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II *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Tonya, Anne Dreze +and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + +HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE. + + +ASSEMBLEE LEGISLATIVE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +JUGEMENT SUR L'ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--OUVERTURE DE LA SECONDE +ASSEMBLEE NATIONALE, DITE _Assemblee legislative_; SA COMPOSITION. +--ETAT DES CLUBS; LEURS MEMBRES INFLUENS.--PETION, MAIRE DE PARIS. +--POLITIQUE DES PUISSANCES.--EMIGRATION; DECRETS CONTRE LES EMIGRES +ET CONTRE LES PRETRES NON ASSERMENTES.--MODIFICATION DANS LE +MINISTERE.--PREPARATIFS DE GUERRE; ETAT DES ARMEES. + + +L'Assemblee constituante venait de terminer sa longue et laborieuse +carriere; et, malgre son noble courage, sa parfaite equite, ses +immenses travaux, elle etait haie comme revolutionnaire a Coblentz, et +comme aristocrate a Paris. Pour bien juger cette memorable assemblee, +ou la reunion des lumieres fut si grande et si variee, les resolutions +si hardies et si perseverantes, et ou, pour la premiere fois +peut-etre, on vit tous les hommes eclaires d'une nation reunis avec la +volonte et le pouvoir de realiser les voeux de la philosophie, il faut +considerer l'etat dans lequel elle avait trouve la France, et celui +dans lequel elle la laissait. + +En 1789, la nation francaise sentait et connaissait tous ses maux, +mais elle ne concevait pas la possibilite de les guerir. Tout a +coup, sur la demande imprevue des parlemens, les etats-generaux sont +convoques; l'assemblee constituante se forme, et arrive en presence du +trone, enorgueilli de son ancienne puissance, et dispose tout au plus +a souffrir quelques doleances. Alors elle se penetre de ses droits, se +dit qu'elle est la nation, et ose le declarer au gouvernement etonne. +Menacee par l'aristocratie, par la cour et par une armee, ne prevoyant +pas encore les soulevemens populaires, elle se declare inviolable, et +defend au pouvoir de toucher a elle; convaincue de ses droits, elle +s'adressait a des ennemis qui n'etaient pas convaincus des leurs, +et elle l'emporte, par une simple expression de sa volonte, sur une +puissance de plusieurs siecles et sur une armee de trente mille +hommes. + +C'est la toute la revolution; c'en est le premier acte et le plus +noble; il est juste, il est heroique, car jamais une nation n'a agi +avec plus de droit et de danger. + +Le pouvoir vaincu, il fallait le reconstituer d'une maniere juste et +convenable. Mais a l'aspect de cette echelle sociale au sommet de +laquelle tout surabonde, puissance, honneurs, fortune, tandis qu'au +bas tout manque jusqu'au pain indispensable a la vie, l'assemblee +constituante eprouve dans ses pensees une reaction violente, et veut +tout niveler. Elle decide donc que la masse des citoyens completement +egalisee exprimera ses volontes, et que le roi demeurera charge +seulement de leur execution. + +Son erreur ici n'est point d'avoir reduit la royaute a une simple +magistrature; car le roi avait encore assez d'autorite pour maintenir +les lois, et plus que n'en ont les magistrats dans les republiques; +mais c'est d'avoir cru qu'un roi, avec le souvenir de ce qu'il avait +ete, put se resigner, et qu'un peuple, qui se reveillait a peine, et +qui venait de recouvrer une partie de la puissance publique, ne voulut +pas la conquerir tout entiere. L'histoire prouve en effet qu'il faut +diviser infiniment les magistratures, ou que, si on etablit un chef +unique, il faut le doter si bien qu'il n'ait pas envie d'usurper. + +Quand les nations, presque exclusivement occupees de leurs interets +prives, sentent le besoin de se decharger sur un chef des soins du +gouvernement, elles font bien de s'en donner un; mais il faut alors +que ce chef, egal des rois anglais, pouvant convoquer et dissoudre les +assemblees nationales, n'ayant point a recevoir leurs volontes, ne les +sanctionnant que lorsqu'elles lui conviennent, et empeche seulement +de trop mal faire, ait reellement la plus grande partie de la +souverainete. La dignite de l'homme peut encore se conserver sous +un gouvernement pareil, lorsque la loi est rigoureusement observee, +lorsque chaque citoyen sent tout ce qu'il vaut, et sait que ces +pouvoirs si grands, laisses au prince, ne lui ont ete abandonnes que +comme une concession a la faiblesse humaine. + +Mais ce n'est pas a l'instant ou une nation vient tout a coup de +se rappeler ses droits, qu'elle peut consentir a se donner un role +secondaire, et a remettre volontairement la toute-puissance a un +chef, pour que l'envie ne lui vienne pas de l'usurper. L'assemblee +constituante n'etait pas plus capable que la nation elle-meme de faire +une pareille abdication. Elle reduisit donc la royaute a une simple +magistrature hereditaire, esperant que le roi se contenterait de cette +magistrature, toute brillante encore d'honneurs, de richesses et de +puissance, et que le peuple la lui laisserait. + +Mais que l'assemblee l'esperat ou non, pouvait-elle, dans ce doute, +trancher la question? pouvait-elle supprimer le roi, ou bien lui +donner toute la puissance que l'Angleterre accorde a ses monarques? + +D'abord, elle ne pouvait pas deposer Louis XVI; car s'il est toujours +permis de mettre la justice dans un gouvernement, il ne l'est pas d'en +changer la forme, quand la justice s'y trouve, et de convertir tout +a coup une monarchie en republique. D'ailleurs la possession est +respectable; et si l'assemblee eut depouille la dynastie, que +n'eussent pas dit ses ennemis, qui l'accusaient de violer la propriete +parce qu'elle attaquait les droits feodaux? + +D'un autre cote, elle ne pouvait accorder au roi le _veto_ absolu, la +nomination des juges, et autres prerogatives semblables, parce que +l'opinion publique s'y opposait, et que, cette opinion faisant sa +seule force, elle etait obligee de s'y soumettre. + +Quant a l'etablissement d'une seule chambre, son erreur a ete plus +reelle peut-etre, mais tout aussi inevitable. S'il etait dangereux de +ne laisser que le souvenir du pouvoir a un roi qui l'avait eu tout +entier, et en presence d'un peuple qui voulait en envahir jusqu'au +dernier reste, il etait bien plus faux en principe de ne pas +reconnaitre les inegalites et les gradations sociales, lorsque les +republiques elles-memes les admettent, et que chez toutes on trouve un +senat, ou hereditaire, ou electif. Mais il ne faut exiger des hommes +et des esprits que ce qu'ils peuvent a chaque epoque. Comment, au +milieu d'une revolte contre l'injustice des rangs, reconnaitre leur +necessite? Comment constituer l'aristocratie au moment de la guerre +contre l'aristocratie? Constituer la royaute eut ete plus facile, +parce que, placee loin du peuple, elle avait ete moins oppressive, +et parce que d'ailleurs elle remplit des fonctions qui semblent plus +necessaires. + +Mais, je le repete, ces erreurs n'eussent-elles pas domine dans +l'assemblee, elles etaient dans la nation, et la suite des evenemens +prouvera que si on avait laisse au roi et a l'aristocratie tous les +pouvoirs qu'on leur ota, la revolution n'en aurait pas moins eu lieu +jusque dans ses derniers exces. + +Il faut, pour s'en convaincre, distinguer les revolutions qui eclatent +chez les peuples long-temps soumis, de celles qui arrivent chez les +peuples libres, c'est-a-dire en possession d'une certaine activite +politique. A Rome, a Athenes et ailleurs, on voit les nations et leurs +chefs se disputer le plus ou le moins d'autorite. Chez les peuples +modernes entierement depouilles, la marche est differente. +Completement asservis, ils dorment long-temps. Le reveil a lieu +d'abord dans les classes les plus eclairees, qui se soulevent et +recouvrent une partie du pouvoir. Le reveil est successif, l'ambition +l'est aussi, et gagne jusqu'aux dernieres classes, et la masse entiere +se trouve ainsi en mouvement. Bientot, satisfaites de ce qu'elles ont +obtenu, les classes eclairees veulent s'arreter, mais elles ne le +peuvent plus, et sont incessamment foulees par celles qui les suivent. +Celles qui s'arretent, fussent-elles les avant-dernieres, sont pour +les dernieres une aristocratie, et, dans cette lutte des classes se +roulant les unes sur les autres, le simple bourgeois finit par etre +appele aristocrate par le manouvrier, et poursuivi comme tel. + +L'assemblee constituante nous presente cette generation qui s'eclaire +et reclame la premiere contre le pouvoir encore tout-puissant: assez +sage pour voir ce que l'on doit a ceux qui avaient tout et a ceux qui +n'avaient rien, elle veut laisser aux premiers une partie de ce qu'ils +possedent, parce qu'ils l'ont toujours possede, et procurer surtout +aux seconds les lumieres et les droits qu'on acquiert par elles. Mais +le regret est chez les uns, l'ambition chez les autres; le regret +veut tout recouvrer, l'ambition tout conquerir, et une guerre +d'extermination s'engage. Les constituans sont donc ces premiers +hommes de bien, qui, secouant l'esclavage, tentent un ordre juste, +l'essaient sans effroi, accomplissent meme cette immense tache, mais +succombent en voulant engager les uns a ceder quelque chose, les +autres a ne pas tout desirer. + +L'assemblee constituante, dans sa repartition equitable, avait menage +les anciens possesseurs. Louis XVI, avec le titre de roi des Francais, +trente millions de revenu, le commandement des armees, et le droit +de suspendre les volontes nationales, avait encore d'assez belles +prerogatives. Le souvenir seul du pouvoir absolu peut l'excuser de ne +pas s'etre resigne a ce reste brillant de puissance. + +Le clerge, depouille des biens immenses qu'il avait recus jadis, a +condition de secourir les pauvres qu'il ne secourait pas, d'entretenir +le culte dont il laissait le soin a des cures indigens, le clerge +n'etait plus un ordre politique; mais ses dignites ecclesiastiques +etaient conservees, ses dogmes respectes, ses richesses scandaleuses +changees en un revenu suffisant, et on peut meme dire abondant, car il +permettait encore un assez grand luxe episcopal. La noblesse n'etait +plus un ordre, elle n'avait plus les droits exclusifs de chasse, et +autres pareils; elle n'etait plus exempte d'impots; mais pouvait-elle +faire de ces choses l'objet d'un regret raisonnable? ses immenses +proprietes lui etaient laissees. Au lieu de la faveur de la cour, +elle avait la certitude des succes accordes au merite. Elle avait la +faculte d'etre elue par le peuple, et de le representer dans l'etat, +pour peu qu'elle voulut se montrer bienveillante et resignee. La +robe et l'epee etaient assurees a ses talens; pourquoi une genereuse +emulation ne venait-elle pas l'animer tout a coup? Quel aveu +d'incapacite ne faisait-elle point en regrettant les faveurs +d'autrefois? + +On avait menage les anciens pensionnaires, dedommage les +ecclesiastiques, traite chacun avec egard: le sort que l'assemblee +constituante avait fait a tous, etait-il donc si insupportable? + +La constitution etant achevee, aucune esperance ne restait au roi de +recouvrer, par des deliberations, les prerogatives qu'il regrettait. +Il n'avait plus qu'une chose a faire, c'etait de se resigner, et +d'observer la constitution a moins qu'il ne comptat sur les puissances +etrangeres; mais il esperait tres peu de leur zele, et se defiait +de l'emigration. Il se decida donc pour le premier parti, et ce qui +prouve sa sincerite, c'est qu'il voulait franchement exprimer a +l'assemblee les defauts qu'il trouvait a la constitution. Mais on l'en +detourna, et il se resolut a attendre du temps les restitutions de +pouvoir qu'il croyait lui etre dues. La reine n'etait pas moins +resignee. "Courage, dit-elle au ministre Bertrand qui se presenta +a elle, tout n'est pas encore perdu. Le roi veut s'en tenir a la +constitution, ce systeme est certainement le meilleur." Et il est +permis de croire que, si elle avait eu d'autres pensees a exprimer, +elle n'eut pas hesite en presence de Bertrand de Molleville[1]. + +L'ancienne assemblee venait de se separer; ses membres etaient +retournes au sein de leurs familles, ou s'etaient repandus dans Paris. +Quelques-uns des plus marquans, tels que Lameth, Duport, Barnave, +communiquaient avec la cour, et lui donnaient leurs conseils. Mais le +roi, tout decide qu'il etait a observer la constitution, ne pouvait se +resigner a suivre les avis qu'il recevait, car on ne lui recommandait +pas seulement de ne pas violer cette constitution, mais de faire +croire par tous ses actes qu'il y etait sincerement attache. Ces +membres de l'ancienne assemblee, reunis a Lafayette depuis la +revision, etaient les chefs de cette generation revolutionnaire, qui +avait donne les premieres regles de la liberte, et voulait qu'on +s'y tint. Ils etaient soutenus par la garde nationale, que de longs +services, sous Lafayette, avaient entierement attachee a ce general +et a ses principes. Les constituans eurent alors un tort, celui de +dedaigner la nouvelle assemblee, et de l'irriter souvent par leur +mepris. Une espece de vanite aristocratique s'etait deja emparee +de ces premiers legislateurs, et il semblait que toute science +legislative avait disparu apres eux. + +La nouvelle assemblee etait composee de diverses classes d'hommes. On +y comptait des partisans eclaires de la premiere revolution, +Ramond, Girardin, Vaublanc, Dumas, et autres, qui se nommerent les +constitutionnels, et occuperent le cote droit, ou ne se trouvait plus +un seul des anciens privilegies. Ainsi, par la marche naturelle et +progressive de la revolution, le cote gauche de la premiere +assemblee devait devenir le cote droit de la seconde. Apres les +constitutionnels, on y trouvait beaucoup d'hommes distingues, dont la +revolution avait enflamme la tete et exagere les desirs. Temoins des +travaux de la constituante, et impatiens comme ceux qui regardent +faire, ils avaient trouve qu'on n'avait pas encore assez fait; ils +n'osaient pas s'avouer republicains, parce que, de toutes parts, on +se recommandait d'etre fidele a la constitution; mais l'essai de +republique qu'on avait fait pendant le voyage de Louis XVI, les +intentions suspectes de la cour, ramenaient sans cesse leurs esprits +a cette idee; et l'etat d'hostilite continuelle dans lequel ils se +trouvaient vis-a-vis du gouvernement, devait les y attacher chaque +jour davantage. + +Dans cette nouvelle generation de talens, on remarquait principalement +les deputes de la Gironde, d'ou le parti entier, quoique forme par +des hommes de tous les departemens, se nomma _Girondin_. Condorcet, +ecrivain connu par une grande etendue d'idees, par une extreme +rigueur d'esprit et de caractere, en etait l'ecrivain; et Vergniaud, +improvisateur pur et entrainant, en etait l'orateur. Ce parti, grossi +sans cesse de tout ce qui desesperait de la cour, ne voulait pas +la republique qui lui echut en 1793; il la revait avec tous ses +prestiges, avec ses vertus et ses moeurs severes. L'enthousiasme et la +vehemence devaient etre ses principaux caracteres. + +Il devait aussi avoir ses extremes: c'etaient Bazire, Chabot, Merlin +de Thionville et autres; inferieurs par le talent, ils surpassaient +les autres Girondins par l'audace; ils devinrent le parti de la +Montagne, lorsque apres le renversement du trone ils se separerent de +la Gironde. Cette seconde assemblee avait enfin, comme la premiere, +une masse moyenne, qui, sans engagement pris, votait tantot avec les +uns, tantot avec les autres. Sous la constituante, lorsqu'une liberte +reelle regnait encore, cette masse etait restee independante; mais +comme elle ne l'etait point par energie, mais par indifference, dans +les assemblees posterieures ou regna la violence, elle devint lache et +meprisable, et recut le nom trivial et honteux de _ventre_. + +Les clubs acquirent a cette epoque une plus grande importance. +Agitateurs sous la constituante, ils devinrent dominateurs sous la +legislative. L'assemblee nationale ne pouvant contenir toutes les +ambitions, elles se refugiaient dans les clubs, ou elles trouvaient +une tribune et des orages. C'etait la que se rendait tout ce qui +voulait parler, s'agiter, s'emouvoir, c'est-a-dire la nation presque +entiere. Le peuple courait a ce spectacle nouveau; il occupait les +tribunes de toutes les assemblees, et y trouvait, des ce temps meme, +un emploi lucratif, car on commencait a payer les applaudissemens. Le +ministre Bertrand avoue les avoir payes lui-meme. + +Le plus ancien des clubs, celui des Jacobins, avait deja une influence +extraordinaire. Une eglise suffisait a peine a la foule de ses membres +et de ses auditeurs. Un immense amphitheatre s'elevait en forme de +cirque, et occupait toute la grande nef de l'eglise des Jacobins. +Un bureau se trouvait au centre; un president et des secretaires +l'occupaient. On y recueillait les voix; on y constatait les +deliberations sur un registre. Une correspondance active entretenait +le zele des societes repandues sur la surface entiere de la France; +on les nommait societes affiliees. Ce club, par son anciennete et +une violence soutenue, l'avait constamment emporte sur tous ceux qui +avaient voulu se montrer plus moderes ou meme plus vehemens. Les +Lameth, avec tout ce qu'il renfermait d'hommes distingues, l'avaient +abandonne apres le voyage de Varennes, et s'etaient transportes aux +Feuillans. C'etait dans ce dernier que se trouvaient confondus tous +les essais de clubs moderes, essais qui n'avaient jamais reussi parce +qu'ils allaient contre le besoin meme qui faisait courir aux clubs, +celui de l'agitation. C'est aux Feuillans que se reunissaient alors +les constitutionnels, ou partisans de la premiere revolution. Aussi le +nom de Feuillant devint-il un titre de proscription, lorsque celui de +modere en fut un. + +Un autre club, celui des Cordeliers, avait voulu rivaliser de violence +avec les Jacobins. Camille Desmoulins en etait l'ecrivain, et Danton +le chef. Ce dernier, n'ayant pas reussi au barreau, s'etait fait +adorer de la multitude qu'il touchait vivement par ses formes +athletiques, sa voix sonore et ses passions toutes populaires. Les +cordeliers n'avaient pu, meme avec de l'exageration, l'emporter +sur leurs rivaux, chez lesquels l'habitude entretenait une immense +affluence; mais ils etaient en meme temps presque tous du club +jacobin, et, lorsqu'il le fallait, ils s'y rendaient a la suite de +Danton pour determiner la majorite en sa faveur. + +Robespierre, qu'on a vu pendant l'assemblee constituante se distinguer +par le rigorisme de ses principes, etait exclu de l'assemblee +legislative par le decret de non-reelection qu'il avait lui-meme +contribue a faire rendre. Il s'etait retranche aux Jacobins, ou il +dominait sans partage, par le dogmatisme de ses opinions et par une +reputation d'integrite qui lui avait valu le nom d'incorruptible. +Saisi d'effroi, comme on l'a vu, au moment de la revision, il +s'etait rassure depuis, et il continuait l'oeuvre de sa popularite. +Robespierre avait trouve deux rivaux qu'il commencait a hair, +c'etaient Brissot et Louvet. Brissot, mele a tous les hommes de la +premiere assemblee, ami de Mirabeau et de Lafayette, connu pour +republicain, et l'un des membres le plus distingues de la legislative, +etait leger de caractere, mais remarquable par certaines qualites +d'esprit. Louvet, avec une ame chaude, beaucoup d'esprit et une grande +audace, etait du nombre de ceux qui, ayant depasse la constituante, +revaient la republique: il se trouvait par la naturellement jete vers +les Girondins. Bientot ses luttes avec Robespierre le leur attacherent +davantage. Ce parti de la Gironde, forme peu a peu sans intention, par +des hommes qui avaient trop de merite pour s'allier a la populace, +assez d'eclat pour etre envies par elle et par ses chefs, et qui +etaient plutot unis par leur situation que par un concert, ce parti +dut etre brillant mais faible, et perir devant les factions plus +reelles qui s'elevaient autour de lui. + +Tel etait donc l'etat de la France: les anciens privilegies etaient +retires au-dela du Rhin; les partisans de la constitution occupaient +la droite de l'assemblee, la garde nationale, et le club des +Feuillans; les Girondins avaient la majorite dans l'assemblee, mais +non dans les clubs, ou la basse violence l'emportait; enfin les +exageres de cette nouvelle epoque, places sur les bancs les plus +eleves de l'assemblee, et a cause de cela nommes _la Montagne_, +etaient tout-puissans dans les clubs et sur la populace. + +Lafayette ayant depose tout grade militaire, avait ete accompagne dans +ses terres par les hommages et les regrets de ses compagnons d'armes. +Le commandement n'avait pas ete delegue a un nouveau general, mais six +chefs de legion commandaient alternativement la garde nationale tout +entiere. Bailly, le fidele allie de Lafayette pendant ces trois +annees si penibles, quitta aussi la mairie. Les voix des electeurs se +partagerent entre Lafayette et Petion; mais la cour, qui ne voulait a +aucun prix de Lafayette, dont cependant les dispositions lui etaient +favorables, prefera Petion, quoiqu'il fut republicain. Elle espera +davantage d'une espece de froideur qu'elle prenait pour de la +stupidite, mais qui n'en etait pas, et elle depensa beaucoup pour lui +assurer la majorite. Il l'obtint en effet, et fut nomme maire[2]. +Petion, avec un esprit eclaire, une conviction froide mais solide, +avec assez d'adresse, servit constamment les republicains contre la +cour, et se trouva lie a la Gironde par la conformite des vues, et par +l'envie que sa nouvelle dignite excita chez les Jacobins. + +Cependant si, malgre ces dispositions des partis, on avait pu compter +sur le roi, il est possible que les mefiances des Girondins se fussent +calmees, et que, le pretexte des troubles n'existant plus, les +agitateurs n'eussent trouve desormais aucun moyen d'ameuter la +populace. + +Les intentions du roi etaient formees; mais, grace a sa faiblesse, +elles n'etaient jamais irrevocables. Il fallait qu'il les prouvat +avant qu'on y crut; et, en attendant la preuve, il etait expose a +plus d'un outrage. Son caractere, quoique bon, n'etait pas sans une +certaine disposition a l'humeur; ses resolutions devaient donc etre +facilement ebranlees par les premieres fautes de l'assemblee. Elle +se forma elle-meme, et preta serment avec pompe sur le livre de la +constitution. Son premier decret, relatif au ceremonial, abolit les +titres de _sire_ et de _majeste_ donnes ordinairement au roi. Elle +ordonna de plus qu'en paraissant dans l'assemblee, il serait assis sur +un fauteuil absolument semblable a celui du president[3]. C'etaient la +les premiers effets de l'esprit republicain; et la fierte de Louis XVI +en fut cruellement blessee. Pour se soustraire a ce qu'il regardait +comme une humiliation, il resolut de ne pas se montrer a l'assemblee +et d'envoyer ses ministres ouvrir la session legislative. L'assemblee, +se repentant de cette premiere hostilite, revoqua son decret le +lendemain, et donna ainsi un rare exemple de retour. Le roi s'y rendit +alors et fut parfaitement accueilli. Malheureusement on avait decrete +que les deputes, si le roi restait assis, pourraient egalement +s'asseoir; c'est ce qu'ils firent, et Louis XVI y vit une nouvelle +insulte. Les applaudissemens dont il fut couvert ne purent guerir sa +blessure. Il rentra pale et les traits alteres. A peine fut-il seul +avec la reine, qu'il se jeta sur un siege en sanglotant. "Ah! madame, +s'ecria-t-il, vous avez ete temoin de cette humiliation! Quoi! venir +en France pour voir..." La reine s'efforca de le consoler, mais son +coeur etait profondement blesse, et ses bonnes intentions durent en +etre ebranlees[4]. + +Cependant si des lors il ne songea plus qu'a recourir aux etrangers, +les dispositions des puissances durent lui donner peu d'espoir. La +declaration de Pilnitz etait demeuree sans effet, soit par defaut de +zele de la part des souverains, soit aussi a cause du danger que Louis +XVI aurait couru, etant, depuis le retour de Varennes, prisonnier de +l'assemblee constituante. L'acceptation de la constitution etait un +nouveau motif d'attendre les resultats de l'experience avant d'agir. +C'etait l'avis de Leopold et du ministre Kaunitz. Aussi lorsque Louis +XVI eut notifie a toutes les cours qu'il acceptait la constitution, et +que son intention etait de l'observer fidelement, l'Autriche donna une +reponse tres pacifique; la Prusse et l'Angleterre firent de meme, et +protesterent de leurs intentions amicales. Il est a observer que les +puissances voisines agissaient avec plus de reserve que les puissances +eloignees, telles que la Suede et la Russie, parce qu'elles etaient +plus immediatement compromises dans la guerre. Gustave, qui revait une +entreprise brillante sur la France, repondit a la notification, qu'il +ne regardait pas le roi comme libre. La Russie differa de s'expliquer. +La Hollande, les principautes italiennes, mais surtout la Suisse, +firent des reponses satisfaisantes. Les electeurs de Treves et de +Mayence, dans les territoires desquels se trouvaient les emigres, +employerent des expressions evasives. L'Espagne, assiegee par les +emissaires de Coblentz, ne se prononca pas davantage, et pretendit +qu'elle desirait du temps pour s'assurer de la liberte du roi; mais +elle assura neanmoins qu'elle n'entendait pas troubler la tranquillite +du royaume. + +De telles reponses, dont aucune n'etait hostile, la neutralite assuree +de l'Angleterre, l'incertitude de Frederic-Guillaume, les dispositions +pacifiques et bien connues de Leopold, tout faisait prevoir la paix. +Il est difficile de savoir ce qui se passait dans l'ame vacillante +de Louis XVI, mais son interet evident, et les craintes memes que la +guerre lui inspira plus tard, doivent porter a croire qu'il desirait +aussi la conservation de la paix. Au milieu de ce concert general, les +emigres seuls s'obstinerent a vouloir la guerre et a la preparer. + +Ils se rendaient toujours en foule a Coblentz; ils y armaient avec +activite, preparaient des magasins, passaient des marches pour les +fournitures, formaient des cadres qui a la verite ne se remplissaient +pas, car aucun d'eux ne voulait se faire soldat; ils instituaient des +grades qui se vendaient; et, s'ils ne tentaient rien de veritablement +dangereux, ils faisaient neanmoins de grands preparatifs, qu'eux-memes +croyaient redoutables, et dont l'imagination populaire devait +s'effrayer. + +La grande question etait de savoir si Louis XVI les favorisait ou non; +et il etait difficile de croire qu'il ne fut pas tres bien dispose en +faveur de parens et de serviteurs qui s'armaient pour lui rendre ses +anciens pouvoirs. Il ne fallait pas moins que la plus grande sincerite +et de continuelles demonstrations pour persuader le contraire. Les +lettres du roi aux emigres portaient l'invitation et meme l'ordre de +rentrer; mais il avait, dit-on[5], une correspondance secrete qui +dementait sa correspondance publique et en detruisait l'effet. On ne +peut sans doute contester les communications secretes avec Coblentz; +mais je ne crois pas que Louis XVI s'en soit servi pour contredire +les injonctions qu'il avait publiquement adressees aux emigres. Son +interet le plus evident voulait qu'ils rentrassent. Leur presence a +Coblentz ne pouvait etre utile qu'autant qu'ils avaient le projet de +combattre; or Louis XVI redoutait la guerre civile par-dessus tout. Ne +voulant donc pas employer leur epee sur le Rhin, il valait mieux qu'il +les eut aupres de lui, afin de s'en servir au besoin, et de reunir +leurs efforts a ceux des constitutionnels pour proteger sa personne +et son trone. En outre, leur presence a Coblentz provoquait des lois +severes qu'il ne voulait pas sanctionner; son refus de sanction le +compromettait avec l'assemblee, et on verra que c'est l'usage qu'il +fit du _veto_ qui le depopularisa completement en le faisant regarder +comme complice des emigres. Il serait etrange qu'il n'eut pas apercu +la justesse de ces raisons, que tous les ministres avaient sentie. +Ceux-ci pensaient unanimement que les emigres devaient retourner +aupres de la personne du roi pour la defendre, pour faire cesser les +alarmes et oter tout pretexte aux agitateurs. C'etait meme l'opinion +de Bertrand de Molleville, dont les principes n'etaient rien moins +que constitutionnels. "Il fallait, dit-il, employer tous les moyens +possibles d'augmenter la popularite du roi. Le plus efficace et le +plus utile de tous, dans ce moment, etait de rappeler les emigres. +Leur retour generalement desire aurait fait revivre en France le parti +royaliste que l'emigration avait entierement desorganise. Ce parti, +fortifie par le discredit de l'assemblee, et recrute par les nombreux +deserteurs du parti constitutionnel, et par tous les mecontens, serait +bientot devenu assez puissant pour rendre decisive en faveur du roi +l'explosion plus ou moins prochaine a laquelle il fallait s'attendre." +(_Tome VI, p_. 42.) + +Louis XVI, se conformant a cet avis des ministres, adressa des +exhortations aux principaux chefs de l'armee et aux officiers de +marine pour leur rappeler leur devoir, et les retenir a leur poste. +Cependant ses exhortations furent inutiles, et la desertion continua +sans interruption. Le ministre de la guerre vint annoncer que dix-neuf +cents officiers avaient deserte. L'assemblee ne put se moderer, et +resolut de prendre des mesures vigoureuses. La constituante s'etait +bornee, en dernier lieu, a prononcer la destitution des fonctionnaires +publics qui etaient hors du royaume, et a frapper les biens des +emigres d'une triple contribution, pour dedommager l'etat des services +dont ils le privaient par leur absence. L'assemblee nouvelle proposa +des peines plus severes. + +Divers projets furent presentes. Brissot distingua trois classes +d'emigres: les chefs de la desertion, les fonctionnaires publics qui +abandonnaient leurs fonctions, et enfin ceux qui par crainte avaient +fui le sol de leur patrie. Il fallait, disait-il, sevir contre les +premiers, mepriser et plaindre les autres. + +Il est certain que la liberte de l'homme ne permet pas qu'on +l'enchaine au sol; mais lorsque la certitude est acquise, par une +foule de circonstances, que les citoyens qui abandonnent leur patrie +vont se reunir au dehors pour lui declarer la guerre, il est permis de +prendre des precautions contre des projets aussi dangereux. + +La discussion fut longue et opiniatre. Les constitutionnels +s'opposaient a toutes les mesures proposees, et soutenaient qu'il +fallait mepriser d'inutiles tentatives, comme avaient toujours fait +leurs predecesseurs. Cependant le parti oppose l'emporta, et un +premier decret fut rendu, qui enjoignit a Monsieur, frere du roi, de +rentrer sous deux mois, faute de quoi il perdrait son droit eventuel a +la regence. Un second decret plus severe fut porte contre les emigres +en general; il declarait que les Francais rassembles au-dela des +frontieres du royaume seraient suspects de conjuration contre la +France; que si, au 1er janvier prochain, ils etaient encore en etat +de rassemblement, ils seraient declares coupables de conjuration, +poursuivis comme tels, et punis de mort; et que les revenus des +contumaces seraient pendant leur vie percus au profit de la +nation, sans prejudice des droits des femmes, enfans et creanciers +legitimes[6]. + +L'action d'emigrer n'etant pas reprehensible en elle-meme, il est +difficile de caracteriser le cas ou elle le devient. Ce que pouvait +faire la loi, c'etait d'avertir d'avance qu'on allait devenir coupable +a telle condition; et tous ceux qui ne voulaient pas l'etre n'avaient +qu'a obeir. Ceux qui, avertis du terme auquel l'absence du royaume +devenait un crime, ne rentraient pas, consentaient par cela meme +a passer pour criminels. Ceux qui, sans motifs de guerre ou de +politique, etaient hors du royaume, devaient se hater de revenir; +c'est en effet un sacrifice assez leger a la surete d'un etat, que +d'abreger un voyage de plaisir ou d'interet. + +Louis XVI, afin de satisfaire l'assemblee et l'opinion publique, +consentit au decret qui ordonnait a Monsieur de rentrer, sous peine de +perdre son droit a la regence, mais il apposa son _veto_ sur la loi +contre les emigres. Les ministres furent charges de se rendre tous +ensemble a l'assemblee, pour y annoncer les volontes du roi[7]. Ils +lurent d'abord divers decrets auxquels la sanction etait donnee. Quand +arriva celui des emigres, un silence profond se fit dans l'assemblee; +et lorsque le garde-des-sceaux prononca la formule officielle, _le roi +examinera_, un grand mecontentement se manifesta de tous cotes. +Il voulut developper les formes du _veto_; mais une foule de voix +s'eleverent, et dirent au ministre que la constitution accordait au +roi le droit de faire opposition, mais non celui de la motiver. Le +ministre fut donc oblige de se retirer en laissant apres lui une +profonde irritation. Cette premiere resistance du roi a l'assemblee +fut une rupture definitive; et quoiqu'il eut sanctionne le decret qui +privait son frere de la regence, on ne put s'empecher de voir dans son +refus au second decret une marque d'affection pour les insurges de +Coblentz. On se rappela qu'il etait leur parent, leur ami, et en +quelque sorte leur co-interesse; et on en conclut qu'il lui etait +impossible de ne pas faire cause commune avec eux contre la nation. + +Des le lendemain, Louis XVI fit publier une proclamation aux emigres, +et deux lettres particulieres a chacun de ses freres. Les raisons +qu'il leur presentait aux uns et aux autres etaient excellentes, et +paraissaient donnees de bonne foi. Il les engageait a faire cesser, +par leur retour, les mefiances que les malveillans se plaisaient a +repandre; il les priait de ne pas le reduire a employer contre eux +des mesures severes; et quant a son defaut de liberte, sur lequel +on s'appuyait pour ne pas lui obeir, il leur donnait pour preuve du +contraire le _veto_ qu'il venait d'apposer en leur faveur[8]. Quoi +qu'il en soit, ces raisons ne produisirent ni a Coblentz ni a Paris +l'effet qu'elles etaient ou paraissaient destinees a produire. Les +emigres ne rentrerent pas; et dans l'assemblee on trouva le ton de la +proclamation trop doux; on contesta meme au pouvoir executif le droit +d'en faire une. On etait en effet trop irrite pour se contenter d'une +proclamation, et surtout pour souffrir que le roi substituat une +mesure inutile aux mesures vigoureuses qu'on venait de prendre. + +Une autre epreuve du meme genre etait au meme instant imposee a Louis +XVI, et amenait un resultat aussi malheureux. Les premiers troubles +religieux avaient eclate dans l'Ouest; l'assemblee constituante y +avait envoye deux commissaires, dont l'un etait Gensonne, si celebre +plus tard dans le parti de la Gironde. Leur rapport avait ete fait a +l'assemblee legislative, et, quoique tres modere, ce rapport l'avait +remplie d'indignation. On se souvient que l'assemblee constituante, +en privant de leurs fonctions les pretres qui refusaient de preter +le serment, leur avait cependant laisse une pension et la liberte +d'exercer leur culte a part. Ils n'avaient cesse depuis lors d'exciter +le peuple contre leurs confreres assermentes, de les lui montrer comme +des impies dont le ministere etait nul et dangereux. Ils trainaient +les paysans a leur suite a de longues distances pour leur dire la +messe. Ceux-ci s'irritaient de voir leur eglise occupee par un culte +qu'ils croyaient mauvais, et d'etre obliges d'aller chercher si loin +celui qu'ils croyaient bon. Souvent ils s'en prenaient aux pretres +assermentes et a leurs partisans. La guerre civile etait imminente[9]. +De nouveaux renseignemens furent fournis a l'assemblee, et lui +montrerent le danger encore plus grand. Elle voulut alors prendre +contre ces nouveaux ennemis de la constitution des mesures semblables +a celles qu'elle avait prises contre les ennemis armes d'outre-Rhin, +et faire un nouvel essai des dispositions du roi. + +L'assemblee constituante avait ordonne a tous les pretres le serment +civique. Ceux qui refusaient de le preter, en perdant la qualite de +ministres du culte public et paye par l'etat, conservaient leurs +pensions de simples ecclesiastiques, et la liberte d'exercer privement +leur ministere. Rien n'etait plus doux et plus modere qu'une +repression pareille. L'assemblee legislative exigea de nouveau le +serment, et priva ceux qui le refuseraient de tout traitement. Comme +ils abusaient de leur liberte en excitant la guerre civile, elle +ordonna que, selon leur conduite, ils seraient transportes d'un lieu +dans un autre, et meme condamnes a une detention s'ils refusaient +d'obeir. Enfin elle leur defendit le libre exercice de leur culte +particulier, et voulut que les corps administratifs lui fissent +parvenir une liste avec des notes sur le compte de chacun d'eux[10]. + +Cette mesure, ainsi que celle qui venait d'etre prise contre les +emigres, tenait a la crainte qui s'empare des gouvernemens menaces, et +qui les porte a s'entourer de precautions excessives. Ce n'est plus +le fait realise qu'ils punissent, c'est l'attaque presumee qu'ils +poursuivent; et leurs mesures deviennent souvent arbitraires et +cruelles comme le soupcon. + +Les eveques et les pretres qui etaient demeures a Paris et avaient +conserve des relations avec le roi, lui adresserent aussitot un +memoire contre le decret. Deja plein de scrupules, le roi, qui s'etait +reproche toujours d'avoir sanctionne le decret de la constituante, +n'avait pas besoin d'encouragement pour refuser sa sanction. "Pour +celui-ci, dit-il en parlant du nouveau projet, on m'otera plutot la +vie que de m'obliger a le sanctionner." Les ministres partageaient +a peu pres cet avis. Barnave et Lameth, que le roi consultait +quelquefois, lui conseillerent de refuser sa sanction; mais a ce +conseil ils en ajoutaient d'autres que le roi ne pouvait se decider a +suivre: c'etait, en s'opposant au decret, de ne laisser aucun doute +sur ses dispositions, et, pour cela, d'eloigner de sa personne tous +les pretres qui refusaient le serment, et de ne composer sa chapelle +que d'ecclesiastiques constitutionnels. Mais, de tous les avis qu'on +lui donnait, le roi n'adoptait que la partie qui concordait avec sa +faiblesse ou sa devotion. Duport-Dutertre, garde-des-sceaux et organe +des constitutionnels dans le ministere, y fit approuver leur avis; et +lorsque le conseil eut delibere, a la grande satisfaction de Louis +XVI, que le _veto_ serait appose, il ajouta, comme avis, qu'il serait +convenable d'entourer la personne du roi de pretres non suspects. A +cette proposition, Louis XVI, ordinairement si flexible, montra une +invincible opiniatrete; et dit que la liberte des cultes, decretee +pour tout le monde, devait l'etre pour lui comme pour ses sujets, +et qu'il devait avoir la liberte de s'entourer des pretres qui lui +convenaient. On n'insista pas; et, sans en donner connaissance encore +a l'assemblee, le _veto_ fut decide. + +Le parti constitutionnel, auquel le roi semblait se livrer en ce +moment, lui preta un nouveau secours; ce fut celui du directoire +du departement. Ce directoire etait compose des membres les plus +consideres de l'assemblee constituante; on y trouvait le duc de +Larochefoucault, l'eveque d'Autun, Baumetz, Desmeuniers, Ansons, etc. +Il fit une petition au roi, non comme corps administratif, mais comme +reunion de petitionnaires, et provoqua l'apposition du _veto_ au +decret contre les pretres. "L'assemblee nationale, disait la petition, +a certainement voulu le bien; nous aimons a la venger ici de ses +coupables detracteurs; mais un si louable dessein l'a poussee vers +des mesures que la constitution, que la justice, que la prudence, +ne sauraient admettre... Elle fait dependre, pour tous les +ecclesiastiques non-fonctionnaires, le paiement de leurs pensions de +la prestation du serment civique, tandis que la constitution a +mis expressement et litteralement ces pensions au rang des dettes +nationales. Or, le refus de preter un serment quelconque peut-il +detruire le titre d'une creance reconnue? L'assemblee constituante a +fait ce qu'elle pouvait faire a l'egard des pretres non assermentes; +ils ont refuse le serment prescrit, et elle les a prives de leurs +fonctions; en les depossedant, elle les a reduits a une pension... +L'assemblee legislative veut que les ecclesiastiques qui n'ont point +prete le serment, ou qui l'ont retracte, puissent, dans les troubles +religieux, etre eloignes provisoirement, et emprisonnes s'ils +n'obeissent a l'ordre qui leur sera intime. N'est-ce pas renouveler le +systeme des ordres arbitraires, puisqu'il serait permis de punir de +l'exil, et bientot apres de la prison, celui qui ne serait pas encore +convaincu d'etre refractaire a aucune loi?... L'assemblee nationale +refuse a tous ceux qui ne preteraient pas le serment civique la libre +profession de leur culte... Or, cette liberte ne peut etre ravie a +personne; elle est consacree a jamais dans la declaration des droits. + +Ces raisons etaient sans doute excellentes, mais on n'apaise avec des +raisonnemens ni les ressentimens ni les craintes des partis. Comment +persuader a une assemblee qu'on devait permettre a des pretres +obstines d'exciter le trouble et la guerre civile? Le directoire fut +injurie, et sa petition au roi fut combattue par une foule d'autres +adressees au corps legislatif. Camille Desmoulins en presenta une +tres hardie a la tete d'une section. On pouvait y remarquer deja +la violence croissante du langage, et l'abjuration de toutes les +convenances observees jusque-la envers les autorites et le roi. +Desmoulins disait a l'assemblee qu'il fallait un grand exemple...; que +le directoire devait etre mis en etat d'accusation...; que c'etaient +les chefs qu'il fallait poursuivre...; qu'on devait frapper a la +tete, et se servir de la foudre contre les conspirateurs...; que la +puissance du _veto_ royal avait un terme, et qu'on n'empechait pas +avec un _veto_ la prise de la Bastille... + +Louis XVI, decide a refuser sa sanction, differait cependant de +l'annoncer a l'assemblee. Il voulait d'abord par quelques actes +se concilier l'opinion. Il prit ses ministres dans le parti +constitutionnel. Montmorin, fatigue de sa laborieuse carriere sous la +constituante, et de ses penibles negociations avec tous les partis, +n'avait pas voulu braver les orages d'une nouvelle legislature, et +s'etait retire malgre les instances du roi. Le ministere des affaires +etrangeres, refuse par divers personnages, fut accepte par Delessart, +qui quitta celui de l'interieur; Delessart, integre et eclaire, etait +sous l'influence des constitutionnels ou feuillans; mais il etait +trop faible pour fixer la volonte du roi, pour imposer aux puissances +etrangeres et aux factions interieures. Cahier de Gerville, patriote +prononce, mais plus raide qu'entrainant, fut place a l'interieur, pour +satisfaire encore l'opinion publique. Narbonne, jeune homme plein +d'activite et d'ardeur, constitutionnel zele, et habile a se +populariser, fut porte a l'administration de la guerre par le parti +qui composait alors le ministere. Il aurait pu avoir une influence +utile sur le conseil, et rattacher l'assemblee au roi s'il n'avait +eu pour adversaire Bertrand de Molleville, ministre contre- +revolutionnaire, et prefere par la cour a tous les autres. +Bertrand de Molleville, detestant la constitution, s'enveloppait avec +art dans le texte pour en attaquer l'esprit, et voulait franchement +que le roi essayat de l'executer, "mais afin, disait-il, qu'elle +fut demontree inexecutable". Le roi ne pouvait pas se resoudre a le +renvoyer, et c'est avec ce ministere mele qu'il essaya de poursuivre +sa route. Apres avoir tente de plaire a l'opinion par ses choix, il +essaya d'autres moyens pour se l'attacher encore davantage, et il +parut se preter a toutes les mesures diplomatiques et militaires +proposees contre les rassemblemens formes sur le Rhin. + +Les dernieres lois repressives avaient ete empechees par le _veto_, +et cependant tous les jours de nouvelles denonciations apprenaient +a l'assemblee les preparatifs et les menaces des emigres. Les +proces-verbaux des municipalites et des departemens voisins de +la frontiere, les rapports des commercans venant d'outre-Rhin, +attestaient que le vicomte de Mirabeau, frere du celebre constituant, +etait a la tete de six cents hommes dans l'eveche de Strasbourg; que, +dans le territoire de l'electeur de Mayence et pres de Worms, se +trouvaient des corps nombreux de transfuges, sous les ordres du prince +de Conde; qu'il en etait de meme a Coblentz et dans tout l'electoral +de Treves; que des exces et des violences avaient ete commis sur +des Francais, et qu'enfin la proposition avait ete faite au general +Wimpfen de livrer Neuf-Brisach. Ces rapports, ajoutes a tout ce qu'on +savait deja par la notoriete publique, pousserent l'assemblee au +dernier degre d'irritation. Un projet de decret fut aussitot propose, +pour exiger des electeurs le desarmement des emigres. On renvoya la +decision a deux jours pour qu'elle ne parut pas trop precipitee. Ce +delai expire, la deliberation fut ouverte. + +Le depute Isnard prit le premier la parole: il fit sentir la necessite +d'assurer la tranquillite du royaume, non pas d'une maniere passagere, +mais durable; d'en imposer par des mesures promptes et vigoureuses, +qui attestassent a l'Europe entiere les resolutions patriotiques de +la France. "Ne craignez pas, disait-il, de provoquer contre vous +la guerre des grandes puissances, l'interet a deja decide de leurs +intentions, vos mesures ne les changeront pas, mais les obligeront +a s'expliquer... Il faut que la conduite du Francais reponde a sa +nouvelle destinee. Esclave sous Louis XIV, il fut neanmoins intrepide +et grand; aujourd'hui libre, serait-il faible et timide? On se trompe, +dit Montesquieu, si l'on croit qu'un peuple en revolution est dispose +a etre conquis; il est pret au contraire a conquerir les autres. +(_Applaudissemens_.) + +"On vous propose des capitulations! On veut augmenter la prerogative +royale, augmenter le pouvoir du roi, d'un homme dont la volonte peut +paralyser celle de toute la nation, d'un homme qui recoit 30,000,000, +tandis que des milliers de citoyens meurent dans la detresse! +(_Nouveaux applaudissemens_.) On veut ramener la noblesse! Dussent +tous les nobles de la terre nous assaillir, les Francais tenant +d'une main leur or, et de l'autre leur fer, combattront cette race +orgueilleuse, et la forceront d'endurer le supplice de l'egalite. + +"Parlez aux ministres, au roi et a l'Europe, le langage qui convient +aux representans de la France. Dites aux ministres que jusqu'ici +vous n'etes pas tres-satisfaits de leur conduite, et que par la +responsabilite vous entendez la mort. (_Applaudissemens prolonges_.) +Dites a l'Europe que vous respecterez les constitutions de tous les +empires, mais que, si on suscite une guerre des rois contre la +France, vous susciterez une guerre des peuples contre les rois!" Les +applaudissemens se renouvelant encore: "Respectez, s'ecrie l'orateur, +respectez mon enthousiasme, c'est celui de la liberte! Dites, +ajoute-t-il, que les combats que se livrent les peuples par ordre +des despotes, ressemblent aux coups que deux amis, excites par un +instigateur perfide, se portent dans l'obscurite! Si le jour vient a +paraitre, ils s'embrassent, et se vengent de celui qui les trompait. +De meme si, au moment que les armees ennemies lutteront avec les +notres, la philosophie frappe leurs yeux, les peuples s'embrasseront +a la face des tyrans detrones, de la terre consolee, et du ciel +satisfait![11]" + +L'enthousiasme excite par ces paroles fut tel qu'on se pressait autour +de l'orateur pour l'embrasser. Le decret qu'il appuyait fut adopte +sur-le-champ. M. de Vaublanc fut charge de le porter au roi, a la tete +d'une deputation de vingt-quatre membres. Par ce decret l'assemblee +declarait qu'elle regardait comme indispensable de requerir les +electeurs de Treves, Mayence, et autres princes de l'empire, de mettre +fin aux rassemblemens formes sur la frontiere. Elle suppliait en meme +temps le roi de hater les negociations entamees pour les indemnites +dues aux princes possessionnes en Alsace. + +M. de Vaublanc accompagna ce decret d'un discours ferme et +respectueux, fort applaudi par l'assemblee. "Sire, disait-il, si les +Francais chasses de leur patrie par la revocation de l'edit de Nantes +s'etaient rassembles en armes sur les frontieres, s'ils avaient ete +proteges par des princes d'Allemagne, sire, nous vous le demandons, +qu'elle eut ete la conduite de Louis XIV? Eut-il souffert ces +rassemblemens? Ce qu'il eut fait pour son autorite, que Votre Majeste +le fasse pour le maintien de la constitution!" + +Louis XVI, decide, comme nous l'avons dit, a corriger l'effet du +_veto_ par des actes qui plussent a l'opinion, resolut de se rendre +a l'assemblee, et de repondre lui-meme a son message par un discours +capable de la satisfaire. + +Le 14 decembre, au soir, le roi s'y rendit apres s'etre annonce le +matin par un simple billet. Il fut recu dans un profond silence. Il +dit que le message de l'assemblee meritait une grande consideration, +et que, dans une circonstance ou etait compromis l'honneur francais, +il croyait devoir se presenter lui-meme; que, partageant les +intentions de l'assemblee, mais redoutant le fleau de la guerre, il +avait essaye de ramener des Francais egares; que les insinuations +amicales ayant ete inutiles, il avait prevenu le message des +representans, et avait signifie aux electeurs que si, avant le 15 +janvier, tout attroupement n'avait pas cesse, ils seraient consideres +comme ennemis de la France; qu'il avait ecrit a l'empereur pour +reclamer son intervention en qualite de chef de l'empire, et que +dans le cas ou satisfaction ne serait pas obtenue, il proposerait +la guerre. Il finissait en disant qu'on chercherait vainement a +environner de degouts l'exercice de son autorite, qu'il garderait +fidelement le depot de la constitution, et qu'il sentait profondement +combien c'etait beau d'etre roi d'un peuple libre. Les applaudissemens +succederent au silence, et dedommagerent le roi de l'accueil qu'il +avait recu en entrant. L'assemblee ayant decrete le matin qu'il lui +serait repondu par un message, ne put lui exprimer sur-le-champ sa +satisfaction, mais elle decida que son discours serait envoye aux +quatre-vingt-trois departemens. Narbonne entra aussitot apres, pour +faire connaitre les moyens qui avaient ete pris pour assurer l'effet +des injonctions adressees a l'empire. Cent cinquante mille hommes +devaient etre reunis sur le Rhin, et ce n'etait pas impossible, +ajoutait-il. Trois generaux etaient nommes pour les commander: +Luckner, Rochambeau et Lafayette. Les applaudissemens couvrirent le +dernier nom. Narbonne ajoutait qu'il allait partir pour visiter les +frontieres, s'assurer de l'etat des places fortes, et donner la plus +grande activite aux travaux de defense; que sans doute l'assemblee +accorderait les fonds necessaires, et ne marchanderait pas la liberte. +"Non, non," s'ecria-t-on de toutes parts. Enfin il demanda si +l'assemblee, malgre que le nombre legal des marechaux fut complet, ne +permettrait pas au roi de conferer ce grade aux deux generaux Luckner +et Rochambeau, charges de sauver la liberte. Des acclamations +temoignerent le consentement de l'assemblee, et la satisfaction que +lui causait l'activite du jeune ministre. C'est par une conduite +pareille que Louis XVI serait parvenu a se populariser, et a se +concilier les republicains qui ne voulaient de la republique que parce +qu'ils croyaient un roi incapable d'aimer et de defendre la liberte. + +On profita de la satisfaction produite par ces mesures, pour signifier +le _veto_ appose sur le decret contre les pretres. Le matin on eut +soin de publier dans les journaux la destitution des anciens agens +diplomatiques accuses d'aristocratie, et la nomination des nouveaux. +Graces a ces precautions, le message fut accueilli sans murmure. Deja +l'assemblee s'y attendait, et la sensation ne fut pas aussi facheuse +qu'on aurait pu le craindre. On voit quels menagemens infinis le roi +etait oblige de garder pour faire usage de sa prerogative, et quel +danger il y avait pour lui a l'employer. Quand meme l'assemblee +constituante, qu'on a accusee de l'avoir perdu en le depouillant, lui +eut accorde le _veto_ absolu, en eut-il ete plus puissant pour cela? +Le _veto_ suspensif ne faisait-il pas ici tout l'effet du _veto_ +absolu? Etait-ce la puissance legale qui manquait au roi ou la +puissance d'opinion? On le voit par le resultat meme; ce n'est pas le +defaut de prerogatives suffisantes qui a perdu Louis XVI, mais l'usage +inconsidere de celles qui lui restaient... + +L'activite promise a l'assemblee ne se ralentit pas; les propositions +pour les depenses de guerre, pour la nomination des deux marechaux +Luckner et Rochambeau, se succederent sans interruption. Lafayette, +arrache a la retraite ou il etait alle se delasser de trois annees de +fatigues, se presenta a l'assemblee ou il fut parfaitement accueilli. +Des bataillons de la garde nationale l'accompagnerent a sa sortie de +Paris; et tout lui prouva que le nom de Lafayette n'etait pas oublie, +et qu'on le regardait encore comme un des fondateurs de la liberte. + +Cependant Leopold, naturellement pacifique, ne voulait pas la guerre, +car il savait qu'elle ne convenait pas a ses interets, mais il +desirait un congres soutenu d'une force imposante pour amener un +accommodement et quelques modifications dans la constitution. Les +emigres ne voulaient pas la modifier, mais la detruire; plus sage et +mieux instruit, l'empereur savait qu'il fallait accorder beaucoup aux +opinions nouvelles, et que ce qu'on pouvait desirer c'etait tout au +plus de rendre au roi quelques prerogatives, et de revenir sur la +composition du corps legislatif, en etablissant deux chambres au lieu +d'une[12]. C'est surtout ce dernier projet qu'on redoutait le plus et +qu'on reprochait souvent au parti feuillant et constitutionnel. Il +est certain que si ce parti avait, dans les premiers temps de la +constituante, repousse la chambre haute, parce qu'il craignait avec +raison de voir la noblesse s'y retrancher, ses craintes aujourd'hui +n'etaient plus les memes; il avait au contraire la juste esperance de +la remplir presqu'a lui seul. Beaucoup de constituans, replonges dans +une nullite complete, y auraient trouve une occasion de rentrer sur la +scene politique. Si donc cette chambre haute n'etait pas dans leurs +vues, elle etait du moins dans leurs interets. Il est certain que les +journaux en parlaient souvent, et que ce bruit circulait partout. +Combien avait ete rapide la marche de la revolution! Le cote droit +aujourd'hui etait compose des membres de l'ancien cote gauche; et +l'attentat redoute et reproche n'etait plus le retour a l'ancien +regime, mais l'etablissement d'une chambre haute. Quelle difference +avec 89! et combien une folle resistance n'avait-elle pas precipite +les evenemens! + +Leopold ne voyait donc pour Louis XVI que cette amelioration possible. +En attendant, son but etait de trainer les negociations en longueur, +et, sans rompre avec la France, de lui imposer par de la fermete. Mais +il manqua son but par sa reponse. Cette reponse consistait a notifier +les conclusions de la diete de Ratisbonne, qui refusait d'accepter +aucune indemnite pour les princes possessionnes en Alsace. Rien +n'etait plus ridicule qu'une decision pareille, car tout le territoire +compris sous une meme domination doit relever des memes lois: si des +princes de l'empire avaient des terres en France, ils devaient subir +l'abolition des droits feodaux, et l'assemblee constituante avait deja +beaucoup fait en leur accordant des indemnites. Plusieurs d'entre eux +ayant deja traite a cet egard, la diete annulait leurs conventions, et +leur defendait d'accepter aucun arrangement. L'empire pretendait ainsi +ne pas reconnaitre la revolution en ce qui le concernait. Quant a ce +qui regardait les rassemblemens d'emigres, Leopold, sans s'expliquer +sur leur dispersion, repondait a Louis XVI que l'electeur de Treves, +pouvant, d'apres les injonctions du gouvernement Francais, essuyer de +prochaines hostilites, il avait ete ordonne au general Bender de lui +porter de prompts secours. + +Cette reponse ne pouvait pas etre plus mal calculee; elle obligeait +Louis XVI, pour ne pas se compromettre, de prendre des mesures +vigoureuses, et de proposer la guerre. Delessart fut aussitot envoye +a l'assemblee pour faire part de cette reponse, et temoigner +l'etonnement que causait au roi la conduite de Leopold. Le ministre +assura que probablement on avait trompe l'empereur, et qu'on lui avait +faussement persuade que l'electeur avait satisfait a tous les devoirs +de bon voisinage. Delessart communiqua en outre la replique faite a +Leopold. On lui avait signifie que nonobstant sa reponse et les ordres +donnes au marechal Bender, si les electeurs n'avaient pas au terme +prescrit, c'est-a-dire au 15 janvier, satisfait a la demande de +la France, on emploierait contre eux la voie des armes. "Si cette +declaration, disait Louis XVI dans sa lettre du 31 decembre a +l'assemblee, ne produit pas l'effet que je dois en esperer, si la +destinee de la France est d'avoir a combattre ses enfans et ses +allies, je ferai connaitre a l'Europe la justice de notre cause; le +peuple Francais la soutiendra par son courage, et la nation verra +que je n'ai pas d'autre interet que les siens, et que je regarderai +toujours le maintien de sa dignite et de sa surete comme le plus +essentiel de mes devoirs." + +Ces paroles, ou le roi semblait dans le commun danger s'unir a la +nation, furent vivement applaudies. Les pieces furent livrees au +comite diplomatique, pour en faire un prompt rapport a l'assemblee. + +La reine fut encore applaudie une fois a l'Opera comme dans les jours +de son eclat et de sa puissance, et elle revint toute joyeuse dire a +son epoux qu'on l'avait accueillie comme autrefois. Mais c'etaient les +derniers temoignages qu'elle recevait de ce peuple jadis idolatre de +ses graces royales. Ce sentiment d'egalite, qui demeure si long-temps +etouffe chez les hommes, et qui est si fougueux lorsqu'il se reveille, +se manifestait deja de toutes parts. On etait a la fin de l'annee +1791; l'assemblee abolit l'antique ceremonial du premier de l'an et +decida que les hommages portes au roi, dans ce jour solennel, ne le +seraient plus a l'avenir. A peu pres a la meme epoque, une deputation +se plaignit de ce qu'on ne lui avait pas ouvert la porte du conseil +a deux battans. La discussion fut scandaleuse, et l'assemblee, en +ecrivant a Louis XVI, supprima les titres de sire et de majeste. Un +autre jour, un depute entra chez le roi, le chapeau sur la tete et +dans un costume peu convenable. Cette conduite etait souvent provoquee +par le mauvais accueil que les gens de la cour faisaient aux deputes, +et dans ces represailles l'orgueil des uns et des autres ne voulait +jamais rester en arriere. + +Narbonne poursuivait sa tournee avec une rare activite. Trois armees +furent etablies sur la frontiere menacee. Rochambeau, vieux general +qui avait autrefois bien conduit la guerre, mais qui etait aujourd'hui +maladif, chagrin et mecontent, commandait l'armee placee en Flandre et +dite du Nord. Lafayette avait l'armee du centre et campait vers Metz. +Luckner, vieux guerrier, mediocre general, brave soldat, et tres +popularise dans les camps par ses moeurs toutes militaires, commandait +le corps qui occupait l'Alsace. C'etait la tout ce qu'une longue paix +et une desertion generale nous avaient laisse de generaux. + +Rochambeau, mecontent du nouveau regime, irrite de l'indiscipline qui +regnait dans l'armee, se plaignait sans cesse et ne donnait aucune +esperance au ministere. Lafayette, jeune, actif, jaloux de se +distinguer bientot en defendant la patrie, retablissait la discipline +dans ses troupes, et surmontait toutes les difficultes suscitees par +la mauvaise volonte des officiers, qui etaient les aristocrates +de l'armee. Il les avait reunis, et, leur parlant le langage de +l'honneur, il leur avait dit qu'ils devaient quitter le camp s'ils ne +voulaient pas servir loyalement; que s'il en etait qui voulussent se +retirer, il se chargeait de leur procurer a tous ou des retraites en +France, ou des passeports pour l'etranger; mais que s'ils persistaient +a servir, il attendait de leur part zele et fidelite. Il etait ainsi +parvenu a etablir dans son armee un ordre meilleur que celui qui +regnait dans toutes les autres. Quant a Luckner, depourvu d'opinion +politique, et par consequent facile pour tous les regimes, il +promettait beaucoup a l'assemblee, et avait reussi en effet a +s'attacher ses soldats. + +Narbonne voyagea avec la plus grande celerite, et vint, le 11 janvier, +rendre compte a l'assemblee de sa rapide expedition. Il annonca que +la reparation des places fortes etait deja tres avancee, que l'armee, +depuis Dunkerque jusqu'a Besancon, presentait une masse de deux cent +quarante bataillons et cent soixante escadrons, avec l'artillerie +necessaire pour deux cent mille hommes, et des approvisionnemens pour +six mois. Il donna les plus grands eloges au patriotisme des gardes +nationales volontaires, et assura que sous peu leur equipement allait +etre complet. Le jeune ministre cedait sans doute aux illusions du +zele, mais ses intentions etaient si nobles, ses travaux si prompts, +que l'assemblee le couvrit d'applaudissemens, offrit son rapport a la +reconnaissance publique, et l'envoya a tous les departemens; +maniere ordinaire de temoigner son estime a tout ce dont elle etait +satisfaite. + +Notes: + +[1] Voyez la note 1 a la fin du volume. +[2] 17 novembre. +[3] Decret du 5 octobre. +[4] Voyez madame Campan, tome II, page 129. +[5] Voyez la note 2 a la fin du volume. +[6] Decrets du 28 octobre et du 9 novembre. +[7] Seance du 12 novembre. +[8] Voyez la note 3 a la fin du volume. +[9] Voyez la note 4 a la fin du volume. +[10] Decret du 27 novembre. +[11] Seance du 29 novembre. +[12] Voyez la note 5 a la fin du volume. + + + + +CHAPITRE II. + + +DIVISION DES PARTIS SUR LA QUESTION DE LA GUERRE.--ROLE DU DUC +D'ORLEANS ET DE SON PARTI.--LES PRINCES EMIGRES SONT DECRETES +D'ACCUSATION.--FORMATION D'UN MINISTERE GIRONDIN.--DUMOURIEZ, SON +CARACTERE, SON GENIE ET SES PROJETS; DETAILS SUR LES NOUVEAUX +MINISTRES.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ AVEC LA REINE.--DECLARATION +DE GUERRE AU ROI DE HONGRIE ET DE BOHEME.--PREMIERES OPERATIONS +MILITAIRES.--DEROUTES DE QUIEVRAIN ET DE TOURNAY.--MEURTRE DU GENERAL +DILLON. + + +Au commencement de l'annee 1792, la guerre etait devenue la grande +question du moment; c'etait pour la revolution celle de l'existence +meme. Ses ennemis etant maintenant transportes au dehors, c'etait la +qu'il fallait les chercher et les vaincre. Le roi, chef des armees, +agirait-il de bonne foi contre ses parens et ses anciens courtisans? +Tel etait le doute sur lequel il importait de rassurer la nation. +Cette question de la guerre s'agitait aux Jacobins, qui n'en +laissaient passer aucune sans la decider souverainement. Ce qui +paraitra singulier, c'est que les jacobins excessifs et Robespierre, +leur chef, etaient portes pour la paix, et les jacobins moderes, ou +les girondins, pour la guerre. Ceux-ci avaient a leur tete Brissot et +Louvet. Brissot soutenait la guerre de son talent et de son influence. +Il pensait avec Louvet et tous les girondins qu'elle convenait a +la nation, parce qu'elle terminerait une dangereuse incertitude et +devoilerait les veritables intentions du roi. Ces hommes, jugeant du +resultat d'apres leur enthousiasme, ne pouvaient pas croire que la +nation fut vaincue; et ils pensaient que si, par la faute du roi, elle +eprouvait quelque echec passager, elle serait aussitot eclairee, et +deposerait un chef infidele. Comment se faisait-il que Robespierre et +les autres jacobins ne voulussent pas d'une determination qui devait +amener un denouement si prompt et si decisif? C'est ce qu'on ne +peut expliquer que par des conjectures. Le timide Robespierre +s'effrayait-il de la guerre? ou bien ne la combattait-il que parce que +Brissot, son rival aux Jacobins, la soutenait, et parce que le jeune +Louvet l'avait defendue avec talent? Quoi qu'il en soit, il combattit +pour la paix avec une extreme opiniatrete. Ceux des cordeliers qui +etaient en meme temps jacobins, se rendirent a la deliberation et +soutinrent Robespierre. Ils semblaient craindre surtout que la guerre +ne donnat trop d'avantages a Lafayette, et ne lui procurat bientot +la dictature militaire; c'etait la la crainte continuelle de Camille +Desmoulins, qui ne cessait de se le figurer a la tete d'une armee +victorieuse, ecrasant, comme au Champ-de-Mars, jacobins et cordeliers. +Louvet et les girondins supposaient un autre motif aux cordeliers, et +croyaient qu'ils ne poursuivaient dans Lafayette que l'ennemi du duc +d'Orleans, auquel on les disait secretement unis. Ce duc d'Orleans, +qu'on voit reparaitre encore dans les soupcons de ses ennemis, bien +plus que dans la revolution, etait alors presque eclipse. On avait +pu au commencement se servir de son nom, et lui-meme avait pu fonder +quelques esperances sur ceux auxquels il le pretait, mais tout etait +bien change depuis. Sentant lui-meme combien il etait deplace dans +le parti populaire, il avait essaye d'obtenir le pardon de la cour +pendant les derniers temps de la constituante, et il avait ete +repousse. Sous la legislative, on le conserva au rang des amiraux, et +il fit de nouvelles tentatives aupres du roi. Cette fois il fut +admis aupres de lui, eut un entretien assez long, et ne fut pas mal +accueilli. Il devait retourner au chateau; il s'y rendit. Le couvert +de la reine etait mis, et tous les courtisans s'y trouvaient en grand +nombre. A peine l'eut-on apercu, que les mots les plus outrageans +furent proferes. "Prenez garde aux plats," s'ecriait-on de toutes +parts, comme si on avait redoute qu'il y jetat du poison. On le +poussait, on lui marchait sur les pieds, et on l'obligea de se +retirer. En descendant l'escalier, il recut de nouveaux outrages, et +sortit indigne, croyant que le roi et la reine lui avaient prepare +cette scene humiliante. Cependant le roi et la reine furent desesperes +de cette imprudence des courtisans, qu'ils ignoraient completement[1]. +Ce prince dut etre plus irrite que jamais, mais il n'en devint, +certainement ni plus actif, ni plus habile chef de parti +qu'auparavant. Ceux de ses amis qui occupaient les Jacobins et +l'assemblee, durent faire sans doute un peu plus de bruit; de la, on +crut voir reparaitre sa faction, et on pensa que ses pretentions et +ses esperances renaissaient avec les dangers du trone. + +Les girondins crurent que les cordeliers et les jacobins exageres ne +soutenaient la paix que pour priver Lafayette, rival du duc d'Orleans, +des succes que la guerre pouvait lui valoir. Quoi qu'il en soit, la +guerre, repoussee par les jacobins, mais soutenue par les girondins, +dut l'emporter dans l'assemblee, ou ceux-ci dominaient. L'assemblee +commenca par mettre d'abord en accusation, des le 1er janvier, +Monsieur, frere du roi, le comte d'Artois, le prince de Conde, +Calonne, Mirabeau jeune et Laqueuille, comme prevenus d'hostilites +contre la France. Un decret d'accusation n'etant point soumis a la +sanction, on n'avait pas cette fois a redouter le _veto_. Le sequestre +des biens des emigres et la perception de leurs revenus au profit de +l'etat, ordonnes par le decret non sanctionne, furent prescrits de +nouveau par un autre decret, auquel le roi ne mit aucune opposition. +L'assemblee s'emparait des revenus a titre d'indemnites de guerre. +Monsieur fut prive de la regence, en vertu de la decision precedemment +rendue. + +Le rapport sur le dernier office de l'empereur fut enfin presente, le +14 janvier, a l'assemblee par Gensonne. Il fit remarquer que la France +avait toujours prodigue ses tresors et ses soldats a l'Autriche, sans +jamais en obtenir de retour; que le traite d'alliance conclu en 1756 +avait ete viole par la declaration de Pilnitz et les suivantes, dont +l'objet etait de susciter une coalition armee des souverains; qu'il +l'avait ete encore par l'armement des emigres, souffert et seconde +meme par les princes de l'empire. Gensonne soutint de plus que, +quoique des ordres eussent ete recemment donnes pour la dispersion des +rassemblemens, ces ordres apparens n'avaient pas ete executes; que la +cocarde blanche n'avait pas cesse d'etre portee au-dela du Rhin, la +cocarde nationale outragee, et les voyageurs francais maltraites; +qu'en consequence, il fallait demander a l'empereur une derniere +explication sur le traite de 1756. L'impression et l'ajournement de ce +rapport furent ordonnes. + +Le meme jour, Guadet monte a la tribune. "De tous les faits, dit-il, +communiques a l'assemblee, celui qui l'a le plus frappe, c'est le +plan d'un congres dont l'objet serait d'obtenir la modification de la +constitution francaise, plan soupconne depuis long-temps, et enfin +denonce comme possible par les comites et les ministres. S'il est +vrai, ajoute Guadet, que cette intrigue est conduite par des hommes +qui croient y voir le moyen de sortir de la nullite politique dans +laquelle ils viennent de descendre; s'il est vrai que quelques-uns des +agens du pouvoir executif secondent de toute la puissance de leurs +relations cet abominable complot; s'il est vrai qu'on veuille nous +amener par les longueurs et le decouragement a accepter cette honteuse +mediation, l'assemblee nationale doit-elle fermer les yeux sur de +pareils dangers? Jurons, s'ecrie l'orateur, de mourir tous ici, +plutot..." On ne le laisse pas achever; toute l'assemblee se leve en +criant: _Oui, oui, nous le jurons_; et d'enthousiasme, on declare +infame et traitre a la patrie tout Francais qui pourrait prendre part +a un congres dont l'objet serait de modifier la constitution. C'etait +contre les anciens constituans et le ministre Delessart que ce decret +etait dirige. C'est surtout ce dernier qu'on accusait de trainer les +negociations en longueur. Le 17, la discussion sur le rapport de +Gensonne fut reprise, et il fut decrete que le roi ne traiterait plus +qu'au nom de la nation francaise, et qu'il requerrait l'empereur de +s'expliquer definitivement avant le 1er mars prochain. Le roi repondit +que depuis plus de quinze jours il avait demande des explications +positives a Leopold. + +Dans cet intervalle, on apprit que l'electeur de Treves, effraye de +l'insistance du cabinet francais, avait donne de nouveaux ordres pour +la dispersion des rassemblemens, pour la vente des magasins formes +dans ses etats, pour la prohibition des recrutemens et des exercices +militaires, et que ces ordres etaient en effet mis a execution. Dans +les dispositions ou l'on etait, une pareille nouvelle fut froidement +accueillie. On ne voulut y voir que de vaines demonstrations sans +resultat; et on persista a demander la reponse definitive de Leopold. + +Des divisions existaient dans le ministere, entre Bertrand de +Molleville et Narbonne. Bertrand etait jaloux de la popularite +du ministre de la guerre, et blamait ses condescendances pour +l'assemblee. Narbonne se plaignait de la conduite de Bertrand de +Molleville, de ses dispositions inconstitutionnelles, et voulait +que le roi le fit sortir du ministere. Cahier de Gerville tenait +la balance entre eux, mais sans succes. On pretendit que le parti +constitutionnel voulait porter Narbonne a la dignite de premier +ministre; il parait meme que le roi fut trompe, qu'on l'effraya de la +popularite et de l'ambition de Narbonne, qu'on lui montra en lui un +jeune presomptueux qui voulait gouverner le cabinet. Les journaux +furent instruits de ces divisions; Brissot et la Gironde defendirent +ardemment le ministre menace de disgrace, et attaquerent vivement ses +collegues et le roi. Une lettre ecrite par les trois generaux du nord +a Narbonne, et dans laquelle il lui exprimaient leurs craintes sur sa +destitution qu'on disait imminente, fut publiee. Le roi le destitua +aussitot; mais, pour combattre l'effet de cette destitution, il fit +annoncer celle de Bertrand de Molleville. Cependant l'effet de la +premiere n'en fut pas moins grand; une agitation extraordinaire eclata +aussitot; et l'assemblee voulut declarer, d'apres la formule employee +autrefois pour Necker, que Narbonne emportait la confiance de la +nation, et que le ministere entier l'avait perdue. On voulait +cependant excepter de cette condamnation Cahier de Gerville, qui avait +toujours combattu Bertrand de Molleville, et qui venait meme d'avoir +avec lui une dispute violente. Apres bien des agitations, Brissot +demanda a prouver que Delessart avait trahi la confiance de la nation. +Ce ministre avait confie au comite diplomatique sa correspondance avec +Kaunitz; elle etait sans dignite, elle donnait meme a Kaunitz une idee +peu favorable de l'etat de la France, et semblait avoir autorise la +conduite et le langage de Leopold. Il faut savoir que Delessart, +et son collegue Duport-Dutertre, etaient les deux ministres qui +appartenaient plus particulierement aux feuillans, et auxquels on en +voulait le plus, parce qu'on les accusait de favoriser le projet d'un +congres. + +Dans une des seances les plus orageuses de l'assemblee, l'infortune +Delessart fut accuse par Brissot d'avoir compromis la dignite de la +nation, de n'avoir pas averti l'assemblee du concert des puissances +et de la declaration de Pilnitz; d'avoir professe dans ses notes des +doctrines inconstitutionnelles, d'avoir donne a Kaunitz une fausse +idee de l'etat de la France, d'avoir traine la negociation en longueur +et de l'avoir conduite d'une maniere contraire aux interets de la +patrie. Vergniaud se joignit a Brissot, et ajouta de nouveaux griefs +a ceux qui etaient imputes a Delessart. Il lui reprocha d'avoir, +lorsqu'il etait ministre de l'interieur, garde trop long-temps en +portefeuille le decret qui reunissait le Comtat a la France, et d'etre +ainsi la cause des massacres d'Avignon. Puis Vergniaud ajouta: +"De cette tribune ou je vous parle, on apercoit le palais ou des +conseillers pervers egarent et trompent le roi que la constitution +nous a donne; je vois les fenetres du palais ou l'on trame la +contre-revolution, ou l'on combine les moyens de nous replonger dans +l'esclavage... La terreur est souvent sortie, dans les temps antiques, +et au nom du despotisme, de ce palais fameux; qu'elle y rentre +aujourd'hui au nom de la loi; qu'elle y penetre tous les coeurs; que +tous ceux qui l'habitent sachent que notre constitution n'accorde +l'inviolabilite qu'au roi." + +Le decret d'accusation fut aussitot mis aux voix et adopte[2]; +Delessart fut envoye a la haute cour nationale, etablie a Orleans, et +chargee, d'apres la constitution, de juger les crimes d'etat. Le +roi le vit partir avec la plus grande peine. Il lui avait donne sa +confiance et l'aimait beaucoup, a cause de ses vues moderees et +pacifiques. Duport-Dutertre, ministre du parti constitutionnel, fut +aussi menace d'une accusation, mais il la prevint, demanda a se +justifier, fut absous par l'ordre du jour, et immediatement apres +donna sa demission. Cahier de Gerville la donna aussi, et de cette +maniere le roi se trouva prive du seul de ses ministres qui eut aupres +de l'assemblee une reputation de patriotisme. + +Separe des ministres que les feuillans lui avaient donnes, et ne +sachant sur qui s'appuyer au milieu de cet orage, Louis XVI, qui avait +renvoye Narbonne parce qu'il etait trop populaire, songea a se lier a +la Gironde, qui etait republicaine. Il est vrai qu'elle ne l'etait que +par defiance du roi, qui pouvait, en se livrant a elle, reussir a se +l'attacher; mais il fallait qu'il se livrat sincerement, et cette +eternelle question de la bonne foi s'elevait encore ici comme dans +toutes les occasions. Sans doute Louis XVI etait sincere quand il se +confiait a un parti, mais ce n'etait pas sans humeur et sans regrets. +Aussi, des que ce parti lui imposait une condition difficile mais +necessaire, il la repoussait; la defiance naissait aussitot, l'aigreur +s'ensuivait; et bientot une rupture etait la suite de ces alliances +malheureuses entre des coeurs que des interets trop opposes occupaient +exclusivement. C'est ainsi que Louis XVI, apres avoir admis aupres de +lui le parti feuillant, avait repousse par humeur Narbonne, qui en +etait le chef le plus prononce, et se trouvait reduit, pour apaiser +l'orage, a s'abandonner a la Gironde. L'exemple de l'Angleterre, ou le +roi prend souvent ses ministres dans l'opposition, fut un des motifs +de Louis XVI. La cour concut alors une esperance, car on s'en fait +toujours une, meme dans les plus tristes conjonctures; elle se flatta +que Louis XVI, en prenant des demagogues incapables et ridicules, +perdrait de reputation le parti dans lequel il les aurait choisis. +Cependant il n'en fut point ainsi, et le nouveau ministere ne fut pas +tel que l'aurait desire la mechancete des courtisans. + +Depuis plus d'un mois, Delessart et Narbonne avaient appele un homme +dont ils avaient cru les talens precieux, et l'avaient place aupres +d'eux pour s'en servir: c'etait Dumouriez, qui tour a tour commandant +en Normandie et dans la Vendee, avait montre partout une fermete et +une intelligence rares. Il s'etait offert tantot a la cour, tantot a +l'assemblee constituante, parce que tout parti lui etait indifferent +pourvu qu'il put exercer son activite et ses talens extraordinaires. +Dumouriez, rapetisse par le siecle, avait passe une partie de sa +vie dans les intrigues diplomatiques. Avec sa bravoure, son genie +militaire et politique, et ses cinquante ans, il n'etait encore, a +l'ouverture de la revolution, qu'un brillant aventurier. Cependant +il avait conserve le feu et la hardiesse de la jeunesse. Des qu'une +guerre ou une revolution s'ouvrait, il faisait des plans, les +adressait a tous les partis, pret a agir pour tous, pourvu qu'il put +agir. Il s'etait ainsi habitue a ne faire aucun cas de la nature d'une +cause; mais quoique trop depourvu de conviction, il etait genereux, +sensible, et capable d'attachement, sinon pour les principes, du moins +pour les personnes. Cependant avec son esprit si gracieux, si prompt, +si vaste, son courage tour a tour calme ou impetueux, il etait +admirable pour servir, mais incapable de dominer. Il n'avait ni +la dignite d'une conviction profonde, ni la fierte d'une volonte +despotique, et il ne pouvait commander qu'a des soldats. Si avec son +genie il avait eu les passions de Mirabeau, la volonte d'un Cromwell, +ou seulement le dogmatisme d'un Robespierre, il eut domine la +revolution et la France. + +Dumouriez, en arrivant pres de Narbonne, forma tout de suite un vaste +plan militaire. Il voulait a la fois la guerre offensive et defensive. +Partout ou la France s'etendait jusqu'a ses limites naturelles, le +Rhin, les Alpes, les Pyrenees et la mer, il voulait qu'on se bornat a +la defensive. Mais dans les Pays-Bas, ou notre territoire n'allait pas +jusqu'au Rhin, dans la Savoie, ou il n'allait pas jusqu'aux Alpes, +il voulait qu'on attaquat sur-le-champ, et qu'arrive aux limites +naturelles on reprit la defensive. C'etait concilier a la fois nos +interets et les principes; c'etait profiter d'une guerre qu'on n'avait +pas provoquee, pour en revenir, en fait de limites, aux veritables +lois de la nature. Il proposa en outre la formation d'une quatrieme +armee, destinee a occuper le midi, et en demanda le commandement qui +lui fut promis. + +Dumouriez s'etait concilie Gensonne, l'un des commissaires civils +envoyes dans la Vendee par l'assemblee constituante, depute depuis a +la legislative, et l'un des membres les plus influens de la +Gironde. Ayant remarque aussi que les jacobins etaient la puissance +dominatrice, il s'etait presente dans leur club, y avait lu divers +memoires fort applaudis, et n'en avait pas moins continue sa vieille +amitie avec Delaporte, intendant de la liste civile et ami devoue de +Louis XVI. Tenant ainsi aux diverses puissances qui allaient s'allier, +Dumouriez ne pouvait manquer de l'emporter et d'etre appele au +ministere. Louis XVI lui fit offrir le portefeuille des affaires +etrangeres, rendu vacant par le decret d'accusation contre Delessart; +mais, encore attache au ministre accuse, le roi ne l'offrit que par +interim. Dumouriez, se sentant fortement appuye, et ne voulant pas +paraitre garder la place pour un ministre feuillant, refusa le +portefeuille avec cette condition, et l'obtint sans interim. Il ne +trouva au ministere que Cahier de Gerville et Degraves. Cahier de +Gerville, quoique ayant donne sa demission, n'avait pas encore quitte +les affaires. Degraves avait remplace Narbonne; il etait jeune, facile +et inexperimente; Dumouriez sut s'en emparer, et il eut ainsi dans +sa main les relations exterieures et l'administration militaire, +c'est-a-dire les causes et l'organisation de la guerre. Il ne fallait +pas moins a ce genie si entreprenant. A peine arrive au ministere, +Dumouriez se coiffa chez les jacobins du bonnet ronge, parure nouvelle +empruntee aux Phrygiens, et devenue l'embleme de la liberte. Il leur +promit de gouverner pour eux et par eux. Presente a Louis XVI, il le +rassura sur sa conduite aux jacobins; il detruisit les preventions que +cette conduite lui avait inspirees; il eut l'art de le toucher par des +temoignages de devouement, et de dissiper sa sombre tristesse a force +d'esprit. Il lui persuada qu'il ne recherchait la popularite qu'au +profit du trone, et pour son raffermissement. Cependant malgre +toute sa deference, il eut soin de faire sentir au prince que la +constitution etait inevitable, et tacha de le consoler en cherchant a +lui prouver qu'un roi pouvait encore etre tres puissant avec elle. Ses +premieres depeches aux puissances, pleines de raison et de fermete, +changerent la nature des negociations, donnerent a la France une +attitude toute nouvelle, mais rendirent la guerre imminente. Il etait +naturel que Dumouriez desirat la guerre, puisqu'il en avait le genie, +et qu'il avait medite trente-six ans sur ce grand art; mais il faut +convenir aussi que la conduite du cabinet de Vienne et l'irritation de +l'assemblee l'avaient rendue inevitable. + +Dumouriez, par sa conduite aux jacobins, par ses alliances connues +avec la Gironde, devait, meme sans haine contre les feuillans, se +brouiller avec eux; d'ailleurs il les deplacait. Aussi fut-il dans une +constante opposition avec tous les chefs de ce parti. Bravant du reste +les railleries et les dedains qu'ils dirigeaient contre les jacobins +et l'assemblee, il se decida a poursuivre sa carriere avec son +assurance accoutumee. + +Il fallait completer le cabinet. Petion, Gensonne et Brissot etaient +consultes sur le choix a faire. On ne pouvait, d'apres la loi, prendre +les ministres dans l'assemblee actuelle, ni dans la precedente; les +choix se trouvaient donc extremement bornes. Dumouriez proposa, pour +la marine, un ancien employe de ce ministere, Lacoste, travailleur +experimente, patriote opiniatre, qui cependant s'attacha au roi, en +fut aime, et resta aupres de lui plus long-temps que tous les autres. +On voulait donner le ministere de la justice a ce jeune Louvet qui +s'etait recemment distingue aux Jacobins, et qui avait obtenu la +faveur de la Gironde depuis qu'il avait si bien soutenu l'opinion de +Brissot en faveur de la guerre; l'envieux Robespierre le fit denoncer +aussitot. Louvet se justifia avec succes, mais on ne voulut pas d'un +homme dont la popularite etait contestee, et on fit venir Duranthon, +avocat de Bordeaux, homme eclaire, droit, mais trop faible. Il restait +a donner le ministere des finances et de l'interieur. La Gironde +proposa encore Claviere, connu par des ecrits estimes sur les +finances. Claviere avait beaucoup d'idees, toute l'opiniatrete de +la meditation, et une grande ardeur au travail. Le ministre place a +l'interieur fut Roland, autrefois inspecteur des manufactures, connu +par de bons ecrits sur l'industrie et les arts mecaniques. Cet homme, +avec des moeurs austeres, des doctrines inflexibles, et un aspect +froid et dur, cedait, sans sans douter, a l'ascendant superieur de +sa femme. Madame Roland etait jeune et belle. Nourrie, au fond de la +retraite, d'idees philosophiques et republicaines, elle avait concu +des pensees superieures a son sexe, et s'etait fait, des principes qui +regnaient alors, une religion severe. Vivant dans une amitie intime +avec son epoux, elle lui pretait sa plume, lui communiquait une partie +de sa vivacite, et soufflait son enthousiasme non-seulement a son +mari, mais a tous les girondins, qui, passionnes pour la liberte et la +philosophie, adoraient en elle la beaute, l'esprit et leurs propres +opinions. + +Le nouveau ministere reunissait d'assez grandes qualites pour +prosperer; mais il fallait qu'il ne deplut pas trop a Louis XVI, et +qu'il maintint son alliance avec la Gironde. Il pouvait alors suffire +a sa tache; mais il etait a craindre que tout ne fut perdu le jour +ou a l'incompatibilite naturelle des partis viendraient se joindre +quelques fautes des hommes, et c'est ce qui ne pouvait manquer +d'arriver bientot. Louis XVI, frappe de l'activite de ses ministres, +de leurs bonnes intentions, et de leur talent pour les affaires, fut +charme un instant; leurs reformes economiques surtout lui plaisaient; +car il avait toujours aime ce genre de bien, qui n'exigeait aucun +sacrifice de pouvoir ni de principes. S'il avait pu etre rassure +toujours comme il le fut d'abord, et se separer des gens de cour, il +eut supporte facilement la constitution. Il le repeta avec sincerite +aux ministres, et parvint a convaincre les deux plus difficiles, +Roland et Claviere. La persuasion fut entiere de part et d'autre. La +Gironde, qui n'etait republicaine que par mefiance du roi, cessa +de l'etre alors, et Vergniaud, Gensonne, Guadet, entrerent en +correspondance avec Louis XVI, ce qui plus tard fut contre eux un chef +d'accusation. L'inflexible epouse de Roland etait seule en doute, et +retenait ses amis trop faciles, suivant elle, a se livrer. La raison +de ces defiances est naturelle: elle ne voyait pas le roi. Les +ministres au contraire l'entretenaient tous les jours, et d'honnetes +gens qui se rapprochent sont bientot rassures; mais cette confiance +ne pouvait durer, parce que des questions inevitables allaient faire +ressortir toute la difference de leurs opinions. + +La cour cherchait a repandre du ridicule sur la simplicite un peu +republicaine du nouveau ministere, et sur la rudesse sauvage de +Roland, qui se presentait au chateau sans boucles aux souliers. +Dumouriez rendait les sarcasmes, et melant la gaiete au travail le +plus assidu, plaisait au roi, le charmait par son esprit, et peut-etre +aussi lui convenait mieux que les autres par la flexibilite de ses +opinions. La reine s'apercevant que, de tous ses collegues, il etait +le plus puissant sur l'esprit du monarque, voulut le voir. Il nous +a conserve dans ses memoires cet entretien singulier qui peint les +agitations de cette princesse infortunee, digne d'un autre regne, +d'autres amis, et d'un autre sort. + +"Introduit, dit-il, dans la chambre de la reine, il la trouva seule, +tres rouge, se promenant a grands pas, avec une agitation qui +presageait une explication tres vive. Il alla se poster au coin de la +cheminee, douloureusement affecte du sort de cette princesse et des +sensations terribles qu'elle eprouvait. Elle vint a lui d'un air +majestueux et irrite, et lui dit: _Monsieur, vous etes tout-puissant +en ce moment, mais c'est par la faveur du peuple, qui brise bien vite +ses idoles. Votre existence depend de votre conduite. On dit que vous +avez beaucoup de talens. Vous devez juger que ni le roi ni moi, ne +pouvons souffrir toutes ces nouveautes ni la constitution. Je vous le +declare franchement; prenez votre parti_. + +"Il lui repondit: _Madame, je suis desole de la penible confidence que +vient de me faire votre majeste. Je ne la trahirai pas: mais je suis +entre le roi et la nation, et j'appartiens a ma patrie. Permettez-moi +de vous representer que le salut du roi, le votre, celui de vos +augustes enfans, est attache a la constitution, ainsi que le +retablissement de son autorite legitime. Je vous servirais mal et +lui aussi, si je vous parlais differemment. Vous etes tous les deux +entoures d'ennemis qui vous sacrifient a leur propre interet. La +constitution, si une fois elle est en vigueur, bien loin de faire le +malheur du roi, fera sa felicite et sa gloire; il faut qu'il concoure +a ce qu'elle s'etablisse solidement et promptement_.