales d'Angers et de Cholet.
+
+«Ces manuscrits, rédigés en forme d'instruction pour le peuple des
+campagnes, établissent en thèse qu'on ne peut s'adresser aux prêtres
+constitutionnels, qualifiés d'intrus, pour l'administration des
+sacremens; que tous ceux qui y participent, même par leur seule
+présence, sont coupables de péché mortel, et qu'il n'y a que
+l'ignorance ou le défaut d'esprit qui puisse les excuser; que ceux
+qui auront l'audace de se faire marier par les intrus ne seront pas
+mariés, et qu'ils attireront la malédiction divine sur eux et sur
+leurs enfans; que les choses s'arrangeront de manière que la validité
+des mariages faits par les anciens curés ne sera pas contestée, mais
+qu'en attendant il faut se résoudre à tout; que si les enfans ne
+passent point pour légitimes, ils le seront néanmoins; qu'au contraire
+les enfans de ceux qui auront été mariés devant les intrus seront
+vraiment _bâtards_, parce que Dieu n'aura point ratifié leur union,
+et qu'il vaut mieux qu'un mariage soit nul devant les hommes que s'il
+l'était devait Dieu; qu'il ne faut point s'adresser aux nouveaux curés
+pour les enterremens, et que si l'ancien curé ne peut pas les faire
+sans exposer sa vie et sa liberté, il faut que les parens ou amis du
+défunt les fassent eux-mêmes secrètement.
+
+«On y observe que l'ancien curé aura soin de tenir un registre exact
+pour y enregistrer ces différens actes; qu'à la vérité il est possible
+que les tribunaux civils n'y aient aucun égard, mais que c'est un
+malheur auquel il faut se résoudre; que l'enregistrement civil est un
+avantage précieux dont il faudra cependant se passer, parce qu'il vaut
+mieux en être privé que d'apostasier en s'adressant à un intrus.
+
+«Enfin on y exhorte tous les fidèles à n'avoir aucune communication
+avec l'intrus, aucune part à son intrusion; on y déclare que les
+officiers municipaux qui l'installeront seront apostats comme lui, et
+qu'à l'instant même les sacristains, chantres et sonneurs de cloches
+doivent abdiquer leurs emplois.
+
+«Telle est, Messieurs, la doctrine absurde et séditieuse que
+renferment ces manuscrits, et dont la voix publique accuse les
+missionnaires de Saint-Laurent de s'être rendus les plus ardens
+propagateurs.
+
+«Ils furent dénoncés dans le temps au comité des recherches de
+l'assemblée nationale, et le silence qu'on a gardé à leur égard n'a
+fait qu'ajouter à l'activité de leurs efforts et augmenter leur
+funeste influence.
+
+«Nous avons cru indispensable de mettre sous vos yeux l'analyse
+abrégée des principes contenus dans ces écrits, telle qu'elle est
+exposée dans un arrêté du département de Maine-et-Loire, du 5 juin
+1791, parce qu'il suffit de les comparer avec la lettre circulaire du
+grand-vicaire du ci-devant évêque de Luçon, pour se convaincre qu'ils
+tiennent à un système d'opposition général contre les décrets sur
+l'organisation civile du clergé; et l'état actuel de la majorité des
+paroisses de ce département ne présente que le développement de ce
+système et les principes de cette doctrine mis presque partout en
+action.
+
+«Le remplacement trop tardif des curés a beaucoup contribué au succès
+de cette coalition: ce retard a été nécessité d'abord par le refus de
+M. Servant, qui, après avoir été nommé à l'évêché du département et
+avoir accepté cette place, a déclaré, le 10 avril, qu'il retirait
+son acceptation. M. Rodrigue, évêque actuel du département, que sa
+modération et sa fermeté soutiennent presque seules sur un siège
+environné d'orages et d'inquiétudes, M. Rodrigue n'a pu être nommé que
+dans les premiers jours du mois de mai. A cette époque, les actes de
+résistance avaient été calculés et déterminés sur un plan uniforme;
+l'opposition était ouverte et en pleine activité; les grands-vicaires
+et les curés s'étaient rapprochés et se tenaient fortement unis par le
+même lien; les jalousies, les rivalités, les querelles de l'ancienne
+hiérarchie ecclésiastique avaient eu le temps de disparaître, et tous
+les intérêts étaient venus se réunir dans un intérêt commun.
+
+«Le remplacement n'a pu s'effectuer qu'en partie; la très grande
+majorité des anciens fonctionnaires publics ecclésiastiques existe
+encore dans les paroisses, revêtue de ses anciennes fonctions; les
+dernières nominations n'ont eu presque aucun succès; et les sujets
+nouvellement élus, effrayés par la perspective des contradictions et
+des désagrémens sans nombre que leur nomination leur prépare, n'y
+répondent que par des refus.
+
+«Cette division des prêtres assermentés et non assermentés a établi
+une véritable scission dans le peuple de leurs paroisses; les familles
+y sont divisées; on a vu et l'on voit chaque jour des femmes se
+séparer de leurs maris, des enfans abandonner leurs pères; l'état des
+citoyens n'est le plus souvent constaté que sur des feuilles volantes
+et le particulier qui les reçoit, n'étant revêtu d'aucun caractère
+public, ne peut donner à ce genre de preuve une authenticité légale.
+
+«Les municipalités se sont désorganisées, et le plus grand nombre
+d'entre elles pour ne pas concourir au déplacement des curés non
+assermentés.
+
+«Une grande partie des citoyens a renoncé au service de la garde
+nationale, et celle qui reste ne pourrait être employée sans dangers
+dans tous les mouvemens qui auraient pour principe ou pour objet des
+actes concernant la religion, parce que le peuple verrait alors dans
+les gardes nationales non les instrumens impassibles de la loi, mais
+les agens d'un parti contraire au sien.
+
+«Dans plusieurs parties du département, un administrateur, un juge, un
+membre du corps électoral, sont vus avec aversion par le peuple, parce
+qu'ils concourent à l'exécution de la loi relative aux fonctionnaires
+ecclésiastiques.
+
+«Cette disposition des esprits est d'autant plus déplorable, que les
+moyens d'instruction deviennent chaque jour plus ou moins difficiles.
+Le peuple, qui confond les lois générales de l'état et les règlemens
+particuliers pour l'organisation civile du clergé, en fait la lecture
+et en rend la publication inutile.
+
+«Les mécontens, les hommes qui n'aiment pas le nouveau régime, et ceux
+qui dans le nouveau régime n'aiment pas les lois relatives au clergé,
+entretiennent avec soin cette aversion du peuple, fortifient par
+tous les moyens qui sont en leur pouvoir le crédit des prêtres non
+assermentés, et affaiblissent le crédit des autres; l'indigent
+n'obtient de secours, l'artisan ne peut espérer l'emploi de ses talens
+et de son industrie, qu'autant qu'il s'engage à ne pas aller à la
+messe du prêtre assermenté; et c'est par ce concours de confiance
+dans les anciens prêtres d'une part, et de menaces et de séduction
+de l'autre, qu'en ce moment les églises desservies par les prêtres
+assermentés sont désertes, et que l'on court en foule dans celles où,
+par défaut de sujets, les remplacemens n'ont pu s'effectuer encore.
+
+«Rien n'est plus commun que de voir dans les paroisses de cinq à six
+cents personnes, dix ou douze seulement aller à la messe du prêtre
+assermenté; la proportion est la même dans tous les lieux du
+département; les jours de dimanche et de fête, on voit des villages
+et des bourgs entiers dont les habitans désertent leurs foyers pour
+aller, à une et quelquefois deux lieues, entendre la messe d'un prêtre
+non assermenté. Ces déplacemens habituels nous ont paru la cause la
+plus puissante de la fermentation, tantôt sourde, tantôt ouverte,
+qui existe dans la presque totalité des paroisses desservies par les
+prêtres assermentés: on conçoit aisément qu'une multitude d'individus
+qui se croient obligés par leur conscience d'aller au loin chercher
+les secours spirituels qui leur conviennent, doivent voir avec
+aversion, lorsqu'ils rentrent chez eux excédés de fatigue, les cinq ou
+six personnes qui trouvent à leur portée le prêtre de leur choix: ils
+considèrent avec envie et traitent avec dureté, souvent même avec
+violence, des hommes qui leur paraissent avoir un privilège exclusif
+en matière de religion. La comparaison qu'ils font entre la facilité
+qu'ils avaient autrefois de trouver à côté d'eux des prêtres qui
+avaient leur confiance, et l'embarras, la fatigue et la perte de
+temps qu'occasionnent ces courses répétées, diminue beaucoup leur
+attachement pour la constitution, à qui ils attribuent tous ces
+désagrémens de leur situation nouvelle.
+
+«C'est à cette cause générale, plus active peut-être en ce moment que
+la provocation secrète des prêtres non assermentés, que nous croyons
+devoir attribuer surtout l'état de discorde intérieure où nous avons
+trouvé la plus grande partie des paroisses: de département desservies
+par les prêtres assermentés.
+
+«Plusieurs d'entre elles nous ont présenté, ainsi qu'aux corps
+administratifs, des pétitions tendant à être autorisées à louer des
+édifices particuliers pour l'usage de leur culte religieux, mais
+comme ces pétitions, que nous savions être provoquées avec le
+plus d'activité par des personnes qui ne les signaient pas, nous
+paraissaient tenir à un système plus général et plus secret, nous
+n'avons pas cru devoir statuer sur une séparation religieuse que
+nous croyions à cette époque, et vu la situation de ce département,
+renfermer tous les caractères d'une scission civile entre les
+citoyens. Nous avons pensé et dit publiquement que c'était à vous,
+messieurs, à déterminer d'une manière précise comment et par quel
+concours d'influences morales, de lois et de moyens d'exécution,
+l'exercice de la liberté d'opinions religieuses doit, sur cet
+objet, dans les circonstances actuelles, s'allier au maintien de la
+tranquillité publique.
+
+«On sera surpris sans doute que les prêtres non assermentés qui
+demeurent dans les anciennes paroisses, ne profitent pas de la liberté
+que leur donne la loi d'aller dire la messe dans l'église desservie
+par le nouveau curé, et ne s'empressent pas, en usant de cette
+faculté, d'épargner à leurs anciens paroissiens, à des hommes qui leur
+sont restés attachés, la perte de temps et les embarras de ces courses
+nombreuses et forcées. Pour expliquer cette conduite en apparence si
+extraordinaire, il importe de se rappeler qu'une des choses qui ont
+été le plus fortement recommandées aux prêtres non assermentés par les
+hommes habiles qui ont dirigé cette grande entreprise de religion, est
+de s'abstenir de toute communication avec les prêtres qu'ils appellent
+intrus et usurpateurs, de peur que le peuple, qui n'est frappé que
+des signes sensibles, ne s'habituât enfin à ne voir aucune différence
+entre des prêtres qui feraient dans la même église l'exercice du même
+culte.
+
+«Malheureusement cette division religieuse a produit une séparation
+politique entre les citoyens, et cette séparation se fortifie encore
+par la dénomination attribuée à chacun des deux partis; le très petit
+nombre de personnes qui vont dans l'église des prêtres assermentés,
+s'appellent et sont appelées _patriotes_; ceux qui vont dans
+l'église des prêtres non assermentés sont appelés et s'appellent
+_aristocrates_. Ainsi, pour ces pauvres habitans des campagnes,
+l'amour ou la haine de leur patrie consiste aujourd'hui, non point à
+obéir aux lois, à respecter les autorités légitimes, mais à aller à la
+messe du prêtre assermenté; la séduction, l'ignorance et le préjugé
+ont jeté à cet égard de si profondes racines, que nous avons eu
+beaucoup de peine à leur faire entendre que la constitution de
+l'état n'était point la constitution civile du clergé; que la loi ne
+tyrannisait point les consciences; que chacun était le maître d'aller
+à la messe qui lui convenait davantage, et vers le prêtre qui avait le
+plus sa confiance; qu'ils étaient tous égaux aux yeux de la loi, et
+qu'elle ne leur imposait à cet égard d'autre obligation que de vivre
+en paix et de supporter mutuellement la différence de leurs opinions
+religieuses. Nous n'avons rien négligé pour effacer de leur esprit et
+faire disparaître des discours du peuple des campagnes cette absurde
+dénomination, et nous nous en sommes occupés avec d'autant plus
+d'activité, qu'il nous était aisé de calculer à cette époque toutes
+les conséquences d'une telle démarcation, dans un département où ces
+prétendus _aristocrates_ forment plus des deux tiers de la population.
+
+«Tel est, messieurs, le résultat des faits qui sont parvenus à notre
+connaissance dans le département de la Vendée, et des réflexions
+auxquelles ces faits ont donné lieu.
+
+«Nous avons pris sur cet objet toutes les mesures qui étaient en notre
+pouvoir, soit pour maintenir la tranquillité générale, soit pour
+prévenir ou pour réprimer les attentats contre l'ordre public; organes
+de la loi, nous avons fait partout entendre son langage. En même temps
+que nous établissions des moyens d'ordre et de sûreté, nous nous
+occupions à expliquer ou éclaircir devant les corps administratifs,
+les tribunaux ou les particuliers, les difficultés qui naissent soit
+dans l'intelligence des décrets, soit dans leur mode d'exécution; nous
+avons invité les corps administratifs et les tribunaux à redoubler de
+vigilance et de zèle dans l'exécution des lois qui protègent la sûreté
+des personnes et la propriété des biens, à user en un mot, avec la
+fermeté qui est un de leurs premiers devoirs, de l'autorité que la loi
+leur a conférée; nous avons distribué une partie de la force publique
+qui était à notre réquisition dans les lieux où l'on nous annonçait
+des périls plus graves ou plus imminens; nous nous sommes transportés
+dans tous les lieux aux premières annonces de trouble; nous avons
+constaté l'état des choses avec plus de calme et de réflexion, et
+après avoir, soit par des paroles de paix et de consolation soit par
+la ferme et juste expression de la loi, calmé ce désordre momentané
+des volontés particulières, nous avons cru que la seule présence de
+la force publique suffirait. C'est à vous, messieurs, et à vous
+seulement, qu'il appartient de prendre des mesures véritablement
+efficaces sur un objet qui, par les rapports où on l'a mis avec la
+constitution de l'état, exerce en ce moment sur cette constitution une
+influence beaucoup plus grande que ne pourraient le faire croire
+les premières et plus simples notions de la raison, séparée de
+l'expérience des faits.
+
+«Dans toutes nos opérations relatives à la distribution de la force
+publique, nous avons été secondés de la manière la plus active par un
+officier-général bien connu par son patriotisme et ses lumières. A
+peine instruit de notre arrivée dans le département, M. Dumouriez est
+venu s'associer à nos travaux et concourir avec nous au maintien de la
+paix publique; nous allions être totalement dépourvus de troupes de
+ligne dans un moment où nous avions lieu de croire qu'elles nous
+étaient plus que jamais nécessaires; c'est au zèle, c'est à l'activité
+de M. Dumouriez que nous avons dû sur-le-champ un secours qui, vu le
+retard de l'organisation de la gendarmerie nationale, était en quelque
+sorte l'unique garant de la tranquillité du pays.
+
+«Nous venions, Messieurs, de terminer notre mission dans ce
+département de la Vendée, lorsque le décret de l'assemblée nationale
+du 8 août, qui, sur la demande des administrateurs du département des
+Deux-Sèvres, nous autorisait à nous transporter dans le district de
+Châtillon, nous est parvenu, ainsi qu'au directoire de ce département.
+
+«On nous avait annoncé, à notre arrivée à Fontenay-le-Comte, que
+ce district était dans le même état de trouble religieux que le
+département de la Vendée. Quelques jours avant la réception de notre
+décret de commission, plusieurs citoyens, électeurs et fonctionnaires
+publics de ce district, vinrent faire au directoire du département
+des Deux-Sèvres une dénonciation par écrit sur les troubles qu'ils
+disaient exister en différentes paroisses; ils annoncèrent qu'une
+insurrection était près d'éclater: le moyen qui leur paraissait le
+plus sûr et le plus prompt, et qu'ils proposèrent avec beaucoup de
+force, était de faire sortir du district, dans trois jours, tous
+les curés non assermentés et remplacés, et tous les vicaires non
+assermentés. Le directoire, après avoir long-temps répugné à adopter
+une mesure qui lui paraissait contraire aux principes de l'exacte
+justice, crut enfin que le caractère public des dénonciateurs
+suffisait pour constater et la réalité du mal et la pressante
+nécessité du remède. Un arrêté fut pris en conséquence le 5 septembre;
+et le directoire, en ordonnant à tous les ecclésiastiques de sortir du
+district dans trois jours, les invita à se rendre dans le même délai à
+Niort, chef-lieu du département, leur _assurant qu'ils y trouveraient
+toute protection et sûreté pour leurs personnes_.
+
+«L'arrêté était déjà imprimé et allait être mis à exécution, lorsque
+le directoire reçut une expédition du décret de commission qu'il
+avait sollicité; à l'instant il prit un nouvel arrêté par lequel il
+suspendait l'exécution du premier, et abandonnait à notre prudence le
+soin de le confirmer, modifier ou supprimer.
+
+«Deux administrateurs du directoire furent, par le même arrêté, nommés
+commissaires pour nous faire part de tout ce qui s'était passé, se
+transporter à Châtillon, et y prendre, de concert avec nous, toutes
+les mesures que nous croirions nécessaires.
+
+«Arrivés à Châtillon, nous fîmes rassembler les cinquante-six
+municipalités dont ce district est composé; elles furent
+successivement appelées dans la salle du directoire. Nous consultâmes
+chacune d'elles sur l'état de sa paroisse: toutes les municipalités
+énonçaient le même voeu; celles dont les curés avaient été remplacés
+nous demandaient le retour de ces prêtres; celles dont les curés non
+assermentés étaient encore en fonctions, nous demandaient de les
+conserver. Il est encore un autre point sur le quel tous ces habitans
+des campagnes se réunissaient: c'est la liberté des opinions
+religieuses, qu'on leur avait, disaient-ils, accordée, et dont ils
+désiraient jouir. Le même jour et le jour suivant, les campagnes
+voisines nous envoyèrent de nombreuses députations de leurs habitans
+pour réitérer la même prière. «Nous ne sollicitons d'autre grâce, nous
+disaient-ils unanimement, que d'avoir des prêtres en qui nous ayons
+confiance.» Plusieurs d'entre eux attachaient même un si grand prix
+à cette faveur, qu'ils nous assuraient qu'ils paieraient volontiers,
+pour l'obtenir, le double de leur imposition.
+
+«La très grande majorité des fonctionnaires publics ecclésiastiques
+de ce district n'a pas prêté serment; et tandis que leurs églises
+suffisent à peine à l'affluence des citoyens, les églises des prêtres
+assermentés sont presque désertes. A cet égard, l'état de ce district
+nous a paru le même que celui du département de la Vendée: là,
+comme ailleurs, nous avons trouvé la dénomination de _patriotes_ et
+_d'aristocrates_ complètement établie parmi le peuple, dans le même
+sens, et peut-être d'une manière plus générale. La disposition des
+esprits en faveur des prêtres non assermentés nous a paru encore plus
+prononcée que dans le département de la Vendée; l'attachement qu'on a
+pour eux, la confiance qu'on leur a vouée, ont tous les caractères du
+sentiment le plus vif et le plus profond; dans quelques-unes de ces
+paroisses, des prêtres assermentés ou des citoyens attachés à ces
+prêtres avaient été exposés à des menaces et à des insultes, et
+quoique là comme ailleurs ces violences nous aient paru quelquefois
+exagérées, nous nous sommes assurés (et le simple exposé de la
+disposition des esprits suffit pour en convaincre) que la plupart des
+plaintes étaient fondées sur des droits bien constans.
+
+«En même temps que nous recommandions aux juges et aux administrateurs
+la plus grande vigilance sur cet objet, nous ne négligions rien de
+ce qui pouvait inspirer au peuple des idées et des sentimens plus
+conformes au respect de la loi et au droit de la liberté individuelle.
+
+Nous devons vous dire, messieurs, que ces mêmes hommes, qu'on nous
+avait peints comme des furieux, sourds à toute espèce de raison, nous
+ont quittés l'âme remplie de paix et de bonheur, lorsque nous leur
+avons fait entendre qu'il était dans les principes de la constitution
+nouvelle de respecter la liberté des consciences; ils étaient pénétrés
+de repentir et d'affliction pour les fautes que quelques-uns d'entre
+eux avaient pu commettre; ils nous ont promis, avec attendrissement,
+de suivre les conseils que nous leurs donnions, de vivre en paix,
+malgré la différence de leurs opinions religieuses, et de respecter
+le fonctionnaire public établi par la loi. On les entendait, en s'en
+allant, se féliciter de nous avoir vus, se répéter les uns aux autres
+tout ce que nous leur avions dit, et se fortifier mutuellement dans
+leurs résolutions de paix et de bonne intelligence.
+
+«Le même jour on vint nous annoncer que plusieurs de ces habitans
+de campagne, de retour chez eux, avaient affiché des placards, par
+lesquels ils déclaraient que chacun d'eux s'engageait à dénoncer et à
+faire arrêter la première personne qui nuirait à une autre, et surtout
+aux prêtres assermentés.
+
+«Nous devons vous faire remarquer que dans ce même district, troublé
+depuis long-temps par la différence des opinions religieuses, les
+impositions arriérées de 1789 et de 1790, montant à 700,000 livres,
+ont été presque entièrement payées: nous en avons acquis la preuve au
+directoire du district.
+
+«Après avoir observé avec soin l'état des esprits et la situation des
+choses, nous pensâmes que l'arrêté du directoire ne devait pas être
+mis à exécution, et les commissaires du département, ainsi que les
+administrateurs du directoire de Châtillon, furent du même avis.
+
+«Mettant à l'écart tous les motifs de détermination que nous pouvions
+tirer et des choses et des personnes, nous avions examiné si la mesure
+adoptée par le directoire était d'abord juste dans sa nature, ensuite
+si elle serait efficace dans l'exécution.
+
+«Nous crûmes que des prêtres qui ont été remplacés ne peuvent pas
+être considérés comme en état de révolte contre la loi, parce qu'ils
+continuent à demeurer dans un lieu de leurs anciennes fonctions,
+surtout lorsque parmi ces prêtres il en est qui, de notoriété
+publique, se bornent à vivre en hommes charitables et paisibles, loin
+de toute discussion publique et privée; nous crûmes qu'aux yeux de la
+loi on ne peut être en état de révolte qu'en s'y mettant soi-même par
+des faits précis, certains et constatés; nous crûmes enfin que les
+actes de provocation contre les lois relatives au clergé et contre
+toutes les lois du royaume, doivent, ainsi que tous les autres délits,
+être punis par les formes légales.
+
+«Examinant ensuite l'efficacité de cette mesure, nous vîmes que si les
+fidèles n'ont pas de confiance dans les prêtres assermentés, ce n'est
+pas un moyen de leur en inspirer davantage que d'éloigner de cette
+manière les prêtres de leur choix; nous vîmes que dans les districts
+où la très grande majorité des prêtres non assermentés continuent
+l'exercice de leurs fonctions, d'après la permission de la loi,
+jusqu'à l'époque du remplacement, ce ne serait pas certainement, dans
+un tel système de répression, diminuer le mal que d'éloigner un si
+petit nombre d'individus, lorsqu'on est obligé d'en laisser dans les
+mêmes lieux un très grand nombre dont les opinions sont les mêmes.
+
+«Voilà, messieurs, quelques-unes des idées qui ont dirigé notre
+conduite dans cette circonstance, indépendamment de toutes les raisons
+de localité qui seules auraient pu nous obliger à suivre cette marche:
+telle était en effet la disposition des esprits, que l'exécution de
+cet arrêté fût infailliblement devenue dans ces lieux le signal d'une
+guerre civile.
+
+«Le directoire du département des Deux-Sèvres, instruit d'abord par
+ses commissaires, ensuite par nous, de tout ce que nous avions fait à
+cet égard, a bien voulu nous offrir l'expression de sa reconnaissance,
+par un arrêté du 19 du mois dernier.
+
+«Nous ajouterons, quant à cette mesure d'éloignement des prêtres non
+assermentés qui ont été remplacés, qu'elle nous a été constamment
+proposée par la presque unanimité des citoyens du département de
+la Vendée, qui sont attachés aux prêtres assermentés, citoyens qui
+forment eux-mêmes, comme vous l'avez déjà vu, la plus petite portion
+des habitans: en vous transmettant ce voeu, nous ne faisons que nous
+acquitter d'un dépôt qui nous a été confié.
+
+«Nous ne vous laisserons pas ignorer non plus que quelques-uns des
+prêtres assermentés que nous avons vus, ont été d'un avis contraire;
+l'un d'eux, dans une lettre qu'il nous a adressée le 12 septembre,
+en nous indiquant les mêmes causes des troubles, en nous parlant des
+désagrémens auxquels il est chaque jour exposé, nous fait observer
+que le seul moyen de remédier à tous ces maux est (ce sont ses
+expressions) «de ménager l'opinion du peuple, dont il faut guérir
+les préjugés avec le remède de la lenteur et de la prudence; car,
+ajoute-t-il, il faut prévenir toute guerre à l'occasion de la
+religion, dont les plaies saignent encore... Il est à craindre que les
+mesures rigoureuses, nécessaires dans les circonstances contre les
+perturbateurs du repos public, ne paraissent plutôt une persécution
+qu'un châtiment infligé par la loi... Quelle prudence ne faut-il pas
+employer! La douceur, l'instruction, sont les armes de la vérité!»
+
+«Tel est, messieurs, le résultat général des détails que nous avons
+recueillis, et des observations que nous avons faites dans le cours
+de la mission qui nous a été confiée. La plus douce récompense de nos
+travaux serait de vous avoir facilité les moyens d'établir sur des
+bases solides la tranquillité de ces départemens, et d'avoir répondu
+par l'activité de notre zèle à la confiance dont nous avons été
+honorés.»
+
+
+
+
+NOTE 5.
+
+
+J'ai déjà eu l'occasion de revenir plusieurs fois sur les dispositions
+de Léopold, de Louis XVI et des émigrés; je vais citer plusieurs
+extraits qui les feront connaître de la manière la plus certaine.
+Bouillé, qui était à l'étranger, et que sa réputation et ses talens
+avaient fait rechercher par les souverains, a pu mieux que personne
+connaître les sentimens des diverses cours; et il ne peut être suspect
+dans son témoignage. Voici la manière dont il s'exprime en divers
+endroits de ses Mémoires:
+
+«On pourra juger, par cette lettre, que le roi de Suède était
+très-incertain sur les véritables projets de l'empereur et de ses
+co-alliés, qui devaient être alors de ne plus se mêler des affaires de
+France. Sans doute, l'impératrice en était instruite, mais elle ne les
+lui avait pas communiqués. Je savais que dans ce moment elle employait
+toute son influence sur l'empereur et le roi de Prusse, pour les
+engager à déclarer la guerre à la France. Elle avait même écrit
+une lettre très-forte au premier de ces souverains, où elle lui
+représentait que le roi de Prusse, pour une simple impolitesse qu'on
+avait faite à sa soeur, avait fait entrer une armée en Hollande,
+tandis que lui-même souffrait les insultes et les affronts qu'on
+prodiguait à la reine de France, la dégradation de son rang et de sa
+dignité, et l'anéantissement du trône d'un roi son beau-frère et
+son allié. L'impératrice agissait avec la même force vis-à-vis de
+l'Espagne, qui avait adopté des principes pacifiques. Cependant
+l'empereur, après l'acceptation de la constitution par le roi, avait
+reçu de nouveau l'ambassadeur de France, auquel il avait défendu
+précédemment de paraître à sa cour. Il fut même le premier à admettre
+dans ses ports le pavillon national. Les cours de Madrid, de
+Pétersbourg et de Stockholm, furent les seules, à cette époque, qui
+retirèrent leurs ambassadeurs de Paris. Toutes ces circonstances
+servent donc à prouver que les vues de Léopold étaient dirigées vers
+la paix, et qu'elles étaient le fruit de l'influence de Louis XVI et
+de la reine.»
+
+(_Mémoires de Bouillé_, page 314.)
+
+
+Ailleurs Bouillé dit encore:
+
+«Cependant il s'écoula plusieurs mois sans que j'aperçusse aucune
+suite aux projets que l'empereur avait eus d'assembler des armées sur
+la frontière, de former un congrès, et d'entamer une négociation avec
+le gouvernement français. Je présumai que le roi avait espéré que
+son acceptation de la nouvelle constitution lui rendrait sa liberté
+personnelle, et rétablirait le calme dans la nation, qu'une
+négociation armée aurait pu troubler, et qu'il avait conséquemment
+engagé l'empereur et les autres souverains ses alliés à ne faire
+aucune démarche qui pût produire des hostilités qu'il avait
+constamment cherché à éviter. Je fus confirmé dans cette opinion par
+la réticence de la cour d'Espagne, sur la proposition de fournir au
+roi de Suède les quinze millions de livres tournois qu'elle s'était
+engagée à lui donner pour aider aux frais de son expédition. Ce prince
+m'avait engagé à en écrire de sa part au ministre espagnol, dont je
+ne reçus que des réponses vagues. Je conseillai alors au roi de Suède
+d'ouvrir un emprunt en Hollande, ou dans les villes libres maritimes
+du Nord, sous la garantie de l'Espagne, dont cependant les
+dispositions me parurent changées à l'égard de la France.
+
+«J'appris que l'anarchie augmentait chaque jour en France, ce qui
+n'était que trop prouvé par la foule d'émigrans de tous les états qui
+se réfugiaient sur les frontières étrangères. On les armait, on les
+enrégimentait sur les bords du Rhin, et l'on en formait une petite
+armée qui menaçait les provinces d'Alsace et de Lorraine. Ces
+mesures réveillaient la fureur du peuple, et servaient les projets
+destructeurs des jacobins et des anarchistes. Les émigrés avaient même
+voulu faire une tentative sur Strasbourg, où ils croyaient avoir des
+intelligences assurées et des partisans qui leur en auraient livré les
+portes. Le roi, qui en fut instruit, employa les ordres et même les
+prières pour les arrêter et pour les empêcher d'exercer aucun acte
+d'hostilité. Il envoya, à cet effet, aux princes ses frères, M. le
+baron de Vioménil et le chevalier de Cogny, qui leur témoignèrent, de
+sa part, la désapprobation sur l'armement de la noblesse française,
+auquel l'empereur mit tous les obstacles possibles, mais qui continua
+d'avoir lieu.»
+
+(_Ibid._, page 309.)
+
+
+Enfin Bouillé raconte, d'après Léopold lui-même, son projet de
+congrès:
+
+«Enfin, le 12 septembre, l'empereur Léopold me fit prévenir de passer
+chez lui, et de lui porter le plan des dispositions qu'il m'avait
+demandé précédemment. Il me fit entrer dans son cabinet, et me dit
+qu'il n'avait pas pu me parler plus tôt de l'objet pour lequel il
+m'avait fait venir, parce qu'il attendait des réponses de Russie,
+d'Espagne, d'Angleterre et des principaux souverains de l'Italie;
+qu'il les avait reçues, qu'elles étaient conformes à ses intentions et
+à ses projets, qu'il était assuré de leur assistance dans l'exécution,
+et de leur réunion, à l'exception cependant du cabinet de Saint-James,
+qui avait déclaré vouloir garder la neutralité la plus scrupuleuse. Il
+avait pris la résolution d'assembler un congrès pour traiter avec le
+gouvernement français, non-seulement sur le redressement des griefs du
+corps germanique dont les droits en Alsace et dans d'autres parties
+des provinces frontières avaient été violés, mais en même temps
+sur les moyens de rétablir l'ordre dans le royaume de France, dont
+l'anarchie troublait la tranquillité de l'Europe entière. Il m'ajouta
+que cette négociation serait appuyée par des armées formidables, dont
+la France serait environnée; qu'il espérait que ce moyen réussirait et
+préviendrait une guerre sanglante, dernière ressource qu'il voulait
+employer. Je pris la liberté de demander à l'empereur s'il était
+instruit des véritables intentions du roi. Il les connaissait; il
+savait que le prince répugnait à l'emploi des moyens violens. Il
+me dit qu'il était d'ailleurs informé que la charte de la nouvelle
+constitution devait lui être présentée sous peu de jours, et qu'il
+jugeait que le roi ne pouvait se dispenser de l'accepter sans aucune
+restriction, par les risques qu'il courait pour ses jours et ceux de
+sa famille, s'il faisait la moindre difficulté, et s'il se permettait
+la plus légère observation; mais que sa sanction, forcée dans la
+circonstance, n'était d'aucune importance, étant possible de revenir
+sur tout ce qu'on aurait fait, et de donner à la France un bon
+gouvernement qui satisfît les peuples, et qui laissât à l'autorité
+royale une latitude de pouvoirs suffisans pour maintenir la
+tranquillité au dedans, et pour assurer la paix au dehors. Il me
+demanda le plan de disposition des armées, en m'assurant qu'il
+l'examinerait à loisir. Il m'ajouta que je pouvais m'en retourner à
+Mayence, où le comte de Brown, qui devait commander ses troupes, et
+qui était alors dans les Pays-Bas, me ferait avertir, ainsi que le
+prince de Hobenlohe, qui allait en Franconie, pour conférer ensemble,
+quand il en serait temps.