--L'infortunee +reine, choquee de ce que Dumouriez heurtait ses idees, lui dit en +haussant la voix, avec colere: _Cela ne durera pas; prenez garde a +vous_. + +"Dumouriez repondit avec une fermete modeste: _Madame, j'ai plus +de cinquante ans, ma vie a ete traversee de bien des perils; et en +prenant le ministere, j'ai bien reflechi que la responsabilite n'est +pas le plus grand de mes dangers.--Il ne manquait plus, s'ecria-t-elle +avec douleur, que de me calomnier. Vous semblez croire que je suis +capable de vous faire assassiner_. Et des larmes coulerent de ses +yeux. + +"Agite autant qu'elle-meme: _Dieu me preserve_, dit-il, _de vous faire +une aussi cruelle injure! Le caractere de votre majeste est grand et +noble; elle en a donne des preuves heroiques que j'ai admirees, et qui +m'ont attache a elle_. Dans le moment elle fut calmee, et s'approcha +de lui. Il continua _Croyez-moi, Madame, je n'ai aucun interet a +vous tromper; j'abhorre autant que vous l'anarchie et les crimes. +Croyez-moi, j'ai de l'experience. Je suis mieux place que votre +majeste pour juger des evenemens. Ceci n'est pas un mouvement +populaire momentane, comme vous semblez le croire. C'est +l'insurrection presque unanime d'une grande nation contre les abus +inveteres. De grandes factions attisent cet incendie; il y a dans +toutes des scelerats et des fous. Je n'envisage dans la revolution que +le roi et la nation entiere; tout ce qui tend a les separer conduit +a leur ruine mutuelle; je travaille autant que je peux a les reunir, +c'est a vous a m'aider. Si je suis un obstacle a vos desseins, si vous +y persistez, dites-le-moi; je porte sur-le~champ ma demission au roi, +et je vais gemir dans un coin sur le sort de ma patrie et sur le +votre_. + +"La fin de cette conversation etablit entierement la confiance de la +reine. Ils parcoururent ensemble les diverses factions; il lui cita +des fautes et des crimes de toutes; il lui prouva qu'elle etait trahie +dans son interieur; il lui cita des propos tenus dans sa confidence +la plus intime; cette princesse lui parut a la fin entierement +convaincue, et elle le congedia avec un air serein et affable. Elle +etait de bonne foi, mais ses entours, et les horribles exces des +feuilles de Marat et des jacobins la replongerent bien tot dans ses +funestes resolutions. + +"Un autre jour elle lui dit devant le roi: _Vous me voyez desolee; je +n'ose pas me mettre a la fenetre du cote du jardin. Hier au soir, +pour prendre l'air, je me suis montree a la fenetre de la cour: +un canonnier de garde m'a apostrophee d'une injure grossiere, en +ajoutant_: Que j'aurais de plaisir a voir ta tete au bout de ma +baionnette! _Dans cet affreux jardin, d'un cote on voit un homme monte +sur une chaise, lisant a haute voix des horreurs contre nous; d'un +autre, c'est un militaire ou un abbe qu'on traine dans un bassin, en +l'accablant d'injures et de coups; pendant ce temps-la d'autres jouent +au ballon, ou se promenent tranquillement. Quel sejour! quel peuple_!" +(Mem. de Dumouriez, livre III, chapitre VI[3].) + +Ainsi, par une espece de fatalite, les intentions supposees du chateau +excitaient la defiance et la fureur du peuple, et les hurlemens du +peuple augmentaient les douleurs et les imprudences du chateau. +Ainsi le desespoir regnait au dehors et au dedans. Mais pourquoi, se +demande-t-on, une franche explication ne terminait-elle pas tant de +maux? Pourquoi le chateau ne comprenait-il pas les craintes du peuple? +Pourquoi le peuple ne comprenait-il pas les douleurs du chateau? Mais +pourquoi les hommes sont-ils hommes?... A cette derniere question, +il faut s'arreter, se soumettre, se resigner a la nature humaine, et +poursuivre ces tristes recits. + +Leopold II etait mort; les dispositions pacifiques de ce prince +etaient a regretter pour la tranquillite de l'Europe, et on ne pouvait +pas esperer la meme moderation de son successeur et neveu, le roi +de Boheme et de Hongrie. Gustave, le roi de Suede, venait d'etre +assassine au milieu d'une fete. Les ennemis des jacobins leur +attribuaient cet assassinat; mais il etait bien prouve qu'il fut le +crime de la noblesse humiliee par Gustave dans la derniere revolution +de Suede. Ainsi, la noblesse, qui accusait en France les fureurs +revolutionnaires du peuple, donnait dans le nord un exemple de ce +qu'elle avait jadis ete elle-meme, et de ce qu'elle etait encore dans +les pays ou la civilisation etait moins avancee. Quel exemple +pour Louis XVI, et quelle lecon, si dans le moment il avait pu la +comprendre! La mort de Gustave fit echouer l'entreprise qu'il avait +meditee contre la France, entreprise a laquelle Catherine devait +fournir des soldats, et l'Espagne des subsides. Il est douteux +cependant que la perfide Catherine eut fait ce qu'elle avait promis, +et la mort de Gustave, dont on s'exagera les consequences, fut en +realite un evenement peu important[4]. + +Delessart avait ete mis en accusation pour la faiblesse de ses +depeches; il n'etait ni dans les gouts ni dans les interets de +Dumouriez de traiter faiblement avec les puissances. Les dernieres +depeches avaient paru satisfaire Louis XVI, par leur convenance et +leur fermete. M. de Noailles, ambassadeur a Vienne, et serviteur peu +sincere, envoya sa demission a Dumouriez, en disant qu'il n'esperait +pas faire ecouter au chef de l'empire le langage qu'on venait de lui +dicter. Dumouriez se hata d'en prevenir l'assemblee, qui, indignee de +cette demission, mit aussitot M. de Noailles en accusation. Un autre +ambassadeur fut envoye sur-le-champ avec de nouvelles depeches. Deux +jours apres, Noailles revint sur sa demission, et, envoya la reponse +categorique qu'il avait exigee de la cour de Vienne. Cette note de M. +de Cobentzel est, entre toutes les fautes des puissances, une des plus +impolitiques qu'elles aient commises. M. de Cobentzel exigeait, au nom +de sa cour, le retablissement de la monarchie francaise, sur les bases +fixees par la declaration royale du 23 juin 1789. C'etait imposer le +retablissement des trois ordres, la restitution des biens du clerge, +et celle du Comtat-Venaissin au pape. Le ministre autrichien demandait +en outre la restitution aux princes de l'empire des terres d'Alsace, +avec tous leurs droits feodaux. Il fallait ne connaitre la France que +par les passions de Coblentz, pour proposer des conditions pareilles. +C'etait exiger a la fois la destruction d'une constitution juree +par le roi et la nation, la revocation d'une grande determination a +l'egard d'Avignon, et enfin la banqueroute par la restitution des +biens du clerge deja vendus. D'ailleurs de quel droit reclamer une +pareille soumission? De quel droit intervenir dans nos affaires? +Quelle plainte avait-on a elever pour les princes d'Alsace, puisque +leurs terres etaient enclavees dans la souverainete francaise, et +devaient en subir la loi? + +Le premier mouvement du roi et de Dumouriez fut de courir a +l'assemblee pour l'informer de cette note. L'assemblee fut indignee et +devait l'etre; il y eut un cri de guerre general. Ce que Dumouriez ne +dit pas a l'assemblee, c'est que l'Autriche, qu'il avait menacee d'une +nouvelle revolution a Liege, avait envoye un agent pour traiter de cet +objet avec lui; que le langage de cet agent etait tout different de +celui du ministere autrichien, et que bien evidemment la derniere note +etait l'effet d'une resolution soudaine et suggeree. L'assemblee leva +le decret d'accusation porte contre Noailles, et exigea un prompt +rapport. Le roi ne pouvait plus reculer; cette guerre fatale allait +etre enfin declaree, et dans aucun cas elle ne favorisait ses +interets. Vainqueurs, les Francais en devenaient plus exigeans et +plus inexorables sur l'observation de la loi nouvelle; vaincus, ils +allaient s'en prendre au gouvernement, et l'accuser d'avoir mal +soutenu la guerre. Louis XVI sentait parfaitement ce double peril, +et cette resolution fut une de celles qui lui couterent le plus[5]. +Dumouriez redigea son rapport avec sa celerite ordinaire, et le porta +au roi qui le garda trois jours. Il s'agissait de savoir si le roi, +reduit a prendre l'initiative aupres de l'assemblee, l'engagerait a +declarer la guerre, ou bien s'il se contenterait de la consulter a cet +egard, en lui annoncant que, d'apres les injonctions faites, la France +se _trouvait en etat de guerre_. Les ministres Roland et Claviere +opinaient pour le premier avis. Les orateurs de la Gironde le +soutenaient egalement, et voulaient dicter le discours du trone. +Il repugnait a Louis XVI de declarer la guerre, et il aimait mieux +_declarer l'etat de guerre_. La difference etait peu importante, +cependant elle etait preferable a son coeur. On pouvait avoir une +telle condescendance pour sa situation. Dumouriez, plus facile, +n'ecouta aucun des ministres; et, soutenu par Degraves, Lacoste et +Duranthon, fit adopter l'avis du roi. Ce fut la son premier differend +avec la Gironde. Le roi composa lui-meme son discours et se rendit en +personne a l'assemblee, le 20 avril, suivi de tous ses ministres. Une +affluence considerable de spectateurs ajoutait a l'effet de cette +seance qui allait decider du sort de la France et de l'Europe. Les +traits du roi etaient alteres, et annoncaient une preoccupation +profonde. Dumouriez lut un rapport detaille des negociations de la +France avec l'empire; il demontra que le traite de 1756 etait rompu +par le fait, et que, d'apres le dernier ultimatum, la France _se +trouvait en etat de guerre_. Il ajouta que le roi, pour consulter +l'assemblee, n'ayant d'autre moyen legal que la _proposition formelle +de guerre_, il se resignait a la consulter par cette voie. Louis +XVI alors prit la parole avec dignite, mais avec une voix +alteree.--"Messieurs, dit-il, vous venez d'entendre le resultat des +negociations que j'ai suivies avec la cour de Vienne. Les conclusions +du rapport ont ete l'avis unanime de mon conseil: je les ai adoptees +moi-meme. Elles sont conformes au voeu que m'a manifeste plusieurs +fois l'assemblee nationale, et aux sentimens que m'ont temoignes un +grand nombre de citoyens des differentes parties du royaume; tous +preferent la guerre a voir plus long-temps la dignite du peuple +francais outragee et la surete nationale menacee. + +"J'avais du prealablement epuiser tous les moyens de maintenir la +paix. Je viens aujourd'hui, aux termes de la constitution, proposer +a l'assemblee nationale la guerre contre le roi de Hongrie et de +Boheme." + +Le meilleur accueil fut fait a cette proposition; des cris de _vive +le roi_ retentirent de toutes parts. L'assemblee repondit a Louis XVI +qu'elle allait deliberer, et qu'il serait instruit par un message du +resultat de la deliberation. La discussion la plus orageuse commenca +alors et se prolongea bien avant dans la nuit. Les raisons deja +donnees pour et contre furent repetees ici; enfin le decret fut rendu, +et la guerre resolue a une grande majorite. + +"Considerant, disait l'assemblee, que la cour de Vienne, au mepris +des traites, n'a cesse d'accorder une protection ouverte aux Francais +rebelles; qu'elle a provoque et forme un concert avec plusieurs +puissances de l'Europe, contre l'independance et la surete de la +nation francaise; + +"Que Francois Ier, roi de Hongrie et de Boheme[6], a, par ses notes +des 18 mars et 7 avril derniers, refuse de renoncer a ce concert; + +"Que, malgre la proposition qui lui a ete faite par la note du 11 mars +1792, de reduire de part et d'autre a l'etat de paix les troupes sur +les frontieres, il a continue et augmente ses preparatifs hostiles; + +"Qu'il a formellement attente a la souverainete de la nation +francaise, en declarant vouloir soutenir les pretentions des princes +allemands possessionnes en France, auxquels la nation francaise n'a +cesse d'offrir des indemnites; + +"Qu'il a cherche a diviser les citoyens francais, et a les armer les +uns contre les autres, en offrant aux mecontens un appui dans le +concert des puissances; + +"Considerant enfin que le refus de repondre aux dernieres depeches du +roi des Francais ne laisse plus d'espoir d'obtenir, par la voie d'une +negociation amicale, le redressement de ces differens griefs, et +equivaut a une declaration de guerre, etc., l'assemblee declare qu'il +y a urgence." + +Il faut en convenir, cette guerre cruelle, qui a si long-temps dechire +l'Europe, n'a pas ete provoquee par la France, mais par les puissances +etrangeres. La France, en la declarant, n'a fait que reconnaitre par +un decret l'etat ou on l'avait placee. Condorcet fut charge de faire +un expose des motifs de la nation. L'histoire doit recueillir ce +morceau, precieux modele de raison et de mesure[7]. + +La nouvelle de guerre causa une joie generale. Les patriotes y +voyaient la fin des craintes que leur causaient l'emigration et la +conduite incertaine du roi; les moderes, effrayes surtout du danger +des divisions, esperaient que le peril commun y mettrait fin, et +que les champs de bataille absorberaient tous ces hommes turbulens +enfantes par la revolution. Quelques feuillans seulement, tres +disposes a trouver des torts a l'assemblee, lui reprochaient d'avoir +viole la constitution, d'apres laquelle la France ne devait jamais +etre en etat d'agression. Mais il est trop evident ici que la France +n'attaquait pas. Ainsi, a part le roi et quelques mecontens, la guerre +etait le voeu general. + +Lafayette se prepara a servir bravement son pays, dans cette carriere +nouvelle. C'etait lui qui se trouvait particulierement charge de +l'execution du plan concu par Dumouriez, et ordonne en apparence par +Degraves. Dumouriez s'etait flatte avec raison, et avait fait esperer +a tous les patriotes, que l'invasion de la Belgique serait tres +facile. Ce pays, recemment agite par une revolution que l'Autriche +avait comprimee, devait etre dispose a se soulever a la premiere +apparition des Francais; et alors devait se realiser ce mot de +l'assemblee aux souverains: _Si vous nous envoyez la guerre, nous vous +enverrons la liberte_. C'etait d'ailleurs l'execution du plan concu +par Dumouriez, qui consistait a s'etendre jusqu'aux frontieres +naturelles. Rochambeau commandait l'armee le plus a portee d'agir, +mais il ne pouvait etre charge de cette operation, a cause de ses +dispositions chagrines et maladives, et surtout parce qu'il etait +moins capable que Lafayette d'une invasion moitie militaire, moitie +populaire. On aurait voulu que Lafayette eut le commandement general, +mais Dumouriez s'y refusa, sans doute par malveillance. Il allegua +pour raison qu'on ne pouvait, en la presence d'un marechal, donner le +commandement en chef de cette expedition a un simple general. Il dit +en outre, et cette raison etait moins mauvaise, que Lafayette etait +suspect aux jacobins et a l'assemblee. Il est certain que jeune, +actif, et le seul de tous les generaux qui fut aime par son armee, +Lafayette effrayait les imaginations exaltees, et donnait lieu par +son influence aux calomnies des malveillans. Quoi qu'il en soit, il +s'offrit de bonne grace pour executer le plan du ministre diplomate et +militaire a la fois; il demanda cinquante mille hommes avec lesquels +il proposa de se porter par Namur et la Meuse jusqu'a Liege, d'ou +il devait etre maitre des Pays-Bas. Ce plan fort bien entendu fut +approuve par Dumouriez; la guerre en effet n'etait declaree que depuis +quelques jours, l'Autriche n'avait pas eu le temps de couvrir +ses possessions de la Belgique, et le succes semblait assure. En +consequence Lafayette eut l'ordre de se porter d'abord avec dix mille +hommes de Givet sur Namur, et de Namur sur Liege ou Bruxelles; il +devait etre immediatement suivi de toute son armee. Tandis qu'il +executait ce mouvement, le lieutenant-general Biron devait partir pour +Valenciennes, avec dix mille hommes, et se diriger sur Mons. Un +autre officier avait ordre de marcher sur Tournay et de l'occuper +soudainement. Ces mouvemens, operes par des officiers de Rochambeau, +n'avaient d'autre but que de soutenir et masquer la veritable attaque +confiee a Lafayette. + +L'execution du plan fut fixee du 20 avril au 2 mai. Biron se mit en +marche, sortit de Valenciennes, s'empara de Quievrain, et trouva +quelques detachemens ennemis pres de Mons. Tout a coup deux regimens +de dragons, sans meme avoir l'ennemi en tete, s'ecrient: _Nous sommes +trahis_! ils prennent la fuite, et entrainent toute l'armee apres +eux. En vain les officiers veulent les arreter; ils menacent de les +fusiller, et continuent de fuir. Le camp est livre, et tous les effets +militaires sont enleves par les imperiaux. Tandis que cet evenement +se passait a Mons, Theobald Dillon, d'apres le plan convenu, sort de +Lille avec deux mille hommes d'infanterie et mille chevaux. A l'heure +meme ou le desastre de Biron avait lieu, la cavalerie, a l'aspect +de quelques troupes autrichiennes, se replie en criant qu'elle est +trahie; elle entraine l'infanterie, et le bagage est encore abandonne +aux ennemis. Theobald Dillon, un officier du genie nomme Berthois, +sont massacres par les soldats et par le peuple de Lille, qui les +accusent de trahison. Pendant ce temps Lafayette, averti trop tard, +etait parvenu de Metz a Givet apres des peines inouies et par des +chemins presque impraticables. Il ne devait qu'a l'ardeur de ses +troupes d'avoir franchi en si peu de temps l'espace considerable +qu'il avait a parcourir. Apprenant la le desastre des officiers de +Rochambeau, il crut devoir s'arreter. Ces facheux evenemens eurent +lieu dans les derniers jours d'avril 1792. + +Notes: + +[1] Voyez la note 6 a la fin du volume. +[2] Seance du 10 mars. +[3] Voyez la note 7 a la fin du volume. +[4] Voyez la note 8 a la fin du volume. +[5] Voyez la note 9 a la fin du volume. +[6] Francois Ier n'etait pas encore elu empereur. +[7] Voyez la note 10 a la fin du volume. + + + + +CHAPITRE III. + + +DIVISION DANS LE MINISTERE GIRONDIN.--LE PRETENDU COMITE AUTRICHIEN. +--DECRET POUR LA FORMATION D'UN CAMP DE 20,000 HOMMES PRES PARIS. +--LETTRE DE ROLAND AU ROI.--RENVOI DES MINISTRES GIRONDINS; +DEMISSION DE DUMOURIEZ.--FORMATION D'UN MINISTERE FEUILLANT. +--PROJETS DU PARTI CONSTITUTIONNEL; LETTRE DE LAFAYETTE A L'ASSEMBLEE. +--SITUATION DU PARTI POPULAIRE ET DE SES CHEFS; PLANS DES DEPUTES +MERIDIONAUX; ROLE DE PETION DANS LES EVENEMENS DE JUIN.--JOURNEE DU +20 JUIN 1792; INSURRECTION DES FAUBOURGS; SCENES DANS LES APPARTEMENS +DES TUILERIES. + + +La nouvelle de la malheureuse issue des combats de Quievrain et +de Tournay, et du massacre du general Dillon, causa une agitation +generale. Il etait naturel de supposer que ces deux evenemens avaient +ete concertes, a en juger par leur concours et leur simultaneite. +Tous les partis s'accuserent. Les jacobins et les patriotes exaltes +soutinrent qu'on avait voulu trahir la cause de la liberte. Dumouriez, +n'accusant pas Lafayette, mais suspectant les feuillans, crut qu'on +avait voulu faire echouer son plan pour le depopulariser. Lafayette +se plaignit, mais moins amerement que son parti, de ce qu'on l'avait +averti fort tard de se mettre en marche, et de ce qu'on ne lui avait +pas fourni tous les moyens necessaires pour arriver. Les feuillans +repandirent en outre, que Dumouriez avait voulu perdre Rochambeau et +Lafayette, en leur tracant un plan sans leur donner les moyens de +l'executer. Une intention pareille n'etait pas supposable, car +Dumouriez, en faisant ainsi des plans de campagne, et en s'ecartant a +ce point de son role de ministre des relations exterieures, s'exposait +gravement s'il ne reussissait pas. D'ailleurs le projet de donner la +Belgique a la France et a la liberte, faisait partie d'un plan qu'il +meditait depuis long-temps: comment supposer qu'il voulut en faire +manquer le succes? il etait evident que ni les generaux, ni les +ministres, n'avaient pu mettre ici de la mauvaise volonte, parce +qu'ils etaient tous interesses a reussir. Mais les partis mettent +toujours les hommes a la place des circonstances, afin de pouvoir s'en +prendre a quelqu'un des maux qui leur arrivent. + +Degraves, effraye du tumulte excite par ces derniers evenemens +militaires, voulut se demettre d'une charge qui lui pesait depuis +long-temps, et Dumouriez eut le tort de ne vouloir pas la subir. +Louis XVI, toujours sous l'empire de la Gironde, donna ce ministere +a Servan, ancien militaire, connu par ses opinions patriotiques. Ce +choix donna de nouvelles forces a la Gironde, qui se trouva presque +en majorite dans le conseil, ayant Servan, Claviere et Roland a sa +disposition. Des cet instant la desunion commenca d'eclater entre les +ministres. La Gironde devenait de jour en jour plus mefiante, et par +consequent plus exigeante en temoignages de bonne foi de la part de +Louis XVI. Dumouriez, que les opinions asservissaient peu, et que la +confiance de Louis XVI avait touche, se rangeait toujours de son cote; +et Lacoste, qui s'etait fortement attache au prince, faisait de meme. +Duranthon restait neutre, et n'avait de preference marquee que pour +les partis les plus faibles. Servan, Claviere et Roland etaient +inflexibles; tout pleins des craintes de leurs amis, ils se montraient +tous les jours plus difficiles et plus inexorables au conseil. +Une derniere circonstance acheva de brouiller Dumouriez avec les +principaux membres de la Gironde. Il avait demande, en entrant +au ministere des affaires etrangeres, six millions pour depenses +secretes, et dont il ne serait pas tenu de rendre compte. Les +feuillans s'y etaient opposes, mais la Gironde avait fait triompher sa +demande, et les six millions furent accordes. Petion ayant demande des +fonds pour la police de Paris, Dumouriez lui avait alloue trente mille +francs par mois; mais, cessant d'etre girondin, il ne consentit a +les payer qu'une fois. D'autre part, on apprit ou on soupconna qu'il +venait de consacrer cent mille francs a ses plaisirs. Roland, chez +lequel se reunissait la Gironde, en fut indigne avec tous les siens. +Les ministres dinaient alternativement les uns chez les autres, pour +s'entretenir des affaires publiques. Lorsqu'ils se reunissaient chez +Roland, c'etait en presence de sa femme et de tous ses amis; et on +peut dire que le conseil etait alors tenu par la Gironde elle-meme. Ce +fut dans une de ces reunions qu'on fit des remontrances a Dumouriez +sur la nature de ses depenses secretes. D'abord il repondit avec +esprit et legerete, prit de l'humeur ensuite, et se brouilla +decidement avec Roland et les Girondins. Il ne reparut plus aux +reunions accoutumees, et il en donna pour motif qu'il ne voulait +traiter des affaires publiques, ni devant une femme, ni devant +les amis de Roland. Cependant il retourna quelquefois encore chez +celui-ci, mais sans s'entretenir d'affaires, ou du moins tres peu. Une +autre discussion acheva de le detacher des Girondins. Guadet, le +plus petulant de son parti, fit lecture d'une lettre par laquelle il +voulait que les ministres engageassent le roi a prendre pour directeur +un pretre assermente. Dumouriez soutint que les ministres ne pouvaient +intervenir dans les pratiques religieuses du roi. Il fut approuve, il +est vrai, par Vergniaud et Gensonne; mais la querelle n'en fut pas +moins vive, et la rupture devint definitive. + +Les journaux commencerent l'attaque contre Dumouriez. Les feuillans, +qui deja etaient conjures contre lui, se virent alors aides par les +jacobins et les girondins. Dumouriez, attaque de toutes parts, tint +ferme contre l'orage, et fit sevir contre quelques journalistes. + +Deja on avait lance un decret d'accusation contre Marat, auteur de +_l'Ami du peuple_, ouvrage effrayant ou il demandait ouvertement le +meurtre, et couvrait des plus audacieuses injures la famille royale et +tous les hommes qui etaient suspects a son imagination delirante. +Pour balancer l'effet de cette mesure, on mit en accusation Royou, +redacteur de _l'Ami du roi_, et qui poursuivait les republicains avec +la meme violence que Marat deployait contre les royalistes. + +Depuis long-temps il etait partout question d'un comite autrichien; +les patriotes en parlaient a la ville, comme a la cour on parlait de +la faction d'Orleans. On attribuait a ce comite une influence secrete +et desastreuse, qui s'exercait par l'intermediaire de la reine. Si +durant la constituante il avait existe quelque chose qui ressemblait +a un comite autrichien, rien de pareil ne se passait sous la +legislative. Alors un grand personnage place dans les Pays-Bas +communiquait a la reine, et au nom de sa famille, des avis assez +sages, auxquels l'intermediaire francais ajoutait encore de la +prudence par ses commentaires. Mais sous la legislative ces +communications particulieres n'existaient plus; la famille de la reine +avait continue sa correspondance avec elle, mais on ne cessait de +lui conseiller la patience et la resignation. Seulement Bertrand de +Molleville et Montmorin se rendaient encore au chateau depuis leur +sortie du ministere. C'est sur eux que se dirigeaient tous les +soupcons, et ils etaient en effet les agens de toutes les commissions +secretes. Ils furent publiquement accuses par le journaliste Carra. +Resolus de le poursuivre comme calomniateur, ils le sommerent de +produire les pieces a l'appui de sa denonciation. Le journaliste se +replia sur trois deputes, et nomma Chabot, Merlin et Bazire, comme +auteurs des renseignemens qu'il avait publies. Le juge de paix +Lariviere, qui, se devouant a la cause du roi, poursuivait cette +affaire avec beaucoup de courage, eut la hardiesse de lancer un mandat +d'amener contre les trois deputes designes. L'assemblee, offensee +qu'on osat porter atteinte a l'inviolabilite de ses membres, repondit +au juge de paix par un decret d'accusation, et envoya l'infortune +Lariviere a Orleans. + +Cette tentative malheureuse ne fit qu'augmenter l'agitation generale, +et la haine qui regnait contre la cour. La Gironde ne se regardait +plus comme maitresse de Louis XVI depuis que Dumouriez s'en etait +empare, et elle etait revenue a son role de violente opposition. + +La nouvelle garde constitutionnelle du roi avait ete recemment formee. +On aurait du, d'apres la loi, composer aussi la maison civile; mais +la noblesse n'y voulait pas entrer, pour ne pas reconnaitre la +constitution, en occupant les emplois crees par elle. On ne voulait +pas d'autre part la composer d'hommes nouveaux, et on y renonca. +"Comment voulez-vous, Madame, ecrivait Barnave a la reine, parvenir a +donner le moindre doute a ces gens-ci sur vos sentimens? Lorsqu'ils +vous decretent une maison militaire et une maison civile, semblable +au jeune Achille parmi les filles de Lycomede, vous saisissez avec +empressement le sabre pour dedaigner de simples ornemens[1]." Les +ministres et Bertrand lui-meme insisterent de leur cote dans le meme +sens que Barnave; mais ils ne purent reussir; et la composition de la +maison civile fut abandonnee. + +La maison militaire, formee sur un plan propose par Delessart, avait +ete composee d'un tiers de troupes de ligne, et de deux tiers de +jeunes citoyens, choisis dans les gardes nationales. Cette composition +devait paraitre rassurante. Mais les officiers et les soldats de ligne +avaient ete choisis de maniere a alarmer les patriotes. Coalises +contre les jeunes gens pris dans les gardes nationales, ils les +abreuvaient de degouts, et meme les forcaient a se retirer pour la +plupart. Les demissionnaires etaient bientot remplaces par des hommes +surs. Enfin le nombre de ces gardes avait ete singulierement augmente, +car au lieu de dix-huit cents hommes fixes par la loi, il s'elevait, +dit-on, a pres de six mille. Dumouriez en avait averti le roi, qui +repondait sans cesse que le vieux duc de Brissac, chef de cette +troupe, ne pouvait pas etre regarde comme un conspirateur. Cependant +la conduite de la nouvelle garde etait telle au chateau et ailleurs, +que les soupcons eclaterent de toutes parts, et que les clubs s'en +occuperent. A la meme epoque, douze Suisses arborerent la cocarde +blanche a Neuilly; des depots considerables de papier furent brules a +Sevres[2], et firent naitre de graves soupcons. L'alarme devint alors +generale; l'assemblee se declara en permanence, comme si elle s'etait +trouvee aux jours ou trente mille hommes menacaient Paris. Il est +vrai cependant que les troubles etaient universels; que les pretres +insermentes excitaient le peuple dans les provinces meridionales, et +abusaient du secret de la confession pour reveiller le fanatisme; que +le concert des puissances etait manifeste; que la Prusse allait se +joindre a l'Autriche; que les armees etrangeres devenaient menacantes; +et que les derniers desastres de Lille et de Mons remplissaient tous +les esprits. Il est encore vrai que la puissance du peuple excite peu +de confiance, qu'on n'y croit jamais avant qu'il l'ait exercee, et +que la multitude irreguliere, si nombreuse qu'elle soit, ne saurait +contre-balancer la force de six mille hommes armes et enregimentes. +L'assemblee se hata donc de se declarer en permanence[1], et elle fit +faire un rapport exact sur la composition de la maison militaire +du roi, sur le nombre, le choix et la conduite de ceux qui la +composaient. Apres avoir constate que la constitution se trouvait +violee, elle rendit un decret de licenciement contre la garde, un +autre d'accusation contre le duc de Brissac, et envoya ces deux +decrets a la sanction. Le roi voulait d'abord apposer son _veto_. +Dumouriez lui rappela le renvoi de ses gardes-du-corps, bien plus +anciens a son service que sa nouvelle maison militaire, et l'engagea +a renouveler un sacrifice bien moins difficile. Il lui fit voir +d'ailleurs les veritables torts de sa garde, et obtint l'execution du +decret. Mais aussitot il insista pour sa prompte recomposition, et le +roi, soit qu'il revint a sa premiere politique de paraitre opprime, +soit qu'il comptat sur cette garde licenciee, a laquelle il conserva +en secret ses appointemens, refusa de la remplacer, et se trouva ainsi +livre sans protection aux fureurs populaires. La Gironde, desesperant +de ses dispositions, poursuivit son attaque avec perseverance. Deja +elle avait rendu un nouveau decret contre les pretres, pour suppleer +a celui que le roi avait refuse de sanctionner. Les rapports se +succedant sans interruption sur leur conduite factieuse, elle venait +de les frapper de la deportation. La designation des coupables etant +difficile, et cette mesure, comme toutes celles de surete, reposant +sur la suspicion, c'etait en quelque sorte d'apres la notoriete que +les pretres etaient atteints et deportes. Sur la denonciation de vingt +citoyens actifs, et sur l'approbation du directoire de district, +le directoire de departement prononcait la deportation: le pretre +condamne devait sortir du canton en vingt-quatre heures, du +departement en trois jours, et du royaume dans un mois. S'il etait +indigent, trois livres par jour lui etaient accordees jusqu'a la +frontiere. Cette loi severe donnait la mesure de l'irritation +croissante de l'assemblee[4]. Un autre decret suivit immediatement +celui-la. Le ministre Servan, sans en avoir recu l'ordre du roi, +et sans avoir consulte ses collegues, proposa, a l'occasion de la +prochaine federation du 14 juillet, de former un camp de vingt mille +federes, qui serait destine a proteger l'assemblee et la capitale. Il +est facile de concevoir avec quel empressement ce projet fut accueilli +par la majorite de l'assemblee, composee de Girondins. Dans le moment +la puissance de ceux-ci etait au comble. Ils gouvernaient l'assemblee, +ou les constitutionnels et les republicains etaient en minorite, et +ou les pretendus impartiaux n'etaient, comme de tout temps, que des +indifferens, toujours plus soumis a mesure que la majorite devenait +plus puissante. De plus, ils disposaient de Paris par le maire Petion +qui leur appartenait entierement. Leur projet, par le moyen du camp +propose, etait, sans ambition personnelle, mais par ambition de parti +et d'opinion, de se rendre maitres du roi, et de se premunir contre +ses intentions suspectes. + +A peine la proposition de Servan fut connue, que Dumouriez lui +demanda, en plein conseil et avec la plus grande force, a quel titre +il avait fait une proposition pareille. Il repondit que c'etait a +titre d'individu.--"En ce cas, lui repliqua Dumouriez, il ne fallait +pas mettre a cote du nom de Servan le titre de ministre de la guerre." +La dispute fut si vive que, sans la presence du roi, le sang aurait pu +couler dans le conseil. Servan offrit de retirer sa motion; mais c'eut +ete inutile, car l'assemblee s'en etait emparee, et le roi n'y aurait +gagne que de paraitre exercer une violence sur son ministre. Dumouriez +s'y opposa donc; la motion resta, et fut combattue par une petition +signee de huit mille gardes nationaux, qui s'offensaient de ce qu'on +semblait croire leur service insuffisant pour proteger l'assemblee. +Neanmoins elle fut decretee et portee au roi. Il y avait ainsi deux +decrets importans a sanctionner, et deja on se doutait que le roi +refuserait son adhesion. On l'attendait la pour rendre contre lui un +arret definitif. + +Dumouriez soutint en plein conseil que cette mesure serait fatale au +trone, mais surtout aux girondins, parce que la nouvelle armee serait +formee sous l'influence des jacobins les plus violens. Il ajouta +neanmoins qu'elle devait etre adoptee par le roi, parce que, s'il +refusait de convoquer vingt mille hommes regulierement choisis, +quarante mille se leveraient spontanement et envahiraient la capitale. +Dumouriez assura d'ailleurs qu'il avait un moyen d'annuler cette +mesure, et qu'il le ferait connaitre en temps convenable. Il soutint +aussi que le decret sur la deportation des pretres devait etre +sanctionne, parce qu'ils etaient coupables, et que d'ailleurs la +deportation les soustrairait aux fureurs de leurs adversaires. Louis +XVI hesitait encore, et repondit qu'il y reflechirait mieux. Dans le +meme conseil, Roland voulut lire, a la face du roi, une lettre qu'il +lui avait deja adressee, et dont par consequent il etait inutile de +faire une lecture directe, puisque le roi la connaissait deja. Cette +lettre avait ete resolue a l'instigation de Mme Roland, et redigee par +elle. On a vu qu'il avait ete question d'en ecrire une au nom de tous +les ministres. Ceux-ci ayant refuse, Mme Roland avait insiste aupres +de son mari, et ce dernier s'etait decide a faire la demarche en +son nom. Vainement Duranthon, qui etait faible, mais sage, lui +objecta-t-il avec raison que le ton de sa lettre, loin de persuader le +roi, l'aigrirait contre des ministres qui jouissaient de la confiance +publique, et qu'il en resulterait une rupture funeste entre le trone +et le parti populaire. Roland s'opiniatra d'apres l'avis de sa femme +et de ses amis. La Gironde en effet voulait une explication, et +preferait une rupture a l'incertitude. + +Roland lut donc cette lettre au roi, et lui fit essuyer en plein +conseil les plus dures remontrances. + +Voici cette lettre fameuse: + +"Sire, l'etat actuel de la France ne peut subsister long-temps, c'est +un etat de crise dont la violence atteint le plus haut degre; il faut +qu'il se termine par un eclat qui doit interesser votre majeste autant +qu'il importe a tout l'empire. + +"Honore de votre confiance, et place dans un poste ou je vous dois la +verite, j'oserai la dire tout entiere; c'est une obligation qui m'est +imposee par vous-meme. + +"Les Francais se sont donne une constitution; elle a fait des +mecontens et des rebelles: la majorite de la nation la veut maintenir; +elle a jure de la defendre, au prix de son sang, et elle a vu avec +joie la guerre, qui lui offrait un grand moyen de l'assurer. Cependant +la minorite, soutenue par des esperances, a reuni tous ses efforts +pour emporter l'avantage. De la cette lutte intestine contre les +lois, cette anarchie dont gemissent les bons citoyens, et dont les +malveillans ont bien soin de se prevaloir pour calomnier le nouveau +regime; de la cette division partout repandue et partout excitee, car +nul part il n'existe d'indifference: on veut ou le triomphe ou le +changement de la constitution; on agit pour la soutenir ou pour +l'alterer. Je m'abstiendrai d'examiner ce qu'elle est par elle-meme +pour considerer seulement ce que les circonstances exigent; et, me +rendant etranger a la chose autant qu'il est possible, je chercherai +ce que l'on peut attendre et ce qu'il convient de favoriser. + +"Votre majeste jouissait de grandes prerogatives, qu'elle croyait +appartenir a la royaute; elevee dans l'idee de les conserver, elle +n'a pu se les voir enlever avec plaisir: le desir de les faire rendre +etait aussi naturel que le regret de les voir aneantir. Ces sentimens, +qui tiennent a la nature du coeur humain, ont du entrer dans le calcul +des ennemis de la revolution; ils ont donc compte sur une faveur +secrete jusqu'a ce que les circonstances permissent une protection +declaree. Ces dispositions ne pouvaient echapper a la nation +elle-meme, et elles ont du la tenir en defiance. + +"Votre majeste a donc ete constamment dans l'alternative de ceder a +ses premieres habitudes, a ses affections particulieres, ou de faire +des sacrifices dictes par la philosophie, exiges par la necessite; +par consequent d'enhardir les rebelles en inquietant la nation, ou +d'apaiser celle-ci en vous unissant a elle. Tout a son temps, et celui +de l'incertitude est enfin arrive. + +"Votre majeste peut-elle aujourd'hui s'allier ouvertement avec ceux +qui pretendent reformer la constitution, ou doit-elle genereusement +se devouer sans reserve a la faire triompher? Telle est la veritable +question dont l'etat actuel des choses rend la solution inevitable: +quant a celle, tres metaphysique, de savoir si les Francais sont murs +pour la liberte, sa discussion ne fait rien ici, car il ne s'agit +point de juger ce que nous serons devenus dans un siecle, mais de voir +ce dont est capable la generation presente. + +"Au milieu des agitations dans lesquelles nous vivons depuis quatre +ans, qu'est-il arrive? Des privileges onereux pour le peuple ont ete +abolis; les idees de justice et d'egalite se sont universellement +repandues; elles ont penetre partout; l'opinion des droits du peuple +a justifie le sentiment de ses droits; la reconnaissance de ceux-ci, +faite solennellement, est devenue une doctrine sacree; la haine de la +noblesse, inspiree depuis long-temps par la feodalite, s'est exasperee +par l'opposition manifeste de la plupart des nobles a la constitution, +qui la detruit. + +"Durant la premiere annee de la revolution, le peuple voyait dans +ces nobles des hommes odieux par les privileges oppresseurs dont ils +avaient joui, mais qu'il aurait cesse de hair apres la destruction +de ces privileges, si la conduite de la noblesse depuis cette epoque +n'avait fortifie toutes les raisons possibles de la redouter et de la +combattre comme une irreconciliable ennemie. + +"L'attachement pour la constitution s'est accru dans la meme +proportion; non-seulement le peuple lui devait des bienfaits +sensibles, mais il a juge qu'elle lui en preparait de plus grands, +puisque ceux qui etaient habitues a lui faire supporter toutes les +charges cherchaient si puissamment a la detruire ou a la modifier. + +"La declaration des droits est devenue un evangile politique, et la +constitution francaise une religion pour laquelle le peuple est pret a +perir. + +"Aussi le zele a-t-il ete deja quelquefois jusqu'a suppleer a la loi, +et lorsque celle-ci n'etait pas assez reprimante pour contenir les +perturbateurs, les citoyens se sont permis de les punir eux-memes. + +"C'est ainsi que des proprietes d'emigres ont ete exposees aux ravages +qu'inspirait la vengeance; c'est pourquoi tant de departemens se sont +crus forces de sevir contre les pretres que l'opinion avait proscrits, +et dont elle aurait fait des victimes. + +"Dans ce choc des interets, tous les sentimens ont pris l'accent de la +passion. La patrie n'est point un mot que l'imagination se soit complu +d'embellir; c'est un etre auquel on a fait des sacrifices, a qui l'on +s'attache chaque jour davantage par les sollicitudes qu'il cause, +qu'on a cree par de grands efforts, qui s'eleve au milieu des +inquietudes, et qu'on aime par tout ce qu'il coute autant que par ce +qu'on en espere; toutes les atteintes qu'on lui porte sont des moyens +d'enflammer l'enthousiasme pour elle. A quel point cet enthousiasme +va-t-il monter, a l'instant ou les forces ennemies reunies au dehors +se concertent avec les intrigues interieures pour porter les coups les +plus funestes! La fermentation est extreme dans toutes les parties +de l'empire; elle eclatera d'une maniere terrible, a moins qu'une +confiance raisonnee dans les intentions de votre majeste ne puisse +enfin la calmer: mais cette confiance ne s'etablira pas sur des +protestations; elle ne saurait plus avoir pour base que des faits. + +"Il est evident pour la nation francaise que sa constitution peut +marcher, que le gouvernement aura toute la force qui lui est +necessaire du moment ou votre majeste, voulant absolument le triomphe +de cette constitution, soutiendra le corps legislatif de toute la +puissance de l'execution, otera tout pretexte aux inquietudes du +peuple, et tout espoir aux mecontens. + +"Par exemple, deux decrets importans ont ete rendus; tous deux +interessent essentiellement la tranquillite publique et le salut de +l'etat: le retard de leur sanction inspire des defiances; s'il est +prolonge, il causera du mecontentement, et je dois le dire, dans +l'effervescence actuelle des esprits, les mecontentemens peuvent mener +a tout. + +"Il n'est plus temps de reculer; il n'y a meme plus de moyen de +temporiser: la revolution est faite dans les esprits; elle s'achevera +au prix du sang, et sera cimentee par lui, si la sagesse ne previent +pas les malheurs qu'il est encore possible d'eviter. + +"Je sais qu'on peut imaginer tout operer et tout contenir par +des mesures extremes; mais quand on aurait deploye la force pour +contraindre l'assemblee, quand on aurait repandu l'effroi dans Paris, +la division et la stupeur dans ses environs, toute la France se +leverait avec indignation, et, se dechirant elle-meme dans les +horreurs d'une guerre civile, developperait cette sombre energie, mere +des vertus et des crimes, toujours funeste a ceux qui l'ont provoquee. + +"Le salut de l'etat et le bonheur de votre majeste sont intimement +lies; aucune puissance n'est capable de les separer: de cruelles +angoisses et des malheurs certains environneront votre trone, s'il +n'est appuye par vous-meme sur les bases de la constitution, et +affermi dans la paix que son maintien doit enfin nous procurer. Ainsi +la disposition des esprits, le cours des choses, les raisons de +la politique, l'interet de votre majeste, rendent indispensable +l'obligation de s'unir au corps legislatif et de repondre au voeu de +la nation; ils font une necessite de ce que les principes presentent +comme devoir. Mais la sensibilite naturelle a ce peuple affectueux est +prete a y trouver un motif de reconnaissance. On vous a cruellement +trompe, sire, quand on vous a inspire de l'eloignement ou de la +mefiance pour ce peuple facile a toucher. C'est en vous inquietant +perpetuellement qu'on vous a porte a une conduite propre a l'alarmer +lui-meme: qu'il voie que vous etes resolu a faire marcher cette +constitution, a laquelle il a attache sa fidelite, et bientot vous +deviendrez le sujet de ses actions de graces! + +"La conduite des pretres en beaucoup d'endroits, les pretextes que +fournissait le fanatisme aux mecontens, ont fait porter une loi sage +contre les perturbateurs: que votre majeste lui donne sa sanction; +la tranquillite publique la reclame, et le salut des pretres la +sollicite. Si cette loi n'est mise en vigueur, les departemens seront +forces de lui substituer, comme ils font de toutes parts, des mesures +violentes, et le peuple irrite y suppleera par des exces. + +"Les tentatives de nos ennemis, les agitations qui se sont manifestees +dans la capitale, l'extreme inquietude qu'avait excitee la conduite +de votre garde, et qu'entretiennent encore les temoignages de +satisfaction qu'on lui a fait donner par votre majeste, par une +proclamation vraiment impolitique dans les circonstances; la situation +de Paris, sa proximite des frontieres, ont fait sentir le besoin d'un +camp dans son voisinage: cette mesure, dont la sagesse et l'urgence +ont frappe tous les bons esprits, n'attend encore que la sanction de +votre majeste; pourquoi faut-il que des retards lui donnent l'air du +regret, lorsque la celerite lui meriterait la reconnaissance? + +"Deja les tentatives de l'etat-major de la garde nationale parisienne +contre cette mesure ont fait soupconner qu'il agissait par une +inspiration superieure; deja les declamations de quelques demagogistes +outres reveillent les soupcons de leurs rapports avec les interesses +au renversement de la constitution; deja l'opinion publique compromet +les intentions de votre majeste: encore quelque delai, et le peuple +contriste croira apercevoir dans son roi l'ami et le complice des +conspirateurs. + +"Juste ciel! auriez-vous frappe d'aveuglement les puissances de la +terre, et n'auront-elles jamais que des conseils qui les entraineront +a leur ruine. + +"Je sais que le langage austere de la verite est rarement accueilli +pres du trone; je sais aussi que c'est parce qu'il ne s'y fait presque +jamais entendre, que les revolutions deviennent necessaires; je sais +surtout que je dois le tenir a votre majeste, non-seulement comme +citoyen soumis aux lois, mais comme ministre honore de sa confiance, +ou revetu de fonctions qui la supposent; et je ne connais rien qui +puisse m'empecher de remplir un devoir dont j'ai la conscience. C'est +dans le meme esprit que je reitererai mes representations a votre +majeste sur l'obligation et l'utilite d'executer la loi qui prescrit +d'avoir un secretaire au conseil. La seule existence de la loi +parle si puissamment, que l'execution semblerait devoir suivre sans +retardement; mais il importe d'employer tous les moyens de conserver +aux deliberations la gravite, la sagesse, la maturite necessaires; et +pour les ministres responsables, il faut un moyen de constater leurs +opinions: si celui-la eut existe, je ne m'adresserais pas par ecrit en +ce moment a votre majeste. + +"La vie n'est rien pour l'homme qui estime ses devoirs au-dessus de +tout; mais, apres le bonheur de les avoir remplis, le seul bien auquel +il soit encore sensible est celui de penser qu'il l'a fait avec +fidelite, et cela meme est une obligation pour l'homme public. + +"Paris, 10 juin 1792, l'an IV de la liberte. + +"Signe ROLAND." + + +Le roi ecouta cette lecture avec une patience extreme, et sortit en +disant qu'il ferait connaitre ses intentions. + +Dumouriez fut appele au chateau. Le roi et la reine etaient reunis. +"Devons-nous, dirent-ils, supporter plus long-temps l'insolence de ces +trois ministres?--Non, repondit Dumouriez.--Vous chargez-vous de +nous en delivrer? reprit le roi.--Oui, sire, ajouta encore le hardi +ministre; mais il faut pour y reussir que votre majeste consente a une +condition. Je suis depopularise, je vais l'etre davantage en renvoyant +trois collegues, chefs d'un parti puissant. Il n'y a qu'un moyen +de persuader au public qu'ils ne sont pas renvoyes a cause de leur +patriotisme.--Lequel? demanda le roi.--C'est, repondit Dumouriez, de +sanctionner les deux decrets;" et il repeta les raisons qu'il avait +deja donnees en plein conseil. La reine s'ecria que la condition etait +trop dure; mais Dumouriez s'efforca de lui faire entendre que les +vingt mille hommes n'etaient pas a redouter; que le decret ne +designait pas le lieu ou l'on devait les faire camper; qu'on pourrait, +par exemple, les envoyer a Soissons: que la, on les occuperait a des +exercices militaires, et qu'on les acheminerait ensuite peu a peu aux +armees, lorsque le besoin s'en ferait sentir. "Mais alors, dit le +roi, il faut que vous soyez ministre de la guerre.--Malgre la +responsabilite, j'y consens, repondit Dumouriez; mais il faut que +votre majeste sanctionne le decret contre les pretres; je ne puis la +servir qu'a ce prix. Ce decret, loin de nuire aux ecclesiastiques, +les soustraira aux fureurs populaires; il fallait que votre majeste +s'opposat au premier decret de l'assemblee constituante, qui ordonnait +le serment; maintenant elle ne peut plus reculer.--J'eus tort alors +s'ecria Louis XVI; je ne dois pas avoir tort encore une fois." La +reine, qui ne partageait pas les scrupules religieux de son epoux, +s'unit a Dumouriez, et, pour un instant, le roi parut donner son +adhesion. + +Dumouriez lui indiqua les nouveaux ministres a nommer a la place de +Servan, Claviere et Roland. C'etaient Mourgues pour l'interieur, +Beaulieu pour les finances. La guerre etait confiee a Dumouriez, qui, +pour le moment, reunissait deux ministeres, en attendant que celui des +affaires etrangeres fut occupe. L'ordonnance fut aussitot rendue, +et, le 13 juin, Roland, Claviere et Servan recurent leur demission +officielle. Roland, qui avait toute la force necessaire pour executer +ce que l'esprit hardi de sa femme pouvait concevoir, se rendit +aussitot a l'assemblee, et fit lecture de la lettre qu'il avait ecrite +au roi, et pour laquelle il etait renvoye. Cette demarche etait +certainement permise, une fois les hostilites declarees; mais, apres +la promesse faite au roi de tenir la lettre secrete, il etait peu +genereux de la lire publiquement. + +L'assemblee accueillit avec les plus grands applaudissemens la +lecture de Roland, ordonna que sa lettre fut imprimee et envoyee aux +quatre-vingt-trois departemens; elle declara de plus que, les trois +ministres disgracies emportaient la confiance de la nation. C'est dans +ce moment meme que Dumouriez, sans s'intimider, osa paraitre a la +tribune, avec son nouveau titre de ministre de la guerre. Il avait +prepare en toute hate un rapport circonstancie sur l'etat de l'armee, +sur les fautes de l'administration et de l'assemblee. Il n'epargna pas +la severite a ceux qu'il savait disposes a lui faire le plus mauvais +accueil. A peine parut-il, que les huees lui furent prodiguees par les +jacobins; les feuillans observerent le plus profond silence. Il rendit +compte d'abord d'un leger avantage remporte par Lafayette, et de la +mort de Gouvion qui, officier, depute et homme de bien, desespere +des malheurs de la patrie, avait volontairement cherche la mort. +L'assemblee donna des regrets a la perte de ce genereux citoyen; elle +ecouta froidement ceux de Dumouriez, et surtout le desir qu'il exprima +d'echapper aux memes calamites par le meme sort. Mais quand il annonca +son rapport comme ministre de la guerre, le refus d'ecouter fut +manifeste de toutes parts. Il reclama froidement la parole, et finit +par obtenir le silence. Ses remontrances irriterent quelques deputes: +"L'entendez-vous? s'ecria Guadet, il nous donne des lecons!--Et +pourquoi pas?" repliqua tranquillement l'intrepide Dumouriez. Le calme +se retablit; il acheva sa lecture, et fut tour a tour hue et applaudi. +A peine eut-il fini, qu'il replia son memoire pour l'emporter. "Il +fuit! s'ecria-t-on.--Non, reprit-il," et il remit hardiment son +memoire sur le bureau, le signa avec assurance, et traversa +l'assemblee avec un calme imperturbable. Comme on se pressait sur +son passage, des deputes lui dirent: "Vous allez etre envoye a +Orleans.--Tant mieux, repondit-il; j'y prendrai des bains et du +petit-lait, dont j'ai besoin, et je me reposerai." + +Sa fermete rassura le roi, qui lui en temoigna sa satisfaction; mais +le malheureux prince etait deja ebranle et tourmente de scrupule. +Assiege par de faux amis, il etait deja revenu sur ses determinations, +et ne voulait plus sanctionner les deux decrets. + +Les quatre ministres reunis en conseil supplierent le roi de donner +sa double sanction, comme il semblait l'avoir promis. Le roi repondit +sechement qu'il ne pouvait consentir qu'au decret des vingt mille +hommes; que quant a celui des pretres, il etait decide a s'y opposer; +que son parti etait pris, et que les menaces ne pourraient l'effrayer. +Il lut la lettre par laquelle il annoncait sa determination au +president de l'assemblee. "L'un de vous, dit-il a ses ministres, la +contre-signera." Et il prononca ces paroles d'un ton qu'on ne lui +avait jamais connu. + +Dumouriez alors lui ecrivit pour lui demander sa demission. "Cet +homme, s'ecria le roi, m'a fait renvoyer trois ministres parce qu'ils +voulaient m'obliger a adopter les decrets et il veut maintenant que +je les sanctionne!" Ce reproche etait injuste, car ce n'etait qu'a +la condition de la double sanction que Dumouriez avait consenti +a survivre a ses collegues. Louis XVI le vit, lui demanda s'il +persistait. Dumouriez fut inebranlable. "En ce cas, lui dit le roi, +j'accepte votre demission." Tous les ministres l'avaient donnee aussi. +Cependant le roi retint Lacoste et Duranthon, et les contraignit de +rester. MM. Lajard, Chambonas et Terrier de Mont-Ciel, pris parmi les +feuillans, occuperent les ministeres vacans. + +"Le roi, dit Mme Campan, tomba a cette epoque dans un decouragement +qui allait jusqu'a l'abattement physique. Il fut dix jours de suite +sans articuler un mot, meme au sein de sa famille, si ce n'est qu'a +une partie de trictrac qu'il faisait avec madame Elisabeth apres son +diner, il etait oblige de prononcer les mots indispensables a ce jeu. +La reine le tira de cette position, si funeste dans un etat de crise +ou chaque minute amenait la necessite d'agir, en se jetant a ses +pieds, en employant tantot des images faites pour l'effrayer, tantot +les expressions de sa tendresse pour lui. Elle reclamait aussi celle +qu'il devait a sa famille, et alla jusqu'a lui dire que, s'il fallait +perir, ce devait etre avec honneur, et sans attendre qu'on vint les +etouffer l'un et l'autre sur le parquet de leur appartement[5]." + +Il est facile de presumer quelles durent etre les dispositions +d'esprit de Louis XVI en revenant a lui-meme et au soin des affaires. +Apres avoir abandonne une fois le parti des feuillans pour se jeter +vers celui des girondins, il ne pouvait revenir aux premiers avec +beaucoup de gout et d'espoir. Il avait fait la double experience de +son incompatibilite avec les uns et les autres, et, ce qui etait plus +facheux, il la leur avait fait faire a tous. Des lors il dut plus que +jamais songer a l'etranger, et y mettre toutes ses esperances. Cette +pensee devint evidente pour tout le monde, et alarma ceux qui voyaient +dans l'envahissement de la France la chute de la liberte, le supplice +de ses defenseurs, et peut-etre le partage ou le demembrement du +royaume. Louis XVI n'y voyait pas cela, car on se dissimule toujours +l'inconvenient de ce qu'on desire. Epouvante du tumulte produit par +la deroute de Mons et de Tournay, il avait envoye Mallet-du-Pan en +Allemagne avec des instructions ecrites de sa main. Il y recommandait +aux souverains de s'avancer avec precaution, d'observer les +plus grands menagemens envers les habitans des provinces qu'ils +traverseraient, et de se faire preceder par un manifeste dans lequel +ils attesteraient leurs intentions pacifiques et conciliatrices[6]. +Quelque modere que fut ce projet, cependant ce n'en etait pas moins +l'invitation de s'avancer dans le pays; et d'ailleurs, si tel etait le +voeu du roi, celui des princes etrangers et rivaux de la France, celui +des emigres courrouces etait-il le meme? Louis XVI etait-il assure de +n'etre pas entraine au-dela de ses intentions? Les ministres de Prusse +et d'Autriche temoignerent eux-memes a Mallet-du-Pan les mefiances que +leur inspirait l'emportement de l'emigration, et il parait qu'il eut +quelque peine a les rassurer a cet egard[7]. La reine s'en defiait +tout autant; elle redoutait surtout Calonne comme le plus dangereux +de ses ennemis[8]; mais il n'en conjurait pas moins sa famille d'agir +avec la plus grande celerite pour sa delivrance. Des cet instant, le +parti populaire dut regarder la cour comme un ennemi d'autant plus a +craindre qu'il disposait de toutes les forces de l'etat; et le combat +qui s'engageait devint un combat a mort. Le roi, en composant son +nouveau ministere, ne choisit aucun homme prononce. Dans l'attente de +sa prochaine delivrance, il ne songeait qu'a passer quelques +jours encore, et il lui suffisait pour cela du ministere le plus +insignifiant. + +Les feuillans chercherent a profiter de l'occasion pour se rattacher +a la cour, moins, il faut le dire, par ambition personnelle de +parti, que par interet pour le roi. Ils ne comptaient nullement sur +l'invasion; ils y voyaient pour la plupart un attentat, et de plus un +peril aussi grand pour la cour que pour la nation. Ils prevoyaient +avec raison que le roi aurait succombe avant que les secours pussent +arriver; et, apres l'invasion, ils redoutaient des vengeances atroces, +peut-etre le demembrement du territoire, et certainement l'abolition +de toute liberte. + +Lally-Tolendal, qu'on a vu quitter la France des que les deux chambres +furent devenues impossibles; Malouet, qui les avait encore essayees +lors de la revision; Duport, Lameth, Lafayette et autres, qui +voulaient conserver ce qui etait, se reunirent pour tenter un dernier +effort. Ce parti, comme tous les partis, n'etait pas tres d'accord +avec lui-meme; mais il se reunissait dans une seule vue, celle de +sauver le roi de ses fautes, et de sauver la constitution avec lui. +Tout parti oblige d'agir dans l'ombre est reduit a des demarches qu'on +appelle intrigues quand elles ne sont pas heureuses. En ce sens +les feuillans intriguerent. Des qu'ils virent le renvoi de Servan, +Claviere et Roland, opere par Dumouriez, ils se rapprocherent de +celui-ci, et lui proposerent leur alliance, a condition qu'il +signerait le _veto_ contre le decret sur les pretres. Dumouriez, +peut-etre par humeur, peut-etre par defaut de confiance dans leurs +moyens, et sans doute aussi par l'engagement qu'il avait pris de faire +sanctionner le decret, refusa cette alliance, et se rendit a l'armee, +avec le desir, ecrivait-il a l'assemblee, qu'un coup de canon reunit +toutes les opinions sur son compte. + +Il restait aux feuillans Lafayette, qui, sans prendre part a leurs +secretes menees, avait partage leurs mauvaises dispositions contre +Dumouriez, et voulait surtout sauver le roi, sans alterer la +constitution. Leurs moyens etaient faibles. D'abord la cour, qu'ils +cherchaient a sauver, ne voulait pas l'etre par eux. La reine, qui se +confiait volontiers a Barnave, avait toujours employe les plus grandes +precautions pour le voir, et ne l'avait jamais recu qu'en secret. +Les emigres et la cour ne lui eussent jamais pardonne de voir les +constitutionnels. On lui recommandait en effet de ne point traiter +avec eux, et de leur preferer plutot les jacobins, parce que, +disait-on, il faudrait transiger avec les premiers, et qu'on ne serait +tenu a rien envers les seconds[9]. Qu'on ajoute a ces conseils, +souvent repetes, la haine personnelle de la reine pour Lafayette, et +on comprendra combien la cour etait peu disposee a se laisser servir +par les constitutionnels ou les feuillans. Outre ces repugnances de la +cour a leur egard, il faut considerer encore la faiblesse des moyens +qu'ils pouvaient employer contre le parti populaire. Lafayette, il est +vrai, etait adore de ses soldats, et devait compter sur son armee; +mais il avait l'ennemi en tete, et il ne pouvait decouvrir la +frontiere pour se porter vers l'interieur. Le vieux Luckner, sur +lequel il s'appuyait, etait faible, mobile, et facile a intimider, +quoique fort brave sur les champs de bataille. Mais, en comptant meme +sur leurs moyens militaires, les constitutionnels n'avaient aucuns +moyens civils. La majorite de l'assemblee etait a la Gironde. La garde +nationale leur etait devouee en partie, mais elle etait desunie et +presque desorganisee. Les constitutionnels etaient donc reduits, pour +user de leurs forces militaires, a marcher de la frontiere sur Paris, +c'est-a-dire a tenter une insurrection contre l'assemblee; et +les insurrections, excellentes pour un parti violent qui prend +l'offensive, sont funestes et inconvenantes pour un parti modere qui +resiste en s'appuyant sur les lois. + +Cependant on entoura Lafayette et on concerta avec lui le projet d'une +lettre a l'assemblee. Cette lettre, ecrite en son nom, devait exprimer +ses sentimens envers le roi et la constitution, et sa desapprobation +contre tout ce qui tendait a attaquer l'un ou l'autre. Ses amis +etaient partages; les uns excitaient, les autres retenaient son zele. +Mais, ne songeant qu'a ce qui pouvait servir le roi auquel il avait +jure fidelite, il ecrivit la lettre, et brava tous les dangers qui +allaient menacer sa tete. Le roi et la reine, quoique resolus a ne pas +se servir de lui, le laisserent ecrire, parce qu'ils ne voyaient +dans cette demarche qu'un echange de reproches entre les amis de la +liberte. La lettre arriva a l'assemblee le 18 juin. Lafayette, apres +avoir, en debutant, blame la conduite du dernier ministre, qu'il +voulait, disait-il, denoncer au moment ou il avait appris son renvoi, +continuait en ces termes: + +"Ce n'est pas assez que cette branche du gouvernement soit delivree +d'une funeste influence; la chose publique est en peril; le sort de la +France repose principalement sur ses representans; la nation attend +d'eux son salut; mais, en se donnant une constitution, elle leur a +prescrit l'unique route par laquelle ils doivent la sauver." + +Protestant ensuite de son inviolable attachement pour la loi juree, il +exposait l'etat de la France, qu'il voyait placee entre deux especes +d'ennemis, ceux du dehors et ceux du dedans. + +"Il faut detruire les uns et les autres; mais vous n'en aurez la +puissance qu'autant que vous serez constitutionnels et justes... +Regardez autour de vous... pouvez-vous vous dissimuler qu'une faction, +et, pour eviter toute denomination vague, que la faction jacobine +a cause tous les desordres? C'est elle que j'en accuse hautement! +Organisee comme un empire a part, dans sa metropole et dans ses +affiliations, aveuglement dirigee par quelques chefs ambitieux, cette +secte forme une corporation distincte au milieu du peuple francais, +dont elle usurpe les pouvoirs en subjuguant ses representans et ses +mandataires. + +"C'est la que, dans les seances publiques, l'amour des lois se nomme +aristocratie, et leur infraction patriotisme; la, les assassins de +Desilles recoivent des triomphes; les crimes de Jourdain trouvent des +panegyristes; la, le recit de l'assassinat qui a souille la ville de +Metz vient encore d'exciter d'infernales acclamations! + +"Croira-t-on echapper a ces reproches en se targuant d'un manifeste +autrichien, ou ces sectaires sont nommes? Sont-ils devenus sacres +parce que Leopold a prononce leur nom? et parce que nous devons +combattre les etrangers qui s'immiscent dans nos querelles, +sommes-nous dispenses de delivrer notre patrie d'une tyrannie +domestique?" + +Rappelant ensuite ses anciens services pour la liberte, enumerant les +garanties qu'il avait donnees a la patrie, le general repondait de lui +et de son armee, et declarait que la nation francaise, si elle n'etait +pas la plus vile de l'univers, pouvait et devait resister a la +conjuration des rois qui s'etaient coalises contre elle. "Mais, +ajouta-t-il, pour que nous, soldats de la liberte, combattions avec +efficacite et mourions avec fruit pour elle, il faut que le nombre des +defenseurs de la patrie soit promptement proportionne a celui de ses +adversaires, que les approvisionnemens de tout genre se multiplient +et facilitent nos mouvemens; que le bien-etre des troupes, leurs +fournitures, leurs paiemens, les soins relatifs a leur sante, ne +soient plus soumis a de fatales lenteurs, etc." Suivaient d'autres +conseils dont voici le principal et le dernier: "Que le regne des +clubs, aneanti par vous, fasse place au regne de la loi, leurs +usurpations a l'exercice ferme et independant des autorites +constituees, leurs maximes desorganisatrices aux vrais principes de +la liberte, leur fureur delirante au courage calme et constant d'une +nation qui connait ses droits et les defend, enfin leurs combinaisons +sectaires aux veritables interets de la patrie, qui, dans ce moment de +danger, doit reunir tous ceux pour qui son asservissement et sa +ruine ne sont pas les objets d'une atroce jouissance et d'une infame +speculation!" + +C'etait dire aux passions irritees: arretez-vous; aux partis +eux-memes: immolez-vous de plein gre; a un torrent enfin: ne coulez +pas! Mais, quoique le conseil fut inutile, ce n'en etait pas moins un +devoir de le donner. La lettre fut fort applaudie par le cote droit. +Le cote gauche se tut. A peine la lecture en etait-elle achevee, qu'il +etait deja question de l'impression et de l'envoi aux departemens. + +Vergniaud demanda la parole et l'obtint. Selon lui, il importait a la +liberte, que M. de Lafayette avait jusque-la si bien defendue, qu'on +fit une distinction entre les petitions des simples citoyens qui +donnaient un avis ou reclamaient un acte de justice, et les lecons +d'un general arme. Celui-ci ne devait s'exprimer que par l'organe +du ministere, sans quoi la liberte etait perdue. Il fallait en +consequence passer a l'ordre du jour. Thevenot repondit que +l'assemblee devait recevoir de la bouche de M. de Lafayette les +verites qu'elle n'avait pas ose se dire a elle-meme. Cette derniere +observation excita un grand tumulte. Quelques membres nierent +l'authenticite de la lettre. "Quand elle ne serait pas signee, s'ecria +M. Coube, il n'y a que M. de Lafayette qui ait pu l'ecrire." Guadet +demanda la parole pour un fait, et soutint que la lettre ne pouvait +pas etre de M. de Lafayette, parce qu'il parlait de la demission de +Dumouriez, qui n'avait eu lieu que le 16, et qu'elle etait datee du +16 meme. "Il serait donc impossible, ajoute-t-il, que le signataire +parlat d'un fait qui ne devait pas lui etre connu. Ou la signature +n'est pas de lui, ou elle etait ici en blanc, a la disposition d'une +faction qui devait en disposer a son gre." Il se fit une grande rumeur +a ces mots. Guadet, continuant, ajouta que M. de Lafayette etait +incapable, d'apres ses sentimens connus, d'avoir ecrit une lettre +pareille. "Il doit savoir, dit-il, que lorsque Cromwell..." Le depute +Dumas, ne pouvant plus se contenir a ce dernier mot, demande la +parole; une longue agitation eclate dans l'assemblee. Neanmoins Guadet +se ressaisit de la tribune, et reprend: "Je disais..." On l'interrompt +de nouveau. "Vous en etiez, lui dit-on, a Cromwell...--J'y reviendrai, +replique-t-il... Je disais que M. de Lafayette doit savoir que, +lorsque Cromwell tenait un langage pareil, la liberte etait perdue en +Angleterre. Il faut ou s'assurer qu'un lache s'est couvert du nom +de M. de Lafayette, ou bien prouver par un grand exemple au peuple +francais, que vous n'avez pas fait un vain serment en jurant de +maintenir la constitution." + +Une foule de membres attestent qu'ils reconnaissent la signature de M. +de Lafayette, et, malgre cela, sa lettre est renvoyee au comite des +douze, pour en constater l'authenticite. Elle est ainsi privee de +l'impression et de l'envoi aux departemens. + +Cette genereuse demarche fut donc tout-a-fait inutile, et devait +l'etre dans l'etat des esprits. Des cet instant le general fut presque +aussi depopularise que la cour; et si les chefs de la Gironde, plus +eclaires que le peuple, ne croyaient pas Lafayette capable de trahir +son pays, parce qu'il avait attaque les jacobins, la masse le croyait +cependant, a force de l'entendre repeter dans les clubs, les journaux +et les lieux publics. + +Ainsi, aux alarmes que la cour avait inspirees au parti populaire, se +joignirent celles que Lafayette provoqua par ses propres demarches. +Alors ce parti desespera tout-a-fait, et resolut de frapper la cour, +avant qu'elle put mettre a execution les complots dont on l'accusait. + +On a deja vu comment le parti populaire etait compose. En se +prononcant davantage, il se caracterisait mieux, et de nouveaux +personnages s'y faisaient remarquer. Robespierre s'est deja fait +connaitre aux Jacobins, et Danton aux Cordeliers. Les clubs, la +municipalite et les sections renfermaient beaucoup d'hommes qui, par +l'ardeur de leur caractere et de leurs opinions, etaient prets a tout +entreprendre. De ce nombre etaient Sergent et Panis, qui plus tard +attacherent leur nom a un evenement formidable. Dans les faubourgs +on remarquait plusieurs chefs de bataillon qui s'etaient rendus +redoutables; le principal d'entre eux etait un brasseur de biere +nomme Santerre. Par sa stature, sa voix, et une certaine facilite +de langage, il plaisait au peuple, et avait acquis une espece de +domination dans le faubourg Saint-Antoine, dont il commandait le +bataillon. Santerre s'etait deja distingue a l'attaque de Vincennes, +repoussee par Lafayette en fevrier 1791; et, comme tous les hommes +trop faciles, il pouvait devenir tres dangereux selon les inspirations +du moment. Il assistait a tous les conciliabules qui se tenaient dans +les faubourgs eloignes. La, se reunissaient avec lui le journaliste +Carra, poursuivi pour avoir attaque Bertrand de Molleville et +Montmorin; un nomme Alexandre, commandant du faubourg Saint-Marceau; +un individu tres connu sous le nom de Fournier l'Americain; le boucher +Legendre, qui fut depuis depute a la Convention; un compagnon orfevre +appele Rossignol; et plusieurs autres qui, par leurs relations avec la +populace, remuaient tous les faubourgs. Par les plus releves d'entre +eux, ils communiquaient avec les chefs du parti populaire, et +pouvaient ainsi soumettre leurs mouvemens a une direction superieure. + +On ne peut pas designer d'une maniere precise ceux des deputes qui +contribuaient a cette direction. Les plus distingues d'entre eux +etaient etrangers a Paris, et n'y avaient d'autre influence que celle +de leur eloquence. Guadet, Isnard, Vergniaud, tous provinciaux, +communiquaient plus avec leurs departemens qu'avec Paris meme. +D'ailleurs, tres ardens a la tribune, ils agissaient peu hors de +l'assemblee, et n'etaient point capables de remuer la multitude. +Condorcet, Brissot, deputes de Paris, n'avaient pas plus d'activite +que les precedens, et par leur conformite d'opinion avec les deputes +de l'Ouest et du Midi, ils etaient devenus Girondins. Roland, depuis +le renvoi du ministere patriote, etait rentre dans la vie privee; il +habitait une demeure modeste et obscure dans la rue Saint-Jacques. +Persuade que, la cour avait le projet de livrer la France et la +liberte aux etrangers, il deplorait les malheurs de son pays avec +quelques-uns de ses amis, deputes a l'assemblee. Cependant il ne +parait pas que l'on travaillat dans sa societe a attaquer la cour. Il +favorisait seulement l'impression d'un journal-affiche, intitule _la +Sentinelle_, que Louvet, deja connu aux Jacobins par sa controverse +avec Robespierre, redigeait dans un sens tout patriotique. Roland, +pendant son ministere, avait alloue des fonds pour eclairer l'opinion +publique par des ecrits, et c'est avec un reste de ces fonds qu'on +imprimait _la Sentinelle_. + +Vers cette epoque, il y avait a Paris un jeune Marseillais plein +d'ardeur, de courage et d'illusions republicaines, et qu'on nommait +l'Antinoues, tant il etait beau; il avait ete depute par sa commune a +l'assemblee legislative, pour reclamer contre le directoire de son +departement; car ces divisions entre les autorites inferieures +et superieures, entre les municipalites et les directoires de +departement, etaient generales dans toute la France. Ce jeune +Marseillais se nommait Barbaroux. Ayant de l'intelligence, beaucoup +d'activite, il pouvait devenir utile a la cause populaire. Il vit +Roland, et deplora avec lui les catastrophes dont les patriotes +etaient menaces. Ils convinrent que le peril devenant tous les jours +plus grand dans le nord de la France, il faudrait, si on etait reduit +a la derniere extremite, se retirer dans le Midi, et y fonder une +republique, qu'on pourrait etendre un jour, comme Charles VII avait +autrefois etendu son royaume de Bourges. Ils examinaient la carte +avec l'ex-ministre Servan, et se disaient que, battue sur le Rhin et +au-dela, la liberte devait se retirer derriere les Vosges et la Loire; +que, repoussee dans ces retranchemens, il lui restait encore a l'est, +le Doubs, l'Ain, le Rhone; a l'ouest la Vienne, la Dordogne; au +centre, les rochers et les rivieres du Limousin. "Plus loin encore, +ajoute Barbaroux lui-meme, nous avions l'Auvergne, ses buttes +escarpees, ses ravins, ses vieilles forets, et les montagnes du Velay, +jadis embrasees par le feu, maintenant couvertes de sapins; lieux +sauvages ou les hommes labourent la neige, mais ou ils vivent +independans. Les Cevennes nous offraient encore un asile trop celebre +pour n'etre pas redoutable a la tyrannie; et a l'extremite du Midi, +nous trouvions pour barrieres l'Isere, la Durance, le Rhone depuis +Lyon jusqu'a la mer, les Alpes et les remparts de Toulon. Enfin, si, +tous ces points avaient ete forces, il nous restait la Corse, la Corse +ou les Genois et les Francais n'ont pu naturaliser la tyrannie; qui +n'attend que des bras pour etre fertile, et des philosophes pour +l'eclairer[10]." + +Il etait naturel que les habitans du Midi songeassent a se refugier +dans leurs provinces, si le Nord etait envahi. Ils ne negligeaient +cependant pas le Nord, car ils convinrent d'ecrire dans leurs +departemens, pour qu'on format spontanement le camp de vingt mille +hommes, bien que le decret relatif a ce camp n'eut pas ete sanctionne. +Ils comptaient beaucoup sur Marseille, ville riche, considerablement +peuplee, et singulierement democratique. Elle avait envoye Mirabeau +aux etats-generaux, et depuis elle, avait repandu dans tout le Midi +l'esprit dont elle etait animee. Le maire de cette ville etait ami +de Barbaroux et partageait ses opinions. Barbaroux lui ecrivit de +s'approvisionner de grains, d'envoyer des hommes surs dans les +departemens voisins, ainsi qu'aux armees des Alpes, de l'Italie et +des Pyrenees, afin d'y preparer l'opinion publique; de faire sonder +Montesquiou, general de l'armee des, Alpes, et d'utiliser son ambition +au profit de la liberte; enfin de se concerter avec Paoli et les +Corses, de maniere a se preparer un dernier secours et un dernier +asile. On recommanda en outre a ce meme maire de retenir le produit +des impots pour en priver le pouvoir executif, et au besoin pour en +user contre lui. Ce que Barbaroux faisait pour Marseille, d'autres le +faisaient pour leur departement, et songeaient a s'assurer un refuge. +Ainsi la mefiance, changee en desespoir, preparait l'insurrection +generale, et dans ces preparatifs de l'insurrection, une difference +s'etablissait deja entre Paris et les departemens. + +Le maire Petion, lie avec tous les Girondins, et plus tard range et +proscrit avec eux, se trouvait, a cause de ses fonctions, plus en +rapport avec les agitateurs de Paris. Il avait beaucoup de calme, une +apparence de froideur que ses ennemis prirent pour de la stupidite, et +une probite qui fut exaltee par ses partisans et que ses detracteurs +n'ont jamais attaquee. Le peuple, qui donne des surnoms a tous ceux +dont il s'occupe, l'appelait _la Vertu Petion_. Nous avons deja parle +de lui a l'occasion du voyage de Varennes, et de la preference que la +cour lui donna sur Lafayette pour la mairie de Paris. La cour desira +de le corrompre, et des escrocs promirent d'y reussir. Ils demanderent +une somme et la garderent pour eux, sans avoir meme fait aupres de +Petion des ouvertures, que son caractere connu rendait impossibles. La +joie qu'eprouva la cour de se donner un soutien, et de corrompre un +magistrat populaire, fut de courte duree; elle reconnut bientot qu'on +l'avait trompee, et que les vertus de ses adversaires n'etaient pas +aussi venales qu'elle l'avait imagine. + +Petion avait ete des premiers a penser que les penchans d'un roi, ne +absolu, ne se modifient jamais. Il etait republicain avant meme que +personne songeat a la republique; et dans la constituante, il fut par +conviction ce que Robespierre etait par l'acrete de son humeur. +Sous la legislative, il se convainquit davantage encore de +l'incorrigibilite de la cour; il se persuada qu'elle appelait +l'etranger, et ayant ete d'abord republicain par systeme, il le devint +alors par raison de surete. Des cet instant, il songea, dit-il, a +favoriser une nouvelle revolution. Il arretait les mouvemens mal +diriges, favorisait au contraire ceux qui l'etaient bien, et +tachait surtout de les concilier avec la loi, dont il etait rigide +observateur, et qu'il ne voulait violer qu'a l'extremite. + +Sans bien connaitre la participation de Petion aux mouvemens qui se +preparaient, sans savoir s'il consulta ses amis de la Gironde pour les +favoriser, on peut dire, d'apres sa conduite, qu'il ne fit rien pour y +mettre obstacle. On pretend que vers la fin de juin, il se rendit chez +Santerre avec Robespierre, Manuel, procureur syndic de la commune, +Sillery, ex-constituant, et Chabot, ex-capucin et depute; que celui-ci +harangua la section des Quinze-Vingts, et lui dit que l'assemblee +l'attendait. Quoi qu'il en soit de ces faits, il est certain qu'il fut +tenu des conciliabules; et il n'est pas croyable, d'apres leur opinion +connue et leur conduite ulterieure, que les personnages qu'on vient de +nommer se fissent un scrupule d'y assister[11]. Des cet instant, on +parla dans les faubourgs d'une fete pour le 20 juin, anniversaire du +serment du Jeu de Paume. Il s'agissait, disait-on, de planter un +arbre de la liberte sur la terrasse des Feuillans, et d'adresser une +petition a l'assemblee, ainsi qu'au roi. Cette petition devait etre +presentee en armes. On voit assez par la que l'intention veritable de +ce projet etait d'effrayer le chateau par la vue de quarante mille +piques. + +Le 16 juin, une demande formelle fut adressee au conseil general de la +commune, pour autoriser les citoyens du faubourg Saint-Antoine a se +reunir le 20 en armes, et a faire une petition a l'assemblee et au +roi. Le conseil general de la commune passa a l'ordre du jour, et +ordonna que son arrete serait communique au directoire et au corps +municipal. Les petitionnaires ne se tinrent pas pour condamnes, et +dirent hautement qu'ils ne s'en reuniraient pas moins. Le maire Petion +ne fit que le 18 les communications ordonnees le 16; de plus, il ne +les fit qu'au departement et point au corps municipal. + +Le 19, le directoire du departement, qu'on a vu se signaler dans +toutes les occasions contre les agitateurs, prit un arrete qui +defendait les attroupemens armes, et qui enjoignait au commandant +general et au maire d'employer les mesures necessaires pour les +dissiper. Cet arrete fut signifie a l'assemblee par le ministre de +l'interieur, et on y agita aussitot la question de savoir si lecture +en serait faite. + +Vergniaud s'opposait a ce qu'on l'entendit; cependant il ne reussit +point; la lecture fut faite, et immediatement suivie de l'ordre du +jour. + +Deux evenemens assez importans venaient de se passer a l'assemblee. Le +roi avait signifie son opposition aux deux decrets, dont l'un etait +relatif aux pretres insermentes, et l'autre a l'etablissement d'un +camp de vingt mille hommes. Cette communication avait ete ecoutee avec +un profond silence. En meme temps des Marseillais s'etaient presentes +a la barre pour y lire une petition. On vient de voir quelles +relations Barbaroux entretenait avec eux. Excites par ses conseils, +ils avaient ecrit a Petion pour lui offrir toutes leurs forces, +et joint a cette offre une petition destinee a l'assemblee. Ils y +disaient entre autres choses: + +"La liberte francaise est en danger, mais le patriotisme du Midi +sauvera la France... Le jour de la colere du peuple est arrive... +Legislateurs! la force du peuple est entre vos mains; faites-en usage; +le patriotisme francais vous demande a marcher avec des forces plus +imposantes vers la capitale et les frontieres... Vous ne refuserez pas +l'autorisation de la loi a ceux qui veulent perir pour la defendre." + +Cette lecture avait excite de longs debats dans l'assemblee. Les +membres du cote droit soutenaient qu'envoyer cette petition aux +departemens, c'etait les inviter a l'insurrection. Neanmoins, l'envoi +fut decrete, malgre ces reflexions fort justes sans doute, mais +inutiles depuis qu'on s'etait persuade qu'une revolution nouvelle +pouvait seule sauver la France et la liberte. + +Tels furent les evenemens pendant la journee du 19. Les mouvemens +continuaient cependant dans les faubourgs, et Santerre, a ce qu'on +pretend, disait a ses affides un peu intimides par l'arrete du +directoire: _Que craignez~vous? La garde nationale n'aura pas ordre de +tirer, et M. Petion sera la_. + +A minuit, le maire, soit qu'il crut le mouvement irresistible, soit +qu'il crut devoir le favoriser, comme il fit plus tard au 10 aout, +ecrivit au directoire, et lui demanda de legitimer l'attroupement, en +permettant a la garde nationale de recevoir les citoyens des faubourgs +dans ses rangs. Ce moyen remplissait parfaitement les vues de ceux +qui, sans desirer aucun desordre, voulaient cependant imposer au roi; +et tout prouve que c'etaient en effet les vues et de Petion et des +chefs populaires. Le directoire repondit a cinq heures du matin, +20 juin, qu'il persistait dans ses arretes precedens. Petion alors +ordonna au commandant general de service de tenir les postes au +complet, et de doubler la garde des Tuileries; mais il ne fit rien +de plus; et ne voulant ni renouveler la scene du Champ-de-Mars, ni +dissiper l'attroupement, il attendit jusqu'a neuf heures du matin la +reunion du corps municipal. Dans cette reunion, il laissa prendre une +decision contraire a celle du directoire, et il fut enjoint a la garde +nationale d^ouvrir ses rangs aux petitionnaires armes. Petion, en ne +s'opposant pas a un arrete qui violait la hierarchie administrative, +se mit par la dans une espece de contravention, qui lui fut plus +tard reprochee. Mais, quel que fut le caractere de cet arrete, ses +dispositions devinrent inutiles, car la garde nationale n'eut pas le +temps de se former, et l'attroupement devint bientot si considerable +qu'il ne fut plus possible d'en changer ni la forme ni la direction. + +Il etait onze heures du matin. L'assemblee venait de se reunir dans +l'attente d'un grand evenement. Les membres du departement se rendent +dans son sein pour lui faire connaitre l'inutilite de leurs efforts. +Le procureur-syndic Roederer obtient la parole; il expose qu'un +rassemblement extraordinaire de citoyens s'est forme malgre la loi, et +malgre diverses injonctions des autorites; que ce rassemblement parait +avoir pour objet de celebrer l'anniversaire du 20 juin, et de porter +un nouveau tribut d'hommages a l'assemblee; mais que si tel est le +but du plus grand nombre, il est a craindre que des malintentionnes +veuillent profiter de cette multitude pour appuyer une adresse au roi, +qui ne doit en recevoir que sous la forme paisible de simple petition. +Rappelant ensuite les arretes du directoire et du conseil-general +de la commune, les lois decretees contre les attroupemens armes, et +celles qui fixent a vingt le nombre des citoyens pouvant presenter +une petition, il exhorte l'assemblee a les faire executer; "car, +ajoute-t-il, aujourd'hui des petitionnaires armes se portent ici par +un mouvement civique; mais demain il peut se reunir une foule de +malveillans, et alors je vous le demande, messieurs, qu'aurions-nous a +leur dire?..." + +Au milieu des applaudissemens de la droite et des murmures de +la gauche, qui, en improuvant les alarmes et la prevoyance du +departement, approuvait evidemment l'insurrection, Vergniaud monte +a la tribune, et fait observer que l'abus dont le procureur syndic +s'effraie pour l'avenir, est deja etabli; que plusieurs fois on a +recu des petitionnaires armes; qu'on leur a permis de defiler dans +la salle; qu'on a eu tort peut-etre, mais que les petitionnaires +d'aujourd'hui auraient raison de se plaindre si on les traitait +differemment des autres; que si, comme on le disait, ils voulaient +presenter une adresse au roi, sans doute ils lui enverraient des +petitionnaires sans armes; et qu'au reste, si on redoutait quelque +danger pour le roi, on n'avait qu'a l'entourer et lui envoyer une +deputation de soixante membres. + +Dumolard admet tout ce qu'a soutenu Vergniaud, avoue l'abus etabli, +mais soutient qu'il faut le faire cesser, dans cette occasion surtout, +si l'on ne veut pas que rassemblee et le roi paraissent, aux yeux de +l'Europe, les esclaves d'une faction devastatrice. Il demande, comme +Vergniaud, l'envoi d'une deputation, mais il exige de plus que la +municipalite et le departement repondent des mesures prises pour le +maintien des lois. Le tumulte s'accroit de plus en plus. On annonce +une lettre de Santerre; elle est lue au milieu des applaudissement +des tribunes, "Les habitans du faubourg Saint-Antoine, portait cette +lettre, celebrent le 20 juin; on les a calomnies, et ils demandent +a etre admis a la barre de l'assemblee, pour confondre leurs +detracteurs, et prouver qu'ils sont toujours les hommes du 14 +juillet." + +Vergniaud repond ensuite a Dumolard que, si la loi a ete violee, +l'exemple n'est pas nouveau; que vouloir s'y opposer cette fois, ce +serait renouveler la scene sanglante du Champ-de-Mars; et qu'apres +tout les sentimens des petitionnaires n'ont rien de reprehensible. +"Justement inquiets de l'avenir, ajoute Vergniaud, ils veulent prouver +que, malgre toutes les intrigues ourdies contre la liberte, ils sont +toujours prets a la defendre." Ici, comme on le voit, la pensee +veritable du jour se decouvrait par un effet ordinaire de la +discussion. Le tumulte continue. Ramond demande la parole, et il faut +un decret pour la lui obtenir. Dans ce moment on annonce que les +petitionnaires sont au nombre de huit mille. "Ils sont huit mille, +dit Calvet, et nous ne sommes que sept cent quarante-cinq, +retirons-nous.--A l'ordre! a l'ordre!" s'ecrie-t-on de toutes parts. +Calvet est rappele a l'ordre, et on presse Ramond de parler, parce +que huit mille citoyens attendent. "Si huit mille citoyens attendent, +dit-il, vingt-quatre millions de Francais ne m'attendent pas moins." +Il renouvelle alors les raisons donnees par ses amis du cote droit. +Tout a coup les petitionnaires se jettent dans la salle. L'assemblee +indignee se leve, le president se couvre, et les petitionnaires se +retirent avec docilite. L'assemblee satisfaite consent alors a les +recevoir. + +Cette petition, dont le ton etait des plus audacieux, exprimait l'idee +de toutes les petitions de cette epoque: "Le peuple est pret; il +n'attend que vous; il est dispose a se servir de grands moyens pour +executer l'article 2 de la declaration des droits, _resistance a +l'oppression_... Que le plus petit nombre d'entre vous qui ne s'unit +pas a vos sentimens et aux notres, purge la terre de la liberte, et +s'en aille a Coblentz... Cherchez la cause des maux qui nous menacent; +si elle derive du pouvoir executif, qu'il soit aneanti!..." + +Le president, apres une reponse ou il promet aux petitionnaires la +vigilance des representans du peuple, et leur recommande l'obeissance +aux lois, leur accorde au nom de l'assemblee la permission de defiler +devant elle. Les portes s'ouvrent alors, et le cortege, qui etait dans +le moment de trente mille personnes au moins, traverse la salle. On se +figure facilement tout ce que peut produire l'imagination du peuple +livree a elle-meme. D'enormes tables portant la declaration des droits +precedaient la marche; des femmes, des enfans dansaient autour de ces +tables en agitant des branches d'olivier et des piques, c'est-a-dire +la paix ou la guerre au choix de l'ennemi; ils repetaient en choeur le +fameux _Ca ira_. Venaient ensuite les forts des halles, les ouvriers +de toutes les classes, avec de mauvais fusils, des sabres et des fers +tranchans places au bout de gros batons. Santerre, et le marquis de +Saint-Hurugues deja signale dans les journees des 5 et 6 octobre, +marchaient le sabre nu a leur tete. Des bataillons de la garde +nationale suivaient en bon ordre, pour contenir le tumulte par leur +presence. Apres, venaient encore des femmes, suivies d'autres hommes +armes. Des banderoles flottantes portaient ces mots: _La constitution +ou la mort_. Des culottes dechirees etaient elevees en l'air, aux cris +de _vivent les sans-culottes_! Enfin un signe atroce vint ajouter la +ferocite a la bizarrerie du spectacle. Au bout d'une pique etait porte +un coeur de veau avec cette inscription: _Coeur d'aristocrate_. +La douleur et l'indignation eclaterent a cette vue: sur-le-champ +l'embleme affreux disparut, mais pour reparaitre encore aux portes des +Tuileries. Les applaudissemens des tribunes, les cris du peuple gui +traversait la salle, les chants civiques, les rumeurs confuses, le +silence plein d'anxiete de l'assemblee, composaient une scene etrange +et affligeante pour les deputes memes qui voyaient un auxiliaire +dans la multitude. Helas! pourquoi faut-il que, dans ces temps de +discordes, la raison ne suffise pas! pourquoi ceux qui appelaient +les barbares disciplines du Nord obligeaient-ils leurs adversaires +a appeler ces autres barbares indisciplines, tour a tour gais ou +feroces, qui pullulent au sein des villes, et croupissent au-dessous +de la civilisation la plus brillante! + +Cette scene dura trois heures. Enfin Santerre, reparaissant de nouveau +pour faire a l'assemblee les remerciemens du peuple, lui offrit un +drapeau en signe de reconnaissance et de devouement. + +La multitude en ce moment voulait entrer dans le jardin des Tuileries, +dont les grilles etaient fermees. De nombreux detachemens de la garde +nationale entouraient le chateau, et, s'etendant en ligne depuis les +Feuillans jusqu'a la riviere, presentaient un front imposant. Un ordre +du roi fit ouvrir la porte du jardin. Le peuple, s'y precipitant +aussitot, defila sous les fenetres du palais, et devant les rangs de +la garde nationale, sans aucune demonstration hostile, mais en +criant: _A bas le veto, vivent les sans-culottes!_ Cependant quelques +individus ajoutaient en parlant du roi: "Pourquoi ne se montre-t-il +pas?... Nous ne voulons lui faire aucun mal." Cet ancien mot, _on le +trompe_, se faisait entendre quelquefois encore, mais rarement. Le +peuple, prompt a recevoir l'opinion de ses chefs, avait desespere +comme eux. + +La multitude sortit par la porte du jardin qui donne sur le +Pont-Royal, remonta le quai, et vint, en traversant les guichets du +Louvre, occuper la place du Carrousel. Cette place, aujourd'hui si +vaste, etait alors occupee par une foule de rues, qui formaient des +especes de chemins couverts. Au lieu de cette cour immense qui s'etend +entre le chateau et la grille, et depuis une aile jusqu'a l'autre, se +trouvaient de petites cours separees par des murs et des habitations; +d'antiques guichets leur donnaient ouverture sur le Carrousel. Le +peuple inonda tous les alentours, et se presenta a la porte +royale. L'entree lui en fut defendue: des officiers municipaux le +haranguerent, et parurent le decider a se retirer. On pretend que, +dans cet instant, Santerre, sortant de l'assemblee, ou il etait +demeure le dernier pour offrir un drapeau, ranima les dispositions +du peuple deja ralenties, et fit placer le canon devant la porte. Il +etait pres de quatre heures: deux officiers municipaux leverent tout a +coup la consigne[12]; alors les forces qui etaient assez considerables +sur ce point, et qui consistaient en bataillons de la garde nationale +et en plusieurs detachemens de gendarmerie, furent paralysees. Le +peuple se precipita pele-mele dans la cour, et de la dans le vestibule +du chateau. Santerre, menace, dit-on, par deux temoins, d'etre accuse +de cette violation de la demeure royale, s'ecria en s'adressant +aux assaillans: _Soyez temoins que je refuse de marcher dans les +appartemens du roi_. Cette interpellation n'arreta pas la multitude, +qui avait pris l'elan; elle se repandit dans toutes les parties du +chateau, l'envahit par tous les escaliers, et transporta, a force de +bras, une piece de canon jusqu'au premier etage. Au meme instant les +assaillans se mirent a attaquer, a coups de sabre et de hache, les +portes qui s'etaient fermees sur eux. + +Louis XVI, dans ce moment, avait renvoye un grand nombre de ses +dangereux amis, qui, sans pouvoir le sauver, l'avaient compromis tant +de fois. Ils etaient accourus, mais il les fit sortir des Tuileries, +ou leur presence ne pouvait qu'irriter le peuple sans le contenir. Il +etait reste avec le vieux marechal de Mouchy, le chef de bataillon +Acloque, quelques serviteurs de sa maison, et plusieurs officiers +devoues de la garde nationale. C'est alors qu'on entendit les cris du +peuple et le bruit des coups de hache. Aussitot les officiers de +la garde nationale l'entourent, le supplient de se montrer, en lui +promettant de mourir a ses cotes. Il n'hesite pas et ordonne d'ouvrir. +Au meme instant le panneau de la porte vient tomber a ses pieds sous +un coup violent. On ouvre enfin, et on apercoit une foret de piques et +de baionnettes. "Me voici," dit Louis XVI en se montrant a la foule +dechainee. Ceux qui l'entourent se pressent autour de lui, et lui font +un rempart de leur corps. "Respectez votre roi," s'ecrient-ils; et la +multitude, qui n'avait certainement aucun but, et a laquelle on +n'en avait indique d'autre qu'une invasion menacante, ralentit son +irruption. Plusieurs voix annoncent une petition, et demandent qu'elle +soit ecoutee. Ceux qui entourent le roi l'engagent alors a passer +dans une salle plus vaste, afin de pouvoir entendre cette lecture. Le +peuple, satisfait de se voir obei, suit le prince, qu'on a l'heureuse +idee de placer dans l'embrasure d'une fenetre. On le fait monter sur +une banquette; on en dispose plusieurs devant lui; on y ajoute une +table; tous ceux qui l'accompagnent se rangent autour. Des grenadiers +de la garde, des officiers de la maison, viennent augmenter le nombre +de ses defenseurs, et composent un rempart derriere lequel il peut +ecouter avec moins de danger ce terrible plebiscite. Au milieu du +tumulte et des cris, on entend ces mots souvent repetes: _Point de +veto! point de pretres_! point d'aristocrates! le camp sous Paris_! +Le boucher Legendre s'approche, et demande en un langage populaire la +sanction du decret. "Ce n'est ni le lieu ni le moment, repond le roi +avec fermete; je ferai tout ce qu'exigera la constitution." Cette +resistance produit son effet. _Vive la nation! vive la nation_! +s'ecrient les assaillans. "Oui, reprend Louis XVI, _vive la nation_! +je suis son meilleur ami.--Eh bien! faites-le voir," lui dit un de +ces hommes, en lui presentant un bonnet rouge au bout d'une pique. Un +refus etait dangereux, et certes la dignite pour le roi ne consistait +pas a se faire egorger en repoussant un vain signe, mais, comme il +le fit, a soutenir avec fermete l'assaut de la multitude. Il met le +bonnet sur sa tete, et l'approbation est generale. Comme il etouffait +par l'effet de la saison et de la foule, l'un de ces hommes a moitie +ivre, qui tenait un verre et une bouteille, lui offre a boire. Le roi +craignait depuis long-temps d'etre empoisonne: cependant il boit sans +hesiter, et il est vivement applaudi. + +Pendant ce temps, madame Elisabeth, qui aimait tendrement son frere, +et qui seule de la famille avait pu arriver jusqu'a lui, le suivait de +fenetre en fenetre, pour partager ses dangers. Le peuple en la voyant +la prit pour la reine. Les cris _voila l'Autrichienne_! retentirent +d'une maniere effrayante. Les grenadiers nationaux qui avaient entoure +la princesse voulaient detromper le peuple. "Laissez-le, dit cette +soeur genereuse, laissez-le dans son erreur, et sauvez la reine!" + +La reine, entouree de ses enfans, n'avait pu joindre son royal epoux. +Elle avait fui des appartemens inferieurs, etait accourue dans la +salle du conseil, et ne pouvait parvenir jusqu'au roi, a cause de la +foule qui obstruait tout le chateau. Elle voulait se reunir a lui, +et demandait avec instance a etre conduite dans la salle ou il se +trouvait. On etait parvenu a l'en dissuader, et, rangee derriere la +table du conseil avec quelques grenadiers, elle voyait defiler le +peuple, le coeur plein d'effroi, et les yeux humides des larmes +qu'elle retenait. A ses cotes sa fille versait des pleurs; son jeune +fils, effraye d'abord, s'etait rassure bientot, et souriait avec +l'heureuse ignorance de son age. On lui avait presente un bonnet +rouge, que la reine avait mis sur sa tete. Santerre, place de ce cote, +recommandait le respect au peuple, et rassurait la princesse: il lui +repetait le mot accoutume et malheureusement inutile: _Madame, on +vous trompe, on vous trompe_. Puis, voyant le jeune prince qui etait +accable sous le bonnet rouge, "Cet enfant etouffe," dit-il; et il le +delivra de cette ridicule coiffure. + +En apprenant les dangers du chateau, des deputes etaient accourus +aupres du roi, et parlaient au peuple pour l'inviter au respect. +D'autres s'etaient rendus a l'assemblee pour l'instruire de ce qui se +passait; et l'agitation s'y etait augmentee de l'indignation du cote +droit, et des efforts du cote gauche pour excuser cette irruption +dans le palais du monarque. Une deputation avait ete decretee sans +contestation, et vingt-quatre membres etaient partis pour entourer le +roi. La deputation devait etre renouvelee de demi-heure en demi-heure, +pour tenir l'assemblee toujours instruite des evenemens. Les deputes +envoyes parlerent tour a tour, en se faisant elever sur les epaules +des grenadiers. Petion parut ensuite, et fut accuse d'etre arrive trop +tard. Il assura n'avoir ete averti qu'a quatre heures et demie de +l'invasion operee a quatre; d'avoir mis une demi-heure pour arriver +au chateau, et d'avoir eu ensuite tant d'obstacles a vaincre, qu'il +n'avait pu etre rendu aupres du roi avant cinq heures et demie. Il +s'approcha du prince: "Ne craignez rien, lui dit-il, vous etes au +milieu du peuple." Louis XVI, prenant alors la main d'un grenadier, +la posa sur son coeur en disant: "Voyez s'il bat plus vite qu'a +l'ordinaire." Cette noble reponse fut fort applaudie. Petion monta +enfin sur un fauteuil, et, s'adressant a la foule, lui dit qu'apres +avoir fait ses representations au roi, il ne lui restait qu'a se +retirer sans tumulte, et de maniere a ne pas souiller cette +journee. Quelques temoins pretendent que Petion dit, ses _justes_ +representations. Ces mots ne prouveraient au surplus que le besoin +de ne pas blesser la multitude. Santerre joignit son influence a +la sienne, et le chateau fut bientot evacue. La foule se retira +paisiblement et avec ordre. Il etait environ sept heures du soir. + +Aussitot le roi, la reine, sa soeur, ses enfans se reunirent en +versant un torrent de larmes. Le roi, etourdi de cette scene, avait +encore le bonnet rouge sur sa tete; il s'en apercut pour la premiere +fois depuis plusieurs heures, et il le rejeta avec indignation. Dans +ce moment, de nouveaux deputes arriverent pour s'informer de l'etat du +chateau. La reine, le parcourant avec eux, leur montrait les portes +enfoncees, les meubles brises, et s'exprimait avec douleur sur tant +d'outrages. Merlin de Thionville, l'un des plus ardens republicains, +etait du nombre des deputes presens; la reine apercut des larmes dans +ses yeux. "Vous pleurez, lui dit-elle, de voir le roi et sa famille +traites si cruellement par un peuple qu'il a toujours voulu rendre +heureux.--Il est vrai, madame, repondit Merlin, je pleure sur les +malheurs d'une femme belle, sensible et mere de famille; mais, ne vous +y meprenez point, il n'y a pas une de mes larmes pour le roi ni pour +la reine: je hais les rois et les reines...[13]" + +Notes: + +[1] Memoires de madame Campan, tome II, page 154. +[2] Voyez la note 11 a la fin du volume. +[3] Seance du 28 mai. +[4] Ce decret est du 27 mai; le decret suivant, relatif au camp de + 20,000 hommes, est du 8 juin. +[5] Voyez madame Campan, tome II, page; 205. +[6] Voyez la note 12 a la fin du volume. +[7] Voyez la note 13 a la fin du volume. +[8] Voyez la note 14 a la fin du volume. +[9] Voyez la note 15 a la fin du volume. +[10] Memoires de Barbaroux, pages 38 et 39. +[11] Voyez la note 16 a la fin du volume. +[12]Tous les temoins entendus ont ete d'accord sur ce fait et n'ont + varie que sur le nom des officiers municipaux. +[13] Voyez madame Campan, tome II, page 125. + + + + +CHAPITRE IV. + + +SUITE DE LA JOURNEE DU 20 JUIN.--ARRIVEE DE LAFAYETTE A PARIS; SES +PLAINTES A L'ASSEMBLEE.--BRUITS DE GUERRE; INVASION PROCHAINE DES +PRUSSIENS; DISCOURS DE VERGNIAUD.--RECONCILIATION DE TOUS LES PARTIS +DANS LE SEIN DE L'ASSEMBLEE, LE 7 JUILLET.--LA PATRIE EST DECLAREE +EN DANGER.--LE DEPARTEMENT SUSPEND LE MAIRE PETION DE SES +FONCTIONS.--ADRESSES MENACANTES CONTRE LA ROYAUTE.--LAFAYETTE PROPOSE +AU ROI UN PROJET DE FUITE.--TROISIEME ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET; +DESCRIPTION DE LA FETE.--PRELUDES D'UNE NOUVELLE REVOLUTION.--COMITE +INSURRECTIONNEL.--DETAILS SUR LES PLUS CELEBRES REVOLUTIONNAIRES A +CETTE EPOQUE; CAMILLE DESMOULINS, MARAT, ROBESPIERRE, DANTON.--PROJETS +DES AMIS DU ROI POUR LE SAUVER.--DEMARCHES DES DEPUTES GIRONDINS POUR +EVITER UNE INSURRECTION. + + +Le lendemain de cette journee insurrectionnelle du 20, dont nous +venons de retracer les principales circonstances, Paris avait encore +un aspect menacant, et les divers partis s'agiterent avec plus de +violence. L'indignation dut etre generale chez les partisans de la +cour, qui la regardaient comme outragee, et chez les constitutionnels, +qui consideraient cette invasion comme un attentat aux lois et a +la tranquillite publique. Le desordre avait ete grand, mais on +l'exagerait encore: on supposait qu'il y avait eu le projet +d'assassiner le roi, et que le complot n'avait manque que par un +heureux hasard. Ainsi, par une reaction naturelle, la faveur du jour +etait toute pour la famille royale, exposee la veille a tant de +dangers et d'outrages, et une extreme defaveur regnait contre les +auteurs supposes de l'insurrection. + +Les visages etaient mornes dans l'assemblee; quelques deputes +s'eleverent avec force contre les evenemens de la veille. M. Bigot +proposa une loi contre les petitions armees, et contre l'usage de +faire defiler des bandes dans la salle. Quoiqu'il existat deja des +lois a cet egard, on les renouvela par un decret. M. Daveirhoult +voulait qu'on informat contre les perturbateurs. "Informer, lui +dit-on, contre quarante mille hommes!--Eh bien, reprit-il, si on ne +peut distinguer entre quarante mille hommes, punissez la garde, qui ne +s'est pas defendue; mais agissez de quelque maniere." Les ministres +vinrent ensuite faire un rapport sur ce qui s'etait passe, et une +discussion s'eleva sur la nature des faits. Un membre de la droite, +sur le motif que Vergniaud n'etait pas suspect, et qu'il avait ete +temoin de la scene, voulut qu'il parlat sur ce qu'il avait vu. Mais +Vergniaud ne se leva point a cet appel, et garda le silence. Cependant +les plus hardis du cote gauche secouerent cette contrainte et +reprirent courage vers la fin de la seance. Ils oserent meme proposer +qu'on examinat si, dans les decrets de circonstance, le _veto_ etait +necessaire. Mais cette proposition fut repoussee par une, forte +majorite. + +Vers le soir, on craignit une nouvelle scene semblable a celle de la +veille. Le peuple se retirant avait dit qu'il reviendrait, et on +crut qu'il voulait tenir promesse. Mais, soit que ce fut un reste +de l'emotion de la veille, soit que, pour le moment, cette nouvelle +tentative fut desapprouvee par les chefs du parti populaire, on +l'arreta tres facilement; et Petion courut rapidement au chateau +prevenir le roi que l'ordre etait retabli, et que le peuple, apres lui +avoir fait ses representations, etait calme et satisfait. "Cela n'est +pas vrai, lui dit le roi.--Sire...--Taisez-vous.--Le magistrat du +peuple n'a pas a se taire, quand il fait son devoir, et qu'il dit la +verite.--La tranquillite de Paris repose sur votre tete.--Je connais +mes devoirs; je saurai les observer.--C'est assez: allez les remplir, +retirez-vous." + +Le roi, malgre une extreme bonte, etait susceptible de mouvemens +d'humeur, que les courtisans appelaient _coups de boutoir_. La vue +de Petion, qu'on accusait d'avoir favorise les scenes de la veille, +l'irrita, et produisit la conversation que nous venons de rapporter. +Tout Paris la connut bientot. Deux proclamations furent immediatement +repandues, l'une du roi et l'autre de la municipalite; et il sembla +que ces deux autorites entraient en lutte; + +La municipalite disait aux citoyens de demeurer calmes, de respecter +le roi, de respecter et de _faire respecter_ l'assemblee nationale; +de ne pas se reunir en armes, parce que les lois le defendaient, et +surtout de se defier des malintentionnes qui tachaient de les mettre +de nouveau en mouvement. + +On repandait en effet que la cour cherchait a soulever le peuple une +seconde fois, pour avoir l'occasion de le mitrailler. Ainsi le chateau +supposait le projet d'un assassinat, les faubourgs supposaient celui +d'un massacre. + +Le roi disait: "Les Francais n'auront pas appris sans douleur qu'une +multitude, egaree par quelques factieux, est venue a main armee dans +l'habitation du roi... Le roi n'a oppose aux menaces et aux insultes +des factieux que sa conscience et son amour pour le bien public. + +"Il ignore quel sera le terme ou ils voudront s'arreter, mais, a +quelque exces qu'ils se portent, ils ne lui arracheront jamais un +consentement a tout ce qu'il croira contraire a l'interet public, +etc... + +"Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de +plus, ils peuvent le commettre... + +"Le roi ordonne a tous les corps administratifs et municipalites de +veiller a la surete des personnes et des proprietes." + +Ces langages opposes repondaient aux deux opinions qui se formaient +alors. Tous ceux que la conduite de la cour avait desesperes, n'en +furent que plus irrites contre elle, et plus decides a dejouer ses +projets par tous les moyens possibles. Les societes populaires, les +municipalites, les hommes a piques, une portion de la garde nationale, +le cote gauche de l'assemblee, comprirent la proclamation du maire de +Paris, et se promirent de n'etre prudens qu'autant qu'il le faudrait +pour ne pas se faire mitrailler sans resultat decisif. Incertains +encore sur les moyens a employer, ils attendaient, pleins de la meme +mefiance et de la meme aversion. Leur premier soin fut d'obliger les +ministres a comparaitre devant l'assemblee, pour rendre compte des +precautions qu'ils avaient prises sur deux points essentiels: + +1. Sur les troubles religieux, excites par les pretres; + +2. Sur la surete de la capitale, que le camp de vingt mille hommes, +refuse par le roi, etait destine a couvrir. + +Ceux qu'on appelait aristocrates, les constitutionnels sinceres, une +partie des gardes nationales, plusieurs provinces, et surtout les +directoires de departement, se prononcerent dans cette occasion et +d'une maniere energique. Les lois ayant ete violees, ils avaient +tout l'avantage de la parole, et ils en userent hautement. Une foule +d'adresses arriverent au roi. A Rouen, a Paris, on prepara une +petition qui fut couverte de vingt mille signatures, et qui fut +associee dans la haine du peuple a celle deja signee par huit mille +Parisiens, contre le camp sous Paris. Enfin une information fut +ordonnee par le departement, contre le maire Petion et le procureur +de la commune Manuel, accuses tous deux d'avoir favorise, par leur +inertie, l'irruption du 20 juin. On parlait, dans ce moment, avec +admiration de la conduite du roi pendant cette fatale journee; il +y avait un retour general de l'opinion sur son caractere, qu'on se +reprochait d'avoir soupconne de faiblesse. Mais on vit bientot que +ce courage passif qui resiste n'est pas cet autre courage actif, +entreprenant, qui previent les dangers, au lieu de les attendre avec +resignation. + +Le parti constitutionnel s'agita aussi avec la plus extreme activite. +Tous ceux qui avaient entoure Lafayette pour concerter avec lui la +lettre du 16 juin, se reunirent encore, afin de tenter une grande +demarche. Lafayette avait ete indigne en apprenant ce qui s'etait +passe au chateau; et on le trouva parfaitement dispose. On lui fit +arriver plusieurs adresses de ses regimens, qui temoignaient la meme +indignation. Que ces adresses fussent suggerees ou spontanees, il les +interrompit par un ordre du jour, en promettant d'exprimer lui-meme et +en personne les sentimens de toute l'armee. Il resolut donc de venir +repeter au corps legislatif ce qu'il lui avait ecrit le 16 juin. Il +s'entendit avec Luckner, facile a conduire comme un vieux guerrier +qui n'etait jamais sorti de son camp. Il lui fit ecrire une lettre +destinee au roi, et exprimant les memes sentimens qu'il allait faire +connaitre de vive voix a la barre du corps legislatif. Il prit ensuite +toutes les mesures necessaires pour que son absence ne put nuire aux +operations militaires, et il s'arracha a l'amour de ses soldats, pour +se rendre a Paris au milieu des plus grands dangers. + +Lafayette comptait sur sa fidele garde nationale, et sur un nouvel +elan de sa part. Il comptait aussi sur la cour, dont il ne pouvait +craindre l'inimitie, puisqu'il venait se sacrifier pour elle. Apres +avoir prouve son amour chevaleresque pour la liberte, il voulait +prouver son attachement sincere au roi, et dans son exaltation +heroique, il est probable que son coeur n'etait pas insensible a la +gloire de ce double devouement. Il arriva le 28 juin au matin; +le bruit s'en repandit rapidement, et partout on se disait avec +etonnement et curiosite que le general Lafayette etait a Paris. + +Avant qu'il arrivat, l'assemblee avait ete agitee par un grand nombre +de petitions contraires. Celles de Rouen, du Havre, de l'Ain, de +Seine-et-Oise, du Pas-de-Calais, de l'Aisne, s'elevaient contre les +exces du 20 juin; celles d'Arras, de l'Herault, semblaient presque les +approuver. On avait lu, d'une part, la lettre de Luckner pour le roi; +et de l'autre des placards epouvantables contre lui. Ces diverses +lectures avaient excite le trouble pendant plusieurs jours. + +Le 28, une foule considerable s'etait portee a l'assemblee, esperant +que Lafayette, dont on ignorait encore les projets, pourrait y +paraitre. En effet, on annonce vers une heure et demie qu'il demande a +etre admis a la barre. Il y est accueilli par les applaudissemens du +cote droit, et par le silence des tribunes et du cote gauche. + +"Messieurs, dit-il, je dois d'abord vous assurer que, d'apres les +dispositions concertees entre le marechal Luckner et moi, ma presence +ici ne compromet aucunement ni le succes de nos armes, ni la surete de +l'armee que j'ai l'honneur de commander." + +[Illustration: LAFAYETTE] + +Le general annonce ensuite les motifs qui l'amenent. On a soutenu que +sa lettre n'etait pas de lui; et il vient l'avouer, et il sort pour +faire cet aveu du milieu de son camp, ou l'entoure l'amour de ses +soldats. Une raison plus puissante l'a porte a cette demarche: le +20 juin a excite l'indignation de son armee, qui lui a presente une +multitude d'adresses. Il les a interdites, et a pris l'engagement de +se faire l'organe de ses troupes aupres de l'assemblee nationale. +"Deja, ajoute-t-il, les soldats se demandent si c'est vraiment la +cause de la liberte et de la constitution qu'ils defendent." + +Il supplie l'assemblee nationale: + +1. De poursuivre les instigateurs du 20 juin; + +2. De detruire une secte qui envahit la souverainete nationale, et +dont les debats publics ne laissent aucun doute sur l'atrocite de ses +projets; + +3. Enfin de faire respecter les autorites, et de donner aux armees +l'assurance que la constitution ne recevra aucune atteinte au dedans, +tandis qu'elles prodiguent leur sang pour la defendre au dehors. + +Le president lui repond que l'assemblee sera fidele a la loi juree, +et qu'elle examinera sa petition. Il est invite aux honneurs de la +seance. + +Le general va s'asseoir sur les bancs de la droite. Le depute Kersaint +observe que c'est au banc des petitionnaires qu'il doit se placer. +Oui! non! s'ecrie-t-on de toutes parts. Le general se leve +modestement, et va se rendre au banc des petitionnaires. Des +applaudissemens nombreux l'accompagnent a cette place nouvelle. Guadet +prend le premier la parole, et, usant d'un detour adroit, il se +demande si les ennemis sont vaincus, si la patrie est delivree, +puisque M. de Lafayette est a Paris. "Non, repond-il, la patrie n'est +pas delivree! notre situation n'a pas change, et cependant le +general de l'une de nos armees est a Paris!" Il n'examinera pas, +continue-t-il, si M. de Lafayette, qui ne voit dans le peuple francais +que des factieux entourant et menacant les autorites, n'est pas +lui-meme entoure d'un etat-major qui le circonvient; mais il fera +observer a M. de Lafayette qu'il manque a la constitution en se +faisant l'organe d'une armee legalement incapable de deliberer, et +que probablement aussi il a manque a la hierarchie des pouvoirs +militaires, en venant a Paris sans l'autorisation du ministre de la +guerre. + +En consequence, Guadet demande que le ministre declare s'il a donne un +conge a M. de Lafayette, et que, de plus, la commission extraordinaire +fasse un rapport sur la question de savoir si un general pourra +entretenir l'assemblee d'objets purement politiques. + +Ramond se presente pour repondre a Guadet. Il commence par une +observation bien naturelle et bien souvent applicable, c'est que, +suivant les circonstances, on varie fort sur l'interpretation des +lois. "Jamais, dit-il, on n'avait ete si scrupuleux sur l'existence +du droit de petition. Lorsque recemment encore une foule armee se +presenta, on ne lui demanda point quelle etait sa mission; on ne lui +reprocha point d'attenter, par l'appareil des armes, a l'independance +de l'assemblee; et lorsque M. de Lafayette, qui, par sa vie entiere, +est pour l'Amerique et pour l'Europe l'etendard de la liberte, +lorsqu'il se presente, les soupcons s'eveillent!... S'il y a deux +poids et deux mesures, s'il y a deux manieres de considerer les +choses, qu'il soit permis de faire quelque acception de personne en +faveur du fils aine de la liberte!..." + +Ramond vote ensuite pour le renvoi de la petition a la commission +extraordinaire, afin d'examiner, non la conduite de Lafayette, mais sa +petition elle-meme. Apres un grand tumulte, apres un double appel, la +motion de Ramond est decretee. Lafayette sort de l'assemblee entoure +d'un cortege nombreux de deputes et de soldats de la garde nationale, +tous ses partisans et ses anciens compagnons d'armes. + +C'etait le moment decisif pour lui, pour la cour et pour le parti +populaire; il se rend au chateau. Les propos les plus injurieux +circulent autour de lui, dans les groupes des courtisans. Le roi et la +reine accueillent avec froideur celui qui venait se devouer pour eux. +Lafayette quitte le chateau, afflige, non pour lui-meme, mais pour +la famille royale, des dispositions qu'on vient de lui montrer. A sa +sortie des Tuileries, une foule nombreuse le recoit, l'accompagne +jusqu'a sa demeure aux cris de _vive Lafayette_, et vient meme planter +un _mai_ devant sa porte. Ces temoignages d'un ancien devouement +touchaient le general, et intimidaient les Jacobins. Mais il fallait +profiter de ces restes de devouement, et les exciter davantage, +pour les rendre efficaces. Quelques chefs de la garde nationale +particulierement devoues a la famille royale s'adresserent a la cour +pour savoir ce qu'il fallait faire. Le roi et la reine furent tous +deux d'avis qu'on ne devait pas seconder M. de Lafayette[1]. Il se +trouva donc abandonne par la seule portion de la garde nationale sur +laquelle on put encore s'appuyer. Neanmoins, voulant servir le roi +malgre lui-meme, il s'entendit avec ses amis. Mais ceux-ci n'etaient +pas mieux d'accord. Les uns, et particulierement Lally-Tolendal, +desiraient qu'il agit promptement contre les jacobins, et qu'il les +attaquat de vive force dans leur club. Les autres, tous membres du +departement et de l'assemblee, s'appuyant sans cesse sur la loi, +n'ayant de ressources qu'en elle, n'en voulaient pas conseiller +la violation, et s'opposaient a toute attaque ouverte. Neanmoins +Lafayette prefera le plus hardi de ces deux conseils: il assigna un +rendez-vous a ses partisans pour aller avec eux chasser les jacobins +de leur salle, et en murer les portes. Mais, quoique le lieu de +la reunion fut fixe, peu s'y rendirent, et Lafayette fut dans +l'impossibilite d'agir. Cependant, tandis qu'il etait desespere de se +voir si mal seconde, les jacobins, qui ignoraient la defection des +siens, furent saisis d'une terreur panique, et abandonnerent leur +club. Ils coururent chez Dumouriez, qui n'etait pas encore parti pour +l'armee; ils le presserent de se mettre a leur tete et de marcher +contre Lafayette; mais leur offre ne fut point acceptee. Lafayette +resta encore un jour a Paris au milieu des denonciations, des menaces +et des projets d'assassinat, et partit enfin desespere de son inutile +devouement, et du funeste entetement de la cour. Et c'est ce meme +homme, si completement abandonne lorsqu'il venait s'exposer aux +poignards pour sauver le roi, qu'on a accuse d'avoir trahi Louis XVI! +Les ecrivains de la cour ont pretendu que ses moyens etaient mal +combines: sans doute il etait plus facile et plus sur, du moins en +apparence, de se servir de quatre-vingt mille Prussiens; mais a Paris, +et avec le projet de ne pas appeler l'etranger, que pouvait-on de +plus, que de se mettre a la tete de la garde nationale, et imposer aux +jacobins en les dispersant? + +Lafayette partit avec l'intention de servir encore le roi, et de lui +menager, s'il etait possible, les moyens de quitter Paris. Il ecrivit +a l'assemblee une lettre ou il repeta avec plus d'energie encore tout +ce qu'il avait dit lui-meme contre ce qu'il appelait les factieux. + +A peine le parti populaire fut-il delivre des craintes que lui avaient +causees la presence et les projets du general, qu'il continua ses +attaques contre la cour, et persista a demander un compte rigoureux +des moyens qu'elle prenait pour preserver le territoire. On savait +deja, quoique le pouvoir executif n'en eut rien notifie a l'assemblee, +que les Prussiens avaient rompu la neutralite, et qu'ils s'avancaient +par Coblentz au nombre de quatre-vingt mille hommes, tous vieux +soldats du grand Frederic, et commandes par le duc de Brunswick, +general celebre. Luckner, ayant trop peu de troupes et ne comptant +pas assez sur les Belges, avait ete oblige de se retirer sur Lille et +Valenciennes. Un officier avait brule, en se retirant de Courtray, +les faubourgs de la ville, et on avait cru que le but de cette mesure +cruelle etait d'aliener les Belges. Le gouvernement ne faisait rien +pour augmenter la force de nos armees, qui n'etait tout au plus, sur +les trois frontieres, que de deux cent trente mille hommes. Il ne +prenait aucun de ces moyens puissans qui reveillent le zele et +l'enthousiasme d'une nation. L'ennemi enfin pouvait etre dans six +semaines a Paris. + +La reine y comptait, et en faisait la confidence a une de ses dames. +Elle avait l'itineraire des emigres et du roi de Prusse. Elle savait +que tel jour ils pouvaient etre a Verdun, tel autre a Lille, et qu'on +devait faire le siege de cette derniere place. Cette malheureuse +princesse esperait, disait-elle, etre delivree dans un mois[2]. Helas! +que n'en croyait-elle plutot les sinceres amis qui lui representaient +les inconveniens des secours etrangers et inutiles; qu'ils +arriveraient assez tot pour la compromettre, mais trop tard pour la +sauver! Que n'en croyait-elle ses propres craintes a cet egard, et les +sinistres pressentimens qui l'assiegeaient quelquefois! + +On a vu que le moyen auquel le parti national tenait le plus, c'etait +une reserve de vingt mille federes sous Paris. Le roi, comme on l'a +dit, s'etait oppose a ce projet. Il fut somme, dans la personne de ses +ministres, de s'expliquer sur les precautions qu'il avait prises +pour suppleer aux mesures ordonnees parle decret non sanctionne. Il +repondit en proposant un projet nouveau, qui consistait a diriger +sur Soissons une reserve de quarante-deux bataillons de volontaires +nationaux, pour remplacer l'ancienne reserve, qu'on venait d'epuiser +en completant les deux principales armees. C'etait en quelque sorte le +premier decret, a une difference pres, que les patriotes regardaient +comme tres importante, c'est que le camp de reserve serait forme entre +Paris et la frontiere, et non pres de Paris meme. Ce plan avait ete +accueilli par des murmures et renvoye au comite militaire. + +Depuis, plusieurs departemens et municipalites, excites par leur +correspondance avec Paris, avaient resolu d'executer le decret du +camp de vingt mille hommes, quoiqu'il ne fut pas sanctionne. Les +departemens des Bouches-du-Rhone, de la Gironde, de l'Herault, +donnerent le premier exemple, et furent bientot imites par d'autres. +Tel fut le commencement de l'insurrection. + +Des que ces levees spontanees furent connues, l'assemblee, modifiant +le projet des quarante-deux nouveaux bataillons, propose par le roi, +decreta que les bataillons qui, dans leur zele, s'etaient deja mis en +marche avant d'avoir ete legalement appeles, passeraient par Paris, +pour s'y faire inscrire a la municipalite de cette ville; qu'ils +seraient ensuite diriges sur Soissons, pour y camper; enfin que ceux +qui pourraient se trouver a Paris avant le 14 juillet, jour de la +federation, assisteraient a cette solennite nationale. Cette fete +n'avait pas eu lieu en 91 a cause de la fuite a Varennes, et +on voulait la celebrer en 92 avec eclat. L'assemblee ajouta +qu'immediatement apres la celebration, les federes s'achemineraient +vers le lieu de leur destination. + +C'etait la tout a la fois autoriser l'insurrection, et renouveler, +a peu de chose pres, le decret non sanctionne. La seule difference, +c'est que les federes ne faisaient que passer a Paris. Mais +l'important etait de les y amener; et, une fois arrives, mille +circonstances pouvaient les y retenir. Le decret fut immediatement +envoye au roi, et sanctionne le lendemain. + +A cette mesure importante on en joignit une autre: on se defiait d'une +partie des gardes nationales, et surtout des etats-majors, qui, a +l'exemple des directoires de departement, en se rapprochant de la +haute autorite par leurs grades, penchaient davantage en sa faveur. +C'etait surtout celui de la garde nationale de Paris qu'on voulait +atteindre; mais ne pouvant pas le faire directement, on decreta que +tous les etats-majors, dans les villes de plus de cinquante mille +ames, seraient dissous et reelus[3]. L'etat d'agitation ou se trouvait +la France assurant aux hommes les plus ardens une influence toujours +croissante, cette reelection devait amener des sujets devoues au parti +populaire et republicain. + +C'etaient la de grandes mesures emportees de vive force sur le cote +droit et la cour. Cependant rien de tout cela ne paraissait assez +rassurant aux patriotes contre les dangers imminens dont ils se +croyaient menaces. Quarante mille Prussiens, tout autant d'Autrichiens +et de Sardes, s'avancant sur nos frontieres; une cour probablement +d'accord avec l'ennemi, n'employant aucun moyen pour multiplier les +armees et exciter la nation, usant au contraire du _veto_ pour dejouer +les mesures du corps legislatif, et de la liste civile pour se +procurer des partisans a l'interieur; un general qu'on ne supposait +pas capable de s'unir a l'emigration pour livrer la France, mais +qu'on voyait dispose a soutenir la cour contre le peuple; toutes ces +circonstances effrayaient les esprits, et les agitaient profondement. +_La patrie est en danger_, etait le cri general. Mais comment prevenir +ce danger? telle etait la difficulte. On n'etait pas meme d'accord sur +les causes. Les constitutionnels et les partisans de la cour, aussi +terrifies que les patriotes eux-memes, n'imputaient les dangers qu'aux +factieux, ils ne tremblaient que pour la royaute, et ne voyaient de +peril que dans la desunion. Les patriotes au contraire, ne trouvaient +le peril que dans l'invasion, et n'en accusaient que la cour, ses +refus, ses lenteurs, ses secretes menees. Les petitions se croisaient: +les unes attribuaient tout aux jacobins, les autres a la cour, +designee tour a tour sous les noms du _chateau_, du _pouvoir +executif_, du _veto_. L'assemblee ecoutait, et renvoyait tout a la +commission extraordinaire des douze, chargee depuis long-temps de +chercher et de proposer des moyens de salut. Son plan etait desire +avec impatience. En attendant, partout des placards menacans +couvraient les murs; les feuilles publiques, aussi hardies que les +affiches, ne parlaient que d'abdication forcee et de decheance. +C'etait l'objet de tous les entretiens, et on semblait ne garder +quelque mesure que dans l'assemblee. La, les attaques contre la +royaute n'etaient encore qu'indirectes. On avait propose, par exemple, +de supprimer le _veto_ pour les decrets de circonstance; plusieurs +fois il avait ete question de la liste civile, de son emploi coupable, +et on avait parle, ou de la reduire, ou de l'assujettir a des comptes +publics. + +La cour n'avait jamais refuse deceder aux instances de l'assemblee, et +d'augmenter materiellement les moyens de defense. Elle ne l'aurait pas +pu sans se compromettre trop ouvertement; et d'ailleurs elle devait +peu redouter l'augmentation numerique d'armees qu'elle croyait +completement desorganisees. Le parti populaire voulait, au contraire, +de ces moyens extraordinaires qui annoncent une grande resolution, et +qui souvent font triompher la cause la plus desesperee. Ce sont +ces moyens que la commission des douze imagina enfin apres un long +travail, et proposa a l'assemblee. Elle s'etait arretee au projet +suivant: + +Lorsque le peril deviendrait extreme, le corps legislatif devait le +declarer lui-meme, par cette formule solennelle: _La patrie est en +danger_. + +A cette declaration, toutes les autorites locales, les conseils +des communes, ceux des districts et des departemens, l'assemblee +elle-meme, comme la premiere des autorites, devaient etre en +permanence, et sieger sans interruption. Tous les citoyens, sous les +peines les plus graves, seraient tenus de remettre aux autorites les +armes qu'ils possedaient, pour qu'il en fut fait la distribution +convenable. Tous les hommes, vieux et jeunes, en etat de servir, +devaient etre enroles dans les gardes nationales. Les uns etaient +mobilises, et transportes au siege des diverses autorites de district +et de departement; les autres pourraient etre envoyes partout ou le +besoin de la patrie l'exigerait, soit au dedans, soit au dehors. +L'uniforme n'etait pas exige de ceux qui ne pourraient en faire les +frais. Tous les gardes nationaux transportes hors de leur domicile +recevraient la solde des volontaires. Les autorites etaient chargees +de se pourvoir de munitions. Un signe de rebellion, arbore avec +intention, etait puni de mort. Toute cocarde, tout drapeau etaient +reputes seditieux, excepte la cocarde et le drapeau tricolore. + +D'apres ce projet, toute la nation etait en eveil et en armes; elle +avait le moyen de deliberer, de se battre partout, et a tous les +instans; elle pouvait se passer du gouvernement, et suppleer a son +inaction. Cette agitation sans but des masses populaires etait +regularisee et dirigee. Si enfin, apres cet appel, les Francais ne +repondaient pas, on ne devait plus rien a une nation qui ne faisait +rien pour elle-meme. Une discussion des plus vives ne tarda pas, comme +on le pense bien, a s'engager sur ce projet. + +Le depute Pastoret fit le rapport preliminaire le 30 juin. + +Il ne satisfit personne, en donnant a tout le monde des torts, en les +compensant les uns par les autres, et en ne fixant point d'une maniere +positive les moyens de parer aux dangers publics. Apres lui, le depute +Jean de Bry motiva nettement et avec moderation le projet de la +commission. La discussion, une fois ouverte, ne fut bientot qu'un +echange de reproches. Elle donna essor aux imaginations bouillantes et +precoces, qui vont droit aux moyens extremes. La grande loi du salut +public, c'est-a-dire la dictature, c'est-a-dire le moyen de tout +faire, avec la chance d'en user cruellement, mais puissamment, cette +loi, qui ne devait etre decretee que dans la convention, fut cependant +proposee dans la legislative. + +M. Delaunay d'Angers proposa a l'assemblee de declarer que, +jusqu'apres l'eloignement du danger, elle ne _consulterait que la loi +imperieuse et supreme du salut public_. + +C'etait, avec une formule abstraite et mysterieuse, supprimer +evidemment la royaute, et declarer l'assemblee souveraine absolue. +M. Delaunay disait que la revolution n'etait pas achevee, qu'on se +trompait si on le croyait, et qu'il fallait garder les lois fixes pour +la revolution sauvee, et non pour la revolution a sauver; il disait en +un mot tout ce qu'on dit ordinairement en faveur de la dictature, dont +l'idee se presente toujours dans les momens de danger. La reponse des +deputes du cote droit etait naturelle: on violait, suivant eux, les +sermens pretes a la constitution, en creant une autorite qui absorbait +les pouvoirs regles et etablis. Leurs adversaires repliquaient en +alleguant que l'exemple de la violation etait donne, qu'il ne fallait +pas se laisser prevenir et surprendre sans defense.--Mais prouvez +donc, reprenaient les partisans de la cour, que cet exemple est donne, +et qu'on a trahi la constitution. A ce defi on repondait par de +nouvelles accusations contre la cour, et ces accusations etaient +repoussees a leur tour par des reproches aux agitateurs.--Vous +etes des factieux.--Vous etes des traitres.--Tel etait le reproche +reciproque et eternel, telle etait la question a resoudre. + +M. de Jaucourt voulait renvoyer la proposition aux Jacobins, tant il +la trouvait violente. M. Isnard, a l'ardeur duquel elle convenait, +demandait qu'elle fut prise en consideration, et que le discours de +M. Delaunay fut envoye aux departemens pour etre oppose a celui de M. +Pastoret, qui n'etait qu'_une dose d'opium donnee a un agonisant_. + +M. de Vaublanc reussit a se faire ecouter en disant que la +constitution pouvait se sauver par la constitution; que le projet +de M. Jean de Bry en etait la preuve, et qu'il fallait imprimer +le discours de M. Delaunay, si l'on voulait, mais au moins ne +pas l'envoyer aux departemens, et revenir a la proposition de la +commission. La discussion fut en effet remise au 3 juillet. + +Un depute n'avait pas encore parle, c'etait Vergniaud. Membre de la +Gironde, et son plus grand orateur, il en etait neanmoins independant. +Soit insouciance, soit veritable elevation, il semblait au-dessus des +passions de ses amis; et en partageant leur ardeur patriotique, il ne +partageait pas toujours leur preoccupation et leur emportement, Quand +il se decidait dans une question, il entrainait, par son eloquence +et par une certaine impartialite reconnue, cette partie flottante de +l'assemblee que Mirabeau maitrisait autrefois par sa dialectique et sa +vehemence. Partout les masses incertaines appartiennent au talent et a +la raison[4]. + +On avait annonce qu'il parlerait le 3 juillet; une foule immense +etait accourue pour entendre ce grand orateur, sur une question qu'on +regardait comme decisive. + +Il prend en effet la parole[5], et jette un premier coup d'oeil sur la +France. "Si on ne croyait, dit-il, a l'amour imperissable du peuple +pour la liberte, on douterait si la revolution retrograde ou si elle +arrive a son terme. Nos armees du Nord avancaient en Belgique, et tout +a coup elles se replient; le theatre de la guerre est reporte sur +notre territoire, et il ne restera de nous chez les malheureux Belges, +que le souvenir des incendies qui auront eclaire notre retraite! Dans +le meme temps, une formidable armee de Prussiens menace le Rhin, +quoiqu'on nous eut fait esperer que leur marche ne serait pas si +prompte. + +"Comment se fait-il qu'on ait choisi ce moment pour renvoyer les +ministres populaires, pour rompre la chaine de leurs travaux, livrer +l'empire a des mains inexperimentees, et repousser les mesures utiles +que nous avons cru devoir proposer?... Serait-il vrai que l'on redoute +nos triomphes?... Est-ce du sang de Coblentz, ou du votre, que l'on +est avare?... Veut-on regner sur des villes abandonnees, sur des +champs devastes?... Ou sommes-nous enfin?... Et vous, Messieurs, +qu'allez-vous entreprendre de grand pour la chose publique?... + +"Vous, qu'on se flatte d'avoir intimides; vous dont on se flatte +d'alarmer les consciences en qualifiant votre patriotisme d'esprit de +faction, comme si on n'avait pas appele factieux ceux qui preterent le +serment du Jeu de Paume; vous qu'on a tant calomnies, parce que +vous etes etrangers a une caste orgueilleuse que la constitution a +renversee dans la poussiere; vous a qui on suppose des intentions +coupables, comme si, investis d'une autre puissance que celle de +la loi, vous aviez une liste civile; vous que, par une hypocrite +moderation, on voudrait refroidir sur les dangers du peuple; vous que +l'on a su diviser, mais qui, dans ce moment de danger, deposerez vos +haines, vos miserables dissensions, et ne trouverez pas si doux de +vous hair, que vous preferiez cette infernale jouissance au salut de +la patrie; vous tous enfin, ecoutez-moi: quelles sont vos ressources? +que vous commande la necessite? que vous permet la constitution?" + +Pendant ce debut, de nombreux applaudissemens ont couvert la voix de +l'orateur. Il continue et decouvre deux genres de dangers, les uns +interieurs, les autres exterieurs. + +"Pour prevenir les premiers, l'assemblee a propose un decret contre +les pretres, et, soit que le genie de Medicis erre encore sous les +voutes des Tuileries, soit qu'un Lachaise ou un Letellier trouble +encore le coeur du prince, le decret a ete refuse par le trone. Il +n'est pas permis de croire, sans faire injure au roi, qu'il veuille +les troubles religieux. Il se croit donc assez puissant, il a donc +assez des anciennes lois pour assurer la tranquillite publique. Que +ses ministres en repondent donc sur leur tete, puisqu'ils ont les +moyens de l'assurer! + +"Pour prevenir les dangers exterieurs, l'assemblee avait imagine un +camp de reserve: le roi l'a repousse. Ce serait lui faire injure que +de croire qu'il veut livrer la France; il doit donc avoir des forces +suffisantes pour la proteger; ses ministres doivent donc nous +repondre, sur leur tete, du salut de la patrie." + +Jusqu'ici l'orateur s'en tient, comme on voit, a la responsabilite +ministerielle, et se borne a la rendre plus menacante. "Mais, +ajoute-t-il, ce n'est pas tout de jeter les ministres dans l'abime que +leur mechancete ou leur impuissance aurait creuse.... Qu'on m'ecoute +avec calme, qu'on ne se hate pas de me deviner...." + +A ces mots l'attention redouble; un silence profond regne dans +l'assemblee. "C'est au nom _du roi_, dit-il, que les princes francais +ont tente de soulever l'Europe; c'est pour venger _la dignite du roi_ +que s'est conclu le traite de Pilnitz; c'est pour venir _au secours du +roi_ que le souverain de Boheme et de Hongrie nous fait la guerre, que +la Prusse marche vers nos frontieres. Or, je lis dans la constitution: +"Si le roi se met a la tete d'une armee et en dirige les forces contre +la nation, ou s'il ne s'oppose pas, par un acte formel, a une telle +entreprise qui s'executerait en son nom, il sera cense avoir abdique +la royaute." + +"Qu'est-ce qu'un acte formel d'opposition? Si cent mille Autrichiens +marchaient vers la Flandre, cent mille Prussiens vers l'Alsace, et que +le roi leur opposat dix ou vingt mille hommes, aurait-il fait un _acte +formel_ d'opposition? + +"Si le roi, charge de notifier les hostilites imminentes, instruit des +mouvemens de l'armee prussienne, n'en donnait aucune connaissance a +l'assemblee nationale; si un camp de reserve, necessaire pour arreter +les progres de l'ennemi dans l'interieur, etait propose, et que le +roi y substituat un plan incertain et tres long a executer; si le +roi laissait le commandement d'une armee a un general intrigant, et +suspect a la nation; si un autre general, nourri loin de la corruption +des cours et familier avec la victoire, demandait un renfort, et que +par un refus le roi lui dit: _Je te defends de vaincre_; pourrait-on +dire que le roi a fait un _acte formel_ d'opposition? + +"J'ai exagere plusieurs faits, reprend Vergniaud pour oter tout +pretexte a des applications purement hypothetiques. Mais si, tandis +que la France nagerait dans le sang, le roi vous disait: Il est vrai +que les ennemis pretendent agir pour moi, pour ma dignite, pour mes +droits, mais j'ai prouve que je n'etais pas leur complice: j'ai mis +des armees en campagne; ces armees etaient trop faibles, mais +la constitution ne fixe pas le degre de leurs forces: je les ai +rassemblees trop tard, mais la constitution ne fixe pas le temps de +leur reunion: j'ai arrete un general qui allait vaincre, mais la +constitution n'ordonne pas les victoires: j'ai eu des ministres qui +trompaient l'assemblee et desorganisaient le gouvernement, mais leur +nomination m'appartenait: l'assemblee a rendu des decrets utiles que +je n'ai pas sanctionnes, mais j'en avais le droit: j'ai fait tout ce +que la constitution m'a prescrit; il n'est donc pas possible de douter +de ma fidelite pour elle." + +De vifs applaudissemens eclatent de toutes parts. "Si donc, reprend +Vergniaud, le roi vous tenait ce langage, ne seriez-vous pas en droit +de lui repondre: O roi! qui, comme le tyran Lysandre, avez cru que la +verite ne valait pas mieux que le mensonge, qui avez feint de n'aimer +les lois que pour conserver la puissance qui vous servirait a les +braver, etait-ce nous defendre que d'opposer aux soldats etrangers des +forces dont l'inferiorite ne laissait pas meme d'incertitude sur leur +defaite? Etait-ce nous defendre que d'ecarter les projets tendant a +fortifier l'interieur? Etait-ce nous defendre que de ne pas reprimer +un general qui violait la constitution, et d'enchainer le courage de +ceux qui la servaient?... La constitution vous laissa-t-elle le choix +des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit-elle chef de +l'armee pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle enfin +le droit de sanction, une liste civile et tant de prerogatives pour +perdre constitutionnellement la constitution et l'empire? Non! non! +homme que la generosite des Francais n'a pu rendre sensible, que le +seul amour du despotisme a pu toucher... vous n'etes plus rien pour +cette constitution que vous avez si indignement violee, pour ce peuple +que vous avez si lachement trahi!... + +"Mais non, reprend l'orateur, si nos armees ne sont point completes, +le roi n'en est sans doute pas coupable; sans doute il prendra les +mesures necessaires pour nous sauver, sans doute la marche des +Prussiens ne sera pas aussi triomphante qu'ils l'esperent; mais il +fallait tout prevoir et tout dire, car la franchise peut seule nous +sauver." + +Vergniaud finit en proposant un message a Louis XVI, ferme, mais +respectueux, qui l'oblige a opter entre la France et l'etranger, et +lui apprenne que les Francais sont resolus a perir ou a triompher avec +la constitution. Il veut en outre qu'on declare la patrie en danger, +pour reveiller dans les coeurs ces grandes affections qui ont anime +les grands peuples, et qui sans doute se retrouveront dans les +Francais; car ce ne sera pas, dit-il, dans les Francais regeneres de +89 que la nature se montrera degradee. Il veut enfin qu'on mette un +terme a des dissensions dont le caractere devient sinistre, et qu'on +reunisse ceux qui sont dans Rome et sur le mont Aventin. + +En prononcant ces derniers mots, la voix de l'orateur etait alteree, +l'emotion generale. Les tribunes, le cote gauche, le cote droit, tout +le monde applaudissait. Vergniaud quitte la tribune, et il est entoure +par une foule empressee de le feliciter. Seul jusqu'alors il avait ose +parler a l'assemblee de la decheance dont tout le monde s'entretenait +dans le public, mais il ne l'avait presentee que d'une maniere +hypothetique, et avec des formes encore respectueuses, quand on les +compare au langage inspire par les passions du temps. + +Dumas veut repondre. Il essaie d'improviser apres Vergniaud, et devant +des auditeurs encore tout pleins de ce qu'ils venaient d'eprouver. Il +reclame plusieurs fois le silence et une attention qui n'etait plus +pour lui. Il s'appesantit sur les reproches faits au pouvoir executif. +"La retraite de Luckner est due, dit-il, au sort des batailles, qu'on +ne peut regler du fond des cabinets. Sans doute vous avez confiance en +Luckner?--Oui! oui," s'ecrie-t-on; et Kersaint demande un decret qui +declare que Luckner a conserve la confiance nationale. Le decret est +rendu, et Dumas continue. Il dit avec raison que si on a confiance +en ce general, on ne peut regarder l'intention de sa retraite comme +coupable ou suspecte; que, quant au defaut de forces dont on se +plaint, le marechal sait lui-meme qu'on a reuni pour cette entreprise +toutes les troupes alors disponibles; que d'ailleurs tout devait etre +deja prepare par l'ancien ministere girondin, auteur de la guerre +offensive, et que s'il n'y avait pas de moyens suffisans, la faute en +etait a ce ministere seul; que les nouveaux ministres n'avaient pas pu +tout reparer avec quelques courriers, et qu'enfin ils avaient donne +carte blanche a Luckner, et lui avaient laisse le pouvoir d'agir +suivant les circonstances et le terrain. + +"On a refuse le camp de vingt mille hommes, ajoute Dumas, mais d'abord +les ministres ne sont pas responsables du _veto_, et ensuite le projet +qu'ils y ont substitue valait mieux que celui propose par l'assemblee, +parce qu'il ne paralysait pas les moyens de recrutement. On a refuse +le decret contre les pretres, mais il n'y a pas besoin de lois +nouvelles pour assurer la tranquillite publique; il ne faut que du +calme, de la surete, du respect pour la liberte individuelle et la +liberte des cultes. Partout ou ces libertes ont ete respectees, les +pretres n'ont pas ete seditieux." Dumas justifie enfin le roi en +objectant qu'il n'avait pas voulu la guerre, et Lafayette en rappelant +qu'il avait toujours aime la liberte. + +Le decret propose par la commission des douze, pour regler les formes +d'apres lesquelles on declarerait la patrie en danger, fut rendu au +milieu des plus vifs applaudissemens. Mais on ajourna la declaration +du danger, parce qu'on ne crut pas devoir le proclamer encore. Le roi, +sans doute excite par tout ce qui avait ete dit, notifia a l'assemblee +les hostilites imminentes de la Prusse, qu'il fonda sur la convention +de Pilnitz, sur l'accueil fait aux rebelles, sur les violences +exercees envers les commercans francais, sur le renvoi de notre +ministre, et le depart de Paris de l'ambassadeur prussien; enfin, sur +la marche des troupes prussiennes au nombre de cinquante-deux mille +hommes. "Tout me prouve, ajoutait le message du roi, une alliance +entre Vienne et Berlin. (On rit a ces mots.) Aux termes de la +constitution, j'en donne avis au corps legislatif."--Oui, repliquent +plusieurs voix, quand les Prussiens sont a Coblentz!--Le message fut +renvoye a la commission des douze. + +La discussion sur les formes de la declaration du _danger de la +patrie_ fut continuee. On decreta que cette declaration serait +consideree comme une simple proclamation, et que par consequent elle +ne serait pas soumise a la sanction royale; ce qui n'etait pas tres +juste, puisqu'elle renfermait des dispositions legislatives. Mais +deja, sans avoir voulu la proclamer, on suivait la loi du salut +public. + +Les disputes, devenaient tous les jours plus envenimees. Le voeu +de Vergniaud, de reunir ceux qui etaient dans Rome et sur le mont +Aventin, ne se realisait pas; les craintes qu'on s'inspirait +reciproquement se changeaient en une haine irreconciliable. + +Il y avait dans l'assemblee un depute nomme Lamourette, eveque +constitutionnel de Lyon, qui n'avait jamais vu dans la liberte que le +retour a la fraternite primitive, et qui s'affligeait autant qu'il +s'etonnait des divisions de ses collegues. Il ne croyait a aucune +haine veritable des uns a l'egard des autres, et ne leur supposait a +tous que des mefiances injustes. Le 7 juillet, au moment ou on allait +continuer la discussion sur le danger de la patrie, il demande la +parole pour une motion d'ordre; et, s'adressant a ses collegues avec +le ton le plus persuasif et la figure la plus noble, il leur dit que +tous les jours on leur propose des mesures terribles pour faire cesser +le danger de la patrie; que, pour lui, il croit a des moyens plus doux +et plus efficaces. C'est la division des representans qui cause tous +les maux, et c'est a cette desunion qu'il faut apporter remede. "Oh! +s'ecrie le digne pasteur, celui qui reussirait a vous reunir, celui-la +serait le veritable vainqueur de l'Autriche et de Coblentz. On dit +tous les jours que votre reunion est impossible au point ou sont les +choses... ah! j'en fremis!... mais c'est la une injure: il n'y +a d'irreconciliables que le crime et la vertu. Les gens de bien +disputent vivement, parce qu'ils ont la conviction sincere de leurs +opinions, mais ils ne sauraient se hair! Messieurs, le salut public +est dans vos mains, que tardez-vous de l'operer?... + +"Que se reprochent les deux parties de l'assemblee? L'une accuse +l'autre de vouloir modifier la constitution par la main des etrangers, +et celle-ci accuse la premiere de vouloir renverser la monarchie +pour etablir la republique. Eh bien, messieurs, foudroyez d'un +meme anatheme et la republique et les deux chambres, vouez-les a +l'execration commune par un dernier et irrevocable serment jurons +de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment; jurons-nous +fraternite eternelle! Que l'ennemi sache que ce que nous voulons, nous +le voulons tous, et la patrie est sauvee!" + +L'orateur avait a peine acheve ces derniers mots, que les deux cotes +de l'assemblee etaient debout, applaudissant a ses genereux sentimens, +et presses de decharger le poids de leurs animosites reciproques, Au +milieu d'une acclamation universelle, on voue a l'execration publique +tout projet d'alterer la constitution par les deux chambres ou par la +republique, et on se precipite des bancs opposes pour s'embrasser. +Ceux qui avaient attaque et ceux qui avaient defendu Lafayette, le +veto, la liste civile, les factieux et les traitres, sont dans les +bras, les uns des autres; toutes les distinctions sont confondues, +et l'on voit s'embrassant MM. Pastoret et Condorcet, qui la veille +s'etaient reciproquement maltraites dans les feuilles publiques. Il +n'y a plus de cote droit ni de cote gauche, et tous les deputes sont +indistinctement assis les uns aupres des autres. Dumas est aupres de +Bazire, Jaucourt aupres de Merlin, et Ramont aupres de Chabot. + +On decide aussitot qu'on informera les provinces, l'armee et le roi, +de cet heureux evenement; une deputation, conduite par Lamourette, se +rend au chateau. Lamourette retourne, annoncant l'arrivee du roi +qui vient, comme au 4 fevrier 1790, temoigner sa satisfaction a +l'assemblee, et lui dire qu'il etait fache d'attendre une deputation, +car il lui tardait bien d'accourir au milieu d'elle. + +L'enthousiasme est porte au comble par ces paroles, et, a en croire le +cri unanime, la patrie est sauvee. Y avait-il la un roi et huit +cents deputes hypocrites qui, formant a l'improviste le projet de se +tromper, feignaient l'oubli des injures pour se trahir ensuite avec +plus de surete? Non, sans doute; un tel projet ne se forme pas chez un +si grand nombre d'hommes, subitement, sans premeditation anterieure. +Mais la haine pese; il est si doux d'en decharger le poids! et +d'ailleurs, a la vue des evenemens les plus menacans, quel etait +le parti, qui dans l'incertitude de la victoire, n'eut consenti +volontiers a garder le present tel qu'il etait, pourvu qu'il fut +assure? Ce fait prouve, comme tant d'autres, que la mefiance et la +crainte produisaient toutes les haines, qu'un moment de confiance les +faisait disparaitre, et que le parti qu'on appelait republicain +ne songeait pas a la republique par systeme, mais par desespoir. +Pourquoi, rentre dans son palais, le roi n'ecrivait-il pas +sur-le-champ a la Prusse et a l'Autriche? Pourquoi ne joignait-il pas +a ces mesures secretes quelque mesure publique et grande? Pourquoi ne +disait-il pas comme son aieul Louis XIV, a l'approche de l'ennemi: +_Nous irons tous_! + +Mais le soir on annonca a l'assemblee le resultat de la procedure +instruite par le departement contre Petion et Manuel, et ce resultat +etait la suspension de ces deux magistrats. D'apres ce qu'on a su +depuis, de la bouche de Petion lui-meme, il est probable qu'il aurait +pu empecher le mouvement du 20 juin, puisque plus tard il en empecha +d'autres. A la verite, on l'ignorait alors, mais on presumait +fortement sa connivence avec les agitateurs, et de plus, on avait +a lui reprocher quelques infractions aux lois, comme, par exemple, +d'avoir mis la plus grande lenteur dans ses communications aux +diverses autorites, et d'avoir souffert que le conseil de la commune +prit un arrete contraire a celui du departement, en decidant que les +petitionnaires seraient recus dans les rangs de la garde nationale. +La suspension prononcee par le departement etait donc legale et +courageuse, mais impolitique. Apres la reconciliation du matin, n'y +avait-il pas en effet la plus grande imprudence a signifier, le soir +meme, la suspension de deux magistrats jouissant de la plus grande +popularite? A la verite, le roi s'en referait a l'assemblee, mais elle +ne dissimula pas son mecontentement, et elle lui renvoya la decision +pour qu'il se prononcat lui-meme. Les tribunes recommencerent leurs +cris accoutumes; une foule de petitions vinrent demander _Petion ou la +mort_, et le depute Grangeneuve, dont la personne avait ete +insultee, exigea le rapport contre l'auteur de l'outrage: ainsi la +reconciliation etait deja oubliee. Brissot, dont le tour etait venu +de parler sur la question du danger public, demandait du temps pour +modifier les expressions de son discours, a cause de la reconciliation +qui etait survenue depuis; il ne put neanmoins s'empecher de rappeler +tous les faits de negligence et de lenteur reproches a la cour; et, +malgre la pretendue reconciliation, il finit par demander qu'on +traitat solennellement la question de la decheance, qu'on accusat les +ministres pour avoir notifie si tard les hostilites de la Prusse, que +l'on creat une commission secrete composee de sept membres, et chargee +de veiller au salut public, qu'on vendit les biens des emigres, +qu'on accelerat l'organisation des gardes nationales, et qu'enfin on +declarat sans delai _la patrie en danger_. + +On apprit en meme temps la conspiration de Dussaillant, ancien noble, +qui, a la tete de quelques insurges, s'etait empare du fort de Bannes +dans le departement de l'Ardeche, et qui menacait de la toute la +contree environnante. Les dispositions des puissances furent aussi +exposees a l'assemblee par le ministere. La maison d'Autriche, +entrainant la Prusse, l'avait decidee a marcher contre la France; +cependant les disciples de Frederic murmuraient contre cette alliance +impolitique. Les electorats etaient tous nos ennemis ouverts ou +caches. La Russie s'etait declaree la premiere contre la revolution, +elle avait accede au traite de Pilnitz, elle avait flatte les projets +de Gustave, et seconde les emigres; tout cela, pour tromper la Prusse +et l'Autriche, et les porter toutes deux sur la France, tandis qu'elle +agissait contre la Pologne. Dans le moment, elle traitait avec MM. +de Nassau et d'Esterhazy, chefs des emigres; cependant, malgre ses +fastueuses promesses, elle leur avait seulement accorde une fregate, +pour se delivrer de leur presence a Petersbourg. La Suede etait +immobile depuis la mort de Gustave, et recevait nos vaisseaux. Le +Danemarck promettait une stricte neutralite. On pouvait se regarder +comme en guerre avec la cour de Turin. Le pape preparait ses foudres. +Venise etait neutre, mais semblait vouloir proteger Trieste de ses +flottes. L'Espagne, sans entrer ouvertement dans la coalition, ne +semblait cependant pas disposee a executer le pacte de famille, et a +rendre a la France les secours qu'elle en avait recus. L'Angleterre +s'engageait a la neutralite, et en donnait de nouvelles assurances. +Les Etats-Unis auraient voulu nous aider de tous leurs moyens, +mais ces moyens etaient nuls, a cause de leur eloignement et de la +faiblesse de leur population. + +A ce tableau, l'assemblee voulait declarer de suite la patrie en +danger; cependant la declaration fut renvoyee a un nouveau rapport de +tous les comites reunis. Le 11 juillet, apres ces rapports entendus +au milieu d'un silence profond, le president prononca la formule +solennelle: CITOYENS! LA PATRIE EST EN DANGER! + +Des cet instant, les seances furent declarees permanentes; des coups +de canon, tires de moment en moment, annoncerent cette grande crise; +toutes les municipalites, tous les conseils de district et de +departement siegerent sans interruption; toutes les gardes nationales +se mirent en mouvement. Des amphitheatres etaient eleves au milieu des +places publiques, et des officiers municipaux y recevaient sur une +table, portee par des tambours, le nom de ceux qui venaient s'enroler +volontairement: les enrolemens s'eleverent jusqu'a quinze mille dans +un jour. + +La reconciliation du 7 juillet et le serment qui l'avait suivie +n'avaient, comme on vient de voir, calme aucune mefiance. On songeait +toujours a se premunir contre les projets du chateau, et l'idee de +declarer le roi dechu ou de le forcer a abdiquer, se presentait a tous +les esprits, comme le seul remede possible aux maux qui menacaient la +France. Vergniaud n'avait fait qu'indiquer cette idee, et sous une +forme hypothetique; d'autres, et surtout le depute Torne, voulaient +que l'on considerat comme une proposition positive la supposition de +Vergniaud. Des petitions de toutes les parties de la France vinrent +preter le secours de l'opinion publique a ce projet desespere des +deputes patriotes. + +Deja la ville de Marseille avait fait une petition menacante, lue a +l'assemblee le 19 juin, et rapportee plus haut. Au moment ou la patrie +fut declaree en danger, il en arriva plusieurs autres encore. L'une +proposait d'accuser Lafayette, de supprimer le _veto_ dans certains +cas, de reduire la liste civile, et de reintegrer Manuel et Petion +dans leurs fonctions municipales. Une autre demandait, avec la +suppression du _veto_, la publicite des conseils. Mais la ville +de Marseille, qui avait donne le premier exemple de ces actes de +hardiesse, les porta bientot au dernier exces; elle fit une adresse +par laquelle elle engageait l'assemblee a abolir la royaute dans la +branche regnante, et a ne lui substituer qu'une royaute elective et +sans _veto_, c'est-a-dire une veritable _magistrature executive_, +comme dans les republiques. La stupeur produite par cette lecture fut +bientot suivie des applaudissemens des tribunes, et de la proposition +d'imprimer faite par un membre de l'assemblee. Cependant l'adresse fut +renvoyee a la commission des douze, pour recevoir l'application de la +loi qui declarait infame tout projet d'alterer la constitution. + +La consternation regnait a la cour; elle regnait aussi dans le parti +patriote, que des petitions hardies etaient loin de rassurer. Le roi +croyait qu'on en voulait a sa personne; il s'imaginait que le 20 juin +etait un projet d'assassinat manque; et c'etait certainement une +erreur, car rien n'eut ete plus facile que l'execution de ce crime, +s'il eut ete projete. Craignant un empoisonnement, lui et sa famille +prenaient leurs repas chez une dame de confiance de la reine, ou ils +ne mangeaient d'autres alimens que ceux qui etaient prepares dans les +offices du chateau[6]. Comme le jour de la federation approchait, la +reine avait fait preparer pour le roi un plastron compose de plusieurs +doublures d'etoffe, et capable de resister a un premier coup de +poignard. Cependant, a mesure que le temps s'ecoulait, et que l'audace +populaire augmentait, sans qu'aucune tentative d'assassinat eut lieu, +le roi commencait a mieux comprendre la nature de ses dangers; il +entrevoyait deja que ce n'etait plus un coup de poignard, mais une +condamnation juridique, qu'il avait a redouter; et le sort de Charles +Ier obsedait continuellement son imagination souffrante. + +Quoique rebute par la cour, Lafayette n'en etait pas moins resolu +de sauver le roi; il lui fit donc offrir un projet de fuite tres +hardiment combine. Il s'etait d'abord empare de Luckner, et avait +arrache a la facilite du vieux marechal jusqu'a la promesse de marcher +sur Paris. En consequence, Lafayette voulait que le roi fit mander lui +et Luckner, sous pretexte de les faire assister a la federation. La +presence de deux generaux lui semblait devoir imposer au peuple +et prevenir tous les dangers qu'on redoutait pour ce jour-la. Le +lendemain de la ceremonie, Lafayette voulait que Louis XVI sortit +publiquement de Paris, sous pretexte d'aller a Compiegne faire preuve +de sa liberte aux yeux de l'Europe. En cas de resistance il ne +demandait que cinquante cavaliers devoues pour l'arracher de Paris. De +Compiegne, des escadrons prepares devaient le conduire au milieu des +armees francaises, ou Lafayette s'en remettait a sa probite pour la +conservation des institutions nouvelles. Enfin, dans le cas ou aucun +de ces moyens n'aurait reussi, le general etait decide a marcher sur +Paris avec toutes ses troupes[7]. + +Soit que ce projet exigeat une trop grande hardiesse de la part de +Louis XVI, soit aussi que la repugnance de la reine pour Lafayette +l'empechat d'accepter ses secours, le roi les refusa de nouveau, et +lui fit faire une reponse assez froide, et peu digne du zele que le +general lui temoignait. "Le meilleur conseil, portait cette reponse, +a donner a M. de Lafayette, est de servir toujours d'epouvantail aux +factieux, en remplissant bien son metier de general[8]." + +Le jour de la federation approchait; le peuple et l'assemblee ne +voulaient pas que Petion manquat a la solennite du 14. Deja le roi +avait voulu se decharger sur l'assemblee du soin d'approuver ou +d'improuver l'arret du departement, mais l'assemblee, comme on l'a vu, +l'avait contraint a s'expliquer lui-meme; elle le pressait tous les +jours de faire connaitre sa decision, pour que cette question put etre +terminee avant le 14. Le 12, le roi confirma la suspension. Cette +nouvelle augmenta le mecontentement. L'assemblee se bata de prendre un +parti a son tour, et il est facile de deviner lequel. Le lendemain, +c'est-a-dire le 13, elle reintegra Petion. Mais, par un reste de +menagement, elle ajourna sa decision relativement a Manuel, qu'on +avait vu se promener en echarpe au milieu du tumulte du 20 juin sans +faire aucun usage de son autorite. + +Enfin le 14 juillet 1792 arriva: combien les temps etaient changes +depuis le 14 juillet 1790! Ce n'etait plus ni cet autel magnifique +desservi par trois cents pretres, ni ce vaste champ couvert de +soixante mille gardes nationaux, richement vetus et regulierement +organises; ni ces gradins lateraux charges d'une foule immense, ivre +de joie et de plaisir; ni enfin ce balcon ou les ministres, la famille +royale et l'assemblee assistaient a la premiere federation! Tout etait +change: on se haissait comme apres une fausse reconciliation, et +tous les emblemes annoncaient la guerre. Quatre-vingt-trois tentes +figuraient les quatre-vingt-trois departemens. A cote de chacune etait +un peuplier, au sommet duquel flottaient des banderoles aux trois +couleurs. Une grande tente etait destinee a l'assemblee et au roi, +une autre aux corps administratifs de Paris. Ainsi toute la France +semblait camper en presence de l'ennemi. L'autel de la patrie n'etait +plus qu'une colonne tronquee, placee au sommet de ces gradins qui +existaient encore dans le Champ-de-Mars, depuis la premiere ceremonie. +D'un cote on voyait un monument pour ceux qui etaient morts ou qui +allaient mourir a la frontiere; de l'autre un arbre immense appele +l'arbre de la feodalite. Il s'elevait au milieu d'un vaste bucher, et +portait sur ses branches des couronnes, des cordons bleus, des tiares, +des chapeaux de cardinaux, des clefs de Saint-Pierre, des manteaux +d'hermine, des bonnets de docteurs, des sacs de proces, des titres de +noblesse, des ecussons, des armoiries, etc. Le roi devait etre invite +a y mettre le feu. + +Le serment devait etre prete a midi. Le roi s'etait rendu dans les +appartemens de l'Ecole-Militaire; il y attendait le cortege national, +qui etait alle poser la premiere pierre d'une colonne qu'on voulait +placer sur les ruines de l'ancienne Bastille. Le roi avait une dignite +calme, la reine s'efforcait de surmonter une douleur trop visible. Sa +soeur, ses enfans l'entouraient. On s'emut dans les appartemens par +quelques expressions touchantes; les larmes mouillerent les yeux +de plus d'un assistant; enfin le cortege arriva. Jusque-la le +Champ-de-Mars avait ete presque vide; tout a coup la multitude fit +irruption. Sous le balcon ou etait place le roi, on vit defiler +pele-mele des femmes, des enfans, des hommes ivres, criant _vive +Petion! Petion ou la mort!