+
+«Je jugeai que l'empereur ne s'était arrêté à ce plan pacifique et
+extrêmement raisonnable, depuis la conférence de Pilnitz, qu'après
+avoir consulté Louis XVI, dont le voeu avait été constamment pour un
+arrangement et pour employer la voie des négociations plutôt que le
+moyen violent des armes.»
+
+(_Ibid._, page 299.)
+
+
+
+
+NOTE 6.
+
+
+Voici comment ce fait est rapporté par Bertrand de Molleville:
+
+«Je rendis compte le même jour au conseil de la visite que le duc
+d'Orléans m'avait faite, et de notre conversation. Le roi se détermina
+à le recevoir, et eut avec lui le lendemain un entretien de plus d'une
+demi-heure, dont Sa Majesté nous parut avoir été très-contente. «Je
+crois, comme vous, me dit le roi, qu'il revient de très bonne foi, et
+qu'il fera tout ce qui dépendra de lui pour réparer le mal qu'il a
+fait, et auquel il est possible qu'il n'ait pas eu autant de part que
+nous l'avons cru.
+
+«Le dimanche suivant il vint au lever du roi, où il reçut l'accueil le
+plus humiliant des courtisans, qui ignoraient ce qui s'était passé,
+et des royalistes, qui avaient l'habitude de se rendre en foule au
+château ce jour-là pour faire leur cour à la famille royale. On se
+pressa autour de lui, on affecta de lui marcher sur les pieds et de
+le pousser vers la porte, de manière à l'empêcher de rentrer. Il
+descendit chez la reine, où le couvert était déjà mis; aussitôt qu'il
+y parut, on s'écria de toutes parts: _Messieurs, prenez garde aux
+plats_! comme ai on eût été assuré qu'il avait les poches pleines de
+poison.
+
+«Les murmures insultans qu'excitait partout sa présence le forcèrent à
+se retirer sans avoir vu la famille royale. On le pourchassa jusqu'à
+l'escalier de la reine; et en descendant il reçut un crachat sur la
+tête et quelques autres sur son habit. On voyait la rage et le
+dépit peints sur sa figure; il sortit du château, convaincu que les
+instigateurs des outrages qu'il avait reçus étaient le roi et la
+reine, qui ne s'en doutaient pas, et qui en furent très fâchés. Il
+leur jura une haine implacable, et il ne s'est montré que trop fidèle
+à cet horrible serment. J'étais au château ce jour-là, et je fus
+témoin de tous les faits que je viens de rapporter.»
+
+(_Bertrand de Molleville_, tome VI, page 209.)
+
+
+
+
+NOTE 7.
+
+
+Madame Campan rapporte autrement l'entretien de Dumouriez:
+
+«Tous les partis s'agitaient, dit-elle, soit pour perdre le roi, soit
+pour le sauver. Un jour je trouvai la reine extrêmement troublée; elle
+me dit qu'elle ne savait plus où elle en était, que les chefs des
+jacobins se faisaient offrir à elle par l'organe de Dumouriez, et que
+Dumouriez, abandonnant le parti des jacobins, était venu s'offrir à
+elle; qu'elle lui avait donné une audience; que, seul avec elle, il
+s'était jeté à ses pieds, et lui avait dit qu'il avait enfoncé le
+bonnet rouge jusque sur ses oreilles, mais qu'il n'était ni ne pouvait
+être jacobin; qu'on avait laisser rouler la révolution jusqu'à cette
+canaille de désorganisateurs qui, n'aspirant qu'après le pillage,
+étaient capables de tout, et pourraient donner à l'assemblée une armée
+formidable, prête à saper les restes d'un trône déjà trop ébranlé. En
+parlant avec une chaleur extrême, il s'était jeté sur la main de
+la reine, et la baisait avec transport, lui criant: _Laissez-vous
+sauver_. La reine me dit que l'on ne pouvait croire aux protestations
+d'un traître; que toute sa conduite était si bien connue, que le plus
+sage était, sans contredit, de ne point s'y fier; que d'ailleurs les
+princes recommandaient essentiellement de n'avoir confiance à aucune
+proposition de l'intérieur... etc.»
+
+(Tome II, page 202.)
+
+
+Le récit de cet entretien est ici, comme on le voit, différent à
+quelques égards, cependant le fond est le même. Seulement, en passant
+à travers la bouche de la reine et celle de madame Campan, il a dû
+prendre une couleur peu favorable à Dumouriez. Celui de Dumouriez
+peint d'une manière plus vraisemblable les agitations de l'infortunée
+Marie-Antoinette; et comme il n'a rien d'offensant pour cette
+princesse, ni rien qui ne s'accorde avec son caractère, je l'ai
+préféré. Il est possible néanmoins que la présomption de Dumouriez
+l'ait porté à recueillir de préférence les détails les plus flatteurs
+pour lui.
+
+
+
+
+NOTE 8.
+
+
+Bouillé, dont j'ai cité les mémoires, et qui était placé de manière à
+bien juger les intentions réelles des puissances, ne croyait pas du
+tout au zèle et à la sincérité de Catherine. Voici la manière dont il
+s'exprime à cet égard:
+
+«On voit que ce prince (Gustave) comptait beaucoup sur les
+dispositions de l'impératrice de Russie, et sur la part active
+qu'elle prendrait dans la confédération, et qui s'est bornée à des
+démonstrations. Le roi de Suède était dans l'erreur, et je doute que
+Catherine lui eût jamais confié les dix-huit mille Russes qu'elle lui
+avait promis. Je suis persuadé, d'ailleurs, que l'empereur et le roi
+de Prusse ne lui avaient communiqué ni leurs vues, ni leurs projets.
+Ils avaient l'un et l'autre personnellement plus que de l'éloignement
+pour lui, et ils désiraient qu'il ne prît aucune part active dans les
+affaires de France.»
+
+(_Bouillé_, page 319.)
+
+
+
+
+NOTE 9.
+
+
+Madame Campan nous apprend, dans un même passage, la construction de
+l'armoire de fer, et l'existence d'une protestation secrète faite par
+le roi contre la déclaration de guerre. Cette appréhension du roi pour
+la guerre était extraordinaire, et il cherchait de toutes les manières
+à la rejeter sur le parti populaire.
+
+«Le roi avait une quantité prodigieuse de papiers, et avait eu,
+malheureusement l'idée de faire construire très secrètement, par un
+serrurier qui travaillait près de lui depuis plus de dix ans, une
+cachette dans un corridor intérieur de son appartement. Cette
+cachette, sans la dénonciation de cet homme, eût été long-temps
+ignorée. Le mur, dans l'endroit où elle était placée, était peint en
+larges pierres, et l'ouverture se trouvait parfaitement dissimulée
+dans les rainures brunes qui formaient la partie ombrée de ces pierres
+peintes. Mais avant que ce serrurier eût dénoncé à l'assemblée ce que
+l'on a depuis appelé _l'armoire de fer_, la reine avait su qu'il en
+avait parlé à quelques gens de ses amis; et que cet homme, auquel
+le roi, par habitude, accordait une trop grande confiance, était un
+jacobin. Elle en avertit le roi, et le décida à remplir un très grand
+portefeuille de tous les papiers qu'il avait le plus d'intérêt à
+conserver, et à me le confier. Elle l'invita en ma présence à ne rien
+laisser dans cette armoire; et le roi, pour la tranquilliser,
+lui répondit qu'il n'y avait rien laissé. Je voulus prendre le
+portefeuille et l'emporter dans mon appartement; il était trop lourd
+pour que je pusse le soulever. Le roi me dit qu'il allait le porter
+lui-même; je le précédai pour lui ouvrir les portes. Quand il
+eut déposé ce portefeuille dans mon cabinet intérieur, il me dit
+seulement: «La reine vous dira ce que cela contient.» Rentrée chez la
+reine, je le lui demandai, jugeant par les paroles du roi qu'il était
+nécessaire que j'en fusse instruite; «Ce sont, me répondit la reine,
+des pièces qui seraient des plus funestes pour le roi, si on allait
+jusqu'à lui faire son procès. Mais ce qu'il veut sûrement que je vous
+dise, c'est qu'il y a dans ce portefeuille le procès-verbal d'un
+conseil-d'état dans lequel le roi a donné son avis contre la guerre.
+Il l'a fait signer par tous les ministres, et, dans le cas même de ce
+procès, il compte que cette «pièce serait très utile.» Je demandai à
+qui la reine croyait que je devais confier ce portefeuille. «A qui
+vous voudrez, me répondit-elle; vous en êtes _seule responsable_: ne
+vous éloignez pas du palais, même dans vos mois de repos; il y a des
+circonstances où il nous serait très utile de le trouver à l'instant
+même.»
+
+(_Madame Campan_, tom. II, page 222.)
+
+
+
+
+NOTE 10.
+
+
+_Exposition des motifs qui ont déterminé l'assemblée nationale à
+déclarer, sur la proposition formelle du roi, qu'il y a lieu de
+déclarer la guerre au roi de Bohême et de Hongrie, par M. Condorcet.
+(Séance du 22 avril 1792.)_
+
+«Forcé de consentir à la guerre par la plus impérieuse nécessité,
+l'assemblée nationale n'ignore pas qu'on l'accusera de l'avoir
+volontairement accélérée ou provoquée.
+
+«Elle sait que la marche insidieuse de la cour de Vienne n'a eu
+d'autre objet que de donner une ombre de vraisemblance à cette
+imputation, dont les puissances étrangères ont besoin pour cacher à
+leurs peuples les motifs réels de l'attaque injuste préparée contre
+la France; elle sait que ce reproche sera répété par les ennemis
+intérieurs de notre constitution et de nos lois, dans l'espérance
+criminelle de ravir la bienveillance publique aux représentans de la
+nation.
+
+«Une exposition simple de leur conduite est leur unique réponse,
+et ils l'adressent avec une confiance égale aux étrangers et aux
+Français, puisque la nature a mis au fond du coeur de tous les hommes
+les sentimens de la même justice.
+
+«Chaque nation a seule le pouvoir de se donner des lois, et le droit
+inaliénable de les changer. Ce droit n'appartient à aucune, ou leur
+appartient à toutes avec une entière égalité: l'attaquer dans une
+seule, c'est déclarer qu'on ne le reconnaît dans aucune autre; vouloir
+le ravir par la force à un peuple étranger, c'est annoncer qu'on ne
+le respecte pas dans celui dont on est le citoyen ou le chef; c'est
+trahir sa patrie; c'est se proclamer l'ennemi du genre humain! La
+nation française devait croire que des vérités si simples seraient
+senties par tous les princes, et que, dans le dix-huitième siècle,
+personne n'oserait leur opposer les vieilles maximes de la tyrannie:
+son espérance a été trompée; une ligue a été formée contre son
+indépendance, et elle n'a eu que le choix d'éclairer ses ennemis sur
+la justice de sa cause, ou de leur opposer la force des armes.
+
+«Instruite de cette ligue menaçante, mais jalouse de conserver la
+paix, l'assemblée nationale a d'abord demandé quel était l'objet de
+ce concert entre des puissances si long-temps rivales, et on lui
+a répondu qu'il avait pour motif le maintien de la tranquillité
+générale, la sûreté et l'honneur des couronnes, la crainte de voir
+se renouveler les événemens qu'ont présentés quelques époques de la
+révolution française.
+
+«Mais comment la France menacerait-elle la tranquillité générale,
+puisqu'elle a pris la résolution solennelle de n'entreprendre aucune
+conquête, de n'attaquer la liberté d'aucun peuple; puisqu'au milieu de
+cette lutte longue et sanglante qui s'est élevée dans les Pays-Bas et
+dans les états de Liège, entre les gouvernemens et les citoyens, elle
+a gardé la neutralité la plus rigoureuse?
+
+«Sans doute la nation française a prononcé hautement que la
+souveraineté n'appartient qu'au peuple, qui, borné dans l'exercice de
+sa volonté suprême par les droits de la postérité, ne peut déléguer
+de pouvoir irrévocable; sans doute elle a hautement reconnu qu'aucun
+usage, aucune loi expresse, aucun consentement, aucune convention,
+ne peuvent soumettre une société d'hommes à une autorité qu'ils
+n'auraient pas le droit de reprendre: mais quelle idée les princes se
+feraient-ils donc de la légitimité de leur pouvoir, ou de la justice
+avec laquelle ils l'exercent, s'ils regardaient l'énonciation de ces
+maximes comme une entreprise contre la tranquillité de leurs états?
+
+Diront-ils que cette tranquillité pourrait être troublée par les
+ouvrages, par les discours de quelques Français? ce serait encore
+exiger à main armée une loi contre la liberté de la presse, ce serait
+déclarer la guerre aux progrès de la raison, et quand on sait que
+partout la nation française a été impunément outragée; que les presses
+des pays voisins n'ont cessé d'inonder nos départemens d'ouvrages
+destinés à solliciter la trahison, à conseiller la révolte; quand on
+se rappelle les marques de protection ou d'intérêt prodiguées à leurs
+auteurs, croira-t-on qu'un amour sincère de la paix, et non la haine
+de la liberté, ait dicté ces hypocrites reproches?
+
+«On a parlé de tentatives faites par les Français pour exciter les
+peuples voisins à briser leurs fers, à réclamer leurs droits... Mais
+les ministres qui ont répété ces imputations, sans oser citer un seul
+fait qui les appuyât, savaient combien elles étaient chimériques;
+et, ces tentatives eussent-elles été réelles, les puissances qui ont
+souffert les rassemblemens de nos émigrés, qui leur ont donné des
+secours, qui ont reçu leurs ambassadeurs, qui les ont publiquement
+admis dans leurs conférences, qui ne rougissent point d'appeler les
+Français à la guerre civile, n'auraient pas conservé le droit de se
+plaindre; ou bien il faudrait dire qu'il est permis d'étendre la
+servitude, et criminel de propager la liberté, que tout est légitime
+contre les peuples, que les rois seuls ont de véritables droits.
+Jamais l'orgueil du trône n'aurait insulté avec plus d'audace à la
+majesté des nations!
+
+«Le peuple français, libre de fixer la forme de sa constitution, n'a
+pu blesser, en usant de ce pouvoir, ni la sûreté ni l'honneur des
+couronnes étrangères. Les chefs des autres pays mettraient-ils donc au
+nombre de leurs prérogatives le droit d'obliger la nation française
+à donner au chef de son gouvernement un pouvoir égal à celui
+qu'eux-mêmes exercent dans leurs états? Voudraient-ils, parce qu'ils
+ont des sujets, empêcher qu'il existât ailleurs des hommes libres? Et
+comment n'apercevraient-ils pas qu'en permettant tout pour ce qu'ils
+appellent la sûreté des couronnes, ils déclarent légitime tout ce
+qu'une nation pourrait entreprendre en faveur de la liberté des
+peuples?
+
+«Si des violences, si des crimes ont accompagné quelques époques de
+la révolution française, c'était aux seuls dépositaires de la volonté
+nationale qu'appartenait le pouvoir de les punir ou de les ensevelir
+dans l'oubli: tout citoyen, tout magistrat, quel que soit son titre,
+ne doit demander justice qu'aux lois de son pays, ne peut l'attendre
+que d'elles. Les puissances étrangères, tant que leurs sujets n'ont
+pas souffert de ces événemens, ne peuvent avoir un juste motif ni de
+s'en plaindre, ni de prendre des mesures hostiles pour en empêcher le
+retour. La parenté, l'alliance personnelle entre les rois, ne sont
+rien pour les nations; esclaves ou libres, des intérêts communs les
+unissent: la nature a placé leur bonheur dans la paix, dans les
+secours mutuels d'une douce fraternité; elle s'indignerait qu'on osât
+mettre dans une même balance le sort de vingt millions d'hommes, et
+les affections ou l'orgueil de quelques individus. Sommes-nous donc
+condamnés à voir encore la servitude volontaire des peuples entourer
+de victimes humaines les autels des faux dieux de la terre?