_ et portant sur leurs chapeaux les mots +qu'ils avaient a la bouche; des federes se tenant sous le bras les uns +les autres, et transportant un relief de la Bastille, avec une presse +qu'on arretait de temps en temps, pour imprimer et repandre des +chansons patriotiques. Apres, venaient les legions de la garde +nationale, les regimens de troupes de ligne, conservant avec peine la +regularite de leurs rangs au milieu de cette populace flottante; enfin +les autorites elles-memes et l'assemblee. Le roi descendit alors, et, +place au milieu d'un carre de troupes, il s'achemina, avec le cortege, +vers l'autel de la patrie. La foule etait immense au milieu du +Champ-de-Mars, et ne permettait d'avancer que lentement. Apres +beaucoup d'efforts de la part des regimens, le roi parvint jusqu'aux +marches de l'autel. La reine, placee sur le balcon qu'elle n'avait pas +quitte, observait cette scene avec une lunette. La confusion sembla +s'augmenter un instant autour de l'autel, et le roi descendre d'une +marche; a cette vue la reine poussa un cri et jeta l'effroi autour +d'elle. Cependant la ceremonie s'acheva sans accident. A peine le +serment etait prete, qu'on s'empressa de courir a l'arbre de la +feodalite. On voulait y entrainer le roi pour qu'il y mit le feu, +mais il s'en dispensa en repondant avec a-propos qu'il n'y avait plus +de feodalite. Il reprit alors sa marche vers l'Ecole-Militaire. Les +troupes, joyeuses de l'avoir sauve, pousserent des cris reiteres +de _vive le roi!_ La multitude, qui eprouve toujours le besoin de +sympathiser, repeta ces cris, et fut aussi prompte a le feter, qu'elle +l'avait ete a l'insulter quelques instans auparavant. L'infortune +Louis XVI parut aime quelques heures encore: le peuple et lui-meme le +crurent un moment; mais les illusions memes n'etaient plus faciles, +et on commencait deja a ne pouvoir plus se tromper. Le roi rentra au +palais, satisfait d'avoir echappe a des perils qu'il croyait grands, +mais tres alarme encore de ceux qu'il entrevoyait dans l'avenir. + +Les nouvelles qui arrivaient chaque jour de la frontiere augmentaient +les alarmes et l'agitation. La declaration de _la patrie en danger_ +avait mis toute la France en mouvement, et avait provoque le depart +d'une foule de federes. Ils n'etaient que deux mille a Paris le jour +de la federation; mais ils y arrivaient incessamment, et leur maniere +de s'y conduire justifiait a la fois les craintes et les esperances +qu'on avait concues de leur presence dans la capitale. Tous +volontairement enroles, ils composaient ce qu'il y avait de plus +exalte dans les clubs de France. L'assemblee leur fit allouer trente +sous par jour, et leur reserva exclusivement les tribunes. Bientot ils +lui firent la loi a elle-meme par leurs cris et leurs applaudissemens. +Lies avec les jacobins, reunis dans un club qui, en quelques jours, +surpassa la violence de tous les autres, ils etaient prets a +s'insurger au premier signal. Ils le declarerent meme a l'assemblee +par une adresse. Ils ne partiraient pas, disaient-ils, que les ennemis +de l'interieur ne fussent terrasses. Ainsi le projet de reunir a Paris +une force insurrectionnelle etait, malgre l'opposition de la cour, +entierement realise. + +A ce moyen on en joignit d'autres. Les anciens soldats des +gardes-francaises etaient distribues dans les regimens; l'assemblee +ordonna qu'ils seraient reunis en corps de gendarmerie. Leurs +dispositions ne pouvaient etre douteuses, puisqu'ils avaient commence +la revolution. On objecta vainement que ces soldats, presque tous +sous-officiers dans l'armee, en composaient la principale force. +L'assemblee n'ecouta rien, redoutant l'ennemi du dedans beaucoup plus +que l'ennemi du dehors. Apres s'etre compose des forces, il fallait +decomposer celles de la cour; a cet effet, l'assemblee ordonna +i'eloignement de tous les regimens. Jusque-la elle etait dans les +termes de la constitution; mais, ne se contentant pas de les ecarter, +elle leur enjoignit de se rendre a la frontiere, et en cela elle +usurpa la disposition de la force publique appartenant au roi. + +Le but de cette mesure etait surtout d'eloigner les Suisses, dont la +fidelite ne pouvait etre douteuse. Pour parer ce coup, le ministere +fit agir M. d'Affry, leur commandant. Celui-ci s'appuya sur ses +capitulations pour refuser de quitter Paris. On parut prendre +en consideration les raisons qu'il presentait, mais on ordonna +provisoirement le depart de deux bataillons suisses. + +Le roi, il est vrai, avait son _veto_ pour resister a ces mesures, +mais il avait perdu toute influence et ne pouvait plus user de sa +prerogative. L'assemblee elle-meme ne pouvait pas toujours resister +aux propositions faites par certains de ses membres, et constamment +appuyees par les applaudissemens des tribunes. Jamais elle ne manquait +de se prononcer pour la moderation quand c'etait possible; et tandis +qu'elle consentait d'une part aux mesures les plus insurrectionnelles, +on la voyait de l'autre approuver et accueillir les petitions les plus +moderees. + +Les mesures prises, les petitions, le langage qu'on tenait dans toutes +les conversations, annoncaient une revolution prochaine. Les girondins +la prevoyaient et la desiraient, mais ils n'en distinguaient pas +clairement les moyens, et ils en redoutaient l'issue. Au-dessous +d'eux on se plaignait de leur inertie; on les accusait de mollesse et +d'incapacite. Tous les chefs de clubs et de sections, fatigues d'une +eloquence sans resultat, demandaient a grands cris une direction +active et unique, pour que les efforts populaires ne fussent pas +infructueux. Il y avait aux Jacobins une salle pour le travail des +correspondances. On y avait etabli un comite, central des federes pour +se concerter et s'entendre. Afin que les resolutions fussent plus +secretes et plus energiques, on reduisit ce comite a cinq membres, +et il recut entre eux le nom de comite _insurrectionnel_. Ces cinq +membres etaient les nommes Vaugeois, grand-vicaire; Debesse de la +Drome; Guillaume, professeur a Caen; Simon, journaliste a Strasbourg; +Galissot de Langres. Bientot on y joignit Carra, Gorsas, Fournier +l'Americain, Westermann, Kienlin de Strasbourg, Santerre; Alexandre, +commandant du faubourg Saint-Marceau; un Polonais, nomme Lazouski, +capitaine des canonniers dans le bataillon de Saint-Marceau; un +ex-constituant, Antoine de Metz; deux electeurs, Lagrevy et Garin. +Manuel, Camille Desmoulins, Danton, s'y reunirent ensuite, et y +exercerent la plus grande influence[9]. On s'entendit avec Barbaroux, +qui promit la cooperation de ses Marseillais, dont l'arrivee etait +impatiemment attendue. On se mit en communication avec le maire +Petion, et on obtint de lui la promesse de ne pas empecher +l'insurrection. On lui promit en retour de faire garder sa demeure, +et de l'y consigner, pour justifier son inaction par une apparence +de contrainte, si l'entreprise ne reussissait pas. Le projet +definitivement arrete fut de se rendre en armes au chateau, et de +deposer le roi. Mais il fallait mettre le peuple en mouvement, et une +circonstance extraordinaire etait indispensable pour y reussir. On +cherchait a la produire, et on s'en entretenait aux Jacobins. Le +depute Chabot s'etendait avec l'ardeur de son temperament sur la +necessite d'une grande resolution, et disait que pour la determiner +il serait a desirer que la cour attentat aux jours d'un depute. +Grangeneuve, depute lui-meme, ecoutait ce discours: c'etait un homme +d'un esprit mediocre, mais d'un caractere devoue. Il prend Chabot a +part. "Vous avez raison, lui dit-il; il faut qu'un depute perisse, +mais la cour est trop habile pour nous fournir une occasion aussi +belle. Il faut y suppleer, et me tuer au plus tot aux environs du +chateau. Gardez le secret et preparez les moyens." Chabot, saisi +d'enthousiasme, lui offre de partager son sort. Grangeneuve accepte en +lui disant que deux morts feront plus d'effet qu'une. Ils conviennent +du jour, de l'heure, des moyens pour se tuer et ne pas _s'estropier_, +disent-ils; et ils se separerent, resolus de s'immoler pour le succes +de la cause commune. Grangeneuve, decide a tenir parole, met ordre a +ses affaires domestiques, et a dix heures et demie du soir, s'achemine +au lieu du rendez-vous. Chabot n'y etait pas. Il attend. Chabot ne +venant pas, il imagine que sa resolution est changee, mais il espere +que du moins l'execution aura lieu pour lui-meme. Il va et vient +plusieurs fois, attendant le coup mortel; mais il est oblige de +retourner sain et sauf, sans avoir pu s'immoler pour une calomnie. + +On attendait donc impatiemment l'occasion qui ne se presentait pas, +et on s'accusait reciproquement de manquer de force, d'habilete et +d'ensemble. Les deputes girondins, le maire Petion, enfin tous les +hommes en evidence, qui, soit a la tribune, soit dans leurs fonctions, +etaient obliges de parler le langage de la loi, se mettaient toujours +plus a l'ecart, et condamnaient ces agitations continuelles qui +les compromettaient sans amener un resultat. Ils reprochaient aux +agitateurs subalternes d'epuiser leurs forces dans des mouvemens +partiels et inutiles, qui exposaient le peuple sans produire un +evenement decisif. Ceux-ci, au contraire, qui faisaient dans leurs +cercles ce qu'ils pouvaient, reprochaient aux deputes et au maire +Petion leurs discours publics, et les accusaient de retenir l'energie +du peuple. Ainsi les deputes blamaient la masse de n'etre pas +organisee, et celle-ci se plaignait a eux de ne pas l'etre. On sentait +surtout le besoin d'avoir un chef. Il faut un homme, etait le cri +general; mais lequel? On n'en voyait aucun parmi les deputes. Ils +etaient tous plutot orateurs que conspirateurs; et d'ailleurs leur +elevation et leur genre de vie les eloignaient trop de la multitude, +sur laquelle il fallait agir. Il en etait de meme de Roland, de +Servan, de tous ces hommes dont le courage n'etait pas douteux, mais +que leur rang placait trop au-dessus du peuple. Petion, par ses +fonctions, aurait pu communiquer facilement avec la multitude; mais +Petion etait froid, impassible, et plus capable de mourir que d'agir. +Il avait pour systeme d'arreter les petites agitations au profit d'une +insurrection decisive; mais en le suivant a la rigueur, il contrariait +les mouvemens de chaque jour, et il perdait toute faveur aupres des +agitateurs qu'il paralysait sans les dominer. Il leur fallait un chef +qui, n'etant pas sorti encore du sein de la multitude, n'eut pas +perdu tout pouvoir sur elle, et qui eut recu de la nature le genie de +l'entrainement. + +Un vaste champ s'etait ouvert dans les clubs, les sections et les +journaux revolutionnaires. Beaucoup d'hommes s'y etaient fait +remarquer, mais aucun n'avait encore acquis une superiorite marquee. +Camille Desmoulins s'etait distingue par sa verve, son cynisme, +son audace, et par sa promptitude a attaquer tous les hommes qui +semblaient se ralentir dans la carriere revolutionnaire. Il etait +connu des dernieres classes; mais il n'avait ni les poumons d'un +orateur populaire, ni l'activite et la force entrainante d'un chef de +parti. + +Un autre journaliste avait acquis une effrayante celebrite; c'etait +Marat, connu sous le nom de _l'Ami du peuple_, et devenu, par ses +provocations au meurtre, un objet d'horreur pour tous les hommes qui +conservaient encore quelque moderation. Ne a Neuchatel, et livre a +l'etude des sciences physiques et medicales, il avait attaque avec +audace les systemes les mieux etablis, et avait prouve une activite +d'esprit pour ainsi dire convulsive. Il etait medecin dans les ecuries +du comte d'Artois, lorsque la revolution commenca. Il se precipita +sans hesiter dans cette nouvelle carriere, et se fit bientot remarquer +dans sa section. Sa taille etait mediocre, sa tete volumineuse, ses +traits prononces, son teint livide, son oeil ardent, sa personne +negligee. Il n'eut paru que ridicule ou hideux, mais tout a coup on +entendit sortir de ce corps etrange des maximes bizarres et atroces, +proferees avec un accent dur et une insolente familiarite. Il fallait +abattre, disait-il, plusieurs mille tetes, et detruire tous les +aristocrates, qui rendaient la liberte impossible. L'horreur et le +mepris s'amoncelerent autour de lui. On le heurtait, on lui marchait +sur les pieds, on se jouait de sa miserable personne; mais, habitue +aux luttes scientifiques et aux assertions les plus etranges, il avait +appris a mepriser ceux qui le meprisaient, et il les plaignait comme +incapables de le comprendre. Il etala des lors dans ses feuilles +l'affreuse doctrine dont il etait rempli. La vie souterraine a +laquelle il etait condamne pour echapper a la justice, avait +exalte son temperament, et les temoignages de l'horreur publique +l'enflammaient encore davantage. Nos moeurs polies n'etaient a ses +yeux que des vices qui s'opposaient a l'egalite republicaine; et, +dans sa haine ardente pour les obstacles, il ne voyait qu'un moyen +de salut, l'extermination. Ses etudes et ses experiences sur l'homme +physique avaient du l'habituer a vaincre l'aspect de la douleur; et +sa pensee ardente, ne se trouvant arretee par aucun instinct de +sensibilite, allait directement a son but par des voies de sang. Cette +idee meme d'operer par la destruction s'etait peu a peu systematisee +dans sa tete. Il voulait un dictateur, non pour lui procurer le +plaisir de la toute-puissance, mais pour lui imposer la charge +terrible d'epurer la societe. Ce dictateur devait avoir un boulet aux +pieds pour etre toujours sous la main du peuple; il ne fallait lui +laisser qu'une seule faculte, celle d'indiquer les victimes, et +d'ordonner pour unique chatiment la mort. Marat ne connaissait que +cette peine, parce qu'il ne punissait pas, mais supprimait l'obstacle. + +Voyant partout des aristocrates conspirant contre la liberte, il +recueillait ca et la tous les faits qui satisfaisaient sa passion; il +denoncait avec fureur, et avec une legerete qui venait de sa fureur +meme, tous les noms qu'on lui designait, et qui souvent n'existaient +pas. Il les denoncait sans haine personnelle, sans crainte et meme +sans danger pour lui-meme, parce qu'il etait hors de tous les rapports +humains, et que ceux de l'outrage a l'outrageant n'existaient plus +entre lui et ses semblables. + +Decrete recemment avec Royou, _l'Ami du roi_, il s'etait cache chez un +avocat obscur et miserable qui lui avait donne asile. Barbaroux fut +appele aupres de lui. Barbaroux s'etait livre a l'etude des sciences +physiques, et avait connu autrefois Marat. Il ne put se dispenser de +se rendre a sa demande, et crut, en l'ecoutant, que sa tete etait +derangee. Les Francais, a entendre cet homme effrayant, n'etaient +que de mesquins revolutionnaires. "Donnez-moi, disait-il, deux cents +Napolitains, armes de poignards et portant a leur bras gauche un +manchon en guise de bouclier; avec eux je parcourrai la France, et je +ferai la revolution." Il voulait, pour signaler les aristocrates, que +l'assemblee leur ordonnat de porter un ruban blanc au bras, et qu'elle +permit de les tuer, quand ils seraient trois reunis. Sous le nom +d'aristocrates, il comprenait les royalistes, les feuillans, les +girondins; et quand, par hasard, on lui parlait de la difficulte de +les reconnaitre, "il n'y avait pas, disait-il, a s'y tromper; il +fallait tomber sur ceux qui avaient des voitures, des valets, des +habits de soie, et qui sortaient des spectacles: c'etaient surement +des aristocrates." + +Barbaroux sortit epouvante. Marat, obsede de son atroce systeme, +s'inquietait peu des moyens d'insurrection; il etait d'ailleurs +incapable de les preparer. Dans ses reves meurtriers, il se +complaisait dans l'idee de se retirer a Marseille. L'enthousiasme +republicain de cette ville lui faisait esperer d'y etre mieux compris +et mieux accueilli. Il songea donc a s'y refugier, et voulait que +Barbaroux l'y envoyat sous sa recommandation; mais celui-ci ne voulait +pas faire un pareil present a sa ville natale, et il laissa la cet +insense dont il ne prevoyait pas alors l'apotheose. + +Le systematique et sanguinaire Marat n'etait donc pas le chef actif +qui aurait pu reunir ces masses eparses et fermentant confusement. +Robespierre en aurait ete plus capable parce qu'il s'etait fait aux +Jacobins une clientele d'auditeurs, ordinairement plus active qu'une +clientele de lecteurs; mais il n'avait pas non plus toutes les +qualites necessaires. Robespierre, mediocre avocat d'Arras, fut depute +par cette ville aux etats-generaux. La, il s'etait lie avec Petion et +Buzot, et soutenait avec aprete les opinions que ceux-ci defendaient +avec une conviction profonde et calme. Il parut d'abord ridicule par +la pesanteur de son debit et la pauvrete de son eloquence; mais son +opiniatrete lui attira quelque attention, surtout a l'epoque de la +revision. Lorsque apres la scene du Champ-de-Mars, on repandit le +bruit que le proces allait etre fait aux signataires de la petition +des jacobins, sa terreur et sa jeunesse inspirerent de l'interet a +Buzot et a Roland; et on lui offrit un asile. Mais il se rassura +bientot; et l'assemblee s'etant separee, il se retrancha chez les +Jacobins, ou il continua ses harangues dogmatiques et ampoulees. Elu +accusateur public, il refusa ces nouvelles fonctions, et ne songea +qu'a se donner la double reputation de patriote incorruptible et +d'orateur eloquent. + +Ses premiers amis, Petion, Buzot, Brissot, Roland, le recevaient chez +eux, et voyaient avec peine son orgueil souffrant qui se revelait dans +ses regards et dans tous ses mouvemens. On s'interessait a lui, et on +regrettait que, songeant si fort a la chose publique, il songeat aussi +tant a lui-meme. Cependant il etait trop peu important pour qu'on +lui en voulut de son orgueil, et on lui pardonnait en faveur de sa +mediocrite et de son zele. On remarquait surtout que, silencieux dans +toutes les reunions, et donnant rarement son avis, il etait le premier +le lendemain a produire a la tribune les idees qu'il avait recueillies +chez les autres. On lui en fit l'observation, sans lui adresser de +reproches; et bientot il detesta cette reunion d'hommes superieurs +comme il avait deteste celle des constituans. Alors il se retira tout +a fait aux Jacobins, ou, comme on l'a vu, il differa d'avis avec +Brissot et Louvet, sur la question de la guerre, et les appela, +peut-etre meme les crut mauvais citoyens, parce qu'ils pensaient +autrement que lui, et soutenaient leur avis avec eloquence. Etait-il +de bonne foi lorsqu'il soupconnait sur-le-champ ceux qui l'avaient +blesse, ou bien les calomniait-il sciemment? Ce sont la les mysteres +des ames. Mais avec une raison etroite et commune, avec une extreme +susceptibilite, il etait tres dispose a s'irriter, et difficile a +eclairer; et il n'est pas impossible qu'une haine d'orgueil ne se +changeat chez lui en une haine de principes, et qu'il crut mechans +tous ceux qui l'avaient offense. + +Quoi qu'il en soit, dans le cercle inferieur ou il s'etait place, +il excita l'enthousiasme par son dogmatisme et par sa reputation +d'incorruptibilite. Il fondait ainsi sa popularite sur les passions +aveugles et les esprits mediocres. L'austerite, le dogmatisme froid, +captivent les caracteres ardens, souvent meme les intelligences +superieures. Il y avait en effet des hommes disposes a preter a +Robespierre une veritable energie, et des talens superieurs aux siens. +Camille Desmoulins l'appelait son Aristide, et le trouvait eloquent. + +D'autres le jugeant sans talens, mais subjugues par son pedantisme, +allaient repetant que c'etait l'homme qu'il fallait mettre a la tete +de la revolution, et que sans ce dictateur, elle ne pourrait marcher. +Pour lui, permettant a ses partisans tous ces propos, il ne se +montrait jamais dans les conciliabules des conjures. Il se plaignit +meme d'etre compromis, parce que l'un d'eux, habitant dans la meme +maison que lui, y avait reuni quelquefois le comite insurrectionnel. +Il se tenait donc en arriere, laissant agir ses preneurs, Panis, +Sergent, Osselin, et autres membres des sections et des conseils +municipaux. + +Marat, qui cherchait un dictateur, voulut s'assurer si Robespierre +pouvait l'etre. La personne negligee et cynique de Marat contrastait +avec celle de Robespierre, qui etait plein de reserve et de soins +pour lui-meme. Retire dans un cabinet elegant, ou son image etait +reproduite de toutes les manieres, en peinture, en gravure, en +sculpture, il s'y livrait a un travail opiniatre, et relisait sans +cesse Rousseau, pour y composer ses discours. Marat le vit, ne trouva +en lui que de petites haines personnelles, point de grand systeme, +point de cette audace sanguinaire qu'il puisait dans sa monstrueuse +conviction, point de genie enfin; il sortit plein de mepris pour ce +_petit homme_, le declara incapable de sauver l'etat, et se persuada +d'autant plus qu'il possedait seul le grand systeme social. + +Les partisans de Robespierre entourerent Barbaroux, et voulurent le +conduire chez lui, disant qu'il fallait un homme, et que Robespierre +seul pouvait l'etre. Ce langage deplut a Barbaroux, dont la fierte se +pliait peu a l'idee de la dictature, et dont l'imagination ardente +etait deja seduite par la vertu de Roland et les talens de ses amis. +Il alla cependant chez Robespierre. Il fut question dans l'entretien, +de Petion, dont la popularite offusquait Robespierre, et qui, +disait-on, etait incapable de servir la revolution. Barbaroux repondit +avec humeur aux reproches qu'on adressait a Petion, et defendit +vivement un caractere qu'il admirait. Robespierre parla de la +revolution, et repeta, suivant son usage, qu'il en avait accelere +la marche. Il finit, comme tout le monde, par dire qu'il fallait un +homme. Barbaroux repondit qu'il ne voulait ni dictateur ni roi. Freron +repliqua que Brissot voulait l'etre. On se rejeta ainsi le reproche, +et on ne s'entendit pas. Quand on se quitta, Panis, voulant corriger +le mauvais effet de cette entrevue, dit a Barbaroux qu'il avait mal +saisi la chose, qu'il ne s'agissait que d'une autorite momentanee, et +que Robespierre etait le seul homme auquel on put la donner. Ce sont +ces propos vagues, ces petites rivalites, qui persuaderent faussement +aux girondins que Robespierre voulait usurper. Une ardente jalousie +fut prise en lui pour de l'ambition; mais c'etait une de ces erreurs +que le regard trouble des partis commet toujours. Robespierre, capable +tout au plus de hair le merite, n'avait ni la force ni le genie de +l'ambition, et ses partisans avaient pour lui des pretentions qu'il +n'aurait pas ose concevoir lui-meme. + +Danton etait plus capable qu'aucun autre d'etre ce chef que toutes les +imaginations desiraient, pour mettre de l'ensemble dans les mouvemens +revolutionnaires. Il s'etait jadis essaye au barreau, et n'y avait +pas reussi. Pauvre et devore de passions, il s'etait jete dans les +troubles politiques avec ardeur, et probablement avec des esperances. +Il etait ignorant, mais doue d'une intelligence superieure et d'une +imagination vaste. Ses formes athletiques, ses traits ecrases et un +peu africains, sa voix tonnante, ses images bizarres, mais grandes, +captivaient l'auditoire des Cordeliers et des sections. Son visage +exprimait tour a tour les passions brutales, la jovialite, et meme +la bienveillance. Danton ne haissait et n'enviait personne, mais son +audace etait extraordinaire; et dans certains momens d'entrainement, +il etait capable d'executer tout ce que l'atroce intelligence de Marat +etait capable de concevoir. + +Une revolution dont l'effet imprevu, mais inevitable, avait ete de +soulever les basses classes de la societe contre les classes elevees, +devait reveiller l'envie, faire naitre des systemes, et dechainer des +passions brutales. Robespierre fut l'envieux; Marat, le systematique; +et Danton fut l'homme passionne, violent, mobile, et tour a tour +cruel ou genereux. Si les deux premiers, obsedes, l'un par une envie +devorante, l'autre par de sinistres systemes, durent avoir peu de ces +besoins qui rendent les hommes accessibles a la corruption, Danton, au +contraire, plein de passions, avide de jouir, ne dut etre rien moins +qu'incorruptible. Sous pretexte de lui rembourser une ancienne charge +d'avocat au conseil, la cour lui donna des sommes assez considerables; +mais elle reussit a le payer et non a le gagner. Il n'en continua pas +moins a haranguer et a exciter contre elle la multitude des clubs. +Quand on lui reprochait de ne pas executer son marche, il repondait +que pour se conserver le moyen de servir la cour, il devait en +apparence la traiter en ennemie. + +Danton etait donc le plus redoutable chef de ces bandes qu'on gagnait +et conduisait par la parole. Mais audacieux, entrainant au moment +decisif, il n'etait pas propre a ces soins assidus qu'exige l'envie +de dominer; et quoique tres influent sur les conjures, il ne les +gouvernait pas encore. Il etait capable seulement, dans un moment +d'hesitation, de les ranimer et de les porter au but par une impulsion +decisive. + +Les divers membres du comite insurrectionnel n'avaient pas encore pu +s'entendre. La cour, instruite de leurs moindres mouvemens, prenait +de son cote quelques mesures pour se mettre a l'abri d'une attaque +soudaine, et se donner le temps d'attendre en surete l'arrivee des +puissances coalisees. Elle avait forme et etabli pres du chateau un +club, appele le club francais, qui se composait d'ouvriers et de +soldats de la garde nationale. Ils avaient tous leurs armes cachees +dans le local meme de leurs seances, et pouvaient, dans un cas +pressant, courir au secours de la famille royale. Cette seule reunion +coutait a la liste civile 10,000 francs par jour. Un Marseillais, +nomme Lieutaud, entretenait en outre une troupe qui occupait +alternativement les tribunes, les places publiques, les cafes et +les cabarets, pour y parler en faveur du roi, et pour resister aux +continuelles emeutes des patriotes[10]. Partout, en effet, on se +disputait, et presque toujours des paroles on en venait aux coups; +mais malgre tous les efforts de la cour, ses partisans etaient +clair-semes, et la partie de la garde nationale qui lui etait devouee, +se trouvait reduite au plus grand decouragement. + +Un grand nombre de serviteurs fideles, eloignes jusque la du trone, +accouraient pour defendre le roi, et lui faire un rempart de leurs +corps. Leurs reunions etaient frequentes et nombreuses au chateau, et +elles augmentaient la mefiance publique. On les appelait _chevaliers +du poignard_, depuis la scene de fevrier 1791. On avait donne des +ordres pour reunir secretement la garde constitutionnelle, qui, +quoique licenciee, avait toujours recu ses appointemens. Pendant ce +temps, les conseils se croisaient autour du roi, et produisaient dans +son ame faible et naturellement incertaine, les perplexites les plus +douloureuses. Des amis sages, et entre autres Malesherbes[11], lui +conseillaient d'abdiquer; d'autres, et c'etait le plus grand nombre, +voulaient qu'il prit la fuite; du reste, ils n'etaient d'accord ni +sur les moyens, ni sur le lieu, ni sur le resultat de l'evasion. Pour +mettre quelque ensemble dans ces divers plans, le roi voulut que +Bertrand de Molleville s'entendit avec Duport le constituant. Le roi +avait beaucoup de confiance en ce dernier, et il fut oblige de donner +un ordre positif a Bertrand, qui pretendait ne vouloir entretenir +aucune relation avec un constitutionnel tel que Duport. Dans ce comite +se trouvaient encore Lally-Tolendal, Malouet, Clermont-Tonnerre, +Gouvernet et autres, tous devoues a Louis XVI, mais, hors ce point, +differant assez d'opinion sur la part qu'il faudrait faire a la +royaute, si on parvenait a la sauver. On y resolut la fuite du roi, et +sa retraite au chateau de Gaillon, en Normandie. Le duc de Liancourt, +ami de Louis XVI, et jouissant de toute sa confiance, commandait cette +province; il repondait de ses troupes et des habitans de Rouen, qui +s'etaient prononces par une adresse energique contre le 20 juin. Il +offrait de recevoir la famille royale, et de la conduire a Gaillon, +ou de la remettre a Lafayette, qui la transporterait au milieu de son +armee. Il donnait en outre toute sa fortune pour seconder l'execution +de ce projet, et ne demandait a reserver a ses enfants que cent louis +de rente. Ce plan convenait aux membres constitutionnels du comite, +parce qu'au lieu de mettre le roi dans les mains de l'emigration, il +le placait aupres du duc de Liancourt et de Lafayette. Par le meme +motif, il repugnait aux autres, et risquait de deplaire a la reine et +au roi. Le chateau de Gaillon avait le grand avantage de n'etre qu'a +trente-six lieues de la mer, et d'offrir, par la Normandie, province +bien disposee, une fuite facile en Angleterre. Il en avait encore un +autre, c'etait de n'etre qu'a vingt lieues de Paris. Le roi pouvait +donc s'y rendre sans manquer a la loi constitutionnelle, et c'etait +beaucoup pour lui, car il tenait singulierement a ne pas se mettre en +etat de contravention ouverte. + +M. de Narbonne et la fille de Necker, madame Stael, imaginerent aussi +un projet de fuite. L'emigration, de son cote, proposa le sien: +c'etait de transporter le roi a Compiegne, et de la sur les bords du +Rhin par la foret des Ardennes. Chacun veut conseiller un roi faible, +parce que chacun aspire a lui donner une volonte qu'il n'a pas. Tant +d'inspirations contraires ajoutaient a l'indecision naturelle de Louis +XVI, et ce prince malheureux, assiege de conseils, frappe de la raison +des uns, entraine parla passion des autres, tourmente de craintes +sur le sort de sa famille, agite par les scrupules de sa conscience, +hesitait entre mille projets, et voyait arriver le flot populaire sans +oser ni le braver, ni le fuir. + +Les deputes girondins, qui avaient si hardiment aborde la question +de la decheance, demeuraient cependant incertains a la veille d'une +insurrection; quoique la cour fut presque desarmee, et que la +toute-puissance se trouvat du cote du peuple, neanmoins l'approche des +Prussiens, et la crainte qu'inspire toujours un ancien pouvoir, +meme apres qu'il a ete prive de ses forces, leur persuaderent qu'il +vaudrait encore mieux transiger avec la cour que de s'exposer aux +chances d'une attaque. Dans le cas meme ou cette attaque serait +heureuse, ils craignaient que l'arrivee tres prochaine des etrangers +ne detruisit tous les resultats d'une victoire sur le chateau, et +ne fit succeder de terribles vengeances a un succes d'un moment. +Cependant, malgre cette disposition a traiter, ils n'ouvrirent point +de negociations a ce sujet, et n'oserent pas prendre l'initiative; +mais ils ecouterent un nomme Boze, peintre du roi, et tres lie avec +Thierry, valet de chambre de Louis XVI. Le peintre Boze, effraye +des dangers de la chose publique, les engagea a ecrire ce qu'ils +croiraient propre, dans cette extremite, a sauver le roi et la +liberte. Ils firent donc une lettre qui fut signee par Guadet, +Gensonne, Vergniaud, et qui commencait par ces mots: _Vous nous +demandez, monsieur, quelle est notre opinion sur la situation actuelle +de la France..._ Ce debut prouve assez que l'explication avait ete +provoquee. Il n'etait plus temps pour le roi, disaient a Boze les +trois deputes, de se rien dissimuler, et il s'abuserait etrangement +s'il ne voyait pas que sa conduite etait la cause de l'agitation +generale, et de cette violence des clubs dont il se plaignait sans +cesse; de nouvelles protestations de sa part seraient inutiles et +paraitraient derisoires; au point ou se trouvaient les choses, il ne +fallait pas moins que des demarches decisives pour rassurer le peuple: +tout le monde, par exemple, croyait fermement qu'il etait au pouvoir +du roi d'ecarter les armees etrangeres; il fallait donc qu'il +commencat par ordonner cet eloignement; il devait ensuite choisir un +ministere patriote, congedier Lafayette qui, dans l'etat des choses, +ne pouvait plus servir utilement; rendre une loi pour l'education +constitutionnelle du jeune dauphin, soumettre la liste civile a une +comptabilite publique, et declarer solennellement qu'il n'accepterait +pour lui-meme d'augmentation de pouvoir, que du consentement libre +de la nation. A ces conditions, ajoutaient les Girondins, il etait a +esperer que l'irritation se calmerait, et qu'avec du temps et de la +perseverance dans ce systeme, le roi recouvrerait la confiance qu'il +avait aujourd'hui tout a fait perdue. + +Certes, les Girondins se trouvaient alors bien pres d'atteindre leur +but, si veritablement ils avaient conspire jusqu'a cet instant et +depuis long-temps pour la realisation d'une republique; et l'on +voudrait qu'ils se fussent arretes tout a coup au moment de reussir, +pour faire donner le ministere a trois de leurs amis! Voila ce qui +ne peut etre; et il devient evident que la republique ne fut desiree +qu'en desespoir de la monarchie, que jamais elle ne fut un veritable +projet, et que meme, a la veille de l'obtenir, ceux qu'on accuse de +l'avoir longuement preparee, ne voulaient pas sacrifier la chose +publique au triomphe de ce systeme, et consentaient a garder la +monarchie constitutionnelle, pourvu qu'elle fut entouree d'assez de +securite. Les Girondins, en demandant l'eloignement des troupes, +prouvaient assez que le danger actuel seul les occupait; l'attention +qu'ils donnaient a l'education du dauphin, prouve suffisamment encore +que la monarchie n'etait pas pour eux un avenir insupportable. + +On a pretendu que Brissot, de son cote, avait fait des propositions +pour empecher la decheance, et qu'il y avait mis la condition d'une +somme tres forte. Cette assertion est de Bertrand de Molleville, qui +a toujours calomnie par deux raisons: mechancete de coeur et faussete +d'esprit. Mais il n'en donne aucune preuve; et la pauvrete connue +de Brissot, sa conviction exaltee, doivent repondre pour lui. Il ne +serait pas impossible sans doute que la cour eut donne de l'argent a +l'adresse de Brissot, mais cela ne prouverait pas que l'argent eut ete +ou demande ou recu par lui. Le fait deja rapporte plus haut sur la +corruption de Petion, promise a la cour par des escrocs, ce fait et +beaucoup d'autres du meme genre montrent assez quelle confiance +il faut ajouter a ces accusations de venalite, si souvent et si +facilement hasardees. D'ailleurs, quoi qu'il en puisse etre de +Brissot, les trois deputes Gensonne, Guadet, Vergniaud, n'ont pas meme +ete accuses, et ils furent les seuls signataires de la lettre remise a +Boze. + +Le coeur ulcere du roi etait moins capable que jamais d'ecouter leurs +sages avis. Thierry lui presenta la lettre, mais il la repoussa +durement, et fit ses deux reponses accoutumees, que ce n'etait pas +lui, mais le ministere patriote, qui avait provoque la guerre; et que, +quant a la constitution, il l'observait fidelement, tandis que les +autres mettaient tous leurs soins a la detruire[12]. Ces raisons +n'etaient pas tres-justes; car, bien qu'il n'eut pas provoque la +guerre, ce n'en etait pas moins un devoir pour lui de la bien +soutenir; et, quant a sa fidelite scrupuleuse a la lettre de la loi, +c'etait peu que l'observation du texte; il fallait encore ne pas +compromettre la chose meme en appelant l'etranger. + +Il faut sans doute attribuer a l'esperance qu'avaient les Girondins +de voir leurs avis ecoutes, les menagemens qu'ils garderent lorsqu'on +voulut soulever dans l'assemblee la question de la decheance tous les +jours agitee dans les clubs, dans les groupes et les petitions. Chaque +fois qu'ils venaient, au nom de la commission des douze, parler du +danger de la patrie et des moyens d'y remedier: _Remontez a la cause_ +du danger, leur disait-on; _a la cause_, repetaient les tribunes. +Vergniaud, Brissot et les Girondins repondaient que la commission +avait les yeux sur la cause, et que lorsqu'il en serait temps on la +devoilerait; mais que pour le moment il fallait ne pas jeter encore un +nouveau levain de discorde. + +Mais il etait decide que tous les moyens et les projets de transaction +echoueraient; et la catastrophe, prevue et redoutee, arriva bientot, +comme nous le verrons ci-apres. + +Notes: + +[1] Voyez madame Campan, tome II, page 324, une lettre de M. de Lally + au roi de Prusse, et tous les historiens. +[2] Voyez madame Campan, tome II, page 230. +[3] Decret du 2 juillet. +[4] C'est une justice que rendait a Vergniaud le _Journal de Paris_, + alors si connu par son opposition a la majorite de l'assemblee, et + par les grands talens qui presidaient a sa redaction, notamment le + malheureux et immortel Andre Chenier. (_Voyez la feuille du 4 + juillet 1792_.) +[5] Il n'est pas necessaire d'avertir que j'analyse ici, et que je ne + donne pas textuellement le discours de Vergniaud. +[6] Voyez la note 17 a la fin du volume. +[7] Voyez la note 18 a la fin du volume. +[8] Voyez la note 19 a la fin du volume. +[9] Voyez la note 20 a la fin du volume. +[10] Voyez Bertrand de Molleville, tomes VIII et IX. +[11] Voyez Bertrand de Molleville. +[12] Voyez la note a la fin du volume. + + + + +CHAPITRE V. + +ARRIVEE DES MARSEILLAIS A PARIS; DINER ET SCENES SANGLANTES AUX +CHAMPS-ELYSEES.--MANIFESTE DU DUC DE BRUNSWICK.--LES SECTIONS DE PARIS +DEMANDENT LA DECHEANCE DU ROI.--LE ROI REFUSE DE FUIR.--L'ASSEMBLEE +REJETTE LA PROPOSITION D'ACCUSER LAFAYETTE.--PREPARATIFS DE +L'INSURRECTION; MOYENS DE DEFENSE DU CHATEAU.--INSURRECTION DU 10 +AOUT; LES FAUBOURGS S'EMPARENT DES TUILERIES APRES UN COMBAT SANGLANT; +LE ROI SE RETIRE A L'ASSEMBLEE; SUSPENSION DU POUVOIR ROYAL; +CONVOCATION D'UNE CONVENTION NATIONALE. + + +A la suite d'une fete donnee aux federes, le comite insurrectionnel +decida qu'on partirait le matin, 26 juillet, sur trois colonnes, pour +se rendre au chateau, et qu'on marcherait avec le drapeau rouge, et +avec cette inscription: _Ceux qui tireront sur les colonnes du peuple +seront mis a mort sur-le-champ_. Le resultat devait etre de constituer +le roi prisonnier, et de l'enfermer a Vincennes. On avait engage la +garde nationale de Versailles a seconder ce mouvement; mais on l'avait +avertie si tard, et on etait si peu d'accord avec elle, que ses +officiers vinrent a la mairie de Paris, le matin meme, pour savoir ce +qu'il fallait faire. Le secret d'ailleurs fut si mal garde, que la +cour etait deja avertie, toute la famille royale debout, et le chateau +plein de monde. Petion, voyant que les mesures avaient ete mal prises, +craignant quelque trahison, et considerant surtout que les Marseillais +n'etaient point encore arrives, se rendit en toute hate au faubourg, +pour arreter un mouvement qui devait perdre le parti populaire, s'il +ne reussissait pas. + +Le tumulte etait affreux dans les faubourgs; on y avait sonne le +tocsin toute la nuit. Pour exciter le peuple, on avait repandu le +bruit qu'il existait au chateau un amas d'armes qu'il fallait aller +chercher. Petion parvint avec beaucoup de peine a ramener l'ordre; le +garde-des-sceaux Champion de Cice, qui s'y etait rendu de son cote, y +recut des coups de sabre; enfin le peuple consentit a se retirer, et +l'insurrection fut ajournee. + +Les querelles, les contestations de detail par lesquelles on prelude +d'ordinaire a une rupture definitive, continuerent sans interruption. +Le roi avait fait fermer le jardin des Tuileries depuis le 20 juin. +La terrasse des Feuillans, aboutissant a l'assemblee, etait seule +ouverte, et des sentinelles avaient la consigne de ne laisser passer +personne de cette terrasse dans le jardin. Despremenil y fut rencontre +s'entretenant vivement avec un depute. Il fut hue, poursuivi dans +le jardin, et porte jusqu'au Palais-Royal, ou il recut plusieurs +blessures. Les consignes qui empechaient de penetrer dans le jardin +ayant ete violees, il fut question d'y suppleer par un decret. +Cependant le decret ne fut pas rendu; on proposa seulement d'y mettre +un ecriteau portant ces mots: _Defense depasser sur le territoire +etranger_. L'ecriteau fut place, il suffit pour empecher le peuple d'y +mettre les pieds, quoique le roi eut fait lever les consignes. Ainsi +les procedes n'etaient deja plus menages. Une lettre de Nancy, par +exemple, annoncait plusieurs traits civiques qui avaient eu lieu dans +cette ville; sur-le-champ l'assemblee en envoya copie au roi. + +Enfin, le 30, les Marseillais arriverent. Ils etaient cinq cents, et +comptaient dans leurs rangs tout ce que le Midi renfermait de plus +exalte, et tout ce que le commerce amenait de plus turbulent dans le +port de Marseille. Barbaroux se rendit au-devant d'eux a Charenton. +A cette occasion, un nouveau projet fut concerte avec Santerre. Sous +pretexte d'aller au-devant des Marseillais, on voulait reunir les +faubourgs, se rendre ensuite en bon ordre au Carrousel, et y camper +sans tumulte, jusqu'a ce que l'assemblee eut suspendu le roi, ou qu'il +eut volontairement abdique. Ce projet plaisait aux philanthropes du +parti, qui auraient voulu terminer cette revolution sans effusion de +sang. Cependant il manqua, parce que Santerre ne reussit pas a reunir +le faubourg, et ne put amener qu'un petit nombre d'hommes au-devant +des Marseillais. Santerre leur offrit tout de suite un repas qui fut +servi aux Champs-Elysees. Le meme jour, et au meme moment, une reunion +de gardes nationaux du bataillon des Filles-Saint-Thomas, et d'autres +individus, ecrivains ou militaires, tous devoues a la cour, faisaient +un repas aupres du lieu ou etaient fetes les Marseillais. Certainement +ce repas n'avait pu etre prepare a dessein pour troubler celui des +Marseillais, puisque l'offre faite a ces derniers avait ete inopinee, +car au lieu d'un festin on avait medite une insurrection. Cependant +il etait impossible que des voisins si opposes d'opinion achevassent +paisiblement leur repas. La populace insulta les royalistes, qui +voulurent se defendre; les patriotes, appeles au secours de la +populace, accoururent avec ardeur, et le combat s'engagea. Il ne fut +pas long; les Marseillais, fondant sur leurs adversaires, les mirent +en fuite, en tuerent un et en blesserent plusieurs. Dans un moment, le +trouble se repandit dans Paris. Les federes parcouraient les rues, et +arrachaient les cocardes de ruban, pretendant qu'il les fallait en +laine. + +Quelques-uns des fugitifs arriverent tout sanglans aux Tuileries, ou +ils furent accueillis avec empressement, et traites avec des soins +bien naturels, puisqu'on voyait en eux des amis victimes de leur +devouement. Les gardes nationaux qui etaient de service au chateau +rapporterent ces details, y ajouterent peut-etre, et ce fut l'occasion +de nouveaux bruits, de nouvelles haines contre la famille royale +et les dames de la cour, qui avaient, disait-on, essuye avec leurs +mouchoirs la sueur et le sang des blesses. On en conclut meme que la +scene avait ete preparee, et ce fut le motif d'une nouvelle accusation +contre les Tuileries. + +La garde nationale de Paris demanda aussitot l'eloignement des +Marseillais; mais elle fut huee par les tribunes, et sa petition +n'obtint aucun succes. + +C'est au milieu de ces circonstances que fut repandu un ecrit attribue +au prince de Brunswick, et bientot reconnu authentique. Nous avons +deja parle de la mission de Mallet-du-Pan. Il avait donne au nom du +roi l'idee et le modele d'un manifeste; mais cette idee fut bientot +denaturee. Un autre manifeste, inspire par les passions de Coblentz, +et revetu du nom de Brunswick, fut publie au-devant de l'armee +prussienne. Cette piece etait concue en ces termes: + +"Leurs majestes l'empereur et le roi de Prusse m'ayant confie le +commandement des armees combinees qu'ils ont fait rassembler sur les +frontieres de France, j'ai voulu annoncer aux habitans de ce royaume +les motifs qui ont determine les mesures des deux souverains, et les +intentions qui les guident. + +"Apres avoir supprime arbitrairement les droits et possessions des +princes allemands en Alsace et en Lorraine, trouble et renverse, dans +l'interieur, le bon ordre et le gouvernement legitime; exerce contre +la personne sacree du roi et contre son auguste famille des attentats +et des violences qui sont encore perpetues et renouveles de jour en +jour, ceux qui ont usurpe les renes de l'administration ont enfin +comble la mesure en faisant declarer une guerre injuste a sa majeste +l'empereur, et en attaquant ses provinces situees en Pays-Bas; +quelques-unes des possessions de l'empire germanique ont ete +enveloppees dans cette oppression, et plusieurs autres n'ont echappe +au meme danger qu'en cedant aux menaces imperieuses du parti dominant +et de ses emissaires. + +"Sa majeste le roi de Prusse, uni avec sa majeste imperiale par les +liens d'une alliance etroite et defensive, et membre preponderant +lui-meme du corps germanique, n'a donc pu se dispenser de marcher +au secours de son allie et de ses co-etats; et c'est sous ce double +rapport qu'il prend la defense de ce monarque et de l'Allemagne. + +"A ces grands interets se joint encore un but egalement important, +et qui tient a coeur aux deux souverains, c'est de faire cesser +l'anarchie dans l'interieur de la France, d'arreter les attaques +portees au trone et a l'autel, de retablir le pouvoir legal, de rendre +au roi la surete et la liberte dont il est prive, et de le mettre en +etat d'exercer l'autorite legitime qui lui est due. + +"Convaincus que la partie saine de la nation francaise abhorre les +exces d'une faction qui la subjugue, et que le plus grand nombre des +habitans attend avec impatience le moment du secours pour se declarer +ouvertement contre les entreprises odieuses de leurs oppresseurs, sa +majeste l'empereur et sa majeste le roi de Prusse les appellent et +les invitent a retourner sans delai aux voies de la raison et de +la justice, de l'ordre et de la paix. C'est dans ces vues que moi, +soussigne, general commandant en chef les deux armees, declare: + +"1. Qu'entrainees dans la guerre presente par des circonstances +irresistibles, les deux cours alliees ne se proposent d'autre but que +le bonheur de la France sans pretendre s'enrichir par des conquetes; + +"2. Qu'elles n'entendent point s'immiscer dans le gouvernement +interieur de la France, mais qu'elles veulent uniquement delivrer le +roi, la reine et la famille royale de leur captivite, et procurer a sa +majeste tres-chretienne la surete necessaire pour qu'elle puisse faire +sans danger, sans obstacle, les convocations qu'elle jugera a propos, +et travailler a assurer le bonheur de ses sujets, suivant ses +promesses et autant qu'il dependra d'elle; + +"3. Que les armees combinees protegeront les villes, bourgs et +villages, et les personnes et les biens de tous ceux qui se +soumettront au roi, et qu'elles concourront au retablissement +instantane de l'ordre et de la police dans toute la France; + +"4. Que les gardes nationales sont sommees de veiller provisoirement a +la tranquillite des villes et des campagnes, a la surete des personnes +et des biens de tous les Francais jusqu'a l'arrivee des troupes de +leurs majestes imperiale et royale, ou jusqu'a ce qu'il en soit +autrement ordonne, sous peine d'en etre personnellement responsables; +qu'au contraire, ceux des gardes nationaux qui auront combattu contre +les troupes des deux cours alliees, et qui seront pris les armes a la +main, seront traites en ennemis, et punis comme rebelles a leur roi et +comme perturbateurs du repos public. + +"5. Que les generaux, officiers, bas-officiers et soldats des troupes +de ligne francaises sont egalement sommes de revenir a leur ancienne +fidelite, et de se soumettre sur-le-champ au roi, leur legitime +souverain; + +"6. Que les membres des departemens, des districts et des +municipalites, seront egalement responsables, sur leurs tetes et sur +leurs biens, de tous les delits, incendies, assassinats, pillages et +voies de fait qu'ils laisseront commettre ou qu'ils ne se seront pas +notoirement efforces d'empecher dans leur territoire; qu'ils seront +egalement tenus de continuer provisoirement leurs fonctions jusqu'a ce +que sa majeste tres-chretienne, remise en pleine liberte, y ait pourvu +ulterieurement, ou qu'il en ait ete autrement ordonne en son nom dans +l'intervalle; + +"7. Que les habitans des villes, bourgs et villages, qui oseraient se +defendre contre les troupes de leurs majestes imperiale et royale, et +tirer sur elles, soit en rase campagne, soit par les fenetres, portes +et ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-champ suivant la +rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons demolies ou brulees. +Tous les habitans, au contraire, desdites villes, bourgs et villages, +qui s'empresseront de se soumettre a leur roi, en ouvrant leurs portes +aux troupes de leurs majestes, seront a l'instant sous leur sauvegarde +immediate; leurs personnes, leurs biens, leurs effets, seront sous la +protection des lois; et il sera pourvu a la surete generale de tous et +de chacun d'eux; + +"8. La ville de Paris et tous ses habitans, sans distinction, seront +tenus de se soumettre sur-le-champ et sans delai au roi, de mettre ce +prince en pleine et entiere liberte, et de lui assurer, ainsi qu'a +toutes les personnes royales, l'inviolabilite et le respect auxquels +le droit de la nature et des gens oblige les sujets envers les +souverains, leurs majestes imperiale et royale rendant personnellement +responsables de tous les evenemens, sur leur tete, pour etre juges +militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l'assemblee +nationale, du departement, du district, de la municipalite et de la +garde nationale de Paris, les juges de paix et tous autres qu'il +appartiendra; declarant en outre, leurs dites majestes, sur leur foi +et parole d'empereur et roi, que si le chateau des Tuileries est force +ou insulte, que s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage +a leurs majestes le roi, la reine et la famille royale, s'il n'est +pas pourvu immediatement a leur surete, a leur conservation et a +leur liberte, elles en tireront une vengeance exemplaire et a jamais +memorable, en livrant la ville de Paris a une execution militaire et +a une subversion totale, et les revoltes coupables d'attentats, aux +supplices qu'ils auront merites. Leurs majestes imperiale et royale +promettent, au contraire, aux habitans de la ville de Paris d'employer +leurs bons offices aupres de sa majeste tres-chretienne pour obtenir +le pardon de leurs torts et de leurs erreurs, et de prendre les +mesures les plus vigoureuses pour assurer leurs personnes et leurs +biens, s'ils obeissent promptement et exactement a l'injonction +ci-dessus. + +"Enfin leurs majestes, ne pouvant reconnaitre pour lois en France +que celles qui emaneront du roi jouissant d'une liberte parfaite, +protestent d'avance contre l'authenticite de toutes les declarations +qui pourraient etre faites au nom de sa majeste tres-chretienne, tant +que sa personne sacree, celle de la reine et de toute la famille +royale ne seront pas reellement en surete: a l'effet de quoi leurs +majestes imperiale et royale invitent et sollicitent sa majeste +tres-chretienne de designer la ville de son royaume la plus voisine de +ses frontieres dans laquelle elle jugera a propos de se retirer avec +la reine et sa famille, sous une bonne et sure escorte qui lui sera +envoyee pour cet effet, afin que sa majeste tres-chretienne puisse en +toute surete appeler aupres d'elle les ministres et les conseillers +qu'il lui plaira de designer, faire telles convocations qui lui +paraitront convenables, pourvoir au retablissement du bon ordre, et +regler l'administration de son royaume. + +"Enfin je declare et m'engage encore, en mon propre et prive nom, et +en ma qualite susdite, de faire observer partout aux troupes confiees +a mon commandement une bonne et exacte discipline, promettant de +traiter avec douceur et moderation les sujets bien intentionnes qui se +montreront paisibles et soumis, et de n'employer la force qu'envers +ceux qui se rendront coupables ou de resistance ou de mauvaise +volonte. + +"C'est par ces raisons que je requiers et exhorte tous les habitans du +royaume, de la maniere la plus forte et la plus instante, de ne pas +s'opposer a la marche et aux operations des troupes que je commande, +mais de leur accorder plutot partout une libre entree et toute bonne +volonte, aide et assistance que les circonstances pourront exiger. + +"Donne au quartier-general de Coblentz, le 25 juillet 1792. + +"_Signe_ CHARLES-GUILLAUME-FERDINAND, _duc de Brunswick-Lunebourg_." + +Ce qui parut surtout etonnant dans cette declaration, c'est que, datee +du 25 de Coblentz, elle se trouva le 28 a Paris, et fut imprimee dans +tous les journaux royalistes. Elle produisit un effet extraordinaire. +Cet effet fut celui des passions sur les passions. On se promit de +toutes parts de resister a un ennemi dont le langage etait si hautain +et les menaces si terribles. Dans l'etat des esprits, il etait naturel +que le roi et la cour fussent accuses de cette nouvelle faute. Louis +XVI s'empressa de desavouer le manifeste par un message, et il le +pouvait sans doute de tres-bonne foi, puisque cette piece etait si +differente du modele qu'il avait propose; mais il devait deja voir par +cet exemple combien sa volonte serait outre-passee par son parti, si +ce parti etait jamais vainqueur. Ni son desaveu, ni les expressions +dont il l'accompagna, ne purent ramener l'assemblee. En parlant de ce +peuple dont le bonheur lui avait toujours ete cher, il ajoutait: "Que +de chagrins pourraient etre effaces par la plus legere marque de son +retour!" + +Ces paroles touchantes n'exciterent plus l'enthousiasme qu'elles +avaient le don de produire autrefois; on n'y vit qu'une perfidie de +langage, et beaucoup de deputes appuyerent l'impression pour rendre +public, dirent-ils, le contraste qui existait entre les paroles et la +conduite du roi. Des ce moment, l'agitation ne cessa pas de croitre, +et les circonstances de s'aggraver. On eut connaissance d'un arrete +par lequel le departement des Bouches-du-Rhone retenait les impots +pour payer les troupes qu'il avait envoyees contre les Savoisiens, et +accusait d'insuffisance les mesures prises par l'assemblee. C'etait +un acte du aux inspirations de Barbaroux. L'arrete fut casse par +l'assemblee, sans que l'execution en put etre empechee. On repandit +en meme temps que les Sardes, qui s'avancaient, etaient au nombre de +cinquante mille. Il fallut que le ministre des relations exterieures +vint assurer lui-meme a l'assemblee que les rassemblemens n'etaient +tout au plus que de onze a douze mille hommes. A ce bruit en succeda +un autre: on pretendit que le petit nombre des federes actuellement +rendus a Soissons, avaient ete empoisonnes avec du verre mele dans +leur pain. On assurait meme qu'il y avait deja cent soixante morts et +huit cents malades. On alla aux informations, et on apprit que les +farines se trouvant dans une eglise, des vitres avaient ete cassees, +et que quelques morceaux de verre s'etaient trouves dans le pain. Il +n'y avait cependant ni morts, ni malades. + +Le 25 juillet, un decret avait rendu toutes les sections de Paris +permanentes. Elles s'etaient reunies, et avaient charge Petion de +proposer en leur nom la decheance de Louis XVI. Le 3 aout au matin, le +maire de Paris, enhardi par ce voeu, se presenta a l'assemblee pour +faire une petition au nom des quarante-huit sections de Paris. Il +exposa la conduite de Louis XVI depuis l'ouverture de la revolution; +il retraca, dans le langage du temps, les bienfaits de la nation +envers le roi, et l'ingratitude du monarque. Il depeignit les +dangers dont toutes les imaginations etaient frappees, l'arrivee de +l'etranger, la nullite des moyens de defense, la revolte d'un general +contre l'assemblee, l'opposition d'une foule de directoires de +departement, et les menaces terribles et absurdes faites au nom de +Brunswick; en consequence il conclut a la decheance du roi, et demanda +a l'assemblee de mettre cette importante question a l'ordre du jour. + +Cette grande proposition, qui n'avait encore ete faite que par des +clubs, des federes, des communes, venait d'acquerir un autre caractere +en etant presentee au nom de Paris et par son maire. Elle fut +accueillie plutot avec etonnement qu'avec faveur dans la seance du +matin. Mais le soir la discussion s'ouvrit, et l'ardeur d'une partie +de l'assemblee se deploya sans retenue. Les uns voulaient qu'on +discutat la question sur-le-champ, les autres qu'on l'ajournat. On +finit par la remettre au jeudi 9 aout, et on continua a recevoir et a +lire des petitions exprimant, avec plus d'energie encore que celle du +maire, le meme voeu et les memes sentimens. + +La section de Mauconseil, allant plus loin que les autres, ne se borna +pas a demander la decheance, mais la prononca de sa pleine autorite. +Elle declara qu'elle ne reconnaissait plus Louis XVI pour roi des +Francais, et qu'elle irait bientot demander au corps legislatif s'il +voulait enfin sauver la France; de plus, elle invita toutes les +sections de l'empire (qu'elle n'appelait deja plus le royaume) a +imiter son exemple. + +Comme on l'a deja vu, l'assemblee ne suivait pas le mouvement +insurrectionnel aussi vite que les autorites inferieures, parce que, +chargee de veiller sur les lois, elle etait obligee de les respecter +davantage. Elle se trouvait ainsi frequemment devancee par les corps +populaires, et voyait le pouvoir s'echapper de ses mains. Elle cassa +donc l'arrete de la section de Mauconseil; Vergniaud et Cambon +employerent les expressions les plus severes contre cet acte, qu'ils +appelerent une usurpation de la souverainete du peuple. Il parait +cependant que, dans cet acte, ils condamnaient moins la violation +des principes que la precipitation des petitionnaires, et surtout +l'inconvenance de leur langage a l'egard de l'assemblee nationale. + +Le terme de toutes les incertitudes approchait; le meme jour on se +reunissait en meme temps dans le comite insurrectionnel des federes, +et chez les amis du roi, qui preparaient sa fuite. Le comite remit +l'insurrection au jour ou l'on discuterait la decheance, c'est-a-dire +au 9 aout au soir, pour le 10 au matin. De leur cote, les amis du roi +deliberaient sur sa fuite, dans le jardin de M. de Montmorin. MM. de +Liancourt et de Lafayette y renouvelaient leurs offres. Tout etait +dispose pour le depart. Cependant on manquait d'argent; Bertrand de +Molleville avait inutilement epuise la liste civile pour payer des +clubs royalistes, des orateurs de tribunes, des orateurs de groupes, +de pretendus seducteurs qui ne seduisaient personne, et gardaient pour +eux les fonds de la cour. On supplea au defaut d'argent par des prets +que des sujets genereux s'empresserent de faire au roi. Les offres +de M. de Liancourt ont deja ete rapportees; il donna tout l'or qu'il +avait pu se procurer. D'autres personnes fournirent celui qu'elles +possedaient. Des amis devoues se preparerent a suivre la voiture qui +transporterait la famille royale, et, s'il le fallait, a perir a ses +cotes. Tout etant dispose, les conseillers reunis chez Montmorin +resolurent le depart, apres un conciliabule qui dura toute une soiree. +Le roi, qui le vit immediatement apres, donna son consentement a cette +resolution, et ordonna qu'on s'entendit avec MM. de Montciel et +de Sainte-Croix. Quelles que fussent les opinions des hommes qui +s'etaient reunis pour cette entreprise, c'etait une grande joie pour +eux de croire un moment a la prochaine delivrance du monarque[1]. + +Mais le lendemain tout etait change; le roi fit repondre qu'il ne +partirait point, parce qu'il ne voulait pas commencer la guerre +civile. Tous ceux qui, avec des sentimens tres-differens, +s'interessaient egalement a lui, furent consternes. Ils apprirent que +le motif reel n'etait pas celui qu'avait donne le roi. Le veritable +etait d'abord l'arrivee de Brunswick, annoncee comme tres-prochaine; +ensuite l'ajournement de l'insurrection, et surtout le refus de la +reine de se confier aux constitutionnels" Elle avait energiquement +exprime sa repugnance, en disant qu'il valait mieux perir que de se +mettre dans les mains de gens qui leur avaient fait tant de mal[2]. + +Ainsi, tous les efforts des constitutionnels et tous les dangers +furent inutiles. Lafayette s'etait gravement compromis. On savait +qu'il avait decide Luckner a marcher au besoin sur la capitale. +Celui-ci, appele aupres de l'assemblee, avait tout avoue au comite +extraordinaire des douze. Le vieux Luckner etait faible et mobile. +Quand des mains d'un parti il passait dans celles d'un autre, il se +laissait arracher l'aveu de tout ce qu'il avait entendu ou dit la +veille, s'excusait ensuite de ses aveux en disant qu'il ne savait pas +la langue francaise, pleurait et se plaignait de n'etre entoure que de +factieux. Guadet eut l'adresse de lui faire confesser les +propositions de Lafayette; et Bureau de Puzy, accuse d'en avoir ete +l'intermediaire, fut mande a la barre. C'etait un des amis et des +officiers de Lafayette; il nia tout avec assurance, et avec un ton qui +persuada que les negociations de son general lui etaient inconnues. La +question de savoir si on mettrait Lafayette en accusation fut encore +ajournee. + +On approchait du jour fixe pour la discussion de la decheance; le plan +de l'insurrection etait arrete et connu. Les Marseillais, quittant +leur caserne trop eloignee, s'etaient transportes a la section des +Cordeliers, ou se tenait le club du meme nom. Ils se trouvaient ainsi +au centre de Paris, et tres pres du lieu de l'action. Deux officiers +municipaux avaient ete assez hardis pour faire distribuer des +cartouches aux conjures; tout enfin etait prepare pour le 10. + +Le 8 on delibera sur le sort de Lafayette. Une forte majorite le +mit hors d'accusation. Quelques deputes, irrites de l'acquittement, +demandent l'appel nominal; et, a cette seconde epreuve, quatre cent +quarante-six voix ont le courage de se prononcer pour le general, +contre deux cent vingt-quatre. Le peuple, souleve a cette nouvelle, +se reunit a la porte de la salle, insulte les deputes qui sortent, et +maltraite particulierement ceux qui etaient connus pour appartenir au +cote droit de l'assemblee, tels que Vaublanc, Girardin, Dumas, etc. +De tous cotes on s'indigne contre la representation nationale, et on +repete a haute voix qu'il n'y a plus de salut avec une assemblee qui +vient d'absoudre _le traitre Lafayette_. + +Le lendemain, 9 aout, une agitation extraordinaire regne parmi les +deputes. Ceux qui avaient ete insultes la veille se plaignent en +personne ou par lettres. Lorsqu'on rapporte que M. Beaucaron allait +etre livre a la corde, un rire barbare eclate dans les tribunes. Quand +on ajoute que M. de Girardin a ete frappe, ceux meme qui le savaient +le mieux lui demandent avec ironie ou et comment. "Eh! ne sait-on pas, +reprend noblement M. de Girardin, que les laches ne frappent jamais +que par derriere!" Enfin, un membre reclame l'ordre du jour. Cependant +l'assemblee decide que le procureur-syndic de la commune, Roederer, +sera mande a la barre pour etre charge de garantir, sous sa +responsabilite personnelle, la surete et l'inviolabilite des membres +de l'assemblee. + +On propose d'interpeller le maire de Paris et de l'obliger a declarer, +par oui ou par non, s'il peut assurer la tranquillite publique. Guadet +replique a cette proposition par celle d'interpeller aussi le roi, +et de l'obliger a son tour a declarer, par oui ou par non, s'il peut +repondre de la surete et de l'inviolabilite du territoire. + +Cependant, au milieu de ces propositions contraires, il etait facile +d'apercevoir que l'assemblee redoutait le moment decisif, et que les +girondins eux-memes auraient mieux aime obtenir la decheance par une +deliberation, que de recourir a une attaque douteuse et meurtriere. +Roederer arrive sur ces entrefaites, et annonce qu'une section a +decide de sonner le tocsin, et de marcher sur l'assemblee et sur les +Tuileries, si la decheance n'est pas prononcee. Petion entre a son +tour; il ne s'explique pas d'une maniere positive, mais il avoue des +projets sinistres; il enumere les precautions prises pour prevenir +les mouvemens dont on est menace, et promet de se concerter avec +le departement pour adopter ses mesures, si elles lui paraissaient +meilleures que celles de la municipalite. + +Petion, ainsi que tous ses amis girondins, preferait la decheance +prononcee par l'assemblee a un combat incertain contre le chateau. +La majorite pour la decheance etant presque assuree, il aurait voulu +arreter les projets du comite insurrectionnel. Il se presenta donc au +comite de surveillance des Jacobins, et engagea Chabot a suspendre +l'insurrection, en lui disant que les girondins avaient resolu la +decheance, et la convocation immediate d'une convention nationale; +qu'ils etaient surs de la majorite, et qu'il ne fallait pas s'exposer +a une attaque dont le resultat serait douteux. Chabot repondit qu'il +n'y avait rien a esperer d'une assemblee qui avait absous _le scelerat +Lafayette_; que lui, Petion, se laissait abuser par ses amis; que le +peuple avait enfin pris la resolution de se sauver lui-meme, et que le +tocsin sonnerait le soir meme dans les faubourgs. + +"Vous aurez donc toujours _mauvaise tete_? reprit Petion. Malheur a +nous, si on s'insurge! Je connais votre influence, mais j'ai aussi la +mienne, et je l'emploierai contre vous.--Vous serez arrete, repliqua +Chabot, et on vous empechera d'agir." + +Les esprits etaient en effet trop excites pour que les craintes de +Petion pussent etre comprises, et que son influence put s'exercer. Une +agitation generale regnait dans Paris; le tambour battait le rappel +dans tous les quartiers; les bataillons de la garde nationale se +reunissaient et se rendaient a leurs postes, avec des dispositions +tres diverses. Les sections se remplissaient, non pas du plus grand +nombre de citoyens, mais des plus ardens. Le comite insurrectionnel +s'etait forme sur trois points. Fournier et quelques autres etaient au +faubourg Saint-Mareau; Sainterre et Westermann occupaient le faubourg +Saint-Antoine; Danton, enfin, Camille Desmoulins, Carra, etaient aux +Cordeliers avec le bataillon de Marseille. Barbaroux, apres avoir +place des eclaireurs a l'assemblee et au chateau, avait dispose des +courriers prets a prendre la route du midi. Il s'etait pourvu en +outre d'une dose de poison, tant on etait incertain du succes, et il +attendait aux Cordeliers le resultat de l'insurrection. On ne sait +ou etait Robespierre; Danton avait cache Marat dans une cave de la +section, et s'etait ensuite empare de la tribune des Cordeliers. +Chacun hesitait, comme a la veille d'une grande resolution; mais +Danton, proportionnant l'audace a la gravite de l'evenement, faisait +retentir sa voix tonnante; il enumerait ce qu'il appelait les crimes +de la cour; il rappelait la haine de celle-ci pour la constitution, +ses paroles trompeuses, ses promesses hypocrites, toujours dementies +par sa conduite, et enfin ses machinations evidentes pour amener +l'etranger. "Le peuple, disait-il, ne peut plus recourir qu'a +lui-meme, car la constitution est insuffisante, et l'assemblee a +absous Lafayette; il ne reste donc plus que vous pour vous sauver +vous-memes. Hatez-vous donc, car cette nuit meme, des satellites +caches dans le chateau doivent faire une sortie sur le peuple, et +l'egorger avant de quitter Paris pour rejoindre Coblentz. Sauvez-vous +donc; aux armes! aux armes!" + +Dans ce moment, un coup de fusil est tire dans la cour du Commerce; +le cri _aux armes_ devient bientot general, et l'insurrection est +proclamee. Il etait alors onze heures et demie. Les Marseillais se +forment a la porte des Cordeliers, s'emparent des canons, et se +grossissent d'une foule nombreuse qui se range a leurs cotes. Camille +Desmoulins et d'autres se precipitent pour aller faire sonner le +tocsin; mais ils ne trouvent pas la meme ardeur dans les differentes +sections. Ils s'efforcent de reveiller leur zele; bientot elles +se reunissent et nomment des commissaires, qui doivent aller a +l'Hotel-de-Ville deplacer l'ancienne municipalite, et s'emparer de +tous les pouvoirs. Enfin on court aux cloches, on s'en empare de vive +force, et le tocsin commence a sonner. Ce bruit lugubre retentit dans +l'immense etendue de la capitale; il se propage de rues en rues et +d'edifices en edifices; il appelle les deputes, les magistrats, les +citoyens, a leurs postes; il arrive enfin au chateau, et vient y +annoncer que la nuit fatale approche; nuit terrible, nuit d'agitation +et de sang, qui devait etre pour le monarque la derniere passee dans +le palais de ses peres! + +Des emissaires de la cour venaient de lui apprendre qu'on touchait au +moment de la catastrophe; ils avaient rapporte le mot du president des +Cordeliers, qui avait dit a ses gens qu'il ne s'agissait plus, comme +au 20 juin, d'une simple promenade civique; c'est-a-dire que si le 20 +juin avait ete la menace, le 10 aout devait etre le coup decisif. On +n'en doutait plus en effet. Le roi, la reine, leurs deux enfans, leur +soeur madame Elisabeth, ne s'etaient pas couches, et apres le souper +avaient passe dans la salle du conseil, ou se trouvaient tous les +ministres et un grand nombre d'officiers superieurs. On y deliberait, +dans le trouble, sur les moyens de sauver la famille royale. Les +moyens de resistance etaient faibles, ayant ete presque aneantis, soit +par les decrets de l'assemblee, soit par les fausses mesures de la +cour elle-meme. + +La garde constitutionnelle, dissoute par un decret de l'assemblee, +n'avait pas ete remplacee par le roi, qui avait mieux aime lui +continuer ses appointemens que d'en former une nouvelle: c'etaient +dix-huit cents hommes de moins au chateau. + +Les regimens dont les dispositions avaient paru favorables au roi, +pendant la derniere federation, avaient ete eloignes de Paris, par le +moyen accoutume des decrets. + +Les Suisses n'avaient pu etre eloignes, grace a leurs capitulations; +mais on les avait prives de leur artillerie; et la cour, lorsqu'elle +fut un moment decidee a fuir dans la Normandie, y avait envoye l'un de +ces fideles bataillons, sous le pretexte de veiller a l'arrivage des +grains. Ce bataillon n'avait pas encore ete rappele. Quelques Suisses +seulement, casernes a Courbevoie, etaient rentres par l'autorisation +de Petion, et tous ensemble ne s'elevaient pas a plus de huit ou neuf +cents hommes. + +La gendarmerie venait d'etre composee des anciens soldats des +gardes-francaises, auteurs du 14 juillet. + +Enfin la garde nationale n'avait ni les memes chefs, ni la +meme organisation, ni le meme devouement qu'au 6 octobre 1789. +L'etat-major, ainsi qu'on l'a vu, en avait ete reconstitue. Une foule +de citoyens s'etaient degoutes du service, et ceux qui n'avaient pas +deserte leur poste etaient intimides par la fureur de la populace. +La garde nationale se trouvait donc, comme tous les corps de +l'etat, composee d'une nouvelle generation revolutionnaire. Elle +se partageait, comme la France entiere, en constitutionnels et +republicains. Tout le bataillon des Filles-Saint-Thomas, et une partie +de celui des Petits-Peres, etaient devoues au roi; les autres etaient +indifferens ou ennemis. Les canonniers surtout, qui composaient +la principale force, etaient republicains decides. Les fatigues +qu'imposait l'arme de ces derniers en avaient eloigne la riche +bourgeoisie; des serruriers, des forgerons se trouvaient ainsi maitres +des canons, et ils partageaient les sentimens du peuple, puisqu'ils en +faisaient partie. + +Ainsi il restait au roi huit ou neuf cents Suisses, et un peu plus +d'un bataillon de la garde nationale. + +On se souvient que, depuis la retraite de Lafayette, le commandement +de la garde nationale passait alternativement, aux six chefs de +legion. Il etait echu ce jour-la au commandant Mandat, ancien +militaire, mal vu a la cour a cause de ses opinions constitutionnelles, +mais lui inspirant une entiere confiance, par sa fermete, ses lumieres +et son attachement a ses devoirs. Mandat, general en chef pendant cette +nuit fatale, avait fait a la hate les seules dispositions possibles. + +Deja le plancher de la grande galerie qui joint le Louvre au Tuileries +avait ete coupe dans une certaine etendue, pour interdire le passage +aux assaillans. Mandat ne songea donc pas a proteger cette aile du +palais, et porta tous ses soins du cote des cours et du jardin. Malgre +le rappel, peu de gardes nationaux s'etaient reunis. Les bataillons +ne s'etaient pas completes, et les plus zeles se rendaient +individuellement au chateau, ou Mandat les avait enregimentes et +distribues conjointement avec les Suisses, dans les cours, le jardin +et les appartemens. Il avait place une piece de canon dans la cour des +Suisses, trois dans celle du milieu, et trois dans celle des Princes. + +Ces pieces etaient malheureusement confiees aux canonniers de la garde +nationale, et l'ennemi se trouvait ainsi dans la place. Mais les +Suisses, pleins d'ardeur et de fidelite, les observaient de l'oeil, +prets, au premier mouvement, a s'emparer des canons, et a jeter les +canonniers eux-memes hors de l'enceinte du chateau. + +Mandat avait place en outre quelques postes avances de gendarmerie a +la colonnade du Louvre et a l'Hotel-de-Ville. Mais cette gendarmerie, +comme nous venons de le dire, etait composee des anciens +gardes-francaises. + +A ces defenseurs du chateau il faut joindre une foule de vieux +serviteurs, que leur age ou leur moderation avait empeches d'emigrer, +et qui, au moment du danger, etaient accourus, les uns pour s'absoudre +de n'etre point alles a Coblentz, les autres pour mourir genereusement +a cote de leur prince. Ils s'etaient pourvus a la hate de toutes les +armes qu'ils avaient pu se procurer au chateau; ils portaient de vieux +sabres, des pistolets attaches a leur ceinture avec des mouchoirs, +quelques-uns meme avaient pris les pelles et les pincettes des +cheminees: ainsi les plaisanteries ne furent pas oubliees dans ce +sinistre moment, ou la cour aurait du etre serieuse au moins une +fois. Cette affluence de personnes inutiles, loin de pouvoir servir, +offusquait la garde nationale, qui s'en defiait, et ne faisait +qu'ajouter a la confusion, deja trop grande. + +Tous les membres du directoire du departement s'etaient rendus au +chateau. Le vertueux duc de Larochefoucauld s'y trouvait; Roederer, +le procureur-syndic, y etait aussi; on avait mande Petion, qui arriva +avec deux officiers municipaux. On obligea Petion de signer l'ordre de +repousser la force par la force, et il le signa pour ne pas paraitre +le complice des insurges. On s'etait rejoui de le posseder au chateau, +et de tenir en sa personne un otage cher au peuple. L'assemblee, +avertie de ce dessein, l'appela a la barre par un decret; le roi, +auquel on conseillait de le retenir, ne le voulut pas, et il sortit +ainsi des Tuileries sans aucun obstacle. + +L'ordre de repousser la force par la force une fois obtenu, divers +avis furent ouverts sur la maniere d'en user. Dans cet etat +d'exaltation, plus d'un projet insense dut s'offrir aux esprits. Il en +etait un assez hardi, et qui probablement aurait pu reussir; c'etait +de prevenir l'attaque en dissipant les insurges qui n'etaient pas +encore tres-nombreux et qui, avec les Marseillais, formaient tout au +plus une masse de quelques mille hommes. Dans ce moment, en effet, le +faubourg Saint-Marceau n'etait pas encore reuni; Santerre hesitait au +faubourg Saint-Antoine; Danton seul et les Marseillais avaient ose se +rassembler aux Cordeliers, et ils attendaient avec impatience, au pont +Saint-Michel, l'arrivee des autres assaillans. + +Une sortie vigoureuse aurait pu les dissiper; et, dans ce moment +d'hesitation, un mouvement de terreur aurait infailliblement empeche +l'insurrection. Mandat donna un autre plan plus sur et plus legal, +c'etait d'attendre la marche des faubourgs, mais de les attaquer sur +deux points decisifs des qu'ils seraient en mouvement. Il voulait +d'abord que, lorsque les uns deboucheraient sur la place de +l'Hotel-de-Ville, par l'arcade Saint-Jean, on les chargeat a +l'improviste, et qu'on fit de meme au Louvre contre ceux qui +viendraient par le Pont-Neuf, le long du quai des Tuileries. Il avait +a cet effet ordonne a la gendarmerie placee a la colonnade de laisser +defiler les insurges, et de les charger ensuite en queue, quand la +gendarmerie placee au Carrousel fondrait sur eux par les guichets du +Louvre et les attaquerait en tete. Le succes de pareils moyens etait +presque certain. Deja les commandans de divers postes, et notamment +celui de l'Hotel-de-Ville, avaient recu de Mandat les ordres +necessaires. + +On a deja vu qu'une nouvelle municipalite venait d'etre formee a +l'Hotel-de-Ville. Danton et Manuel avaient ete les seuls membres +conserves. L'ordre de Mandat est montre a cette municipalite +insurrectionnelle. Sur-le-champ elle somme le commandant de +comparaitre a l'Hotel-de-Ville. La sommation est portee au chateau, ou +l'on ignorait la composition de la nouvelle commune. Mandat hesite; +mais ceux qui l'entourent, et les membres eux-memes du departement, +ne sachant pas ce qui s'etait passe, et pensant qu'il ne fallait pas +encore enfreindre la loi par un refus de comparaitre, l'engagent a +obeir. Mandat se decide; il remet a son fils, qui etait avec lui au +chateau, l'ordre de repousser la force par la force, signe de Petion, +et il se rend a la sommation de la municipalite. Il etait environ +quatre heures du matin. A peine est-il arrive a l'Hotel-de-Ville, +qu'il est surpris d'y trouver une autorite nouvelle. Aussitot on +l'entoure, on l'interroge sur l'ordre qu'il avait donne, on le renvoie +ensuite, et en le renvoyant le president fait un geste sinistre qui +devient un arret de mort. En effet, le malheureux commandant est a +peine sorti, qu'on s'empare de lui, et qu'il est renverse d'un coup +de pistolet. On le depouille de ses vetemens, sans y trouver l'ordre +remis a son fils, et son corps est jete a la riviere, ou tant d'autres +cadavres allaient bientot le suivre. + +Cet acte sanglant paralysa tous les moyens de defense du chateau, +detruisit toute unite, et empecha l'execution du plan de defense. +Cependant tout n'etait pas perdu encore, et l'insurrection n'etait pas +entierement formee. Les Marseillais, apres avoir attendu impatiemment +le faubourg Saint-Antoine, qui n'arrivait pas, avaient cru un instant +la journee manquee. Mais Westermann, portant l'epee sur la poitrine +de Santerre, l'avait oblige a marcher. Les faubourgs etaient alors +successivement arrives, les uns par la rue Saint-Honore, les autres +par le Pont-Neuf, le Pont-Royal et les guichets du Louvre. Les +Marseillais marchaient en tete des colonnes, avec les federes bretons, +et ils avaient pointe leurs pieces sur le chateau. Au grand nombre +des insurges, qui grossissait a chaque instant, s'etait jointe une +multitude de curieux; et l'ennemi paraissait encore plus considerable +qu'il ne l'etait reellement. Tandis qu'on se portait au chateau, +Santerre etait accouru a l'Hotel-de-Ville pour se faire nommer +commandant en chef de la garde nationale; et Westermann etait reste +sur le champ de bataille pour diriger les assaillans. Il y avait donc +partout une confusion extraordinaire, a tel point que Petion qui, +d'apres le plan arrete, aurait du etre garde chez lui par une force +insurrectionnelle, attendait encore la garde qui devait mettre sa +responsabilite a couvert par une contrainte apparente. Il envoya +lui-meme a l'Hotel-de-Ville, et on placa enfin quelque cent hommes a +sa porte, pour qu'il parut en etat d'arrestation. + +Le chateau etait en ce moment tout-a-fait assiege. Les assaillans +etaient sur la place; et a la faveur du jour naissant, on les voyait a +travers les vieilles portes des cours, on les apercevait des fenetres, +on decouvrait leur artillerie pointee sur le chateau, on entendait +leurs cris confus et leurs chants menacans. On avait voulu revenir au +projet de les prevenir; mais quand on eut appris la mort de Mandat, +les ministres et le departement furent d'avis d'attendre l'attaque +pour se laisser forcer dans les limites de la loi. + +Roederer venait de parcourir les rangs de cette garnison, et de faire +aux Suisses et aux gardes nationaux la proclamation legale, qui leur +defendait d'attaquer, mais qui leur enjoignait de repousser la +force par la force. On engagea le roi a faire lui-meme la revue des +serviteurs qui se preparaient a le defendre. Ce malheureux prince +avait passe la nuit a ecouter les avis divers qui se croisaient autour +de lui, et dans les rares momens de relache, il avait prie le ciel +pour sa royale epouse, pour ses enfans et sa soeur, objets de toutes +ses craintes. "Sire, lui dit la reine avec energie, c'est le moment de +vous montrer." On assure meme, qu'arrachant un pistolet a la ceinture +du vieux d'Affry, elle le presenta vivement au roi. Les yeux de la +princesse etaient rouges de larmes, mais son front semblait releve, sa +narine etait gonflee par la colere et la fierte. Quant au roi, il ne +craignait rien pour sa personne, il montrait meme un grand sang-froid +dans ce peril extreme; mais il etait alarme pour sa famille, et la +douleur de la voir si exposee avait altere ses traits. Il se presenta +neanmoins avec fermete. Il avait un habit violet, il portait une epee, +et sa coiffure, qui n'avait pas ete reparee depuis la veille, etait +a moitie en desordre. En paraissant au balcon, il apercut, sans etre +emu, une artillerie formidable pointee sur le chateau. Sa presence +excita encore quelques restes d'enthousiasme; les bonnets des +grenadiers furent tout a coup eleves sur la pointe des sabres et des +baionnettes; l'antique cri de _Vive le roi_! retentit une derniere +fois sous les voutes du chateau paternel. Un dernier reste de courage +se ranima, les coeurs abattus se rechaufferent; on eut encore un +moment de confiance et d'espoir. C'est dans cet instant qu'arriverent +quelques nouveaux bataillons de la garde nationale, formes plus tard +que les autres, et qui se rendaient a l'ordre precedemment donne +par Mandat. Ils entrerent a l'instant ou les cris de _Vive le roi_! +retentissaient dans la cour. Les uns se joignirent a ceux qui +saluaient ainsi la presence du monarque; les autres, qui n'etaient pas +du meme sentiment, se crurent en danger, et se rappelant toutes les +fables populaires qu'on avait debitees, s'imaginerent qu'ils allaient +etre livres aux _chevaliers du poignard_. Ils s'ecrierent aussitot que +le scelerat de Mandat les avait trahis, et ils exciterent une espece +de tumulte. Les canonniers, imitant cet exemple, tournerent leurs +pieces contre la facade du chateau. Une dispute s'engagea aussitot +avec les bataillons devoues; les canonniers furent desarmes et remis a +un detachement; on dirigea vers les jardins les nouveaux arrivans. + +Le roi, dans cet instant, apres s'etre montre au balcon, descendait +l'escalier pour faire la revue dans les cours. On annonce son arrivee: +chacun reprend ses rangs; il les traverse avec une contenance +tranquille, et en promenant sur tout le monde des regards expressifs +qui penetraient les coeurs. S'adressant aux soldats, il leur dit, avec +une voix assuree, qu'il etait touche de leur devouement, qu'il serait +a leurs cotes, et qu'en le defendant lui-meme, ils defendaient leurs +femmes et leurs enfans. Il passe ensuite sous le vestibule pour se +rendre dans le jardin; mais au meme instant, il entend le cri _a bas +le veto_, pousse par un des bataillons qui venaient d'entrer. Deux +officiers, places a cote de lui, veulent alors l'empecher de faire la +revue dans le jardin; d'autres l'engagent a aller visiter le poste du +Pont-Tournant; il y consent avec courage. Mais il est oblige de passer +le long de la terrasse des Feuillans, chargee de peuple. Pendant +ce trajet, il n'est separe de la foule furieuse que par un ruban +tricolore; il s'avance cependant, et recoit toutes sortes d'insultes +et d'outrages; il voit meme les bataillons defiler devant lui, +parcourir le jardin, et en sortir sous ses yeux, pour aller se reunir +aux assaillans sur la place du Carrousel. + +Cette desertion, celle des canonniers, les cris _a bas le veto_, +avaient ote toute esperance au roi. Dans ce meme moment, les gendarmes +reunis a la colonnade du Louvre et ailleurs s'etaient ou disperses ou +reunis au peuple. De son cote, la garde nationale qui occupait les +appartemens, et sur laquelle on croyait pouvoir compter, etait +mecontente de se trouver avec les gentilshommes, et paraissait se +defier d'eux. La reine la rassura. "Grenadiers, s'ecria-t-elle en +montrant ces gentilshommes, ce sont vos compagnons; ils viennent +mourir a vos cotes." Cependant, malgre ce courage apparent, le +desespoir etait dans son ame. Cette revue avait tout perdu, et elle se +plaignait que le roi n'eut montre aucune energie. Il faut le repeter, +ce malheureux prince ne craignait rien pour lui-meme; il avait en +effet refuse de se revetir d'un plastron, comme au 14 juillet, disant +qu'en un jour de combat, il devait etre decouvert comme le dernier de +ses serviteurs. Le courage ne lui manquait donc pas, et depuis il en +montra un assez noble, assez eleve; mais il lui manquait l'audace de +l'offensive; il lui manquait d'etre plus consequent, et par exemple, +de ne pas craindre l'effusion du sang, lorsqu'il consentait a +l'arrivee de l'etranger en France. Il est certain, comme on l'a +souvent dit, que s'il fut monte a cheval, et qu'il eut charge a la +tete des siens, l'insurrection aurait ete dissipee. + +Dans ce moment, les membres du departement voyant le desordre general +du chateau, et desesperant du succes de la resistance, se presenterent +au roi, et lui conseillerent de se retirer au sein de l'assemblee. Ce +conseil, tant de fois calomnie, comme tous ceux qu'on donne aux rois +et qui ne reussissent pas, etait le seul convenable dans le moment. +Par cette retraite toute effusion de sang etait prevenue, et la +famille royale echappait a une mort presque certaine, si le palais +etait pris d'assaut. Dans l'etat ou se trouvaient les choses, le +succes de cet assaut n'etait pas douteux, et l'eut-il ete, le doute +suffisait pour qu'on evitat de s'y exposer. + +La reine s'opposa vivement a ce projet. "Madame, lui dit Roederer, +vous exposez la vie de votre epoux et celle de vos enfans: songez a la +responsabilite dont vous vous chargez." L'altercation fut assez vive; +enfin le roi se decida a se retirer dans l'assemblee; et d'un +air resigne: "Partons, dit-il a sa famille et a ceux qui +l'entouraient.