+
+«Ainsi ces prétendus motifs d'une ligue contre la France n'étaient
+tous qu'un nouvel outrage à son indépendance. Elle avait droit
+d'exiger une renonciation à des préparatifs injurieux, et d'en
+regarder le refus comme une hostilité: tels ont été les principes qui
+ont dirigé les démarches de l'assemblée nationale. Elle a continué de
+vouloir la paix, mais elle devait préférer la guerre à une patience
+dangereuse pour la liberté; elle ne pouvait se dissimuler que des
+changemens dans la constitution, que des violations de l'égalité, qui
+en est la base, étaient l'unique but des ennemis de la France; qu'ils
+voulaient la punir d'avoir reconnu dans toute leur étendue les droits
+communs à tous les hommes; et c'est alors qu'elle a fait ce serment,
+répété par tous les Français, de périr plutôt que de souffrir la
+moindre atteinte ni à la liberté des citoyens, ni à la souveraineté du
+peuple, ni surtout à cette égalité sans laquelle il n'existe pour les
+sociétés ni justice ni bonheur.
+
+«Reprocherait-on aux Français de n'avoir pas assez respecté les droits
+des autres peuples, en n'offrant que des indemnités pécuniaires, soit
+aux princes allemands possessionnés en Alsace, soit au pape?
+
+«Les traités avaient reconnu la souveraineté de la France sur
+l'Alsace, et elle y était paisiblement exercée depuis plus d'un
+siècle. Les droits que ces traités avaient réservés n'étaient que des
+privilèges; le sens de cette réserve était donc que les possesseurs
+des fiefs d'Alsace les conserveraient avec les anciennes prérogatives,
+tant que les lois générales de la France souffriraient les différentes
+formes de la féodalité; cette réserve signifiait encore que si les
+prérogatives féodales étaient enveloppées dans une ruine commune, la
+nation devrait un dédommagement aux possesseurs, pour les avantages
+réels qui en étaient la suite; car c'est là tout ce que peut exiger le
+droit de propriété, quand il se trouve en opposition avec la loi, en
+contradiction avec l'intérêt public. Les citoyens de l'Alsace sont
+Français, et la nation ne peut sans honte et sans injustice souffrir
+qu'ils soient privés de la moindre partie des droits communs à tous
+ceux que ce nom doit également protéger. Dira-t-on qu'on peut, pour
+dédommager ces princes, leur abandonner une portion du territoire?
+Non; une nation généreuse et libre ne vend point des hommes; elle ne
+condamne point à l'esclavage, elle ne livre point à des maîtres ceux
+qu'elle a une fois admis au partage de sa liberté.
+
+«Les citoyens du Comtat étaient les maîtres de se donner une
+constitution; ils pouvaient se déclarer indépendans: ils ont préféré
+être Français, et la France ne les abandonnera point après les avoir
+adoptés. Eût-elle refusé d'accéder à leur désir, leur pays est enclavé
+dans son territoire, et elle n'aurait pu permettre à leurs oppresseurs
+de traverser la terre de la liberté pour aller punir des hommes
+d'avoir osé se rendre indépendans et reprendre leurs droits. Ce que
+le pape possédait dans ce pays était le salaire des fonctions du
+gouvernement: le peuple, en lui étant ses fonctions, a fait usage d'un
+pouvoir qu'une longue servitude avait suspendu, mais n'avait pu lui
+ravir; et l'indemnité proposée par la France n'était pas même exigée
+par la justice.
+
+«Ainsi, ce sont encore des violations du droit naturel qu'on ose
+demander au nom du pape et des possessionnés d'Alsace! C'est encore
+pour les prétentions de quelques hommes qu'on veut faire couler le
+sang des nations! Et si les ministres de la maison d'Autriche avaient
+voulu déclarer la guerre à la raison au nom des préjugés, aux peuples
+au nom des rois, ils n'auraient pu tenir un autre langage!
+
+«On a fait entendre que le voeu du peuple français, pour le maintien
+de son égalité et de son indépendance, était celui d'une faction...
+Mais la nation française a une constitution; cette constitution a été
+reconnue, adoptée par la généralité des citoyens; elle ne peut être
+changée que par le voeu du peuple, et suivant des formes qu'elle-même
+a prescrites: tant qu'elle subsiste, les pouvoirs établis par elle ont
+seuls le droit de manifester la volonté nationale, et c'est par eux
+que cette volonté a été déclarée aux puissances étrangères. C'est le
+roi qui, sur l'invitation de l'assemblée nationale, et en remplissant
+les fonctions que la constitution lui attribue, s'est plaint de la
+protection accordée aux émigrés, a demandé inutilement qu'elle leur
+fût retirée; c'est lui qui a sollicité des explications sur la ligue
+formée contre la France; c'est lui qui a exigé que cette ligue fût
+dissoute; et l'on doit s'étonner sans doute d'entendre annoncer comme
+le cri de quelques factieux le voeu solennel du peuple, publiquement
+exprimé par ses représentans légitimes. Quel titre aussi respectable
+pourraient donc invoquer ces rois qui forcent des nations égarées à
+combattre contré les intérêts de leur propre liberté, et à s'armer
+contre des droits qui sont aussi les leurs, à étouffer sous les débris
+de la constitution française les germes de leur propre félicité, et
+les communes espérances du genre humain!
+
+«Et d'ailleurs qu'est-ce qu'une faction qu'on accuserait d'avoir
+conspiré la liberté universelle du genre humain? C'est donc l'humanité
+tout entière que des ministres esclaves osent flétrir de ce nom
+odieux!
+
+«Mais, disent-ils, le roi des Français n'est pas libre... Eh! n'est-ce
+donc pas être libre que de dépendre des lois de son pays? La liberté
+de les contrarier, de s'y soustraire, d'y opposer une force étrangère,
+ne serait pas un droit, mais un crime!
+
+«Ainsi, en rejetant toutes ces propositions insidieuses, en méprisant
+ces indécentes déclamations, l'assemblée nationale s'était montrée,
+dans toutes les relations extérieures, aussi amie de la paix que
+jalouse de la liberté du peuple; ainsi, la continuation d'une
+tolérance hostile pour les émigrés, la violation ouverte des promesses
+d'en disperser les rassemblemens, le refus de renoncer à une ligue
+évidemment offensive, les motifs injurieux de ces refus, qui
+annonçaient le désir de détruire la constitution française,
+suffisaient pour autoriser des hostilités qui n'auraient jamais été
+que des actes d'une défense légitime; car ce n'est pas attaquer que
+de ne pas donner à notre ennemi le temps d'épuiser nos ressources en
+longs préparatifs, de tendre tous ses pièges, de rassembler toutes
+ses forces, de resserrer ses premières alliances, d'en chercher de
+nouvelles, de pratiquer encore des intelligences au milieu de nous,
+de multiplier dans nos provinces les conjurations et les complots.
+Mérite-t-on le nom d'agresseur lorsque, menacé, provoqué par un ennemi
+injuste et perfide, on lui enlève l'avantage de porter les premiers
+coups?--Ainsi, loin d'appeler la guerre, l'assemblée nationale a tout
+fait pour la prévenir. En demandant des explications nouvelles sur
+des intentions qui ne pouvaient être douteuses, elle a montré qu'elle
+renonçait avec douleur à l'espoir d'un retour vers la justice, et que
+si l'orgueil des rois est prodigue du sang de leurs sujets, l'humanité
+des représentans d'une nation libre est avare même du sang de ses
+ennemis. Insensible à toutes les provocations, à toutes les injures,
+au mépris des anciens engagemens, aux violations des nouvelles
+promesses, à la dissimulation honteuse des trames ourdies contre la
+France, à cette condescendance perfide sous laquelle on cachait les
+secours, les encouragemens prodigués aux Français qui ont trahi leur
+patrie, elle aurait encore accepté la paix, si celle qu'on lui offrait
+avait été compatible avec le maintien de la constitution, avec
+l'indépendance de la souveraineté nationale, avec la sûreté de l'état.
+
+«Mais le voile qui cachait les intentions de notre ennemi est enfin
+déchiré! Citoyens! qui de vous en effet pourrait souscrire à ces
+honteuses propositions? La servitude féodale et une humiliante
+inégalité, la banqueroute et des impôts que vous paieriez seuls, les
+dîmes et l'inquisition, vos propriétés achetées sur la foi publique
+rendues à leurs anciens usurpateurs, les bêtes fauves rétablies dans
+le droit de ravager vos campagnes, votre sang prodigué pour les
+projets ambitieux d'une maison ennemie, telles sont les conditions du
+traité entre le roi de Hongrie et des Français perfides!
+
+«Telle est la paix qui vous est offerte! Non, vous ne l'accepterez
+jamais! Les lâches sont à Coblentz, et la France ne renferme plus dans
+son sein que des hommes dignes de la liberté!
+
+«Il annonce en son nom, au nom de ses alliés, le projet d'exiger de la
+nation française un abandon de ses droits; il fait entendre qu'il
+lui commandera des sacrifices que la crainte seule de sa destruction
+pourrait lui arracher... Eh bien! elle ne s'y soumettra jamais!
+Cet insultant orgueil, loin de l'intimider, ne peut qu'exciter son
+courage. Il faut du temps pour discipliner les esclaves du despotisme;
+mais tout homme est soldat quand il combat la tyrannie; l'or sortira
+de ses obscures retraites au nom de la patrie en danger; ces hommes
+ambitieux et vils, ces esclaves de la corruption et de l'intrigue, ces
+lâches calomniateurs du peuple, dont nos ennemis osaient se promettre
+de honteux secours, perdront l'appui des citoyens aveuglés ou
+pusillanimes qu'ils avaient trompés par leurs hypocrites déclamations;
+et l'empire français, dans sa vaste étendue, n'offrira plus à nos
+ennemis qu'une volonté unique, celle de vaincre ou de périr tout
+entier avec la constitution et les lois!»
+
+
+
+
+NOTE 11.
+
+
+Madame Campan explique comme il suit le secret des papiers brûlés à
+Sèvres:
+
+«Au commencement de 1792, un prêtre fort estimable me fit demander un
+entretien particulier. Il avait connaissance du manuscrit d'un nouveau
+libelle de madame Lamotte. Il me dit qu'il n'avait remarqué, dans les
+gens qui venaient de Londres pour le faire imprimer à Paris, que le
+seul appât du gain, et qu'ils étaient prêts à lui livrer ce manuscrit
+pour mille louis, s'il pouvait trouver quelque amie de la reine
+disposée à faire ce sacrifice à sa tranquillité; qu'il avait pensé à
+moi, et que si Sa Majesté voulait lui donner les vingt-quatre mille
+francs, il me remettrait le manuscrit en les touchant.
+
+«Je communiquai cette proposition à la reine, qui la refusa, et
+m'ordonna de répondre que, dans les temps où il eût été possible de
+punir les colporteurs de ces libelles, elle les avait jugés si atroces
+et si invraisemblables, qu'elle avait dédaigné les moyens d'en arrêter
+le cours; que, si elle avait l'imprudence et la faiblesse d'en acheter
+un seul, l'actif espionnage des jacobins pourrait le découvrir; que ce
+libelle acheté n'en serait pas moins imprimé, et deviendrait bien plus
+dangereux quand ils apprendraient au public le moyen qu'elle avait
+employé pour lui en ôter la connaissance.
+
+«Le baron d'Aubier, gentilhomme ordinaire du roi et mon ami
+particulier, avait une mémoire facile et une manière précise et nette
+de me transmettre le sens des délibérations, des débats, des décrets
+de l'assemblée nationale. J'entrais chaque jour chez la reine, pour en
+rendre compte au roi, qui disait en me voyant: «Ah! voilà le postillon
+par Calais.»
+
+«Un jour M. d'Aubier vint me dire: «L'assemblée a été très occupée
+d'une dénonciation faite par les ouvriers de la manufacture de Sèvres.
+Ils ont apporté sur le bureau du président une liasse de brochures
+qu'ils ont dit être la vie de Marie-Antoinette. Le directeur de la
+manufacture a été mandé à la barre, et il a déclaré avoir reçu l'ordre
+de brûler ces imprimés dans les fours qui servent à la cuisson des
+pâtes de ses porcelaines.»
+
+«Pendant que je rendais ce compte à la reine, le roi rougit et baissa
+la tête sur son assiette. La reine lui dit: «Monsieur, avez-vous
+connaissance de cela?» Le roi ne répondit rien. Madame Elisabeth lui
+demanda de lui expliquer ce que cela signifiait; même silence. Je me
+retirai promptement. Peu d'instans après, la reine vint chez moi et
+m'apprit que c'était le roi qui, par intérêt pour elle, avait fait
+acheter la totalité de l'édition imprimée d'après le manuscrit que je
+lui avais proposé, et que M. de Laporte n'avait pas trouvé de manière
+plus mystérieuse d'anéantir la totalité de l'ouvrage, qu'en le faisant
+brûler à Sèvres parmi deux cents ouvriers, dont cent quatre-vingts
+devaient être jacobins. Elle me dit qu'elle avait caché sa douleur au
+roi, qu'il était consterné, et qu'elle n'avait rien à dire quand
+sa tendresse et sa bonne volonté pour elle étaient cause de cet
+accident.»
+
+(_Madame Campan_, tome II, page 196.)
+
+
+
+
+NOTE 12.
+
+
+La mission donnée par le roi à Mallet-du-Pan est un des faits les plus
+importans à constater, et il ne peut être révoqué en doute, d'après
+les mémoires de Bertrand de Molleville. Ministre à cette époque,
+Bertrand de Molleville devait être parfaitement instruit; et, ministre
+contre-révolutionnaire, il aurait plutôt caché qu'avoué un fait
+pareil. Cette mission prouve la modération de Louis XVI, mais aussi
+ses communications avec l'étranger.
+
+«Loin de partager cette sécurité patriotique, le roi voyait avec la
+plus profonde douleur la France engagée dans une guerre injuste et
+sanglante, que la désorganisation de ses armées semblait mettre dans
+l'impossibilité de soutenir, et qui exposait plus que jamais nos
+provinces frontières à être envahies. Sa Majesté redoutait pardessus
+tout la guerre civile; et ne doutait pas qu'elle n'éclatât à la
+nouvelle du premier avantage remporté sur les troupes françaises par
+les corps d'émigrés qui faisaient partie de l'armée autrichienne. Il
+n'était que trop à craindre, en effet, que les jacobins et le peuple
+en fureur n'exerçassent les plus sanglantes représailles contre les
+prêtres et les nobles restés en France. Ces inquiétudes, que le roi
+me témoigna dans la correspondance journalière que j'avais avec Sa
+Majesté, me déterminèrent à lui proposer de charger une personne de
+confiance de se rendre auprès de l'empereur et du roi de Prusse, pour
+tâcher d'en obtenir que leurs majestés n'agissent offensivement qu'à
+la dernière extrémité, et qu'elles fissent précéder l'entrée de leurs
+armées dans le royaume d'un manifeste bien rédigé, dans lequel il
+serait déclaré, «que l'empereur et le roi de Prusse, forcés de
+prendre les armes par l'agression injuste qui leur avait été faite,
+n'attribuaient ni au roi ni à la nation, mais à la faction criminelle
+qui les opprimait l'un et l'autre, la déclaration de guerre qui
+leur avait été notifiée; qu'en conséquence, loin de se départir des
+sentimens d'amitié qui les unissaient au roi et à la France, leurs
+majestés ne combattraient que pour les délivrer du joug de la tyrannie
+la plus atroce qui eût jamais existé, et pour les aider à rétablir
+l'autorité légitime violemment usurpée, l'ordre et la tranquillité,
+le tout sans entendre s'immiscer en aucune manière dans la forme du
+gouvernement, mais pour assurer à la nation la liberté de choisir
+celui qui lui conviendrait le mieux; que toute idée de conquête
+était bien loin de la pensée de leurs majestés; que les propriétés
+particulières ne seraient pas moins respectées que les propriétés
+nationales; que leurs majestés prenaient sous leur sauvegarde spéciale
+tous les citoyens paisibles et fidèles; que leurs seuls ennemis, comme
+ceux de la France, étaient les factieux et leurs adhérens, et que
+leurs majestés ne voulaient connaître et combattre qu'eux, etc., etc.»
+Mallet-du-Pan, dont le roi estimait les talens et l'honnêteté, fut
+charge de cette mission. Il y était d'autant plus propre qu'on ne
+l'avait jamais vu au château, qu'il n'avait aucune liaison avec des
+personnes attachées à la cour, et qu'en prenant la roule de Genève, où
+on était accoutumé à lui voir faire de fréquens voyages, son départ ne
+pouvait faire naître aucun soupçon.» Le roi donna à Mallet-du-Pan
+des instructions rédigées de sa main, et rapportées par Bertrand de
+Molleville.