--Monsieur, dit la reine a Roederer, vous repondez de la +vie du roi et de mes enfans.--Madame, repliqua le procureur-syndic, je +reponds de mourir a leurs cotes, mais je ne promets rien de plus." + +On se mit alors en marche pour se rendre a l'assemblee, par le jardin, +la terrasse des Feuillans et la cour du Manege. Tous les gentilshommes +et les serviteurs du chateau se precipitaient pour suivre le roi, et +ils pouvaient le compromettre en irritant le peuple et en indisposant +l'assemblee par leur presence. Roederer faisait de vains efforts pour +les arreter, et leur repetait de toutes ses forces qu'ils allaient +faire egorger la famille royale. Il parvint enfin a en ecarter un +grand nombre, et on partit. Un detachement de Suisses et de gardes +nationaux accompagnerent la famille royale. Une deputation de +l'assemblee vint la recevoir pour la conduire dans son sein. Dans ce +moment, l'affluence fut si grande, que la foule etait impenetrable. Un +grenadier d'une haute taille se saisit du dauphin, et, l'elevant dans +ses bras, traverse la multitude en le portant au-dessus de sa tete. La +reine, a cette vue, croit qu'on lui enleve son fils, et pousse un cri; +mais on la rassure; le grenadier entre, et vient deposer le royal +enfant sur le bureau de l'assemblee. + +Le roi et sa famille penetrent alors, suivis de deux ministres. +"Je viens, dit Louis XVI, pour eviter un grand crime, et je pense, +messieurs, que je ne saurais etre plus en surete qu'au milieu de +vous." + +Vergniaud presidait; il repond au monarque qu'il peut compter sur +la fermete de l'assemblee nationale, et que ses membres ont jure de +mourir en defendant les autorites constituees. + +Le roi s'assied a cote du president; mais sur l'observation de Chabot, +que sa presence peut nuire a la liberte des deliberations, on le place +dans la loge du journaliste charge de recueillir les seances. On en +detruit la grille de fer, pour que, si la loge etait envahie, il put, +avec sa famille, se precipiter sans obstacle dans l'assemblee. Le +prince aide de ses mains a ce travail; la grille est renversee, et les +outrages, les menaces peuvent arriver plus librement dans le dernier +asile du monarque detrone. + +Roederer fait alors le recit de ce qui s'est passe; il depeint la +fureur de la multitude, et les dangers auxquels est expose le chateau, +dont les cours ont deja ete envahies. L'assemblee ordonne que vingt +de ses commissaires iront calmer le peuple. Les commissaires partent. +Tout a coup on entend une decharge de canons. La consternation se +repand dans la salle. "Je vous avertis, dit le roi, que je viens de +defendre aux Suisses de tirer." Mais les coups de canon sont entendus +de nouveau; le bruit de la mousqueterie s'y joint; le trouble est +a son comble. Bientot on annonce que les commissaires deputes par +l'assemblee ont ete disperses. Au meme instant la porte de la salle +est attaquee, et retentit de coups effrayans; des citoyens armes +se montrent a l'une des entrees. "Nous sommes forces", s'ecrie un +officier municipal. Le president se couvre; une foule de deputes +se precipitent de leur siege pour ecarter les assaillans; enfin le +tumulte s'apaise, et au bruit non interrompu de la mousqueterie et du +canon, les deputes crient vive la nation, la liberte, l'egalite! + +Le combat le plus meurtrier s'etait engage au chateau. Le roi l'ayant +quitte, on avait cru naturellement que le peuple ne s'acharnerait plus +contre une demeure abandonnee: d'ailleurs, le trouble ou l'on etait +empechait de s'en occuper, et on n'avait donne aucun ordre pour le +faire evacuer. Seulement on fit rentrer dans l'interieur du palais +toutes les troupes qui occupaient les cours, et elles se trouverent +confusement repandues dans les appartemens, avec les domestiques, les +gentilshommes et les officiers. La foule etait immense au chateau, et +on pouvait a peine s'y mouvoir, malgre sa vaste etendue. + +[Illustration: 10 Aout 1792.] + +Le peuple, qui peut-etre ignorait le depart du roi, apres avoir +attendu assez long-temps devant le guichet principal, attaque enfin +la porte, l'enfonce a coups de hache, et se precipite dans la cour +Royale. Il se forme alors en colonne, et tourne contre le chateau les +pieces de canon imprudemment laissees dans la cour apres la retraite +des troupes. Cependant les assaillans n'attaquent pas encore. Ils font +des demonstrations amicales aux soldats qui etaient aux fenetres: +"Livrez-nous le chateau, s'ecrient-ils, et nous sommes amis." +Les Suisses temoignent des intentions pacifiques, et jettent des +cartouches par les fenetres. Quelques assiegeans, plus hardis, se +detachent des colonnes et s'avancent jusque sous le vestibule du +chateau. Au pied du grand escalier on avait place une piece de bois en +forme de barricade, derriere laquelle etaient retranches, pele-mele, +des Suisses et des gardes nationaux. Ceux qui, du dehors, etaient +parvenus jusque-la, voulaient penetrer plus loin et enlever la +barriere. Apres une contestation assez longue, qui cependant n'amene +pas encore de combat, la barriere est enlevee. Alors les assaillans +s'introduisent dans l'escalier, en repetant qu'il faut que le chateau +leur soit livre. On assure que dans ce moment des hommes a piques, +restes dans la cour, s'emparent avec des crochets des sentinelles +suisses placees en dehors, et les egorgent; on ajoute qu'un coup de +fusil est tire contre les fenetres, et que les Suisses, indignes, +repondent en faisant feu. Aussitot en effet, une decharge terrible +retentit dans le chateau, et ceux qui y avaient penetre, fuient en +criant qu'ils sont trahis. Il est difficile, de bien savoir, au milieu +de cette confusion, de quel cote sont partis les premiers coups. +Les assaillans ont pretendu s'etre avances amicalement, et une fois +engages dans le chateau avoir ete surpris et fusilles par trahison; +c'est peu vraisemblable, car les Suisses n'etaient pas dans une +situation a provoquer le combat. N'ayant plus, aucun devoir de se +battre, depuis le depart du roi, ils ne devaient songer qu'a se +sauver, et une trahison n'en etait pas le moyen. D'ailleurs, quand +meme l'agression pourrait changer quelque chose au caractere moral +de ces evenemens, il faudrait convenir que la premiere et reelle +agression, c'est-a-dire l'attaque du chateau, venait des insurges. Le +reste n'etait plus qu'un accident inevitable, et imputable au hasard +seul. Quoi qu'il en soit, ceux qui s'etaient introduits dans le +vestibule et dans le grand escalier, entendent tout a coup la +decharge, et tandis qu'ils fuient, ils recoivent dans l'escalier meme +une grele de balles. Les Suisses descendent alors en bon ordre; et, +arrives aux dernieres marches, ils debouchent par le vestibule de la +cour Royale. La, ils s'emparent d'une des pieces de canon qui etaient +dans la cour; et, malgre un feu terrible, ils la tournent et la +dechargent sur les Marseillais, dont ils renversent un grand nombre. +Les Marseillais se replient alors, et, le feu continuant, ils +abandonnent la cour. La terreur se repand aussitot parmi le peuple, +qui fuit de tout cote, et regagne les faubourgs. Si, dans ce moment, +les Suisses avaient poursuivi leurs avantages, si les gendarmes +places au Louvre, au lieu de deserter leur poste, avaient charge les +assiegeans repousses, c'en etait fait, et la victoire restait au +chateau. + +Mais dans ce moment arriva l'ordre du roi, confie a M. d'Hervilly, et +portant defense de faire feu. M. d'Hervilly parvient sous le vestibule +au moment ou les Suisses venaient de repousser les assiegeans. Il +les arrete, et leur enjoint, de la part du roi, de le suivre a +l'assemblee. Les Suisses alors, en assez grand nombre, suivent +M. d'Hervilly aux Feuillans, au milieu des decharges les plus +meurtrieres. Le chateau se trouve ainsi prive de la majeure partie de +ses defenseurs. Il reste cependant encore, soit dans l'escalier, soit +dans les appartemens, un assez grand nombre de malheureux Suisses, +auxquels l'ordre n'est point parvenu, et qui bientot vont etre +exposes, sans moyens de resistance, aux plus terribles dangers. + +Pendant ce temps, les assiegeans s'etaient rallies. Les Marseillais, +unis aux Bretons, s'indignaient d'avoir cede; ils se raniment et +reviennent a la charge, pleins de fureur Westermann, qui depuis montra +des talens veritables, dirige leurs efforts avec intelligence, ils se +precipitent avec ardeur, tombent en grand nombre, mais arrivent enfin +sous le vestibule, franchissent l'escalier, et se rendent maitres du +chateau. La populace a piques s'y precipite a leur suite, et le reste +de cette scene n'est bientot plus qu'un massacre. Les malheureux +Suisses implorent en vain leur grace en jetant leurs armes; ils sont +impitoyablement egorges. Le feu est mis au chateau; les serviteurs +qui le remplissent sont poursuivis; les uns fuient, les autres sont +immoles. Dans le nombre, il y a des vainqueurs genereux: "Grace aux +femmes! s'ecrie l'un d'entre eux; ne deshonorez pas la nation!" Et il +sauve des dames de la reine, qui etaient a genoux, en presence des +sabres leves sur leur tete. Il y eut des victimes courageuses; il y en +eut d'ingenieuses a se sauver, quand il n'y avait plus de courage a se +defendre; il y eut meme, chez ces vainqueurs furieux, des mouvemens +de probite; et l'or trouve au chateau, soit vanite populaire, soit le +desinteressement qui nait de l'exaltation, fut rapporte a l'assemblee. + +L'assemblee etait demeuree dans l'anxiete, attendant l'issue du +combat. Enfin a onze heures, on entend les cris de victoire mille fois +repetes. Les portes cedent sous l'effort d'une multitude ivre de joie +et de fureur. La salle est remplie des debris qu'on y apporte, des +Suisses qu'on a faits prisonniers, et auxquels on accorde la vie, pour +faire hommage a l'assemblee de cette clemence populaire. Pendant +ce temps, le roi et sa famille, retires dans l'etroite loge d'un +journaliste, assistaient a la ruine de leur trone et a la joie de +leurs vainqueurs. Vergniaud avait quitte un instant la presidence pour +rediger le decret de la decheance; il rentre, et l'assemblee rend ce +decret celebre, d'apres lequel: + +Louis XVI est provisoirement suspendu de la royaute; + +Un plan d'education est ordonne pour le prince royal; + +Une convention nationale est convoquee. + +Etait-ce donc un projet longuement arrete que celui de ruiner la +monarchie, puisqu'on ne faisait que suspendre le roi, et qu'on +preparait l'education du prince? Avec quelle crainte, au contraire, ne +touchait-on pas a cet antique pouvoir? Avec quelle espece d'hesitation +n'approchait-on pas de ce vieux tronc, sous lequel les generations +francaises avaient ete tour a tour heureuses ou malheureuses, mais +sous lequel enfin elles avaient vecu? + +Cependant l'imagination publique est prompte; peu de temps lui devait +suffire pour depouiller les restes d'un antique respect; et la +monarchie suspendue allait etre bientot la monarchie detruite. Elle +allait perir, non dans la personne d'un Louis XI, d'un Charles IX, +d'un Louis XIV, mais dans celle de Louis XVI, l'un des rois les plus +honnetes qui se soient assis sur le trone. + +Note: + +[1] Voyez la note 22 a la fin du volume. 2: Voyez les Memoires de +madame Campan, tome: II, page 125. + + + + +CHAPITRE VI. + + +SUITE ET FIN DE LA JOURNEE DU 10 AOUT.--RAPPEL DU MINISTERE GIRONDIN; +DANTON EST NOMME MINISTRE DE LA JUSTICE.--ETAT DE LA FAMILLE +ROYALE.--SITUATION DES PARTIS DANS L'ASSEMBLEE ET AU DEHORS APRES LE +10 AOUT.--ORGANISATION ET INFLUENCE DE LA COMMUNE; POUVOIRS NOMBREUX +QU'ELLE S'ARROGE; SON OPPOSITION AVEC L'ASSEMBLEE.--ERECTION D'UN +TRIBUNAL CRIMINEL EXTRAORDINAIRE.--ETAT DES ARMEES APRES LE 10 +AOUT.--RESISTANCE DE LAFAYETTE AU NOUVEAU GOUVERNEMENT.--DECRETE +D'ACCUSATION, IL QUITTE SON ARMEE ET LA FRANCE; EST MIS AUX FERS PAR +LES AUTRICHIENS.--POSITION DE DUMOURIEZ.--DISPOSITION DES PUISSANCES, +ET SITUATION RECIPROQUE DES ARMEES COALISEES ET DES ARMEES +FRANCAISES.--PRISE DE LONGWY PAR LES PRUSSIENS; AGITATION DE PARIS +A CETTE NOUVELLE.--MESURES REVOLUTIONNAIRES PRISES PAR LA COMMUNE; +ARRESTATION DES SUSPECTS.--MASSACRES DANS LES PRISONS LES 2, 3, 4, 5 +ET 6 SEPTEMBRE.--PRINCIPALES SCENES ET CIRCONSTANCES DE CES JOURNEES +SANGLANTES. + + +Les Suisses avaient courageusement defendu les Tuileries, mais leur +resistance fut inutile: le grand escalier avait ete force, et le +palais envahi. Le peuple, desormais vainqueur, penetrait de toutes +parts dans cette demeure de la royaute, ou il avait toujours suppose +des tresors extraordinaires, une felicite sans bornes, une puissance +formidable, et des complots sinistres! Que de vengeances a exercer a +la fois contre la richesse, la grandeur et le pouvoir! + +Quatre-vingts grenadiers suisses, qui n'ont pas eu le temps de se +retirer, defendent vigoureusement leur vie, et sont impitoyablement +egorges. La multitude se precipite ensuite dans les appartemens, et +s'acharne sur ces inutiles amis, accourus pour defendre le roi, et +poursuivis, sous le nom de _chevaliers du poignard_, de toute la +haine populaire. Leurs armes impuissantes ne servent qu'a irriter les +vainqueurs, et rendre plus vraisemblables les projets imputes a la +cour. Toute porte qui se ferme est abattue. Deux huissiers voulant +interdire l'entree du grand conseil, et s'immoler a l'etiquette, sont +massacres en un instant. Les nombreux serviteurs de la famille royale +fuient tumultueusement a travers les vastes galeries, se precipitent +des fenetres, ou cherchent dans l'immensite du palais un reduit obscur +qui protege leur vie. Les femmes de la reine se refugient dans l'un de +ses appartemens, et s'attendent a chaque instant a etre attaquees dans +leur asile. La princesse de Tarente en fait ouvrir les portes pour +ne pas augmenter l'irritation par la resistance. Les assaillans se +presentent, et se saisissent de l'une d'elles. Deja le fer est leve +sur sa tete. "_Grace aux femmes_! s'ecrie une voix; _ne deshonorez pas +la nation_!" A ce mot, le fer s'abaisse, les femmes de la reine sont +epargnees, protegees, conduites hors du chateau par ces memes homme +qui allaient les immoler, et qui, avec toute la mobilite populaire, +les escortent maintenant, et emploient pour les sauver le plus +ingenieux devouement. Apres avoir massacre, on devaste; on brise ces +magnifiques ameublemens, et on en disperse au loin les debris. Le +peuple se repand dans les secrets appartemens de la reine, et s'y +livre a la gaiete la plus obscene; il penetre dans les lieux les +plus recules, recherche tous les depots de papiers, brise toutes les +fermetures, et satisfait le double plaisir de la curiosite et de la +destruction. A l'horreur du meurtre et du sac se reunit celle de +l'incendie. Deja les flammes ayant devore les echoppes adossees aux +cours exterieures commencent a s'etendre a l'edifice, et menacent +d'une ruine complete cet imposant sejour de la royaute. La desolation +n'est pas bornee a cette triste enceinte; elle s'etend au loin. Les +rues sont jonchees de debris et de cadavres. Quiconque fuit ou est +suppose fuir est traite en ennemi, et poursuivi a coups de fusil. Un +bruit presque continuel de mousqueterie a succede a celui du canon et +revele a chaque instant de nouveaux meurtres. Que d'horreurs dans les +suites d'une victoire, quels que soient les vaincus, les vainqueurs, +et la cause pour laquelle on a combattu! + +Le pouvoir executif etant dissous par la suspension de Louis XVI, il +ne restait plus dans Paris que deux autorites, celle de la commune et +celle de l'assemblee. Comme on l'a vu dans le recit du 10 aout, des +deputes des sections, reunis a l'Hotel-de-Ville, s'etaient empares +du pouvoir municipal en expulsant les anciens magistrats, et avaient +dirige l'insurrection pendant toute la nuit et la journee du 10. Ils +possedaient la veritable force de fait; ils avaient tout l'emportement +de la victoire, et representaient cette classe revolutionnaire, neuve +et ardente, qui venait de lutter pendant toute la session contre +l'inertie de cette autre classe d'hommes, plus eclaires, mais moins +actifs, dont se composait l'assemblee legislative. Le premier soin des +deputes des sections fut de destituer toutes les hautes autorites, +qui, plus rapprochees du pouvoir supreme, lui etaient plus attachees. +Ils avaient suspendu l'etat-major de la garde nationale, et +desorganise la defense des Tuileries en arrachant Mandat au chateau, +et donne a Santerre le commandement de la garde nationale. Ils +n'avaient pas mis moins d'empressement a suspendre l'administration du +departement, qui, de la haute region ou elle etait placee, contraria +toujours les passions populaires, qu'elle ne partageait pas. Quant a +la municipalite, ils en avaient supprime le conseil general, s'etaient +substitues a son autorite, ne conservant que le maire Petion, le +procureur-syndic Manuel et les seize administrateurs municipaux. +Tout cela s'etait fait pendant l'attaque du chateau. Danton avait +audacieusement dirige cette orageuse seance; et, lorsque la mitraille +des Suisses refoula la multitude le long des quais, et jusqu'a +l'Hotel-de-Ville, il etait sorti en disant: "_Nos freres demandent +du secours, allons leur en porter_." Sa presence avait contribue a +ramener le peuple sur le champ de bataille, et a decider la victoire. +Le combat termine, il fut question de delivrer Petion de sa garde et +de le remplacer dans ses fonctions de maire. Cependant, soit veritable +interet pour sa personne, soit crainte de se donner un chef trop +scrupuleux pour les premiers momens de l'insurrection, on avait decide +qu'il serait garde encore un jour ou deux, sous le pretexte de mettre +sa vie a couvert. En meme temps on avait enleve de la salle du conseil +general, les bustes de Louis XVI, de Bailly et Lafayette. La classe +nouvelle qui s'elevait ecartait ainsi les premieres illustrations +revolutionnaires, pour y substituer les siennes. + +Les insurges de la commune devaient chercher a se mettre en rapport +avec l'assemblee. Ils lui reprochaient des hesitations, et meme du +royalisme; mais ils voyaient toujours en elle la seule autorite +souveraine actuellement existante, et n'etaient point du tout disposes +a la meconnaitre. Dans la matinee meme du 10, une deputation vint a sa +barre lui annoncer la formation de la commune insurrectionnelle, et +lui exposer ce qui avait ete fait. Danton etait au nombre des deputes. +"Le peuple qui nous envoie vers vous, dit-il, nous a charges de vous +declarer qu'il vous croyait toujours dignes de sa confiance, mais +qu'il ne reconnaissait d'autre juge des mesures extraordinaires +auxquelles la necessite l'a contraint de recourir, que le peuple +francais, notre souverain et le votre, reuni dans les assemblees +primaires." + +L'assemblee repondit a ces deputes, par l'organe de son president, +qu'elle approuvait tout ce qui avait ete fait, et qu'elle leur +recommandait l'ordre et la paix. Elle leur fit donner en outre +communication des decrets rendus dans la journee, avec invitation de +les repandre. Apres cela, elle redigea une proclamation pour rappeler +le respect du aux personnes et aux proprietes, et chargea quelques-uns +de ses membres d'aller la porter au peuple. + +Son premier soin dans ce moment devait etre de suppleer a la royaute +detruite. Les ministres, reunis sous le nom de _conseil executif_, +furent provisoirement charges par elle des soins de l'administration, +et de l'execution des lois. Le ministre de la justice, depositaire du +sceau de l'Etat, devait l'apposer sur les decrets, et les promulguer +au nom de la puissance legislative. Il fallait ensuite choisir les +personnes qui composeraient le ministere. On songea tout d'abord a +replacer Roland, Claviere et Servan, destitues pour leur attachement a +la cause populaire, car la revolution nouvelle devait vouloir tout +ce que n'avait pas voulu la royaute. Ces trois ministres furent donc +unanimement reintegres, Roland a l'interieur, Servan a la guerre, et +Claviere aux finances. Il y avait encore a nommer un ministre de la +justice, des affaires etrangeres et de la marine. Ici le choix etait +libre; et les voeux formes autrefois pour le merite obscur, ou pour le +patriotisme ardent et desagreable a la cour, pouvaient etre realises +sans obstacle. Danton, si puissant sur la multitude, et si entrainant +pendant les quarante-huit heures ecoulees, fut juge necessaire; et +bien qu'il deplut aux girondins comme un elu de la populace, il fut +nomme ministre de la justice a la majorite de 222 voix sur 284. Apres +avoir donne cette satisfaction au peuple, et accorde cette place +a l'energie, on songea a mettre un savant a la marine. Ce fut le +mathematicien Monge, connu et apprecie par Condorcet, et adopte sur +sa proposition. On porta enfin Lebrun aux affaires etrangeres, et +on recompensa dans sa personne l'un de ces hommes laborieux, qui +faisaient auparavant tout le travail dont les ministres avaient +l'honneur. + +Apres avoir remplace le pouvoir executif, l'assemblee declara que tous +les decrets sur lesquels Louis XVI avait appose son _veto_ recevraient +force de loi. La formation d'un camp sous Paris, objet de l'un de ces +decrets, et cause de si vives discussions, fut ordonnee sur-le-champ, +et les canonniers recurent l'autorisation, le jour meme, de commencer +des esplanades sur les hauteurs de Montmartre. Apres avoir fait +la revolution de Paris, il fallait en assurer le succes dans les +departemens, et surtout aux armees, ou commandaient des generaux +suspects. Des commissaires pris dans l'assemblee furent charges de se +rendre dans les provinces et les armees, pour les eclairer sur les +evenemens du 10 aout, et on leur donna des pouvoirs pour renouveler au +besoin tous les chefs civils et militaires. + +Quelques heures avaient suffi a tous ces decrets; et pendant que +l'assemblee etait occupee a les rendre, d'autres soins venaient sans +cesse l'interrompre. Les effets precieux enleves aux Tuileries etaient +transportes dans son enceinte; les Suisses, les serviteurs du chateau, +toutes les personnes arretees dans leur fuite, ou arrachees a la +fureur du peuple, etaient conduites a sa barre comme dans un lieu +d'asile. Une foule de petitionnaires venaient les uns apres les autres +rapporter ce qu'ils avaient fait ou vu, et raconter leurs decouvertes +sur les complots supposes de la cour. Des accusations et des +invectives de tout genre etaient proferees contre la famille royale, +qui entendait tout cela du lieu etroit ou on l'avait releguee. Ce lieu +etait la loge du logographe. Louis XVI ecoutait avec calme tous les +discours, et s'entretenait par intervalles avec Vergniaud et d'autres +deputes, places tout pres de lui. Enferme la depuis quinze heures, il +avait demande quelques alimens, qu'il partagea avec sa femme et ses +enfans, et qui provoquaient d'ignobles observations sur le gout qu'on +lui imputait pour la table! On sait si les partis victorieux epargnent +le malheur! Le jeune dauphin, couche sur le sein de sa mere, y dormait +profondement, accable par une chaleur etouffante. La jeune princesse +et madame Elisabeth, les yeux rouges de larmes, etaient a cote de la +reine. Au fond de la loge se trouvaient quelques seigneurs devoues qui +n'avaient pas abandonne le malheur. Cinquante hommes, pris dans la +troupe qui avait escorte la famille royale du chateau a l'assemblee, +servaient de garde a cette enceinte. C'est de la que le monarque dechu +contemplait les depouilles de ses palais, assistait au demembrement de +son antique pouvoir, et en voyait distribuer les restes aux diverses +autorites populaires. + +Le tumulte continuait avec une extreme violence, et, au gre du peuple, +ce n'etait pas assez d'avoir suspendu la royaute, il fallait la +detruire. Les petitions se succedaient sur ce sujet, et, dans +l'attente d'une reponse, la multitude s'agitait au dehors de la salle, +en inondait les avenues, en assiegeait les portes, et deux ou trois +fois elle les attaqua si violemment qu'on les crut enfoncees, et qu'on +craignit pour la famille infortunee dont l'assemblee avait recu le +depot. Henri Lariviere, envoye avec d'autres commissaires pour calmer +le peuple, rentra dans cet instant et s'ecria avec force: "Oui, +Messieurs, je le sais, je l'ai vu, je l'assure, la masse du peuple est +decidee a perir mille fois, plutot que de deshonorer la liberte par +aucun acte d'inhumanite; et a coup sur il n'est pas une tete ici +presente (et l'on doit m'entendre, ajouta-t-il) qui ne puisse +compter sur la loyaute francaise." Ces paroles rassurantes et +courageuses furent applaudies. Vergniaud prit la parole a son tour, +et repondit aux petitionnaires qui demandaient qu'on changeat la +suspension en decheance. "Je suis charme, dit-il, qu'on me fournisse +l'occasion d'expliquer l'intention de l'assemblee en presence des +citoyens. Elle a decrete la suspension du pouvoir executif, et a nomme +une convention qui deciderait irrevocablement la grande question de la +decheance. En cela, elle s'est renfermee dans ses pouvoirs, qui ne +lui permettaient pas de se faire juge elle-meme de la royaute, elle +a pourvu au salut de l'Etat en mettant le pouvoir executif dans +l'impossibilite de nuire. Elle a satisfait ainsi a tous les besoins +en demeurant dans la limite de ses attributions." Ces paroles +produisirent une impression favorable, et les petitionnaires +eux-memes, calmes par elles, se chargerent d'eclairer et d'apaiser le +peuple. + +Il fallait mettre fin a cette seance si longue. Il fut donc ordonne +que les effets enleves au chateau seraient deposes a la commune; que +les Suisses et toutes les personnes arretees seraient au gardees aux +Feuillans, ou transportees dans diverses maisons de detention; enfin +que la famille royale serait gardee au Luxembourg jusqu'a la reunion +de la convention nationale, mais qu'en attendant les preparatifs +necessaires pour l'y recevoir, elle logerait dans le local meme de +l'assemblee. A une heure du matin, le samedi 11, la famille royale fut +transportee dans le logement qu'on lui destinait, et qui consistait en +quatre cellules des anciens feuillans. Les seigneurs qui n'avaient pas +quitte le roi s'etablirent dans la premiere, le roi dans la seconde, +la reine, sa soeur et ses enfans dans les deux autres. La femme du +concierge servit les princesses, et remplaca le cortege nombreux des +dames qui, la veille encore, se disputaient le soin de leur service. + +La seance fut suspendue a trois heures du matin. Le bruit regnait +encore dans Paris. Pour eviter les desordres, on avait illumine les +environs du chateau, et la plus grande partie des citoyens etaient +sous les armes. + +Tels avaient ete cette journee celebre, et ses resultats immediats. +Le roi et sa famille etaient prisonniers aux Feuillans, et les trois +ministres disgracies replaces en fonctions. Danton, cache la veille +dans un club obscur, se trouvait ministre de la justice. Petion etait +consigne chez lui, mais a son nom proclame avec enthousiasme on +ajoutait celui de _Pere du peuple_. Marat, sorti de l'obscure retraite +ou Danton l'avait cache pendant l'attaque, et maintenant arme d'un +sabre, se promenait dans Paris a la tete du bataillon Marseillais. +Robespierre, qu'on n'a pas vu figurer pendant ces terribles scenes, +Robespierre haranguait aux Jacobins, et entretenait quelques membres +restes avec lui, de l'usage a faire de la victoire, de la necessite de +remplacer l'assemblee actuelle, et de mettre Lafayette en accusation. + +Des le lendemain, il fallut songer encore a calmer le peuple souleve, +et ne cessant de massacrer ceux qu'il prenait pour des aristocrates +fugitifs. L'assemblee reprit sa seance le 11 a sept heures du matin. +La famille royale fut replacee dans la loge du logographe, pour +assister aux decisions qui allaient etre prises, et aux scenes qui +allaient se passer dans le corps legislatif. Petion, delivre et +escorte par un peuple nombreux, vint rendre compte de l'etat de Paris, +qu'il avait visite, et ou il avait tache de repandre le calme et +l'esprit de paix. Des citoyens s'etaient faits ses gardiens pour +veiller sur ses jours. Petion fut parfaitement accueilli par +l'assemblee, et repartit aussitot pour continuer ses exhortations +pacifiques. Les Suisses deposes la veille aux Feuillans etaient +menaces. La multitude demandait leur mort a grands cris, en les +appelant complices du chateau et assassins du peuple. On parvint a +l'apaiser en annoncant que les Suisses seraient juges, et qu'une cour +martiale allait etre formee pour punir ce qu'on appela depuis _les +conspirateurs du, 10 aout_. "Je demande, s'ecria le violent Chabot, +qu'ils soient conduits a l'Abbaye pour etre juges... Dans la terre de +l'egalite, la loi doit raser toutes les tetes, meme celles qui sont +assises sur le trone." Deja les officiers avaient ete transportes a +l'Abbaye; les soldats le furent a leur tour. Il en couta des peines +infinies, et il fallut promettre au peuple de les juger promptement. + +Comme on le voit l'idee de se venger de tous les defenseurs de la +royaute, et de punir en eux les dangers qu'on avait courus, s'emparait +deja des esprits, et bientot allait faire naitre de cruelles +divisions. En suivant les progres de l'insurrection, on a deja +remarque les germes de dissentimens qui commencaient a s'elever dans +le parti populaire. On a deja vu l'assemblee, composee d'hommes +cultives et calmes, se trouver en opposition avec les clubs et les +municipalites, ou se reunissaient des hommes inferieurs en education, +en talens, mais qui, par leur position meme, leurs moeurs moins +elevees, leur ambition ascendante, etaient portes a agir et a +precipiter les evenemens; on a vu que, la veille du 10 aout, Chabot +differa d'avis avec Petion, qui, d'accord avec la majorite de +l'assemblee, voulait qu'on preferat un decret de decheance a une +attaque de vive force. Ces hommes, qui avaient conseille la plus +grande energie possible, se trouvaient donc le lendemain en presence +de l'assemblee, fiers d'une victoire remportee presque malgre elle, et +lui rappelant, avec les expressions d'un respect equivoque, qu'elle +avait absous Lafayette, et qu'il ne fallait pas qu'elle compromit +encore par sa faiblesse le salut du peuple. Ils remplissaient la +commune, ou ils etaient meles a des bourgeois ambitieux, a des +agitateurs subalternes, a des clubistes; ils occupaient les Jacobins +et les Cordeliers, et quelques-uns d'entre eux siegeaient sur les +bancs extremes du corps legislatif. Le capucin Chabot, le plus ardent +de tous, passait tour a tour de la tribune de l'assemblee a celle des +Jacobins, et menacait toujours des piques et du tocsin. + +L'assemblee avait prononce la suspension, et ces hommes plus exigeans +reclamaient la decheance; en nommant un gouverneur pour le dauphin, +elle avait suppose la royaute, et eux voulaient la republique; elle +pensait en majorite qu'on devait se defendre activement contre +l'etranger, mais faire grace aux vaincus; eux soutenaient au contraire +qu'il fallait non-seulement resister a l'etranger, mais encore sevir +contre ceux qui, retranches dans le chateau, avaient voulu massacrer +le peuple et amener les Prussiens a Paris. S'elevant dans leur ardeur +aux idees les plus extremes, ils soutenaient que les corps electoraux +n'etaient pas necessaires pour former la nouvelle assemblee, mais que +tous les citoyens devaient etre juges aptes a voter. Deja meme un +jacobin proposait de donner des droits politiques aux femmes. Ils +disaient hautement enfin qu'il fallait que le peuple se presentat en +armes pour manifester ses volontes au corps legislatif. Marat excitait +ce debordement des esprits, et provoquait a la vengeance, parce qu'il +pensait, dans son affreux systeme, qu'il convenait de purger la +France. Robespierre, moins par systeme d'epuration, moins par +disposition sanguinaire, que par envie contre l'assemblee, elevait +contre elle les reproches de faiblesse et de royalisme. Prone par les +Jacobins, propose avant le 10 aout comme le dictateur necessaire, il +etait proclame aujourd'hui comme le defenseur le plus eloquent et le +plus incorruptible des droits du peuple. Danton, ne songeant ni a se +faire louer, ni a se faire ecouter, et n'ayant jamais aspire a +la dictature, avait neanmoins decide le 10 aout par son audace. +Maintenant encore, negligeant l'etalage, il ne songeait qu'a s'emparer +du conseil executif, dont il etait membre, en dominant ou entrainant +ses collegues. Incapable de haine ou d'envie, il ne nourrissait +aucun mauvais sentiment contre ces deputes dont l'eclat offusquait +Robespierre; mais il les negligeait comme inactifs, et leur preferait +ces hommes energiques des classes inferieures, sur lesquels il +comptait davantage, pour maintenir et achever la revolution. + +Ces divisions n'etaient pas soupconnees au dehors de Paris; tout ce +que le public de la France avait pu voir, c'etait la resistance de +l'assemblee a des voeux trop ardens, et l'absolution de Lafayette +prononcee malgre la commune et les Jacobins. Mais on imputait tout +a la majorite, royaliste et feuillantine, on admirait toujours les +girondins, on estimait egalement Brissot et Robespierre, on adorait +surtout Petion comme le maire si maltraite par la cour; et on ne +s'informait pas si Petion paraissait si modere a Chabot, s'il blessait +l'orgueil de Robespierre, s'il etait traite comme un honnete homme +inutile par Danton, et comme un conspirateur sujet a l'epuration par +Marat. Petion etait donc encore entoure des respects de la multitude; +mais, comme Bailly apres le 14 juillet, il allait bientot devenir +importun et odieux, en desapprouvant des debordemens qu'il ne pouvait +plus empecher. + +La principale coalition des nouveaux revolutionnaires s'etait formee +aux Jacobins et a la commune. Tous les projets se proposaient, se +discutaient aux Jacobins; et les memes hommes venaient ensuite +executer a l'Hotel-de-Ville, au moyen de leurs pouvoirs municipaux, ce +qu'ils n'avaient pu que projeter dans leur club. Le conseil general +de la commune composait a lui seul une espece d'assemblee, aussi +nombreuse que le corps legislatif, ayant ses tribunes, son bureau, +ses applaudissemens bien plus bruyans, et une force de fait bien plus +considerable. Le maire en etait le president, le procureur-syndic +l'orateur officiel, charge de faire toutes les requisitions +necessaires. Petion ne s'y presentait deja plus, et se bornait au soin +des subsistances. Le procureur Manuel, se laissant porter plus loin +par le flot revolutionnaire, y faisait tous les jours entendre sa +voix. Mais l'homme qui dominait le plus cette assemblee, c'etait +Robespierre. Reste a l'ecart pendant les trois premiers jours qui +suivirent le 10 aout, il s'y etait rendu apres que l'insurrection eut +ete consommee, et se presentant au bureau pour y faire verifier ses +pouvoirs, il avait semble en prendre possession plutot que venir y +soumettre ses titres. Son orgueil, loin de deplaire, n'avait fait +qu'augmenter les respects dont on l'entourait. Sa reputation de +talens, d'incorruptibilite et de constance, en faisait un personnage +grave et respectable, que ces bourgeois rassembles etaient fiers de +posseder au milieu d'eux. En attendant la reunion de la Convention +dont il ne doutait pas de faire partie, il venait exercer la un +pouvoir plus reel que le pouvoir d'opinion dont il jouissait aux +Jacobins. + +Le premier soin de la commune fut de s'emparer de la police; car, en +temps de guerre civile, arreter, poursuivre ses ennemis, est le plus +important et le plus envie des pouvoirs. Les juges de paix, charges de +l'exercer en partie, avaient indispose l'opinion par leurs +poursuites contre les agitateurs populaires, et se trouvaient ainsi, +volontairement ou non, en hostilite avec les patriotes. On se +souvenait surtout de celui qui, dans l'affaire de Bertrand de +Molleville et du journaliste Carra, avait ose faire citer deux +deputes. Les juges de paix furent donc destitues, et on transporta aux +autorites municipales toutes leurs attributions relatives a la police. +D'accord ici avec la commune de Paris, l'assemblee decreta que la +police, dite de _surete generale_, serait attribuee aux departemens, +districts et municipalites. Elle consistait a rechercher tous les +delits menacant la _surete interieure et exterieure de l'Etat_, a +faire le recensement des citoyens suspects par leur opinion ou leur +conduite, a les arreter provisoirement, a les disperser meme et a +les desarmer, s'il etait necessaire. C'etaient les conseils des +municipalites qui remplissaient eux-memes ce ministere, et la masse +entiere des citoyens se trouvait ainsi appelee a observer, a denoncer +et a poursuivre le parti ennemi. On concoit combien devait etre +active, mais rigoureuse et arbitraire, cette police democratiquement +exercee. Le conseil entier recevait la denonciation, et un comite de +_surveillance_ l'examinait, et faisait executer l'arrestation. +Les gardes nationales etaient en requisition permanente, et les +municipalites de toutes les villes au-dessus de vingt mille ames +pouvaient ajouter des reglemens particuliers a cette loi de _surete +generale_. Certes, l'assemblee legislative ne croyait pas preparer +ainsi les sanglantes executions qui eurent lieu plus tard; mais, +entouree d'ennemis au dedans et au dehors, elle appelait tous les +citoyens a les surveiller, comme elle les avait tous appeles a +administrer et a combattre. + +La commune de Paris s'empressa d'user de ces pouvoirs nouveaux, et fit +de nombreuses arrestations. C'etaient les vainqueurs, irrites encore +des dangers de la veille, et des dangers plus grands du lendemain, qui +s'emparaient de leurs ennemis abattus maintenant, mais pouvant bientot +se relever avec le secours des etrangers. Le comite de surveillance de +la commune de Paris fut compose des hommes les plus violens. Marat, +qui, dans la revolution, s'etait si audacieusement attaque aux +personnes, fut le chef de ce comite; et de tous les hommes, c'etait le +plus redoutable dans de pareilles fonctions. + +Outre ce comite principal, la commune de Paris en institua un +particulier dans chaque section. Elle decida que les passe-ports ne +seraient delivres que sur la deliberation des assemblees des sections; +que les voyageurs seraient accompagnes, soit a la municipalite, soit +aux portes de Paris, par deux temoins qui attesteraient l'identite +de la personne qui avait demande le passe-port, avec celle qui +s'en servait pour partir. Elle tachait ainsi, par tous les moyens, +d'empecher l'evasion des suspects sous des noms supposes. Elle ordonna +ensuite qu'il fut fait un tableau des ennemis de la revolution, et +invita les citoyens, par une proclamation, a denoncer les coupables du +10 aout. Elle fit arreter les ecrivains qui avaient soutenu la cause +royaliste, et donna leurs presses aux ecrivains patriotes. Marat +se fit restituer triomphalement quatre presses qui, disait-il, lui +avaient ete enlevees par les ordres du _traitre Lafayette_. Des +commissaires allerent dans les prisons delivrer les detenus enfermes +pour cris et propos contre la cour. Toujours prompte enfin a s'ingerer +partout, la commune, a l'exemple de l'assemblee, envoya des deputes +pour eclairer et ramener l'armee de Lafayette, qui donnait des +inquietudes. + +La commune fut chargee en outre d'une derniere mission non moins +importante, celle de garder la famille royale. L'assemblee avait +d'abord ordonne sa translation au Luxembourg, et sur l'observation +que ce palais etait difficile a garder, on se decida pour l'hotel du +ministere de la justice. Mais la commune, qui avait deja la police de +la capitale, et qui se croyait particulierement chargee de la garde du +roi, proposa le Temple, et declara ne pouvoir repondre de ce depot que +dans la tour de cette ancienne abbaye. L'assemblee y consentit, et +confia les augustes prisonniers au maire et au commandant general +Santerre, sous leur responsabilite personnelle[1]. Douze commissaires +du conseil general devaient, sans interruption, veiller au Temple. Des +travaux exterieurs en avaient fait une espece de place d'armes. Des +detachemens nombreux de la garde nationale en formaient tour a tour +la garnison, et on ne pouvait y penetrer que sur une permission de la +municipalite. L'assemblee decreta aussi que cinq cent mille francs +seraient pris au tresor pour fournir a l'entretien de la famille +royale, jusqu'a la prochaine reunion de la Convention nationale. + +Les fonctions de la commune etaient, comme on le voit, tres etendues. +Placee au centre de l'Etat, la ou s'exercent les grands pouvoirs, et +portee par son energie a executer elle-meme tout ce qui lui semblait +fait trop mollement par les hautes autorites, elle etait conduite a +empieter sans cesse. L'assemblee, reconnaissant la necessite de la +contenir dans certaines limites, decreta la reelection d'un nouveau +conseil de departement, pour remplacer celui qui fut dissous le +jour de l'insurrection. La commune, se voyant menacee du joug d'une +autorite superieure, qui probablement generait son essor, comme avait +fait l'ancien departement, s'irrita de ce decret, et ordonna aux +sections de surseoir a l'election deja commencee. Le procureur-syndic +Manuel fut aussitot depeche de l'Hotel-de-Ville aux Feuillans pour +presenter les reclamations de la municipalite. "Les delegues des +citoyens de Paris, dit-il, ont besoin de pouvoirs sans limites; une +nouvelle autorite placee entre eux et vous ne fera que jeter des +germes de divisions. Il faudra que le peuple, pour se delivrer de +cette puissance destructive de sa souverainete, s'arme encore une fois +de sa vengeance." + +Tel etait le langage menacant que deja on osait faire entendre a +l'assemblee. Celle-ci accorda ce qu'on lui demandait; et, soit qu'elle +crut impossible ou imprudent de resister, soit qu'elle regardat comme +dangereux d'entraver dans le moment l'energie de la commune, elle +decida que le nouveau conseil n'aurait aucune autorite sur la +municipalite, et ne serait qu'une simple commission de finances, +chargee du soin des contributions publiques dans le departement de +la Seine. Une autre question plus grave preoccupait les esprits, et +devait faire ressortir bien plus fortement la difference de sentiment +qui existait entre la commune et l'assemblee. On reclamait a grands +cris la punition de ceux qui avaient tire sur le peuple, et qui +etaient prets a se montrer des que l'ennemi approcherait. On les +appelait alternativement _les conspirateurs du 10 aout_, ou les +_traitres_. La commission martiale, instituee des le 11 pour juger les +Suisses, ne semblait pas suffisante, parce que ses pouvoirs etaient +bornes a la poursuite de ces militaires. Le tribunal criminel de la +Seine paraissait soumis a des formalites trop lentes, et d'ailleurs +on suspectait toutes les autorites anterieures a la journee du 10. La +commune demanda donc, le 13, l'erection d'un tribunal special pour +juger _les crimes du 10 aout_, et qui eut assez de latitude pour +atteindre tout ce qu'on appelait les _traitres_. L'assemblee renvoya +la petition a sa commission extraordinaire, chargee depuis le mois de +juillet de proposer les moyens de salut. + +Le 14, une nouvelle deputation de la commune arrive au corps +legislatif, pour demander le decret relatif au tribunal +extraordinaire, declarant que, s'il n'est pas encore rendu, elle est +chargee de l'attendre. Le depute Gaston adresse a cette deputation +quelques observations severes, et elle se retire. L'assemblee persiste +a refuser la creation d'un tribunal extraordinaire, et se borne a +attribuer aux tribunaux etablis _la connaissance des crimes du 10 +aout_. + +A cette nouvelle, une rumeur violente se repand dans Paris. La section +des Quinze-Vingts se presente au conseil general de la commune, et +annonce que le tocsin sera sonne au faubourg Saint-Antoine, si le +decret demande n'est pas rendu sur-le-champ. Le conseil general envoie +alors une nouvelle deputation, a la tete de laquelle est Robespierre. +Celui-ci prend la parole au nom de la municipalite, et fait aux +deputes les remontrances les plus insolentes. "La tranquillite du +peuple, leur dit-il, tient a la punition des coupables; et cependant +vous n'avez rien fait pour les atteindre. Votre decret est +insuffisant. Il n'explique point la nature et l'etendue des crimes a +punir, car il ne parle que des _crimes du 10 aout_, et les crimes des +ennemis de la revolution s'etendent bien au-dela du 10 aout et de +Paris. Avec une expression pareille, le traitre Lafayette echapperait +aux coups de la loi! Quant a la forme du tribunal, le peuple ne peut +pas tolerer davantage celle que vous lui avez conservee. Le double +degre de juridiction cause des delais interminables; et d'ailleurs +toutes les anciennes autorites sont suspectes; il en faut de +nouvelles; il faut que le tribunal demande soit compose par des +deputes pris dans les sections, et qu'il ait la faculte de juger les +coupables souverainement et en dernier ressort." + +Cette petition imperieuse parut plus dure encore par le ton de +Robespierre. L'assemblee repondit au peuple de Paris par une adresse +dans laquelle elle repoussa tout projet de commission extraordinaire +et de chambre ardente, comme indigne de la liberte, et comme propre +seulement au despotisme. + +Ces raisonnables observations ne produisirent aucun effet; +l'irritation n'en devint que plus grande. On ne parla dans tout Paris +que du tocsin, et des le lendemain un representant de la commune, +se presentant a la barre, dit a l'assemblee: "Comme citoyen, comme +magistrat du peuple, je viens vous annoncer que ce soir a minuit le +tocsin sonnera, et la generale battra. Le peuple est las de n'etre +point venge. Craignez qu'il ne se fasse justice lui-meme. Je demande, +ajouta l'audacieux petitionnaire, que sans desemparer vous decretiez +qu'il sera nomme un citoyen par chaque section pour former un tribunal +criminel." + +Cette menacante apostrophe souleva l'assemblee, et particulierement +les deputes Choudieu et Thuriot, qui reprimanderent vivement l'envoye +de la commune. Cependant la discussion s'engagea, et la proposition de +la commune, fortement appuyee par les membres ardens de l'assemblee, +fut enfin convertie en decret. Un corps electoral dut se reunir pour +elire les membres d'un tribunal extraordinaire, destine a juger +les crimes commis dans la journee du 10 aout, _et autres crimes y +relatifs, circonstances et dependances_. Ce tribunal, divise en deux +sections, devait juger en dernier ressort et sans appel. Tel fut le +premier essai du tribunal revolutionnaire, et la premiere acceleration +donnee par la vengeance aux formes de la justice. Ce tribunal fut +appele tribunal du 17 aout. + +On ignorait encore l'effet produit aux armees par la derniere +revolution, et la maniere dont avaient ete accueillis les decrets du +10. C'etait la le point le plus important, et duquel dependait le sort +de la revolution nouvelle. La frontiere etait toujours partagee en +trois corps d'armee, celui du nord, du centre et du midi. Luckner +commandait au nord, Lafayette au centre, et Montesquiou au midi. +Depuis les malheureuses affaires de Mons et de Tournay, Luckner, +presse par Dumouriez, avait encore essaye l'offensive sur les +Pays-Bas; mais il s'etait retire, et, en evacuant Courtray, il avait +brule les faubourgs, ce qui etait devenu un grave motif d'accusation +contre le ministere a la veille de la decheance. Depuis, les armees +etaient demeurees dans la plus complete inaction; vivant dans des +camps retranches, et se bornant a de legeres escarmouches. Dumouriez, +en quittant le ministere, s'etait rendu comme lieutenant-general +aupres de Luckner, et avait ete mal accueilli a l'armee, ou dominait +l'esprit du parti Lafayette; Luckner, tout a fait soumis dans le +moment a cette influence, relegua Dumouriez dans l'un de ces camps, +celui de Maulde, et l'y laissa, avec un petit nombre de troupes, +s'occuper a des retranchemens et a des escarmouches. + +Lafayette, voulant, a cause des dangers du roi, se rapprocher de +Paris, desirait prendre le commandement du nord. Cependant il ne +voulait point quitter ses troupes, dont il etait tres aime, et il +convint avec Luckner de changer de position, chacun avec sa division, +et de decamper tous les deux, l'un pour se porter au nord, l'autre au +centre. Ce deplacement des armees, en presence de l'ennemi, aurait +pu avoir des dangers, si tres heureusement la guerre n'eut ete +completement inactive. Luckner s'etait donc rendu a Metz, et Lafayette +a Sedan. Pendant ce mouvement croise, Dumouriez, charge de suivre +avec son petit corps l'armee de Luckner, a laquelle il appartenait, +s'arreta tout a coup en presence de l'ennemi, qui avait fait menace +de l'attaquer; et il fut oblige de demeurer dans son camp, sous peine +d'ouvrir l'entree de la Flandre au duc de Saxe-Teschen. Il reunit les +autres generaux qui occupaient aupres de lui des camps separes; il +s'entendit avec Dillon, qui arrivait avec une portion de l'armee de +Lafayette, et provoqua un conseil de guerre a Valenciennes, pour +justifier, parla necessite, sa desobeissance a Luckner. Pendant ce +temps, Luckner etait arrive a Metz, Lafayette a Sedan; et sans les +evenemens du 10 aout, Dumouriez allait peut-etre subir une arrestation +et un jugement militaire, pour son refus de marcher en avant. + +Telle etait la situation des armees, lorsque la nouvelle du +renversement du trone y fut connue. Le premier soin de l'assemblee +legislative fut d'y envoyer, comme on l'a vu, trois commissaires, pour +porter ses decrets et faire preter le nouveau serment aux troupes. +Les trois, commissaires, arrives a Sedan, furent recus par la +municipalite, qui tenait de Lafayette l'ordre de les faire arreter. Le +maire les interrogea sur la scene du 10 aout, exigea le recit de +tous les evenemens, et declara, d'apres les secretes instructions de +Lafayette, qu'evidemment l'assemblee legislative n'etait plus libre +lorsqu'elle avait prononce la suspension du roi; que ses commissaires +n'etaient que les envoyes d'une troupe factieuse, et qu'ils allaient +etre enfermes au nom de la constitution. Ils furent en effet +emprisonnes; et Lafayette, pour mettre a couvert les executeurs de cet +ordre, le prit sous sa propre responsabilite. Immediatement apres, il +fit renouveler dans son armee le serment de fidelite a la loi et au +roi, et ordonna qu'il fut repete dans tous les corps soumis a son +commandement. II comptait sur soixante-quinze departemens, qui avaient +adhere a sa lettre du 16 juin, et il se proposait de tenter un +mouvement contraire a celui du 10 aout. Dillon, qui etait a +Valenciennes sous les ordres de Lafayette, et qui avait un +commandement superieur a Dumouriez obeit a son general en chef, fit +preter le serment de fidelite a la loi et au roi, et enjoignit a +Dumouriez d'en faire de meme dans son camp de Maulde. Dumouriez, +jugeant mieux l'avenir, et d'ailleurs irrite contre les feuillans, +sous l'empire desquels ils se trouvait, saisit cette occasion de leur +resister et de gagner la faveur du gouvernement nouveau, en refusant +le serment pour lui et pour ses troupes. + +Le 17, le jour meme ou le nouveau tribunal criminel fut si +tumultueusement etabli, on apprit par une lettre que les commissaires +envoyes a l'armee de Lafayette avaient ete arretes par ses ordres, et +que l'autorite legislative etait meconnue. Cette nouvelle repandit +encore plus d'irritation que d'alarme; les cris contre Lafayette +retentirent avec plus de force que jamais. On demanda son accusation, +et on reprocha a l'assemblee de ne pas l'avoir prononcee plus tot. +Sur-le-champ un decret fut rendu contre le departement des Ardennes; +de nouveaux commissaires furent depeches avec les memes pouvoirs +que les precedens, et avec la commission de faire elargir les trois +prisonniers. On envoya aussi d'autres commissaires a l'armee de +Dillon. Le 19 au matin, l'assemblee declara Lafayette traitre a la +patrie, et lanca contre lui un decret d'accusation. + +La circonstance etait grave, et si cette resistance n'etait pas +vaincue, la nouvelle revolution se trouvait avortee. La France, +partagee entre les republicains de l'interieur et les constitutionnels +de l'armee, demeurait divisee en presence de l'ennemi, egalement +exposee a l'invasion et a une reaction terrible. Lafayette devait +detester, dans la revolution du 10 aout, l'abolition de la +constitution de 91, l'accomplissement de toutes les propheties +aristocratiques, et la justification de tous les reproches que la cour +adressait a la liberte. Il ne devait voir, dans cette victoire de la +democratie, qu'une anarchie sanglante et une confusion interminable. +Pour nous, cette confusion a eu un terme, et le sol au moins a ete +defendu contre l'etranger; pour Lafayette, l'avenir etait effrayant +et inconnu; la defense du sol etait peu praticable au milieu des +convulsions politiques, et il devait eprouver le desir de resister a +ce chaos, en s'armant contre les deux ennemis exterieur et interieur. +Mais sa position etait difficile, et il n'eut ete donne a aucun homme +de la surmonter. Son armee lui etait devouee, mais les armees n'ont +point de volonte personnelle, et ne peuvent avoir que celle qui leur +est communiquee par l'autorite superieure. Quand une revolution eclate +avec la violence de 89, alors, entrainees aveuglement, elles manquent +a l'ancienne autorite, parce que la nouvelle impulsion est la plus +forte; mais il n'en etait pas de meme ici. Proscrit, frappe d'un +decret, Lafayette ne pouvait, avec sa seule popularite militaire, +soulever ses troupes contre l'autorite de l'interieur, ni, avec son +impulsion personnelle, combattre l'impulsion revolutionnaire de Paris. +Place entre deux ennemis, et incertain sur ses devoirs, il ne pouvait +qu'hesiter. L'assemblee, au contraire, n'hesitant pas, envoya decrets +sur decrets, et les appuyant par des commissaires energiques, dut +l'emporter sur l'hesitation du general et decider l'armee. En effet, +les troupes de Lafayette s'ebranlerent successivement, et parurent +l'abandonner. Les autorites civiles, intimidees, cederent aux +nouveaux commissaires. L'exemple de Dumouriez, qui se declara pour +la revolution du 10 aout, acheva de tout entrainer, et le general +opposant demeura seul avec son etat-major, compose d'officiers +feuillans ou constitutionnels. + +Bouille, dont l'energie n'etait pas douteuse, Dumouriez, dont les +grands talens ne sauraient etre contestes, ne purent pas non plus agir +autrement a des epoques differentes, et se virent obliges de prendre +la fuite. Lafayette ne devait pas etre plus heureux. Ecrivant aux +diverses autorites civiles qui l'avaient seconde dans sa resistance, +il prit sur lui la responsabilite des ordres donnes contre les +commissaires de l'assemblee, et quitta son camp le 20 aout, avec +quelques officiers, ses amis et ses compagnons d'armes et d'opinion. +Bureau de Puzy, Latour-Maubourg, Lameth, l'accompagnaient. Ils +abandonnerent le camp, n'emportant avec eux qu'un mois de leur Solde, +et suivis de quelques domestiques. Lafayette laissa tout en ordre +dans son armee et eut soin de faire les dispositions necessaires pour +resister a l'ennemi, en cas d'attaque. Il renvoya quelques cavaliers +qui l'escortaient, pour ne pas enlever a la France un seul de ses +defenseurs, et le 21, il prit avec ses amis le chemin des Pays-Bas. +Arrives aux avant-postes autrichiens, apres une route qui avait epuise +leurs chevaux, ces premiers emigres de la liberte furent arretes, +contre le droit des gens, et traites comme prisonniers de guerre. La +joie fut grande quand le nom de Lafayette retentit dans le camp des +coalises, et qu'on le sut captif de la ligue aristocratique. Torturer +l'un des premiers amis de la revolution, et pouvoir imputer a la +revolution elle-meme la persecution de ses premiers auteurs, voir se +verifier tous les exces qu'on avait predits, c'etait plus qu'il ne +fallait pour repandre une satisfaction universelle dans l'aristocratie +europeenne. + +Lafayette reclama, pour lui et pour ses amis, la liberte qui leur +etait due; mais ce fut en vain. On la lui offrit au prix d'une +retractation, non pas de toutes ses opinions, mais d'une seule, celle +qui etait relative a l'abolition de la noblesse. Il refusa, menacant +meme, si on interpretait faussement ses paroles, de donner un dementi +devant un officier public. Il accepta donc les fers pour prix de sa +constance, et alors qu'il croyait la liberte perdue en Europe et en +France, il n'eprouva aucun desordre d'esprit; et ne cessa pas de la +regarder comme le plus precieux des biens. Il la professa encore, et +devant les oppresseurs qui le tenaient dans les cachots, et devant ses +anciens amis qui etaient demeures en France. "Aimez, ecrivait-il a +ces derniers, aimez toujours la liberte, malgre ses orages, et servez +votre pays." Que l'on compare cette defection a celle de Bouille, +sortant de son pays pour y rentrer avec les souverains ennemis; a +celle de Dumouriez, se brouillant, non par conviction, mais par +humeur, avec la Convention qu'il avait servie, et on rendra justice a +l'homme qui n'abandonne la France que lorsque la verite a laquelle +il croit en est proscrite, et qui ne va point ni la maudire, ni +la desavouer dans les armees ennemies, mais qui la professe et la +soutient encore dans les cachots! + +Cependant ne blamons pas trop Dumouriez, dont ou va bientot apprecier +les memorables services. Cet homme flexible et habile avait +parfaitement devine la puissance naissante. Apres s'etre rendu presque +independant par son refus d'obeir a Luckner et de quitter le camp +de Maulde, apres avoir refuse le serment ordonne par Dillon, il fut +aussitot recompense de son devouement par le commandement en chef des +armees du nord et du centre. Dillon, brave, impetueux, mais aveugle, +fut d'abord destitue pour avoir obei a Lafayette; mais il fut +reintegre dans son commandement par le credit de Damouriez, qui, +voulant arriver a son but, et blesser, en y marchant, le moins +d'hommes possible, s'empressa de l'appuyer aupres des commissaires de +l'assemblee. Dumouriez se trouvait donc general en chef de toute la +frontiere, depuis Metz jusqu'a Dunkerque. Luckner etait a Metz avec +son armee autrefois du nord. Inspire d'abord par Lafayette, il avait +paru resister au 10 aout; mais, cedant bientot a son armee et aux +commissaires de l'assemblee, il adhera aux decrets, et, apres +avoir pleure encore, obeit a la nouvelle impulsion qui lui etait +communiquee. + +Le 10 aout et l'avancement de la saison etaient des motifs pour +decider la coalition a pousser enfin la guerre avec activite. Les +dispositions des puissances n'etaient point changees a l'egard de +la France. L'Angleterre, la Hollande, le Danemarck et la Suisse, +promettaient toujours une stricte neutralite. La Suede, depuis la +mort de Gustave, y revenait sincerement; les principautes +italiennes etaient fort malveillantes pour nous, mais heureusement +tres-impuissantes. L'Espagne ne se prononcait pas encore, et demeurait +livree a des intrigues contraires. Restaient pour ennemis prononces la +Russie et les deux principales cours d'Allemagne. Mais la Russie s'en +tenait encore a de mauvais procedes, et se bornait a renvoyer notre +ambassadeur. La Prusse et l'Autriche portaient seules leurs armes sur +nos frontieres. Parmi les etats allemands, il n'y avait que les trois +electeurs ecclesiastiques, et les landgraves des deux Hesse, qui +eussent pris une part active a la coalition: les autres attendaient +d'y etre contraints. Dans cet etat de choses, cent trente-huit mille +hommes parfaitement organises et disciplines menacaient la France, qui +ne pouvait en opposer tout au plus que cent vingt mille, dissemines +sur une frontiere immense, ne formant sur aucun point une masse +suffisante, prives de leurs officiers, n'ayant aucune confiance en +eux-memes ni dans leurs chefs, et jusque-la toujours battus dans la +guerre de postes qu'ils avaient soutenue. Le projet de la coalition +etait d'envahir hardiment la France en penetrant par les Ardennes, et +en se portant par Chalons sur Paris. Les deux souverains de Prusse +et d'Autriche s'etaient rendus en personne a Mayence. Soixante +mille Prussiens, heritiers des traditions de la gloire de Frederic, +s'avancaient en une seule colonne sur notre centre; ils marchaient +par Luxembourg sur Longwy. Vingt mille Autrichiens, commandes par le +general Clerfayt, les soutenaient a droite en occupant Stenay. Seize +mille Autrichiens, sous les ordres du prince de Hohenlohe-Kirchberg, +et dix mille Hessois, flanquaient la gauche des Prussiens. Le duc de +Saxe-Teschen occupait les Pays-Bas, et en menacait les places fortes. +Le prince de Conde, avec six mille emigres francais, s'etait porte +vers Philipsbourg. Plusieurs autres corps d'emigres etaient repandus +dans les diverses armees prussiennes et autrichiennes. Les cours +etrangeres, qui ne voulaient pas en reunissant les emigres leur +laisser acquerir trop d'influence, avaient d'abord eu le projet de +les fondre dans les regimens allemands, et consentirent ensuite a les +laisser exister en corps distincts, mais repartis entre les armees +coalisees. Ces corps etaient pleins d'officiers qui s'etaient resignes +a devenir soldats; ils formaient une cavalerie brillante, mais plus +propre a deployer une grande valeur en un jour perilleux, qu'a +soutenir une longue campagne. + +Les armees francaises etaient disposees de la maniere la plus +malheureuse pour resister a une telle masse de forces. Trois generaux, +Beurnonville, Moreton et Duval, reunissaient trente mille hommes en +trois camps separes, a Maulde, Maubeuge et Lille. C'etaient la toutes +les ressources francaises sur la frontiere du nord et des Pays-Bas. +L'armee de Lafayette, desorganisee par le depart de sont general, et +livree a la plus grande incertitude de sentimens, campait a Sedan, +forte de vingt-trois mille hommes. Dumouriez allait en prendre le +commandement. L'armee de Luckner, composee de vingt mille soldats, +occupait Metz, et venait, comme toutes les autres, de recevoir un +nouveau general, c'etait Kellermann. L'assemblee, mecontente de +Luckner, n'avait cependant pas voulu le destituer; et, en donnant +son commandement a Kellermann, elle lui avait, sous le titre de +generalissisme, conserve; le soin d'organiser la nouvelle armee +de reserve, et la mission purement honorifique de conseiller les +generaux. Restaient Custine, qui, avec quinze mille hommes occupait +Landau; et enfin Biron, qui, place dans l'Alsace avec trente mille +hommes, etait trop eloigne du principal theatre de la guerre pour +influer sur le sort de la campagne. + +Les deux seuls rassemblemens places sur la rencontre de la grande +armee des coalises, etaient les vingt-trois mille hommes delaisses par +Lafayette, et les vingt mille de Kellermann, ranges autour de Metz. +Si la grande armee d'invasion, mesurant ses mouvemens a son but, eut +marche rapidement sur Sedan, tandis que les troupes de Lafayette, +privees de general, livrees au desordre, et n'ayant pas encore ete +saisies par Dumouriez, etaient sans ensemble et sans direction, le +principal corps defensif eut ete enleve, les Ardennes auraient ete +ouvertes, et les autres generaux se seraient vus obliges de e replier +rapidement pour se reunir derriere la Marne. Peut-etre n'auraient-ils +pas eu le temps de venir de Lille et de Metz a Chalons et a Reims; +alors, Paris se trouvant decouvert, il ne serait reste au nouveau +gouvernement que l'absurde projet d'un camp sous Paris, ou la fuite +au-dela de la Loire. + +Mais si la France se defendait avec tout le desordre d'une revolution, +les puissances etrangeres attaquaient avec toute l'incertitude et la +divergence de vues d'une coalition. Le roi de Prusse, enivre de +l'idee d'une conquete facile, flatte, trompe par les emigres, qui +lui presentaient l'invasion comme une simple _promenade militaire_, +voulait l'expedition la plus hardie. Mais il y avait encore trop +de prudence a ses cotes, dans le duc de Brunswick, pour que sa +presomption eut au moins l'effet heureux de l'audace et de la +promptitude. Le duc de Brunswick, qui voyait la saison tres avancee, +le pays tout autrement dispose que ne le disaient les emigres, qui +d'ailleurs jugeait de l'energie revolutionnaire par l'insurrection +du 10 aout, pensait qu'il valait mieux s'assurer une solide base +d'operations sur la Moselle, en faisant les sieges de Metz et de +Thionville, et remettre a la saison prochaine le renouvellement des +hostilites, avec l'avantage des conquetes precedentes. Cette lutte +entre la precipitation du souverain et la prudence du general, la +lenteur des Autrichiens, qui n'envoyaient sous les ordres du prince de +Hohenlohe que dix-huit mille hommes au lieu de cinquante, empecherent +tout mouvement decisif. Cependant l'armee prussienne continua de +marcher vers le centre, et se trouva le 20 devant Longwy, l'une des +places fortes les plus avancees de cette frontiere. + +Dumouriez, qui avait toujours cru qu'une invasion dans les Pays-Bas +y ferait eclater une revolution, et que cette invasion sauverait la +France des attaques de l'Allemagne, avait tout prepare pour se porter +en avant, le jour meme ou il recut sa commission de general en chef +des deux armees. Deja il allait prendre l'offensive contre le prince +de Saxe-Teschen, lorsque Westermann, si actif au 10 aout, et envoye +comme commissaire a l'armee de Lafayette, vint lui apprendre ce qui +se passait sur le theatre de la grande invasion. Le 22 Longwy avait +ouvert ses portes aux Prussiens, apres un bombardement de quelques +heures. Le desordre de la garnison et la faiblesse du commandant en +etaient la cause. Fiers de cette conquete et de la prise de Lafayette, +les Prussiens penchaient plus que jamais pour le projet d'une prompte +offensive. L'armee de Lafayette etait perdue si le nouveau general ne +venait la rassurer par sa presence, et en diriger les mouvemens d'une +maniere utile. + +Dumouriez abandonna donc son projet favori, et, le 25 ou le 26, se +rendit a Sedan ou sa presence n'inspira d'abord parmi les, troupes +que la haine et les reproches. Il etait l'ennemi de Lafayette +qu'on cherissait encore. On lui attribuait d'ailleurs cette guerre +malheureuse, parce que c'est sous son ministere qu'elle avait ete +declaree; enfin il etait considere; comme un homme de plume, et point +du tout comme un homme de guerre. Ces propos circulaient partout dans +le camp, et arrivaient souvent jusqu'a l'oreille du general. Dumouriez +ne se deconcerta pas. Il commenca par rassurer les troupes, en +affectant une contenance ferme et tranquille, et bientot il leur fit +sentir l'influence d'un commandement plus vigoureux. Cependant la +situation de vingt-trois mille hommes desorganises, en presence +de quatre-vingt mille parfaitement disciplines, etait tout a fait +desesperante. Les Prussiens, apres avoir pris Longwy, avaient bloque +Thionville, et s'avancaient sur Verdun, qui etait beaucoup moins +capable de resister que la place de Longwy. + +Les generaux, rassembles par Dumouriez, pensaient tous qu'il ne +fallait pas attendre les Prussiens a Sedan; mais se retirer rapidement +derriere la Marne, s'y retrancher le mieux possible, pour y attendre +la jonction des autres armees, et pour couvrir ainsi la capitale, qui +n'etait separee de l'ennemi que par quarante lieues. Ils pensaient +tous que, si on s'exposait a etre battu en voulant resister a +l'invasion, la deroute serait complete, que l'armee demoralisee ne +s'arreterait plus depuis Sedan, jusqu'a Paris, et que les Prussiens +y marcheraient directement et a pas de vainqueurs. Telle etait notre +situation militaire, et l'opinion qu'en avaient nos generaux. + +L'opinion qu'on s'en formait a Paris n'etait pas meilleure, et +l'irritation croissait avec le danger. Cependant cette immense +capitale, qui n'avait jamais vu l'ennemi dans son sein, et qui se +faisait de sa propre puissance une idee proportionnee a son etendue et +a sa population, se figurait difficilement qu'on put penetrer dans +ses murs; elle redoutait beaucoup moins le peril militaire qu'elle +n'apercevait pas, et qui etait encore loin d'elle, que le peril d'une +reaction de la part des royalistes momentanement abattus. Tandis qu'a +la frontiere les generaux ne voyaient que les Prussiens, a l'interieur +on ne voyait que les aristocrates, conspirant sourdement pour detruire +la liberte. + +On se disait que le roi etait prisonnier, mais que son parti n'en +existait pas moins, et qu'il conspirait, comme avant le 10 aout, pour +ouvrir Paris a l'etranger. On se figurait toutes les grandes maisons +de la capitale remplies de rassemblemens armes, prets a en sortir au +premier signal, a delivrer Louis XVI, a s'emparer de l'autorite, et +a livrer la France sans defense au fer des emigres et des coalises. +Cette correspondance entre l'ennemi _interieur_ et l'ennemi +_exterieur_ occupait tous les esprits. _Il faut_, se disait-on, +_se delivrer des traitres_, et deja se formait l'epouvantable idee +d'immoler les vaincus, idee qui chez le grand nombre n'etait qu'un +mouvement d'imagination, et qui chez quelques hommes, ou plus +sanguinaires, ou plus ardens, ou plus a portee d'agir, pouvait se +changer en un projet reel et medite. + +On a deja vu qu'il avait ete question de venger le peuple des coups +recus dans la journee du 10, et qu'il s'etait eleve entre +l'assemblee et la commune une violente querelle au sujet du tribunal +extraordinaire. Ce tribunal, qui avait deja fait tomber la tete de +Dangremont et du malheureux Laporte, intendant de la liste civile, +n'agissait point assez vite au gre d'un peuple furieux et exalte, qui +voyait des ennemis partout. Il lui fallait des formes plus promptes +pour punir les _traitres_, et il demandait surtout le jugement des +prevenus deferes a la haute cour d'Orleans. C'etaient, pour la +plupart, des ministres et de hauts fonctionnaires, accuses, comme +on sait, de prevarication. Delessart, le ministre des affaires +etrangeres, etait du nombre. On se recriait de tous cotes contre la +lenteur des procedures, on voulait la translation des prisonniers a +Paris, et leur prompt jugement par le tribunal du 17 aout. L'assemblee +consultee a cet egard, ou plutot sommee de ceder au voeu general, +et de rendre un decret de translation, avait fait une courageuse +resistance. La haute cour nationale etait, disait-elle, un +etablissement constitutionnel, qu'elle ne pouvait changer, parce +qu'elle n'avait pas les pouvoirs constituans, et parce que le droit +de tout accuse etait de n'etre juge que d'apres des lois anterieures. +Cette question avait de nouveau souleve des nuees de petitionnaires, +et l'assemblee eut a resister a la fois a une minorite ardente, a la +commune, et aux sections dechainees. Elle se contenta de rendre plus +expeditives quelques formes de la procedure, mais elle decreta que +les accuses aupres de la haute cour demeureraient a Orleans, et ne +seraient pas distraits de la juridiction que la constitution leur +avait assuree. + +Il se formait ainsi deux opinions: l'une qui voulait qu'on respectat +les vaincus, sans deployer pourtant moins d'energie contre l'etranger; +et l'autre qui voulait qu'on immolat d'abord les ennemis caches, avant +de se porter contre les ennemis armes qui s'avancaient sur Paris. +Cette derniere pensee etait moins une opinion qu'un sentiment aveugle +et feroce, compose de peur et de colere, et qui devait s'accroitre +avec le danger. + +Les Parisiens etaient d'autant plus irrites que le peril etait plus +grand pour leur ville, foyer de toutes les insurrections, et +but principal de la marche des armees ennemies. Ils accusaient +l'assemblee, composee des deputes des departemens, de vouloir se +retirer dans les provinces. Les girondins surtout, qui appartenaient +pour la plupart aux provinces du midi, et qui formaient cette majorite +moderee, odieuse a la commune, les girondins etaient accuses de +vouloir sacrifier Paris, par haine pour la capitale. On leur supposait +ainsi des sentimens assez naturels, et que les Parisiens pouvaient +croire avoir provoques; mais ces deputes aimaient trop sincerement +leur patrie et leur cause pour songer a abandonner Paris. Il est vrai +qu'ils avaient toujours pense que, le Nord perdu, on pourrait +se replier sur le Midi; il est vrai que, dans le moment meme, +quelques-uns d'entre eux regardaient comme prudent de transporter le +siege du gouvernement au-dela de la Loire; mais le desir de sacrifier +une cite odieuse, et de transporter le gouvernement dans des lieux ou +ils en seraient maitres, n'etait point dans leur coeur]. Ils avaient +trop d'elevation dans l'ame, ils etaient d'ailleurs encore trop +puissans, et comptaient trop sur la reunion de la prochaine +convention, pour songer deja a se detacher de Paris. + +On accusait donc a la fois leur indulgence pour les traitres, et leur +indifference pour les interets de la capitale. Forces de lutter contre +les hommes les plus violens; il devaient, meme en ayant le nombre +et la raison pour eux, ceder a l'activite et a l'energie de leurs +adversaires. Dans le conseil executif, ils etaient cinq contre un; +car, outre les trois ministres Servan, Claviere et Roland, pris dans +leur sein, les deux autres, Monge et Lebrun, etaient aussi de leur +choix. Mais le seul Danton, qui, sans etre leur ennemi personnel, +n'avait ni leur moderation ni leurs opinions, le seul Danton dominait +le conseil, et leur enlevait toute influence. Tandis que Claviere +tachait de reunir quelques ressources financieres, que Servan se +hatait de procurer des renforts aux generaux, que Roland repandait les +circulaires les plus sages pour eclairer les provinces, diriger les +autorites locales, empecher leurs empietemens de pouvoir, et arreter +les violences de toute espece, Danton s'occupait de placer dans +l'administration toutes ses creatures. Il envoyait partout ses fideles +cordeliers, se procurait ainsi de nombreux appuis, et faisait partager +a ses amis les profits de la revolutions. Entrainant ou effrayant ses +collegues, il ne trouvait d'obstacle que dans la ridigite inflexible +de Roland, qui rejetait souvent ou les mesures ou les sujets qu'il +proposait. Danton en etait contrarie, sans rompre neanmoins avec +Roland, et il tachait d'emporter le plus de nominations ou de +decisions possible. + +Danton, dont la veritable domination etait dans Paris, voulait la +conserver, et il etait bien decide a empecher toute translation +au-dela de la Loire. Doue d'une audace extraordinaire, ayant proclame +l'insurrection la veille du 10 aout, lorsque tout le monde hesitait +encore, il n'etait pas homme a reculer, et il pensait qu'il fallait +s'ensevelir dans la capitale. Maitre du conseil, lie avec Marat et +le comite de surveillance de la commune, ecoute dans tous les clubs, +vivant enfin au milieu de la multitude, comme dans un element qu'il +soulevait a volonte, Danton etait l'homme le plus, puissant de Paris; +et cette puissance, fondee sur un naturel violent, qui le mettait +en rapport avec les passions du peuple, devait etre redoutable aux +vaincus. Dans son ardeur revolutionnaire, Danton penchait pour toutes +les idees de vengeance que repoussaient les girondins. Il etait le +chef de ce parti parisien qui se disait: "Nous ne reculerons pas, +nous perirons dans la capitale et sous ses ruines; mais nos +ennemis periront avant nous." Ainsi se preparaient dans les ames +d'epouvantables sentimens, et des scenes horribles allaient en etre +l'affreuse consequence. + +[Illustration: PRISON DE L'ABBAYE.] + +Le 26, la nouvelle de la prise de Longwy se repandit avec rapidite, et +causa dans Paris une agitation generale. On disputa pendant toute la +journee sur sa vraisemblance; enfin elle ne put etre contestee, et +on sut que la place avait ouvert ses portes apres un bombardement +de quelques heures. La fermentation fut si grande, que l'assemblee +decreta la peine de mort contre tout citoyen qui, dans une place +assiegee, parlerait de se rendre. Sur la demande de la commune, on +ordonna que Paris et les departemens voisins fourniraient, sous +quelques jours, trente mille hommes armes et equipes. L'enthousiasme +qui regnait rendait cet enrolement facile, et le nombre rassurait sur +le danger. On ne se figurait pas que cent mille Prussiens pussent +l'emporter sur quelques millions d'hommes qui voulaient se defendre; +on travailla avec une nouvelle activite au camp sous Paris, et toutes +les femmes se reunirent dans les eglises pour contribuer a preparer +les effets de campement. + +Danton se rendit a la commune, et, sur sa proposition, on eut recours +aux moyens les plus extremes. On resolut de faire dans les sections +le recensement de tous les indigens, de leur donner une paye et +des armes; on ordonna en outre le desarmement et l'arrestation des +suspects, et on reputa tels tous les signataires de la petition contre +le 20 juin et contre le decret du camp sous Paris. Pour operer +ce desarmement et cette arrestation, on imagina les visites +domiciliaires, qu'on organisa de la maniere la plus effrayante. Les +barrieres devaient etre fermees pendant quarante-huit heures, a partir +du 25 aout au soir, et aucune permission de sortir ne pouvait etre +delivree pour aucun motif. Des pataches etaient placees sur la +riviere, pour empecher toute evasion par cette issue. Les communes +environnantes etaient chargees d'arreter quiconque serait surpris dans +la campagne ou sur les routes. Le tambour devait annoncer les visites, +et a ce signal, chaque citoyen etait tenu de se rendre chez lui, sous +peine d'etre traite comme suspect de rassemblement, si on le trouvait +chez autrui. Pour cette raison, toutes