+
+«1. Le roi joint ses prières et ses exhortations, pour engager les
+princes et les Français émigrés à ne point faire perdre à la guerre
+actuelle, par un concours hostile et offensif de leur part, le
+caractère de guerre étrangère faite de puissance à puissance;
+
+«2. Il leur recommande expressément de s'en remettre à lui et aux
+cours intervenantes de la discussion et de la sûreté de leurs
+intérêts, lorsque le moment d'en traiter sera venu;
+
+«3. Il faut qu'ils paraissent seulement parties et non arbitres dans
+le différend, cet arbitrage devant être réservé à sa majesté, lorsque
+la liberté lui sera rendue, et aux puissances qui l'exigeront;
+
+«4. Toute autre conduite produirait une guerre civile dans
+l'intérieur, mettrait en danger les jours du roi et de sa famille,
+renverserait le trône, ferait égorger les royalistes, rallierait aux
+jacobins tous les révolutionnaires qui s'en sont détachés et qui
+s'en détachent chaque jour, ranimerait une exaltation qui tend à
+s'éteindre, et rendrait plus opiniâtre une résistance qui fléchira
+devant les premiers succès, lorsque le sort de la révolution ne
+paraîtra pas exclusivement remis à ceux contre qui elle a été dirigée,
+et qui en ont été les victimes;
+
+«5. Représenter aux cours de Vienne et de Berlin l'utilité d'un
+manifeste qui leur serait commun avec les autres états qui ont formé
+le concert; l'importance de rédiger ce manifeste de manière à séparer
+les jacobins du reste de la nation, à rassurer tous ceux qui sont
+susceptibles de revenir de leur égarement, ou qui, sans vouloir la
+constitution actuelle, désirent la suppression des abus et le règne de
+la liberté modérée, sous un monarque à l'autorité duquel la loi
+mette des limites; «6. Faire entrer dans cette rédaction la vérité
+fondamentale, qu'on fait la guerre à une faction anti-sociale, et non
+pas à la nation française; que l'on prend la défense des gouvernemens
+légitimes et des peuples contre une anarchie furieuse qui brise parmi
+les hommes tous les liens de la sociabilité, toutes les conventions à
+l'abri desquelles reposent la liberté, la paix, la sûreté publique au
+dedans et au dehors; rassurer contre toute crainte de démembrement, ne
+point imposer des lois, mais déclarer énergiquement à l'assemblée,
+aux corps administratifs, aux municipalités, aux ministres, qu'on les
+rendra personnellement et individuellement responsables, dans leurs
+corps et biens, de tous attentats commis contre la personne sacrée du
+roi, contre celle de la reine et de la famille, contre les personnes
+ou les propriétés de tous citoyens quelconques;
+
+«7. Exprimer le voeu du roi, qu'en entrant dans le royaume, les
+puissances déclarent qu'elles sont prêtes à donner la paix, mais
+qu'elles ne traiteront ni ne peuvent traiter qu'avec le roi; qu'en
+conséquence elles requièrent que la plus entière liberté lui soit
+rendue, et qu'ensuite on assemble un congrès où les divers intérêts
+seront discutés sur les bases déjà arrêtées, où les émigrés seront
+admis comme parties plaignantes, et où le plan général de réclamation
+sera négocié sous les auspices et sous la garantie des puissances.»
+
+(_Bertrand de Molleville_, tome VIII, page 39.)
+
+
+
+
+NOTE 13.
+
+
+Bertrand de Molleville, auquel j'ai emprunté les faits relatifs à
+Mallet-du-Pan, s'exprime ainsi sur l'accueil qui lui fut fait, et sur
+les dispositions qu'il rencontra:
+
+«Mallet-du-Pan avait eu, les 15 et 16 juillet, de longues conférences
+avec le comte de Cobentzel, le comte de Haugwitz et M. Heyman,
+ministres de l'empereur et du roi de Prusse. Après avoir examiné le
+titre de sa mission et écouté avec une attention extrême la lecture de
+ses instructions et de son mémoire, ces ministres avaient reconnu que
+les vues qu'il proposait s'accordaient parfaitement avec celles que le
+roi avait antérieurement manifestées aux cours de Vienne et de Berlin,
+qui les avaient respectivement adoptées. Ils lui avaient témoigné en
+conséquence une confiance entière, et avaient approuvé en tout point
+le projet de manifeste qu'il leur avait proposé. Ils lui avaient
+déclaré, dans les termes les plus positifs, qu'aucune vue d'ambition,
+d'intérêt personnel ou de démembrement, n'entrait dans le plan de la
+guerre, et que les puissances n'avaient d'autre vue, d'autre intérêt
+que celui du rétablissement de l'ordre en France, parce qu'aucune paix
+ne pouvait exister entre elle et ses voisins, tant qu'elle serait
+livrée à l'anarchie qui y régnait, et qui les obligeait à entretenir
+des cordons de troupes sur toutes les frontières, et à des précautions
+extraordinaires de sûreté très dispendieuses; mais que, loin
+de prétendre imposer aux Français aucune forme quelconque de
+gouvernement, on laisserait le roi absolument le maître de se
+concerter à cet égard avec la nation. On lui avait demandé les
+éclaircissemens les plus détaillés sur les dispositions de
+l'intérieur, sur l'opinion publique relativement à l'ancien régime,
+aux parlemens, à la noblesse, etc., etc. On lui avait confié qu'on
+destinait les émigrés à former une armée à donner au roi lorsqu'il
+serait mis en liberté. On lui avait parlé avec humeur et prévention
+des princes français, auxquels on supposait des intentions entièrement
+opposées à celles du roi, et notamment celle d'agir indépendans et
+de créer un régent. (_Mallet-du-Pan combattit fortement cette
+supposition, et observa qu'on ne devait pas juger des intentions
+des princes par les propos légers ou exaltés de quelques-unes des
+personnes qui les entouraient_.) Enfin, après avoir discuté à fond
+les différentes demandes et propositions sur lesquelles Mallet-du-Pan
+était chargé d'insister, les trois ministres en avaient unanimement
+reconnu la sagesse et la justice, en avaient demandé chacun une note
+ou résumé, et avaient donné les assurances les plus formelles que
+les vues du roi, étant parfaitement concordantes avec celles des
+puissances, seraient exactement suivies.»
+
+(_Bertrand de Molleville_, tome VIII, page 320.)
+
+
+
+
+NOTE 14.
+
+
+«Le parti des princes, dit madame Campan, ayant été instruit du
+rapprochement des débris du parti constitutionnel avec la reine, en
+fut très alarmé. De son côté, la reine redoutait toujours le parti
+des princes, et les prétentions des Français qui le formaient. Elle
+rendait justice au comte d'Artois, et disait souvent que son parti
+agirait dans un sens opposé à ses propres sentimens pour le roi son
+frère et pour elle, mais qu'il serait entraîné par des gens sur
+lesquels Calonne avait le plus funeste ascendant. Elle reprochait au
+comte d'Esterharzy, qu'elle avait fait combler de grâces, de s'être
+rangé du parti de Calonne, au point qu'elle pouvait même le regarder
+comme un ennemi.»
+
+(_Mémoires de madame Campan_, tome II, page 193.)
+
+
+
+
+NOTE 15.
+
+
+Cependant les émigrés faisaient entrevoir une grande crainte sur tout
+ce qui pouvait se faire dans l'intérieur, par le rapprochement avec
+les constitutionnels qu'ils peignaient comme n'existant plus qu'en
+idée, et comme nuls dans les moyens de réparer leurs fautes. Les
+jacobins leur étaient préférés, parce que, disait-on, il n'y aurait
+à traiter avec personne au moment où l'on retirerait le roi et sa
+famille de l'abîme où ils étaient plongés.»
+
+(_Mémoires de madame Campan_, tome II, page 194.)
+
+
+
+
+NOTE 16.
+
+
+Au nombre des dépositions que renferme la procédure instruite contre
+les auteurs du 20 juin, il s'en trouve une extrêmement curieuse par
+les détails, c'est celle du témoin Lareynie. Elle contient à elle
+seule presque tout ce que répètent les autres, et c'est pourquoi nous
+la citons de préférence. Cette procédure a été imprimée in-4°.
+
+«Par devant nous... est comparu le sieur Jean-Baptiste-Marie-Louis
+Lareynie, soldat volontaire du bataillon de l'Ile-Saint-Louis, décoré
+de la croix militaire, demeurant à Paris, quai Bourbon, no. 1;
+
+«Lequel, profondément affligé des désordres qui viennent d'avoir lieu
+dans la capitale, et croyant qu'il est du devoir d'un bon citoyen de
+donner à la justice les lumières dont elle peut avoir besoin dans ces
+circonstances, pour punir les fauteurs et les instigateurs de toutes
+manoeuvres contre la tranquillité publique et l'intégrité de la
+constitution française, a déclaré que depuis environ huit jours
+il savait, par les correspondances qu'il a dans le faubourg
+Saint-Antoine, que les citoyens de ce faubourg étaient travaillés par
+le sieur Santerre, commandant du bataillon des Enfans-Trouvés, et par
+d'autres personnages, au nombre desquels étaient le sieur Fournier, se
+disant Américain et électeur de 1791 du département de Paris; le sieur
+Rotondo, se disant Italien; le sieur Legendre, boucher, demeurant rue
+des Boucheries, faubourg Saint-Germain; le sieur Cuirette Verrières,
+demeurant au-dessus du café du Rendez-Vous, rue du Théâtre-Français,
+lesquels tenaient nuitamment des conciliabules chez le sieur
+Santerre, et quelquefois dans la salle du comité de la section des
+Enfans-Trouvés; que là on délibérait en présence d'un très petit
+nombre d'affidés du faubourg, tels que le sieur Rossignol, ci-devant
+compagnon orfèvre; le sieur Nicolas, sapeur du susdit bataillon des
+Enfans-Trouvés; le sieur Brière, marchand de vin; le sieur Gonor, se
+disant vainqueur de la Bastille, et autres qu'il pourra citer; qu'on
+y arrêtait les motions qui devaient être agitées dans les groupes des
+Tuileries, du Palais-Royal, de la place de Grève, et surtout de la
+porte Saint-Antoine, place de la Bastille; qu'on y rédigeait les
+placards incendiaires affichés par intervalle dans les faubourgs,
+les pétitions destinées à être portées par des députations dans les
+sociétés patriotiques de Paris; et en fin que c'est là que s'est
+forgée la fameuse pétition, et tramé le complot de la journée du 20 de
+ce mois. Que la veille de cette journée, il se tint un comité secret
+chez le sieur Santerre, qui commença vers minuit, auquel des témoins,
+qu'il pourra faire entendre lorsqu'ils seront revenus de la mission à
+eux donnée par le sieur Santerre pour les campagnes voisines, assurent
+avoir vu assister MM. Pétion, maire de Paris; Robespierre; Manuel,
+procureur de la commune; Alexandre, commandant du bataillon de
+Saint-Michel; et Sillery, ex-député de l'assemblée nationale. Que
+lors de la journée du 20, le sieur Santerre, voyant que plusieurs des
+siens, et surtout les chefs de son parti, effrayés par l'arrêté
+du directoire du département, refusaient de descendre armés, sous
+prétexte qu'on tirerait sur eux, les assura qu'ils n'avaient rien à
+craindre, _que la garde nationale n'aurait pas d'ordre, et que M.
+Pétion serait là_. Que sur les onze heures du matin dudit jour, le
+rassemblement ne s'élevait pas au-dessus de quinze cents personnes, y
+compris les curieux, et que ce ne fut que lorsque le sieur Santerre se
+fut mis à la tête d'un détachement d'invalides, sortant de chez lui,
+et avec lequel il est arrivé sur la place, et qu'il eut excité dans
+sa marche les spectateurs à se joindre à lui, que la multitude s'est
+grossie considérablement jusqu'à son arrivée au passage des Feuillans;
+que là, n'ayant point osé forcer le poste, il se relégua dans la cour
+des Capucins, où il fit planter le mai qu'il avait destiné pour le
+château des Tuileries; qu'alors lui, déclarant, demanda à plusieurs
+des gens de la suite dudit sieur Santerre, pourquoi le mai n'était pas
+planté sur la terrasse du château, ainsi que cela avait été arrêté,
+et que ces gens lui répondirent _qu'ils s'en garderaient bien, que
+c'était là le piège dans lequel voulaient les faire tomber les
+feuillantins, parce qu'il y avait du canon braqué dans le jardin, mais
+qu'ils ne donnaient pas dans le panneau_. Le déclarant observe que
+dans ce moment l'attroupement était presque entièrement dissipé,
+et que ce ne fut que lorsque les tambours et la musique se firent
+entendre dans l'enceinte de l'assemblée nationale, que les attroupés,
+alors épars çà et là, se rallièrent, se réunirent aux autres
+spectateurs, et défilèrent avec décence sur trois de hauteur devant
+le corps législatif; que lui, déclarant, remarqua que ces gens-là, en
+passant dans les Tuileries, ne se permirent rien de scandaleux, et ne
+tentèrent point d'entrer dans le château; que rassemblés même sur la
+place du Carrousel, où ils étaient parvenus en faisant le tour par le
+quai du Louvre, ils ne manifestèrent aucune intention de pénétrer
+dans les cours, jusqu'à l'arrivée du sieur Santerre, qui était à
+l'assemblée nationale, et qui n'en sortit qu'à la levée de la séance.
+Qu'alors le sieur Santerre, accompagné de plusieurs personnes, parmi
+lesquelles lui, déclarant, a remarqué le sieur de Saint-Hurugue,
+s'adressa à sa troupe, pour lors très tranquille; et lui demanda
+_pourquoi ils n'étaient pas entrés dans le château; qu'il fallait y
+aller, et qu'ils n'étaient descendus que pour cela_. Qu'aussitôt il
+commanda aux canonniers de son bataillon de le suivre avec une pièce
+de canon, et dit que si on lui refusait la porte, il fallait la briser
+à coups de boulet; qu'ensuite il s'est présenté dans cet appareil à la
+porte du château, où il a éprouvé une faible résistance de la part de
+la gendarmerie à cheval, mais une ferme opposition de la part de
+la garde nationale; que cela a occasionné beaucoup de bruit et
+d'agitation, et qu'on allait peut-être en venir à des voies de fait,
+lorsque deux hommes en écharpe aux couleurs nationales, dont lui,
+déclarant, en reconnaît un pour être le sieur Bouché-René, et l'autre
+qui a été nommé par les spectateurs pour être le sieur Sergent, sont
+arrivés par les cours, _et ont ordonné_, il faut le dire, d'un ton
+très impérieux, pour ne pas dire insolent, en prostituant le nom sacré
+de la loi, _d'ouvrir les portes_, ajoutant _que personne n'avait le
+droit de les fermer, et que tout citoyen avait celui d'entrer_; que
+les portes ont été effectivement ouvertes par la garde nationale, et
+qu'alors Santerre et sa troupe se sont précipités en désordre dans les
+cours; que le sieur Santerre, qui faisait traîner du canon pour briser
+les portes de l'appartement du roi, s'il les trouvait fermées, et
+tirer sur la garde nationale qui s'opposerait à son incursion, a
+été arrêté dans sa marche dans une dernière cour à gauche au bas de
+l'escalier du pavillon, par un groupe de citoyens qui lui ont tenu les
+discours les plus raisonnables pour apaiser sa fureur, l'ont menacé
+de le rendre responsable de tout ce qui arriverait de mal dans cette
+fatale journée, parce que, lui ont-ils dit, _vous êtes seul l'auteur
+de ce rassemblement inconstitutionnel, vous avez seul égaré ces braves
+gens, et vous seul parmi eux êtes un scélérat_. Que le ton avec lequel
+ces honnêtes citoyens parlaient au sieur Santerre le fit pâlir; mais
+qu'encouragé par un coup d'oeil du sieur Legendre, boucher ci-dessus
+nommé, il eut recours à un subterfuge hypocrite, en s'adressant à sa
+troupe et en lui disant: _Messieurs, dressez procès-verbal du refus
+que je fais de marcher à votre tête dans les appartemens du roi_; que
+pour toute réponse, la foule, accoutumée à deviner le sieur Santerre,
+culbuta le groupe des honnêtes citoyens, entra avec son canon et son
+commandant, le sieur Santerre, et pénétra dans les appartemens par
+toutes les issues, après en avoir brisé les portes et les fenêtres.»
+
+
+
+
+NOTE 17.
+
+
+Voici ce que raconte madame Campan sur les craintes de la famille
+royale:
+
+«La police de M. de Laporte, intendant de la liste civile, le fit
+prévenir, dès la fin de 1791, qu'un homme des offices du roi, qui
+s'était établi pâtissier au Palais-Royal, allait rentrer dans les
+fonctions de sa charge que lui rendait la mort d'un survivancier; que
+c'était un jacobin si effréné, qu'il avait osé dire que l'on ferait un
+grand bien à la France en abrégeant les jours du roi. Ses fonctions se
+bornaient aux seuls détails de la pâtisserie, il était très observé
+par les chefs de la bouche, gens dévoués à sa majesté; mais un poison
+subtil peut être si aisément introduit dans les mets, qu'il fut décidé
+que le roi et la reine ne mangeraient plus que du rôti; que leur pain
+serait apporté par M. Thierry de Ville-d'Avray, intendant des petits
+appartemens, et qu'il se chargerait de même de fournir le vin. Le roi
+aimait les pâtisseries; j'eus ordre d'en commander, comme pour moi,
+tantôt chez un pâtissier, tantôt chez un autre. Le sucre râpé était de
+même dans ma chambre. Le roi, la reine, madame Elisabeth, mangeaient
+ensemble, et il ne restait personne du service. Ils avaient chacun
+une servante d'acajou et une sonnette pour faire entrer quand ils le
+désiraient. M. Thierry venait lui-même m'apporter le pain et le vin
+de leurs majestés, et je serrais tous ces objets dans une armoire
+particulière du cabinet du roi, au rez-de-chaussée. Aussitôt que le
+roi était à table, j'apportais la pâtisserie et le pain. Tout se
+cachait sous la table, dans la crainte que l'on eût besoin de faire
+entrer le service. Le roi pensait qu'il était aussi dangereux
+qu'affligeant de montrer cette crainte d'attentats contre sa personne,
+et cette défiance du service de sa bouche. Comme il ne buvait jamais
+une bouteille de vin entière à ses repas (les princesses ne buvaient
+que de l'eau), il remplissait celle dont il avait bu à peu près la
+moitié, avec la bouteille servie par les officiers de son gobelet. Je
+l'emportais après le dîner. Quoiqu'on ne mangeât d'autre pâtisserie
+que celle que j'avais apportée, on observait de même de paraître avoir
+mangé de celle qui était servie sur la table. La dame qui me remplaça
+trouva ce service secret organisé, et l'exécuta de même; jamais on ne
+sut dans le public ces détails, ni les craintes qui y avaient donné
+lieu. Au bout de trois ou quatre mois, les avis de la même police
+furent que l'on n'avait plus à redouter ce genre de complot contre les
+jours du roi; que le plan était entièrement changé; que les coups que
+l'on voulait porter seraient autant dirigés contre le trône que contre
+la personne du souverain.»
+
+(_Mémoires de madame Campan_, tome II, pag. 188.)
+
+
+
+
+NOTE 18.
+
+
+Lorsque M. de Lafayette fut enfermé à Olmulz, M. de Lally-Tolendal
+écrivit en sa faveur une lettre, très éloquente au roi de Prusse. Il y
+énumérait tout ce que le général avait fait pour sauver Louis XVI,
+et en donnait les preuves à l'appui. Dans le nombre de ces pièces se
+trouvent les lettres suivantes, qui font connaître les projets et les
+efforts des constitutionnels à cette époque.
+
+
+_Copie d'une lettre de M. de Lally-Tolendal au roi_.
+
+Paris, 9 juillet 1792.
+
+«Je suis chargé par M. de Lafayette de faire proposer directement à S.
+M., pour le 15 de ce mois, le même projet qu'il avait proposé pour le
+12, et qui ne peut plus s'exécuter à cette époque, depuis l'engagement
+pris par S. M. de se trouver à la cérémonie du 14.
+
+«S. M. a dû voir le plan du projet envoyé par M. de Lafayette, car M.
+Duport a dû le porter à M. de Montciel, pour qu'il le montrât à S. M.
+
+«M. de Lafayette veut être ici le 15; il y sera avec le vieux général
+Luckner. Tous deux viennent de se voir, tous deux se le sont promis,
+tous deux ont un même sentiment et un même projet.
+
+«Ils proposent que S. M. sorte publiquement de la ville, entre eux
+deux, en l'écrivant à l'assemblée nationale, en lui annonçant qu'elle
+ne dépassera pas la ligne constitutionnelle; et qu'elle se rende à
+Compiègne.
+
+«S. M. et toute la famille royale seront dans une seule voiture.
+Il est aisé de trouver cent bons cavaliers qui l'escorteront. Les
+Suisses, au besoin, et une partie de la garde nationale, protégeront
+le départ. Les deux généraux resteront près de S. M.--Arrivée à
+Compiègne, elle aura pour garde un détachement de l'endroit, qui est
+très bon, un de la capitale, qui sera choisi, et un de l'armée.
+
+«M. de Lafayette, toutes ses places garnies, ainsi que son camp
+de retraite, a de disponible pour cet objet, dans son armée, dix
+escadrons et l'artillerie à cheval. Deux marches forcées peuvent
+amener toute cette, division à Compiègne.
+
+«Si, contre toute vraisemblance, S. M. ne pouvait sortir de la ville,
+les lois étant bien évidemment violées, les deux généraux marcheraient
+sur la capitale avec une armée.
+
+«Les suites de ce projet se montrent d'elles-mêmes:
+
+«La paix avec toute l'Europe, par la médiation du roi;
+
+«Le roi rétabli dans tout son pouvoir légal;
+
+«Une large et nécessaire extension de ses prérogatives sacrées;
+
+«Une véritable monarchie, un véritable monarque, une véritable
+liberté;
+
+«Une véritable représentation nationale, dont le roi sera chef et
+partie intégrante;
+
+«Un véritable pouvoir exécutif;
+
+«Une véritable représentation nationale, choisie parmi les
+propriétaires;
+
+«La constitution révisée, abolie en partie, en partie améliorée et
+rétablie sur une meilleure base;
+
+«Le nouveau corps législatif tenant ses séances seulement trois mois
+par an;
+
+«L'ancienne noblesse rétablie dans ses anciens privilèges, non pas
+politiques, mais civils, dépendans de l'opinion, comme titres, armes,
+livrées, etc.
+
+«Je remplis ma commission sans oser me permettre ni un conseil, ni une
+réflexion. J'ai l'imagination trop frappée de la rage qui va s'emparer
+de toutes ces têtes perdues à la première ville qui va nous être
+prise, pour ne pas me récuser moi-même; j'en suis au point que cette
+scène de samedi, qui parait tranquilliser beaucoup de gens, a doublé
+mon inquiétude. Tous ces baisers m'ont rappelé celui de Judas.
+
+«Je demande seulement à être un des quatre-vingts ou cent cavaliers
+qui escorteront S. M., si elle agrée le projet; et je me flatte que je
+n'ai pas besoin de l'assurer qu'on n'arriverait pas à elle, ni à aucun
+membre de sa royale famille, qu'après avoir passé sur mon cadavre.
+
+«J'ajouterai un mot: j'ai été l'ami de M. de Lafayette avant la
+révolution. J'avais rompu tout commerce avec lui depuis le 22 mars de
+la seconde année: à cette époque, je voulais qu'il fût ce qu'il est
+aujourd'hui; je lui écrivis que son devoir, son honneur, son intérêt,
+tout lui prescrivait cette conduite; je lui traçais longuement le plan
+tel que ma conscience me le suggérait. Il me promit; je ne vis point
+d'effet à sa promesse. Je n'examinerai pas si c'était impuissance
+ou mauvaise volonté; je lui devins étranger; je le lui déclarai, et
+personne ne lui avait encore fait entendre des vérités plus sévères
+que moi et mes amis, qui étaient aussi les siens. Aujourd'hui ces
+mêmes amis ont rouvert ma correspondance avec lui. S. M. sait quel a
+été le but et le genre de cette correspondance. J'ai vu ses lettres,
+j'ai eu deux heures de conférence avec lui dans la nuit du jour où il
+est parti. Il reconnaît ses erreurs; il est prêt à se dévouer pour la
+liberté, mais en même temps pour la monarchie; il s'immolera, s'il le
+faut, pour son pays et son roi, qu'il ne sépare plus; il est enfin
+dans les principes que j'ai exposés dans cette note; il y est tout
+entier, avec candeur, conviction, sensibilité, fidélité au roi,
+abandon de lui-même: j'en réponds sur ma probité.
+
+«J'oubliais de dire qu'il demande qu'on ne traite rien de ceci avec
+ceux des officiers qui peuvent être dans la capitale en ce moment.
+Tous peuvent soupçonner qu'il y a quelques projets; mais aucun n'est
+instruit de celui qu'il y a. Il suffira qu'ils le sachent le matin
+pour agir; il craint l'indiscrétion si on leur en parlait d'avance, et
+aucun d'eux n'est excepté de cette observation.»
+
+«P.S. Oserais-je dire que cette note me paraît devoir être méditée par
+celui-là seul qui, dans une journée à jamais mémorable, a vaincu par
+son courage héroïque une armée entière d'assassins; par celui-là
+qui, le lendemain de ce triomphe sans exemple, a dicté lui-même une
+proclamation aussi sublime que ses actions l'avaient été la veille,
+et non par les conseils qui ont minuté la lettre écrite en son nom au
+corps législatif, pour annoncer qu'il se trouverait à la cérémonie du
+14; non par les conseils qui ont fait sanctionner le décret des droits
+féodaux, décret équivalant à un vol fait dans la poche et sur les
+grands chemins.
+
+«M. de Lafayette n'admet pas l'idée que le roi, une fois sorti de la
+capitale, ait d'autre direction à suivre que celle de sa conscience
+et de sa libre volonté. Il croit que la première opération de S. M.
+devait être de se créer une garde; il croit aussi que son projet peut
+se modifier de vingt différentes manières; il préfère la retraite dans
+le Nord à celle du Midi, comme étant plus à la portée de secourir de
+ce côté, et redoutant la faction méridionale. En un mot, _la liberté
+du roi et la destruction des factieux_, voilà son but dans toute la
+sincérité de son coeur. Ce qui doit suivre suivra.»
+
+
+_Copie d'une lettre de M. de Lafayette_.
+
+Le 8 juillet 1790.
+
+«J'avais disposé mon armée de manière que les meilleurs escadrons de
+grenadiers, l'artillerie à cheval, étaient sous les ordres de M----,
+à la quatrième division, et si ma proposition eût été acceptée,
+j'emmenais en deux jours à Compiègne quinze escadrons et huit pièces
+de canon, le reste de l'armée étant placé en échelons à une marche
+d'intervalle; et tel régiment qui n'eût pas fait le premier passerait
+venu à mon secours, si mes camarades et moi avions été engagés.
+
+«J'avais conquis Lukner au point de lui faire promettre de marcher sur
+la capitale avec moi, si la sûreté du roi l'exigeait, et pourvu qu'il
+en donnât l'ordre; et j'ai cinq escadrons de cette armée, dont je
+dispose absolument, Languedoc et ----; le commandant de l'artillerie
+à cheval est aussi exclusivement à moi. Je comptais que ceux-là
+marcheraient aussi à Compiègne.
+
+«Le roi a pris l'engagement de se rendre à la fête fédérale. Je
+regrette que mon plan n'ait pas été adopté; mais il faut tirer parti
+de celui qu'on a préféré.
+
+«Les démarches que j'ai faites, l'adhésion de beaucoup de départemens
+et de communes, celle de M. Lukner, mon crédit sur mon armée et même
+sur les autres troupes, ma popularité dans le royaume, qui est plutôt
+augmentée que diminuée, quoique fort restreinte dans la capitale,
+toutes ces circonstances, jointes à plusieurs autres, ont donné à
+penser aux factieux, en donnant l'éveil aux honnêtes gens; et j'espère
+que les dangers physiques du 14 juillet sont fort diminués. Je pense
+même qu'ils sont nuls, si le roi est accompagné de Lukner et de moi,
+et entouré des bataillons choisis que je lui fais préparer.
+
+«Mais si le roi et sa famille restent dans la capitale, ne sont-ils
+pas toujours dans les mains des factieux? Nous perdrons la première
+bataille; il est impossible d'en douter. Le contre-coup s'en fera
+ressentir dans la capitale. Je dis plus, il suffira d'une supposition
+de correspondance entre la reine et les ennemis pour occasionner les
+plus grands excès. Du moins voudra-t-on emmener le roi dans le midi,
+et cette idée, qui révolte, aujourd'hui, paraîtra simple lorsque les
+rois ligués approcheront. Je vois donc, immédiatement après le 14,
+commencer une suite de dangers.
+
+«Je le répète encore, il faut que le roi sorte de Paris. Je sais que,
+s'il n'était pas de bonne foi, il y aurait des inconvéniens; mais
+quand il s'agit de se confier au roi, qui est un honnête homme,
+peut-on balancer un instant? Je suis pressé de voir le roi à
+Compiègne.
+
+«Voici donc les deux objets sur lesquels porte mon projet actuel: 1.
+Si le roi n'a pas encore mandé Lukner et moi, il faut qu'il le fasse
+sur-le-champ. _Nous avons Lukner_! Il faut l'engager de plus en plus.
+Il dira que nous sommes ensemble; je dirai le reste. Lukner peut
+venir me prendre, de manière que nous soyons le 12 au soir dans la
+capitale. Le 13 et le 14 peuvent fournir des chances offensives; du
+moins la défensive sera assurée par votre présence; et qui sait ce que
+peut faire la mienne sur la garde nationale?
+
+«Nous accompagnerons le roi à l'autel de la patrie. Les deux généraux,
+représentant deux armées qu'on sait leur être très attachées,
+empêcheront les atteintes qu'on voudrait porter à la dignité du
+roi. Quant à moi, je puis retrouver l'habitude que les uns ont eue
+long-temps, d'obéir à ma voix; la terreur que j'ai toujours inspirée
+aux, autres dès qu'ils sont devenus factieux, et peut-être quelques
+moyens personnels de tirer parti d'une crise, peuvent me rendre utile,
+du moins pour éloigner les dangers. Ma demande est, d'autant plus
+désintéressée que ma situation sera désagréable par comparaison avec
+la grande fédération; mais je regarde comme un devoir sacré d'être
+auprès du roi dans cette circonstance, et ma tête est tellement montée
+à cet égard, que _j'exige absolument_ du ministère de la guerre qu'il
+me mande, et que cette première partie de ma proposition soit adoptée,
+et je vous prie de le faire savoir par des amis communs au roi, à sa
+famille et à son conseil.
+
+«2. Quant à ma seconde proposition, je la crois également
+indispensable, et voici comme je l'entends: le serment du roi, le
+nôtre, auront tranquillisé les gens qui ne sont que faibles, et par
+conséquent les coquins seront pendant quelques jours privés de cet
+appui. Je voudrais que le roi écrivît sous le secret, à M. Lukner et à
+moi, une lettre commune à nous deux, et qui nous trouverait en route
+dans la soirée du 11 ou dans la journée du 12. Le roi y dira:
+«Qu'après avoir prêté notre serment, il fallait s'occuper de prouver
+aux étrangers sa sincérité; que le meilleur moyen serait qu'il passât
+quelques jours à Compiègne; qu'il nous charge d'y faire trouver
+quelques escadrons pour joindre à la garde nationale du lieu, et à
+un détachement de la capitale; que nous l'accompagnerons jusqu'à
+Compiègne, d'où nous rejoindrons chacun notre armée; qu'il désire que
+nous prenions des escadrons dont les chefs soient connus par leur
+attachement à la constitution, et un officier-général qui ne puisse
+laisser aucun doute à cet égard.»
+
+«D'après cette lettre, Lukner et moi chargerons M---- de cette
+expédition; il prendra avec lui quatre pièces d'artillerie; à cheval;
+huit, si l'on veut; mais il ne faut pas que le roi en parle, parce que
+l'odieux du canon doit tomber sur nous.--Le 15, à dix heures du matin,
+le roi irait à l'assemblée, accompagné de Lukner et de moi; et, soit
+que nous eussions un bataillon, soit que nous eussions cinquante
+hommes à cheval de gens dévoués au roi, ou de mes amis, nous verrions
+si le roi, la famille royale, Lukner et moi, serions arrêtés.
+
+«Je suppose que nous le fussions, Lukner et moi rentrerions à
+l'assemblée pour nous plaindre et la menacer de nos armées. Lorsque le
+roi serait rentré, sa position ne serait pas plus mauvaise, car il ne
+serait pas sorti de la constitution; il n'aurait contre lui que les
+ennemis de la constitution, et Lukner et moi amènerions facilement des
+détachemens de Compiègne. Remarquez que ceci ne compromet pas
+autant le roi qu'il le sera nécessairement par les événemens qui se
+préparent.
+
+«On a tellement gaspillé, dans des niaiseries aristocratiques,
+les fonds dont le roi peut disposer, qu'il doit lui rester peu de
+disponible. Il n'y a pas de doute qu'il ne faille emprunter, s'il est
+nécessaire, pour s'emparer des trois jours de la fédération.
+
+«Il y a encore une chose à prévoir, celle où l'assemblée décréterait
+que les généraux ne doivent pas venir dans la capitale. Il suffit que
+le roi y refuse immédiatement sa sanction.