les assemblees de section, et +le grand tribunal lui-meme, devaient vaquer pendant ces deux jours. +Des commissaires de la commune, assistes de la force armee, avaient la +mission de faire les visites, de s'emparer des armes, et d'arreter les +suspects, c'est-a-dire les signataires de toutes les petitions deja +designees, les pretres non assermentes, les citoyens qui mentiraient +dans leurs declarations, ceux contre lesquels il existait des +denonciations, etc., etc... A dix heures du soir, les voitures +devaient cesser de circuler, et la ville etre illuminee pendant toute +la nuit. + +Telles furent les mesures prises pour arreter, disait-on, _les mauvais +citoyens qui se cachaient depuis le 10 aout_. Des le 27 au soir, on +commenca ces visites, et un parti, livre a la denonciation d'un autre, +fut expose a etre jete tout entier dans les prisons. Tout ce qui avait +appartenu a l'ancienne cour, ou par les emplois, ou par le rang, ou +par les assiduites au chateau; tout ce qui s'etait prononce pour elle +lors des divers mouvemens royalistes, tous ceux qui avaient de laches +ennemis, capables de se venger par une denonciation, furent jetes dans +les prisons au nombre de douze ou quinze mille individus. C'etait le +comite de surveillance de la commune qui presidait a ces arrestations, +et les faisait executer sous ses yeux. Ceux qu'on arretait etaient +conduits d'abord de leur demeure au comite de leur section, et de ce +comite a celui de la commune. La, ils etaient brievement questionnes +sur leurs sentimens et sur les actes qui en prouvaient le plus ou +moins d'energie. Souvent un seul membre du comite les interrogeait, +tandis que les autres membres, accables de plusieurs jours de veille, +dormaient sur les chaises ou sur les tables. Les individus arretes +etaient d'abord deposes a l'Hotel-de-Ville, et ensuite distribues dans +les prisons ou il restait encore quelque place. La, se trouvaient +enfermees toutes les opinions qui s'etaient succede jusqu'au 10 aout, +tous les rangs qui avaient ete renverses, et de simples bourgeois deja +estimes aussi aristocrates que des ducs et des princes. + +La terreur regnait dans Paris. Elle etait chez les republicains +menaces par les armees prussiennes, et chez les royaliste menaces +par les republicains. Le comite _de defense generale_, etabli dans +l'assemblee pour aviser aux moyens de resister a l'ennemi, se reunit +le 30, et appela dans son sein le conseil executif pour deliberer sur +les moyens de salut public. La reunion etait nombreuse, parce qu'aux +membres du comite se joignirent une foule de deputes qui voulaient +assister a cette seance. Divers avis furent ouverts. Le ministre +Servan n'avait aucune confiance dans les armees, et ne pensait pas que +Dumouriez put, avec les vingt-trois mille hommes que lui avait laisses +Lafayette, arreter les Prussiens. Il ne voyait entre eux et Paris +aucune position assez forte pour leur tenir tete, et arreter leur +marche. Chacun pensait comme lui a cet egard, et apres avoir propose +de porter toute la population en armes sous les murs de Paris, pour y +combattre avec desespoir, on parla de se retirer au besoin a Saumur, +pour mettre, entre l'ennemi et les autorites depositaires de la +souverainete nationale, de nouveaux espaces et de nouveaux obstacles. +Vergniaud, Guadet, combattirent l'idee de quitter Paris. Apres eux, +Danton prit la parole. + +"On vous propose, dit-il, de quitter Paris. Vous n'ignorez pas que, +dans l'opinion des ennemis, Paris represente la France, et que leur +ceder ce point, c'est leur abandonner la revolution. Reculer c'est +nous perdre. Il faut donc nous maintenir ici par tous les moyens, et +nous sauver par l'audace. + +"Parmi les moyens proposes, aucun ne m'a semble decisif. Il faut ne +pas se dissimuler la situation dans laquelle nous a places le 10 aout. +Il nous a divises en republicains et en royalistes, les premiers peu +nombreux, et les seconds beaucoup. Dans cet etat de faiblesse, nous, +republicains, nous sommes exposes a deux feux, celui de l'ennemi, +place au dehors, et celui des royalistes, places au dedans. Il est un +directoire royal qui siege secretement, a Paris, et correspond avec +l'armee prussienne. Vous dire ou il se reunit, qui le compose, serait +impossible aux ministres. Mais pour le deconcerter, et empecher sa +funeste correspondance avec l'etranger, _il faut... il faut faire peur +aux royalistes_..." + +A ces mots, accompagnes d'un geste exterminateur, l'effroi se peignit +sur les visages. "Il faut, vous dis-je, reprit Danton, faire peur aux +royalistes!... C'est dans Paris surtout qu'il vous importe de +vous maintenir, et ce n'est pas en vous epuisant dans des combats +incertains que vous y reussirez...." La stupeur se repandit aussitot +dans le conseil. Aucun mot ne fut ajoute a ces paroles, et chacun +se retira sans prevoir precisement, sans oser meme penetrer ce que +preparait le ministre. + +Il se rendit immediatement apres au comite de surveillance de la +commune, qui disposait souverainement de la personne de tous les +citoyens, et ou regnait Marat. Les collegues ignorans et aveugles de +Marat etaient Panis et Sergent, deja signales au 20 juin et au 10 +aout, et les nommes Jourdeuil, Duplain, Lefort et Lenfant. La, dans +la nuit du jeudi 30 aout au vendredi 31, furent medites d'horribles +projets contre les malheureux detenus dans les prisons de Paris. +Deplorable et terrible exemple des emportemens politiques! Danton, +que toujours on trouva sans haine contre ses ennemis personnels, et +souvent accessible a la pitie, preta son audace aux horribles reveries +de Marat: ils formerent tous deux un complot dont plusieurs siecles +ont donne l'exemple, mais qui, a la fin du dix-huitieme, ne peut pas +s'expliquer par l'ignorance des temps et la ferocite des moeurs. On a +vu, trois annees auparavant, le nomme Maillard figurer a la tete des +femmes soulevees dans les fameuses journees du 5 et du 6 octobre. Ce +Maillard, ancien huissier, homme intelligent et sanguinaire, s'etait +compose une bande d'hommes grossiers et propres a tout oser, tels +enfin qu'on les trouve dans les classes ou l'education n'a pas epure +les penchans en eclairant l'intelligence. Il etait connu comme maitre +de cette bande, et, s'il faut en croire une revelation recente, on +l'avertit de se tenir pret a agir au premier signal, de se placer +d'une maniere utile et sure, de preparer des assommoirs, de prendre +des precautions pour empecher les cris des victimes, de se procurer +du vinaigre, des balais de houx, de la chaux vive, des voitures +couvertes, etc. + +Des cet instant, le bruit d'une terrible execution se repandit +sourdement. Les parens des detenus etaient dans les angoisses, et +le complot, comme celui du 10 aout, du 20 juin, et tous les autres, +eclatait d'avance par des signes sinistres. De toutes parts, on +repetait qu'il fallait, par un exemple terrible, effrayer les +conspirateurs qui du fond des prisons s'entendaient avec l'etranger. +On se plaignait de la lenteur du tribunal charge de punir les +coupables du 10 aout, et on demandait a grands cris une prompte +justice. Le 31, l'ancien ministre Montmorin est acquitte par le +tribunal du 17 aout, et on repand que la trahison est partout, et que +l'impunite des coupables est assuree. Dans la meme journee, on assure +qu'un condamne a fait des revelations. Ces revelations portent que +dans la nuit les prisonniers doivent s'echapper des cachots, s'armer, +se repandre dans la ville, y commettre d'horribles vengeances, enlever +ensuite le roi, et ouvrir Paris aux Prussiens. Cependant les detenus +qu'on accusait tremblaient pour leur vie; leurs parens etaient +consternes, et la famille royale n'attendait que la mort au fond de la +tour du Temple. + +Aux Jacobins, dans les sections, au conseil de la commune, dans la +minorite de l'assemblee, il etait une foule d'hommes qui croyaient +a ces complots supposes, et qui osaient declarer legitime +l'extermination des detenus. Certes la nature ne fait pas tant de +monstres pour un seul jour, et l'esprit de parti seul peut egarer tant +d'hommes a la fois! Triste lecon pour les peuples! on croit a des +dangers, on se persuade qu'il faut les repousser; on le repete, on +s'enivre, et tandis que certains hommes proclament avec legerete qu'il +faut frapper, d'autres frappent avec une audace sanguinaire. + +Le samedi 1er septembre, les quarante-huit heures fixees pour la +fermeture des barrieres et l'execution des visites domiciliaires +etaient ecoulees, et les communications furent retablies. Mais tout a +coup se repand, dans la journee, la nouvelle de la prise de Verdun. +Verdun n'est qu'investi, mais on croit que la place est emportee, et +qu'une trahison nouvelle l'a livree comme celle de Longwy. Danton fait +aussitot decreter par la commune, que le lendemain, 2 septembre, on +battra la generale, on sonnera le tocsin, on tirera le canon d'alarme, +et que tous les citoyens disponibles se rendront en armes au +Champ-de-Mars, y camperont pendant le reste de la journee, et +partiront le lendemain pour se rendre sous les murs de Verdun. A ces +terribles apprets, il devient evident qu'il s'agit d'autre chose que +d'une levee en masse. Des parens accourent et font des efforts pour +obtenir l'elargissement des detenus. Manuel, le procureur-syndic, +supplie par une femme genereuse, elargit, dit-on, deux prisonniers +de la famille La Tremouille. Une autre femme, madame Fausse-Lendry, +s'obstine a vouloir suivre dans sa captivite son oncle l'abbe de +Rastignac, et Sergent lui repond: "Vous faites une imprudence; "_les +prisons "ne sont pas sures_." + +Le lendemain, 2 septembre, etait un dimanche, l'oisivete augmentait le +tumulte populaire. Des attroupemens nombreux se montraient partout, et +on repandait que l'ennemi pouvait etre a Paris sous trois jours. La +commune informe l'assemblee des mesures qu'elle a prises pour la levee +en masse des citoyens. Vergniaud, saisi d'un enthousiasme patriotique, +prend aussitot la parole, felicite les Parisiens de leur courage, les +loue de ce qu'ils ont converti le zele des motions en un zele plus +actif et plus utile, celui des combats. "Il parait, ajoute-t-il, que +le plan de l'ennemi est de marcher droit sur la capitale, en laissant +les places fortes derriere lui. Eh bien! ce projet fera notre salut +et sa perte. Nos armees, trop faibles pour lui resister, seront assez +fortes pour le harceler sur ses derrieres; et tandis qu'il arrivera, +poursuivi par nos bataillons, il trouvera en sa presence l'armee +parisienne, rangee en bataille sous les murs de la capitale; et, +enveloppe la de toutes parts, il sera devore par cette terre qu'il +avait profanee. Mais au milieu de ces esperances flatteuses, il est +un danger qu'il ne faut pas dissimuler, c'est celui des terreurs +paniques. Nos ennemis y comptent, et sement l'or pour les produire; +et, vous le savez, il est des hommes petris d'un limon si fangeux, +qu'ils se decomposent a l'idee du moindre danger. Je voudrais qu'on +put signaler cette espece sans ame et a figure humaine, en reunir +tous les individus dans une meme ville, a Longwy par exemple, qu'on +appellerait la ville des laches, et la, devenus l'objet de l'opprobre, +ils ne semeraient plus l'epouvante chez leurs concitoyens, ils ne leur +feraient plus prendre des nains pour des geans, et la poussiere qui +vole devant une compagnie de houlans pour des bataillons armes! + +"Parisiens, c'est aujourd'hui qu'il faut deployer une grande energie! +Pourquoi les retranchemens du camp ne sont-ils pas plus avances? Ou +sont les beches, les pioches, qui ont eleve l'autel de la federation +et nivele le Champ-de-Mars? Vous avez manifeste une grande ardeur pour +les fetes; sans doute vous n'en montrerez pas moins pour les combats: +vous avez chante, celebre la liberte; il faut la defendre! Nous +n'avons plus a renverser des rois de bronze, mais des rois vivans et +armes de leur puissance. Je demande donc que rassemblee nationale +donne le premier exemple, et envoie douze commissaires, non pour faire +des exhortations, mais pour travailler eux-memes et piocher de leurs +mains, a la face de tous les citoyens." + +Cette proposition est adoptee avec le plus grand enthousiasme. Danton +succede a Vergniaud, il fait part des mesures prises, et en propose de +nouvelles. "Une partie du peuple, dit-il, va se porter aux frontieres, +une autre va creuser des retranchemens, et la troisieme avec des +piques defendra l'interieur de nos villes. Mais ce n'est pas assez: il +faut envoyer partout des commissaires et des courriers pour engager +la France entiere a imiter Paris; il faut rendre un decret par +lequel tout citoyen soit oblige, sous peine de mort, de servir de sa +personne, ou de remettre ses armes." Danton ajoute: "Le canon que vous +allez entendre n'est point le canon d'alarme, c'est le pas de charge +sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, pour les atterrer, que +faut-il? De l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace!" + +Les paroles et l'action du ministre agitent profondement les +assistans. Sa motion est adoptee, il sort, et se rend au comite de +surveillance. Toutes les autorites, tous les corps, l'assemblee, la +commune, les sections, les jacobins, etaient en seance. Les ministres, +reunis a l'hotel de la marine, attendaient Danton pour tenir conseil. +La ville entiere etait debout. Une terreur profonde regnait dans les +prisons. Au Temple, la famille royale, que chaque mouvement devait +menacer plus que tous les autres prisonniers, demandait avec anxiete +la cause de tant d'agitations. Dans les diverses prisons, les geoliers +semblaient consternes. Celui de l'Abbaye avait des le matin fait +sortir sa femme et ses enfans. Le diner avait ete servi aux +prisonniers deux heures avant l'instant accoutume; tous les couteaux +avaient ete retires de leurs serviettes. Frappes de ces circonstances, +ils interrogeaient avec instance leurs gardiens, qui ne voulaient pas +repondre. A deux heures enfin la generale commence a battre, le tocsin +sonne et le canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la capitale. +Des troupes de citoyens se rendent vers le Champ-de-Mars; d'autres +entourent la commune, l'assemblee, et remplissent les places +publiques. + +Il y avait a l'Hotel-de-Ville vingt-quatre pretres, qui, arretes a +cause de leur refus de preter serment, devaient etre transferes de la +salle du depot aux prisons de l'Abbaye. Soit intention, soit effet du +hasard, on choisit ce moment pour leur translation. Ils sont places +dans six fiacres, escortes par des federes bretons et marseillais, et +sont conduits au petit pas vers le faubourg Saint-Germain, en suivant +les quais, le Pont-Neuf et la rue Dauphine. On les entoure, et on les +accable d'outrages. "Voila, disent les federes, les conspirateurs qui +devaient egorger nos femmes et nos enfans; tandis que nous serions a +la frontiere." Ces paroles augmentent encore le tumulte. Les portieres +des voitures etaient ouvertes; les malheureux pretres veulent les +fermer pour se mettre a l'abri des mauvais traitemens, mais on les en +empeche, et ils sont obliges de souffrir patiemment les coups et les +injures. Enfin ils arrivent dans la cour de l'Abbaye, ou se trouvait +deja reunie une foule immense. Cette cour conduisait aux prisons, +et communiquait avec la salle ou le comite de la section des +Quatre-Nations tenait ses seances. Le premier fiacre arrive devant la +porte du comite, et se trouve entoure d'une foule d'hommes furieux. +Maillard etait present. La portiere s'ouvre; le premier des +prisonniers s'avance pour descendre et entrer au comite, mais il est +aussitot perce de mille coups. Le second se rejette dans la voiture, +mais il en est arrache de vive force, et immole comme le precedent. +Les deux autres le sont a leur tour, et les egorgeurs abandonnent la +premiere voiture pour se porter sur les suivantes. Elles arrivent +l'une apres l'autre dans la cour fatale, et le dernier des +vingt-quatre pretres est egorge, au milieu des hurlemens d'une +population furieuse[2]. + +Dans ce moment accourt Billaud-Varennes, membre du conseil de la +commune, et le seul, entre les organisateurs de ces massacres, qui les +ait constamment approuves, et qui ait ose en soutenir la vue avec une +cruaute intrepide. Il arrive revetu de son echarpe, marche dans le +sang et sur les cadavres, parle a la foule des egorgeurs, et lui dit: +_Peuple, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir_. Une voix s'eleve +apres celle de Billaud, c'est celle de Maillard: _Il n'y a plus rien a +faire ici_, s'ecrie-t-il; _allons aux Carmes_! Sa bande le suit alors, +et ils se precipitent tous ensemble vers l'eglise des Carmes, ou deux +cents pretres avaient ete enfermes. Ils penetrent dans l'eglise, +et egorgent les malheureux pretres qui priaient le ciel, et +s'embrassaient les uns les autres a l'approche de la mort. Ils +demandent a grands cris l'archeveque d'Arles, le cherchent, le +reconnaissent, et le tuent d'un coup de sabre sur le crane. Apres +s'etre servis de leurs sabres, ils emploient les armes a feu, et font +des decharges generales dans le fond des salles, dans le jardin, sur +les murs et sur les arbres, ou quelques-unes des victimes cherchaient +a se sauver. + +Tandis que le massacre s'acheve aux Carmes, Maillard revient a +l'Abbaye avec une partie des siens. Il etait couvert de sang et de +sueur; il entre au comite de la section des Quatre-Nations, et demande +_du vin pour les braves travailleurs qui delivrent la nation de ses +ennemis_. Le comite tremblant leur en accorde vingt-quatre pintes. + +Le vin est servi dans la cour, et sur des tables entourees de cadavres +egorges dans l'apres-midi. On boit, et tout-a coup, montrant la +prison, Maillard s'ecrie: _A l'Abbaye_! A ces mots, on le suit, et on +attaque la porte. Les prisonniers epouvantes entendent les hurlemens, +signal de leur mort. Les portes sont ouvertes; les premiers detenus +qui s'offrent sont saisis, traines par les pieds et jetes tout +sanglans dans la cour. Tandis qu'on immole sans distinction les +premiers venus, Maillard et ses affides demandent les ecrous et les +cles des diverses prisons. L'un d'eux, s'avancant vers la porte du +guichet, monte sur un tabouret, et prend la parole. "Mes amis, dit-il, +vous voulez detruire les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple, +et qui devaient egorger vos femmes et vos enfans tandis que vous +seriez a la frontiere. Vous avez raison, sans doute; mais vous etes +de bons citoyens, vous aimez la justice, et vous seriez desesperes +de tremper vos mains dans le sang innocent.--Oui! oui! s'ecrient les +executeurs.--Eh bien! je vous le demande, quand vous voulez, sans rien +entendre, vous jeter comme des tigres en fureur sur des hommes qui +vous sont inconnus, ne vous exposez-vous pas a confondre les innocens +avec les coupables?" Ces paroles sont interrompues par un des +assistans, qui, arme d'un sabre, s'ecrie a son tour: "Voulez-vous, +vous aussi, nous endormir? Si les Prussiens et les Autrichiens etaient +a Paris, chercheraient-ils a distinguer les coupables. J'ai une femme +et des enfans que je ne veux pas laisser en danger. Si vous voulez, +donnez des armes a ces _coquins_, nous les combattrons a nombre +egal, et avant de partir, Paris en sera purge.--Il a raison, il faut +entrer", se disent les autres; ils poussent et s'avancent. Cependant +on les arrete, et on les oblige a consentir a une espece de jugement. +Il est convenu qu'on prendra le registre des ecrous, que l'un d'eux +fera les fonctions de president, lira les noms, les motifs de la +detention, et prononcera a l'instant meme sur le sort du prisonnier. +"Maillard! Maillard president!" s'ecrient plusieurs voix; et il entre +aussitot en fonction. Ce terrible president s'assied aussitot devant +une table, place sous ses yeux le registre des ecrous, s'entoure de +quelques hommes pris au hasard pour donner leur avis, en dispose +quelques-uns dans la prison pour amener les prisonniers, et laisse les +autres a la porte pour consommer le massacre. Afin de s'epargner +des scenes de desespoir, il est convenu qu'il prononcera ces mots: +_Monsieur, a la Force_, et qu'alors jete hors du guichet, le +prisonnier sera livre, sans s'en douter, aux sabres qui l'attendent. + +On amene d'abord les Suisses detenus a l'Abbaye, et dont les officiers +avaient ete conduits a la Conciergerie. "C'est vous, leur dit +Maillard, qui avez assassine le peuple au 10 aout.--Nous etions +attaques, repondent ces malheureux, et nous obeissions a nos +chefs.--Au reste, reprend froidement Maillard, il ne s'agit que de +vous conduire a la Force." Mais les malheureux, qui avaient entrevu +les sabres menacans de l'autre cote du guichet, ne peuvent s'abuser. +Il faut sortir, ils reculent, se rejettent en arriere. L'un d'eux, +d'une contenance plus ferme, demande ou il faut passer. On lui ouvre +la porte, et il se precipite tete baissee au milieu des sabres et des +piques. Les autres s'elancent apres lui, et subissent le meme sort. + +Les executeurs retournent a la prison, entassent les femmes dans une +meme salle, et amenent de nouveaux prisonniers. Quelques prisonniers +accuses de fabrication de faux assignats, sont immoles les premiers. +Vient apres eux le celebre Montmorin, dont l'acquittement avait cause +tant de tumulte et ne lui avait pas valu la liberte. Amene devant le +sanglant president, il declare que, soumis a un tribunal regulier, il +n'en peut reconnaitre d'autre. "Soit, repond Maillard; vous irez donc +a la Force attendre un nouveau jugement." L'ex-ministre trompe demande +une voiture. On lui repond qu'il en trouvera une a la porte. Il +demande encore quelques effets, s'avance vers la porte, et recoit la +mort. + +On amene ensuite Thierry, valet-de-chambre du roi. _Tel maitre tel +valet_, dit Maillard, et le malheureux est assassine. Viennent apres +les juges de paix Buob et Bocquillon, accuses d'avoir fait partie du +comite secret des Tuileries. Ils sont egorges pour cette cause. La +nuit s'avance ainsi, et chaque prisonnier, entendant les hurlemens des +assassins, croit toucher a sa derniere heure. + +Que faisaient en ce moment les autorites constituees, tous les corps +assembles, tous les citoyens de Paris! Dans cette immense capitale, le +calme, le tumulte, la securite, la terreur, peuvent regner ensemble, +tant une partie est distante de l'autre. L'assemblee n'avait appris +que tres tard les malheurs des prisons, et, frappee de stupeur, +elle avait envoye des deputes pour apaiser le peuple, et sauver les +victimes. Las commune avait delegue des commissaires pour delivrer +les prisonniers pour dettes, et distinguer ce qu'elle appelait les +_innocens_ et les _coupables_. Enfin les jacobins, quoique en seance, +et instruits de ce qui se passait, semblaient observer un silence +convenu. Les ministres, reunis a l'hotel de la marine pour former le +conseil, n'etaient pas encore avertis, et attendaient Danton qui se +trouvait au comite de surveillance. Le commandant-general Santerre +avait, disait-il a la commune, donne des ordres, mais on ne lui +obeissait pas, et presque tout son monde etait occupe a la garde des +barrieres. Il est certain qu'il y avait des commandemens inconnus et +contradictoires, et que tous les signes d'une autorite secrete et +opposee a l'autorite publique s'etaient manifestes. A la cour de +l'Abbaye, se trouvait un poste de garde nationale, qui avait la +consigne de laisser entrer et de ne pas laisser sortir. Ailleurs, +des postes attendaient des ordres et ne les recevaient pas. Santerre +avait-il perdu la raison comme au 10 aout, ou bien etait-il dans le +complot? Tandis que des commissaires, publiquement envoyes par la +commune, venaient conseiller le calme et arreter le peuple, +d'autres membres de la meme commune se presentaient au comite des +Quatre-Nations, qui siegeait a cote des massacres, et disaient: _Tout +va-t-il bien ici comme aux Carmes? La commune nous envoie pour vous +offrir des secours si vous en avez besoin_. + +Les commissaires envoyes par l'assemblee et par la commune, pour +arreter les meurtres, furent impuissans. Ils avaient trouve une foule +immense qui assiegeait les environs de la prison et assistait a cet +affreux spectacle aux cris de _vive la nation_! Le vieux Dusaulx, +monte sur une chaise, essaya de prononcer les mots de clemence, sans +pouvoir se faire entendre. Bazire, plus adroit, avait feint d'entrer +dans le ressentiment de cette multitude, mais ne fut plus ecoute +des qu'il voulut reveiller des sentimens de misericorde. Manuel, le +procureur de la commune, saisi de pitie, avait couru les plus grands +dangers sans pouvoir sauver une seule victime. A ces nouvelles, la +commune, un peu plus emue, depecha une seconde deputation _pour calmer +les esprits et eclairer le peuple sur ses veritables interets_. Cette +deputation, aussi impuissante que la premiere, ne put que delivrer +quelques femmes et quelques debiteurs. + +Le massacre continue pendant cette horrible nuit. Les egorgeurs se +succedent du tribunal dans les guichets, et sont tour a tour juges et +bourreaux. En meme temps ils boivent, et deposent sur une table leurs +verres empreints de sang. Au milieu de ce carnage, ils epargnent +cependant quelques victimes, et eprouvent en les rendant a la vie une +joie inconcevable. Un jeune homme, reclame par une section, et declare +pur d'aristocratie, est acquitte aux cris de _vive la nation_, et +porte en triomphe sur les bras sanglans des executeurs. Le venerable +Sombreuil, gouverneur des Invalides, est amene a son tour, et condamne +a etre transfere a la Force. Sa fille l'a apercu du milieu de la +prison; elle s'elance au travers des piques et des sabres, serre son +pere dans ses bras, s'attache a lui avec tant de force, supplie les +meurtriers avec tant de larmes et un accent si dechirant, que leur +fureur etonnee est suspendue. Alors, comme pour mettre a une nouvelle +epreuve cette sensibilite qui les touche: _Bois_, disent-ils a +cette fille genereuse, _bois du sang des aristocrates_, et ils lui +presentent un vase plein de sang: elle boit, et son pere est sauve. +La fille de Cazotte est parvenue aussi a envelopper son pere dans ses +bras; elle a prie comme la genereuse Sombreuil, a ete irresistible +comme elle, et, plus heureuse, a obtenu le salut de son pere, sans +qu'un prix horrible ait ete impose a son amour. Des larmes coulent +des yeux de ces hommes feroces; et ils reviennent encore demander des +victimes! L'un d'entre eux retourne dans la prison pour conduire des +prisonniers a la mort; il apprend que les malheureux qu'il venait +egorger ont manque d'eau pendant vingt-deux heures, et il veut aller +tuer le geolier. Un autre s'interesse a un prisonnier qu'il traduit +au guichet, parce qu'il lui a entendu parler la langue de son pays. +"Pourquoi es-tu ici? dit-il a M. Journiac de Saint-Meard. Si tu n'es +pas un traitre, le president, _qui ri est pas un sot,_ saura te rendre +justice. Ne tremble pas, et reponds bien." M. Journiac est presente a +Maillard, qui regarde l'ecrou. "Ah! dit Maillard, c'est vous, +monsieur Journiac, qui ecriviez dans le journal de la cour et de la +ville?--Non, repond le prisonnier, c'est une calomnie; je n'y ai +jamais ecrit.--Prenez garde de nous tromper, reprend Maillard, car +tout mensonge est ici puni de mort. Ne vous etes-vous pas recemment +absente pour aller a l'armee des emigres?--C'est encore une calomnie; +j'ai un certificat attestant que, depuis vingt-trois mois, je n'ai +pas quitte Paris.--De qui est le certificat? la signature en est-elle +authentique?" Heureusement pour M. de Journiac, il y avait dans le +sanguinaire auditoire un homme auquel le signataire du certificat +etait personnellement connu. La signature est en effet verifiee et +declaree veritable. "Vous le voyez donc, reprend M. de Journiac, on +m'a calomnie.--Si le calomniateur etait ici, reprend Maillard, une +justice terrible en serait faite. Mais repondez, n'avait-on aucun +motif de vous enfermer?--Oui, reprend M. de Journiac, j'etais connu +pour aristocrate.--Aristocrate!--Oui, aristocrate; mais vous n'etes +pas ici pour juger les opinions; vous ne devez juger que la conduite. +La mienne est sans reproche; je n'ai jamais conspire; mes soldats, +dans le regiment que je commandais, m'adoraient, et ils me chargerent +a Nancy d'aller m'emparer de Malseigne." Frappes de tant de fermete, +les juges se regardent, et Maillard donne le signal de grace. Aussitot +des cris de _vive la nation_! retentissent de toutes parts. Le +prisonnier est embrasse. Deux individus s'emparent de lui, et, le +couvrant de leurs bras, le font passer sain et sauf a travers la haie +menacante des piques et des sabres. M. de Journiac veut leur donner +de l'argent, mais ils refusent, et ne demandent qu'a l'embrasser. Un +autre prisonnier, sauve de meme, est reconduit chez lui avec le meme +empressement. Les executeurs, tout sanglans, demandent a etre temoins +de la joie de sa famille, et immediatement apres ils retournent au +carnage. Dans cet etat convulsif, toutes les emotions se succedent +dans le coeur de l'homme. Tour a tour animal doux et feroce, il pleure +ou egorge. Plonge dans le sang, il est tout a coup touche par un beau +devouement, par une noble fermete, il est sensible a l'honneur de +paraitre juste, a la vanite de paraitre probe ou desinteresse. Si dans +ces deplorables journees de septembre, on vit quelques-uns de ces +sauvages devenus meurtriers et voleurs a la fois, on en vit aussi +qui venaient deposer sur le bureau du comite de l'Abbaye les bijoux +sanglans trouves sur les prisonniers. + +Pendant cette affreuse nuit, la troupe s'etait divisee, et avait porte +le ravage dans les autres prisons de Paris. Au Chatelet, a la Force, a +la Conciergerie, aux Bernardins, a Saint-Firmin, a la Salpetriere, a +Bicetre, les memes massacres avaient ete commis, et des flots de sang +avaient coule comme a l'Abbaye. Le lendemain, lundi 3 septembre, le +jour eclaira l'affreux carnage de la nuit, et la stupeur regna dans +Paris. Billaud-Varennes reparut a l'Abbaye, ou la veille il avait +encourage ce qu'on appelait _les travailleurs_. Il leur adressa de +nouveau la parole: "Mes amis, leur dit-il, en egorgeant des scelerats, +vous avez sauve la patrie. La France vous doit une reconnaissance +eternelle, et la municipalite ne sait comment s'acquitter envers +vous. Elle vous offre 24 livres a chacun, et vous allez etre payes +sur-le-champ." Ces paroles furent couvertes d'applaudissemens, et ceux +auxquels elles s'adressaient suivirent alors Billaud-Varennes dans le +comite, pour se faire delivrer le paiement qui leur etait promis. "Ou +voulez-vous, dit le president a Billaud, que nous trouvions des fonds +pour payer?" Billaud, faisant alors un nouvel eloge des massacres +repondit au president que le ministre de l'interieur devait en avoir +pour cet usage. On courut chez Roland, qui venait d'apprendre avec +le jour les crimes de la nuit, et qui repoussa la demande avec +indignation. Revenus au comite, les assassins demanderent, sous peine +de mort, le salaire de leurs affreux travaux, et chaque membre fut +oblige de depouiller ses poches pour les satisfaire. Enfin la commune +acheva d'acquitter la dette, et on peut lire au registre de ses +depenses la mention de plusieurs sommes payees aux executeurs de +septembre. On y verra en outre, a la date du 4 septembre, la somme de +1,463 livres affectee a cet emploi. + +Le recit de tant d'horreurs s'etait repandu dans Paris, et y avait +produit la plus grande terreur. Les jacobins continuaient a se taire. +A la commune on commencait a etre touche; mais on ne manquait pas +d'ajouter que le peuple avait ete juste, qu'il n'avait frappe que +des criminels, et que dans sa vengeance il n'avait eu que le tort +de devancer le glaive des lois. Le conseil general avait envoye de +nouveaux commissaires _pour calmer l'effervescence, et ramener aux +principes ceux qui etaient egares_. Telles etaient les expressions +des autorites publiques. Partout on rencontrait des gens qui, en +s'apitoyant sur les souffrances des malheureux immoles, ajoutaient: +Si on les eut laisses vivre, ils nous auraient egorges dans quelques +jours." D'autres disaient: "Si nous sommes vaincus et massacres par +les Prussiens, ils auront du moins succombe avant nous." Telles sont +les epouvantables consequences de la peur que les partis s'inspirent +et de la haine engendree par la peur. + +L'assemblee, au milieu de ces affreux desordres, etait douloureusement +affectee. Elle rendait decrets sur decrets pour demander compte a la +commune de l'etat de Paris, et la commune repondait qu'elle faisait +tous ses efforts pour retablir l'ordre et les lois. Cependant +l'assemblee, composee de ces girondins qui poursuivirent si +courageusement les assassins de septembre, et moururent si noblement +pour les avoir attaques, l'assemblee n'eut pas l'idee de se +transporter tout entiere dans les prisons, et de se mettre entre +les meurtriers et les victimes. Si cette idee genereuse ne vint pas +l'arracher a ses bancs et la porter sur le theatre du carnage, il faut +l'attribuer a la surprise, au sentiment de son impuissance, peut-etre +aussi a ce devouement insuffisant qu'inspire le danger d'un ennemi, +enfin a cette desastreuse opinion, partagee par quelques deputes, que +les victimes etaient autant de conjures, desquels on aurait recu la +mort, si on ne la leur avait donnee. + +Un homme deploya en ce jour un genereux caractere, et s'eleva avec une +noble energie contre les assassins. Sous leur regne de trois jours, +il reclama le second. Le lundi matin, a l'instant ou il venait +d'apprendre les crimes de la nuit, il ecrivit au maire Petion qui ne +les connaissait point encore, il ecrivit a Santerre qui n'agissait +pas, et leur fit a tous deux les plus pressantes requisitions. Il +adressa dans le moment meme a l'assemblee une lettre qui fut couverte +d'applaudissemens. Cet homme de bien, si indignement calomnie par les +partis, etait Roland. Dans sa lettre il reclama contre tous les genres +de desordres, contre les usurpations de la commune, contre les fureurs +de la populace, et dit noblement qu'il saurait mourir au poste que la +loi lui avait assigne. Cependant, si l'on veut se faire une idee de la +disposition des esprits, de la fureur qui regnait contre ceux qu'on +appelait les _traitres_, et des menagemens qu'il fallait employer +en parlant aux passions delirantes, on peut en juger par le passage +suivant. Certes on ne peut pas douter du courage de l'homme qui, +seul et publiquement, rendait toutes les autorites responsables des +massacres, et cependant voici la maniere dont il etait oblige de +s'exprimer a cet egard. + +"Hier fut un jour sur les evenemens duquel il faut peut-etre jeter +un voile. Je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte +encore une sorte de justice; il ne prend pas pour victime tout ce qui +se presente a sa fureur; il la dirige sur ceux qu'il croit avoir ete +trop longtemps epargnes par le glaive de la loi, et que le peril des +circonstances lui persuade devoir etre immoles sans delai. Mais je +sais qu'il est facile a des scelerats, a des traitres, d'abuser de +cette effervescence, et qu'il faut l'arreter; je sais que nous devons +a la France entiere la declaration, que le pouvoir executif n'a +pu prevoir ni empecher ces exces; je sais qu'il est du devoir des +autorites constituees d'y mettre un terme, ou de se regarder comme +aneanties. Je sais encore que cette declaration m'expose a la rage de +quelques agitateurs. Eh bien! qu'ils prennent ma vie, je ne veux la +conserver que pour la liberte, l'egalite. Si elles etaient violees, +detruites, soit par le regne des despotes etrangers, ou l'egarement +d'un peuple abuse, j'aurais assez vecu; mais jusqu'a mon dernier +soupir j'aurai fait mon devoir. C'est le seul bien que j'ambitionne, +et que nulle puissance sur la terre ne saurait m'enlever." + +L'assemblee couvrit cette lettre d'applaudissemens, et, sur la motion +de Lamourette, ordonna que la commune rendrait compte de l'etat de +Paris. La commune repondit encore que le calme etait retabli. En +voyant le courage du ministre de l'interieur, Marat et son comite +s'irriterent, et oserent lancer contre lui un mandat d'arret. Telle +etait leur fureur aveugle, qu'ils osaient attaquer un ministre, et +un homme qui dans le moment jouissait encore de toute sa popularite. +Danton, a cette nouvelle, se recria fortement contre ces membres du +comite, qu'il appela des _enrages._ Quoique contrarie tous les jours +par l'inflexibilite de Roland, il etait loin de le hair; d'ailleurs il +redoutait, dans sa terrible politique, tout ce qu'il croyait inutile, +et il regardait comme une extravagance de saisir au milieu de ses +fonctions le premier ministre de l'Etat. Il se rend a la mairie, court +au comite, et s'emporte vivement contre Marat. Cependant on l'apaise, +on le reconcilie avec Marat, et on lui remet le mandat d'arret, qu'il +vient aussitot montrer a Petion, en lui racontant ce qu'il avait fait. +"Voyez, dit-il au maire, de quoi sont capables ces _enrages_; mais je +saurai les mettre a la raison.--Vous avez eu tort, replique froidement +Petion; cet acte n'aurait perdu que ses auteurs." + +De son cote, Petion, quoique plus froid que Roland, n'avait pas montre +moins de courage. Il avait ecrit a Santerre, qui, soit impuissance +ou complicite, repondait qu'il avait le coeur dechire, mais qu'il ne +pouvait faire executer ses ordres. Il s'etait ensuite rendu de sa +personne sur les divers theatres du carnage. A la Force, il avait +arrache de leur siege sanglant deux officiers municipaux qui +remplissaient, en echarpe, les fonctions que Maillard exercait a +l'Abbaye. Mais a peine etait-il sorti pour se rendre en d'autres +lieux, que ces officiers municipaux etaient rentres, et avaient +continue leurs executions. Petion, partout impuissant, etait retourne +aupres de Roland, que la douleur avait rendu malade. On n'etait +parvenu a garantir que le Temple, dont le depot excitait la fureur +populaire. Cependant la force armee avait ete ici plus heureuse, et un +ruban tricolore, tendu entre les murs et la populace, avait suffi pour +l'ecarter, et pour sauver la famille royale. + +Les etres monstrueux qui versaient le sang depuis le dimanche, +s'etaient acharnes a cette horrible tache, et en avaient contracte une +habitude qu'ils ne pouvaient plus interrompre. Ils avaient meme etabli +une espece de regularite dans leurs executions; ils les suspendaient +pour transporter les cadavres, et pour faire leurs repas. Des femmes +meme, portant des alimens, se rendaient aux prisons, pour donner +le dinera leurs maris, _qui_, disaient-elles, _etaient occupes a +l'Abbaye_. + +[Illustration: MORT DE MADAME DE LAMBALLE.] + +A la Force, a Bicetre, a l'Abbaye, les massacres se prolongerent plus +qu'ailleurs. C'etait a la Force que se trouvait l'infortunee princesse +Lamballe, qui avait ete celebre a la cour par sa beaute et par ses +liaisons avec la reine. On la conduit mourante au terrible guichet, +"Qui etes-vous? lui demandent les bourreaux en echappe.--Louise de +Savoie, princesse de Lamballe.--Quel etait votre role a la cour? +Connaissez-vous les complots dut chateau?--Je n'ai connu aucun +complot.--Faites serment d'aimer la liberte et l'egalite: faites +serment de hair le roi, la reine et la royaute.--Je ferai le premier +serment; je ne puis faire, le second, il n'est pas dans mon coeur." + +"Jurez donc, lui dit un des assistans qui voulait la sauver." Mais +l'infortunee ne voyait et n'entendait plus rien. "Qu'on _elargisse_ +madame, dit le chef du guichet." Ici, comme a l'Abbaye, on avait +imagine un mot pour servir de signal de mort. On emmene cette femme +infortunee, qu'on n'avait pas, disent quelques narrateurs, l'intention +de livrer a la mort, et qu'on voulait en effet elargir. Cependant elle +est recue a la porte par des furieux avides de carnage. Un premier +coup de sabre porte sur le derriere de sa tete fait jaillir son sang. +Elle s'avance encore soutenue par deux hommes, qui peut-etre voulaient +la sauver; mais elle tombe a, quelques pas plus loin sous un dernier +coup. Son beau corps est dechire. Les assassins l'outragent, le +mutilent, et s'en partagent les lambeaux. Sa tete, son coeur, d'autres +parties du cadavre, portees au bout d'une pique, sont promenees dans +Paris. Il faut, disent ces: hommes dans leur langage atroce, _les +porter au pied du trone_. On court au Temple, et on eveille avec des +cris affreux les infortunes prisonniers, qui demandent avec effroi +ce que c'est. Les officiers municipaux s'opposent a ce qu'ils voient +l'horrible cortege passer sous leur fenetre, et la tete sanglante +qu'on y elevait au bout d'une pique. Un garde national dit enfin a la +reine: "_C'est la tete Lamballe qu'on veut vous empecher de voir_." +A ces mots, la reine s'evanouit. Madame Elisabeth, le roi, le +valet-de-chambre Clery, emportent cette princesse infortunee, et les +cris de la troupe feroce retentissent long-temps encore autour des +murs du Temple. + +[Illustration: MME DE LAMBALLE.] + +La journee du 3 et la nuit du 3 au 4 continuerent d'etre souillees +par ces massacres. A Bicetre surtout le carnage fut plus long et +plus terrible qu'ailleurs. Il y avait la quelques mille prisonniers, +enfermes, comme on sait, pour toute espece de vices. Ils furent +attaques, voulurent se defendre, et on employa le canon pour les +reduire. Un membre du conseil general de la commune osa meme venir +demander des forces pour reduire les prisonniers qui se defendaient. +Il ne fut pas ecoute. Petion se rendit encore a Bicetre, mais il +n'obtint rien. Le besoin du sang animait cette multitude; la fureur +de combattre et de massacrer avait succede chez elle au fanatisme +politique, et elle tuait pour tuer. Le massacre dura la jusqu'au +mercredi 5 septembre. + +Enfin presque toutes les victimes designees avaient peri; les prisons +etaient vides; les furieux demandaient encore du sang, mais les +sombres ordonnateurs de tant de meurtres semblaient se montrer +accessibles a quelque pitie. Les expressions de la commune +commencaient a s'adoucir. Profondement touchee, disait-elle, des +rigueurs exercees contre les prisonniers, elle donnait de nouveaux +ordres pour les arreter; et cette fois elle etait mieux obeie. +Cependant a peine restait-il quelques malheureux auxquels sa pitie put +etre utile. L'evaluation du nombre des victimes differe dans tous les +rapports du temps; cette evaluation varie de six a douze mille dans +les prisons de Paris[3]. + +Mais si les executions repandirent la stupeur, l'audace qu'on mit a +les avouer et a en recommander l'imitation ne surprit pas moins que +les executions memes. Le comite de surveillance osa repandre une +circulaire a toutes les communes de France, que l'histoire doit +conserver avec les sept signatures qui y furent apposees. Voici cette +piece monumentale. + + +"Paris, 2 septembre 1792. + +"Freres et amis, un affreux complot trame par la cour pour egorger +tous les patriotes de l'empire francais, complot dans lequel un grand +nombre de membres de l'assemblee nationale sont compromis, ayant +reduit, le 9 du mois dernier, la commune de Paris a la plus cruelle +necessite d'user de la puissance du peuple pour sauver la nation, elle +n'a rien neglige pour bien meriter de la patrie. Apres les temoignages +que l'assemblee nationale venait de lui donner elle-meme, eut-on pense +que des lors de nouveaux complots se tramaient dans le silence, et +qu'ils eclataient dans le moment meme ou l'assemblee nationale, +oubliant qu'elle venait de declarer que la commune de Paris avait +sauve la patrie, s'empressait de la destituer pour prix de son brulant +civisme? A cette nouvelle, les clameurs publiques elevees de toutes +parts ont fait sentir a l'assemblee nationale la necessite urgente de +s'unir au peuple, et de rendre a la commune, par le rapport du decret +de destitution, le pouvoir dont elle l'avait investie. + +"Fiere de jouir de toute la plenitude de la confiance nationale, +qu'elle s'efforcera de meriter de plus en plus, placee au foyer de +toutes les conspirations, et determinee a perir pour le salut public, +elle ne se glorifiera d'avoir fait son devoir que lorsqu'elle aura +obtenu votre approbation, qui est l'objet de tous ses voeux, et +dont elle ne sera certaine qu'apres que tous les departemens auront +sanctionne ses mesures pour le salut public. Professant les principes +de la plus parfaite egalite, n'ambitionnant d'autre privilege que +celui de se presenter la premiere a la breche, elle s'empressera de se +soumettre au niveau de la commune la moins nombreuse de l'empire, des +qu'il n'y aura plus rien a redouter. + +"Prevenue que des hordes barbares s'avancaient contre elle, la commune +de Paris se hate d'informer ses freres de tous les departemens qu'une +partie des conspirateurs feroces detenus dans les prisons a ete mise a +mort par le peuple, actes de justice qui lui ont paru indispensables +pour retenir par la terreur les legions de traitres renfermes dans +ses murs, au moment ou il allait marcher a l'ennemi; et sans doute la +nation, apres la longue suite de trahisons qui l'a conduite sur les +bords de l'abime, s'empressera d'adopter ce moyen si utile et si +necessaire; et tous les Francais se diront comme les Parisiens: +Nous marchons a l'ennemi, et nous ne laissons pas derriere nous des +brigands pour egorger nos femmes et nos enfans. + +"_Signe_ DUPLAIN, PANIS, SERGENT, LENFANT, MARAT, LEFORT, JOURDEUIL, +_administrateurs du comite de surveillance constitue a la mairie_." + +La lecture de ce document peut faire juger a quel degre de fanatisme +l'approche du danger avait pousse les esprits. Mais il est temps de +reporter nos regards sur le theatre de la guerre, ou nous ne trouvons +que de glorieux souvenirs. + +Notes: + +[1] Le roi et sa famille furent conduits au Temple dans la soiree du + 10 aout. +[2] Excepte un seul, l'abbe Sicard, qui fut sauve par miracle. +[3] Voyez la note 23 a la fin du volume. + + + + +CHAPITRE VII. + + +CAMPAGNE DE L'ARGONNE.--PLANS MILITAIRES DE DUMOURIEZ.--PRISE DU CAMP +DE GRAND-PRE PAR LES PRUSSIENS.--VICTOIRE DE VALMY.--RETRAITE DES +COALISES; BRUITS SUR LES CAUSES DE CETTE RETRAITE. + + +Deja, comme on l'a vu, Dumouriez avait tenu un conseil de guerre a +Sedan, Dillon y avait emis l'opinion de se retirer a Chalons pour +mettre la Marne devant nous, et en defendre le passage. Le desordre +des vingt-trois mille hommes laisses a Dumouriez, l'impuissance ou +ils etaient de resister a quatre-vingt mille Prussiens parfaitement +aguerris et organises, le projet attribue a l'ennemi de faire une +invasion rapide sans s'arreter aux places fortes, tels etaient les +motifs qui portaient Dillon a croire qu'on ne pourrait pas arreter les +Prussiens, et qu'il fallait se hater de se retirer devant eux, pour +chercher des positions plus fortes, et suppleer ainsi a la faiblesse +et au mauvais etat de notre armee. Le conseil fut tellement frappe +de ces raisons, qu'il adhera unanimement a l'avis de Dillon, et +Dumouriez, a qui appartenait la decision, comme general en chef, +repondit qu'il y reflechirait. + +C'etait le 28 aout au soir. Ici fut prise une resolution qui sauva +la France. Plusieurs s'en disputent l'honneur: tout prouve qu'elle +appartient a Dumouriez. L'execution au reste la lui rend tout a fait +propre, et doit lui en meriter toute la gloire. La France, comme on +sait, est defendue a l'est par le Rhin et les Vosges, au nord par une +suite de places fortes dues au genie de Vauban, et par la Meuse, la +Moselle et divers cours d'eau qui, combines avec les places fortes, +composent un ensemble d'obstacles suffisans pour proteger cette +frontiere. L'ennemi avait penetre en France par le nord, et il avait +trace sa marche entre Sedan et Metz, laissant l'attaque des places +fortes des Pays-Bas au duc de Saxe-Teschen, et masquant par un corps +de troupes Metz et la Lorraine. D'apres ce projet, il eut fallu +marcher rapidement, profiter de la desorganisation des Francais, +les frapper de terreur par des coups decisifs, enlever meme les +vingt-trois mille hommes de Lafayette, avant qu'un nouveau general +leur eut rendu l'ensemble et la confiance. Mais le combat entre la +presomption du roi de Prusse et la prudence de Brunswick arretait +toute resolution, et empechait les coalises d'etre serieusement ou +audacieux ou prudens. La prise de Verdun excita davantage la vanite +de Frederic-Guillaume et l'ardeur des emigres, mais ne donna pas plus +d'activite a Brunswick, qui n'approuvait nullement l'invasion, avec +les moyens qu'il avait et avec les dispositions du pays envahi. Apres +la prise de Verdun, le 2 septembre, l'armee coalisee s'etendit pendant +plusieurs jours dans les plaines qui bordent la Meuse, se borna a +occuper Stenay, et ne fit pas un seul pas en avant. Dumouriez etait a +Sedan, et son armee campait dans les environs. + +De Sedan a Passavant s'etend une foret dont le nom doit etre a jamais +fameux dans nos annales; c'est celle de l'Argonne, qui couvre un +espace de treize a quinze lieues, et qui, par les inegalites du +terrain, le melange des bois et des eaux, est tout a fait impenetrable +a une armee, excepte dans quelques passages principaux. C'est par +cette foret que l'ennemi devait penetrer pour se rendre a Chalons, +et prendre ensuite la route de Paris. Avec un projet pareil, il est +etonnant qu'il n'eut pas songe encore a en occuper les principaux +passages, et a y devancer Dumouriez, qui, a sa position de Sedan, en +etait eloigne de toute la longueur de la foret. Le soir, apres la +seance du conseil de guerre, le general francais considerait la carte +avec un officier dans les talens duquel il avait la plus grande +confiance; c'etait Thouvenot. Lui montrant alors du doigt l'Argonne et +les clairieres dont elle est traversee: "Ce sont la, lui dit-il, les +Thermopyles de la France: si je puis y etre avant les Prussiens, tout +est sauve." + +Ce mot enflamma le genie de Thouvenot, et tous deux se mirent a +detailler ce beau plan. Les avantages en etaient immenses: outre qu'on +ne reculait pas, et qu'on ne se reduisait pas a la Marne pour derniere +ligne de defense, on faisait perdre a l'ennemi un temps precieux; on +l'obligeait a rester dans la Champagne pouilleuse, dont le sol desole, +fangeux, sterile, ne pouvait suffire a l'entretien d'une armee; on ne +lui cedait pas, comme en se retirant a Chalons, les Trois-Eveches, +pays riche et fertile, ou il aurait pu hiverner tres heureusement, +dans le cas meme ou il n'aurait pas force la Marne. Si l'ennemi, apres +avoir perdu quelque temps devant la foret, voulait la tourner, et +se portait vers Sedan, il trouvait devant lui les places fortes des +Pays-Bas, et il n'etait pas supposable qu'il put les faire tomber. +S'il remontait vers l'autre extremite de la foret, il rencontrait Metz +et l'armee du centre; on se mettait alors a sa poursuite, et en se +reunissant a l'armee de Kellermann, on pouvait former une masse de +cinquante mille hommes, appuyee sur Metz et diverses places fortes. +Dans tous les cas, on lui avait fait manquer sa marche et perdre cette +campagne; car on etait deja en septembre, et a cette epoque on faisait +encore hiverner les armees. Ce projet etait excellent; mais il fallait +l'executer, et les Prussiens, ranges le long de l'Argonne, tandis que +Dumouriez etait a l'une de ses extremites, pouvaient en avoir occupe +les passages. Ainsi donc le sort de ce grand projet et de la France +dependait d'un hasard et d'une faute de l'ennemi. + +Cinq defiles dits du Chene-Populeux, de la Croix-aux-Bois, de +Grand-Pre, de la Chalade, et des Islettes, traversent l'Argonne. +Les plus importans etaient ceux de Grand-Pre et des Islettes, et +malheureusement c'etaient les plus eloignes de Sedan et les plus +rapproches de l'ennemi. Dumouriez resolut de s'y porter lui-meme avec +tout son monde. En meme temps il ordonna au general Dubouquet de +quitter le departement du Nord pour venir occuper le passage du +Chene-Populeux, qui etait fort important, mais tres rapproche +de Sedan, et dont l'occupation etait moins urgente. Deux routes +s'offraient a Dumouriez pour se rendre a Grand-Pre et aux Islettes: +l'une derriere la foret, et l'autre devant, en face de l'ennemi. +La premiere, passant derriere la foret, etait plus sure, mais plus +longue; elle revelait a l'ennemi nos projets, et lui donnait le temps +de les prevenir. La seconde etait plus courte, mais elle trahissait +aussi notre but, et exposait notre marche aux coups d'une armee +formidable. Il fallait en effet s'avancer le long des bois, et passer +devant Stenay, ou se trouvait Clerfayt avec ses Autrichiens. Dumouriez +prefera cependant celle-ci, et concut le plan le plus hardi. Il +pensait qu'avec la prudence autrichienne, le general ne manquerait +pas, a la vue des Francais, de se retrancher dans l'excellent camp de +Brouenne, et que pendant ce temps on lui echapperait pour se porter a +Grand-Pre et aux Islettes. + +Le 30, en effet, Dillon est mis en mouvement, et part avec huit mille +hommes pour Stenay, marchant entre la Meuse et l'Argonne. Il trouve +Clerfayt, qui occupait les deux bords de la riviere avec vingt-cinq +mille Autrichiens. Le general Miaczinski attaque avec quinze cents +hommes les avant-postes de Clerfayt, tandis que Dillon, place en +arriere, marche a l'appui avec toute sa division. Le feu s'engage avec +vivacite, et Clerfayt repassant aussitot la Meuse, va se placer a +Brouenne, comme l'avait tres heureusement prevu Dumouriez. Pendant ce +temps, Dillon poursuit hardiment sa route entre la Meuse et l'Argonne. +Dumouriez le suit immediatement avec les quinze mille hommes qui +composaient son corps de bataille, et ils s'avancent tous deux vers +les postes qui leur etaient assignes. Le 2 septembre, Dumouriez +etait a Beffu, et n'avait plus qu'une marche a faire pour arriver a +Grand-Pre. Dillon etait le meme jour a Pierremont, et s'approchait +toujours des Islettes avec une extreme hardiesse. Heureusement pour +celui-ci, le general Galbaud, envoye pour renforcer la garnison de +Verdun, etait arrive trop tard, et s'etait replie sur les Islettes, +qu'il tenait ainsi d'avance. Dillon y arrive le 4 avec ses huit mille +hommes, s'y etablit, et fait garder de plus la Chalade, autre passage +secondaire qui lui etait confie. En meme temps Dumouriez parvient a +Grand-Pre, trouve le poste vacant, et s'en empare le 3. Ainsi, le 3 et +le 4, les passages etaient occupes par nos soldats, et le salut de la +France etait fort avance. + +Ce fut par cette marche audacieuse, et au moins aussi meritoire que +l'idee d'occuper l'Argonne, que Dumouriez se mit en etat de resister a +l'invasion. Mais ce n'etait pas tout: il fallait rendre ces passages +inexpugnables, et pour cela faire encore une foule de dispositions +dont le succes dependait de beaucoup de hasards. + +Dillon se retrancha aux Islettes, il fit des abatis, eleva d'excellens +retranchemens, et, disposant habilement de l'artillerie francaise, qui +etait nombreuse et excellente, placa des batteries de maniere a rendre +le passage inabordable. Il occupa en meme temps la Chalade, et se +rendit ainsi maitre des deux routes qui conduisent a Sainte-Menehould, +et de Sainte-Menehould a Chalons. Dumouriez s'etablit a Grand-Pre, +dans un camp que la nature et l'art avaient rendu formidable. Des +hauteurs, rangees en amphitheatre, formaient le terrain sur lequel +se trouvait l'armee. Au pied de ces hauteurs s'etendaient de vastes +prairies, devant lesquelles l'Aire coulait en formant la tete du camp. +Deux ponts etaient jetes sur l'Aire; deux avant-gardes tres fortes +y etaient placees, et devaient en cas d'attaque, se retirer en les +brulant. L'ennemi, apres avoir deposte ces troupes avancees, avait a +effectuer le passage de l'Aire, sans le secours des ponts, et sous le +feu de toute notre artillerie. Apres avoir franchi la riviere, il lui +fallait traverser un bassin de prairies ou se croisaient mille feux, +et enlever enfin des retranchemens escarpes et presque inaccessibles. +Dans le cas ou tant d'obstacles eussent ete vaincus, Dumouriez, se +retirant par les hauteurs qu'il occupait, descendait sur leur revers, +trouvait a leur pied l'Aisne, autre cours d'eau qui les longeait par +derriere, passait deux autres ponts qu'il detruisait, et pouvait +mettre encore une riviere entre lui et les Prussiens. Ce camp pouvait +etre regarde comme inexpugnable, et la le general francais etait assez +en surete pour s'occuper tranquillement de tout le theatre de la +guerre. + +Le 7, le general Dubouquet occupa avec six mille hommes le passage du +Chene-Populeux. Il ne restait plus de libre que le passage beaucoup +moins important de la Croix-aux-Bois, situe entre le Chene-Populeux et +Grand-Pre. Dumouriez, apres avoir fait rompre la route et abattre les +arbres, y posta un colonel avec deux bataillons et deux escadrons. +Place ainsi au centre de la foret et dans un camp inexpugnable, il en +defendait le principal passage au moyen de quinze mille hommes; il +avait a sa droite, et a quatre lieues de distance, Dillon, qui gardait +les Islettes et la Chalade avec huit mille; a sa gauche Dubouquet, +defendant le Chene-Populeux avec six mille, et, dans l'intervalle du +Chene-Populeux a Grand-Pre, un colonel qui surveillait avec quelques +compagnies la route de la Croix-aux-Bois, qu'on avait jugee d'une +importance tres secondaire. + +Toute sa defense se trouvant ainsi etablie, il avait le temps +d'attendre les renforts, et il se hata de donner des ordres en +consequence. Il enjoignit a Beurnonville de quitter la frontiere des +Pays-Bas, ou le duc de Saxe-Teschen ne tentait rien d'important, +et d'etre a Rethel le 13 septembre, avec dix mille hommes. Il fixa +Chalons pour le depot des vivres et des munitions, pour le rendez-vous +des recrues et des renforts qu'on lui envoyait. Il reunissait ainsi +derriere lui tous les moyens de composer une resistance suffisante. En +meme temps il manda au pouvoir executif qu'il avait occupe l'Argonne. +"Grand-Pre et les Islettes, ecrivait-il, sont nos Thermopyles; mais je +serai plus heureux que Leonidas." Il demandait qu'on detachat quelques +regimens de l'armee da Rhin, qui n'etait pas menacee, et qu'on les +joignit a l'armee du centre, confiee desormais a Kellermann. Le projet +des Prussiens etant evidemment de marcher sur Paris, puisqu'ils +masquaient Montmedy et Thionville sans s'y arreter, il voulait qu'on +ordonnat a Kellermann de cotoyer leur gauche par Ligny et Bar-le-Duc, +et de les prendre ainsi en flanc et en queue pendant leur marche +offensive. D'apres toutes ces dispositions, si les Prussiens, +renoncant a forcer l'Argonne, remontaient plus haut, Dumouriez les +precedait a Revigny, et la trouvait Kellermann arrivant de Metz avec +l'armee du centre. S'ils descendaient vers Sedan, Dumouriez les +suivait encore, rencontrait la les dix mille hommes de Beurnonville, +et attendait Kellermann sur les bords de l'Aisne; et dans les deux +cas, la jonction produisait une masse de soixante mille hommes, +capable de se montrer en rase campagne. + +Le pouvoir executif n'oublia rien pour seconder Dumouriez dans ses +excellentes dispositions. Servan, le ministre de la guerre, quoique +maladif, veillait sans relache a l'approvisionnement des armees, au +transport des effets et munitions, et a la reunion des nouvelles +levees. Il partait tous les jours de Paris de quinze cents a deux +mille volontaires. L'entrainement vers l'armee etait general, et on +y courait en foule. Les societes patriotiques, les conseils des +communes, l'assemblee, etaient continuellement traverses par des +compagnies levees spontanement, et marchant vers Chalons, rendez-vous +general des volontaires. Il ne manquait a ces jeunes soldats que la +discipline et l'habitude du champ de bataille, qu'ils n'avaient point +encore, mais qu'ils pouvaient bientot acquerir sous un general habile. + +Les girondins etaient ennemis personnels de Dumouriez, et lui +accordaient peu de confiance, depuis qu'il les avait chasses du +ministere; ils avaient meme voulu lui substituer dans le commandement +general un officier nomme Grimoard. Mais ils s'etaient reunis a lui +depuis qu'il semblait charge des destinees de la patrie. Roland, le +meilleur, le plus desinteresse d'entre eux, lui ecrivit une lettre +touchante pour l'assurer que tout etait oublie, et que ses amis ne +demandaient tous que d'avoir a celebrer ses victoires. + +Dumouriez s'etait donc vigoureusement empare de cette frontiere, et +s'etait fait le centre de vastes mouvemens, jusque-la trop lents et +trop desunis. Il avait heureusement occupe les defiles de l'Argonne, +pris une position qui donnait aux armees le temps de se grouper et de +s'organiser derriere lui; il faisait arriver successivement tous les +corps pour composer une masse imposante; il mettait Kellermann dans la +necessite de venir recevoir ses ordres; il commandait avec vigueur, +agissait avec celerite, et soutenait les soldats en se montrant +au milieu d'eux, en leur temoignant beaucoup de confiance, et en +s'efforcant de leur faire desirer une prochaine rencontre avec +l'ennemi. + +On etait ainsi arrive au 10 septembre. Les Prussiens parcoururent tous +nos postes, escarmoucherent sur le front de tous nos retranchemens, +et furent partout repousses. Dumouriez avait pratique de secretes +communications dans l'interieur de la foret, et portait sur les points +menaces des forces inattendues, qui, dans l'opinion de l'ennemi, +doublaient les forces reelles de notre armee. Le 11, il y eut une +tentative generale contre Grand-Pre; mais le general Miranda, place a +Mortaume, et le general Stengel a Saint-Jouvin, repousserent toutes +les attaques avec un plein succes. Sur plusieurs points, les soldats, +rassures par leur position et par l'attitude de leurs chefs, sauterent +au-dessus de leurs retranchemens, et devancerent a la baionnette +l'approche des assaillans. Ces combats occupaient l'armee, qui +quelquefois manquait de vivres, a cause du desordre inevitable d'un +service improvise. Mais la gaiete du general, qui ne se soignait pas +mieux que ses soldats, engageait tout le monde a se resigner; et, +malgre un commencement de dysenterie, on se trouvait assez bien +dans le camp de Grand-Pre. Les officiers superieurs seulement, qui +doutaient de la possibilite d'une longue resistance, le ministere qui +n'y croyait pas davantage, parlaient d'une retraite derriere la Marne, +et assiegeaient Dumouriez de leurs conseils; et lui, ecrivait des +lettres energiques aux ministres, et imposait silence a ses officiers, +en leur disant que, lorsqu'il voudrait des avis, il convoquerait un +conseil de guerre. + +Il faut toujours qu'un homme ait les inconveniens de ses qualites. +L'extreme promptitude du genie de Dumouriez devait souvent l'emporter +jusqu'a l'irreflexion. Dans son ardeur a concevoir, il lui etait deja +arrive de ne pas bien calculer les obstacles materiels de ses projets, +notamment lorsqu'il ordonna a Lafayette de se porter de Metz a Givet. +Il commit encore ici une faute capitale, qui, s'il avait eu moins de +force d'esprit et de sang-froid, eut entraine la perte de la campagne. +Entre le Chene-Populeux et Grand-Pre se trouvait, avons-nous dit, un +passage secondaire, dont l'importance avait ete jugee tres mediocre, +et qui n'etait defendu que par deux bataillons et deux escadrons. +Accable de soins immenses, Dumouriez n'etait pas alle juger par ses +propres yeux de ce passage. N'ayant d'ailleurs que peu de monde a +y placer, il avait cru trop facilement que quelques cents hommes +suffiraient a sa garde. Pour comble de malheur, le colonel qui y +commandait lui persuada qu'on pouvait meme retirer une partie des +troupes qui s'y trouvaient, et qu'en brisant les routes, quelques +volontaires suffiraient a y maintenir la defensive. Dumouriez se +laissa tromper par ce colonel, vieux militaire et juge digne de +confiance. + +Pendant ce temps, Brunswick avait fait examiner nos divers postes, et +il avait eu un moment le projet de longer la foret jusqu'a Sedan pour +la tourner vers cette extremite. Il parait que, pendant ce mouvement, +des espions revelerent la negligence du general francais. La +Croix-aux-Bois fut attaquee par des Autrichiens et des emigres +commandes par le prince de Ligne. Les abatis avaient a peine ete +commences, les routes n'etaient point brisees, et le passage fut +occupe sans resistance des le 13 au matin. A peine Dumouriez eut-il +appris cette funeste nouvelle, qu'il envoya le general Chasot, homme +d'une grande bravoure, avec deux brigades, six escadrons et quatre +pieces de 8 pour occuper de nouveau le passage, et en chasser les +Autrichiens. Il ordonna de les attaquer a la baionnette avec la +plus grande vivacite, et avant qu'ils eussent trouve le temps de se +retrancher. La journee du 13 s'ecoula, et celle du 14 se passa encore +sans que le general Chasot put executer cet ordre. Le 15 enfin, il +attaqua avec vigueur, repoussa l'ennemi, et lui fit perdre le poste +et son chef, le prince de Ligne. Mais, deux heures apres, attaque +lui-meme par des forces tres superieures, et avant d'avoir pu se +retrancher, il fut repousse de nouveau, et entierement depossede de +la Croix-aux-Bois. Chasot etait en outre coupe de Grand-Pre, et ne +pouvait se retirer vers l'armee principale, qui se trouvait ainsi +affaiblie. Il se replia aussitot sur Vouziers. Le general Dubouquet, +commandant au Chene-Populeux, et heureux jusque-la dans sa resistance, +se voyant separe de Grand-Pre, pensa qu'il ne fallait pas s'exposer +a etre enveloppe par l'ennemi, qui, ayant coupe la ligne a la +Croix-aux-Bois, allait deboucher en masse. Il resolut de decamper, et +de se retirer par Attigny et Somme-Puis, sur Chalons. Ainsi, le fruit +de tant de combinaisons hardies et de hasards heureux etait perdu; +le seul obstacle qu'on put opposer a l'invasion, l'Argonne, etait +franchi, et la route de Paris etait ouverte. + +Dumouriez, separe de Chasot et de Dubouquet, n'avait plus que +quinze mille hommes; et si l'ennemi, debouchant rapidement par la +Croix-aux-Bois, tournait la position de Grand-Pre, et venait occuper +les passages de l'Aisne, qui, avons-nous dit, servaient d'issue aux +derrieres du camp, le general francais etait perdu. Ayant quarante +mille Prussiens en tete, vingt-cinq mille Autrichiens sur ses +derrieres, enferme ainsi avec quinze mille hommes par soixante-cinq +mille, par deux cours d'eau et la foret, il n'avait plus qu'a mettre +bas les armes, ou a faire tuer inutilement jusqu'au dernier de ses +soldats. La seule armee sur laquelle comptait la France etait alors +aneantie, et les coalises pouvaient prendre la route de la capitale. + +[Illustration: LA MARSEILLAISE.] + +Dans cette situation desesperee, le general ne perdit pas courage, et +conserva un sang-froid admirable. Son premier soin fut de songer le +jour meme a la retraite, car le plus pressant etait de se soustraire +aux fourches Caudines. Il considera que par sa droite il touchait a +Dillon, maitre encore des Islettes et de la route de Sainte-Menehould; +qu'en se repliant sur les derrieres de celui-ci, et appuyant son dos +contre le sien, ils feraient tous deux face a l'ennemi, l'un aux +Islettes, l'autre a Sainte-Menehould, et presenteraient ainsi un +double front retranche. La ils pourraient attendre la jonction des +deux generaux Chasot et Dubouquet, detaches du corps de bataille, +celle de Beurnonville, mande de Flandre pour etre le 13 a Rethel, +celle enfin de Kellermann, qui, etant depuis plus de dix jours en +marche, ne pouvait tarder d'arriver. Ce plan etait le meilleur et le +plus consequent au systeme de Dumouriez, qui consistait a ne pas +reculer a l'interieur, vers un pays ouvert, mais a se tenir dans un +pays difficile, a y temporiser, et a se mettre en position de faire sa +jonction avec l'armee du centre. Si, au contraire, il s'etait replie +sur Chalons, il etait poursuivi comme fugitif; il executait avec +desavantage une retraite qu'il aurait pu faire plus utilement des +l'origine, et surtout il se mettait dans l'impossibilite d'etre +rejoint par Kellermann. C'etait une grande hardiesse, apres un +accident tel que celui de la Croix-aux-Bois, de persister dans son +systeme, et il fallait, dans le moment, autant de genie que de vigueur +pour ne pas s'abandonner au conseil, si repete, de se retirer derriere +la Marne. Mais que de hasards heureux ne fallait-il pas encore pour +reussir dans une retraite si difficile, si surveillee, et faite avec +si peu de monde, en presence d'un ennemi si puissant. + +Aussitot il ordonna a Beurnonville, deja dirige sur Rethel, a Chasot, +dont il venait de recevoir des nouvelles rassurantes, a Dubouquet, +retire sur Attigny, de se rendre tous a Sainte-Menehould. En meme +temps il manda de nouveau a Kellermann de continuer sa marche; car il +pouvait craindre que Kellermann, apprenant la perte des defiles, ne +voulut revenir sur Metz. Apres avoir fait toutes ces dispositions, +apres avoir recu un officier prussien qui demandait a parlementer, et +lui avoir montre le camp dans le plus grand ordre, il fit detendre +a minuit, et marcher en silence vers les deux ponts qui servaient +d'issue au camp de Grand-Pre. Par bonheur pour lui, l'ennemi n'avait +pas encore songe a penetrer par la Croix-aux-Bois, et a deborder les +positions francaises. Le ciel etait orageux, et couvrait de ses ombres +la retraite des Francais. On marcha toute la nuit par les chemins les +plus mauvais, et l'armee, qui heureusement n'avait pas eu le temps +de s'alarmer, se retira sans connaitre le motif de ce changement de +position. Le lendemain 16, a huit heures du matin, toutes les troupes +avaient traverse l'Aisne; Dumouriez s'etait echappe, et il s'arretait +en bataille sur les hauteurs d'Autry, a quatre lieues de Grand-Pre. +Il n'etait pas suivi, se croyait sauve, et s'avancait a +Dammartin-sur-Hans, afin d'y choisir un campement pour la journee, +lorsque tout a coup il entend les fuyards accourir et crier que tout +est perdu, que l'ennemi, se jetant sur nos derrieres, a mis l'armee en +deroute. Dumouriez accourt, retourne a son arriere-garde, et trouve +le Peruvien Miranda et le vieux general Duval, arretant les fuyards, +retablissant avec beaucoup de fermete les rangs de l'armee, que +les hussards prussiens avaient un instant surprise et troublee. +L'inexperience de ces jeunes troupes, et la crainte de la trahison, +qui alors remplissait tous les esprits, rendaient les terreurs +paniques tres faciles et tres frequentes. Cependant tout fut repare, +grace aux trois generaux Miranda, Duval et Stengel, places a +l'arriere-garde. On bivouaqua a Dammartin avec l'esperance de +s'adosser bientot aux Islettes, et de terminer heureusement cette +perilleuse retraite. + +Dumouriez etait depuis vingt heures a cheval. Il mettait pied a terre +a six heures du soir, lorsque tout a coup il entend encore des cris +de _sauve qui peut_, des imprecations contre les generaux qui +trahissaient, et surtout contre le general en chef, qui venait, +dit-on, de passer a l'ennemi. L'artillerie avait attele et voulait se +refugier sur une hauteur; toutes les troupes etaient confondues. Il +fit allumer de grands feux, et ordonna qu'on restat sur la place toute +la nuit. On passa ainsi dix heures dans les boues et l'obscurite. Plus +de quinze cents fuyards, s'echappant a travers les campagnes, allerent +repandre a Paris et dans toute la France, que l'armee du Nord, le +dernier espoir de la patrie, etait perdue, et livree a l'ennemi. + +Des le lendemain tout etait repare. Dumouriez ecrivait a l'assemblee +nationale avec son assurance ordinaire: " J'ai ete oblige d'abandonner +le camp de Grand-Pre. La retraite etait faite, lorsqu'une terreur +panique s'est mise dans l'armee; dix mille hommes ont fui devant +quinze cents hussards prussiens. La perte ne monte pas a plus de +cinquante hommes et quelques bagages. TOUT EST REPARE, ET JE REPONDS +DE TOUT. " Il ne fallait pas moins que de telles assurances pour +calmer les terreurs de Paris et du conseil executif, qui allait de +nouveau presser le general de passer la Marne. + +Sainte-Menehould, ou marchait Dumouriez, est place sur l'Aisne, l'une +des deux rivieres qui entouraient le camp de Grand-Pre. Dumouriez +devait donc en remonter le cours, et, avant d'y parvenir, il avait a +franchir trois ruisseaux assez profonds qui viennent s'y confondre, +la Tourbe, la Bionne et l'Auve. Au-dela de ces trois ruisseaux se +trouvait le camp qu'il allait occuper. Au-devant de Sainte-Menehould +s'elevent circulairement des hauteurs de trois quarts de lieue. A leur +pied s'etend un fond dans lequel l'Auve forme des marecages avant de +se jeter dans l'Aisne. Ce fond est borde a droite par les hauteurs +de l'Hyron, en face par celles de la Lune, et a gauche par celles de +Gisaucourt. Au centre du bassin se trouvent differentes elevations, +inferieures cependant a celles de Sainte-Menehould. Le moulin de Valmy +en est une, et il fait immediatement face aux coteaux de la Lune. La +grande route de Chalons a Sainte-Menehould passe a travers ce bassin, +presque parallelement au cours de l'Auve. C'est a Sainte-Menehould et +au-dessus de ce bassin que se placa Dumouriez. Il fit occuper autour +de lui les positions les plus importantes, et appuya le dos contre +Dillon, en lui recommandant de tenir ferme contre l'ennemi. Il +occupait ainsi la grande route de Paris sur trois points: les +Islettes, Sainte-Menehould et Chalons. + +Cependant les Prussiens pouvaient, en penetrant par Grand-Pre, le +laisser a Sainte-Menehould, et courir a Chalons. Dumouriez ordonna +donc a Dubouquet, dont il avait appris l'heureuse arrivee a Chalons, +de se placer, avec sa division, au camp de l'Epine, d'y reunir tous +les volontaires nouvellement arrives, afin de couvrir Chalons contre +un coup de main. Il fut rejoint ensuite par Chasot, et enfin +par Beurnonville. Celui-ci s'etait porte le 15 a la vue de +Sainte-Menehould. Voyant une armee en bon ordre, il avait suppose que +c'etait l'ennemi, car il ne pouvait croire que Dumouriez, qu'on disait +battu, se fut si tot et si bien tire d'embarras. Dans cette idee, il +s'etait replie sur Chalons, et la, informe de la verite, il etait +revenu, et avait pris position le 19 a Maffrecourt, sur la droite du +camp. Il amenait ces dix mille braves, que Dumouriez avait pendant +un mois exerces, dans le camp de Maulde, a une continuelle guerre +de postes. Renforce de Beurnonville et de Chasot, Dumouriez pouvait +compter trente-cinq mille hommes. Ainsi, grace a sa fermete et a sa +presence d'esprit, il se retrouvait place dans une position tres +forte, et en etat de temporiser encore assez long-temps. Mais si +l'ennemi plus prompt le laissait en arriere, et courait en avant sur +Chalons, que devenait son camp de Sainte-Menehould? C'etait toujours +la meme crainte; et ses precautions, au camp de l'Epine, etaient loin +de pouvoir prevenir un danger pareil. + +Deux mouvemens s'operaient tres lentement autour de lui: celui de +Brunswick, qui hesitait dans sa marche, et celui de Kellermann, qui, +parti le 4 de Metz, n'etait pas encore arrive au point convenu, +apres quinze jours de route. Mais si la lenteur de Brunswick servait +Dumouriez, celle de Kellermann le compromettait singulierement. +Kellermann, prudent et irresolu, quoique tres brave, avait tour a tour +avance ou recule, suivant les marches de l'armee prussienne; et le 17 +encore, en apprenant la perte des defiles, il avait fait un mouvement +en arriere. Cependant, le 19 au soir, il fit avertir Dumouriez qu'il +n'etait plus qu'a deux lieues de Sainte-Menehould. Dumouriez lui avait +reserve les hauteurs de Gisaucourt, placees a sa gauche, et dominant +la route de Chalons et le ruisseau de l'Auve. Il lui avait mande que, +dans le cas d'une bataille, il pourrait se deployer sur les hauteurs +secondaires, et se porter sur Valmy, au-dela de l'Auve. Dumouriez +n'eut pas le temps d'aller placer lui-meme son collegue. Kellermann, +passant l'Auve le 19 dans la nuit, se porta a Valmy au centre du +bassin, et negligea les hauteurs de Gisaucourt, qui formaient la +gauche du camp de Sainte-Menehould, et dominaient celles de la Lune, +sur lesquelles arrivaient les Prussiens. + +Dans ce moment, en effet, les Prussiens, debouchant par Grand-Pre, +etaient arrives en vue de l'armee francaise, et, gravissant les +hauteurs de la Lune, decouvraient deja le terrain dont Dumouriez +occupait le sommet. Renoncant a une course rapide sur Chalons, ils +etaient joyeux, dit-on, de trouver reunis les deux generaux francais, +afin de pouvoir les enlever d'un seul coup. Leur but etait de se +rendre maitres de la route de Chalons, de se porter a Vitry, de forcer +Dillon aux Islettes, d'entourer ainsi Sainte-Menehould de toutes +parts, et d'obliger les deux armees a mettre bas les armes. + +Le 20 au matin, Kellermann, qui, au lieu d'occuper les hauteurs de +Gisaucourt, s'etait porte au centre du bassin, sur le moulin de Valmy, +se vit domine en face par les hauteurs de la Lune, occupees par +l'ennemi. D'un cote, il avait l'Hyron, que les Francais tenaient en +leur pouvoir, mais pouvaient perdre; de l'autre Gisaucourt, qu'il +n'avait pas occupe, et ou les Prussiens allaient s'etablir. Dans le +cas d'une defaite, il etait rejete dans les marecages de l'Auve, +places derriere le moulin de Valmy, et il pouvait etre ecrase avant +d'avoir rejoint Dumouriez, dans le fond de cet amphitheatre. Aussitot +il appela son collegue aupres de lui. Mais le roi de Prusse, voyant un +grand mouvement dans l'armee francaise, et croyant que le projet des +generaux etait de se porter sur Chalons, voulut aussitot en fermer le +chemin, et ordonna l'attaque. L'avant-garde prussienne rencontra sur +la route de Chalons l'avant-garde de Kellermann, qui se trouvait avec +son corps de bataille sur la hauteur de Valmy. On aborda vivement, et +les Francais, repousses d'abord, furent ramenes et soutenus ensuite +par les carabiniers du general Valence. Des hauteurs de la Lune, la +canonnade s'engagea avec le moulin de Valmy, et notre artillerie +riposta vivement a celle des Prussiens. + +Cependant la position de Kellermann etait tres hasardee; ses troupes +etaient toutes entassees confusement sur la hauteur de Valmy, et +trop mal a l'aise pour y combattre. Des hauteurs de la Lune, on le +canonnait; de celles de Gisaucourt, un feu etabli par les Prussiens +maltraitait sa gauche; l'Hyron, qui flanquait sa droite, etait, a la +verite, occupe par les Francais; mais Clerfayt, attaquant ce poste +avec vingt-cinq mille Autrichiens, pouvait s'en emparer: alors, +foudroye de toutes parts, Kellermann pouvait etre rejete de Valmy dans +l'Auve, sans que Dumouriez put le secourir. Celui-ci envoya aussitot +le general Stengel avec une forte division pour maintenir les Francais +sur l'Hyron, et y garantir la droite de Valmy; il enjoignit a +Beurnonville d'appuyer Stengel avec seize bataillons; il depecha +Chasot avec neuf bataillons et huit escadrons sur la route de Chalons, +pour occuper Gisaucourt et flanquer la gauche de Kellermann. Mais +Chasot, arrive pres de Valmy, demanda les ordres de Kellermann au +lieu de se porter sur Gisaucourt, et laissa aux Prussiens le temps +de l'occuper, et d'y etablir un feu meurtrier pour nous. Cependant, +appuye de droite et de gauche, Kellermann, pouvait se soutenir sur le +moulin de Valmy. Malheureusement un obus tombe sur un caisson le fit +sauter, et mit le desordre dans l'infanterie; le canon de la Lune +l'augmenta encore, et deja la premiere ligne commencait a plier. +Kellermann, apercevant ce mouvement, accourut dans les rangs, les +rallia, et retablit l'ordre. Dans cet instant, Brunswick pensa qu'il +fallait gravir la hauteur, et culbuter avec la baionnette les troupes +francaises. + +Il etait midi. Un brouillard epais, qui, jusqu'a ce moment, avait +enveloppe les deux armees, etait dissipe; elles s'apercevaient +distinctement, et nos jeunes soldats voyaient les Prussiens s'avancer +sur trois colonnes, avec l'assurance de troupes vieilles et aguerries. +C'etait pour la premiere fois qu'ils se trouvaient au nombre de cent +mille hommes, sur le champ de bataille, et qu'ils allaient croiser la +baionnette. Ils ne connaissaient encore ni eux ni l'ennemi, et ils se +regardaient avec inquietude. Kellermann entre dans les retranchemens, +dispose ses troupes par colonnes d'un bataillon de front, et leur +ordonne, lorsque les Prussiens seront a une certaine distance, de ne +pas les attendre, et de courir au-devant d'eux a la baionnette. Puis +il eleve la voix et crie: _Vive la nation_!