+
+«Si, par une fatalité inconcevable, le roi avait déjà donné sa
+sanction, qu'il nous donne rendez-vous à Compiègne, dut-il être
+arrêté en partant. Nous lui ouvrirons les moyens d'y venir _libre et
+triomphant_. Il est inutile d'observer que dans tous les cas, arrivé à
+Compiègne, il y établira sa garde personnelle, telle que la lui donne
+la constitution.
+
+«En vérité, quand je me vois entouré d'habitans de la campagne qui,
+viennent de dix lieues et plus pour me voir et pour me jurer qu'ils
+n'ont confiance qu'en moi, que mes amis et mes ennemis sont les leurs;
+quand je me vois chéri de mon armée, sur laquelle les efforts des
+jacobins n'ont aucune influence; quand je vois de toutes les parties
+du royaume arriver des témoignages d'adhésion à mes opinions, je ne
+puis croire que tout est perdu, et que je n'ai aucun moyen d'être
+utile.»
+
+
+
+
+NOTE 19.
+
+
+La réponse suivante est extraite du même recueil de pièces, cité dans
+la note précédente.
+
+_Réponse de la main du roi_.
+
+«Il faut lui répondre que je suis infiniment sensible à l'attachement
+pour moi qui le porterait à se mettre aussi en avant, mais que la
+manière me paraît impraticable. Ce n'est pas par crainte personnelle,
+mais tout serait mis enjeu à la fois, et, quoi qu'il en dise, ce
+projet manqué ferait retomber tout pire que jamais, et de plus
+en plus, sous la férule des factieux. Fontainebleau n'est qu'un
+cul-de-sac, ce serait une mauvaise retraite, et du côté du Midi: du
+côté du Nord, cela aurait l'air d'aller au-devant des Autrichiens. On
+lui répond sur son mandé, ainsi je n'ai rien à dire ici. La présence
+des généraux à la fédération pourrait être utile; elle pourrait
+d'ailleurs avoir pour motif de voir le nouveau ministre, et de
+convenir avec lui des besoins de l'armée. Le meilleur conseil à donner
+à M. de Lafayette est de servir toujours d'épouvantail aux factieux,
+en remplissant bien son métier de général. Par là, il s'assurera de
+plus en plus la confiance de son armée, et pourra s'en servir comme il
+voudra au besoin.»
+
+
+
+
+NOTE 20.
+
+
+_Détails des événemens du 10 août_.
+
+(Ils sont tirés d'un écrit signé _Carra_, et intitulé: _Précis
+historique et très exact sur l'origine et les véritables auteurs de la
+célèbre insurrection du 10 août, qui a sauvé la république. L'auteur
+assure que le maire n'eut pas la moindre part au succès, mais qu'il
+s'est trouvé en place, dans cette occasion, comme une véritable
+providence pour les patriotes_. Ce morceau est tiré des _Annales
+politiques_ du 30 novembre dernier.)
+
+«Les hommes, dit Jérôme Pétion, dans son excellent discours sur
+l'accusation intentée contre Maximilien Robespierre, qui se sont
+attribué la gloire de cette journée, sont les hommes à qui elle
+appartient le moins. Elle est due à ceux qui l'ont préparée; elle
+est due à la nature impérieuse des choses; elle est due aux braves
+fédérés, et _à leur directoire secret qui concertait depuis long-temps
+le plan de l'insurrection;_ elle est due enfin au génie tutélaire
+qui préside constamment aux destins de la France, depuis la première
+assemblée de ses représentans.»
+
+«C'est de ce directoire secret, dont parle Jérôme Pétion, que je vais
+parler à mon tour, et comme membre de ce directoire, et comme acteur
+dans toutes ses opérations. Ce directoire secret fut formé par le
+comité central des fédérés établi dans la salle de correspondance
+aux Jacobins Saint-Honoré. Ce fut des quarante-trois membres qui
+s'assemblaient journellement depuis le commencement de juillet dans
+cette salle, qu'on en tira cinq pour le directoire d'insurrection. Ces
+cinq membres étaient Vaugeois, grand-vicaire de l'évêque de Blois;
+Debesse, du département de la Drôme; Guillaume, professeur à Caen;
+Simon, journaliste de Strasbourg; et Galissot, de Langres. Je fus
+adjoint à ces cinq membres, à l'instant même de la formation du
+directoire, et quelques jours après on y invita Fournier l'Américain;
+Westermann; Kienlin, de Strasbourg; Santerre; Alexandre, commandant
+du faubourg Saint-Marceau; Lazouski, capitaine des canonniers de
+Saint-Marceau; Antoine, de Metz, l'ex-constituant; Lagrey; et Carin,
+électeur de 1789.
+
+«La première séance de ce directoire se tint dans un petit cabaret,
+au Soleil d'Or, rue Saint-Antoine, près la Bastille, dans la nuit du
+jeudi au vendredi 26 juillet, après la fête civique donnée aux fédérés
+sur l'emplacement de la Bastille. Le patriote Gorsas parut dans le
+cabaret d'où nous sortîmes à deux heures du matin, pour nous porter
+près de la colonne de la liberté, sur l'emplacement de la Bastille,
+et y mourir s'il fallait pour la patrie. Ce fut dans ce cabaret du
+Soleil-d'Or que Fournier l'Américain nous apporta le drapeau rouge,
+dont j'avais proposé l'invention, et sur lequel j'avais fait écrire
+ces mots: _Loi martiale du peuple souverain contre la rébellion du
+pouvoir exécutif_. Ce fut aussi dans ce même cabaret que j'apportai
+cinq cents exemplaires d'une affiche où étaient ces mots: _Ceux qui
+tireront sur les colonnes du peuple seront mis à mort sur-le-champ_.
+Cette affiche, imprimée chez le libraire Buisson, avait été apportée
+chez Santerre, où j'allai la chercher à minuit. Notre projet manqua
+cette fois par la prudence du maire, qui sentit vraisemblablement que
+nous n'étions pas assez en mesure dans ce moment; et la seconde séance
+active du directoire fut renvoyée au 4 août suivant.
+
+«Les mêmes personnes à peu près se trouvèrent dans cette séance, et
+en outre Camille Desmoulins: elle se tint au Cadran-Bleu, sur le
+boulevart; et sur les huit heures du soir, elle se transporta dans
+la chambre d'Antoine, l'ex-constituant, rue Saint-Honoré, vis-à-vis
+l'Assomption, juste dans la maison où demeure Robespierre. L'hôtesse
+de Robespierre fut tellement effrayée de ce conciliabule, qu'elle
+vint, sur les onze heures du soir, demander à Antoine s'il voulait
+faire égorger Robespierre: _Si quelqu'un doit être égorgé_, dit
+Antoine, _ce sera nous sans doute; il ne s'agit pas de Robespierre, il
+n'a qu'à se cacher_.
+
+«Ce fut dans cette seconde séance active que j'écrivis de ma main tout
+le plan de l'insurrection, la marche des colonnes et l'attaque du
+château. Simon fit une copie de ce plan, et nous l'envoyâmes à
+Santerre et à Alexandre, vers minuit; mais une seconde fois notre
+projet manqua, parce qu'Alexandre et Santerre n'étaient pas encore
+assez en mesure, et plusieurs voulaient attendre la discussion
+renvoyée au 10 août, sur la suspension du roi.
+
+«Enfin la troisième séance active de ce directoire se tint dans la
+nuit du 9 au 10 août dernier au moment où le tocsin sonna, et dans
+trois endroits différents en même temps; savoir: Fournier l'Américain
+avec quelques autres au faubourg Saint-Marceau; Westermann, Santerre
+et deux autres, au faubourg Saint-Antoine; Carin, journaliste de
+Strasbourg, et moi, dans la caserne des Marseillais, et dans la
+chambre même du commandant, où nous avons été vus par tout le
+bataillon...
+
+«Dans ce précis, qui est de la plus exacte vérité, et que je défie qui
+que ce soit de révoquer en doute dans ses moindres détails, on voit
+qu'il ne s'agit ni de Marat, ni de Robespierre, ni de tant d'autres
+qui veulent passer pour acteurs dans cette affaire; et que ceux-là qui
+peuvent s'attribuer directement la gloire de la fameuse journée du 10
+août, sont ceux que je viens de nommer, et qui ont formé le directoire
+secret des fédérés.»
+
+
+
+
+NOTE 21.
+
+
+_Copie de la lettre écrite au citoyen Boze, par Guadet, Vergniaud et
+Gensonné_.
+
+«Vous nous demandez, monsieur, quelle est notre opinion sur la
+situation actuelle de la France, et le choix des mesures qui
+pourraient garantir la chose publique des dangers pressans dont elle
+est menacée; c'est là le sujet des inquiétudes des bons citoyens, et
+l'objet de leurs plus profondes méditations.
+
+«Lorsque vous nous interrogez sur d'aussi grands intérêts, nous ne
+balancerons pas à nous expliquer avec franchise.
+
+«On ne doit pas le dissimuler, la conduite du pouvoir exécutif est
+la cause immédiate de tous les maux qui affligent la France et des
+dangers qui environnent le trône. On trompe le roi, si on cherche à
+lui persuader que des opinions exagérées, l'effervescente des clubs,
+les manoeuvres de quelques agitateurs; et des factions puissantes ont
+fait naître et entretiennent ces mouvemens désordonnés dont chaque
+jour peut accroître la violence, et dont peut-être on ne pourra plus
+calculer les suites; c'est placer la cause du mal dans ses symptômes.
+
+«Si le peuple était tranquille sur le succès d'une révolution si
+chèrement achetée, si la liberté publique n'était plus en danger, si
+la conduite du roi n'excitait aucune méfiance, le niveau des opinions
+s'établirait de lui-même; la grande masse des citoyens ne songerait
+qu'à jouir des bienfaits que la constitution lui assure; et si, dans
+cet état de choses, il existait encore des factions, elles cesseraient
+d'être dangereuses, elles n'auraient plus ni prétexte ni objet.
+
+«Mais tout autant que la liberté publique sera en péril, tout autant
+que les alarmes des citoyens seront entretenues par la conduite
+du pouvoir exécutif, et que les conspirations qui se trament dans
+l'intérieur et à l'extérieur du royaume paraîtront plus ou moins
+ouvertement favorisées par le roi, cet état de choses appelle
+nécessairement les troubles, le désordre et les factions. Dans les
+états les mieux constitués, et constitués depuis des siècles, les
+révolutions n'ont pas d'autre principe, et l'effet en doit être pour
+nous d'autant plus prompt, qu'il n'y a point eu d'intervalle entre
+les mouvemens qui ont entraîné la première et ceux qui semblent
+aujourd'hui nous annoncer une seconde révolution.
+
+«Il n'est donc que trop évident que l'état actuel des choses doit
+amener une crise dont presque toutes les chances seront contre la
+royauté. En effet on sépare les intérêts du roi de ceux de la nation;
+on fait du premier fonctionnaire public d'une nation libre un chef de
+parti, et, par cette affreuse politique, on fait rejaillir sur lui
+l'odieux de tous les maux dont la France est affligée.
+
+«Eh! quel peut être le succès des puissances étrangères, quand bien
+même on parviendrait, par leur intervention, à augmenter l'autorité
+du roi et à donner au gouvernement une forme nouvelle? N'est-il pas
+évident que les hommes qui ont eu l'idée de ce congrès ont sacrifié à
+leurs préjugés, à leur intérêt personnel, l'intérêt même du monarque;
+que le succès de ces manoeuvres donnerait un caractère d'usurpation à
+des pouvoirs que la nation seule délègue, et que sa seule confiance
+peut soutenir? Comment n'a-t-on pas vu que la force qui entraînerait
+ce changement serait long-temps nécessaire à la conservation, et qu'on
+sèmerait par là dans le sein du royaume un germe de division et de
+discordes que le laps de plusieurs siècles aurait peine à étouffer?
+
+«Aussi sincèrement qu'invariablement attachés aux intérêts de la
+nation, dont nous ne séparerons jamais ceux du roi qu'autant qu'il les
+séparera lui-même, nous pensons que le seul moyen de prévenir les maux
+dont l'empire est menacé, et de rétablir le calme, serait que le roi,
+par sa conduite, fît cesser tous les sujets de méfiance, se prononçât
+par le fait de la manière la plus franche et la moins équivoque, et
+s'entourât enfin de la confiance du peuple, qui seule fait sa force et
+peut faire son bonheur.
+
+«Ce n'est pas aujourd'hui par des protestations nouvelles qu'il peut
+y parvenir; elles seraient dérisoires, et, dans les circonstances
+actuelles, elles prendraient un caractère d'ironie qui, bien loin de
+dissiper les alarmes, ne ferait qu'en accroître le danger.
+
+«Il n'en est qu'une dont on pût attendre, quelque effet; ce serait la
+déclaration la plus solennelle qu'en aucun cas le roi n'accepterait
+une augmentation de pouvoir qui ne lui fût volontairement accordée par
+les Français, sans le concours et l'intervention d'aucune puissance
+étrangère, et librement délibérée dans les formes constitutionnelles.
+
+«On observe même à cet égard que plusieurs membres de l'assemblée
+nationale savent que cette déclaration a été proposée au roi,
+lorsqu'il fit la proposition de la guerre au roi de Hongrie, et qu'il
+ne jugea pas à propos de la faire.
+
+«Mais ce qui suffirait peut-être pour rétablir la confiance, ce serait
+que le roi parvînt à faire reconnaître aux puissances coalisées
+l'indépendance de la nation française, à faire cesser toutes
+hostilités, et rentrer les cordons de troupes qui menacent nos
+frontières.
+
+«Il est impossible qu'une très grande partie de la nation ne soit
+convaincue que le roi ne soit le maître de faire cesser cette
+coalition; et tant qu'elle mettra la liberté publique en péril, on ne
+doit pas se flatter que la confiance renaisse.
+
+«Si les efforts du roi pour cet objet étaient impuissans, au moins
+devrait-il aider la nation, par tous les moyens qui sont en son
+pouvoir, à repousser l'attaque extérieure, et ne rien négliger pour
+éloigner de lui le soupçon de la favoriser.
+
+«Dans cette supposition, il est aisé de concevoir que les soupçons
+et la confiance tiennent à des circonstances malheureuses qu'il est
+impossible de changer.
+
+«En faire un crime lorsque le danger est réel et ne peut être méconnu,
+c'est le plus sûr moyen d'augmenter les soupçons; se plaindre de
+l'exagération, attaquer les clubs, supposer des agitateurs lorsque
+l'effervescence et l'agitation sont l'effet naturel des circonstances,
+c'est leur donner une force nouvelle, c'est accroître le mouvement du
+peuple par les moyens mêmes qu'on emploie pour les calmer.
+
+«Tant qu'il y aura contre la liberté une action subsistante et connue,
+la réaction est inévitable, et le développement de l'une et de l'autre
+aura les mêmes progrès.
+
+«Dans une situation aussi pénible, le calme ne peut se rétablir que
+par l'absence de tous les dangers; et jusqu'à ce que cette heureuse
+époque soit arrivée, ce qui importe le plus à la nation et au roi,
+c'est que ces circonstances malheureuses ne soient pas continuellement
+envenimées par une conduite, au moins équivoque, de la part des agents
+du pouvoir.
+
+«1. Pourquoi le roi ne choisit-il pas ses ministres parmi les hommes
+les plus prononcés pour la révolution? Pourquoi, dans les momens les
+plus critiques, n'est-il entouré que d'hommes inconnus ou suspects?
+S'il pouvait être utile au roi d'augmenter la méfiance et d'exciter le
+peuple à des mouvemens, s'y prendrait-on autrement pour les fomenter?
+
+«Le choix du ministère a été dans tous les temps l'une des fonctions
+les plus importantes du pouvoir dont le roi est revêtu: c'est le
+thermomètre d'après lequel l'opinion publique a toujours jugé les
+dispositions de la cour, et on conçoit quel peut être aujourd'hui
+l'effet de ces choix, qui, dans tout autre temps, auraient excité les
+plus violens murmures.
+
+«Un ministère bien patriote serait donc un des grands moyens que
+le roi peut employer pour rappeler la confiance. Mais ce serait
+étrangement s'abuser que de croire que, par une seule démarche de ce
+genre, elle puisse être facilement regagnée. Ce n'est que par du
+temps et par des efforts continus qu'on peut se flatter d'effacer des
+impressions trop profondément gravées pour en dissiper à l'instant
+jusqu'au moindre vestige.
+
+«2. Dans un moment où tous les moyens de défense doivent être
+employés, où la France ne peut pas armer tous ses défenseurs, pourquoi
+le roi n'a-t-il pas offert les fusils et les chevaux de sa garde?