--On pouvait dans cet +instant etre brave ou lache. Le cri de _vive la nation_ ne fait que +des braves, et nos jeunes soldats, entraines, marchent en repetant +le cri de _vive la nation_! A cette vue, Brunswick, qui ne tentait +l'attaque qu'avec repugnance, et avec une grande crainte du resultat, +hesite, arrete ses colonnes, et finit par ordonner la rentree au camp. + +Cette epreuve fut decisive. Des ce moment, on crut a la valeur de ces +_savetiers_, de ces _tailleurs_, qui composaient l'armee francaise, +d'apres les emigres. On avait vu des hommes equipes, vetus et braves; +on avait vu des officiers decores et pleins d'experience, un general +Duval, dont la belle taille, les cheveux blanchis inspiraient le +respect; Kellermann, Dumouriez enfin, opposant tant de constance et +d'habilete en presence d'un ennemi si superieur. Dans ce moment, la +revolution francaise fut jugee, et ce chaos, jusque-la ridicule, +n'apparut plus que comme un terrible elan d'energie. + +A quatre heures, Brunswick essaya une nouvelle attaque. L'assurance de +nos troupes le deconcerta encore, et il replia une seconde fois ses +colonnes. Marchant de surprise en surprise, trouvant faux tout ce +qu'on lui avait annonce, le general prussien n'avancait qu'avec la +plus grande circonspection, et, quoiqu'on lui ait reproche de n'avoir +pas pousse plus vivement l'attaque et culbute Kellermann, les bons +juges pensent qu'il a eu raison. Kellermann, soutenu de droite et de +gauche par toute l'armee francaise, pouvait resister; et si Brunswick, +enfonce dans une gorge et dans un pays detestable, eut ete battu une +fois, il risquait d'etre entierement detruit, D'ailleurs il avait, par +le resultat de la journee, occupe la route de Chalons: les Francais se +trouvaient coupes de leur depot, et il esperait les obliger a quitter +leur position dans quelques jours. Il ne considerait pas que, maitres +de Vitey, ils en etaient quittes pour un detour plus long, et pour +quelques delais dans l'arrivee de leurs convois. + +Telle fut la celebre journee du 20 septembre 1792, ou furent tires +plus de vingt mille coups de canons, et appelee depuis Canonnade de +Valmy. La perte fut egale des deux cotes, et s'eleva pour chaque armee +a huit ou neuf cents hommes. Mais la gaiete et l'assurance regnaient +dans le camp francais, et les reproches, le regret, dans celui des +Prussiens. On assure que dans la soiree meme les emigres recurent +les plus vives remontrances du roi de Prusse, et qu'on vit diminuer +l'influence de Calonne, le plus presomptueux des ministres emigres, et +le plus fecond en promesses exagerees et en renseignemens dementis. + +Dans la nuit meme, Kellermann repassa l'Auve a petit bruit, et vint +camper sur les hauteurs de Gisaucourt, qu'il aurait du occuper des +l'origine, et dont les Prussiens avaient profite dans la journee. Les +Prussiens demeurerent sur les hauteurs de la Lune. Dans le fond oppose +se trouvait Dumouriez, et a la gauche de celui-ci Kellermann, sur les +hauteurs qu'il venait de reprendre. Dans cette position singuliere, +les Francais, faisant face a la France, semblaient l'envahir, et les +Prussiens, qui etaient appuyes contre elle, semblaient la defendre. +C'est ici que commenca, de la part de Dumouriez, une nouvelle suite +d'actes pleins d'energie et de fermete, soit contre l'ennemi, soit +contre ses propres officiers et contre l'autorite francaise. Avec pres +de soixante-dix mille hommes de troupes, dans un bon camp, ne manquant +pas de vivres, ou du moins rarement, il pouvait attendre. Les +Prussiens, au contraire, manquaient de subsistances; les maladies +commencaient a ravager leur armee, et dans cette situation ils +perdaient beaucoup a temporiser. Une saison affreuse, au milieu d'un +terrain argileux et humide, ne leur permettait pas de sejourner +long-temps. Si, reprenant trop tard l'energie et la celerite de +l'invasion, ils voulaient marcher sur Paris, Dumouriez etait en force +pour les suivre, et les envelopper lorsqu'ils seraient engages plus +avant. + +Ces vues etaient pleines de justesse et de prudence. Mais dans le +camp, ou les officiers s'ennuyaient de privations, et ou Kellermann +etait peu satisfait de trouver une autorite superieure; a Paris, ou +l'on se sentait separe de la principale armee, et ou l'on n'apercevait +rien entre soi et les Prussiens, ou l'on voyait meme les hulans +arriver a quinze lieues, depuis que la foret de l'Argonne etait +ouverte, on ne pouvait approuver le plan de Dumouriez. L'assemblee, le +conseil, se plaignaient de son entetement, lui ecrivaient les lettres +les plus imperatives pour lui faire abandonner sa position, et +repasser la Marne. Le camp a Montmartre, et une armee entre Chalons +et Paris, etaient le double rempart qu'il fallait aux imaginations +epouvantees. _Les hulans vous harcelent_, ecrivait Dumouriez, _eh +bien! tuez-les; cela ne me regarde pas. Je ne changerai pas mon plan +pour des housardailles_. Cependant les instances et les ordres n'en +continuaient pas moins. Dans le camp, les officiers ne cessaient pas +de faire des observations. Les soldats seuls, soutenus par la +gaiete du general, qui avait soin de parcourir leurs rangs, de les +encourager, et de leur expliquer la position critique des Prussiens, +les soldats supportaient patiemment les pluies et les privations. +Une fois Kellermann voulut partir, et il fallut que Dumouriez, comme +Colomb demandant encore quelques jours a son equipage, promit de +decamper si, dans un nombre de jours donnes, les Prussiens ne +battaient pas en retraite. + +La belle armee des coalises se trouvait en effet dans un etat +deplorable; elle perissait par la disette, et surtout par le cruel +effet de la dysenterie. Les dispositions de Dumouriez y avaient +contribue puissamment. Les tirailleries sur le front du camp etant +jugees inutiles, parce qu'elles n'aboutissaient a aucun resultat, il +fut convenu entre les deux armees de les suspendre; mais Dumouriez +stipula que ce serait sur le front seulement. Aussitot il detacha +toute sa cavalerie, surtout celle de nouvelle levee, dans les pays +environnans, afin d'intercepter les convois de l'ennemi, qui, etant +arrive par la trouee de Grand-Pre, et ayant remonte l'Aisne pour +suivre notre retraite, etait oblige de faire suivre les memes detours +a ses approvisionnemens. Nos cavaliers avaient pris gout a cette +guerre lucrative, et la poursuivaient avec un grand succes. On etait +arrive aux derniers jours de septembre; le mal devenait intolerable +dans l'armee prussienne, et des officiers avaient ete envoyes au camp +francais pour parlementer. D'abord il ne fut question que d'echanger +des prisonniers; les Prussiens demanderent aussi le benefice de +l'echange pour les emigres, mais on le leur refusa. Une grande +politesse avait regne de part et d'autre. De l'echange des +prisonniers, la conversation s'etait reportee sur les motifs de la +guerre, et, du cote des Prussiens, on avait presque avoue que la +guerre etait impolitique. Le caractere de Dumouriez reparut ici tout +entier. N'ayant plus a combattre, il faisait des memoires pour le roi +de Prusse, et lui demontrait combien il lui etait peu avantageux de +s'unir a la maison d'Autriche contre la France. En meme temps, il lui +envoyait douze livres de cafe, les seules qui restassent dans les deux +camps. Ses memoires, qui ne pouvaient manquer d'etre apprecies, furent +neanmoins tres mal accueillis, et devaient l'etre. Brunswick repondit +au nom du roi de Prusse par une declaration aussi arrogante que le +premier manifeste, et toute negociation fut rompue. L'assemblee, +consultee par Dumouriez, repondit, comme le senat romain, qu'on ne +traiterait avec l'ennemi que lorsqu'il serait sorti de France. + +Ces negociations n'eurent d'autre effet que de faire calomnier le +general, qu'on soupconna des lors d'avoir des relations secretes avec +l'etranger, et de lui attirer quelques dedains affectes de la part +d'un monarque orgueilleux et humilie du resultat de la guerre. Mais +tel etait Dumouriez: avec tous les genres de courage, avec tous les +genres d'esprit, il manquait de cette retenue, de cette dignite +qui impose aux hommes, tandis que le genie ne fait que les saisir. +Cependant, ainsi que l'avait prevu le general francais, des le 1er +octobre les Prussiens, ne pouvant plus resister a la disette et aux +maladies, commencerent a decamper. Ce fut en Europe un grand sujet +d'etonnement, de conjectures, de fables, que de voir une armee si +puissante, si vantee, se retirer humblement devant ces ouvriers et ces +bourgeois souleves, qui devaient etre ramenes tambour battant dans +leurs villes, et chaties pour en etre sortis. La faiblesse avec +laquelle furent poursuivis les Prussiens, l'espece d'impunite dont ils +jouirent en repassant les defiles de l'Argonne, firent supposer des +stipulations secretes, et meme un marche avec le roi de Prusse. Les +faits militaires vont expliquer, mieux que toutes ces suppositions, la +retraite des coalises. + +Rester dans une position aussi malheureuse n'etait plus possible. +Envahir etait devenu intempestif, par une saison aussi avancee et +aussi mauvaise. La seule ressource etait donc de se retirer vers +le Luxembourg et la Lorraine, et de s'y faire une forte base +d'operations, pour recommencer la campagne l'annee suivante. +D'ailleurs on a lieu de croire qu'en ce moment Frederic-Guillaume +songeait a prendre sa part de la Pologne; car c'est alors que +ce prince, apres avoir excite les Polonais contre la Russie et +l'Autriche, s'appretait a partager leurs depouilles. Ainsi l'etat de +la saison et des lieux, le degout d'une entreprise manquee, le regret +de s'etre allie contre la France avec la maison d'Autriche, et enfin +de nouveaux interets dans le Nord, etaient chez le roi de Prusse des +motifs suffisans pour determiner sa retraite. Elle se fit avec le plus +grand ordre, car cet ennemi qui consentait a partir, n'en etait pas +moins tres puissant. Vouloir lui fermer tout a fait la retraite, +et l'obliger a s'ouvrir un passage par une victoire, eut ete une +imprudence que Dumouriez n'aurait pas commise. Il fallait se contenter +de la harceler, et c'est ce qu'il fit avec trop peu d'activite, par sa +faute et celle de Kellermann. + +Le danger etait passe, la campagne finie, et chacun etait rendu a soi +et a ses projets. Dumouriez songeait a son entreprise des Pays-Bas, +Kellermann a son commandement de Metz, et la poursuite des Prussiens +n'obtint plus des deux generaux l'attention qu'elle meritait. +Dumouriez envoya le general d'Harville au Chene-Populeux pour chatier +les emigres; ordonna au general Miaczinski de les attendre a Stenay, +au sortir du passage, pour achever de les detruire; depecha Chasot +du meme cote pour occuper la route de Longwy; placa les generaux +Beurnonville, Stengel et Valence avec plus de vingt-cinq mille hommes +sur les derrieres de la grande armee, pour la poursuivre avec vigueur, +et en meme temps enjoignit a Dillon, qui s'etait toujours maintenu +aux Islettes avec le plus grand bonheur, de s'avancer par Clermont et +Varennes, afin de couper la route de Verdun. Ces dispositions etaient +bonnes sans doute, mais elles auraient du etre executees par le +general lui-meme; il aurait du, suivant le jugement tres-juste et +tres-eleve de M. Jomini, fondre directement sur le Rhin, et le +descendre ensuite avec toute son armee. Dans ce moment de succes, +renversant tout devant lui, il aurait conquis la Belgique en une +marche. Mais il songeait a venir a Paris pour preparer une invasion +par Lille. De leur cote, les trois generaux Stengel, Beurnonville +et Valence ne s'entendirent pas assez bien, et ne poursuivirent que +faiblement les Prussiens. Valence, qui dependait de Kellermann, recut +tout a coup l'ordre de revenir joindre son general a Chalons, afin de +reprendre la route de Metz. Il faut convenir que ce mouvement +etait singulierement imagine, puisqu'il ramenait Kellermann dans +l'interieur, pour reprendre ensuite la route de la frontiere lorraine. +La route naturelle etait en avant par Vitry ou Clermont, et elle se +conciliait avec la poursuite des Prussiens, telle que l'avait ordonnee +Dumouriez. A peine celui-ci connut-il l'ordre donne a Valence, qu'il +lui enjoignit de poursuivre sa marche, disant que, tant que durerait +la jonction des armees du nord et du centre, le commandement superieur +lui appartiendrait a lui seul. Il s'en expliqua tres-vivement avec +Kellermann, qui revint sur sa premiere determination, et consentit +a prendre sa route par Sainte-Menehould et Clermont. Cependant la +poursuite ne s'en fit pas moins avec beaucoup de mollesse. Dillon seul +harcela les Prussiens avec une bouillante ardeur, et faillit meme se +faire battre en s'elancant trop vivement sur leurs traces. + +Le desaccord des generaux, et leurs distractions personnelles apres le +danger, furent evidemment la seule cause qui procura une retraite si +facile aux Prussiens. On a pretendu que leur depart avait ete achete, +qu'il avait ete paye par le produit d'un grand vol dont nous allons +parler, qu'il etait convenu avec Dumouriez, et que l'une des +stipulations du marche etait la libre sortie des Prussiens; enfin que +Louis XVI l'avait demande du fond de sa prison. On vient de voir +que cette retraite peut etre suffisamment expliquee par des motifs +naturels; mais bien d'autres raisons encore demontrent l'absurdite de +ces suppositions. Ainsi il n'est pas croyable qu'un monarque, dont les +vices n'etaient pas ceux d'une vile cupidite, se soit laisse acheter: +on ne voit pas pourquoi, dans le cas d'une convention, Dumouriez ne se +serait pas justifie, aux yeux des militaires, de n'avoir pas poursuivi +l'ennemi, en avouant un traite qui n'avait rien de honteux pour lui: +enfin le valet de chambre du roi, Clery, assure que rien de semblable +a la pretendue lettre adressee par Louis XVI a Frederic-Guillaume, +et transmise par le procureur de la commune Manuel, n'a ete ecrit et +donne a ce dernier. Tout cela n'est donc que mensonge, et la retraite +des coalises ne fut que l'effet naturel de la guerre. Dumouriez, +malgre ses fautes, malgre ses distractions a Grand-Pre, malgre sa +negligence au moment de la retraite, n'en fut pas moins le sauveur +de la France, et d'une revolution qui a peut-etre avance l'Europe de +plusieurs siecles. C'est lui qui, s'emparant d'une armee desorganisee, +defiante, irritee, lui rendant l'ensemble et la confiance, etablissant +sur toute cette frontiere l'unite et la vigueur, ne desesperant jamais +au milieu des circonstances les plus desastreuses, donnant apres la +perte des defiles un exemple de sang-froid inoui, persistant dans ses +premieres idees de temporisation malgre le peril, malgre son armee et +son gouvernement, d'une maniere qui prouve la vigueur de son jugement +et de son caractere; c'est lui, disons-nous, qui sauva notre patrie de +l'etranger et du courroux contre-revolutionnaire, et donna l'exemple +si imposant d'un homme sauvant ses concitoyens malgre eux-memes. La +conquete, si vaste qu'elle soit, n'est ni plus belle ni plus morale. + + + + +FIN DU TOME DEUXIEME. + + + + + + +NOTES ET PIECES JUSTIFICATIVES DU TOME DEUXIEME. + + + + +NOTE 1. + + +Le ministre Bertrand de Molleville a fait connaitre les dispositions +du roi et de la reine, au commencement de la premiere legislature, +d'une maniere qui laisse peu de doutes sur leur sincerite. Voici +comment il raconte sa premiere entrevue avec ces augustes personnages: + +"Apres avoir repondu a quelques observations generales que j'avais +faites sur la difficulte des circonstances; et sur les fautes sans +nombre que je pourrais commettre dans un departement que je ne +connaissais point, le roi me dit: "Eh bien! vous reste-t-il encore +quelque objection?--Non, sire; le desir d'obeir et de plaire a votre +majeste est le seul sentiment que j'eprouve; mais pour savoir si je +peux me flatter de la servir utilement, il serait necessaire qu'elle +eut la bonte de me faire connaitre quel est son plan relativement a la +constitution, quelle est la conduite qu'elle desire que tiennent ses +ministres.--C'est juste, repondit le roi: je ne regarde pas cette +constitution comme un chef-d'oeuvre, a beaucoup pres; je crois qu'il y +a de tres grands defauts, et que si j'avais eu la liberte d'adresser +des observations a l'assemblee, il en serait resulte des reformes +tres avantageuses; mais aujourd'hui il n'est plus temps; et je l'ai +acceptee telle qu'elle est; j'ai jure de la faire executer; je dois +etre strictement fidele a mon serment, d'autant plus que je crois que +l'execution la plus exacte de la constitution est le moyen le plus +sur de la faire connaitre a la nation, et de lui faire apercevoir les +changemens qu'il convient d'y faire. Je n'ai ni ne puis avoir d'autre +plan que celui-la: je ne m'en ecarterai certainement pas, et je desire +que les ministres s'y conforment.--Ce plan me parait infiniment sage, +sire; je me sens en etat de le suivre, et j'en prends l'engagement. Je +n'ai pas assez etudie la nouvelle constitution dans son ensemble, +ni dans ses details, pour en avoir une opinion arretee, et je +m'abstiendrai d'en adopter une, quelle qu'elle soit, avant que son +execution ait mis la nation a portee de l'apprecier par ses effets. +Mais me serait-il permis de demander a votre majeste si l'opinion de +la reine, sur ce point, est conforme a celle du roi?--Oui, absolument, +elle vous le dira elle-meme." + +"Je descendis chez la reine, qui, apres m'avoir temoigne avec une +extreme bonte combien elle partageait l'obligation que le roi m'avait +d'accepter le ministere dans des circonstances aussi critiques, ajouta +ces mots: "Le roi vous a fait connaitre ses intentions relativement +a la constitution; ne pensez-vous pas que le seul plan qu'il y ait +a suivre est d'etre fidele a son serment?--Oui, certainement, +madame.--Eh bien! soyez sur qu'on ne nous fera pas changer. Allons, M. +Bertrand, du courage; j'espere qu'avec de la patience, de la fermete +et de la suite, tout n'est pas encore perdu." + +(_Bertrand de Molleville_, tome VI, page 22.) + + +Au temoignage de Bertrand de Molleville se joint celui de madame +Campan, qui, quoique suspect quelquefois, a dans cette occasion un +grand air de verite. + +"La constitution avait ete, comme j'ai dit, presentee au roi le 3 +septembre; je reviens sur cette presentation, parce qu'elle offrait un +sujet de deliberation bien important. Tous les ministres, excepte +M. de Montmorin, insisterent sur la necessite d'accepter l'acte +constitutionnel dans son entier. Ce fut aussi l'avis du prince de +Kaunitz. Malouet desirait que le roi s'expliquat avec sincerite sur +les vices et les dangers qu'il remarquait dans la constitution. Mais +Duport et Barnave, alarmes de l'esprit qui regnait dans la societe +des Jacobins, et meme dans l'assemblee ou Robespierre les avait deja +denonces comme traitres a la patrie, et craignant de grands malheurs, +unirent leurs avis a ceux de la majorite des ministres et de M. de +Kaunitz. Ceux qui voulaient franchement maintenir la constitution, +conseillaient de ne point l'accepter purement et simplement; de ce +nombre etaient, comme je l'ai dit, MM. Montmorin et Malouet. Le roi +paraissait gouter leurs avis; et c'est une des plus grandes preuves de +la sincerite de l'infortune monarque." + +(_Memoires de madame Campan_, tome II, page 161.) + + + + +NOTE 2. + + +C'est madame Campan qui s'est chargee de nous apprendre que le roi +avait une correspondance secrete avec Coblentz. + +"Pendant que des courriers portaient les lettres confidentielles du +roi aux princes ses freres et aux princes etrangers, l'assemblee fit +inviter le roi a ecrire aux princes, pour les engager a rentrer en +France. Le roi chargea l'abbe de Montesquiou de lui faire la lettre +qu'il voulait envoyer. Cette lettre, parfaitement ecrite, d'un style +touchant et simple, analogue au caractere de Louis XVI, et remplie +d'argumens tres forts sur l'avantage de se rallier aux principes de +la constitution, me fut confiee par le roi, qui me chargea de lui en +faire une copie. + +"A cette epoque, M. Mor----, un des intendans de la maison de +Monsieur, obtint de l'assemblee un passeport pour se rendre pres du +prince, a raison d'un travail indispensable sur sa maison. La reine +le choisit pour porter cette lettre, elle voulut la lui remettre +elle-meme, et lui en fit connaitre le motif. Le choix de ce courrier +m'etonnait: la reine m'assura qu'il etait parfait; qu'elle comptait +meme sur son indiscretion, et qu'il etait seulement essentiel que +l'on eut connaissance de la lettre du roi a ses freres. _Les princes +etaient sans doute prevenus par la correspondance particuliere_. +Monsieur montra cependant quelque surprise; et le messager revint plus +afflige que satisfait d'une semblable marque de confiance qui pensa +lui couter la vie pendant les annees de terreur." + +(_Memoires de madame Campan_, tome II, page 172. ) + + + + +NOTE 3. + + +_Lettre du roi a Louis-Stanislas-Xavier, prince francais, frere du +roi_. + + +Paris, le 11 novembre 1791. + +"Je vous ai ecrit, mon frere, le 16 octobre dernier, et vous avez +du ne pas douter de mes veritables sentimens. Je suis etonne que ma +lettre n'ait pas produit l'effet que je devais en attendre. Pour vous +rappeler a vos devoirs, j'ai employe tous les motifs qui doivent +le plus vous toucher. Votre absence est un pretexte pour tous les +malveillans, une sorte d'excuse pour tous les Francais trompes, qui +croient me servir en tenant la France entiere dans une inquietude et +une agitation qui font le tourment de ma vie. La revolution est finie, +la constitution est achevee. La France la veut, je la maintiendrai; +c'est de son affermissement que depend aujourd'hui le salut de la +monarchie. La constitution vous a donne des droits, elle y a mis une +condition que vous devez vous hater de remplir. Croyez-moi, mon frere, +repoussez les doutes qu'on voudrait vous donner sur ma liberte. Je +vais prouver, par un acte bien solennel, et dans une circonstance qui +vous interesse, que je puis agir librement. Prouvez-moi que vous etes +mon frere et Francais, en cedant a mes instances. Votre veritable +place est aupres de moi; votre interet, vos sentimens vous conseillent +egalement de venir la reprendre; je vous y invite, et s'il le faut, je +vous l'ordonne. + +"_Signe_ LOUIS." + + + + +_Reponse de Monsieur au roi_. + + +Coblentz, le 3 decembre 1791. + +"Sire, mon frere et seigneur, + +"Le comte de Vergennes m'a remis de la part de votre majeste une +lettre dont l'adresse, malgre mes noms de bapteme qui s'y trouvent, +est si peu la mienne, que j'ai pense la lui rendre sans l'ouvrir. +Cependant, sur son assertion positive qu'elle etait pour moi, je l'ai +ouverte, et le nom de frere que j'y ai trouve ne m'ayant plus laisse +de doute, je l'ai lue avec le respect que je dois a l'ecriture et au +seing de votre majeste. L'ordre qu'elle contient de me rendre aupres +de la personne de votre majeste n'est pas l'expression libre de sa +volonte; et mon honneur, mon devoir, ma tendresse meme, me defendent +egalement d'y obeir. Si votre majeste veut connaitre tous ces motifs +plus en detail, je la supplie de se rappeler ma lettre du 10 septembre +dernier. Je la supplie aussi de recevoir avec bonte l'hommage des +sentimens, aussi tendres que respectueux, avec lesquels je suis, sire, +etc., etc., etc." + + + + +_Lettre du roi a Charles-Philippe, prince francais, frere du roi_. + + +Paris, le 11 novembre 1591. + +"Vous avez surement connaissance du decret que l'assemblee nationale a +rendu relativement aux Francais eloignes de leur patrie; je ne crois +pas devoir y donner mon consentement, aimant a me persuader que +les moyens de douceur rempliront plus efficacement le but qu'on se +propose, et que reclame l'interet de l'etat. Les diverses demarches +que j'ai faites aupres de vous ne peuvent vous laisser aucun doute sur +mes intentions ni sur mes voeux. La tranquillite publique et mon repos +personnel sont interesses a votre retour. Vous ne pourriez prolonger +une conduite qui inquiete la France et qui m'afflige, sans manquer a +vos devoirs les plus essentiels. Epargnez-moi le regret de recourir a +des mesures severes contre vous; consultez votre veritable interet; +laissez-vous guider par l'attachement que vous devez a votre pays, +et cedez enfin au voeu des Francais et a celui de votre roi. Cette +demarche, de votre part, sera une preuve de vos sentimens pour moi, et +vous assurera la continuation de ceux que j'ai toujours eus pour vous. + +"_Signe_ LOUIS." + + + + +_Reponse de M. le comte d'Artois au roi_. + + +Coblentz, 3 decembre 1791. + +"Sire, mon frere et seigneur, + +" Le comte de Vergennes m'a remis hier une lettre qu'il m'a assure +m'avoir ete adressee par votre majeste. La suscription, qui me donne +un titre que je ne puis admettre, m'a fait croire que cette lettre +ne m'etait pas destinee; cependant ayant reconnu le cachet de votre +majeste, je l'ai ouverte, j'ai respecte l'ecriture et la signature de +mon roi; mais l'omission totale du nom de frere, et, plus que tout, +les decisions rappelees dans cette lettre, m'ont donne une nouvelle +preuve de la captivite morale et physique ou nos ennemis osent retenir +votre majeste. D'apres cet expose, votre majeste trouvera simple que, +fidele a mon devoir et aux lois de l'honneur, je n'obeisse pas a des +ordres evidemment arraches par la violence. + +"Au surplus, la lettre que j'ai eu l'honneur d'ecrire a votre majeste, +conjointement avec Monsieur, le 10 septembre dernier, contient les +sentimens, les principes et les resolutions dont je ne m'ecarterai +jamais; je m'y refere donc absolument: elle sera la base; de ma +conduite, et j'en renouvelle ici le serment. Je supplie votre majeste +de recevoir l'hommage des sentimens aussi tendres que respectueux, +avec lesquels je suis, sire, etc., etc., etc." + + + + +NOTE 4. + + +Le rapport de MM. Gallois et Gensonne est sans contredit le meilleur +historique du commencement des troubles dans la Vendee. L'origine de +ces troubles en est la partie la plus interessante, parce qu'elle +en fait connaitre les causes. J'ai donc cru necessaire de citer ce +rapport. Il me semble qu'il eclaircit l'une des parties les plus +curieuses de cette funeste histoire. + +_Rapport de MM. Gallois et Gensonne, commissaires civils envoyes dans +les departemens de la Vendee et des Deux-Sevres, en vertu des decrets +de l'assemblee constituante, fait a l'assemblee legislative le 6 +octobre 1791_. + +"Messieurs, l'assemblee nationale a decrete le 16 juillet dernier, sur +le rapport de son comite des recherches, que des commissaires civils +seraient envoyes dans le departement de la Vendee pour y prendre tous +les eclaircissemens qu'ils pourraient se procurer sur les causes +des derniers troubles de ce pays, et concourir avec les corps +administratifs au retablissement de la tranquillite publique. + +"Le 28 juillet nous avons ete charges de cette mission, et nous +sommes partis deux jours apres pour nous rendre a Fontenay-le-Comte, +chef-lieu de ce departement. + +"Apres avoir confere pendant quelques jours avec les administrateurs +du directoire sur la situation des choses et la disposition des +esprits; apres avoir arrete avec les trois corps administratifs +quelques mesures preliminaires pour le maintien de l'ordre public, +nous nous sommes determines a nous transporter dans les differens +districts qui composent ce departement, afin d'examiner ce qu'il y +avait de vrai ou de faux, de reel ou d'exagere dans les plaintes qui +nous etaient deja parvenues, afin de constater en un mot avec le plus +d'exactitude possible la situation de ce departement. + +"Nous l'avons parcouru presque dans toute son etendue, tantot pour y +prendre des renseignemens qui nous etaient necessaires, tantot pour y +maintenir la paix, prevenir les troubles publics, ou pour empecher les +violences dont quelques citoyens se croyaient menaces. + +"Nous avons entendu dans plusieurs directoires de districts toutes les +municipalites dont chacun d'eux est compose; nous avons ecoute avec la +plus grande attention tous les citoyens, qui avaient soit des faits a +nous communiquer, soit des vues a nous proposer; nous avons recueilli +avec soin, en les comparant, tous les details qui sont parvenus +a notre connaissance; mais comme nos informations ont ete plus +nombreuses que variees, comme partout les faits, les plaintes, les +observations ont ete semblables, nous allons vous presenter sous un +point de vue general et d'une maniere abregee mais exacte, le resultat +de cette foule de faits particuliers. + +"Nous croyons inutile de mettre sous vos yeux les details que nous +nous etions procures concernant les troubles anterieurs: ils ne +nous ont pas paru avoir une influence bien directe sur la situation +actuelle de ce departement; d'ailleurs la loi de l'amnistie ayant +arrete les progres de differentes procedures auxquelles ces troubles +avaient donne lieu, nous ne pourrions vous presenter sur ces objets +que des conjectures vagues et des resultats incertains. + +"L'epoque de la prestation du serment ecclesiastique a ete pour +le departement de la Vendee la premiere epoque de ses troubles: +jusqu'alors le peuple y avait joui de la plus grande tranquillite. +Eloigne du centre commun de toutes les actions et de toutes les +resistances, dispose par son caractere naturel a l'amour de la paix, +au sentiment de l'ordre, au respect de la loi, il recueillait les +bienfaits de la revolution sans en eprouver les orages. + +"Dans les campagnes, la difficulte des communications, la simplicite +d'une vie purement agricole, les lecons de l'enfance et des emblemes +religieux destines a fixer sans cesse nos regards, ont ouvert son ame +a une foule d'impressions superstitieuses que dans l'etat actuel des +choses nulle espece de lumiere ne peut ni detruire ni moderer. + +"Sa religion, c'est-a-dire la religion telle qu'il la concoit, est +devenue pour lui la plus forte et pour ainsi dire l'unique habitude +morale de sa vie; l'objet le plus essentiel qu'elle lui presente +est le culte des images; et le ministre de ce culte, celui que les +habitans des campagnes regardent comme le dispensateur des graces +celestes, qui peut, par la ferveur de ses prieres, adoucir +l'intemperie des saisons, et qui dispose du bonheur d'une vie future, +a bientot reuni en sa faveur les plus douces comme les plus vives +affections de leurs ames. + +"La constance du peuple de ce departement dans l'exercice de ses +actions religieuses, et la confiance illimitee dont y jouissent les +pretres auxquels il est habitue, sont un des principaux elemens des +troubles qui l'ont agite et qui peuvent l'agiter encore. + +"Il est aise de concevoir avec quelle activite des pretres, ou egares +ou factieux ont pu mettre a profit ces dispositions du peuple a +leur egard: on n'a rien neglige pour echauffer le zele, alarmer les +consciences, fortifier les caracteres faibles, soutenir les caracteres +decides; on a donne aux uns des inquietudes et des remords; on a donne +aux autres des esperances de bonheur et de salut; on a essaye sur +presque tous, avec succes, l'influence de la seduction et de la +crainte. + +"Plusieurs d'entre ces ecclesiastiques sont de bonne foi: ils +paraissent fortement penetres et des idees qu'ils repandent et des +sentimens qu'ils inspirent; d'autres sont accuses de couvrir du zele +de la religion des interets plus chers a leurs coeurs: ceux-ci ont une +activite politique qui s'accroit ou se modere selon les circonstances. + +"Une coalition puissante s'est formee entre l'ancien eveque de Lucon +et une partie de l'ancien clerge de son diocese: on a arrete un plan +d'opposition a l'execution des decrets qui devaient se realiser dans +toutes les paroisses. Des mandemens, des ecrits incendiaires envoyes +de Paris ont ete adresses a tous les cures pour les fortifier dans +leur resolution ou les engager dans une confederation qu'on supposait +generale. Une lettre circulaire de M. Beauregard, grand-vicaire de M. +de Merci, ci-devant eveque de Lucon, deposee au greffe du tribunal +de Fontenay, et que cet ecclesiastique a reconnue lors de son +interrogatoire, fixera votre opinion, Messieurs, d'une maniere exacte, +et sur le secret de cette coalition, et sur la marche tres habilement +combinee de ceux qui l'ont formee. La voici: + + +_Lettre datee de Lucon, du 31 mai 1791, sous enveloppe, a l'adresse du +cure de la Reorthe_. + +"Un decret de l'assemblee nationale, Monsieur, en date du 7 mai, +accorde aux ecclesiastiques qu'elle a pretendu destituer pour refus +du serment, l'usage des eglises paroissiales pour y dire la messe +seulement; le meme decret autorise les catholiques romains, ainsi que +tous les non-conformistes, a s'assembler pour l'exercice de leur culte +religieux dans le lieu qu'ils auront choisi a cet effet, a la charge +que dans les instructions publiques il ne sera rien dit contre la +constitution civile du clerge. + +"La liberte accordee aux pasteurs legitimes par le premier article de +ce decret doit etre regardee comme un piege d'autant plus dangereux +que les fideles ne trouveraient dans les eglises dont les intrus se +sont empares, d'autres instructions que celles de leurs faux pasteurs; +qu'ils ne pourraient y recevoir des sacremens que de leurs mains, +et qu'ainsi ils auraient avec ces pasteurs schismatiques une +communication que les lois de l'Eglise interdisent. Pour eviter +un aussi grand mal, messieurs les cures sentiront la necessite de +s'assurer au plus tot d'un lieu ou ils puissent, en vertu du second +article de ce decret, exercer leurs fonctions et reunir leurs fideles +paroissiens, des que leur pretendu successeur se sera empare de leur +eglise; sans cette precaution, les catholiques, dans la crainte d'etre +prives de la messe et des offices divins, appeles par la voix des faux +pasteurs, seraient bientot engages a communiquer avec eux, et exposes +aux risques d'une seduction presque inevitable. + +"Dans les paroisses ou il y a peu de proprietaires aises, il sera sans +doute difficile de trouver un local convenable, de se procurer des +vases sacres et des ornemens; alors une simple grange, un autel +portatif, une chasuble d'indienne ou de quelque autre etoffe commune, +des vases d'etain, suffiront, dans ce cas de necessite, pour celebrer +les saints mysteres et l'office divin. + +"Cette simplicite, cette pauvrete, en nous rappelant les premiers +siecles de l'Eglise et le berceau de notre sainte religion, peut etre +un puissant moyen pour exciter le zele des ministres et la ferveur des +fideles. Les premiers chretiens n'avaient d'autres temples que leurs +maisons; c'est la que se reunissaient les pasteurs et le troupeau pour +y celebrer les saints mysteres, entendre la parole de Dieu et chanter +les louanges du Seigneur. Dans les persecutions dont l'Eglise fut +affligee, forces d'abandonner leurs basiliques, on en vit se retirer +dans les cavernes et jusque dans les tombeaux; et ces temps d'epreuves +furent pour les vrais fideles l'epoque de la plus grande ferveur. +Il est bien peu de paroisses ou messieurs les cures ne puissent se +procurer un local et des ornemens tels que je viens de les depeindre; +et, en attendant qu'ils se soient pourvus des choses necessaires; ceux +de leurs voisins qui ne seront pas deplaces pourront les aider de +ce qui sera dans leur eglise a leur disposition. Nous pourrons +incessamment fournir des pierres sacrees a ceux qui en auront besoin, +et des a present nous pouvons faire consacrer les calices ou les vases +qui en tiendront lieu. + +"M. l'eveque de Lucon, dans des avis particuliers qu'il nous a +transmis pour servir de supplement a l'instruction de M. l'eveque +de Langres, et qui seront egalement communiques dans les differens +dioceses, propose a messieurs les cures: + +"1. De tenir un double registre ou seront inscrits les actes de +bapteme, mariage et sepulture des catholiques de la paroisse: un de +ces registres restera entre leurs mains; l'autre sera par eux depose +tous les ans entre les mains d'une personne de confiance. + +"2. Independamment de ce registre, messieurs les cures en tiendront, +un autre, double aussi, ou seront inscrits les actes de dispenses, +concernant les mariages, qu'ils auront accordees en vertu des pouvoirs +qui leur seront donnes par l'article 18 de l'instruction: ces actes +seront signes de deux temoins surs et fideles, et, pour leur donner +plus d'authenticite, les registres destines a les inscrire seront +approuves, cotes et paraphes par M. l'eveque, ou, en son absence, par +un de ses vicaires generaux; un double de ce registre sera remis, +comme il est dit ci-dessus, a une personne de confiance. + +"3. Messieurs les cures attendront, s'il est possible, pour se retirer +de leur eglise et de leur presbytere, que leur pretendu successeur +leur ait notifie l'acte de sa nomination et institution, et ils +protesteront contre tout ce qui serait fait en consequence. + +"4. Ils dresseront en secret un proces-verbal de l'installation du +pretendu cure, et de l'invasion par lui faite de l'eglise paroissiale +et du presbytere: dans ce proces-verbal, dont je joins ici le modele, +ils protesteront formellement contre tous les actes de juridiction +qu'il voudrait exercer comme cure de la paroisse; et pour donner a cet +acte toute l'authenticite possible, il sera signe par le cure, son +vicaire, s'il y en a un, et un pretre voisin, et meme par deux ou +trois laics pieux et discrets, en prenant neanmoins toutes les +precautions pour ne pas compromettre le secret. + +"5. Ceux de messieurs les cures dont les paroisses seraient declarees +supprimees sans l'intervention de l'eveque legitime, useront des memes +moyens; ils se regarderont toujours comme seuls legitimes pasteurs +de leurs paroisses; et s'il leur etait absolument impossible d'y +demeurer, ils tacheront de se procurer un logement dans le voisinage +et a la portee de pourvoir aux besoins spirituels de leurs +paroissiens, et ils auront grand soin de les prevenir et de les +instruire de leurs devoirs a cet egard. + +"6. Si la puissance civile s'oppose a ce que les fideles catholiques +aient un cimetiere commun, ou si les parens des defunts montrent +une trop grande repugnance a ce qu'ils soient enterres dans un lieu +particulier, quoique beni specialement, comme il est dit article 19 +de l'instruction, apres que le pasteur legitime ou l'un de ses +representans aura fait a la maison les prieres prescrites par le +rituel et aura dresse l'acte mortuaire, qui sera signe par les parens, +on pourra porter le corps du defunt a la porte de l'eglise, et les +parens pourront l'accompagner; mais ils seront avertis de se retirer +au moment ou le cure et les vicaires intrus viendraient faire la levee +du corps, pour ne pas participer aux ceremonies et aux prieres de ces +pretres schismatiques. + +"7. Dans les actes, lorsque l'on contestera aux cures remplaces leur +titre de cure, il signeront ces actes de leur nom de bapteme et de +famille, sans prendre aucune qualite. + +"Je vous prie, Monsieur, et ceux de messieurs vos confreres a qui vous +croirez devoir communiquer ma lettre, de vouloir bien nous informer +du moment de votre remplacement, s'il y a lieu, de l'installation +de votre pretendu successeur et de ses circonstances les plus +remarquables, des dispositions de vos paroissiens a cet egard, des +moyens que vous croirez devoir prendre pour le service de votre +paroisse et de votre demeure, si vous etes absolument force d'en +sortir. Vous ne doutez surement pas que tous ces details ne nous +interessent bien vivement; vos peines sont les notres, et notre voeu +le plus ardent serait de pouvoir, en les partageant, en adoucir +l'amertume. + +"J'ai l'honneur d'etre, avec un respectueux et inviolable attachement, +votre tres humble et tres obeissant serviteur." + +"Ces manoeuvres ont ete puissamment secondees par des missionnaires +etablis dans le bourg de Saint-Laurent, district de Montaigu; c'est +meme a l'activite de leur zele, a leurs sourdes menees, a leurs +infatigables et secretes predications, que nous croyons devoir +principalement attribuer la disposition d'une tres grande partie du +peuple dans la presque totalite du departement de la Vendee et dans +le district de Chatillon, departement des Deux-Sevres: il importe +essentiellement de fixer l'attention de l'assemblee nationale sur la +conduite de ces missionnaires et l'esprit de leur institution. + +"Cet etablissement fut fonde, il y a environ soixante ans, pour une +societe de pretres seculiers vivant d'aumones, et destines, en qualite +de missionnaires, a la predication. Ces missionnaires, qui ont acquis +la confiance du peuple en distribuant avec art des chapelets, des +medailles et des indulgences, et en placant sur les chemins de toute +cette partie de la France des calvaires de toutes les formes; ces +missionnaires sont devenus depuis assez nombreux pour former de +nouveaux etablissemens dans d'autres parties du royaume. On les trouve +dans les ci-devant provinces de Poitou, d'Anjou, de Bretagne et +d'Aunis, voues avec la meme activite au succes, et en quelque sorte a +l'eternelle duree de cette espece de pratiques religieuses, devenues, +par leurs soins assidus, l'unique religion du peuple. Le bourg de +Saint-Laurent est leur chef-lieu; ils y ont bati recemment une vaste +et belle maison conventuelle, et y ont acquis, dit-on, d'autres +proprietes territoriales. + +"Cette congregation est liee par la nature et l'esprit de son +institution, a un etablissement de soeurs grises, fonde dans le meme +lieu, et connu sous le nom de _filles de la sagesse_. Consacrees dans +ce departement et dans plusieurs autres au service des pauvres, et +particulierement des hopitaux, elles sont pour ces missionnaires un +moyen tres actif de correspondance generale dans le royaume: la maison +de Saint-Laurent est devenue le lieu de leur retraite, lorsque la +ferveur intolerante de leur zele ou d'autres circonstances ont force +les administrateurs des hopitaux qu'elles desservaient a se passer de +leurs secours. + +"Pour determiner votre opinion sur la conduite de ces ardens +missionnaires et sur la morale religieuse qu'ils professent, il +suffira, Messieurs, de vous presenter un abrege sommaire des maximes +contenues dans differens manuscrits saisis chez eux par les, gardes +nationales d'Angers et de Cholet. + +"Ces manuscrits, rediges en forme d'instruction pour le peuple des +campagnes, etablissent en these qu'on ne peut s'adresser aux pretres +constitutionnels, qualifies d'intrus, pour l'administration des +sacremens; que tous ceux qui y participent, meme par leur seule +presence, sont coupables de peche mortel, et qu'il n'y a que +l'ignorance ou le defaut d'esprit qui puisse les excuser; que ceux +qui auront l'audace de se faire marier par les intrus ne seront pas +maries, et qu'ils attireront la malediction divine sur eux et sur +leurs enfans; que les choses s'arrangeront de maniere que la validite +des mariages faits par les anciens cures ne sera pas contestee, mais +qu'en attendant il faut se resoudre a tout; que si les enfans ne +passent point pour legitimes, ils le seront neanmoins; qu'au contraire +les enfans de ceux qui auront ete maries devant les intrus seront +vraiment _batards_, parce que Dieu n'aura point ratifie leur union, +et qu'il vaut mieux qu'un mariage soit nul devant les hommes que s'il +l'etait devait Dieu; qu'il ne faut point s'adresser aux nouveaux cures +pour les enterremens, et que si l'ancien cure ne peut pas les faire +sans exposer sa vie et sa liberte, il faut que les parens ou amis du +defunt les fassent eux-memes secretement. + +"On y observe que l'ancien cure aura soin de tenir un registre exact +pour y enregistrer ces differens actes; qu'a la verite il est possible +que les tribunaux civils n'y aient aucun egard, mais que c'est un +malheur auquel il faut se resoudre; que l'enregistrement civil est un +avantage precieux dont il faudra cependant se passer, parce qu'il vaut +mieux en etre prive que d'apostasier en s'adressant a un intrus. + +"Enfin on y exhorte tous les fideles a n'avoir aucune communication +avec l'intrus, aucune part a son intrusion; on y declare que les +officiers municipaux qui l'installeront seront apostats comme lui, et +qu'a l'instant meme les sacristains, chantres et sonneurs de cloches +doivent abdiquer leurs emplois. + +"Telle est, Messieurs, la doctrine absurde et seditieuse que +renferment ces manuscrits, et dont la voix publique accuse les +missionnaires de Saint-Laurent de s'etre rendus les plus ardens +propagateurs. + +"Ils furent denonces dans le temps au comite des recherches de +l'assemblee nationale, et le silence qu'on a garde a leur egard n'a +fait qu'ajouter a l'activite de leurs efforts et augmenter leur +funeste influence. + +"Nous avons cru indispensable de mettre sous vos yeux l'analyse +abregee des principes contenus dans ces ecrits, telle qu'elle est +exposee dans un arrete du departement de Maine-et-Loire, du 5 juin +1791, parce qu'il suffit de les comparer avec la lettre circulaire du +grand-vicaire du ci-devant eveque de Lucon, pour se convaincre qu'ils +tiennent a un systeme d'opposition general contre les decrets sur +l'organisation civile du clerge; et l'etat actuel de la majorite des +paroisses de ce departement ne presente que le developpement de ce +systeme et les principes de cette doctrine mis presque partout en +action. + +"Le remplacement trop tardif des cures a beaucoup contribue au succes +de cette coalition: ce retard a ete necessite d'abord par le refus de +M. Servant, qui, apres avoir ete nomme a l'eveche du departement et +avoir accepte cette place, a declare, le 10 avril, qu'il retirait +son acceptation. M. Rodrigue, eveque actuel du departement, que sa +moderation et sa fermete soutiennent presque seules sur un siege +environne d'orages et d'inquietudes, M. Rodrigue n'a pu etre nomme que +dans les premiers jours du mois de mai. A cette epoque, les actes de +resistance avaient ete calcules et determines sur un plan uniforme; +l'opposition etait ouverte et en pleine activite; les grands-vicaires +et les cures s'etaient rapproches et se tenaient fortement unis par le +meme lien; les jalousies, les rivalites, les querelles de l'ancienne +hierarchie ecclesiastique avaient eu le temps de disparaitre, et tous +les interets etaient venus se reunir dans un interet commun. + +"Le remplacement n'a pu s'effectuer qu'en partie; la tres grande +majorite des anciens fonctionnaires publics ecclesiastiques existe +encore dans les paroisses, revetue de ses anciennes fonctions; les +dernieres nominations n'ont eu presque aucun succes; et les sujets +nouvellement elus, effrayes par la perspective des contradictions et +des desagremens sans nombre que leur nomination leur prepare, n'y +repondent que par des refus. + +"Cette division des pretres assermentes et non assermentes a etabli +une veritable scission dans le peuple de leurs paroisses; les familles +y sont divisees; on a vu et l'on voit chaque jour des femmes se +separer de leurs maris, des enfans abandonner leurs peres; l'etat des +citoyens n'est le plus souvent constate que sur des feuilles volantes +et le particulier qui les recoit, n'etant revetu d'aucun caractere +public, ne peut donner a ce genre de preuve une authenticite legale. + +"Les municipalites se sont desorganisees, et le plus grand nombre +d'entre elles pour ne pas concourir au deplacement des cures non +assermentes. + +"Une grande partie des citoyens a renonce au service de la garde +nationale, et celle qui reste ne pourrait etre employee sans dangers +dans tous les mouvemens qui auraient pour principe ou pour objet des +actes concernant la religion, parce que le peuple verrait alors dans +les gardes nationales non les instrumens impassibles de la loi, mais +les agens d'un parti contraire au sien. + +"Dans plusieurs parties du departement, un administrateur, un juge, un +membre du corps electoral, sont vus avec aversion par le peuple, parce +qu'ils concourent a l'execution de la loi relative aux fonctionnaires +ecclesiastiques. + +"Cette disposition des esprits est d'autant plus deplorable, que les +moyens d'instruction deviennent chaque jour plus ou moins difficiles. +Le peuple, qui confond les lois generales de l'etat et les reglemens +particuliers pour l'organisation civile du clerge, en fait la lecture +et en rend la publication inutile. + +"Les mecontens, les hommes qui n'aiment pas le nouveau regime, et ceux +qui dans le nouveau regime n'aiment pas les lois relatives au clerge, +entretiennent avec soin cette aversion du peuple, fortifient par +tous les moyens qui sont en leur pouvoir le credit des pretres non +assermentes, et affaiblissent le credit des autres; l'indigent +n'obtient de secours, l'artisan ne peut esperer l'emploi de ses talens +et de son industrie, qu'autant qu'il s'engage a ne pas aller a la +messe du pretre assermente; et c'est par ce concours de confiance +dans les anciens pretres d'une part, et de menaces et de seduction +de l'autre, qu'en ce moment les eglises desservies par les pretres +assermentes sont desertes, et que l'on court en foule dans celles ou, +par defaut de sujets, les remplacemens n'ont pu s'effectuer encore. + +"Rien n'est plus commun que de voir dans les paroisses de cinq a six +cents personnes, dix ou douze seulement aller a la messe du pretre +assermente; la proportion est la meme dans tous les lieux du +departement; les jours de dimanche et de fete, on voit des villages +et des bourgs entiers dont les habitans desertent leurs foyers pour +aller, a une et quelquefois deux lieues, entendre la messe d'un pretre +non assermente. Ces deplacemens habituels nous ont paru la cause la +plus puissante de la fermentation, tantot sourde, tantot ouverte, +qui existe dans la presque totalite des paroisses desservies par les +pretres assermentes: on concoit aisement qu'une multitude d'individus +qui se croient obliges par leur conscience d'aller au loin chercher +les secours spirituels qui leur conviennent, doivent voir avec +aversion, lorsqu'ils rentrent chez eux excedes de fatigue, les cinq ou +six personnes qui trouvent a leur portee le pretre de leur choix: ils +considerent avec envie et traitent avec durete, souvent meme avec +violence, des hommes qui leur paraissent avoir un privilege exclusif +en matiere de religion. La comparaison qu'ils font entre la facilite +qu'ils avaient autrefois de trouver a cote d'eux des pretres qui +avaient leur confiance, et l'embarras, la fatigue et la perte de +temps qu'occasionnent ces courses repetees, diminue beaucoup leur +attachement pour la constitution, a qui ils attribuent tous ces +desagremens de leur situation nouvelle. + +"C'est a cette cause generale, plus active peut-etre en ce moment que +la provocation secrete des pretres non assermentes, que nous croyons +devoir attribuer surtout l'etat de discorde interieure ou nous avons +trouve la plus grande partie des paroisses: de departement desservies +par les pretres assermentes. + +"Plusieurs d'entre elles nous ont presente, ainsi qu'aux corps +administratifs, des petitions tendant a etre autorisees a louer des +edifices particuliers pour l'usage de leur culte religieux, mais +comme ces petitions, que nous savions etre provoquees avec le +plus d'activite par des personnes qui ne les signaient pas, nous +paraissaient tenir a un systeme plus general et plus secret, nous +n'avons pas cru devoir statuer sur une separation religieuse que +nous croyions a cette epoque, et vu la situation de ce departement, +renfermer tous les caracteres d'une scission civile entre les +citoyens. Nous avons pense et dit publiquement que c'etait a vous, +messieurs, a determiner d'une maniere precise comment et par quel +concours d'influences morales, de lois et de moyens d'execution, +l'exercice de la liberte d'opinions religieuses doit, sur cet +objet, dans les circonstances actuelles, s'allier au maintien de la +tranquillite publique. + +"On sera surpris sans doute que les pretres non assermentes qui +demeurent dans les anciennes paroisses, ne profitent pas de la liberte +que leur donne la loi d'aller dire la messe dans l'eglise desservie +par le nouveau cure, et ne s'empressent pas, en usant de cette +faculte, d'epargner a leurs anciens paroissiens, a des hommes qui leur +sont restes attaches, la perte de temps et les embarras de ces courses +nombreuses et forcees. Pour expliquer cette conduite en apparence si +extraordinaire, il importe de se rappeler qu'une des choses qui ont +ete le plus fortement recommandees aux pretres non assermentes par les +hommes habiles qui ont dirige cette grande entreprise de religion, est +de s'abstenir de toute communication avec les pretres qu'ils appellent +intrus et usurpateurs, de peur que le peuple, qui n'est frappe que +des signes sensibles, ne s'habituat enfin a ne voir aucune difference +entre des pretres qui feraient dans la meme eglise l'exercice du meme +culte. + +"Malheureusement cette division religieuse a produit une separation +politique entre les citoyens, et cette separation se fortifie encore +par la denomination attribuee a chacun des deux partis; le tres petit +nombre de personnes qui vont dans l'eglise des pretres assermentes, +s'appellent et sont appelees _patriotes_; ceux qui vont dans +l'eglise des pretres non assermentes sont appeles et s'appellent +_aristocrates_. Ainsi, pour ces pauvres habitans des campagnes, +l'amour ou la haine de leur patrie consiste aujourd'hui, non point a +obeir aux lois, a respecter les autorites legitimes, mais a aller a la +messe du pretre assermente; la seduction, l'ignorance et le prejuge +ont jete a cet egard de si profondes racines, que nous avons eu +beaucoup de peine a leur faire entendre que la constitution de +l'etat n'etait point la constitution civile du clerge; que la loi ne +tyrannisait point les consciences; que chacun etait le maitre d'aller +a la messe qui lui convenait davantage, et vers le pretre qui avait le +plus sa confiance; qu'ils etaient tous egaux aux yeux de la loi, et +qu'elle ne leur imposait a cet egard d'autre obligation que de vivre +en paix et de supporter mutuellement la difference de leurs opinions +religieuses. Nous n'avons rien neglige pour effacer de leur esprit et +faire disparaitre des discours du peuple des campagnes cette absurde +denomination, et nous nous en sommes occupes avec d'autant plus +d'activite, qu'il nous etait aise de calculer a cette epoque toutes +les consequences d'une telle demarcation, dans un departement ou ces +pretendus _aristocrates_ forment plus des deux tiers de la population. + +"Tel est, messieurs, le resultat des faits qui sont parvenus a notre +connaissance dans le departement de la Vendee, et des reflexions +auxquelles ces faits ont donne lieu. + +"Nous avons pris sur cet objet toutes les mesures qui etaient en notre +pouvoir, soit pour maintenir la tranquillite generale, soit pour +prevenir ou pour reprimer les attentats contre l'ordre public; organes +de la loi, nous avons fait partout entendre son langage. En meme temps +que nous etablissions des moyens d'ordre et de surete, nous nous +occupions a expliquer ou eclaircir devant les corps administratifs, +les tribunaux ou les particuliers, les difficultes qui naissent soit +dans l'intelligence des decrets, soit dans leur mode d'execution; nous +avons invite les corps administratifs et les tribunaux a redoubler de +vigilance et de zele dans l'execution des lois qui protegent la surete +des personnes et la propriete des biens, a user en un mot, avec la +fermete qui est un de leurs premiers devoirs, de l'autorite que la loi +leur a conferee; nous avons distribue une partie de la force publique +qui etait a notre requisition dans les lieux ou l'on nous annoncait +des perils plus graves ou plus imminens; nous nous sommes transportes +dans tous les lieux aux premieres annonces de trouble; nous avons +constate l'etat des choses avec plus de calme et de reflexion, et +apres avoir, soit par des paroles de paix et de consolation soit par +la ferme et juste expression de la loi, calme ce desordre momentane +des volontes particulieres, nous avons cru que la seule presence de +la force publique suffirait. C'est a vous, messieurs, et a vous +seulement, qu'il appartient de prendre des mesures veritablement +efficaces sur un objet qui, par les rapports ou on l'a mis avec la +constitution de l'etat, exerce en ce moment sur cette constitution une +influence beaucoup plus grande que ne pourraient le faire croire +les premieres et plus simples notions de la raison, separee de +l'experience des faits. + +"Dans toutes nos operations relatives a la distribution de la force +publique, nous avons ete secondes de la maniere la plus active par un +officier-general bien connu par son patriotisme et ses lumieres. A +peine instruit de notre arrivee dans le departement, M. Dumouriez est +venu s'associer a nos travaux et concourir avec nous au maintien de la +paix publique; nous allions etre totalement depourvus de troupes de +ligne dans un moment ou nous avions lieu de croire qu'elles nous +etaient plus que jamais necessaires; c'est au zele, c'est a l'activite +de M. Dumouriez que nous avons du sur-le-champ un secours qui, vu le +retard de l'organisation de la gendarmerie nationale, etait en quelque +sorte l'unique garant de la tranquillite du pays. + +"Nous venions, Messieurs, de terminer notre mission dans ce +departement de la Vendee, lorsque le decret de l'assemblee nationale +du 8 aout, qui, sur la demande des administrateurs du departement des +Deux-Sevres, nous autorisait a nous transporter dans le district de +Chatillon, nous est parvenu, ainsi qu'au directoire de ce departement. + +"On nous avait annonce, a notre arrivee a Fontenay-le-Comte, que +ce district etait dans le meme etat de trouble religieux que le +departement de la Vendee. Quelques jours avant la reception de notre +decret de commission, plusieurs citoyens, electeurs et fonctionnaires +publics de ce district, vinrent faire au directoire du departement +des Deux-Sevres une denonciation par ecrit sur les troubles qu'ils +disaient exister en differentes paroisses; ils annoncerent qu'une +insurrection etait pres d'eclater: le moyen qui leur paraissait le +plus sur et le plus prompt, et qu'ils proposerent avec beaucoup de +force, etait de faire sortir du district, dans trois jours, tous +les cures non assermentes et remplaces, et tous les vicaires non +assermentes. Le directoire, apres avoir long-temps repugne a adopter +une mesure qui lui paraissait contraire aux principes de l'exacte +justice, crut enfin que le caractere public des denonciateurs +suffisait pour constater et la realite du mal et la pressante +necessite du remede. Un arrete fut pris en consequence le 5 septembre; +et le directoire, en ordonnant a tous les ecclesiastiques de sortir du +district dans trois jours, les invita a se rendre dans le meme delai a +Niort, chef-lieu du departement, leur _assurant qu'ils y trouveraient +toute protection et surete pour leurs personnes_. + +"L'arrete etait deja imprime et allait etre mis a execution, lorsque +le directoire recut une expedition du decret de commission qu'il +avait sollicite; a l'instant il prit un nouvel arrete par lequel il +suspendait l'execution du premier, et abandonnait a notre prudence le +soin de le confirmer, modifier ou supprimer. + +"Deux administrateurs du directoire furent, par le meme arrete, nommes +commissaires pour nous faire part de tout ce qui s'etait passe, se +transporter a Chatillon, et y prendre, de concert avec nous, toutes +les mesures que nous croirions necessaires. + +"Arrives a Chatillon, nous fimes rassembler les cinquante-six +municipalites dont ce district est compose; elles furent +successivement appelees dans la salle du directoire. Nous consultames +chacune d'elles sur l'etat de sa paroisse: toutes les municipalites +enoncaient le meme voeu; celles dont les cures avaient ete remplaces +nous demandaient le retour de ces pretres; celles dont les cures non +assermentes etaient encore en fonctions, nous demandaient de les +conserver. Il est encore un autre point sur le quel tous ces habitans +des campagnes se reunissaient: c'est la liberte des opinions +religieuses, qu'on leur avait, disaient-ils, accordee, et dont ils +desiraient jouir. Le meme jour et le jour suivant, les campagnes +voisines nous envoyerent de nombreuses deputations de leurs habitans +pour reiterer la meme priere. "Nous ne sollicitons d'autre grace, nous +disaient-ils unanimement, que d'avoir des pretres en qui nous ayons +confiance." Plusieurs d'entre eux attachaient meme un si grand prix +a cette faveur, qu'ils nous assuraient qu'ils paieraient volontiers, +pour l'obtenir, le double de leur imposition. + +"La tres grande majorite des fonctionnaires publics ecclesiastiques +de ce district n'a pas prete serment; et tandis que leurs eglises +suffisent a peine a l'affluence des citoyens, les eglises des pretres +assermentes sont presque desertes. A cet egard, l'etat de ce district +nous a paru le meme que celui du departement de la Vendee: la, +comme ailleurs, nous avons trouve la denomination de _patriotes_ et +_d'aristocrates_ completement etablie parmi le peuple, dans le meme +sens, et peut-etre d'une maniere plus generale. La disposition des +esprits en faveur des pretres non assermentes nous a paru encore plus +prononcee que dans le departement de la Vendee; l'attachement qu'on a +pour eux, la confiance qu'on leur a vouee, ont tous les caracteres du +sentiment le plus vif et le plus profond; dans quelques-unes de ces +paroisses, des pretres assermentes ou des citoyens attaches a ces +pretres avaient ete exposes a des menaces et a des insultes, et +quoique la comme ailleurs ces violences nous aient paru quelquefois +exagerees, nous nous sommes assures (et le simple expose de la +disposition des esprits suffit pour en convaincre) que la plupart des +plaintes etaient fondees sur des droits bien constans. + +"En meme temps que nous recommandions aux juges et aux administrateurs +la plus grande vigilance sur cet objet, nous ne negligions rien de +ce qui pouvait inspirer au peuple des idees et des sentimens plus +conformes au respect de la loi et au droit de la liberte individuelle. + +Nous devons vous dire, messieurs, que ces memes hommes, qu'on nous +avait peints comme des furieux, sourds a toute espece de raison, nous +ont quittes l'ame remplie de paix et de bonheur, lorsque nous leur +avons fait entendre qu'il etait dans les principes de la constitution +nouvelle de respecter la liberte des consciences; ils etaient penetres +de repentir et d'affliction pour les fautes que quelques-uns d'entre +eux avaient pu commettre; ils nous ont promis, avec attendrissement, +de suivre les conseils que nous leurs donnions, de vivre en paix, +malgre la difference de leurs opinions religieuses, et de respecter +le fonctionnaire public etabli par la loi. On les entendait, en s'en +allant, se feliciter de nous avoir vus, se repeter les uns aux autres +tout ce que nous leur avions dit, et se fortifier mutuellement dans +leurs resolutions de paix et de bonne intelligence. + +"Le meme jour on vint nous annoncer que plusieurs de ces habitans +de campagne, de retour chez eux, avaient affiche des placards, par +lesquels ils declaraient que chacun d'eux s'engageait a denoncer et a +faire arreter la premiere personne qui nuirait a une autre, et surtout +aux pretres assermentes. + +"Nous devons vous faire remarquer que dans ce meme district, trouble +depuis long-temps par la difference des opinions religieuses, les +impositions arrierees de 1789 et de 1790, montant a 700,000 livres, +ont ete presque entierement payees: nous en avons acquis la preuve au +directoire du district. + +"Apres avoir observe avec soin l'etat des esprits et la situation des +choses, nous pensames que l'arrete du directoire ne devait pas etre +mis a execution, et les commissaires du departement, ainsi que les +administrateurs du directoire de Chatillon, furent du meme avis. + +"Mettant a l'ecart tous les motifs de determination que nous pouvions +tirer et des choses et des personnes, nous avions examine si la mesure +adoptee par le directoire etait d'abord juste dans sa nature, ensuite +si elle serait efficace dans l'execution. + +"Nous crumes que des pretres qui ont ete remplaces ne peuvent pas +etre consideres comme en etat de revolte contre la loi, parce qu'ils +continuent a demeurer dans un lieu de leurs anciennes fonctions, +surtout lorsque parmi ces pretres il en est qui, de notoriete +publique, se bornent a vivre en hommes charitables et paisibles, loin +de toute discussion publique et privee; nous crumes qu'aux yeux de la +loi on ne peut etre en etat de revolte qu'en s'y mettant soi-meme par +des faits precis, certains et constates; nous crumes enfin que les +actes de provocation contre les lois relatives au clerge et contre +toutes les lois du royaume, doivent, ainsi que tous les autres delits, +etre punis par les formes legales. + +"Examinant ensuite l'efficacite de cette mesure, nous vimes que si les +fideles n'ont pas de confiance dans les pretres assermentes, ce n'est +pas un moyen de leur en inspirer davantage que d'eloigner de cette +maniere les pretres de leur choix; nous vimes que dans les districts +ou la tres grande majorite des pretres non assermentes continuent +l'exercice de leurs fonctions, d'apres la permission de la loi, +jusqu'a l'epoque du remplacement, ce ne serait pas certainement, dans +un tel systeme de repression, diminuer le mal que d'eloigner un si +petit nombre d'individus, lorsqu'on est oblige d'en laisser dans les +memes lieux un tres grand nombre dont les opinions sont les memes. + +"Voila, messieurs, quelques-unes des idees qui ont dirige notre +conduite dans cette circonstance, independamment de toutes les raisons +de localite qui seules auraient pu nous obliger a suivre cette marche: +telle etait en effet la disposition des esprits, que l'execution de +cet arrete fut infailliblement devenue dans ces lieux le signal d'une +guerre civile. + +"Le directoire du departement des Deux-Sevres, instruit d'abord par +ses commissaires, ensuite par nous, de tout ce que nous avions fait a +cet egard, a bien voulu nous offrir l'expression de sa reconnaissance, +par un arrete du 19 du mois dernier. + +"Nous ajouterons, quant a cette mesure d'eloignement des pretres non +assermentes qui ont ete remplaces, qu'elle nous a ete constamment +proposee par la presque unanimite des citoyens du departement de +la Vendee, qui sont attaches aux pretres assermentes, citoyens qui +forment eux-memes, comme vous l'avez deja vu, la plus petite portion +des habitans: en vous transmettant ce voeu, nous ne faisons que nous +acquitter d'un depot qui nous a ete confie. + +"Nous ne vous laisserons pas ignorer non plus que quelques-uns des +pretres assermentes que nous avons vus, ont ete d'un avis contraire; +l'un d'eux, dans une lettre qu'il nous a adressee le 12 septembre, +en nous indiquant les memes causes des troubles, en nous parlant des +desagremens auxquels il est chaque jour expose, nous fait observer +que le seul moyen de remedier a tous ces maux est (ce sont ses +expressions) "de menager l'opinion du peuple, dont il faut guerir +les prejuges avec le remede de la lenteur et de la prudence; car, +ajoute-t-il, il faut prevenir toute guerre a l'occasion de la +religion, dont les plaies saignent encore... Il est a craindre que les +mesures rigoureuses, necessaires dans les circonstances contre les +perturbateurs du repos public, ne paraissent plutot une persecution +qu'un chatiment inflige par la loi... Quelle prudence ne faut-il pas +employer! La douceur, l'instruction, sont les armes de la verite!" + +"Tel est, messieurs, le resultat general des details que nous avons +recueillis, et des observations que nous avons faites dans le cours +de la mission qui nous a ete confiee. La plus douce recompense de nos +travaux serait de vous avoir facilite les moyens d'etablir sur des +bases solides la tranquillite de ces departemens, et d'avoir repondu +par l'activite de notre zele a la confiance dont nous avons ete +honores." + + + + +NOTE 5. + + +J'ai deja eu l'occasion de revenir plusieurs fois sur les dispositions +de Leopold, de Louis XVI et des emigres; je vais citer plusieurs +extraits qui les feront connaitre de la maniere la plus certaine. +Bouille, qui etait a l'etranger, et que sa reputation et ses talens +avaient fait rechercher par les souverains, a pu mieux que personne +connaitre les sentimens des diverses cours; et il ne peut etre suspect +dans son temoignage. Voici la maniere dont il s'exprime en divers +endroits de ses Memoires: + +"On pourra juger, par cette lettre, que le roi de Suede etait +tres-incertain sur les veritables projets de l'empereur et de ses +co-allies, qui devaient etre alors de ne plus se meler des affaires de +France. Sans doute, l'imperatrice en etait instruite, mais elle ne les +lui avait pas communiques. Je savais que dans ce moment elle employait +toute son influence sur l'empereur et le roi de Prusse, pour les +engager a declarer la guerre a la France. Elle avait meme ecrit +une lettre tres-forte au premier de ces souverains, ou elle lui +representait que le roi de Prusse, pour une simple impolitesse qu'on +avait faite a sa soeur, avait fait entrer une armee en Hollande, +tandis que lui-meme souffrait les insultes et les affronts qu'on +prodiguait a la reine de France, la degradation de son rang et de sa +dignite, et l'aneantissement du trone d'un roi son beau-frere et +son allie. L'imperatrice agissait avec la meme force vis-a-vis de +l'Espagne, qui avait adopte des principes pacifiques. Cependant +l'empereur, apres l'acceptation de la constitution par le roi, avait +recu de nouveau l'ambassadeur de France, auquel il avait defendu +precedemment de paraitre a sa cour. Il fut meme le premier a admettre +dans ses ports le pavillon national. Les cours de Madrid, de +Petersbourg et de Stockholm, furent les seules, a cette epoque, qui +retirerent leurs ambassadeurs de Paris. Toutes ces circonstances +servent donc a prouver que les vues de Leopold etaient dirigees vers +la paix, et qu'elles etaient le fruit de l'influence de Louis XVI et +de la reine." + +(_Memoires de Bouille_, page 314.) + + +Ailleurs Bouille dit encore: + +"Cependant il s'ecoula plusieurs mois sans que j'apercusse aucune +suite aux projets que l'empereur avait eus d'assembler des armees sur +la frontiere, de former un congres, et d'entamer une negociation avec +le gouvernement francais. Je presumai que le roi avait espere que +son acceptation de la nouvelle constitution lui rendrait sa liberte +personnelle, et retablirait le calme dans la nation, qu'une +negociation armee aurait pu troubler, et qu'il avait consequemment +engage l'empereur et les autres souverains ses allies a ne faire +aucune demarche qui put produire des hostilites qu'il avait +constamment cherche a eviter. Je fus confirme dans cette opinion par +la reticence de la cour d'Espagne, sur la proposition de fournir au +roi de Suede les quinze millions de livres tournois qu'elle s'etait +engagee a lui donner pour aider aux frais de son expedition. Ce prince +m'avait engage a en ecrire de sa part au ministre espagnol, dont je +ne recus que des reponses vagues. Je conseillai alors au roi de Suede +d'ouvrir un emprunt en Hollande, ou dans les villes libres maritimes +du Nord, sous la garantie de l'Espagne, dont cependant les +dispositions me parurent changees a l'egard de la France. + +"J'appris que l'anarchie augmentait chaque jour en France, ce qui +n'etait que trop prouve par la foule d'emigrans de tous les etats qui +se refugiaient sur les frontieres etrangeres. On les armait, on les +enregimentait sur les bords du Rhin, et l'on en formait une petite +armee qui menacait les provinces d'Alsace et de Lorraine. Ces +mesures reveillaient la fureur du peuple, et servaient les projets +destructeurs des jacobins et des anarchistes. Les emigres avaient meme +voulu faire une tentative sur Strasbourg, ou ils croyaient avoir des +intelligences assurees et des partisans qui leur en auraient livre les +portes. Le roi, qui en fut instruit, employa les ordres et meme les +prieres pour les arreter et pour les empecher d'exercer aucun acte +d'hostilite. Il envoya, a cet effet, aux princes ses freres, M. le +baron de Viomenil et le chevalier de Cogny, qui leur temoignerent, de +sa part, la desapprobation sur l'armement de la noblesse francaise, +auquel l'empereur mit tous les obstacles possibles, mais qui continua +d'avoir lieu." + +(_Ibid._, page 309.) + + +Enfin Bouille raconte, d'apres Leopold lui-meme, son projet de +congres: + +"Enfin, le 12 septembre, l'empereur Leopold me fit prevenir de passer +chez lui, et de lui porter le plan des dispositions qu'il m'avait +demande precedemment. Il me fit entrer dans son cabinet, et me dit +qu'il n'avait pas pu me parler plus tot de l'objet pour lequel il +m'avait fait venir, parce qu'il attendait des reponses de Russie, +d'Espagne, d'Angleterre et des principaux souverains de l'Italie; +qu'il les avait recues, qu'elles etaient conformes a ses intentions et +a ses projets, qu'il etait assure de leur assistance dans l'execution, +et de leur reunion, a l'exception cependant du cabinet de Saint-James, +qui avait declare vouloir garder la neutralite la plus scrupuleuse. Il +avait pris la resolution d'assembler un congres pour traiter avec le +gouvernement francais, non-seulement sur le redressement des griefs du +corps germanique dont les droits en Alsace et dans d'autres parties +des provinces frontieres avaient ete violes, mais en meme temps +sur les moyens de retablir l'ordre dans le royaume de France, dont +l'anarchie troublait la tranquillite de l'Europe entiere. Il m'ajouta +que cette negociation serait appuyee par des armees formidables, dont +la France serait environnee; qu'il esperait que ce moyen reussirait et +previendrait une guerre sanglante, derniere ressource qu'il voulait +employer. Je pris la liberte de demander a l'empereur s'il etait +instruit des veritables intentions du roi. Il les connaissait; il +savait que le prince repugnait a l'emploi des moyens violens. Il +me dit qu'il etait d'ailleurs informe que la charte de la nouvelle +constitution devait lui etre presentee sous peu de jours, et qu'il +jugeait que le roi ne pouvait se dispenser de l'accepter sans aucune +restriction, par les risques qu'il courait pour ses jours et ceux de +sa famille, s'il faisait la moindre difficulte, et s'il se permettait +la plus legere observation; mais que sa sanction, forcee dans la +circonstance, n'etait d'aucune importance, etant possible de revenir +sur tout ce qu'on aurait fait, et de donner a la France un bon +gouvernement qui satisfit les peuples, et qui laissat a l'autorite +royale une latitude de pouvoirs suffisans pour maintenir la +tranquillite au dedans, et pour assurer la paix au dehors. Il me +demanda le plan de disposition des armees, en m'assurant qu'il +l'examinerait a loisir. Il m'ajouta que je pouvais m'en retourner a +Mayence, ou le comte de Brown, qui devait commander ses troupes, et +qui etait alors dans les Pays-Bas, me ferait avertir, ainsi que le +prince de Hobenlohe, qui allait en Franconie, pour conferer ensemble, +quand il en serait temps. + +"Je jugeai que l'empereur ne s'etait arrete a ce plan pacifique et +extremement raisonnable, depuis la conference de Pilnitz, qu'apres +avoir consulte Louis XVI, dont le voeu avait ete constamment pour un +arrangement et pour employer la voie des negociations plutot que le +moyen violent des armes." + +(_Ibid._, page 299.) + + + + +NOTE 6. + + +Voici comment ce fait est rapporte par Bertrand de Molleville: + +"Je rendis compte le meme jour au conseil de la visite que le duc +d'Orleans m'avait faite, et de notre conversation. Le roi se determina +a le recevoir, et eut avec lui le lendemain un entretien de plus d'une +demi-heure, dont Sa Majeste nous parut avoir ete tres-contente. "Je +crois, comme vous, me dit le roi, qu'il revient de tres bonne foi, et +qu'il fera tout ce qui dependra de lui pour reparer le mal qu'il a +fait, et auquel il est possible qu'il n'ait pas eu autant de part que +nous l'avons cru. + +"Le dimanche suivant il vint au lever du roi, ou il recut l'accueil le +plus humiliant des courtisans, qui ignoraient ce qui s'etait passe, +et des royalistes, qui avaient l'habitude de se rendre en foule au +chateau ce jour-la pour faire leur cour a la famille royale. On se +pressa autour de lui, on affecta de lui marcher sur les pieds et de +le pousser vers la porte, de maniere a l'empecher de rentrer. Il +descendit chez la reine, ou le couvert etait deja mis; aussitot qu'il +y parut, on s'ecria de toutes parts: _Messieurs, prenez garde aux +plats_! comme ai on eut ete assure qu'il avait les poches pleines de +poison. + +"Les murmures insultans qu'excitait partout sa presence le forcerent a +se retirer sans avoir vu la famille royale. On le pourchassa jusqu'a +l'escalier de la reine; et en descendant il recut un crachat sur la +tete et quelques autres sur son habit. On voyait la rage et le +depit peints sur sa figure; il sortit du chateau, convaincu que les +instigateurs des outrages qu'il avait recus etaient le roi et la +reine, qui ne s'en doutaient pas, et qui en furent tres faches. Il +leur jura une haine implacable, et il ne s'est montre que trop fidele +a cet horrible serment. J'etais au chateau ce jour-la, et je fus +temoin de tous les faits que je viens de rapporter." + +(_Bertrand de Molleville_, tome VI, page 209.) + + + + +NOTE 7. + + +Madame Campan rapporte autrement l'entretien de Dumouriez: + +"Tous les partis s'agitaient, dit-elle, soit pour perdre le roi, soit +pour le sauver. Un jour je trouvai la reine extremement troublee; elle +me dit qu'elle ne savait plus ou elle en etait, que les chefs des +jacobins se faisaient offrir a elle par l'organe de Dumouriez, et que +Dumouriez, abandonnant le parti des jacobins, etait venu s'offrir a +elle; qu'elle lui avait donne une audience; que, seul avec elle, il +s'etait jete a ses pieds, et lui avait dit qu'il avait enfonce le +bonnet rouge jusque sur ses oreilles, mais qu'il n'etait ni ne pouvait +etre jacobin; qu'on avait laisser rouler la revolution jusqu'a cette +canaille de desorganisateurs qui, n'aspirant qu'apres le pillage, +etaient capables de tout, et pourraient donner a l'assemblee une armee +formidable, prete a saper les restes d'un trone deja trop ebranle. En +parlant avec une chaleur extreme, il s'etait jete sur la main de +la reine, et la baisait avec transport, lui criant: _Laissez-vous +sauver_. La reine me dit que l'on ne pouvait croire aux protestations +d'un traitre; que toute sa conduite etait si bien connue, que le plus +sage etait, sans contredit, de ne point s'y fier; que d'ailleurs les +princes recommandaient essentiellement de n'avoir confiance a aucune +proposition de l'interieur... etc." + +(Tome II, page 202.) + + +Le recit de cet entretien est ici, comme on le voit, different a +quelques egards, cependant le fond est le meme. Seulement, en passant +a travers la bouche de la reine et celle de madame Campan, il a du +prendre une couleur peu favorable a Dumouriez. Celui de Dumouriez +peint d'une maniere plus vraisemblable les agitations de l'infortunee +Marie-Antoinette; et comme il n'a rien d'offensant pour cette +princesse, ni rien qui ne s'accorde avec son caractere, je l'ai +prefere. Il est possible neanmoins que la presomption de Dumouriez +l'ait porte a recueillir de preference les details les plus flatteurs +pour lui. + + + + +NOTE 8. + + +Bouille, dont j'ai cite les memoires, et qui etait place de maniere a +bien juger les intentions reelles des puissances, ne croyait pas du +tout au zele et a la sincerite de Catherine. Voici la maniere dont il +s'exprime a cet egard: + +"On voit que ce prince (Gustave) comptait beaucoup sur les +dispositions de l'imperatrice de Russie, et sur la part active +qu'elle prendrait dans la confederation, et qui s'est bornee a des +demonstrations. Le roi de Suede etait dans l'erreur, et je doute que +Catherine lui eut jamais confie les dix-huit mille Russes qu'elle lui +avait promis. Je suis persuade, d'ailleurs, que l'empereur et le roi +de Prusse ne lui avaient communique ni leurs vues, ni leurs projets. +Ils avaient l'un et l'autre personnellement plus que de l'eloignement +pour lui, et ils desiraient qu'il ne prit aucune part active dans les +affaires de France." + +(_Bouille_, page 319.) + + + + +NOTE 9. + + +Madame Campan nous apprend, dans un meme passage, la construction de +l'armoire de fer, et l'existence d'une protestation secrete faite par +le roi contre la declaration de guerre. Cette apprehension du roi pour +la guerre etait extraordinaire, et il cherchait de toutes les manieres +a la rejeter sur le parti populaire. + +"Le roi avait une quantite prodigieuse de papiers, et avait eu, +malheureusement l'idee de faire construire tres secretement, par un +serrurier qui travaillait pres de lui depuis plus de dix ans, une +cachette dans un corridor interieur de son appartement. Cette +cachette, sans la denonciation de cet homme, eut ete long-temps +ignoree. Le mur, dans l'endroit ou elle etait placee, etait peint en +larges pierres, et l'ouverture se trouvait parfaitement dissimulee +dans les rainures brunes qui formaient la partie ombree de ces pierres +peintes. Mais avant que ce serrurier eut denonce a l'assemblee ce que +l'on a depuis appele _l'armoire de fer_, la reine avait su qu'il en +avait parle a quelques gens de ses amis; et que cet homme, auquel +le roi, par habitude, accordait une trop grande confiance, etait un +jacobin. Elle en avertit le roi, et le decida a remplir un tres grand +portefeuille de tous les papiers qu'il avait le plus d'interet a +conserver, et a me le confier. Elle l'invita en ma presence a ne rien +laisser dans cette armoire; et le roi, pour la tranquilliser, +lui repondit qu'il n'y avait rien laisse. Je voulus prendre le +portefeuille et l'emporter dans mon appartement; il etait trop lourd +pour que je pusse le soulever. Le roi me dit qu'il allait le porter +lui-meme; je le precedai pour lui ouvrir les portes. Quand il +eut depose ce portefeuille dans mon cabinet interieur, il me dit +seulement: "La reine vous dira ce que cela contient." Rentree chez la +reine, je le lui demandai, jugeant par les paroles du roi qu'il etait +necessaire que j'en fusse instruite; "Ce sont, me repondit la reine, +des pieces qui seraient des plus funestes pour le roi, si on allait +jusqu'a lui faire son proces. Mais ce qu'il veut surement que je vous +dise, c'est qu'il y a dans ce portefeuille le proces-verbal d'un +conseil-d'etat dans lequel le roi a donne son avis contre la guerre. +Il l'a fait signer par tous les ministres, et, dans le cas meme de ce +proces, il compte que cette "piece serait tres utile." Je demandai a +qui la reine croyait que je devais confier ce portefeuille. "A qui +vous voudrez, me repondit-elle; vous en etes _seule responsable_: ne +vous eloignez pas du palais, meme dans vos mois de repos; il y a des +circonstances ou il nous serait tres utile de le trouver a l'instant +meme." + +(_Madame Campan_, tom. II, page 222.) + + + + +NOTE 10. + + +_Exposition des motifs qui ont determine l'assemblee nationale a +declarer, sur la proposition formelle du roi, qu'il y a lieu de +declarer la guerre au roi de Boheme et de Hongrie, par M. Condorcet. +(Seance du 22 avril 1792.)