+
+«3. Pourquoi le roi ne sollicite-t-il pas lui-même une loi qui
+assujettisse la liste civile à une forme de comptabilité qui puisse
+garantir à la nation qu'elle n'est pas détournée de son légitime
+emploi, et divertie à d'autres usages?
+
+«4. Un des grands moyens de tranquilliser le peuple sur les
+dispositions personnelles du roi, serait qu'il sollicitât lui-même
+la loi sur l'éducation du prince royal, et qu'il accélérât ainsi
+l'instant où la garde de ce jeune prince sera remise à un gouverneur
+revêtu de là confiance de la nation.
+
+«5. On se plaint encore de ce que le décret sur un licenciement de
+l'état-major de la garde nationale n'est pas sanctionné. Ces refus
+multipliés de sanction sur des dispositions législatives que l'opinion
+publique réclame avec instance, et dont l'urgence ne peut être
+méconnue, provoquent l'examen de la question constitutionnelle sur
+l'application du _veto_ aux lois de circonstances, et ne sont pas de
+nature à dissiper les alarmes et le mécontentement.
+
+«6. Il serait bien important que le roi retirât des mains de M. de
+Lafayette le commandement de l'armée. Il est au moins évident qu'il ne
+peut plus y servir utilement la chose publique.
+
+«Nous terminerons ce simple aperçu par une observation générale:
+c'est que tout ce qui peut éloigner les soupçons et ranimer la
+confiance, ne peut, ni ne doit être négligé. La constitution est
+sauvée si le roi prend cette résolution avec courage, et s'il y
+persiste avec fermeté.
+
+«Nous sommes, etc.»
+
+
+_Copie de la lettre écrite à Boze, par Thierry_.
+
+«Je viens d'être querellé pour la seconde fois d'avoir reçu la lettre
+que, par zèle, je me suis déterminé à remettre.
+
+«Cependant le roi m'a permis de répondre:
+
+«1. Qu'il n'avait garde de négliger le choix des ministres;
+
+«2. Qu'on ne devait la déclaration de guerre qu'à des ministres
+soi-disant patriotes;
+
+«3. Qu'il avait mis tout en oeuvre dans le temps pour empêcher la
+coalition des puissances, et qu'aujourd'hui, pour éloigner les armées
+de nos frontières, il n'y avait que les moyens généraux.
+
+«4. Que, depuis son acceptation, il avait très scrupuleusement
+observé les lois de la constitution, mais que beaucoup d'autres gens
+travaillaient maintenant en sens contraire.»
+
+
+
+
+NOTE 22.
+
+
+La pièce suivante est du nombre de celles citées par M. de
+Lally-Tolendal dans sa lettre au roi de Prusse.
+
+
+_Copie de la minute d'une séance tenue le 4 août 1792, écrite de la
+main de Lally-Tolendal_.
+
+
+Le 4 août.
+
+M. de Montmorin, ancien ministre des affaires étrangères.--M.
+Bertrand, ancien ministre de la marine.--M. de Clermont-Tonnerre.--M.
+de Lally-Tolendal.--M. Malouet.--M. de Gouvernet.--M. de Gilliers.
+
+«Trois heures de délibération dans un endroit retiré du jardin de
+M. de Montmorin. Chacun rendit compte de ce qu'il avait découvert.
+J'avais reçu une lettre anonyme dans laquelle on me dénonçait une
+conversation chez Santerre, annonçant le projet de marcher sur les
+Tuileries, de tuer le roi dans la mêlée; et de s'emparer du prince
+royal pour en faire ce que les circonstances exigeraient; ou, si le
+roi n'était pas tué, de faire toute la famille royale prisonnière.
+Nous résolûmes tous qu'il fallait que le roi sortît de Paris, à
+quelque prix que ce fût, escorté par les Suisses, par nous et par nos
+amis, qui étaient en bon nombre. Nous comptions sur M. de Liancourt,
+qui avait offert de venir de Rouen au-devant du roi, et ensuite sur
+M. de Lafayette. Comme nous finissions de délibérer, arriva M. de
+Malesherbes, qui vint presser madame de Montmorin et madame de
+Beaumont, sa fille, de se retirer, en disant que la crise approchait,
+et que Paris n'était plus la place des femmes. Sur ce que nous dit de
+nouveau M. de Malesherbes, nous arrêtâmes que M. de Montmorin allait
+sur-le-champ partir pour le château, pour informer le roi de ce que
+nous avions su et résolu. Le roi parut consentir le soir, et dit à
+M. de Montmorin de causer avec M. de Sainte-Croix, qui, avec M. de
+Montciel, s'occupait aussi d'un projet de sortie du roi. Nous allâmes
+le lendemain au château; je causai longuement avec le duc de Choiseul,
+qui était entièrement de notre avis, et voulait que le roi partît,
+à quelque prix que ce fut. Mais Louis XVI fit répondre qu'il ne
+partirait point, et qu'il aimait mieux _s'exposer à tous les dangers
+que de commencer la guerre civile_. On annonçait que la déchéance
+serait prononcée le jeudi suivant. Je ne connus plus d'autres
+ressources que l'armée de Lafayette. Je fis partir le 8 un projet de
+lettre que je lui conseillais d'écrire au duc de Brunswick, aussitôt
+qu'il aurait la première nouvelle de la déchéance, etc.»
+
+
+
+
+NOTE 23.
+
+
+Voici quelques détails précieux sur les journées de septembre, qui
+font connaître sous leur véritable aspect ces scènes affreuses. C'est
+aux Jacobins que furent faites les révélations les plus importantes,
+par suite des disputes qui s'étaient élevées dans la convention.
+
+
+(_Séance du lundi 29 octobre 1792_.)
+
+_Chabot_: «Ce matin, Louvet a annoncé un fait qu'il est essentiel de
+relever. Il nous a dit que ce n'étaient pas les hommes du 10 août qui
+avaient fait la journée du 2 septembre, et moi, comme témoin oculaire,
+je vous dirai que ce sont les mêmes hommes. Il nous a dit qu'il n'y
+avait pas deux cents personnes agissantes, et moi, je vous dirai que
+j'ai passé sous une voûte d'acier de dix mille sabres, j'en appelle à
+Bazire, Colon et autres députés qui étaient avec moi: depuis la cour
+des Moines jusqu'à la prison de l'Abbaye, on était obligé de se serrer
+pour nous faire passage. J'ai reconnu pour mon compte cent cinquante
+fédérés. Il est possible que Louvet et ses adhérens n'aient pas été
+à ces exécutions populaires. Cependant, lorsqu'on a prononcé avec
+sang-froid un discours tel que celui de Louvet, on n'a pas beaucoup
+d'humanité; je sais bien que, depuis son discours, je ne voudrais pas
+coucher à côté de lui, dans la crainte d'être assassiné. Je somme
+Pétion de déclarer s'il est vrai qu'il n'y avait pas plus de deux
+cents hommes à cette exécution; mais il est juste que les intrigans se
+raccrochent à cette journée, sur laquelle toute la France n'est pas
+éclairée... Ils veulent détruire en détail les patriotes; ils vont
+décréter d'accusation Robespierre, Marat, Danton, Santerre. Bientôt
+ils accoleront Bazire, Merlin, Chabot, Montaut, même Grangeneuve, s'il
+n'était pas raccroché à eux; ils proposeront ensuite le décret contre
+tout le faubourg Saint-Antoine, contre les quarante-huit sections,
+et nous serons huit cent mille hommes décrétés d'accusation; il
+faut cependant qu'ils se défient un peu de leurs forces, puisqu'ils
+demandent l'ostracisme.»
+
+
+(_Séance du lundi 5 novembre_.)
+
+«Fabre-d'Eglantine fait des observations sur la journée du 2
+septembre; il assure que ce sont les hommes du 10 août qui ont enfoncé
+les prisons de l'Abbaye, celles d'Orléans et celles de Versailles. Il
+dit que, dans ces momens de crise, il a vu les mêmes hommes venir chez
+Danton, et exprimer leur contentement en se frottant les mains; que
+l'un d'entre eux même désirait bien que Morande fût immolé: il ajoute
+qu'il a vu, dans le jardin du ministre des affaires étrangères, le
+ministre Roland, pâle, abattu, la tête appuyée contre un arbre,
+et demandant la translation de la convention à Tours ou à Blois.
+L'opinant ajoute que Danton seul montra la plus grande énergie de
+caractère dans cette journée; que Danton ne désespéra pas du salut
+de la patrie; qu'en frappant la terre du pied il en fit sortir des
+milliers de défenseurs; et qu'il eut assez de modération pour ne pas
+abuser de l'espèce de dictature dont l'assemblée nationale l'avait
+revêtu, en décrétant que ceux qui contrarieraient les opérations
+ministérielles seraient punis de mort. Fabre déclare ensuite qu'il a
+reçu une lettre de madame Roland, dans laquelle l'épouse du ministre
+de l'intérieur le prie de donner les mains à une tactique imaginée
+pour emporter quelques décrets de la convention. L'opinant demande que
+la société arrête la rédaction d'une adresse qui contiendrait tous les
+détails historiques des événemens depuis l'époque de l'absolution de
+Lafayette jusqu'à ce jour.»
+
+_Chabot_: «Voici des faits qu'il importe de connaître. Le 10 août, le
+peuple en insurrection voulait immoler les Suisses; à cette époque,
+les brissotins ne se croyaient pas les hommes du 10, car ils venaient
+nous conjurer d'avoir pitié d'eux: c'étaient les expressions de
+Lasource. Je fus un dieu dans cette journée; je sauvai cent cinquante
+Suisses; j'arrêtai moi seul à la porte des Feuillans le peuple qui
+voulait pénétrer dans la salle pour sacrifier à sa vengeance ces
+malheureux Suisses; les brissotins craignaient alors que le massacre
+ne s'étendît jusqu'à eux. D'après ce que j'avais fait à la journée du
+10 août, je m'attendais que le 2 septembre on me députerait près du
+peuple: eh bien! la commission extraordinaire, présidée alors par le
+suprême Brissot, ne me choisit pas! qui choisit-on? Dusaulx, auquel,
+à la vérité, on adjoignit Bazire. On n'ignorait pas cependant quels
+hommes étaient propres à influencer le peuple et arrêter l'effusion du
+sang. Je me trouvai sur le passage de la députation; Bazire m'engagea
+à me joindre à lui, il m'emmena... Dusaulx avait-il des instructions
+particulières? je l'ignore; mais, ce que je sais, c'est que Dusaulx ne
+voulut céder la parole à personne. Au milieu d'un rassemblement de
+dix mille hommes, parmi lesquels étaient cent cinquante Marseillais;
+Dusaulx monta sur une chaise; il fut très maladroit: il avait à parler
+à des hommes armés de poignards. Comme il obtenait enfin du silence,
+je lui adressai promptement ces paroles: «Si vous êtes adroit, vous
+arrêterez l'effusion du sang; dites aux Parisiens qu'il est de leur
+intérêt que les massacres cessent, afin que les départemens ne
+conçoivent pas des alarmes relativement à la sûreté de la convention
+nationale, qui va s'assembler à Paris...» Dusaulx m'entendit: soit
+mauvaise foi, soit orgueil de la vieillesse, il ne fit pas ce que je
+lui avais dit; et c'est ce M. Dusaulx que l'on proclame comme le seul
+homme digne de la députation de Paris...! Un second fait non moins
+essentiel, c'est que le massacre des prisonniers d'Orléans n'a pas été
+fait par les Parisiens. Ce massacre devait paraître bien plus odieux,
+puisqu'il était plus éloigné du 10 août, et qu'il a été commis par un
+moindre nombre d'hommes. Cependant les intrigans n'en ont pas parlé;
+ils n'en ont pas dit un mot, c'est qu'il y a péri un ennemi de
+Brissot, le ministre des affaires étrangères, qui avait chassé son
+protégé Narbonne... Si moi seul, à la porte des Feuillans, j'ai
+arrêté le peuple qui voulait immoler les Suisses, à plus forte raison
+l'assemblée législative eût pu empêcher l'effusion du sang. Si donc il
+y a un crime, c'est à l'assemblée législative qu'il faut l'imputer, ou
+plutôt à Brissot qui la menait alors.
+
+
+
+
+FIN DES NOTES DU TOME DEUXIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME DEUXIEME.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Jugement sur l'assemblée constituante.--Ouverture de la
+seconde assemblée nationale, dite _assemblée législative_; sa
+composition.--État des clubs; leurs membres influens; Pétion, maire
+de Paris.--Politique des puissances.--Émigration; décrets contre les
+émigrés et contre les prêtres non assermentés.--Modification dans le
+ministère.--Préparatifs de guerre; état des armées.
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Division des partis sur la question de la guerre.--Rôle du duc
+d'Orléans et de son parti.--Les princes émigrés sont décrétés
+d'accusation.--Formation d'un ministère girondin.--Dumouriez,
+son caractère, son génie, ses projets; détails sur les nouveaux
+ministres.--Entretien de Dumouriez avec la reine.--Déclaration
+de guerre au roi de Hongrie et de Bohême.--Premières opérations
+militaires.--Déroute de Quiévrain et de Tournay.--Meurtre du général
+Dillon.
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Divisions dans le ministère girondin.--Le prétendu comité
+autrichien.--Décret pour la formation d'un camp de 20,000 hommes près
+Paris.--Lettre de Roland au roi.--Renvoi des ministres girondins;
+démission de Dumouriez.--Formation d'un ministère feuillant.
+--Projets du parti constitutionnel; lettres de Lafayette à
+l'assemblée.--Situation du parti populaire et de ses chefs; plans
+des députés méridionaux; rôle de Pétion dans les événemens de
+juin.--Journée du 20 juin 1792; insurrection des faubourgs; scènes
+dans les appartemens des Tuileries.
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Suites de la journée du 20 juin.--Arrivée de Lafayette à Paris; ses
+plaintes à l'assemblée.--Bruit de guerre; invasion prochaine des
+Prussiens; discours de Vergniaud.--Réconciliation de tous les partis
+dans le sein de l'assemblée, le 7 juillet.--la patrie est déclarée
+en danger.--Le département suspend le maire Pétion de ses
+fonctions.--Adresses menaçantes contre la royauté.--Lafayette propose
+au roi un projet de fuite.--Troisième anniversaire du 14 juillet;
+description de la fête.--Préludes d'une nouvelle révolution.--Comité
+insurrectionnel.--Détails, sur les plus célèbres révolutionnaires à
+cette époque; Camille Desmoulins, Marat, Robespierre, Danton.--Projets
+des amis du roi pour le sauver--Démarches des députés girondins pour
+éviter une insurrection.
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Arrivée des Marseillais à Paris; dîner et scènes sanglantes aux
+Champs-Elysées.--Manifeste du duc de Brunswick.--Les sections de Paris
+demandent la déchéance du roi.--Le roi refuse de fuir.--L'assemblée
+rejette la proposition d'accuser Lafayette.--Préparatifs de
+l'insurrection; moyens de défense du château--Insurrection du 10 août;
+les faubourgs s'emparent des Tuileries après un combat sanglant; le
+roi se retire à l'assemblée; suspension du pouvoir royal; convocation
+d'une convention nationale.
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Suite et fin de la journée du 10 août.--Rappel du ministère girondin;
+Danton est nommé ministre de la justice.--État de la famille
+royale.--Situation des partis dans l'assemblée et au dehors après le
+10 août.--Organisation et influence de la commune; pouvoirs nombreux
+qu'elle s'arroge; son opposition avec l'assemblée.--Érection d'un
+tribunal criminel extraordinaire.--État des armées après le 10
+août.--Résistance de Lafayette au nouveau gouvernement. Décrété
+d'accusation, il quitte son armée et la France; est mis aux fers par
+les Autrichiens.--Position de Dumouriez.--Disposition des puissances,
+et situation réciproque des armées coalisées et des armées
+françaises.--Prise de Longwy par les Prussiens; agitation de Paris
+à cette nouvelle.--Mesures révolutionnaires prises par la commune;
+arrestation des suspects.--Massacres dans les prisons les 2, 3, 4, 5
+et 6 septembre; principales scènes et circonstances de ces journées
+sanglantes.
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Campagne de l'Argonne.--Plans militaires de Dumouriez.--Prise du camp
+de Grand-Pré par les Prussiens.--Victoire de Valmy.--Retraite des
+coalisés; bruits sur les causes de cette retraite.
+
+
+Notes et pièces justificatives.
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution Francaise,
+Vol. II, by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VOL. II ***
+
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+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
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+
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+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
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+as it appears in our Newsletters.
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
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+
+eBooks Year Month
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+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
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