_ + +"Force de consentir a la guerre par la plus imperieuse necessite, +l'assemblee nationale n'ignore pas qu'on l'accusera de l'avoir +volontairement acceleree ou provoquee. + +"Elle sait que la marche insidieuse de la cour de Vienne n'a eu +d'autre objet que de donner une ombre de vraisemblance a cette +imputation, dont les puissances etrangeres ont besoin pour cacher a +leurs peuples les motifs reels de l'attaque injuste preparee contre +la France; elle sait que ce reproche sera repete par les ennemis +interieurs de notre constitution et de nos lois, dans l'esperance +criminelle de ravir la bienveillance publique aux representans de la +nation. + +"Une exposition simple de leur conduite est leur unique reponse, +et ils l'adressent avec une confiance egale aux etrangers et aux +Francais, puisque la nature a mis au fond du coeur de tous les hommes +les sentimens de la meme justice. + +"Chaque nation a seule le pouvoir de se donner des lois, et le droit +inalienable de les changer. Ce droit n'appartient a aucune, ou leur +appartient a toutes avec une entiere egalite: l'attaquer dans une +seule, c'est declarer qu'on ne le reconnait dans aucune autre; vouloir +le ravir par la force a un peuple etranger, c'est annoncer qu'on ne +le respecte pas dans celui dont on est le citoyen ou le chef; c'est +trahir sa patrie; c'est se proclamer l'ennemi du genre humain! La +nation francaise devait croire que des verites si simples seraient +senties par tous les princes, et que, dans le dix-huitieme siecle, +personne n'oserait leur opposer les vieilles maximes de la tyrannie: +son esperance a ete trompee; une ligue a ete formee contre son +independance, et elle n'a eu que le choix d'eclairer ses ennemis sur +la justice de sa cause, ou de leur opposer la force des armes. + +"Instruite de cette ligue menacante, mais jalouse de conserver la +paix, l'assemblee nationale a d'abord demande quel etait l'objet de +ce concert entre des puissances si long-temps rivales, et on lui +a repondu qu'il avait pour motif le maintien de la tranquillite +generale, la surete et l'honneur des couronnes, la crainte de voir +se renouveler les evenemens qu'ont presentes quelques epoques de la +revolution francaise. + +"Mais comment la France menacerait-elle la tranquillite generale, +puisqu'elle a pris la resolution solennelle de n'entreprendre aucune +conquete, de n'attaquer la liberte d'aucun peuple; puisqu'au milieu de +cette lutte longue et sanglante qui s'est elevee dans les Pays-Bas et +dans les etats de Liege, entre les gouvernemens et les citoyens, elle +a garde la neutralite la plus rigoureuse? + +"Sans doute la nation francaise a prononce hautement que la +souverainete n'appartient qu'au peuple, qui, borne dans l'exercice de +sa volonte supreme par les droits de la posterite, ne peut deleguer +de pouvoir irrevocable; sans doute elle a hautement reconnu qu'aucun +usage, aucune loi expresse, aucun consentement, aucune convention, +ne peuvent soumettre une societe d'hommes a une autorite qu'ils +n'auraient pas le droit de reprendre: mais quelle idee les princes se +feraient-ils donc de la legitimite de leur pouvoir, ou de la justice +avec laquelle ils l'exercent, s'ils regardaient l'enonciation de ces +maximes comme une entreprise contre la tranquillite de leurs etats? + +Diront-ils que cette tranquillite pourrait etre troublee par les +ouvrages, par les discours de quelques Francais? ce serait encore +exiger a main armee une loi contre la liberte de la presse, ce serait +declarer la guerre aux progres de la raison, et quand on sait que +partout la nation francaise a ete impunement outragee; que les presses +des pays voisins n'ont cesse d'inonder nos departemens d'ouvrages +destines a solliciter la trahison, a conseiller la revolte; quand on +se rappelle les marques de protection ou d'interet prodiguees a leurs +auteurs, croira-t-on qu'un amour sincere de la paix, et non la haine +de la liberte, ait dicte ces hypocrites reproches? + +"On a parle de tentatives faites par les Francais pour exciter les +peuples voisins a briser leurs fers, a reclamer leurs droits... Mais +les ministres qui ont repete ces imputations, sans oser citer un seul +fait qui les appuyat, savaient combien elles etaient chimeriques; +et, ces tentatives eussent-elles ete reelles, les puissances qui ont +souffert les rassemblemens de nos emigres, qui leur ont donne des +secours, qui ont recu leurs ambassadeurs, qui les ont publiquement +admis dans leurs conferences, qui ne rougissent point d'appeler les +Francais a la guerre civile, n'auraient pas conserve le droit de se +plaindre; ou bien il faudrait dire qu'il est permis d'etendre la +servitude, et criminel de propager la liberte, que tout est legitime +contre les peuples, que les rois seuls ont de veritables droits. +Jamais l'orgueil du trone n'aurait insulte avec plus d'audace a la +majeste des nations! + +"Le peuple francais, libre de fixer la forme de sa constitution, n'a +pu blesser, en usant de ce pouvoir, ni la surete ni l'honneur des +couronnes etrangeres. Les chefs des autres pays mettraient-ils donc au +nombre de leurs prerogatives le droit d'obliger la nation francaise +a donner au chef de son gouvernement un pouvoir egal a celui +qu'eux-memes exercent dans leurs etats? Voudraient-ils, parce qu'ils +ont des sujets, empecher qu'il existat ailleurs des hommes libres? Et +comment n'apercevraient-ils pas qu'en permettant tout pour ce qu'ils +appellent la surete des couronnes, ils declarent legitime tout ce +qu'une nation pourrait entreprendre en faveur de la liberte des +peuples? + +"Si des violences, si des crimes ont accompagne quelques epoques de +la revolution francaise, c'etait aux seuls depositaires de la volonte +nationale qu'appartenait le pouvoir de les punir ou de les ensevelir +dans l'oubli: tout citoyen, tout magistrat, quel que soit son titre, +ne doit demander justice qu'aux lois de son pays, ne peut l'attendre +que d'elles. Les puissances etrangeres, tant que leurs sujets n'ont +pas souffert de ces evenemens, ne peuvent avoir un juste motif ni de +s'en plaindre, ni de prendre des mesures hostiles pour en empecher le +retour. La parente, l'alliance personnelle entre les rois, ne sont +rien pour les nations; esclaves ou libres, des interets communs les +unissent: la nature a place leur bonheur dans la paix, dans les +secours mutuels d'une douce fraternite; elle s'indignerait qu'on osat +mettre dans une meme balance le sort de vingt millions d'hommes, et +les affections ou l'orgueil de quelques individus. Sommes-nous donc +condamnes a voir encore la servitude volontaire des peuples entourer +de victimes humaines les autels des faux dieux de la terre? + +"Ainsi ces pretendus motifs d'une ligue contre la France n'etaient +tous qu'un nouvel outrage a son independance. Elle avait droit +d'exiger une renonciation a des preparatifs injurieux, et d'en +regarder le refus comme une hostilite: tels ont ete les principes qui +ont dirige les demarches de l'assemblee nationale. Elle a continue de +vouloir la paix, mais elle devait preferer la guerre a une patience +dangereuse pour la liberte; elle ne pouvait se dissimuler que des +changemens dans la constitution, que des violations de l'egalite, qui +en est la base, etaient l'unique but des ennemis de la France; qu'ils +voulaient la punir d'avoir reconnu dans toute leur etendue les droits +communs a tous les hommes; et c'est alors qu'elle a fait ce serment, +repete par tous les Francais, de perir plutot que de souffrir la +moindre atteinte ni a la liberte des citoyens, ni a la souverainete du +peuple, ni surtout a cette egalite sans laquelle il n'existe pour les +societes ni justice ni bonheur. + +"Reprocherait-on aux Francais de n'avoir pas assez respecte les droits +des autres peuples, en n'offrant que des indemnites pecuniaires, soit +aux princes allemands possessionnes en Alsace, soit au pape? + +"Les traites avaient reconnu la souverainete de la France sur +l'Alsace, et elle y etait paisiblement exercee depuis plus d'un +siecle. Les droits que ces traites avaient reserves n'etaient que des +privileges; le sens de cette reserve etait donc que les possesseurs +des fiefs d'Alsace les conserveraient avec les anciennes prerogatives, +tant que les lois generales de la France souffriraient les differentes +formes de la feodalite; cette reserve signifiait encore que si les +prerogatives feodales etaient enveloppees dans une ruine commune, la +nation devrait un dedommagement aux possesseurs, pour les avantages +reels qui en etaient la suite; car c'est la tout ce que peut exiger le +droit de propriete, quand il se trouve en opposition avec la loi, en +contradiction avec l'interet public. Les citoyens de l'Alsace sont +Francais, et la nation ne peut sans honte et sans injustice souffrir +qu'ils soient prives de la moindre partie des droits communs a tous +ceux que ce nom doit egalement proteger. Dira-t-on qu'on peut, pour +dedommager ces princes, leur abandonner une portion du territoire? +Non; une nation genereuse et libre ne vend point des hommes; elle ne +condamne point a l'esclavage, elle ne livre point a des maitres ceux +qu'elle a une fois admis au partage de sa liberte. + +"Les citoyens du Comtat etaient les maitres de se donner une +constitution; ils pouvaient se declarer independans: ils ont prefere +etre Francais, et la France ne les abandonnera point apres les avoir +adoptes. Eut-elle refuse d'acceder a leur desir, leur pays est enclave +dans son territoire, et elle n'aurait pu permettre a leurs oppresseurs +de traverser la terre de la liberte pour aller punir des hommes +d'avoir ose se rendre independans et reprendre leurs droits. Ce que +le pape possedait dans ce pays etait le salaire des fonctions du +gouvernement: le peuple, en lui etant ses fonctions, a fait usage d'un +pouvoir qu'une longue servitude avait suspendu, mais n'avait pu lui +ravir; et l'indemnite proposee par la France n'etait pas meme exigee +par la justice. + +"Ainsi, ce sont encore des violations du droit naturel qu'on ose +demander au nom du pape et des possessionnes d'Alsace! C'est encore +pour les pretentions de quelques hommes qu'on veut faire couler le +sang des nations! Et si les ministres de la maison d'Autriche avaient +voulu declarer la guerre a la raison au nom des prejuges, aux peuples +au nom des rois, ils n'auraient pu tenir un autre langage! + +"On a fait entendre que le voeu du peuple francais, pour le maintien +de son egalite et de son independance, etait celui d'une faction... +Mais la nation francaise a une constitution; cette constitution a ete +reconnue, adoptee par la generalite des citoyens; elle ne peut etre +changee que par le voeu du peuple, et suivant des formes qu'elle-meme +a prescrites: tant qu'elle subsiste, les pouvoirs etablis par elle ont +seuls le droit de manifester la volonte nationale, et c'est par eux +que cette volonte a ete declaree aux puissances etrangeres. C'est le +roi qui, sur l'invitation de l'assemblee nationale, et en remplissant +les fonctions que la constitution lui attribue, s'est plaint de la +protection accordee aux emigres, a demande inutilement qu'elle leur +fut retiree; c'est lui qui a sollicite des explications sur la ligue +formee contre la France; c'est lui qui a exige que cette ligue fut +dissoute; et l'on doit s'etonner sans doute d'entendre annoncer comme +le cri de quelques factieux le voeu solennel du peuple, publiquement +exprime par ses representans legitimes. Quel titre aussi respectable +pourraient donc invoquer ces rois qui forcent des nations egarees a +combattre contre les interets de leur propre liberte, et a s'armer +contre des droits qui sont aussi les leurs, a etouffer sous les debris +de la constitution francaise les germes de leur propre felicite, et +les communes esperances du genre humain! + +"Et d'ailleurs qu'est-ce qu'une faction qu'on accuserait d'avoir +conspire la liberte universelle du genre humain? C'est donc l'humanite +tout entiere que des ministres esclaves osent fletrir de ce nom +odieux! + +"Mais, disent-ils, le roi des Francais n'est pas libre... Eh! n'est-ce +donc pas etre libre que de dependre des lois de son pays? La liberte +de les contrarier, de s'y soustraire, d'y opposer une force etrangere, +ne serait pas un droit, mais un crime! + +"Ainsi, en rejetant toutes ces propositions insidieuses, en meprisant +ces indecentes declamations, l'assemblee nationale s'etait montree, +dans toutes les relations exterieures, aussi amie de la paix que +jalouse de la liberte du peuple; ainsi, la continuation d'une +tolerance hostile pour les emigres, la violation ouverte des promesses +d'en disperser les rassemblemens, le refus de renoncer a une ligue +evidemment offensive, les motifs injurieux de ces refus, qui +annoncaient le desir de detruire la constitution francaise, +suffisaient pour autoriser des hostilites qui n'auraient jamais ete +que des actes d'une defense legitime; car ce n'est pas attaquer que +de ne pas donner a notre ennemi le temps d'epuiser nos ressources en +longs preparatifs, de tendre tous ses pieges, de rassembler toutes +ses forces, de resserrer ses premieres alliances, d'en chercher de +nouvelles, de pratiquer encore des intelligences au milieu de nous, +de multiplier dans nos provinces les conjurations et les complots. +Merite-t-on le nom d'agresseur lorsque, menace, provoque par un ennemi +injuste et perfide, on lui enleve l'avantage de porter les premiers +coups?--Ainsi, loin d'appeler la guerre, l'assemblee nationale a tout +fait pour la prevenir. En demandant des explications nouvelles sur +des intentions qui ne pouvaient etre douteuses, elle a montre qu'elle +renoncait avec douleur a l'espoir d'un retour vers la justice, et que +si l'orgueil des rois est prodigue du sang de leurs sujets, l'humanite +des representans d'une nation libre est avare meme du sang de ses +ennemis. Insensible a toutes les provocations, a toutes les injures, +au mepris des anciens engagemens, aux violations des nouvelles +promesses, a la dissimulation honteuse des trames ourdies contre la +France, a cette condescendance perfide sous laquelle on cachait les +secours, les encouragemens prodigues aux Francais qui ont trahi leur +patrie, elle aurait encore accepte la paix, si celle qu'on lui offrait +avait ete compatible avec le maintien de la constitution, avec +l'independance de la souverainete nationale, avec la surete de l'etat. + +"Mais le voile qui cachait les intentions de notre ennemi est enfin +dechire! Citoyens! qui de vous en effet pourrait souscrire a ces +honteuses propositions? La servitude feodale et une humiliante +inegalite, la banqueroute et des impots que vous paieriez seuls, les +dimes et l'inquisition, vos proprietes achetees sur la foi publique +rendues a leurs anciens usurpateurs, les betes fauves retablies dans +le droit de ravager vos campagnes, votre sang prodigue pour les +projets ambitieux d'une maison ennemie, telles sont les conditions du +traite entre le roi de Hongrie et des Francais perfides! + +"Telle est la paix qui vous est offerte! Non, vous ne l'accepterez +jamais! Les laches sont a Coblentz, et la France ne renferme plus dans +son sein que des hommes dignes de la liberte! + +"Il annonce en son nom, au nom de ses allies, le projet d'exiger de la +nation francaise un abandon de ses droits; il fait entendre qu'il +lui commandera des sacrifices que la crainte seule de sa destruction +pourrait lui arracher... Eh bien! elle ne s'y soumettra jamais! +Cet insultant orgueil, loin de l'intimider, ne peut qu'exciter son +courage. Il faut du temps pour discipliner les esclaves du despotisme; +mais tout homme est soldat quand il combat la tyrannie; l'or sortira +de ses obscures retraites au nom de la patrie en danger; ces hommes +ambitieux et vils, ces esclaves de la corruption et de l'intrigue, ces +laches calomniateurs du peuple, dont nos ennemis osaient se promettre +de honteux secours, perdront l'appui des citoyens aveugles ou +pusillanimes qu'ils avaient trompes par leurs hypocrites declamations; +et l'empire francais, dans sa vaste etendue, n'offrira plus a nos +ennemis qu'une volonte unique, celle de vaincre ou de perir tout +entier avec la constitution et les lois!" + + + + +NOTE 11. + + +Madame Campan explique comme il suit le secret des papiers brules a +Sevres: + +"Au commencement de 1792, un pretre fort estimable me fit demander un +entretien particulier. Il avait connaissance du manuscrit d'un nouveau +libelle de madame Lamotte. Il me dit qu'il n'avait remarque, dans les +gens qui venaient de Londres pour le faire imprimer a Paris, que le +seul appat du gain, et qu'ils etaient prets a lui livrer ce manuscrit +pour mille louis, s'il pouvait trouver quelque amie de la reine +disposee a faire ce sacrifice a sa tranquillite; qu'il avait pense a +moi, et que si Sa Majeste voulait lui donner les vingt-quatre mille +francs, il me remettrait le manuscrit en les touchant. + +"Je communiquai cette proposition a la reine, qui la refusa, et +m'ordonna de repondre que, dans les temps ou il eut ete possible de +punir les colporteurs de ces libelles, elle les avait juges si atroces +et si invraisemblables, qu'elle avait dedaigne les moyens d'en arreter +le cours; que, si elle avait l'imprudence et la faiblesse d'en acheter +un seul, l'actif espionnage des jacobins pourrait le decouvrir; que ce +libelle achete n'en serait pas moins imprime, et deviendrait bien plus +dangereux quand ils apprendraient au public le moyen qu'elle avait +employe pour lui en oter la connaissance. + +"Le baron d'Aubier, gentilhomme ordinaire du roi et mon ami +particulier, avait une memoire facile et une maniere precise et nette +de me transmettre le sens des deliberations, des debats, des decrets +de l'assemblee nationale. J'entrais chaque jour chez la reine, pour en +rendre compte au roi, qui disait en me voyant: "Ah! voila le postillon +par Calais." + +"Un jour M. d'Aubier vint me dire: "L'assemblee a ete tres occupee +d'une denonciation faite par les ouvriers de la manufacture de Sevres. +Ils ont apporte sur le bureau du president une liasse de brochures +qu'ils ont dit etre la vie de Marie-Antoinette. Le directeur de la +manufacture a ete mande a la barre, et il a declare avoir recu l'ordre +de bruler ces imprimes dans les fours qui servent a la cuisson des +pates de ses porcelaines." + +"Pendant que je rendais ce compte a la reine, le roi rougit et baissa +la tete sur son assiette. La reine lui dit: "Monsieur, avez-vous +connaissance de cela?" Le roi ne repondit rien. Madame Elisabeth lui +demanda de lui expliquer ce que cela signifiait; meme silence. Je me +retirai promptement. Peu d'instans apres, la reine vint chez moi et +m'apprit que c'etait le roi qui, par interet pour elle, avait fait +acheter la totalite de l'edition imprimee d'apres le manuscrit que je +lui avais propose, et que M. de Laporte n'avait pas trouve de maniere +plus mysterieuse d'aneantir la totalite de l'ouvrage, qu'en le faisant +bruler a Sevres parmi deux cents ouvriers, dont cent quatre-vingts +devaient etre jacobins. Elle me dit qu'elle avait cache sa douleur au +roi, qu'il etait consterne, et qu'elle n'avait rien a dire quand +sa tendresse et sa bonne volonte pour elle etaient cause de cet +accident." + +(_Madame Campan_, tome II, page 196.) + + + + +NOTE 12. + + +La mission donnee par le roi a Mallet-du-Pan est un des faits les plus +importans a constater, et il ne peut etre revoque en doute, d'apres +les memoires de Bertrand de Molleville. Ministre a cette epoque, +Bertrand de Molleville devait etre parfaitement instruit; et, ministre +contre-revolutionnaire, il aurait plutot cache qu'avoue un fait +pareil. Cette mission prouve la moderation de Louis XVI, mais aussi +ses communications avec l'etranger. + +"Loin de partager cette securite patriotique, le roi voyait avec la +plus profonde douleur la France engagee dans une guerre injuste et +sanglante, que la desorganisation de ses armees semblait mettre dans +l'impossibilite de soutenir, et qui exposait plus que jamais nos +provinces frontieres a etre envahies. Sa Majeste redoutait pardessus +tout la guerre civile; et ne doutait pas qu'elle n'eclatat a la +nouvelle du premier avantage remporte sur les troupes francaises par +les corps d'emigres qui faisaient partie de l'armee autrichienne. Il +n'etait que trop a craindre, en effet, que les jacobins et le peuple +en fureur n'exercassent les plus sanglantes represailles contre les +pretres et les nobles restes en France. Ces inquietudes, que le roi +me temoigna dans la correspondance journaliere que j'avais avec Sa +Majeste, me determinerent a lui proposer de charger une personne de +confiance de se rendre aupres de l'empereur et du roi de Prusse, pour +tacher d'en obtenir que leurs majestes n'agissent offensivement qu'a +la derniere extremite, et qu'elles fissent preceder l'entree de leurs +armees dans le royaume d'un manifeste bien redige, dans lequel il +serait declare, "que l'empereur et le roi de Prusse, forces de +prendre les armes par l'agression injuste qui leur avait ete faite, +n'attribuaient ni au roi ni a la nation, mais a la faction criminelle +qui les opprimait l'un et l'autre, la declaration de guerre qui +leur avait ete notifiee; qu'en consequence, loin de se departir des +sentimens d'amitie qui les unissaient au roi et a la France, leurs +majestes ne combattraient que pour les delivrer du joug de la tyrannie +la plus atroce qui eut jamais existe, et pour les aider a retablir +l'autorite legitime violemment usurpee, l'ordre et la tranquillite, +le tout sans entendre s'immiscer en aucune maniere dans la forme du +gouvernement, mais pour assurer a la nation la liberte de choisir +celui qui lui conviendrait le mieux; que toute idee de conquete +etait bien loin de la pensee de leurs majestes; que les proprietes +particulieres ne seraient pas moins respectees que les proprietes +nationales; que leurs majestes prenaient sous leur sauvegarde speciale +tous les citoyens paisibles et fideles; que leurs seuls ennemis, comme +ceux de la France, etaient les factieux et leurs adherens, et que +leurs majestes ne voulaient connaitre et combattre qu'eux, etc., etc." +Mallet-du-Pan, dont le roi estimait les talens et l'honnetete, fut +charge de cette mission. Il y etait d'autant plus propre qu'on ne +l'avait jamais vu au chateau, qu'il n'avait aucune liaison avec des +personnes attachees a la cour, et qu'en prenant la roule de Geneve, ou +on etait accoutume a lui voir faire de frequens voyages, son depart ne +pouvait faire naitre aucun soupcon." Le roi donna a Mallet-du-Pan +des instructions redigees de sa main, et rapportees par Bertrand de +Molleville. + +"1. Le roi joint ses prieres et ses exhortations, pour engager les +princes et les Francais emigres a ne point faire perdre a la guerre +actuelle, par un concours hostile et offensif de leur part, le +caractere de guerre etrangere faite de puissance a puissance; + +"2. Il leur recommande expressement de s'en remettre a lui et aux +cours intervenantes de la discussion et de la surete de leurs +interets, lorsque le moment d'en traiter sera venu; + +"3. Il faut qu'ils paraissent seulement parties et non arbitres dans +le differend, cet arbitrage devant etre reserve a sa majeste, lorsque +la liberte lui sera rendue, et aux puissances qui l'exigeront; + +"4. Toute autre conduite produirait une guerre civile dans +l'interieur, mettrait en danger les jours du roi et de sa famille, +renverserait le trone, ferait egorger les royalistes, rallierait aux +jacobins tous les revolutionnaires qui s'en sont detaches et qui +s'en detachent chaque jour, ranimerait une exaltation qui tend a +s'eteindre, et rendrait plus opiniatre une resistance qui flechira +devant les premiers succes, lorsque le sort de la revolution ne +paraitra pas exclusivement remis a ceux contre qui elle a ete dirigee, +et qui en ont ete les victimes; + +"5. Representer aux cours de Vienne et de Berlin l'utilite d'un +manifeste qui leur serait commun avec les autres etats qui ont forme +le concert; l'importance de rediger ce manifeste de maniere a separer +les jacobins du reste de la nation, a rassurer tous ceux qui sont +susceptibles de revenir de leur egarement, ou qui, sans vouloir la +constitution actuelle, desirent la suppression des abus et le regne de +la liberte moderee, sous un monarque a l'autorite duquel la loi +mette des limites; "6. Faire entrer dans cette redaction la verite +fondamentale, qu'on fait la guerre a une faction anti-sociale, et non +pas a la nation francaise; que l'on prend la defense des gouvernemens +legitimes et des peuples contre une anarchie furieuse qui brise parmi +les hommes tous les liens de la sociabilite, toutes les conventions a +l'abri desquelles reposent la liberte, la paix, la surete publique au +dedans et au dehors; rassurer contre toute crainte de demembrement, ne +point imposer des lois, mais declarer energiquement a l'assemblee, +aux corps administratifs, aux municipalites, aux ministres, qu'on les +rendra personnellement et individuellement responsables, dans leurs +corps et biens, de tous attentats commis contre la personne sacree du +roi, contre celle de la reine et de la famille, contre les personnes +ou les proprietes de tous citoyens quelconques; + +"7. Exprimer le voeu du roi, qu'en entrant dans le royaume, les +puissances declarent qu'elles sont pretes a donner la paix, mais +qu'elles ne traiteront ni ne peuvent traiter qu'avec le roi; qu'en +consequence elles requierent que la plus entiere liberte lui soit +rendue, et qu'ensuite on assemble un congres ou les divers interets +seront discutes sur les bases deja arretees, ou les emigres seront +admis comme parties plaignantes, et ou le plan general de reclamation +sera negocie sous les auspices et sous la garantie des puissances." + +(_Bertrand de Molleville_, tome VIII, page 39.) + + + + +NOTE 13. + + +Bertrand de Molleville, auquel j'ai emprunte les faits relatifs a +Mallet-du-Pan, s'exprime ainsi sur l'accueil qui lui fut fait, et sur +les dispositions qu'il rencontra: + +"Mallet-du-Pan avait eu, les 15 et 16 juillet, de longues conferences +avec le comte de Cobentzel, le comte de Haugwitz et M. Heyman, +ministres de l'empereur et du roi de Prusse. Apres avoir examine le +titre de sa mission et ecoute avec une attention extreme la lecture de +ses instructions et de son memoire, ces ministres avaient reconnu que +les vues qu'il proposait s'accordaient parfaitement avec celles que le +roi avait anterieurement manifestees aux cours de Vienne et de Berlin, +qui les avaient respectivement adoptees. Ils lui avaient temoigne en +consequence une confiance entiere, et avaient approuve en tout point +le projet de manifeste qu'il leur avait propose. Ils lui avaient +declare, dans les termes les plus positifs, qu'aucune vue d'ambition, +d'interet personnel ou de demembrement, n'entrait dans le plan de la +guerre, et que les puissances n'avaient d'autre vue, d'autre interet +que celui du retablissement de l'ordre en France, parce qu'aucune paix +ne pouvait exister entre elle et ses voisins, tant qu'elle serait +livree a l'anarchie qui y regnait, et qui les obligeait a entretenir +des cordons de troupes sur toutes les frontieres, et a des precautions +extraordinaires de surete tres dispendieuses; mais que, loin +de pretendre imposer aux Francais aucune forme quelconque de +gouvernement, on laisserait le roi absolument le maitre de se +concerter a cet egard avec la nation. On lui avait demande les +eclaircissemens les plus detailles sur les dispositions de +l'interieur, sur l'opinion publique relativement a l'ancien regime, +aux parlemens, a la noblesse, etc., etc. On lui avait confie qu'on +destinait les emigres a former une armee a donner au roi lorsqu'il +serait mis en liberte. On lui avait parle avec humeur et prevention +des princes francais, auxquels on supposait des intentions entierement +opposees a celles du roi, et notamment celle d'agir independans et +de creer un regent. (_Mallet-du-Pan combattit fortement cette +supposition, et observa qu'on ne devait pas juger des intentions +des princes par les propos legers ou exaltes de quelques-unes des +personnes qui les entouraient_.) Enfin, apres avoir discute a fond +les differentes demandes et propositions sur lesquelles Mallet-du-Pan +etait charge d'insister, les trois ministres en avaient unanimement +reconnu la sagesse et la justice, en avaient demande chacun une note +ou resume, et avaient donne les assurances les plus formelles que +les vues du roi, etant parfaitement concordantes avec celles des +puissances, seraient exactement suivies." + +(_Bertrand de Molleville_, tome VIII, page 320.) + + + + +NOTE 14. + + +"Le parti des princes, dit madame Campan, ayant ete instruit du +rapprochement des debris du parti constitutionnel avec la reine, en +fut tres alarme. De son cote, la reine redoutait toujours le parti +des princes, et les pretentions des Francais qui le formaient. Elle +rendait justice au comte d'Artois, et disait souvent que son parti +agirait dans un sens oppose a ses propres sentimens pour le roi son +frere et pour elle, mais qu'il serait entraine par des gens sur +lesquels Calonne avait le plus funeste ascendant. Elle reprochait au +comte d'Esterharzy, qu'elle avait fait combler de graces, de s'etre +range du parti de Calonne, au point qu'elle pouvait meme le regarder +comme un ennemi." + +(_Memoires de madame Campan_, tome II, page 193.) + + + + +NOTE 15. + + +Cependant les emigres faisaient entrevoir une grande crainte sur tout +ce qui pouvait se faire dans l'interieur, par le rapprochement avec +les constitutionnels qu'ils peignaient comme n'existant plus qu'en +idee, et comme nuls dans les moyens de reparer leurs fautes. Les +jacobins leur etaient preferes, parce que, disait-on, il n'y aurait +a traiter avec personne au moment ou l'on retirerait le roi et sa +famille de l'abime ou ils etaient plonges." + +(_Memoires de madame Campan_, tome II, page 194.) + + + + +NOTE 16. + + +Au nombre des depositions que renferme la procedure instruite contre +les auteurs du 20 juin, il s'en trouve une extremement curieuse par +les details, c'est celle du temoin Lareynie. Elle contient a elle +seule presque tout ce que repetent les autres, et c'est pourquoi nous +la citons de preference. Cette procedure a ete imprimee in-4 deg.. + +"Par devant nous... est comparu le sieur Jean-Baptiste-Marie-Louis +Lareynie, soldat volontaire du bataillon de l'Ile-Saint-Louis, decore +de la croix militaire, demeurant a Paris, quai Bourbon, no. 1; + +"Lequel, profondement afflige des desordres qui viennent d'avoir lieu +dans la capitale, et croyant qu'il est du devoir d'un bon citoyen de +donner a la justice les lumieres dont elle peut avoir besoin dans ces +circonstances, pour punir les fauteurs et les instigateurs de toutes +manoeuvres contre la tranquillite publique et l'integrite de la +constitution francaise, a declare que depuis environ huit jours +il savait, par les correspondances qu'il a dans le faubourg +Saint-Antoine, que les citoyens de ce faubourg etaient travailles par +le sieur Santerre, commandant du bataillon des Enfans-Trouves, et par +d'autres personnages, au nombre desquels etaient le sieur Fournier, se +disant Americain et electeur de 1791 du departement de Paris; le sieur +Rotondo, se disant Italien; le sieur Legendre, boucher, demeurant rue +des Boucheries, faubourg Saint-Germain; le sieur Cuirette Verrieres, +demeurant au-dessus du cafe du Rendez-Vous, rue du Theatre-Francais, +lesquels tenaient nuitamment des conciliabules chez le sieur +Santerre, et quelquefois dans la salle du comite de la section des +Enfans-Trouves; que la on deliberait en presence d'un tres petit +nombre d'affides du faubourg, tels que le sieur Rossignol, ci-devant +compagnon orfevre; le sieur Nicolas, sapeur du susdit bataillon des +Enfans-Trouves; le sieur Briere, marchand de vin; le sieur Gonor, se +disant vainqueur de la Bastille, et autres qu'il pourra citer; qu'on +y arretait les motions qui devaient etre agitees dans les groupes des +Tuileries, du Palais-Royal, de la place de Greve, et surtout de la +porte Saint-Antoine, place de la Bastille; qu'on y redigeait les +placards incendiaires affiches par intervalle dans les faubourgs, +les petitions destinees a etre portees par des deputations dans les +societes patriotiques de Paris; et en fin que c'est la que s'est +forgee la fameuse petition, et trame le complot de la journee du 20 de +ce mois. Que la veille de cette journee, il se tint un comite secret +chez le sieur Santerre, qui commenca vers minuit, auquel des temoins, +qu'il pourra faire entendre lorsqu'ils seront revenus de la mission a +eux donnee par le sieur Santerre pour les campagnes voisines, assurent +avoir vu assister MM. Petion, maire de Paris; Robespierre; Manuel, +procureur de la commune; Alexandre, commandant du bataillon de +Saint-Michel; et Sillery, ex-depute de l'assemblee nationale. Que +lors de la journee du 20, le sieur Santerre, voyant que plusieurs des +siens, et surtout les chefs de son parti, effrayes par l'arrete +du directoire du departement, refusaient de descendre armes, sous +pretexte qu'on tirerait sur eux, les assura qu'ils n'avaient rien a +craindre, _que la garde nationale n'aurait pas d'ordre, et que M. +Petion serait la_. Que sur les onze heures du matin dudit jour, le +rassemblement ne s'elevait pas au-dessus de quinze cents personnes, y +compris les curieux, et que ce ne fut que lorsque le sieur Santerre se +fut mis a la tete d'un detachement d'invalides, sortant de chez lui, +et avec lequel il est arrive sur la place, et qu'il eut excite dans +sa marche les spectateurs a se joindre a lui, que la multitude s'est +grossie considerablement jusqu'a son arrivee au passage des Feuillans; +que la, n'ayant point ose forcer le poste, il se relegua dans la cour +des Capucins, ou il fit planter le mai qu'il avait destine pour le +chateau des Tuileries; qu'alors lui, declarant, demanda a plusieurs +des gens de la suite dudit sieur Santerre, pourquoi le mai n'etait pas +plante sur la terrasse du chateau, ainsi que cela avait ete arrete, +et que ces gens lui repondirent _qu'ils s'en garderaient bien, que +c'etait la le piege dans lequel voulaient les faire tomber les +feuillantins, parce qu'il y avait du canon braque dans le jardin, mais +qu'ils ne donnaient pas dans le panneau_. Le declarant observe que +dans ce moment l'attroupement etait presque entierement dissipe, +et que ce ne fut que lorsque les tambours et la musique se firent +entendre dans l'enceinte de l'assemblee nationale, que les attroupes, +alors epars ca et la, se rallierent, se reunirent aux autres +spectateurs, et defilerent avec decence sur trois de hauteur devant +le corps legislatif; que lui, declarant, remarqua que ces gens-la, en +passant dans les Tuileries, ne se permirent rien de scandaleux, et ne +tenterent point d'entrer dans le chateau; que rassembles meme sur la +place du Carrousel, ou ils etaient parvenus en faisant le tour par le +quai du Louvre, ils ne manifesterent aucune intention de penetrer +dans les cours, jusqu'a l'arrivee du sieur Santerre, qui etait a +l'assemblee nationale, et qui n'en sortit qu'a la levee de la seance. +Qu'alors le sieur Santerre, accompagne de plusieurs personnes, parmi +lesquelles lui, declarant, a remarque le sieur de Saint-Hurugue, +s'adressa a sa troupe, pour lors tres tranquille; et lui demanda +_pourquoi ils n'etaient pas entres dans le chateau; qu'il fallait y +aller, et qu'ils n'etaient descendus que pour cela_. Qu'aussitot il +commanda aux canonniers de son bataillon de le suivre avec une piece +de canon, et dit que si on lui refusait la porte, il fallait la briser +a coups de boulet; qu'ensuite il s'est presente dans cet appareil a la +porte du chateau, ou il a eprouve une faible resistance de la part de +la gendarmerie a cheval, mais une ferme opposition de la part de +la garde nationale; que cela a occasionne beaucoup de bruit et +d'agitation, et qu'on allait peut-etre en venir a des voies de fait, +lorsque deux hommes en echarpe aux couleurs nationales, dont lui, +declarant, en reconnait un pour etre le sieur Bouche-Rene, et l'autre +qui a ete nomme par les spectateurs pour etre le sieur Sergent, sont +arrives par les cours, _et ont ordonne_, il faut le dire, d'un ton +tres imperieux, pour ne pas dire insolent, en prostituant le nom sacre +de la loi, _d'ouvrir les portes_, ajoutant _que personne n'avait le +droit de les fermer, et que tout citoyen avait celui d'entrer_; que +les portes ont ete effectivement ouvertes par la garde nationale, et +qu'alors Santerre et sa troupe se sont precipites en desordre dans les +cours; que le sieur Santerre, qui faisait trainer du canon pour briser +les portes de l'appartement du roi, s'il les trouvait fermees, et +tirer sur la garde nationale qui s'opposerait a son incursion, a +ete arrete dans sa marche dans une derniere cour a gauche au bas de +l'escalier du pavillon, par un groupe de citoyens qui lui ont tenu les +discours les plus raisonnables pour apaiser sa fureur, l'ont menace +de le rendre responsable de tout ce qui arriverait de mal dans cette +fatale journee, parce que, lui ont-ils dit, _vous etes seul l'auteur +de ce rassemblement inconstitutionnel, vous avez seul egare ces braves +gens, et vous seul parmi eux etes un scelerat_. Que le ton avec lequel +ces honnetes citoyens parlaient au sieur Santerre le fit palir; mais +qu'encourage par un coup d'oeil du sieur Legendre, boucher ci-dessus +nomme, il eut recours a un subterfuge hypocrite, en s'adressant a sa +troupe et en lui disant: _Messieurs, dressez proces-verbal du refus +que je fais de marcher a votre tete dans les appartemens du roi_; que +pour toute reponse, la foule, accoutumee a deviner le sieur Santerre, +culbuta le groupe des honnetes citoyens, entra avec son canon et son +commandant, le sieur Santerre, et penetra dans les appartemens par +toutes les issues, apres en avoir brise les portes et les fenetres." + + + + +NOTE 17. + + +Voici ce que raconte madame Campan sur les craintes de la famille +royale: + +"La police de M. de Laporte, intendant de la liste civile, le fit +prevenir, des la fin de 1791, qu'un homme des offices du roi, qui +s'etait etabli patissier au Palais-Royal, allait rentrer dans les +fonctions de sa charge que lui rendait la mort d'un survivancier; que +c'etait un jacobin si effrene, qu'il avait ose dire que l'on ferait un +grand bien a la France en abregeant les jours du roi. Ses fonctions se +bornaient aux seuls details de la patisserie, il etait tres observe +par les chefs de la bouche, gens devoues a sa majeste; mais un poison +subtil peut etre si aisement introduit dans les mets, qu'il fut decide +que le roi et la reine ne mangeraient plus que du roti; que leur pain +serait apporte par M. Thierry de Ville-d'Avray, intendant des petits +appartemens, et qu'il se chargerait de meme de fournir le vin. Le roi +aimait les patisseries; j'eus ordre d'en commander, comme pour moi, +tantot chez un patissier, tantot chez un autre. Le sucre rape etait de +meme dans ma chambre. Le roi, la reine, madame Elisabeth, mangeaient +ensemble, et il ne restait personne du service. Ils avaient chacun +une servante d'acajou et une sonnette pour faire entrer quand ils le +desiraient. M. Thierry venait lui-meme m'apporter le pain et le vin +de leurs majestes, et je serrais tous ces objets dans une armoire +particuliere du cabinet du roi, au rez-de-chaussee. Aussitot que le +roi etait a table, j'apportais la patisserie et le pain. Tout se +cachait sous la table, dans la crainte que l'on eut besoin de faire +entrer le service. Le roi pensait qu'il etait aussi dangereux +qu'affligeant de montrer cette crainte d'attentats contre sa personne, +et cette defiance du service de sa bouche. Comme il ne buvait jamais +une bouteille de vin entiere a ses repas (les princesses ne buvaient +que de l'eau), il remplissait celle dont il avait bu a peu pres la +moitie, avec la bouteille servie par les officiers de son gobelet. Je +l'emportais apres le diner. Quoiqu'on ne mangeat d'autre patisserie +que celle que j'avais apportee, on observait de meme de paraitre avoir +mange de celle qui etait servie sur la table. La dame qui me remplaca +trouva ce service secret organise, et l'executa de meme; jamais on ne +sut dans le public ces details, ni les craintes qui y avaient donne +lieu. Au bout de trois ou quatre mois, les avis de la meme police +furent que l'on n'avait plus a redouter ce genre de complot contre les +jours du roi; que le plan etait entierement change; que les coups que +l'on voulait porter seraient autant diriges contre le trone que contre +la personne du souverain." + +(_Memoires de madame Campan_, tome II, pag. 188.) + + + + +NOTE 18. + + +Lorsque M. de Lafayette fut enferme a Olmulz, M. de Lally-Tolendal +ecrivit en sa faveur une lettre, tres eloquente au roi de Prusse. Il y +enumerait tout ce que le general avait fait pour sauver Louis XVI, +et en donnait les preuves a l'appui. Dans le nombre de ces pieces se +trouvent les lettres suivantes, qui font connaitre les projets et les +efforts des constitutionnels a cette epoque. + + +_Copie d'une lettre de M. de Lally-Tolendal au roi_. + +Paris, 9 juillet 1792. + +"Je suis charge par M. de Lafayette de faire proposer directement a S. +M., pour le 15 de ce mois, le meme projet qu'il avait propose pour le +12, et qui ne peut plus s'executer a cette epoque, depuis l'engagement +pris par S. M. de se trouver a la ceremonie du 14. + +"S. M. a du voir le plan du projet envoye par M. de Lafayette, car M. +Duport a du le porter a M. de Montciel, pour qu'il le montrat a S. M. + +"M. de Lafayette veut etre ici le 15; il y sera avec le vieux general +Luckner. Tous deux viennent de se voir, tous deux se le sont promis, +tous deux ont un meme sentiment et un meme projet. + +"Ils proposent que S. M. sorte publiquement de la ville, entre eux +deux, en l'ecrivant a l'assemblee nationale, en lui annoncant qu'elle +ne depassera pas la ligne constitutionnelle; et qu'elle se rende a +Compiegne. + +"S. M. et toute la famille royale seront dans une seule voiture. +Il est aise de trouver cent bons cavaliers qui l'escorteront. Les +Suisses, au besoin, et une partie de la garde nationale, protegeront +le depart. Les deux generaux resteront pres de S. M.--Arrivee a +Compiegne, elle aura pour garde un detachement de l'endroit, qui est +tres bon, un de la capitale, qui sera choisi, et un de l'armee. + +"M. de Lafayette, toutes ses places garnies, ainsi que son camp +de retraite, a de disponible pour cet objet, dans son armee, dix +escadrons et l'artillerie a cheval. Deux marches forcees peuvent +amener toute cette, division a Compiegne. + +"Si, contre toute vraisemblance, S. M. ne pouvait sortir de la ville, +les lois etant bien evidemment violees, les deux generaux marcheraient +sur la capitale avec une armee. + +"Les suites de ce projet se montrent d'elles-memes: + +"La paix avec toute l'Europe, par la mediation du roi; + +"Le roi retabli dans tout son pouvoir legal; + +"Une large et necessaire extension de ses prerogatives sacrees; + +"Une veritable monarchie, un veritable monarque, une veritable +liberte; + +"Une veritable representation nationale, dont le roi sera chef et +partie integrante; + +"Un veritable pouvoir executif; + +"Une veritable representation nationale, choisie parmi les +proprietaires; + +"La constitution revisee, abolie en partie, en partie amelioree et +retablie sur une meilleure base; + +"Le nouveau corps legislatif tenant ses seances seulement trois mois +par an; + +"L'ancienne noblesse retablie dans ses anciens privileges, non pas +politiques, mais civils, dependans de l'opinion, comme titres, armes, +livrees, etc. + +"Je remplis ma commission sans oser me permettre ni un conseil, ni une +reflexion. J'ai l'imagination trop frappee de la rage qui va s'emparer +de toutes ces tetes perdues a la premiere ville qui va nous etre +prise, pour ne pas me recuser moi-meme; j'en suis au point que cette +scene de samedi, qui parait tranquilliser beaucoup de gens, a double +mon inquietude. Tous ces baisers m'ont rappele celui de Judas. + +"Je demande seulement a etre un des quatre-vingts ou cent cavaliers +qui escorteront S. M., si elle agree le projet; et je me flatte que je +n'ai pas besoin de l'assurer qu'on n'arriverait pas a elle, ni a aucun +membre de sa royale famille, qu'apres avoir passe sur mon cadavre. + +"J'ajouterai un mot: j'ai ete l'ami de M. de Lafayette avant la +revolution. J'avais rompu tout commerce avec lui depuis le 22 mars de +la seconde annee: a cette epoque, je voulais qu'il fut ce qu'il est +aujourd'hui; je lui ecrivis que son devoir, son honneur, son interet, +tout lui prescrivait cette conduite; je lui tracais longuement le plan +tel que ma conscience me le suggerait. Il me promit; je ne vis point +d'effet a sa promesse. Je n'examinerai pas si c'etait impuissance +ou mauvaise volonte; je lui devins etranger; je le lui declarai, et +personne ne lui avait encore fait entendre des verites plus severes +que moi et mes amis, qui etaient aussi les siens. Aujourd'hui ces +memes amis ont rouvert ma correspondance avec lui. S. M. sait quel a +ete le but et le genre de cette correspondance. J'ai vu ses lettres, +j'ai eu deux heures de conference avec lui dans la nuit du jour ou il +est parti. Il reconnait ses erreurs; il est pret a se devouer pour la +liberte, mais en meme temps pour la monarchie; il s'immolera, s'il le +faut, pour son pays et son roi, qu'il ne separe plus; il est enfin +dans les principes que j'ai exposes dans cette note; il y est tout +entier, avec candeur, conviction, sensibilite, fidelite au roi, +abandon de lui-meme: j'en reponds sur ma probite. + +"J'oubliais de dire qu'il demande qu'on ne traite rien de ceci avec +ceux des officiers qui peuvent etre dans la capitale en ce moment. +Tous peuvent soupconner qu'il y a quelques projets; mais aucun n'est +instruit de celui qu'il y a. Il suffira qu'ils le sachent le matin +pour agir; il craint l'indiscretion si on leur en parlait d'avance, et +aucun d'eux n'est excepte de cette observation." + +"P.S. Oserais-je dire que cette note me parait devoir etre meditee par +celui-la seul qui, dans une journee a jamais memorable, a vaincu par +son courage heroique une armee entiere d'assassins; par celui-la +qui, le lendemain de ce triomphe sans exemple, a dicte lui-meme une +proclamation aussi sublime que ses actions l'avaient ete la veille, +et non par les conseils qui ont minute la lettre ecrite en son nom au +corps legislatif, pour annoncer qu'il se trouverait a la ceremonie du +14; non par les conseils qui ont fait sanctionner le decret des droits +feodaux, decret equivalant a un vol fait dans la poche et sur les +grands chemins. + +"M. de Lafayette n'admet pas l'idee que le roi, une fois sorti de la +capitale, ait d'autre direction a suivre que celle de sa conscience +et de sa libre volonte. Il croit que la premiere operation de S. M. +devait etre de se creer une garde; il croit aussi que son projet peut +se modifier de vingt differentes manieres; il prefere la retraite dans +le Nord a celle du Midi, comme etant plus a la portee de secourir de +ce cote, et redoutant la faction meridionale. En un mot, _la liberte +du roi et la destruction des factieux_, voila son but dans toute la +sincerite de son coeur. Ce qui doit suivre suivra." + + +_Copie d'une lettre de M. de Lafayette_. + +Le 8 juillet 1790. + +"J'avais dispose mon armee de maniere que les meilleurs escadrons de +grenadiers, l'artillerie a cheval, etaient sous les ordres de M----, +a la quatrieme division, et si ma proposition eut ete acceptee, +j'emmenais en deux jours a Compiegne quinze escadrons et huit pieces +de canon, le reste de l'armee etant place en echelons a une marche +d'intervalle; et tel regiment qui n'eut pas fait le premier passerait +venu a mon secours, si mes camarades et moi avions ete engages. + +"J'avais conquis Lukner au point de lui faire promettre de marcher sur +la capitale avec moi, si la surete du roi l'exigeait, et pourvu qu'il +en donnat l'ordre; et j'ai cinq escadrons de cette armee, dont je +dispose absolument, Languedoc et ----; le commandant de l'artillerie +a cheval est aussi exclusivement a moi. Je comptais que ceux-la +marcheraient aussi a Compiegne. + +"Le roi a pris l'engagement de se rendre a la fete federale. Je +regrette que mon plan n'ait pas ete adopte; mais il faut tirer parti +de celui qu'on a prefere. + +"Les demarches que j'ai faites, l'adhesion de beaucoup de departemens +et de communes, celle de M. Lukner, mon credit sur mon armee et meme +sur les autres troupes, ma popularite dans le royaume, qui est plutot +augmentee que diminuee, quoique fort restreinte dans la capitale, +toutes ces circonstances, jointes a plusieurs autres, ont donne a +penser aux factieux, en donnant l'eveil aux honnetes gens; et j'espere +que les dangers physiques du 14 juillet sont fort diminues. Je pense +meme qu'ils sont nuls, si le roi est accompagne de Lukner et de moi, +et entoure des bataillons choisis que je lui fais preparer. + +"Mais si le roi et sa famille restent dans la capitale, ne sont-ils +pas toujours dans les mains des factieux? Nous perdrons la premiere +bataille; il est impossible d'en douter. Le contre-coup s'en fera +ressentir dans la capitale. Je dis plus, il suffira d'une supposition +de correspondance entre la reine et les ennemis pour occasionner les +plus grands exces. Du moins voudra-t-on emmener le roi dans le midi, +et cette idee, qui revolte, aujourd'hui, paraitra simple lorsque les +rois ligues approcheront. Je vois donc, immediatement apres le 14, +commencer une suite de dangers. + +"Je le repete encore, il faut que le roi sorte de Paris. Je sais que, +s'il n'etait pas de bonne foi, il y aurait des inconveniens; mais +quand il s'agit de se confier au roi, qui est un honnete homme, +peut-on balancer un instant? Je suis presse de voir le roi a +Compiegne. + +"Voici donc les deux objets sur lesquels porte mon projet actuel: 1. +Si le roi n'a pas encore mande Lukner et moi, il faut qu'il le fasse +sur-le-champ. _Nous avons Lukner_! Il faut l'engager de plus en plus. +Il dira que nous sommes ensemble; je dirai le reste. Lukner peut +venir me prendre, de maniere que nous soyons le 12 au soir dans la +capitale. Le 13 et le 14 peuvent fournir des chances offensives; du +moins la defensive sera assuree par votre presence; et qui sait ce que +peut faire la mienne sur la garde nationale? + +"Nous accompagnerons le roi a l'autel de la patrie. Les deux generaux, +representant deux armees qu'on sait leur etre tres attachees, +empecheront les atteintes qu'on voudrait porter a la dignite du +roi. Quant a moi, je puis retrouver l'habitude que les uns ont eue +long-temps, d'obeir a ma voix; la terreur que j'ai toujours inspiree +aux, autres des qu'ils sont devenus factieux, et peut-etre quelques +moyens personnels de tirer parti d'une crise, peuvent me rendre utile, +du moins pour eloigner les dangers. Ma demande est, d'autant plus +desinteressee que ma situation sera desagreable par comparaison avec +la grande federation; mais je regarde comme un devoir sacre d'etre +aupres du roi dans cette circonstance, et ma tete est tellement montee +a cet egard, que _j'exige absolument_ du ministere de la guerre qu'il +me mande, et que cette premiere partie de ma proposition soit adoptee, +et je vous prie de le faire savoir par des amis communs au roi, a sa +famille et a son conseil. + +"2. Quant a ma seconde proposition, je la crois egalement +indispensable, et voici comme je l'entends: le serment du roi, le +notre, auront tranquillise les gens qui ne sont que faibles, et par +consequent les coquins seront pendant quelques jours prives de cet +appui. Je voudrais que le roi ecrivit sous le secret, a M. Lukner et a +moi, une lettre commune a nous deux, et qui nous trouverait en route +dans la soiree du 11 ou dans la journee du 12. Le roi y dira: +"Qu'apres avoir prete notre serment, il fallait s'occuper de prouver +aux etrangers sa sincerite; que le meilleur moyen serait qu'il passat +quelques jours a Compiegne; qu'il nous charge d'y faire trouver +quelques escadrons pour joindre a la garde nationale du lieu, et a +un detachement de la capitale; que nous l'accompagnerons jusqu'a +Compiegne, d'ou nous rejoindrons chacun notre armee; qu'il desire que +nous prenions des escadrons dont les chefs soient connus par leur +attachement a la constitution, et un officier-general qui ne puisse +laisser aucun doute a cet egard." + +"D'apres cette lettre, Lukner et moi chargerons M---- de cette +expedition; il prendra avec lui quatre pieces d'artillerie; a cheval; +huit, si l'on veut; mais il ne faut pas que le roi en parle, parce que +l'odieux du canon doit tomber sur nous.--Le 15, a dix heures du matin, +le roi irait a l'assemblee, accompagne de Lukner et de moi; et, soit +que nous eussions un bataillon, soit que nous eussions cinquante +hommes a cheval de gens devoues au roi, ou de mes amis, nous verrions +si le roi, la famille royale, Lukner et moi, serions arretes. + +"Je suppose que nous le fussions, Lukner et moi rentrerions a +l'assemblee pour nous plaindre et la menacer de nos armees. Lorsque le +roi serait rentre, sa position ne serait pas plus mauvaise, car il ne +serait pas sorti de la constitution; il n'aurait contre lui que les +ennemis de la constitution, et Lukner et moi amenerions facilement des +detachemens de Compiegne. Remarquez que ceci ne compromet pas +autant le roi qu'il le sera necessairement par les evenemens qui se +preparent. + +"On a tellement gaspille, dans des niaiseries aristocratiques, +les fonds dont le roi peut disposer, qu'il doit lui rester peu de +disponible. Il n'y a pas de doute qu'il ne faille emprunter, s'il est +necessaire, pour s'emparer des trois jours de la federation. + +"Il y a encore une chose a prevoir, celle ou l'assemblee decreterait +que les generaux ne doivent pas venir dans la capitale. Il suffit que +le roi y refuse immediatement sa sanction. + +"Si, par une fatalite inconcevable, le roi avait deja donne sa +sanction, qu'il nous donne rendez-vous a Compiegne, dut-il etre +arrete en partant. Nous lui ouvrirons les moyens d'y venir _libre et +triomphant_. Il est inutile d'observer que dans tous les cas, arrive a +Compiegne, il y etablira sa garde personnelle, telle que la lui donne +la constitution. + +"En verite, quand je me vois entoure d'habitans de la campagne qui, +viennent de dix lieues et plus pour me voir et pour me jurer qu'ils +n'ont confiance qu'en moi, que mes amis et mes ennemis sont les leurs; +quand je me vois cheri de mon armee, sur laquelle les efforts des +jacobins n'ont aucune influence; quand je vois de toutes les parties +du royaume arriver des temoignages d'adhesion a mes opinions, je ne +puis croire que tout est perdu, et que je n'ai aucun moyen d'etre +utile." + + + + +NOTE 19. + + +La reponse suivante est extraite du meme recueil de pieces, cite dans +la note precedente. + +_Reponse de la main du roi_. + +"Il faut lui repondre que je suis infiniment sensible a l'attachement +pour moi qui le porterait a se mettre aussi en avant, mais que la +maniere me parait impraticable. Ce n'est pas par crainte personnelle, +mais tout serait mis enjeu a la fois, et, quoi qu'il en dise, ce +projet manque ferait retomber tout pire que jamais, et de plus +en plus, sous la ferule des factieux. Fontainebleau n'est qu'un +cul-de-sac, ce serait une mauvaise retraite, et du cote du Midi: du +cote du Nord, cela aurait l'air d'aller au-devant des Autrichiens. On +lui repond sur son mande, ainsi je n'ai rien a dire ici. La presence +des generaux a la federation pourrait etre utile; elle pourrait +d'ailleurs avoir pour motif de voir le nouveau ministre, et de +convenir avec lui des besoins de l'armee. Le meilleur conseil a donner +a M. de Lafayette est de servir toujours d'epouvantail aux factieux, +en remplissant bien son metier de general. Par la, il s'assurera de +plus en plus la confiance de son armee, et pourra s'en servir comme il +voudra au besoin." + + + + +NOTE 20. + + +_Details des evenemens du 10 aout_. + +(Ils sont tires d'un ecrit signe _Carra_, et intitule: _Precis +historique et tres exact sur l'origine et les veritables auteurs de la +celebre insurrection du 10 aout, qui a sauve la republique. L'auteur +assure que le maire n'eut pas la moindre part au succes, mais qu'il +s'est trouve en place, dans cette occasion, comme une veritable +providence pour les patriotes_. Ce morceau est tire des _Annales +politiques_ du 30 novembre dernier.) + +"Les hommes, dit Jerome Petion, dans son excellent discours sur +l'accusation intentee contre Maximilien Robespierre, qui se sont +attribue la gloire de cette journee, sont les hommes a qui elle +appartient le moins. Elle est due a ceux qui l'ont preparee; elle +est due a la nature imperieuse des choses; elle est due aux braves +federes, et _a leur directoire secret qui concertait depuis long-temps +le plan de l'insurrection;_ elle est due enfin au genie tutelaire +qui preside constamment aux destins de la France, depuis la premiere +assemblee de ses representans." + +"C'est de ce directoire secret, dont parle Jerome Petion, que je vais +parler a mon tour, et comme membre de ce directoire, et comme acteur +dans toutes ses operations. Ce directoire secret fut forme par le +comite central des federes etabli dans la salle de correspondance +aux Jacobins Saint-Honore. Ce fut des quarante-trois membres qui +s'assemblaient journellement depuis le commencement de juillet dans +cette salle, qu'on en tira cinq pour le directoire d'insurrection. Ces +cinq membres etaient Vaugeois, grand-vicaire de l'eveque de Blois; +Debesse, du departement de la Drome; Guillaume, professeur a Caen; +Simon, journaliste de Strasbourg; et Galissot, de Langres. Je fus +adjoint a ces cinq membres, a l'instant meme de la formation du +directoire, et quelques jours apres on y invita Fournier l'Americain; +Westermann; Kienlin, de Strasbourg; Santerre; Alexandre, commandant +du faubourg Saint-Marceau; Lazouski, capitaine des canonniers de +Saint-Marceau; Antoine, de Metz, l'ex-constituant; Lagrey; et Carin, +electeur de 1789. + +"La premiere seance de ce directoire se tint dans un petit cabaret, +au Soleil d'Or, rue Saint-Antoine, pres la Bastille, dans la nuit du +jeudi au vendredi 26 juillet, apres la fete civique donnee aux federes +sur l'emplacement de la Bastille. Le patriote Gorsas parut dans le +cabaret d'ou nous sortimes a deux heures du matin, pour nous porter +pres de la colonne de la liberte, sur l'emplacement de la Bastille, +et y mourir s'il fallait pour la patrie. Ce fut dans ce cabaret du +Soleil-d'Or que Fournier l'Americain nous apporta le drapeau rouge, +dont j'avais propose l'invention, et sur lequel j'avais fait ecrire +ces mots: _Loi martiale du peuple souverain contre la rebellion du +pouvoir executif_. Ce fut aussi dans ce meme cabaret que j'apportai +cinq cents exemplaires d'une affiche ou etaient ces mots: _Ceux qui +tireront sur les colonnes du peuple seront mis a mort sur-le-champ_. +Cette affiche, imprimee chez le libraire Buisson, avait ete apportee +chez Santerre, ou j'allai la chercher a minuit. Notre projet manqua +cette fois par la prudence du maire, qui sentit vraisemblablement que +nous n'etions pas assez en mesure dans ce moment; et la seconde seance +active du directoire fut renvoyee au 4 aout suivant. + +"Les memes personnes a peu pres se trouverent dans cette seance, et +en outre Camille Desmoulins: elle se tint au Cadran-Bleu, sur le +boulevart; et sur les huit heures du soir, elle se transporta dans +la chambre d'Antoine, l'ex-constituant, rue Saint-Honore, vis-a-vis +l'Assomption, juste dans la maison ou demeure Robespierre. L'hotesse +de Robespierre fut tellement effrayee de ce conciliabule, qu'elle +vint, sur les onze heures du soir, demander a Antoine s'il voulait +faire egorger Robespierre: _Si quelqu'un doit etre egorge_, dit +Antoine, _ce sera nous sans doute; il ne s'agit pas de Robespierre, il +n'a qu'a se cacher_. + +"Ce fut dans cette seconde seance active que j'ecrivis de ma main tout +le plan de l'insurrection, la marche des colonnes et l'attaque du +chateau. Simon fit une copie de ce plan, et nous l'envoyames a +Santerre et a Alexandre, vers minuit; mais une seconde fois notre +projet manqua, parce qu'Alexandre et Santerre n'etaient pas encore +assez en mesure, et plusieurs voulaient attendre la discussion +renvoyee au 10 aout, sur la suspension du roi. + +"Enfin la troisieme seance active de ce directoire se tint dans la +nuit du 9 au 10 aout dernier au moment ou le tocsin sonna, et dans +trois endroits differents en meme temps; savoir: Fournier l'Americain +avec quelques autres au faubourg Saint-Marceau; Westermann, Santerre +et deux autres, au faubourg Saint-Antoine; Carin, journaliste de +Strasbourg, et moi, dans la caserne des Marseillais, et dans la +chambre meme du commandant, ou nous avons ete vus par tout le +bataillon... + +"Dans ce precis, qui est de la plus exacte verite, et que je defie qui +que ce soit de revoquer en doute dans ses moindres details, on voit +qu'il ne s'agit ni de Marat, ni de Robespierre, ni de tant d'autres +qui veulent passer pour acteurs dans cette affaire; et que ceux-la qui +peuvent s'attribuer directement la gloire de la fameuse journee du 10 +aout, sont ceux que je viens de nommer, et qui ont forme le directoire +secret des federes." + + + + +NOTE 21. + + +_Copie de la lettre ecrite au citoyen Boze, par Guadet, Vergniaud et +Gensonne_. + +"Vous nous demandez, monsieur, quelle est notre opinion sur la +situation actuelle de la France, et le choix des mesures qui +pourraient garantir la chose publique des dangers pressans dont elle +est menacee; c'est la le sujet des inquietudes des bons citoyens, et +l'objet de leurs plus profondes meditations. + +"Lorsque vous nous interrogez sur d'aussi grands interets, nous ne +balancerons pas a nous expliquer avec franchise. + +"On ne doit pas le dissimuler, la conduite du pouvoir executif est +la cause immediate de tous les maux qui affligent la France et des +dangers qui environnent le trone. On trompe le roi, si on cherche a +lui persuader que des opinions exagerees, l'effervescente des clubs, +les manoeuvres de quelques agitateurs; et des factions puissantes ont +fait naitre et entretiennent ces mouvemens desordonnes dont chaque +jour peut accroitre la violence, et dont peut-etre on ne pourra plus +calculer les suites; c'est placer la cause du mal dans ses symptomes. + +"Si le peuple etait tranquille sur le succes d'une revolution si +cherement achetee, si la liberte publique n'etait plus en danger, si +la conduite du roi n'excitait aucune mefiance, le niveau des opinions +s'etablirait de lui-meme; la grande masse des citoyens ne songerait +qu'a jouir des bienfaits que la constitution lui assure; et si, dans +cet etat de choses, il existait encore des factions, elles cesseraient +d'etre dangereuses, elles n'auraient plus ni pretexte ni objet. + +"Mais tout autant que la liberte publique sera en peril, tout autant +que les alarmes des citoyens seront entretenues par la conduite +du pouvoir executif, et que les conspirations qui se trament dans +l'interieur et a l'exterieur du royaume paraitront plus ou moins +ouvertement favorisees par le roi, cet etat de choses appelle +necessairement les troubles, le desordre et les factions. Dans les +etats les mieux constitues, et constitues depuis des siecles, les +revolutions n'ont pas d'autre principe, et l'effet en doit etre pour +nous d'autant plus prompt, qu'il n'y a point eu d'intervalle entre +les mouvemens qui ont entraine la premiere et ceux qui semblent +aujourd'hui nous annoncer une seconde revolution. + +"Il n'est donc que trop evident que l'etat actuel des choses doit +amener une crise dont presque toutes les chances seront contre la +royaute. En effet on separe les interets du roi de ceux de la nation; +on fait du premier fonctionnaire public d'une nation libre un chef de +parti, et, par cette affreuse politique, on fait rejaillir sur lui +l'odieux de tous les maux dont la France est affligee. + +"Eh! quel peut etre le succes des puissances etrangeres, quand bien +meme on parviendrait, par leur intervention, a augmenter l'autorite +du roi et a donner au gouvernement une forme nouvelle? N'est-il pas +evident que les hommes qui ont eu l'idee de ce congres ont sacrifie a +leurs prejuges, a leur interet personnel, l'interet meme du monarque; +que le succes de ces manoeuvres donnerait un caractere d'usurpation a +des pouvoirs que la nation seule delegue, et que sa seule confiance +peut soutenir? Comment n'a-t-on pas vu que la force qui entrainerait +ce changement serait long-temps necessaire a la conservation, et qu'on +semerait par la dans le sein du royaume un germe de division et de +discordes que le laps de plusieurs siecles aurait peine a etouffer? + +"Aussi sincerement qu'invariablement attaches aux interets de la +nation, dont nous ne separerons jamais ceux du roi qu'autant qu'il les +separera lui-meme, nous pensons que le seul moyen de prevenir les maux +dont l'empire est menace, et de retablir le calme, serait que le roi, +par sa conduite, fit cesser tous les sujets de mefiance, se prononcat +par le fait de la maniere la plus franche et la moins equivoque, et +s'entourat enfin de la confiance du peuple, qui seule fait sa force et +peut faire son bonheur. + +"Ce n'est pas aujourd'hui par des protestations nouvelles qu'il peut +y parvenir; elles seraient derisoires, et, dans les circonstances +actuelles, elles prendraient un caractere d'ironie qui, bien loin de +dissiper les alarmes, ne ferait qu'en accroitre le danger. + +"Il n'en est qu'une dont on put attendre, quelque effet; ce serait la +declaration la plus solennelle qu'en aucun cas le roi n'accepterait +une augmentation de pouvoir qui ne lui fut volontairement accordee par +les Francais, sans le concours et l'intervention d'aucune puissance +etrangere, et librement deliberee dans les formes constitutionnelles. + +"On observe meme a cet egard que plusieurs membres de l'assemblee +nationale savent que cette declaration a ete proposee au roi, +lorsqu'il fit la proposition de la guerre au roi de Hongrie, et qu'il +ne jugea pas a propos de la faire. + +"Mais ce qui suffirait peut-etre pour retablir la confiance, ce serait +que le roi parvint a faire reconnaitre aux puissances coalisees +l'independance de la nation francaise, a faire cesser toutes +hostilites, et rentrer les cordons de troupes qui menacent nos +frontieres. + +"Il est impossible qu'une tres grande partie de la nation ne soit +convaincue que le roi ne soit le maitre de faire cesser cette +coalition; et tant qu'elle mettra la liberte publique en peril, on ne +doit pas se flatter que la confiance renaisse. + +"Si les efforts du roi pour cet objet etaient impuissans, au moins +devrait-il aider la nation, par tous les moyens qui sont en son +pouvoir, a repousser l'attaque exterieure, et ne rien negliger pour +eloigner de lui le soupcon de la favoriser. + +"Dans cette supposition, il est aise de concevoir que les soupcons +et la confiance tiennent a des circonstances malheureuses qu'il est +impossible de changer. + +"En faire un crime lorsque le danger est reel et ne peut etre meconnu, +c'est le plus sur moyen d'augmenter les soupcons; se plaindre de +l'exageration, attaquer les clubs, supposer des agitateurs lorsque +l'effervescence et l'agitation sont l'effet naturel des circonstances, +c'est leur donner une force nouvelle, c'est accroitre le mouvement du +peuple par les moyens memes qu'on emploie pour les calmer. + +"Tant qu'il y aura contre la liberte une action subsistante et connue, +la reaction est inevitable, et le developpement de l'une et de l'autre +aura les memes progres. + +"Dans une situation aussi penible, le calme ne peut se retablir que +par l'absence de tous les dangers; et jusqu'a ce que cette heureuse +epoque soit arrivee, ce qui importe le plus a la nation et au roi, +c'est que ces circonstances malheureuses ne soient pas continuellement +envenimees par une conduite, au moins equivoque, de la part des agents +du pouvoir. + +"1. Pourquoi le roi ne choisit-il pas ses ministres parmi les hommes +les plus prononces pour la revolution? Pourquoi, dans les momens les +plus critiques, n'est-il entoure que d'hommes inconnus ou suspects? +S'il pouvait etre utile au roi d'augmenter la mefiance et d'exciter le +peuple a des mouvemens, s'y prendrait-on autrement pour les fomenter? + +"Le choix du ministere a ete dans tous les temps l'une des fonctions +les plus importantes du pouvoir dont le roi est revetu: c'est le +thermometre d'apres lequel l'opinion publique a toujours juge les +dispositions de la cour, et on concoit quel peut etre aujourd'hui +l'effet de ces choix, qui, dans tout autre temps, auraient excite les +plus violens murmures. + +"Un ministere bien patriote serait donc un des grands moyens que +le roi peut employer pour rappeler la confiance. Mais ce serait +etrangement s'abuser que de croire que, par une seule demarche de ce +genre, elle puisse etre facilement regagnee. Ce n'est que par du +temps et par des efforts continus qu'on peut se flatter d'effacer des +impressions trop profondement gravees pour en dissiper a l'instant +jusqu'au moindre vestige. + +"2. Dans un moment ou tous les moyens de defense doivent etre +employes, ou la France ne peut pas armer tous ses defenseurs, pourquoi +le roi n'a-t-il pas offert les fusils et les chevaux de sa garde? + +"3. Pourquoi le roi ne sollicite-t-il pas lui-meme une loi qui +assujettisse la liste civile a une forme de comptabilite qui puisse +garantir a la nation qu'elle n'est pas detournee de son legitime +emploi, et divertie a d'autres usages? + +"4. Un des grands moyens de tranquilliser le peuple sur les +dispositions personnelles du roi, serait qu'il sollicitat lui-meme +la loi sur l'education du prince royal, et qu'il accelerat ainsi +l'instant ou la garde de ce jeune prince sera remise a un gouverneur +revetu de la confiance de la nation. + +"5. On se plaint encore de ce que le decret sur un licenciement de +l'etat-major de la garde nationale n'est pas sanctionne. Ces refus +multiplies de sanction sur des dispositions legislatives que l'opinion +publique reclame avec instance, et dont l'urgence ne peut etre +meconnue, provoquent l'examen de la question constitutionnelle sur +l'application du _veto_ aux lois de circonstances, et ne sont pas de +nature a dissiper les alarmes et le mecontentement. + +"6. Il serait bien important que le roi retirat des mains de M. de +Lafayette le commandement de l'armee. Il est au moins evident qu'il ne +peut plus y servir utilement la chose publique. + +"Nous terminerons ce simple apercu par une observation generale: +c'est que tout ce qui peut eloigner les soupcons et ranimer la +confiance, ne peut, ni ne doit etre neglige. La constitution est +sauvee si le roi prend cette resolution avec courage, et s'il y +persiste avec fermete. + +"Nous sommes, etc." + + +_Copie de la lettre ecrite a Boze, par Thierry_. + +"Je viens d'etre querelle pour la seconde fois d'avoir recu la lettre +que, par zele, je me suis determine a remettre. + +"Cependant le roi m'a permis de repondre: + +"1. Qu'il n'avait garde de negliger le choix des ministres; + +"2. Qu'on ne devait la declaration de guerre qu'a des ministres +soi-disant patriotes; + +"3. Qu'il avait mis tout en oeuvre dans le temps pour empecher la +coalition des puissances, et qu'aujourd'hui, pour eloigner les armees +de nos frontieres, il n'y avait que les moyens generaux. + +"4. Que, depuis son acceptation, il avait tres scrupuleusement +observe les lois de la constitution, mais que beaucoup d'autres gens +travaillaient maintenant en sens contraire." + + + + +NOTE 22. + + +La piece suivante est du nombre de celles citees par M. de +Lally-Tolendal dans sa lettre au roi de Prusse. + + +_Copie de la minute d'une seance tenue le 4 aout 1792, ecrite de la +main de Lally-Tolendal_. + + +Le 4 aout. + +M. de Montmorin, ancien ministre des affaires etrangeres.--M. +Bertrand, ancien ministre de la marine.--M. de Clermont-Tonnerre.--M. +de Lally-Tolendal.--M. Malouet.--M. de Gouvernet.--M. de Gilliers. + +"Trois heures de deliberation dans un endroit retire du jardin de +M. de Montmorin. Chacun rendit compte de ce qu'il avait decouvert. +J'avais recu une lettre anonyme dans laquelle on me denoncait une +conversation chez Santerre, annoncant le projet de marcher sur les +Tuileries, de tuer le roi dans la melee; et de s'emparer du prince +royal pour en faire ce que les circonstances exigeraient; ou, si le +roi n'etait pas tue, de faire toute la famille royale prisonniere. +Nous resolumes tous qu'il fallait que le roi sortit de Paris, a +quelque prix que ce fut, escorte par les Suisses, par nous et par nos +amis, qui etaient en bon nombre. Nous comptions sur M. de Liancourt, +qui avait offert de venir de Rouen au-devant du roi, et ensuite sur +M. de Lafayette. Comme nous finissions de deliberer, arriva M. de +Malesherbes, qui vint presser madame de Montmorin et madame de +Beaumont, sa fille, de se retirer, en disant que la crise approchait, +et que Paris n'etait plus la place des femmes. Sur ce que nous dit de +nouveau M. de Malesherbes, nous arretames que M. de Montmorin allait +sur-le-champ partir pour le chateau, pour informer le roi de ce que +nous avions su et resolu. Le roi parut consentir le soir, et dit a +M. de Montmorin de causer avec M. de Sainte-Croix, qui, avec M. de +Montciel, s'occupait aussi d'un projet de sortie du roi. Nous allames +le lendemain au chateau; je causai longuement avec le duc de Choiseul, +qui etait entierement de notre avis, et voulait que le roi partit, +a quelque prix que ce fut. Mais Louis XVI fit repondre qu'il ne +partirait point, et qu'il aimait mieux _s'exposer a tous les dangers +que de commencer la guerre civile_. On annoncait que la decheance +serait prononcee le jeudi suivant. Je ne connus plus d'autres +ressources que l'armee de Lafayette. Je fis partir le 8 un projet de +lettre que je lui conseillais d'ecrire au duc de Brunswick, aussitot +qu'il aurait la premiere nouvelle de la decheance, etc." + + + + +NOTE 23. + + +Voici quelques details precieux sur les journees de septembre, qui +font connaitre sous leur veritable aspect ces scenes affreuses. C'est +aux Jacobins que furent faites les revelations les plus importantes, +par suite des disputes qui s'etaient elevees dans la convention. + + +(_Seance du lundi 29 octobre 1792_.) + +_Chabot_: "Ce matin, Louvet a annonce un fait qu'il est essentiel de +relever. Il nous a dit que ce n'etaient pas les hommes du 10 aout qui +avaient fait la journee du 2 septembre, et moi, comme temoin oculaire, +je vous dirai que ce sont les memes hommes. Il nous a dit qu'il n'y +avait pas deux cents personnes agissantes, et moi, je vous dirai que +j'ai passe sous une voute d'acier de dix mille sabres, j'en appelle a +Bazire, Colon et autres deputes qui etaient avec moi: depuis la cour +des Moines jusqu'a la prison de l'Abbaye, on etait oblige de se serrer +pour nous faire passage. J'ai reconnu pour mon compte cent cinquante +federes. Il est possible que Louvet et ses adherens n'aient pas ete +a ces executions populaires. Cependant, lorsqu'on a prononce avec +sang-froid un discours tel que celui de Louvet, on n'a pas beaucoup +d'humanite; je sais bien que, depuis son discours, je ne voudrais pas +coucher a cote de lui, dans la crainte d'etre assassine. Je somme +Petion de declarer s'il est vrai qu'il n'y avait pas plus de deux +cents hommes a cette execution; mais il est juste que les intrigans se +raccrochent a cette journee, sur laquelle toute la France n'est pas +eclairee... Ils veulent detruire en detail les patriotes; ils vont +decreter d'accusation Robespierre, Marat, Danton, Santerre. Bientot +ils accoleront Bazire, Merlin, Chabot, Montaut, meme Grangeneuve, s'il +n'etait pas raccroche a eux; ils proposeront ensuite le decret contre +tout le faubourg Saint-Antoine, contre les quarante-huit sections, +et nous serons huit cent mille hommes decretes d'accusation; il +faut cependant qu'ils se defient un peu de leurs forces, puisqu'ils +demandent l'ostracisme." + + +(_Seance du lundi 5 novembre_.) + +"Fabre-d'Eglantine fait des observations sur la journee du 2 +septembre; il assure que ce sont les hommes du 10 aout qui ont enfonce +les prisons de l'Abbaye, celles d'Orleans et celles de Versailles. Il +dit que, dans ces momens de crise, il a vu les memes hommes venir chez +Danton, et exprimer leur contentement en se frottant les mains; que +l'un d'entre eux meme desirait bien que Morande fut immole: il ajoute +qu'il a vu, dans le jardin du ministre des affaires etrangeres, le +ministre Roland, pale, abattu, la tete appuyee contre un arbre, +et demandant la translation de la convention a Tours ou a Blois. +L'opinant ajoute que Danton seul montra la plus grande energie de +caractere dans cette journee; que Danton ne desespera pas du salut +de la patrie; qu'en frappant la terre du pied il en fit sortir des +milliers de defenseurs; et qu'il eut assez de moderation pour ne pas +abuser de l'espece de dictature dont l'assemblee nationale l'avait +revetu, en decretant que ceux qui contrarieraient les operations +ministerielles seraient punis de mort. Fabre declare ensuite qu'il a +recu une lettre de madame Roland, dans laquelle l'epouse du ministre +de l'interieur le prie de donner les mains a une tactique imaginee +pour emporter quelques decrets de la convention. L'opinant demande que +la societe arrete la redaction d'une adresse qui contiendrait tous les +details historiques des evenemens depuis l'epoque de l'absolution de +Lafayette jusqu'a ce jour." + +_Chabot_: "Voici des faits qu'il importe de connaitre. Le 10 aout, le +peuple en insurrection voulait immoler les Suisses; a cette epoque, +les brissotins ne se croyaient pas les hommes du 10, car ils venaient +nous conjurer d'avoir pitie d'eux: c'etaient les expressions de +Lasource. Je fus un dieu dans cette journee; je sauvai cent cinquante +Suisses; j'arretai moi seul a la porte des Feuillans le peuple qui +voulait penetrer dans la salle pour sacrifier a sa vengeance ces +malheureux Suisses; les brissotins craignaient alors que le massacre +ne s'etendit jusqu'a eux. D'apres ce que j'avais fait a la journee du +10 aout, je m'attendais que le 2 septembre on me deputerait pres du +peuple: eh bien! la commission extraordinaire, presidee alors par le +supreme Brissot, ne me choisit pas! qui choisit-on? Dusaulx, auquel, +a la verite, on adjoignit Bazire. On n'ignorait pas cependant quels +hommes etaient propres a influencer le peuple et arreter l'effusion du +sang. Je me trouvai sur le passage de la deputation; Bazire m'engagea +a me joindre a lui, il m'emmena... Dusaulx avait-il des instructions +particulieres? je l'ignore; mais, ce que je sais, c'est que Dusaulx ne +voulut ceder la parole a personne. Au milieu d'un rassemblement de +dix mille hommes, parmi lesquels etaient cent cinquante Marseillais; +Dusaulx monta sur une chaise; il fut tres maladroit: il avait a parler +a des hommes armes de poignards. Comme il obtenait enfin du silence, +je lui adressai promptement ces paroles: "Si vous etes adroit, vous +arreterez l'effusion du sang; dites aux Parisiens qu'il est de leur +interet que les massacres cessent, afin que les departemens ne +concoivent pas des alarmes relativement a la surete de la convention +nationale, qui va s'assembler a Paris..." Dusaulx m'entendit: soit +mauvaise foi, soit orgueil de la vieillesse, il ne fit pas ce que je +lui avais dit; et c'est ce M. Dusaulx que l'on proclame comme le seul +homme digne de la deputation de Paris...! Un second fait non moins +essentiel, c'est que le massacre des prisonniers d'Orleans n'a pas ete +fait par les Parisiens. Ce massacre devait paraitre bien plus odieux, +puisqu'il etait plus eloigne du 10 aout, et qu'il a ete commis par un +moindre nombre d'hommes. Cependant les intrigans n'en ont pas parle; +ils n'en ont pas dit un mot, c'est qu'il y a peri un ennemi de +Brissot, le ministre des affaires etrangeres, qui avait chasse son +protege Narbonne... Si moi seul, a la porte des Feuillans, j'ai +arrete le peuple qui voulait immoler les Suisses, a plus forte raison +l'assemblee legislative eut pu empecher l'effusion du sang. Si donc il +y a un crime, c'est a l'assemblee legislative qu'il faut l'imputer, ou +plutot a Brissot qui la menait alors. + + + + +FIN DES NOTES DU TOME DEUXIEME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME DEUXIEME. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Jugement sur l'assemblee constituante.--Ouverture de la +seconde assemblee nationale, dite _assemblee legislative_; sa +composition.--Etat des clubs; leurs membres influens; Petion, maire +de Paris.--Politique des puissances.--Emigration; decrets contre les +emigres et contre les pretres non assermentes.--Modification dans le +ministere.--Preparatifs de guerre; etat des armees. + + +CHAPITRE II. + +Division des partis sur la question de la guerre.--Role du duc +d'Orleans et de son parti.--Les princes emigres sont decretes +d'accusation.--Formation d'un ministere girondin.--Dumouriez, +son caractere, son genie, ses projets; details sur les nouveaux +ministres.--Entretien de Dumouriez avec la reine.--Declaration +de guerre au roi de Hongrie et de Boheme.--Premieres operations +militaires.--Deroute de Quievrain et de Tournay.--Meurtre du general +Dillon. + + +CHAPITRE III. + +Divisions dans le ministere girondin.--Le pretendu comite +autrichien.--Decret pour la formation d'un camp de 20,000 hommes pres +Paris.--Lettre de Roland au roi.--Renvoi des ministres girondins; +demission de Dumouriez.--Formation d'un ministere feuillant. +--Projets du parti constitutionnel; lettres de Lafayette a +l'assemblee.--Situation du parti populaire et de ses chefs; plans +des deputes meridionaux; role de Petion dans les evenemens de +juin.--Journee du 20 juin 1792; insurrection des faubourgs; scenes +dans les appartemens des Tuileries. + + +CHAPITRE IV. + +Suites de la journee du 20 juin.--Arrivee de Lafayette a Paris; ses +plaintes a l'assemblee.--Bruit de guerre; invasion prochaine des +Prussiens; discours de Vergniaud.--Reconciliation de tous les partis +dans le sein de l'assemblee, le 7 juillet.--la patrie est declaree +en danger.--Le departement suspend le maire Petion de ses +fonctions.--Adresses menacantes contre la royaute.--Lafayette propose +au roi un projet de fuite.--Troisieme anniversaire du 14 juillet; +description de la fete.--Preludes d'une nouvelle revolution.--Comite +insurrectionnel.--Details, sur les plus celebres revolutionnaires a +cette epoque; Camille Desmoulins, Marat, Robespierre, Danton.--Projets +des amis du roi pour le sauver--Demarches des deputes girondins pour +eviter une insurrection. + + +CHAPITRE V. + +Arrivee des Marseillais a Paris; diner et scenes sanglantes aux +Champs-Elysees.--Manifeste du duc de Brunswick.--Les sections de Paris +demandent la decheance du roi.--Le roi refuse de fuir.--L'assemblee +rejette la proposition d'accuser Lafayette.--Preparatifs de +l'insurrection; moyens de defense du chateau--Insurrection du 10 aout; +les faubourgs s'emparent des Tuileries apres un combat sanglant; le +roi se retire a l'assemblee; suspension du pouvoir royal; convocation +d'une convention nationale. + + +CHAPITRE VI. + +Suite et fin de la journee du 10 aout.--Rappel du ministere girondin; +Danton est nomme ministre de la justice.--Etat de la famille +royale.--Situation des partis dans l'assemblee et au dehors apres le +10 aout.--Organisation et influence de la commune; pouvoirs nombreux +qu'elle s'arroge; son opposition avec l'assemblee.--Erection d'un +tribunal criminel extraordinaire.--Etat des armees apres le 10 +aout.--Resistance de Lafayette au nouveau gouvernement. Decrete +d'accusation, il quitte son armee et la France; est mis aux fers par +les Autrichiens.--Position de Dumouriez.--Disposition des puissances, +et situation reciproque des armees coalisees et des armees +francaises.--Prise de Longwy par les Prussiens; agitation de Paris +a cette nouvelle.--Mesures revolutionnaires prises par la commune; +arrestation des suspects.--Massacres dans les prisons les 2, 3, 4, 5 +et 6 septembre; principales scenes et circonstances de ces journees +sanglantes. + + +CHAPITRE VII. + +Campagne de l'Argonne.--Plans militaires de Dumouriez.--Prise du camp +de Grand-Pre par les Prussiens.--Victoire de Valmy.--Retraite des +coalises; bruits sur les causes de cette retraite. + + +Notes et pieces justificatives. + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution Francaise, +Vol. II, by Adolphe Thiers + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VOL. II *** + +This file should be named 7lrf210.txt or 7lrf210.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7lrf211.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7lrf210a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Tonya, Anne Dreze +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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